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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le Montonéro - -Author: Gustave Aimard - -Release Date: February 8, 2016 [EBook #51144] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONTONÉRO *** - - - - -Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothque nationale de France.) - - - - - -LE MONTONERO - -par - -GUSTAVE AIMARD - - -PARIS, AMYOT - -1865 - -COMME PUBLIÉ EN ÉPISODES -DANS LE JOURNAL LA FRANCE - -DEUXIÈME PARTIE DE LA -TRILOGIE DE ZÈNO CABRAL - - - - -TABLE - - I. LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES - II. LA LETTRE - III. LES RECLUSES - IV. L'ENTREVUE - V. LES PRÉPARATIFS DE TYRO - VI. COMPLICATIONS - VII. LA PANIQUE - VIII. LE SOLITAIRE - IX. LE GUARANIS - X. A TRAVERS CHAMPS - -[LE MONTONERO] - - XI. EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO - XII. LE TRAITÉ - XIII. LE COUGOUAR - XIV. LES DEUX CHEFS - XV. LES PINCHEYRAS - XVI. A CASA-TRAMA - XVII. L'ENTREVUE - XVIII. LE TOLDO - XIX. DANS LA MONTAGNE - XX. LE PARTISAN - XXI. LES CAPTIVES - - - - -I - - -LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES - - -Bien que la ville de San Miguel de Tucumán ne soit pas très ancienne et -que sa construction remonte à peine à deux cents ans, cependant, grâce -peut-être à la population calme et studieuse qui l'habite, elle a un -certain parfum moyen âge qui s'exhale à profusion des vieux cloîtres -de ses couvents et des murs épais et noircis de ses églises; l'herbe, -dans les bas quartiers de la ville, croît en liberté dans les rues -presque constamment solitaires; et çà et là, quelque masure décrépite, -fendillée par le temps, penchée sur le fleuve, dans lequel elle plonge -ses pieds, et au-dessus duquel elle semble se soutenir par un miracle -incompréhensible d'équilibre, offre aux regards curieux du voyageur -artiste, les effets les plus pittoresques et les points de vue les plus -saisissants. - -Le Callejón de las Cruces surtout, rue étroite et tortueuse bordée -de maisons basses et sombres, qui donne d'un bout à la rivière et de -l'autre dans la rue de Los Mercaderes, est sans contredit une des plus -singulièrement pittoresques de la ville. - -A l'époque où se passe notre histoire, et probablement encore -aujourd'hui, la plus grande partie du côté droit du Callejón de las -Cruces était occupée par une longue et large maison, d'un aspect sombre -et froid, que ses murs épais et les barreaux de fer dont ses fenêtres -étroites étaient garnies faisaient ressembler à une prison. - -Cependant, il n'en était rien; cette maison était une espèce de -béguinage comme on en rencontre tant aujourd'hui encore dans les -Flandres belges et hollandaises, si longtemps possédées par les -Espagnols, et servait de retraite à des femmes de toutes les classes de -la société, qui, sans avoir positivement prononcé de vœux, voulaient -vivre à l'abri des orages du monde et consacrer le temps, qui leur -restait à passer encore sur la terre, à des exercices de piété et à des -œuvres de bienfaisance. - -Du reste, ainsi que l'a pu voir le lecteur, après la description -que nous avons faite du lieu où elle s'élevait, cette maison était -parfaitement appropriée à sa destination, et il régnait constamment -autour d'elle un calme et une tranquillité qui la faisaient plutôt -ressembler à une vaste nécropole qu'à une communauté quasi religieuse -de femmes. - -Tous les bruits venaient mourir sans écho sur le seuil de la porte de -cette sinistre maison: les cris de joie comme les cris de colère, le -brouhaha des fêtes comme les grondements de l'insurrection, rien ne -parvenait à la galvaniser et à la faire sortir de sa majestueuse et -sombre indifférence. - -Cependant, un soir, la nuit même du jour où le gouverneur de San Miguel -avait donné au Cabildo un bal en réjouissance de la victoire remportée -par Zéno Cabral sur les Espagnols, vers minuit, une troupe d'hommes -armés, dont les pas cadencés résonnaient sourdement dans les ténèbres, -avaient débouché de la rue de Los Mercaderes, tourné dans le Callejón -de las Cruces, et, arrivés devant la porte massive et solidement -verrouillée de la maison dont nous avons parlé, ils s'étaient arrêtés. - -Celui qui paraissait le chef de ces hommes avait frappé trois fois du -pommeau de son épée sur la porte qui s'était immédiatement ouverte. - -Cet homme avait alors échangé à voix basse quelques paroles avec une -personne invisible; puis, sur un signe de lui, les rangs de sa troupe -s'étaient ouverts; quatre femmes, quatre spectres peut-être, drapées -dans de longs voiles, qui ne laissaient apercevoir aucun détail de leur -personne, étaient entrés silencieusement et à la file dans la maison. -Quelques mots avaient encore été échangés entre le chef de la troupe et -l'invisible portier de cette habitation sinistre; puis la porte s'était -refermée sans bruit, comme elle s'était ouverte; les soldats avaient -repris le chemin par lequel ils étaient venus, et tout avait été dit. - -Ce fait singulier s'était passé sans éveiller en aucune façon -l'attention des pauvres gens qui habitaient aux alentours. La -plupart assistaient à la fête dans les rues ou sur les places des -hauts quartiers de la ville; les autres dormaient ou étaient trop -indifférents pour se soucier d'un bruit quelconque à une heure aussi -avancée de la nuit. - -Aussi, le lendemain, les habitants du Callejón de las Cruces -auraient-ils été dans la plus complète impossibilité de donner le -plus léger renseignement sur ce qui s'était passé à minuit dans leur -rue, à la porte de la Maison-Noire, ainsi qu'ils nommaient entre eux -cette habitation sinistre, pour laquelle ils éprouvaient une répulsion -instinctive, et qui était loin de jouir d'une bonne réputation dans -leur esprit. - -Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la fête; la ville avait repris -sa physionomie calme et tranquille; seulement les troupes n'avaient pas -levé leur camp: au contraire, la montonera de don Zéno Cabral était -venue s'installer à quelque distance d'elles. - -De vagues rumeurs qui circulaient dans la ville parmi le peuple, -donnaient à supposer que les révolutionnaires préparaient une grande -expédition contre les Espagnols. - -Émile Gagnepain, fort contrarié dans le premier moment d'être -continuellement le fouet des événements et de voir son libre arbitre -et l'exercice de sa volonté complètement annihilés au profit de tiers, -et surtout d'être contraint de s'occuper malgré lui de politique, -lorsqu'il aurait été si heureux de passer ses journées à errer dans la -campagne, à faire des études, et surtout à rêver étendu sur l'herbe, -avait fini par prendre son parti de ces désagréments continuels -auxquels il ne pouvait rien; il s'était, en attendant mieux, résigné à -son sort avec cette insouciante philosophie qui formait le fond de son -caractère, et cela d'autant plus facilement, qu'il n'avait pas tardé à -s'apercevoir que sa place de secrétaire du duc de Mantoue était plutôt -titulaire qu'effective, et qu'en résumé, elle constituait pour lui une -magnifique sinécure, puisque, depuis quinze jours qu'il était censé -l'exercer, le diplomate ne lui avait pas fait écrire une syllabe. - -Bien que tous deux habitassent le même hôtel, le patron et le -soi-disant secrétaire ne se voyaient que rarement et ne se -rencontraient ordinairement qu'à l'heure des repas, lorsque la même -table les réunissait; deux ou trois jours s'écoulaient parfois sans -qu'ils se vissent. - -M. Dubois, complètement absorbé par les combinaisons les plus ardues -de la politique, passait le plus souvent ses journées en longues et -sérieuses conférences avec les chefs du pouvoir exécutif; en dernier -lieu, il avait été chargé d'un travail fort difficile sur l'élection -des députés destinés à siéger au congrès général qui se devait tenir à -San Miguel de Tucumán, et dans lequel l'indépendance des provinces de -l'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, allait être proclamée. - -De sorte que, malgré le vif intérêt qu'il portait à son jeune -compatriote, le diplomate était forcé de le négliger, ce dont celui-ci -ne se plaignait nullement, au contraire, profitant consciencieusement -des doux loisirs, qui lui étaient faits par la politique, pour se -livrer avec délice à la vie contemplative si chère - - -aux artistes, et flâner des journées entières par la ville et la -campagne, en quête de points de vue pittoresques et de beaux paysages. - -Recherche nullement difficile dans un pays comme celui qu'il habitait -accidentellement, où la nature, presque vierge encore, et non gâtée par -la main inintelligente de l'homme, possédait alors ce cachet de majesté -et de grandeur que Dieu seul sait imprimer si magistralement aux -œuvres les plus vastes, comme à celles les plus infimes qui sortent de -ses mains toutes puissantes. - -Les habitants, accoutumés à voir sans cesse tourner le jeune homme -autour d'eux, attirés par sa bonne et franche figure; par ses manières -douces et son air insouciant, s'étaient peu à peu familiarisés -avec lui, et, malgré sa qualité d'Européen et surtout de Français, -c'est-à-dire de _gringo_ ou d'hérétique, ils avaient fini par le -prendre en amitié et le laisser aller partout où la fantaisie le menait -sans le poursuivre d'une inquiète curiosité ou le fatiguer de questions -indiscrètes. - -D'ailleurs, dans l'état de préoccupation politique où se trouvait en -ce moment le pays, lorsque toutes les passions étaient en ébullition, -que les idées révolutionnaires bouleversaient toutes les têtes, il -paraissait si étrange de voir un homme se promener continuellement -d'un air nonchalant, le nez au vent, le sourire sur les lèvres et les -mains dans ses poches, sans regret de la veille ni souci du lendemain, -que cet homme passait à bon droit pour une espèce de phénomène. Chacun -l'enviait et se sentait porté à l'aimer, à cause même de sa placide -indifférence; lui seul peut-être ne s'apercevait pas de l'effet produit -par sa présence lorsqu'il passait sur la place ou dans les rues les -plus populeuses de la ville, et il continuait sa promenade sans se -douter qu'il était, pour ceux qu'il croisait sur son chemin, une -énigme ambulante dont ils cherchaient vainement le mot; quelques-uns -même, abasourdis par cette magnifique indifférence qu'ils ne pouvaient -comprendre n'étaient pas éloignés, sinon de le croire complètement fou, -du moins de supposer qu'il avait au moins deux ou trois cases vides -dans le cerveau. - -Émile ne s'occupait ni des uns ni des autres; il continuait bravement -à vivre de l'air du temps, suivant du regard les oiseaux dans leur -vol, écoutant des heures entières le murmure mystérieux d'une cascade, -ou s'extasiant avec un immense bonheur devant un splendide coucher de -soleil dans la cordillière. - -Puis, le soir, il regagnait philosophiquement son logis, en murmurant -entre ses dents: - ---Est-ce que tout cela n'est pas admirable! Est-ce que cela ne vaut -pas mieux que la politique! Parbleu! Il faut être idiot pour ne pas le -remarquer. Définitivement, tous ces gens sont absurdes! Quels niais! -Ils seraient si heureux s'ils voulaient seulement consentir à se -laisser vivre sans chercher à se délivrer de leurs maîtres! Comme si, -lorsque ceux-là n'y seront plus, il n'en viendra pas aussitôt d'autres! -Définitivement, ils sont bêtes à manger du foin. - -Le lendemain, il recommençait ses promenades, et ainsi tous les jours, -sans se fatiguer de cette existence si douce et si heureuse, et en cela -il était parfaitement dans le vrai. - -Le jeune peintre habitait, ainsi que nous l'avons dit, une maison -mise par le gouvernement buenos-airien à la disposition de M. Dubois -et située sur la Plaza Mayor, sous les portales. Le jeune homme, en -mettant le pied hors de chez lui, se trouvait en face d'une rue large -et garnie de boutiques, qui débouchait sur la place; cette rue était -la calle Mercaderes; or le peintre avait pris l'habitude d'aller tout -droit devant lui, de suivre la calle Mercaderes, au bout de laquelle -aboutissait le Callejón de las Cruces; il entrait dans le Callejón et -arrivait, sans faire de détours, à la rivière. Ainsi deux fois par -jour, le matin en allant et le soir en revenant de la promenade, Émile -Gagnepain traversait le Callejón de las Cruces dans toute sa longueur. - -S'y arrêtant parfois pendant assez longtemps à admirer la forme -gracieuse de certains pignons datant des premières années de la -conquête, et préférant passer par cette rue silencieuse et solitaire -dans laquelle il pouvait librement se livrer à ses pensées sans -craindre d'être interrompu par quelque importun, que de prendre les -rues des hauts quartiers où il lui était impossible de faire un pas -sans rencontrer une personne de connaissance, avec laquelle, sous peine -de passer pour impoli, il était contraint d'échanger quelques mots -ou au moins un salut, toutes choses qui le contrariaient fort, parce -qu'elles rompaient le fil de ses pensées. - -Un matin où, comme de coutume, Émile Gagnepain commençait sa promenade -et suivait tout pensif le Callejón de las Cruces, au moment où il -longeait la maison dont nous avons parlé, il sentit un léger choc sur -le sommet de son chapeau, comme si un objet fort léger l'avait frôlé, -et une fleur roula presque à ses pieds. - -Le jeune homme s'arrêta avec étonnement; son premier mouvement fut de -lever la tête, mais il ne vit rien; la vieille maison avait toujours -son même aspect morne et sombre. - ---Hum! murmura-t-il; que signifie cela? Cette fleur n'est pourtant pas -tombée du ciel. - -Il se baissa, la ramassa délicatement et l'examina avec soin. - -C'était une rose blanche à peine entr'ouverte, encore fraîche et humide -de rosée. Émile demeura un instant songeur: - ---Voilà qui est bizarre, dit-il: cette fleur a été cueillie il y a -quelques minutes à peine: est-ce donc à moi qu'on l'a jetée? Dame! -ajouta-t-il en regardant autour de lui, il serait fort difficile que ce -fût à un autre, puisque je suis seul. Ceci demande réflexion... Ne nous -laissons pas emporter par la vanité; attendons à ce soir. - -Et il continua sa route après avoir vainement exploré d'un regard -scrutateur toutes les fenêtres de la sombre maison. - -Cet incident, tout léger qu'il était, suffit pour troubler étrangement -l'artiste pendant toute la durée de sa promenade. - -Il était jeune, il se croyait beau, en sus il était doué d'une dose de -vanité plus que raisonnable. Son imagination fut bientôt aux champs; -il évoqua dans son souvenir toutes les histoires d'amour qu'il avait -entendu raconter sur l'Espagne, et, de déduction en déduction, il -arriva promptement à cette conclusion excessivement flatteuse pour -son amour-propre, qu'une belle señora retenue prisonnière par un mari -jaloux, l'avait vu passer sous ses fenêtres, s'était senti entraînée -vers lui par une passion irrésistible, et lui avait lancé cette fleur -pour attirer son attention. - -Cette conclusion était absurde, il est vrai; mais elle souriait -énormément au peintre, dont, ainsi que nous l'avons dit, elle avait -l'avantage de flatter l'amour-propre. - -Pendant toute la journée, le jeune homme fut sur des charbons ardents; -vingt fois voulut retourner, mais heureusement la réflexion vint à son -secours; il comprit que trop d'empressement compromettrait le succès de -son aventure, et que mieux valait ne repasser qu'à l'heure où il avait -l'habitude de rentrer chez lui. - ---De cette façon, dit-il d'un air narquois, en cherchant à se moquer -de lui-même pour s'éviter une désillusion, si, ce qui était possible, -il s'était trompé, si elle m'attend, elle me jettera une autre fleur; -alors j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et -je viendrai comme un amant du temps du Cid Campeador, lui exprimer ma -langoureuse flamme à la clarté des étoiles. - -Mais, malgré ces moqueries qu'il s'adressait en errant à l'aventure -dans la campagne, il était beaucoup plus intrigué qu'il n'en voulait -convenir, et consultait à chaque instant sa montre pour s'assurer que -l'heure du retour approchait. - -Bien qu'on n'aime pas,--et certes le peintre ne sentait en ce moment -qu'une espèce de curiosité dont il ne pouvait s'expliquer la cause, car -il lui était impossible d'éprouver un sentiment, autre que celui-là, -pour une personne qu'il ne connaissait point,--cependant l'inconnu, -l'imprévu même, si l'on veut, a un charme indéfinissable et exerce une -attraction extrême sur certaines organisations promptes à s'enflammer, -qui les fait en un instant échafauder des suppositions dont elles ne -tardent pas à faire des réalités jusqu'à ce que la vérité vienne tout à -coup, comme la goutte d'eau froide dans la vapeur en ébullition, faire -tout évaporer en une seconde. - -Lorsque le peintre crût que l'heure du départ était sonnée, il se remit -en marche pour retourner chez lui. En affectant peut-être un peu trop -visiblement pour quelqu'un qui aurait eu intérêt à épier ses faits et -gestes, les manières d'un homme complètement indifférent il atteignit -ainsi le Callejón de las Cruces, et bientôt il arriva auprès de la -maison. - -Malgré lui, le jeune homme se sentait rougir; son cœur battait avec -force dans sa poitrine, il avait des bourdonnements dans les oreilles, -comme lorsque le sang mis subitement en révolution monte violemment à -la tête. - -Tout à coup il ressentit un choc assez fort sur son chapeau. - -Il releva vivement la tête. - -Si brusque qu'eût été son mouvement, il ne vit rien, seulement -il entendit un bruit léger comme celui d'une fenêtre fermée avec -précaution. - -Assez désappointé de cette seconde et malheureuse tentative pour -apercevoir la personne qui s'occupait ainsi de lui, il demeura un -instant immobile; mais, reconnaissant bientôt le ridicule de sa -position ainsi au milieu d'une rue, aux yeux de gens qui peut-être -l'épiaient derrière une jalousie, il reprit son sang-froid et, se -redressant d'un air indifférent, il chercha sur le sol autour de lui où -avait roulé l'objet qui lavait frappé si à l'improviste. - -Il l'aperçut bientôt à deux ou trois pas de lui. - -Cette fois, ce n'était pas une fleur. Cet objet, quel qu'il fût, car -de prime abord il ne le reconnut pas, était enveloppé dans du papier -et attaché soigneusement au moyen d'un fil de soie pourpre qui faisait -plusieurs fois le tour du papier. - ---Oh! Oh! pensa le peintre en ramassant la petite boule de papier et -la cachant précipitamment dans la poche du gilet qu'il portait sous -son poncho, cela se complique; est-ce que déjà nous en serions à nous -écrire? Diable! C'est aller vite en besogne. - -Il se mit à marcher rapidement pour regagner sa demeure, mais -réfléchissant bientôt que cette allure insolite étonnerait les gens -accoutumés à le voir aller en flânant et regardant en l'air, il -ralentit le pas et reprit son train habituel. - -Seulement, sa main allait sans cesse palper dans sa poche l'objet qu'il -y avait si précieusement déposé. - ---Dieu me pardonne, murmura-t-il au bout d'un instant, je crois que -c'est une bague. Oh! Oh! Ce serait charmant cela; ma foi j'en reviens à -mon idée, j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et -en filant le parfait amour avec ma belle inconnue, car elle est belle, -c'est évident, j'oublierai les tourments de l'exil. Mais, fit-il tout -à coup en s'arrêtant net au milieu de la place et en levant les bras -au ciel d'un air désespéré, si elle était laide, les femmes laides ont -souvent de ces idées biscornues qui leur poussent, sans qu'on sache -pourquoi, dans la cervelle. Hou! Hou! Ce serait affreux! Allons, bon, -voilà que je fais des mots maintenant; je veux que le diable m'emporte -si je ne deviens pas stupide; elle ne peut pas être laide, d'abord par -la raison bien simple que toutes les Espagnoles sont jolies. - -Et rassuré par ce raisonnement dont la conclusion était d'un -pittoresque assez risqué, le jeune homme se remit en route. - -Ainsi que le lecteur a été à même de s'en apercevoir, Émile Gagnepain -aimait les apartés, parfois même il en abusait, mais la faute n'en -était pas à lui: jeté par le hasard sur une terre étrangère, ne parlant -que difficilement la langue des gens avec lesquels il se trouvait, -n'ayant près de lui aucun ami à qui confier ses joies et ses peines, il -était en quelque sorte contraint de se servir à lui-même de confident, -tant il est vrai que l'homme est un animal éminemment sociable, et que -la vie en commun lui est indispensable par le besoin incessant qu'il -éprouve, dans chaque circonstance de la vie, de dégonfler son cœur et -de partager avec un être de son espèce les sentiments doux ou pénibles -qu'il ressent. - -Tout en réfléchissant, le jeune homme arriva à la maison qu'il habitait -en commun avec M. Dubois. - -Un péon semblait guetter son arrivée. Dès qu'il aperçut le peintre, il -s'approcha rapidement de lui: - ---Pardon, seigneurie, le seigneur duc vous a demandé plusieurs fois -aujourd'hui. Il a donné l'ordre que, aussitôt votre arrivée, on vous -priât de passer dans son appartement. - ---C'est bien, répondit-il, je m'y rends à l'instant. - -En effet, au lieu de tourner à droite pour entrer dans le corps de -logis qu'il habitait, il se dirigea vers le grand escalier situé au -fond de la cour et qui conduisait à l'appartement de M. Dubois. - ---N'est-il pas étrange, murmura-t-il tout en montant l'escalier, que ce -diable d'homme, dont je n'entends jamais parler, ait juste besoin de -moi à l'instant où je désire tant être seul? - -M. Dubois l'attendait dans un vaste salon assez richement meublé, -dans lequel il se promenait de long en large, la tête basse et les -bras croisés derrière le dos, comme un homme préoccupé de sérieuses -réflexions. - -Aussitôt qu'il aperçut le jeune homme, il s'avança rapidement vers lui: - ---Eh! Arrivez donc! s'écria-t-il; voilà près de deux heures que je vous -attends. Que devenez-vous? - ---Moi? Ma foi! Je me promène. Que voulez-vous que je fasse? La vie est -si courte. - ---Toujours le même, reprit en riant le duc. - ---Je me garderai bien de changer; je suis trop heureux ainsi. - ---Asseyez-vous, nous avons à causer sérieusement. - ---Diable! fit le jeune homme en se laissant tomber sur une _butaca_. - ---Pourquoi cette exclamation? - ---Parce que votre exorde me semble de mauvais augure. - ---Allons donc! Vous si brave! - ---C'est possible; mais, vous le savez, j'ai une peur effroyable de la -politique, et c'est probablement de politique que vous me voulez parler. - ---Vous avez deviné du premier coup. - ---Là, j'en étais sûr, fit-il d'un air désespéré. - ---Voici ce dont il s'agit. - ---Pardon, est-ce que vous ne pourriez pas remettre ce grave entretien à -plus tard? - ---Pourquoi cela? - ---Dame, parce ce serait autant de gagné pour moi. - ---Impossible, reprit en riant M. Dubois; il faut en prendre votre parti. - ---Enfin, puisqu'il le faut, dit-il avec, un soupir, de quoi s'agit-il? - ---Voici le fait en deux mots. Vous savez que la situation se tend de -plus en plus, et que les Espagnols, que l'on espérait avoir vaincus, -ont repris une vigoureuse offensive et remporté déjà d'importants -succès depuis quelque temps. - ---Moi, je ne sais rien du tout, je vous le certifie. - ---Mais à quoi passez-vous donc votre temps, alors? - ---Je vous l'ai dit, je me promène; j'admire les Œiuvres de Dieu que, -entre nous, je trouve fort supérieures à celles des hommes, et je suis -heureux. - ---Vous êtes philosophe? - ---Je ne sais pas. - ---Bref, voici ce dont il est question: le gouvernement, effrayé, avec -raison, des progrès des Espagnols, veut y mettre un terme en réunissant -contre eux toutes les forces dont il peut disposer. - ---C'est très sensément raisonné; mais que puis-je faire dans tout cela, -moi? - ---Vous allez voir. - ---Je ne demande pas mieux. - ---Le gouvernement veut donc concentrer toutes ses forces pour frapper -un grand coup; des émissaires ont déjà été expédiés dans toutes les -directions afin de prévenir les généraux, mais pendant qu'on attaquera -l'ennemi en face, il est important, afin d'assurer sa défaite, de le -placer entre deux feux. - ---C'est raisonner stratégie comme Napoléon. - ---Or, un seul général est en mesure d'opérer sur les derrières de -l'ennemi et lui couper la retraite; ce général est San Martín, qui se -trouve actuellement au Chili à la tête d'une armée de dix mille hommes. -Malheureusement il est excessivement difficile de traverser les lignes -espagnoles; j'ai suggéré au conseil un moyen infaillible. - ---Vous êtes rempli d'imagination. - ---Ce moyen consiste à vous expédier à San Martín; vous êtes étranger, -on ne se défiera pas de vous, vous passerez en sûreté et vous remettrez -au général les ordres dont vous serez porteur. - ---Ou je serai arrêté et pendu? - ---Oh! Ce n'est pas probable. - ---Mais c'est possible: eh bien! Mon cher monsieur, votre projet est -charmant. - ---N'est-ce pas? - ---Oui, mais toute réflexion faite, il ne me sourit pas du tout, et je -refuse net. Diable! Je ne me soucie pas d'être pendu comme espion, pour -une cause qui m'est étrangère, et dont je ne sais pas le premier mot. - ---Ce que vous m'annoncez là me contrarie au dernier point, parce que je - -m'intéresse vivement à vous. - ---Je vous en remercie, mais je préfère que vous me laissiez dans mon -obscurité, je suis d'une modestie désespérante. - ---Je le sais; malheureusement, il faut absolument que vous vous -chargiez de cette mission. - ---Oh! Par exemple, il vous sera difficile de m'en convaincre. - ---Vous êtes dans l'erreur, mon jeune ami, cela me sera très facile au -contraire. - ---Je ne crois pas. - ---Voici pourquoi; il paraît que les deux prisonniers espagnols arrêtés -il y a quelques jours au Cabildo, et dont le procès s'instruit en ce -moment, vous ont chargé dans leurs dépositions, en assurant que vous -connaissiez entièrement leurs projets; bref, que vous étiez un de leurs -complices. - ---Moi! s'écria le jeune homme en bondissant avec colère. - ---Vous, répondit froidement le diplomate; alors il fut question de vous -arrêter, l'ordre était signé déjà, lorsque, ne voulant pas vous laisser -fusiller, j'intervins dans la discussion. - ---Je vous en remercie. - ---Vous savez combien je vous aime, je pris chaudement votre défense -jusqu'à ce que, forcé dans mes derniers retranchements et voyant que -votre perte était résolue, je ne trouvai pas d'autre expédient pour -faire aux yeux de tous éclater votre innocence, que de vous proposer -pour émissaire auprès du général San Martín, assurant que vous seriez -heureux de donner ce gage de votre dévouement à la révolution. - ---Mais c'est un horrible guet-apens! s'écria le jeune homme avec -désespoir, je suis dans une impasse. - ---Hélas! Oui, vous m'en voyez navré; pendu par les Espagnols, s'ils -vous prennent, mais ils ne vous prendront pas, ou fusillé par les -Buenos-Airiens si vous refusez de leur servir d'émissaire. - ---C'est épouvantable, fit le jeune homme avec abattement, jamais un -honnête homme ne s'est trouvé dans une aussi cruelle alternative. - ---A quel parti vous arrêtez-vous? - ---Ai-je le choix? - ---Dame, voyez, réfléchissez. - ---J'accepte, et puisse l'enfer engloutir ceux qui s'acharnent ainsi -après moi. - ---Allons, allons, remettez-vous; le danger n'est pas aussi grand que -vous le supposez; votre mission, je l'espère, se terminera bien. - ---Quand je songe que je suis venu en Amérique pour faire de l'art et -échapper à la politique! Quelle bonne idée j'ai eue là! - -M. Dubois ne put s'empêcher de rire. - ---Plaignez-vous donc, plus tard vous raconterez vos aventures. - ---Le fait est que si je continue comme cela, elles seront assez -accidentées; il me faut partir tout de suite sans doute. - ---Non pas, nous n'allons pas si vite en besogne; vous avez tout le -temps nécessaire pour faire vos préparatifs; votre voyage sera long et -pénible. - ---De combien de temps puis-je disposer pour me mettre en état de partir? - ---J'ai obtenu huit jours, dix au plus; cela vous suffit-il? - ---Amplement. Encore une fois je vous remercie. - -Le visage du jeune homme s'était subitement éclairci; ce fut le sourire -sur les lèvres qu'il ajouta: - ---Et pendant ce temps je serai libre de disposer de moi comme je -voudrai? - ---Absolument. - ---Eh bien! reprit-il en serrant avec force la main à M. Dubois, je ne -sais pourquoi, mais je commence à être de votre avis. - ---Dans quel sens? fit le diplomate surpris de ce changement si -promptement opéré dans l'esprit du jeune homme. - ---Je crois que tout se terminera mieux que je ne le supposais d'abord. - -Et après avoir cérémonieusement salué le vieillard, il quitta le salon -et se dirigea vers son appartement. - -M. Dubois le suivit un instant des yeux. - ---Il médite quelque folie, murmura-t-il en hochant la tête à plusieurs -reprises. Dans son intérêt même, je le surveillerai. - - - - -II - - -LA LETTRE - - -Le peintre s'était réfugié dans son appartement en proie à une -agitation extrême. - -Arrivé dans sa chambre à coucher, il s'enferma à double tour; puis, -certain que provisoirement personne ne viendrait le relancer dans ce -dernier asile, il se laissa tomber avec accablement sur une _butaca_; -rejeta le corps en arrière, pencha la tête en avant, croisa les bras -sur la poitrine, et, chose extraordinaire pour une organisation comme -la sienne, il se plongea dans de sombres et profondes réflexions. - -D'abord, il récapitula dans son esprit, bourrelé par les plus tristes -pressentiments, tous les événements qui l'avaient assailli depuis son -débarquement en Amérique. - -La liste était longue et surtout peu réjouissante. - -Au bout d'une demi-heure, l'artiste arriva à cette désolante conclusion -que depuis le premier instant qu'il avait posé le pied dans le Nouveau -Monde, le sort avait semblé prendre un malin plaisir à s'acharner -sur lui et à le rendre le jouet des plus désastreuses combinaisons, -quelques efforts qu'il eût faits pour rester constamment en dehors de -la politique et à vivre en véritable artiste, sans s'occuper de ce qui -se passait autour de lui. - ---Pardieu! s'écria-t-il en frappant du poing avec colère le bras -de son fauteuil, il faut avouer que ce n'est pas avoir de chance! -Dans des conditions comme celles-là, la vie devient littéralement -impossible! Mieux aurait cent fois valu pour moi rester en France, où -du moins on me laissait parfaitement tranquille et libre de vivre à ma -guise! Jolie situation que la mienne, me voilà, sans savoir pourquoi, -placé entre la fusillade et la potence! Mais c'est absurde cela! Ça -n'a pas de nom! Le diable emporte les Américains et les Espagnols! -Comme s'ils ne pouvaient pas se chamailler entre eux sans venir -mêler à leur querelle un pauvre peintre qui n'en peut mais, et qui -voyage en amateur dans leur pays! Ils ont encore une singulière façon -d'entendre l'hospitalité, ces gaillards-là! Je leur en fais mon sincère -compliment! Et moi qui étais persuadé, sur la foi des voyageurs, -que l'Amérique était la terre hospitalière par excellence, le pays -des mœurs simples et patriarcales! Fiez-vous donc aux histoires de -voyages! On devrait brûler vif ceux qui prennent ainsi plaisir à -induire le public en erreur! Que faire? Que devenir? J'ai huit jours -devant moi, m'a dit ce vieux loup-cervier de diplomate, encore un -auquel je conserverai une éternelle reconnaissance de ses procédés à -mon égard! Quel charmant compatriote j'ai rencontré là! Comme j'ai eu -la main heureuse avec lui! C'est égal, il me faut prendre un parti! -Mais lequel? Je ne vois que la fuite! Hum, la fuite, ce n'est pas -facile, je dois être surveillé de près. Malheureusement je n'ai pas le -choix, voyons, combinons un plan de fuite. Scélérat de sort, va, qui -s'obstine à faire de ma vie un mélodrame, quand, moi, je m'applique de -toutes mes forces à en faire un vaudeville! - -Sur ce, le jeune homme, chez lequel malgré lui la gaieté de son -caractère prenait le dessus sur l'inquiétude qui l'agitait, se mit demi -riant, demi sérieux à réfléchir de plus belle. - -Il demeura ainsi plus d'une heure sans bouger de sa _butaca_ et sans -faire le moindre mouvement. - -Il va sans dire qu'au bout de cette heure, il était tout aussi avancé -qu'auparavant, c'est-à-dire qu'il n'avait rien trouvé. - ---Allons, j'y renonce, quant à présent, s'écria-t-il en se levant -brusquement; mon imagination me refuse absolument son concours; c'est -toujours comme cela! C'est égal, moi qui désirais des émotions, je ne -puis pas me plaindre; j'espère que, depuis quelque temps, mon existence -en est émaillée, et des plus piquantes encore. - -Il commença à se promener à grands pas dans sa chambre, pour se -dégourdir les jambes, tordit machinalement une cigarette, puis il -chercha dans sa poche son _mechero_ afin de l'allumer. - -Dans le mouvement qu'il fit en se fouillant, il sentit, dans la poche -de côté de son gilet, un objet qu'il ne se rappelait pas y avoir mis, -il le regarda. - ---Pardieu! fit-il en se frappant le front, j'avais complètement oublié -ma mystérieuse inconnue; ce que c'est que le chagrin, pourtant! Si cela -dure seulement huit jours, je suis convaincu que je perdrai totalement -la tête. Voyons quel est l'objet qu'elle a si adroitement laissé tomber -sur mon chapeau. - -Tout en parlant ainsi, le peintre avait retiré de sa poche la petite -boule de papier et la considérait attentivement. - ---C'est extraordinaire, continuait-il l'influence que les femmes -prennent peut-être à notre insu sur notre organisation, à nous autres -hommes, et combien la chose la plus futile qui nous vient de la plus -inconnue d'entre elles, a tout de suite le privilège de nous intéresser. - -Il demeura plusieurs instants à tourner et à retourner le papier dans -sa main sans parvenir à se résoudre à briser la soie qui, seule, -l'empêchait de satisfaire sa curiosité, tout en continuant _in petto_ -ses commentaires sur le contenu probable de cette missive. - -Enfin, par un effort subit de volonté, il mit un terme à son hésitation -et rompit avec ses dents le mince fil de soie; puis il déroula le -papier avec précaution. Ce papier qui, ainsi que l'avait conjecturé le -jeune homme, servait d'enveloppe, en contenait un autre plié avec soin -et couvert sur toutes ses faces d'une écriture fine et serrée. - -Malgré lui, le jeune homme éprouva un tressaillement nerveux en -dépliant ce papier qui servait lui-même d'enveloppe à une bague. - -Cette bague n'était qu'un simple anneau d'or dans lequel était enchâssé -un rubis balai d'un grand prix. - ---Qu'est-ce que ceci signifie? murmura le jeune homme en admirant la -bague et l'essayant machinalement à tous ses doigts. - -Mais bien que l'artiste eût la main fort belle, particularité dont, -entre parenthèse, il était très fier, cependant cette bague était si -mignonne que ce fut seulement au petit doigt qu'il parvint à la faire -entrer, et encore avec une certaine difficulté. - ---Cette personne s'est évidemment trompée, reprit le peintre; je ne -puis garder cette bague, je la lui rendrai coûte que coûte; mais, pour -cela, il faut que je connaisse cette personne, et je n'ai d'autre -moyen, pour obtenir ce résultat, que de lire sa lettre; lisons-la donc. - -L'artiste était en ce moment dans cette situation singulière d'un homme -qui se voit glisser sur une pente rapide, au pied de laquelle est un -précipice, et qui, ne se sentant pas la force de résister avec succès -à l'impulsion qui le pousse, cherche à se prouver à lui-même qu'il a -raison de s'abandonner au courant qui l'entraîne. - -Mais, avant d'ouvrir ce papier, qu'il tenait en apparence d'une main -si nonchalante et sur lequel il ne laissait errer que des regards -dédaigneux, tant, bien qu'on en dise, l'homme, cet être fait censé à -l'image de Dieu, demeure toujours comédien, même en face de lui-même, -lorsque nul ne le peut voir, parce que, même alors, il essaye de donner -le change à son amour-propre, l'artiste alla faire jouer le pêne de la -serrure, afin de s'assurer que la porte était bien fermée et que nul -ne le pourrait surprendre; puis il revint avec une lenteur calculée, -s'asseoir sur la _butaca_ et déplia le papier. - -C'était bien une lettre, écrite d'une écriture fine, serrée, mais -nerveuse et tourmentée, qui faisait tout de suite deviner une main de -femme. - -Le jeune homme lut d'abord des yeux assez rapidement et en feignant -de n'apporter qu'un médiocre intérêt à cette lecture; mais bientôt, -malgré lui, il se sentit dominé par ce qu'il apprenait; au fur et à -mesure qu'il avançait dans sa lecture, il sentait croître son intérêt, -et lorsqu'il fut enfin arrivé au dernier mot, il demeura les yeux fixés -sur le léger papier qui tremblait froissé par ses doigts convulsifs, -et un laps de temps assez long s'écoula avant qu'il réussît à vaincre -l'émotion étrange que lui avait fait éprouver cette singulière lecture. - -Voici ce que contenait cette lettre, dont l'original est longtemps -demeuré entre nos mains et que nous traduisons textuellement et sans -commentaires. - -«Avant tout laissez-moi, señor, réclamer de votre courtoisie une -promesse formelle, promesse à laquelle vous ne manquerez pas, 'en -suis convaincue, si, ainsi que j'en ai le pressentiment, vous êtes -un véritable caballero; j'exige que vous lisiez cette lettre sans -l'interrompre, d'un bout à l'autre, avant de porter un jugement quel -qu'il soit sur celle qui vous l'écrit. - -»Vous avez juré, n'est-ce pas? C'est bien; je vous remercie de cette -preuve de confiance et je commence sans plus de préambules. - -»Vous êtes, señor, si, ainsi que je le suppose, je ne me suis pas -trompée dans mes observations, Français d'Europe, c'est-à-dire fils -d'un pays où la galanterie et le dévouement aux dames passent avant -toute chose et sont tellement de tradition, que ces deux qualités -forment, pour ainsi dire, le côté le plus saillant du caractère des -hommes. - -»Moi aussi je suis, non pas Française, mais née en Europe, -c'est-à-dire, bien qu'inconnue de vous, votre amie, presque votre sœur -sur cette terre lointaine, comme telle 'ai droit à votre protection et -je viens hardiment la réclamer de votre prud'homie. - -»Comme je ne veux pas que vous me preniez tout d'abord pour une -aventurière, surtout après la façon un peu en dehors des convenances -sociales dont j'entre en relations avec vous, je dois vous apprendre -en deux mots, non pas mon histoire, ce serait vous faire perdre, sans -raisons plausibles, un temps précieux; mais vous dire qui je suis et -par quels motifs je suis contrainte de mettre pour un instant de côté, -vis-à-vis de vous, cette timidité pudique qui n'abandonne jamais les -femmes dignes de ce nom; puis, je vous ferai savoir quel est le service -que je réclame de vous. - -»Mon mari, le marquis de Castelmelhor, commande une division de l'armée -brésilienne, qui, dit-on, est depuis quelques jours entrée sur le -territoire buenos-airien. - -»Venant du haut Pérou avec ma fille et quelques serviteurs, dans -l'intention de rejoindre mon mari au Brésil, car j'ignorais les -événements qui se sont accomplis depuis peu, j'ai été surprise, enlevée -et déclarée prisonnière de guerre par une montonera buenos-airienne; et -emprisonnée, avec ma fille, dans la maison devant laquelle vous passez -en vous promenant deux fois par jour. - -»S'il ne s'agissait pour moi que d'une détention plus ou moins longue, -me confiant ans toute la puissante bonté de Dieu, je me résignerais à -la subir sans me plaindre. - -»Malheureusement, un sort terrible me menace, un danger affreux est -suspendu, non seulement sur ma tête, mais sur celle de ma fille, mon -innocente et pure Eva. - -»Un ennemi implacable a juré notre perte, il nous a hautement accusées -d'espionnage; et, dans quelques jours, demain peut-être, car cet homme -jouit d'un immense crédit sur les membres du gouvernement de ce pays, -nous comparaîtrons devant un tribunal réuni pour nous juger et dont le -verdict ne peut être douteux: la mort des traîtres, le déshonneur! La -marquise de Castelmelhor ne saurait se résoudre à une pareille infamie. - -»Dieu, qui jamais n'abandonne les innocents qui se confient à lui dans -leur détresse, m'a inspiré de m'adresser à vous; señor, car vous seul -pouvez me sauver. - -»Le voudrez-vous? Je le crois. Étranger à ce pays, ne partageant ni les -préjugés ni les idées étroites, ni la haine de ses habitants contre les -Européens, vous devez faire cause commune avec nous et essayer de nous -sauver, serait-ce même au péril de votre vie. - -»J'ai longtemps hésité avant de vous écrire cette lettre. Bien que vos -manières fussent celles d'un homme comme il faut, que l'expression -loyale de votre physionomie et votre jeunesse même me prévinssent en -votre faveur, je redoutais de me confier à vous; mais lorsque j'ai su -que vous étiez Français, mes craintes se sont évanouies pour faire -place à la plus entière confiance. - -»Demain, entre dix et onze heures du matin, présentez-vous hardiment à -la porte de la maison, frappez; lorsqu'on vous aura ouvert, dites que -vous avez appris qu'on demandait un professeur de piano dans le couvent -et que vous venez offrir vos services. - -»Surtout soyez prudent, nous sommes surveillées avec le plus grand -soin. Peut-être serait-il bon que vous vous déguisassiez pour éviter -d'être reconnu au cas où vos démarches seraient épiées. - -»Souvenez-vous que vous êtes le seul espoir de deux femmes innocentes -qui, si vous leur refusez votre appui, mourront en vous maudissant, car -leur salut dépend de vous. - -»A demain, entre dix et onze heures du matin. - -»La plus infortunée des femmes. - -»Marquise LEONA DE CASTELMELHOR. » - -Nulle plume ne saurait exprimer l'expression d'étonnement mêlé -d'épouvante peinte sur le visage du jeune homme lorsqu'il eût terminé -la lecture de cette singulière missive, qui lui était parvenue d'une -façon si extraordinaire. - -Ainsi que nous l'avons dit, il demeura longtemps les yeux fixés sur -le papier sans voir probablement les caractères qui y étaient écrits, -le corps penché en avant, les mains crispées, en proie selon toute -vraisemblance, à des réflexions qui n'avaient rien de fort gai. - -Sans insister sur l'échec reçu par son amour-propre, échec toujours -désagréable pour un homme qui a, pendant plusieurs heures, laissé -galoper son imagination au riant pays des chimères, et qui s'est cru -l'objet d'une passion subite et irrésistible, causée par sa beauté mâle -et son apparence donjuanesque, le service que lui demandait l'inconnue -ne laissait pas que de l'embarrasser fort, surtout dans la situation -exceptionnelle où il se trouvait lui même en ce moment. - ---Décidément, murmurait-il à voix basse en pétrissant avec colère, de -la main droite, le bras de son fauteuil, le hasard s'acharne trop après -moi; cela tombe dans l'absurde, me voilà maintenant posé en protecteur, -moi qui aurais tant besoin de protection! Allons, le ciel n'est pas -juste de laisser ainsi, sans rime ni raison, tourmenter à tout bout de -champ un brave garçon qui ne soupire qu'après la tranquillité. - -Il se leva et commença à marcher à grands pas dans sa chambre. - ---Cependant, ajouta-t-il au bout d'un instant, ces dames sont dans une -position effroyable, je ne puis les abandonner ainsi sans essayer de -leur venir en aide, mon honneur y est engagé, un Français, malgré lui, -représente la France en pays étranger. Mais que faire? - -Il s'assit de nouveau et parut se plonger dans une sérieuse rêverie; -enfin, au bout d'un quart d'heure à peu près; il se releva: - ---C'est cela, dit-il, je ne vois que ce moyen si je ne réussis pas, -je n'aurai rien à me reprocher, car j'aurai fait plus même que ma -situation actuelle et surtout la prudence devraient me permettre de -tenter. - -Émile avait évidemment pris une résolution. - -Il ouvrit la porte et descendit dans le patio. - -Il faisait presque nuit, les peones, débarrassés de leurs travaux -plus ou moins bien accomplis, se délassaient, à demi couchés sur des -_petates_, fumant, riant et causant entre eux. - -Le peintre n'eut pas besoin de chercher longtemps pour découvrir -ses domestiques au milieu des vingt ou vingt-cinq individus groupés -pêle-mêle sur les _petates_. - -Il fit signe à l'un d'eux de le venir trouver chez lui, et il remonta -aussitôt dans sa chambre. - -L'Indien, au signe de son maître, s'était aussitôt levé et mis en -devoir de lui obéir. - -C'était un Indien guaranis, très jeune encore, il paraissait être -âgé tout au plus de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux traits beaux, -fins et intelligents, à la taille haute, à l'apparence robuste et aux -manières libres et dégagées. - -Il portait le costume des gauchos de la pampa et se nommait Tyro. - -A l'appel de son maître, il avait jeté sa cigarette, ramassé son -chapeau, relevé son poncho et s'était élancé vers l'escalier avec une -vivacité de bon augure. - -Le peintre aimait beaucoup ce jeune homme qui, bien que d'un caractère -assez taciturne, comme tous ses congénères, semblait cependant lui -porter de son côté une certaine affection. - -Arrivé à la chambre à coucher, il ne dépassa pas la porte, mais, -s'arrêtant sur le seuil, il salua respectueusement et attendit qu'il -plût à son maître de lui adresser la parole. - ---Entre et ferme la porte derrière toi, lui dit le peintre d'un ton -amical, nous avons à causer de choses importantes. - ---Secrètes, maître? répondit l'Indien. - ---Oui. - ---Alors, avec votre permission, maître, je laisserai au contraire la -porte ouverte. - ---Pourquoi donc ce caprice? - ---Ce n'est pas un caprice, maître, tous ces cuartos sont rendus sourds -par les _petates_ qui recouvrent leur sol, un espion peut, sans être -entendu, venir coller son oreille contre la porte et entendre tout ce -que nous dirions, d'autant plus facilement que nous-mêmes, absorbés -par notre propre conversation, nous n'aurions pas été avertis de sa -présence au lieu que si toutes les portes demeurent ouvertes, personne -n'entrera sans que nous le voyons, et nous ne risquerons pas d'être -espionnés. - ---Ce que tu me fais observer là est assez sensé, mon bon Tyro, laisse -donc les portes ouvertes; cette précaution ne saurait nuire, bien que -je ne croie pas aux espions. - ---Est-ce que le maître ne croit pas à la nuit, répondit l'Indien avec -un geste emphatique; l'espion est comme la nuit, il aime se glisser -dans les ténèbres. - ---Soit, je ne discuterai pas avec toi; venons au motif qui m'a fait -t'appeler. - ---J'écoute, maître. - ---Tyro, avant tout, réponds-moi franchement à la question que je vais -t'adresser. - ---Que le maître parle. - ---Remarque bien que je ne t'en voudrai pas de ta franchise; fais -surtout bien attention à la forme de ma question, afin d'y répondre -en connaissance de cause; es-tu pour moi seulement un bon domestique, -accomplissant strictement tes devoirs, ou bien un serviteur dévoué, sur -lequel j'ai droit de compter à toute heure. - ---Un serviteur dévoué, maître, un frère; un fils, un ami; vous avez -guéri ma mère d'une maladie qui semblait incurable; quand vous avez -acheté le rancho, au lieu de nous chasser elle et moi, vous avez -conservé à la vieille femme son cuarto, sa huerta et son troupeau; moi, -vous m'avez traité en homme, ne me commandant jamais avec rudesse et -ne m'obligeant jamais à faire des choses honteuses ou déshonorantes, -bien que je sois Indien; vous m'avez toujours considéré comme un être -intelligent, et non pas comme un animal qui n'a que l'instinct. Je vous -le répète, maître, je vous suis dévoué en tout et pour tout. - ---Merci, Tyro, répondit le peintre avec une nuance d'émotion, je -soupçonnais déjà ce que tu viens de me dire, mais je tenais à -t'entendre me l'affirmer, car j'ai besoin de toi. - ---Je suis prêt, que faut-il faire? - -Malgré la franchise de cet aveu, le peintre français, peu au courant -encore du caractère de ces races primitives, ne se souciait nullement -de mettre l'Indien complètement dans la confidence de ses secrets. - -Le trop de civilisation rend défiant. - -Le Guaranis s'aperçut facilement de l'hésitation de l'artiste qui, peu -habitué à dissimuler, laissait son visage refléter, comme un miroir, -ses émotions intérieures. - ---Le maître n'a rien à apprendre à Tyro, dit-il avec un sourire; -l'Indien sait tout. - ---Comment! s'écria le jeune homme avec un bond de surprise, tu sais -tout? - ---Oui, fit-il simplement. - ---Pardieu! reprit-il, pour la rareté du fait, je ne serais pas fâché -que tu m'apprisses ce tout dont tu parles si délibérément. - ---C'est facile: que le maître écoute. - -Alors, à la stupéfaction extrême du jeune homme, Tyro lui rapporta, -sans omettre le plus léger détail, tout ce qu'il avait fait depuis son -arrivée à San Miguel de Tucumán. - -Cependant, peu à peu, Émile, par un effort de volonté extrême, parvint -à reconquérir son sang-froid en réfléchissant et en reconnaissant avec -une joie intérieure, que ce récit, si complet du reste, avait une -lacune, lacune importante pour lui: il s'arrêtait au matin même, Tyro -ignorait donc l'aventure du Callejón de las Cruces. - -Cependant craignant que cette lacune ne provint que d'un oubli, il -résolut de s'en assurer. - ---C'est bien, lui dit-il, tout ce que tu me rapportes est exact, mais -tu oublies de me parler de mes promenades à travers la ville. - ---Oh! Quant à cela, répondit l'Indien avec un sourire, il est inutile -de s'en occuper, le maître passe tout son temps à rêver en regardant -le ciel et à se promener en gesticulant; on a reconnu au bout de deux -jours que ce n'était pas la peine de le suivre. - ---Diable! On me suivait donc, je ne savais pas avoir des amis qui me -portassent un si grand intérêt. - -Un sourire équivoque se dessina sur les lèvres spirituelles de -l'Indien, mais il ne répondit pas. - ---Tu connais sans doute la personne qui m'espionnait ainsi? - ---Je la connais, oui, maître. - ---Tu me diras son nom alors? - ---Je le dirai, quand il sera temps de le faire, mais ce n'est qu'un -instrument; d'ailleurs, si cette personne vous espionnait pour le -compte d'un autre, moi, maître, je la surveillais pour le vôtre, et ce -qu'elle a pu rapporter n'est que de peu d'importance; moi seul possède -vos secrets, ainsi vous pouvez être tranquille. - ---Comment tu possèdes mes secrets, s'écria le peintre, jeté de nouveau -hors des gonds au moment où il s'y attendait le moins, quels secrets? - ---La rose blanche et la lettre du Callejón de las Cruces; mais je vous -répète que je suis seul à le savoir. - ---C'est déjà trop, murmura le jeune homme. - ---Un serviteur dévoué, répondit sérieusement l'Indien qui avait entendu -l'aparté du peintre, doit tout connaître, afin, lorsque l'heure sonne -où son assistance est nécessaire, d'être en mesure de venir en aide à -son maître. - -Il arriva alors à l'artiste ce qui arrive à la plupart des hommes en -semblable circonstance. Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire -autrement, il se décida à accorder sa confiance entière à l'Indien, -et il lui avoua tout avec la plus grande franchise, franchise dont le -Guaranis n'aurait pas eu à s'applaudir s'il en avait connu les motifs. -Bien qu'il ne se l'avouât pas complètement à lui-même le peintre -n'agissait que sous la pression de la nécessité et, reconnaissant -l'inutilité de cacher la moindre chose à un serviteur si clairvoyant, -il préférait se mettre de son plein gré complètement entre ses mains, -espérant que cette façon d'agir l'engagerait à ne pas le trahir; -il avait eu un instant la pensée de lui brûler la cervelle, mais, -réfléchissant combien ce moyen était scabreux, surtout dans sa -position, il préféra essayer de la douceur et d'une franchise feinte. - -Heureusement pour lui, le peintre avait affaire à un homme honnête -et réellement dévoué; ce qui, vis-à-vis de tout autre l'aurait -probablement perdu, fut ce qui le sauva. - -Tyro avait longtemps mené la vie des gauchos, chassé dans la pampa et -exploré le désert dans toutes les directions; il connaissait à fond -toutes les ruses indiennes: rien ne lui était plus facile que de servir -de guide à son maître pour le conduire soit au Haut-Pérou, soit à -Buenos Aires, soit au Chili, soit même au Brésil. - -Lorsque la confiance fut bien établie entre les deux hommes, ce que -le Français avait fait d'abord avec une feinte franchise, il ne tarda -pas à s'y laisser aller avec toute la naïve droiture de son caractère, -heureux de rencontrer dans ce pays, où tout le monde lui était hostile, -un homme qui lui témoignât de la sympathie, dût cette sympathie être -plus apparente que réelle. Il fut le premier à demander sérieusement -conseil à son serviteur. - ---Voici, ce qu'il faut faire, dit celui-ci: dans cette maison, tout -m'est suspect; elle est remplie d'espions; feignez de vous mettre -en colère contre moi et de me renvoyer. Demain, à l'heure de votre -promenade habituelle, je me trouverai sur votre passage, et nous -conviendrons de tout. Notre conversation a duré trop longtemps déjà, -maître; les soupçons sont éveillés; je vais descendre comme si j'avais -été rudoyé par vous. Suivez-moi jusqu'à l'entrée de l'appartement en -parlant haut et en me disant des injures; puis, au bout d'un instant, -vous descendrez et vous me congédierez devant tout le monde. Surtout, -maître, ajouta-t-il en appuyant avec intention sur ces dernières -paroles, soyez muet jusqu'à demain avec les habitants de cette maison; -qu'ils ne soupçonnent pas notre entente, sinon, croyez-moi, vous êtes -perdu. - -Sur ces derniers mots, l'Indien se retira en appuyant le doigt sur sa -bouche. - -Tout se passa ainsi que cela avait été convenu entre le maître et le -serviteur. - -Tyro fut immédiatement chassé de la maison, dont il sortit en -grommelant, et Émile remonta dans son appartement, laissant tous -les peones stupéfaits et confondus d'une scène à laquelle ils ne -s'attendaient nullement de la part d'un homme qu'ils étaient accoutumés -à voir ordinairement si doux et si tolérant. - -Le lendemain, à la même heure que chaque jour, le peintre sortit pour -sa promenade habituelle, en ayant soin, tout en feignant la plus -complète indifférence de se retourner de temps en temps pour s'assurer -qu'il n'était pas suivi. Mais cette précaution était inutile, nul ne -songeait à surveiller sa promenade, tant on la savait inoffensive. - -Arrivé sur le bord de la rivière, à quelques centaines de pas de la -ville, un homme, embusqué derrière un rocher, se présenta subitement à -lui. - -Le jeune homme étouffa un cri de surprise; il avait reconnu Tyro, le -serviteur guaranis, congédié par lui la veille, suivant leur mutuelle -convention. - - - - -III - - -LES RECLUSES - - -A peu près à l'instant, où la demi-heure après dix heures du matin -sonnait à l'horloge du Cabildo de San Miguel de Tucumán, un homme -frappait à la porte de la mystérieuse maison du Callejón de las Cruces. - -Cet individu, vêtu à peu près comme les riches artisans de la ville, -était un homme d'une taille moyenne, courbé légèrement par l'âge; -quelques rares cheveux gris s'échappaient sous les ailes de son -chapeau de paille; il portait de larges lunettes bleues à tiges de -fer, et s'appuyait sur une canne; du reste, son apparence était fort -respectable, le pantalon de drap olive très propre et le poncho -de fabrique chilienne qui recouvrait ses vêtements supérieurs ne -laissaient rien à désirer. - -Au bout de quelques minutes, un judas, glissa dans une rainure, et une -tête de vieille femme apparut derrière. - ---Qui êtes-vous? Et que demandez-vous ici, señor? dit une voix. - ---Señora, répondit le vieillard en toussant légèrement, excusez ma -hardiesse, j'ai entendu dire que l'on avait dans cette maison besoin -d'un professeur de musique; si je me suis trompé, il ne me reste qu'à -me retirer en vous priant encore une fois d'agréer mes excuses. - -Pendant que le vieillard disait ces quelques paroles du ton le plus -naturel et le plus dégagé en apparence, la femme placée derrière le -judas l'examinait avec la plus sérieuse attention. - ---Attendez, répondit-elle au bout d'un instant. - -Le judas se referma. - ---Hum! murmura à voix basse le professeur; la place est bien gardée. - -Un bruit de verrous qu'on tire et de chaînes qu'on détache se fit -entendre, et la porte s'entr'ouvrit tout juste assez pour livrer -passage à une personne. - ---Entrez, dit alors d'un ton rogue la femme qui s'était d'abord montrée -au judas et qui paraissait être la portière ou la tourière de cette -espèce de couvent. - -Le vieillard entra lentement, son chapeau à la main et en saluant bien -bas. - -La vue de son crâne chauve, couvert seulement par places de quelques -rares touffes de cheveux d'un gris roussâtre, parut donner confiance à -la tourière. - ---Suivez-moi, lui dit-elle d'une voix moins acariâtre, et remettez -votre chapeau, ces corridors sont froids et humides. - -Le vieillard s'inclina, replaça son chapeau sur sa tête, et, appuyé sur -son bâton, il suivit la tourière de ce pas un peu traînant particulier -aux personnes qui ont dépassé de quelques années le milieu de la vie. - -La tourière lui fit traverser de longs corridors qui semblaient tourner -sur eux-mêmes et qui donnaient enfin dans un cloître assez spacieux, -dont le centre était occupé par un massif de lauriers-roses et -d'orangers, du milieu duquel jaillissait une gerbe d'eau, qui retombait -avec fracas dans une vasque de marbre blanc. - -Les murs de ce cloître, sur lequel s'ouvraient les portes d'une -trentaine de cellules, étaient garnis d'une infinité de tableaux d'une -exécution assez médiocre, représentant les divers épisodes de la vie de -Nuestra Señora de la Soledad ou de Tucumán. - -Le vieillard ne jeta qu'un regard dédaigneux à ces peintures à demi -effacées par les intempéries des saisons, et continua à suivre la -tourière qui trottinait devant lui en faisant résonner, à chaque pas, -le lourd trousseau de clefs, suspendu à sa ceinture. - -Au bout de ce cloître, il y en avait un autre en tout semblable au -premier, seulement les tableaux représentaient des sujets différents, -la vie je crois de Santa Rosa de Lima. - -Arrivée presque à la moitié de la longueur de ce cloître, la tourière -s'arrêta, et, après avoir respiré avec force pendant quelques minutes, -elle frappa discrètement deux coups légers à une porte en chêne noir, -curieusement sculptée. - -Presque aussitôt une voix douce et harmonieuse prononça de l'intérieur -de la cellule ce seul mot: - ---_Adelante_. - -La tourière ouvrit la porte et disparut, après avoir, d'un signe, -ordonné au vieillard de l'attendre. - -Quelques minutes s'écoulèrent, puis la porte de la cellule se rouvrit -et la tourière reparut. - ---Venez, dit-elle, en lui faisant signe de s'approcher. - ---Allons, elle n'est pas bavarde au moins, grommela le vieillard en -obéissant, c'est toujours cela. - -La tourière s'effaça pour lui livrer passage, et il entra dans la -cellule où elle le suivit en refermant la porte derrière elle. - -Cette cellule, fort confortablement meublée en vieux chêne noir -sculpté, et dont les murs étaient tendus à la mode espagnole en cuir de -Cordoue gaufré, se composait de deux pièces, ainsi que l'indiquait une -porte placée dans un angle. - -Trois personnes étaient réunies en ce moment dans la cellule, assises -sur des chaises à haut dossier sculpté. - -Ces trois personnes étaient des femmes. - -La première, jeune encore et fort belle, portait un costume complet de -religieuse; la croix en diamant, suspendue par un large ruban de soie -moirée à son cou et retombant sur sa poitrine, la faisait tout de suite -reconnaître pour la supérieure de cette maison qui, malgré l'apparence -simple et sombre de son extérieur, était, en réalité, gouvernée par des -religieuses carmélites. - -Les deux autres dames assises assez près de l'abbesse, portaient un -costume laïque. - -La première était la marquise de Castelmelhor et la seconde doña Eva, -sa fille. - -A l'entrée du vieillard, qui s'inclina respectueusement devant elles, -l'abbesse fit un léger signe de bienvenue avec la tête, tandis que les -deux autres dames, tout en le saluant cérémonieusement, jetaient à la -dérobée des regards curieux sur le visiteur. - ---Ma chère sœur, dit l'abbesse en s'adressant à la tourière avec cette -voix harmonieuse qui déjà avait agréablement chatouillé l'oreille du -vieillard, approchez, je vous prie, un siège à ce señor. - -La tourière obéit et l'étranger s'assit après s'être excusé. - ---Ainsi, continua l'abbesse en s'adressant cette fois au vieillard, -vous êtes professeur de musique, señor? - ---Oui, señora, répondit-il en s'inclinant. - ---Êtes-vous de ce pays? - ---Non, señora, je suis étranger. - ---Ah! fit-elle, vous n'êtes pas un hérétique, un Anglais? - ---Non, señora, je suis un professeur italien. - ---Fort bien. Habitez-vous depuis longtemps notre cher pays? - ---Depuis deux ans, señora. - ---Et auparavant, vous étiez en Europe? - ---Pardonnez-moi, señora, j'habitais le Chili, où j'ai résidé assez -longtemps à Valparaíso, à Santiago, et, en dernier lieu, à Aconchagua. - ---Avez-vous l'intention de vous fixer parmi nous? - ---Je le désire du moins, señora; malheureusement les temps ne sont pas -favorables pour un pauvre artiste comme moi. - ---C'est vrai, reprit-elle avec intérêt. Eh bien! Nous tâcherons de vous -procurer quelques élèves. - ---Mille grâces pour tant de bonté, señora, répondit-il humblement. - ---Vous m'intéressez réellement, et pour vous prouver combien j'ai -à cœur de vous venir en aide, cette jeune dame voudra bien, à ma -considération, prendre aujourd'hui même leçon avec vous, fit-elle en -étendant le bras vers doña Eva. - ---Je suis aux ordres de la señorita comme aux vôtres, señora, répondit -le vieillard avec un salut respectueux. - ---Eh bien! C'est convenu, dit l'abbesse, et, se tournant vers la -tourière toujours immobile au milieu de la cellule, ma chère sœur, -ajouta-t-elle avec un gracieux sourire, veuillez, je vous prie, -faire apporter quelques rafraîchissements et quelques _dulces_. Vous -reviendrez dans une heure pour accompagner ce señor jusqu'à la porte du -couvent. Allez. - -La tourière s'inclina d'un air rogue, se retourna tout d'une pièce, et -sortit de la cellule après avoir jeté un regard sournois autour d'elle. - -Il y eut un silence de deux ou trois minutes, au bout desquelles -l'abbesse se leva doucement, s'avança vers la porte sur la pointe du -pied, et l'ouvrit si brusquement que la tourière, dont l'œil était -collé au trou de la serrure, demeura confuse et rougissante d'être -ainsi surprise en flagrant délit d'espionnage. - ---Ah! Vous êtes encore là, ma chère sœur! dit l'abbesse sans paraître -remarquer le désarroi de la vieille femme; j'en suis heureuse: j'avais -oublié de vous prier de m'apporter, lorsque vous reviendrez pour -reconduire ce señor, mon livre d'heures que j'ai, ce matin, - -laissé par mégarde au chœur, dans ma stalle. - -La tourière s'inclina en grommelant entre ses dents des excuses -incompréhensibles, et elle s'éloigna presque en courant. - -L'abbesse la suivit un instant des yeux, puis elle rentra, referma la -porte sur laquelle elle fit retomber une lourde portière en tapisserie, -et se tournant vers le vieux professeur, qui ne savait guère quelle -contenance tenir: - ---Respectable vieillard, lui dit-elle en riant, rentrez donc les mèches -de vos cheveux blonds, qui s'échappent indiscrètement sous votre -perruque grise. - ---Diable! s'écria le professeur tout déferré, en portant vivement ses -deux mains à sa tête et laissant du même coup tomber sa canne et son -chapeau, qui allèrent rouler à quelques pas de lui. - -A cette exclamation peu orthodoxe, poussée en bon français; les trois -dames rirent de plus belle, tandis que le malencontreux professeur -les regardait avec des yeux effarés, ne comprenant rien à ce qui se -passait et n'augurant rien de bon pour lui de cette gaieté railleuse et -insolite. - ---Chut! fit l'abbesse en posant un doigt mignon sur ses lèvres roses, -on vient. - -On se tut. - -Elle releva la portière. Presque aussitôt la porte s'ouvrit après que, -par un léger grattement, on eût demandé la permission d'entrer. - -C'étaient deux sœurs converses qui apportaient les _dulces_, les -confites et les rafraîchissements demandés par l'abbesse. - -Elles disposèrent le tout sur une table, puis elles se retirèrent, -après avoir salué respectueusement. - -Derrière elles, la portière fut immédiatement baissée. - ---Croyez-vous maintenant, chère marquise, dit la supérieure, que -j'avais raison de me méfier de la sœur tourière? - ---Oh! Oui, madame, mais cette femme vendue à nos ennemis est méchante, -je redoute pour vous les conséquences de la leçon un peu rude, mais -méritée, que vous lui avez donnée. - -Un éclair fulgurant brilla dans l'œil noir de la jeune femme. - ---C'est à elle de trembler, madame, dit-elle, maintenant que j'ai en -main les preuves de sa trahison; mais ne songeons plus à cela, fit-elle -en reprenant sa physionomie riante; le temps nous presse; prenez place -à cette table, et vous, señor, goûtez de nos conserves; je doute que -dans les couvents de votre pays les religieuses en fassent d'aussi -bonnes. - -La marquise, remarquant la pose embarrassée et l'air piteux de -l'étranger, s'approcha vivement de lui avec un gracieux sourire. - ---Il est inutile de feindre davantage, lui dit-elle, c'est moi, señor, -qui vous ai écrit; parlez donc sans crainte devant madame, elle est ma -meilleure amie et ma seule protectrice. - -Le peintre respira avec force. - ---Madame, répondit-il, vous m'enlevez un poids immense de dessus -la poitrine; je vous avoue humblement que je ne savais plus quelle -contenance tenir en me voyant reconnu si à l'improviste. Dieu soit -béni, qui permet que cela finisse mieux que je ne l'ai un instant -redouté. - ---Vous jouez admirablement la comédie, señor, reprit l'abbesse; -vos cheveux ne passent pas du tout sous votre perruque; j'ai voulu -seulement vous taquiner un peu, voilà tout. Maintenant, buvez, mangez, -et ne vous inquiétez de rien. - -La collation fut alors attaquée par les quatre personnes entre -lesquelles la glace était rompue et qui causaient gaiement entre elles; -l'abbesse surtout, jeune et rieuse, était charmée de ce tour d'écolier -qu'elle jouait aux autorités révolutionnaires de Tucumán, en essayant -de leur enlever deux personnes auxquelles elles semblaient si fort -tenir. - ---Maintenant, dit-elle lorsque la collation fut terminée, causons -sérieusement. - ---Causons sérieusement, je ne demande pas mieux, madame, répondit le -peintre; à ce propos, je me permettrai de vous rappeler la phrase que -vous-même avez prononcée: le temps presse. - ---C'est juste, vous êtes sans doute étonné de me voir, moi, supérieure -d'une maison, presque d'un couvent, à qui l'on a confié la garde de -deux prisonnières d'importance, entrer dans un complot dont le but est -de les faire évader. - ---En effet, murmura-t-il en s'inclinant, cela me paraît assez singulier. - ---J'ai pour cela plusieurs motifs et votre étonnement cessera, -lorsque vous saurez que je suis Espagnole et fort peu sympathique -à la révolution faite par les habitants de ce pays pour en chasser -mes compatriotes, à qui il appartient par toutes les lois divines et -humaines. - ---Cela me paraît assez logique. - ---De plus, dans mon opinion, un couvent n'est pas et ne peut sous -aucun prétexte être métamorphosé en prison; ensuite les femmes doivent -toujours être placées en dehors de la politique et être laissées -libres d'agir à leur fantaisie; pour tout dire enfin, la marquise de -Castelmelhor est une ancienne amie de ma famille; j'aime sa fille comme -une sœur, et je veux les sauver à tout prix, dût ma vie payer la leur. - -Les deux dames se jetèrent dans les bras de l'abbesse, en l'accablant -de caresses et de remerciements. - ---Bon, bon, reprit-elle, en les écartant doucement, laissez-moi faire, -j'ai juré de vous sauver et je vous sauverai, quoiqu'il arrive, chères -belles; il ferait beau voir, ajouta-t-elle en souriant, que trois -femmes aidées par un Français, ne fussent pas assez fines pour tromper -ces hommes jaunes, qui ont fait cette malencontreuse révolution, et qui -se croient les aigles d'intelligence et des foudres de guerre. - ---Plus je réfléchis à cette entreprise et plus j'en redoute pour vous -les conséquences je tremble, car ces hommes sont sans pitié, murmura -tristement la marquise. - ---Poltronne! fit gaiement la supérieure, n'avons-nous pas ce caballero -avec nous? - ---Avec vous, mesdames, jusqu'au dernier soupir, s'écria-t-il, emporté -malgré lui par l'émotion qu'il éprouvait. - -La vérité était que la beauté de doña Eva, jointe au romanesque de la -situation, avait complètement subjugué l'artiste; il avait tout oublié -et n'éprouvait plus qu'un désir, celui de se sacrifier pour le salut de -ces femmes si belles et si malheureuses. - ---Je savais bien que je ne pouvais me tromper, s'écria l'abbesse en lui -tendant une main, sur laquelle le peintre appliqua respectueusement ses -lèvres. - ---Oui, mesdames, reprit-il, Dieu m'est témoin que tout ce qu'il est -humainement possible de faire pour assurer voire fuite je le tenterai, -mais vous ne vous êtes sans doute adressées à moi qu'après avoir -combiné un plan; ce plan il est indispensable que vous me le fassiez -connaître. - ---Mon Dieu, monsieur, répondit la marquise, ce plan est bien simple, -tel seulement que des femmes sont capables d'en élaborer un. - ---Je suis tout oreilles, madame. - ---Nous n'avons aucune accointance dans cette ville, où nous sommes -étrangères et où, sans en savoir le motif, il paraît que nous avons -beaucoup d'ennemis, sans compter un seul ami. - ---Cela est à peu près ma position aussi à moi, dit le jeune homme en -hochant la tête. - ---A vous, monsieur! fit-elle avec surprise. - ---Oui, oui, à moi, madame; mais continuez, je vous en prie. - ---Notre bonne supérieure ne peut faire qu'une seule chose pour nous, -mais cette chose est immense: c'est de nous ouvrir la porte de ce -couvent. - ---C'est beaucoup, en effet. - ---Malheureusement, de l'autre côté de cette porte, son pouvoir cesse -complètement, et elle est contrainte de nous abandonner à nous-mêmes. - ---Hélas! Oui, fit la supérieure. - ---Hmm! murmura le peintre comme un écho. - ---Vous comprenez combien notre position serait critique, errant seules -à l'aventure dans une ville qui nous est complètement inconnue. - ---Alors, vous avez songé à moi. - ---Oui, monsieur, répondit-elle simplement. - ---Et vous avez bien fait, madame, répondit le peintre en s'animant; je -suis peut-être le seul homme incapable de vous trahir dans toute la -ville. - ---Merci pour ma mère et pour moi, monsieur, murmura doucement la jeune -fille qui, jusqu'à ce moment, avait gardé le silence. - -Le peintre eut un éblouissement, les accents si suavement plaintifs -de cette voix harmonieuse avaient fait tressaillir son cœur dans sa -poitrine. - ---Malheureusement, je suis bien faible moi-même pour vous protéger, -mesdames, reprit-il; je suis seul, étranger, suspect, plus que suspect -même, puisque je suis menacé d'être mis prochainement en jugement. - ---Oh! firent-elles en joignant les mains avec douleur, nous sommes -perdues alors. - ---Mon Dieu! s'écria l'abbesse, nous avons mis tout notre espoir en vous. - ---Attendez, reprit-il, tout n'est peut-être pas aussi désespéré que -nous le supposons; de mon côté je prépare un plan d'évasion, je ne puis -vous offrir qu'une chose. - ---Laquelle? s'écrièrent-elles vivement. - ---C'est de partager ma fuite. - ---Oh! De grand cœur, s'écria la jeune fille en frappant ses mains avec -joie l'une contre l'autre. - -Puis, honteuse de s'être ainsi laissé aller à un mouvement irréfléchi, -elle baissa les yeux et cacha dans le sein de sa mère son charmant -visage inondé de larmes. - ---Ma fille vous a répondu pour elle et pour moi, monsieur, dit -noblement la marquise. - ---Je vous remercie de cette confiance dont je saurai me rendre digne, -madame; seulement, il me faut quelques jours pour tout préparer; je -n'ai avec moi qu'un homme auquel je puisse me fier, je dois agir avec -la plus grande prudence. - ---C'est juste, monsieur, mais qu'entendez-vous par quelques jours? - ---Trois au moins, quatre au plus. - ---C'est bien, nous attendrons; maintenant pouvez-vous nous expliquer -quel est le plan que vous avez adopté? - ---Je ne le connais pas moi-même, madame. Je me trouve dans un pays qui -m'est totalement inconnu, et dans lequel je manque naturellement de la -plus vulgaire expérience; je me laisse diriger par le serviteur dont -j'ai eu l'honneur de vous parler. - ---Êtes-vous bien sûr de cet homme? monsieur; pardon de vous dire cela, -mais vous le savez, un mot nous perdrait. - ---Je suis aussi sûr de la personne en question qu'un homme peut -répondre d'un autre. C'est lui qui m'a fourni les moyens de me -présenter devant vous sans éveiller les soupçons; je compte, non -seulement sur son dévouement, mais encore sur sa finesse, sur son -courage et surtout sur son expérience. - ---Est-ce un Espagnol, un étranger ou un métis? - ---Il n'appartient à aucune des catégories que vous avez citées, -madame; c'est tout simplement un Indien guaranis auquel j'ai été assez -heureux pour rendre quelques légers services, et qui m'a voué une -reconnaissance éternelle. - ---Vous avez raison, monsieur; vous pouvez, en effet, compter sur cet -homme; les Indiens sont braves et fidèles; lorsqu'ils se dévouent, -c'est jusqu'à la mort. Pardonnez-moi toutes ces questions, qui, sans -doute, doivent vous paraître assez extraordinaires de ma part, mais -vous le savez, il ne s'agit pas de moi seulement dans cette affaire, il -s'agit aussi de ma fille, de ma pauvre enfant chérie. - ---Je trouve fort naturel, madame, que vous désiriez être complètement -édifiée sur mes projets pour notre commun salut; soyez bien persuadée -que lorsque je saurai positivement ce qu'il faut faire, je me hâterai -de vous en avertir, afin que si le plan formé par mon serviteur et -par moi vous paraissait défectueux, je pusse le modifier d'après vos -conseils. - ---Je vous remercie, monsieur. Me permettez-vous de vous adresser une - -question encore? - ---Parlez, madame. En venant ici, je me suis mis entièrement a vos -ordres. - ---Êtes-vous riche? - -Le peintre rougit; ses sourcils se froncèrent. - -La marquise s'en aperçut. - ---Oh! Vous ne me comprenez pas, monsieur, s'écria-t-elle vivement; loin -de moi la pensée de vous offrir une récompense. Le service que vous -consentez à nous rendre est un de ceux que nul trésor ne saurait payer -et que le cœur peut seul acquitter. - ---Madame, murmura-t-il. - ---Permettez-moi d'achever. Nous sommes associés maintenant, fit-elle -avec un charmant sourire; or, dans une association, chacun doit prendre -sa part des charges communes. Un projet comme le nôtre a besoin d'être -conduit avec adresse et célérité, une misérable question d'argent -peut en faire manquer la réussite ou en retarder l'exécution: voilà -dans quel sens je vous ai parlé et pourquoi je vous répète ma phrase; -Êtes-vous riche? - ---Dans toute autre position que celle où, le sort m'a momentanément -placé, je vous répondrais: Oui, madame, parce que je suis artiste, -que mes goûts sont simples et que je vis de presque rien, ne trouvant -de joies et de bonheur que dans les surprises toujours nouvelles -que me procure l'art que je cultive et que j'aime follement; mais -en ce moment, dans la situation périlleuse où vous et moi nous nous -trouvons, où il faut entreprendre une lutte désespérée contre toute une -population, je dois être franc avec vous, vous avouer que l'argent, ce -nerf de la guerre, me manque presque complètement; vous répondre, en un -mot, que je suis pauvre. - ---Tant mieux fit la marquise avec un mouvement de joie. - ---Ma foi, reprit-il gaiement, je ne m'en suis jamais plaint, c'est -aujourd'hui seulement que je commence à regretter cette richesse dont -je me suis toujours si peu soucié, car elle m'aurait facilité les -moyens de vous être utile; mais nous tâcherons de nous en passer. - ---Qu'à cela ne tienne, monsieur. Dans cette affaire, vous apportez le -courage, le dévouement, laissez-moi vous apporter, cette richesse qui -vous manque. - ---Ma foi, madame, répondit l'artiste, puisque vous posez aussi -franchement la question, je ne vois pas pourquoi j'obéirais, en vous -refusant, à une susceptibilité ridicule, parfaitement hors de saison, -puisque ce sont surtout vos intérêts qui sont en jeu dans cette -affaire; j'accepte donc l'argent dont vous jugerez convenable de -disposer; bien entendu que je vous en tiendrai compte. - ---Pardon, monsieur, ce n'est pas un prêt que je prétends vous faire, -c'est ma part que j'apporte à notre association, voilà tout. - ---Je l'entends ainsi, madame; seulement si je dépense votre argent, -encore faut-il que vous sachiez de quelle façon. - ---A la bonne heure, fit la marquise en se dirigeant vers un meuble -dont elle ouvrit un tiroir d'où elle retira une bourse assez longue, -au travers des mailles de laquelle on voyait briller une quantité -considérable d'onces. - -Après avoir refermé avec soin le tiroir, elle présenta la bourse au -jeune homme. - ---Il y a là deux cent cinquante onces[1] en or, dit-elle, j'espère -que cette somme suffira; cependant, si elle était insuffisante, -avertissez-moi, j'en mettrai immédiatement une plus forte encore à -votre disposition. - ---Oh! Oh! Madame, j'espère non seulement que cela suffira, mais encore -que j'aurai à vous remettre une partie de cette somme, répondit-il en -prenant respectueusement la bourse et la plaçant avec soin dans sa -ceinture; j'ai, à présent, une restitution à vous faire. - ---A moi, monsieur? - ---Oui, madame, fit-il en retirant l'anneau, qu'il avait passé à son -petit doigt, cette bague. - ---C'est moi, qui l'avais enveloppée dans la lettre, dit vivement la -jeune fille avec une étourderie charmante. - -Le jeune homme s'inclina tout interdit. - ---Gardez cette bague, monsieur, répondit en souriant la marquise; ma -fille serait désolée de vous la reprendre. - ---Oh! Oui! fit-elle toute rougissante. - ---Je la garderai donc, dit-il, avec une joie secrète, et changeant -subitement de conversation, je ne viendrai plus qu'une fois, mesdames, -dit-il, afin de ne pas éveiller les soupçons; ce sera pour vous -avertir que tout est prêt; seulement, tous les jours, à la même heure, -je passerai devant cette maison; lorsque le soir, au retour de ma -promenade, vous me verrez tenir une fleur de suchil à la main ou une -rose blanche, ce sera un indice que nos affaires vont bien; si, au -contraire, j'ôte mon chapeau et je fais le geste de m'essuyer le -front, alors priez Dieu, mesdames, parce que de nouveaux embarras se -seront dressés devant moi. En dernier lieu, si vous me voyez effeuiller -la fleur que je tiendrai à la main, vous devrez faire en toute hâte vos -préparatifs de départ: le jour même de ma visite nous quitterons la -ville. Vous souviendrez-vous de toutes ces recommandations? - ---Nous avons trop d'intérêt à avoir de la mémoire, dit la marquise; -soyez sans crainte, nous n'oublierons rien. - ---Maintenant, plus un mot sur ce sujet, et donnez votre leçon de -musique, dit l'abbesse en ouvrant une méthode et la remettant au jeune -homme. - -Le peintre s'assit près d'une table entre les deux dames, et commença -à leur expliquer, tant bien que mal, les mystères des noires, des -blanches, des croches et des doubles croches. - -Lorsque, quelques minutes plus tard la tourière entra, son regard de -serpent, en glissant entre ses paupières à demi closes, aperçut les -trois personnes très sérieusement occupées en apparence à approfondir -la valeur des notes et les différences de la clef de _fa_ avec la clef -de _sol_. - ---Ma sainte mère, dit hypocritement la tourière, un cavalier, se disant -envoyé par le gouverneur de la ville, réclame de vous la faveur d'un -entretien. - ---C'est bien ma sœur. Quand vous aurez reconduit ce señor, vous -introduirez ce caballero en ma présence; priez-le de patienter quelques -minutes. - -Le peintre se leva, salua respectueusement les dames et sortit à la -suite de la tourière. Derrière lui la porte de la cellule se referma. - -Sans prononcer une parole, la tourière le guida à travers les -corridors, que déjà il avait parcourus, jusqu'à la porte du couvent, -devant laquelle plusieurs cavaliers enveloppés de longs manteaux -étaient arrêtés à la stupéfaction générale des voisins, qui n'en -croyaient pas leurs yeux, et s'étaient placés sur le seuil de leurs -portes afin de les mieux voir. - -Le peintre, grâce à son apparence de vieillard, à sa petite toux sèche -et à sa démarche cassée, passa au milieu d'eux sans attirer leur -attention, et s'éloigna dans la direction de la rivière. - -La tourière fit signe à un des cavaliers qu'elle était prête à le -guider auprès de la supérieure. Dans le mouvement que fut obligé de -faire ce cavalier pour mettre pied à terre, son manteau se dérangea -légèrement. - -Juste au même instant, le peintre, arrivé à une certaine distance, se -retourna pour jeter un dernier regard sur le couvent. - -Il réprima un geste d'effroi en reconnaissant le cavalier dont nous -parlons. - ---Zéno Cabral! murmura-t-il. Que vient faire cet homme dans le couvent? - - -Renvoi 1: 21,250 francs de notre monnaie. - - - - -IV - - -L'ENTREVUE - - -Le peintre français ne s'était pas trompé: c'était bien, en effet, Zéno -Cabral, le chef montonero, qu'il avait vu entrer dans le couvent. - -La tourière marchait d'un pas pressé, sans détourner la tête devant -le jeune homme qui, de son côté, semblait plongé dans de sombres et -pénibles réflexions. - -Ils allèrent ainsi, pendant assez longtemps, à travers les corridors -sans échanger une parole, mais au moment où ils atteignirent l'entrée -du premier cloître, le chef s'arrêta et touchant légèrement le bras de -sa conductrice: - ---Eh bien? lui dit-il à voix basse. - -Celle-ci se retourna vivement, jeta un regard scrutateur autour d'elle -puis, rassurée sans doute par la solitude au centre de laquelle elle se -trouvait, elle répondit sur le même ton bas et étouffé, ce seul mot: - ---Rien. - ---Comment rien! s'écria don Zéno avec une impatience contenue, vous -n'avez donc pas veillé comme je vous l'avais recommandé et ainsi que -cela avait été convenu entre nous. - ---J'ai veillé, répondit-elle vivement, veillé du soir au matin et du -matin au soir. - ---Et vous n'avez rien découvert? - ---Rien. - ---Tant pis, fit le chef froidement, tant pis pour vous, ma sœur, car -si vous êtes si peu clairvoyante, ce n'est pas cette fois encore que -vous quitterez votre poste de tourière pour un emploi supérieur dans le -couvent ou un plus élevé encore dans celui des Bernardines. - -La tourière tressaillit; ses petits yeux gris laissèrent échapper une -flamme sinistre. - ---Je n'ai rien découvert, c'est vrai, dit-elle avec un rire sec et -nerveux comme le cri d'une hyène, mais je soupçonne, bientôt je -découvrirai; seulement je suis surveillée et l'occasion me manque. - ---Ah! Et que découvrirez-vous? demanda-t-il avec un intérêt mal -dissimulé. - ---Je découvrirai, reprit-elle en appuyant avec affectation sur chaque -syllabe, tout ce que vous voulez savoir et plus encore. Mes mesures -sont prises maintenant. - ---Ah! Ah! fit-il, et quand cela, s'il vous plaît? - ---Avant deux jours. - ---Vous me le promettez. - ---Sur ma part de paradis! - ---Je compte sur votre parole. - ---Comptez-y; mais vous? - ---Moi? - ---Oui. - ---Je tiendrai les promesses que je vous ai faites. - ---Toutes? - ---Toutes. - ---C'est bien; ne vous inquiétez plus de rien; mais donnant, donnant? - ---C'est convenu. - ---Maintenant, venez, on vous attend; cette longue station pourrait -éveiller les soupçons, plus que jamais il me faut agir avec prudence. - -Ils se remirent en marche. Au moment où ils entraient dans le premier -cloître, une forme noire se détacha d'un angle obscur dans lequel, -jusque-là, elle était demeurée confondue au milieu des ténèbres, -et, après avoir fait un geste de menace à la tourière, elle parut -s'évanouir comme une apparition fantastique, tant elle s'envola -rapidement à travers les corridors. - -Arrivée à la porte de la cellule de la supérieure, la tourière frappa -doucement deux coups sans recevoir de réponse; elle attendit un -instant, puis recommença. - -_Adelante_, répondit-on alors de l'intérieur. - -Elle ouvrit et annonça l'étranger. - -Priez ce seigneur d'entrer, il est le bienvenu, répondit l'abbesse. - -La tourière s'effaça, le général entra, puis, sur un geste de la -supérieure, la tourière se retira en refermant la porte derrière elle. - -La supérieure était seule assise dans son grand fauteuil abbatial; elle -tenait ouvert à la main un livre d'heures qu'elle semblait lire. - -A l'entrée du jeune homme, elle inclina légèrement la tête et d'un -geste lui indiqua un siège. - ---Pardonnez-moi, madame, dit-il en la saluant respectueusement, de -venir troubler d'une façon aussi malencontreuse vos pieuses méditations. - ---Vous êtes, dites-vous, señor caballero, envoyé vers moi par le -gouverneur de la ville; en cette qualité, mon devoir est de vous -recevoir à quelque heure qu'il vous plaise de venir, reprit-elle d'un -ton de froide politesse. Vous n'avez donc pas d'excuses à me faire, -mais seulement à m'expliquer le sujet de cette mission dont le motif -m'échappe. - ---Je vais avoir l'honneur de m'expliquer, ainsi que vous m'y engagez -si gracieusement, madame, répondit-il avec un sourire contraint, en -prenant le siège qui lui était désigné. - -La conversation avait commencé sur un ton de politesse aigre-doux qui -établissait complètement la situation dans laquelle chacun des deux -interlocuteurs voulait demeurer vis-à-vis de l'autre, pendant toute la -durée de l'entretien. - -Il y eut un silence de deux ou trois minutes: le montonero tournait, -retournait son chapeau entre ses mains d'un air dépité; l'abbesse, tout -en feignant de lire attentivement le livre qu'elle n'avait pas quitté, -jetait à la dérobée des regards railleurs sur l'officier. - -Ce fut lui qui, comprenant combien son silence pouvait paraître -singulier, reprit la parole avec une aisance trop soulignée pour être -naturelle. - ---Señora, j'ignore quel motif cause le déplaisir que vous semblez -éprouver de me voir, veuillez me le faire connaître et agréer, avant -tout, mes humbles et respectueuses excuses pour le trouble que vous -occasionne, à mon grand regret, ma présence. - ---Vous vous méprenez, caballero, répondit-elle, sur le sens que -j'attache à mes paroles; je n'éprouve aucun trouble, croyez-le bien, -de votre présence; seulement, je suis contrariée d'être contrainte par -le bon plaisir des personnes qui nous gouvernent, de recevoir, sans y -être préparée à l'avance, la visite d'envoyés fort recommandables sans -doute, mais dont la place devrait être partout ailleurs que dans la -cellule de la supérieure d'un couvent de femmes. - ---Cette observation est parfaitement juste, madame, il n'a pas tenu à -moi qu'il n'en fût pas ainsi; malheureusement c'est, quant à présent, -une nécessité qu'il vous faut subir. - ---Aussi, reprit-elle avec une certaine aigreur, vous voyez que je la -subis. - ---Vous la subissez, oui, madame, reprit-il d'un ton insinuant, mais en -vous plaignant, parce que vous confondez vos amis avec vos ennemis. - ---Moi, señor, vous faites erreur sans doute, dit-elle avec componction, -vous ne réfléchissez pas à ce que je suis. Quels ennemis ou quels amis -puis-je avoir, moi, pauvre femme retirée du monde et vouée au service -de Dieu? - ---Vous vous trompez, ou bien ce qui est plus probable, excusez-moi, je -vous en prie, madame, vous ne voulez pas me comprendre. - ---Peut-être aussi est-ce un peu de votre faute, señor, reprit-elle avec -une légère teinte d'ironie, et cela tient-il à l'obscurité dont vos -paroles sont enveloppées, à votre insu sans doute. - -Don Zéno réprima un geste d'impatience. - ---Voyons, madame, fit-il au bout d'un instant, soyons francs, le -voulez-vous? - ---Je ne demande pas mieux pour ma part, señor. - ---Vous avez ici deux prisonnières? - ---J'ai deux dames que je n'ai reçues dans l'intérieur de cette maison, -que sur l'injonction et le commandement exprès du gouverneur de la -ville; est-ce de ces deux dames dont vous parlez, señor? - ---Oui, señora, d'elles-mêmes. - ---Fort bien; elles sont ici, j'ai même des ordres très sévères à leur -sujet. - ---Je le sais. - ---Ces dames n'ont rien que je sache à voir dans cet entretien? - ---Au contraire, madame, car c'est d'elles seules qu'il s'agit; c'est -pour elles seules que je me suis présenté ici. - ---Très bien, señor, continuez, je vous écoute. - ---Ces dames ont été faites prisonnières par moi, et par moi aussi -conduites dans cette ville. - ---Vous pourriez même ajouter dans ce couvent, señor; mais continuez. - ---Vous supposez à tort, madame, que je suis l'ennemi de ces -malheureuses femmes; nul, au contraire, ne s'intéresse plus que moi à -leur sort. - ---Ah! fit-elle avec ironie. - ---Vous ne me croyez pas, madame; en effet, les apparences me condamnent. - ---En attendant que vous fassiez condamner ces malheureuses dames; -n'est-ce pas, caballero? - ---Señora! s'écria-t-il avec violence, mais, se contraignant aussitôt, -pardonnez-moi cet emportement, madame; mais si vous consentiez à -m'entendre... - ---N'est-ce donc pas ce que je fais en ce moment, señor? - ---Oui, vous m'écoutez, c'est vrai, madame; mais avec un parti pris -d'avance de ne pas ajouter foi à mes paroles, si véridiques qu'elles -soient. - -L'abbesse fit un léger mouvement des épaules et reprit: - ---C'est que, señor, vous me dites en ce moment des choses tellement -incroyables! Comment voulez-vous que lorsque vous-même m'avez avoué à -l'instant que vous aviez arrêtés ces dames, lorsqu'il vous était si -facile de leur laisser continuer leur voyage, que c'est vous qui les -avez conduites dans cette ville, que c'est vous encore qui les avez -amenées dans ce couvent, afin de leur enlever tout espoir de fuite; -comment voulez vous que je puisse ajouter foi aux protestations de -dévouement dont il vous plaît aujourd'hui de faire parade devant moi? -Ce serait plus que de la naïveté de ma part, convenez-en, et vous -seriez en droit de me croire ce que je ne suis pas, c'est-à-dire, pour -parler franc, une sotte. - ---Oh, madame! Il y a bien des choses que vous ignorez. - ---Certainement, il y a toujours bien des choses qu'on ignore en pareil -cas; mais voyons, venons au fait, puisque vous-même m'avez proposé la -franchise; prouvez-moi que bien réellement vous avez l'intention de me -dire la vérité, faites-moi connaître ces choses que j'ignore. - ---Je ne demande pas mieux, madame. - ---Seulement, je vous avertis que j'en sais peut-être beaucoup de -ces choses, et que, si vous vous écartez du droit chemin, je vous y -remettrai impitoyablement. Ce marché vous convient-il? - ---On ne saurait davantage, madame. - ---Eh bien! Parlez, je vous promets de ne pas vous interrompre. - ---Vous me comblez, señora; mais, pour vous apprendre toute la vérité, -je suis contraint d'entrer dans certains détails touchant ma famille -qui, sans doute, auront peu d'intérêt pour vous. - ---Pardon, je veux être impartiale, donc je dois tout savoir. - -En prononçant ces paroles, elle jeta à la dérobée un regard du côté de -la porte de la seconde pièce. - -Ce regard ne fut pas surpris par le montonero qui, en ce moment, la -tête baissée sur la poitrine, semblait recueillir ses souvenirs. - -Enfin, après quelques minutes, il commença. - ---Ma famille, ainsi que vous l'indique mon nom, madame, est d'origine -portugaise: un de mes ancêtres fut cet Álvarez Cabral auquel le -Portugal doit de si magnifiques découvertes. Fixés au Brésil depuis les -premiers temps de l'occupation, mes aïeux s'établirent dans la province -de São Paulo, et, entraînés tour à tour par l'exemple de leurs voisins -et de leurs amis, ils tentèrent de longues et périlleuses expéditions -dans l'intérieur des terres inconnues de tous, et plusieurs d'entre -eux comptèrent parmi les plus célèbres et les plus hardis Paulistas -de la province. Pardonnez-moi ces détails, madame, mais ils sont -indispensables; du reste, je les abrège autant que cela m'est possible. -Mon aïeul, à la suite d'une discussion fort vive avec le vice-roi du -Brésil, don Vasco Fernández Cesar de Meneses, vers 1723, discussion -dont jamais il ne voulut nous révéler les motifs, vit ses biens mis -sous séquestre; lui-même fut obligé de prendre la fuite avec toute sa -famille. Un peu de patience, je vous en conjure, madame. - ---Vous êtes injuste, señor; ces détails, que j'ignorais, m'intéressent -au plus haut point. - ---Mon aïeul, avec les débris qu'il réussit à sauver de sa fortune, -débris assez considérables, je me hâte de le dire, car il était -colossalement riche, se réfugia dans la vice-royauté de Buenos Aires, -afin de plus facilement repasser au Brésil, si la fortune cessait de -lui être contraire. Mais son espoir fut déçu; il devait mourir dans -l'exil; sa famille était condamnée à ne revoir jamais sa patrie. -Cependant, à différentes reprises, des propositions lui furent faites -pour entrer en accommodement avec le gouvernement portugais, mais -toujours il les repoussa avec hauteur, protestant que, n'ayant commis -aucun crime, il ne voulait pas être absous, et que surtout,--remarquez -bien cette dernière parole, madame,--le gouvernement, qui lui avait -enlevé ses biens, n'avait rien à prétendre sur ce qui lui restait; -qu'il ne consentirait jamais à payer une grâce qu'on n'avait pas le -droit de lui vendre. Plus tard, lorsque mon aïeul fut sur le point de -rendre l'âme, et que mon grand-père et mon père furent réunis autour de -son lit, bien que fort jeune encore, mon père crut comprendre quelles -étaient les propositions faites par le gouvernement portugais, et que -le vieillard avait toujours obstinément repoussées. - ---Ah! fit l'abbesse, commençant malgré elle à s'intéresser à ce récit, -fait avec un accent de vérité qui ne pouvait être révoqué en doute. - ---Jugez-en vous-même, madame, reprit le montonero; mon aïeul, ainsi -que je vous l'ai dit, se sentant mourir, avait réuni mon grand-père -et mon père autour de son lit, puis, après leur avoir fait jurer sur -le Christ et sur l'Evangile de ne jamais révéler ce qu'il allait leur -dire, il leur confia un secret d'une importance immense pour l'avenir -de notre famille; en un mot, il leur avoua que quelque temps avant son -exil, dans la dernière expédition qu'il avait tentée seul selon sa -coutume, il avait découvert des mines de diamants et des gisements d'or -d'une richesse incalculable, il entra dans les plus grands détails sur -la route à suivre pour retrouver le pays où ces richesses inconnues -étaient enfouies, remit à mon grand-père une carte tracée par lui -sur les lieux mêmes, y ajouta, de peur que mon grand-père oubliât -quelque détail important, une liasse de manuscrit où l'histoire de son -expédition et de sa découverte ainsi que l'itinéraire qu'il avait suivi -pour aller et revenir, étaient racontés jour par jour, presque heure -par heure; puis certain que cette fortune qu'il leur léguait ne serait -pas perdue pour eux, il bénit ses enfants et mourut presque aussitôt -épuisé par les efforts qu'il lui avait fallu faire pour bien les -renseigner; mais, avant de fermer à jamais les yeux, il leur fit une -dernière fois jurer un secret inviolable. - ---Je ne vois pas jusqu'à présent, monsieur, quel rapport il y a entre -l'histoire, fort intéressante incontestablement, que vous me racontez, -et ces deux malheureuses dames, interrompit l'abbesse en hochant la -tête. - ---Encore quelques minutes de complaisance, madame, vous ne tarderez pas -à être satisfaite. - ---Soit, monsieur, continuez donc, je vous prie! - -Don Zéno reprit: - ---Quelques années s'écoulèrent, mon grand-père s'était mis à la tête -de la vaste chacra, exploitée par notre famille; mon père commençait à -l'aider dans ses travaux. Il avait une sœur, belle comme les anges et -pure comme eux, elle se nommait Laura; son père et son frère l'aimaient -à l'adoration, elle était toute leur joie, tout leur orgueil, tout leur -bonheur... - -Don Zéno s'arrêta; deux larmes, qu'il ne songea pas à retenir, -coulèrent lentement le long de ses joues. - ---Ce souvenir vous attriste, señor, lui dit doucement l'abbesse. - -Le jeune homme se redressa fièrement. - ---J'ai promis de vous dire toute la vérité, madame, bien que la -tâche que je me suis imposée soit pénible, je ne faiblirai pas: Mon -grand-père avait renfermé dans un lieu, connu de lui et de son fils -seulement, le manuscrit et la carte que leur avait en mourant légué mon -aïeul, puis ils n'y avaient plus songé ni l'un ni l'autre, ne supposant -pas qu'il pût venir une époque où il leur serait possible de s'emparer -de cette fortune qui leur appartenait, cependant par des titres -incontestables. Un jour, un étranger se présenta à la chacra et demanda -une hospitalité qui jamais n'était refusée à personne; cet étranger -était jeune, beau, riche, du moins il le paraissait, et pour notre -famille il avait l'inappréciable avantage d'être notre compatriote; il -appartenait à l'une des plus nobles familles du Portugal. C'était donc -plus qu'un ami, c'était presque un parent. Mon grand-père le reçut les -bras ouverts; il demeura plusieurs mois dans notre chacra, il y serait -demeuré toujours s'il l'eût voulu: tous l'aimaient dans la maison. -Pardonnez-moi, madame, de passer rapidement sur ces détails. Bien que -trop jeune pour avoir personnellement assisté à cette infâme trahison, -j'ai le cœur brisé. Un jour, l'étranger disparut en enlevant doña -Laura. Voilà comment cet homme avait payé notre hospitalité. - ---Oh! C'est horrible cela! s'écria l'abbesse, emportée malgré elle par -l'indignation qu'elle éprouvait. - ---Toutes les recherches furent infructueuses: il fut impossible de -retrouver ses traces. Mais ce qu'il y eut de plus affreux dans cette -affaire, madame, c'est que cet homme avait froidement et lâchement -suivi un plan tracé à l'avance. - ---Ce n'est pas possible! fit l'abbesse avec horreur. - ---Cet homme avait, je ne sais comment, surpris quelques mots, en -Europe, de ce secret que mon aïeul croyait si bien gardé. Son but, -en s'introduisant dans notre maison, était de découvrir le reste de -ce secret, afin de nous voler notre fortune. Pendant le temps qu'il -demeura à la chacra, plusieurs fois il essaya, par des questions -adroites, d'apprendre les détails qu'il ignorait; questions adressées -tantôt à mon grand-père, tantôt à mon père, jeune homme alors. Enfin, -le rapt odieux qu'il commit ne provint pas d'un amour poussé jusqu'à -la folie, ainsi que vous pourriez le supposer, il aurait demandé à mon -grand-père la main de sa fille que celui-ci la lui aurait accordée; -non, il n'aimait pas doña Laura. - ---Alors, interrompit l'abbesse, pourquoi l'a-t-il enlevé. - ---Pourquoi, dites-vous? - ---Oui. - ---Parce qu'il croyait qu'elle possédait ce secret qu'il voulait à tout -prix découvrir; voilà, madame, le seul motif de ce crime. - ---Mais ce que vous me dites-là est infâme, señor, s'écria l'abbesse; -cet homme était un démon. - ---Non, madame, c'était un malheureux dévoré de la soif des richesses -et qui à tout prix voulait les posséder, dût-il pour cela porter le -déshonneur et la honte dans une famille et marcher sur des monceaux de -cadavres. - ---Oh! fit-elle en cachant sa tête dans ses mains. - ---Maintenant, madame, voulez-vous savoir le nom de cet homme, reprit-il -avec amertume; mais c'est inutile, n'est-ce pas? Car vous l'avez déjà -deviné sans doute. - -L'abbesse hocha affirmativement la tête sans répondre. - -Il y eut un assez long silence. - ---Mais pourquoi rendre des innocents, dit enfin l'abbesse, responsables -des crimes commis par d'autres? - ---Parce que; madame, héritier de la haine paternelle, après vingt -ans, il y a quinze jours seulement que j'ai retrouvé une trace que je -croyais à jamais perdue; que le nom de notre ennemi a comme un coup de -foudre éclaté subitement à mon oreille et que j'ai à demander à cet -homme un compte sanglant de l'honneur de ma famille. - ---Ainsi, pour satisfaire une vengeance qui pourrait être juste si elle -s'adressait au véritable coupable, vous seriez assez cruel? - ---Je ne sais encore ce que je ferai, madame. Ma tête est en feu, la -fureur m'égare, interrompit-il avec violence, cet homme nous a volé -notre bonheur, je veux lui enlever le sien, mais je ne serai pas lâche -comme il l'a été, lui; il saura d'où part le coup qui le frappe, c'est -entre nous une guerre de bêtes fauves. - -En ce moment la porte de la seconde chambre s'ouvrit brusquement, et la -marquise parut, calme et imposante. - ---Guerre de bêtes fauves, soit, caballero, dit-elle, je l'accepte. - -Le jeune homme se leva brusquement, et foudroyant la supérieure d'un -regard de mépris écrasant: - ---Ah! On nous écoutait, dit-il avec ironie; eh bien, tant mieux, je le -préfère ainsi; cette trahison indigne m'évite une explication nouvelle; -vous connaissez, madame, les motifs de la haine que je porte à votre -mari; je n'ai rien de plus à vous apprendre. - ---Mon mari est un noble caballero qui, s'il était présent, flétrirait -d'un démenti, ainsi que je le fais moi-même, le tissu d'odieux -mensonges dont vous n'avez pas craint de l'accuser devant une personne, -ajouta-t-elle en jetant un regard de douloureuse pitié à la supérieure, -qui n'aurait peut-être pas dû ajouter une foi si crédule à cette -effroyable histoire, dont la fausseté est trop facile à prouver, pour -qu'il soit nécessaire de la réfuter. - ---Soit, madame; cette insulte venant de vous ne peut me toucher, vous -êtes naturellement la dernière personne à qui votre mari aurait confié -cet horrible secret; mais, quoi qu'il arrive, un temps viendra, et ce -temps est proche, je l'espère, où la vérité se fera jour, et où le -criminel sera démasqué devant tous. - ---Il y a des hommes, señor, que la calomnie, si bien ourdie qu'elle -soit, ne saurait atteindre, répondit-elle avec mépris. - ---Brisons là, madame; toute discussion entre nous ne servirait qu'à -nous aigrir davantage l'un contre l'autre, je vous répète que je ne -suis pas votre ennemi. - ---Mais qu'êtes-vous donc alors, et pour quel motif avez-vous raconté -cette horrible histoire? - ---Si vous aviez eu la patience de m'écouter quelques minutes de plus, -madame, vous l'auriez appris. - ---Qui vous empêche de me le dire maintenant que nous sommes face à face? - ---Je vous le dirai si vous l'exigez, madame, reprit-il froidement, -j'aurais cependant préféré qu'une autre personne qui vous fût plus -sympathique que moi se chargeât de ce soin. - ---Non, non, monsieur, je suis Portugaise aussi, moi, et lorsqu'il -s'agit de l'honneur de mon nom, j'ai pour principe de traiter moi-même. - ---Comme il vous plaira, madame; je venais vous faire une proposition. - ---Une proposition, à moi? fit-elle avec hauteur. - ---Oui, madame. - ---Laquelle? Soyez bref, s'il vous plaît. - ---Je venais vous demander de me donner votre parole de ne pas quitter -cette ville sans mon autorisation, et de ne pas essayer de donner de -vos nouvelles à votre mari. - ---Ah! Et si je vous avais fait cette promesse? - ---Alors, madame, je vous aurais, moi, en retour, fait décharger de -l'accusation qui pèse sur vous, et je vous aurais immédiatement fait -obtenir votre liberté. - ---Liberté d'être prisonnière dans une ville au lieu de l'être dans un -couvent, dit-elle avec ironie; vous êtes généreux, señor. - ---Mais vous n'auriez pas comparu devant un conseil de guerre. - ---C'est vrai; j'oubliais que vous et les vôtres vous faites la guerre -aux femmes, aux femmes surtout: vous êtes si braves, seigneurs -révolutionnaires! - -Le jeune homme demeura froid devant cette sanglante injure; il -s'inclina respectueusement. - ---J'attends votre réponse, madame, dit-il. - ---Quelle réponse? reprit-elle avec dédain. - ---Celle qu'il vous plaira de faire à la proposition que j'ai eu -l'honneur de vous adresser. - -La marquise demeura un instant silencieuse, puis, relevant la tête et -faisant un pas en avant: - ---Caballero, reprit-elle d'une voix fière, accepter la proposition -que vous me faites, serait admettre la possibilité de la véracité de -l'accusation odieuse que vous osez porter contre mon mari; or, cette -possibilité je ne l'admets pas; l'honneur de mon mari est le mien, il -est de mon devoir de le défendre. - ---Je m'attendais à cette réponse, madame, bien qu'elle m'afflige plus -que vous ne le pouvez supposer. Vous avez bien réfléchi, sans doute, à -toutes les conséquences de ce refus? - ---A toutes, oui, señor. - ---Elles peuvent être terribles. - ---Je le sais et je les subirai. - ---Vous n'êtes pas seule, madame, vous avez une fille. - ---Monsieur, répondit-elle avec un accent de suprême hauteur, ma fille -sait trop bien ce qu'elle doit à l'honneur de sa maison pour hésiter à -lui faire, s'il le faut, le sacrifice de sa vie. - ---Oh! Madame. - ---N'essayez pas de m'effrayer, señor, vous ne sauriez y réussir! Ma -détermination est prise, je n'en changerai pas, quand même je verrais -l'échafaud dressé devant moi; les hommes se trompent, s'ils croient -seuls posséder le privilège du courage; il est bon que, de temps en -temps, une femme leur montre qu'elles aussi savent mourir pour leurs -convictions. Trêve donc, je vous prie, à de plus longues prières, -señor, elles seraient inutiles. - -Le montonero s'inclina silencieusement, fit quelques pas vers la porte, -s'arrêta, se retourna à demi comme s'il voulait parler, mais, se -ravisant, il salua une dernière fois et sortit. - -La marquise demeura un instant immobile, puis se tournant vers -l'abbesse et lui tendant les bras: - ---Et maintenant, mon amie, lui dit-elle avec des larmes dans la voix, -croyez-vous encore que le marquis de Castelmelhor soit coupable des -crimes affreux dont cet homme l'accuse. - ---Oh! Non, non, mon amie! s'écria la supérieure en se laissant aller, -en fondant en larmes, dans les bras qui s'ouvraient pour la recevoir. - - - - -V - - -LES PRÉPARATIFS DE TYRO - - -La rencontre faite par le peintre à sa sortie du couvent, l'avait -frappé d'un triste pressentiment au sujet de ses protégées. - -Sans se rendre bien clairement compte des sentiments qu'il éprouvait -pour elles, cependant, malheureux lui-même, il se sentait malgré lui -entraîné à aider et à secourir de tout son pouvoir des femmes qui, sans -le connaître, étaient venues si franchement réclamer sa protection. - -Son amour propre, comme homme d'abord, et ensuite comme Français, était -flatté du rôle qu'il se trouvait ainsi appelé à jouer à l'improviste -dans cette sombre et mystérieuse affaire dont, malgré les confidences -de la marquise, il se doutait bien qu'on ne lui avait pas révélé le -dernier mot. - -Mais que lui importait cela? - -Placé par le hasard ou pour mieux dire par la mauvaise fortune, -acharnée après lui, dans une situation presque désespérée, les risques -qu'il aurait à courir en secourant les deux dames, n'aggraveraient -pas beaucoup cette situation, au lieu que s'il parvenait à les faire -échapper au sort dont elles étaient menacées, tout en se sauvant -lui-même, il jouerait à ses persécuteurs un tour de bonne guerre en -se montrant plus fin qu'eux, et se vengerait une fois pour toutes des -continuelles appréhensions qu'il lui avaient causées depuis son arrivée -à San Miguel. - -Ces réflexions, en remettant le calme dans l'esprit du jeune homme, lui -rendirent toute son insouciante gaieté, et ce fut d'un pas leste et -délibéré qu'il rejoignit Tyro à l'endroit où celui-ci lui avait assigné -un rendez-vous permanent. - -Le lieu était des mieux choisis; c'était une grotte naturelle peu -profonde, située à deux portées de fusil au plus de la ville, si bien -cachée, aux regards indiscrets par des chaos de rochers et des buissons -épais de plantes parasites, que, à moins de connaître la position -exacte de cette grotte, il était impossible de la découvrir; d'autant -plus que son entrée s'ouvrait sur la rivière, et que, pour y parvenir, -il fallait se mettre dans l'eau jusqu'au genou. - -Tyro, à demi couché sur un amas de feuilles sèches recouvertes de -deux ou trois _pellones_[1] et de _ponchos_ araucaniens, fumait -nonchalamment une cigarette de paille de maïs en attendant son maître. - -Celui-ci, après s'être assuré que personne ne le guettait, ôta ses -chaussures, retroussa ses pantalons, se mit à l'eau et entra dans la -grotte, non toutefois sans avoir sifflé à deux reprises différentes, -afin de prévenir l'Indien de son arrivée. - ---Ouf! dit-il en pénétrant dans la grotte, singulière façon de rentrer -chez soi. Me voici de retour, Tyro. - ---Je le vois, maître, répondit gravement l'Indien sans changer de -position. - ---Maintenant, reprit le jeune homme, laisse-moi reprendre mes habits; -puis nous causerons: j'ai beaucoup de choses à t'apprendre. - ---Et moi aussi, maître. - ---Ah! fit-il en le regardant. - ---Oui; mais changez d'abord de costume. - ---C'est juste, reprit le jeune homme. - -Il se mit aussitôt en devoir de quitter son déguisement, et bientôt il -eut recouvré sa physionomie ordinaire. - ---Là, voilà qui est fait! dit-il en s'asseyant auprès de l'Indien et -en allumant une cigarette. Je t'avoue que ce diable de costume me pèse -horriblement et que je serai heureux lorsqu'il me sera permis de m'en -débarrasser une bonne fois. - ---Ce sera bientôt, je l'espère, maître. - ---Et moi aussi, mon ami. Dieu veuille que nous ne nous trompions pas! -Maintenant, qu'as-tu à m'apprendre? Parle, je t'écoute. - ---Mais, vous-même, ne m'aviez-vous pas annoncé des nouvelles? - ---C'est vrai; mais je suis pressé de savoir ce que tu as à me dire. Je -crois que c'est plus important que ce que je t'apprendrai. Ainsi, parle -le premier; ma confidence arrivera toujours assez tôt. - ---Comme il vous plaira, maître, répondit l'Indien en se redressant et -en jetant sa cigarette, qui commençait à lui brûler les doigts; puis, -tournant à demi la tête vers le jeune homme et le regardant bien en -face, êtes-vous brave? lui demanda-t-il. - -Cette question, faite ainsi à l'improviste, causa une si profonde -surprise au peintre, qu'il hésita un instant. - ---Dame! répondit-il enfin, je le crois; puis, se remettant peu à peu, -il ajouta avec un léger sourire: d'ailleurs, mon bon Tyro, la bravoure -est en France une vertu tellement commune, qu'il n'y a aucune fatuité -de ma part à assurer que je la possède. - ---Bon! murmura l'Indien qui suivait son idée, vous êtes brave, maître, -moi aussi, je le crois, je vous ai vu en plusieurs circonstances vous -tirer honorablement d'affaire. - ---Allons, pourquoi m'adresser cette question? fit le peintre avec une -teinte de mécontentement. - ---Ne vous fâchez pas, maître, fit vivement l'Indien; mes intentions -sont bonnes, lorsqu'on commence une sérieuse expédition et qu'on veut -la mener à bien, il faut en calculer toutes les chances; vous êtes -Français, c'est-à-dire étranger arrivé depuis peu dans ce pays, dont -vous ignorez complètement les mœurs. - ---J'en conviens, interrompit le jeune homme. - ---Vous vous trouvez donc sur un terrain inconnu, qui peut à chaque -instant se dérober sous vos pas; en vous demandant si vous êtes brave, -je ne doute pas de votre courage: je vous ai vu à l'œuvre; seulement, -je désire savoir si ce courage est blanc ou rouge; s'il brille autant -dans les ténèbres et la solitude qu'en plein soleil et devant la foule. -Voilà tout. - ---Posée ainsi, je comprends la question, mais je ne saurais y répondre, -ne m'étant jamais trouvé dans une situation où il m'ait fallu déployer -le genre de courage dont tu parles; je puis simplement, et en toute -confiance, te certifier ceci: c'est que, de jour ou de nuit, seul ou -accompagné, à défaut de bravoure, l'orgueil m'empêchera toujours de -reculer, et me contraindra quand même à faire tête aux adversaires, -quels qu'ils soient, qui se dresseront devant moi pour s'opposer à mes -volontés, quand j'aurai formé une résolution. - ---Je vous remercie de cette affirmation, maître, car notre tâche sera -ardue et je suis heureux de savoir que vous ne m'abandonnerez pas, au -plus fort d'un danger dans lequel je ne me serai mis que par dévouement -pour vous. - ---Tu peux compter sur ma parole, Tyro, répondit le peintre; ainsi -bannis toute arrière-pensée et marche résolument en avant. - ---Ainsi ferai-je, maître, comptez sur moi. Maintenant laissons cela et -venons aux nouvelles que j'avais à vous apprendre. - ---En effet, dit le peintre, quelles sont ces nouvelles, bonnes ou -mauvaises? - ---C'est selon, maître, comment vous les apprécierez. - ---Bon, dis-les-moi d'abord. - ---Savez-vous que les officiers espagnols que l'on devait juger demain -ou après-demain se sont évadés. - ---Evadés! s'écria le peintre avec étonnement, quand cela donc? - ---Ce matin même, ils sont passés près d'ici, il y a deux heures à -peine, montés sur des chevaux des pampas et galopant à fond de train -dans la direction des cordillières. - ---Ma foi, tant mieux pour eux, j'en suis charmé, car à la façon dont -vont les choses en ce pays on les aurait sans doute fusillés. - ---On les aurait fusillés certainement, répondit l'Indien en hochant la -tête. - ---C'eût été dommage, fit le jeune homme; bien que je les connaisse fort -peu et qu'ils m'aient par leur faute placé dans une situation assez -difficile, j'eusse été désespéré qu'il leur arrivât malheur. Ainsi, tu -es certain qu'ils se sont réellement échappés. - ---Maître, je les ai vus. - ---Alors, bon voyage! Dieu veuille qu'ils ne soient pas repris. - ---Ne craignez-vous pas que cette fuite ne vous soit préjudiciable? - ---A moi? Pour quelle raison? s'écria-t-il avec surprise. - ---Ne vous avait-on pas indirectement impliqué dans leur affaire? - ---C'est vrai, mais je crois que je n'ai rien à craindre maintenant, -et que les soupçons qui s'étaient élevés contre moi sont complètement -dissipés. - ---Tant mieux, maître; cependant, s'il m'est permis de vous donner un -conseil croyez-moi, soyez prudent. - ---Voyons, parle avec franchise; j'aperçois derrière tes circonlocutions -indiennes une pensée sérieuse qui t'obsède et dont tu voudrais me -faire part; le respect ou je ne sais quelle crainte que je ne puis -comprendre, t'empêche seul de t'expliquer. - ---Puisque vous l'exigez, maître, je m'expliquerai d'autant plus que -le temps presse; la fuite des deux officiers espagnols a réveillé les -soupçons qui n'étaient qu'assoupis; bien plus, on vous accuse de les -avoir encouragés dans leur projet de fuite et de leur avoir procuré les -moyens de l'accomplir. - ---Moi! Mais ce n'est pas possible, je ne les ai pas vus une seule fois -depuis leur arrestation. - ---Je le sais, maître; cependant cela est ainsi, je suis bien informé. - ---Mais alors, ma position devient extrêmement délicate; je ne sais trop -que faire. - ---J'ai songé à cela pour vous, maître; nous autres Indiens nous formons -une population à part dans la ville; mal vus des Espagnols, méprisés -des créoles, nous nous soutenons les uns les autres, afin d'être en -mesure, en cas de besoin, de résister aux injustices qu'on prétendrait -nous faire; depuis que je m'occupe des préparatifs de votre voyage, -j'ai donné le mot a plusieurs hommes de ma tribu engagés chez certaines -personnes de la ville, afin d'être instruit de tout ce qui se passe et -vous prémunir contre les trahisons. Je savais depuis hier au soir que -les officiers espagnols devaient s'échapper aujourd'hui, au lever du -soleil. Depuis plusieurs jours déjà, aidés par leurs amis, ils avaient -combiné leur fuite. - ---Jusqu'à présent, interrompit le peintre, je ne vois pas quel rapport -il y a entre cette fuite et ce qui me regarde personnellement. - ---Attendez, maître, reprit l'Indien, j'y arrive: ce matin, après vous -avoir aidé à vous déguiser, je vous suivis et j'entrai dans la ville; -la nouvelle de la fuite des officiers était déjà publique, tout le -monde en parlait, je me mêlai à plusieurs groupes où cette fuite était -commentée de cent façons différentes. Votre nom était dans toutes les -bouches. - ---Mais, cette fuite, je l'ignorais. - ---Je le sais bien, maître; mais vous êtes étranger, cela suffit pour -qu'on vous accuse; d'autant plus que vous avez un ennemi acharné à -votre perte qui s'est chargé de propager ce bruit et de lui donner de -la consistance. - ---Un ennemi, moi! fit le jeune homme avec stupeur, c'est impossible! - -L'Indien sourit avec ironie. - ---Bientôt vous le connaîtrez, maître, dit-il; mais il est inutile de -nous occuper de lui en ce moment, c'est de vous qu'il s'agit, de vous, -qu'il faut sauver. - -Le jeune homme hocha la tête avec découragement. - ---Non, dit-il d'une voix triste, je vois que je suis bien réellement -perdu cette fois, tout ce que je tenterais ne ferait que hâter ma -perte, mieux vaut me résigner à mon sort. - -L'Indien le considéra pendant quelques instants avec un étonnement -qu'il ne chercha pas à dissimuler. - ---N'avais-je pas raison, maître, reprit-il enfin, de vous demander au -commencement de cette conversation si vous aviez du courage? - ---Que veux-tu dire? s'écria le jeune homme en se redressant subitement -et en le foudroyant du regard. - -Tyro ne baissa pas les yeux, son visage demeura impassible, et ce fut -de la même voix calme, avec le même accent d'insouciance qu'il continua: - ---En ce pays, maître, le courage ne ressemble en rien à celui que vous -possédez, tout homme est brave le sabre ou le fusil à la main, surtout -ici, où, sans compter les hommes, on est constamment contraint de -lutter contre toutes espèces d'animaux plus nuisibles et plus féroces -les uns que les autres, mais que signifie cela? - ---Je ne le comprends pas, répondit le jeune homme. - ---Pardonnez-moi, maître, de vous apprendre des choses que vous ignorez; -il est un courage qu'il vous faut acquérir, c'est celui qui consiste à -paraître céder lorsque la lutte est trop inégale, en se réservant, tout -en feignant de fuir, de prendre plus tard sa revanche. Vos ennemis ont -sur vous un immense avantage: ils vous connaissent; donc ils agissent -contre vous à coup sûr, et vous, vous ne les connaissez point; vous -êtes exposé, au premier mouvement que vous ferez, à tomber net dans -le piège tendu sous vos pas, et de vous livrer ainsi sans espoir de -vengeance. - ---Ce que tu me dis là est plein de sens, Tyro; seulement, tu me parles -par énigmes. Quels sont ces ennemis que je ne connais pas et qui -paraissent si acharnés à ma perte? - ---Je ne puis encore vous révéler leurs noms, maître; mais ayez -patience, un jour viendra où vous les connaîtrez. - ---Avoir patience, cela est bientôt dit; malheureusement, je suis -enfoncé jusqu'au cou dans un guêpier dont je ne sais comment sortir. - ---Laissez-moi faire, maître; je réponds de tout. Vous partirez plus -facilement que vous ne le croyez. - ---Hum! Cela me paraît bien difficile. - -L'Indien sourit en haussant légèrement les épaules. - ---Tous les blancs sont ainsi, murmura-t-il comme s'il se parlait à -lui-même; en apparence, leur conformation est la même que la nôtre et -pourtant ils sont complètement incapables de faire par eux-mêmes la -moindre des choses. - ---C'est possible, répondit le jeune homme intérieurement piqué de cette -remarque assez désobligeante, cela tient à une foule de considérations -trop longues à l'expliquer et que d'ailleurs tu ne comprendrais pas; -revenons à ce qui, seul, doit en ce moment nous occuper; je te répète -que je trouve ma position désespérée et que je ne sais, même avec -l'aide de ton dévouement, de quelle façon je m'en sortirai. - -Il y eut quelques instants de silence entre les deux hommes, puis -l'Indien reprit la parole, mais cette fois d'une voix claire, bien -accentuée, comme un homme qui désire être compris du premier coup, -sans être contraint de perdre en explications inutiles un temps qu'il -considère comme fort précieux. - ---Maître, dit-il, aussitôt que je fus informé de ce qui se passait, -convaincu que je ne serais pas désavoué par vous, je dressai mon plan -et je me mis en mesure de parer le nouveau coup qui vous frappait. -Mon premier soin fut de me rendre dans votre maison; on me connaît, -la plupart des peones sont mes amis; on ne fit donc pas attention -à moi. Je fus libre d'aller et de venir à ma guise; sans attirer -l'attention. Du reste, je profitai d'un moment où la maison était à -peu près déserte, à cause de l'heure de la siesta qui fermait les yeux -des maîtres et des criados; en un tour de main, aidé par quelques amis -à moi, j'enlevai tout ce qui vous appartient jusqu'à vos chevaux, sur -lesquels je chargeai vos bagages et vos caisses pleines de papiers et -de toiles. - ---Bien, interrompit le jeune homme avec une satisfaction nuancée d'une -légère inquiétude; mais que pensera de ce procédé mon compatriote? - ---Que cela ne vous inquiète pas, maître, répondit le Guaranis avec un -sourire d'une expression singulière. - ---Soit, tu auras sans doute trouvé un prétexte plausible pour -dissimuler ce que ce procédé a d'insolite. - ---C'est cela même, fit-il en ricanant. - ---C'est fort bien; mais maintenant, dis-moi, Tyro, qu'as-tu fait -de tous ces bagages? Je ne me soucie nullement de les perdre; ils -composent le plus clair de ma fortune; je ne puis cependant pas camper -ainsi de but en blanc à la belle étoile, d'autant plus que cela ne -servirait à rien, et que ceux qui ont intérêt à me chercher m'auraient -bientôt découvert; d'un autre côté je ne vois guère dans quelle maison -je me puis loger sans courir le risque d'être aussitôt arrêté. - -L'Indien se mit à rire. - ---Eh! Eh! fit gaiement le jeune homme, puisque tu ris, c'est que mes -affaires vont probablement bien et que tu es à peu près certain de -m'avoir trouvé un abri sûr. - ---Vous ne vous trompez pas, maître; je me suis effectivement occupé -aussitôt de vous chercher un endroit où vous seriez en sûreté, et -complètement à l'abri des poursuites. - ---Diable! Cela n'a pas dû être facile à trouver dans la ville. - ---Aussi, n'est-ce pas dans la ville que j'ai cherché. - ---Oh! Oh! Où donc alors; je ne vois guère, dans la campagne, d'endroit -où il me soit possible de me cacher. - ---C'est que, comme nous autres Indiens, vous n'avez pas, maître, -l'habitude du désert; à deux milles d'ici, tout au plus, dans un rancho -d'Indiens guaranis, je vous ai trouvé un asile où je défie qu'on aille -vous chercher, ou bien, au cas d'une visite, vous trouver. - ---Tu piques singulièrement ma curiosité. Tout est-il préparé pour me -recevoir? - ---Oui, maître. - ---Pourquoi donc demeurons-nous ici alors, au lieu de nous y rendre? - ---Parce que, maître, le soleil n'est pas couché encore, et qu'il fait -trop jour pour se hasarder dans la campagne. - ---Tu as raison, mon brave Tyro; je te remercie de ce nouveau service. - ---Je n'ai fait que mon devoir, maître. - ---Hum! Enfin, puisque tu le veux, j'y consens. Seulement, crois bien -que je ne suis pas ingrat. Ainsi, voilà qui est convenu: je suis -déménagé. Mon cher compatriote sera bien étonné lorsqu'il apprendra que -je suis parti sans prendre congé de lui. - -L'Indien rit silencieusement sans répondre. - ---Malheureusement, mon ami, continua le jeune homme, cette position est -fort précaire, elle ne saurait durer longtemps. - ---Rapportez-vous-en à moi, maître, avant trois jours nous serons -partis; toutes mes mesures sont prises en conséquence; mes préparatifs -seraient déjà terminés si j'avais eu à ma disposition la somme -nécessaire à l'achat de diverses choses indispensables. - ---Qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme en fouillant vivement à -sa poche et en retirant la bourse que lui avait remise la marquise, -voilà de l'argent. - ---Oh! fit l'Indien avec joie, il y a là beaucoup plus qu'il ne nous -faut. - -Mais soudain le peintre devint triste, et retira du Guaranis la bourse -que déjà il lui avait abandonnée. - ---Je suis fou, dit-il maintenant, nous ne pouvons user de cet argent: -il n'est pas à nous, nous n'avons pas le droit de nous en servir. - -Tyro le regarda avec surprise. - ---Oui, continua-t-il en hochant doucement la tête, cette somme m'a -été remise par la personne que j'avais promis de sauver, afin de tout -préparer pour sa fuite. - ---Eh bien? fit l'Indien. - ---Dame! reprit le jeune homme, maintenant la question me paraît -singulièrement changée; j'aurai, je le crois, fort à faire à me sauver -tout seul. - ---La situation est toujours la même pour vous, maître, vous pouvez -tenir la parole que vous avez donnée; au contraire, peut-être êtes-vous -dans de meilleures conditions aujourd'hui que vous ne l'étiez hier; -pour organiser, non seulement votre fuite, mais celle de ces personnes; -j'ai tout prévu. - ---Voyons, explique-toi, car je recommence à ne plus te comprendre du -tout. - ---Comment cela, maître? - ---Dame! Tu sembles connaître mieux que moi mes affaires. - ---Que cela ne vous inquiète pas, je ne sais de vos affaires que ce que -je dois en savoir pour vous être utile au besoin et être en mesure de -vous prouver quel est mon dévouement pour vous. D'ailleurs, si vous le -désirez, je paraîtrai ne rien savoir. - ---Belle avance! s'écria le jeune homme en riant. Allons, puisqu'il -ne m'est même pas possible de conserver mes secrets à moi tout seul, -prends-en donc ta part, sorcier que tu es. Je ne me plaindrai pas -davantage; maintenant, continue. - ---Donnez-moi seulement cet or, maître, et laissez-moi agir. - ---En effet, je crois que c'est le plus simple; prends-le donc, -ajouta-t-il en lui mettant la bourse dans la main; seulement, hâte-toi, -car, mieux que moi, tu dois savoir que nous n'avons pas de temps à -perdre. - ---Oh! Maintenant rien ne nous presse; on vous croit parti; on vous -cherche bien loin; on vous laisse ainsi toutes les facilités possibles -pour faire ici tout ce que vous voudrez. - ---C'est vrai; s'il ne s'agissait que de moi, ma foi, j'ai une si grande -confiance en ton habileté, que je ne me presserais pas du tout, je -t'assure; mais... - ---Oui, interrompit-il, je sais ce que vous voulez dire, maître; il -s'agit des dames. Elles sont pressées, elles, et elles ont des raisons -pour cela; mais elles n'ont rien à redouter avant trois jours, et je ne -vous en demande que deux; est-ce trop? - ---Non, certes, seulement je t'avoue qu'il y a une chose qui -m'embarrasse fort, à présent. - ---Laquelle, maître? - ---C'est la façon dont je m'introduirai dans le couvent pour les avertir. - ---C'est cependant bien simple; vous irez au couvent sous le même -déguisement que vous avez pris aujourd'hui. - ---Hum... tu crois que ce n'est pas beaucoup risquer? - ---Pas le moins du monde, maître; qui voulez-vous qui s'occupe d'un -pauvre vieillard? - ---Enfin, j'essayerai; si j'échoue, j'aurai fait mon devoir de galant -homme, ma conscience ne me reprochera rien. - -Ils continuèrent à causer ainsi pendant plusieurs heures, prenant leurs -dernières dispositions et essayant de prévoir tous les hasards qui -pourraient, au dernier moment, venir à l'improviste contrecarrer la -réussite de leurs projets. - -Plus le jeune Français se laissait aller à une intimité plus complète -avec le Guaranis, plus il reconnaissait d'intelligence dans ce pauvre -diable d'Indien si simple et si naïf en apparence, et plus il se -félicitait d'avoir accepté ses offres de service et de s'être confié à -lui. - -Il est vrai d'ajouter que si le peintre n'avait pas ainsi à point -nommé rencontré ce serviteur dévoué, il aurait été dans une situation -des plus critiques et presque dans l'impossibilité d'échapper au -danger terrible suspendu sur sa tête; il le reconnaissait franchement -et mettant de côté tout préjugé de race, il laissait sagement son -serviteur agir pour lui, se contentant de suivre ses conseils, sans -essayer de faire prévaloir ses idées; ce qui montrait chez le jeune -homme, malgré son apparente frivolité de caractère, un grand bon sens -et une rectitude de jugement peu commune. - -Une demi-heure environ après le coucher du soleil, les deux hommes -quittèrent la grotte au fond de laquelle ils étaient demeurés cachés -pendant plus de quatre heures. - -L'Indien qui, malgré les ténèbres, semblait voir comme en plein jour, -guida son maître à travers des sentiers détournés, en apparence -inextricables, mais au milieu desquels il se dirigeait avec une sûreté -qui dénotait une complète connaissance des lieux, qu'il parcourait. -Le peintre, peu habitué à ces courses de nuit, le suivait tant bien -que mal butant presque à chaque pas, mais ne se décourageant point, et -prenant gaiement son parti de ce nouveau contretemps. - -Du reste, le trajet de la grotte, à l'endroit où il se rendait, était -court; il ne dura tout au plus que trois quarts d'heure. - -Tyro s'arrêta devant un rancho d'aspect assez misérable, construit au -sommet d'une colline, et ouvrit, sans annoncer autrement sa présence, -une porte formée par un cuir de bœuf étendu sur une claie en osier. - -Le rancho était ou plutôt paraissait désert. - -L'Indien battit le briquet et alluma un _sebo._ - -L'intérieur du rancho ressemblait à l'extérieur et était fort misérable. - ---Eh! fit Émile en jetant autour de lui un regard investigateur, ce -rancho est-il donc abandonné? - ---Nullement, maître, répondit Tyro, mais les propriétaires se sont -retirés dans la pièce à côté afin de ne pas nous voir. - ---Oh! Oh! Et pour quelle raison? - ---Tout simplement afin que si, par hasard, on venait vous chercher -ici, ils pussent en toute sûreté de conscience affirmer qu'ils ne vous -connaissent pas et qu'ils ne vous ont pas vu. - ---Tiens, tiens, tiens! fit en riant le jeune homme, c'est assez -spirituel ce qu'ils font là, ces braves gens! Allons! Je vois avec -plaisir que les jésuites, aussi bien en Amérique qu'en Europe, -faisaient d'excellents élèves; le procédé est fort ingénieux. - -Tyro ne répondit pas; il était en train d'enlever avec une pioche -une légère couche de terre sous laquelle apparut bientôt une trappe; -l'Indien la souleva. - ---Venez, maître, dit-il. - ---Diable! murmura le jeune homme avec une certaine hésitation, vais-je -donc m'enterrer tout vivant? - -L'Indien avait déjà disparu dans l'ouverture laissée béante par -l'enlèvement de la trappe. - ---Allons, fit le jeune homme, il n'y a pas à hésiter. - -Il se pencha sur le trou, aperçut les premiers échelons d'une échelle -et descendit résolument dans le souterrain où l'attendait Tyro, le -_sebo_ levé vers lui afin de l'éclairer et de lui éviter un faux pas. - -Ce souterrain était assez grand et assez haut, entièrement garni de -_petates_ pour absorber l'humidité; tous les bagages du jeune homme -avaient été apportés et rangés avec soin. - -Un _equipal_, une _butaca_, une table et un hamac pendu dans un coin -complétaient un ameublement réduit à sa plus simple expression. - -Plusieurs bougies et une lampe se trouvaient disposées sur la table. - -A chaque extrémité de ce souterrain, dont la forme était à peu près -ovale, s'ouvraient des galeries. - ---Voici votre appartement provisoire, maître, dit le Guaranis; chacune -de ces galeries donne, après quelques détours, assez loin dans la -campagne; en cas d'alerte, vous avez donc une retraite assurée; vos -chevaux ont été placés par moi dans la galerie de gauche, ils ont -tout ce qui leur faut; dans cette corbeille vous trouverez des vivres -pour trois jours. Je ne vous engage pas à sortir avant de m'avoir vu; -seulement je vous avertis que je ne reviendrai que lorsque tout sera -prêt pour votre fuite; vous serez ici complètement en sûreté, vous -n'avez que patience à prendre. - -Tout en parlant ainsi, l'Indien avait sorti de de la corbeille et étalé -sur la table, après avoir allumé la lampe, les vivres nécessaires au -souper, dont le peintre, à jeun depuis sa sortie du couvent, commençait -à éprouver un sérieux besoin. - ---Maintenant, maître, je remonte dans le rancho, afin de tout remettre -en place et faire disparaître les traces de notre passage. A bientôt et -bon courage. - ---Merci, Tyro; mais, au nom du ciel! Souviens-toi que je ne me fie qu'à -toi; ne me laisse pas trop longtemps prisonnier. - ---Rapportez-vous-en à moi, maître. Ah! J'oubliais de vous avertir que -lorsque je reviendrai, ce sera par la galerie de droite; j'imiterai le -cri du hibou trois fois avant d'entrer. - ---Bien, je m'en souviendrai. Tu ne veux pas me tenir compagnie et -souper avec moi? - ---Merci, maître, cela m'est impossible, il me faut être à San Miguel -dans une heure. - ---Allons, fais comme tu le voudras, répondit le peintre en étouffant un -soupir, je ne te retiens plus. - ---Au revoir, maître, patience, et à bientôt! - ---A bientôt, Tyro; quant à la patience que tu me recommandes, je -tâcherai d'en avoir. - -L'Indien remonta l'échelle, disparut par l'ouverture, et, après avoir -dit une dernière fois adieu à son maître, il referma la trappe. - -Émile se trouva seul. - -Il demeura un instant immobile, plongé dans des réflexions assez -sombres; mais bientôt, secouant la tête à plusieurs reprises, il -s'assit sur la _butaca_ et se mit en devoir d'attaquer les vivres -placés devant lui sur la table. - ---Soupons, dit-il, cela me fera passer toujours une heure, d'autant -plus que je me sens un appétit formidable. C'est égal, ajouta-t-il la -bouche pleine, au bout d'un instant, lorsque, à mon retour en France, -je raconterai mes aventures d'Amérique, du diable si on me croira! - -Et, remis en joie par cette réflexion, il continua gaiement son souper. - - -Renvoi 1: Peaux de moutons teintes et préparées. - - - - -VI - - -COMPLICATIONS - - -Le jour même où s'étaient passés les différents événements que nous -avons rapportés dans nos précédents chapitres, vers neuf heures du -soir environ, deux personnes étaient assises dans le salon du duc de -Mantoue et causaient en français avec une certaine animation. Ces -deux personnes étaient, la première, le duc de Mantoue lui-même ou M. -Dubois, ainsi qu'il se faisait appeler, et l'autre, le général don -Eusebio Moratín, gouverneur pour les patriotes buenos-airiens de la -ville de San Miguel et de la province de Tucumán. - -Le général Moratín était alors âgé de quarante-cinq ans; il était -petit, mais trapu et fortement charpenté; ses traits auraient été beaux -sans l'expression de froide méchanceté qui respirait dans ses yeux -noirs et profondément enfoncés sous l'orbite. - -Cet officier, dont la mémoire est justement exécrée dans les provinces -argentines et qui, si Rosas n'était venu après lui, serait demeuré -le type le plus complet des scélérats que l'écume révolutionnaire a -fait, depuis le commencement de ce siècle, monter à la surface de -de la société pour tyranniser les peuples et déshonorer la grande -famille humaine, jouait en ce moment un rôle important dans son pays et -jouissait d'une immense influence. - -Nous ferons en quelques mots son histoire. Né, en 1760, d'une famille -distinguée de Montevideo, cet homme avait de bonne heure manifesté -les plus mauvais penchants; la vie nomade des gauchos, leur sauvage -indépendance, tout en eux, jusqu'à leur férocité même, avaient séduit -cet esprit fougueux; pendant plusieurs années, il partagea leur -existence, puis il réunit une bande de contrebandiers et d'assassins, -dont il devint bientôt le membre le plus actif, le plus cruel et le -plus entreprenant. - -L'ascendant, pris par cet homme sur ses compagnons de rapines, le fit -choisir pour chef. - -Dès lors; ses excès ne connurent plus de bornes, et lui acquirent une -célébrité à la fois éclatante et exécrable. - -Il ravagea sans pitié la _Banda Oriental_, l'_Entre-Ríos_ et le -_Paraguay_, détruisant les moissons, enlevant les femmes, égorgeant les -hommes, pillant les églises, et portant le deuil dans plus de _vingt -mille_ familles. - -Les choses en vinrent à un tel point, que le gouverneur de Buenos Aires -fut obligé de créer un corps de volontaires spécialement chargés de -poursuivre la bande de Moratín; mais ce moyen fut insuffisant, et il -fallut que le gouvernement espagnol traitât de puissance à puissance -avec ce brigand. - -Son propre père servit de médiateur. Les bandits furent amnistiés, -incorporés dans l'armée, et leur chef, en sus d'une grosse somme -d'argent, reçut la commission de lieutenant, qui bientôt lui valut -celle de capitaine. - -Mais, au premier cri d'indépendance poussé dans les provinces -argentines, Moratín déserta, passa aux insurgés, suivi de ses anciens -compagnons, créa une redoutable montonera, attaqua résolument les -Espagnols et les battit en plusieurs rencontres, et notamment, en 1814, -à la journée de _las Piedras_. - -Nous ne nous appesantirons pas davantage sur les hauts faits de ce -féroce condottière que, malgré le soin que nous avons pris de changer -son nom, ceux de ses compatriotes dans les mains desquels tombera -ce livre reconnaîtront aussitôt; nous nous bornerons à ajouter -qu'après des actes d'une férocité révoltante mêlés à des actions -éclatantes,--car il était doué d'une haute intelligence,--au moment où -nous le mettons en scène avait le grade de général, était gouverneur du -Tucumán, et, probablement, ne comptait pas en demeurer là. - -Le tableau que présentaient à cette époque les provinces insurgées -était le plus triste et le plus affligeant qui se puisse imaginer. - -Les hommes du pouvoir cherchaient à se détruire les uns les autres au -détriment de la tranquillité publique. - -Les soldats avaient rompu tous liens de subordination, c'était par -caprice qu'ils acceptaient ou qu'ils refusaient d'obéir à leurs -officiers, qui eux-mêmes, la plupart du temps, s'improvisaient leurs -grades de leur autorité privée. - -Le sanguinaire Moratín se préparait selon toute apparence à combattre -pour son propre compte. - -Les Portugais faisaient la guerre pour l'agrandissement du Brésil, les -Montévidéens pour avoir la vie sauve et les Buenos Airiens pour le -maintien de l'union proclamée dès le commencement des hostilités contre -les Espagnols. - -Dans cet étrange conflit de toutes les passions humaines, les derniers -sentiments de patriotisme avaient été noyés dans le sang, et chacun ne -prenait plus parti que suivant ses intérêts d'avarice ou d'ambition. - -Bref, la démoralisation était partout, la foi nulle part. - -Don Eusebio Moratín, bien que, en qualité de créole, il méprisât -souverainement tout ce qui venait de l'étranger et surtout de l'Europe, -parlait cependant très facilement l'anglais et le français, non pas par -goût pour ces deux idiomes, mais par nécessité et afin de faciliter, -par des apparences libérales et l'appui des grandes puissances -européennes, les visées ambitieuses qu'il couvait sourdement dans son -cœur. - -Nous reprendrons maintenant notre récit au point ou nous l'avons -laissé, c'est-à-dire que nous ferons assister le lecteur à la fin de -l'entretien des deux hommes politiques que nous avons mis en présence -en commençant ce chapitre. - -Le général qui, depuis quelques instants, marchait à grands pas dans le -salon, se retourna tout d'un coup et venant se placer bien en face du -duc: - ---Bah, bah! lui dit-il d'une voix saccadée, en rejetant la tête en -arrière et faisant claquer ses doigts, geste qui lui était habituel, je -vous répète, monsieur le duc, que votre Zéno Cabral, quelque bon soldat -qu'il soit, n'est qu'un niais fieffé. - ---Permettez, général, objecta le Français. - ---Allons donc, reprit-il avec violence, un homme politique, lui! Il -faudrait être fou pour le supposer. Un chef de montoneros qui s'avise -d'être amoureux, de faire du sentiment, que sais-je moi? Est-ce -ainsi qu'on se comporte? Eh! Mon Dieu! Si la petite lui plaît qu'il -la prenne! C'est simple comme bonjour cela et ne demande pas grande -diplomatie, que diable! J'ai l'expérience de ces choses-là, moi! Toute -femme veut être un peu forcée, cela est élémentaire. Au lieu de cela, -il prend des airs de beau ténébreux, roule les yeux, pousse des soupirs -et va presque jusqu'à faire des madrigaux. Sur ma parole ce serait à -pouffer de rire, si on ne haussait pas les épaules de pitié! La mère -et la fille se moquent de lui; et elles font bien. On n'est pas plus -niais! Vous verrez qu'elles finiront par lui glisser entre les doigts -comme des couleuvres qu'elles sont, et ce sera bien fait, vive Dieu! -J'applaudirai des deux mains à ce beau résultat d'un amour platonique -saupoudré de vengeance héréditaire. Qu'on ne me parle plus de cet -homme! Il n'y a rien à faire avec lui! - -Le duc avait écouté cette foudroyante sortie avec cet implacable -sang-froid perpétuellement stéréotypé sur son visage impassible et dont -il ne se départait jamais. - -Lorsque le général se tut, il le regarda un instant d'un air légèrement -railleur, puis, prenant la parole à son tour: - ---Tout cela est fort bien, général, dit-il, mais ce n'est en résumé que -l'expression de votre opinion personnelle, n'est-ce pas? - ---Certes! fit don Eusebio. - ---Vous seriez, je l'imagine, reprit-il en souriant, fort peu flatté -qu'on répétât à don Zéno Cabral les paroles que vous venez de prononcer. - -Un éclair de férocité jaillit de l'œil du général, mais, se remettant -aussitôt: - ---J'avoue, dit-il, que j'en serais rien moins que satisfait. - ---Alors, reprit le duc, à quoi bon dire des choses que, un jour ou -l'autre, on pourrait regretter? Avec moi, cela ne tire pas autrement -à conséquence; je sais trop bien à quels fils légers tiennent souvent -les plus profondes combinaisons politiques pour abuser jamais d'une -confidence, mais dans un moment d'emportement vous pourriez vous -laisser aller à parler ainsi devant des tiers dont vous ne seriez pas -aussi sûr que vous l'êtes de moi, et alors cela aurait d'incalculables -conséquences. - ---Vous avez raison, mon cher duc, fit en riant le général, je me -rétracte; mettons que je n'ai rien dit. - ---Voilà qui est mieux, général, d'autant plus que vous avez en ce -moment le plus pressant besoin de don Zéno Cabral et de sa cuadrilla. - ---C'est vrai, je ne puis malheureusement me passer de lui. - ---Charmante façon de lui inspirer de la confiance, si vous le traitez -de niais. - ---Oubliez cela! Et arrivons s'il vous plaît au fait. Don Zéno ne -tardera pas à venir ici, et je voudrais que tout fût convenu entre nous -avant qu'il paraisse. - -Le Français jeta un regard sur la pendule. - ---Nous avons encore vingt minutes à nous, dit-il, c'est plus qu'il ne -nous en faut pour convenir de tout. D'abord, quel est votre projet? - ---De me faire nommer président de la république, pardieu! s'écria-t-il -avec violence. - ---Je le sais, mais ce n'est pas de cela dont je vous parle. - ---De quoi me parlez-vous donc? - ---Des moyens que vous comptez employer pour atteindre le but que vous -ambitionnez. - ---Ah! Voilà justement où le bât me blesse, je ne sais trop que faire, -nous pataugeons en ce moment dans un tel gâchis... - ---Raison de plus, interrompit en souriant le duc: les meilleurs pêches -se font toujours en eau trouble. - ---A qui le dites-vous? fit avec un éclat de rire le général, je n'ai -jamais pêché autrement, moi. - ---Eh bien, si cela vous a réussi jusqu'à présent, il faut continuer. - ---Je le voudrais, mais de quelle façon? - -Le duc sembla réfléchir profondément pendant quelques secondes, tandis -que le général l'examinait avec anxiété. - ---Voyez comme vous êtes injuste, mon cher général, reprit enfin le duc, -c'est justement cet amour de don Zéno pour la fille de la marquise -de Castelmelhor, amour que vous avez si vertement qualifié, qui vous -fournira ces moyens que vous cherchez sans réussir à les trouver. - ---Je ne vous comprends pas le moins du monde; quel rapport peut-il y -avoir entre... - ---Patience, interrompit le diplomate. Que désirez-vous d'abord? -L'éloignement immédiat de don Zéno Cabral, qui, aimé et respecté de -tous comme il l'est, pourrait par sa présence influencer les votes des -députés qui se réunissent en ce moment en cette ville pour proclamer -l'indépendance et peut-être élire un président; n'est-ce pas cela? - ---En effet, mais don Zéno ne consentira sous aucun prétexte à -s'éloigner. - -Le diplomate ricana doucement en jetant un regard de pitié à son -interlocuteur. - ---Général, lui dit-il, avez-vous quelquefois été amoureux dans votre -vie? - ---Moi! s'écria don Eusebio avec un bond de surprise. Ah çà, vous vous -moquez de moi, mon cher duc? - ---Pas le moins du monde, répondit-il paisiblement. - ---Au diable la question saugrenue! Quand nous traitons une affaire -sérieuse. - ---Pas aussi saugrenue que vous le supposez, général; je ne m'éloigne en -aucune façon de notre affaire. Ainsi, je vous en prie, faites-moi le -plaisir de me répondre clairement et catégoriquement. Avez-vous été oui -ou non amoureux? - ---Puisque vous l'exigez, soit. Jamais je n'ai été ce que vous appelez -amoureux; est-ce clair? - ---Parfaitement; eh bien! Voilà justement où est la différence entre -vous et don Zéno Cabral, c'est qu'il est amoureux. - ---Pardieu! La belle et grande nouvelle que vous m'annoncez là, mon cher -duc; voilà une heure que je vous le répète. - ---D'accord, mais attendez la conclusion. - ---Voyons donc cette conclusion. - ---La voici: cela a été dit, il y a quelque cent ans déjà, par un -fabuliste de notre nation, d'une façon charmante, dans une fable que je -vous lirai quelque jour. - ---Mais la conclusion? s'écria le général avec un trépignement -d'impatience. - ---Hum! Que vous êtes vif, mon cher général, reprit imperturbablement le -duc, qui s'amusait fort intérieurement de l'exaspération contenue de -son interlocuteur. Écoutez bien; elle n'est pas longue, mais elle est -en vers... rassurez-vous, il n'y en a que deux: - -Amour! Amour! Quand tu nous tiens, On peut bien dire: Adieu prudence! - ---Comprenez-vous? - ---A peu près, répondit le général, qui, au fond, ne comprenait pas du -tout, mais ne voulait pas le paraître; cependant, je ne vois pas... - ---C'est pourtant fort simple, mon cher général; c'est justement par son -amour que nous le tenons. - ---C'est-à-dire... - ---C'est-à-dire que s'est en sachant à propos exciter cet amour que nous -parviendrons au résultat que nous voulons obtenir. - ---Pour le coup, je ne vous comprends plus, monsieur le duc; cet amour -n'a pas besoin d'être excité, j'imagine. - ---L'amour, non peut-être, répondit en riant le Français; mais la -jalousie tout au moins; quant à cela, laissez-moi faire, je me suis mis -en tête que vous réussiriez, et cela sera. - ---Je vous remercie, mon cher duc, de cet appui qu'il vous plaît de me -donner; mais ne serait-il pas convenable que vous me missiez au courant -de vos projets, de cette façon je pourrais, au besoin, vous venir en -aide, au lieu que, si je demeure dans l'ignorance où je me trouve -en ce moment, peut-être arrivera-t-il que, sans le savoir, je vous -contrecarrerai. - ---Vous avez raison, général; d'ailleurs, je n'ai aucun motif de vous -faire mystère des moyens que je compte employer, puisque c'est de vous -seul qu'il s'agit dans tout ceci. - ---En effet, je vous serai donc fort obligé de vous expliquer, mon cher -duc. - ---Soit. - -Au même instant la porte s'ouvrit toute grande, et un criado, revêtu -d'une magnifique livrée, annonça: - ---Son Excellence le señor général don Zéno Cabral. - -Les deux hommes échangèrent un rapide regard d'intelligence et se -levèrent pour saluer le général. - ---Je vous dérange, messieurs? dit celui-ci en entrant. - ---Nous? Pas le moins du monde, señor don Zéno, répondit le Français; -nous vous attendions, au contraire, avec la plus vive impatience. - ---Pardonnez-moi d'avoir avancé de quelques minutes l'heure que vous -aviez daigné assigner à notre rendez-vous, monsieur le duc; mais comme -je savais trouver ici Son Excellence le gouverneur, je me suis hâté de -venir, ayant une importante communication à lui faire. - ---Alors, soyez doublement le bienvenu, cher général, répondit don -Eusebio. - - -Le criado avança des sièges et se retira. - -La conversation, commencée en français à cause de la difficulté que le -duc éprouvait à s'exprimer en espagnol, continua dans la même langue, -que, soit dit entre parenthèses, don Zéno Cabral parlait avec une -remarquable pureté. - ---Vous disiez donc, cher don Zéno, reprit don Eusebio lorsque chacun se -fut assis, que vous aviez à me faire une importante communication. - ---Oui, monsieur le gouverneur. - ---Alors, veuillez, je vous prie, vous expliquer sans ambage; le señor -duc connaît tous nos secrets; d'ailleurs, il est trop de nos amis pour -que nous lui fassions un mystère de ce qui nous intéresse. - ---Voici le fait en deux mots, répondit en s'inclinant don Zéno Cabral: -les deux prisonniers qui devaient demain être jugés comme espions par -le conseil de guerre, don Luis Ortega et le comte de Mendoza, que -moi-même avais arrêtés la nuit de la fête en plein Cabildo... - ---Eh bien? interrompit le général Moratín. - ---Eh bien, ils se sont évadés. - ---Evadés! s'écria le gouverneur avec surprise. - ---Aujourd'hui même, au lever du soleil, déguisés en moines -franciscains; des affidés leur tenaient des chevaux tout préparés aux -portes de la ville. - ---Oh! Oh! Cela m'a tout à fait l'air d'une trahison! s'écria le général -en fronçant le sourcil, je vais... - ---Ne faites rien, interrompit don Zéno, toute démarche serait inutile -maintenant; ils ont une avance de près de quatorze heures, et l'on va -vite quand on veut sauver sa tête. - ---Quand avez-vous appris cette évasion dont personne ne m'a instruit? - ---Vous étiez à la chasse, général. - ---C'est vrai, je suis coupable. - ---Nullement, car en votre absence j'ai pris sur moi de donner des -ordres. - ---Je vous remercie, cher don Zéno. - ---En sortant de la maison de la marquise de Castelmelhor, où ce matin -je m'étais rendu, un de vos aides de camp, général, qui était à votre -recherche et voulait monter à cheval pour vous rejoindre, m'a donné -la nouvelle de cette fuite; j'ai aussitôt lancé des détachements dans -toutes les directions, à la poursuite des fugitifs. - ---Très bien. - ---Ces détachements, sauf un seul, sont revenus sans avoir eu de -nouvelles des prisonniers. - ---Voilà une fâcheuse affaire, et qui ne peut que compliquer encore la -situation difficile dans laquelle nous nous trouvons en ce moment. - ---Je ne m'en suis pas tenu là, monsieur le gouverneur, répondit don -Zéno, je me suis rendu à la prison pour interroger le directeur sur -les particularités de la fuite; de plus, j'ai disséminé par la ville -des gens intelligents chargés de prendre langue et de me rapporter ce -qu'ils entendraient dire. - ---On n'est pas plus prudent et plus avisé, mon cher don Zéno, je vous -félicite de tout cœur. - ---Vous ajoutez trop d'importance à une chose aussi simple. - ---Et qu'avez-vous appris? - ---Ma foi, reprit don Zéno en se tournant à demi du côté du diplomate -français, j'ai appris une chose qui vous étonnera fort, monsieur le -duc, et que je n'ose croire encore. - ---Quoi donc? dit en souriant le duc, aurais-je, sans le savoir, protégé -la fuite de vos prisonniers. - ---Dame! fit en riant don Zéno, il y a un peu de cela. - ---Ah! Par exemple, s'écria le duc, vous allez vous expliquer, n'est-ce -pas général? - ---Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, mais, rassurez-vous, il -n'est nullement question de vous dans tout ceci, mais seulement d'un de -vos amis. - ---D'un de mes amis à moi, mais je suis étranger, je ne connais, excepté -vous, personne que je sache dans cette ville, où je suis venu pour la -première fois, il y a quelques jours à peine. - ---Justement, fit en riant don Zéno; c'est d'un de vos compatriotes -qu'il s'agit. - ---D'un de mes compatriotes? - ---Oui, un certain Émile Gagnepain, il aurait, paraît-il, remarquez que -je ne suis que l'écho d'un on-dit général... - ---Continuez, il aurait... - ---Il aurait entretenu des relations avec les prisonniers, qu'il connaît -de longue date, et, bref, il aurait fini par les faire évader. - -Un léger et imperceptible sourire plissa les lèvres minces du diplomate -à cette révélation, mais reprenant aussitôt son sang-froid: - ---Quant à cela, messieurs, répondit-il, je puis à l'instant vous -prouver la fausseté de cette accusation portée contre mon malheureux -compatriote. - ---Je ne demande pas mieux, pour ma part, dit don Zéno. - ---Comment vous y prendrez-vous? demanda don Eusebio. - ---Vous allez voir; mon compatriote, ou pour mieux dire mon ami, demeure -dans cette maison même, je vais le faire appeler. - ---En effet, observa le gouverneur, à ses réponses nous saurons bientôt -ce qui en est. - ---Remarquez, monsieur le duc, que je n'affirme rien, reprit don Zéno, -et que je n'attaque en rien l'honneur de ce caballero. - ---Il n'importe, messieurs, s'écria le duc avec un beau mouvement -d'indignation; s'il était réellement coupable, ce que je déclare -impossible, je serais le premier à l'abandonner à votre justice. - -Les deux hommes s'inclinèrent sans répondre; le duc frappa sur un -timbre. - -Un domestique parut. - ---Prévenez don Emilio, dit le duc, que je désire causer avec lui à -l'instant. - ---Le señor don Emilio n'est pas dans son appartement, Seigneurie, -répondit le domestique en s'inclinant respectueusement. - ---Ah! fit avec étonnement le diplomate, encore dehors à cette heure; -fort bien. Dès qu'il rentrera, car il ne saurait tarder, vous le -prierez de se rendre ici. - -Le domestique s'inclina sans bouger. - ---Ne m'avez-vous pas entendu, reprit le diplomate, pourquoi ne -sortez-vous pas? - ---Seigneurie, répondit respectueusement le domestique, don Emilio ne -rentrera pas. - ---Don Emilio ne rentrera pas? Qu'en savez-vous? - ---Il a fait ce matin enlever tous ses bagages par un homme qui a dit -qu'il quittait immédiatement la ville. - -Le duc fit signe au domestique de sortir. - ---C'est étrange, murmura-t-il, dès que la porte se fut refermée sur le -valet; que signifie ce départ? - -Les deux créoles se regardaient avec étonnement. - ---Non, reprit le duc avec force, je ne puis encore le croire coupable; -il y a évidemment dans cette affaire quelque chose que nous ignorons. - -La porte se rouvrit en ce moment. - ---Le señor capitaine don Sylvio Quiroga, annonça le domestique. - ---Faites entrer, dit don Zéno. - -Et se tournant vers le duc: - ---Pardonnez-moi, monsieur; le capitaine Quiroga est le dernier officier -dépêché par moi à la poursuite des fugitifs: c'est un vieux routier, je -me trompe fort ou il nous apporte des nouvelles. - ---Qu'il soit le bienvenu alors, dit don Eusebio. - ---Oui, qu'il soit le bienvenu, appuya le duc, car j'espère que les -renseignements qu'il nous donnera dissiperont les doutes qui se sont -élevés sur la loyauté de mon malheureux compatriote. - ---Dieu le veuille! fit don Zéno. - -Le capitaine don Sylvio Quiroga parut. Après avoir respectueusement -salué les personnes qui se trouvaient dans le salon il se redressa et -attendit qu'on l'interrogeât. - ---Eh bien? lui demanda don Zéno, avez-vous retrouvé la trace des -fugitifs, capitaine? - ---Je l'ai retrouvée, général, répondit-il. - ---Vous les ramenez? - ---Non pas. - ---Est-ce que vous ne les avez pas rejoints? - ---Si, mon général. - ---Alors, comment se fait-il que vous reveniez sans ces deux hommes? - ---D'abord, ils n'étaient plus deux, mon général; il paraît qu'ils -avaient recruté un compagnon en route: j'en ai vu trois, moi. - -Il y eut un instant de silence pendant lequel le Français et les deux -créoles échangèrent un regard. - ---Peu importe, deux ou trois! reprit don Zéno. Comment se fait-il, -capitaine, que les ayant rejoints vous les ayez laissé échapper? - ---Mon général, voici, en deux mots, l'affaire. Au moment où je me -préparais à les prendre au collet, car je n'en étais plus qu'à portée -de pistolet à peine, deux ou trois cents cavaliers sont à l'improviste -sortis d'un petit bois et nous ont chargés avec fureur; comme je -n'avais avec moi que huit hommes, j'ai jugé prudent de ne pas attendre -le choc de ces ennemis que j'étais loin de soupçonner aussi près de -moi, et je me suis mis aussitôt en retraite avec mes compagnons. - ---Oh! Oh! Que dites-vous donc là? s'écria don Zéno, auriez-vous eu -peur, par hasard, capitaine? - ---Ma foi oui, général; j'ai eu peur, et grandement même, répondit -franchement l'officier, surtout quand j'ai reconnu à quelle sorte de -gens j'avais affaire. - ---Qu'avaient-ils donc de si terrible? - ---Je suis revenu exprès à franc étrier pour vous en instruire, général; -car, tout en fuyant, j'ai eu parfaitement le temps de les dévisager. - ---Et ce sont? demanda le gouverneur avec impatience. - ---Ce sont des _Pincheyras_, Excellence, répondit froidement le vieux -soldat. - -Cette révélation produisit l'effet d'un coup de foudre sur les -assistants. Don Zéno surtout et don Eusebio paraissaient en proie à une -agitation extraordinaire. - ---Des _Pincheyras_! répétèrent-ils. - ---Oui; du reste, nous saurons bientôt ce qu'ils veulent. J'ai embusqué -deux hommes sur leur route avec ordre de surveiller leurs mouvements. - ---C'est égal, s'écria le gouverneur en se levant vivement, on -ne saurait prendre trop de précautions avec de pareils démons. -Excusez-moi, monsieur le duc, de vous quitter aussi brusquement; -mais la nouvelle annoncée par ce brave officier est d'une importance -extrême, et je dois sans retard veiller à la sûreté de la ville; -demain, si vous me le permettez, nous reprendrons cet entretien. - ---Quand il vous plaira, messieurs, répondit le diplomate, vous savez -que je suis à vos ordres. - ---Mille fois merci, à demain donc. Venez-vous avec moi, señor Cabral? - ---Certes, je vous suis, répondit celui-ci, on ne saurait user de trop -de prudence dans une circonstance aussi grave. - -Les deux généraux prirent immédiatement congé du duc et sortirent -suivis par le capitaine. - -Lorsque la porte se fut refermée et que le vieux diplomate se trouva -seul, il se frotta les mains l'une contre l'autre et lançant un regard -ironique du côté ou s'étaient retirés ses visiteurs: - ---Je crois, murmura-t-il avec un sourire railleur, que voilà un assez -joli trébuchet de préparé. Eh, eh, eh! Mon cher ami Émile sera sur ma -foi bien fin s'il en réchappe; je l'aime trop pour ne pas faire sa -fortune malgré lui; je lui dois bien cela pour le service qu'il m'a -rendu. - - - - -VII - - -LA PANIQUE - - -On ne saurait se faire une idée même lointaine de la rapidité avec -laquelle se répand une mauvaise nouvelle; de la façon dont elle se -défigure en passant de bouche en bouche, se grossissant incessamment -et finissant, dans un temps fort court, par revenir à celui qui le -premier en a été l'auteur, tellement surchargée de faits et enjolivée -de détails que celui-ci ne la saurait reconnaître. - -On serait porté à supposer qu'il existe dans l'atmosphère des courants -électriques qui se chargent de transmettre aux quatre coins de -l'horizon, avec la rapidité de l'éclair, et de les faire tomber dans le -domaine public ces nouvelles sinistres que les chefs du pouvoir ne se -confient qu'à l'oreille et sous la condition expresse du secret le plus -strict. - -Le capitaine don Sylvio Quiroga n'avait depuis son retour à San Miguel, -communiqué avec personne autre que don Eusebio Moratín et don Zéno -Cabral; ses soldats avaient, comme lui, gardé le plus profond silence -sur ce qui s'était passé pendant leur courte expédition à la recherche -des fugitifs, et pourtant, par une fatalité inexplicable, à peine les -deux généraux, en sortant de chez le duc de Mantoue, mettaient-ils -le pied sous les portales de la place Mayor, que de tous les côtés -ils n'apercevaient que des visages effarés et entendaient des voix -saccadées par l'épouvante murmurer le nom si redouté des Pincheyras. - -La nouvelle avait déjà fait beaucoup de chemin; ce n'était plus deux -cents hommes qui s'étaient montrés aux environs de la ville, mais -bien une formidable armée espagnole venant du haut Pérou, pillant, -brûlant, dévastant tout sur son passage, et dont la féroce cuadrilla -des Pincheyras formait l'avant-garde; ils arrivaient à marche forcée; -bientôt, le lendemain peut-être, ils camperaient devant la ville. Que -faire? Que résoudre? Où se cacher? Où fuir? C'en était fait de San -Miguel, les Espagnols pour se venger de leur défaite, n'y laisseraient -pas pierre sur pierre. - -Ceux qui les avaient vus, car, comme toujours, il y avait des gens qui -affirmaient avoir vu cette fantastique armée espagnole, qui n'existait -réellement que dans leur cerveau, assuraient avoir entendu proférer par -l'ennemi les plus terribles serments de vengeance contre les malheureux -insurgés. - -Des gens armés de torches, venus on ne savait d'où, parcouraient la -ville en tous les sens en criant: - ---Aux armes! Aux armes! - -A ces hurlements, à ces flammes sanglantes qui projetaient des lueurs -sinistres sur les murailles, les citoyens sortaient en toute hâte de -leurs maisons, les femmes et les enfants pleuraient et se lamentaient; -bref, la panique était devenue, en quelques instants si générale, -que les deux officiers, qui savaient cependant la vérité, en furent -effrayés eux-mêmes et se demandèrent si le mal n'était pas en effet -plus grand qu'ils ne le supposaient. - -Ils montèrent sur les chevaux que leurs assistants leur tenaient tout -prêts à la porte de la maison du duc et ils s'élancèrent à toute bride -vers le Cabildo. - -Malgré l'heure avancée, il était plus de minuit, le Cabildo, au moment -où le gouverneur et le montonero y pénétrèrent, était envahi par la -foule et offrait un spectacle de désordre et d'épouvante non moins -animé et non moins bruyant que celui qu'ils avaient eu sous les yeux en -traversant la Plaza Mayor. - -Les deux officiers furent reçus par des cris de joie et des -protestations de dévouement que la peur seule pouvait inspirer à la -plupart des assistants. - -Le gouverneur éprouva une peine infinie à rétablir un peu d'ordre et -à se faire écouter par ces hommes rendus presque insensibles par la -terreur. - -Mais ce fut en vain qu'il essaya de les rassurer en leur racontant -simplement ce qui s'était passé; on ne voulut pas le croire, et il ne -réussit à convaincre personne que le danger qu'ils redoutaient si fort -n'existait pas. - -Le tocsin sonnait à toutes les églises, des barricades se -construisaient à l'angle de toutes les rues, que parcouraient -incessamment des patrouilles de bourgeois armés, tandis que d'autres -bivouaquaient sur la place. - -La ville offrait en ce moment l'aspect d'un vaste camp; il ne fallait -pas essayer de résister au torrent, le gouverneur le comprit, et -désespérant de rétablir la sécurité par les voies ordinaires, il -feignit de se rendre aux raisonnements des personnes qui l'entouraient -et essaya d'organiser la panique en donnant des ordres pour la défense -de la cité et expédiant des aides de camp dans toutes les directions. - -Don Zéno, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec le -gouverneur, au lieu de monter au Cabildo, avait piqué des deux et -s'était éloigné à fond de train, suivi par le capitaine Quiroga. - -Mais son absence ne fut pas longue. Bientôt un galop de chevaux se fit -entendre, et don Zéno reparut à la tête de sa montonera, qui installa -immédiatement son bivouac sur la Plaza Mayor. - -La vue des partisans, dans le courage desquels les habitants de San -Miguel avaient une pleine confiance, commença peu à peu à rassurer la -population. - -D'autant plus que les montoneros, après avoir attaché leurs chevaux -aux piquets et placé des sentinelles, se mêlèrent à la foule, et -commencèrent tout doucement en causant avec les uns et avec les autres, -tout en feignant d'abord d'entrer dans les idées générales, de rétablir -les faits si étrangement défigurés, en racontant l'affaire telle -qu'elle était réellement. - -L'influence de ces récits, colportés de l'un à l'autre et incessamment -recommencés par les soldats, ne tarda pas à se faire sentir dans -la foule; la réaction se manifesta bientôt, et les moins poltrons -sentirent le courage leur revenir un peu. - -Cependant, comme en fin de compte le danger, pour être moindre qu'on -ne le supposait, existait cependant réellement, et que le voisinage -des montoneros royalistes ne laissait pas que d'être fort inquiétant -pour la sûreté commune, le général Moratín profita habilement de -l'effervescence de la population pour prendre les mesures les plus -efficaces qu'il pût imaginer, pour résister à un coup de main, en -attendant des renforts en cas où l'ennemi aurait à l'improviste tenté -d'enlever la ville par surprise, ce qui n'était pas sans exemple dans -l'histoire de la révolution buenos-airienne. - -Des officiers dévoués surveillaient la construction des barricades; sur -les toits en terrasse des maisons, on montait des pierres pour assommer -les assaillants; des dépôts d'armes et de munitions étaient établis en -différents endroits; les barrières étaient fermées et défendues par des -postes nombreux. - -Cependant, don Zéno Cabral, à la tête d'une quarantaine de montoneros -résolus, était parti à la découverte, se lançant en enfant perdu dans -la campagne. - -Tous les députés s'étaient réunis au Cabildo dans la salle des séances -et s'étaient déclarés en permanence. - -Le gouverneur, voulant par sa présence rassurer la population, était -monté à cheval, et, suivi d'un nombreux état-major, avait parcouru la -ville dans tous les sens, encourageant les uns, gourmandant les autres, -et excitant les habitants à faire leur devoir et à combattre bravement -l'ennemi s'il osait se montrer. - -La nuit tout entière s'écoula ainsi. Au lever du soleil, le calme était -à peu près rétabli, bien que cependant chacun eût conservé ses armes et -fût demeuré à son poste. - -Don Zéno Cabral, parti depuis plus de quatre heures pour battre -l'estrade, n'était pas encore de retour. Don Eusebio ne savait -que penser de cette longue absence qui commençait sérieusement à -l'inquiéter. - -Plusieurs aides de camp dépêchés par lui à la rencontre du montonero, -étaient revenus sans apporter de nouvelles ni de lui ni de son -détachement. - -Sur ces entrefaites, un officier entra, se pencha à l'oreille du -gouverneur et murmura quelques mots que lui seul entendit. - -Don Eusebio tressaillit, il pâlit légèrement, mais se remettant -aussitôt: - ---Capitaine, dit-il à l'officier, faites sonner le boute-selle, que -toute la cuadrilla de don Zéno Cabral monte à cheval, nous allons -pousser une reconnaissance hors la ville, afin de rassurer la -population en lui prouvant que le danger n'existe plus. - -L'ordre fut immédiatement exécuté, et la montonera sortit de la ville -au petit pas. - -Le général don Eusebio Moratín, monté sur un magnifique cheval noir, et -vêtu d'un uniforme tout couvert de broderies d'or, s'avançait à sa tête. - -La foule, éparse dans toutes les rues, saluait le passage des partisans -de ses chaleureuses acclamations. - -La montonera semblait bien plutôt exécuter une promenade militaire que -partir pour tenter une reconnaissance. - -Dès que la troupe fut en rase campagne, et qu'un pli de terrain l'eut -dérobée aux regards des habitants, le général fit sonner la halte, -plaça les sentinelles et ordonna aux officiers de le venir trouver sur -le tertre, au sommet duquel lui-même s'était arrêté à cent pas à peu -près en avant de la cuadrilla. - -Ceux-ci obéirent aussitôt avec une impatience mêlée de curiosité, car -bien que personne ne les en eût informés, ils soupçonnaient vaguement -que cette sortie improvisée de la ville cachait un motif plus grave que -celui d'une promenade. - -Lorsque tous les officiers furent arrivés, et qu'après avoir mis pied à -terre, ils se furent rangés en cercle autour du général, celui-ci prit -la parole: - ---Caballeros, leur dit-il nettement, le temps de la dissimulation est -passé; il est de mon devoir de vous expliquer franchement la situation, -d'autant plus que j'ai le plus grand besoin de votre concours. - ---Parlez, général, répondirent les officiers, nous sommes prêts à vous -obéir comme si vous étiez réellement notre chef, quel que soit l'ordre -que vous nous donniez dans l'intérêt de la patrie. - ---Je vous remercie, caballeros, et je compte sur votre promesse; voici -ce qui se passe, votre chef, don Zéno Cabral, trompé par un traître, -un espion, ou un imbécile, on ne sait encore lequel, a été avec les -quelques hommes qui l'accompagnaient, surpris par un parti de batteurs -d'estrade royaux. Tout fait supposer que ce parti appartient à la -formidable cuadrilla des Pincheyras. Don Zéno, après des prodiges de -valeur, a été contraint de se rendre afin d'arrêter l'effusion du sang. -Heureusement, un de ses compagnons est parvenu à s'échapper presque -par miracle, c'est lui qui nous a appris ce qui s'était passé, ces -nouvelles sont donc positives. - -Les officiers, à ces paroles, poussèrent des exclamations de colère. - ---Les ennemis sont proches, continua le général, en réclamant le -silence d'un geste, ne se doutant pas de la fuite de l'un de leurs -prisonniers et se croyant parfaitement sûrs que leur hardi coup de main -est encore ignoré de nous, ils ne se retirent que doucement et presque -sans ordre; l'occasion est donc belle pour prendre notre revanche et -délivrer votre chef et vos amis, le voulez-vous? - ---Oui! Oui! s'écrièrent les officiers en brandissant leurs armes. A -eux! A eux! - ---Très bien, répondit le général, avant une heure nous les aurons -rejoints, nous les attaquerons à l'improviste, et alors chacun fera -son devoir; souvenez-vous que les hommes que nous attaquons sont des -bandits, sans foi ni loi, mis, par leurs crimes, au ban de la société. -A eux donc, et pas de quartier! - -Les officiers répondirent par des cris et des serments de vengeance, -allèrent se replacer en tête de leurs pelotons respectifs et la -cuadrilla repartit au galop, disparaissant presque au milieu du nuage -épais de poussière qu'elle soulevait sur son passage. - -Ce que le général Moratín avait annoncé aux officiers de la cuadrilla -était vrai, ou du moins assez mal renseigné par le fugitif, il le -croyait tel, car les choses ne s'étaient pas passées absolument ainsi, -qu'on le lui avait rapporté. - -Don Zéno Cabral parti, ainsi que nous l'avons dit plus haut, vers -deux heures du matin à la tête d'un assez faible détachement dans -l'intention de pousser une reconnaissance aux environs de la ville; -après avoir battu pendant deux ou trois heures la campagne sans rien -découvrir de suspect et sans relever aucune trace du passage d'une -troupe armée, avait voulu avant de rentrer dans la ville explorer -les bords de la rivière qui, assez escarpés à cause des nombreux -entassements de rochers qui la garnissent, et couverts en sus d'épais -bouquets d'arbres épineux et de buissons fourrés pouvaient recéler -une embuscade de maraudeurs, avait donc fait un crochet et s'avançant -avec les plus minutieuses précautions afin de ne pas être surpris à -l'improviste, il avait commencé son exploration. - -Pendant assez longtemps les montoneros marchèrent ainsi, sondant -les buissons et les taillis de la pointe de leurs lances, sans rien -découvrir, et leur chef, convaincu que l'ennemi, si, par hasard, il -s'était aventuré aussi près de la ville, avait jugé prudent de ne pas -y demeurer davantage et s'était éloigné, allait donner l'ordre de -la retraite, lorsque tout à coup, au moment où il s'y attendait le -moins, une centaine d'hommes avaient surgi de tous côtés du milieu -des buissons, avaient entouré la troupe et l'avaient vigoureusement -attaquée. - -Bien que surpris et poussés par un ennemi dont ils ignoraient le -nombre, mais que cependant ils supposaient avec raison leur être bien -supérieurs, les montoneros n'étaient pas hommes à mettre du premier -coup bas les armes, sans tenter de vendre chèrement leur vie, surtout -avec l'homme qui les commandait. - -Il y eut un premier moment de désordre effroyable, un choc terrible -corps à corps, au milieu duquel don Zéno Cabral fut renversé de cheval -et jeté à terre. - -Un instant ses compagnons le crurent mort. - -Ce fut alors que l'un d'eux se glissa inaperçu au milieu des arbres et -des rochers, et s'enfuit à toute bride porter à San Miguel la nouvelle -de la défaite des montoneros. - -Ceux-ci cependant étaient, loin d'être vaincus. Don Zéno Cabral s'était -relevé presque aussitôt et avait reparu à la tête de ses gens, qui, -découragés un instant par sa chute, avaient en l'apercevant de nouveau -à cheval senti renaître leur courage sur le point de les abandonner. - -Cependant les assaillants étaient trop nombreux, le lieu de l'embuscade -trop bien choisi pour que les montoneros conservassent l'espoir, non -pas de vaincre, ils n'en avaient pas la pensée, mais de sortir du -mauvais pas dans lequel ils étaient tombés. - -Don Zéno Cabral reconnut d'un coup d'œil les difficultés du terrain -sur lequel il lui fallait combattre et où ses cavaliers étaient dans -l'impossibilité de faire manœuvrer leurs chevaux. - -Tous ses efforts tendirent donc à élargir le champ de bataille, les -montoneros, groupés et serrés autour de lui, chargèrent résolument -l'ennemi à plusieurs reprises sans réussir à l'entamer; la partie -était, selon l'expression vulgaire, bien attaquée et bien défendue, ils -luttaient montoneros contre montoneros, bandits contre bandits. - -Le chef des patriotes savait désormais à quels ennemis il avait -affaire; leurs ponchos rouges, uniforme adopté par les Pincheyras, les -lui avait fait reconnaître dès que le jour était arrivé. - -Car pendant le combat acharné que se livraient les deux troupes, le -soleil s'était levé et avait dissipé les ténèbres. - -Malheureusement la clarté du jour en révélant le petit nombre des -patriotes, rendait leur défaite plus probable. - -Les Pincheyras furieux d'avoir été si longtemps tenus en échec par un -aussi faible détachement, redoublèrent d'efforts pour en finir enfin -avec eux. - -Mais ceux-ci ne se découragèrent pas; conduits une dernière fois à la -charge par leur intrépide chef, ils se ruèrent avec fureur sur leurs -ennemis, qui vainement essayèrent de leur barrer le passage. - -Les montoneros avaient réussi à renverser la barrière humaine dressée -devant eux et avaient gagné la plaine. - -Mais au prix de quels sacrifices! - -Vingt des leurs étaient demeurés sans vie, étendus parmi les rochers; -les survivants, au nombre d'une quinzaine au plus, étaient blessés pour -la plupart et accablés par la fatigue du combat de géant qu'il leur -avait fallu si longtemps soutenir. - -Tout n'était pas fini, cependant; pour se retrouver en rase campagne; -les patriotes n'étaient pas sauvés; du reste, ils se faisaient pas -d'illusions pour leur sort, mais, sachant qu'ils n'avaient pas de -quartier à attendre de leurs féroces ennemis, ils préféraient se faire -tuer que tomber vivants entre leurs mains et être condamnés à souffrir -d'horribles tortures. - -Pourtant, bien que fort mauvaise encore, leur situation s'était -sensiblement améliorée, par la raison qu'ils avaient maintenant de -l'espace autour d'eux, et que leur salut allait dépendre de la vitesse -de leurs chevaux. - -Les Pincheyras, pour surprendre leurs ennemis, avaient été contraints -de mettre pied à terre et de cacher leurs chevaux à quelques pas de là. - -Lorsque les montoneros eurent réussi à s'ouvrir un passage, les -Pincheyras se précipitèrent immédiatement vers l'endroit où ils avaient -laissé leurs chevaux afin de les poursuivre. - -Il y eut alors forcément un temps d'arrêt dont Zéno Cabral et ses -compagnons profitèrent pour gagner au pied et agrandir la distance qui -les séparait de leurs ennemis. - -Le chef des Pincheyras, homme de haute taille, aux traits énergiques -et accentués, à la physionomie dure et cruelle, jeune encore, et -qui, pendant le combat, avait fait des prodiges de valeur et s'était -constamment acharné sur don Zéno Cabral lui-même, qu'il avait même, au -commencement de l'action, renversé de cheval, apparut bientôt presque -couché sur sa monture, brandissant furieusement sa lance et excitant à -grands cris une vingtaine de cavaliers dont il était suivi. - -Les autres Pincheyras ne tardèrent pas à le joindre, émergeant -successivement du milieu des rochers et des bouquets d'arbres. - -Alors, la poursuite commença rapide, échevelée, désespérée de part et -d'autre. - -Les montoneros, pour donner moins de prise à leurs ennemis, s'étaient -dispersés sur un grand espace, étendus sur leurs chevaux, pendus de -côté par l'étrier, et, d'une main, se retenant à la crinière pour -éviter les _bolas_ et les _lassos_ que leurs ennemis, tout en galopant -à fond de train, faisaient tournoyer autour de leurs têtes. - -Cette chasse à l'homme, grâce à l'habileté de ces cavaliers émérites, -offrait un spectacle des plus émouvants, rempli des plus étranges -péripéties. - -Les Pincheyras, cependant, malgré les efforts des montoneros, grâce -aux chevaux frais qu'ils montaient, se rapprochaient rapidement; -encore quelques minutes, et ils seraient arrivés à portée de ceux -qu'ils poursuivaient, lorsque tout à coup la terre retentit sous les -pas pressés d'une troupe considérable de cavaliers, un nuage épais de -poussière apparut à l'horizon. - -Bientôt ce nuage s'entr'ouvrit, et le général don Eusebio Moratín, -suivi de toute la cuadrilla de don Zéno Cabral, chargea avec fureur les -royaux. - -Ceux-ci surpris à leur tour, quand déjà ils se croyaient vainqueurs, -poussèrent des hurlements de rage, et, tournant bride aussitôt, -ils essayèrent de s'échapper dans toutes les directions, serrés -de près par les montoneros, qui, en reconnaissant leur chef, -avaient senti redoubler leur ardeur. Don Zéno, brûlant de tirer une -éclatante vengeance de ce qu'il considérait comme un affront, serra -affectueusement la main du général, et, bien que rendu de fatigue et -blessé en deux ou trois endroits, il se mit à la tête de sa cuadrilla -et la lança sur les Pincheyras. - -Bientôt les bolas et les lassos volèrent de tous les côtés, et les -cavaliers, enlevés de leur selle, roulèrent sur le sol avec des cris de -colère et de douleur. - -La lutte fut courte, mais terrible. Enveloppés par la cuadrilla, les -Pincheyras, malgré une résistance désespérée, succombèrent et furent -contraints de se rendre. - -Vingt-cinq à peine survivaient; les autres, étranglés par les lassos, -percés par les lances ou le crâne fracassé par les terribles bolas, -jonchaient au loin la campagne. - -Un seul homme avait échappé, sans qu'il fût possible de deviner par -quel miracle. - -C'était le chef des Pincheyras. - -Cerné par les montoneros, refoulé comme une bête fauve, il était -entré dans un épais fourré de lentisques et d'arbres du Pérou, où les -patriotes l'avaient presque aussitôt suivi. - -Le Pincheyra s'était froidement retourné; il avait, d'un dernier coup -de carabine, abattu un de ceux qui le serraient de plus près, puis, -avec un ricanement de dédain, il s'était enfoncé au milieu d'un buisson -où il avait subitement disparu. - -Vainement les montoneros, exaspérés par la résistance opiniâtre de cet -homme et le dernier meurtre qu'il avait commis, s'étaient élancés pour -le saisir; pendant plus d'une heure ils sondèrent pied à pied, pouce -à pouce, le terrain, écartèrent les branches des buissons, frappèrent -le sol et les rochers du bois de leurs lances; ils ne réussirent pas à -découvrir les traces de leur audacieux adversaire. - -Il était devenu invisible. Toutes les recherches furent infructueuses; -on ne put pas le retrouver, et les montoneros se virent contraints de -renoncer à s'emparer de lui. - -Le général fit sonner le boute-selle, bien qu'à contre-cœur. Il lui -coûtait beaucoup de ne pas ramener cet homme à San Miguel, d'autant -plus qu'un des prisonniers avait avoué que celui qu'on cherchait si -infructueusement n'était rien moins que don Santiago Pincheyra lui-même. - -La réputation de don Santiago était trop bien établie pour que le -général ne fût pas désespéré de n'avoir pas réussi à le prendre. - -Cependant il fallait retourner à la ville. Les prisonniers furent -attachés à la queue des chevaux et la cuadrilla partit au galop pour -San Miguel. - ---Señor général, avait dit don Zéno Cabral au gouverneur, en lui -prenant la main avec effusion, vous m'avez sauvé la vie, plus même, -vous m'avez sauvé l'honneur; quoi qu'il arrive, je suis à vous, à -quelque époque que ce soit, je vous en donne ma parole. - - ---Merci, don Zéno, avait répondu le général avec un léger sourire en -répondant à sa chaleureuse étreinte, j'accepte votre parole et au -besoin je me souviendrai. - ---En tout et pour tout disposez de moi. - -Une heure plus tard, la cuadrilla rentrait à San Miguel accueillie par -les cris de joie des habitants, à la vue des malheureux Pincheyras -traînés prisonniers à la queue des chevaux. - -Le passage des montoneros à travers les rues de la ville fut un -véritable triomphe. - - - - -VIII - - -LE SOLITAIRE - - -Il nous faut maintenant retourner auprès du peintre français, que nous -avons laissé enfoui pour ainsi dire au fond d'un souterrain, et prenant -assez philosophiquement son parti de cette réclusion volontaire, -mais que les circonstances rendaient indispensable, en attaquant -vigoureusement les vivres placés devant lui. - -Obligé de demeurer seul pendant un lapse de temps considérable, et ne -sachant comment employer ce temps, le jeune homme prolongea son repos -le plus tard possible; puis, lorsque enfin, malgré tous ses efforts -il reconnut l'impossibilité matérielle dans laquelle il se trouvait -d'absorber une bouchée de plus, il alluma un cigare et commença à -fumer avec la béatifique résignation d'un mahométan ou d'un buveur de -haschich. Après ce cigare il en fuma un autre, puis un autre, suivi -immédiatement d'un quatrième, si bien que minuit arriva pour ainsi dire -sans qu'il s'en aperçût, et qu'il s'étendit dans son hamac sans s'être -trop ennuyé. - -Cependant, Émile avait une organisation trop nerveuse pour se contenter -longtemps d'un semblable genre de vie, et ce fut avec un soupir de -regret qu'il ferma les yeux et s'endormit, car il ne pouvait prévoir la -fin de sa prison, et la perspective de demeurer, ainsi plusieurs jours -seul en face de lui-même l'effrayait avec raison. - -Combien de temps demeura-t-il ainsi plongé dans le sommeil? Il n'aurait -su le dire. Tout à coup il se réveilla en sursaut, se dressa dans son -hamac, le front pâle et les traits contractés, en jetant autour de lui -des regards effarés. - -Au milieu de son sommeil, pendant qu'il se laissait bercer par ces doux -songes que le tabac procure à ceux qui en abusent quand ils ne sont pas -accoutumés à le fumer avec excès, soudain il lui avait semblé entendre -des cris et des trépignements de chevaux mêlés à de sourdes clameurs; -pendant quelque temps, ce bruit se confondit avec les événements de son -rêve et semblait faire corps avec lui. - -Mais bientôt, ces cris et ces trépignements acquirent une telle -intensité, ils parurent tellement se rapprocher du jeune homme qu'ils -le tirèrent subitement de son sommeil. - -Dans le premier moment, il ne se rendit pas compte de ce qu'il -entendait, croyant que ce n'était qu'un bruit existant seulement dans -son imagination, dernier écho, enfin, de son rêve interrompu. - -Mais lorsque, peu à peu, il fut parvenu à remettre de l'ordre dans -ses idées, et qu'il eut la conscience d'être complètement éveillé, il -acquit aussitôt la certitude que non seulement ce bruit était bien -réel, et qu'il n'était pas la dupe d'une illusion de ses sens abusés, -mais qu'il augmentait d'instant en instant, et était arrivé à une -violence extrême. - -On aurait dit qu'un combat acharné se livrait dans la caverne même. - -Cependant, tout était calme et tranquille autour du jeune homme; la -lampe, dont il avait, en se couchant, baissé la mèche pour que sa -clarté trop vive ne l'empêchât pas de dormir, répandait une lueur -douce et incertaine, mais cependant assez forte pour lui permettre de -s'assurer d'un coup d'œil que tout était dans l'état où il l'avait -laissé, en se couchant, et qu'il était toujours seul. - -Il se leva en proie à une agitation extraordinaire. - -La première pensée qui lui vint fut que sa retraite était découverte et -qu'on voulait l'arrêter; mais bientôt il reconnut l'absurdité de cette -supposition et se rassura; les gens chargés de l'arrêter seraient tout -simplement entrés dans le souterrain sans avoir de combat à soutenir, -et l'auraient fait prisonnier avant même qu'il eût eu le temps d'ouvrir -les yeux. - -Mais quelle pouvait être la cause de cet effroyable vacarme qui -continuait toujours aussi fort et aussi rapproché. - -Cela intriguait extrêmement le jeune homme, et éveillait au plus haut -point sa curiosité. - -Il consulta sa montre, elle marquait cinq heures et demie du matin. - -Donc au dehors il faisait jour. Ce ne pouvait être un conciliabule de -bêtes fauves, le soleil les obligeant à se retirer dans leurs antres; -d'ailleurs ces bêtes n'oseraient se hasarder aussi près de la ville. - -Qu'était-ce alors? - -Un combat peut-être? Mais un combat ainsi au milieu de la nuit, presque -aux portes de San Miguel, la capitale de la province de Tucumán, où à -propos du congrès qui se préparait se réunissaient en ce moment des -forces considérables? Cette supposition n'était pas admissible. - -Un instant le jeune homme eut la pensée de frapper à la trappe, de la -faire rouvrir et de demander des renseignements aux rancheros. - -Mais il réfléchit que ces bonnes gens étaient censés ignorer sa -présence chez eux; que cette démarche inconsidérée pourrait leur -déplaire en leur faisant craindre d'être plus tard inquiétés à cause de -lui. - -Et puis, si ce bruit était véritablement celui d'un combat, il était -plus que probable que dès le commencement de la lutte, les pauvres -Indiens, à demi morts de frayeur, avaient abandonné leur rancho et -avaient fui à travers la campagne, afin de se cacher dans quelque -retraite connue d'eux seuls pour échapper à la fureur de l'un ou -l'autre des deux partis, et que ce serait vainement, et en pure perte -qu'il les appellerait et leur ordonnerait d'ouvrir la trappe. - -Ces différentes considérations furent assez fortes pour le retenir et -l'empêcher de commettre une imprudence en révélant sa retraite, si par -hasard le rancho était temporairement occupé par ses ennemis. - -Mais comme, ainsi que nous l'avons dit, sa curiosité était excitée au -plus haut degré, et que, dans la situation précaire dans laquelle il -se trouvait, il était important pour lui, du moins il se donnait cette -raison pour justifier à ses propres yeux la démarche qu'il voulait -tenter, il était important de connaître ce qui se passait autour de -lui, afin de régler sur les événements la conduite qu'il lui faudrait -tenir; il résolut d'agir sans tarder davantage et d'approfondir les -causes de ce bruit extraordinaire qui l'avait si subitement troublé -dans son repos et sa quiétude. - -Il se leva donc, prit un sabre, passa à sa ceinture une paire de -pistolets, saisit d'une main une carabine, et ainsi armé et prêt à tout -événement, il alluma une lanterne et se dirigea vers le couloir de -droite, côté par lequel le bruit lui semblait venir. - -Ce couloir, ou plutôt cette galerie du souterrain était assez large -pour que deux personnes pussent y marcher de front, les parois en -étaient hautes et sèches, et le sol couvert d'un sable fin et jaune -qui étouffait complètement le bruit des pas. Cette galerie, formait -plusieurs détours. - -Au bout d'un instant, le jeune homme arriva dans une salle -intermédiaire, qui servait en ce moment d'écurie à ses trois chevaux. - -Les animaux semblaient effrayés, ils couchaient les oreilles et avec -force en essayant de briser les liens qui les retenaient à la mangeoire -garnie d'une copieuse provende de luzerne. - -Le peintre les flatta de la main, les caressa et essaya de les -rassurer, puis il continua ses investigations. - -Plus il s'avançait dans la galerie, plus le bruit devenait intense. Ce -n'était plus seulement des cris et des trépignements qu'il entendait, -mais encore des détonations d'armes et des cliquetis de sabres. - -Le doute n'était plus permis: un combat furieux se livrait à quelques -pas à peine de l'entrée du souterrain. - -Cette certitude, loin d'arrêter le jeune homme, augmenta au contraire -son désir de savoir positivement ce qui se passait; ce fut presque en -courant qu'il atteignit le bout de la galerie. - -Là, force lui fut de s'arrêter; une pierre énorme bouchait -hermétiquement l'entrée du souterrain. - -Cependant le jeune homme ne se découragea pas devant cet obstacle en -apparence insurmontable. - -Cette pierre devait évidemment pouvoir s'ôter facilement; mais quel -moyen fallait-il employer pour obtenir ce résultat? Voilà ce qu'il -ignorait. - -Alors, en s'éclairant avec sa lanterne, il se mit à examiner la pierre -en haut, en bas, sur les côtés, cherchant comment il parviendrait à -l'enlever. - -Depuis près d'une demi-heure, il se livrait à une inspection aussi -consciencieuse qu'inutile et il commençait à désespérer de découvrir -le secret qui existait évidemment, lorsque tout à coup il lui sembla -s'apercevoir que la pierre venait de faire un léger mouvement. - -Il regarda plus attentivement; en effet, il reconnut que la pierre se -mouvait doucement et sortait peu à peu de son alvéole. - -Émile était un garçon résolu, doué d'une bonne dose de sang-froid et -d'énergie; son parti fut pris en un instant, et tout en remerciant -mentalement l'individu, quel qu'il fût qui lui épargnait un travail -long et fatigant qu'il ne savait comment mener à bonne fin, il se -rejeta vivement en arrière, se blottit dans un angle de la galerie, -posa sa lanterne à terre, auprès de lui, en ayant soin de la couvrir -de son chapeau pour que la lueur ne fût pas aperçue, et, saisissant un -pistolet de chaque main pour être prêt à tout événement, il attendit, -les yeux fixés sur la pierre, que, grâces aux fissures nombreuses des -parois de la galerie, il distinguait assez facilement, en proie à une -émotion étrange qui faisait battre son cœur à briser sa poitrine et -bourdonner le sang dans ses oreilles. - -Son attente ne fut pas longue. A peine s'était-il caché que la pierre -se détacha, roula sur le sol, et un homme, tenant en main une carabine -dont le canon fumait encore, entra vivement dans le souterrain. - -Cet homme se pencha au dehors, sembla écouter pendant quelques -secondes, puis il se redressa en murmurant assez haut pour que le jeune -homme l'entendît: - ---Ils viennent, mais trop tard; maintenant le tigre a échappé. - -Et s'aidant avec une dextérité extrême du canon de sa carabine en -guise de levier, il eut en un instant replacé la pierre dans son état -primitif. - ---Cherchez, cherchez, _perros malditos_, reprit l'inconnu avec un -ricanement ironique, je ne vous crains plus maintenant! - -Et avec le plus grand sang-froid, sans se presser, il se mit en devoir -de recharger son arme; mais le peintre ne lui en donna pas le temps: -bondissant hors de sa cachette en enlevant le chapeau qui couvrait la -lumière de la lanterne, il s'arrêta en face de l'inconnu et, le tenant -en respect avec ses pistolets: - ---Qui êtes-vous? Que voulez-vous? lui demanda-t-il. - -L'inconnu fit un mouvement de surprise et d'effroi, recula d'un pas et, -laissant tomber son arme: - ---Eh! Qu'est ceci? s'écria-t-il, suis-je donc trahi? - ---Trahi? répéta le Français en posant prudemment le pied sur la -carabine, l'expression me parait au moins singulière dans votre bouche -señor, surtout après la façon dont vous vous êtes introduit ici. - -Mais il n'avait fallu qu'une minute à l'inconnu pour reprendre son -sang-froid et redevenir, complètement maître de lui-même. - ---Replacez vos pistolets à votre ceinture, señor, dit-il, ils vous sont -inutiles, vous n'avez rien à redouter de moi. - ---Je me plais à le croire, répondit le peintre, mais quelle certitude -m'en donnez-vous? - ---Ma foi de gentilhomme, répondit-il avec dignité. - -Bien qu'il n'y eut que quelques mois que le peintre fût en Amérique, -cependant il avait été plusieurs fois assez à même d'étudier le -caractère des habitants de ce pays, pour savoir quel fonds il devait -faire sur cette parole si fièrement donnée. Aussi, après avoir baissé -affirmativement la tête. - ---Je l'accepte, dit-il en désarmant ses pistolets et les passant à sa -ceinture. - -L'inconnu ramassa son arme. - -Au dehors le bruit continuait toujours, mais il avait changé de -signification; ce n'était plus celui d'un combat qu'on entendait, mais -des heurtements de fer et des cris d'appel; on cherchait le fugitif. - ---Venez, suivez-moi, reprit le jeune homme, vous ne devez pas demeurer -plus longtemps ici. - -L'inconnu sourit d'un air railleur. - ---Ils ne me trouveront pas, dit-il, laissez-les chercher. - ---Comme il vous plaira. Alors, causons. - ---Causons, soit. - ---Qui êtes-vous? - ---Vous le voyez, un proscrit. - ---C'est juste; mais il y a de nombreuses variétés de proscrits. - ---Je suis de la pire espèce, fit l'autre en souriant. - ---Hein! s'écria le jeune homme, que voulez-vous dire? - ---Ce que je dis, pas autre chose. A la suite d'un combat acharné, livré -par moi à mes ennemis, que j'avais fait tomber dans une embuscade, j'ai -été vaincu ainsi que cela arrive souvent, juste au moment où je me -croyais vainqueur, et, après avoir vu tous mes compagnons tomber autour -de moi, j'ai été contraint de fuir. - ---C'est le sort de la guerre, dit philosophiquement le jeune homme, -mais vous connaissiez donc cette retraite? - ---Apparemment, puisque vous voyez que je m'y suis réfugié. - ---C'est vrai, vous ne craignez pas qu'on vous y découvre. - ---C'est impossible, tout le monde ignore son existence. - ---Moi, cependant, je la connais. - ---Oui; mais vous, vous êtes proscrit comme moi. - ---Qu'en savez-vous? - ---Je le suppose; sans cela vous n'y seriez pas. - ---C'est possible, mais puisque je la connais, d'autres aussi peuvent la -connaître; d'autant plus que je ne l'ai pas découverte seul. - ---Oui, mais celui qui vous l'a enseignée et qui vous y a conduit, a -voulu sans doute vous placer dans un endroit où vous ne courriez pas le -risque de tomber entre les mains de ceux qui vous cherchent; il doit -être maître de son secret. - ---Allons, je renonce à discuter plus longtemps avec vous, car vous avez -à tout des réponses d'une logique foudroyante; à mon tour, je vous -donne ma parole d'honneur de Français que vous n'avez rien à redouter -de moi et que je vous servirai en tout ce qui me sera possible. - ---Merci, répondit laconiquement l'inconnu en lui tendant la main, je -n'attendais pas moins de vous. - ---Le bruit semble s'éloigner, vos persécuteurs renoncent sans doute -à vous chercher plus longtemps; suivez-moi, je suis, je le crois, en -mesure de vous offrir une hospitalité plus large que vous ne pensez. - ---En ce moment, je n'ai besoin que de deux choses. - ---Lesquelles? - ---De la nourriture et deux heures de sommeil. - ---Et ensuite? - ---Ensuite, malheureusement cela ne dépend plus de vous. - ---Qu'est-ce donc? - ---Un bon cheval pour m'éloigner au plus vite et rejoindre les -compagnons que j'ai laissés à une vingtaine de lieues d'ici. - ---Très bien; vous mangerez d'abord, puis vous dormirez; lorsque vous -vous croirez assez reposé, vous choisirez celui de mes chevaux qui vous -conviendra le mieux, et vous partirez. - ---Ferez-vous cela, en effet? s'écria l'inconnu avec un tressaillement -de joie. - ---Pourquoi ne le ferais-je pas, puisque je vous le promets? - ---Vous avez raison. Pardonnez-moi, je ne savais ce que je disais. - ---Venez donc, alors. - ---Allons, soit. - -Ils quittèrent le bout de la galerie, où jusque-là ils étaient restés -et revinrent vers la salle. - ---Voilà les chevaux, dit le jeune homme en traversant l'écurie. - ---Bon! fit simplement l'autre. - -Lorsqu'ils furent dans le souterrain, l'inconnu promena autour de lui -un regard émerveillé: - ---Que signifie cela? dit-il; vous habitez donc réellement ici? - ---Provisoirement, oui. N'avez-vous pas deviné que, comme vous, j'étais -proscrit? - ---Comment! Vous, un Français? - ---La nationalité ne fait rien à l'affaire, dit en riant le jeune homme. -Asseyez-vous et mangez. - -Et, après lui avoir approché un siège, il plaça des vivres sur la table. - ---Et vous, ne mangerez-vous pas aussi? demanda l'inconnu. - ---Pardon, je compte vous tenir compagnie. - -Tous deux prirent place et commencèrent leur repas. - ---Tenez, dit au bout d'un instant l'inconnu, je veux vous donner une -marque véritable de la confiance entière que j'ai en vous. - ---Vous me faites honneur. - ---Voulez-vous gagner quinze mille piastres? - ---Peuh! fit le jeune homme en avançant les lèvres. - ---Vous n'aimez pas l'argent? fit avec étonnement l'inconnu. - ---Ma foi, non! Il ne vaut pas la peine qu'on prend à le gagner. - ---Mais il vous est facile, sans la