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-The Project Gutenberg EBook of Le Montonéro, by Gustave Aimard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Le Montonéro
-
-Author: Gustave Aimard
-
-Release Date: February 8, 2016 [EBook #51144]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONTONÉRO ***
-
-
-
-
-Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-LE MONTONERO
-
-par
-
-GUSTAVE AIMARD
-
-
-PARIS, AMYOT
-
-1865
-
-COMME PUBLIÉ EN ÉPISODES
-DANS LE JOURNAL LA FRANCE
-
-DEUXIÈME PARTIE DE LA
-TRILOGIE DE ZÈNO CABRAL
-
-
-
-
-TABLE
-
- I. LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES
- II. LA LETTRE
- III. LES RECLUSES
- IV. L'ENTREVUE
- V. LES PRÉPARATIFS DE TYRO
- VI. COMPLICATIONS
- VII. LA PANIQUE
- VIII. LE SOLITAIRE
- IX. LE GUARANIS
- X. A TRAVERS CHAMPS
-
-[LE MONTONERO]
-
- XI. EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO
- XII. LE TRAITÉ
- XIII. LE COUGOUAR
- XIV. LES DEUX CHEFS
- XV. LES PINCHEYRAS
- XVI. A CASA-TRAMA
- XVII. L'ENTREVUE
- XVIII. LE TOLDO
- XIX. DANS LA MONTAGNE
- XX. LE PARTISAN
- XXI. LES CAPTIVES
-
-
-
-
-I
-
-
-LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES
-
-
-Bien que la ville de San Miguel de Tucumán ne soit pas très ancienne et
-que sa construction remonte à peine à deux cents ans, cependant, grâce
-peut-être à la population calme et studieuse qui l'habite, elle a un
-certain parfum moyen âge qui s'exhale à profusion des vieux cloîtres
-de ses couvents et des murs épais et noircis de ses églises; l'herbe,
-dans les bas quartiers de la ville, croît en liberté dans les rues
-presque constamment solitaires; et çà et là, quelque masure décrépite,
-fendillée par le temps, penchée sur le fleuve, dans lequel elle plonge
-ses pieds, et au-dessus duquel elle semble se soutenir par un miracle
-incompréhensible d'équilibre, offre aux regards curieux du voyageur
-artiste, les effets les plus pittoresques et les points de vue les plus
-saisissants.
-
-Le Callejón de las Cruces surtout, rue étroite et tortueuse bordée
-de maisons basses et sombres, qui donne d'un bout à la rivière et de
-l'autre dans la rue de Los Mercaderes, est sans contredit une des plus
-singulièrement pittoresques de la ville.
-
-A l'époque où se passe notre histoire, et probablement encore
-aujourd'hui, la plus grande partie du côté droit du Callejón de las
-Cruces était occupée par une longue et large maison, d'un aspect sombre
-et froid, que ses murs épais et les barreaux de fer dont ses fenêtres
-étroites étaient garnies faisaient ressembler à une prison.
-
-Cependant, il n'en était rien; cette maison était une espèce de
-béguinage comme on en rencontre tant aujourd'hui encore dans les
-Flandres belges et hollandaises, si longtemps possédées par les
-Espagnols, et servait de retraite à des femmes de toutes les classes de
-la société, qui, sans avoir positivement prononcé de vœux, voulaient
-vivre à l'abri des orages du monde et consacrer le temps, qui leur
-restait à passer encore sur la terre, à des exercices de piété et à des
-œuvres de bienfaisance.
-
-Du reste, ainsi que l'a pu voir le lecteur, après la description
-que nous avons faite du lieu où elle s'élevait, cette maison était
-parfaitement appropriée à sa destination, et il régnait constamment
-autour d'elle un calme et une tranquillité qui la faisaient plutôt
-ressembler à une vaste nécropole qu'à une communauté quasi religieuse
-de femmes.
-
-Tous les bruits venaient mourir sans écho sur le seuil de la porte de
-cette sinistre maison: les cris de joie comme les cris de colère, le
-brouhaha des fêtes comme les grondements de l'insurrection, rien ne
-parvenait à la galvaniser et à la faire sortir de sa majestueuse et
-sombre indifférence.
-
-Cependant, un soir, la nuit même du jour où le gouverneur de San Miguel
-avait donné au Cabildo un bal en réjouissance de la victoire remportée
-par Zéno Cabral sur les Espagnols, vers minuit, une troupe d'hommes
-armés, dont les pas cadencés résonnaient sourdement dans les ténèbres,
-avaient débouché de la rue de Los Mercaderes, tourné dans le Callejón
-de las Cruces, et, arrivés devant la porte massive et solidement
-verrouillée de la maison dont nous avons parlé, ils s'étaient arrêtés.
-
-Celui qui paraissait le chef de ces hommes avait frappé trois fois du
-pommeau de son épée sur la porte qui s'était immédiatement ouverte.
-
-Cet homme avait alors échangé à voix basse quelques paroles avec une
-personne invisible; puis, sur un signe de lui, les rangs de sa troupe
-s'étaient ouverts; quatre femmes, quatre spectres peut-être, drapées
-dans de longs voiles, qui ne laissaient apercevoir aucun détail de leur
-personne, étaient entrés silencieusement et à la file dans la maison.
-Quelques mots avaient encore été échangés entre le chef de la troupe et
-l'invisible portier de cette habitation sinistre; puis la porte s'était
-refermée sans bruit, comme elle s'était ouverte; les soldats avaient
-repris le chemin par lequel ils étaient venus, et tout avait été dit.
-
-Ce fait singulier s'était passé sans éveiller en aucune façon
-l'attention des pauvres gens qui habitaient aux alentours. La
-plupart assistaient à la fête dans les rues ou sur les places des
-hauts quartiers de la ville; les autres dormaient ou étaient trop
-indifférents pour se soucier d'un bruit quelconque à une heure aussi
-avancée de la nuit.
-
-Aussi, le lendemain, les habitants du Callejón de las Cruces
-auraient-ils été dans la plus complète impossibilité de donner le
-plus léger renseignement sur ce qui s'était passé à minuit dans leur
-rue, à la porte de la Maison-Noire, ainsi qu'ils nommaient entre eux
-cette habitation sinistre, pour laquelle ils éprouvaient une répulsion
-instinctive, et qui était loin de jouir d'une bonne réputation dans
-leur esprit.
-
-Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la fête; la ville avait repris
-sa physionomie calme et tranquille; seulement les troupes n'avaient pas
-levé leur camp: au contraire, la montonera de don Zéno Cabral était
-venue s'installer à quelque distance d'elles.
-
-De vagues rumeurs qui circulaient dans la ville parmi le peuple,
-donnaient à supposer que les révolutionnaires préparaient une grande
-expédition contre les Espagnols.
-
-Émile Gagnepain, fort contrarié dans le premier moment d'être
-continuellement le fouet des événements et de voir son libre arbitre
-et l'exercice de sa volonté complètement annihilés au profit de tiers,
-et surtout d'être contraint de s'occuper malgré lui de politique,
-lorsqu'il aurait été si heureux de passer ses journées à errer dans la
-campagne, à faire des études, et surtout à rêver étendu sur l'herbe,
-avait fini par prendre son parti de ces désagréments continuels
-auxquels il ne pouvait rien; il s'était, en attendant mieux, résigné à
-son sort avec cette insouciante philosophie qui formait le fond de son
-caractère, et cela d'autant plus facilement, qu'il n'avait pas tardé à
-s'apercevoir que sa place de secrétaire du duc de Mantoue était plutôt
-titulaire qu'effective, et qu'en résumé, elle constituait pour lui une
-magnifique sinécure, puisque, depuis quinze jours qu'il était censé
-l'exercer, le diplomate ne lui avait pas fait écrire une syllabe.
-
-Bien que tous deux habitassent le même hôtel, le patron et le
-soi-disant secrétaire ne se voyaient que rarement et ne se
-rencontraient ordinairement qu'à l'heure des repas, lorsque la même
-table les réunissait; deux ou trois jours s'écoulaient parfois sans
-qu'ils se vissent.
-
-M. Dubois, complètement absorbé par les combinaisons les plus ardues
-de la politique, passait le plus souvent ses journées en longues et
-sérieuses conférences avec les chefs du pouvoir exécutif; en dernier
-lieu, il avait été chargé d'un travail fort difficile sur l'élection
-des députés destinés à siéger au congrès général qui se devait tenir à
-San Miguel de Tucumán, et dans lequel l'indépendance des provinces de
-l'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, allait être proclamée.
-
-De sorte que, malgré le vif intérêt qu'il portait à son jeune
-compatriote, le diplomate était forcé de le négliger, ce dont celui-ci
-ne se plaignait nullement, au contraire, profitant consciencieusement
-des doux loisirs, qui lui étaient faits par la politique, pour se
-livrer avec délice à la vie contemplative si chère
-
-
-aux artistes, et flâner des journées entières par la ville et la
-campagne, en quête de points de vue pittoresques et de beaux paysages.
-
-Recherche nullement difficile dans un pays comme celui qu'il habitait
-accidentellement, où la nature, presque vierge encore, et non gâtée par
-la main inintelligente de l'homme, possédait alors ce cachet de majesté
-et de grandeur que Dieu seul sait imprimer si magistralement aux
-œuvres les plus vastes, comme à celles les plus infimes qui sortent de
-ses mains toutes puissantes.
-
-Les habitants, accoutumés à voir sans cesse tourner le jeune homme
-autour d'eux, attirés par sa bonne et franche figure; par ses manières
-douces et son air insouciant, s'étaient peu à peu familiarisés
-avec lui, et, malgré sa qualité d'Européen et surtout de Français,
-c'est-à-dire de _gringo_ ou d'hérétique, ils avaient fini par le
-prendre en amitié et le laisser aller partout où la fantaisie le menait
-sans le poursuivre d'une inquiète curiosité ou le fatiguer de questions
-indiscrètes.
-
-D'ailleurs, dans l'état de préoccupation politique où se trouvait en
-ce moment le pays, lorsque toutes les passions étaient en ébullition,
-que les idées révolutionnaires bouleversaient toutes les têtes, il
-paraissait si étrange de voir un homme se promener continuellement
-d'un air nonchalant, le nez au vent, le sourire sur les lèvres et les
-mains dans ses poches, sans regret de la veille ni souci du lendemain,
-que cet homme passait à bon droit pour une espèce de phénomène. Chacun
-l'enviait et se sentait porté à l'aimer, à cause même de sa placide
-indifférence; lui seul peut-être ne s'apercevait pas de l'effet produit
-par sa présence lorsqu'il passait sur la place ou dans les rues les
-plus populeuses de la ville, et il continuait sa promenade sans se
-douter qu'il était, pour ceux qu'il croisait sur son chemin, une
-énigme ambulante dont ils cherchaient vainement le mot; quelques-uns
-même, abasourdis par cette magnifique indifférence qu'ils ne pouvaient
-comprendre n'étaient pas éloignés, sinon de le croire complètement fou,
-du moins de supposer qu'il avait au moins deux ou trois cases vides
-dans le cerveau.
-
-Émile ne s'occupait ni des uns ni des autres; il continuait bravement
-à vivre de l'air du temps, suivant du regard les oiseaux dans leur
-vol, écoutant des heures entières le murmure mystérieux d'une cascade,
-ou s'extasiant avec un immense bonheur devant un splendide coucher de
-soleil dans la cordillière.
-
-Puis, le soir, il regagnait philosophiquement son logis, en murmurant
-entre ses dents:
-
---Est-ce que tout cela n'est pas admirable! Est-ce que cela ne vaut
-pas mieux que la politique! Parbleu! Il faut être idiot pour ne pas le
-remarquer. Définitivement, tous ces gens sont absurdes! Quels niais!
-Ils seraient si heureux s'ils voulaient seulement consentir à se
-laisser vivre sans chercher à se délivrer de leurs maîtres! Comme si,
-lorsque ceux-là n'y seront plus, il n'en viendra pas aussitôt d'autres!
-Définitivement, ils sont bêtes à manger du foin.
-
-Le lendemain, il recommençait ses promenades, et ainsi tous les jours,
-sans se fatiguer de cette existence si douce et si heureuse, et en cela
-il était parfaitement dans le vrai.
-
-Le jeune peintre habitait, ainsi que nous l'avons dit, une maison
-mise par le gouvernement buenos-airien à la disposition de M. Dubois
-et située sur la Plaza Mayor, sous les portales. Le jeune homme, en
-mettant le pied hors de chez lui, se trouvait en face d'une rue large
-et garnie de boutiques, qui débouchait sur la place; cette rue était
-la calle Mercaderes; or le peintre avait pris l'habitude d'aller tout
-droit devant lui, de suivre la calle Mercaderes, au bout de laquelle
-aboutissait le Callejón de las Cruces; il entrait dans le Callejón et
-arrivait, sans faire de détours, à la rivière. Ainsi deux fois par
-jour, le matin en allant et le soir en revenant de la promenade, Émile
-Gagnepain traversait le Callejón de las Cruces dans toute sa longueur.
-
-S'y arrêtant parfois pendant assez longtemps à admirer la forme
-gracieuse de certains pignons datant des premières années de la
-conquête, et préférant passer par cette rue silencieuse et solitaire
-dans laquelle il pouvait librement se livrer à ses pensées sans
-craindre d'être interrompu par quelque importun, que de prendre les
-rues des hauts quartiers où il lui était impossible de faire un pas
-sans rencontrer une personne de connaissance, avec laquelle, sous peine
-de passer pour impoli, il était contraint d'échanger quelques mots
-ou au moins un salut, toutes choses qui le contrariaient fort, parce
-qu'elles rompaient le fil de ses pensées.
-
-Un matin où, comme de coutume, Émile Gagnepain commençait sa promenade
-et suivait tout pensif le Callejón de las Cruces, au moment où il
-longeait la maison dont nous avons parlé, il sentit un léger choc sur
-le sommet de son chapeau, comme si un objet fort léger l'avait frôlé,
-et une fleur roula presque à ses pieds.
-
-Le jeune homme s'arrêta avec étonnement; son premier mouvement fut de
-lever la tête, mais il ne vit rien; la vieille maison avait toujours
-son même aspect morne et sombre.
-
---Hum! murmura-t-il; que signifie cela? Cette fleur n'est pourtant pas
-tombée du ciel.
-
-Il se baissa, la ramassa délicatement et l'examina avec soin.
-
-C'était une rose blanche à peine entr'ouverte, encore fraîche et humide
-de rosée. Émile demeura un instant songeur:
-
---Voilà qui est bizarre, dit-il: cette fleur a été cueillie il y a
-quelques minutes à peine: est-ce donc à moi qu'on l'a jetée? Dame!
-ajouta-t-il en regardant autour de lui, il serait fort difficile que ce
-fût à un autre, puisque je suis seul. Ceci demande réflexion... Ne nous
-laissons pas emporter par la vanité; attendons à ce soir.
-
-Et il continua sa route après avoir vainement exploré d'un regard
-scrutateur toutes les fenêtres de la sombre maison.
-
-Cet incident, tout léger qu'il était, suffit pour troubler étrangement
-l'artiste pendant toute la durée de sa promenade.
-
-Il était jeune, il se croyait beau, en sus il était doué d'une dose de
-vanité plus que raisonnable. Son imagination fut bientôt aux champs;
-il évoqua dans son souvenir toutes les histoires d'amour qu'il avait
-entendu raconter sur l'Espagne, et, de déduction en déduction, il
-arriva promptement à cette conclusion excessivement flatteuse pour
-son amour-propre, qu'une belle señora retenue prisonnière par un mari
-jaloux, l'avait vu passer sous ses fenêtres, s'était senti entraînée
-vers lui par une passion irrésistible, et lui avait lancé cette fleur
-pour attirer son attention.
-
-Cette conclusion était absurde, il est vrai; mais elle souriait
-énormément au peintre, dont, ainsi que nous l'avons dit, elle avait
-l'avantage de flatter l'amour-propre.
-
-Pendant toute la journée, le jeune homme fut sur des charbons ardents;
-vingt fois voulut retourner, mais heureusement la réflexion vint à son
-secours; il comprit que trop d'empressement compromettrait le succès de
-son aventure, et que mieux valait ne repasser qu'à l'heure où il avait
-l'habitude de rentrer chez lui.
-
---De cette façon, dit-il d'un air narquois, en cherchant à se moquer
-de lui-même pour s'éviter une désillusion, si, ce qui était possible,
-il s'était trompé, si elle m'attend, elle me jettera une autre fleur;
-alors j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et
-je viendrai comme un amant du temps du Cid Campeador, lui exprimer ma
-langoureuse flamme à la clarté des étoiles.
-
-Mais, malgré ces moqueries qu'il s'adressait en errant à l'aventure
-dans la campagne, il était beaucoup plus intrigué qu'il n'en voulait
-convenir, et consultait à chaque instant sa montre pour s'assurer que
-l'heure du retour approchait.
-
-Bien qu'on n'aime pas,--et certes le peintre ne sentait en ce moment
-qu'une espèce de curiosité dont il ne pouvait s'expliquer la cause, car
-il lui était impossible d'éprouver un sentiment, autre que celui-là,
-pour une personne qu'il ne connaissait point,--cependant l'inconnu,
-l'imprévu même, si l'on veut, a un charme indéfinissable et exerce une
-attraction extrême sur certaines organisations promptes à s'enflammer,
-qui les fait en un instant échafauder des suppositions dont elles ne
-tardent pas à faire des réalités jusqu'à ce que la vérité vienne tout à
-coup, comme la goutte d'eau froide dans la vapeur en ébullition, faire
-tout évaporer en une seconde.
-
-Lorsque le peintre crût que l'heure du départ était sonnée, il se remit
-en marche pour retourner chez lui. En affectant peut-être un peu trop
-visiblement pour quelqu'un qui aurait eu intérêt à épier ses faits et
-gestes, les manières d'un homme complètement indifférent il atteignit
-ainsi le Callejón de las Cruces, et bientôt il arriva auprès de la
-maison.
-
-Malgré lui, le jeune homme se sentait rougir; son cœur battait avec
-force dans sa poitrine, il avait des bourdonnements dans les oreilles,
-comme lorsque le sang mis subitement en révolution monte violemment à
-la tête.
-
-Tout à coup il ressentit un choc assez fort sur son chapeau.
-
-Il releva vivement la tête.
-
-Si brusque qu'eût été son mouvement, il ne vit rien, seulement
-il entendit un bruit léger comme celui d'une fenêtre fermée avec
-précaution.
-
-Assez désappointé de cette seconde et malheureuse tentative pour
-apercevoir la personne qui s'occupait ainsi de lui, il demeura un
-instant immobile; mais, reconnaissant bientôt le ridicule de sa
-position ainsi au milieu d'une rue, aux yeux de gens qui peut-être
-l'épiaient derrière une jalousie, il reprit son sang-froid et, se
-redressant d'un air indifférent, il chercha sur le sol autour de lui où
-avait roulé l'objet qui lavait frappé si à l'improviste.
-
-Il l'aperçut bientôt à deux ou trois pas de lui.
-
-Cette fois, ce n'était pas une fleur. Cet objet, quel qu'il fût, car
-de prime abord il ne le reconnut pas, était enveloppé dans du papier
-et attaché soigneusement au moyen d'un fil de soie pourpre qui faisait
-plusieurs fois le tour du papier.
-
---Oh! Oh! pensa le peintre en ramassant la petite boule de papier et
-la cachant précipitamment dans la poche du gilet qu'il portait sous
-son poncho, cela se complique; est-ce que déjà nous en serions à nous
-écrire? Diable! C'est aller vite en besogne.
-
-Il se mit à marcher rapidement pour regagner sa demeure, mais
-réfléchissant bientôt que cette allure insolite étonnerait les gens
-accoutumés à le voir aller en flânant et regardant en l'air, il
-ralentit le pas et reprit son train habituel.
-
-Seulement, sa main allait sans cesse palper dans sa poche l'objet qu'il
-y avait si précieusement déposé.
-
---Dieu me pardonne, murmura-t-il au bout d'un instant, je crois que
-c'est une bague. Oh! Oh! Ce serait charmant cela; ma foi j'en reviens à
-mon idée, j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et
-en filant le parfait amour avec ma belle inconnue, car elle est belle,
-c'est évident, j'oublierai les tourments de l'exil. Mais, fit-il tout
-à coup en s'arrêtant net au milieu de la place et en levant les bras
-au ciel d'un air désespéré, si elle était laide, les femmes laides ont
-souvent de ces idées biscornues qui leur poussent, sans qu'on sache
-pourquoi, dans la cervelle. Hou! Hou! Ce serait affreux! Allons, bon,
-voilà que je fais des mots maintenant; je veux que le diable m'emporte
-si je ne deviens pas stupide; elle ne peut pas être laide, d'abord par
-la raison bien simple que toutes les Espagnoles sont jolies.
-
-Et rassuré par ce raisonnement dont la conclusion était d'un
-pittoresque assez risqué, le jeune homme se remit en route.
-
-Ainsi que le lecteur a été à même de s'en apercevoir, Émile Gagnepain
-aimait les apartés, parfois même il en abusait, mais la faute n'en
-était pas à lui: jeté par le hasard sur une terre étrangère, ne parlant
-que difficilement la langue des gens avec lesquels il se trouvait,
-n'ayant près de lui aucun ami à qui confier ses joies et ses peines, il
-était en quelque sorte contraint de se servir à lui-même de confident,
-tant il est vrai que l'homme est un animal éminemment sociable, et que
-la vie en commun lui est indispensable par le besoin incessant qu'il
-éprouve, dans chaque circonstance de la vie, de dégonfler son cœur et
-de partager avec un être de son espèce les sentiments doux ou pénibles
-qu'il ressent.
-
-Tout en réfléchissant, le jeune homme arriva à la maison qu'il habitait
-en commun avec M. Dubois.
-
-Un péon semblait guetter son arrivée. Dès qu'il aperçut le peintre, il
-s'approcha rapidement de lui:
-
---Pardon, seigneurie, le seigneur duc vous a demandé plusieurs fois
-aujourd'hui. Il a donné l'ordre que, aussitôt votre arrivée, on vous
-priât de passer dans son appartement.
-
---C'est bien, répondit-il, je m'y rends à l'instant.
-
-En effet, au lieu de tourner à droite pour entrer dans le corps de
-logis qu'il habitait, il se dirigea vers le grand escalier situé au
-fond de la cour et qui conduisait à l'appartement de M. Dubois.
-
---N'est-il pas étrange, murmura-t-il tout en montant l'escalier, que ce
-diable d'homme, dont je n'entends jamais parler, ait juste besoin de
-moi à l'instant où je désire tant être seul?
-
-M. Dubois l'attendait dans un vaste salon assez richement meublé,
-dans lequel il se promenait de long en large, la tête basse et les
-bras croisés derrière le dos, comme un homme préoccupé de sérieuses
-réflexions.
-
-Aussitôt qu'il aperçut le jeune homme, il s'avança rapidement vers lui:
-
---Eh! Arrivez donc! s'écria-t-il; voilà près de deux heures que je vous
-attends. Que devenez-vous?
-
---Moi? Ma foi! Je me promène. Que voulez-vous que je fasse? La vie est
-si courte.
-
---Toujours le même, reprit en riant le duc.
-
---Je me garderai bien de changer; je suis trop heureux ainsi.
-
---Asseyez-vous, nous avons à causer sérieusement.
-
---Diable! fit le jeune homme en se laissant tomber sur une _butaca_.
-
---Pourquoi cette exclamation?
-
---Parce que votre exorde me semble de mauvais augure.
-
---Allons donc! Vous si brave!
-
---C'est possible; mais, vous le savez, j'ai une peur effroyable de la
-politique, et c'est probablement de politique que vous me voulez parler.
-
---Vous avez deviné du premier coup.
-
---Là, j'en étais sûr, fit-il d'un air désespéré.
-
---Voici ce dont il s'agit.
-
---Pardon, est-ce que vous ne pourriez pas remettre ce grave entretien à
-plus tard?
-
---Pourquoi cela?
-
---Dame, parce ce serait autant de gagné pour moi.
-
---Impossible, reprit en riant M. Dubois; il faut en prendre votre parti.
-
---Enfin, puisqu'il le faut, dit-il avec, un soupir, de quoi s'agit-il?
-
---Voici le fait en deux mots. Vous savez que la situation se tend de
-plus en plus, et que les Espagnols, que l'on espérait avoir vaincus,
-ont repris une vigoureuse offensive et remporté déjà d'importants
-succès depuis quelque temps.
-
---Moi, je ne sais rien du tout, je vous le certifie.
-
---Mais à quoi passez-vous donc votre temps, alors?
-
---Je vous l'ai dit, je me promène; j'admire les Œiuvres de Dieu que,
-entre nous, je trouve fort supérieures à celles des hommes, et je suis
-heureux.
-
---Vous êtes philosophe?
-
---Je ne sais pas.
-
---Bref, voici ce dont il est question: le gouvernement, effrayé, avec
-raison, des progrès des Espagnols, veut y mettre un terme en réunissant
-contre eux toutes les forces dont il peut disposer.
-
---C'est très sensément raisonné; mais que puis-je faire dans tout cela,
-moi?
-
---Vous allez voir.
-
---Je ne demande pas mieux.
-
---Le gouvernement veut donc concentrer toutes ses forces pour frapper
-un grand coup; des émissaires ont déjà été expédiés dans toutes les
-directions afin de prévenir les généraux, mais pendant qu'on attaquera
-l'ennemi en face, il est important, afin d'assurer sa défaite, de le
-placer entre deux feux.
-
---C'est raisonner stratégie comme Napoléon.
-
---Or, un seul général est en mesure d'opérer sur les derrières de
-l'ennemi et lui couper la retraite; ce général est San Martín, qui se
-trouve actuellement au Chili à la tête d'une armée de dix mille hommes.
-Malheureusement il est excessivement difficile de traverser les lignes
-espagnoles; j'ai suggéré au conseil un moyen infaillible.
-
---Vous êtes rempli d'imagination.
-
---Ce moyen consiste à vous expédier à San Martín; vous êtes étranger,
-on ne se défiera pas de vous, vous passerez en sûreté et vous remettrez
-au général les ordres dont vous serez porteur.
-
---Ou je serai arrêté et pendu?
-
---Oh! Ce n'est pas probable.
-
---Mais c'est possible: eh bien! Mon cher monsieur, votre projet est
-charmant.
-
---N'est-ce pas?
-
---Oui, mais toute réflexion faite, il ne me sourit pas du tout, et je
-refuse net. Diable! Je ne me soucie pas d'être pendu comme espion, pour
-une cause qui m'est étrangère, et dont je ne sais pas le premier mot.
-
---Ce que vous m'annoncez là me contrarie au dernier point, parce que je
-
-m'intéresse vivement à vous.
-
---Je vous en remercie, mais je préfère que vous me laissiez dans mon
-obscurité, je suis d'une modestie désespérante.
-
---Je le sais; malheureusement, il faut absolument que vous vous
-chargiez de cette mission.
-
---Oh! Par exemple, il vous sera difficile de m'en convaincre.
-
---Vous êtes dans l'erreur, mon jeune ami, cela me sera très facile au
-contraire.
-
---Je ne crois pas.
-
---Voici pourquoi; il paraît que les deux prisonniers espagnols arrêtés
-il y a quelques jours au Cabildo, et dont le procès s'instruit en ce
-moment, vous ont chargé dans leurs dépositions, en assurant que vous
-connaissiez entièrement leurs projets; bref, que vous étiez un de leurs
-complices.
-
---Moi! s'écria le jeune homme en bondissant avec colère.
-
---Vous, répondit froidement le diplomate; alors il fut question de vous
-arrêter, l'ordre était signé déjà, lorsque, ne voulant pas vous laisser
-fusiller, j'intervins dans la discussion.
-
---Je vous en remercie.
-
---Vous savez combien je vous aime, je pris chaudement votre défense
-jusqu'à ce que, forcé dans mes derniers retranchements et voyant que
-votre perte était résolue, je ne trouvai pas d'autre expédient pour
-faire aux yeux de tous éclater votre innocence, que de vous proposer
-pour émissaire auprès du général San Martín, assurant que vous seriez
-heureux de donner ce gage de votre dévouement à la révolution.
-
---Mais c'est un horrible guet-apens! s'écria le jeune homme avec
-désespoir, je suis dans une impasse.
-
---Hélas! Oui, vous m'en voyez navré; pendu par les Espagnols, s'ils
-vous prennent, mais ils ne vous prendront pas, ou fusillé par les
-Buenos-Airiens si vous refusez de leur servir d'émissaire.
-
---C'est épouvantable, fit le jeune homme avec abattement, jamais un
-honnête homme ne s'est trouvé dans une aussi cruelle alternative.
-
---A quel parti vous arrêtez-vous?
-
---Ai-je le choix?
-
---Dame, voyez, réfléchissez.
-
---J'accepte, et puisse l'enfer engloutir ceux qui s'acharnent ainsi
-après moi.
-
---Allons, allons, remettez-vous; le danger n'est pas aussi grand que
-vous le supposez; votre mission, je l'espère, se terminera bien.
-
---Quand je songe que je suis venu en Amérique pour faire de l'art et
-échapper à la politique! Quelle bonne idée j'ai eue là!
-
-M. Dubois ne put s'empêcher de rire.
-
---Plaignez-vous donc, plus tard vous raconterez vos aventures.
-
---Le fait est que si je continue comme cela, elles seront assez
-accidentées; il me faut partir tout de suite sans doute.
-
---Non pas, nous n'allons pas si vite en besogne; vous avez tout le
-temps nécessaire pour faire vos préparatifs; votre voyage sera long et
-pénible.
-
---De combien de temps puis-je disposer pour me mettre en état de partir?
-
---J'ai obtenu huit jours, dix au plus; cela vous suffit-il?
-
---Amplement. Encore une fois je vous remercie.
-
-Le visage du jeune homme s'était subitement éclairci; ce fut le sourire
-sur les lèvres qu'il ajouta:
-
---Et pendant ce temps je serai libre de disposer de moi comme je
-voudrai?
-
---Absolument.
-
---Eh bien! reprit-il en serrant avec force la main à M. Dubois, je ne
-sais pourquoi, mais je commence à être de votre avis.
-
---Dans quel sens? fit le diplomate surpris de ce changement si
-promptement opéré dans l'esprit du jeune homme.
-
---Je crois que tout se terminera mieux que je ne le supposais d'abord.
-
-Et après avoir cérémonieusement salué le vieillard, il quitta le salon
-et se dirigea vers son appartement.
-
-M. Dubois le suivit un instant des yeux.
-
---Il médite quelque folie, murmura-t-il en hochant la tête à plusieurs
-reprises. Dans son intérêt même, je le surveillerai.
-
-
-
-
-II
-
-
-LA LETTRE
-
-
-Le peintre s'était réfugié dans son appartement en proie à une
-agitation extrême.
-
-Arrivé dans sa chambre à coucher, il s'enferma à double tour; puis,
-certain que provisoirement personne ne viendrait le relancer dans ce
-dernier asile, il se laissa tomber avec accablement sur une _butaca_;
-rejeta le corps en arrière, pencha la tête en avant, croisa les bras
-sur la poitrine, et, chose extraordinaire pour une organisation comme
-la sienne, il se plongea dans de sombres et profondes réflexions.
-
-D'abord, il récapitula dans son esprit, bourrelé par les plus tristes
-pressentiments, tous les événements qui l'avaient assailli depuis son
-débarquement en Amérique.
-
-La liste était longue et surtout peu réjouissante.
-
-Au bout d'une demi-heure, l'artiste arriva à cette désolante conclusion
-que depuis le premier instant qu'il avait posé le pied dans le Nouveau
-Monde, le sort avait semblé prendre un malin plaisir à s'acharner
-sur lui et à le rendre le jouet des plus désastreuses combinaisons,
-quelques efforts qu'il eût faits pour rester constamment en dehors de
-la politique et à vivre en véritable artiste, sans s'occuper de ce qui
-se passait autour de lui.
-
---Pardieu! s'écria-t-il en frappant du poing avec colère le bras
-de son fauteuil, il faut avouer que ce n'est pas avoir de chance!
-Dans des conditions comme celles-là, la vie devient littéralement
-impossible! Mieux aurait cent fois valu pour moi rester en France, où
-du moins on me laissait parfaitement tranquille et libre de vivre à ma
-guise! Jolie situation que la mienne, me voilà, sans savoir pourquoi,
-placé entre la fusillade et la potence! Mais c'est absurde cela! Ça
-n'a pas de nom! Le diable emporte les Américains et les Espagnols!
-Comme s'ils ne pouvaient pas se chamailler entre eux sans venir
-mêler à leur querelle un pauvre peintre qui n'en peut mais, et qui
-voyage en amateur dans leur pays! Ils ont encore une singulière façon
-d'entendre l'hospitalité, ces gaillards-là! Je leur en fais mon sincère
-compliment! Et moi qui étais persuadé, sur la foi des voyageurs,
-que l'Amérique était la terre hospitalière par excellence, le pays
-des mœurs simples et patriarcales! Fiez-vous donc aux histoires de
-voyages! On devrait brûler vif ceux qui prennent ainsi plaisir à
-induire le public en erreur! Que faire? Que devenir? J'ai huit jours
-devant moi, m'a dit ce vieux loup-cervier de diplomate, encore un
-auquel je conserverai une éternelle reconnaissance de ses procédés à
-mon égard! Quel charmant compatriote j'ai rencontré là! Comme j'ai eu
-la main heureuse avec lui! C'est égal, il me faut prendre un parti!
-Mais lequel? Je ne vois que la fuite! Hum, la fuite, ce n'est pas
-facile, je dois être surveillé de près. Malheureusement je n'ai pas le
-choix, voyons, combinons un plan de fuite. Scélérat de sort, va, qui
-s'obstine à faire de ma vie un mélodrame, quand, moi, je m'applique de
-toutes mes forces à en faire un vaudeville!
-
-Sur ce, le jeune homme, chez lequel malgré lui la gaieté de son
-caractère prenait le dessus sur l'inquiétude qui l'agitait, se mit demi
-riant, demi sérieux à réfléchir de plus belle.
-
-Il demeura ainsi plus d'une heure sans bouger de sa _butaca_ et sans
-faire le moindre mouvement.
-
-Il va sans dire qu'au bout de cette heure, il était tout aussi avancé
-qu'auparavant, c'est-à-dire qu'il n'avait rien trouvé.
-
---Allons, j'y renonce, quant à présent, s'écria-t-il en se levant
-brusquement; mon imagination me refuse absolument son concours; c'est
-toujours comme cela! C'est égal, moi qui désirais des émotions, je ne
-puis pas me plaindre; j'espère que, depuis quelque temps, mon existence
-en est émaillée, et des plus piquantes encore.
-
-Il commença à se promener à grands pas dans sa chambre, pour se
-dégourdir les jambes, tordit machinalement une cigarette, puis il
-chercha dans sa poche son _mechero_ afin de l'allumer.
-
-Dans le mouvement qu'il fit en se fouillant, il sentit, dans la poche
-de côté de son gilet, un objet qu'il ne se rappelait pas y avoir mis,
-il le regarda.
-
---Pardieu! fit-il en se frappant le front, j'avais complètement oublié
-ma mystérieuse inconnue; ce que c'est que le chagrin, pourtant! Si cela
-dure seulement huit jours, je suis convaincu que je perdrai totalement
-la tête. Voyons quel est l'objet qu'elle a si adroitement laissé tomber
-sur mon chapeau.
-
-Tout en parlant ainsi, le peintre avait retiré de sa poche la petite
-boule de papier et la considérait attentivement.
-
---C'est extraordinaire, continuait-il l'influence que les femmes
-prennent peut-être à notre insu sur notre organisation, à nous autres
-hommes, et combien la chose la plus futile qui nous vient de la plus
-inconnue d'entre elles, a tout de suite le privilège de nous intéresser.
-
-Il demeura plusieurs instants à tourner et à retourner le papier dans
-sa main sans parvenir à se résoudre à briser la soie qui, seule,
-l'empêchait de satisfaire sa curiosité, tout en continuant _in petto_
-ses commentaires sur le contenu probable de cette missive.
-
-Enfin, par un effort subit de volonté, il mit un terme à son hésitation
-et rompit avec ses dents le mince fil de soie; puis il déroula le
-papier avec précaution. Ce papier qui, ainsi que l'avait conjecturé le
-jeune homme, servait d'enveloppe, en contenait un autre plié avec soin
-et couvert sur toutes ses faces d'une écriture fine et serrée.
-
-Malgré lui, le jeune homme éprouva un tressaillement nerveux en
-dépliant ce papier qui servait lui-même d'enveloppe à une bague.
-
-Cette bague n'était qu'un simple anneau d'or dans lequel était enchâssé
-un rubis balai d'un grand prix.
-
---Qu'est-ce que ceci signifie? murmura le jeune homme en admirant la
-bague et l'essayant machinalement à tous ses doigts.
-
-Mais bien que l'artiste eût la main fort belle, particularité dont,
-entre parenthèse, il était très fier, cependant cette bague était si
-mignonne que ce fut seulement au petit doigt qu'il parvint à la faire
-entrer, et encore avec une certaine difficulté.
-
---Cette personne s'est évidemment trompée, reprit le peintre; je ne
-puis garder cette bague, je la lui rendrai coûte que coûte; mais, pour
-cela, il faut que je connaisse cette personne, et je n'ai d'autre
-moyen, pour obtenir ce résultat, que de lire sa lettre; lisons-la donc.
-
-L'artiste était en ce moment dans cette situation singulière d'un homme
-qui se voit glisser sur une pente rapide, au pied de laquelle est un
-précipice, et qui, ne se sentant pas la force de résister avec succès
-à l'impulsion qui le pousse, cherche à se prouver à lui-même qu'il a
-raison de s'abandonner au courant qui l'entraîne.
-
-Mais, avant d'ouvrir ce papier, qu'il tenait en apparence d'une main
-si nonchalante et sur lequel il ne laissait errer que des regards
-dédaigneux, tant, bien qu'on en dise, l'homme, cet être fait censé à
-l'image de Dieu, demeure toujours comédien, même en face de lui-même,
-lorsque nul ne le peut voir, parce que, même alors, il essaye de donner
-le change à son amour-propre, l'artiste alla faire jouer le pêne de la
-serrure, afin de s'assurer que la porte était bien fermée et que nul
-ne le pourrait surprendre; puis il revint avec une lenteur calculée,
-s'asseoir sur la _butaca_ et déplia le papier.
-
-C'était bien une lettre, écrite d'une écriture fine, serrée, mais
-nerveuse et tourmentée, qui faisait tout de suite deviner une main de
-femme.
-
-Le jeune homme lut d'abord des yeux assez rapidement et en feignant
-de n'apporter qu'un médiocre intérêt à cette lecture; mais bientôt,
-malgré lui, il se sentit dominé par ce qu'il apprenait; au fur et à
-mesure qu'il avançait dans sa lecture, il sentait croître son intérêt,
-et lorsqu'il fut enfin arrivé au dernier mot, il demeura les yeux fixés
-sur le léger papier qui tremblait froissé par ses doigts convulsifs,
-et un laps de temps assez long s'écoula avant qu'il réussît à vaincre
-l'émotion étrange que lui avait fait éprouver cette singulière lecture.
-
-Voici ce que contenait cette lettre, dont l'original est longtemps
-demeuré entre nos mains et que nous traduisons textuellement et sans
-commentaires.
-
-«Avant tout laissez-moi, señor, réclamer de votre courtoisie une
-promesse formelle, promesse à laquelle vous ne manquerez pas, 'en
-suis convaincue, si, ainsi que j'en ai le pressentiment, vous êtes
-un véritable caballero; j'exige que vous lisiez cette lettre sans
-l'interrompre, d'un bout à l'autre, avant de porter un jugement quel
-qu'il soit sur celle qui vous l'écrit.
-
-»Vous avez juré, n'est-ce pas? C'est bien; je vous remercie de cette
-preuve de confiance et je commence sans plus de préambules.
-
-»Vous êtes, señor, si, ainsi que je le suppose, je ne me suis pas
-trompée dans mes observations, Français d'Europe, c'est-à-dire fils
-d'un pays où la galanterie et le dévouement aux dames passent avant
-toute chose et sont tellement de tradition, que ces deux qualités
-forment, pour ainsi dire, le côté le plus saillant du caractère des
-hommes.
-
-»Moi aussi je suis, non pas Française, mais née en Europe,
-c'est-à-dire, bien qu'inconnue de vous, votre amie, presque votre sœur
-sur cette terre lointaine, comme telle 'ai droit à votre protection et
-je viens hardiment la réclamer de votre prud'homie.
-
-»Comme je ne veux pas que vous me preniez tout d'abord pour une
-aventurière, surtout après la façon un peu en dehors des convenances
-sociales dont j'entre en relations avec vous, je dois vous apprendre
-en deux mots, non pas mon histoire, ce serait vous faire perdre, sans
-raisons plausibles, un temps précieux; mais vous dire qui je suis et
-par quels motifs je suis contrainte de mettre pour un instant de côté,
-vis-à-vis de vous, cette timidité pudique qui n'abandonne jamais les
-femmes dignes de ce nom; puis, je vous ferai savoir quel est le service
-que je réclame de vous.
-
-»Mon mari, le marquis de Castelmelhor, commande une division de l'armée
-brésilienne, qui, dit-on, est depuis quelques jours entrée sur le
-territoire buenos-airien.
-
-»Venant du haut Pérou avec ma fille et quelques serviteurs, dans
-l'intention de rejoindre mon mari au Brésil, car j'ignorais les
-événements qui se sont accomplis depuis peu, j'ai été surprise, enlevée
-et déclarée prisonnière de guerre par une montonera buenos-airienne; et
-emprisonnée, avec ma fille, dans la maison devant laquelle vous passez
-en vous promenant deux fois par jour.
-
-»S'il ne s'agissait pour moi que d'une détention plus ou moins longue,
-me confiant ans toute la puissante bonté de Dieu, je me résignerais à
-la subir sans me plaindre.
-
-»Malheureusement, un sort terrible me menace, un danger affreux est
-suspendu, non seulement sur ma tête, mais sur celle de ma fille, mon
-innocente et pure Eva.
-
-»Un ennemi implacable a juré notre perte, il nous a hautement accusées
-d'espionnage; et, dans quelques jours, demain peut-être, car cet homme
-jouit d'un immense crédit sur les membres du gouvernement de ce pays,
-nous comparaîtrons devant un tribunal réuni pour nous juger et dont le
-verdict ne peut être douteux: la mort des traîtres, le déshonneur! La
-marquise de Castelmelhor ne saurait se résoudre à une pareille infamie.
-
-»Dieu, qui jamais n'abandonne les innocents qui se confient à lui dans
-leur détresse, m'a inspiré de m'adresser à vous; señor, car vous seul
-pouvez me sauver.
-
-»Le voudrez-vous? Je le crois. Étranger à ce pays, ne partageant ni les
-préjugés ni les idées étroites, ni la haine de ses habitants contre les
-Européens, vous devez faire cause commune avec nous et essayer de nous
-sauver, serait-ce même au péril de votre vie.
-
-»J'ai longtemps hésité avant de vous écrire cette lettre. Bien que vos
-manières fussent celles d'un homme comme il faut, que l'expression
-loyale de votre physionomie et votre jeunesse même me prévinssent en
-votre faveur, je redoutais de me confier à vous; mais lorsque j'ai su
-que vous étiez Français, mes craintes se sont évanouies pour faire
-place à la plus entière confiance.
-
-»Demain, entre dix et onze heures du matin, présentez-vous hardiment à
-la porte de la maison, frappez; lorsqu'on vous aura ouvert, dites que
-vous avez appris qu'on demandait un professeur de piano dans le couvent
-et que vous venez offrir vos services.
-
-»Surtout soyez prudent, nous sommes surveillées avec le plus grand
-soin. Peut-être serait-il bon que vous vous déguisassiez pour éviter
-d'être reconnu au cas où vos démarches seraient épiées.
-
-»Souvenez-vous que vous êtes le seul espoir de deux femmes innocentes
-qui, si vous leur refusez votre appui, mourront en vous maudissant, car
-leur salut dépend de vous.
-
-»A demain, entre dix et onze heures du matin.
-
-»La plus infortunée des femmes.
-
-»Marquise LEONA DE CASTELMELHOR. »
-
-Nulle plume ne saurait exprimer l'expression d'étonnement mêlé
-d'épouvante peinte sur le visage du jeune homme lorsqu'il eût terminé
-la lecture de cette singulière missive, qui lui était parvenue d'une
-façon si extraordinaire.
-
-Ainsi que nous l'avons dit, il demeura longtemps les yeux fixés sur
-le papier sans voir probablement les caractères qui y étaient écrits,
-le corps penché en avant, les mains crispées, en proie selon toute
-vraisemblance, à des réflexions qui n'avaient rien de fort gai.
-
-Sans insister sur l'échec reçu par son amour-propre, échec toujours
-désagréable pour un homme qui a, pendant plusieurs heures, laissé
-galoper son imagination au riant pays des chimères, et qui s'est cru
-l'objet d'une passion subite et irrésistible, causée par sa beauté mâle
-et son apparence donjuanesque, le service que lui demandait l'inconnue
-ne laissait pas que de l'embarrasser fort, surtout dans la situation
-exceptionnelle où il se trouvait lui même en ce moment.
-
---Décidément, murmurait-il à voix basse en pétrissant avec colère, de
-la main droite, le bras de son fauteuil, le hasard s'acharne trop après
-moi; cela tombe dans l'absurde, me voilà maintenant posé en protecteur,
-moi qui aurais tant besoin de protection! Allons, le ciel n'est pas
-juste de laisser ainsi, sans rime ni raison, tourmenter à tout bout de
-champ un brave garçon qui ne soupire qu'après la tranquillité.
-
-Il se leva et commença à marcher à grands pas dans sa chambre.
-
---Cependant, ajouta-t-il au bout d'un instant, ces dames sont dans une
-position effroyable, je ne puis les abandonner ainsi sans essayer de
-leur venir en aide, mon honneur y est engagé, un Français, malgré lui,
-représente la France en pays étranger. Mais que faire?
-
-Il s'assit de nouveau et parut se plonger dans une sérieuse rêverie;
-enfin, au bout d'un quart d'heure à peu près; il se releva:
-
---C'est cela, dit-il, je ne vois que ce moyen si je ne réussis pas,
-je n'aurai rien à me reprocher, car j'aurai fait plus même que ma
-situation actuelle et surtout la prudence devraient me permettre de
-tenter.
-
-Émile avait évidemment pris une résolution.
-
-Il ouvrit la porte et descendit dans le patio.
-
-Il faisait presque nuit, les peones, débarrassés de leurs travaux
-plus ou moins bien accomplis, se délassaient, à demi couchés sur des
-_petates_, fumant, riant et causant entre eux.
-
-Le peintre n'eut pas besoin de chercher longtemps pour découvrir
-ses domestiques au milieu des vingt ou vingt-cinq individus groupés
-pêle-mêle sur les _petates_.
-
-Il fit signe à l'un d'eux de le venir trouver chez lui, et il remonta
-aussitôt dans sa chambre.
-
-L'Indien, au signe de son maître, s'était aussitôt levé et mis en
-devoir de lui obéir.
-
-C'était un Indien guaranis, très jeune encore, il paraissait être
-âgé tout au plus de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux traits beaux,
-fins et intelligents, à la taille haute, à l'apparence robuste et aux
-manières libres et dégagées.
-
-Il portait le costume des gauchos de la pampa et se nommait Tyro.
-
-A l'appel de son maître, il avait jeté sa cigarette, ramassé son
-chapeau, relevé son poncho et s'était élancé vers l'escalier avec une
-vivacité de bon augure.
-
-Le peintre aimait beaucoup ce jeune homme qui, bien que d'un caractère
-assez taciturne, comme tous ses congénères, semblait cependant lui
-porter de son côté une certaine affection.
-
-Arrivé à la chambre à coucher, il ne dépassa pas la porte, mais,
-s'arrêtant sur le seuil, il salua respectueusement et attendit qu'il
-plût à son maître de lui adresser la parole.
-
---Entre et ferme la porte derrière toi, lui dit le peintre d'un ton
-amical, nous avons à causer de choses importantes.
-
---Secrètes, maître? répondit l'Indien.
-
---Oui.
-
---Alors, avec votre permission, maître, je laisserai au contraire la
-porte ouverte.
-
---Pourquoi donc ce caprice?
-
---Ce n'est pas un caprice, maître, tous ces cuartos sont rendus sourds
-par les _petates_ qui recouvrent leur sol, un espion peut, sans être
-entendu, venir coller son oreille contre la porte et entendre tout ce
-que nous dirions, d'autant plus facilement que nous-mêmes, absorbés
-par notre propre conversation, nous n'aurions pas été avertis de sa
-présence au lieu que si toutes les portes demeurent ouvertes, personne
-n'entrera sans que nous le voyons, et nous ne risquerons pas d'être
-espionnés.
-
---Ce que tu me fais observer là est assez sensé, mon bon Tyro, laisse
-donc les portes ouvertes; cette précaution ne saurait nuire, bien que
-je ne croie pas aux espions.
-
---Est-ce que le maître ne croit pas à la nuit, répondit l'Indien avec
-un geste emphatique; l'espion est comme la nuit, il aime se glisser
-dans les ténèbres.
-
---Soit, je ne discuterai pas avec toi; venons au motif qui m'a fait
-t'appeler.
-
---J'écoute, maître.
-
---Tyro, avant tout, réponds-moi franchement à la question que je vais
-t'adresser.
-
---Que le maître parle.
-
---Remarque bien que je ne t'en voudrai pas de ta franchise; fais
-surtout bien attention à la forme de ma question, afin d'y répondre
-en connaissance de cause; es-tu pour moi seulement un bon domestique,
-accomplissant strictement tes devoirs, ou bien un serviteur dévoué, sur
-lequel j'ai droit de compter à toute heure.
-
---Un serviteur dévoué, maître, un frère; un fils, un ami; vous avez
-guéri ma mère d'une maladie qui semblait incurable; quand vous avez
-acheté le rancho, au lieu de nous chasser elle et moi, vous avez
-conservé à la vieille femme son cuarto, sa huerta et son troupeau; moi,
-vous m'avez traité en homme, ne me commandant jamais avec rudesse et
-ne m'obligeant jamais à faire des choses honteuses ou déshonorantes,
-bien que je sois Indien; vous m'avez toujours considéré comme un être
-intelligent, et non pas comme un animal qui n'a que l'instinct. Je vous
-le répète, maître, je vous suis dévoué en tout et pour tout.
-
---Merci, Tyro, répondit le peintre avec une nuance d'émotion, je
-soupçonnais déjà ce que tu viens de me dire, mais je tenais à
-t'entendre me l'affirmer, car j'ai besoin de toi.
-
---Je suis prêt, que faut-il faire?
-
-Malgré la franchise de cet aveu, le peintre français, peu au courant
-encore du caractère de ces races primitives, ne se souciait nullement
-de mettre l'Indien complètement dans la confidence de ses secrets.
-
-Le trop de civilisation rend défiant.
-
-Le Guaranis s'aperçut facilement de l'hésitation de l'artiste qui, peu
-habitué à dissimuler, laissait son visage refléter, comme un miroir,
-ses émotions intérieures.
-
---Le maître n'a rien à apprendre à Tyro, dit-il avec un sourire;
-l'Indien sait tout.
-
---Comment! s'écria le jeune homme avec un bond de surprise, tu sais
-tout?
-
---Oui, fit-il simplement.
-
---Pardieu! reprit-il, pour la rareté du fait, je ne serais pas fâché
-que tu m'apprisses ce tout dont tu parles si délibérément.
-
---C'est facile: que le maître écoute.
-
-Alors, à la stupéfaction extrême du jeune homme, Tyro lui rapporta,
-sans omettre le plus léger détail, tout ce qu'il avait fait depuis son
-arrivée à San Miguel de Tucumán.
-
-Cependant, peu à peu, Émile, par un effort de volonté extrême, parvint
-à reconquérir son sang-froid en réfléchissant et en reconnaissant avec
-une joie intérieure, que ce récit, si complet du reste, avait une
-lacune, lacune importante pour lui: il s'arrêtait au matin même, Tyro
-ignorait donc l'aventure du Callejón de las Cruces.
-
-Cependant craignant que cette lacune ne provint que d'un oubli, il
-résolut de s'en assurer.
-
---C'est bien, lui dit-il, tout ce que tu me rapportes est exact, mais
-tu oublies de me parler de mes promenades à travers la ville.
-
---Oh! Quant à cela, répondit l'Indien avec un sourire, il est inutile
-de s'en occuper, le maître passe tout son temps à rêver en regardant
-le ciel et à se promener en gesticulant; on a reconnu au bout de deux
-jours que ce n'était pas la peine de le suivre.
-
---Diable! On me suivait donc, je ne savais pas avoir des amis qui me
-portassent un si grand intérêt.
-
-Un sourire équivoque se dessina sur les lèvres spirituelles de
-l'Indien, mais il ne répondit pas.
-
---Tu connais sans doute la personne qui m'espionnait ainsi?
-
---Je la connais, oui, maître.
-
---Tu me diras son nom alors?
-
---Je le dirai, quand il sera temps de le faire, mais ce n'est qu'un
-instrument; d'ailleurs, si cette personne vous espionnait pour le
-compte d'un autre, moi, maître, je la surveillais pour le vôtre, et ce
-qu'elle a pu rapporter n'est que de peu d'importance; moi seul possède
-vos secrets, ainsi vous pouvez être tranquille.
-
---Comment tu possèdes mes secrets, s'écria le peintre, jeté de nouveau
-hors des gonds au moment où il s'y attendait le moins, quels secrets?
-
---La rose blanche et la lettre du Callejón de las Cruces; mais je vous
-répète que je suis seul à le savoir.
-
---C'est déjà trop, murmura le jeune homme.
-
---Un serviteur dévoué, répondit sérieusement l'Indien qui avait entendu
-l'aparté du peintre, doit tout connaître, afin, lorsque l'heure sonne
-où son assistance est nécessaire, d'être en mesure de venir en aide à
-son maître.
-
-Il arriva alors à l'artiste ce qui arrive à la plupart des hommes en
-semblable circonstance. Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire
-autrement, il se décida à accorder sa confiance entière à l'Indien,
-et il lui avoua tout avec la plus grande franchise, franchise dont le
-Guaranis n'aurait pas eu à s'applaudir s'il en avait connu les motifs.
-Bien qu'il ne se l'avouât pas complètement à lui-même le peintre
-n'agissait que sous la pression de la nécessité et, reconnaissant
-l'inutilité de cacher la moindre chose à un serviteur si clairvoyant,
-il préférait se mettre de son plein gré complètement entre ses mains,
-espérant que cette façon d'agir l'engagerait à ne pas le trahir;
-il avait eu un instant la pensée de lui brûler la cervelle, mais,
-réfléchissant combien ce moyen était scabreux, surtout dans sa
-position, il préféra essayer de la douceur et d'une franchise feinte.
-
-Heureusement pour lui, le peintre avait affaire à un homme honnête
-et réellement dévoué; ce qui, vis-à-vis de tout autre l'aurait
-probablement perdu, fut ce qui le sauva.
-
-Tyro avait longtemps mené la vie des gauchos, chassé dans la pampa et
-exploré le désert dans toutes les directions; il connaissait à fond
-toutes les ruses indiennes: rien ne lui était plus facile que de servir
-de guide à son maître pour le conduire soit au Haut-Pérou, soit à
-Buenos Aires, soit au Chili, soit même au Brésil.
-
-Lorsque la confiance fut bien établie entre les deux hommes, ce que
-le Français avait fait d'abord avec une feinte franchise, il ne tarda
-pas à s'y laisser aller avec toute la naïve droiture de son caractère,
-heureux de rencontrer dans ce pays, où tout le monde lui était hostile,
-un homme qui lui témoignât de la sympathie, dût cette sympathie être
-plus apparente que réelle. Il fut le premier à demander sérieusement
-conseil à son serviteur.
-
---Voici, ce qu'il faut faire, dit celui-ci: dans cette maison, tout
-m'est suspect; elle est remplie d'espions; feignez de vous mettre
-en colère contre moi et de me renvoyer. Demain, à l'heure de votre
-promenade habituelle, je me trouverai sur votre passage, et nous
-conviendrons de tout. Notre conversation a duré trop longtemps déjà,
-maître; les soupçons sont éveillés; je vais descendre comme si j'avais
-été rudoyé par vous. Suivez-moi jusqu'à l'entrée de l'appartement en
-parlant haut et en me disant des injures; puis, au bout d'un instant,
-vous descendrez et vous me congédierez devant tout le monde. Surtout,
-maître, ajouta-t-il en appuyant avec intention sur ces dernières
-paroles, soyez muet jusqu'à demain avec les habitants de cette maison;
-qu'ils ne soupçonnent pas notre entente, sinon, croyez-moi, vous êtes
-perdu.
-
-Sur ces derniers mots, l'Indien se retira en appuyant le doigt sur sa
-bouche.
-
-Tout se passa ainsi que cela avait été convenu entre le maître et le
-serviteur.
-
-Tyro fut immédiatement chassé de la maison, dont il sortit en
-grommelant, et Émile remonta dans son appartement, laissant tous
-les peones stupéfaits et confondus d'une scène à laquelle ils ne
-s'attendaient nullement de la part d'un homme qu'ils étaient accoutumés
-à voir ordinairement si doux et si tolérant.
-
-Le lendemain, à la même heure que chaque jour, le peintre sortit pour
-sa promenade habituelle, en ayant soin, tout en feignant la plus
-complète indifférence de se retourner de temps en temps pour s'assurer
-qu'il n'était pas suivi. Mais cette précaution était inutile, nul ne
-songeait à surveiller sa promenade, tant on la savait inoffensive.
-
-Arrivé sur le bord de la rivière, à quelques centaines de pas de la
-ville, un homme, embusqué derrière un rocher, se présenta subitement à
-lui.
-
-Le jeune homme étouffa un cri de surprise; il avait reconnu Tyro, le
-serviteur guaranis, congédié par lui la veille, suivant leur mutuelle
-convention.
-
-
-
-
-III
-
-
-LES RECLUSES
-
-
-A peu près à l'instant, où la demi-heure après dix heures du matin
-sonnait à l'horloge du Cabildo de San Miguel de Tucumán, un homme
-frappait à la porte de la mystérieuse maison du Callejón de las Cruces.
-
-Cet individu, vêtu à peu près comme les riches artisans de la ville,
-était un homme d'une taille moyenne, courbé légèrement par l'âge;
-quelques rares cheveux gris s'échappaient sous les ailes de son
-chapeau de paille; il portait de larges lunettes bleues à tiges de
-fer, et s'appuyait sur une canne; du reste, son apparence était fort
-respectable, le pantalon de drap olive très propre et le poncho
-de fabrique chilienne qui recouvrait ses vêtements supérieurs ne
-laissaient rien à désirer.
-
-Au bout de quelques minutes, un judas, glissa dans une rainure, et une
-tête de vieille femme apparut derrière.
-
---Qui êtes-vous? Et que demandez-vous ici, señor? dit une voix.
-
---Señora, répondit le vieillard en toussant légèrement, excusez ma
-hardiesse, j'ai entendu dire que l'on avait dans cette maison besoin
-d'un professeur de musique; si je me suis trompé, il ne me reste qu'à
-me retirer en vous priant encore une fois d'agréer mes excuses.
-
-Pendant que le vieillard disait ces quelques paroles du ton le plus
-naturel et le plus dégagé en apparence, la femme placée derrière le
-judas l'examinait avec la plus sérieuse attention.
-
---Attendez, répondit-elle au bout d'un instant.
-
-Le judas se referma.
-
---Hum! murmura à voix basse le professeur; la place est bien gardée.
-
-Un bruit de verrous qu'on tire et de chaînes qu'on détache se fit
-entendre, et la porte s'entr'ouvrit tout juste assez pour livrer
-passage à une personne.
-
---Entrez, dit alors d'un ton rogue la femme qui s'était d'abord montrée
-au judas et qui paraissait être la portière ou la tourière de cette
-espèce de couvent.
-
-Le vieillard entra lentement, son chapeau à la main et en saluant bien
-bas.
-
-La vue de son crâne chauve, couvert seulement par places de quelques
-rares touffes de cheveux d'un gris roussâtre, parut donner confiance à
-la tourière.
-
---Suivez-moi, lui dit-elle d'une voix moins acariâtre, et remettez
-votre chapeau, ces corridors sont froids et humides.
-
-Le vieillard s'inclina, replaça son chapeau sur sa tête, et, appuyé sur
-son bâton, il suivit la tourière de ce pas un peu traînant particulier
-aux personnes qui ont dépassé de quelques années le milieu de la vie.
-
-La tourière lui fit traverser de longs corridors qui semblaient tourner
-sur eux-mêmes et qui donnaient enfin dans un cloître assez spacieux,
-dont le centre était occupé par un massif de lauriers-roses et
-d'orangers, du milieu duquel jaillissait une gerbe d'eau, qui retombait
-avec fracas dans une vasque de marbre blanc.
-
-Les murs de ce cloître, sur lequel s'ouvraient les portes d'une
-trentaine de cellules, étaient garnis d'une infinité de tableaux d'une
-exécution assez médiocre, représentant les divers épisodes de la vie de
-Nuestra Señora de la Soledad ou de Tucumán.
-
-Le vieillard ne jeta qu'un regard dédaigneux à ces peintures à demi
-effacées par les intempéries des saisons, et continua à suivre la
-tourière qui trottinait devant lui en faisant résonner, à chaque pas,
-le lourd trousseau de clefs, suspendu à sa ceinture.
-
-Au bout de ce cloître, il y en avait un autre en tout semblable au
-premier, seulement les tableaux représentaient des sujets différents,
-la vie je crois de Santa Rosa de Lima.
-
-Arrivée presque à la moitié de la longueur de ce cloître, la tourière
-s'arrêta, et, après avoir respiré avec force pendant quelques minutes,
-elle frappa discrètement deux coups légers à une porte en chêne noir,
-curieusement sculptée.
-
-Presque aussitôt une voix douce et harmonieuse prononça de l'intérieur
-de la cellule ce seul mot:
-
---_Adelante_.
-
-La tourière ouvrit la porte et disparut, après avoir, d'un signe,
-ordonné au vieillard de l'attendre.
-
-Quelques minutes s'écoulèrent, puis la porte de la cellule se rouvrit
-et la tourière reparut.
-
---Venez, dit-elle, en lui faisant signe de s'approcher.
-
---Allons, elle n'est pas bavarde au moins, grommela le vieillard en
-obéissant, c'est toujours cela.
-
-La tourière s'effaça pour lui livrer passage, et il entra dans la
-cellule où elle le suivit en refermant la porte derrière elle.
-
-Cette cellule, fort confortablement meublée en vieux chêne noir
-sculpté, et dont les murs étaient tendus à la mode espagnole en cuir de
-Cordoue gaufré, se composait de deux pièces, ainsi que l'indiquait une
-porte placée dans un angle.
-
-Trois personnes étaient réunies en ce moment dans la cellule, assises
-sur des chaises à haut dossier sculpté.
-
-Ces trois personnes étaient des femmes.
-
-La première, jeune encore et fort belle, portait un costume complet de
-religieuse; la croix en diamant, suspendue par un large ruban de soie
-moirée à son cou et retombant sur sa poitrine, la faisait tout de suite
-reconnaître pour la supérieure de cette maison qui, malgré l'apparence
-simple et sombre de son extérieur, était, en réalité, gouvernée par des
-religieuses carmélites.
-
-Les deux autres dames assises assez près de l'abbesse, portaient un
-costume laïque.
-
-La première était la marquise de Castelmelhor et la seconde doña Eva,
-sa fille.
-
-A l'entrée du vieillard, qui s'inclina respectueusement devant elles,
-l'abbesse fit un léger signe de bienvenue avec la tête, tandis que les
-deux autres dames, tout en le saluant cérémonieusement, jetaient à la
-dérobée des regards curieux sur le visiteur.
-
---Ma chère sœur, dit l'abbesse en s'adressant à la tourière avec cette
-voix harmonieuse qui déjà avait agréablement chatouillé l'oreille du
-vieillard, approchez, je vous prie, un siège à ce señor.
-
-La tourière obéit et l'étranger s'assit après s'être excusé.
-
---Ainsi, continua l'abbesse en s'adressant cette fois au vieillard,
-vous êtes professeur de musique, señor?
-
---Oui, señora, répondit-il en s'inclinant.
-
---Êtes-vous de ce pays?
-
---Non, señora, je suis étranger.
-
---Ah! fit-elle, vous n'êtes pas un hérétique, un Anglais?
-
---Non, señora, je suis un professeur italien.
-
---Fort bien. Habitez-vous depuis longtemps notre cher pays?
-
---Depuis deux ans, señora.
-
---Et auparavant, vous étiez en Europe?
-
---Pardonnez-moi, señora, j'habitais le Chili, où j'ai résidé assez
-longtemps à Valparaíso, à Santiago, et, en dernier lieu, à Aconchagua.
-
---Avez-vous l'intention de vous fixer parmi nous?
-
---Je le désire du moins, señora; malheureusement les temps ne sont pas
-favorables pour un pauvre artiste comme moi.
-
---C'est vrai, reprit-elle avec intérêt. Eh bien! Nous tâcherons de vous
-procurer quelques élèves.
-
---Mille grâces pour tant de bonté, señora, répondit-il humblement.
-
---Vous m'intéressez réellement, et pour vous prouver combien j'ai
-à cœur de vous venir en aide, cette jeune dame voudra bien, à ma
-considération, prendre aujourd'hui même leçon avec vous, fit-elle en
-étendant le bras vers doña Eva.
-
---Je suis aux ordres de la señorita comme aux vôtres, señora, répondit
-le vieillard avec un salut respectueux.
-
---Eh bien! C'est convenu, dit l'abbesse, et, se tournant vers la
-tourière toujours immobile au milieu de la cellule, ma chère sœur,
-ajouta-t-elle avec un gracieux sourire, veuillez, je vous prie,
-faire apporter quelques rafraîchissements et quelques _dulces_. Vous
-reviendrez dans une heure pour accompagner ce señor jusqu'à la porte du
-couvent. Allez.
-
-La tourière s'inclina d'un air rogue, se retourna tout d'une pièce, et
-sortit de la cellule après avoir jeté un regard sournois autour d'elle.
-
-Il y eut un silence de deux ou trois minutes, au bout desquelles
-l'abbesse se leva doucement, s'avança vers la porte sur la pointe du
-pied, et l'ouvrit si brusquement que la tourière, dont l'œil était
-collé au trou de la serrure, demeura confuse et rougissante d'être
-ainsi surprise en flagrant délit d'espionnage.
-
---Ah! Vous êtes encore là, ma chère sœur! dit l'abbesse sans paraître
-remarquer le désarroi de la vieille femme; j'en suis heureuse: j'avais
-oublié de vous prier de m'apporter, lorsque vous reviendrez pour
-reconduire ce señor, mon livre d'heures que j'ai, ce matin,
-
-laissé par mégarde au chœur, dans ma stalle.
-
-La tourière s'inclina en grommelant entre ses dents des excuses
-incompréhensibles, et elle s'éloigna presque en courant.
-
-L'abbesse la suivit un instant des yeux, puis elle rentra, referma la
-porte sur laquelle elle fit retomber une lourde portière en tapisserie,
-et se tournant vers le vieux professeur, qui ne savait guère quelle
-contenance tenir:
-
---Respectable vieillard, lui dit-elle en riant, rentrez donc les mèches
-de vos cheveux blonds, qui s'échappent indiscrètement sous votre
-perruque grise.
-
---Diable! s'écria le professeur tout déferré, en portant vivement ses
-deux mains à sa tête et laissant du même coup tomber sa canne et son
-chapeau, qui allèrent rouler à quelques pas de lui.
-
-A cette exclamation peu orthodoxe, poussée en bon français; les trois
-dames rirent de plus belle, tandis que le malencontreux professeur
-les regardait avec des yeux effarés, ne comprenant rien à ce qui se
-passait et n'augurant rien de bon pour lui de cette gaieté railleuse et
-insolite.
-
---Chut! fit l'abbesse en posant un doigt mignon sur ses lèvres roses,
-on vient.
-
-On se tut.
-
-Elle releva la portière. Presque aussitôt la porte s'ouvrit après que,
-par un léger grattement, on eût demandé la permission d'entrer.
-
-C'étaient deux sœurs converses qui apportaient les _dulces_, les
-confites et les rafraîchissements demandés par l'abbesse.
-
-Elles disposèrent le tout sur une table, puis elles se retirèrent,
-après avoir salué respectueusement.
-
-Derrière elles, la portière fut immédiatement baissée.
-
---Croyez-vous maintenant, chère marquise, dit la supérieure, que
-j'avais raison de me méfier de la sœur tourière?
-
---Oh! Oui, madame, mais cette femme vendue à nos ennemis est méchante,
-je redoute pour vous les conséquences de la leçon un peu rude, mais
-méritée, que vous lui avez donnée.
-
-Un éclair fulgurant brilla dans l'œil noir de la jeune femme.
-
---C'est à elle de trembler, madame, dit-elle, maintenant que j'ai en
-main les preuves de sa trahison; mais ne songeons plus à cela, fit-elle
-en reprenant sa physionomie riante; le temps nous presse; prenez place
-à cette table, et vous, señor, goûtez de nos conserves; je doute que
-dans les couvents de votre pays les religieuses en fassent d'aussi
-bonnes.
-
-La marquise, remarquant la pose embarrassée et l'air piteux de
-l'étranger, s'approcha vivement de lui avec un gracieux sourire.
-
---Il est inutile de feindre davantage, lui dit-elle, c'est moi, señor,
-qui vous ai écrit; parlez donc sans crainte devant madame, elle est ma
-meilleure amie et ma seule protectrice.
-
-Le peintre respira avec force.
-
---Madame, répondit-il, vous m'enlevez un poids immense de dessus
-la poitrine; je vous avoue humblement que je ne savais plus quelle
-contenance tenir en me voyant reconnu si à l'improviste. Dieu soit
-béni, qui permet que cela finisse mieux que je ne l'ai un instant
-redouté.
-
---Vous jouez admirablement la comédie, señor, reprit l'abbesse;
-vos cheveux ne passent pas du tout sous votre perruque; j'ai voulu
-seulement vous taquiner un peu, voilà tout. Maintenant, buvez, mangez,
-et ne vous inquiétez de rien.
-
-La collation fut alors attaquée par les quatre personnes entre
-lesquelles la glace était rompue et qui causaient gaiement entre elles;
-l'abbesse surtout, jeune et rieuse, était charmée de ce tour d'écolier
-qu'elle jouait aux autorités révolutionnaires de Tucumán, en essayant
-de leur enlever deux personnes auxquelles elles semblaient si fort
-tenir.
-
---Maintenant, dit-elle lorsque la collation fut terminée, causons
-sérieusement.
-
---Causons sérieusement, je ne demande pas mieux, madame, répondit le
-peintre; à ce propos, je me permettrai de vous rappeler la phrase que
-vous-même avez prononcée: le temps presse.
-
---C'est juste, vous êtes sans doute étonné de me voir, moi, supérieure
-d'une maison, presque d'un couvent, à qui l'on a confié la garde de
-deux prisonnières d'importance, entrer dans un complot dont le but est
-de les faire évader.
-
---En effet, murmura-t-il en s'inclinant, cela me paraît assez singulier.
-
---J'ai pour cela plusieurs motifs et votre étonnement cessera,
-lorsque vous saurez que je suis Espagnole et fort peu sympathique
-à la révolution faite par les habitants de ce pays pour en chasser
-mes compatriotes, à qui il appartient par toutes les lois divines et
-humaines.
-
---Cela me paraît assez logique.
-
---De plus, dans mon opinion, un couvent n'est pas et ne peut sous
-aucun prétexte être métamorphosé en prison; ensuite les femmes doivent
-toujours être placées en dehors de la politique et être laissées
-libres d'agir à leur fantaisie; pour tout dire enfin, la marquise de
-Castelmelhor est une ancienne amie de ma famille; j'aime sa fille comme
-une sœur, et je veux les sauver à tout prix, dût ma vie payer la leur.
-
-Les deux dames se jetèrent dans les bras de l'abbesse, en l'accablant
-de caresses et de remerciements.
-
---Bon, bon, reprit-elle, en les écartant doucement, laissez-moi faire,
-j'ai juré de vous sauver et je vous sauverai, quoiqu'il arrive, chères
-belles; il ferait beau voir, ajouta-t-elle en souriant, que trois
-femmes aidées par un Français, ne fussent pas assez fines pour tromper
-ces hommes jaunes, qui ont fait cette malencontreuse révolution, et qui
-se croient les aigles d'intelligence et des foudres de guerre.
-
---Plus je réfléchis à cette entreprise et plus j'en redoute pour vous
-les conséquences je tremble, car ces hommes sont sans pitié, murmura
-tristement la marquise.
-
---Poltronne! fit gaiement la supérieure, n'avons-nous pas ce caballero
-avec nous?
-
---Avec vous, mesdames, jusqu'au dernier soupir, s'écria-t-il, emporté
-malgré lui par l'émotion qu'il éprouvait.
-
-La vérité était que la beauté de doña Eva, jointe au romanesque de la
-situation, avait complètement subjugué l'artiste; il avait tout oublié
-et n'éprouvait plus qu'un désir, celui de se sacrifier pour le salut de
-ces femmes si belles et si malheureuses.
-
---Je savais bien que je ne pouvais me tromper, s'écria l'abbesse en lui
-tendant une main, sur laquelle le peintre appliqua respectueusement ses
-lèvres.
-
---Oui, mesdames, reprit-il, Dieu m'est témoin que tout ce qu'il est
-humainement possible de faire pour assurer voire fuite je le tenterai,
-mais vous ne vous êtes sans doute adressées à moi qu'après avoir
-combiné un plan; ce plan il est indispensable que vous me le fassiez
-connaître.
-
---Mon Dieu, monsieur, répondit la marquise, ce plan est bien simple,
-tel seulement que des femmes sont capables d'en élaborer un.
-
---Je suis tout oreilles, madame.
-
---Nous n'avons aucune accointance dans cette ville, où nous sommes
-étrangères et où, sans en savoir le motif, il paraît que nous avons
-beaucoup d'ennemis, sans compter un seul ami.
-
---Cela est à peu près ma position aussi à moi, dit le jeune homme en
-hochant la tête.
-
---A vous, monsieur! fit-elle avec surprise.
-
---Oui, oui, à moi, madame; mais continuez, je vous en prie.
-
---Notre bonne supérieure ne peut faire qu'une seule chose pour nous,
-mais cette chose est immense: c'est de nous ouvrir la porte de ce
-couvent.
-
---C'est beaucoup, en effet.
-
---Malheureusement, de l'autre côté de cette porte, son pouvoir cesse
-complètement, et elle est contrainte de nous abandonner à nous-mêmes.
-
---Hélas! Oui, fit la supérieure.
-
---Hmm! murmura le peintre comme un écho.
-
---Vous comprenez combien notre position serait critique, errant seules
-à l'aventure dans une ville qui nous est complètement inconnue.
-
---Alors, vous avez songé à moi.
-
---Oui, monsieur, répondit-elle simplement.
-
---Et vous avez bien fait, madame, répondit le peintre en s'animant; je
-suis peut-être le seul homme incapable de vous trahir dans toute la
-ville.
-
---Merci pour ma mère et pour moi, monsieur, murmura doucement la jeune
-fille qui, jusqu'à ce moment, avait gardé le silence.
-
-Le peintre eut un éblouissement, les accents si suavement plaintifs
-de cette voix harmonieuse avaient fait tressaillir son cœur dans sa
-poitrine.
-
---Malheureusement, je suis bien faible moi-même pour vous protéger,
-mesdames, reprit-il; je suis seul, étranger, suspect, plus que suspect
-même, puisque je suis menacé d'être mis prochainement en jugement.
-
---Oh! firent-elles en joignant les mains avec douleur, nous sommes
-perdues alors.
-
---Mon Dieu! s'écria l'abbesse, nous avons mis tout notre espoir en vous.
-
---Attendez, reprit-il, tout n'est peut-être pas aussi désespéré que
-nous le supposons; de mon côté je prépare un plan d'évasion, je ne puis
-vous offrir qu'une chose.
-
---Laquelle? s'écrièrent-elles vivement.
-
---C'est de partager ma fuite.
-
---Oh! De grand cœur, s'écria la jeune fille en frappant ses mains avec
-joie l'une contre l'autre.
-
-Puis, honteuse de s'être ainsi laissé aller à un mouvement irréfléchi,
-elle baissa les yeux et cacha dans le sein de sa mère son charmant
-visage inondé de larmes.
-
---Ma fille vous a répondu pour elle et pour moi, monsieur, dit
-noblement la marquise.
-
---Je vous remercie de cette confiance dont je saurai me rendre digne,
-madame; seulement, il me faut quelques jours pour tout préparer; je
-n'ai avec moi qu'un homme auquel je puisse me fier, je dois agir avec
-la plus grande prudence.
-
---C'est juste, monsieur, mais qu'entendez-vous par quelques jours?
-
---Trois au moins, quatre au plus.
-
---C'est bien, nous attendrons; maintenant pouvez-vous nous expliquer
-quel est le plan que vous avez adopté?
-
---Je ne le connais pas moi-même, madame. Je me trouve dans un pays qui
-m'est totalement inconnu, et dans lequel je manque naturellement de la
-plus vulgaire expérience; je me laisse diriger par le serviteur dont
-j'ai eu l'honneur de vous parler.
-
---Êtes-vous bien sûr de cet homme? monsieur; pardon de vous dire cela,
-mais vous le savez, un mot nous perdrait.
-
---Je suis aussi sûr de la personne en question qu'un homme peut
-répondre d'un autre. C'est lui qui m'a fourni les moyens de me
-présenter devant vous sans éveiller les soupçons; je compte, non
-seulement sur son dévouement, mais encore sur sa finesse, sur son
-courage et surtout sur son expérience.
-
---Est-ce un Espagnol, un étranger ou un métis?
-
---Il n'appartient à aucune des catégories que vous avez citées,
-madame; c'est tout simplement un Indien guaranis auquel j'ai été assez
-heureux pour rendre quelques légers services, et qui m'a voué une
-reconnaissance éternelle.
-
---Vous avez raison, monsieur; vous pouvez, en effet, compter sur cet
-homme; les Indiens sont braves et fidèles; lorsqu'ils se dévouent,
-c'est jusqu'à la mort. Pardonnez-moi toutes ces questions, qui, sans
-doute, doivent vous paraître assez extraordinaires de ma part, mais
-vous le savez, il ne s'agit pas de moi seulement dans cette affaire, il
-s'agit aussi de ma fille, de ma pauvre enfant chérie.
-
---Je trouve fort naturel, madame, que vous désiriez être complètement
-édifiée sur mes projets pour notre commun salut; soyez bien persuadée
-que lorsque je saurai positivement ce qu'il faut faire, je me hâterai
-de vous en avertir, afin que si le plan formé par mon serviteur et
-par moi vous paraissait défectueux, je pusse le modifier d'après vos
-conseils.
-
---Je vous remercie, monsieur. Me permettez-vous de vous adresser une
-
-question encore?
-
---Parlez, madame. En venant ici, je me suis mis entièrement a vos
-ordres.
-
---Êtes-vous riche?
-
-Le peintre rougit; ses sourcils se froncèrent.
-
-La marquise s'en aperçut.
-
---Oh! Vous ne me comprenez pas, monsieur, s'écria-t-elle vivement; loin
-de moi la pensée de vous offrir une récompense. Le service que vous
-consentez à nous rendre est un de ceux que nul trésor ne saurait payer
-et que le cœur peut seul acquitter.
-
---Madame, murmura-t-il.
-
---Permettez-moi d'achever. Nous sommes associés maintenant, fit-elle
-avec un charmant sourire; or, dans une association, chacun doit prendre
-sa part des charges communes. Un projet comme le nôtre a besoin d'être
-conduit avec adresse et célérité, une misérable question d'argent
-peut en faire manquer la réussite ou en retarder l'exécution: voilà
-dans quel sens je vous ai parlé et pourquoi je vous répète ma phrase;
-Êtes-vous riche?
-
---Dans toute autre position que celle où, le sort m'a momentanément
-placé, je vous répondrais: Oui, madame, parce que je suis artiste,
-que mes goûts sont simples et que je vis de presque rien, ne trouvant
-de joies et de bonheur que dans les surprises toujours nouvelles
-que me procure l'art que je cultive et que j'aime follement; mais
-en ce moment, dans la situation périlleuse où vous et moi nous nous
-trouvons, où il faut entreprendre une lutte désespérée contre toute une
-population, je dois être franc avec vous, vous avouer que l'argent, ce
-nerf de la guerre, me manque presque complètement; vous répondre, en un
-mot, que je suis pauvre.
-
---Tant mieux fit la marquise avec un mouvement de joie.
-
---Ma foi, reprit-il gaiement, je ne m'en suis jamais plaint, c'est
-aujourd'hui seulement que je commence à regretter cette richesse dont
-je me suis toujours si peu soucié, car elle m'aurait facilité les
-moyens de vous être utile; mais nous tâcherons de nous en passer.
-
---Qu'à cela ne tienne, monsieur. Dans cette affaire, vous apportez le
-courage, le dévouement, laissez-moi vous apporter, cette richesse qui
-vous manque.
-
---Ma foi, madame, répondit l'artiste, puisque vous posez aussi
-franchement la question, je ne vois pas pourquoi j'obéirais, en vous
-refusant, à une susceptibilité ridicule, parfaitement hors de saison,
-puisque ce sont surtout vos intérêts qui sont en jeu dans cette
-affaire; j'accepte donc l'argent dont vous jugerez convenable de
-disposer; bien entendu que je vous en tiendrai compte.
-
---Pardon, monsieur, ce n'est pas un prêt que je prétends vous faire,
-c'est ma part que j'apporte à notre association, voilà tout.
-
---Je l'entends ainsi, madame; seulement si je dépense votre argent,
-encore faut-il que vous sachiez de quelle façon.
-
---A la bonne heure, fit la marquise en se dirigeant vers un meuble
-dont elle ouvrit un tiroir d'où elle retira une bourse assez longue,
-au travers des mailles de laquelle on voyait briller une quantité
-considérable d'onces.
-
-Après avoir refermé avec soin le tiroir, elle présenta la bourse au
-jeune homme.
-
---Il y a là deux cent cinquante onces[1] en or, dit-elle, j'espère
-que cette somme suffira; cependant, si elle était insuffisante,
-avertissez-moi, j'en mettrai immédiatement une plus forte encore à
-votre disposition.
-
---Oh! Oh! Madame, j'espère non seulement que cela suffira, mais encore
-que j'aurai à vous remettre une partie de cette somme, répondit-il en
-prenant respectueusement la bourse et la plaçant avec soin dans sa
-ceinture; j'ai, à présent, une restitution à vous faire.
-
---A moi, monsieur?
-
---Oui, madame, fit-il en retirant l'anneau, qu'il avait passé à son
-petit doigt, cette bague.
-
---C'est moi, qui l'avais enveloppée dans la lettre, dit vivement la
-jeune fille avec une étourderie charmante.
-
-Le jeune homme s'inclina tout interdit.
-
---Gardez cette bague, monsieur, répondit en souriant la marquise; ma
-fille serait désolée de vous la reprendre.
-
---Oh! Oui! fit-elle toute rougissante.
-
---Je la garderai donc, dit-il, avec une joie secrète, et changeant
-subitement de conversation, je ne viendrai plus qu'une fois, mesdames,
-dit-il, afin de ne pas éveiller les soupçons; ce sera pour vous
-avertir que tout est prêt; seulement, tous les jours, à la même heure,
-je passerai devant cette maison; lorsque le soir, au retour de ma
-promenade, vous me verrez tenir une fleur de suchil à la main ou une
-rose blanche, ce sera un indice que nos affaires vont bien; si, au
-contraire, j'ôte mon chapeau et je fais le geste de m'essuyer le
-front, alors priez Dieu, mesdames, parce que de nouveaux embarras se
-seront dressés devant moi. En dernier lieu, si vous me voyez effeuiller
-la fleur que je tiendrai à la main, vous devrez faire en toute hâte vos
-préparatifs de départ: le jour même de ma visite nous quitterons la
-ville. Vous souviendrez-vous de toutes ces recommandations?
-
---Nous avons trop d'intérêt à avoir de la mémoire, dit la marquise;
-soyez sans crainte, nous n'oublierons rien.
-
---Maintenant, plus un mot sur ce sujet, et donnez votre leçon de
-musique, dit l'abbesse en ouvrant une méthode et la remettant au jeune
-homme.
-
-Le peintre s'assit près d'une table entre les deux dames, et commença
-à leur expliquer, tant bien que mal, les mystères des noires, des
-blanches, des croches et des doubles croches.
-
-Lorsque, quelques minutes plus tard la tourière entra, son regard de
-serpent, en glissant entre ses paupières à demi closes, aperçut les
-trois personnes très sérieusement occupées en apparence à approfondir
-la valeur des notes et les différences de la clef de _fa_ avec la clef
-de _sol_.
-
---Ma sainte mère, dit hypocritement la tourière, un cavalier, se disant
-envoyé par le gouverneur de la ville, réclame de vous la faveur d'un
-entretien.
-
---C'est bien ma sœur. Quand vous aurez reconduit ce señor, vous
-introduirez ce caballero en ma présence; priez-le de patienter quelques
-minutes.
-
-Le peintre se leva, salua respectueusement les dames et sortit à la
-suite de la tourière. Derrière lui la porte de la cellule se referma.
-
-Sans prononcer une parole, la tourière le guida à travers les
-corridors, que déjà il avait parcourus, jusqu'à la porte du couvent,
-devant laquelle plusieurs cavaliers enveloppés de longs manteaux
-étaient arrêtés à la stupéfaction générale des voisins, qui n'en
-croyaient pas leurs yeux, et s'étaient placés sur le seuil de leurs
-portes afin de les mieux voir.
-
-Le peintre, grâce à son apparence de vieillard, à sa petite toux sèche
-et à sa démarche cassée, passa au milieu d'eux sans attirer leur
-attention, et s'éloigna dans la direction de la rivière.
-
-La tourière fit signe à un des cavaliers qu'elle était prête à le
-guider auprès de la supérieure. Dans le mouvement que fut obligé de
-faire ce cavalier pour mettre pied à terre, son manteau se dérangea
-légèrement.
-
-Juste au même instant, le peintre, arrivé à une certaine distance, se
-retourna pour jeter un dernier regard sur le couvent.
-
-Il réprima un geste d'effroi en reconnaissant le cavalier dont nous
-parlons.
-
---Zéno Cabral! murmura-t-il. Que vient faire cet homme dans le couvent?
-
-
-Renvoi 1: 21,250 francs de notre monnaie.
-
-
-
-
-IV
-
-
-L'ENTREVUE
-
-
-Le peintre français ne s'était pas trompé: c'était bien, en effet, Zéno
-Cabral, le chef montonero, qu'il avait vu entrer dans le couvent.
-
-La tourière marchait d'un pas pressé, sans détourner la tête devant
-le jeune homme qui, de son côté, semblait plongé dans de sombres et
-pénibles réflexions.
-
-Ils allèrent ainsi, pendant assez longtemps, à travers les corridors
-sans échanger une parole, mais au moment où ils atteignirent l'entrée
-du premier cloître, le chef s'arrêta et touchant légèrement le bras de
-sa conductrice:
-
---Eh bien? lui dit-il à voix basse.
-
-Celle-ci se retourna vivement, jeta un regard scrutateur autour d'elle
-puis, rassurée sans doute par la solitude au centre de laquelle elle se
-trouvait, elle répondit sur le même ton bas et étouffé, ce seul mot:
-
---Rien.
-
---Comment rien! s'écria don Zéno avec une impatience contenue, vous
-n'avez donc pas veillé comme je vous l'avais recommandé et ainsi que
-cela avait été convenu entre nous.
-
---J'ai veillé, répondit-elle vivement, veillé du soir au matin et du
-matin au soir.
-
---Et vous n'avez rien découvert?
-
---Rien.
-
---Tant pis, fit le chef froidement, tant pis pour vous, ma sœur, car
-si vous êtes si peu clairvoyante, ce n'est pas cette fois encore que
-vous quitterez votre poste de tourière pour un emploi supérieur dans le
-couvent ou un plus élevé encore dans celui des Bernardines.
-
-La tourière tressaillit; ses petits yeux gris laissèrent échapper une
-flamme sinistre.
-
---Je n'ai rien découvert, c'est vrai, dit-elle avec un rire sec et
-nerveux comme le cri d'une hyène, mais je soupçonne, bientôt je
-découvrirai; seulement je suis surveillée et l'occasion me manque.
-
---Ah! Et que découvrirez-vous? demanda-t-il avec un intérêt mal
-dissimulé.
-
---Je découvrirai, reprit-elle en appuyant avec affectation sur chaque
-syllabe, tout ce que vous voulez savoir et plus encore. Mes mesures
-sont prises maintenant.
-
---Ah! Ah! fit-il, et quand cela, s'il vous plaît?
-
---Avant deux jours.
-
---Vous me le promettez.
-
---Sur ma part de paradis!
-
---Je compte sur votre parole.
-
---Comptez-y; mais vous?
-
---Moi?
-
---Oui.
-
---Je tiendrai les promesses que je vous ai faites.
-
---Toutes?
-
---Toutes.
-
---C'est bien; ne vous inquiétez plus de rien; mais donnant, donnant?
-
---C'est convenu.
-
---Maintenant, venez, on vous attend; cette longue station pourrait
-éveiller les soupçons, plus que jamais il me faut agir avec prudence.
-
-Ils se remirent en marche. Au moment où ils entraient dans le premier
-cloître, une forme noire se détacha d'un angle obscur dans lequel,
-jusque-là, elle était demeurée confondue au milieu des ténèbres,
-et, après avoir fait un geste de menace à la tourière, elle parut
-s'évanouir comme une apparition fantastique, tant elle s'envola
-rapidement à travers les corridors.
-
-Arrivée à la porte de la cellule de la supérieure, la tourière frappa
-doucement deux coups sans recevoir de réponse; elle attendit un
-instant, puis recommença.
-
-_Adelante_, répondit-on alors de l'intérieur.
-
-Elle ouvrit et annonça l'étranger.
-
-Priez ce seigneur d'entrer, il est le bienvenu, répondit l'abbesse.
-
-La tourière s'effaça, le général entra, puis, sur un geste de la
-supérieure, la tourière se retira en refermant la porte derrière elle.
-
-La supérieure était seule assise dans son grand fauteuil abbatial; elle
-tenait ouvert à la main un livre d'heures qu'elle semblait lire.
-
-A l'entrée du jeune homme, elle inclina légèrement la tête et d'un
-geste lui indiqua un siège.
-
---Pardonnez-moi, madame, dit-il en la saluant respectueusement, de
-venir troubler d'une façon aussi malencontreuse vos pieuses méditations.
-
---Vous êtes, dites-vous, señor caballero, envoyé vers moi par le
-gouverneur de la ville; en cette qualité, mon devoir est de vous
-recevoir à quelque heure qu'il vous plaise de venir, reprit-elle d'un
-ton de froide politesse. Vous n'avez donc pas d'excuses à me faire,
-mais seulement à m'expliquer le sujet de cette mission dont le motif
-m'échappe.
-
---Je vais avoir l'honneur de m'expliquer, ainsi que vous m'y engagez
-si gracieusement, madame, répondit-il avec un sourire contraint, en
-prenant le siège qui lui était désigné.
-
-La conversation avait commencé sur un ton de politesse aigre-doux qui
-établissait complètement la situation dans laquelle chacun des deux
-interlocuteurs voulait demeurer vis-à-vis de l'autre, pendant toute la
-durée de l'entretien.
-
-Il y eut un silence de deux ou trois minutes: le montonero tournait,
-retournait son chapeau entre ses mains d'un air dépité; l'abbesse, tout
-en feignant de lire attentivement le livre qu'elle n'avait pas quitté,
-jetait à la dérobée des regards railleurs sur l'officier.
-
-Ce fut lui qui, comprenant combien son silence pouvait paraître
-singulier, reprit la parole avec une aisance trop soulignée pour être
-naturelle.
-
---Señora, j'ignore quel motif cause le déplaisir que vous semblez
-éprouver de me voir, veuillez me le faire connaître et agréer, avant
-tout, mes humbles et respectueuses excuses pour le trouble que vous
-occasionne, à mon grand regret, ma présence.
-
---Vous vous méprenez, caballero, répondit-elle, sur le sens que
-j'attache à mes paroles; je n'éprouve aucun trouble, croyez-le bien,
-de votre présence; seulement, je suis contrariée d'être contrainte par
-le bon plaisir des personnes qui nous gouvernent, de recevoir, sans y
-être préparée à l'avance, la visite d'envoyés fort recommandables sans
-doute, mais dont la place devrait être partout ailleurs que dans la
-cellule de la supérieure d'un couvent de femmes.
-
---Cette observation est parfaitement juste, madame, il n'a pas tenu à
-moi qu'il n'en fût pas ainsi; malheureusement c'est, quant à présent,
-une nécessité qu'il vous faut subir.
-
---Aussi, reprit-elle avec une certaine aigreur, vous voyez que je la
-subis.
-
---Vous la subissez, oui, madame, reprit-il d'un ton insinuant, mais en
-vous plaignant, parce que vous confondez vos amis avec vos ennemis.
-
---Moi, señor, vous faites erreur sans doute, dit-elle avec componction,
-vous ne réfléchissez pas à ce que je suis. Quels ennemis ou quels amis
-puis-je avoir, moi, pauvre femme retirée du monde et vouée au service
-de Dieu?
-
---Vous vous trompez, ou bien ce qui est plus probable, excusez-moi, je
-vous en prie, madame, vous ne voulez pas me comprendre.
-
---Peut-être aussi est-ce un peu de votre faute, señor, reprit-elle avec
-une légère teinte d'ironie, et cela tient-il à l'obscurité dont vos
-paroles sont enveloppées, à votre insu sans doute.
-
-Don Zéno réprima un geste d'impatience.
-
---Voyons, madame, fit-il au bout d'un instant, soyons francs, le
-voulez-vous?
-
---Je ne demande pas mieux pour ma part, señor.
-
---Vous avez ici deux prisonnières?
-
---J'ai deux dames que je n'ai reçues dans l'intérieur de cette maison,
-que sur l'injonction et le commandement exprès du gouverneur de la
-ville; est-ce de ces deux dames dont vous parlez, señor?
-
---Oui, señora, d'elles-mêmes.
-
---Fort bien; elles sont ici, j'ai même des ordres très sévères à leur
-sujet.
-
---Je le sais.
-
---Ces dames n'ont rien que je sache à voir dans cet entretien?
-
---Au contraire, madame, car c'est d'elles seules qu'il s'agit; c'est
-pour elles seules que je me suis présenté ici.
-
---Très bien, señor, continuez, je vous écoute.
-
---Ces dames ont été faites prisonnières par moi, et par moi aussi
-conduites dans cette ville.
-
---Vous pourriez même ajouter dans ce couvent, señor; mais continuez.
-
---Vous supposez à tort, madame, que je suis l'ennemi de ces
-malheureuses femmes; nul, au contraire, ne s'intéresse plus que moi à
-leur sort.
-
---Ah! fit-elle avec ironie.
-
---Vous ne me croyez pas, madame; en effet, les apparences me condamnent.
-
---En attendant que vous fassiez condamner ces malheureuses dames;
-n'est-ce pas, caballero?
-
---Señora! s'écria-t-il avec violence, mais, se contraignant aussitôt,
-pardonnez-moi cet emportement, madame; mais si vous consentiez à
-m'entendre...
-
---N'est-ce donc pas ce que je fais en ce moment, señor?
-
---Oui, vous m'écoutez, c'est vrai, madame; mais avec un parti pris
-d'avance de ne pas ajouter foi à mes paroles, si véridiques qu'elles
-soient.
-
-L'abbesse fit un léger mouvement des épaules et reprit:
-
---C'est que, señor, vous me dites en ce moment des choses tellement
-incroyables! Comment voulez-vous que lorsque vous-même m'avez avoué à
-l'instant que vous aviez arrêtés ces dames, lorsqu'il vous était si
-facile de leur laisser continuer leur voyage, que c'est vous qui les
-avez conduites dans cette ville, que c'est vous encore qui les avez
-amenées dans ce couvent, afin de leur enlever tout espoir de fuite;
-comment voulez vous que je puisse ajouter foi aux protestations de
-dévouement dont il vous plaît aujourd'hui de faire parade devant moi?
-Ce serait plus que de la naïveté de ma part, convenez-en, et vous
-seriez en droit de me croire ce que je ne suis pas, c'est-à-dire, pour
-parler franc, une sotte.
-
---Oh, madame! Il y a bien des choses que vous ignorez.
-
---Certainement, il y a toujours bien des choses qu'on ignore en pareil
-cas; mais voyons, venons au fait, puisque vous-même m'avez proposé la
-franchise; prouvez-moi que bien réellement vous avez l'intention de me
-dire la vérité, faites-moi connaître ces choses que j'ignore.
-
---Je ne demande pas mieux, madame.
-
---Seulement, je vous avertis que j'en sais peut-être beaucoup de
-ces choses, et que, si vous vous écartez du droit chemin, je vous y
-remettrai impitoyablement. Ce marché vous convient-il?
-
---On ne saurait davantage, madame.
-
---Eh bien! Parlez, je vous promets de ne pas vous interrompre.
-
---Vous me comblez, señora; mais, pour vous apprendre toute la vérité,
-je suis contraint d'entrer dans certains détails touchant ma famille
-qui, sans doute, auront peu d'intérêt pour vous.
-
---Pardon, je veux être impartiale, donc je dois tout savoir.
-
-En prononçant ces paroles, elle jeta à la dérobée un regard du côté de
-la porte de la seconde pièce.
-
-Ce regard ne fut pas surpris par le montonero qui, en ce moment, la
-tête baissée sur la poitrine, semblait recueillir ses souvenirs.
-
-Enfin, après quelques minutes, il commença.
-
---Ma famille, ainsi que vous l'indique mon nom, madame, est d'origine
-portugaise: un de mes ancêtres fut cet Álvarez Cabral auquel le
-Portugal doit de si magnifiques découvertes. Fixés au Brésil depuis les
-premiers temps de l'occupation, mes aïeux s'établirent dans la province
-de São Paulo, et, entraînés tour à tour par l'exemple de leurs voisins
-et de leurs amis, ils tentèrent de longues et périlleuses expéditions
-dans l'intérieur des terres inconnues de tous, et plusieurs d'entre
-eux comptèrent parmi les plus célèbres et les plus hardis Paulistas
-de la province. Pardonnez-moi ces détails, madame, mais ils sont
-indispensables; du reste, je les abrège autant que cela m'est possible.
-Mon aïeul, à la suite d'une discussion fort vive avec le vice-roi du
-Brésil, don Vasco Fernández Cesar de Meneses, vers 1723, discussion
-dont jamais il ne voulut nous révéler les motifs, vit ses biens mis
-sous séquestre; lui-même fut obligé de prendre la fuite avec toute sa
-famille. Un peu de patience, je vous en conjure, madame.
-
---Vous êtes injuste, señor; ces détails, que j'ignorais, m'intéressent
-au plus haut point.
-
---Mon aïeul, avec les débris qu'il réussit à sauver de sa fortune,
-débris assez considérables, je me hâte de le dire, car il était
-colossalement riche, se réfugia dans la vice-royauté de Buenos Aires,
-afin de plus facilement repasser au Brésil, si la fortune cessait de
-lui être contraire. Mais son espoir fut déçu; il devait mourir dans
-l'exil; sa famille était condamnée à ne revoir jamais sa patrie.
-Cependant, à différentes reprises, des propositions lui furent faites
-pour entrer en accommodement avec le gouvernement portugais, mais
-toujours il les repoussa avec hauteur, protestant que, n'ayant commis
-aucun crime, il ne voulait pas être absous, et que surtout,--remarquez
-bien cette dernière parole, madame,--le gouvernement, qui lui avait
-enlevé ses biens, n'avait rien à prétendre sur ce qui lui restait;
-qu'il ne consentirait jamais à payer une grâce qu'on n'avait pas le
-droit de lui vendre. Plus tard, lorsque mon aïeul fut sur le point de
-rendre l'âme, et que mon grand-père et mon père furent réunis autour de
-son lit, bien que fort jeune encore, mon père crut comprendre quelles
-étaient les propositions faites par le gouvernement portugais, et que
-le vieillard avait toujours obstinément repoussées.
-
---Ah! fit l'abbesse, commençant malgré elle à s'intéresser à ce récit,
-fait avec un accent de vérité qui ne pouvait être révoqué en doute.
-
---Jugez-en vous-même, madame, reprit le montonero; mon aïeul, ainsi
-que je vous l'ai dit, se sentant mourir, avait réuni mon grand-père
-et mon père autour de son lit, puis, après leur avoir fait jurer sur
-le Christ et sur l'Evangile de ne jamais révéler ce qu'il allait leur
-dire, il leur confia un secret d'une importance immense pour l'avenir
-de notre famille; en un mot, il leur avoua que quelque temps avant son
-exil, dans la dernière expédition qu'il avait tentée seul selon sa
-coutume, il avait découvert des mines de diamants et des gisements d'or
-d'une richesse incalculable, il entra dans les plus grands détails sur
-la route à suivre pour retrouver le pays où ces richesses inconnues
-étaient enfouies, remit à mon grand-père une carte tracée par lui
-sur les lieux mêmes, y ajouta, de peur que mon grand-père oubliât
-quelque détail important, une liasse de manuscrit où l'histoire de son
-expédition et de sa découverte ainsi que l'itinéraire qu'il avait suivi
-pour aller et revenir, étaient racontés jour par jour, presque heure
-par heure; puis certain que cette fortune qu'il leur léguait ne serait
-pas perdue pour eux, il bénit ses enfants et mourut presque aussitôt
-épuisé par les efforts qu'il lui avait fallu faire pour bien les
-renseigner; mais, avant de fermer à jamais les yeux, il leur fit une
-dernière fois jurer un secret inviolable.
-
---Je ne vois pas jusqu'à présent, monsieur, quel rapport il y a entre
-l'histoire, fort intéressante incontestablement, que vous me racontez,
-et ces deux malheureuses dames, interrompit l'abbesse en hochant la
-tête.
-
---Encore quelques minutes de complaisance, madame, vous ne tarderez pas
-à être satisfaite.
-
---Soit, monsieur, continuez donc, je vous prie!
-
-Don Zéno reprit:
-
---Quelques années s'écoulèrent, mon grand-père s'était mis à la tête
-de la vaste chacra, exploitée par notre famille; mon père commençait à
-l'aider dans ses travaux. Il avait une sœur, belle comme les anges et
-pure comme eux, elle se nommait Laura; son père et son frère l'aimaient
-à l'adoration, elle était toute leur joie, tout leur orgueil, tout leur
-bonheur...
-
-Don Zéno s'arrêta; deux larmes, qu'il ne songea pas à retenir,
-coulèrent lentement le long de ses joues.
-
---Ce souvenir vous attriste, señor, lui dit doucement l'abbesse.
-
-Le jeune homme se redressa fièrement.
-
---J'ai promis de vous dire toute la vérité, madame, bien que la
-tâche que je me suis imposée soit pénible, je ne faiblirai pas: Mon
-grand-père avait renfermé dans un lieu, connu de lui et de son fils
-seulement, le manuscrit et la carte que leur avait en mourant légué mon
-aïeul, puis ils n'y avaient plus songé ni l'un ni l'autre, ne supposant
-pas qu'il pût venir une époque où il leur serait possible de s'emparer
-de cette fortune qui leur appartenait, cependant par des titres
-incontestables. Un jour, un étranger se présenta à la chacra et demanda
-une hospitalité qui jamais n'était refusée à personne; cet étranger
-était jeune, beau, riche, du moins il le paraissait, et pour notre
-famille il avait l'inappréciable avantage d'être notre compatriote; il
-appartenait à l'une des plus nobles familles du Portugal. C'était donc
-plus qu'un ami, c'était presque un parent. Mon grand-père le reçut les
-bras ouverts; il demeura plusieurs mois dans notre chacra, il y serait
-demeuré toujours s'il l'eût voulu: tous l'aimaient dans la maison.
-Pardonnez-moi, madame, de passer rapidement sur ces détails. Bien que
-trop jeune pour avoir personnellement assisté à cette infâme trahison,
-j'ai le cœur brisé. Un jour, l'étranger disparut en enlevant doña
-Laura. Voilà comment cet homme avait payé notre hospitalité.
-
---Oh! C'est horrible cela! s'écria l'abbesse, emportée malgré elle par
-l'indignation qu'elle éprouvait.
-
---Toutes les recherches furent infructueuses: il fut impossible de
-retrouver ses traces. Mais ce qu'il y eut de plus affreux dans cette
-affaire, madame, c'est que cet homme avait froidement et lâchement
-suivi un plan tracé à l'avance.
-
---Ce n'est pas possible! fit l'abbesse avec horreur.
-
---Cet homme avait, je ne sais comment, surpris quelques mots, en
-Europe, de ce secret que mon aïeul croyait si bien gardé. Son but,
-en s'introduisant dans notre maison, était de découvrir le reste de
-ce secret, afin de nous voler notre fortune. Pendant le temps qu'il
-demeura à la chacra, plusieurs fois il essaya, par des questions
-adroites, d'apprendre les détails qu'il ignorait; questions adressées
-tantôt à mon grand-père, tantôt à mon père, jeune homme alors. Enfin,
-le rapt odieux qu'il commit ne provint pas d'un amour poussé jusqu'à
-la folie, ainsi que vous pourriez le supposer, il aurait demandé à mon
-grand-père la main de sa fille que celui-ci la lui aurait accordée;
-non, il n'aimait pas doña Laura.
-
---Alors, interrompit l'abbesse, pourquoi l'a-t-il enlevé.
-
---Pourquoi, dites-vous?
-
---Oui.
-
---Parce qu'il croyait qu'elle possédait ce secret qu'il voulait à tout
-prix découvrir; voilà, madame, le seul motif de ce crime.
-
---Mais ce que vous me dites-là est infâme, señor, s'écria l'abbesse;
-cet homme était un démon.
-
---Non, madame, c'était un malheureux dévoré de la soif des richesses
-et qui à tout prix voulait les posséder, dût-il pour cela porter le
-déshonneur et la honte dans une famille et marcher sur des monceaux de
-cadavres.
-
---Oh! fit-elle en cachant sa tête dans ses mains.
-
---Maintenant, madame, voulez-vous savoir le nom de cet homme, reprit-il
-avec amertume; mais c'est inutile, n'est-ce pas? Car vous l'avez déjà
-deviné sans doute.
-
-L'abbesse hocha affirmativement la tête sans répondre.
-
-Il y eut un assez long silence.
-
---Mais pourquoi rendre des innocents, dit enfin l'abbesse, responsables
-des crimes commis par d'autres?
-
---Parce que; madame, héritier de la haine paternelle, après vingt
-ans, il y a quinze jours seulement que j'ai retrouvé une trace que je
-croyais à jamais perdue; que le nom de notre ennemi a comme un coup de
-foudre éclaté subitement à mon oreille et que j'ai à demander à cet
-homme un compte sanglant de l'honneur de ma famille.
-
---Ainsi, pour satisfaire une vengeance qui pourrait être juste si elle
-s'adressait au véritable coupable, vous seriez assez cruel?
-
---Je ne sais encore ce que je ferai, madame. Ma tête est en feu, la
-fureur m'égare, interrompit-il avec violence, cet homme nous a volé
-notre bonheur, je veux lui enlever le sien, mais je ne serai pas lâche
-comme il l'a été, lui; il saura d'où part le coup qui le frappe, c'est
-entre nous une guerre de bêtes fauves.
-
-En ce moment la porte de la seconde chambre s'ouvrit brusquement, et la
-marquise parut, calme et imposante.
-
---Guerre de bêtes fauves, soit, caballero, dit-elle, je l'accepte.
-
-Le jeune homme se leva brusquement, et foudroyant la supérieure d'un
-regard de mépris écrasant:
-
---Ah! On nous écoutait, dit-il avec ironie; eh bien, tant mieux, je le
-préfère ainsi; cette trahison indigne m'évite une explication nouvelle;
-vous connaissez, madame, les motifs de la haine que je porte à votre
-mari; je n'ai rien de plus à vous apprendre.
-
---Mon mari est un noble caballero qui, s'il était présent, flétrirait
-d'un démenti, ainsi que je le fais moi-même, le tissu d'odieux
-mensonges dont vous n'avez pas craint de l'accuser devant une personne,
-ajouta-t-elle en jetant un regard de douloureuse pitié à la supérieure,
-qui n'aurait peut-être pas dû ajouter une foi si crédule à cette
-effroyable histoire, dont la fausseté est trop facile à prouver, pour
-qu'il soit nécessaire de la réfuter.
-
---Soit, madame; cette insulte venant de vous ne peut me toucher, vous
-êtes naturellement la dernière personne à qui votre mari aurait confié
-cet horrible secret; mais, quoi qu'il arrive, un temps viendra, et ce
-temps est proche, je l'espère, où la vérité se fera jour, et où le
-criminel sera démasqué devant tous.
-
---Il y a des hommes, señor, que la calomnie, si bien ourdie qu'elle
-soit, ne saurait atteindre, répondit-elle avec mépris.
-
---Brisons là, madame; toute discussion entre nous ne servirait qu'à
-nous aigrir davantage l'un contre l'autre, je vous répète que je ne
-suis pas votre ennemi.
-
---Mais qu'êtes-vous donc alors, et pour quel motif avez-vous raconté
-cette horrible histoire?
-
---Si vous aviez eu la patience de m'écouter quelques minutes de plus,
-madame, vous l'auriez appris.
-
---Qui vous empêche de me le dire maintenant que nous sommes face à face?
-
---Je vous le dirai si vous l'exigez, madame, reprit-il froidement,
-j'aurais cependant préféré qu'une autre personne qui vous fût plus
-sympathique que moi se chargeât de ce soin.
-
---Non, non, monsieur, je suis Portugaise aussi, moi, et lorsqu'il
-s'agit de l'honneur de mon nom, j'ai pour principe de traiter moi-même.
-
---Comme il vous plaira, madame; je venais vous faire une proposition.
-
---Une proposition, à moi? fit-elle avec hauteur.
-
---Oui, madame.
-
---Laquelle? Soyez bref, s'il vous plaît.
-
---Je venais vous demander de me donner votre parole de ne pas quitter
-cette ville sans mon autorisation, et de ne pas essayer de donner de
-vos nouvelles à votre mari.
-
---Ah! Et si je vous avais fait cette promesse?
-
---Alors, madame, je vous aurais, moi, en retour, fait décharger de
-l'accusation qui pèse sur vous, et je vous aurais immédiatement fait
-obtenir votre liberté.
-
---Liberté d'être prisonnière dans une ville au lieu de l'être dans un
-couvent, dit-elle avec ironie; vous êtes généreux, señor.
-
---Mais vous n'auriez pas comparu devant un conseil de guerre.
-
---C'est vrai; j'oubliais que vous et les vôtres vous faites la guerre
-aux femmes, aux femmes surtout: vous êtes si braves, seigneurs
-révolutionnaires!
-
-Le jeune homme demeura froid devant cette sanglante injure; il
-s'inclina respectueusement.
-
---J'attends votre réponse, madame, dit-il.
-
---Quelle réponse? reprit-elle avec dédain.
-
---Celle qu'il vous plaira de faire à la proposition que j'ai eu
-l'honneur de vous adresser.
-
-La marquise demeura un instant silencieuse, puis, relevant la tête et
-faisant un pas en avant:
-
---Caballero, reprit-elle d'une voix fière, accepter la proposition
-que vous me faites, serait admettre la possibilité de la véracité de
-l'accusation odieuse que vous osez porter contre mon mari; or, cette
-possibilité je ne l'admets pas; l'honneur de mon mari est le mien, il
-est de mon devoir de le défendre.
-
---Je m'attendais à cette réponse, madame, bien qu'elle m'afflige plus
-que vous ne le pouvez supposer. Vous avez bien réfléchi, sans doute, à
-toutes les conséquences de ce refus?
-
---A toutes, oui, señor.
-
---Elles peuvent être terribles.
-
---Je le sais et je les subirai.
-
---Vous n'êtes pas seule, madame, vous avez une fille.
-
---Monsieur, répondit-elle avec un accent de suprême hauteur, ma fille
-sait trop bien ce qu'elle doit à l'honneur de sa maison pour hésiter à
-lui faire, s'il le faut, le sacrifice de sa vie.
-
---Oh! Madame.
-
---N'essayez pas de m'effrayer, señor, vous ne sauriez y réussir! Ma
-détermination est prise, je n'en changerai pas, quand même je verrais
-l'échafaud dressé devant moi; les hommes se trompent, s'ils croient
-seuls posséder le privilège du courage; il est bon que, de temps en
-temps, une femme leur montre qu'elles aussi savent mourir pour leurs
-convictions. Trêve donc, je vous prie, à de plus longues prières,
-señor, elles seraient inutiles.
-
-Le montonero s'inclina silencieusement, fit quelques pas vers la porte,
-s'arrêta, se retourna à demi comme s'il voulait parler, mais, se
-ravisant, il salua une dernière fois et sortit.
-
-La marquise demeura un instant immobile, puis se tournant vers
-l'abbesse et lui tendant les bras:
-
---Et maintenant, mon amie, lui dit-elle avec des larmes dans la voix,
-croyez-vous encore que le marquis de Castelmelhor soit coupable des
-crimes affreux dont cet homme l'accuse.
-
---Oh! Non, non, mon amie! s'écria la supérieure en se laissant aller,
-en fondant en larmes, dans les bras qui s'ouvraient pour la recevoir.
-
-
-
-
-V
-
-
-LES PRÉPARATIFS DE TYRO
-
-
-La rencontre faite par le peintre à sa sortie du couvent, l'avait
-frappé d'un triste pressentiment au sujet de ses protégées.
-
-Sans se rendre bien clairement compte des sentiments qu'il éprouvait
-pour elles, cependant, malheureux lui-même, il se sentait malgré lui
-entraîné à aider et à secourir de tout son pouvoir des femmes qui, sans
-le connaître, étaient venues si franchement réclamer sa protection.
-
-Son amour propre, comme homme d'abord, et ensuite comme Français, était
-flatté du rôle qu'il se trouvait ainsi appelé à jouer à l'improviste
-dans cette sombre et mystérieuse affaire dont, malgré les confidences
-de la marquise, il se doutait bien qu'on ne lui avait pas révélé le
-dernier mot.
-
-Mais que lui importait cela?
-
-Placé par le hasard ou pour mieux dire par la mauvaise fortune,
-acharnée après lui, dans une situation presque désespérée, les risques
-qu'il aurait à courir en secourant les deux dames, n'aggraveraient
-pas beaucoup cette situation, au lieu que s'il parvenait à les faire
-échapper au sort dont elles étaient menacées, tout en se sauvant
-lui-même, il jouerait à ses persécuteurs un tour de bonne guerre en
-se montrant plus fin qu'eux, et se vengerait une fois pour toutes des
-continuelles appréhensions qu'il lui avaient causées depuis son arrivée
-à San Miguel.
-
-Ces réflexions, en remettant le calme dans l'esprit du jeune homme, lui
-rendirent toute son insouciante gaieté, et ce fut d'un pas leste et
-délibéré qu'il rejoignit Tyro à l'endroit où celui-ci lui avait assigné
-un rendez-vous permanent.
-
-Le lieu était des mieux choisis; c'était une grotte naturelle peu
-profonde, située à deux portées de fusil au plus de la ville, si bien
-cachée, aux regards indiscrets par des chaos de rochers et des buissons
-épais de plantes parasites, que, à moins de connaître la position
-exacte de cette grotte, il était impossible de la découvrir; d'autant
-plus que son entrée s'ouvrait sur la rivière, et que, pour y parvenir,
-il fallait se mettre dans l'eau jusqu'au genou.
-
-Tyro, à demi couché sur un amas de feuilles sèches recouvertes de
-deux ou trois _pellones_[1] et de _ponchos_ araucaniens, fumait
-nonchalamment une cigarette de paille de maïs en attendant son maître.
-
-Celui-ci, après s'être assuré que personne ne le guettait, ôta ses
-chaussures, retroussa ses pantalons, se mit à l'eau et entra dans la
-grotte, non toutefois sans avoir sifflé à deux reprises différentes,
-afin de prévenir l'Indien de son arrivée.
-
---Ouf! dit-il en pénétrant dans la grotte, singulière façon de rentrer
-chez soi. Me voici de retour, Tyro.
-
---Je le vois, maître, répondit gravement l'Indien sans changer de
-position.
-
---Maintenant, reprit le jeune homme, laisse-moi reprendre mes habits;
-puis nous causerons: j'ai beaucoup de choses à t'apprendre.
-
---Et moi aussi, maître.
-
---Ah! fit-il en le regardant.
-
---Oui; mais changez d'abord de costume.
-
---C'est juste, reprit le jeune homme.
-
-Il se mit aussitôt en devoir de quitter son déguisement, et bientôt il
-eut recouvré sa physionomie ordinaire.
-
---Là, voilà qui est fait! dit-il en s'asseyant auprès de l'Indien et
-en allumant une cigarette. Je t'avoue que ce diable de costume me pèse
-horriblement et que je serai heureux lorsqu'il me sera permis de m'en
-débarrasser une bonne fois.
-
---Ce sera bientôt, je l'espère, maître.
-
---Et moi aussi, mon ami. Dieu veuille que nous ne nous trompions pas!
-Maintenant, qu'as-tu à m'apprendre? Parle, je t'écoute.
-
---Mais, vous-même, ne m'aviez-vous pas annoncé des nouvelles?
-
---C'est vrai; mais je suis pressé de savoir ce que tu as à me dire. Je
-crois que c'est plus important que ce que je t'apprendrai. Ainsi, parle
-le premier; ma confidence arrivera toujours assez tôt.
-
---Comme il vous plaira, maître, répondit l'Indien en se redressant et
-en jetant sa cigarette, qui commençait à lui brûler les doigts; puis,
-tournant à demi la tête vers le jeune homme et le regardant bien en
-face, êtes-vous brave? lui demanda-t-il.
-
-Cette question, faite ainsi à l'improviste, causa une si profonde
-surprise au peintre, qu'il hésita un instant.
-
---Dame! répondit-il enfin, je le crois; puis, se remettant peu à peu,
-il ajouta avec un léger sourire: d'ailleurs, mon bon Tyro, la bravoure
-est en France une vertu tellement commune, qu'il n'y a aucune fatuité
-de ma part à assurer que je la possède.
-
---Bon! murmura l'Indien qui suivait son idée, vous êtes brave, maître,
-moi aussi, je le crois, je vous ai vu en plusieurs circonstances vous
-tirer honorablement d'affaire.
-
---Allons, pourquoi m'adresser cette question? fit le peintre avec une
-teinte de mécontentement.
-
---Ne vous fâchez pas, maître, fit vivement l'Indien; mes intentions
-sont bonnes, lorsqu'on commence une sérieuse expédition et qu'on veut
-la mener à bien, il faut en calculer toutes les chances; vous êtes
-Français, c'est-à-dire étranger arrivé depuis peu dans ce pays, dont
-vous ignorez complètement les mœurs.
-
---J'en conviens, interrompit le jeune homme.
-
---Vous vous trouvez donc sur un terrain inconnu, qui peut à chaque
-instant se dérober sous vos pas; en vous demandant si vous êtes brave,
-je ne doute pas de votre courage: je vous ai vu à l'œuvre; seulement,
-je désire savoir si ce courage est blanc ou rouge; s'il brille autant
-dans les ténèbres et la solitude qu'en plein soleil et devant la foule.
-Voilà tout.
-
---Posée ainsi, je comprends la question, mais je ne saurais y répondre,
-ne m'étant jamais trouvé dans une situation où il m'ait fallu déployer
-le genre de courage dont tu parles; je puis simplement, et en toute
-confiance, te certifier ceci: c'est que, de jour ou de nuit, seul ou
-accompagné, à défaut de bravoure, l'orgueil m'empêchera toujours de
-reculer, et me contraindra quand même à faire tête aux adversaires,
-quels qu'ils soient, qui se dresseront devant moi pour s'opposer à mes
-volontés, quand j'aurai formé une résolution.
-
---Je vous remercie de cette affirmation, maître, car notre tâche sera
-ardue et je suis heureux de savoir que vous ne m'abandonnerez pas, au
-plus fort d'un danger dans lequel je ne me serai mis que par dévouement
-pour vous.
-
---Tu peux compter sur ma parole, Tyro, répondit le peintre; ainsi
-bannis toute arrière-pensée et marche résolument en avant.
-
---Ainsi ferai-je, maître, comptez sur moi. Maintenant laissons cela et
-venons aux nouvelles que j'avais à vous apprendre.
-
---En effet, dit le peintre, quelles sont ces nouvelles, bonnes ou
-mauvaises?
-
---C'est selon, maître, comment vous les apprécierez.
-
---Bon, dis-les-moi d'abord.
-
---Savez-vous que les officiers espagnols que l'on devait juger demain
-ou après-demain se sont évadés.
-
---Evadés! s'écria le peintre avec étonnement, quand cela donc?
-
---Ce matin même, ils sont passés près d'ici, il y a deux heures à
-peine, montés sur des chevaux des pampas et galopant à fond de train
-dans la direction des cordillières.
-
---Ma foi, tant mieux pour eux, j'en suis charmé, car à la façon dont
-vont les choses en ce pays on les aurait sans doute fusillés.
-
---On les aurait fusillés certainement, répondit l'Indien en hochant la
-tête.
-
---C'eût été dommage, fit le jeune homme; bien que je les connaisse fort
-peu et qu'ils m'aient par leur faute placé dans une situation assez
-difficile, j'eusse été désespéré qu'il leur arrivât malheur. Ainsi, tu
-es certain qu'ils se sont réellement échappés.
-
---Maître, je les ai vus.
-
---Alors, bon voyage! Dieu veuille qu'ils ne soient pas repris.
-
---Ne craignez-vous pas que cette fuite ne vous soit préjudiciable?
-
---A moi? Pour quelle raison? s'écria-t-il avec surprise.
-
---Ne vous avait-on pas indirectement impliqué dans leur affaire?
-
---C'est vrai, mais je crois que je n'ai rien à craindre maintenant,
-et que les soupçons qui s'étaient élevés contre moi sont complètement
-dissipés.
-
---Tant mieux, maître; cependant, s'il m'est permis de vous donner un
-conseil croyez-moi, soyez prudent.
-
---Voyons, parle avec franchise; j'aperçois derrière tes circonlocutions
-indiennes une pensée sérieuse qui t'obsède et dont tu voudrais me
-faire part; le respect ou je ne sais quelle crainte que je ne puis
-comprendre, t'empêche seul de t'expliquer.
-
---Puisque vous l'exigez, maître, je m'expliquerai d'autant plus que
-le temps presse; la fuite des deux officiers espagnols a réveillé les
-soupçons qui n'étaient qu'assoupis; bien plus, on vous accuse de les
-avoir encouragés dans leur projet de fuite et de leur avoir procuré les
-moyens de l'accomplir.
-
---Moi! Mais ce n'est pas possible, je ne les ai pas vus une seule fois
-depuis leur arrestation.
-
---Je le sais, maître; cependant cela est ainsi, je suis bien informé.
-
---Mais alors, ma position devient extrêmement délicate; je ne sais trop
-que faire.
-
---J'ai songé à cela pour vous, maître; nous autres Indiens nous formons
-une population à part dans la ville; mal vus des Espagnols, méprisés
-des créoles, nous nous soutenons les uns les autres, afin d'être en
-mesure, en cas de besoin, de résister aux injustices qu'on prétendrait
-nous faire; depuis que je m'occupe des préparatifs de votre voyage,
-j'ai donné le mot a plusieurs hommes de ma tribu engagés chez certaines
-personnes de la ville, afin d'être instruit de tout ce qui se passe et
-vous prémunir contre les trahisons. Je savais depuis hier au soir que
-les officiers espagnols devaient s'échapper aujourd'hui, au lever du
-soleil. Depuis plusieurs jours déjà, aidés par leurs amis, ils avaient
-combiné leur fuite.
-
---Jusqu'à présent, interrompit le peintre, je ne vois pas quel rapport
-il y a entre cette fuite et ce qui me regarde personnellement.
-
---Attendez, maître, reprit l'Indien, j'y arrive: ce matin, après vous
-avoir aidé à vous déguiser, je vous suivis et j'entrai dans la ville;
-la nouvelle de la fuite des officiers était déjà publique, tout le
-monde en parlait, je me mêlai à plusieurs groupes où cette fuite était
-commentée de cent façons différentes. Votre nom était dans toutes les
-bouches.
-
---Mais, cette fuite, je l'ignorais.
-
---Je le sais bien, maître; mais vous êtes étranger, cela suffit pour
-qu'on vous accuse; d'autant plus que vous avez un ennemi acharné à
-votre perte qui s'est chargé de propager ce bruit et de lui donner de
-la consistance.
-
---Un ennemi, moi! fit le jeune homme avec stupeur, c'est impossible!
-
-L'Indien sourit avec ironie.
-
---Bientôt vous le connaîtrez, maître, dit-il; mais il est inutile de
-nous occuper de lui en ce moment, c'est de vous qu'il s'agit, de vous,
-qu'il faut sauver.
-
-Le jeune homme hocha la tête avec découragement.
-
---Non, dit-il d'une voix triste, je vois que je suis bien réellement
-perdu cette fois, tout ce que je tenterais ne ferait que hâter ma
-perte, mieux vaut me résigner à mon sort.
-
-L'Indien le considéra pendant quelques instants avec un étonnement
-qu'il ne chercha pas à dissimuler.
-
---N'avais-je pas raison, maître, reprit-il enfin, de vous demander au
-commencement de cette conversation si vous aviez du courage?
-
---Que veux-tu dire? s'écria le jeune homme en se redressant subitement
-et en le foudroyant du regard.
-
-Tyro ne baissa pas les yeux, son visage demeura impassible, et ce fut
-de la même voix calme, avec le même accent d'insouciance qu'il continua:
-
---En ce pays, maître, le courage ne ressemble en rien à celui que vous
-possédez, tout homme est brave le sabre ou le fusil à la main, surtout
-ici, où, sans compter les hommes, on est constamment contraint de
-lutter contre toutes espèces d'animaux plus nuisibles et plus féroces
-les uns que les autres, mais que signifie cela?
-
---Je ne le comprends pas, répondit le jeune homme.
-
---Pardonnez-moi, maître, de vous apprendre des choses que vous ignorez;
-il est un courage qu'il vous faut acquérir, c'est celui qui consiste à
-paraître céder lorsque la lutte est trop inégale, en se réservant, tout
-en feignant de fuir, de prendre plus tard sa revanche. Vos ennemis ont
-sur vous un immense avantage: ils vous connaissent; donc ils agissent
-contre vous à coup sûr, et vous, vous ne les connaissez point; vous
-êtes exposé, au premier mouvement que vous ferez, à tomber net dans
-le piège tendu sous vos pas, et de vous livrer ainsi sans espoir de
-vengeance.
-
---Ce que tu me dis là est plein de sens, Tyro; seulement, tu me parles
-par énigmes. Quels sont ces ennemis que je ne connais pas et qui
-paraissent si acharnés à ma perte?
-
---Je ne puis encore vous révéler leurs noms, maître; mais ayez
-patience, un jour viendra où vous les connaîtrez.
-
---Avoir patience, cela est bientôt dit; malheureusement, je suis
-enfoncé jusqu'au cou dans un guêpier dont je ne sais comment sortir.
-
---Laissez-moi faire, maître; je réponds de tout. Vous partirez plus
-facilement que vous ne le croyez.
-
---Hum! Cela me paraît bien difficile.
-
-L'Indien sourit en haussant légèrement les épaules.
-
---Tous les blancs sont ainsi, murmura-t-il comme s'il se parlait à
-lui-même; en apparence, leur conformation est la même que la nôtre et
-pourtant ils sont complètement incapables de faire par eux-mêmes la
-moindre des choses.
-
---C'est possible, répondit le jeune homme intérieurement piqué de cette
-remarque assez désobligeante, cela tient à une foule de considérations
-trop longues à l'expliquer et que d'ailleurs tu ne comprendrais pas;
-revenons à ce qui, seul, doit en ce moment nous occuper; je te répète
-que je trouve ma position désespérée et que je ne sais, même avec
-l'aide de ton dévouement, de quelle façon je m'en sortirai.
-
-Il y eut quelques instants de silence entre les deux hommes, puis
-l'Indien reprit la parole, mais cette fois d'une voix claire, bien
-accentuée, comme un homme qui désire être compris du premier coup,
-sans être contraint de perdre en explications inutiles un temps qu'il
-considère comme fort précieux.
-
---Maître, dit-il, aussitôt que je fus informé de ce qui se passait,
-convaincu que je ne serais pas désavoué par vous, je dressai mon plan
-et je me mis en mesure de parer le nouveau coup qui vous frappait.
-Mon premier soin fut de me rendre dans votre maison; on me connaît,
-la plupart des peones sont mes amis; on ne fit donc pas attention
-à moi. Je fus libre d'aller et de venir à ma guise; sans attirer
-l'attention. Du reste, je profitai d'un moment où la maison était à
-peu près déserte, à cause de l'heure de la siesta qui fermait les yeux
-des maîtres et des criados; en un tour de main, aidé par quelques amis
-à moi, j'enlevai tout ce qui vous appartient jusqu'à vos chevaux, sur
-lesquels je chargeai vos bagages et vos caisses pleines de papiers et
-de toiles.
-
---Bien, interrompit le jeune homme avec une satisfaction nuancée d'une
-légère inquiétude; mais que pensera de ce procédé mon compatriote?
-
---Que cela ne vous inquiète pas, maître, répondit le Guaranis avec un
-sourire d'une expression singulière.
-
---Soit, tu auras sans doute trouvé un prétexte plausible pour
-dissimuler ce que ce procédé a d'insolite.
-
---C'est cela même, fit-il en ricanant.
-
---C'est fort bien; mais maintenant, dis-moi, Tyro, qu'as-tu fait
-de tous ces bagages? Je ne me soucie nullement de les perdre; ils
-composent le plus clair de ma fortune; je ne puis cependant pas camper
-ainsi de but en blanc à la belle étoile, d'autant plus que cela ne
-servirait à rien, et que ceux qui ont intérêt à me chercher m'auraient
-bientôt découvert; d'un autre côté je ne vois guère dans quelle maison
-je me puis loger sans courir le risque d'être aussitôt arrêté.
-
-L'Indien se mit à rire.
-
---Eh! Eh! fit gaiement le jeune homme, puisque tu ris, c'est que mes
-affaires vont probablement bien et que tu es à peu près certain de
-m'avoir trouvé un abri sûr.
-
---Vous ne vous trompez pas, maître; je me suis effectivement occupé
-aussitôt de vous chercher un endroit où vous seriez en sûreté, et
-complètement à l'abri des poursuites.
-
---Diable! Cela n'a pas dû être facile à trouver dans la ville.
-
---Aussi, n'est-ce pas dans la ville que j'ai cherché.
-
---Oh! Oh! Où donc alors; je ne vois guère, dans la campagne, d'endroit
-où il me soit possible de me cacher.
-
---C'est que, comme nous autres Indiens, vous n'avez pas, maître,
-l'habitude du désert; à deux milles d'ici, tout au plus, dans un rancho
-d'Indiens guaranis, je vous ai trouvé un asile où je défie qu'on aille
-vous chercher, ou bien, au cas d'une visite, vous trouver.
-
---Tu piques singulièrement ma curiosité. Tout est-il préparé pour me
-recevoir?
-
---Oui, maître.
-
---Pourquoi donc demeurons-nous ici alors, au lieu de nous y rendre?
-
---Parce que, maître, le soleil n'est pas couché encore, et qu'il fait
-trop jour pour se hasarder dans la campagne.
-
---Tu as raison, mon brave Tyro; je te remercie de ce nouveau service.
-
---Je n'ai fait que mon devoir, maître.
-
---Hum! Enfin, puisque tu le veux, j'y consens. Seulement, crois bien
-que je ne suis pas ingrat. Ainsi, voilà qui est convenu: je suis
-déménagé. Mon cher compatriote sera bien étonné lorsqu'il apprendra que
-je suis parti sans prendre congé de lui.
-
-L'Indien rit silencieusement sans répondre.
-
---Malheureusement, mon ami, continua le jeune homme, cette position est
-fort précaire, elle ne saurait durer longtemps.
-
---Rapportez-vous-en à moi, maître, avant trois jours nous serons
-partis; toutes mes mesures sont prises en conséquence; mes préparatifs
-seraient déjà terminés si j'avais eu à ma disposition la somme
-nécessaire à l'achat de diverses choses indispensables.
-
---Qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme en fouillant vivement à
-sa poche et en retirant la bourse que lui avait remise la marquise,
-voilà de l'argent.
-
---Oh! fit l'Indien avec joie, il y a là beaucoup plus qu'il ne nous
-faut.
-
-Mais soudain le peintre devint triste, et retira du Guaranis la bourse
-que déjà il lui avait abandonnée.
-
---Je suis fou, dit-il maintenant, nous ne pouvons user de cet argent:
-il n'est pas à nous, nous n'avons pas le droit de nous en servir.
-
-Tyro le regarda avec surprise.
-
---Oui, continua-t-il en hochant doucement la tête, cette somme m'a
-été remise par la personne que j'avais promis de sauver, afin de tout
-préparer pour sa fuite.
-
---Eh bien? fit l'Indien.
-
---Dame! reprit le jeune homme, maintenant la question me paraît
-singulièrement changée; j'aurai, je le crois, fort à faire à me sauver
-tout seul.
-
---La situation est toujours la même pour vous, maître, vous pouvez
-tenir la parole que vous avez donnée; au contraire, peut-être êtes-vous
-dans de meilleures conditions aujourd'hui que vous ne l'étiez hier;
-pour organiser, non seulement votre fuite, mais celle de ces personnes;
-j'ai tout prévu.
-
---Voyons, explique-toi, car je recommence à ne plus te comprendre du
-tout.
-
---Comment cela, maître?
-
---Dame! Tu sembles connaître mieux que moi mes affaires.
-
---Que cela ne vous inquiète pas, je ne sais de vos affaires que ce que
-je dois en savoir pour vous être utile au besoin et être en mesure de
-vous prouver quel est mon dévouement pour vous. D'ailleurs, si vous le
-désirez, je paraîtrai ne rien savoir.
-
---Belle avance! s'écria le jeune homme en riant. Allons, puisqu'il
-ne m'est même pas possible de conserver mes secrets à moi tout seul,
-prends-en donc ta part, sorcier que tu es. Je ne me plaindrai pas
-davantage; maintenant, continue.
-
---Donnez-moi seulement cet or, maître, et laissez-moi agir.
-
---En effet, je crois que c'est le plus simple; prends-le donc,
-ajouta-t-il en lui mettant la bourse dans la main; seulement, hâte-toi,
-car, mieux que moi, tu dois savoir que nous n'avons pas de temps à
-perdre.
-
---Oh! Maintenant rien ne nous presse; on vous croit parti; on vous
-cherche bien loin; on vous laisse ainsi toutes les facilités possibles
-pour faire ici tout ce que vous voudrez.
-
---C'est vrai; s'il ne s'agissait que de moi, ma foi, j'ai une si grande
-confiance en ton habileté, que je ne me presserais pas du tout, je
-t'assure; mais...
-
---Oui, interrompit-il, je sais ce que vous voulez dire, maître; il
-s'agit des dames. Elles sont pressées, elles, et elles ont des raisons
-pour cela; mais elles n'ont rien à redouter avant trois jours, et je ne
-vous en demande que deux; est-ce trop?
-
---Non, certes, seulement je t'avoue qu'il y a une chose qui
-m'embarrasse fort, à présent.
-
---Laquelle, maître?
-
---C'est la façon dont je m'introduirai dans le couvent pour les avertir.
-
---C'est cependant bien simple; vous irez au couvent sous le même
-déguisement que vous avez pris aujourd'hui.
-
---Hum... tu crois que ce n'est pas beaucoup risquer?
-
---Pas le moins du monde, maître; qui voulez-vous qui s'occupe d'un
-pauvre vieillard?
-
---Enfin, j'essayerai; si j'échoue, j'aurai fait mon devoir de galant
-homme, ma conscience ne me reprochera rien.
-
-Ils continuèrent à causer ainsi pendant plusieurs heures, prenant leurs
-dernières dispositions et essayant de prévoir tous les hasards qui
-pourraient, au dernier moment, venir à l'improviste contrecarrer la
-réussite de leurs projets.
-
-Plus le jeune Français se laissait aller à une intimité plus complète
-avec le Guaranis, plus il reconnaissait d'intelligence dans ce pauvre
-diable d'Indien si simple et si naïf en apparence, et plus il se
-félicitait d'avoir accepté ses offres de service et de s'être confié à
-lui.
-
-Il est vrai d'ajouter que si le peintre n'avait pas ainsi à point
-nommé rencontré ce serviteur dévoué, il aurait été dans une situation
-des plus critiques et presque dans l'impossibilité d'échapper au
-danger terrible suspendu sur sa tête; il le reconnaissait franchement
-et mettant de côté tout préjugé de race, il laissait sagement son
-serviteur agir pour lui, se contentant de suivre ses conseils, sans
-essayer de faire prévaloir ses idées; ce qui montrait chez le jeune
-homme, malgré son apparente frivolité de caractère, un grand bon sens
-et une rectitude de jugement peu commune.
-
-Une demi-heure environ après le coucher du soleil, les deux hommes
-quittèrent la grotte au fond de laquelle ils étaient demeurés cachés
-pendant plus de quatre heures.
-
-L'Indien qui, malgré les ténèbres, semblait voir comme en plein jour,
-guida son maître à travers des sentiers détournés, en apparence
-inextricables, mais au milieu desquels il se dirigeait avec une sûreté
-qui dénotait une complète connaissance des lieux, qu'il parcourait.
-Le peintre, peu habitué à ces courses de nuit, le suivait tant bien
-que mal butant presque à chaque pas, mais ne se décourageant point, et
-prenant gaiement son parti de ce nouveau contretemps.
-
-Du reste, le trajet de la grotte, à l'endroit où il se rendait, était
-court; il ne dura tout au plus que trois quarts d'heure.
-
-Tyro s'arrêta devant un rancho d'aspect assez misérable, construit au
-sommet d'une colline, et ouvrit, sans annoncer autrement sa présence,
-une porte formée par un cuir de bœuf étendu sur une claie en osier.
-
-Le rancho était ou plutôt paraissait désert.
-
-L'Indien battit le briquet et alluma un _sebo._
-
-L'intérieur du rancho ressemblait à l'extérieur et était fort misérable.
-
---Eh! fit Émile en jetant autour de lui un regard investigateur, ce
-rancho est-il donc abandonné?
-
---Nullement, maître, répondit Tyro, mais les propriétaires se sont
-retirés dans la pièce à côté afin de ne pas nous voir.
-
---Oh! Oh! Et pour quelle raison?
-
---Tout simplement afin que si, par hasard, on venait vous chercher
-ici, ils pussent en toute sûreté de conscience affirmer qu'ils ne vous
-connaissent pas et qu'ils ne vous ont pas vu.
-
---Tiens, tiens, tiens! fit en riant le jeune homme, c'est assez
-spirituel ce qu'ils font là, ces braves gens! Allons! Je vois avec
-plaisir que les jésuites, aussi bien en Amérique qu'en Europe,
-faisaient d'excellents élèves; le procédé est fort ingénieux.
-
-Tyro ne répondit pas; il était en train d'enlever avec une pioche
-une légère couche de terre sous laquelle apparut bientôt une trappe;
-l'Indien la souleva.
-
---Venez, maître, dit-il.
-
---Diable! murmura le jeune homme avec une certaine hésitation, vais-je
-donc m'enterrer tout vivant?
-
-L'Indien avait déjà disparu dans l'ouverture laissée béante par
-l'enlèvement de la trappe.
-
---Allons, fit le jeune homme, il n'y a pas à hésiter.
-
-Il se pencha sur le trou, aperçut les premiers échelons d'une échelle
-et descendit résolument dans le souterrain où l'attendait Tyro, le
-_sebo_ levé vers lui afin de l'éclairer et de lui éviter un faux pas.
-
-Ce souterrain était assez grand et assez haut, entièrement garni de
-_petates_ pour absorber l'humidité; tous les bagages du jeune homme
-avaient été apportés et rangés avec soin.
-
-Un _equipal_, une _butaca_, une table et un hamac pendu dans un coin
-complétaient un ameublement réduit à sa plus simple expression.
-
-Plusieurs bougies et une lampe se trouvaient disposées sur la table.
-
-A chaque extrémité de ce souterrain, dont la forme était à peu près
-ovale, s'ouvraient des galeries.
-
---Voici votre appartement provisoire, maître, dit le Guaranis; chacune
-de ces galeries donne, après quelques détours, assez loin dans la
-campagne; en cas d'alerte, vous avez donc une retraite assurée; vos
-chevaux ont été placés par moi dans la galerie de gauche, ils ont
-tout ce qui leur faut; dans cette corbeille vous trouverez des vivres
-pour trois jours. Je ne vous engage pas à sortir avant de m'avoir vu;
-seulement je vous avertis que je ne reviendrai que lorsque tout sera
-prêt pour votre fuite; vous serez ici complètement en sûreté, vous
-n'avez que patience à prendre.
-
-Tout en parlant ainsi, l'Indien avait sorti de de la corbeille et étalé
-sur la table, après avoir allumé la lampe, les vivres nécessaires au
-souper, dont le peintre, à jeun depuis sa sortie du couvent, commençait
-à éprouver un sérieux besoin.
-
---Maintenant, maître, je remonte dans le rancho, afin de tout remettre
-en place et faire disparaître les traces de notre passage. A bientôt et
-bon courage.
-
---Merci, Tyro; mais, au nom du ciel! Souviens-toi que je ne me fie qu'à
-toi; ne me laisse pas trop longtemps prisonnier.
-
---Rapportez-vous-en à moi, maître. Ah! J'oubliais de vous avertir que
-lorsque je reviendrai, ce sera par la galerie de droite; j'imiterai le
-cri du hibou trois fois avant d'entrer.
-
---Bien, je m'en souviendrai. Tu ne veux pas me tenir compagnie et
-souper avec moi?
-
---Merci, maître, cela m'est impossible, il me faut être à San Miguel
-dans une heure.
-
---Allons, fais comme tu le voudras, répondit le peintre en étouffant un
-soupir, je ne te retiens plus.
-
---Au revoir, maître, patience, et à bientôt!
-
---A bientôt, Tyro; quant à la patience que tu me recommandes, je
-tâcherai d'en avoir.
-
-L'Indien remonta l'échelle, disparut par l'ouverture, et, après avoir
-dit une dernière fois adieu à son maître, il referma la trappe.
-
-Émile se trouva seul.
-
-Il demeura un instant immobile, plongé dans des réflexions assez
-sombres; mais bientôt, secouant la tête à plusieurs reprises, il
-s'assit sur la _butaca_ et se mit en devoir d'attaquer les vivres
-placés devant lui sur la table.
-
---Soupons, dit-il, cela me fera passer toujours une heure, d'autant
-plus que je me sens un appétit formidable. C'est égal, ajouta-t-il la
-bouche pleine, au bout d'un instant, lorsque, à mon retour en France,
-je raconterai mes aventures d'Amérique, du diable si on me croira!
-
-Et, remis en joie par cette réflexion, il continua gaiement son souper.
-
-
-Renvoi 1: Peaux de moutons teintes et préparées.
-
-
-
-
-VI
-
-
-COMPLICATIONS
-
-
-Le jour même où s'étaient passés les différents événements que nous
-avons rapportés dans nos précédents chapitres, vers neuf heures du
-soir environ, deux personnes étaient assises dans le salon du duc de
-Mantoue et causaient en français avec une certaine animation. Ces
-deux personnes étaient, la première, le duc de Mantoue lui-même ou M.
-Dubois, ainsi qu'il se faisait appeler, et l'autre, le général don
-Eusebio Moratín, gouverneur pour les patriotes buenos-airiens de la
-ville de San Miguel et de la province de Tucumán.
-
-Le général Moratín était alors âgé de quarante-cinq ans; il était
-petit, mais trapu et fortement charpenté; ses traits auraient été beaux
-sans l'expression de froide méchanceté qui respirait dans ses yeux
-noirs et profondément enfoncés sous l'orbite.
-
-Cet officier, dont la mémoire est justement exécrée dans les provinces
-argentines et qui, si Rosas n'était venu après lui, serait demeuré
-le type le plus complet des scélérats que l'écume révolutionnaire a
-fait, depuis le commencement de ce siècle, monter à la surface de
-de la société pour tyranniser les peuples et déshonorer la grande
-famille humaine, jouait en ce moment un rôle important dans son pays et
-jouissait d'une immense influence.
-
-Nous ferons en quelques mots son histoire. Né, en 1760, d'une famille
-distinguée de Montevideo, cet homme avait de bonne heure manifesté
-les plus mauvais penchants; la vie nomade des gauchos, leur sauvage
-indépendance, tout en eux, jusqu'à leur férocité même, avaient séduit
-cet esprit fougueux; pendant plusieurs années, il partagea leur
-existence, puis il réunit une bande de contrebandiers et d'assassins,
-dont il devint bientôt le membre le plus actif, le plus cruel et le
-plus entreprenant.