moindre peine, de gagner cet argent. - ---Ceci est une autre affaire: voyons votre combinaison. - ---Elle est fort simple. - ---Tant mieux. - - ---Avez-vous entendu parler des quatre frères Pincheyras? - ---Souvent. - ---En bien ou en mal? - ---En bien et en mal, mais surtout en mal. - ---Bon! Il y a tant de mauvaises langues. - ---C'est vrai; continuez. - ---Vous savez que leur tête est à prix? - ---Ah! Tiens, tiens, tiens! - ---Vous l'ignoriez? - ---Pourquoi le saurais-je? Cela ne me regarde pas, je suppose? - ---Plus que vous ne pensez, je suis un Pincheyra, fit-il en le regardant -fixement. - ---Ah bah! s'écria le jeune homme en faisant légèrement pivoter son -siège afin d'examiner son hôte plus à son aise, voilà une singulière -rencontre. - ---N'est-ce pas? Je suis celui qu'on nomme don Santiago Pincheyra, le -second des quatre frères. - ---Très bien, enchanté d'avoir fait votre connaissance. - ---Ma tête vaut quinze mille piastres. - ---C'est une jolie somme; je doute que la mienne, à laquelle je tiens -cependant extraordinairement, ait une aussi grande valeur. - ---Vous ne comprenez pas ce que je veux vous dire? - ---Ma foi, non! Pas le moins du monde. - ---Livrez-moi; on vous comptera la somme, et de plus; on vous fera grâce. - -Le Français fronça les sourcils; un éclair jaillit de ses yeux, tandis -qu'une pâleur livide couvrait son visage. - ---Vive Dieu! s'écria-t-il, en frappant du poing sur la table et en se -levant; savez-vous que vous m'insultez, caballero? - -Don Santiago était demeuré immobile et souriant; il tendit la main au -jeune homme, et l'invitant du geste à reprendre la place qu'il avait si -subitement quittée: - ---Au contraire, dit-il, je vous donne une preuve de la confiance que -j'ai en votre loyauté, puisque, sans vous avoir demandé qui vous êtes, -je vous ai dit qui je suis, et que, me sachant complètement en votre -pouvoir, je vais m'étendre dans votre hamac, où je dormirai sous votre -garde aussi tranquille que si je me trouvais au milieu de mes amis. - ---Soit, monsieur, répondit le jeune homme avec un reste de -ressentiment; j'admets votre explication; seulement vous auriez dû, -s'il vous plaisait de vous faire connaître à moi, le faire d'une autre -façon qu'en attaquant ainsi mon honneur. - ---Je confesse que j'ai eu tort, et je vous en demande encore une fois -pardon, señor; c'est plus qu'un homme comme moi est habitué à faire. -Ainsi, donnez-moi votre main loyale et oublions cela. - -Le jeune homme accepta la main que lui tendait le Pincheyra, et reprit -sa place à table à côté de lui. - -Ils continuèrent à manger sans nouvel incident désagréable. - -Le Pincheyra était tellement accablé de fatigue, que, vers la fin du -repas, il s'endormait en causant. - -Le peintre comprit la violence que se faisait le montonero, et mit un -terme à sa souffrance en lui frappant sur l'épaule. - -L'autre se redressa vivement. - ---Que voulez-vous? demanda-t-il. - ---Vous dire simplement que maintenant que vous avez satisfait votre -appétit, vous avez un autre besoin plus impérieux encore à satisfaire; -il est temps que vous vous livriez au sommeil, afin d'être promptement -en état de rejoindre vos amis. - ---C'est vrai, fit en riant don Santiago, je dors tout debout, je ne -sais réellement comment m'excuser envers vous de ce manque d'usage. - ---Pardieu, en vous couchant, c'est je crois la seule chose que vous -ayez à faire en ce moment. - ---Vous avez ma foi raison, je n'y mets pas de coquetterie, et puisque -vous êtes si bon compagnon je vais, sans plus tarder, profiter de votre -conseil. - -En parlant ainsi, il se leva avec une certaine difficulté, tant -l'accablait la fatigue, et aidé par le jeune homme, il s'étendit dans -le hamac, où il ne tarda pas à s'endormir. - -Libre de nouveau de se livrer à ses pensées, le jeune homme alluma un -cigare, s'installa commodément dans une _butaca_ et, tout en digérant -son déjeuner, il se prit à réfléchir sur ce nouvel épisode de sa vie -errante qui venait si à l'improviste se greffer sur les autres et -peut-être compliquer encore les difficultés sans nombre de la position -dans laquelle il se trouvait. - ---Pour cette fois, dit-il, je puis hardiment convenir que je ne -suis pour rien dans ce qui m'arrive et que cet homme est bien, -réellement venu me trouver, lorsque je ne le cherchais nullement, -puisqu'il connaissait avant moi ce souterrain. Comment tout cela -finira-t-il? Pourvu que Tyro n'arrive pas maintenant? Diable, tout -dévoué que me soit ce brave garçon, je doute que l'appât de quinze -mille piastres,--une fort belle somme pour celui qui sait la gagner -honnêtement,--ne le pousse pas à livrer mon hôte et moi, par ricochet, -ce qui serait excessivement désagréable. - -Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles le chef -montonero dormait, suivant l'expression espagnole, _a pierna suelta_. -Le Français veillait religieusement sur son sommeil, tout en faisant -des réflexions qui, d'instants en instants, prenaient une teinte plus -sombre. - -Enfin, vers une heure de l'après-midi, Émile jugea que le montonero -avait assez, dormi; il s'approcha de lui et lui toucha légèrement -l'épaule pour l'éveiller. - -Celui-ci ouvrit instantanément les yeux et bondit comme un coyote hors -du hamac. - ---Que se passe-t-il? demanda-t-il à voix basse. - ---Rien, que je sache, répondit le premier. - ---Alors, pourquoi me réveiller? Lorsque je dormais si bien, fit-il en -bâillant. - ---Parce que vous avez assez dormi. - ---Ah! fit l'autre. - ---Oui, et il est temps de partir. - ---Temps de partir! Déjà, diable! Vous êtes avare de votre hospitalité, -mon maître; c'est bien, n'en parlons plus. Je ferai ce que vous -voudrez, ajouta-t-il d'un ton piqué, je ne veux pas vous embarrasser -plus longtemps de ma présence. - ---Vous ne m'embarrassez pas, señor, répondit le jeune homme, si cela ne -dépendait que de moi, vous resteriez ici autant que cela vous plairait. -Vous ne sauriez me compromettre plus que je ne le suis, que diable! - ---Peut-être; mais de qui cela dépend-il donc alors? - ---Du serviteur indien qui m'a caché ici et qui probablement ne tardera -pas à m'y venir visiter. Voyez s'il vous convient d'être vu par lui. - ---Cáspita! Pas le moins du monde; me fier à un Indien, je serais perdu -sans rémission. Et vous dites qu'il va venir bientôt? - ---Je ne sais pas précisément quand il viendra, mais je l'attends d'un -moment à l'autre. - ---Peste! Avec votre permission, je ne l'attendrai pas, moi; si vous me -le permettez, je partirai tout de suite. - ---Venez choisir votre cheval. - -Le montonero saisit sa carabine, qu'il chargea tout en marchant, et ils -s'enfoncèrent dans la galerie. - -Le choix ne fut pas long à faire, les trois chevaux étaient également -jeunes, pleins de sang, de feu et de vitesse; le montonero, fin -connaisseur, le reconnut au premier coup d'œil, et prit au hasard. - ---Ce qu'il y a de malheureux pour moi, dans tout cela, dit-il, tout en -sellant activement le cheval, c'est que je suis contraint de partir par -où je suis venu, et que je risque de tomber dans une embuscade; il y -avait anciennement une seconde galerie à ce souterrain, mais elle a été -bouchée depuis longtemps déjà, je crois. - ---Non, du tout; cette galerie est toujours libre, il vous est facile de -la prendre pour partir. - ---S'il en est ainsi, je suis sauvé! s'écria avec joie le montonero. - ---Silence! fit à voix basse le jeune homme en lui mettant vivement la -main sur la bouche, j'entends marcher. - -Le Pincheyra prêta l'oreille, un bruit de pas assez rapproché arriva -jusqu'à lui. - ---Oh! fit-il avec un geste de désespoir. - ---Demeurez ici, laissez-moi faire, je réponds de tout, dit rapidement -le jeune homme à son oreille. - -Et il s'élança vivement dans le souterrain; il était temps qu'il -arrivât, Tyro allait s'engager à sa recherche dans la galerie. - - - - -IX - - -LE GUARANIS - - -Ainsi que nous l'avons dit à la fin du précédent chapitre, au moment où -le peintre déboucha de la galerie dans le souterrain, il se trouva face -à face avec Tyro qui, entré par la galerie opposée et ne le trouvant -pas dans la salle, se disposait à aller à sa rencontre, jusqu'à -l'écurie, où il supposait qu'il devait être en ce moment. - -Les deux hommes demeurèrent un instant immobiles et muets l'un devant -l'autre, s'examinant avec soin et assez empêchés pour entamer la -conversation. - -Cependant la situation, déjà fort embarrassante, menaçait, si elle se -prolongeait plus longtemps, de devenir critique. Le Français comprit -qu'il fallait à tout prix en sortir, et il résolut de brusquer les -choses, persuadé que c'était encore le meilleur moyen de se tirer -d'embarras. - ---Enfin vous voilà, Tyro! s'écria-t-il en feignant une grande joie, -je commençais à me sentir inquiet de cette réclusion à laquelle je ne -saurais m'accoutumer. - ---Il m'a été impossible de venir plus tôt vous voir, maître, répondit -l'Indien en laissant filtrer un regard sournoisement interrogateur -entre ses paupières à demi-closes; vous avez, je le suppose, trouvé -tout en ordre ici? - ---Parfaitement; je dois convenir que j'ai passé une excellente nuit. - ---Ah! fit le Guaranis, vous n'avez rien entendu? Nul bruit insolite -n'est venu troubler votre sommeil? - ---Ma foi, non; j'ai dormi tout d'une traite la nuit entière; je suis -éveillé depuis une demi-heure à peine. - ---Tant mieux, maître, je suis charmé de ce que vous m'annoncez. Si vous -ne me le disiez pas aussi péremptoirement, je vous avoue franchement -que j'aurais peine à le croire. - ---Pourquoi donc? demanda-t-il avec un feint étonnement. - ---Parce que, maître, la nuit a été rien moins que tranquille. - ---Ah! Bah! s'écria-t-il de l'air le plus naïf qu'il put prendre; que -s'est-il donc passé? Vous comprenez que, enterré au fond de ce trou, -j'ignore tout, moi. - ---Un combat acharné s'est livré, tout près d'ici, entre les Espagnols -et les patriotes. - ---Diable! C'est sérieux, alors. Et ce combat est terminé? - ---Sans cela, serais-je ici, maître? - ---C'est juste, mon ami. Et qui a eu le dessus? - ---Les patriotes. - ---Ah! Ah! - ---Oui, et j'en suis même, pour certaines raisons, peiné pour vous. - ---Pour moi, dis-tu, Tyro? Que diable ai-je à voir dans tout cela? - ---N'êtes-vous pas proscrit par les patriotes? - ---En effet, tu m'y fais songer; mais que me fait cela? - ---Dame! En ce moment, les Espagnols sont ou du moins passent pour être -vos amis. - ---C'est juste; mais, vainqueurs ou vaincus, je n'aurais pu réclamer -leur aide. - -L'Indien demeura un instant silencieux; puis, il fit un pas en arrière -et, s'inclinant devant le jeune homme: - ---Maître, lui dit-il d'une voix triste, comment ai-je démérité de votre -confiance? Qu'ai-je fait pour que vous veuilliez à présent conserver -des secrets pour moi? - ---Émile se sentit rougir; cependant, il répondit: - ---Je ne comprends pas ce reproche que tu m'adresses, mon brave ami; -explique-toi plus clairement. - -Le Guaranis hocha la tête d'un air sombre. - ---A quoi bon, reprit-il, puisque vous vous méfiez de moi? - ---Je me méfie de toi! s'écria le jeune homme, qui intérieurement se -sentait coupable, mais qui ne se croyait pas autorisé à livrer un -secret qui ne lui appartenait pas. - ---Certes, maître. Voyez ces deux verres et ces deux tranchoirs; voyez, -de plus, ces restes de cigares. - ---Eh bien? - ---Eh bien, croyez-vous donc que si je ne le savais déjà, ces indices ne -suffiraient pas pour me dénoncer ici la présence d'une autre personne -que vous? - ---Comment? Que sais-tu? - ---Je sais, maître, qu'un homme, dont au besoin il me serait facile de -vous dire le nom, est entré ce matin dans le souterrain, que vous lui -avez accordé l'hospitalité et qu'en ce moment où je vous parle, il est -encore ici, caché là, tenez, ajouta-t-il en étendant le bras, dans -cette galerie. - ---Mais alors, s'écria le jeune homme avec violence, puisque tu es si -bien informé, tu m'as donc trahi? - ---Ainsi, il est ici réellement, fit l'Indien avec un mouvement de joie. - ---Ne viens-tu pas de me le dire toi-même? - ---C'est vrai, maître, mais je craignais qu'il ne fût parti déjà. - ---Ah çà! Mais qu'est-ce que tout cela signifie? Je n'y suis plus du -tout, moi! - ---C'est cependant bien simple, maître; appelez cet homme; tout -s'expliquera en quelques mots. - ---Ma foi, s'écria le jeune homme d'un ton de mauvaise humeur, -appelle-le toi-même, puisque tu le connais si bien. - ---Vous m'en voulez, maître, vous avez tort, car dans tout ce qui -arrive, je n'agis que pour vous et dans votre intérêt. - ---C'est possible, pourtant je suis blessé de la position qui m'est -constamment faite par le hasard et du rôle absurde qu'il me condamne à -jouer. - ---Oh! Maître; ne vous plaignez pas, car cette fois, je vous le -certifie, le hasard, ainsi que vous le nommez, a été d'une intelligence -rare; bientôt vous en aurez la preuve. - ---Je ne demande pas mieux. - ---Vous permettez, maître? - ---N'es-tu pas chez toi; fais ce que tu voudras, pardieu! Je m'en lave -les mains. - -Après avoir répondu par cette boutade, le jeune homme s'étendit dans -une butaca, alluma un cigare de l'air le plus insouciant qu'il put -affecter, bien qu'en réalité il se sentît intérieurement froissé de la -situation dans laquelle il croyait se trouver. - -L'Indien le regarda un instant avec une expression indéfinissable, -puis, lui prenant la main et la baisant respectueusement: - ---Oh! Maître, dit-il d'une voix douce et légèrement émue, ne soyez pas -injuste envers un serviteur fidèle. - -Puis il se dirigea à grands pas vers la galerie. - ---Venez, don Santiago, cria-t-il d'une voix forte en s'arrêtant à -l'entrée, vous pouvez vous montrer, il n'y a ici que des amis. - -Le bruit d'une marche précipitée se fit entendre; le montonero parut -presque aussitôt. - -Après avoir jeté un regard autour de lui, il s'avança vivement vers le -Guaranis, et, lui serrant fortement la main: - ---¡Vive Dios! s'écria-t-il, mon brave ami, je suis heureux de vous voir -ici. - ---Moi de même, señor, répondit respectueusement l'Indien; mais avant -tout permettez-moi de vous adresser une prière. - ---Laquelle, mon ami? - ---En retour du service que je vous ai rendu, rendez m'en un autre. - ---Si cela dépend de moi, je ne demande pas mieux. - ---Veuillez être assez bon pour expliquer à ce señor, qui est mon -maître, ce qui s'est passé il y a deux jours entre vous et moi. - ---Eh! fit avec surprise l'Espagnol, ce caballero est votre maître, mon -ami; la rencontre est singulière. - ---Peut-être l'avais-je préparée ou du moins essayé de la ménager, -répondit l'Indien. - ---C'est possible, après tout, fit l'Espagnol. - ---Vous savez que je ne comprends pas un mot à ce que vous dites, -interrompit le Français avec une impatience contenue. - ---Parlez, don Santiago, je vous en prie. - ---Voici ce qui s'est passé, reprit le montonero; pour certaines raisons -trop longues à vous dire, et qui, d'ailleurs, ne vous intéresseraient -que fort médiocrement, j'en suis convaincu, je suis l'ami de ce brave -Indien auquel je ne puis et je ne veux rien refuser; il y a deux jours -donc, il m'est venu trouver à un de mes rendez-vous habituels qu'il -connaît de longue date, et m'a fait promettre de me rendre ici avec -quelques-uns des hommes de ma cuadrilla, afin de protéger la fuite de -plusieurs personnes auxquelles il porte le plus vif intérêt, et que les -patriotes, pour je ne sais quels motifs, ont proscrites. - ---Hein! s'écria le jeune homme en se levant vivement et en jetant -son cigare; continuez, continuez, señor, cela devient pour moi fort -intéressant. - ---Tant mieux; seulement vous avez eu tort de jeter votre cigare pour -cela. Donc je suis venu. Malheureusement, malgré toutes les précautions -prises par moi, j'ai été découvert, et vous savez le reste. - ---Oui, mais vous ne le savez pas, vous, señor, et je vais vous le dire, -répondit l'Indien. - ---Je ne demande pas mieux. - ---Un instant, s'écria le peintre en tendant la main au Guaranis, je -vous dois une réparation, Tyro, pour mes injustes soupçons; je vous -la fais du fond du cœur, vous savez combien je dois être aigri par -tout ce qui m'arrive depuis quelques jours, je suis convaincu que vous -m'excuserez. - ---Oh! C'est trop, maître; vos bontés me confondent, répondit avec -émotion le Guaranis, je tenais à vous prouver seulement que toujours je -vous suis demeuré fidèle. - ---Il ne me reste pas le moindre doute à cet égard, mon ami. - ---Merci, maître. - ---Oui, oui, murmura l'Espagnol, croyez-moi, señor, ces peaux-rouges -sont meilleurs qu'on ne le suppose généralement, et lorsqu'ils se -donnent une fois, on peut à tout jamais compter sur eux; maintenant, -mon brave ami, ajouta-t-il en s'adressant à Tyro, racontez-moi cette -fin que j'ignore, selon vous. - ---Cette fin, la voici, señor: vous avez été trahi. - ---¡Vive Dios! Je m'en étais douté; vous connaissez le traître? - ---Je le connais. - ---Bon! fit-il en se frottant joyeusement les mains, vous allez me dire -son nom, sans doute. - ---C'est inutile, señor, je me charge de la châtier moi-même. - ---Comme il vous plaira, j'aurais cependant bien désiré me donner ce -plaisir. - ---Croyez-moi, señor, vous ou moi, il n'y perdra rien, reprit l'Indien, -avec un accent de haine impossible à rendre. - ---Je ne veux pas chicaner plus longtemps avec vous là-dessus; revenons -à notre affaire, je suis assez empêché, moi, en ce moment. - -L'Indien sourit. - ---Ne me connaissez-vous donc pas, don Santiago? dit-il; le mal a été -réparé autant que cela était possible. - ---Bon, c'est-à-dire? - ---C'est-à-dire que j'ai moi-même porté la nouvelle de votre défaite à -vos amis, qu'à la tombée de la nuit vingt-cinq cavaliers arriveront -ici, où nous les cacherons, tandis que cinquante autres attendront -votre retour au Vado del Nendus, embusqués dans les rochers. - ---Parfaitement arrangé tout cela, parfaitement, mon maître, fit -l'Espagnol d'un ton joyeux. Mais pourquoi n'irai-je pas, moi, tout -bonnement au-devant de mes amis? Cela simplifierait extraordinairement -les choses, il me semble; je ne tiens pas à être une seconde fois -frotté comme je l'ai été cette nuit; je n'y mets pas d'amour-propre, -moi, vous savez, d'autant plus que j'espère bien prendre un jour ou -l'autre ma revanche. - ---Tout cela est juste, don Santiago, répondit l'Indien, mais vous -oubliez que je vous ai prié de me rendre un service. - ---C'est pardieu vrai! Je ne sais où j'ai la tête en ce moment; -excusez-moi, je vous prie, et soyez convaincu que je demeure tout à -votre disposition. - ---Je vous remercie. Maintenant, maître, ajouta-t-il en se retournant -vers le jeune homme, il faut qu'aujourd'hui même les dames que vous -savez aient quitté San Miguel; demain il serait trop tard. Vous allez -à l'instant reprendre votre déguisement et vous rendre au couvent. Il -n'y a d'ici à la ville que deux lieues à peine; vous arriverez juste au -coucher du soleil, seulement il faut vous hâter. - ---Diable, murmura le jeune homme, mais comment ferai-je pour conduire -ces dames ici? - ---Que cela ne vous inquiète pas, maître, à la porte même du couvent un -guide vous attendra, qui vous amènera en sûreté ici. - ---Et ce guide? - ---Ce sera moi, maître. - ---Oh! Alors tout est pour le mieux, dit le jeune homme. - ---Vous n'avez pas un instant à perdre. - ---Puis-je reprendre mon somme? demanda l'Espagnol. - ---Parfaitement, rien ne vous en empêche, d'autant plus que je serai de -retour à temps pour introduire vos compagnons dans le souterrain. - ---Fort bien. Bonne chance, alors. - -Et il s'étendit commodément dans le hamac, tandis que Tyro aidait son -maître à compléter sa métamorphose, ce qui, du reste, ne fut pas long. - -Les deux hommes quittèrent alors le souterrain par la galerie qui avait -livré passage à Tyro, laissant l'Espagnol plongé déjà dans un profond -sommeil. - -La galerie par laquelle sortirent le maître et le serviteur débouchait -sur le bord même de la rivière et se trouvait si complètement masquée, -qu'à moins de la connaître avec certitude, il était impossible de la -soupçonner. - -Une pirogue, échouée sur le sable à quelques pas de là, semblait les -attendre. - -Tyro se dirigea effectivement vers elle; il la mit à flot, y fit entrer -son maître, y entra à son tour, puis, prenant les pagayes, il la lança -dans le courant. - ---Nous arriverons plus vite ainsi, dit-il: par ce moyen, je vous -déposerai à quelques pas seulement de l'endroit où vous vous rendez. - -Le peintre fit un signe d'assentiment et ils continuèrent leur route. - -L'idée de l'Indien était excellente, en ce sens que, non seulement ce -moyen de locomotion, fort rapide, raccourcissait extrêmement le trajet -qu'il fallait faire, mais il avait en outre l'avantage de supprimer -l'espionnage, toujours à redouter, en entrant dans la ville et en -traversant des rues remplies de monde. - -Bientôt l'avant de la pirogue cria sur le sable de la rive; ils étaient -arrivés. Le Français descendit à terre. - ---Bonne chance! murmura Tyro en reprenant le large. - -Malgré lui, en se trouvant de nouveau au milieu d'une ville où il se -savait poursuivi comme un criminel et traqué presque comme une bête -fauve, le jeune homme éprouva une légère émotion et sentit battre son -cœur plus fort que de coutume. - -Il comprit qu'il jouait sa tête sur un coup de dé, dans une entreprise -que bien d'autres à sa place eussent considérée comme insensée, surtout -dans la situation critique dans laquelle il se trouvait lui-même placé. - -Mais Émile avait un cœur dévoué et intrépide, il avait promis aux -deux dames de tout tenter pour leur venir en aide, et, malgré la -juste appréhension qu'il éprouvait sur le résultat probable de son -expédition, il n'eut pas un instant la pensée de manquer à sa parole. - -D'ailleurs, qu'avait-il à redouter de plus que la mort? Rien. En butte -déjà à la haine des patriotes, au cas d'une surprise, il lui restait -la chance de vendre chèrement sa vie. Sous son déguisement il était -bien armé, et puis le sort en était jeté maintenant: le rubicond était -passé, il n'y avait plus à reculer; il jeta un regard investigateur -autour de lui, s'assura que les environs étaient déserts, et après -avoir une dernière fois touché les pistolets, placés sous son poncho, à -sa ceinture, il entra résolument dans la rue. - -Comme le bord de la rivière, la rue était déserte. - -Le jeune homme, tout en affectant le pas un peu traînant d'un vieillard -et regardant avec soin autour de lui, prit le côté de la rue opposé à -celui où se trouvait le couvent. Puis, arrivé devant les fenêtres, il -répéta à deux reprises le signal dont il était précédemment convenu -avec la marquise. - ---Pourvu, murmura-t-il à voix basse, qu'elles aient placé quelqu'un en -vedette et que mon signal ait été aperçu. - -Puis, après un instant employé sans doute à s'affermir encore dans sa -résolution, il traversa la rue et s'approcha de la porte. - -Au moment où il se préparait à frapper, cette porte s'ouvrit. - -Il entra, la porte se referma immédiatement derrière lui. - ---Ouf! fit-il, me voici dans la souricière; que va-t-il se passer -maintenant? - -Une religieuse, autre que celle qui, la première fois, lui avait -ouvert, se tenait devant lui. Sans prononcer une parole, elle lui fit -signe de la suivre et se mit aussitôt en marche. - -Ils traversèrent ainsi silencieusement et d'un pas rapide, les longs -corridors, les cloîtres, et atteignirent enfin la cellule de la -supérieure. La porte était ouverte. - -La conductrice du jeune homme s'effaça pour lui livrer passage et, -lorsqu'il fut entré, referma la porte derrière lui, tout en demeurant -elle-même au dehors. - -Une seule personne se trouvait dans la cellule, cette personne était la -supérieure. - -Le jeune homme la salua respectueusement. - ---Eh bien, lui demanda-t-elle en s'approchant vivement de lui, que se -passe-t-il? Parlez sans crainte, nul ne nous peut entendre. - ---Il se passe, madame, répondit-il, que si ces dames sont toujours dans -l'intention de fuir, tout est prêt. - ---Dieu soit loué! s'écria la supérieure avec joie, et quand -fuiront-elles? - ---A l'instant, si elles sont disposées; demain, d'après ce qu'on m'a -assuré, il serait trop tard pour elles. - ---Il n'est que trop vrai, hélas! fit-elle avec un soupir; ainsi vous -répondez de leur sûreté? - ---Je réponds, madame, de me faire tuer pour les défendre: un galant -homme ne peut s'engager à davantage. - ---Vous avez raison, caballero, c'est, en effet, plus que nous ne sommes -en droit d'exiger de vous. - ---Maintenant, soyez, je vous prie, madame, assez bonne pour faire, le -plus tôt possible, prévenir ces dames; je n'ose vous répéter que les -instants sont précieux. - ---Elles sont prévenues déjà: elles terminent leurs préparatifs; dans un -instant elles seront ici. - ---Tant mieux, car j'ai hâte de me trouver en rase campagne; j'avoue que -j'étouffe entre ces murs épais. Vous savez, madame, que vous m'avez -offert de vous faciliter les moyens de quitter cette maison; je ne -saurais, moi, me charger de cette tâche dans laquelle j'échouerais. - ---Soyez tranquille, ce que j'ai dit je le ferai. - ---Mille fois merci, madame; permettez-moi une dernière observation. - ---Parlez, caballero. - ---Lorsque je suis entré ici pour la première fois, j'ai cru remarquer, -peut-être me suis-je trompé, que la personne qui m'a servi de guide ne -possédait pas toute votre confiance. - ---En effet, señor, vous ne vous êtes pas trompé; mais, ajouta-t-elle -avec un sourire d'une expression cruelle, aujourd'hui vous n'aurez pas -à redouter les indiscrétions de cette religieuse, son poste est occupé -par une personne sûre; quant à elle je lui ai donné une autre place. - -Le jeune homme s'inclina. - -Au même instant, une porte intérieure s'ouvrit et deux personnes -entrèrent. - -L'obscurité qui commençait à envahir la cellule empêcha le Français de -reconnaître au premier moment ces deux personnes enveloppées d'épais -manteaux et la tête recouverte de chapeaux dont les larges ailes, -rabattues sur le visage, ne laissaient pas distinguer les traits. - ---Nous sommes perdus, murmura-t-il, en faisant un pas en arrière et en -portant instinctivement la main à ses pistolets. - ---Arrêtez! s'écria vivement un des deux inconnus; en laissant tomber le -pan de son manteau, ne voyez-vous donc pas qui nous sommes? - ---Oh! s'écria le Français en reconnaissant la marquise. - ---J'ai pensé, reprit-elle, que pour la hasardeuse aventure dans -laquelle nous nous jetons mieux valait ce costume que le nôtre. - ---Et vous avez eu cent fois raison, madame. Oh! Maintenant, à moins de -complications imprévues, je crois presque pouvoir répondre au succès de -votre fuite. - -La jeune fille se cachait honteuse et frémissante derrière sa mère. - ---Nous partirons quand il vous plaira, madame, reprit le jeune homme, -seulement je crois que le plus tôt sera le mieux. - ---Tout de suite! Tout de suite! s'écria la marquise. - ---Soit, fit la supérieure, suivez-moi. - -Ils quittèrent la cellule. - -La marquise et sa fille portaient chacune une légère valise sous le -bras. - -De plus la marquise, sans doute pour ajouter à la réalité de son -costume masculin, avait une paire de pistolets à la ceinture, un sabre -au côté et un long coutelas dans la polena droite. - -Les cloîtres étaient déserts, un silence de mort régnait dans le -couvent. - ---Avancez sans crainte, dit la supérieure, personne ne vous surveille. - ---Où sont les chevaux? demanda la marquise. - ---A quelques pas d'ici, répondit Émile; il aurait été imprudent de les -amener jusqu'au couvent. - ---C'est juste, répondit la marquise. - -Ils continuèrent à avancer. - -Le peintre était fort inquiet. La dernière question de la marquise -à propos des chevaux lui rappelait un peu tardivement qu'il n'avait -nullement songé à se munir de montures; entraîné par la rapidité avec -laquelle les événements s'étaient précipités depuis l'arrivée de Tyro -dans le souterrain, il s'était complètement laissé diriger par le -Guaranis, sans penser un instant à ce détail, cependant si important, -pour la réussite de son projet de fuite. - ---Diable, murmura-t-il à demi-voix, pourvu que Tyro ait eu plus de -mémoire que moi; je ne pouvais cependant pas avouer cet impardonnable -oubli; d'ailleurs, le principal est de sortir d'ici. - -Les quatre personnes traversèrent rapidement les corridors, elles ne -tardèrent pas à atteindre la porte du couvent. La supérieure, après -avoir jeté un regard investigateur à travers le guichet afin de -s'assurer que la rue était déserte, prit une clef à un trousseau pendu -à sa ceinture et ouvrit la porte. - ---Adieu, et que le Seigneur vous protège, dit-elle, j'ai loyalement -tenu ma promesse. - ---Adieu et merci, répondit la marquise. Quant à la jeune fille elle se -jeta dans les bras de la religieuse et l'embrassa en pleurant. - ---Partez, partez! s'écria vivement la supérieure; et, les poussant -doucement, elle referma la porte derrière eux. - -Les deux dames jetèrent un dernier et triste regard sur le couvent et, -s'enveloppant avec soin dans leurs manteaux, elles se préparèrent à -suivre leur protecteur. - ---Quel chemin prenons-nous? demanda la marquise. - ---Celui-ci, répondit Émile, en tournant à droite, c'est-à-dire en se -dirigeant du côté de la rivière. - -Était-ce hasard ou intuition qui le poussait dans cette direction? Un -peu de l'un, un peu de l'autre. - -Une barque assez grande, montée par quatre hommes, attendait échouée -sur la rive. - ---Eh! fit un des hommes, dans lequel Émile reconnut aussitôt Tyro, -voilà le patron, ce n'est pas malheureux. - -Celui-ci, sans répondre, fit entrer ses compagnes dans la barque et y -entra aussitôt après elles. - -Sur un signe de l'Indien, les pagayes furent bordées et la barque -s'éloigna rapidement. - -Les dames poussèrent un soupir de soulagement. - -Tyro avait pensé que mieux valait, pour partir, reprendre le -même chemin, surtout à cause des dames, qui, malgré toutes leurs -précautions, couraient le risque d'être reconnues facilement; -seulement, comme lui non plus n'avait pas songé à faire part de son -intention à son maître, il craignait que celui-ci ne s'engageât à -travers les rues; aussi, dès qu'il avait eu frété la barque, s'était-il -posté de façon à apercevoir son maître à la sortie du couvent, et s'il -l'avait vu tourner du côté opposé à celui que le hasard lui avait fait -choisir, il se serait mis à sa poursuite, afin de lui faire rebrousser -chemin. - -Nous avons vu comment, cette fois, le hasard, sans doute fatigué de -toujours persécuter le jeune homme, avait consenti à le protéger en le -lançant dans la bonne voie. - -Grâce à l'obscurité, car le soleil était couché et déjà les ténèbres -étaient épaisses, et surtout à la largeur de la rivière dont la barque -tenait le milieu, les fugitifs ne couraient que très peu de risques -d'être reconnus. - -Ils accomplirent leur trajet en fort peu de temps, et pendant tout leur -voyage ne rencontrèrent aucune autre embarcation que la leur, excepté -une pirogue indienne montée par un seul homme qui les croisa à la -sortie de la ville. - -Mais cette pirogue passa trop loin de la barque et sa course était -trop rapide pour qu'on supposât que l'homme qui se trouvait dedans eût -essayé de jeter les yeux sur eux. - -Ils arrivèrent enfin à l'entrée du souterrain. - -Nous avons dit que la barque était montée par quatre hommes. - -De ces quatre hommes, deux étaient des Gauchos engagés par Tyro, et -comme le Guaranis les avait bien payés. Il avait le droit de compter -sur leur fidélité; ajoutons que pour plus de sûreté l'Indien ne -leur avait rien confié du but de l'expédition; le troisième était -un domestique du peintre, un Indien que celui-ci avait laissé à San -Miguel, sans autrement s'en occuper, lorsqu'il avait pris la fuite; le -quatrième était Tyro lui-même. - -Lorsque la barque toucha le bord, le Guaranis aida respectueusement -les deux dames à descendre à terre, puis leur montrant l'entrée du -souterrain: - ---Veuillez, señoras, leur dit-il, entrer dans cette caverne où nous -vous rejoindrons dans un instant. - -Les dames obéirent. - ---Et nous? demanda le peintre. - ---Nous avons encore quelque chose à faire, maître, répondit l'Indien. - -L'accent singulier dont ces paroles furent prononcées étonna Émile, -mais il ne fit pas d'observation, convaincu que le Guaranis devait -avoir de sérieux motifs pour lui répondre d'une façon aussi péremptoire. - - - - -X - - -A TRAVERS CHAMPS - - -Se tournant alors vers les deux Gauchos, qui se tenaient insouciamment -assis sur le rebord de la barque: - ---Je vous ai payés; vous êtes libres de nous quitter maintenant, leur -dit le Guaranis, à moins que vous ne consentiez à faire un nouveau -marché avec ce señor, au nom duquel je vous avais engagés. - ---Voyons le marché? répondit un des deux Gauchos. - ---Êtes-vous libres, d'abord? - ---Nous le sommes. - ---Est-ce en votre nom à tous deux que vous me répondez? - ---Oui; ce caballero est mon frère; il se nomme Mataseis, et moi -Sacatripas: où va l'un, l'autre le suit. - -Tyro salua d'un air charmé. La réputation de ces deux caballeros était -faite depuis longtemps; il la connaissait de vieille date: c'étaient -les deux plus insignes bandits de toute la Bande Orientale. Il ne -pouvait mieux tomber dans les circonstances présentes; gens de sac et -de corde, leurs mains étaient rouges jusqu'au coude. Pour un réal, ils -auraient, sans hésiter, assassiné leur père; mais leur parole était -d'or; une fois donnés, ils ne l'auraient pas violée pour la possession -de toutes les mines de la cordillière; c'était leur seul défaut, ou, si -on le préfère, leur seule vertu; l'homme, cet étrange animal, est ainsi -fait qu'il n'est complet ni pour le bien ni pour le mal. - ---Très bien, reprit Tyro, je suis heureux, caballeros, d'avoir affaire -à des hommes comme vous; j'espère que nous nous entendrons. - ---Voyons, répondit Mataseis. - ---Voulez-vous demeurer au service de ce caballero? - ---A quelles conditions? Encore est-il bon de savoir si le service sera -rude? reprit le positif Mataseis. - ---Il le sera; il vous prend pour _tout_ faire, vous entendez: _tout_, -ajouta-t-il en appuyant avec intention sur le dernier mot. - ---Cela est la moindre des choses, s'il nous paye bien. - ---Cinq, onces par mois chacun, cela vous convient-il? - -Les deux bandits échangèrent un regard. - ---C'est convenu, dirent-ils. - ---Voici un mois d'avance, reprit Tyro, en prenant une poignée d'or dans -sa poche et la leur remettant. - -Les Gauchos tendirent la main avec un mouvement de joie et firent -instantanément disparaître l'or sous leurs ponchos. - ---Seulement, souvenez-vous qu'un mois commencé doit se finir, et que -lorsqu'il vous plaira de quitter le service de ce caballero, vous -devrez le prévenir huit jours à l'avance et vous abstenir de rien -tenter contre lui pendant les huit jours qui suivront la rupture de -votre marché; acceptez-vous ces conditions? - ---Nous les acceptons. - ---Jurez donc de les tenir fidèlement. - -Les deux bandits écartèrent leurs ponchos, prirent dans la main les -scapulaires pendus à leurs cous et, se découvrant en levant les yeux au -ciel avec une onction digne d'un serment plus chrétien. - --- Nous jurons sur ces scapulaires bénits de tenir fidèlement les -conditions acceptées par nous, dirent-ils tous deux à la fois; -puissions-nous perdre la part que nous espérons en paradis et être -damnés si nous manquions à ce serment librement prêté. - ---C'est bien, fit Tyro et se tournant vers l'Indien pendant que les -Gauchos, après avoir baisé leurs scapulaires, les remettaient dans leur -poitrine, et vous, Neño, voulez-vous rester au service de votre maître? - ---Cela m'est impossible, répondit résolument l'Indien; j'ai un autre -maître. - ---Soit, vous êtes libre; partez. - -Neño ne se fit pas répéter l'invitation. Après avoir salué le peintre, -il sauta légèrement hors de la barque et s'éloigna à grands pas dans la -direction de San Miguel. - -Le Guaranis le suivit un instant des yeux; puis, se penchant vers -Sacatripas, il murmura un mot à voix basse à son oreille. - -Le bandit fit un geste affirmatif de la tête, toucha légèrement le bras -de son frère, et tous deux s'élançant en même temps à terre disparurent -en courant dans l'obscurité. - ---Ces démons seront précieux pour vous, maître, dit Tyro. - ---Je le crois, mais ils me font l'effet d'atroces canailles: -malheureusement, dans les circonstances où je me trouve, peut-être -serai-je obligé d'utiliser un jour ou l'autre leurs services. - -Le Guaranis sourit sans répondre. - ---Ne trouvez-vous pas la conduite de ce Neño indigne, après tant de -bontés que j'ai eues pour lui? reprit le peintre. - ---Vous ne savez pas encore tout ce qu'il vous a fait, maître. - ---Que voulez-vous dire? - ---C'est lui qui vous a trahi et qui a vendu votre tête à vos ennemis. - ---Vous le saviez! s'écria le jeune homme avec violence, et vous avez -amené ce misérable avec nous? Nous sommes perdus alors! - ---Écoutez, maître, répondit froidement le Guaranis. - -En ce moment, un cri d'agonie traversa l'espace; bien qu'assez éloigné -il avait une telle expression d'angoisse et de douleur que le peintre -frémit malgré lui et se sentit soudain inondé d'une sueur froide. - ---Oh! s'écria-t-il, c'est le cri d'un homme qu'on assassine. Que se -passe-t-il? Mon Dieu! - -Et il fit un mouvement pour s'élancer hors de la barque. - ---Arrêtez, maître, dit Tyro, c'est inutile; les trahisons de Neño ne -sont plus désormais à craindre. - ---Que voulez-vous dire? - ---Je veux dire, maître, que vos Gauchos ont commencé leur service; -vous voyez que ce sont des hommes précieux. Allez rejoindre ces dames -pendant que je ferai disparaître cette barque avec l'aide de ces dignes -caballeros, que je vois accourir déjà de ce côté. - -Le jeune homme se leva sans répondre et quitta la barque en chancelant -comme un homme ivre. - ---C'est affreux! murmura-t-il, et pourtant la mort de ce misérable -sauve peut-être trois existences. - -Il s'enfonça dans la galerie et rejoignit les dames, qui se tenaient -tremblantes à côté l'une de l'autre, ne comprenant rien à l'absence -prolongée du jeune homme et justement effrayées par le cri de mort dont -le lugubre écho était parvenu jusqu'à elles. - -La vue du Français les rassura. - ---Qu'allons-nous faire maintenant? demanda à voix basse la marquise. - ---Dans quelques minutes nous le saurons, répondit Émile; il nous faut -attendre. - -En ce moment le Guaranis parut, suivi de Mataseis. - ---J'ai coulé la barque, dit l'Indien, afin de détruire les traces de -notre passage. Le frère de ce señor est allé battre l'estrade; venez. - -Ils le suivirent. - -L'Indien se dirigeait dans les ténèbres avec autant de facilité qu'en -plein jour; bientôt les fugitifs furent assez rapprochés pour que le -bruit de plusieurs voix arrivât jusqu'à eux. - -Tyro imita à deux reprises le cri du hibou. Un profond silence se fit -aussitôt dans le souterrain, puis un homme parut, tenant d'une main une -lanterne avec laquelle il s'éclairait et de l'autre un pistolet armé. - -Cet homme était don Santiago Pincheyra. - ---Qui va là? demanda-t-il d'un ton de menace. - ---Ami, répondit le peintre. - ---Ah! Ah! Votre expédition a réussi, à ce qu'il parait, répondit le -montonero, en replaçant le pistolet à sa ceinture; tant mieux, je -commençais à m'inquiéter de votre longue absence. Venez, venez, tous -nos amis sont ici. - -Ils entrèrent. - -Une dizaine de montoneros se trouvaient en effet dans le souterrain. - -Avec une délicatesse qu'on aurait été loin de soupçonner chez un pareil -homme, le montonero s'approcha des deux dames que, malgré leur costume, -il avait devinées, et, s'inclinant devant elles en même temps qu'il -leur présentait des cravates de soie noire: - ---Couvrez-vous le visage, mesdames, dit-il respectueusement, mieux -vaut qu'aucun de nous ne sache qui vous êtes; plus tard, probablement, -vous ne seriez que médiocrement flattées d'être reconnues par un des -compagnons que vous donne aujourd'hui la fatalité. - ---Merci, señor, vous êtes réellement un caballero, répondit -gracieusement la marquise, et sans insister davantage, elle cacha ses -traits avec la cravate, ce qui fut aussitôt imité par sa fille. - -Cette heureuse idée du montonero sauvait l'incognito des fugitives. - ---Quant à nous continua-t-il en s'adressant au peintre, nous sommes des -hommes capables de répondre de nos actes, n'est-ce pas? - ---Peu m'importe en effet d'être reconnu, répondit celui-ci, mais -qu'attendons-nous pour partir, tout est-il prêt? - ---Tout est prêt, j'ai une troupe nombreuse de hardis compagnons blottis -comme des guanacos dans le taillis; nous partirons quand vous voudrez. - ---Dame! Je crois que le plus tôt sera le mieux. - ---Partons donc, alors. - ---Un instant, señor, j'ai expédié un des engagés de mon maître à la -découverte, peut-être serait-il bon d'attendre son retour. - ---En effet; cependant, fit observer Émile, afin de ne pas perdre de -temps, il serait bien de sortir d'ici et de monter à cheval; cela -permettra au Gaucho de nous rejoindre; aussitôt son arrivée nous nous -mettrons en route. - ---Parfaitement raisonné; seulement, je suis assez embarrassé en ce -moment. - ---Pourquoi? - ---Dame! Pour monter à cheval, il faut en avoir, et je crains que -quelques-uns de nous n'en aient pas. - ---J'y ai songé, ne vous occupez pas de ce détail; il y a dans le rancho -six chevaux que j'y ai fait conduire aujourd'hui même, dit Tyro. - ---Oh! Alors, rien ne nous arrête plus; laissez-moi jeter un coup d'œil -au dehors, je vous avertirai lorsqu'il sera temps de me rejoindre. - -Et, après avoir ordonné d'un geste à ses compagnons de le suivre, le -montonero disparut dans la galerie. - -Il ne resta plus dans le souterrain que les deux dames, le peintre et -le Guaranis. - ---Mon bon Tyro, dit alors Émile, je ne sais comment reconnaître votre -dévouement; vous n'êtes pas un de ces hommes que l'on paye, cependant, -avant de nous séparer, je voudrais vous laisser une preuve de... - ---Pardon, maître, interrompit vivement Tyro, si je me permets de vous -couper la parole, n'avez-vous pas parlé de nous séparer? - ---En effet, mon ami, et croyez que cela me cause un véritable chagrin, -mais je n'ai pas le droit de vous condamner à partager plus longtemps -ma mauvaise fortune. - ---Vous êtes donc mécontent de mes services, maître? S'il en est ainsi, -excusez-moi, je tâcherai à l'avenir de mieux comprendre vos intentions -afin de les exécuter à votre entière satisfaction. - ---Comment! s'écria le jeune homme avec une surprise joyeuse, vous -auriez le projet de me suivre malgré la mauvaise situation dans -laquelle je me trouve et les dangers de toutes sortes qui m'entourent. - ---Ces dangers eux-mêmes seraient une raison de plus pour que je ne vous -quittasse pas, maître, répondit-il avec émotion, si déjà je n'étais -résolu à ne pas vous abandonner; si peu que je vaille, bien que je ne -sois qu'un pauvre Indien, cependant il y a certaines circonstances où -l'un est heureux de savoir près de soi un cœur dévoué. - ---Tyro, dit avec effusion le Français profondément touché de -l'affection si simple et si sincère de cet homme, vous n'êtes plus mon -serviteur, vous êtes mon ami: pressez ma main. Quoi qu'il arrive, je -n'oublierai jamais ce qui se passe en ce moment entre nous. - ---Merci, oh! Merci, maître, répondit-il en lui baisant la main; ainsi, -vous consentez à ce que je vous accompagne? - ---Pardieu! s'écria-t-il, maintenant c'est, entre nous, à la vie et à la -mort, nous ne nous quitterons plus. - ---Et vous me parlerez comme autrefois? - ---Je te parlerai comme tu voudras; es-tu content? reprit-il avec un -sourire. - ---Merci, encore une fois, maître; oh! Soyez tranquille, vous ne vous -repentirez jamais de la bonté que vous avez pour moi. - ---Je le sais bien; aussi, je suis tranquille, va, et tu n'as que faire -d'essayer de me rassurer. - ---Venez, dit le montonero en reparaissant, tout est prêt: on n'attend -plus que vous; quant aux chevaux... - ---Ce soin me regarde, interrompit Tyro. - -Ils s'engagèrent alors dans la galerie; les chevaux du jeune homme ne -se trouvaient plus dans l'écurie qui leur avait été ménagée, mais il ne -s'en inquiéta pas. - -Bientôt ils débouchèrent au milieu du taillis où la nuit précédente les -Espagnols et les patriotes s'étaient livré un si furieux combat; une -nombreuse troupe de cavaliers se tenait immobile et silencieuse devant -l'entrée du souterrain. - -Le Guaranis avait pris les devants; lorsque le montonero entra dans la -clairière, il s'y trouvait déjà avec le Gaucho, chacun tenant plusieurs -chevaux en bride. - ---Voici vos chevaux, señoras, dit-il en s'adressant aux dames, ce sont -deux coursiers d'amble fort doux et fort vites. - -La marquise le remercia; l'Indien attacha derrière la monture les -valises qu'elle lui remit, puis aida la mère et la fille à se mettre en -selle. - -Émile, le montonero et le Gaucho étaient déjà à cheval. - -Deux chevaux restaient encore: un pour Tyro, l'autre pour Sacatripas. - -Au moment ou le Guaranis mettait le pied à l'étrier, un sifflement aigu -se fit entendre dans les buissons. - ---Voilà notre éclaireur, dit-il, et il répondit au signal. - ---En effet, Sacatripas parut presque aussitôt. - -Le Gaucho semblait avoir fait une course précipitée: sa poitrine -haletait, son visage était inondé de sueur. - ---Partons! Partons! dit-il d'une voix saccadée, si nous ne voulons être -enfumés comme des loups; avant une demi-heure, ils seront ici. - ---Diable, fit le montonero, voilà une mauvaise nouvelle, compagnon. - ---Elle est certaine. - ---Quelle direction devons-nous suivre? - ---Celle des montagnes. - ---Tant mieux, c'est celle que je préfère, et élevant la voix: en avant, -au nom du diable! cria-t-il, et surtout ne ménageons pas les chevaux. - -Les cavaliers appuyèrent les éperons en lâchant la bride et toute la -troupe s'élança dans la nuit avec la rapidité d'un ouragan, coupant la -plaine en ligne droite, franchissant les ravins et les buissons sans -tenir compte des obstacles. - -Les deux dames étaient placées entre Émile et le Guaranis qui eux-mêmes -étaient flanqués chacun d'un Gaucho. C'était quelque chose d'étrange et -de fantastique que la course affolée de cette légion de noirs démons -qui fuyaient dans les ténèbres, silencieux et mornes, avec la rapidité -irrésistible d'un tourbillon. - -La fuite continua ainsi pendant plusieurs heures; les chevaux -haletaient, quelques-uns commençaient même à buter. - ---Quoiqu'il puisse advenir, il faut s'arrêter une heure, murmura le -Pincheyra; sinon, bientôt, nous serons tous démontés. - -Tyro l'entendit. - ---Atteignez seulement le rancho del Quemado, dit-il. - ---A quoi bon, répondit brusquement le montonero, nous en sommes encore -à deux lieues au moins, nos chevaux seront fourbus. - ---Qu'importe, j'ai préparé un relais. - ---Un relais, nous sommes trop nombreux. - ---Deux cents chevaux vous attendent. - ---Deux cents chevaux! Miséricorde! Votre maître est donc bien riche? - ---Lui? fit en riant l'Indien, il est pauvre comme Job! Mais ajouta-t-il -avec intention, ses compagnons sont riches, et voilà douze jours que je -prépare cette fuite, dans la prévision de ce qui arriverait aujourd'hui. - ---Alors, s'écria le montonero avec une animation fébrile, en avant! En -avant, compagnons! Dussent les chevaux en crever. - -La course recommença rapide et fiévreuse. - -Un peu avant le lever du soleil, on atteignit enfin le rancho; il était -temps, les chevaux ne se tenaient plus debout que maintenus par la -bride; ils butaient à chaque pas et plusieurs déjà s'étaient abattus -pour ne plus se relever. - -Leurs maîtres, avec cette insouciante philosophie qui caractérise les -Gauchos, après les avoir débarrassés de la selle et s'en être chargés, -les avaient abandonnés et suivaient tant bien que mal la cavalcade en -courant. - -Le rancho del Quemado n'était, en quelque sorte, qu'un vaste hangar -auquel attenait un immense corral rempli de chevaux. - -A trois ou quatre lieues en arrière, se dressaient comme une sombre -barrière les premiers contreforts de la cordillière, dont les cimes -neigeuses masquaient l'horizon. - -Sur l'ordre de don Santiago, les chevaux fatigués furent abandonnés -après qu'on leur eu enlevé la selle, et chaque montonero entra dans le -corral, en faisant tournoyer son lasso. - -Bientôt chaque cavalier eut lacé le cheval dont il avait besoin et se -fut mis en devoir de le harnacher. - -Il restait encore quatre-vingts ou cent chevaux dans le corral. - ---Nous ne devons pas abandonner ici ces animaux, dit le montonero, nos -ennemis s'en serviraient pour nous poursuivre. - ---Il est facile de remédier à cela, observa Tyro; il y a une _yegua -madrina_, on lui mettra la clochette, les chevaux la suivront, dix de -nos compagnons partiront en avant avec eux. - ---Pardieu! Vous êtes un précieux compère, répondit joyeusement le -montonero, rien n'est plus facile. - -L'ordre fut immédiatement donné par lui et les chevaux de rechange -s'éloignèrent bientôt du côté des montagnes, sous l'escorte de quelques -cavaliers. - -Les chevaux peuvent faire sans se fatiguer de longues traites en -liberté; ce mode de relais est généralement adopté en Amérique, où il -est presque impossible de se procurer autrement des montures fraîches. - ---Maintenant, reprit le montonero, je crois que nous ferons bien de -monter à cheval. - ---Oui, et de repartir, ajouta Émile en étendant les bras vers la plaine. - -Aux premiers rayons du soleil qui faisait étinceler ses armes, on -apercevait une nombreuse troupe de cavaliers qui accourait à toute -bride. - ---¡Rayo de Dios! s'écria don Santiago, l'éclaireur avait raison, nous -étions suivis de près; les démons ont fait diligence, mais maintenant -il est trop tard pour eux. Nous ne les craignons plus! En selle tous et -en avant! En avant! - -On repartit. - -Cette fois, la course ne fut pas aussi rapide. Les fugitifs se -croyaient certains de ne pas être atteints; l'avance qu'ils avaient -obtenue était assez grande, et selon toute probabilité ils arriveraient -aux montagnes avant que les patriotes fussent sur eux. - -Une fois dans les gorges des cordillières, ils étaient sauvés. - -Cependant la fuite ne laissait pas que d'être fatigante pour les -deux dames, qui, accoutumées à toutes les recherches du luxe, ne se -soutenaient à cheval qu'à force d'énergie, de volonté, et stimulées -surtout par la crainte de retomber aux mains de leurs persécuteurs. -Tyro et son maître étaient contraints de se tenir constamment à leurs -côtés et de veiller attentivement sur elles: sans cette précaution -elles seraient tombées de cheval, non pas tant à cause de la fatigue -qu'elles éprouvaient, bien que cette fatigue fût grande, mais parce que -le sommeil les accablait et les empêchait, malgré tous leurs efforts, -de tenir leurs yeux ouverts et de guider leurs chevaux. - ---Mais qui, diable nous a trahis? s'écria tout à coup don Santiago. - ---Je le sais moi, répondit Sacatripas. - ---Vous le savez, señor? Eh bien, alors vous me ferez le plaisir de me -le dire, n'est-ce pas? - ---C'est inutile, señor; l'homme qui vous a trahi est mort; seulement il -a été tué deux heures trop tard. - ---C'est malheureux, en effet; et pourquoi trop tard? - ---Parce qu'il avait eu le temps de parler. - ---L'on dit beaucoup de choses en deux heures, surtout si l'on n'est pas -interrompu. Et vous êtes sûr de cela? - ---Parfaitement sûr. - ---Enfin, reprit philosophiquement le montonero, nous avons la -consolation d'être certains qu'il ne parlera plus; c'est toujours cela. -Quant aux braves qui nous poursuivent, ajouta-t-il en se retournant, -nous ne... - -Mais tout à coup il s'interrompit en poussant un horrible blasphème et -en bondissant sur sa selle. - ---Qu'avez-vous donc? lui demanda Émile avec inquiétude. - ---Ce que j'ai, mil demonios? s'écria-t-il, j ai que ces pícaros nous -gagnent main sur main, et que, dans une heure, ils nous auront atteints. - ---Oh! Oh! fit vivement le jeune homme, croyez-vous? - ---Dame! Voyez vous-même. - -Le peintre regarda, le montonero avait dit vrai: la troupe ennemie -s'était sensiblement rapprochée. - ---¡Caray! Je ne sais ce que je donnerais pour savoir qui sont ces -démons. - ---Ils font partie de la cuadrilla de don Zéno Cabral; je crois même -qu'il se trouve parmi eux. - ---Tant mieux, fit rageusement le montonero, j'aurai peut-être ma -revanche. - ---Comptez-vous combattre ces gens-là? - ---Pardieu, pensez-vous que je veuille me laisser fusiller par derrière, -comme un chien peureux. - ---Je ne dis pas cela, mais il me semble que nous pouvons redoubler de -vitesse. - ---A quoi bon? Ne voyez-vous pas que ces drôles ont avec eux une _recua_ -fraîche et qu'ils nous atteindront toujours; mieux vaut les prévenir. - ---Les choses étant ainsi, je crois, comme vous, que c'est le plus sage, -répondit Émile qui craignait que le montonero supposât qu'il avait peur. - ---Bien, répondit don Santiago, vous êtes un homme! Laisses-moi faire. - -Puis, sans que personne pût prévoir quelle était son intention, il fit -subitement volter son cheval et partit ventre à terre au-devant des -patriotes. - ---Tyro, dit alors Émile en s'adressant au Guaranis, prenez avec vous -les deux frères que vous avez engagés à mon service, et mettez en -sûreté la marquise et sa fille. - ---Señor, pourquoi nous séparer, demanda la marquise d'un air dolent, ne -vaut-il pas mieux que nous demeurions près de vous? - ---Pardonnez-moi d'insister pour cette séparation temporaire, madame; -j'ai juré de tout tenter pour vous sauver, je veux tenir mon serment. - -La marquise, accablée, soit par la lassitude qu'elle éprouvait, soit -par le sommeil qui, malgré elle, fermait ses paupières, ne répondit que -par un soupir. - ---Vous n'abandonnerez ces dames sous aucun prétexte, continua le jeune -homme en s'adressant à l'Indien, et s'il m'arrivait malheur pendant le -combat, vous continueriez à les servir jusqu'à ce qu'elles n'aient plus -besoin de votre protection. Puis-je compter sur vous? - ---Comme sur vous-même, maître. - ---Partez alors, et que Dieu vous protège. - -Sur un signe de l'Indien, les Gauchos prirent par la bride les chevaux -des deux dames et, s'élançant à fond de train, ils les lancèrent à leur -suite, sans que les fugitives, qui peut-être n'avaient pas complètement -conscience de ce qui se passait, essayassent de s'y opposer. - -Le peintre, qui tout en galopant les suivait des yeux, les vit bientôt -disparaître au milieu d'un épais rideau d'arbres commençant les -contreforts des cordillières. - ---Grâce à Dieu, vainqueurs ou vaincus, elles ne tomberont pas aux mains -de leurs persécuteurs, dit-il, et j'aurai tenu ma promesse. - -Tout à coup, plusieurs détonations éloignées se firent entendre; Émile -se retourna, et il aperçut don Santiago qui revenait à toute bride vers -sa troupe en brandissant d'un air de défi sa carabine au-dessus de sa -tête. - -Trois ou quatre cavaliers le poursuivaient chaudement. - -Arrivé à une certaine distance, l'Espagnol s'arrêta, épaula sa carabine -et lâcha la détente, puis repartit au galop. - -Un cavalier tomba; les autres rebroussèrent chemin. - -Bientôt l'Espagnol se retrouva au milieu des siens. - ---Halte! cria-t-il d'une voix de tonnerre. - -La troupe s'arrêta aussitôt. - ---Compagnons, loyaux sujets du roi, continua-t-il, j'ai reconnu ces -ladrones, ils sont à peine quarante; fuirons-nous plus longtemps devant -eux? En avant! Et vive le roi! - ---En avant! répéta la troupe en s'élançant à sa suite. - -Émile chargea avec les autres, d'un air assez maussade, il est vrai: -il se souciait aussi peu du roi que de la patrie, et il lui paraissait -plus sage de gagner au pied au plus vite mais, comme au fond, c'était -presque sa cause que défendaient ces hommes; que c'était pour le -protéger qu'ils combattaient, force lui était de faire contre fortune -bon cœur, et de ne pas demeurer en arrière. - -Malgré leur petit nombre, les patriotes ne parurent nullement intimidés -du retour agressif des Espagnols, et ils continuèrent bravement à -s'avancer. - -Le choc fut terrible; les deux troupes s'attaquèrent résolument à -l'arme blanche et se trouvèrent bientôt confondues. - -Dans la mêlée, Émile reconnut don Zéno Cabral; il s'élança vers lui, -et, frappant du poitrail de son cheval celui de son adversaire, fatigué -d'une longue traite, il le renversa. - -Sautant immédiatement à terre, le jeune homme appuya le genou sur la -poitrine de don Zéno et lui portant la pointe de son sabre à la gorge: - ---Rendez-vous, lui dit-il. - ---Non, répondit celui-ci. - ---A mort! A mort! cria don Santiago qui arrivait. - ---Faites cesser le combat, répondit Émile en se tournant vers lui, ce -cavalier s'est rendu à condition qu'il sera libre de retourner à San -Miguel ainsi que ses compagnons. - ---Qui vous a autorisé à faire ces conditions: dit le montonero. - ---Le service que je vous ai rendu et la promesse que vous m'avez faite. - -L'Espagnol réprima un geste de colère. - ---C'est bien, répondit-il au bout d'un instant, vous le voulez, soit, -mais vous vous en repentirez. En retraite! - -Et il partit. - ---Vous êtes libre, dit le jeune homme, en tendant à don Zéno la main -pour l'aider à se relever. - -Celui-ci lui lança un regard farouche. - ---Je suis contraint d'accepter votre merci, lui dit-il: mais tout n'est -pas fini entre nous, nous nous reverrons. - ---Je l'espère, répondit simplement le jeune homme; et, remontant à -cheval, il rejoignit ses compagnons déjà assez éloignés. - -Deux heures plus tard les Espagnols s'enfonçaient dans les premiers -défiles des cordillières, tandis que les patriotes retournaient au -petit pas et assez mécontents du résultat de leur expédition à San -Miguel de Tucumán, où ils arrivèrent à la nuit tombante du même jour. - - - - -FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - -LE MONTONERO - - - - -XI - - -EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO - - -On était à la moitié environ de l'été austral, la chaleur, pendant -toute la journée avait été étouffante; la poussière, réduite en -atomes presque impalpable, avait recouvert les feuilles des arbres -d'une épaisse couche d'une teinte grisâtre, qui donnait au paysage, -cependant pittoresque et accidenté de la partie du _Llano de Manso_, -où recommence notre récit, une apparence triste et désolée, qui -heureusement devait disparaître bientôt, grâce à l'abondante rosée de -la nuit, dont les eaux, en lavant les arbres et les feuilles, devaient -leur rendre leur couleur primitive. - -Le llano n'offrait, jusqu'au point extrême où la vue pouvait s'étendre -dans toutes les directions, qu'une suite non interrompue de mamelons -peu élevés, recouverts d'une herbe jaunâtre et calcinée par les rayons -incandescents du soleil, et sous laquelle des myriades de cigales -rouges lançaient à qui mieux qu'eux les notes stridentes de leur chant. - -A une distance assez éloignée, sur la droite, on apercevait un mince -filet d'eau, à demi tari, qui se déroulait comme un ruban d'argent -forme des détours infinis, bordé par un étroit rideau de lentisques, -de goyaviers et de cactus cierges. Seulement sur un accore élevée -de cette rivière, nommé le Río Bermejo et qui est un affluent du -Paraná, se trouvait un bois touffu, espèce d'oasis, semée par la main -toute puissante de Dieu, dans ce désert abrupte et dont les frais et -verdoyants ombrages tranchaient en vigueur sur la teinte jaune qui -formait le fond du paysage. - -Des cygnes noirs se laissaient nonchalamment dériver au courant: tandis -que, sur la plage de la rivière, de hideux iguanes se vautraient dans -la fange, des volées de perdrix et de tourterelles regagnaient à -tire d'aile l'abri des buissons; çà et là bondissaient en se jouant -des vigognes et des viscachas, et au plus haut des aires, de grands -vautours chauves tournoyaient en larges cercles. - -A voir le calme profond qui régnait dans le désert et sa sauvage -apparence, il semblait être demeuré tel qu'il était sorti des mains du -Créateur et n'avoir jamais été foulé par un pied humain. - -Cependant, il n'en était pas ainsi, le Llano de Manso, dont les -dernières plaines atteignent la lisière du _Grand Chaco_, le refuge -presque inexpugnable des Indiens bravos, ou de ceux que la cruauté -des Espagnols a, après la dispersion des missions fondées par les -jésuites, rejeté dans la barbarie, est, en quelque sorte, un territoire -neutre, où toutes les peuplades se sont tacitement donné rendez-vous -pour chasser; il est incessamment parcouru dans toutes les directions -par des guerriers appartenant aux nations les plus hostiles les unes -aux autres, mais qui, lorsqu'elles se rencontrent sur ce territoire -privilégié, oublient momentanément leur rivalité ou leur haine -héréditaire pour ne se souvenir que de l'hospitalité du, c'est-à-dire -de la franchise que chacun doit y trouver pour chasser ou voyager à sa -guise. - -Les blancs n'ont que rarement, à de très longs intervalles, pénétré -dans cette contrée, et toujours avec une certaine appréhension; -d'autant plus que les Indiens, sans cesse refoulés par la civilisation, -sentant l'importance pour eux de la conservation de ce territoire, -en défendent les approches avec un acharnement indicible, torturant -et massacrant sans pitié les blancs que la curiosité ou un hasard -malheureux conduit dans cette région. - -Pourtant, malgré ces difficultés en apparence insurmontables, de hardis -explorateurs n'ont pas craint de visiter le llano et de le parcourir à -leurs risques et périls dans le but d'enrichir le domaine de la science -par des découvertes intéressantes. - -C'est à eux que le bois dont nous avons parlé, et qui semble une -oasis dans cette mer de sable, doit son nom charmant de Rincón del -Bosquecillo, par reconnaissance sans doute de la fraîcheur qu'ils -y avaient trouvée et de l'abri qu'il leur avait offert après leurs -courses fatigantes à travers le désert. - -Le soleil déclinait rapidement à l'horizon en allongeant démesurément -l'ombre des rocs, des buissons et des quelques arbres épars çà et -là à de longues distances dans le llano. Les panthères commençaient -déjà à jeter dans l'espace les notes stridentes et saccadées de -leurs sinistres rauquements en se rendant à l'abreuvoir; les jaguars -bondissaient hors de leurs tanières avec de sourds appels de colère, en -fouettant de leur queue puissante leurs flancs haletants; les manadas -de taureaux et de chevaux sauvages fuyaient effarés devant ces sombres -rois de la nuit, que les premières heures du soir rendaient les maîtres -du désert. - -Au moment où le soleil, arrivé jusqu'au niveau de l'horizon, se noyait -pour ainsi dire dans des flots de pourpre et d'or, une troupe de -cavaliers apparut sur la rive droite du Río Bermejo, se dirigeant, -selon toute probabilité, vers l'accore dont nous avons parlé, sur le -sommet de laquelle se trouvait le bois touffu nommé el Rincón del -Bosquecillo. - -Ces cavaliers étaient des Indiens guaycurús, reconnaissables à leur -élégant costume, au bandeau qui ceignait leur tête et surtout à la -grâce sans pareille avec laquelle ils maniaient leurs chevaux, nobles -fils du désert, aussi ardents et aussi indomptables que leurs maîtres. - -Ils formaient une troupe d'une cinquantaine d'hommes environ, tous -armés en guerre et n'ayant aucunes touffes de plumes d'autruche ni -banderoles à la pointe de leurs lances; ce qui démontrait qu'ils -étaient en expédition sérieuse et non réunis pour une chasse. - -Un peu en avant de la troupe s'avançaient deux hommes, des chefs, -ainsi que l'indiquait la plume de vautour plantée dans leur bandeau de -couleur rouge, et dont l'extérieur formait un complet contraste avec -celui de leurs compagnons. - -Ils portaient le poncho bariolé, les caleçons de toile écrue, et les -bottes fabriquées avec le cuir qui recouvre la jambe du cheval; leurs -armes, lasso, bolas, lance et couteaux, étaient les mêmes que celles de -leurs compagnons, mais là s'arrêtait la ressemblance. - -Le premier était un jeune homme de vingt-deux ans au plus; sa taille -était haute, élégante, souple et bien prise, ses manières nobles, ses -moindres gestes gracieux. Aucune peinture, aucun tatouage ne défigurait -ses traits accentués, d'une beauté presque féminine, mais auxquels, -chose extraordinaire chez un Indien, une barbe noire, courte et -frisée, donnait une expression mâle et décidée; cette barbe, jointe à -la blancheur mate de la peau du jeune homme, l'aurait facilement fait -passer pour un blanc, s'il avait porté un costume européen. Cependant, -hâtons-nous de constater que parmi les Indiens on rencontre souvent des -hommes dont la peau est complètement blanche et qui semblent appartenir -à la race caucasique; aussi cette singularité n'attire-t-elle en aucune -façon l'attention de leurs compatriotes, qui n'y attachent pas d'autre -importance que de leur témoigner un plus grand respect, les croyant -issus de la race privilégiée des hommes divins qui, les premiers, les -réunirent en tribu et leur enseignèrent les premiers éléments de la -civilisation. - -Le jeune homme dont nous avons en quelques mots esquissé le portrait, -était le chef principal des guerriers dont il était en ce moment suivi; -il se nommait Gueyma, et, malgré sa jeunesse, il jouissait d'une grande -réputation de sagesse et de bravoure dans sa tribu. - -Son compagnon, autant qu'il était possible, malgré sa taille droite, -ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau et son visage exempt de -rides, de fixer son âge avec quelque certitude, devait avoir atteint -soixante-dix ans; cependant ainsi que nous l'avons dit aucun signe de -décrépitude ne se faisait voir en lui: son regard brillait de tout -le feu de la jeunesse; ses membres étaient souples et vigoureux; ses -dents, dont pas une ne manquait, étaient d'une éblouissante blancheur, -rendue plus sensible par la teinte foncée de son teint, bien que, -de même que l'autre chef, il n'eût ni tatouage ni peinture; mais -à défaut de ces marques physiques de vieillesse, l'expression de -sévérité répandue sur sa physionomie fine et intelligente, ses gestes -emphatiques et la lenteur calculée avec laquelle il laissait tomber de -sa bouche les moindres paroles, auraient fait connaître à tout homme -habitué à la fréquentation des Indiens, que ce chef était fort âgé -et qu'il jouissait parmi les siens d'un grand renom de sagesse et de -prudence, tenant plutôt sa place au feu du conseil de la nation qu'à la -tête d'une expédition de guerre. - -Au centre de la troupe venaient deux hommes qu'à leur couleur et à -leurs vêtements il était facile de reconnaître pour Européens. - -Ces hommes, bien qu'ils fussent sans armes, paraissaient être -considérés, sinon comme complètement libres, du moins avec certains -égards qui prouvaient qu'on ne les regardait pas comme prisonniers. - -Quant à eux, c'étaient deux jeunes gens de vingt-cinq à vingt-huit -ans, recouverts du costume d'officiers brésiliens, aux traits fins et -hardis, à la physionomie insouciante et railleuse, qui galopaient au -milieu des guerriers indiens sans paraître s'inquiéter aucunement du -lieu où on les conduisait, et qui causaient gaiement en échangeant -de temps en temps quelques mots d'un ton de bonne humeur avec les -guerriers les plus rapprochés d'eux. - -Le soleil disparaissait complètement au-dessous de l'horizon, et une -entière obscurité remplaçait presque instantanément la clarté du jour, -ainsi qu'il arrive dans tous les pays intertropicaux et qui n'ont -pas de crépuscule, au moment où les Indiens gravissaient au galop le -sentier à peine tracé qui conduisait au sommet de l'accore et donnait -accès dans le bois. - -Arrivé au centre d'une clairière du milieu de laquelle sortait une -source d'une eau claire et limpide qui, après s'être frayé un chemin -tortueux à travers les roches, tombait en éblouissante cascade dans le -Río Bermejo, d'une hauteur de quarante à cinquante pieds, le jeune chef -Gueyma arrêta son cheval, sauta de selle et ordonna à ses guerriers -d'installer un campement de nuit; son intention étant de ne pas aller -plus loin ce jour-là. - -Ceux-ci obéirent; ils mirent aussitôt pied à terre et s'occupèrent -activement à entraver les chevaux, à leur donner la provende, à allumer -les feux de veille et à préparer le repas du soir. - -Quelques guerriers, au nombre de cinq ou six, avaient seuls conservé -leurs armes et s'étaient placés aux abords de la clairière, afin de -veiller au salut de leurs compagnons. - -Les deux officiers brésiliens, fatigués, sans doute, d'une longue -course faite pendant la grande chaleur du jour, avaient, avec un soupir -de satisfaction, entendu l'ordre du chef et y avaient obéi avec un -empressement qui témoignait du désir qu'ils éprouvaient de prendre un -repos dont ils ressentaient l'impérieux besoin. - -Vingt minutes plus tard, les feux étaient allumés, un ajoupa construit -pour garantir les blancs contre les atteintes de l'abondante rosée du -matin, et les guerriers réunis par petits groupes de quatre ou cinq -mangeaient de bon appétit les provisions simples placées devant eux et -composées, en général, d'ignames cuites sous la cendre, de farine de -manioc, de viande séchée au soleil et rôtie sur les charbons, le tout -accompagné de l'eau limpide de la source, breuvage sain et fortifiant, -mais nullement susceptible de monter à la tête des convives et de leur -échauffer le cerveau. - -Les chefs avaient fait prier, par un guerrier, les officiers brésiliens -de prendre part à leur repas, courtoise invitation que ceux-ci avaient -acceptée avec d'autant plus de plaisir que, à part les gourdes pleines -d'eau-de-vie de canne qu'ils portaient à l'arçon de leurs selles, -ils manquaient complètement de vivres et s'étaient un moment crus -condamnés à un jeûne forcé; perspective d'autant plus désagréable pour -eux qu'ils mouraient littéralement de faim, n'ayant pas eu l'occasion, -depuis la veille au soir, de prendre d'autre rafraîchissement qu'un peu -d'eau-de-vie coupée avec de l'eau, régime plus qu'insuffisant pour des -estomacs de vingt ans, mais auquel ils s'étaient résolument astreints, -plutôt que de laisser voir leur détresse aux Indiens au milieu desquels -ils se trouvaient accidentellement. Heureusement pour eux, les chefs -guaycurús s'étaient aperçus de cette abstinence forcée et y avaient -gracieusement mis un terme en engageant les jeunes gens à souper avec -eux; procédé qui avait le double avantage de sauvegarder l'orgueil des -officiers et de rompre la glace entre eux et les Indiens. - -Cependant, ainsi que cela arrive toujours entre personnes qui ne se -connaissent point ou du moins se connaissent peu, les premiers instants -furent assez froids entre ces quatre convives si différents d'allures -et de caractère. - -Les officiers, après un cérémonieux salut auquel les chefs avaient -répondu d'une façon tout aussi guindée, s'étaient assis sur l'herbe et -avaient attaqué les vivres placés devant eux, d'abord avec une certaine -retenue strictement commandée par les convenances, mais bientôt ils -s'étaient laissé aller aux exigences impérieuses de leur appétit et -s'étaient mis résolument en devoir de le satisfaire. - ---Epoï, dit le vieux chef avec un sourire de bonne humeur, je, suis -heureux, señores, de vous voir fêter si bien un aussi maigre repas. - ---Ma foi! répondit en riant un des officiers, maigre ou non, chef, il -arrive trop à point pour que nous le dédaignions. - ---Hum, fit le second, voilà juste vingt-quatre heures que nous n'avons -mangé, ce qui commence à être assez long. - ---Pourquoi ne pas nous l'avoir dit tout d'abord? reprit le chef, nous -aurions immédiatement donné des ordres pour qu'on vous fournît les -vivres nécessaires. - ---Mille fois merci de votre obligeance, chef, mais il ne convenait ni -à notre dignité ni à notre caractère de vous adresser une pareille -demande. - ---Les blancs ont de singulières délicatesses, murmura Gueyma, se -parlant plutôt à lui-même qu'adressant la parole aux officiers. - -Cependant ils entendirent cette observation, à laquelle l'un d'eux se -chargea de répondre. - ---Cela n'est pas une question de délicatesse, chef, mais un sentiment -inné de convenance chez des hommes, qui non seulement se respectent -eux-mêmes, mais respectent encore en eux les personnes qu'ils sont -chargés de représenter. - ---Vous nous excuserez, señor, reprit Gueyma; nous autres Indiens, -presque sauvages, ainsi que vous nous nommez, nous ne connaissons rien -à ces subtiles distinctions qu'il vous plaît d'établir; la vie du -désert n'enseigne pas de telles choses. - ---Et nous n'en sommes peut-être que plus heureux pour cela, ajouta le -vieux chef. - ---C'est possible, répondit l'officier; je ne discuterai pas avec vous -sur un point aussi futile; laissons donc ce sujet et permettez-moi de -vous offrir une gorgée d'_aguardiente_. - -Et après avoir débouché sa gourde, il la présenta au chef. - -Celui-ci, tout en repoussant la gourde de la main, jeta un regard -d'étonnement sur l'officier. - ---Vous me refusez, demanda celui-ci; pour quel motif, chef? N'ai-je pas -accepté, moi, ce que vous m'avez offert. - -L'Indien secoua la tête à plusieurs reprises. - ---Mon fils n'a pas l'habitude de fréquenter les Guaycurús, dit-il. - ---Pourquoi cette question, chef? - ---Parce que, répondit-il, s'il en était autrement, le jeune chef pâle -saurait que les guerriers guaycurús ne boivent jamais cette boisson que -les blancs nomment eau ardente et qui les rend fous; l'eau des sources -que le grand Esprit _Macunhan_ a semée à profusion dans le désert, -suffit pour calmer leur soif. - ---Excusez mon ignorance, chef, je n'avais nullement l'intention de vous -blesser. - ---Là où il n'y a pas d'intention, ainsi que le dit le visage pâle, -répondit en souriant le vieux chef, l'injure ne saurait exister. - ---Bien parlé, mon maître, reprit gaiement le jeune homme; j'aurais -été peiné qu'une action inconsidérée de ma part eût troublé la bonne -intelligence qui doit régner entre nous, d'autant plus que je désire -vous adresser différentes questions, si toutefois vous n'y trouvez pas -d'inconvénient. - -Le repas était terminé. Les deux chefs avaient roulé du tabac dans -des feuilles de palmier et fumaient; les officiers, eux, avaient tout -simplement allumé des cigares. - ---Quelles sont les questions que le visage pâle désire m'adresser? -répondit l'Indien. - ---D'abord, permettez-moi de vous faire observer que, depuis que -le hasard m'a conduit parmi vous, je suis en proie à un continuel -étonnement. - ---Epoï! fit en souriant le chef. En vérité? - ---Ma foi, oui. Jamais je n'avais vu d'Indien. Là-bas, à Rio Janeiro, -quand on me parlait des peaux-rouges, on me les représentait comme des -hommes entièrement sauvages, féroce, perfides, croupissant dans la -plus horrible barbarie. Je m'étais donc fait des Indiens une idée qui, -d'après ce que je vois à présent, était des plus erronées. - ---Ehah! Ehah! Et que voit donc le visage pâle? - ---Dame, je vois des hommes, braves, intelligents, jouissant d'une -civilisation différente de la nôtre, il est vrai, mais qui, en fait, -n'en est pas moins une; des chefs comme vous et votre compagnon, par -exemple, parlant aussi bien que moi la langue portugaise, et qui, en -toute circonstance, agissent avec une prudence, une sagesse et un -conspect, qui, souvent j'ai regretté de ne pas rencontrer chez mes -compatriotes. Voilà ce que j'ai vu chez vous, jusqu'à présent, chef, -sans compter la blancheur du teint de votre compagnon, qui, vous en -conviendrez, jointe à l'arrangement de ses traits et à l'expression de -sa physionomie, lui donne plutôt l'apparence d'un Européen que d'un -guerrier indien. - -Les deux chefs sourirent en échangeant un regard à la dérobée, et le -plus âgé reprit, avec une expression de fierté dans la voix. - ---Les Guaycurús sont les descendants des grands Tupinambás, les anciens -possesseurs du Brésil, avant que les blancs les aient dépouillés -de leurs terres; ils sont nommés par les visages pâles eux-mêmes -_Cavalheiros_; les Guaycurús sont les maîtres du désert, qui oserait -leur résister? Lorsque beaucoup d'hivers auront blanchi les cheveux de -mon fils et qu'il aura vu d'autres nations indiennes, il reconnaîtra -la différence immense qui existe entre les nobles Guaycurús et les -misérables sauvages épars çà et là dans les llanos. - -Le jeune officier s'inclina affirmativement. - ---Ainsi, répondit-il, les Guaycurús sont les plus civilisés d'entre les -Indiens? - ---Les seuls, répondit le chef avec hauteur; le grand Esprit les aime et -les protège. - ---Je l'admets, chef; cependant cela ne me dit pas d'où provient la -perfection avec laquelle vous parlez notre langue, perfection que vos -guerriers sont loin d'atteindre, car c'est à peine s'ils me comprennent -lorsque je leur adresse la parole. - ---Le Cougouar a vécu de longues années, répondit-il, la neige de bien -des hivers a plu sur sa tête depuis que tout petit enfant il a vu -le jour pour la première fois; le Cougouar était un guerrier déjà, -que le visage pâle n'avait pas encore échappé faible et nu au sein -de sa mère. A cette époque, le chef a visité les grands villages des -blancs, pendant plusieurs lunes même il a vécu parmi eux comme s'il -eût fait partie de leur famille; aussi, il les aime, bien qu'il les -ait quittés pour toujours, afin de rejoindre sa nation; les blancs ont -enseigné leur langue au Cougouar. Mon fils a-t-il d'autres questions à -m'adresser? - ---Non, chef, et je vous remercie sincèrement de la façon franche et -loyale dont il vous a plu de me répondre; je suis d'autant plus heureux -de la sympathie que, dites-vous, vous éprouvez pour mes compatriotes, -que dans les circonstances où nous nous trouvons, cette sympathie ne -peut que nous être fort utile pour terminer à la satisfaction générale -l'affaire que nous avons à traiter. - ---Je désire qu'il en soit ainsi. - ---Et moi aussi, de tout mon cœur; sommes-nous encore bien éloignés de -l'endroit où l'entrevue doit avoir lieu? Je vous avoue que j'ai hâte -que l'alliance proposée soit conclue entre nous. - ---Alors, que mon fils se réjouisse, car nous sommes arrivés à l'endroit -assigné par les capitaos guaycurús aux chefs des visages pâles, et -l'entrevue dont il parle aura lieu, selon toutes probabilités, demain -même, deux ou trois heures au plus après le lever du soleil. - ---Quoi, nous avons déjà atteint le lieu nommé par les Espagnols el -Rincón del Bosquecillo? - ---C'est ici. - ---Dieu soit loué! Car le général ne tardera pas à s'y rendre de son -côté comme nous y sommes venus du nôtre; et maintenant, chef, agréez -encore une fois mes remerciements. Je vais, avec votre permission, -prendre quelques heures d'un repos dont j'éprouve un besoin réel après -les fatigues de la journée qui vient de finir. - ---Que mes fils dorment: le sommeil est bon pour les jeunes gens, -répondit le chef avec un bienveillant sourire. - -Les officiers se retirèrent aussitôt dans l'ajoupa préparé pour eux, et -ne tardèrent pas à s'endormir. - -Les deux chefs restèrent seuls en face l'un de l'autre. - -Les guerriers guaycurús, étendus devant les feux, dormaient enveloppés -dans leurs ponchos. - -Seules, les sentinelles étaient éveillées et demeuraient immobiles -comme des statues de bronze florentin, les yeux fixés dans l'espace et -les oreilles ouvertes au moindre bruit. - -Un calme complet régnait dans le désert, la nuit était tiède, claire et -étoilée. - -Le Cougouar considéra un instant son compagnon d'un air pensif, -puis, prenant la parole à voix basse, après avoir jeté un regard -investigateur autour de lui: - ---A quoi songe Gueyma en ce moment, dit-il d'une voix douce, avec un -accent de tendre affection, cause-t-il intérieurement avec son cœur? -Sa pensée évoque-t-elle le souvenir charmant d'Œil-de-Colombe, la -vierge aux yeux d'azur, ou bien son esprit est-il préoccupé par la -réunion qui demain doit avoir lieu? - -Le jeune homme tressaillit, releva la tête, et, fixant un regard -incertain, dans lequel passa un éclair, sur le vieux chef qui le -regardait avec tristesse: - ---Non, répondit-il d'une voix basse et entrecoupée par une émotion -intérieure, mon père n'a pas vu clair dans le cœur de son fils; le -souvenir d'œil-de-Colombe est toujours présent à la pensée de Gueyma: -il n'a pas besoin d'être évoqué pour apparaître radieux; peu importe au -jeune chef le résultat du conseil de demain, son esprit est ailleurs, -il erre à l'aventure sur le sommet des nuages chassés par le vent à la -recherche de son père. - -Le visage du vieux chef s'assombrit soudainement à ces paroles; ses -sourcils se froncèrent, et ce fut avec une certaine émotion dans la -voix qu'il répondit, au bout d'un instant: - ---Cette pensée tourmente toujours mon fils? - ---Toujours! fit le jeune homme avec une certaine animation; jusqu'à ce -que le Cougouar ait rempli sa promesse. - ---Quelle est cette promesse que me rappelle mon fils? - ---Celle de me dire le nom de mon père; comment, enfant, je ne l'ai -jamais vu auprès de moi, et pourquoi les guerriers de ma nation -détournent la tête avec tristesse, lorsque je leur demande pourquoi, -depuis si longtemps, il est parti du milieu de nous. - ---Oui, c'est vrai, répondit le Cougouar, j'ai fait cette promesse à -mon fils; mais lui, en retour, il m'en a fait une autre, ne se la -rappelle-t-il pas? - ---Si; que mon père me pardonne, je me la rappelle; mais mon père est -bon, il sera indulgent pour un jeune homme et excusera une impatience -qui ne provient que de son amour filial. - ---Mon fils est non seulement un des guerriers les plus redoutables -de sa nation, mais il en est encore un des chefs les plus renommés: -il doit à tous l'exemple de la patience. Une lune ne s'écoulera pas -sans que je lui révèle le secret qu'il a si grande hâte d'apprendre; -jusque-là, qu'il continue à se laisser guider par l'homme qui s'est -dévoué à lui et dont la seule pensée est de le voir heureux un jour. - -Après avoir prononcé ces paroles d'une voix sévère mélangée -d'affection, le vieux chef s'enveloppa dans son poncho, s'étendit sur -le sol et ferma les yeux. - -Gueyma le considéra un instant avec une impression indéfinissable -mêlée de colère, de respect et d'abattement, puis il poussa un profond -soupir, laissa retomber sa tête sur la poitrine et se plongea dans -d'amères réflexions; enfin, vaincu par le sommeil, il s'étendit auprès -de son compagnon, et bientôt dans le camp indien il n'y eut plus -d'éveillé que les sentinelles. - - - - -XII - - -LE TRAITÉ - - -La nuit fut tranquille, rien n'en troubla la sérénité calme et -majestueuse. - -Les sentinelles veillèrent avec une attention scrupuleuse, peu -habituelle parmi les Indiens, sur le repos de leurs compagnons. - -Vers quatre heures et demie au matin, les ténèbres commencèrent peu à -peu à pâlir devant les lueurs, fugitives encore, des premiers rayons -du jour; le ciel se nuança de larges bandes de couleurs changeantes -qui se fondirent enfin dans des tons d'un rouge vif et enflammé, et le -soleil parut enfin, s'élevant au-dessus de l'horizon comme s'il fût -sorti du sein d'une fournaise, illuminant subitement le ciel de ses -resplendissants rayons qui ressemblaient à des flèches de feu. - -Les premières heures matinales sont les plus douces et les plus -magnifiques de la journée au désert. - -La nature en s'éveillant calme, fraîche et reposée, semble, pendant -les ténèbres, avoir repris toutes ses forces; les feuilles plus vertes -sont perlées de rosée, un léger et transparent brouillard s'élève de -terre en vapeur incessamment pompée par le soleil, une fraîche brise -ride la surface argentée des fleuves et des lacs, agite les branches -des arbres et imprime un frémissement mystérieux aux hautes herbes du -milieu desquelles s'élèvent à chaque instant les têtes effarées des -taureaux, des chevaux sauvages, des daims ou des gazelles, tandis que -les oiseaux, battant joyeusement des ailes, font leur toilette matinale -ou s'envolent de çà et de là avec des cris et des gazouillements de -plaisir. - -Les Indiens ne sont pas dormeurs, en général, aussi, à peine le -soleil apparut-il au niveau de l'horizon, que tous s'éveillèrent et -procédèrent aux soins de leurs toilettes et à leurs ablutions de -chaque jour: car les Guaycurús, contrairement aux autres peuplades -américaines, parmi leurs nombreuses qualités, comptent celle d'être -d'une propreté rigoureuse et même d'une certaine coquetterie dans -l'arrangement de leurs pittoresques vêtements. - -A la voix du Cougouar, ils se réunirent en demi-cercle les yeux -tournés vers le soleil levant, s'agenouillèrent pieusement sur le sol -et adressèrent une fervente prière à l'astre radieux du jour, non pas -qu'ils le considèrent positivement comme un dieu, mais parce qu'il est -dans leur croyance le représentant visible de l'invisible divinité et -le grand dispensateur de ses bienfaits. - -Nous avons remarqué avec étonnement cette espèce de culte rendu au -soleil dans toutes les contrées de l'Amérique, tant du sud que du nord, -et qui, bien que variée par la forme, est partout, quant au fond, la -même dans toutes les nations indigènes: d'ailleurs, cette religion -naturelle doit être admise plus facilement par des races primitives, -qui rendent ainsi hommage à ce qui frappe plus fortement leurs yeux et -leurs sens. - -Ce pieux devoir accompli, les guerriers se relevèrent et se partagèrent -immédiatement les travaux du camp. - -Les uns conduisirent les chevaux à l'abreuvoir, d'autres les -bouchonnèrent avec soin, quelques-uns allèrent couper du bois, afin -de raviver les feux à demi éteints, tandis que cinq ou six guerriers -d'élite, sautant à poil sur leurs chevaux, s'élancèrent dans la savane, -afin de se procurer en chassant les vivres nécessaires à leur déjeuner -et à celui de leurs compagnons. - -Enfin, au bout de quelques instants, le camp offrit le tableau le plus -animé, car autant les Indiens sont mous et insouciants lorsque leurs -femmes, auxquelles ils abandonnent tous les travaux domestiques sont -avec eux, autant ils sont vifs et alertes dans leurs expéditions de -guerre, pendant lesquelles ils ne peuvent réclamer leur assistance et -sont ainsi contraints de se satisfaire à eux-mêmes. - -Les officiers brésiliens, réveillés par le bruit et le mouvement qui -se faisait autour d'eux, sortirent de l'ajoupa sous lequel ils avaient -passé la nuit, et allèrent gaiement se mêler aux groupes des Indiens, -ayant, eux aussi, à panser leurs chevaux et à s'assurer qu'il ne leur -était rien arrivé pendant leur sommeil. - -Les Guaycurús les reçurent de la façon la plus cordiale, riant et -causant avec eux, poussant même l'affabilité jusqu'à s'informer s'ils -avaient bien dormi sur leur lit de feuilles et s'ils se sentaient -complètement remis de leurs fatigues du jour précédent. - -Bientôt tout fut en ordre dans le camp, les chevaux ramenés de -l'abreuvoir furent attachés de nouveau aux piquets devant une bonne -provision d'herbe fraîche, les chasseurs revinrent chargés de gibier -et le repas du matin préparé en toute hâte fut au bout de quelques -instants servi aux convives sur de grandes feuilles de bananier et de -palmier en guise d'assiettes et de plats. - -Aussitôt après le déjeuner, le Cougouar après avoir pendant quelques -minutes conversé avec Gueyma, qui bien que le principal chef du -détachement semblait n'agir que d'après ses conseils, expédia plusieurs -batteurs d'estrade dans des directions différentes. - ---Vos amis tardent à arriver, dit-il aux officiers brésiliens, -peut-être leur est-il survenu certains empêchements, ces hommes sont -chargés de s'assurer de l'état des choses et de nous annoncer leur -approche. - -Les officiers s'inclinèrent en signe d'assentiment, ils n'avaient rien -à répondre à cette observation, d'autant plus qu'ils commençaient -eux-mêmes à s'inquiéter du retard des personnes attendues. - -Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi; les guerriers guaycurús causaient -entre eux, fumaient ou pêchaient sur le bord du Bermejo, mais aucun -Indien ne s'était éloigné du camp au milieu duquel s'élevait comme une -bannière la longue lance de Gueyma, plantée dans le sol et faisant -flotter à son extrémité une banderole blanche faite avec un mouchoir -emprunté aux officiers. - -Vers onze heures du matin, les sentinelles signalèrent l'apparition de -deux troupes venant de deux côtés opposés, mais se dirigeant vers le -camp. - -Les Chefs guaycurús lancèrent deux guerriers vers ces troupes. - -Ceux-ci revinrent au bout de dix minutes à peine. - -Ils avaient reconnu les étrangers. Les premiers étaient des _Macobis_, -les seconds des _Frentones_. - -Mais, presque aussitôt apparut une troisième troupe, puis une -quatrième, une cinquième et enfin une sixième. - -Des éclaireurs furent immédiatement lancés à leur rencontre, et ils ne -tardèrent pas à revenir, en annonçant que c'étaient des détachements de -_Chiriguanos_, de _Langoas_, d'_Abipones_, et enfin de _Payagoas_. - ---Epoï, répondait le Cougouar à chaque annonce qui lui était faite, les -guerriers camperont au pied de la colline, les chefs monteront près de -nous. - -Les éclaireurs repartaient alors ventre à terre et allaient communiquer -aux capitaos des différents détachements les ordres de leur chef. - -Arrivés à une certaine distance de l'accore au sommet de laquelle le -camp des Guaycurús était établi, les détachements indiens s'arrêtèrent, -poussèrent leur cri de guerre d'une voix retentissante et, après avoir -exécuté certaines évolutions en faisant caracoler leurs chevaux, ils -allèrent s'établir aux points qui leur avaient été désignés. - -Les chefs de ces détachements suivis chacun de deux guerriers plus -particulièrement affectés au service de leur personne, gravirent au -galop la colline et pénétrèrent dans le camp où ils furent reçus de la -façon la plus cordiale par les chefs guaycurús qui étaient montés à -cheval et avaient fait quelques pas au-devant d'eux. - -Après un échange assez long de politesses où furent strictement -remplies toutes les minutieuses exigences de l'étiquette indienne, -les chefs se dirigèrent ensemble vers le feu du conseil où tous ils -s'assirent sans distinction de places ou de rang. - -Il se fit alors un grand silence dans l'assemblée. Les esclaves -donnèrent à chacun du tabac enroulé dans des feuilles de palmier -et firent circuler le maté que les chefs humèrent lentement et -religieusement selon la coutume. - -Lorsque le maté eut passé de main en main, que la dernière bouffée de -fumée fut exhalée des rouleaux de tabac, Gueyma fit un geste de la main -pour réclamer l'attention des assistants et prit la parole: - ---Capitaos alliés de la puissante et invincible nation des Guaycurús, -dit-il, je suis heureux de vous voir ici et de l'empressement que vous -avez mis à vous rendre à l'invitation des membres du conseil suprême -de notre nation. Le motif de cette convocation extraordinaire est -extrêmement sérieux; bientôt vous l'apprendrez; il ne m'appartient pas, -et je manquerais à tous mes devoirs de fidèle allié, si j'essayais, en -cette circonstance, d'influencer vos déterminations ultérieures, que -vos intérêts bien entendus doivent seuls motiver. Qu'il vous suffise, -quant à présent, de savoir que vos amis les Guaycurús ont cru ne devoir -agir en cette affaire qu'avec votre assentiment et l'appui de vos -lumières. - -Un chef payagoa, guerrier âgé déjà, et d'un aspect respectable, -s'inclina et répondit: - ---Capitao des Guaycurús, bien que fort jeune encore, vous réunissez -en vous la prudente circonspection de l'agouti, jointe au bouillant -courage du jaguar; les paroles que souffle votre poitrine sont -inspirées par le grand Esprit. C'est lui qui parle par vos lèvres. Au -nom des capitaos ici présents, je vous remercie de la latitude que vous -nous donnez, en nous laissant la liberté entière de nos déterminations. -Nous saurons, soyez-en convaincu, distinguer le vrai du faux dans cette -affaire, que nous ignorons encore, et nous inspirant de votre sagesse, -la terminer selon les lois de la plus entière justice, tout en nous -conformant aux intérêts des nations dont nous sommes les représentants. - -Les autres chefs s'inclinèrent alors, et chacun à son tour, la main -posée sur le cœur, prononça ces paroles: - ---Emavidi-Chaïmè, le grand capitao des Payagoas, a parlé comme un homme -prudent, la sagesse est en lui. - -En ce moment, une des sentinelles signala l'approche d'une troupe -nombreuse, révélée par un épais nuage de poussière qui s'élevait à -l'horizon. - ---Voilà ceux avec lesquels nous conférerons bientôt, dit Gueyma; à -cheval, frères, et allons au-devant d'eux, afin de leur faire honneur, -car ils viennent en amis, ce qui leur a permis de franchir sains et -saufs nos frontières. - -Les capitaos se levèrent aussitôt et montèrent sur les chevaux que -leurs esclaves tenaient en main derrière eux. - -Gueyma et le Cougouar se mirent à leur tête, et la troupe, composée -d'une quinzaine de chefs, tous cavaliers d'élite et guerriers renommés -dans leurs tribus, roula comme un ouragan du haut en bas de la colline -et s'élança à toute bride dans la plaine, en soulevant sur son passage -des flots épais d'une poussière grisâtre, réduite en atomes presque -impalpables, au milieu de laquelle elle ne tarda pas à disparaître -complètement aux regards. - -Cependant, les nouveaux venus s'approchaient rapidement, bien qu'avec -une certaine circonspection, commandée du reste par les lois de la plus -stricte prudence. - -Cette troupe fort peu nombreuse ne se composait que de dix cavaliers -dont deux étaient Indiens et semblaient servir de guide à ceux qui -marchaient à leur suite. - -Ceux-ci étaient des blancs, des Brésiliens, ainsi qu'il était facile de -le reconnaître à leur costume. - -Celui qui marchait en tête de la petite troupe était un homme d'une -cinquantaine d'années environ, aux traits fiers et hautains, aux -manières nobles et élégantes, il portait le riche uniforme tout brodé -d'or de général. Bien qu'il se tînt droit et ferme sur son cheval et -que son œil noir bien ouvert semblait briller de tout le feu de la -jeunesse, cependant ses cheveux grisonnants et les rides profondément -creusées de son front, ajoutés à l'expression soucieuse et pensive de -sa physionomie, témoignaient d'une existence fortement éprouvée, soit -par les passions, soit par les hasards d'une vie passée tout entière à -faire la guerre. - -Le cavalier qui se tenait à ses côtés portait le costume de capitaine -et les insignes d'aide de camp; c'était un jeune homme de vingt-trois à -vingt-quatre ans, à l'œil fier et aux traits nobles et réguliers; son -visage respirait la bravoure; une expression d'insouciance railleuse -répandue sur sa physionomie lui donnait un cachet d'étrangeté et de -confiance narquoise indicible. - -Les six autres cavaliers étaient des soldats revêtus du costume de -soldaos da Conquista; l'un d'eux portait les insignes de sous-officier. - -Quant aux Indiens qui, selon toute probabilité, servaient de guides -à la troupe, ils ne portaient aucune arme apparente, mais à leurs -vêtements et à la plume plantée dans le bandeau d'un rouge vif qui -ceignait leur front il était facile de les reconnaître pour des chefs -guaycurús. - -Tous deux guerriers d'un certain âge, à l'apparence sombre et réservée, -ils galopaient silencieusement, côte à côte, les yeux opiniâtrement -fixés en avant, et ne paraissant nullement s'occuper des Brésiliens qui -venaient à quelques pas derrière eux. - -Tout en marchant, les deux officiers causaient avec une liberté qui, vu -la différence des grades, témoignait d'une certaine intimité entre eux; -ou du moins d'assez longs rapports. - ---Nous voici donc arrivés enfin au Bosquecillo, dit le capitaine en -promenant un regard curieux autour de lui, et cette rivière est le Río -Bermejo qu'il nous a fallu deux fois déjà traverser. Ma foi! Sauf le -respect que je vous dois, mon général, je suis heureux d'avoir vu enfin -ce territoire mystérieux que ces brutes d'Indiens surveillent avec une -si jalouse méfiance. - ---Chut! Don Paulo, répondit le général eu posant un doigt sur ses -lèvres, ne parlez pas aussi haut, nos guides pourraient vous entendre. - ---Bah! Le croyez-vous, général, à cette distance? - ---Je connais l'acuité d'ouïe de ces drôles, mon cher don Paulo, -croyez-moi, soyez prudent. - ---Je suivrai vos avis, général, d'autant plus que, d'après ce que vous -m'avez dit déjà, vous avez été en rapport avec les Indiens. - ---Oui, répondit le général avec un soupir étouffé, j'ai eu affaire à -eux dans une circonstance terrible, et, bien que de longues années -se soient écoulées depuis cette époque, le souvenir en est toujours -présent à ma pensée. Mais laissons cela, et parlons du motif qui -aujourd'hui nous amène dans ces parages; je ne vous cache pas, mon -ami, que si honorable que soit la mission qui m'a été confiée par -le gouvernement, je la considère comme extrêmement difficile et ne -présentant que fort peu de chances de succès. - ---Est-ce réellement votre avis, général? - ---Certes, je ne voudrais pas faire de diplomatie avec vous. - ---Redouteriez-vous une trahison de la part des Indiens? - ---Qui sait? Cependant, d'après ce que je connais des mœurs de la -nation avec laquelle nous avons spécialement affaire, je crois être -assuré que tout se passera loyalement. - ---Hum! Savez-vous, général, que nos amis seraient dans une position -terrible, si la fantaisie prenait aux Indiens de violer le droit des -gens? Car, pardonnez-moi, général, de vous dire ceci, mais il me semble -que s'il prenait fantaisie à nos deux guides de nous planter là, rien -ne leur serait plus facile, et alors quels otages, eux partis, nous -répondraient de la vie de nos compagnons? - ---Ce que vous dites est fort juste; malheureusement, il ne m'a pas -été possible de prendre d'autres mesures; j'ai dû, dans l'intérêt -même de nos compagnons, laisser ces Indiens libres et les traiter -honorablement; leur caractère est fort ombrageux, ils ne pardonnent pas -ce qu'ils croient être une insulte; d'ailleurs, une chose me rassure; -c'est que s'ils avaient eu l'intention de nous trahir, ils n'auraient -pas attendu jusqu'à ce moment pour le faire, et, depuis longtemps déjà, -ils nous auraient abandonnés. - ---C'est vrai, d'autant plus que, si je ne me trompe, nous voici au -rendez-vous. - ---Ou du moins, nous y arriverons avant une demi-heure. - ---Nos guides ont sans doute aperçu quelque chose de nouveau, général, -car les voici qui s'arrêtent en se tournant de notre côté, comme s'ils -avaient une communication à vous faire. - ---Rejoignons-les donc au plus tôt, répondit le général en faisant -sentir l'éperon à son cheval, qui partit au galop. - -Les deux Indiens s'étaient effectivement arrêtés pour attendre les -Brésiliens; lorsque le général les eut atteints, il rangea son cheval -auprès des leurs, et, leur adressant aussitôt la parole: - ---Eh bien, capitaos, leur dit-il d'une voix enjouée, que se passe-t-il -donc, que vous vous arrêtez ainsi court au milieu du sentier? - ---Mon frère et moi nous nous sommes arrêtés, répondit sentencieusement -le plus âgé des deux chefs, parce que les capitaos viennent au-devant -des visages pâles, afin de leur rendre les honneurs qui leur sont dus à -cause de leur qualité d'ambassadeur. - ---Nous sommes donc effectivement bientôt arrivés? - ---Regarder, reprit le chef en étendant le bras vers la colline éloignée -tout au plus d'un mille de l'endroit où il se trouvait. - ---Ah! Ah! Ainsi je ne m'étais pas trompé, cette colline est bien le -Rincón del Bosquecillo. - ---C'est le nom que lui donnent les visages pâles. - ---Fort bien: je suis charmé de le savoir avec certitude. Vous dites -donc, chef, que les capitaos viennent au-devant de nous? - ---Voyez cette poussière, reprit l'Indien, elle est soulevée par les -pieds pressés des chevaux des capitaos. - ---S'il en est ainsi, je vous serai obligé, capitao, de m'informer de ce -que je dois faire? - ---Rien; attendre et répondre à l'accueil amical des capitaos quand ils -arriveront. - ---C'est ce que je ferai avec plaisir. Je profite même de l'occasion qui -se présente de vous remercier personnellement, capitao, de la loyauté -avec laquelle votre compagnon et vous vous nous avez guidés jusqu'ici. - ---Nous avons accompli notre devoir; le chef pâle ne nous doit aucun -remerciement. - ---Cependant, capitao, l'honneur me fait une loi de constater la loyauté -avec laquelle vous vous êtes acquittés de ce devoir. - ---Tarou-Niom et son frère I-me-oh-eh sont des capitaos guaycurús; la -trahison leur est inconnue. - -Au premier nom prononcé par le chef indien, le général avait -imperceptiblement tressailli et ses noirs sourcils s'étaient froncés -pendant une seconde. - ---Le nom de mon père est Tarou-Niom? demanda-t-il comme s'il eût voulu -acquérir une certitude. - ---Oui, répondit laconiquement l'Indien, et il ajouta au bout d'un -instant, voilà les capitaos. - -En effet, presque aussitôt les hautes herbes s'ouvrirent refoulées sous -l'effort puissant de plusieurs chevaux, et les Indiens parurent. - ---Les visages pâles sont les bienvenus sur les territoires de chasse -des Guaycurús, dit Gueyma, après s'être gracieusement incliné devant le -général; les guerriers de ma nation et des nations alliées sont heureux -de les voir parmi eux. - ---Je remercie le capitao de ces bonnes paroles, répondit le général, -et surtout de la distinction dont m'honorent les confédérés en venant -ainsi au-devant de moi: je suis prêt à suivre les capitaos dans le lieu -où il leur plaira de me conduire. - -Après quelques autres lieux communs de politesse, les deux troupes, -confondues en une seule, reprirent la direction de la colline. - ---Quelques minutes plus tard, les officiers brésiliens, escortés -par les chefs indiens, atteignirent le sommet de la colline, où ils -furent reçus avec les marques de la joie la plus vive par leurs deux -compatriotes. - -Aussitôt arrivés au camp, Gueyma arrêta son cheval, et, posant la main, -droite sur un des deux officiers qui s'étaient avancés au-devant des -arrivants, il se tourna vers le général. - ---Voici les deux otages confiés par les visages pâles aux capitaos -guaycurús; ces hommes ont été par nous traités comme des frères. - ---En effet, répondit immédiatement un des deux officiers, nous -n'avons qu'à nous louer des procédés dont on a usé envers nous et -des attentions dont nous avons été l'objet, nous nous hâtons de le -constater. - ---Je crois, dit le général, que les deux capitaos guaycurús confiés à -notre garde pour répondre de la sûreté de nos otages, n'ont pas eu à se -plaindre de la façon dont ils ont été traités par nous. - ---Les visages pâles ont agi loyalement envers les guerriers guaycurús, -répondit Tarou-Niom en s'inclinant devant le général. - -Après ces quelques paroles, les Brésiliens furent conduits -cérémonieusement devant le feu du conseil, où un arbre renversé avait -été préparé pour leur servir de siège. - -Le général prit place, ayant ses officiers à ses côtés, tandis que les -soldats se rangeaient silencieusement en arrière. - -Les chefs guaycurús et les capitaos des autres nations confédérées -s'accroupirent sur les talons à la mode indienne, en face des blancs, -dont ils n'étaient séparés que par le feu. Le tabac roulé et les -cigares furent allumés; puis le maté fut présenté aux Brésiliens, et le -conseil commença. - ---Nous prions, dit Gueyma, le grand capitao des visages pâles de -répéter ainsi, que cela a été convenu devant les capitaos des nations -confédérées, les propositions qu'il nous a adressées, le troisième -soleil de la lune de la folle avoine, au Salto-Grande où nous nous -étions rendus sur sa prière; ces propositions communiquées par nous -aux capitaos confédérés ont, je dois le constater, été bien reçues par -eux; cependant, avant de s'engager définitivement et de contracter une -alliance offensive avec les visages pâles ici présents contre d'autres -hommes de la même couleur, les capitaos veulent être assurés que ces -conditions seront strictement et loyalement exécutées par les blancs et -que les guerriers rouges n'auront pas à se repentir plus tard d'avoir -ouvert une oreille complaisante à des avis perfides. Que mon père parle -donc, les chefs l'écoutent avec la plus sérieuse attention. - -Le général s'inclina, et, après avoir jeté un regard profond sur la -foule attentive et pour ainsi dire suspendue à ses lèvres, il se leva, -s'appuya nonchalamment sur la poignée de son sabre et prit la parole en -portugais, langue que la plupart des chefs parlaient facilement, et que -tous comprenaient. - ---Capitaos des grandes nations confédérées, dit-il, votre grand-père -blanc, le puissant monarque que j'ai l'honneur de représenter près de -vous, a entendu vos plaintes; le récit de vos malheurs a ému son cœur -toujours bon et compatissant, il a résolu de faire cesser les honteuses -vexations dont, depuis tant d'année, les espagnols vous ont rendus -victimes; alors il m'a envoyé vers vous pour vous communiquer ses -bienveillantes intentions. Écoutez donc mes paroles, car bien que ce -soit ma bouche qui les prononce, elles ont en réalité l'expression des -sentiments dont votre grand-père blanc est animé à votre égard. - -Un murmure flatteur accueillit cette première partie du discours du -général. Lorsque le silence se fut rétabli, il continua: - ---Les Espagnols, reprit-il, au mépris des traités et de la justice, -non contents de vous opprimer, vous les véritables possesseurs du sol -que nous foulons, se sont encore traîtreusement emparés de territoires -étendus, riches et fertiles, appartenant depuis un temps fort long -au puissant monarque mon maître. Ces territoires, il prétend les -recouvrer par la voie des armes. Puisque les Espagnols perfides -rompent continuellement, sous les prétextes les plus futiles et de la -façon la plus déloyale, les traités conclus avec eux; saisissant avec -empressement l'occasion qui se présente de vous faire enfin rendre la -justice à laquelle, comme ses enfants, vous avez droit, mon souverain -prend votre cause en main, en fait la sienne, et vous protégera envers -et contre tous, s'engageant à vous faire restituer les territoires -de chasse qui vous ont été injustement ravis s'engageant, en outre, -à faire respecter, non seulement votre liberté, mais encore votre -vie, vos troupeaux, enfin tout ce que vous possédez; mais il est -juste, capitaos, que vous vous montriez reconnaissants du secours que -mon souverain daigne vous accorder, et que vous soyez aussi fidèles -envers lui qu'il le sera envers vous. Voici ce que, par ma bouche, -vous demande le puissant souverain que je représente: vous armerez vos -guerriers d'élite dont vous formerez des détachements de cavaliers sous -les ordres de capitaos expérimentés. Ces détachements abandonneront -le Llano de Manso, ou, ainsi que vous nommer votre pays la vallée de -Japizlaga; à un signal donné par nous, et par plusieurs points à la -fois ils envahiront les provinces du Tucumán et de Córdoba, de façon -à opérer leur jonction avec les Indiens des pampas et à harceler les -Espagnols à quelque faction qu'ils appartiennent partout où ils les -rencontreront, n'attaquant que les partis isolés et servant, pour ainsi -dire, d'éclaireur et de batteurs d'estrade aux troupes que le roi, -mon maître fera sous mes ordres et ceux d'autres chefs entrer sur le -territoire ennemi. La guerre terminée, toutes les promesses consignées -sur ce _quipu_, ajouta-t-il en jetant au milieu de l'assemblée un -bâton fendu par la moitié et garni de cordes de plusieurs couleurs en -forme de chapelets, ayant des graines, des coquillages et des cailloux -enfilés et séparés par des nœuds faits d'une façon différente; ces -promesses, dis-je, seront strictement tenues. Maintenant j'ai donné mon -quipu, trente mules chargées de lassos, bolas, ponchos, frazadas, mors -pour les chevaux, couteaux, etc., attendant à l'entrée du Llano sous la -conduite de quelques soldats. Qu'il vous plaise de partager entre vous -ces richesses dont le roi, mon maître, daigne vous faire présent; à mon -retour, si mes propositions sont acceptées, je donnerai l'ordre que le -tout vous soit remis. J'attends donc la remise de vos quipus, persuadé -que vous ne fausserez pas à la parole donnée et que le roi, mon maître, -pourra en toute sûreté compter sur votre loyal concours. - -De chaleureux applaudissements accueillirent le discours du général, -qui se rassit au milieu des témoignages les moins équivoques de la plus -vive sympathie. - -Les esclaves firent de nouveau circuler le maté, et les capitaos -indiens commencèrent à s'entretenir vivement entre eux, bien qu'à voix -basse et dans une langue incompréhensible pour les Européens. - -Nous ferons remarquer à ce propos une singularité que nous n'avons -rencontrée que dans ces régions et surtout parmi les Guaycurús. - -Les hommes et les femmes ont un langage qui présentent de notables -différences; en sus lorsqu'ils traitent des questions diplomatiques -devant des envoyés d'une nation étrangère, ainsi que cela passait dans -la circonstance présente, ils produisent par la contraction des lèvres, -un sifflement qui à reçu parmi eux certaine modifications convenus qui -en font pour ainsi dire un idiome à part. - -Rien de plus singulier, du reste, que d'assister à une délibération -sérieuse, _sifflée_ de cette façon par les orateurs, avec des -modulations et des fioritures réellement remarquables qui donnent -quelque chose d'étrange et de mystérieux à la discussion. - -Le général causait à voix basse avec ses officiers, en humant son maté, -tandis que les capitaos discutaient à tour de rôle ses propositions, -ainsi qu'il le conjecturait du moins, car il lui était impossible -de rien comprendre, ou même de saisir un seul mot au milieu de ce -sifflement et de ce gazouillement continuel. - -Enfin Gueyma se leva, et, après avoir réclamé le silence d'un geste -empreint d'une suprême majesté, il prit la parole en portugais pour -répondre au général. - ---Les capitaos, dit-il ont écouté avec tout le soin qu'elles méritaient -les paroles prononcées par le grand capitao des visages pâles; ils -ont pesé avec la plus profonde attention les propositions qu'il -s'était chargé de leur transmettre: ces propositions, les capitaos -les trouvent justes et équitables, et ils les acceptent; en priant -le capitao des visages pâles de remercier leur grand père blanc, et -de l'assurer du respect et du dévouement de ses enfants du désert. A -partir du douzième soleil après aujourd'hui les détachements de guerre -des nations confédérées seront prêts à envahir au premier signal, les -frontières ennemies. J'ai dit; voilà mon quipu; une troupe de guerriers -accompagnera mon père, le capitao, pour lui faire honneur, et ramènera -les présents destinés aux chefs des nations confédérées. - -Après ces paroles, il se rassit et jeta son quipu, mouvement qui fut -imité par les autres chefs. - -Le général remercia le conseil, fit relever les quipus par son aide de -camp, et le traité se trouva ainsi conclu. - -Une heure plus tard, les Brésiliens auxquels on avait rendu leurs -otages, quittaient en compagnie d'un détachement de guerriers choisi, -le Rincón del Bosquecillo et reprenaient le chemin des plantations -après être convenus avec Gueyma, Tarou-Niom et les principaux capitaos, -des mesures secondaires pour la réussite de l'invasion projetée et des -moyens à employer pour que les Indiens et les Brésiliens pussent, en -toutes circonstances, communiquer entre eux. - - - - -XIII - - -LE COUGOUAR - - -Un mois environ s'était écoulé depuis la conclusion du traité entre les -Brésiliens, les Guaycurús et leurs alliés au Rincón del Bosquecillo; au -pied d'une montagne escarpée, entourée de sillons et de ravines dont le -sol déchiré était couvert d'une épaisse forêt de chênes, une nombreuse -troupe de cavaliers était campée à l'entrée d'un cañon, lit desséché -d'un torrent dont le sol était pavé de pierres plates lisses, usées par -l'effort continu des eaux en ce moment taries. - -Cette troupe, composée de deux cents cinquante à trois cents hommes au -plus, portait le costume caractéristique des Indiens guaycurús. - -C'était le soir; le camp solidement établi et surveillé par d'actives -sentinelle, était, par sa position, complètement à l'abri d'un coup de -main. - -Les guerriers dormaient couchés devant les feux, enveloppés dans leurs -ponchos, leurs armes placées à portée de la main, afin d'être prêts à -s'en servir à la moindre alerte. - -Un peu en arrière du camp, sur le flanc même de la montagne, les -chevaux paissaient les hautes herbes et les jeunes pousses des arbres, -surveillés avec soin par six Indiens bien armés. - -Deux hommes assis devant un feu à demi éteint ayant chacun une carabine -posée auprès d'eux sur l'herbe, causaient tout en fumant du tabac roulé -dans des feuilles et aspirant de temps en temps le maté. - -Ces deux hommes étaient Gueyma et le Cougouar; la troupe dont nous -avons parlé se trouvait placée sous leurs ordres immédiats. Elle était -composée des guerriers les plus jeunes, les plus vigoureux et surtout -les plus renommés de la nation. - -Depuis que, au signal donné par le gouvernement brésilien, cette -troupe avait franchi la frontière espagnole et s'était, comme une -volée d'oiseaux de proie, abattue sur le territoire ennemi, la terreur -avait marché avec elle, le meurtre, l'incendie et le pillage l'avaient -précédé; derrière elle, elle n'avait laissé que des ruines et des -cadavres; devant elle, l'épouvante glaçait le courage des habitants et -leur faisait abandonner au plus vite leurs pauvres ranchos pour fuir la -cruauté des barbares guaycurús qui n'épargnaient ni femmes, ni enfants, -ni vieillards, et semblaient avoir fait le serment de changer en -déserts désolés les riches et fertiles campagnes au milieu desquelles -ils se traçaient un sanglant sillon. - -Ils avaient ainsi traversé comme un ouragan dévastateur la plus grande -partie de la province et avaient atteint le Río Quinto, non loin duquel -ils étaient campés, aux environs d'une petite ville nommée l'Aguadita, -misérable bourgade dont les habitants avaient pris la fuite en -abandonnant tout ce qu'ils possédaient, à la nouvelle de leur approche. - -Le traité conclu entre les Brésiliens et les Indiens était on ne peut -plus avantageux aux premiers. Voici pourquoi: depuis la découverte de -l'Amérique, les Portugais et les Espagnols se sont, sans discontinuer, -disputé la possession du Nouveau Monde. Placés côte à côte au Brésil, -et à Buenos Aires, ils ne devaient pas demeurer longtemps sans se faire -la guerre; ce fut ce qui arriva. - -Lorsque la famille de Bragance fut contrainte d'abandonner le Portugal -pour se réfugier à Rio Janeiro, le Brésil devint alors le véritable -centre de la puissance portugaise et le roi songea à arrondir son -empire et à lui donner ce qu'il considérait raisonnablement, à -un certain point de vue, comme étant ses frontières naturelles, -c'est-à-dire la Banda Oriental et le cours du Río de la Plata. - -La guerre dura assez longtemps avec des alternatives de succès et de -désastres des deux parts. L'Angleterre en vint à offrir sa médiation, -et la paix fut sur le point d'être conclue; mais, à l'époque où nous -sommes arrivés, les Portugais Brésiliens, profitant des troubles qui -désolaient le Río de la Plata et en particulier la Banda Oriental, -rompirent brusquement les négociations, réunirent une armée de dix -mille hommes sous les ordres du général Lécor et envahirent la -province, éternel objet de leur convoitise, en faisant habilement -coïncider leurs opérations avec les mouvements des Indiens bravos, -auxquels ils s'étaient ligués, et qui eux, s'élançant de leurs déserts -avec la furie de bêtes fauves, avaient envahi le territoire espagnol -par derrière, pris l'ennemi à revers et l'avaient ainsi pincé entre -deux feux. - -Le tableau présenté à cette époque par les provinces insurgées était -l'un des plus tristes qui puisse être offert comme exemple à la sagesse -des gouvernements et au bon sens des peuples. - -L'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, si riche et si florissante -jadis, n'était plus qu'un vaste désert, ses villes un monceau de -cendres, tout son territoire qu'un vaste champ de bataille où se -choquaient incessamment des armées combattant chacune pour des intérêts -égoïstes, noyant le patriotisme dans des flots de sang et le remplaçant -par l'intérêt vénal des ambitions particulières. - -Les Portugais Brésiliens, rendus plus forts par la faiblesse de leurs -ennemis, avaient presque sans coup férir, occupé les principaux points -stratégiques de la Banda Oriental. Le gain de deux batailles pouvait -les rendre maîtres du reste et faire tomber définitivement cette -province entre leurs mains. - -Telle était la situation du pays au moment où nous reprenons notre -récit, que nous avons été contraint d'interrompre quelques instants, -afin de bien mettre le lecteur au courant de ces divers événements, -indispensables à l'intelligence des faits qui vont suivre. - -La nuit était sombre; la lune, voilée par les nuages ne répandait par -intervalles qu'une lueur blanchâtre et tremblotante, qui imprimait -un cachet de tristesse aux accidents du paysage; le vent gémissait -sourdement à travers les branches des arbres qu'il agitait avec de -sourds murmures; les deux chefs; assis côte à côte, causaient entre eux -à voix basse, comme s'ils eussent craint que leurs compagnons étendus -auprès d'eux entendissent leur conversation; au moment où nous les -mettons en scène, Gueyma parlait avec une certaine animation, pendant -que son compagnon, tout en prêtant une sérieuse attention à ce qu'il -disait, ne l'écoutait qu'avec un sourire ironique qui relevait le coin -de ses lèvres minces et imprimait une expression d'indicible raillerie -à sa physionomie fine et intelligente. - ---Je vous le répète, Cougouar, dit le jeune homme, les choses ne -peuvent continuer ainsi; il nous faudra retourner en arrière, et cela -pas plus tard que demain ou après demain pour dernier délai. Savez-vous -que nous sommes ici à plus de cent cinquante lieues du Río Bermejo et -du Llano de Manso? - ---Je le sais, répondit froidement le vieux chef. - ---Tenez, mon ami, reprit le jeune homme avec impatience, vous finirez -par me mettre en colère avec votre désespérante impassibilité. - ---Que voulez-vous que je vous réponde? - ---Que sais-je, moi! Donnez-moi un avis, un conseil; dites-moi quelque -chose, enfin; la situation est grave, critique même, pour nous et nos -guerriers; nous nous sommes lancés à l'aventure, tout droit devant -nous, comme une _manada_ de taureaux sauvages, brisant et dispersant -tout sur notre passage, et maintenant nous voilà, après un mois d'une -course affolée et sans but, acculés au pied des montagnes, dans un pays -que nous ne connaissons pas, séparés des amis et des confédérés qui -auraient pu nous venir en aide, et entourés d'ennemis qui, au premier -moment, vont sans nul doute nous assaillir de tous les côtés à la fois. - ---C'est vrai, observa le Cougouar en baissant affirmativement la tête. - ---Remarquez bien, reprit Gueyma avec une animation croissante, que -je ne vous adresse aucun reproche, mon ami; cependant, à plusieurs -reprises, j'ai voulu rétrograder, mais chaque fois vous vous y êtes -opposé et vous m'avez engagé au contraire à continuer à marcher en -avant; est-ce vrai, cela? - ---C'est vrai, je le reconnais. - ---Ah! Vous le reconnaissez; fort bien, mais vous aviez un but -probablement pour agir ainsi? - ---J'ai toujours un but Gueyma, ne le savez-vous pas? - ---Je le sais, en effet, car votre sagesse est grande, mais ce but je -voudrais le connaître. - ---Il n'est pas temps encore, mon ami. - ---Voilà ce que toujours vous me répondez; cependant notre situation -devient intolérable; que faire? Que devenir? - ---Pousser en avant quand même. - ---Mais pour aller où? Pour faire quoi? - ---Quand le moment sera venu je vous instruirai. - ---Allons, je renonce à une plus longue discussion avec vous, Cougouar; -c'est une duperie à moi d'essayer de lutter contre un parti pris. -Seulement, comme j'aurai plus tard à rendre compte de ma conduite aux -grands chefs de ma nation, si je parviens à échapper sain et sauf aux -dangers qui nous menacent, et que je ne veux pas assumer seul sur moi -la responsabilité des événements qui sans doute ne manqueront pas de -surgir bientôt, j'ai une demande à vous adresser. - ---Laquelle, mon ami? - ---C'est, au point du jour, de réunir le conseil et d'expliquer -franchement aux guerriers la situation précaire dans laquelle nous -sommes placés, et votre ferme volonté de pousser en avant quand même. - ---Vous le voulez, Gueyma? - ---Non, mon ami, je le désire. - ---L'un vaut l'autre, n'importe, vous serez satisfait. - ---Merci, mon ami, je reconnais à ce trait votre loyauté habituelle. - ---A ce trait seulement? fit le vieillard avec un sourire triste. - -Le jeune homme détourna la tête sans répondre. - ---Cougouar, reprit-il au bout d'un instant, la nuit s'avance, nous -n'avons plus rien à nous dire; avec votre permission, je vais me livrer -au sommeil, je ne suis pas de granit comme vous, moi, je me sens -horriblement fatigué, et j'ai besoin de prendre des forces pour la -journée de demain qui, sans doute, sera rude. - ---Dormez, Gueyma, et que le grand Esprit vous donne un sommeil calme. - ---Merci, mon ami; mais vous, n'allez-vous pas vous livrer aussi au -repos? - ---Non, je dois veiller; d'ailleurs, j'ai l'intention de profiter des -ténèbres pour tenter une reconnaissance aux environs du camp. - ---Voulez-vous que je vous accompagne, mon ami? demanda vivement le -jeune chef. - ---C'est inutile, dormez; seul, je suffirai à la tâche que je me suis -imposée. - ---Faites donc à votre volonté, mon ami; je n'insiste pas. - -Gueyma s'enveloppa alors avec soin dans son poncho, s'étendit -commodément devant le feu, ferma les yeux, et, quelques minutes plus -tard, il était plongé dans un profond et tranquille sommeil. - -Le Cougouar n'avait pas changé de position; accroupi devant le feu, la -tête penchée sur la poitrine, il réfléchissait. - -L'Indien demeura ainsi pendant un laps de temps assez considérable dans -une immobilité telle que, de loin, il ressemblait plutôt à une de ces -idoles des Indes orientales qu'à un homme de chair et d'os. - -Cependant, après environ une heure passée, selon toute probabilité, -dans une méditation sérieuse, il releva doucement la tête et promena un -regard investigateur autour de lui. - -Un silence de mort planait sur le camp: les guerriers dormaient tous, -à l'exception des quelques sentinelles placées sur le revers des -retranchements pour veiller à la sûreté générale; le Cougouar se leva, -resserra sa ceinture, saisit sa carabine et se dirigea à pas lents vers -l'endroit où paissaient les chevaux de la troupe. - -Arrivé là, il fit entendre un léger sifflement; presque aussitôt, un -cheval se détacha du groupe et vint frotter sa tête intelligente sur -l'épaule du chef. - -Celui-ci, après l'avoir légèrement flatté de la main, lui mit la bride, -et sans faire usage de l'étrier, il se mit en selle d'un bond, après -avoir resserré la sangle, relâchée pour que le cheval pût paître plus -facilement. - -Les sentinelles, bien qu'elles se fussent aperçues des divers -mouvements du chef, ne lui adressèrent pas la moindre observation, -et il quitta le camp sans que personne semblât faire attention à son -départ. - -Les guerriers étaient depuis longtemps déjà accoutumés à ces absences -nocturnes du chef qui, depuis le commencement de l'expédition, sortait -ainsi presque toutes les nuits du camp, sans doute pour aller à la -découverte, et demeurait toujours plusieurs heures dehors. - -Le Cougouar était sorti du camp au petit pas; il conserva cette allure -tant qu'il supposa être en vue des sentinelles, mais aussitôt qu'un pli -de terrain eut caché ses mouvements, il lâcha la bride, fit entendre -un léger claquement de langue, et le cheval, partant aussitôt à toute -bride, commença à détaler avec une vélocité extraordinaire, courant en -droite ligne, sans s'occuper des obstacles qui se rencontraient sur sa -route, et qu'il franchissait avec une légèreté extrême sans ralentir sa -course. - -Il galopa ainsi pendant une heure et demie à peu près et atteignit le -bord d'une rivière assez large, dont les eaux, semblables à un ruban -d'argent, tranchaient en vigueur sur les masses sombres du paysage. - -Arrivé au bord de la rivière, le chef abandonna la bride sur le cou de -son cheval. - -L'intelligent animal flaira l'eau pendant quelques instants, puis il y -entra résolument et traversa la rivière a gué, n'étant mouillé à peine -que jusqu'au poitrail. - -Aussitôt sur l'autre bord, le cheval repartit au galop, mais cette fois -sa course fut courte et dura à peine un quart d'heure ou vingt minutes. - -L'endroit où se trouvait le chef était une plaine immense et désolée -où ne poussaient que des buissons rachitiques, et dans laquelle -s'élevaient de place en place des monticules assez élevés d'un sable -noirâtre. - -Ce fut au pied d'un de ces monticules que le chef s'arrêta: il mit -aussitôt pied à terre, bouchonna son cheval avec soin, le couvrit de -son poncho pour l'empêcher de se refroidir trop vite après le violent -exercice auquel il s'était livré pendant si longtemps, et, lui jetant -la bride sur le cou, il le laissa libre de brouter, s'il le voulait, -l'herbe rare et flétrie de la savane. - -Ce devoir accompli, le chef porta ses mains à sa bouche, et à trois -reprises différentes, à intervalles égaux, il imita le cri de la -chouette des pampas. - -Deux ou trois minutes s'écoulèrent, et le même cri fut répété trois -fois à une distance assez éloignée, puis le galop précipité d'un cheval -se fit entendre. - -Le chef s'abrita le mieux qu'il put derrière le monticule; il arma sa -carabine et attendit. - -Bientôt il aperçut la sombre silhouette d'un cavalier émerger des -ténèbres et se rapprocher rapidement de l'endroit où il se tenait. - -Arrivé à une certaine distance, le cavalier, au lieu de continuer à -s'avancer, s'arrêta court, et le cri de la chouette troubla de nouveau -le silence. - -Le Cougouar répéta son signal: le cavalier, comme s'il n'eût attendu -que cette réponse, reprit aussitôt le galop, et bientôt il se trouva à -portée de pistolet de l'Indien. - -Une seconde fois il s'arrêta, et on entendit le bruit d'un fusil qu'on -arme. - ---¿Quién vive?[1] cria une voix ferme en espagnol. - ---Amigo del desierto, répondit aussitôt le chef. - ---¿Qué hora es? reprit l'inconnu. - ---La hora de la venganza, dit encore le chef. - -Ces mots de passe échangés, les deux hommes remirent au repos les -batteries de leurs armes, et s'avancèrent l'un vers l'autre avec la -plus entière confiance. - -Ils s'étaient reconnus. - -L'étranger mit immédiatement pied à terre et serra cordialement, comme -étant celle d'un ami, la main que lui tendit le chef. - -L'inconnu était un blanc, il portait le costume élégant et pittoresque -des gauchos des pampas de Buenos Aires. - ---Voici longtemps déjà que je vous attends, chef, dit l'étranger; -serait-il survenu quelque empêchement. - ---Aucun, reprit celui-ci; seulement, le camp est loin d'ici, et j'ai -été obligé, avant de partir, d'attendre que mon compagnon se fût enfin -décidé à s'endormir. - ---Il ignore toujours tout? - ---N'est-ce pas convenu entre nous? - ---En effet, mais comme vous avez, dites-vous, la plus grande confiance -en lui, j'ai supposé que peut-être vous jugeriez convenable de -l'avertir. - ---Je n'ai pas voulu le faire sans vous en prévenir, d'autant plus que -c'est un guerrier d'élite, un chef d'une sagesse reconnue et, plus que -tout, un homme d'une loyauté à toute épreuve, je n'ai pas voulu me -hasarder à lui faire une confidence aussi sérieuse sans avoir en mains -les preuves certaines de la trahison du général. - ---Ces preuves, je vous les apporte dans mes alforjas [2], je vous les -donnerai; il est important pour la réussite de nos projets que Gueyma -soit instruit; sans cela, le moment venu de frapper le grand coup, et -cela ne tardera pas, il contrecarrerait sans doute nos combinaisons et -les ferait échouer. - ---Vous avez raison, je lui dirai tout, aussitôt après mon arrivée au -camp. - ---Fort bien, je compte sur vous. - ---Soyez tranquille à ce sujet; maintenant que devons-nous faire? - ---Continuer toujours à avancer dans la même direction. - ---Je l'avais pensé ainsi; mon compagnon commence à s'inquiéter de me -voir pousser aussi en avant dans un pays inconnu. - ---Lorsque vous l'aurez instruit, il ne fera plus de difficultés. - ---C'est juste; mais cette marche doit-elle durer longtemps encore? - ---Surveillez avec soin vos approches, car demain, selon toutes -probabilités, nous serons en présence. - ---Epoï, vous ne nous manquerez pas au moment décisif? - ---Fiez-vous à moi; je vous ai donné ma parole. Notre mouvement sera -combiné de telle sorte, que tous deux nous agirons à la fois l'un -en avant, l'autre en arrière; il faut qu'ils soient pris comme d'un -coup de filet. Si nous leur laissons le temps de se reconnaître, ils -nous échapperont, tant ils sont fins, je ne saurais donc trop vous -recommander d'agir avec la plus grande circonspection. - ---A votre tour, fiez-vous à moi, don Zéno; si j'ai votre parole, vous -avez la mienne. - ---Aussi, j'y compte. - ---Vous vous rappelez nos conventions? - ---Certes. - ---Et vous vous y conformerez? - ---Aveuglément, bien que, permettez moi de vous le dire, je ne comprends -rien à votre exigence. - ---Un jour, vous me comprendrez, et ce jour-là, croyez-en ma parole, don -Zéno, vous me remercierez. - ---Soit; à votre guise, Diogo; vous êtes un homme indéchiffrable et tout -confit en mystère, je renonce à vous expliquer. - ---Et vous avez raison, répondit en riant le chef, car vous perdriez -votre temps et votre peine, seulement, souvenez-vous, don Zéno, que -blanc ou rouge, vous n'avez pas de meilleur ami que moi. - ---De cela, je suis convaincu, Diogo; cependant je vous avoue que je -suis fort intrigué sur votre compte; si quelque jour vous me racontez -votre histoire, je m'attends à entendre des choses merveilleuses. - ---Et terribles aussi, don Zéno. Cette histoire--prenez patience encore -quelque temps--je m'engage à vous la raconter, et elle vous intéressera -beaucoup plus que vous ne le supposez. - ---C'est possible; mais, en attendant, songeons à notre affaire. - ---Rapportez-vous-en à moi; il faut que je vous quitte. - ---Déjà... A peine avons-nous eu le temps d'échanger quelques mots. - ---J'ai une longue course à faire, vous le savez. - ---C'est vrai... Je ne vous retiens donc pas. - ---Et les preuves que vous devez me donner? - ---Vous allez les avoir en un instant. - ---En quoi consistent-elles? - ---En quipus, et surtout en lettres. Vous savez lire, n'est-ce pas? - ---Assez pour déchiffrer ces papiers. - ---Alors, tout est pour le mieux. Voilà votre affaire, ajouta-t-il en -retirant un paquet assez volumineux de ses alforjas et le remettant -entre les mains de l'Indien. - ---Merci, répondit celui-ci, merci et à bientôt, n'est-ce pas? - ---Selon toute probabilité, nous nous reverrons aujourd'hui même. - ---Tant mieux, je serais charmé que tout cela fût fini. - ---Et moi donc! - ---Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le Gaucho -remonta à cheval et partit; bientôt il eut disparu dans l'obscurité. - -Le Cougouar siffla son cheval, qui accourut à son appel, et il -s'éloigna de son côté dans la direction du camp. Son cheval, remis -par le repos qu'il avait pris pendant la conférence des deux hommes, -semblait dévorer l'espace. - -L'Indien réfléchissait; son visage ordinairement sombre avait une -expression joyeuse qui ne lui était pas naturelle: il pressait le -paquet que lui avait remis le Gaucho sur sa poitrine, comme s'il eût -craint qu'on le lui enlevât, et, tout en galopant, il se parlait à -lui-même et laissait parfois échapper des exclamations de plaisir qui -auraient fort étonné les guerriers de sa tribu, s'ils les avaient -entendues. - -Il fit si grande diligence, qu'il rentra au camp près de deux heures -avant le jour. - -Après avoir remis son cheval avec les autres, il se coucha devant un -feu, en ayant soin d'envelopper son précieux paquet dans son poncho et -de le placer sous sa tête pour être certain qu'il ne lui serait pas -enlevé; puis il ferma les yeux en murmurant à voix basse et entre ses -dents: - ---J'ai bien gagné deux ou trois heures de repos. D'ailleurs je crois -que je dormirai bien, car maintenant je suis tranquille. - -En effet, cinq minutes plus tard, il dormait comme s'il avait dû ne -jamais s'éveiller. - -Cependant, au lever au soleil, le Cougouar fut un des premiers éveillés -et des premiers debout. - -Gueyma, accroupi près de lui, attendait son réveil. - ---Déjà debout? lui dit le vieux chef. - ---Quoi d'extraordinaire à cela? N'ai-je pas dormi toute la nuit. - ---C'est juste. Pourquoi ne lève-t-on pas le camp. - ---Je n'ai pas voulu en donner l'ordre avant d'avoir causé avec vous. - ---Ah! Fort bien; parlez, Gueyma, je vous écoute. - ---Avez-vous oublié ce que nous avons dit hier au soir? - ---Nous avons dit beaucoup de choses, mon ami; il est possible que dans -le nombre j'en aie oublié quelques-unes, rappeler-les-moi, je vous prie. - ---Nous étions convenu d'assembler le conseil ce matin. - ---C'est vrai; l'avez-vous fait? - ---Non, pas encore; vous dormiez, mon ami; je n'ai pas voulu prendre sur -moi l'ordre de cette convocation, de crainte de vous déplaire. - ---Vous êtes bon et généreux, Gueyma, répondit le vieillard après un -instant de réflexion; je reconnais la votre délicatesse habituelle. -Faites-moi un plaisir. - ---Lequel, mon ami? - ---Ne convoquez pas encore le conseil. - -Le jeune chef fixa sur lui un regard interrogateur. - ---Oui, continua le Cougouar, ce que je dis là vous étonne, je le -comprends; mais il faut que nous ayons ensemble une conversation -sérieuse avant cette convocation. - ---Une conversation? - ---Oui. J'ai à vous communiquer des choses de la plus haute importance -qui sans doute rendront cette assemblée du conseil inutile; soyez -patient, accordez-moi jusqu'à la halte du repas du matin; ce n'est pas -trop exiger, je crois. - ---Vous êtes mon ami et mon père, Cougouar, ce que vous désirez est une -loi pour moi, j'attendrai. - ---Merci, Gueyma, merci; maintenant rien n'empêche que vous donniez -l'ordre de lever le camp. - ---C'est ce que je vais faire à l'instant. - ---Ah! Recommandez la plus grande vigilance aux guerriers, l'ennemi est -proche. - ---Vous avez découvert sa piste pendant votre partie de cette nuit. - ---Oui, mon ami, je crois que vous ferez bien aussi d'envoyer des -éclaireurs en avant, afin d'éviter une surprise. - ---C'est convenu, répondit le jeune chef en se retirant. - -Une heure plus tard, les guerriers guaycurús se mettaient en marche, se -dirigeant vers les cordillières, dont la montagne au pied de laquelle -ils avaient campé pendant la nuit n'était qu'un des contreforts avancée. - - -Renvoi 1:--Qui vive? mi du désert.--Quelle heure est-il?--L'heure -de la vengeance. - -Renvoi 2: Doubles poches en toile qui se portent à l'arrière de la -selle. - - - - -XIV - - -LES DEUX CHEFS - - -Au fur et à mesure que les guerriers guaycurús s'avançaient vers les -montagnes, le paysage prenait un aspect plus sévère et plus pittoresque. - -Le chemin ou plutôt le sentier suivi par la troupe montait par une -pente presque insensible, par des soulèvements de terrain qui servent, -pour ainsi dire, d'échelons gigantesques aux premiers contreforts de la -cordillière. - -Les forêts devenaient plus touffues, les arbres étaient plus gros et -plus serrés les uns contre les autres; on entendait murmurer sourdement -des eaux cachées, torrents qui se précipitent du haut des montagnes et, -en se réunissant, forment ces fleuves et ces rivières qui, à quelques -lieues dans la plaine, acquièrent une grande importance et sont souvent -larges comme des bras de mer. - -De grands vols de vautours tournoyaient lentement au plus haut des -airs, au-dessus des cavaliers, en faisant entendre leurs cris rauques -et discordants. - -Gueyma n'avait négligé aucune des précautions que lui avait -recommandées le Cougouar: des éclaireurs avaient été lancés en avant -afin de fouiller les buissons et de découvrir, s'il était possible, les -pistes suspectes que l'on soupçonnait ne pas devoir manquer dans ces -régions. - -D'autres Indiens avaient quitté leurs chevaux, et, à droite et à -gauche, sur les flancs de la troupe, ils sondaient les forêts, dont la -mystérieuse épaisseur pouvait receler des embuscades. - -Les Guaycurús s'avançaient en une colonne longue et serrée, sombres, -silencieux, l'œil au guet et la main sur leurs armes, prêts à en faire -usage au premier signal. - -Les deux chefs marchaient de front, à vingt pas environ de leurs -compagnons. - -Lorsqu'ils se furent engagés au milieu d'une épaisse forêt, dont les -immenses arceaux de verdure leur dérobaient non seulement la vue du -ciel, mais encore interceptaient les rayons ardents du soleil, et que -les cavaliers, dont les chevaux foulaient une herbe longue et drue, -filaient à travers les arbres, silencieux comme une légion de fantômes; -le Cougouar posa la main sur le bras de son compagnon, et se servant de -la langue castillane. - ---Parlons espagnol, lui dit-il, je ne veux pas plus longtemps tarder -à vous donner les renseignements que je vous ai promis. Si nous avons -à être attaqués, ce ne saurait être que dans les environs du lieu -sinistre où nous nous trouvons en ce moment, il est des mieux choisis -pour établir une embuscade; je me trompe fort, ou nous entendrons -bientôt retentir sous ces sombres voûtes de feuillage le cri de guerre -de nos ennemis; il est donc temps que je m'explique clairement avec -vous, car peut-être serait-il trop tard lorsque nous arriverons au -campement. Écoutez donc avec attention, et quoi que vous m'entendiez -vous dire, mon cher Gueyma, concentrez en vous-même vos émotions et ne -laissez paraître sur vos traits ni colère, ni joie, ni étonnement. - ---Parlez, Cougouar, je me conformerai à vos avis. - -Le temps n'est pas encore venu, reprit le vieillard, de vous révéler -la vérité tout entière. Qu'il vous suffise, quant à présent, de savoir -que, élevé parmi les blancs dont j'avais adopté les croyances, les -mœurs, les habitudes, et pour lesquels je professais et professe -encore aujourd'hui le dévouement le plus vrai et le plus sincère, ce -n'est que que pour vous. Gueyma, pour vous que j'ai vu naître et que -j'aime comme un fils, que j'ai consenti à abandonner les jouissances -sans nombre de la vie civilisée pour reprendre la vie précaire, semée -de dangers et de privations, de l'Indien nomade. J'avais fait un -serment de vengeance et de dévouement. Ce serment, je crois l'avoir -religieusement tenu. La vengeance longtemps préparée par moi dans -l'ombre sera, j'en suis convaincu, d'autant plus terrible qu'elle aura -été plus lente et plus tardive à frapper le coupable. Dans le grand -acte que je médite, Gueyma, vous m'aiderez, parce que ce sont vos -intérêts seuls que j'ai constamment défendus dans tout ce que j'ai -fait, et que, plus que moi, vous êtes intéressé à la réussite de ce que -je veux faire encore. - ---Ce que vous me dites, mon ami, répondit le jeune chef avec émotion, -mon cœur l'avait pressenti et presque deviné. Depuis longtemps je -connais et j'apprécie comme je le dois l'amitié fidèle et sans bornes -que toujours vous m'avez témoignée; aussi vous me rendrez cette -justice, Cougouar, de reconnaître que toujours je me suis conformé -à vos avis, souvent sévères, et laissé guider aveuglément par vos -conseils que je ne comprenais presque jamais. - ---C'est vrai, enfant, vous avez agi ainsi; mais lorsque nous causons -entre nous appelez-moi Diogo, ce nom est celui qu'on me donnait jadis -lorsque j'étais parmi les blancs, et il me rappelle des souvenirs -ineffaçables de joie et de douleur. - ---Soit, mon ami, puisque vous le désirez, je vous nommerai ainsi entre -nous, jusqu'à ce que vous me permettiez, ou que les circonstances vous -permettent, de reprendre hautement, et à la face de tous, un nom que, -j'en suis convaincu, vous avez honoré tout le temps que vous l'avez -porté. - ---Oui, oui, répondit le vieillard avec complaisance, il fut un temps où -ce nom de Diogo avait une certaine célébrité, mais qui se le rappelle -maintenant? - ---Reprenez, je vous prie, ce que vous aviez commencé à me dire et ne -vous laissez pas davantage aller à des souvenirs pénibles. - ---Vous avez raison, Gueyma, oublions pour un instant et revenons à -la confidence que je dois vous faire; ce que je vous ai dit n'avait -d'autre but que de vous prouver que, si souvent, en apparence je -m'arrogeais le droit de vous conseiller ou de vouloir modifier vos -intentions, ce droit m'était pour ainsi dire, acquis par de longs -services et un dévouement à toute épreuve pour votre personne. - ---Cela est inutile, mon ami, je n'ai jamais eu la pensée, même -fugitive, de discuter vos actes ou de contrecarrer vos projets; je me -suis au contraire toujours étudié à faire plier ma conviction, plus -jeune, devant votre longue expérience. - ---Je me plais à vous rendre cette justice, mon ami; mais si j'insiste -autant sur ce sujet, c'est que les circonstances dans lesquelles nous -sommes placés en ce moment exigent que vous ayez en moi la plus entière -confiance; en un mot, voici ce qui se passe: les Brésiliens, croyant -ne plus avoir besoin de de nous, à présent qu'ils se sont emparés de -la plupart des villes de la Bande Orientale, grâce à la guerre civile -qui divise les Espagnols et les obligent à combattre les uns contre les -autres au lieu de se réunir pour charger l'ennemi commun, ne seraient -nullement fâchés d'être débarrassés de nous et de nous laisser écraser -par des forces supérieures. Oubliant les services que, depuis le -commencement de la guerre, nous leur avons rendus, les Brésiliens, non -seulement nous abandonnent lâchement, mais, non contents de cela, ils -veulent nous livrer à l'ennemi, dans l'espoir que, succombant malgré -notre courage sous le poids irrésistible de forces supérieures, nous -serons tous massacrés, et que nous ne retournerons plus sur notre -territoire. - ---Je redoutais cette trahison, répondit Gueyma d'un air pensif en -hochant tristement la tête, vous vous rappelez, mon ami, que j'étais -opposé à la conclusion du traité? - ---Oui, je me souviens même que c'est moi qui vous ai engagé à le -conclure, et que, par considération pour moi seulement, vous avez -consenti à jeter votre quipu d'acceptation dans le conseil; eh bien, -mon ami, dès ce moment même je prévoyais cette trahison; je dirai plus, -je l'espérais. - -Le jeune chef se retourna virement vers son compagnon, en le regardant -avec la plus vive surprise. - ---Je vous avais prié, reprit le vieillard, sans s'émouvoir en aucune -façon, de ne laisser paraître sur vos traits aucun des sentiments -qui, pendant le cours de notre conversation, agiteraient votre cœur; -remettez-vous donc, mon ami, afin de ne pas éveiller les soupçons de -nos guerriers, et laissez-moi continuer. - ---Je vous écoute, mais ce que vous me dites est si extraordinaire... - ---Que vous ne me comprenez point, n'est-ce pas? Mais patience, vous -aurez bientôt l'explication de ce mystère, autant du moins qu'il -me sera possible de vous donner cette explication, sans nuire à la -réussite des projets que je médite. - ---Tout cela me semble si étrange, dit Gueyma, que ma raison refuse -presque de le comprendre. - -Le Cougouar sourit silencieusement, et après avoir jeté autour de -lui un regard investigateur, il se rapprocha sans affectation de son -compagnon, et, se penchant à son oreille: - ---Aimez-vous les blancs? lui demanda-t-il. - ---Non, répondit nettement le chef; cependant, je n'éprouve pour -eux aucune haine. Il est vrai, ajouta-t-il avec une amertume mal -dissimulée, que je suis trop jeune encore pour avoir eu à souffrir de -leur tyrannie. - ---En effet; cependant, mon ami, s'il m'est permis de me targuer -vis-à-vis de vous de mon expérience, laissez-moi vous dire que tout -sentiment est injuste lorsqu'il est exclusif; que la vie que vous avez -menée, les exemples que vous avez jusqu'à présent eu sous les yeux vous -éloignent de la fréquentation des blancs, je le comprends et je ne vous -en adresse aucun reproche, mais il ne faudrait pas, même lorsque vous -auriez eu à vous plaindre d'un ou de plusieurs d'entre eux, les rendre -tous responsables du crime de quelques-uns et les envelopper dans la -même haine; parmi les blancs il y en a de bons, je compte même vous -mettre bientôt en rapports avec un de ceux-là. - ---Moi! s'écria le jeune homme. - ---Vous, parfaitement et pourquoi pas? Si cela doit concourir à la -réussite de nos projets. - ---Mon ami, vous parlez d'une façon tout à fait incompréhensible pour -moi; mon esprit cherche vainement à vous suivre et à surprendre votre -pensée au milieu du réseau inextricable dans lequel il vous plaît de -l'enserrer, soyez bon pour moi, ne me laissez pas ainsi me fatiguer -en pure perte à tâcher de vous deviner, venez au fait clairement et -simplement. - ---Soit, en deux mots, voici ce dont-il s'agit; le général brésilien -avec lequel nous avons traité n'avait qu'un but en entamant des -relations avec nous: c'était de nous éloigner pour des raisons qu'il -croit connues de lui seul, mais que je sais aussi bien que lui, de nos -territoires de chasse et nous éloigner de telle façon que jamais nous -n'y revenions. - ---Mais il me semble que si tel était son but il l'a atteint jusqu'à un -certain point? - ---Peut-être a-t-il réalisé la première partie de son plan, mais la -seconde ne réussira pas aussi facilement; cet homme est non seulement -l'ennemi de notre nation, mais il est votre plus implacable ennemi et -son plus vif désir est de vous abattre sous ses coups. - ---Moi, mais il ne me connaît pas, mon ami. - ---Vous le supposez, mais mieux que vous, cher Gueyma, je suis en état -de juger la question; croyez donc à la vérité de mes paroles. - ---Il suffit; je suis heureux de ce que vous m'apprenez. - ---Pourquoi cela? - ---Parce que la première fois que le hasard nous mettra en présence, je -ne me ferai aucun scrupule de lui fendre la tête. - ---Gardez-vous-en bien, mon ami, s'écria le Cougouar avec un mouvement -d'épouvante. Si, ce que, je l'espère, n'arrivera pas, vous vous -retrouviez face à face avec lui, il faudrait au contraire feindre, -je ne dirai pas de l'amitié, mais tout au moins la plus complète -indifférence pour lui. Souvenez-vous de ce conseil et servez-vous-en à -l'occasion. La vengeance se prépare de longue main et ne réussit que -lorsque le moment est bien choisi; ce que je vous dis vous semble, je -le sais, incompréhensible, mais bientôt, je l'espère, il me sera permis -de m'expliquer plus clairement et alors vous reconnaîtrez la vérité de -mes paroles et combien j'ai eu raison de vous recommander la prudence. -Je ne veux pas insister davantage sur ce sujet, nous ne tarderons pas -à atteindre l'endroit désigne pour le campement et j'ai à vous parler -d'une autre personne envers laquelle je serai heureux de vous voir -professer les sentiments les plus francs et les plus amicaux. - ---Et quelle est cette personne, s'il vous plaît, mon ami, -appartient-elle à notre race ou s'agit-il d'un blanc? - ---Il s'agit d'un blanc, mon cher Gueyma, et d'un blanc que jusqu'à -présent, qui plus est, vous avez cru être un de nos ennemis les plus -acharnés; en un mot, je veux parler du chef que les Espagnols nomment -Zéno Cabral. - ---J'admire, mon ami, la prudence dont vous avez fait preuve au -commencement de cet entretien, en me recommandant de ne laisser -paraître sur mes traits aucune marque de surprise et de conserver un -visage impassible. - ---Oui, vous raillez, répondit le Cougouar avec un fin sourire, et, en -apparence, vous avez raison; cependant, bientôt, ainsi que cela arrive -toujours lorsqu'on n'a pas été à même d'approfondir certains faits, les -événements vous donneront tort. - ---Ma foi, je vous avoue, mon ami, en toute franchise, que je le désire -ardemment, et vous pouvez me croire, malgré tout le mal que nous a fait -ce chef depuis le commencement de notre expédition, je me sens malgré -moi attiré vers lui par un sentiment que je ne saurais analyser, et -qui, malgré l'envie que souvent j'en ai eue, m'a toujours empêché de le -haïr. - ---Dites-vous vrai? Éprouvez-vous réellement cette attraction -instinctive pour cet homme? - ---Je vous le certifie, je me sens porté à l'aimer, et, pour peu que -vous me prouviez qu'il en doit être ainsi, je vous assure que je ne -ressentirai aucun déplaisir à suivre votre injonction. - ---Aimez-le donc, mon ami; suivez l'impulsion de votre cœur; il ne vous -trompe pas. Cet homme est bien réellement digne de votre amitié, et -bientôt vous en aurez la preuve. - ---Comment cela? - ---De la façon la plus simple; bientôt je vous présenterez l'un à -l'autre. - ---Vous me ferez faire la connaissance de Zéno Cabral? - ---Oui. - ---Voilà qui me confond; comment, il osera venir dans notre camp. - ---Au besoin, à mon appel, il n'hésiterait pas à le faire; mais ce n'est -pas de cette façon qu'il convient de procéder; il ne se rendra pas dans -notre camp, c'est nous, au contraire, qui irons le trouver. - ---Nous? - ---Certes. - ---Ooha! Avez-vous bien réfléchi, mon ami, aux conséquences d'une -semblable démarche? Si cet homme nous tendait un piège? - ---Nous n'avons rien de tel à redouter de sa part. - -Gueyma baissa la tête d'un air pensif. Pendant assez longtemps, les -deux chefs continuèrent ainsi a cheminer côte à côte sans échanger une -parole, absorbés chacun par leurs pensées; enfin le jeune homme releva -son front rêveur. - ---Nous voici bientôt à l'endroit où nous avons décidé de camper pour -laisser passer la grande chaleur du jour; n'avez-vous rien de plus à me -dire? - ---Rien, quant à présent, mon ami; bientôt, nous reprendrons cet -entretien; maintenant il nous faut songer à installer nos guerriers -dans une position sûre, car peut-être demeurerons-nous dans ce -campement plus longtemps que vous ne le supposez. - ---Comment! Ne repartirons-nous pas dans quelques heures? - ---Ce n'est guère probable; du reste, vous en déciderez vous-même, -lorsque le moment sera venu de prendre une détermination à ce sujet. - -Et comme s'il voulait éviter que le jeune chef lui adressât une -question à laquelle il ne se souciait probablement pas de répondre, -le Cougouar retint la bride et, arrêtant son cheval, il laissa son -compagnon passer devant lui. - -Cependant le sentier s'élargissait de plus en plus, la forêt -devenait moins épaisse, et, après avoir tourné un coude, les Indiens -débouchèrent sur une espèce d'esplanade assez large, entièrement -dénuée d'arbres, bien que couverte d'une herbe haute et drue; cette -esplanade formait à peu près ce que, au Mexique, on nomme un _voladero_ -c'est-à-dire que de ce côté la base de la montagne que les Guaycurús -avaient franchie presque sans s'en apercevoir par une pente douce -et insensible, minée par les eaux ou par un cataclysme produit par -une de ces convulsions fréquentes en ce pays, formait au-dessous de -l'esplanade une énorme cavité rentrante qui lui donnait l'apparence -d'un gigantesque balcon et rendait de ce côté toute attaque impossible. - -Du côté opposé, les flancs de la montagne s'escarpaient en blocs -abrupts de rochers, sur la cime desquels les vigognes et les lamas -auraient seuls pu, sans craindre d'être précipités, poser leurs pieds -délicats. - -Les seuls points accessibles étaient ceux par lesquels on arrivait à -l'esplanade, c'est-à-dire le sentier lui-même; point des plus faciles à -défendre au moyen de quelques troncs d'arbres jetés en travers. - -Gueyma ne put retenir un sourire de satisfaction à la vue de cette -forteresse naturelle. - ---Quel malheur qu'il nous faille, dans quelques heures, abandonner une -si avantageuse position? murmura-t-il. - -Le Cougouar sourit sans répondre et se mit en devoir d'organiser le -campement. Quelques guerriers se détachèrent pour aller chercher le -bois nécessaire pour les feux, d'autres abattirent plusieurs arbres -auxquels ils laissèrent toutes leurs branches, et qui, bientôt, -formèrent un retranchement inexpugnable. - -Les chevaux furent dessellés, laissée en liberté et mis à même de -l'herbe verte, qu'ils commencèrent à tondre à pleine bouche. - -Les feux allumés, on prépara le repas du matin, et bientôt les -guerriers guaycurús se trouvèrent installés sur l'esplanade d'une façon -aussi solide, en apparence, que s'ils devaient y faire un long séjour, -au lieu de ne s'y arrêter qu'en passant. - -Lorsque les sentinelles furent placées, que le repas fut terminé et que -les guerriers se furent étendus çà et là pour se livrer au repos, selon -l'invariable coutume des Indiens qui n'admettent pas que, à moins de -circonstances exceptionnelles, on reste éveillé lorsqu'on peut dormir, -le Cougouar s'approcha de Gueyma. - ---Vous sentez-vous fatigué? lui demanda-t-il avec un geste significatif. - ---Pas du tout, répondit-il; mais pourquoi cette question? - ---Simplement parce que j'ai l'intention d'aller un peu à la découverte -afin de m'assurer que le passage est libre et que nous n'avons dans -notre marche à redouter aucune embuscade, et que s'il vous convient de -m'accompagner pendant que nos guerriers se reposent, nous accomplirons -de compagnie cette excursion. - ---Je ne demande pas mieux, répondit Gueyma qui comprit que l'excursion -susdite n'était qu'un prétexte pour donner le change aux guerriers et -colorer leur sortie. - ---Puisqu'il en est ainsi, reprit le Cougouar, partons sans plus -attendre, nous n'avons pas un instant à perdre. - -Le jeune homme se leva aussitôt et prit son fusil. - ---Nous allons à pied, fit-il. - ---Certes, nos chevaux nous embarrasseraient et ne pourraient que -retarder notre marche qui, d'ailleurs, doit être secrète. - ---Allons donc, alors. - -Les deux chefs quittèrent aussitôt le camp par le point opposé à celui -par lequel ils étaient arrivés, non pas toutefois sans avoir recommandé -à un chef inférieur de les remplacer pendant leur absence et de veiller -avec la plus grande vigilance sur la sûreté générale. - -Ils ne tardèrent pas à disparaître au milieu des épais taillis et des -arbres dont la sente était bordée à droite et à gauche. - -Ils marchaient bon pas, se contentant de jeter parfois un regard -investigateur autour d'eux, sans prendre d'autre précaution pour -dissimuler leur présence. - -Gueyma suivait silencieusement le Cougouar, se demandant intérieurement -quel était le but de cette mystérieuse sortie. - -Quant au vieillard, il s'avançait sans hésitation aucune, se dirigeant -au milieu de ce dédale de verdure avec une sûreté qui témoignait d'une -grande connaissance des lieux et d'un but déterminé à l'avance, car les -deux chefs avaient depuis longtemps déjà abandonné la sente, et, sans -suivre aucun chemin tracé, ils marchaient en droite ligne devant eux, -franchissant les obstacles qui, de temps en temps, surgissaient sur -leur passage, sans se détourner ni à droite ni à gauche. - -Au bout d'une demi-heure environ, ils atteignirent le lit desséché -d'un torrent qui formait une assez large baie dans la montagne, et, -s'accrochant des pieds et des mains, avec cette adresse qui caractérise -les Indiens, aux anfractuosités des pierres, aux touffes d'herbes et -aux branches des buissons, ils commencèrent à descendre rapidement par -une pente assez roide, et qui, à d'autres hommes que ceux-là, n'aurait -pas laissé que d'offrir d'assez grandes difficultés et même certains -dangers. - -A la moitié de la descente, à peu près, le Cougouar s'arrêta sur un -fragment de roc, devant une excavation naturelle, dont l'entrée béante -s'ouvrait juste en face de lui. - -Après avoir attentivement regardé dans toutes les directions, le -vieillard fit signe à son compagnon de se placer auprès de lui et -indiquant du doigt la caverne: - ---Voilà où nous allons, dit-il à voix basse. - ---Ah! répondit le jeune homme de l'air le plus souriant qui lui fût -possible d'affecter, bien que sa curiosité fût vivement excitée; s'il -en est ainsi, ne demeurons pas là davantage, entrons. - ---Un instant, reprit le Cougouar en lui appuyant la main sur l'épaule, -assurons-nous d'abord qu'il est arrivé. - ---Arrivé, qui? demanda le jeune homme. - ---Celui que nous voulons voir, probablement, fit le vieillard. - ---Ah! Fort bien, seulement c'est vous, et non moi, qui désirez voir la -personne dont il s'agit. - ---Ne jouons pas sur les mots, mon ami, il vous importe autant qu'à moi, -croyez-le bien, que cette entrevue ait lieu. - ---Vous savez que je me laisse entièrement guider par vous, je crois -même vous avoir donné des preuves d'une exemplaire docilité. Agissez -donc à votre guise. Après l'entretien qui va avoir lieu, je serai -probablement plus en état de connaître de quelle importance est pour -moi cette démarche que, je vous l'avoue, je ne fais qu'à mon corps -défendant, bien que, je vous le répète, je me sente attiré vers cet -homme. - -Le Cougouar ouvrit la bouche comme s'il voulait répondre, mais se -ravisant presque aussitôt, il se détourna d'un mouvement brusque, -et, après avoir une dernière fois exploré les environs d'un regard -circulaire et s'être assuré que la solitude la plus complète continuait -à régner autour d'eux, il imita à deux reprises le cri du condor. - -Presque aussitôt un cri semblable sortit de la caverne. - -Le vieillard s'approcha vivement de l'entrée et penchant légèrement -le corps en avant tout en armant son fusil, afin d'être prêt à tout -événement: - ---Nous avons longtemps marché, la fatigue nous accable, dit-il, comme -s'il s'adressait à son compagnon; reposons-nous quelques instants ici, -cet endroit solitaire me semble sûr. - ---Vous y serez reçu par de bons amis, répondit immédiatement une voix -partant de l'intérieur de la caverne. - -Un bruit de pas se fit entendre et un homme parut. - -Le nouveau venu, revêtu du costume pittoresque des gauchos de la Banda -Oriental, n'était autre que Zéno Cabral. - -Gueyma remarqua, avec une surprise qu'il n'essaya pas de dissimuler, -que le chef des montoneros n'avait pas d'armes, du moins apparentes. - ---Soyez les bienvenus, dit-il en saluant avec une gracieuse courtoisie -les deux chefs indiens, je vous attends déjà depuis assez longtemps; je -suis heureux de vous voir. - -Les capitaos guaycurús s'inclinèrent silencieusement et le suivirent, -sans hésiter, dans la caverne. - - - - -XV - - -LES PINCHEYRAS - - -Nous abandonnerons pendant quelques instants les chefs guaycurús, -pour nous transporter à une vingtaine de lieues plus loin, dans le -cœur même de la cordillière, où se trouvent certains personnages fort -intéressants de ce récit et où, deux ou trois jours avant celui où nous -sommes arrivés, se passaient des événements que nous devons relater. - -La guerre civile, en détruisant l'ancienne hiérarchie établie par les -Castillans dans leurs colonies, et en bouleversant les rangs et les -fastes, avait fait monter à la surface de la société hispano-américaine -certaines personnalités fort curieuses à étudier et parmi lesquelles -les Pincheyras tenaient, sans contredit, une des positions les plus -accusées. - -Disons ce que c'était que ces Pincheyras, dont le nom s'est à plusieurs -reprises déjà trouvé sous notre plume et d'où provient la sombre et -mystérieuse célébrité qui, même aujourd'hui, après tant d'années, -entoure leur nom d'une sanglante et redoutable auréole. - -Pincheyra commença comme la plupart des partisans de cette époque, -c'est-à-dire que, d'abord, il fut bandit; né à San Carlos au centre -de cette province de Maule dont les habitants ne se courbèrent jamais -sous le joug des Incas et ne subirent qu'en frémissant celui des -Espagnols, don Pablo Pincheyra était un Indien de pied en cap, le sang -des Araucans coulait presque sans mélange dans ses veines, aussi dès -qu'il fut mis hors la loi et contraint de chercher un refuge parmi les -Indiens, ceux-ci répondirent-ils avec empressement à son premier appel -et vinrent-ils joyeusement se grouper autour de lui et former le noyau -de cette redoutable cuadrilla, qui devait plus tard se nommer l'armée -royale. - -Pincheyra avait trois frères: ceux-ci, qui gagnaient à grand-peine -leur vie en maniant tour à tour le lasso et la hache, c'est-à-dire en -travaillant comme garçons de ferme et bûcherons, saisirent l'occasion -que leur ainé leur offrait, et allèrent se joindre à lui en compagnie -de tous les mauvais sujets qu'il leur fut possible de recruter. - -Aussi les Pincheyras, comme on les nommait, ne tardèrent-ils pas à -devenir la terreur du pays qu'il leur avait plu de choisir comme -théâtre de leurs sinistres exploits. - -Lorsqu'ils avaient pillé les grandes _chacras_, mis à rançon les -hameaux, ils se réfugiaient au désert, et là, ils bravaient impunément -l'impuissante colère de leurs ennemis. - -En effet, dans ces régions reculées, la justice, trop faible, ne -pouvait se faire respecter, et ses agents, malgré leur bon vouloir, -étaient contraints de demeurer spectateurs des déprédations commises -journellement par les bandits. - -Don Pablo Pincheyra était loin d'être un homme ordinaire; la nature -avait, été prodigue envers lui; à un courage de lion il joignait -une rare sagacité, une justesse de coup d'œil peu commune et une -pénétration inouïe, réunie à des dehors pleins de noblesse et même -d'affabilité. - -Aussi, les événements aidants, le hardi chef de bandits, loin d'être -inquiété pour ses incessants brigandages, sut-il non seulement se faire -accepter comme partisan, mais encore il se vit rechercher et solliciter -par ceux dont l'intérêt avait été si longtemps de l'anéantir, mais qui -maintenant se trouvaient contraints de réclamer son appui. - -Don Pablo ne se laissa pas éblouir par ce nouveau caprice de la -fortune, il se trouva tout à coup au niveau du rôle que le hasard -l'appelait à jouer, et se déclara nettement pour l'Espagne contre la -révolution. - -Sa troupe, augmentée considérablement par les déserteurs et les -volontaires qui venaient se ranger sous sa bannière, se disciplina peu -à peu, grâce à quelques officiers européens que don Pablo sut attirer -à lui, et l'ancienne cuadrilla de bandits se métamorphosa presque -instantanément en une troupe régulière, presque une armée, puisqu'elle -comptait, en infanterie et cavalerie, plus de quinze cents combattants, -nombre considérable à cette époque dans ces contrées si peu peuplées. - -Dès qu'il jugea que l'_armée royale_, ainsi qu'il la nommait -emphatiquement, était en état de tenir la campagne, don Pablo Pincheyra -prit résolument l'offensive, et commença les hostilités contre les -révolutionnaires en tombant sur eux à l'improviste et en les battant -dans plusieurs rencontres. - -Les Pincheyras connaissaient les repaires les plus cachés et les -plus ignorés des cordillières; leurs expéditions terminées, ils se -retiraient dans des retraites d'autant plus inaccessibles qu'elles -étaient défendues non seulement par tout l'intervalle d'une solitude -désolée, mais encore par la terreur qu'inspiraient ces redoutables -partisans, pour lesquels tout était bon, et qui ne faisaient même pas -grâce aux enfants aux femmes et aux vieillards, et les entraînaient à -leur suite attachés par les poignets à la queue de leurs chevaux. - -Un autre chef de partisan, mais celui-là brave et honnête officier -castillan, combattait, lui aussi, de son côté, pour la défense de la -cause perdue de l'Espagne, on le nommait Zinozain. - -Ainsi, au moment où l'Amérique du Sud tout entière, depuis le Mexique, -jusqu'aux frontières de Patagonie, se soulevait à la fois contre le -joug odieux de l'Espagne et proclamait hautement son indépendance, -deux hommes isolés, sans autre prestige que leur indomptable énergie, -soutenus seulement par des Indiens bravos et des aventuriers de toutes -nations, luttaient héroïquement contre le courant qui, malgré eux, les -entraînait, et prétendaient remettre les colonies sous la domination -castillane. - -Malgré les méfaits de ces hommes, des Pincheyras surtout, dont -la sauvage cruauté les entraînait souvent à commettre des actes -inqualifiables de barbarie, il y avait cependant quelque chose de -réellement grand dans cette détermination de ne pas abandonner la -fortune de leurs anciens maîtres et de périr plutôt que de trahir leur -cause: aussi, aujourd'hui encore, après tant d'années, leur nom est-il -dans ces contrées entouré d'une espèce d'auréole grandiose, et sont-ils -devenus pour la masse du peuple des êtres légendaires dont, avec une -crainte respectueuse, on raconte les incroyables exploits, le soir -à la veillée, lorsqu'après les durs travaux de la journée, on cause -paisiblement en buvant le maté et en fumant la cigarette, autour du feu -de veille dans la pampa. - -A vingt lieues environ de l'endroit où s'étaient arrêtés les Guaycurús -pour laisser passer la grande chaleur du jour, au centre d'une vaste -vallée dominée de tous les côtés par les pics neigeux et inaccessibles -de la cordillière, don Pablo Pincheyra avait établi son camp. - -Ce camp, placé à la source même de deux rivières, n'était pas -provisoire, mais permanent; aussi ressemblait-il bien plutôt à une -ville qu'à un bivouac de soldats. Les huttes, faites à l'indienne, en -forme de toldos, avec des pieux croisés au sommet et recouvertes de -cuirs de vache et de peaux de jument, affectaient une certaine symétrie -dans leur alignement, formant des rues, des places et des carrefours, -ayant des corales remplis de bœufs et de chevaux; quelques-unes même -possédaient de petits jardins, où poussaient, tant bien que mal, vu la -rigueur du climat, quelques plantes potagères. - -Au centre juste du camp se trouvaient les toldos des officiers et des -quatre frères Pincheyras, toldos mieux construits, mieux aménagés, et -surtout beaucoup plus propres que ceux des soldats. - -On ne pouvait parvenir dans la vallée où le camp était établi que par -deux étroits cañones situés, l'un à l'est et l'autre au sud-ouest du -camp; mais ces deux cañones avaient été fortifiés de telle sorte, au -moyen d'abatis de bois énormes entassés pêle-mêle sans ordre apparent, -mais parfaitement ordonnés, que toute tentative pour forcer la double -entrée de ces cañones eût été vaine. Cependant des sentinelles -immobiles et l'œil fixé, sur les détours des défilés, veillaient -attentivement à la sûreté commune, pendant que leurs compagnons, -retirés sous leurs toldos, vaquaient à leurs occupations avec ce -laisser-aller insouciant qui prouve combien on est certain de n'avoir -aucun danger sérieux à redouter. - -Le toldo de don Pablo Pincheyra était facile à reconnaître du premier -coup d'œil. Deux sentinelles se promenaient devant, et plusieurs -chevaux, tout sellés et prêts à être montés, étaient attachés à des -piquets, à quelques pas de la porte, au-dessus de laquelle, planté -sur une longue lance fichée en terre, le drapeau espagnol flottait -majestueusement au souffle inconstant de la brise folle du matin. Des -femmes, parmi lesquelles plusieurs étaient jeunes et jolies, bien -que leurs traits fussent pour la plupart flétris par la douleur et -l'excès de travail, sillonnaient les rues du camp portant de l'eau, -du bois ou d'autres provision; quelques unes à l'entrée des toldos se -livraient aux soins du ménage; des peones; montés sur de forts chevaux -et armés de longues lances, faisaient sortir les bestiaux des corales -et les conduisaient au pâturage hors du camp. Enfin tout était vie et -animation dans cet étrange repaire de bandits qui se donnaient le nom -d'armée royale, et pourtant, à travers ce tohu-bohu et ce désordre -apparent, il était facile de reconnaître une pensée régulatrice et -une volonté puissante qui dirigeait tout, sans jamais rencontrer -d'objection ou même d'hésitation de la part des subordonnés. - -Au moment où nous pénétrons dans le camp, un homme portant le costume -des Gauchos des pampas de Buenos Aires souleva la frazada ou couverture -servant de porte à un toldo construit avec une certaine régularité, et, -après avoir jeté à droite et à gauche un regard curieux et inquiet, il -quitta le toldo et mit, bien qu'avec une certaine hésitation, le pied -dans la rue. - -De même que tous les habitants de ce singulier centre de population, -cet homme était armé jusqu'aux dents, d'un sabre droit qui battait son -flanc gauche, d'une paire de long pistolets passés à sa ceinture, et -d'un couteau à lame étroite, enfoncé dans sa polena droite et dont le -manche de corne remontait sur sa cuisse; un fusil double était jeté sur -son épaule. - -Cependant, malgré ce formidable arsenal qu'il portait avec lui, -l'homme dont nous parlons ne paraissait nullement rassuré; sa démarche -hésitante, les regards, furtifs qu'il lançait incessamment autour de -lui, tout dénotait chez cet homme une vive appréhension qu'il essayait -vainement de cacher, mais qu'il ne parvenait pas à vaincre. - ---Parbleu, murmura-t-il à demi-voix au bout d'un instant, je suis idiot -sur mon honneur! Un homme en vaut un autre, que diable! Et s'il faut -en venir aux voies de faits, on y viendra; s'il me tue, eh bien! Tant -mieux, de cette façon, tout sera fini! J'aimerais autant cela, cette -absurde existence commence à me peser considérablement! C'est égal, je -ne sais si Salvator Rosa, lorsqu'il se trouva parmi les brigands, vit -jamais une aussi complète collection de bandits que ceux avec lesquels -j'ai le bonheur de vivre depuis deux mois; quels magnifiques chenapans! -Il serait, je crois, impossible de rencontrer leurs pareils, tant ils -sont heureusement réussis! Ah! ajouta-t-il avec un soupir de regret, -s'il m'était seulement possible d'en croquer quelques-uns! Mais non, -ces drôles-là n'ont aucun sentiment de l'art; il est impossible de -les faire poser une seconde! Au diable l'idée biscornue qui m'a fait -bêtement abandonner la France pour venir ici! - -Et Émile Gagnepain, que le lecteur a sans doute reconnu déjà, poussa un -second soupir, plus profond que le premier, et envoya vers le ciel un -regard désespéré. - -Cependant il continua à avancer à grands pas vers une des sorties -du camp. Sa démarche était devenue peu à peu plus assurée; il avait -relevé fièrement la tête et était parvenu, à grand-peine sans doute, à -affecter la plus complète insouciance. - -Le peintre avait presque traversé le camp dans toute sa longueur; il -était parvenu à un toldo assez grand servant de corps de garde aux -soldats chargés de veiller aux retranchements, et il hâtait le pas -dans le but sans doute d'échapper aux questions indiscrètes de quelque -partisan désœuvré, lorsqu'il se sentit soudain frapper sur l'épaule. -Bien que cet attouchement n'eût en soi rien d'agressif et fût au -contraire tout amical, le jeune homme tressaillit intérieurement; mais, -faisant bonne contenance, il se retourna aussitôt, et donnant à son -visage l'expression la plus aimable qu'il lui fut possible, il tendit -vivement la main à celui qui l'avait ainsi arrêté à l'improviste et le -salua en souriant du _buenos días_, _caballero_, qui est de rigueur sur -toute terre espagnole. - ---Et vous, señor Francés, répondit gaiement son interlocuteur en lui -rendant son salut et lui pressant délicatement la main, vous vous -portez bien, j'imagine, vive Dios! Il faut un hasard comme celui-ci -pour que j'aie le plaisir d'entrevoir votre visage ami. - -Le peintre fut un instant interloqué à cette parole dont l'intonation -malicieuse ne lui échappa pas, mais, dominant son émotion et feignant -la plus complète bonhomie: - ---Que voulez-vous, don Pablo, répondit-il, il n'y a nullement de ma -faute dans cette apparente négligence dont vous vous plaignez; les -soucis et les soins du commandement vous dominent et vous absorbent de -telle sorte, que vous devenez inabordable, quelque désir qu'on ait de -vous faire visite. - -Don Pablo Pincheyra, car c'était lui, sourit avec finesse. - ---Est-ce bien là le motif qui vous fait m'éviter? lui dit-il. - ---Vous éviter? - ---Dame, trouvez une autre expression, si vous le pouvez, je ne demande -pas mieux, moi; je dirai vous abstenir de me chercher, si vous le -préférez. - ---Vous vous trompez, don Pablo, répondit avec fermeté le jeune homme -qui brûlait ses vaisseaux, je ne vous évite pas plus que je n'ai de -motifs de m'abstenir de vous chercher et la preuve... - ---La preuve? interrompit don Pablo avec un regard fin et interrogateur. - ---C'est qu'aujourd'hui, en cet instant même, je me dirigeais vers les -retranchements dans l'espoir de vous y rencontrer. - ---Ah! Ah! fit-il; alors, puisqu'il en est ainsi, je suis heureux, -caballero, que le hasard vous ait si bien servi en nous mettant ainsi -face à face. - ---Le hasard n'est pour rien dans l'affaire, je vous prie de le croire, -don Pablo. - ---Mieux eût valu, cependant, venir tout simplement à mon toldo. - ---Ce n'est pas mon avis, puisque je vous rencontre ici. - ---C'est juste, dit en riant le partisan, vous avez réponse à tout, -cher seigneur; admettons donc que vous ayez réellement l'intention de -me visiter, et veuillez, je vous prie, me faire connaître les motifs -auxquels je dois l'honneur de cette tardive visite. - ---Croyez-vous cher don Pablo, que le lieu ou nous nous trouvons soit -bien convenable pour une conversation sérieuse, comme doit être celle -que je désire avoir avec vous? - ---Ah! fit Don Pablo, c'est donc d'affaires graves que vous comptez me -parler? - ---On ne saurait plus graves. - ---Puisqu'il en est ainsi, je suis, à mon grand regret, contraint de -vous prier de différer cette conférence de quelques heures. - ---Me serait-il permis, sans courir le risque de passer à vos yeux pour -indiscret, de vous demander le motif de ce retard qui, je vous l'avoue, -me contrarie fort? - ---Oh! Mon Dieu, je n'ai pas de secrets pour vous, cher seigneur, vous -le savez; le fait est que j'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de -certaines personnes avec lesquelles je dois, aussitôt qu'elles seront -ici, avoir un entretien de la plus haute importance. - ---Pardon, seigneur don Pablo, mais ces personnes auxquelles vous faites -allusion, je crois les connaître, de réputation du moins, de plus, si -je suis bien informé, je sais sur quel sujet roulera l'entretien que -vous devez avoir avec elles. - -L'œil noir de don Pablo Pincheyra lança un éclaire qui s'éteignit -aussitôt, et il répondit d'un ton doux et mielleux: - ---Et vous concluez de cela, cher seigneur? - ---Je conçois seigneur don Pablo, que peut-être il serait bon dans -l'intérêt général, que vous consentissiez à m'entendre, d'abord. - -Le peintre, dont le parti était pris et qui sentait la colère gronder -sourdement dans son cœur, était devenu rude et cassant, résolu à -pousser les choses jusqu'aux dernières extrémités, quelles que dussent -être les conséquences de sa conduite. - -De son côté, don Pablo, sous sa feinte aménité, cachait évidemment une -résolution arrêtée d'avance et dont rien ne le ferait se départir; -c'était donc entre ces deux hommes qui se parlaient ainsi, le sourire -sur les lèvres, mais la haine ou tout au moins la colère au cœur, une -partie étrange qui se jouait en ce moment. - -Ce fut le partisan qui renoua l'entretien un instant interrompu. - ---Ainsi, seigneur Français, dit-il, vous étiez sorti de votre toldo -dans le but de me faire visite? - ---Oui, señor. - ---A moi spécialement? - ---A vous, oui. - ---Eh! fit-il avec un ricanement expressif, en désignant du doigt la -ceinture garnis d'armes du jeune homme, vous conviendrez que vous -prenez singulièrement vos précautions lorsque vous allez voir vos amis. - ---Nous sommes dans un pays, señor, répondit froidement le peintre, où -il est bon d'être toujours sur ses gardes. - ---Même avec ses amis? - ---Surtout avec ses amis, dit-il nettement. - ---Bien, reprit froidement le partisan, suivez-moi à l'écart, afin que -nous puissions causer sans craindre d'être interrompus. - ---Je vous suis. - ---Vous remarquerez, señor, que j'ai en vous plus de confiance que vous -ne daignez m'en témoigner. - ---Parce que, señor? - ---Parce que, moi, je suis sans armes. - -Le jeune homme haussa les épaules. - ---Vous agissez comme bon vous semble, dit-il froidement; peut-être -avez-vous tort, peut-être avez-vous raison... Qui saurait le dire? - ---Je ne crains pas d'être assassiné. - ---Si cette insulte s'adresse à moi, elle frappe à faux; de ce que je -prends des précautions contre vous, il ne s'ensuit pas nécessairement -que je sois capable de vous assassiner, ainsi que vous le dites. - -Le partisan hocha la tête d'un air de doute. - ---On se munit d'armes, continua le jeune homme avec un accent incisif -pour se garantir des attaquas des bêtes fauves, sans avoir pour cela le -désir de les combattre. - ---Bien, bien, seigneur français, dit don Pablo d'une voix sombre, venez -sans plus de paroles, je n'ai que quelques instants à vous donner, -profitez-en. - -Tout en échangeant ces mots aigres-doux, les deux hommes s'étaient mis -à marcher côte à côte et étaient sortis du camp, salués à leur passage -par les sentinelles placées aux retranchements. - -Ils continuèrent ainsi à s'avancer dans la campagne jusqu'à ce qu'enfin -ils eussent atteint un endroit assez retiré, espèce de coude formé -par un retour du cañon dans lequel ils s'étaient engagés et d'où on -ne pouvait ni les voir, ni les entendre, tandis qu'eux, au contraire, -découvraient une assez longue distance à droite et a gauche, en avant -comme en arrière du chemin qui conduisait au camp, et sur lequel nul -n'aurait pu paraître sans qu'ils l'eussent aussitôt découvert. - ---Je crois, seigneur français, dit don Pablo en s'arrêtant, que ce lieu -vous doit convenir; veuillez donc parler sans plus de retard. - ---Ainsi ferai-je, répondit le Français en posant à terre la crosse de -son fusil et en appuyant les deux mains sur l'extrémité du canon, tout -en jetant un regard soupçonneux autour de lui. - ---Oh! Nous sommes bien seuls, allez, reprit don Pablo avec un sourire -ironique, vous pouvez parler sans crainte. - - ---Ce n'est pas la crainte qui me retient en ce moment; j'ai tant de -choses à vous dire que je ne sais réellement par laquelle commencer. - ---A votre aise; seulement; hâtez-vous si vous voulez que je vous -entende jusqu'au bout: dans quelques minutes peut-être je serai obligé -de vous fausser compagnie. - ---L'officier espagnol que vous attendez ne sera pas ici avant une heure -au moins, nous avons donc le temps. - ---Comment savez-vous que j'attends un officier espagnol? - ---Que vous importe si cela est? - ---Señor Français, reprit-il en fronçant le sourcil et avec un léger -accent de menace, prenez garde de pénétrer dans mes secrets plus avant -que je ne le désirerais. Depuis deux mois que nous vivons côte à côte, -vous avez été, je le suppose, à même de me connaître; il n'est pas bon, -croyez-moi, d'essayer de s'immiscer contre ma volonté dans mes affaires. - ---Vous auriez raison de parler ainsi, si ces affaires vous regardaient -seul, mais comme malheureusement je m'y trouve mêlé, elles sont autant -miennes que vôtres. - ---Je ne vous comprends pas. - ---En êtes-vous bien sûr, répondit le jeune homme, avec un sourire -ironique. - ---Voyons, expliquez-vous franchement et loyalement comme un homme au -lieu de bavarder comme une vieille femme, reprit le partisan avec un -commencement de colère. - ---Voici deux mois, reprit le jeune homme, que nous vivons côte à côte, -ainsi que vous-même l'avez dit, qu'avez-vous fait pendant ces deux -mois? Comment avez vous tenu la parole que vous m'aviez donnée? - ---N'ai-je pas sauvé les deux dames, ainsi que je m'y étais engagé, du -péril qui les menaçait. - ---Oui, mais pour les faire tomber dans un plus grand encore. - ---Je ne vous comprends pas, señor. - ---Il n'y a de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, vous -me comprenez fort bien au contraire; malheureusement pour vous, vous -n'en êtes pas encore où vous le croyez, j'ai juré de défendre ces -pauvres dames et je les défendrai, fut-ce au péril de ma vie. - ---Vous êtes fou, señor, nul que je sache, moi moins encore que -personne, n'a l'intention de nuire, en quoi que ce soit, à ces dames; -depuis leur arrivée ici, à Casa-Trama, elles ont, vous ne sauriez le -nier, été traitées avec les plus grands égards et le plus profond -respect; de quoi se plaignent-elles? - ---Elles se plaignent d'être en butte à des attentions déplacées et -presque déshonorantes de votre part; de plus, elles disent avec raison -que, loin de leur donner cette liberté que vous vous étiez engagé à -leur rendre, vous les séquestrez, et les traitez comme si elles étaient -vos captives. - -Don Pablo haussa les épaules avec dédain. - ---Les femmes sont toutes les mêmes, dit-il avec ironie, rien ne saurait -les satisfaire. Mieux que ces dames, je suis à même de juger de ce qui -leur convient; d'ailleurs, qu'elles se tranquillisent, elles n'ont pas -longtemps à demeurer ici, et si la vue de mes compagnons les choque, -elles en seront bientôt délivrées. - ---Ce n'est pas la vue de vos compagnons qui choque ces dames, mais la -vôtre et celle de vos frères; les hommages ridicules dont vous les -fatiguez à chaque heure du jour et les prétentions que vous ne craignez -pas d'afficher devant tout le monde. - -Les traits du partisan se contractèrent, une pâleur terreuse couvrit -son visage, ses sourcils se froncèrent à se joindre. - ---Prenez garde, señor, s'écria-t-il d'une voix sourde et saccadée, -réprimant à grand-peine la colère qui l'animait. Prenez garde, vous -êtes en mon pouvoir; ne l'oubliez pas, et je suis l'homme que ses -ennemis ont surnommé l'ours de Casa-Trama. - ---Que m'importe les noms qu'on vous donne, s'écria Émile, oubliant -toute mesure; un seul vous convient, si vous persistez dans la voie -funeste où vous êtes engagé, c'est celui de bandit. - ---Vive Dieu! s'écria-t-il avec violence, cette insulte veut du sang! Un -lâche seul ose braver ainsi un homme sans armes. - ---Allons donc, reprit le jeune homme avec mépris, sans armes? Et d'un -geste plein de noblesse il jeta un pistolet aux pieds du partisan, -en même temps qu'il abandonnait son fusil et saisissant son second -pistolet à sa ceinture. Par Dieu! La défaite est bonne; si vous êtes -aussi brave que vous le prétendez, voici une arme, faites-moi raison. -Vous imaginez-vous donc que j'aie jamais craint de me mesurer avec vous? - ---Rayo de Dios! s'écria le partisan avec rage, vous en aurez la joie! - -Et se précipitant sur le pistolet, il l'arma et le déchargea presque à -bout portant sur le jeune homme. - -C'en était fait de celui-ci; vu le peu de distance qui le séparait de -son adversaire, rien n'aurait pu le sauver. Heureusement le partisan, -aveuglé par la rage, n'avait pas calculé son coup: la balle, mal -dirigée, au lieu de frapper le Français en plein corps, ne lui fit -qu'une légère éraflure dans le bras et se perdit inoffensive. - ---Votre vie m'appartient, dit froidement le jeune homme en armant à son -tour son pistolet. - ---Cassez-moi donc la tête, ¡caray! s'écria don Pablo; tirez, au nom du -diable! Et que tout soit fini. - ---Non pas, repartit le jeune peintre sans s'émouvoir, il est bon que -vous puissiez juger de la différence qui existe entre un homme de votre -sorte et un de la mienne. - ---Ce qui veut dire? balbutia le partisan, que la rage étranglait. - ---Que je vous fais grâce! dit Émile. - ---Grâce, avez-vous dit, grâce! s'écria-t-il avec un rugissement de -tigre, à moi! - ---A vous, pardieu! A qui donc? - -Et écartant froidement de son bras blessé le partisan qui s'était -élancé vers lui, il leva le pistolet et le déchargea par dessus sa -tête. Don Pablo demeura un instant comme atterré, les yeux injectés de -sang, les traits livides, les poings crispés, incapable de comprendre -la grandeur de cette action, mais dominé et vaincu, malgré lui, par -l'ascendant que en un instant, le jeune homme avait su prendre sur sa -nature abrupte et sauvage. - ---Donc, reprit paisiblement le jeune homme, votre vie m'appartenait; je -vous l'ai rendue; je n'exige en retour qu'une seule chose. - ---Vous exigez quelque chose de moi? fit-il avec un ricanement railleur. - ---Oui. - ---Oh! Oh! Et si je ne voulais rien vous accorder, moi? - ---Oh! Alors; reprit-il avec le plus grand sang-froid, comme tout doit -avoir un terme et qu'il est toujours permis de se débarrasser d'une -bête féroce, je vous casserai la tête comme à un chien enragé. - -Tout en parlant ainsi, Émile avait repris son fusil. - -Le partisan se trouvait de nouveau à la merci de son adversaire. - -Il lui jeta un regard de haine, mais il comprit à la contenance de son -ennemi que celui-ci n'hésiterait pas à mettre sa menace à exécution; -alors, grâce à cette puissance qu'il possédait sur lui-même, il rendit -le calme à ses traits contournés par la rage, et, s'inclinant avec un -sourire gracieux: - ---Soit, je ferai ce que vous désirez, señor; votre noble générosité a -vaincu mon entêtement. Parlez. - ---Jurez sur votre salut, par Nuestra Señora de la Soledad, d'être -fidèle à ce que vous vous engagerez à faire. - ---Je vous le jure, sur mon salut, par Nuestra Señora de la Soledad. - -Cette, Vierge, fort respectée par les Gauchos, les coureurs des bois -et autres gens de même sorte, était, du moins il le croyait ainsi, la -protectrice de don Pablo Pincheyra; il lui était très dévot, et aucune -raison, si grave quelle fût, n'aurait pu lui faire violer un serment -fait en son nom, Émile connaissait cette particularité. - ---Pendant trois jours à compter de ce moment, vous ne tenterez rien -contre les deux dames confiées à ma garde. - ---Je le jure. - -En ce moment, un galop éloigné se fit entendre et bientôt une troupe de -cavaliers apparut à une assez grande distance. - ---Voici les personnes que vous attendez, reprit Émile, je veux assister -à votre entretien avec elles. - ---Soit! Vous y assisterez; que voulez-vous encore? - ---Rien. - ---Comment, c'est tout? - ---Oui. - ---Vous ne stipulez rien pour votre sûreté personnelle. - ---Allons donc, répondit le jeune homme avec dédain, vous plaisantez, -señor, qu'ai-je à redouter de vous, moi? Vous n'oseriez attenter à la -vie de celui qui, maître de la vôtre, a refusé de la prendre. - -Le partisan frappa du pied avec colère, mais il ne répondit pas. - -Les cavaliers approchaient rapidement, encore quelques minutes, et ils -auraient rejoint les deux hommes qui les regardaient venir sans faire -un mouvement vers eux. - - - - -XVI - - -A CASA-TRAMA - - -Les cavaliers qui s'avançaient dans le cañon, se dirigeant vers le camp -de Casa-Trama, ainsi que se nommait le quartier général des Pincheyras, -formaient une troupe d'une trentaine d'hommes environ; tous étaient -bien armés et bien montés; leur costume affectait une coupe militaire, -et, bien que marchant au petit galop, ils conservaient leurs rangs -et ressemblaient plutôt à des soldats ou à des partisans qu'à des -voyageurs paisibles amenés dans la cordillière par leurs affaires. - -Deux cavaliers montés sur de magnifiques chevaux noirs richement -harnachés, précédaient de quelques pas le gros de la troupe, et -causaient entre eux avec une certaine animation. Ils n'avaient pas -aperçu encore don Pablo ni le peintre français, qui, à demi cachés -derrière des fragments de roches les observaient attentivement. - -Après quelques minutes de silence, le partisan se tourna vers le -peintre. - -Ce sont bien les personnes que j'attends, dit-il; venez, rentrons au -camp. - ---Pourquoi ne pas les attendre là où nous sommes, puisqu'il leur faut -absolument passer devant nous? - ---Mieux vaut qu'ils ne nous trouvent pas ici; je dois recevoir ces -personnes avec un certain décorum que leur rang exige. - ---A votre aise; mais il nous sera assez difficile de rentrer au camp -sans être rejoint par eux surtout au train qu'ils vont. - - ---Que cela ne vous inquiète pas, reprit don Pablo en souriant; -suivez-moi toujours. - ---Allons, fit le peintre en réprimant un mouvement de curiosité. - -En effet, il semblait impossible que, de l'endroit où ils étaient -placés, les deux hommes pussent regagner le camp sans être non -seulement aperçus, mais rejoints en quelques minutes par les voyageurs. - -Cependant, contre toutes probabilités, il n'en fut rien. - -Le partisan, après avoir escaladé, suivi par le peintre, quelques -blocs de rochers entassés sans ordre apparent les uns sur les autres, -se trouva à l'entrée d'une caverne naturelle comme il en existe tant -dans les montagnes, et dans laquelle, après avoir écarté les ronces et -les broussailles qui en masquaient la bouche, il s'engagea résolument. -Le peintre n'hésita pas à le suivre, curieux de connaître ce passage -caché si adroitement, et dont, sans y réfléchir, le partisan lui -révélait l'existence, passage qui, à un moment donné, pouvait être de -la plus haute importance pour le jeune homme. La caverne était large, -spacieuse, aérée; le jour y pénétrait par d'imperceptibles fissures et -faisait filtrer un clair-obscur suffisant pour se diriger sans craindre -de s'égarer dans le dédale des galeries qui s'ouvraient à droite -et à gauche et allaient se perdre sous la montagne à des distances -probablement considérables, ou bien avaient des sorties ménagées dans -plusieurs directions. - -Après une marche rapide de quelques minutes, un bruit sourd et continu -ressemblant à une chute d'eau considérable se fit entendre et devint -de plus en plus fort, enfin les deux hommes débouchèrent de la caverne -et se trouvèrent sur une étroite plate-forme de deux ou trois mètres -de large au plus, masquée complètement par une nappe d'eau qui tombait -d'une grande hauteur à deux ou trois mètres au plus en avant de la -plate-forme et allait se briser avec fracas, une vingtaine de mètres -plus bas, sur un chaos de rochers où elle se partageait en deux -branches formant un peu plus loin deux rivières distinctes. - ---Nous sommes arrivés, dit le Pincheyra en se tournant vers son -compagnon auquel jusque-là il n'avait pas adressé une parole, -reconnaissez-vous ce lieu? - ---Parfaitement. C'est au pied même de cette cascade que le camp est -établi; votre toldo n'en est qu'à une portée de fusil au plus. - ---C'est cela même, vous voyez que je ne vous ai pas trompé. - ---C'est vrai, mais comment descendrons-nous dans la vallée? Le chemin -ne me semble guère praticable. - ---Vous vous trompez, il est, au contraire, des plus faciles, vous allez -voir; seulement, donnez-moi votre parole de caballero de ne révéler à -personne le secret que je vous confie; vous comprenez, n'est-ce pas, -l'importance pour moi, en cas d'attaque, d'avoir une issue par laquelle -il me serait possible d'échapper sans coup férir avec mes compagnons, -et de glisser, pour ainsi dire, comme un serpent entre les doigts de -mes ennemis qui croiraient déjà me tenir à leur merci. - ---Je comprends parfaitement cela, et je vous fais de grand cœur le -serment que vous exigez, d'autant plus que la confiance avec laquelle -vous m'avez conduit ici est pour moi une preuve indiscutable de -l'estime que vous avez pour moi. - -Don Pablo s'inclina poliment. - ---Venez, dit-il, nous allons descendre. - -Il fit alors un crochet sur la droite et gagna l'extrémité ouest de la -plate-forme. - ---Voyez, dit-il. - -Le peintre regarda. - -Un escalier taillé dans le roc vif descendait en pente douce à une -certaine profondeur sur les flancs de la montagne et allait se perdre -dans un épais fourré d'arbres de haute futaie. - ---Le hasard, il y a bien longtemps déjà, reprit don Pablo, m'a révélé -ce passage à une époque où je croyais ne devoir jamais l'utiliser; -aujourd'hui il m'est fort utile pour entrer et sortir du camp sans être -vu; mais ne demeurons pas plus longtemps ici, venez. - -Don Pablo, avec une confiance qui eût été une insigne folie avec un -autre homme que le peintre, passa alors le premier et commença à -descendre sans même tourner la tête pour voir si son compagnon le -suivait. - -Rien n'eût été plus facile que de faire perdre l'équilibre au partisan -en le poussant légèrement, comme par hasard, et de lui briser le crâne -contre les rochers; le pensée n'en vint même pas au peintre, malgré la -haine qui grondait dans son cœur contre cet homme, haine avivée encore -par leur récente querelle; il suivit son ennemi dans cette hasardeuse -descente, aussi paisiblement que s'il avait fait une promenade -d'agrément avec un ami intime. - -Du reste, il ne leur fallut que quelques minutes pour atteindre le bas -de la montagne et mettre le pied dans la vallée. - ---Nous voici rendus, dit alors don Pablo; nous devons nous séparer ici; -allez à vos affaires, tandis que moi j'irai aux miennes. - -Ils se trouvaient effectivement au milieu du camp, à quelques pas à -peine du toldo du chef. - ---N'allez-vous pas recevoir les étrangers qui arrivent? demanda Émile. - ---Si bien, je vais les recevoir, car ils seront ici dans dix minutes -à peine, et, je vous l'ai dit, je veux leur faire rendre certains -honneurs auxquels ils ont droit. - ---Il avait été arrêté entre nous, il me semble, que j'assisterais à -votre entrevue? - ---Parfaitement, et je tiendrai ma promesse, soyez tranquille; mais -cette entrevue n'aura lieu que plus lard, dans deux ou trois heures au -moins. Je ne vais faire, en ce moment, que remplir envers les étrangers -les devoirs de l'hospitalité; lorsqu'ils seront reposés, nous nous -occuperons d'affaires. Ainsi, soyez tranquille, quand le moment sera -venu, j'aurai soin du vous faire avertir, afin que vous assistiez à la -conférence. - ---J'ai votre parole, je ne vous ferai donc pas de plus longues -objections. Dieu vous garde, seigneur don Pablo. - ---Dieu vous garde, seigneur don Émile, répondit le partisan. - -Les deux hommes se saluèrent, et sans davantage discourir, ils se -tournèrent le dos et tirèrent chacun d'un côté, don Pablo se dirigeant -vers l'entrée du camp, où sans doute sa présence ne tarderait pas à -être nécessaire, et le peintre remontant du côté de son toldo, où -bientôt il arriva. Un homme assis sur le seuil semblait guetter son -retour. - -Cet homme était Tyro, le Guaranis. A quelques pas de lui, accroupis -sur le sol, deux individus déguenillés, mais armés jusqu'aux dents, -jouaient au monté; ces individus étaient Mataseis et Sacatripas, les -deux sacripants, engagés par le peintre lors de sa fuite de San Miguel -de Tucumán; sans se déranger ils saluèrent leur maître au passage et -continuèrent la partie acharnée qu'ils avaient commencée au lever du -soleil, et qui, selon toutes probabilités, à moins d'événements graves, -durerait jusqu'à la fin de la journée. - -A la vue du Français, Tyro se leva vivement, souleva le rideau du -toldo, et après que son maître fut entré, il le suivit. - ---Quoi de nouveau? lui demanda Émile. - ---Pas grand-chose en apparence, répondit le Guaranis, mais beaucoup en -réalité. - ---Ah! fit le jeune homme d'un air soucieux, qu'est-il donc arrivé -encore? - ---Rien, je vous le répète, mi amo; cependant je crois que vous ferez -bien de vous mettre sur vos gardes. - ---Eh! N'y suis-je pas toujours? - ---C'est vrai; pourtant, un surcroît de précaution ne saurait nuire. - ---Alors tu as appris quelque chose? - ---Je n'ai rien appris de positif encore, cependant j'ai des soupçons; -bientôt, je l'espère, il me sera permis de vous instruire. - ---As-tu vu ces dames aujourd'hui? - ---Oui, mi amo; ce matin j'ai eu l'honneur de leur faire visite, elles -sont tristes et résignées, comme toujours, mais il est facile de voir -que cette existence leur pèse à chaque instant davantage et que leur -feinte résignation cache un profond découragement. - ---Hélas! murmura le jeune homme avec tristesse, je ne puis -malheureusement leur venir en aide. - ---Peut-être, mi amo. - -Émile se redressa vivement. - ---Tu sais quelque chose n'est-ce pas, mon bon Tyro? s'écria-t-il avec -anxiété. - ---Je dois ne rien dire encore, mi amo, soyez patient, bientôt vous -saurez tout. - -Le jeune homme soupira. - ---J'ai vu don Pablo, dit-il. - ---Ah! fit le Guaranis avec curiosité. - ---J'assisterai à l'entrevue. - ---Bon! s'écria l'Indien en se frottant joyeusement les mains, tant -mieux; don Pablo n'a pas fait de difficultés? - ---Hum, il n'a consenti que le pistolet sur la gorge. - ---Peu importe, le principal est que vous soyez présent. - ---Tu vois que j'ai suivi ton conseil. - ---Bientôt, mi amo, vous en connaîtrez vous-même l'importance. - ---A la grâce de Dieu! Je t'avoue que depuis que je suis