-
-L'ascendant, pris par cet homme sur ses compagnons de rapines, le fit
-choisir pour chef.
-
-Dès lors; ses excès ne connurent plus de bornes, et lui acquirent une
-célébrité à la fois éclatante et exécrable.
-
-Il ravagea sans pitié la _Banda Oriental_, l'_Entre-Ríos_ et le
-_Paraguay_, détruisant les moissons, enlevant les femmes, égorgeant les
-hommes, pillant les églises, et portant le deuil dans plus de _vingt
-mille_ familles.
-
-Les choses en vinrent à un tel point, que le gouverneur de Buenos Aires
-fut obligé de créer un corps de volontaires spécialement chargés de
-poursuivre la bande de Moratín; mais ce moyen fut insuffisant, et il
-fallut que le gouvernement espagnol traitât de puissance à puissance
-avec ce brigand.
-
-Son propre père servit de médiateur. Les bandits furent amnistiés,
-incorporés dans l'armée, et leur chef, en sus d'une grosse somme
-d'argent, reçut la commission de lieutenant, qui bientôt lui valut
-celle de capitaine.
-
-Mais, au premier cri d'indépendance poussé dans les provinces
-argentines, Moratín déserta, passa aux insurgés, suivi de ses anciens
-compagnons, créa une redoutable montonera, attaqua résolument les
-Espagnols et les battit en plusieurs rencontres, et notamment, en 1814,
-à la journée de _las Piedras_.
-
-Nous ne nous appesantirons pas davantage sur les hauts faits de ce
-féroce condottière que, malgré le soin que nous avons pris de changer
-son nom, ceux de ses compatriotes dans les mains desquels tombera
-ce livre reconnaîtront aussitôt; nous nous bornerons à ajouter
-qu'après des actes d'une férocité révoltante mêlés à des actions
-éclatantes,--car il était doué d'une haute intelligence,--au moment où
-nous le mettons en scène avait le grade de général, était gouverneur du
-Tucumán, et, probablement, ne comptait pas en demeurer là.
-
-Le tableau que présentaient à cette époque les provinces insurgées
-était le plus triste et le plus affligeant qui se puisse imaginer.
-
-Les hommes du pouvoir cherchaient à se détruire les uns les autres au
-détriment de la tranquillité publique.
-
-Les soldats avaient rompu tous liens de subordination, c'était par
-caprice qu'ils acceptaient ou qu'ils refusaient d'obéir à leurs
-officiers, qui eux-mêmes, la plupart du temps, s'improvisaient leurs
-grades de leur autorité privée.
-
-Le sanguinaire Moratín se préparait selon toute apparence à combattre
-pour son propre compte.
-
-Les Portugais faisaient la guerre pour l'agrandissement du Brésil, les
-Montévidéens pour avoir la vie sauve et les Buenos Airiens pour le
-maintien de l'union proclamée dès le commencement des hostilités contre
-les Espagnols.
-
-Dans cet étrange conflit de toutes les passions humaines, les derniers
-sentiments de patriotisme avaient été noyés dans le sang, et chacun ne
-prenait plus parti que suivant ses intérêts d'avarice ou d'ambition.
-
-Bref, la démoralisation était partout, la foi nulle part.
-
-Don Eusebio Moratín, bien que, en qualité de créole, il méprisât
-souverainement tout ce qui venait de l'étranger et surtout de l'Europe,
-parlait cependant très facilement l'anglais et le français, non pas par
-goût pour ces deux idiomes, mais par nécessité et afin de faciliter,
-par des apparences libérales et l'appui des grandes puissances
-européennes, les visées ambitieuses qu'il couvait sourdement dans son
-cœur.
-
-Nous reprendrons maintenant notre récit au point ou nous l'avons
-laissé, c'est-à-dire que nous ferons assister le lecteur à la fin de
-l'entretien des deux hommes politiques que nous avons mis en présence
-en commençant ce chapitre.
-
-Le général qui, depuis quelques instants, marchait à grands pas dans le
-salon, se retourna tout d'un coup et venant se placer bien en face du
-duc:
-
---Bah, bah! lui dit-il d'une voix saccadée, en rejetant la tête en
-arrière et faisant claquer ses doigts, geste qui lui était habituel, je
-vous répète, monsieur le duc, que votre Zéno Cabral, quelque bon soldat
-qu'il soit, n'est qu'un niais fieffé.
-
---Permettez, général, objecta le Français.
-
---Allons donc, reprit-il avec violence, un homme politique, lui! Il
-faudrait être fou pour le supposer. Un chef de montoneros qui s'avise
-d'être amoureux, de faire du sentiment, que sais-je moi? Est-ce
-ainsi qu'on se comporte? Eh! Mon Dieu! Si la petite lui plaît qu'il
-la prenne! C'est simple comme bonjour cela et ne demande pas grande
-diplomatie, que diable! J'ai l'expérience de ces choses-là, moi! Toute
-femme veut être un peu forcée, cela est élémentaire. Au lieu de cela,
-il prend des airs de beau ténébreux, roule les yeux, pousse des soupirs
-et va presque jusqu'à faire des madrigaux. Sur ma parole ce serait à
-pouffer de rire, si on ne haussait pas les épaules de pitié! La mère
-et la fille se moquent de lui; et elles font bien. On n'est pas plus
-niais! Vous verrez qu'elles finiront par lui glisser entre les doigts
-comme des couleuvres qu'elles sont, et ce sera bien fait, vive Dieu!
-J'applaudirai des deux mains à ce beau résultat d'un amour platonique
-saupoudré de vengeance héréditaire. Qu'on ne me parle plus de cet
-homme! Il n'y a rien à faire avec lui!
-
-Le duc avait écouté cette foudroyante sortie avec cet implacable
-sang-froid perpétuellement stéréotypé sur son visage impassible et dont
-il ne se départait jamais.
-
-Lorsque le général se tut, il le regarda un instant d'un air légèrement
-railleur, puis, prenant la parole à son tour:
-
---Tout cela est fort bien, général, dit-il, mais ce n'est en résumé que
-l'expression de votre opinion personnelle, n'est-ce pas?
-
---Certes! fit don Eusebio.
-
---Vous seriez, je l'imagine, reprit-il en souriant, fort peu flatté
-qu'on répétât à don Zéno Cabral les paroles que vous venez de prononcer.
-
-Un éclair de férocité jaillit de l'œil du général, mais, se remettant
-aussitôt:
-
---J'avoue, dit-il, que j'en serais rien moins que satisfait.
-
---Alors, reprit le duc, à quoi bon dire des choses que, un jour ou
-l'autre, on pourrait regretter? Avec moi, cela ne tire pas autrement
-à conséquence; je sais trop bien à quels fils légers tiennent souvent
-les plus profondes combinaisons politiques pour abuser jamais d'une
-confidence, mais dans un moment d'emportement vous pourriez vous
-laisser aller à parler ainsi devant des tiers dont vous ne seriez pas
-aussi sûr que vous l'êtes de moi, et alors cela aurait d'incalculables
-conséquences.
-
---Vous avez raison, mon cher duc, fit en riant le général, je me
-rétracte; mettons que je n'ai rien dit.
-
---Voilà qui est mieux, général, d'autant plus que vous avez en ce
-moment le plus pressant besoin de don Zéno Cabral et de sa cuadrilla.
-
---C'est vrai, je ne puis malheureusement me passer de lui.
-
---Charmante façon de lui inspirer de la confiance, si vous le traitez
-de niais.
-
---Oubliez cela! Et arrivons s'il vous plaît au fait. Don Zéno ne
-tardera pas à venir ici, et je voudrais que tout fût convenu entre nous
-avant qu'il paraisse.
-
-Le Français jeta un regard sur la pendule.
-
---Nous avons encore vingt minutes à nous, dit-il, c'est plus qu'il ne
-nous en faut pour convenir de tout. D'abord, quel est votre projet?
-
---De me faire nommer président de la république, pardieu! s'écria-t-il
-avec violence.
-
---Je le sais, mais ce n'est pas de cela dont je vous parle.
-
---De quoi me parlez-vous donc?
-
---Des moyens que vous comptez employer pour atteindre le but que vous
-ambitionnez.
-
---Ah! Voilà justement où le bât me blesse, je ne sais trop que faire,
-nous pataugeons en ce moment dans un tel gâchis...
-
---Raison de plus, interrompit en souriant le duc: les meilleurs pêches
-se font toujours en eau trouble.
-
---A qui le dites-vous? fit avec un éclat de rire le général, je n'ai
-jamais pêché autrement, moi.
-
---Eh bien, si cela vous a réussi jusqu'à présent, il faut continuer.
-
---Je le voudrais, mais de quelle façon?
-
-Le duc sembla réfléchir profondément pendant quelques secondes, tandis
-que le général l'examinait avec anxiété.
-
---Voyez comme vous êtes injuste, mon cher général, reprit enfin le duc,
-c'est justement cet amour de don Zéno pour la fille de la marquise
-de Castelmelhor, amour que vous avez si vertement qualifié, qui vous
-fournira ces moyens que vous cherchez sans réussir à les trouver.
-
---Je ne vous comprends pas le moins du monde; quel rapport peut-il y
-avoir entre...
-
---Patience, interrompit le diplomate. Que désirez-vous d'abord?
-L'éloignement immédiat de don Zéno Cabral, qui, aimé et respecté de
-tous comme il l'est, pourrait par sa présence influencer les votes des
-députés qui se réunissent en ce moment en cette ville pour proclamer
-l'indépendance et peut-être élire un président; n'est-ce pas cela?
-
---En effet, mais don Zéno ne consentira sous aucun prétexte à
-s'éloigner.
-
-Le diplomate ricana doucement en jetant un regard de pitié à son
-interlocuteur.
-
---Général, lui dit-il, avez-vous quelquefois été amoureux dans votre
-vie?
-
---Moi! s'écria don Eusebio avec un bond de surprise. Ah çà, vous vous
-moquez de moi, mon cher duc?
-
---Pas le moins du monde, répondit-il paisiblement.
-
---Au diable la question saugrenue! Quand nous traitons une affaire
-sérieuse.
-
---Pas aussi saugrenue que vous le supposez, général; je ne m'éloigne en
-aucune façon de notre affaire. Ainsi, je vous en prie, faites-moi le
-plaisir de me répondre clairement et catégoriquement. Avez-vous été oui
-ou non amoureux?
-
---Puisque vous l'exigez, soit. Jamais je n'ai été ce que vous appelez
-amoureux; est-ce clair?
-
---Parfaitement; eh bien! Voilà justement où est la différence entre
-vous et don Zéno Cabral, c'est qu'il est amoureux.
-
---Pardieu! La belle et grande nouvelle que vous m'annoncez là, mon cher
-duc; voilà une heure que je vous le répète.
-
---D'accord, mais attendez la conclusion.
-
---Voyons donc cette conclusion.
-
---La voici: cela a été dit, il y a quelque cent ans déjà, par un
-fabuliste de notre nation, d'une façon charmante, dans une fable que je
-vous lirai quelque jour.
-
---Mais la conclusion? s'écria le général avec un trépignement
-d'impatience.
-
---Hum! Que vous êtes vif, mon cher général, reprit imperturbablement le
-duc, qui s'amusait fort intérieurement de l'exaspération contenue de
-son interlocuteur. Écoutez bien; elle n'est pas longue, mais elle est
-en vers... rassurez-vous, il n'y en a que deux:
-
-Amour! Amour! Quand tu nous tiens, On peut bien dire: Adieu prudence!
-
---Comprenez-vous?
-
---A peu près, répondit le général, qui, au fond, ne comprenait pas du
-tout, mais ne voulait pas le paraître; cependant, je ne vois pas...
-
---C'est pourtant fort simple, mon cher général; c'est justement par son
-amour que nous le tenons.
-
---C'est-à-dire...
-
---C'est-à-dire que s'est en sachant à propos exciter cet amour que nous
-parviendrons au résultat que nous voulons obtenir.
-
---Pour le coup, je ne vous comprends plus, monsieur le duc; cet amour
-n'a pas besoin d'être excité, j'imagine.
-
---L'amour, non peut-être, répondit en riant le Français; mais la
-jalousie tout au moins; quant à cela, laissez-moi faire, je me suis mis
-en tête que vous réussiriez, et cela sera.
-
---Je vous remercie, mon cher duc, de cet appui qu'il vous plaît de me
-donner; mais ne serait-il pas convenable que vous me missiez au courant
-de vos projets, de cette façon je pourrais, au besoin, vous venir en
-aide, au lieu que, si je demeure dans l'ignorance où je me trouve
-en ce moment, peut-être arrivera-t-il que, sans le savoir, je vous
-contrecarrerai.
-
---Vous avez raison, général; d'ailleurs, je n'ai aucun motif de vous
-faire mystère des moyens que je compte employer, puisque c'est de vous
-seul qu'il s'agit dans tout ceci.
-
---En effet, je vous serai donc fort obligé de vous expliquer, mon cher
-duc.
-
---Soit.
-
-Au même instant la porte s'ouvrit toute grande, et un criado, revêtu
-d'une magnifique livrée, annonça:
-
---Son Excellence le señor général don Zéno Cabral.
-
-Les deux hommes échangèrent un rapide regard d'intelligence et se
-levèrent pour saluer le général.
-
---Je vous dérange, messieurs? dit celui-ci en entrant.
-
---Nous? Pas le moins du monde, señor don Zéno, répondit le Français;
-nous vous attendions, au contraire, avec la plus vive impatience.
-
---Pardonnez-moi d'avoir avancé de quelques minutes l'heure que vous
-aviez daigné assigner à notre rendez-vous, monsieur le duc; mais comme
-je savais trouver ici Son Excellence le gouverneur, je me suis hâté de
-venir, ayant une importante communication à lui faire.
-
---Alors, soyez doublement le bienvenu, cher général, répondit don
-Eusebio.
-
-
-Le criado avança des sièges et se retira.
-
-La conversation, commencée en français à cause de la difficulté que le
-duc éprouvait à s'exprimer en espagnol, continua dans la même langue,
-que, soit dit entre parenthèses, don Zéno Cabral parlait avec une
-remarquable pureté.
-
---Vous disiez donc, cher don Zéno, reprit don Eusebio lorsque chacun se
-fut assis, que vous aviez à me faire une importante communication.
-
---Oui, monsieur le gouverneur.
-
---Alors, veuillez, je vous prie, vous expliquer sans ambage; le señor
-duc connaît tous nos secrets; d'ailleurs, il est trop de nos amis pour
-que nous lui fassions un mystère de ce qui nous intéresse.
-
---Voici le fait en deux mots, répondit en s'inclinant don Zéno Cabral:
-les deux prisonniers qui devaient demain être jugés comme espions par
-le conseil de guerre, don Luis Ortega et le comte de Mendoza, que
-moi-même avais arrêtés la nuit de la fête en plein Cabildo...
-
---Eh bien? interrompit le général Moratín.
-
---Eh bien, ils se sont évadés.
-
---Evadés! s'écria le gouverneur avec surprise.
-
---Aujourd'hui même, au lever du soleil, déguisés en moines
-franciscains; des affidés leur tenaient des chevaux tout préparés aux
-portes de la ville.
-
---Oh! Oh! Cela m'a tout à fait l'air d'une trahison! s'écria le général
-en fronçant le sourcil, je vais...
-
---Ne faites rien, interrompit don Zéno, toute démarche serait inutile
-maintenant; ils ont une avance de près de quatorze heures, et l'on va
-vite quand on veut sauver sa tête.
-
---Quand avez-vous appris cette évasion dont personne ne m'a instruit?
-
---Vous étiez à la chasse, général.
-
---C'est vrai, je suis coupable.
-
---Nullement, car en votre absence j'ai pris sur moi de donner des
-ordres.
-
---Je vous remercie, cher don Zéno.
-
---En sortant de la maison de la marquise de Castelmelhor, où ce matin
-je m'étais rendu, un de vos aides de camp, général, qui était à votre
-recherche et voulait monter à cheval pour vous rejoindre, m'a donné
-la nouvelle de cette fuite; j'ai aussitôt lancé des détachements dans
-toutes les directions, à la poursuite des fugitifs.
-
---Très bien.
-
---Ces détachements, sauf un seul, sont revenus sans avoir eu de
-nouvelles des prisonniers.
-
---Voilà une fâcheuse affaire, et qui ne peut que compliquer encore la
-situation difficile dans laquelle nous nous trouvons en ce moment.
-
---Je ne m'en suis pas tenu là, monsieur le gouverneur, répondit don
-Zéno, je me suis rendu à la prison pour interroger le directeur sur
-les particularités de la fuite; de plus, j'ai disséminé par la ville
-des gens intelligents chargés de prendre langue et de me rapporter ce
-qu'ils entendraient dire.
-
---On n'est pas plus prudent et plus avisé, mon cher don Zéno, je vous
-félicite de tout cœur.
-
---Vous ajoutez trop d'importance à une chose aussi simple.
-
---Et qu'avez-vous appris?
-
---Ma foi, reprit don Zéno en se tournant à demi du côté du diplomate
-français, j'ai appris une chose qui vous étonnera fort, monsieur le
-duc, et que je n'ose croire encore.
-
---Quoi donc? dit en souriant le duc, aurais-je, sans le savoir, protégé
-la fuite de vos prisonniers.
-
---Dame! fit en riant don Zéno, il y a un peu de cela.
-
---Ah! Par exemple, s'écria le duc, vous allez vous expliquer, n'est-ce
-pas général?
-
---Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, mais, rassurez-vous, il
-n'est nullement question de vous dans tout ceci, mais seulement d'un de
-vos amis.
-
---D'un de mes amis à moi, mais je suis étranger, je ne connais, excepté
-vous, personne que je sache dans cette ville, où je suis venu pour la
-première fois, il y a quelques jours à peine.
-
---Justement, fit en riant don Zéno; c'est d'un de vos compatriotes
-qu'il s'agit.
-
---D'un de mes compatriotes?
-
---Oui, un certain Émile Gagnepain, il aurait, paraît-il, remarquez que
-je ne suis que l'écho d'un on-dit général...
-
---Continuez, il aurait...
-
---Il aurait entretenu des relations avec les prisonniers, qu'il connaît
-de longue date, et, bref, il aurait fini par les faire évader.
-
-Un léger et imperceptible sourire plissa les lèvres minces du diplomate
-à cette révélation, mais reprenant aussitôt son sang-froid:
-
---Quant à cela, messieurs, répondit-il, je puis à l'instant vous
-prouver la fausseté de cette accusation portée contre mon malheureux
-compatriote.
-
---Je ne demande pas mieux, pour ma part, dit don Zéno.
-
---Comment vous y prendrez-vous? demanda don Eusebio.
-
---Vous allez voir; mon compatriote, ou pour mieux dire mon ami, demeure
-dans cette maison même, je vais le faire appeler.
-
---En effet, observa le gouverneur, à ses réponses nous saurons bientôt
-ce qui en est.
-
---Remarquez, monsieur le duc, que je n'affirme rien, reprit don Zéno,
-et que je n'attaque en rien l'honneur de ce caballero.
-
---Il n'importe, messieurs, s'écria le duc avec un beau mouvement
-d'indignation; s'il était réellement coupable, ce que je déclare
-impossible, je serais le premier à l'abandonner à votre justice.
-
-Les deux hommes s'inclinèrent sans répondre; le duc frappa sur un
-timbre.
-
-Un domestique parut.
-
---Prévenez don Emilio, dit le duc, que je désire causer avec lui à
-l'instant.
-
---Le señor don Emilio n'est pas dans son appartement, Seigneurie,
-répondit le domestique en s'inclinant respectueusement.
-
---Ah! fit avec étonnement le diplomate, encore dehors à cette heure;
-fort bien. Dès qu'il rentrera, car il ne saurait tarder, vous le
-prierez de se rendre ici.
-
-Le domestique s'inclina sans bouger.
-
---Ne m'avez-vous pas entendu, reprit le diplomate, pourquoi ne
-sortez-vous pas?
-
---Seigneurie, répondit respectueusement le domestique, don Emilio ne
-rentrera pas.
-
---Don Emilio ne rentrera pas? Qu'en savez-vous?
-
---Il a fait ce matin enlever tous ses bagages par un homme qui a dit
-qu'il quittait immédiatement la ville.
-
-Le duc fit signe au domestique de sortir.
-
---C'est étrange, murmura-t-il, dès que la porte se fut refermée sur le
-valet; que signifie ce départ?
-
-Les deux créoles se regardaient avec étonnement.
-
---Non, reprit le duc avec force, je ne puis encore le croire coupable;
-il y a évidemment dans cette affaire quelque chose que nous ignorons.
-
-La porte se rouvrit en ce moment.
-
---Le señor capitaine don Sylvio Quiroga, annonça le domestique.
-
---Faites entrer, dit don Zéno.
-
-Et se tournant vers le duc:
-
---Pardonnez-moi, monsieur; le capitaine Quiroga est le dernier officier
-dépêché par moi à la poursuite des fugitifs: c'est un vieux routier, je
-me trompe fort ou il nous apporte des nouvelles.
-
---Qu'il soit le bienvenu alors, dit don Eusebio.
-
---Oui, qu'il soit le bienvenu, appuya le duc, car j'espère que les
-renseignements qu'il nous donnera dissiperont les doutes qui se sont
-élevés sur la loyauté de mon malheureux compatriote.
-
---Dieu le veuille! fit don Zéno.
-
-Le capitaine don Sylvio Quiroga parut. Après avoir respectueusement
-salué les personnes qui se trouvaient dans le salon il se redressa et
-attendit qu'on l'interrogeât.
-
---Eh bien? lui demanda don Zéno, avez-vous retrouvé la trace des
-fugitifs, capitaine?
-
---Je l'ai retrouvée, général, répondit-il.
-
---Vous les ramenez?
-
---Non pas.
-
---Est-ce que vous ne les avez pas rejoints?
-
---Si, mon général.
-
---Alors, comment se fait-il que vous reveniez sans ces deux hommes?
-
---D'abord, ils n'étaient plus deux, mon général; il paraît qu'ils
-avaient recruté un compagnon en route: j'en ai vu trois, moi.
-
-Il y eut un instant de silence pendant lequel le Français et les deux
-créoles échangèrent un regard.
-
---Peu importe, deux ou trois! reprit don Zéno. Comment se fait-il,
-capitaine, que les ayant rejoints vous les ayez laissé échapper?
-
---Mon général, voici, en deux mots, l'affaire. Au moment où je me
-préparais à les prendre au collet, car je n'en étais plus qu'à portée
-de pistolet à peine, deux ou trois cents cavaliers sont à l'improviste
-sortis d'un petit bois et nous ont chargés avec fureur; comme je
-n'avais avec moi que huit hommes, j'ai jugé prudent de ne pas attendre
-le choc de ces ennemis que j'étais loin de soupçonner aussi près de
-moi, et je me suis mis aussitôt en retraite avec mes compagnons.
-
---Oh! Oh! Que dites-vous donc là? s'écria don Zéno, auriez-vous eu
-peur, par hasard, capitaine?
-
---Ma foi oui, général; j'ai eu peur, et grandement même, répondit
-franchement l'officier, surtout quand j'ai reconnu à quelle sorte de
-gens j'avais affaire.
-
---Qu'avaient-ils donc de si terrible?
-
---Je suis revenu exprès à franc étrier pour vous en instruire, général;
-car, tout en fuyant, j'ai eu parfaitement le temps de les dévisager.
-
---Et ce sont? demanda le gouverneur avec impatience.
-
---Ce sont des _Pincheyras_, Excellence, répondit froidement le vieux
-soldat.
-
-Cette révélation produisit l'effet d'un coup de foudre sur les
-assistants. Don Zéno surtout et don Eusebio paraissaient en proie à une
-agitation extraordinaire.
-
---Des _Pincheyras_! répétèrent-ils.
-
---Oui; du reste, nous saurons bientôt ce qu'ils veulent. J'ai embusqué
-deux hommes sur leur route avec ordre de surveiller leurs mouvements.
-
---C'est égal, s'écria le gouverneur en se levant vivement, on
-ne saurait prendre trop de précautions avec de pareils démons.
-Excusez-moi, monsieur le duc, de vous quitter aussi brusquement;
-mais la nouvelle annoncée par ce brave officier est d'une importance
-extrême, et je dois sans retard veiller à la sûreté de la ville;
-demain, si vous me le permettez, nous reprendrons cet entretien.
-
---Quand il vous plaira, messieurs, répondit le diplomate, vous savez
-que je suis à vos ordres.
-
---Mille fois merci, à demain donc. Venez-vous avec moi, señor Cabral?
-
---Certes, je vous suis, répondit celui-ci, on ne saurait user de trop
-de prudence dans une circonstance aussi grave.
-
-Les deux généraux prirent immédiatement congé du duc et sortirent
-suivis par le capitaine.
-
-Lorsque la porte se fut refermée et que le vieux diplomate se trouva
-seul, il se frotta les mains l'une contre l'autre et lançant un regard
-ironique du côté ou s'étaient retirés ses visiteurs:
-
---Je crois, murmura-t-il avec un sourire railleur, que voilà un assez
-joli trébuchet de préparé. Eh, eh, eh! Mon cher ami Émile sera sur ma
-foi bien fin s'il en réchappe; je l'aime trop pour ne pas faire sa
-fortune malgré lui; je lui dois bien cela pour le service qu'il m'a
-rendu.
-
-
-
-
-VII
-
-
-LA PANIQUE
-
-
-On ne saurait se faire une idée même lointaine de la rapidité avec
-laquelle se répand une mauvaise nouvelle; de la façon dont elle se
-défigure en passant de bouche en bouche, se grossissant incessamment
-et finissant, dans un temps fort court, par revenir à celui qui le
-premier en a été l'auteur, tellement surchargée de faits et enjolivée
-de détails que celui-ci ne la saurait reconnaître.
-
-On serait porté à supposer qu'il existe dans l'atmosphère des courants
-électriques qui se chargent de transmettre aux quatre coins de
-l'horizon, avec la rapidité de l'éclair, et de les faire tomber dans le
-domaine public ces nouvelles sinistres que les chefs du pouvoir ne se
-confient qu'à l'oreille et sous la condition expresse du secret le plus
-strict.
-
-Le capitaine don Sylvio Quiroga n'avait depuis son retour à San Miguel,
-communiqué avec personne autre que don Eusebio Moratín et don Zéno
-Cabral; ses soldats avaient, comme lui, gardé le plus profond silence
-sur ce qui s'était passé pendant leur courte expédition à la recherche
-des fugitifs, et pourtant, par une fatalité inexplicable, à peine les
-deux généraux, en sortant de chez le duc de Mantoue, mettaient-ils
-le pied sous les portales de la place Mayor, que de tous les côtés
-ils n'apercevaient que des visages effarés et entendaient des voix
-saccadées par l'épouvante murmurer le nom si redouté des Pincheyras.
-
-La nouvelle avait déjà fait beaucoup de chemin; ce n'était plus deux
-cents hommes qui s'étaient montrés aux environs de la ville, mais
-bien une formidable armée espagnole venant du haut Pérou, pillant,
-brûlant, dévastant tout sur son passage, et dont la féroce cuadrilla
-des Pincheyras formait l'avant-garde; ils arrivaient à marche forcée;
-bientôt, le lendemain peut-être, ils camperaient devant la ville. Que
-faire? Que résoudre? Où se cacher? Où fuir? C'en était fait de San
-Miguel, les Espagnols pour se venger de leur défaite, n'y laisseraient
-pas pierre sur pierre.
-
-Ceux qui les avaient vus, car, comme toujours, il y avait des gens qui
-affirmaient avoir vu cette fantastique armée espagnole, qui n'existait
-réellement que dans leur cerveau, assuraient avoir entendu proférer par
-l'ennemi les plus terribles serments de vengeance contre les malheureux
-insurgés.
-
-Des gens armés de torches, venus on ne savait d'où, parcouraient la
-ville en tous les sens en criant:
-
---Aux armes! Aux armes!
-
-A ces hurlements, à ces flammes sanglantes qui projetaient des lueurs
-sinistres sur les murailles, les citoyens sortaient en toute hâte de
-leurs maisons, les femmes et les enfants pleuraient et se lamentaient;
-bref, la panique était devenue, en quelques instants si générale,
-que les deux officiers, qui savaient cependant la vérité, en furent
-effrayés eux-mêmes et se demandèrent si le mal n'était pas en effet
-plus grand qu'ils ne le supposaient.
-
-Ils montèrent sur les chevaux que leurs assistants leur tenaient tout
-prêts à la porte de la maison du duc et ils s'élancèrent à toute bride
-vers le Cabildo.
-
-Malgré l'heure avancée, il était plus de minuit, le Cabildo, au moment
-où le gouverneur et le montonero y pénétrèrent, était envahi par la
-foule et offrait un spectacle de désordre et d'épouvante non moins
-animé et non moins bruyant que celui qu'ils avaient eu sous les yeux en
-traversant la Plaza Mayor.
-
-Les deux officiers furent reçus par des cris de joie et des
-protestations de dévouement que la peur seule pouvait inspirer à la
-plupart des assistants.
-
-Le gouverneur éprouva une peine infinie à rétablir un peu d'ordre et
-à se faire écouter par ces hommes rendus presque insensibles par la
-terreur.
-
-Mais ce fut en vain qu'il essaya de les rassurer en leur racontant
-simplement ce qui s'était passé; on ne voulut pas le croire, et il ne
-réussit à convaincre personne que le danger qu'ils redoutaient si fort
-n'existait pas.
-
-Le tocsin sonnait à toutes les églises, des barricades se
-construisaient à l'angle de toutes les rues, que parcouraient
-incessamment des patrouilles de bourgeois armés, tandis que d'autres
-bivouaquaient sur la place.
-
-La ville offrait en ce moment l'aspect d'un vaste camp; il ne fallait
-pas essayer de résister au torrent, le gouverneur le comprit, et
-désespérant de rétablir la sécurité par les voies ordinaires, il
-feignit de se rendre aux raisonnements des personnes qui l'entouraient
-et essaya d'organiser la panique en donnant des ordres pour la défense
-de la cité et expédiant des aides de camp dans toutes les directions.
-
-Don Zéno, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec le
-gouverneur, au lieu de monter au Cabildo, avait piqué des deux et
-s'était éloigné à fond de train, suivi par le capitaine Quiroga.
-
-Mais son absence ne fut pas longue. Bientôt un galop de chevaux se fit
-entendre, et don Zéno reparut à la tête de sa montonera, qui installa
-immédiatement son bivouac sur la Plaza Mayor.
-
-La vue des partisans, dans le courage desquels les habitants de San
-Miguel avaient une pleine confiance, commença peu à peu à rassurer la
-population.
-
-D'autant plus que les montoneros, après avoir attaché leurs chevaux
-aux piquets et placé des sentinelles, se mêlèrent à la foule, et
-commencèrent tout doucement en causant avec les uns et avec les autres,
-tout en feignant d'abord d'entrer dans les idées générales, de rétablir
-les faits si étrangement défigurés, en racontant l'affaire telle
-qu'elle était réellement.
-
-L'influence de ces récits, colportés de l'un à l'autre et incessamment
-recommencés par les soldats, ne tarda pas à se faire sentir dans
-la foule; la réaction se manifesta bientôt, et les moins poltrons
-sentirent le courage leur revenir un peu.
-
-Cependant, comme en fin de compte le danger, pour être moindre qu'on
-ne le supposait, existait cependant réellement, et que le voisinage
-des montoneros royalistes ne laissait pas que d'être fort inquiétant
-pour la sûreté commune, le général Moratín profita habilement de
-l'effervescence de la population pour prendre les mesures les plus
-efficaces qu'il pût imaginer, pour résister à un coup de main, en
-attendant des renforts en cas où l'ennemi aurait à l'improviste tenté
-d'enlever la ville par surprise, ce qui n'était pas sans exemple dans
-l'histoire de la révolution buenos-airienne.
-
-Des officiers dévoués surveillaient la construction des barricades; sur
-les toits en terrasse des maisons, on montait des pierres pour assommer
-les assaillants; des dépôts d'armes et de munitions étaient établis en
-différents endroits; les barrières étaient fermées et défendues par des
-postes nombreux.
-
-Cependant, don Zéno Cabral, à la tête d'une quarantaine de montoneros
-résolus, était parti à la découverte, se lançant en enfant perdu dans
-la campagne.
-
-Tous les députés s'étaient réunis au Cabildo dans la salle des séances
-et s'étaient déclarés en permanence.
-
-Le gouverneur, voulant par sa présence rassurer la population, était
-monté à cheval, et, suivi d'un nombreux état-major, avait parcouru la
-ville dans tous les sens, encourageant les uns, gourmandant les autres,
-et excitant les habitants à faire leur devoir et à combattre bravement
-l'ennemi s'il osait se montrer.
-
-La nuit tout entière s'écoula ainsi. Au lever du soleil, le calme était
-à peu près rétabli, bien que cependant chacun eût conservé ses armes et
-fût demeuré à son poste.
-
-Don Zéno Cabral, parti depuis plus de quatre heures pour battre
-l'estrade, n'était pas encore de retour. Don Eusebio ne savait
-que penser de cette longue absence qui commençait sérieusement à
-l'inquiéter.
-
-Plusieurs aides de camp dépêchés par lui à la rencontre du montonero,
-étaient revenus sans apporter de nouvelles ni de lui ni de son
-détachement.
-
-Sur ces entrefaites, un officier entra, se pencha à l'oreille du
-gouverneur et murmura quelques mots que lui seul entendit.
-
-Don Eusebio tressaillit, il pâlit légèrement, mais se remettant
-aussitôt:
-
---Capitaine, dit-il à l'officier, faites sonner le boute-selle, que
-toute la cuadrilla de don Zéno Cabral monte à cheval, nous allons
-pousser une reconnaissance hors la ville, afin de rassurer la
-population en lui prouvant que le danger n'existe plus.
-
-L'ordre fut immédiatement exécuté, et la montonera sortit de la ville
-au petit pas.
-
-Le général don Eusebio Moratín, monté sur un magnifique cheval noir, et
-vêtu d'un uniforme tout couvert de broderies d'or, s'avançait à sa tête.
-
-La foule, éparse dans toutes les rues, saluait le passage des partisans
-de ses chaleureuses acclamations.
-
-La montonera semblait bien plutôt exécuter une promenade militaire que
-partir pour tenter une reconnaissance.
-
-Dès que la troupe fut en rase campagne, et qu'un pli de terrain l'eut
-dérobée aux regards des habitants, le général fit sonner la halte,
-plaça les sentinelles et ordonna aux officiers de le venir trouver sur
-le tertre, au sommet duquel lui-même s'était arrêté à cent pas à peu
-près en avant de la cuadrilla.
-
-Ceux-ci obéirent aussitôt avec une impatience mêlée de curiosité, car
-bien que personne ne les en eût informés, ils soupçonnaient vaguement
-que cette sortie improvisée de la ville cachait un motif plus grave que
-celui d'une promenade.
-
-Lorsque tous les officiers furent arrivés, et qu'après avoir mis pied à
-terre, ils se furent rangés en cercle autour du général, celui-ci prit
-la parole:
-
---Caballeros, leur dit-il nettement, le temps de la dissimulation est
-passé; il est de mon devoir de vous expliquer franchement la situation,
-d'autant plus que j'ai le plus grand besoin de votre concours.
-
---Parlez, général, répondirent les officiers, nous sommes prêts à vous
-obéir comme si vous étiez réellement notre chef, quel que soit l'ordre
-que vous nous donniez dans l'intérêt de la patrie.
-
---Je vous remercie, caballeros, et je compte sur votre promesse; voici
-ce qui se passe, votre chef, don Zéno Cabral, trompé par un traître,
-un espion, ou un imbécile, on ne sait encore lequel, a été avec les
-quelques hommes qui l'accompagnaient, surpris par un parti de batteurs
-d'estrade royaux. Tout fait supposer que ce parti appartient à la
-formidable cuadrilla des Pincheyras. Don Zéno, après des prodiges de
-valeur, a été contraint de se rendre afin d'arrêter l'effusion du sang.
-Heureusement, un de ses compagnons est parvenu à s'échapper presque
-par miracle, c'est lui qui nous a appris ce qui s'était passé, ces
-nouvelles sont donc positives.
-
-Les officiers, à ces paroles, poussèrent des exclamations de colère.
-
---Les ennemis sont proches, continua le général, en réclamant le
-silence d'un geste, ne se doutant pas de la fuite de l'un de leurs
-prisonniers et se croyant parfaitement sûrs que leur hardi coup de main
-est encore ignoré de nous, ils ne se retirent que doucement et presque
-sans ordre; l'occasion est donc belle pour prendre notre revanche et
-délivrer votre chef et vos amis, le voulez-vous?
-
---Oui! Oui! s'écrièrent les officiers en brandissant leurs armes. A
-eux! A eux!
-
---Très bien, répondit le général, avant une heure nous les aurons
-rejoints, nous les attaquerons à l'improviste, et alors chacun fera
-son devoir; souvenez-vous que les hommes que nous attaquons sont des
-bandits, sans foi ni loi, mis, par leurs crimes, au ban de la société.
-A eux donc, et pas de quartier!
-
-Les officiers répondirent par des cris et des serments de vengeance,
-allèrent se replacer en tête de leurs pelotons respectifs et la
-cuadrilla repartit au galop, disparaissant presque au milieu du nuage
-épais de poussière qu'elle soulevait sur son passage.
-
-Ce que le général Moratín avait annoncé aux officiers de la cuadrilla
-était vrai, ou du moins assez mal renseigné par le fugitif, il le
-croyait tel, car les choses ne s'étaient pas passées absolument ainsi,
-qu'on le lui avait rapporté.
-
-Don Zéno Cabral parti, ainsi que nous l'avons dit plus haut, vers
-deux heures du matin à la tête d'un assez faible détachement dans
-l'intention de pousser une reconnaissance aux environs de la ville;
-après avoir battu pendant deux ou trois heures la campagne sans rien
-découvrir de suspect et sans relever aucune trace du passage d'une
-troupe armée, avait voulu avant de rentrer dans la ville explorer
-les bords de la rivière qui, assez escarpés à cause des nombreux
-entassements de rochers qui la garnissent, et couverts en sus d'épais
-bouquets d'arbres épineux et de buissons fourrés pouvaient recéler
-une embuscade de maraudeurs, avait donc fait un crochet et s'avançant
-avec les plus minutieuses précautions afin de ne pas être surpris à
-l'improviste, il avait commencé son exploration.
-
-Pendant assez longtemps les montoneros marchèrent ainsi, sondant
-les buissons et les taillis de la pointe de leurs lances, sans rien
-découvrir, et leur chef, convaincu que l'ennemi, si, par hasard, il
-s'était aventuré aussi près de la ville, avait jugé prudent de ne pas
-y demeurer davantage et s'était éloigné, allait donner l'ordre de
-la retraite, lorsque tout à coup, au moment où il s'y attendait le
-moins, une centaine d'hommes avaient surgi de tous côtés du milieu
-des buissons, avaient entouré la troupe et l'avaient vigoureusement
-attaquée.
-
-Bien que surpris et poussés par un ennemi dont ils ignoraient le
-nombre, mais que cependant ils supposaient avec raison leur être bien
-supérieurs, les montoneros n'étaient pas hommes à mettre du premier
-coup bas les armes, sans tenter de vendre chèrement leur vie, surtout
-avec l'homme qui les commandait.
-
-Il y eut un premier moment de désordre effroyable, un choc terrible
-corps à corps, au milieu duquel don Zéno Cabral fut renversé de cheval
-et jeté à terre.
-
-Un instant ses compagnons le crurent mort.
-
-Ce fut alors que l'un d'eux se glissa inaperçu au milieu des arbres et
-des rochers, et s'enfuit à toute bride porter à San Miguel la nouvelle
-de la défaite des montoneros.
-
-Ceux-ci cependant étaient, loin d'être vaincus. Don Zéno Cabral s'était
-relevé presque aussitôt et avait reparu à la tête de ses gens, qui,
-découragés un instant par sa chute, avaient en l'apercevant de nouveau
-à cheval senti renaître leur courage sur le point de les abandonner.
-
-Cependant les assaillants étaient trop nombreux, le lieu de l'embuscade
-trop bien choisi pour que les montoneros conservassent l'espoir, non
-pas de vaincre, ils n'en avaient pas la pensée, mais de sortir du
-mauvais pas dans lequel ils étaient tombés.
-
-Don Zéno Cabral reconnut d'un coup d'œil les difficultés du terrain
-sur lequel il lui fallait combattre et où ses cavaliers étaient dans
-l'impossibilité de faire manœuvrer leurs chevaux.
-
-Tous ses efforts tendirent donc à élargir le champ de bataille, les
-montoneros, groupés et serrés autour de lui, chargèrent résolument
-l'ennemi à plusieurs reprises sans réussir à l'entamer; la partie
-était, selon l'expression vulgaire, bien attaquée et bien défendue, ils
-luttaient montoneros contre montoneros, bandits contre bandits.
-
-Le chef des patriotes savait désormais à quels ennemis il avait
-affaire; leurs ponchos rouges, uniforme adopté par les Pincheyras, les
-lui avait fait reconnaître dès que le jour était arrivé.
-
-Car pendant le combat acharné que se livraient les deux troupes, le
-soleil s'était levé et avait dissipé les ténèbres.
-
-Malheureusement la clarté du jour en révélant le petit nombre des
-patriotes, rendait leur défaite plus probable.
-
-Les Pincheyras furieux d'avoir été si longtemps tenus en échec par un
-aussi faible détachement, redoublèrent d'efforts pour en finir enfin
-avec eux.
-
-Mais ceux-ci ne se découragèrent pas; conduits une dernière fois à la
-charge par leur intrépide chef, ils se ruèrent avec fureur sur leurs
-ennemis, qui vainement essayèrent de leur barrer le passage.
-
-Les montoneros avaient réussi à renverser la barrière humaine dressée
-devant eux et avaient gagné la plaine.
-
-Mais au prix de quels sacrifices!
-
-Vingt des leurs étaient demeurés sans vie, étendus parmi les rochers;
-les survivants, au nombre d'une quinzaine au plus, étaient blessés pour
-la plupart et accablés par la fatigue du combat de géant qu'il leur
-avait fallu si longtemps soutenir.
-
-Tout n'était pas fini, cependant; pour se retrouver en rase campagne;
-les patriotes n'étaient pas sauvés; du reste, ils se faisaient pas
-d'illusions pour leur sort, mais, sachant qu'ils n'avaient pas de
-quartier à attendre de leurs féroces ennemis, ils préféraient se faire
-tuer que tomber vivants entre leurs mains et être condamnés à souffrir
-d'horribles tortures.
-
-Pourtant, bien que fort mauvaise encore, leur situation s'était
-sensiblement améliorée, par la raison qu'ils avaient maintenant de
-l'espace autour d'eux, et que leur salut allait dépendre de la vitesse
-de leurs chevaux.
-
-Les Pincheyras, pour surprendre leurs ennemis, avaient été contraints
-de mettre pied à terre et de cacher leurs chevaux à quelques pas de là.
-
-Lorsque les montoneros eurent réussi à s'ouvrir un passage, les
-Pincheyras se précipitèrent immédiatement vers l'endroit où ils avaient
-laissé leurs chevaux afin de les poursuivre.
-
-Il y eut alors forcément un temps d'arrêt dont Zéno Cabral et ses
-compagnons profitèrent pour gagner au pied et agrandir la distance qui
-les séparait de leurs ennemis.
-
-Le chef des Pincheyras, homme de haute taille, aux traits énergiques
-et accentués, à la physionomie dure et cruelle, jeune encore, et
-qui, pendant le combat, avait fait des prodiges de valeur et s'était
-constamment acharné sur don Zéno Cabral lui-même, qu'il avait même, au
-commencement de l'action, renversé de cheval, apparut bientôt presque
-couché sur sa monture, brandissant furieusement sa lance et excitant à
-grands cris une vingtaine de cavaliers dont il était suivi.
-
-Les autres Pincheyras ne tardèrent pas à le joindre, émergeant
-successivement du milieu des rochers et des bouquets d'arbres.
-
-Alors, la poursuite commença rapide, échevelée, désespérée de part et
-d'autre.
-
-Les montoneros, pour donner moins de prise à leurs ennemis, s'étaient
-dispersés sur un grand espace, étendus sur leurs chevaux, pendus de
-côté par l'étrier, et, d'une main, se retenant à la crinière pour
-éviter les _bolas_ et les _lassos_ que leurs ennemis, tout en galopant
-à fond de train, faisaient tournoyer autour de leurs têtes.
-
-Cette chasse à l'homme, grâce à l'habileté de ces cavaliers émérites,
-offrait un spectacle des plus émouvants, rempli des plus étranges
-péripéties.
-
-Les Pincheyras, cependant, malgré les efforts des montoneros, grâce
-aux chevaux frais qu'ils montaient, se rapprochaient rapidement;
-encore quelques minutes, et ils seraient arrivés à portée de ceux
-qu'ils poursuivaient, lorsque tout à coup la terre retentit sous les
-pas pressés d'une troupe considérable de cavaliers, un nuage épais de
-poussière apparut à l'horizon.
-
-Bientôt ce nuage s'entr'ouvrit, et le général don Eusebio Moratín,
-suivi de toute la cuadrilla de don Zéno Cabral, chargea avec fureur les
-royaux.
-
-Ceux-ci surpris à leur tour, quand déjà ils se croyaient vainqueurs,
-poussèrent des hurlements de rage, et, tournant bride aussitôt,
-ils essayèrent de s'échapper dans toutes les directions, serrés
-de près par les montoneros, qui, en reconnaissant leur chef,
-avaient senti redoubler leur ardeur. Don Zéno, brûlant de tirer une
-éclatante vengeance de ce qu'il considérait comme un affront, serra
-affectueusement la main du général, et, bien que rendu de fatigue et
-blessé en deux ou trois endroits, il se mit à la tête de sa cuadrilla
-et la lança sur les Pincheyras.
-
-Bientôt les bolas et les lassos volèrent de tous les côtés, et les
-cavaliers, enlevés de leur selle, roulèrent sur le sol avec des cris de
-colère et de douleur.
-
-La lutte fut courte, mais terrible. Enveloppés par la cuadrilla, les
-Pincheyras, malgré une résistance désespérée, succombèrent et furent
-contraints de se rendre.
-
-Vingt-cinq à peine survivaient; les autres, étranglés par les lassos,
-percés par les lances ou le crâne fracassé par les terribles bolas,
-jonchaient au loin la campagne.
-
-Un seul homme avait échappé, sans qu'il fût possible de deviner par
-quel miracle.
-
-C'était le chef des Pincheyras.
-
-Cerné par les montoneros, refoulé comme une bête fauve, il était
-entré dans un épais fourré de lentisques et d'arbres du Pérou, où les
-patriotes l'avaient presque aussitôt suivi.
-
-Le Pincheyra s'était froidement retourné; il avait, d'un dernier coup
-de carabine, abattu un de ceux qui le serraient de plus près, puis,
-avec un ricanement de dédain, il s'était enfoncé au milieu d'un buisson
-où il avait subitement disparu.
-
-Vainement les montoneros, exaspérés par la résistance opiniâtre de cet
-homme et le dernier meurtre qu'il avait commis, s'étaient élancés pour
-le saisir; pendant plus d'une heure ils sondèrent pied à pied, pouce
-à pouce, le terrain, écartèrent les branches des buissons, frappèrent
-le sol et les rochers du bois de leurs lances; ils ne réussirent pas à
-découvrir les traces de leur audacieux adversaire.
-
-Il était devenu invisible. Toutes les recherches furent infructueuses;
-on ne put pas le retrouver, et les montoneros se virent contraints de
-renoncer à s'emparer de lui.
-
-Le général fit sonner le boute-selle, bien qu'à contre-cœur. Il lui
-coûtait beaucoup de ne pas ramener cet homme à San Miguel, d'autant
-plus qu'un des prisonniers avait avoué que celui qu'on cherchait si
-infructueusement n'était rien moins que don Santiago Pincheyra lui-même.
-
-La réputation de don Santiago était trop bien établie pour que le
-général ne fût pas désespéré de n'avoir pas réussi à le prendre.
-
-Cependant il fallait retourner à la ville. Les prisonniers furent
-attachés à la queue des chevaux et la cuadrilla partit au galop pour
-San Miguel.
-
---Señor général, avait dit don Zéno Cabral au gouverneur, en lui
-prenant la main avec effusion, vous m'avez sauvé la vie, plus même,
-vous m'avez sauvé l'honneur; quoi qu'il arrive, je suis à vous, à
-quelque époque que ce soit, je vous en donne ma parole.
-
-
---Merci, don Zéno, avait répondu le général avec un léger sourire en
-répondant à sa chaleureuse étreinte, j'accepte votre parole et au
-besoin je me souviendrai.
-
---En tout et pour tout disposez de moi.
-
-Une heure plus tard, la cuadrilla rentrait à San Miguel accueillie par
-les cris de joie des habitants, à la vue des malheureux Pincheyras
-traînés prisonniers à la queue des chevaux.
-
-Le passage des montoneros à travers les rues de la ville fut un
-véritable triomphe.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-LE SOLITAIRE
-
-
-Il nous faut maintenant retourner auprès du peintre français, que nous
-avons laissé enfoui pour ainsi dire au fond d'un souterrain, et prenant
-assez philosophiquement son parti de cette réclusion volontaire,
-mais que les circonstances rendaient indispensable, en attaquant
-vigoureusement les vivres placés devant lui.
-
-Obligé de demeurer seul pendant un lapse de temps considérable, et ne
-sachant comment employer ce temps, le jeune homme prolongea son repos
-le plus tard possible; puis, lorsque enfin, malgré tous ses efforts
-il reconnut l'impossibilité matérielle dans laquelle il se trouvait
-d'absorber une bouchée de plus, il alluma un cigare et commença à
-fumer avec la béatifique résignation d'un mahométan ou d'un buveur de
-haschich. Après ce cigare il en fuma un autre, puis un autre, suivi
-immédiatement d'un quatrième, si bien que minuit arriva pour ainsi dire
-sans qu'il s'en aperçût, et qu'il s'étendit dans son hamac sans s'être
-trop ennuyé.
-
-Cependant, Émile avait une organisation trop nerveuse pour se contenter
-longtemps d'un semblable genre de vie, et ce fut avec un soupir de
-regret qu'il ferma les yeux et s'endormit, car il ne pouvait prévoir la
-fin de sa prison, et la perspective de demeurer, ainsi plusieurs jours
-seul en face de lui-même l'effrayait avec raison.
-
-Combien de temps demeura-t-il ainsi plongé dans le sommeil? Il n'aurait
-su le dire. Tout à coup il se réveilla en sursaut, se dressa dans son
-hamac, le front pâle et les traits contractés, en jetant autour de lui
-des regards effarés.
-
-Au milieu de son sommeil, pendant qu'il se laissait bercer par ces doux
-songes que le tabac procure à ceux qui en abusent quand ils ne sont pas
-accoutumés à le fumer avec excès, soudain il lui avait semblé entendre
-des cris et des trépignements de chevaux mêlés à de sourdes clameurs;
-pendant quelque temps, ce bruit se confondit avec les événements de son
-rêve et semblait faire corps avec lui.
-
-Mais bientôt, ces cris et ces trépignements acquirent une telle
-intensité, ils parurent tellement se rapprocher du jeune homme qu'ils
-le tirèrent subitement de son sommeil.
-
-Dans le premier moment, il ne se rendit pas compte de ce qu'il
-entendait, croyant que ce n'était qu'un bruit existant seulement dans
-son imagination, dernier écho, enfin, de son rêve interrompu.
-
-Mais lorsque, peu à peu, il fut parvenu à remettre de l'ordre dans
-ses idées, et qu'il eut la conscience d'être complètement éveillé, il
-acquit aussitôt la certitude que non seulement ce bruit était bien
-réel, et qu'il n'était pas la dupe d'une illusion de ses sens abusés,
-mais qu'il augmentait d'instant en instant, et était arrivé à une
-violence extrême.
-
-On aurait dit qu'un combat acharné se livrait dans la caverne même.
-
-Cependant, tout était calme et tranquille autour du jeune homme; la
-lampe, dont il avait, en se couchant, baissé la mèche pour que sa
-clarté trop vive ne l'empêchât pas de dormir, répandait une lueur
-douce et incertaine, mais cependant assez forte pour lui permettre de
-s'assurer d'un coup d'œil que tout était dans l'état où il l'avait
-laissé, en se couchant, et qu'il était toujours seul.
-
-Il se leva en proie à une agitation extraordinaire.
-
-La première pensée qui lui vint fut que sa retraite était découverte et
-qu'on voulait l'arrêter; mais bientôt il reconnut l'absurdité de cette
-supposition et se rassura; les gens chargés de l'arrêter seraient tout
-simplement entrés dans le souterrain sans avoir de combat à soutenir,
-et l'auraient fait prisonnier avant même qu'il eût eu le temps d'ouvrir
-les yeux.
-
-Mais quelle pouvait être la cause de cet effroyable vacarme qui
-continuait toujours aussi fort et aussi rapproché.
-
-Cela intriguait extrêmement le jeune homme, et éveillait au plus haut
-point sa curiosité.
-
-Il consulta sa montre, elle marquait cinq heures et demie du matin.
-
-Donc au dehors il faisait jour. Ce ne pouvait être un conciliabule de
-bêtes fauves, le soleil les obligeant à se retirer dans leurs antres;
-d'ailleurs ces bêtes n'oseraient se hasarder aussi près de la ville.
-
-Qu'était-ce alors?
-
-Un combat peut-être? Mais un combat ainsi au milieu de la nuit, presque
-aux portes de San Miguel, la capitale de la province de Tucumán, où à
-propos du congrès qui se préparait se réunissaient en ce moment des
-forces considérables? Cette supposition n'était pas admissible.
-
-Un instant le jeune homme eut la pensée de frapper à la trappe, de la
-faire rouvrir et de demander des renseignements aux rancheros.
-
-Mais il réfléchit que ces bonnes gens étaient censés ignorer sa
-présence chez eux; que cette démarche inconsidérée pourrait leur
-déplaire en leur faisant craindre d'être plus tard inquiétés à cause de
-lui.
-
-Et puis, si ce bruit était véritablement celui d'un combat, il était
-plus que probable que dès le commencement de la lutte, les pauvres
-Indiens, à demi morts de frayeur, avaient abandonné leur rancho et
-avaient fui à travers la campagne, afin de se cacher dans quelque
-retraite connue d'eux seuls pour échapper à la fureur de l'un ou
-l'autre des deux partis, et que ce serait vainement, et en pure perte
-qu'il les appellerait et leur ordonnerait d'ouvrir la trappe.
-
-Ces différentes considérations furent assez fortes pour le retenir et
-l'empêcher de commettre une imprudence en révélant sa retraite, si par
-hasard le rancho était temporairement occupé par ses ennemis.
-
-Mais comme, ainsi que nous l'avons dit, sa curiosité était excitée au
-plus haut degré, et que, dans la situation précaire dans laquelle il
-se trouvait, il était important pour lui, du moins il se donnait cette
-raison pour justifier à ses propres yeux la démarche qu'il voulait
-tenter, il était important de connaître ce qui se passait autour de
-lui, afin de régler sur les événements la conduite qu'il lui faudrait
-tenir; il résolut d'agir sans tarder davantage et d'approfondir les
-causes de ce bruit extraordinaire qui l'avait si subitement troublé
-dans son repos et sa quiétude.
-
-Il se leva donc, prit un sabre, passa à sa ceinture une paire de
-pistolets, saisit d'une main une carabine, et ainsi armé et prêt à tout
-événement, il alluma une lanterne et se dirigea vers le couloir de
-droite, côté par lequel le bruit lui semblait venir.
-
-Ce couloir, ou plutôt cette galerie du souterrain était assez large
-pour que deux personnes pussent y marcher de front, les parois en
-étaient hautes et sèches, et le sol couvert d'un sable fin et jaune
-qui étouffait complètement le bruit des pas. Cette galerie, formait
-plusieurs détours.
-
-Au bout d'un instant, le jeune homme arriva dans une salle
-intermédiaire, qui servait en ce moment d'écurie à ses trois chevaux.
-
-Les animaux semblaient effrayés, ils couchaient les oreilles et avec
-force en essayant de briser les liens qui les retenaient à la mangeoire
-garnie d'une copieuse provende de luzerne.
-
-Le peintre les flatta de la main, les caressa et essaya de les
-rassurer, puis il continua ses investigations.
-
-Plus il s'avançait dans la galerie, plus le bruit devenait intense. Ce
-n'était plus seulement des cris et des trépignements qu'il entendait,
-mais encore des détonations d'armes et des cliquetis de sabres.
-
-Le doute n'était plus permis: un combat furieux se livrait à quelques
-pas à peine de l'entrée du souterrain.
-
-Cette certitude, loin d'arrêter le jeune homme, augmenta au contraire
-son désir de savoir positivement ce qui se passait; ce fut presque en
-courant qu'il atteignit le bout de la galerie.
-
-Là, force lui fut de s'arrêter; une pierre énorme bouchait
-hermétiquement l'entrée du souterrain.
-
-Cependant le jeune homme ne se découragea pas devant cet obstacle en
-apparence insurmontable.
-
-Cette pierre devait évidemment pouvoir s'ôter facilement; mais quel
-moyen fallait-il employer pour obtenir ce résultat? Voilà ce qu'il
-ignorait.
-
-Alors, en s'éclairant avec sa lanterne, il se mit à examiner la pierre
-en haut, en bas, sur les côtés, cherchant comment il parviendrait à
-l'enlever.
-
-Depuis près d'une demi-heure, il se livrait à une inspection aussi
-consciencieuse qu'inutile et il commençait à désespérer de découvrir
-le secret qui existait évidemment, lorsque tout à coup il lui sembla
-s'apercevoir que la pierre venait de faire un léger mouvement.
-
-Il regarda plus attentivement; en effet, il reconnut que la pierre se
-mouvait doucement et sortait peu à peu de son alvéole.
-
-Émile était un garçon résolu, doué d'une bonne dose de sang-froid et
-d'énergie; son parti fut pris en un instant, et tout en remerciant
-mentalement l'individu, quel qu'il fût qui lui épargnait un travail
-long et fatigant qu'il ne savait comment mener à bonne fin, il se
-rejeta vivement en arrière, se blottit dans un angle de la galerie,
-posa sa lanterne à terre, auprès de lui, en ayant soin de la couvrir
-de son chapeau pour que la lueur ne fût pas aperçue, et, saisissant un
-pistolet de chaque main pour être prêt à tout événement, il attendit,
-les yeux fixés sur la pierre, que, grâces aux fissures nombreuses des
-parois de la galerie, il distinguait assez facilement, en proie à une
-émotion étrange qui faisait battre son cœur à briser sa poitrine et
-bourdonner le sang dans ses oreilles.
-
-Son attente ne fut pas longue. A peine s'était-il caché que la pierre
-se détacha, roula sur le sol, et un homme, tenant en main une carabine
-dont le canon fumait encore, entra vivement dans le souterrain.
-
-Cet homme se pencha au dehors, sembla écouter pendant quelques
-secondes, puis il se redressa en murmurant assez haut pour que le jeune
-homme l'entendît:
-
---Ils viennent, mais trop tard; maintenant le tigre a échappé.
-
-Et s'aidant avec une dextérité extrême du canon de sa carabine en
-guise de levier, il eut en un instant replacé la pierre dans son état
-primitif.
-
---Cherchez, cherchez, _perros malditos_, reprit l'inconnu avec un
-ricanement ironique, je ne vous crains plus maintenant!
-
-Et avec le plus grand sang-froid, sans se presser, il se mit en devoir
-de recharger son arme; mais le peintre ne lui en donna pas le temps:
-bondissant hors de sa cachette en enlevant le chapeau qui couvrait la
-lumière de la lanterne, il s'arrêta en face de l'inconnu et, le tenant
-en respect avec ses pistolets:
-
---Qui êtes-vous? Que voulez-vous? lui demanda-t-il.
-
-L'inconnu fit un mouvement de surprise et d'effroi, recula d'un pas et,
-laissant tomber son arme:
-
---Eh! Qu'est ceci? s'écria-t-il, suis-je donc trahi?
-
---Trahi? répéta le Français en posant prudemment le pied sur la
-carabine, l'expression me parait au moins singulière dans votre bouche
-señor, surtout après la façon dont vous vous êtes introduit ici.
-
-Mais il n'avait fallu qu'une minute à l'inconnu pour reprendre son
-sang-froid et redevenir, complètement maître de lui-même.
-
---Replacez vos pistolets à votre ceinture, señor, dit-il, ils vous sont
-inutiles, vous n'avez rien à redouter de moi.
-
---Je me plais à le croire, répondit le peintre, mais quelle certitude
-m'en donnez-vous?
-
---Ma foi de gentilhomme, répondit-il avec dignité.
-
-Bien qu'il n'y eut que quelques mois que le peintre fût en Amérique,
-cependant il avait été plusieurs fois assez à même d'étudier le
-caractère des habitants de ce pays, pour savoir quel fonds il devait
-faire sur cette parole si fièrement donnée. Aussi, après avoir baissé
-affirmativement la tête.
-
---Je l'accepte, dit-il en désarmant ses pistolets et les passant à sa
-ceinture.
-
-L'inconnu ramassa son arme.
-
-Au dehors le bruit continuait toujours, mais il avait changé de
-signification; ce n'était plus celui d'un combat qu'on entendait, mais
-des heurtements de fer et des cris d'appel; on cherchait le fugitif.
-
---Venez, suivez-moi, reprit le jeune homme, vous ne devez pas demeurer
-plus longtemps ici.
-
-L'inconnu sourit d'un air railleur.
-
---Ils ne me trouveront pas, dit-il, laissez-les chercher.
-
---Comme il vous plaira. Alors, causons.
-
---Causons, soit.
-
---Qui êtes-vous?
-
---Vous le voyez, un proscrit.
-
---C'est juste; mais il y a de nombreuses variétés de proscrits.
-
---Je suis de la pire espèce, fit l'autre en souriant.
-
---Hein! s'écria le jeune homme, que voulez-vous dire?
-
---Ce que je dis, pas autre chose. A la suite d'un combat acharné, livré
-par moi à mes ennemis, que j'avais fait tomber dans une embuscade, j'ai
-été vaincu ainsi que cela arrive souvent, juste au moment où je me
-croyais vainqueur, et, après avoir vu tous mes compagnons tomber autour
-de moi, j'ai été contraint de fuir.
-
---C'est le sort de la guerre, dit philosophiquement le jeune homme,
-mais vous connaissiez donc cette retraite?
-
---Apparemment, puisque vous voyez que je m'y suis réfugié.
-
---C'est vrai, vous ne craignez pas qu'on vous y découvre.
-
---C'est impossible, tout le monde ignore son existence.
-
---Moi, cependant, je la connais.
-
---Oui; mais vous, vous êtes proscrit comme moi.
-
---Qu'en savez-vous?
-
---Je le suppose; sans cela vous n'y seriez pas.
-
---C'est possible, mais puisque je la connais, d'autres aussi peuvent la
-connaître; d'autant plus que je ne l'ai pas découverte seul.
-
---Oui, mais celui qui vous l'a enseignée et qui vous y a conduit, a
-voulu sans doute vous placer dans un endroit où vous ne courriez pas le
-risque de tomber entre les mains de ceux qui vous cherchent; il doit
-être maître de son secret.
-
---Allons, je renonce à discuter plus longtemps avec vous, car vous avez
-à tout des réponses d'une logique foudroyante; à mon tour, je vous
-donne ma parole d'honneur de Français que vous n'avez rien à redouter
-de moi et que je vous servirai en tout ce qui me sera possible.
-
---Merci, répondit laconiquement l'inconnu en lui tendant la main, je
-n'attendais pas moins de vous.
-
---Le bruit semble s'éloigner, vos persécuteurs renoncent sans doute
-à vous chercher plus longtemps; suivez-moi, je suis, je le crois, en
-mesure de vous offrir une hospitalité plus large que vous ne pensez.
-
---En ce moment, je n'ai besoin que de deux choses.
-
---Lesquelles?
-
---De la nourriture et deux heures de sommeil.
-
---Et ensuite?
-
---Ensuite, malheureusement cela ne dépend plus de vous.
-
---Qu'est-ce donc?
-
---Un bon cheval pour m'éloigner au plus vite et rejoindre les
-compagnons que j'ai laissés à une vingtaine de lieues d'ici.
-
---Très bien; vous mangerez d'abord, puis vous dormirez; lorsque vous
-vous croirez assez reposé, vous choisirez celui de mes chevaux qui vous
-conviendra le mieux, et vous partirez.
-
---Ferez-vous cela, en effet? s'écria l'inconnu avec un tressaillement
-de joie.
-
---Pourquoi ne le ferais-je pas, puisque je vous le promets?
-
---Vous avez raison. Pardonnez-moi, je ne savais ce que je disais.
-
---Venez donc, alors.
-
---Allons, soit.
-
-Ils quittèrent le bout de la galerie, où jusque-là ils étaient restés
-et revinrent vers la salle.
-
---Voilà les chevaux, dit le jeune homme en traversant l'écurie.
-
---Bon! fit simplement l'autre.
-
-Lorsqu'ils furent dans le souterrain, l'inconnu promena autour de lui
-un regard émerveillé:
-
---Que signifie cela? dit-il; vous habitez donc réellement ici?
-
---Provisoirement, oui. N'avez-vous pas deviné que, comme vous, j'étais
-proscrit?
-
---Comment! Vous, un Français?
-
---La nationalité ne fait rien à l'affaire, dit en riant le jeune homme.
-Asseyez-vous et mangez.
-
-Et, après lui avoir approché un siège, il plaça des vivres sur la table.
-
---Et vous, ne mangerez-vous pas aussi? demanda l'inconnu.
-
---Pardon, je compte vous tenir compagnie.
-
-Tous deux prirent place et commencèrent leur repas.
-
---Tenez, dit au bout d'un instant l'inconnu, je veux vous donner une
-marque véritable de la confiance entière que j'ai en vous.
-
---Vous me faites honneur.
-
---Voulez-vous gagner quinze mille piastres?
-
---Peuh! fit le jeune homme en avançant les lèvres.
-
---Vous n'aimez pas l'argent? fit avec étonnement l'inconnu.
-
---Ma foi, non! Il ne vaut pas la peine qu'on prend à le gagner.
-
---Mais il vous est facile, sans la moindre peine, de gagner cet argent.
-
---Ceci est une autre affaire: voyons votre combinaison.
-
---Elle est fort simple.
-
---Tant mieux.
-
-
---Avez-vous entendu parler des quatre frères Pincheyras?
-
---Souvent.
-
---En bien ou en mal?
-
---En bien et en mal, mais surtout en mal.
-
---Bon! Il y a tant de mauvaises langues.
-
---C'est vrai; continuez.
-
---Vous savez que leur tête est à prix?
-
---Ah! Tiens, tiens, tiens!
-
---Vous l'ignoriez?
-
---Pourquoi le saurais-je? Cela ne me regarde pas, je suppose?
-
---Plus que vous ne pensez, je suis un Pincheyra, fit-il en le regardant
-fixement.
-
---Ah bah! s'écria le jeune homme en faisant légèrement pivoter son
-siège afin d'examiner son hôte plus à son aise, voilà une singulière
-rencontre.
-
---N'est-ce pas? Je suis celui qu'on nomme don Santiago Pincheyra, le
-second des quatre frères.
-
---Très bien, enchanté d'avoir fait votre connaissance.
-
---Ma tête vaut quinze mille piastres.
-
---C'est une jolie somme; je doute que la mienne, à laquelle je tiens
-cependant extraordinairement, ait une aussi grande valeur.
-
---Vous ne comprenez pas ce que je veux vous dire?
-
---Ma foi, non! Pas le moins du monde.
-
---Livrez-moi; on vous comptera la somme, et de plus; on vous fera grâce.
-
-Le Français fronça les sourcils; un éclair jaillit de ses yeux, tandis
-qu'une pâleur livide couvrait son visage.
-
---Vive Dieu! s'écria-t-il, en frappant du poing sur la table et en se
-levant; savez-vous que vous m'insultez, caballero?
-
-Don Santiago était demeuré immobile et souriant; il tendit la main au
-jeune homme, et l'invitant du geste à reprendre la place qu'il avait si
-subitement quittée:
-
---Au contraire, dit-il, je vous donne une preuve de la confiance que
-j'ai en votre loyauté, puisque, sans vous avoir demandé qui vous êtes,
-je vous ai dit qui je suis, et que, me sachant complètement en votre
-pouvoir, je vais m'étendre dans votre hamac, où je dormirai sous votre
-garde aussi tranquille que si je me trouvais au milieu de mes amis.
-
---Soit, monsieur, répondit le jeune homme avec un reste de
-ressentiment; j'admets votre explication; seulement vous auriez dû,
-s'il vous plaisait de vous faire connaître à moi, le faire d'une autre
-façon qu'en attaquant ainsi mon honneur.
-
---Je confesse que j'ai eu tort, et je vous en demande encore une fois
-pardon, señor; c'est plus qu'un homme comme moi est habitué à faire.
-Ainsi, donnez-moi votre main loyale et oublions cela.
-
-Le jeune homme accepta la main que lui tendait le Pincheyra, et reprit
-sa place à table à côté de lui.
-
-Ils continuèrent à manger sans nouvel incident désagréable.
-
-Le Pincheyra était tellement accablé de fatigue, que, vers la fin du
-repas, il s'endormait en causant.
-
-Le peintre comprit la violence que se faisait le montonero, et mit un
-terme à sa souffrance en lui frappant sur l'épaule.
-
-L'autre se redressa vivement.
-
---Que voulez-vous? demanda-t-il.
-
---Vous dire simplement que maintenant que vous avez satisfait votre
-appétit, vous avez un autre besoin plus impérieux encore à satisfaire;
-il est temps que vous vous livriez au sommeil, afin d'être promptement
-en état de rejoindre vos amis.
-
---C'est vrai, fit en riant don Santiago, je dors tout debout, je ne
-sais réellement comment m'excuser envers vous de ce manque d'usage.
-
---Pardieu, en vous couchant, c'est je crois la seule chose que vous
-ayez à faire en ce moment.
-
---Vous avez ma foi raison, je n'y mets pas de coquetterie, et puisque
-vous êtes si bon compagnon je vais, sans plus tarder, profiter de votre
-conseil.
-
-En parlant ainsi, il se leva avec une certaine difficulté, tant
-l'accablait la fatigue, et aidé par le jeune homme, il s'étendit dans
-le hamac, où il ne tarda pas à s'endormir.
-
-Libre de nouveau de se livrer à ses pensées, le jeune homme alluma un
-cigare, s'installa commodément dans une _butaca_ et, tout en digérant
-son déjeuner, il se prit à réfléchir sur ce nouvel épisode de sa vie
-errante qui venait si à l'improviste se greffer sur les autres et
-peut-être compliquer encore les difficultés sans nombre de la position
-dans laquelle il se trouvait.
-
---Pour cette fois, dit-il, je puis hardiment convenir que je ne
-suis pour rien dans ce qui m'arrive et que cet homme est bien,
-réellement venu me trouver, lorsque je ne le cherchais nullement,
-puisqu'il connaissait avant moi ce souterrain. Comment tout cela
-finira-t-il? Pourvu que Tyro n'arrive pas maintenant? Diable, tout
-dévoué que me soit ce brave garçon, je doute que l'appât de quinze
-mille piastres,--une fort belle somme pour celui qui sait la gagner
-honnêtement,--ne le pousse pas à livrer mon hôte et moi, par ricochet,
-ce qui serait excessivement désagréable.
-
-Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles le chef
-montonero dormait, suivant l'expression espagnole, _a pierna suelta_.
-Le Français veillait religieusement sur son sommeil, tout en faisant
-des réflexions qui, d'instants en instants, prenaient une teinte plus
-sombre.
-
-Enfin, vers une heure de l'après-midi, Émile jugea que le montonero
-avait assez, dormi; il s'approcha de lui et lui toucha légèrement
-l'épaule pour l'éveiller.
-
-Celui-ci ouvrit instantanément les yeux et bondit comme un coyote hors
-du hamac.
-
---Que se passe-t-il? demanda-t-il à voix basse.
-
---Rien, que je sache, répondit le premier.
-
---Alors, pourquoi me réveiller? Lorsque je dormais si bien, fit-il en
-bâillant.
-
---Parce que vous avez assez dormi.
-
---Ah! fit l'autre.
-
---Oui, et il est temps de partir.
-
---Temps de partir! Déjà, diable! Vous êtes avare de votre hospitalité,
-mon maître; c'est bien, n'en parlons plus. Je ferai ce que vous
-voudrez, ajouta-t-il d'un ton piqué, je ne veux pas vous embarrasser
-plus longtemps de ma présence.
-
---Vous ne m'embarrassez pas, señor, répondit le jeune homme, si cela ne
-dépendait que de moi, vous resteriez ici autant que cela vous plairait.
-Vous ne sauriez me compromettre plus que je ne le suis, que diable!
-
---Peut-être; mais de qui cela dépend-il donc alors?
-
---Du serviteur indien qui m'a caché ici et qui probablement ne tardera
-pas à m'y venir visiter. Voyez s'il vous convient d'être vu par lui.
-
---Cáspita! Pas le moins du monde; me fier à un Indien, je serais perdu
-sans rémission. Et vous dites qu'il va venir bientôt?
-
---Je ne sais pas précisément quand il viendra, mais je l'attends d'un
-moment à l'autre.
-
---Peste! Avec votre permission, je ne l'attendrai pas, moi; si vous me
-le permettez, je partirai tout de suite.
-
---Venez choisir votre cheval.
-
-Le montonero saisit sa carabine, qu'il chargea tout en marchant, et ils
-s'enfoncèrent dans la galerie.
-
-Le choix ne fut pas long à faire, les trois chevaux étaient également
-jeunes, pleins de sang, de feu et de vitesse; le montonero, fin
-connaisseur, le reconnut au premier coup d'œil, et prit au hasard.
-
---Ce qu'il y a de malheureux pour moi, dans tout cela, dit-il, tout en
-sellant activement le cheval, c'est que je suis contraint de partir par
-où je suis venu, et que je risque de tomber dans une embuscade; il y
-avait anciennement une seconde galerie à ce souterrain, mais elle a été
-bouchée depuis longtemps déjà, je crois.
-
---Non, du tout; cette galerie est toujours libre, il vous est facile de
-la prendre pour partir.
-
---S'il en est ainsi, je suis sauvé! s'écria avec joie le montonero.
-
---Silence! fit à voix basse le jeune homme en lui mettant vivement la
-main sur la bouche, j'entends marcher.
-
-Le Pincheyra prêta l'oreille, un bruit de pas assez rapproché arriva
-jusqu'à lui.
-
---Oh! fit-il avec un geste de désespoir.
-
---Demeurez ici, laissez-moi faire, je réponds de tout, dit rapidement
-le jeune homme à son oreille.
-
-Et il s'élança vivement dans le souterrain; il était temps qu'il
-arrivât, Tyro allait s'engager à sa recherche dans la galerie.
-
-
-
-
-IX
-
-
-LE GUARANIS
-
-
-Ainsi que nous l'avons dit à la fin du précédent chapitre, au moment où
-le peintre déboucha de la galerie dans le souterrain, il se trouva face
-à face avec Tyro qui, entré par la galerie opposée et ne le trouvant
-pas dans la salle, se disposait à aller à sa rencontre, jusqu'à
-l'écurie, où il supposait qu'il devait être en ce moment.
-
-Les deux hommes demeurèrent un instant immobiles et muets l'un devant
-l'autre, s'examinant avec soin et assez empêchés pour entamer la
-conversation.
-
-Cependant la situation, déjà fort embarrassante, menaçait, si elle se
-prolongeait plus longtemps, de devenir critique. Le Français comprit
-qu'il fallait à tout prix en sortir, et il résolut de brusquer les
-choses, persuadé que c'était encore le meilleur moyen de se tirer
-d'embarras.
-
---Enfin vous voilà, Tyro! s'écria-t-il en feignant une grande joie,
-je commençais à me sentir inquiet de cette réclusion à laquelle je ne
-saurais m'accoutumer.
-
---Il m'a été impossible de venir plus tôt vous voir, maître, répondit
-l'Indien en laissant filtrer un regard sournoisement interrogateur
-entre ses paupières à demi-closes; vous avez, je le suppose, trouvé
-tout en ordre ici?
-
---Parfaitement; je dois convenir que j'ai passé une excellente nuit.
-
---Ah! fit le Guaranis, vous n'avez rien entendu? Nul bruit insolite
-n'est venu troubler votre sommeil?
-
---Ma foi, non; j'ai dormi tout d'une traite la nuit entière; je suis
-éveillé depuis une demi-heure à peine.
-
---Tant mieux, maître, je suis charmé de ce que vous m'annoncez. Si vous
-ne me le disiez pas aussi péremptoirement, je vous avoue franchement
-que j'aurais peine à le croire.
-
---Pourquoi donc? demanda-t-il avec un feint étonnement.
-
---Parce que, maître, la nuit a été rien moins que tranquille.
-
---Ah! Bah! s'écria-t-il de l'air le plus naïf qu'il put prendre; que
-s'est-il donc passé? Vous comprenez que, enterré au fond de ce trou,
-j'ignore tout, moi.
-
---Un combat acharné s'est livré, tout près d'ici, entre les Espagnols
-et les patriotes.
-
---Diable! C'est sérieux, alors. Et ce combat est terminé?
-
---Sans cela, serais-je ici, maître?
-
---C'est juste, mon ami. Et qui a eu le dessus?
-
---Les patriotes.
-
---Ah! Ah!
-
---Oui, et j'en suis même, pour certaines raisons, peiné pour vous.
-
---Pour moi, dis-tu, Tyro? Que diable ai-je à voir dans tout cela?
-
---N'êtes-vous pas proscrit par les patriotes?
-
---En effet, tu m'y fais songer; mais que me fait cela?
-
---Dame! En ce moment, les Espagnols sont ou du moins passent pour être
-vos amis.
-
---C'est juste; mais, vainqueurs ou vaincus, je n'aurais pu réclamer
-leur aide.
-
-L'Indien demeura un instant silencieux; puis, il fit un pas en arrière
-et, s'inclinant devant le jeune homme:
-
---Maître, lui dit-il d'une voix triste, comment ai-je démérité de votre
-confiance? Qu'ai-je fait pour que vous veuilliez à présent conserver
-des secrets pour moi?
-
---Émile se sentit rougir; cependant, il répondit:
-
---Je ne comprends pas ce reproche que tu m'adresses, mon brave ami;
-explique-toi plus clairement.
-
-Le Guaranis hocha la tête d'un air sombre.
-
---A quoi bon, reprit-il, puisque vous vous méfiez de moi?
-
---Je me méfie de toi! s'écria le jeune homme, qui intérieurement se
-sentait coupable, mais qui ne se croyait pas autorisé à livrer un
-secret qui ne lui appartenait pas.
-
---Certes, maître. Voyez ces deux verres et ces deux tranchoirs; voyez,
-de plus, ces restes de cigares.
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, croyez-vous donc que si je ne le savais déjà, ces indices ne
-suffiraient pas pour me dénoncer ici la présence d'une autre personne
-que vous?
-
---Comment? Que sais-tu?
-
---Je sais, maître, qu'un homme, dont au besoin il me serait facile de
-vous dire le nom, est entré ce matin dans le souterrain, que vous lui
-avez accordé l'hospitalité et qu'en ce moment où je vous parle, il est
-encore ici, caché là, tenez, ajouta-t-il en étendant le bras, dans
-cette galerie.
-
---Mais alors, s'écria le jeune homme avec violence, puisque tu es si
-bien informé, tu m'as donc trahi?
-
---Ainsi, il est ici réellement, fit l'Indien avec un mouvement de joie.
-
---Ne viens-tu pas de me le dire toi-même?
-
---C'est vrai, maître, mais je craignais qu'il ne fût parti déjà.
-
---Ah çà! Mais qu'est-ce que tout cela signifie? Je n'y suis plus du
-tout, moi!
-
---C'est cependant bien simple, maître; appelez cet homme; tout
-s'expliquera en quelques mots.
-
---Ma foi, s'écria le jeune homme d'un ton de mauvaise humeur,
-appelle-le toi-même, puisque tu le connais si bien.
-
---Vous m'en voulez, maître, vous avez tort, car dans tout ce qui
-arrive, je n'agis que pour vous et dans votre intérêt.
-
---C'est possible, pourtant je suis blessé de la position qui m'est
-constamment faite par le hasard et du rôle absurde qu'il me condamne à
-jouer.
-
---Oh! Maître; ne vous plaignez pas, car cette fois, je vous le
-certifie, le hasard, ainsi que vous le nommez, a été d'une intelligence
-rare; bientôt vous en aurez la preuve.
-
---Je ne demande pas mieux.
-
---Vous permettez, maître?
-
---N'es-tu pas chez toi; fais ce que tu voudras, pardieu! Je m'en lave
-les mains.
-
-Après avoir répondu par cette boutade, le jeune homme s'étendit dans
-une butaca, alluma un cigare de l'air le plus insouciant qu'il put
-affecter, bien qu'en réalité il se sentît intérieurement froissé de la
-situation dans laquelle il croyait se trouver.
-
-L'Indien le regarda un instant avec une expression indéfinissable,
-puis, lui prenant la main et la baisant respectueusement:
-
---Oh! Maître, dit-il d'une voix douce et légèrement émue, ne soyez pas
-injuste envers un serviteur fidèle.
-
-Puis il se dirigea à grands pas vers la galerie.
-
---Venez, don Santiago, cria-t-il d'une voix forte en s'arrêtant à
-l'entrée, vous pouvez vous montrer, il n'y a ici que des amis.
-
-Le bruit d'une marche précipitée se fit entendre; le montonero parut
-presque aussitôt.
-
-Après avoir jeté un regard autour de lui, il s'avança vivement vers le
-Guaranis, et, lui serrant fortement la main:
-
---¡Vive Dios! s'écria-t-il, mon brave ami, je suis heureux de vous voir
-ici.
-
---Moi de même, señor, répondit respectueusement l'Indien; mais avant
-tout permettez-moi de vous adresser une prière.
-
---Laquelle, mon ami?
-
---En retour du service que je vous ai rendu, rendez m'en un autre.
-
---Si cela dépend de moi, je ne demande pas mieux.
-
---Veuillez être assez bon pour expliquer à ce señor, qui est mon
-maître, ce qui s'est passé il y a deux jours entre vous et moi.
-
---Eh! fit avec surprise l'Espagnol, ce caballero est votre maître, mon
-ami; la rencontre est singulière.
-
---Peut-être l'avais-je préparée ou du moins essayé de la ménager,
-répondit l'Indien.
-
---C'est possible, après tout, fit l'Espagnol.
-
---Vous savez que je ne comprends pas un mot à ce que vous dites,
-interrompit le Français avec une impatience contenue.
-
---Parlez, don Santiago, je vous en prie.
-
---Voici ce qui s'est passé, reprit le montonero; pour certaines raisons
-trop longues à vous dire, et qui, d'ailleurs, ne vous intéresseraient
-que fort médiocrement, j'en suis convaincu, je suis l'ami de ce brave
-Indien auquel je ne puis et je ne veux rien refuser; il y a deux jours
-donc, il m'est venu trouver à un de mes rendez-vous habituels qu'il
-connaît de longue date, et m'a fait promettre de me rendre ici avec
-quelques-uns des hommes de ma cuadrilla, afin de protéger la fuite de
-plusieurs personnes auxquelles il porte le plus vif intérêt, et que les
-patriotes, pour je ne sais quels motifs, ont proscrites.
-
---Hein! s'écria le jeune homme en se levant vivement et en jetant
-son cigare; continuez, continuez, señor, cela devient pour moi fort
-intéressant.
-
---Tant mieux; seulement vous avez eu tort de jeter votre cigare pour
-cela. Donc je suis venu. Malheureusement, malgré toutes les précautions
-prises par moi, j'ai été découvert, et vous savez le reste.
-
---Oui, mais vous ne le savez pas, vous, señor, et je vais vous le dire,
-répondit l'Indien.
-
---Je ne demande pas mieux.
-
---Un instant, s'écria le peintre en tendant la main au Guaranis, je
-vous dois une réparation, Tyro, pour mes injustes soupçons; je vous
-la fais du fond du cœur, vous savez combien je dois être aigri par
-tout ce qui m'arrive depuis quelques jours, je suis convaincu que vous
-m'excuserez.
-
---Oh! C'est trop, maître; vos bontés me confondent, répondit avec
-émotion le Guaranis, je tenais à vous prouver seulement que toujours je
-vous suis demeuré fidèle.
-
---Il ne me reste pas le moindre doute à cet égard, mon ami.
-
---Merci, maître.
-
---Oui, oui, murmura l'Espagnol, croyez-moi, señor, ces peaux-rouges
-sont meilleurs qu'on ne le suppose généralement, et lorsqu'ils se
-donnent une fois, on peut à tout jamais compter sur eux; maintenant,
-mon brave ami, ajouta-t-il en s'adressant à Tyro, racontez-moi cette
-fin que j'ignore, selon vous.
-
---Cette fin, la voici, señor: vous avez été trahi.
-
---¡Vive Dios! Je m'en étais douté; vous connaissez le traître?
-
---Je le connais.
-
---Bon! fit-il en se frottant joyeusement les mains, vous allez me dire
-son nom, sans doute.
-
---C'est inutile, señor, je me charge de la châtier moi-même.
-
---Comme il vous plaira, j'aurais cependant bien désiré me donner ce
-plaisir.
-
---Croyez-moi, señor, vous ou moi, il n'y perdra rien, reprit l'Indien,
-avec un accent de haine impossible à rendre.
-
---Je ne veux pas chicaner plus longtemps avec vous là-dessus; revenons
-à notre affaire, je suis assez empêché, moi, en ce moment.
-
-L'Indien sourit.
-
---Ne me connaissez-vous donc pas, don Santiago? dit-il; le mal a été
-réparé autant que cela était possible.
-
---Bon, c'est-à-dire?
-
---C'est-à-dire que j'ai moi-même porté la nouvelle de votre défaite à
-vos amis, qu'à la tombée de la nuit vingt-cinq cavaliers arriveront
-ici, où nous les cacherons, tandis que cinquante autres attendront
-votre retour au Vado del Nendus, embusqués dans les rochers.
-
---Parfaitement arrangé tout cela, parfaitement, mon maître, fit
-l'Espagnol d'un ton joyeux. Mais pourquoi n'irai-je pas, moi, tout
-bonnement au-devant de mes amis? Cela simplifierait extraordinairement
-les choses, il me semble; je ne tiens pas à être une seconde fois
-frotté comme je l'ai été cette nuit; je n'y mets pas d'amour-propre,
-moi, vous savez, d'autant plus que j'espère bien prendre un jour ou
-l'autre ma revanche.
-
---Tout cela est juste, don Santiago, répondit l'Indien, mais vous
-oubliez que je vous ai prié de me rendre un service.
-
---C'est pardieu vrai! Je ne sais où j'ai la tête en ce moment;
-excusez-moi, je vous prie, et soyez convaincu que je demeure tout à
-votre disposition.
-
---Je vous remercie. Maintenant, maître, ajouta-t-il en se retournant
-vers le jeune homme, il faut qu'aujourd'hui même les dames que vous
-savez aient quitté San Miguel; demain il serait trop tard. Vous allez
-à l'instant reprendre votre déguisement et vous rendre au couvent. Il
-n'y a d'ici à la ville que deux lieues à peine; vous arriverez juste au
-coucher du soleil, seulement il faut vous hâter.
-
---Diable, murmura le jeune homme, mais comment ferai-je pour conduire
-ces dames ici?
-
---Que cela ne vous inquiète pas, maître, à la porte même du couvent un
-guide vous attendra, qui vous amènera en sûreté ici.
-
---Et ce guide?
-
---Ce sera moi, maître.
-
---Oh! Alors tout est pour le mieux, dit le jeune homme.
-
---Vous n'avez pas un instant à perdre.
-
---Puis-je reprendre mon somme? demanda l'Espagnol.
-
---Parfaitement, rien ne vous en empêche, d'autant plus que je serai de
-retour à temps pour introduire vos compagnons dans le souterrain.
-
---Fort bien. Bonne chance, alors.
-
-Et il s'étendit commodément dans le hamac, tandis que Tyro aidait son
-maître à compléter sa métamorphose, ce qui, du reste, ne fut pas long.
-
-Les deux hommes quittèrent alors le souterrain par la galerie qui avait
-livré passage à Tyro, laissant l'Espagnol plongé déjà dans un profond
-sommeil.
-
-La galerie par laquelle sortirent le maître et le serviteur débouchait
-sur le bord même de la rivière et se trouvait si complètement masquée,
-qu'à moins de la connaître avec certitude, il était impossible de la
-soupçonner.
-
-Une pirogue, échouée sur le sable à quelques pas de là, semblait les
-attendre.
-
-Tyro se dirigea effectivement vers elle; il la mit à flot, y fit entrer
-son maître, y entra à son tour, puis, prenant les pagayes, il la lança
-dans le courant.
-
---Nous arriverons plus vite ainsi, dit-il: par ce moyen, je vous
-déposerai à quelques pas seulement de l'endroit où vous vous rendez.
-
-Le peintre fit un signe d'assentiment et ils continuèrent leur route.
-
-L'idée de l'Indien était excellente, en ce sens que, non seulement ce
-moyen de locomotion, fort rapide, raccourcissait extrêmement le trajet
-qu'il fallait faire, mais il avait en outre l'avantage de supprimer
-l'espionnage, toujours à redouter, en entrant dans la ville et en
-traversant des rues remplies de monde.
-
-Bientôt l'avant de la pirogue cria sur le sable de la rive; ils étaient
-arrivés. Le Français descendit à terre.
-
---Bonne chance! murmura Tyro en reprenant le large.
-
-Malgré lui, en se trouvant de nouveau au milieu d'une ville où il se
-savait poursuivi comme un criminel et traqué presque comme une bête
-fauve, le jeune homme éprouva une légère émotion et sentit battre son
-cœur plus fort que de coutume.
-
-Il comprit qu'il jouait sa tête sur un coup de dé, dans une entreprise
-que bien d'autres à sa place eussent considérée comme insensée, surtout
-dans la situation critique dans laquelle il se trouvait lui-même placé.
-
-Mais Émile avait un cœur dévoué et intrépide, il avait promis aux
-deux dames de tout tenter pour leur venir en aide, et, malgré la
-juste appréhension qu'il éprouvait sur le résultat probable de son
-expédition, il n'eut pas un instant la pensée de manquer à sa parole.
-
-D'ailleurs, qu'avait-il à redouter de plus que la mort? Rien. En butte
-déjà à la haine des patriotes, au cas d'une surprise, il lui restait
-la chance de vendre chèrement sa vie. Sous son déguisement il était
-bien armé, et puis le sort en était jeté maintenant: le rubicond était
-passé, il n'y avait plus à reculer; il jeta un regard investigateur
-autour de lui, s'assura que les environs étaient déserts, et après
-avoir une dernière fois touché les pistolets, placés sous son poncho, à
-sa ceinture, il entra résolument dans la rue.
-
-Comme le bord de la rivière, la rue était déserte.
-
-Le jeune homme, tout en affectant le pas un peu traînant d'un vieillard
-et regardant avec soin autour de lui, prit le côté de la rue opposé à
-celui où se trouvait le couvent. Puis, arrivé devant les fenêtres, il
-répéta à deux reprises le signal dont il était précédemment convenu
-avec la marquise.
-
---Pourvu, murmura-t-il à voix basse, qu'elles aient placé quelqu'un en
-vedette et que mon signal ait été aperçu.
-
-Puis, après un instant employé sans doute à s'affermir encore dans sa
-résolution, il traversa la rue et s'approcha de la porte.
-
-Au moment où il se préparait à frapper, cette porte s'ouvrit.
-
-Il entra, la porte se referma immédiatement derrière lui.
-
---Ouf! fit-il, me voici dans la souricière; que va-t-il se passer
-maintenant?
-
-Une religieuse, autre que celle qui, la première fois, lui avait
-ouvert, se tenait devant lui. Sans prononcer une parole, elle lui fit
-signe de la suivre et se mit aussitôt en marche.
-
-Ils traversèrent ainsi silencieusement et d'un pas rapide, les longs
-corridors, les cloîtres, et atteignirent enfin la cellule de la
-supérieure. La porte était ouverte.
-
-La conductrice du jeune homme s'effaça pour lui livrer passage et,
-lorsqu'il fut entré, referma la porte derrière lui, tout en demeurant
-elle-même au dehors.
-
-Une seule personne se trouvait dans la cellule, cette personne était la
-supérieure.
-
-Le jeune homme la salua respectueusement.
-
---Eh bien, lui demanda-t-elle en s'approchant vivement de lui, que se
-passe-t-il? Parlez sans crainte, nul ne nous peut entendre.
-
---Il se passe, madame, répondit-il, que si ces dames sont toujours dans
-l'intention de fuir, tout est prêt.
-
---Dieu soit loué! s'écria la supérieure avec joie, et quand
-fuiront-elles?
-
---A l'instant, si elles sont disposées; demain, d'après ce qu'on m'a
-assuré, il serait trop tard pour elles.
-
---Il n'est que trop vrai, hélas! fit-elle avec un soupir; ainsi vous
-répondez de leur sûreté?
-
---Je réponds, madame, de me faire tuer pour les défendre: un galant
-homme ne peut s'engager à davantage.
-
---Vous avez raison, caballero, c'est, en effet, plus que nous ne sommes
-en droit d'exiger de vous.
-
---Maintenant, soyez, je vous prie, madame, assez bonne pour faire, le
-plus tôt possible, prévenir ces dames; je n'ose vous répéter que les
-instants sont précieux.
-
---Elles sont prévenues déjà: elles terminent leurs préparatifs; dans un
-instant elles seront ici.
-
---Tant mieux, car j'ai hâte de me trouver en rase campagne; j'avoue que
-j'étouffe entre ces murs épais. Vous savez, madame, que vous m'avez
-offert de vous faciliter les moyens de quitter cette maison; je ne
-saurais, moi, me charger de cette tâche dans laquelle j'échouerais.
-
---Soyez tranquille, ce que j'ai dit je le ferai.
-
---Mille fois merci, madame; permettez-moi une dernière observation.
-
---Parlez, caballero.
-
---Lorsque je suis entré ici pour la première fois, j'ai cru remarquer,
-peut-être me suis-je trompé, que la personne qui m'a servi de guide ne
-possédait pas toute votre confiance.
-
---En effet, señor, vous ne vous êtes pas trompé; mais, ajouta-t-elle
-avec un sourire d'une expression cruelle, aujourd'hui vous n'aurez pas
-à redouter les indiscrétions de cette religieuse, son poste est occupé
-par une personne sûre; quant à elle je lui ai donné une autre place.
-
-Le jeune homme s'inclina.
-
-Au même instant, une porte intérieure s'ouvrit et deux personnes
-entrèrent.
-
-L'obscurité qui commençait à envahir la cellule empêcha le Français de
-reconnaître au premier moment ces deux personnes enveloppées d'épais
-manteaux et la tête recouverte de chapeaux dont les larges ailes,
-rabattues sur le visage, ne laissaient pas distinguer les traits.
-
---Nous sommes perdus, murmura-t-il, en faisant un pas en arrière et en
-portant instinctivement la main à ses pistolets.
-
---Arrêtez! s'écria vivement un des deux inconnus; en laissant tomber le
-pan de son manteau, ne voyez-vous donc pas qui nous sommes?
-
---Oh! s'écria le Français en reconnaissant la marquise.
-
---J'ai pensé, reprit-elle, que pour la hasardeuse aventure dans
-laquelle nous nous jetons mieux valait ce costume que le nôtre.
-
---Et vous avez eu cent fois raison, madame. Oh! Maintenant, à moins de
-complications imprévues, je crois presque pouvoir répondre au succès de
-votre fuite.
-
-La jeune fille se cachait honteuse et frémissante derrière sa mère.
-
---Nous partirons quand il vous plaira, madame, reprit le jeune homme,
-seulement je crois que le plus tôt sera le mieux.
-
---Tout de suite! Tout de suite! s'écria la marquise.
-
---Soit, fit la supérieure, suivez-moi.
-
-Ils quittèrent la cellule.
-
-La marquise et sa fille portaient chacune une légère valise sous le
-bras.
-
-De plus la marquise, sans doute pour ajouter à la réalité de son
-costume masculin, avait une paire de pistolets à la ceinture, un sabre
-au côté et un long coutelas dans la polena droite.
-
-Les cloîtres étaient déserts, un silence de mort régnait dans le
-couvent.
-
---Avancez sans crainte, dit la supérieure, personne ne vous surveille.
-
---Où sont les chevaux? demanda la marquise.
-
---A quelques pas d'ici, répondit Émile; il aurait été imprudent de les
-amener jusqu'au couvent.
-
---C'est juste, répondit la marquise.
-
-Ils continuèrent à avancer.
-
-Le peintre était fort inquiet. La dernière question de la marquise
-à propos des chevaux lui rappelait un peu tardivement qu'il n'avait
-nullement songé à se munir de montures; entraîné par la rapidité avec
-laquelle les événements s'étaient précipités depuis l'arrivée de Tyro
-dans le souterrain, il s'était complètement laissé diriger par le
-Guaranis, sans penser un instant à ce détail, cependant si important,
-pour la réussite de son projet de fuite.
-
---Diable, murmura-t-il à demi-voix, pourvu que Tyro ait eu plus de
-mémoire que moi; je ne pouvais cependant pas avouer cet impardonnable
-oubli; d'ailleurs, le principal est de sortir d'ici.
-
-Les quatre personnes traversèrent rapidement les corridors, elles ne
-tardèrent pas à atteindre la porte du couvent. La supérieure, après
-avoir jeté un regard investigateur à travers le guichet afin de
-s'assurer que la rue était déserte, prit une clef à un trousseau pendu
-à sa ceinture et ouvrit la porte.
-
---Adieu, et que le Seigneur vous protège, dit-elle, j'ai loyalement
-tenu ma promesse.
-
---Adieu et merci, répondit la marquise. Quant à la jeune fille elle se
-jeta dans les bras de la religieuse et l'embrassa en pleurant.
-
---Partez, partez! s'écria vivement la supérieure; et, les poussant
-doucement, elle referma la porte derrière eux.
-
-Les deux dames jetèrent un dernier et triste regard sur le couvent et,
-s'enveloppant avec soin dans leurs manteaux, elles se préparèrent à
-suivre leur protecteur.
-
---Quel chemin prenons-nous? demanda la marquise.
-
---Celui-ci, répondit Émile, en tournant à droite, c'est-à-dire en se
-dirigeant du côté de la rivière.
-
-Était-ce hasard ou intuition qui le poussait dans cette direction? Un
-peu de l'un, un peu de l'autre.
-
-Une barque assez grande, montée par quatre hommes, attendait échouée
-sur la rive.
-
---Eh! fit un des hommes, dans lequel Émile reconnut aussitôt Tyro,
-voilà le patron, ce n'est pas malheureux.
-
-Celui-ci, sans répondre, fit entrer ses compagnes dans la barque et y
-entra aussitôt après elles.
-
-Sur un signe de l'Indien, les pagayes furent bordées et la barque
-s'éloigna rapidement.
-
-Les dames poussèrent un soupir de soulagement.
-
-Tyro avait pensé que mieux valait, pour partir, reprendre le
-même chemin, surtout à cause des dames, qui, malgré toutes leurs
-précautions, couraient le risque d'être reconnues facilement;
-seulement, comme lui non plus n'avait pas songé à faire part de son
-intention à son maître, il craignait que celui-ci ne s'engageât à
-travers les rues; aussi, dès qu'il avait eu frété la barque, s'était-il
-posté de façon à apercevoir son maître à la sortie du couvent, et s'il
-l'avait vu tourner du côté opposé à celui que le hasard lui avait fait
-choisir, il se serait mis à sa poursuite, afin de lui faire rebrousser
-chemin.
-
-Nous avons vu comment, cette fois, le hasard, sans doute fatigué de
-toujours persécuter le jeune homme, avait consenti à le protéger en le
-lançant dans la bonne voie.
-
-Grâce à l'obscurité, car le soleil était couché et déjà les ténèbres
-étaient épaisses, et surtout à la largeur de la rivière dont la barque
-tenait le milieu, les fugitifs ne couraient que très peu de risques
-d'être reconnus.
-
-Ils accomplirent leur trajet en fort peu de temps, et pendant tout leur
-voyage ne rencontrèrent aucune autre embarcation que la leur, excepté
-une pirogue indienne montée par un seul homme qui les croisa à la
-sortie de la ville.
-
-Mais cette pirogue passa trop loin de la barque et sa course était
-trop rapide pour qu'on supposât que l'homme qui se trouvait dedans eût
-essayé de jeter les yeux sur eux.
-
-Ils arrivèrent enfin à l'entrée du souterrain.
-
-Nous avons dit que la barque était montée par quatre hommes.
-
-De ces quatre hommes, deux étaient des Gauchos engagés par Tyro, et
-comme le Guaranis les avait bien payés. Il avait le droit de compter
-sur leur fidélité; ajoutons que pour plus de sûreté l'Indien ne
-leur avait rien confié du but de l'expédition; le troisième était
-un domestique du peintre, un Indien que celui-ci avait laissé à San
-Miguel, sans autrement s'en occuper, lorsqu'il avait pris la fuite; le
-quatrième était Tyro lui-même.
-
-Lorsque la barque toucha le bord, le Guaranis aida respectueusement
-les deux dames à descendre à terre, puis leur montrant l'entrée du
-souterrain:
-
---Veuillez, señoras, leur dit-il, entrer dans cette caverne où nous
-vous rejoindrons dans un instant.
-
-Les dames obéirent.
-
---Et nous? demanda le peintre.
-
---Nous avons encore quelque chose à faire, maître, répondit l'Indien.
-
-L'accent singulier dont ces paroles furent prononcées étonna Émile,
-mais il ne fit pas d'observation, convaincu que le Guaranis devait
-avoir de sérieux motifs pour lui répondre d'une façon aussi péremptoire.
-
-
-
-
-X
-
-
-A TRAVERS CHAMPS
-
-
-Se tournant alors vers les deux Gauchos, qui se tenaient insouciamment
-assis sur le rebord de la barque:
-
---Je vous ai payés; vous êtes libres de nous quitter maintenant, leur
-dit le Guaranis, à moins que vous ne consentiez à faire un nouveau
-marché avec ce señor, au nom duquel je vous avais engagés.
-
---Voyons le marché? répondit un des deux Gauchos.
-
---Êtes-vous libres, d'abord?
-
---Nous le sommes.
-
---Est-ce en votre nom à tous deux que vous me répondez?
-
---Oui; ce caballero est mon frère; il se nomme Mataseis, et moi
-Sacatripas: où va l'un, l'autre le suit.
-
-Tyro salua d'un air charmé. La réputation de ces deux caballeros était
-faite depuis longtemps; il la connaissait de vieille date: c'étaient
-les deux plus insignes bandits de toute la Bande Orientale. Il ne
-pouvait mieux tomber dans les circonstances présentes; gens de sac et
-de corde, leurs mains étaient rouges jusqu'au coude. Pour un réal, ils
-auraient, sans hésiter, assassiné leur père; mais leur parole était
-d'or; une fois donnés, ils ne l'auraient pas violée pour la possession
-de toutes les mines de la cordillière; c'était leur seul défaut, ou, si
-on le préfère, leur seule vertu; l'homme, cet étrange animal, est ainsi
-fait qu'il n'est complet ni pour le bien ni pour le mal.
-
---Très bien, reprit Tyro, je suis heureux, caballeros, d'avoir affaire
-à des hommes comme vous; j'espère que nous nous entendrons.
-
---Voyons, répondit Mataseis.
-
---Voulez-vous demeurer au service de ce caballero?
-
---A quelles conditions? Encore est-il bon de savoir si le service sera
-rude? reprit le positif Mataseis.
-
---Il le sera; il vous prend pour _tout_ faire, vous entendez: _tout_,
-ajouta-t-il en appuyant avec intention sur le dernier mot.
-
---Cela est la moindre des choses, s'il nous paye bien.
-
---Cinq, onces par mois chacun, cela vous convient-il?
-
-Les deux bandits échangèrent un regard.
-
---C'est convenu, dirent-ils.
-
---Voici un mois d'avance, reprit Tyro, en prenant une poignée d'or dans
-sa poche et la leur remettant.
-
-Les Gauchos tendirent la main avec un mouvement de joie et firent
-instantanément disparaître l'or sous leurs ponchos.
-
---Seulement, souvenez-vous qu'un mois commencé doit se finir, et que
-lorsqu'il vous plaira de quitter le service de ce caballero, vous
-devrez le prévenir huit jours à l'avance et vous abstenir de rien
-tenter contre lui pendant les huit jours qui suivront la rupture de
-votre marché; acceptez-vous ces conditions?
-
---Nous les acceptons.
-
---Jurez donc de les tenir fidèlement.
-
-Les deux bandits écartèrent leurs ponchos, prirent dans la main les
-scapulaires pendus à leurs cous et, se découvrant en levant les yeux au
-ciel avec une onction digne d'un serment plus chrétien.
-
--- Nous jurons sur ces scapulaires bénits de tenir fidèlement les
-conditions acceptées par nous, dirent-ils tous deux à la fois;
-puissions-nous perdre la part que nous espérons en paradis et être
-damnés si nous manquions à ce serment librement prêté.
-
---C'est bien, fit Tyro et se tournant vers l'Indien pendant que les
-Gauchos, après avoir baisé leurs scapulaires, les remettaient dans leur
-poitrine, et vous, Neño, voulez-vous rester au service de votre maître?
-
---Cela m'est impossible, répondit résolument l'Indien; j'ai un autre
-maître.
-
---Soit, vous êtes libre; partez.
-
-Neño ne se fit pas répéter l'invitation. Après avoir salué le peintre,
-il sauta légèrement hors de la barque et s'éloigna à grands pas dans la
-direction de San Miguel.
-
-Le Guaranis le suivit un instant des yeux; puis, se penchant vers
-Sacatripas, il murmura un mot à voix basse à son oreille.
-
-Le bandit fit un geste affirmatif de la tête, toucha légèrement le bras
-de son frère, et tous deux s'élançant en même temps à terre disparurent
-en courant dans l'obscurité.
-
---Ces démons seront précieux pour vous, maître, dit Tyro.
-
---Je le crois, mais ils me font l'effet d'atroces canailles:
-malheureusement, dans les circonstances où je me trouve, peut-être
-serai-je obligé d'utiliser un jour ou l'autre leurs services.
-
-Le Guaranis sourit sans répondre.
-
---Ne trouvez-vous pas la conduite de ce Neño indigne, après tant de
-bontés que j'ai eues pour lui? reprit le peintre.
-
---Vous ne savez pas encore tout ce qu'il vous a fait, maître.
-
---Que voulez-vous dire?
-
---C'est lui qui vous a trahi et qui a vendu votre tête à vos ennemis.
-
---Vous le saviez! s'écria le jeune homme avec violence, et vous avez
-amené ce misérable avec nous? Nous sommes perdus alors!
-
---Écoutez, maître, répondit froidement le Guaranis.
-
-En ce moment, un cri d'agonie traversa l'espace; bien qu'assez éloigné
-il avait une telle expression d'angoisse et de douleur que le peintre
-frémit malgré lui et se sentit soudain inondé d'une sueur froide.
-
---Oh! s'écria-t-il, c'est le cri d'un homme qu'on assassine. Que se
-passe-t-il? Mon Dieu!
-
-Et il fit un mouvement pour s'élancer hors de la barque.
-
---Arrêtez, maître, dit Tyro, c'est inutile; les trahisons de Neño ne
-sont plus désormais à craindre.
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Je veux dire, maître, que vos Gauchos ont commencé leur service;
-vous voyez que ce sont des hommes précieux. Allez rejoindre ces dames
-pendant que je ferai disparaître cette barque avec l'aide de ces dignes
-caballeros, que je vois accourir déjà de ce côté.
-
-Le jeune homme se leva sans répondre et quitta la barque en chancelant
-comme un homme ivre.
-
---C'est affreux! murmura-t-il, et pourtant la mort de ce misérable
-sauve peut-être trois existences.
-
-Il s'enfonça dans la galerie et rejoignit les dames, qui se tenaient
-tremblantes à côté l'une de l'autre, ne comprenant rien à l'absence
-prolongée du jeune homme et justement effrayées par le cri de mort dont
-le lugubre écho était parvenu jusqu'à elles.
-
-La vue du Français les rassura.
-
---Qu'allons-nous faire maintenant? demanda à voix basse la marquise.
-
---Dans quelques minutes nous le saurons, répondit Émile; il nous faut
-attendre.
-
-En ce moment le Guaranis parut, suivi de Mataseis.
-
---J'ai coulé la barque, dit l'Indien, afin de détruire les traces de
-notre passage. Le frère de ce señor est allé battre l'estrade; venez.
-
-Ils le suivirent.
-
-L'Indien se dirigeait dans les ténèbres avec autant de facilité qu'en
-plein jour; bientôt les fugitifs furent assez rapprochés pour que le
-bruit de plusieurs voix arrivât jusqu'à eux.
-
-Tyro imita à deux reprises le cri du hibou. Un profond silence se fit
-aussitôt dans le souterrain, puis un homme parut, tenant d'une main une
-lanterne avec laquelle il s'éclairait et de l'autre un pistolet armé.
-
-Cet homme était don Santiago Pincheyra.
-
---Qui va là? demanda-t-il d'un ton de menace.
-
---Ami, répondit le peintre.
-
---Ah! Ah! Votre expédition a réussi, à ce qu'il parait, répondit le
-montonero, en replaçant le pistolet à sa ceinture; tant mieux, je
-commençais à m'inquiéter de votre longue absence. Venez, venez, tous
-nos amis sont ici.
-
-Ils entrèrent.
-
-Une dizaine de montoneros se trouvaient en effet dans le souterrain.
-
-Avec une délicatesse qu'on aurait été loin de soupçonner chez un pareil
-homme, le montonero s'approcha des deux dames que, malgré leur costume,
-il avait devinées, et, s'inclinant devant elles en même temps qu'il
-leur présentait des cravates de soie noire:
-
---Couvrez-vous le visage, mesdames, dit-il respectueusement, mieux
-vaut qu'aucun de nous ne sache qui vous êtes; plus tard, probablement,
-vous ne seriez que médiocrement flattées d'être reconnues par un des
-compagnons que vous donne aujourd'hui la fatalité.
-
---Merci, señor, vous êtes réellement un caballero, répondit
-gracieusement la marquise, et sans insister davantage, elle cacha ses
-traits avec la cravate, ce qui fut aussitôt imité par sa fille.
-
-Cette heureuse idée du montonero sauvait l'incognito des fugitives.
-
---Quant à nous continua-t-il en s'adressant au peintre, nous sommes des
-hommes capables de répondre de nos actes, n'est-ce pas?
-
---Peu m'importe en effet d'être reconnu, répondit celui-ci, mais
-qu'attendons-nous pour partir, tout est-il prêt?
-
---Tout est prêt, j'ai une troupe nombreuse de hardis compagnons blottis
-comme des guanacos dans le taillis; nous partirons quand vous voudrez.
-
---Dame! Je crois que le plus tôt sera le mieux.
-
---Partons donc, alors.
-
---Un instant, señor, j'ai expédié un des engagés de mon maître à la
-découverte, peut-être serait-il bon d'attendre son retour.
-
---En effet; cependant, fit observer Émile, afin de ne pas perdre de
-temps, il serait bien de sortir d'ici et de monter à cheval; cela
-permettra au Gaucho de nous rejoindre; aussitôt son arrivée nous nous
-mettrons en route.
-
---Parfaitement raisonné; seulement, je suis assez embarrassé en ce
-moment.
-
---Pourquoi?
-
---Dame! Pour monter à cheval, il faut en avoir, et je crains que
-quelques-uns de nous n'en aient pas.
-
---J'y ai songé, ne vous occupez pas de ce détail; il y a dans le rancho
-six chevaux que j'y ai fait conduire aujourd'hui même, dit Tyro.
-
---Oh! Alors, rien ne nous arrête plus; laissez-moi jeter un coup d'œil
-au dehors, je vous avertirai lorsqu'il sera temps de me rejoindre.
-
-Et, après avoir ordonné d'un geste à ses compagnons de le suivre, le
-montonero disparut dans la galerie.
-
-Il ne resta plus dans le souterrain que les deux dames, le peintre et
-le Guaranis.
-
---Mon bon Tyro, dit alors Émile, je ne sais comment reconnaître votre
-dévouement; vous n'êtes pas un de ces hommes que l'on paye, cependant,
-avant de nous séparer, je voudrais vous laisser une preuve de...
-
---Pardon, maître, interrompit vivement Tyro, si je me permets de vous
-couper la parole, n'avez-vous pas parlé de nous séparer?
-
---En effet, mon ami, et croyez que cela me cause un véritable chagrin,
-mais je n'ai pas le droit de vous condamner à partager plus longtemps
-ma mauvaise fortune.
-
---Vous êtes donc mécontent de mes services, maître? S'il en est ainsi,
-excusez-moi, je tâcherai à l'avenir de mieux comprendre vos intentions
-afin de les exécuter à votre entière satisfaction.
-
---Comment! s'écria le jeune homme avec une surprise joyeuse, vous
-auriez le projet de me suivre malgré la mauvaise situation dans
-laquelle je me trouve et les dangers de toutes sortes qui m'entourent.
-
---Ces dangers eux-mêmes seraient une raison de plus pour que je ne vous
-quittasse pas, maître, répondit-il avec émotion, si déjà je n'étais
-résolu à ne pas vous abandonner; si peu que je vaille, bien que je ne
-sois qu'un pauvre Indien, cependant il y a certaines circonstances où
-l'un est heureux de savoir près de soi un cœur dévoué.
-
---Tyro, dit avec effusion le Français profondément touché de
-l'affection si simple et si sincère de cet homme, vous n'êtes plus mon
-serviteur, vous êtes mon ami: pressez ma main. Quoi qu'il arrive, je
-n'oublierai jamais ce qui se passe en ce moment entre nous.
-
---Merci, oh! Merci, maître, répondit-il en lui baisant la main; ainsi,
-vous consentez à ce que je vous accompagne?
-
---Pardieu! s'écria-t-il, maintenant c'est, entre nous, à la vie et à la
-mort, nous ne nous quitterons plus.
-
---Et vous me parlerez comme autrefois?
-
---Je te parlerai comme tu voudras; es-tu content? reprit-il avec un
-sourire.
-
---Merci, encore une fois, maître; oh! Soyez tranquille, vous ne vous
-repentirez jamais de la bonté que vous avez pour moi.
-
---Je le sais bien; aussi, je suis tranquille, va, et tu n'as que faire
-d'essayer de me rassurer.
-
---Venez, dit le montonero en reparaissant, tout est prêt: on n'attend
-plus que vous; quant aux chevaux...
-
---Ce soin me regarde, interrompit Tyro.
-
-Ils s'engagèrent alors dans la galerie; les chevaux du jeune homme ne
-se trouvaient plus dans l'écurie qui leur avait été ménagée, mais il ne
-s'en inquiéta pas.
-
-Bientôt ils débouchèrent au milieu du taillis où la nuit précédente les
-Espagnols et les patriotes s'étaient livré un si furieux combat; une
-nombreuse troupe de cavaliers se tenait immobile et silencieuse devant
-l'entrée du souterrain.
-
-Le Guaranis avait pris les devants; lorsque le montonero entra dans la
-clairière, il s'y trouvait déjà avec le Gaucho, chacun tenant plusieurs
-chevaux en bride.
-
---Voici vos chevaux, señoras, dit-il en s'adressant aux dames, ce sont
-deux coursiers d'amble fort doux et fort vites.
-
-La marquise le remercia; l'Indien attacha derrière la monture les
-valises qu'elle lui remit, puis aida la mère et la fille à se mettre en
-selle.
-
-Émile, le montonero et le Gaucho étaient déjà à cheval.
-
-Deux chevaux restaient encore: un pour Tyro, l'autre pour Sacatripas.
-
-Au moment ou le Guaranis mettait le pied à l'étrier, un sifflement aigu
-se fit entendre dans les buissons.
-
---Voilà notre éclaireur, dit-il, et il répondit au signal.
-
---En effet, Sacatripas parut presque aussitôt.
-
-Le Gaucho semblait avoir fait une course précipitée: sa poitrine
-haletait, son visage était inondé de sueur.
-
---Partons! Partons! dit-il d'une voix saccadée, si nous ne voulons être
-enfumés comme des loups; avant une demi-heure, ils seront ici.
-
---Diable, fit le montonero, voilà une mauvaise nouvelle, compagnon.
-
---Elle est certaine.
-
---Quelle direction devons-nous suivre?
-
---Celle des montagnes.
-
---Tant mieux, c'est celle que je préfère, et élevant la voix: en avant,
-au nom du diable! cria-t-il, et surtout ne ménageons pas les chevaux.
-
-Les cavaliers appuyèrent les éperons en lâchant la bride et toute la
-troupe s'élança dans la nuit avec la rapidité d'un ouragan, coupant la
-plaine en ligne droite, franchissant les ravins et les buissons sans
-tenir compte des obstacles.
-
-Les deux dames étaient placées entre Émile et le Guaranis qui eux-mêmes
-étaient flanqués chacun d'un Gaucho. C'était quelque chose d'étrange et
-de fantastique que la course affolée de cette légion de noirs démons
-qui fuyaient dans les ténèbres, silencieux et mornes, avec la rapidité
-irrésistible d'un tourbillon.
-
-La fuite continua ainsi pendant plusieurs heures; les chevaux
-haletaient, quelques-uns commençaient même à buter.
-
---Quoiqu'il puisse advenir, il faut s'arrêter une heure, murmura le
-Pincheyra; sinon, bientôt, nous serons tous démontés.
-
-Tyro l'entendit.
-
---Atteignez seulement le rancho del Quemado, dit-il.
-
---A quoi bon, répondit brusquement le montonero, nous en sommes encore
-à deux lieues au moins, nos chevaux seront fourbus.
-
---Qu'importe, j'ai préparé un relais.
-
---Un relais, nous sommes trop nombreux.
-
---Deux cents chevaux vous attendent.
-
---Deux cents chevaux! Miséricorde! Votre maître est donc bien riche?
-
---Lui? fit en riant l'Indien, il est pauvre comme Job! Mais ajouta-t-il
-avec intention, ses compagnons sont riches, et voilà douze jours que je
-prépare cette fuite, dans la prévision de ce qui arriverait aujourd'hui.
-
---Alors, s'écria le montonero avec une animation fébrile, en avant! En
-avant, compagnons! Dussent les chevaux en crever.
-
-La course recommença rapide et fiévreuse.
-
-Un peu avant le lever du soleil, on atteignit enfin le rancho; il était
-temps, les chevaux ne se tenaient plus debout que maintenus par la
-bride; ils butaient à chaque pas et plusieurs déjà s'étaient abattus
-pour ne plus se relever.
-
-Leurs maîtres, avec cette insouciante philosophie qui caractérise les
-Gauchos, après les avoir débarrassés de la selle et s'en être chargés,
-les avaient abandonnés et suivaient tant bien que mal la cavalcade en
-courant.
-
-Le rancho del Quemado n'était, en quelque sorte, qu'un vaste hangar
-auquel attenait un immense corral rempli de chevaux.
-
-A trois ou quatre lieues en arrière, se dressaient comme une sombre
-barrière les premiers contreforts de la cordillière, dont les cimes
-neigeuses masquaient l'horizon.
-
-Sur l'ordre de don Santiago, les chevaux fatigués furent abandonnés
-après qu'on leur eu enlevé la selle, et chaque montonero entra dans le
-corral, en faisant tournoyer son lasso.
-
-Bientôt chaque cavalier eut lacé le cheval dont il avait besoin et se
-fut mis en devoir de le harnacher.
-
-Il restait encore quatre-vingts ou cent chevaux dans le corral.
-
---Nous ne devons pas abandonner ici ces animaux, dit le montonero, nos
-ennemis s'en serviraient pour nous poursuivre.
-
---Il est facile de remédier à cela, observa Tyro; il y a une _yegua
-madrina_, on lui mettra la clochette, les chevaux la suivront, dix de
-nos compagnons partiront en avant avec eux.
-
---Pardieu! Vous êtes un précieux compère, répondit joyeusement le
-montonero, rien n'est plus facile.
-
-L'ordre fut immédiatement donné par lui et les chevaux de rechange
-s'éloignèrent bientôt du côté des montagnes, sous l'escorte de quelques
-cavaliers.
-
-Les chevaux peuvent faire sans se fatiguer de longues traites en
-liberté; ce mode de relais est généralement adopté en Amérique, où il
-est presque impossible de se procurer autrement des montures fraîches.
-
---Maintenant, reprit le montonero, je crois que nous ferons bien de
-monter à cheval.
-
---Oui, et de repartir, ajouta Émile en étendant les bras vers la plaine.
-
-Aux premiers rayons du soleil qui faisait étinceler ses armes, on
-apercevait une nombreuse troupe de cavaliers qui accourait à toute
-bride.
-
---¡Rayo de Dios! s'écria don Santiago, l'éclaireur avait raison, nous
-étions suivis de près; les démons ont fait diligence, mais maintenant
-il est trop tard pour eux. Nous ne les craignons plus! En selle tous et
-en avant! En avant!
-
-On repartit.
-
-Cette fois, la course ne fut pas aussi rapide. Les fugitifs se
-croyaient certains de ne pas être atteints; l'avance qu'ils avaient
-obtenue était assez grande, et selon toute probabilité ils arriveraient
-aux montagnes avant que les patriotes fussent sur eux.
-
-Une fois dans les gorges des cordillières, ils étaient sauvés.
-
-Cependant la fuite ne laissait pas que d'être fatigante pour les
-deux dames, qui, accoutumées à toutes les recherches du luxe, ne se
-soutenaient à cheval qu'à force d'énergie, de volonté, et stimulées
-surtout par la crainte de retomber aux mains de leurs persécuteurs.
-Tyro et son maître étaient contraints de se tenir constamment à leurs
-côtés et de veiller attentivement sur elles: sans cette précaution
-elles seraient tombées de cheval, non pas tant à cause de la fatigue
-qu'elles éprouvaient, bien que cette fatigue fût grande, mais parce que
-le sommeil les accablait et les empêchait, malgré tous leurs efforts,
-de tenir leurs yeux ouverts et de guider leurs chevaux.
-
---Mais qui, diable nous a trahis? s'écria tout à coup don Santiago.
-
---Je le sais moi, répondit Sacatripas.
-
---Vous le savez, señor? Eh bien, alors vous me ferez le plaisir de me
-le dire, n'est-ce pas?
-
---C'est inutile, señor; l'homme qui vous a trahi est mort; seulement il
-a été tué deux heures trop tard.
-
---C'est malheureux, en effet; et pourquoi trop tard?
-
---Parce qu'il avait eu le temps de parler.
-
---L'on dit beaucoup de choses en deux heures, surtout si l'on n'est pas
-interrompu. Et vous êtes sûr de cela?
-
---Parfaitement sûr.
-
---Enfin, reprit philosophiquement le montonero, nous avons la
-consolation d'être certains qu'il ne parlera plus; c'est toujours cela.
-Quant aux braves qui nous poursuivent, ajouta-t-il en se retournant,
-nous ne...
-
-Mais tout à coup il s'interrompit en poussant un horrible blasphème et
-en bondissant sur sa selle.
-
---Qu'avez-vous donc? lui demanda Émile avec inquiétude.
-
---Ce que j'ai, mil demonios? s'écria-t-il, j ai que ces pícaros nous
-gagnent main sur main, et que, dans une heure, ils nous auront atteints.
-
---Oh! Oh! fit vivement le jeune homme, croyez-vous?
-
---Dame! Voyez vous-même.
-
-Le peintre regarda, le montonero avait dit vrai: la troupe ennemie
-s'était sensiblement rapprochée.
-
---¡Caray! Je ne sais ce que je donnerais pour savoir qui sont ces
-démons.
-
---Ils font partie de la cuadrilla de don Zéno Cabral; je crois même
-qu'il se trouve parmi eux.
-
---Tant mieux, fit rageusement le montonero, j'aurai peut-être ma
-revanche.
-
---Comptez-vous combattre ces gens-là?
-
---Pardieu, pensez-vous que je veuille me laisser fusiller par derrière,
-comme un chien peureux.
-
---Je ne dis pas cela, mais il me semble que nous pouvons redoubler de
-vitesse.
-
---A quoi bon? Ne voyez-vous pas que ces drôles ont avec eux une _recua_
-fraîche et qu'ils nous atteindront toujours; mieux vaut les prévenir.
-
---Les choses étant ainsi, je crois, comme vous, que c'est le plus sage,
-répondit Émile qui craignait que le montonero supposât qu'il avait peur.
-
---Bien, répondit don Santiago, vous êtes un homme! Laisses-moi faire.
-
-Puis, sans que personne pût prévoir quelle était son intention, il fit
-subitement volter son cheval et partit ventre à terre au-devant des
-patriotes.
-
---Tyro, dit alors Émile en s'adressant au Guaranis, prenez avec vous
-les deux frères que vous avez engagés à mon service, et mettez en
-sûreté la marquise et sa fille.
-
---Señor, pourquoi nous séparer, demanda la marquise d'un air dolent, ne
-vaut-il pas mieux que nous demeurions près de vous?
-
---Pardonnez-moi d'insister pour cette séparation temporaire, madame;
-j'ai juré de tout tenter pour vous sauver, je veux tenir mon serment.
-
-La marquise, accablée, soit par la lassitude qu'elle éprouvait, soit
-par le sommeil qui, malgré elle, fermait ses paupières, ne répondit que
-par un soupir.
-
---Vous n'abandonnerez ces dames sous aucun prétexte, continua le jeune
-homme en s'adressant à l'Indien, et s'il m'arrivait malheur pendant le
-combat, vous continueriez à les servir jusqu'à ce qu'elles n'aient plus
-besoin de votre protection. Puis-je compter sur vous?
-
---Comme sur vous-même, maître.
-
---Partez alors, et que Dieu vous protège.
-
-Sur un signe de l'Indien, les Gauchos prirent par la bride les chevaux
-des deux dames et, s'élançant à fond de train, ils les lancèrent à leur
-suite, sans que les fugitives, qui peut-être n'avaient pas complètement
-conscience de ce qui se passait, essayassent de s'y opposer.
-
-Le peintre, qui tout en galopant les suivait des yeux, les vit bientôt
-disparaître au milieu d'un épais rideau d'arbres commençant les
-contreforts des cordillières.
-
---Grâce à Dieu, vainqueurs ou vaincus, elles ne tomberont pas aux mains
-de leurs persécuteurs, dit-il, et j'aurai tenu ma promesse.
-
-Tout à coup, plusieurs détonations éloignées se firent entendre; Émile
-se retourna, et il aperçut don Santiago qui revenait à toute bride vers
-sa troupe en brandissant d'un air de défi sa carabine au-dessus de sa
-tête.
-
-Trois ou quatre cavaliers le poursuivaient chaudement.
-
-Arrivé à une certaine distance, l'Espagnol s'arrêta, épaula sa carabine
-et lâcha la détente, puis repartit au galop.
-
-Un cavalier tomba; les autres rebroussèrent chemin.
-
-Bientôt l'Espagnol se retrouva au milieu des siens.
-
---Halte! cria-t-il d'une voix de tonnerre.
-
-La troupe s'arrêta aussitôt.
-
---Compagnons, loyaux sujets du roi, continua-t-il, j'ai reconnu ces
-ladrones, ils sont à peine quarante; fuirons-nous plus longtemps devant
-eux? En avant! Et vive le roi!
-
---En avant! répéta la troupe en s'élançant à sa suite.
-
-Émile chargea avec les autres, d'un air assez maussade, il est vrai:
-il se souciait aussi peu du roi que de la patrie, et il lui paraissait
-plus sage de gagner au pied au plus vite mais, comme au fond, c'était
-presque sa cause que défendaient ces hommes; que c'était pour le
-protéger qu'ils combattaient, force lui était de faire contre fortune
-bon cœur, et de ne pas demeurer en arrière.
-
-Malgré leur petit nombre, les patriotes ne parurent nullement intimidés
-du retour agressif des Espagnols, et ils continuèrent bravement à
-s'avancer.
-
-Le choc fut terrible; les deux troupes s'attaquèrent résolument à
-l'arme blanche et se trouvèrent bientôt confondues.
-
-Dans la mêlée, Émile reconnut don Zéno Cabral; il s'élança vers lui,
-et, frappant du poitrail de son cheval celui de son adversaire, fatigué
-d'une longue traite, il le renversa.
-
-Sautant immédiatement à terre, le jeune homme appuya le genou sur la
-poitrine de don Zéno et lui portant la pointe de son sabre à la gorge:
-
---Rendez-vous, lui dit-il.
-
---Non, répondit celui-ci.
-
---A mort! A mort! cria don Santiago qui arrivait.
-
---Faites cesser le combat, répondit Émile en se tournant vers lui, ce
-cavalier s'est rendu à condition qu'il sera libre de retourner à San
-Miguel ainsi que ses compagnons.
-
---Qui vous a autorisé à faire ces conditions: dit le montonero.
-
---Le service que je vous ai rendu et la promesse que vous m'avez faite.
-
-L'Espagnol réprima un geste de colère.
-
---C'est bien, répondit-il au bout d'un instant, vous le voulez, soit,
-mais vous vous en repentirez. En retraite!
-
-Et il partit.
-
---Vous êtes libre, dit le jeune homme, en tendant à don Zéno la main
-pour l'aider à se relever.
-
-Celui-ci lui lança un regard farouche.
-
---Je suis contraint d'accepter votre merci, lui dit-il: mais tout n'est
-pas fini entre nous, nous nous reverrons.
-
---Je l'espère, répondit simplement le jeune homme; et, remontant à
-cheval, il rejoignit ses compagnons déjà assez éloignés.
-
-Deux heures plus tard les Espagnols s'enfonçaient dans les premiers
-défiles des cordillières, tandis que les patriotes retournaient au
-petit pas et assez mécontents du résultat de leur expédition à San
-Miguel de Tucumán, où ils arrivèrent à la nuit tombante du même jour.
-
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-
-
-FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
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-
-DEUXIÈME PARTIE
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-LE MONTONERO
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-
-XI
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-EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO
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-On était à la moitié environ de l'été austral, la chaleur, pendant
-toute la journée avait été étouffante; la poussière, réduite en
-atomes presque impalpable, avait recouvert les feuilles des arbres
-d'une épaisse couche d'une teinte grisâtre, qui donnait au paysage,
-cependant pittoresque et accidenté de la partie du _Llano de Manso_,
-où recommence notre récit, une apparence triste et désolée, qui
-heureusement devait disparaître bientôt, grâce à l'abondante rosée de
-la nuit, dont les eaux, en lavant les arbres et les feuilles, devaient
-leur rendre leur couleur primitive.
-
-Le llano n'offrait, jusqu'au point extrême où la vue pouvait s'étendre
-dans toutes les directions, qu'une suite non interrompue de mamelons
-peu élevés, recouverts d'une herbe jaunâtre et calcinée par les rayons
-incandescents du soleil, et sous laquelle des myriades de cigales
-rouges lançaient à qui mieux qu'eux les notes stridentes de leur chant.
-
-A une distance assez éloignée, sur la droite, on apercevait un mince
-filet d'eau, à demi tari, qui se déroulait comme un ruban d'argent
-forme des détours infinis, bordé par un étroit rideau de lentisques,
-de goyaviers et de cactus cierges. Seulement sur un accore élevée
-de cette rivière, nommé le Río Bermejo et qui est un affluent du
-Paraná, se trouvait un bois touffu, espèce d'oasis, semée par la main
-toute puissante de Dieu, dans ce désert abrupte et dont les frais et
-verdoyants ombrages tranchaient en vigueur sur la teinte jaune qui
-formait le fond du paysage.
-
-Des cygnes noirs se laissaient nonchalamment dériver au courant: tandis
-que, sur la plage de la rivière, de hideux iguanes se vautraient dans
-la fange, des volées de perdrix et de tourterelles regagnaient à
-tire d'aile l'abri des buissons; çà et là bondissaient en se jouant
-des vigognes et des viscachas, et au plus haut des aires, de grands
-vautours chauves tournoyaient en larges cercles.
-
-A voir le calme profond qui régnait dans le désert et sa sauvage
-apparence, il semblait être demeuré tel qu'il était sorti des mains du
-Créateur et n'avoir jamais été foulé par un pied humain.
-
-Cependant, il n'en était pas ainsi, le Llano de Manso, dont les
-dernières plaines atteignent la lisière du _Grand Chaco_, le refuge
-presque inexpugnable des Indiens bravos, ou de ceux que la cruauté
-des Espagnols a, après la dispersion des missions fondées par les
-jésuites, rejeté dans la barbarie, est, en quelque sorte, un territoire
-neutre, où toutes les peuplades se sont tacitement donné rendez-vous
-pour chasser; il est incessamment parcouru dans toutes les directions
-par des guerriers appartenant aux nations les plus hostiles les unes
-aux autres, mais qui, lorsqu'elles se rencontrent sur ce territoire
-privilégié, oublient momentanément leur rivalité ou leur haine
-héréditaire pour ne se souvenir que de l'hospitalité du, c'est-à-dire
-de la franchise que chacun doit y trouver pour chasser ou voyager à sa
-guise.
-
-Les blancs n'ont que rarement, à de très longs intervalles, pénétré
-dans cette contrée, et toujours avec une certaine appréhension;
-d'autant plus que les Indiens, sans cesse refoulés par la civilisation,
-sentant l'importance pour eux de la conservation de ce territoire,
-en défendent les approches avec un acharnement indicible, torturant
-et massacrant sans pitié les blancs que la curiosité ou un hasard
-malheureux conduit dans cette région.
-
-Pourtant, malgré ces difficultés en apparence insurmontables, de hardis
-explorateurs n'ont pas craint de visiter le llano et de le parcourir à
-leurs risques et périls dans le but d'enrichir le domaine de la science
-par des découvertes intéressantes.
-
-C'est à eux que le bois dont nous avons parlé, et qui semble une
-oasis dans cette mer de sable, doit son nom charmant de Rincón del
-Bosquecillo, par reconnaissance sans doute de la fraîcheur qu'ils
-y avaient trouvée et de l'abri qu'il leur avait offert après leurs
-courses fatigantes à travers le désert.
-
-Le soleil déclinait rapidement à l'horizon en allongeant démesurément
-l'ombre des rocs, des buissons et des quelques arbres épars çà et
-là à de longues distances dans le llano. Les panthères commençaient
-déjà à jeter dans l'espace les notes stridentes et saccadées de
-leurs sinistres rauquements en se rendant à l'abreuvoir; les jaguars
-bondissaient hors de leurs tanières avec de sourds appels de colère, en
-fouettant de leur queue puissante leurs flancs haletants; les manadas
-de taureaux et de chevaux sauvages fuyaient effarés devant ces sombres
-rois de la nuit, que les premières heures du soir rendaient les maîtres
-du désert.
-
-Au moment où le soleil, arrivé jusqu'au niveau de l'horizon, se noyait
-pour ainsi dire dans des flots de pourpre et d'or, une troupe de
-cavaliers apparut sur la rive droite du Río Bermejo, se dirigeant,
-selon toute probabilité, vers l'accore dont nous avons parlé, sur le
-sommet de laquelle se trouvait le bois touffu nommé el Rincón del
-Bosquecillo.
-
-Ces cavaliers étaient des Indiens guaycurús, reconnaissables à leur
-élégant costume, au bandeau qui ceignait leur tête et surtout à la
-grâce sans pareille avec laquelle ils maniaient leurs chevaux, nobles
-fils du désert, aussi ardents et aussi indomptables que leurs maîtres.
-
-Ils formaient une troupe d'une cinquantaine d'hommes environ, tous
-armés en guerre et n'ayant aucunes touffes de plumes d'autruche ni
-banderoles à la pointe de leurs lances; ce qui démontrait qu'ils
-étaient en expédition sérieuse et non réunis pour une chasse.
-
-Un peu en avant de la troupe s'avançaient deux hommes, des chefs,
-ainsi que l'indiquait la plume de vautour plantée dans leur bandeau de
-couleur rouge, et dont l'extérieur formait un complet contraste avec
-celui de leurs compagnons.
-
-Ils portaient le poncho bariolé, les caleçons de toile écrue, et les
-bottes fabriquées avec le cuir qui recouvre la jambe du cheval; leurs
-armes, lasso, bolas, lance et couteaux, étaient les mêmes que celles de
-leurs compagnons, mais là s'arrêtait la ressemblance.
-
-Le premier était un jeune homme de vingt-deux ans au plus; sa taille
-était haute, élégante, souple et bien prise, ses manières nobles, ses
-moindres gestes gracieux. Aucune peinture, aucun tatouage ne défigurait
-ses traits accentués, d'une beauté presque féminine, mais auxquels,
-chose extraordinaire chez un Indien, une barbe noire, courte et
-frisée, donnait une expression mâle et décidée; cette barbe, jointe à
-la blancheur mate de la peau du jeune homme, l'aurait facilement fait
-passer pour un blanc, s'il avait porté un costume européen. Cependant,
-hâtons-nous de constater que parmi les Indiens on rencontre souvent des
-hommes dont la peau est complètement blanche et qui semblent appartenir
-à la race caucasique; aussi cette singularité n'attire-t-elle en aucune
-façon l'attention de leurs compatriotes, qui n'y attachent pas d'autre
-importance que de leur témoigner un plus grand respect, les croyant
-issus de la race privilégiée des hommes divins qui, les premiers, les
-réunirent en tribu et leur enseignèrent les premiers éléments de la
-civilisation.
-
-Le jeune homme dont nous avons en quelques mots esquissé le portrait,
-était le chef principal des guerriers dont il était en ce moment suivi;
-il se nommait Gueyma, et, malgré sa jeunesse, il jouissait d'une grande
-réputation de sagesse et de bravoure dans sa tribu.
-
-Son compagnon, autant qu'il était possible, malgré sa taille droite,
-ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau et son visage exempt de
-rides, de fixer son âge avec quelque certitude, devait avoir atteint
-soixante-dix ans; cependant ainsi que nous l'avons dit aucun signe de
-décrépitude ne se faisait voir en lui: son regard brillait de tout
-le feu de la jeunesse; ses membres étaient souples et vigoureux; ses
-dents, dont pas une ne manquait, étaient d'une éblouissante blancheur,
-rendue plus sensible par la teinte foncée de son teint, bien que,
-de même que l'autre chef, il n'eût ni tatouage ni peinture; mais
-à défaut de ces marques physiques de vieillesse, l'expression de
-sévérité répandue sur sa physionomie fine et intelligente, ses gestes
-emphatiques et la lenteur calculée avec laquelle il laissait tomber de
-sa bouche les moindres paroles, auraient fait connaître à tout homme
-habitué à la fréquentation des Indiens, que ce chef était fort âgé
-et qu'il jouissait parmi les siens d'un grand renom de sagesse et de
-prudence, tenant plutôt sa place au feu du conseil de la nation qu'à la
-tête d'une expédition de guerre.
-
-Au centre de la troupe venaient deux hommes qu'à leur couleur et à
-leurs vêtements il était facile de reconnaître pour Européens.
-
-Ces hommes, bien qu'ils fussent sans armes, paraissaient être
-considérés, sinon comme complètement libres, du moins avec certains
-égards qui prouvaient qu'on ne les regardait pas comme prisonniers.
-
-Quant à eux, c'étaient deux jeunes gens de vingt-cinq à vingt-huit
-ans, recouverts du costume d'officiers brésiliens, aux traits fins et
-hardis, à la physionomie insouciante et railleuse, qui galopaient au
-milieu des guerriers indiens sans paraître s'inquiéter aucunement du
-lieu où on les conduisait, et qui causaient gaiement en échangeant
-de temps en temps quelques mots d'un ton de bonne humeur avec les
-guerriers les plus rapprochés d'eux.
-
-Le soleil disparaissait complètement au-dessous de l'horizon, et une
-entière obscurité remplaçait presque instantanément la clarté du jour,
-ainsi qu'il arrive dans tous les pays intertropicaux et qui n'ont
-pas de crépuscule, au moment où les Indiens gravissaient au galop le
-sentier à peine tracé qui conduisait au sommet de l'accore et donnait
-accès dans le bois.
-
-Arrivé au centre d'une clairière du milieu de laquelle sortait une
-source d'une eau claire et limpide qui, après s'être frayé un chemin
-tortueux à travers les roches, tombait en éblouissante cascade dans le
-Río Bermejo, d'une hauteur de quarante à cinquante pieds, le jeune chef
-Gueyma arrêta son cheval, sauta de selle et ordonna à ses guerriers
-d'installer un campement de nuit; son intention étant de ne pas aller
-plus loin ce jour-là.
-
-Ceux-ci obéirent; ils mirent aussitôt pied à terre et s'occupèrent
-activement à entraver les chevaux, à leur donner la provende, à allumer
-les feux de veille et à préparer le repas du soir.
-
-Quelques guerriers, au nombre de cinq ou six, avaient seuls conservé
-leurs armes et s'étaient placés aux abords de la clairière, afin de
-veiller au salut de leurs compagnons.
-
-Les deux officiers brésiliens, fatigués, sans doute, d'une longue
-course faite pendant la grande chaleur du jour, avaient, avec un soupir
-de satisfaction, entendu l'ordre du chef et y avaient obéi avec un
-empressement qui témoignait du désir qu'ils éprouvaient de prendre un
-repos dont ils ressentaient l'impérieux besoin.
-
-Vingt minutes plus tard, les feux étaient allumés, un ajoupa construit
-pour garantir les blancs contre les atteintes de l'abondante rosée du
-matin, et les guerriers réunis par petits groupes de quatre ou cinq
-mangeaient de bon appétit les provisions simples placées devant eux et
-composées, en général, d'ignames cuites sous la cendre, de farine de
-manioc, de viande séchée au soleil et rôtie sur les charbons, le tout
-accompagné de l'eau limpide de la source, breuvage sain et fortifiant,
-mais nullement susceptible de monter à la tête des convives et de leur
-échauffer le cerveau.
-
-Les chefs avaient fait prier, par un guerrier, les officiers brésiliens
-de prendre part à leur repas, courtoise invitation que ceux-ci avaient
-acceptée avec d'autant plus de plaisir que, à part les gourdes pleines
-d'eau-de-vie de canne qu'ils portaient à l'arçon de leurs selles,
-ils manquaient complètement de vivres et s'étaient un moment crus
-condamnés à un jeûne forcé; perspective d'autant plus désagréable pour
-eux qu'ils mouraient littéralement de faim, n'ayant pas eu l'occasion,
-depuis la veille au soir, de prendre d'autre rafraîchissement qu'un peu
-d'eau-de-vie coupée avec de l'eau, régime plus qu'insuffisant pour des
-estomacs de vingt ans, mais auquel ils s'étaient résolument astreints,
-plutôt que de laisser voir leur détresse aux Indiens au milieu desquels
-ils se trouvaient accidentellement. Heureusement pour eux, les chefs
-guaycurús s'étaient aperçus de cette abstinence forcée et y avaient
-gracieusement mis un terme en engageant les jeunes gens à souper avec
-eux; procédé qui avait le double avantage de sauvegarder l'orgueil des
-officiers et de rompre la glace entre eux et les Indiens.
-
-Cependant, ainsi que cela arrive toujours entre personnes qui ne se
-connaissent point ou du moins se connaissent peu, les premiers instants
-furent assez froids entre ces quatre convives si différents d'allures
-et de caractère.
-
-Les officiers, après un cérémonieux salut auquel les chefs avaient
-répondu d'une façon tout aussi guindée, s'étaient assis sur l'herbe et
-avaient attaqué les vivres placés devant eux, d'abord avec une certaine
-retenue strictement commandée par les convenances, mais bientôt ils
-s'étaient laissé aller aux exigences impérieuses de leur appétit et
-s'étaient mis résolument en devoir de le satisfaire.
-
---Epoï, dit le vieux chef avec un sourire de bonne humeur, je, suis
-heureux, señores, de vous voir fêter si bien un aussi maigre repas.
-
---Ma foi! répondit en riant un des officiers, maigre ou non, chef, il
-arrive trop à point pour que nous le dédaignions.
-
---Hum, fit le second, voilà juste vingt-quatre heures que nous n'avons
-mangé, ce qui commence à être assez long.
-
---Pourquoi ne pas nous l'avoir dit tout d'abord? reprit le chef, nous
-aurions immédiatement donné des ordres pour qu'on vous fournît les
-vivres nécessaires.
-
---Mille fois merci de votre obligeance, chef, mais il ne convenait ni
-à notre dignité ni à notre caractère de vous adresser une pareille
-demande.
-
---Les blancs ont de singulières délicatesses, murmura Gueyma, se
-parlant plutôt à lui-même qu'adressant la parole aux officiers.
-
-Cependant ils entendirent cette observation, à laquelle l'un d'eux se
-chargea de répondre.
-
---Cela n'est pas une question de délicatesse, chef, mais un sentiment
-inné de convenance chez des hommes, qui non seulement se respectent
-eux-mêmes, mais respectent encore en eux les personnes qu'ils sont
-chargés de représenter.
-
---Vous nous excuserez, señor, reprit Gueyma; nous autres Indiens,
-presque sauvages, ainsi que vous nous nommez, nous ne connaissons rien
-à ces subtiles distinctions qu'il vous plaît d'établir; la vie du
-désert n'enseigne pas de telles choses.
-
---Et nous n'en sommes peut-être que plus heureux pour cela, ajouta le
-vieux chef.
-
---C'est possible, répondit l'officier; je ne discuterai pas avec vous
-sur un point aussi futile; laissons donc ce sujet et permettez-moi de
-vous offrir une gorgée d'_aguardiente_.
-
-Et après avoir débouché sa gourde, il la présenta au chef.
-
-Celui-ci, tout en repoussant la gourde de la main, jeta un regard
-d'étonnement sur l'officier.
-
---Vous me refusez, demanda celui-ci; pour quel motif, chef? N'ai-je pas
-accepté, moi, ce que vous m'avez offert.
-
-L'Indien secoua la tête à plusieurs reprises.
-
---Mon fils n'a pas l'habitude de fréquenter les Guaycurús, dit-il.
-
---Pourquoi cette question, chef?
-
---Parce que, répondit-il, s'il en était autrement, le jeune chef pâle
-saurait que les guerriers guaycurús ne boivent jamais cette boisson que
-les blancs nomment eau ardente et qui les rend fous; l'eau des sources
-que le grand Esprit _Macunhan_ a semée à profusion dans le désert,
-suffit pour calmer leur soif.
-
---Excusez mon ignorance, chef, je n'avais nullement l'intention de vous
-blesser.
-
---Là où il n'y a pas d'intention, ainsi que le dit le visage pâle,
-répondit en souriant le vieux chef, l'injure ne saurait exister.
-
---Bien parlé, mon maître, reprit gaiement le jeune homme; j'aurais
-été peiné qu'une action inconsidérée de ma part eût troublé la bonne
-intelligence qui doit régner entre nous, d'autant plus que je désire
-vous adresser différentes questions, si toutefois vous n'y trouvez pas
-d'inconvénient.
-
-Le repas était terminé. Les deux chefs avaient roulé du tabac dans
-des feuilles de palmier et fumaient; les officiers, eux, avaient tout
-simplement allumé des cigares.
-
---Quelles sont les questions que le visage pâle désire m'adresser?
-répondit l'Indien.
-
---D'abord, permettez-moi de vous faire observer que, depuis que
-le hasard m'a conduit parmi vous, je suis en proie à un continuel
-étonnement.
-
---Epoï! fit en souriant le chef. En vérité?
-
---Ma foi, oui. Jamais je n'avais vu d'Indien. Là-bas, à Rio Janeiro,
-quand on me parlait des peaux-rouges, on me les représentait comme des
-hommes entièrement sauvages, féroce, perfides, croupissant dans la
-plus horrible barbarie. Je m'étais donc fait des Indiens une idée qui,
-d'après ce que je vois à présent, était des plus erronées.
-
---Ehah! Ehah! Et que voit donc le visage pâle?
-
---Dame, je vois des hommes, braves, intelligents, jouissant d'une
-civilisation différente de la nôtre, il est vrai, mais qui, en fait,
-n'en est pas moins une; des chefs comme vous et votre compagnon, par
-exemple, parlant aussi bien que moi la langue portugaise, et qui, en
-toute circonstance, agissent avec une prudence, une sagesse et un
-conspect, qui, souvent j'ai regretté de ne pas rencontrer chez mes
-compatriotes. Voilà ce que j'ai vu chez vous, jusqu'à présent, chef,
-sans compter la blancheur du teint de votre compagnon, qui, vous en
-conviendrez, jointe à l'arrangement de ses traits et à l'expression de
-sa physionomie, lui donne plutôt l'apparence d'un Européen que d'un
-guerrier indien.
-
-Les deux chefs sourirent en échangeant un regard à la dérobée, et le
-plus âgé reprit, avec une expression de fierté dans la voix.
-
---Les Guaycurús sont les descendants des grands Tupinambás, les anciens
-possesseurs du Brésil, avant que les blancs les aient dépouillés
-de leurs terres; ils sont nommés par les visages pâles eux-mêmes
-_Cavalheiros_; les Guaycurús sont les maîtres du désert, qui oserait
-leur résister? Lorsque beaucoup d'hivers auront blanchi les cheveux de
-mon fils et qu'il aura vu d'autres nations indiennes, il reconnaîtra
-la différence immense qui existe entre les nobles Guaycurús et les
-misérables sauvages épars çà et là dans les llanos.
-
-Le jeune officier s'inclina affirmativement.
-
---Ainsi, répondit-il, les Guaycurús sont les plus civilisés d'entre les
-Indiens?
-
---Les seuls, répondit le chef avec hauteur; le grand Esprit les aime et
-les protège.
-
---Je l'admets, chef; cependant cela ne me dit pas d'où provient la
-perfection avec laquelle vous parlez notre langue, perfection que vos
-guerriers sont loin d'atteindre, car c'est à peine s'ils me comprennent
-lorsque je leur adresse la parole.
-
---Le Cougouar a vécu de longues années, répondit-il, la neige de bien
-des hivers a plu sur sa tête depuis que tout petit enfant il a vu
-le jour pour la première fois; le Cougouar était un guerrier déjà,
-que le visage pâle n'avait pas encore échappé faible et nu au sein
-de sa mère. A cette époque, le chef a visité les grands villages des
-blancs, pendant plusieurs lunes même il a vécu parmi eux comme s'il
-eût fait partie de leur famille; aussi, il les aime, bien qu'il les
-ait quittés pour toujours, afin de rejoindre sa nation; les blancs ont
-enseigné leur langue au Cougouar. Mon fils a-t-il d'autres questions à
-m'adresser?
-
---Non, chef, et je vous remercie sincèrement de la façon franche et
-loyale dont il vous a plu de me répondre; je suis d'autant plus heureux
-de la sympathie que, dites-vous, vous éprouvez pour mes compatriotes,
-que dans les circonstances où nous nous trouvons, cette sympathie ne
-peut que nous être fort utile pour terminer à la satisfaction générale
-l'affaire que nous avons à traiter.
-
---Je désire qu'il en soit ainsi.
-
---Et moi aussi, de tout mon cœur; sommes-nous encore bien éloignés de
-l'endroit où l'entrevue doit avoir lieu? Je vous avoue que j'ai hâte
-que l'alliance proposée soit conclue entre nous.
-
---Alors, que mon fils se réjouisse, car nous sommes arrivés à l'endroit
-assigné par les capitaos guaycurús aux chefs des visages pâles, et
-l'entrevue dont il parle aura lieu, selon toutes probabilités, demain
-même, deux ou trois heures au plus après le lever du soleil.
-
---Quoi, nous avons déjà atteint le lieu nommé par les Espagnols el
-Rincón del Bosquecillo?
-
---C'est ici.
-
---Dieu soit loué! Car le général ne tardera pas à s'y rendre de son
-côté comme nous y sommes venus du nôtre; et maintenant, chef, agréez
-encore une fois mes remerciements. Je vais, avec votre permission,
-prendre quelques heures d'un repos dont j'éprouve un besoin réel après
-les fatigues de la journée qui vient de finir.
-
---Que mes fils dorment: le sommeil est bon pour les jeunes gens,
-répondit le chef avec un bienveillant sourire.
-
-Les officiers se retirèrent aussitôt dans l'ajoupa préparé pour eux, et
-ne tardèrent pas à s'endormir.
-
-Les deux chefs restèrent seuls en face l'un de l'autre.
-
-Les guerriers guaycurús, étendus devant les feux, dormaient enveloppés
-dans leurs ponchos.
-
-Seules, les sentinelles étaient éveillées et demeuraient immobiles
-comme des statues de bronze florentin, les yeux fixés dans l'espace et
-les oreilles ouvertes au moindre bruit.
-
-Un calme complet régnait dans le désert, la nuit était tiède, claire et
-étoilée.
-
-Le Cougouar considéra un instant son compagnon d'un air pensif,
-puis, prenant la parole à voix basse, après avoir jeté un regard
-investigateur autour de lui:
-
---A quoi songe Gueyma en ce moment, dit-il d'une voix douce, avec un
-accent de tendre affection, cause-t-il intérieurement avec son cœur?
-Sa pensée évoque-t-elle le souvenir charmant d'Œil-de-Colombe, la
-vierge aux yeux d'azur, ou bien son esprit est-il préoccupé par la
-réunion qui demain doit avoir lieu?
-
-Le jeune homme tressaillit, releva la tête, et, fixant un regard
-incertain, dans lequel passa un éclair, sur le vieux chef qui le
-regardait avec tristesse:
-
---Non, répondit-il d'une voix basse et entrecoupée par une émotion
-intérieure, mon père n'a pas vu clair dans le cœur de son fils; le
-souvenir d'œil-de-Colombe est toujours présent à la pensée de Gueyma:
-il n'a pas besoin d'être évoqué pour apparaître radieux; peu importe au
-jeune chef le résultat du conseil de demain, son esprit est ailleurs,
-il erre à l'aventure sur le sommet des nuages chassés par le vent à la
-recherche de son père.
-
-Le visage du vieux chef s'assombrit soudainement à ces paroles; ses
-sourcils se froncèrent, et ce fut avec une certaine émotion dans la
-voix qu'il répondit, au bout d'un instant:
-
---Cette pensée tourmente toujours mon fils?
-
---Toujours! fit le jeune homme avec une certaine animation; jusqu'à ce
-que le Cougouar ait rempli sa promesse.
-
---Quelle est cette promesse que me rappelle mon fils?
-
---Celle de me dire le nom de mon père; comment, enfant, je ne l'ai
-jamais vu auprès de moi, et pourquoi les guerriers de ma nation
-détournent la tête avec tristesse, lorsque je leur demande pourquoi,
-depuis si longtemps, il est parti du milieu de nous.
-
---Oui, c'est vrai, répondit le Cougouar, j'ai fait cette promesse à
-mon fils; mais lui, en retour, il m'en a fait une autre, ne se la
-rappelle-t-il pas?
-
---Si; que mon père me pardonne, je me la rappelle; mais mon père est
-bon, il sera indulgent pour un jeune homme et excusera une impatience
-qui ne provient que de son amour filial.
-
---Mon fils est non seulement un des guerriers les plus redoutables
-de sa nation, mais il en est encore un des chefs les plus renommés:
-il doit à tous l'exemple de la patience. Une lune ne s'écoulera pas
-sans que je lui révèle le secret qu'il a si grande hâte d'apprendre;
-jusque-là, qu'il continue à se laisser guider par l'homme qui s'est
-dévoué à lui et dont la seule pensée est de le voir heureux un jour.
-
-Après avoir prononcé ces paroles d'une voix sévère mélangée
-d'affection, le vieux chef s'enveloppa dans son poncho, s'étendit sur
-le sol et ferma les yeux.
-
-Gueyma le considéra un instant avec une impression indéfinissable
-mêlée de colère, de respect et d'abattement, puis il poussa un profond
-soupir, laissa retomber sa tête sur la poitrine et se plongea dans
-d'amères réflexions; enfin, vaincu par le sommeil, il s'étendit auprès
-de son compagnon, et bientôt dans le camp indien il n'y eut plus
-d'éveillé que les sentinelles.
-
-
-
-
-XII
-
-
-LE TRAITÉ
-
-
-La nuit fut tranquille, rien n'en troubla la sérénité calme et
-majestueuse.
-
-Les sentinelles veillèrent avec une attention scrupuleuse, peu
-habituelle parmi les Indiens, sur le repos de leurs compagnons.
-
-Vers quatre heures et demie au matin, les ténèbres commencèrent peu à
-peu à pâlir devant les lueurs, fugitives encore, des premiers rayons
-du jour; le ciel se nuança de larges bandes de couleurs changeantes
-qui se fondirent enfin dans des tons d'un rouge vif et enflammé, et le
-soleil parut enfin, s'élevant au-dessus de l'horizon comme s'il fût
-sorti du sein d'une fournaise, illuminant subitement le ciel de ses
-resplendissants rayons qui ressemblaient à des flèches de feu.
-
-Les premières heures matinales sont les plus douces et les plus
-magnifiques de la journée au désert.
-
-La nature en s'éveillant calme, fraîche et reposée, semble, pendant
-les ténèbres, avoir repris toutes ses forces; les feuilles plus vertes
-sont perlées de rosée, un léger et transparent brouillard s'élève de
-terre en vapeur incessamment pompée par le soleil, une fraîche brise
-ride la surface argentée des fleuves et des lacs, agite les branches
-des arbres et imprime un frémissement mystérieux aux hautes herbes du
-milieu desquelles s'élèvent à chaque instant les têtes effarées des
-taureaux, des chevaux sauvages, des daims ou des gazelles, tandis que
-les oiseaux, battant joyeusement des ailes, font leur toilette matinale
-ou s'envolent de çà et de là avec des cris et des gazouillements de
-plaisir.
-
-Les Indiens ne sont pas dormeurs, en général, aussi, à peine le
-soleil apparut-il au niveau de l'horizon, que tous s'éveillèrent et
-procédèrent aux soins de leurs toilettes et à leurs ablutions de
-chaque jour: car les Guaycurús, contrairement aux autres peuplades
-américaines, parmi leurs nombreuses qualités, comptent celle d'être
-d'une propreté rigoureuse et même d'une certaine coquetterie dans
-l'arrangement de leurs pittoresques vêtements.
-
-A la voix du Cougouar, ils se réunirent en demi-cercle les yeux
-tournés vers le soleil levant, s'agenouillèrent pieusement sur le sol
-et adressèrent une fervente prière à l'astre radieux du jour, non pas
-qu'ils le considèrent positivement comme un dieu, mais parce qu'il est
-dans leur croyance le représentant visible de l'invisible divinité et
-le grand dispensateur de ses bienfaits.
-
-Nous avons remarqué avec étonnement cette espèce de culte rendu au
-soleil dans toutes les contrées de l'Amérique, tant du sud que du nord,
-et qui, bien que variée par la forme, est partout, quant au fond, la
-même dans toutes les nations indigènes: d'ailleurs, cette religion
-naturelle doit être admise plus facilement par des races primitives,
-qui rendent ainsi hommage à ce qui frappe plus fortement leurs yeux et
-leurs sens.
-
-Ce pieux devoir accompli, les guerriers se relevèrent et se partagèrent
-immédiatement les travaux du camp.
-
-Les uns conduisirent les chevaux à l'abreuvoir, d'autres les
-bouchonnèrent avec soin, quelques-uns allèrent couper du bois, afin
-de raviver les feux à demi éteints, tandis que cinq ou six guerriers
-d'élite, sautant à poil sur leurs chevaux, s'élancèrent dans la savane,
-afin de se procurer en chassant les vivres nécessaires à leur déjeuner
-et à celui de leurs compagnons.
-
-Enfin, au bout de quelques instants, le camp offrit le tableau le plus
-animé, car autant les Indiens sont mous et insouciants lorsque leurs
-femmes, auxquelles ils abandonnent tous les travaux domestiques sont
-avec eux, autant ils sont vifs et alertes dans leurs expéditions de
-guerre, pendant lesquelles ils ne peuvent réclamer leur assistance et
-sont ainsi contraints de se satisfaire à eux-mêmes.
-
-Les officiers brésiliens, réveillés par le bruit et le mouvement qui
-se faisait autour d'eux, sortirent de l'ajoupa sous lequel ils avaient
-passé la nuit, et allèrent gaiement se mêler aux groupes des Indiens,
-ayant, eux aussi, à panser leurs chevaux et à s'assurer qu'il ne leur
-était rien arrivé pendant leur sommeil.
-
-Les Guaycurús les reçurent de la façon la plus cordiale, riant et
-causant avec eux, poussant même l'affabilité jusqu'à s'informer s'ils
-avaient bien dormi sur leur lit de feuilles et s'ils se sentaient
-complètement remis de leurs fatigues du jour précédent.
-
-Bientôt tout fut en ordre dans le camp, les chevaux ramenés de
-l'abreuvoir furent attachés de nouveau aux piquets devant une bonne
-provision d'herbe fraîche, les chasseurs revinrent chargés de gibier
-et le repas du matin préparé en toute hâte fut au bout de quelques
-instants servi aux convives sur de grandes feuilles de bananier et de
-palmier en guise d'assiettes et de plats.
-
-Aussitôt après le déjeuner, le Cougouar après avoir pendant quelques
-minutes conversé avec Gueyma, qui bien que le principal chef du
-détachement semblait n'agir que d'après ses conseils, expédia plusieurs
-batteurs d'estrade dans des directions différentes.
-
---Vos amis tardent à arriver, dit-il aux officiers brésiliens,
-peut-être leur est-il survenu certains empêchements, ces hommes sont
-chargés de s'assurer de l'état des choses et de nous annoncer leur
-approche.
-
-Les officiers s'inclinèrent en signe d'assentiment, ils n'avaient rien
-à répondre à cette observation, d'autant plus qu'ils commençaient
-eux-mêmes à s'inquiéter du retard des personnes attendues.
-
-Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi; les guerriers guaycurús causaient
-entre eux, fumaient ou pêchaient sur le bord du Bermejo, mais aucun
-Indien ne s'était éloigné du camp au milieu duquel s'élevait comme une
-bannière la longue lance de Gueyma, plantée dans le sol et faisant
-flotter à son extrémité une banderole blanche faite avec un mouchoir
-emprunté aux officiers.
-
-Vers onze heures du matin, les sentinelles signalèrent l'apparition de
-deux troupes venant de deux côtés opposés, mais se dirigeant vers le
-camp.
-
-Les Chefs guaycurús lancèrent deux guerriers vers ces troupes.
-
-Ceux-ci revinrent au bout de dix minutes à peine.
-
-Ils avaient reconnu les étrangers. Les premiers étaient des _Macobis_,
-les seconds des _Frentones_.
-
-Mais, presque aussitôt apparut une troisième troupe, puis une
-quatrième, une cinquième et enfin une sixième.
-
-Des éclaireurs furent immédiatement lancés à leur rencontre, et ils ne
-tardèrent pas à revenir, en annonçant que c'étaient des détachements de
-_Chiriguanos_, de _Langoas_, d'_Abipones_, et enfin de _Payagoas_.
-
---Epoï, répondait le Cougouar à chaque annonce qui lui était faite, les
-guerriers camperont au pied de la colline, les chefs monteront près de
-nous.
-
-Les éclaireurs repartaient alors ventre à terre et allaient communiquer
-aux capitaos des différents détachements les ordres de leur chef.
-
-Arrivés à une certaine distance de l'accore au sommet de laquelle le
-camp des Guaycurús était établi, les détachements indiens s'arrêtèrent,
-poussèrent leur cri de guerre d'une voix retentissante et, après avoir
-exécuté certaines évolutions en faisant caracoler leurs chevaux, ils
-allèrent s'établir aux points qui leur avaient été désignés.
-
-Les chefs de ces détachements suivis chacun de deux guerriers plus
-particulièrement affectés au service de leur personne, gravirent au
-galop la colline et pénétrèrent dans le camp où ils furent reçus de la
-façon la plus cordiale par les chefs guaycurús qui étaient montés à
-cheval et avaient fait quelques pas au-devant d'eux.
-
-Après un échange assez long de politesses où furent strictement
-remplies toutes les minutieuses exigences de l'étiquette indienne,
-les chefs se dirigèrent ensemble vers le feu du conseil où tous ils
-s'assirent sans distinction de places ou de rang.
-
-Il se fit alors un grand silence dans l'assemblée. Les esclaves
-donnèrent à chacun du tabac enroulé dans des feuilles de palmier
-et firent circuler le maté que les chefs humèrent lentement et
-religieusement selon la coutume.
-
-Lorsque le maté eut passé de main en main, que la dernière bouffée de
-fumée fut exhalée des rouleaux de tabac, Gueyma fit un geste de la main
-pour réclamer l'attention des assistants et prit la parole:
-
---Capitaos alliés de la puissante et invincible nation des Guaycurús,
-dit-il, je suis heureux de vous voir ici et de l'empressement que vous
-avez mis à vous rendre à l'invitation des membres du conseil suprême
-de notre nation. Le motif de cette convocation extraordinaire est
-extrêmement sérieux; bientôt vous l'apprendrez; il ne m'appartient pas,
-et je manquerais à tous mes devoirs de fidèle allié, si j'essayais, en
-cette circonstance, d'influencer vos déterminations ultérieures, que
-vos intérêts bien entendus doivent seuls motiver. Qu'il vous suffise,
-quant à présent, de savoir que vos amis les Guaycurús ont cru ne devoir
-agir en cette affaire qu'avec votre assentiment et l'appui de vos
-lumières.
-
-Un chef payagoa, guerrier âgé déjà, et d'un aspect respectable,
-s'inclina et répondit:
-
---Capitao des Guaycurús, bien que fort jeune encore, vous réunissez
-en vous la prudente circonspection de l'agouti, jointe au bouillant
-courage du jaguar; les paroles que souffle votre poitrine sont
-inspirées par le grand Esprit. C'est lui qui parle par vos lèvres. Au
-nom des capitaos ici présents, je vous remercie de la latitude que vous
-nous donnez, en nous laissant la liberté entière de nos déterminations.
-Nous saurons, soyez-en convaincu, distinguer le vrai du faux dans cette
-affaire, que nous ignorons encore, et nous inspirant de votre sagesse,
-la terminer selon les lois de la plus entière justice, tout en nous
-conformant aux intérêts des nations dont nous sommes les représentants.
-
-Les autres chefs s'inclinèrent alors, et chacun à son tour, la main
-posée sur le cœur, prononça ces paroles:
-
---Emavidi-Chaïmè, le grand capitao des Payagoas, a parlé comme un homme
-prudent, la sagesse est en lui.
-
-En ce moment, une des sentinelles signala l'approche d'une troupe
-nombreuse, révélée par un épais nuage de poussière qui s'élevait à
-l'horizon.
-
---Voilà ceux avec lesquels nous conférerons bientôt, dit Gueyma; à
-cheval, frères, et allons au-devant d'eux, afin de leur faire honneur,
-car ils viennent en amis, ce qui leur a permis de franchir sains et
-saufs nos frontières.
-
-Les capitaos se levèrent aussitôt et montèrent sur les chevaux que
-leurs esclaves tenaient en main derrière eux.
-
-Gueyma et le Cougouar se mirent à leur tête, et la troupe, composée
-d'une quinzaine de chefs, tous cavaliers d'élite et guerriers renommés
-dans leurs tribus, roula comme un ouragan du haut en bas de la colline
-et s'élança à toute bride dans la plaine, en soulevant sur son passage
-des flots épais d'une poussière grisâtre, réduite en atomes presque
-impalpables, au milieu de laquelle elle ne tarda pas à disparaître
-complètement aux regards.
-
-Cependant, les nouveaux venus s'approchaient rapidement, bien qu'avec
-une certaine circonspection, commandée du reste par les lois de la plus
-stricte prudence.
-
-Cette troupe fort peu nombreuse ne se composait que de dix cavaliers
-dont deux étaient Indiens et semblaient servir de guide à ceux qui
-marchaient à leur suite.
-
-Ceux-ci étaient des blancs, des Brésiliens, ainsi qu'il était facile de
-le reconnaître à leur costume.
-
-Celui qui marchait en tête de la petite troupe était un homme d'une
-cinquantaine d'années environ, aux traits fiers et hautains, aux
-manières nobles et élégantes, il portait le riche uniforme tout brodé
-d'or de général. Bien qu'il se tînt droit et ferme sur son cheval et
-que son œil noir bien ouvert semblait briller de tout le feu de la
-jeunesse, cependant ses cheveux grisonnants et les rides profondément
-creusées de son front, ajoutés à l'expression soucieuse et pensive de
-sa physionomie, témoignaient d'une existence fortement éprouvée, soit
-par les passions, soit par les hasards d'une vie passée tout entière à
-faire la guerre.
-
-Le cavalier qui se tenait à ses côtés portait le costume de capitaine
-et les insignes d'aide de camp; c'était un jeune homme de vingt-trois à
-vingt-quatre ans, à l'œil fier et aux traits nobles et réguliers; son
-visage respirait la bravoure; une expression d'insouciance railleuse
-répandue sur sa physionomie lui donnait un cachet d'étrangeté et de
-confiance narquoise indicible.
-
-Les six autres cavaliers étaient des soldats revêtus du costume de
-soldaos da Conquista; l'un d'eux portait les insignes de sous-officier.
-
-Quant aux Indiens qui, selon toute probabilité, servaient de guides
-à la troupe, ils ne portaient aucune arme apparente, mais à leurs
-vêtements et à la plume plantée dans le bandeau d'un rouge vif qui
-ceignait leur front il était facile de les reconnaître pour des chefs
-guaycurús.
-
-Tous deux guerriers d'un certain âge, à l'apparence sombre et réservée,
-ils galopaient silencieusement, côte à côte, les yeux opiniâtrement
-fixés en avant, et ne paraissant nullement s'occuper des Brésiliens qui
-venaient à quelques pas derrière eux.
-
-Tout en marchant, les deux officiers causaient avec une liberté qui, vu
-la différence des grades, témoignait d'une certaine intimité entre eux;
-ou du moins d'assez longs rapports.
-
---Nous voici donc arrivés enfin au Bosquecillo, dit le capitaine en
-promenant un regard curieux autour de lui, et cette rivière est le Río
-Bermejo qu'il nous a fallu deux fois déjà traverser. Ma foi! Sauf le
-respect que je vous dois, mon général, je suis heureux d'avoir vu enfin
-ce territoire mystérieux que ces brutes d'Indiens surveillent avec une
-si jalouse méfiance.
-
---Chut! Don Paulo, répondit le général eu posant un doigt sur ses
-lèvres, ne parlez pas aussi haut, nos guides pourraient vous entendre.
-
---Bah! Le croyez-vous, général, à cette distance?
-
---Je connais l'acuité d'ouïe de ces drôles, mon cher don Paulo,
-croyez-moi, soyez prudent.
-
---Je suivrai vos avis, général, d'autant plus que, d'après ce que vous
-m'avez dit déjà, vous avez été en rapport avec les Indiens.
-
---Oui, répondit le général avec un soupir étouffé, j'ai eu affaire à
-eux dans une circonstance terrible, et, bien que de longues années
-se soient écoulées depuis cette époque, le souvenir en est toujours
-présent à ma pensée. Mais laissons cela, et parlons du motif qui
-aujourd'hui nous amène dans ces parages; je ne vous cache pas, mon
-ami, que si honorable que soit la mission qui m'a été confiée par
-le gouvernement, je la considère comme extrêmement difficile et ne
-présentant que fort peu de chances de succès.
-
---Est-ce réellement votre avis, général?
-
---Certes, je ne voudrais pas faire de diplomatie avec vous.
-
---Redouteriez-vous une trahison de la part des Indiens?
-
---Qui sait? Cependant, d'après ce que je connais des mœurs de la
-nation avec laquelle nous avons spécialement affaire, je crois être
-assuré que tout se passera loyalement.
-
---Hum! Savez-vous, général, que nos amis seraient dans une position
-terrible, si la fantaisie prenait aux Indiens de violer le droit des
-gens? Car, pardonnez-moi, général, de vous dire ceci, mais il me semble
-que s'il prenait fantaisie à nos deux guides de nous planter là, rien
-ne leur serait plus facile, et alors quels otages, eux partis, nous
-répondraient de la vie de nos compagnons?
-
---Ce que vous dites est fort juste; malheureusement, il ne m'a pas
-été possible de prendre d'autres mesures; j'ai dû, dans l'intérêt
-même de nos compagnons, laisser ces Indiens libres et les traiter
-honorablement; leur caractère est fort ombrageux, ils ne pardonnent pas
-ce qu'ils croient être une insulte; d'ailleurs, une chose me rassure;
-c'est que s'ils avaient eu l'intention de nous trahir, ils n'auraient
-pas attendu jusqu'à ce moment pour le faire, et, depuis longtemps déjà,
-ils nous auraient abandonnés.
-
---C'est vrai, d'autant plus que, si je ne me trompe, nous voici au
-rendez-vous.
-
---Ou du moins, nous y arriverons avant une demi-heure.
-
---Nos guides ont sans doute aperçu quelque chose de nouveau, général,
-car les voici qui s'arrêtent en se tournant de notre côté, comme s'ils
-avaient une communication à vous faire.
-
---Rejoignons-les donc au plus tôt, répondit le général en faisant
-sentir l'éperon à son cheval, qui partit au galop.
-
-Les deux Indiens s'étaient effectivement arrêtés pour attendre les
-Brésiliens; lorsque le général les eut atteints, il rangea son cheval
-auprès des leurs, et, leur adressant aussitôt la parole:
-
---Eh bien, capitaos, leur dit-il d'une voix enjouée, que se passe-t-il
-donc, que vous vous arrêtez ainsi court au milieu du sentier?
-
---Mon frère et moi nous nous sommes arrêtés, répondit sentencieusement
-le plus âgé des deux chefs, parce que les capitaos viennent au-devant
-des visages pâles, afin de leur rendre les honneurs qui leur sont dus à
-cause de leur qualité d'ambassadeur.
-
---Nous sommes donc effectivement bientôt arrivés?
-
---Regarder, reprit le chef en étendant le bras vers la colline éloignée
-tout au plus d'un mille de l'endroit où il se trouvait.
-
---Ah! Ah! Ainsi je ne m'étais pas trompé, cette colline est bien le
-Rincón del Bosquecillo.
-
---C'est le nom que lui donnent les visages pâles.
-
---Fort bien: je suis charmé de le savoir avec certitude. Vous dites
-donc, chef, que les capitaos viennent au-devant de nous?
-
---Voyez cette poussière, reprit l'Indien, elle est soulevée par les
-pieds pressés des chevaux des capitaos.
-
---S'il en est ainsi, je vous serai obligé, capitao, de m'informer de ce
-que je dois faire?
-
---Rien; attendre et répondre à l'accueil amical des capitaos quand ils
-arriveront.
-
---C'est ce que je ferai avec plaisir. Je profite même de l'occasion qui
-se présente de vous remercier personnellement, capitao, de la loyauté
-avec laquelle votre compagnon et vous vous nous avez guidés jusqu'ici.
-
---Nous avons accompli notre devoir; le chef pâle ne nous doit aucun
-remerciement.
-
---Cependant, capitao, l'honneur me fait une loi de constater la loyauté
-avec laquelle vous vous êtes acquittés de ce devoir.
-
---Tarou-Niom et son frère I-me-oh-eh sont des capitaos guaycurús; la
-trahison leur est inconnue.
-
-Au premier nom prononcé par le chef indien, le général avait
-imperceptiblement tressailli et ses noirs sourcils s'étaient froncés
-pendant une seconde.
-
---Le nom de mon père est Tarou-Niom? demanda-t-il comme s'il eût voulu
-acquérir une certitude.
-
---Oui, répondit laconiquement l'Indien, et il ajouta au bout d'un
-instant, voilà les capitaos.
-
-En effet, presque aussitôt les hautes herbes s'ouvrirent refoulées sous
-l'effort puissant de plusieurs chevaux, et les Indiens parurent.
-
---Les visages pâles sont les bienvenus sur les territoires de chasse
-des Guaycurús, dit Gueyma, après s'être gracieusement incliné devant le
-général; les guerriers de ma nation et des nations alliées sont heureux
-de les voir parmi eux.
-
---Je remercie le capitao de ces bonnes paroles, répondit le général,
-et surtout de la distinction dont m'honorent les confédérés en venant
-ainsi au-devant de moi: je suis prêt à suivre les capitaos dans le lieu
-où il leur plaira de me conduire.
-
-Après quelques autres lieux communs de politesse, les deux troupes,
-confondues en une seule, reprirent la direction de la colline.
-
---Quelques minutes plus tard, les officiers brésiliens, escortés
-par les chefs indiens, atteignirent le sommet de la colline, où ils
-furent reçus avec les marques de la joie la plus vive par leurs deux
-compatriotes.
-
-Aussitôt arrivés au camp, Gueyma arrêta son cheval, et, posant la main,
-droite sur un des deux officiers qui s'étaient avancés au-devant des
-arrivants, il se tourna vers le général.
-
---Voici les deux otages confiés par les visages pâles aux capitaos
-guaycurús; ces hommes ont été par nous traités comme des frères.
-
---En effet, répondit immédiatement un des deux officiers, nous
-n'avons qu'à nous louer des procédés dont on a usé envers nous et
-des attentions dont nous avons été l'objet, nous nous hâtons de le
-constater.
-
---Je crois, dit le général, que les deux capitaos guaycurús confiés à
-notre garde pour répondre de la sûreté de nos otages, n'ont pas eu à se
-plaindre de la façon dont ils ont été traités par nous.
-
---Les visages pâles ont agi loyalement envers les guerriers guaycurús,
-répondit Tarou-Niom en s'inclinant devant le général.
-
-Après ces quelques paroles, les Brésiliens furent conduits
-cérémonieusement devant le feu du conseil, où un arbre renversé avait
-été préparé pour leur servir de siège.
-
-Le général prit place, ayant ses officiers à ses côtés, tandis que les
-soldats se rangeaient silencieusement en arrière.
-
-Les chefs guaycurús et les capitaos des autres nations confédérées
-s'accroupirent sur les talons à la mode indienne, en face des blancs,
-dont ils n'étaient séparés que par le feu. Le tabac roulé et les
-cigares furent allumés; puis le maté fut présenté aux Brésiliens, et le
-conseil commença.
-
---Nous prions, dit Gueyma, le grand capitao des visages pâles de
-répéter ainsi, que cela a été convenu devant les capitaos des nations
-confédérées, les propositions qu'il nous a adressées, le troisième
-soleil de la lune de la folle avoine, au Salto-Grande où nous nous
-étions rendus sur sa prière; ces propositions communiquées par nous
-aux capitaos confédérés ont, je dois le constater, été bien reçues par
-eux; cependant, avant de s'engager définitivement et de contracter une
-alliance offensive avec les visages pâles ici présents contre d'autres
-hommes de la même couleur, les capitaos veulent être assurés que ces
-conditions seront strictement et loyalement exécutées par les blancs et
-que les guerriers rouges n'auront pas à se repentir plus tard d'avoir
-ouvert une oreille complaisante à des avis perfides. Que mon père parle
-donc, les chefs l'écoutent avec la plus sérieuse attention.
-
-Le général s'inclina, et, après avoir jeté un regard profond sur la
-foule attentive et pour ainsi dire suspendue à ses lèvres, il se leva,
-s'appuya nonchalamment sur la poignée de son sabre et prit la parole en
-portugais, langue que la plupart des chefs parlaient facilement, et que
-tous comprenaient.
-
---Capitaos des grandes nations confédérées, dit-il, votre grand-père
-blanc, le puissant monarque que j'ai l'honneur de représenter près de
-vous, a entendu vos plaintes; le récit de vos malheurs a ému son cœur
-toujours bon et compatissant, il a résolu de faire cesser les honteuses
-vexations dont, depuis tant d'année, les espagnols vous ont rendus
-victimes; alors il m'a envoyé vers vous pour vous communiquer ses
-bienveillantes intentions. Écoutez donc mes paroles, car bien que ce
-soit ma bouche qui les prononce, elles ont en réalité l'expression des
-sentiments dont votre grand-père blanc est animé à votre égard.
-
-Un murmure flatteur accueillit cette première partie du discours du
-général. Lorsque le silence se fut rétabli, il continua:
-
---Les Espagnols, reprit-il, au mépris des traités et de la justice,
-non contents de vous opprimer, vous les véritables possesseurs du sol
-que nous foulons, se sont encore traîtreusement emparés de territoires
-étendus, riches et fertiles, appartenant depuis un temps fort long
-au puissant monarque mon maître. Ces territoires, il prétend les
-recouvrer par la voie des armes. Puisque les Espagnols perfides
-rompent continuellement, sous les prétextes les plus futiles et de la
-façon la plus déloyale, les traités conclus avec eux; saisissant avec
-empressement l'occasion qui se présente de vous faire enfin rendre la
-justice à laquelle, comme ses enfants, vous avez droit, mon souverain
-prend votre cause en main, en fait la sienne, et vous protégera envers
-et contre tous, s'engageant à vous faire restituer les territoires
-de chasse qui vous ont été injustement ravis s'engageant, en outre,
-à faire respecter, non seulement votre liberté, mais encore votre
-vie, vos troupeaux, enfin tout ce que vous possédez; mais il est
-juste, capitaos, que vous vous montriez reconnaissants du secours que
-mon souverain daigne vous accorder, et que vous soyez aussi fidèles
-envers lui qu'il le sera envers vous. Voici ce que, par ma bouche,
-vous demande le puissant souverain que je représente: vous armerez vos
-guerriers d'élite dont vous formerez des détachements de cavaliers sous
-les ordres de capitaos expérimentés. Ces détachements abandonneront
-le Llano de Manso, ou, ainsi que vous nommer votre pays la vallée de
-Japizlaga; à un signal donné par nous, et par plusieurs points à la
-fois ils envahiront les provinces du Tucumán et de Córdoba, de façon
-à opérer leur jonction avec les Indiens des pampas et à harceler les
-Espagnols à quelque faction qu'ils appartiennent partout où ils les
-rencontreront, n'attaquant que les partis isolés et servant, pour ainsi
-dire, d'éclaireur et de batteurs d'estrade aux troupes que le roi,
-mon maître fera sous mes ordres et ceux d'autres chefs entrer sur le
-territoire ennemi. La guerre terminée, toutes les promesses consignées
-sur ce _quipu_, ajouta-t-il en jetant au milieu de l'assemblée un
-bâton fendu par la moitié et garni de cordes de plusieurs couleurs en
-forme de chapelets, ayant des graines, des coquillages et des cailloux
-enfilés et séparés par des nœuds faits d'une façon différente; ces
-promesses, dis-je, seront strictement tenues. Maintenant j'ai donné mon
-quipu, trente mules chargées de lassos, bolas, ponchos, frazadas, mors
-pour les chevaux, couteaux, etc., attendant à l'entrée du Llano sous la
-conduite de quelques soldats. Qu'il vous plaise de partager entre vous
-ces richesses dont le roi, mon maître, daigne vous faire présent; à mon
-retour, si mes propositions sont acceptées, je donnerai l'ordre que le
-tout vous soit remis. J'attends donc la remise de vos quipus, persuadé
-que vous ne fausserez pas à la parole donnée et que le roi, mon maître,
-pourra en toute sûreté compter sur votre loyal concours.
-
-De chaleureux applaudissements accueillirent le discours du général,
-qui se rassit au milieu des témoignages les moins équivoques de la plus
-vive sympathie.
-
-Les esclaves firent de nouveau circuler le maté, et les capitaos
-indiens commencèrent à s'entretenir vivement entre eux, bien qu'à voix
-basse et dans une langue incompréhensible pour les Européens.
-
-Nous ferons remarquer à ce propos une singularité que nous n'avons
-rencontrée que dans ces régions et surtout parmi les Guaycurús.
-
-Les hommes et les femmes ont un langage qui présentent de notables
-différences; en sus lorsqu'ils traitent des questions diplomatiques
-devant des envoyés d'une nation étrangère, ainsi que cela passait dans
-la circonstance présente, ils produisent par la contraction des lèvres,
-un sifflement qui à reçu parmi eux certaine modifications convenus qui
-en font pour ainsi dire un idiome à part.
-
-Rien de plus singulier, du reste, que d'assister à une délibération
-sérieuse, _sifflée_ de cette façon par les orateurs, avec des
-modulations et des fioritures réellement remarquables qui donnent
-quelque chose d'étrange et de mystérieux à la discussion.
-
-Le général causait à voix basse avec ses officiers, en humant son maté,
-tandis que les capitaos discutaient à tour de rôle ses propositions,
-ainsi qu'il le conjecturait du moins, car il lui était impossible
-de rien comprendre, ou même de saisir un seul mot au milieu de ce
-sifflement et de ce gazouillement continuel.
-
-Enfin Gueyma se leva, et, après avoir réclamé le silence d'un geste
-empreint d'une suprême majesté, il prit la parole en portugais pour
-répondre au général.
-
---Les capitaos, dit-il ont écouté avec tout le soin qu'elles méritaient
-les paroles prononcées par le grand capitao des visages pâles; ils
-ont pesé avec la plus profonde attention les propositions qu'il
-s'était chargé de leur transmettre: ces propositions, les capitaos
-les trouvent justes et équitables, et ils les acceptent; en priant
-le capitao des visages pâles de remercier leur grand père blanc, et
-de l'assurer du respect et du dévouement de ses enfants du désert. A
-partir du douzième soleil après aujourd'hui les détachements de guerre
-des nations confédérées seront prêts à envahir au premier signal, les
-frontières ennemies. J'ai dit; voilà mon quipu; une troupe de guerriers
-accompagnera mon père, le capitao, pour lui faire honneur, et ramènera
-les présents destinés aux chefs des nations confédérées.
-
-Après ces paroles, il se rassit et jeta son quipu, mouvement qui fut
-imité par les autres chefs.
-
-Le général remercia le conseil, fit relever les quipus par son aide de
-camp, et le traité se trouva ainsi conclu.
-
-Une heure plus tard, les Brésiliens auxquels on avait rendu leurs
-otages, quittaient en compagnie d'un détachement de guerriers choisi,
-le Rincón del Bosquecillo et reprenaient le chemin des plantations
-après être convenus avec Gueyma, Tarou-Niom et les principaux capitaos,
-des mesures secondaires pour la réussite de l'invasion projetée et des
-moyens à employer pour que les Indiens et les Brésiliens pussent, en
-toutes circonstances, communiquer entre eux.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-LE COUGOUAR
-
-
-Un mois environ s'était écoulé depuis la conclusion du traité entre les
-Brésiliens, les Guaycurús et leurs alliés au Rincón del Bosquecillo; au
-pied d'une montagne escarpée, entourée de sillons et de ravines dont le
-sol déchiré était couvert d'une épaisse forêt de chênes, une nombreuse
-troupe de cavaliers était campée à l'entrée d'un cañon, lit desséché
-d'un torrent dont le sol était pavé de pierres plates lisses, usées par
-l'effort continu des eaux en ce moment taries.
-
-Cette troupe, composée de deux cents cinquante à trois cents hommes au
-plus, portait le costume caractéristique des Indiens guaycurús.
-
-C'était le soir; le camp solidement établi et surveillé par d'actives
-sentinelle, était, par sa position, complètement à l'abri d'un coup de
-main.
-
-Les guerriers dormaient couchés devant les feux, enveloppés dans leurs
-ponchos, leurs armes placées à portée de la main, afin d'être prêts à
-s'en servir à la moindre alerte.
-
-Un peu en arrière du camp, sur le flanc même de la montagne, les
-chevaux paissaient les hautes herbes et les jeunes pousses des arbres,
-surveillés avec soin par six Indiens bien armés.
-
-Deux hommes assis devant un feu à demi éteint ayant chacun une carabine
-posée auprès d'eux sur l'herbe, causaient tout en fumant du tabac roulé
-dans des feuilles et aspirant de temps en temps le maté.
-
-Ces deux hommes étaient Gueyma et le Cougouar; la troupe dont nous
-avons parlé se trouvait placée sous leurs ordres immédiats. Elle était
-composée des guerriers les plus jeunes, les plus vigoureux et surtout
-les plus renommés de la nation.
-
-Depuis que, au signal donné par le gouvernement brésilien, cette
-troupe avait franchi la frontière espagnole et s'était, comme une
-volée d'oiseaux de proie, abattue sur le territoire ennemi, la terreur
-avait marché avec elle, le meurtre, l'incendie et le pillage l'avaient
-précédé; derrière elle, elle n'avait laissé que des ruines et des
-cadavres; devant elle, l'épouvante glaçait le courage des habitants et
-leur faisait abandonner au plus vite leurs pauvres ranchos pour fuir la
-cruauté des barbares guaycurús qui n'épargnaient ni femmes, ni enfants,
-ni vieillards, et semblaient avoir fait le serment de changer en
-déserts désolés les riches et fertiles campagnes au milieu desquelles
-ils se traçaient un sanglant sillon.
-
-Ils avaient ainsi traversé comme un ouragan dévastateur la plus grande
-partie de la province et avaient atteint le Río Quinto, non loin duquel
-ils étaient campés, aux environs d'une petite ville nommée l'Aguadita,
-misérable bourgade dont les habitants avaient pris la fuite en
-abandonnant tout ce qu'ils possédaient, à la nouvelle de leur approche.
-
-Le traité conclu entre les Brésiliens et les Indiens était on ne peut
-plus avantageux aux premiers. Voici pourquoi: depuis la découverte de
-l'Amérique, les Portugais et les Espagnols se sont, sans discontinuer,
-disputé la possession du Nouveau Monde. Placés côte à côte au Brésil,
-et à Buenos Aires, ils ne devaient pas demeurer longtemps sans se faire
-la guerre; ce fut ce qui arriva.
-
-Lorsque la famille de Bragance fut contrainte d'abandonner le Portugal
-pour se réfugier à Rio Janeiro, le Brésil devint alors le véritable
-centre de la puissance portugaise et le roi songea à arrondir son
-empire et à lui donner ce qu'il considérait raisonnablement, à
-un certain point de vue, comme étant ses frontières naturelles,
-c'est-à-dire la Banda Oriental et le cours du Río de la Plata.
-
-La guerre dura assez longtemps avec des alternatives de succès et de
-désastres des deux parts. L'Angleterre en vint à offrir sa médiation,
-et la paix fut sur le point d'être conclue; mais, à l'époque où nous
-sommes arrivés, les Portugais Brésiliens, profitant des troubles qui
-désolaient le Río de la Plata et en particulier la Banda Oriental,
-rompirent brusquement les négociations, réunirent une armée de dix
-mille hommes sous les ordres du général Lécor et envahirent la
-province, éternel objet de leur convoitise, en faisant habilement
-coïncider leurs opérations avec les mouvements des Indiens bravos,
-auxquels ils s'étaient ligués, et qui eux, s'élançant de leurs déserts
-avec la furie de bêtes fauves, avaient envahi le territoire espagnol
-par derrière, pris l'ennemi à revers et l'avaient ainsi pincé entre
-deux feux.
-
-Le tableau présenté à cette époque par les provinces insurgées était
-l'un des plus tristes qui puisse être offert comme exemple à la sagesse
-des gouvernements et au bon sens des peuples.
-
-L'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, si riche et si florissante
-jadis, n'était plus qu'un vaste désert, ses villes un monceau de
-cendres, tout son territoire qu'un vaste champ de bataille où se
-choquaient incessamment des armées combattant chacune pour des intérêts
-égoïstes, noyant le patriotisme dans des flots de sang et le remplaçant
-par l'intérêt vénal des ambitions particulières.
-
-Les Portugais Brésiliens, rendus plus forts par la faiblesse de leurs
-ennemis, avaient presque sans coup férir, occupé les principaux points
-stratégiques de la Banda Oriental. Le gain de deux batailles pouvait
-les rendre maîtres du reste et faire tomber définitivement cette
-province entre leurs mains.
-
-Telle était la situation du pays au moment où nous reprenons notre
-récit, que nous avons été contraint d'interrompre quelques instants,
-afin de bien mettre le lecteur au courant de ces divers événements,
-indispensables à l'intelligence des faits qui vont suivre.
-
-La nuit était sombre; la lune, voilée par les nuages ne répandait par
-intervalles qu'une lueur blanchâtre et tremblotante, qui imprimait
-un cachet de tristesse aux accidents du paysage; le vent gémissait
-sourdement à travers les branches des arbres qu'il agitait avec de
-sourds murmures; les deux chefs; assis côte à côte, causaient entre eux
-à voix basse, comme s'ils eussent craint que leurs compagnons étendus
-auprès d'eux entendissent leur conversation; au moment où nous les
-mettons en scène, Gueyma parlait avec une certaine animation, pendant
-que son compagnon, tout en prêtant une sérieuse attention à ce qu'il
-disait, ne l'écoutait qu'avec un sourire ironique qui relevait le coin
-de ses lèvres minces et imprimait une expression d'indicible raillerie
-à sa physionomie fine et intelligente.
-
---Je vous le répète, Cougouar, dit le jeune homme, les choses ne
-peuvent continuer ainsi; il nous faudra retourner en arrière, et cela
-pas plus tard que demain ou après demain pour dernier délai. Savez-vous
-que nous sommes ici à plus de cent cinquante lieues du Río Bermejo et
-du Llano de Manso?
-
---Je le sais, répondit froidement le vieux chef.
-
---Tenez, mon ami, reprit le jeune homme avec impatience, vous finirez
-par me mettre en colère avec votre désespérante impassibilité.
-
---Que voulez-vous que je vous réponde?
-
---Que sais-je, moi! Donnez-moi un avis, un conseil; dites-moi quelque
-chose, enfin; la situation est grave, critique même, pour nous et nos
-guerriers; nous nous sommes lancés à l'aventure, tout droit devant
-nous, comme une _manada_ de taureaux sauvages, brisant et dispersant
-tout sur notre passage, et maintenant nous voilà, après un mois d'une
-course affolée et sans but, acculés au pied des montagnes, dans un pays
-que nous ne connaissons pas, séparés des amis et des confédérés qui
-auraient pu nous venir en aide, et entourés d'ennemis qui, au premier
-moment, vont sans nul doute nous assaillir de tous les côtés à la fois.
-
---C'est vrai, observa le Cougouar en baissant affirmativement la tête.
-
---Remarquez bien, reprit Gueyma avec une animation croissante, que
-je ne vous adresse aucun reproche, mon ami; cependant, à plusieurs
-reprises, j'ai voulu rétrograder, mais chaque fois vous vous y êtes
-opposé et vous m'avez engagé au contraire à continuer à marcher en
-avant; est-ce vrai, cela?
-
---C'est vrai, je le reconnais.
-
---Ah! Vous le reconnaissez; fort bien, mais vous aviez un but
-probablement pour agir ainsi?
-
---J'ai toujours un but Gueyma, ne le savez-vous pas?
-
---Je le sais, en effet, car votre sagesse est grande, mais ce but je
-voudrais le connaître.
-
---Il n'est pas temps encore, mon ami.
-
---Voilà ce que toujours vous me répondez; cependant notre situation
-devient intolérable; que faire? Que devenir?
-
---Pousser en avant quand même.
-
---Mais pour aller où? Pour faire quoi?
-
---Quand le moment sera venu je vous instruirai.
-
---Allons, je renonce à une plus longue discussion avec vous, Cougouar;
-c'est une duperie à moi d'essayer de lutter contre un parti pris.
-Seulement, comme j'aurai plus tard à rendre compte de ma conduite aux
-grands chefs de ma nation, si je parviens à échapper sain et sauf aux
-dangers qui nous menacent, et que je ne veux pas assumer seul sur moi
-la responsabilité des événements qui sans doute ne manqueront pas de
-surgir bientôt, j'ai une demande à vous adresser.
-
---Laquelle, mon ami?
-
---C'est, au point du jour, de réunir le conseil et d'expliquer
-franchement aux guerriers la situation précaire dans laquelle nous
-sommes placés, et votre ferme volonté de pousser en avant quand même.
-
---Vous le voulez, Gueyma?
-
---Non, mon ami, je le désire.
-
---L'un vaut l'autre, n'importe, vous serez satisfait.
-
---Merci, mon ami, je reconnais à ce trait votre loyauté habituelle.
-
---A ce trait seulement? fit le vieillard avec un sourire triste.
-
-Le jeune homme détourna la tête sans répondre.
-
---Cougouar, reprit-il au bout d'un instant, la nuit s'avance, nous
-n'avons plus rien à nous dire; avec votre permission, je vais me livrer
-au sommeil, je ne suis pas de granit comme vous, moi, je me sens
-horriblement fatigué, et j'ai besoin de prendre des forces pour la
-journée de demain qui, sans doute, sera rude.
-
---Dormez, Gueyma, et que le grand Esprit vous donne un sommeil calme.
-
---Merci, mon ami; mais vous, n'allez-vous pas vous livrer aussi au
-repos?
-
---Non, je dois veiller; d'ailleurs, j'ai l'intention de profiter des
-ténèbres pour tenter une reconnaissance aux environs du camp.
-
---Voulez-vous que je vous accompagne, mon ami? demanda vivement le
-jeune chef.
-
---C'est inutile, dormez; seul, je suffirai à la tâche que je me suis
-imposée.
-
---Faites donc à votre volonté, mon ami; je n'insiste pas.
-
-Gueyma s'enveloppa alors avec soin dans son poncho, s'étendit
-commodément devant le feu, ferma les yeux, et, quelques minutes plus
-tard, il était plongé dans un profond et tranquille sommeil.
-
-Le Cougouar n'avait pas changé de position; accroupi devant le feu, la
-tête penchée sur la poitrine, il réfléchissait.
-
-L'Indien demeura ainsi pendant un laps de temps assez considérable dans
-une immobilité telle que, de loin, il ressemblait plutôt à une de ces
-idoles des Indes orientales qu'à un homme de chair et d'os.
-
-Cependant, après environ une heure passée, selon toute probabilité,
-dans une méditation sérieuse, il releva doucement la tête et promena un
-regard investigateur autour de lui.
-
-Un silence de mort planait sur le camp: les guerriers dormaient tous,
-à l'exception des quelques sentinelles placées sur le revers des
-retranchements pour veiller à la sûreté générale; le Cougouar se leva,
-resserra sa ceinture, saisit sa carabine et se dirigea à pas lents vers
-l'endroit où paissaient les chevaux de la troupe.
-
-Arrivé là, il fit entendre un léger sifflement; presque aussitôt, un
-cheval se détacha du groupe et vint frotter sa tête intelligente sur
-l'épaule du chef.
-
-Celui-ci, après l'avoir légèrement flatté de la main, lui mit la bride,
-et sans faire usage de l'étrier, il se mit en selle d'un bond, après
-avoir resserré la sangle, relâchée pour que le cheval pût paître plus
-facilement.
-
-Les sentinelles, bien qu'elles se fussent aperçues des divers
-mouvements du chef, ne lui adressèrent pas la moindre observation,
-et il quitta le camp sans que personne semblât faire attention à son
-départ.
-
-Les guerriers étaient depuis longtemps déjà accoutumés à ces absences
-nocturnes du chef qui, depuis le commencement de l'expédition, sortait
-ainsi presque toutes les nuits du camp, sans doute pour aller à la
-découverte, et demeurait toujours plusieurs heures dehors.
-
-Le Cougouar était sorti du camp au petit pas; il conserva cette allure
-tant qu'il supposa être en vue des sentinelles, mais aussitôt qu'un pli
-de terrain eut caché ses mouvements, il lâcha la bride, fit entendre
-un léger claquement de langue, et le cheval, partant aussitôt à toute
-bride, commença à détaler avec une vélocité extraordinaire, courant en
-droite ligne, sans s'occuper des obstacles qui se rencontraient sur sa
-route, et qu'il franchissait avec une légèreté extrême sans ralentir sa
-course.
-
-Il galopa ainsi pendant une heure et demie à peu près et atteignit le
-bord d'une rivière assez large, dont les eaux, semblables à un ruban
-d'argent, tranchaient en vigueur sur les masses sombres du paysage.
-
-Arrivé au bord de la rivière, le chef abandonna la bride sur le cou de
-son cheval.
-
-L'intelligent animal flaira l'eau pendant quelques instants, puis il y
-entra résolument et traversa la rivière a gué, n'étant mouillé à peine
-que jusqu'au poitrail.
-
-Aussitôt sur l'autre bord, le cheval repartit au galop, mais cette fois
-sa course fut courte et dura à peine un quart d'heure ou vingt minutes.
-
-L'endroit où se trouvait le chef était une plaine immense et désolée
-où ne poussaient que des buissons rachitiques, et dans laquelle
-s'élevaient de place en place des monticules assez élevés d'un sable
-noirâtre.
-
-Ce fut au pied d'un de ces monticules que le chef s'arrêta: il mit
-aussitôt pied à terre, bouchonna son cheval avec soin, le couvrit de
-son poncho pour l'empêcher de se refroidir trop vite après le violent
-exercice auquel il s'était livré pendant si longtemps, et, lui jetant
-la bride sur le cou, il le laissa libre de brouter, s'il le voulait,
-l'herbe rare et flétrie de la savane.
-
-Ce devoir accompli, le chef porta ses mains à sa bouche, et à trois
-reprises différentes, à intervalles égaux, il imita le cri de la
-chouette des pampas.
-
-Deux ou trois minutes s'écoulèrent, et le même cri fut répété trois
-fois à une distance assez éloignée, puis le galop précipité d'un cheval
-se fit entendre.
-
-Le chef s'abrita le mieux qu'il put derrière le monticule; il arma sa
-carabine et attendit.
-
-Bientôt il aperçut la sombre silhouette d'un cavalier émerger des
-ténèbres et se rapprocher rapidement de l'endroit où il se tenait.
-
-Arrivé à une certaine distance, le cavalier, au lieu de continuer à
-s'avancer, s'arrêta court, et le cri de la chouette troubla de nouveau
-le silence.
-
-Le Cougouar répéta son signal: le cavalier, comme s'il n'eût attendu
-que cette réponse, reprit aussitôt le galop, et bientôt il se trouva à
-portée de pistolet de l'Indien.
-
-Une seconde fois il s'arrêta, et on entendit le bruit d'un fusil qu'on
-arme.
-
---¿Quién vive?[1] cria une voix ferme en espagnol.
-
---Amigo del desierto, répondit aussitôt le chef.
-
---¿Qué hora es? reprit l'inconnu.
-
---La hora de la venganza, dit encore le chef.
-
-Ces mots de passe échangés, les deux hommes remirent au repos les
-batteries de leurs armes, et s'avancèrent l'un vers l'autre avec la
-plus entière confiance.
-
-Ils s'étaient reconnus.
-
-L'étranger mit immédiatement pied à terre et serra cordialement, comme
-étant celle d'un ami, la main que lui tendit le chef.
-
-L'inconnu était un blanc, il portait le costume élégant et pittoresque
-des gauchos des pampas de Buenos Aires.
-
---Voici longtemps déjà que je vous attends, chef, dit l'étranger;
-serait-il survenu quelque empêchement.
-
---Aucun, reprit celui-ci; seulement, le camp est loin d'ici, et j'ai
-été obligé, avant de partir, d'attendre que mon compagnon se fût enfin
-décidé à s'endormir.
-
---Il ignore toujours tout?
-
---N'est-ce pas convenu entre nous?
-
---En effet, mais comme vous avez, dites-vous, la plus grande confiance
-en lui, j'ai supposé que peut-être vous jugeriez convenable de
-l'avertir.
-
---Je n'ai pas voulu le faire sans vous en prévenir, d'autant plus que
-c'est un guerrier d'élite, un chef d'une sagesse reconnue et, plus que
-tout, un homme d'une loyauté à toute épreuve, je n'ai pas voulu me
-hasarder à lui faire une confidence aussi sérieuse sans avoir en mains
-les preuves certaines de la trahison du général.
-
---Ces preuves, je vous les apporte dans mes alforjas [2], je vous les
-donnerai; il est important pour la réussite de nos projets que Gueyma
-soit instruit; sans cela, le moment venu de frapper le grand coup, et
-cela ne tardera pas, il contrecarrerait sans doute nos combinaisons et
-les ferait échouer.
-
---Vous avez raison, je lui dirai tout, aussitôt après mon arrivée au
-camp.
-
---Fort bien, je compte sur vous.
-
---Soyez tranquille à ce sujet; maintenant que devons-nous faire?
-
---Continuer toujours à avancer dans la même direction.
-
---Je l'avais pensé ainsi; mon compagnon commence à s'inquiéter de me
-voir pousser aussi en avant dans un pays inconnu.
-
---Lorsque vous l'aurez instruit, il ne fera plus de difficultés.
-
---C'est juste; mais cette marche doit-elle durer longtemps encore?
-
---Surveillez avec soin vos approches, car demain, selon toutes
-probabilités, nous serons en présence.
-
---Epoï, vous ne nous manquerez pas au moment décisif?
-
---Fiez-vous à moi; je vous ai donné ma parole. Notre mouvement sera
-combiné de telle sorte, que tous deux nous agirons à la fois l'un
-en avant, l'autre en arrière; il faut qu'ils soient pris comme d'un
-coup de filet. Si nous leur laissons le temps de se reconnaître, ils
-nous échapperont, tant ils sont fins, je ne saurais donc trop vous
-recommander d'agir avec la plus grande circonspection.
-
---A votre tour, fiez-vous à moi, don Zéno; si j'ai votre parole, vous
-avez la mienne.
-
---Aussi, j'y compte.
-
---Vous vous rappelez nos conventions?
-
---Certes.
-
---Et vous vous y conformerez?
-
---Aveuglément, bien que, permettez moi de vous le dire, je ne comprends
-rien à votre exigence.
-
---Un jour, vous me comprendrez, et ce jour-là, croyez-en ma parole, don
-Zéno, vous me remercierez.
-
---Soit; à votre guise, Diogo; vous êtes un homme indéchiffrable et tout
-confit en mystère, je renonce à vous expliquer.
-
---Et vous avez raison, répondit en riant le chef, car vous perdriez
-votre temps et votre peine, seulement, souvenez-vous, don Zéno, que
-blanc ou rouge, vous n'avez pas de meilleur ami que moi.
-
---De cela, je suis convaincu, Diogo; cependant je vous avoue que je
-suis fort intrigué sur votre compte; si quelque jour vous me racontez
-votre histoire, je m'attends à entendre des choses merveilleuses.
-
---Et terribles aussi, don Zéno. Cette histoire--prenez patience encore
-quelque temps--je m'engage à vous la raconter, et elle vous intéressera
-beaucoup plus que vous ne le supposez.
-
---C'est possible; mais, en attendant, songeons à notre affaire.
-
---Rapportez-vous-en à moi; il faut que je vous quitte.
-
---Déjà... A peine avons-nous eu le temps d'échanger quelques mots.
-
---J'ai une longue course à faire, vous le savez.
-
---C'est vrai... Je ne vous retiens donc pas.
-
---Et les preuves que vous devez me donner?
-
---Vous allez les avoir en un instant.
-
---En quoi consistent-elles?
-
---En quipus, et surtout en lettres. Vous savez lire, n'est-ce pas?
-
---Assez pour déchiffrer ces papiers.
-
---Alors, tout est pour le mieux. Voilà votre affaire, ajouta-t-il en
-retirant un paquet assez volumineux de ses alforjas et le remettant
-entre les mains de l'Indien.
-
---Merci, répondit celui-ci, merci et à bientôt, n'est-ce pas?
-
---Selon toute probabilité, nous nous reverrons aujourd'hui même.
-
---Tant mieux, je serais charmé que tout cela fût fini.
-
---Et moi donc!
-
---Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le Gaucho
-remonta à cheval et partit; bientôt il eut disparu dans l'obscurité.
-
-Le Cougouar siffla son cheval, qui accourut à son appel, et il
-s'éloigna de son côté dans la direction du camp. Son cheval, remis
-par le repos qu'il avait pris pendant la conférence des deux hommes,
-semblait dévorer l'espace.
-
-L'Indien réfléchissait; son visage ordinairement sombre avait une
-expression joyeuse qui ne lui était pas naturelle: il pressait le
-paquet que lui avait remis le Gaucho sur sa poitrine, comme s'il eût
-craint qu'on le lui enlevât, et, tout en galopant, il se parlait à
-lui-même et laissait parfois échapper des exclamations de plaisir qui
-auraient fort étonné les guerriers de sa tribu, s'ils les avaient
-entendues.
-
-Il fit si grande diligence, qu'il rentra au camp près de deux heures
-avant le jour.
-
-Après avoir remis son cheval avec les autres, il se coucha devant un
-feu, en ayant soin d'envelopper son précieux paquet dans son poncho et
-de le placer sous sa tête pour être certain qu'il ne lui serait pas
-enlevé; puis il ferma les yeux en murmurant à voix basse et entre ses
-dents:
-
---J'ai bien gagné deux ou trois heures de repos. D'ailleurs je crois
-que je dormirai bien, car maintenant je suis tranquille.
-
-En effet, cinq minutes plus tard, il dormait comme s'il avait dû ne
-jamais s'éveiller.
-
-Cependant, au lever au soleil, le Cougouar fut un des premiers éveillés
-et des premiers debout.
-
-Gueyma, accroupi près de lui, attendait son réveil.
-
---Déjà debout? lui dit le vieux chef.
-
---Quoi d'extraordinaire à cela? N'ai-je pas dormi toute la nuit.
-
---C'est juste. Pourquoi ne lève-t-on pas le camp.
-
---Je n'ai pas voulu en donner l'ordre avant d'avoir causé avec vous.
-
---Ah! Fort bien; parlez, Gueyma, je vous écoute.
-
---Avez-vous oublié ce que nous avons dit hier au soir?
-
---Nous avons dit beaucoup de choses, mon ami; il est possible que dans
-le nombre j'en aie oublié quelques-unes, rappeler-les-moi, je vous prie.
-
---Nous étions convenu d'assembler le conseil ce matin.
-
---C'est vrai; l'avez-vous fait?
-
---Non, pas encore; vous dormiez, mon ami; je n'ai pas voulu prendre sur
-moi l'ordre de cette convocation, de crainte de vous déplaire.
-
---Vous êtes bon et généreux, Gueyma, répondit le vieillard après un
-instant de réflexion; je reconnais la votre délicatesse habituelle.
-Faites-moi un plaisir.
-
---Lequel, mon ami?
-
---Ne convoquez pas encore le conseil.
-
-Le jeune chef fixa sur lui un regard interrogateur.
-
---Oui, continua le Cougouar, ce que je dis là vous étonne, je le
-comprends; mais il faut que nous ayons ensemble une conversation
-sérieuse avant cette convocation.
-
---Une conversation?
-
---Oui. J'ai à vous communiquer des choses de la plus haute importance
-qui sans doute rendront cette assemblée du conseil inutile; soyez
-patient, accordez-moi jusqu'à la halte du repas du matin; ce n'est pas
-trop exiger, je crois.
-
---Vous êtes mon ami et mon père, Cougouar, ce que vous désirez est une
-loi pour moi, j'attendrai.
-
---Merci, Gueyma, merci; maintenant rien n'empêche que vous donniez
-l'ordre de lever le camp.
-
---C'est ce que je vais faire à l'instant.
-
---Ah! Recommandez la plus grande vigilance aux guerriers, l'ennemi est
-proche.
-
---Vous avez découvert sa piste pendant votre partie de cette nuit.
-
---Oui, mon ami, je crois que vous ferez bien aussi d'envoyer des
-éclaireurs en avant, afin d'éviter une surprise.
-
---C'est convenu, répondit le jeune chef en se retirant.
-
-Une heure plus tard, les guerriers guaycurús se mettaient en marche, se
-dirigeant vers les cordillières, dont la montagne au pied de laquelle
-ils avaient campé pendant la nuit n'était qu'un des contreforts avancée.
-
-
-Renvoi 1:--Qui vive? mi du désert.--Quelle heure est-il?--L'heure
-de la vengeance.
-
-Renvoi 2: Doubles poches en toile qui se portent à l'arrière de la
-selle.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-LES DEUX CHEFS
-
-
-Au fur et à mesure que les guerriers guaycurús s'avançaient vers les
-montagnes, le paysage prenait un aspect plus sévère et plus pittoresque.
-
-Le chemin ou plutôt le sentier suivi par la troupe montait par une
-pente presque insensible, par des soulèvements de terrain qui servent,
-pour ainsi dire, d'échelons gigantesques aux premiers contreforts de la
-cordillière.
-
-Les forêts devenaient plus touffues, les arbres étaient plus gros et
-plus serrés les uns contre les autres; on entendait murmurer sourdement
-des eaux cachées, torrents qui se précipitent du haut des montagnes et,
-en se réunissant, forment ces fleuves et ces rivières qui, à quelques
-lieues dans la plaine, acquièrent une grande importance et sont souvent
-larges comme des bras de mer.
-
-De grands vols de vautours tournoyaient lentement au plus haut des
-airs, au-dessus des cavaliers, en faisant entendre leurs cris rauques
-et discordants.
-
-Gueyma n'avait négligé aucune des précautions que lui avait
-recommandées le Cougouar: des éclaireurs avaient été lancés en avant
-afin de fouiller les buissons et de découvrir, s'il était possible, les
-pistes suspectes que l'on soupçonnait ne pas devoir manquer dans ces
-régions.
-
-D'autres Indiens avaient quitté leurs chevaux, et, à droite et à
-gauche, sur les flancs de la troupe, ils sondaient les forêts, dont la
-mystérieuse épaisseur pouvait receler des embuscades.
-
-Les Guaycurús s'avançaient en une colonne longue et serrée, sombres,
-silencieux, l'œil au guet et la main sur leurs armes, prêts à en faire
-usage au premier signal.
-
-Les deux chefs marchaient de front, à vingt pas environ de leurs
-compagnons.
-
-Lorsqu'ils se furent engagés au milieu d'une épaisse forêt, dont les
-immenses arceaux de verdure leur dérobaient non seulement la vue du
-ciel, mais encore interceptaient les rayons ardents du soleil, et que
-les cavaliers, dont les chevaux foulaient une herbe longue et drue,
-filaient à travers les arbres, silencieux comme une légion de fantômes;
-le Cougouar posa la main sur le bras de son compagnon, et se servant de
-la langue castillane.
-
---Parlons espagnol, lui dit-il, je ne veux pas plus longtemps tarder
-à vous donner les renseignements que je vous ai promis. Si nous avons
-à être attaqués, ce ne saurait être que dans les environs du lieu
-sinistre où nous nous trouvons en ce moment, il est des mieux choisis
-pour établir une embuscade; je me trompe fort, ou nous entendrons
-bientôt retentir sous ces sombres voûtes de feuillage le cri de guerre
-de nos ennemis; il est donc temps que je m'explique clairement avec
-vous, car peut-être serait-il trop tard lorsque nous arriverons au
-campement. Écoutez donc avec attention, et quoi que vous m'entendiez
-vous dire, mon cher Gueyma, concentrez en vous-même vos émotions et ne
-laissez paraître sur vos traits ni colère, ni joie, ni étonnement.
-
---Parlez, Cougouar, je me conformerai à vos avis.
-
-Le temps n'est pas encore venu, reprit le vieillard, de vous révéler
-la vérité tout entière. Qu'il vous suffise, quant à présent, de savoir
-que, élevé parmi les blancs dont j'avais adopté les croyances, les
-mœurs, les habitudes, et pour lesquels je professais et professe
-encore aujourd'hui le dévouement le plus vrai et le plus sincère, ce
-n'est que que pour vous. Gueyma, pour vous que j'ai vu naître et que
-j'aime comme un fils, que j'ai consenti à abandonner les jouissances
-sans nombre de la vie civilisée pour reprendre la vie précaire, semée
-de dangers et de privations, de l'Indien nomade. J'avais fait un
-serment de vengeance et de dévouement. Ce serment, je crois l'avoir
-religieusement tenu. La vengeance longtemps préparée par moi dans
-l'ombre sera, j'en suis convaincu, d'autant plus terrible qu'elle aura
-été plus lente et plus tardive à frapper le coupable. Dans le grand
-acte que je médite, Gueyma, vous m'aiderez, parce que ce sont vos
-intérêts seuls que j'ai constamment défendus dans tout ce que j'ai
-fait, et que, plus que moi, vous êtes intéressé à la réussite de ce que
-je veux faire encore.
-
---Ce que vous me dites, mon ami, répondit le jeune chef avec émotion,
-mon cœur l'avait pressenti et presque deviné. Depuis longtemps je
-connais et j'apprécie comme je le dois l'amitié fidèle et sans bornes
-que toujours vous m'avez témoignée; aussi vous me rendrez cette
-justice, Cougouar, de reconnaître que toujours je me suis conformé
-à vos avis, souvent sévères, et laissé guider aveuglément par vos
-conseils que je ne comprenais presque jamais.
-
---C'est vrai, enfant, vous avez agi ainsi; mais lorsque nous causons
-entre nous appelez-moi Diogo, ce nom est celui qu'on me donnait jadis
-lorsque j'étais parmi les blancs, et il me rappelle des souvenirs
-ineffaçables de joie et de douleur.
-
---Soit, mon ami, puisque vous le désirez, je vous nommerai ainsi entre
-nous, jusqu'à ce que vous me permettiez, ou que les circonstances vous
-permettent, de reprendre hautement, et à la face de tous, un nom que,
-j'en suis convaincu, vous avez honoré tout le temps que vous l'avez
-porté.
-
---Oui, oui, répondit le vieillard avec complaisance, il fut un temps où
-ce nom de Diogo avait une certaine célébrité, mais qui se le rappelle
-maintenant?
-
---Reprenez, je vous prie, ce que vous aviez commencé à me dire et ne
-vous laissez pas davantage aller à des souvenirs pénibles.
-
---Vous avez raison, Gueyma, oublions pour un instant et revenons à
-la confidence que je dois vous faire; ce que je vous ai dit n'avait
-d'autre but que de vous prouver que, si souvent, en apparence je
-m'arrogeais le droit de vous conseiller ou de vouloir modifier vos
-intentions, ce droit m'était pour ainsi dire, acquis par de longs
-services et un dévouement à toute épreuve pour votre personne.
-
---Cela est inutile, mon ami, je n'ai jamais eu la pensée, même
-fugitive, de discuter vos actes ou de contrecarrer vos projets; je me
-suis au contraire toujours étudié à faire plier ma conviction, plus
-jeune, devant votre longue expérience.
-
---Je me plais à vous rendre cette justice, mon ami; mais si j'insiste
-autant sur ce sujet, c'est que les circonstances dans lesquelles nous
-sommes placés en ce moment exigent que vous ayez en moi la plus entière
-confiance; en un mot, voici ce qui se passe: les Brésiliens, croyant
-ne plus avoir besoin de de nous, à présent qu'ils se sont emparés de
-la plupart des villes de la Bande Orientale, grâce à la guerre civile
-qui divise les Espagnols et les obligent à combattre les uns contre les
-autres au lieu de se réunir pour charger l'ennemi commun, ne seraient
-nullement fâchés d'être débarrassés de nous et de nous laisser écraser
-par des forces supérieures. Oubliant les services que, depuis le
-commencement de la guerre, nous leur avons rendus, les Brésiliens, non
-seulement nous abandonnent lâchement, mais, non contents de cela, ils
-veulent nous livrer à l'ennemi, dans l'espoir que, succombant malgré
-notre courage sous le poids irrésistible de forces supérieures, nous
-serons tous massacrés, et que nous ne retournerons plus sur notre
-territoire.
-
---Je redoutais cette trahison, répondit Gueyma d'un air pensif en
-hochant tristement la tête, vous vous rappelez, mon ami, que j'étais
-opposé à la conclusion du traité?
-
---Oui, je me souviens même que c'est moi qui vous ai engagé à le
-conclure, et que, par considération pour moi seulement, vous avez
-consenti à jeter votre quipu d'acceptation dans le conseil; eh bien,
-mon ami, dès ce moment même je prévoyais cette trahison; je dirai plus,
-je l'espérais.
-
-Le jeune chef se retourna virement vers son compagnon, en le regardant
-avec la plus vive surprise.
-
---Je vous avais prié, reprit le vieillard, sans s'émouvoir en aucune
-façon, de ne laisser paraître sur vos traits aucun des sentiments
-qui, pendant le cours de notre conversation, agiteraient votre cœur;
-remettez-vous donc, mon ami, afin de ne pas éveiller les soupçons de
-nos guerriers, et laissez-moi continuer.
-
---Je vous écoute, mais ce que vous me dites est si extraordinaire...
-
---Que vous ne me comprenez point, n'est-ce pas? Mais patience, vous
-aurez bientôt l'explication de ce mystère, autant du moins qu'il
-me sera possible de vous donner cette explication, sans nuire à la
-réussite des projets que je médite.
-
---Tout cela me semble si étrange, dit Gueyma, que ma raison refuse
-presque de le comprendre.
-
-Le Cougouar sourit silencieusement, et après avoir jeté autour de
-lui un regard investigateur, il se rapprocha sans affectation de son
-compagnon, et, se penchant à son oreille:
-
---Aimez-vous les blancs? lui demanda-t-il.
-
---Non, répondit nettement le chef; cependant, je n'éprouve pour
-eux aucune haine. Il est vrai, ajouta-t-il avec une amertume mal
-dissimulée, que je suis trop jeune encore pour avoir eu à souffrir de
-leur tyrannie.
-
---En effet; cependant, mon ami, s'il m'est permis de me targuer
-vis-à-vis de vous de mon expérience, laissez-moi vous dire que tout
-sentiment est injuste lorsqu'il est exclusif; que la vie que vous avez
-menée, les exemples que vous avez jusqu'à présent eu sous les yeux vous
-éloignent de la fréquentation des blancs, je le comprends et je ne vous
-en adresse aucun reproche, mais il ne faudrait pas, même lorsque vous
-auriez eu à vous plaindre d'un ou de plusieurs d'entre eux, les rendre
-tous responsables du crime de quelques-uns et les envelopper dans la
-même haine; parmi les blancs il y en a de bons, je compte même vous
-mettre bientôt en rapports avec un de ceux-là.
-
---Moi! s'écria le jeune homme.
-
---Vous, parfaitement et pourquoi pas? Si cela doit concourir à la
-réussite de nos projets.
-
---Mon ami, vous parlez d'une façon tout à fait incompréhensible pour
-moi; mon esprit cherche vainement à vous suivre et à surprendre votre
-pensée au milieu du réseau inextricable dans lequel il vous plaît de
-l'enserrer, soyez bon pour moi, ne me laissez pas ainsi me fatiguer
-en pure perte à tâcher de vous deviner, venez au fait clairement et
-simplement.
-
---Soit, en deux mots, voici ce dont-il s'agit; le général brésilien
-avec lequel nous avons traité n'avait qu'un but en entamant des
-relations avec nous: c'était de nous éloigner pour des raisons qu'il
-croit connues de lui seul, mais que je sais aussi bien que lui, de nos
-territoires de chasse et nous éloigner de telle façon que jamais nous
-n'y revenions.
-
---Mais il me semble que si tel était son but il l'a atteint jusqu'à un
-certain point?
-
---Peut-être a-t-il réalisé la première partie de son plan, mais la
-seconde ne réussira pas aussi facilement; cet homme est non seulement
-l'ennemi de notre nation, mais il est votre plus implacable ennemi et
-son plus vif désir est de vous abattre sous ses coups.
-
---Moi, mais il ne me connaît pas, mon ami.
-
---Vous le supposez, mais mieux que vous, cher Gueyma, je suis en état
-de juger la question; croyez donc à la vérité de mes paroles.
-
---Il suffit; je suis heureux de ce que vous m'apprenez.
-
---Pourquoi cela?
-
---Parce que la première fois que le hasard nous mettra en présence, je
-ne me ferai aucun scrupule de lui fendre la tête.
-
---Gardez-vous-en bien, mon ami, s'écria le Cougouar avec un mouvement
-d'épouvante. Si, ce que, je l'espère, n'arrivera pas, vous vous
-retrouviez face à face avec lui, il faudrait au contraire feindre,
-je ne dirai pas de l'amitié, mais tout au moins la plus complète
-indifférence pour lui. Souvenez-vous de ce conseil et servez-vous-en à
-l'occasion. La vengeance se prépare de longue main et ne réussit que
-lorsque le moment est bien choisi; ce que je vous dis vous semble, je
-le sais, incompréhensible, mais bientôt, je l'espère, il me sera permis
-de m'expliquer plus clairement et alors vous reconnaîtrez la vérité de
-mes paroles et combien j'ai eu raison de vous recommander la prudence.
-Je ne veux pas insister davantage sur ce sujet, nous ne tarderons pas
-à atteindre l'endroit désigne pour le campement et j'ai à vous parler
-d'une autre personne envers laquelle je serai heureux de vous voir
-professer les sentiments les plus francs et les plus amicaux.
-
---Et quelle est cette personne, s'il vous plaît, mon ami,
-appartient-elle à notre race ou s'agit-il d'un blanc?
-
---Il s'agit d'un blanc, mon cher Gueyma, et d'un blanc que jusqu'à
-présent, qui plus est, vous avez cru être un de nos ennemis les plus
-acharnés; en un mot, je veux parler du chef que les Espagnols nomment
-Zéno Cabral.
-
---J'admire, mon ami, la prudence dont vous avez fait preuve au
-commencement de cet entretien, en me recommandant de ne laisser
-paraître sur mes traits aucune marque de surprise et de conserver un
-visage impassible.
-
---Oui, vous raillez, répondit le Cougouar avec un fin sourire, et, en
-apparence, vous avez raison; cependant, bientôt, ainsi que cela arrive
-toujours lorsqu'on n'a pas été à même d'approfondir certains faits, les
-événements vous donneront tort.
-
---Ma foi, je vous avoue, mon ami, en toute franchise, que je le désire
-ardemment, et vous pouvez me croire, malgré tout le mal que nous a fait
-ce chef depuis le commencement de notre expédition, je me sens malgré
-moi attiré vers lui par un sentiment que je ne saurais analyser, et
-qui, malgré l'envie que souvent j'en ai eue, m'a toujours empêché de le
-haïr.
-
---Dites-vous vrai? Éprouvez-vous réellement cette attraction
-instinctive pour cet homme?
-
---Je vous le certifie, je me sens porté à l'aimer, et, pour peu que
-vous me prouviez qu'il en doit être ainsi, je vous assure que je ne
-ressentirai aucun déplaisir à suivre votre injonction.
-
---Aimez-le donc, mon ami; suivez l'impulsion de votre cœur; il ne vous
-trompe pas. Cet homme est bien réellement digne de votre amitié, et
-bientôt vous en aurez la preuve.
-
---Comment cela?
-
---De la façon la plus simple; bientôt je vous présenterez l'un à
-l'autre.
-
---Vous me ferez faire la connaissance de Zéno Cabral?
-
---Oui.
-
---Voilà qui me confond; comment, il osera venir dans notre camp.
-
---Au besoin, à mon appel, il n'hésiterait pas à le faire; mais ce n'est
-pas de cette façon qu'il convient de procéder; il ne se rendra pas dans
-notre camp, c'est nous, au contraire, qui irons le trouver.
-
---Nous?
-
---Certes.
-
---Ooha! Avez-vous bien réfléchi, mon ami, aux conséquences d'une
-semblable démarche? Si cet homme nous tendait un piège?
-
---Nous n'avons rien de tel à redouter de sa part.
-
-Gueyma baissa la tête d'un air pensif. Pendant assez longtemps, les
-deux chefs continuèrent ainsi a cheminer côte à côte sans échanger une
-parole, absorbés chacun par leurs pensées; enfin le jeune homme releva
-son front rêveur.
-
---Nous voici bientôt à l'endroit où nous avons décidé de camper pour
-laisser passer la grande chaleur du jour; n'avez-vous rien de plus à me
-dire?
-
---Rien, quant à présent, mon ami; bientôt, nous reprendrons cet
-entretien; maintenant il nous faut songer à installer nos guerriers
-dans une position sûre, car peut-être demeurerons-nous dans ce
-campement plus longtemps que vous ne le supposez.
-
---Comment! Ne repartirons-nous pas dans quelques heures?
-
---Ce n'est guère probable; du reste, vous en déciderez vous-même,
-lorsque le moment sera venu de prendre une détermination à ce sujet.
-
-Et comme s'il voulait éviter que le jeune chef lui adressât une
-question à laquelle il ne se souciait probablement pas de répondre,
-le Cougouar retint la bride et, arrêtant son cheval, il laissa son
-compagnon passer devant lui.
-
-Cependant le sentier s'élargissait de plus en plus, la forêt
-devenait moins épaisse, et, après avoir tourné un coude, les Indiens
-débouchèrent sur une espèce d'esplanade assez large, entièrement
-dénuée d'arbres, bien que couverte d'une herbe haute et drue; cette
-esplanade formait à peu près ce que, au Mexique, on nomme un _voladero_
-c'est-à-dire que de ce côté la base de la montagne que les Guaycurús
-avaient franchie presque sans s'en apercevoir par une pente douce
-et insensible, minée par les eaux ou par un cataclysme produit par
-une de ces convulsions fréquentes en ce pays, formait au-dessous de
-l'esplanade une énorme cavité rentrante qui lui donnait l'apparence
-d'un gigantesque balcon et rendait de ce côté toute attaque impossible.
-
-Du côté opposé, les flancs de la montagne s'escarpaient en blocs
-abrupts de rochers, sur la cime desquels les vigognes et les lamas
-auraient seuls pu, sans craindre d'être précipités, poser leurs pieds
-délicats.
-
-Les seuls points accessibles étaient ceux par lesquels on arrivait à
-l'esplanade, c'est-à-dire le sentier lui-même; point des plus faciles à
-défendre au moyen de quelques troncs d'arbres jetés en travers.
-
-Gueyma ne put retenir un sourire de satisfaction à la vue de cette
-forteresse naturelle.
-
---Quel malheur qu'il nous faille, dans quelques heures, abandonner une
-si avantageuse position? murmura-t-il.
-
-Le Cougouar sourit sans répondre et se mit en devoir d'organiser le
-campement. Quelques guerriers se détachèrent pour aller chercher le
-bois nécessaire pour les feux, d'autres abattirent plusieurs arbres
-auxquels ils laissèrent toutes leurs branches, et qui, bientôt,
-formèrent un retranchement inexpugnable.
-
-Les chevaux furent dessellés, laissée en liberté et mis à même de
-l'herbe verte, qu'ils commencèrent à tondre à pleine bouche.
-
-Les feux allumés, on prépara le repas du matin, et bientôt les
-guerriers guaycurús se trouvèrent installés sur l'esplanade d'une façon
-aussi solide, en apparence, que s'ils devaient y faire un long séjour,
-au lieu de ne s'y arrêter qu'en passant.
-
-Lorsque les sentinelles furent placées, que le repas fut terminé et que
-les guerriers se furent étendus çà et là pour se livrer au repos, selon
-l'invariable coutume des Indiens qui n'admettent pas que, à moins de
-circonstances exceptionnelles, on reste éveillé lorsqu'on peut dormir,
-le Cougouar s'approcha de Gueyma.
-
---Vous sentez-vous fatigué? lui demanda-t-il avec un geste significatif.
-
---Pas du tout, répondit-il; mais pourquoi cette question?
-
---Simplement parce que j'ai l'intention d'aller un peu à la découverte
-afin de m'assurer que le passage est libre et que nous n'avons dans
-notre marche à redouter aucune embuscade, et que s'il vous convient de
-m'accompagner pendant que nos guerriers se reposent, nous accomplirons
-de compagnie cette excursion.
-
---Je ne demande pas mieux, répondit Gueyma qui comprit que l'excursion
-susdite n'était qu'un prétexte pour donner le change aux guerriers et
-colorer leur sortie.
-
---Puisqu'il en est ainsi, reprit le Cougouar, partons sans plus
-attendre, nous n'avons pas un instant à perdre.
-
-Le jeune homme se leva aussitôt et prit son fusil.
-
---Nous allons à pied, fit-il.
-
---Certes, nos chevaux nous embarrasseraient et ne pourraient que
-retarder notre marche qui, d'ailleurs, doit être secrète.
-
---Allons donc, alors.
-
-Les deux chefs quittèrent aussitôt le camp par le point opposé à celui
-par lequel ils étaient arrivés, non pas toutefois sans avoir recommandé
-à un chef inférieur de les remplacer pendant leur absence et de veiller
-avec la plus grande vigilance sur la sûreté générale.
-
-Ils ne tardèrent pas à disparaître au milieu des épais taillis et des
-arbres dont la sente était bordée à droite et à gauche.
-
-Ils marchaient bon pas, se contentant de jeter parfois un regard
-investigateur autour d'eux, sans prendre d'autre précaution pour
-dissimuler leur présence.
-
-Gueyma suivait silencieusement le Cougouar, se demandant intérieurement
-quel était le but de cette mystérieuse sortie.
-
-Quant au vieillard, il s'avançait sans hésitation aucune, se dirigeant
-au milieu de ce dédale de verdure avec une sûreté qui témoignait d'une
-grande connaissance des lieux et d'un but déterminé à l'avance, car les
-deux chefs avaient depuis longtemps déjà abandonné la sente, et, sans
-suivre aucun chemin tracé, ils marchaient en droite ligne devant eux,
-franchissant les obstacles qui, de temps en temps, surgissaient sur
-leur passage, sans se détourner ni à droite ni à gauche.
-
-Au bout d'une demi-heure environ, ils atteignirent le lit desséché
-d'un torrent qui formait une assez large baie dans la montagne, et,
-s'accrochant des pieds et des mains, avec cette adresse qui caractérise
-les Indiens, aux anfractuosités des pierres, aux touffes d'herbes et
-aux branches des buissons, ils commencèrent à descendre rapidement par
-une pente assez roide, et qui, à d'autres hommes que ceux-là, n'aurait
-pas laissé que d'offrir d'assez grandes difficultés et même certains
-dangers.
-
-A la moitié de la descente, à peu près, le Cougouar s'arrêta sur un
-fragment de roc, devant une excavation naturelle, dont l'entrée béante
-s'ouvrait juste en face de lui.
-
-Après avoir attentivement regardé dans toutes les directions, le
-vieillard fit signe à son compagnon de se placer auprès de lui et
-indiquant du doigt la caverne:
-
---Voilà où nous allons, dit-il à voix basse.
-
---Ah! répondit le jeune homme de l'air le plus souriant qui lui fût
-possible d'affecter, bien que sa curiosité fût vivement excitée; s'il
-en est ainsi, ne demeurons pas là davantage, entrons.
-
---Un instant, reprit le Cougouar en lui appuyant la main sur l'épaule,
-assurons-nous d'abord qu'il est arrivé.
-
---Arrivé, qui? demanda le jeune homme.
-
---Celui que nous voulons voir, probablement, fit le vieillard.
-
---Ah! Fort bien, seulement c'est vous, et non moi, qui désirez voir la
-personne dont il s'agit.
-
---Ne jouons pas sur les mots, mon ami, il vous importe autant qu'à moi,
-croyez-le bien, que cette entrevue ait lieu.
-
---Vous savez que je me laisse entièrement guider par vous, je crois
-même vous avoir donné des preuves d'une exemplaire docilité. Agissez
-donc à votre guise. Après l'entretien qui va avoir lieu, je serai
-probablement plus en état de connaître de quelle importance est pour
-moi cette démarche que, je vous l'avoue, je ne fais qu'à mon corps
-défendant, bien que, je vous le répète, je me sente attiré vers cet
-homme.
-
-Le Cougouar ouvrit la bouche comme s'il voulait répondre, mais se
-ravisant presque aussitôt, il se détourna d'un mouvement brusque,
-et, après avoir une dernière fois exploré les environs d'un regard
-circulaire et s'être assuré que la solitude la plus complète continuait
-à régner autour d'eux, il imita à deux reprises le cri du condor.
-
-Presque aussitôt un cri semblable sortit de la caverne.
-
-Le vieillard s'approcha vivement de l'entrée et penchant légèrement
-le corps en avant tout en armant son fusil, afin d'être prêt à tout
-événement:
-
---Nous avons longtemps marché, la fatigue nous accable, dit-il, comme
-s'il s'adressait à son compagnon; reposons-nous quelques instants ici,
-cet endroit solitaire me semble sûr.
-
---Vous y serez reçu par de bons amis, répondit immédiatement une voix
-partant de l'intérieur de la caverne.
-
-Un bruit de pas se fit entendre et un homme parut.
-
-Le nouveau venu, revêtu du costume pittoresque des gauchos de la Banda
-Oriental, n'était autre que Zéno Cabral.
-
-Gueyma remarqua, avec une surprise qu'il n'essaya pas de dissimuler,
-que le chef des montoneros n'avait pas d'armes, du moins apparentes.
-
---Soyez les bienvenus, dit-il en saluant avec une gracieuse courtoisie
-les deux chefs indiens, je vous attends déjà depuis assez longtemps; je
-suis heureux de vous voir.
-
-Les capitaos guaycurús s'inclinèrent silencieusement et le suivirent,
-sans hésiter, dans la caverne.
-
-
-
-
-XV
-
-
-LES PINCHEYRAS
-
-
-Nous abandonnerons pendant quelques instants les chefs guaycurús,
-pour nous transporter à une vingtaine de lieues plus loin, dans le
-cœur même de la cordillière, où se trouvent certains personnages fort
-intéressants de ce récit et où, deux ou trois jours avant celui où nous
-sommes arrivés, se passaient des événements que nous devons relater.
-
-La guerre civile, en détruisant l'ancienne hiérarchie établie par les
-Castillans dans leurs colonies, et en bouleversant les rangs et les
-fastes, avait fait monter à la surface de la société hispano-américaine
-certaines personnalités fort curieuses à étudier et parmi lesquelles
-les Pincheyras tenaient, sans contredit, une des positions les plus
-accusées.
-
-Disons ce que c'était que ces Pincheyras, dont le nom s'est à plusieurs
-reprises déjà trouvé sous notre plume et d'où provient la sombre et
-mystérieuse célébrité qui, même aujourd'hui, après tant d'années,
-entoure leur nom d'une sanglante et redoutable auréole.
-
-Pincheyra commença comme la plupart des partisans de cette époque,
-c'est-à-dire que, d'abord, il fut bandit; né à San Carlos au centre
-de cette province de Maule dont les habitants ne se courbèrent jamais
-sous le joug des Incas et ne subirent qu'en frémissant celui des
-Espagnols, don Pablo Pincheyra était un Indien de pied en cap, le sang
-des Araucans coulait presque sans mélange dans ses veines, aussi dès
-qu'il fut mis hors la loi et contraint de chercher un refuge parmi les
-Indiens, ceux-ci répondirent-ils avec empressement à son premier appel
-et vinrent-ils joyeusement se grouper autour de lui et former le noyau
-de cette redoutable cuadrilla, qui devait plus tard se nommer l'armée
-royale.
-
-Pincheyra avait trois frères: ceux-ci, qui gagnaient à grand-peine
-leur vie en maniant tour à tour le lasso et la hache, c'est-à-dire en
-travaillant comme garçons de ferme et bûcherons, saisirent l'occasion
-que leur ainé leur offrait, et allèrent se joindre à lui en compagnie
-de tous les mauvais sujets qu'il leur fut possible de recruter.
-
-Aussi les Pincheyras, comme on les nommait, ne tardèrent-ils pas à
-devenir la terreur du pays qu'il leur avait plu de choisir comme
-théâtre de leurs sinistres exploits.
-
-Lorsqu'ils avaient pillé les grandes _chacras_, mis à rançon les
-hameaux, ils se réfugiaient au désert, et là, ils bravaient impunément
-l'impuissante colère de leurs ennemis.
-
-En effet, dans ces régions reculées, la justice, trop faible, ne
-pouvait se faire respecter, et ses agents, malgré leur bon vouloir,
-étaient contraints de demeurer spectateurs des déprédations commises
-journellement par les bandits.
-
-Don Pablo Pincheyra était loin d'être un homme ordinaire; la nature
-avait, été prodigue envers lui; à un courage de lion il joignait
-une rare sagacité, une justesse de coup d'œil peu commune et une
-pénétration inouïe, réunie à des dehors pleins de noblesse et même
-d'affabilité.
-
-Aussi, les événements aidants, le hardi chef de bandits, loin d'être
-inquiété pour ses incessants brigandages, sut-il non seulement se faire
-accepter comme partisan, mais encore il se vit rechercher et solliciter
-par ceux dont l'intérêt avait été si longtemps de l'anéantir, mais qui
-maintenant se trouvaient contraints de réclamer son appui.
-
-Don Pablo ne se laissa pas éblouir par ce nouveau caprice de la
-fortune, il se trouva tout à coup au niveau du rôle que le hasard
-l'appelait à jouer, et se déclara nettement pour l'Espagne contre la
-révolution.
-
-Sa troupe, augmentée considérablement par les déserteurs et les
-volontaires qui venaient se ranger sous sa bannière, se disciplina peu
-à peu, grâce à quelques officiers européens que don Pablo sut attirer
-à lui, et l'ancienne cuadrilla de bandits se métamorphosa presque
-instantanément en une troupe régulière, presque une armée, puisqu'elle
-comptait, en infanterie et cavalerie, plus de quinze cents combattants,
-nombre considérable à cette époque dans ces contrées si peu peuplées.
-
-Dès qu'il jugea que l'_armée royale_, ainsi qu'il la nommait
-emphatiquement, était en état de tenir la campagne, don Pablo Pincheyra
-prit résolument l'offensive, et commença les hostilités contre les
-révolutionnaires en tombant sur eux à l'improviste et en les battant
-dans plusieurs rencontres.
-
-Les Pincheyras connaissaient les repaires les plus cachés et les
-plus ignorés des cordillières; leurs expéditions terminées, ils se
-retiraient dans des retraites d'autant plus inaccessibles qu'elles
-étaient défendues non seulement par tout l'intervalle d'une solitude
-désolée, mais encore par la terreur qu'inspiraient ces redoutables
-partisans, pour lesquels tout était bon, et qui ne faisaient même pas
-grâce aux enfants aux femmes et aux vieillards, et les entraînaient à
-leur suite attachés par les poignets à la queue de leurs chevaux.
-
-Un autre chef de partisan, mais celui-là brave et honnête officier
-castillan, combattait, lui aussi, de son côté, pour la défense de la
-cause perdue de l'Espagne, on le nommait Zinozain.
-
-Ainsi, au moment où l'Amérique du Sud tout entière, depuis le Mexique,
-jusqu'aux frontières de Patagonie, se soulevait à la fois contre le
-joug odieux de l'Espagne et proclamait hautement son indépendance,
-deux hommes isolés, sans autre prestige que leur indomptable énergie,
-soutenus seulement par des Indiens bravos et des aventuriers de toutes
-nations, luttaient héroïquement contre le courant qui, malgré eux, les
-entraînait, et prétendaient remettre les colonies sous la domination
-castillane.
-
-Malgré les méfaits de ces hommes, des Pincheyras surtout, dont
-la sauvage cruauté les entraînait souvent à commettre des actes
-inqualifiables de barbarie, il y avait cependant quelque chose de
-réellement grand dans cette détermination de ne pas abandonner la
-fortune de leurs anciens maîtres et de périr plutôt que de trahir leur
-cause: aussi, aujourd'hui encore, après tant d'années, leur nom est-il
-dans ces contrées entouré d'une espèce d'auréole grandiose, et sont-ils
-devenus pour la masse du peuple des êtres légendaires dont, avec une
-crainte respectueuse, on raconte les incroyables exploits, le soir
-à la veillée, lorsqu'après les durs travaux de la journée, on cause
-paisiblement en buvant le maté et en fumant la cigarette, autour du feu
-de veille dans la pampa.
-
-A vingt lieues environ de l'endroit où s'étaient arrêtés les Guaycurús
-pour laisser passer la grande chaleur du jour, au centre d'une vaste
-vallée dominée de tous les côtés par les pics neigeux et inaccessibles
-de la cordillière, don Pablo Pincheyra avait établi son camp.
-
-Ce camp, placé à la source même de deux rivières, n'était pas
-provisoire, mais permanent; aussi ressemblait-il bien plutôt à une
-ville qu'à un bivouac de soldats. Les huttes, faites à l'indienne, en
-forme de toldos, avec des pieux croisés au sommet et recouvertes de
-cuirs de vache et de peaux de jument, affectaient une certaine symétrie
-dans leur alignement, formant des rues, des places et des carrefours,
-ayant des corales remplis de bœufs et de chevaux; quelques-unes même
-possédaient de petits jardins, où poussaient, tant bien que mal, vu la
-rigueur du climat, quelques plantes potagères.
-
-Au centre juste du camp se trouvaient les toldos des officiers et des
-quatre frères Pincheyras, toldos mieux construits, mieux aménagés, et
-surtout beaucoup plus propres que ceux des soldats.
-
-On ne pouvait parvenir dans la vallée où le camp était établi que par
-deux étroits cañones situés, l'un à l'est et l'autre au sud-ouest du
-camp; mais ces deux cañones avaient été fortifiés de telle sorte, au
-moyen d'abatis de bois énormes entassés pêle-mêle sans ordre apparent,
-mais parfaitement ordonnés, que toute tentative pour forcer la double
-entrée de ces cañones eût été vaine. Cependant des sentinelles
-immobiles et l'œil fixé, sur les détours des défilés, veillaient
-attentivement à la sûreté commune, pendant que leurs compagnons,
-retirés sous leurs toldos, vaquaient à leurs occupations avec ce
-laisser-aller insouciant qui prouve combien on est certain de n'avoir
-aucun danger sérieux à redouter.
-
-Le toldo de don Pablo Pincheyra était facile à reconnaître du premier
-coup d'œil. Deux sentinelles se promenaient devant, et plusieurs
-chevaux, tout sellés et prêts à être montés, étaient attachés à des
-piquets, à quelques pas de la porte, au-dessus de laquelle, planté
-sur une longue lance fichée en terre, le drapeau espagnol flottait
-majestueusement au souffle inconstant de la brise folle du matin. Des
-femmes, parmi lesquelles plusieurs étaient jeunes et jolies, bien
-que leurs traits fussent pour la plupart flétris par la douleur et
-l'excès de travail, sillonnaient les rues du camp portant de l'eau,
-du bois ou d'autres provision; quelques unes à l'entrée des toldos se
-livraient aux soins du ménage; des peones; montés sur de forts chevaux
-et armés de longues lances, faisaient sortir les bestiaux des corales
-et les conduisaient au pâturage hors du camp. Enfin tout était vie et
-animation dans cet étrange repaire de bandits qui se donnaient le nom
-d'armée royale, et pourtant, à travers ce tohu-bohu et ce désordre
-apparent, il était facile de reconnaître une pensée régulatrice et
-une volonté puissante qui dirigeait tout, sans jamais rencontrer
-d'objection ou même d'hésitation de la part des subordonnés.
-
-Au moment où nous pénétrons dans le camp, un homme portant le costume
-des Gauchos des pampas de Buenos Aires souleva la frazada ou couverture
-servant de porte à un toldo construit avec une certaine régularité, et,
-après avoir jeté à droite et à gauche un regard curieux et inquiet, il
-quitta le toldo et mit, bien qu'avec une certaine hésitation, le pied
-dans la rue.
-
-De même que tous les habitants de ce singulier centre de population,
-cet homme était armé jusqu'aux dents, d'un sabre droit qui battait son
-flanc gauche, d'une paire de long pistolets passés à sa ceinture, et
-d'un couteau à lame étroite, enfoncé dans sa polena droite et dont le
-manche de corne remontait sur sa cuisse; un fusil double était jeté sur
-son épaule.
-
-Cependant, malgré ce formidable arsenal qu'il portait avec lui,
-l'homme dont nous parlons ne paraissait nullement rassuré; sa démarche
-hésitante, les regards, furtifs qu'il lançait incessamment autour de
-lui, tout dénotait chez cet homme une vive appréhension qu'il essayait
-vainement de cacher, mais qu'il ne parvenait pas à vaincre.
-
---Parbleu, murmura-t-il à demi-voix au bout d'un instant, je suis idiot
-sur mon honneur! Un homme en vaut un autre, que diable! Et s'il faut
-en venir aux voies de faits, on y viendra; s'il me tue, eh bien! Tant
-mieux, de cette façon, tout sera fini! J'aimerais autant cela, cette
-absurde existence commence à me peser considérablement! C'est égal, je
-ne sais si Salvator Rosa, lorsqu'il se trouva parmi les brigands, vit
-jamais une aussi complète collection de bandits que ceux avec lesquels
-j'ai le bonheur de vivre depuis deux mois; quels magnifiques chenapans!
-Il serait, je crois, impossible de rencontrer leurs pareils, tant ils
-sont heureusement réussis! Ah! ajouta-t-il avec un soupir de regret,
-s'il m'était seulement possible d'en croquer quelques-uns! Mais non,
-ces drôles-là n'ont aucun sentiment de l'art; il est impossible de
-les faire poser une seconde! Au diable l'idée biscornue qui m'a fait
-bêtement abandonner la France pour venir ici!
-
-Et Émile Gagnepain, que le lecteur a sans doute reconnu déjà, poussa un
-second soupir, plus profond que le premier, et envoya vers le ciel un
-regard désespéré.
-
-Cependant il continua à avancer à grands pas vers une des sorties
-du camp. Sa démarche était devenue peu à peu plus assurée; il avait
-relevé fièrement la tête et était parvenu, à grand-peine sans doute, à
-affecter la plus complète insouciance.
-
-Le peintre avait presque traversé le camp dans toute sa longueur; il
-était parvenu à un toldo assez grand servant de corps de garde aux
-soldats chargés de veiller aux retranchements, et il hâtait le pas
-dans le but sans doute d'échapper aux questions indiscrètes de quelque
-partisan désœuvré, lorsqu'il se sentit soudain frapper sur l'épaule.
-Bien que cet attouchement n'eût en soi rien d'agressif et fût au
-contraire tout amical, le jeune homme tressaillit intérieurement; mais,
-faisant bonne contenance, il se retourna aussitôt, et donnant à son
-visage l'expression la plus aimable qu'il lui fut possible, il tendit
-vivement la main à celui qui l'avait ainsi arrêté à l'improviste et le
-salua en souriant du _buenos días_, _caballero_, qui est de rigueur sur
-toute terre espagnole.
-
---Et vous, señor Francés, répondit gaiement son interlocuteur en lui
-rendant son salut et lui pressant délicatement la main, vous vous
-portez bien, j'imagine, vive Dios! Il faut un hasard comme celui-ci
-pour que j'aie le plaisir d'entrevoir votre visage ami.
-
-Le peintre fut un instant interloqué à cette parole dont l'intonation
-malicieuse ne lui échappa pas, mais, dominant son émotion et feignant
-la plus complète bonhomie:
-
---Que voulez-vous, don Pablo, répondit-il, il n'y a nullement de ma
-faute dans cette apparente négligence dont vous vous plaignez; les
-soucis et les soins du commandement vous dominent et vous absorbent de
-telle sorte, que vous devenez inabordable, quelque désir qu'on ait de
-vous faire visite.
-
-Don Pablo Pincheyra, car c'était lui, sourit avec finesse.
-
---Est-ce bien là le motif qui vous fait m'éviter? lui dit-il.
-
---Vous éviter?
-
---Dame, trouvez une autre expression, si vous le pouvez, je ne demande
-pas mieux, moi; je dirai vous abstenir de me chercher, si vous le
-préférez.
-
---Vous vous trompez, don Pablo, répondit avec fermeté le jeune homme
-qui brûlait ses vaisseaux, je ne vous évite pas plus que je n'ai de
-motifs de m'abstenir de vous chercher et la preuve...
-
---La preuve? interrompit don Pablo avec un regard fin et interrogateur.
-
---C'est qu'aujourd'hui, en cet instant même, je me dirigeais vers les
-retranchements dans l'espoir de vous y rencontrer.
-
---Ah! Ah! fit-il; alors, puisqu'il en est ainsi, je suis heureux,
-caballero, que le hasard vous ait si bien servi en nous mettant ainsi
-face à face.
-
---Le hasard n'est pour rien dans l'affaire, je vous prie de le croire,
-don Pablo.
-
---Mieux eût valu, cependant, venir tout simplement à mon toldo.
-
---Ce n'est pas mon avis, puisque je vous rencontre ici.
-
---C'est juste, dit en riant le partisan, vous avez réponse à tout,
-cher seigneur; admettons donc que vous ayez réellement l'intention de
-me visiter, et veuillez, je vous prie, me faire connaître les motifs
-auxquels je dois l'honneur de cette tardive visite.
-
---Croyez-vous cher don Pablo, que le lieu ou nous nous trouvons soit
-bien convenable pour une conversation sérieuse, comme doit être celle
-que je désire avoir avec vous?
-
---Ah! fit Don Pablo, c'est donc d'affaires graves que vous comptez me
-parler?
-
---On ne saurait plus graves.
-
---Puisqu'il en est ainsi, je suis, à mon grand regret, contraint de
-vous prier de différer cette conférence de quelques heures.
-
---Me serait-il permis, sans courir le risque de passer à vos yeux pour
-indiscret, de vous demander le motif de ce retard qui, je vous l'avoue,
-me contrarie fort?
-
---Oh! Mon Dieu, je n'ai pas de secrets pour vous, cher seigneur, vous
-le savez; le fait est que j'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de
-certaines personnes avec lesquelles je dois, aussitôt qu'elles seront
-ici, avoir un entretien de la plus haute importance.
-
---Pardon, seigneur don Pablo, mais ces personnes auxquelles vous faites
-allusion, je crois les connaître, de réputation du moins, de plus, si
-je suis bien informé, je sais sur quel sujet roulera l'entretien que
-vous devez avoir avec elles.
-
-L'œil noir de don Pablo Pincheyra lança un éclaire qui s'éteignit
-aussitôt, et il répondit d'un ton doux et mielleux:
-
---Et vous concluez de cela, cher seigneur?
-
---Je conçois seigneur don Pablo, que peut-être il serait bon dans
-l'intérêt général, que vous consentissiez à m'entendre, d'abord.
-
-Le peintre, dont le parti était pris et qui sentait la colère gronder
-sourdement dans son cœur, était devenu rude et cassant, résolu à
-pousser les choses jusqu'aux dernières extrémités, quelles que dussent
-être les conséquences de sa conduite.
-
-De son côté, don Pablo, sous sa feinte aménité, cachait évidemment une
-résolution arrêtée d'avance et dont rien ne le ferait se départir;
-c'était donc entre ces deux hommes qui se parlaient ainsi, le sourire
-sur les lèvres, mais la haine ou tout au moins la colère au cœur, une
-partie étrange qui se jouait en ce moment.
-
-Ce fut le partisan qui renoua l'entretien un instant interrompu.
-
---Ainsi, seigneur Français, dit-il, vous étiez sorti de votre toldo
-dans le but de me faire visite?
-
---Oui, señor.
-
---A moi spécialement?
-
---A vous, oui.
-
---Eh! fit-il avec un ricanement expressif, en désignant du doigt la
-ceinture garnis d'armes du jeune homme, vous conviendrez que vous
-prenez singulièrement vos précautions lorsque vous allez voir vos amis.
-
---Nous sommes dans un pays, señor, répondit froidement le peintre, où
-il est bon d'être toujours sur ses gardes.
-
---Même avec ses amis?
-
---Surtout avec ses amis, dit-il nettement.
-
---Bien, reprit froidement le partisan, suivez-moi à l'écart, afin que
-nous puissions causer sans craindre d'être interrompus.
-
---Je vous suis.
-
---Vous remarquerez, señor, que j'ai en vous plus de confiance que vous
-ne daignez m'en témoigner.
-
---Parce que, señor?
-
---Parce que, moi, je suis sans armes.
-
-Le jeune homme haussa les épaules.
-
---Vous agissez comme bon vous semble, dit-il froidement; peut-être
-avez-vous tort, peut-être avez-vous raison... Qui saurait le dire?
-
---Je ne crains pas d'être assassiné.
-
---Si cette insulte s'adresse à moi, elle frappe à faux; de ce que je
-prends des précautions contre vous, il ne s'ensuit pas nécessairement
-que je sois capable de vous assassiner, ainsi que vous le dites.
-
-Le partisan hocha la tête d'un air de doute.
-
---On se munit d'armes, continua le jeune homme avec un accent incisif
-pour se garantir des attaquas des bêtes fauves, sans avoir pour cela le
-désir de les combattre.
-
---Bien, bien, seigneur français, dit don Pablo d'une voix sombre, venez
-sans plus de paroles, je n'ai que quelques instants à vous donner,
-profitez-en.
-
-Tout en échangeant ces mots aigres-doux, les deux hommes s'étaient mis
-à marcher côte à côte et étaient sortis du camp, salués à leur passage
-par les sentinelles placées aux retranchements.
-
-Ils continuèrent ainsi à s'avancer dans la campagne jusqu'à ce qu'enfin
-ils eussent atteint un endroit assez retiré, espèce de coude formé
-par un retour du cañon dans lequel ils s'étaient engagés et d'où on
-ne pouvait ni les voir, ni les entendre, tandis qu'eux, au contraire,
-découvraient une assez longue distance à droite et a gauche, en avant
-comme en arrière du chemin qui conduisait au camp, et sur lequel nul
-n'aurait pu paraître sans qu'ils l'eussent aussitôt découvert.
-
---Je crois, seigneur français, dit don Pablo en s'arrêtant, que ce lieu
-vous doit convenir; veuillez donc parler sans plus de retard.
-
---Ainsi ferai-je, répondit le Français en posant à terre la crosse de
-son fusil et en appuyant les deux mains sur l'extrémité du canon, tout
-en jetant un regard soupçonneux autour de lui.
-
---Oh! Nous sommes bien seuls, allez, reprit don Pablo avec un sourire
-ironique, vous pouvez parler sans crainte.
-
-
---Ce n'est pas la crainte qui me retient en ce moment; j'ai tant de
-choses à vous dire que je ne sais réellement par laquelle commencer.
-
---A votre aise; seulement; hâtez-vous si vous voulez que je vous
-entende jusqu'au bout: dans quelques minutes peut-être je serai obligé
-de vous fausser compagnie.
-
---L'officier espagnol que vous attendez ne sera pas ici avant une heure
-au moins, nous avons donc le temps.
-
---Comment savez-vous que j'attends un officier espagnol?
-
---Que vous importe si cela est?
-
---Señor Français, reprit-il en fronçant le sourcil et avec un léger
-accent de menace, prenez garde de pénétrer dans mes secrets plus avant
-que je ne le désirerais. Depuis deux mois que nous vivons côte à côte,
-vous avez été, je le suppose, à même de me connaître; il n'est pas bon,
-croyez-moi, d'essayer de s'immiscer contre ma volonté dans mes affaires.
-
---Vous auriez raison de parler ainsi, si ces affaires vous regardaient
-seul, mais comme malheureusement je m'y trouve mêlé, elles sont autant
-miennes que vôtres.
-
---Je ne vous comprends pas.
-
---En êtes-vous bien sûr, répondit le jeune homme, avec un sourire
-ironique.
-
---Voyons, expliquez-vous franchement et loyalement comme un homme au
-lieu de bavarder comme une vieille femme, reprit le partisan avec un
-commencement de colère.
-
---Voici deux mois, reprit le jeune homme, que nous vivons côte à côte,
-ainsi que vous-même l'avez dit, qu'avez-vous fait pendant ces deux
-mois? Comment avez vous tenu la parole que vous m'aviez donnée?
-
---N'ai-je pas sauvé les deux dames, ainsi que je m'y étais engagé, du
-péril qui les menaçait.
-
---Oui, mais pour les faire tomber dans un plus grand encore.
-
---Je ne vous comprends pas, señor.
-
---Il n'y a de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, vous
-me comprenez fort bien au contraire; malheureusement pour vous, vous
-n'en êtes pas encore où vous le croyez, j'ai juré de défendre ces
-pauvres dames et je les défendrai, fut-ce au péril de ma vie.
-
---Vous êtes fou, señor, nul que je sache, moi moins encore que
-personne, n'a l'intention de nuire, en quoi que ce soit, à ces dames;
-depuis leur arrivée ici, à Casa-Trama, elles ont, vous ne sauriez le
-nier, été traitées avec les plus grands égards et le plus profond
-respect; de quoi se plaignent-elles?
-
---Elles se plaignent d'être en butte à des attentions déplacées et
-presque déshonorantes de votre part; de plus, elles disent avec raison
-que, loin de leur donner cette liberté que vous vous étiez engagé à
-leur rendre, vous les séquestrez, et les traitez comme si elles étaient
-vos captives.
-
-Don Pablo haussa les épaules avec dédain.
-
---Les femmes sont toutes les mêmes, dit-il avec ironie, rien ne saurait
-les satisfaire. Mieux que ces dames, je suis à même de juger de ce qui
-leur convient; d'ailleurs, qu'elles se tranquillisent, elles n'ont pas
-longtemps à demeurer ici, et si la vue de mes compagnons les choque,
-elles en seront bientôt délivrées.
-
---Ce n'est pas la vue de vos compagnons qui choque ces dames, mais la
-vôtre et celle de vos frères; les hommages ridicules dont vous les
-fatiguez à chaque heure du jour et les prétentions que vous ne craignez
-pas d'afficher devant tout le monde.
-
-Les traits du partisan se contractèrent, une pâleur terreuse couvrit
-son visage, ses sourcils se froncèrent à se joindre.
-
---Prenez garde, señor, s'écria-t-il d'une voix sourde et saccadée,
-réprimant à grand-peine la colère qui l'animait. Prenez garde, vous
-êtes en mon pouvoir; ne l'oubliez pas, et je suis l'homme que ses
-ennemis ont surnommé l'ours de Casa-Trama.
-
---Que m'importe les noms qu'on vous donne, s'écria Émile, oubliant
-toute mesure; un seul vous convient, si vous persistez dans la voie
-funeste où vous êtes engagé, c'est celui de bandit.
-
---Vive Dieu! s'écria-t-il avec violence, cette insulte veut du sang! Un
-lâche seul ose braver ainsi un homme sans armes.
-
---Allons donc, reprit le jeune homme avec mépris, sans armes? Et d'un
-geste plein de noblesse il jeta un pistolet aux pieds du partisan,
-en même temps qu'il abandonnait son fusil et saisissant son second
-pistolet à sa ceinture. Par Dieu! La défaite est bonne; si vous êtes
-aussi brave que vous le prétendez, voici une arme, faites-moi raison.
-Vous imaginez-vous donc que j'aie jamais craint de me mesurer avec vous?
-
---Rayo de Dios! s'écria le partisan avec rage, vous en aurez la joie!
-
-Et se précipitant sur le pistolet, il l'arma et le déchargea presque à
-bout portant sur le jeune homme.
-
-C'en était fait de celui-ci; vu le peu de distance qui le séparait de
-son adversaire, rien n'aurait pu le sauver. Heureusement le partisan,
-aveuglé par la rage, n'avait pas calculé son coup: la balle, mal
-dirigée, au lieu de frapper le Français en plein corps, ne lui fit
-qu'une légère éraflure dans le bras et se perdit inoffensive.
-
---Votre vie m'appartient, dit froidement le jeune homme en armant à son
-tour son pistolet.
-
---Cassez-moi donc la tête, ¡caray! s'écria don Pablo; tirez, au nom du
-diable! Et que tout soit fini.
-
---Non pas, repartit le jeune peintre sans s'émouvoir, il est bon que
-vous puissiez juger de la différence qui existe entre un homme de votre
-sorte et un de la mienne.
-
---Ce qui veut dire? balbutia le partisan, que la rage étranglait.
-
---Que je vous fais grâce! dit Émile.
-
---Grâce, avez-vous dit, grâce! s'écria-t-il avec un rugissement de
-tigre, à moi!
-
---A vous, pardieu! A qui donc?
-
-Et écartant froidement de son bras blessé le partisan qui s'était
-élancé vers lui, il leva le pistolet et le déchargea par dessus sa
-tête. Don Pablo demeura un instant comme atterré, les yeux injectés de
-sang, les traits livides, les poings crispés, incapable de comprendre
-la grandeur de cette action, mais dominé et vaincu, malgré lui, par
-l'ascendant que en un instant, le jeune homme avait su prendre sur sa
-nature abrupte et sauvage.
-
---Donc, reprit paisiblement le jeune homme, votre vie m'appartenait; je
-vous l'ai rendue; je n'exige en retour qu'une seule chose.
-
---Vous exigez quelque chose de moi? fit-il avec un ricanement railleur.
-
---Oui.
-
---Oh! Oh! Et si je ne voulais rien vous accorder, moi?
-
---Oh! Alors; reprit-il avec le plus grand sang-froid, comme tout doit
-avoir un terme et qu'il est toujours permis de se débarrasser d'une
-bête féroce, je vous casserai la tête comme à un chien enragé.
-
-Tout en parlant ainsi, Émile avait repris son fusil.
-
-Le partisan se trouvait de nouveau à la merci de son adversaire.
-
-Il lui jeta un regard de haine, mais il comprit à la contenance de son
-ennemi que celui-ci n'hésiterait pas à mettre sa menace à exécution;
-alors, grâce à cette puissance qu'il possédait sur lui-même, il rendit
-le calme à ses traits contournés par la rage, et, s'inclinant avec un
-sourire gracieux:
-
---Soit, je ferai ce que vous désirez, señor; votre noble générosité a
-vaincu mon entêtement. Parlez.
-
---Jurez sur votre salut, par Nuestra Señora de la Soledad, d'être
-fidèle à ce que vous vous engagerez à faire.
-
---Je vous le jure, sur mon salut, par Nuestra Señora de la Soledad.
-
-Cette, Vierge, fort respectée par les Gauchos, les coureurs des bois
-et autres gens de même sorte, était, du moins il le croyait ainsi, la
-protectrice de don Pablo Pincheyra; il lui était très dévot, et aucune
-raison, si grave quelle fût, n'aurait pu lui faire violer un serment
-fait en son nom, Émile connaissait cette particularité.
-
---Pendant trois jours à compter de ce moment, vous ne tenterez rien
-contre les deux dames confiées à ma garde.
-
---Je le jure.
-
-En ce moment, un galop éloigné se fit entendre et bientôt une troupe de
-cavaliers apparut à une assez grande distance.
-
---Voici les personnes que vous attendez, reprit Émile, je veux assister
-à votre entretien avec elles.
-
---Soit! Vous y assisterez; que voulez-vous encore?
-
---Rien.
-
---Comment, c'est tout?
-
---Oui.
-
---Vous ne stipulez rien pour votre sûreté personnelle.
-
---Allons donc, répondit le jeune homme avec dédain, vous plaisantez,
-señor, qu'ai-je à redouter de vous, moi? Vous n'oseriez attenter à la
-vie de celui qui, maître de la vôtre, a refusé de la prendre.
-
-Le partisan frappa du pied avec colère, mais il ne répondit pas.
-
-Les cavaliers approchaient rapidement, encore quelques minutes, et ils
-auraient rejoint les deux hommes qui les regardaient venir sans faire
-un mouvement vers eux.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-A CASA-TRAMA
-
-
-Les cavaliers qui s'avançaient dans le cañon, se dirigeant vers le camp
-de Casa-Trama, ainsi que se nommait le quartier général des Pincheyras,
-formaient une troupe d'une trentaine d'hommes environ; tous étaient
-bien armés et bien montés; leur costume affectait une coupe militaire,
-et, bien que marchant au petit galop, ils conservaient leurs rangs
-et ressemblaient plutôt à des soldats ou à des partisans qu'à des
-voyageurs paisibles amenés dans la cordillière par leurs affaires.
-
-Deux cavaliers montés sur de magnifiques chevaux noirs richement
-harnachés, précédaient de quelques pas le gros de la troupe, et
-causaient entre eux avec une certaine animation. Ils n'avaient pas
-aperçu encore don Pablo ni le peintre français, qui, à demi cachés
-derrière des fragments de roches les observaient attentivement.
-
-Après quelques minutes de silence, le partisan se tourna vers le
-peintre.
-
-Ce sont bien les personnes que j'attends, dit-il; venez, rentrons au
-camp.
-
---Pourquoi ne pas les attendre là où nous sommes, puisqu'il leur faut
-absolument passer devant nous?
-
---Mieux vaut qu'ils ne nous trouvent pas ici; je dois recevoir ces
-personnes avec un certain décorum que leur rang exige.
-
---A votre aise; mais il nous sera assez difficile de rentrer au camp
-sans être rejoint par eux surtout au train qu'ils vont.
-
-
---Que cela ne vous inquiète pas, reprit don Pablo en souriant;
-suivez-moi toujours.
-
---Allons, fit le peintre en réprimant un mouvement de curiosité.
-
-En effet, il semblait impossible que, de l'endroit où ils étaient
-placés, les deux hommes pussent regagner le camp sans être non
-seulement aperçus, mais rejoints en quelques minutes par les voyageurs.
-
-Cependant, contre toutes probabilités, il n'en fut rien.
-
-Le partisan, après avoir escaladé, suivi par le peintre, quelques
-blocs de rochers entassés sans ordre apparent les uns sur les autres,
-se trouva à l'entrée d'une caverne naturelle comme il en existe tant
-dans les montagnes, et dans laquelle, après avoir écarté les ronces et
-les broussailles qui en masquaient la bouche, il s'engagea résolument.
-Le peintre n'hésita pas à le suivre, curieux de connaître ce passage
-caché si adroitement, et dont, sans y réfléchir, le partisan lui
-révélait l'existence, passage qui, à un moment donné, pouvait être de
-la plus haute importance pour le jeune homme. La caverne était large,
-spacieuse, aérée; le jour y pénétrait par d'imperceptibles fissures et
-faisait filtrer un clair-obscur suffisant pour se diriger sans craindre
-de s'égarer dans le dédale des galeries qui s'ouvraient à droite
-et à gauche et allaient se perdre sous la montagne à des distances
-probablement considérables, ou bien avaient des sorties ménagées dans
-plusieurs directions.
-
-Après une marche rapide de quelques minutes, un bruit sourd et continu
-ressemblant à une chute d'eau considérable se fit entendre et devint
-de plus en plus fort, enfin les deux hommes débouchèrent de la caverne
-et se trouvèrent sur une étroite plate-forme de deux ou trois mètres
-de large au plus, masquée complètement par une nappe d'eau qui tombait
-d'une grande hauteur à deux ou trois mètres au plus en avant de la
-plate-forme et allait se briser avec fracas, une vingtaine de mètres
-plus bas, sur un chaos de rochers où elle se partageait en deux
-branches formant un peu plus loin deux rivières distinctes.
-
---Nous sommes arrivés, dit le Pincheyra en se tournant vers son
-compagnon auquel jusque-là il n'avait pas adressé une parole,
-reconnaissez-vous ce lieu?
-
---Parfaitement. C'est au pied même de cette cascade que le camp est
-établi; votre toldo n'en est qu'à une portée de fusil au plus.
-
---C'est cela même, vous voyez que je ne vous ai pas trompé.
-
---C'est vrai, mais comment descendrons-nous dans la vallée? Le chemin
-ne me semble guère praticable.
-
---Vous vous trompez, il est, au contraire, des plus faciles, vous allez
-voir; seulement, donnez-moi votre parole de caballero de ne révéler à
-personne le secret que je vous confie; vous comprenez, n'est-ce pas,
-l'importance pour moi, en cas d'attaque, d'avoir une issue par laquelle
-il me serait possible d'échapper sans coup férir avec mes compagnons,
-et de glisser, pour ainsi dire, comme un serpent entre les doigts de
-mes ennemis qui croiraient déjà me tenir à leur merci.
-
---Je comprends parfaitement cela, et je vous fais de grand cœur le
-serment que vous exigez, d'autant plus que la confiance avec laquelle
-vous m'avez conduit ici est pour moi une preuve indiscutable de
-l'estime que vous avez pour moi.
-
-Don Pablo s'inclina poliment.
-
---Venez, dit-il, nous allons descendre.
-
-Il fit alors un crochet sur la droite et gagna l'extrémité ouest de la
-plate-forme.
-
---Voyez, dit-il.
-
-Le peintre regarda.
-
-Un escalier taillé dans le roc vif descendait en pente douce à une
-certaine profondeur sur les flancs de la montagne et allait se perdre
-dans un épais fourré d'arbres de haute futaie.
-
---Le hasard, il y a bien longtemps déjà, reprit don Pablo, m'a révélé
-ce passage à une époque où je croyais ne devoir jamais l'utiliser;
-aujourd'hui il m'est fort utile pour entrer et sortir du camp sans être
-vu; mais ne demeurons pas plus longtemps ici, venez.
-
-Don Pablo, avec une confiance qui eût été une insigne folie avec un
-autre homme que le peintre, passa alors le premier et commença à
-descendre sans même tourner la tête pour voir si son compagnon le
-suivait.
-
-Rien n'eût été plus facile que de faire perdre l'équilibre au partisan
-en le poussant légèrement, comme par hasard, et de lui briser le crâne
-contre les rochers; le pensée n'en vint même pas au peintre, malgré la
-haine qui grondait dans son cœur contre cet homme, haine avivée encore
-par leur récente querelle; il suivit son ennemi dans cette hasardeuse
-descente, aussi paisiblement que s'il avait fait une promenade
-d'agrément avec un ami intime.
-
-Du reste, il ne leur fallut que quelques minutes pour atteindre le bas
-de la montagne et mettre le pied dans la vallée.
-
---Nous voici rendus, dit alors don Pablo; nous devons nous séparer ici;
-allez à vos affaires, tandis que moi j'irai aux miennes.
-
-Ils se trouvaient effectivement au milieu du camp, à quelques pas à
-peine du toldo du chef.
-
---N'allez-vous pas recevoir les étrangers qui arrivent? demanda Émile.
-
---Si bien, je vais les recevoir, car ils seront ici dans dix minutes
-à peine, et, je vous l'ai dit, je veux leur faire rendre certains
-honneurs auxquels ils ont droit.
-
---Il avait été arrêté entre nous, il me semble, que j'assisterais à
-votre entrevue?
-
---Parfaitement, et je tiendrai ma promesse, soyez tranquille; mais
-cette entrevue n'aura lieu que plus lard, dans deux ou trois heures au
-moins. Je ne vais faire, en ce moment, que remplir envers les étrangers
-les devoirs de l'hospitalité; lorsqu'ils seront reposés, nous nous
-occuperons d'affaires. Ainsi, soyez tranquille, quand le moment sera
-venu, j'aurai soin du vous faire avertir, afin que vous assistiez à la
-conférence.
-
---J'ai votre parole, je ne vous ferai donc pas de plus longues
-objections. Dieu vous garde, seigneur don Pablo.
-
---Dieu vous garde, seigneur don Émile, répondit le partisan.
-
-Les deux hommes se saluèrent, et sans davantage discourir, ils se
-tournèrent le dos et tirèrent chacun d'un côté, don Pablo se dirigeant
-vers l'entrée du camp, où sans doute sa présence ne tarderait pas à
-être nécessaire, et le peintre remontant du côté de son toldo, où
-bientôt il arriva. Un homme assis sur le seuil semblait guetter son
-retour.
-
-Cet homme était Tyro, le Guaranis. A quelques pas de lui, accroupis
-sur le sol, deux individus déguenillés, mais armés jusqu'aux dents,
-jouaient au monté; ces individus étaient Mataseis et Sacatripas, les
-deux sacripants, engagés par le peintre lors de sa fuite de San Miguel
-de Tucumán; sans se déranger ils saluèrent leur maître au passage et
-continuèrent la partie acharnée qu'ils avaient commencée au lever du
-soleil, et qui, selon toutes probabilités, à moins d'événements graves,
-durerait jusqu'à la fin de la journée.
-
-A la vue du Français, Tyro se leva vivement, souleva le rideau du
-toldo, et après que son maître fut entré, il le suivit.
-
---Quoi de nouveau? lui demanda Émile.
-
---Pas grand-chose en apparence, répondit le Guaranis, mais beaucoup en
-réalité.
-
---Ah! fit le jeune homme d'un air soucieux, qu'est-il donc arrivé
-encore?
-
---Rien, je vous le répète, mi amo; cependant je crois que vous ferez
-bien de vous mettre sur vos gardes.
-
---Eh! N'y suis-je pas toujours?
-
---C'est vrai; pourtant, un surcroît de précaution ne saurait nuire.
-
---Alors tu as appris quelque chose?
-
---Je n'ai rien appris de positif encore, cependant j'ai des soupçons;
-bientôt, je l'espère, il me sera permis de vous instruire.
-
---As-tu vu ces dames aujourd'hui?
-
---Oui, mi amo; ce matin j'ai eu l'honneur de leur faire visite, elles
-sont tristes et résignées, comme toujours, mais il est facile de voir
-que cette existence leur pèse à chaque instant davantage et que leur
-feinte résignation cache un profond découragement.
-
---Hélas! murmura le jeune homme avec tristesse, je ne puis
-malheureusement leur venir en aide.
-
---Peut-être, mi amo.
-
-Émile se redressa vivement.
-
---Tu sais quelque chose n'est-ce pas, mon bon Tyro? s'écria-t-il avec
-anxiété.
-
---Je dois ne rien dire encore, mi amo, soyez patient, bientôt vous
-saurez tout.
-
-Le jeune homme soupira.
-
---J'ai vu don Pablo, dit-il.
-
---Ah! fit le Guaranis avec curiosité.
-
---J'assisterai à l'entrevue.
-
---Bon! s'écria l'Indien en se frottant joyeusement les mains, tant
-mieux; don Pablo n'a pas fait de difficultés?
-
---Hum, il n'a consenti que le pistolet sur la gorge.
-
---Peu importe, le principal est que vous soyez présent.
-
---Tu vois que j'ai suivi ton conseil.
-
---Bientôt, mi amo, vous en connaîtrez vous-même l'importance.
-
---A la grâce de Dieu! Je t'avoue que depuis que je suis dans cette
-affreuse tanière de Casa-Trama, je sens que je perds toute énergie.
-
---Courage, mi amo, peut-être êtes-vous plus près d'en sortir que vous
-ne le supposez.
-
---Tu ne parles jamais que par énigmes.
-
---Excusez-moi, il m'est, quant à présent, impossible de m'expliquer.
-
---Fais comme tu voudras, je ne me mêlerai de rien.
-
---Jusqu'au moment où il faudra agir.
-
---Mais, quand ce moment viendra-t-il?
-
-Tyro ne répondit pas, occupé à tout préparer pour le déjeuner de son
-maître; absorbé en apparence par cette grave occupation, il feignit de
-ne pas entendre ces paroles par trop significatives.
-
---Voilà qui est fait, mi amo, dit-il, mangez et buvez, il est bon de
-prendre des forces; on ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve, et
-il faut être préparé à tous les événements.
-
-Le peintre le regarda un instant avec attention.
-
---Allons, dit-il, en s'asseyant sur un équipal devant la table, tu
-machines quelque chose.
-
-Le Guaranis se mit à rire malicieusement.
-
---Ah! fit-il au bout d'un instant, vous savez, mi amo, que l'engagement
-de nos deux compagnons est fini d'hier.
-
---Quels compagnons et quel engagement? répondit le jeune homme la
-bouche pleine.
-
---Eh! Mais celui de Mataseis et de son digne acolyte Sacatripas.
-
---Bon, qu'est-ce que cela me fait? Ces drôles ont été payés d'avance,
-je ne leur dois donc rien.
-
---Pardon, mi amo, vous leur devez deux mois.
-
---Comment cela?
-
---Parce que j'ai renouvelé leur engagement pour deux mois, ce matin
-même, au même prix; du reste ce n'est pas cher, les drôles ne manquent
-pas d'une certaine valeur.
-
---Quelle singulière idée de nous avoir de nouveau empêtré de ces
-misérables; ne valait-il pas mieux s'en débarrasser et les envoyer se
-faire pendre ailleurs.
-
---Quant à être pendus, soyez tranquille, cela leur arrivera tôt ou
-tard; provisoirement j'ai pensé qu'il était préférable de les conserver
-à votre service, souvenez-vous, mi amo, que lorsqu'on lutte contre des
-bandits, il faut en avoir quelques-uns dans ses intérêts.
-
---Arrange-toi, cela te regarde, puisque c'est toi qui fais tout ici
-salon ton caprice; garde-les, ne les garde pas, je m'en lave les mains.
-
---Vous avez de l'humeur, mi amo?
-
---Non, je suis triste, j'ai parfois des tentations d'en finir en
-brûlant la cervelle à ce Pincheyra maudit et me la faisant à moi-même
-sauter ensuite.
-
---Gardez vous bien de vous laisser aller à ces tentations, mi amo, non
-pas que je m'intéresse le moins du monde aux Pincheyras, car je réserve
-à don Pablo et à ses frères un plat de mon métier qu'ils trouveront
-trop épicé j'en suis convaincu; mais le moment n'est pas venu encore,
-patientons et, pour commencer, assistez à l'entrevue d'aujourd'hui, mi
-amo, et ouvrez les oreilles, car je me trompe fort, ou vous y entendrez
-d'étranges choses.
-
---Oui, oui; je suppose qu'une entrevue à laquelle le colonel, car
-il s'est définitivement octroyé ce grade de son autorité privée, je
-suppose, dis-je, qu'une telle entrevue doit être fertile en incidents
-curieux.
-
---Je veux vous laisser le plaisir de la surprise, mi amo; est-ce que
-vous sortez? ajouta-t-il en voyant son maître se diriger vers la porte.
-
---Je compte aller présenter mes hommages à ces dames.
-
---Vous n'en auriez pas le temps; d'ailleurs, vous ne pourriez pas
-causer librement avec elles; les deux sœurs de don Pablo leur tiennent
-en ce moment compagnie.
-
---Ces femmes semblent avoir reçu un mot d'ordre pour ne pas perdre de
-vue ces deux malheureuses dames; elles passent presque les journées
-entières avec elles.
-
---Il est probable qu'elles ont reçu des instructions à cet égard.
-
-Le jeune homme ne répondit pas, mais il fronça les sourcils, frappa du
-pied avec colère, et se mit à marcher de long en large.
-
-Quelques minutes s'écoulèrent.
-
---Parbleu! s'écria-t-il enfin, je suis bien niais de me chagriner ainsi
-pour des choses qui ne devraient pas me toucher et que je ne puis
-empêcher! En somme, il est évident que, puisque la vie est un continuel
-jeu de bascule, lorsque j'aurai atteint le dernier degré de la mauvaise
-fortune, il faudra bien que je remonte et que, fatalement, ma position
-s'améliore. Bah! laissons faire la Providence, elle est plus fine que
-moi et saura bien, lorsque cela lui plaira, me faire sortir d'embarras!
-Cependant, il me semble qu'il serait temps qu'elle y songeât; je
-m'ennuie atrocement ici! C'est égal, j'ai eu une triomphante idée de
-venir au Nouveau Monde pour y chercher la tranquillité et les mœurs
-patriarcales! Tudieu! Quels patriotes que les Pincheyras! Et comme les
-histoires de voyages sont vraies et copiées sur nature!
-
-Et il se mit à rire de tout son cœur.
-
-Comme ce qui précède avait été dit en français, et que, par conséquent,
-l'Indien n'en avait pas compris un mot, il regarda le jeune homme
-d'un air ébahi, qui redoubla l'hilarité de celui-ci, de sorte que
-le Guaranis se demandait intérieurement si son maître n'était pas
-subitement devenu fou, lorsqu'un nouveau personnage parut tout à coup
-dans le toldo, et par sa seule présence calma, comme par enchantement,
-la gaieté du Français et lui rendit tout son sérieux.
-
-Ce personnage n'était rien moins que don Santiago Pincheyra, un des
-frères de don Pablo, celui-là même auquel le jeune homme avait rendu
-un si grand service lors de son escarmouche avec la cuadrilla de Zéno
-Cabral.
-
-Tout brutal et tout bourru qu'était don Santiago, il semblait avoir
-conservé au peintre une certaine reconnaissance de ce service, et,
-en plusieurs circonstances, il lui avait témoigné un léger intérêt;
-c'était grâce à son influence qu'il était traité avec considération
-dans le camp des partisans, et à peu près libre d'agir à sa guise sans
-être en butte aux grossières tracasseries des bandits de cette troupe
-indisciplinée.
-
---Je vois avec plaisir que vous n'engendrez pas la mélancolie parmi
-nous, seigneur français, lui dit-il en lui tendant la main. Tant mieux,
-¡vive Dios! Le chagrin tuerait un chat, comme nous avons coutume de
-dire.
-
---Vous voyez que je me forme, répondit Émile en lui pressant la main;
-pour répondre à votre proverbe par un autre, je vous dirai que chose
-sans remède, mieux vaut l'oublier; qui me procure l'avantage de votre
-visite, cher seigneur?
-
---Le désir de vous voir d'abord, puis ensuite un message de mon frère
-don Pablo Pincheyra.
-
---Croyez que je suis sensible, comme je le dois, à cette preuve de
-courtoisie, cher seigneur, fit le jeune homme en s'inclinant et avec
-politesse; et ce message, que par votre entremise me fait l'honneur de
-m'adresser S. ESC. le colonel don Pablo Pincheyra, est important sans
-doute?
-
---Vous en jugerez mieux que moi, señor: mon frère réclame votre
-présence à l'entrevue qui va immédiatement avoir lieu avec des
-officiers espagnols arrivés, il y a environ une heure, au quartier
-général.
-
---Je suis fort honoré que Son Excellence ait daigné songer à moi; je me
-rendrai au conseil dès que j'en aurai reçu l'ordre.
-
---Cet ordre, je vous l'apporte, seigneur français, et s'il vous plaît
-de me suivre, je vous accompagnerai au lieu choisi pour l'entrevue, qui
-est tout simplement la salle du conseil dans le toldo même de mon frère.
-
---Fort bien, seigneur don Santiago, je suis prêt à vous suivre.
-
---Alors, nous partirons tout de suite; car on n'attend plus que vous.
-
-Le peintre échangea avec le Guaranis un dernier regard, auquel celui-ci
-répondit par un autre non moins significatif, et, sans plus de paroles,
-il sortit du toldo avec don Santiago.
-
-Tout était en rumeurs à Casa-Trama; l'arrivée imprévue des étrangers
-avait éveillé la curiosité générale: les rues étaient littéralement
-encombrées par les hommes, les femmes et les enfants qui se pressaient
-vers le toldo du colonel.
-
-Les deux hommes eurent beaucoup de peine à se frayer un passage à
-travers la foule des curieux qui obstruaient la voie publique, et, sans
-la présence de don Santiago, connu et respecté de tous, le Français ne
-serait probablement pas parvenu à atteindre l'endroit où il désirait se
-rendre.
-
-Bien que la demeure de don Pablo Pincheyra portât le nom de toldo,
-c'était en réalité une maison vaste et aérée, construite avec tout le
-soin possible pour la commodité intérieure de son propriétaire. Les
-murs étaient en torchis, recrépis avec soin et blanchis à la chaux. Dix
-fenêtres avec des contrevents peints en vert, et garnies de plantes
-grimpantes qui s'élançaient dans toutes les directions et formaient
-les paraboles les plus échevelées, lui donnaient un air de gaieté qui
-faisait plaisir à voir. La porte, précédée d'un péristyle et d'une
-véranda, se trouvait juste au centre de la construction. Devant cette
-porte un mat de pavillon était planté en terre surmonté du drapeau
-espagnol; deux sentinelles armées de lances se tenaient l'une au seuil
-de la porte, l'autre au pied du mât de pavillon; une batterie de six
-pièces de canons de montagne était braquée à quelques pas en avant, à
-demi cachée en ce moment par une trentaine de chevaux tout harnachés et
-qui rongeaient leur frein en blanchissant leur mors d'écume.
-
-A la vue de don Santiago les sentinelles présentèrent les armes et
-s'écartèrent respectueusement pour lui livrer passage, tandis que la
-foule était tenue a distance par quelques soldats préposés à cet effet,
-et n'avait d'autre moyen d'assouvir sa curiosité que celui d'interroger
-les peones des étrangers, qui surveillaient les chevaux de leurs
-maîtres.
-
-Les deux hommes pénétrèrent dans la maison après avoir traversé un
-zaguán rempli de soldats. Ils entrèrent dans une salle où plusieurs
-officiers discouraient entre eux à haute voix de l'arrivée des
-étrangers; quelques-uns de ces officiers s'approchèrent de don Santiago
-pour lui demander des nouvelles; mais celui-ci, qui peut-être n'en
-savait pas plus qu'eux à ce sujet, ou qui avait reçu des instructions
-précises de son frère, ne leur fit que des réponses évasives, et, les
-écartant doucement de la main, il entra enfin dans la salle du conseil,
-suivi pas à pas par le peintre français, qui commençait, lui aussi à
-être fort intrigué de tout ce qu'il voyait.
-
-La salle du conseil était une pièce assez vaste, dont les murs blanchis
-à la chaux étaient complètement nus, à l'exception d'un grand christ
-en ivoire, placé à l'extrémité de la salle, au-dessus d'un fauteuil
-occupé en ce moment par don Pablo Pincheyra; à droite de ce christ,
-une mauvaise gravure, affreusement enluminée, était sensée représenter
-le roi d'Espagne, couronne en tête et sceptre en main; à gauche, une
-gravure non moins laide représentait, toujours par à peu près, Nuestra
-Señora de la Soledad.
-
-L'ameublement était des plus mesquins et des plus primitifs: quelques
-bancs et quelques équipales rangés contre les murs et une table d'assez
-petite dimension en formaient la totalité.
-
-Don Pablo Pincheyra, revêtu du grand uniforme de colonel espagnol,
-était assis sur le fauteuil: près de lui se tenaient son frère don José
-Antonio, à sa droite; la place de don Santiago, à sa gauche, était vide
-provisoirement; puis venait le padre Gómez, chapelain de don Pablo,
-gros moine réjoui et pansu, mais dont les yeux pétillaient de finesse;
-plusieurs officiers, capitaines, lieutenants et alférez, groupés sans
-ordre autour de leur chef, s'appuyaient sur leurs sabres et fumaient
-négligemment leurs cigarettes en causant à voix basse.
-
-Devant la table était assis un homme long, sec et maigre, aux traits
-ascétiques et aux regards louches et faux. Celui-ci était don Justo
-Vallejos, secrétaire de don Pablo; car, de même qu'il s'était donné
-le luxe d'un chapelain, le digne colonel, avec plus de raisons, sans
-doute, avait senti le besoin d'attacher un secrétaire à sa personne.
-
-Un cabo ou caporal se tenait près de la porte et remplissait les
-fonctions d'huissier et d'introducteur.