dans cette -affreuse tanière de Casa-Trama, je sens que je perds toute énergie. - ---Courage, mi amo, peut-être êtes-vous plus près d'en sortir que vous -ne le supposez. - ---Tu ne parles jamais que par énigmes. - ---Excusez-moi, il m'est, quant à présent, impossible de m'expliquer. - ---Fais comme tu voudras, je ne me mêlerai de rien. - ---Jusqu'au moment où il faudra agir. - ---Mais, quand ce moment viendra-t-il? - -Tyro ne répondit pas, occupé à tout préparer pour le déjeuner de son -maître; absorbé en apparence par cette grave occupation, il feignit de -ne pas entendre ces paroles par trop significatives. - ---Voilà qui est fait, mi amo, dit-il, mangez et buvez, il est bon de -prendre des forces; on ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve, et -il faut être préparé à tous les événements. - -Le peintre le regarda un instant avec attention. - ---Allons, dit-il, en s'asseyant sur un équipal devant la table, tu -machines quelque chose. - -Le Guaranis se mit à rire malicieusement. - ---Ah! fit-il au bout d'un instant, vous savez, mi amo, que l'engagement -de nos deux compagnons est fini d'hier. - ---Quels compagnons et quel engagement? répondit le jeune homme la -bouche pleine. - ---Eh! Mais celui de Mataseis et de son digne acolyte Sacatripas. - ---Bon, qu'est-ce que cela me fait? Ces drôles ont été payés d'avance, -je ne leur dois donc rien. - ---Pardon, mi amo, vous leur devez deux mois. - ---Comment cela? - ---Parce que j'ai renouvelé leur engagement pour deux mois, ce matin -même, au même prix; du reste ce n'est pas cher, les drôles ne manquent -pas d'une certaine valeur. - ---Quelle singulière idée de nous avoir de nouveau empêtré de ces -misérables; ne valait-il pas mieux s'en débarrasser et les envoyer se -faire pendre ailleurs. - ---Quant à être pendus, soyez tranquille, cela leur arrivera tôt ou -tard; provisoirement j'ai pensé qu'il était préférable de les conserver -à votre service, souvenez-vous, mi amo, que lorsqu'on lutte contre des -bandits, il faut en avoir quelques-uns dans ses intérêts. - ---Arrange-toi, cela te regarde, puisque c'est toi qui fais tout ici -salon ton caprice; garde-les, ne les garde pas, je m'en lave les mains. - ---Vous avez de l'humeur, mi amo? - ---Non, je suis triste, j'ai parfois des tentations d'en finir en -brûlant la cervelle à ce Pincheyra maudit et me la faisant à moi-même -sauter ensuite. - ---Gardez vous bien de vous laisser aller à ces tentations, mi amo, non -pas que je m'intéresse le moins du monde aux Pincheyras, car je réserve -à don Pablo et à ses frères un plat de mon métier qu'ils trouveront -trop épicé j'en suis convaincu; mais le moment n'est pas venu encore, -patientons et, pour commencer, assistez à l'entrevue d'aujourd'hui, mi -amo, et ouvrez les oreilles, car je me trompe fort, ou vous y entendrez -d'étranges choses. - ---Oui, oui; je suppose qu'une entrevue à laquelle le colonel, car -il s'est définitivement octroyé ce grade de son autorité privée, je -suppose, dis-je, qu'une telle entrevue doit être fertile en incidents -curieux. - ---Je veux vous laisser le plaisir de la surprise, mi amo; est-ce que -vous sortez? ajouta-t-il en voyant son maître se diriger vers la porte. - ---Je compte aller présenter mes hommages à ces dames. - ---Vous n'en auriez pas le temps; d'ailleurs, vous ne pourriez pas -causer librement avec elles; les deux sœurs de don Pablo leur tiennent -en ce moment compagnie. - ---Ces femmes semblent avoir reçu un mot d'ordre pour ne pas perdre de -vue ces deux malheureuses dames; elles passent presque les journées -entières avec elles. - ---Il est probable qu'elles ont reçu des instructions à cet égard. - -Le jeune homme ne répondit pas, mais il fronça les sourcils, frappa du -pied avec colère, et se mit à marcher de long en large. - -Quelques minutes s'écoulèrent. - ---Parbleu! s'écria-t-il enfin, je suis bien niais de me chagriner ainsi -pour des choses qui ne devraient pas me toucher et que je ne puis -empêcher! En somme, il est évident que, puisque la vie est un continuel -jeu de bascule, lorsque j'aurai atteint le dernier degré de la mauvaise -fortune, il faudra bien que je remonte et que, fatalement, ma position -s'améliore. Bah! laissons faire la Providence, elle est plus fine que -moi et saura bien, lorsque cela lui plaira, me faire sortir d'embarras! -Cependant, il me semble qu'il serait temps qu'elle y songeât; je -m'ennuie atrocement ici! C'est égal, j'ai eu une triomphante idée de -venir au Nouveau Monde pour y chercher la tranquillité et les mœurs -patriarcales! Tudieu! Quels patriotes que les Pincheyras! Et comme les -histoires de voyages sont vraies et copiées sur nature! - -Et il se mit à rire de tout son cœur. - -Comme ce qui précède avait été dit en français, et que, par conséquent, -l'Indien n'en avait pas compris un mot, il regarda le jeune homme -d'un air ébahi, qui redoubla l'hilarité de celui-ci, de sorte que -le Guaranis se demandait intérieurement si son maître n'était pas -subitement devenu fou, lorsqu'un nouveau personnage parut tout à coup -dans le toldo, et par sa seule présence calma, comme par enchantement, -la gaieté du Français et lui rendit tout son sérieux. - -Ce personnage n'était rien moins que don Santiago Pincheyra, un des -frères de don Pablo, celui-là même auquel le jeune homme avait rendu -un si grand service lors de son escarmouche avec la cuadrilla de Zéno -Cabral. - -Tout brutal et tout bourru qu'était don Santiago, il semblait avoir -conservé au peintre une certaine reconnaissance de ce service, et, -en plusieurs circonstances, il lui avait témoigné un léger intérêt; -c'était grâce à son influence qu'il était traité avec considération -dans le camp des partisans, et à peu près libre d'agir à sa guise sans -être en butte aux grossières tracasseries des bandits de cette troupe -indisciplinée. - ---Je vois avec plaisir que vous n'engendrez pas la mélancolie parmi -nous, seigneur français, lui dit-il en lui tendant la main. Tant mieux, -¡vive Dios! Le chagrin tuerait un chat, comme nous avons coutume de -dire. - ---Vous voyez que je me forme, répondit Émile en lui pressant la main; -pour répondre à votre proverbe par un autre, je vous dirai que chose -sans remède, mieux vaut l'oublier; qui me procure l'avantage de votre -visite, cher seigneur? - ---Le désir de vous voir d'abord, puis ensuite un message de mon frère -don Pablo Pincheyra. - ---Croyez que je suis sensible, comme je le dois, à cette preuve de -courtoisie, cher seigneur, fit le jeune homme en s'inclinant et avec -politesse; et ce message, que par votre entremise me fait l'honneur de -m'adresser S. ESC. le colonel don Pablo Pincheyra, est important sans -doute? - ---Vous en jugerez mieux que moi, señor: mon frère réclame votre -présence à l'entrevue qui va immédiatement avoir lieu avec des -officiers espagnols arrivés, il y a environ une heure, au quartier -général. - ---Je suis fort honoré que Son Excellence ait daigné songer à moi; je me -rendrai au conseil dès que j'en aurai reçu l'ordre. - ---Cet ordre, je vous l'apporte, seigneur français, et s'il vous plaît -de me suivre, je vous accompagnerai au lieu choisi pour l'entrevue, qui -est tout simplement la salle du conseil dans le toldo même de mon frère. - ---Fort bien, seigneur don Santiago, je suis prêt à vous suivre. - ---Alors, nous partirons tout de suite; car on n'attend plus que vous. - -Le peintre échangea avec le Guaranis un dernier regard, auquel celui-ci -répondit par un autre non moins significatif, et, sans plus de paroles, -il sortit du toldo avec don Santiago. - -Tout était en rumeurs à Casa-Trama; l'arrivée imprévue des étrangers -avait éveillé la curiosité générale: les rues étaient littéralement -encombrées par les hommes, les femmes et les enfants qui se pressaient -vers le toldo du colonel. - -Les deux hommes eurent beaucoup de peine à se frayer un passage à -travers la foule des curieux qui obstruaient la voie publique, et, sans -la présence de don Santiago, connu et respecté de tous, le Français ne -serait probablement pas parvenu à atteindre l'endroit où il désirait se -rendre. - -Bien que la demeure de don Pablo Pincheyra portât le nom de toldo, -c'était en réalité une maison vaste et aérée, construite avec tout le -soin possible pour la commodité intérieure de son propriétaire. Les -murs étaient en torchis, recrépis avec soin et blanchis à la chaux. Dix -fenêtres avec des contrevents peints en vert, et garnies de plantes -grimpantes qui s'élançaient dans toutes les directions et formaient -les paraboles les plus échevelées, lui donnaient un air de gaieté qui -faisait plaisir à voir. La porte, précédée d'un péristyle et d'une -véranda, se trouvait juste au centre de la construction. Devant cette -porte un mat de pavillon était planté en terre surmonté du drapeau -espagnol; deux sentinelles armées de lances se tenaient l'une au seuil -de la porte, l'autre au pied du mât de pavillon; une batterie de six -pièces de canons de montagne était braquée à quelques pas en avant, à -demi cachée en ce moment par une trentaine de chevaux tout harnachés et -qui rongeaient leur frein en blanchissant leur mors d'écume. - -A la vue de don Santiago les sentinelles présentèrent les armes et -s'écartèrent respectueusement pour lui livrer passage, tandis que la -foule était tenue a distance par quelques soldats préposés à cet effet, -et n'avait d'autre moyen d'assouvir sa curiosité que celui d'interroger -les peones des étrangers, qui surveillaient les chevaux de leurs -maîtres. - -Les deux hommes pénétrèrent dans la maison après avoir traversé un -zaguán rempli de soldats. Ils entrèrent dans une salle où plusieurs -officiers discouraient entre eux à haute voix de l'arrivée des -étrangers; quelques-uns de ces officiers s'approchèrent de don Santiago -pour lui demander des nouvelles; mais celui-ci, qui peut-être n'en -savait pas plus qu'eux à ce sujet, ou qui avait reçu des instructions -précises de son frère, ne leur fit que des réponses évasives, et, les -écartant doucement de la main, il entra enfin dans la salle du conseil, -suivi pas à pas par le peintre français, qui commençait, lui aussi à -être fort intrigué de tout ce qu'il voyait. - -La salle du conseil était une pièce assez vaste, dont les murs blanchis -à la chaux étaient complètement nus, à l'exception d'un grand christ -en ivoire, placé à l'extrémité de la salle, au-dessus d'un fauteuil -occupé en ce moment par don Pablo Pincheyra; à droite de ce christ, -une mauvaise gravure, affreusement enluminée, était sensée représenter -le roi d'Espagne, couronne en tête et sceptre en main; à gauche, une -gravure non moins laide représentait, toujours par à peu près, Nuestra -Señora de la Soledad. - -L'ameublement était des plus mesquins et des plus primitifs: quelques -bancs et quelques équipales rangés contre les murs et une table d'assez -petite dimension en formaient la totalité. - -Don Pablo Pincheyra, revêtu du grand uniforme de colonel espagnol, -était assis sur le fauteuil: près de lui se tenaient son frère don José -Antonio, à sa droite; la place de don Santiago, à sa gauche, était vide -provisoirement; puis venait le padre Gómez, chapelain de don Pablo, -gros moine réjoui et pansu, mais dont les yeux pétillaient de finesse; -plusieurs officiers, capitaines, lieutenants et alférez, groupés sans -ordre autour de leur chef, s'appuyaient sur leurs sabres et fumaient -négligemment leurs cigarettes en causant à voix basse. - -Devant la table était assis un homme long, sec et maigre, aux traits -ascétiques et aux regards louches et faux. Celui-ci était don Justo -Vallejos, secrétaire de don Pablo; car, de même qu'il s'était donné -le luxe d'un chapelain, le digne colonel, avec plus de raisons, sans -doute, avait senti le besoin d'attacher un secrétaire à sa personne. - -Un cabo ou caporal se tenait près de la porte et remplissait les -fonctions d'huissier et d'introducteur. - ---Enfin, s'écria don Pablo en apercevant le Français, je commençais à -craindre que vous ne vinssiez pas. - ---Nous avons éprouvé des difficultés infinies pour arriver jusqu'ici, -répondit don Santiago en allant prendre la place qui lui était réservée. - ---Vous voilà, tout est pour le mieux, señor Francés, placez-vous là, -près de mon secrétaire. Cabo Méndez, apportez un siège à ce caballero. - -Le jeune homme salua silencieusement, et ainsi qu'il en avait reçu -l'ordre, il s'assit auprès du secrétaire, qui inclina la tête de son -côté en lui jetant un regard voilé en guise de salut. - ---Maintenant, caballeros, reprit don Pablo en s'adressant à tous les -assistants, n'oubliez pas que des représentants de Sa Majesté très -sacrée le roi notre souverain vont paraître devant nous; agissons avec -eux comme de véritables caballeros que nous sommes et prouvons-leur que -nous ne sommes pas aussi sauvages qu'ils sont peut-être disposés à le -supposer. - -Les officiers répondirent par un salut respectueux, se redressèrent et -jetèrent leurs cigarettes. - -D'un regard circulaire, don Pablo s'assura que ses ordres avaient été -exécutés et que ses officiers avaient pris des poses plus convenables -que celles qu'ils affectaient auparavant; puis se tournant vers le -caporal, immobile à la porte, sur la serrure de laquelle sa main était -posée: - ---Cabo Méndez, lui dit-il, introduisez en notre présence les -représentants de S. M. Catholique le roi des Espagnes et des Indes. - -Le caporal ouvrit la porte à deux battants et les personnages attendus -et qui se tenaient dans une pièce attenante firent leur entrée dans la -salle d'un pas grave et mesuré, après que le caporal eut répété d'une -voix claire et d'un ton emphatique les dernières paroles prononcées par -don Pablo Pincheyra. - -Ces étrangers, à qui on donnait ainsi un titre auquel ils n'avaient -probablement que des droits fort incontestables, étaient au nombre de -cinq. - -Leur escorte était demeurée au dehors. En les apercevant, le jeune -Français retint avec peine une exclamation de surprise. De ces cinq -personnages, il en avait reconnu deux que certes il était loin de -s'attendre à rencontrer en pareil lieu. - - - - -XVII - - -L'ENTREVUE - - -Si Émile Gagnepain se fût trouvé dans une disposition plus calme, -certes le spectacle étrange qu'il avait sous les yeux eût éveillé non -seulement sa gaieté, mais encore sa verve caustique; cette parodie -effrontée des entrevues accordées par les chefs d'une puissante nation -aux représentants d'une autre, jouée sérieusement par ces bandits aux -traits bas et cruels, aux mains rouges de sang, moitié renards et -moitié loups; dont les manières affectées avaient quelque chose de vil -et de repoussant, impressionnait désagréablement le jeune homme et lui -faisait éprouver un indéfinissable, sentiment de dégoût et de pitié -pour les officiers espagnols, qui ne craignaient pas de venir implorer -humblement le secours de ces féroces partisans qu'il méprisait au fond -du cœur et que si longtemps ils avaient implacablement poursuivi pour -les punir de leurs innombrables méfaits. - -Du reste, les officiers espagnols semblaient avoir parfaitement -conscience de leur mauvaise situation et de la démarche répréhensible -aux yeux de l'honneur et du droit des gens qu'ils ne craignaient pas de -faire en ce moment. - -Malgré l'assurance qu'ils affectaient et leur tenue hautaine, la -rougeur de la honte couvrait leur front; malgré eux, leur tête se -baissait et leurs regards ne s'arrêtaient qu'avec une certaine -hésitation sur les personnes dont ils étaient entourés, et que, sans -doute, ils eussent désiré moins nombreuses. - -Cette pompe insolite déployée à leur intention dans le but évident -de leur couper toute retraite et de les engager irrémissiblement, -leur pesait, car ils comprenaient toute la portée d'une telle mesure -et le retentissement qu'elle ne manquerait pas d'avoir au dehors des -montagnes. - -La tenue des Pincheyras formait, avec celle des Espagnols, un contraste -frappant. - -Tumultueusement groupés autour de leurs chefs, l'œil railleur et la -lèvre sardonique, ils chuchotaient entre eux à voix basse, en jetant -par-dessus leur épaule des regards dédaigneux à ceux que leur mauvaise -fortune contraignait à implorer leur appui. - -Don Pablo Pincheyra et ses frères conservaient seuls une contenance -convenable; ils sentaient leur cœur se gonfler d'orgueil dans -leur poitrine en songeant au rôle que la fortune, par un de ses -incompréhensibles caprices, les appelait subitement à jouer; ils -prenaient au sérieux ce rôle et se croyaient de bonne foi appelés à -replacer par la force de leurs armes, sous la nomination espagnole, ces -riches colonies qui lui échappaient si providentiellement par un juste -retour de cette implacable loi du talion, qui veut que tôt ou tard les -bourreaux deviennent à leur tour victimes de ceux qu'ils ont martyrisés. - -Lorsque les étrangers eurent été introduits par le cabo faisant, -en cette circonstance, fonctions d'huissier, et que les premières -salutations eurent été échangées, don Pablo Pincheyra prit la parole: - ---Soyez les bienvenus à Casa-Trama caballeros, dit-il en s'inclinant -avec une politesse étudiée: je m'efforcerai, pendant le temps qu'il -vous plaira de prolonger votre visite parmi nous, de rendre votre -séjour agréable. - ---Je vous remercie, caballero, au nom de mes compagnons et au mien, -répondit un étrangers, de la gracieuse bienvenue qu'il vous plaît de -nous souhaiter; permettez-moi seulement de rectifier, sur un point, -vos paroles; ce n'est pas une visite que nous faisons, à vous et à vos -braves compagnons, si dévoués et si loyaux champions de l'Espagne, nous -venons, chargé d'une mission importante par notre souverain et le vôtre. - ---Nous sommes prêts à écouter la communication de ce message, -caballero; mais d'abord, veuillez nous faire connaître votre nom et -ceux des honorables personnes qui vous accompagnent. - -L'étranger s'inclina. - -Je suis, dit-il, don Antonio Zinozain de Figueras, lieutenant-colonel -au service de Sa Majesté le roi d'Espagne et des Indes. - ---Bien souvent votre nom est venu jusqu'à moi, señor caballero, -interrompit don Pablo. - ---Deux autres, capitaines de Sa Majesté m'ont été adjoints, continua -don Antonio en les désignant au partisan, don Lucio Ortega et don -Estevan Mendoza. - -Les deux officiers dont les noms venaient d'être prononcés saluèrent -cérémonieusement. - -Pincheyra leur lança un regard perçant, et, s'adressant à celui qui -avait été désigné sous le nom de don Estevan Mendoza: - ---La prudence, sans doute, vous a engagé, caballero, à vous cacher -modestement sous le nom de don Estevan. - ---Señor, balbutia l'Espagnol. - ---Rassurez-vous, caballero, continua don Pablo; bien que ces -précautions soient inutiles, je comprends vos scrupules; votre -incognito sera respecté. - -Don Estevan, ou du moins la personne qui s'était donné ce nom, rougit -de honte et de confusion à ces paroles à double tranchant; mais il ne -trouva rien à répondre et s'inclina silencieusement avec un geste de -dépit mal dissimulé. - -Don Pablo sourit d'un air narquois et, se tournant vers don Antonio: - ---Continuez je vous prie, caballero, lui dit-il. - -Celui-ci avait été aussi surpris que contrarié de l'observation -railleuse du partisan, et ce n'avait été qu'avec une certaine -difficulté qu'il était parvenu à cacher le désappointement qu'elle lui -avait fait éprouver; cependant, ainsi interpellé par don Pablo, il -s'inclina et répondit: - ---Les deux autres personnes qui m'accompagnent sont: l'une un chef -indien araucan renommé. - ---Je le connais, fit Pincheyra, il y a longtemps que le capitán -Marilaun et moi nous avons dormi côte à côte sous le même toldo comme -deux frères qui s'aiment; je suis donc heureux de le voir. - ---Et moi de même, répondit le chef en excellent espagnol, s'il n'avait -dépendu que de ma volonté, depuis plusieurs mois déjà je me serais -réuni à vous, chef parce que vous êtes brave comme le plus redoutable -Ulmen de ma nation. - -Don Pablo pressa la main du chef. - ---Il ne me reste plus, caballero, reprit don Antonio, qu'à vous -présenter cet officier. - ---C'est inutile, caballero, interrompit vivement don Pablo; lorsqu'il -en sera temps, lui-même se présentera en nous instruisant des motifs -qui obligent sa présence parmi nous; veuillez maintenant s'il vous -plaît, vous acquitter de la mission dont vous êtes chargés en nous -faisant connaître le message dont vous êtes porteur pour nous. - ---Señor caballero, reprit don Antonio Zinozain, le roi mon maître et le -vôtre, satisfait des services que vous avez rendus à son gouvernement -depuis le commencement de cette déplorable révolte, à daigné vous -conférer le grade de colonel. - ---Je remercie Sa Majesté de sa bien veillante sollicitude pour moi, -répondit don Pablo avec un sourire sardonique, mais le grade qu'elle -veut bien m'octroyer aujourd'hui, depuis longtemps déjà mon épée me l'a -fait conquérir sur les champs de bataille, où j'ai versé comme de l'eau -mon sang pour le soutien des droits de Sa Majesté sacrée. - ---Je le sais, caballero; aussi n'est-ce pas à cette seule distinction -que Sa Majesté borne ses faveurs. - ---Je vous écoute, señor. - ---Sa Majesté non seulement a résolu de placer sous vos ordres immédiats -un corps de deux cents hommes de cavalerie régulière commandé par moi -et d'autres officiers de l'armée, mais encore elle vous autorise, -par un décret dûment signé par elle et enregistré à la chancellerie, -de prendre pour le corps d'armée placé sous vos ordres le titre de -_Corps fidèle des chasseurs des montagnes_, d'arborer le drapeau royal -écartelé de Castille et de Léon, et de placer la cocarde espagnole sur -les coiffures de vos soldats. - ---Sa Majesté m'accorde ces faveurs insignes? interrompit don Pablo avec -un frémissement joyeux dans la voix. - ---En sus, continua impassiblement don Antonio Zinozain, Sa Majesté, -considérant que, jusqu'à présent, guidé seulement par votre dévouement -et votre inviolable fidélité, vous avez soutenu la guerre à vos risques -et périls, dépensant et compromettant votre fortune pour son service, -sans espoir de rentrer dans ces énormes déboursés, Sa Majesté, dis-je, -à la sagesse de qui rien n'échappe, a jugé convenable de vous donner -une preuve de sa haute satisfaction pour cette conduite loyale. En -conséquence, elle a ordonné qu'une somme de cent mille piastres fût -mise immédiatement à votre disposition, afin de vous couvrir d'une -partie de vos dépenses, et, en plus, elle vous autorise à prélever, -sur toutes les contributions de guerre que vous imposerez aux villes -qui tomberont en votre pouvoir, un dixième, dont vous disposerez à -votre gré comme étant votre propriété pleine et entière, et ce jusqu'à -concurrence de la somme de cent autres mille piastres fortes. Sa -Majesté me charge, en outre, par l'entremise de Son Excellence le -vice-roi son délégué et porteur de pleins pouvoirs, de vous assurer de -sa haute satisfaction et de son désir de ne pas borner à ce qu'elle -fait aujourd'hui, la récompense qu'elle compte vous accorder dans -l'avenir. - ---Ainsi, fit don Pablo en se redressant avec un orgueilleux sourire, -maintenant je suis bien réellement un chef de guerre? - ---Sa Majesté en a décidé ainsi, répondit froidement don Antonio. - ---¡Vive Dios! s'écria le partisan avec un geste de menace, Sa Majesté -a bien fait, car je jure Dieu que de tous ceux qui, aujourd'hui, -combattent pour sa cause, je serai le dernier à mettre bas les armes, -dussé-je y mourir, jamais je ne consentirai à traiter avec les rebelles -et ce serment je le tiendrai, ¡rayo de Cristo! Quand même le ciel et la -terre se ligueraient contre moi pour m'accabler, je veux que, dans un -siècle; les petits enfants des hommes que nous combattons aujourd'hui -tremblent encore au souvenir de mon nom. - -Le féroce partisan s'était levé en prononçant cette terrible -imprécation; il avait cambré à haute taille, rejeté sa tête en arrière -et tenait la main posé sur la poignée de son sabre, tandis qu'il -promenait sur les assistants un regard d'une indicible fierté et d'une -énergie sauvage. - - -Les assistants furent émus malgré eux à ces males accents; un frisson -électrique sembla parcourir l'assemblée, et, tout à coup, la salle -entière éclata en cris et en exclamations; puis, les partisans -s'échauffant peu à peu à leur propre excitation, l'enthousiasme -atteignit bientôt le paroxysme de la joie et du délire. - -Les natures primitives sont faciles à entraîner; ces hommes, à -demi sauvage, se sentaient récompensés par les honneurs accordés à -leur chef, ils étaient fiers de lui et témoignaient la joie qu'ils -éprouvaient à leur manière, c'est-à-dire en criant à tue-tête et en -gesticulant. - -Les Espagnols eux-mêmes, partagèrent jusqu'à un certain point -l'entraînement général; pendant un instant, l'espoir, presque éteint -dans leur cœur, se réveilla aussi fort qu'au premier jour, et ils se -surprirent à croire à un succès désormais impossible. - -En effet, au point où en étaient arrivées les choses cette dernière -tentative faite par les Espagnols n'était qu'un acte de folle témérité -dont le résultat ne devait être que le prolongement, sans nécessité -aucune, d'une guerre d'extermination entre hommes de même race et -parlant la même langue, guerre impie et sacrilège qu'ils auraient dû, -au contraire, terminer au plus vite, afin d'épargner l'effusion du -sang et de ne pas quitter l'Amérique sous le poids de la réprobation -générale, chassés bien plus par la haine des colons contre eux que -par un sentiment de patriotisme et de nationalité que ceux-ci ne -connaissaient pas encore et qui ne pouvait exister sur une terre qui -jamais, depuis sa découverte, n'avait été libre. - -Émile Gagnepain, seul spectateur, à part ses motifs de sûreté -personnels, complètement désintéressé dans la question, ne put -cependant conserver son indifférence et assister froidement à cette -scène; il aurait même fini par se laisser aller à l'entraînement -général si la présence des deux officiers espagnols, cause première -de toutes ses traverses, ne l'avaient retenu, en lui inspirant une -appréhension secrète que vainement il essayait de combattre, mais qui, -malgré tous ses efforts, persévérait avec une opiniâtreté de plus en -plus inquiétante pour lui. - -Bien que le jeune Français fut placé fort en évidence près du -secrétaire de don Pablo Pincheyra, cependant, depuis leur entrée dans -la salle, les Espagnols n'avaient point semblé s'apercevoir de sa -présence; pas une seule fois leurs regards ne s'étaient dirigés de son -côté, bien qu'il fût certain qu'ils l'avaient aperçu. Cette obstination -à feindre de ne pas le voir lui semblait d'autant plus extraordinaire -de la part de ces deux hommes, qu'ils n'avaient aucun motif plausible -pour l'éviter; du moins il le supposait. - -Émile avait hâte que l'entrevue fût terminée, afin de s'approcher du -capitaine Ortega et de lui demander l'explication d'un procédé qui lui -paraissait non seulement blessant pour lui, mais qui semblait dénoter -des intentions peu amicales à son égard. - -Lorsque le tumulte commença à s'apaiser, que les partisans eurent enfin -cessé ou à peu près leurs vociférations, don Pablo réclama le silence -d'un geste et se prépara à prendre congé des envoyés espagnols, mais -don Antonio Zinozain fit un pas en avant, et, se tournant vers le chef -indien qui, jusque-là, était demeuré impassible et muet, écoutant et -observant tout ce qui se passait devant lui, sans cependant y prendre -part: - ---Mon frère Marilaun, n'a-t-il donc rien à dire au grand-chef pâle? lui -demanda-t-il. - ---Sí, répondit nettement l'Araucan, j'ai à lui dire ceci: Marilaun est -un Apo-Ulmen puissant parmi les Aucas, mille guerriers suivent, quand -il l'exige, son cheval partout où il lui plaît de les conduire, son -quipu est obéi sur tout le territoire des Puelches et des Huiliches; -Marilaun aime le grand-père des visages pâles, il combattra avec ses -guerriers pour faire rentrer dans le devoir les fils égarés du Toqui -des blancs, cinq cents cavaliers huiliches et puelches se rangeront -auprès de Pincheyra quand il l'ordonnera, car Pincheyra a toujours été -un ami des Aucas et ils le considèrent comme un enfant de leur nation. -J'ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants? - ---Je vous remercie de votre offre généreuse, chef, répondit don Pablo, -et je l'accepte avec empressement. Vos guerriers sont braves; vous, -votre réputation de courage et de sagesse a depuis longtemps franchi -les limites de votre territoire; le secours que vous m'offrez sera fort -utile au service de Sa Majesté. Maintenant, caballeros, permettez-moi -de vous offrir l'hospitalité; vous êtes fatigués d'une longue route et -devez avoir besoin de prendre quelques rafraîchissements avant de nous -quitter. Puisque rien ne nous retient plus ici, veuillez me suivre. - ---Pardon, señor coronel, dit alors l'officier portugais, qui s'était -jusque-là tenu modestement à l'écart; avant que vous quittiez cette -salle, j'aurais, moi aussi, si vous me le permettez, à m'acquitter -d'une mission dont je suis chargé près de vous. - -Malgré sa puissance sur lui-même, don Pablo laissa échapper un -mouvement de contrariété, presque aussitôt réprimé. - ---Peut-être vaudrait-il mieux, señor capitaine, répondit-il d'un ton -conciliant remettre à un autre moment plus convenable la communication -que, dites-vous, vous avez à me faire. - ---Pourquoi donc cela señor coronel? répliqua vivement le Portugais; -le moment me parait, à moi, fort convenable, et l'endroit où nous -nous trouvons des mieux appropriés. D'ailleurs, ne venez-vous pas d'y -traiter des sujets de la plus haute importance? - ---Cela peut être, señor; mais il me semble que cette audience n'a que -trop duré déjà; elle s'est prolongée au delà des limites ordinaires. -Vous, comme nous, devez avoir besoin de quelques heures de repos? - ---Ainsi, señor coronel, vous refusez de m'entendre? reprit sèchement -l'officier. - ---Je ne dis pas cela, répondit vivement don Pablo; ne vous méprenez pas -je vous prie, señor capitaine, sur le sens que j'attache à mes paroles. -Je vous adresse une simple observation dans votre intérêt seul; voilà -tout, señor. - ---S'il en est ainsi, caballero, permettez-moi, tout en vous remerciant -de votre courtoisie de ne pas accepter, quant à présent du moins, -l'offre gracieuse que vous me faites, et, si vous me le permettez, je -m'acquitterai de ma mission. - -Don Pablo jeta à la dérobée un regard sur le peintre français, puis il -répondit avec une répugnance visible: - ---Parlez donc, señor, puisque vous l'exigez; caballeros, ajouta-t-il en -s'adressant aux autres étrangers, excusez-moi pendant quelques minutes, -je vous prie; vous voyez que je suis contraint d'écouter ce que ce -caballero désire si ardemment me dire; mais je me plais à croire qu'il -ne nous retiendra pas longtemps? - ---Quelques minutes seulement, señor. - ---Soit, nous vous écoutons. - -Et le partisan reprit d'un air ennuyé le siège qu'il avait quitté; -bien qu'il fit bonne contenance, un observateur aurait cependant -remarqué qu'il éprouvait une vive contrariété intérieure. Le Français, -mis sur ses gardes par Tyro, et qui jusque-là n'avait, dans ce qui -s'était passé, rien vu qui lui fût personnel, ne laissa pas échapper -cet indice, si léger qu'il fût; et, tout en feignant la plus entière -indifférence, il redoubla d'attention et imposa sèchement silence au -secrétaire de don Pablo qui, sans doute, averti par son maître, s'était -tout à coup senti le besoin de causer avec le jeune homme auquel, -jusqu'à ce moment, il n'avait pas daigné accorder la moindre marque de -politesse. - -Ainsi rebuté, le señor Vallejos se vit contraint de se renfermer de -nouveau dans le mutisme sournois qui l'avait distingué pendant tout le -cours de l'entrevue. - -Le capitaine portugais, profitant de la permission qui lui était enfin -donnée, s'approcha de quelques pas, et après avoir cérémonieusement -salué don Pablo, il prit la parole d'une voix ferme. - ---Señor coronel, dit-il, je me nomme don Sebastiao Vianna, et j'ai -l'honneur de servir en qualité de capitaine dans l'armée de Sa Majesté -le roi de Portugal et des Algarves. - ---Je le sais, caballero, répondit sèchement don Pablo, venez donc au -fait, s'il vous plaît, sans plus tarder. - ---M'y voici, señor; cependant, avant de m'acquitter du message dont je -suis chargé, il devait d'abord me faire connaître officiellement de -vous. - ---Fort bien, continuez. - ---Le général don Roque, marquis de Castelmelhor, commandant en chef -la deuxième division du corps d'occupation de la Banda Oriental, dont -j'ai l'honneur d'être aide de camp, m'envoie vers vous don Pablo -Pincheyra; colonel commandant une cuadrilla au service de Sa Majesté -le roi d'Espagne, pour vous prier de vous expliquer clairement et -catégoriquement au sujet de la marquise de Castelmelhor, son épouse, -et de doña Eva de Castelmelhor, sa fille, que, d'après certains bruits -parvenus jusqu'à lui, vous retiendriez, contre le droit des gens, -prisonnières dans votre camp de Casa-Trama. - ---Oh! fit don Pablo avec un geste de dénégation, une telle supposition -attaque mon honneur, señor capitaine, prenez-y garde. - ---Je ne fais pas de supposition, caballero, reprit don Sebastiao avec -fermeté, veuillez me répondre clairement; ces dames sont-elles oui ou -non en votre pouvoir? - ---Ces dames ont réclamé mon assistance pour échapper aux rebelles qui -les avaient faites prisonnières. - ---Vous les retenez dans votre camp, ici, à Casa-Trama? - -Don Pablo se tourna d'un air dépité vers le Français dont il sentait -instinctivement que le regard pesait sur lui. - ---Il est vrai, répondit-il enfin, que ces dames se trouvent dans mon -camp, mais elles y jouissent de la liberté la plus entière. - ---Cependant, lorsqu'à plusieurs reprises elles vous ont prié de les -laisser rejoindre le général de Castelmelhor, toujours vous vous êtes -opposé sous de vagues prétextes. - -La situation se tendait de plus en plus, le partisan sentait la colère -bouillonner dans son sein, il comprenait qu'il avait été trahi, que -sa conduite était connue, que toute dénégation était impossible; le -brevet d'honnêteté que si récemment lui avaient octroyé les officiers -espagnols, l'obligeait à se contraindre; cependant il ne fut pas maître -de réprimer toute marque de mécontentement, il y avait encore en lui -trop du partisan et du bandit. - ---¡Vive Dios! s'écria-t-il avec violence, on croirait, sur mon âme, que -vous me faites en ce moment señor un interrogatoire, señor capitaine. - ---C'en est un, en effet, caballero, répondit fièrement l'officier. - ---Vous oubliez, il me semble où vous vous trouvez et à qui vous parlez, -señor. - ---Je n'oublie rien, j'accomplis mon devoir sans me soucier des -conséquences probables que cette conduite aura pour moi. - ---Vous plaisantez, señor, reprit le partisan avec un sourire cauteleux, -vous n'avez rien à redouter de moi ni des miens, nous sommes des -soldats et non des bandits; parlez donc sans crainte. - -Don Sebastiao sourit avec amertume. - ---Je n'éprouve aucune autre crainte, señor, dit-il, que celle de ne -pas réussir dans l'accomplissement de ma mission: mais je remarque que -je vous retiens plus de temps que je ne l'aurais désiré: je terminerai -donc en deux mots: à don Pablo Pincheyra, l'officier espagnol, mon -général me charge de rappeler que son honneur de soldat exige qu'il -ne manque pas à sa parole loyalement donnée, en retenant contre leur -gré, deux dames qui, de leur propre volonté, se sont placées sous sa -sauvegarde; il le prie en conséquence de me les remettre pour qu'elles -retournent sous mon escorte au quartier général de l'armée portugaise; -au chef de partisans Pincheyra, homme pour lequel les mots honneur et -loyauté sont vides de sens et qui ne recherche que le lucre, le marquis -de Castelmelhor offre une rançon de quatre mille piastres que je suis -chargé de compter contre la remise immédiate des deux dames. Maintenant -j'ai terminé, caballero, c'est à vous de me dire à qui je m'adresse en -ce moment, si c'est à l'officier espagnol ou au montonero. - -Après ces paroles prononcées d'une voix brève et sèche, le capitaine -s'appuya sur son sabre et attendit. - -Cependant une vive agitation régnait dans la salle, les partisans -chuchotaient entre eux en lançant des regards courroucés au téméraire -officier qui osait les braver ainsi jusque dans leur camp; quelques-uns -portaient déjà la main à leurs armes: un conflit était imminent. - -Don Pablo se leva, d'un geste impérieux il calma le tumulte, et lorsque -le silence se fut rétabli, il répondit avec la plus exquise courtoisie -à l'envoyé du général. - ---Señor capitaine, j'excuse en qu'il y a d'acerbe et d'exagéré dans ce -que vous venez de me dire, vous ignorez ce qui s'est passé et ne faites -que vous acquitter de la mission dont on vous a chargé; le ton que -vous avez cru devoir prendre, avec un autre homme que moi, aurait pu -avoir pour vous des conséquences fort graves, mais je vous le répète, -je vous excuse parce que vous me supposez à tort des intentions qui -toujours ont été bien éloignées de ma pensée; ces dames m'ont demandé -ma protection, je la leur ai accordée pleine et entière; elles jugent -aujourd'hui pouvoir s'en passer, soit; elles sont libres, rien ne les -empêche de partir avec vous; elles ne sont pas mes prisonnières, je -n'ai donc pas de rançon à exiger d'elles; ma seule récompense sera -d'avoir été assez heureux pour leur être utile dans une circonstance -très périlleuse; voilà, señor capitaine, la réponse que je puis vous -faire. Veuillez informer son Excellence le marquis de Castelmelhor de -la façon dont j'agis avec vous et assurez-le que j'ai été heureux de -rendre à ces dames le service qu'elles ont réclamé de mon honneur de -soldat. - ---Cette réponse me comble de joie, caballero, reprit l'officier; croyez -que je considérerai comme un devoir de faire disparaître de l'esprit -de mon général les préventions qui s'y sont élevées contre vous, avec -une espèce de raison, permettez-moi de vous le dire; il ne vous connaît -pas, et vos ennemis vous ont noirci auprès de lui. - ---Donc, voilà qui est entendu, señor; je suis heureux que cette grave -affaire soit enfin terminée à notre satisfaction commune. Quand -désirez-vous partir? - ---Le plus tôt que cela me sera possible, señor. - ---Je le comprends, le marquis de Castelmelhor doit être impatient de -revoir deux personnes qui lui sont si chères et dont il est depuis -longtemps séparé; cependant ces dames ont besoin de quelques heures -pour faire leurs préparatifs de voyage; elles ne sont pas prévenues -encore. J'ose donc espérer que vous accepterez l'invitation que -j'ai faite à ces caballeros, et que vous consentirez à partager -l'hospitalité que je puis leur offrir. - ---De grand cœur, caballero, cependant je voudrais qu'il me fût permis -de voir ces dames sans retard. - ---Je vous conduirai moi-même près d'elles, señor capitaine, aussitôt -que vous aurez pris quelques rafraîchissements. - -Le capitaine s'inclina; une plus longue insistance aurait été de -mauvais goût. - -Don Pablo sortit alors de la salle avec ses hôtes et ses plus intimes -officiers; en passant près du peintre français, il ne lui dit pas un -mot, mais il lui lança un regard sardonique accompagné d'un sourire qui -donna fort à réfléchir au jeune homme. - ---Hum, murmura-t-il à part lui, tout cela n'est pas clair, je crois -qu'il me faut plus que jamais veiller sur ces deux pauvres dames; don -Pablo a trop facilement consenti à les laisser partir. - -Et il quitta la salle en hochant la tête à plusieurs reprises. - - - - - -XVIII - - -LE TOLDO - - -En quittant la salle de réception, Émile Gagnepain s'était dirigé -vers le toldo habité par la marquise de Castelmelhor et sa fille; en -agissant ainsi, le jeune homme obéissait à un pressentiment qui lui -disait que, dans ce qui s'était passé devant lui, une sombre comédie -avait été jouée par don Pablo, et que la facilité avec laquelle il -avait consenti à laisser partir ses captives cachait une perfidie. - -Ce pressentiment était devenu tellement vif dans l'esprit du jeune -homme, il avait à ses yeux si bien revêtu les apparences de la réalité, -que bien que rien ne vint corroborer cette pensée de trahison, il en -avait acquis la certitude morale et aurait au besoin affirmé sa réalité. - -Entraîné malgré lui et contre sa volonté dans une suite d'aventures -fort désagréables pour un homme qui, comme lui, était venu chercher en -Amérique cette liberté de mouvements et cette tranquillité d'esprit -que son pays, bouleversé par les factions, lui refusait, le jeune -homme avait fini, ainsi que cela arrive toujours, par s'intéresser à -cette position anormale que les circonstances lui avaient faite et -à suivre les diverses péripéties de la lutte étrange dans laquelle -il se trouvait jeté avec l'anxiété fébrile d'un homme qui voit se -dérouler devant lui les scènes d'un drame émouvant. De plus sans qu'il -y eût pris garde, un sentiment qu'il n'essayait pas d'analyser avait -sourdement germé dans son cœur; ce sentiment avait grandi à son insu, -presque insensiblement, et avait fini par acquérir une force telle, que -le jeune homme, qui commençait à s'effrayer de la nouvelle situation -dans laquelle son esprit se trouvait placé tout à coup, désespérait -de l'arracher de son cœur, et de même que toutes les natures, non -pas faibles, mais insouciantes, n'osant s'interroger sérieusement et -sonder le gouffre qui s'était ainsi ouvert dans son âme, il se laissait -nonchalamment entraîner par le courant qui l'emportait, jouissant du -présent sans songer à l'avenir, et se disant que, le moment de la -catastrophe arrivé, il serait temps assez de faire face au péril et de -prendre un parti quelconque. - -A peine avait-il fait quelques pas dans le camp que, en tournant la -tête, il aperçut don Santiago Pincheyra à quelques pas derrière lui. - -Le montonero marchait nonchalamment, les bras derrière le dos, les -regards vagues, sifflotant une zambacueca entre ses dents, ayant enfin -toute la démarche d'un homme désœuvré qui se promène; mais le peintre -ne s'y trompa pas: il comprit que don Pablo, empêché par ses hôtes, -auxquels il était tenu de faire les honneurs du camp, avait délégué -son frère, afin de suivre ses mouvements et lui rendre compte de ses -démarches. - -Le jeune homme ralentit peu à peu le pas, sans affectation, et, -pivotant tout à coup sur les talons, il se trouva nez à nez avec don -Santiago. - ---Eh! fit-il, en feignant de l'apercevoir, quelle charmante surprise, -señor, vous avez donc laissé à votre frère don Pablo le soin de traiter -les officiers espagnols. - ---Comme vous le voyez, señor, répondit l'autre assez, interloqué et ne -sachant trop quoi répondre. - ---Et vous vous promenez, sans doute? - ---Ma foi oui; entre nous, cher señor, ces réceptions d'étiquette -m'ennuient; je suis un homme simple, moi, vous le savez. - ---¡Caray! Si je le sais, dit le Français d'un air narquois; ainsi, vous -êtes libre? - ---Mon Dieu oui, complètement. - ---Eh bien! Je suis charmé que vous soyez parvenu à vous dépêtrer de ces -étrangers si fiers et si hautains; c'est bien heureux pour moi que vous -soyez libre, et je vous avoue que je ne comptais guère sur le plaisir -de vous rencontrer si à point. - ---Vous me cherchiez donc? fit don Santiago avec étonnement. - ---Certes, je vous cherchais; seulement, vu les circonstances présentes, -je n'espérais pas, je vous le répète, réussir à vous rencontrer. - ---Ah! Pourquoi donc me cherchiez-vous ainsi? - ---Voilà, cher seigneur, comme je sais de longue main, que vous êtes un -de mes meilleurs amis, j'avais l'intention de vous demander un service. - ---Me demander un service, à moi? - ---Parbleu! A qui donc, excepté votre frère don Pablo et vous, je ne -connais personne à Casa-Trama. - ---C'est vrai, vous êtes forastero étranger. - ---Hélas, oui! Tout ce qu'il y a de plus forastero. - ---Voyons le service? demanda le montonero, complètement trompé par la -feinte bonhomie du jeune homme. - ---Voici ce dont il s'agit, répondit celui-ci avec un sang-froid -imperturbable, seulement je vous prie de me garder le secret, car la -chose intéresse d'autres personnes et, par conséquent, est assez grave. - ---Ah, ah! fit don Santiago. - ---Oui, reprit le jeune homme en baissant affirmativement la tête, vous -me promettez le secret, n'est-ce pas? - ---Sur mon honneur. - ---Merci, me voilà tranquille; je vous avouerai donc que je commence à -m'ennuyer terriblement à Casa-Trama. - ---Je comprends cela, répondit le montonero, en hochant la tête. - ---Je voudrais partir. - ---Qui vous en empêche? - ---Mon Dieu, une foule de raisons; d'abord les deux dames que vous savez. - ---C'est juste, dit-il avec un sourire. - ---Vous ne me comprenez pas. - ---Comment cela? - ---Dame! Vous semblez supposer que je désire demeurer près d'elles, -tandis que ce sont elles, au contraire, qui s'obstinent à exiger que je -demeure ici. - -Le montonero lança à la dérobée un regard soupçonneux à son -interlocuteur, mais le Français était sur ses gardes, son visage -semblait de marbre. - ---Bien. Continuez, fit-il au bout d'un instant. - ---Vous savez que j'assistais à l'entrevue. - ---Parbleu! Puisque je vous y ai conduit moi-même; vous étiez assis -auprès du secrétaire. - ---Le señor Vallejos, c'est cela: un bien aimable cavalier; eh bien! Ces -dames sont sur le point de quitter Casa-Trama. Don Pablo consent à leur -départ. - ---Vous voudriez partir avec elles? - ---Vous n'y êtes pas; je voudrais partir c'est vrai, mais pas avec -elles; puisqu'elles s'en vont sous l'escorte des officiers étrangers, -je leur deviens inutile. - ---En effet! - ---Donc, elles n'auront plus de prétexte pour m'empêcher de me séparer -d'elles. - ---C'est vrai! Alors? - ---Alors, je désire que vous me fassiez accorder par votre frère, à -moins que vous ne préfériez me le donner vous-même, un sauf-conduit -pour traverser en sûreté vos lignes et regagner au plus vite le Tucumán -que je n'aurais jamais dû quitter. - ---C'est bien réellement pour retourner au Tucumán que vous désirez un -sauf-conduit? - ---Pour quelle raison serait-ce donc? - ---Je ne sais pas; mais mon frère... Il s'arrêta subitement avec un -embarras mal dissimulé. - ---Votre frère? insinua le jeune homme. - ---Rien, je m'étais trompé; ne faites pas, je vous prie, attention à mes -paroles, et n'attachez pas à ce que je vous dis un sens qui me saurait -être vrai; je suis sujet à commettre souvent des erreurs. - ---Y a-t-il des difficultés à ce que vous m'accordiez ce sauf-conduit? - ---Je n'en vois pas; cependant, je n'oserais le faire, sans en prévenir -mon frère. - ---Qu'à cela ne tienne, je n'ai nullement l'intention de quitter le camp -sans son autorisation; si vous voulez, nous irons le trouver ensemble. - ---Vous êtes donc pressé de partir? - ---Jusqu'à un certain point, il vaudrait mieux, je crois, que je -pusse m'éloigner sans voir ces dames et avant elles; de cette façon, -j'éviterais la demande qu'elles ne manqueront pas de m'adresser de les -accompagner. - ---Cela vaudrait mieux, en effet. - ---Allons donc trouver votre frère, afin de terminer cela le plus tôt -possible. - ---Soit. - -Ils se dirigèrent vers le toldo de don Pablo; mais, à moitié route à -peu près le Français s'arrêta en se frappant le front. - ---Qu'avez-vous? lui demanda don Santiago. - ---J'y songe, nous n'avons pas besoin d'aller ensemble; vous arrangerez -cette affaire beaucoup mieux que moi; pendant que vous serez là-bas, je -préparerai tout pour mon départ, de sorte que je pourrai me mettre en -route aussitôt après votre retour. - -Le jeune homme parlait avec une si grande bonhomie, sa figure respirait -si bien la franchise et l'insouciance, que don Santiago, malgré toute -sa finesse, y fut trompé. - ---C'est cela, dit-il; pendant que je serai près de mon frère, faites -vos préparatifs; je n'ai pas besoin de vous. - ---Cependant, si vous le préférez, peut-être serait-il plus convenable -que je vous accompagnasse? - ---Non, non, c'est inutile; dans une heure je serai à votre toldo avec -le sauf-conduit. - ---Je vous remercie d'avance. - -Les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent, don Santiago se -dirigeant vers la maison de son frère, qui était aussi la sienne, et -le Français suivant en apparence le chemin qui le devait conduire à -l'habitation qui lui avait été assignée; mais aussitôt que le partisan -eut tourné l'angle de la plus prochaine rue, Émile, après s'être -assuré qu'un nouvel espion n'était pas attaché à ses pas, changea -immédiatement de direction et reprit celle de la demeure des deux dames. - -Pincheyra avait logé ses captives dans un toldo isolé à une des -extrémités du camp, toldo, adossée à une montagne taillée presque à -pic, et qui pour cette raison le rassurait sur les probabilités d'une -fuite. Ce toldo était du reste partagé en plusieurs compartiments, -propres et meublé avec tout le luxe que comportait l'endroit où il se -trouvait. - -Deux femmes indiennes avaient été par le partisan attachées au service -des deux dames, non seulement comme domestiques, mais surtout pour les -surveiller et lui rendre compte de ce qu'elles disaient et faisaient; -car, malgré les dénégations de don Pablo, la marquise et sa fille, bien -que traitées avec le plus grand respect et en apparence complètement -libres de leurs actions, étaient bien réellement prisonnières et elles -n'avaient pas tardé à s'en apercevoir. - -Ce n'était qu'avec de grandes précautions, et pour ainsi dire à la -dérobée, que le jeune peintre parvenait à les voir et à échanger avec -elles quelques mots sans témoins. - -Les domestiques rôdaient sans cesse autour de leurs maîtresses, -furetant, écoutant et regardant, et si par hasard elles s'éloignaient, -la sœur de don Santiago, qui affectait de témoigner une vive amitié -pour les étrangères, venait s'installer chez elles sans façon et y -demeurait presque toute la journée, les fatiguant de ses caresses -étudiées et des témoignages menteurs d'une amitié qu'elles savaient -parfaitement être fausse. - -Cependant grâce à Tyro, dont le dévouement ne se ralentissait pas, et -qui avait su se mettre au mieux dans l'esprit des deux Indiennes, Émile -était parvenu à se débarrasser à peu près d'elles; le Guaranis avait -trouvé le moyen de les attirer par de petits présents, et à les mettre -jusqu'à un certain point dans les intérêts de son maître, qui, de son -côté, n'arrivait jamais au toldo sans leur offrir quelque bagatelle; -il ne restait donc que la sœur de Pincheyra. Mais ce jour-là; après -avoir, le matin, fait une longue visite aux dames, elle s'était retirée -afin d'assister au repas que son frère donnait aux officiers étrangers, -et pour remplir a leur égard ses devoirs de maîtresse de maison, soin -dont elle n'avait pu se dispenser. - -La marquise et sa fille étaient donc, pour quelque temps du moins, -délivrées de leurs espionnes, maîtresses de leur temps et libres -jusqu'à un certain point de se concerter avec le seul ami qui ne les -eût pas abandonnées, sans craindre que leurs paroles fussent répétées -à l'homme qui avait si indignement trahi à leur égard les lois de -l'hospitalité et méconnu le droit des gens. - -A quelques pas du toldo, le jeune homme se croisa avec Tyro, qui, -sans lui parler, lui fit comprendre, par un signe muet, que les dames -étaient seules. - -Le jeune homme entra. - -La marquise et sa fille, tristement assises auprès l'une de l'autre, -lisaient dans un livre de prières. - -Au bruit que fit Émile en franchissant le seuil de la porte, elles -relevèrent vivement la tête. - ---Ah! fit la marquise dont le visage s'éclaira aussitôt. C'est vous -enfin, don Emilio. - ---Excusez-moi, madame, répondit-il, je ne puis que fort rarement me -rendre auprès de vous. - ---Je le sais, comme nous vous êtes surveillé, en butte aux soupçons. -Hélas! Nous n'avons échappé aux révolutionnaires que pour tomber aux -mains d'hommes plus cruels encore. - ---Auriez-vous à vous plaindre des procédés de don Pablo Pincheyra ou de -quelqu'un des siens, madame? - ---Oh! répondit-elle avec un sourire ironique, don Pablo est poli, trop -peut-être avec moi? Oh, mon Dieu! Qu'ai-je fait pour être ainsi en -butte à ces persécutions! - ---Avez-vous vu mon serviteur, ce matin, madame. Je vous demande pardon -de vous interroger ainsi, mais le temps me presse. - ---Est-ce de Tyro dont vous me parlez? - ---De lui-même, oui, madame. - ---Je l'ai vu un instant. - ---Il ne vous a rien dit? - ---Peu de chose; il m'a annoncé votre visite, en ajoutant que, sans -doute, vous auriez d'importantes nouvelle à m'apprendre, aussi mon -désir de vous voir était-il vif; dans la position où ma fille et moi -nous nous trouvons, tout est pour nous matière à espérance. - ---J'ai, en effet, madame, de graves nouvelles à vous annoncer; mais je -ne sais comment le faire. - ---Pourquoi donc? s'écria doña Eva en fixant sur lui ses grands yeux -avec une expression indéfinissable: craignez-vous de nous affliger, -señor don Emilio? - ---Je crains, au contraire, señorita, de faire entrer dans votre cœur -un espoir qui ne se réalisera pas. - ---Que voulez-vous dire? Parlez, señor, au nom du ciel! interrompit -vivement la marquise. - ---Ce matin, madame, plusieurs étrangers sont entrés à Casa-Trama. - ---Je le sais, caballero; c'est à cette circonstance que je dois de -ne pas avoir près de moi le garde du corps en courette qu'on a jugé -convenable de me donner, c'est-à-dire la sœur du señor don Pablo -Pincheyra. - ---Connaissez-vous ces étrangers, madame? - ---Votre question a lieu de me surprendre, caballero. Depuis mon arrivée -ici, vous savez que c'est à peine s'il m'a été permis de faire quelques -pas hors de cette misérable _choza_. - ---Excusez-moi, madame; je vais mieux préciser ma question: avez-vous -entendu parler d'un certain don Sebastiao Vianna? - ---Oui, oui! s'écria doña Eva en joignant les mains avec joie; don -Sebastiao est un des aides de camp de mon père. - -Le visage du jeune homme s'assombrit. - ---Ainsi, vous êtes sûre de le connaître? reprit-il. - ---Certes, répondit la marquise. Comment, ma fille et moi, ne -connaîtrions-nous pas un homme qui est notre parent éloigné et qui a -servi de parrain à ma fille? - ---Alors, madame, je me trompais, et les nouvelles que je vous apporte -sont réellement de bonnes nouvelles pour vous; j'ai eu tort de tant -hésiter à vous les annoncer. - ---Comment cela? - ---Parmi les étrangers arrivés ce matin à Casa-Trama, il en est un -chargé de réclamer votre mise en liberté immédiate, de la part du -marquis de Castelmelhor, votre époux, madame, votre père, señorita; -cet étranger se nomme don Sebastiao Vianna, porte le costume -d'officier portugais et est, dit-il, aide de camp du général marquis -de Castelmelhor; je dois reconnaître que don Pablo Pincheyra s'est en -cette circonstance conduit en véritable caballero; après avoir nié que -vous fussiez ses prisonnières, il a noblement refusé la somme proposée -pour votre rançon, et s'est engagé à vous remettre aujourd'hui même aux -mains de don Sebastiao, qui doit, sous son escorte, vous reconduire à -votre mari. - -Il y eut un instant de silence; la marquise était pâle, ses sourcils -froncés à se joindre sous l'effort d'une pensée intérieure et ses -regards fixes dénotaient chez elle une émotion contenue avec peine; -doña Eva, au contraire, rayonnait: l'espoir de la liberté illuminait -ses traits d'une auréole de bonheur. - -Le jeune homme regardait la marquise sans rien comprendre à cette -émotion dont il cherchait vainement la cause; enfin elle reprit la -parole. - ---Êtes-vous bien certain, caballero, dit-elle, que l'officier dont vous -parlez se nomme don Sebastiao Vianna? - ---Parfaitement, señora, je l'ai plusieurs fois entendu nommer devant -moi; d'ailleurs il me serait de toute impossibilité d'inventer ce nom -que jamais, avant aujourd'hui, je n'avais entendu prononcer. - ---C'est vrai, et pourtant ce que vous me dites est tellement -extraordinaire que je vous avoue que, malgré moi, je n'ose y croire et -que je redoute un piège. - ---Oh! Ma mère! s'écria doña Eva d'un ton de reproche, don Sebastiao -Vianna, l'homme le plus loyal et le plus... - ---Qui vous assure ma fille, interrompit vivement la marquise, que cet -homme soit réellement don Sebastiao? - ---Oh, madame! fit le jeune homme. - ---Caballero, don Sebastiao était, il y a deux mois à peine, en Europe, -répondit la marquise d'un ton péremptoire. - -Cette parole tomba comme la foudre au milieu de la conversation, et -glaça subitement l'espoir dans le cœur de la jeune fille. - -Au même instant un coup de sifflet résonna au dehors. - ---Tyro m'avertit, dit Émile, que quelqu'un vient de ce côté, je -ne puis demeurer davantage. Quoi qu'il arrive, ne vous abandonnez -pas au désespoir, feignez d'accepter, quelles qu'elles soient, les -propositions qui vous seront faites; tout est préférable pour vous à -demeurer plus longtemps ici; moi, de mon côté, je veillerai; à bientôt, -courage! Comptez sur moi! - -Et sans attendre la réponse que les deux dames se préparaient sans -doute à lui faire, le jeune homme s'élança hors du toldo. - -Tyro, qui guettait son apparition, le saisit vivement par le bras et -l'entraîna derrière le toldo. - ---Regardez, lui dit-il. - -Le peintre se pencha avec précaution, et il aperçut don Pablo -Pincheyra, sa sœur, l'officier portugais et trois ou quatre autres -personnes qui se dirigeaient vers l'habitation des dames. - ---Hum! fit-il, il était temps. - ---N'est-ce pas? Mais je veillais, heureusement. - ---Viens, Tyro, retournons chez moi; don Santiago doit m'attendre. - ---Vous lui avez donné rendez-vous? - ---Oui. - ---Eh bien! Vous avais-je trompé, mi amo? - ---Non, certes; ce que j'ai vu a surpassé mon attente. Mais quel est -donc ce don Sebastiao? - -Le Guaranis répondit par un ricanement de mauvais augure. - ---Il y a quelque chose, n'est-ce pas? demanda Émile avec inquiétude. - ---Avec les Pincheyras, il y a toujours quelque chose, mi amo, reprit -l'Indien à voix basse; mais nous voici à votre toldo, soyez prudent. - ---Avertis les Gauchos que, probablement, nous partons aujourd'hui; -prépare tout pour que nous soyons en mesure. - ---Nous partons? - ---Je l'espère. - ---Oh! Alors, tout n'est pas encore perdu. - -Ils entrèrent dans le toldo, il était désert, don Santiago n'avait pas -encore paru. - -Tandis que Tyro allait avertir les Gauchos de lacer et de seller leurs -chevaux et de ramener les mules de charge du corral, le jeune homme se -mit avec une rapidité fébrile à faire ses préparatifs. - -Aussi, lorsque une demi-heure plus tard, don Santiago entra dans le -toldo, le regard soupçonneux qu'il jeta autour de lui ne lui révéla -aucun indice qui pût lui faire soupçonner que le Français ne s'était -pas mis à la besogne aussitôt après l'avoir quitté. - ---Ah, ah! fit le jeune homme en le voyant, soyez le bienvenu, don -Santiago, surtout si vous m'apportez mon sauf-conduit. - ---Je vous l'apporte, répondit laconiquement don Santiago. - ---Pardieu! Il faut avouer que vous êtes un ami précieux; don Pablo n'a -pas fait de difficultés? - ---Aucunes. - ---Allons, il est définitivement fort aimable pour moi, ainsi je puis -partir. - ---Oui, à deux conditions. - ---Ah! Il y a des conditions, et quelles sont-elles? - ---La première est que vous partirez tout de suite et sans voir -personne, ajouta-t-il en pesant avec soin sur le dernier membre de -phrase. - ---Mes gens? - ---Vous les emmènerez avec vous; que voulez-vous que nous en fassions -ici? - ---C'est juste; eh bien! Mais cette condition me plaît -extraordinairement, vous savez que je désire surtout partir sans -prendre congé de qui que ce soit; tout est donc pour le mieux. Voyons -maintenant la seconde condition, si elle est comme la première, je ne -doute pas que je l'accepte sans observation. - ---La voici: don Pablo désire que je vous escorte, avec une dizaine de -cavaliers, jusqu'à quelques lieues d'ici. - ---Ah! fit le jeune homme. - ---Cela vous déplaît-il? - ---A moi? répondit en riant Émile, qui déjà avait repris son sang-froid; -pourquoi cela me déplairait-il? Je suis, au contraire, fort -reconnaissant à votre frère de cette nouvelle gracieuseté. Il craint -sans doute que je m'égare dans le dédale inextricable de ces montagnes, -ajouta-t-il avec une pointe d'ironie. - ---Je ne sais pas; il m'a ordonné de vous escorter: j'obéis, voilà tout. - ---C'est juste et surtout extraordinairement logique. - ---Ainsi, vous acceptez ces deux conditions? - ---Avec reconnaissance. - ---Alors nous partirons quand vous voudrez. - ---Je voudrais vous répondre, tout de suite; malheureusement, je suis -obligé d'attendre mes chevaux qui ne sont pas encore arrivés du corral. - ---Il n'est pas encore tard, ainsi il n'y a pas de temps de perdu. - ---Maintenant que nous sommes d'accord, si nous buvions un gatro -d'aguardiente[1]. - ---Ma foi, ce sera avec plaisir, señor. - -Le Français prit une bota et versa de l'eau-de-vie dans deux gobelets -en corne. - ---A votre santé, dit-il en buvant. - ---A votre heureux voyage, répondit don Santiago. - ---Merci. - -Un bruit de pas de chevaux se fit entendre au dehors. - ---Voici vos animaux qui arrivent. - ---Alors, nous serons prêts dans quelques instants. Si vous voulez, -pendant que nous chargeons, prévenez les hommes qui doivent vous -accompagner. - ---Ils sont prévenus, ils nous attendent aux retranchements. - -Tyro et les Gauchos se mirent alors, aidés par Émile et don Santiago, à -charger les deux mules et à seller les chevaux. - -Le Français, habitué à voyager dans ces contrées, n'avait que fort peu -de bagages: il n'emportait jamais avec lui que les choses les plus -indispensables. - -Une demi-heure plus tard, la caravane se mettait en marche au petit -pas, accompagnée par don Santiago qui la suivait à pied en fumant sa -cigarette et causant amicalement avec le jeune homme. - -Ainsi que l'avait dit le montonero, une dizaine de cavaliers -attendaient aux retranchements. - -Le Pincheyra enfourcha sa monture, donna l'ordre au départ, les -gardiens ouvrirent la barrière et la petite troupe quitta le camp en -bon ordre. - - -Renvoi 1: Un coup d'eau de vie. - - - - -XIX - - -DANS LA MONTAGNE - - -Il était à peu près trois heures de l'après-midi, au moment où Émile -Gagnepain quittait le camp, malgré l'escorte assez suspecte dont il -était accompagné; ce fut cependant avec un soupir de satisfaction que -le jeune homme se vit enfin dehors de ce repaire de bandits, dont il -avait un instant craint de ne plus sortir. - -La route que suivait la petite caravane était des plus pittoresques et -des plus accidentées; un sentier étroit serpentait sur le flanc des -montagnes côtoyant presque continuellement des précipices insondables, -du fond desquels s'élevaient les murmures mystérieux produits par des -eaux invisibles; parfois un pont formé par deux troncs d'arbres jetés -en travers d'une quebrada qui interrompait tout à coup la route était -franchi, comme en se jouant, par les chevaux et les mules accoutumés de -longue date à marcher par des chemins bien plus périlleux encore. - -Obligés de marcher les uns derrière les autres à cause du peu de -largeur du sentier à peine frayé sur lequel ils étaient engagés, les -voyageurs ne causaient pas entre eux, à peine leur était-il possible -d'échanger quelques paroles, et ils étaient contraints de se laisser -aller à leurs propres pensées sans qu'il leur fût permis de charmer -les ennuis du voyage autrement qu'en chantant, en sifflant, ou comme -déjà nous l'avons dit, en réfléchissant; ce fut alors en examinant le -paysage abrupt et sauvage dont il était environné de tous les côtés, -que le jeune homme se rendit bien compte de la formidable et presque -imprenable position choisie par le partisan pour son quartier-général, -et de la redoutable influence que cette position devait lui donner sur -les populations effrayées de la plaine: il frémit en songeant qu'il -avait commis l'imprudence de se laisser conduire dans cette forteresse -qui, de même que les cercles de l'Enfer du Dante, était, par la nature, -entouré d'infranchissables retranchements et ne rendait jamais la proie -qui y avait été une fois entraînée, une foule de lugubres histoires de -jeunes filles enlevées et disparues pour toujours lui revinrent alors -à l'esprit, et, par une étrange réaction de la pensée, il éprouva une -espèce de terreur rétrospective, s'il est permis de s'exprimer ainsi, -en songeant aux dangers terribles qu'il avait courus au milieu de ces -bandits sans frein, par lesquels en maintes circonstances, le droits -des gens, sacré pour tous les peuples civilisés, n'avait pas été -respecté. - -Puis, de réflexions en réflexions, par une pente toute naturelle -suivie par son esprit, sa pensée sa fixa sur ses compagnes, demeurées -sans appui et sans protecteur au milieu de ces hommes. Bien qu'il ne -les eût quittées que dans le but de tenter un effort suprême pour -leur délivrance, sa conscience lui reprocha cependant de les avoir -abandonnées, car, malgré l'impossibilité matérielle où il se trouvait -à Casa-Trama de leur être utile, cependant il avait la conviction que -sa présence imposait aux Pincheyras, et que devant lui aucun d'eux -n'aurait osé se porter sur les captives à des actes de brutalité -répréhensibles. - -En proie à ces pensées pénibles, il sentit son humeur s'assombrir peu à -peu, et la joie qu'il avait éprouvée d'abord de se voir si inopinément -rendu à la liberté, fit place de nouveau au découragement qui, -plusieurs fois déjà, s'était emparé de lui, avait brisé son énergie et -énervé ses plus belles qualités. - -Il fut tiré des réflexions dans lesquelles était plongé par la voix de -don Santiago qui tout à coup résonna à son oreille. - -Le jeune homme releva vivement la tête et regarda autour de lui comme -un homme qu'on éveille en sursaut. - -Le paysage avait complètement changé. Le sentier s'était élargi peu -à peu, avait pris les allures d'une route, les montagnes s'étaient -abaissées, leurs flancs étaient maintenant couverts de forêts -verdoyantes, dont les cimes feuillues étaient teintées de toutes -les couleurs du prisme par les rayons affaiblis du soleil couchant; -la caravane débouchait en ce moment dans une plaine assez étendue, -entourée de taillis épais et traversée par un mince flot d'eau dont les -capricieux méandres se perdaient çà et là au milieu d'une herbe haute -et touffue. - ---Que me voulez-vous? demanda le Français qui, impressionnable comme -tous les artistes, subissait déjà à son insu l'influence de ce -majestueux paysage, et sentait la gaieté remplacer dans son cœur la -tristesse qui depuis longtemps le gonflait, que me voulez-vous donc, -don Santiago? - ---Au diable! reprit celui-ci, il est heureux que vous consentiez enfin -à me répondre; voici près d'un quart d'heure que je vous parle sans -parvenir à obtenir un mot de vous; il parait que vous avez le sommeil -dur, compagnon? - ---Pardonnez-moi, señor, je ne dormais pas; je réfléchissais, ce qui -bien souvent est à peu près la même chose. - ---Demonio, je ne vous chicanerai pas là-dessus; mais puisque maintenant -vous consentez à m'écouter, veuillez, je vous prie, me répondre. - ---Je ne demande pas mieux; cependant, afin que je puisse le faire, il -faudrait que vous consentissiez, cher don Santiago, à me répéter votre -question, dont je vous certifie que je n'ai pas entendu un mot. - ---J'y consens, bien que, sans reproche, voilà - -au moins dix fois que je vous la fais en pure perte. - ---Je vous ai déjà prié de m'excuser. - ---Je le sais, aussi je ne vous garde pas rancune de votre inattention. -Voici le fait: il est au moins six heures du soir, le soleil se couche -au milieu de nuages cuivrés de la plus mauvaise apparence, je redoute -un temporal pour cette nuit. - ---Oh, oh! fit le jeune homme, êtes-vous sûr de cela? - ---J'ai trop l'habitude des montagnes pour m'y tromper. - ---Hum! Et que comptez-vous faire? - ---Voilà ce que je vous demande, cela vous regarde au moins autant que -moi, je suppose. - ---En effet, même davantage, puisque c'est pour m'être agréable que vous -avez consenti à m'accompagner; eh bien! Quel est votre avis, je me -range tout d'abord aux expédients que vous suggérera votre expérience, -et je les accepte les yeux fermés. - ---Voilà ce que j'appelle parler, et pour s'être fait attendre, votre -réponse n'en est pas pour cela plus mauvaise; donc, mon avis serait de -nous arrêter ici, où nous pouvons, à moins d'un cataclysme impossible à -prévoir, nous mettre à l'abri de l'ouragan, et d'y camper pour la nuit; -qu'en pensez-vous? - ---Je pense que vous avez raison, et que ce serait une folie, dans une -circonstance comme celle-ci, vu l'heure avancée et surtout; l'endroit -charmant où nous nous trouvons, de nous obstiner à aller plus loin. - ---D'autant plus qu'il nous serait presque impossible d'atteindre un -refuge aussi bon que celui où nous sommes avant la nuit noire. - ---Arrêtons-nous donc, alors, sans davantage discourir, et hâtons-nous -d'installer notre campement. - ---Eh bien! Cher seigneur, puisqu'il en est ainsi, pied à terre, et -déchargeons les mules. - ---Soit, dit le jeune homme en sautant à bas de son cheval, mouvement -immédiatement imité par le Pincheyra. - -Don Santiago avait dit vrai, le soleil se couchait, noyé dans des -flots de nuages blafards; la brise du soir se levait avec une certaine -force, les oiseaux tournoyaient en longs cercles en poussant des cris -discordants; tout présageait enfin un de ces terribles ouragans, nommés -_temporales_, dont la violence est si grande, que la contrée sur -laquelle ils sévissent est, en quelques minutes à peine, changée de -fond en comble et bouleversée comme si un tremblement de terre l'avait -retournée. - -Le peintre avait déjà, plusieurs fois depuis son arrivée en Amérique, -été à même d'assister au spectacle terrifiant de ces effroyables -convulsions de la nature en travail; aussi, connaissant l'imminence -du péril, il se hâta de tout faire préparer, afin que la tempête -n'occasionnât que peu de dommages; les ballots empilés les uns sur les -autres, au centre même de la vallée, non loin du ruisseau, formèrent, -par la façon même dont ils furent placés, un rempart solide contre -la plus grande furie du vent; les chevaux furent laissés libres et -abandonnés à cet instinct infaillible dont les a doué la Providence, et -qui, en leur faisant pressentir le danger bien avant qu'il les menace -réellement, leur suggère les moyens de lui échapper. Puis dans un trou -creusé à la hâte on alluma le feu nécessaire pour faire cuire les -lanières de _charqui_ ou viande de taureau sauvage séchée au soleil, -destinées, avec de l'_harina tostada_ et un peu de _queso_ de chèvre, -au repas du soir; l'eau du ruisseau devait servir à satisfaire la soif -des voyageurs, car, excepté don Santiago et le peintre, qui chacun -s'était muni d'une large _bota_ d'aguardiente blanche de Pisco, les -autres voyageurs ne portaient avec eux ni vin ni liqueurs, mais cet -oubli, si c'en était réellement un, était de peu d'importance pour des -hommes d'une aussi grande frugalité que les Hispano-américains, gens -qui vivent pour ainsi dire de rien, et dont la première chose venue -suffit pour apaiser la faim et la soif. - -Le repas fut ce qu'il devait être, entre hommes qui s'attendent à voir -d'un moment à l'autre fondre sur eux un danger terrible et inévitable, -c'est-à-dire triste et silencieux. - -Chacun mangea à la hâte sans lier conversation avec son voisin; puis, -la faim satisfaite, la cigarette fumée, sans se souhaiter même le -bonsoir les uns aux autres, les voyageurs s'enveloppèrent avec soin -dans leurs frazadas et leurs _pellones_, et essayèrent de dormir avec -cette résignation placide qui forme le fond du caractère des créoles -et leur fait accepter sans murmures inutiles les conséquences souvent -fâcheuses de l'existence nomade à laquelle ils sont condamnés. - -Bientôt, excepté les trois ou quatre sentinelles placées aux abords du -campement afin de surveiller l'approche des fauves, et des deux chefs -de la caravane, c'est-à-dire don Santiago et Émile, tout le monde fut -plongé dans un profond sommeil. - -Le Pincheyra paraissait soucieux; il fumait nonchalamment sa cigarette, -le dos appuyé à un tronc d'arbre et les yeux fixés devant lui, sans -cependant arrêter ses regards sur aucun objet; le Français, au -contraire, plus éveillé et plus gai que jamais, chantonnait entre ses -dents, et s'amusait, avec la pointe de son couteau, à creuser un trou -dans lequel il empilait ensuite du bois mort, dans le but évident -d'allumer un feu de veille, destiné sans doute à lui chauffer les pieds -lorsque l'envie lui prendrait de se livrer au sommeil. - ---Eh! don Santiago, dit-il, enfin, en s'adressant au Pincheyra et lui -touchant légèrement l'épaule, à quoi pensez-vous donc? est-ce que vous -n'allez pas essayer de dormir une couple d'heures? - -Le Chilien secoua la tête sans répondre. - ---Que signifie cela? reprit le jeune homme avec insistance, vous qui, -il n'y a qu'un instant, me reprochiez ma tristesse, vous semblez en -avoir hérité, sur mon âme; est-ce la pesanteur de l'atmosphère qui -influe sur vous? - ---Me prenez-vous pour une femme, répondit-il enfin d'un ton bourru; que -m'importe à moi l'état du ciel, ne suis-je pas un enfant des montagnes, -habitué, dès mon jeune âge, à braver les plus terribles temporales? - ---Mais, alors, qu'avez-vous qui vous tourmente? - ---Ce que j'ai, vous voulez le savoir? - ---Pardieu! Puisque je vous le demande. - ---Don Santiago hocha la tête à plusieurs reprises, jeta autour de lui -un regard soupçonneux, puis il se décida, enfin, à prendre la parole -d'une voix basse et presque indistincte comme s'il redoutait d'être -entendu, bien que tous ses compagnons fussent endormis à une distance -trop grande pour que le son de sa voix parvint jusqu'à eux. - - ---J'ai, dit-il, qu'une chose me chagrine. - ---Vous, don Santiago, vous m'étonnez étrangement; seriez-vous en -délicatesse avec votre frère, don Pablo? - ---Mon frère est, il est vrai, pour quelque chose dans cette affaire, -mais avec lui personnellement, je n'ai rien, ou du moins, je le -crois, car, avec lui, jamais on ne sait à quoi s'en tenir: non, c'est -uniquement à cause de vous que je suis chagrin en ce moment. - ---A cause de moi! s'écria le jeune homme avec surprise, je vous avoue -que je ne vous comprends pas. - ---Parlez plus bas; il est inutile que nos compagnons entendent ce que -nous disons, tenez, don Emilio, je veux être franc avec vous: nous -allons nous quitter peut-être pour ne jamais nous revoir, et je désire -pour vous qu'il en soit ainsi; je veux que notre séparation soit -amicale, et que vous ne conserviez contre moi aucune prévention. - ---Je vous assure, don Santiago... - ---Je sais ce que je dis, interrompit-il avec une certaine vivacité; -vous m'avez rendu un grand service; je ne puis nier que je vous dois en -quelque sorte la vie, car lorsque je vous rencontrai dans le souterrain -du rancho ma position était presque désespérée; eh bien! Je ne me suis -pas, en apparence, conduit avec vous comme j'aurais dû le faire; je -m'étais engagé à mettre, vous et les vôtres, à l'abri du danger qui -vous menaçait, et je vous ai conduit à Casa-Trama lorsque j'aurais dû, -au contraire, vous guider dans une direction tout opposée. Je sais -cela; j'ai mal agi en cette circonstance et vous avez le droit de m'en -garder rancune; mais je n'étais pas libre de faire autrement; j'étais -contraint d'obéir à une volonté plus forte que la mienne, la volonté de -mon frère, à qui nul n'a jamais osé résister. Aujourd'hui je reconnais -mon tort, et je voudrais, autant que possible, réparer le mal que j'ai -fait et celui que j'ai laissé faire. - ---Ceci est parler en caballero et en homme de cœur, don Santiago; -soyez convaincu que, quoiqu'il arrive, je vous saurai gré de ce que -vous me dites en ce moment; mais puisque vous avez si bien commencé, ne -me laissez pas plus longtemps dans le doute pénible où je me trouve: -répondez-moi sincèrement, le voulez-vous? - ---Oui, autant que cela dépendra de moi. - ---Les dames que j'ai été contraint d'abandonner, courent-elles des -dangers en ce moment? - ---Je le crois. - ---De la part de votre frère? - ---De la sienne, oui, et d'autres aussi. Ces deux étrangères ont -d'implacables ennemis acharnés à leur perte. - ---Pauvres femmes! murmura le jeune homme en soupirant; elles ne -quitteront donc pas le camp? - ---Au contraire; demain, au lever du soleil, elles en sortiront, -escortées par l'officier qui, devant vous, les a réclamées à mon frère. - ---Cet officier, vous le connaissez? - ---Un peu. - ---Qui est-il? - ---Ceci, je ne puis le dire, j'ai fait serment de ne le révéler à -personne. - -Le Français comprit qu'il ne devait pas insister, il modifia ses -questions. - ---Quelle route prendront-elles? demanda-t-il. - ---Celle que nous suivons. - ---Et elles se dirigeront? - ---Vers la frontière brésilienne. - ---Ainsi elles vont rejoindre le général de Castelmelhor? - -Le Pincheyra secoua négativement la tête. - ---Alors pourquoi prendre cette direction? - ---Je l'ignore. - ---Et cependant, vous croyez qu'un danger les menace? - ---Un terrible. - ---De quelle sorte? - ---Je ne sais pas. - -Le jeune homme frappa du pied avec, dépit. Ces réticences continuelles -de la part du partisan l'inquiétaient plus que la vérité si affreuse -qu'il se fût attendu à l'entendre. - ---Ainsi, reprit-il au bout d'un instant, en supposant que je demeure -ici quelque temps, je les verrai. - ---Cela ne fait aucun doute. - ---Que me conseillez-vous? - ---Moi? - ---Oui. - ---Rien; je ne suis pas comme vous amoureux de doña Eva, moi, dit-il -avec une certaine nuance de raillerie qui fit tressaillir le jeune -homme. - ---Amoureux de doña Eva! s'écria-t-il, moi? - ---Quel autre motif pourrait vous engager avec toutes les chances contre -vous de risquer votre vie pour la sauver s'il n'en était pas ainsi? - -Le jeune homme ne répondit pas; une lumière terrible venait subitement -de se faire dans son cœur; ce secret, qu'il se cachait à lui-même, -d'autres le connaissaient, et lorsqu'il n'osait pas s'interroger sur -cet amour insensé qui le brûlait, la certitude de son existence était -acquise même aux indifférents. - ---Oh! balbutia-t-il enfin, don Santiago, me croyez-vous donc capable -d'une telle folie? - ---Je ne sais si c'est une folie d'aimer lorsqu'on est jeune et ardent -comme vous l'êtes, répondit froidement le Pincheyra; jamais je n'ai -aimé que mon cheval et mon fusil, mais je crois savoir que l'amour de -deux êtres jeunes et beaux est une loi de nature, et je ne vois pas -pour quel motif vous essaieriez de vous y soustraire. Je ne vous blâme -ni ne vous approuve, je constate un fait, voilà tout. - -Le jeune homme fut étonné d'entendre parler ainsi un homme que, -jusqu'à ce moment, il avait supposé doué d'une dose fort restreinte -d'intelligence, et dont toute les aspirations lui semblaient tournées -vers la guerre et le pillage, ce demi sauvage, émettant d'un air aussi -insouciant des sentiments si humainement philosophiques, lui semblait -un phénomène incompréhensible. - -Le Pincheyra, sans paraître remarquer l'impression qu'il avait produite -sur son interlocuteur, continua tranquillement: - -L'officier qui escorte ces dames ignore non seulement votre amour pour -la plus jeune des deux dames, mais encore il ne sait pas que vous les -connaissez; pour des motifs particuliers et qui lui sont personnels, -mon frère a cru devoir garder le silence à ce sujet; je vous donne ce -renseignement dont je vous garantis l'exactitude, parce qu'il pourra -vous servir au besoin. - ---Maintenant, il est trop tard. - ---Don Emilio, sachez ceci: c'est qu'aussitôt après notre conversation, -mes compagnons et moi nous nous retirerons, parce que notre mission est -terminée, et que si je suis demeuré avec vous si longtemps, c'est que -je tenais à vous dire certaines choses. - ---Je vous en remercie. - ---Eh bien, je suis certain que vous ne quitterez pas ce lieu sans avoir -essayé non pas de revoir ces dames, mais de les enlever à ceux qui les -conduisent, ce qui, du reste, ne serait pas impossible puisqu'ils ne -seront qu'une dizaine tout au plus. Je vous souhaite bonne chance du -fond du cœur, parce que vous me plaisez et que je voudrais réellement -que vous réussissiez. Seulement, croyez-moi, agissez avec prudence, -la ruse a dénoué plus de liens que la violence et la force n'en ont -brisé: suivez le conseil que je vous donne, et j'espère que vous vous -en trouverez bien. Maintenant nous allons nous séparer, j'espère avoir -sinon réparé, du moins amoindri les conséquences funestes de la faute -qu'on m'a obligé à commettre; séparons-nous donc comme deux amis. Le -seul vœu que je forme est que nous ne nous revoyions jamais. - ---Eh quoi! Vous allez partir ainsi au milieu des ténèbres, lorsque nous -sommes menacés d'un temporal? - ---Il le faut, don Emilio; je suis attendu là-bas. Mon frère prépare -une importante expédition, à laquelle je dois et je veux assister. -Quant au temporal, il ne sévira pas avant deux ou trois heures et, si -terrible qu'il soit, c'est une trop vieille connaissance pour que je -ne sache pas les moyens de m'en garantir. Adieu donc, et encore une -fois bonne chance. Quoi qu'il arrive, silence sur ce que je vous ai -dit; maintenant, enveloppez-vous dans votre poncho et feignez de dormir -jusqu'à ne que j'aie donné le signal du départ à mes cavaliers. - -Le jeune homme suivit le conseil qui lui était donné, il se roula dans -son manteau et s'étendit sur le sol. - -Lorsque don Santiago se fut assuré que rien ne pourrait laisser -soupçonner l'entretien qui venait d'avoir lieu, il se leva, frappa du -pied pour se dégourdir, et prenant un sifflet suspendu à son cou par -une mince chaîne d'argent, il en tira un son aigu et prolongé. - -Les cavaliers dressèrent aussitôt la tête. - ---Allons, enfants! cria le Pincheyra d'une voix forte, debout et sellez -vos chevaux, nous retournons à Casa-Trama. - ---Eh quoi! Vous nous quittez à cette heure, señor don Santiago? lui -demanda le jeune homme, en feignant de s'être éveillé au bruit du -sifflet. - ---Il le faut, señor, répondit-il, notre escorte ne vous est plus -nécessaire, et nous avons une longue marche à faire, si nous voulons -être rendus à Casa-Trama au lever du soleil. - -Cependant les Pincheyras avaient obéi avec empressement à l'ordre -qu'ils avaient reçu, ils s'étaient levés et s'étaient mis aussitôt en -devoir de lacer leurs chevaux et de les seller. - -Par un hasard, prémédité sans doute par don Santiago, les sentinelles -qui avaient été chargées de veiller à la sûreté commune étaient les -deux Gauchos et le Guaranis, de sorte qu'il avait la certitude que le -secret de son entretien avec le Français ne transpirerait pas. - -Au bout de quelques minutes, les cavaliers furent en selle; le -Pincheyra se mit à leur tête, et se tournant vers Émile en lui faisant -un geste amical de la main. - ---Adios, señor, et bonne chance, lui dit-il avec intention. - -Le jeune homme lui rendit son cordial salut, et la petite troupe se mit -en marche. Bientôt elle disparut à l'angle du sentier; le bruit de ses -pas alla peu à peu en s'affaiblissant et ne tarda pas à s'éteindre tout -à fait. Lorsque le silence fut complètement rétabli, Émile fit un signe -à ses compagnons: - ---Maintenant que nous sommes seuls, señores, dit-il, causons, car les -circonstances sont graves. Tyro, allumez du feu, nous allons tenir un -conseil à l'Indienne. - -Le Guaranis ramassa le bois sec, l'empila avec soin, battit le briquet -et bientôt une légère aigrette de flamme s'éleva gaiement vers le ciel. - -Un silence de mort régnait dans la vallée, la brise s'était éteinte, -il n'y avait pas un souffle dans l'air; le ciel noir comme de l'encre, -n'avait pas une étoile, la nature semblait rassembler toutes ses forces -pour livrer un combat plus terrible à la matière; dans les profondeurs -inexplorées des quebradas, des bruits sourds et mystérieux s'élevaient -parfois, se mêlant, à de longs intervalles aux sourds rugissements des -fauves à l'abreuvoir. - -Les quatre hommes s'accroupirent en rond autour du feu, allumèrent -leurs cigarettes, et le jeune homme prit la parole après leur avoir -rapporté ce qu'il croyait nécessaire de leur dire de l'entretien qui -avait eu lieu entre lui et don Santiago. - ---Maintenant, ajouta-t-il, répondez-moi franchement, puis-je compter -sur vous pour tout ce qu'il me plaira de faire? - ---Oui, répondirent-ils tout d'une voix. - ---Quoi qu'il arrive? - ---Quoi qu'il arrive. - ---Bien, je ne serai pas ingrat, la récompense égalera les services; -maintenant, si vous avez quelques observations à me soumettre, je suis -prêt à les entendre. - -Les Gauchos, hommes d'exécution avant tout et peu parleurs de leur -nature, se contentèrent de dire que le moment d'agir arrivé, ils -seraient prêts; qu'ils n'avaient aucune observation à faire sur la -manière de procéder; que cela ne les regardait pas. - ---C'est juste, observa Tyro. Allez dormir, mes braves, et laissez-nous, -le seigneur notre maître et moi, convenir de ce qui sera opportun de -faire. - -Les Gauchos ne se le firent pas répéter deux fois; ils se levèrent et -allèrent s'étendre au milieu des ballots; deux minutes plus tard, ils -dormaient à poings fermés. - -Émile et le Guaranis, demeurés seuls, entamèrent alors un entretien -fort long et fort sérieux, et dressèrent un plan qu'il est inutile de -faire connaître ici. - - - - -XX - - -LE PARTISAN - - -Il nous faut maintenant retourner auprès des chefs guaycurús que nous -avons abandonnés au moment où, à la suite de don Zéno Cabral, ils -entraient dans une caverne, où le montonero, du moins d'après les -paroles qu'il avait prononcées en les accostant, paraissait avoir donné -rendez-vous au Cougouar. - -Cette caverne dont l'entrée, à moins de bien la connaître, était -impossible à distinguer du dehors à cause de la conformation du paysage -dont elle formait le centre, et de la difficulté avec laquelle on y -parvenait était vaste et parfaitement claire à cause d'une infinité de -fissures imperceptibles presque, qui y laissaient pénétrer la lumière -en y renouvelant l'air; dans le fond et sur les côtés s'ouvraient -plusieurs galeries qui se perdaient sous la montagne à des distances -probablement fort grandes. - -L'endroit où le partisan s'arrêta, c'est-à-dire à quelques pas à peine -de l'ouverture, contenait plusieurs sièges formés avec des blocs de -chêne mal équarris et deux ou trois amas de feuilles sèches servant -probablement de lits à ceux qui venaient chercher en ce lieu un refuge -temporaire. - -Au centre de la caverne, un grand feu était allumé. Sur ce feu, -suspendu par une chaîne, à trois pieux placés en faisceau, bouillait -une marmite de fer, tandis qu'un quartier de guanaco, enfilé dans -une baguette de fusil fichée dans le sol, rôtissait tout doucement; -quelques patates cuisaient sous la cendre et plusieurs cornes de -bœuf contenant de l'harina tostada étaient placées près des sièges -par terre. Les armes de Zéno Cabral, c'est-à-dire son fusil et son -sabre, étaient appuyés contre une des parois de la caverne. Il n'avait -conservé que son couteau à sa polena droite. - ---Señores, dit le partisan avec un geste courtois, permettez-moi de -vous offrir la mince hospitalité que les circonstances où nous nous -trouvons m'obligent à vous donner. Avant tout, nous mangerons et -boirons ensemble, afin de bien établir la confiance entre nous et -d'éloigner tout soupçon de trahison. - -Ces paroles avaient été prononcées en portugais, les capitaos -répondirent dans la même langue et s'assirent à l'exemple de leur -amphitryon sur les sièges préparés pour eux. - -Zéno Cabral décrocha alors la marmite et servit avec une adresse et une -vivacité peu communes, dans des _couis_ qu'il présenta ensuite à ses -hôtes du _tocino_, du _chorizo_ et du _charqui_, assaisonné avec des -_camotes_ et de l'_ajo_, ce qui forme le plat national de ces contrées. - -Le repas commença, et les chefs attaquèrent vigoureusement les mets -placés devant eux, se servant de leur couteau en guise de fourchette et -buvant à la ronde de l'eau légèrement coupée avec de l'aguardiente de -Pisco, afin d'en enlever l'âcreté. - -Les Indiens ne parlent pas en mangeant; aussi leurs repas sont-ils -généralement fort courts. Après le _charqui_, ce fut le tour du -guanaco; puis l'harina tostada fut mangée délayée avec de l'eau chaude, -et enfin Zéno Cabral confectionna le maté[1], et l'offrit à ses -convives. - -Lorsque le maté fut bu et que nos trois personnages eurent allumé leurs -cigarettes de paille de maïs; Zéno Cabral prit enfin la parole. - ---Je dois m'excuser près de vous, señor capitao, dit-il en portugais -à Gueyma, l'espèce de surprise au moyen de laquelle j'ai obtenu -une entrevue de vous; le Cougouar, dont depuis longtemps déjà j'ai -l'honneur d'être l'ami, m'avait engagé d'agir ainsi que je l'ai fait; -si une faute a été commise, c'est donc sur lui que doit en retomber le -blâme. - ---Ce que le Cougouar fait est toujours bien, señor, répondit en -souriant le chef, il est mon père, puisque c'est à lui que je dois -d'être ce que je suis, je n'ai donc pas à le blâmer, convaincu que -des raisons fort sérieuses et qui, sans doute, me seront plus tard -expliquées, l'empêchaient de procéder autrement. - ---Gueyma a bien parlé comme toujours, dit le Cougouar, la sagesse -réside en lui; le chef blanc ne tardera pas à déduire les motifs de sa -conduite. - ---C'est ce que je vais faire à l'instant, si les capitaos veulent bien -me prêter leur attention, reprit Zéno Cabral. - ---Que mon père parle, nos oreilles sont ouvertes. - -Le partisan se recueillit pendant deux ou trois minutes, puis il -commença en ces termes: - ---Mes frères les guerriers guaycurús trompés par les paroles menteuses -d'un blanc, ont consenti à former une alliance avec lui et à le -suivre dans cette contrée pour l'aider à combattre d'autres blancs -qui jamais n'avaient fait de mal à mes frères, et dont ils ignoraient -jusqu'à l'existence. Mais pendant que les guerriers entraient sur le -sentier, de la guerre et abandonnaient leurs territoires de chasse -sous la sauvegarde de l'honneur de leurs nouveaux alliés, ceux-ci, qui -n'avaient d'autre but que celui de les éloigner, afin de s'emparer -plus facilement de leurs riches et fertiles contrées, envahissaient -au mépris de la foi jurée leurs territoires de chasse, et essayaient -de s'y établir. Ce projet inique, cette infâme trahison aurait réussi -probablement, vu l'éloignement des plus braves guerriers de la nation, -si un ami des Guaycurús, révolté de cette action infâme, n'avait fait -prévenir Tarou-Niom, le grand capitao des Guaycurús, de se mettre sur -ses gardes et ne lui avait fait contracter une alliance offensive et -défensive avec Emavidi-Chaïmè, le grand chef des Payagoas, afin de -s'opposer aux attaques de l'ennemi commun. - -Malgré l'impassibilité de commande dont les Indiens font parade -dans les circonstances les plus sérieuses, Gueyma, en apprenant ces -nouvelles si nettement et si froidement articulées, ne put se contenir. -Ses sourcils se froncèrent, ses narines se dilatèrent comme celles -d'une bête fauve; il bondit sur ses pieds, et frappant violemment ses -mains l'une contre l'autre: - ---Mon frère, le chef pâle a les preuves de ce qu'il avance, n'est-ce -pas? s'écria-t-il avec un accent de sourde menace. - ---Je les ai, répondit simplement Zéno Cabral. - ---Bon, alors il me les donnera. - ---Je les donnerai au capitao. - ---Mais il est autre chose que je veux savoir encore. - ---Que veut savoir mon frère? - ---Quel est l'ami des Guaycurús qui les a avertis de l'horrible trahison -qui se tramait contre eux? - ---A quoi bon dire cela à mon frère? - ---Parce que de même que je connais mes ennemis, je veux connaître mes -amis. - -Zéno Cabral s'inclina. - ---C'est moi, dit-il. - -Gueyma le regarda un instant avec une fixité étrange, comme s'il eût -voulu lire jusqu'au fond de son cœur ses pensées les plus secrètes. - ---C'est bon, dit-il enfin, ce que dit mon frère doit être vrai, Gueyma -le remercie et lui offre sa main. - ---Je l'accepte avec empressement, car depuis longtemps déjà j'aime le -capitao, répondit le partisan, en pressant la main que lui tendait le -chef. - ---Maintenant, quelles sont les preuves que mon frère me donnera? - -Zéno Cabral fouilla sous son poncho et en retira un quipu[2] qu'il -présenta sans répondre au chef. - -Celui-ci le saisit vivement et se mit aussitôt à le déchiffrer, avec la -même rapidité qu'un Européen lit une lettre. - -Peu à peu, les traits du chef reprirent leur rigidité marmoréenne; -puis, après avoir complètement déchiffré le quipu, il le tendit au -Cougouar, et se tournant vers Zéno Cabral, qui suivait tous ses -mouvements avec une anxiété secrète: - ---Maintenant que je sais l'insulte qui m'a été faite, dit-il -froidement, mon frère me donnera sans doute les moyens de me venger. - ---Peut-être y parviendrai-je, répondit le partisan. - ---Pourquoi avoir le doute sur les lèvres quand la certitude est dans le -cœur? reprit Gueyma. - ---Que veut dire le capitao? - ---Je veux dire que personne dans le but unique d'être agréable à un -homme qu'il ne connait pas, ne fait ce qu'a fait mon frère. - ---Je connais le capitao plus qu'il ne le suppose. - ---C'est possible, j'admets cela; mais il n'en reste pas moins évident -pour moi que mon frère le chef pâle avait un but en agissant ainsi -qu'il l'a fait; c'est ce but que Gueyma désire connaître. - ---Que mon frère suppose que moi aussi j'aie à me venger de l'homme qui -l'a insulté, et que, pour que cette vengeance soit plus sûre et plus -éclatante j'aie besoin de l'aide de mon frère; me la refuserait-il? - ---Non, certes, si le fait, au lieu d'être une supposition, était une -réalité. - ---Le capitao me le promet? - ---Je le promets. - ---Eh bien! Les prévisions du chef sont justes. Malgré la vive et -sincère amitié que j'ai pour lui, obligé, en ce moment, de m'occuper -d'affaires fort sérieuses peut-être aurais-je négligé de m'occuper des -siennes, si je n'avais pas eu un puissant intérêt à le faire et si -l'homme dont il veut se venger n'était pas depuis longtemps mon ennemi; -voilà la vérité tout entière. - ---Eah! Mon frère a bien parlé; sa langue n'est pas fourchue; les -paroles que souffle sa poitrine sont loyales. Que fera mon frère pour -assurer ma vengeance en même temps que la sienne? - ---Deux choses. - ---Quelle est la première? - ---Je livrerai entre les mains du capitao la femme et la fille de son -ennemi. - -L'œil de l'lndien lança un fulgurant éclair de joie. - ---Bon! s'écria-t-il; voyons la seconde maintenant. - ---Je guiderai mon frère par des sentiers de bêtes fauves, connus de moi -seul, et avec les riches proies que je lui aurai livrées, je lui ferai -attendre, en moins de cinq jours, la frontière de ses territoires de -chasse. - ---Mon frère fera cela? - ---Je le ferai, je le jure! - ---C'est bien; quand les deux femmes pâles seront-elles mes captives? - ---Avant deux jours, si le chef consent à m'aider. - ---J'ai dit au chef blanc qu'il pouvait disposer de moi, qu'il parle -donc sans crainte. - -Zéno Cabral jeta un regard interrogateur au Cougouar qui jusqu'à ce -moment, avait assisté muet et impassible à cet entretien. - ---Mon frère peut parler, dit le vieux chef, la parole de Gueyma est -celle d'un capitao, rien ne saurait la faire changer. - ---Seulement, que mon frère prête la plus sérieuse attention à ce que je -vais dire; je ne ferai ce que j'ai proposé qu'à une condition. - ---J'écoute. - ---Mon frère ne pourra disposer, sous aucun prétexte, des captives -remises entre ses mains sans mon autorisation; sous aucun prétexte, -il ne leur rendra la liberté sans que j'y consente. Pour le reste, le -Cougouar connaît mes intentions, et il a promis de s'y conformer. - ---Est-ce vrai? demanda Gueyma au vieux chef en se tournant vers lui. - ---C'est vrai, répondit laconiquement celui-ci. - ---Le Cougouar, reprit le jeune homme, est un des plus sages guerriers -de ma nation; ce qu'il fait est toujours bien; il est de mon devoir de -suivre son exemple; j'adhère à ce que désire le chef blanc. - -Zéno Cabral inclina la tête en signe de remercîment et, malgré lui, un -éclair de satisfaction illumina pour une seconde son visage austère. - -Gueyma reprit: - ---Le chef pâle a-t-il autre chose à ajouter à ce qu'il m'a dit? - ---Rien, répondit le partisan. - ---C'est bien; à moi maintenant à poser mes conditions. - ---C'est trop juste, chef, je vous écoute. - ---Mon père, le chef blanc, connaît les coutumes de la pampa, n'est-il -pas vrai? - ---Je les connais, ma vie presque entière s'est écoulée au désert. - ---Connaît-il la cérémonie du pacte de vengeance en usage dans la nation -des Guaycurús? - ---J'en ai entendu parler, sans cependant l'avoir jamais encore -pratiquée pour mon propre compte; je sais que c'est une espèce de -fraternité d'armes qui lie deux hommes l'un à l'autre par un lien plus -fort que la parenté la plus proche. - ---Oui, c'est en effet cela; mon frère consent-il à ce que cette -cérémonie soit faite par nous? - ---J'y consens de grand cœur, chef, répondit le partisan sans hésiter, -parce que mes intentions sont pures, que nulle pensée de trahison n'est -dans mon cœur et que j'éprouve pour mon frère une vive amitié. - ---Bien, reprit en souriant le jeune chef, je remercie mon frère de -m'accepter pour compagnon du sang; le Cougouar nous attachera l'un à -l'autre. - ---Soit, répondit simplement celui-ci. - -Les trois hommes se levèrent. - -Le Cougouar s'avança alors entre eux, et leur faisant étendre en avant -à chacun la main droite: - ---Chacun de vous, dit-il, est double; il a un ami pour veiller sur lui -en tous lieux et en toutes circonstances, le jour comme la nuit, le - -matin comme le soir; les ennemis de l'un sont les ennemis de l'autre; -ce que l'un possède appartient à son ami. A l'appel de son compagnon -de sang, n'importe où il se trouve, n'importe ce qu'il fasse, l'ami -doit aussitôt tout abandonner pour accourir auprès de celui qui réclame -sa présence. La mort même ne saurait vous désunir: dans l'autre vie, -votre pacte continuera aussi fort que dans celle-ci. Vous, Zéno Cabral, -pour la nation des Guaycurús, vous vous nommez maintenant Cabral -Gueyma; et vous, Gueyma, pour les frères de votre ami, vous êtes Gueyma -Zéno. Votre sang même doit se mêler dans votre poitrine, afin que vos -pensées soient bien réellement les mêmes et que, à l'heure où vous -comparaîtrez, après votre mort, devant le Maître du monde, il vous -reconnaisse et vous réunisse l'un à l'autre. - -Après avoir ainsi parlé, le Cougouar tira son couteau de sa gaine et -piqua légèrement la poitrine du partisan juste à la place du cœur. - -Zéno supporta sans trembler ni pâlir cette effrayante incision, le -vieux chef recueillit le sang qui coula de la blessure dans un _couis_ -dans lequel un peu d'eau était restée; il incisa de même la poitrine du -jeune chef et fit aussi couler son sang dans le _couis_. - -Élevant alors le vase au-dessus de sa tête: - ---Guerriers, s'écria-t-il d'une voix sombre et empreinte d'une majesté -suprême, là est contenu votre sang, si bien mêlé qu'il ne pourrait plus -être séparé; chacun de vous va boire à cette coupe que, entre vous -deux, vous devez vider; à vous d'abord, ajouta-t-il en se tournant vers -Zéno Cabral en tendant le vase vers lui. - ---Donnez, répondit froidement le partisan et il le porta sans hésiter à -ses lèvres. - -Lorsqu'il eut bu la moitié à peu près de ce qu'il contenait. Il le -présenta à Gueyma; celui-ci le prit sans prononcer une parole et le -vida d'un trait. - ---A notre prochaine rencontre, frère, dit alors le jeune chef, nous -échangerons nos chevaux, car nous ne le pouvons faire en ce moment. En -attendant, voici mon fusil, mon sabre, mon couteau, ma poire à poudre, -mon sac à balles, mon lasso et mes bolas; acceptez-les, et veuille le -Grand-Esprit qu'ils vous fassent un aussi bon service qu'ils m'en ont -fait un à moi. - ---Je les reçois, frère, en échange de mes armes que voici. - -Puis les deux hommes s'embrassèrent, et la cérémonie fut terminée. - ---Maintenant, dit le Cougouar, le moment de nous séparer est arrivé, il -nous faut rejoindre nos guerriers: où nous retrouverons-nous et quand -aura lieu cette rencontre? - ---Le deuxième soleil après celui-ci, répondit le partisan, j'attendrai -mes frères trois heures avant le coucher du soleil au _cañon de -yerbas verdes_, les captives seront avec moi; le cri de l'aigle des -cordillières, trois fois répété, avertira mes frères de ma présence, -ils me répondront par celui du maukawis répété le même nombre de fois. - ---Bon; mes guerriers seront exacts. - -Les trois hommes se serrèrent énergiquement la main et les chefs -guaycurús se retirèrent, reprenant pour s'en aller le chemin presque -impraticable par lequel ils étaient venus, mais qui ne devait pas -offrir de difficultés sérieuses à des hommes brisés comme eux à tous -les exercices du corps et doués d'une souplesse et d'une agilité sans -égale. - -Zéno Cabral demeura seul dans la caverne. - -Le partisan se laissa tomber sur un siège, pencha la tête sur sa -poitrine et demeura ainsi pendant un laps de temps considérable plongé -dans de profondes réflexions. - -Lorsque les premières ombres du soir commencèrent à envahir l'entrée de -la caverne, le jeune homme se redressa. - ---Enfin! murmura-t-il à voix basse, je vais donc atteindre cette -vengeance que depuis si longtemps je poursuis; nul désormais ne -pourra me ravir ma proie; mon père tressaillira de joie dans sa tombe -en voyant de quelle façon je tiens mon serment; hélas! Pourquoi me -faut-il être la hache destinée à martyriser deux femmes innocentes! Le -véritable coupable m'échappe encore! Dieu permettra-t-il qu'il tombe -entre mes mains? Comment le contraindre à se livrer à moi? - -Il garda quelques instants le silence, puis il reprit arec une énergie -sauvage: - ---A quoi bon m'apitoyer sur le sort de ces femmes! La loi du désert ne -dit-elle pas: Œil pour œil, dent pour dent? Ce n'est pas moi qui ai -commis le crime! Je venge l'insulte faite à ma famille; le sort en est -jeté, Dieu me jugera! - -Il se leva et fit quelques tours dans la caverne. L'obscurité était -presque complète. Zéno Cabral prit une torche de bois pourri, l'alluma -et la ficha en terre; puis, après une dernière hésitation, il secoua la -tête à plusieurs reprises, se passa la main sur le front, comme pour -chasser une idée importune, et alla se rasseoir sur un des sièges, -après avoir fait disparaître les traces du repas et celles laissées par -la présence des guerriers guaycurús. - ---Je suis fou! murmura-t-il à demi-voix; il est trop tard maintenant -pour regarder en arrière. - -Et saisissant son fusil, il le déchargea en l'air. - -Le bruit de la détonation, répercuté par les nombreux échos de la -caverne, roula pendant un temps assez long, s'affaiblissant de plus en -plus et finit par s'éteindre tout à fait. - -Presque aussitôt la lueur de plusieurs torches brilla au fond d'une -galerie latérale, grandit rapidement, et bientôt illumina la caverne -de teintes rougeâtres qui couraient sur les parois avec des reflets -fantastiques; ces torches étaient portées par des montoneros conduits -par plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait don Silvio Quiroga. - ---Nous voici, général, dit le capitaine avec un salut respectueux. - ---Où sont les prisonniers? demanda Zéno Cabral, tout en rechargeant son -fusil qu'il plaça à portée de sa main. - ---Gardés à quelques pas par un détachement de nos hommes. - ---Qu'ils viennent. - -Le capitaine se retira sans répondre; quelques minutes se passèrent, -au bout desquelles il reparut accompagné de trois hommes désarmés qui -marchaient au milieu d'un groupe de partisans. - ---C'est bien, dit le général, laissez-moi avec ces caballeros, je -désire causer avec eux; seulement, soyez prêts à accourir, si besoin -était, au premier signal. Allez. - -Le capitaine Quiroga planta deux ou trois torches dans le sol, et -s'enfonça ensuite dans la galerie de laquelle il était sorti, suivi par -les montoneros. - -Don Zéno demeura seul avec les trois prisonniers; ceux-ci se tenaient -debout devant lui, froids, hautains, la tête fièrement rejetée en -arrière et les bras croisés sur la poitrine. - -Il y eut un instant de silence. - -Ce fut un des prisonniers qui le rompit. - ---Je suppose, seigneur général, dit-il avec un léger accent de -raillerie, puisque tel est le titre qu'on vous donne, que vous nous -avez appelés en votre présence afin de nous faire fusiller? - ---Vous vous trompez, seigneur don Lucio Ortega, répondit froidement le -partisan, quant à présent, du moins, telle n'est pas mon intention. - ---Vous me connaissez? s'écria l'Espagnol avec un mouvement de surprise -qu'il ne put réprimer. - ---Oui, señor, je vous connais, ainsi que vos compagnons, le señor comte -de Mendoza et le colonel Zinozain; je sais même dans quel but vous êtes -venus ainsi vous fourvoyer dans ces montagnes. Vous voyez que je suis -bien servi par mes espions. - ---Caramba! fit gaiement le capitaine Ortega, j'aurais voulu être aussi -bien servi par les miens. - -Le partisan sourit avec ironie. - ---Au fait, señor, dit le comte, que prétendez-vous nous imposer, -puisque nous sommes en votre pouvoir et que vous ne voulez pas nous -fusiller? - ---Vous reconnaissez, n'est-ce pas, que j'aurais le droit de le faire, -si tel était mon bon plaisir? - -Parfaitement, reprit le capitaine; quant à nous, soyez convaincu que -nous n'aurions pas manqué de vous faire sauter le crâne si le sort vous -avait fait tomber entre nos mains. N'est-ce pas, señores? - -Les deux officiers répondirent affirmativement. - ---Touchante unanimité, dit en raillant le montonero; je vous sais gré, -croyez-le bien, de vos bonnes intentions à mon égard; cependant elles -ne changent rien à ma résolution. - ---Alors, reprit le capitaine, il est probable que vous trouvez plus -d'avantage pour vous à nous laisser vivre qu'à ordonner notre exécution? - ---Cela est évident. - ---Mais il est probable aussi que les conditions que vous nous poserez, -dit le colonel, seront de telle sorte que nous refuserons de les -accepter, préférant la mort au déshonneur. - ---Eh bien, vous n'y êtes pas du tout, mon cher colonel, répondit avec -bonhomie le partisan, je sais trop ce qu'on se doit entre soldats, bien -qu'ennemis, pour profiter des avantages que me donne ma position, et -ces conditions seront, au contraire, excessivement douces. - ---Oh, oh! Voilà qui est étrange, murmura le comte. - ---Fort étrange, en effet monsieur le comte, de voir un de ces -misérables créoles, ces bêtes fauves, ainsi que vous les nommez, -conserver des sentiments d'humanité si complètement mis en oubli par -leurs ex-maîtres, les nobles Castillans. - ---Je vous avoue que, pour ma part, je suis curieux de connaître ces -bénignes propositions! dit en ricanant le capitaine. - ---Vous allez être satisfait, señor, reprit le partisan de ce ton -narquois qu'il affectait depuis le commencement de l'entretien: mais -avant tout, veuillez vous asseoir: je suis chez moi, je désire vous -faire les honneurs de ma demeure. - ---Soit; nous vous écoutons, dit le capitaine en s'asseyant, mouvement -imité par ses deux compagnons. - ---Mes conditions, les voici, reprit le partisan: je vous offre de vous -rendre immédiatement la liberté en vous restituant tous les bagages qui -vous ont été enlevés, et en vous laissant la faculté de continuer votre -voyage et d'accomplir la mission dont vous êtes chargé pour don Pablo -Pincheyra. - ---Hein! s'écria le capitaine, vous savez cela aussi? - ---Je sais tout, ne vous l'ai-je pas dit? - ---C'est juste; pardonnez-moi cette interruption, fit le capitaine; vous -disiez donc que vous offriez de nous rendre la liberté, etc., etc., à -la condition... - ---A la condition, reprit don Zéno, que d'abord vous me donnerez votre -parole d'honneur de gentilshommes et de soldats, que, quoi qu'il -arrive pendant tout le temps que nous demeurerons ensemble, vous ne -prononcerez jamais mon nom, et vous me garderez un secret inviolable. - ---Jusqu'à présent, je ne vois rien qui s'oppose à ce que nous prenions -cet engagement; ensuite, señor, car ce n'est pas tout, j'imagine? - ---En effet, ce n'est pas tout. Je désire me rendre en votre compagnie -au camp de Casa-Trama, afin de traiter avec don Pablo Pincheyra une -affaire qui m'est personnelle. Je prendrai le nom et le costume d'un -officier portugais. Vous ne me trahirez pas, et de plus vous m'aiderez -à terminer l'affaire en question; je sais que vous possédez assez -d'influence sur don Pablo pour me faire réussir. - --- Refusez-vous de nous instruire de cette affaire? demanda le comte. - ---En aucune façon. Cette susceptibilité est trop honorable pour -que je ne fasse pas droit à votre demande. Il s'agit de deux dames -portugaises, la marquise de Castelmelhor et sa fille, dont les -Pincheyras se sont emparés contre le droit des gens et que je veux -délivrer. - ---Voilà tout? - ---Oui, caballero. Voyez si votre honneur vous permet d'accepter ces -conditions. - ---Señor don Zéno Cabral, répondit le comte, l'histoire qu'il vous plaît -de nous conter est fort bien imaginée, bien que nous doutions beaucoup -de la réalité de votre dévouement pour ces dames; comme elles nous sont -à peu près inconnues, et que, ainsi que vous nous l'avez annoncé, cette -affaire vous est entièrement personnelle, nous ne nous reconnaissons -pas le droit de l'approfondir; en conséquence, mes compagnons et moi, -nous acceptons vos conditions, qui, nous le constatons, sont réellement -fort douces. Nous vous donnons notre parole d'honneur de remplir -exactement l'engagement que nous prenons vis-à-vis de vous, sans y être -aucunement contraints par la force. - ---Nous donnons notre parole d'honneur, ainsi que notre noble ami le -comte de Mendoza, dirent ensemble le capitaine et le colonel. - ---Et maintenant, ajouta don Luis Ortega, quand serons-nous libres? - ---A l'instant, caballeros. - ---Et nous partirons? - ---Au lever du soleil, de façon à être demain, dans la matinée, à -Casa-Trama; maintenant, disposez de moi, señores, je ne suis plus que -votre hôte. - -Nous avons rapporté plus haut de quelle façon le comte et les personnes -qui l'accompagnaient avaient été reçues par les Pincheyras. - - -Renvoi 1: Dans un précédent ouvrage, _Le grand Chef des Aucas_, j'ai -expliqué ce que c'est que cette boisson qui, dans l'Amérique du Sud, -remplace le thé, et est fort prisée des habitants blancs et indiens. G. -AIMARD - -Renvoi 2: Voir le _Grand Chef des Aucas_. 