-
---Enfin, s'écria don Pablo en apercevant le Français, je commençais à
-craindre que vous ne vinssiez pas.
-
---Nous avons éprouvé des difficultés infinies pour arriver jusqu'ici,
-répondit don Santiago en allant prendre la place qui lui était réservée.
-
---Vous voilà, tout est pour le mieux, señor Francés, placez-vous là,
-près de mon secrétaire. Cabo Méndez, apportez un siège à ce caballero.
-
-Le jeune homme salua silencieusement, et ainsi qu'il en avait reçu
-l'ordre, il s'assit auprès du secrétaire, qui inclina la tête de son
-côté en lui jetant un regard voilé en guise de salut.
-
---Maintenant, caballeros, reprit don Pablo en s'adressant à tous les
-assistants, n'oubliez pas que des représentants de Sa Majesté très
-sacrée le roi notre souverain vont paraître devant nous; agissons avec
-eux comme de véritables caballeros que nous sommes et prouvons-leur que
-nous ne sommes pas aussi sauvages qu'ils sont peut-être disposés à le
-supposer.
-
-Les officiers répondirent par un salut respectueux, se redressèrent et
-jetèrent leurs cigarettes.
-
-D'un regard circulaire, don Pablo s'assura que ses ordres avaient été
-exécutés et que ses officiers avaient pris des poses plus convenables
-que celles qu'ils affectaient auparavant; puis se tournant vers le
-caporal, immobile à la porte, sur la serrure de laquelle sa main était
-posée:
-
---Cabo Méndez, lui dit-il, introduisez en notre présence les
-représentants de S. M. Catholique le roi des Espagnes et des Indes.
-
-Le caporal ouvrit la porte à deux battants et les personnages attendus
-et qui se tenaient dans une pièce attenante firent leur entrée dans la
-salle d'un pas grave et mesuré, après que le caporal eut répété d'une
-voix claire et d'un ton emphatique les dernières paroles prononcées par
-don Pablo Pincheyra.
-
-Ces étrangers, à qui on donnait ainsi un titre auquel ils n'avaient
-probablement que des droits fort incontestables, étaient au nombre de
-cinq.
-
-Leur escorte était demeurée au dehors. En les apercevant, le jeune
-Français retint avec peine une exclamation de surprise. De ces cinq
-personnages, il en avait reconnu deux que certes il était loin de
-s'attendre à rencontrer en pareil lieu.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-L'ENTREVUE
-
-
-Si Émile Gagnepain se fût trouvé dans une disposition plus calme,
-certes le spectacle étrange qu'il avait sous les yeux eût éveillé non
-seulement sa gaieté, mais encore sa verve caustique; cette parodie
-effrontée des entrevues accordées par les chefs d'une puissante nation
-aux représentants d'une autre, jouée sérieusement par ces bandits aux
-traits bas et cruels, aux mains rouges de sang, moitié renards et
-moitié loups; dont les manières affectées avaient quelque chose de vil
-et de repoussant, impressionnait désagréablement le jeune homme et lui
-faisait éprouver un indéfinissable, sentiment de dégoût et de pitié
-pour les officiers espagnols, qui ne craignaient pas de venir implorer
-humblement le secours de ces féroces partisans qu'il méprisait au fond
-du cœur et que si longtemps ils avaient implacablement poursuivi pour
-les punir de leurs innombrables méfaits.
-
-Du reste, les officiers espagnols semblaient avoir parfaitement
-conscience de leur mauvaise situation et de la démarche répréhensible
-aux yeux de l'honneur et du droit des gens qu'ils ne craignaient pas de
-faire en ce moment.
-
-Malgré l'assurance qu'ils affectaient et leur tenue hautaine, la
-rougeur de la honte couvrait leur front; malgré eux, leur tête se
-baissait et leurs regards ne s'arrêtaient qu'avec une certaine
-hésitation sur les personnes dont ils étaient entourés, et que, sans
-doute, ils eussent désiré moins nombreuses.
-
-Cette pompe insolite déployée à leur intention dans le but évident
-de leur couper toute retraite et de les engager irrémissiblement,
-leur pesait, car ils comprenaient toute la portée d'une telle mesure
-et le retentissement qu'elle ne manquerait pas d'avoir au dehors des
-montagnes.
-
-La tenue des Pincheyras formait, avec celle des Espagnols, un contraste
-frappant.
-
-Tumultueusement groupés autour de leurs chefs, l'œil railleur et la
-lèvre sardonique, ils chuchotaient entre eux à voix basse, en jetant
-par-dessus leur épaule des regards dédaigneux à ceux que leur mauvaise
-fortune contraignait à implorer leur appui.
-
-Don Pablo Pincheyra et ses frères conservaient seuls une contenance
-convenable; ils sentaient leur cœur se gonfler d'orgueil dans
-leur poitrine en songeant au rôle que la fortune, par un de ses
-incompréhensibles caprices, les appelait subitement à jouer; ils
-prenaient au sérieux ce rôle et se croyaient de bonne foi appelés à
-replacer par la force de leurs armes, sous la nomination espagnole, ces
-riches colonies qui lui échappaient si providentiellement par un juste
-retour de cette implacable loi du talion, qui veut que tôt ou tard les
-bourreaux deviennent à leur tour victimes de ceux qu'ils ont martyrisés.
-
-Lorsque les étrangers eurent été introduits par le cabo faisant,
-en cette circonstance, fonctions d'huissier, et que les premières
-salutations eurent été échangées, don Pablo Pincheyra prit la parole:
-
---Soyez les bienvenus à Casa-Trama caballeros, dit-il en s'inclinant
-avec une politesse étudiée: je m'efforcerai, pendant le temps qu'il
-vous plaira de prolonger votre visite parmi nous, de rendre votre
-séjour agréable.
-
---Je vous remercie, caballero, au nom de mes compagnons et au mien,
-répondit un étrangers, de la gracieuse bienvenue qu'il vous plaît de
-nous souhaiter; permettez-moi seulement de rectifier, sur un point,
-vos paroles; ce n'est pas une visite que nous faisons, à vous et à vos
-braves compagnons, si dévoués et si loyaux champions de l'Espagne, nous
-venons, chargé d'une mission importante par notre souverain et le vôtre.
-
---Nous sommes prêts à écouter la communication de ce message,
-caballero; mais d'abord, veuillez nous faire connaître votre nom et
-ceux des honorables personnes qui vous accompagnent.
-
-L'étranger s'inclina.
-
-Je suis, dit-il, don Antonio Zinozain de Figueras, lieutenant-colonel
-au service de Sa Majesté le roi d'Espagne et des Indes.
-
---Bien souvent votre nom est venu jusqu'à moi, señor caballero,
-interrompit don Pablo.
-
---Deux autres, capitaines de Sa Majesté m'ont été adjoints, continua
-don Antonio en les désignant au partisan, don Lucio Ortega et don
-Estevan Mendoza.
-
-Les deux officiers dont les noms venaient d'être prononcés saluèrent
-cérémonieusement.
-
-Pincheyra leur lança un regard perçant, et, s'adressant à celui qui
-avait été désigné sous le nom de don Estevan Mendoza:
-
---La prudence, sans doute, vous a engagé, caballero, à vous cacher
-modestement sous le nom de don Estevan.
-
---Señor, balbutia l'Espagnol.
-
---Rassurez-vous, caballero, continua don Pablo; bien que ces
-précautions soient inutiles, je comprends vos scrupules; votre
-incognito sera respecté.
-
-Don Estevan, ou du moins la personne qui s'était donné ce nom, rougit
-de honte et de confusion à ces paroles à double tranchant; mais il ne
-trouva rien à répondre et s'inclina silencieusement avec un geste de
-dépit mal dissimulé.
-
-Don Pablo sourit d'un air narquois et, se tournant vers don Antonio:
-
---Continuez je vous prie, caballero, lui dit-il.
-
-Celui-ci avait été aussi surpris que contrarié de l'observation
-railleuse du partisan, et ce n'avait été qu'avec une certaine
-difficulté qu'il était parvenu à cacher le désappointement qu'elle lui
-avait fait éprouver; cependant, ainsi interpellé par don Pablo, il
-s'inclina et répondit:
-
---Les deux autres personnes qui m'accompagnent sont: l'une un chef
-indien araucan renommé.
-
---Je le connais, fit Pincheyra, il y a longtemps que le capitán
-Marilaun et moi nous avons dormi côte à côte sous le même toldo comme
-deux frères qui s'aiment; je suis donc heureux de le voir.
-
---Et moi de même, répondit le chef en excellent espagnol, s'il n'avait
-dépendu que de ma volonté, depuis plusieurs mois déjà je me serais
-réuni à vous, chef parce que vous êtes brave comme le plus redoutable
-Ulmen de ma nation.
-
-Don Pablo pressa la main du chef.
-
---Il ne me reste plus, caballero, reprit don Antonio, qu'à vous
-présenter cet officier.
-
---C'est inutile, caballero, interrompit vivement don Pablo; lorsqu'il
-en sera temps, lui-même se présentera en nous instruisant des motifs
-qui obligent sa présence parmi nous; veuillez maintenant s'il vous
-plaît, vous acquitter de la mission dont vous êtes chargés en nous
-faisant connaître le message dont vous êtes porteur pour nous.
-
---Señor caballero, reprit don Antonio Zinozain, le roi mon maître et le
-vôtre, satisfait des services que vous avez rendus à son gouvernement
-depuis le commencement de cette déplorable révolte, à daigné vous
-conférer le grade de colonel.
-
---Je remercie Sa Majesté de sa bien veillante sollicitude pour moi,
-répondit don Pablo avec un sourire sardonique, mais le grade qu'elle
-veut bien m'octroyer aujourd'hui, depuis longtemps déjà mon épée me l'a
-fait conquérir sur les champs de bataille, où j'ai versé comme de l'eau
-mon sang pour le soutien des droits de Sa Majesté sacrée.
-
---Je le sais, caballero; aussi n'est-ce pas à cette seule distinction
-que Sa Majesté borne ses faveurs.
-
---Je vous écoute, señor.
-
---Sa Majesté non seulement a résolu de placer sous vos ordres immédiats
-un corps de deux cents hommes de cavalerie régulière commandé par moi
-et d'autres officiers de l'armée, mais encore elle vous autorise,
-par un décret dûment signé par elle et enregistré à la chancellerie,
-de prendre pour le corps d'armée placé sous vos ordres le titre de
-_Corps fidèle des chasseurs des montagnes_, d'arborer le drapeau royal
-écartelé de Castille et de Léon, et de placer la cocarde espagnole sur
-les coiffures de vos soldats.
-
---Sa Majesté m'accorde ces faveurs insignes? interrompit don Pablo avec
-un frémissement joyeux dans la voix.
-
---En sus, continua impassiblement don Antonio Zinozain, Sa Majesté,
-considérant que, jusqu'à présent, guidé seulement par votre dévouement
-et votre inviolable fidélité, vous avez soutenu la guerre à vos risques
-et périls, dépensant et compromettant votre fortune pour son service,
-sans espoir de rentrer dans ces énormes déboursés, Sa Majesté, dis-je,
-à la sagesse de qui rien n'échappe, a jugé convenable de vous donner
-une preuve de sa haute satisfaction pour cette conduite loyale. En
-conséquence, elle a ordonné qu'une somme de cent mille piastres fût
-mise immédiatement à votre disposition, afin de vous couvrir d'une
-partie de vos dépenses, et, en plus, elle vous autorise à prélever,
-sur toutes les contributions de guerre que vous imposerez aux villes
-qui tomberont en votre pouvoir, un dixième, dont vous disposerez à
-votre gré comme étant votre propriété pleine et entière, et ce jusqu'à
-concurrence de la somme de cent autres mille piastres fortes. Sa
-Majesté me charge, en outre, par l'entremise de Son Excellence le
-vice-roi son délégué et porteur de pleins pouvoirs, de vous assurer de
-sa haute satisfaction et de son désir de ne pas borner à ce qu'elle
-fait aujourd'hui, la récompense qu'elle compte vous accorder dans
-l'avenir.
-
---Ainsi, fit don Pablo en se redressant avec un orgueilleux sourire,
-maintenant je suis bien réellement un chef de guerre?
-
---Sa Majesté en a décidé ainsi, répondit froidement don Antonio.
-
---¡Vive Dios! s'écria le partisan avec un geste de menace, Sa Majesté
-a bien fait, car je jure Dieu que de tous ceux qui, aujourd'hui,
-combattent pour sa cause, je serai le dernier à mettre bas les armes,
-dussé-je y mourir, jamais je ne consentirai à traiter avec les rebelles
-et ce serment je le tiendrai, ¡rayo de Cristo! Quand même le ciel et la
-terre se ligueraient contre moi pour m'accabler, je veux que, dans un
-siècle; les petits enfants des hommes que nous combattons aujourd'hui
-tremblent encore au souvenir de mon nom.
-
-Le féroce partisan s'était levé en prononçant cette terrible
-imprécation; il avait cambré à haute taille, rejeté sa tête en arrière
-et tenait la main posé sur la poignée de son sabre, tandis qu'il
-promenait sur les assistants un regard d'une indicible fierté et d'une
-énergie sauvage.
-
-
-Les assistants furent émus malgré eux à ces males accents; un frisson
-électrique sembla parcourir l'assemblée, et, tout à coup, la salle
-entière éclata en cris et en exclamations; puis, les partisans
-s'échauffant peu à peu à leur propre excitation, l'enthousiasme
-atteignit bientôt le paroxysme de la joie et du délire.
-
-Les natures primitives sont faciles à entraîner; ces hommes, à
-demi sauvage, se sentaient récompensés par les honneurs accordés à
-leur chef, ils étaient fiers de lui et témoignaient la joie qu'ils
-éprouvaient à leur manière, c'est-à-dire en criant à tue-tête et en
-gesticulant.
-
-Les Espagnols eux-mêmes, partagèrent jusqu'à un certain point
-l'entraînement général; pendant un instant, l'espoir, presque éteint
-dans leur cœur, se réveilla aussi fort qu'au premier jour, et ils se
-surprirent à croire à un succès désormais impossible.
-
-En effet, au point où en étaient arrivées les choses cette dernière
-tentative faite par les Espagnols n'était qu'un acte de folle témérité
-dont le résultat ne devait être que le prolongement, sans nécessité
-aucune, d'une guerre d'extermination entre hommes de même race et
-parlant la même langue, guerre impie et sacrilège qu'ils auraient dû,
-au contraire, terminer au plus vite, afin d'épargner l'effusion du
-sang et de ne pas quitter l'Amérique sous le poids de la réprobation
-générale, chassés bien plus par la haine des colons contre eux que
-par un sentiment de patriotisme et de nationalité que ceux-ci ne
-connaissaient pas encore et qui ne pouvait exister sur une terre qui
-jamais, depuis sa découverte, n'avait été libre.
-
-Émile Gagnepain, seul spectateur, à part ses motifs de sûreté
-personnels, complètement désintéressé dans la question, ne put
-cependant conserver son indifférence et assister froidement à cette
-scène; il aurait même fini par se laisser aller à l'entraînement
-général si la présence des deux officiers espagnols, cause première
-de toutes ses traverses, ne l'avaient retenu, en lui inspirant une
-appréhension secrète que vainement il essayait de combattre, mais qui,
-malgré tous ses efforts, persévérait avec une opiniâtreté de plus en
-plus inquiétante pour lui.
-
-Bien que le jeune Français fut placé fort en évidence près du
-secrétaire de don Pablo Pincheyra, cependant, depuis leur entrée dans
-la salle, les Espagnols n'avaient point semblé s'apercevoir de sa
-présence; pas une seule fois leurs regards ne s'étaient dirigés de son
-côté, bien qu'il fût certain qu'ils l'avaient aperçu. Cette obstination
-à feindre de ne pas le voir lui semblait d'autant plus extraordinaire
-de la part de ces deux hommes, qu'ils n'avaient aucun motif plausible
-pour l'éviter; du moins il le supposait.
-
-Émile avait hâte que l'entrevue fût terminée, afin de s'approcher du
-capitaine Ortega et de lui demander l'explication d'un procédé qui lui
-paraissait non seulement blessant pour lui, mais qui semblait dénoter
-des intentions peu amicales à son égard.
-
-Lorsque le tumulte commença à s'apaiser, que les partisans eurent enfin
-cessé ou à peu près leurs vociférations, don Pablo réclama le silence
-d'un geste et se prépara à prendre congé des envoyés espagnols, mais
-don Antonio Zinozain fit un pas en avant, et, se tournant vers le chef
-indien qui, jusque-là, était demeuré impassible et muet, écoutant et
-observant tout ce qui se passait devant lui, sans cependant y prendre
-part:
-
---Mon frère Marilaun, n'a-t-il donc rien à dire au grand-chef pâle? lui
-demanda-t-il.
-
---Sí, répondit nettement l'Araucan, j'ai à lui dire ceci: Marilaun est
-un Apo-Ulmen puissant parmi les Aucas, mille guerriers suivent, quand
-il l'exige, son cheval partout où il lui plaît de les conduire, son
-quipu est obéi sur tout le territoire des Puelches et des Huiliches;
-Marilaun aime le grand-père des visages pâles, il combattra avec ses
-guerriers pour faire rentrer dans le devoir les fils égarés du Toqui
-des blancs, cinq cents cavaliers huiliches et puelches se rangeront
-auprès de Pincheyra quand il l'ordonnera, car Pincheyra a toujours été
-un ami des Aucas et ils le considèrent comme un enfant de leur nation.
-J'ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants?
-
---Je vous remercie de votre offre généreuse, chef, répondit don Pablo,
-et je l'accepte avec empressement. Vos guerriers sont braves; vous,
-votre réputation de courage et de sagesse a depuis longtemps franchi
-les limites de votre territoire; le secours que vous m'offrez sera fort
-utile au service de Sa Majesté. Maintenant, caballeros, permettez-moi
-de vous offrir l'hospitalité; vous êtes fatigués d'une longue route et
-devez avoir besoin de prendre quelques rafraîchissements avant de nous
-quitter. Puisque rien ne nous retient plus ici, veuillez me suivre.
-
---Pardon, señor coronel, dit alors l'officier portugais, qui s'était
-jusque-là tenu modestement à l'écart; avant que vous quittiez cette
-salle, j'aurais, moi aussi, si vous me le permettez, à m'acquitter
-d'une mission dont je suis chargé près de vous.
-
-Malgré sa puissance sur lui-même, don Pablo laissa échapper un
-mouvement de contrariété, presque aussitôt réprimé.
-
---Peut-être vaudrait-il mieux, señor capitaine, répondit-il d'un ton
-conciliant remettre à un autre moment plus convenable la communication
-que, dites-vous, vous avez à me faire.
-
---Pourquoi donc cela señor coronel? répliqua vivement le Portugais;
-le moment me parait, à moi, fort convenable, et l'endroit où nous
-nous trouvons des mieux appropriés. D'ailleurs, ne venez-vous pas d'y
-traiter des sujets de la plus haute importance?
-
---Cela peut être, señor; mais il me semble que cette audience n'a que
-trop duré déjà; elle s'est prolongée au delà des limites ordinaires.
-Vous, comme nous, devez avoir besoin de quelques heures de repos?
-
---Ainsi, señor coronel, vous refusez de m'entendre? reprit sèchement
-l'officier.
-
---Je ne dis pas cela, répondit vivement don Pablo; ne vous méprenez pas
-je vous prie, señor capitaine, sur le sens que j'attache à mes paroles.
-Je vous adresse une simple observation dans votre intérêt seul; voilà
-tout, señor.
-
---S'il en est ainsi, caballero, permettez-moi, tout en vous remerciant
-de votre courtoisie de ne pas accepter, quant à présent du moins,
-l'offre gracieuse que vous me faites, et, si vous me le permettez, je
-m'acquitterai de ma mission.
-
-Don Pablo jeta à la dérobée un regard sur le peintre français, puis il
-répondit avec une répugnance visible:
-
---Parlez donc, señor, puisque vous l'exigez; caballeros, ajouta-t-il en
-s'adressant aux autres étrangers, excusez-moi pendant quelques minutes,
-je vous prie; vous voyez que je suis contraint d'écouter ce que ce
-caballero désire si ardemment me dire; mais je me plais à croire qu'il
-ne nous retiendra pas longtemps?
-
---Quelques minutes seulement, señor.
-
---Soit, nous vous écoutons.
-
-Et le partisan reprit d'un air ennuyé le siège qu'il avait quitté;
-bien qu'il fit bonne contenance, un observateur aurait cependant
-remarqué qu'il éprouvait une vive contrariété intérieure. Le Français,
-mis sur ses gardes par Tyro, et qui jusque-là n'avait, dans ce qui
-s'était passé, rien vu qui lui fût personnel, ne laissa pas échapper
-cet indice, si léger qu'il fût; et, tout en feignant la plus entière
-indifférence, il redoubla d'attention et imposa sèchement silence au
-secrétaire de don Pablo qui, sans doute, averti par son maître, s'était
-tout à coup senti le besoin de causer avec le jeune homme auquel,
-jusqu'à ce moment, il n'avait pas daigné accorder la moindre marque de
-politesse.
-
-Ainsi rebuté, le señor Vallejos se vit contraint de se renfermer de
-nouveau dans le mutisme sournois qui l'avait distingué pendant tout le
-cours de l'entrevue.
-
-Le capitaine portugais, profitant de la permission qui lui était enfin
-donnée, s'approcha de quelques pas, et après avoir cérémonieusement
-salué don Pablo, il prit la parole d'une voix ferme.
-
---Señor coronel, dit-il, je me nomme don Sebastiao Vianna, et j'ai
-l'honneur de servir en qualité de capitaine dans l'armée de Sa Majesté
-le roi de Portugal et des Algarves.
-
---Je le sais, caballero, répondit sèchement don Pablo, venez donc au
-fait, s'il vous plaît, sans plus tarder.
-
---M'y voici, señor; cependant, avant de m'acquitter du message dont je
-suis chargé, il devait d'abord me faire connaître officiellement de
-vous.
-
---Fort bien, continuez.
-
---Le général don Roque, marquis de Castelmelhor, commandant en chef
-la deuxième division du corps d'occupation de la Banda Oriental, dont
-j'ai l'honneur d'être aide de camp, m'envoie vers vous don Pablo
-Pincheyra; colonel commandant une cuadrilla au service de Sa Majesté
-le roi d'Espagne, pour vous prier de vous expliquer clairement et
-catégoriquement au sujet de la marquise de Castelmelhor, son épouse,
-et de doña Eva de Castelmelhor, sa fille, que, d'après certains bruits
-parvenus jusqu'à lui, vous retiendriez, contre le droit des gens,
-prisonnières dans votre camp de Casa-Trama.
-
---Oh! fit don Pablo avec un geste de dénégation, une telle supposition
-attaque mon honneur, señor capitaine, prenez-y garde.
-
---Je ne fais pas de supposition, caballero, reprit don Sebastiao avec
-fermeté, veuillez me répondre clairement; ces dames sont-elles oui ou
-non en votre pouvoir?
-
---Ces dames ont réclamé mon assistance pour échapper aux rebelles qui
-les avaient faites prisonnières.
-
---Vous les retenez dans votre camp, ici, à Casa-Trama?
-
-Don Pablo se tourna d'un air dépité vers le Français dont il sentait
-instinctivement que le regard pesait sur lui.
-
---Il est vrai, répondit-il enfin, que ces dames se trouvent dans mon
-camp, mais elles y jouissent de la liberté la plus entière.
-
---Cependant, lorsqu'à plusieurs reprises elles vous ont prié de les
-laisser rejoindre le général de Castelmelhor, toujours vous vous êtes
-opposé sous de vagues prétextes.
-
-La situation se tendait de plus en plus, le partisan sentait la colère
-bouillonner dans son sein, il comprenait qu'il avait été trahi, que
-sa conduite était connue, que toute dénégation était impossible; le
-brevet d'honnêteté que si récemment lui avaient octroyé les officiers
-espagnols, l'obligeait à se contraindre; cependant il ne fut pas maître
-de réprimer toute marque de mécontentement, il y avait encore en lui
-trop du partisan et du bandit.
-
---¡Vive Dios! s'écria-t-il avec violence, on croirait, sur mon âme, que
-vous me faites en ce moment señor un interrogatoire, señor capitaine.
-
---C'en est un, en effet, caballero, répondit fièrement l'officier.
-
---Vous oubliez, il me semble où vous vous trouvez et à qui vous parlez,
-señor.
-
---Je n'oublie rien, j'accomplis mon devoir sans me soucier des
-conséquences probables que cette conduite aura pour moi.
-
---Vous plaisantez, señor, reprit le partisan avec un sourire cauteleux,
-vous n'avez rien à redouter de moi ni des miens, nous sommes des
-soldats et non des bandits; parlez donc sans crainte.
-
-Don Sebastiao sourit avec amertume.
-
---Je n'éprouve aucune autre crainte, señor, dit-il, que celle de ne
-pas réussir dans l'accomplissement de ma mission: mais je remarque que
-je vous retiens plus de temps que je ne l'aurais désiré: je terminerai
-donc en deux mots: à don Pablo Pincheyra, l'officier espagnol, mon
-général me charge de rappeler que son honneur de soldat exige qu'il
-ne manque pas à sa parole loyalement donnée, en retenant contre leur
-gré, deux dames qui, de leur propre volonté, se sont placées sous sa
-sauvegarde; il le prie en conséquence de me les remettre pour qu'elles
-retournent sous mon escorte au quartier général de l'armée portugaise;
-au chef de partisans Pincheyra, homme pour lequel les mots honneur et
-loyauté sont vides de sens et qui ne recherche que le lucre, le marquis
-de Castelmelhor offre une rançon de quatre mille piastres que je suis
-chargé de compter contre la remise immédiate des deux dames. Maintenant
-j'ai terminé, caballero, c'est à vous de me dire à qui je m'adresse en
-ce moment, si c'est à l'officier espagnol ou au montonero.
-
-Après ces paroles prononcées d'une voix brève et sèche, le capitaine
-s'appuya sur son sabre et attendit.
-
-Cependant une vive agitation régnait dans la salle, les partisans
-chuchotaient entre eux en lançant des regards courroucés au téméraire
-officier qui osait les braver ainsi jusque dans leur camp; quelques-uns
-portaient déjà la main à leurs armes: un conflit était imminent.
-
-Don Pablo se leva, d'un geste impérieux il calma le tumulte, et lorsque
-le silence se fut rétabli, il répondit avec la plus exquise courtoisie
-à l'envoyé du général.
-
---Señor capitaine, j'excuse en qu'il y a d'acerbe et d'exagéré dans ce
-que vous venez de me dire, vous ignorez ce qui s'est passé et ne faites
-que vous acquitter de la mission dont on vous a chargé; le ton que
-vous avez cru devoir prendre, avec un autre homme que moi, aurait pu
-avoir pour vous des conséquences fort graves, mais je vous le répète,
-je vous excuse parce que vous me supposez à tort des intentions qui
-toujours ont été bien éloignées de ma pensée; ces dames m'ont demandé
-ma protection, je la leur ai accordée pleine et entière; elles jugent
-aujourd'hui pouvoir s'en passer, soit; elles sont libres, rien ne les
-empêche de partir avec vous; elles ne sont pas mes prisonnières, je
-n'ai donc pas de rançon à exiger d'elles; ma seule récompense sera
-d'avoir été assez heureux pour leur être utile dans une circonstance
-très périlleuse; voilà, señor capitaine, la réponse que je puis vous
-faire. Veuillez informer son Excellence le marquis de Castelmelhor de
-la façon dont j'agis avec vous et assurez-le que j'ai été heureux de
-rendre à ces dames le service qu'elles ont réclamé de mon honneur de
-soldat.
-
---Cette réponse me comble de joie, caballero, reprit l'officier; croyez
-que je considérerai comme un devoir de faire disparaître de l'esprit
-de mon général les préventions qui s'y sont élevées contre vous, avec
-une espèce de raison, permettez-moi de vous le dire; il ne vous connaît
-pas, et vos ennemis vous ont noirci auprès de lui.
-
---Donc, voilà qui est entendu, señor; je suis heureux que cette grave
-affaire soit enfin terminée à notre satisfaction commune. Quand
-désirez-vous partir?
-
---Le plus tôt que cela me sera possible, señor.
-
---Je le comprends, le marquis de Castelmelhor doit être impatient de
-revoir deux personnes qui lui sont si chères et dont il est depuis
-longtemps séparé; cependant ces dames ont besoin de quelques heures
-pour faire leurs préparatifs de voyage; elles ne sont pas prévenues
-encore. J'ose donc espérer que vous accepterez l'invitation que
-j'ai faite à ces caballeros, et que vous consentirez à partager
-l'hospitalité que je puis leur offrir.
-
---De grand cœur, caballero, cependant je voudrais qu'il me fût permis
-de voir ces dames sans retard.
-
---Je vous conduirai moi-même près d'elles, señor capitaine, aussitôt
-que vous aurez pris quelques rafraîchissements.
-
-Le capitaine s'inclina; une plus longue insistance aurait été de
-mauvais goût.
-
-Don Pablo sortit alors de la salle avec ses hôtes et ses plus intimes
-officiers; en passant près du peintre français, il ne lui dit pas un
-mot, mais il lui lança un regard sardonique accompagné d'un sourire qui
-donna fort à réfléchir au jeune homme.
-
---Hum, murmura-t-il à part lui, tout cela n'est pas clair, je crois
-qu'il me faut plus que jamais veiller sur ces deux pauvres dames; don
-Pablo a trop facilement consenti à les laisser partir.
-
-Et il quitta la salle en hochant la tête à plusieurs reprises.
-
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-LE TOLDO
-
-
-En quittant la salle de réception, Émile Gagnepain s'était dirigé
-vers le toldo habité par la marquise de Castelmelhor et sa fille; en
-agissant ainsi, le jeune homme obéissait à un pressentiment qui lui
-disait que, dans ce qui s'était passé devant lui, une sombre comédie
-avait été jouée par don Pablo, et que la facilité avec laquelle il
-avait consenti à laisser partir ses captives cachait une perfidie.
-
-Ce pressentiment était devenu tellement vif dans l'esprit du jeune
-homme, il avait à ses yeux si bien revêtu les apparences de la réalité,
-que bien que rien ne vint corroborer cette pensée de trahison, il en
-avait acquis la certitude morale et aurait au besoin affirmé sa réalité.
-
-Entraîné malgré lui et contre sa volonté dans une suite d'aventures
-fort désagréables pour un homme qui, comme lui, était venu chercher en
-Amérique cette liberté de mouvements et cette tranquillité d'esprit
-que son pays, bouleversé par les factions, lui refusait, le jeune
-homme avait fini, ainsi que cela arrive toujours, par s'intéresser à
-cette position anormale que les circonstances lui avaient faite et
-à suivre les diverses péripéties de la lutte étrange dans laquelle
-il se trouvait jeté avec l'anxiété fébrile d'un homme qui voit se
-dérouler devant lui les scènes d'un drame émouvant. De plus sans qu'il
-y eût pris garde, un sentiment qu'il n'essayait pas d'analyser avait
-sourdement germé dans son cœur; ce sentiment avait grandi à son insu,
-presque insensiblement, et avait fini par acquérir une force telle, que
-le jeune homme, qui commençait à s'effrayer de la nouvelle situation
-dans laquelle son esprit se trouvait placé tout à coup, désespérait
-de l'arracher de son cœur, et de même que toutes les natures, non
-pas faibles, mais insouciantes, n'osant s'interroger sérieusement et
-sonder le gouffre qui s'était ainsi ouvert dans son âme, il se laissait
-nonchalamment entraîner par le courant qui l'emportait, jouissant du
-présent sans songer à l'avenir, et se disant que, le moment de la
-catastrophe arrivé, il serait temps assez de faire face au péril et de
-prendre un parti quelconque.
-
-A peine avait-il fait quelques pas dans le camp que, en tournant la
-tête, il aperçut don Santiago Pincheyra à quelques pas derrière lui.
-
-Le montonero marchait nonchalamment, les bras derrière le dos, les
-regards vagues, sifflotant une zambacueca entre ses dents, ayant enfin
-toute la démarche d'un homme désœuvré qui se promène; mais le peintre
-ne s'y trompa pas: il comprit que don Pablo, empêché par ses hôtes,
-auxquels il était tenu de faire les honneurs du camp, avait délégué
-son frère, afin de suivre ses mouvements et lui rendre compte de ses
-démarches.
-
-Le jeune homme ralentit peu à peu le pas, sans affectation, et,
-pivotant tout à coup sur les talons, il se trouva nez à nez avec don
-Santiago.
-
---Eh! fit-il, en feignant de l'apercevoir, quelle charmante surprise,
-señor, vous avez donc laissé à votre frère don Pablo le soin de traiter
-les officiers espagnols.
-
---Comme vous le voyez, señor, répondit l'autre assez, interloqué et ne
-sachant trop quoi répondre.
-
---Et vous vous promenez, sans doute?
-
---Ma foi oui; entre nous, cher señor, ces réceptions d'étiquette
-m'ennuient; je suis un homme simple, moi, vous le savez.
-
---¡Caray! Si je le sais, dit le Français d'un air narquois; ainsi, vous
-êtes libre?
-
---Mon Dieu oui, complètement.
-
---Eh bien! Je suis charmé que vous soyez parvenu à vous dépêtrer de ces
-étrangers si fiers et si hautains; c'est bien heureux pour moi que vous
-soyez libre, et je vous avoue que je ne comptais guère sur le plaisir
-de vous rencontrer si à point.
-
---Vous me cherchiez donc? fit don Santiago avec étonnement.
-
---Certes, je vous cherchais; seulement, vu les circonstances présentes,
-je n'espérais pas, je vous le répète, réussir à vous rencontrer.
-
---Ah! Pourquoi donc me cherchiez-vous ainsi?
-
---Voilà, cher seigneur, comme je sais de longue main, que vous êtes un
-de mes meilleurs amis, j'avais l'intention de vous demander un service.
-
---Me demander un service, à moi?
-
---Parbleu! A qui donc, excepté votre frère don Pablo et vous, je ne
-connais personne à Casa-Trama.
-
---C'est vrai, vous êtes forastero étranger.
-
---Hélas, oui! Tout ce qu'il y a de plus forastero.
-
---Voyons le service? demanda le montonero, complètement trompé par la
-feinte bonhomie du jeune homme.
-
---Voici ce dont il s'agit, répondit celui-ci avec un sang-froid
-imperturbable, seulement je vous prie de me garder le secret, car la
-chose intéresse d'autres personnes et, par conséquent, est assez grave.
-
---Ah, ah! fit don Santiago.
-
---Oui, reprit le jeune homme en baissant affirmativement la tête, vous
-me promettez le secret, n'est-ce pas?
-
---Sur mon honneur.
-
---Merci, me voilà tranquille; je vous avouerai donc que je commence à
-m'ennuyer terriblement à Casa-Trama.
-
---Je comprends cela, répondit le montonero, en hochant la tête.
-
---Je voudrais partir.
-
---Qui vous en empêche?
-
---Mon Dieu, une foule de raisons; d'abord les deux dames que vous savez.
-
---C'est juste, dit-il avec un sourire.
-
---Vous ne me comprenez pas.
-
---Comment cela?
-
---Dame! Vous semblez supposer que je désire demeurer près d'elles,
-tandis que ce sont elles, au contraire, qui s'obstinent à exiger que je
-demeure ici.
-
-Le montonero lança à la dérobée un regard soupçonneux à son
-interlocuteur, mais le Français était sur ses gardes, son visage
-semblait de marbre.
-
---Bien. Continuez, fit-il au bout d'un instant.
-
---Vous savez que j'assistais à l'entrevue.
-
---Parbleu! Puisque je vous y ai conduit moi-même; vous étiez assis
-auprès du secrétaire.
-
---Le señor Vallejos, c'est cela: un bien aimable cavalier; eh bien! Ces
-dames sont sur le point de quitter Casa-Trama. Don Pablo consent à leur
-départ.
-
---Vous voudriez partir avec elles?
-
---Vous n'y êtes pas; je voudrais partir c'est vrai, mais pas avec
-elles; puisqu'elles s'en vont sous l'escorte des officiers étrangers,
-je leur deviens inutile.
-
---En effet!
-
---Donc, elles n'auront plus de prétexte pour m'empêcher de me séparer
-d'elles.
-
---C'est vrai! Alors?
-
---Alors, je désire que vous me fassiez accorder par votre frère, à
-moins que vous ne préfériez me le donner vous-même, un sauf-conduit
-pour traverser en sûreté vos lignes et regagner au plus vite le Tucumán
-que je n'aurais jamais dû quitter.
-
---C'est bien réellement pour retourner au Tucumán que vous désirez un
-sauf-conduit?
-
---Pour quelle raison serait-ce donc?
-
---Je ne sais pas; mais mon frère... Il s'arrêta subitement avec un
-embarras mal dissimulé.
-
---Votre frère? insinua le jeune homme.
-
---Rien, je m'étais trompé; ne faites pas, je vous prie, attention à mes
-paroles, et n'attachez pas à ce que je vous dis un sens qui me saurait
-être vrai; je suis sujet à commettre souvent des erreurs.
-
---Y a-t-il des difficultés à ce que vous m'accordiez ce sauf-conduit?
-
---Je n'en vois pas; cependant, je n'oserais le faire, sans en prévenir
-mon frère.
-
---Qu'à cela ne tienne, je n'ai nullement l'intention de quitter le camp
-sans son autorisation; si vous voulez, nous irons le trouver ensemble.
-
---Vous êtes donc pressé de partir?
-
---Jusqu'à un certain point, il vaudrait mieux, je crois, que je
-pusse m'éloigner sans voir ces dames et avant elles; de cette façon,
-j'éviterais la demande qu'elles ne manqueront pas de m'adresser de les
-accompagner.
-
---Cela vaudrait mieux, en effet.
-
---Allons donc trouver votre frère, afin de terminer cela le plus tôt
-possible.
-
---Soit.
-
-Ils se dirigèrent vers le toldo de don Pablo; mais, à moitié route à
-peu près le Français s'arrêta en se frappant le front.
-
---Qu'avez-vous? lui demanda don Santiago.
-
---J'y songe, nous n'avons pas besoin d'aller ensemble; vous arrangerez
-cette affaire beaucoup mieux que moi; pendant que vous serez là-bas, je
-préparerai tout pour mon départ, de sorte que je pourrai me mettre en
-route aussitôt après votre retour.
-
-Le jeune homme parlait avec une si grande bonhomie, sa figure respirait
-si bien la franchise et l'insouciance, que don Santiago, malgré toute
-sa finesse, y fut trompé.
-
---C'est cela, dit-il; pendant que je serai près de mon frère, faites
-vos préparatifs; je n'ai pas besoin de vous.
-
---Cependant, si vous le préférez, peut-être serait-il plus convenable
-que je vous accompagnasse?
-
---Non, non, c'est inutile; dans une heure je serai à votre toldo avec
-le sauf-conduit.
-
---Je vous remercie d'avance.
-
-Les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent, don Santiago se
-dirigeant vers la maison de son frère, qui était aussi la sienne, et
-le Français suivant en apparence le chemin qui le devait conduire à
-l'habitation qui lui avait été assignée; mais aussitôt que le partisan
-eut tourné l'angle de la plus prochaine rue, Émile, après s'être
-assuré qu'un nouvel espion n'était pas attaché à ses pas, changea
-immédiatement de direction et reprit celle de la demeure des deux dames.
-
-Pincheyra avait logé ses captives dans un toldo isolé à une des
-extrémités du camp, toldo, adossée à une montagne taillée presque à
-pic, et qui pour cette raison le rassurait sur les probabilités d'une
-fuite. Ce toldo était du reste partagé en plusieurs compartiments,
-propres et meublé avec tout le luxe que comportait l'endroit où il se
-trouvait.
-
-Deux femmes indiennes avaient été par le partisan attachées au service
-des deux dames, non seulement comme domestiques, mais surtout pour les
-surveiller et lui rendre compte de ce qu'elles disaient et faisaient;
-car, malgré les dénégations de don Pablo, la marquise et sa fille, bien
-que traitées avec le plus grand respect et en apparence complètement
-libres de leurs actions, étaient bien réellement prisonnières et elles
-n'avaient pas tardé à s'en apercevoir.
-
-Ce n'était qu'avec de grandes précautions, et pour ainsi dire à la
-dérobée, que le jeune peintre parvenait à les voir et à échanger avec
-elles quelques mots sans témoins.
-
-Les domestiques rôdaient sans cesse autour de leurs maîtresses,
-furetant, écoutant et regardant, et si par hasard elles s'éloignaient,
-la sœur de don Santiago, qui affectait de témoigner une vive amitié
-pour les étrangères, venait s'installer chez elles sans façon et y
-demeurait presque toute la journée, les fatiguant de ses caresses
-étudiées et des témoignages menteurs d'une amitié qu'elles savaient
-parfaitement être fausse.
-
-Cependant grâce à Tyro, dont le dévouement ne se ralentissait pas, et
-qui avait su se mettre au mieux dans l'esprit des deux Indiennes, Émile
-était parvenu à se débarrasser à peu près d'elles; le Guaranis avait
-trouvé le moyen de les attirer par de petits présents, et à les mettre
-jusqu'à un certain point dans les intérêts de son maître, qui, de son
-côté, n'arrivait jamais au toldo sans leur offrir quelque bagatelle;
-il ne restait donc que la sœur de Pincheyra. Mais ce jour-là; après
-avoir, le matin, fait une longue visite aux dames, elle s'était retirée
-afin d'assister au repas que son frère donnait aux officiers étrangers,
-et pour remplir a leur égard ses devoirs de maîtresse de maison, soin
-dont elle n'avait pu se dispenser.
-
-La marquise et sa fille étaient donc, pour quelque temps du moins,
-délivrées de leurs espionnes, maîtresses de leur temps et libres
-jusqu'à un certain point de se concerter avec le seul ami qui ne les
-eût pas abandonnées, sans craindre que leurs paroles fussent répétées
-à l'homme qui avait si indignement trahi à leur égard les lois de
-l'hospitalité et méconnu le droit des gens.
-
-A quelques pas du toldo, le jeune homme se croisa avec Tyro, qui,
-sans lui parler, lui fit comprendre, par un signe muet, que les dames
-étaient seules.
-
-Le jeune homme entra.
-
-La marquise et sa fille, tristement assises auprès l'une de l'autre,
-lisaient dans un livre de prières.
-
-Au bruit que fit Émile en franchissant le seuil de la porte, elles
-relevèrent vivement la tête.
-
---Ah! fit la marquise dont le visage s'éclaira aussitôt. C'est vous
-enfin, don Emilio.
-
---Excusez-moi, madame, répondit-il, je ne puis que fort rarement me
-rendre auprès de vous.
-
---Je le sais, comme nous vous êtes surveillé, en butte aux soupçons.
-Hélas! Nous n'avons échappé aux révolutionnaires que pour tomber aux
-mains d'hommes plus cruels encore.
-
---Auriez-vous à vous plaindre des procédés de don Pablo Pincheyra ou de
-quelqu'un des siens, madame?
-
---Oh! répondit-elle avec un sourire ironique, don Pablo est poli, trop
-peut-être avec moi? Oh, mon Dieu! Qu'ai-je fait pour être ainsi en
-butte à ces persécutions!
-
---Avez-vous vu mon serviteur, ce matin, madame. Je vous demande pardon
-de vous interroger ainsi, mais le temps me presse.
-
---Est-ce de Tyro dont vous me parlez?
-
---De lui-même, oui, madame.
-
---Je l'ai vu un instant.
-
---Il ne vous a rien dit?
-
---Peu de chose; il m'a annoncé votre visite, en ajoutant que, sans
-doute, vous auriez d'importantes nouvelle à m'apprendre, aussi mon
-désir de vous voir était-il vif; dans la position où ma fille et moi
-nous nous trouvons, tout est pour nous matière à espérance.
-
---J'ai, en effet, madame, de graves nouvelles à vous annoncer; mais je
-ne sais comment le faire.
-
---Pourquoi donc? s'écria doña Eva en fixant sur lui ses grands yeux
-avec une expression indéfinissable: craignez-vous de nous affliger,
-señor don Emilio?
-
---Je crains, au contraire, señorita, de faire entrer dans votre cœur
-un espoir qui ne se réalisera pas.
-
---Que voulez-vous dire? Parlez, señor, au nom du ciel! interrompit
-vivement la marquise.
-
---Ce matin, madame, plusieurs étrangers sont entrés à Casa-Trama.
-
---Je le sais, caballero; c'est à cette circonstance que je dois de
-ne pas avoir près de moi le garde du corps en courette qu'on a jugé
-convenable de me donner, c'est-à-dire la sœur du señor don Pablo
-Pincheyra.
-
---Connaissez-vous ces étrangers, madame?
-
---Votre question a lieu de me surprendre, caballero. Depuis mon arrivée
-ici, vous savez que c'est à peine s'il m'a été permis de faire quelques
-pas hors de cette misérable _choza_.
-
---Excusez-moi, madame; je vais mieux préciser ma question: avez-vous
-entendu parler d'un certain don Sebastiao Vianna?
-
---Oui, oui! s'écria doña Eva en joignant les mains avec joie; don
-Sebastiao est un des aides de camp de mon père.
-
-Le visage du jeune homme s'assombrit.
-
---Ainsi, vous êtes sûre de le connaître? reprit-il.
-
---Certes, répondit la marquise. Comment, ma fille et moi, ne
-connaîtrions-nous pas un homme qui est notre parent éloigné et qui a
-servi de parrain à ma fille?
-
---Alors, madame, je me trompais, et les nouvelles que je vous apporte
-sont réellement de bonnes nouvelles pour vous; j'ai eu tort de tant
-hésiter à vous les annoncer.
-
---Comment cela?
-
---Parmi les étrangers arrivés ce matin à Casa-Trama, il en est un
-chargé de réclamer votre mise en liberté immédiate, de la part du
-marquis de Castelmelhor, votre époux, madame, votre père, señorita;
-cet étranger se nomme don Sebastiao Vianna, porte le costume
-d'officier portugais et est, dit-il, aide de camp du général marquis
-de Castelmelhor; je dois reconnaître que don Pablo Pincheyra s'est en
-cette circonstance conduit en véritable caballero; après avoir nié que
-vous fussiez ses prisonnières, il a noblement refusé la somme proposée
-pour votre rançon, et s'est engagé à vous remettre aujourd'hui même aux
-mains de don Sebastiao, qui doit, sous son escorte, vous reconduire à
-votre mari.
-
-Il y eut un instant de silence; la marquise était pâle, ses sourcils
-froncés à se joindre sous l'effort d'une pensée intérieure et ses
-regards fixes dénotaient chez elle une émotion contenue avec peine;
-doña Eva, au contraire, rayonnait: l'espoir de la liberté illuminait
-ses traits d'une auréole de bonheur.
-
-Le jeune homme regardait la marquise sans rien comprendre à cette
-émotion dont il cherchait vainement la cause; enfin elle reprit la
-parole.
-
---Êtes-vous bien certain, caballero, dit-elle, que l'officier dont vous
-parlez se nomme don Sebastiao Vianna?
-
---Parfaitement, señora, je l'ai plusieurs fois entendu nommer devant
-moi; d'ailleurs il me serait de toute impossibilité d'inventer ce nom
-que jamais, avant aujourd'hui, je n'avais entendu prononcer.
-
---C'est vrai, et pourtant ce que vous me dites est tellement
-extraordinaire que je vous avoue que, malgré moi, je n'ose y croire et
-que je redoute un piège.
-
---Oh! Ma mère! s'écria doña Eva d'un ton de reproche, don Sebastiao
-Vianna, l'homme le plus loyal et le plus...
-
---Qui vous assure ma fille, interrompit vivement la marquise, que cet
-homme soit réellement don Sebastiao?
-
---Oh, madame! fit le jeune homme.
-
---Caballero, don Sebastiao était, il y a deux mois à peine, en Europe,
-répondit la marquise d'un ton péremptoire.
-
-Cette parole tomba comme la foudre au milieu de la conversation, et
-glaça subitement l'espoir dans le cœur de la jeune fille.
-
-Au même instant un coup de sifflet résonna au dehors.
-
---Tyro m'avertit, dit Émile, que quelqu'un vient de ce côté, je
-ne puis demeurer davantage. Quoi qu'il arrive, ne vous abandonnez
-pas au désespoir, feignez d'accepter, quelles qu'elles soient, les
-propositions qui vous seront faites; tout est préférable pour vous à
-demeurer plus longtemps ici; moi, de mon côté, je veillerai; à bientôt,
-courage! Comptez sur moi!
-
-Et sans attendre la réponse que les deux dames se préparaient sans
-doute à lui faire, le jeune homme s'élança hors du toldo.
-
-Tyro, qui guettait son apparition, le saisit vivement par le bras et
-l'entraîna derrière le toldo.
-
---Regardez, lui dit-il.
-
-Le peintre se pencha avec précaution, et il aperçut don Pablo
-Pincheyra, sa sœur, l'officier portugais et trois ou quatre autres
-personnes qui se dirigeaient vers l'habitation des dames.
-
---Hum! fit-il, il était temps.
-
---N'est-ce pas? Mais je veillais, heureusement.
-
---Viens, Tyro, retournons chez moi; don Santiago doit m'attendre.
-
---Vous lui avez donné rendez-vous?
-
---Oui.
-
---Eh bien! Vous avais-je trompé, mi amo?
-
---Non, certes; ce que j'ai vu a surpassé mon attente. Mais quel est
-donc ce don Sebastiao?
-
-Le Guaranis répondit par un ricanement de mauvais augure.
-
---Il y a quelque chose, n'est-ce pas? demanda Émile avec inquiétude.
-
---Avec les Pincheyras, il y a toujours quelque chose, mi amo, reprit
-l'Indien à voix basse; mais nous voici à votre toldo, soyez prudent.
-
---Avertis les Gauchos que, probablement, nous partons aujourd'hui;
-prépare tout pour que nous soyons en mesure.
-
---Nous partons?
-
---Je l'espère.
-
---Oh! Alors, tout n'est pas encore perdu.
-
-Ils entrèrent dans le toldo, il était désert, don Santiago n'avait pas
-encore paru.
-
-Tandis que Tyro allait avertir les Gauchos de lacer et de seller leurs
-chevaux et de ramener les mules de charge du corral, le jeune homme se
-mit avec une rapidité fébrile à faire ses préparatifs.
-
-Aussi, lorsque une demi-heure plus tard, don Santiago entra dans le
-toldo, le regard soupçonneux qu'il jeta autour de lui ne lui révéla
-aucun indice qui pût lui faire soupçonner que le Français ne s'était
-pas mis à la besogne aussitôt après l'avoir quitté.
-
---Ah, ah! fit le jeune homme en le voyant, soyez le bienvenu, don
-Santiago, surtout si vous m'apportez mon sauf-conduit.
-
---Je vous l'apporte, répondit laconiquement don Santiago.
-
---Pardieu! Il faut avouer que vous êtes un ami précieux; don Pablo n'a
-pas fait de difficultés?
-
---Aucunes.
-
---Allons, il est définitivement fort aimable pour moi, ainsi je puis
-partir.
-
---Oui, à deux conditions.
-
---Ah! Il y a des conditions, et quelles sont-elles?
-
---La première est que vous partirez tout de suite et sans voir
-personne, ajouta-t-il en pesant avec soin sur le dernier membre de
-phrase.
-
---Mes gens?
-
---Vous les emmènerez avec vous; que voulez-vous que nous en fassions
-ici?
-
---C'est juste; eh bien! Mais cette condition me plaît
-extraordinairement, vous savez que je désire surtout partir sans
-prendre congé de qui que ce soit; tout est donc pour le mieux. Voyons
-maintenant la seconde condition, si elle est comme la première, je ne
-doute pas que je l'accepte sans observation.
-
---La voici: don Pablo désire que je vous escorte, avec une dizaine de
-cavaliers, jusqu'à quelques lieues d'ici.
-
---Ah! fit le jeune homme.
-
---Cela vous déplaît-il?
-
---A moi? répondit en riant Émile, qui déjà avait repris son sang-froid;
-pourquoi cela me déplairait-il? Je suis, au contraire, fort
-reconnaissant à votre frère de cette nouvelle gracieuseté. Il craint
-sans doute que je m'égare dans le dédale inextricable de ces montagnes,
-ajouta-t-il avec une pointe d'ironie.
-
---Je ne sais pas; il m'a ordonné de vous escorter: j'obéis, voilà tout.
-
---C'est juste et surtout extraordinairement logique.
-
---Ainsi, vous acceptez ces deux conditions?
-
---Avec reconnaissance.
-
---Alors nous partirons quand vous voudrez.
-
---Je voudrais vous répondre, tout de suite; malheureusement, je suis
-obligé d'attendre mes chevaux qui ne sont pas encore arrivés du corral.
-
---Il n'est pas encore tard, ainsi il n'y a pas de temps de perdu.
-
---Maintenant que nous sommes d'accord, si nous buvions un gatro
-d'aguardiente[1].
-
---Ma foi, ce sera avec plaisir, señor.
-
-Le Français prit une bota et versa de l'eau-de-vie dans deux gobelets
-en corne.
-
---A votre santé, dit-il en buvant.
-
---A votre heureux voyage, répondit don Santiago.
-
---Merci.
-
-Un bruit de pas de chevaux se fit entendre au dehors.
-
---Voici vos animaux qui arrivent.
-
---Alors, nous serons prêts dans quelques instants. Si vous voulez,
-pendant que nous chargeons, prévenez les hommes qui doivent vous
-accompagner.
-
---Ils sont prévenus, ils nous attendent aux retranchements.
-
-Tyro et les Gauchos se mirent alors, aidés par Émile et don Santiago, à
-charger les deux mules et à seller les chevaux.
-
-Le Français, habitué à voyager dans ces contrées, n'avait que fort peu
-de bagages: il n'emportait jamais avec lui que les choses les plus
-indispensables.
-
-Une demi-heure plus tard, la caravane se mettait en marche au petit
-pas, accompagnée par don Santiago qui la suivait à pied en fumant sa
-cigarette et causant amicalement avec le jeune homme.
-
-Ainsi que l'avait dit le montonero, une dizaine de cavaliers
-attendaient aux retranchements.
-
-Le Pincheyra enfourcha sa monture, donna l'ordre au départ, les
-gardiens ouvrirent la barrière et la petite troupe quitta le camp en
-bon ordre.
-
-
-Renvoi 1: Un coup d'eau de vie.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-DANS LA MONTAGNE
-
-
-Il était à peu près trois heures de l'après-midi, au moment où Émile
-Gagnepain quittait le camp, malgré l'escorte assez suspecte dont il
-était accompagné; ce fut cependant avec un soupir de satisfaction que
-le jeune homme se vit enfin dehors de ce repaire de bandits, dont il
-avait un instant craint de ne plus sortir.
-
-La route que suivait la petite caravane était des plus pittoresques et
-des plus accidentées; un sentier étroit serpentait sur le flanc des
-montagnes côtoyant presque continuellement des précipices insondables,
-du fond desquels s'élevaient les murmures mystérieux produits par des
-eaux invisibles; parfois un pont formé par deux troncs d'arbres jetés
-en travers d'une quebrada qui interrompait tout à coup la route était
-franchi, comme en se jouant, par les chevaux et les mules accoutumés de
-longue date à marcher par des chemins bien plus périlleux encore.
-
-Obligés de marcher les uns derrière les autres à cause du peu de
-largeur du sentier à peine frayé sur lequel ils étaient engagés, les
-voyageurs ne causaient pas entre eux, à peine leur était-il possible
-d'échanger quelques paroles, et ils étaient contraints de se laisser
-aller à leurs propres pensées sans qu'il leur fût permis de charmer
-les ennuis du voyage autrement qu'en chantant, en sifflant, ou comme
-déjà nous l'avons dit, en réfléchissant; ce fut alors en examinant le
-paysage abrupt et sauvage dont il était environné de tous les côtés,
-que le jeune homme se rendit bien compte de la formidable et presque
-imprenable position choisie par le partisan pour son quartier-général,
-et de la redoutable influence que cette position devait lui donner sur
-les populations effrayées de la plaine: il frémit en songeant qu'il
-avait commis l'imprudence de se laisser conduire dans cette forteresse
-qui, de même que les cercles de l'Enfer du Dante, était, par la nature,
-entouré d'infranchissables retranchements et ne rendait jamais la proie
-qui y avait été une fois entraînée, une foule de lugubres histoires de
-jeunes filles enlevées et disparues pour toujours lui revinrent alors
-à l'esprit, et, par une étrange réaction de la pensée, il éprouva une
-espèce de terreur rétrospective, s'il est permis de s'exprimer ainsi,
-en songeant aux dangers terribles qu'il avait courus au milieu de ces
-bandits sans frein, par lesquels en maintes circonstances, le droits
-des gens, sacré pour tous les peuples civilisés, n'avait pas été
-respecté.
-
-Puis, de réflexions en réflexions, par une pente toute naturelle
-suivie par son esprit, sa pensée sa fixa sur ses compagnes, demeurées
-sans appui et sans protecteur au milieu de ces hommes. Bien qu'il ne
-les eût quittées que dans le but de tenter un effort suprême pour
-leur délivrance, sa conscience lui reprocha cependant de les avoir
-abandonnées, car, malgré l'impossibilité matérielle où il se trouvait
-à Casa-Trama de leur être utile, cependant il avait la conviction que
-sa présence imposait aux Pincheyras, et que devant lui aucun d'eux
-n'aurait osé se porter sur les captives à des actes de brutalité
-répréhensibles.
-
-En proie à ces pensées pénibles, il sentit son humeur s'assombrir peu à
-peu, et la joie qu'il avait éprouvée d'abord de se voir si inopinément
-rendu à la liberté, fit place de nouveau au découragement qui,
-plusieurs fois déjà, s'était emparé de lui, avait brisé son énergie et
-énervé ses plus belles qualités.
-
-Il fut tiré des réflexions dans lesquelles était plongé par la voix de
-don Santiago qui tout à coup résonna à son oreille.
-
-Le jeune homme releva vivement la tête et regarda autour de lui comme
-un homme qu'on éveille en sursaut.
-
-Le paysage avait complètement changé. Le sentier s'était élargi peu
-à peu, avait pris les allures d'une route, les montagnes s'étaient
-abaissées, leurs flancs étaient maintenant couverts de forêts
-verdoyantes, dont les cimes feuillues étaient teintées de toutes
-les couleurs du prisme par les rayons affaiblis du soleil couchant;
-la caravane débouchait en ce moment dans une plaine assez étendue,
-entourée de taillis épais et traversée par un mince flot d'eau dont les
-capricieux méandres se perdaient çà et là au milieu d'une herbe haute
-et touffue.
-
---Que me voulez-vous? demanda le Français qui, impressionnable comme
-tous les artistes, subissait déjà à son insu l'influence de ce
-majestueux paysage, et sentait la gaieté remplacer dans son cœur la
-tristesse qui depuis longtemps le gonflait, que me voulez-vous donc,
-don Santiago?
-
---Au diable! reprit celui-ci, il est heureux que vous consentiez enfin
-à me répondre; voici près d'un quart d'heure que je vous parle sans
-parvenir à obtenir un mot de vous; il parait que vous avez le sommeil
-dur, compagnon?
-
---Pardonnez-moi, señor, je ne dormais pas; je réfléchissais, ce qui
-bien souvent est à peu près la même chose.
-
---Demonio, je ne vous chicanerai pas là-dessus; mais puisque maintenant
-vous consentez à m'écouter, veuillez, je vous prie, me répondre.
-
---Je ne demande pas mieux; cependant, afin que je puisse le faire, il
-faudrait que vous consentissiez, cher don Santiago, à me répéter votre
-question, dont je vous certifie que je n'ai pas entendu un mot.
-
---J'y consens, bien que, sans reproche, voilà
-
-au moins dix fois que je vous la fais en pure perte.
-
---Je vous ai déjà prié de m'excuser.
-
---Je le sais, aussi je ne vous garde pas rancune de votre inattention.
-Voici le fait: il est au moins six heures du soir, le soleil se couche
-au milieu de nuages cuivrés de la plus mauvaise apparence, je redoute
-un temporal pour cette nuit.
-
---Oh, oh! fit le jeune homme, êtes-vous sûr de cela?
-
---J'ai trop l'habitude des montagnes pour m'y tromper.
-
---Hum! Et que comptez-vous faire?
-
---Voilà ce que je vous demande, cela vous regarde au moins autant que
-moi, je suppose.
-
---En effet, même davantage, puisque c'est pour m'être agréable que vous
-avez consenti à m'accompagner; eh bien! Quel est votre avis, je me
-range tout d'abord aux expédients que vous suggérera votre expérience,
-et je les accepte les yeux fermés.
-
---Voilà ce que j'appelle parler, et pour s'être fait attendre, votre
-réponse n'en est pas pour cela plus mauvaise; donc, mon avis serait de
-nous arrêter ici, où nous pouvons, à moins d'un cataclysme impossible à
-prévoir, nous mettre à l'abri de l'ouragan, et d'y camper pour la nuit;
-qu'en pensez-vous?
-
---Je pense que vous avez raison, et que ce serait une folie, dans une
-circonstance comme celle-ci, vu l'heure avancée et surtout; l'endroit
-charmant où nous nous trouvons, de nous obstiner à aller plus loin.
-
---D'autant plus qu'il nous serait presque impossible d'atteindre un
-refuge aussi bon que celui où nous sommes avant la nuit noire.
-
---Arrêtons-nous donc, alors, sans davantage discourir, et hâtons-nous
-d'installer notre campement.
-
---Eh bien! Cher seigneur, puisqu'il en est ainsi, pied à terre, et
-déchargeons les mules.
-
---Soit, dit le jeune homme en sautant à bas de son cheval, mouvement
-immédiatement imité par le Pincheyra.
-
-Don Santiago avait dit vrai, le soleil se couchait, noyé dans des
-flots de nuages blafards; la brise du soir se levait avec une certaine
-force, les oiseaux tournoyaient en longs cercles en poussant des cris
-discordants; tout présageait enfin un de ces terribles ouragans, nommés
-_temporales_, dont la violence est si grande, que la contrée sur
-laquelle ils sévissent est, en quelques minutes à peine, changée de
-fond en comble et bouleversée comme si un tremblement de terre l'avait
-retournée.
-
-Le peintre avait déjà, plusieurs fois depuis son arrivée en Amérique,
-été à même d'assister au spectacle terrifiant de ces effroyables
-convulsions de la nature en travail; aussi, connaissant l'imminence
-du péril, il se hâta de tout faire préparer, afin que la tempête
-n'occasionnât que peu de dommages; les ballots empilés les uns sur les
-autres, au centre même de la vallée, non loin du ruisseau, formèrent,
-par la façon même dont ils furent placés, un rempart solide contre
-la plus grande furie du vent; les chevaux furent laissés libres et
-abandonnés à cet instinct infaillible dont les a doué la Providence, et
-qui, en leur faisant pressentir le danger bien avant qu'il les menace
-réellement, leur suggère les moyens de lui échapper. Puis dans un trou
-creusé à la hâte on alluma le feu nécessaire pour faire cuire les
-lanières de _charqui_ ou viande de taureau sauvage séchée au soleil,
-destinées, avec de l'_harina tostada_ et un peu de _queso_ de chèvre,
-au repas du soir; l'eau du ruisseau devait servir à satisfaire la soif
-des voyageurs, car, excepté don Santiago et le peintre, qui chacun
-s'était muni d'une large _bota_ d'aguardiente blanche de Pisco, les
-autres voyageurs ne portaient avec eux ni vin ni liqueurs, mais cet
-oubli, si c'en était réellement un, était de peu d'importance pour des
-hommes d'une aussi grande frugalité que les Hispano-américains, gens
-qui vivent pour ainsi dire de rien, et dont la première chose venue
-suffit pour apaiser la faim et la soif.
-
-Le repas fut ce qu'il devait être, entre hommes qui s'attendent à voir
-d'un moment à l'autre fondre sur eux un danger terrible et inévitable,
-c'est-à-dire triste et silencieux.
-
-Chacun mangea à la hâte sans lier conversation avec son voisin; puis,
-la faim satisfaite, la cigarette fumée, sans se souhaiter même le
-bonsoir les uns aux autres, les voyageurs s'enveloppèrent avec soin
-dans leurs frazadas et leurs _pellones_, et essayèrent de dormir avec
-cette résignation placide qui forme le fond du caractère des créoles
-et leur fait accepter sans murmures inutiles les conséquences souvent
-fâcheuses de l'existence nomade à laquelle ils sont condamnés.
-
-Bientôt, excepté les trois ou quatre sentinelles placées aux abords du
-campement afin de surveiller l'approche des fauves, et des deux chefs
-de la caravane, c'est-à-dire don Santiago et Émile, tout le monde fut
-plongé dans un profond sommeil.
-
-Le Pincheyra paraissait soucieux; il fumait nonchalamment sa cigarette,
-le dos appuyé à un tronc d'arbre et les yeux fixés devant lui, sans
-cependant arrêter ses regards sur aucun objet; le Français, au
-contraire, plus éveillé et plus gai que jamais, chantonnait entre ses
-dents, et s'amusait, avec la pointe de son couteau, à creuser un trou
-dans lequel il empilait ensuite du bois mort, dans le but évident
-d'allumer un feu de veille, destiné sans doute à lui chauffer les pieds
-lorsque l'envie lui prendrait de se livrer au sommeil.
-
---Eh! don Santiago, dit-il, enfin, en s'adressant au Pincheyra et lui
-touchant légèrement l'épaule, à quoi pensez-vous donc? est-ce que vous
-n'allez pas essayer de dormir une couple d'heures?
-
-Le Chilien secoua la tête sans répondre.
-
---Que signifie cela? reprit le jeune homme avec insistance, vous qui,
-il n'y a qu'un instant, me reprochiez ma tristesse, vous semblez en
-avoir hérité, sur mon âme; est-ce la pesanteur de l'atmosphère qui
-influe sur vous?
-
---Me prenez-vous pour une femme, répondit-il enfin d'un ton bourru; que
-m'importe à moi l'état du ciel, ne suis-je pas un enfant des montagnes,
-habitué, dès mon jeune âge, à braver les plus terribles temporales?
-
---Mais, alors, qu'avez-vous qui vous tourmente?
-
---Ce que j'ai, vous voulez le savoir?
-
---Pardieu! Puisque je vous le demande.
-
---Don Santiago hocha la tête à plusieurs reprises, jeta autour de lui
-un regard soupçonneux, puis il se décida, enfin, à prendre la parole
-d'une voix basse et presque indistincte comme s'il redoutait d'être
-entendu, bien que tous ses compagnons fussent endormis à une distance
-trop grande pour que le son de sa voix parvint jusqu'à eux.
-
-
---J'ai, dit-il, qu'une chose me chagrine.
-
---Vous, don Santiago, vous m'étonnez étrangement; seriez-vous en
-délicatesse avec votre frère, don Pablo?
-
---Mon frère est, il est vrai, pour quelque chose dans cette affaire,
-mais avec lui personnellement, je n'ai rien, ou du moins, je le
-crois, car, avec lui, jamais on ne sait à quoi s'en tenir: non, c'est
-uniquement à cause de vous que je suis chagrin en ce moment.
-
---A cause de moi! s'écria le jeune homme avec surprise, je vous avoue
-que je ne vous comprends pas.
-
---Parlez plus bas; il est inutile que nos compagnons entendent ce que
-nous disons, tenez, don Emilio, je veux être franc avec vous: nous
-allons nous quitter peut-être pour ne jamais nous revoir, et je désire
-pour vous qu'il en soit ainsi; je veux que notre séparation soit
-amicale, et que vous ne conserviez contre moi aucune prévention.
-
---Je vous assure, don Santiago...
-
---Je sais ce que je dis, interrompit-il avec une certaine vivacité;
-vous m'avez rendu un grand service; je ne puis nier que je vous dois en
-quelque sorte la vie, car lorsque je vous rencontrai dans le souterrain
-du rancho ma position était presque désespérée; eh bien! Je ne me suis
-pas, en apparence, conduit avec vous comme j'aurais dû le faire; je
-m'étais engagé à mettre, vous et les vôtres, à l'abri du danger qui
-vous menaçait, et je vous ai conduit à Casa-Trama lorsque j'aurais dû,
-au contraire, vous guider dans une direction tout opposée. Je sais
-cela; j'ai mal agi en cette circonstance et vous avez le droit de m'en
-garder rancune; mais je n'étais pas libre de faire autrement; j'étais
-contraint d'obéir à une volonté plus forte que la mienne, la volonté de
-mon frère, à qui nul n'a jamais osé résister. Aujourd'hui je reconnais
-mon tort, et je voudrais, autant que possible, réparer le mal que j'ai
-fait et celui que j'ai laissé faire.
-
---Ceci est parler en caballero et en homme de cœur, don Santiago;
-soyez convaincu que, quoiqu'il arrive, je vous saurai gré de ce que
-vous me dites en ce moment; mais puisque vous avez si bien commencé, ne
-me laissez pas plus longtemps dans le doute pénible où je me trouve:
-répondez-moi sincèrement, le voulez-vous?
-
---Oui, autant que cela dépendra de moi.
-
---Les dames que j'ai été contraint d'abandonner, courent-elles des
-dangers en ce moment?
-
---Je le crois.
-
---De la part de votre frère?
-
---De la sienne, oui, et d'autres aussi. Ces deux étrangères ont
-d'implacables ennemis acharnés à leur perte.
-
---Pauvres femmes! murmura le jeune homme en soupirant; elles ne
-quitteront donc pas le camp?
-
---Au contraire; demain, au lever du soleil, elles en sortiront,
-escortées par l'officier qui, devant vous, les a réclamées à mon frère.
-
---Cet officier, vous le connaissez?
-
---Un peu.
-
---Qui est-il?
-
---Ceci, je ne puis le dire, j'ai fait serment de ne le révéler à
-personne.
-
-Le Français comprit qu'il ne devait pas insister, il modifia ses
-questions.
-
---Quelle route prendront-elles? demanda-t-il.
-
---Celle que nous suivons.
-
---Et elles se dirigeront?
-
---Vers la frontière brésilienne.
-
---Ainsi elles vont rejoindre le général de Castelmelhor?
-
-Le Pincheyra secoua négativement la tête.
-
---Alors pourquoi prendre cette direction?
-
---Je l'ignore.
-
---Et cependant, vous croyez qu'un danger les menace?
-
---Un terrible.
-
---De quelle sorte?
-
---Je ne sais pas.
-
-Le jeune homme frappa du pied avec, dépit. Ces réticences continuelles
-de la part du partisan l'inquiétaient plus que la vérité si affreuse
-qu'il se fût attendu à l'entendre.
-
---Ainsi, reprit-il au bout d'un instant, en supposant que je demeure
-ici quelque temps, je les verrai.
-
---Cela ne fait aucun doute.
-
---Que me conseillez-vous?
-
---Moi?
-
---Oui.
-
---Rien; je ne suis pas comme vous amoureux de doña Eva, moi, dit-il
-avec une certaine nuance de raillerie qui fit tressaillir le jeune
-homme.
-
---Amoureux de doña Eva! s'écria-t-il, moi?
-
---Quel autre motif pourrait vous engager avec toutes les chances contre
-vous de risquer votre vie pour la sauver s'il n'en était pas ainsi?
-
-Le jeune homme ne répondit pas; une lumière terrible venait subitement
-de se faire dans son cœur; ce secret, qu'il se cachait à lui-même,
-d'autres le connaissaient, et lorsqu'il n'osait pas s'interroger sur
-cet amour insensé qui le brûlait, la certitude de son existence était
-acquise même aux indifférents.
-
---Oh! balbutia-t-il enfin, don Santiago, me croyez-vous donc capable
-d'une telle folie?
-
---Je ne sais si c'est une folie d'aimer lorsqu'on est jeune et ardent
-comme vous l'êtes, répondit froidement le Pincheyra; jamais je n'ai
-aimé que mon cheval et mon fusil, mais je crois savoir que l'amour de
-deux êtres jeunes et beaux est une loi de nature, et je ne vois pas
-pour quel motif vous essaieriez de vous y soustraire. Je ne vous blâme
-ni ne vous approuve, je constate un fait, voilà tout.
-
-Le jeune homme fut étonné d'entendre parler ainsi un homme que,
-jusqu'à ce moment, il avait supposé doué d'une dose fort restreinte
-d'intelligence, et dont toute les aspirations lui semblaient tournées
-vers la guerre et le pillage, ce demi sauvage, émettant d'un air aussi
-insouciant des sentiments si humainement philosophiques, lui semblait
-un phénomène incompréhensible.
-
-Le Pincheyra, sans paraître remarquer l'impression qu'il avait produite
-sur son interlocuteur, continua tranquillement:
-
-L'officier qui escorte ces dames ignore non seulement votre amour pour
-la plus jeune des deux dames, mais encore il ne sait pas que vous les
-connaissez; pour des motifs particuliers et qui lui sont personnels,
-mon frère a cru devoir garder le silence à ce sujet; je vous donne ce
-renseignement dont je vous garantis l'exactitude, parce qu'il pourra
-vous servir au besoin.
-
---Maintenant, il est trop tard.
-
---Don Emilio, sachez ceci: c'est qu'aussitôt après notre conversation,
-mes compagnons et moi nous nous retirerons, parce que notre mission est
-terminée, et que si je suis demeuré avec vous si longtemps, c'est que
-je tenais à vous dire certaines choses.
-
---Je vous en remercie.
-
---Eh bien, je suis certain que vous ne quitterez pas ce lieu sans avoir
-essayé non pas de revoir ces dames, mais de les enlever à ceux qui les
-conduisent, ce qui, du reste, ne serait pas impossible puisqu'ils ne
-seront qu'une dizaine tout au plus. Je vous souhaite bonne chance du
-fond du cœur, parce que vous me plaisez et que je voudrais réellement
-que vous réussissiez. Seulement, croyez-moi, agissez avec prudence,
-la ruse a dénoué plus de liens que la violence et la force n'en ont
-brisé: suivez le conseil que je vous donne, et j'espère que vous vous
-en trouverez bien. Maintenant nous allons nous séparer, j'espère avoir
-sinon réparé, du moins amoindri les conséquences funestes de la faute
-qu'on m'a obligé à commettre; séparons-nous donc comme deux amis. Le
-seul vœu que je forme est que nous ne nous revoyions jamais.
-
---Eh quoi! Vous allez partir ainsi au milieu des ténèbres, lorsque nous
-sommes menacés d'un temporal?
-
---Il le faut, don Emilio; je suis attendu là-bas. Mon frère prépare
-une importante expédition, à laquelle je dois et je veux assister.
-Quant au temporal, il ne sévira pas avant deux ou trois heures et, si
-terrible qu'il soit, c'est une trop vieille connaissance pour que je
-ne sache pas les moyens de m'en garantir. Adieu donc, et encore une
-fois bonne chance. Quoi qu'il arrive, silence sur ce que je vous ai
-dit; maintenant, enveloppez-vous dans votre poncho et feignez de dormir
-jusqu'à ne que j'aie donné le signal du départ à mes cavaliers.
-
-Le jeune homme suivit le conseil qui lui était donné, il se roula dans
-son manteau et s'étendit sur le sol.
-
-Lorsque don Santiago se fut assuré que rien ne pourrait laisser
-soupçonner l'entretien qui venait d'avoir lieu, il se leva, frappa du
-pied pour se dégourdir, et prenant un sifflet suspendu à son cou par
-une mince chaîne d'argent, il en tira un son aigu et prolongé.
-
-Les cavaliers dressèrent aussitôt la tête.
-
---Allons, enfants! cria le Pincheyra d'une voix forte, debout et sellez
-vos chevaux, nous retournons à Casa-Trama.
-
---Eh quoi! Vous nous quittez à cette heure, señor don Santiago? lui
-demanda le jeune homme, en feignant de s'être éveillé au bruit du
-sifflet.
-
---Il le faut, señor, répondit-il, notre escorte ne vous est plus
-nécessaire, et nous avons une longue marche à faire, si nous voulons
-être rendus à Casa-Trama au lever du soleil.
-
-Cependant les Pincheyras avaient obéi avec empressement à l'ordre
-qu'ils avaient reçu, ils s'étaient levés et s'étaient mis aussitôt en
-devoir de lacer leurs chevaux et de les seller.
-
-Par un hasard, prémédité sans doute par don Santiago, les sentinelles
-qui avaient été chargées de veiller à la sûreté commune étaient les
-deux Gauchos et le Guaranis, de sorte qu'il avait la certitude que le
-secret de son entretien avec le Français ne transpirerait pas.
-
-Au bout de quelques minutes, les cavaliers furent en selle; le
-Pincheyra se mit à leur tête, et se tournant vers Émile en lui faisant
-un geste amical de la main.
-
---Adios, señor, et bonne chance, lui dit-il avec intention.
-
-Le jeune homme lui rendit son cordial salut, et la petite troupe se mit
-en marche. Bientôt elle disparut à l'angle du sentier; le bruit de ses
-pas alla peu à peu en s'affaiblissant et ne tarda pas à s'éteindre tout
-à fait. Lorsque le silence fut complètement rétabli, Émile fit un signe
-à ses compagnons:
-
---Maintenant que nous sommes seuls, señores, dit-il, causons, car les
-circonstances sont graves. Tyro, allumez du feu, nous allons tenir un
-conseil à l'Indienne.
-
-Le Guaranis ramassa le bois sec, l'empila avec soin, battit le briquet
-et bientôt une légère aigrette de flamme s'éleva gaiement vers le ciel.
-
-Un silence de mort régnait dans la vallée, la brise s'était éteinte,
-il n'y avait pas un souffle dans l'air; le ciel noir comme de l'encre,
-n'avait pas une étoile, la nature semblait rassembler toutes ses forces
-pour livrer un combat plus terrible à la matière; dans les profondeurs
-inexplorées des quebradas, des bruits sourds et mystérieux s'élevaient
-parfois, se mêlant, à de longs intervalles aux sourds rugissements des
-fauves à l'abreuvoir.
-
-Les quatre hommes s'accroupirent en rond autour du feu, allumèrent
-leurs cigarettes, et le jeune homme prit la parole après leur avoir
-rapporté ce qu'il croyait nécessaire de leur dire de l'entretien qui
-avait eu lieu entre lui et don Santiago.
-
---Maintenant, ajouta-t-il, répondez-moi franchement, puis-je compter
-sur vous pour tout ce qu'il me plaira de faire?
-
---Oui, répondirent-ils tout d'une voix.
-
---Quoi qu'il arrive?
-
---Quoi qu'il arrive.
-
---Bien, je ne serai pas ingrat, la récompense égalera les services;
-maintenant, si vous avez quelques observations à me soumettre, je suis
-prêt à les entendre.
-
-Les Gauchos, hommes d'exécution avant tout et peu parleurs de leur
-nature, se contentèrent de dire que le moment d'agir arrivé, ils
-seraient prêts; qu'ils n'avaient aucune observation à faire sur la
-manière de procéder; que cela ne les regardait pas.
-
---C'est juste, observa Tyro. Allez dormir, mes braves, et laissez-nous,
-le seigneur notre maître et moi, convenir de ce qui sera opportun de
-faire.
-
-Les Gauchos ne se le firent pas répéter deux fois; ils se levèrent et
-allèrent s'étendre au milieu des ballots; deux minutes plus tard, ils
-dormaient à poings fermés.
-
-Émile et le Guaranis, demeurés seuls, entamèrent alors un entretien
-fort long et fort sérieux, et dressèrent un plan qu'il est inutile de
-faire connaître ici.
-
-
-
-
-XX
-
-
-LE PARTISAN
-
-
-Il nous faut maintenant retourner auprès des chefs guaycurús que nous
-avons abandonnés au moment où, à la suite de don Zéno Cabral, ils
-entraient dans une caverne, où le montonero, du moins d'après les
-paroles qu'il avait prononcées en les accostant, paraissait avoir donné
-rendez-vous au Cougouar.
-
-Cette caverne dont l'entrée, à moins de bien la connaître, était
-impossible à distinguer du dehors à cause de la conformation du paysage
-dont elle formait le centre, et de la difficulté avec laquelle on y
-parvenait était vaste et parfaitement claire à cause d'une infinité de
-fissures imperceptibles presque, qui y laissaient pénétrer la lumière
-en y renouvelant l'air; dans le fond et sur les côtés s'ouvraient
-plusieurs galeries qui se perdaient sous la montagne à des distances
-probablement fort grandes.
-
-L'endroit où le partisan s'arrêta, c'est-à-dire à quelques pas à peine
-de l'ouverture, contenait plusieurs sièges formés avec des blocs de
-chêne mal équarris et deux ou trois amas de feuilles sèches servant
-probablement de lits à ceux qui venaient chercher en ce lieu un refuge
-temporaire.
-
-Au centre de la caverne, un grand feu était allumé. Sur ce feu,
-suspendu par une chaîne, à trois pieux placés en faisceau, bouillait
-une marmite de fer, tandis qu'un quartier de guanaco, enfilé dans
-une baguette de fusil fichée dans le sol, rôtissait tout doucement;
-quelques patates cuisaient sous la cendre et plusieurs cornes de
-bœuf contenant de l'harina tostada étaient placées près des sièges
-par terre. Les armes de Zéno Cabral, c'est-à-dire son fusil et son
-sabre, étaient appuyés contre une des parois de la caverne. Il n'avait
-conservé que son couteau à sa polena droite.
-
---Señores, dit le partisan avec un geste courtois, permettez-moi de
-vous offrir la mince hospitalité que les circonstances où nous nous
-trouvons m'obligent à vous donner. Avant tout, nous mangerons et
-boirons ensemble, afin de bien établir la confiance entre nous et
-d'éloigner tout soupçon de trahison.
-
-Ces paroles avaient été prononcées en portugais, les capitaos
-répondirent dans la même langue et s'assirent à l'exemple de leur
-amphitryon sur les sièges préparés pour eux.
-
-Zéno Cabral décrocha alors la marmite et servit avec une adresse et une
-vivacité peu communes, dans des _couis_ qu'il présenta ensuite à ses
-hôtes du _tocino_, du _chorizo_ et du _charqui_, assaisonné avec des
-_camotes_ et de l'_ajo_, ce qui forme le plat national de ces contrées.
-
-Le repas commença, et les chefs attaquèrent vigoureusement les mets
-placés devant eux, se servant de leur couteau en guise de fourchette et
-buvant à la ronde de l'eau légèrement coupée avec de l'aguardiente de
-Pisco, afin d'en enlever l'âcreté.
-
-Les Indiens ne parlent pas en mangeant; aussi leurs repas sont-ils
-généralement fort courts. Après le _charqui_, ce fut le tour du
-guanaco; puis l'harina tostada fut mangée délayée avec de l'eau chaude,
-et enfin Zéno Cabral confectionna le maté[1], et l'offrit à ses
-convives.
-
-Lorsque le maté fut bu et que nos trois personnages eurent allumé leurs
-cigarettes de paille de maïs; Zéno Cabral prit enfin la parole.
-
---Je dois m'excuser près de vous, señor capitao, dit-il en portugais
-à Gueyma, l'espèce de surprise au moyen de laquelle j'ai obtenu
-une entrevue de vous; le Cougouar, dont depuis longtemps déjà j'ai
-l'honneur d'être l'ami, m'avait engagé d'agir ainsi que je l'ai fait;
-si une faute a été commise, c'est donc sur lui que doit en retomber le
-blâme.
-
---Ce que le Cougouar fait est toujours bien, señor, répondit en
-souriant le chef, il est mon père, puisque c'est à lui que je dois
-d'être ce que je suis, je n'ai donc pas à le blâmer, convaincu que
-des raisons fort sérieuses et qui, sans doute, me seront plus tard
-expliquées, l'empêchaient de procéder autrement.
-
---Gueyma a bien parlé comme toujours, dit le Cougouar, la sagesse
-réside en lui; le chef blanc ne tardera pas à déduire les motifs de sa
-conduite.
-
---C'est ce que je vais faire à l'instant, si les capitaos veulent bien
-me prêter leur attention, reprit Zéno Cabral.
-
---Que mon père parle, nos oreilles sont ouvertes.
-
-Le partisan se recueillit pendant deux ou trois minutes, puis il
-commença en ces termes:
-
---Mes frères les guerriers guaycurús trompés par les paroles menteuses
-d'un blanc, ont consenti à former une alliance avec lui et à le
-suivre dans cette contrée pour l'aider à combattre d'autres blancs
-qui jamais n'avaient fait de mal à mes frères, et dont ils ignoraient
-jusqu'à l'existence. Mais pendant que les guerriers entraient sur le
-sentier, de la guerre et abandonnaient leurs territoires de chasse
-sous la sauvegarde de l'honneur de leurs nouveaux alliés, ceux-ci, qui
-n'avaient d'autre but que celui de les éloigner, afin de s'emparer
-plus facilement de leurs riches et fertiles contrées, envahissaient
-au mépris de la foi jurée leurs territoires de chasse, et essayaient
-de s'y établir. Ce projet inique, cette infâme trahison aurait réussi
-probablement, vu l'éloignement des plus braves guerriers de la nation,
-si un ami des Guaycurús, révolté de cette action infâme, n'avait fait
-prévenir Tarou-Niom, le grand capitao des Guaycurús, de se mettre sur
-ses gardes et ne lui avait fait contracter une alliance offensive et
-défensive avec Emavidi-Chaïmè, le grand chef des Payagoas, afin de
-s'opposer aux attaques de l'ennemi commun.
-
-Malgré l'impassibilité de commande dont les Indiens font parade
-dans les circonstances les plus sérieuses, Gueyma, en apprenant ces
-nouvelles si nettement et si froidement articulées, ne put se contenir.
-Ses sourcils se froncèrent, ses narines se dilatèrent comme celles
-d'une bête fauve; il bondit sur ses pieds, et frappant violemment ses
-mains l'une contre l'autre:
-
---Mon frère, le chef pâle a les preuves de ce qu'il avance, n'est-ce
-pas? s'écria-t-il avec un accent de sourde menace.
-
---Je les ai, répondit simplement Zéno Cabral.
-
---Bon, alors il me les donnera.
-
---Je les donnerai au capitao.
-
---Mais il est autre chose que je veux savoir encore.
-
---Que veut savoir mon frère?
-
---Quel est l'ami des Guaycurús qui les a avertis de l'horrible trahison
-qui se tramait contre eux?
-
---A quoi bon dire cela à mon frère?
-
---Parce que de même que je connais mes ennemis, je veux connaître mes
-amis.
-
-Zéno Cabral s'inclina.
-
---C'est moi, dit-il.
-
-Gueyma le regarda un instant avec une fixité étrange, comme s'il eût
-voulu lire jusqu'au fond de son cœur ses pensées les plus secrètes.
-
---C'est bon, dit-il enfin, ce que dit mon frère doit être vrai, Gueyma
-le remercie et lui offre sa main.
-
---Je l'accepte avec empressement, car depuis longtemps déjà j'aime le
-capitao, répondit le partisan, en pressant la main que lui tendait le
-chef.
-
---Maintenant, quelles sont les preuves que mon frère me donnera?
-
-Zéno Cabral fouilla sous son poncho et en retira un quipu[2] qu'il
-présenta sans répondre au chef.
-
-Celui-ci le saisit vivement et se mit aussitôt à le déchiffrer, avec la
-même rapidité qu'un Européen lit une lettre.
-
-Peu à peu, les traits du chef reprirent leur rigidité marmoréenne;
-puis, après avoir complètement déchiffré le quipu, il le tendit au
-Cougouar, et se tournant vers Zéno Cabral, qui suivait tous ses
-mouvements avec une anxiété secrète:
-
---Maintenant que je sais l'insulte qui m'a été faite, dit-il
-froidement, mon frère me donnera sans doute les moyens de me venger.
-
---Peut-être y parviendrai-je, répondit le partisan.
-
---Pourquoi avoir le doute sur les lèvres quand la certitude est dans le
-cœur? reprit Gueyma.
-
---Que veut dire le capitao?
-
---Je veux dire que personne dans le but unique d'être agréable à un
-homme qu'il ne connait pas, ne fait ce qu'a fait mon frère.
-
---Je connais le capitao plus qu'il ne le suppose.
-
---C'est possible, j'admets cela; mais il n'en reste pas moins évident
-pour moi que mon frère le chef pâle avait un but en agissant ainsi
-qu'il l'a fait; c'est ce but que Gueyma désire connaître.
-
---Que mon frère suppose que moi aussi j'aie à me venger de l'homme qui
-l'a insulté, et que, pour que cette vengeance soit plus sûre et plus
-éclatante j'aie besoin de l'aide de mon frère; me la refuserait-il?
-
---Non, certes, si le fait, au lieu d'être une supposition, était une
-réalité.
-
---Le capitao me le promet?
-
---Je le promets.
-
---Eh bien! Les prévisions du chef sont justes. Malgré la vive et
-sincère amitié que j'ai pour lui, obligé, en ce moment, de m'occuper
-d'affaires fort sérieuses peut-être aurais-je négligé de m'occuper des
-siennes, si je n'avais pas eu un puissant intérêt à le faire et si
-l'homme dont il veut se venger n'était pas depuis longtemps mon ennemi;
-voilà la vérité tout entière.
-
---Eah! Mon frère a bien parlé; sa langue n'est pas fourchue; les
-paroles que souffle sa poitrine sont loyales. Que fera mon frère pour
-assurer ma vengeance en même temps que la sienne?
-
---Deux choses.
-
---Quelle est la première?
-
---Je livrerai entre les mains du capitao la femme et la fille de son
-ennemi.
-
-L'œil de l'lndien lança un fulgurant éclair de joie.
-
---Bon! s'écria-t-il; voyons la seconde maintenant.
-
---Je guiderai mon frère par des sentiers de bêtes fauves, connus de moi
-seul, et avec les riches proies que je lui aurai livrées, je lui ferai
-attendre, en moins de cinq jours, la frontière de ses territoires de
-chasse.
-
---Mon frère fera cela?
-
---Je le ferai, je le jure!
-
---C'est bien; quand les deux femmes pâles seront-elles mes captives?
-
---Avant deux jours, si le chef consent à m'aider.
-
---J'ai dit au chef blanc qu'il pouvait disposer de moi, qu'il parle
-donc sans crainte.
-
-Zéno Cabral jeta un regard interrogateur au Cougouar qui jusqu'à ce
-moment, avait assisté muet et impassible à cet entretien.
-
---Mon frère peut parler, dit le vieux chef, la parole de Gueyma est
-celle d'un capitao, rien ne saurait la faire changer.
-
---Seulement, que mon frère prête la plus sérieuse attention à ce que je
-vais dire; je ne ferai ce que j'ai proposé qu'à une condition.
-
---J'écoute.
-
---Mon frère ne pourra disposer, sous aucun prétexte, des captives
-remises entre ses mains sans mon autorisation; sous aucun prétexte,
-il ne leur rendra la liberté sans que j'y consente. Pour le reste, le
-Cougouar connaît mes intentions, et il a promis de s'y conformer.
-
---Est-ce vrai? demanda Gueyma au vieux chef en se tournant vers lui.
-
---C'est vrai, répondit laconiquement celui-ci.
-
---Le Cougouar, reprit le jeune homme, est un des plus sages guerriers
-de ma nation; ce qu'il fait est toujours bien; il est de mon devoir de
-suivre son exemple; j'adhère à ce que désire le chef blanc.
-
-Zéno Cabral inclina la tête en signe de remercîment et, malgré lui, un
-éclair de satisfaction illumina pour une seconde son visage austère.
-
-Gueyma reprit:
-
---Le chef pâle a-t-il autre chose à ajouter à ce qu'il m'a dit?
-
---Rien, répondit le partisan.
-
---C'est bien; à moi maintenant à poser mes conditions.
-
---C'est trop juste, chef, je vous écoute.
-
---Mon père, le chef blanc, connaît les coutumes de la pampa, n'est-il
-pas vrai?
-
---Je les connais, ma vie presque entière s'est écoulée au désert.
-
---Connaît-il la cérémonie du pacte de vengeance en usage dans la nation
-des Guaycurús?
-
---J'en ai entendu parler, sans cependant l'avoir jamais encore
-pratiquée pour mon propre compte; je sais que c'est une espèce de
-fraternité d'armes qui lie deux hommes l'un à l'autre par un lien plus
-fort que la parenté la plus proche.
-
---Oui, c'est en effet cela; mon frère consent-il à ce que cette
-cérémonie soit faite par nous?
-
---J'y consens de grand cœur, chef, répondit le partisan sans hésiter,
-parce que mes intentions sont pures, que nulle pensée de trahison n'est
-dans mon cœur et que j'éprouve pour mon frère une vive amitié.
-
---Bien, reprit en souriant le jeune chef, je remercie mon frère de
-m'accepter pour compagnon du sang; le Cougouar nous attachera l'un à
-l'autre.
-
---Soit, répondit simplement celui-ci.
-
-Les trois hommes se levèrent.
-
-Le Cougouar s'avança alors entre eux, et leur faisant étendre en avant
-à chacun la main droite:
-
---Chacun de vous, dit-il, est double; il a un ami pour veiller sur lui
-en tous lieux et en toutes circonstances, le jour comme la nuit, le
-
-matin comme le soir; les ennemis de l'un sont les ennemis de l'autre;
-ce que l'un possède appartient à son ami. A l'appel de son compagnon
-de sang, n'importe où il se trouve, n'importe ce qu'il fasse, l'ami
-doit aussitôt tout abandonner pour accourir auprès de celui qui réclame
-sa présence. La mort même ne saurait vous désunir: dans l'autre vie,
-votre pacte continuera aussi fort que dans celle-ci. Vous, Zéno Cabral,
-pour la nation des Guaycurús, vous vous nommez maintenant Cabral
-Gueyma; et vous, Gueyma, pour les frères de votre ami, vous êtes Gueyma
-Zéno. Votre sang même doit se mêler dans votre poitrine, afin que vos
-pensées soient bien réellement les mêmes et que, à l'heure où vous
-comparaîtrez, après votre mort, devant le Maître du monde, il vous
-reconnaisse et vous réunisse l'un à l'autre.
-
-Après avoir ainsi parlé, le Cougouar tira son couteau de sa gaine et
-piqua légèrement la poitrine du partisan juste à la place du cœur.
-
-Zéno supporta sans trembler ni pâlir cette effrayante incision, le
-vieux chef recueillit le sang qui coula de la blessure dans un _couis_
-dans lequel un peu d'eau était restée; il incisa de même la poitrine du
-jeune chef et fit aussi couler son sang dans le _couis_.
-
-Élevant alors le vase au-dessus de sa tête:
-
---Guerriers, s'écria-t-il d'une voix sombre et empreinte d'une majesté
-suprême, là est contenu votre sang, si bien mêlé qu'il ne pourrait plus
-être séparé; chacun de vous va boire à cette coupe que, entre vous
-deux, vous devez vider; à vous d'abord, ajouta-t-il en se tournant vers
-Zéno Cabral en tendant le vase vers lui.
-
---Donnez, répondit froidement le partisan et il le porta sans hésiter à
-ses lèvres.
-
-Lorsqu'il eut bu la moitié à peu près de ce qu'il contenait. Il le
-présenta à Gueyma; celui-ci le prit sans prononcer une parole et le
-vida d'un trait.
-
---A notre prochaine rencontre, frère, dit alors le jeune chef, nous
-échangerons nos chevaux, car nous ne le pouvons faire en ce moment. En
-attendant, voici mon fusil, mon sabre, mon couteau, ma poire à poudre,
-mon sac à balles, mon lasso et mes bolas; acceptez-les, et veuille le
-Grand-Esprit qu'ils vous fassent un aussi bon service qu'ils m'en ont
-fait un à moi.
-
---Je les reçois, frère, en échange de mes armes que voici.
-
-Puis les deux hommes s'embrassèrent, et la cérémonie fut terminée.
-
---Maintenant, dit le Cougouar, le moment de nous séparer est arrivé, il
-nous faut rejoindre nos guerriers: où nous retrouverons-nous et quand
-aura lieu cette rencontre?
-
---Le deuxième soleil après celui-ci, répondit le partisan, j'attendrai
-mes frères trois heures avant le coucher du soleil au _cañon de
-yerbas verdes_, les captives seront avec moi; le cri de l'aigle des
-cordillières, trois fois répété, avertira mes frères de ma présence,
-ils me répondront par celui du maukawis répété le même nombre de fois.
-
---Bon; mes guerriers seront exacts.
-
-Les trois hommes se serrèrent énergiquement la main et les chefs
-guaycurús se retirèrent, reprenant pour s'en aller le chemin presque
-impraticable par lequel ils étaient venus, mais qui ne devait pas
-offrir de difficultés sérieuses à des hommes brisés comme eux à tous
-les exercices du corps et doués d'une souplesse et d'une agilité sans
-égale.
-
-Zéno Cabral demeura seul dans la caverne.
-
-Le partisan se laissa tomber sur un siège, pencha la tête sur sa
-poitrine et demeura ainsi pendant un laps de temps considérable plongé
-dans de profondes réflexions.
-
-Lorsque les premières ombres du soir commencèrent à envahir l'entrée de
-la caverne, le jeune homme se redressa.
-
---Enfin! murmura-t-il à voix basse, je vais donc atteindre cette
-vengeance que depuis si longtemps je poursuis; nul désormais ne
-pourra me ravir ma proie; mon père tressaillira de joie dans sa tombe
-en voyant de quelle façon je tiens mon serment; hélas! Pourquoi me
-faut-il être la hache destinée à martyriser deux femmes innocentes! Le
-véritable coupable m'échappe encore! Dieu permettra-t-il qu'il tombe
-entre mes mains? Comment le contraindre à se livrer à moi?
-
-Il garda quelques instants le silence, puis il reprit arec une énergie
-sauvage:
-
---A quoi bon m'apitoyer sur le sort de ces femmes! La loi du désert ne
-dit-elle pas: Œil pour œil, dent pour dent? Ce n'est pas moi qui ai
-commis le crime! Je venge l'insulte faite à ma famille; le sort en est
-jeté, Dieu me jugera!
-
-Il se leva et fit quelques tours dans la caverne. L'obscurité était
-presque complète. Zéno Cabral prit une torche de bois pourri, l'alluma
-et la ficha en terre; puis, après une dernière hésitation, il secoua la
-tête à plusieurs reprises, se passa la main sur le front, comme pour
-chasser une idée importune, et alla se rasseoir sur un des sièges,
-après avoir fait disparaître les traces du repas et celles laissées par
-la présence des guerriers guaycurús.
-
---Je suis fou! murmura-t-il à demi-voix; il est trop tard maintenant
-pour regarder en arrière.
-
-Et saisissant son fusil, il le déchargea en l'air.
-
-Le bruit de la détonation, répercuté par les nombreux échos de la
-caverne, roula pendant un temps assez long, s'affaiblissant de plus en
-plus et finit par s'éteindre tout à fait.
-
-Presque aussitôt la lueur de plusieurs torches brilla au fond d'une
-galerie latérale, grandit rapidement, et bientôt illumina la caverne
-de teintes rougeâtres qui couraient sur les parois avec des reflets
-fantastiques; ces torches étaient portées par des montoneros conduits
-par plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait don Silvio Quiroga.
-
---Nous voici, général, dit le capitaine avec un salut respectueux.
-
---Où sont les prisonniers? demanda Zéno Cabral, tout en rechargeant son
-fusil qu'il plaça à portée de sa main.
-
---Gardés à quelques pas par un détachement de nos hommes.
-
---Qu'ils viennent.
-
-Le capitaine se retira sans répondre; quelques minutes se passèrent,
-au bout desquelles il reparut accompagné de trois hommes désarmés qui
-marchaient au milieu d'un groupe de partisans.
-
---C'est bien, dit le général, laissez-moi avec ces caballeros, je
-désire causer avec eux; seulement, soyez prêts à accourir, si besoin
-était, au premier signal. Allez.
-
-Le capitaine Quiroga planta deux ou trois torches dans le sol, et
-s'enfonça ensuite dans la galerie de laquelle il était sorti, suivi par
-les montoneros.
-
-Don Zéno demeura seul avec les trois prisonniers; ceux-ci se tenaient
-debout devant lui, froids, hautains, la tête fièrement rejetée en
-arrière et les bras croisés sur la poitrine.
-
-Il y eut un instant de silence.
-
-Ce fut un des prisonniers qui le rompit.
-
---Je suppose, seigneur général, dit-il avec un léger accent de
-raillerie, puisque tel est le titre qu'on vous donne, que vous nous
-avez appelés en votre présence afin de nous faire fusiller?
-
---Vous vous trompez, seigneur don Lucio Ortega, répondit froidement le
-partisan, quant à présent, du moins, telle n'est pas mon intention.
-
---Vous me connaissez? s'écria l'Espagnol avec un mouvement de surprise
-qu'il ne put réprimer.
-
---Oui, señor, je vous connais, ainsi que vos compagnons, le señor comte
-de Mendoza et le colonel Zinozain; je sais même dans quel but vous êtes
-venus ainsi vous fourvoyer dans ces montagnes. Vous voyez que je suis
-bien servi par mes espions.
-
---Caramba! fit gaiement le capitaine Ortega, j'aurais voulu être aussi
-bien servi par les miens.
-
-Le partisan sourit avec ironie.
-
---Au fait, señor, dit le comte, que prétendez-vous nous imposer,
-puisque nous sommes en votre pouvoir et que vous ne voulez pas nous
-fusiller?
-
---Vous reconnaissez, n'est-ce pas, que j'aurais le droit de le faire,
-si tel était mon bon plaisir?
-
-Parfaitement, reprit le capitaine; quant à nous, soyez convaincu que
-nous n'aurions pas manqué de vous faire sauter le crâne si le sort vous
-avait fait tomber entre nos mains. N'est-ce pas, señores?
-
-Les deux officiers répondirent affirmativement.
-
---Touchante unanimité, dit en raillant le montonero; je vous sais gré,
-croyez-le bien, de vos bonnes intentions à mon égard; cependant elles
-ne changent rien à ma résolution.
-
---Alors, reprit le capitaine, il est probable que vous trouvez plus
-d'avantage pour vous à nous laisser vivre qu'à ordonner notre exécution?
-
---Cela est évident.
-
---Mais il est probable aussi que les conditions que vous nous poserez,
-dit le colonel, seront de telle sorte que nous refuserons de les
-accepter, préférant la mort au déshonneur.
-
---Eh bien, vous n'y êtes pas du tout, mon cher colonel, répondit avec
-bonhomie le partisan, je sais trop ce qu'on se doit entre soldats, bien
-qu'ennemis, pour profiter des avantages que me donne ma position, et
-ces conditions seront, au contraire, excessivement douces.
-
---Oh, oh! Voilà qui est étrange, murmura le comte.
-
---Fort étrange, en effet monsieur le comte, de voir un de ces
-misérables créoles, ces bêtes fauves, ainsi que vous les nommez,
-conserver des sentiments d'humanité si complètement mis en oubli par
-leurs ex-maîtres, les nobles Castillans.
-
---Je vous avoue que, pour ma part, je suis curieux de connaître ces
-bénignes propositions! dit en ricanant le capitaine.
-
---Vous allez être satisfait, señor, reprit le partisan de ce ton
-narquois qu'il affectait depuis le commencement de l'entretien: mais
-avant tout, veuillez vous asseoir: je suis chez moi, je désire vous
-faire les honneurs de ma demeure.
-
---Soit; nous vous écoutons, dit le capitaine en s'asseyant, mouvement
-imité par ses deux compagnons.
-
---Mes conditions, les voici, reprit le partisan: je vous offre de vous
-rendre immédiatement la liberté en vous restituant tous les bagages qui
-vous ont été enlevés, et en vous laissant la faculté de continuer votre
-voyage et d'accomplir la mission dont vous êtes chargé pour don Pablo
-Pincheyra.
-
---Hein! s'écria le capitaine, vous savez cela aussi?
-
---Je sais tout, ne vous l'ai-je pas dit?
-
---C'est juste; pardonnez-moi cette interruption, fit le capitaine; vous
-disiez donc que vous offriez de nous rendre la liberté, etc., etc., à
-la condition...
-
---A la condition, reprit don Zéno, que d'abord vous me donnerez votre
-parole d'honneur de gentilshommes et de soldats, que, quoi qu'il
-arrive pendant tout le temps que nous demeurerons ensemble, vous ne
-prononcerez jamais mon nom, et vous me garderez un secret inviolable.
-
---Jusqu'à présent, je ne vois rien qui s'oppose à ce que nous prenions
-cet engagement; ensuite, señor, car ce n'est pas tout, j'imagine?
-
---En effet, ce n'est pas tout. Je désire me rendre en votre compagnie
-au camp de Casa-Trama, afin de traiter avec don Pablo Pincheyra une
-affaire qui m'est personnelle. Je prendrai le nom et le costume d'un
-officier portugais. Vous ne me trahirez pas, et de plus vous m'aiderez
-à terminer l'affaire en question; je sais que vous possédez assez
-d'influence sur don Pablo pour me faire réussir.
-
--- Refusez-vous de nous instruire de cette affaire? demanda le comte.
-
---En aucune façon. Cette susceptibilité est trop honorable pour
-que je ne fasse pas droit à votre demande. Il s'agit de deux dames
-portugaises, la marquise de Castelmelhor et sa fille, dont les
-Pincheyras se sont emparés contre le droit des gens et que je veux
-délivrer.
-
---Voilà tout?
-
---Oui, caballero. Voyez si votre honneur vous permet d'accepter ces
-conditions.
-
---Señor don Zéno Cabral, répondit le comte, l'histoire qu'il vous plaît
-de nous conter est fort bien imaginée, bien que nous doutions beaucoup
-de la réalité de votre dévouement pour ces dames; comme elles nous sont
-à peu près inconnues, et que, ainsi que vous nous l'avez annoncé, cette
-affaire vous est entièrement personnelle, nous ne nous reconnaissons
-pas le droit de l'approfondir; en conséquence, mes compagnons et moi,
-nous acceptons vos conditions, qui, nous le constatons, sont réellement
-fort douces. Nous vous donnons notre parole d'honneur de remplir
-exactement l'engagement que nous prenons vis-à-vis de vous, sans y être
-aucunement contraints par la force.
-
---Nous donnons notre parole d'honneur, ainsi que notre noble ami le
-comte de Mendoza, dirent ensemble le capitaine et le colonel.
-
---Et maintenant, ajouta don Luis Ortega, quand serons-nous libres?
-
---A l'instant, caballeros.
-
---Et nous partirons?
-
---Au lever du soleil, de façon à être demain, dans la matinée, à
-Casa-Trama; maintenant, disposez de moi, señores, je ne suis plus que
-votre hôte.
-
-Nous avons rapporté plus haut de quelle façon le comte et les personnes
-qui l'accompagnaient avaient été reçues par les Pincheyras.
-
-
-Renvoi 1: Dans un précédent ouvrage, _Le grand Chef des Aucas_, j'ai
-expliqué ce que c'est que cette boisson qui, dans l'Amérique du Sud,
-remplace le thé, et est fort prisée des habitants blancs et indiens. G.
-AIMARD
-
-Renvoi 2: Voir le _Grand Chef des Aucas_. 2 vol. in-12 Amyot, éditeur.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-LES CAPTIVES
-
-
-Aussitôt après la réception terminée, don Pablo avait offert aux
-envoyés espagnols et à l'officier portugais, c'est-à-dire à don Zéno
-Cabral, qu'il était loin de se douter d'avoir pour hôte dans son camp,
-une collation que ceux-ci avaient accepté.
-
-Bien que campés dans une des parties les plus inaccessibles des
-cordillières, les Pincheyras, grâce à leurs excursions continuelles et
-aux vols et aux pillages qu'ils commettaient dans les _chacras_, les
-bourgs, et même les villes situées sur les deux versants des montagnes,
-étaient fort bien approvisionnés; leur repaire regorgeait des choses
-les plus rares et les plus délicates.
-
-Par les soins de la sœur de don Pablo, chargée par son frère des
-détails intérieurs de sa maison, une table avait été dressée et
-couverte d'une profusion de vivres de toutes sortes, de _dulces_, de
-fruits, de liqueurs, et même de vins d'Espagne et de France, que,
-certes, on eût été loin de s'attendre à rencontrer en pareil lieu.
-
-Les Espagnols et les créoles hispano-américains sont généralement
-sobres; cependant lorsque l'occasion s'en présente, ils ne méprisent
-nullement les agréments d'une table bien garnie. En cette circonstance,
-ils fêtèrent à l'envi la bonne chère que leur offrait leur amphitryon,
-soit à cause des longues privations qu'ils avaient précédemment
-endurées soit parce que tout était en réalité exquis et servi avec
-beaucoup de goût; aussi le repas se prolongea-t-il assez longtemps, et
-il était plus de trois heures de l'après-dîner lorsque les convives se
-levèrent enfin de table.
-
-Don Pablo prit alors à part don Zéno Cabral, qu'il avait placé auprès
-de lui à table, et pour lequel il éprouvait une vive sympathie.
-
---Señor don Sebastiao, lui dit-il d'une voix un peu émue, car malgré ou
-peut-être même à cause de sa sobriété habituelle, les quelques verres
-de vin généreux que le partisan avait été contraint de boire pour
-fêter ses convives, lui avaient donné une légère teinte d'ivresse, je
-vous trouve, ¡vive Dios! un charmant compagnon, et je désirerais faire
-quelque chose qui vous fût agréable.
-
---Vous me faites honneur, caballero, répondit Zéno Cabral avec une
-certaine réserve.
-
---Oui, ¡_Dios me ampare_! C'est ainsi; je vous avoue que ce matin
-j'étais assez contrarié de vous rendre les deux dames.
-
---Pour quelle raison?
-
---Diablos! J'aurais pu en tirer une bonne rançon.
-
---Qu'à cela ne tienne, caballero, et je suis tout prêt.
-
---Non, non, reprit-il vivement, ne parlons plus de cela, je me
-rattraperai sur d'autres de ce que je perds avec celles-ci; je voulais
-donc vous dire que je suis charmé maintenant de ce qui est arrivé. Bah!
-Vous me plaisez, mieux vaut qu'il en soit ainsi; d'ailleurs, ces femmes
-m'ennuient, elles pleurent continuellement, c'est insupportable.
-
---En effet, vous disiez donc?
-
---Et bien, ma foi, je disais que, si je pouvais vous être agréable en
-quelque chose, je serais heureux que vous me missiez à même de vous
-prouver l'estime que je fais de vous.
-
---Vous me flattez, caballero, en parlant ainsi, je ne mérite pas cette
-indulgence de votre part.
-
---Si, je vous jure; ainsi parlez, que désirez-vous?
-
---Eh bien! Puisqu'il en est ainsi, je serai franc avec vous, señor; il
-y a, en effet, une chose dans laquelle vous pouvez m'être utile.
-
---Eh bien! A la bonne heure, de quoi s'agit-il?
-
---Oh, mon Dieu! d'une chose bien simple: laissez, je vous prie, ces
-dames dans l'ignorance de leur délivrance; vous savez que
-
-la joie comme la douleur sont souvent fort à redouter lorsque tout à
-coup on les éprouve sans préparation; je redoute la révolution que
-pourrait occasionner à ces dames l'annonce de ce départ subit auquel
-elles sont si loin de s'attendre.
-
---Ce que vous me demandez là est en réalité très facile; cependant, il
-me faudra les avertir demain ou ce soir.
-
---Qu'à cela ne tienne, la chose est toute simple; dites-leur seulement
-qu'elles soient prêtes à monter à cheval demain au lever du soleil,
-sans les informer des causes ni du but de ce voyage; j'aurai soin de
-me tenir hors de leur vue jusqu'à ce que je trouve une occasion de me
-présenter à elles sans leur faire éprouver une trop forte commotion.
-
-Le Pincheyra, homme fort peu sentimental de sa nature, ne comprenait
-rien à ce que lui disait le montonero: cependant, par suite de
-cette espèce de vanité innée chez tous les hommes qui les pousse
-à s'attribuer des qualités qu'ils ne possèdent pas, et d'ailleurs
-entraîné malgré lui vers sa nouvelle connaissance par une inexplicable
-sympathie, il ne fit aucune difficulté d'acquiescer à ce que lui
-demandait don Zéno Cabral, et consentit à le laisser complètement agir
-à sa guise, intérieurement flatté de la bonne opinion que celui-ci
-semblait avoir de lui et jaloux de lui prouver qu'il ne s'était pas
-trompé sur son compte.
-
-Les choses ainsi arrangées, don Pablo chargea, sans entrer dans aucun
-détail, son frère José Antonio de prévenir les dames de leur prochain
-départ, et, s'éloignant en compagnie de don Zéno, il lui fit visiter le
-camp de Casa-Trama.
-
-José Antonio, le troisième frère de Pincheyra, était un homme de vingt
-et quelques années, d'un caractère sombre, d'une intelligence bornée,
-qui accepta de mauvaise volonté la commission qui lui était donnée; il
-se hâta de s'en acquitter au plus vite.
-
-Il se dirigea donc vers le toldo habité par les deux dames.
-
-Elles étaient seules, occupées à causer entre elles, lorsque le
-Pincheyra se présenta.
-
-A sa vue elles ne purent réprimer un mouvement de surprise et presque
-d'effroi; mais elles se remirent bientôt et lui rendirent le salut
-brusque qu'il leur fit, sans cependant leur adresser la parole, ce qui
-obligea la marquise à lui demander quel motif l'amenait auprès d'elles.
-
---Señora, répondit-il, mon frère le colonel don Pablo Pincheyra m'a
-chargé de vous avertir de vous tenir prêtes à quitter le camp demain au
-lever du soleil.
-
---Je vous remercie de cette bonne nouvelle, caballero, répondit
-froidement la marquise.
-
---Je ne sais si la nouvelle est bonne ou mauvaise, et cela m'est
-fort égal: on m'a ordonné de vous avertir, je le fais, voilà tout.
-Maintenant que ma commission est faite, adieu, je me retire.
-
-Et sans plus de conversation il fit un geste pour s'éloigner.
-
---Pardon, caballero, lui dit la marquise en faisant un effort pour
-continuer l'entretien dans l'espoir de voir jaillir une lueur favorable
-dans le chaos qui l'enveloppait, un mot s'il vous plaît.
-
---Un mot, soit, répondit-il en s'arrêtant, mais pas davantage.
-
---Savez-vous pour quelle raison nous quittons le camp?
-
---Ma foi non; qu'est-ce que cela me fait, à moi, que vous partiez ou
-non.
-
---C'est vrai, cela doit vous être fort indifférent, cependant vous
-êtes, je crois, un des principaux officiers de votre frère.
-
---Je suis capitaine, répondit-il en se redressant avec orgueil.
-
---En cette qualité, vous devez être dans la confidence des projets de
-votre frère, savoir quelles sont ses intentions.
-
---Moi, pourquoi faire? Mon frère n'a pas de comptes à me rendre, je ne
-lui en demande pas.
-
-La marquise se mordit les lèvres avec dépit, cependant elle continua,
-en changeant brusquement de conversation.
-
---Si je dois sitôt quitter le camp, permettez-moi, caballero, de vous
-offrir avant de me séparer de vous cette légère marque de souvenir, et
-retirant de sa poitrine un mignon reliquaire d'or curieusement ciselé,
-elle le lui présenta avec un gracieux sourire.
-
-L'œil du bandit lança un éclair de convoitise.
-
---Oh! fit-il en tendant la main, qu'est-ce que c'est que cela?
-
---Ce médaillon, reprit la marquise, contient des reliques.
-
---Des reliques, fit-il, véritables?
-
---Certes, il renferme un morceau de la vraie croix et une dent de santa
-Rosa de Lima.
-
---Ah! Et cela peut servir, n'est-ce pas? Le père Gómez, le chapelain de
-mon frère, dit que les reliques des saints sont les meilleures armes
-qu'un chrétien puisse porter avec lui.
-
---Il a raison, celles-ci sont infaillibles contre les blessures et les
-maladies.
-
-L'œil du bandit se dilata, une indicible expression de joie bouleversa
-sa figure.
-
---Et vous me les donnez! s'écria-t-il vivement.
-
---Je vous les donne, mais à une condition.
-
---Sans condition, reprit-il en fronçant le sourcil et en jetant un
-regard sinistre sur la marquise.
-
-Le seul sentiment vivace au fond du cœur de cet homme, sa
-superstition, était éveillée. Peut-être pour s'emparer de ses reliques
-qu'il convoitait, n'aurait-il pas reculé devant un crime.
-
-La marquise comprit à l'instant la pensée qui s'agitait indistincte
-encore dans son esprit obtus; elle ne s'émut pas et continua:
-
---Ces reliques perdraient aussitôt leur vertu, si elles étaient
-enlevées par violence à la personne qui les possède.
-
---Ah! murmura-t-il d'une voix sourde et inarticulée, il faut qu'elles
-soient librement données.
-
---Il le faut, répondit froidement la marquise.
-
-Doña Eva avait senti un frisson de terreur parcourir ses membres à la
-menace voilée du bandit; mais, son exclamation la rassura, elle comprit
-que la bête féroce était domptée.
-
---Quelle est cette condition? reprit-il.
-
---Je désire savoir si des étrangers sont arrivés au camp aujourd'hui.
-
---Il en est arrivé ce matin.
-
---Des Espagnols?
-
---Oui.
-
---Il n'y avait pas de Portugais parmi eux?
-
---Je crois qu'il y en avait un.
-
---Vous en êtes sûr?
-
---Oui, c'est celui-là qui vous doit emmener; il a offert une forte
-rançon pour vous; je me le rappelle, parce que mon frère a refusé la
-rançon, tout en consentant à vous laisser partir, ce que je n'ai pas pu
-comprendre de sa part.
-
---Ah! murmura-t-elle d'un air rêveur.
-
---Vous n'avez plus rien à me demander?
-
---Une seule question encore.
-
---Faites vite, répondit-il les yeux avidement fixés sur le reliquaire,
-qu'il ne quittait pas du regard.
-
---Connaissez-vous don Emilio?
-
---Le Français?
-
---Oui, celui-là même.
-
---Je le connais.
-
---Je désirerais causer avec lui.
-
---C'est impossible.
-
---Pourquoi donc?
-
---Parce qu'il a quitté le camp il y a une heure, en compagnie de mon
-frère Santiago.
-
---Savez-vous quand il sera de retour?
-
---Jamais; je vous répète qu'il est parti.
-
-Un soupir de soulagement s'échappa de la poitrine de la marquise. Si le
-jeune homme était parti, c'était dans l'intention de leur être utile,
-d'essayer de les sauver: tout espoir n'était donc pas perdu pour elles,
-puisqu'un ami dévoué veillait encore à leur salut.
-
---Je vous remercie, reprit-elle, de ce que vous avez consenti à me
-dire, voilà le reliquaire.
-
-Le Pincheyra bondit dessus comme une bête fauve sur sa proie et le fit
-disparaître sous son poncho.
-
---Vous me jurez que les reliques sont vraies? demanda-t-il d'un ton
-soupçonneux.
-
---Je vous le jure.
-
---C'est égal, murmura-t-il en hochant la tête, je les ferai bénir par
-le Père Gómez, cela ne peut pas nuire; adieu, madame.
-
-Et sans plus de salutations, il tourna sur les talons et quitta le
-toldo aussi brusquement qu'il y était entré, sans autrement prendre
-congé des deux dames et tenant la main droite fortement appuyée sur la
-poitrine dans le but sans doute de s'assurer que le précieux reliquaire
-était toujours à l'endroit où il l'avait caché.
-
-Il y eut un long silence entre les deux dames après le départ du
-Pincheyra.
-
-La marquise releva enfin les yeux et fixa un long regard sur sa fille,
-qui, la tête penchée sur la poitrine, semblait plongée dans d'amères
-réflexions.
-
-
---Eva! lui dit-elle d'une voix douce.
-
-La jeune fille tressaillit, et, redressant vivement sa belle tête pâlie
-par le chagrin:
-
---Vous me parlez, ma mère? répondit-elle.
-
---Oui, ma fille, reprit la marquise; vous pensiez à notre malheureuse
-situation, sans doute?
-
---Hélas! fit-elle.
-
---Situation, continua la marquise, que chaque instant qui s'écoule rend
-plus affreuse car ne vous y trompez pas, mon enfant, cette liberté que
-nous accorde le bandit dont nous sommes les prisonnières, cette liberté
-n'est qu'un leurre.
-
---Oh! Le croyez vous donc, ma mère? Qui vous fait supposer cela?
-
---Je ne sais rien, et pourtant je suis convaincue que l'homme qui se
-dit envoyé par votre père pour nous ramener près de lui, et s'obstine
-à se tenir à l'écart, au lieu de se présenter à nous, ainsi qu'il le
-devrait faire; je suis convaincue que cet homme est un ennemi, plus
-redoutable peut-être pour nous que celui auquel il nous enlève, et qui,
-bandit sans foi ni loi, ne nous retenait cependant que dans l'espoir
-d'une riche rançon, n'ayant contre nous ni haine ni colère.
-
---Pardonnez-moi, ma mère, de ne pas être de votre avis en cette
-circonstance. Dans une contrée si éloignée de notre pays, où, à paru
-don Emilio, nous ne connaissons personne, étrangères au milieu du
-peuple à demi sauvage qui nous entoure, quel ennemi pouvons-nous
-redouter?
-
-La marquise sourit tristement.
-
---Votre mémoire est courte, dit-elle, ma chère Eva; insouciante comme
-tous les enfants de votre âge, le passé n'est plus pour vous qu'un
-rêve, et vos regards, sans se fixer sur le présent, se dirigent sur
-l'avenir seul. Avez-vous donc oublié déjà le chef de partisans qui, il
-y a deux mois, nous fit prisonnières et dont nous sauva le dévouement
-de don Emilio?
-
---Oh! Non, ma mère, s'écria-t-elle avec un tressaillement nerveux, non,
-je ne l'ai pas oublié, car cet homme semble être notre mauvais gente!
-Mais, Dieu soit loué ici, du moins, nous n'avons rien à redouter de lui.
-
---Vous vous trompez, ma fille, c'est lui, au contraire, qui aujourd'hui
-nous poursuit encore.
-
---Cela ne saurait être, ma mère; cet homme est, vous le savez, attaché
-au parti contraire à celui que soutient le bandit aux mains duquel nous
-nous trouvons.
-
---Pauvre enfant, les méchants se ligueront toujours lorsqu'il s'agira
-de faire le mal; je vous le répète, cet homme est ici.
-
---Ma mère, dit la jeune fille d'une voix que l'émotion faisait
-trembler, mais cependant avec un accent résolu, vous le connaissez
-depuis longtemps cet homme?
-
---Oui, répondit-elle sèchement.
-
---Puisqu'il en est ainsi, vous savez sans doute les motifs vrais ou
-faux de cette implacable haine?
-
---Je les sais, oui, ma fille.
-
---Et, dit-elle avec une certaine hésitation, pourriez-vous me les faire
-connaître?
-
---Non, cela m'est impossible.
-
---Me permettez-vous de vous adresser une question ma mère?
-
---Parlez, ma fille; si je puis vous répondre, je le ferai.
-
---Les motifs de cette haine vous touchent-ils personnellement?
-
---Non: je suis de toutes les manières innocente des faits qu'on nous
-reproche.
-
---Pourquoi nous, ma mère?
-
---Parce que, chère enfant, tous tes membres d'une famille sont
-solidaires les uns des autres; vous le savez, n'est-ce pas?
-
---Je le sais, oui.
-
---De là cette conséquence indiscutable qu'une action reprochée à un
-membre d'une famille doit être à tous, et que, si cette action est
-honteuse ou coupable, tous en subissent la honte et en doivent accepter
-la responsabilité.
-
---C'est juste; merci, ma mère, je vous comprends; maintenant, il reste
-seulement un point sur lequel je ne suis pas bien édifiée.
-
---A quoi faites-vous allusion?
-
---A ceci, lorsqu'à Santiago de Chile, et plus tard à Salto, le señor
-don Zéno Cabral... c'est ainsi qu'il se nomme? Je crois...
-
---En effet, tel est son nom; continuez.
-
---Donc, lorsqu'il se présenta dans notre maison, connaissiez-vous déjà
-cette haine qu'il nous portait?
-
---Je la connaissais, ma fille, répondit nettement la marquise.
-
---Vous la connaissiez, ma mère! s'écria doña Eva avec surprise.
-
---Oui, je la connaissais, je vous le répète.
-
---Mais alors, ma mère, s'il en était ainsi, pourquoi le receviez-vous
-donc sur le pied de l'intimité lorsqu'il vous aurait été si facile de
-lui fermer votre porte.
-
---Vous le croyez ainsi.
-
---Excusez-moi cette insistance, ma mère, mais je ne puis m'expliquer
-une telle conduite de votre part, à vous, douée, ainsi que vous l'êtes,
-d'un tact si exquis et d'une profonde connaissance du monde.
-
-La marquise haussa légèrement les épaules tandis qu'un sourire d'une
-expression indéfinissable plissait les coins de sa bouche.
-
---Vous raisonnez comme une folle, ma chère Eva, lui répondit-elle, en
-appuyant légèrement ses lèvres pâles sur le front de la jeune fille;
-je ne connaissais pas personnellement don Zéno Cabral, il ignorait et
-probablement il ignore encore aujourd'hui que j'étais maîtresse du
-secret de sa haine, secret dont, en effet, avec un caractère moins
-franchement loyal que celui de votre père, je n'aurais pas dû, à
-cause de certaines particularités blessantes pour mon caractère de
-femme, je n'aurais pas dû, dis-je, partager le lourd fardeau; mon but,
-en attirant chez-moi notre ennemi, et en l'introduisant même dans
-notre intimité la plus privée, était de lui donner le change, de le
-convaincre que j'étais dans une ignorance complète, par conséquent,
-d'éveiller sa confiance et de parvenir, sinon à le faire renoncer à
-ses projets contre nous, du moins, à les lui faire modifier, ou à en
-obtenir l'aveu de sa bouche. La faiblesse apparente de don Zéno, ses
-manières efféminées, sa feinte douceur, son visage imberbe, qui le fait
-paraître beaucoup plus jeune qu'il ne doit l'être en réalité, tout me
-portait à supposer que j'aurais bon marché de lui, et que je réussirais
-facilement. Il n'en a malheureusement pas été ainsi. Cet homme est de
-granit; rien ne l'émeut, rien ne le touche; se faisant de l'ironie une
-arme, d'autant plus dangereuse qu'elle est plus difficile à combattre
-de sang-froid, toujours il a su déjouer mes ruses et repousser mes
-attaques. De guerre lasse, froissée un jour par le ton de mordante
-raillerie dont il ne se départait pas dans nos entretiens particuliers,
-je me laissât emporter par la colère, et je le blessai grièvement par
-un mot sanglant que je lui jetai au visage et que, à peine prononcé,
-j'aurais voulu retenir; mais il était trop tard: l'imprudence commise
-par moi était irréparable. En voulant démasquer mon adversaire, j'avais
-laissé dire dans mon cœur. De ce moment tout fut fini entre nous, ou
-plutôt tout commença. Après m'avoir froidement saluée, il se retira en
-m'avertissant ironiquement de mieux me tenir sur mes gardes dorénavant,
-et je ne le revis plus jusqu'au moment où il nous fit tomber dans
-l'embuscade qui nous mit en son pouvoir.
-
---Pendant que la marquise parlait, le visage de doña Eva exprimait
-tour à tour les sentiments les plus divers. La jeune fille, en proie à
-une vive émotion qu'elle essayait vainement de maîtriser, comprimait
-sa poitrine haletante et essuyait furtivement ses yeux qui d'instants
-en instants se remplissaient de larmes; enfin cette émotion se fit
-tellement visible, que force fut à la marquise de s'en apercevoir. Elle
-s'arrêta brusquement, et fixant sur sa fille un regard dur et impérieux
-tandis que ses sourcils se fronçaient à se joindre et que sa voix
-prenait une sourde intonation de menace:
-
---Qu'avez-vous donc, niña? lui demanda-t-elle et pourquoi ces larmes
-que je vous vois répandre?
-
-La jeune fille rougit et baissa la tête avec embarras.
-
---Répondez, reprit sévèrement la marquise, répondez, je le veux.
-
---Ma mère, balbutia-t-elle d'une voix faible et tremblante, les choses
-que vous me dites ne suffisent-elles donc pas pour me causer la douleur
-à laquelle vous me voyez en proie? Je ne mérite en aucune sorte
-l'injuste colère que vous me témoignez.
-
-La marquise hocha la tête à plusieurs reprises, et continuant à fixer
-son regard sur sa fille qui, rougissant et pâlissant tour à tour,
-perdait de plus en plus contenance.
-
---Soit, dit-elle, je veux bien feindre d'ajouter foi à ce qu'il vous
-plaît de me répondre, mais prenez garde qu'un jour je m'aperçoive
-que vous m'avez menti, et qu'un sentiment dont vous ignorez sinon,
-l'existence, du moins la force, et que vous essaieriez en vain de me
-cacher, a germé dans votre cœur.
-
---Que voulez-vous dire, ma mère? Au nom du ciel, je ne vous comprends
-pas.
-
---Veuille le ciel que je me sois trompée, reprit-elle sourdement; mais,
-brisons-là, nous ne nous sommes que trop appesanties sur ce sujet, je
-vous ai avertie, et je veille; l'avenir décidera.
-
---Ma mère, quand nous sommes si malheureuses déjà, pourquoi augmenter
-ma douleur par d'injustes reproches?
-
-Elle lui lança un regard dans lequel brilla un fulgurant éclair de
-colère, mais se remettant aussitôt:
-
---Vous m'avez donc comprise! s'écria-t-elle avec une froideur calculée.
-
---La jeune fille frissonna et tomba palpitante sur le sein de sa mère,
-en balbutiant une réponse entrecoupée par la douleur et s'évanouit.
-
-La marquise la souleva légèrement dans ses bras et l'étendit sur un
-hamac; longtemps elle la contempla avec une expression de colère,
-d'amour et de tristesse impossible à rendre.
-
---Pauvre, pauvre enfant! murmura-t-elle, et, tombant à deux genoux
-auprès du hamac, elle joignit les mains et adressa au ciel une fervente
-prière.
-
-Elle pria longtemps ainsi; soudain elle sentit une larme brûlante
-tomber sur son front, elle releva vivement la tête.
-
-Sa fille, à demi levée hors du hamac, penchée sur elle, la regardait
-prier.
-
---Ma mère! Ma mère! s'écria-t-elle en l'attirant doucement vers elle.
-
-La marquise se leva sans répondre, s'approcha de sa fille, et les deux
-femmes tombèrent dans les bras l'une de l'autre, confondant leurs
-larmes dans une étreinte passionnée.
-
-La journée s'écoula tout entière sans nouvel incident. Grâce à la
-présence des étrangers dans le camp, nul ne vint troubler la solitude
-des captives qui eurent au moins cette satisfaction d'échapper, pendant
-cette dernière journée, au milieu des Pincheyras, aux obsessions
-intéressées de la sœur de leur chef.
-
-Vers le soir, on les avertit par un message assez laconique de faire
-tous leurs préparatifs, de façon à être prêtes à se mettre en route au
-premier signal.
-
-Les bagages des deux dames avaient été, chose étrange, scrupuleusement
-respectés par les partisans; aussi étaient-ils assez importants et
-nécessitaient quatre mules pour leur transport; on leur promit que des
-bêtes de somme seraient mises à leur disposition.
-
-La nuit fut sombre; une chaleur lourde pesait sur la nature; la lune,
-cachée par d'épais nuages bordés de reflets grisâtres, ne répandait
-aucune lumière; le ciel était noir; de sourdes rumeurs, emportées sur
-l'aile du vent, traversaient l'espace comme des plaintes sinistres; par
-intervalles, des mugissements lugubres s'échappaient des quebradas, et,
-répercutés par les échos, allaient éveiller les fauves au fond de leurs
-repaires, ignorés.
-
-Un silence funèbre planait sur le camp, où tous les feux étaient
-éteints; les sentinelles elles-mêmes étaient muettes, et leurs longues
-silhouettes immobiles, semblables à des spectres, se détachaient en
-gris sur la teinte plus sombre des mornes environnants.
-
-Vers quatre heures du matin, au moment où l'horizon commençait à
-s'iriser de bandes grisâtres, un bruit de chevaux se fit entendre dans
-la partie du camp habitée par les captives et se rapprocha rapidement
-de leur hatto.
-
-Elles comprirent que le moment de leur départ était arrivé, et elles
-se mirent en mesure de recevoir les gens que sans doute don Pablo leur
-envoyait pour charger leurs bagages.
-
-Elles avaient passé la nuit en prière, sans que pendant une seule
-minute le sommeil fût venu clore leurs paupières.
-
-Au premier coup frappé à leur porte, elles quittèrent leur siège et
-ouvrirent.
-
-Un homme entra, cet homme était don Pablo; un épais manteau
-l'enveloppait, un chapeau à larges bords était rabattu sur ses yeux.
-
-Il salua poliment les dames.
-
---Êtes-vous prêtes? leur demanda-t-il.
-
---Nous attendons répondit laconiquement la marquise, voici nos bagages.
-
---C'est bien! répondit-il, et s'adressant à plusieurs hommes entrés à
-sa suite dans le hatto: allons, vous autres, leur dit-il d'un ton bref,
-chargez cela rondement, nous n'avons pas de temps à perdre.
-
-Les ballots étaient au nombre de six, et formaient ainsi la charge de
-trois mules: en quelques minutes, ils furent solidement fixés sur les
-flancs des dociles et patientes bêtes.
-
---Señoras, reprit don Pablo, veuillez me suivre, s'il vous plaît.
-
-Les dames s'inclinèrent sans répondre et sortirent du hatto.
-
-Plusieurs cavaliers étaient arrêtés devant la porte. Deux chevaux
-étaient tenus en bride par un peon.
-
-Voici vos montures, señoras, dit le Pincheyra; mettez-vous en selle.
-
---Est-ce que nous partons tout de suite? hasarda la marquise.
-
---Il le faut, madame, répondit don Pablo avec une respectueuse
-politesse, nous sommes menacés d'un _temporal_; tout retard pourrait
-nous causer de graves préjudices, au lieu qu'en faisant diligence, nous
-aurons atteint un refuge sûr avant qu'il éclate.
-
---Ne vaudrait-il pas mieux différer de quelques heures notre voyage?
-demanda encore la marquise.
-
---Vous ne connaissez pas encore nos cordillières, señora? répondu en
-souriant Pincheyra. Un temporal de deux heures seulement occasionne
-ordinairement de tels désastres que les communications se trouvent
-coupées pendant des semaines et souvent des mois entiers: du reste, je
-suis complètement à vos ordres, et, si vous le désirez, nous attendrons.
-
-La marquise réfléchit un instant; ce ton et ces formes polies
-auxquelles cet homme ne l'avait nullement habitué depuis leur
-rencontre, lui causèrent une impression singulière et lui rendirent,
-sinon l'espoir, du moins le courage; il se tenait immobile devant elle,
-prêt, en apparence, à satisfaire le désir qu'elle manifesterait.
-
---Partons donc, puisqu'il en est ainsi, lui dit-elle.
-
-Don Pablo s'inclina et lui offrit la main pour se mettre en selle.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Montonéro, by Gustave Aimard
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONTONÉRO ***
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- The Project Gutenberg eBook of Le Montonero, by Aimard, Gustave.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Le Montonéro, by Gustave Aimard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Le Montonéro
-
-Author: Gustave Aimard
-
-Release Date: February 8, 2016 [EBook #51144]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONTONÉRO ***
-
-
-
-
-Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<h1>LE MONTONERO</h1>
-
-
-<h3>par</h3>
-
-
-<h2>GUSTAVE AIMARD</h2>
-
-
-<h5>PARIS, AMYOT</h5>
-
-<h5>1865</h5>
-
-<h5>COMME PUBLIÉ EN ÉPISODES<br />
-DANS LE JOURNAL LA FRANCE</h5>
-
-<h4>DEUXIÈME PARTIE DE LA<br />
-TRILOGIE DE ZÈNO CABRAL</h4>
-
-
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-<h4>TABLE</h4>
-<div class="center" style="font-size: 0.8em;">
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="left"><a href="#I">I</a></td><td align="left">LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#II">II</a></td><td align="left">LA LETTRE</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#III">III</a></td><td align="left">LES RECLUSES</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#IV">IV</a></td><td align="left">L'ENTREVUE</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#V">V</a></td><td align="left">LES PRÉPARATIFS DE TYRO</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#VI">VI</a></td><td align="left">COMPLICATIONS</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#VII">VII</a></td><td align="left">LA PANIQUE</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#VIII">VIII</a></td><td align="left">LE SOLITAIRE</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#IX">IX</a></td><td align="left">LE GUARANIS</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#X">X</a></td><td align="left">A TRAVERS CHAMPS</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#XI">XI</a></td><td align="left">EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#XII">XII</a></td><td align="left">LE TRAITÉ</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#XIII">XIII</a></td><td align="left">LE COUGOUAR</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#XIV">XIV</a></td><td align="left">LES DEUX CHEFS</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#XV">XV</a></td><td align="left">LES PINCHEYRAS</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#XVI">XVI</a></td><td align="left">A CASA-TRAMA</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#XVII">XVII</a></td><td align="left">L'ENTREVUE</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#XVIII">XVIII</a></td><td align="left">LE TOLDO</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#XIX">XIX</a></td><td align="left">DANS LA MONTAGNE</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#XX">XX</a></td><td align="left">LE PARTISAN</td></tr>
-<tr><td align="left"><a href="#XXI">XXI</a></td><td align="left">LES CAPTIVES</td></tr>
-</table></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="I" id="I">I</a></h4>
-
-
-<h4>LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES</h4>
-
-
-<p>Bien que la ville de San Miguel de Tucumán ne soit pas très ancienne et
-que sa construction remonte à peine à deux cents ans, cependant, grâce
-peut-être à la population calme et studieuse qui l'habite, elle a un
-certain parfum moyen âge qui s'exhale à profusion des vieux cloîtres
-de ses couvents et des murs épais et noircis de ses églises; l'herbe,
-dans les bas quartiers de la ville, croît en liberté dans les rues
-presque constamment solitaires; et çà et là, quelque masure décrépite,
-fendillée par le temps, penchée sur le fleuve, dans lequel elle plonge
-ses pieds, et au-dessus duquel elle semble se soutenir par un miracle
-incompréhensible d'équilibre, offre aux regards curieux du voyageur
-artiste, les effets les plus pittoresques et les points de vue les plus
-saisissants.</p>
-
-<p>Le Callejón de las Cruces surtout, rue étroite et tortueuse bordée
-de maisons basses et sombres, qui donne d'un bout à la rivière et de
-l'autre dans la rue de Los Mercaderes, est sans contredit une des plus
-singulièrement pittoresques de la ville.</p>
-
-<p>A l'époque où se passe notre histoire, et probablement encore
-aujourd'hui, la plus grande partie du côté droit du Callejón de las
-Cruces était occupée par une longue et large maison, d'un aspect sombre
-et froid, que ses murs épais et les barreaux de fer dont ses fenêtres
-étroites étaient garnies faisaient ressembler à une prison.</p>
-
-<p>Cependant, il n'en était rien; cette maison était une espèce de
-béguinage comme on en rencontre tant aujourd'hui encore dans les
-Flandres belges et hollandaises, si longtemps possédées par les
-Espagnols, et servait de retraite à des femmes de toutes les classes de
-la société, qui, sans avoir positivement prononcé de vœux, voulaient
-vivre à l'abri des orages du monde et consacrer le temps, qui leur
-restait à passer encore sur la terre, à des exercices de piété et à des
-œuvres de bienfaisance.</p>
-
-<p>Du reste, ainsi que l'a pu voir le lecteur, après la description
-que nous avons faite du lieu où elle s'élevait, cette maison était
-parfaitement appropriée à sa destination, et il régnait constamment
-autour d'elle un calme et une tranquillité qui la faisaient plutôt
-ressembler à une vaste nécropole qu'à une communauté quasi religieuse
-de femmes.</p>
-
-<p>Tous les bruits venaient mourir sans écho sur le seuil de la porte de
-cette sinistre maison: les cris de joie comme les cris de colère, le
-brouhaha des fêtes comme les grondements de l'insurrection, rien ne
-parvenait à la galvaniser et à la faire sortir de sa majestueuse et
-sombre indifférence.</p>
-
-<p>Cependant, un soir, la nuit même du jour où le gouverneur de San Miguel
-avait donné au Cabildo un bal en réjouissance de la victoire remportée
-par Zéno Cabral sur les Espagnols, vers minuit, une troupe d'hommes
-armés, dont les pas cadencés résonnaient sourdement dans les ténèbres,
-avaient débouché de la rue de Los Mercaderes, tourné dans le Callejón
-de las Cruces, et, arrivés devant la porte massive et solidement
-verrouillée de la maison dont nous avons parlé, ils s'étaient arrêtés.</p>
-
-<p>Celui qui paraissait le chef de ces hommes avait frappé trois fois du
-pommeau de son épée sur la porte qui s'était immédiatement ouverte.</p>
-
-<p>Cet homme avait alors échangé à voix basse quelques paroles avec une
-personne invisible; puis, sur un signe de lui, les rangs de sa troupe
-s'étaient ouverts; quatre femmes, quatre spectres peut-être, drapées
-dans de longs voiles, qui ne laissaient apercevoir aucun détail de leur
-personne, étaient entrés silencieusement et à la file dans la maison.
-Quelques mots avaient encore été échangés entre le chef de la troupe et
-l'invisible portier de cette habitation sinistre; puis la porte s'était
-refermée sans bruit, comme elle s'était ouverte; les soldats avaient
-repris le chemin par lequel ils étaient venus, et tout avait été dit.</p>
-
-<p>Ce fait singulier s'était passé sans éveiller en aucune façon
-l'attention des pauvres gens qui habitaient aux alentours. La
-plupart assistaient à la fête dans les rues ou sur les places des
-hauts quartiers de la ville; les autres dormaient ou étaient trop
-indifférents pour se soucier d'un bruit quelconque à une heure aussi
-avancée de la nuit.</p>
-
-<p>Aussi, le lendemain, les habitants du Callejón de las Cruces
-auraient-ils été dans la plus complète impossibilité de donner le
-plus léger renseignement sur ce qui s'était passé à minuit dans leur
-rue, à la porte de la Maison-Noire, ainsi qu'ils nommaient entre eux
-cette habitation sinistre, pour laquelle ils éprouvaient une répulsion
-instinctive, et qui était loin de jouir d'une bonne réputation dans
-leur esprit.</p>
-
-<p>Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la fête; la ville avait repris
-sa physionomie calme et tranquille; seulement les troupes n'avaient pas
-levé leur camp: au contraire, la montonera de don Zéno Cabral était
-venue s'installer à quelque distance d'elles.</p>
-
-<p>De vagues rumeurs qui circulaient dans la ville parmi le peuple,
-donnaient à supposer que les révolutionnaires préparaient une grande
-expédition contre les Espagnols.</p>
-
-<p>Émile Gagnepain, fort contrarié dans le premier moment d'être
-continuellement le fouet des événements et de voir son libre arbitre
-et l'exercice de sa volonté complètement annihilés au profit de tiers,
-et surtout d'être contraint de s'occuper malgré lui de politique,
-lorsqu'il aurait été si heureux de passer ses journées à errer dans la
-campagne, à faire des études, et surtout à rêver étendu sur l'herbe,
-avait fini par prendre son parti de ces désagréments continuels
-auxquels il ne pouvait rien; il s'était, en attendant mieux, résigné à
-son sort avec cette insouciante philosophie qui formait le fond de son
-caractère, et cela d'autant plus facilement, qu'il n'avait pas tardé à
-s'apercevoir que sa place de secrétaire du duc de Mantoue était plutôt
-titulaire qu'effective, et qu'en résumé, elle constituait pour lui une
-magnifique sinécure, puisque, depuis quinze jours qu'il était censé
-l'exercer, le diplomate ne lui avait pas fait écrire une syllabe.</p>
-
-<p>Bien que tous deux habitassent le même hôtel, le patron et le
-soi-disant secrétaire ne se voyaient que rarement et ne se
-rencontraient ordinairement qu'à l'heure des repas, lorsque la même
-table les réunissait; deux ou trois jours s'écoulaient parfois sans
-qu'ils se vissent.</p>
-
-<p>M. Dubois, complètement absorbé par les combinaisons les plus ardues
-de la politique, passait le plus souvent ses journées en longues et
-sérieuses conférences avec les chefs du pouvoir exécutif; en dernier
-lieu, il avait été chargé d'un travail fort difficile sur l'élection
-des députés destinés à siéger au congrès général qui se devait tenir à
-San Miguel de Tucumán, et dans lequel l'indépendance des provinces de
-l'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, allait être proclamée.</p>
-
-<p>De sorte que, malgré le vif intérêt qu'il portait à son jeune
-compatriote, le diplomate était forcé de le négliger, ce dont celui-ci
-ne se plaignait nullement, au contraire, profitant consciencieusement
-des doux loisirs, qui lui étaient faits par la politique, pour se
-livrer avec délice à la vie contemplative si chère aux artistes, et
-flâner des journées entières par la ville et la campagne, en quête de
-points de vue pittoresques et de beaux paysages.</p>
-
-<p>Recherche nullement difficile dans un pays comme celui qu'il habitait
-accidentellement, où la nature, presque vierge encore, et non gâtée par
-la main inintelligente de l'homme, possédait alors ce cachet de majesté
-et de grandeur que Dieu seul sait imprimer si magistralement aux
-œuvres les plus vastes, comme à celles les plus infimes qui sortent de
-ses mains toutes puissantes.</p>
-
-<p>Les habitants, accoutumés à voir sans cesse tourner le jeune homme
-autour d'eux, attirés par sa bonne et franche figure; par ses manières
-douces et son air insouciant, s'étaient peu à peu familiarisés
-avec lui, et, malgré sa qualité d'Européen et surtout de Français,
-c'est-à-dire de <i>gringo</i> ou d'hérétique, ils avaient fini par le
-prendre en amitié et le laisser aller partout où la fantaisie le menait
-sans le poursuivre d'une inquiète curiosité ou le fatiguer de questions
-indiscrètes.</p>
-
-<p>D'ailleurs, dans l'état de préoccupation politique où se trouvait en
-ce moment le pays, lorsque toutes les passions étaient en ébullition,
-que les idées révolutionnaires bouleversaient toutes les têtes, il
-paraissait si étrange de voir un homme se promener continuellement
-d'un air nonchalant, le nez au vent, le sourire sur les lèvres et les
-mains dans ses poches, sans regret de la veille ni souci du lendemain,
-que cet homme passait à bon droit pour une espèce de phénomène. Chacun
-l'enviait et se sentait porté à l'aimer, à cause même de sa placide
-indifférence; lui seul peut-être ne s'apercevait pas de l'effet produit
-par sa présence lorsqu'il passait sur la place ou dans les rues les
-plus populeuses de la ville, et il continuait sa promenade sans se
-douter qu'il était, pour ceux qu'il croisait sur son chemin, une
-énigme ambulante dont ils cherchaient vainement le mot; quelques-uns
-même, abasourdis par cette magnifique indifférence qu'ils ne pouvaient
-comprendre n'étaient pas éloignés, sinon de le croire complètement fou,
-du moins de supposer qu'il avait au moins deux ou trois cases vides
-dans le cerveau.</p>
-
-<p>Émile ne s'occupait ni des uns ni des autres; il continuait bravement
-à vivre de l'air du temps, suivant du regard les oiseaux dans leur
-vol, écoutant des heures entières le murmure mystérieux d'une cascade,
-ou s'extasiant avec un immense bonheur devant un splendide coucher de
-soleil dans la cordillière.</p>
-
-<p>Puis, le soir, il regagnait philosophiquement son logis, en murmurant
-entre ses dents:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tout cela n'est pas admirable! Est-ce que cela ne vaut
-pas mieux que la politique! Parbleu! Il faut être idiot pour ne pas le
-remarquer. Définitivement, tous ces gens sont absurdes! Quels niais!