2 vol. in-12 Amyot, éditeur. - - - - -XXI - - -LES CAPTIVES - - -Aussitôt après la réception terminée, don Pablo avait offert aux -envoyés espagnols et à l'officier portugais, c'est-à-dire à don Zéno -Cabral, qu'il était loin de se douter d'avoir pour hôte dans son camp, -une collation que ceux-ci avaient accepté. - -Bien que campés dans une des parties les plus inaccessibles des -cordillières, les Pincheyras, grâce à leurs excursions continuelles et -aux vols et aux pillages qu'ils commettaient dans les _chacras_, les -bourgs, et même les villes situées sur les deux versants des montagnes, -étaient fort bien approvisionnés; leur repaire regorgeait des choses -les plus rares et les plus délicates. - -Par les soins de la sœur de don Pablo, chargée par son frère des -détails intérieurs de sa maison, une table avait été dressée et -couverte d'une profusion de vivres de toutes sortes, de _dulces_, de -fruits, de liqueurs, et même de vins d'Espagne et de France, que, -certes, on eût été loin de s'attendre à rencontrer en pareil lieu. - -Les Espagnols et les créoles hispano-américains sont généralement -sobres; cependant lorsque l'occasion s'en présente, ils ne méprisent -nullement les agréments d'une table bien garnie. En cette circonstance, -ils fêtèrent à l'envi la bonne chère que leur offrait leur amphitryon, -soit à cause des longues privations qu'ils avaient précédemment -endurées soit parce que tout était en réalité exquis et servi avec -beaucoup de goût; aussi le repas se prolongea-t-il assez longtemps, et -il était plus de trois heures de l'après-dîner lorsque les convives se -levèrent enfin de table. - -Don Pablo prit alors à part don Zéno Cabral, qu'il avait placé auprès -de lui à table, et pour lequel il éprouvait une vive sympathie. - ---Señor don Sebastiao, lui dit-il d'une voix un peu émue, car malgré ou -peut-être même à cause de sa sobriété habituelle, les quelques verres -de vin généreux que le partisan avait été contraint de boire pour -fêter ses convives, lui avaient donné une légère teinte d'ivresse, je -vous trouve, ¡vive Dios! un charmant compagnon, et je désirerais faire -quelque chose qui vous fût agréable. - ---Vous me faites honneur, caballero, répondit Zéno Cabral avec une -certaine réserve. - ---Oui, ¡_Dios me ampare_! C'est ainsi; je vous avoue que ce matin -j'étais assez contrarié de vous rendre les deux dames. - ---Pour quelle raison? - ---Diablos! J'aurais pu en tirer une bonne rançon. - ---Qu'à cela ne tienne, caballero, et je suis tout prêt. - ---Non, non, reprit-il vivement, ne parlons plus de cela, je me -rattraperai sur d'autres de ce que je perds avec celles-ci; je voulais -donc vous dire que je suis charmé maintenant de ce qui est arrivé. Bah! -Vous me plaisez, mieux vaut qu'il en soit ainsi; d'ailleurs, ces femmes -m'ennuient, elles pleurent continuellement, c'est insupportable. - ---En effet, vous disiez donc? - ---Et bien, ma foi, je disais que, si je pouvais vous être agréable en -quelque chose, je serais heureux que vous me missiez à même de vous -prouver l'estime que je fais de vous. - ---Vous me flattez, caballero, en parlant ainsi, je ne mérite pas cette -indulgence de votre part. - ---Si, je vous jure; ainsi parlez, que désirez-vous? - ---Eh bien! Puisqu'il en est ainsi, je serai franc avec vous, señor; il -y a, en effet, une chose dans laquelle vous pouvez m'être utile. - ---Eh bien! A la bonne heure, de quoi s'agit-il? - ---Oh, mon Dieu! d'une chose bien simple: laissez, je vous prie, ces -dames dans l'ignorance de leur délivrance; vous savez que - -la joie comme la douleur sont souvent fort à redouter lorsque tout à -coup on les éprouve sans préparation; je redoute la révolution que -pourrait occasionner à ces dames l'annonce de ce départ subit auquel -elles sont si loin de s'attendre. - ---Ce que vous me demandez là est en réalité très facile; cependant, il -me faudra les avertir demain ou ce soir. - ---Qu'à cela ne tienne, la chose est toute simple; dites-leur seulement -qu'elles soient prêtes à monter à cheval demain au lever du soleil, -sans les informer des causes ni du but de ce voyage; j'aurai soin de -me tenir hors de leur vue jusqu'à ce que je trouve une occasion de me -présenter à elles sans leur faire éprouver une trop forte commotion. - -Le Pincheyra, homme fort peu sentimental de sa nature, ne comprenait -rien à ce que lui disait le montonero: cependant, par suite de -cette espèce de vanité innée chez tous les hommes qui les pousse -à s'attribuer des qualités qu'ils ne possèdent pas, et d'ailleurs -entraîné malgré lui vers sa nouvelle connaissance par une inexplicable -sympathie, il ne fit aucune difficulté d'acquiescer à ce que lui -demandait don Zéno Cabral, et consentit à le laisser complètement agir -à sa guise, intérieurement flatté de la bonne opinion que celui-ci -semblait avoir de lui et jaloux de lui prouver qu'il ne s'était pas -trompé sur son compte. - -Les choses ainsi arrangées, don Pablo chargea, sans entrer dans aucun -détail, son frère José Antonio de prévenir les dames de leur prochain -départ, et, s'éloignant en compagnie de don Zéno, il lui fit visiter le -camp de Casa-Trama. - -José Antonio, le troisième frère de Pincheyra, était un homme de vingt -et quelques années, d'un caractère sombre, d'une intelligence bornée, -qui accepta de mauvaise volonté la commission qui lui était donnée; il -se hâta de s'en acquitter au plus vite. - -Il se dirigea donc vers le toldo habité par les deux dames. - -Elles étaient seules, occupées à causer entre elles, lorsque le -Pincheyra se présenta. - -A sa vue elles ne purent réprimer un mouvement de surprise et presque -d'effroi; mais elles se remirent bientôt et lui rendirent le salut -brusque qu'il leur fit, sans cependant leur adresser la parole, ce qui -obligea la marquise à lui demander quel motif l'amenait auprès d'elles. - ---Señora, répondit-il, mon frère le colonel don Pablo Pincheyra m'a -chargé de vous avertir de vous tenir prêtes à quitter le camp demain au -lever du soleil. - ---Je vous remercie de cette bonne nouvelle, caballero, répondit -froidement la marquise. - ---Je ne sais si la nouvelle est bonne ou mauvaise, et cela m'est -fort égal: on m'a ordonné de vous avertir, je le fais, voilà tout. -Maintenant que ma commission est faite, adieu, je me retire. - -Et sans plus de conversation il fit un geste pour s'éloigner. - ---Pardon, caballero, lui dit la marquise en faisant un effort pour -continuer l'entretien dans l'espoir de voir jaillir une lueur favorable -dans le chaos qui l'enveloppait, un mot s'il vous plaît. - ---Un mot, soit, répondit-il en s'arrêtant, mais pas davantage. - ---Savez-vous pour quelle raison nous quittons le camp? - ---Ma foi non; qu'est-ce que cela me fait, à moi, que vous partiez ou -non. - ---C'est vrai, cela doit vous être fort indifférent, cependant vous -êtes, je crois, un des principaux officiers de votre frère. - ---Je suis capitaine, répondit-il en se redressant avec orgueil. - ---En cette qualité, vous devez être dans la confidence des projets de -votre frère, savoir quelles sont ses intentions. - ---Moi, pourquoi faire? Mon frère n'a pas de comptes à me rendre, je ne -lui en demande pas. - -La marquise se mordit les lèvres avec dépit, cependant elle continua, -en changeant brusquement de conversation. - ---Si je dois sitôt quitter le camp, permettez-moi, caballero, de vous -offrir avant de me séparer de vous cette légère marque de souvenir, et -retirant de sa poitrine un mignon reliquaire d'or curieusement ciselé, -elle le lui présenta avec un gracieux sourire. - -L'œil du bandit lança un éclair de convoitise. - ---Oh! fit-il en tendant la main, qu'est-ce que c'est que cela? - ---Ce médaillon, reprit la marquise, contient des reliques. - ---Des reliques, fit-il, véritables? - ---Certes, il renferme un morceau de la vraie croix et une dent de santa -Rosa de Lima. - ---Ah! Et cela peut servir, n'est-ce pas? Le père Gómez, le chapelain de -mon frère, dit que les reliques des saints sont les meilleures armes -qu'un chrétien puisse porter avec lui. - ---Il a raison, celles-ci sont infaillibles contre les blessures et les -maladies. - -L'œil du bandit se dilata, une indicible expression de joie bouleversa -sa figure. - ---Et vous me les donnez! s'écria-t-il vivement. - ---Je vous les donne, mais à une condition. - ---Sans condition, reprit-il en fronçant le sourcil et en jetant un -regard sinistre sur la marquise. - -Le seul sentiment vivace au fond du cœur de cet homme, sa -superstition, était éveillée. Peut-être pour s'emparer de ses reliques -qu'il convoitait, n'aurait-il pas reculé devant un crime. - -La marquise comprit à l'instant la pensée qui s'agitait indistincte -encore dans son esprit obtus; elle ne s'émut pas et continua: - ---Ces reliques perdraient aussitôt leur vertu, si elles étaient -enlevées par violence à la personne qui les possède. - ---Ah! murmura-t-il d'une voix sourde et inarticulée, il faut qu'elles -soient librement données. - ---Il le faut, répondit froidement la marquise. - -Doña Eva avait senti un frisson de terreur parcourir ses membres à la -menace voilée du bandit; mais, son exclamation la rassura, elle comprit -que la bête féroce était domptée. - ---Quelle est cette condition? reprit-il. - ---Je désire savoir si des étrangers sont arrivés au camp aujourd'hui. - ---Il en est arrivé ce matin. - ---Des Espagnols? - ---Oui. - ---Il n'y avait pas de Portugais parmi eux? - ---Je crois qu'il y en avait un. - ---Vous en êtes sûr? - ---Oui, c'est celui-là qui vous doit emmener; il a offert une forte -rançon pour vous; je me le rappelle, parce que mon frère a refusé la -rançon, tout en consentant à vous laisser partir, ce que je n'ai pas pu -comprendre de sa part. - ---Ah! murmura-t-elle d'un air rêveur. - ---Vous n'avez plus rien à me demander? - ---Une seule question encore. - ---Faites vite, répondit-il les yeux avidement fixés sur le reliquaire, -qu'il ne quittait pas du regard. - ---Connaissez-vous don Emilio? - ---Le Français? - ---Oui, celui-là même. - ---Je le connais. - ---Je désirerais causer avec lui. - ---C'est impossible. - ---Pourquoi donc? - ---Parce qu'il a quitté le camp il y a une heure, en compagnie de mon -frère Santiago. - ---Savez-vous quand il sera de retour? - ---Jamais; je vous répète qu'il est parti. - -Un soupir de soulagement s'échappa de la poitrine de la marquise. Si le -jeune homme était parti, c'était dans l'intention de leur être utile, -d'essayer de les sauver: tout espoir n'était donc pas perdu pour elles, -puisqu'un ami dévoué veillait encore à leur salut. - ---Je vous remercie, reprit-elle, de ce que vous avez consenti à me -dire, voilà le reliquaire. - -Le Pincheyra bondit dessus comme une bête fauve sur sa proie et le fit -disparaître sous son poncho. - ---Vous me jurez que les reliques sont vraies? demanda-t-il d'un ton -soupçonneux. - ---Je vous le jure. - ---C'est égal, murmura-t-il en hochant la tête, je les ferai bénir par -le Père Gómez, cela ne peut pas nuire; adieu, madame. - -Et sans plus de salutations, il tourna sur les talons et quitta le -toldo aussi brusquement qu'il y était entré, sans autrement prendre -congé des deux dames et tenant la main droite fortement appuyée sur la -poitrine dans le but sans doute de s'assurer que le précieux reliquaire -était toujours à l'endroit où il l'avait caché. - -Il y eut un long silence entre les deux dames après le départ du -Pincheyra. - -La marquise releva enfin les yeux et fixa un long regard sur sa fille, -qui, la tête penchée sur la poitrine, semblait plongée dans d'amères -réflexions. - - ---Eva! lui dit-elle d'une voix douce. - -La jeune fille tressaillit, et, redressant vivement sa belle tête pâlie -par le chagrin: - ---Vous me parlez, ma mère? répondit-elle. - ---Oui, ma fille, reprit la marquise; vous pensiez à notre malheureuse -situation, sans doute? - ---Hélas! fit-elle. - ---Situation, continua la marquise, que chaque instant qui s'écoule rend -plus affreuse car ne vous y trompez pas, mon enfant, cette liberté que -nous accorde le bandit dont nous sommes les prisonnières, cette liberté -n'est qu'un leurre. - ---Oh! Le croyez vous donc, ma mère? Qui vous fait supposer cela? - ---Je ne sais rien, et pourtant je suis convaincue que l'homme qui se -dit envoyé par votre père pour nous ramener près de lui, et s'obstine -à se tenir à l'écart, au lieu de se présenter à nous, ainsi qu'il le -devrait faire; je suis convaincue que cet homme est un ennemi, plus -redoutable peut-être pour nous que celui auquel il nous enlève, et qui, -bandit sans foi ni loi, ne nous retenait cependant que dans l'espoir -d'une riche rançon, n'ayant contre nous ni haine ni colère. - ---Pardonnez-moi, ma mère, de ne pas être de votre avis en cette -circonstance. Dans une contrée si éloignée de notre pays, où, à paru -don Emilio, nous ne connaissons personne, étrangères au milieu du -peuple à demi sauvage qui nous entoure, quel ennemi pouvons-nous -redouter? - -La marquise sourit tristement. - ---Votre mémoire est courte, dit-elle, ma chère Eva; insouciante comme -tous les enfants de votre âge, le passé n'est plus pour vous qu'un -rêve, et vos regards, sans se fixer sur le présent, se dirigent sur -l'avenir seul. Avez-vous donc oublié déjà le chef de partisans qui, il -y a deux mois, nous fit prisonnières et dont nous sauva le dévouement -de don Emilio? - ---Oh! Non, ma mère, s'écria-t-elle avec un tressaillement nerveux, non, -je ne l'ai pas oublié, car cet homme semble être notre mauvais gente! -Mais, Dieu soit loué ici, du moins, nous n'avons rien à redouter de lui. - ---Vous vous trompez, ma fille, c'est lui, au contraire, qui aujourd'hui -nous poursuit encore. - ---Cela ne saurait être, ma mère; cet homme est, vous le savez, attaché -au parti contraire à celui que soutient le bandit aux mains duquel nous -nous trouvons. - ---Pauvre enfant, les méchants se ligueront toujours lorsqu'il s'agira -de faire le mal; je vous le répète, cet homme est ici. - ---Ma mère, dit la jeune fille d'une voix que l'émotion faisait -trembler, mais cependant avec un accent résolu, vous le connaissez -depuis longtemps cet homme? - ---Oui, répondit-elle sèchement. - ---Puisqu'il en est ainsi, vous savez sans doute les motifs vrais ou -faux de cette implacable haine? - ---Je les sais, oui, ma fille. - ---Et, dit-elle avec une certaine hésitation, pourriez-vous me les faire -connaître? - ---Non, cela m'est impossible. - ---Me permettez-vous de vous adresser une question ma mère? - ---Parlez, ma fille; si je puis vous répondre, je le ferai. - ---Les motifs de cette haine vous touchent-ils personnellement? - ---Non: je suis de toutes les manières innocente des faits qu'on nous -reproche. - ---Pourquoi nous, ma mère? - ---Parce que, chère enfant, tous tes membres d'une famille sont -solidaires les uns des autres; vous le savez, n'est-ce pas? - ---Je le sais, oui. - ---De là cette conséquence indiscutable qu'une action reprochée à un -membre d'une famille doit être à tous, et que, si cette action est -honteuse ou coupable, tous en subissent la honte et en doivent accepter -la responsabilité. - ---C'est juste; merci, ma mère, je vous comprends; maintenant, il reste -seulement un point sur lequel je ne suis pas bien édifiée. - ---A quoi faites-vous allusion? - ---A ceci, lorsqu'à Santiago de Chile, et plus tard à Salto, le señor -don Zéno Cabral... c'est ainsi qu'il se nomme? Je crois... - ---En effet, tel est son nom; continuez. - ---Donc, lorsqu'il se présenta dans notre maison, connaissiez-vous déjà -cette haine qu'il nous portait? - ---Je la connaissais, ma fille, répondit nettement la marquise. - ---Vous la connaissiez, ma mère! s'écria doña Eva avec surprise. - ---Oui, je la connaissais, je vous le répète. - ---Mais alors, ma mère, s'il en était ainsi, pourquoi le receviez-vous -donc sur le pied de l'intimité lorsqu'il vous aurait été si facile de -lui fermer votre porte. - ---Vous le croyez ainsi. - ---Excusez-moi cette insistance, ma mère, mais je ne puis m'expliquer -une telle conduite de votre part, à vous, douée, ainsi que vous l'êtes, -d'un tact si exquis et d'une profonde connaissance du monde. - -La marquise haussa légèrement les épaules tandis qu'un sourire d'une -expression indéfinissable plissait les coins de sa bouche. - ---Vous raisonnez comme une folle, ma chère Eva, lui répondit-elle, en -appuyant légèrement ses lèvres pâles sur le front de la jeune fille; -je ne connaissais pas personnellement don Zéno Cabral, il ignorait et -probablement il ignore encore aujourd'hui que j'étais maîtresse du -secret de sa haine, secret dont, en effet, avec un caractère moins -franchement loyal que celui de votre père, je n'aurais pas dû, à -cause de certaines particularités blessantes pour mon caractère de -femme, je n'aurais pas dû, dis-je, partager le lourd fardeau; mon but, -en attirant chez-moi notre ennemi, et en l'introduisant même dans -notre intimité la plus privée, était de lui donner le change, de le -convaincre que j'étais dans une ignorance complète, par conséquent, -d'éveiller sa confiance et de parvenir, sinon à le faire renoncer à -ses projets contre nous, du moins, à les lui faire modifier, ou à en -obtenir l'aveu de sa bouche. La faiblesse apparente de don Zéno, ses -manières efféminées, sa feinte douceur, son visage imberbe, qui le fait -paraître beaucoup plus jeune qu'il ne doit l'être en réalité, tout me -portait à supposer que j'aurais bon marché de lui, et que je réussirais -facilement. Il n'en a malheureusement pas été ainsi. Cet homme est de -granit; rien ne l'émeut, rien ne le touche; se faisant de l'ironie une -arme, d'autant plus dangereuse qu'elle est plus difficile à combattre -de sang-froid, toujours il a su déjouer mes ruses et repousser mes -attaques. De guerre lasse, froissée un jour par le ton de mordante -raillerie dont il ne se départait pas dans nos entretiens particuliers, -je me laissât emporter par la colère, et je le blessai grièvement par -un mot sanglant que je lui jetai au visage et que, à peine prononcé, -j'aurais voulu retenir; mais il était trop tard: l'imprudence commise -par moi était irréparable. En voulant démasquer mon adversaire, j'avais -laissé dire dans mon cœur. De ce moment tout fut fini entre nous, ou -plutôt tout commença. Après m'avoir froidement saluée, il se retira en -m'avertissant ironiquement de mieux me tenir sur mes gardes dorénavant, -et je ne le revis plus jusqu'au moment où il nous fit tomber dans -l'embuscade qui nous mit en son pouvoir. - ---Pendant que la marquise parlait, le visage de doña Eva exprimait -tour à tour les sentiments les plus divers. La jeune fille, en proie à -une vive émotion qu'elle essayait vainement de maîtriser, comprimait -sa poitrine haletante et essuyait furtivement ses yeux qui d'instants -en instants se remplissaient de larmes; enfin cette émotion se fit -tellement visible, que force fut à la marquise de s'en apercevoir. Elle -s'arrêta brusquement, et fixant sur sa fille un regard dur et impérieux -tandis que ses sourcils se fronçaient à se joindre et que sa voix -prenait une sourde intonation de menace: - ---Qu'avez-vous donc, niña? lui demanda-t-elle et pourquoi ces larmes -que je vous vois répandre? - -La jeune fille rougit et baissa la tête avec embarras. - ---Répondez, reprit sévèrement la marquise, répondez, je le veux. - ---Ma mère, balbutia-t-elle d'une voix faible et tremblante, les choses -que vous me dites ne suffisent-elles donc pas pour me causer la douleur -à laquelle vous me voyez en proie? Je ne mérite en aucune sorte -l'injuste colère que vous me témoignez. - -La marquise hocha la tête à plusieurs reprises, et continuant à fixer -son regard sur sa fille qui, rougissant et pâlissant tour à tour, -perdait de plus en plus contenance. - ---Soit, dit-elle, je veux bien feindre d'ajouter foi à ce qu'il vous -plaît de me répondre, mais prenez garde qu'un jour je m'aperçoive -que vous m'avez menti, et qu'un sentiment dont vous ignorez sinon, -l'existence, du moins la force, et que vous essaieriez en vain de me -cacher, a germé dans votre cœur. - ---Que voulez-vous dire, ma mère? Au nom du ciel, je ne vous comprends -pas. - ---Veuille le ciel que je me sois trompée, reprit-elle sourdement; mais, -brisons-là, nous ne nous sommes que trop appesanties sur ce sujet, je -vous ai avertie, et je veille; l'avenir décidera. - ---Ma mère, quand nous sommes si malheureuses déjà, pourquoi augmenter -ma douleur par d'injustes reproches? - -Elle lui lança un regard dans lequel brilla un fulgurant éclair de -colère, mais se remettant aussitôt: - ---Vous m'avez donc comprise! s'écria-t-elle avec une froideur calculée. - ---La jeune fille frissonna et tomba palpitante sur le sein de sa mère, -en balbutiant une réponse entrecoupée par la douleur et s'évanouit. - -La marquise la souleva légèrement dans ses bras et l'étendit sur un -hamac; longtemps elle la contempla avec une expression de colère, -d'amour et de tristesse impossible à rendre. - ---Pauvre, pauvre enfant! murmura-t-elle, et, tombant à deux genoux -auprès du hamac, elle joignit les mains et adressa au ciel une fervente -prière. - -Elle pria longtemps ainsi; soudain elle sentit une larme brûlante -tomber sur son front, elle releva vivement la tête. - -Sa fille, à demi levée hors du hamac, penchée sur elle, la regardait -prier. - ---Ma mère! Ma mère! s'écria-t-elle en l'attirant doucement vers elle. - -La marquise se leva sans répondre, s'approcha de sa fille, et les deux -femmes tombèrent dans les bras l'une de l'autre, confondant leurs -larmes dans une étreinte passionnée. - -La journée s'écoula tout entière sans nouvel incident. Grâce à la -présence des étrangers dans le camp, nul ne vint troubler la solitude -des captives qui eurent au moins cette satisfaction d'échapper, pendant -cette dernière journée, au milieu des Pincheyras, aux obsessions -intéressées de la sœur de leur chef. - -Vers le soir, on les avertit par un message assez laconique de faire -tous leurs préparatifs, de façon à être prêtes à se mettre en route au -premier signal. - -Les bagages des deux dames avaient été, chose étrange, scrupuleusement -respectés par les partisans; aussi étaient-ils assez importants et -nécessitaient quatre mules pour leur transport; on leur promit que des -bêtes de somme seraient mises à leur disposition. - -La nuit fut sombre; une chaleur lourde pesait sur la nature; la lune, -cachée par d'épais nuages bordés de reflets grisâtres, ne répandait -aucune lumière; le ciel était noir; de sourdes rumeurs, emportées sur -l'aile du vent, traversaient l'espace comme des plaintes sinistres; par -intervalles, des mugissements lugubres s'échappaient des quebradas, et, -répercutés par les échos, allaient éveiller les fauves au fond de leurs -repaires, ignorés. - -Un silence funèbre planait sur le camp, où tous les feux étaient -éteints; les sentinelles elles-mêmes étaient muettes, et leurs longues -silhouettes immobiles, semblables à des spectres, se détachaient en -gris sur la teinte plus sombre des mornes environnants. - -Vers quatre heures du matin, au moment où l'horizon commençait à -s'iriser de bandes grisâtres, un bruit de chevaux se fit entendre dans -la partie du camp habitée par les captives et se rapprocha rapidement -de leur hatto. - -Elles comprirent que le moment de leur départ était arrivé, et elles -se mirent en mesure de recevoir les gens que sans doute don Pablo leur -envoyait pour charger leurs bagages. - -Elles avaient passé la nuit en prière, sans que pendant une seule -minute le sommeil fût venu clore leurs paupières. - -Au premier coup frappé à leur porte, elles quittèrent leur siège et -ouvrirent. - -Un homme entra, cet homme était don Pablo; un épais manteau -l'enveloppait, un chapeau à larges bords était rabattu sur ses yeux. - -Il salua poliment les dames. - ---Êtes-vous prêtes? leur demanda-t-il. - ---Nous attendons répondit laconiquement la marquise, voici nos bagages. - ---C'est bien! répondit-il, et s'adressant à plusieurs hommes entrés à -sa suite dans le hatto: allons, vous autres, leur dit-il d'un ton bref, -chargez cela rondement, nous n'avons pas de temps à perdre. - -Les ballots étaient au nombre de six, et formaient ainsi la charge de -trois mules: en quelques minutes, ils furent solidement fixés sur les -flancs des dociles et patientes bêtes. - ---Señoras, reprit don Pablo, veuillez me suivre, s'il vous plaît. - -Les dames s'inclinèrent sans répondre et sortirent du hatto. - -Plusieurs cavaliers étaient arrêtés devant la porte. Deux chevaux -étaient tenus en bride par un peon. - -Voici vos montures, señoras, dit le Pincheyra; mettez-vous en selle. - ---Est-ce que nous partons tout de suite? hasarda la marquise. - ---Il le faut, madame, répondit don Pablo avec une respectueuse -politesse, nous sommes menacés d'un _temporal_; tout retard pourrait -nous causer de graves préjudices, au lieu qu'en faisant diligence, nous -aurons atteint un refuge sûr avant qu'il éclate. - ---Ne vaudrait-il pas mieux différer de quelques heures notre voyage? -demanda encore la marquise. - ---Vous ne connaissez pas encore nos cordillières, señora? répondu en -souriant Pincheyra. Un temporal de deux heures seulement occasionne -ordinairement de tels désastres que les communications se trouvent -coupées pendant des semaines et souvent des mois entiers: du reste, je -suis complètement à vos ordres, et, si vous le désirez, nous attendrons. - -La marquise réfléchit un instant; ce ton et ces formes polies -auxquelles cet homme ne l'avait nullement habitué depuis leur -rencontre, lui causèrent une impression singulière et lui rendirent, -sinon l'espoir, du moins le courage; il se tenait immobile devant elle, -prêt, en apparence, à satisfaire le désir qu'elle manifesterait. - ---Partons donc, puisqu'il en est ainsi, lui dit-elle. - -Don Pablo s'inclina et lui offrit la main pour se mettre en selle. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Montonéro, by Gustave Aimard - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONTONÉRO *** - -***** This file should be named 51144-0.txt or 51144-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/1/4/51144/ - -Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothque nationale de France.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/51144-0.zip b/old/51144-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 98b3661..0000000 --- a/old/51144-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/51144-h.zip b/old/51144-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 383c371..0000000 --- a/old/51144-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/51144-h/51144-h.htm b/old/51144-h/51144-h.htm deleted file mode 100644 index b9c6eee..0000000 --- a/old/51144-h/51144-h.htm +++ /dev/null @@ -1,12724 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Le Montonero, by Aimard, Gustave. - </title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; -} - - h1,h2,h3,h4,h5,h6 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} -.p6 {margin-top: 6em;} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;} -hr.chap {width: 65%} -hr.full {width: 95%;} - -hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} -hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} - -table { - margin-left: auto; - margin-right: auto; -} - - .tdl {text-align: left;} - .tdr {text-align: right;} - .tdc {text-align: center;} - -.caption {font-weight: bold;} - -a:link {color: #800000; text-decoration: none; } -v:link {color: #800000; text-decoration: none; } - -/* Images */ -.figcenter { - margin: auto; - text-align: center; -} - -.figleft { - float: left; - clear: left; - margin-left: 0; - margin-bottom: 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 1em; - padding: 0; - text-align: center; -} - -.figright { - float: right; - clear: right; - margin-left: 1em; - margin-bottom: - 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 0; - padding: 0; - text-align: center; -} - -/* Footnotes */ -.footnotes {border: dashed 1px;} - -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} - -.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor { - vertical-align: super; - font-size: .8em; - text-decoration: - none; -} - - </style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Le Montonéro, by Gustave Aimard - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le Montonéro - -Author: Gustave Aimard - -Release Date: February 8, 2016 [EBook #51144] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONTONÉRO *** - - - - -Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothque nationale de France.) - - - - - - -</pre> - - -<h1>LE MONTONERO</h1> - - -<h3>par</h3> - - -<h2>GUSTAVE AIMARD</h2> - - -<h5>PARIS, AMYOT</h5> - -<h5>1865</h5> - -<h5>COMME PUBLIÉ EN ÉPISODES<br /> -DANS LE JOURNAL LA FRANCE</h5> - -<h4>DEUXIÈME PARTIE DE LA<br /> -TRILOGIE DE ZÈNO CABRAL</h4> - - - -<hr class="full" /> - - - -<h4>TABLE</h4> -<div class="center" style="font-size: 0.8em;"> -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="left"><a href="#I">I</a></td><td align="left">LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#II">II</a></td><td align="left">LA LETTRE</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#III">III</a></td><td align="left">LES RECLUSES</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#IV">IV</a></td><td align="left">L'ENTREVUE</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#V">V</a></td><td align="left">LES PRÉPARATIFS DE TYRO</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#VI">VI</a></td><td align="left">COMPLICATIONS</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#VII">VII</a></td><td align="left">LA PANIQUE</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#VIII">VIII</a></td><td align="left">LE SOLITAIRE</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#IX">IX</a></td><td align="left">LE GUARANIS</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#X">X</a></td><td align="left">A TRAVERS CHAMPS</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#XI">XI</a></td><td align="left">EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#XII">XII</a></td><td align="left">LE TRAITÉ</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#XIII">XIII</a></td><td align="left">LE COUGOUAR</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#XIV">XIV</a></td><td align="left">LES DEUX CHEFS</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#XV">XV</a></td><td align="left">LES PINCHEYRAS</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#XVI">XVI</a></td><td align="left">A CASA-TRAMA</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#XVII">XVII</a></td><td align="left">L'ENTREVUE</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#XVIII">XVIII</a></td><td align="left">LE TOLDO</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#XIX">XIX</a></td><td align="left">DANS LA MONTAGNE</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#XX">XX</a></td><td align="left">LE PARTISAN</td></tr> -<tr><td align="left"><a href="#XXI">XXI</a></td><td align="left">LES CAPTIVES</td></tr> -</table></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="I" id="I">I</a></h4> - - -<h4>LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES</h4> - - -<p>Bien que la ville de San Miguel de Tucumán ne soit pas très ancienne et -que sa construction remonte à peine à deux cents ans, cependant, grâce -peut-être à la population calme et studieuse qui l'habite, elle a un -certain parfum moyen âge qui s'exhale à profusion des vieux cloîtres -de ses couvents et des murs épais et noircis de ses églises; l'herbe, -dans les bas quartiers de la ville, croît en liberté dans les rues -presque constamment solitaires; et çà et là, quelque masure décrépite, -fendillée par le temps, penchée sur le fleuve, dans lequel elle plonge -ses pieds, et au-dessus duquel elle semble se soutenir par un miracle -incompréhensible d'équilibre, offre aux regards curieux du voyageur -artiste, les effets les plus pittoresques et les points de vue les plus -saisissants.</p> - -<p>Le Callejón de las Cruces surtout, rue étroite et tortueuse bordée -de maisons basses et sombres, qui donne d'un bout à la rivière et de -l'autre dans la rue de Los Mercaderes, est sans contredit une des plus -singulièrement pittoresques de la ville.</p> - -<p>A l'époque où se passe notre histoire, et probablement encore -aujourd'hui, la plus grande partie du côté droit du Callejón de las -Cruces était occupée par une longue et large maison, d'un aspect sombre -et froid, que ses murs épais et les barreaux de fer dont ses fenêtres -étroites étaient garnies faisaient ressembler à une prison.</p> - -<p>Cependant, il n'en était rien; cette maison était une espèce de -béguinage comme on en rencontre tant aujourd'hui encore dans les -Flandres belges et hollandaises, si longtemps possédées par les -Espagnols, et servait de retraite à des femmes de toutes les classes de -la société, qui, sans avoir positivement prononcé de vœux, voulaient -vivre à l'abri des orages du monde et consacrer le temps, qui leur -restait à passer encore sur la terre, à des exercices de piété et à des -œuvres de bienfaisance.</p> - -<p>Du reste, ainsi que l'a pu voir le lecteur, après la description -que nous avons faite du lieu où elle s'élevait, cette maison était -parfaitement appropriée à sa destination, et il régnait constamment -autour d'elle un calme et une tranquillité qui la faisaient plutôt -ressembler à une vaste nécropole qu'à une communauté quasi religieuse -de femmes.</p> - -<p>Tous les bruits venaient mourir sans écho sur le seuil de la porte de -cette sinistre maison: les cris de joie comme les cris de colère, le -brouhaha des fêtes comme les grondements de l'insurrection, rien ne -parvenait à la galvaniser et à la faire sortir de sa majestueuse et -sombre indifférence.</p> - -<p>Cependant, un soir, la nuit même du jour où le gouverneur de San Miguel -avait donné au Cabildo un bal en réjouissance de la victoire remportée -par Zéno Cabral sur les Espagnols, vers minuit, une troupe d'hommes -armés, dont les pas cadencés résonnaient sourdement dans les ténèbres, -avaient débouché de la rue de Los Mercaderes, tourné dans le Callejón -de las Cruces, et, arrivés devant la porte massive et solidement -verrouillée de la maison dont nous avons parlé, ils s'étaient arrêtés.</p> - -<p>Celui qui paraissait le chef de ces hommes avait frappé trois fois du -pommeau de son épée sur la porte qui s'était immédiatement ouverte.</p> - -<p>Cet homme avait alors échangé à voix basse quelques paroles avec une -personne invisible; puis, sur un signe de lui, les rangs de sa troupe -s'étaient ouverts; quatre femmes, quatre spectres peut-être, drapées -dans de longs voiles, qui ne laissaient apercevoir aucun détail de leur -personne, étaient entrés silencieusement et à la file dans la maison. -Quelques mots avaient encore été échangés entre le chef de la troupe et -l'invisible portier de cette habitation sinistre; puis la porte s'était -refermée sans bruit, comme elle s'était ouverte; les soldats avaient -repris le chemin par lequel ils étaient venus, et tout avait été dit.</p> - -<p>Ce fait singulier s'était passé sans éveiller en aucune façon -l'attention des pauvres gens qui habitaient aux alentours. La -plupart assistaient à la fête dans les rues ou sur les places des -hauts quartiers de la ville; les autres dormaient ou étaient trop -indifférents pour se soucier d'un bruit quelconque à une heure aussi -avancée de la nuit.</p> - -<p>Aussi, le lendemain, les habitants du Callejón de las Cruces -auraient-ils été dans la plus complète impossibilité de donner le -plus léger renseignement sur ce qui s'était passé à minuit dans leur -rue, à la porte de la Maison-Noire, ainsi qu'ils nommaient entre eux -cette habitation sinistre, pour laquelle ils éprouvaient une répulsion -instinctive, et qui était loin de jouir d'une bonne réputation dans -leur esprit.</p> - -<p>Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la fête; la ville avait repris -sa physionomie calme et tranquille; seulement les troupes n'avaient pas -levé leur camp: au contraire, la montonera de don Zéno Cabral était -venue s'installer à quelque distance d'elles.</p> - -<p>De vagues rumeurs qui circulaient dans la ville parmi le peuple, -donnaient à supposer que les révolutionnaires préparaient une grande -expédition contre les Espagnols.</p> - -<p>Émile Gagnepain, fort contrarié dans le premier moment d'être -continuellement le fouet des événements et de voir son libre arbitre -et l'exercice de sa volonté complètement annihilés au profit de tiers, -et surtout d'être contraint de s'occuper malgré lui de politique, -lorsqu'il aurait été si heureux de passer ses journées à errer dans la -campagne, à faire des études, et surtout à rêver étendu sur l'herbe, -avait fini par prendre son parti de ces désagréments continuels -auxquels il ne pouvait rien; il s'était, en attendant mieux, résigné à -son sort avec cette insouciante philosophie qui formait le fond de son -caractère, et cela d'autant plus facilement, qu'il n'avait pas tardé à -s'apercevoir que sa place de secrétaire du duc de Mantoue était plutôt -titulaire qu'effective, et qu'en résumé, elle constituait pour lui une -magnifique sinécure, puisque, depuis quinze jours qu'il était censé -l'exercer, le diplomate ne lui avait pas fait écrire une syllabe.</p> - -<p>Bien que tous deux habitassent le même hôtel, le patron et le -soi-disant secrétaire ne se voyaient que rarement et ne se -rencontraient ordinairement qu'à l'heure des repas, lorsque la même -table les réunissait; deux ou trois jours s'écoulaient parfois sans -qu'ils se vissent.</p> - -<p>M. Dubois, complètement absorbé par les combinaisons les plus ardues -de la politique, passait le plus souvent ses journées en longues et -sérieuses conférences avec les chefs du pouvoir exécutif; en dernier -lieu, il avait été chargé d'un travail fort difficile sur l'élection -des députés destinés à siéger au congrès général qui se devait tenir à -San Miguel de Tucumán, et dans lequel l'indépendance des provinces de -l'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, allait être proclamée.</p> - -<p>De sorte que, malgré le vif intérêt qu'il portait à son jeune -compatriote, le diplomate était forcé de le négliger, ce dont celui-ci -ne se plaignait nullement, au contraire, profitant consciencieusement -des doux loisirs, qui lui étaient faits par la politique, pour se -livrer avec délice à la vie contemplative si chère aux artistes, et -flâner des journées entières par la ville et la campagne, en quête de -points de vue pittoresques et de beaux paysages.</p> - -<p>Recherche nullement difficile dans un pays comme celui qu'il habitait -accidentellement, où la nature, presque vierge encore, et non gâtée par -la main inintelligente de l'homme, possédait alors ce cachet de majesté -et de grandeur que Dieu seul sait imprimer si magistralement aux -œuvres les plus vastes, comme à celles les plus infimes qui sortent de -ses mains toutes puissantes.</p> - -<p>Les habitants, accoutumés à voir sans cesse tourner le jeune homme -autour d'eux, attirés par sa bonne et franche figure; par ses manières -douces et son air insouciant, s'étaient peu à peu familiarisés -avec lui, et, malgré sa qualité d'Européen et surtout de Français, -c'est-à-dire de <i>gringo</i> ou d'hérétique, ils avaient fini par le -prendre en amitié et le laisser aller partout où la fantaisie le menait -sans le poursuivre d'une inquiète curiosité ou le fatiguer de questions -indiscrètes.</p> - -<p>D'ailleurs, dans l'état de préoccupation politique où se trouvait en -ce moment le pays, lorsque toutes les passions étaient en ébullition, -que les idées révolutionnaires bouleversaient toutes les têtes, il -paraissait si étrange de voir un homme se promener continuellement -d'un air nonchalant, le nez au vent, le sourire sur les lèvres et les -mains dans ses poches, sans regret de la veille ni souci du lendemain, -que cet homme passait à bon droit pour une espèce de phénomène. Chacun -l'enviait et se sentait porté à l'aimer, à cause même de sa placide -indifférence; lui seul peut-être ne s'apercevait pas de l'effet produit -par sa présence lorsqu'il passait sur la place ou dans les rues les -plus populeuses de la ville, et il continuait sa promenade sans se -douter qu'il était, pour ceux qu'il croisait sur son chemin, une -énigme ambulante dont ils cherchaient vainement le mot; quelques-uns -même, abasourdis par cette magnifique indifférence qu'ils ne pouvaient -comprendre n'étaient pas éloignés, sinon de le croire complètement fou, -du moins de supposer qu'il avait au moins deux ou trois cases vides -dans le cerveau.</p> - -<p>Émile ne s'occupait ni des uns ni des autres; il continuait bravement -à vivre de l'air du temps, suivant du regard les oiseaux dans leur -vol, écoutant des heures entières le murmure mystérieux d'une cascade, -ou s'extasiant avec un immense bonheur devant un splendide coucher de -soleil dans la cordillière.</p> - -<p>Puis, le soir, il regagnait philosophiquement son logis, en murmurant -entre ses dents:</p> - -<p>—Est-ce que tout cela n'est pas admirable! Est-ce que cela ne vaut -pas mieux que la politique! Parbleu! Il faut être idiot pour ne pas le -remarquer. Définitivement, tous ces gens sont absurdes! Quels niais! -Ils seraient si heureux s'ils voulaient seulement consentir à se -laisser vivre sans chercher à se délivrer de leurs maîtres! Comme si, -lorsque ceux-là n'y seront plus, il n'en viendra pas aussitôt d'autres! -Définitivement, ils sont bêtes à manger du foin.</p> - -<p>Le lendemain, il recommençait ses promenades, et ainsi tous les jours, -sans se fatiguer de cette existence si douce et si heureuse, et en cela -il était parfaitement dans le vrai.</p> - -<p>Le jeune peintre habitait, ainsi que nous l'avons dit, une maison -mise par le gouvernement buenos-airien à la disposition de M. Dubois -et située sur la Plaza Mayor, sous les portales. Le jeune homme, en -mettant le pied hors de chez lui, se trouvait en face d'une rue large -et garnie de boutiques, qui débouchait sur la place; cette rue était -la calle Mercaderes; or le peintre avait pris l'habitude d'aller tout -droit devant lui, de suivre la calle Mercaderes, au bout de laquelle -aboutissait le Callejón de las Cruces; il entrait dans le Callejón et -arrivait, sans faire de détours, à la rivière. Ainsi deux fois par -jour, le matin en allant et le soir en revenant de la promenade, Émile -Gagnepain traversait le Callejón de las Cruces dans toute sa longueur.</p> - -<p>S'y arrêtant parfois pendant assez longtemps à admirer la forme -gracieuse de certains pignons datant des premières années de la -conquête, et préférant passer par cette rue silencieuse et solitaire -dans laquelle il pouvait librement se livrer à ses pensées sans -craindre d'être interrompu par quelque importun, que de prendre les -rues des hauts quartiers où il lui était impossible de faire un pas -sans rencontrer une personne de connaissance, avec laquelle, sous peine -de passer pour impoli, il était contraint d'échanger quelques mots -ou au moins un salut, toutes choses qui le contrariaient fort, parce -qu'elles rompaient le fil de ses pensées.</p> - -<p>Un matin où, comme de coutume, Émile Gagnepain commençait sa promenade -et suivait tout pensif le Callejón de las Cruces, au moment où il -longeait la maison dont nous avons parlé, il sentit un léger choc sur -le sommet de son chapeau, comme si un objet fort léger l'avait frôlé, -et une fleur roula presque à ses pieds.</p> - -<p>Le jeune homme s'arrêta avec étonnement; son premier mouvement fut de -lever la tête, mais il ne vit rien; la vieille maison avait toujours -son même aspect morne et sombre.</p> - -<p>—Hum! murmura-t-il; que signifie cela? Cette fleur n'est pourtant pas -tombée du ciel.</p> - -<p>Il se baissa, la ramassa délicatement et l'examina avec soin.</p> - -<p>C'était une rose blanche à peine entr'ouverte, encore fraîche et humide -de rosée. Émile demeura un instant songeur:</p> - -<p>—Voilà qui est bizarre, dit-il: cette fleur a été cueillie il y a -quelques minutes à peine: est-ce donc à moi qu'on l'a jetée? Dame! -ajouta-t-il en regardant autour de lui, il serait fort difficile que ce -fût à un autre, puisque je suis seul. Ceci demande réflexion... Ne nous -laissons pas emporter par la vanité; attendons à ce soir.</p> - -<p>Et il continua sa route après avoir vainement exploré d'un regard -scrutateur toutes les fenêtres de la sombre maison.</p> - -<p>Cet incident, tout léger qu'il était, suffit pour troubler étrangement -l'artiste pendant toute la durée de sa promenade.</p> - -<p>Il était jeune, il se croyait beau, en sus il était doué d'une dose de -vanité plus que raisonnable. Son imagination fut bientôt aux champs; -il évoqua dans son souvenir toutes les histoires d'amour qu'il avait -entendu raconter sur l'Espagne, et, de déduction en déduction, il -arriva promptement à cette conclusion excessivement flatteuse pour -son amour-propre, qu'une belle señora retenue prisonnière par un mari -jaloux, l'avait vu passer sous ses fenêtres, s'était senti entraînée -vers lui par une passion irrésistible, et lui avait lancé cette fleur -pour attirer son attention.</p> - -<p>Cette conclusion était absurde, il est vrai; mais elle souriait -énormément au peintre, dont, ainsi que nous l'avons dit, elle avait -l'avantage de flatter l'amour-propre.</p> - -<p>Pendant toute la journée, le jeune homme fut sur des charbons ardents; -vingt fois voulut retourner, mais heureusement la réflexion vint à son -secours; il comprit que trop d'empressement compromettrait le succès de -son aventure, et que mieux valait ne repasser qu'à l'heure où il avait -l'habitude de rentrer chez lui.</p> - -<p>—De cette façon, dit-il d'un air narquois, en cherchant à se moquer -de lui-même pour s'éviter une désillusion, si, ce qui était possible, -il s'était trompé, si elle m'attend, elle me jettera une autre fleur; -alors j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et -je viendrai comme un amant du temps du Cid Campeador, lui exprimer ma -langoureuse flamme à la clarté des étoiles.</p> - -<p>Mais, malgré ces moqueries qu'il s'adressait en errant à l'aventure -dans la campagne, il était beaucoup plus intrigué qu'il n'en voulait -convenir, et consultait à chaque instant sa montre pour s'assurer que -l'heure du retour approchait.</p> - -<p>Bien qu'on n'aime pas,—et certes le peintre ne sentait en ce moment -qu'une espèce de curiosité dont il ne pouvait s'expliquer la cause, car -il lui était impossible d'éprouver un sentiment, autre que celui-là, -pour une personne qu'il ne connaissait point,—cependant l'inconnu, -l'imprévu même, si l'on veut, a un charme indéfinissable et exerce une -attraction extrême sur certaines organisations promptes à s'enflammer, -qui les fait en un instant échafauder des suppositions dont elles ne -tardent pas à faire des réalités jusqu'à ce que la vérité vienne tout à -coup, comme la goutte d'eau froide dans la vapeur en ébullition, faire -tout évaporer en une seconde.</p> - -<p>Lorsque le peintre crût que l'heure du départ était sonnée, il se remit -en marche pour retourner chez lui. En affectant peut-être un peu trop -visiblement pour quelqu'un qui aurait eu intérêt à épier ses faits et -gestes, les manières d'un homme complètement indifférent il atteignit -ainsi le Callejón de las Cruces, et bientôt il arriva auprès de la -maison.</p> - -<p>Malgré lui, le jeune homme se sentait rougir; son cœur battait avec -force dans sa poitrine, il avait des bourdonnements dans les oreilles, -comme lorsque le sang mis subitement en révolution monte violemment à -la tête.</p> - -<p>Tout à coup il ressentit un choc assez fort sur son chapeau.</p> - -<p>Il releva vivement la tête.</p> - -<p>Si brusque qu'eût été son mouvement, il ne vit rien, seulement -il entendit un bruit léger comme celui d'une fenêtre fermée avec -précaution.</p> - -<p>Assez désappointé de cette seconde et malheureuse tentative pour -apercevoir la personne qui s'occupait ainsi de lui, il demeura un -instant immobile; mais, reconnaissant bientôt le ridicule de sa -position ainsi au milieu d'une rue, aux yeux de gens qui peut-être -l'épiaient derrière une jalousie, il reprit son sang-froid et, se -redressant d'un air indifférent, il chercha sur le sol autour de lui où -avait roulé l'objet qui lavait frappé si à l'improviste.</p> - -<p>Il l'aperçut bientôt à deux ou trois pas de lui.</p> - -<p>Cette fois, ce n'était pas une fleur. Cet objet, quel qu'il fût, car -de prime abord il ne le reconnut pas, était enveloppé dans du papier -et attaché soigneusement au moyen d'un fil de soie pourpre qui faisait -plusieurs fois le tour du papier.</p> - -<p>—Oh! Oh! pensa le peintre en ramassant la petite boule de papier et -la cachant précipitamment dans la poche du gilet qu'il portait sous -son poncho, cela se complique; est-ce que déjà nous en serions à nous -écrire? Diable! C'est aller vite en besogne.</p> - -<p>Il se mit à marcher rapidement pour regagner sa demeure, mais -réfléchissant bientôt que cette allure insolite étonnerait les gens -accoutumés à le voir aller en flânant et regardant en l'air, il -ralentit le pas et reprit son train habituel.</p> - -<p>Seulement, sa main allait sans cesse palper dans sa poche l'objet qu'il -y avait si précieusement déposé.</p> - -<p>—Dieu me pardonne, murmura-t-il au bout d'un instant, je crois que -c'est une bague. Oh! Oh! Ce serait charmant cela; ma foi j'en reviens à -mon idée, j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et -en filant le parfait amour avec ma belle inconnue, car elle est belle, -c'est évident, j'oublierai les tourments de l'exil. Mais, fit-il tout -à coup en s'arrêtant net au milieu de la place et en levant les bras -au ciel d'un air désespéré, si elle était laide, les femmes laides ont -souvent de ces idées biscornues qui leur poussent, sans qu'on sache -pourquoi, dans la cervelle. Hou! Hou! Ce serait affreux! Allons, bon, -voilà que je fais des mots maintenant; je veux que le diable m'emporte -si je ne deviens pas stupide; elle ne peut pas être laide, d'abord par -la raison bien simple que toutes les Espagnoles sont jolies.</p> - -<p>Et rassuré par ce raisonnement dont la conclusion était d'un -pittoresque assez risqué, le jeune homme se remit en route.</p> - -<p>Ainsi que le lecteur a été à même de s'en apercevoir, Émile Gagnepain -aimait les apartés, parfois même il en abusait, mais la faute n'en -était pas à lui: jeté par le hasard sur une terre étrangère, ne parlant -que difficilement la langue des gens avec lesquels il se trouvait, -n'ayant près de lui aucun ami à qui confier ses joies et ses peines, il -était en quelque sorte contraint de se servir à lui-même de confident, -tant il est vrai que l'homme est un animal éminemment sociable, et que -la vie en commun lui est indispensable par le besoin incessant qu'il -éprouve, dans chaque circonstance de la vie, de dégonfler son cœur et -de partager avec un être de son espèce les sentiments doux ou pénibles -qu'il ressent.</p> - -<p>Tout en réfléchissant, le jeune homme arriva à la maison qu'il habitait -en commun avec M. Dubois.</p> - -<p>Un péon semblait guetter son arrivée. Dès qu'il aperçut le peintre, il -s'approcha rapidement de lui:</p> - -<p>—Pardon, seigneurie, le seigneur duc vous a demandé plusieurs fois -aujourd'hui. Il a donné l'ordre que, aussitôt votre arrivée, on vous -priât de passer dans son appartement.</p> - -<p>—C'est bien, répondit-il, je m'y rends à l'instant.</p> - -<p>En effet, au lieu de tourner à droite pour entrer dans le corps de -logis qu'il habitait, il se dirigea vers le grand escalier situé au -fond de la cour et qui conduisait à l'appartement de M. Dubois.</p> - -<p>—N'est-il pas étrange, murmura-t-il tout en montant l'escalier, que ce -diable d'homme, dont je n'entends jamais parler, ait juste besoin de -moi à l'instant où je désire tant être seul?</p> - -<p>M. Dubois l'attendait dans un vaste salon assez richement meublé, -dans lequel il se promenait de long en large, la tête basse et les -bras croisés derrière le dos, comme un homme préoccupé de sérieuses -réflexions.</p> - -<p>Aussitôt qu'il aperçut le jeune homme, il s'avança rapidement vers lui:</p> - -<p>—Eh! Arrivez donc! s'écria-t-il; voilà près de deux heures que je vous -attends. Que devenez-vous?</p> - -<p>—Moi? Ma foi! Je me promène. Que voulez-vous que je fasse? La vie est -si courte.</p> - -<p>—Toujours le même, reprit en riant le duc.</p> - -<p>—Je me garderai bien de changer; je suis trop heureux ainsi.</p> - -<p>—Asseyez-vous, nous avons à causer sérieusement.</p> - -<p>—Diable! fit le jeune homme en se laissant tomber sur une <i>butaca</i>.</p> - -<p>—Pourquoi cette exclamation?</p> - -<p>—Parce que votre exorde me semble de mauvais augure.</p> - -<p>—Allons donc! Vous si brave!</p> - -<p>—C'est possible; mais, vous le savez, j'ai une peur effroyable de la -politique, et c'est probablement de politique que vous me voulez parler.</p> - -<p>—Vous avez deviné du premier coup.</p> - -<p>—Là, j'en étais sûr, fit-il d'un air désespéré.</p> - -<p>—Voici ce dont il s'agit.</p> - -<p>—Pardon, est-ce que vous ne pourriez pas remettre ce grave entretien à -plus tard?</p> - -<p>—Pourquoi cela?</p> - -<p>—Dame, parce ce serait autant de gagné pour moi.</p> - -<p>—Impossible, reprit en riant M. Dubois; il faut en prendre votre parti.</p> - -<p>—Enfin, puisqu'il le faut, dit-il avec, un soupir, de quoi s'agit-il?</p> - -<p>—Voici le fait en deux mots. Vous savez que la situation se tend de -plus en plus, et que les Espagnols, que l'on espérait avoir vaincus, -ont repris une vigoureuse offensive et remporté déjà d'importants -succès depuis quelque temps.</p> - -<p>—Moi, je ne sais rien du tout, je vous le certifie.</p> - -<p>—Mais à quoi passez-vous donc votre temps, alors?</p> - -<p>—Je vous l'ai dit, je me promène; j'admire les Œiuvres de Dieu que, -entre nous, je trouve fort supérieures à celles des hommes, et je suis -heureux.</p> - -<p>—Vous êtes philosophe?</p> - -<p>—Je ne sais pas.</p> - -<p>—Bref, voici ce dont il est question: le gouvernement, effrayé, avec -raison, des progrès des Espagnols, veut y mettre un terme en réunissant -contre eux toutes les forces dont il peut disposer.</p> - -<p>—C'est très sensément raisonné; mais que puis-je faire dans tout cela, -moi?</p> - -<p>—Vous allez voir.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux.</p> - -<p>—Le gouvernement veut donc concentrer toutes ses forces pour frapper -un grand coup; des émissaires ont déjà été expédiés dans toutes les -directions afin de prévenir les généraux, mais pendant qu'on attaquera -l'ennemi en face, il est important, afin d'assurer sa défaite, de le -placer entre deux feux.</p> - -<p>—C'est raisonner stratégie comme Napoléon.</p> - -<p>—Or, un seul général est en mesure d'opérer sur les derrières de -l'ennemi et lui couper la retraite; ce général est San Martín, qui se -trouve actuellement au Chili à la tête d'une armée de dix mille hommes. -Malheureusement il est excessivement difficile de traverser les lignes -espagnoles; j'ai suggéré au conseil un moyen infaillible.</p> - -<p>—Vous êtes rempli d'imagination.</p> - -<p>—Ce moyen consiste à vous expédier à San Martín; vous êtes étranger, -on ne se défiera pas de vous, vous passerez en sûreté et vous remettrez -au général les ordres dont vous serez porteur.</p> - -<p>—Ou je serai arrêté et pendu?</p> - -<p>—Oh! Ce n'est pas probable.</p> - -<p>—Mais c'est possible: eh bien! Mon cher monsieur, votre projet est -charmant.</p> - -<p>—N'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, mais toute réflexion faite, il ne me sourit pas du tout, et je -refuse net. Diable! Je ne me soucie pas d'être pendu comme espion, pour -une cause qui m'est étrangère, et dont je ne sais pas le premier mot.</p> - -<p>—Ce que vous m'annoncez là me contrarie au dernier point, parce que je</p> - -<p>m'intéresse vivement à vous.</p> - -<p>—Je vous en remercie, mais je préfère que vous me laissiez dans mon -obscurité, je suis d'une modestie désespérante.</p> - -<p>—Je le sais; malheureusement, il faut absolument que vous vous -chargiez de cette mission.</p> - -<p>—Oh! Par exemple, il vous sera difficile de m'en convaincre.</p> - -<p>—Vous êtes dans l'erreur, mon jeune ami, cela me sera très facile au -contraire.</p> - -<p>—Je ne crois pas.</p> - -<p>—Voici pourquoi; il paraît que les deux prisonniers espagnols arrêtés -il y a quelques jours au Cabildo, et dont le procès s'instruit en ce -moment, vous ont chargé dans leurs dépositions, en assurant que vous -connaissiez entièrement leurs projets; bref, que vous étiez un de leurs -complices.</p> - -<p>—Moi! s'écria le jeune homme en bondissant avec colère.</p> - -<p>—Vous, répondit froidement le diplomate; alors il fut question de vous -arrêter, l'ordre était signé déjà, lorsque, ne voulant pas vous laisser -fusiller, j'intervins dans la discussion.</p> - -<p>—Je vous en remercie.</p> - -<p>—Vous savez combien je vous aime, je pris chaudement votre défense -jusqu'à ce que, forcé dans mes derniers retranchements et voyant que -votre perte était résolue, je ne trouvai pas d'autre expédient pour -faire aux yeux de tous éclater votre innocence, que de vous proposer -pour émissaire auprès du général San Martín, assurant que vous seriez -heureux de donner ce gage de votre dévouement à la révolution.</p> - -<p>—Mais c'est un horrible guet-apens! s'écria le jeune homme avec -désespoir, je suis dans une impasse.</p> - - -<p>—Hélas! Oui, vous m'en voyez navré; pendu par les Espagnols, s'ils -vous prennent, mais ils ne vous prendront pas, ou fusillé par les -Buenos-Airiens si vous refusez de leur servir d'émissaire.</p> - -<p>—C'est épouvantable, fit le jeune homme avec abattement, jamais un -honnête homme ne s'est trouvé dans une aussi cruelle alternative.</p> - -<p>—A quel parti vous arrêtez-vous?</p> - -<p>—Ai-je le choix?</p> - -<p>—Dame, voyez, réfléchissez.</p> - -<p>—J'accepte, et puisse l'enfer engloutir ceux qui s'acharnent ainsi -après moi.</p> - -<p>—Allons, allons, remettez-vous; le danger n'est pas aussi grand que -vous le supposez; votre mission, je l'espère, se terminera bien.</p> - -<p>—Quand je songe que je suis venu en Amérique pour faire de l'art et -échapper à la politique! Quelle bonne idée j'ai eue là!</p> - -<p>M. Dubois ne put s'empêcher de rire.</p> - -<p>—Plaignez-vous donc, plus tard vous raconterez vos aventures.</p> - -<p>—Le fait est que si je continue comme cela, elles seront assez -accidentées; il me faut partir tout de suite sans doute.</p> - -<p>—Non pas, nous n'allons pas si vite en besogne; vous avez tout le -temps nécessaire pour faire vos préparatifs; votre voyage sera long et -pénible.</p> - -<p>—De combien de temps puis-je disposer pour me mettre en état de partir?</p> - -<p>—J'ai obtenu huit jours, dix au plus; cela vous suffit-il?</p> - -<p>—Amplement. Encore une fois je vous remercie.</p> - -<p>Le visage du jeune homme s'était subitement éclairci; ce fut le sourire -sur les lèvres qu'il ajouta:</p> - -<p>—Et pendant ce temps je serai libre de disposer de moi comme je -voudrai?</p> - -<p>—Absolument.</p> - -<p>—Eh bien! reprit-il en serrant avec force la main à M. Dubois, je ne -sais pourquoi, mais je commence à être de votre avis.</p> - -<p>—Dans quel sens? fit le diplomate surpris de ce changement si -promptement opéré dans l'esprit du jeune homme.</p> - -<p>—Je crois que tout se terminera mieux que je ne le supposais d'abord.</p> - -<p>Et après avoir cérémonieusement salué le vieillard, il quitta le salon -et se dirigea vers son appartement.</p> - -<p>M. Dubois le suivit un instant des yeux.</p> - -<p>—Il médite quelque folie, murmura-t-il en hochant la tête à plusieurs -reprises. Dans son intérêt même, je le surveillerai.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="II" id="II">II</a></h4> - - -<h4>LA LETTRE</h4> - - -<p>Le peintre s'était réfugié dans son appartement en proie à une -agitation extrême.</p> - -<p>Arrivé dans sa chambre à coucher, il s'enferma à double tour; puis, -certain que provisoirement personne ne viendrait le relancer dans ce -dernier asile, il se laissa tomber avec accablement sur une <i>butaca</i>; -rejeta le corps en arrière, pencha la tête en avant, croisa les bras -sur la poitrine, et, chose extraordinaire pour une organisation comme -la sienne, il se plongea dans de sombres et profondes réflexions.</p> - -<p>D'abord, il récapitula dans son esprit, bourrelé par les plus tristes -pressentiments, tous les événements qui l'avaient assailli depuis son -débarquement en Amérique.</p> - -<p>La liste était longue et surtout peu réjouissante.</p> - -<p>Au bout d'une demi-heure, l'artiste arriva à cette désolante conclusion -que depuis le premier instant qu'il avait posé le pied dans le Nouveau -Monde, le sort avait semblé prendre un malin plaisir à s'acharner -sur lui et à le rendre le jouet des plus désastreuses combinaisons, -quelques efforts qu'il eût faits pour rester constamment en dehors de -la politique et à vivre en véritable artiste, sans s'occuper de ce qui -se passait autour de lui.</p> - -<p>—Pardieu! s'écria-t-il en frappant du poing avec colère le bras -de son fauteuil, il faut avouer que ce n'est pas avoir de chance! -Dans des conditions comme celles-là, la vie devient littéralement -impossible! Mieux aurait cent fois valu pour moi rester en France, où -du moins on me laissait parfaitement tranquille et libre de vivre à ma -guise! Jolie situation que la mienne, me voilà, sans savoir pourquoi, -placé entre la fusillade et la potence! Mais c'est absurde cela! Ça -n'a pas de nom! Le diable emporte les Américains et les Espagnols! -Comme s'ils ne pouvaient pas se chamailler entre eux sans venir -mêler à leur querelle un pauvre peintre qui n'en peut mais, et qui -voyage en amateur dans leur pays! Ils ont encore une singulière façon -d'entendre l'hospitalité, ces gaillards-là! Je leur en fais mon sincère -compliment! Et moi qui étais persuadé, sur la foi des voyageurs, -que l'Amérique était la terre hospitalière par excellence, le pays -des mœurs simples et patriarcales! Fiez-vous donc aux histoires de -voyages! On devrait brûler vif ceux qui prennent ainsi plaisir à -induire le public en erreur! Que faire? Que devenir? J'ai huit jours -devant moi, m'a dit ce vieux loup-cervier de diplomate, encore un -auquel je conserverai une éternelle reconnaissance de ses procédés à -mon égard! Quel charmant compatriote j'ai rencontré là! Comme j'ai eu -la main heureuse avec lui! C'est égal, il me faut prendre un parti! -Mais lequel? Je ne vois que la fuite! Hum, la fuite, ce n'est pas -facile, je dois être surveillé de près. Malheureusement je n'ai pas le -choix, voyons, combinons un plan de fuite. Scélérat de sort, va, qui -s'obstine à faire de ma vie un mélodrame, quand, moi, je m'applique de -toutes mes forces à en faire un vaudeville!</p> - -<p>Sur ce, le jeune homme, chez lequel malgré lui la gaieté de son -caractère prenait le dessus sur l'inquiétude qui l'agitait, se mit demi -riant, demi sérieux à réfléchir de plus belle.</p> - -<p>Il demeura ainsi plus d'une heure sans bouger de sa <i>butaca</i> et sans -faire le moindre mouvement.</p> - -<p>Il va sans dire qu'au bout de cette heure, il était tout aussi avancé -qu'auparavant, c'est-à-dire qu'il n'avait rien trouvé.</p> - -<p>—Allons, j'y renonce, quant à présent, s'écria-t-il en se levant -brusquement; mon imagination me refuse absolument son concours; c'est -toujours comme cela! C'est égal, moi qui désirais des émotions, je ne -puis pas me plaindre; j'espère que, depuis quelque temps, mon existence -en est émaillée, et des plus piquantes encore.</p> - -<p>Il commença à se promener à grands pas dans sa chambre, pour se -dégourdir les jambes, tordit machinalement une cigarette, puis il -chercha dans sa poche son <i>mechero</i> afin de l'allumer.</p> - -<p>Dans le mouvement qu'il fit en se fouillant, il sentit, dans la poche -de côté de son gilet, un objet qu'il ne se rappelait pas y avoir mis, -il le regarda.</p> - -<p>—Pardieu! fit-il en se frappant le front, j'avais complètement oublié -ma mystérieuse inconnue; ce que c'est que le chagrin, pourtant! Si cela -dure seulement huit jours, je suis convaincu que je perdrai totalement -la tête. Voyons quel est l'objet qu'elle a si adroitement laissé tomber -sur mon chapeau.</p> - -<p>Tout en parlant ainsi, le peintre avait retiré de sa poche la petite -boule de papier et la considérait attentivement.</p> - -<p>—C'est extraordinaire, continuait-il l'influence que les femmes -prennent peut-être à notre insu sur notre organisation, à nous autres -hommes, et combien la chose la plus futile qui nous vient de la plus -inconnue d'entre elles, a tout de suite le privilège de nous intéresser.</p> - -<p>Il demeura plusieurs instants à tourner et à retourner le papier dans -sa main sans parvenir à se résoudre à briser la soie qui, seule, -l'empêchait de satisfaire sa curiosité, tout en continuant <i>in petto</i> -ses commentaires sur le contenu probable de cette missive.</p> - -<p>Enfin, par un effort subit de volonté, il mit un terme à son hésitation -et rompit avec ses dents le mince fil de soie; puis il déroula le -papier avec précaution. Ce papier qui, ainsi que l'avait conjecturé le -jeune homme, servait d'enveloppe, en contenait un autre plié avec soin -et couvert sur toutes ses faces d'une écriture fine et serrée.</p> - -<p>Malgré lui, le jeune homme éprouva un tressaillement nerveux en -dépliant ce papier qui servait lui-même d'enveloppe à une bague.</p> - -<p>Cette bague n'était qu'un simple anneau d'or dans lequel était enchâssé -un rubis balai d'un grand prix.</p> - -<p>—Qu'est-ce que ceci signifie? murmura le jeune homme en admirant la -bague et l'essayant machinalement à tous ses doigts.</p> - -<p>Mais bien que l'artiste eût la main fort belle, particularité dont, -entre parenthèse, il était très fier, cependant cette bague était si -mignonne que ce fut seulement au petit doigt qu'il parvint à la faire -entrer, et encore avec une certaine difficulté.</p> - -<p>—Cette personne s'est évidemment trompée, reprit le peintre; je ne -puis garder cette bague, je la lui rendrai coûte que coûte; mais, pour -cela, il faut que je connaisse cette personne, et je n'ai d'autre -moyen, pour obtenir ce résultat, que de lire sa lettre; lisons-la donc.</p> - -<p>L'artiste était en ce moment dans cette situation singulière d'un homme -qui se voit glisser sur une pente rapide, au pied de laquelle est un -précipice, et qui, ne se sentant pas la force de résister avec succès -à l'impulsion qui le pousse, cherche à se prouver à lui-même qu'il a -raison de s'abandonner au courant qui l'entraîne.</p> - -<p>Mais, avant d'ouvrir ce papier, qu'il tenait en apparence d'une main -si nonchalante et sur lequel il ne laissait errer que des regards -dédaigneux, tant, bien qu'on en dise, l'homme, cet être fait censé à -l'image de Dieu, demeure toujours comédien, même en face de lui-même, -lorsque nul ne le peut voir, parce que, même alors, il essaye de donner -le change à son amour-propre, l'artiste alla faire jouer le pêne de la -serrure, afin de s'assurer que la porte était bien fermée et que nul -ne le pourrait surprendre; puis il revint avec une lenteur calculée, -s'asseoir sur la <i>butaca</i> et déplia le papier.</p> - -<p>C'était bien une lettre, écrite d'une écriture fine, serrée, mais -nerveuse et tourmentée, qui faisait tout de suite deviner une main de -femme.</p> - -<p>Le jeune homme lut d'abord des yeux assez rapidement et en feignant -de n'apporter qu'un médiocre intérêt à cette lecture; mais bientôt, -malgré lui, il se sentit dominé par ce qu'il apprenait; au fur et à -mesure qu'il avançait dans sa lecture, il sentait croître son intérêt, -et lorsqu'il fut enfin arrivé au dernier mot, il demeura les yeux fixés -sur le léger papier qui tremblait froissé par ses doigts convulsifs, -et un laps de temps assez long s'écoula avant qu'il réussît à vaincre -l'émotion étrange que lui avait fait éprouver cette singulière lecture.</p> - -<p>Voici ce que contenait cette lettre, dont l'original est longtemps -demeuré entre nos mains et que nous traduisons textuellement et sans -commentaires.</p> - -<blockquote> -<p>«Avant tout laissez-moi, señor, réclamer de votre courtoisie une -promesse formelle, promesse à laquelle vous ne manquerez pas, 'en -suis convaincue, si, ainsi que j'en ai le pressentiment, vous êtes -un véritable caballero; j'exige que vous lisiez cette lettre sans -l'interrompre, d'un bout à l'autre, avant de porter un jugement quel -qu'il soit sur celle qui vous l'écrit.</p> - -<p>»Vous avez juré, n'est-ce pas? C'est bien; je vous remercie de cette -preuve de confiance et je commence sans plus de préambules.</p> - -<p>»Vous êtes, señor, si, ainsi que je le suppose, je ne me suis pas -trompée dans mes observations, Français d'Europe, c'est-à-dire fils -d'un pays où la galanterie et le dévouement aux dames passent avant -toute chose et sont tellement de tradition, que ces deux qualités -forment, pour ainsi dire, le côté le plus saillant du caractère des -hommes.</p> - -<p>»Moi aussi je suis, non pas Française, mais née en Europe, -c'est-à-dire, bien qu'inconnue de vous, votre amie, presque votre sœur -sur cette terre lointaine, comme telle 'ai droit à votre protection et -je viens hardiment la réclamer de votre prud'homie.</p> - -<p>»Comme je ne veux pas que vous me preniez tout d'abord pour une -aventurière, surtout après la façon un peu en dehors des convenances -sociales dont j'entre en relations avec vous, je dois vous apprendre -en deux mots, non pas mon histoire, ce serait vous faire perdre, sans -raisons plausibles, un temps précieux; mais vous dire qui je suis et -par quels motifs je suis contrainte de mettre pour un instant de côté, -vis-à-vis de vous, cette timidité pudique qui n'abandonne jamais les -femmes dignes de ce nom; puis, je vous ferai savoir quel est le service -que je réclame de vous.</p> - -<p>»Mon mari, le marquis de Castelmelhor, commande une division de l'armée -brésilienne, qui, dit-on, est depuis quelques jours entrée sur le -territoire buenos-airien.</p> - -<p>»Venant du haut Pérou avec ma fille et quelques serviteurs, dans -l'intention de rejoindre mon mari au Brésil, car j'ignorais les -événements qui se sont accomplis depuis peu, j'ai été surprise, enlevée -et déclarée prisonnière de guerre par une montonera buenos-airienne; et -emprisonnée, avec ma fille, dans la maison devant laquelle vous passez -en vous promenant deux fois par jour.</p> - -<p>»S'il ne s'agissait pour moi que d'une détention plus ou moins longue, -me confiant ans toute la puissante bonté de Dieu, je me résignerais à -la subir sans me plaindre.</p> - -<p>»Malheureusement, un sort terrible me menace, un danger affreux est -suspendu, non seulement sur ma tête, mais sur celle de ma fille, mon -innocente et pure Eva.</p> - -<p>»Un ennemi implacable a juré notre perte, il nous a hautement accusées -d'espionnage; et, dans quelques jours, demain peut-être, car cet homme -jouit d'un immense crédit sur les membres du gouvernement de ce pays, -nous comparaîtrons devant un tribunal réuni pour nous juger et dont le -verdict ne peut être douteux: la mort des traîtres, le déshonneur! La -marquise de Castelmelhor ne saurait se résoudre à une pareille infamie.</p> - -<p>»Dieu, qui jamais n'abandonne les innocents qui se confient à lui dans -leur détresse, m'a inspiré de m'adresser à vous; señor, car vous seul -pouvez me sauver.</p> - -<p>»Le voudrez-vous? Je le crois. Étranger à ce pays, ne partageant ni les -préjugés ni les idées étroites, ni la haine de ses habitants contre les -Européens, vous devez faire cause commune avec nous et essayer de nous -sauver, serait-ce même au péril de votre vie.</p> - -<p>»J'ai longtemps hésité avant de vous écrire cette lettre. Bien que vos -manières fussent celles d'un homme comme il faut, que l'expression -loyale de votre physionomie et votre jeunesse même me prévinssent en -votre faveur, je redoutais de me confier à vous; mais lorsque j'ai su -que vous étiez Français, mes craintes se sont évanouies pour faire -place à la plus entière confiance.</p> - -<p>»Demain, entre dix et onze heures du matin, présentez-vous hardiment à -la porte de la maison, frappez; lorsqu'on vous aura ouvert, dites que -vous avez appris qu'on demandait un professeur de piano dans le couvent -et que vous venez offrir vos services.</p> - -<p>»Surtout soyez prudent, nous sommes surveillées avec le plus grand -soin. Peut-être serait-il bon que vous vous déguisassiez pour éviter -d'être reconnu au cas où vos démarches seraient épiées.</p> - -<p>»Souvenez-vous que vous êtes le seul espoir de deux femmes innocentes -qui, si vous leur refusez votre appui, mourront en vous maudissant, car -leur salut dépend de vous.</p> - -<p>»A demain, entre dix et onze heures du matin.</p> - -<p>»La plus infortunée des femmes.</p> - -<p style="margin-left: 50%; font-size: 0.8em;">»Marquise "LEONA DE CASTELMELHOR.»</p> -</blockquote> - -<p>Nulle plume ne saurait exprimer l'expression d'étonnement mêlé -d'épouvante peinte sur le visage du jeune homme lorsqu'il eût terminé -la lecture de cette singulière missive, qui lui était parvenue d'une -façon si extraordinaire.</p> - -<p>Ainsi que nous l'avons dit, il demeura longtemps les yeux fixés sur -le papier sans voir probablement les caractères qui y étaient écrits, -le corps penché en avant, les mains crispées, en proie selon toute -vraisemblance, à des réflexions qui n'avaient rien de fort gai.</p> - -<p>Sans insister sur l'échec reçu par son amour-propre, échec toujours -désagréable pour un homme qui a, pendant plusieurs heures, laissé -galoper son imagination au riant pays des chimères, et qui s'est cru -l'objet d'une passion subite et irrésistible, causée par sa beauté mâle -et son apparence donjuanesque, le service que lui demandait l'inconnue -ne laissait pas que de l'embarrasser fort, surtout dans la situation -exceptionnelle où il se trouvait lui même en ce moment.</p> - -<p>—Décidément, murmurait-il à voix basse en pétrissant avec colère, de -la main droite, le bras de son fauteuil, le hasard s'acharne trop après -moi; cela tombe dans l'absurde, me voilà maintenant posé en protecteur, -moi qui aurais tant besoin de protection! Allons, le ciel n'est pas -juste de laisser ainsi, sans rime ni raison, tourmenter à tout bout de -champ un brave garçon qui ne soupire qu'après la tranquillité.</p> - -<p>Il se leva et commença à marcher à grands pas dans sa chambre.</p> - -<p>—Cependant, ajouta-t-il au bout d'un instant, ces dames sont dans une -position effroyable, je ne puis les abandonner ainsi sans essayer de -leur venir en aide, mon honneur y est engagé, un Français, malgré lui, -représente la France en pays étranger. Mais que faire?</p> - -<p>Il s'assit de nouveau et parut se plonger dans une sérieuse rêverie; -enfin, au bout d'un quart d'heure à peu près; il se releva:</p> - -<p>—C'est cela, dit-il, je ne vois que ce moyen si je ne réussis pas, -je n'aurai rien à me reprocher, car j'aurai fait plus même que ma -situation actuelle et surtout la prudence devraient me permettre de -tenter.</p> - -<p>Émile avait évidemment pris une résolution.</p> - -<p>Il ouvrit la porte et descendit dans le patio.</p> - -<p>Il faisait presque nuit, les peones, débarrassés de leurs travaux -plus ou moins bien accomplis, se délassaient, à demi couchés sur des -<i>petates</i>, fumant, riant et causant entre eux.</p> - -<p>Le peintre n'eut pas besoin de chercher longtemps pour découvrir -ses domestiques au milieu des vingt ou vingt-cinq individus groupés -pêle-mêle sur les <i>petates</i>.</p> - -<p>Il fit signe à l'un d'eux de le venir trouver chez lui, et il remonta -aussitôt dans sa chambre.</p> - -<p>L'Indien, au signe de son maître, s'était aussitôt levé et mis en -devoir de lui obéir.</p> - -<p>C'était un Indien guaranis, très jeune encore, il paraissait être -âgé tout au plus de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux traits beaux, -fins et intelligents, à la taille haute, à l'apparence robuste et aux -manières libres et dégagées.</p> - -<p>Il portait le costume des gauchos de la pampa et se nommait Tyro.</p> - -<p>A l'appel de son maître, il avait jeté sa cigarette, ramassé son -chapeau, relevé son poncho et s'était élancé vers l'escalier avec une -vivacité de bon augure.</p> - -<p>Le peintre aimait beaucoup ce jeune homme qui, bien que d'un caractère -assez taciturne, comme tous ses congénères, semblait cependant lui -porter de son côté une certaine affection.</p> - -<p>Arrivé à la chambre à coucher, il ne dépassa pas la porte, mais, -s'arrêtant sur le seuil, il salua respectueusement et attendit qu'il -plût à son maître de lui adresser la parole.</p> - -<p>—Entre et ferme la porte derrière toi, lui dit le peintre d'un ton -amical, nous avons à causer de choses importantes.</p> - -<p>—Secrètes, maître? répondit l'Indien.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Alors, avec votre permission, maître, je laisserai au contraire la -porte ouverte.</p> - -<p>—Pourquoi donc ce caprice?</p> - -<p>—Ce n'est pas un caprice, maître, tous ces cuartos sont rendus sourds -par les <i>petates</i> qui recouvrent leur sol, un espion peut, sans être -entendu, venir coller son oreille contre la porte et entendre tout ce -que nous dirions, d'autant plus facilement que nous-mêmes, absorbés -par notre propre conversation, nous n'aurions pas été avertis de sa -présence au lieu que si toutes les portes demeurent ouvertes, personne -n'entrera sans que nous le voyons, et nous ne risquerons pas d'être -espionnés.</p> - -<p>—Ce que tu me fais observer là est assez sensé, mon bon Tyro, laisse -donc les portes ouvertes; cette précaution ne saurait nuire, bien que -je ne croie pas aux espions.</p> - -<p>—Est-ce que le maître ne croit pas à la nuit, répondit l'Indien avec -un geste emphatique; l'espion est comme la nuit, il aime se glisser -dans les ténèbres.</p> - -<p>—Soit, je ne discuterai pas avec toi; venons au motif qui m'a fait -t'appeler.</p> - -<p>—J'écoute, maître.</p> - -<p>—Tyro, avant tout, réponds-moi franchement à la question que je vais -t'adresser.</p> - -<p>—Que le maître parle.</p> - -<p>—Remarque bien que je ne t'en voudrai pas de ta franchise; fais -surtout bien attention à la forme de ma question, afin d'y répondre -en connaissance de cause; es-tu pour moi seulement un bon domestique, -accomplissant strictement tes devoirs, ou bien un serviteur dévoué, sur -lequel j'ai droit de compter à toute heure.</p> - -<p>—Un serviteur dévoué, maître, un frère; un fils, un ami; vous avez -guéri ma mère d'une maladie qui semblait incurable; quand vous avez -acheté le rancho, au lieu de nous chasser elle et moi, vous avez -conservé à la vieille femme son cuarto, sa huerta et son troupeau; moi, -vous m'avez traité en homme, ne me commandant jamais avec rudesse et -ne m'obligeant jamais à faire des choses honteuses ou déshonorantes, -bien que je sois Indien; vous m'avez toujours considéré comme un être -intelligent, et non pas comme un animal qui n'a que l'instinct. Je vous -le répète, maître, je vous suis dévoué en tout et pour tout.</p> - -<p>—Merci, Tyro, répondit le peintre avec une nuance d'émotion, je -soupçonnais déjà ce que tu viens de me dire, mais je tenais à -t'entendre me l'affirmer, car j'ai besoin de toi.</p> - -<p>—Je suis prêt, que faut-il faire?</p> - -<p>Malgré la franchise de cet aveu, le peintre français, peu au courant -encore du caractère de ces races primitives, ne se souciait nullement -de mettre l'Indien complètement dans la confidence de ses secrets.</p> - -<p>Le trop de civilisation rend défiant.</p> - -<p>Le Guaranis s'aperçut facilement de l'hésitation de l'artiste qui, peu -habitué à dissimuler, laissait son visage refléter, comme un miroir, -ses émotions intérieures.</p> - -<p>—Le maître n'a rien à apprendre à Tyro, dit-il avec un sourire; -l'Indien sait tout.</p> - -<p>—Comment! s'écria le jeune homme avec un bond de surprise, tu sais -tout?</p> - -<p>—Oui, fit-il simplement.</p> - -<p>—Pardieu! reprit-il, pour la rareté du fait, je ne serais pas fâché -que tu m'apprisses ce tout dont tu parles si délibérément.</p> - -<p>—C'est facile: que le maître écoute.</p> - -<p>Alors, à la stupéfaction extrême du jeune homme, Tyro lui rapporta, -sans omettre le plus léger détail, tout ce qu'il avait fait depuis son -arrivée à San Miguel de Tucumán.</p> - -<p>Cependant, peu à peu, Émile, par un effort de volonté extrême, parvint -à reconquérir son sang-froid en réfléchissant et en reconnaissant avec -une joie intérieure, que ce récit, si complet du reste, avait une -lacune, lacune importante pour lui: il s'arrêtait au matin même, Tyro -ignorait donc l'aventure du Callejón de las Cruces.</p> - -<p>Cependant craignant que cette lacune ne provint que d'un oubli, il -résolut de s'en assurer.</p> - -<p>—C'est bien, lui dit-il, tout ce que tu me rapportes est exact, mais -tu oublies de me parler de mes promenades à travers la ville.</p> - -<p>—Oh! Quant à cela, répondit l'Indien avec un sourire, il est inutile -de s'en occuper, le maître passe tout son temps à rêver en regardant -le ciel et à se promener en gesticulant; on a reconnu au bout de deux -jours que ce n'était pas la peine de le suivre.</p> - -<p>—Diable! On me suivait donc, je ne savais pas avoir des amis qui me -portassent un si grand intérêt.</p> - -<p>Un sourire équivoque se dessina sur les lèvres spirituelles de -l'Indien, mais il ne répondit pas.</p> - -<p>—Tu connais sans doute la personne qui m'espionnait ainsi?</p> - -<p>—Je la connais, oui, maître.</p> - -<p>—Tu me diras son nom alors?</p> - -<p>—Je le dirai, quand il sera temps de le faire, mais ce n'est qu'un -instrument; d'ailleurs, si cette personne vous espionnait pour le -compte d'un autre, moi, maître, je la surveillais pour le vôtre, et ce -qu'elle a pu rapporter n'est que de peu d'importance; moi seul possède -vos secrets, ainsi vous pouvez être tranquille.</p> - -<p>—Comment tu possèdes mes secrets, s'écria le peintre, jeté de nouveau -hors des gonds au moment où il s'y attendait le moins, quels secrets?</p> - -<p>—La rose blanche et la lettre du Callejón de las Cruces; mais je vous -répète que je suis seul à le savoir.</p> - -<p>—C'est déjà trop, murmura le jeune homme.</p> - -<p>—Un serviteur dévoué, répondit sérieusement l'Indien qui avait entendu -l'aparté du peintre, doit tout connaître, afin, lorsque l'heure sonne -où son assistance est nécessaire, d'être en mesure de venir en aide à -son maître.</p> - -<p>Il arriva alors à l'artiste ce qui arrive à la plupart des hommes en -semblable circonstance. Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire -autrement, il se décida à accorder sa confiance entière à l'Indien, -et il lui avoua tout avec la plus grande franchise, franchise dont le -Guaranis n'aurait pas eu à s'applaudir s'il en avait connu les motifs. -Bien qu'il ne se l'avouât pas complètement à lui-même le peintre -n'agissait que sous la pression de la nécessité et, reconnaissant -l'inutilité de cacher la moindre chose à un serviteur si clairvoyant, -il préférait se mettre de son plein gré complètement entre ses mains, -espérant que cette façon d'agir l'engagerait à ne pas le trahir; -il avait eu un instant la pensée de lui brûler la cervelle, mais, -réfléchissant combien ce moyen était scabreux, surtout dans sa -position, il préféra essayer de la douceur et d'une franchise feinte.</p> - -<p>Heureusement pour lui, le peintre avait affaire à un homme honnête -et réellement dévoué; ce qui, vis-à-vis de tout autre l'aurait -probablement perdu, fut ce qui le sauva.</p> - -<p>Tyro avait longtemps mené la vie des gauchos, chassé dans la pampa et -exploré le désert dans toutes les directions; il connaissait à fond -toutes les ruses indiennes: rien ne lui était plus facile que de servir -de guide à son maître pour le conduire soit au Haut-Pérou, soit à -Buenos Aires, soit au Chili, soit même au Brésil.</p> - -<p>Lorsque la confiance fut bien établie entre les deux hommes, ce que -le Français avait fait d'abord avec une feinte franchise, il ne tarda -pas à s'y laisser aller avec toute la naïve droiture de son caractère, -heureux de rencontrer dans ce pays, où tout le monde lui était hostile, -un homme qui lui témoignât de la sympathie, dût cette sympathie être -plus apparente que réelle. Il fut le premier à demander sérieusement -conseil à son serviteur.</p> - -<p>—Voici, ce qu'il faut faire, dit celui-ci: dans cette maison, tout -m'est suspect; elle est remplie d'espions; feignez de vous mettre -en colère contre moi et de me renvoyer. Demain, à l'heure de votre -promenade habituelle, je me trouverai sur votre passage, et nous -conviendrons de tout. Notre conversation a duré trop longtemps déjà, -maître; les soupçons sont éveillés; je vais descendre comme si j'avais -été rudoyé par vous. Suivez-moi jusqu'à l'entrée de l'appartement en -parlant haut et en me disant des injures; puis, au bout d'un instant, -vous descendrez et vous me congédierez devant tout le monde. Surtout, -maître, ajouta-t-il en appuyant avec intention sur ces dernières -paroles, soyez muet jusqu'à demain avec les habitants de cette maison; -qu'ils ne soupçonnent pas notre entente, sinon, croyez-moi, vous êtes -perdu.</p> - -<p>Sur ces derniers mots, l'Indien se retira en appuyant le doigt sur sa -bouche.</p> - -<p>Tout se passa ainsi que cela avait été convenu entre le maître et le -serviteur.</p> - -<p>Tyro fut immédiatement chassé de la maison, dont il sortit en -grommelant, et Émile remonta dans son appartement, laissant tous -les peones stupéfaits et confondus d'une scène à laquelle ils ne -s'attendaient nullement de la part d'un homme qu'ils étaient accoutumés -à voir ordinairement si doux et si tolérant.