-Ils seraient si heureux s'ils voulaient seulement consentir à se
-laisser vivre sans chercher à se délivrer de leurs maîtres! Comme si,
-lorsque ceux-là n'y seront plus, il n'en viendra pas aussitôt d'autres!
-Définitivement, ils sont bêtes à manger du foin.</p>
-
-<p>Le lendemain, il recommençait ses promenades, et ainsi tous les jours,
-sans se fatiguer de cette existence si douce et si heureuse, et en cela
-il était parfaitement dans le vrai.</p>
-
-<p>Le jeune peintre habitait, ainsi que nous l'avons dit, une maison
-mise par le gouvernement buenos-airien à la disposition de M. Dubois
-et située sur la Plaza Mayor, sous les portales. Le jeune homme, en
-mettant le pied hors de chez lui, se trouvait en face d'une rue large
-et garnie de boutiques, qui débouchait sur la place; cette rue était
-la calle Mercaderes; or le peintre avait pris l'habitude d'aller tout
-droit devant lui, de suivre la calle Mercaderes, au bout de laquelle
-aboutissait le Callejón de las Cruces; il entrait dans le Callejón et
-arrivait, sans faire de détours, à la rivière. Ainsi deux fois par
-jour, le matin en allant et le soir en revenant de la promenade, Émile
-Gagnepain traversait le Callejón de las Cruces dans toute sa longueur.</p>
-
-<p>S'y arrêtant parfois pendant assez longtemps à admirer la forme
-gracieuse de certains pignons datant des premières années de la
-conquête, et préférant passer par cette rue silencieuse et solitaire
-dans laquelle il pouvait librement se livrer à ses pensées sans
-craindre d'être interrompu par quelque importun, que de prendre les
-rues des hauts quartiers où il lui était impossible de faire un pas
-sans rencontrer une personne de connaissance, avec laquelle, sous peine
-de passer pour impoli, il était contraint d'échanger quelques mots
-ou au moins un salut, toutes choses qui le contrariaient fort, parce
-qu'elles rompaient le fil de ses pensées.</p>
-
-<p>Un matin où, comme de coutume, Émile Gagnepain commençait sa promenade
-et suivait tout pensif le Callejón de las Cruces, au moment où il
-longeait la maison dont nous avons parlé, il sentit un léger choc sur
-le sommet de son chapeau, comme si un objet fort léger l'avait frôlé,
-et une fleur roula presque à ses pieds.</p>
-
-<p>Le jeune homme s'arrêta avec étonnement; son premier mouvement fut de
-lever la tête, mais il ne vit rien; la vieille maison avait toujours
-son même aspect morne et sombre.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! murmura-t-il; que signifie cela? Cette fleur n'est pourtant pas
-tombée du ciel.</p>
-
-<p>Il se baissa, la ramassa délicatement et l'examina avec soin.</p>
-
-<p>C'était une rose blanche à peine entr'ouverte, encore fraîche et humide
-de rosée. Émile demeura un instant songeur:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà qui est bizarre, dit-il: cette fleur a été cueillie il y a
-quelques minutes à peine: est-ce donc à moi qu'on l'a jetée? Dame!
-ajouta-t-il en regardant autour de lui, il serait fort difficile que ce
-fût à un autre, puisque je suis seul. Ceci demande réflexion... Ne nous
-laissons pas emporter par la vanité; attendons à ce soir.</p>
-
-<p>Et il continua sa route après avoir vainement exploré d'un regard
-scrutateur toutes les fenêtres de la sombre maison.</p>
-
-<p>Cet incident, tout léger qu'il était, suffit pour troubler étrangement
-l'artiste pendant toute la durée de sa promenade.</p>
-
-<p>Il était jeune, il se croyait beau, en sus il était doué d'une dose de
-vanité plus que raisonnable. Son imagination fut bientôt aux champs;
-il évoqua dans son souvenir toutes les histoires d'amour qu'il avait
-entendu raconter sur l'Espagne, et, de déduction en déduction, il
-arriva promptement à cette conclusion excessivement flatteuse pour
-son amour-propre, qu'une belle señora retenue prisonnière par un mari
-jaloux, l'avait vu passer sous ses fenêtres, s'était senti entraînée
-vers lui par une passion irrésistible, et lui avait lancé cette fleur
-pour attirer son attention.</p>
-
-<p>Cette conclusion était absurde, il est vrai; mais elle souriait
-énormément au peintre, dont, ainsi que nous l'avons dit, elle avait
-l'avantage de flatter l'amour-propre.</p>
-
-<p>Pendant toute la journée, le jeune homme fut sur des charbons ardents;
-vingt fois voulut retourner, mais heureusement la réflexion vint à son
-secours; il comprit que trop d'empressement compromettrait le succès de
-son aventure, et que mieux valait ne repasser qu'à l'heure où il avait
-l'habitude de rentrer chez lui.</p>
-
-<p>&mdash;De cette façon, dit-il d'un air narquois, en cherchant à se moquer
-de lui-même pour s'éviter une désillusion, si, ce qui était possible,
-il s'était trompé, si elle m'attend, elle me jettera une autre fleur;
-alors j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et
-je viendrai comme un amant du temps du Cid Campeador, lui exprimer ma
-langoureuse flamme à la clarté des étoiles.</p>
-
-<p>Mais, malgré ces moqueries qu'il s'adressait en errant à l'aventure
-dans la campagne, il était beaucoup plus intrigué qu'il n'en voulait
-convenir, et consultait à chaque instant sa montre pour s'assurer que
-l'heure du retour approchait.</p>
-
-<p>Bien qu'on n'aime pas,&mdash;et certes le peintre ne sentait en ce moment
-qu'une espèce de curiosité dont il ne pouvait s'expliquer la cause, car
-il lui était impossible d'éprouver un sentiment, autre que celui-là,
-pour une personne qu'il ne connaissait point,&mdash;cependant l'inconnu,
-l'imprévu même, si l'on veut, a un charme indéfinissable et exerce une
-attraction extrême sur certaines organisations promptes à s'enflammer,
-qui les fait en un instant échafauder des suppositions dont elles ne
-tardent pas à faire des réalités jusqu'à ce que la vérité vienne tout à
-coup, comme la goutte d'eau froide dans la vapeur en ébullition, faire
-tout évaporer en une seconde.</p>
-
-<p>Lorsque le peintre crût que l'heure du départ était sonnée, il se remit
-en marche pour retourner chez lui. En affectant peut-être un peu trop
-visiblement pour quelqu'un qui aurait eu intérêt à épier ses faits et
-gestes, les manières d'un homme complètement indifférent il atteignit
-ainsi le Callejón de las Cruces, et bientôt il arriva auprès de la
-maison.</p>
-
-<p>Malgré lui, le jeune homme se sentait rougir; son cœur battait avec
-force dans sa poitrine, il avait des bourdonnements dans les oreilles,
-comme lorsque le sang mis subitement en révolution monte violemment à
-la tête.</p>
-
-<p>Tout à coup il ressentit un choc assez fort sur son chapeau.</p>
-
-<p>Il releva vivement la tête.</p>
-
-<p>Si brusque qu'eût été son mouvement, il ne vit rien, seulement
-il entendit un bruit léger comme celui d'une fenêtre fermée avec
-précaution.</p>
-
-<p>Assez désappointé de cette seconde et malheureuse tentative pour
-apercevoir la personne qui s'occupait ainsi de lui, il demeura un
-instant immobile; mais, reconnaissant bientôt le ridicule de sa
-position ainsi au milieu d'une rue, aux yeux de gens qui peut-être
-l'épiaient derrière une jalousie, il reprit son sang-froid et, se
-redressant d'un air indifférent, il chercha sur le sol autour de lui où
-avait roulé l'objet qui lavait frappé si à l'improviste.</p>
-
-<p>Il l'aperçut bientôt à deux ou trois pas de lui.</p>
-
-<p>Cette fois, ce n'était pas une fleur. Cet objet, quel qu'il fût, car
-de prime abord il ne le reconnut pas, était enveloppé dans du papier
-et attaché soigneusement au moyen d'un fil de soie pourpre qui faisait
-plusieurs fois le tour du papier.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh! pensa le peintre en ramassant la petite boule de papier et
-la cachant précipitamment dans la poche du gilet qu'il portait sous
-son poncho, cela se complique; est-ce que déjà nous en serions à nous
-écrire? Diable! C'est aller vite en besogne.</p>
-
-<p>Il se mit à marcher rapidement pour regagner sa demeure, mais
-réfléchissant bientôt que cette allure insolite étonnerait les gens
-accoutumés à le voir aller en flânant et regardant en l'air, il
-ralentit le pas et reprit son train habituel.</p>
-
-<p>Seulement, sa main allait sans cesse palper dans sa poche l'objet qu'il
-y avait si précieusement déposé.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu me pardonne, murmura-t-il au bout d'un instant, je crois que
-c'est une bague. Oh! Oh! Ce serait charmant cela; ma foi j'en reviens à
-mon idée, j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et
-en filant le parfait amour avec ma belle inconnue, car elle est belle,
-c'est évident, j'oublierai les tourments de l'exil. Mais, fit-il tout
-à coup en s'arrêtant net au milieu de la place et en levant les bras
-au ciel d'un air désespéré, si elle était laide, les femmes laides ont
-souvent de ces idées biscornues qui leur poussent, sans qu'on sache
-pourquoi, dans la cervelle. Hou! Hou! Ce serait affreux! Allons, bon,
-voilà que je fais des mots maintenant; je veux que le diable m'emporte
-si je ne deviens pas stupide; elle ne peut pas être laide, d'abord par
-la raison bien simple que toutes les Espagnoles sont jolies.</p>
-
-<p>Et rassuré par ce raisonnement dont la conclusion était d'un
-pittoresque assez risqué, le jeune homme se remit en route.</p>
-
-<p>Ainsi que le lecteur a été à même de s'en apercevoir, Émile Gagnepain
-aimait les apartés, parfois même il en abusait, mais la faute n'en
-était pas à lui: jeté par le hasard sur une terre étrangère, ne parlant
-que difficilement la langue des gens avec lesquels il se trouvait,
-n'ayant près de lui aucun ami à qui confier ses joies et ses peines, il
-était en quelque sorte contraint de se servir à lui-même de confident,
-tant il est vrai que l'homme est un animal éminemment sociable, et que
-la vie en commun lui est indispensable par le besoin incessant qu'il
-éprouve, dans chaque circonstance de la vie, de dégonfler son cœur et
-de partager avec un être de son espèce les sentiments doux ou pénibles
-qu'il ressent.</p>
-
-<p>Tout en réfléchissant, le jeune homme arriva à la maison qu'il habitait
-en commun avec M. Dubois.</p>
-
-<p>Un péon semblait guetter son arrivée. Dès qu'il aperçut le peintre, il
-s'approcha rapidement de lui:</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, seigneurie, le seigneur duc vous a demandé plusieurs fois
-aujourd'hui. Il a donné l'ordre que, aussitôt votre arrivée, on vous
-priât de passer dans son appartement.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, répondit-il, je m'y rends à l'instant.</p>
-
-<p>En effet, au lieu de tourner à droite pour entrer dans le corps de
-logis qu'il habitait, il se dirigea vers le grand escalier situé au
-fond de la cour et qui conduisait à l'appartement de M. Dubois.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-il pas étrange, murmura-t-il tout en montant l'escalier, que ce
-diable d'homme, dont je n'entends jamais parler, ait juste besoin de
-moi à l'instant où je désire tant être seul?</p>
-
-<p>M. Dubois l'attendait dans un vaste salon assez richement meublé,
-dans lequel il se promenait de long en large, la tête basse et les
-bras croisés derrière le dos, comme un homme préoccupé de sérieuses
-réflexions.</p>
-
-<p>Aussitôt qu'il aperçut le jeune homme, il s'avança rapidement vers lui:</p>
-
-<p>&mdash;Eh! Arrivez donc! s'écria-t-il; voilà près de deux heures que je vous
-attends. Que devenez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Moi? Ma foi! Je me promène. Que voulez-vous que je fasse? La vie est
-si courte.</p>
-
-<p>&mdash;Toujours le même, reprit en riant le duc.</p>
-
-<p>&mdash;Je me garderai bien de changer; je suis trop heureux ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Asseyez-vous, nous avons à causer sérieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! fit le jeune homme en se laissant tomber sur une <i>butaca</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi cette exclamation?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que votre exorde me semble de mauvais augure.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! Vous si brave!</p>
-
-<p>&mdash;C'est possible; mais, vous le savez, j'ai une peur effroyable de la
-politique, et c'est probablement de politique que vous me voulez parler.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez deviné du premier coup.</p>
-
-<p>&mdash;Là, j'en étais sûr, fit-il d'un air désespéré.</p>
-
-<p>&mdash;Voici ce dont il s'agit.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, est-ce que vous ne pourriez pas remettre ce grave entretien à
-plus tard?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
-
-<p>&mdash;Dame, parce ce serait autant de gagné pour moi.</p>
-
-<p>&mdash;Impossible, reprit en riant M. Dubois; il faut en prendre votre parti.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, puisqu'il le faut, dit-il avec, un soupir, de quoi s'agit-il?</p>
-
-<p>&mdash;Voici le fait en deux mots. Vous savez que la situation se tend de
-plus en plus, et que les Espagnols, que l'on espérait avoir vaincus,
-ont repris une vigoureuse offensive et remporté déjà d'importants
-succès depuis quelque temps.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je ne sais rien du tout, je vous le certifie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais à quoi passez-vous donc votre temps, alors?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l'ai dit, je me promène; j'admire les Œiuvres de Dieu que,
-entre nous, je trouve fort supérieures à celles des hommes, et je suis
-heureux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes philosophe?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Bref, voici ce dont il est question: le gouvernement, effrayé, avec
-raison, des progrès des Espagnols, veut y mettre un terme en réunissant
-contre eux toutes les forces dont il peut disposer.</p>
-
-<p>&mdash;C'est très sensément raisonné; mais que puis-je faire dans tout cela,
-moi?</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez voir.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Le gouvernement veut donc concentrer toutes ses forces pour frapper
-un grand coup; des émissaires ont déjà été expédiés dans toutes les
-directions afin de prévenir les généraux, mais pendant qu'on attaquera
-l'ennemi en face, il est important, afin d'assurer sa défaite, de le
-placer entre deux feux.</p>
-
-<p>&mdash;C'est raisonner stratégie comme Napoléon.</p>
-
-<p>&mdash;Or, un seul général est en mesure d'opérer sur les derrières de
-l'ennemi et lui couper la retraite; ce général est San Martín, qui se
-trouve actuellement au Chili à la tête d'une armée de dix mille hommes.
-Malheureusement il est excessivement difficile de traverser les lignes
-espagnoles; j'ai suggéré au conseil un moyen infaillible.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes rempli d'imagination.</p>
-
-<p>&mdash;Ce moyen consiste à vous expédier à San Martín; vous êtes étranger,
-on ne se défiera pas de vous, vous passerez en sûreté et vous remettrez
-au général les ordres dont vous serez porteur.</p>
-
-<p>&mdash;Ou je serai arrêté et pendu?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Ce n'est pas probable.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est possible: eh bien! Mon cher monsieur, votre projet est
-charmant.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais toute réflexion faite, il ne me sourit pas du tout, et je
-refuse net. Diable! Je ne me soucie pas d'être pendu comme espion, pour
-une cause qui m'est étrangère, et dont je ne sais pas le premier mot.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que vous m'annoncez là me contrarie au dernier point, parce que je</p>
-
-<p>m'intéresse vivement à vous.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en remercie, mais je préfère que vous me laissiez dans mon
-obscurité, je suis d'une modestie désespérante.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais; malheureusement, il faut absolument que vous vous
-chargiez de cette mission.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Par exemple, il vous sera difficile de m'en convaincre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes dans l'erreur, mon jeune ami, cela me sera très facile au
-contraire.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
-
-<p>&mdash;Voici pourquoi; il paraît que les deux prisonniers espagnols arrêtés
-il y a quelques jours au Cabildo, et dont le procès s'instruit en ce
-moment, vous ont chargé dans leurs dépositions, en assurant que vous
-connaissiez entièrement leurs projets; bref, que vous étiez un de leurs
-complices.</p>
-
-<p>&mdash;Moi! s'écria le jeune homme en bondissant avec colère.</p>
-
-<p>&mdash;Vous, répondit froidement le diplomate; alors il fut question de vous
-arrêter, l'ordre était signé déjà, lorsque, ne voulant pas vous laisser
-fusiller, j'intervins dans la discussion.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en remercie.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez combien je vous aime, je pris chaudement votre défense
-jusqu'à ce que, forcé dans mes derniers retranchements et voyant que
-votre perte était résolue, je ne trouvai pas d'autre expédient pour
-faire aux yeux de tous éclater votre innocence, que de vous proposer
-pour émissaire auprès du général San Martín, assurant que vous seriez
-heureux de donner ce gage de votre dévouement à la révolution.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est un horrible guet-apens! s'écria le jeune homme avec
-désespoir, je suis dans une impasse.</p>
-
-
-<p>&mdash;Hélas! Oui, vous m'en voyez navré; pendu par les Espagnols, s'ils
-vous prennent, mais ils ne vous prendront pas, ou fusillé par les
-Buenos-Airiens si vous refusez de leur servir d'émissaire.</p>
-
-<p>&mdash;C'est épouvantable, fit le jeune homme avec abattement, jamais un
-honnête homme ne s'est trouvé dans une aussi cruelle alternative.</p>
-
-<p>&mdash;A quel parti vous arrêtez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Ai-je le choix?</p>
-
-<p>&mdash;Dame, voyez, réfléchissez.</p>
-
-<p>&mdash;J'accepte, et puisse l'enfer engloutir ceux qui s'acharnent ainsi
-après moi.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, remettez-vous; le danger n'est pas aussi grand que
-vous le supposez; votre mission, je l'espère, se terminera bien.</p>
-
-<p>&mdash;Quand je songe que je suis venu en Amérique pour faire de l'art et
-échapper à la politique! Quelle bonne idée j'ai eue là!</p>
-
-<p>M. Dubois ne put s'empêcher de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Plaignez-vous donc, plus tard vous raconterez vos aventures.</p>
-
-<p>&mdash;Le fait est que si je continue comme cela, elles seront assez
-accidentées; il me faut partir tout de suite sans doute.</p>
-
-<p>&mdash;Non pas, nous n'allons pas si vite en besogne; vous avez tout le
-temps nécessaire pour faire vos préparatifs; votre voyage sera long et
-pénible.</p>
-
-<p>&mdash;De combien de temps puis-je disposer pour me mettre en état de partir?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai obtenu huit jours, dix au plus; cela vous suffit-il?</p>
-
-<p>&mdash;Amplement. Encore une fois je vous remercie.</p>
-
-<p>Le visage du jeune homme s'était subitement éclairci; ce fut le sourire
-sur les lèvres qu'il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Et pendant ce temps je serai libre de disposer de moi comme je
-voudrai?</p>
-
-<p>&mdash;Absolument.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! reprit-il en serrant avec force la main à M. Dubois, je ne
-sais pourquoi, mais je commence à être de votre avis.</p>
-
-<p>&mdash;Dans quel sens? fit le diplomate surpris de ce changement si
-promptement opéré dans l'esprit du jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que tout se terminera mieux que je ne le supposais d'abord.</p>
-
-<p>Et après avoir cérémonieusement salué le vieillard, il quitta le salon
-et se dirigea vers son appartement.</p>
-
-<p>M. Dubois le suivit un instant des yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Il médite quelque folie, murmura-t-il en hochant la tête à plusieurs
-reprises. Dans son intérêt même, je le surveillerai.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="II" id="II">II</a></h4>
-
-
-<h4>LA LETTRE</h4>
-
-
-<p>Le peintre s'était réfugié dans son appartement en proie à une
-agitation extrême.</p>
-
-<p>Arrivé dans sa chambre à coucher, il s'enferma à double tour; puis,
-certain que provisoirement personne ne viendrait le relancer dans ce
-dernier asile, il se laissa tomber avec accablement sur une <i>butaca</i>;
-rejeta le corps en arrière, pencha la tête en avant, croisa les bras
-sur la poitrine, et, chose extraordinaire pour une organisation comme
-la sienne, il se plongea dans de sombres et profondes réflexions.</p>
-
-<p>D'abord, il récapitula dans son esprit, bourrelé par les plus tristes
-pressentiments, tous les événements qui l'avaient assailli depuis son
-débarquement en Amérique.</p>
-
-<p>La liste était longue et surtout peu réjouissante.</p>
-
-<p>Au bout d'une demi-heure, l'artiste arriva à cette désolante conclusion
-que depuis le premier instant qu'il avait posé le pied dans le Nouveau
-Monde, le sort avait semblé prendre un malin plaisir à s'acharner
-sur lui et à le rendre le jouet des plus désastreuses combinaisons,
-quelques efforts qu'il eût faits pour rester constamment en dehors de
-la politique et à vivre en véritable artiste, sans s'occuper de ce qui
-se passait autour de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! s'écria-t-il en frappant du poing avec colère le bras
-de son fauteuil, il faut avouer que ce n'est pas avoir de chance!
-Dans des conditions comme celles-là, la vie devient littéralement
-impossible! Mieux aurait cent fois valu pour moi rester en France, où
-du moins on me laissait parfaitement tranquille et libre de vivre à ma
-guise! Jolie situation que la mienne, me voilà, sans savoir pourquoi,
-placé entre la fusillade et la potence! Mais c'est absurde cela! Ça
-n'a pas de nom! Le diable emporte les Américains et les Espagnols!
-Comme s'ils ne pouvaient pas se chamailler entre eux sans venir
-mêler à leur querelle un pauvre peintre qui n'en peut mais, et qui
-voyage en amateur dans leur pays! Ils ont encore une singulière façon
-d'entendre l'hospitalité, ces gaillards-là! Je leur en fais mon sincère
-compliment! Et moi qui étais persuadé, sur la foi des voyageurs,
-que l'Amérique était la terre hospitalière par excellence, le pays
-des mœurs simples et patriarcales! Fiez-vous donc aux histoires de
-voyages! On devrait brûler vif ceux qui prennent ainsi plaisir à
-induire le public en erreur! Que faire? Que devenir? J'ai huit jours
-devant moi, m'a dit ce vieux loup-cervier de diplomate, encore un
-auquel je conserverai une éternelle reconnaissance de ses procédés à
-mon égard! Quel charmant compatriote j'ai rencontré là! Comme j'ai eu
-la main heureuse avec lui! C'est égal, il me faut prendre un parti!
-Mais lequel? Je ne vois que la fuite! Hum, la fuite, ce n'est pas
-facile, je dois être surveillé de près. Malheureusement je n'ai pas le
-choix, voyons, combinons un plan de fuite. Scélérat de sort, va, qui
-s'obstine à faire de ma vie un mélodrame, quand, moi, je m'applique de
-toutes mes forces à en faire un vaudeville!</p>
-
-<p>Sur ce, le jeune homme, chez lequel malgré lui la gaieté de son
-caractère prenait le dessus sur l'inquiétude qui l'agitait, se mit demi
-riant, demi sérieux à réfléchir de plus belle.</p>
-
-<p>Il demeura ainsi plus d'une heure sans bouger de sa <i>butaca</i> et sans
-faire le moindre mouvement.</p>
-
-<p>Il va sans dire qu'au bout de cette heure, il était tout aussi avancé
-qu'auparavant, c'est-à-dire qu'il n'avait rien trouvé.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, j'y renonce, quant à présent, s'écria-t-il en se levant
-brusquement; mon imagination me refuse absolument son concours; c'est
-toujours comme cela! C'est égal, moi qui désirais des émotions, je ne
-puis pas me plaindre; j'espère que, depuis quelque temps, mon existence
-en est émaillée, et des plus piquantes encore.</p>
-
-<p>Il commença à se promener à grands pas dans sa chambre, pour se
-dégourdir les jambes, tordit machinalement une cigarette, puis il
-chercha dans sa poche son <i>mechero</i> afin de l'allumer.</p>
-
-<p>Dans le mouvement qu'il fit en se fouillant, il sentit, dans la poche
-de côté de son gilet, un objet qu'il ne se rappelait pas y avoir mis,
-il le regarda.</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! fit-il en se frappant le front, j'avais complètement oublié
-ma mystérieuse inconnue; ce que c'est que le chagrin, pourtant! Si cela
-dure seulement huit jours, je suis convaincu que je perdrai totalement
-la tête. Voyons quel est l'objet qu'elle a si adroitement laissé tomber
-sur mon chapeau.</p>
-
-<p>Tout en parlant ainsi, le peintre avait retiré de sa poche la petite
-boule de papier et la considérait attentivement.</p>
-
-<p>&mdash;C'est extraordinaire, continuait-il l'influence que les femmes
-prennent peut-être à notre insu sur notre organisation, à nous autres
-hommes, et combien la chose la plus futile qui nous vient de la plus
-inconnue d'entre elles, a tout de suite le privilège de nous intéresser.</p>
-
-<p>Il demeura plusieurs instants à tourner et à retourner le papier dans
-sa main sans parvenir à se résoudre à briser la soie qui, seule,
-l'empêchait de satisfaire sa curiosité, tout en continuant <i>in petto</i>
-ses commentaires sur le contenu probable de cette missive.</p>
-
-<p>Enfin, par un effort subit de volonté, il mit un terme à son hésitation
-et rompit avec ses dents le mince fil de soie; puis il déroula le
-papier avec précaution. Ce papier qui, ainsi que l'avait conjecturé le
-jeune homme, servait d'enveloppe, en contenait un autre plié avec soin
-et couvert sur toutes ses faces d'une écriture fine et serrée.</p>
-
-<p>Malgré lui, le jeune homme éprouva un tressaillement nerveux en
-dépliant ce papier qui servait lui-même d'enveloppe à une bague.</p>
-
-<p>Cette bague n'était qu'un simple anneau d'or dans lequel était enchâssé
-un rubis balai d'un grand prix.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que ceci signifie? murmura le jeune homme en admirant la
-bague et l'essayant machinalement à tous ses doigts.</p>
-
-<p>Mais bien que l'artiste eût la main fort belle, particularité dont,
-entre parenthèse, il était très fier, cependant cette bague était si
-mignonne que ce fut seulement au petit doigt qu'il parvint à la faire
-entrer, et encore avec une certaine difficulté.</p>
-
-<p>&mdash;Cette personne s'est évidemment trompée, reprit le peintre; je ne
-puis garder cette bague, je la lui rendrai coûte que coûte; mais, pour
-cela, il faut que je connaisse cette personne, et je n'ai d'autre
-moyen, pour obtenir ce résultat, que de lire sa lettre; lisons-la donc.</p>
-
-<p>L'artiste était en ce moment dans cette situation singulière d'un homme
-qui se voit glisser sur une pente rapide, au pied de laquelle est un
-précipice, et qui, ne se sentant pas la force de résister avec succès
-à l'impulsion qui le pousse, cherche à se prouver à lui-même qu'il a
-raison de s'abandonner au courant qui l'entraîne.</p>
-
-<p>Mais, avant d'ouvrir ce papier, qu'il tenait en apparence d'une main
-si nonchalante et sur lequel il ne laissait errer que des regards
-dédaigneux, tant, bien qu'on en dise, l'homme, cet être fait censé à
-l'image de Dieu, demeure toujours comédien, même en face de lui-même,
-lorsque nul ne le peut voir, parce que, même alors, il essaye de donner
-le change à son amour-propre, l'artiste alla faire jouer le pêne de la
-serrure, afin de s'assurer que la porte était bien fermée et que nul
-ne le pourrait surprendre; puis il revint avec une lenteur calculée,
-s'asseoir sur la <i>butaca</i> et déplia le papier.</p>
-
-<p>C'était bien une lettre, écrite d'une écriture fine, serrée, mais
-nerveuse et tourmentée, qui faisait tout de suite deviner une main de
-femme.</p>
-
-<p>Le jeune homme lut d'abord des yeux assez rapidement et en feignant
-de n'apporter qu'un médiocre intérêt à cette lecture; mais bientôt,
-malgré lui, il se sentit dominé par ce qu'il apprenait; au fur et à
-mesure qu'il avançait dans sa lecture, il sentait croître son intérêt,
-et lorsqu'il fut enfin arrivé au dernier mot, il demeura les yeux fixés
-sur le léger papier qui tremblait froissé par ses doigts convulsifs,
-et un laps de temps assez long s'écoula avant qu'il réussît à vaincre
-l'émotion étrange que lui avait fait éprouver cette singulière lecture.</p>
-
-<p>Voici ce que contenait cette lettre, dont l'original est longtemps
-demeuré entre nos mains et que nous traduisons textuellement et sans
-commentaires.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Avant tout laissez-moi, señor, réclamer de votre courtoisie une
-promesse formelle, promesse à laquelle vous ne manquerez pas, 'en
-suis convaincue, si, ainsi que j'en ai le pressentiment, vous êtes
-un véritable caballero; j'exige que vous lisiez cette lettre sans
-l'interrompre, d'un bout à l'autre, avant de porter un jugement quel
-qu'il soit sur celle qui vous l'écrit.</p>
-
-<p>»Vous avez juré, n'est-ce pas? C'est bien; je vous remercie de cette
-preuve de confiance et je commence sans plus de préambules.</p>
-
-<p>»Vous êtes, señor, si, ainsi que je le suppose, je ne me suis pas
-trompée dans mes observations, Français d'Europe, c'est-à-dire fils
-d'un pays où la galanterie et le dévouement aux dames passent avant
-toute chose et sont tellement de tradition, que ces deux qualités
-forment, pour ainsi dire, le côté le plus saillant du caractère des
-hommes.</p>
-
-<p>»Moi aussi je suis, non pas Française, mais née en Europe,
-c'est-à-dire, bien qu'inconnue de vous, votre amie, presque votre sœur
-sur cette terre lointaine, comme telle 'ai droit à votre protection et
-je viens hardiment la réclamer de votre prud'homie.</p>
-
-<p>»Comme je ne veux pas que vous me preniez tout d'abord pour une
-aventurière, surtout après la façon un peu en dehors des convenances
-sociales dont j'entre en relations avec vous, je dois vous apprendre
-en deux mots, non pas mon histoire, ce serait vous faire perdre, sans
-raisons plausibles, un temps précieux; mais vous dire qui je suis et
-par quels motifs je suis contrainte de mettre pour un instant de côté,
-vis-à-vis de vous, cette timidité pudique qui n'abandonne jamais les
-femmes dignes de ce nom; puis, je vous ferai savoir quel est le service
-que je réclame de vous.</p>
-
-<p>»Mon mari, le marquis de Castelmelhor, commande une division de l'armée
-brésilienne, qui, dit-on, est depuis quelques jours entrée sur le
-territoire buenos-airien.</p>
-
-<p>»Venant du haut Pérou avec ma fille et quelques serviteurs, dans
-l'intention de rejoindre mon mari au Brésil, car j'ignorais les
-événements qui se sont accomplis depuis peu, j'ai été surprise, enlevée
-et déclarée prisonnière de guerre par une montonera buenos-airienne; et
-emprisonnée, avec ma fille, dans la maison devant laquelle vous passez
-en vous promenant deux fois par jour.</p>
-
-<p>»S'il ne s'agissait pour moi que d'une détention plus ou moins longue,
-me confiant ans toute la puissante bonté de Dieu, je me résignerais à
-la subir sans me plaindre.</p>
-
-<p>»Malheureusement, un sort terrible me menace, un danger affreux est
-suspendu, non seulement sur ma tête, mais sur celle de ma fille, mon
-innocente et pure Eva.</p>
-
-<p>»Un ennemi implacable a juré notre perte, il nous a hautement accusées
-d'espionnage; et, dans quelques jours, demain peut-être, car cet homme
-jouit d'un immense crédit sur les membres du gouvernement de ce pays,
-nous comparaîtrons devant un tribunal réuni pour nous juger et dont le
-verdict ne peut être douteux: la mort des traîtres, le déshonneur! La
-marquise de Castelmelhor ne saurait se résoudre à une pareille infamie.</p>
-
-<p>»Dieu, qui jamais n'abandonne les innocents qui se confient à lui dans
-leur détresse, m'a inspiré de m'adresser à vous; señor, car vous seul
-pouvez me sauver.</p>
-
-<p>»Le voudrez-vous? Je le crois. Étranger à ce pays, ne partageant ni les
-préjugés ni les idées étroites, ni la haine de ses habitants contre les
-Européens, vous devez faire cause commune avec nous et essayer de nous
-sauver, serait-ce même au péril de votre vie.</p>
-
-<p>»J'ai longtemps hésité avant de vous écrire cette lettre. Bien que vos
-manières fussent celles d'un homme comme il faut, que l'expression
-loyale de votre physionomie et votre jeunesse même me prévinssent en
-votre faveur, je redoutais de me confier à vous; mais lorsque j'ai su
-que vous étiez Français, mes craintes se sont évanouies pour faire
-place à la plus entière confiance.</p>
-
-<p>»Demain, entre dix et onze heures du matin, présentez-vous hardiment à
-la porte de la maison, frappez; lorsqu'on vous aura ouvert, dites que
-vous avez appris qu'on demandait un professeur de piano dans le couvent
-et que vous venez offrir vos services.</p>
-
-<p>»Surtout soyez prudent, nous sommes surveillées avec le plus grand
-soin. Peut-être serait-il bon que vous vous déguisassiez pour éviter
-d'être reconnu au cas où vos démarches seraient épiées.</p>
-
-<p>»Souvenez-vous que vous êtes le seul espoir de deux femmes innocentes
-qui, si vous leur refusez votre appui, mourront en vous maudissant, car
-leur salut dépend de vous.</p>
-
-<p>»A demain, entre dix et onze heures du matin.</p>
-
-<p>»La plus infortunée des femmes.</p>
-
-<p style="margin-left: 50%; font-size: 0.8em;">»Marquise "LEONA DE CASTELMELHOR.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Nulle plume ne saurait exprimer l'expression d'étonnement mêlé
-d'épouvante peinte sur le visage du jeune homme lorsqu'il eût terminé
-la lecture de cette singulière missive, qui lui était parvenue d'une
-façon si extraordinaire.</p>
-
-<p>Ainsi que nous l'avons dit, il demeura longtemps les yeux fixés sur
-le papier sans voir probablement les caractères qui y étaient écrits,
-le corps penché en avant, les mains crispées, en proie selon toute
-vraisemblance, à des réflexions qui n'avaient rien de fort gai.</p>
-
-<p>Sans insister sur l'échec reçu par son amour-propre, échec toujours
-désagréable pour un homme qui a, pendant plusieurs heures, laissé
-galoper son imagination au riant pays des chimères, et qui s'est cru
-l'objet d'une passion subite et irrésistible, causée par sa beauté mâle
-et son apparence donjuanesque, le service que lui demandait l'inconnue
-ne laissait pas que de l'embarrasser fort, surtout dans la situation
-exceptionnelle où il se trouvait lui même en ce moment.</p>
-
-<p>&mdash;Décidément, murmurait-il à voix basse en pétrissant avec colère, de
-la main droite, le bras de son fauteuil, le hasard s'acharne trop après
-moi; cela tombe dans l'absurde, me voilà maintenant posé en protecteur,
-moi qui aurais tant besoin de protection! Allons, le ciel n'est pas
-juste de laisser ainsi, sans rime ni raison, tourmenter à tout bout de
-champ un brave garçon qui ne soupire qu'après la tranquillité.</p>
-
-<p>Il se leva et commença à marcher à grands pas dans sa chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, ajouta-t-il au bout d'un instant, ces dames sont dans une
-position effroyable, je ne puis les abandonner ainsi sans essayer de
-leur venir en aide, mon honneur y est engagé, un Français, malgré lui,
-représente la France en pays étranger. Mais que faire?</p>
-
-<p>Il s'assit de nouveau et parut se plonger dans une sérieuse rêverie;
-enfin, au bout d'un quart d'heure à peu près; il se releva:</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela, dit-il, je ne vois que ce moyen si je ne réussis pas,
-je n'aurai rien à me reprocher, car j'aurai fait plus même que ma
-situation actuelle et surtout la prudence devraient me permettre de
-tenter.</p>
-
-<p>Émile avait évidemment pris une résolution.</p>
-
-<p>Il ouvrit la porte et descendit dans le patio.</p>
-
-<p>Il faisait presque nuit, les peones, débarrassés de leurs travaux
-plus ou moins bien accomplis, se délassaient, à demi couchés sur des
-<i>petates</i>, fumant, riant et causant entre eux.</p>
-
-<p>Le peintre n'eut pas besoin de chercher longtemps pour découvrir
-ses domestiques au milieu des vingt ou vingt-cinq individus groupés
-pêle-mêle sur les <i>petates</i>.</p>
-
-<p>Il fit signe à l'un d'eux de le venir trouver chez lui, et il remonta
-aussitôt dans sa chambre.</p>
-
-<p>L'Indien, au signe de son maître, s'était aussitôt levé et mis en
-devoir de lui obéir.</p>
-
-<p>C'était un Indien guaranis, très jeune encore, il paraissait être
-âgé tout au plus de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux traits beaux,
-fins et intelligents, à la taille haute, à l'apparence robuste et aux
-manières libres et dégagées.</p>
-
-<p>Il portait le costume des gauchos de la pampa et se nommait Tyro.</p>
-
-<p>A l'appel de son maître, il avait jeté sa cigarette, ramassé son
-chapeau, relevé son poncho et s'était élancé vers l'escalier avec une
-vivacité de bon augure.</p>
-
-<p>Le peintre aimait beaucoup ce jeune homme qui, bien que d'un caractère
-assez taciturne, comme tous ses congénères, semblait cependant lui
-porter de son côté une certaine affection.</p>
-
-<p>Arrivé à la chambre à coucher, il ne dépassa pas la porte, mais,
-s'arrêtant sur le seuil, il salua respectueusement et attendit qu'il
-plût à son maître de lui adresser la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Entre et ferme la porte derrière toi, lui dit le peintre d'un ton
-amical, nous avons à causer de choses importantes.</p>
-
-<p>&mdash;Secrètes, maître? répondit l'Indien.</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, avec votre permission, maître, je laisserai au contraire la
-porte ouverte.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc ce caprice?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas un caprice, maître, tous ces cuartos sont rendus sourds
-par les <i>petates</i> qui recouvrent leur sol, un espion peut, sans être
-entendu, venir coller son oreille contre la porte et entendre tout ce
-que nous dirions, d'autant plus facilement que nous-mêmes, absorbés
-par notre propre conversation, nous n'aurions pas été avertis de sa
-présence au lieu que si toutes les portes demeurent ouvertes, personne
-n'entrera sans que nous le voyons, et nous ne risquerons pas d'être
-espionnés.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que tu me fais observer là est assez sensé, mon bon Tyro, laisse
-donc les portes ouvertes; cette précaution ne saurait nuire, bien que
-je ne croie pas aux espions.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que le maître ne croit pas à la nuit, répondit l'Indien avec
-un geste emphatique; l'espion est comme la nuit, il aime se glisser
-dans les ténèbres.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, je ne discuterai pas avec toi; venons au motif qui m'a fait
-t'appeler.</p>
-
-<p>&mdash;J'écoute, maître.</p>
-
-<p>&mdash;Tyro, avant tout, réponds-moi franchement à la question que je vais
-t'adresser.</p>
-
-<p>&mdash;Que le maître parle.</p>
-
-<p>&mdash;Remarque bien que je ne t'en voudrai pas de ta franchise; fais
-surtout bien attention à la forme de ma question, afin d'y répondre
-en connaissance de cause; es-tu pour moi seulement un bon domestique,
-accomplissant strictement tes devoirs, ou bien un serviteur dévoué, sur
-lequel j'ai droit de compter à toute heure.</p>
-
-<p>&mdash;Un serviteur dévoué, maître, un frère; un fils, un ami; vous avez
-guéri ma mère d'une maladie qui semblait incurable; quand vous avez
-acheté le rancho, au lieu de nous chasser elle et moi, vous avez
-conservé à la vieille femme son cuarto, sa huerta et son troupeau; moi,
-vous m'avez traité en homme, ne me commandant jamais avec rudesse et
-ne m'obligeant jamais à faire des choses honteuses ou déshonorantes,
-bien que je sois Indien; vous m'avez toujours considéré comme un être
-intelligent, et non pas comme un animal qui n'a que l'instinct. Je vous
-le répète, maître, je vous suis dévoué en tout et pour tout.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, Tyro, répondit le peintre avec une nuance d'émotion, je
-soupçonnais déjà ce que tu viens de me dire, mais je tenais à
-t'entendre me l'affirmer, car j'ai besoin de toi.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis prêt, que faut-il faire?</p>
-
-<p>Malgré la franchise de cet aveu, le peintre français, peu au courant
-encore du caractère de ces races primitives, ne se souciait nullement
-de mettre l'Indien complètement dans la confidence de ses secrets.</p>
-
-<p>Le trop de civilisation rend défiant.</p>
-
-<p>Le Guaranis s'aperçut facilement de l'hésitation de l'artiste qui, peu
-habitué à dissimuler, laissait son visage refléter, comme un miroir,
-ses émotions intérieures.</p>
-
-<p>&mdash;Le maître n'a rien à apprendre à Tyro, dit-il avec un sourire;
-l'Indien sait tout.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! s'écria le jeune homme avec un bond de surprise, tu sais
-tout?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, fit-il simplement.</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! reprit-il, pour la rareté du fait, je ne serais pas fâché
-que tu m'apprisses ce tout dont tu parles si délibérément.</p>
-
-<p>&mdash;C'est facile: que le maître écoute.</p>
-
-<p>Alors, à la stupéfaction extrême du jeune homme, Tyro lui rapporta,
-sans omettre le plus léger détail, tout ce qu'il avait fait depuis son
-arrivée à San Miguel de Tucumán.</p>
-
-<p>Cependant, peu à peu, Émile, par un effort de volonté extrême, parvint
-à reconquérir son sang-froid en réfléchissant et en reconnaissant avec
-une joie intérieure, que ce récit, si complet du reste, avait une
-lacune, lacune importante pour lui: il s'arrêtait au matin même, Tyro
-ignorait donc l'aventure du Callejón de las Cruces.</p>
-
-<p>Cependant craignant que cette lacune ne provint que d'un oubli, il
-résolut de s'en assurer.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, lui dit-il, tout ce que tu me rapportes est exact, mais
-tu oublies de me parler de mes promenades à travers la ville.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Quant à cela, répondit l'Indien avec un sourire, il est inutile
-de s'en occuper, le maître passe tout son temps à rêver en regardant
-le ciel et à se promener en gesticulant; on a reconnu au bout de deux
-jours que ce n'était pas la peine de le suivre.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! On me suivait donc, je ne savais pas avoir des amis qui me
-portassent un si grand intérêt.</p>
-
-<p>Un sourire équivoque se dessina sur les lèvres spirituelles de
-l'Indien, mais il ne répondit pas.</p>
-
-<p>&mdash;Tu connais sans doute la personne qui m'espionnait ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;Je la connais, oui, maître.</p>
-
-<p>&mdash;Tu me diras son nom alors?</p>
-
-<p>&mdash;Je le dirai, quand il sera temps de le faire, mais ce n'est qu'un
-instrument; d'ailleurs, si cette personne vous espionnait pour le
-compte d'un autre, moi, maître, je la surveillais pour le vôtre, et ce
-qu'elle a pu rapporter n'est que de peu d'importance; moi seul possède
-vos secrets, ainsi vous pouvez être tranquille.</p>
-
-<p>&mdash;Comment tu possèdes mes secrets, s'écria le peintre, jeté de nouveau
-hors des gonds au moment où il s'y attendait le moins, quels secrets?</p>
-
-<p>&mdash;La rose blanche et la lettre du Callejón de las Cruces; mais je vous
-répète que je suis seul à le savoir.</p>
-
-<p>&mdash;C'est déjà trop, murmura le jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Un serviteur dévoué, répondit sérieusement l'Indien qui avait entendu
-l'aparté du peintre, doit tout connaître, afin, lorsque l'heure sonne
-où son assistance est nécessaire, d'être en mesure de venir en aide à
-son maître.</p>
-
-<p>Il arriva alors à l'artiste ce qui arrive à la plupart des hommes en
-semblable circonstance. Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire
-autrement, il se décida à accorder sa confiance entière à l'Indien,
-et il lui avoua tout avec la plus grande franchise, franchise dont le
-Guaranis n'aurait pas eu à s'applaudir s'il en avait connu les motifs.
-Bien qu'il ne se l'avouât pas complètement à lui-même le peintre
-n'agissait que sous la pression de la nécessité et, reconnaissant
-l'inutilité de cacher la moindre chose à un serviteur si clairvoyant,
-il préférait se mettre de son plein gré complètement entre ses mains,
-espérant que cette façon d'agir l'engagerait à ne pas le trahir;
-il avait eu un instant la pensée de lui brûler la cervelle, mais,
-réfléchissant combien ce moyen était scabreux, surtout dans sa
-position, il préféra essayer de la douceur et d'une franchise feinte.</p>
-
-<p>Heureusement pour lui, le peintre avait affaire à un homme honnête
-et réellement dévoué; ce qui, vis-à-vis de tout autre l'aurait
-probablement perdu, fut ce qui le sauva.</p>
-
-<p>Tyro avait longtemps mené la vie des gauchos, chassé dans la pampa et
-exploré le désert dans toutes les directions; il connaissait à fond
-toutes les ruses indiennes: rien ne lui était plus facile que de servir
-de guide à son maître pour le conduire soit au Haut-Pérou, soit à
-Buenos Aires, soit au Chili, soit même au Brésil.</p>
-
-<p>Lorsque la confiance fut bien établie entre les deux hommes, ce que
-le Français avait fait d'abord avec une feinte franchise, il ne tarda
-pas à s'y laisser aller avec toute la naïve droiture de son caractère,
-heureux de rencontrer dans ce pays, où tout le monde lui était hostile,
-un homme qui lui témoignât de la sympathie, dût cette sympathie être
-plus apparente que réelle. Il fut le premier à demander sérieusement
-conseil à son serviteur.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, ce qu'il faut faire, dit celui-ci: dans cette maison, tout
-m'est suspect; elle est remplie d'espions; feignez de vous mettre
-en colère contre moi et de me renvoyer. Demain, à l'heure de votre
-promenade habituelle, je me trouverai sur votre passage, et nous
-conviendrons de tout. Notre conversation a duré trop longtemps déjà,
-maître; les soupçons sont éveillés; je vais descendre comme si j'avais
-été rudoyé par vous. Suivez-moi jusqu'à l'entrée de l'appartement en
-parlant haut et en me disant des injures; puis, au bout d'un instant,
-vous descendrez et vous me congédierez devant tout le monde. Surtout,
-maître, ajouta-t-il en appuyant avec intention sur ces dernières
-paroles, soyez muet jusqu'à demain avec les habitants de cette maison;
-qu'ils ne soupçonnent pas notre entente, sinon, croyez-moi, vous êtes
-perdu.</p>
-
-<p>Sur ces derniers mots, l'Indien se retira en appuyant le doigt sur sa
-bouche.</p>
-
-<p>Tout se passa ainsi que cela avait été convenu entre le maître et le
-serviteur.</p>
-
-<p>Tyro fut immédiatement chassé de la maison, dont il sortit en
-grommelant, et Émile remonta dans son appartement, laissant tous
-les peones stupéfaits et confondus d'une scène à laquelle ils ne
-s'attendaient nullement de la part d'un homme qu'ils étaient accoutumés
-à voir ordinairement si doux et si tolérant.</p>
-
-<p>Le lendemain, à la même heure que chaque jour, le peintre sortit pour
-sa promenade habituelle, en ayant soin, tout en feignant la plus
-complète indifférence de se retourner de temps en temps pour s'assurer
-qu'il n'était pas suivi. Mais cette précaution était inutile, nul ne
-songeait à surveiller sa promenade, tant on la savait inoffensive.</p>
-
-<p>Arrivé sur le bord de la rivière, à quelques centaines de pas de la
-ville, un homme, embusqué derrière un rocher, se présenta subitement à
-lui.</p>
-
-<p>Le jeune homme étouffa un cri de surprise; il avait reconnu Tyro, le
-serviteur guaranis, congédié par lui la veille, suivant leur mutuelle
-convention.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="III" id="III">III</a></h4>
-
-
-<h4>LES RECLUSES</h4>
-
-
-<p>A peu près à l'instant, où la demi-heure après dix heures du matin
-sonnait à l'horloge du Cabildo de San Miguel de Tucumán, un homme
-frappait à la porte de la mystérieuse maison du Callejón de las Cruces.</p>
-
-<p>Cet individu, vêtu à peu près comme les riches artisans de la ville,
-était un homme d'une taille moyenne, courbé légèrement par l'âge;
-quelques rares cheveux gris s'échappaient sous les ailes de son
-chapeau de paille; il portait de larges lunettes bleues à tiges de
-fer, et s'appuyait sur une canne; du reste, son apparence était fort
-respectable, le pantalon de drap olive très propre et le poncho
-de fabrique chilienne qui recouvrait ses vêtements supérieurs ne
-laissaient rien à désirer.</p>
-
-<p>Au bout de quelques minutes, un judas, glissa dans une rainure, et une
-tête de vieille femme apparut derrière.</p>
-
-<p>&mdash;Qui êtes-vous? Et que demandez-vous ici, señor? dit une voix.</p>
-
-<p>&mdash;Señora, répondit le vieillard en toussant légèrement, excusez ma
-hardiesse, j'ai entendu dire que l'on avait dans cette maison besoin
-d'un professeur de musique; si je me suis trompé, il ne me reste qu'à
-me retirer en vous priant encore une fois d'agréer mes excuses.</p>
-
-<p>Pendant que le vieillard disait ces quelques paroles du ton le plus
-naturel et le plus dégagé en apparence, la femme placée derrière le
-judas l'examinait avec la plus sérieuse attention.</p>
-
-<p>&mdash;Attendez, répondit-elle au bout d'un instant.</p>
-
-<p>Le judas se referma.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! murmura à voix basse le professeur; la place est bien gardée.</p>
-
-<p>Un bruit de verrous qu'on tire et de chaînes qu'on détache se fit
-entendre, et la porte s'entr'ouvrit tout juste assez pour livrer
-passage à une personne.</p>
-
-<p>&mdash;Entrez, dit alors d'un ton rogue la femme qui s'était d'abord montrée
-au judas et qui paraissait être la portière ou la tourière de cette
-espèce de couvent.</p>
-
-<p>Le vieillard entra lentement, son chapeau à la main et en saluant bien
-bas.</p>
-
-<p>La vue de son crâne chauve, couvert seulement par places de quelques
-rares touffes de cheveux d'un gris roussâtre, parut donner confiance à
-la tourière.</p>
-
-<p>&mdash;Suivez-moi, lui dit-elle d'une voix moins acariâtre, et remettez
-votre chapeau, ces corridors sont froids et humides.</p>
-
-<p>Le vieillard s'inclina, replaça son chapeau sur sa tête, et, appuyé sur
-son bâton, il suivit la tourière de ce pas un peu traînant particulier
-aux personnes qui ont dépassé de quelques années le milieu de la vie.</p>
-
-<p>La tourière lui fit traverser de longs corridors qui semblaient tourner
-sur eux-mêmes et qui donnaient enfin dans un cloître assez spacieux,
-dont le centre était occupé par un massif de lauriers-roses et
-d'orangers, du milieu duquel jaillissait une gerbe d'eau, qui retombait
-avec fracas dans une vasque de marbre blanc.</p>
-
-<p>Les murs de ce cloître, sur lequel s'ouvraient les portes d'une
-trentaine de cellules, étaient garnis d'une infinité de tableaux d'une
-exécution assez médiocre, représentant les divers épisodes de la vie de
-Nuestra Señora de la Soledad ou de Tucumán.</p>
-
-<p>Le vieillard ne jeta qu'un regard dédaigneux à ces peintures à demi
-effacées par les intempéries des saisons, et continua à suivre la
-tourière qui trottinait devant lui en faisant résonner, à chaque pas,
-le lourd trousseau de clefs, suspendu à sa ceinture.</p>
-
-<p>Au bout de ce cloître, il y en avait un autre en tout semblable au
-premier, seulement les tableaux représentaient des sujets différents,
-la vie je crois de Santa Rosa de Lima.</p>
-
-<p>Arrivée presque à la moitié de la longueur de ce cloître, la tourière
-s'arrêta, et, après avoir respiré avec force pendant quelques minutes,
-elle frappa discrètement deux coups légers à une porte en chêne noir,
-curieusement sculptée.</p>
-
-<p>Presque aussitôt une voix douce et harmonieuse prononça de l'intérieur
-de la cellule ce seul mot:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Adelante</i>.</p>
-
-<p>La tourière ouvrit la porte et disparut, après avoir, d'un signe,
-ordonné au vieillard de l'attendre.</p>
-
-<p>Quelques minutes s'écoulèrent, puis la porte de la cellule se rouvrit
-et la tourière reparut.</p>
-
-<p>&mdash;Venez, dit-elle, en lui faisant signe de s'approcher.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, elle n'est pas bavarde au moins, grommela le vieillard en
-obéissant, c'est toujours cela.</p>
-
-<p>La tourière s'effaça pour lui livrer passage, et il entra dans la
-cellule où elle le suivit en refermant la porte derrière elle.</p>
-
-<p>Cette cellule, fort confortablement meublée en vieux chêne noir
-sculpté, et dont les murs étaient tendus à la mode espagnole en cuir de
-Cordoue gaufré, se composait de deux pièces, ainsi que l'indiquait une
-porte placée dans un angle.</p>
-
-<p>Trois personnes étaient réunies en ce moment dans la cellule, assises
-sur des chaises à haut dossier sculpté.</p>
-
-<p>Ces trois personnes étaient des femmes.</p>
-
-<p>La première, jeune encore et fort belle, portait un costume complet de
-religieuse; la croix en diamant, suspendue par un large ruban de soie
-moirée à son cou et retombant sur sa poitrine, la faisait tout de suite
-reconnaître pour la supérieure de cette maison qui, malgré l'apparence
-simple et sombre de son extérieur, était, en réalité, gouvernée par des
-religieuses carmélites.</p>
-
-<p>Les deux autres dames assises assez près de l'abbesse, portaient un
-costume laïque.</p>
-
-<p>La première était la marquise de Castelmelhor et la seconde doña Eva,
-sa fille.</p>
-
-<p>A l'entrée du vieillard, qui s'inclina respectueusement devant elles,
-l'abbesse fit un léger signe de bienvenue avec la tête, tandis que les
-deux autres dames, tout en le saluant cérémonieusement, jetaient à la
-dérobée des regards curieux sur le visiteur.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère sœur, dit l'abbesse en s'adressant à la tourière avec cette
-voix harmonieuse qui déjà avait agréablement chatouillé l'oreille du
-vieillard, approchez, je vous prie, un siège à ce señor.</p>
-
-<p>La tourière obéit et l'étranger s'assit après s'être excusé.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, continua l'abbesse en s'adressant cette fois au vieillard,
-vous êtes professeur de musique, señor?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, señora, répondit-il en s'inclinant.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous de ce pays?</p>
-
-<p>&mdash;Non, señora, je suis étranger.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit-elle, vous n'êtes pas un hérétique, un Anglais?</p>
-
-<p>&mdash;Non, señora, je suis un professeur italien.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien. Habitez-vous depuis longtemps notre cher pays?</p>
-
-<p>&mdash;Depuis deux ans, señora.</p>
-
-<p>&mdash;Et auparavant, vous étiez en Europe?</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, señora, j'habitais le Chili, où j'ai résidé assez
-longtemps à Valparaíso, à Santiago, et, en dernier lieu, à Aconchagua.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous l'intention de vous fixer parmi nous?</p>
-
-<p>&mdash;Je le désire du moins, señora; malheureusement les temps ne sont pas
-favorables pour un pauvre artiste comme moi.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, reprit-elle avec intérêt. Eh bien! Nous tâcherons de vous
-procurer quelques élèves.</p>
-
-<p>&mdash;Mille grâces pour tant de bonté, señora, répondit-il humblement.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'intéressez réellement, et pour vous prouver combien j'ai
-à cœur de vous venir en aide, cette jeune dame voudra bien, à ma
-considération, prendre aujourd'hui même leçon avec vous, fit-elle en
-étendant le bras vers doña Eva.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis aux ordres de la señorita comme aux vôtres, señora, répondit
-le vieillard avec un salut respectueux.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! C'est convenu, dit l'abbesse, et, se tournant vers la
-tourière toujours immobile au milieu de la cellule, ma chère sœur,
-ajouta-t-elle avec un gracieux sourire, veuillez, je vous prie,
-faire apporter quelques rafraîchissements et quelques <i>dulces</i>. Vous
-reviendrez dans une heure pour accompagner ce señor jusqu'à la porte du
-couvent. Allez.</p>
-
-<p>La tourière s'inclina d'un air rogue, se retourna tout d'une pièce, et
-sortit de la cellule après avoir jeté un regard sournois autour d'elle.</p>
-
-<p>Il y eut un silence de deux ou trois minutes, au bout desquelles
-l'abbesse se leva doucement, s'avança vers la porte sur la pointe du
-pied, et l'ouvrit si brusquement que la tourière, dont l'œil était
-collé au trou de la serrure, demeura confuse et rougissante d'être
-ainsi surprise en flagrant délit d'espionnage.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Vous êtes encore là, ma chère sœur! dit l'abbesse sans paraître
-remarquer le désarroi de la vieille femme; j'en suis heureuse: j'avais
-oublié de vous prier de m'apporter, lorsque vous reviendrez pour
-reconduire ce señor, mon livre d'heures que j'ai, ce matin,</p>
-
-<p>laissé par mégarde au chœur, dans ma stalle.</p>
-
-<p>La tourière s'inclina en grommelant entre ses dents des excuses
-incompréhensibles, et elle s'éloigna presque en courant.</p>
-
-<p>L'abbesse la suivit un instant des yeux, puis elle rentra, referma la
-porte sur laquelle elle fit retomber une lourde portière en tapisserie,
-et se tournant vers le vieux professeur, qui ne savait guère quelle
-contenance tenir:</p>
-
-<p>&mdash;Respectable vieillard, lui dit-elle en riant, rentrez donc les mèches
-de vos cheveux blonds, qui s'échappent indiscrètement sous votre
-perruque grise.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! s'écria le professeur tout déferré, en portant vivement ses
-deux mains à sa tête et laissant du même coup tomber sa canne et son
-chapeau, qui allèrent rouler à quelques pas de lui.</p>
-
-<p>A cette exclamation peu orthodoxe, poussée en bon français; les trois
-dames rirent de plus belle, tandis que le malencontreux professeur
-les regardait avec des yeux effarés, ne comprenant rien à ce qui se
-passait et n'augurant rien de bon pour lui de cette gaieté railleuse et
-insolite.</p>
-
-<p>&mdash;Chut! fit l'abbesse en posant un doigt mignon sur ses lèvres roses,
-on vient.</p>
-
-<p>On se tut.</p>
-
-<p>Elle releva la portière. Presque aussitôt la porte s'ouvrit après que,
-par un léger grattement, on eût demandé la permission d'entrer.</p>
-
-<p>C'étaient deux sœurs converses qui apportaient les <i>dulces</i>, les
-confites et les rafraîchissements demandés par l'abbesse.</p>
-
-<p>Elles disposèrent le tout sur une table, puis elles se retirèrent,
-après avoir salué respectueusement.</p>
-
-<p>Derrière elles, la portière fut immédiatement baissée.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous maintenant, chère marquise, dit la supérieure, que
-j'avais raison de me méfier de la sœur tourière?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oui, madame, mais cette femme vendue à nos ennemis est méchante,
-je redoute pour vous les conséquences de la leçon un peu rude, mais
-méritée, que vous lui avez donnée.</p>
-
-<p>Un éclair fulgurant brilla dans l'œil noir de la jeune femme.</p>
-
-<p>&mdash;C'est à elle de trembler, madame, dit-elle, maintenant que j'ai en
-main les preuves de sa trahison; mais ne songeons plus à cela, fit-elle
-en reprenant sa physionomie riante; le temps nous presse; prenez place
-à cette table, et vous, señor, goûtez de nos conserves; je doute que
-dans les couvents de votre pays les religieuses en fassent d'aussi
-bonnes.</p>
-
-<p>La marquise, remarquant la pose embarrassée et l'air piteux de
-l'étranger, s'approcha vivement de lui avec un gracieux sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Il est inutile de feindre davantage, lui dit-elle, c'est moi, señor,
-qui vous ai écrit; parlez donc sans crainte devant madame, elle est ma
-meilleure amie et ma seule protectrice.</p>
-
-<p>Le peintre respira avec force.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, répondit-il, vous m'enlevez un poids immense de dessus
-la poitrine; je vous avoue humblement que je ne savais plus quelle
-contenance tenir en me voyant reconnu si à l'improviste. Dieu soit
-béni, qui permet que cela finisse mieux que je ne l'ai un instant
-redouté.</p>
-
-<p>&mdash;Vous jouez admirablement la comédie, señor, reprit l'abbesse;
-vos cheveux ne passent pas du tout sous votre perruque; j'ai voulu
-seulement vous taquiner un peu, voilà tout. Maintenant, buvez, mangez,
-et ne vous inquiétez de rien.</p>
-
-<p>La collation fut alors attaquée par les quatre personnes entre
-lesquelles la glace était rompue et qui causaient gaiement entre elles;
-l'abbesse surtout, jeune et rieuse, était charmée de ce tour d'écolier
-qu'elle jouait aux autorités révolutionnaires de Tucumán, en essayant
-de leur enlever deux personnes auxquelles elles semblaient si fort
-tenir.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, dit-elle lorsque la collation fut terminée, causons
-sérieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Causons sérieusement, je ne demande pas mieux, madame, répondit le
-peintre; à ce propos, je me permettrai de vous rappeler la phrase que
-vous-même avez prononcée: le temps presse.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, vous êtes sans doute étonné de me voir, moi, supérieure
-d'une maison, presque d'un couvent, à qui l'on a confié la garde de
-deux prisonnières d'importance, entrer dans un complot dont le but est
-de les faire évader.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, murmura-t-il en s'inclinant, cela me paraît assez singulier.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai pour cela plusieurs motifs et votre étonnement cessera,
-lorsque vous saurez que je suis Espagnole et fort peu sympathique
-à la révolution faite par les habitants de ce pays pour en chasser
-mes compatriotes, à qui il appartient par toutes les lois divines et
-humaines.</p>
-
-<p>&mdash;Cela me paraît assez logique.</p>
-
-<p>&mdash;De plus, dans mon opinion, un couvent n'est pas et ne peut sous
-aucun prétexte être métamorphosé en prison; ensuite les femmes doivent
-toujours être placées en dehors de la politique et être laissées
-libres d'agir à leur fantaisie; pour tout dire enfin, la marquise de
-Castelmelhor est une ancienne amie de ma famille; j'aime sa fille comme
-une sœur, et je veux les sauver à tout prix, dût ma vie payer la leur.</p>
-
-<p>Les deux dames se jetèrent dans les bras de l'abbesse, en l'accablant
-de caresses et de remerciements.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, bon, reprit-elle, en les écartant doucement, laissez-moi faire,
-j'ai juré de vous sauver et je vous sauverai, quoiqu'il arrive, chères
-belles; il ferait beau voir, ajouta-t-elle en souriant, que trois
-femmes aidées par un Français, ne fussent pas assez fines pour tromper
-ces hommes jaunes, qui ont fait cette malencontreuse révolution, et qui
-se croient les aigles d'intelligence et des foudres de guerre.</p>
-
-<p>&mdash;Plus je réfléchis à cette entreprise et plus j'en redoute pour vous
-les conséquences je tremble, car ces hommes sont sans pitié, murmura
-tristement la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Poltronne! fit gaiement la supérieure, n'avons-nous pas ce caballero
-avec nous?</p>
-
-<p>&mdash;Avec vous, mesdames, jusqu'au dernier soupir, s'écria-t-il, emporté
-malgré lui par l'émotion qu'il éprouvait.</p>
-
-<p>La vérité était que la beauté de doña Eva, jointe au romanesque de la
-situation, avait complètement subjugué l'artiste; il avait tout oublié
-et n'éprouvait plus qu'un désir, celui de se sacrifier pour le salut de
-ces femmes si belles et si malheureuses.</p>
-
-<p>&mdash;Je savais bien que je ne pouvais me tromper, s'écria l'abbesse en lui
-tendant une main, sur laquelle le peintre appliqua respectueusement ses
-lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mesdames, reprit-il, Dieu m'est témoin que tout ce qu'il est
-humainement possible de faire pour assurer voire fuite je le tenterai,
-mais vous ne vous êtes sans doute adressées à moi qu'après avoir
-combiné un plan; ce plan il est indispensable que vous me le fassiez
-connaître.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur, répondit la marquise, ce plan est bien simple,
-tel seulement que des femmes sont capables d'en élaborer un.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis tout oreilles, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'avons aucune accointance dans cette ville, où nous sommes
-étrangères et où, sans en savoir le motif, il paraît que nous avons
-beaucoup d'ennemis, sans compter un seul ami.</p>
-
-<p>&mdash;Cela est à peu près ma position aussi à moi, dit le jeune homme en
-hochant la tête.</p>
-
-<p>&mdash;A vous, monsieur! fit-elle avec surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, à moi, madame; mais continuez, je vous en prie.</p>
-
-<p>&mdash;Notre bonne supérieure ne peut faire qu'une seule chose pour nous,
-mais cette chose est immense: c'est de nous ouvrir la porte de ce
-couvent.</p>
-
-<p>&mdash;C'est beaucoup, en effet.</p>
-
-<p>&mdash;Malheureusement, de l'autre côté de cette porte, son pouvoir cesse
-complètement, et elle est contrainte de nous abandonner à nous-mêmes.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! Oui, fit la supérieure.</p>
-
-<p>&mdash;Hmm! murmura le peintre comme un écho.</p>
-
-<p>&mdash;Vous comprenez combien notre position serait critique, errant seules
-à l'aventure dans une ville qui nous est complètement inconnue.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous avez songé à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit-elle simplement.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous avez bien fait, madame, répondit le peintre en s'animant; je
-suis peut-être le seul homme incapable de vous trahir dans toute la
-ville.</p>
-
-<p>&mdash;Merci pour ma mère et pour moi, monsieur, murmura doucement la jeune
-fille qui, jusqu'à ce moment, avait gardé le silence.</p>
-
-<p>Le peintre eut un éblouissement, les accents si suavement plaintifs
-de cette voix harmonieuse avaient fait tressaillir son cœur dans sa
-poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Malheureusement, je suis bien faible moi-même pour vous protéger,
-mesdames, reprit-il; je suis seul, étranger, suspect, plus que suspect
-même, puisque je suis menacé d'être mis prochainement en jugement.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! firent-elles en joignant les mains avec douleur, nous sommes
-perdues alors.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria l'abbesse, nous avons mis tout notre espoir en vous.</p>
-
-<p>&mdash;Attendez, reprit-il, tout n'est peut-être pas aussi désespéré que
-nous le supposons; de mon côté je prépare un plan d'évasion, je ne puis
-vous offrir qu'une chose.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle? s'écrièrent-elles vivement.</p>
-
-<p>&mdash;C'est de partager ma fuite.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! De grand cœur, s'écria la jeune fille en frappant ses mains avec
-joie l'une contre l'autre.</p>
-
-<p>Puis, honteuse de s'être ainsi laissé aller à un mouvement irréfléchi,
-elle baissa les yeux et cacha dans le sein de sa mère son charmant
-visage inondé de larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Ma fille vous a répondu pour elle et pour moi, monsieur, dit
-noblement la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie de cette confiance dont je saurai me rendre digne,
-madame; seulement, il me faut quelques jours pour tout préparer; je
-n'ai avec moi qu'un homme auquel je puisse me fier, je dois agir avec
-la plus grande prudence.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, monsieur, mais qu'entendez-vous par quelques jours?</p>
-
-<p>&mdash;Trois au moins, quatre au plus.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, nous attendrons; maintenant pouvez-vous nous expliquer
-quel est le plan que vous avez adopté?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne le connais pas moi-même, madame. Je me trouve dans un pays qui
-m'est totalement inconnu, et dans lequel je manque naturellement de la
-plus vulgaire expérience; je me laisse diriger par le serviteur dont
-j'ai eu l'honneur de vous parler.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous bien sûr de cet homme? monsieur; pardon de vous dire cela,
-mais vous le savez, un mot nous perdrait.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis aussi sûr de la personne en question qu'un homme peut
-répondre d'un autre. C'est lui qui m'a fourni les moyens de me
-présenter devant vous sans éveiller les soupçons; je compte, non
-seulement sur son dévouement, mais encore sur sa finesse, sur son
-courage et surtout sur son expérience.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce un Espagnol, un étranger ou un métis?</p>
-
-<p>&mdash;Il n'appartient à aucune des catégories que vous avez citées,
-madame; c'est tout simplement un Indien guaranis auquel j'ai été assez
-heureux pour rendre quelques légers services, et qui m'a voué une
-reconnaissance éternelle.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur; vous pouvez, en effet, compter sur cet
-homme; les Indiens sont braves et fidèles; lorsqu'ils se dévouent,
-c'est jusqu'à la mort. Pardonnez-moi toutes ces questions, qui, sans
-doute, doivent vous paraître assez extraordinaires de ma part, mais
-vous le savez, il ne s'agit pas de moi seulement dans cette affaire, il
-s'agit aussi de ma fille, de ma pauvre enfant chérie.</p>
-
-<p>&mdash;Je trouve fort naturel, madame, que vous désiriez être complètement
-édifiée sur mes projets pour notre commun salut; soyez bien persuadée
-que lorsque je saurai positivement ce qu'il faut faire, je me hâterai
-de vous en avertir, afin que si le plan formé par mon serviteur et
-par moi vous paraissait défectueux, je pusse le modifier d'après vos
-conseils.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur. Me permettez-vous de vous adresser une</p>
-
-<p>question encore?</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, madame. En venant ici, je me suis mis entièrement a vos
-ordres.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous riche?</p>
-
-<p>Le peintre rougit; ses sourcils se froncèrent.</p>
-
-<p>La marquise s'en aperçut.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Vous ne me comprenez pas, monsieur, s'écria-t-elle vivement; loin
-de moi la pensée de vous offrir une récompense. Le service que vous
-consentez à nous rendre est un de ceux que nul trésor ne saurait payer
-et que le cœur peut seul acquitter.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, murmura-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Permettez-moi d'achever. Nous sommes associés maintenant, fit-elle
-avec un charmant sourire; or, dans une association, chacun doit prendre
-sa part des charges communes. Un projet comme le nôtre a besoin d'être
-conduit avec adresse et célérité, une misérable question d'argent
-peut en faire manquer la réussite ou en retarder l'exécution: voilà
-dans quel sens je vous ai parlé et pourquoi je vous répète ma phrase;
-Êtes-vous riche?</p>
-
-<p>&mdash;Dans toute autre position que celle où, le sort m'a momentanément
-placé, je vous répondrais: Oui, madame, parce que je suis artiste,
-que mes goûts sont simples et que je vis de presque rien, ne trouvant
-de joies et de bonheur que dans les surprises toujours nouvelles
-que me procure l'art que je cultive et que j'aime follement; mais
-en ce moment, dans la situation périlleuse où vous et moi nous nous
-trouvons, où il faut entreprendre une lutte désespérée contre toute une
-population, je dois être franc avec vous, vous avouer que l'argent, ce
-nerf de la guerre, me manque presque complètement; vous répondre, en un
-mot, que je suis pauvre.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux fit la marquise avec un mouvement de joie.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, reprit-il gaiement, je ne m'en suis jamais plaint, c'est
-aujourd'hui seulement que je commence à regretter cette richesse dont
-je me suis toujours si peu soucié, car elle m'aurait facilité les
-moyens de vous être utile; mais nous tâcherons de nous en passer.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne, monsieur. Dans cette affaire, vous apportez le
-courage, le dévouement, laissez-moi vous apporter, cette richesse qui
-vous manque.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, madame, répondit l'artiste, puisque vous posez aussi
-franchement la question, je ne vois pas pourquoi j'obéirais, en vous
-refusant, à une susceptibilité ridicule, parfaitement hors de saison,
-puisque ce sont surtout vos intérêts qui sont en jeu dans cette
-affaire; j'accepte donc l'argent dont vous jugerez convenable de
-disposer; bien entendu que je vous en tiendrai compte.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, monsieur, ce n'est pas un prêt que je prétends vous faire,
-c'est ma part que j'apporte à notre association, voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'entends ainsi, madame; seulement si je dépense votre argent,
-encore faut-il que vous sachiez de quelle façon.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure, fit la marquise en se dirigeant vers un meuble
-dont elle ouvrit un tiroir d'où elle retira une bourse assez longue,
-au travers des mailles de laquelle on voyait briller une quantité
-considérable d'onces.</p>
-
-<p>Après avoir refermé avec soin le tiroir, elle présenta la bourse au
-jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a là deux cent cinquante once<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> en or, dit-elle, j'espère
-que cette somme suffira; cependant, si elle était insuffisante,
-avertissez-moi, j'en mettrai immédiatement une plus forte encore à
-votre disposition.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh! Madame, j'espère non seulement que cela suffira, mais encore
-que j'aurai à vous remettre une partie de cette somme, répondit-il en
-prenant respectueusement la bourse et la plaçant avec soin dans sa
-ceinture; j'ai, à présent, une restitution à vous faire.</p>
-
-<p>&mdash;A moi, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame, fit-il en retirant l'anneau, qu'il avait passé à son
-petit doigt, cette bague.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, qui l'avais enveloppée dans la lettre, dit vivement la
-jeune fille avec une étourderie charmante.</p>
-
-<p>Le jeune homme s'inclina tout interdit.</p>
-
-<p>&mdash;Gardez cette bague, monsieur, répondit en souriant la marquise; ma
-fille serait désolée de vous la reprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oui! fit-elle toute rougissante.</p>
-
-<p>&mdash;Je la garderai donc, dit-il, avec une joie secrète, et changeant
-subitement de conversation, je ne viendrai plus qu'une fois, mesdames,
-dit-il, afin de ne pas éveiller les soupçons; ce sera pour vous
-avertir que tout est prêt; seulement, tous les jours, à la même heure,
-je passerai devant cette maison; lorsque le soir, au retour de ma
-promenade, vous me verrez tenir une fleur de suchil à la main ou une
-rose blanche, ce sera un indice que nos affaires vont bien; si, au
-contraire, j'ôte mon chapeau et je fais le geste de m'essuyer le</p>
-
-
-
-<p>&mdash;Nous avons trop d'intérêt à avoir de la mémoire, dit la marquise;
-soyez sans crainte, nous n'oublierons rien.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, plus un mot sur ce sujet, et donnez votre leçon de
-musique, dit l'abbesse en ouvrant une méthode et la remettant au jeune
-homme.</p>
-
-<p>Le peintre s'assit près d'une table entre les deux dames, et commença
-à leur expliquer, tant bien que mal, les mystères des noires, des
-blanches, des croches et des doubles croches.</p>
-
-<p>Lorsque, quelques minutes plus tard la tourière entra, son regard de
-serpent, en glissant entre ses paupières à demi closes, aperçut les
-trois personnes très sérieusement occupées en apparence à approfondir
-la valeur des notes et les différences de la clef de <i>fa</i> avec la clef
-de <i>sol</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ma sainte mère, dit hypocritement la tourière, un cavalier, se disant
-envoyé par le gouverneur de la ville, réclame de vous la faveur d'un
-entretien.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien ma sœur. Quand vous aurez reconduit ce señor, vous
-introduirez ce caballero en ma présence; priez-le de patienter quelques
-minutes.</p>
-
-<p>Le peintre se leva, salua respectueusement les dames et sortit à la
-suite de la tourière. Derrière lui la porte de la cellule se referma.</p>
-
-<p>Sans prononcer une parole, la tourière le guida à travers les
-corridors, que déjà il avait parcourus, jusqu'à la porte du couvent,
-devant laquelle plusieurs cavaliers enveloppés de longs manteaux
-étaient arrêtés à la stupéfaction générale des voisins, qui n'en
-croyaient pas leurs yeux, et s'étaient placés sur le seuil de leurs
-portes afin de les mieux voir.</p>
-
-<p>Le peintre, grâce à son apparence de vieillard, à sa petite toux sèche
-et à sa démarche cassée, passa au milieu d'eux sans attirer leur
-attention, et s'éloigna dans la direction de la rivière.</p>
-
-<p>La tourière fit signe à un des cavaliers qu'elle était prête à le
-guider auprès de la supérieure. Dans le mouvement que fut obligé de
-faire ce cavalier pour mettre pied à terre, son manteau se dérangea
-légèrement.</p>
-
-<p>Juste au même instant, le peintre, arrivé à une certaine distance, se
-retourna pour jeter un dernier regard sur le couvent.</p>
-
-<p>Il réprima un geste d'effroi en reconnaissant le cavalier dont nous
-parlons.</p>
-
-<p>&mdash;Zéno Cabral! murmura-t-il. Que vient faire cet homme dans le couvent?</p>
-
-
-<div class="footnote">
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">Renvoi 1</span></a> 21,250 francs de notre monnaie. front, alors priez Dieu,
-mesdames, parce que de nouveaux embarras se seront dressés devant moi.
-En dernier lieu, si vous me voyez effeuiller la fleur que je tiendrai à
-la main, vous devrez faire en toute hâte vos préparatifs de départ: le
-jour même de ma visite nous quitterons la ville. Vous souviendrez-vous
-de toutes ces recommandations?</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IV" id="IV">IV</a></h4>
-
-
-<h4>L'ENTREVUE</h4>
-
-
-<p>Le peintre français ne s'était pas trompé: c'était bien, en effet, Zéno
-Cabral, le chef montonero, qu'il avait vu entrer dans le couvent.</p>
-
-<p>La tourière marchait d'un pas pressé, sans détourner la tête devant
-le jeune homme qui, de son côté, semblait plongé dans de sombres et
-pénibles réflexions.</p>
-
-<p>Ils allèrent ainsi, pendant assez longtemps, à travers les corridors
-sans échanger une parole, mais au moment où ils atteignirent l'entrée
-du premier cloître, le chef s'arrêta et touchant légèrement le bras de
-sa conductrice:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? lui dit-il à voix basse.</p>
-
-<p>Celle-ci se retourna vivement, jeta un regard scrutateur autour d'elle
-puis, rassurée sans doute par la solitude au centre de laquelle elle se
-trouvait, elle répondit sur le même ton bas et étouffé, ce seul mot:</p>
-
-<p>&mdash;Rien.</p>
-
-<p>&mdash;Comment rien! s'écria don Zéno avec une impatience contenue, vous
-n'avez donc pas veillé comme je vous l'avais recommandé et ainsi que
-cela avait été convenu entre nous.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai veillé, répondit-elle vivement, veillé du soir au matin et du
-matin au soir.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous n'avez rien découvert?</p>
-
-<p>&mdash;Rien.</p>
-
-<p>&mdash;Tant pis, fit le chef froidement, tant pis pour vous, ma sœur, car
-si vous êtes si peu clairvoyante, ce n'est pas cette fois encore que
-vous quitterez votre poste de tourière pour un emploi supérieur dans le
-couvent ou un plus élevé encore dans celui des Bernardines.</p>
-
-<p>La tourière tressaillit; ses petits yeux gris laissèrent échapper une
-flamme sinistre.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai rien découvert, c'est vrai, dit-elle avec un rire sec et
-nerveux comme le cri d'une hyène, mais je soupçonne, bientôt je
-découvrirai; seulement je suis surveillée et l'occasion me manque.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Et que découvrirez-vous? demanda-t-il avec un intérêt mal
-dissimulé.</p>
-
-<p>&mdash;Je découvrirai, reprit-elle en appuyant avec affectation sur chaque
-syllabe, tout ce que vous voulez savoir et plus encore. Mes mesures
-sont prises maintenant.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Ah! fit-il, et quand cela, s'il vous plaît?</p>
-
-<p>&mdash;Avant deux jours.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me le promettez.</p>
-
-<p>&mdash;Sur ma part de paradis!</p>
-
-<p>&mdash;Je compte sur votre parole.</p>
-
-<p>&mdash;Comptez-y; mais vous?</p>
-
-<p>&mdash;Moi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Je tiendrai les promesses que je vous ai faites.</p>
-
-<p>&mdash;Toutes?</p>
-
-<p>&mdash;Toutes.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien; ne vous inquiétez plus de rien; mais donnant, donnant?</p>
-
-<p>&mdash;C'est convenu.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, venez, on vous attend; cette longue station pourrait
-éveiller les soupçons, plus que jamais il me faut agir avec prudence.</p>
-
-<p>Ils se remirent en marche. Au moment où ils entraient dans le premier
-cloître, une forme noire se détacha d'un angle obscur dans lequel,
-jusque-là, elle était demeurée confondue au milieu des ténèbres,
-et, après avoir fait un geste de menace à la tourière, elle parut
-s'évanouir comme une apparition fantastique, tant elle s'envola
-rapidement à travers les corridors.</p>
-
-<p>Arrivée à la porte de la cellule de la supérieure, la tourière frappa
-doucement deux coups sans recevoir de réponse; elle attendit un
-instant, puis recommença.</p>
-
-<p><i>Adelante</i>, répondit-on alors de l'intérieur.</p>
-
-<p>Elle ouvrit et annonça l'étranger.</p>
-
-<p>Priez ce seigneur d'entrer, il est le bienvenu, répondit l'abbesse.</p>
-
-<p>La tourière s'effaça, le général entra, puis, sur un geste de la
-supérieure, la tourière se retira en refermant la porte derrière elle.</p>
-
-<p>La supérieure était seule assise dans son grand fauteuil abbatial; elle
-tenait ouvert à la main un livre d'heures qu'elle semblait lire.</p>
-
-<p>A l'entrée du jeune homme, elle inclina légèrement la tête et d'un
-geste lui indiqua un siège.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, madame, dit-il en la saluant respectueusement, de
-venir troubler d'une façon aussi malencontreuse vos pieuses méditations.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes, dites-vous, señor caballero, envoyé vers moi par le
-gouverneur de la ville; en cette qualité, mon devoir est de vous
-recevoir à quelque heure qu'il vous plaise de venir, reprit-elle d'un
-ton de froide politesse. Vous n'avez donc pas d'excuses à me faire,
-mais seulement à m'expliquer le sujet de cette mission dont le motif
-m'échappe.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais avoir l'honneur de m'expliquer, ainsi que vous m'y engagez
-si gracieusement, madame, répondit-il avec un sourire contraint, en
-prenant le siège qui lui était désigné.</p>
-
-<p>La conversation avait commencé sur un ton de politesse aigre-doux qui
-établissait complètement la situation dans laquelle chacun des deux
-interlocuteurs voulait demeurer vis-à-vis de l'autre, pendant toute la
-durée de l'entretien.</p>
-
-<p>Il y eut un silence de deux ou trois minutes: le montonero tournait,
-retournait son chapeau entre ses mains d'un air dépité; l'abbesse, tout
-en feignant de lire attentivement le livre qu'elle n'avait pas quitté,
-jetait à la dérobée des regards railleurs sur l'officier.</p>
-
-<p>Ce fut lui qui, comprenant combien son silence pouvait paraître
-singulier, reprit la parole avec une aisance trop soulignée pour être
-naturelle.</p>
-
-<p>&mdash;Señora, j'ignore quel motif cause le déplaisir que vous semblez
-éprouver de me voir, veuillez me le faire connaître et agréer, avant
-tout, mes humbles et respectueuses excuses pour le trouble que vous
-occasionne, à mon grand regret, ma présence.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous méprenez, caballero, répondit-elle, sur le sens que
-j'attache à mes paroles; je n'éprouve aucun trouble, croyez-le bien,
-de votre présence; seulement, je suis contrariée d'être contrainte par
-le bon plaisir des personnes qui nous gouvernent, de recevoir, sans y
-être préparée à l'avance, la visite d'envoyés fort recommandables sans
-doute, mais dont la place devrait être partout ailleurs que dans la
-cellule de la supérieure d'un couvent de femmes.</p>
-
-<p>&mdash;Cette observation est parfaitement juste, madame, il n'a pas tenu à
-moi qu'il n'en fût pas ainsi; malheureusement c'est, quant à présent,
-une nécessité qu'il vous faut subir.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi, reprit-elle avec une certaine aigreur, vous voyez que je la
-subis.</p>
-
-<p>&mdash;Vous la subissez, oui, madame, reprit-il d'un ton insinuant, mais en
-vous plaignant, parce que vous confondez vos amis avec vos ennemis.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, señor, vous faites erreur sans doute, dit-elle avec componction,
-vous ne réfléchissez pas à ce que je suis. Quels ennemis ou quels amis
-puis-je avoir, moi, pauvre femme retirée du monde et vouée au service
-de Dieu?</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous trompez, ou bien ce qui est plus probable, excusez-moi, je
-vous en prie, madame, vous ne voulez pas me comprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être aussi est-ce un peu de votre faute, señor, reprit-elle avec
-une légère teinte d'ironie, et cela tient-il à l'obscurité dont vos
-paroles sont enveloppées, à votre insu sans doute.</p>
-
-<p>Don Zéno réprima un geste d'impatience.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, madame, fit-il au bout d'un instant, soyons francs, le
-voulez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux pour ma part, señor.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez ici deux prisonnières?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai deux dames que je n'ai reçues dans l'intérieur de cette maison,
-que sur l'injonction et le commandement exprès du gouverneur de la
-ville; est-ce de ces deux dames dont vous parlez, señor?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, señora, d'elles-mêmes.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien; elles sont ici, j'ai même des ordres très sévères à leur
-sujet.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais.</p>
-
-<p>&mdash;Ces dames n'ont rien que je sache à voir dans cet entretien?</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire, madame, car c'est d'elles seules qu'il s'agit; c'est
-pour elles seules que je me suis présenté ici.</p>
-
-<p>&mdash;Très bien, señor, continuez, je vous écoute.</p>
-
-<p>&mdash;Ces dames ont été faites prisonnières par moi, et par moi aussi
-conduites dans cette ville.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pourriez même ajouter dans ce couvent, señor; mais continuez.</p>
-
-<p>&mdash;Vous supposez à tort, madame, que je suis l'ennemi de ces
-malheureuses femmes; nul, au contraire, ne s'intéresse plus que moi à
-leur sort.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit-elle avec ironie.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me croyez pas, madame; en effet, les apparences me condamnent.</p>
-
-<p>&mdash;En attendant que vous fassiez condamner ces malheureuses dames;
-n'est-ce pas, caballero?</p>
-
-<p>&mdash;Señora! s'écria-t-il avec violence, mais, se contraignant aussitôt,
-pardonnez-moi cet emportement, madame; mais si vous consentiez à
-m'entendre...</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce donc pas ce que je fais en ce moment, señor?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous m'écoutez, c'est vrai, madame; mais avec un parti pris
-d'avance de ne pas ajouter foi à mes paroles, si véridiques qu'elles
-soient.</p>
-
-<p>L'abbesse fit un léger mouvement des épaules et reprit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est que, señor, vous me dites en ce moment des choses tellement
-incroyables! Comment voulez-vous que lorsque vous-même m'avez avoué à
-l'instant que vous aviez arrêtés ces dames, lorsqu'il vous était si
-facile de leur laisser continuer leur voyage, que c'est vous qui les
-avez conduites dans cette ville, que c'est vous encore qui les avez
-amenées dans ce couvent, afin de leur enlever tout espoir de fuite;
-comment voulez vous que je puisse ajouter foi aux protestations de
-dévouement dont il vous plaît aujourd'hui de faire parade devant moi?
-Ce serait plus que de la naïveté de ma part, convenez-en, et vous
-seriez en droit de me croire ce que je ne suis pas, c'est-à-dire, pour
-parler franc, une sotte.</p>
-
-<p>&mdash;Oh, madame! Il y a bien des choses que vous ignorez.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, il y a toujours bien des choses qu'on ignore en pareil
-cas; mais voyons, venons au fait, puisque vous-même m'avez proposé la
-franchise; prouvez-moi que bien réellement vous avez l'intention de me
-dire la vérité, faites-moi connaître ces choses que j'ignore.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Seulement, je vous avertis que j'en sais peut-être beaucoup de
-ces choses, et que, si vous vous écartez du droit chemin, je vous y
-remettrai impitoyablement. Ce marché vous convient-il?</p>
-
-<p>&mdash;On ne saurait davantage, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Parlez, je vous promets de ne pas vous interrompre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me comblez, señora; mais, pour vous apprendre toute la vérité,
-je suis contraint d'entrer dans certains détails touchant ma famille
-qui, sans doute, auront peu d'intérêt pour vous.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, je veux être impartiale, donc je dois tout savoir.</p>
-
-<p>En prononçant ces paroles, elle jeta à la dérobée un regard du côté de
-la porte de la seconde pièce.</p>
-
-<p>Ce regard ne fut pas surpris par le montonero qui, en ce moment, la
-tête baissée sur la poitrine, semblait recueillir ses souvenirs.</p>
-
-<p>Enfin, après quelques minutes, il commença.</p>
-
-<p>&mdash;Ma famille, ainsi que vous l'indique mon nom, madame, est d'origine
-portugaise: un de mes ancêtres fut cet Álvarez Cabral auquel le
-Portugal doit de si magnifiques découvertes. Fixés au Brésil depuis les
-premiers temps de l'occupation, mes aïeux s'établirent dans la province
-de São Paulo, et, entraînés tour à tour par l'exemple de leurs voisins
-et de leurs amis, ils tentèrent de longues et périlleuses expéditions
-dans l'intérieur des terres inconnues de tous, et plusieurs d'entre
-eux comptèrent parmi les plus célèbres et les plus hardis Paulistas
-de la province. Pardonnez-moi ces détails, madame, mais ils sont
-indispensables; du reste, je les abrège autant que cela m'est possible.
-Mon aïeul, à la suite d'une discussion fort vive avec le vice-roi du
-Brésil, don Vasco Fernández Cesar de Meneses, vers 1723, discussion
-dont jamais il ne voulut nous révéler les motifs, vit ses biens mis
-sous séquestre; lui-même fut obligé de prendre la fuite avec toute sa
-famille. Un peu de patience, je vous en conjure, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes injuste, señor; ces détails, que j'ignorais, m'intéressent
-au plus haut point.</p>
-
-<p>&mdash;Mon aïeul, avec les débris qu'il réussit à sauver de sa fortune,
-débris assez considérables, je me hâte de le dire, car il était
-colossalement riche, se réfugia dans la vice-royauté de Buenos Aires,
-afin de plus facilement repasser au Brésil, si la fortune cessait de
-lui être contraire. Mais son espoir fut déçu; il devait mourir dans
-l'exil; sa famille était condamnée à ne revoir jamais sa patrie.
-Cependant, à différentes reprises, des propositions lui furent faites
-pour entrer en accommodement avec le gouvernement portugais, mais
-toujours il les repoussa avec hauteur, protestant que, n'ayant commis
-aucun crime, il ne voulait pas être absous, et que surtout,&mdash;remarquez
-bien cette dernière parole, madame,&mdash;le gouvernement, qui lui avait
-enlevé ses biens, n'avait rien à prétendre sur ce qui lui restait;
-qu'il ne consentirait jamais à payer une grâce qu'on n'avait pas le
-droit de lui vendre. Plus tard, lorsque mon aïeul fut sur le point de
-rendre l'âme, et que mon grand-père et mon père furent réunis autour de
-son lit, bien que fort jeune encore, mon père crut comprendre quelles
-étaient les propositions faites par le gouvernement portugais, et que
-le vieillard avait toujours obstinément repoussées.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit l'abbesse, commençant malgré elle à s'intéresser à ce récit,
-fait avec un accent de vérité qui ne pouvait être révoqué en doute.</p>
-
-<p>&mdash;Jugez-en vous-même, madame, reprit le montonero; mon aïeul, ainsi
-que je vous l'ai dit, se sentant mourir, avait réuni mon grand-père
-et mon père autour de son lit, puis, après leur avoir fait jurer sur
-le Christ et sur l'Evangile de ne jamais révéler ce qu'il allait leur
-dire, il leur confia un secret d'une importance immense pour l'avenir
-de notre famille; en un mot, il leur avoua que quelque temps avant son
-exil, dans la dernière expédition qu'il avait tentée seul selon sa
-coutume, il avait découvert des mines de diamants et des gisements d'or
-d'une richesse incalculable, il entra dans les plus grands détails sur
-la route à suivre pour retrouver le pays où ces richesses inconnues
-étaient enfouies, remit à mon grand-père une carte tracée par lui
-sur les lieux mêmes, y ajouta, de peur que mon grand-père oubliât
-quelque détail important, une liasse de manuscrit où l'histoire de son
-expédition et de sa découverte ainsi que l'itinéraire qu'il avait suivi
-pour aller et revenir, étaient racontés jour par jour, presque heure
-par heure; puis certain que cette fortune qu'il leur léguait ne serait
-pas perdue pour eux, il bénit ses enfants et mourut presque aussitôt
-épuisé par les efforts qu'il lui avait fallu faire pour bien les
-renseigner; mais, avant de fermer à jamais les yeux, il leur fit une
-dernière fois jurer un secret inviolable.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vois pas jusqu'à présent, monsieur, quel rapport il y a entre
-l'histoire, fort intéressante incontestablement, que vous me racontez,
-et ces deux malheureuses dames, interrompit l'abbesse en hochant la
-tête.</p>
-
-<p>&mdash;Encore quelques minutes de complaisance, madame, vous ne tarderez pas
-à être satisfaite.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, monsieur, continuez donc, je vous prie!</p>
-
-<p>Don Zéno reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Quelques années s'écoulèrent, mon grand-père s'était mis à la tête
-de la vaste chacra, exploitée par notre famille; mon père commençait à
-l'aider dans ses travaux. Il avait une sœur, belle comme les anges et
-pure comme eux, elle se nommait Laura; son père et son frère l'aimaient
-à l'adoration, elle était toute leur joie, tout leur orgueil, tout leur
-bonheur...</p>
-
-<p>Don Zéno s'arrêta; deux larmes, qu'il ne songea pas à retenir,
-coulèrent lentement le long de ses joues.</p>
-
-<p>&mdash;Ce souvenir vous attriste, señor, lui dit doucement l'abbesse.</p>
-
-<p>Le jeune homme se redressa fièrement.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai promis de vous dire toute la vérité, madame, bien que la
-tâche que je me suis imposée soit pénible, je ne faiblirai pas: Mon
-grand-père avait renfermé dans un lieu, connu de lui et de son fils
-seulement, le manuscrit et la carte que leur avait en mourant légué mon
-aïeul, puis ils n'y avaient plus songé ni l'un ni l'autre, ne supposant
-pas qu'il pût venir une époque où il leur serait possible de s'emparer
-de cette fortune qui leur appartenait, cependant par des titres
-incontestables. Un jour, un étranger se présenta à la chacra et demanda
-une hospitalité qui jamais n'était refusée à personne; cet étranger
-était jeune, beau, riche, du moins il le paraissait, et pour notre
-famille il avait l'inappréciable avantage d'être notre compatriote; il
-appartenait à l'une des plus nobles familles du Portugal. C'était donc
-plus qu'un ami, c'était presque un parent. Mon grand-père le reçut les
-bras ouverts; il demeura plusieurs mois dans notre chacra, il y serait
-demeuré toujours s'il l'eût voulu: tous l'aimaient dans la maison.
-Pardonnez-moi, madame, de passer rapidement sur ces détails. Bien que
-trop jeune pour avoir personnellement assisté à cette infâme trahison,
-j'ai le cœur brisé. Un jour, l'étranger disparut en enlevant doña
-Laura. Voilà comment cet homme avait payé notre hospitalité.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! C'est horrible cela! s'écria l'abbesse, emportée malgré elle par
-l'indignation qu'elle éprouvait.</p>
-
-<p>&mdash;Toutes les recherches furent infructueuses: il fut impossible de
-retrouver ses traces. Mais ce qu'il y eut de plus affreux dans cette
-affaire, madame, c'est que cet homme avait froidement et lâchement
-suivi un plan tracé à l'avance.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas possible! fit l'abbesse avec horreur.</p>
-
-<p>&mdash;Cet homme avait, je ne sais comment, surpris quelques mots, en
-Europe, de ce secret que mon aïeul croyait si bien gardé. Son but,
-en s'introduisant dans notre maison, était de découvrir le reste de
-ce secret, afin de nous voler notre fortune. Pendant le temps qu'il
-demeura à la chacra, plusieurs fois il essaya, par des questions
-adroites, d'apprendre les détails qu'il ignorait; questions adressées
-tantôt à mon grand-père, tantôt à mon père, jeune homme alors. Enfin,
-le rapt odieux qu'il commit ne provint pas d'un amour poussé jusqu'à
-la folie, ainsi que vous pourriez le supposer, il aurait demandé à mon
-grand-père la main de sa fille que celui-ci la lui aurait accordée;
-non, il n'aimait pas doña Laura.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, interrompit l'abbesse, pourquoi l'a-t-il enlevé.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, dites-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'il croyait qu'elle possédait ce secret qu'il voulait à tout
-prix découvrir; voilà, madame, le seul motif de ce crime.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce que vous me dites-là est infâme, señor, s'écria l'abbesse;
-cet homme était un démon.</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, c'était un malheureux dévoré de la soif des richesses
-et qui à tout prix voulait les posséder, dût-il pour cela porter le
-déshonneur et la honte dans une famille et marcher sur des monceaux de
-cadavres.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit-elle en cachant sa tête dans ses mains.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, madame, voulez-vous savoir le nom de cet homme, reprit-il
-avec amertume; mais c'est inutile, n'est-ce pas? Car vous l'avez déjà
-deviné sans doute.</p>
-
-<p>L'abbesse hocha affirmativement la tête sans répondre.</p>
-
-<p>Il y eut un assez long silence.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi rendre des innocents, dit enfin l'abbesse, responsables
-des crimes commis par d'autres?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que; madame, héritier de la haine paternelle, après vingt
-ans, il y a quinze jours seulement que j'ai retrouvé une trace que je
-croyais à jamais perdue; que le nom de notre ennemi a comme un coup de
-foudre éclaté subitement à mon oreille et que j'ai à demander à cet
-homme un compte sanglant de l'honneur de ma famille.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, pour satisfaire une vengeance qui pourrait être juste si elle
-s'adressait au véritable coupable, vous seriez assez cruel?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais encore ce que je ferai, madame. Ma tête est en feu, la
-fureur m'égare, interrompit-il avec violence, cet homme nous a volé
-notre bonheur, je veux lui enlever le sien, mais je ne serai pas lâche
-comme il l'a été, lui; il saura d'où part le coup qui le frappe, c'est
-entre nous une guerre de bêtes fauves.</p>
-
-<p>En ce moment la porte de la seconde chambre s'ouvrit brusquement, et la
-marquise parut, calme et imposante.</p>
-
-<p>&mdash;Guerre de bêtes fauves, soit, caballero, dit-elle, je l'accepte.</p>
-
-<p>Le jeune homme se leva brusquement, et foudroyant la supérieure d'un
-regard de mépris écrasant:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! On nous écoutait, dit-il avec ironie; eh bien, tant mieux, je le
-préfère ainsi; cette trahison indigne m'évite une explication nouvelle;
-vous connaissez, madame, les motifs de la haine que je porte à votre
-mari; je n'ai rien de plus à vous apprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Mon mari est un noble caballero qui, s'il était présent, flétrirait
-d'un démenti, ainsi que je le fais moi-même, le tissu d'odieux
-mensonges dont vous n'avez pas craint de l'accuser devant une personne,
-ajouta-t-elle en jetant un regard de douloureuse pitié à la supérieure,
-qui n'aurait peut-être pas dû ajouter une foi si crédule à cette
-effroyable histoire, dont la fausseté est trop facile à prouver, pour
-qu'il soit nécessaire de la réfuter.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, madame; cette insulte venant de vous ne peut me toucher, vous
-êtes naturellement la dernière personne à qui votre mari aurait confié
-cet horrible secret; mais, quoi qu'il arrive, un temps viendra, et ce
-temps est proche, je l'espère, où la vérité se fera jour, et où le
-criminel sera démasqué devant tous.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a des hommes, señor, que la calomnie, si bien ourdie qu'elle
-soit, ne saurait atteindre, répondit-elle avec mépris.</p>
-
-<p>&mdash;Brisons là, madame; toute discussion entre nous ne servirait qu'à
-nous aigrir davantage l'un contre l'autre, je vous répète que je ne
-suis pas votre ennemi.</p>
-
-<p>&mdash;Mais qu'êtes-vous donc alors, et pour quel motif avez-vous raconté
-cette horrible histoire?</p>
-
-<p>&mdash;Si vous aviez eu la patience de m'écouter quelques minutes de plus,
-madame, vous l'auriez appris.</p>
-
-<p>&mdash;Qui vous empêche de me le dire maintenant que nous sommes face à face?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le dirai si vous l'exigez, madame, reprit-il froidement,
-j'aurais cependant préféré qu'une autre personne qui vous fût plus
-sympathique que moi se chargeât de ce soin.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, monsieur, je suis Portugaise aussi, moi, et lorsqu'il
-s'agit de l'honneur de mon nom, j'ai pour principe de traiter moi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Comme il vous plaira, madame; je venais vous faire une proposition.</p>
-
-<p>&mdash;Une proposition, à moi? fit-elle avec hauteur.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle? Soyez bref, s'il vous plaît.</p>
-
-<p>&mdash;Je venais vous demander de me donner votre parole de ne pas quitter
-cette ville sans mon autorisation, et de ne pas essayer de donner de
-vos nouvelles à votre mari.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Et si je vous avais fait cette promesse?</p>
-
-<p>&mdash;Alors, madame, je vous aurais, moi, en retour, fait décharger de
-l'accusation qui pèse sur vous, et je vous aurais immédiatement fait
-obtenir votre liberté.</p>
-
-<p>&mdash;Liberté d'être prisonnière dans une ville au lieu de l'être dans un
-couvent, dit-elle avec ironie; vous êtes généreux, señor.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous n'auriez pas comparu devant un conseil de guerre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai; j'oubliais que vous et les vôtres vous faites la guerre
-aux femmes, aux femmes surtout: vous êtes si braves, seigneurs
-révolutionnaires!</p>
-
-<p>Le jeune homme demeura froid devant cette sanglante injure; il
-s'inclina respectueusement.</p>
-
-<p>&mdash;J'attends votre réponse, madame, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle réponse? reprit-elle avec dédain.</p>
-
-<p>&mdash;Celle qu'il vous plaira de faire à la proposition que j'ai eu
-l'honneur de vous adresser.</p>
-
-<p>La marquise demeura un instant silencieuse, puis, relevant la tête et
-faisant un pas en avant:</p>
-
-<p>&mdash;Caballero, reprit-elle d'une voix fière, accepter la proposition
-que vous me faites, serait admettre la possibilité de la véracité de
-l'accusation odieuse que vous osez porter contre mon mari; or, cette
-possibilité je ne l'admets pas; l'honneur de mon mari est le mien, il
-est de mon devoir de le défendre.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'attendais à cette réponse, madame, bien qu'elle m'afflige plus
-que vous ne le pouvez supposer. Vous avez bien réfléchi, sans doute, à
-toutes les conséquences de ce refus?</p>
-
-<p>&mdash;A toutes, oui, señor.</p>
-
-<p>&mdash;Elles peuvent être terribles.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais et je les subirai.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes pas seule, madame, vous avez une fille.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondit-elle avec un accent de suprême hauteur, ma fille
-sait trop bien ce qu'elle doit à l'honneur de sa maison pour hésiter à
-lui faire, s'il le faut, le sacrifice de sa vie.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Madame.</p>
-
-<p>&mdash;N'essayez pas de m'effrayer, señor, vous ne sauriez y réussir! Ma
-détermination est prise, je n'en changerai pas, quand même je verrais
-l'échafaud dressé devant moi; les hommes se trompent, s'ils croient
-seuls posséder le privilège du courage; il est bon que, de temps en
-temps, une femme leur montre qu'elles aussi savent mourir pour leurs
-convictions. Trêve donc, je vous prie, à de plus longues prières,
-señor, elles seraient inutiles.</p>
-
-<p>Le montonero s'inclina silencieusement, fit quelques pas vers la porte,
-s'arrêta, se retourna à demi comme s'il voulait parler, mais, se
-ravisant, il salua une dernière fois et sortit.</p>
-
-<p>La marquise demeura un instant immobile, puis se tournant vers
-l'abbesse et lui tendant les bras:</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant, mon amie, lui dit-elle avec des larmes dans la voix,
-croyez-vous encore que le marquis de Castelmelhor soit coupable des
-crimes affreux dont cet homme l'accuse.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Non, non, mon amie! s'écria la supérieure en se laissant aller,
-en fondant en larmes, dans les bras qui s'ouvraient pour la recevoir.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="V" id="V">V</a></h4>
-
-
-<h4>LES PRÉPARATIFS DE TYRO</h4>
-
-
-<p>La rencontre faite par le peintre à sa sortie du couvent, l'avait
-frappé d'un triste pressentiment au sujet de ses protégées.</p>
-
-<p>Sans se rendre bien clairement compte des sentiments qu'il éprouvait
-pour elles, cependant, malheureux lui-même, il se sentait malgré lui
-entraîné à aider et à secourir de tout son pouvoir des femmes qui, sans
-le connaître, étaient venues si franchement réclamer sa protection.</p>
-
-<p>Son amour propre, comme homme d'abord, et ensuite comme Français, était
-flatté du rôle qu'il se trouvait ainsi appelé à jouer à l'improviste
-dans cette sombre et mystérieuse affaire dont, malgré les confidences
-de la marquise, il se doutait bien qu'on ne lui avait pas révélé le
-dernier mot.</p>
-
-<p>Mais que lui importait cela?</p>
-
-<p>Placé par le hasard ou pour mieux dire par la mauvaise fortune,
-acharnée après lui, dans une situation presque désespérée, les risques
-qu'il aurait à courir en secourant les deux dames, n'aggraveraient
-pas beaucoup cette situation, au lieu que s'il parvenait à les faire
-échapper au sort dont elles étaient menacées, tout en se sauvant
-lui-même, il jouerait à ses persécuteurs un tour de bonne guerre en
-se montrant plus fin qu'eux, et se vengerait une fois pour toutes des
-continuelles appréhensions qu'il lui avaient causées depuis son arrivée
-à San Miguel.</p>
-
-<p>Ces réflexions, en remettant le calme dans l'esprit du jeune homme, lui
-rendirent toute son insouciante gaieté, et ce fut d'un pas leste et
-délibéré qu'il rejoignit Tyro à l'endroit où celui-ci lui avait assigné
-un rendez-vous permanent.</p>
-
-<p>Le lieu était des mieux choisis; c'était une grotte naturelle peu
-profonde, située à deux portées de fusil au plus de la ville, si bien
-cachée, aux regards indiscrets par des chaos de rochers et des buissons
-épais de plantes parasites, que, à moins de connaître la position
-exacte de cette grotte, il était impossible de la découvrir; d'autant
-plus que son entrée s'ouvrait sur la rivière, et que, pour y parvenir,
-il fallait se mettre dans l'eau jusqu'au genou.</p>
-
-<p>Tyro, à demi couché sur un amas de feuilles sèches recouvertes de
-deux ou trois <i>pellones</i><a name="FNanchor_1_2" id="FNanchor_1_2"></a><a href="#Footnote_1_2" class="fnanchor">[1]</a> et de <i>ponchos</i> araucaniens, fumait
-nonchalamment une cigarette de paille de maïs en attendant son maître.</p>
-
-<p>Celui-ci, après s'être assuré que personne ne le guettait, ôta ses
-chaussures, retroussa ses pantalons, se mit à l'eau et entra dans la
-grotte, non toutefois sans avoir sifflé à deux reprises différentes,
-afin de prévenir l'Indien de son arrivée.</p>
-
-<p>&mdash;Ouf! dit-il en pénétrant dans la grotte, singulière façon de rentrer
-chez soi. Me voici de retour, Tyro.</p>
-
-<p>&mdash;Je le vois, maître, répondit gravement l'Indien sans changer de
-position.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, reprit le jeune homme, laisse-moi reprendre mes habits;
-puis nous causerons: j'ai beaucoup de choses à t'apprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi aussi, maître.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit-il en le regardant.</p>
-
-<p>&mdash;Oui; mais changez d'abord de costume.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, reprit le jeune homme.</p>
-
-<p>Il se mit aussitôt en devoir de quitter son déguisement, et bientôt il
-eut recouvré sa physionomie ordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;Là, voilà qui est fait! dit-il en s'asseyant auprès de l'Indien et
-en allumant une cigarette. Je t'avoue que ce diable de costume me pèse
-horriblement et que je serai heureux lorsqu'il me sera permis de m'en
-débarrasser une bonne fois.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera bientôt, je l'espère, maître.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi aussi, mon ami. Dieu veuille que nous ne nous trompions pas!
-Maintenant, qu'as-tu à m'apprendre? Parle, je t'écoute.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, vous-même, ne m'aviez-vous pas annoncé des nouvelles?</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai; mais je suis pressé de savoir ce que tu as à me dire. Je
-crois que c'est plus important que ce que je t'apprendrai. Ainsi, parle
-le premier; ma confidence arrivera toujours assez tôt.</p>
-
-<p>&mdash;Comme il vous plaira, maître, répondit l'Indien en se redressant et
-en jetant sa cigarette, qui commençait à lui brûler les doigts; puis,
-tournant à demi la tête vers le jeune homme et le regardant bien en
-face, êtes-vous brave? lui demanda-t-il.</p>
-
-<p>Cette question, faite ainsi à l'improviste, causa une si profonde
-surprise au peintre, qu'il hésita un instant.</p>
-
-<p>&mdash;Dame! répondit-il enfin, je le crois; puis, se remettant peu à peu,
-il ajouta avec un léger sourire: d'ailleurs, mon bon Tyro, la bravoure
-est en France une vertu tellement commune, qu'il n'y a aucune fatuité
-de ma part à assurer que je la possède.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! murmura l'Indien qui suivait son idée, vous êtes brave, maître,
-moi aussi, je le crois, je vous ai vu en plusieurs circonstances vous
-tirer honorablement d'affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, pourquoi m'adresser cette question? fit le peintre avec une
-teinte de mécontentement.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous fâchez pas, maître, fit vivement l'Indien; mes intentions
-sont bonnes, lorsqu'on commence une sérieuse expédition et qu'on veut
-la mener à bien, il faut en calculer toutes les chances; vous êtes
-Français, c'est-à-dire étranger arrivé depuis peu dans ce pays, dont
-vous ignorez complètement les mœurs.</p>
-
-<p>&mdash;J'en conviens, interrompit le jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous trouvez donc sur un terrain inconnu, qui peut à chaque
-instant se dérober sous vos pas; en vous demandant si vous êtes brave,
-je ne doute pas de votre courage: je vous ai vu à l'œuvre; seulement,
-je désire savoir si ce courage est blanc ou rouge; s'il brille autant
-dans les ténèbres et la solitude qu'en plein soleil et devant la foule.
-Voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;Posée ainsi, je comprends la question, mais je ne saurais y répondre,
-ne m'étant jamais trouvé dans une situation où il m'ait fallu déployer
-le genre de courage dont tu parles; je puis simplement, et en toute
-confiance, te certifier ceci: c'est que, de jour ou de nuit, seul ou
-accompagné, à défaut de bravoure, l'orgueil m'empêchera toujours de
-reculer, et me contraindra quand même à faire tête aux adversaires,
-quels qu'ils soient, qui se dresseront devant moi pour s'opposer à mes
-volontés, quand j'aurai formé une résolution.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie de cette affirmation, maître, car notre tâche sera
-ardue et je suis heureux de savoir que vous ne m'abandonnerez pas, au
-plus fort d'un danger dans lequel je ne me serai mis que par dévouement
-pour vous.</p>
-
-<p>&mdash;Tu peux compter sur ma parole, Tyro, répondit le peintre; ainsi
-bannis toute arrière-pensée et marche résolument en avant.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi ferai-je, maître, comptez sur moi. Maintenant laissons cela et
-venons aux nouvelles que j'avais à vous apprendre.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, dit le peintre, quelles sont ces nouvelles, bonnes ou
-mauvaises?</p>
-
-<p>&mdash;C'est selon, maître, comment vous les apprécierez.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, dis-les-moi d'abord.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous que les officiers espagnols que l'on devait juger demain
-ou après-demain se sont évadés.</p>
-
-<p>&mdash;Evadés! s'écria le peintre avec étonnement, quand cela donc?</p>
-
-<p>&mdash;Ce matin même, ils sont passés près d'ici, il y a deux heures à
-peine, montés sur des chevaux des pampas et galopant à fond de train
-dans la direction des cordillières.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, tant mieux pour eux, j'en suis charmé, car à la façon dont
-vont les choses en ce pays on les aurait sans doute fusillés.</p>
-
-<p>&mdash;On les aurait fusillés certainement, répondit l'Indien en hochant la
-tête.</p>
-
-<p>&mdash;C'eût été dommage, fit le jeune homme; bien que je les connaisse fort
-peu et qu'ils m'aient par leur faute placé dans une situation assez
-difficile, j'eusse été désespéré qu'il leur arrivât malheur. Ainsi, tu
-es certain qu'ils se sont réellement échappés.</p>
-
-<p>&mdash;Maître, je les ai vus.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, bon voyage! Dieu veuille qu'ils ne soient pas repris.</p>
-
-<p>&mdash;Ne craignez-vous pas que cette fuite ne vous soit préjudiciable?</p>
-
-<p>&mdash;A moi? Pour quelle raison? s'écria-t-il avec surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous avait-on pas indirectement impliqué dans leur affaire?</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, mais je crois que je n'ai rien à craindre maintenant,
-et que les soupçons qui s'étaient élevés contre moi sont complètement
-dissipés.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux, maître; cependant, s'il m'est permis de vous donner un
-conseil croyez-moi, soyez prudent.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, parle avec franchise; j'aperçois derrière tes circonlocutions
-indiennes une pensée sérieuse qui t'obsède et dont tu voudrais me
-faire part; le respect ou je ne sais quelle crainte que je ne puis
-comprendre, t'empêche seul de t'expliquer.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque vous l'exigez, maître, je m'expliquerai d'autant plus que
-le temps presse; la fuite des deux officiers espagnols a réveillé les
-soupçons qui n'étaient qu'assoupis; bien plus, on vous accuse de les
-avoir encouragés dans leur projet de fuite et de leur avoir procuré les
-moyens de l'accomplir.</p>
-
-<p>&mdash;Moi! Mais ce n'est pas possible, je ne les ai pas vus une seule fois
-depuis leur arrestation.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, maître; cependant cela est ainsi, je suis bien informé.</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors, ma position devient extrêmement délicate; je ne sais trop
-que faire.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai songé à cela pour vous, maître; nous autres Indiens nous formons
-une population à part dans la ville; mal vus des Espagnols, méprisés
-des créoles, nous nous soutenons les uns les autres, afin d'être en
-mesure, en cas de besoin, de résister aux injustices qu'on prétendrait
-nous faire; depuis que je m'occupe des préparatifs de votre voyage,
-j'ai donné le mot a plusieurs hommes de ma tribu engagés chez certaines
-personnes de la ville, afin d'être instruit de tout ce qui se passe et
-vous prémunir contre les trahisons. Je savais depuis hier au soir que
-les officiers espagnols devaient s'échapper aujourd'hui, au lever du
-soleil. Depuis plusieurs jours déjà, aidés par leurs amis, ils avaient
-combiné leur fuite.</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu'à présent, interrompit le peintre, je ne vois pas quel rapport
-il y a entre cette fuite et ce qui me regarde personnellement.</p>
-
-<p>&mdash;Attendez, maître, reprit l'Indien, j'y arrive: ce matin, après vous
-avoir aidé à vous déguiser, je vous suivis et j'entrai dans la ville;
-la nouvelle de la fuite des officiers était déjà publique, tout le
-monde en parlait, je me mêlai à plusieurs groupes où cette fuite était
-commentée de cent façons différentes. Votre nom était dans toutes les
-bouches.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, cette fuite, je l'ignorais.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais bien, maître; mais vous êtes étranger, cela suffit pour
-qu'on vous accuse; d'autant plus que vous avez un ennemi acharné à
-votre perte qui s'est chargé de propager ce bruit et de lui donner de
-la consistance.</p>
-
-<p>&mdash;Un ennemi, moi! fit le jeune homme avec stupeur, c'est impossible!</p>
-
-<p>L'Indien sourit avec ironie.</p>
-
-<p>&mdash;Bientôt vous le connaîtrez, maître, dit-il; mais il est inutile de
-nous occuper de lui en ce moment, c'est de vous qu'il s'agit, de vous,
-qu'il faut sauver.</p>
-
-<p>Le jeune homme hocha la tête avec découragement.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-il d'une voix triste, je vois que je suis bien réellement
-perdu cette fois, tout ce que je tenterais ne ferait que hâter ma
-perte, mieux vaut me résigner à mon sort.</p>
-
-<p>L'Indien le considéra pendant quelques instants avec un étonnement
-qu'il ne chercha pas à dissimuler.</p>
-
-<p>&mdash;N'avais-je pas raison, maître, reprit-il enfin, de vous demander au
-commencement de cette conversation si vous aviez du courage?</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu dire? s'écria le jeune homme en se redressant subitement
-et en le foudroyant du regard.</p>
-
-<p>Tyro ne baissa pas les yeux, son visage demeura impassible, et ce fut
-de la même voix calme, avec le même accent d'insouciance qu'il continua:</p>
-
-<p>&mdash;En ce pays, maître, le courage ne ressemble en rien à celui que vous
-possédez, tout homme est brave le sabre ou le fusil à la main, surtout
-ici, où, sans compter les hommes, on est constamment contraint de
-lutter contre toutes espèces d'animaux plus nuisibles et plus féroces
-les uns que les autres, mais que signifie cela?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne le comprends pas, répondit le jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, maître, de vous apprendre des choses que vous ignorez;
-il est un courage qu'il vous faut acquérir, c'est celui qui consiste à
-paraître céder lorsque la lutte est trop inégale, en se réservant, tout
-en feignant de fuir, de prendre plus tard sa revanche. Vos ennemis ont
-sur vous un immense avantage: ils vous connaissent; donc ils agissent
-contre vous à coup sûr, et vous, vous ne les connaissez point; vous
-êtes exposé, au premier mouvement que vous ferez, à tomber net dans
-le piège tendu sous vos pas, et de vous livrer ainsi sans espoir de
-vengeance.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que tu me dis là est plein de sens, Tyro; seulement, tu me parles
-par énigmes. Quels sont ces ennemis que je ne connais pas et qui
-paraissent si acharnés à ma perte?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis encore vous révéler leurs noms, maître; mais ayez
-patience, un jour viendra où vous les connaîtrez.</p>
-
-<p>&mdash;Avoir patience, cela est bientôt dit; malheureusement, je suis
-enfoncé jusqu'au cou dans un guêpier dont je ne sais comment sortir.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi faire, maître; je réponds de tout. Vous partirez plus
-facilement que vous ne le croyez.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! Cela me paraît bien difficile.</p>
-
-<p>L'Indien sourit en haussant légèrement les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Tous les blancs sont ainsi, murmura-t-il comme s'il se parlait à
-lui-même; en apparence, leur conformation est la même que la nôtre et
-pourtant ils sont complètement incapables de faire par eux-mêmes la
-moindre des choses.</p>
-
-<p>&mdash;C'est possible, répondit le jeune homme intérieurement piqué de cette
-remarque assez désobligeante, cela tient à une foule de considérations
-trop longues à l'expliquer et que d'ailleurs tu ne comprendrais pas;
-revenons à ce qui, seul, doit en ce moment nous occuper; je te répète
-que je trouve ma position désespérée et que je ne sais, même avec
-l'aide de ton dévouement, de quelle façon je m'en sortirai.</p>
-
-<p>Il y eut quelques instants de silence entre les deux hommes, puis
-l'Indien reprit la parole, mais cette fois d'une voix claire, bien
-accentuée, comme un homme qui désire être compris du premier coup,
-sans être contraint de perdre en explications inutiles un temps qu'il
-considère comme fort précieux.</p>
-
-<p>&mdash;Maître, dit-il, aussitôt que je fus informé de ce qui se passait,
-convaincu que je ne serais pas désavoué par vous, je dressai mon plan
-et je me mis en mesure de parer le nouveau coup qui vous frappait.
-Mon premier soin fut de me rendre dans votre maison; on me connaît,
-la plupart des peones sont mes amis; on ne fit donc pas attention
-à moi. Je fus libre d'aller et de venir à ma guise; sans attirer
-l'attention. Du reste, je profitai d'un moment où la maison était à
-peu près déserte, à cause de l'heure de la siesta qui fermait les yeux
-des maîtres et des criados; en un tour de main, aidé par quelques amis
-à moi, j'enlevai tout ce qui vous appartient jusqu'à vos chevaux, sur
-lesquels je chargeai vos bagages et vos caisses pleines de papiers et
-de toiles.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, interrompit le jeune homme avec une satisfaction nuancée d'une
-légère inquiétude; mais que pensera de ce procédé mon compatriote?</p>
-
-<p>&mdash;Que cela ne vous inquiète pas, maître, répondit le Guaranis avec un
-sourire d'une expression singulière.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, tu auras sans doute trouvé un prétexte plausible pour
-dissimuler ce que ce procédé a d'insolite.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela même, fit-il en ricanant.</p>
-
-<p>&mdash;C'est fort bien; mais maintenant, dis-moi, Tyro, qu'as-tu fait
-de tous ces bagages? Je ne me soucie nullement de les perdre; ils
-composent le plus clair de ma fortune; je ne puis cependant pas camper
-ainsi de but en blanc à la belle étoile, d'autant plus que cela ne
-servirait à rien, et que ceux qui ont intérêt à me chercher m'auraient
-bientôt découvert; d'un autre côté je ne vois guère dans quelle maison
-je me puis loger sans courir le risque d'être aussitôt arrêté.</p>
-
-<p>L'Indien se mit à rire.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! Eh! fit gaiement le jeune homme, puisque tu ris, c'est que mes
-affaires vont probablement bien et que tu es à peu près certain de
-m'avoir trouvé un abri sûr.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne vous trompez pas, maître; je me suis effectivement occupé
-aussitôt de vous chercher un endroit où vous seriez en sûreté, et
-complètement à l'abri des poursuites.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! Cela n'a pas dû être facile à trouver dans la ville.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi, n'est-ce pas dans la ville que j'ai cherché.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh! Où donc alors; je ne vois guère, dans la campagne, d'endroit
-où il me soit possible de me cacher.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que, comme nous autres Indiens, vous n'avez pas, maître,
-l'habitude du désert; à deux milles d'ici, tout au plus, dans un rancho
-d'Indiens guaranis, je vous ai trouvé un asile où je défie qu'on aille
-vous chercher, ou bien, au cas d'une visite, vous trouver.</p>
-
-<p>&mdash;Tu piques singulièrement ma curiosité. Tout est-il préparé pour me
-recevoir?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, maître.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc demeurons-nous ici alors, au lieu de nous y rendre?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que, maître, le soleil n'est pas couché encore, et qu'il fait
-trop jour pour se hasarder dans la campagne.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, mon brave Tyro; je te remercie de ce nouveau service.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai fait que mon devoir, maître.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! Enfin, puisque tu le veux, j'y consens. Seulement, crois bien
-que je ne suis pas ingrat. Ainsi, voilà qui est convenu: je suis
-déménagé. Mon cher compatriote sera bien étonné lorsqu'il apprendra que
-je suis parti sans prendre congé de lui.</p>
-
-<p>L'Indien rit silencieusement sans répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Malheureusement, mon ami, continua le jeune homme, cette position est
-fort précaire, elle ne saurait durer longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;Rapportez-vous-en à moi, maître, avant trois jours nous serons
-partis; toutes mes mesures sont prises en conséquence; mes préparatifs
-seraient déjà terminés si j'avais eu à ma disposition la somme
-nécessaire à l'achat de diverses choses indispensables.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme en fouillant vivement à
-sa poche et en retirant la bourse que lui avait remise la marquise,
-voilà de l'argent.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit l'Indien avec joie, il y a là beaucoup plus qu'il ne nous
-faut.</p>
-
-<p>Mais soudain le peintre devint triste, et retira du Guaranis la bourse
-que déjà il lui avait abandonnée.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis fou, dit-il maintenant, nous ne pouvons user de cet argent:
-il n'est pas à nous, nous n'avons pas le droit de nous en servir.</p>
-
-<p>Tyro le regarda avec surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, continua-t-il en hochant doucement la tête, cette somme m'a
-été remise par la personne que j'avais promis de sauver, afin de tout
-préparer pour sa fuite.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? fit l'Indien.</p>
-
-<p>&mdash;Dame! reprit le jeune homme, maintenant la question me paraît
-singulièrement changée; j'aurai, je le crois, fort à faire à me sauver
-tout seul.</p>
-
-<p>&mdash;La situation est toujours la même pour vous, maître, vous pouvez
-tenir la parole que vous avez donnée; au contraire, peut-être êtes-vous
-dans de meilleures conditions aujourd'hui que vous ne l'étiez hier;
-pour organiser, non seulement votre fuite, mais celle de ces personnes;
-j'ai tout prévu.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, explique-toi, car je recommence à ne plus te comprendre du
-tout.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela, maître?</p>
-
-<p>&mdash;Dame! Tu sembles connaître mieux que moi mes affaires.</p>
-
-<p>&mdash;Que cela ne vous inquiète pas, je ne sais de vos affaires que ce que
-je dois en savoir pour vous être utile au besoin et être en mesure de
-vous prouver quel est mon dévouement pour vous. D'ailleurs, si vous le
-désirez, je paraîtrai ne rien savoir.</p>
-
-<p>&mdash;Belle avance! s'écria le jeune homme en riant. Allons, puisqu'il
-ne m'est même pas possible de conserver mes secrets à moi tout seul,
-prends-en donc ta part, sorcier que tu es. Je ne me plaindrai pas
-davantage; maintenant, continue.</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-moi seulement cet or, maître, et laissez-moi agir.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, je crois que c'est le plus simple; prends-le donc,
-ajouta-t-il en lui mettant la bourse dans la main; seulement, hâte-toi,
-car, mieux que moi, tu dois savoir que nous n'avons pas de temps à
-perdre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Maintenant rien ne nous presse; on vous croit parti; on vous
-cherche bien loin; on vous laisse ainsi toutes les facilités possibles
-pour faire ici tout ce que vous voudrez.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai; s'il ne s'agissait que de moi, ma foi, j'ai une si grande
-confiance en ton habileté, que je ne me presserais pas du tout, je
-t'assure; mais...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, interrompit-il, je sais ce que vous voulez dire, maître; il
-s'agit des dames. Elles sont pressées, elles, et elles ont des raisons
-pour cela; mais elles n'ont rien à redouter avant trois jours, et je ne
-vous en demande que deux; est-ce trop?</p>
-
-<p>&mdash;Non, certes, seulement je t'avoue qu'il y a une chose qui
-m'embarrasse fort, à présent.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle, maître?</p>
-
-<p>&mdash;C'est la façon dont je m'introduirai dans le couvent pour les avertir.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cependant bien simple; vous irez au couvent sous le même
-déguisement que vous avez pris aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Hum... tu crois que ce n'est pas beaucoup risquer?</p>
-
-<p>&mdash;Pas le moins du monde, maître; qui voulez-vous qui s'occupe d'un
-pauvre vieillard?</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, j'essayerai; si j'échoue, j'aurai fait mon devoir de galant
-homme, ma conscience ne me reprochera rien.</p>
-
-<p>Ils continuèrent à causer ainsi pendant plusieurs heures, prenant leurs
-dernières dispositions et essayant de prévoir tous les hasards qui
-pourraient, au dernier moment, venir à l'improviste contrecarrer la
-réussite de leurs projets.</p>
-
-<p>Plus le jeune Français se laissait aller à une intimité plus complète
-avec le Guaranis, plus il reconnaissait d'intelligence dans ce pauvre
-diable d'Indien si simple et si naïf en apparence, et plus il se
-félicitait d'avoir accepté ses offres de service et de s'être confié à
-lui.</p>
-
-<p>Il est vrai d'ajouter que si le peintre n'avait pas ainsi à point
-nommé rencontré ce serviteur dévoué, il aurait été dans une situation
-des plus critiques et presque dans l'impossibilité d'échapper au
-danger terrible suspendu sur sa tête; il le reconnaissait franchement
-et mettant de côté tout préjugé de race, il laissait sagement son
-serviteur agir pour lui, se contentant de suivre ses conseils, sans
-essayer de faire prévaloir ses idées; ce qui montrait chez le jeune
-homme, malgré son apparente frivolité de caractère, un grand bon sens
-et une rectitude de jugement peu commune.</p>
-
-<p>Une demi-heure environ après le coucher du soleil, les deux hommes
-quittèrent la grotte au fond de laquelle ils étaient demeurés cachés
-pendant plus de quatre heures.</p>
-
-<p>L'Indien qui, malgré les ténèbres, semblait voir comme en plein jour,
-guida son maître à travers des sentiers détournés, en apparence
-inextricables, mais au milieu desquels il se dirigeait avec une sûreté
-qui dénotait une complète connaissance des lieux, qu'il parcourait.
-Le peintre, peu habitué à ces courses de nuit, le suivait tant bien
-que mal butant presque à chaque pas, mais ne se décourageant point, et
-prenant gaiement son parti de ce nouveau contretemps.</p>
-
-<p>Du reste, le trajet de la grotte, à l'endroit où il se rendait, était
-court; il ne dura tout au plus que trois quarts d'heure.</p>
-
-<p>Tyro s'arrêta devant un rancho d'aspect assez misérable, construit au
-sommet d'une colline, et ouvrit, sans annoncer autrement sa présence,
-une porte formée par un cuir de bœuf étendu sur une claie en osier.</p>
-
-<p>Le rancho était ou plutôt paraissait désert.</p>
-
-<p>L'Indien battit le briquet et alluma un <i>sebo.</i></p>
-
-<p>L'intérieur du rancho ressemblait à l'extérieur et était fort misérable.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! fit Émile en jetant autour de lui un regard investigateur, ce
-rancho est-il donc abandonné?</p>
-
-<p>&mdash;Nullement, maître, répondit Tyro, mais les propriétaires se sont
-retirés dans la pièce à côté afin de ne pas nous voir.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh! Et pour quelle raison?</p>
-
-<p>&mdash;Tout simplement afin que si, par hasard, on venait vous chercher
-ici, ils pussent en toute sûreté de conscience affirmer qu'ils ne vous
-connaissent pas et qu'ils ne vous ont pas vu.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens! fit en riant le jeune homme, c'est assez
-spirituel ce qu'ils font là, ces braves gens! Allons! Je vois avec
-plaisir que les jésuites, aussi bien en Amérique qu'en Europe,
-faisaient d'excellents élèves; le procédé est fort ingénieux.</p>
-
-<p>Tyro ne répondit pas; il était en train d'enlever avec une pioche
-une légère couche de terre sous laquelle apparut bientôt une trappe;
-l'Indien la souleva.</p>
-
-<p>&mdash;Venez, maître, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! murmura le jeune homme avec une certaine hésitation, vais-je
-donc m'enterrer tout vivant?</p>
-
-<p>L'Indien avait déjà disparu dans l'ouverture laissée béante par
-l'enlèvement de la trappe.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, fit le jeune homme, il n'y a pas à hésiter.</p>
-
-<p>Il se pencha sur le trou, aperçut les premiers échelons d'une échelle
-et descendit résolument dans le souterrain où l'attendait Tyro, le
-<i>sebo</i> levé vers lui afin de l'éclairer et de lui éviter un faux pas.</p>
-
-<p>Ce souterrain était assez grand et assez haut, entièrement garni de
-<i>petates</i> pour absorber l'humidité; tous les bagages du jeune homme
-avaient été apportés et rangés avec soin.</p>
-
-<p>Un <i>equipal</i>, une <i>butaca</i>, une table et un hamac pendu dans un coin
-complétaient un ameublement réduit à sa plus simple expression.</p>
-
-<p>Plusieurs bougies et une lampe se trouvaient disposées sur la table.</p>
-
-<p>A chaque extrémité de ce souterrain, dont la forme était à peu près
-ovale, s'ouvraient des galeries.</p>
-
-<p>&mdash;Voici votre appartement provisoire, maître, dit le Guaranis; chacune
-de ces galeries donne, après quelques détours, assez loin dans la
-campagne; en cas d'alerte, vous avez donc une retraite assurée; vos
-chevaux ont été placés par moi dans la galerie de gauche, ils ont
-tout ce qui leur faut; dans cette corbeille vous trouverez des vivres
-pour trois jours. Je ne vous engage pas à sortir avant de m'avoir vu;
-seulement je vous avertis que je ne reviendrai que lorsque tout sera
-prêt pour votre fuite; vous serez ici complètement en sûreté, vous
-n'avez que patience à prendre.</p>
-
-<p>Tout en parlant ainsi, l'Indien avait sorti de de la corbeille et étalé
-sur la table, après avoir allumé la lampe, les vivres nécessaires au
-souper, dont le peintre, à jeun depuis sa sortie du couvent, commençait
-à éprouver un sérieux besoin.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, maître, je remonte dans le rancho, afin de tout remettre
-en place et faire disparaître les traces de notre passage. A bientôt et
-bon courage.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, Tyro; mais, au nom du ciel! Souviens-toi que je ne me fie qu'à
-toi; ne me laisse pas trop longtemps prisonnier.</p>
-
-<p>&mdash;Rapportez-vous-en à moi, maître. Ah! J'oubliais de vous avertir que
-lorsque je reviendrai, ce sera par la galerie de droite; j'imiterai le
-cri du hibou trois fois avant d'entrer.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, je m'en souviendrai. Tu ne veux pas me tenir compagnie et
-souper avec moi?</p>
-
-<p>&mdash;Merci, maître, cela m'est impossible, il me faut être à San Miguel
-dans une heure.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, fais comme tu le voudras, répondit le peintre en étouffant un
-soupir, je ne te retiens plus.</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, maître, patience, et à bientôt!</p>
-
-<p>&mdash;A bientôt, Tyro; quant à la patience que tu me recommandes, je
-tâcherai d'en avoir.</p>
-
-<p>L'Indien remonta l'échelle, disparut par l'ouverture, et, après avoir
-dit une dernière fois adieu à son maître, il referma la trappe.</p>
-
-<p>Émile se trouva seul.</p>
-
-<p>Il demeura un instant immobile, plongé dans des réflexions assez
-sombres; mais bientôt, secouant la tête à plusieurs reprises, il
-s'assit sur la <i>butaca</i> et se mit en devoir d'attaquer les vivres
-placés devant lui sur la table.</p>
-
-<p>&mdash;Soupons, dit-il, cela me fera passer toujours une heure, d'autant
-plus que je me sens un appétit formidable. C'est égal, ajouta-t-il la
-bouche pleine, au bout d'un instant, lorsque, à mon retour en France,
-je raconterai mes aventures d'Amérique, du diable si on me croira!</p>
-
-<p>Et, remis en joie par cette réflexion, il continua gaiement son souper.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-<p><a name="Footnote_1_2" id="Footnote_1_2"></a><a href="#FNanchor_1_2"><span class="label">Renvoi 1</span></a>Peaux de moutons teintes et préparées.</p>
-</div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4>
-
-
-<h4>COMPLICATIONS</h4>
-
-
-<p>Le jour même où s'étaient passés les différents événements que nous
-avons rapportés dans nos précédents chapitres, vers neuf heures du
-soir environ, deux personnes étaient assises dans le salon du duc de
-Mantoue et causaient en français avec une certaine animation. Ces
-deux personnes étaient, la première, le duc de Mantoue lui-même ou M.
-Dubois, ainsi qu'il se faisait appeler, et l'autre, le général don
-Eusebio Moratín, gouverneur pour les patriotes buenos-airiens de la
-ville de San Miguel et de la province de Tucumán.</p>
-
-<p>Le général Moratín était alors âgé de quarante-cinq ans; il était
-petit, mais trapu et fortement charpenté; ses traits auraient été beaux
-sans l'expression de froide méchanceté qui respirait dans ses yeux
-noirs et profondément enfoncés sous l'orbite.</p>
-
-<p>Cet officier, dont la mémoire est justement exécrée dans les provinces
-argentines et qui, si Rosas n'était venu après lui, serait demeuré
-le type le plus complet des scélérats que l'écume révolutionnaire a
-fait, depuis le commencement de ce siècle, monter à la surface de
-de la société pour tyranniser les peuples et déshonorer la grande
-famille humaine, jouait en ce moment un rôle important dans son pays et
-jouissait d'une immense influence.</p>
-
-<p>Nous ferons en quelques mots son histoire. Né, en 1760, d'une famille
-distinguée de Montevideo, cet homme avait de bonne heure manifesté
-les plus mauvais penchants; la vie nomade des gauchos, leur sauvage
-indépendance, tout en eux, jusqu'à leur férocité même, avaient séduit
-cet esprit fougueux; pendant plusieurs années, il partagea leur
-existence, puis il réunit une bande de contrebandiers et d'assassins,
-dont il devint bientôt le membre le plus actif, le plus cruel et le
-plus entreprenant.</p>
-
-<p>L'ascendant, pris par cet homme sur ses compagnons de rapines, le fit
-choisir pour chef.</p>
-
-<p>Dès lors; ses excès ne connurent plus de bornes, et lui acquirent une
-célébrité à la fois éclatante et exécrable.</p>
-
-<p>Il ravagea sans pitié la <i>Banda Oriental</i>, l'<i>Entre-Ríos</i> et le
-<i>Paraguay</i>, détruisant les moissons, enlevant les femmes, égorgeant les
-hommes, pillant les églises, et portant le deuil dans plus de <i>vingt
-mille</i> familles.</p>
-
-<p>Les choses en vinrent à un tel point, que le gouverneur de Buenos Aires
-fut obligé de créer un corps de volontaires spécialement chargés de
-poursuivre la bande de Moratín; mais ce moyen fut insuffisant, et il
-fallut que le gouvernement espagnol traitât de puissance à puissance
-avec ce brigand.</p>
-
-<p>Son propre père servit de médiateur. Les bandits furent amnistiés,
-incorporés dans l'armée, et leur chef, en sus d'une grosse somme
-d'argent, reçut la commission de lieutenant, qui bientôt lui valut
-celle de capitaine.</p>
-
-<p>Mais, au premier cri d'indépendance poussé dans les provinces
-argentines, Moratín déserta, passa aux insurgés, suivi de ses anciens
-compagnons, créa une redoutable montonera, attaqua résolument les
-Espagnols et les battit en plusieurs rencontres, et notamment, en 1814,
-à la journée de <i>las Piedras</i>.</p>
-
-<p>Nous ne nous appesantirons pas davantage sur les hauts faits de ce
-féroce condottière que, malgré le soin que nous avons pris de changer
-son nom, ceux de ses compatriotes dans les mains desquels tombera
-ce livre reconnaîtront aussitôt; nous nous bornerons à ajouter
-qu'après des actes d'une férocité révoltante mêlés à des actions
-éclatantes,&mdash;car il était doué d'une haute intelligence,&mdash;au moment où
-nous le mettons en scène avait le grade de général, était gouverneur du
-Tucumán, et, probablement, ne comptait pas en demeurer là.</p>
-
-<p>Le tableau que présentaient à cette époque les provinces insurgées
-était le plus triste et le plus affligeant qui se puisse imaginer.</p>
-
-<p>Les hommes du pouvoir cherchaient à se détruire les uns les autres au
-détriment de la tranquillité publique.</p>
-
-<p>Les soldats avaient rompu tous liens de subordination, c'était par
-caprice qu'ils acceptaient ou qu'ils refusaient d'obéir à leurs
-officiers, qui eux-mêmes, la plupart du temps, s'improvisaient leurs
-grades de leur autorité privée.</p>
-
-<p>Le sanguinaire Moratín se préparait selon toute apparence à combattre
-pour son propre compte.</p>
-
-<p>Les Portugais faisaient la guerre pour l'agrandissement du Brésil, les
-Montévidéens pour avoir la vie sauve et les Buenos Airiens pour le
-maintien de l'union proclamée dès le commencement des hostilités contre
-les Espagnols.</p>
-
-<p>Dans cet étrange conflit de toutes les passions humaines, les derniers
-sentiments de patriotisme avaient été noyés dans le sang, et chacun ne
-prenait plus parti que suivant ses intérêts d'avarice ou d'ambition.</p>
-
-<p>Bref, la démoralisation était partout, la foi nulle part.</p>
-
-<p>Don Eusebio Moratín, bien que, en qualité de créole, il méprisât
-souverainement tout ce qui venait de l'étranger et surtout de l'Europe,
-parlait cependant très facilement l'anglais et le français, non pas par
-goût pour ces deux idiomes, mais par nécessité et afin de faciliter,
-par des apparences libérales et l'appui des grandes puissances
-européennes, les visées ambitieuses qu'il couvait sourdement dans son
-cœur.</p>
-
-<p>Nous reprendrons maintenant notre récit au point ou nous l'avons
-laissé, c'est-à-dire que nous ferons assister le lecteur à la fin de
-l'entretien des deux hommes politiques que nous avons mis en présence
-en commençant ce chapitre.</p>
-
-<p>Le général qui, depuis quelques instants, marchait à grands pas dans le
-salon, se retourna tout d'un coup et venant se placer bien en face du
-duc:</p>
-
-<p>&mdash;Bah, bah! lui dit-il d'une voix saccadée, en rejetant la tête en
-arrière et faisant claquer ses doigts, geste qui lui était habituel, je
-vous répète, monsieur le duc, que votre Zéno Cabral, quelque bon soldat
-qu'il soit, n'est qu'un niais fieffé.</p>
-
-<p>&mdash;Permettez, général, objecta le Français.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc, reprit-il avec violence, un homme politique, lui! Il
-faudrait être fou pour le supposer. Un chef de montoneros qui s'avise
-d'être amoureux, de faire du sentiment, que sais-je moi? Est-ce
-ainsi qu'on se comporte? Eh! Mon Dieu! Si la petite lui plaît qu'il
-la prenne! C'est simple comme bonjour cela et ne demande pas grande
-diplomatie, que diable! J'ai l'expérience de ces choses-là, moi! Toute
-femme veut être un peu forcée, cela est élémentaire. Au lieu de cela,
-il prend des airs de beau ténébreux, roule les yeux, pousse des soupirs
-et va presque jusqu'à faire des madrigaux. Sur ma parole ce serait à
-pouffer de rire, si on ne haussait pas les épaules de pitié! La mère
-et la fille se moquent de lui; et elles font bien. On n'est pas plus
-niais! Vous verrez qu'elles finiront par lui glisser entre les doigts
-comme des couleuvres qu'elles sont, et ce sera bien fait, vive Dieu!
-J'applaudirai des deux mains à ce beau résultat d'un amour platonique
-saupoudré de vengeance héréditaire. Qu'on ne me parle plus de cet
-homme! Il n'y a rien à faire avec lui!</p>
-
-<p>Le duc avait écouté cette foudroyante sortie avec cet implacable
-sang-froid perpétuellement stéréotypé sur son visage impassible et dont
-il ne se départait jamais.</p>
-
-<p>Lorsque le général se tut, il le regarda un instant d'un air légèrement
-railleur, puis, prenant la parole à son tour:</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela est fort bien, général, dit-il, mais ce n'est en résumé que
-l'expression de votre opinion personnelle, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Certes! fit don Eusebio.</p>
-
-<p>&mdash;Vous seriez, je l'imagine, reprit-il en souriant, fort peu flatté
-qu'on répétât à don Zéno Cabral les paroles que vous venez de prononcer.</p>
-
-<p>Un éclair de férocité jaillit de l'œil du général, mais, se remettant
-aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;J'avoue, dit-il, que j'en serais rien moins que satisfait.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, reprit le duc, à quoi bon dire des choses que, un jour ou
-l'autre, on pourrait regretter? Avec moi, cela ne tire pas autrement
-à conséquence; je sais trop bien à quels fils légers tiennent souvent
-les plus profondes combinaisons politiques pour abuser jamais d'une
-confidence, mais dans un moment d'emportement vous pourriez vous
-laisser aller à parler ainsi devant des tiers dont vous ne seriez pas
-aussi sûr que vous l'êtes de moi, et alors cela aurait d'incalculables
-conséquences.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, mon cher duc, fit en riant le général, je me
-rétracte; mettons que je n'ai rien dit.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà qui est mieux, général, d'autant plus que vous avez en ce
-moment le plus pressant besoin de don Zéno Cabral et de sa cuadrilla.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, je ne puis malheureusement me passer de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Charmante façon de lui inspirer de la confiance, si vous le traitez
-de niais.</p>
-
-<p>&mdash;Oubliez cela! Et arrivons s'il vous plaît au fait. Don Zéno ne
-tardera pas à venir ici, et je voudrais que tout fût convenu entre nous
-avant qu'il paraisse.</p>
-
-<p>Le Français jeta un regard sur la pendule.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons encore vingt minutes à nous, dit-il, c'est plus qu'il ne
-nous en faut pour convenir de tout. D'abord, quel est votre projet?</p>
-
-<p>&mdash;De me faire nommer président de la république, pardieu! s'écria-t-il
-avec violence.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, mais ce n'est pas de cela dont je vous parle.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi me parlez-vous donc?</p>
-
-<p>&mdash;Des moyens que vous comptez employer pour atteindre le but que vous
-ambitionnez.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Voilà justement où le bât me blesse, je ne sais trop que faire,
-nous pataugeons en ce moment dans un tel gâchis...</p>
-
-<p>&mdash;Raison de plus, interrompit en souriant le duc: les meilleurs pêches
-se font toujours en eau trouble.</p>
-
-<p>&mdash;A qui le dites-vous? fit avec un éclat de rire le général, je n'ai
-jamais pêché autrement, moi.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, si cela vous a réussi jusqu'à présent, il faut continuer.</p>
-
-<p>&mdash;Je le voudrais, mais de quelle façon?</p>
-
-<p>Le duc sembla réfléchir profondément pendant quelques secondes, tandis
-que le général l'examinait avec anxiété.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez comme vous êtes injuste, mon cher général, reprit enfin le duc,
-c'est justement cet amour de don Zéno pour la fille de la marquise
-de Castelmelhor, amour que vous avez si vertement qualifié, qui vous
-fournira ces moyens que vous cherchez sans réussir à les trouver.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous comprends pas le moins du monde; quel rapport peut-il y
-avoir entre...</p>
-
-<p>&mdash;Patience, interrompit le diplomate. Que désirez-vous d'abord?
-L'éloignement immédiat de don Zéno Cabral, qui, aimé et respecté de
-tous comme il l'est, pourrait par sa présence influencer les votes des
-députés qui se réunissent en ce moment en cette ville pour proclamer
-l'indépendance et peut-être élire un président; n'est-ce pas cela?</p>
-
-<p>&mdash;En effet, mais don Zéno ne consentira sous aucun prétexte à
-s'éloigner.</p>
-
-<p>Le diplomate ricana doucement en jetant un regard de pitié à son
-interlocuteur.</p>
-
-<p>&mdash;Général, lui dit-il, avez-vous quelquefois été amoureux dans votre
-vie?</p>
-
-<p>&mdash;Moi! s'écria don Eusebio avec un bond de surprise. Ah çà, vous vous
-moquez de moi, mon cher duc?</p>
-
-<p>&mdash;Pas le moins du monde, répondit-il paisiblement.</p>
-
-<p>&mdash;Au diable la question saugrenue! Quand nous traitons une affaire
-sérieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Pas aussi saugrenue que vous le supposez, général; je ne m'éloigne en
-aucune façon de notre affaire. Ainsi, je vous en prie, faites-moi le
-plaisir de me répondre clairement et catégoriquement. Avez-vous été oui
-ou non amoureux?</p>
-
-<p>&mdash;Puisque vous l'exigez, soit. Jamais je n'ai été ce que vous appelez
-amoureux; est-ce clair?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement; eh bien! Voilà justement où est la différence entre
-vous et don Zéno Cabral, c'est qu'il est amoureux.</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! La belle et grande nouvelle que vous m'annoncez là, mon cher
-duc; voilà une heure que je vous le répète.</p>
-
-<p>&mdash;D'accord, mais attendez la conclusion.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons donc cette conclusion.</p>
-
-<p>&mdash;La voici: cela a été dit, il y a quelque cent ans déjà, par un
-fabuliste de notre nation, d'une façon charmante, dans une fable que je
-vous lirai quelque jour.</p>
-
-<p>&mdash;Mais la conclusion? s'écria le général avec un trépignement
-d'impatience.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! Que vous êtes vif, mon cher général, reprit imperturbablement le
-duc, qui s'amusait fort intérieurement de l'exaspération contenue de
-son interlocuteur. Écoutez bien; elle n'est pas longue, mais elle est
-en vers... rassurez-vous, il n'y en a que deux:</p>
-
-<p>Amour! Amour! Quand tu nous tiens, On peut bien dire: Adieu prudence!</p>
-
-<p>&mdash;Comprenez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;A peu près, répondit le général, qui, au fond, ne comprenait pas du
-tout, mais ne voulait pas le paraître; cependant, je ne vois pas...</p>
-
-<p>&mdash;C'est pourtant fort simple, mon cher général; c'est justement par son
-amour que nous le tenons.</p>
-
-<p>&mdash;C'est-à-dire...</p>
-
-<p>&mdash;C'est-à-dire que s'est en sachant à propos exciter cet amour que nous
-parviendrons au résultat que nous voulons obtenir.</p>
-
-<p>&mdash;Pour le coup, je ne vous comprends plus, monsieur le duc; cet amour
-n'a pas besoin d'être excité, j'imagine.</p>
-
-<p>&mdash;L'amour, non peut-être, répondit en riant le Français; mais la
-jalousie tout au moins; quant à cela, laissez-moi faire, je me suis mis
-en tête que vous réussiriez, et cela sera.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, mon cher duc, de cet appui qu'il vous plaît de me
-donner; mais ne serait-il pas convenable que vous me missiez au courant
-de vos projets, de cette façon je pourrais, au besoin, vous venir en
-aide, au lieu que, si je demeure dans l'ignorance où je me trouve
-en ce moment, peut-être arrivera-t-il que, sans le savoir, je vous
-contrecarrerai.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, général; d'ailleurs, je n'ai aucun motif de vous
-faire mystère des moyens que je compte employer, puisque c'est de vous
-seul qu'il s'agit dans tout ceci.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, je vous serai donc fort obligé de vous expliquer, mon cher
-duc.</p>
-
-<p>&mdash;Soit.</p>
-
-<p>Au même instant la porte s'ouvrit toute grande, et un criado, revêtu
-d'une magnifique livrée, annonça:</p>
-
-<p>&mdash;Son Excellence le señor général don Zéno Cabral.</p>
-
-<p>Les deux hommes échangèrent un rapide regard d'intelligence et se
-levèrent pour saluer le général.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dérange, messieurs? dit celui-ci en entrant.</p>
-
-<p>&mdash;Nous? Pas le moins du monde, señor don Zéno, répondit le Français;
-nous vous attendions, au contraire, avec la plus vive impatience.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi d'avoir avancé de quelques minutes l'heure que vous
-aviez daigné assigner à notre rendez-vous, monsieur le duc; mais comme
-je savais trouver ici Son Excellence le gouverneur, je me suis hâté de
-venir, ayant une importante communication à lui faire.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, soyez doublement le bienvenu, cher général, répondit don
-Eusebio.</p>
-
-<p>Le criado avança des sièges et se retira.</p>
-
-<p>La conversation, commencée en français à cause de la difficulté que le
-duc éprouvait à s'exprimer en espagnol, continua dans la même langue,
-que, soit dit entre parenthèses, don Zéno Cabral parlait avec une
-remarquable pureté.</p>
-
-<p>&mdash;Vous disiez donc, cher don Zéno, reprit don Eusebio lorsque chacun se
-fut assis, que vous aviez à me faire une importante communication.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur le gouverneur.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, veuillez, je vous prie, vous expliquer sans ambage; le señor
-duc connaît tous nos secrets; d'ailleurs, il est trop de nos amis pour
-que nous lui fassions un mystère de ce qui nous intéresse.</p>
-
-<p>&mdash;Voici le fait en deux mots, répondit en s'inclinant don Zéno Cabral:
-les deux prisonniers qui devaient demain être jugés comme espions par
-le conseil de guerre, don Luis Ortega et le comte de Mendoza, que
-moi-même avais arrêtés la nuit de la fête en plein Cabildo...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? interrompit le général Moratín.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ils se sont évadés.</p>
-
-<p>&mdash;Evadés! s'écria le gouverneur avec surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Aujourd'hui même, au lever du soleil, déguisés en moines
-franciscains; des affidés leur tenaient des chevaux tout préparés aux
-portes de la ville.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh! Cela m'a tout à fait l'air d'une trahison! s'écria le général
-en fronçant le sourcil, je vais...</p>
-
-<p>&mdash;Ne faites rien, interrompit don Zéno, toute démarche serait inutile
-maintenant; ils ont une avance de près de quatorze heures, et l'on va
-vite quand on veut sauver sa tête.</p>
-
-<p>&mdash;Quand avez-vous appris cette évasion dont personne ne m'a instruit?</p>
-
-<p>&mdash;Vous étiez à la chasse, général.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, je suis coupable.</p>
-
-<p>&mdash;Nullement, car en votre absence j'ai pris sur moi de donner des
-ordres.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, cher don Zéno.</p>
-
-<p>&mdash;En sortant de la maison de la marquise de Castelmelhor, où ce matin
-je m'étais rendu, un de vos aides de camp, général, qui était à votre
-recherche et voulait monter à cheval pour vous rejoindre, m'a donné
-la nouvelle de cette fuite; j'ai aussitôt lancé des détachements dans
-toutes les directions, à la poursuite des fugitifs.</p>
-
-<p>&mdash;Très bien.</p>
-
-<p>&mdash;Ces détachements, sauf un seul, sont revenus sans avoir eu de
-nouvelles des prisonniers.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà une fâcheuse affaire, et qui ne peut que compliquer encore la
-situation difficile dans laquelle nous nous trouvons en ce moment.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne m'en suis pas tenu là, monsieur le gouverneur, répondit don
-Zéno, je me suis rendu à la prison pour interroger le directeur sur
-les particularités de la fuite; de plus, j'ai disséminé par la ville
-des gens intelligents chargés de prendre langue et de me rapporter ce
-qu'ils entendraient dire.</p>
-
-<p>&mdash;On n'est pas plus prudent et plus avisé, mon cher don Zéno, je vous
-félicite de tout cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ajoutez trop d'importance à une chose aussi simple.</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'avez-vous appris?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, reprit don Zéno en se tournant à demi du côté du diplomate
-français, j'ai appris une chose qui vous étonnera fort, monsieur le
-duc, et que je n'ose croire encore.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc? dit en souriant le duc, aurais-je, sans le savoir, protégé
-la fuite de vos prisonniers.</p>
-
-<p>&mdash;Dame! fit en riant don Zéno, il y a un peu de cela.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Par exemple, s'écria le duc, vous allez vous expliquer, n'est-ce
-pas général?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, mais, rassurez-vous, il
-n'est nullement question de vous dans tout ceci, mais seulement d'un de
-vos amis.</p>
-
-<p>&mdash;D'un de mes amis à moi, mais je suis étranger, je ne connais, excepté
-vous, personne que je sache dans cette ville, où je suis venu pour la
-première fois, il y a quelques jours à peine.</p>
-
-<p>&mdash;Justement, fit en riant don Zéno; c'est d'un de vos compatriotes
-qu'il s'agit.</p>
-
-<p>&mdash;D'un de mes compatriotes?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, un certain Émile Gagnepain, il aurait, paraît-il, remarquez que
-je ne suis que l'écho d'un on-dit général...</p>
-
-<p>&mdash;Continuez, il aurait...</p>
-
-<p>&mdash;Il aurait entretenu des relations avec les prisonniers, qu'il connaît
-de longue date, et, bref, il aurait fini par les faire évader.</p>
-
-<p>Un léger et imperceptible sourire plissa les lèvres minces du diplomate
-à cette révélation, mais reprenant aussitôt son sang-froid:</p>
-
-<p>&mdash;Quant à cela, messieurs, répondit-il, je puis à l'instant vous
-prouver la fausseté de cette accusation portée contre mon malheureux
-compatriote.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, pour ma part, dit don Zéno.</p>
-
-<p>&mdash;Comment vous y prendrez-vous? demanda don Eusebio.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez voir; mon compatriote, ou pour mieux dire mon ami, demeure
-dans cette maison même, je vais le faire appeler.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, observa le gouverneur, à ses réponses nous saurons bientôt
-ce qui en est.</p>
-
-<p>&mdash;Remarquez, monsieur le duc, que je n'affirme rien, reprit don Zéno,
-et que je n'attaque en rien l'honneur de ce caballero.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'importe, messieurs, s'écria le duc avec un beau mouvement
-d'indignation; s'il était réellement coupable, ce que je déclare
-impossible, je serais le premier à l'abandonner à votre justice.</p>
-
-<p>Les deux hommes s'inclinèrent sans répondre; le duc frappa sur un
-timbre.</p>
-
-<p>Un domestique parut.</p>
-
-<p>&mdash;Prévenez don Emilio, dit le duc, que je désire causer avec lui à
-l'instant.</p>
-
-<p>&mdash;Le señor don Emilio n'est pas dans son appartement, Seigneurie,
-répondit le domestique en s'inclinant respectueusement.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit avec étonnement le diplomate, encore dehors à cette heure;
-fort bien. Dès qu'il rentrera, car il ne saurait tarder, vous le
-prierez de se rendre ici.</p>
-
-<p>Le domestique s'inclina sans bouger.</p>
-
-<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas entendu, reprit le diplomate, pourquoi ne
-sortez-vous pas?</p>
-
-<p>&mdash;Seigneurie, répondit respectueusement le domestique, don Emilio ne
-rentrera pas.</p>
-
-<p>&mdash;Don Emilio ne rentrera pas? Qu'en savez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Il a fait ce matin enlever tous ses bagages par un homme qui a dit
-qu'il quittait immédiatement la ville.</p>
-
-<p>Le duc fit signe au domestique de sortir.</p>
-
-<p>&mdash;C'est étrange, murmura-t-il, dès que la porte se fut refermée sur le
-valet; que signifie ce départ?</p>
-
-<p>Les deux créoles se regardaient avec étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Non, reprit le duc avec force, je ne puis encore le croire coupable;
-il y a évidemment dans cette affaire quelque chose que nous ignorons.</p>
-
-<p>La porte se rouvrit en ce moment.</p>
-
-<p>&mdash;Le señor capitaine don Sylvio Quiroga, annonça le domestique.</p>
-
-<p>&mdash;Faites entrer, dit don Zéno.</p>
-
-<p>Et se tournant vers le duc:</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur; le capitaine Quiroga est le dernier officier
-dépêché par moi à la poursuite des fugitifs: c'est un vieux routier, je
-me trompe fort ou il nous apporte des nouvelles.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il soit le bienvenu alors, dit don Eusebio.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, qu'il soit le bienvenu, appuya le duc, car j'espère que les
-renseignements qu'il nous donnera dissiperont les doutes qui se sont
-élevés sur la loyauté de mon malheureux compatriote.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu le veuille! fit don Zéno.</p>
-
-<p>Le capitaine don Sylvio Quiroga parut. Après avoir respectueusement
-salué les personnes qui se trouvaient dans le salon il se redressa et
-attendit qu'on l'interrogeât.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? lui demanda don Zéno, avez-vous retrouvé la trace des
-fugitifs, capitaine?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai retrouvée, général, répondit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Vous les ramenez?</p>
-
-<p>&mdash;Non pas.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous ne les avez pas rejoints?</p>
-
-<p>&mdash;Si, mon général.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, comment se fait-il que vous reveniez sans ces deux hommes?</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, ils n'étaient plus deux, mon général; il paraît qu'ils
-avaient recruté un compagnon en route: j'en ai vu trois, moi.</p>
-
-<p>Il y eut un instant de silence pendant lequel le Français et les deux
-créoles échangèrent un regard.</p>
-
-<p>&mdash;Peu importe, deux ou trois! reprit don Zéno. Comment se fait-il,
-capitaine, que les ayant rejoints vous les ayez laissé échapper?</p>
-
-<p>&mdash;Mon général, voici, en deux mots, l'affaire. Au moment où je me
-préparais à les prendre au collet, car je n'en étais plus qu'à portée
-de pistolet à peine, deux ou trois cents cavaliers sont à l'improviste
-sortis d'un petit bois et nous ont chargés avec fureur; comme je
-n'avais avec moi que huit hommes, j'ai jugé prudent de ne pas attendre
-le choc de ces ennemis que j'étais loin de soupçonner aussi près de
-moi, et je me suis mis aussitôt en retraite avec mes compagnons.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh! Que dites-vous donc là? s'écria don Zéno, auriez-vous eu
-peur, par hasard, capitaine?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi oui, général; j'ai eu peur, et grandement même, répondit
-franchement l'officier, surtout quand j'ai reconnu à quelle sorte de
-gens j'avais affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avaient-ils donc de si terrible?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis revenu exprès à franc étrier pour vous en instruire, général;
-car, tout en fuyant, j'ai eu parfaitement le temps de les dévisager.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce sont? demanda le gouverneur avec impatience.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des <i>Pincheyras</i>, Excellence, répondit froidement le vieux
-soldat.</p>
-
-<p>Cette révélation produisit l'effet d'un coup de foudre sur les
-assistants. Don Zéno surtout et don Eusebio paraissaient en proie à une
-agitation extraordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;Des <i>Pincheyras</i>! répétèrent-ils.</p>
-
-<p>&mdash;Oui; du reste, nous saurons bientôt ce qu'ils veulent. J'ai embusqué
-deux hommes sur leur route avec ordre de surveiller leurs mouvements.</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal, s'écria le gouverneur en se levant vivement, on
-ne saurait prendre trop de précautions avec de pareils démons.
-Excusez-moi, monsieur le duc, de vous quitter aussi brusquement;
-mais la nouvelle annoncée par ce brave officier est d'une importance
-extrême, et je dois sans retard veiller à la sûreté de la ville;
-demain, si vous me le permettez, nous reprendrons cet entretien.</p>
-
-<p>&mdash;Quand il vous plaira, messieurs, répondit le diplomate, vous savez
-que je suis à vos ordres.</p>
-
-<p>&mdash;Mille fois merci, à demain donc. Venez-vous avec moi, señor Cabral?</p>
-
-<p>&mdash;Certes, je vous suis, répondit celui-ci, on ne saurait user de trop
-de prudence dans une circonstance aussi grave.</p>
-
-<p>Les deux généraux prirent immédiatement congé du duc et sortirent
-suivis par le capitaine.</p>
-
-<p>Lorsque la porte se fut refermée et que le vieux diplomate se trouva
-seul, il se frotta les mains l'une contre l'autre et lançant un regard
-ironique du côté ou s'étaient retirés ses visiteurs:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois, murmura-t-il avec un sourire railleur, que voilà un assez
-joli trébuchet de préparé. Eh, eh, eh! Mon cher ami Émile sera sur ma
-foi bien fin s'il en réchappe; je l'aime trop pour ne pas faire sa
-fortune malgré lui; je lui dois bien cela pour le service qu'il m'a
-rendu.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4>
-
-
-<h4>LA PANIQUE</h4>
-
-
-<p>On ne saurait se faire une idée même lointaine de la rapidité avec
-laquelle se répand une mauvaise nouvelle; de la façon dont elle se
-défigure en passant de bouche en bouche, se grossissant incessamment
-et finissant, dans un temps fort court, par revenir à celui qui le
-premier en a été l'auteur, tellement surchargée de faits et enjolivée
-de détails que celui-ci ne la saurait reconnaître.</p>
-
-<p>On serait porté à supposer qu'il existe dans l'atmosphère des courants
-électriques qui se chargent de transmettre aux quatre coins de
-l'horizon, avec la rapidité de l'éclair, et de les faire tomber dans le
-domaine public ces nouvelles sinistres que les chefs du pouvoir ne se
-confient qu'à l'oreille et sous la condition expresse du secret le plus
-strict.</p>
-
-<p>Le capitaine don Sylvio Quiroga n'avait depuis son retour à San Miguel,
-communiqué avec personne autre que don Eusebio Moratín et don Zéno
-Cabral; ses soldats avaient, comme lui, gardé le plus profond silence
-sur ce qui s'était passé pendant leur courte expédition à la recherche
-des fugitifs, et pourtant, par une fatalité inexplicable, à peine les
-deux généraux, en sortant de chez le duc de Mantoue, mettaient-ils
-le pied sous les portales de la place Mayor, que de tous les côtés
-ils n'apercevaient que des visages effarés et entendaient des voix
-saccadées par l'épouvante murmurer le nom si redouté des Pincheyras.</p>
-
-<p>La nouvelle avait déjà fait beaucoup de chemin; ce n'était plus deux
-cents hommes qui s'étaient montrés aux environs de la ville, mais
-bien une formidable armée espagnole venant du haut Pérou, pillant,
-brûlant, dévastant tout sur son passage, et dont la féroce cuadrilla
-des Pincheyras formait l'avant-garde; ils arrivaient à marche forcée;
-bientôt, le lendemain peut-être, ils camperaient devant la ville. Que
-faire? Que résoudre? Où se cacher? Où fuir? C'en était fait de San
-Miguel, les Espagnols pour se venger de leur défaite, n'y laisseraient
-pas pierre sur pierre.</p>
-
-<p>Ceux qui les avaient vus, car, comme toujours, il y avait des gens qui
-affirmaient avoir vu cette fantastique armée espagnole, qui n'existait
-réellement que dans leur cerveau, assuraient avoir entendu proférer par
-l'ennemi les plus terribles serments de vengeance contre les malheureux
-insurgés.</p>
-
-<p>Des gens armés de torches, venus on ne savait d'où, parcouraient la
-ville en tous les sens en criant:</p>
-
-<p>&mdash;Aux armes! Aux armes!</p>
-
-<p>A ces hurlements, à ces flammes sanglantes qui projetaient des lueurs
-sinistres sur les murailles, les citoyens sortaient en toute hâte de
-leurs maisons, les femmes et les enfants pleuraient et se lamentaient;
-bref, la panique était devenue, en quelques instants si générale,
-que les deux officiers, qui savaient cependant la vérité, en furent
-effrayés eux-mêmes et se demandèrent si le mal n'était pas en effet
-plus grand qu'ils ne le supposaient.</p>
-
-<p>Ils montèrent sur les chevaux que leurs assistants leur tenaient tout
-prêts à la porte de la maison du duc et ils s'élancèrent à toute bride
-vers le Cabildo.</p>
-
-<p>Malgré l'heure avancée, il était plus de minuit, le Cabildo, au moment
-où le gouverneur et le montonero y pénétrèrent, était envahi par la
-foule et offrait un spectacle de désordre et d'épouvante non moins
-animé et non moins bruyant que celui qu'ils avaient eu sous les yeux en
-traversant la Plaza Mayor.</p>
-
-<p>Les deux officiers furent reçus par des cris de joie et des
-protestations de dévouement que la peur seule pouvait inspirer à la
-plupart des assistants.</p>
-
-<p>Le gouverneur éprouva une peine infinie à rétablir un peu d'ordre et
-à se faire écouter par ces hommes rendus presque insensibles par la
-terreur.</p>
-
-<p>Mais ce fut en vain qu'il essaya de les rassurer en leur racontant
-simplement ce qui s'était passé; on ne voulut pas le croire, et il ne
-réussit à convaincre personne que le danger qu'ils redoutaient si fort
-n'existait pas.</p>
-
-<p>Le tocsin sonnait à toutes les églises, des barricades se
-construisaient à l'angle de toutes les rues, que parcouraient
-incessamment des patrouilles de bourgeois armés, tandis que d'autres
-bivouaquaient sur la place.</p>
-
-<p>La ville offrait en ce moment l'aspect d'un vaste camp; il ne fallait
-pas essayer de résister au torrent, le gouverneur le comprit, et
-désespérant de rétablir la sécurité par les voies ordinaires, il
-feignit de se rendre aux raisonnements des personnes qui l'entouraient
-et essaya d'organiser la panique en donnant des ordres pour la défense
-de la cité et expédiant des aides de camp dans toutes les directions.</p>
-
-<p>Don Zéno, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec le
-gouverneur, au lieu de monter au Cabildo, avait piqué des deux et
-s'était éloigné à fond de train, suivi par le capitaine Quiroga.</p>
-
-<p>Mais son absence ne fut pas longue. Bientôt un galop de chevaux se fit
-entendre, et don Zéno reparut à la tête de sa montonera, qui installa
-immédiatement son bivouac sur la Plaza Mayor.</p>
-
-<p>La vue des partisans, dans le courage desquels les habitants de San
-Miguel avaient une pleine confiance, commença peu à peu à rassurer la
-population.</p>
-
-<p>D'autant plus que les montoneros, après avoir attaché leurs chevaux
-aux piquets et placé des sentinelles, se mêlèrent à la foule, et
-commencèrent tout doucement en causant avec les uns et avec les autres,
-tout en feignant d'abord d'entrer dans les idées générales, de rétablir
-les faits si étrangement défigurés, en racontant l'affaire telle
-qu'elle était réellement.</p>
-
-<p>L'influence de ces récits, colportés de l'un à l'autre et incessamment
-recommencés par les soldats, ne tarda pas à se faire sentir dans
-la foule; la réaction se manifesta bientôt, et les moins poltrons
-sentirent le courage leur revenir un peu.</p>
-
-<p>Cependant, comme en fin de compte le danger, pour être moindre qu'on
-ne le supposait, existait cependant réellement, et que le voisinage
-des montoneros royalistes ne laissait pas que d'être fort inquiétant
-pour la sûreté commune, le général Moratín profita habilement de
-l'effervescence de la population pour prendre les mesures les plus
-efficaces qu'il pût imaginer, pour résister à un coup de main, en
-attendant des renforts en cas où l'ennemi aurait à l'improviste tenté
-d'enlever la ville par surprise, ce qui n'était pas sans exemple dans
-l'histoire de la révolution buenos-airienne.</p>
-
-<p>Des officiers dévoués surveillaient la construction des barricades; sur
-les toits en terrasse des maisons, on montait des pierres pour assommer
-les assaillants; des dépôts d'armes et de munitions étaient établis en
-différents endroits; les barrières étaient fermées et défendues par des
-postes nombreux.</p>
-
-<p>Cependant, don Zéno Cabral, à la tête d'une quarantaine de montoneros
-résolus, était parti à la découverte, se lançant en enfant perdu dans
-la campagne.</p>
-
-<p>Tous les députés s'étaient réunis au Cabildo dans la salle des séances
-et s'étaient déclarés en permanence.</p>
-
-<p>Le gouverneur, voulant par sa présence rassurer la population, était
-monté à cheval, et, suivi d'un nombreux état-major, avait parcouru la
-ville dans tous les sens, encourageant les uns, gourmandant les autres,
-et excitant les habitants à faire leur devoir et à combattre bravement
-l'ennemi s'il osait se montrer.</p>
-
-<p>La nuit tout entière s'écoula ainsi. Au lever du soleil, le calme était
-à peu près rétabli, bien que cependant chacun eût conservé ses armes et
-fût demeuré à son poste.</p>
-
-<p>Don Zéno Cabral, parti depuis plus de quatre heures pour battre
-l'estrade, n'était pas encore de retour. Don Eusebio ne savait
-que penser de cette longue absence qui commençait sérieusement à
-l'inquiéter.</p>
-
-<p>Plusieurs aides de camp dépêchés par lui à la rencontre du montonero,
-étaient revenus sans apporter de nouvelles ni de lui ni de son
-détachement.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, un officier entra, se pencha à l'oreille du
-gouverneur et murmura quelques mots que lui seul entendit.</p>
-
-<p>Don Eusebio tressaillit, il pâlit légèrement, mais se remettant
-aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Capitaine, dit-il à l'officier, faites sonner le boute-selle, que
-toute la cuadrilla de don Zéno Cabral monte à cheval, nous allons
-pousser une reconnaissance hors la ville, afin de rassurer la
-population en lui prouvant que le danger n'existe plus.</p>
-
-<p>L'ordre fut immédiatement exécuté, et la montonera sortit de la ville
-au petit pas.</p>
-
-<p>Le général don Eusebio Moratín, monté sur un magnifique cheval noir, et
-vêtu d'un uniforme tout couvert de broderies d'or, s'avançait à sa tête.</p>
-
-<p>La foule, éparse dans toutes les rues, saluait le passage des partisans
-de ses chaleureuses acclamations.</p>
-
-<p>La montonera semblait bien plutôt exécuter une promenade militaire que
-partir pour tenter une reconnaissance.</p>
-
-<p>Dès que la troupe fut en rase campagne, et qu'un pli de terrain l'eut
-dérobée aux regards des habitants, le général fit sonner la halte,
-plaça les sentinelles et ordonna aux officiers de le venir trouver sur
-le tertre, au sommet duquel lui-même s'était arrêté à cent pas à peu
-près en avant de la cuadrilla.</p>
-
-<p>Ceux-ci obéirent aussitôt avec une impatience mêlée de curiosité, car
-bien que personne ne les en eût informés, ils soupçonnaient vaguement
-que cette sortie improvisée de la ville cachait un motif plus grave que
-celui d'une promenade.</p>
-
-<p>Lorsque tous les officiers furent arrivés, et qu'après avoir mis pied à
-terre, ils se furent rangés en cercle autour du général, celui-ci prit
-la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Caballeros, leur dit-il nettement, le temps de la dissimulation est
-passé; il est de mon devoir de vous expliquer franchement la situation,
-d'autant plus que j'ai le plus grand besoin de votre concours.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, général, répondirent les officiers, nous sommes prêts à vous
-obéir comme si vous étiez réellement notre chef, quel que soit l'ordre
-que vous nous donniez dans l'intérêt de la patrie.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, caballeros, et je compte sur votre promesse; voici
-ce qui se passe, votre chef, don Zéno Cabral, trompé par un traître,
-un espion, ou un imbécile, on ne sait encore lequel, a été avec les
-quelques hommes qui l'accompagnaient, surpris par un parti de batteurs
-d'estrade royaux. Tout fait supposer que ce parti appartient à la
-formidable cuadrilla des Pincheyras. Don Zéno, après des prodiges de
-valeur, a été contraint de se rendre afin d'arrêter l'effusion du sang.
-Heureusement, un de ses compagnons est parvenu à s'échapper presque
-par miracle, c'est lui qui nous a appris ce qui s'était passé, ces
-nouvelles sont donc positives.</p>
-
-<p>Les officiers, à ces paroles, poussèrent des exclamations de colère.</p>
-
-<p>&mdash;Les ennemis sont proches, continua le général, en réclamant le
-silence d'un geste, ne se doutant pas de la fuite de l'un de leurs
-prisonniers et se croyant parfaitement sûrs que leur hardi coup de main
-est encore ignoré de nous, ils ne se retirent que doucement et presque
-sans ordre; l'occasion est donc belle pour prendre notre revanche et
-délivrer votre chef et vos amis, le voulez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui! Oui! s'écrièrent les officiers en brandissant leurs armes. A
-eux! A eux!</p>
-
-<p>&mdash;Très bien, répondit le général, avant une heure nous les aurons
-rejoints, nous les attaquerons à l'improviste, et alors chacun fera
-son devoir; souvenez-vous que les hommes que nous attaquons sont des
-bandits, sans foi ni loi, mis, par leurs crimes, au ban de la société.
-A eux donc, et pas de quartier!</p>
-
-<p>Les officiers répondirent par des cris et des serments de vengeance,
-allèrent se replacer en tête de leurs pelotons respectifs et la
-cuadrilla repartit au galop, disparaissant presque au milieu du nuage
-épais de poussière qu'elle soulevait sur son passage.</p>
-
-<p>Ce que le général Moratín avait annoncé aux officiers de la cuadrilla
-était vrai, ou du moins assez mal renseigné par le fugitif, il le
-croyait tel, car les choses ne s'étaient pas passées absolument ainsi,
-qu'on le lui avait rapporté.</p>
-
-<p>Don Zéno Cabral parti, ainsi que nous l'avons dit plus haut, vers
-deux heures du matin à la tête d'un assez faible détachement dans
-l'intention de pousser une reconnaissance aux environs de la ville;
-après avoir battu pendant deux ou trois heures la campagne sans rien
-découvrir de suspect et sans relever aucune trace du passage d'une
-troupe armée, avait voulu avant de rentrer dans la ville explorer
-les bords de la rivière qui, assez escarpés à cause des nombreux
-entassements de rochers qui la garnissent, et couverts en sus d'épais
-bouquets d'arbres épineux et de buissons fourrés pouvaient recéler
-une embuscade de maraudeurs, avait donc fait un crochet et s'avançant
-avec les plus minutieuses précautions afin de ne pas être surpris à
-l'improviste, il avait commencé son exploration.</p>
-
-<p>Pendant assez longtemps les montoneros marchèrent ainsi, sondant
-les buissons et les taillis de la pointe de leurs lances, sans rien
-découvrir, et leur chef, convaincu que l'ennemi, si, par hasard, il
-s'était aventuré aussi près de la ville, avait jugé prudent de ne pas
-y demeurer davantage et s'était éloigné, allait donner l'ordre de
-la retraite, lorsque tout à coup, au moment où il s'y attendait le
-moins, une centaine d'hommes avaient surgi de tous côtés du milieu
-des buissons, avaient entouré la troupe et l'avaient vigoureusement
-attaquée.</p>
-
-<p>Bien que surpris et poussés par un ennemi dont ils ignoraient le
-nombre, mais que cependant ils supposaient avec raison leur être bien
-supérieurs, les montoneros n'étaient pas hommes à mettre du premier
-coup bas les armes, sans tenter de vendre chèrement leur vie, surtout
-avec l'homme qui les commandait.</p>
-
-<p>Il y eut un premier moment de désordre effroyable, un choc terrible
-corps à corps, au milieu duquel don Zéno Cabral fut renversé de cheval
-et jeté à terre.</p>
-
-<p>Un instant ses compagnons le crurent mort.</p>
-
-<p>Ce fut alors que l'un d'eux se glissa inaperçu au milieu des arbres et
-des rochers, et s'enfuit à toute bride porter à San Miguel la nouvelle
-de la défaite des montoneros.</p>
-
-<p>Ceux-ci cependant étaient, loin d'être vaincus. Don Zéno Cabral s'était
-relevé presque aussitôt et avait reparu à la tête de ses gens, qui,
-découragés un instant par sa chute, avaient en l'apercevant de nouveau
-à cheval senti renaître leur courage sur le point de les abandonner.</p>
-
-<p>Cependant les assaillants étaient trop nombreux, le lieu de l'embuscade
-trop bien choisi pour que les montoneros conservassent l'espoir, non
-pas de vaincre, ils n'en avaient pas la pensée, mais de sortir du
-mauvais pas dans lequel ils étaient tombés.</p>
-
-<p>Don Zéno Cabral reconnut d'un coup d'œil les difficultés du terrain
-sur lequel il lui fallait combattre et où ses cavaliers étaient dans
-l'impossibilité de faire manœuvrer leurs chevaux.</p>
-
-<p>Tous ses efforts tendirent donc à élargir le champ de bataille, les
-montoneros, groupés et serrés autour de lui, chargèrent résolument
-l'ennemi à plusieurs reprises sans réussir à l'entamer; la partie
-était, selon l'expression vulgaire, bien attaquée et bien défendue, ils
-luttaient montoneros contre montoneros, bandits contre bandits.</p>
-
-<p>Le chef des patriotes savait désormais à quels ennemis il avait
-affaire; leurs ponchos rouges, uniforme adopté par les Pincheyras, les
-lui avait fait reconnaître dès que le jour était arrivé.</p>
-
-<p>Car pendant le combat acharné que se livraient les deux troupes, le
-soleil s'était levé et avait dissipé les ténèbres.</p>
-
-<p>Malheureusement la clarté du jour en révélant le petit nombre des
-patriotes, rendait leur défaite plus probable.</p>
-
-<p>Les Pincheyras furieux d'avoir été si longtemps tenus en échec par un
-aussi faible détachement, redoublèrent d'efforts pour en finir enfin
-avec eux.</p>
-
-<p>Mais ceux-ci ne se découragèrent pas; conduits une dernière fois à la
-charge par leur intrépide chef, ils se ruèrent avec fureur sur leurs
-ennemis, qui vainement essayèrent de leur barrer le passage.</p>
-
-<p>Les montoneros avaient réussi à renverser la barrière humaine dressée
-devant eux et avaient gagné la plaine.</p>
-
-<p>Mais au prix de quels sacrifices!</p>
-
-<p>Vingt des leurs étaient demeurés sans vie, étendus parmi les rochers;
-les survivants, au nombre d'une quinzaine au plus, étaient blessés pour
-la plupart et accablés par la fatigue du combat de géant qu'il leur
-avait fallu si longtemps soutenir.</p>
-
-<p>Tout n'était pas fini, cependant; pour se retrouver en rase campagne;
-les patriotes n'étaient pas sauvés; du reste, ils se faisaient pas
-d'illusions pour leur sort, mais, sachant qu'ils n'avaient pas de
-quartier à attendre de leurs féroces ennemis, ils préféraient se faire
-tuer que tomber vivants entre leurs mains et être condamnés à souffrir
-d'horribles tortures.</p>
-
-<p>Pourtant, bien que fort mauvaise encore, leur situation s'était
-sensiblement améliorée, par la raison qu'ils avaient maintenant de
-l'espace autour d'eux, et que leur salut allait dépendre de la vitesse
-de leurs chevaux.</p>
-
-<p>Les Pincheyras, pour surprendre leurs ennemis, avaient été contraints
-de mettre pied à terre et de cacher leurs chevaux à quelques pas de là.</p>
-
-<p>Lorsque les montoneros eurent réussi à s'ouvrir un passage, les
-Pincheyras se précipitèrent immédiatement vers l'endroit où ils avaient
-laissé leurs chevaux afin de les poursuivre.</p>
-
-<p>Il y eut alors forcément un temps d'arrêt dont Zéno Cabral et ses
-compagnons profitèrent pour gagner au pied et agrandir la distance qui
-les séparait de leurs ennemis.</p>
-
-<p>Le chef des Pincheyras, homme de haute taille, aux traits énergiques
-et accentués, à la physionomie dure et cruelle, jeune encore, et
-qui, pendant le combat, avait fait des prodiges de valeur et s'était
-constamment acharné sur don Zéno Cabral lui-même, qu'il avait même, au
-commencement de l'action, renversé de cheval, apparut bientôt presque
-couché sur sa monture, brandissant furieusement sa lance et excitant à
-grands cris une vingtaine de cavaliers dont il était suivi.</p>
-
-<p>Les autres Pincheyras ne tardèrent pas à le joindre, émergeant
-successivement du milieu des rochers et des bouquets d'arbres.</p>
-
-<p>Alors, la poursuite commença rapide, échevelée, désespérée de part et
-d'autre.</p>
-
-<p>Les montoneros, pour donner moins de prise à leurs ennemis, s'étaient
-dispersés sur un grand espace, étendus sur leurs chevaux, pendus de
-côté par l'étrier, et, d'une main, se retenant à la crinière pour
-éviter les <i>bolas</i> et les <i>lassos</i> que leurs ennemis, tout en galopant
-à fond de train, faisaient tournoyer autour de leurs têtes.</p>
-
-<p>Cette chasse à l'homme, grâce à l'habileté de ces cavaliers émérites,
-offrait un spectacle des plus émouvants, rempli des plus étranges
-péripéties.</p>
-
-<p>Les Pincheyras, cependant, malgré les efforts des montoneros, grâce
-aux chevaux frais qu'ils montaient, se rapprochaient rapidement;
-encore quelques minutes, et ils seraient arrivés à portée de ceux
-qu'ils poursuivaient, lorsque tout à coup la terre retentit sous les
-pas pressés d'une troupe considérable de cavaliers, un nuage épais de
-poussière apparut à l'horizon.</p>
-
-<p>Bientôt ce nuage s'entr'ouvrit, et le général don Eusebio Moratín,
-suivi de toute la cuadrilla de don Zéno Cabral, chargea avec fureur les
-royaux.</p>
-
-<p>Ceux-ci surpris à leur tour, quand déjà ils se croyaient vainqueurs,
-poussèrent des hurlements de rage, et, tournant bride aussitôt,
-ils essayèrent de s'échapper dans toutes les directions, serrés
-de près par les montoneros, qui, en reconnaissant leur chef,
-avaient senti redoubler leur ardeur. Don Zéno, brûlant de tirer une
-éclatante vengeance de ce qu'il considérait comme un affront, serra
-affectueusement la main du général, et, bien que rendu de fatigue et
-blessé en deux ou trois endroits, il se mit à la tête de sa cuadrilla
-et la lança sur les Pincheyras.</p>
-
-<p>Bientôt les bolas et les lassos volèrent de tous les côtés, et les
-cavaliers, enlevés de leur selle, roulèrent sur le sol avec des cris de
-colère et de douleur.</p>
-
-<p>La lutte fut courte, mais terrible. Enveloppés par la cuadrilla, les
-Pincheyras, malgré une résistance désespérée, succombèrent et furent
-contraints de se rendre.</p>
-
-<p>Vingt-cinq à peine survivaient; les autres, étranglés par les lassos,
-percés par les lances ou le crâne fracassé par les terribles bolas,
-jonchaient au loin la campagne.</p>
-
-<p>Un seul homme avait échappé, sans qu'il fût possible de deviner par
-quel miracle.</p>
-
-<p>C'était le chef des Pincheyras.</p>
-
-<p>Cerné par les montoneros, refoulé comme une bête fauve, il était
-entré dans un épais fourré de lentisques et d'arbres du Pérou, où les
-patriotes l'avaient presque aussitôt suivi.</p>
-
-<p>Le Pincheyra s'était froidement retourné; il avait, d'un dernier coup
-de carabine, abattu un de ceux qui le serraient de plus près, puis,
-avec un ricanement de dédain, il s'était enfoncé au milieu d'un buisson
-où il avait subitement disparu.</p>
-
-<p>Vainement les montoneros, exaspérés par la résistance opiniâtre de cet
-homme et le dernier meurtre qu'il avait commis, s'étaient élancés pour
-le saisir; pendant plus d'une heure ils sondèrent pied à pied, pouce
-à pouce, le terrain, écartèrent les branches des buissons, frappèrent
-le sol et les rochers du bois de leurs lances; ils ne réussirent pas à
-découvrir les traces de leur audacieux adversaire.</p>
-
-<p>Il était devenu invisible. Toutes les recherches furent infructueuses;
-on ne put pas le retrouver, et les montoneros se virent contraints de
-renoncer à s'emparer de lui.</p>
-
-<p>Le général fit sonner le boute-selle, bien qu'à contre-cœur. Il lui
-coûtait beaucoup de ne pas ramener cet homme à San Miguel, d'autant
-plus qu'un des prisonniers avait avoué que celui qu'on cherchait si
-infructueusement n'était rien moins que don Santiago Pincheyra lui-même.</p>
-
-<p>La réputation de don Santiago était trop bien établie pour que le
-général ne fût pas désespéré de n'avoir pas réussi à le prendre.</p>
-
-<p>Cependant il fallait retourner à la ville. Les prisonniers furent
-attachés à la queue des chevaux et la cuadrilla partit au galop pour
-San Miguel.</p>
-
-<p>&mdash;Señor général, avait dit don Zéno Cabral au gouverneur, en lui
-prenant la main avec effusion, vous m'avez sauvé la vie, plus même,
-vous m'avez sauvé l'honneur; quoi qu'il arrive, je suis à vous, à
-quelque époque que ce soit, je vous en donne ma parole.</p>
-
-
-<p>&mdash;Merci, don Zéno, avait répondu le général avec un léger sourire en
-répondant à sa chaleureuse étreinte, j'accepte votre parole et au
-besoin je me souviendrai.</p>
-
-<p>&mdash;En tout et pour tout disposez de moi.</p>
-
-<p>Une heure plus tard, la cuadrilla rentrait à San Miguel accueillie par
-les cris de joie des habitants, à la vue des malheureux Pincheyras
-traînés prisonniers à la queue des chevaux.</p>
-
-<p>Le passage des montoneros à travers les rues de la ville fut un
-véritable triomphe.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4>
-
-
-<h4>LE SOLITAIRE</h4>
-
-
-<p>Il nous faut maintenant retourner auprès du peintre français, que nous
-avons laissé enfoui pour ainsi dire au fond d'un souterrain, et prenant
-assez philosophiquement son parti de cette réclusion volontaire,
-mais que les circonstances rendaient indispensable, en attaquant
-vigoureusement les vivres placés devant lui.</p>
-
-<p>Obligé de demeurer seul pendant un lapse de temps considérable, et ne
-sachant comment employer ce temps, le jeune homme prolongea son repos
-le plus tard possible; puis, lorsque enfin, malgré tous ses efforts
-il reconnut l'impossibilité matérielle dans laquelle il se trouvait
-d'absorber une bouchée de plus, il alluma un cigare et commença à
-fumer avec la béatifique résignation d'un mahométan ou d'un buveur de
-haschich. Après ce cigare il en fuma un autre, puis un autre, suivi
-immédiatement d'un quatrième, si bien que minuit arriva pour ainsi dire
-sans qu'il s'en aperçût, et qu'il s'étendit dans son hamac sans s'être
-trop ennuyé.</p>
-
-<p>Cependant, Émile avait une organisation trop nerveuse pour se contenter
-longtemps d'un semblable genre de vie, et ce fut avec un soupir de
-regret qu'il ferma les yeux et s'endormit, car il ne pouvait prévoir la
-fin de sa prison, et la perspective de demeurer, ainsi plusieurs jours
-seul en face de lui-même l'effrayait avec raison.</p>
-
-<p>Combien de temps demeura-t-il ainsi plongé dans le sommeil? Il n'aurait
-su le dire. Tout à coup il se réveilla en sursaut, se dressa dans son
-hamac, le front pâle et les traits contractés, en jetant autour de lui
-des regards effarés.</p>
-
-<p>Au milieu de son sommeil, pendant qu'il se laissait bercer par ces doux
-songes que le tabac procure à ceux qui en abusent quand ils ne sont pas
-accoutumés à le fumer avec excès, soudain il lui avait semblé entendre
-des cris et des trépignements de chevaux mêlés à de sourdes clameurs;
-pendant quelque temps, ce bruit se confondit avec les événements de son
-rêve et semblait faire corps avec lui.</p>
-
-<p>Mais bientôt, ces cris et ces trépignements acquirent une telle
-intensité, ils parurent tellement se rapprocher du jeune homme qu'ils
-le tirèrent subitement de son sommeil.</p>
-
-<p>Dans le premier moment, il ne se rendit pas compte de ce qu'il
-entendait, croyant que ce n'était qu'un bruit existant seulement dans
-son imagination, dernier écho, enfin, de son rêve interrompu.</p>
-
-<p>Mais lorsque, peu à peu, il fut parvenu à remettre de l'ordre dans
-ses idées, et qu'il eut la conscience d'être complètement éveillé, il
-acquit aussitôt la certitude que non seulement ce bruit était bien
-réel, et qu'il n'était pas la dupe d'une illusion de ses sens abusés,
-mais qu'il augmentait d'instant en instant, et était arrivé à une
-violence extrême.</p>
-
-<p>On aurait dit qu'un combat acharné se livrait dans la caverne même.</p>
-
-<p>Cependant, tout était calme et tranquille autour du jeune homme; la
-lampe, dont il avait, en se couchant, baissé la mèche pour que sa
-clarté trop vive ne l'empêchât pas de dormir, répandait une lueur
-douce et incertaine, mais cependant assez forte pour lui permettre de
-s'assurer d'un coup d'œil que tout était dans l'état où il l'avait
-laissé, en se couchant, et qu'il était toujours seul.</p>
-
-<p>Il se leva en proie à une agitation extraordinaire.</p>
-
-<p>La première pensée qui lui vint fut que sa retraite était découverte et
-qu'on voulait l'arrêter; mais bientôt il reconnut l'absurdité de cette
-supposition et se rassura; les gens chargés de l'arrêter seraient tout
-simplement entrés dans le souterrain sans avoir de combat à soutenir,
-et l'auraient fait prisonnier avant même qu'il eût eu le temps d'ouvrir
-les yeux.</p>
-
-<p>Mais quelle pouvait être la cause de cet effroyable vacarme qui
-continuait toujours aussi fort et aussi rapproché.</p>
-
-<p>Cela intriguait extrêmement le jeune homme, et éveillait au plus haut
-point sa curiosité.</p>
-
-<p>Il consulta sa montre, elle marquait cinq heures et demie du matin.</p>
-
-<p>Donc au dehors il faisait jour. Ce ne pouvait être un conciliabule de
-bêtes fauves, le soleil les obligeant à se retirer dans leurs antres;
-d'ailleurs ces bêtes n'oseraient se hasarder aussi près de la ville.</p>
-
-<p>Qu'était-ce alors?</p>
-
-<p>Un combat peut-être? Mais un combat ainsi au milieu de la nuit, presque
-aux portes de San Miguel, la capitale de la province de Tucumán, où à
-propos du congrès qui se préparait se réunissaient en ce moment des
-forces considérables? Cette supposition n'était pas admissible.</p>
-
-<p>Un instant le jeune homme eut la pensée de frapper à la trappe, de la
-faire rouvrir et de demander des renseignements aux rancheros.</p>
-
-<p>Mais il réfléchit que ces bonnes gens étaient censés ignorer sa
-présence chez eux; que cette démarche inconsidérée pourrait leur
-déplaire en leur faisant craindre d'être plus tard inquiétés à cause de
-lui.</p>
-
-<p>Et puis, si ce bruit était véritablement celui d'un combat, il était
-plus que probable que dès le commencement de la lutte, les pauvres
-Indiens, à demi morts de frayeur, avaient abandonné leur rancho et
-avaient fui à travers la campagne, afin de se cacher dans quelque
-retraite connue d'eux seuls pour échapper à la fureur de l'un ou
-l'autre des deux partis, et que ce serait vainement, et en pure perte
-qu'il les appellerait et leur ordonnerait d'ouvrir la trappe.</p>
-
-<p>Ces différentes considérations furent assez fortes pour le retenir et
-l'empêcher de commettre une imprudence en révélant sa retraite, si par
-hasard le rancho était temporairement occupé par ses ennemis.</p>
-
-<p>Mais comme, ainsi que nous l'avons dit, sa curiosité était excitée au
-plus haut degré, et que, dans la situation précaire dans laquelle il
-se trouvait, il était important pour lui, du moins il se donnait cette
-raison pour justifier à ses propres yeux la démarche qu'il voulait
-tenter, il était important de connaître ce qui se passait autour de
-lui, afin de régler sur les événements la conduite qu'il lui faudrait
-tenir; il résolut d'agir sans tarder davantage et d'approfondir les
-causes de ce bruit extraordinaire qui l'avait si subitement troublé
-dans son repos et sa quiétude.</p>
-
-<p>Il se leva donc, prit un sabre, passa à sa ceinture une paire de
-pistolets, saisit d'une main une carabine, et ainsi armé et prêt à tout
-événement, il alluma une lanterne et se dirigea vers le couloir de
-droite, côté par lequel le bruit lui semblait venir.</p>
-
-<p>Ce couloir, ou plutôt cette galerie du souterrain était assez large
-pour que deux personnes pussent y marcher de front, les parois en
-étaient hautes et sèches, et le sol couvert d'un sable fin et jaune
-qui étouffait complètement le bruit des pas. Cette galerie, formait
-plusieurs détours.</p>
-
-<p>Au bout d'un instant, le jeune homme arriva dans une salle
-intermédiaire, qui servait en ce moment d'écurie à ses trois chevaux.</p>
-
-<p>Les animaux semblaient effrayés, ils couchaient les oreilles et avec
-force en essayant de briser les liens qui les retenaient à la mangeoire
-garnie d'une copieuse provende de luzerne.</p>
-
-<p>Le peintre les flatta de la main, les caressa et essaya de les
-rassurer, puis il continua ses investigations.</p>
-
-<p>Plus il s'avançait dans la galerie, plus le bruit devenait intense. Ce
-n'était plus seulement des cris et des trépignements qu'il entendait,
-mais encore des détonations d'armes et des cliquetis de sabres.</p>
-
-<p>Le doute n'était plus permis: un combat furieux se livrait à quelques
-pas à peine de l'entrée du souterrain.</p>
-
-<p>Cette certitude, loin d'arrêter le jeune homme, augmenta au contraire
-son désir de savoir positivement ce qui se passait; ce fut presque en
-courant qu'il atteignit le bout de la galerie.</p>
-
-<p>Là, force lui fut de s'arrêter; une pierre énorme bouchait
-hermétiquement l'entrée du souterrain.</p>
-
-<p>Cependant le jeune homme ne se découragea pas devant cet obstacle en
-apparence insurmontable.</p>
-
-<p>Cette pierre devait évidemment pouvoir s'ôter facilement; mais quel
-moyen fallait-il employer pour obtenir ce résultat? Voilà ce qu'il
-ignorait.</p>
-
-<p>Alors, en s'éclairant avec sa lanterne, il se mit à examiner la pierre
-en haut, en bas, sur les côtés, cherchant comment il parviendrait à
-l'enlever.</p>
-
-<p>Depuis près d'une demi-heure, il se livrait à une inspection aussi
-consciencieuse qu'inutile et il commençait à désespérer de découvrir
-le secret qui existait évidemment, lorsque tout à coup il lui sembla
-s'apercevoir que la pierre venait de faire un léger mouvement.</p>
-
-<p>Il regarda plus attentivement; en effet, il reconnut que la pierre se
-mouvait doucement et sortait peu à peu de son alvéole.</p>
-
-<p>Émile était un garçon résolu, doué d'une bonne dose de sang-froid et
-d'énergie; son parti fut pris en un instant, et tout en remerciant
-mentalement l'individu, quel qu'il fût qui lui épargnait un travail
-long et fatigant qu'il ne savait comment mener à bonne fin, il se
-rejeta vivement en arrière, se blottit dans un angle de la galerie,
-posa sa lanterne à terre, auprès de lui, en ayant soin de la couvrir
-de son chapeau pour que la lueur ne fût pas aperçue, et, saisissant un
-pistolet de chaque main pour être prêt à tout événement, il attendit,
-les yeux fixés sur la pierre, que, grâces aux fissures nombreuses des
-parois de la galerie, il distinguait assez facilement, en proie à une
-émotion étrange qui faisait battre son cœur à briser sa poitrine et
-bourdonner le sang dans ses oreilles.</p>
-
-<p>Son attente ne fut pas longue. A peine s'était-il caché que la pierre
-se détacha, roula sur le sol, et un homme, tenant en main une carabine
-dont le canon fumait encore, entra vivement dans le souterrain.</p>
-
-<p>Cet homme se pencha au dehors, sembla écouter pendant quelques
-secondes, puis il se redressa en murmurant assez haut pour que le jeune
-homme l'entendît:</p>
-
-<p>&mdash;Ils viennent, mais trop tard; maintenant le tigre a échappé.</p>
-
-<p>Et s'aidant avec une dextérité extrême du canon de sa carabine en
-guise de levier, il eut en un instant replacé la pierre dans son état
-primitif.</p>
-
-<p>&mdash;Cherchez, cherchez, <i>perros malditos</i>, reprit l'inconnu avec un
-ricanement ironique, je ne vous crains plus maintenant!</p>
-
-<p>Et avec le plus grand sang-froid, sans se presser, il se mit en devoir
-de recharger son arme; mais le peintre ne lui en donna pas le temps:
-bondissant hors de sa cachette en enlevant le chapeau qui couvrait la
-lumière de la lanterne, il s'arrêta en face de l'inconnu et, le tenant
-en respect avec ses pistolets:</p>
-
-<p>&mdash;Qui êtes-vous? Que voulez-vous? lui demanda-t-il.</p>
-
-<p>L'inconnu fit un mouvement de surprise et d'effroi, recula d'un pas et,
-laissant tomber son arme:</p>
-
-<p>&mdash;Eh! Qu'est ceci? s'écria-t-il, suis-je donc trahi?</p>
-
-<p>&mdash;Trahi? répéta le Français en posant prudemment le pied sur la
-carabine, l'expression me parait au moins singulière dans votre bouche
-señor, surtout après la façon dont vous vous êtes introduit ici.</p>
-
-<p>Mais il n'avait fallu qu'une minute à l'inconnu pour reprendre son
-sang-froid et redevenir, complètement maître de lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Replacez vos pistolets à votre ceinture, señor, dit-il, ils vous sont
-inutiles, vous n'avez rien à redouter de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Je me plais à le croire, répondit le peintre, mais quelle certitude
-m'en donnez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi de gentilhomme, répondit-il avec dignité.</p>
-
-<p>Bien qu'il n'y eut que quelques mois que le peintre fût en Amérique,
-cependant il avait été plusieurs fois assez à même d'étudier le
-caractère des habitants de ce pays, pour savoir quel fonds il devait
-faire sur cette parole si fièrement donnée. Aussi, après avoir baissé
-affirmativement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'accepte, dit-il en désarmant ses pistolets et les passant à sa
-ceinture.</p>
-
-<p>L'inconnu ramassa son arme.</p>
-
-<p>Au dehors le bruit continuait toujours, mais il avait changé de
-signification; ce n'était plus celui d'un combat qu'on entendait, mais
-des heurtements de fer et des cris d'appel; on cherchait le fugitif.</p>
-
-<p>&mdash;Venez, suivez-moi, reprit le jeune homme, vous ne devez pas demeurer
-plus longtemps ici.</p>
-
-<p>L'inconnu sourit d'un air railleur.</p>
-
-<p>&mdash;Ils ne me trouveront pas, dit-il, laissez-les chercher.</p>
-
-<p>&mdash;Comme il vous plaira. Alors, causons.</p>
-
-<p>&mdash;Causons, soit.</p>
-
-<p>&mdash;Qui êtes-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voyez, un proscrit.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste; mais il y a de nombreuses variétés de proscrits.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis de la pire espèce, fit l'autre en souriant.</p>
-
-<p>&mdash;Hein! s'écria le jeune homme, que voulez-vous dire?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que je dis, pas autre chose. A la suite d'un combat acharné, livré
-par moi à mes ennemis, que j'avais fait tomber dans une embuscade, j'ai
-été vaincu ainsi que cela arrive souvent, juste au moment où je me
-croyais vainqueur, et, après avoir vu tous mes compagnons tomber autour
-de moi, j'ai été contraint de fuir.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le sort de la guerre, dit philosophiquement le jeune homme,
-mais vous connaissiez donc cette retraite?</p>
-
-<p>&mdash;Apparemment, puisque vous voyez que je m'y suis réfugié.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, vous ne craignez pas qu'on vous y découvre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est impossible, tout le monde ignore son existence.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, cependant, je la connais.</p>
-
-<p>&mdash;Oui; mais vous, vous êtes proscrit comme moi.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en savez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je le suppose; sans cela vous n'y seriez pas.</p>
-
-<p>&mdash;C'est possible, mais puisque je la connais, d'autres aussi peuvent la
-connaître; d'autant plus que je ne l'ai pas découverte seul.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais celui qui vous l'a enseignée et qui vous y a conduit, a
-voulu sans doute vous placer dans un endroit où vous ne courriez pas le
-risque de tomber entre les mains de ceux qui vous cherchent; il doit
-être maître de son secret.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, je renonce à discuter plus longtemps avec vous, car vous avez
-à tout des réponses d'une logique foudroyante; à mon tour, je vous
-donne ma parole d'honneur de Français que vous n'avez rien à redouter
-de moi et que je vous servirai en tout ce qui me sera possible.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, répondit laconiquement l'inconnu en lui tendant la main, je
-n'attendais pas moins de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Le bruit semble s'éloigner, vos persécuteurs renoncent sans doute
-à vous chercher plus longtemps; suivez-moi, je suis, je le crois, en
-mesure de vous offrir une hospitalité plus large que vous ne pensez.</p>
-
-<p>&mdash;En ce moment, je n'ai besoin que de deux choses.</p>
-
-<p>&mdash;Lesquelles?</p>
-
-<p>&mdash;De la nourriture et deux heures de sommeil.</p>
-
-<p>&mdash;Et ensuite?</p>
-
-<p>&mdash;Ensuite, malheureusement cela ne dépend plus de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce donc?</p>
-
-<p>&mdash;Un bon cheval pour m'éloigner au plus vite et rejoindre les
-compagnons que j'ai laissés à une vingtaine de lieues d'ici.</p>
-
-<p>&mdash;Très bien; vous mangerez d'abord, puis vous dormirez; lorsque vous
-vous croirez assez reposé, vous choisirez celui de mes chevaux qui vous
-conviendra le mieux, et vous partirez.</p>
-
-<p>&mdash;Ferez-vous cela, en effet? s'écria l'inconnu avec un tressaillement
-de joie.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne le ferais-je pas, puisque je vous le promets?</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison. Pardonnez-moi, je ne savais ce que je disais.</p>
-
-<p>&mdash;Venez donc, alors.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, soit.</p>
-
-<p>Ils quittèrent le bout de la galerie, où jusque-là ils étaient restés
-et revinrent vers la salle.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà les chevaux, dit le jeune homme en traversant l'écurie.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! fit simplement l'autre.</p>
-
-<p>Lorsqu'ils furent dans le souterrain, l'inconnu promena autour de lui
-un regard émerveillé:</p>
-
-<p>&mdash;Que signifie cela? dit-il; vous habitez donc réellement ici?</p>
-
-<p>&mdash;Provisoirement, oui. N'avez-vous pas deviné que, comme vous, j'étais
-proscrit?</p>
-
-<p>&mdash;Comment! Vous, un Français?</p>
-
-<p>&mdash;La nationalité ne fait rien à l'affaire, dit en riant le jeune homme.
-Asseyez-vous et mangez.</p>
-
-<p>Et, après lui avoir approché un siège, il plaça des vivres sur la table.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, ne mangerez-vous pas aussi? demanda l'inconnu.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, je compte vous tenir compagnie.</p>
-
-<p>Tous deux prirent place et commencèrent leur repas.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, dit au bout d'un instant l'inconnu, je veux vous donner une
-marque véritable de la confiance entière que j'ai en vous.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me faites honneur.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous gagner quinze mille piastres?</p>
-
-<p>&mdash;Peuh! fit le jeune homme en avançant les lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'aimez pas l'argent? fit avec étonnement l'inconnu.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, non! Il ne vaut pas la peine qu'on prend à le gagner.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il vous est facile, sans la moindre peine, de gagner cet argent.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci est une autre affaire: voyons votre combinaison.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est fort simple.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous entendu parler des quatre frères Pincheyras?</p>
-
-<p>&mdash;Souvent.</p>
-
-<p>&mdash;En bien ou en mal?</p>
-
-<p>&mdash;En bien et en mal, mais surtout en mal.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! Il y a tant de mauvaises langues.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai; continuez.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez que leur tête est à prix?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Tiens, tiens, tiens!</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'ignoriez?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi le saurais-je? Cela ne me regarde pas, je suppose?</p>
-
-<p>&mdash;Plus que vous ne pensez, je suis un Pincheyra, fit-il en le regardant
-fixement.</p>
-
-<p>&mdash;Ah bah! s'écria le jeune homme en faisant légèrement pivoter son
-siège afin d'examiner son hôte plus à son aise, voilà une singulière
-rencontre.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas? Je suis celui qu'on nomme don Santiago Pincheyra, le
-second des quatre frères.</p>
-
-<p>&mdash;Très bien, enchanté d'avoir fait votre connaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Ma tête vaut quinze mille piastres.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une jolie somme; je doute que la mienne, à laquelle je tiens
-cependant extraordinairement, ait une aussi grande valeur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne comprenez pas ce que je veux vous dire?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, non! Pas le moins du monde.</p>
-
-<p>&mdash;Livrez-moi; on vous comptera la somme, et de plus; on vous fera grâce.</p>
-
-<p>Le Français fronça les sourcils; un éclair jaillit de ses yeux, tandis
-qu'une pâleur livide couvrait son visage.</p>
-
-<p>&mdash;Vive Dieu! s'écria-t-il, en frappant du poing sur la table et en se
-levant; savez-vous que vous m'insultez, caballero?</p>
-
-<p>Don Santiago était demeuré immobile et souriant; il tendit la main au
-jeune homme, et l'invitant du geste à reprendre la place qu'il avait si
-subitement quittée:</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire, dit-il, je vous donne une preuve de la confiance que
-j'ai en votre loyauté, puisque, sans vous avoir demandé qui vous êtes,
-je vous ai dit qui je suis, et que, me sachant complètement en votre
-pouvoir, je vais m'étendre dans votre hamac, où je dormirai sous votre
-garde aussi tranquille que si je me trouvais au milieu de mes amis.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, monsieur, répondit le jeune homme avec un reste de
-ressentiment; j'admets votre explication; seulement vous auriez dû,
-s'il vous plaisait de vous faire connaître à moi, le faire d'une autre
-façon qu'en attaquant ainsi mon honneur.</p>
-
-<p>&mdash;Je confesse que j'ai eu tort, et je vous en demande encore une fois
-pardon, señor; c'est plus qu'un homme comme moi est habitué à faire.
-Ainsi, donnez-moi votre main loyale et oublions cela.</p>
-
-<p>Le jeune homme accepta la main que lui tendait le Pincheyra, et reprit
-sa place à table à côté de lui.</p>
-
-<p>Ils continuèrent à manger sans nouvel incident désagréable.</p>
-
-<p>Le Pincheyra était tellement accablé de fatigue, que, vers la fin du
-repas, il s'endormait en causant.</p>
-
-<p>Le peintre comprit la violence que se faisait le montonero, et mit un
-terme à sa souffrance en lui frappant sur l'épaule.</p>
-
-<p>L'autre se redressa vivement.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Vous dire simplement que maintenant que vous avez satisfait votre
-appétit, vous avez un autre besoin plus impérieux encore à satisfaire;
-il est temps que vous vous livriez au sommeil, afin d'être promptement
-en état de rejoindre vos amis.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, fit en riant don Santiago, je dors tout debout, je ne
-sais réellement comment m'excuser envers vous de ce manque d'usage.</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu, en vous couchant, c'est je crois la seule chose que vous
-ayez à faire en ce moment.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez ma foi raison, je n'y mets pas de coquetterie, et puisque
-vous êtes si bon compagnon je vais, sans plus tarder, profiter de votre
-conseil.</p>
-
-<p>En parlant ainsi, il se leva avec une certaine difficulté, tant
-l'accablait la fatigue, et aidé par le jeune homme, il s'étendit dans
-le hamac, où il ne tarda pas à s'endormir.</p>
-
-<p>Libre de nouveau de se livrer à ses pensées, le jeune homme alluma un
-cigare, s'installa commodément dans une <i>butaca</i> et, tout en digérant
-son déjeuner, il se prit à réfléchir sur ce nouvel épisode de sa vie
-errante qui venait si à l'improviste se greffer sur les autres et
-peut-être compliquer encore les difficultés sans nombre de la position
-dans laquelle il se trouvait.</p>
-
-<p>&mdash;Pour cette fois, dit-il, je puis hardiment convenir que je ne
-suis pour rien dans ce qui m'arrive et que cet homme est bien,
-réellement venu me trouver, lorsque je ne le cherchais nullement,
-puisqu'il connaissait avant moi ce souterrain. Comment tout cela
-finira-t-il? Pourvu que Tyro n'arrive pas maintenant? Diable, tout
-dévoué que me soit ce brave garçon, je doute que l'appât de quinze
-mille piastres,&mdash;une fort belle somme pour celui qui sait la gagner
-honnêtement,&mdash;ne le pousse pas à livrer mon hôte et moi, par ricochet,
-ce qui serait excessivement désagréable.</p>
-
-<p>Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles le chef
-montonero dormait, suivant l'expression espagnole, <i>a pierna suelta</i>.
-Le Français veillait religieusement sur son sommeil, tout en faisant
-des réflexions qui, d'instants en instants, prenaient une teinte plus
-sombre.</p>
-
-<p>Enfin, vers une heure de l'après-midi, Émile jugea que le montonero
-avait assez, dormi; il s'approcha de lui et lui toucha légèrement
-l'épaule pour l'éveiller.</p>
-
-<p>Celui-ci ouvrit instantanément les yeux et bondit comme un coyote hors
-du hamac.</p>
-
-<p>&mdash;Que se passe-t-il? demanda-t-il à voix basse.</p>
-
-<p>&mdash;Rien, que je sache, répondit le premier.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, pourquoi me réveiller? Lorsque je dormais si bien, fit-il en
-bâillant.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que vous avez assez dormi.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et il est temps de partir.</p>
-
-<p>&mdash;Temps de partir! Déjà, diable! Vous êtes avare de votre hospitalité,
-mon maître; c'est bien, n'en parlons plus. Je ferai ce que vous
-voudrez, ajouta-t-il d'un ton piqué, je ne veux pas vous embarrasser
-plus longtemps de ma présence.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne m'embarrassez pas, señor, répondit le jeune homme, si cela ne
-dépendait que de moi, vous resteriez ici autant que cela vous plairait.
-Vous ne sauriez me compromettre plus que je ne le suis, que diable!</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être; mais de qui cela dépend-il donc alors?</p>
-
-<p>&mdash;Du serviteur indien qui m'a caché ici et qui probablement ne tardera
-pas à m'y venir visiter. Voyez s'il vous convient d'être vu par lui.</p>
-
-<p>&mdash;Cáspita! Pas le moins du monde; me fier à un Indien, je serais perdu
-sans rémission. Et vous dites qu'il va venir bientôt?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas précisément quand il viendra, mais je l'attends d'un
-moment à l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Peste! Avec votre permission, je ne l'attendrai pas, moi; si vous me
-le permettez, je partirai tout de suite.</p>
-
-<p>&mdash;Venez choisir votre cheval.</p>
-
-<p>Le montonero saisit sa carabine, qu'il chargea tout en marchant, et ils
-s'enfoncèrent dans la galerie.</p>
-
-<p>Le choix ne fut pas long à faire, les trois chevaux étaient également
-jeunes, pleins de sang, de feu et de vitesse; le montonero, fin
-connaisseur, le reconnut au premier coup d'œil, et prit au hasard.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'il y a de malheureux pour moi, dans tout cela, dit-il, tout en
-sellant activement le cheval, c'est que je suis contraint de partir par
-où je suis venu, et que je risque de tomber dans une embuscade; il y
-avait anciennement une seconde galerie à ce souterrain, mais elle a été
-bouchée depuis longtemps déjà, je crois.</p>
-
-<p>&mdash;Non, du tout; cette galerie est toujours libre, il vous est facile de
-la prendre pour partir.</p>
-
-<p>&mdash;S'il en est ainsi, je suis sauvé! s'écria avec joie le montonero.</p>
-
-<p>&mdash;Silence! fit à voix basse le jeune homme en lui mettant vivement la
-main sur la bouche, j'entends marcher.</p>
-
-<p>Le Pincheyra prêta l'oreille, un bruit de pas assez rapproché arriva
-jusqu'à lui.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit-il avec un geste de désespoir.</p>
-
-<p>&mdash;Demeurez ici, laissez-moi faire, je réponds de tout, dit rapidement
-le jeune homme à son oreille.</p>
-
-<p>Et il s'élança vivement dans le souterrain; il était temps qu'il
-arrivât, Tyro allait s'engager à sa recherche dans la galerie.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4>
-
-
-<h4>LE GUARANIS</h4>
-
-
-<p>Ainsi que nous l'avons dit à la fin du précédent chapitre, au moment où
-le peintre déboucha de la galerie dans le souterrain, il se trouva face
-à face avec Tyro qui, entré par la galerie opposée et ne le trouvant
-pas dans la salle, se disposait à aller à sa rencontre, jusqu'à
-l'écurie, où il supposait qu'il devait être en ce moment.</p>
-
-<p>Les deux hommes demeurèrent un instant immobiles et muets l'un devant
-l'autre, s'examinant avec soin et assez empêchés pour entamer la
-conversation.</p>
-
-<p>Cependant la situation, déjà fort embarrassante, menaçait, si elle se
-prolongeait plus longtemps, de devenir critique. Le Français comprit
-qu'il fallait à tout prix en sortir, et il résolut de brusquer les
-choses, persuadé que c'était encore le meilleur moyen de se tirer
-d'embarras.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin vous voilà, Tyro! s'écria-t-il en feignant une grande joie,
-je commençais à me sentir inquiet de cette réclusion à laquelle je ne
-saurais m'accoutumer.</p>
-
-<p>&mdash;Il m'a été impossible de venir plus tôt vous voir, maître, répondit
-l'Indien en laissant filtrer un regard sournoisement interrogateur
-entre ses paupières à demi-closes; vous avez, je le suppose, trouvé
-tout en ordre ici?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement; je dois convenir que j'ai passé une excellente nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit le Guaranis, vous n'avez rien entendu? Nul bruit insolite
-n'est venu troubler votre sommeil?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, non; j'ai dormi tout d'une traite la nuit entière; je suis
-éveillé depuis une demi-heure à peine.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux, maître, je suis charmé de ce que vous m'annoncez. Si vous
-ne me le disiez pas aussi péremptoirement, je vous avoue franchement
-que j'aurais peine à le croire.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc? demanda-t-il avec un feint étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que, maître, la nuit a été rien moins que tranquille.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Bah! s'écria-t-il de l'air le plus naïf qu'il put prendre; que
-s'est-il donc passé? Vous comprenez que, enterré au fond de ce trou,
-j'ignore tout, moi.</p>
-
-<p>&mdash;Un combat acharné s'est livré, tout près d'ici, entre les Espagnols
-et les patriotes.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! C'est sérieux, alors. Et ce combat est terminé?</p>
-
-<p>&mdash;Sans cela, serais-je ici, maître?</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, mon ami. Et qui a eu le dessus?</p>
-
-<p>&mdash;Les patriotes.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et j'en suis même, pour certaines raisons, peiné pour vous.</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi, dis-tu, Tyro? Que diable ai-je à voir dans tout cela?</p>
-
-<p>&mdash;N'êtes-vous pas proscrit par les patriotes?</p>
-
-<p>&mdash;En effet, tu m'y fais songer; mais que me fait cela?</p>
-
-<p>&mdash;Dame! En ce moment, les Espagnols sont ou du moins passent pour être
-vos amis.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste; mais, vainqueurs ou vaincus, je n'aurais pu réclamer
-leur aide.</p>
-
-<p>L'Indien demeura un instant silencieux; puis, il fit un pas en arrière
-et, s'inclinant devant le jeune homme:</p>
-
-<p>&mdash;Maître, lui dit-il d'une voix triste, comment ai-je démérité de votre
-confiance? Qu'ai-je fait pour que vous veuilliez à présent conserver
-des secrets pour moi?</p>
-
-<p>&mdash;Émile se sentit rougir; cependant, il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas ce reproche que tu m'adresses, mon brave ami;
-explique-toi plus clairement.</p>
-
-<p>Le Guaranis hocha la tête d'un air sombre.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon, reprit-il, puisque vous vous méfiez de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Je me méfie de toi! s'écria le jeune homme, qui intérieurement se
-sentait coupable, mais qui ne se croyait pas autorisé à livrer un
-secret qui ne lui appartenait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Certes, maître. Voyez ces deux verres et ces deux tranchoirs; voyez,
-de plus, ces restes de cigares.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, croyez-vous donc que si je ne le savais déjà, ces indices ne
-suffiraient pas pour me dénoncer ici la présence d'une autre personne
-que vous?</p>
-
-<p>&mdash;Comment? Que sais-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Je sais, maître, qu'un homme, dont au besoin il me serait facile de
-vous dire le nom, est entré ce matin dans le souterrain, que vous lui
-avez accordé l'hospitalité et qu'en ce moment où je vous parle, il est
-encore ici, caché là, tenez, ajouta-t-il en étendant le bras, dans
-cette galerie.</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors, s'écria le jeune homme avec violence, puisque tu es si
-bien informé, tu m'as donc trahi?</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, il est ici réellement, fit l'Indien avec un mouvement de joie.</p>
-
-<p>&mdash;Ne viens-tu pas de me le dire toi-même?</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, maître, mais je craignais qu'il ne fût parti déjà.</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! Mais qu'est-ce que tout cela signifie? Je n'y suis plus du
-tout, moi!</p>
-
-<p>&mdash;C'est cependant bien simple, maître; appelez cet homme; tout
-s'expliquera en quelques mots.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, s'écria le jeune homme d'un ton de mauvaise humeur,
-appelle-le toi-même, puisque tu le connais si bien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'en voulez, maître, vous avez tort, car dans tout ce qui
-arrive, je n'agis que pour vous et dans votre intérêt.</p>
-
-<p>&mdash;C'est possible, pourtant je suis blessé de la position qui m'est
-constamment faite par le hasard et du rôle absurde qu'il me condamne à
-jouer.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Maître; ne vous plaignez pas, car cette fois, je vous le
-certifie, le hasard, ainsi que vous le nommez, a été d'une intelligence
-rare; bientôt vous en aurez la preuve.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous permettez, maître?</p>
-
-<p>&mdash;N'es-tu pas chez toi; fais ce que tu voudras, pardieu! Je m'en lave
-les mains.</p>
-
-<p>Après avoir répondu par cette boutade, le jeune homme s'étendit dans
-une butaca, alluma un cigare de l'air le plus insouciant qu'il put
-affecter, bien qu'en réalité il se sentît intérieurement froissé de la
-situation dans laquelle il croyait se trouver.</p>
-
-<p>L'Indien le regarda un instant avec une expression indéfinissable,
-puis, lui prenant la main et la baisant respectueusement:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Maître, dit-il d'une voix douce et légèrement émue, ne soyez pas
-injuste envers un serviteur fidèle.</p>
-
-<p>Puis il se dirigea à grands pas vers la galerie.</p>
-
-<p>&mdash;Venez, don Santiago, cria-t-il d'une voix forte en s'arrêtant à
-l'entrée, vous pouvez vous montrer, il n'y a ici que des amis.</p>
-
-<p>Le bruit d'une marche précipitée se fit entendre; le montonero parut
-presque aussitôt.</p>
-
-<p>Après avoir jeté un regard autour de lui, il s'avança vivement vers le
-Guaranis, et, lui serrant fortement la main:</p>
-
-<p>&mdash;¡Vive Dios! s'écria-t-il, mon brave ami, je suis heureux de vous voir
-ici.</p>
-
-<p>&mdash;Moi de même, señor, répondit respectueusement l'Indien; mais avant
-tout permettez-moi de vous adresser une prière.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle, mon ami?</p>
-
-<p>&mdash;En retour du service que je vous ai rendu, rendez m'en un autre.</p>
-
-<p>&mdash;Si cela dépend de moi, je ne demande pas mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Veuillez être assez bon pour expliquer à ce señor, qui est mon
-maître, ce qui s'est passé il y a deux jours entre vous et moi.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! fit avec surprise l'Espagnol, ce caballero est votre maître, mon
-ami; la rencontre est singulière.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être l'avais-je préparée ou du moins essayé de la ménager,
-répondit l'Indien.</p>
-
-<p>&mdash;C'est possible, après tout, fit l'Espagnol.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez que je ne comprends pas un mot à ce que vous dites,
-interrompit le Français avec une impatience contenue.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, don Santiago, je vous en prie.</p>
-
-<p>&mdash;Voici ce qui s'est passé, reprit le montonero; pour certaines raisons
-trop longues à vous dire, et qui, d'ailleurs, ne vous intéresseraient
-que fort médiocrement, j'en suis convaincu, je suis l'ami de ce brave
-Indien auquel je ne puis et je ne veux rien refuser; il y a deux jours
-donc, il m'est venu trouver à un de mes rendez-vous habituels qu'il
-connaît de longue date, et m'a fait promettre de me rendre ici avec
-quelques-uns des hommes de ma cuadrilla, afin de protéger la fuite de
-plusieurs personnes auxquelles il porte le plus vif intérêt, et que les
-patriotes, pour je ne sais quels motifs, ont proscrites.</p>
-
-<p>&mdash;Hein! s'écria le jeune homme en se levant vivement et en jetant
-son cigare; continuez, continuez, señor, cela devient pour moi fort
-intéressant.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux; seulement vous avez eu tort de jeter votre cigare pour
-cela. Donc je suis venu. Malheureusement, malgré toutes les précautions
-prises par moi, j'ai été découvert, et vous savez le reste.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais vous ne le savez pas, vous, señor, et je vais vous le dire,
-répondit l'Indien.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Un instant, s'écria le peintre en tendant la main au Guaranis, je
-vous dois une réparation, Tyro, pour mes injustes soupçons; je vous
-la fais du fond du cœur, vous savez combien je dois être aigri par
-tout ce qui m'arrive depuis quelques jours, je suis convaincu que vous
-m'excuserez.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! C'est trop, maître; vos bontés me confondent, répondit avec
-émotion le Guaranis, je tenais à vous prouver seulement que toujours je
-vous suis demeuré fidèle.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne me reste pas le moindre doute à cet égard, mon ami.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, maître.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, murmura l'Espagnol, croyez-moi, señor, ces peaux-rouges
-sont meilleurs qu'on ne le suppose généralement, et lorsqu'ils se
-donnent une fois, on peut à tout jamais compter sur eux; maintenant,
-mon brave ami, ajouta-t-il en s'adressant à Tyro, racontez-moi cette
-fin que j'ignore, selon vous.</p>
-
-<p>&mdash;Cette fin, la voici, señor: vous avez été trahi.</p>
-
-<p>&mdash;¡Vive Dios! Je m'en étais douté; vous connaissez le traître?</p>
-
-<p>&mdash;Je le connais.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! fit-il en se frottant joyeusement les mains, vous allez me dire
-son nom, sans doute.</p>
-
-<p>&mdash;C'est inutile, señor, je me charge de la châtier moi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Comme il vous plaira, j'aurais cependant bien désiré me donner ce
-plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-moi, señor, vous ou moi, il n'y perdra rien, reprit l'Indien,
-avec un accent de haine impossible à rendre.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas chicaner plus longtemps avec vous là-dessus; revenons
-à notre affaire, je suis assez empêché, moi, en ce moment.</p>
-
-<p>L'Indien sourit.</p>
-
-<p>&mdash;Ne me connaissez-vous donc pas, don Santiago? dit-il; le mal a été
-réparé autant que cela était possible.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, c'est-à-dire?</p>
-
-<p>&mdash;C'est-à-dire que j'ai moi-même porté la nouvelle de votre défaite à
-vos amis, qu'à la tombée de la nuit vingt-cinq cavaliers arriveront
-ici, où nous les cacherons, tandis que cinquante autres attendront
-votre retour au Vado del Nendus, embusqués dans les rochers.</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement arrangé tout cela, parfaitement, mon maître, fit
-l'Espagnol d'un ton joyeux. Mais pourquoi n'irai-je pas, moi, tout
-bonnement au-devant de mes amis? Cela simplifierait extraordinairement
-les choses, il me semble; je ne tiens pas à être une seconde fois
-frotté comme je l'ai été cette nuit; je n'y mets pas d'amour-propre,
-moi, vous savez, d'autant plus que j'espère bien prendre un jour ou
-l'autre ma revanche.</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela est juste, don Santiago, répondit l'Indien, mais vous
-oubliez que je vous ai prié de me rendre un service.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pardieu vrai! Je ne sais où j'ai la tête en ce moment;
-excusez-moi, je vous prie, et soyez convaincu que je demeure tout à
-votre disposition.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie. Maintenant, maître, ajouta-t-il en se retournant
-vers le jeune homme, il faut qu'aujourd'hui même les dames que vous
-savez aient quitté San Miguel; demain il serait trop tard. Vous allez
-à l'instant reprendre votre déguisement et vous rendre au couvent. Il
-n'y a d'ici à la ville que deux lieues à peine; vous arriverez juste au
-coucher du soleil, seulement il faut vous hâter.</p>
-
-<p>&mdash;Diable, murmura le jeune homme, mais comment ferai-je pour conduire
-ces dames ici?</p>
-
-<p>&mdash;Que cela ne vous inquiète pas, maître, à la porte même du couvent un
-guide vous attendra, qui vous amènera en sûreté ici.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce guide?</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera moi, maître.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Alors tout est pour le mieux, dit le jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez pas un instant à perdre.</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je reprendre mon somme? demanda l'Espagnol.</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, rien ne vous en empêche, d'autant plus que je serai de
-retour à temps pour introduire vos compagnons dans le souterrain.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien. Bonne chance, alors.</p>
-
-<p>Et il s'étendit commodément dans le hamac, tandis que Tyro aidait son
-maître à compléter sa métamorphose, ce qui, du reste, ne fut pas long.</p>
-
-<p>Les deux hommes quittèrent alors le souterrain par la galerie qui avait
-livré passage à Tyro, laissant l'Espagnol plongé déjà dans un profond
-sommeil.</p>
-
-<p>La galerie par laquelle sortirent le maître et le serviteur débouchait
-sur le bord même de la rivière et se trouvait si complètement masquée,
-qu'à moins de la connaître avec certitude, il était impossible de la
-soupçonner.</p>
-
-<p>Une pirogue, échouée sur le sable à quelques pas de là, semblait les
-attendre.</p>
-
-<p>Tyro se dirigea effectivement vers elle; il la mit à flot, y fit entrer
-son maître, y entra à son tour, puis, prenant les pagayes, il la lança
-dans le courant.</p>
-
-<p>&mdash;Nous arriverons plus vite ainsi, dit-il: par ce moyen, je vous
-déposerai à quelques pas seulement de l'endroit où vous vous rendez.</p>
-
-<p>Le peintre fit un signe d'assentiment et ils continuèrent leur route.</p>
-
-<p>L'idée de l'Indien était excellente, en ce sens que, non seulement ce
-moyen de locomotion, fort rapide, raccourcissait extrêmement le trajet
-qu'il fallait faire, mais il avait en outre l'avantage de supprimer
-l'espionnage, toujours à redouter, en entrant dans la ville et en
-traversant des rues remplies de monde.</p>
-
-<p>Bientôt l'avant de la pirogue cria sur le sable de la rive; ils étaient
-arrivés. Le Français descendit à terre.</p>
-
-<p>&mdash;Bonne chance! murmura Tyro en reprenant le large.</p>
-
-<p>Malgré lui, en se trouvant de nouveau au milieu d'une ville où il se
-savait poursuivi comme un criminel et traqué presque comme une bête
-fauve, le jeune homme éprouva une légère émotion et sentit battre son
-cœur plus fort que de coutume.</p>
-
-<p>Il comprit qu'il jouait sa tête sur un coup de dé, dans une entreprise
-que bien d'autres à sa place eussent considérée comme insensée, surtout
-dans la situation critique dans laquelle il se trouvait lui-même placé.</p>
-
-<p>Mais Émile avait un cœur dévoué et intrépide, il avait promis aux
-deux dames de tout tenter pour leur venir en aide, et, malgré la
-juste appréhension qu'il éprouvait sur le résultat probable de son
-expédition, il n'eut pas un instant la pensée de manquer à sa parole.</p>
-
-<p>D'ailleurs, qu'avait-il à redouter de plus que la mort? Rien. En butte
-déjà à la haine des patriotes, au cas d'une surprise, il lui restait
-la chance de vendre chèrement sa vie. Sous son déguisement il était
-bien armé, et puis le sort en était jeté maintenant: le rubicond était
-passé, il n'y avait plus à reculer; il jeta un regard investigateur
-autour de lui, s'assura que les environs étaient déserts, et après
-avoir une dernière fois touché les pistolets, placés sous son poncho, à
-sa ceinture, il entra résolument dans la rue.</p>
-
-<p>Comme le bord de la rivière, la rue était déserte.</p>
-
-<p>Le jeune homme, tout en affectant le pas un peu traînant d'un vieillard
-et regardant avec soin autour de lui, prit le côté de la rue opposé à
-celui où se trouvait le couvent. Puis, arrivé devant les fenêtres, il
-répéta à deux reprises le signal dont il était précédemment convenu
-avec la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu, murmura-t-il à voix basse, qu'elles aient placé quelqu'un en
-vedette et que mon signal ait été aperçu.</p>
-
-<p>Puis, après un instant employé sans doute à s'affermir encore dans sa
-résolution, il traversa la rue et s'approcha de la porte.</p>
-
-<p>Au moment où il se préparait à frapper, cette porte s'ouvrit.</p>
-
-<p>Il entra, la porte se referma immédiatement derrière lui.</p>
-
-<p>&mdash;Ouf! fit-il, me voici dans la souricière; que va-t-il se passer
-maintenant?</p>
-
-<p>Une religieuse, autre que celle qui, la première fois, lui avait
-ouvert, se tenait devant lui. Sans prononcer une parole, elle lui fit
-signe de la suivre et se mit aussitôt en marche.</p>
-
-<p>Ils traversèrent ainsi silencieusement et d'un pas rapide, les longs
-corridors, les cloîtres, et atteignirent enfin la cellule de la
-supérieure. La porte était ouverte.</p>
-
-<p>La conductrice du jeune homme s'effaça pour lui livrer passage et,
-lorsqu'il fut entré, referma la porte derrière lui, tout en demeurant
-elle-même au dehors.</p>
-
-<p>Une seule personne se trouvait dans la cellule, cette personne était la
-supérieure.</p>
-
-<p>Le jeune homme la salua respectueusement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, lui demanda-t-elle en s'approchant vivement de lui, que se
-passe-t-il? Parlez sans crainte, nul ne nous peut entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Il se passe, madame, répondit-il, que si ces dames sont toujours dans
-l'intention de fuir, tout est prêt.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu soit loué! s'écria la supérieure avec joie, et quand
-fuiront-elles?</p>
-
-<p>&mdash;A l'instant, si elles sont disposées; demain, d'après ce qu'on m'a
-assuré, il serait trop tard pour elles.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est que trop vrai, hélas! fit-elle avec un soupir; ainsi vous
-répondez de leur sûreté?</p>
-
-<p>&mdash;Je réponds, madame, de me faire tuer pour les défendre: un galant
-homme ne peut s'engager à davantage.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, caballero, c'est, en effet, plus que nous ne sommes
-en droit d'exiger de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, soyez, je vous prie, madame, assez bonne pour faire, le
-plus tôt possible, prévenir ces dames; je n'ose vous répéter que les
-instants sont précieux.</p>
-
-<p>&mdash;Elles sont prévenues déjà: elles terminent leurs préparatifs; dans un
-instant elles seront ici.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux, car j'ai hâte de me trouver en rase campagne; j'avoue que
-j'étouffe entre ces murs épais. Vous savez, madame, que vous m'avez
-offert de vous faciliter les moyens de quitter cette maison; je ne
-saurais, moi, me charger de cette tâche dans laquelle j'échouerais.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquille, ce que j'ai dit je le ferai.</p>
-
-<p>&mdash;Mille fois merci, madame; permettez-moi une dernière observation.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, caballero.</p>
-
-<p>&mdash;Lorsque je suis entré ici pour la première fois, j'ai cru remarquer,
-peut-être me suis-je trompé, que la personne qui m'a servi de guide ne
-possédait pas toute votre confiance.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, señor, vous ne vous êtes pas trompé; mais, ajouta-t-elle
-avec un sourire d'une expression cruelle, aujourd'hui vous n'aurez pas
-à redouter les indiscrétions de cette religieuse, son poste est occupé
-par une personne sûre; quant à elle je lui ai donné une autre place.</p>
-
-<p>Le jeune homme s'inclina.</p>
-
-<p>Au même instant, une porte intérieure s'ouvrit et deux personnes
-entrèrent.</p>
-
-<p>L'obscurité qui commençait à envahir la cellule empêcha le Français de
-reconnaître au premier moment ces deux personnes enveloppées d'épais
-manteaux et la tête recouverte de chapeaux dont les larges ailes,
-rabattues sur le visage, ne laissaient pas distinguer les traits.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes perdus, murmura-t-il, en faisant un pas en arrière et en
-portant instinctivement la main à ses pistolets.</p>
-
-<p>&mdash;Arrêtez! s'écria vivement un des deux inconnus; en laissant tomber le
-pan de son manteau, ne voyez-vous donc pas qui nous sommes?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! s'écria le Français en reconnaissant la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai pensé, reprit-elle, que pour la hasardeuse aventure dans
-laquelle nous nous jetons mieux valait ce costume que le nôtre.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous avez eu cent fois raison, madame. Oh! Maintenant, à moins de
-complications imprévues, je crois presque pouvoir répondre au succès de
-votre fuite.</p>
-
-<p>La jeune fille se cachait honteuse et frémissante derrière sa mère.</p>
-
-<p>&mdash;Nous partirons quand il vous plaira, madame, reprit le jeune homme,
-seulement je crois que le plus tôt sera le mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Tout de suite! Tout de suite! s'écria la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, fit la supérieure, suivez-moi.</p>
-
-<p>Ils quittèrent la cellule.</p>
-
-<p>La marquise et sa fille portaient chacune une légère valise sous le
-bras.</p>
-
-<p>De plus la marquise, sans doute pour ajouter à la réalité de son
-costume masculin, avait une paire de pistolets à la ceinture, un sabre
-au côté et un long coutelas dans la polena droite.</p>
-
-<p>Les cloîtres étaient déserts, un silence de mort régnait dans le
-couvent.</p>
-
-<p>&mdash;Avancez sans crainte, dit la supérieure, personne ne vous surveille.</p>
-
-<p>&mdash;Où sont les chevaux? demanda la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;A quelques pas d'ici, répondit Émile; il aurait été imprudent de les
-amener jusqu'au couvent.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, répondit la marquise.</p>
-
-<p>Ils continuèrent à avancer.</p>
-
-<p>Le peintre était fort inquiet. La dernière question de la marquise
-à propos des chevaux lui rappelait un peu tardivement qu'il n'avait
-nullement songé à se munir de montures; entraîné par la rapidité avec
-laquelle les événements s'étaient précipités depuis l'arrivée de Tyro
-dans le souterrain, il s'était complètement laissé diriger par le
-Guaranis, sans penser un instant à ce détail, cependant si important,
-pour la réussite de son projet de fuite.</p>
-
-<p>&mdash;Diable, murmura-t-il à demi-voix, pourvu que Tyro ait eu plus de
-mémoire que moi; je ne pouvais cependant pas avouer cet impardonnable
-oubli; d'ailleurs, le principal est de sortir d'ici.</p>
-
-<p>Les quatre personnes traversèrent rapidement les corridors, elles ne
-tardèrent pas à atteindre la porte du couvent. La supérieure, après
-avoir jeté un regard investigateur à travers le guichet afin de
-s'assurer que la rue était déserte, prit une clef à un trousseau pendu
-à sa ceinture et ouvrit la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, et que le Seigneur vous protège, dit-elle, j'ai loyalement
-tenu ma promesse.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu et merci, répondit la marquise. Quant à la jeune fille elle se
-jeta dans les bras de la religieuse et l'embrassa en pleurant.</p>
-
-<p>&mdash;Partez, partez! s'écria vivement la supérieure; et, les poussant
-doucement, elle referma la porte derrière eux.</p>
-
-<p>Les deux dames jetèrent un dernier et triste regard sur le couvent et,
-s'enveloppant avec soin dans leurs manteaux, elles se préparèrent à
-suivre leur protecteur.</p>
-
-<p>&mdash;Quel chemin prenons-nous? demanda la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Celui-ci, répondit Émile, en tournant à droite, c'est-à-dire en se
-dirigeant du côté de la rivière.</p>
-
-<p>Était-ce hasard ou intuition qui le poussait dans cette direction? Un
-peu de l'un, un peu de l'autre.</p>
-
-<p>Une barque assez grande, montée par quatre hommes, attendait échouée
-sur la rive.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! fit un des hommes, dans lequel Émile reconnut aussitôt Tyro,
-voilà le patron, ce n'est pas malheureux.</p>
-
-<p>Celui-ci, sans répondre, fit entrer ses compagnes dans la barque et y
-entra aussitôt après elles.</p>
-
-<p>Sur un signe de l'Indien, les pagayes furent bordées et la barque
-s'éloigna rapidement.</p>
-
-<p>Les dames poussèrent un soupir de soulagement.</p>
-
-<p>Tyro avait pensé que mieux valait, pour partir, reprendre le
-même chemin, surtout à cause des dames, qui, malgré toutes leurs
-précautions, couraient le risque d'être reconnues facilement;
-seulement, comme lui non plus n'avait pas songé à faire part de son
-intention à son maître, il craignait que celui-ci ne s'engageât à
-travers les rues; aussi, dès qu'il avait eu frété la barque, s'était-il
-posté de façon à apercevoir son maître à la sortie du couvent, et s'il
-l'avait vu tourner du côté opposé à celui que le hasard lui avait fait
-choisir, il se serait mis à sa poursuite, afin de lui faire rebrousser
-chemin.</p>
-
-<p>Nous avons vu comment, cette fois, le hasard, sans doute fatigué de
-toujours persécuter le jeune homme, avait consenti à le protéger en le
-lançant dans la bonne voie.</p>
-
-<p>Grâce à l'obscurité, car le soleil était couché et déjà les ténèbres
-étaient épaisses, et surtout à la largeur de la rivière dont la barque
-tenait le milieu, les fugitifs ne couraient que très peu de risques
-d'être reconnus.</p>
-
-<p>Ils accomplirent leur trajet en fort peu de temps, et pendant tout leur
-voyage ne rencontrèrent aucune autre embarcation que la leur, excepté
-une pirogue indienne montée par un seul homme qui les croisa à la
-sortie de la ville.</p>
-
-<p>Mais cette pirogue passa trop loin de la barque et sa course était
-trop rapide pour qu'on supposât que l'homme qui se trouvait dedans eût
-essayé de jeter les yeux sur eux.</p>
-
-<p>Ils arrivèrent enfin à l'entrée du souterrain.</p>
-
-<p>Nous avons dit que la barque était montée par quatre hommes.</p>
-
-<p>De ces quatre hommes, deux étaient des Gauchos engagés par Tyro, et
-comme le Guaranis les avait bien payés. Il avait le droit de compter
-sur leur fidélité; ajoutons que pour plus de sûreté l'Indien ne
-leur avait rien confié du but de l'expédition; le troisième était
-un domestique du peintre, un Indien que celui-ci avait laissé à San
-Miguel, sans autrement s'en occuper, lorsqu'il avait pris la fuite; le
-quatrième était Tyro lui-même.</p>
-
-<p>Lorsque la barque toucha le bord, le Guaranis aida respectueusement
-les deux dames à descendre à terre, puis leur montrant l'entrée du
-souterrain:</p>
-
-<p>&mdash;Veuillez, señoras, leur dit-il, entrer dans cette caverne où nous
-vous rejoindrons dans un instant.</p>
-
-<p>Les dames obéirent.</p>
-
-<p>&mdash;Et nous? demanda le peintre.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons encore quelque chose à faire, maître, répondit l'Indien.</p>
-
-<p>L'accent singulier dont ces paroles furent prononcées étonna Émile,
-mais il ne fit pas d'observation, convaincu que le Guaranis devait
-avoir de sérieux motifs pour lui répondre d'une façon aussi péremptoire.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="X" id="X">X</a></h4>
-
-
-<h4>A TRAVERS CHAMPS</h4>
-
-
-<p>Se tournant alors vers les deux Gauchos, qui se tenaient insouciamment
-assis sur le rebord de la barque:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai payés; vous êtes libres de nous quitter maintenant, leur
-dit le Guaranis, à moins que vous ne consentiez à faire un nouveau
-marché avec ce señor, au nom duquel je vous avais engagés.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons le marché? répondit un des deux Gauchos.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous libres, d'abord?</p>
-
-<p>&mdash;Nous le sommes.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce en votre nom à tous deux que vous me répondez?</p>
-
-<p>&mdash;Oui; ce caballero est mon frère; il se nomme Mataseis, et moi
-Sacatripas: où va l'un, l'autre le suit.</p>
-
-<p>Tyro salua d'un air charmé. La réputation de ces deux caballeros était
-faite depuis longtemps; il la connaissait de vieille date: c'étaient
-les deux plus insignes bandits de toute la Bande Orientale. Il ne
-pouvait mieux tomber dans les circonstances présentes; gens de sac et
-de corde, leurs mains étaient rouges jusqu'au coude. Pour un réal, ils
-auraient, sans hésiter, assassiné leur père; mais leur parole était
-d'or; une fois donnés, ils ne l'auraient pas violée pour la possession
-de toutes les mines de la cordillière; c'était leur seul défaut, ou, si
-on le préfère, leur seule vertu; l'homme, cet étrange animal, est ainsi
-fait qu'il n'est complet ni pour le bien ni pour le mal.</p>
-
-<p>&mdash;Très bien, reprit Tyro, je suis heureux, caballeros, d'avoir affaire
-à des hommes comme vous; j'espère que nous nous entendrons.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, répondit Mataseis.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous demeurer au service de ce caballero?</p>
-
-<p>&mdash;A quelles conditions? Encore est-il bon de savoir si le service sera
-rude? reprit le positif Mataseis.</p>
-
-<p>&mdash;Il le sera; il vous prend pour <i>tout</i> faire, vous entendez: <i>tout</i>,
-ajouta-t-il en appuyant avec intention sur le dernier mot.</p>
-
-<p>&mdash;Cela est la moindre des choses, s'il nous paye bien.</p>
-
-<p>&mdash;Cinq, onces par mois chacun, cela vous convient-il?</p>
-
-<p>Les deux bandits échangèrent un regard.</p>
-
-<p>&mdash;C'est convenu, dirent-ils.</p>
-
-<p>&mdash;Voici un mois d'avance, reprit Tyro, en prenant une poignée d'or dans
-sa poche et la leur remettant.</p>
-
-<p>Les Gauchos tendirent la main avec un mouvement de joie et firent
-instantanément disparaître l'or sous leurs ponchos.</p>
-
-<p>&mdash;Seulement, souvenez-vous qu'un mois commencé doit se finir, et que
-lorsqu'il vous plaira de quitter le service de ce caballero, vous
-devrez le prévenir huit jours à l'avance et vous abstenir de rien
-tenter contre lui pendant les huit jours qui suivront la rupture de
-votre marché; acceptez-vous ces conditions?</p>
-
-<p>&mdash;Nous les acceptons.</p>
-
-<p>&mdash;Jurez donc de les tenir fidèlement.</p>
-
-<p>Les deux bandits écartèrent leurs ponchos, prirent dans la main les
-scapulaires pendus à leurs cous et, se découvrant en levant les yeux au
-ciel avec une onction digne d'un serment plus chrétien.</p>
-
-<p>&mdash; Nous jurons sur ces scapulaires bénits de tenir fidèlement les
-conditions acceptées par nous, dirent-ils tous deux à la fois;
-puissions-nous perdre la part que nous espérons en paradis et être
-damnés si nous manquions à ce serment librement prêté.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, fit Tyro et se tournant vers l'Indien pendant que les
-Gauchos, après avoir baisé leurs scapulaires, les remettaient dans leur
-poitrine, et vous, Neño, voulez-vous rester au service de votre maître?</p>
-
-<p>&mdash;Cela m'est impossible, répondit résolument l'Indien; j'ai un autre
-maître.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, vous êtes libre; partez.</p>
-
-<p>Neño ne se fit pas répéter l'invitation. Après avoir salué le peintre,
-il sauta légèrement hors de la barque et s'éloigna à grands pas dans la
-direction de San Miguel.</p>
-
-<p>Le Guaranis le suivit un instant des yeux; puis, se penchant vers
-Sacatripas, il murmura un mot à voix basse à son oreille.</p>
-
-<p>Le bandit fit un geste affirmatif de la tête, toucha légèrement le bras
-de son frère, et tous deux s'élançant en même temps à terre disparurent
-en courant dans l'obscurité.</p>
-
-<p>&mdash;Ces démons seront précieux pour vous, maître, dit Tyro.</p>
-
-<p>&mdash;Je le crois, mais ils me font l'effet d'atroces canailles:
-malheureusement, dans les circonstances où je me trouve, peut-être
-serai-je obligé d'utiliser un jour ou l'autre leurs services.</p>
-
-<p>Le Guaranis sourit sans répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Ne trouvez-vous pas la conduite de ce Neño indigne, après tant de
-bontés que j'ai eues pour lui? reprit le peintre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne savez pas encore tout ce qu'il vous a fait, maître.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
-
-<p>&mdash;C'est lui qui vous a trahi et qui a vendu votre tête à vos ennemis.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le saviez! s'écria le jeune homme avec violence, et vous avez
-amené ce misérable avec nous? Nous sommes perdus alors!</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, maître, répondit froidement le Guaranis.</p>
-
-<p>En ce moment, un cri d'agonie traversa l'espace; bien qu'assez éloigné
-il avait une telle expression d'angoisse et de douleur que le peintre
-frémit malgré lui et se sentit soudain inondé d'une sueur froide.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! s'écria-t-il, c'est le cri d'un homme qu'on assassine. Que se
-passe-t-il? Mon Dieu!</p>
-
-<p>Et il fit un mouvement pour s'élancer hors de la barque.</p>
-
-<p>&mdash;Arrêtez, maître, dit Tyro, c'est inutile; les trahisons de Neño ne
-sont plus désormais à craindre.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
-
-<p>&mdash;Je veux dire, maître, que vos Gauchos ont commencé leur service;
-vous voyez que ce sont des hommes précieux. Allez rejoindre ces dames
-pendant que je ferai disparaître cette barque avec l'aide de ces dignes
-caballeros, que je vois accourir déjà de ce côté.</p>
-
-<p>Le jeune homme se leva sans répondre et quitta la barque en chancelant
-comme un homme ivre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est affreux! murmura-t-il, et pourtant la mort de ce misérable
-sauve peut-être trois existences.</p>
-
-<p>Il s'enfonça dans la galerie et rejoignit les dames, qui se tenaient
-tremblantes à côté l'une de l'autre, ne comprenant rien à l'absence
-prolongée du jeune homme et justement effrayées par le cri de mort dont
-le lugubre écho était parvenu jusqu'à elles.</p>
-
-<p>La vue du Français les rassura.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'allons-nous faire maintenant? demanda à voix basse la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Dans quelques minutes nous le saurons, répondit Émile; il nous faut
-attendre.</p>
-
-<p>En ce moment le Guaranis parut, suivi de Mataseis.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai coulé la barque, dit l'Indien, afin de détruire les traces de
-notre passage. Le frère de ce señor est allé battre l'estrade; venez.</p>
-
-<p>Ils le suivirent.</p>
-
-<p>L'Indien se dirigeait dans les ténèbres avec autant de facilité qu'en
-plein jour; bientôt les fugitifs furent assez rapprochés pour que le
-bruit de plusieurs voix arrivât jusqu'à eux.</p>
-
-<p>Tyro imita à deux reprises le cri du hibou. Un profond silence se fit
-aussitôt dans le souterrain, puis un homme parut, tenant d'une main une
-lanterne avec laquelle il s'éclairait et de l'autre un pistolet armé.</p>
-
-<p>Cet homme était don Santiago Pincheyra.</p>
-
-<p>&mdash;Qui va là? demanda-t-il d'un ton de menace.</p>
-
-<p>&mdash;Ami, répondit le peintre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Ah! Votre expédition a réussi, à ce qu'il parait, répondit le
-montonero, en replaçant le pistolet à sa ceinture; tant mieux, je
-commençais à m'inquiéter de votre longue absence. Venez, venez, tous
-nos amis sont ici.</p>
-
-<p>Ils entrèrent.</p>
-
-<p>Une dizaine de montoneros se trouvaient en effet dans le souterrain.</p>
-
-
-
-<p>Avec une délicatesse qu'on aurait été loin de soupçonner chez un pareil
-homme, le montonero s'approcha des deux dames que, malgré leur costume,
-il avait devinées, et, s'inclinant devant elles en même temps qu'il
-leur présentait des cravates de soie noire:</p>
-
-<p>&mdash;Couvrez-vous le visage, mesdames, dit-il respectueusement, mieux
-vaut qu'aucun de nous ne sache qui vous êtes; plus tard, probablement,
-vous ne seriez que médiocrement flattées d'être reconnues par un des
-compagnons que vous donne aujourd'hui la fatalité.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, señor, vous êtes réellement un caballero, répondit
-gracieusement la marquise, et sans insister davantage, elle cacha ses
-traits avec la cravate, ce qui fut aussitôt imité par sa fille.</p>
-
-<p>Cette heureuse idée du montonero sauvait l'incognito des fugitives.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à nous continua-t-il en s'adressant au peintre, nous sommes des
-hommes capables de répondre de nos actes, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Peu m'importe en effet d'être reconnu, répondit celui-ci, mais
-qu'attendons-nous pour partir, tout est-il prêt?</p>
-
-<p>&mdash;Tout est prêt, j'ai une troupe nombreuse de hardis compagnons blottis
-comme des guanacos dans le taillis; nous partirons quand vous voudrez.</p>
-
-<p>&mdash;Dame! Je crois que le plus tôt sera le mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Partons donc, alors.</p>
-
-<p>&mdash;Un instant, señor, j'ai expédié un des engagés de mon maître à la
-découverte, peut-être serait-il bon d'attendre son retour.</p>
-
-<p>&mdash;En effet; cependant, fit observer Émile, afin de ne pas perdre de
-temps, il serait bien de sortir d'ici et de monter à cheval; cela
-permettra au Gaucho de nous rejoindre; aussitôt son arrivée nous nous
-mettrons en route.</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement raisonné; seulement, je suis assez embarrassé en ce
-moment.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Dame! Pour monter à cheval, il faut en avoir, et je crains que
-quelques-uns de nous n'en aient pas.</p>
-
-<p>&mdash;J'y ai songé, ne vous occupez pas de ce détail; il y a dans le rancho
-six chevaux que j'y ai fait conduire aujourd'hui même, dit Tyro.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Alors, rien ne nous arrête plus; laissez-moi jeter un coup d'œil
-au dehors, je vous avertirai lorsqu'il sera temps de me rejoindre.</p>
-
-<p>Et, après avoir ordonné d'un geste à ses compagnons de le suivre, le
-montonero disparut dans la galerie.</p>
-
-<p>Il ne resta plus dans le souterrain que les deux dames, le peintre et
-le Guaranis.</p>
-
-<p>&mdash;Mon bon Tyro, dit alors Émile, je ne sais comment reconnaître votre
-dévouement; vous n'êtes pas un de ces hommes que l'on paye, cependant,
-avant de nous séparer, je voudrais vous laisser une preuve de...</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, maître, interrompit vivement Tyro, si je me permets de vous
-couper la parole, n'avez-vous pas parlé de nous séparer?</p>
-
-<p>&mdash;En effet, mon ami, et croyez que cela me cause un véritable chagrin,
-mais je n'ai pas le droit de vous condamner à partager plus longtemps
-ma mauvaise fortune.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes donc mécontent de mes services, maître? S'il en est ainsi,
-excusez-moi, je tâcherai à l'avenir de mieux comprendre vos intentions
-afin de les exécuter à votre entière satisfaction.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! s'écria le jeune homme avec une surprise joyeuse, vous
-auriez le projet de me suivre malgré la mauvaise situation dans
-laquelle je me trouve et les dangers de toutes sortes qui m'entourent.</p>
-
-<p>&mdash;Ces dangers eux-mêmes seraient une raison de plus pour que je ne vous
-quittasse pas, maître, répondit-il avec émotion, si déjà je n'étais
-résolu à ne pas vous abandonner; si peu que je vaille, bien que je ne
-sois qu'un pauvre Indien, cependant il y a certaines circonstances où
-l'un est heureux de savoir près de soi un cœur dévoué.</p>
-
-<p>&mdash;Tyro, dit avec effusion le Français profondément touché de
-l'affection si simple et si sincère de cet homme, vous n'êtes plus mon
-serviteur, vous êtes mon ami: pressez ma main. Quoi qu'il arrive, je
-n'oublierai jamais ce qui se passe en ce moment entre nous.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, oh! Merci, maître, répondit-il en lui baisant la main; ainsi,
-vous consentez à ce que je vous accompagne?</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! s'écria-t-il, maintenant c'est, entre nous, à la vie et à la
-mort, nous ne nous quitterons plus.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous me parlerez comme autrefois?</p>
-
-<p>&mdash;Je te parlerai comme tu voudras; es-tu content? reprit-il avec un
-sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, encore une fois, maître; oh! Soyez tranquille, vous ne vous
-repentirez jamais de la bonté que vous avez pour moi.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais bien; aussi, je suis tranquille, va, et tu n'as que faire
-d'essayer de me rassurer.</p>
-
-<p>&mdash;Venez, dit le montonero en reparaissant, tout est prêt: on n'attend
-plus que vous; quant aux chevaux...</p>
-
-<p>&mdash;Ce soin me regarde, interrompit Tyro.</p>
-
-<p>Ils s'engagèrent alors dans la galerie; les chevaux du jeune homme ne
-se trouvaient plus dans l'écurie qui leur avait été ménagée, mais il ne
-
-s'en inquiéta pas.</p>
-
-<p>Bientôt ils débouchèrent au milieu du taillis où la nuit précédente les
-Espagnols et les patriotes s'étaient livré un si furieux combat; une
-nombreuse troupe de cavaliers se tenait immobile et silencieuse devant
-l'entrée du souterrain.</p>
-
-<p>Le Guaranis avait pris les devants; lorsque le montonero entra dans la
-clairière, il s'y trouvait déjà avec le Gaucho, chacun tenant plusieurs
-chevaux en bride.</p>
-
-<p>&mdash;Voici vos chevaux, señoras, dit-il en s'adressant aux dames, ce sont
-deux coursiers d'amble fort doux et fort vites.</p>
-
-<p>La marquise le remercia; l'Indien attacha derrière la monture les
-valises qu'elle lui remit, puis aida la mère et la fille à se mettre en
-selle.</p>
-
-<p>Émile, le montonero et le Gaucho étaient déjà à cheval.</p>
-
-<p>Deux chevaux restaient encore: un pour Tyro, l'autre pour Sacatripas.</p>
-
-<p>Au moment ou le Guaranis mettait le pied à l'étrier, un sifflement aigu
-se fit entendre dans les buissons.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà notre éclaireur, dit-il, et il répondit au signal.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, Sacatripas parut presque aussitôt.</p>
-
-<p>Le Gaucho semblait avoir fait une course précipitée: sa poitrine
-haletait, son visage était inondé de sueur.</p>
-
-<p>&mdash;Partons! Partons! dit-il d'une voix saccadée, si nous ne voulons être
-enfumés comme des loups; avant une demi-heure, ils seront ici.</p>
-
-<p>&mdash;Diable, fit le montonero, voilà une mauvaise nouvelle, compagnon.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est certaine.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle direction devons-nous suivre?</p>
-
-<p>&mdash;Celle des montagnes.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux, c'est celle que je préfère, et élevant la voix: en avant,
-au nom du diable! cria-t-il, et surtout ne ménageons pas les chevaux.</p>
-
-<p>Les cavaliers appuyèrent les éperons en lâchant la bride et toute la
-troupe s'élança dans la nuit avec la rapidité d'un ouragan, coupant la
-plaine en ligne droite, franchissant les ravins et les buissons sans
-tenir compte des obstacles.</p>
-
-<p>Les deux dames étaient placées entre Émile et le Guaranis qui eux-mêmes
-étaient flanqués chacun d'un Gaucho. C'était quelque chose d'étrange et
-de fantastique que la course affolée de cette légion de noirs démons
-qui fuyaient dans les ténèbres, silencieux et mornes, avec la rapidité
-irrésistible d'un tourbillon.</p>
-
-<p>La fuite continua ainsi pendant plusieurs heures; les chevaux
-haletaient, quelques-uns commençaient même à buter.</p>
-
-<p>&mdash;Quoiqu'il puisse advenir, il faut s'arrêter une heure, murmura le
-Pincheyra; sinon, bientôt, nous serons tous démontés.</p>
-
-<p>Tyro l'entendit.</p>
-
-<p>&mdash;Atteignez seulement le rancho del Quemado, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon, répondit brusquement le montonero, nous en sommes encore
-à deux lieues au moins, nos chevaux seront fourbus.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'importe, j'ai préparé un relais.</p>
-
-<p>&mdash;Un relais, nous sommes trop nombreux.</p>
-
-<p>&mdash;Deux cents chevaux vous attendent.</p>
-
-<p>&mdash;Deux cents chevaux! Miséricorde! Votre maître est donc bien riche?</p>
-
-<p>&mdash;Lui? fit en riant l'Indien, il est pauvre comme Job! Mais ajouta-t-il
-avec intention, ses compagnons sont riches, et voilà douze jours que je
-prépare cette fuite, dans la prévision de ce qui arriverait aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, s'écria le montonero avec une animation fébrile, en avant! En
-avant, compagnons! Dussent les chevaux en crever.</p>
-
-<p>La course recommença rapide et fiévreuse.</p>
-
-<p>Un peu avant le lever du soleil, on atteignit enfin le rancho; il était
-temps, les chevaux ne se tenaient plus debout que maintenus par la
-bride; ils butaient à chaque pas et plusieurs déjà s'étaient abattus
-pour ne plus se relever.</p>
-
-<p>Leurs maîtres, avec cette insouciante philosophie qui caractérise les
-Gauchos, après les avoir débarrassés de la selle et s'en être chargés,
-les avaient abandonnés et suivaient tant bien que mal la cavalcade en
-courant.</p>
-
-<p>Le rancho del Quemado n'était, en quelque sorte, qu'un vaste hangar
-auquel attenait un immense corral rempli de chevaux.</p>
-
-<p>A trois ou quatre lieues en arrière, se dressaient comme une sombre
-barrière les premiers contreforts de la cordillière, dont les cimes
-neigeuses masquaient l'horizon.</p>
-
-<p>Sur l'ordre de don Santiago, les chevaux fatigués furent abandonnés
-après qu'on leur eu enlevé la selle, et chaque montonero entra dans le
-corral, en faisant tournoyer son lasso.</p>
-
-<p>Bientôt chaque cavalier eut lacé le cheval dont il avait besoin et se
-fut mis en devoir de le harnacher.</p>
-
-<p>Il restait encore quatre-vingts ou cent chevaux dans le corral.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne devons pas abandonner ici ces animaux, dit le montonero, nos
-ennemis s'en serviraient pour nous poursuivre.</p>
-
-<p>&mdash;Il est facile de remédier à cela, observa Tyro; il y a une <i>yegua
-madrina</i>, on lui mettra la clochette, les chevaux la suivront, dix de
-nos compagnons partiront en avant avec eux.</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! Vous êtes un précieux compère, répondit joyeusement le
-montonero, rien n'est plus facile.</p>
-
-<p>L'ordre fut immédiatement donné par lui et les chevaux de rechange
-s'éloignèrent bientôt du côté des montagnes, sous l'escorte de quelques
-cavaliers.</p>
-
-<p>Les chevaux peuvent faire sans se fatiguer de longues traites en
-liberté; ce mode de relais est généralement adopté en Amérique, où il
-est presque impossible de se procurer autrement des montures fraîches.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, reprit le montonero, je crois que nous ferons bien de
-monter à cheval.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et de repartir, ajouta Émile en étendant les bras vers la plaine.</p>
-
-<p>Aux premiers rayons du soleil qui faisait étinceler ses armes, on
-apercevait une nombreuse troupe de cavaliers qui accourait à toute
-bride.</p>
-
-<p>&mdash;¡Rayo de Dios! s'écria don Santiago, l'éclaireur avait raison, nous
-étions suivis de près; les démons ont fait diligence, mais maintenant
-il est trop tard pour eux. Nous ne les craignons plus! En selle tous et
-en avant! En avant!</p>
-
-<p>On repartit.</p>
-
-<p>Cette fois, la course ne fut pas aussi rapide. Les fugitifs se
-croyaient certains de ne pas être atteints; l'avance qu'ils avaient
-obtenue était assez grande, et selon toute probabilité ils arriveraient
-aux montagnes avant que les patriotes fussent sur eux.</p>
-
-<p>Une fois dans les gorges des cordillières, ils étaient sauvés.</p>
-
-<p>Cependant la fuite ne laissait pas que d'être fatigante pour les
-deux dames, qui, accoutumées à toutes les recherches du luxe, ne se
-soutenaient à cheval qu'à force d'énergie, de volonté, et stimulées
-surtout par la crainte de retomber aux mains de leurs persécuteurs.
-Tyro et son maître étaient contraints de se tenir constamment à leurs
-côtés et de veiller attentivement sur elles: sans cette précaution
-elles seraient tombées de cheval, non pas tant à cause de la fatigue
-qu'elles éprouvaient, bien que cette fatigue fût grande, mais parce que
-le sommeil les accablait et les empêchait, malgré tous leurs efforts,
-de tenir leurs yeux ouverts et de guider leurs chevaux.</p>
-
-<p>&mdash;Mais qui, diable nous a trahis? s'écria tout à coup don Santiago.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais moi, répondit Sacatripas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le savez, señor? Eh bien, alors vous me ferez le plaisir de me
-le dire, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;C'est inutile, señor; l'homme qui vous a trahi est mort; seulement il
-a été tué deux heures trop tard.</p>
-
-<p>&mdash;C'est malheureux, en effet; et pourquoi trop tard?</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'il avait eu le temps de parler.</p>
-
-<p>&mdash;L'on dit beaucoup de choses en deux heures, surtout si l'on n'est pas
-interrompu. Et vous êtes sûr de cela?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement sûr.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, reprit philosophiquement le montonero, nous avons la
-consolation d'être certains qu'il ne parlera plus; c'est toujours cela.
-Quant aux braves qui nous poursuivent, ajouta-t-il en se retournant,
-nous ne...</p>
-
-<p>Mais tout à coup il s'interrompit en poussant un horrible blasphème et
-en bondissant sur sa selle.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous donc? lui demanda Émile avec inquiétude.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'ai, mil demonios? s'écria-t-il, j ai que ces pícaros nous
-gagnent main sur main, et que, dans une heure, ils nous auront atteints.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh! fit vivement le jeune homme, croyez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Dame! Voyez vous-même.</p>
-
-<p>Le peintre regarda, le montonero avait dit vrai: la troupe ennemie
-s'était sensiblement rapprochée.</p>
-
-<p>&mdash;¡Caray! Je ne sais ce que je donnerais pour savoir qui sont ces
-démons.</p>
-
-<p>&mdash;Ils font partie de la cuadrilla de don Zéno Cabral; je crois même
-qu'il se trouve parmi eux.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux, fit rageusement le montonero, j'aurai peut-être ma
-revanche.</p>
-
-<p>&mdash;Comptez-vous combattre ces gens-là?</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu, pensez-vous que je veuille me laisser fusiller par derrière,
-comme un chien peureux.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas cela, mais il me semble que nous pouvons redoubler de
-vitesse.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon? Ne voyez-vous pas que ces drôles ont avec eux une <i>recua</i>
-fraîche et qu'ils nous atteindront toujours; mieux vaut les prévenir.</p>
-
-<p>&mdash;Les choses étant ainsi, je crois, comme vous, que c'est le plus sage,
-répondit Émile qui craignait que le montonero supposât qu'il avait peur.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, répondit don Santiago, vous êtes un homme! Laisses-moi faire.</p>
-
-<p>Puis, sans que personne pût prévoir quelle était son intention, il fit
-subitement volter son cheval et partit ventre à terre au-devant des
-patriotes.</p>
-
-<p>&mdash;Tyro, dit alors Émile en s'adressant au Guaranis, prenez avec vous
-les deux frères que vous avez engagés à mon service, et mettez en
-sûreté la marquise et sa fille.</p>
-
-<p>&mdash;Señor, pourquoi nous séparer, demanda la marquise d'un air dolent, ne
-vaut-il pas mieux que nous demeurions près de vous?</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi d'insister pour cette séparation temporaire, madame;
-j'ai juré de tout tenter pour vous sauver, je veux tenir mon serment.</p>
-
-<p>La marquise, accablée, soit par la lassitude qu'elle éprouvait, soit
-par le sommeil qui, malgré elle, fermait ses paupières, ne répondit que
-par un soupir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'abandonnerez ces dames sous aucun prétexte, continua le jeune
-homme en s'adressant à l'Indien, et s'il m'arrivait malheur pendant le
-combat, vous continueriez à les servir jusqu'à ce qu'elles n'aient plus
-besoin de votre protection. Puis-je compter sur vous?</p>
-
-<p>&mdash;Comme sur vous-même, maître.</p>
-
-<p>&mdash;Partez alors, et que Dieu vous protège.</p>
-
-<p>Sur un signe de l'Indien, les Gauchos prirent par la bride les chevaux
-des deux dames et, s'élançant à fond de train, ils les lancèrent à leur
-suite, sans que les fugitives, qui peut-être n'avaient pas complètement
-conscience de ce qui se passait, essayassent de s'y opposer.</p>
-
-<p>Le peintre, qui tout en galopant les suivait des yeux, les vit bientôt
-disparaître au milieu d'un épais rideau d'arbres commençant les
-contreforts des cordillières.</p>
-
-<p>&mdash;Grâce à Dieu, vainqueurs ou vaincus, elles ne tomberont pas aux mains
-de leurs persécuteurs, dit-il, et j'aurai tenu ma promesse.</p>
-
-<p>Tout à coup, plusieurs détonations éloignées se firent entendre; Émile
-se retourna, et il aperçut don Santiago qui revenait à toute bride vers
-sa troupe en brandissant d'un air de défi sa carabine au-dessus de sa
-tête.</p>
-
-<p>Trois ou quatre cavaliers le poursuivaient chaudement.</p>
-
-<p>Arrivé à une certaine distance, l'Espagnol s'arrêta, épaula sa carabine
-et lâcha la détente, puis repartit au galop.</p>
-
-<p>Un cavalier tomba; les autres rebroussèrent chemin.</p>
-
-<p>Bientôt l'Espagnol se retrouva au milieu des siens.</p>
-
-<p>&mdash;Halte! cria-t-il d'une voix de tonnerre.</p>
-
-<p>La troupe s'arrêta aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Compagnons, loyaux sujets du roi, continua-t-il, j'ai reconnu ces
-ladrones, ils sont à peine quarante; fuirons-nous plus longtemps devant
-eux? En avant! Et vive le roi!</p>
-
-<p>&mdash;En avant! répéta la troupe en s'élançant à sa suite.</p>
-
-<p>Émile chargea avec les autres, d'un air assez maussade, il est vrai:
-il se souciait aussi peu du roi que de la patrie, et il lui paraissait
-plus sage de gagner au pied au plus vite mais, comme au fond, c'était
-presque sa cause que défendaient ces hommes; que c'était pour le
-protéger qu'ils combattaient, force lui était de faire contre fortune
-bon cœur, et de ne pas demeurer en arrière.</p>
-
-<p>Malgré leur petit nombre, les patriotes ne parurent nullement intimidés
-du retour agressif des Espagnols, et ils continuèrent bravement à
-s'avancer.</p>
-
-<p>Le choc fut terrible; les deux troupes s'attaquèrent résolument à
-l'arme blanche et se trouvèrent bientôt confondues.</p>
-
-<p>Dans la mêlée, Émile reconnut don Zéno Cabral; il s'élança vers lui,
-et, frappant du poitrail de son cheval celui de son adversaire, fatigué
-d'une longue traite, il le renversa.</p>
-
-<p>Sautant immédiatement à terre, le jeune homme appuya le genou sur la
-poitrine de don Zéno et lui portant la pointe de son sabre à la gorge:</p>
-
-<p>&mdash;Rendez-vous, lui dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash;A mort! A mort! cria don Santiago qui arrivait.</p>
-
-<p>&mdash;Faites cesser le combat, répondit Émile en se tournant vers lui, ce
-cavalier s'est rendu à condition qu'il sera libre de retourner à San
-Miguel ainsi que ses compagnons.</p>
-
-<p>&mdash;Qui vous a autorisé à faire ces conditions: dit le montonero.</p>
-
-<p>&mdash;Le service que je vous ai rendu et la promesse que vous m'avez faite.</p>
-
-<p>L'Espagnol réprima un geste de colère.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, répondit-il au bout d'un instant, vous le voulez, soit,
-mais vous vous en repentirez. En retraite!</p>
-
-<p>Et il partit.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes libre, dit le jeune homme, en tendant à don Zéno la main
-pour l'aider à se relever.</p>
-
-<p>Celui-ci lui lança un regard farouche.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis contraint d'accepter votre merci, lui dit-il: mais tout n'est
-pas fini entre nous, nous nous reverrons.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'espère, répondit simplement le jeune homme; et, remontant à
-cheval, il rejoignit ses compagnons déjà assez éloignés.</p>
-
-<p>Deux heures plus tard les Espagnols s'enfonçaient dans les premiers
-défiles des cordillières, tandis que les patriotes retournaient au
-petit pas et assez mécontents du résultat de leur expédition à San
-Miguel de Tucumán, où ils arrivèrent à la nuit tombante du même jour.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="FIN_DE_LA_PREMIERE_PARTIE" id="FIN_DE_LA_PREMIERE_PARTIE">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</a></h4>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h5><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></h5>
-
-
-<h3>LE MONTONERO</h3>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XI" id="XI">XI</a></h4>
-
-
-<h4>EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO</h4>
-
-
-<p>On était à la moitié environ de l'été austral, la chaleur, pendant
-toute la journée avait été étouffante; la poussière, réduite en
-atomes presque impalpable, avait recouvert les feuilles des arbres
-d'une épaisse couche d'une teinte grisâtre, qui donnait au paysage,
-cependant pittoresque et accidenté de la partie du <i>Llano de Manso</i>,
-où recommence notre récit, une apparence triste et désolée, qui
-heureusement devait disparaître bientôt, grâce à l'abondante rosée de
-la nuit, dont les eaux, en lavant les arbres et les feuilles, devaient
-leur rendre leur couleur primitive.</p>
-
-<p>Le llano n'offrait, jusqu'au point extrême où la vue pouvait s'étendre
-dans toutes les directions, qu'une suite non interrompue de mamelons
-peu élevés, recouverts d'une herbe jaunâtre et calcinée par les rayons
-incandescents du soleil, et sous laquelle des myriades de cigales
-rouges lançaient à qui mieux qu'eux les notes stridentes de leur chant.</p>
-
-<p>A une distance assez éloignée, sur la droite, on apercevait un mince
-filet d'eau, à demi tari, qui se déroulait comme un ruban d'argent
-forme des détours infinis, bordé par un étroit rideau de lentisques,
-de goyaviers et de cactus cierges. Seulement sur un accore élevée
-de cette rivière, nommé le Río Bermejo et qui est un affluent du
-Paraná, se trouvait un bois touffu, espèce d'oasis, semée par la main
-toute puissante de Dieu, dans ce désert abrupte et dont les frais et
-verdoyants ombrages tranchaient en vigueur sur la teinte jaune qui
-formait le fond du paysage.</p>
-
-<p>Des cygnes noirs se laissaient nonchalamment dériver au courant: tandis
-que, sur la plage de la rivière, de hideux iguanes se vautraient dans
-la fange, des volées de perdrix et de tourterelles regagnaient à
-tire d'aile l'abri des buissons; çà et là bondissaient en se jouant
-des vigognes et des viscachas, et au plus haut des aires, de grands
-vautours chauves tournoyaient en larges cercles.</p>
-
-<p>A voir le calme profond qui régnait dans le désert et sa sauvage
-apparence, il semblait être demeuré tel qu'il était sorti des mains du
-Créateur et n'avoir jamais été foulé par un pied humain.</p>
-
-<p>Cependant, il n'en était pas ainsi, le Llano de Manso, dont les
-dernières plaines atteignent la lisière du <i>Grand Chaco</i>, le refuge
-presque inexpugnable des Indiens bravos, ou de ceux que la cruauté
-des Espagnols a, après la dispersion des missions fondées par les
-jésuites, rejeté dans la barbarie, est, en quelque sorte, un territoire
-neutre, où toutes les peuplades se sont tacitement donné rendez-vous
-pour chasser; il est incessamment parcouru dans toutes les directions
-par des guerriers appartenant aux nations les plus hostiles les unes
-aux autres, mais qui, lorsqu'elles se rencontrent sur ce territoire
-privilégié, oublient momentanément leur rivalité ou leur haine
-héréditaire pour ne se souvenir que de l'hospitalité du, c'est-à-dire
-de la franchise que chacun doit y trouver pour chasser ou voyager à sa
-guise.</p>
-
-<p>Les blancs n'ont que rarement, à de très longs intervalles, pénétré
-dans cette contrée, et toujours avec une certaine appréhension;
-d'autant plus que les Indiens, sans cesse refoulés par la civilisation,
-sentant l'importance pour eux de la conservation de ce territoire,
-en défendent les approches avec un acharnement indicible, torturant
-et massacrant sans pitié les blancs que la curiosité ou un hasard
-malheureux conduit dans cette région.</p>
-
-<p>Pourtant, malgré ces difficultés en apparence insurmontables, de hardis
-explorateurs n'ont pas craint de visiter le llano et de le parcourir à
-leurs risques et périls dans le but d'enrichir le domaine de la science
-par des découvertes intéressantes.</p>
-
-<p>C'est à eux que le bois dont nous avons parlé, et qui semble une
-oasis dans cette mer de sable, doit son nom charmant de Rincón del
-Bosquecillo, par reconnaissance sans doute de la fraîcheur qu'ils
-y avaient trouvée et de l'abri qu'il leur avait offert après leurs
-courses fatigantes à travers le désert.</p>
-
-<p>Le soleil déclinait rapidement à l'horizon en allongeant démesurément
-l'ombre des rocs, des buissons et des quelques arbres épars çà et
-là à de longues distances dans le llano. Les panthères commençaient
-déjà à jeter dans l'espace les notes stridentes et saccadées de
-leurs sinistres rauquements en se rendant à l'abreuvoir; les jaguars
-bondissaient hors de leurs tanières avec de sourds appels de colère, en
-fouettant de leur queue puissante leurs flancs haletants; les manadas
-de taureaux et de chevaux sauvages fuyaient effarés devant ces sombres
-rois de la nuit, que les premières heures du soir rendaient les maîtres
-du désert.</p>
-
-<p>Au moment où le soleil, arrivé jusqu'au niveau de l'horizon, se noyait
-pour ainsi dire dans des flots de pourpre et d'or, une troupe de
-cavaliers apparut sur la rive droite du Río Bermejo, se dirigeant,
-selon toute probabilité, vers l'accore dont nous avons parlé, sur le
-sommet de laquelle se trouvait le bois touffu nommé el Rincón del
-Bosquecillo.</p>
-
-<p>Ces cavaliers étaient des Indiens guaycurús, reconnaissables à leur
-élégant costume, au bandeau qui ceignait leur tête et surtout à la
-grâce sans pareille avec laquelle ils maniaient leurs chevaux, nobles
-fils du désert, aussi ardents et aussi indomptables que leurs maîtres.</p>
-
-<p>Ils formaient une troupe d'une cinquantaine d'hommes environ, tous
-armés en guerre et n'ayant aucunes touffes de plumes d'autruche ni
-banderoles à la pointe de leurs lances; ce qui démontrait qu'ils
-étaient en expédition sérieuse et non réunis pour une chasse.</p>
-
-<p>Un peu en avant de la troupe s'avançaient deux hommes, des chefs,
-ainsi que l'indiquait la plume de vautour plantée dans leur bandeau de
-couleur rouge, et dont l'extérieur formait un complet contraste avec
-celui de leurs compagnons.</p>
-
-<p>Ils portaient le poncho bariolé, les caleçons de toile écrue, et les
-bottes fabriquées avec le cuir qui recouvre la jambe du cheval; leurs
-armes, lasso, bolas, lance et couteaux, étaient les mêmes que celles de
-leurs compagnons, mais là s'arrêtait la ressemblance.</p>
-
-<p>Le premier était un jeune homme de vingt-deux ans au plus; sa taille
-était haute, élégante, souple et bien prise, ses manières nobles, ses
-moindres gestes gracieux. Aucune peinture, aucun tatouage ne défigurait
-ses traits accentués, d'une beauté presque féminine, mais auxquels,
-chose extraordinaire chez un Indien, une barbe noire, courte et
-frisée, donnait une expression mâle et décidée; cette barbe, jointe à
-la blancheur mate de la peau du jeune homme, l'aurait facilement fait
-passer pour un blanc, s'il avait porté un costume européen. Cependant,
-hâtons-nous de constater que parmi les Indiens on rencontre souvent des
-hommes dont la peau est complètement blanche et qui semblent appartenir
-à la race caucasique; aussi cette singularité n'attire-t-elle en aucune
-façon l'attention de leurs compatriotes, qui n'y attachent pas d'autre
-importance que de leur témoigner un plus grand respect, les croyant
-issus de la race privilégiée des hommes divins qui, les premiers, les
-réunirent en tribu et leur enseignèrent les premiers éléments de la
-civilisation.</p>
-
-<p>Le jeune homme dont nous avons en quelques mots esquissé le portrait,
-était le chef principal des guerriers dont il était en ce moment suivi;
-il se nommait Gueyma, et, malgré sa jeunesse, il jouissait d'une grande
-réputation de sagesse et de bravoure dans sa tribu.</p>
-
-<p>Son compagnon, autant qu'il était possible, malgré sa taille droite,
-ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau et son visage exempt de
-rides, de fixer son âge avec quelque certitude, devait avoir atteint
-soixante-dix ans; cependant ainsi que nous l'avons dit aucun signe de
-décrépitude ne se faisait voir en lui: son regard brillait de tout
-le feu de la jeunesse; ses membres étaient souples et vigoureux; ses
-dents, dont pas une ne manquait, étaient d'une éblouissante blancheur,
-rendue plus sensible par la teinte foncée de son teint, bien que,
-de même que l'autre chef, il n'eût ni tatouage ni peinture; mais
-à défaut de ces marques physiques de vieillesse, l'expression de
-sévérité répandue sur sa physionomie fine et intelligente, ses gestes
-emphatiques et la lenteur calculée avec laquelle il laissait tomber de
-sa bouche les moindres paroles, auraient fait connaître à tout homme
-habitué à la fréquentation des Indiens, que ce chef était fort âgé
-et qu'il jouissait parmi les siens d'un grand renom de sagesse et de
-prudence, tenant plutôt sa place au feu du conseil de la nation qu'à la
-tête d'une expédition de guerre.</p>
-
-<p>Au centre de la troupe venaient deux hommes qu'à leur couleur et à
-leurs vêtements il était facile de reconnaître pour Européens.</p>
-
-<p>Ces hommes, bien qu'ils fussent sans armes, paraissaient être
-considérés, sinon comme complètement libres, du moins avec certains
-égards qui prouvaient qu'on ne les regardait pas comme prisonniers.</p>
-
-<p>Quant à eux, c'étaient deux jeunes gens de vingt-cinq à vingt-huit
-ans, recouverts du costume d'officiers brésiliens, aux traits fins et
-hardis, à la physionomie insouciante et railleuse, qui galopaient au
-milieu des guerriers indiens sans paraître s'inquiéter aucunement du
-lieu où on les conduisait, et qui causaient gaiement en échangeant
-de temps en temps quelques mots d'un ton de bonne humeur avec les
-guerriers les plus rapprochés d'eux.</p>
-
-<p>Le soleil disparaissait complètement au-dessous de l'horizon, et une
-entière obscurité remplaçait presque instantanément la clarté du jour,
-ainsi qu'il arrive dans tous les pays intertropicaux et qui n'ont
-pas de crépuscule, au moment où les Indiens gravissaient au galop le
-sentier à peine tracé qui conduisait au sommet de l'accore et donnait
-accès dans le bois.</p>
-
-<p>Arrivé au centre d'une clairière du milieu de laquelle sortait une
-source d'une eau claire et limpide qui, après s'être frayé un chemin
-tortueux à travers les roches, tombait en éblouissante cascade dans le
-Río Bermejo, d'une hauteur de quarante à cinquante pieds, le jeune chef
-Gueyma arrêta son cheval, sauta de selle et ordonna à ses guerriers
-d'installer un campement de nuit; son intention étant de ne pas aller
-plus loin ce jour-là.</p>
-
-<p>Ceux-ci obéirent; ils mirent aussitôt pied à terre et s'occupèrent
-activement à entraver les chevaux, à leur donner la provende, à allumer
-les feux de veille et à préparer le repas du soir.</p>
-
-<p>Quelques guerriers, au nombre de cinq ou six, avaient seuls conservé
-leurs armes et s'étaient placés aux abords de la clairière, afin de
-veiller au salut de leurs compagnons.</p>
-
-<p>Les deux officiers brésiliens, fatigués, sans doute, d'une longue
-course faite pendant la grande chaleur du jour, avaient, avec un soupir
-de satisfaction, entendu l'ordre du chef et y avaient obéi avec un
-empressement qui témoignait du désir qu'ils éprouvaient de prendre un
-repos dont ils ressentaient l'impérieux besoin.</p>
-
-<p>Vingt minutes plus tard, les feux étaient allumés, un ajoupa construit
-pour garantir les blancs contre les atteintes de l'abondante rosée du
-matin, et les guerriers réunis par petits groupes de quatre ou cinq
-mangeaient de bon appétit les provisions simples placées devant eux et
-composées, en général, d'ignames cuites sous la cendre, de farine de
-manioc, de viande séchée au soleil et rôtie sur les charbons, le tout
-accompagné de l'eau limpide de la source, breuvage sain et fortifiant,
-mais nullement susceptible de monter à la tête des convives et de leur
-échauffer le cerveau.</p>
-
-<p>Les chefs avaient fait prier, par un guerrier, les officiers brésiliens
-de prendre part à leur repas, courtoise invitation que ceux-ci avaient
-acceptée avec d'autant plus de plaisir que, à part les gourdes pleines
-d'eau-de-vie de canne qu'ils portaient à l'arçon de leurs selles,
-ils manquaient complètement de vivres et s'étaient un moment crus
-condamnés à un jeûne forcé; perspective d'autant plus désagréable pour
-eux qu'ils mouraient littéralement de faim, n'ayant pas eu l'occasion,
-depuis la veille au soir, de prendre d'autre rafraîchissement qu'un peu
-d'eau-de-vie coupée avec de l'eau, régime plus qu'insuffisant pour des
-estomacs de vingt ans, mais auquel ils s'étaient résolument astreints,
-plutôt que de laisser voir leur détresse aux Indiens au milieu desquels
-ils se trouvaient accidentellement. Heureusement pour eux, les chefs
-guaycurús s'étaient aperçus de cette abstinence forcée et y avaient
-gracieusement mis un terme en engageant les jeunes gens à souper avec
-eux; procédé qui avait le double avantage de sauvegarder l'orgueil des
-officiers et de rompre la glace entre eux et les Indiens.</p>
-
-<p>Cependant, ainsi que cela arrive toujours entre personnes qui ne se
-connaissent point ou du moins se connaissent peu, les premiers instants
-furent assez froids entre ces quatre convives si différents d'allures
-et de caractère.</p>
-
-<p>Les officiers, après un cérémonieux salut auquel les chefs avaient
-répondu d'une façon tout aussi guindée, s'étaient assis sur l'herbe et
-avaient attaqué les vivres placés devant eux, d'abord avec une certaine
-retenue strictement commandée par les convenances, mais bientôt ils
-s'étaient laissé aller aux exigences impérieuses de leur appétit et
-s'étaient mis résolument en devoir de le satisfaire.</p>
-
-<p>&mdash;Epoï, dit le vieux chef avec un sourire de bonne humeur, je, suis
-heureux, señores, de vous voir fêter si bien un aussi maigre repas.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! répondit en riant un des officiers, maigre ou non, chef, il
-arrive trop à point pour que nous le dédaignions.</p>
-
-<p>&mdash;Hum, fit le second, voilà juste vingt-quatre heures que nous n'avons
-mangé, ce qui commence à être assez long.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne pas nous l'avoir dit tout d'abord? reprit le chef, nous
-aurions immédiatement donné des ordres pour qu'on vous fournît les
-vivres nécessaires.</p>
-
-<p>&mdash;Mille fois merci de votre obligeance, chef, mais il ne convenait ni
-à notre dignité ni à notre caractère de vous adresser une pareille
-demande.</p>
-
-<p>&mdash;Les blancs ont de singulières délicatesses, murmura Gueyma, se
-parlant plutôt à lui-même qu'adressant la parole aux officiers.</p>
-
-<p>Cependant ils entendirent cette observation, à laquelle l'un d'eux se
-chargea de répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Cela n'est pas une question de délicatesse, chef, mais un sentiment
-inné de convenance chez des hommes, qui non seulement se respectent
-eux-mêmes, mais respectent encore en eux les personnes qu'ils sont
-chargés de représenter.</p>
-
-<p>&mdash;Vous nous excuserez, señor, reprit Gueyma; nous autres Indiens,
-presque sauvages, ainsi que vous nous nommez, nous ne connaissons rien
-à ces subtiles distinctions qu'il vous plaît d'établir; la vie du
-désert n'enseigne pas de telles choses.</p>
-
-<p>&mdash;Et nous n'en sommes peut-être que plus heureux pour cela, ajouta le
-vieux chef.</p>
-
-<p>&mdash;C'est possible, répondit l'officier; je ne discuterai pas avec vous
-sur un point aussi futile; laissons donc ce sujet et permettez-moi de
-vous offrir une gorgée d'<i>aguardiente</i>.</p>
-
-<p>Et après avoir débouché sa gourde, il la présenta au chef.</p>
-
-<p>Celui-ci, tout en repoussant la gourde de la main, jeta un regard
-d'étonnement sur l'officier.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me refusez, demanda celui-ci; pour quel motif, chef? N'ai-je pas
-accepté, moi, ce que vous m'avez offert.</p>
-
-<p>L'Indien secoua la tête à plusieurs reprises.</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils n'a pas l'habitude de fréquenter les Guaycurús, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi cette question, chef?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que, répondit-il, s'il en était autrement, le jeune chef pâle
-saurait que les guerriers guaycurús ne boivent jamais cette boisson que
-les blancs nomment eau ardente et qui les rend fous; l'eau des sources
-que le grand Esprit <i>Macunhan</i> a semée à profusion dans le désert,
-suffit pour calmer leur soif.</p>
-
-<p>&mdash;Excusez mon ignorance, chef, je n'avais nullement l'intention de vous
-blesser.</p>
-
-<p>&mdash;Là où il n'y a pas d'intention, ainsi que le dit le visage pâle,
-répondit en souriant le vieux chef, l'injure ne saurait exister.</p>
-
-<p>&mdash;Bien parlé, mon maître, reprit gaiement le jeune homme; j'aurais
-été peiné qu'une action inconsidérée de ma part eût troublé la bonne
-intelligence qui doit régner entre nous, d'autant plus que je désire
-vous adresser différentes questions, si toutefois vous n'y trouvez pas
-d'inconvénient.</p>
-
-<p>Le repas était terminé. Les deux chefs avaient roulé du tabac dans
-des feuilles de palmier et fumaient; les officiers, eux, avaient tout
-simplement allumé des cigares.</p>
-
-<p>&mdash;Quelles sont les questions que le visage pâle désire m'adresser?