</p> - -<p>Le lendemain, à la même heure que chaque jour, le peintre sortit pour -sa promenade habituelle, en ayant soin, tout en feignant la plus -complète indifférence de se retourner de temps en temps pour s'assurer -qu'il n'était pas suivi. Mais cette précaution était inutile, nul ne -songeait à surveiller sa promenade, tant on la savait inoffensive.</p> - -<p>Arrivé sur le bord de la rivière, à quelques centaines de pas de la -ville, un homme, embusqué derrière un rocher, se présenta subitement à -lui.</p> - -<p>Le jeune homme étouffa un cri de surprise; il avait reconnu Tyro, le -serviteur guaranis, congédié par lui la veille, suivant leur mutuelle -convention.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="III" id="III">III</a></h4> - - -<h4>LES RECLUSES</h4> - - -<p>A peu près à l'instant, où la demi-heure après dix heures du matin -sonnait à l'horloge du Cabildo de San Miguel de Tucumán, un homme -frappait à la porte de la mystérieuse maison du Callejón de las Cruces.</p> - -<p>Cet individu, vêtu à peu près comme les riches artisans de la ville, -était un homme d'une taille moyenne, courbé légèrement par l'âge; -quelques rares cheveux gris s'échappaient sous les ailes de son -chapeau de paille; il portait de larges lunettes bleues à tiges de -fer, et s'appuyait sur une canne; du reste, son apparence était fort -respectable, le pantalon de drap olive très propre et le poncho -de fabrique chilienne qui recouvrait ses vêtements supérieurs ne -laissaient rien à désirer.</p> - -<p>Au bout de quelques minutes, un judas, glissa dans une rainure, et une -tête de vieille femme apparut derrière.</p> - -<p>—Qui êtes-vous? Et que demandez-vous ici, señor? dit une voix.</p> - -<p>—Señora, répondit le vieillard en toussant légèrement, excusez ma -hardiesse, j'ai entendu dire que l'on avait dans cette maison besoin -d'un professeur de musique; si je me suis trompé, il ne me reste qu'à -me retirer en vous priant encore une fois d'agréer mes excuses.</p> - -<p>Pendant que le vieillard disait ces quelques paroles du ton le plus -naturel et le plus dégagé en apparence, la femme placée derrière le -judas l'examinait avec la plus sérieuse attention.</p> - -<p>—Attendez, répondit-elle au bout d'un instant.</p> - -<p>Le judas se referma.</p> - -<p>—Hum! murmura à voix basse le professeur; la place est bien gardée.</p> - -<p>Un bruit de verrous qu'on tire et de chaînes qu'on détache se fit -entendre, et la porte s'entr'ouvrit tout juste assez pour livrer -passage à une personne.</p> - -<p>—Entrez, dit alors d'un ton rogue la femme qui s'était d'abord montrée -au judas et qui paraissait être la portière ou la tourière de cette -espèce de couvent.</p> - -<p>Le vieillard entra lentement, son chapeau à la main et en saluant bien -bas.</p> - -<p>La vue de son crâne chauve, couvert seulement par places de quelques -rares touffes de cheveux d'un gris roussâtre, parut donner confiance à -la tourière.</p> - -<p>—Suivez-moi, lui dit-elle d'une voix moins acariâtre, et remettez -votre chapeau, ces corridors sont froids et humides.</p> - -<p>Le vieillard s'inclina, replaça son chapeau sur sa tête, et, appuyé sur -son bâton, il suivit la tourière de ce pas un peu traînant particulier -aux personnes qui ont dépassé de quelques années le milieu de la vie.</p> - -<p>La tourière lui fit traverser de longs corridors qui semblaient tourner -sur eux-mêmes et qui donnaient enfin dans un cloître assez spacieux, -dont le centre était occupé par un massif de lauriers-roses et -d'orangers, du milieu duquel jaillissait une gerbe d'eau, qui retombait -avec fracas dans une vasque de marbre blanc.</p> - -<p>Les murs de ce cloître, sur lequel s'ouvraient les portes d'une -trentaine de cellules, étaient garnis d'une infinité de tableaux d'une -exécution assez médiocre, représentant les divers épisodes de la vie de -Nuestra Señora de la Soledad ou de Tucumán.</p> - -<p>Le vieillard ne jeta qu'un regard dédaigneux à ces peintures à demi -effacées par les intempéries des saisons, et continua à suivre la -tourière qui trottinait devant lui en faisant résonner, à chaque pas, -le lourd trousseau de clefs, suspendu à sa ceinture.</p> - -<p>Au bout de ce cloître, il y en avait un autre en tout semblable au -premier, seulement les tableaux représentaient des sujets différents, -la vie je crois de Santa Rosa de Lima.</p> - -<p>Arrivée presque à la moitié de la longueur de ce cloître, la tourière -s'arrêta, et, après avoir respiré avec force pendant quelques minutes, -elle frappa discrètement deux coups légers à une porte en chêne noir, -curieusement sculptée.</p> - -<p>Presque aussitôt une voix douce et harmonieuse prononça de l'intérieur -de la cellule ce seul mot:</p> - -<p>—<i>Adelante</i>.</p> - -<p>La tourière ouvrit la porte et disparut, après avoir, d'un signe, -ordonné au vieillard de l'attendre.</p> - -<p>Quelques minutes s'écoulèrent, puis la porte de la cellule se rouvrit -et la tourière reparut.</p> - -<p>—Venez, dit-elle, en lui faisant signe de s'approcher.</p> - -<p>—Allons, elle n'est pas bavarde au moins, grommela le vieillard en -obéissant, c'est toujours cela.</p> - -<p>La tourière s'effaça pour lui livrer passage, et il entra dans la -cellule où elle le suivit en refermant la porte derrière elle.</p> - -<p>Cette cellule, fort confortablement meublée en vieux chêne noir -sculpté, et dont les murs étaient tendus à la mode espagnole en cuir de -Cordoue gaufré, se composait de deux pièces, ainsi que l'indiquait une -porte placée dans un angle.</p> - -<p>Trois personnes étaient réunies en ce moment dans la cellule, assises -sur des chaises à haut dossier sculpté.</p> - -<p>Ces trois personnes étaient des femmes.</p> - -<p>La première, jeune encore et fort belle, portait un costume complet de -religieuse; la croix en diamant, suspendue par un large ruban de soie -moirée à son cou et retombant sur sa poitrine, la faisait tout de suite -reconnaître pour la supérieure de cette maison qui, malgré l'apparence -simple et sombre de son extérieur, était, en réalité, gouvernée par des -religieuses carmélites.</p> - -<p>Les deux autres dames assises assez près de l'abbesse, portaient un -costume laïque.</p> - -<p>La première était la marquise de Castelmelhor et la seconde doña Eva, -sa fille.</p> - -<p>A l'entrée du vieillard, qui s'inclina respectueusement devant elles, -l'abbesse fit un léger signe de bienvenue avec la tête, tandis que les -deux autres dames, tout en le saluant cérémonieusement, jetaient à la -dérobée des regards curieux sur le visiteur.</p> - -<p>—Ma chère sœur, dit l'abbesse en s'adressant à la tourière avec cette -voix harmonieuse qui déjà avait agréablement chatouillé l'oreille du -vieillard, approchez, je vous prie, un siège à ce señor.</p> - -<p>La tourière obéit et l'étranger s'assit après s'être excusé.</p> - -<p>—Ainsi, continua l'abbesse en s'adressant cette fois au vieillard, -vous êtes professeur de musique, señor?</p> - -<p>—Oui, señora, répondit-il en s'inclinant.</p> - -<p>—Êtes-vous de ce pays?</p> - -<p>—Non, señora, je suis étranger.</p> - -<p>—Ah! fit-elle, vous n'êtes pas un hérétique, un Anglais?</p> - -<p>—Non, señora, je suis un professeur italien.</p> - -<p>—Fort bien. Habitez-vous depuis longtemps notre cher pays?</p> - -<p>—Depuis deux ans, señora.</p> - -<p>—Et auparavant, vous étiez en Europe?</p> - -<p>—Pardonnez-moi, señora, j'habitais le Chili, où j'ai résidé assez -longtemps à Valparaíso, à Santiago, et, en dernier lieu, à Aconchagua.</p> - -<p>—Avez-vous l'intention de vous fixer parmi nous?</p> - -<p>—Je le désire du moins, señora; malheureusement les temps ne sont pas -favorables pour un pauvre artiste comme moi.</p> - -<p>—C'est vrai, reprit-elle avec intérêt. Eh bien! Nous tâcherons de vous -procurer quelques élèves.</p> - -<p>—Mille grâces pour tant de bonté, señora, répondit-il humblement.</p> - -<p>—Vous m'intéressez réellement, et pour vous prouver combien j'ai -à cœur de vous venir en aide, cette jeune dame voudra bien, à ma -considération, prendre aujourd'hui même leçon avec vous, fit-elle en -étendant le bras vers doña Eva.</p> - -<p>—Je suis aux ordres de la señorita comme aux vôtres, señora, répondit -le vieillard avec un salut respectueux.</p> - -<p>—Eh bien! C'est convenu, dit l'abbesse, et, se tournant vers la -tourière toujours immobile au milieu de la cellule, ma chère sœur, -ajouta-t-elle avec un gracieux sourire, veuillez, je vous prie, -faire apporter quelques rafraîchissements et quelques <i>dulces</i>. Vous -reviendrez dans une heure pour accompagner ce señor jusqu'à la porte du -couvent. Allez.</p> - -<p>La tourière s'inclina d'un air rogue, se retourna tout d'une pièce, et -sortit de la cellule après avoir jeté un regard sournois autour d'elle.</p> - -<p>Il y eut un silence de deux ou trois minutes, au bout desquelles -l'abbesse se leva doucement, s'avança vers la porte sur la pointe du -pied, et l'ouvrit si brusquement que la tourière, dont l'œil était -collé au trou de la serrure, demeura confuse et rougissante d'être -ainsi surprise en flagrant délit d'espionnage.</p> - -<p>—Ah! Vous êtes encore là, ma chère sœur! dit l'abbesse sans paraître -remarquer le désarroi de la vieille femme; j'en suis heureuse: j'avais -oublié de vous prier de m'apporter, lorsque vous reviendrez pour -reconduire ce señor, mon livre d'heures que j'ai, ce matin,</p> - -<p>laissé par mégarde au chœur, dans ma stalle.</p> - -<p>La tourière s'inclina en grommelant entre ses dents des excuses -incompréhensibles, et elle s'éloigna presque en courant.</p> - -<p>L'abbesse la suivit un instant des yeux, puis elle rentra, referma la -porte sur laquelle elle fit retomber une lourde portière en tapisserie, -et se tournant vers le vieux professeur, qui ne savait guère quelle -contenance tenir:</p> - -<p>—Respectable vieillard, lui dit-elle en riant, rentrez donc les mèches -de vos cheveux blonds, qui s'échappent indiscrètement sous votre -perruque grise.</p> - -<p>—Diable! s'écria le professeur tout déferré, en portant vivement ses -deux mains à sa tête et laissant du même coup tomber sa canne et son -chapeau, qui allèrent rouler à quelques pas de lui.</p> - -<p>A cette exclamation peu orthodoxe, poussée en bon français; les trois -dames rirent de plus belle, tandis que le malencontreux professeur -les regardait avec des yeux effarés, ne comprenant rien à ce qui se -passait et n'augurant rien de bon pour lui de cette gaieté railleuse et -insolite.</p> - -<p>—Chut! fit l'abbesse en posant un doigt mignon sur ses lèvres roses, -on vient.</p> - -<p>On se tut.</p> - -<p>Elle releva la portière. Presque aussitôt la porte s'ouvrit après que, -par un léger grattement, on eût demandé la permission d'entrer.</p> - -<p>C'étaient deux sœurs converses qui apportaient les <i>dulces</i>, les -confites et les rafraîchissements demandés par l'abbesse.</p> - -<p>Elles disposèrent le tout sur une table, puis elles se retirèrent, -après avoir salué respectueusement.</p> - -<p>Derrière elles, la portière fut immédiatement baissée.</p> - -<p>—Croyez-vous maintenant, chère marquise, dit la supérieure, que -j'avais raison de me méfier de la sœur tourière?</p> - -<p>—Oh! Oui, madame, mais cette femme vendue à nos ennemis est méchante, -je redoute pour vous les conséquences de la leçon un peu rude, mais -méritée, que vous lui avez donnée.</p> - -<p>Un éclair fulgurant brilla dans l'œil noir de la jeune femme.</p> - -<p>—C'est à elle de trembler, madame, dit-elle, maintenant que j'ai en -main les preuves de sa trahison; mais ne songeons plus à cela, fit-elle -en reprenant sa physionomie riante; le temps nous presse; prenez place -à cette table, et vous, señor, goûtez de nos conserves; je doute que -dans les couvents de votre pays les religieuses en fassent d'aussi -bonnes.</p> - -<p>La marquise, remarquant la pose embarrassée et l'air piteux de -l'étranger, s'approcha vivement de lui avec un gracieux sourire.</p> - -<p>—Il est inutile de feindre davantage, lui dit-elle, c'est moi, señor, -qui vous ai écrit; parlez donc sans crainte devant madame, elle est ma -meilleure amie et ma seule protectrice.</p> - -<p>Le peintre respira avec force.</p> - -<p>—Madame, répondit-il, vous m'enlevez un poids immense de dessus -la poitrine; je vous avoue humblement que je ne savais plus quelle -contenance tenir en me voyant reconnu si à l'improviste. Dieu soit -béni, qui permet que cela finisse mieux que je ne l'ai un instant -redouté.</p> - -<p>—Vous jouez admirablement la comédie, señor, reprit l'abbesse; -vos cheveux ne passent pas du tout sous votre perruque; j'ai voulu -seulement vous taquiner un peu, voilà tout. Maintenant, buvez, mangez, -et ne vous inquiétez de rien.</p> - -<p>La collation fut alors attaquée par les quatre personnes entre -lesquelles la glace était rompue et qui causaient gaiement entre elles; -l'abbesse surtout, jeune et rieuse, était charmée de ce tour d'écolier -qu'elle jouait aux autorités révolutionnaires de Tucumán, en essayant -de leur enlever deux personnes auxquelles elles semblaient si fort -tenir.</p> - -<p>—Maintenant, dit-elle lorsque la collation fut terminée, causons -sérieusement.</p> - -<p>—Causons sérieusement, je ne demande pas mieux, madame, répondit le -peintre; à ce propos, je me permettrai de vous rappeler la phrase que -vous-même avez prononcée: le temps presse.</p> - -<p>—C'est juste, vous êtes sans doute étonné de me voir, moi, supérieure -d'une maison, presque d'un couvent, à qui l'on a confié la garde de -deux prisonnières d'importance, entrer dans un complot dont le but est -de les faire évader.</p> - -<p>—En effet, murmura-t-il en s'inclinant, cela me paraît assez singulier.</p> - -<p>—J'ai pour cela plusieurs motifs et votre étonnement cessera, -lorsque vous saurez que je suis Espagnole et fort peu sympathique -à la révolution faite par les habitants de ce pays pour en chasser -mes compatriotes, à qui il appartient par toutes les lois divines et -humaines.</p> - -<p>—Cela me paraît assez logique.</p> - -<p>—De plus, dans mon opinion, un couvent n'est pas et ne peut sous -aucun prétexte être métamorphosé en prison; ensuite les femmes doivent -toujours être placées en dehors de la politique et être laissées -libres d'agir à leur fantaisie; pour tout dire enfin, la marquise de -Castelmelhor est une ancienne amie de ma famille; j'aime sa fille comme -une sœur, et je veux les sauver à tout prix, dût ma vie payer la leur.</p> - -<p>Les deux dames se jetèrent dans les bras de l'abbesse, en l'accablant -de caresses et de remerciements.</p> - -<p>—Bon, bon, reprit-elle, en les écartant doucement, laissez-moi faire, -j'ai juré de vous sauver et je vous sauverai, quoiqu'il arrive, chères -belles; il ferait beau voir, ajouta-t-elle en souriant, que trois -femmes aidées par un Français, ne fussent pas assez fines pour tromper -ces hommes jaunes, qui ont fait cette malencontreuse révolution, et qui -se croient les aigles d'intelligence et des foudres de guerre.</p> - -<p>—Plus je réfléchis à cette entreprise et plus j'en redoute pour vous -les conséquences je tremble, car ces hommes sont sans pitié, murmura -tristement la marquise.</p> - -<p>—Poltronne! fit gaiement la supérieure, n'avons-nous pas ce caballero -avec nous?</p> - -<p>—Avec vous, mesdames, jusqu'au dernier soupir, s'écria-t-il, emporté -malgré lui par l'émotion qu'il éprouvait.</p> - -<p>La vérité était que la beauté de doña Eva, jointe au romanesque de la -situation, avait complètement subjugué l'artiste; il avait tout oublié -et n'éprouvait plus qu'un désir, celui de se sacrifier pour le salut de -ces femmes si belles et si malheureuses.</p> - -<p>—Je savais bien que je ne pouvais me tromper, s'écria l'abbesse en lui -tendant une main, sur laquelle le peintre appliqua respectueusement ses -lèvres.</p> - -<p>—Oui, mesdames, reprit-il, Dieu m'est témoin que tout ce qu'il est -humainement possible de faire pour assurer voire fuite je le tenterai, -mais vous ne vous êtes sans doute adressées à moi qu'après avoir -combiné un plan; ce plan il est indispensable que vous me le fassiez -connaître.</p> - -<p>—Mon Dieu, monsieur, répondit la marquise, ce plan est bien simple, -tel seulement que des femmes sont capables d'en élaborer un.</p> - -<p>—Je suis tout oreilles, madame.</p> - -<p>—Nous n'avons aucune accointance dans cette ville, où nous sommes -étrangères et où, sans en savoir le motif, il paraît que nous avons -beaucoup d'ennemis, sans compter un seul ami.</p> - -<p>—Cela est à peu près ma position aussi à moi, dit le jeune homme en -hochant la tête.</p> - -<p>—A vous, monsieur! fit-elle avec surprise.</p> - -<p>—Oui, oui, à moi, madame; mais continuez, je vous en prie.</p> - -<p>—Notre bonne supérieure ne peut faire qu'une seule chose pour nous, -mais cette chose est immense: c'est de nous ouvrir la porte de ce -couvent.</p> - -<p>—C'est beaucoup, en effet.</p> - -<p>—Malheureusement, de l'autre côté de cette porte, son pouvoir cesse -complètement, et elle est contrainte de nous abandonner à nous-mêmes.</p> - -<p>—Hélas! Oui, fit la supérieure.</p> - -<p>—Hmm! murmura le peintre comme un écho.</p> - -<p>—Vous comprenez combien notre position serait critique, errant seules -à l'aventure dans une ville qui nous est complètement inconnue.</p> - -<p>—Alors, vous avez songé à moi.</p> - -<p>—Oui, monsieur, répondit-elle simplement.</p> - -<p>—Et vous avez bien fait, madame, répondit le peintre en s'animant; je -suis peut-être le seul homme incapable de vous trahir dans toute la -ville.</p> - -<p>—Merci pour ma mère et pour moi, monsieur, murmura doucement la jeune -fille qui, jusqu'à ce moment, avait gardé le silence.</p> - -<p>Le peintre eut un éblouissement, les accents si suavement plaintifs -de cette voix harmonieuse avaient fait tressaillir son cœur dans sa -poitrine.</p> - -<p>—Malheureusement, je suis bien faible moi-même pour vous protéger, -mesdames, reprit-il; je suis seul, étranger, suspect, plus que suspect -même, puisque je suis menacé d'être mis prochainement en jugement.</p> - -<p>—Oh! firent-elles en joignant les mains avec douleur, nous sommes -perdues alors.</p> - -<p>—Mon Dieu! s'écria l'abbesse, nous avons mis tout notre espoir en vous.</p> - -<p>—Attendez, reprit-il, tout n'est peut-être pas aussi désespéré que -nous le supposons; de mon côté je prépare un plan d'évasion, je ne puis -vous offrir qu'une chose.</p> - -<p>—Laquelle? s'écrièrent-elles vivement.</p> - -<p>—C'est de partager ma fuite.</p> - -<p>—Oh! De grand cœur, s'écria la jeune fille en frappant ses mains avec -joie l'une contre l'autre.</p> - -<p>Puis, honteuse de s'être ainsi laissé aller à un mouvement irréfléchi, -elle baissa les yeux et cacha dans le sein de sa mère son charmant -visage inondé de larmes.</p> - -<p>—Ma fille vous a répondu pour elle et pour moi, monsieur, dit -noblement la marquise.</p> - -<p>—Je vous remercie de cette confiance dont je saurai me rendre digne, -madame; seulement, il me faut quelques jours pour tout préparer; je -n'ai avec moi qu'un homme auquel je puisse me fier, je dois agir avec -la plus grande prudence.</p> - -<p>—C'est juste, monsieur, mais qu'entendez-vous par quelques jours?</p> - -<p>—Trois au moins, quatre au plus.</p> - -<p>—C'est bien, nous attendrons; maintenant pouvez-vous nous expliquer -quel est le plan que vous avez adopté?</p> - -<p>—Je ne le connais pas moi-même, madame. Je me trouve dans un pays qui -m'est totalement inconnu, et dans lequel je manque naturellement de la -plus vulgaire expérience; je me laisse diriger par le serviteur dont -j'ai eu l'honneur de vous parler.</p> - -<p>—Êtes-vous bien sûr de cet homme? monsieur; pardon de vous dire cela, -mais vous le savez, un mot nous perdrait.</p> - -<p>—Je suis aussi sûr de la personne en question qu'un homme peut -répondre d'un autre. C'est lui qui m'a fourni les moyens de me -présenter devant vous sans éveiller les soupçons; je compte, non -seulement sur son dévouement, mais encore sur sa finesse, sur son -courage et surtout sur son expérience.</p> - -<p>—Est-ce un Espagnol, un étranger ou un métis?</p> - -<p>—Il n'appartient à aucune des catégories que vous avez citées, -madame; c'est tout simplement un Indien guaranis auquel j'ai été assez -heureux pour rendre quelques légers services, et qui m'a voué une -reconnaissance éternelle.</p> - -<p>—Vous avez raison, monsieur; vous pouvez, en effet, compter sur cet -homme; les Indiens sont braves et fidèles; lorsqu'ils se dévouent, -c'est jusqu'à la mort. Pardonnez-moi toutes ces questions, qui, sans -doute, doivent vous paraître assez extraordinaires de ma part, mais -vous le savez, il ne s'agit pas de moi seulement dans cette affaire, il -s'agit aussi de ma fille, de ma pauvre enfant chérie.</p> - -<p>—Je trouve fort naturel, madame, que vous désiriez être complètement -édifiée sur mes projets pour notre commun salut; soyez bien persuadée -que lorsque je saurai positivement ce qu'il faut faire, je me hâterai -de vous en avertir, afin que si le plan formé par mon serviteur et -par moi vous paraissait défectueux, je pusse le modifier d'après vos -conseils.</p> - -<p>—Je vous remercie, monsieur. Me permettez-vous de vous adresser une</p> - -<p>question encore?</p> - -<p>—Parlez, madame. En venant ici, je me suis mis entièrement a vos -ordres.</p> - -<p>—Êtes-vous riche?</p> - -<p>Le peintre rougit; ses sourcils se froncèrent.</p> - -<p>La marquise s'en aperçut.</p> - -<p>—Oh! Vous ne me comprenez pas, monsieur, s'écria-t-elle vivement; loin -de moi la pensée de vous offrir une récompense. Le service que vous -consentez à nous rendre est un de ceux que nul trésor ne saurait payer -et que le cœur peut seul acquitter.</p> - -<p>—Madame, murmura-t-il.</p> - -<p>—Permettez-moi d'achever. Nous sommes associés maintenant, fit-elle -avec un charmant sourire; or, dans une association, chacun doit prendre -sa part des charges communes. Un projet comme le nôtre a besoin d'être -conduit avec adresse et célérité, une misérable question d'argent -peut en faire manquer la réussite ou en retarder l'exécution: voilà -dans quel sens je vous ai parlé et pourquoi je vous répète ma phrase; -Êtes-vous riche?</p> - -<p>—Dans toute autre position que celle où, le sort m'a momentanément -placé, je vous répondrais: Oui, madame, parce que je suis artiste, -que mes goûts sont simples et que je vis de presque rien, ne trouvant -de joies et de bonheur que dans les surprises toujours nouvelles -que me procure l'art que je cultive et que j'aime follement; mais -en ce moment, dans la situation périlleuse où vous et moi nous nous -trouvons, où il faut entreprendre une lutte désespérée contre toute une -population, je dois être franc avec vous, vous avouer que l'argent, ce -nerf de la guerre, me manque presque complètement; vous répondre, en un -mot, que je suis pauvre.</p> - -<p>—Tant mieux fit la marquise avec un mouvement de joie.</p> - -<p>—Ma foi, reprit-il gaiement, je ne m'en suis jamais plaint, c'est -aujourd'hui seulement que je commence à regretter cette richesse dont -je me suis toujours si peu soucié, car elle m'aurait facilité les -moyens de vous être utile; mais nous tâcherons de nous en passer.</p> - -<p>—Qu'à cela ne tienne, monsieur. Dans cette affaire, vous apportez le -courage, le dévouement, laissez-moi vous apporter, cette richesse qui -vous manque.</p> - -<p>—Ma foi, madame, répondit l'artiste, puisque vous posez aussi -franchement la question, je ne vois pas pourquoi j'obéirais, en vous -refusant, à une susceptibilité ridicule, parfaitement hors de saison, -puisque ce sont surtout vos intérêts qui sont en jeu dans cette -affaire; j'accepte donc l'argent dont vous jugerez convenable de -disposer; bien entendu que je vous en tiendrai compte.</p> - -<p>—Pardon, monsieur, ce n'est pas un prêt que je prétends vous faire, -c'est ma part que j'apporte à notre association, voilà tout.</p> - -<p>—Je l'entends ainsi, madame; seulement si je dépense votre argent, -encore faut-il que vous sachiez de quelle façon.</p> - -<p>—A la bonne heure, fit la marquise en se dirigeant vers un meuble -dont elle ouvrit un tiroir d'où elle retira une bourse assez longue, -au travers des mailles de laquelle on voyait briller une quantité -considérable d'onces.</p> - -<p>Après avoir refermé avec soin le tiroir, elle présenta la bourse au -jeune homme.</p> - -<p>—Il y a là deux cent cinquante once<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> en or, dit-elle, j'espère -que cette somme suffira; cependant, si elle était insuffisante, -avertissez-moi, j'en mettrai immédiatement une plus forte encore à -votre disposition.</p> - -<p>—Oh! Oh! Madame, j'espère non seulement que cela suffira, mais encore -que j'aurai à vous remettre une partie de cette somme, répondit-il en -prenant respectueusement la bourse et la plaçant avec soin dans sa -ceinture; j'ai, à présent, une restitution à vous faire.</p> - -<p>—A moi, monsieur?</p> - -<p>—Oui, madame, fit-il en retirant l'anneau, qu'il avait passé à son -petit doigt, cette bague.</p> - -<p>—C'est moi, qui l'avais enveloppée dans la lettre, dit vivement la -jeune fille avec une étourderie charmante.</p> - -<p>Le jeune homme s'inclina tout interdit.</p> - -<p>—Gardez cette bague, monsieur, répondit en souriant la marquise; ma -fille serait désolée de vous la reprendre.</p> - -<p>—Oh! Oui! fit-elle toute rougissante.</p> - -<p>—Je la garderai donc, dit-il, avec une joie secrète, et changeant -subitement de conversation, je ne viendrai plus qu'une fois, mesdames, -dit-il, afin de ne pas éveiller les soupçons; ce sera pour vous -avertir que tout est prêt; seulement, tous les jours, à la même heure, -je passerai devant cette maison; lorsque le soir, au retour de ma -promenade, vous me verrez tenir une fleur de suchil à la main ou une -rose blanche, ce sera un indice que nos affaires vont bien; si, au -contraire, j'ôte mon chapeau et je fais le geste de m'essuyer le</p> - - - -<p>—Nous avons trop d'intérêt à avoir de la mémoire, dit la marquise; -soyez sans crainte, nous n'oublierons rien.</p> - -<p>—Maintenant, plus un mot sur ce sujet, et donnez votre leçon de -musique, dit l'abbesse en ouvrant une méthode et la remettant au jeune -homme.</p> - -<p>Le peintre s'assit près d'une table entre les deux dames, et commença -à leur expliquer, tant bien que mal, les mystères des noires, des -blanches, des croches et des doubles croches.</p> - -<p>Lorsque, quelques minutes plus tard la tourière entra, son regard de -serpent, en glissant entre ses paupières à demi closes, aperçut les -trois personnes très sérieusement occupées en apparence à approfondir -la valeur des notes et les différences de la clef de <i>fa</i> avec la clef -de <i>sol</i>.</p> - -<p>—Ma sainte mère, dit hypocritement la tourière, un cavalier, se disant -envoyé par le gouverneur de la ville, réclame de vous la faveur d'un -entretien.</p> - -<p>—C'est bien ma sœur. Quand vous aurez reconduit ce señor, vous -introduirez ce caballero en ma présence; priez-le de patienter quelques -minutes.</p> - -<p>Le peintre se leva, salua respectueusement les dames et sortit à la -suite de la tourière. Derrière lui la porte de la cellule se referma.</p> - -<p>Sans prononcer une parole, la tourière le guida à travers les -corridors, que déjà il avait parcourus, jusqu'à la porte du couvent, -devant laquelle plusieurs cavaliers enveloppés de longs manteaux -étaient arrêtés à la stupéfaction générale des voisins, qui n'en -croyaient pas leurs yeux, et s'étaient placés sur le seuil de leurs -portes afin de les mieux voir.</p> - -<p>Le peintre, grâce à son apparence de vieillard, à sa petite toux sèche -et à sa démarche cassée, passa au milieu d'eux sans attirer leur -attention, et s'éloigna dans la direction de la rivière.</p> - -<p>La tourière fit signe à un des cavaliers qu'elle était prête à le -guider auprès de la supérieure. Dans le mouvement que fut obligé de -faire ce cavalier pour mettre pied à terre, son manteau se dérangea -légèrement.</p> - -<p>Juste au même instant, le peintre, arrivé à une certaine distance, se -retourna pour jeter un dernier regard sur le couvent.</p> - -<p>Il réprima un geste d'effroi en reconnaissant le cavalier dont nous -parlons.</p> - -<p>—Zéno Cabral! murmura-t-il. Que vient faire cet homme dans le couvent?</p> - - -<div class="footnote"> -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">Renvoi 1</span></a> 21,250 francs de notre monnaie. front, alors priez Dieu, -mesdames, parce que de nouveaux embarras se seront dressés devant moi. -En dernier lieu, si vous me voyez effeuiller la fleur que je tiendrai à -la main, vous devrez faire en toute hâte vos préparatifs de départ: le -jour même de ma visite nous quitterons la ville. Vous souviendrez-vous -de toutes ces recommandations?</p></div> - - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IV" id="IV">IV</a></h4> - - -<h4>L'ENTREVUE</h4> - - -<p>Le peintre français ne s'était pas trompé: c'était bien, en effet, Zéno -Cabral, le chef montonero, qu'il avait vu entrer dans le couvent.</p> - -<p>La tourière marchait d'un pas pressé, sans détourner la tête devant -le jeune homme qui, de son côté, semblait plongé dans de sombres et -pénibles réflexions.</p> - -<p>Ils allèrent ainsi, pendant assez longtemps, à travers les corridors -sans échanger une parole, mais au moment où ils atteignirent l'entrée -du premier cloître, le chef s'arrêta et touchant légèrement le bras de -sa conductrice:</p> - -<p>—Eh bien? lui dit-il à voix basse.</p> - -<p>Celle-ci se retourna vivement, jeta un regard scrutateur autour d'elle -puis, rassurée sans doute par la solitude au centre de laquelle elle se -trouvait, elle répondit sur le même ton bas et étouffé, ce seul mot:</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>—Comment rien! s'écria don Zéno avec une impatience contenue, vous -n'avez donc pas veillé comme je vous l'avais recommandé et ainsi que -cela avait été convenu entre nous.</p> - -<p>—J'ai veillé, répondit-elle vivement, veillé du soir au matin et du -matin au soir.</p> - -<p>—Et vous n'avez rien découvert?</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>—Tant pis, fit le chef froidement, tant pis pour vous, ma sœur, car -si vous êtes si peu clairvoyante, ce n'est pas cette fois encore que -vous quitterez votre poste de tourière pour un emploi supérieur dans le -couvent ou un plus élevé encore dans celui des Bernardines.</p> - -<p>La tourière tressaillit; ses petits yeux gris laissèrent échapper une -flamme sinistre.</p> - -<p>—Je n'ai rien découvert, c'est vrai, dit-elle avec un rire sec et -nerveux comme le cri d'une hyène, mais je soupçonne, bientôt je -découvrirai; seulement je suis surveillée et l'occasion me manque.</p> - -<p>—Ah! Et que découvrirez-vous? demanda-t-il avec un intérêt mal -dissimulé.</p> - -<p>—Je découvrirai, reprit-elle en appuyant avec affectation sur chaque -syllabe, tout ce que vous voulez savoir et plus encore. Mes mesures -sont prises maintenant.</p> - -<p>—Ah! Ah! fit-il, et quand cela, s'il vous plaît?</p> - -<p>—Avant deux jours.</p> - -<p>—Vous me le promettez.</p> - -<p>—Sur ma part de paradis!</p> - -<p>—Je compte sur votre parole.</p> - -<p>—Comptez-y; mais vous?</p> - -<p>—Moi?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Je tiendrai les promesses que je vous ai faites.</p> - -<p>—Toutes?</p> - -<p>—Toutes.</p> - -<p>—C'est bien; ne vous inquiétez plus de rien; mais donnant, donnant?</p> - -<p>—C'est convenu.</p> - -<p>—Maintenant, venez, on vous attend; cette longue station pourrait -éveiller les soupçons, plus que jamais il me faut agir avec prudence.</p> - -<p>Ils se remirent en marche. Au moment où ils entraient dans le premier -cloître, une forme noire se détacha d'un angle obscur dans lequel, -jusque-là, elle était demeurée confondue au milieu des ténèbres, -et, après avoir fait un geste de menace à la tourière, elle parut -s'évanouir comme une apparition fantastique, tant elle s'envola -rapidement à travers les corridors.</p> - -<p>Arrivée à la porte de la cellule de la supérieure, la tourière frappa -doucement deux coups sans recevoir de réponse; elle attendit un -instant, puis recommença.</p> - -<p><i>Adelante</i>, répondit-on alors de l'intérieur.</p> - -<p>Elle ouvrit et annonça l'étranger.</p> - -<p>Priez ce seigneur d'entrer, il est le bienvenu, répondit l'abbesse.</p> - -<p>La tourière s'effaça, le général entra, puis, sur un geste de la -supérieure, la tourière se retira en refermant la porte derrière elle.</p> - -<p>La supérieure était seule assise dans son grand fauteuil abbatial; elle -tenait ouvert à la main un livre d'heures qu'elle semblait lire.</p> - -<p>A l'entrée du jeune homme, elle inclina légèrement la tête et d'un -geste lui indiqua un siège.</p> - -<p>—Pardonnez-moi, madame, dit-il en la saluant respectueusement, de -venir troubler d'une façon aussi malencontreuse vos pieuses méditations.</p> - -<p>—Vous êtes, dites-vous, señor caballero, envoyé vers moi par le -gouverneur de la ville; en cette qualité, mon devoir est de vous -recevoir à quelque heure qu'il vous plaise de venir, reprit-elle d'un -ton de froide politesse. Vous n'avez donc pas d'excuses à me faire, -mais seulement à m'expliquer le sujet de cette mission dont le motif -m'échappe.</p> - -<p>—Je vais avoir l'honneur de m'expliquer, ainsi que vous m'y engagez -si gracieusement, madame, répondit-il avec un sourire contraint, en -prenant le siège qui lui était désigné.</p> - -<p>La conversation avait commencé sur un ton de politesse aigre-doux qui -établissait complètement la situation dans laquelle chacun des deux -interlocuteurs voulait demeurer vis-à-vis de l'autre, pendant toute la -durée de l'entretien.</p> - -<p>Il y eut un silence de deux ou trois minutes: le montonero tournait, -retournait son chapeau entre ses mains d'un air dépité; l'abbesse, tout -en feignant de lire attentivement le livre qu'elle n'avait pas quitté, -jetait à la dérobée des regards railleurs sur l'officier.</p> - -<p>Ce fut lui qui, comprenant combien son silence pouvait paraître -singulier, reprit la parole avec une aisance trop soulignée pour être -naturelle.</p> - -<p>—Señora, j'ignore quel motif cause le déplaisir que vous semblez -éprouver de me voir, veuillez me le faire connaître et agréer, avant -tout, mes humbles et respectueuses excuses pour le trouble que vous -occasionne, à mon grand regret, ma présence.</p> - -<p>—Vous vous méprenez, caballero, répondit-elle, sur le sens que -j'attache à mes paroles; je n'éprouve aucun trouble, croyez-le bien, -de votre présence; seulement, je suis contrariée d'être contrainte par -le bon plaisir des personnes qui nous gouvernent, de recevoir, sans y -être préparée à l'avance, la visite d'envoyés fort recommandables sans -doute, mais dont la place devrait être partout ailleurs que dans la -cellule de la supérieure d'un couvent de femmes.</p> - -<p>—Cette observation est parfaitement juste, madame, il n'a pas tenu à -moi qu'il n'en fût pas ainsi; malheureusement c'est, quant à présent, -une nécessité qu'il vous faut subir.</p> - -<p>—Aussi, reprit-elle avec une certaine aigreur, vous voyez que je la -subis.</p> - -<p>—Vous la subissez, oui, madame, reprit-il d'un ton insinuant, mais en -vous plaignant, parce que vous confondez vos amis avec vos ennemis.</p> - -<p>—Moi, señor, vous faites erreur sans doute, dit-elle avec componction, -vous ne réfléchissez pas à ce que je suis. Quels ennemis ou quels amis -puis-je avoir, moi, pauvre femme retirée du monde et vouée au service -de Dieu?</p> - -<p>—Vous vous trompez, ou bien ce qui est plus probable, excusez-moi, je -vous en prie, madame, vous ne voulez pas me comprendre.</p> - -<p>—Peut-être aussi est-ce un peu de votre faute, señor, reprit-elle avec -une légère teinte d'ironie, et cela tient-il à l'obscurité dont vos -paroles sont enveloppées, à votre insu sans doute.</p> - -<p>Don Zéno réprima un geste d'impatience.</p> - -<p>—Voyons, madame, fit-il au bout d'un instant, soyons francs, le -voulez-vous?</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux pour ma part, señor.</p> - -<p>—Vous avez ici deux prisonnières?</p> - -<p>—J'ai deux dames que je n'ai reçues dans l'intérieur de cette maison, -que sur l'injonction et le commandement exprès du gouverneur de la -ville; est-ce de ces deux dames dont vous parlez, señor?</p> - -<p>—Oui, señora, d'elles-mêmes.</p> - -<p>—Fort bien; elles sont ici, j'ai même des ordres très sévères à leur -sujet.</p> - -<p>—Je le sais.</p> - -<p>—Ces dames n'ont rien que je sache à voir dans cet entretien?</p> - -<p>—Au contraire, madame, car c'est d'elles seules qu'il s'agit; c'est -pour elles seules que je me suis présenté ici.</p> - -<p>—Très bien, señor, continuez, je vous écoute.</p> - -<p>—Ces dames ont été faites prisonnières par moi, et par moi aussi -conduites dans cette ville.</p> - -<p>—Vous pourriez même ajouter dans ce couvent, señor; mais continuez.</p> - -<p>—Vous supposez à tort, madame, que je suis l'ennemi de ces -malheureuses femmes; nul, au contraire, ne s'intéresse plus que moi à -leur sort.</p> - -<p>—Ah! fit-elle avec ironie.</p> - -<p>—Vous ne me croyez pas, madame; en effet, les apparences me condamnent.</p> - -<p>—En attendant que vous fassiez condamner ces malheureuses dames; -n'est-ce pas, caballero?</p> - -<p>—Señora! s'écria-t-il avec violence, mais, se contraignant aussitôt, -pardonnez-moi cet emportement, madame; mais si vous consentiez à -m'entendre...</p> - -<p>—N'est-ce donc pas ce que je fais en ce moment, señor?</p> - -<p>—Oui, vous m'écoutez, c'est vrai, madame; mais avec un parti pris -d'avance de ne pas ajouter foi à mes paroles, si véridiques qu'elles -soient.</p> - -<p>L'abbesse fit un léger mouvement des épaules et reprit:</p> - -<p>—C'est que, señor, vous me dites en ce moment des choses tellement -incroyables! Comment voulez-vous que lorsque vous-même m'avez avoué à -l'instant que vous aviez arrêtés ces dames, lorsqu'il vous était si -facile de leur laisser continuer leur voyage, que c'est vous qui les -avez conduites dans cette ville, que c'est vous encore qui les avez -amenées dans ce couvent, afin de leur enlever tout espoir de fuite; -comment voulez vous que je puisse ajouter foi aux protestations de -dévouement dont il vous plaît aujourd'hui de faire parade devant moi? -Ce serait plus que de la naïveté de ma part, convenez-en, et vous -seriez en droit de me croire ce que je ne suis pas, c'est-à-dire, pour -parler franc, une sotte.</p> - -<p>—Oh, madame! Il y a bien des choses que vous ignorez.</p> - -<p>—Certainement, il y a toujours bien des choses qu'on ignore en pareil -cas; mais voyons, venons au fait, puisque vous-même m'avez proposé la -franchise; prouvez-moi que bien réellement vous avez l'intention de me -dire la vérité, faites-moi connaître ces choses que j'ignore.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux, madame.</p> - -<p>—Seulement, je vous avertis que j'en sais peut-être beaucoup de -ces choses, et que, si vous vous écartez du droit chemin, je vous y -remettrai impitoyablement. Ce marché vous convient-il?</p> - -<p>—On ne saurait davantage, madame.</p> - -<p>—Eh bien! Parlez, je vous promets de ne pas vous interrompre.</p> - -<p>—Vous me comblez, señora; mais, pour vous apprendre toute la vérité, -je suis contraint d'entrer dans certains détails touchant ma famille -qui, sans doute, auront peu d'intérêt pour vous.</p> - -<p>—Pardon, je veux être impartiale, donc je dois tout savoir.</p> - -<p>En prononçant ces paroles, elle jeta à la dérobée un regard du côté de -la porte de la seconde pièce.</p> - -<p>Ce regard ne fut pas surpris par le montonero qui, en ce moment, la -tête baissée sur la poitrine, semblait recueillir ses souvenirs.</p> - -<p>Enfin, après quelques minutes, il commença.</p> - -<p>—Ma famille, ainsi que vous l'indique mon nom, madame, est d'origine -portugaise: un de mes ancêtres fut cet Álvarez Cabral auquel le -Portugal doit de si magnifiques découvertes. Fixés au Brésil depuis les -premiers temps de l'occupation, mes aïeux s'établirent dans la province -de São Paulo, et, entraînés tour à tour par l'exemple de leurs voisins -et de leurs amis, ils tentèrent de longues et périlleuses expéditions -dans l'intérieur des terres inconnues de tous, et plusieurs d'entre -eux comptèrent parmi les plus célèbres et les plus hardis Paulistas -de la province. Pardonnez-moi ces détails, madame, mais ils sont -indispensables; du reste, je les abrège autant que cela m'est possible. -Mon aïeul, à la suite d'une discussion fort vive avec le vice-roi du -Brésil, don Vasco Fernández Cesar de Meneses, vers 1723, discussion -dont jamais il ne voulut nous révéler les motifs, vit ses biens mis -sous séquestre; lui-même fut obligé de prendre la fuite avec toute sa -famille. Un peu de patience, je vous en conjure, madame.</p> - -<p>—Vous êtes injuste, señor; ces détails, que j'ignorais, m'intéressent -au plus haut point.</p> - -<p>—Mon aïeul, avec les débris qu'il réussit à sauver de sa fortune, -débris assez considérables, je me hâte de le dire, car il était -colossalement riche, se réfugia dans la vice-royauté de Buenos Aires, -afin de plus facilement repasser au Brésil, si la fortune cessait de -lui être contraire. Mais son espoir fut déçu; il devait mourir dans -l'exil; sa famille était condamnée à ne revoir jamais sa patrie. -Cependant, à différentes reprises, des propositions lui furent faites -pour entrer en accommodement avec le gouvernement portugais, mais -toujours il les repoussa avec hauteur, protestant que, n'ayant commis -aucun crime, il ne voulait pas être absous, et que surtout,—remarquez -bien cette dernière parole, madame,—le gouvernement, qui lui avait -enlevé ses biens, n'avait rien à prétendre sur ce qui lui restait; -qu'il ne consentirait jamais à payer une grâce qu'on n'avait pas le -droit de lui vendre. Plus tard, lorsque mon aïeul fut sur le point de -rendre l'âme, et que mon grand-père et mon père furent réunis autour de -son lit, bien que fort jeune encore, mon père crut comprendre quelles -étaient les propositions faites par le gouvernement portugais, et que -le vieillard avait toujours obstinément repoussées.</p> - -<p>—Ah! fit l'abbesse, commençant malgré elle à s'intéresser à ce récit, -fait avec un accent de vérité qui ne pouvait être révoqué en doute.</p> - -<p>—Jugez-en vous-même, madame, reprit le montonero; mon aïeul, ainsi -que je vous l'ai dit, se sentant mourir, avait réuni mon grand-père -et mon père autour de son lit, puis, après leur avoir fait jurer sur -le Christ et sur l'Evangile de ne jamais révéler ce qu'il allait leur -dire, il leur confia un secret d'une importance immense pour l'avenir -de notre famille; en un mot, il leur avoua que quelque temps avant son -exil, dans la dernière expédition qu'il avait tentée seul selon sa -coutume, il avait découvert des mines de diamants et des gisements d'or -d'une richesse incalculable, il entra dans les plus grands détails sur -la route à suivre pour retrouver le pays où ces richesses inconnues -étaient enfouies, remit à mon grand-père une carte tracée par lui -sur les lieux mêmes, y ajouta, de peur que mon grand-père oubliât -quelque détail important, une liasse de manuscrit où l'histoire de son -expédition et de sa découverte ainsi que l'itinéraire qu'il avait suivi -pour aller et revenir, étaient racontés jour par jour, presque heure -par heure; puis certain que cette fortune qu'il leur léguait ne serait -pas perdue pour eux, il bénit ses enfants et mourut presque aussitôt -épuisé par les efforts qu'il lui avait fallu faire pour bien les -renseigner; mais, avant de fermer à jamais les yeux, il leur fit une -dernière fois jurer un secret inviolable.</p> - -<p>—Je ne vois pas jusqu'à présent, monsieur, quel rapport il y a entre -l'histoire, fort intéressante incontestablement, que vous me racontez, -et ces deux malheureuses dames, interrompit l'abbesse en hochant la -tête.</p> - -<p>—Encore quelques minutes de complaisance, madame, vous ne tarderez pas -à être satisfaite.</p> - -<p>—Soit, monsieur, continuez donc, je vous prie!</p> - -<p>Don Zéno reprit:</p> - -<p>—Quelques années s'écoulèrent, mon grand-père s'était mis à la tête -de la vaste chacra, exploitée par notre famille; mon père commençait à -l'aider dans ses travaux. Il avait une sœur, belle comme les anges et -pure comme eux, elle se nommait Laura; son père et son frère l'aimaient -à l'adoration, elle était toute leur joie, tout leur orgueil, tout leur -bonheur...</p> - -<p>Don Zéno s'arrêta; deux larmes, qu'il ne songea pas à retenir, -coulèrent lentement le long de ses joues.</p> - -<p>—Ce souvenir vous attriste, señor, lui dit doucement l'abbesse.</p> - -<p>Le jeune homme se redressa fièrement.</p> - -<p>—J'ai promis de vous dire toute la vérité, madame, bien que la -tâche que je me suis imposée soit pénible, je ne faiblirai pas: Mon -grand-père avait renfermé dans un lieu, connu de lui et de son fils -seulement, le manuscrit et la carte que leur avait en mourant légué mon -aïeul, puis ils n'y avaient plus songé ni l'un ni l'autre, ne supposant -pas qu'il pût venir une époque où il leur serait possible de s'emparer -de cette fortune qui leur appartenait, cependant par des titres -incontestables. Un jour, un étranger se présenta à la chacra et demanda -une hospitalité qui jamais n'était refusée à personne; cet étranger -était jeune, beau, riche, du moins il le paraissait, et pour notre -famille il avait l'inappréciable avantage d'être notre compatriote; il -appartenait à l'une des plus nobles familles du Portugal. C'était donc -plus qu'un ami, c'était presque un parent. Mon grand-père le reçut les -bras ouverts; il demeura plusieurs mois dans notre chacra, il y serait -demeuré toujours s'il l'eût voulu: tous l'aimaient dans la maison. -Pardonnez-moi, madame, de passer rapidement sur ces détails. Bien que -trop jeune pour avoir personnellement assisté à cette infâme trahison, -j'ai le cœur brisé. Un jour, l'étranger disparut en enlevant doña -Laura. Voilà comment cet homme avait payé notre hospitalité.</p> - -<p>—Oh! C'est horrible cela! s'écria l'abbesse, emportée malgré elle par -l'indignation qu'elle éprouvait.</p> - -<p>—Toutes les recherches furent infructueuses: il fut impossible de -retrouver ses traces. Mais ce qu'il y eut de plus affreux dans cette -affaire, madame, c'est que cet homme avait froidement et lâchement -suivi un plan tracé à l'avance.</p> - -<p>—Ce n'est pas possible! fit l'abbesse avec horreur.</p> - -<p>—Cet homme avait, je ne sais comment, surpris quelques mots, en -Europe, de ce secret que mon aïeul croyait si bien gardé. Son but, -en s'introduisant dans notre maison, était de découvrir le reste de -ce secret, afin de nous voler notre fortune. Pendant le temps qu'il -demeura à la chacra, plusieurs fois il essaya, par des questions -adroites, d'apprendre les détails qu'il ignorait; questions adressées -tantôt à mon grand-père, tantôt à mon père, jeune homme alors. Enfin, -le rapt odieux qu'il commit ne provint pas d'un amour poussé jusqu'à -la folie, ainsi que vous pourriez le supposer, il aurait demandé à mon -grand-père la main de sa fille que celui-ci la lui aurait accordée; -non, il n'aimait pas doña Laura.</p> - -<p>—Alors, interrompit l'abbesse, pourquoi l'a-t-il enlevé.</p> - -<p>—Pourquoi, dites-vous?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Parce qu'il croyait qu'elle possédait ce secret qu'il voulait à tout -prix découvrir; voilà, madame, le seul motif de ce crime.</p> - -<p>—Mais ce que vous me dites-là est infâme, señor, s'écria l'abbesse; -cet homme était un démon.</p> - -<p>—Non, madame, c'était un malheureux dévoré de la soif des richesses -et qui à tout prix voulait les posséder, dût-il pour cela porter le -déshonneur et la honte dans une famille et marcher sur des monceaux de -cadavres.</p> - -<p>—Oh! fit-elle en cachant sa tête dans ses mains.</p> - -<p>—Maintenant, madame, voulez-vous savoir le nom de cet homme, reprit-il -avec amertume; mais c'est inutile, n'est-ce pas? Car vous l'avez déjà -deviné sans doute.</p> - -<p>L'abbesse hocha affirmativement la tête sans répondre.</p> - -<p>Il y eut un assez long silence.</p> - -<p>—Mais pourquoi rendre des innocents, dit enfin l'abbesse, responsables -des crimes commis par d'autres?</p> - -<p>—Parce que; madame, héritier de la haine paternelle, après vingt -ans, il y a quinze jours seulement que j'ai retrouvé une trace que je -croyais à jamais perdue; que le nom de notre ennemi a comme un coup de -foudre éclaté subitement à mon oreille et que j'ai à demander à cet -homme un compte sanglant de l'honneur de ma famille.</p> - -<p>—Ainsi, pour satisfaire une vengeance qui pourrait être juste si elle -s'adressait au véritable coupable, vous seriez assez cruel?</p> - -<p>—Je ne sais encore ce que je ferai, madame. Ma tête est en feu, la -fureur m'égare, interrompit-il avec violence, cet homme nous a volé -notre bonheur, je veux lui enlever le sien, mais je ne serai pas lâche -comme il l'a été, lui; il saura d'où part le coup qui le frappe, c'est -entre nous une guerre de bêtes fauves.</p> - -<p>En ce moment la porte de la seconde chambre s'ouvrit brusquement, et la -marquise parut, calme et imposante.</p> - -<p>—Guerre de bêtes fauves, soit, caballero, dit-elle, je l'accepte.</p> - -<p>Le jeune homme se leva brusquement, et foudroyant la supérieure d'un -regard de mépris écrasant:</p> - -<p>—Ah! On nous écoutait, dit-il avec ironie; eh bien, tant mieux, je le -préfère ainsi; cette trahison indigne m'évite une explication nouvelle; -vous connaissez, madame, les motifs de la haine que je porte à votre -mari; je n'ai rien de plus à vous apprendre.</p> - -<p>—Mon mari est un noble caballero qui, s'il était présent, flétrirait -d'un démenti, ainsi que je le fais moi-même, le tissu d'odieux -mensonges dont vous n'avez pas craint de l'accuser devant une personne, -ajouta-t-elle en jetant un regard de douloureuse pitié à la supérieure, -qui n'aurait peut-être pas dû ajouter une foi si crédule à cette -effroyable histoire, dont la fausseté est trop facile à prouver, pour -qu'il soit nécessaire de la réfuter.</p> - -<p>—Soit, madame; cette insulte venant de vous ne peut me toucher, vous -êtes naturellement la dernière personne à qui votre mari aurait confié -cet horrible secret; mais, quoi qu'il arrive, un temps viendra, et ce -temps est proche, je l'espère, où la vérité se fera jour, et où le -criminel sera démasqué devant tous.</p> - -<p>—Il y a des hommes, señor, que la calomnie, si bien ourdie qu'elle -soit, ne saurait atteindre, répondit-elle avec mépris.</p> - -<p>—Brisons là, madame; toute discussion entre nous ne servirait qu'à -nous aigrir davantage l'un contre l'autre, je vous répète que je ne -suis pas votre ennemi.</p> - -<p>—Mais qu'êtes-vous donc alors, et pour quel motif avez-vous raconté -cette horrible histoire?</p> - -<p>—Si vous aviez eu la patience de m'écouter quelques minutes de plus, -madame, vous l'auriez appris.</p> - -<p>—Qui vous empêche de me le dire maintenant que nous sommes face à face?</p> - -<p>—Je vous le dirai si vous l'exigez, madame, reprit-il froidement, -j'aurais cependant préféré qu'une autre personne qui vous fût plus -sympathique que moi se chargeât de ce soin.</p> - -<p>—Non, non, monsieur, je suis Portugaise aussi, moi, et lorsqu'il -s'agit de l'honneur de mon nom, j'ai pour principe de traiter moi-même.</p> - -<p>—Comme il vous plaira, madame; je venais vous faire une proposition.</p> - -<p>—Une proposition, à moi? fit-elle avec hauteur.</p> - -<p>—Oui, madame.</p> - -<p>—Laquelle? Soyez bref, s'il vous plaît.</p> - -<p>—Je venais vous demander de me donner votre parole de ne pas quitter -cette ville sans mon autorisation, et de ne pas essayer de donner de -vos nouvelles à votre mari.</p> - -<p>—Ah! Et si je vous avais fait cette promesse?</p> - -<p>—Alors, madame, je vous aurais, moi, en retour, fait décharger de -l'accusation qui pèse sur vous, et je vous aurais immédiatement fait -obtenir votre liberté.</p> - -<p>—Liberté d'être prisonnière dans une ville au lieu de l'être dans un -couvent, dit-elle avec ironie; vous êtes généreux, señor.</p> - -<p>—Mais vous n'auriez pas comparu devant un conseil de guerre.</p> - -<p>—C'est vrai; j'oubliais que vous et les vôtres vous faites la guerre -aux femmes, aux femmes surtout: vous êtes si braves, seigneurs -révolutionnaires!</p> - -<p>Le jeune homme demeura froid devant cette sanglante injure; il -s'inclina respectueusement.</p> - -<p>—J'attends votre réponse, madame, dit-il.</p> - -<p>—Quelle réponse? reprit-elle avec dédain.</p> - -<p>—Celle qu'il vous plaira de faire à la proposition que j'ai eu -l'honneur de vous adresser.</p> - -<p>La marquise demeura un instant silencieuse, puis, relevant la tête et -faisant un pas en avant:</p> - -<p>—Caballero, reprit-elle d'une voix fière, accepter la proposition -que vous me faites, serait admettre la possibilité de la véracité de -l'accusation odieuse que vous osez porter contre mon mari; or, cette -possibilité je ne l'admets pas; l'honneur de mon mari est le mien, il -est de mon devoir de le défendre.</p> - -<p>—Je m'attendais à cette réponse, madame, bien qu'elle m'afflige plus -que vous ne le pouvez supposer. Vous avez bien réfléchi, sans doute, à -toutes les conséquences de ce refus?</p> - -<p>—A toutes, oui, señor.</p> - -<p>—Elles peuvent être terribles.</p> - -<p>—Je le sais et je les subirai.</p> - -<p>—Vous n'êtes pas seule, madame, vous avez une fille.</p> - -<p>—Monsieur, répondit-elle avec un accent de suprême hauteur, ma fille -sait trop bien ce qu'elle doit à l'honneur de sa maison pour hésiter à -lui faire, s'il le faut, le sacrifice de sa vie.</p> - -<p>—Oh! Madame.</p> - -<p>—N'essayez pas de m'effrayer, señor, vous ne sauriez y réussir! Ma -détermination est prise, je n'en changerai pas, quand même je verrais -l'échafaud dressé devant moi; les hommes se trompent, s'ils croient -seuls posséder le privilège du courage; il est bon que, de temps en -temps, une femme leur montre qu'elles aussi savent mourir pour leurs -convictions. Trêve donc, je vous prie, à de plus longues prières, -señor, elles seraient inutiles.</p> - -<p>Le montonero s'inclina silencieusement, fit quelques pas vers la porte, -s'arrêta, se retourna à demi comme s'il voulait parler, mais, se -ravisant, il salua une dernière fois et sortit.</p> - -<p>La marquise demeura un instant immobile, puis se tournant vers -l'abbesse et lui tendant les bras:</p> - -<p>—Et maintenant, mon amie, lui dit-elle avec des larmes dans la voix, -croyez-vous encore que le marquis de Castelmelhor soit coupable des -crimes affreux dont cet homme l'accuse.</p> - -<p>—Oh! Non, non, mon amie! s'écria la supérieure en se laissant aller, -en fondant en larmes, dans les bras qui s'ouvraient pour la recevoir.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="V" id="V">V</a></h4> - - -<h4>LES PRÉPARATIFS DE TYRO</h4> - - -<p>La rencontre faite par le peintre à sa sortie du couvent, l'avait -frappé d'un triste pressentiment au sujet de ses protégées.</p> - -<p>Sans se rendre bien clairement compte des sentiments qu'il éprouvait -pour elles, cependant, malheureux lui-même, il se sentait malgré lui -entraîné à aider et à secourir de tout son pouvoir des femmes qui, sans -le connaître, étaient venues si franchement réclamer sa protection.</p> - -<p>Son amour propre, comme homme d'abord, et ensuite comme Français, était -flatté du rôle qu'il se trouvait ainsi appelé à jouer à l'improviste -dans cette sombre et mystérieuse affaire dont, malgré les confidences -de la marquise, il se doutait bien qu'on ne lui avait pas révélé le -dernier mot.</p> - -<p>Mais que lui importait cela?</p> - -<p>Placé par le hasard ou pour mieux dire par la mauvaise fortune, -acharnée après lui, dans une situation presque désespérée, les risques -qu'il aurait à courir en secourant les deux dames, n'aggraveraient -pas beaucoup cette situation, au lieu que s'il parvenait à les faire -échapper au sort dont elles étaient menacées, tout en se sauvant -lui-même, il jouerait à ses persécuteurs un tour de bonne guerre en -se montrant plus fin qu'eux, et se vengerait une fois pour toutes des -continuelles appréhensions qu'il lui avaient causées depuis son arrivée -à San Miguel.</p> - -<p>Ces réflexions, en remettant le calme dans l'esprit du jeune homme, lui -rendirent toute son insouciante gaieté, et ce fut d'un pas leste et -délibéré qu'il rejoignit Tyro à l'endroit où celui-ci lui avait assigné -un rendez-vous permanent.</p> - -<p>Le lieu était des mieux choisis; c'était une grotte naturelle peu -profonde, située à deux portées de fusil au plus de la ville, si bien -cachée, aux regards indiscrets par des chaos de rochers et des buissons -épais de plantes parasites, que, à moins de connaître la position -exacte de cette grotte, il était impossible de la découvrir; d'autant -plus que son entrée s'ouvrait sur la rivière, et que, pour y parvenir, -il fallait se mettre dans l'eau jusqu'au genou.</p> - -<p>Tyro, à demi couché sur un amas de feuilles sèches recouvertes de -deux ou trois <i>pellones</i><a name="FNanchor_1_2" id="FNanchor_1_2"></a><a href="#Footnote_1_2" class="fnanchor">[1]</a> et de <i>ponchos</i> araucaniens, fumait -nonchalamment une cigarette de paille de maïs en attendant son maître.</p> - -<p>Celui-ci, après s'être assuré que personne ne le guettait, ôta ses -chaussures, retroussa ses pantalons, se mit à l'eau et entra dans la -grotte, non toutefois sans avoir sifflé à deux reprises différentes, -afin de prévenir l'Indien de son arrivée.</p> - -<p>—Ouf! dit-il en pénétrant dans la grotte, singulière façon de rentrer -chez soi. Me voici de retour, Tyro.</p> - -<p>—Je le vois, maître, répondit gravement l'Indien sans changer de -position.</p> - -<p>—Maintenant, reprit le jeune homme, laisse-moi reprendre mes habits; -puis nous causerons: j'ai beaucoup de choses à t'apprendre.</p> - -<p>—Et moi aussi, maître.</p> - -<p>—Ah! fit-il en le regardant.</p> - -<p>—Oui; mais changez d'abord de costume.</p> - -<p>—C'est juste, reprit le jeune homme.</p> - -<p>Il se mit aussitôt en devoir de quitter son déguisement, et bientôt il -eut recouvré sa physionomie ordinaire.</p> - -<p>—Là, voilà qui est fait! dit-il en s'asseyant auprès de l'Indien et -en allumant une cigarette. Je t'avoue que ce diable de costume me pèse -horriblement et que je serai heureux lorsqu'il me sera permis de m'en -débarrasser une bonne fois.</p> - -<p>—Ce sera bientôt, je l'espère, maître.</p> - -<p>—Et moi aussi, mon ami. Dieu veuille que nous ne nous trompions pas! -Maintenant, qu'as-tu à m'apprendre? Parle, je t'écoute.</p> - -<p>—Mais, vous-même, ne m'aviez-vous pas annoncé des nouvelles?</p> - -<p>—C'est vrai; mais je suis pressé de savoir ce que tu as à me dire. Je -crois que c'est plus important que ce que je t'apprendrai. Ainsi, parle -le premier; ma confidence arrivera toujours assez tôt.</p> - -<p>—Comme il vous plaira, maître, répondit l'Indien en se redressant et -en jetant sa cigarette, qui commençait à lui brûler les doigts; puis, -tournant à demi la tête vers le jeune homme et le regardant bien en -face, êtes-vous brave? lui demanda-t-il.</p> - -<p>Cette question, faite ainsi à l'improviste, causa une si profonde -surprise au peintre, qu'il hésita un instant.</p> - -<p>—Dame! répondit-il enfin, je le crois; puis, se remettant peu à peu, -il ajouta avec un léger sourire: d'ailleurs, mon bon Tyro, la bravoure -est en France une vertu tellement commune, qu'il n'y a aucune fatuité -de ma part à assurer que je la possède.</p> - -<p>—Bon! murmura l'Indien qui suivait son idée, vous êtes brave, maître, -moi aussi, je le crois, je vous ai vu en plusieurs circonstances vous -tirer honorablement d'affaire.</p> - -<p>—Allons, pourquoi m'adresser cette question? fit le peintre avec une -teinte de mécontentement.</p> - -<p>—Ne vous fâchez pas, maître, fit vivement l'Indien; mes intentions -sont bonnes, lorsqu'on commence une sérieuse expédition et qu'on veut -la mener à bien, il faut en calculer toutes les chances; vous êtes -Français, c'est-à-dire étranger arrivé depuis peu dans ce pays, dont -vous ignorez complètement les mœurs.</p> - -<p>—J'en conviens, interrompit le jeune homme.</p> - -<p>—Vous vous trouvez donc sur un terrain inconnu, qui peut à chaque -instant se dérober sous vos pas; en vous demandant si vous êtes brave, -je ne doute pas de votre courage: je vous ai vu à l'œuvre; seulement, -je désire savoir si ce courage est blanc ou rouge; s'il brille autant -dans les ténèbres et la solitude qu'en plein soleil et devant la foule. -Voilà tout.</p> - -<p>—Posée ainsi, je comprends la question, mais je ne saurais y répondre, -ne m'étant jamais trouvé dans une situation où il m'ait fallu déployer -le genre de courage dont tu parles; je puis simplement, et en toute -confiance, te certifier ceci: c'est que, de jour ou de nuit, seul ou -accompagné, à défaut de bravoure, l'orgueil m'empêchera toujours de -reculer, et me contraindra quand même à faire tête aux adversaires, -quels qu'ils soient, qui se dresseront devant moi pour s'opposer à mes -volontés, quand j'aurai formé une résolution.</p> - -<p>—Je vous remercie de cette affirmation, maître, car notre tâche sera -ardue et je suis heureux de savoir que vous ne m'abandonnerez pas, au -plus fort d'un danger dans lequel je ne me serai mis que par dévouement -pour vous.</p> - -<p>—Tu peux compter sur ma parole, Tyro, répondit le peintre; ainsi -bannis toute arrière-pensée et marche résolument en avant.</p> - -<p>—Ainsi ferai-je, maître, comptez sur moi. Maintenant laissons cela et -venons aux nouvelles que j'avais à vous apprendre.</p> - -<p>—En effet, dit le peintre, quelles sont ces nouvelles, bonnes ou -mauvaises?</p> - -<p>—C'est selon, maître, comment vous les apprécierez.</p> - -<p>—Bon, dis-les-moi d'abord.</p> - -<p>—Savez-vous que les officiers espagnols que l'on devait juger demain -ou après-demain se sont évadés.</p> - -<p>—Evadés! s'écria le peintre avec étonnement, quand cela donc?</p> - -<p>—Ce matin même, ils sont passés près d'ici, il y a deux heures à -peine, montés sur des chevaux des pampas et galopant à fond de train -dans la direction des cordillières.</p> - -<p>—Ma foi, tant mieux pour eux, j'en suis charmé, car à la façon dont -vont les choses en ce pays on les aurait sans doute fusillés.</p> - -<p>—On les aurait fusillés certainement, répondit l'Indien en hochant la -tête.</p> - -<p>—C'eût été dommage, fit le jeune homme; bien que je les connaisse fort -peu et qu'ils m'aient par leur faute placé dans une situation assez -difficile, j'eusse été désespéré qu'il leur arrivât malheur. Ainsi, tu -es certain qu'ils se sont réellement échappés.</p> - -<p>—Maître, je les ai vus.</p> - -<p>—Alors, bon voyage! Dieu veuille qu'ils ne soient pas repris.</p> - -<p>—Ne craignez-vous pas que cette fuite ne vous soit préjudiciable?</p> - -<p>—A moi? Pour quelle raison? s'écria-t-il avec surprise.</p> - -<p>—Ne vous avait-on pas indirectement impliqué dans leur affaire?</p> - -<p>—C'est vrai, mais je crois que je n'ai rien à craindre maintenant, -et que les soupçons qui s'étaient élevés contre moi sont complètement -dissipés.</p> - -<p>—Tant mieux, maître; cependant, s'il m'est permis de vous donner un -conseil croyez-moi, soyez prudent.</p> - -<p>—Voyons, parle avec franchise; j'aperçois derrière tes circonlocutions -indiennes une pensée sérieuse qui t'obsède et dont tu voudrais me -faire part; le respect ou je ne sais quelle crainte que je ne puis -comprendre, t'empêche seul de t'expliquer.</p> - -<p>—Puisque vous l'exigez, maître, je m'expliquerai d'autant plus que -le temps presse; la fuite des deux officiers espagnols a réveillé les -soupçons qui n'étaient qu'assoupis; bien plus, on vous accuse de les -avoir encouragés dans leur projet de fuite et de leur avoir procuré les -moyens de l'accomplir.</p> - -<p>—Moi! Mais ce n'est pas possible, je ne les ai pas vus une seule fois -depuis leur arrestation.</p> - -<p>—Je le sais, maître; cependant cela est ainsi, je suis bien informé.</p> - -<p>—Mais alors, ma position devient extrêmement délicate; je ne sais trop -que faire.</p> - -<p>—J'ai songé à cela pour vous, maître; nous autres Indiens nous formons -une population à part dans la ville; mal vus des Espagnols, méprisés -des créoles, nous nous soutenons les uns les autres, afin d'être en -mesure, en cas de besoin, de résister aux injustices qu'on prétendrait -nous faire; depuis que je m'occupe des préparatifs de votre voyage, -j'ai donné le mot a plusieurs hommes de ma tribu engagés chez certaines -personnes de la ville, afin d'être instruit de tout ce qui se passe et -vous prémunir contre les trahisons. Je savais depuis hier au soir que -les officiers espagnols devaient s'échapper aujourd'hui, au lever du -soleil. Depuis plusieurs jours déjà, aidés par leurs amis, ils avaient -combiné leur fuite.</p> - -<p>—Jusqu'à présent, interrompit le peintre, je ne vois pas quel rapport -il y a entre cette fuite et ce qui me regarde personnellement.</p> - -<p>—Attendez, maître, reprit l'Indien, j'y arrive: ce matin, après vous -avoir aidé à vous déguiser, je vous suivis et j'entrai dans la ville; -la nouvelle de la fuite des officiers était déjà publique, tout le -monde en parlait, je me mêlai à plusieurs groupes où cette fuite était -commentée de cent façons différentes. Votre nom était dans toutes les -bouches.</p> - -<p>—Mais, cette fuite, je l'ignorais.</p> - -<p>—Je le sais bien, maître; mais vous êtes étranger, cela suffit pour -qu'on vous accuse; d'autant plus que vous avez un ennemi acharné à -votre perte qui s'est chargé de propager ce bruit et de lui donner de -la consistance.</p> - -<p>—Un ennemi, moi! fit le jeune homme avec stupeur, c'est impossible!</p> - -<p>L'Indien sourit avec ironie.</p> - -<p>—Bientôt vous le connaîtrez, maître, dit-il; mais il est inutile de -nous occuper de lui en ce moment, c'est de vous qu'il s'agit, de vous, -qu'il faut sauver.</p> - -<p>Le jeune homme hocha la tête avec découragement.</p> - -<p>—Non, dit-il d'une voix triste, je vois que je suis bien réellement -perdu cette fois, tout ce que je tenterais ne ferait que hâter ma -perte, mieux vaut me résigner à mon sort.</p> - -<p>L'Indien le considéra pendant quelques instants avec un étonnement -qu'il ne chercha pas à dissimuler.</p> - -<p>—N'avais-je pas raison, maître, reprit-il enfin, de vous demander au -commencement de cette conversation si vous aviez du courage?</p> - -<p>—Que veux-tu dire? s'écria le jeune homme en se redressant subitement -et en le foudroyant du regard.</p> - -<p>Tyro ne baissa pas les yeux, son visage demeura impassible, et ce fut -de la même voix calme, avec le même accent d'insouciance qu'il continua:</p> - -<p>—En ce pays, maître, le courage ne ressemble en rien à celui que vous -possédez, tout homme est brave le sabre ou le fusil à la main, surtout -ici, où, sans compter les hommes, on est constamment contraint de -lutter contre toutes espèces d'animaux plus nuisibles et plus féroces -les uns que les autres, mais que signifie cela?</p> - -<p>—Je ne le comprends pas, répondit le jeune homme.</p> - -<p>—Pardonnez-moi, maître, de vous apprendre des choses que vous ignorez; -il est un courage qu'il vous faut acquérir, c'est celui qui consiste à -paraître céder lorsque la lutte est trop inégale, en se réservant, tout -en feignant de fuir, de prendre plus tard sa revanche. Vos ennemis ont -sur vous un immense avantage: ils vous connaissent; donc ils agissent -contre vous à coup sûr, et vous, vous ne les connaissez point; vous -êtes exposé, au premier mouvement que vous ferez, à tomber net dans -le piège tendu sous vos pas, et de vous livrer ainsi sans espoir de -vengeance.</p> - -<p>—Ce que tu me dis là est plein de sens, Tyro; seulement, tu me parles -par énigmes. Quels sont ces ennemis que je ne connais pas et qui -paraissent si acharnés à ma perte?</p> - -<p>—Je ne puis encore vous révéler leurs noms, maître; mais ayez -patience, un jour viendra où vous les connaîtrez.</p> - -<p>—Avoir patience, cela est bientôt dit; malheureusement, je suis -enfoncé jusqu'au cou dans un guêpier dont je ne sais comment sortir.</p> - -<p>—Laissez-moi faire, maître; je réponds de tout. Vous partirez plus -facilement que vous ne le croyez.</p> - -<p>—Hum! Cela me paraît bien difficile.</p> - -<p>L'Indien sourit en haussant légèrement les épaules.</p> - -<p>—Tous les blancs sont ainsi, murmura-t-il comme s'il se parlait à -lui-même; en apparence, leur conformation est la même que la nôtre et -pourtant ils sont complètement incapables de faire par eux-mêmes la -moindre des choses.</p> - -<p>—C'est possible, répondit le jeune homme intérieurement piqué de cette -remarque assez désobligeante, cela tient à une foule de considérations -trop longues à l'expliquer et que d'ailleurs tu ne comprendrais pas; -revenons à ce qui, seul, doit en ce moment nous occuper; je te répète -que je trouve ma position désespérée et que je ne sais, même avec -l'aide de ton dévouement, de quelle façon je m'en sortirai.</p> - -<p>Il y eut quelques instants de silence entre les deux hommes, puis -l'Indien reprit la parole, mais cette fois d'une voix claire, bien -accentuée, comme un homme qui désire être compris du premier coup, -sans être contraint de perdre en explications inutiles un temps qu'il -considère comme fort précieux.</p> - -<p>—Maître, dit-il, aussitôt que je fus informé de ce qui se passait, -convaincu que je ne serais pas désavoué par vous, je dressai mon plan -et je me mis en mesure de parer le nouveau coup qui vous frappait. -Mon premier soin fut de me rendre dans votre maison; on me connaît, -la plupart des peones sont mes amis; on ne fit donc pas attention -à moi. Je fus libre d'aller et de venir à ma guise; sans attirer -l'attention. Du reste, je profitai d'un moment où la maison était à -peu près déserte, à cause de l'heure de la siesta qui fermait les yeux -des maîtres et des criados; en un tour de main, aidé par quelques amis -à moi, j'enlevai tout ce qui vous appartient jusqu'à vos chevaux, sur -lesquels je chargeai vos bagages et vos caisses pleines de papiers et -de toiles.</p> - -<p>—Bien, interrompit le jeune homme avec une satisfaction nuancée d'une -légère inquiétude; mais que pensera de ce procédé mon compatriote?</p> - -<p>—Que cela ne vous inquiète pas, maître, répondit le Guaranis avec un -sourire d'une expression singulière.</p> - -<p>—Soit, tu auras sans doute trouvé un prétexte plausible pour -dissimuler ce que ce procédé a d'insolite.</p> - -<p>—C'est cela même, fit-il en ricanant.</p> - -<p>—C'est fort bien; mais maintenant, dis-moi, Tyro, qu'as-tu fait -de tous ces bagages? Je ne me soucie nullement de les perdre; ils -composent le plus clair de ma fortune; je ne puis cependant pas camper -ainsi de but en blanc à la belle étoile, d'autant plus que cela ne -servirait à rien, et que ceux qui ont intérêt à me chercher m'auraient -bientôt découvert; d'un autre côté je ne vois guère dans quelle maison -je me puis loger sans courir le risque d'être aussitôt arrêté.</p> - -<p>L'Indien se mit à rire.</p> - -<p>—Eh! Eh! fit gaiement le jeune homme, puisque tu ris, c'est que mes -affaires vont probablement bien et que tu es à peu près certain de -m'avoir trouvé un abri sûr.</p> - -<p>—Vous ne vous trompez pas, maître; je me suis effectivement occupé -aussitôt de vous chercher un endroit où vous seriez en sûreté, et -complètement à l'abri des poursuites.</p> - -<p>—Diable! Cela n'a pas dû être facile à trouver dans la ville.</p> - -<p>—Aussi, n'est-ce pas dans la ville que j'ai cherché.</p> - -<p>—Oh! Oh! Où donc alors; je ne vois guère, dans la campagne, d'endroit -où il me soit possible de me cacher.</p> - -<p>—C'est que, comme nous autres Indiens, vous n'avez pas, maître, -l'habitude du désert; à deux milles d'ici, tout au plus, dans un rancho -d'Indiens guaranis, je vous ai trouvé un asile où je défie qu'on aille -vous chercher, ou bien, au cas d'une visite, vous trouver.</p> - -<p>—Tu piques singulièrement ma curiosité. Tout est-il préparé pour me -recevoir?</p> - -<p>—Oui, maître.</p> - -<p>—Pourquoi donc demeurons-nous ici alors, au lieu de nous y rendre?</p> - -<p>—Parce que, maître, le soleil n'est pas couché encore, et qu'il fait -trop jour pour se hasarder dans la campagne.</p> - -<p>—Tu as raison, mon brave Tyro; je te remercie de ce nouveau service.</p> - -<p>—Je n'ai fait que mon devoir, maître.</p> - -<p>—Hum! Enfin, puisque tu le veux, j'y consens. Seulement, crois bien -que je ne suis pas ingrat. Ainsi, voilà qui est convenu: je suis -déménagé. Mon cher compatriote sera bien étonné lorsqu'il apprendra que -je suis parti sans prendre congé de lui.</p> - -<p>L'Indien rit silencieusement sans répondre.</p> - -<p>—Malheureusement, mon ami, continua le jeune homme, cette position est -fort précaire, elle ne saurait durer longtemps.</p> - -<p>—Rapportez-vous-en à moi, maître, avant trois jours nous serons -partis; toutes mes mesures sont prises en conséquence; mes préparatifs -seraient déjà terminés si j'avais eu à ma disposition la somme -nécessaire à l'achat de diverses choses indispensables.</p> - -<p>—Qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme en fouillant vivement à -sa poche et en retirant la bourse que lui avait remise la marquise, -voilà de l'argent.</p> - -<p>—Oh! fit l'Indien avec joie, il y a là beaucoup plus qu'il ne nous -faut.</p> - -<p>Mais soudain le peintre devint triste, et retira du Guaranis la bourse -que déjà il lui avait abandonnée.</p> - -<p>—Je suis fou, dit-il maintenant, nous ne pouvons user de cet argent: -il n'est pas à nous, nous n'avons pas le droit de nous en servir.</p> - -<p>Tyro le regarda avec surprise.</p> - -<p>—Oui, continua-t-il en hochant doucement la tête, cette somme m'a -été remise par la personne que j'avais promis de sauver, afin de tout -préparer pour sa fuite.</p> - -<p>—Eh bien? fit l'Indien.</p> - -<p>—Dame! reprit le jeune homme, maintenant la question me paraît -singulièrement changée; j'aurai, je le crois, fort à faire à me sauver -tout seul.</p> - -<p>—La situation est toujours la même pour vous, maître, vous pouvez -tenir la parole que vous avez donnée; au contraire, peut-être êtes-vous -dans de meilleures conditions aujourd'hui que vous ne l'étiez hier; -pour organiser, non seulement votre fuite, mais celle de ces personnes; -j'ai tout prévu.</p> - -<p>—Voyons, explique-toi, car je recommence à ne plus te comprendre du -tout.</p> - -<p>—Comment cela, maître?</p> - -<p>—Dame! Tu sembles connaître mieux que moi mes affaires.</p> - -<p>—Que cela ne vous inquiète pas, je ne sais de vos affaires que ce que -je dois en savoir pour vous être utile au besoin et être en mesure de -vous prouver quel est mon dévouement pour vous. D'ailleurs, si vous le -désirez, je paraîtrai ne rien savoir.</p> - -<p>—Belle avance! s'écria le jeune homme en riant. Allons, puisqu'il -ne m'est même pas possible de conserver mes secrets à moi tout seul, -prends-en donc ta part, sorcier que tu es. Je ne me plaindrai pas -davantage; maintenant, continue.</p> - -<p>—Donnez-moi seulement cet or, maître, et laissez-moi agir.</p> - -<p>—En effet, je crois que c'est le plus simple; prends-le donc, -ajouta-t-il en lui mettant la bourse dans la main; seulement, hâte-toi, -car, mieux que moi, tu dois savoir que nous n'avons pas de temps à -perdre.</p> - -<p>—Oh! Maintenant rien ne nous presse; on vous croit parti; on vous -cherche bien loin; on vous laisse ainsi toutes les facilités possibles -pour faire ici tout ce que vous voudrez.</p> - -<p>—C'est vrai; s'il ne s'agissait que de moi, ma foi, j'ai une si grande -confiance en ton habileté, que je ne me presserais pas du tout, je -t'assure; mais...</p> - -<p>—Oui, interrompit-il, je sais ce que vous voulez dire, maître; il -s'agit des dames. Elles sont pressées, elles, et elles ont des raisons -pour cela; mais elles n'ont rien à redouter avant trois jours, et je ne -vous en demande que deux; est-ce trop?</p> - -<p>—Non, certes, seulement je t'avoue qu'il y a une chose qui -m'embarrasse fort, à présent.</p> - -<p>—Laquelle, maître?</p> - -<p>—C'est la façon dont je m'introduirai dans le couvent pour les avertir.</p> - -<p>—C'est cependant bien simple; vous irez au couvent sous le même -déguisement que vous avez pris aujourd'hui.</p> - -<p>—Hum... tu crois que ce n'est pas beaucoup risquer?</p> - -<p>—Pas le moins du monde, maître; qui voulez-vous qui s'occupe d'un -pauvre vieillard?</p> - -<p>—Enfin, j'essayerai; si j'échoue, j'aurai fait mon devoir de galant -homme, ma conscience ne me reprochera rien.</p> - -<p>Ils continuèrent à causer ainsi pendant plusieurs heures, prenant leurs -dernières dispositions et essayant de prévoir tous les hasards qui -pourraient, au dernier moment, venir à l'improviste contrecarrer la -réussite de leurs projets.</p> - -<p>Plus le jeune Français se laissait aller à une intimité plus complète -avec le Guaranis, plus il reconnaissait d'intelligence dans ce pauvre -diable d'Indien si simple et si naïf en apparence, et plus il se -félicitait d'avoir accepté ses offres de service et de s'être confié à -lui.</p> - -<p>Il est vrai d'ajouter que si le peintre n'avait pas ainsi à point -nommé rencontré ce serviteur dévoué, il aurait été dans une situation -des plus critiques et presque dans l'impossibilité d'échapper au -danger terrible suspendu sur sa tête; il le reconnaissait franchement -et mettant de côté tout préjugé de race, il laissait sagement son -serviteur agir pour lui, se contentant de suivre ses conseils, sans -essayer de faire prévaloir ses idées; ce qui montrait chez le jeune -homme, malgré son apparente frivolité de caractère, un grand bon sens -et une rectitude de jugement peu commune.</p> - -<p>Une demi-heure environ après le coucher du soleil, les deux hommes -quittèrent la grotte au fond de laquelle ils étaient demeurés cachés -pendant plus de quatre heures.</p> - -<p>L'Indien qui, malgré les ténèbres, semblait voir comme en plein jour, -guida son maître à travers des sentiers détournés, en apparence -inextricables, mais au milieu desquels il se dirigeait avec une sûreté -qui dénotait une complète connaissance des lieux, qu'il parcourait. -Le peintre, peu habitué à ces courses de nuit, le suivait tant bien -que mal butant presque à chaque pas, mais ne se décourageant point, et -prenant gaiement son parti de ce nouveau contretemps.</p> - -<p>Du reste, le trajet de la grotte, à l'endroit où il se rendait, était -court; il ne dura tout au plus que trois quarts d'heure.</p> - -<p>Tyro s'arrêta devant un rancho d'aspect assez misérable, construit au -sommet d'une colline, et ouvrit, sans annoncer autrement sa présence, -une porte formée par un cuir de bœuf étendu sur une claie en osier.</p> - -<p>Le rancho était ou plutôt paraissait désert.</p> - -<p>L'Indien battit le briquet et alluma un <i>sebo.</i></p> - -<p>L'intérieur du rancho ressemblait à l'extérieur et était fort misérable.</p> - -<p>—Eh! fit Émile en jetant autour de lui un regard investigateur, ce -rancho est-il donc abandonné?</p> - -<p>—Nullement, maître, répondit Tyro, mais les propriétaires se sont -retirés dans la pièce à côté afin de ne pas nous voir.</p> - -<p>—Oh! Oh! Et pour quelle raison?</p> - -<p>—Tout simplement afin que si, par hasard, on venait vous chercher -ici, ils pussent en toute sûreté de conscience affirmer qu'ils ne vous -connaissent pas et qu'ils ne vous ont pas vu.</p> - -<p>—Tiens, tiens, tiens! fit en riant le jeune homme, c'est assez -spirituel ce qu'ils font là, ces braves gens! Allons! Je vois avec -plaisir que les jésuites, aussi bien en Amérique qu'en Europe, -faisaient d'excellents élèves; le procédé est fort ingénieux.</p> - -<p>Tyro ne répondit pas; il était en train d'enlever avec une pioche -une légère couche de terre sous laquelle apparut bientôt une trappe; -l'Indien la souleva.</p> - -<p>—Venez, maître, dit-il.</p> - -<p>—Diable! murmura le jeune homme avec une certaine hésitation, vais-je -donc m'enterrer tout vivant?</p> - -<p>L'Indien avait déjà disparu dans l'ouverture laissée béante par -l'enlèvement de la trappe.</p> - -<p>—Allons, fit le jeune homme, il n'y a pas à hésiter.</p> - -<p>Il se pencha sur le trou, aperçut les premiers échelons d'une échelle -et descendit résolument dans le souterrain où l'attendait Tyro, le -<i>sebo</i> levé vers lui afin de l'éclairer et de lui éviter un faux pas.</p> - -<p>Ce souterrain était assez grand et assez haut, entièrement garni de -<i>petates</i> pour absorber l'humidité; tous les bagages du jeune homme -avaient été apportés et rangés avec soin.</p> - -<p>Un <i>equipal</i>, une <i>butaca</i>, une table et un hamac pendu dans un coin -complétaient un ameublement réduit à sa plus simple expression.</p> - -<p>Plusieurs bougies et une lampe se trouvaient disposées sur la table.</p> - -<p>A chaque extrémité de ce souterrain, dont la forme était à peu près -ovale, s'ouvraient des galeries.</p> - -<p>—Voici votre appartement provisoire, maître, dit le Guaranis; chacune -de ces galeries donne, après quelques détours, assez loin dans la -campagne; en cas d'alerte, vous avez donc une retraite assurée; vos -chevaux ont été placés par moi dans la galerie de gauche, ils ont -tout ce qui leur faut; dans cette corbeille vous trouverez des vivres -pour trois jours. Je ne vous engage pas à sortir avant de m'avoir vu; -seulement je vous avertis que je ne reviendrai que lorsque tout sera -prêt pour votre fuite; vous serez ici complètement en sûreté, vous -n'avez que patience à prendre.</p> - -<p>Tout en parlant ainsi, l'Indien avait sorti de de la corbeille et étalé -sur la table, après avoir allumé la lampe, les vivres nécessaires au -souper, dont le peintre, à jeun depuis sa sortie du couvent, commençait -à éprouver un sérieux besoin.</p> - -<p>—Maintenant, maître, je remonte dans le rancho, afin de tout remettre -en place et faire disparaître les traces de notre passage. A bientôt et -bon courage.</p> - -<p>—Merci, Tyro; mais, au nom du ciel! Souviens-toi que je ne me fie qu'à -toi; ne me laisse pas trop longtemps prisonnier.</p> - -<p>—Rapportez-vous-en à moi, maître. Ah! J'oubliais de vous avertir que -lorsque je reviendrai, ce sera par la galerie de droite; j'imiterai le -cri du hibou trois fois avant d'entrer.</p> - -<p>—Bien, je m'en souviendrai. Tu ne veux pas me tenir compagnie et -souper avec moi?</p> - -<p>—Merci, maître, cela m'est impossible, il me faut être à San Miguel -dans une heure.</p> - -<p>—Allons, fais comme tu le voudras, répondit le peintre en étouffant un -soupir, je ne te retiens plus.</p> - -<p>—Au revoir, maître, patience, et à bientôt!</p> - -<p>—A bientôt, Tyro; quant à la patience que tu me recommandes, je -tâcherai d'en avoir.</p> - -<p>L'Indien remonta l'échelle, disparut par l'ouverture, et, après avoir -dit une dernière fois adieu à son maître, il referma la trappe.</p> - -<p>Émile se trouva seul.</p> - -<p>Il demeura un instant immobile, plongé dans des réflexions assez -sombres; mais bientôt, secouant la tête à plusieurs reprises, il -s'assit sur la <i>butaca</i> et se mit en devoir d'attaquer les vivres -placés devant lui sur la table.</p> - -<p>—Soupons, dit-il, cela me fera passer toujours une heure, d'autant -plus que je me sens un appétit formidable. C'est égal, ajouta-t-il la -bouche pleine, au bout d'un instant, lorsque, à mon retour en France, -je raconterai mes aventures d'Amérique, du diable si on me croira!</p> - -<p>Et, remis en joie par cette réflexion, il continua gaiement son souper.</p> - - -<div class="footnote"> -<p><a name="Footnote_1_2" id="Footnote_1_2"></a><a href="#FNanchor_1_2"><span class="label">Renvoi 1</span></a>Peaux de moutons teintes et préparées.</p> -</div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4> - - -<h4>COMPLICATIONS</h4> - - -<p>Le jour même où s'étaient passés les différents événements que nous -avons rapportés dans nos précédents chapitres, vers neuf heures du -soir environ, deux personnes étaient assises dans le salon du duc de -Mantoue et causaient en français avec une certaine animation. Ces -deux personnes étaient, la première, le duc de Mantoue lui-même ou M. -Dubois, ainsi qu'il se faisait appeler, et l'autre, le général don -Eusebio Moratín, gouverneur pour les patriotes buenos-airiens de la -ville de San Miguel et de la province de Tucumán.</p> - -<p>Le général Moratín était alors âgé de quarante-cinq ans; il était -petit, mais trapu et fortement charpenté; ses traits auraient été beaux -sans l'expression de froide méchanceté qui respirait dans ses yeux -noirs et profondément enfoncés sous l'orbite.</p> - -<p>Cet officier, dont la mémoire est justement exécrée dans les provinces -argentines et qui, si Rosas n'était venu après lui, serait demeuré -le type le plus complet des scélérats que l'écume révolutionnaire a -fait, depuis le commencement de ce siècle, monter à la surface de -de la société pour tyranniser les peuples et déshonorer la grande -famille humaine, jouait en ce moment un rôle important dans son pays et -jouissait d'une immense influence.</p> - -<p>Nous ferons en quelques mots son histoire. Né, en 1760, d'une famille -distinguée de Montevideo, cet homme avait de bonne heure manifesté -les plus mauvais penchants; la vie nomade des gauchos, leur sauvage -indépendance, tout en eux, jusqu'à leur férocité même, avaient séduit -cet esprit fougueux; pendant plusieurs années, il partagea leur -existence, puis il réunit une bande de contrebandiers et d'assassins, -dont il devint bientôt le membre le plus actif, le plus cruel et le -plus entreprenant.</p> - -<p>L'ascendant, pris par cet homme sur ses compagnons de rapines, le fit -choisir pour chef.</p> - -<p>Dès lors; ses excès ne connurent plus de bornes, et lui acquirent une -célébrité à la fois éclatante et exécrable.</p> - -<p>Il ravagea sans pitié la <i>Banda Oriental</i>, l'<i>Entre-Ríos</i> et le -<i>Paraguay</i>, détruisant les moissons, enlevant les femmes, égorgeant les -hommes, pillant les églises, et portant le deuil dans plus de <i>vingt -mille</i> familles.</p> - -<p>Les choses en vinrent à un tel point, que le gouverneur de Buenos Aires -fut obligé de créer un corps de volontaires spécialement chargés de -poursuivre la bande de Moratín; mais ce moyen fut insuffisant, et il -fallut que le gouvernement espagnol traitât de puissance à puissance -avec ce brigand.</p> - -<p>Son propre père servit de médiateur. Les bandits furent amnistiés, -incorporés dans l'armée, et leur chef, en sus d'une grosse somme -d'argent, reçut la commission de lieutenant, qui bientôt lui valut -celle de capitaine.</p> - -<p>Mais, au premier cri d'indépendance poussé dans les provinces -argentines, Moratín déserta, passa aux insurgés, suivi de ses anciens -compagnons, créa une redoutable montonera, attaqua résolument les -Espagnols et les battit en plusieurs rencontres, et notamment, en 1814, -à la journée de <i>las Piedras</i>.</p> - -<p>Nous ne nous appesantirons pas davantage sur les hauts faits de ce -féroce condottière que, malgré le soin que nous avons pris de changer -son nom, ceux de ses compatriotes dans les mains desquels tombera -ce livre reconnaîtront aussitôt; nous nous bornerons à ajouter -qu'après des actes d'une férocité révoltante mêlés à des actions -éclatantes,—car il était doué d'une haute intelligence,—au moment où -nous le mettons en scène avait le grade de général, était gouverneur du -Tucumán, et, probablement, ne comptait pas en demeurer là.</p> - -<p>Le tableau que présentaient à cette époque les provinces insurgées -était le plus triste et le plus affligeant qui se puisse imaginer.</p> - -<p>Les hommes du pouvoir cherchaient à se détruire les uns les autres au -détriment de la tranquillité publique.</p> - -<p>Les soldats avaient rompu tous liens de subordination, c'était par -caprice qu'ils acceptaient ou qu'ils refusaient d'obéir à leurs -officiers, qui eux-mêmes, la plupart du temps, s'improvisaient leurs -grades de leur autorité privée.</p> - -<p>Le sanguinaire Moratín se préparait selon toute apparence à combattre -pour son propre compte.</p> - -<p>Les Portugais faisaient la guerre pour l'agrandissement du Brésil, les -Montévidéens pour avoir la vie sauve et les Buenos Airiens pour le -maintien de l'union proclamée dès le commencement des hostilités contre -les Espagnols.</p> - -<p>Dans cet étrange conflit de toutes les passions humaines, les derniers -sentiments de patriotisme avaient été noyés dans le sang, et chacun ne -prenait plus parti que suivant ses intérêts d'avarice ou d'ambition.</p> - -<p>Bref, la démoralisation était partout, la foi nulle part.</p> - -<p>Don Eusebio Moratín, bien que, en qualité de créole, il méprisât -souverainement tout ce qui venait de l'étranger et surtout de l'Europe, -parlait cependant très facilement l'anglais et le français, non pas par -goût pour ces deux idiomes, mais par nécessité et afin de faciliter, -par des apparences libérales et l'appui des grandes puissances -européennes, les visées ambitieuses qu'il couvait sourdement dans son -cœur.</p> - -<p>Nous reprendrons maintenant notre récit au point ou nous l'avons -laissé, c'est-à-dire que nous ferons assister le lecteur à la fin de -l'entretien des deux hommes politiques que nous avons mis en présence -en commençant ce chapitre.</p> - -<p>Le général qui, depuis quelques instants, marchait à grands pas dans le -salon, se retourna tout d'un coup et venant se placer bien en face du -duc:</p> - -<p>—Bah, bah! lui dit-il d'une voix saccadée, en rejetant la tête en -arrière et faisant claquer ses doigts, geste qui lui était habituel, je -vous répète, monsieur le duc, que votre Zéno Cabral, quelque bon soldat -qu'il soit, n'est qu'un niais fieffé.</p> - -<p>—Permettez, général, objecta le Français.</p> - -<p>—Allons donc, reprit-il avec violence, un homme politique, lui! Il -faudrait être fou pour le supposer. Un chef de montoneros qui s'avise -d'être amoureux, de faire du sentiment, que sais-je moi? Est-ce -ainsi qu'on se comporte? Eh! Mon Dieu! Si la petite lui plaît qu'il -la prenne! C'est simple comme bonjour cela et ne demande pas grande -diplomatie, que diable! J'ai l'expérience de ces choses-là, moi! Toute -femme veut être un peu forcée, cela est élémentaire. Au lieu de cela, -il prend des airs de beau ténébreux, roule les yeux, pousse des soupirs -et va presque jusqu'à faire des madrigaux. Sur ma parole ce serait à -pouffer de rire, si on ne haussait pas les épaules de pitié! La mère -et la fille se moquent de lui; et elles font bien. On n'est pas plus -niais! Vous verrez qu'elles finiront par lui glisser entre les doigts -comme des couleuvres qu'elles sont, et ce sera bien fait, vive Dieu! -J'applaudirai des deux mains à ce beau résultat d'un amour platonique -saupoudré de vengeance héréditaire. Qu'on ne me parle plus de cet -homme! Il n'y a rien à faire avec lui!</p> - -<p>Le duc avait écouté cette foudroyante sortie avec cet implacable -sang-froid perpétuellement stéréotypé sur son visage impassible et dont -il ne se départait jamais.</p> - -<p>Lorsque le général se tut, il le regarda un instant d'un air légèrement -railleur, puis, prenant la parole à son tour:</p> - -<p>—Tout cela est fort bien, général, dit-il, mais ce n'est en résumé que -l'expression de votre opinion personnelle, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Certes! fit don Eusebio.</p> - -<p>—Vous seriez, je l'imagine, reprit-il en souriant, fort peu flatté -qu'on répétât à don Zéno Cabral les paroles que vous venez de prononcer.</p> - -<p>Un éclair de férocité jaillit de l'œil du général, mais, se remettant -aussitôt:</p> - -<p>—J'avoue, dit-il, que j'en serais rien moins que satisfait.</p> - -<p>—Alors, reprit le duc, à quoi bon dire des choses que, un jour ou -l'autre, on pourrait regretter? Avec moi, cela ne tire pas autrement -à conséquence; je sais trop bien à quels fils légers tiennent souvent -les plus profondes combinaisons politiques pour abuser jamais d'une -confidence, mais dans un moment d'emportement vous pourriez vous -laisser aller à parler ainsi devant des tiers dont vous ne seriez pas -aussi sûr que vous l'êtes de moi, et alors cela aurait d'incalculables -conséquences.</p> - -<p>—Vous avez raison, mon cher duc, fit en riant le général, je me -rétracte; mettons que je n'ai rien dit.</p> - -<p>—Voilà qui est mieux, général, d'autant plus que vous avez en ce -moment le plus pressant besoin de don Zéno Cabral et de sa cuadrilla.</p> - -<p>—C'est vrai, je ne puis malheureusement me passer de lui.</p> - -<p>—Charmante façon de lui inspirer de la confiance, si vous le traitez -de niais.</p> - -<p>—Oubliez cela! Et arrivons s'il vous plaît au fait. Don Zéno ne -tardera pas à venir ici, et je voudrais que tout fût convenu entre nous -avant qu'il paraisse.</p> - -<p>Le Français jeta un regard sur la pendule.</p> - -<p>—Nous avons encore vingt minutes à nous, dit-il, c'est plus qu'il ne -nous en faut pour convenir de tout. D'abord, quel est votre projet?</p> - -<p>—De me faire nommer président de la république, pardieu! s'écria-t-il -avec violence.</p> - -<p>—Je le sais, mais ce n'est pas de cela dont je vous parle.</p> - -<p>—De quoi me parlez-vous donc?</p> - -<p>—Des moyens que vous comptez employer pour atteindre le but que vous -ambitionnez.</p> - -<p>—Ah! Voilà justement où le bât me blesse, je ne sais trop que faire, -nous pataugeons en ce moment dans un tel gâchis...</p> - -<p>—Raison de plus, interrompit en souriant le duc: les meilleurs pêches -se font toujours en eau trouble.</p> - -<p>—A qui le dites-vous? fit avec un éclat de rire le général, je n'ai -jamais pêché autrement, moi.</p> - -<p>—Eh bien, si cela vous a réussi jusqu'à présent, il faut continuer.</p> - -<p>—Je le voudrais, mais de quelle façon?</p> - -<p>Le duc sembla réfléchir profondément pendant quelques secondes, tandis -que le général l'examinait avec anxiété.</p> - -<p>—Voyez comme vous êtes injuste, mon cher général, reprit enfin le duc, -c'est justement cet amour de don Zéno pour la fille de la marquise -de Castelmelhor, amour que vous avez si vertement qualifié, qui vous -fournira ces moyens que vous cherchez sans réussir à les trouver.</p> - -<p>—Je ne vous comprends pas le moins du monde; quel rapport peut-il y -avoir entre...</p> - -<p>—Patience, interrompit le diplomate. Que désirez-vous d'abord? -L'éloignement immédiat de don Zéno Cabral, qui, aimé et respecté de -tous comme il l'est, pourrait par sa présence influencer les votes des -députés qui se réunissent en ce moment en cette ville pour proclamer -l'indépendance et peut-être élire un président; n'est-ce pas cela?</p> - -<p>—En effet, mais don Zéno ne consentira sous aucun prétexte à -s'éloigner.</p> - -<p>Le diplomate ricana doucement en jetant un regard de pitié à son -interlocuteur.</p> - -<p>—Général, lui dit-il, avez-vous quelquefois été amoureux dans votre -vie?</p> - -<p>—Moi! s'écria don Eusebio avec un bond de surprise. Ah çà, vous vous -moquez de moi, mon cher duc?</p> - -<p>—Pas le moins du monde, répondit-il paisiblement.</p> - -<p>—Au diable la question saugrenue! Quand nous traitons une affaire -sérieuse.</p> - -<p>—Pas aussi saugrenue que vous le supposez, général; je ne m'éloigne en -aucune façon de notre affaire. Ainsi, je vous en prie, faites-moi le -plaisir de me répondre clairement et catégoriquement. Avez-vous été oui -ou non amoureux?</p> - -<p>—Puisque vous l'exigez, soit. Jamais je n'ai été ce que vous appelez -amoureux; est-ce clair?</p> - -<p>—Parfaitement; eh bien! Voilà justement où est la différence entre -vous et don Zéno Cabral, c'est qu'il est amoureux.</p> - -<p>—Pardieu! La belle et grande nouvelle que vous m'annoncez là, mon cher -duc; voilà une heure que je vous le répète.</p> - -<p>—D'accord, mais attendez la conclusion.</p> - -<p>—Voyons donc cette conclusion.</p> - -<p>—La voici: cela a été dit, il y a quelque cent ans déjà, par un -fabuliste de notre nation, d'une façon charmante, dans une fable que je -vous lirai quelque jour.</p> - -<p>—Mais la conclusion? s'écria le général avec un trépignement -d'impatience.</p> - -<p>—Hum! Que vous êtes vif, mon cher général, reprit imperturbablement le -duc, qui s'amusait fort intérieurement de l'exaspération contenue de -son interlocuteur. Écoutez bien; elle n'est pas longue, mais elle est -en vers... rassurez-vous, il n'y en a que deux:</p> - -<p>Amour! Amour! Quand tu nous tiens, On peut bien dire: Adieu prudence!</p> - -<p>—Comprenez-vous?</p> - -<p>—A peu près, répondit le général, qui, au fond, ne comprenait pas du -tout, mais ne voulait pas le paraître; cependant, je ne vois pas...</p> - -<p>—C'est pourtant fort simple, mon cher général; c'est justement par son -amour que nous le tenons.</p> - -<p>—C'est-à-dire...</p> - -<p>—C'est-à-dire que s'est en sachant à propos exciter cet amour que nous -parviendrons au résultat que nous voulons obtenir.</p> - -<p>—Pour le coup, je ne vous comprends plus, monsieur le duc; cet amour -n'a pas besoin d'être excité, j'imagine.</p> - -<p>—L'amour, non peut-être, répondit en riant le Français; mais la -jalousie tout au moins; quant à cela, laissez-moi faire, je me suis mis -en tête que vous réussiriez, et cela sera.</p> - -<p>—Je vous remercie, mon cher duc, de cet appui qu'il vous plaît de me -donner; mais ne serait-il pas convenable que vous me missiez au courant -de vos projets, de cette façon je pourrais, au besoin, vous venir en -aide, au lieu que, si je demeure dans l'ignorance où je me trouve -en ce moment, peut-être arrivera-t-il que, sans le savoir, je vous -contrecarrerai.</p> - -<p>—Vous avez raison, général; d'ailleurs, je n'ai aucun motif de vous -faire mystère des moyens que je compte employer, puisque c'est de vous -seul qu'il s'agit dans tout ceci.</p> - -<p>—En effet, je vous serai donc fort obligé de vous expliquer, mon cher -duc.</p> - -<p>—Soit.</p> - -<p>Au même instant la porte s'ouvrit toute grande, et un criado, revêtu -d'une magnifique livrée, annonça:</p> - -<p>—Son Excellence le señor général don Zéno Cabral.</p> - -<p>Les deux hommes échangèrent un rapide regard d'intelligence et se -levèrent pour saluer le général.</p> - -<p>—Je vous dérange, messieurs? dit celui-ci en entrant.</p> - -<p>—Nous? Pas le moins du monde, señor don Zéno, répondit le Français; -nous vous attendions, au contraire, avec la plus vive impatience.</p> - -<p>—Pardonnez-moi d'avoir avancé de quelques minutes l'heure que vous -aviez daigné assigner à notre rendez-vous, monsieur le duc; mais comme -je savais trouver ici Son Excellence le gouverneur, je me suis hâté de -venir, ayant une importante communication à lui faire.</p> - -<p>—Alors, soyez doublement le bienvenu, cher général, répondit don -Eusebio.