-répondit l'Indien.</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, permettez-moi de vous faire observer que, depuis que
-le hasard m'a conduit parmi vous, je suis en proie à un continuel
-étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Epoï! fit en souriant le chef. En vérité?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, oui. Jamais je n'avais vu d'Indien. Là-bas, à Rio Janeiro,
-quand on me parlait des peaux-rouges, on me les représentait comme des
-hommes entièrement sauvages, féroce, perfides, croupissant dans la
-plus horrible barbarie. Je m'étais donc fait des Indiens une idée qui,
-d'après ce que je vois à présent, était des plus erronées.</p>
-
-<p>&mdash;Ehah! Ehah! Et que voit donc le visage pâle?</p>
-
-<p>&mdash;Dame, je vois des hommes, braves, intelligents, jouissant d'une
-civilisation différente de la nôtre, il est vrai, mais qui, en fait,
-n'en est pas moins une; des chefs comme vous et votre compagnon, par
-exemple, parlant aussi bien que moi la langue portugaise, et qui, en
-toute circonstance, agissent avec une prudence, une sagesse et un
-conspect, qui, souvent j'ai regretté de ne pas rencontrer chez mes
-compatriotes. Voilà ce que j'ai vu chez vous, jusqu'à présent, chef,
-sans compter la blancheur du teint de votre compagnon, qui, vous en
-conviendrez, jointe à l'arrangement de ses traits et à l'expression de
-sa physionomie, lui donne plutôt l'apparence d'un Européen que d'un
-guerrier indien.</p>
-
-<p>Les deux chefs sourirent en échangeant un regard à la dérobée, et le
-plus âgé reprit, avec une expression de fierté dans la voix.</p>
-
-<p>&mdash;Les Guaycurús sont les descendants des grands Tupinambás, les anciens
-possesseurs du Brésil, avant que les blancs les aient dépouillés
-de leurs terres; ils sont nommés par les visages pâles eux-mêmes
-<i>Cavalheiros</i>; les Guaycurús sont les maîtres du désert, qui oserait
-leur résister? Lorsque beaucoup d'hivers auront blanchi les cheveux de
-mon fils et qu'il aura vu d'autres nations indiennes, il reconnaîtra
-la différence immense qui existe entre les nobles Guaycurús et les
-misérables sauvages épars çà et là dans les llanos.</p>
-
-<p>Le jeune officier s'inclina affirmativement.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, répondit-il, les Guaycurús sont les plus civilisés d'entre les
-Indiens?</p>
-
-<p>&mdash;Les seuls, répondit le chef avec hauteur; le grand Esprit les aime et
-les protège.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'admets, chef; cependant cela ne me dit pas d'où provient la
-perfection avec laquelle vous parlez notre langue, perfection que vos
-guerriers sont loin d'atteindre, car c'est à peine s'ils me comprennent
-lorsque je leur adresse la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Le Cougouar a vécu de longues années, répondit-il, la neige de bien
-des hivers a plu sur sa tête depuis que tout petit enfant il a vu
-le jour pour la première fois; le Cougouar était un guerrier déjà,
-que le visage pâle n'avait pas encore échappé faible et nu au sein
-de sa mère. A cette époque, le chef a visité les grands villages des
-blancs, pendant plusieurs lunes même il a vécu parmi eux comme s'il
-eût fait partie de leur famille; aussi, il les aime, bien qu'il les
-ait quittés pour toujours, afin de rejoindre sa nation; les blancs ont
-enseigné leur langue au Cougouar. Mon fils a-t-il d'autres questions à
-m'adresser?</p>
-
-<p>&mdash;Non, chef, et je vous remercie sincèrement de la façon franche et
-loyale dont il vous a plu de me répondre; je suis d'autant plus heureux
-de la sympathie que, dites-vous, vous éprouvez pour mes compatriotes,
-que dans les circonstances où nous nous trouvons, cette sympathie ne
-peut que nous être fort utile pour terminer à la satisfaction générale
-l'affaire que nous avons à traiter.</p>
-
-<p>&mdash;Je désire qu'il en soit ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi aussi, de tout mon cœur; sommes-nous encore bien éloignés de
-l'endroit où l'entrevue doit avoir lieu? Je vous avoue que j'ai hâte
-que l'alliance proposée soit conclue entre nous.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, que mon fils se réjouisse, car nous sommes arrivés à l'endroit
-assigné par les capitaos guaycurús aux chefs des visages pâles, et
-l'entrevue dont il parle aura lieu, selon toutes probabilités, demain
-même, deux ou trois heures au plus après le lever du soleil.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, nous avons déjà atteint le lieu nommé par les Espagnols el
-Rincón del Bosquecillo?</p>
-
-<p>&mdash;C'est ici.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu soit loué! Car le général ne tardera pas à s'y rendre de son
-côté comme nous y sommes venus du nôtre; et maintenant, chef, agréez
-encore une fois mes remerciements. Je vais, avec votre permission,
-prendre quelques heures d'un repos dont j'éprouve un besoin réel après
-les fatigues de la journée qui vient de finir.</p>
-
-<p>&mdash;Que mes fils dorment: le sommeil est bon pour les jeunes gens,
-répondit le chef avec un bienveillant sourire.</p>
-
-<p>Les officiers se retirèrent aussitôt dans l'ajoupa préparé pour eux, et
-ne tardèrent pas à s'endormir.</p>
-
-<p>Les deux chefs restèrent seuls en face l'un de l'autre.</p>
-
-<p>Les guerriers guaycurús, étendus devant les feux, dormaient enveloppés
-dans leurs ponchos.</p>
-
-<p>Seules, les sentinelles étaient éveillées et demeuraient immobiles
-comme des statues de bronze florentin, les yeux fixés dans l'espace et
-les oreilles ouvertes au moindre bruit.</p>
-
-<p>Un calme complet régnait dans le désert, la nuit était tiède, claire et
-étoilée.</p>
-
-<p>Le Cougouar considéra un instant son compagnon d'un air pensif,
-puis, prenant la parole à voix basse, après avoir jeté un regard
-investigateur autour de lui:</p>
-
-<p>&mdash;A quoi songe Gueyma en ce moment, dit-il d'une voix douce, avec un
-accent de tendre affection, cause-t-il intérieurement avec son cœur?
-Sa pensée évoque-t-elle le souvenir charmant d'Œil-de-Colombe, la
-vierge aux yeux d'azur, ou bien son esprit est-il préoccupé par la
-réunion qui demain doit avoir lieu?</p>
-
-<p>Le jeune homme tressaillit, releva la tête, et, fixant un regard
-incertain, dans lequel passa un éclair, sur le vieux chef qui le
-regardait avec tristesse:</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit-il d'une voix basse et entrecoupée par une émotion
-intérieure, mon père n'a pas vu clair dans le cœur de son fils; le
-souvenir d'œil-de-Colombe est toujours présent à la pensée de Gueyma:
-il n'a pas besoin d'être évoqué pour apparaître radieux; peu importe au
-jeune chef le résultat du conseil de demain, son esprit est ailleurs,
-il erre à l'aventure sur le sommet des nuages chassés par le vent à la
-recherche de son père.</p>
-
-<p>Le visage du vieux chef s'assombrit soudainement à ces paroles; ses
-sourcils se froncèrent, et ce fut avec une certaine émotion dans la
-voix qu'il répondit, au bout d'un instant:</p>
-
-<p>&mdash;Cette pensée tourmente toujours mon fils?</p>
-
-<p>&mdash;Toujours! fit le jeune homme avec une certaine animation; jusqu'à ce
-que le Cougouar ait rempli sa promesse.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle est cette promesse que me rappelle mon fils?</p>
-
-<p>&mdash;Celle de me dire le nom de mon père; comment, enfant, je ne l'ai
-jamais vu auprès de moi, et pourquoi les guerriers de ma nation
-détournent la tête avec tristesse, lorsque je leur demande pourquoi,
-depuis si longtemps, il est parti du milieu de nous.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est vrai, répondit le Cougouar, j'ai fait cette promesse à
-mon fils; mais lui, en retour, il m'en a fait une autre, ne se la
-rappelle-t-il pas?</p>
-
-<p>&mdash;Si; que mon père me pardonne, je me la rappelle; mais mon père est
-bon, il sera indulgent pour un jeune homme et excusera une impatience
-qui ne provient que de son amour filial.</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils est non seulement un des guerriers les plus redoutables
-de sa nation, mais il en est encore un des chefs les plus renommés:
-il doit à tous l'exemple de la patience. Une lune ne s'écoulera pas
-sans que je lui révèle le secret qu'il a si grande hâte d'apprendre;
-jusque-là, qu'il continue à se laisser guider par l'homme qui s'est
-dévoué à lui et dont la seule pensée est de le voir heureux un jour.</p>
-
-<p>Après avoir prononcé ces paroles d'une voix sévère mélangée
-d'affection, le vieux chef s'enveloppa dans son poncho, s'étendit sur
-le sol et ferma les yeux.</p>
-
-<p>Gueyma le considéra un instant avec une impression indéfinissable
-mêlée de colère, de respect et d'abattement, puis il poussa un profond
-soupir, laissa retomber sa tête sur la poitrine et se plongea dans
-d'amères réflexions; enfin, vaincu par le sommeil, il s'étendit auprès
-de son compagnon, et bientôt dans le camp indien il n'y eut plus
-d'éveillé que les sentinelles.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XII" id="XII">XII</a></h4>
-
-
-<h4>LE TRAITÉ</h4>
-
-
-<p>La nuit fut tranquille, rien n'en troubla la sérénité calme et
-majestueuse.</p>
-
-<p>Les sentinelles veillèrent avec une attention scrupuleuse, peu
-habituelle parmi les Indiens, sur le repos de leurs compagnons.</p>
-
-<p>Vers quatre heures et demie au matin, les ténèbres commencèrent peu à
-peu à pâlir devant les lueurs, fugitives encore, des premiers rayons
-du jour; le ciel se nuança de larges bandes de couleurs changeantes
-qui se fondirent enfin dans des tons d'un rouge vif et enflammé, et le
-soleil parut enfin, s'élevant au-dessus de l'horizon comme s'il fût
-sorti du sein d'une fournaise, illuminant subitement le ciel de ses
-resplendissants rayons qui ressemblaient à des flèches de feu.</p>
-
-<p>Les premières heures matinales sont les plus douces et les plus
-magnifiques de la journée au désert.</p>
-
-<p>La nature en s'éveillant calme, fraîche et reposée, semble, pendant
-les ténèbres, avoir repris toutes ses forces; les feuilles plus vertes
-sont perlées de rosée, un léger et transparent brouillard s'élève de
-terre en vapeur incessamment pompée par le soleil, une fraîche brise
-ride la surface argentée des fleuves et des lacs, agite les branches
-des arbres et imprime un frémissement mystérieux aux hautes herbes du
-milieu desquelles s'élèvent à chaque instant les têtes effarées des
-taureaux, des chevaux sauvages, des daims ou des gazelles, tandis que
-les oiseaux, battant joyeusement des ailes, font leur toilette matinale
-ou s'envolent de çà et de là avec des cris et des gazouillements de
-plaisir.</p>
-
-<p>Les Indiens ne sont pas dormeurs, en général, aussi, à peine le
-soleil apparut-il au niveau de l'horizon, que tous s'éveillèrent et
-procédèrent aux soins de leurs toilettes et à leurs ablutions de
-chaque jour: car les Guaycurús, contrairement aux autres peuplades
-américaines, parmi leurs nombreuses qualités, comptent celle d'être
-d'une propreté rigoureuse et même d'une certaine coquetterie dans
-l'arrangement de leurs pittoresques vêtements.</p>
-
-<p>A la voix du Cougouar, ils se réunirent en demi-cercle les yeux
-tournés vers le soleil levant, s'agenouillèrent pieusement sur le sol
-et adressèrent une fervente prière à l'astre radieux du jour, non pas
-qu'ils le considèrent positivement comme un dieu, mais parce qu'il est
-dans leur croyance le représentant visible de l'invisible divinité et
-le grand dispensateur de ses bienfaits.</p>
-
-<p>Nous avons remarqué avec étonnement cette espèce de culte rendu au
-soleil dans toutes les contrées de l'Amérique, tant du sud que du nord,
-et qui, bien que variée par la forme, est partout, quant au fond, la
-même dans toutes les nations indigènes: d'ailleurs, cette religion
-naturelle doit être admise plus facilement par des races primitives,
-qui rendent ainsi hommage à ce qui frappe plus fortement leurs yeux et
-leurs sens.</p>
-
-<p>Ce pieux devoir accompli, les guerriers se relevèrent et se partagèrent
-immédiatement les travaux du camp.</p>
-
-<p>Les uns conduisirent les chevaux à l'abreuvoir, d'autres les
-bouchonnèrent avec soin, quelques-uns allèrent couper du bois, afin
-de raviver les feux à demi éteints, tandis que cinq ou six guerriers
-d'élite, sautant à poil sur leurs chevaux, s'élancèrent dans la savane,
-afin de se procurer en chassant les vivres nécessaires à leur déjeuner
-et à celui de leurs compagnons.</p>
-
-<p>Enfin, au bout de quelques instants, le camp offrit le tableau le plus
-animé, car autant les Indiens sont mous et insouciants lorsque leurs
-femmes, auxquelles ils abandonnent tous les travaux domestiques sont
-avec eux, autant ils sont vifs et alertes dans leurs expéditions de
-guerre, pendant lesquelles ils ne peuvent réclamer leur assistance et
-sont ainsi contraints de se satisfaire à eux-mêmes.</p>
-
-<p>Les officiers brésiliens, réveillés par le bruit et le mouvement qui
-se faisait autour d'eux, sortirent de l'ajoupa sous lequel ils avaient
-passé la nuit, et allèrent gaiement se mêler aux groupes des Indiens,
-ayant, eux aussi, à panser leurs chevaux et à s'assurer qu'il ne leur
-était rien arrivé pendant leur sommeil.</p>
-
-<p>Les Guaycurús les reçurent de la façon la plus cordiale, riant et
-causant avec eux, poussant même l'affabilité jusqu'à s'informer s'ils
-avaient bien dormi sur leur lit de feuilles et s'ils se sentaient
-complètement remis de leurs fatigues du jour précédent.</p>
-
-<p>Bientôt tout fut en ordre dans le camp, les chevaux ramenés de
-l'abreuvoir furent attachés de nouveau aux piquets devant une bonne
-provision d'herbe fraîche, les chasseurs revinrent chargés de gibier
-et le repas du matin préparé en toute hâte fut au bout de quelques
-instants servi aux convives sur de grandes feuilles de bananier et de
-palmier en guise d'assiettes et de plats.</p>
-
-<p>Aussitôt après le déjeuner, le Cougouar après avoir pendant quelques
-minutes conversé avec Gueyma, qui bien que le principal chef du
-détachement semblait n'agir que d'après ses conseils, expédia plusieurs
-batteurs d'estrade dans des directions différentes.</p>
-
-<p>&mdash;Vos amis tardent à arriver, dit-il aux officiers brésiliens,
-peut-être leur est-il survenu certains empêchements, ces hommes sont
-chargés de s'assurer de l'état des choses et de nous annoncer leur
-approche.</p>
-
-<p>Les officiers s'inclinèrent en signe d'assentiment, ils n'avaient rien
-à répondre à cette observation, d'autant plus qu'ils commençaient
-eux-mêmes à s'inquiéter du retard des personnes attendues.</p>
-
-<p>Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi; les guerriers guaycurús causaient
-entre eux, fumaient ou pêchaient sur le bord du Bermejo, mais aucun
-Indien ne s'était éloigné du camp au milieu duquel s'élevait comme une
-bannière la longue lance de Gueyma, plantée dans le sol et faisant
-flotter à son extrémité une banderole blanche faite avec un mouchoir
-emprunté aux officiers.</p>
-
-<p>Vers onze heures du matin, les sentinelles signalèrent l'apparition de
-deux troupes venant de deux côtés opposés, mais se dirigeant vers le
-camp.</p>
-
-<p>Les Chefs guaycurús lancèrent deux guerriers vers ces troupes.</p>
-
-<p>Ceux-ci revinrent au bout de dix minutes à peine.</p>
-
-<p>Ils avaient reconnu les étrangers. Les premiers étaient des <i>Macobis</i>,
-les seconds des <i>Frentones</i>.</p>
-
-<p>Mais, presque aussitôt apparut une troisième troupe, puis une
-quatrième, une cinquième et enfin une sixième.</p>
-
-<p>Des éclaireurs furent immédiatement lancés à leur rencontre, et ils ne
-tardèrent pas à revenir, en annonçant que c'étaient des détachements de
-<i>Chiriguanos</i>, de <i>Langoas</i>, d'<i>Abipones</i>, et enfin de <i>Payagoas</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Epoï, répondait le Cougouar à chaque annonce qui lui était faite, les
-guerriers camperont au pied de la colline, les chefs monteront près de
-nous.</p>
-
-<p>Les éclaireurs repartaient alors ventre à terre et allaient communiquer
-aux capitaos des différents détachements les ordres de leur chef.</p>
-
-<p>Arrivés à une certaine distance de l'accore au sommet de laquelle le
-camp des Guaycurús était établi, les détachements indiens s'arrêtèrent,
-poussèrent leur cri de guerre d'une voix retentissante et, après avoir
-exécuté certaines évolutions en faisant caracoler leurs chevaux, ils
-allèrent s'établir aux points qui leur avaient été désignés.</p>
-
-<p>Les chefs de ces détachements suivis chacun de deux guerriers plus
-particulièrement affectés au service de leur personne, gravirent au
-galop la colline et pénétrèrent dans le camp où ils furent reçus de la
-façon la plus cordiale par les chefs guaycurús qui étaient montés à
-cheval et avaient fait quelques pas au-devant d'eux.</p>
-
-<p>Après un échange assez long de politesses où furent strictement
-remplies toutes les minutieuses exigences de l'étiquette indienne,
-les chefs se dirigèrent ensemble vers le feu du conseil où tous ils
-s'assirent sans distinction de places ou de rang.</p>
-
-<p>Il se fit alors un grand silence dans l'assemblée. Les esclaves
-donnèrent à chacun du tabac enroulé dans des feuilles de palmier
-et firent circuler le maté que les chefs humèrent lentement et
-religieusement selon la coutume.</p>
-
-<p>Lorsque le maté eut passé de main en main, que la dernière bouffée de
-fumée fut exhalée des rouleaux de tabac, Gueyma fit un geste de la main
-pour réclamer l'attention des assistants et prit la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Capitaos alliés de la puissante et invincible nation des Guaycurús,
-dit-il, je suis heureux de vous voir ici et de l'empressement que vous
-avez mis à vous rendre à l'invitation des membres du conseil suprême
-de notre nation. Le motif de cette convocation extraordinaire est
-extrêmement sérieux; bientôt vous l'apprendrez; il ne m'appartient pas,
-et je manquerais à tous mes devoirs de fidèle allié, si j'essayais, en
-cette circonstance, d'influencer vos déterminations ultérieures, que
-vos intérêts bien entendus doivent seuls motiver. Qu'il vous suffise,
-quant à présent, de savoir que vos amis les Guaycurús ont cru ne devoir
-agir en cette affaire qu'avec votre assentiment et l'appui de vos
-lumières.</p>
-
-<p>Un chef payagoa, guerrier âgé déjà, et d'un aspect respectable,
-s'inclina et répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Capitao des Guaycurús, bien que fort jeune encore, vous réunissez
-en vous la prudente circonspection de l'agouti, jointe au bouillant
-courage du jaguar; les paroles que souffle votre poitrine sont
-inspirées par le grand Esprit. C'est lui qui parle par vos lèvres. Au
-nom des capitaos ici présents, je vous remercie de la latitude que vous
-nous donnez, en nous laissant la liberté entière de nos déterminations.
-Nous saurons, soyez-en convaincu, distinguer le vrai du faux dans cette
-affaire, que nous ignorons encore, et nous inspirant de votre sagesse,
-la terminer selon les lois de la plus entière justice, tout en nous
-conformant aux intérêts des nations dont nous sommes les représentants.</p>
-
-<p>Les autres chefs s'inclinèrent alors, et chacun à son tour, la main
-posée sur le cœur, prononça ces paroles:</p>
-
-<p>&mdash;Emavidi-Chaïmè, le grand capitao des Payagoas, a parlé comme un homme
-prudent, la sagesse est en lui.</p>
-
-<p>En ce moment, une des sentinelles signala l'approche d'une troupe
-nombreuse, révélée par un épais nuage de poussière qui s'élevait à
-l'horizon.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ceux avec lesquels nous conférerons bientôt, dit Gueyma; à
-cheval, frères, et allons au-devant d'eux, afin de leur faire honneur,
-car ils viennent en amis, ce qui leur a permis de franchir sains et
-saufs nos frontières.</p>
-
-<p>Les capitaos se levèrent aussitôt et montèrent sur les chevaux que
-leurs esclaves tenaient en main derrière eux.</p>
-
-<p>Gueyma et le Cougouar se mirent à leur tête, et la troupe, composée
-d'une quinzaine de chefs, tous cavaliers d'élite et guerriers renommés
-dans leurs tribus, roula comme un ouragan du haut en bas de la colline
-et s'élança à toute bride dans la plaine, en soulevant sur son passage
-des flots épais d'une poussière grisâtre, réduite en atomes presque
-impalpables, au milieu de laquelle elle ne tarda pas à disparaître
-complètement aux regards.</p>
-
-<p>Cependant, les nouveaux venus s'approchaient rapidement, bien qu'avec
-une certaine circonspection, commandée du reste par les lois de la plus
-stricte prudence.</p>
-
-<p>Cette troupe fort peu nombreuse ne se composait que de dix cavaliers
-dont deux étaient Indiens et semblaient servir de guide à ceux qui
-marchaient à leur suite.</p>
-
-<p>Ceux-ci étaient des blancs, des Brésiliens, ainsi qu'il était facile de
-le reconnaître à leur costume.</p>
-
-<p>Celui qui marchait en tête de la petite troupe était un homme d'une
-cinquantaine d'années environ, aux traits fiers et hautains, aux
-manières nobles et élégantes, il portait le riche uniforme tout brodé
-d'or de général. Bien qu'il se tînt droit et ferme sur son cheval et
-que son œil noir bien ouvert semblait briller de tout le feu de la
-jeunesse, cependant ses cheveux grisonnants et les rides profondément
-creusées de son front, ajoutés à l'expression soucieuse et pensive de
-sa physionomie, témoignaient d'une existence fortement éprouvée, soit
-par les passions, soit par les hasards d'une vie passée tout entière à
-faire la guerre.</p>
-
-<p>Le cavalier qui se tenait à ses côtés portait le costume de capitaine
-et les insignes d'aide de camp; c'était un jeune homme de vingt-trois à
-vingt-quatre ans, à l'œil fier et aux traits nobles et réguliers; son
-visage respirait la bravoure; une expression d'insouciance railleuse
-répandue sur sa physionomie lui donnait un cachet d'étrangeté et de
-confiance narquoise indicible.</p>
-
-<p>Les six autres cavaliers étaient des soldats revêtus du costume de
-soldaos da Conquista; l'un d'eux portait les insignes de sous-officier.</p>
-
-<p>Quant aux Indiens qui, selon toute probabilité, servaient de guides
-à la troupe, ils ne portaient aucune arme apparente, mais à leurs
-vêtements et à la plume plantée dans le bandeau d'un rouge vif qui
-ceignait leur front il était facile de les reconnaître pour des chefs
-guaycurús.</p>
-
-<p>Tous deux guerriers d'un certain âge, à l'apparence sombre et réservée,
-ils galopaient silencieusement, côte à côte, les yeux opiniâtrement
-fixés en avant, et ne paraissant nullement s'occuper des Brésiliens qui
-venaient à quelques pas derrière eux.</p>
-
-<p>Tout en marchant, les deux officiers causaient avec une liberté qui, vu
-la différence des grades, témoignait d'une certaine intimité entre eux;
-ou du moins d'assez longs rapports.</p>
-
-<p>&mdash;Nous voici donc arrivés enfin au Bosquecillo, dit le capitaine en
-promenant un regard curieux autour de lui, et cette rivière est le Río
-Bermejo qu'il nous a fallu deux fois déjà traverser. Ma foi! Sauf le
-respect que je vous dois, mon général, je suis heureux d'avoir vu enfin
-ce territoire mystérieux que ces brutes d'Indiens surveillent avec une
-si jalouse méfiance.</p>
-
-<p>&mdash;Chut! Don Paulo, répondit le général eu posant un doigt sur ses
-lèvres, ne parlez pas aussi haut, nos guides pourraient vous entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! Le croyez-vous, général, à cette distance?</p>
-
-<p>&mdash;Je connais l'acuité d'ouïe de ces drôles, mon cher don Paulo,
-croyez-moi, soyez prudent.</p>
-
-<p>&mdash;Je suivrai vos avis, général, d'autant plus que, d'après ce que vous
-m'avez dit déjà, vous avez été en rapport avec les Indiens.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit le général avec un soupir étouffé, j'ai eu affaire à
-eux dans une circonstance terrible, et, bien que de longues années
-se soient écoulées depuis cette époque, le souvenir en est toujours
-présent à ma pensée. Mais laissons cela, et parlons du motif qui
-aujourd'hui nous amène dans ces parages; je ne vous cache pas, mon
-ami, que si honorable que soit la mission qui m'a été confiée par
-le gouvernement, je la considère comme extrêmement difficile et ne
-présentant que fort peu de chances de succès.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce réellement votre avis, général?</p>
-
-<p>&mdash;Certes, je ne voudrais pas faire de diplomatie avec vous.</p>
-
-<p>&mdash;Redouteriez-vous une trahison de la part des Indiens?</p>
-
-<p>&mdash;Qui sait? Cependant, d'après ce que je connais des mœurs de la
-nation avec laquelle nous avons spécialement affaire, je crois être
-assuré que tout se passera loyalement.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! Savez-vous, général, que nos amis seraient dans une position
-terrible, si la fantaisie prenait aux Indiens de violer le droit des
-gens? Car, pardonnez-moi, général, de vous dire ceci, mais il me semble
-que s'il prenait fantaisie à nos deux guides de nous planter là, rien
-ne leur serait plus facile, et alors quels otages, eux partis, nous
-répondraient de la vie de nos compagnons?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que vous dites est fort juste; malheureusement, il ne m'a pas
-été possible de prendre d'autres mesures; j'ai dû, dans l'intérêt
-même de nos compagnons, laisser ces Indiens libres et les traiter
-honorablement; leur caractère est fort ombrageux, ils ne pardonnent pas
-ce qu'ils croient être une insulte; d'ailleurs, une chose me rassure;
-c'est que s'ils avaient eu l'intention de nous trahir, ils n'auraient
-pas attendu jusqu'à ce moment pour le faire, et, depuis longtemps déjà,
-ils nous auraient abandonnés.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, d'autant plus que, si je ne me trompe, nous voici au
-rendez-vous.</p>
-
-<p>&mdash;Ou du moins, nous y arriverons avant une demi-heure.</p>
-
-<p>&mdash;Nos guides ont sans doute aperçu quelque chose de nouveau, général,
-car les voici qui s'arrêtent en se tournant de notre côté, comme s'ils
-avaient une communication à vous faire.</p>
-
-<p>&mdash;Rejoignons-les donc au plus tôt, répondit le général en faisant
-sentir l'éperon à son cheval, qui partit au galop.</p>
-
-<p>Les deux Indiens s'étaient effectivement arrêtés pour attendre les
-Brésiliens; lorsque le général les eut atteints, il rangea son cheval
-auprès des leurs, et, leur adressant aussitôt la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, capitaos, leur dit-il d'une voix enjouée, que se passe-t-il
-donc, que vous vous arrêtez ainsi court au milieu du sentier?</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère et moi nous nous sommes arrêtés, répondit sentencieusement
-le plus âgé des deux chefs, parce que les capitaos viennent au-devant
-des visages pâles, afin de leur rendre les honneurs qui leur sont dus à
-cause de leur qualité d'ambassadeur.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes donc effectivement bientôt arrivés?</p>
-
-<p>&mdash;Regarder, reprit le chef en étendant le bras vers la colline éloignée
-tout au plus d'un mille de l'endroit où il se trouvait.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Ah! Ainsi je ne m'étais pas trompé, cette colline est bien le
-Rincón del Bosquecillo.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le nom que lui donnent les visages pâles.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien: je suis charmé de le savoir avec certitude. Vous dites
-donc, chef, que les capitaos viennent au-devant de nous?</p>
-
-<p>&mdash;Voyez cette poussière, reprit l'Indien, elle est soulevée par les
-pieds pressés des chevaux des capitaos.</p>
-
-<p>&mdash;S'il en est ainsi, je vous serai obligé, capitao, de m'informer de ce
-que je dois faire?</p>
-
-<p>&mdash;Rien; attendre et répondre à l'accueil amical des capitaos quand ils
-arriveront.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce que je ferai avec plaisir. Je profite même de l'occasion qui
-se présente de vous remercier personnellement, capitao, de la loyauté
-avec laquelle votre compagnon et vous vous nous avez guidés jusqu'ici.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons accompli notre devoir; le chef pâle ne nous doit aucun
-remerciement.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, capitao, l'honneur me fait une loi de constater la loyauté
-avec laquelle vous vous êtes acquittés de ce devoir.</p>
-
-<p>&mdash;Tarou-Niom et son frère I-me-oh-eh sont des capitaos guaycurús; la
-trahison leur est inconnue.</p>
-
-<p>Au premier nom prononcé par le chef indien, le général avait
-imperceptiblement tressailli et ses noirs sourcils s'étaient froncés
-pendant une seconde.</p>
-
-<p>&mdash;Le nom de mon père est Tarou-Niom? demanda-t-il comme s'il eût voulu
-acquérir une certitude.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit laconiquement l'Indien, et il ajouta au bout d'un
-instant, voilà les capitaos.</p>
-
-<p>En effet, presque aussitôt les hautes herbes s'ouvrirent refoulées sous
-l'effort puissant de plusieurs chevaux, et les Indiens parurent.</p>
-
-<p>&mdash;Les visages pâles sont les bienvenus sur les territoires de chasse
-des Guaycurús, dit Gueyma, après s'être gracieusement incliné devant le
-général; les guerriers de ma nation et des nations alliées sont heureux
-de les voir parmi eux.</p>
-
-<p>&mdash;Je remercie le capitao de ces bonnes paroles, répondit le général,
-et surtout de la distinction dont m'honorent les confédérés en venant
-ainsi au-devant de moi: je suis prêt à suivre les capitaos dans le lieu
-où il leur plaira de me conduire.</p>
-
-<p>Après quelques autres lieux communs de politesse, les deux troupes,
-confondues en une seule, reprirent la direction de la colline.</p>
-
-<p>&mdash;Quelques minutes plus tard, les officiers brésiliens, escortés
-par les chefs indiens, atteignirent le sommet de la colline, où ils
-furent reçus avec les marques de la joie la plus vive par leurs deux
-compatriotes.</p>
-
-<p>Aussitôt arrivés au camp, Gueyma arrêta son cheval, et, posant la main,
-droite sur un des deux officiers qui s'étaient avancés au-devant des
-arrivants, il se tourna vers le général.</p>
-
-<p>&mdash;Voici les deux otages confiés par les visages pâles aux capitaos
-guaycurús; ces hommes ont été par nous traités comme des frères.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, répondit immédiatement un des deux officiers, nous
-n'avons qu'à nous louer des procédés dont on a usé envers nous et
-des attentions dont nous avons été l'objet, nous nous hâtons de le
-constater.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois, dit le général, que les deux capitaos guaycurús confiés à
-notre garde pour répondre de la sûreté de nos otages, n'ont pas eu à se
-plaindre de la façon dont ils ont été traités par nous.</p>
-
-<p>&mdash;Les visages pâles ont agi loyalement envers les guerriers guaycurús,
-répondit Tarou-Niom en s'inclinant devant le général.</p>
-
-<p>Après ces quelques paroles, les Brésiliens furent conduits
-cérémonieusement devant le feu du conseil, où un arbre renversé avait
-été préparé pour leur servir de siège.</p>
-
-<p>Le général prit place, ayant ses officiers à ses côtés, tandis que les
-soldats se rangeaient silencieusement en arrière.</p>
-
-<p>Les chefs guaycurús et les capitaos des autres nations confédérées
-s'accroupirent sur les talons à la mode indienne, en face des blancs,
-dont ils n'étaient séparés que par le feu. Le tabac roulé et les
-cigares furent allumés; puis le maté fut présenté aux Brésiliens, et le
-conseil commença.</p>
-
-<p>&mdash;Nous prions, dit Gueyma, le grand capitao des visages pâles de
-répéter ainsi, que cela a été convenu devant les capitaos des nations
-confédérées, les propositions qu'il nous a adressées, le troisième
-soleil de la lune de la folle avoine, au Salto-Grande où nous nous
-étions rendus sur sa prière; ces propositions communiquées par nous
-aux capitaos confédérés ont, je dois le constater, été bien reçues par
-eux; cependant, avant de s'engager définitivement et de contracter une
-alliance offensive avec les visages pâles ici présents contre d'autres
-hommes de la même couleur, les capitaos veulent être assurés que ces
-conditions seront strictement et loyalement exécutées par les blancs et
-que les guerriers rouges n'auront pas à se repentir plus tard d'avoir
-ouvert une oreille complaisante à des avis perfides. Que mon père parle
-donc, les chefs l'écoutent avec la plus sérieuse attention.</p>
-
-<p>Le général s'inclina, et, après avoir jeté un regard profond sur la
-foule attentive et pour ainsi dire suspendue à ses lèvres, il se leva,
-s'appuya nonchalamment sur la poignée de son sabre et prit la parole en
-portugais, langue que la plupart des chefs parlaient facilement, et que
-tous comprenaient.</p>
-
-<p>&mdash;Capitaos des grandes nations confédérées, dit-il, votre grand-père
-blanc, le puissant monarque que j'ai l'honneur de représenter près de
-vous, a entendu vos plaintes; le récit de vos malheurs a ému son cœur
-toujours bon et compatissant, il a résolu de faire cesser les honteuses
-vexations dont, depuis tant d'année, les espagnols vous ont rendus
-victimes; alors il m'a envoyé vers vous pour vous communiquer ses
-bienveillantes intentions. Écoutez donc mes paroles, car bien que ce
-soit ma bouche qui les prononce, elles ont en réalité l'expression des
-sentiments dont votre grand-père blanc est animé à votre égard.</p>
-
-<p>Un murmure flatteur accueillit cette première partie du discours du
-général. Lorsque le silence se fut rétabli, il continua:</p>
-
-<p>&mdash;Les Espagnols, reprit-il, au mépris des traités et de la justice,
-non contents de vous opprimer, vous les véritables possesseurs du sol
-que nous foulons, se sont encore traîtreusement emparés de territoires
-étendus, riches et fertiles, appartenant depuis un temps fort long
-au puissant monarque mon maître. Ces territoires, il prétend les
-recouvrer par la voie des armes. Puisque les Espagnols perfides
-rompent continuellement, sous les prétextes les plus futiles et de la
-façon la plus déloyale, les traités conclus avec eux; saisissant avec
-empressement l'occasion qui se présente de vous faire enfin rendre la
-justice à laquelle, comme ses enfants, vous avez droit, mon souverain
-prend votre cause en main, en fait la sienne, et vous protégera envers
-et contre tous, s'engageant à vous faire restituer les territoires
-de chasse qui vous ont été injustement ravis s'engageant, en outre,
-à faire respecter, non seulement votre liberté, mais encore votre
-vie, vos troupeaux, enfin tout ce que vous possédez; mais il est
-juste, capitaos, que vous vous montriez reconnaissants du secours que
-mon souverain daigne vous accorder, et que vous soyez aussi fidèles
-envers lui qu'il le sera envers vous. Voici ce que, par ma bouche,
-vous demande le puissant souverain que je représente: vous armerez vos
-guerriers d'élite dont vous formerez des détachements de cavaliers sous
-les ordres de capitaos expérimentés. Ces détachements abandonneront
-le Llano de Manso, ou, ainsi que vous nommer votre pays la vallée de
-Japizlaga; à un signal donné par nous, et par plusieurs points à la
-fois ils envahiront les provinces du Tucumán et de Córdoba, de façon
-à opérer leur jonction avec les Indiens des pampas et à harceler les
-Espagnols à quelque faction qu'ils appartiennent partout où ils les
-rencontreront, n'attaquant que les partis isolés et servant, pour ainsi
-dire, d'éclaireur et de batteurs d'estrade aux troupes que le roi,
-mon maître fera sous mes ordres et ceux d'autres chefs entrer sur le
-territoire ennemi. La guerre terminée, toutes les promesses consignées
-sur ce <i>quipu</i>, ajouta-t-il en jetant au milieu de l'assemblée un
-bâton fendu par la moitié et garni de cordes de plusieurs couleurs en
-forme de chapelets, ayant des graines, des coquillages et des cailloux
-enfilés et séparés par des nœuds faits d'une façon différente; ces
-promesses, dis-je, seront strictement tenues. Maintenant j'ai donné mon
-quipu, trente mules chargées de lassos, bolas, ponchos, frazadas, mors
-pour les chevaux, couteaux, etc., attendant à l'entrée du Llano sous la
-conduite de quelques soldats. Qu'il vous plaise de partager entre vous
-ces richesses dont le roi, mon maître, daigne vous faire présent; à mon
-retour, si mes propositions sont acceptées, je donnerai l'ordre que le
-tout vous soit remis. J'attends donc la remise de vos quipus, persuadé
-que vous ne fausserez pas à la parole donnée et que le roi, mon maître,
-pourra en toute sûreté compter sur votre loyal concours.</p>
-
-<p>De chaleureux applaudissements accueillirent le discours du général,
-qui se rassit au milieu des témoignages les moins équivoques de la plus
-vive sympathie.</p>
-
-<p>Les esclaves firent de nouveau circuler le maté, et les capitaos
-indiens commencèrent à s'entretenir vivement entre eux, bien qu'à voix
-basse et dans une langue incompréhensible pour les Européens.</p>
-
-<p>Nous ferons remarquer à ce propos une singularité que nous n'avons
-rencontrée que dans ces régions et surtout parmi les Guaycurús.</p>
-
-<p>Les hommes et les femmes ont un langage qui présentent de notables
-différences; en sus lorsqu'ils traitent des questions diplomatiques
-devant des envoyés d'une nation étrangère, ainsi que cela passait dans
-la circonstance présente, ils produisent par la contraction des lèvres,
-un sifflement qui à reçu parmi eux certaine modifications convenus qui
-en font pour ainsi dire un idiome à part.</p>
-
-<p>Rien de plus singulier, du reste, que d'assister à une délibération
-sérieuse, <i>sifflée</i> de cette façon par les orateurs, avec des
-modulations et des fioritures réellement remarquables qui donnent
-quelque chose d'étrange et de mystérieux à la discussion.</p>
-
-<p>Le général causait à voix basse avec ses officiers, en humant son maté,
-tandis que les capitaos discutaient à tour de rôle ses propositions,
-ainsi qu'il le conjecturait du moins, car il lui était impossible
-de rien comprendre, ou même de saisir un seul mot au milieu de ce
-sifflement et de ce gazouillement continuel.</p>
-
-<p>Enfin Gueyma se leva, et, après avoir réclamé le silence d'un geste
-empreint d'une suprême majesté, il prit la parole en portugais pour
-répondre au général.</p>
-
-<p>&mdash;Les capitaos, dit-il ont écouté avec tout le soin qu'elles méritaient
-les paroles prononcées par le grand capitao des visages pâles; ils
-ont pesé avec la plus profonde attention les propositions qu'il
-s'était chargé de leur transmettre: ces propositions, les capitaos
-les trouvent justes et équitables, et ils les acceptent; en priant
-le capitao des visages pâles de remercier leur grand père blanc, et
-de l'assurer du respect et du dévouement de ses enfants du désert. A
-partir du douzième soleil après aujourd'hui les détachements de guerre
-des nations confédérées seront prêts à envahir au premier signal, les
-frontières ennemies. J'ai dit; voilà mon quipu; une troupe de guerriers
-accompagnera mon père, le capitao, pour lui faire honneur, et ramènera
-les présents destinés aux chefs des nations confédérées.</p>
-
-<p>Après ces paroles, il se rassit et jeta son quipu, mouvement qui fut
-imité par les autres chefs.</p>
-
-<p>Le général remercia le conseil, fit relever les quipus par son aide de
-camp, et le traité se trouva ainsi conclu.</p>
-
-<p>Une heure plus tard, les Brésiliens auxquels on avait rendu leurs
-otages, quittaient en compagnie d'un détachement de guerriers choisi,
-le Rincón del Bosquecillo et reprenaient le chemin des plantations
-après être convenus avec Gueyma, Tarou-Niom et les principaux capitaos,
-des mesures secondaires pour la réussite de l'invasion projetée et des
-moyens à employer pour que les Indiens et les Brésiliens pussent, en
-toutes circonstances, communiquer entre eux.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h4>
-
-
-<h4>LE COUGOUAR</h4>
-
-
-<p>Un mois environ s'était écoulé depuis la conclusion du traité entre les
-Brésiliens, les Guaycurús et leurs alliés au Rincón del Bosquecillo; au
-pied d'une montagne escarpée, entourée de sillons et de ravines dont le
-sol déchiré était couvert d'une épaisse forêt de chênes, une nombreuse
-troupe de cavaliers était campée à l'entrée d'un cañon, lit desséché
-d'un torrent dont le sol était pavé de pierres plates lisses, usées par
-l'effort continu des eaux en ce moment taries.</p>
-
-<p>Cette troupe, composée de deux cents cinquante à trois cents hommes au
-plus, portait le costume caractéristique des Indiens guaycurús.</p>
-
-<p>C'était le soir; le camp solidement établi et surveillé par d'actives
-sentinelle, était, par sa position, complètement à l'abri d'un coup de
-main.</p>
-
-<p>Les guerriers dormaient couchés devant les feux, enveloppés dans leurs
-ponchos, leurs armes placées à portée de la main, afin d'être prêts à
-s'en servir à la moindre alerte.</p>
-
-<p>Un peu en arrière du camp, sur le flanc même de la montagne, les
-chevaux paissaient les hautes herbes et les jeunes pousses des arbres,
-surveillés avec soin par six Indiens bien armés.</p>
-
-<p>Deux hommes assis devant un feu à demi éteint ayant chacun une carabine
-posée auprès d'eux sur l'herbe, causaient tout en fumant du tabac roulé
-dans des feuilles et aspirant de temps en temps le maté.</p>
-
-<p>Ces deux hommes étaient Gueyma et le Cougouar; la troupe dont nous
-avons parlé se trouvait placée sous leurs ordres immédiats. Elle était
-composée des guerriers les plus jeunes, les plus vigoureux et surtout
-les plus renommés de la nation.</p>
-
-<p>Depuis que, au signal donné par le gouvernement brésilien, cette
-troupe avait franchi la frontière espagnole et s'était, comme une
-volée d'oiseaux de proie, abattue sur le territoire ennemi, la terreur
-avait marché avec elle, le meurtre, l'incendie et le pillage l'avaient
-précédé; derrière elle, elle n'avait laissé que des ruines et des
-cadavres; devant elle, l'épouvante glaçait le courage des habitants et
-leur faisait abandonner au plus vite leurs pauvres ranchos pour fuir la
-cruauté des barbares guaycurús qui n'épargnaient ni femmes, ni enfants,
-ni vieillards, et semblaient avoir fait le serment de changer en
-déserts désolés les riches et fertiles campagnes au milieu desquelles
-ils se traçaient un sanglant sillon.</p>
-
-<p>Ils avaient ainsi traversé comme un ouragan dévastateur la plus grande
-partie de la province et avaient atteint le Río Quinto, non loin duquel
-ils étaient campés, aux environs d'une petite ville nommée l'Aguadita,
-misérable bourgade dont les habitants avaient pris la fuite en
-abandonnant tout ce qu'ils possédaient, à la nouvelle de leur approche.</p>
-
-<p>Le traité conclu entre les Brésiliens et les Indiens était on ne peut
-plus avantageux aux premiers. Voici pourquoi: depuis la découverte de
-l'Amérique, les Portugais et les Espagnols se sont, sans discontinuer,
-disputé la possession du Nouveau Monde. Placés côte à côte au Brésil,
-et à Buenos Aires, ils ne devaient pas demeurer longtemps sans se faire
-la guerre; ce fut ce qui arriva.</p>
-
-<p>Lorsque la famille de Bragance fut contrainte d'abandonner le Portugal
-pour se réfugier à Rio Janeiro, le Brésil devint alors le véritable
-centre de la puissance portugaise et le roi songea à arrondir son
-empire et à lui donner ce qu'il considérait raisonnablement, à
-un certain point de vue, comme étant ses frontières naturelles,
-c'est-à-dire la Banda Oriental et le cours du Río de la Plata.</p>
-
-<p>La guerre dura assez longtemps avec des alternatives de succès et de
-désastres des deux parts. L'Angleterre en vint à offrir sa médiation,
-et la paix fut sur le point d'être conclue; mais, à l'époque où nous
-sommes arrivés, les Portugais Brésiliens, profitant des troubles qui
-désolaient le Río de la Plata et en particulier la Banda Oriental,
-rompirent brusquement les négociations, réunirent une armée de dix
-mille hommes sous les ordres du général Lécor et envahirent la
-province, éternel objet de leur convoitise, en faisant habilement
-coïncider leurs opérations avec les mouvements des Indiens bravos,
-auxquels ils s'étaient ligués, et qui eux, s'élançant de leurs déserts
-avec la furie de bêtes fauves, avaient envahi le territoire espagnol
-par derrière, pris l'ennemi à revers et l'avaient ainsi pincé entre
-deux feux.</p>
-
-<p>Le tableau présenté à cette époque par les provinces insurgées était
-l'un des plus tristes qui puisse être offert comme exemple à la sagesse
-des gouvernements et au bon sens des peuples.</p>
-
-<p>L'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, si riche et si florissante
-jadis, n'était plus qu'un vaste désert, ses villes un monceau de
-cendres, tout son territoire qu'un vaste champ de bataille où se
-choquaient incessamment des armées combattant chacune pour des intérêts
-égoïstes, noyant le patriotisme dans des flots de sang et le remplaçant
-par l'intérêt vénal des ambitions particulières.</p>
-
-<p>Les Portugais Brésiliens, rendus plus forts par la faiblesse de leurs
-ennemis, avaient presque sans coup férir, occupé les principaux points
-stratégiques de la Banda Oriental. Le gain de deux batailles pouvait
-les rendre maîtres du reste et faire tomber définitivement cette
-province entre leurs mains.</p>
-
-<p>Telle était la situation du pays au moment où nous reprenons notre
-récit, que nous avons été contraint d'interrompre quelques instants,
-afin de bien mettre le lecteur au courant de ces divers événements,
-indispensables à l'intelligence des faits qui vont suivre.</p>
-
-<p>La nuit était sombre; la lune, voilée par les nuages ne répandait par
-intervalles qu'une lueur blanchâtre et tremblotante, qui imprimait
-un cachet de tristesse aux accidents du paysage; le vent gémissait
-sourdement à travers les branches des arbres qu'il agitait avec de
-sourds murmures; les deux chefs; assis côte à côte, causaient entre eux
-à voix basse, comme s'ils eussent craint que leurs compagnons étendus
-auprès d'eux entendissent leur conversation; au moment où nous les
-mettons en scène, Gueyma parlait avec une certaine animation, pendant
-que son compagnon, tout en prêtant une sérieuse attention à ce qu'il
-disait, ne l'écoutait qu'avec un sourire ironique qui relevait le coin
-de ses lèvres minces et imprimait une expression d'indicible raillerie
-à sa physionomie fine et intelligente.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le répète, Cougouar, dit le jeune homme, les choses ne
-peuvent continuer ainsi; il nous faudra retourner en arrière, et cela
-pas plus tard que demain ou après demain pour dernier délai. Savez-vous
-que nous sommes ici à plus de cent cinquante lieues du Río Bermejo et
-du Llano de Manso?</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, répondit froidement le vieux chef.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, mon ami, reprit le jeune homme avec impatience, vous finirez
-par me mettre en colère avec votre désespérante impassibilité.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous que je vous réponde?</p>
-
-<p>&mdash;Que sais-je, moi! Donnez-moi un avis, un conseil; dites-moi quelque
-chose, enfin; la situation est grave, critique même, pour nous et nos
-guerriers; nous nous sommes lancés à l'aventure, tout droit devant
-nous, comme une <i>manada</i> de taureaux sauvages, brisant et dispersant
-tout sur notre passage, et maintenant nous voilà, après un mois d'une
-course affolée et sans but, acculés au pied des montagnes, dans un pays
-que nous ne connaissons pas, séparés des amis et des confédérés qui
-auraient pu nous venir en aide, et entourés d'ennemis qui, au premier
-moment, vont sans nul doute nous assaillir de tous les côtés à la fois.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, observa le Cougouar en baissant affirmativement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Remarquez bien, reprit Gueyma avec une animation croissante, que
-je ne vous adresse aucun reproche, mon ami; cependant, à plusieurs
-reprises, j'ai voulu rétrograder, mais chaque fois vous vous y êtes
-opposé et vous m'avez engagé au contraire à continuer à marcher en
-avant; est-ce vrai, cela?</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, je le reconnais.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Vous le reconnaissez; fort bien, mais vous aviez un but
-probablement pour agir ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai toujours un but Gueyma, ne le savez-vous pas?</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, en effet, car votre sagesse est grande, mais ce but je
-voudrais le connaître.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est pas temps encore, mon ami.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce que toujours vous me répondez; cependant notre situation
-devient intolérable; que faire? Que devenir?</p>
-
-<p>&mdash;Pousser en avant quand même.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pour aller où? Pour faire quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Quand le moment sera venu je vous instruirai.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, je renonce à une plus longue discussion avec vous, Cougouar;
-c'est une duperie à moi d'essayer de lutter contre un parti pris.
-Seulement, comme j'aurai plus tard à rendre compte de ma conduite aux
-grands chefs de ma nation, si je parviens à échapper sain et sauf aux
-dangers qui nous menacent, et que je ne veux pas assumer seul sur moi
-la responsabilité des événements qui sans doute ne manqueront pas de
-surgir bientôt, j'ai une demande à vous adresser.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle, mon ami?</p>
-
-<p>&mdash;C'est, au point du jour, de réunir le conseil et d'expliquer
-franchement aux guerriers la situation précaire dans laquelle nous
-sommes placés, et votre ferme volonté de pousser en avant quand même.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voulez, Gueyma?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami, je le désire.</p>
-
-<p>&mdash;L'un vaut l'autre, n'importe, vous serez satisfait.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, mon ami, je reconnais à ce trait votre loyauté habituelle.</p>
-
-<p>&mdash;A ce trait seulement? fit le vieillard avec un sourire triste.</p>
-
-<p>Le jeune homme détourna la tête sans répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Cougouar, reprit-il au bout d'un instant, la nuit s'avance, nous
-n'avons plus rien à nous dire; avec votre permission, je vais me livrer
-au sommeil, je ne suis pas de granit comme vous, moi, je me sens
-horriblement fatigué, et j'ai besoin de prendre des forces pour la
-journée de demain qui, sans doute, sera rude.</p>
-
-<p>&mdash;Dormez, Gueyma, et que le grand Esprit vous donne un sommeil calme.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, mon ami; mais vous, n'allez-vous pas vous livrer aussi au
-repos?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je dois veiller; d'ailleurs, j'ai l'intention de profiter des
-ténèbres pour tenter une reconnaissance aux environs du camp.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous que je vous accompagne, mon ami? demanda vivement le
-jeune chef.</p>
-
-<p>&mdash;C'est inutile, dormez; seul, je suffirai à la tâche que je me suis
-imposée.</p>
-
-<p>&mdash;Faites donc à votre volonté, mon ami; je n'insiste pas.</p>
-
-<p>Gueyma s'enveloppa alors avec soin dans son poncho, s'étendit
-commodément devant le feu, ferma les yeux, et, quelques minutes plus
-tard, il était plongé dans un profond et tranquille sommeil.</p>
-
-<p>Le Cougouar n'avait pas changé de position; accroupi devant le feu, la
-tête penchée sur la poitrine, il réfléchissait.</p>
-
-<p>L'Indien demeura ainsi pendant un laps de temps assez considérable dans
-une immobilité telle que, de loin, il ressemblait plutôt à une de ces
-idoles des Indes orientales qu'à un homme de chair et d'os.</p>
-
-<p>Cependant, après environ une heure passée, selon toute probabilité,
-dans une méditation sérieuse, il releva doucement la tête et promena un
-regard investigateur autour de lui.</p>
-
-<p>Un silence de mort planait sur le camp: les guerriers dormaient tous,
-à l'exception des quelques sentinelles placées sur le revers des
-retranchements pour veiller à la sûreté générale; le Cougouar se leva,
-resserra sa ceinture, saisit sa carabine et se dirigea à pas lents vers
-l'endroit où paissaient les chevaux de la troupe.</p>
-
-<p>Arrivé là, il fit entendre un léger sifflement; presque aussitôt, un
-cheval se détacha du groupe et vint frotter sa tête intelligente sur
-l'épaule du chef.</p>
-
-<p>Celui-ci, après l'avoir légèrement flatté de la main, lui mit la bride,
-et sans faire usage de l'étrier, il se mit en selle d'un bond, après
-avoir resserré la sangle, relâchée pour que le cheval pût paître plus
-facilement.</p>
-
-<p>Les sentinelles, bien qu'elles se fussent aperçues des divers
-mouvements du chef, ne lui adressèrent pas la moindre observation,
-et il quitta le camp sans que personne semblât faire attention à son
-départ.</p>
-
-<p>Les guerriers étaient depuis longtemps déjà accoutumés à ces absences
-nocturnes du chef qui, depuis le commencement de l'expédition, sortait
-ainsi presque toutes les nuits du camp, sans doute pour aller à la
-découverte, et demeurait toujours plusieurs heures dehors.</p>
-
-<p>Le Cougouar était sorti du camp au petit pas; il conserva cette allure
-tant qu'il supposa être en vue des sentinelles, mais aussitôt qu'un pli
-de terrain eut caché ses mouvements, il lâcha la bride, fit entendre
-un léger claquement de langue, et le cheval, partant aussitôt à toute
-bride, commença à détaler avec une vélocité extraordinaire, courant en
-droite ligne, sans s'occuper des obstacles qui se rencontraient sur sa
-route, et qu'il franchissait avec une légèreté extrême sans ralentir sa
-course.</p>
-
-<p>Il galopa ainsi pendant une heure et demie à peu près et atteignit le
-bord d'une rivière assez large, dont les eaux, semblables à un ruban
-d'argent, tranchaient en vigueur sur les masses sombres du paysage.</p>
-
-<p>Arrivé au bord de la rivière, le chef abandonna la bride sur le cou de
-son cheval.</p>
-
-<p>L'intelligent animal flaira l'eau pendant quelques instants, puis il y
-entra résolument et traversa la rivière a gué, n'étant mouillé à peine
-que jusqu'au poitrail.</p>
-
-<p>Aussitôt sur l'autre bord, le cheval repartit au galop, mais cette fois
-sa course fut courte et dura à peine un quart d'heure ou vingt minutes.</p>
-
-<p>L'endroit où se trouvait le chef était une plaine immense et désolée
-où ne poussaient que des buissons rachitiques, et dans laquelle
-s'élevaient de place en place des monticules assez élevés d'un sable
-noirâtre.</p>
-
-<p>Ce fut au pied d'un de ces monticules que le chef s'arrêta: il mit
-aussitôt pied à terre, bouchonna son cheval avec soin, le couvrit de
-son poncho pour l'empêcher de se refroidir trop vite après le violent
-exercice auquel il s'était livré pendant si longtemps, et, lui jetant
-la bride sur le cou, il le laissa libre de brouter, s'il le voulait,
-l'herbe rare et flétrie de la savane.</p>
-
-<p>Ce devoir accompli, le chef porta ses mains à sa bouche, et à trois
-reprises différentes, à intervalles égaux, il imita le cri de la
-chouette des pampas.</p>
-
-<p>Deux ou trois minutes s'écoulèrent, et le même cri fut répété trois
-fois à une distance assez éloignée, puis le galop précipité d'un cheval
-se fit entendre.</p>
-
-<p>Le chef s'abrita le mieux qu'il put derrière le monticule; il arma sa
-carabine et attendit.</p>
-
-<p>Bientôt il aperçut la sombre silhouette d'un cavalier émerger des
-ténèbres et se rapprocher rapidement de l'endroit où il se tenait.</p>
-
-<p>Arrivé à une certaine distance, le cavalier, au lieu de continuer à
-s'avancer, s'arrêta court, et le cri de la chouette troubla de nouveau
-le silence.</p>
-
-<p>Le Cougouar répéta son signal: le cavalier, comme s'il n'eût attendu
-que cette réponse, reprit aussitôt le galop, et bientôt il se trouva à
-portée de pistolet de l'Indien.</p>
-
-<p>Une seconde fois il s'arrêta, et on entendit le bruit d'un fusil qu'on
-arme.</p>
-
-<p>&mdash;¿Quién vive?<a name="FNanchor_1_3" id="FNanchor_1_3"></a><a href="#Footnote_1_3" class="fnanchor">[1]</a> cria une voix ferme en espagnol.</p>
-
-<p>&mdash;Amigo del desierto, répondit aussitôt le chef.</p>
-
-<p>&mdash;¿Qué hora es? reprit l'inconnu.</p>
-
-<p>&mdash;La hora de la venganza, dit encore le chef.</p>
-
-<p>Ces mots de passe échangés, les deux hommes remirent au repos les
-batteries de leurs armes, et s'avancèrent l'un vers l'autre avec la
-plus entière confiance.</p>
-
-<p>Ils s'étaient reconnus.</p>
-
-<p>L'étranger mit immédiatement pied à terre et serra cordialement, comme
-étant celle d'un ami, la main que lui tendit le chef.</p>
-
-<p>L'inconnu était un blanc, il portait le costume élégant et pittoresque
-des gauchos des pampas de Buenos Aires.</p>
-
-<p>&mdash;Voici longtemps déjà que je vous attends, chef, dit l'étranger;
-serait-il survenu quelque empêchement.</p>
-
-<p>&mdash;Aucun, reprit celui-ci; seulement, le camp est loin d'ici, et j'ai
-été obligé, avant de partir, d'attendre que mon compagnon se fût enfin
-décidé à s'endormir.</p>
-
-<p>&mdash;Il ignore toujours tout?</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas convenu entre nous?</p>
-
-<p>&mdash;En effet, mais comme vous avez, dites-vous, la plus grande confiance
-en lui, j'ai supposé que peut-être vous jugeriez convenable de
-l'avertir.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas voulu le faire sans vous en prévenir, d'autant plus que
-c'est un guerrier d'élite, un chef d'une sagesse reconnue et, plus que
-tout, un homme d'une loyauté à toute épreuve, je n'ai pas voulu me
-hasarder à lui faire une confidence aussi sérieuse sans avoir en mains
-les preuves certaines de la trahison du général.</p>
-
-<p>&mdash;Ces preuves, je vous les apporte dans mes alforjas<a name="FNanchor_2_4" id="FNanchor_2_4"></a><a href="#Footnote_2_4" class="fnanchor">[2]</a>, je vous les
-donnerai; il est important pour la réussite de nos projets que Gueyma
-soit instruit; sans cela, le moment venu de frapper le grand coup, et
-cela ne tardera pas, il contrecarrerait sans doute nos combinaisons et
-les ferait échouer.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, je lui dirai tout, aussitôt après mon arrivée au
-camp.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien, je compte sur vous.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquille à ce sujet; maintenant que devons-nous faire?</p>
-
-<p>&mdash;Continuer toujours à avancer dans la même direction.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'avais pensé ainsi; mon compagnon commence à s'inquiéter de me
-voir pousser aussi en avant dans un pays inconnu.</p>
-
-<p>&mdash;Lorsque vous l'aurez instruit, il ne fera plus de difficultés.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste; mais cette marche doit-elle durer longtemps encore?</p>
-
-<p>&mdash;Surveillez avec soin vos approches, car demain, selon toutes
-probabilités, nous serons en présence.</p>
-
-<p>&mdash;Epoï, vous ne nous manquerez pas au moment décisif?</p>
-
-<p>&mdash;Fiez-vous à moi; je vous ai donné ma parole. Notre mouvement sera
-combiné de telle sorte, que tous deux nous agirons à la fois l'un
-en avant, l'autre en arrière; il faut qu'ils soient pris comme d'un
-coup de filet. Si nous leur laissons le temps de se reconnaître, ils
-nous échapperont, tant ils sont fins, je ne saurais donc trop vous
-recommander d'agir avec la plus grande circonspection.</p>
-
-<p>&mdash;A votre tour, fiez-vous à moi, don Zéno; si j'ai votre parole, vous
-avez la mienne.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi, j'y compte.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous rappelez nos conventions?</p>
-
-<p>&mdash;Certes.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous vous y conformerez?</p>
-
-<p>&mdash;Aveuglément, bien que, permettez moi de vous le dire, je ne comprends
-rien à votre exigence.</p>
-
-<p>&mdash;Un jour, vous me comprendrez, et ce jour-là, croyez-en ma parole, don
-Zéno, vous me remercierez.</p>
-
-<p>&mdash;Soit; à votre guise, Diogo; vous êtes un homme indéchiffrable et tout
-confit en mystère, je renonce à vous expliquer.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous avez raison, répondit en riant le chef, car vous perdriez
-votre temps et votre peine, seulement, souvenez-vous, don Zéno, que
-blanc ou rouge, vous n'avez pas de meilleur ami que moi.</p>
-
-<p>&mdash;De cela, je suis convaincu, Diogo; cependant je vous avoue que je
-suis fort intrigué sur votre compte; si quelque jour vous me racontez
-votre histoire, je m'attends à entendre des choses merveilleuses.</p>
-
-<p>&mdash;Et terribles aussi, don Zéno. Cette histoire&mdash;prenez patience encore
-quelque temps&mdash;je m'engage à vous la raconter, et elle vous intéressera
-beaucoup plus que vous ne le supposez.</p>
-
-<p>&mdash;C'est possible; mais, en attendant, songeons à notre affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Rapportez-vous-en à moi; il faut que je vous quitte.</p>
-
-<p>&mdash;Déjà... A peine avons-nous eu le temps d'échanger quelques mots.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai une longue course à faire, vous le savez.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai... Je ne vous retiens donc pas.</p>
-
-<p>&mdash;Et les preuves que vous devez me donner?</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez les avoir en un instant.</p>
-
-<p>&mdash;En quoi consistent-elles?</p>
-
-<p>&mdash;En quipus, et surtout en lettres. Vous savez lire, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Assez pour déchiffrer ces papiers.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, tout est pour le mieux. Voilà votre affaire, ajouta-t-il en
-retirant un paquet assez volumineux de ses alforjas et le remettant
-entre les mains de l'Indien.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, répondit celui-ci, merci et à bientôt, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Selon toute probabilité, nous nous reverrons aujourd'hui même.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux, je serais charmé que tout cela fût fini.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi donc!</p>
-
-<p>&mdash;Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le Gaucho
-remonta à cheval et partit; bientôt il eut disparu dans l'obscurité.</p>
-
-<p>Le Cougouar siffla son cheval, qui accourut à son appel, et il
-s'éloigna de son côté dans la direction du camp. Son cheval, remis
-par le repos qu'il avait pris pendant la conférence des deux hommes,
-semblait dévorer l'espace.</p>
-
-<p>L'Indien réfléchissait; son visage ordinairement sombre avait une
-expression joyeuse qui ne lui était pas naturelle: il pressait le
-paquet que lui avait remis le Gaucho sur sa poitrine, comme s'il eût
-craint qu'on le lui enlevât, et, tout en galopant, il se parlait à
-lui-même et laissait parfois échapper des exclamations de plaisir qui
-auraient fort étonné les guerriers de sa tribu, s'ils les avaient
-entendues.</p>
-
-<p>Il fit si grande diligence, qu'il rentra au camp près de deux heures
-avant le jour.</p>
-
-<p>Après avoir remis son cheval avec les autres, il se coucha devant un
-feu, en ayant soin d'envelopper son précieux paquet dans son poncho et
-de le placer sous sa tête pour être certain qu'il ne lui serait pas
-enlevé; puis il ferma les yeux en murmurant à voix basse et entre ses
-dents:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai bien gagné deux ou trois heures de repos. D'ailleurs je crois
-que je dormirai bien, car maintenant je suis tranquille.</p>
-
-<p>En effet, cinq minutes plus tard, il dormait comme s'il avait dû ne
-jamais s'éveiller.</p>
-
-<p>Cependant, au lever au soleil, le Cougouar fut un des premiers éveillés
-et des premiers debout.</p>
-
-<p>Gueyma, accroupi près de lui, attendait son réveil.</p>
-
-<p>&mdash;Déjà debout? lui dit le vieux chef.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi d'extraordinaire à cela? N'ai-je pas dormi toute la nuit.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste. Pourquoi ne lève-t-on pas le camp.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas voulu en donner l'ordre avant d'avoir causé avec vous.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Fort bien; parlez, Gueyma, je vous écoute.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous oublié ce que nous avons dit hier au soir?</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons dit beaucoup de choses, mon ami; il est possible que dans
-le nombre j'en aie oublié quelques-unes, rappeler-les-moi, je vous prie.</p>
-
-<p>&mdash;Nous étions convenu d'assembler le conseil ce matin.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai; l'avez-vous fait?</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas encore; vous dormiez, mon ami; je n'ai pas voulu prendre sur
-moi l'ordre de cette convocation, de crainte de vous déplaire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bon et généreux, Gueyma, répondit le vieillard après un
-instant de réflexion; je reconnais la votre délicatesse habituelle.
-Faites-moi un plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Lequel, mon ami?</p>
-
-<p>&mdash;Ne convoquez pas encore le conseil.</p>
-
-<p>Le jeune chef fixa sur lui un regard interrogateur.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, continua le Cougouar, ce que je dis là vous étonne, je le
-comprends; mais il faut que nous ayons ensemble une conversation
-sérieuse avant cette convocation.</p>
-
-<p>&mdash;Une conversation?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. J'ai à vous communiquer des choses de la plus haute importance
-qui sans doute rendront cette assemblée du conseil inutile; soyez
-patient, accordez-moi jusqu'à la halte du repas du matin; ce n'est pas
-trop exiger, je crois.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes mon ami et mon père, Cougouar, ce que vous désirez est une
-loi pour moi, j'attendrai.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, Gueyma, merci; maintenant rien n'empêche que vous donniez
-l'ordre de lever le camp.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce que je vais faire à l'instant.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Recommandez la plus grande vigilance aux guerriers, l'ennemi est
-proche.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez découvert sa piste pendant votre partie de cette nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon ami, je crois que vous ferez bien aussi d'envoyer des
-éclaireurs en avant, afin d'éviter une surprise.</p>
-
-<p>&mdash;C'est convenu, répondit le jeune chef en se retirant.</p>
-
-<p>Une heure plus tard, les guerriers guaycurús se mettaient en marche, se
-dirigeant vers les cordillières, dont la montagne au pied de laquelle
-ils avaient campé pendant la nuit n'était qu'un des contreforts avancée.</p>
-
-
-
-<div class="footnote">
-<p><a name="Footnote_1_3" id="Footnote_1_3"></a><a href="#FNanchor_1_3"><span class="label">Renvoi 1</span></a>&mdash;Qui vive? mi du désert.&mdash;Quelle heure est-il?&mdash;L'heure
-de la vengeance.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-<p><a name="Footnote_2_4" id="Footnote_2_4"></a><a href="#FNanchor_2_4"><span class="label">Renvoi 2</span></a>Doubles poches en toile qui se portent à l'arrière de la
-selle.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h4>
-
-
-<h4>LES DEUX CHEFS</h4>
-
-
-<p>Au fur et à mesure que les guerriers guaycurús s'avançaient vers les
-montagnes, le paysage prenait un aspect plus sévère et plus pittoresque.</p>
-
-<p>Le chemin ou plutôt le sentier suivi par la troupe montait par une
-pente presque insensible, par des soulèvements de terrain qui servent,
-pour ainsi dire, d'échelons gigantesques aux premiers contreforts de la
-cordillière.</p>
-
-<p>Les forêts devenaient plus touffues, les arbres étaient plus gros et
-plus serrés les uns contre les autres; on entendait murmurer sourdement
-des eaux cachées, torrents qui se précipitent du haut des montagnes et,
-en se réunissant, forment ces fleuves et ces rivières qui, à quelques
-lieues dans la plaine, acquièrent une grande importance et sont souvent
-larges comme des bras de mer.</p>
-
-<p>De grands vols de vautours tournoyaient lentement au plus haut des
-airs, au-dessus des cavaliers, en faisant entendre leurs cris rauques
-et discordants.</p>
-
-<p>Gueyma n'avait négligé aucune des précautions que lui avait
-recommandées le Cougouar: des éclaireurs avaient été lancés en avant
-afin de fouiller les buissons et de découvrir, s'il était possible, les
-pistes suspectes que l'on soupçonnait ne pas devoir manquer dans ces
-régions.</p>
-
-<p>D'autres Indiens avaient quitté leurs chevaux, et, à droite et à
-gauche, sur les flancs de la troupe, ils sondaient les forêts, dont la
-mystérieuse épaisseur pouvait receler des embuscades.</p>
-
-<p>Les Guaycurús s'avançaient en une colonne longue et serrée, sombres,
-silencieux, l'œil au guet et la main sur leurs armes, prêts à en faire
-usage au premier signal.</p>
-
-<p>Les deux chefs marchaient de front, à vingt pas environ de leurs
-compagnons.</p>
-
-<p>Lorsqu'ils se furent engagés au milieu d'une épaisse forêt, dont les
-immenses arceaux de verdure leur dérobaient non seulement la vue du
-ciel, mais encore interceptaient les rayons ardents du soleil, et que
-les cavaliers, dont les chevaux foulaient une herbe longue et drue,
-filaient à travers les arbres, silencieux comme une légion de fantômes;
-le Cougouar posa la main sur le bras de son compagnon, et se servant de
-la langue castillane.</p>
-
-<p>&mdash;Parlons espagnol, lui dit-il, je ne veux pas plus longtemps tarder
-à vous donner les renseignements que je vous ai promis. Si nous avons
-à être attaqués, ce ne saurait être que dans les environs du lieu
-sinistre où nous nous trouvons en ce moment, il est des mieux choisis
-pour établir une embuscade; je me trompe fort, ou nous entendrons
-bientôt retentir sous ces sombres voûtes de feuillage le cri de guerre
-de nos ennemis; il est donc temps que je m'explique clairement avec
-vous, car peut-être serait-il trop tard lorsque nous arriverons au
-campement. Écoutez donc avec attention, et quoi que vous m'entendiez
-vous dire, mon cher Gueyma, concentrez en vous-même vos émotions et ne
-laissez paraître sur vos traits ni colère, ni joie, ni étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, Cougouar, je me conformerai à vos avis.</p>
-
-<p>Le temps n'est pas encore venu, reprit le vieillard, de vous révéler
-la vérité tout entière. Qu'il vous suffise, quant à présent, de savoir
-que, élevé parmi les blancs dont j'avais adopté les croyances, les
-mœurs, les habitudes, et pour lesquels je professais et professe
-encore aujourd'hui le dévouement le plus vrai et le plus sincère, ce
-n'est que que pour vous. Gueyma, pour vous que j'ai vu naître et que
-j'aime comme un fils, que j'ai consenti à abandonner les jouissances
-sans nombre de la vie civilisée pour reprendre la vie précaire, semée
-de dangers et de privations, de l'Indien nomade. J'avais fait un
-serment de vengeance et de dévouement. Ce serment, je crois l'avoir
-religieusement tenu. La vengeance longtemps préparée par moi dans
-l'ombre sera, j'en suis convaincu, d'autant plus terrible qu'elle aura
-été plus lente et plus tardive à frapper le coupable. Dans le grand
-acte que je médite, Gueyma, vous m'aiderez, parce que ce sont vos
-intérêts seuls que j'ai constamment défendus dans tout ce que j'ai
-fait, et que, plus que moi, vous êtes intéressé à la réussite de ce que
-je veux faire encore.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que vous me dites, mon ami, répondit le jeune chef avec émotion,
-mon cœur l'avait pressenti et presque deviné. Depuis longtemps je
-connais et j'apprécie comme je le dois l'amitié fidèle et sans bornes
-que toujours vous m'avez témoignée; aussi vous me rendrez cette
-justice, Cougouar, de reconnaître que toujours je me suis conformé
-à vos avis, souvent sévères, et laissé guider aveuglément par vos
-conseils que je ne comprenais presque jamais.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, enfant, vous avez agi ainsi; mais lorsque nous causons
-entre nous appelez-moi Diogo, ce nom est celui qu'on me donnait jadis
-lorsque j'étais parmi les blancs, et il me rappelle des souvenirs
-ineffaçables de joie et de douleur.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, mon ami, puisque vous le désirez, je vous nommerai ainsi entre
-nous, jusqu'à ce que vous me permettiez, ou que les circonstances vous
-permettent, de reprendre hautement, et à la face de tous, un nom que,
-j'en suis convaincu, vous avez honoré tout le temps que vous l'avez
-porté.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, répondit le vieillard avec complaisance, il fut un temps où
-ce nom de Diogo avait une certaine célébrité, mais qui se le rappelle
-maintenant?</p>
-
-<p>&mdash;Reprenez, je vous prie, ce que vous aviez commencé à me dire et ne
-vous laissez pas davantage aller à des souvenirs pénibles.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, Gueyma, oublions pour un instant et revenons à
-la confidence que je dois vous faire; ce que je vous ai dit n'avait
-d'autre but que de vous prouver que, si souvent, en apparence je
-m'arrogeais le droit de vous conseiller ou de vouloir modifier vos
-intentions, ce droit m'était pour ainsi dire, acquis par de longs
-services et un dévouement à toute épreuve pour votre personne.</p>
-
-<p>&mdash;Cela est inutile, mon ami, je n'ai jamais eu la pensée, même
-fugitive, de discuter vos actes ou de contrecarrer vos projets; je me
-suis au contraire toujours étudié à faire plier ma conviction, plus
-jeune, devant votre longue expérience.</p>
-
-<p>&mdash;Je me plais à vous rendre cette justice, mon ami; mais si j'insiste
-autant sur ce sujet, c'est que les circonstances dans lesquelles nous
-sommes placés en ce moment exigent que vous ayez en moi la plus entière
-confiance; en un mot, voici ce qui se passe: les Brésiliens, croyant
-ne plus avoir besoin de de nous, à présent qu'ils se sont emparés de
-la plupart des villes de la Bande Orientale, grâce à la guerre civile
-qui divise les Espagnols et les obligent à combattre les uns contre les
-autres au lieu de se réunir pour charger l'ennemi commun, ne seraient
-nullement fâchés d'être débarrassés de nous et de nous laisser écraser
-par des forces supérieures. Oubliant les services que, depuis le
-commencement de la guerre, nous leur avons rendus, les Brésiliens, non
-seulement nous abandonnent lâchement, mais, non contents de cela, ils
-veulent nous livrer à l'ennemi, dans l'espoir que, succombant malgré
-notre courage sous le poids irrésistible de forces supérieures, nous
-serons tous massacrés, et que nous ne retournerons plus sur notre
-territoire.</p>
-
-<p>&mdash;Je redoutais cette trahison, répondit Gueyma d'un air pensif en
-hochant tristement la tête, vous vous rappelez, mon ami, que j'étais
-opposé à la conclusion du traité?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je me souviens même que c'est moi qui vous ai engagé à le
-conclure, et que, par considération pour moi seulement, vous avez
-consenti à jeter votre quipu d'acceptation dans le conseil; eh bien,
-mon ami, dès ce moment même je prévoyais cette trahison; je dirai plus,
-je l'espérais.</p>
-
-<p>Le jeune chef se retourna virement vers son compagnon, en le regardant
-avec la plus vive surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous avais prié, reprit le vieillard, sans s'émouvoir en aucune
-façon, de ne laisser paraître sur vos traits aucun des sentiments
-qui, pendant le cours de notre conversation, agiteraient votre cœur;
-remettez-vous donc, mon ami, afin de ne pas éveiller les soupçons de
-nos guerriers, et laissez-moi continuer.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous écoute, mais ce que vous me dites est si extraordinaire...</p>
-
-<p>&mdash;Que vous ne me comprenez point, n'est-ce pas? Mais patience, vous
-aurez bientôt l'explication de ce mystère, autant du moins qu'il
-me sera possible de vous donner cette explication, sans nuire à la
-réussite des projets que je médite.</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela me semble si étrange, dit Gueyma, que ma raison refuse
-presque de le comprendre.</p>
-
-<p>Le Cougouar sourit silencieusement, et après avoir jeté autour de
-lui un regard investigateur, il se rapprocha sans affectation de son
-compagnon, et, se penchant à son oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Aimez-vous les blancs? lui demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit nettement le chef; cependant, je n'éprouve pour
-eux aucune haine. Il est vrai, ajouta-t-il avec une amertume mal
-dissimulée, que je suis trop jeune encore pour avoir eu à souffrir de
-leur tyrannie.</p>
-
-<p>&mdash;En effet; cependant, mon ami, s'il m'est permis de me targuer
-vis-à-vis de vous de mon expérience, laissez-moi vous dire que tout
-sentiment est injuste lorsqu'il est exclusif; que la vie que vous avez
-menée, les exemples que vous avez jusqu'à présent eu sous les yeux vous
-éloignent de la fréquentation des blancs, je le comprends et je ne vous
-en adresse aucun reproche, mais il ne faudrait pas, même lorsque vous
-auriez eu à vous plaindre d'un ou de plusieurs d'entre eux, les rendre
-tous responsables du crime de quelques-uns et les envelopper dans la
-même haine; parmi les blancs il y en a de bons, je compte même vous
-mettre bientôt en rapports avec un de ceux-là.</p>
-
-<p>&mdash;Moi! s'écria le jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Vous, parfaitement et pourquoi pas? Si cela doit concourir à la
-réussite de nos projets.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, vous parlez d'une façon tout à fait incompréhensible pour
-moi; mon esprit cherche vainement à vous suivre et à surprendre votre
-pensée au milieu du réseau inextricable dans lequel il vous plaît de
-l'enserrer, soyez bon pour moi, ne me laissez pas ainsi me fatiguer
-en pure perte à tâcher de vous deviner, venez au fait clairement et
-simplement.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, en deux mots, voici ce dont-il s'agit; le général brésilien
-avec lequel nous avons traité n'avait qu'un but en entamant des
-relations avec nous: c'était de nous éloigner pour des raisons qu'il
-croit connues de lui seul, mais que je sais aussi bien que lui, de nos
-territoires de chasse et nous éloigner de telle façon que jamais nous
-n'y revenions.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il me semble que si tel était son but il l'a atteint jusqu'à un
-certain point?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être a-t-il réalisé la première partie de son plan, mais la
-seconde ne réussira pas aussi facilement; cet homme est non seulement
-l'ennemi de notre nation, mais il est votre plus implacable ennemi et
-son plus vif désir est de vous abattre sous ses coups.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, mais il ne me connaît pas, mon ami.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le supposez, mais mieux que vous, cher Gueyma, je suis en état
-de juger la question; croyez donc à la vérité de mes paroles.</p>
-
-<p>&mdash;Il suffit; je suis heureux de ce que vous m'apprenez.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que la première fois que le hasard nous mettra en présence, je
-ne me ferai aucun scrupule de lui fendre la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Gardez-vous-en bien, mon ami, s'écria le Cougouar avec un mouvement
-d'épouvante. Si, ce que, je l'espère, n'arrivera pas, vous vous
-retrouviez face à face avec lui, il faudrait au contraire feindre,
-je ne dirai pas de l'amitié, mais tout au moins la plus complète
-indifférence pour lui. Souvenez-vous de ce conseil et servez-vous-en à
-l'occasion. La vengeance se prépare de longue main et ne réussit que
-lorsque le moment est bien choisi; ce que je vous dis vous semble, je
-le sais, incompréhensible, mais bientôt, je l'espère, il me sera permis
-de m'expliquer plus clairement et alors vous reconnaîtrez la vérité de
-mes paroles et combien j'ai eu raison de vous recommander la prudence.
-Je ne veux pas insister davantage sur ce sujet, nous ne tarderons pas
-à atteindre l'endroit désigne pour le campement et j'ai à vous parler
-d'une autre personne envers laquelle je serai heureux de vous voir
-professer les sentiments les plus francs et les plus amicaux.</p>
-
-<p>&mdash;Et quelle est cette personne, s'il vous plaît, mon ami,
-appartient-elle à notre race ou s'agit-il d'un blanc?</p>
-
-<p>&mdash;Il s'agit d'un blanc, mon cher Gueyma, et d'un blanc que jusqu'à
-présent, qui plus est, vous avez cru être un de nos ennemis les plus
-acharnés; en un mot, je veux parler du chef que les Espagnols nomment
-Zéno Cabral.</p>
-
-<p>&mdash;J'admire, mon ami, la prudence dont vous avez fait preuve au
-commencement de cet entretien, en me recommandant de ne laisser
-paraître sur mes traits aucune marque de surprise et de conserver un
-visage impassible.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous raillez, répondit le Cougouar avec un fin sourire, et, en
-apparence, vous avez raison; cependant, bientôt, ainsi que cela arrive
-toujours lorsqu'on n'a pas été à même d'approfondir certains faits, les
-événements vous donneront tort.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je vous avoue, mon ami, en toute franchise, que je le désire
-ardemment, et vous pouvez me croire, malgré tout le mal que nous a fait
-ce chef depuis le commencement de notre expédition, je me sens malgré
-moi attiré vers lui par un sentiment que je ne saurais analyser, et
-qui, malgré l'envie que souvent j'en ai eue, m'a toujours empêché de le
-haïr.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-vous vrai? Éprouvez-vous réellement cette attraction
-instinctive pour cet homme?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le certifie, je me sens porté à l'aimer, et, pour peu que
-vous me prouviez qu'il en doit être ainsi, je vous assure que je ne
-ressentirai aucun déplaisir à suivre votre injonction.</p>
-
-<p>&mdash;Aimez-le donc, mon ami; suivez l'impulsion de votre cœur; il ne vous
-trompe pas. Cet homme est bien réellement digne de votre amitié, et
-bientôt vous en aurez la preuve.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;De la façon la plus simple; bientôt je vous présenterez l'un à
-l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me ferez faire la connaissance de Zéno Cabral?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà qui me confond; comment, il osera venir dans notre camp.</p>
-
-<p>&mdash;Au besoin, à mon appel, il n'hésiterait pas à le faire; mais ce n'est
-pas de cette façon qu'il convient de procéder; il ne se rendra pas dans
-notre camp, c'est nous, au contraire, qui irons le trouver.</p>
-
-<p>&mdash;Nous?</p>
-
-<p>&mdash;Certes.</p>
-
-<p>&mdash;Ooha! Avez-vous bien réfléchi, mon ami, aux conséquences d'une
-semblable démarche? Si cet homme nous tendait un piège?</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'avons rien de tel à redouter de sa part.</p>
-
-<p>Gueyma baissa la tête d'un air pensif. Pendant assez longtemps, les
-deux chefs continuèrent ainsi a cheminer côte à côte sans échanger une
-parole, absorbés chacun par leurs pensées; enfin le jeune homme releva
-son front rêveur.</p>
-
-<p>&mdash;Nous voici bientôt à l'endroit où nous avons décidé de camper pour
-laisser passer la grande chaleur du jour; n'avez-vous rien de plus à me
-dire?</p>
-
-<p>&mdash;Rien, quant à présent, mon ami; bientôt, nous reprendrons cet
-entretien; maintenant il nous faut songer à installer nos guerriers
-dans une position sûre, car peut-être demeurerons-nous dans ce
-campement plus longtemps que vous ne le supposez.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! Ne repartirons-nous pas dans quelques heures?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est guère probable; du reste, vous en déciderez vous-même,
-lorsque le moment sera venu de prendre une détermination à ce sujet.</p>
-
-<p>Et comme s'il voulait éviter que le jeune chef lui adressât une
-question à laquelle il ne se souciait probablement pas de répondre,
-le Cougouar retint la bride et, arrêtant son cheval, il laissa son
-compagnon passer devant lui.</p>
-
-<p>Cependant le sentier s'élargissait de plus en plus, la forêt
-devenait moins épaisse, et, après avoir tourné un coude, les Indiens
-débouchèrent sur une espèce d'esplanade assez large, entièrement
-dénuée d'arbres, bien que couverte d'une herbe haute et drue; cette
-esplanade formait à peu près ce que, au Mexique, on nomme un <i>voladero</i>
-c'est-à-dire que de ce côté la base de la montagne que les Guaycurús
-avaient franchie presque sans s'en apercevoir par une pente douce
-et insensible, minée par les eaux ou par un cataclysme produit par
-une de ces convulsions fréquentes en ce pays, formait au-dessous de
-l'esplanade une énorme cavité rentrante qui lui donnait l'apparence
-d'un gigantesque balcon et rendait de ce côté toute attaque impossible.</p>
-
-<p>Du côté opposé, les flancs de la montagne s'escarpaient en blocs
-abrupts de rochers, sur la cime desquels les vigognes et les lamas
-auraient seuls pu, sans craindre d'être précipités, poser leurs pieds
-délicats.</p>
-
-<p>Les seuls points accessibles étaient ceux par lesquels on arrivait à
-l'esplanade, c'est-à-dire le sentier lui-même; point des plus faciles à
-défendre au moyen de quelques troncs d'arbres jetés en travers.</p>
-
-<p>Gueyma ne put retenir un sourire de satisfaction à la vue de cette
-forteresse naturelle.</p>
-
-<p>&mdash;Quel malheur qu'il nous faille, dans quelques heures, abandonner une
-si avantageuse position? murmura-t-il.</p>
-
-<p>Le Cougouar sourit sans répondre et se mit en devoir d'organiser le
-campement. Quelques guerriers se détachèrent pour aller chercher le
-bois nécessaire pour les feux, d'autres abattirent plusieurs arbres
-auxquels ils laissèrent toutes leurs branches, et qui, bientôt,
-formèrent un retranchement inexpugnable.</p>
-
-<p>Les chevaux furent dessellés, laissée en liberté et mis à même de
-l'herbe verte, qu'ils commencèrent à tondre à pleine bouche.</p>
-
-<p>Les feux allumés, on prépara le repas du matin, et bientôt les
-guerriers guaycurús se trouvèrent installés sur l'esplanade d'une façon
-aussi solide, en apparence, que s'ils devaient y faire un long séjour,
-au lieu de ne s'y arrêter qu'en passant.</p>
-
-<p>Lorsque les sentinelles furent placées, que le repas fut terminé et que
-les guerriers se furent étendus çà et là pour se livrer au repos, selon
-l'invariable coutume des Indiens qui n'admettent pas que, à moins de
-circonstances exceptionnelles, on reste éveillé lorsqu'on peut dormir,
-le Cougouar s'approcha de Gueyma.</p>
-
-<p>&mdash;Vous sentez-vous fatigué? lui demanda-t-il avec un geste significatif.</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout, répondit-il; mais pourquoi cette question?</p>
-
-<p>&mdash;Simplement parce que j'ai l'intention d'aller un peu à la découverte
-afin de m'assurer que le passage est libre et que nous n'avons dans
-notre marche à redouter aucune embuscade, et que s'il vous convient de
-m'accompagner pendant que nos guerriers se reposent, nous accomplirons
-de compagnie cette excursion.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, répondit Gueyma qui comprit que l'excursion
-susdite n'était qu'un prétexte pour donner le change aux guerriers et
-colorer leur sortie.</p>
-
-<p>&mdash;Puisqu'il en est ainsi, reprit le Cougouar, partons sans plus
-attendre, nous n'avons pas un instant à perdre.</p>
-
-<p>Le jeune homme se leva aussitôt et prit son fusil.</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons à pied, fit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Certes, nos chevaux nous embarrasseraient et ne pourraient que
-retarder notre marche qui, d'ailleurs, doit être secrète.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc, alors.</p>
-
-<p>Les deux chefs quittèrent aussitôt le camp par le point opposé à celui
-par lequel ils étaient arrivés, non pas toutefois sans avoir recommandé
-à un chef inférieur de les remplacer pendant leur absence et de veiller
-avec la plus grande vigilance sur la sûreté générale.</p>
-
-<p>Ils ne tardèrent pas à disparaître au milieu des épais taillis et des
-arbres dont la sente était bordée à droite et à gauche.</p>
-
-<p>Ils marchaient bon pas, se contentant de jeter parfois un regard
-investigateur autour d'eux, sans prendre d'autre précaution pour
-dissimuler leur présence.</p>
-
-<p>Gueyma suivait silencieusement le Cougouar, se demandant intérieurement
-quel était le but de cette mystérieuse sortie.</p>
-
-<p>Quant au vieillard, il s'avançait sans hésitation aucune, se dirigeant
-au milieu de ce dédale de verdure avec une sûreté qui témoignait d'une
-grande connaissance des lieux et d'un but déterminé à l'avance, car les
-deux chefs avaient depuis longtemps déjà abandonné la sente, et, sans
-suivre aucun chemin tracé, ils marchaient en droite ligne devant eux,
-franchissant les obstacles qui, de temps en temps, surgissaient sur
-leur passage, sans se détourner ni à droite ni à gauche.</p>
-
-<p>Au bout d'une demi-heure environ, ils atteignirent le lit desséché
-d'un torrent qui formait une assez large baie dans la montagne, et,
-s'accrochant des pieds et des mains, avec cette adresse qui caractérise
-les Indiens, aux anfractuosités des pierres, aux touffes d'herbes et
-aux branches des buissons, ils commencèrent à descendre rapidement par
-une pente assez roide, et qui, à d'autres hommes que ceux-là, n'aurait
-pas laissé que d'offrir d'assez grandes difficultés et même certains
-dangers.</p>
-
-<p>A la moitié de la descente, à peu près, le Cougouar s'arrêta sur un
-fragment de roc, devant une excavation naturelle, dont l'entrée béante
-s'ouvrait juste en face de lui.</p>
-
-<p>Après avoir attentivement regardé dans toutes les directions, le
-vieillard fit signe à son compagnon de se placer auprès de lui et
-indiquant du doigt la caverne:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà où nous allons, dit-il à voix basse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! répondit le jeune homme de l'air le plus souriant qui lui fût
-possible d'affecter, bien que sa curiosité fût vivement excitée; s'il
-en est ainsi, ne demeurons pas là davantage, entrons.</p>
-
-<p>&mdash;Un instant, reprit le Cougouar en lui appuyant la main sur l'épaule,
-assurons-nous d'abord qu'il est arrivé.</p>
-
-<p>&mdash;Arrivé, qui? demanda le jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Celui que nous voulons voir, probablement, fit le vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Fort bien, seulement c'est vous, et non moi, qui désirez voir la
-personne dont il s'agit.</p>
-
-<p>&mdash;Ne jouons pas sur les mots, mon ami, il vous importe autant qu'à moi,
-croyez-le bien, que cette entrevue ait lieu.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez que je me laisse entièrement guider par vous, je crois
-même vous avoir donné des preuves d'une exemplaire docilité. Agissez
-donc à votre guise. Après l'entretien qui va avoir lieu, je serai
-probablement plus en état de connaître de quelle importance est pour
-moi cette démarche que, je vous l'avoue, je ne fais qu'à mon corps
-défendant, bien que, je vous le répète, je me sente attiré vers cet
-homme.</p>
-
-<p>Le Cougouar ouvrit la bouche comme s'il voulait répondre, mais se
-ravisant presque aussitôt, il se détourna d'un mouvement brusque,
-et, après avoir une dernière fois exploré les environs d'un regard
-circulaire et s'être assuré que la solitude la plus complète continuait
-à régner autour d'eux, il imita à deux reprises le cri du condor.</p>
-
-<p>Presque aussitôt un cri semblable sortit de la caverne.</p>
-
-<p>Le vieillard s'approcha vivement de l'entrée et penchant légèrement
-le corps en avant tout en armant son fusil, afin d'être prêt à tout
-événement:</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons longtemps marché, la fatigue nous accable, dit-il, comme
-s'il s'adressait à son compagnon; reposons-nous quelques instants ici,
-cet endroit solitaire me semble sûr.</p>
-
-<p>&mdash;Vous y serez reçu par de bons amis, répondit immédiatement une voix
-partant de l'intérieur de la caverne.</p>
-
-<p>Un bruit de pas se fit entendre et un homme parut.</p>
-
-<p>Le nouveau venu, revêtu du costume pittoresque des gauchos de la Banda
-Oriental, n'était autre que Zéno Cabral.</p>
-
-<p>Gueyma remarqua, avec une surprise qu'il n'essaya pas de dissimuler,
-que le chef des montoneros n'avait pas d'armes, du moins apparentes.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez les bienvenus, dit-il en saluant avec une gracieuse courtoisie
-les deux chefs indiens, je vous attends déjà depuis assez longtemps; je
-suis heureux de vous voir.</p>
-
-<p>Les capitaos guaycurús s'inclinèrent silencieusement et le suivirent,
-sans hésiter, dans la caverne.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XV" id="XV">XV</a></h4>
-
-
-<h4>LES PINCHEYRAS</h4>
-
-
-<p>Nous abandonnerons pendant quelques instants les chefs guaycurús,
-pour nous transporter à une vingtaine de lieues plus loin, dans le
-cœur même de la cordillière, où se trouvent certains personnages fort
-intéressants de ce récit et où, deux ou trois jours avant celui où nous
-sommes arrivés, se passaient des événements que nous devons relater.</p>
-
-<p>La guerre civile, en détruisant l'ancienne hiérarchie établie par les
-Castillans dans leurs colonies, et en bouleversant les rangs et les
-fastes, avait fait monter à la surface de la société hispano-américaine
-certaines personnalités fort curieuses à étudier et parmi lesquelles
-les Pincheyras tenaient, sans contredit, une des positions les plus
-accusées.</p>
-
-<p>Disons ce que c'était que ces Pincheyras, dont le nom s'est à plusieurs
-reprises déjà trouvé sous notre plume et d'où provient la sombre et
-mystérieuse célébrité qui, même aujourd'hui, après tant d'années,
-entoure leur nom d'une sanglante et redoutable auréole.</p>
-
-<p>Pincheyra commença comme la plupart des partisans de cette époque,
-c'est-à-dire que, d'abord, il fut bandit; né à San Carlos au centre
-de cette province de Maule dont les habitants ne se courbèrent jamais
-sous le joug des Incas et ne subirent qu'en frémissant celui des
-Espagnols, don Pablo Pincheyra était un Indien de pied en cap, le sang
-des Araucans coulait presque sans mélange dans ses veines, aussi dès
-qu'il fut mis hors la loi et contraint de chercher un refuge parmi les
-Indiens, ceux-ci répondirent-ils avec empressement à son premier appel
-et vinrent-ils joyeusement se grouper autour de lui et former le noyau
-de cette redoutable cuadrilla, qui devait plus tard se nommer l'armée
-royale.</p>
-
-<p>Pincheyra avait trois frères: ceux-ci, qui gagnaient à grand-peine
-leur vie en maniant tour à tour le lasso et la hache, c'est-à-dire en
-travaillant comme garçons de ferme et bûcherons, saisirent l'occasion
-que leur ainé leur offrait, et allèrent se joindre à lui en compagnie
-de tous les mauvais sujets qu'il leur fut possible de recruter.</p>
-
-<p>Aussi les Pincheyras, comme on les nommait, ne tardèrent-ils pas à
-devenir la terreur du pays qu'il leur avait plu de choisir comme
-théâtre de leurs sinistres exploits.</p>
-
-<p>Lorsqu'ils avaient pillé les grandes <i>chacras</i>, mis à rançon les
-hameaux, ils se réfugiaient au désert, et là, ils bravaient impunément
-l'impuissante colère de leurs ennemis.</p>
-
-<p>En effet, dans ces régions reculées, la justice, trop faible, ne
-pouvait se faire respecter, et ses agents, malgré leur bon vouloir,
-étaient contraints de demeurer spectateurs des déprédations commises
-journellement par les bandits.</p>
-
-<p>Don Pablo Pincheyra était loin d'être un homme ordinaire; la nature
-avait, été prodigue envers lui; à un courage de lion il joignait
-une rare sagacité, une justesse de coup d'œil peu commune et une
-pénétration inouïe, réunie à des dehors pleins de noblesse et même
-d'affabilité.</p>
-
-<p>Aussi, les événements aidants, le hardi chef de bandits, loin d'être
-inquiété pour ses incessants brigandages, sut-il non seulement se faire
-accepter comme partisan, mais encore il se vit rechercher et solliciter
-par ceux dont l'intérêt avait été si longtemps de l'anéantir, mais qui
-maintenant se trouvaient contraints de réclamer son appui.</p>
-
-<p>Don Pablo ne se laissa pas éblouir par ce nouveau caprice de la
-fortune, il se trouva tout à coup au niveau du rôle que le hasard
-l'appelait à jouer, et se déclara nettement pour l'Espagne contre la
-révolution.</p>
-
-<p>Sa troupe, augmentée considérablement par les déserteurs et les
-volontaires qui venaient se ranger sous sa bannière, se disciplina peu
-à peu, grâce à quelques officiers européens que don Pablo sut attirer
-à lui, et l'ancienne cuadrilla de bandits se métamorphosa presque
-instantanément en une troupe régulière, presque une armée, puisqu'elle
-comptait, en infanterie et cavalerie, plus de quinze cents combattants,
-nombre considérable à cette époque dans ces contrées si peu peuplées.</p>
-
-<p>Dès qu'il jugea que l'<i>armée royale</i>, ainsi qu'il la nommait
-emphatiquement, était en état de tenir la campagne, don Pablo Pincheyra
-prit résolument l'offensive, et commença les hostilités contre les
-révolutionnaires en tombant sur eux à l'improviste et en les battant
-dans plusieurs rencontres.</p>
-
-<p>Les Pincheyras connaissaient les repaires les plus cachés et les
-plus ignorés des cordillières; leurs expéditions terminées, ils se
-retiraient dans des retraites d'autant plus inaccessibles qu'elles
-étaient défendues non seulement par tout l'intervalle d'une solitude
-désolée, mais encore par la terreur qu'inspiraient ces redoutables
-partisans, pour lesquels tout était bon, et qui ne faisaient même pas
-grâce aux enfants aux femmes et aux vieillards, et les entraînaient à
-leur suite attachés par les poignets à la queue de leurs chevaux.</p>
-
-<p>Un autre chef de partisan, mais celui-là brave et honnête officier
-castillan, combattait, lui aussi, de son côté, pour la défense de la
-cause perdue de l'Espagne, on le nommait Zinozain.</p>
-
-<p>Ainsi, au moment où l'Amérique du Sud tout entière, depuis le Mexique,
-jusqu'aux frontières de Patagonie, se soulevait à la fois contre le
-joug odieux de l'Espagne et proclamait hautement son indépendance,
-deux hommes isolés, sans autre prestige que leur indomptable énergie,
-soutenus seulement par des Indiens bravos et des aventuriers de toutes
-nations, luttaient héroïquement contre le courant qui, malgré eux, les
-entraînait, et prétendaient remettre les colonies sous la domination
-castillane.</p>
-
-<p>Malgré les méfaits de ces hommes, des Pincheyras surtout, dont
-la sauvage cruauté les entraînait souvent à commettre des actes
-inqualifiables de barbarie, il y avait cependant quelque chose de
-réellement grand dans cette détermination de ne pas abandonner la
-fortune de leurs anciens maîtres et de périr plutôt que de trahir leur
-cause: aussi, aujourd'hui encore, après tant d'années, leur nom est-il
-dans ces contrées entouré d'une espèce d'auréole grandiose, et sont-ils
-devenus pour la masse du peuple des êtres légendaires dont, avec une
-crainte respectueuse, on raconte les incroyables exploits, le soir
-à la veillée, lorsqu'après les durs travaux de la journée, on cause
-paisiblement en buvant le maté et en fumant la cigarette, autour du feu
-de veille dans la pampa.</p>
-
-<p>A vingt lieues environ de l'endroit où s'étaient arrêtés les Guaycurús
-pour laisser passer la grande chaleur du jour, au centre d'une vaste
-vallée dominée de tous les côtés par les pics neigeux et inaccessibles
-de la cordillière, don Pablo Pincheyra avait établi son camp.</p>
-
-<p>Ce camp, placé à la source même de deux rivières, n'était pas
-provisoire, mais permanent; aussi ressemblait-il bien plutôt à une
-ville qu'à un bivouac de soldats. Les huttes, faites à l'indienne, en
-forme de toldos, avec des pieux croisés au sommet et recouvertes de
-cuirs de vache et de peaux de jument, affectaient une certaine symétrie
-dans leur alignement, formant des rues, des places et des carrefours,
-ayant des corales remplis de bœufs et de chevaux; quelques-unes même
-possédaient de petits jardins, où poussaient, tant bien que mal, vu la
-rigueur du climat, quelques plantes potagères.</p>
-
-<p>Au centre juste du camp se trouvaient les toldos des officiers et des
-quatre frères Pincheyras, toldos mieux construits, mieux aménagés, et
-surtout beaucoup plus propres que ceux des soldats.</p>
-
-<p>On ne pouvait parvenir dans la vallée où le camp était établi que par
-deux étroits cañones situés, l'un à l'est et l'autre au sud-ouest du
-camp; mais ces deux cañones avaient été fortifiés de telle sorte, au
-moyen d'abatis de bois énormes entassés pêle-mêle sans ordre apparent,
-mais parfaitement ordonnés, que toute tentative pour forcer la double
-entrée de ces cañones eût été vaine. Cependant des sentinelles
-immobiles et l'œil fixé, sur les détours des défilés, veillaient
-attentivement à la sûreté commune, pendant que leurs compagnons,
-retirés sous leurs toldos, vaquaient à leurs occupations avec ce
-laisser-aller insouciant qui prouve combien on est certain de n'avoir
-aucun danger sérieux à redouter.</p>
-
-<p>Le toldo de don Pablo Pincheyra était facile à reconnaître du premier
-coup d'œil. Deux sentinelles se promenaient devant, et plusieurs
-chevaux, tout sellés et prêts à être montés, étaient attachés à des
-piquets, à quelques pas de la porte, au-dessus de laquelle, planté
-sur une longue lance fichée en terre, le drapeau espagnol flottait
-majestueusement au souffle inconstant de la brise folle du matin. Des
-femmes, parmi lesquelles plusieurs étaient jeunes et jolies, bien
-que leurs traits fussent pour la plupart flétris par la douleur et
-l'excès de travail, sillonnaient les rues du camp portant de l'eau,
-du bois ou d'autres provision; quelques unes à l'entrée des toldos se
-livraient aux soins du ménage; des peones; montés sur de forts chevaux
-et armés de longues lances, faisaient sortir les bestiaux des corales
-et les conduisaient au pâturage hors du camp. Enfin tout était vie et
-animation dans cet étrange repaire de bandits qui se donnaient le nom
-d'armée royale, et pourtant, à travers ce tohu-bohu et ce désordre
-apparent, il était facile de reconnaître une pensée régulatrice et
-une volonté puissante qui dirigeait tout, sans jamais rencontrer
-d'objection ou même d'hésitation de la part des subordonnés.</p>
-
-<p>Au moment où nous pénétrons dans le camp, un homme portant le costume
-des Gauchos des pampas de Buenos Aires souleva la frazada ou couverture
-servant de porte à un toldo construit avec une certaine régularité, et,
-après avoir jeté à droite et à gauche un regard curieux et inquiet, il
-quitta le toldo et mit, bien qu'avec une certaine hésitation, le pied
-dans la rue.</p>
-
-<p>De même que tous les habitants de ce singulier centre de population,
-cet homme était armé jusqu'aux dents, d'un sabre droit qui battait son
-flanc gauche, d'une paire de long pistolets passés à sa ceinture, et
-d'un couteau à lame étroite, enfoncé dans sa polena droite et dont le
-manche de corne remontait sur sa cuisse; un fusil double était jeté sur
-son épaule.</p>
-
-<p>Cependant, malgré ce formidable arsenal qu'il portait avec lui,
-l'homme dont nous parlons ne paraissait nullement rassuré; sa démarche
-hésitante, les regards, furtifs qu'il lançait incessamment autour de
-lui, tout dénotait chez cet homme une vive appréhension qu'il essayait
-vainement de cacher, mais qu'il ne parvenait pas à vaincre.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu, murmura-t-il à demi-voix au bout d'un instant, je suis idiot
-sur mon honneur! Un homme en vaut un autre, que diable! Et s'il faut
-en venir aux voies de faits, on y viendra; s'il me tue, eh bien! Tant
-mieux, de cette façon, tout sera fini! J'aimerais autant cela, cette
-absurde existence commence à me peser considérablement! C'est égal, je
-ne sais si Salvator Rosa, lorsqu'il se trouva parmi les brigands, vit
-jamais une aussi complète collection de bandits que ceux avec lesquels
-j'ai le bonheur de vivre depuis deux mois; quels magnifiques chenapans!
-Il serait, je crois, impossible de rencontrer leurs pareils, tant ils
-sont heureusement réussis! Ah! ajouta-t-il avec un soupir de regret,
-s'il m'était seulement possible d'en croquer quelques-uns! Mais non,
-ces drôles-là n'ont aucun sentiment de l'art; il est impossible de
-les faire poser une seconde! Au diable l'idée biscornue qui m'a fait
-bêtement abandonner la France pour venir ici!</p>
-
-<p>Et Émile Gagnepain, que le lecteur a sans doute reconnu déjà, poussa un
-second soupir, plus profond que le premier, et envoya vers le ciel un
-regard désespéré.</p>
-
-<p>Cependant il continua à avancer à grands pas vers une des sorties
-du camp. Sa démarche était devenue peu à peu plus assurée; il avait
-relevé fièrement la tête et était parvenu, à grand-peine sans doute, à
-affecter la plus complète insouciance.</p>
-
-<p>Le peintre avait presque traversé le camp dans toute sa longueur; il
-était parvenu à un toldo assez grand servant de corps de garde aux
-soldats chargés de veiller aux retranchements, et il hâtait le pas
-dans le but sans doute d'échapper aux questions indiscrètes de quelque
-partisan désœuvré, lorsqu'il se sentit soudain frapper sur l'épaule.
-Bien que cet attouchement n'eût en soi rien d'agressif et fût au
-contraire tout amical, le jeune homme tressaillit intérieurement; mais,
-faisant bonne contenance, il se retourna aussitôt, et donnant à son
-visage l'expression la plus aimable qu'il lui fut possible, il tendit
-vivement la main à celui qui l'avait ainsi arrêté à l'improviste et le
-salua en souriant du <i>buenos días</i>, <i>caballero</i>, qui est de rigueur sur
-toute terre espagnole.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, señor Francés, répondit gaiement son interlocuteur en lui
-rendant son salut et lui pressant délicatement la main, vous vous
-portez bien, j'imagine, vive Dios! Il faut un hasard comme celui-ci
-pour que j'aie le plaisir d'entrevoir votre visage ami.</p>
-
-<p>Le peintre fut un instant interloqué à cette parole dont l'intonation
-malicieuse ne lui échappa pas, mais, dominant son émotion et feignant
-la plus complète bonhomie:</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous, don Pablo, répondit-il, il n'y a nullement de ma
-faute dans cette apparente négligence dont vous vous plaignez; les
-soucis et les soins du commandement vous dominent et vous absorbent de
-telle sorte, que vous devenez inabordable, quelque désir qu'on ait de
-vous faire visite.</p>
-
-<p>Don Pablo Pincheyra, car c'était lui, sourit avec finesse.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce bien là le motif qui vous fait m'éviter? lui dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Vous éviter?</p>
-
-<p>&mdash;Dame, trouvez une autre expression, si vous le pouvez, je ne demande
-pas mieux, moi; je dirai vous abstenir de me chercher, si vous le
-préférez.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous trompez, don Pablo, répondit avec fermeté le jeune homme
-qui brûlait ses vaisseaux, je ne vous évite pas plus que je n'ai de
-motifs de m'abstenir de vous chercher et la preuve...</p>
-
-<p>&mdash;La preuve? interrompit don Pablo avec un regard fin et interrogateur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'aujourd'hui, en cet instant même, je me dirigeais vers les
-retranchements dans l'espoir de vous y rencontrer.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Ah! fit-il; alors, puisqu'il en est ainsi, je suis heureux,
-caballero, que le hasard vous ait si bien servi en nous mettant ainsi
-face à face.</p>
-
-<p>&mdash;Le hasard n'est pour rien dans l'affaire, je vous prie de le croire,
-don Pablo.</p>
-
-<p>&mdash;Mieux eût valu, cependant, venir tout simplement à mon toldo.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas mon avis, puisque je vous rencontre ici.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, dit en riant le partisan, vous avez réponse à tout,
-cher seigneur; admettons donc que vous ayez réellement l'intention de
-me visiter, et veuillez, je vous prie, me faire connaître les motifs
-auxquels je dois l'honneur de cette tardive visite.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous cher don Pablo, que le lieu ou nous nous trouvons soit
-bien convenable pour une conversation sérieuse, comme doit être celle
-que je désire avoir avec vous?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit Don Pablo, c'est donc d'affaires graves que vous comptez me
-parler?</p>
-
-<p>&mdash;On ne saurait plus graves.</p>
-
-<p>&mdash;Puisqu'il en est ainsi, je suis, à mon grand regret, contraint de
-vous prier de différer cette conférence de quelques heures.</p>
-
-<p>&mdash;Me serait-il permis, sans courir le risque de passer à vos yeux pour
-indiscret, de vous demander le motif de ce retard qui, je vous l'avoue,
-me contrarie fort?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Mon Dieu, je n'ai pas de secrets pour vous, cher seigneur, vous
-le savez; le fait est que j'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de
-certaines personnes avec lesquelles je dois, aussitôt qu'elles seront
-ici, avoir un entretien de la plus haute importance.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, seigneur don Pablo, mais ces personnes auxquelles vous faites
-allusion, je crois les connaître, de réputation du moins, de plus, si
-je suis bien informé, je sais sur quel sujet roulera l'entretien que
-vous devez avoir avec elles.</p>
-
-<p>L'œil noir de don Pablo Pincheyra lança un éclaire qui s'éteignit
-aussitôt, et il répondit d'un ton doux et mielleux:</p>
-
-<p>&mdash;Et vous concluez de cela, cher seigneur?</p>
-
-<p>&mdash;Je conçois seigneur don Pablo, que peut-être il serait bon dans
-l'intérêt général, que vous consentissiez à m'entendre, d'abord.</p>
-
-<p>Le peintre, dont le parti était pris et qui sentait la colère gronder
-sourdement dans son cœur, était devenu rude et cassant, résolu à
-pousser les choses jusqu'aux dernières extrémités, quelles que dussent
-être les conséquences de sa conduite.</p>
-
-<p>De son côté, don Pablo, sous sa feinte aménité, cachait évidemment une
-résolution arrêtée d'avance et dont rien ne le ferait se départir;
-c'était donc entre ces deux hommes qui se parlaient ainsi, le sourire
-sur les lèvres, mais la haine ou tout au moins la colère au cœur, une
-partie étrange qui se jouait en ce moment.</p>
-
-<p>Ce fut le partisan qui renoua l'entretien un instant interrompu.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, seigneur Français, dit-il, vous étiez sorti de votre toldo
-dans le but de me faire visite?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, señor.</p>
-
-<p>&mdash;A moi spécialement?</p>
-
-<p>&mdash;A vous, oui.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! fit-il avec un ricanement expressif, en désignant du doigt la
-ceinture garnis d'armes du jeune homme, vous conviendrez que vous
-prenez singulièrement vos précautions lorsque vous allez voir vos amis.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes dans un pays, señor, répondit froidement le peintre, où
-il est bon d'être toujours sur ses gardes.</p>
-
-<p>&mdash;Même avec ses amis?</p>
-
-<p>&mdash;Surtout avec ses amis, dit-il nettement.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, reprit froidement le partisan, suivez-moi à l'écart, afin que
-nous puissions causer sans craindre d'être interrompus.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous suis.</p>
-
-<p>&mdash;Vous remarquerez, señor, que j'ai en vous plus de confiance que vous
-ne daignez m'en témoigner.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que, señor?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que, moi, je suis sans armes.</p>
-
-<p>Le jeune homme haussa les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Vous agissez comme bon vous semble, dit-il froidement; peut-être
-avez-vous tort, peut-être avez-vous raison... Qui saurait le dire?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crains pas d'être assassiné.</p>
-
-<p>&mdash;Si cette insulte s'adresse à moi, elle frappe à faux; de ce que je
-prends des précautions contre vous, il ne s'ensuit pas nécessairement
-que je sois capable de vous assassiner, ainsi que vous le dites.</p>
-
-<p>Le partisan hocha la tête d'un air de doute.</p>
-
-<p>&mdash;On se munit d'armes, continua le jeune homme avec un accent incisif
-pour se garantir des attaquas des bêtes fauves, sans avoir pour cela le
-désir de les combattre.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien, seigneur français, dit don Pablo d'une voix sombre, venez
-sans plus de paroles, je n'ai que quelques instants à vous donner,
-profitez-en.</p>
-
-<p>Tout en échangeant ces mots aigres-doux, les deux hommes s'étaient mis
-à marcher côte à côte et étaient sortis du camp, salués à leur passage
-par les sentinelles placées aux retranchements.</p>
-
-<p>Ils continuèrent ainsi à s'avancer dans la campagne jusqu'à ce qu'enfin
-ils eussent atteint un endroit assez retiré, espèce de coude formé
-par un retour du cañon dans lequel ils s'étaient engagés et d'où on
-ne pouvait ni les voir, ni les entendre, tandis qu'eux, au contraire,
-découvraient une assez longue distance à droite et a gauche, en avant
-comme en arrière du chemin qui conduisait au camp, et sur lequel nul
-n'aurait pu paraître sans qu'ils l'eussent aussitôt découvert.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois, seigneur français, dit don Pablo en s'arrêtant, que ce lieu
-vous doit convenir; veuillez donc parler sans plus de retard.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi ferai-je, répondit le Français en posant à terre la crosse de
-son fusil et en appuyant les deux mains sur l'extrémité du canon, tout
-en jetant un regard soupçonneux autour de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Nous sommes bien seuls, allez, reprit don Pablo avec un sourire
-ironique, vous pouvez parler sans crainte.</p>
-
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la crainte qui me retient en ce moment; j'ai tant de
-choses à vous dire que je ne sais réellement par laquelle commencer.</p>
-
-<p>&mdash;A votre aise; seulement; hâtez-vous si vous voulez que je vous
-entende jusqu'au bout: dans quelques minutes peut-être je serai obligé
-de vous fausser compagnie.</p>
-
-<p>&mdash;L'officier espagnol que vous attendez ne sera pas ici avant une heure
-au moins, nous avons donc le temps.</p>
-
-<p>&mdash;Comment savez-vous que j'attends un officier espagnol?</p>
-
-<p>&mdash;Que vous importe si cela est?</p>
-
-<p>&mdash;Señor Français, reprit-il en fronçant le sourcil et avec un léger
-accent de menace, prenez garde de pénétrer dans mes secrets plus avant
-que je ne le désirerais. Depuis deux mois que nous vivons côte à côte,
-vous avez été, je le suppose, à même de me connaître; il n'est pas bon,
-croyez-moi, d'essayer de s'immiscer contre ma volonté dans mes affaires.</p>
-
-<p>&mdash;Vous auriez raison de parler ainsi, si ces affaires vous regardaient
-seul, mais comme malheureusement je m'y trouve mêlé, elles sont autant
-miennes que vôtres.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous comprends pas.</p>
-
-<p>&mdash;En êtes-vous bien sûr, répondit le jeune homme, avec un sourire
-ironique.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, expliquez-vous franchement et loyalement comme un homme au
-lieu de bavarder comme une vieille femme, reprit le partisan avec un
-commencement de colère.</p>
-
-<p>&mdash;Voici deux mois, reprit le jeune homme, que nous vivons côte à côte,
-ainsi que vous-même l'avez dit, qu'avez-vous fait pendant ces deux
-mois? Comment avez vous tenu la parole que vous m'aviez donnée?</p>
-
-<p>&mdash;N'ai-je pas sauvé les deux dames, ainsi que je m'y étais engagé, du
-péril qui les menaçait.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais pour les faire tomber dans un plus grand encore.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, señor.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, vous
-me comprenez fort bien au contraire; malheureusement pour vous, vous
-n'en êtes pas encore où vous le croyez, j'ai juré de défendre ces
-pauvres dames et je les défendrai, fut-ce au péril de ma vie.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes fou, señor, nul que je sache, moi moins encore que
-personne, n'a l'intention de nuire, en quoi que ce soit, à ces dames;
-depuis leur arrivée ici, à Casa-Trama, elles ont, vous ne sauriez le
-nier, été traitées avec les plus grands égards et le plus profond
-respect; de quoi se plaignent-elles?</p>
-
-<p>&mdash;Elles se plaignent d'être en butte à des attentions déplacées et
-presque déshonorantes de votre part; de plus, elles disent avec raison
-que, loin de leur donner cette liberté que vous vous étiez engagé à
-leur rendre, vous les séquestrez, et les traitez comme si elles étaient
-vos captives.</p>
-
-<p>Don Pablo haussa les épaules avec dédain.</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes sont toutes les mêmes, dit-il avec ironie, rien ne saurait
-les satisfaire. Mieux que ces dames, je suis à même de juger de ce qui
-leur convient; d'ailleurs, qu'elles se tranquillisent, elles n'ont pas
-longtemps à demeurer ici, et si la vue de mes compagnons les choque,
-elles en seront bientôt délivrées.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la vue de vos compagnons qui choque ces dames, mais la
-vôtre et celle de vos frères; les hommages ridicules dont vous les
-fatiguez à chaque heure du jour et les prétentions que vous ne craignez
-pas d'afficher devant tout le monde.</p>
-
-<p>Les traits du partisan se contractèrent, une pâleur terreuse couvrit
-son visage, ses sourcils se froncèrent à se joindre.</p>
-
-<p>&mdash;Prenez garde, señor, s'écria-t-il d'une voix sourde et saccadée,
-réprimant à grand-peine la colère qui l'animait. Prenez garde, vous
-êtes en mon pouvoir; ne l'oubliez pas, et je suis l'homme que ses
-ennemis ont surnommé l'ours de Casa-Trama.</p>
-
-<p>&mdash;Que m'importe les noms qu'on vous donne, s'écria Émile, oubliant
-toute mesure; un seul vous convient, si vous persistez dans la voie
-funeste où vous êtes engagé, c'est celui de bandit.</p>
-
-<p>&mdash;Vive Dieu! s'écria-t-il avec violence, cette insulte veut du sang! Un
-lâche seul ose braver ainsi un homme sans armes.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc, reprit le jeune homme avec mépris, sans armes? Et d'un
-geste plein de noblesse il jeta un pistolet aux pieds du partisan,
-en même temps qu'il abandonnait son fusil et saisissant son second
-pistolet à sa ceinture. Par Dieu! La défaite est bonne; si vous êtes
-aussi brave que vous le prétendez, voici une arme, faites-moi raison.
-Vous imaginez-vous donc que j'aie jamais craint de me mesurer avec vous?</p>
-
-<p>&mdash;Rayo de Dios! s'écria le partisan avec rage, vous en aurez la joie!</p>
-
-<p>Et se précipitant sur le pistolet, il l'arma et le déchargea presque à
-bout portant sur le jeune homme.</p>
-
-<p>C'en était fait de celui-ci; vu le peu de distance qui le séparait de
-son adversaire, rien n'aurait pu le sauver. Heureusement le partisan,
-aveuglé par la rage, n'avait pas calculé son coup: la balle, mal
-dirigée, au lieu de frapper le Français en plein corps, ne lui fit
-qu'une légère éraflure dans le bras et se perdit inoffensive.</p>
-
-<p>&mdash;Votre vie m'appartient, dit froidement le jeune homme en armant à son
-tour son pistolet.</p>
-
-<p>&mdash;Cassez-moi donc la tête, ¡caray! s'écria don Pablo; tirez, au nom du
-diable! Et que tout soit fini.</p>
-
-<p>&mdash;Non pas, repartit le jeune peintre sans s'émouvoir, il est bon que
-vous puissiez juger de la différence qui existe entre un homme de votre
-sorte et un de la mienne.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui veut dire? balbutia le partisan, que la rage étranglait.</p>
-
-<p>&mdash;Que je vous fais grâce! dit Émile.</p>
-
-<p>&mdash;Grâce, avez-vous dit, grâce! s'écria-t-il avec un rugissement de
-tigre, à moi!</p>
-
-<p>&mdash;A vous, pardieu! A qui donc?</p>
-
-<p>Et écartant froidement de son bras blessé le partisan qui s'était
-élancé vers lui, il leva le pistolet et le déchargea par dessus sa
-tête. Don Pablo demeura un instant comme atterré, les yeux injectés de
-sang, les traits livides, les poings crispés, incapable de comprendre
-la grandeur de cette action, mais dominé et vaincu, malgré lui, par
-l'ascendant que en un instant, le jeune homme avait su prendre sur sa
-nature abrupte et sauvage.</p>
-
-<p>&mdash;Donc, reprit paisiblement le jeune homme, votre vie m'appartenait; je
-vous l'ai rendue; je n'exige en retour qu'une seule chose.</p>
-
-<p>&mdash;Vous exigez quelque chose de moi? fit-il avec un ricanement railleur.</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Oh! Et si je ne voulais rien vous accorder, moi?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Alors; reprit-il avec le plus grand sang-froid, comme tout doit
-avoir un terme et qu'il est toujours permis de se débarrasser d'une
-bête féroce, je vous casserai la tête comme à un chien enragé.</p>
-
-<p>Tout en parlant ainsi, Émile avait repris son fusil.</p>
-
-<p>Le partisan se trouvait de nouveau à la merci de son adversaire.</p>
-
-<p>Il lui jeta un regard de haine, mais il comprit à la contenance de son
-ennemi que celui-ci n'hésiterait pas à mettre sa menace à exécution;
-alors, grâce à cette puissance qu'il possédait sur lui-même, il rendit
-le calme à ses traits contournés par la rage, et, s'inclinant avec un
-sourire gracieux:</p>
-
-<p>&mdash;Soit, je ferai ce que vous désirez, señor; votre noble générosité a
-vaincu mon entêtement. Parlez.</p>
-
-<p>&mdash;Jurez sur votre salut, par Nuestra Señora de la Soledad, d'être
-fidèle à ce que vous vous engagerez à faire.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le jure, sur mon salut, par Nuestra Señora de la Soledad.</p>
-
-<p>Cette, Vierge, fort respectée par les Gauchos, les coureurs des bois
-et autres gens de même sorte, était, du moins il le croyait ainsi, la
-protectrice de don Pablo Pincheyra; il lui était très dévot, et aucune
-raison, si grave quelle fût, n'aurait pu lui faire violer un serment
-fait en son nom, Émile connaissait cette particularité.</p>
-
-<p>&mdash;Pendant trois jours à compter de ce moment, vous ne tenterez rien
-contre les deux dames confiées à ma garde.</p>
-
-<p>&mdash;Je le jure.</p>
-
-<p>En ce moment, un galop éloigné se fit entendre et bientôt une troupe de
-cavaliers apparut à une assez grande distance.</p>
-
-<p>&mdash;Voici les personnes que vous attendez, reprit Émile, je veux assister
-à votre entretien avec elles.</p>
-
-<p>&mdash;Soit! Vous y assisterez; que voulez-vous encore?</p>
-
-<p>&mdash;Rien.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, c'est tout?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne stipulez rien pour votre sûreté personnelle.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc, répondit le jeune homme avec dédain, vous plaisantez,
-señor, qu'ai-je à redouter de vous, moi? Vous n'oseriez attenter à la
-vie de celui qui, maître de la vôtre, a refusé de la prendre.</p>
-
-<p>Le partisan frappa du pied avec colère, mais il ne répondit pas.</p>
-
-<p>Les cavaliers approchaient rapidement, encore quelques minutes, et ils
-auraient rejoint les deux hommes qui les regardaient venir sans faire
-un mouvement vers eux.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h4>
-
-
-<h4>A CASA-TRAMA</h4>
-
-
-<p>Les cavaliers qui s'avançaient dans le cañon, se dirigeant vers le camp
-de Casa-Trama, ainsi que se nommait le quartier général des Pincheyras,
-formaient une troupe d'une trentaine d'hommes environ; tous étaient
-bien armés et bien montés; leur costume affectait une coupe militaire,
-et, bien que marchant au petit galop, ils conservaient leurs rangs
-et ressemblaient plutôt à des soldats ou à des partisans qu'à des
-voyageurs paisibles amenés dans la cordillière par leurs affaires.</p>
-
-<p>Deux cavaliers montés sur de magnifiques chevaux noirs richement
-harnachés, précédaient de quelques pas le gros de la troupe, et
-causaient entre eux avec une certaine animation. Ils n'avaient pas
-aperçu encore don Pablo ni le peintre français, qui, à demi cachés
-derrière des fragments de roches les observaient attentivement.</p>
-
-<p>Après quelques minutes de silence, le partisan se tourna vers le
-peintre.</p>
-
-<p>Ce sont bien les personnes que j'attends, dit-il; venez, rentrons au
-camp.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne pas les attendre là où nous sommes, puisqu'il leur faut
-absolument passer devant nous?</p>
-
-<p>&mdash;Mieux vaut qu'ils ne nous trouvent pas ici; je dois recevoir ces
-personnes avec un certain décorum que leur rang exige.</p>
-
-<p>&mdash;A votre aise; mais il nous sera assez difficile de rentrer au camp
-sans être rejoint par eux surtout au train qu'ils vont.</p>
-
-<p>&mdash;Que cela ne vous inquiète pas, reprit don Pablo en souriant;
-suivez-moi toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, fit le peintre en réprimant un mouvement de curiosité.</p>
-
-<p>En effet, il semblait impossible que, de l'endroit où ils étaient
-placés, les deux hommes pussent regagner le camp sans être non
-seulement aperçus, mais rejoints en quelques minutes par les voyageurs.</p>
-
-<p>Cependant, contre toutes probabilités, il n'en fut rien.</p>
-
-<p>Le partisan, après avoir escaladé, suivi par le peintre, quelques
-blocs de rochers entassés sans ordre apparent les uns sur les autres,
-se trouva à l'entrée d'une caverne naturelle comme il en existe tant
-dans les montagnes, et dans laquelle, après avoir écarté les ronces et
-les broussailles qui en masquaient la bouche, il s'engagea résolument.
-Le peintre n'hésita pas à le suivre, curieux de connaître ce passage
-caché si adroitement, et dont, sans y réfléchir, le partisan lui
-révélait l'existence, passage qui, à un moment donné, pouvait être de
-la plus haute importance pour le jeune homme. La caverne était large,
-spacieuse, aérée; le jour y pénétrait par d'imperceptibles fissures et
-faisait filtrer un clair-obscur suffisant pour se diriger sans craindre
-de s'égarer dans le dédale des galeries qui s'ouvraient à droite
-et à gauche et allaient se perdre sous la montagne à des distances
-probablement considérables, ou bien avaient des sorties ménagées dans
-plusieurs directions.</p>
-
-<p>Après une marche rapide de quelques minutes, un bruit sourd et continu
-ressemblant à une chute d'eau considérable se fit entendre et devint
-de plus en plus fort, enfin les deux hommes débouchèrent de la caverne
-et se trouvèrent sur une étroite plate-forme de deux ou trois mètres
-de large au plus, masquée complètement par une nappe d'eau qui tombait
-d'une grande hauteur à deux ou trois mètres au plus en avant de la
-plate-forme et allait se briser avec fracas, une vingtaine de mètres
-plus bas, sur un chaos de rochers où elle se partageait en deux
-branches formant un peu plus loin deux rivières distinctes.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes arrivés, dit le Pincheyra en se tournant vers son
-compagnon auquel jusque-là il n'avait pas adressé une parole,
-reconnaissez-vous ce lieu?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement. C'est au pied même de cette cascade que le camp est
-établi; votre toldo n'en est qu'à une portée de fusil au plus.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela même, vous voyez que je ne vous ai pas trompé.</p>
-
-
-<p>&mdash;C'est vrai, mais comment descendrons-nous dans la vallée? Le chemin
-ne me semble guère praticable.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous trompez, il est, au contraire, des plus faciles, vous allez
-voir; seulement, donnez-moi votre parole de caballero de ne révéler à
-personne le secret que je vous confie; vous comprenez, n'est-ce pas,
-l'importance pour moi, en cas d'attaque, d'avoir une issue par laquelle
-il me serait possible d'échapper sans coup férir avec mes compagnons,
-et de glisser, pour ainsi dire, comme un serpent entre les doigts de
-mes ennemis qui croiraient déjà me tenir à leur merci.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends parfaitement cela, et je vous fais de grand cœur le
-serment que vous exigez, d'autant plus que la confiance avec laquelle
-vous m'avez conduit ici est pour moi une preuve indiscutable de
-l'estime que vous avez pour moi.</p>
-
-<p>Don Pablo s'inclina poliment.</p>
-
-<p>&mdash;Venez, dit-il, nous allons descendre.</p>
-
-<p>Il fit alors un crochet sur la droite et gagna l'extrémité ouest de la
-plate-forme.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, dit-il.</p>
-
-<p>Le peintre regarda.</p>
-
-<p>Un escalier taillé dans le roc vif descendait en pente douce à une
-certaine profondeur sur les flancs de la montagne et allait se perdre
-dans un épais fourré d'arbres de haute futaie.</p>
-
-<p>&mdash;Le hasard, il y a bien longtemps déjà, reprit don Pablo, m'a révélé
-ce passage à une époque où je croyais ne devoir jamais l'utiliser;
-aujourd'hui il m'est fort utile pour entrer et sortir du camp sans être
-vu; mais ne demeurons pas plus longtemps ici, venez.</p>
-
-<p>Don Pablo, avec une confiance qui eût été une insigne folie avec un
-autre homme que le peintre, passa alors le premier et commença à
-descendre sans même tourner la tête pour voir si son compagnon le
-suivait.</p>
-
-<p>Rien n'eût été plus facile que de faire perdre l'équilibre au partisan
-en le poussant légèrement, comme par hasard, et de lui briser le crâne
-contre les rochers; le pensée n'en vint même pas au peintre, malgré la
-haine qui grondait dans son cœur contre cet homme, haine avivée encore
-par leur récente querelle; il suivit son ennemi dans cette hasardeuse
-descente, aussi paisiblement que s'il avait fait une promenade
-d'agrément avec un ami intime.</p>
-
-<p>Du reste, il ne leur fallut que quelques minutes pour atteindre le bas
-de la montagne et mettre le pied dans la vallée.</p>
-
-<p>&mdash;Nous voici rendus, dit alors don Pablo; nous devons nous séparer ici;
-allez à vos affaires, tandis que moi j'irai aux miennes.</p>
-
-<p>Ils se trouvaient effectivement au milieu du camp, à quelques pas à
-peine du toldo du chef.</p>
-
-<p>&mdash;N'allez-vous pas recevoir les étrangers qui arrivent? demanda Émile.</p>
-
-<p>&mdash;Si bien, je vais les recevoir, car ils seront ici dans dix minutes
-à peine, et, je vous l'ai dit, je veux leur faire rendre certains
-honneurs auxquels ils ont droit.</p>
-
-<p>&mdash;Il avait été arrêté entre nous, il me semble, que j'assisterais à
-votre entrevue?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, et je tiendrai ma promesse, soyez tranquille; mais
-cette entrevue n'aura lieu que plus lard, dans deux ou trois heures au
-moins. Je ne vais faire, en ce moment, que remplir envers les étrangers
-les devoirs de l'hospitalité; lorsqu'ils seront reposés, nous nous
-occuperons d'affaires. Ainsi, soyez tranquille, quand le moment sera
-venu, j'aurai soin du vous faire avertir, afin que vous assistiez à la
-conférence.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai votre parole, je ne vous ferai donc pas de plus longues
-objections. Dieu vous garde, seigneur don Pablo.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu vous garde, seigneur don Émile, répondit le partisan.</p>
-
-<p>Les deux hommes se saluèrent, et sans davantage discourir, ils se
-tournèrent le dos et tirèrent chacun d'un côté, don Pablo se dirigeant
-vers l'entrée du camp, où sans doute sa présence ne tarderait pas à
-être nécessaire, et le peintre remontant du côté de son toldo, où
-bientôt il arriva. Un homme assis sur le seuil semblait guetter son
-retour.</p>
-
-<p>Cet homme était Tyro, le Guaranis. A quelques pas de lui, accroupis
-sur le sol, deux individus déguenillés, mais armés jusqu'aux dents,
-jouaient au monté; ces individus étaient Mataseis et Sacatripas, les
-deux sacripants, engagés par le peintre lors de sa fuite de San Miguel
-de Tucumán; sans se déranger ils saluèrent leur maître au passage et
-continuèrent la partie acharnée qu'ils avaient commencée au lever du
-soleil, et qui, selon toutes probabilités, à moins d'événements graves,
-durerait jusqu'à la fin de la journée.</p>
-
-<p>A la vue du Français, Tyro se leva vivement, souleva le rideau du
-toldo, et après que son maître fut entré, il le suivit.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi de nouveau? lui demanda Émile.</p>
-
-<p>&mdash;Pas grand-chose en apparence, répondit le Guaranis, mais beaucoup en
-réalité.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit le jeune homme d'un air soucieux, qu'est-il donc arrivé
-encore?</p>
-
-<p>&mdash;Rien, je vous le répète, mi amo; cependant je crois que vous ferez
-bien de vous mettre sur vos gardes.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! N'y suis-je pas toujours?</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai; pourtant, un surcroît de précaution ne saurait nuire.</p>
-
-<p>&mdash;Alors tu as appris quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai rien appris de positif encore, cependant j'ai des soupçons;
-bientôt, je l'espère, il me sera permis de vous instruire.</p>
-
-<p>&mdash;As-tu vu ces dames aujourd'hui?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mi amo; ce matin j'ai eu l'honneur de leur faire visite, elles
-sont tristes et résignées, comme toujours, mais il est facile de voir
-que cette existence leur pèse à chaque instant davantage et que leur
-feinte résignation cache un profond découragement.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! murmura le jeune homme avec tristesse, je ne puis
-malheureusement leur venir en aide.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, mi amo.</p>
-
-<p>Émile se redressa vivement.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais quelque chose n'est-ce pas, mon bon Tyro? s'écria-t-il avec
-anxiété.</p>
-
-<p>&mdash;Je dois ne rien dire encore, mi amo, soyez patient, bientôt vous
-saurez tout.</p>
-
-<p>Le jeune homme soupira.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai vu don Pablo, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit le Guaranis avec curiosité.</p>
-
-<p>&mdash;J'assisterai à l'entrevue.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! s'écria l'Indien en se frottant joyeusement les mains, tant
-mieux; don Pablo n'a pas fait de difficultés?</p>
-
-<p>&mdash;Hum, il n'a consenti que le pistolet sur la gorge.</p>
-
-<p>&mdash;Peu importe, le principal est que vous soyez présent.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois que j'ai suivi ton conseil.</p>
-
-<p>&mdash;Bientôt, mi amo, vous en connaîtrez vous-même l'importance.</p>
-
-<p>&mdash;A la grâce de Dieu! Je t'avoue que depuis que je suis dans cette
-affreuse tanière de Casa-Trama, je sens que je perds toute énergie.</p>
-
-<p>&mdash;Courage, mi amo, peut-être êtes-vous plus près d'en sortir que vous
-ne le supposez.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne parles jamais que par énigmes.</p>
-
-<p>&mdash;Excusez-moi, il m'est, quant à présent, impossible de m'expliquer.</p>
-
-<p>&mdash;Fais comme tu voudras, je ne me mêlerai de rien.</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu'au moment où il faudra agir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, quand ce moment viendra-t-il?</p>
-
-<p>Tyro ne répondit pas, occupé à tout préparer pour le déjeuner de son
-maître; absorbé en apparence par cette grave occupation, il feignit de
-ne pas entendre ces paroles par trop significatives.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà qui est fait, mi amo, dit-il, mangez et buvez, il est bon de
-prendre des forces; on ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve, et
-il faut être préparé à tous les événements.</p>
-
-<p>Le peintre le regarda un instant avec attention.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, dit-il, en s'asseyant sur un équipal devant la table, tu
-machines quelque chose.</p>
-
-<p>Le Guaranis se mit à rire malicieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit-il au bout d'un instant, vous savez, mi amo, que l'engagement
-de nos deux compagnons est fini d'hier.</p>
-
-<p>&mdash;Quels compagnons et quel engagement? répondit le jeune homme la
-bouche pleine.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! Mais celui de Mataseis et de son digne acolyte Sacatripas.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, qu'est-ce que cela me fait? Ces drôles ont été payés d'avance,
-je ne leur dois donc rien.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, mi amo, vous leur devez deux mois.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que j'ai renouvelé leur engagement pour deux mois, ce matin
-même, au même prix; du reste ce n'est pas cher, les drôles ne manquent
-pas d'une certaine valeur.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle singulière idée de nous avoir de nouveau empêtré de ces
-misérables; ne valait-il pas mieux s'en débarrasser et les envoyer se
-faire pendre ailleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à être pendus, soyez tranquille, cela leur arrivera tôt ou
-tard; provisoirement j'ai pensé qu'il était préférable de les conserver
-à votre service, souvenez-vous, mi amo, que lorsqu'on lutte contre des
-bandits, il faut en avoir quelques-uns dans ses intérêts.</p>
-
-<p>&mdash;Arrange-toi, cela te regarde, puisque c'est toi qui fais tout ici
-salon ton caprice; garde-les, ne les garde pas, je m'en lave les mains.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez de l'humeur, mi amo?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je suis triste, j'ai parfois des tentations d'en finir en
-brûlant la cervelle à ce Pincheyra maudit et me la faisant à moi-même
-sauter ensuite.</p>
-
-<p>&mdash;Gardez vous bien de vous laisser aller à ces tentations, mi amo, non
-pas que je m'intéresse le moins du monde aux Pincheyras, car je réserve
-à don Pablo et à ses frères un plat de mon métier qu'ils trouveront
-trop épicé j'en suis convaincu; mais le moment n'est pas venu encore,
-patientons et, pour commencer, assistez à l'entrevue d'aujourd'hui, mi
-amo, et ouvrez les oreilles, car je me trompe fort, ou vous y entendrez
-d'étranges choses.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui; je suppose qu'une entrevue à laquelle le colonel, car
-il s'est définitivement octroyé ce grade de son autorité privée, je
-suppose, dis-je, qu'une telle entrevue doit être fertile en incidents
-curieux.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux vous laisser le plaisir de la surprise, mi amo; est-ce que
-vous sortez? ajouta-t-il en voyant son maître se diriger vers la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Je compte aller présenter mes hommages à ces dames.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'en auriez pas le temps; d'ailleurs, vous ne pourriez pas
-causer librement avec elles; les deux sœurs de don Pablo leur tiennent
-en ce moment compagnie.</p>
-
-<p>&mdash;Ces femmes semblent avoir reçu un mot d'ordre pour ne pas perdre de
-vue ces deux malheureuses dames; elles passent presque les journées
-entières avec elles.</p>
-
-<p>&mdash;Il est probable qu'elles ont reçu des instructions à cet égard.</p>
-
-<p>Le jeune homme ne répondit pas, mais il fronça les sourcils, frappa du
-pied avec colère, et se mit à marcher de long en large.</p>
-
-<p>Quelques minutes s'écoulèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! s'écria-t-il enfin, je suis bien niais de me chagriner ainsi
-pour des choses qui ne devraient pas me toucher et que je ne puis
-empêcher! En somme, il est évident que, puisque la vie est un continuel
-jeu de bascule, lorsque j'aurai atteint le dernier degré de la mauvaise
-fortune, il faudra bien que je remonte et que, fatalement, ma position
-s'améliore. Bah! laissons faire la Providence, elle est plus fine que
-moi et saura bien, lorsque cela lui plaira, me faire sortir d'embarras!
-Cependant, il me semble qu'il serait temps qu'elle y songeât; je
-m'ennuie atrocement ici! C'est égal, j'ai eu une triomphante idée de
-venir au Nouveau Monde pour y chercher la tranquillité et les mœurs
-patriarcales! Tudieu! Quels patriotes que les Pincheyras! Et comme les
-histoires de voyages sont vraies et copiées sur nature!</p>
-
-<p>Et il se mit à rire de tout son cœur.</p>
-
-<p>Comme ce qui précède avait été dit en français, et que, par conséquent,
-l'Indien n'en avait pas compris un mot, il regarda le jeune homme
-d'un air ébahi, qui redoubla l'hilarité de celui-ci, de sorte que
-le Guaranis se demandait intérieurement si son maître n'était pas
-subitement devenu fou, lorsqu'un nouveau personnage parut tout à coup
-dans le toldo, et par sa seule présence calma, comme par enchantement,
-la gaieté du Français et lui rendit tout son sérieux.</p>
-
-<p>Ce personnage n'était rien moins que don Santiago Pincheyra, un des
-frères de don Pablo, celui-là même auquel le jeune homme avait rendu
-un si grand service lors de son escarmouche avec la cuadrilla de Zéno
-Cabral.</p>
-
-<p>Tout brutal et tout bourru qu'était don Santiago, il semblait avoir
-conservé au peintre une certaine reconnaissance de ce service, et,
-en plusieurs circonstances, il lui avait témoigné un léger intérêt;
-c'était grâce à son influence qu'il était traité avec considération
-dans le camp des partisans, et à peu près libre d'agir à sa guise sans
-être en butte aux grossières tracasseries des bandits de cette troupe
-indisciplinée.</p>
-
-<p>&mdash;Je vois avec plaisir que vous n'engendrez pas la mélancolie parmi
-nous, seigneur français, lui dit-il en lui tendant la main. Tant mieux,
-¡vive Dios! Le chagrin tuerait un chat, comme nous avons coutume de
-dire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez que je me forme, répondit Émile en lui pressant la main;
-pour répondre à votre proverbe par un autre, je vous dirai que chose
-sans remède, mieux vaut l'oublier; qui me procure l'avantage de votre
-visite, cher seigneur?</p>
-
-<p>&mdash;Le désir de vous voir d'abord, puis ensuite un message de mon frère
-don Pablo Pincheyra.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez que je suis sensible, comme je le dois, à cette preuve de
-courtoisie, cher seigneur, fit le jeune homme en s'inclinant et avec
-politesse; et ce message, que par votre entremise me fait l'honneur de
-m'adresser S. ESC. le colonel don Pablo Pincheyra, est important sans
-doute?</p>
-
-<p>&mdash;Vous en jugerez mieux que moi, señor: mon frère réclame votre
-présence à l'entrevue qui va immédiatement avoir lieu avec des
-officiers espagnols arrivés, il y a environ une heure, au quartier
-général.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis fort honoré que Son Excellence ait daigné songer à moi; je me
-rendrai au conseil dès que j'en aurai reçu l'ordre.</p>
-
-<p>&mdash;Cet ordre, je vous l'apporte, seigneur français, et s'il vous plaît
-de me suivre, je vous accompagnerai au lieu choisi pour l'entrevue, qui
-est tout simplement la salle du conseil dans le toldo même de mon frère.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien, seigneur don Santiago, je suis prêt à vous suivre.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, nous partirons tout de suite; car on n'attend plus que vous.</p>
-
-<p>Le peintre échangea avec le Guaranis un dernier regard, auquel celui-ci
-répondit par un autre non moins significatif, et, sans plus de paroles,
-il sortit du toldo avec don Santiago.</p>
-
-<p>Tout était en rumeurs à Casa-Trama; l'arrivée imprévue des étrangers
-avait éveillé la curiosité générale: les rues étaient littéralement
-encombrées par les hommes, les femmes et les enfants qui se pressaient
-vers le toldo du colonel.</p>
-
-<p>Les deux hommes eurent beaucoup de peine à se frayer un passage à
-travers la foule des curieux qui obstruaient la voie publique, et, sans
-la présence de don Santiago, connu et respecté de tous, le Français ne
-serait probablement pas parvenu à atteindre l'endroit où il désirait se
-rendre.</p>
-
-<p>Bien que la demeure de don Pablo Pincheyra portât le nom de toldo,
-c'était en réalité une maison vaste et aérée, construite avec tout le
-soin possible pour la commodité intérieure de son propriétaire. Les
-murs étaient en torchis, recrépis avec soin et blanchis à la chaux. Dix
-fenêtres avec des contrevents peints en vert, et garnies de plantes
-grimpantes qui s'élançaient dans toutes les directions et formaient
-les paraboles les plus échevelées, lui donnaient un air de gaieté qui
-faisait plaisir à voir. La porte, précédée d'un péristyle et d'une
-véranda, se trouvait juste au centre de la construction. Devant cette
-porte un mat de pavillon était planté en terre surmonté du drapeau
-espagnol; deux sentinelles armées de lances se tenaient l'une au seuil
-de la porte, l'autre au pied du mât de pavillon; une batterie de six
-pièces de canons de montagne était braquée à quelques pas en avant, à
-demi cachée en ce moment par une trentaine de chevaux tout harnachés et
-qui rongeaient leur frein en blanchissant leur mors d'écume.</p>
-
-<p>A la vue de don Santiago les sentinelles présentèrent les armes et
-s'écartèrent respectueusement pour lui livrer passage, tandis que la
-foule était tenue a distance par quelques soldats préposés à cet effet,
-et n'avait d'autre moyen d'assouvir sa curiosité que celui d'interroger
-les peones des étrangers, qui surveillaient les chevaux de leurs
-maîtres.</p>
-
-<p>Les deux hommes pénétrèrent dans la maison après avoir traversé un
-zaguán rempli de soldats. Ils entrèrent dans une salle où plusieurs
-officiers discouraient entre eux à haute voix de l'arrivée des
-étrangers; quelques-uns de ces officiers s'approchèrent de don Santiago
-pour lui demander des nouvelles; mais celui-ci, qui peut-être n'en
-savait pas plus qu'eux à ce sujet, ou qui avait reçu des instructions
-précises de son frère, ne leur fit que des réponses évasives, et, les
-écartant doucement de la main, il entra enfin dans la salle du conseil,
-suivi pas à pas par le peintre français, qui commençait, lui aussi à
-être fort intrigué de tout ce qu'il voyait.</p>
-
-<p>La salle du conseil était une pièce assez vaste, dont les murs blanchis
-à la chaux étaient complètement nus, à l'exception d'un grand christ
-en ivoire, placé à l'extrémité de la salle, au-dessus d'un fauteuil
-occupé en ce moment par don Pablo Pincheyra; à droite de ce christ,
-une mauvaise gravure, affreusement enluminée, était sensée représenter
-le roi d'Espagne, couronne en tête et sceptre en main; à gauche, une
-gravure non moins laide représentait, toujours par à peu près, Nuestra
-Señora de la Soledad.</p>
-
-<p>L'ameublement était des plus mesquins et des plus primitifs: quelques
-bancs et quelques équipales rangés contre les murs et une table d'assez
-petite dimension en formaient la totalité.</p>
-
-<p>Don Pablo Pincheyra, revêtu du grand uniforme de colonel espagnol,
-était assis sur le fauteuil: près de lui se tenaient son frère don José
-Antonio, à sa droite; la place de don Santiago, à sa gauche, était vide
-provisoirement; puis venait le padre Gómez, chapelain de don Pablo,
-gros moine réjoui et pansu, mais dont les yeux pétillaient de finesse;
-plusieurs officiers, capitaines, lieutenants et alférez, groupés sans
-ordre autour de leur chef, s'appuyaient sur leurs sabres et fumaient
-négligemment leurs cigarettes en causant à voix basse.</p>
-
-<p>Devant la table était assis un homme long, sec et maigre, aux traits
-ascétiques et aux regards louches et faux. Celui-ci était don Justo
-Vallejos, secrétaire de don Pablo; car, de même qu'il s'était donné
-le luxe d'un chapelain, le digne colonel, avec plus de raisons, sans
-doute, avait senti le besoin d'attacher un secrétaire à sa personne.</p>
-
-<p>Un cabo ou caporal se tenait près de la porte et remplissait les
-fonctions d'huissier et d'introducteur.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, s'écria don Pablo en apercevant le Français, je commençais à
-craindre que vous ne vinssiez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons éprouvé des difficultés infinies pour arriver jusqu'ici,
-répondit don Santiago en allant prendre la place qui lui était réservée.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voilà, tout est pour le mieux, señor Francés, placez-vous là,
-près de mon secrétaire. Cabo Méndez, apportez un siège à ce caballero.</p>
-
-<p>Le jeune homme salua silencieusement, et ainsi qu'il en avait reçu
-l'ordre, il s'assit auprès du secrétaire, qui inclina la tête de son
-côté en lui jetant un regard voilé en guise de salut.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, caballeros, reprit don Pablo en s'adressant à tous les
-assistants, n'oubliez pas que des représentants de Sa Majesté très
-sacrée le roi notre souverain vont paraître devant nous; agissons avec
-eux comme de véritables caballeros que nous sommes et prouvons-leur que
-nous ne sommes pas aussi sauvages qu'ils sont peut-être disposés à le
-supposer.</p>
-
-<p>Les officiers répondirent par un salut respectueux, se redressèrent et
-jetèrent leurs cigarettes.</p>
-
-<p>D'un regard circulaire, don Pablo s'assura que ses ordres avaient été
-exécutés et que ses officiers avaient pris des poses plus convenables
-que celles qu'ils affectaient auparavant; puis se tournant vers le
-caporal, immobile à la porte, sur la serrure de laquelle sa main était
-posée:</p>
-
-<p>&mdash;Cabo Méndez, lui dit-il, introduisez en notre présence les
-représentants de S. M. Catholique le roi des Espagnes et des Indes.</p>
-
-<p>Le caporal ouvrit la porte à deux battants et les personnages attendus
-et qui se tenaient dans une pièce attenante firent leur entrée dans la
-salle d'un pas grave et mesuré, après que le caporal eut répété d'une
-voix claire et d'un ton emphatique les dernières paroles prononcées par
-don Pablo Pincheyra.</p>
-
-<p>Ces étrangers, à qui on donnait ainsi un titre auquel ils n'avaient
-probablement que des droits fort incontestables, étaient au nombre de
-cinq.</p>
-
-<p>Leur escorte était demeurée au dehors. En les apercevant, le jeune
-Français retint avec peine une exclamation de surprise. De ces cinq
-personnages, il en avait reconnu deux que certes il était loin de
-s'attendre à rencontrer en pareil lieu.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h4>
-
-
-<h4>L'ENTREVUE</h4>
-
-
-<p>Si Émile Gagnepain se fût trouvé dans une disposition plus calme,
-certes le spectacle étrange qu'il avait sous les yeux eût éveillé non
-seulement sa gaieté, mais encore sa verve caustique; cette parodie
-effrontée des entrevues accordées par les chefs d'une puissante nation
-aux représentants d'une autre, jouée sérieusement par ces bandits aux
-traits bas et cruels, aux mains rouges de sang, moitié renards et
-moitié loups; dont les manières affectées avaient quelque chose de vil
-et de repoussant, impressionnait désagréablement le jeune homme et lui
-faisait éprouver un indéfinissable, sentiment de dégoût et de pitié
-pour les officiers espagnols, qui ne craignaient pas de venir implorer
-humblement le secours de ces féroces partisans qu'il méprisait au fond
-du cœur et que si longtemps ils avaient implacablement poursuivi pour
-les punir de leurs innombrables méfaits.</p>
-
-<p>Du reste, les officiers espagnols semblaient avoir parfaitement
-conscience de leur mauvaise situation et de la démarche répréhensible
-aux yeux de l'honneur et du droit des gens qu'ils ne craignaient pas de
-faire en ce moment.</p>
-
-<p>Malgré l'assurance qu'ils affectaient et leur tenue hautaine, la
-rougeur de la honte couvrait leur front; malgré eux, leur tête se
-baissait et leurs regards ne s'arrêtaient qu'avec une certaine
-hésitation sur les personnes dont ils étaient entourés, et que, sans
-doute, ils eussent désiré moins nombreuses.</p>
-
-<p>Cette pompe insolite déployée à leur intention dans le but évident
-de leur couper toute retraite et de les engager irrémissiblement,
-leur pesait, car ils comprenaient toute la portée d'une telle mesure
-et le retentissement qu'elle ne manquerait pas d'avoir au dehors des
-montagnes.</p>
-
-<p>La tenue des Pincheyras formait, avec celle des Espagnols, un contraste
-frappant.</p>
-
-<p>Tumultueusement groupés autour de leurs chefs, l'œil railleur et la
-lèvre sardonique, ils chuchotaient entre eux à voix basse, en jetant
-par-dessus leur épaule des regards dédaigneux à ceux que leur mauvaise
-fortune contraignait à implorer leur appui.</p>
-
-<p>Don Pablo Pincheyra et ses frères conservaient seuls une contenance
-convenable; ils sentaient leur cœur se gonfler d'orgueil dans
-leur poitrine en songeant au rôle que la fortune, par un de ses
-incompréhensibles caprices, les appelait subitement à jouer; ils
-prenaient au sérieux ce rôle et se croyaient de bonne foi appelés à
-replacer par la force de leurs armes, sous la nomination espagnole, ces
-riches colonies qui lui échappaient si providentiellement par un juste
-retour de cette implacable loi du talion, qui veut que tôt ou tard les
-bourreaux deviennent à leur tour victimes de ceux qu'ils ont martyrisés.</p>
-
-<p>Lorsque les étrangers eurent été introduits par le cabo faisant,
-en cette circonstance, fonctions d'huissier, et que les premières
-salutations eurent été échangées, don Pablo Pincheyra prit la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Soyez les bienvenus à Casa-Trama caballeros, dit-il en s'inclinant
-avec une politesse étudiée: je m'efforcerai, pendant le temps qu'il
-vous plaira de prolonger votre visite parmi nous, de rendre votre
-séjour agréable.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, caballero, au nom de mes compagnons et au mien,
-répondit un étrangers, de la gracieuse bienvenue qu'il vous plaît de
-nous souhaiter; permettez-moi seulement de rectifier, sur un point,
-vos paroles; ce n'est pas une visite que nous faisons, à vous et à vos
-braves compagnons, si dévoués et si loyaux champions de l'Espagne, nous
-venons, chargé d'une mission importante par notre souverain et le vôtre.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes prêts à écouter la communication de ce message,
-caballero; mais d'abord, veuillez nous faire connaître votre nom et
-ceux des honorables personnes qui vous accompagnent.</p>
-
-<p>L'étranger s'inclina.</p>
-
-<p>Je suis, dit-il, don Antonio Zinozain de Figueras, lieutenant-colonel
-au service de Sa Majesté le roi d'Espagne et des Indes.</p>
-
-<p>&mdash;Bien souvent votre nom est venu jusqu'à moi, señor caballero,
-interrompit don Pablo.</p>
-
-<p>&mdash;Deux autres, capitaines de Sa Majesté m'ont été adjoints, continua
-don Antonio en les désignant au partisan, don Lucio Ortega et don
-Estevan Mendoza.</p>
-
-<p>Les deux officiers dont les noms venaient d'être prononcés saluèrent
-cérémonieusement.</p>
-
-<p>Pincheyra leur lança un regard perçant, et, s'adressant à celui qui
-avait été désigné sous le nom de don Estevan Mendoza:</p>
-
-<p>&mdash;La prudence, sans doute, vous a engagé, caballero, à vous cacher
-modestement sous le nom de don Estevan.</p>
-
-<p>&mdash;Señor, balbutia l'Espagnol.</p>
-
-<p>&mdash;Rassurez-vous, caballero, continua don Pablo; bien que ces
-précautions soient inutiles, je comprends vos scrupules; votre
-incognito sera respecté.</p>
-
-<p>Don Estevan, ou du moins la personne qui s'était donné ce nom, rougit
-de honte et de confusion à ces paroles à double tranchant; mais il ne
-trouva rien à répondre et s'inclina silencieusement avec un geste de
-dépit mal dissimulé.</p>
-
-<p>Don Pablo sourit d'un air narquois et, se tournant vers don Antonio:</p>
-
-<p>&mdash;Continuez je vous prie, caballero, lui dit-il.</p>
-
-<p>Celui-ci avait été aussi surpris que contrarié de l'observation
-railleuse du partisan, et ce n'avait été qu'avec une certaine
-difficulté qu'il était parvenu à cacher le désappointement qu'elle lui
-avait fait éprouver; cependant, ainsi interpellé par don Pablo, il
-s'inclina et répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Les deux autres personnes qui m'accompagnent sont: l'une un chef
-indien araucan renommé.</p>
-
-<p>&mdash;Je le connais, fit Pincheyra, il y a longtemps que le capitán
-Marilaun et moi nous avons dormi côte à côte sous le même toldo comme
-deux frères qui s'aiment; je suis donc heureux de le voir.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi de même, répondit le chef en excellent espagnol, s'il n'avait
-dépendu que de ma volonté, depuis plusieurs mois déjà je me serais
-réuni à vous, chef parce que vous êtes brave comme le plus redoutable
-Ulmen de ma nation.</p>
-
-<p>Don Pablo pressa la main du chef.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne me reste plus, caballero, reprit don Antonio, qu'à vous
-présenter cet officier.</p>
-
-<p>&mdash;C'est inutile, caballero, interrompit vivement don Pablo; lorsqu'il
-en sera temps, lui-même se présentera en nous instruisant des motifs
-qui obligent sa présence parmi nous; veuillez maintenant s'il vous
-plaît, vous acquitter de la mission dont vous êtes chargés en nous
-faisant connaître le message dont vous êtes porteur pour nous.</p>
-
-<p>&mdash;Señor caballero, reprit don Antonio Zinozain, le roi mon maître et le
-vôtre, satisfait des services que vous avez rendus à son gouvernement
-depuis le commencement de cette déplorable révolte, à daigné vous
-conférer le grade de colonel.</p>
-
-<p>&mdash;Je remercie Sa Majesté de sa bien veillante sollicitude pour moi,
-répondit don Pablo avec un sourire sardonique, mais le grade qu'elle
-veut bien m'octroyer aujourd'hui, depuis longtemps déjà mon épée me l'a
-fait conquérir sur les champs de bataille, où j'ai versé comme de l'eau
-mon sang pour le soutien des droits de Sa Majesté sacrée.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, caballero; aussi n'est-ce pas à cette seule distinction
-que Sa Majesté borne ses faveurs.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous écoute, señor.</p>
-
-<p>&mdash;Sa Majesté non seulement a résolu de placer sous vos ordres immédiats
-un corps de deux cents hommes de cavalerie régulière commandé par moi
-et d'autres officiers de l'armée, mais encore elle vous autorise,
-par un décret dûment signé par elle et enregistré à la chancellerie,
-de prendre pour le corps d'armée placé sous vos ordres le titre de
-<i>Corps fidèle des chasseurs des montagnes</i>, d'arborer le drapeau royal
-écartelé de Castille et de Léon, et de placer la cocarde espagnole sur
-les coiffures de vos soldats.</p>
-
-<p>&mdash;Sa Majesté m'accorde ces faveurs insignes? interrompit don Pablo avec
-un frémissement joyeux dans la voix.</p>
-
-<p>&mdash;En sus, continua impassiblement don Antonio Zinozain, Sa Majesté,
-considérant que, jusqu'à présent, guidé seulement par votre dévouement
-et votre inviolable fidélité, vous avez soutenu la guerre à vos risques
-et périls, dépensant et compromettant votre fortune pour son service,
-sans espoir de rentrer dans ces énormes déboursés, Sa Majesté, dis-je,
-à la sagesse de qui rien n'échappe, a jugé convenable de vous donner
-une preuve de sa haute satisfaction pour cette conduite loyale. En
-conséquence, elle a ordonné qu'une somme de cent mille piastres fût
-mise immédiatement à votre disposition, afin de vous couvrir d'une
-partie de vos dépenses, et, en plus, elle vous autorise à prélever,
-sur toutes les contributions de guerre que vous imposerez aux villes
-qui tomberont en votre pouvoir, un dixième, dont vous disposerez à
-votre gré comme étant votre propriété pleine et entière, et ce jusqu'à
-concurrence de la somme de cent autres mille piastres fortes. Sa
-Majesté me charge, en outre, par l'entremise de Son Excellence le
-vice-roi son délégué et porteur de pleins pouvoirs, de vous assurer de
-sa haute satisfaction et de son désir de ne pas borner à ce qu'elle
-fait aujourd'hui, la récompense qu'elle compte vous accorder dans
-l'avenir.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, fit don Pablo en se redressant avec un orgueilleux sourire,
-maintenant je suis bien réellement un chef de guerre?</p>
-
-<p>&mdash;Sa Majesté en a décidé ainsi, répondit froidement don Antonio.</p>
-
-<p>&mdash;¡Vive Dios! s'écria le partisan avec un geste de menace, Sa Majesté
-a bien fait, car je jure Dieu que de tous ceux qui, aujourd'hui,
-combattent pour sa cause, je serai le dernier à mettre bas les armes,
-dussé-je y mourir, jamais je ne consentirai à traiter avec les rebelles
-et ce serment je le tiendrai, ¡rayo de Cristo! Quand même le ciel et la
-terre se ligueraient contre moi pour m'accabler, je veux que, dans un
-siècle; les petits enfants des hommes que nous combattons aujourd'hui
-tremblent encore au souvenir de mon nom.</p>
-
-<p>Le féroce partisan s'était levé en prononçant cette terrible
-imprécation; il avait cambré à haute taille, rejeté sa tête en arrière
-et tenait la main posé sur la poignée de son sabre, tandis qu'il
-promenait sur les assistants un regard d'une indicible fierté et d'une
-énergie sauvage.</p>
-
-<p>Les assistants furent émus malgré eux à ces males accents; un frisson
-électrique sembla parcourir l'assemblée, et, tout à coup, la salle
-entière éclata en cris et en exclamations; puis, les partisans
-s'échauffant peu à peu à leur propre excitation, l'enthousiasme
-atteignit bientôt le paroxysme de la joie et du délire.</p>
-
-<p>Les natures primitives sont faciles à entraîner; ces hommes, à
-demi sauvage, se sentaient récompensés par les honneurs accordés à
-leur chef, ils étaient fiers de lui et témoignaient la joie qu'ils
-éprouvaient à leur manière, c'est-à-dire en criant à tue-tête et en
-gesticulant.</p>
-
-<p>Les Espagnols eux-mêmes, partagèrent jusqu'à un certain point
-l'entraînement général; pendant un instant, l'espoir, presque éteint
-dans leur cœur, se réveilla aussi fort qu'au premier jour, et ils se
-surprirent à croire à un succès désormais impossible.</p>
-
-<p>En effet, au point où en étaient arrivées les choses cette dernière
-tentative faite par les Espagnols n'était qu'un acte de folle témérité
-dont le résultat ne devait être que le prolongement, sans nécessité
-aucune, d'une guerre d'extermination entre hommes de même race et
-parlant la même langue, guerre impie et sacrilège qu'ils auraient dû,
-au contraire, terminer au plus vite, afin d'épargner l'effusion du
-sang et de ne pas quitter l'Amérique sous le poids de la réprobation
-générale, chassés bien plus par la haine des colons contre eux que
-par un sentiment de patriotisme et de nationalité que ceux-ci ne
-connaissaient pas encore et qui ne pouvait exister sur une terre qui
-jamais, depuis sa découverte, n'avait été libre.</p>
-
-<p>Émile Gagnepain, seul spectateur, à part ses motifs de sûreté
-personnels, complètement désintéressé dans la question, ne put
-cependant conserver son indifférence et assister froidement à cette
-scène; il aurait même fini par se laisser aller à l'entraînement
-général si la présence des deux officiers espagnols, cause première
-de toutes ses traverses, ne l'avaient retenu, en lui inspirant une
-appréhension secrète que vainement il essayait de combattre, mais qui,
-malgré tous ses efforts, persévérait avec une opiniâtreté de plus en
-plus inquiétante pour lui.</p>
-
-<p>Bien que le jeune Français fut placé fort en évidence près du
-secrétaire de don Pablo Pincheyra, cependant, depuis leur entrée dans
-la salle, les Espagnols n'avaient point semblé s'apercevoir de sa
-présence; pas une seule fois leurs regards ne s'étaient dirigés de son
-côté, bien qu'il fût certain qu'ils l'avaient aperçu. Cette obstination
-à feindre de ne pas le voir lui semblait d'autant plus extraordinaire
-de la part de ces deux hommes, qu'ils n'avaient aucun motif plausible
-pour l'éviter; du moins il le supposait.</p>
-
-<p>Émile avait hâte que l'entrevue fût terminée, afin de s'approcher du
-capitaine Ortega et de lui demander l'explication d'un procédé qui lui
-paraissait non seulement blessant pour lui, mais qui semblait dénoter
-des intentions peu amicales à son égard.</p>
-
-<p>Lorsque le tumulte commença à s'apaiser, que les partisans eurent enfin
-cessé ou à peu près leurs vociférations, don Pablo réclama le silence
-d'un geste et se prépara à prendre congé des envoyés espagnols, mais
-don Antonio Zinozain fit un pas en avant, et, se tournant vers le chef
-indien qui, jusque-là, était demeuré impassible et muet, écoutant et
-observant tout ce qui se passait devant lui, sans cependant y prendre
-part:</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère Marilaun, n'a-t-il donc rien à dire au grand-chef pâle? lui
-demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Sí, répondit nettement l'Araucan, j'ai à lui dire ceci: Marilaun est
-un Apo-Ulmen puissant parmi les Aucas, mille guerriers suivent, quand
-il l'exige, son cheval partout où il lui plaît de les conduire, son
-quipu est obéi sur tout le territoire des Puelches et des Huiliches;
-Marilaun aime le grand-père des visages pâles, il combattra avec ses
-guerriers pour faire rentrer dans le devoir les fils égarés du Toqui
-des blancs, cinq cents cavaliers huiliches et puelches se rangeront
-auprès de Pincheyra quand il l'ordonnera, car Pincheyra a toujours été
-un ami des Aucas et ils le considèrent comme un enfant de leur nation.
-J'ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie de votre offre généreuse, chef, répondit don Pablo,
-et je l'accepte avec empressement. Vos guerriers sont braves; vous,
-votre réputation de courage et de sagesse a depuis longtemps franchi
-les limites de votre territoire; le secours que vous m'offrez sera fort
-utile au service de Sa Majesté. Maintenant, caballeros, permettez-moi
-de vous offrir l'hospitalité; vous êtes fatigués d'une longue route et
-devez avoir besoin de prendre quelques rafraîchissements avant de nous
-quitter. Puisque rien ne nous retient plus ici, veuillez me suivre.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, señor coronel, dit alors l'officier portugais, qui s'était
-jusque-là tenu modestement à l'écart; avant que vous quittiez cette
-salle, j'aurais, moi aussi, si vous me le permettez, à m'acquitter
-d'une mission dont je suis chargé près de vous.</p>
-
-<p>Malgré sa puissance sur lui-même, don Pablo laissa échapper un
-mouvement de contrariété, presque aussitôt réprimé.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être vaudrait-il mieux, señor capitaine, répondit-il d'un ton
-conciliant remettre à un autre moment plus convenable la communication
-que, dites-vous, vous avez à me faire.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc cela señor coronel? répliqua vivement le Portugais;
-le moment me parait, à moi, fort convenable, et l'endroit où nous
-nous trouvons des mieux appropriés. D'ailleurs, ne venez-vous pas d'y
-traiter des sujets de la plus haute importance?</p>
-
-<p>&mdash;Cela peut être, señor; mais il me semble que cette audience n'a que
-trop duré déjà; elle s'est prolongée au delà des limites ordinaires.
-Vous, comme nous, devez avoir besoin de quelques heures de repos?</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, señor coronel, vous refusez de m'entendre? reprit sèchement
-l'officier.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas cela, répondit vivement don Pablo; ne vous méprenez pas
-je vous prie, señor capitaine, sur le sens que j'attache à mes paroles.
-Je vous adresse une simple observation dans votre intérêt seul; voilà
-tout, señor.</p>
-
-<p>&mdash;S'il en est ainsi, caballero, permettez-moi, tout en vous remerciant
-de votre courtoisie de ne pas accepter, quant à présent du moins,
-l'offre gracieuse que vous me faites, et, si vous me le permettez, je
-m'acquitterai de ma mission.</p>
-
-<p>Don Pablo jeta à la dérobée un regard sur le peintre français, puis il
-répondit avec une répugnance visible:</p>
-
-<p>&mdash;Parlez donc, señor, puisque vous l'exigez; caballeros, ajouta-t-il en
-s'adressant aux autres étrangers, excusez-moi pendant quelques minutes,
-je vous prie; vous voyez que je suis contraint d'écouter ce que ce
-caballero désire si ardemment me dire; mais je me plais à croire qu'il
-ne nous retiendra pas longtemps?</p>
-
-<p>&mdash;Quelques minutes seulement, señor.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, nous vous écoutons.</p>
-
-<p>Et le partisan reprit d'un air ennuyé le siège qu'il avait quitté;
-bien qu'il fit bonne contenance, un observateur aurait cependant
-remarqué qu'il éprouvait une vive contrariété intérieure. Le Français,
-mis sur ses gardes par Tyro, et qui jusque-là n'avait, dans ce qui
-s'était passé, rien vu qui lui fût personnel, ne laissa pas échapper
-cet indice, si léger qu'il fût; et, tout en feignant la plus entière
-indifférence, il redoubla d'attention et imposa sèchement silence au
-secrétaire de don Pablo qui, sans doute, averti par son maître, s'était
-tout à coup senti le besoin de causer avec le jeune homme auquel,
-jusqu'à ce moment, il n'avait pas daigné accorder la moindre marque de
-politesse.</p>
-
-<p>Ainsi rebuté, le señor Vallejos se vit contraint de se renfermer de
-nouveau dans le mutisme sournois qui l'avait distingué pendant tout le
-cours de l'entrevue.</p>
-
-<p>Le capitaine portugais, profitant de la permission qui lui était enfin
-donnée, s'approcha de quelques pas, et après avoir cérémonieusement
-salué don Pablo, il prit la parole d'une voix ferme.</p>
-
-<p>&mdash;Señor coronel, dit-il, je me nomme don Sebastiao Vianna, et j'ai
-l'honneur de servir en qualité de capitaine dans l'armée de Sa Majesté
-le roi de Portugal et des Algarves.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, caballero, répondit sèchement don Pablo, venez donc au
-fait, s'il vous plaît, sans plus tarder.</p>
-
-<p>&mdash;M'y voici, señor; cependant, avant de m'acquitter du message dont je
-suis chargé, il devait d'abord me faire connaître officiellement de
-vous.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien, continuez.</p>
-
-<p>&mdash;Le général don Roque, marquis de Castelmelhor, commandant en chef
-la deuxième division du corps d'occupation de la Banda Oriental, dont
-j'ai l'honneur d'être aide de camp, m'envoie vers vous don Pablo
-Pincheyra; colonel commandant une cuadrilla au service de Sa Majesté
-le roi d'Espagne, pour vous prier de vous expliquer clairement et
-catégoriquement au sujet de la marquise de Castelmelhor, son épouse,
-et de doña Eva de Castelmelhor, sa fille, que, d'après certains bruits
-parvenus jusqu'à lui, vous retiendriez, contre le droit des gens,
-prisonnières dans votre camp de Casa-Trama.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit don Pablo avec un geste de dénégation, une telle supposition
-attaque mon honneur, señor capitaine, prenez-y garde.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne fais pas de supposition, caballero, reprit don Sebastiao avec
-fermeté, veuillez me répondre clairement; ces dames sont-elles oui ou
-non en votre pouvoir?</p>
-
-<p>&mdash;Ces dames ont réclamé mon assistance pour échapper aux rebelles qui
-les avaient faites prisonnières.</p>
-
-<p>&mdash;Vous les retenez dans votre camp, ici, à Casa-Trama?</p>
-
-<p>Don Pablo se tourna d'un air dépité vers le Français dont il sentait
-instinctivement que le regard pesait sur lui.</p>
-
-
-<p>&mdash;Il est vrai, répondit-il enfin, que ces dames se trouvent dans mon
-camp, mais elles y jouissent de la liberté la plus entière.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, lorsqu'à plusieurs reprises elles vous ont prié de les
-laisser rejoindre le général de Castelmelhor, toujours vous vous êtes
-opposé sous de vagues prétextes.</p>
-
-<p>La situation se tendait de plus en plus, le partisan sentait la colère
-bouillonner dans son sein, il comprenait qu'il avait été trahi, que
-sa conduite était connue, que toute dénégation était impossible; le
-brevet d'honnêteté que si récemment lui avaient octroyé les officiers
-espagnols, l'obligeait à se contraindre; cependant il ne fut pas maître
-de réprimer toute marque de mécontentement, il y avait encore en lui
-trop du partisan et du bandit.</p>
-
-<p>&mdash;¡Vive Dios! s'écria-t-il avec violence, on croirait, sur mon âme, que
-vous me faites en ce moment señor un interrogatoire, señor capitaine.</p>
-
-<p>&mdash;C'en est un, en effet, caballero, répondit fièrement l'officier.</p>
-
-<p>&mdash;Vous oubliez, il me semble où vous vous trouvez et à qui vous parlez,
-señor.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'oublie rien, j'accomplis mon devoir sans me soucier des
-conséquences probables que cette conduite aura pour moi.</p>
-
-<p>&mdash;Vous plaisantez, señor, reprit le partisan avec un sourire cauteleux,
-vous n'avez rien à redouter de moi ni des miens, nous sommes des
-soldats et non des bandits; parlez donc sans crainte.</p>
-
-<p>Don Sebastiao sourit avec amertume.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'éprouve aucune autre crainte, señor, dit-il, que celle de ne
-pas réussir dans l'accomplissement de ma mission: mais je remarque que
-je vous retiens plus de temps que je ne l'aurais désiré: je terminerai
-donc en deux mots: à don Pablo Pincheyra, l'officier espagnol, mon
-général me charge de rappeler que son honneur de soldat exige qu'il
-ne manque pas à sa parole loyalement donnée, en retenant contre leur
-gré, deux dames qui, de leur propre volonté, se sont placées sous sa
-sauvegarde; il le prie en conséquence de me les remettre pour qu'elles
-retournent sous mon escorte au quartier général de l'armée portugaise;
-au chef de partisans Pincheyra, homme pour lequel les mots honneur et
-loyauté sont vides de sens et qui ne recherche que le lucre, le marquis
-de Castelmelhor offre une rançon de quatre mille piastres que je suis
-chargé de compter contre la remise immédiate des deux dames. Maintenant
-j'ai terminé, caballero, c'est à vous de me dire à qui je m'adresse en
-ce moment, si c'est à l'officier espagnol ou au montonero.</p>
-
-<p>Après ces paroles prononcées d'une voix brève et sèche, le capitaine
-s'appuya sur son sabre et attendit.</p>
-
-<p>Cependant une vive agitation régnait dans la salle, les partisans
-chuchotaient entre eux en lançant des regards courroucés au téméraire
-officier qui osait les braver ainsi jusque dans leur camp; quelques-uns
-portaient déjà la main à leurs armes: un conflit était imminent.</p>
-
-<p>Don Pablo se leva, d'un geste impérieux il calma le tumulte, et lorsque
-le silence se fut rétabli, il répondit avec la plus exquise courtoisie
-à l'envoyé du général.</p>
-
-<p>&mdash;Señor capitaine, j'excuse en qu'il y a d'acerbe et d'exagéré dans ce
-que vous venez de me dire, vous ignorez ce qui s'est passé et ne faites
-que vous acquitter de la mission dont on vous a chargé; le ton que
-vous avez cru devoir prendre, avec un autre homme que moi, aurait pu
-avoir pour vous des conséquences fort graves, mais je vous le répète,
-je vous excuse parce que vous me supposez à tort des intentions qui
-toujours ont été bien éloignées de ma pensée; ces dames m'ont demandé
-ma protection, je la leur ai accordée pleine et entière; elles jugent
-aujourd'hui pouvoir s'en passer, soit; elles sont libres, rien ne les
-empêche de partir avec vous; elles ne sont pas mes prisonnières, je
-n'ai donc pas de rançon à exiger d'elles; ma seule récompense sera
-d'avoir été assez heureux pour leur être utile dans une circonstance
-très périlleuse; voilà, señor capitaine, la réponse que je puis vous
-faire. Veuillez informer son Excellence le marquis de Castelmelhor de
-la façon dont j'agis avec vous et assurez-le que j'ai été heureux de
-rendre à ces dames le service qu'elles ont réclamé de mon honneur de
-soldat.</p>
-
-<p>&mdash;Cette réponse me comble de joie, caballero, reprit l'officier; croyez
-que je considérerai comme un devoir de faire disparaître de l'esprit
-de mon général les préventions qui s'y sont élevées contre vous, avec
-une espèce de raison, permettez-moi de vous le dire; il ne vous connaît
-pas, et vos ennemis vous ont noirci auprès de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Donc, voilà qui est entendu, señor; je suis heureux que cette grave
-affaire soit enfin terminée à notre satisfaction commune. Quand
-désirez-vous partir?</p>
-
-<p>&mdash;Le plus tôt que cela me sera possible, señor.</p>
-
-<p>&mdash;Je le comprends, le marquis de Castelmelhor doit être impatient de
-revoir deux personnes qui lui sont si chères et dont il est depuis
-longtemps séparé; cependant ces dames ont besoin de quelques heures
-pour faire leurs préparatifs de voyage; elles ne sont pas prévenues
-encore. J'ose donc espérer que vous accepterez l'invitation que
-j'ai faite à ces caballeros, et que vous consentirez à partager
-l'hospitalité que je puis leur offrir.</p>
-
-<p>&mdash;De grand cœur, caballero, cependant je voudrais qu'il me fût permis
-de voir ces dames sans retard.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous conduirai moi-même près d'elles, señor capitaine, aussitôt
-que vous aurez pris quelques rafraîchissements.</p>
-
-<p>Le capitaine s'inclina; une plus longue insistance aurait été de
-mauvais goût.</p>
-
-<p>Don Pablo sortit alors de la salle avec ses hôtes et ses plus intimes
-officiers; en passant près du peintre français, il ne lui dit pas un
-mot, mais il lui lança un regard sardonique accompagné d'un sourire qui
-donna fort à réfléchir au jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Hum, murmura-t-il à part lui, tout cela n'est pas clair, je crois
-qu'il me faut plus que jamais veiller sur ces deux pauvres dames; don
-Pablo a trop facilement consenti à les laisser partir.</p>
-
-<p>Et il quitta la salle en hochant la tête à plusieurs reprises.</p>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h4>
-
-
-<h4>LE TOLDO</h4>
-
-
-<p>En quittant la salle de réception, Émile Gagnepain s'était dirigé
-vers le toldo habité par la marquise de Castelmelhor et sa fille; en
-agissant ainsi, le jeune homme obéissait à un pressentiment qui lui
-disait que, dans ce qui s'était passé devant lui, une sombre comédie
-avait été jouée par don Pablo, et que la facilité avec laquelle il
-avait consenti à laisser partir ses captives cachait une perfidie.</p>
-
-<p>Ce pressentiment était devenu tellement vif dans l'esprit du jeune
-homme, il avait à ses yeux si bien revêtu les apparences de la réalité,
-que bien que rien ne vint corroborer cette pensée de trahison, il en
-avait acquis la certitude morale et aurait au besoin affirmé sa réalité.</p>
-
-<p>Entraîné malgré lui et contre sa volonté dans une suite d'aventures
-fort désagréables pour un homme qui, comme lui, était venu chercher en
-Amérique cette liberté de mouvements et cette tranquillité d'esprit
-que son pays, bouleversé par les factions, lui refusait, le jeune
-homme avait fini, ainsi que cela arrive toujours, par s'intéresser à
-cette position anormale que les circonstances lui avaient faite et
-à suivre les diverses péripéties de la lutte étrange dans laquelle
-il se trouvait jeté avec l'anxiété fébrile d'un homme qui voit se
-dérouler devant lui les scènes d'un drame émouvant. De plus sans qu'il
-y eût pris garde, un sentiment qu'il n'essayait pas d'analyser avait
-sourdement germé dans son cœur; ce sentiment avait grandi à son insu,
-presque insensiblement, et avait fini par acquérir une force telle, que
-le jeune homme, qui commençait à s'effrayer de la nouvelle situation
-dans laquelle son esprit se trouvait placé tout à coup, désespérait
-de l'arracher de son cœur, et de même que toutes les natures, non
-pas faibles, mais insouciantes, n'osant s'interroger sérieusement et
-sonder le gouffre qui s'était ainsi ouvert dans son âme, il se laissait
-nonchalamment entraîner par le courant qui l'emportait, jouissant du
-présent sans songer à l'avenir, et se disant que, le moment de la
-catastrophe arrivé, il serait temps assez de faire face au péril et de
-prendre un parti quelconque.</p>
-
-<p>A peine avait-il fait quelques pas dans le camp que, en tournant la
-tête, il aperçut don Santiago Pincheyra à quelques pas derrière lui.</p>
-
-<p>Le montonero marchait nonchalamment, les bras derrière le dos, les
-regards vagues, sifflotant une zambacueca entre ses dents, ayant enfin
-toute la démarche d'un homme désœuvré qui se promène; mais le peintre
-ne s'y trompa pas: il comprit que don Pablo, empêché par ses hôtes,
-auxquels il était tenu de faire les honneurs du camp, avait délégué
-son frère, afin de suivre ses mouvements et lui rendre compte de ses
-démarches.</p>
-
-<p>Le jeune homme ralentit peu à peu le pas, sans affectation, et,
-pivotant tout à coup sur les talons, il se trouva nez à nez avec don
-Santiago.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! fit-il, en feignant de l'apercevoir, quelle charmante surprise,
-señor, vous avez donc laissé à votre frère don Pablo le soin de traiter
-les officiers espagnols.</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous le voyez, señor, répondit l'autre assez, interloqué et ne
-sachant trop quoi répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous vous promenez, sans doute?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi oui; entre nous, cher señor, ces réceptions d'étiquette
-m'ennuient; je suis un homme simple, moi, vous le savez.</p>
-
-<p>&mdash;¡Caray! Si je le sais, dit le Français d'un air narquois; ainsi, vous
-êtes libre?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu oui, complètement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Je suis charmé que vous soyez parvenu à vous dépêtrer de ces
-étrangers si fiers et si hautains; c'est bien heureux pour moi que vous
-soyez libre, et je vous avoue que je ne comptais guère sur le plaisir
-de vous rencontrer si à point.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me cherchiez donc? fit don Santiago avec étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Certes, je vous cherchais; seulement, vu les circonstances présentes,
-je n'espérais pas, je vous le répète, réussir à vous rencontrer.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Pourquoi donc me cherchiez-vous ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, cher seigneur, comme je sais de longue main, que vous êtes un
-de mes meilleurs amis, j'avais l'intention de vous demander un service.</p>
-
-<p>&mdash;Me demander un service, à moi?</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! A qui donc, excepté votre frère don Pablo et vous, je ne
-connais personne à Casa-Trama.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, vous êtes forastero étranger.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas, oui! Tout ce qu'il y a de plus forastero.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons le service? demanda le montonero, complètement trompé par la
-feinte bonhomie du jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Voici ce dont il s'agit, répondit celui-ci avec un sang-froid
-imperturbable, seulement je vous prie de me garder le secret, car la
-chose intéresse d'autres personnes et, par conséquent, est assez grave.</p>
-
-<p>&mdash;Ah, ah! fit don Santiago.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, reprit le jeune homme en baissant affirmativement la tête, vous
-me promettez le secret, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Sur mon honneur.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, me voilà tranquille; je vous avouerai donc que je commence à
-m'ennuyer terriblement à Casa-Trama.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends cela, répondit le montonero, en hochant la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais partir.</p>
-
-<p>&mdash;Qui vous en empêche?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, une foule de raisons; d'abord les deux dames que vous savez.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, dit-il avec un sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;Dame! Vous semblez supposer que je désire demeurer près d'elles,
-tandis que ce sont elles, au contraire, qui s'obstinent à exiger que je
-demeure ici.</p>
-
-<p>Le montonero lança à la dérobée un regard soupçonneux à son
-interlocuteur, mais le Français était sur ses gardes, son visage
-semblait de marbre.</p>
-
-<p>&mdash;Bien. Continuez, fit-il au bout d'un instant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez que j'assistais à l'entrevue.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! Puisque je vous y ai conduit moi-même; vous étiez assis
-auprès du secrétaire.</p>
-
-<p>&mdash;Le señor Vallejos, c'est cela: un bien aimable cavalier; eh bien! Ces
-dames sont sur le point de quitter Casa-Trama. Don Pablo consent à leur
-départ.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voudriez partir avec elles?</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'y êtes pas; je voudrais partir c'est vrai, mais pas avec
-elles; puisqu'elles s'en vont sous l'escorte des officiers étrangers,
-je leur deviens inutile.</p>
-
-<p>&mdash;En effet!</p>
-
-<p>&mdash;Donc, elles n'auront plus de prétexte pour m'empêcher de me séparer
-d'elles.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai! Alors?</p>
-
-<p>&mdash;Alors, je désire que vous me fassiez accorder par votre frère, à
-moins que vous ne préfériez me le donner vous-même, un sauf-conduit
-pour traverser en sûreté vos lignes et regagner au plus vite le Tucumán
-que je n'aurais jamais dû quitter.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien réellement pour retourner au Tucumán que vous désirez un
-sauf-conduit?</p>
-
-<p>&mdash;Pour quelle raison serait-ce donc?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas; mais mon frère... Il s'arrêta subitement avec un
-embarras mal dissimulé.</p>
-
-<p>&mdash;Votre frère? insinua le jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Rien, je m'étais trompé; ne faites pas, je vous prie, attention à mes
-paroles, et n'attachez pas à ce que je vous dis un sens qui me saurait
-être vrai; je suis sujet à commettre souvent des erreurs.</p>
-
-<p>&mdash;Y a-t-il des difficultés à ce que vous m'accordiez ce sauf-conduit?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en vois pas; cependant, je n'oserais le faire, sans en prévenir
-mon frère.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne, je n'ai nullement l'intention de quitter le camp
-sans son autorisation; si vous voulez, nous irons le trouver ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes donc pressé de partir?</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu'à un certain point, il vaudrait mieux, je crois, que je
-pusse m'éloigner sans voir ces dames et avant elles; de cette façon,
-j'éviterais la demande qu'elles ne manqueront pas de m'adresser de les
-accompagner.</p>
-
-<p>&mdash;Cela vaudrait mieux, en effet.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc trouver votre frère, afin de terminer cela le plus tôt
-possible.</p>
-
-<p>&mdash;Soit.</p>
-
-<p>Ils se dirigèrent vers le toldo de don Pablo; mais, à moitié route à
-peu près le Français s'arrêta en se frappant le front.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous? lui demanda don Santiago.</p>
-
-<p>&mdash;J'y songe, nous n'avons pas besoin d'aller ensemble; vous arrangerez
-cette affaire beaucoup mieux que moi; pendant que vous serez là-bas, je
-préparerai tout pour mon départ, de sorte que je pourrai me mettre en
-route aussitôt après votre retour.</p>
-
-<p>Le jeune homme parlait avec une si grande bonhomie, sa figure respirait
-si bien la franchise et l'insouciance, que don Santiago, malgré toute
-sa finesse, y fut trompé.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela, dit-il; pendant que je serai près de mon frère, faites
-vos préparatifs; je n'ai pas besoin de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, si vous le préférez, peut-être serait-il plus convenable
-que je vous accompagnasse?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, c'est inutile; dans une heure je serai à votre toldo avec
-le sauf-conduit.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie d'avance.</p>
-
-<p>Les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent, don Santiago se
-dirigeant vers la maison de son frère, qui était aussi la sienne, et
-le Français suivant en apparence le chemin qui le devait conduire à
-l'habitation qui lui avait été assignée; mais aussitôt que le partisan
-eut tourné l'angle de la plus prochaine rue, Émile, après s'être
-assuré qu'un nouvel espion n'était pas attaché à ses pas, changea
-immédiatement de direction et reprit celle de la demeure des deux dames.</p>
-
-<p>Pincheyra avait logé ses captives dans un toldo isolé à une des
-extrémités du camp, toldo, adossée à une montagne taillée presque à
-pic, et qui pour cette raison le rassurait sur les probabilités d'une
-fuite. Ce toldo était du reste partagé en plusieurs compartiments,
-propres et meublé avec tout le luxe que comportait l'endroit où il se
-trouvait.</p>
-
-<p>Deux femmes indiennes avaient été par le partisan attachées au service
-des deux dames, non seulement comme domestiques, mais surtout pour les
-surveiller et lui rendre compte de ce qu'elles disaient et faisaient;
-car, malgré les dénégations de don Pablo, la marquise et sa fille, bien
-que traitées avec le plus grand respect et en apparence complètement
-libres de leurs actions, étaient bien réellement prisonnières et elles
-n'avaient pas tardé à s'en apercevoir.</p>
-
-<p>Ce n'était qu'avec de grandes précautions, et pour ainsi dire à la
-dérobée, que le jeune peintre parvenait à les voir et à échanger avec
-elles quelques mots sans témoins.</p>
-
-<p>Les domestiques rôdaient sans cesse autour de leurs maîtresses,
-furetant, écoutant et regardant, et si par hasard elles s'éloignaient,
-la sœur de don Santiago, qui affectait de témoigner une vive amitié
-pour les étrangères, venait s'installer chez elles sans façon et y
-demeurait presque toute la journée, les fatiguant de ses caresses
-étudiées et des témoignages menteurs d'une amitié qu'elles savaient
-parfaitement être fausse.</p>
-
-<p>Cependant grâce à Tyro, dont le dévouement ne se ralentissait pas, et
-qui avait su se mettre au mieux dans l'esprit des deux Indiennes, Émile
-était parvenu à se débarrasser à peu près d'elles; le Guaranis avait
-trouvé le moyen de les attirer par de petits présents, et à les mettre
-jusqu'à un certain point dans les intérêts de son maître, qui, de son
-côté, n'arrivait jamais au toldo sans leur offrir quelque bagatelle;
-il ne restait donc que la sœur de Pincheyra. Mais ce jour-là; après
-avoir, le matin, fait une longue visite aux dames, elle s'était retirée
-afin d'assister au repas que son frère donnait aux officiers étrangers,
-et pour remplir a leur égard ses devoirs de maîtresse de maison, soin
-dont elle n'avait pu se dispenser.</p>
-
-<p>La marquise et sa fille étaient donc, pour quelque temps du moins,
-délivrées de leurs espionnes, maîtresses de leur temps et libres
-jusqu'à un certain point de se concerter avec le seul ami qui ne les
-eût pas abandonnées, sans craindre que leurs paroles fussent répétées
-à l'homme qui avait si indignement trahi à leur égard les lois de
-l'hospitalité et méconnu le droit des gens.</p>
-
-<p>A quelques pas du toldo, le jeune homme se croisa avec Tyro, qui,
-sans lui parler, lui fit comprendre, par un signe muet, que les dames
-étaient seules.</p>
-
-<p>Le jeune homme entra.</p>
-
-<p>La marquise et sa fille, tristement assises auprès l'une de l'autre,
-lisaient dans un livre de prières.</p>
-
-<p>Au bruit que fit Émile en franchissant le seuil de la porte, elles
-relevèrent vivement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit la marquise dont le visage s'éclaira aussitôt. C'est vous
-enfin, don Emilio.</p>
-
-<p>&mdash;Excusez-moi, madame, répondit-il, je ne puis que fort rarement me
-rendre auprès de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, comme nous vous êtes surveillé, en butte aux soupçons.
-Hélas! Nous n'avons échappé aux révolutionnaires que pour tomber aux
-mains d'hommes plus cruels encore.</p>
-
-<p>&mdash;Auriez-vous à vous plaindre des procédés de don Pablo Pincheyra ou de
-quelqu'un des siens, madame?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! répondit-elle avec un sourire ironique, don Pablo est poli, trop
-peut-être avec moi? Oh, mon Dieu! Qu'ai-je fait pour être ainsi en
-butte à ces persécutions!</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous vu mon serviteur, ce matin, madame. Je vous demande pardon
-de vous interroger ainsi, mais le temps me presse.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce de Tyro dont vous me parlez?</p>
-
-<p>&mdash;De lui-même, oui, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai vu un instant.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne vous a rien dit?</p>
-
-<p>&mdash;Peu de chose; il m'a annoncé votre visite, en ajoutant que, sans
-doute, vous auriez d'importantes nouvelle à m'apprendre, aussi mon
-désir de vous voir était-il vif; dans la position où ma fille et moi
-nous nous trouvons, tout est pour nous matière à espérance.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai, en effet, madame, de graves nouvelles à vous annoncer; mais je
-ne sais comment le faire.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc? s'écria doña Eva en fixant sur lui ses grands yeux
-avec une expression indéfinissable: craignez-vous de nous affliger,
-señor don Emilio?</p>
-
-<p>&mdash;Je crains, au contraire, señorita, de faire entrer dans votre cœur
-un espoir qui ne se réalisera pas.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire? Parlez, señor, au nom du ciel! interrompit
-vivement la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Ce matin, madame, plusieurs étrangers sont entrés à Casa-Trama.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, caballero; c'est à cette circonstance que je dois de
-ne pas avoir près de moi le garde du corps en courette qu'on a jugé
-convenable de me donner, c'est-à-dire la sœur du señor don Pablo
-Pincheyra.</p>
-
-<p>&mdash;Connaissez-vous ces étrangers, madame?</p>
-
-<p>&mdash;Votre question a lieu de me surprendre, caballero. Depuis mon arrivée
-ici, vous savez que c'est à peine s'il m'a été permis de faire quelques
-pas hors de cette misérable <i>choza</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Excusez-moi, madame; je vais mieux préciser ma question: avez-vous
-entendu parler d'un certain don Sebastiao Vianna?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui! s'écria doña Eva en joignant les mains avec joie; don
-Sebastiao est un des aides de camp de mon père.</p>
-
-<p>Le visage du jeune homme s'assombrit.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, vous êtes sûre de le connaître? reprit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Certes, répondit la marquise. Comment, ma fille et moi, ne
-connaîtrions-nous pas un homme qui est notre parent éloigné et qui a
-servi de parrain à ma fille?</p>
-
-
-<p>&mdash;Alors, madame, je me trompais, et les nouvelles que je vous apporte
-sont réellement de bonnes nouvelles pour vous; j'ai eu tort de tant
-hésiter à vous les annoncer.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;Parmi les étrangers arrivés ce matin à Casa-Trama, il en est un
-chargé de réclamer votre mise en liberté immédiate, de la part du
-marquis de Castelmelhor, votre époux, madame, votre père, señorita;
-cet étranger se nomme don Sebastiao Vianna, porte le costume
-d'officier portugais et est, dit-il, aide de camp du général marquis
-de Castelmelhor; je dois reconnaître que don Pablo Pincheyra s'est en
-cette circonstance conduit en véritable caballero; après avoir nié que
-vous fussiez ses prisonnières, il a noblement refusé la somme proposée
-pour votre rançon, et s'est engagé à vous remettre aujourd'hui même aux
-mains de don Sebastiao, qui doit, sous son escorte, vous reconduire à
-votre mari.</p>
-
-<p>Il y eut un instant de silence; la marquise était pâle, ses sourcils
-froncés à se joindre sous l'effort d'une pensée intérieure et ses
-regards fixes dénotaient chez elle une émotion contenue avec peine;
-doña Eva, au contraire, rayonnait: l'espoir de la liberté illuminait
-ses traits d'une auréole de bonheur.</p>
-
-<p>Le jeune homme regardait la marquise sans rien comprendre à cette
-émotion dont il cherchait vainement la cause; enfin elle reprit la
-parole.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous bien certain, caballero, dit-elle, que l'officier dont vous
-parlez se nomme don Sebastiao Vianna?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, señora, je l'ai plusieurs fois entendu nommer devant
-moi; d'ailleurs il me serait de toute impossibilité d'inventer ce nom
-que jamais, avant aujourd'hui, je n'avais entendu prononcer.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, et pourtant ce que vous me dites est tellement
-extraordinaire que je vous avoue que, malgré moi, je n'ose y croire et
-que je redoute un piège.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Ma mère! s'écria doña Eva d'un ton de reproche, don Sebastiao
-Vianna, l'homme le plus loyal et le plus...</p>
-
-<p>&mdash;Qui vous assure ma fille, interrompit vivement la marquise, que cet
-homme soit réellement don Sebastiao?</p>
-
-<p>&mdash;Oh, madame! fit le jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Caballero, don Sebastiao était, il y a deux mois à peine, en Europe,
-répondit la marquise d'un ton péremptoire.</p>
-
-<p>Cette parole tomba comme la foudre au milieu de la conversation, et
-glaça subitement l'espoir dans le cœur de la jeune fille.</p>
-
-<p>Au même instant un coup de sifflet résonna au dehors.</p>
-
-<p>&mdash;Tyro m'avertit, dit Émile, que quelqu'un vient de ce côté, je
-ne puis demeurer davantage. Quoi qu'il arrive, ne vous abandonnez
-pas au désespoir, feignez d'accepter, quelles qu'elles soient, les
-propositions qui vous seront faites; tout est préférable pour vous à
-demeurer plus longtemps ici; moi, de mon côté, je veillerai; à bientôt,
-courage! Comptez sur moi!</p>
-
-<p>Et sans attendre la réponse que les deux dames se préparaient sans
-doute à lui faire, le jeune homme s'élança hors du toldo.</p>
-
-<p>Tyro, qui guettait son apparition, le saisit vivement par le bras et
-l'entraîna derrière le toldo.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez, lui dit-il.</p>
-
-<p>Le peintre se pencha avec précaution, et il aperçut don Pablo
-Pincheyra, sa sœur, l'officier portugais et trois ou quatre autres
-personnes qui se dirigeaient vers l'habitation des dames.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! fit-il, il était temps.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas? Mais je veillais, heureusement.</p>
-
-<p>&mdash;Viens, Tyro, retournons chez moi; don Santiago doit m'attendre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous lui avez donné rendez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Vous avais-je trompé, mi amo?</p>
-
-<p>&mdash;Non, certes; ce que j'ai vu a surpassé mon attente. Mais quel est
-donc ce don Sebastiao?</p>
-
-<p>Le Guaranis répondit par un ricanement de mauvais augure.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a quelque chose, n'est-ce pas? demanda Émile avec inquiétude.</p>
-
-<p>&mdash;Avec les Pincheyras, il y a toujours quelque chose, mi amo, reprit
-l'Indien à voix basse; mais nous voici à votre toldo, soyez prudent.</p>
-
-<p>&mdash;Avertis les Gauchos que, probablement, nous partons aujourd'hui;
-prépare tout pour que nous soyons en mesure.</p>
-
-<p>&mdash;Nous partons?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'espère.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Alors, tout n'est pas encore perdu.</p>
-
-<p>Ils entrèrent dans le toldo, il était désert, don Santiago n'avait pas
-encore paru.</p>
-
-<p>Tandis que Tyro allait avertir les Gauchos de lacer et de seller leurs
-chevaux et de ramener les mules de charge du corral, le jeune homme se
-mit avec une rapidité fébrile à faire ses préparatifs.</p>
-
-<p>Aussi, lorsque une demi-heure plus tard, don Santiago entra dans le
-toldo, le regard soupçonneux qu'il jeta autour de lui ne lui révéla
-aucun indice qui pût lui faire soupçonner que le Français ne s'était
-pas mis à la besogne aussitôt après l'avoir quitté.</p>
-
-<p>&mdash;Ah, ah! fit le jeune homme en le voyant, soyez le bienvenu, don
-Santiago, surtout si vous m'apportez mon sauf-conduit.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l'apporte, répondit laconiquement don Santiago.</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! Il faut avouer que vous êtes un ami précieux; don Pablo n'a
-pas fait de difficultés?</p>
-
-<p>&mdash;Aucunes.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, il est définitivement fort aimable pour moi, ainsi je puis
-partir.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, à deux conditions.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Il y a des conditions, et quelles sont-elles?</p>
-
-<p>&mdash;La première est que vous partirez tout de suite et sans voir
-personne, ajouta-t-il en pesant avec soin sur le dernier membre de
-phrase.</p>
-
-<p>&mdash;Mes gens?</p>
-
-<p>&mdash;Vous les emmènerez avec vous; que voulez-vous que nous en fassions
-ici?</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste; eh bien! Mais cette condition me plaît
-extraordinairement, vous savez que je désire surtout partir sans
-prendre congé de qui que ce soit; tout est donc pour le mieux. Voyons
-maintenant la seconde condition, si elle est comme la première, je ne
-doute pas que je l'accepte sans observation.</p>
-
-<p>&mdash;La voici: don Pablo désire que je vous escorte, avec une dizaine de
-cavaliers, jusqu'à quelques lieues d'ici.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit le jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Cela vous déplaît-il?</p>
-
-<p>&mdash;A moi? répondit en riant Émile, qui déjà avait repris son sang-froid;
-pourquoi cela me déplairait-il? Je suis, au contraire, fort
-reconnaissant à votre frère de cette nouvelle gracieuseté. Il craint
-sans doute que je m'égare dans le dédale inextricable de ces montagnes,
-ajouta-t-il avec une pointe d'ironie.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas; il m'a ordonné de vous escorter: j'obéis, voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste et surtout extraordinairement logique.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, vous acceptez ces deux conditions?</p>
-
-<p>&mdash;Avec reconnaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Alors nous partirons quand vous voudrez.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais vous répondre, tout de suite; malheureusement, je suis
-obligé d'attendre mes chevaux qui ne sont pas encore arrivés du corral.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est pas encore tard, ainsi il n'y a pas de temps de perdu.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant que nous sommes d'accord, si nous buvions un gatro
-d'aguardiente<a name="FNanchor_1_5" id="FNanchor_1_5"></a><a href="#Footnote_1_5" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, ce sera avec plaisir, señor.</p>
-
-<p>Le Français prit une bota et versa de l'eau-de-vie dans deux gobelets
-en corne.</p>
-
-<p>&mdash;A votre santé, dit-il en buvant.</p>
-
-<p>&mdash;A votre heureux voyage, répondit don Santiago.</p>
-
-<p>&mdash;Merci.</p>
-
-<p>Un bruit de pas de chevaux se fit entendre au dehors.</p>
-
-<p>&mdash;Voici vos animaux qui arrivent.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, nous serons prêts dans quelques instants. Si vous voulez,
-pendant que nous chargeons, prévenez les hommes qui doivent vous
-accompagner.</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont prévenus, ils nous attendent aux retranchements.</p>
-
-<p>Tyro et les Gauchos se mirent alors, aidés par Émile et don Santiago, à
-charger les deux mules et à seller les chevaux.</p>
-
-<p>Le Français, habitué à voyager dans ces contrées, n'avait que fort peu
-de bagages: il n'emportait jamais avec lui que les choses les plus
-indispensables.</p>
-
-<p>Une demi-heure plus tard, la caravane se mettait en marche au petit
-pas, accompagnée par don Santiago qui la suivait à pied en fumant sa
-cigarette et causant amicalement avec le jeune homme.</p>
-
-<p>Ainsi que l'avait dit le montonero, une dizaine de cavaliers
-attendaient aux retranchements.</p>
-
-<p>Le Pincheyra enfourcha sa monture, donna l'ordre au départ, les
-gardiens ouvrirent la barrière et la petite troupe quitta le camp en
-bon ordre.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-<p><a name="Footnote_1_5" id="Footnote_1_5"></a><a href="#FNanchor_1_5">Renvoi 1</a>Un coup d'eau de vie.</p></div>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></h4>
-
-
-<h4>DANS LA MONTAGNE</h4>
-
-
-<p>Il était à peu près trois heures de l'après-midi, au moment où Émile
-Gagnepain quittait le camp, malgré l'escorte assez suspecte dont il
-était accompagné; ce fut cependant avec un soupir de satisfaction que
-le jeune homme se vit enfin dehors de ce repaire de bandits, dont il
-avait un instant craint de ne plus sortir.</p>
-
-<p>La route que suivait la petite caravane était des plus pittoresques et
-des plus accidentées; un sentier étroit serpentait sur le flanc des
-montagnes côtoyant presque continuellement des précipices insondables,
-du fond desquels s'élevaient les murmures mystérieux produits par des
-eaux invisibles; parfois un pont formé par deux troncs d'arbres jetés
-en travers d'une quebrada qui interrompait tout à coup la route était
-franchi, comme en se jouant, par les chevaux et les mules accoutumés de
-longue date à marcher par des chemins bien plus périlleux encore.</p>
-
-<p>Obligés de marcher les uns derrière les autres à cause du peu de
-largeur du sentier à peine frayé sur lequel ils étaient engagés, les
-voyageurs ne causaient pas entre eux, à peine leur était-il possible
-d'échanger quelques paroles, et ils étaient contraints de se laisser
-aller à leurs propres pensées sans qu'il leur fût permis de charmer
-les ennuis du voyage autrement qu'en chantant, en sifflant, ou comme
-déjà nous l'avons dit, en réfléchissant; ce fut alors en examinant le
-paysage abrupt et sauvage dont il était environné de tous les côtés,
-que le jeune homme se rendit bien compte de la formidable et presque
-imprenable position choisie par le partisan pour son quartier-général,
-et de la redoutable influence que cette position devait lui donner sur
-les populations effrayées de la plaine: il frémit en songeant qu'il
-avait commis l'imprudence de se laisser conduire dans cette forteresse
-qui, de même que les cercles de l'Enfer du Dante, était, par la nature,
-entouré d'infranchissables retranchements et ne rendait jamais la proie
-qui y avait été une fois entraînée, une foule de lugubres histoires de
-jeunes filles enlevées et disparues pour toujours lui revinrent alors
-à l'esprit, et, par une étrange réaction de la pensée, il éprouva une
-espèce de terreur rétrospective, s'il est permis de s'exprimer ainsi,
-en songeant aux dangers terribles qu'il avait courus au milieu de ces
-bandits sans frein, par lesquels en maintes circonstances, le droits
-des gens, sacré pour tous les peuples civilisés, n'avait pas été
-respecté.</p>
-
-<p>Puis, de réflexions en réflexions, par une pente toute naturelle
-suivie par son esprit, sa pensée sa fixa sur ses compagnes, demeurées
-sans appui et sans protecteur au milieu de ces hommes. Bien qu'il ne
-les eût quittées que dans le but de tenter un effort suprême pour
-leur délivrance, sa conscience lui reprocha cependant de les avoir
-abandonnées, car, malgré l'impossibilité matérielle où il se trouvait
-à Casa-Trama de leur être utile, cependant il avait la conviction que
-sa présence imposait aux Pincheyras, et que devant lui aucun d'eux
-n'aurait osé se porter sur les captives à des actes de brutalité
-répréhensibles.</p>
-
-<p>En proie à ces pensées pénibles, il sentit son humeur s'assombrir peu à
-peu, et la joie qu'il avait éprouvée d'abord de se voir si inopinément
-rendu à la liberté, fit place de nouveau au découragement qui,
-plusieurs fois déjà, s'était emparé de lui, avait brisé son énergie et
-énervé ses plus belles qualités.</p>
-
-<p>Il fut tiré des réflexions dans lesquelles était plongé par la voix de
-don Santiago qui tout à coup résonna à son oreille.</p>
-
-<p>Le jeune homme releva vivement la tête et regarda autour de lui comme
-un homme qu'on éveille en sursaut.</p>
-
-<p>Le paysage avait complètement changé. Le sentier s'était élargi peu
-à peu, avait pris les allures d'une route, les montagnes s'étaient
-abaissées, leurs flancs étaient maintenant couverts de forêts
-verdoyantes, dont les cimes feuillues étaient teintées de toutes
-les couleurs du prisme par les rayons affaiblis du soleil couchant;
-la caravane débouchait en ce moment dans une plaine assez étendue,
-entourée de taillis épais et traversée par un mince flot d'eau dont les
-capricieux méandres se perdaient çà et là au milieu d'une herbe haute
-et touffue.</p>
-
-<p>&mdash;Que me voulez-vous? demanda le Français qui, impressionnable comme
-tous les artistes, subissait déjà à son insu l'influence de ce
-majestueux paysage, et sentait la gaieté remplacer dans son cœur la
-tristesse qui depuis longtemps le gonflait, que me voulez-vous donc,
-don Santiago?</p>
-
-<p>&mdash;Au diable! reprit celui-ci, il est heureux que vous consentiez enfin
-à me répondre; voici près d'un quart d'heure que je vous parle sans
-parvenir à obtenir un mot de vous; il parait que vous avez le sommeil
-dur, compagnon?</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, señor, je ne dormais pas; je réfléchissais, ce qui
-bien souvent est à peu près la même chose.</p>
-
-<p>&mdash;Demonio, je ne vous chicanerai pas là-dessus; mais puisque maintenant
-vous consentez à m'écouter, veuillez, je vous prie, me répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux; cependant, afin que je puisse le faire, il
-faudrait que vous consentissiez, cher don Santiago, à me répéter votre
-question, dont je vous certifie que je n'ai pas entendu un mot.</p>
-
-<p>&mdash;J'y consens, bien que, sans reproche, voilà</p>
-
-<p>au moins dix fois que je vous la fais en pure perte.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai déjà prié de m'excuser.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, aussi je ne vous garde pas rancune de votre inattention.
-Voici le fait: il est au moins six heures du soir, le soleil se couche
-au milieu de nuages cuivrés de la plus mauvaise apparence, je redoute
-un temporal pour cette nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Oh, oh! fit le jeune homme, êtes-vous sûr de cela?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai trop l'habitude des montagnes pour m'y tromper.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! Et que comptez-vous faire?</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce que je vous demande, cela vous regarde au moins autant que
-moi, je suppose.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, même davantage, puisque c'est pour m'être agréable que vous
-avez consenti à m'accompagner; eh bien! Quel est votre avis, je me
-range tout d'abord aux expédients que vous suggérera votre expérience,
-et je les accepte les yeux fermés.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce que j'appelle parler, et pour s'être fait attendre, votre
-réponse n'en est pas pour cela plus mauvaise; donc, mon avis serait de
-nous arrêter ici, où nous pouvons, à moins d'un cataclysme impossible à
-prévoir, nous mettre à l'abri de l'ouragan, et d'y camper pour la nuit;
-qu'en pensez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je pense que vous avez raison, et que ce serait une folie, dans une
-circonstance comme celle-ci, vu l'heure avancée et surtout; l'endroit
-charmant où nous nous trouvons, de nous obstiner à aller plus loin.</p>
-
-<p>&mdash;D'autant plus qu'il nous serait presque impossible d'atteindre un
-refuge aussi bon que celui où nous sommes avant la nuit noire.</p>
-
-
-<p>&mdash;Arrêtons-nous donc, alors, sans davantage discourir, et hâtons-nous
-d'installer notre campement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Cher seigneur, puisqu'il en est ainsi, pied à terre, et
-déchargeons les mules.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, dit le jeune homme en sautant à bas de son cheval, mouvement
-immédiatement imité par le Pincheyra.</p>
-
-<p>Don Santiago avait dit vrai, le soleil se couchait, noyé dans des
-flots de nuages blafards; la brise du soir se levait avec une certaine
-force, les oiseaux tournoyaient en longs cercles en poussant des cris
-discordants; tout présageait enfin un de ces terribles ouragans, nommés
-<i>temporales</i>, dont la violence est si grande, que la contrée sur
-laquelle ils sévissent est, en quelques minutes à peine, changée de
-fond en comble et bouleversée comme si un tremblement de terre l'avait
-retournée.</p>
-
-<p>Le peintre avait déjà, plusieurs fois depuis son arrivée en Amérique,
-été à même d'assister au spectacle terrifiant de ces effroyables
-convulsions de la nature en travail; aussi, connaissant l'imminence
-du péril, il se hâta de tout faire préparer, afin que la tempête
-n'occasionnât que peu de dommages; les ballots empilés les uns sur les
-autres, au centre même de la vallée, non loin du ruisseau, formèrent,
-par la façon même dont ils furent placés, un rempart solide contre
-la plus grande furie du vent; les chevaux furent laissés libres et
-abandonnés à cet instinct infaillible dont les a doué la Providence, et
-qui, en leur faisant pressentir le danger bien avant qu'il les menace
-réellement, leur suggère les moyens de lui échapper. Puis dans un trou
-creusé à la hâte on alluma le feu nécessaire pour faire cuire les
-lanières de <i>charqui</i> ou viande de taureau sauvage séchée au soleil,
-destinées, avec de l'<i>harina tostada</i> et un peu de <i>queso</i> de chèvre,
-au repas du soir; l'eau du ruisseau devait servir à satisfaire la soif
-des voyageurs, car, excepté don Santiago et le peintre, qui chacun
-s'était muni d'une large <i>bota</i> d'aguardiente blanche de Pisco, les
-autres voyageurs ne portaient avec eux ni vin ni liqueurs, mais cet
-oubli, si c'en était réellement un, était de peu d'importance pour des
-hommes d'une aussi grande frugalité que les Hispano-américains, gens
-qui vivent pour ainsi dire de rien, et dont la première chose venue
-suffit pour apaiser la faim et la soif.</p>
-
-<p>Le repas fut ce qu'il devait être, entre hommes qui s'attendent à voir
-d'un moment à l'autre fondre sur eux un danger terrible et inévitable,
-c'est-à-dire triste et silencieux.</p>
-
-<p>Chacun mangea à la hâte sans lier conversation avec son voisin; puis,
-la faim satisfaite, la cigarette fumée, sans se souhaiter même le
-bonsoir les uns aux autres, les voyageurs s'enveloppèrent avec soin
-dans leurs frazadas et leurs <i>pellones</i>, et essayèrent de dormir avec
-cette résignation placide qui forme le fond du caractère des créoles
-et leur fait accepter sans murmures inutiles les conséquences souvent
-fâcheuses de l'existence nomade à laquelle ils sont condamnés.</p>
-
-<p>Bientôt, excepté les trois ou quatre sentinelles placées aux abords du
-campement afin de surveiller l'approche des fauves, et des deux chefs
-de la caravane, c'est-à-dire don Santiago et Émile, tout le monde fut
-plongé dans un profond sommeil.</p>
-
-<p>Le Pincheyra paraissait soucieux; il fumait nonchalamment sa cigarette,
-le dos appuyé à un tronc d'arbre et les yeux fixés devant lui, sans
-cependant arrêter ses regards sur aucun objet; le Français, au
-contraire, plus éveillé et plus gai que jamais, chantonnait entre ses
-dents, et s'amusait, avec la pointe de son couteau, à creuser un trou
-dans lequel il empilait ensuite du bois mort, dans le but évident
-d'allumer un feu de veille, destiné sans doute à lui chauffer les pieds
-lorsque l'envie lui prendrait de se livrer au sommeil.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! don Santiago, dit-il, enfin, en s'adressant au Pincheyra et lui
-touchant légèrement l'épaule, à quoi pensez-vous donc? est-ce que vous
-n'allez pas essayer de dormir une couple d'heures?</p>
-
-<p>Le Chilien secoua la tête sans répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Que signifie cela? reprit le jeune homme avec insistance, vous qui,
-il n'y a qu'un instant, me reprochiez ma tristesse, vous semblez en
-avoir hérité, sur mon âme; est-ce la pesanteur de l'atmosphère qui
-influe sur vous?</p>
-
-<p>&mdash;Me prenez-vous pour une femme, répondit-il enfin d'un ton bourru; que
-m'importe à moi l'état du ciel, ne suis-je pas un enfant des montagnes,
-habitué, dès mon jeune âge, à braver les plus terribles temporales?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, alors, qu'avez-vous qui vous tourmente?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'ai, vous voulez le savoir?</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! Puisque je vous le demande.</p>
-
-<p>&mdash;Don Santiago hocha la tête à plusieurs reprises, jeta autour de lui
-un regard soupçonneux, puis il se décida, enfin, à prendre la parole
-d'une voix basse et presque indistincte comme s'il redoutait d'être
-entendu, bien que tous ses compagnons fussent endormis à une distance
-trop grande pour que le son de sa voix parvint jusqu'à eux.</p>
-
-
-<p>&mdash;J'ai, dit-il, qu'une chose me chagrine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous, don Santiago, vous m'étonnez étrangement; seriez-vous en
-délicatesse avec votre frère, don Pablo?</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère est, il est vrai, pour quelque chose dans cette affaire,
-mais avec lui personnellement, je n'ai rien, ou du moins, je le
-crois, car, avec lui, jamais on ne sait à quoi s'en tenir: non, c'est
-uniquement à cause de vous que je suis chagrin en ce moment.</p>
-
-<p>&mdash;A cause de moi! s'écria le jeune homme avec surprise, je vous avoue
-que je ne vous comprends pas.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez plus bas; il est inutile que nos compagnons entendent ce que
-nous disons, tenez, don Emilio, je veux être franc avec vous: nous
-allons nous quitter peut-être pour ne jamais nous revoir, et je désire
-pour vous qu'il en soit ainsi; je veux que notre séparation soit
-amicale, et que vous ne conserviez contre moi aucune prévention.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous assure, don Santiago...</p>
-
-<p>&mdash;Je sais ce que je dis, interrompit-il avec une certaine vivacité;
-vous m'avez rendu un grand service; je ne puis nier que je vous dois en
-quelque sorte la vie, car lorsque je vous rencontrai dans le souterrain
-du rancho ma position était presque désespérée; eh bien! Je ne me suis
-pas, en apparence, conduit avec vous comme j'aurais dû le faire; je
-m'étais engagé à mettre, vous et les vôtres, à l'abri du danger qui
-vous menaçait, et je vous ai conduit à Casa-Trama lorsque j'aurais dû,
-au contraire, vous guider dans une direction tout opposée. Je sais
-cela; j'ai mal agi en cette circonstance et vous avez le droit de m'en
-garder rancune; mais je n'étais pas libre de faire autrement; j'étais
-contraint d'obéir à une volonté plus forte que la mienne, la volonté de
-mon frère, à qui nul n'a jamais osé résister. Aujourd'hui je reconnais
-mon tort, et je voudrais, autant que possible, réparer le mal que j'ai
-fait et celui que j'ai laissé faire.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci est parler en caballero et en homme de cœur, don Santiago;
-soyez convaincu que, quoiqu'il arrive, je vous saurai gré de ce que
-vous me dites en ce moment; mais puisque vous avez si bien commencé, ne
-me laissez pas plus longtemps dans le doute pénible où je me trouve:
-répondez-moi sincèrement, le voulez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, autant que cela dépendra de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Les dames que j'ai été contraint d'abandonner, courent-elles des
-dangers en ce moment?</p>
-
-<p>&mdash;Je le crois.</p>
-
-<p>&mdash;De la part de votre frère?</p>
-
-<p>&mdash;De la sienne, oui, et d'autres aussi. Ces deux étrangères ont
-d'implacables ennemis acharnés à leur perte.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvres femmes! murmura le jeune homme en soupirant; elles ne
-quitteront donc pas le camp?</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire; demain, au lever du soleil, elles en sortiront,
-escortées par l'officier qui, devant vous, les a réclamées à mon frère.</p>
-
-<p>&mdash;Cet officier, vous le connaissez?</p>
-
-<p>&mdash;Un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-il?</p>
-
-<p>&mdash;Ceci, je ne puis le dire, j'ai fait serment de ne le révéler à
-personne.</p>
-
-<p>Le Français comprit qu'il ne devait pas insister, il modifia ses
-questions.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle route prendront-elles? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Celle que nous suivons.</p>
-
-<p>&mdash;Et elles se dirigeront?</p>
-
-<p>&mdash;Vers la frontière brésilienne.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi elles vont rejoindre le général de Castelmelhor?</p>
-
-<p>Le Pincheyra secoua négativement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Alors pourquoi prendre cette direction?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
-
-<p>&mdash;Et cependant, vous croyez qu'un danger les menace?</p>
-
-<p>&mdash;Un terrible.</p>
-
-<p>&mdash;De quelle sorte?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
-
-<p>Le jeune homme frappa du pied avec, dépit. Ces réticences continuelles
-de la part du partisan l'inquiétaient plus que la vérité si affreuse
-qu'il se fût attendu à l'entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, reprit-il au bout d'un instant, en supposant que je demeure
-ici quelque temps, je les verrai.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne fait aucun doute.</p>
-
-<p>&mdash;Que me conseillez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Moi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Rien; je ne suis pas comme vous amoureux de doña Eva, moi, dit-il
-avec une certaine nuance de raillerie qui fit tressaillir le jeune
-homme.</p>
-
-<p>&mdash;Amoureux de doña Eva! s'écria-t-il, moi?</p>
-
-<p>&mdash;Quel autre motif pourrait vous engager avec toutes les chances contre
-vous de risquer votre vie pour la sauver s'il n'en était pas ainsi?</p>
-
-<p>Le jeune homme ne répondit pas; une lumière terrible venait subitement
-de se faire dans son cœur; ce secret, qu'il se cachait à lui-même,
-d'autres le connaissaient, et lorsqu'il n'osait pas s'interroger sur
-cet amour insensé qui le brûlait, la certitude de son existence était
-acquise même aux indifférents.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! balbutia-t-il enfin, don Santiago, me croyez-vous donc capable
-d'une telle folie?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais si c'est une folie d'aimer lorsqu'on est jeune et ardent
-comme vous l'êtes, répondit froidement le Pincheyra; jamais je n'ai
-aimé que mon cheval et mon fusil, mais je crois savoir que l'amour de
-deux êtres jeunes et beaux est une loi de nature, et je ne vois pas
-pour quel motif vous essaieriez de vous y soustraire. Je ne vous blâme
-ni ne vous approuve, je constate un fait, voilà tout.</p>
-
-<p>Le jeune homme fut étonné d'entendre parler ainsi un homme que,
-jusqu'à ce moment, il avait supposé doué d'une dose fort restreinte
-d'intelligence, et dont toute les aspirations lui semblaient tournées
-vers la guerre et le pillage, ce demi sauvage, émettant d'un air aussi
-insouciant des sentiments si humainement philosophiques, lui semblait
-un phénomène incompréhensible.</p>
-
-<p>Le Pincheyra, sans paraître remarquer l'impression qu'il avait produite
-sur son interlocuteur, continua tranquillement:</p>
-
-<p>L'officier qui escorte ces dames ignore non seulement votre amour pour
-la plus jeune des deux dames, mais encore il ne sait pas que vous les
-connaissez; pour des motifs particuliers et qui lui sont personnels,
-mon frère a cru devoir garder le silence à ce sujet; je vous donne ce
-renseignement dont je vous garantis l'exactitude, parce qu'il pourra
-vous servir au besoin.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, il est trop tard.</p>
-
-<p>&mdash;Don Emilio, sachez ceci: c'est qu'aussitôt après notre conversation,
-mes compagnons et moi nous nous retirerons, parce que notre mission est
-terminée, et que si je suis demeuré avec vous si longtemps, c'est que
-je tenais à vous dire certaines choses.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en remercie.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, je suis certain que vous ne quitterez pas ce lieu sans avoir
-essayé non pas de revoir ces dames, mais de les enlever à ceux qui les
-conduisent, ce qui, du reste, ne serait pas impossible puisqu'ils ne
-seront qu'une dizaine tout au plus. Je vous souhaite bonne chance du
-fond du cœur, parce que vous me plaisez et que je voudrais réellement
-que vous réussissiez. Seulement, croyez-moi, agissez avec prudence,
-la ruse a dénoué plus de liens que la violence et la force n'en ont
-brisé: suivez le conseil que je vous donne, et j'espère que vous vous
-en trouverez bien. Maintenant nous allons nous séparer, j'espère avoir
-sinon réparé, du moins amoindri les conséquences funestes de la faute
-qu'on m'a obligé à commettre; séparons-nous donc comme deux amis. Le
-seul vœu que je forme est que nous ne nous revoyions jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! Vous allez partir ainsi au milieu des ténèbres, lorsque nous
-sommes menacés d'un temporal?</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut, don Emilio; je suis attendu là-bas. Mon frère prépare
-une importante expédition, à laquelle je dois et je veux assister.
-Quant au temporal, il ne sévira pas avant deux ou trois heures et, si
-terrible qu'il soit, c'est une trop vieille connaissance pour que je
-ne sache pas les moyens de m'en garantir. Adieu donc, et encore une
-fois bonne chance. Quoi qu'il arrive, silence sur ce que je vous ai
-dit; maintenant, enveloppez-vous dans votre poncho et feignez de dormir
-jusqu'à ne que j'aie donné le signal du départ à mes cavaliers.</p>
-
-<p>Le jeune homme suivit le conseil qui lui était donné, il se roula dans
-son manteau et s'étendit sur le sol.</p>
-
-<p>Lorsque don Santiago se fut assuré que rien ne pourrait laisser
-soupçonner l'entretien qui venait d'avoir lieu, il se leva, frappa du
-pied pour se dégourdir, et prenant un sifflet suspendu à son cou par
-une mince chaîne d'argent, il en tira un son aigu et prolongé.</p>
-
-<p>Les cavaliers dressèrent aussitôt la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, enfants! cria le Pincheyra d'une voix forte, debout et sellez
-vos chevaux, nous retournons à Casa-Trama.</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! Vous nous quittez à cette heure, señor don Santiago? lui
-demanda le jeune homme, en feignant de s'être éveillé au bruit du
-sifflet.</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut, señor, répondit-il, notre escorte ne vous est plus
-nécessaire, et nous avons une longue marche à faire, si nous voulons
-être rendus à Casa-Trama au lever du soleil.</p>
-
-<p>Cependant les Pincheyras avaient obéi avec empressement à l'ordre
-qu'ils avaient reçu, ils s'étaient levés et s'étaient mis aussitôt en
-devoir de lacer leurs chevaux et de les seller.</p>
-
-<p>Par un hasard, prémédité sans doute par don Santiago, les sentinelles
-qui avaient été chargées de veiller à la sûreté commune étaient les
-deux Gauchos et le Guaranis, de sorte qu'il avait la certitude que le
-secret de son entretien avec le Français ne transpirerait pas.</p>
-
-<p>Au bout de quelques minutes, les cavaliers furent en selle; le
-Pincheyra se mit à leur tête, et se tournant vers Émile en lui faisant
-un geste amical de la main.</p>
-
-<p>&mdash;Adios, señor, et bonne chance, lui dit-il avec intention.</p>
-
-<p>Le jeune homme lui rendit son cordial salut, et la petite troupe se mit
-en marche. Bientôt elle disparut à l'angle du sentier; le bruit de ses
-pas alla peu à peu en s'affaiblissant et ne tarda pas à s'éteindre tout
-à fait. Lorsque le silence fut complètement rétabli, Émile fit un signe
-à ses compagnons:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant que nous sommes seuls, señores, dit-il, causons, car les
-circonstances sont graves. Tyro, allumez du feu, nous allons tenir un
-conseil à l'Indienne.</p>
-
-<p>Le Guaranis ramassa le bois sec, l'empila avec soin, battit le briquet
-et bientôt une légère aigrette de flamme s'éleva gaiement vers le ciel.</p>
-
-<p>Un silence de mort régnait dans la vallée, la brise s'était éteinte,
-il n'y avait pas un souffle dans l'air; le ciel noir comme de l'encre,
-n'avait pas une étoile, la nature semblait rassembler toutes ses forces
-pour livrer un combat plus terrible à la matière; dans les profondeurs
-inexplorées des quebradas, des bruits sourds et mystérieux s'élevaient
-parfois, se mêlant, à de longs intervalles aux sourds rugissements des
-fauves à l'abreuvoir.</p>
-
-<p>Les quatre hommes s'accroupirent en rond autour du feu, allumèrent
-leurs cigarettes, et le jeune homme prit la parole après leur avoir
-rapporté ce qu'il croyait nécessaire de leur dire de l'entretien qui
-avait eu lieu entre lui et don Santiago.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, ajouta-t-il, répondez-moi franchement, puis-je compter
-sur vous pour tout ce qu'il me plaira de faire?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondirent-ils tout d'une voix.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi qu'il arrive?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi qu'il arrive.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, je ne serai pas ingrat, la récompense égalera les services;
-maintenant, si vous avez quelques observations à me soumettre, je suis
-prêt à les entendre.</p>
-
-<p>Les Gauchos, hommes d'exécution avant tout et peu parleurs de leur
-nature, se contentèrent de dire que le moment d'agir arrivé, ils
-seraient prêts; qu'ils n'avaient aucune observation à faire sur la
-manière de procéder; que cela ne les regardait pas.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, observa Tyro. Allez dormir, mes braves, et laissez-nous,
-le seigneur notre maître et moi, convenir de ce qui sera opportun de
-faire.</p>
-
-<p>Les Gauchos ne se le firent pas répéter deux fois; ils se levèrent et
-allèrent s'étendre au milieu des ballots; deux minutes plus tard, ils
-dormaient à poings fermés.</p>
-
-<p>Émile et le Guaranis, demeurés seuls, entamèrent alors un entretien
-fort long et fort sérieux, et dressèrent un plan qu'il est inutile de
-faire connaître ici.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XX" id="XX">XX</a></h4>
-
-
-<h4>LE PARTISAN</h4>
-
-
-<p>Il nous faut maintenant retourner auprès des chefs guaycurús que nous
-avons abandonnés au moment où, à la suite de don Zéno Cabral, ils
-entraient dans une caverne, où le montonero, du moins d'après les
-paroles qu'il avait prononcées en les accostant, paraissait avoir donné
-rendez-vous au Cougouar.</p>
-
-<p>Cette caverne dont l'entrée, à moins de bien la connaître, était
-impossible à distinguer du dehors à cause de la conformation du paysage
-dont elle formait le centre, et de la difficulté avec laquelle on y
-parvenait était vaste et parfaitement claire à cause d'une infinité de
-fissures imperceptibles presque, qui y laissaient pénétrer la lumière
-en y renouvelant l'air; dans le fond et sur les côtés s'ouvraient
-plusieurs galeries qui se perdaient sous la montagne à des distances
-probablement fort grandes.</p>
-
-<p>L'endroit où le partisan s'arrêta, c'est-à-dire à quelques pas à peine
-de l'ouverture, contenait plusieurs sièges formés avec des blocs de
-chêne mal équarris et deux ou trois amas de feuilles sèches servant
-probablement de lits à ceux qui venaient chercher en ce lieu un refuge
-temporaire.</p>
-
-<p>Au centre de la caverne, un grand feu était allumé. Sur ce feu,
-suspendu par une chaîne, à trois pieux placés en faisceau, bouillait
-une marmite de fer, tandis qu'un quartier de guanaco, enfilé dans
-une baguette de fusil fichée dans le sol, rôtissait tout doucement;
-quelques patates cuisaient sous la cendre et plusieurs cornes de
-bœuf contenant de l'harina tostada étaient placées près des sièges
-par terre. Les armes de Zéno Cabral, c'est-à-dire son fusil et son
-sabre, étaient appuyés contre une des parois de la caverne. Il n'avait
-conservé que son couteau à sa polena droite.</p>
-
-<p>&mdash;Señores, dit le partisan avec un geste courtois, permettez-moi de
-vous offrir la mince hospitalité que les circonstances où nous nous
-trouvons m'obligent à vous donner. Avant tout, nous mangerons et
-boirons ensemble, afin de bien établir la confiance entre nous et
-d'éloigner tout soupçon de trahison.</p>
-
-<p>Ces paroles avaient été prononcées en portugais, les capitaos
-répondirent dans la même langue et s'assirent à l'exemple de leur
-amphitryon sur les sièges préparés pour eux.</p>
-
-<p>Zéno Cabral décrocha alors la marmite et servit avec une adresse et une
-vivacité peu communes, dans des <i>couis</i> qu'il présenta ensuite à ses
-hôtes du <i>tocino</i>, du <i>chorizo</i> et du <i>charqui</i>, assaisonné avec des
-<i>camotes</i> et de l'<i>ajo</i>, ce qui forme le plat national de ces contrées.</p>
-
-<p>Le repas commença, et les chefs attaquèrent vigoureusement les mets
-placés devant eux, se servant de leur couteau en guise de fourchette et
-buvant à la ronde de l'eau légèrement coupée avec de l'aguardiente de
-Pisco, afin d'en enlever l'âcreté.</p>
-
-<p>Les Indiens ne parlent pas en mangeant; aussi leurs repas sont-ils
-généralement fort courts. Après le <i>charqui</i>, ce fut le tour du
-guanaco; puis l'harina tostada fut mangée délayée avec de l'eau chaude,
-et enfin Zéno Cabral confectionna le maté <a name="FNanchor_1_6" id="FNanchor_1_6"></a><a href="#Footnote_1_6" class="fnanchor">[1]</a>, et l'offrit à ses
-convives.</p>
-
-<p>Lorsque le maté fut bu et que nos trois personnages eurent allumé leurs
-cigarettes de paille de maïs; Zéno Cabral prit enfin la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Je dois m'excuser près de vous, señor capitao, dit-il en portugais
-à Gueyma, l'espèce de surprise au moyen de laquelle j'ai obtenu
-une entrevue de vous; le Cougouar, dont depuis longtemps déjà j'ai
-l'honneur d'être l'ami, m'avait engagé d'agir ainsi que je l'ai fait;
-si une faute a été commise, c'est donc sur lui que doit en retomber le
-blâme.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que le Cougouar fait est toujours bien, señor, répondit en
-souriant le chef, il est mon père, puisque c'est à lui que je dois
-d'être ce que je suis, je n'ai donc pas à le blâmer, convaincu que
-des raisons fort sérieuses et qui, sans doute, me seront plus tard
-expliquées, l'empêchaient de procéder autrement.</p>
-
-<p>&mdash;Gueyma a bien parlé comme toujours, dit le Cougouar, la sagesse
-réside en lui; le chef blanc ne tardera pas à déduire les motifs de sa
-conduite.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce que je vais faire à l'instant, si les capitaos veulent bien
-me prêter leur attention, reprit Zéno Cabral.</p>
-
-<p>&mdash;Que mon père parle, nos oreilles sont ouvertes.</p>
-
-<p>Le partisan se recueillit pendant deux ou trois minutes, puis il
-commença en ces termes:</p>
-
-<p>&mdash;Mes frères les guerriers guaycurús trompés par les paroles menteuses
-d'un blanc, ont consenti à former une alliance avec lui et à le
-suivre dans cette contrée pour l'aider à combattre d'autres blancs
-qui jamais n'avaient fait de mal à mes frères, et dont ils ignoraient
-jusqu'à l'existence. Mais pendant que les guerriers entraient sur le
-sentier, de la guerre et abandonnaient leurs territoires de chasse
-sous la sauvegarde de l'honneur de leurs nouveaux alliés, ceux-ci, qui
-n'avaient d'autre but que celui de les éloigner, afin de s'emparer
-plus facilement de leurs riches et fertiles contrées, envahissaient
-au mépris de la foi jurée leurs territoires de chasse, et essayaient
-de s'y établir. Ce projet inique, cette infâme trahison aurait réussi
-probablement, vu l'éloignement des plus braves guerriers de la nation,
-si un ami des Guaycurús, révolté de cette action infâme, n'avait fait
-prévenir Tarou-Niom, le grand capitao des Guaycurús, de se mettre sur
-ses gardes et ne lui avait fait contracter une alliance offensive et
-défensive avec Emavidi-Chaïmè, le grand chef des Payagoas, afin de
-s'opposer aux attaques de l'ennemi commun.</p>
-
-<p>Malgré l'impassibilité de commande dont les Indiens font parade
-dans les circonstances les plus sérieuses, Gueyma, en apprenant ces
-nouvelles si nettement et si froidement articulées, ne put se contenir.
-Ses sourcils se froncèrent, ses narines se dilatèrent comme celles
-d'une bête fauve; il bondit sur ses pieds, et frappant violemment ses
-mains l'une contre l'autre:</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère, le chef pâle a les preuves de ce qu'il avance, n'est-ce
-pas? s'écria-t-il avec un accent de sourde menace.</p>
-
-<p>&mdash;Je les ai, répondit simplement Zéno Cabral.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, alors il me les donnera.</p>
-
-<p>&mdash;Je les donnerai au capitao.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il est autre chose que je veux savoir encore.</p>
-
-<p>&mdash;Que veut savoir mon frère?</p>
-
-<p>&mdash;Quel est l'ami des Guaycurús qui les a avertis de l'horrible trahison
-qui se tramait contre eux?</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon dire cela à mon frère?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que de même que je connais mes ennemis, je veux connaître mes
-amis.</p>
-
-<p>Zéno Cabral s'inclina.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, dit-il.</p>
-
-<p>Gueyma le regarda un instant avec une fixité étrange, comme s'il eût
-voulu lire jusqu'au fond de son cœur ses pensées les plus secrètes.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, dit-il enfin, ce que dit mon frère doit être vrai, Gueyma
-le remercie et lui offre sa main.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'accepte avec empressement, car depuis longtemps déjà j'aime le
-capitao, répondit le partisan, en pressant la main que lui tendait le
-chef.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, quelles sont les preuves que mon frère me donnera?</p>
-
-<p>Zéno Cabral fouilla sous son poncho et en retira un quipu<a name="FNanchor_2_7" id="FNanchor_2_7"></a><a href="#Footnote_2_7" class="fnanchor">[2]</a> qu'il
-présenta sans répondre au chef.</p>
-
-<p>Celui-ci le saisit vivement et se mit aussitôt à le déchiffrer, avec la
-même rapidité qu'un Européen lit une lettre.</p>
-
-<p>Peu à peu, les traits du chef reprirent leur rigidité marmoréenne;
-puis, après avoir complètement déchiffré le quipu, il le tendit au
-Cougouar, et se tournant vers Zéno Cabral, qui suivait tous ses
-mouvements avec une anxiété secrète:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant que je sais l'insulte qui m'a été faite, dit-il
-froidement, mon frère me donnera sans doute les moyens de me venger.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être y parviendrai-je, répondit le partisan.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi avoir le doute sur les lèvres quand la certitude est dans le
-cœur? reprit Gueyma.</p>
-
-<p>&mdash;Que veut dire le capitao?</p>
-
-<p>&mdash;Je veux dire que personne dans le but unique d'être agréable à un
-homme qu'il ne connait pas, ne fait ce qu'a fait mon frère.</p>
-
-<p>&mdash;Je connais le capitao plus qu'il ne le suppose.</p>
-
-<p>&mdash;C'est possible, j'admets cela; mais il n'en reste pas moins évident
-pour moi que mon frère le chef pâle avait un but en agissant ainsi
-qu'il l'a fait; c'est ce but que Gueyma désire connaître.</p>
-
-<p>&mdash;Que mon frère suppose que moi aussi j'aie à me venger de l'homme qui
-l'a insulté, et que, pour que cette vengeance soit plus sûre et plus
-éclatante j'aie besoin de l'aide de mon frère; me la refuserait-il?</p>
-
-<p>&mdash;Non, certes, si le fait, au lieu d'être une supposition, était une
-réalité.</p>
-
-<p>&mdash;Le capitao me le promet?</p>
-
-<p>&mdash;Je le promets.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Les prévisions du chef sont justes. Malgré la vive et
-sincère amitié que j'ai pour lui, obligé, en ce moment, de m'occuper
-d'affaires fort sérieuses peut-être aurais-je négligé de m'occuper des
-siennes, si je n'avais pas eu un puissant intérêt à le faire et si
-l'homme dont il veut se venger n'était pas depuis longtemps mon ennemi;
-voilà la vérité tout entière.</p>
-
-<p>&mdash;Eah! Mon frère a bien parlé; sa langue n'est pas fourchue; les
-paroles que souffle sa poitrine sont loyales. Que fera mon frère pour
-assurer ma vengeance en même temps que la sienne?</p>
-
-<p>&mdash;Deux choses.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle est la première?</p>
-
-<p>&mdash;Je livrerai entre les mains du capitao la femme et la fille de son
-ennemi.</p>
-
-<p>L'œil de l'lndien lança un fulgurant éclair de joie.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! s'écria-t-il; voyons la seconde maintenant.</p>
-
-<p>&mdash;Je guiderai mon frère par des sentiers de bêtes fauves, connus de moi
-seul, et avec les riches proies que je lui aurai livrées, je lui ferai
-attendre, en moins de cinq jours, la frontière de ses territoires de
-chasse.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère fera cela?</p>
-
-<p>&mdash;Je le ferai, je le jure!</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien; quand les deux femmes pâles seront-elles mes captives?</p>
-
-<p>&mdash;Avant deux jours, si le chef consent à m'aider.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai dit au chef blanc qu'il pouvait disposer de moi, qu'il parle
-donc sans crainte.</p>
-
-<p>Zéno Cabral jeta un regard interrogateur au Cougouar qui jusqu'à ce
-moment, avait assisté muet et impassible à cet entretien.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère peut parler, dit le vieux chef, la parole de Gueyma est
-celle d'un capitao, rien ne saurait la faire changer.</p>
-
-<p>&mdash;Seulement, que mon frère prête la plus sérieuse attention à ce que je
-vais dire; je ne ferai ce que j'ai proposé qu'à une condition.</p>
-
-<p>&mdash;J'écoute.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère ne pourra disposer, sous aucun prétexte, des captives
-remises entre ses mains sans mon autorisation; sous aucun prétexte,
-il ne leur rendra la liberté sans que j'y consente. Pour le reste, le
-Cougouar connaît mes intentions, et il a promis de s'y conformer.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce vrai? demanda Gueyma au vieux chef en se tournant vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, répondit laconiquement celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Le Cougouar, reprit le jeune homme, est un des plus sages guerriers
-de ma nation; ce qu'il fait est toujours bien; il est de mon devoir de
-suivre son exemple; j'adhère à ce que désire le chef blanc.</p>
-
-<p>Zéno Cabral inclina la tête en signe de remercîment et, malgré lui, un
-éclair de satisfaction illumina pour une seconde son visage austère.</p>
-
-<p>Gueyma reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Le chef pâle a-t-il autre chose à ajouter à ce qu'il m'a dit?</p>
-
-<p>&mdash;Rien, répondit le partisan.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien; à moi maintenant à poser mes conditions.</p>
-
-<p>&mdash;C'est trop juste, chef, je vous écoute.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, le chef blanc, connaît les coutumes de la pampa, n'est-il
-pas vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Je les connais, ma vie presque entière s'est écoulée au désert.</p>
-
-<p>&mdash;Connaît-il la cérémonie du pacte de vengeance en usage dans la nation
-des Guaycurús?</p>
-
-<p>&mdash;J'en ai entendu parler, sans cependant l'avoir jamais encore
-pratiquée pour mon propre compte; je sais que c'est une espèce de
-fraternité d'armes qui lie deux hommes l'un à l'autre par un lien plus
-fort que la parenté la plus proche.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est en effet cela; mon frère consent-il à ce que cette
-cérémonie soit faite par nous?</p>
-
-<p>&mdash;J'y consens de grand cœur, chef, répondit le partisan sans hésiter,
-parce que mes intentions sont pures, que nulle pensée de trahison n'est
-dans mon cœur et que j'éprouve pour mon frère une vive amitié.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, reprit en souriant le jeune chef, je remercie mon frère de
-m'accepter pour compagnon du sang; le Cougouar nous attachera l'un à
-l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, répondit simplement celui-ci.</p>
-
-<p>Les trois hommes se levèrent.</p>
-
-<p>Le Cougouar s'avança alors entre eux, et leur faisant étendre en avant
-à chacun la main droite:</p>
-
-<p>&mdash;Chacun de vous, dit-il, est double; il a un ami pour veiller sur lui
-en tous lieux et en toutes circonstances, le jour comme la nuit, le
-matin comme le soir; les ennemis de l'un sont les ennemis de l'autre;
-ce que l'un possède appartient à son ami. A l'appel de son compagnon
-de sang, n'importe où il se trouve, n'importe ce qu'il fasse, l'ami
-doit aussitôt tout abandonner pour accourir auprès de celui qui réclame
-sa présence. La mort même ne saurait vous désunir: dans l'autre vie,
-votre pacte continuera aussi fort que dans celle-ci. Vous, Zéno Cabral,
-pour la nation des Guaycurús, vous vous nommez maintenant Cabral
-Gueyma; et vous, Gueyma, pour les frères de votre ami, vous êtes Gueyma
-Zéno. Votre sang même doit se mêler dans votre poitrine, afin que vos
-pensées soient bien réellement les mêmes et que, à l'heure où vous
-comparaîtrez, après votre mort, devant le Maître du monde, il vous
-reconnaisse et vous réunisse l'un à l'autre.</p>
-
-<p>Après avoir ainsi parlé, le Cougouar tira son couteau de sa gaine et
-piqua légèrement la poitrine du partisan juste à la place du cœur.</p>
-
-<p>Zéno supporta sans trembler ni pâlir cette effrayante incision, le
-vieux chef recueillit le sang qui coula de la blessure dans un <i>couis</i>
-dans lequel un peu d'eau était restée; il incisa de même la poitrine du
-jeune chef et fit aussi couler son sang dans le <i>couis</i>.</p>
-
-<p>Élevant alors le vase au-dessus de sa tête:</p>
-
-<p>&mdash;Guerriers, s'écria-t-il d'une voix sombre et empreinte d'une majesté
-suprême, là est contenu votre sang, si bien mêlé qu'il ne pourrait plus
-être séparé; chacun de vous va boire à cette coupe que, entre vous
-deux, vous devez vider; à vous d'abord, ajouta-t-il en se tournant vers
-Zéno Cabral en tendant le vase vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;Donnez, répondit froidement le partisan et il le porta sans hésiter à
-ses lèvres.</p>
-
-<p>Lorsqu'il eut bu la moitié à peu près de ce qu'il contenait. Il le
-présenta à Gueyma; celui-ci le prit sans prononcer une parole et le
-vida d'un trait.</p>
-
-<p>&mdash;A notre prochaine rencontre, frère, dit alors le jeune chef, nous
-échangerons nos chevaux, car nous ne le pouvons faire en ce moment. En
-attendant, voici mon fusil, mon sabre, mon couteau, ma poire à poudre,
-mon sac à balles, mon lasso et mes bolas; acceptez-les, et veuille le
-Grand-Esprit qu'ils vous fassent un aussi bon service qu'ils m'en ont
-fait un à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Je les reçois, frère, en échange de mes armes que voici.</p>
-
-<p>Puis les deux hommes s'embrassèrent, et la cérémonie fut terminée.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, dit le Cougouar, le moment de nous séparer est arrivé, il
-nous faut rejoindre nos guerriers: où nous retrouverons-nous et quand
-aura lieu cette rencontre?</p>
-
-<p>&mdash;Le deuxième soleil après celui-ci, répondit le partisan, j'attendrai
-mes frères trois heures avant le coucher du soleil au <i>cañon de
-yerbas verdes</i>, les captives seront avec moi; le cri de l'aigle des
-cordillières, trois fois répété, avertira mes frères de ma présence,
-ils me répondront par celui du maukawis répété le même nombre de fois.</p>
-
-<p>&mdash;Bon; mes guerriers seront exacts.</p>
-
-<p>Les trois hommes se serrèrent énergiquement la main et les chefs
-guaycurús se retirèrent, reprenant pour s'en aller le chemin presque
-impraticable par lequel ils étaient venus, mais qui ne devait pas
-offrir de difficultés sérieuses à des hommes brisés comme eux à tous
-les exercices du corps et doués d'une souplesse et d'une agilité sans
-égale.</p>
-
-<p>Zéno Cabral demeura seul dans la caverne.</p>
-
-<p>Le partisan se laissa tomber sur un siège, pencha la tête sur sa
-poitrine et demeura ainsi pendant un laps de temps considérable plongé
-dans de profondes réflexions.</p>
-
-<p>Lorsque les premières ombres du soir commencèrent à envahir l'entrée de
-la caverne, le jeune homme se redressa.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin! murmura-t-il à voix basse, je vais donc atteindre cette
-vengeance que depuis si longtemps je poursuis; nul désormais ne
-pourra me ravir ma proie; mon père tressaillira de joie dans sa tombe
-en voyant de quelle façon je tiens mon serment; hélas! Pourquoi me
-faut-il être la hache destinée à martyriser deux femmes innocentes! Le
-véritable coupable m'échappe encore! Dieu permettra-t-il qu'il tombe
-entre mes mains? Comment le contraindre à se livrer à moi?</p>
-
-<p>Il garda quelques instants le silence, puis il reprit arec une énergie
-sauvage:</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon m'apitoyer sur le sort de ces femmes! La loi du désert ne
-dit-elle pas: Œil pour œil, dent pour dent? Ce n'est pas moi qui ai
-commis le crime! Je venge l'insulte faite à ma famille; le sort en est
-jeté, Dieu me jugera!</p>
-
-<p>Il se leva et fit quelques tours dans la caverne. L'obscurité était
-presque complète. Zéno Cabral prit une torche de bois pourri, l'alluma
-et la ficha en terre; puis, après une dernière hésitation, il secoua la
-tête à plusieurs reprises, se passa la main sur le front, comme pour
-chasser une idée importune, et alla se rasseoir sur un des sièges,
-après avoir fait disparaître les traces du repas et celles laissées par
-la présence des guerriers guaycurús.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis fou! murmura-t-il à demi-voix; il est trop tard maintenant
-pour regarder en arrière.</p>
-
-<p>Et saisissant son fusil, il le déchargea en l'air.</p>
-
-<p>Le bruit de la détonation, répercuté par les nombreux échos de la
-caverne, roula pendant un temps assez long, s'affaiblissant de plus en
-plus et finit par s'éteindre tout à fait.</p>
-
-<p>Presque aussitôt la lueur de plusieurs torches brilla au fond d'une
-galerie latérale, grandit rapidement, et bientôt illumina la caverne
-de teintes rougeâtres qui couraient sur les parois avec des reflets
-fantastiques; ces torches étaient portées par des montoneros conduits
-par plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait don Silvio Quiroga.</p>
-
-<p>&mdash;Nous voici, général, dit le capitaine avec un salut respectueux.</p>
-
-<p>&mdash;Où sont les prisonniers? demanda Zéno Cabral, tout en rechargeant son
-fusil qu'il plaça à portée de sa main.</p>
-
-<p>&mdash;Gardés à quelques pas par un détachement de nos hommes.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'ils viennent.</p>
-
-<p>Le capitaine se retira sans répondre; quelques minutes se passèrent,
-au bout desquelles il reparut accompagné de trois hommes désarmés qui
-marchaient au milieu d'un groupe de partisans.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, dit le général, laissez-moi avec ces caballeros, je
-désire causer avec eux; seulement, soyez prêts à accourir, si besoin
-était, au premier signal. Allez.</p>
-
-<p>Le capitaine Quiroga planta deux ou trois torches dans le sol, et
-s'enfonça ensuite dans la galerie de laquelle il était sorti, suivi par
-les montoneros.</p>
-
-<p>Don Zéno demeura seul avec les trois prisonniers; ceux-ci se tenaient
-debout devant lui, froids, hautains, la tête fièrement rejetée en
-arrière et les bras croisés sur la poitrine.</p>
-
-<p>Il y eut un instant de silence.</p>
-
-<p>Ce fut un des prisonniers qui le rompit.</p>
-
-<p>&mdash;Je suppose, seigneur général, dit-il avec un léger accent de
-raillerie, puisque tel est le titre qu'on vous donne, que vous nous
-avez appelés en votre présence afin de nous faire fusiller?</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous trompez, seigneur don Lucio Ortega, répondit froidement le
-partisan, quant à présent, du moins, telle n'est pas mon intention.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me connaissez? s'écria l'Espagnol avec un mouvement de surprise
-qu'il ne put réprimer.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, señor, je vous connais, ainsi que vos compagnons, le señor comte
-de Mendoza et le colonel Zinozain; je sais même dans quel but vous êtes
-venus ainsi vous fourvoyer dans ces montagnes. Vous voyez que je suis
-bien servi par mes espions.</p>
-
-<p>&mdash;Caramba! fit gaiement le capitaine Ortega, j'aurais voulu être aussi
-bien servi par les miens.</p>
-
-<p>Le partisan sourit avec ironie.</p>
-
-<p>&mdash;Au fait, señor, dit le comte, que prétendez-vous nous imposer,
-puisque nous sommes en votre pouvoir et que vous ne voulez pas nous
-fusiller?</p>
-
-<p>&mdash;Vous reconnaissez, n'est-ce pas, que j'aurais le droit de le faire,
-si tel était mon bon plaisir?</p>
-
-<p>Parfaitement, reprit le capitaine; quant à nous, soyez convaincu que
-nous n'aurions pas manqué de vous faire sauter le crâne si le sort vous
-avait fait tomber entre nos mains. N'est-ce pas, señores?</p>
-
-<p>Les deux officiers répondirent affirmativement.</p>
-
-<p>&mdash;Touchante unanimité, dit en raillant le montonero; je vous sais gré,
-croyez-le bien, de vos bonnes intentions à mon égard; cependant elles
-ne changent rien à ma résolution.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, reprit le capitaine, il est probable que vous trouvez plus
-d'avantage pour vous à nous laisser vivre qu'à ordonner notre exécution?</p>
-
-<p>&mdash;Cela est évident.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il est probable aussi que les conditions que vous nous poserez,
-dit le colonel, seront de telle sorte que nous refuserons de les
-accepter, préférant la mort au déshonneur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, vous n'y êtes pas du tout, mon cher colonel, répondit avec
-bonhomie le partisan, je sais trop ce qu'on se doit entre soldats, bien
-qu'ennemis, pour profiter des avantages que me donne ma position, et
-ces conditions seront, au contraire, excessivement douces.</p>
-
-<p>&mdash;Oh, oh! Voilà qui est étrange, murmura le comte.</p>
-
-<p>&mdash;Fort étrange, en effet monsieur le comte, de voir un de ces
-misérables créoles, ces bêtes fauves, ainsi que vous les nommez,
-conserver des sentiments d'humanité si complètement mis en oubli par
-leurs ex-maîtres, les nobles Castillans.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous avoue que, pour ma part, je suis curieux de connaître ces
-bénignes propositions! dit en ricanant le capitaine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez être satisfait, señor, reprit le partisan de ce ton
-narquois qu'il affectait depuis le commencement de l'entretien: mais
-avant tout, veuillez vous asseoir: je suis chez moi, je désire vous
-faire les honneurs de ma demeure.</p>
-
-<p>&mdash;Soit; nous vous écoutons, dit le capitaine en s'asseyant, mouvement
-imité par ses deux compagnons.</p>
-
-<p>&mdash;Mes conditions, les voici, reprit le partisan: je vous offre de vous
-rendre immédiatement la liberté en vous restituant tous les bagages qui
-vous ont été enlevés, et en vous laissant la faculté de continuer votre
-voyage et d'accomplir la mission dont vous êtes chargé pour don Pablo
-Pincheyra.</p>
-
-<p>&mdash;Hein! s'écria le capitaine, vous savez cela aussi?</p>
-
-<p>&mdash;Je sais tout, ne vous l'ai-je pas dit?</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste; pardonnez-moi cette interruption, fit le capitaine; vous
-disiez donc que vous offriez de nous rendre la liberté, etc., etc., à
-la condition...</p>
-
-<p>&mdash;A la condition, reprit don Zéno, que d'abord vous me donnerez votre
-parole d'honneur de gentilshommes et de soldats, que, quoi qu'il
-arrive pendant tout le temps que nous demeurerons ensemble, vous ne
-prononcerez jamais mon nom, et vous me garderez un secret inviolable.</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu'à présent, je ne vois rien qui s'oppose à ce que nous prenions
-cet engagement; ensuite, señor, car ce n'est pas tout, j'imagine?</p>
-
-<p>&mdash;En effet, ce n'est pas tout. Je désire me rendre en votre compagnie
-au camp de Casa-Trama, afin de traiter avec don Pablo Pincheyra une
-affaire qui m'est personnelle. Je prendrai le nom et le costume d'un
-officier portugais. Vous ne me trahirez pas, et de plus vous m'aiderez
-à terminer l'affaire en question; je sais que vous possédez assez
-d'influence sur don Pablo pour me faire réussir.</p>
-
-<p>&mdash; Refusez-vous de nous instruire de cette affaire? demanda le comte.</p>
-
-<p>&mdash;En aucune façon. Cette susceptibilité est trop honorable pour
-que je ne fasse pas droit à votre demande. Il s'agit de deux dames
-portugaises, la marquise de Castelmelhor et sa fille, dont les
-Pincheyras se sont emparés contre le droit des gens et que je veux
-délivrer.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà tout?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, caballero. Voyez si votre honneur vous permet d'accepter ces
-conditions.</p>
-
-<p>&mdash;Señor don Zéno Cabral, répondit le comte, l'histoire qu'il vous plaît
-de nous conter est fort bien imaginée, bien que nous doutions beaucoup
-de la réalité de votre dévouement pour ces dames; comme elles nous sont
-à peu près inconnues, et que, ainsi que vous nous l'avez annoncé, cette
-affaire vous est entièrement personnelle, nous ne nous reconnaissons
-pas le droit de l'approfondir; en conséquence, mes compagnons et moi,
-nous acceptons vos conditions, qui, nous le constatons, sont réellement
-fort douces. Nous vous donnons notre parole d'honneur de remplir
-exactement l'engagement que nous prenons vis-à-vis de vous, sans y être
-aucunement contraints par la force.</p>
-
-<p>&mdash;Nous donnons notre parole d'honneur, ainsi que notre noble ami le
-comte de Mendoza, dirent ensemble le capitaine et le colonel.</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant, ajouta don Luis Ortega, quand serons-nous libres?</p>
-
-<p>&mdash;A l'instant, caballeros.</p>
-
-<p>&mdash;Et nous partirons?</p>
-
-<p>&mdash;Au lever du soleil, de façon à être demain, dans la matinée, à
-Casa-Trama; maintenant, disposez de moi, señores, je ne suis plus que
-votre hôte.</p>
-
-<p>Nous avons rapporté plus haut de quelle façon le comte et les personnes
-qui l'accompagnaient avaient été reçues par les Pincheyras.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-<p><a name="Footnote_1_6" id="Footnote_1_6"></a><a href="#FNanchor_1_6">Renvoi 1</a> Dans un précédent ouvrage, <i>Le grand Chef des Aucas</i>, j'ai
-expliqué ce que c'est que cette boisson qui, dans l'Amérique du Sud,
-remplace le thé, et est fort prisée des habitants blancs et indiens. G.
-AIMARD</p></div>
-
-<div class="footnote">
-<p><a name="Footnote_2_7" id="Footnote_2_7"></a><a href="#FNanchor_2_7"><span class="label">Renvoi 2</span></a> Voir le <i>Grand Chef des Aucas</i>. 2 vol. in-12 Amyot, éditeur.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h5><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></h5>
-
-
-<h4>LES CAPTIVES</h4>
-
-
-<p>Aussitôt après la réception terminée, don Pablo avait offert aux
-envoyés espagnols et à l'officier portugais, c'est-à-dire à don Zéno
-Cabral, qu'il était loin de se douter d'avoir pour hôte dans son camp,
-une collation que ceux-ci avaient accepté.</p>
-
-<p>Bien que campés dans une des parties les plus inaccessibles des
-cordillières, les Pincheyras, grâce à leurs excursions continuelles et
-aux vols et aux pillages qu'ils commettaient dans les <i>chacras</i>, les
-bourgs, et même les villes situées sur les deux versants des montagnes,
-étaient fort bien approvisionnés; leur repaire regorgeait des choses
-les plus rares et les plus délicates.</p>
-
-<p>Par les soins de la sœur de don Pablo, chargée par son frère des
-détails intérieurs de sa maison, une table avait été dressée et
-couverte d'une profusion de vivres de toutes sortes, de <i>dulces</i>, de
-fruits, de liqueurs, et même de vins d'Espagne et de France, que,
-certes, on eût été loin de s'attendre à rencontrer en pareil lieu.</p>
-
-<p>Les Espagnols et les créoles hispano-américains sont généralement
-sobres; cependant lorsque l'occasion s'en présente, ils ne méprisent
-nullement les agréments d'une table bien garnie. En cette circonstance,
-ils fêtèrent à l'envi la bonne chère que leur offrait leur amphitryon,
-soit à cause des longues privations qu'ils avaient précédemment
-endurées soit parce que tout était en réalité exquis et servi avec
-beaucoup de goût; aussi le repas se prolongea-t-il assez longtemps, et
-il était plus de trois heures de l'après-dîner lorsque les convives se
-levèrent enfin de table.</p>
-
-<p>Don Pablo prit alors à part don Zéno Cabral, qu'il avait placé auprès
-de lui à table, et pour lequel il éprouvait une vive sympathie.</p>
-
-<p>&mdash;Señor don Sebastiao, lui dit-il d'une voix un peu émue, car malgré ou
-peut-être même à cause de sa sobriété habituelle, les quelques verres
-de vin généreux que le partisan avait été contraint de boire pour
-fêter ses convives, lui avaient donné une légère teinte d'ivresse, je
-vous trouve, ¡vive Dios! un charmant compagnon, et je désirerais faire
-quelque chose qui vous fût agréable.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me faites honneur, caballero, répondit Zéno Cabral avec une
-certaine réserve.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ¡<i>Dios me ampare</i>! C'est ainsi; je vous avoue que ce matin
-j'étais assez contrarié de vous rendre les deux dames.</p>
-
-<p>&mdash;Pour quelle raison?</p>
-
-<p>&mdash;Diablos! J'aurais pu en tirer une bonne rançon.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne, caballero, et je suis tout prêt.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, reprit-il vivement, ne parlons plus de cela, je me
-rattraperai sur d'autres de ce que je perds avec celles-ci; je voulais
-donc vous dire que je suis charmé maintenant de ce qui est arrivé. Bah!
-Vous me plaisez, mieux vaut qu'il en soit ainsi; d'ailleurs, ces femmes
-m'ennuient, elles pleurent continuellement, c'est insupportable.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, vous disiez donc?</p>
-
-<p>&mdash;Et bien, ma foi, je disais que, si je pouvais vous être agréable en
-quelque chose, je serais heureux que vous me missiez à même de vous
-prouver l'estime que je fais de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me flattez, caballero, en parlant ainsi, je ne mérite pas cette
-indulgence de votre part.</p>
-
-<p>&mdash;Si, je vous jure; ainsi parlez, que désirez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Puisqu'il en est ainsi, je serai franc avec vous, señor; il
-y a, en effet, une chose dans laquelle vous pouvez m'être utile.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! A la bonne heure, de quoi s'agit-il?</p>
-
-<p>&mdash;Oh, mon Dieu! d'une chose bien simple: laissez, je vous prie, ces
-dames dans l'ignorance de leur délivrance; vous savez que</p>
-
-<p>la joie comme la douleur sont souvent fort à redouter lorsque tout à
-coup on les éprouve sans préparation; je redoute la révolution que
-pourrait occasionner à ces dames l'annonce de ce départ subit auquel
-elles sont si loin de s'attendre.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que vous me demandez là est en réalité très facile; cependant, il
-me faudra les avertir demain ou ce soir.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne, la chose est toute simple; dites-leur seulement
-qu'elles soient prêtes à monter à cheval demain au lever du soleil,
-sans les informer des causes ni du but de ce voyage; j'aurai soin de
-me tenir hors de leur vue jusqu'à ce que je trouve une occasion de me
-présenter à elles sans leur faire éprouver une trop forte commotion.</p>
-
-<p>Le Pincheyra, homme fort peu sentimental de sa nature, ne comprenait
-rien à ce que lui disait le montonero: cependant, par suite de
-cette espèce de vanité innée chez tous les hommes qui les pousse
-à s'attribuer des qualités qu'ils ne possèdent pas, et d'ailleurs
-entraîné malgré lui vers sa nouvelle connaissance par une inexplicable
-sympathie, il ne fit aucune difficulté d'acquiescer à ce que lui
-demandait don Zéno Cabral, et consentit à le laisser complètement agir
-à sa guise, intérieurement flatté de la bonne opinion que celui-ci
-semblait avoir de lui et jaloux de lui prouver qu'il ne s'était pas
-trompé sur son compte.</p>
-
-<p>Les choses ainsi arrangées, don Pablo chargea, sans entrer dans aucun
-détail, son frère José Antonio de prévenir les dames de leur prochain
-départ, et, s'éloignant en compagnie de don Zéno, il lui fit visiter le
-camp de Casa-Trama.</p>
-
-<p>José Antonio, le troisième frère de Pincheyra, était un homme de vingt
-et quelques années, d'un caractère sombre, d'une intelligence bornée,
-qui accepta de mauvaise volonté la commission qui lui était donnée; il
-se hâta de s'en acquitter au plus vite.</p>
-
-<p>Il se dirigea donc vers le toldo habité par les deux dames.</p>
-
-<p>Elles étaient seules, occupées à causer entre elles, lorsque le
-Pincheyra se présenta.</p>
-
-<p>A sa vue elles ne purent réprimer un mouvement de surprise et presque
-d'effroi; mais elles se remirent bientôt et lui rendirent le salut
-brusque qu'il leur fit, sans cependant leur adresser la parole, ce qui
-obligea la marquise à lui demander quel motif l'amenait auprès d'elles.</p>
-
-<p>&mdash;Señora, répondit-il, mon frère le colonel don Pablo Pincheyra m'a
-chargé de vous avertir de vous tenir prêtes à quitter le camp demain au
-lever du soleil.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie de cette bonne nouvelle, caballero, répondit
-froidement la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais si la nouvelle est bonne ou mauvaise, et cela m'est
-fort égal: on m'a ordonné de vous avertir, je le fais, voilà tout.
-Maintenant que ma commission est faite, adieu, je me retire.</p>
-
-<p>Et sans plus de conversation il fit un geste pour s'éloigner.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, caballero, lui dit la marquise en faisant un effort pour
-continuer l'entretien dans l'espoir de voir jaillir une lueur favorable
-dans le chaos qui l'enveloppait, un mot s'il vous plaît.</p>
-
-<p>&mdash;Un mot, soit, répondit-il en s'arrêtant, mais pas davantage.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous pour quelle raison nous quittons le camp?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi non; qu'est-ce que cela me fait, à moi, que vous partiez ou
-non.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, cela doit vous être fort indifférent, cependant vous
-êtes, je crois, un des principaux officiers de votre frère.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis capitaine, répondit-il en se redressant avec orgueil.</p>
-
-<p>&mdash;En cette qualité, vous devez être dans la confidence des projets de
-votre frère, savoir quelles sont ses intentions.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, pourquoi faire? Mon frère n'a pas de comptes à me rendre, je ne
-lui en demande pas.</p>
-
-<p>La marquise se mordit les lèvres avec dépit, cependant elle continua,
-en changeant brusquement de conversation.</p>
-
-<p>&mdash;Si je dois sitôt quitter le camp, permettez-moi, caballero, de vous
-offrir avant de me séparer de vous cette légère marque de souvenir, et
-retirant de sa poitrine un mignon reliquaire d'or curieusement ciselé,
-elle le lui présenta avec un gracieux sourire.</p>
-
-<p>L'œil du bandit lança un éclair de convoitise.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit-il en tendant la main, qu'est-ce que c'est que cela?</p>
-
-<p>&mdash;Ce médaillon, reprit la marquise, contient des reliques.</p>
-
-<p>&mdash;Des reliques, fit-il, véritables?</p>
-
-<p>&mdash;Certes, il renferme un morceau de la vraie croix et une dent de santa
-Rosa de Lima.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Et cela peut servir, n'est-ce pas? Le père Gómez, le chapelain de
-mon frère, dit que les reliques des saints sont les meilleures armes
-qu'un chrétien puisse porter avec lui.</p>
-
-<p>&mdash;Il a raison, celles-ci sont infaillibles contre les blessures et les
-maladies.</p>
-
-<p>L'œil du bandit se dilata, une indicible expression de joie bouleversa
-sa figure.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous me les donnez! s'écria-t-il vivement.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous les donne, mais à une condition.</p>
-
-<p>&mdash;Sans condition, reprit-il en fronçant le sourcil et en jetant un
-regard sinistre sur la marquise.</p>
-
-<p>Le seul sentiment vivace au fond du cœur de cet homme, sa
-superstition, était éveillée. Peut-être pour s'emparer de ses reliques
-qu'il convoitait, n'aurait-il pas reculé devant un crime.</p>
-
-<p>La marquise comprit à l'instant la pensée qui s'agitait indistincte
-encore dans son esprit obtus; elle ne s'émut pas et continua:</p>
-
-<p>&mdash;Ces reliques perdraient aussitôt leur vertu, si elles étaient
-enlevées par violence à la personne qui les possède.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! murmura-t-il d'une voix sourde et inarticulée, il faut qu'elles
-soient librement données.</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut, répondit froidement la marquise.</p>
-
-<p>Doña Eva avait senti un frisson de terreur parcourir ses membres à la
-menace voilée du bandit; mais, son exclamation la rassura, elle comprit
-que la bête féroce était domptée.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle est cette condition? reprit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Je désire savoir si des étrangers sont arrivés au camp aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Il en est arrivé ce matin.</p>
-
-<p>&mdash;Des Espagnols?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y avait pas de Portugais parmi eux?</p>
-
-<p>&mdash;Je crois qu'il y en avait un.</p>
-
-<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est celui-là qui vous doit emmener; il a offert une forte
-rançon pour vous; je me le rappelle, parce que mon frère a refusé la
-rançon, tout en consentant à vous laisser partir, ce que je n'ai pas pu
-comprendre de sa part.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! murmura-t-elle d'un air rêveur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez plus rien à me demander?</p>
-
-<p>&mdash;Une seule question encore.</p>
-
-<p>&mdash;Faites vite, répondit-il les yeux avidement fixés sur le reliquaire,
-qu'il ne quittait pas du regard.</p>
-
-<p>&mdash;Connaissez-vous don Emilio?</p>
-
-<p>&mdash;Le Français?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, celui-là même.</p>
-
-<p>&mdash;Je le connais.</p>
-
-<p>&mdash;Je désirerais causer avec lui.</p>
-
-<p>&mdash;C'est impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'il a quitté le camp il y a une heure, en compagnie de mon
-frère Santiago.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous quand il sera de retour?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais; je vous répète qu'il est parti.</p>
-
-<p>Un soupir de soulagement s'échappa de la poitrine de la marquise. Si le
-jeune homme était parti, c'était dans l'intention de leur être utile,
-d'essayer de les sauver: tout espoir n'était donc pas perdu pour elles,
-puisqu'un ami dévoué veillait encore à leur salut.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, reprit-elle, de ce que vous avez consenti à me
-dire, voilà le reliquaire.</p>
-
-<p>Le Pincheyra bondit dessus comme une bête fauve sur sa proie et le fit
-disparaître sous son poncho.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me jurez que les reliques sont vraies? demanda-t-il d'un ton
-soupçonneux.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le jure.</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal, murmura-t-il en hochant la tête, je les ferai bénir par
-le Père Gómez, cela ne peut pas nuire; adieu, madame.</p>
-
-<p>Et sans plus de salutations, il tourna sur les talons et quitta le
-toldo aussi brusquement qu'il y était entré, sans autrement prendre
-congé des deux dames et tenant la main droite fortement appuyée sur la
-poitrine dans le but sans doute de s'assurer que le précieux reliquaire
-était toujours à l'endroit où il l'avait caché.</p>
-
-<p>Il y eut un long silence entre les deux dames après le départ du
-Pincheyra.</p>
-
-<p>La marquise releva enfin les yeux et fixa un long regard sur sa fille,
-qui, la tête penchée sur la poitrine, semblait plongée dans d'amères
-réflexions.</p>
-
-
-<p>&mdash;Eva! lui dit-elle d'une voix douce.</p>
-
-<p>La jeune fille tressaillit, et, redressant vivement sa belle tête pâlie
-par le chagrin:</p>
-
-<p>&mdash;Vous me parlez, ma mère? répondit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ma fille, reprit la marquise; vous pensiez à notre malheureuse
-situation, sans doute?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! fit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Situation, continua la marquise, que chaque instant qui s'écoule rend
-plus affreuse car ne vous y trompez pas, mon enfant, cette liberté que
-nous accorde le bandit dont nous sommes les prisonnières, cette liberté
-n'est qu'un leurre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Le croyez vous donc, ma mère? Qui vous fait supposer cela?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais rien, et pourtant je suis convaincue que l'homme qui se
-dit envoyé par votre père pour nous ramener près de lui, et s'obstine
-à se tenir à l'écart, au lieu de se présenter à nous, ainsi qu'il le
-devrait faire; je suis convaincue que cet homme est un ennemi, plus
-redoutable peut-être pour nous que celui auquel il nous enlève, et qui,
-bandit sans foi ni loi, ne nous retenait cependant que dans l'espoir
-d'une riche rançon, n'ayant contre nous ni haine ni colère.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, ma mère, de ne pas être de votre avis en cette
-circonstance. Dans une contrée si éloignée de notre pays, où, à paru
-don Emilio, nous ne connaissons personne, étrangères au milieu du
-peuple à demi sauvage qui nous entoure, quel ennemi pouvons-nous
-redouter?</p>
-
-<p>La marquise sourit tristement.</p>
-
-<p>&mdash;Votre mémoire est courte, dit-elle, ma chère Eva; insouciante comme
-tous les enfants de votre âge, le passé n'est plus pour vous qu'un
-rêve, et vos regards, sans se fixer sur le présent, se dirigent sur
-l'avenir seul. Avez-vous donc oublié déjà le chef de partisans qui, il
-y a deux mois, nous fit prisonnières et dont nous sauva le dévouement
-de don Emilio?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Non, ma mère, s'écria-t-elle avec un tressaillement nerveux, non,
-je ne l'ai pas oublié, car cet homme semble être notre mauvais gente!
-Mais, Dieu soit loué ici, du moins, nous n'avons rien à redouter de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous trompez, ma fille, c'est lui, au contraire, qui aujourd'hui
-nous poursuit encore.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne saurait être, ma mère; cet homme est, vous le savez, attaché
-au parti contraire à celui que soutient le bandit aux mains duquel nous
-nous trouvons.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre enfant, les méchants se ligueront toujours lorsqu'il s'agira
-de faire le mal; je vous le répète, cet homme est ici.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère, dit la jeune fille d'une voix que l'émotion faisait
-trembler, mais cependant avec un accent résolu, vous le connaissez
-depuis longtemps cet homme?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit-elle sèchement.</p>
-
-<p>&mdash;Puisqu'il en est ainsi, vous savez sans doute les motifs vrais ou
-faux de cette implacable haine?</p>
-
-<p>&mdash;Je les sais, oui, ma fille.</p>
-
-<p>&mdash;Et, dit-elle avec une certaine hésitation, pourriez-vous me les faire
-connaître?</p>
-
-<p>&mdash;Non, cela m'est impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Me permettez-vous de vous adresser une question ma mère?</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, ma fille; si je puis vous répondre, je le ferai.</p>
-
-<p>&mdash;Les motifs de cette haine vous touchent-ils personnellement?</p>
-
-<p>&mdash;Non: je suis de toutes les manières innocente des faits qu'on nous
-reproche.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi nous, ma mère?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que, chère enfant, tous tes membres d'une famille sont
-solidaires les uns des autres; vous le savez, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, oui.</p>
-
-<p>&mdash;De là cette conséquence indiscutable qu'une action reprochée à un
-membre d'une famille doit être à tous, et que, si cette action est
-honteuse ou coupable, tous en subissent la honte et en doivent accepter
-la responsabilité.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste; merci, ma mère, je vous comprends; maintenant, il reste
-seulement un point sur lequel je ne suis pas bien édifiée.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi faites-vous allusion?</p>
-
-<p>&mdash;A ceci, lorsqu'à Santiago de Chile, et plus tard à Salto, le señor
-don Zéno Cabral... c'est ainsi qu'il se nomme? Je crois...</p>
-
-<p>&mdash;En effet, tel est son nom; continuez.</p>
-
-<p>&mdash;Donc, lorsqu'il se présenta dans notre maison, connaissiez-vous déjà
-cette haine qu'il nous portait?</p>
-
-<p>&mdash;Je la connaissais, ma fille, répondit nettement la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Vous la connaissiez, ma mère! s'écria doña Eva avec surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je la connaissais, je vous le répète.</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors, ma mère, s'il en était ainsi, pourquoi le receviez-vous
-donc sur le pied de l'intimité lorsqu'il vous aurait été si facile de
-lui fermer votre porte.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le croyez ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Excusez-moi cette insistance, ma mère, mais je ne puis m'expliquer
-une telle conduite de votre part, à vous, douée, ainsi que vous l'êtes,
-d'un tact si exquis et d'une profonde connaissance du monde.</p>
-
-<p>La marquise haussa légèrement les épaules tandis qu'un sourire d'une
-expression indéfinissable plissait les coins de sa bouche.</p>
-
-<p>&mdash;Vous raisonnez comme une folle, ma chère Eva, lui répondit-elle, en
-appuyant légèrement ses lèvres pâles sur le front de la jeune fille;
-je ne connaissais pas personnellement don Zéno Cabral, il ignorait et
-probablement il ignore encore aujourd'hui que j'étais maîtresse du
-secret de sa haine, secret dont, en effet, avec un caractère moins
-franchement loyal que celui de votre père, je n'aurais pas dû, à
-cause de certaines particularités blessantes pour mon caractère de
-femme, je n'aurais pas dû, dis-je, partager le lourd fardeau; mon but,
-en attirant chez-moi notre ennemi, et en l'introduisant même dans
-notre intimité la plus privée, était de lui donner le change, de le
-convaincre que j'étais dans une ignorance complète, par conséquent,
-d'éveiller sa confiance et de parvenir, sinon à le faire renoncer à
-ses projets contre nous, du moins, à les lui faire modifier, ou à en
-obtenir l'aveu de sa bouche. La faiblesse apparente de don Zéno, ses
-manières efféminées, sa feinte douceur, son visage imberbe, qui le fait
-paraître beaucoup plus jeune qu'il ne doit l'être en réalité, tout me
-portait à supposer que j'aurais bon marché de lui, et que je réussirais
-facilement. Il n'en a malheureusement pas été ainsi. Cet homme est de
-granit; rien ne l'émeut, rien ne le touche; se faisant de l'ironie une
-arme, d'autant plus dangereuse qu'elle est plus difficile à combattre
-de sang-froid, toujours il a su déjouer mes ruses et repousser mes
-attaques. De guerre lasse, froissée un jour par le ton de mordante
-raillerie dont il ne se départait pas dans nos entretiens particuliers,
-je me laissât emporter par la colère, et je le blessai grièvement par
-un mot sanglant que je lui jetai au visage et que, à peine prononcé,
-j'aurais voulu retenir; mais il était trop tard: l'imprudence commise
-par moi était irréparable. En voulant démasquer mon adversaire, j'avais
-laissé dire dans mon cœur. De ce moment tout fut fini entre nous, ou
-plutôt tout commença. Après m'avoir froidement saluée, il se retira en
-m'avertissant ironiquement de mieux me tenir sur mes gardes dorénavant,
-et je ne le revis plus jusqu'au moment où il nous fit tomber dans
-l'embuscade qui nous mit en son pouvoir.</p>
-
-<p>&mdash;Pendant que la marquise parlait, le visage de doña Eva exprimait
-tour à tour les sentiments les plus divers. La jeune fille, en proie à
-une vive émotion qu'elle essayait vainement de maîtriser, comprimait
-sa poitrine haletante et essuyait furtivement ses yeux qui d'instants
-en instants se remplissaient de larmes; enfin cette émotion se fit
-tellement visible, que force fut à la marquise de s'en apercevoir. Elle
-s'arrêta brusquement, et fixant sur sa fille un regard dur et impérieux
-tandis que ses sourcils se fronçaient à se joindre et que sa voix
-prenait une sourde intonation de menace:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous donc, niña? lui demanda-t-elle et pourquoi ces larmes
-que je vous vois répandre?</p>
-
-<p>La jeune fille rougit et baissa la tête avec embarras.</p>
-
-<p>&mdash;Répondez, reprit sévèrement la marquise, répondez, je le veux.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère, balbutia-t-elle d'une voix faible et tremblante, les choses
-que vous me dites ne suffisent-elles donc pas pour me causer la douleur
-à laquelle vous me voyez en proie? Je ne mérite en aucune sorte
-l'injuste colère que vous me témoignez.</p>
-
-<p>La marquise hocha la tête à plusieurs reprises, et continuant à fixer
-son regard sur sa fille qui, rougissant et pâlissant tour à tour,
-perdait de plus en plus contenance.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, dit-elle, je veux bien feindre d'ajouter foi à ce qu'il vous
-plaît de me répondre, mais prenez garde qu'un jour je m'aperçoive
-que vous m'avez menti, et qu'un sentiment dont vous ignorez sinon,
-l'existence, du moins la force, et que vous essaieriez en vain de me
-cacher, a germé dans votre cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire, ma mère? Au nom du ciel, je ne vous comprends
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Veuille le ciel que je me sois trompée, reprit-elle sourdement; mais,
-brisons-là, nous ne nous sommes que trop appesanties sur ce sujet, je
-vous ai avertie, et je veille; l'avenir décidera.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère, quand nous sommes si malheureuses déjà, pourquoi augmenter
-ma douleur par d'injustes reproches?</p>
-
-<p>Elle lui lança un regard dans lequel brilla un fulgurant éclair de
-colère, mais se remettant aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'avez donc comprise! s'écria-t-elle avec une froideur calculée.</p>
-
-<p>&mdash;La jeune fille frissonna et tomba palpitante sur le sein de sa mère,
-en balbutiant une réponse entrecoupée par la douleur et s'évanouit.</p>
-
-<p>La marquise la souleva légèrement dans ses bras et l'étendit sur un
-hamac; longtemps elle la contempla avec une expression de colère,
-d'amour et de tristesse impossible à rendre.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre, pauvre enfant! murmura-t-elle, et, tombant à deux genoux
-auprès du hamac, elle joignit les mains et adressa au ciel une fervente
-prière.</p>
-
-<p>Elle pria longtemps ainsi; soudain elle sentit une larme brûlante
-tomber sur son front, elle releva vivement la tête.</p>
-
-<p>Sa fille, à demi levée hors du hamac, penchée sur elle, la regardait
-prier.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère! Ma mère! s'écria-t-elle en l'attirant doucement vers elle.</p>
-
-<p>La marquise se leva sans répondre, s'approcha de sa fille, et les deux
-femmes tombèrent dans les bras l'une de l'autre, confondant leurs
-larmes dans une étreinte passionnée.</p>
-
-<p>La journée s'écoula tout entière sans nouvel incident. Grâce à la
-présence des étrangers dans le camp, nul ne vint troubler la solitude
-des captives qui eurent au moins cette satisfaction d'échapper, pendant
-cette dernière journée, au milieu des Pincheyras, aux obsessions
-intéressées de la sœur de leur chef.</p>
-
-<p>Vers le soir, on les avertit par un message assez laconique de faire
-tous leurs préparatifs, de façon à être prêtes à se mettre en route au
-premier signal.</p>
-
-<p>Les bagages des deux dames avaient été, chose étrange, scrupuleusement
-respectés par les partisans; aussi étaient-ils assez importants et
-nécessitaient quatre mules pour leur transport; on leur promit que des
-bêtes de somme seraient mises à leur disposition.</p>
-
-<p>La nuit fut sombre; une chaleur lourde pesait sur la nature; la lune,
-cachée par d'épais nuages bordés de reflets grisâtres, ne répandait
-aucune lumière; le ciel était noir; de sourdes rumeurs, emportées sur
-l'aile du vent, traversaient l'espace comme des plaintes sinistres; par
-intervalles, des mugissements lugubres s'échappaient des quebradas, et,
-répercutés par les échos, allaient éveiller les fauves au fond de leurs
-repaires, ignorés.</p>
-
-<p>Un silence funèbre planait sur le camp, où tous les feux étaient
-éteints; les sentinelles elles-mêmes étaient muettes, et leurs longues
-silhouettes immobiles, semblables à des spectres, se détachaient en
-gris sur la teinte plus sombre des mornes environnants.</p>
-
-<p>Vers quatre heures du matin, au moment où l'horizon commençait à
-s'iriser de bandes grisâtres, un bruit de chevaux se fit entendre dans
-la partie du camp habitée par les captives et se rapprocha rapidement
-de leur hatto.</p>
-
-<p>Elles comprirent que le moment de leur départ était arrivé, et elles
-se mirent en mesure de recevoir les gens que sans doute don Pablo leur
-envoyait pour charger leurs bagages.</p>
-
-<p>Elles avaient passé la nuit en prière, sans que pendant une seule
-minute le sommeil fût venu clore leurs paupières.</p>
-
-<p>Au premier coup frappé à leur porte, elles quittèrent leur siège et
-ouvrirent.</p>
-
-<p>Un homme entra, cet homme était don Pablo; un épais manteau
-l'enveloppait, un chapeau à larges bords était rabattu sur ses yeux.</p>
-
-<p>Il salua poliment les dames.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous prêtes? leur demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Nous attendons répondit laconiquement la marquise, voici nos bagages.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien! répondit-il, et s'adressant à plusieurs hommes entrés à
-sa suite dans le hatto: allons, vous autres, leur dit-il d'un ton bref,
-chargez cela rondement, nous n'avons pas de temps à perdre.</p>
-
-<p>Les ballots étaient au nombre de six, et formaient ainsi la charge de
-trois mules: en quelques minutes, ils furent solidement fixés sur les
-flancs des dociles et patientes bêtes.</p>
-
-<p>&mdash;Señoras, reprit don Pablo, veuillez me suivre, s'il vous plaît.</p>
-
-<p>Les dames s'inclinèrent sans répondre et sortirent du hatto.</p>
-
-<p>Plusieurs cavaliers étaient arrêtés devant la porte. Deux chevaux
-étaient tenus en bride par un peon.</p>
-
-<p>Voici vos montures, señoras, dit le Pincheyra; mettez-vous en selle.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que nous partons tout de suite? hasarda la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut, madame, répondit don Pablo avec une respectueuse
-politesse, nous sommes menacés d'un <i>temporal</i>; tout retard pourrait
-nous causer de graves préjudices, au lieu qu'en faisant diligence, nous
-aurons atteint un refuge sûr avant qu'il éclate.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vaudrait-il pas mieux différer de quelques heures notre voyage?
-demanda encore la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne connaissez pas encore nos cordillières, señora? répondu en
-souriant Pincheyra. Un temporal de deux heures seulement occasionne
-ordinairement de tels désastres que les communications se trouvent
-coupées pendant des semaines et souvent des mois entiers: du reste, je
-suis complètement à vos ordres, et, si vous le désirez, nous attendrons.</p>
-
-<p>La marquise réfléchit un instant; ce ton et ces formes polies
-auxquelles cet homme ne l'avait nullement habitué depuis leur
-rencontre, lui causèrent une impression singulière et lui rendirent,
-sinon l'espoir, du moins le courage; il se tenait immobile devant elle,
-prêt, en apparence, à satisfaire le désir qu'elle manifesterait.</p>
-
-<p>&mdash;Partons donc, puisqu'il en est ainsi, lui dit-elle.</p>
-
-<p>Don Pablo s'inclina et lui offrit la main pour se mettre en selle.</p>
-
-
-
-
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-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Montonéro, by Gustave Aimard
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONTONÉRO ***
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