</p> - -<p>Le criado avança des sièges et se retira.</p> - -<p>La conversation, commencée en français à cause de la difficulté que le -duc éprouvait à s'exprimer en espagnol, continua dans la même langue, -que, soit dit entre parenthèses, don Zéno Cabral parlait avec une -remarquable pureté.</p> - -<p>—Vous disiez donc, cher don Zéno, reprit don Eusebio lorsque chacun se -fut assis, que vous aviez à me faire une importante communication.</p> - -<p>—Oui, monsieur le gouverneur.</p> - -<p>—Alors, veuillez, je vous prie, vous expliquer sans ambage; le señor -duc connaît tous nos secrets; d'ailleurs, il est trop de nos amis pour -que nous lui fassions un mystère de ce qui nous intéresse.</p> - -<p>—Voici le fait en deux mots, répondit en s'inclinant don Zéno Cabral: -les deux prisonniers qui devaient demain être jugés comme espions par -le conseil de guerre, don Luis Ortega et le comte de Mendoza, que -moi-même avais arrêtés la nuit de la fête en plein Cabildo...</p> - -<p>—Eh bien? interrompit le général Moratín.</p> - -<p>—Eh bien, ils se sont évadés.</p> - -<p>—Evadés! s'écria le gouverneur avec surprise.</p> - -<p>—Aujourd'hui même, au lever du soleil, déguisés en moines -franciscains; des affidés leur tenaient des chevaux tout préparés aux -portes de la ville.</p> - -<p>—Oh! Oh! Cela m'a tout à fait l'air d'une trahison! s'écria le général -en fronçant le sourcil, je vais...</p> - -<p>—Ne faites rien, interrompit don Zéno, toute démarche serait inutile -maintenant; ils ont une avance de près de quatorze heures, et l'on va -vite quand on veut sauver sa tête.</p> - -<p>—Quand avez-vous appris cette évasion dont personne ne m'a instruit?</p> - -<p>—Vous étiez à la chasse, général.</p> - -<p>—C'est vrai, je suis coupable.</p> - -<p>—Nullement, car en votre absence j'ai pris sur moi de donner des -ordres.</p> - -<p>—Je vous remercie, cher don Zéno.</p> - -<p>—En sortant de la maison de la marquise de Castelmelhor, où ce matin -je m'étais rendu, un de vos aides de camp, général, qui était à votre -recherche et voulait monter à cheval pour vous rejoindre, m'a donné -la nouvelle de cette fuite; j'ai aussitôt lancé des détachements dans -toutes les directions, à la poursuite des fugitifs.</p> - -<p>—Très bien.</p> - -<p>—Ces détachements, sauf un seul, sont revenus sans avoir eu de -nouvelles des prisonniers.</p> - -<p>—Voilà une fâcheuse affaire, et qui ne peut que compliquer encore la -situation difficile dans laquelle nous nous trouvons en ce moment.</p> - -<p>—Je ne m'en suis pas tenu là, monsieur le gouverneur, répondit don -Zéno, je me suis rendu à la prison pour interroger le directeur sur -les particularités de la fuite; de plus, j'ai disséminé par la ville -des gens intelligents chargés de prendre langue et de me rapporter ce -qu'ils entendraient dire.</p> - -<p>—On n'est pas plus prudent et plus avisé, mon cher don Zéno, je vous -félicite de tout cœur.</p> - -<p>—Vous ajoutez trop d'importance à une chose aussi simple.</p> - -<p>—Et qu'avez-vous appris?</p> - -<p>—Ma foi, reprit don Zéno en se tournant à demi du côté du diplomate -français, j'ai appris une chose qui vous étonnera fort, monsieur le -duc, et que je n'ose croire encore.</p> - -<p>—Quoi donc? dit en souriant le duc, aurais-je, sans le savoir, protégé -la fuite de vos prisonniers.</p> - -<p>—Dame! fit en riant don Zéno, il y a un peu de cela.</p> - -<p>—Ah! Par exemple, s'écria le duc, vous allez vous expliquer, n'est-ce -pas général?</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, mais, rassurez-vous, il -n'est nullement question de vous dans tout ceci, mais seulement d'un de -vos amis.</p> - -<p>—D'un de mes amis à moi, mais je suis étranger, je ne connais, excepté -vous, personne que je sache dans cette ville, où je suis venu pour la -première fois, il y a quelques jours à peine.</p> - -<p>—Justement, fit en riant don Zéno; c'est d'un de vos compatriotes -qu'il s'agit.</p> - -<p>—D'un de mes compatriotes?</p> - -<p>—Oui, un certain Émile Gagnepain, il aurait, paraît-il, remarquez que -je ne suis que l'écho d'un on-dit général...</p> - -<p>—Continuez, il aurait...</p> - -<p>—Il aurait entretenu des relations avec les prisonniers, qu'il connaît -de longue date, et, bref, il aurait fini par les faire évader.</p> - -<p>Un léger et imperceptible sourire plissa les lèvres minces du diplomate -à cette révélation, mais reprenant aussitôt son sang-froid:</p> - -<p>—Quant à cela, messieurs, répondit-il, je puis à l'instant vous -prouver la fausseté de cette accusation portée contre mon malheureux -compatriote.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux, pour ma part, dit don Zéno.</p> - -<p>—Comment vous y prendrez-vous? demanda don Eusebio.</p> - -<p>—Vous allez voir; mon compatriote, ou pour mieux dire mon ami, demeure -dans cette maison même, je vais le faire appeler.</p> - -<p>—En effet, observa le gouverneur, à ses réponses nous saurons bientôt -ce qui en est.</p> - -<p>—Remarquez, monsieur le duc, que je n'affirme rien, reprit don Zéno, -et que je n'attaque en rien l'honneur de ce caballero.</p> - -<p>—Il n'importe, messieurs, s'écria le duc avec un beau mouvement -d'indignation; s'il était réellement coupable, ce que je déclare -impossible, je serais le premier à l'abandonner à votre justice.</p> - -<p>Les deux hommes s'inclinèrent sans répondre; le duc frappa sur un -timbre.</p> - -<p>Un domestique parut.</p> - -<p>—Prévenez don Emilio, dit le duc, que je désire causer avec lui à -l'instant.</p> - -<p>—Le señor don Emilio n'est pas dans son appartement, Seigneurie, -répondit le domestique en s'inclinant respectueusement.</p> - -<p>—Ah! fit avec étonnement le diplomate, encore dehors à cette heure; -fort bien. Dès qu'il rentrera, car il ne saurait tarder, vous le -prierez de se rendre ici.</p> - -<p>Le domestique s'inclina sans bouger.</p> - -<p>—Ne m'avez-vous pas entendu, reprit le diplomate, pourquoi ne -sortez-vous pas?</p> - -<p>—Seigneurie, répondit respectueusement le domestique, don Emilio ne -rentrera pas.</p> - -<p>—Don Emilio ne rentrera pas? Qu'en savez-vous?</p> - -<p>—Il a fait ce matin enlever tous ses bagages par un homme qui a dit -qu'il quittait immédiatement la ville.</p> - -<p>Le duc fit signe au domestique de sortir.</p> - -<p>—C'est étrange, murmura-t-il, dès que la porte se fut refermée sur le -valet; que signifie ce départ?</p> - -<p>Les deux créoles se regardaient avec étonnement.</p> - -<p>—Non, reprit le duc avec force, je ne puis encore le croire coupable; -il y a évidemment dans cette affaire quelque chose que nous ignorons.</p> - -<p>La porte se rouvrit en ce moment.</p> - -<p>—Le señor capitaine don Sylvio Quiroga, annonça le domestique.</p> - -<p>—Faites entrer, dit don Zéno.</p> - -<p>Et se tournant vers le duc:</p> - -<p>—Pardonnez-moi, monsieur; le capitaine Quiroga est le dernier officier -dépêché par moi à la poursuite des fugitifs: c'est un vieux routier, je -me trompe fort ou il nous apporte des nouvelles.</p> - -<p>—Qu'il soit le bienvenu alors, dit don Eusebio.</p> - -<p>—Oui, qu'il soit le bienvenu, appuya le duc, car j'espère que les -renseignements qu'il nous donnera dissiperont les doutes qui se sont -élevés sur la loyauté de mon malheureux compatriote.</p> - -<p>—Dieu le veuille! fit don Zéno.</p> - -<p>Le capitaine don Sylvio Quiroga parut. Après avoir respectueusement -salué les personnes qui se trouvaient dans le salon il se redressa et -attendit qu'on l'interrogeât.</p> - -<p>—Eh bien? lui demanda don Zéno, avez-vous retrouvé la trace des -fugitifs, capitaine?</p> - -<p>—Je l'ai retrouvée, général, répondit-il.</p> - -<p>—Vous les ramenez?</p> - -<p>—Non pas.</p> - -<p>—Est-ce que vous ne les avez pas rejoints?</p> - -<p>—Si, mon général.</p> - -<p>—Alors, comment se fait-il que vous reveniez sans ces deux hommes?</p> - -<p>—D'abord, ils n'étaient plus deux, mon général; il paraît qu'ils -avaient recruté un compagnon en route: j'en ai vu trois, moi.</p> - -<p>Il y eut un instant de silence pendant lequel le Français et les deux -créoles échangèrent un regard.</p> - -<p>—Peu importe, deux ou trois! reprit don Zéno. Comment se fait-il, -capitaine, que les ayant rejoints vous les ayez laissé échapper?</p> - -<p>—Mon général, voici, en deux mots, l'affaire. Au moment où je me -préparais à les prendre au collet, car je n'en étais plus qu'à portée -de pistolet à peine, deux ou trois cents cavaliers sont à l'improviste -sortis d'un petit bois et nous ont chargés avec fureur; comme je -n'avais avec moi que huit hommes, j'ai jugé prudent de ne pas attendre -le choc de ces ennemis que j'étais loin de soupçonner aussi près de -moi, et je me suis mis aussitôt en retraite avec mes compagnons.</p> - -<p>—Oh! Oh! Que dites-vous donc là? s'écria don Zéno, auriez-vous eu -peur, par hasard, capitaine?</p> - -<p>—Ma foi oui, général; j'ai eu peur, et grandement même, répondit -franchement l'officier, surtout quand j'ai reconnu à quelle sorte de -gens j'avais affaire.</p> - -<p>—Qu'avaient-ils donc de si terrible?</p> - -<p>—Je suis revenu exprès à franc étrier pour vous en instruire, général; -car, tout en fuyant, j'ai eu parfaitement le temps de les dévisager.</p> - -<p>—Et ce sont? demanda le gouverneur avec impatience.</p> - -<p>—Ce sont des <i>Pincheyras</i>, Excellence, répondit froidement le vieux -soldat.</p> - -<p>Cette révélation produisit l'effet d'un coup de foudre sur les -assistants. Don Zéno surtout et don Eusebio paraissaient en proie à une -agitation extraordinaire.</p> - -<p>—Des <i>Pincheyras</i>! répétèrent-ils.</p> - -<p>—Oui; du reste, nous saurons bientôt ce qu'ils veulent. J'ai embusqué -deux hommes sur leur route avec ordre de surveiller leurs mouvements.</p> - -<p>—C'est égal, s'écria le gouverneur en se levant vivement, on -ne saurait prendre trop de précautions avec de pareils démons. -Excusez-moi, monsieur le duc, de vous quitter aussi brusquement; -mais la nouvelle annoncée par ce brave officier est d'une importance -extrême, et je dois sans retard veiller à la sûreté de la ville; -demain, si vous me le permettez, nous reprendrons cet entretien.</p> - -<p>—Quand il vous plaira, messieurs, répondit le diplomate, vous savez -que je suis à vos ordres.</p> - -<p>—Mille fois merci, à demain donc. Venez-vous avec moi, señor Cabral?</p> - -<p>—Certes, je vous suis, répondit celui-ci, on ne saurait user de trop -de prudence dans une circonstance aussi grave.</p> - -<p>Les deux généraux prirent immédiatement congé du duc et sortirent -suivis par le capitaine.</p> - -<p>Lorsque la porte se fut refermée et que le vieux diplomate se trouva -seul, il se frotta les mains l'une contre l'autre et lançant un regard -ironique du côté ou s'étaient retirés ses visiteurs:</p> - -<p>—Je crois, murmura-t-il avec un sourire railleur, que voilà un assez -joli trébuchet de préparé. Eh, eh, eh! Mon cher ami Émile sera sur ma -foi bien fin s'il en réchappe; je l'aime trop pour ne pas faire sa -fortune malgré lui; je lui dois bien cela pour le service qu'il m'a -rendu.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4> - - -<h4>LA PANIQUE</h4> - - -<p>On ne saurait se faire une idée même lointaine de la rapidité avec -laquelle se répand une mauvaise nouvelle; de la façon dont elle se -défigure en passant de bouche en bouche, se grossissant incessamment -et finissant, dans un temps fort court, par revenir à celui qui le -premier en a été l'auteur, tellement surchargée de faits et enjolivée -de détails que celui-ci ne la saurait reconnaître.</p> - -<p>On serait porté à supposer qu'il existe dans l'atmosphère des courants -électriques qui se chargent de transmettre aux quatre coins de -l'horizon, avec la rapidité de l'éclair, et de les faire tomber dans le -domaine public ces nouvelles sinistres que les chefs du pouvoir ne se -confient qu'à l'oreille et sous la condition expresse du secret le plus -strict.</p> - -<p>Le capitaine don Sylvio Quiroga n'avait depuis son retour à San Miguel, -communiqué avec personne autre que don Eusebio Moratín et don Zéno -Cabral; ses soldats avaient, comme lui, gardé le plus profond silence -sur ce qui s'était passé pendant leur courte expédition à la recherche -des fugitifs, et pourtant, par une fatalité inexplicable, à peine les -deux généraux, en sortant de chez le duc de Mantoue, mettaient-ils -le pied sous les portales de la place Mayor, que de tous les côtés -ils n'apercevaient que des visages effarés et entendaient des voix -saccadées par l'épouvante murmurer le nom si redouté des Pincheyras.</p> - -<p>La nouvelle avait déjà fait beaucoup de chemin; ce n'était plus deux -cents hommes qui s'étaient montrés aux environs de la ville, mais -bien une formidable armée espagnole venant du haut Pérou, pillant, -brûlant, dévastant tout sur son passage, et dont la féroce cuadrilla -des Pincheyras formait l'avant-garde; ils arrivaient à marche forcée; -bientôt, le lendemain peut-être, ils camperaient devant la ville. Que -faire? Que résoudre? Où se cacher? Où fuir? C'en était fait de San -Miguel, les Espagnols pour se venger de leur défaite, n'y laisseraient -pas pierre sur pierre.</p> - -<p>Ceux qui les avaient vus, car, comme toujours, il y avait des gens qui -affirmaient avoir vu cette fantastique armée espagnole, qui n'existait -réellement que dans leur cerveau, assuraient avoir entendu proférer par -l'ennemi les plus terribles serments de vengeance contre les malheureux -insurgés.</p> - -<p>Des gens armés de torches, venus on ne savait d'où, parcouraient la -ville en tous les sens en criant:</p> - -<p>—Aux armes! Aux armes!</p> - -<p>A ces hurlements, à ces flammes sanglantes qui projetaient des lueurs -sinistres sur les murailles, les citoyens sortaient en toute hâte de -leurs maisons, les femmes et les enfants pleuraient et se lamentaient; -bref, la panique était devenue, en quelques instants si générale, -que les deux officiers, qui savaient cependant la vérité, en furent -effrayés eux-mêmes et se demandèrent si le mal n'était pas en effet -plus grand qu'ils ne le supposaient.</p> - -<p>Ils montèrent sur les chevaux que leurs assistants leur tenaient tout -prêts à la porte de la maison du duc et ils s'élancèrent à toute bride -vers le Cabildo.</p> - -<p>Malgré l'heure avancée, il était plus de minuit, le Cabildo, au moment -où le gouverneur et le montonero y pénétrèrent, était envahi par la -foule et offrait un spectacle de désordre et d'épouvante non moins -animé et non moins bruyant que celui qu'ils avaient eu sous les yeux en -traversant la Plaza Mayor.</p> - -<p>Les deux officiers furent reçus par des cris de joie et des -protestations de dévouement que la peur seule pouvait inspirer à la -plupart des assistants.</p> - -<p>Le gouverneur éprouva une peine infinie à rétablir un peu d'ordre et -à se faire écouter par ces hommes rendus presque insensibles par la -terreur.</p> - -<p>Mais ce fut en vain qu'il essaya de les rassurer en leur racontant -simplement ce qui s'était passé; on ne voulut pas le croire, et il ne -réussit à convaincre personne que le danger qu'ils redoutaient si fort -n'existait pas.</p> - -<p>Le tocsin sonnait à toutes les églises, des barricades se -construisaient à l'angle de toutes les rues, que parcouraient -incessamment des patrouilles de bourgeois armés, tandis que d'autres -bivouaquaient sur la place.</p> - -<p>La ville offrait en ce moment l'aspect d'un vaste camp; il ne fallait -pas essayer de résister au torrent, le gouverneur le comprit, et -désespérant de rétablir la sécurité par les voies ordinaires, il -feignit de se rendre aux raisonnements des personnes qui l'entouraient -et essaya d'organiser la panique en donnant des ordres pour la défense -de la cité et expédiant des aides de camp dans toutes les directions.</p> - -<p>Don Zéno, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec le -gouverneur, au lieu de monter au Cabildo, avait piqué des deux et -s'était éloigné à fond de train, suivi par le capitaine Quiroga.</p> - -<p>Mais son absence ne fut pas longue. Bientôt un galop de chevaux se fit -entendre, et don Zéno reparut à la tête de sa montonera, qui installa -immédiatement son bivouac sur la Plaza Mayor.</p> - -<p>La vue des partisans, dans le courage desquels les habitants de San -Miguel avaient une pleine confiance, commença peu à peu à rassurer la -population.</p> - -<p>D'autant plus que les montoneros, après avoir attaché leurs chevaux -aux piquets et placé des sentinelles, se mêlèrent à la foule, et -commencèrent tout doucement en causant avec les uns et avec les autres, -tout en feignant d'abord d'entrer dans les idées générales, de rétablir -les faits si étrangement défigurés, en racontant l'affaire telle -qu'elle était réellement.</p> - -<p>L'influence de ces récits, colportés de l'un à l'autre et incessamment -recommencés par les soldats, ne tarda pas à se faire sentir dans -la foule; la réaction se manifesta bientôt, et les moins poltrons -sentirent le courage leur revenir un peu.</p> - -<p>Cependant, comme en fin de compte le danger, pour être moindre qu'on -ne le supposait, existait cependant réellement, et que le voisinage -des montoneros royalistes ne laissait pas que d'être fort inquiétant -pour la sûreté commune, le général Moratín profita habilement de -l'effervescence de la population pour prendre les mesures les plus -efficaces qu'il pût imaginer, pour résister à un coup de main, en -attendant des renforts en cas où l'ennemi aurait à l'improviste tenté -d'enlever la ville par surprise, ce qui n'était pas sans exemple dans -l'histoire de la révolution buenos-airienne.</p> - -<p>Des officiers dévoués surveillaient la construction des barricades; sur -les toits en terrasse des maisons, on montait des pierres pour assommer -les assaillants; des dépôts d'armes et de munitions étaient établis en -différents endroits; les barrières étaient fermées et défendues par des -postes nombreux.</p> - -<p>Cependant, don Zéno Cabral, à la tête d'une quarantaine de montoneros -résolus, était parti à la découverte, se lançant en enfant perdu dans -la campagne.</p> - -<p>Tous les députés s'étaient réunis au Cabildo dans la salle des séances -et s'étaient déclarés en permanence.</p> - -<p>Le gouverneur, voulant par sa présence rassurer la population, était -monté à cheval, et, suivi d'un nombreux état-major, avait parcouru la -ville dans tous les sens, encourageant les uns, gourmandant les autres, -et excitant les habitants à faire leur devoir et à combattre bravement -l'ennemi s'il osait se montrer.</p> - -<p>La nuit tout entière s'écoula ainsi. Au lever du soleil, le calme était -à peu près rétabli, bien que cependant chacun eût conservé ses armes et -fût demeuré à son poste.</p> - -<p>Don Zéno Cabral, parti depuis plus de quatre heures pour battre -l'estrade, n'était pas encore de retour. Don Eusebio ne savait -que penser de cette longue absence qui commençait sérieusement à -l'inquiéter.</p> - -<p>Plusieurs aides de camp dépêchés par lui à la rencontre du montonero, -étaient revenus sans apporter de nouvelles ni de lui ni de son -détachement.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, un officier entra, se pencha à l'oreille du -gouverneur et murmura quelques mots que lui seul entendit.</p> - -<p>Don Eusebio tressaillit, il pâlit légèrement, mais se remettant -aussitôt:</p> - -<p>—Capitaine, dit-il à l'officier, faites sonner le boute-selle, que -toute la cuadrilla de don Zéno Cabral monte à cheval, nous allons -pousser une reconnaissance hors la ville, afin de rassurer la -population en lui prouvant que le danger n'existe plus.</p> - -<p>L'ordre fut immédiatement exécuté, et la montonera sortit de la ville -au petit pas.</p> - -<p>Le général don Eusebio Moratín, monté sur un magnifique cheval noir, et -vêtu d'un uniforme tout couvert de broderies d'or, s'avançait à sa tête.</p> - -<p>La foule, éparse dans toutes les rues, saluait le passage des partisans -de ses chaleureuses acclamations.</p> - -<p>La montonera semblait bien plutôt exécuter une promenade militaire que -partir pour tenter une reconnaissance.</p> - -<p>Dès que la troupe fut en rase campagne, et qu'un pli de terrain l'eut -dérobée aux regards des habitants, le général fit sonner la halte, -plaça les sentinelles et ordonna aux officiers de le venir trouver sur -le tertre, au sommet duquel lui-même s'était arrêté à cent pas à peu -près en avant de la cuadrilla.</p> - -<p>Ceux-ci obéirent aussitôt avec une impatience mêlée de curiosité, car -bien que personne ne les en eût informés, ils soupçonnaient vaguement -que cette sortie improvisée de la ville cachait un motif plus grave que -celui d'une promenade.</p> - -<p>Lorsque tous les officiers furent arrivés, et qu'après avoir mis pied à -terre, ils se furent rangés en cercle autour du général, celui-ci prit -la parole:</p> - -<p>—Caballeros, leur dit-il nettement, le temps de la dissimulation est -passé; il est de mon devoir de vous expliquer franchement la situation, -d'autant plus que j'ai le plus grand besoin de votre concours.</p> - -<p>—Parlez, général, répondirent les officiers, nous sommes prêts à vous -obéir comme si vous étiez réellement notre chef, quel que soit l'ordre -que vous nous donniez dans l'intérêt de la patrie.</p> - -<p>—Je vous remercie, caballeros, et je compte sur votre promesse; voici -ce qui se passe, votre chef, don Zéno Cabral, trompé par un traître, -un espion, ou un imbécile, on ne sait encore lequel, a été avec les -quelques hommes qui l'accompagnaient, surpris par un parti de batteurs -d'estrade royaux. Tout fait supposer que ce parti appartient à la -formidable cuadrilla des Pincheyras. Don Zéno, après des prodiges de -valeur, a été contraint de se rendre afin d'arrêter l'effusion du sang. -Heureusement, un de ses compagnons est parvenu à s'échapper presque -par miracle, c'est lui qui nous a appris ce qui s'était passé, ces -nouvelles sont donc positives.</p> - -<p>Les officiers, à ces paroles, poussèrent des exclamations de colère.</p> - -<p>—Les ennemis sont proches, continua le général, en réclamant le -silence d'un geste, ne se doutant pas de la fuite de l'un de leurs -prisonniers et se croyant parfaitement sûrs que leur hardi coup de main -est encore ignoré de nous, ils ne se retirent que doucement et presque -sans ordre; l'occasion est donc belle pour prendre notre revanche et -délivrer votre chef et vos amis, le voulez-vous?</p> - -<p>—Oui! Oui! s'écrièrent les officiers en brandissant leurs armes. A -eux! A eux!</p> - -<p>—Très bien, répondit le général, avant une heure nous les aurons -rejoints, nous les attaquerons à l'improviste, et alors chacun fera -son devoir; souvenez-vous que les hommes que nous attaquons sont des -bandits, sans foi ni loi, mis, par leurs crimes, au ban de la société. -A eux donc, et pas de quartier!</p> - -<p>Les officiers répondirent par des cris et des serments de vengeance, -allèrent se replacer en tête de leurs pelotons respectifs et la -cuadrilla repartit au galop, disparaissant presque au milieu du nuage -épais de poussière qu'elle soulevait sur son passage.</p> - -<p>Ce que le général Moratín avait annoncé aux officiers de la cuadrilla -était vrai, ou du moins assez mal renseigné par le fugitif, il le -croyait tel, car les choses ne s'étaient pas passées absolument ainsi, -qu'on le lui avait rapporté.</p> - -<p>Don Zéno Cabral parti, ainsi que nous l'avons dit plus haut, vers -deux heures du matin à la tête d'un assez faible détachement dans -l'intention de pousser une reconnaissance aux environs de la ville; -après avoir battu pendant deux ou trois heures la campagne sans rien -découvrir de suspect et sans relever aucune trace du passage d'une -troupe armée, avait voulu avant de rentrer dans la ville explorer -les bords de la rivière qui, assez escarpés à cause des nombreux -entassements de rochers qui la garnissent, et couverts en sus d'épais -bouquets d'arbres épineux et de buissons fourrés pouvaient recéler -une embuscade de maraudeurs, avait donc fait un crochet et s'avançant -avec les plus minutieuses précautions afin de ne pas être surpris à -l'improviste, il avait commencé son exploration.</p> - -<p>Pendant assez longtemps les montoneros marchèrent ainsi, sondant -les buissons et les taillis de la pointe de leurs lances, sans rien -découvrir, et leur chef, convaincu que l'ennemi, si, par hasard, il -s'était aventuré aussi près de la ville, avait jugé prudent de ne pas -y demeurer davantage et s'était éloigné, allait donner l'ordre de -la retraite, lorsque tout à coup, au moment où il s'y attendait le -moins, une centaine d'hommes avaient surgi de tous côtés du milieu -des buissons, avaient entouré la troupe et l'avaient vigoureusement -attaquée.</p> - -<p>Bien que surpris et poussés par un ennemi dont ils ignoraient le -nombre, mais que cependant ils supposaient avec raison leur être bien -supérieurs, les montoneros n'étaient pas hommes à mettre du premier -coup bas les armes, sans tenter de vendre chèrement leur vie, surtout -avec l'homme qui les commandait.</p> - -<p>Il y eut un premier moment de désordre effroyable, un choc terrible -corps à corps, au milieu duquel don Zéno Cabral fut renversé de cheval -et jeté à terre.</p> - -<p>Un instant ses compagnons le crurent mort.</p> - -<p>Ce fut alors que l'un d'eux se glissa inaperçu au milieu des arbres et -des rochers, et s'enfuit à toute bride porter à San Miguel la nouvelle -de la défaite des montoneros.</p> - -<p>Ceux-ci cependant étaient, loin d'être vaincus. Don Zéno Cabral s'était -relevé presque aussitôt et avait reparu à la tête de ses gens, qui, -découragés un instant par sa chute, avaient en l'apercevant de nouveau -à cheval senti renaître leur courage sur le point de les abandonner.</p> - -<p>Cependant les assaillants étaient trop nombreux, le lieu de l'embuscade -trop bien choisi pour que les montoneros conservassent l'espoir, non -pas de vaincre, ils n'en avaient pas la pensée, mais de sortir du -mauvais pas dans lequel ils étaient tombés.</p> - -<p>Don Zéno Cabral reconnut d'un coup d'œil les difficultés du terrain -sur lequel il lui fallait combattre et où ses cavaliers étaient dans -l'impossibilité de faire manœuvrer leurs chevaux.</p> - -<p>Tous ses efforts tendirent donc à élargir le champ de bataille, les -montoneros, groupés et serrés autour de lui, chargèrent résolument -l'ennemi à plusieurs reprises sans réussir à l'entamer; la partie -était, selon l'expression vulgaire, bien attaquée et bien défendue, ils -luttaient montoneros contre montoneros, bandits contre bandits.</p> - -<p>Le chef des patriotes savait désormais à quels ennemis il avait -affaire; leurs ponchos rouges, uniforme adopté par les Pincheyras, les -lui avait fait reconnaître dès que le jour était arrivé.</p> - -<p>Car pendant le combat acharné que se livraient les deux troupes, le -soleil s'était levé et avait dissipé les ténèbres.</p> - -<p>Malheureusement la clarté du jour en révélant le petit nombre des -patriotes, rendait leur défaite plus probable.</p> - -<p>Les Pincheyras furieux d'avoir été si longtemps tenus en échec par un -aussi faible détachement, redoublèrent d'efforts pour en finir enfin -avec eux.</p> - -<p>Mais ceux-ci ne se découragèrent pas; conduits une dernière fois à la -charge par leur intrépide chef, ils se ruèrent avec fureur sur leurs -ennemis, qui vainement essayèrent de leur barrer le passage.</p> - -<p>Les montoneros avaient réussi à renverser la barrière humaine dressée -devant eux et avaient gagné la plaine.</p> - -<p>Mais au prix de quels sacrifices!</p> - -<p>Vingt des leurs étaient demeurés sans vie, étendus parmi les rochers; -les survivants, au nombre d'une quinzaine au plus, étaient blessés pour -la plupart et accablés par la fatigue du combat de géant qu'il leur -avait fallu si longtemps soutenir.</p> - -<p>Tout n'était pas fini, cependant; pour se retrouver en rase campagne; -les patriotes n'étaient pas sauvés; du reste, ils se faisaient pas -d'illusions pour leur sort, mais, sachant qu'ils n'avaient pas de -quartier à attendre de leurs féroces ennemis, ils préféraient se faire -tuer que tomber vivants entre leurs mains et être condamnés à souffrir -d'horribles tortures.</p> - -<p>Pourtant, bien que fort mauvaise encore, leur situation s'était -sensiblement améliorée, par la raison qu'ils avaient maintenant de -l'espace autour d'eux, et que leur salut allait dépendre de la vitesse -de leurs chevaux.</p> - -<p>Les Pincheyras, pour surprendre leurs ennemis, avaient été contraints -de mettre pied à terre et de cacher leurs chevaux à quelques pas de là.</p> - -<p>Lorsque les montoneros eurent réussi à s'ouvrir un passage, les -Pincheyras se précipitèrent immédiatement vers l'endroit où ils avaient -laissé leurs chevaux afin de les poursuivre.</p> - -<p>Il y eut alors forcément un temps d'arrêt dont Zéno Cabral et ses -compagnons profitèrent pour gagner au pied et agrandir la distance qui -les séparait de leurs ennemis.</p> - -<p>Le chef des Pincheyras, homme de haute taille, aux traits énergiques -et accentués, à la physionomie dure et cruelle, jeune encore, et -qui, pendant le combat, avait fait des prodiges de valeur et s'était -constamment acharné sur don Zéno Cabral lui-même, qu'il avait même, au -commencement de l'action, renversé de cheval, apparut bientôt presque -couché sur sa monture, brandissant furieusement sa lance et excitant à -grands cris une vingtaine de cavaliers dont il était suivi.</p> - -<p>Les autres Pincheyras ne tardèrent pas à le joindre, émergeant -successivement du milieu des rochers et des bouquets d'arbres.</p> - -<p>Alors, la poursuite commença rapide, échevelée, désespérée de part et -d'autre.</p> - -<p>Les montoneros, pour donner moins de prise à leurs ennemis, s'étaient -dispersés sur un grand espace, étendus sur leurs chevaux, pendus de -côté par l'étrier, et, d'une main, se retenant à la crinière pour -éviter les <i>bolas</i> et les <i>lassos</i> que leurs ennemis, tout en galopant -à fond de train, faisaient tournoyer autour de leurs têtes.</p> - -<p>Cette chasse à l'homme, grâce à l'habileté de ces cavaliers émérites, -offrait un spectacle des plus émouvants, rempli des plus étranges -péripéties.</p> - -<p>Les Pincheyras, cependant, malgré les efforts des montoneros, grâce -aux chevaux frais qu'ils montaient, se rapprochaient rapidement; -encore quelques minutes, et ils seraient arrivés à portée de ceux -qu'ils poursuivaient, lorsque tout à coup la terre retentit sous les -pas pressés d'une troupe considérable de cavaliers, un nuage épais de -poussière apparut à l'horizon.</p> - -<p>Bientôt ce nuage s'entr'ouvrit, et le général don Eusebio Moratín, -suivi de toute la cuadrilla de don Zéno Cabral, chargea avec fureur les -royaux.</p> - -<p>Ceux-ci surpris à leur tour, quand déjà ils se croyaient vainqueurs, -poussèrent des hurlements de rage, et, tournant bride aussitôt, -ils essayèrent de s'échapper dans toutes les directions, serrés -de près par les montoneros, qui, en reconnaissant leur chef, -avaient senti redoubler leur ardeur. Don Zéno, brûlant de tirer une -éclatante vengeance de ce qu'il considérait comme un affront, serra -affectueusement la main du général, et, bien que rendu de fatigue et -blessé en deux ou trois endroits, il se mit à la tête de sa cuadrilla -et la lança sur les Pincheyras.</p> - -<p>Bientôt les bolas et les lassos volèrent de tous les côtés, et les -cavaliers, enlevés de leur selle, roulèrent sur le sol avec des cris de -colère et de douleur.</p> - -<p>La lutte fut courte, mais terrible. Enveloppés par la cuadrilla, les -Pincheyras, malgré une résistance désespérée, succombèrent et furent -contraints de se rendre.</p> - -<p>Vingt-cinq à peine survivaient; les autres, étranglés par les lassos, -percés par les lances ou le crâne fracassé par les terribles bolas, -jonchaient au loin la campagne.</p> - -<p>Un seul homme avait échappé, sans qu'il fût possible de deviner par -quel miracle.</p> - -<p>C'était le chef des Pincheyras.</p> - -<p>Cerné par les montoneros, refoulé comme une bête fauve, il était -entré dans un épais fourré de lentisques et d'arbres du Pérou, où les -patriotes l'avaient presque aussitôt suivi.</p> - -<p>Le Pincheyra s'était froidement retourné; il avait, d'un dernier coup -de carabine, abattu un de ceux qui le serraient de plus près, puis, -avec un ricanement de dédain, il s'était enfoncé au milieu d'un buisson -où il avait subitement disparu.</p> - -<p>Vainement les montoneros, exaspérés par la résistance opiniâtre de cet -homme et le dernier meurtre qu'il avait commis, s'étaient élancés pour -le saisir; pendant plus d'une heure ils sondèrent pied à pied, pouce -à pouce, le terrain, écartèrent les branches des buissons, frappèrent -le sol et les rochers du bois de leurs lances; ils ne réussirent pas à -découvrir les traces de leur audacieux adversaire.</p> - -<p>Il était devenu invisible. Toutes les recherches furent infructueuses; -on ne put pas le retrouver, et les montoneros se virent contraints de -renoncer à s'emparer de lui.</p> - -<p>Le général fit sonner le boute-selle, bien qu'à contre-cœur. Il lui -coûtait beaucoup de ne pas ramener cet homme à San Miguel, d'autant -plus qu'un des prisonniers avait avoué que celui qu'on cherchait si -infructueusement n'était rien moins que don Santiago Pincheyra lui-même.</p> - -<p>La réputation de don Santiago était trop bien établie pour que le -général ne fût pas désespéré de n'avoir pas réussi à le prendre.</p> - -<p>Cependant il fallait retourner à la ville. Les prisonniers furent -attachés à la queue des chevaux et la cuadrilla partit au galop pour -San Miguel.</p> - -<p>—Señor général, avait dit don Zéno Cabral au gouverneur, en lui -prenant la main avec effusion, vous m'avez sauvé la vie, plus même, -vous m'avez sauvé l'honneur; quoi qu'il arrive, je suis à vous, à -quelque époque que ce soit, je vous en donne ma parole.</p> - - -<p>—Merci, don Zéno, avait répondu le général avec un léger sourire en -répondant à sa chaleureuse étreinte, j'accepte votre parole et au -besoin je me souviendrai.</p> - -<p>—En tout et pour tout disposez de moi.</p> - -<p>Une heure plus tard, la cuadrilla rentrait à San Miguel accueillie par -les cris de joie des habitants, à la vue des malheureux Pincheyras -traînés prisonniers à la queue des chevaux.</p> - -<p>Le passage des montoneros à travers les rues de la ville fut un -véritable triomphe.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4> - - -<h4>LE SOLITAIRE</h4> - - -<p>Il nous faut maintenant retourner auprès du peintre français, que nous -avons laissé enfoui pour ainsi dire au fond d'un souterrain, et prenant -assez philosophiquement son parti de cette réclusion volontaire, -mais que les circonstances rendaient indispensable, en attaquant -vigoureusement les vivres placés devant lui.</p> - -<p>Obligé de demeurer seul pendant un lapse de temps considérable, et ne -sachant comment employer ce temps, le jeune homme prolongea son repos -le plus tard possible; puis, lorsque enfin, malgré tous ses efforts -il reconnut l'impossibilité matérielle dans laquelle il se trouvait -d'absorber une bouchée de plus, il alluma un cigare et commença à -fumer avec la béatifique résignation d'un mahométan ou d'un buveur de -haschich. Après ce cigare il en fuma un autre, puis un autre, suivi -immédiatement d'un quatrième, si bien que minuit arriva pour ainsi dire -sans qu'il s'en aperçût, et qu'il s'étendit dans son hamac sans s'être -trop ennuyé.</p> - -<p>Cependant, Émile avait une organisation trop nerveuse pour se contenter -longtemps d'un semblable genre de vie, et ce fut avec un soupir de -regret qu'il ferma les yeux et s'endormit, car il ne pouvait prévoir la -fin de sa prison, et la perspective de demeurer, ainsi plusieurs jours -seul en face de lui-même l'effrayait avec raison.</p> - -<p>Combien de temps demeura-t-il ainsi plongé dans le sommeil? Il n'aurait -su le dire. Tout à coup il se réveilla en sursaut, se dressa dans son -hamac, le front pâle et les traits contractés, en jetant autour de lui -des regards effarés.</p> - -<p>Au milieu de son sommeil, pendant qu'il se laissait bercer par ces doux -songes que le tabac procure à ceux qui en abusent quand ils ne sont pas -accoutumés à le fumer avec excès, soudain il lui avait semblé entendre -des cris et des trépignements de chevaux mêlés à de sourdes clameurs; -pendant quelque temps, ce bruit se confondit avec les événements de son -rêve et semblait faire corps avec lui.</p> - -<p>Mais bientôt, ces cris et ces trépignements acquirent une telle -intensité, ils parurent tellement se rapprocher du jeune homme qu'ils -le tirèrent subitement de son sommeil.</p> - -<p>Dans le premier moment, il ne se rendit pas compte de ce qu'il -entendait, croyant que ce n'était qu'un bruit existant seulement dans -son imagination, dernier écho, enfin, de son rêve interrompu.</p> - -<p>Mais lorsque, peu à peu, il fut parvenu à remettre de l'ordre dans -ses idées, et qu'il eut la conscience d'être complètement éveillé, il -acquit aussitôt la certitude que non seulement ce bruit était bien -réel, et qu'il n'était pas la dupe d'une illusion de ses sens abusés, -mais qu'il augmentait d'instant en instant, et était arrivé à une -violence extrême.</p> - -<p>On aurait dit qu'un combat acharné se livrait dans la caverne même.</p> - -<p>Cependant, tout était calme et tranquille autour du jeune homme; la -lampe, dont il avait, en se couchant, baissé la mèche pour que sa -clarté trop vive ne l'empêchât pas de dormir, répandait une lueur -douce et incertaine, mais cependant assez forte pour lui permettre de -s'assurer d'un coup d'œil que tout était dans l'état où il l'avait -laissé, en se couchant, et qu'il était toujours seul.</p> - -<p>Il se leva en proie à une agitation extraordinaire.</p> - -<p>La première pensée qui lui vint fut que sa retraite était découverte et -qu'on voulait l'arrêter; mais bientôt il reconnut l'absurdité de cette -supposition et se rassura; les gens chargés de l'arrêter seraient tout -simplement entrés dans le souterrain sans avoir de combat à soutenir, -et l'auraient fait prisonnier avant même qu'il eût eu le temps d'ouvrir -les yeux.</p> - -<p>Mais quelle pouvait être la cause de cet effroyable vacarme qui -continuait toujours aussi fort et aussi rapproché.</p> - -<p>Cela intriguait extrêmement le jeune homme, et éveillait au plus haut -point sa curiosité.</p> - -<p>Il consulta sa montre, elle marquait cinq heures et demie du matin.</p> - -<p>Donc au dehors il faisait jour. Ce ne pouvait être un conciliabule de -bêtes fauves, le soleil les obligeant à se retirer dans leurs antres; -d'ailleurs ces bêtes n'oseraient se hasarder aussi près de la ville.</p> - -<p>Qu'était-ce alors?</p> - -<p>Un combat peut-être? Mais un combat ainsi au milieu de la nuit, presque -aux portes de San Miguel, la capitale de la province de Tucumán, où à -propos du congrès qui se préparait se réunissaient en ce moment des -forces considérables? Cette supposition n'était pas admissible.</p> - -<p>Un instant le jeune homme eut la pensée de frapper à la trappe, de la -faire rouvrir et de demander des renseignements aux rancheros.</p> - -<p>Mais il réfléchit que ces bonnes gens étaient censés ignorer sa -présence chez eux; que cette démarche inconsidérée pourrait leur -déplaire en leur faisant craindre d'être plus tard inquiétés à cause de -lui.</p> - -<p>Et puis, si ce bruit était véritablement celui d'un combat, il était -plus que probable que dès le commencement de la lutte, les pauvres -Indiens, à demi morts de frayeur, avaient abandonné leur rancho et -avaient fui à travers la campagne, afin de se cacher dans quelque -retraite connue d'eux seuls pour échapper à la fureur de l'un ou -l'autre des deux partis, et que ce serait vainement, et en pure perte -qu'il les appellerait et leur ordonnerait d'ouvrir la trappe.</p> - -<p>Ces différentes considérations furent assez fortes pour le retenir et -l'empêcher de commettre une imprudence en révélant sa retraite, si par -hasard le rancho était temporairement occupé par ses ennemis.</p> - -<p>Mais comme, ainsi que nous l'avons dit, sa curiosité était excitée au -plus haut degré, et que, dans la situation précaire dans laquelle il -se trouvait, il était important pour lui, du moins il se donnait cette -raison pour justifier à ses propres yeux la démarche qu'il voulait -tenter, il était important de connaître ce qui se passait autour de -lui, afin de régler sur les événements la conduite qu'il lui faudrait -tenir; il résolut d'agir sans tarder davantage et d'approfondir les -causes de ce bruit extraordinaire qui l'avait si subitement troublé -dans son repos et sa quiétude.</p> - -<p>Il se leva donc, prit un sabre, passa à sa ceinture une paire de -pistolets, saisit d'une main une carabine, et ainsi armé et prêt à tout -événement, il alluma une lanterne et se dirigea vers le couloir de -droite, côté par lequel le bruit lui semblait venir.</p> - -<p>Ce couloir, ou plutôt cette galerie du souterrain était assez large -pour que deux personnes pussent y marcher de front, les parois en -étaient hautes et sèches, et le sol couvert d'un sable fin et jaune -qui étouffait complètement le bruit des pas. Cette galerie, formait -plusieurs détours.</p> - -<p>Au bout d'un instant, le jeune homme arriva dans une salle -intermédiaire, qui servait en ce moment d'écurie à ses trois chevaux.</p> - -<p>Les animaux semblaient effrayés, ils couchaient les oreilles et avec -force en essayant de briser les liens qui les retenaient à la mangeoire -garnie d'une copieuse provende de luzerne.</p> - -<p>Le peintre les flatta de la main, les caressa et essaya de les -rassurer, puis il continua ses investigations.</p> - -<p>Plus il s'avançait dans la galerie, plus le bruit devenait intense. Ce -n'était plus seulement des cris et des trépignements qu'il entendait, -mais encore des détonations d'armes et des cliquetis de sabres.</p> - -<p>Le doute n'était plus permis: un combat furieux se livrait à quelques -pas à peine de l'entrée du souterrain.</p> - -<p>Cette certitude, loin d'arrêter le jeune homme, augmenta au contraire -son désir de savoir positivement ce qui se passait; ce fut presque en -courant qu'il atteignit le bout de la galerie.</p> - -<p>Là, force lui fut de s'arrêter; une pierre énorme bouchait -hermétiquement l'entrée du souterrain.</p> - -<p>Cependant le jeune homme ne se découragea pas devant cet obstacle en -apparence insurmontable.</p> - -<p>Cette pierre devait évidemment pouvoir s'ôter facilement; mais quel -moyen fallait-il employer pour obtenir ce résultat? Voilà ce qu'il -ignorait.</p> - -<p>Alors, en s'éclairant avec sa lanterne, il se mit à examiner la pierre -en haut, en bas, sur les côtés, cherchant comment il parviendrait à -l'enlever.</p> - -<p>Depuis près d'une demi-heure, il se livrait à une inspection aussi -consciencieuse qu'inutile et il commençait à désespérer de découvrir -le secret qui existait évidemment, lorsque tout à coup il lui sembla -s'apercevoir que la pierre venait de faire un léger mouvement.</p> - -<p>Il regarda plus attentivement; en effet, il reconnut que la pierre se -mouvait doucement et sortait peu à peu de son alvéole.</p> - -<p>Émile était un garçon résolu, doué d'une bonne dose de sang-froid et -d'énergie; son parti fut pris en un instant, et tout en remerciant -mentalement l'individu, quel qu'il fût qui lui épargnait un travail -long et fatigant qu'il ne savait comment mener à bonne fin, il se -rejeta vivement en arrière, se blottit dans un angle de la galerie, -posa sa lanterne à terre, auprès de lui, en ayant soin de la couvrir -de son chapeau pour que la lueur ne fût pas aperçue, et, saisissant un -pistolet de chaque main pour être prêt à tout événement, il attendit, -les yeux fixés sur la pierre, que, grâces aux fissures nombreuses des -parois de la galerie, il distinguait assez facilement, en proie à une -émotion étrange qui faisait battre son cœur à briser sa poitrine et -bourdonner le sang dans ses oreilles.</p> - -<p>Son attente ne fut pas longue. A peine s'était-il caché que la pierre -se détacha, roula sur le sol, et un homme, tenant en main une carabine -dont le canon fumait encore, entra vivement dans le souterrain.</p> - -<p>Cet homme se pencha au dehors, sembla écouter pendant quelques -secondes, puis il se redressa en murmurant assez haut pour que le jeune -homme l'entendît:</p> - -<p>—Ils viennent, mais trop tard; maintenant le tigre a échappé.</p> - -<p>Et s'aidant avec une dextérité extrême du canon de sa carabine en -guise de levier, il eut en un instant replacé la pierre dans son état -primitif.</p> - -<p>—Cherchez, cherchez, <i>perros malditos</i>, reprit l'inconnu avec un -ricanement ironique, je ne vous crains plus maintenant!</p> - -<p>Et avec le plus grand sang-froid, sans se presser, il se mit en devoir -de recharger son arme; mais le peintre ne lui en donna pas le temps: -bondissant hors de sa cachette en enlevant le chapeau qui couvrait la -lumière de la lanterne, il s'arrêta en face de l'inconnu et, le tenant -en respect avec ses pistolets:</p> - -<p>—Qui êtes-vous? Que voulez-vous? lui demanda-t-il.</p> - -<p>L'inconnu fit un mouvement de surprise et d'effroi, recula d'un pas et, -laissant tomber son arme:</p> - -<p>—Eh! Qu'est ceci? s'écria-t-il, suis-je donc trahi?</p> - -<p>—Trahi? répéta le Français en posant prudemment le pied sur la -carabine, l'expression me parait au moins singulière dans votre bouche -señor, surtout après la façon dont vous vous êtes introduit ici.</p> - -<p>Mais il n'avait fallu qu'une minute à l'inconnu pour reprendre son -sang-froid et redevenir, complètement maître de lui-même.</p> - -<p>—Replacez vos pistolets à votre ceinture, señor, dit-il, ils vous sont -inutiles, vous n'avez rien à redouter de moi.</p> - -<p>—Je me plais à le croire, répondit le peintre, mais quelle certitude -m'en donnez-vous?</p> - -<p>—Ma foi de gentilhomme, répondit-il avec dignité.</p> - -<p>Bien qu'il n'y eut que quelques mois que le peintre fût en Amérique, -cependant il avait été plusieurs fois assez à même d'étudier le -caractère des habitants de ce pays, pour savoir quel fonds il devait -faire sur cette parole si fièrement donnée. Aussi, après avoir baissé -affirmativement la tête.</p> - -<p>—Je l'accepte, dit-il en désarmant ses pistolets et les passant à sa -ceinture.</p> - -<p>L'inconnu ramassa son arme.</p> - -<p>Au dehors le bruit continuait toujours, mais il avait changé de -signification; ce n'était plus celui d'un combat qu'on entendait, mais -des heurtements de fer et des cris d'appel; on cherchait le fugitif.</p> - -<p>—Venez, suivez-moi, reprit le jeune homme, vous ne devez pas demeurer -plus longtemps ici.</p> - -<p>L'inconnu sourit d'un air railleur.</p> - -<p>—Ils ne me trouveront pas, dit-il, laissez-les chercher.</p> - -<p>—Comme il vous plaira. Alors, causons.</p> - -<p>—Causons, soit.</p> - -<p>—Qui êtes-vous?</p> - -<p>—Vous le voyez, un proscrit.</p> - -<p>—C'est juste; mais il y a de nombreuses variétés de proscrits.</p> - -<p>—Je suis de la pire espèce, fit l'autre en souriant.</p> - -<p>—Hein! s'écria le jeune homme, que voulez-vous dire?</p> - -<p>—Ce que je dis, pas autre chose. A la suite d'un combat acharné, livré -par moi à mes ennemis, que j'avais fait tomber dans une embuscade, j'ai -été vaincu ainsi que cela arrive souvent, juste au moment où je me -croyais vainqueur, et, après avoir vu tous mes compagnons tomber autour -de moi, j'ai été contraint de fuir.</p> - -<p>—C'est le sort de la guerre, dit philosophiquement le jeune homme, -mais vous connaissiez donc cette retraite?</p> - -<p>—Apparemment, puisque vous voyez que je m'y suis réfugié.</p> - -<p>—C'est vrai, vous ne craignez pas qu'on vous y découvre.</p> - -<p>—C'est impossible, tout le monde ignore son existence.</p> - -<p>—Moi, cependant, je la connais.</p> - -<p>—Oui; mais vous, vous êtes proscrit comme moi.</p> - -<p>—Qu'en savez-vous?</p> - -<p>—Je le suppose; sans cela vous n'y seriez pas.</p> - -<p>—C'est possible, mais puisque je la connais, d'autres aussi peuvent la -connaître; d'autant plus que je ne l'ai pas découverte seul.</p> - -<p>—Oui, mais celui qui vous l'a enseignée et qui vous y a conduit, a -voulu sans doute vous placer dans un endroit où vous ne courriez pas le -risque de tomber entre les mains de ceux qui vous cherchent; il doit -être maître de son secret.</p> - -<p>—Allons, je renonce à discuter plus longtemps avec vous, car vous avez -à tout des réponses d'une logique foudroyante; à mon tour, je vous -donne ma parole d'honneur de Français que vous n'avez rien à redouter -de moi et que je vous servirai en tout ce qui me sera possible.</p> - -<p>—Merci, répondit laconiquement l'inconnu en lui tendant la main, je -n'attendais pas moins de vous.</p> - -<p>—Le bruit semble s'éloigner, vos persécuteurs renoncent sans doute -à vous chercher plus longtemps; suivez-moi, je suis, je le crois, en -mesure de vous offrir une hospitalité plus large que vous ne pensez.</p> - -<p>—En ce moment, je n'ai besoin que de deux choses.</p> - -<p>—Lesquelles?</p> - -<p>—De la nourriture et deux heures de sommeil.</p> - -<p>—Et ensuite?</p> - -<p>—Ensuite, malheureusement cela ne dépend plus de vous.</p> - -<p>—Qu'est-ce donc?</p> - -<p>—Un bon cheval pour m'éloigner au plus vite et rejoindre les -compagnons que j'ai laissés à une vingtaine de lieues d'ici.</p> - -<p>—Très bien; vous mangerez d'abord, puis vous dormirez; lorsque vous -vous croirez assez reposé, vous choisirez celui de mes chevaux qui vous -conviendra le mieux, et vous partirez.</p> - -<p>—Ferez-vous cela, en effet? s'écria l'inconnu avec un tressaillement -de joie.</p> - -<p>—Pourquoi ne le ferais-je pas, puisque je vous le promets?</p> - -<p>—Vous avez raison. Pardonnez-moi, je ne savais ce que je disais.</p> - -<p>—Venez donc, alors.</p> - -<p>—Allons, soit.</p> - -<p>Ils quittèrent le bout de la galerie, où jusque-là ils étaient restés -et revinrent vers la salle.</p> - -<p>—Voilà les chevaux, dit le jeune homme en traversant l'écurie.</p> - -<p>—Bon! fit simplement l'autre.</p> - -<p>Lorsqu'ils furent dans le souterrain, l'inconnu promena autour de lui -un regard émerveillé:</p> - -<p>—Que signifie cela? dit-il; vous habitez donc réellement ici?</p> - -<p>—Provisoirement, oui. N'avez-vous pas deviné que, comme vous, j'étais -proscrit?</p> - -<p>—Comment! Vous, un Français?</p> - -<p>—La nationalité ne fait rien à l'affaire, dit en riant le jeune homme. -Asseyez-vous et mangez.</p> - -<p>Et, après lui avoir approché un siège, il plaça des vivres sur la table.</p> - -<p>—Et vous, ne mangerez-vous pas aussi? demanda l'inconnu.</p> - -<p>—Pardon, je compte vous tenir compagnie.</p> - -<p>Tous deux prirent place et commencèrent leur repas.</p> - -<p>—Tenez, dit au bout d'un instant l'inconnu, je veux vous donner une -marque véritable de la confiance entière que j'ai en vous.</p> - -<p>—Vous me faites honneur.</p> - -<p>—Voulez-vous gagner quinze mille piastres?</p> - -<p>—Peuh! fit le jeune homme en avançant les lèvres.</p> - -<p>—Vous n'aimez pas l'argent? fit avec étonnement l'inconnu.</p> - -<p>—Ma foi, non! Il ne vaut pas la peine qu'on prend à le gagner.</p> - -<p>—Mais il vous est facile, sans la moindre peine, de gagner cet argent.</p> - -<p>—Ceci est une autre affaire: voyons votre combinaison.</p> - -<p>—Elle est fort simple.</p> - -<p>—Tant mieux.</p> - -<p>—Avez-vous entendu parler des quatre frères Pincheyras?</p> - -<p>—Souvent.</p> - -<p>—En bien ou en mal?</p> - -<p>—En bien et en mal, mais surtout en mal.</p> - -<p>—Bon! Il y a tant de mauvaises langues.</p> - -<p>—C'est vrai; continuez.</p> - -<p>—Vous savez que leur tête est à prix?</p> - -<p>—Ah! Tiens, tiens, tiens!</p> - -<p>—Vous l'ignoriez?</p> - -<p>—Pourquoi le saurais-je? Cela ne me regarde pas, je suppose?</p> - -<p>—Plus que vous ne pensez, je suis un Pincheyra, fit-il en le regardant -fixement.</p> - -<p>—Ah bah! s'écria le jeune homme en faisant légèrement pivoter son -siège afin d'examiner son hôte plus à son aise, voilà une singulière -rencontre.</p> - -<p>—N'est-ce pas? Je suis celui qu'on nomme don Santiago Pincheyra, le -second des quatre frères.</p> - -<p>—Très bien, enchanté d'avoir fait votre connaissance.</p> - -<p>—Ma tête vaut quinze mille piastres.</p> - -<p>—C'est une jolie somme; je doute que la mienne, à laquelle je tiens -cependant extraordinairement, ait une aussi grande valeur.</p> - -<p>—Vous ne comprenez pas ce que je veux vous dire?</p> - -<p>—Ma foi, non! Pas le moins du monde.</p> - -<p>—Livrez-moi; on vous comptera la somme, et de plus; on vous fera grâce.</p> - -<p>Le Français fronça les sourcils; un éclair jaillit de ses yeux, tandis -qu'une pâleur livide couvrait son visage.</p> - -<p>—Vive Dieu! s'écria-t-il, en frappant du poing sur la table et en se -levant; savez-vous que vous m'insultez, caballero?</p> - -<p>Don Santiago était demeuré immobile et souriant; il tendit la main au -jeune homme, et l'invitant du geste à reprendre la place qu'il avait si -subitement quittée:</p> - -<p>—Au contraire, dit-il, je vous donne une preuve de la confiance que -j'ai en votre loyauté, puisque, sans vous avoir demandé qui vous êtes, -je vous ai dit qui je suis, et que, me sachant complètement en votre -pouvoir, je vais m'étendre dans votre hamac, où je dormirai sous votre -garde aussi tranquille que si je me trouvais au milieu de mes amis.</p> - -<p>—Soit, monsieur, répondit le jeune homme avec un reste de -ressentiment; j'admets votre explication; seulement vous auriez dû, -s'il vous plaisait de vous faire connaître à moi, le faire d'une autre -façon qu'en attaquant ainsi mon honneur.</p> - -<p>—Je confesse que j'ai eu tort, et je vous en demande encore une fois -pardon, señor; c'est plus qu'un homme comme moi est habitué à faire. -Ainsi, donnez-moi votre main loyale et oublions cela.</p> - -<p>Le jeune homme accepta la main que lui tendait le Pincheyra, et reprit -sa place à table à côté de lui.</p> - -<p>Ils continuèrent à manger sans nouvel incident désagréable.</p> - -<p>Le Pincheyra était tellement accablé de fatigue, que, vers la fin du -repas, il s'endormait en causant.</p> - -<p>Le peintre comprit la violence que se faisait le montonero, et mit un -terme à sa souffrance en lui frappant sur l'épaule.</p> - -<p>L'autre se redressa vivement.</p> - -<p>—Que voulez-vous? demanda-t-il.</p> - -<p>—Vous dire simplement que maintenant que vous avez satisfait votre -appétit, vous avez un autre besoin plus impérieux encore à satisfaire; -il est temps que vous vous livriez au sommeil, afin d'être promptement -en état de rejoindre vos amis.</p> - -<p>—C'est vrai, fit en riant don Santiago, je dors tout debout, je ne -sais réellement comment m'excuser envers vous de ce manque d'usage.</p> - -<p>—Pardieu, en vous couchant, c'est je crois la seule chose que vous -ayez à faire en ce moment.</p> - -<p>—Vous avez ma foi raison, je n'y mets pas de coquetterie, et puisque -vous êtes si bon compagnon je vais, sans plus tarder, profiter de votre -conseil.</p> - -<p>En parlant ainsi, il se leva avec une certaine difficulté, tant -l'accablait la fatigue, et aidé par le jeune homme, il s'étendit dans -le hamac, où il ne tarda pas à s'endormir.</p> - -<p>Libre de nouveau de se livrer à ses pensées, le jeune homme alluma un -cigare, s'installa commodément dans une <i>butaca</i> et, tout en digérant -son déjeuner, il se prit à réfléchir sur ce nouvel épisode de sa vie -errante qui venait si à l'improviste se greffer sur les autres et -peut-être compliquer encore les difficultés sans nombre de la position -dans laquelle il se trouvait.</p> - -<p>—Pour cette fois, dit-il, je puis hardiment convenir que je ne -suis pour rien dans ce qui m'arrive et que cet homme est bien, -réellement venu me trouver, lorsque je ne le cherchais nullement, -puisqu'il connaissait avant moi ce souterrain. Comment tout cela -finira-t-il? Pourvu que Tyro n'arrive pas maintenant? Diable, tout -dévoué que me soit ce brave garçon, je doute que l'appât de quinze -mille piastres,—une fort belle somme pour celui qui sait la gagner -honnêtement,—ne le pousse pas à livrer mon hôte et moi, par ricochet, -ce qui serait excessivement désagréable.</p> - -<p>Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles le chef -montonero dormait, suivant l'expression espagnole, <i>a pierna suelta</i>. -Le Français veillait religieusement sur son sommeil, tout en faisant -des réflexions qui, d'instants en instants, prenaient une teinte plus -sombre.</p> - -<p>Enfin, vers une heure de l'après-midi, Émile jugea que le montonero -avait assez, dormi; il s'approcha de lui et lui toucha légèrement -l'épaule pour l'éveiller.</p> - -<p>Celui-ci ouvrit instantanément les yeux et bondit comme un coyote hors -du hamac.</p> - -<p>—Que se passe-t-il? demanda-t-il à voix basse.</p> - -<p>—Rien, que je sache, répondit le premier.</p> - -<p>—Alors, pourquoi me réveiller? Lorsque je dormais si bien, fit-il en -bâillant.</p> - -<p>—Parce que vous avez assez dormi.</p> - -<p>—Ah! fit l'autre.</p> - -<p>—Oui, et il est temps de partir.</p> - -<p>—Temps de partir! Déjà, diable! Vous êtes avare de votre hospitalité, -mon maître; c'est bien, n'en parlons plus. Je ferai ce que vous -voudrez, ajouta-t-il d'un ton piqué, je ne veux pas vous embarrasser -plus longtemps de ma présence.</p> - -<p>—Vous ne m'embarrassez pas, señor, répondit le jeune homme, si cela ne -dépendait que de moi, vous resteriez ici autant que cela vous plairait. -Vous ne sauriez me compromettre plus que je ne le suis, que diable!</p> - -<p>—Peut-être; mais de qui cela dépend-il donc alors?</p> - -<p>—Du serviteur indien qui m'a caché ici et qui probablement ne tardera -pas à m'y venir visiter. Voyez s'il vous convient d'être vu par lui.</p> - -<p>—Cáspita! Pas le moins du monde; me fier à un Indien, je serais perdu -sans rémission. Et vous dites qu'il va venir bientôt?</p> - -<p>—Je ne sais pas précisément quand il viendra, mais je l'attends d'un -moment à l'autre.</p> - -<p>—Peste! Avec votre permission, je ne l'attendrai pas, moi; si vous me -le permettez, je partirai tout de suite.</p> - -<p>—Venez choisir votre cheval.</p> - -<p>Le montonero saisit sa carabine, qu'il chargea tout en marchant, et ils -s'enfoncèrent dans la galerie.</p> - -<p>Le choix ne fut pas long à faire, les trois chevaux étaient également -jeunes, pleins de sang, de feu et de vitesse; le montonero, fin -connaisseur, le reconnut au premier coup d'œil, et prit au hasard.</p> - -<p>—Ce qu'il y a de malheureux pour moi, dans tout cela, dit-il, tout en -sellant activement le cheval, c'est que je suis contraint de partir par -où je suis venu, et que je risque de tomber dans une embuscade; il y -avait anciennement une seconde galerie à ce souterrain, mais elle a été -bouchée depuis longtemps déjà, je crois.</p> - -<p>—Non, du tout; cette galerie est toujours libre, il vous est facile de -la prendre pour partir.</p> - -<p>—S'il en est ainsi, je suis sauvé! s'écria avec joie le montonero.</p> - -<p>—Silence! fit à voix basse le jeune homme en lui mettant vivement la -main sur la bouche, j'entends marcher.</p> - -<p>Le Pincheyra prêta l'oreille, un bruit de pas assez rapproché arriva -jusqu'à lui.</p> - -<p>—Oh! fit-il avec un geste de désespoir.</p> - -<p>—Demeurez ici, laissez-moi faire, je réponds de tout, dit rapidement -le jeune homme à son oreille.</p> - -<p>Et il s'élança vivement dans le souterrain; il était temps qu'il -arrivât, Tyro allait s'engager à sa recherche dans la galerie.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4> - - -<h4>LE GUARANIS</h4> - - -<p>Ainsi que nous l'avons dit à la fin du précédent chapitre, au moment où -le peintre déboucha de la galerie dans le souterrain, il se trouva face -à face avec Tyro qui, entré par la galerie opposée et ne le trouvant -pas dans la salle, se disposait à aller à sa rencontre, jusqu'à -l'écurie, où il supposait qu'il devait être en ce moment.</p> - -<p>Les deux hommes demeurèrent un instant immobiles et muets l'un devant -l'autre, s'examinant avec soin et assez empêchés pour entamer la -conversation.</p> - -<p>Cependant la situation, déjà fort embarrassante, menaçait, si elle se -prolongeait plus longtemps, de devenir critique. Le Français comprit -qu'il fallait à tout prix en sortir, et il résolut de brusquer les -choses, persuadé que c'était encore le meilleur moyen de se tirer -d'embarras.</p> - -<p>—Enfin vous voilà, Tyro! s'écria-t-il en feignant une grande joie, -je commençais à me sentir inquiet de cette réclusion à laquelle je ne -saurais m'accoutumer.</p> - -<p>—Il m'a été impossible de venir plus tôt vous voir, maître, répondit -l'Indien en laissant filtrer un regard sournoisement interrogateur -entre ses paupières à demi-closes; vous avez, je le suppose, trouvé -tout en ordre ici?</p> - -<p>—Parfaitement; je dois convenir que j'ai passé une excellente nuit.</p> - -<p>—Ah! fit le Guaranis, vous n'avez rien entendu? Nul bruit insolite -n'est venu troubler votre sommeil?</p> - -<p>—Ma foi, non; j'ai dormi tout d'une traite la nuit entière; je suis -éveillé depuis une demi-heure à peine.</p> - -<p>—Tant mieux, maître, je suis charmé de ce que vous m'annoncez. Si vous -ne me le disiez pas aussi péremptoirement, je vous avoue franchement -que j'aurais peine à le croire.</p> - -<p>—Pourquoi donc? demanda-t-il avec un feint étonnement.</p> - -<p>—Parce que, maître, la nuit a été rien moins que tranquille.</p> - -<p>—Ah! Bah! s'écria-t-il de l'air le plus naïf qu'il put prendre; que -s'est-il donc passé? Vous comprenez que, enterré au fond de ce trou, -j'ignore tout, moi.</p> - -<p>—Un combat acharné s'est livré, tout près d'ici, entre les Espagnols -et les patriotes.</p> - -<p>—Diable! C'est sérieux, alors. Et ce combat est terminé?</p> - -<p>—Sans cela, serais-je ici, maître?</p> - -<p>—C'est juste, mon ami. Et qui a eu le dessus?</p> - -<p>—Les patriotes.</p> - -<p>—Ah! Ah!</p> - -<p>—Oui, et j'en suis même, pour certaines raisons, peiné pour vous.</p> - -<p>—Pour moi, dis-tu, Tyro? Que diable ai-je à voir dans tout cela?</p> - -<p>—N'êtes-vous pas proscrit par les patriotes?</p> - -<p>—En effet, tu m'y fais songer; mais que me fait cela?</p> - -<p>—Dame! En ce moment, les Espagnols sont ou du moins passent pour être -vos amis.</p> - -<p>—C'est juste; mais, vainqueurs ou vaincus, je n'aurais pu réclamer -leur aide.</p> - -<p>L'Indien demeura un instant silencieux; puis, il fit un pas en arrière -et, s'inclinant devant le jeune homme:</p> - -<p>—Maître, lui dit-il d'une voix triste, comment ai-je démérité de votre -confiance? Qu'ai-je fait pour que vous veuilliez à présent conserver -des secrets pour moi?</p> - -<p>—Émile se sentit rougir; cependant, il répondit:</p> - -<p>—Je ne comprends pas ce reproche que tu m'adresses, mon brave ami; -explique-toi plus clairement.</p> - -<p>Le Guaranis hocha la tête d'un air sombre.</p> - -<p>—A quoi bon, reprit-il, puisque vous vous méfiez de moi?</p> - -<p>—Je me méfie de toi! s'écria le jeune homme, qui intérieurement se -sentait coupable, mais qui ne se croyait pas autorisé à livrer un -secret qui ne lui appartenait pas.</p> - -<p>—Certes, maître. Voyez ces deux verres et ces deux tranchoirs; voyez, -de plus, ces restes de cigares.</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Eh bien, croyez-vous donc que si je ne le savais déjà, ces indices ne -suffiraient pas pour me dénoncer ici la présence d'une autre personne -que vous?</p> - -<p>—Comment? Que sais-tu?</p> - -<p>—Je sais, maître, qu'un homme, dont au besoin il me serait facile de -vous dire le nom, est entré ce matin dans le souterrain, que vous lui -avez accordé l'hospitalité et qu'en ce moment où je vous parle, il est -encore ici, caché là, tenez, ajouta-t-il en étendant le bras, dans -cette galerie.</p> - -<p>—Mais alors, s'écria le jeune homme avec violence, puisque tu es si -bien informé, tu m'as donc trahi?</p> - -<p>—Ainsi, il est ici réellement, fit l'Indien avec un mouvement de joie.</p> - -<p>—Ne viens-tu pas de me le dire toi-même?</p> - -<p>—C'est vrai, maître, mais je craignais qu'il ne fût parti déjà.</p> - -<p>—Ah çà! Mais qu'est-ce que tout cela signifie? Je n'y suis plus du -tout, moi!</p> - -<p>—C'est cependant bien simple, maître; appelez cet homme; tout -s'expliquera en quelques mots.</p> - -<p>—Ma foi, s'écria le jeune homme d'un ton de mauvaise humeur, -appelle-le toi-même, puisque tu le connais si bien.</p> - -<p>—Vous m'en voulez, maître, vous avez tort, car dans tout ce qui -arrive, je n'agis que pour vous et dans votre intérêt.</p> - -<p>—C'est possible, pourtant je suis blessé de la position qui m'est -constamment faite par le hasard et du rôle absurde qu'il me condamne à -jouer.</p> - -<p>—Oh! Maître; ne vous plaignez pas, car cette fois, je vous le -certifie, le hasard, ainsi que vous le nommez, a été d'une intelligence -rare; bientôt vous en aurez la preuve.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux.</p> - -<p>—Vous permettez, maître?</p> - -<p>—N'es-tu pas chez toi; fais ce que tu voudras, pardieu! Je m'en lave -les mains.</p> - -<p>Après avoir répondu par cette boutade, le jeune homme s'étendit dans -une butaca, alluma un cigare de l'air le plus insouciant qu'il put -affecter, bien qu'en réalité il se sentît intérieurement froissé de la -situation dans laquelle il croyait se trouver.</p> - -<p>L'Indien le regarda un instant avec une expression indéfinissable, -puis, lui prenant la main et la baisant respectueusement:</p> - -<p>—Oh! Maître, dit-il d'une voix douce et légèrement émue, ne soyez pas -injuste envers un serviteur fidèle.</p> - -<p>Puis il se dirigea à grands pas vers la galerie.</p> - -<p>—Venez, don Santiago, cria-t-il d'une voix forte en s'arrêtant à -l'entrée, vous pouvez vous montrer, il n'y a ici que des amis.</p> - -<p>Le bruit d'une marche précipitée se fit entendre; le montonero parut -presque aussitôt.</p> - -<p>Après avoir jeté un regard autour de lui, il s'avança vivement vers le -Guaranis, et, lui serrant fortement la main:</p> - -<p>—¡Vive Dios! s'écria-t-il, mon brave ami, je suis heureux de vous voir -ici.</p> - -<p>—Moi de même, señor, répondit respectueusement l'Indien; mais avant -tout permettez-moi de vous adresser une prière.</p> - -<p>—Laquelle, mon ami?</p> - -<p>—En retour du service que je vous ai rendu, rendez m'en un autre.</p> - -<p>—Si cela dépend de moi, je ne demande pas mieux.</p> - -<p>—Veuillez être assez bon pour expliquer à ce señor, qui est mon -maître, ce qui s'est passé il y a deux jours entre vous et moi.</p> - -<p>—Eh! fit avec surprise l'Espagnol, ce caballero est votre maître, mon -ami; la rencontre est singulière.</p> - -<p>—Peut-être l'avais-je préparée ou du moins essayé de la ménager, -répondit l'Indien.</p> - -<p>—C'est possible, après tout, fit l'Espagnol.</p> - -<p>—Vous savez que je ne comprends pas un mot à ce que vous dites, -interrompit le Français avec une impatience contenue.</p> - -<p>—Parlez, don Santiago, je vous en prie.</p> - -<p>—Voici ce qui s'est passé, reprit le montonero; pour certaines raisons -trop longues à vous dire, et qui, d'ailleurs, ne vous intéresseraient -que fort médiocrement, j'en suis convaincu, je suis l'ami de ce brave -Indien auquel je ne puis et je ne veux rien refuser; il y a deux jours -donc, il m'est venu trouver à un de mes rendez-vous habituels qu'il -connaît de longue date, et m'a fait promettre de me rendre ici avec -quelques-uns des hommes de ma cuadrilla, afin de protéger la fuite de -plusieurs personnes auxquelles il porte le plus vif intérêt, et que les -patriotes, pour je ne sais quels motifs, ont proscrites.</p> - -<p>—Hein! s'écria le jeune homme en se levant vivement et en jetant -son cigare; continuez, continuez, señor, cela devient pour moi fort -intéressant.</p> - -<p>—Tant mieux; seulement vous avez eu tort de jeter votre cigare pour -cela. Donc je suis venu. Malheureusement, malgré toutes les précautions -prises par moi, j'ai été découvert, et vous savez le reste.</p> - -<p>—Oui, mais vous ne le savez pas, vous, señor, et je vais vous le dire, -répondit l'Indien.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux.</p> - -<p>—Un instant, s'écria le peintre en tendant la main au Guaranis, je -vous dois une réparation, Tyro, pour mes injustes soupçons; je vous -la fais du fond du cœur, vous savez combien je dois être aigri par -tout ce qui m'arrive depuis quelques jours, je suis convaincu que vous -m'excuserez.</p> - -<p>—Oh! C'est trop, maître; vos bontés me confondent, répondit avec -émotion le Guaranis, je tenais à vous prouver seulement que toujours je -vous suis demeuré fidèle.</p> - -<p>—Il ne me reste pas le moindre doute à cet égard, mon ami.</p> - -<p>—Merci, maître.</p> - -<p>—Oui, oui, murmura l'Espagnol, croyez-moi, señor, ces peaux-rouges -sont meilleurs qu'on ne le suppose généralement, et lorsqu'ils se -donnent une fois, on peut à tout jamais compter sur eux; maintenant, -mon brave ami, ajouta-t-il en s'adressant à Tyro, racontez-moi cette -fin que j'ignore, selon vous.</p> - -<p>—Cette fin, la voici, señor: vous avez été trahi.</p> - -<p>—¡Vive Dios! Je m'en étais douté; vous connaissez le traître?</p> - -<p>—Je le connais.</p> - -<p>—Bon! fit-il en se frottant joyeusement les mains, vous allez me dire -son nom, sans doute.</p> - -<p>—C'est inutile, señor, je me charge de la châtier moi-même.</p> - -<p>—Comme il vous plaira, j'aurais cependant bien désiré me donner ce -plaisir.</p> - -<p>—Croyez-moi, señor, vous ou moi, il n'y perdra rien, reprit l'Indien, -avec un accent de haine impossible à rendre.</p> - -<p>—Je ne veux pas chicaner plus longtemps avec vous là-dessus; revenons -à notre affaire, je suis assez empêché, moi, en ce moment.</p> - -<p>L'Indien sourit.</p> - -<p>—Ne me connaissez-vous donc pas, don Santiago? dit-il; le mal a été -réparé autant que cela était possible.</p> - -<p>—Bon, c'est-à-dire?</p> - -<p>—C'est-à-dire que j'ai moi-même porté la nouvelle de votre défaite à -vos amis, qu'à la tombée de la nuit vingt-cinq cavaliers arriveront -ici, où nous les cacherons, tandis que cinquante autres attendront -votre retour au Vado del Nendus, embusqués dans les rochers.</p> - -<p>—Parfaitement arrangé tout cela, parfaitement, mon maître, fit -l'Espagnol d'un ton joyeux. Mais pourquoi n'irai-je pas, moi, tout -bonnement au-devant de mes amis? Cela simplifierait extraordinairement -les choses, il me semble; je ne tiens pas à être une seconde fois -frotté comme je l'ai été cette nuit; je n'y mets pas d'amour-propre, -moi, vous savez, d'autant plus que j'espère bien prendre un jour ou -l'autre ma revanche.</p> - -<p>—Tout cela est juste, don Santiago, répondit l'Indien, mais vous -oubliez que je vous ai prié de me rendre un service.</p> - -<p>—C'est pardieu vrai! Je ne sais où j'ai la tête en ce moment; -excusez-moi, je vous prie, et soyez convaincu que je demeure tout à -votre disposition.</p> - -<p>—Je vous remercie. Maintenant, maître, ajouta-t-il en se retournant -vers le jeune homme, il faut qu'aujourd'hui même les dames que vous -savez aient quitté San Miguel; demain il serait trop tard. Vous allez -à l'instant reprendre votre déguisement et vous rendre au couvent. Il -n'y a d'ici à la ville que deux lieues à peine; vous arriverez juste au -coucher du soleil, seulement il faut vous hâter.</p> - -<p>—Diable, murmura le jeune homme, mais comment ferai-je pour conduire -ces dames ici?</p> - -<p>—Que cela ne vous inquiète pas, maître, à la porte même du couvent un -guide vous attendra, qui vous amènera en sûreté ici.</p> - -<p>—Et ce guide?</p> - -<p>—Ce sera moi, maître.</p> - -<p>—Oh! Alors tout est pour le mieux, dit le jeune homme.</p> - -<p>—Vous n'avez pas un instant à perdre.</p> - -<p>—Puis-je reprendre mon somme? demanda l'Espagnol.</p> - -<p>—Parfaitement, rien ne vous en empêche, d'autant plus que je serai de -retour à temps pour introduire vos compagnons dans le souterrain.</p> - -<p>—Fort bien. Bonne chance, alors.</p> - -<p>Et il s'étendit commodément dans le hamac, tandis que Tyro aidait son -maître à compléter sa métamorphose, ce qui, du reste, ne fut pas long.</p> - -<p>Les deux hommes quittèrent alors le souterrain par la galerie qui avait -livré passage à Tyro, laissant l'Espagnol plongé déjà dans un profond -sommeil.</p> - -<p>La galerie par laquelle sortirent le maître et le serviteur débouchait -sur le bord même de la rivière et se trouvait si complètement masquée, -qu'à moins de la connaître avec certitude, il était impossible de la -soupçonner.</p> - -<p>Une pirogue, échouée sur le sable à quelques pas de là, semblait les -attendre.</p> - -<p>Tyro se dirigea effectivement vers elle; il la mit à flot, y fit entrer -son maître, y entra à son tour, puis, prenant les pagayes, il la lança -dans le courant.</p> - -<p>—Nous arriverons plus vite ainsi, dit-il: par ce moyen, je vous -déposerai à quelques pas seulement de l'endroit où vous vous rendez.</p> - -<p>Le peintre fit un signe d'assentiment et ils continuèrent leur route.</p> - -<p>L'idée de l'Indien était excellente, en ce sens que, non seulement ce -moyen de locomotion, fort rapide, raccourcissait extrêmement le trajet -qu'il fallait faire, mais il avait en outre l'avantage de supprimer -l'espionnage, toujours à redouter, en entrant dans la ville et en -traversant des rues remplies de monde.</p> - -<p>Bientôt l'avant de la pirogue cria sur le sable de la rive; ils étaient -arrivés. Le Français descendit à terre.</p> - -<p>—Bonne chance! murmura Tyro en reprenant le large.</p> - -<p>Malgré lui, en se trouvant de nouveau au milieu d'une ville où il se -savait poursuivi comme un criminel et traqué presque comme une bête -fauve, le jeune homme éprouva une légère émotion et sentit battre son -cœur plus fort que de coutume.</p> - -<p>Il comprit qu'il jouait sa tête sur un coup de dé, dans une entreprise -que bien d'autres à sa place eussent considérée comme insensée, surtout -dans la situation critique dans laquelle il se trouvait lui-même placé.</p> - -<p>Mais Émile avait un cœur dévoué et intrépide, il avait promis aux -deux dames de tout tenter pour leur venir en aide, et, malgré la -juste appréhension qu'il éprouvait sur le résultat probable de son -expédition, il n'eut pas un instant la pensée de manquer à sa parole.</p> - -<p>D'ailleurs, qu'avait-il à redouter de plus que la mort? Rien. En butte -déjà à la haine des patriotes, au cas d'une surprise, il lui restait -la chance de vendre chèrement sa vie. Sous son déguisement il était -bien armé, et puis le sort en était jeté maintenant: le rubicond était -passé, il n'y avait plus à reculer; il jeta un regard investigateur -autour de lui, s'assura que les environs étaient déserts, et après -avoir une dernière fois touché les pistolets, placés sous son poncho, à -sa ceinture, il entra résolument dans la rue.</p> - -<p>Comme le bord de la rivière, la rue était déserte.</p> - -<p>Le jeune homme, tout en affectant le pas un peu traînant d'un vieillard -et regardant avec soin autour de lui, prit le côté de la rue opposé à -celui où se trouvait le couvent. Puis, arrivé devant les fenêtres, il -répéta à deux reprises le signal dont il était précédemment convenu -avec la marquise.</p> - -<p>—Pourvu, murmura-t-il à voix basse, qu'elles aient placé quelqu'un en -vedette et que mon signal ait été aperçu.</p> - -<p>Puis, après un instant employé sans doute à s'affermir encore dans sa -résolution, il traversa la rue et s'approcha de la porte.</p> - -<p>Au moment où il se préparait à frapper, cette porte s'ouvrit.</p> - -<p>Il entra, la porte se referma immédiatement derrière lui.</p> - -<p>—Ouf! fit-il, me voici dans la souricière; que va-t-il se passer -maintenant?</p> - -<p>Une religieuse, autre que celle qui, la première fois, lui avait -ouvert, se tenait devant lui. Sans prononcer une parole, elle lui fit -signe de la suivre et se mit aussitôt en marche.</p> - -<p>Ils traversèrent ainsi silencieusement et d'un pas rapide, les longs -corridors, les cloîtres, et atteignirent enfin la cellule de la -supérieure. La porte était ouverte.</p> - -<p>La conductrice du jeune homme s'effaça pour lui livrer passage et, -lorsqu'il fut entré, referma la porte derrière lui, tout en demeurant -elle-même au dehors.</p> - -<p>Une seule personne se trouvait dans la cellule, cette personne était la -supérieure.</p> - -<p>Le jeune homme la salua respectueusement.</p> - -<p>—Eh bien, lui demanda-t-elle en s'approchant vivement de lui, que se -passe-t-il? Parlez sans crainte, nul ne nous peut entendre.</p> - -<p>—Il se passe, madame, répondit-il, que si ces dames sont toujours dans -l'intention de fuir, tout est prêt.</p> - -<p>—Dieu soit loué! s'écria la supérieure avec joie, et quand -fuiront-elles?</p> - -<p>—A l'instant, si elles sont disposées; demain, d'après ce qu'on m'a -assuré, il serait trop tard pour elles.</p> - -<p>—Il n'est que trop vrai, hélas! fit-elle avec un soupir; ainsi vous -répondez de leur sûreté?</p> - -<p>—Je réponds, madame, de me faire tuer pour les défendre: un galant -homme ne peut s'engager à davantage.</p> - -<p>—Vous avez raison, caballero, c'est, en effet, plus que nous ne sommes -en droit d'exiger de vous.</p> - -<p>—Maintenant, soyez, je vous prie, madame, assez bonne pour faire, le -plus tôt possible, prévenir ces dames; je n'ose vous répéter que les -instants sont précieux.</p> - -<p>—Elles sont prévenues déjà: elles terminent leurs préparatifs; dans un -instant elles seront ici.</p> - -<p>—Tant mieux, car j'ai hâte de me trouver en rase campagne; j'avoue que -j'étouffe entre ces murs épais. Vous savez, madame, que vous m'avez -offert de vous faciliter les moyens de quitter cette maison; je ne -saurais, moi, me charger de cette tâche dans laquelle j'échouerais.</p> - -<p>—Soyez tranquille, ce que j'ai dit je le ferai.</p> - -<p>—Mille fois merci, madame; permettez-moi une dernière observation.</p> - -<p>—Parlez, caballero.</p> - -<p>—Lorsque je suis entré ici pour la première fois, j'ai cru remarquer, -peut-être me suis-je trompé, que la personne qui m'a servi de guide ne -possédait pas toute votre confiance.</p> - -<p>—En effet, señor, vous ne vous êtes pas trompé; mais, ajouta-t-elle -avec un sourire d'une expression cruelle, aujourd'hui vous n'aurez pas -à redouter les indiscrétions de cette religieuse, son poste est occupé -par une personne sûre; quant à elle je lui ai donné une autre place.</p> - -<p>Le jeune homme s'inclina.</p> - -<p>Au même instant, une porte intérieure s'ouvrit et deux personnes -entrèrent.</p> - -<p>L'obscurité qui commençait à envahir la cellule empêcha le Français de -reconnaître au premier moment ces deux personnes enveloppées d'épais -manteaux et la tête recouverte de chapeaux dont les larges ailes, -rabattues sur le visage, ne laissaient pas distinguer les traits.</p> - -<p>—Nous sommes perdus, murmura-t-il, en faisant un pas en arrière et en -portant instinctivement la main à ses pistolets.</p> - -<p>—Arrêtez! s'écria vivement un des deux inconnus; en laissant tomber le -pan de son manteau, ne voyez-vous donc pas qui nous sommes?</p> - -<p>—Oh! s'écria le Français en reconnaissant la marquise.</p> - -<p>—J'ai pensé, reprit-elle, que pour la hasardeuse aventure dans -laquelle nous nous jetons mieux valait ce costume que le nôtre.</p> - -<p>—Et vous avez eu cent fois raison, madame. Oh! Maintenant, à moins de -complications imprévues, je crois presque pouvoir répondre au succès de -votre fuite.</p> - -<p>La jeune fille se cachait honteuse et frémissante derrière sa mère.</p> - -<p>—Nous partirons quand il vous plaira, madame, reprit le jeune homme, -seulement je crois que le plus tôt sera le mieux.</p> - -<p>—Tout de suite! Tout de suite! s'écria la marquise.</p> - -<p>—Soit, fit la supérieure, suivez-moi.</p> - -<p>Ils quittèrent la cellule.</p> - -<p>La marquise et sa fille portaient chacune une légère valise sous le -bras.</p> - -<p>De plus la marquise, sans doute pour ajouter à la réalité de son -costume masculin, avait une paire de pistolets à la ceinture, un sabre -au côté et un long coutelas dans la polena droite.</p> - -<p>Les cloîtres étaient déserts, un silence de mort régnait dans le -couvent.</p> - -<p>—Avancez sans crainte, dit la supérieure, personne ne vous surveille.</p> - -<p>—Où sont les chevaux? demanda la marquise.</p> - -<p>—A quelques pas d'ici, répondit Émile; il aurait été imprudent de les -amener jusqu'au couvent.</p> - -<p>—C'est juste, répondit la marquise.</p> - -<p>Ils continuèrent à avancer.</p> - -<p>Le peintre était fort inquiet. La dernière question de la marquise -à propos des chevaux lui rappelait un peu tardivement qu'il n'avait -nullement songé à se munir de montures; entraîné par la rapidité avec -laquelle les événements s'étaient précipités depuis l'arrivée de Tyro -dans le souterrain, il s'était complètement laissé diriger par le -Guaranis, sans penser un instant à ce détail, cependant si important, -pour la réussite de son projet de fuite.</p> - -<p>—Diable, murmura-t-il à demi-voix, pourvu que Tyro ait eu plus de -mémoire que moi; je ne pouvais cependant pas avouer cet impardonnable -oubli; d'ailleurs, le principal est de sortir d'ici.</p> - -<p>Les quatre personnes traversèrent rapidement les corridors, elles ne -tardèrent pas à atteindre la porte du couvent. La supérieure, après -avoir jeté un regard investigateur à travers le guichet afin de -s'assurer que la rue était déserte, prit une clef à un trousseau pendu -à sa ceinture et ouvrit la porte.</p> - -<p>—Adieu, et que le Seigneur vous protège, dit-elle, j'ai loyalement -tenu ma promesse.</p> - -<p>—Adieu et merci, répondit la marquise. Quant à la jeune fille elle se -jeta dans les bras de la religieuse et l'embrassa en pleurant.</p> - -<p>—Partez, partez! s'écria vivement la supérieure; et, les poussant -doucement, elle referma la porte derrière eux.</p> - -<p>Les deux dames jetèrent un dernier et triste regard sur le couvent et, -s'enveloppant avec soin dans leurs manteaux, elles se préparèrent à -suivre leur protecteur.</p> - -<p>—Quel chemin prenons-nous? demanda la marquise.</p> - -<p>—Celui-ci, répondit Émile, en tournant à droite, c'est-à-dire en se -dirigeant du côté de la rivière.</p> - -<p>Était-ce hasard ou intuition qui le poussait dans cette direction? Un -peu de l'un, un peu de l'autre.</p> - -<p>Une barque assez grande, montée par quatre hommes, attendait échouée -sur la rive.</p> - -<p>—Eh! fit un des hommes, dans lequel Émile reconnut aussitôt Tyro, -voilà le patron, ce n'est pas malheureux.</p> - -<p>Celui-ci, sans répondre, fit entrer ses compagnes dans la barque et y -entra aussitôt après elles.</p> - -<p>Sur un signe de l'Indien, les pagayes furent bordées et la barque -s'éloigna rapidement.</p> - -<p>Les dames poussèrent un soupir de soulagement.</p> - -<p>Tyro avait pensé que mieux valait, pour partir, reprendre le -même chemin, surtout à cause des dames, qui, malgré toutes leurs -précautions, couraient le risque d'être reconnues facilement; -seulement, comme lui non plus n'avait pas songé à faire part de son -intention à son maître, il craignait que celui-ci ne s'engageât à -travers les rues; aussi, dès qu'il avait eu frété la barque, s'était-il -posté de façon à apercevoir son maître à la sortie du couvent, et s'il -l'avait vu tourner du côté opposé à celui que le hasard lui avait fait -choisir, il se serait mis à sa poursuite, afin de lui faire rebrousser -chemin.</p> - -<p>Nous avons vu comment, cette fois, le hasard, sans doute fatigué de -toujours persécuter le jeune homme, avait consenti à le protéger en le -lançant dans la bonne voie.</p> - -<p>Grâce à l'obscurité, car le soleil était couché et déjà les ténèbres -étaient épaisses, et surtout à la largeur de la rivière dont la barque -tenait le milieu, les fugitifs ne couraient que très peu de risques -d'être reconnus.</p> - -<p>Ils accomplirent leur trajet en fort peu de temps, et pendant tout leur -voyage ne rencontrèrent aucune autre embarcation que la leur, excepté -une pirogue indienne montée par un seul homme qui les croisa à la -sortie de la ville.</p> - -<p>Mais cette pirogue passa trop loin de la barque et sa course était -trop rapide pour qu'on supposât que l'homme qui se trouvait dedans eût -essayé de jeter les yeux sur eux.</p> - -<p>Ils arrivèrent enfin à l'entrée du souterrain.</p> - -<p>Nous avons dit que la barque était montée par quatre hommes.</p> - -<p>De ces quatre hommes, deux étaient des Gauchos engagés par Tyro, et -comme le Guaranis les avait bien payés. Il avait le droit de compter -sur leur fidélité; ajoutons que pour plus de sûreté l'Indien ne -leur avait rien confié du but de l'expédition; le troisième était -un domestique du peintre, un Indien que celui-ci avait laissé à San -Miguel, sans autrement s'en occuper, lorsqu'il avait pris la fuite; le -quatrième était Tyro lui-même.</p> - -<p>Lorsque la barque toucha le bord, le Guaranis aida respectueusement -les deux dames à descendre à terre, puis leur montrant l'entrée du -souterrain:</p> - -<p>—Veuillez, señoras, leur dit-il, entrer dans cette caverne où nous -vous rejoindrons dans un instant.</p> - -<p>Les dames obéirent.</p> - -<p>—Et nous? demanda le peintre.</p> - -<p>—Nous avons encore quelque chose à faire, maître, répondit l'Indien.</p> - -<p>L'accent singulier dont ces paroles furent prononcées étonna Émile, -mais il ne fit pas d'observation, convaincu que le Guaranis devait -avoir de sérieux motifs pour lui répondre d'une façon aussi péremptoire.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="X" id="X">X</a></h4> - - -<h4>A TRAVERS CHAMPS</h4> - - -<p>Se tournant alors vers les deux Gauchos, qui se tenaient insouciamment -assis sur le rebord de la barque:</p> - -<p>—Je vous ai payés; vous êtes libres de nous quitter maintenant, leur -dit le Guaranis, à moins que vous ne consentiez à faire un nouveau -marché avec ce señor, au nom duquel je vous avais engagés.</p> - -<p>—Voyons le marché? répondit un des deux Gauchos.</p> - -<p>—Êtes-vous libres, d'abord?</p> - -<p>—Nous le sommes.</p> - -<p>—Est-ce en votre nom à tous deux que vous me répondez?</p> - -<p>—Oui; ce caballero est mon frère; il se nomme Mataseis, et moi -Sacatripas: où va l'un, l'autre le suit.</p> - -<p>Tyro salua d'un air charmé. La réputation de ces deux caballeros était -faite depuis longtemps; il la connaissait de vieille date: c'étaient -les deux plus insignes bandits de toute la Bande Orientale. Il ne -pouvait mieux tomber dans les circonstances présentes; gens de sac et -de corde, leurs mains étaient rouges jusqu'au coude. Pour un réal, ils -auraient, sans hésiter, assassiné leur père; mais leur parole était -d'or; une fois donnés, ils ne l'auraient pas violée pour la possession -de toutes les mines de la cordillière; c'était leur seul défaut, ou, si -on le préfère, leur seule vertu; l'homme, cet étrange animal, est ainsi -fait qu'il n'est complet ni pour le bien ni pour le mal.</p> - -<p>—Très bien, reprit Tyro, je suis heureux, caballeros, d'avoir affaire -à des hommes comme vous; j'espère que nous nous entendrons.</p> - -<p>—Voyons, répondit Mataseis.</p> - -<p>—Voulez-vous demeurer au service de ce caballero?</p> - -<p>—A quelles conditions? Encore est-il bon de savoir si le service sera -rude? reprit le positif Mataseis.</p> - -<p>—Il le sera; il vous prend pour <i>tout</i> faire, vous entendez: <i>tout</i>, -ajouta-t-il en appuyant avec intention sur le dernier mot.</p> - -<p>—Cela est la moindre des choses, s'il nous paye bien.</p> - -<p>—Cinq, onces par mois chacun, cela vous convient-il?</p> - -<p>Les deux bandits échangèrent un regard.</p> - -<p>—C'est convenu, dirent-ils.</p> - -<p>—Voici un mois d'avance, reprit Tyro, en prenant une poignée d'or dans -sa poche et la leur remettant.</p> - -<p>Les Gauchos tendirent la main avec un mouvement de joie et firent -instantanément disparaître l'or sous leurs ponchos.</p> - -<p>—Seulement, souvenez-vous qu'un mois commencé doit se finir, et que -lorsqu'il vous plaira de quitter le service de ce caballero, vous -devrez le prévenir huit jours à l'avance et vous abstenir de rien -tenter contre lui pendant les huit jours qui suivront la rupture de -votre marché; acceptez-vous ces conditions?</p> - -<p>—Nous les acceptons.</p> - -<p>—Jurez donc de les tenir fidèlement.</p> - -<p>Les deux bandits écartèrent leurs ponchos, prirent dans la main les -scapulaires pendus à leurs cous et, se découvrant en levant les yeux au -ciel avec une onction digne d'un serment plus chrétien.</p> - -<p>— Nous jurons sur ces scapulaires bénits de tenir fidèlement les -conditions acceptées par nous, dirent-ils tous deux à la fois; -puissions-nous perdre la part que nous espérons en paradis et être -damnés si nous manquions à ce serment librement prêté.</p> - -<p>—C'est bien, fit Tyro et se tournant vers l'Indien pendant que les -Gauchos, après avoir baisé leurs scapulaires, les remettaient dans leur -poitrine, et vous, Neño, voulez-vous rester au service de votre maître?</p> - -<p>—Cela m'est impossible, répondit résolument l'Indien; j'ai un autre -maître.</p> - -<p>—Soit, vous êtes libre; partez.</p> - -<p>Neño ne se fit pas répéter l'invitation. Après avoir salué le peintre, -il sauta légèrement hors de la barque et s'éloigna à grands pas dans la -direction de San Miguel.</p> - -<p>Le Guaranis le suivit un instant des yeux; puis, se penchant vers -Sacatripas, il murmura un mot à voix basse à son oreille.</p> - -<p>Le bandit fit un geste affirmatif de la tête, toucha légèrement le bras -de son frère, et tous deux s'élançant en même temps à terre disparurent -en courant dans l'obscurité.</p> - -<p>—Ces démons seront précieux pour vous, maître, dit Tyro.</p> - -<p>—Je le crois, mais ils me font l'effet d'atroces canailles: -malheureusement, dans les circonstances où je me trouve, peut-être -serai-je obligé d'utiliser un jour ou l'autre leurs services.</p> - -<p>Le Guaranis sourit sans répondre.</p> - -<p>—Ne trouvez-vous pas la conduite de ce Neño indigne, après tant de -bontés que j'ai eues pour lui? reprit le peintre.</p> - -<p>—Vous ne savez pas encore tout ce qu'il vous a fait, maître.</p> - -<p>—Que voulez-vous dire?</p> - -<p>—C'est lui qui vous a trahi et qui a vendu votre tête à vos ennemis.</p> - -<p>—Vous le saviez! s'écria le jeune homme avec violence, et vous avez -amené ce misérable avec nous? Nous sommes perdus alors!</p> - -<p>—Écoutez, maître, répondit froidement le Guaranis.</p> - -<p>En ce moment, un cri d'agonie traversa l'espace; bien qu'assez éloigné -il avait une telle expression d'angoisse et de douleur que le peintre -frémit malgré lui et se sentit soudain inondé d'une sueur froide.</p> - -<p>—Oh! s'écria-t-il, c'est le cri d'un homme qu'on assassine. Que se -passe-t-il? Mon Dieu!</p> - -<p>Et il fit un mouvement pour s'élancer hors de la barque.</p> - -<p>—Arrêtez, maître, dit Tyro, c'est inutile; les trahisons de Neño ne -sont plus désormais à craindre.</p> - -<p>—Que voulez-vous dire?</p> - -<p>—Je veux dire, maître, que vos Gauchos ont commencé leur service; -vous voyez que ce sont des hommes précieux. Allez rejoindre ces dames -pendant que je ferai disparaître cette barque avec l'aide de ces dignes -caballeros, que je vois accourir déjà de ce côté.</p> - -<p>Le jeune homme se leva sans répondre et quitta la barque en chancelant -comme un homme ivre.</p> - -<p>—C'est affreux! murmura-t-il, et pourtant la mort de ce misérable -sauve peut-être trois existences.</p> - -<p>Il s'enfonça dans la galerie et rejoignit les dames, qui se tenaient -tremblantes à côté l'une de l'autre, ne comprenant rien à l'absence -prolongée du jeune homme et justement effrayées par le cri de mort dont -le lugubre écho était parvenu jusqu'à elles.</p> - -<p>La vue du Français les rassura.</p> - -<p>—Qu'allons-nous faire maintenant? demanda à voix basse la marquise.</p> - -<p>—Dans quelques minutes nous le saurons, répondit Émile; il nous faut -attendre.</p> - -<p>En ce moment le Guaranis parut, suivi de Mataseis.</p> - -<p>—J'ai coulé la barque, dit l'Indien, afin de détruire les traces de -notre passage. Le frère de ce señor est allé battre l'estrade; venez.</p> - -<p>Ils le suivirent.</p> - -<p>L'Indien se dirigeait dans les ténèbres avec autant de facilité qu'en -plein jour; bientôt les fugitifs furent assez rapprochés pour que le -bruit de plusieurs voix arrivât jusqu'à eux.</p> - -<p>Tyro imita à deux reprises le cri du hibou. Un profond silence se fit -aussitôt dans le souterrain, puis un homme parut, tenant d'une main une -lanterne avec laquelle il s'éclairait et de l'autre un pistolet armé.</p> - -<p>Cet homme était don Santiago Pincheyra.</p> - -<p>—Qui va là? demanda-t-il d'un ton de menace.</p> - -<p>—Ami, répondit le peintre.</p> - -<p>—Ah! Ah! Votre expédition a réussi, à ce qu'il parait, répondit le -montonero, en replaçant le pistolet à sa ceinture; tant mieux, je -commençais à m'inquiéter de votre longue absence. Venez, venez, tous -nos amis sont ici.</p> - -<p>Ils entrèrent.</p> - -<p>Une dizaine de montoneros se trouvaient en effet dans le souterrain.</p> - - - -<p>Avec une délicatesse qu'on aurait été loin de soupçonner chez un pareil -homme, le montonero s'approcha des deux dames que, malgré leur costume, -il avait devinées, et, s'inclinant devant elles en même temps qu'il -leur présentait des cravates de soie noire:</p> - -<p>—Couvrez-vous le visage, mesdames, dit-il respectueusement, mieux -vaut qu'aucun de nous ne sache qui vous êtes; plus tard, probablement, -vous ne seriez que médiocrement flattées d'être reconnues par un des -compagnons que vous donne aujourd'hui la fatalité.</p> - -<p>—Merci, señor, vous êtes réellement un caballero, répondit -gracieusement la marquise, et sans insister davantage, elle cacha ses -traits avec la cravate, ce qui fut aussitôt imité par sa fille.</p> - -<p>Cette heureuse idée du montonero sauvait l'incognito des fugitives.</p> - -<p>—Quant à nous continua-t-il en s'adressant au peintre, nous sommes des -hommes capables de répondre de nos actes, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Peu m'importe en effet d'être reconnu, répondit celui-ci, mais -qu'attendons-nous pour partir, tout est-il prêt?</p> - -<p>—Tout est prêt, j'ai une troupe nombreuse de hardis compagnons blottis -comme des guanacos dans le taillis; nous partirons quand vous voudrez.</p> - -<p>—Dame! Je crois que le plus tôt sera le mieux.</p> - -<p>—Partons donc, alors.</p> - -<p>—Un instant, señor, j'ai expédié un des engagés de mon maître à la -découverte, peut-être serait-il bon d'attendre son retour.</p> - -<p>—En effet; cependant, fit observer Émile, afin de ne pas perdre de -temps, il serait bien de sortir d'ici et de monter à cheval; cela -permettra au Gaucho de nous rejoindre; aussitôt son arrivée nous nous -mettrons en route.</p> - -<p>—Parfaitement raisonné; seulement, je suis assez embarrassé en ce -moment.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Dame! Pour monter à cheval, il faut en avoir, et je crains que -quelques-uns de nous n'en aient pas.</p> - -<p>—J'y ai songé, ne vous occupez pas de ce détail; il y a dans le rancho -six chevaux que j'y ai fait conduire aujourd'hui même, dit Tyro.</p> - -<p>—Oh! Alors, rien ne nous arrête plus; laissez-moi jeter un coup d'œil -au dehors, je vous avertirai lorsqu'il sera temps de me rejoindre.</p> - -<p>Et, après avoir ordonné d'un geste à ses compagnons de le suivre, le -montonero disparut dans la galerie.</p> - -<p>Il ne resta plus dans le souterrain que les deux dames, le peintre et -le Guaranis.</p> - -<p>—Mon bon Tyro, dit alors Émile, je ne sais comment reconnaître votre -dévouement; vous n'êtes pas un de ces hommes que l'on paye, cependant, -avant de nous séparer, je voudrais vous laisser une preuve de...</p> - -<p>—Pardon, maître, interrompit vivement Tyro, si je me permets de vous -couper la parole, n'avez-vous pas parlé de nous séparer?</p> - -<p>—En effet, mon ami, et croyez que cela me cause un véritable chagrin, -mais je n'ai pas le droit de vous condamner à partager plus longtemps -ma mauvaise fortune.</p> - -<p>—Vous êtes donc mécontent de mes services, maître? S'il en est ainsi, -excusez-moi, je tâcherai à l'avenir de mieux comprendre vos intentions -afin de les exécuter à votre entière satisfaction.</p> - -<p>—Comment! s'écria le jeune homme avec une surprise joyeuse, vous -auriez le projet de me suivre malgré la mauvaise situation dans -laquelle je me trouve et les dangers de toutes sortes qui m'entourent.</p> - -<p>—Ces dangers eux-mêmes seraient une raison de plus pour que je ne vous -quittasse pas, maître, répondit-il avec émotion, si déjà je n'étais -résolu à ne pas vous abandonner; si peu que je vaille, bien que je ne -sois qu'un pauvre Indien, cependant il y a certaines circonstances où -l'un est heureux de savoir près de soi un cœur dévoué.</p> - -<p>—Tyro, dit avec effusion le Français profondément touché de -l'affection si simple et si sincère de cet homme, vous n'êtes plus mon -serviteur, vous êtes mon ami: pressez ma main. Quoi qu'il arrive, je -n'oublierai jamais ce qui se passe en ce moment entre nous.</p> - -<p>—Merci, oh! Merci, maître, répondit-il en lui baisant la main; ainsi, -vous consentez à ce que je vous accompagne?</p> - -<p>—Pardieu! s'écria-t-il, maintenant c'est, entre nous, à la vie et à la -mort, nous ne nous quitterons plus.</p> - -<p>—Et vous me parlerez comme autrefois?</p> - -<p>—Je te parlerai comme tu voudras; es-tu content? reprit-il avec un -sourire.</p> - -<p>—Merci, encore une fois, maître; oh! Soyez tranquille, vous ne vous -repentirez jamais de la bonté que vous avez pour moi.</p> - -<p>—Je le sais bien; aussi, je suis tranquille, va, et tu n'as que faire -d'essayer de me rassurer.</p> - -<p>—Venez, dit le montonero en reparaissant, tout est prêt: on n'attend -plus que vous; quant aux chevaux...</p> - -<p>—Ce soin me regarde, interrompit Tyro.</p> - -<p>Ils s'engagèrent alors dans la galerie; les chevaux du jeune homme ne -se trouvaient plus dans l'écurie qui leur avait été ménagée, mais il ne - -s'en inquiéta pas.</p> - -<p>Bientôt ils débouchèrent au milieu du taillis où la nuit précédente les -Espagnols et les patriotes s'étaient livré un si furieux combat; une -nombreuse troupe de cavaliers se tenait immobile et silencieuse devant -l'entrée du souterrain.</p> - -<p>Le Guaranis avait pris les devants; lorsque le montonero entra dans la -clairière, il s'y trouvait déjà avec le Gaucho, chacun tenant plusieurs -chevaux en bride.</p> - -<p>—Voici vos chevaux, señoras, dit-il en s'adressant aux dames, ce sont -deux coursiers d'amble fort doux et fort vites.</p> - -<p>La marquise le remercia; l'Indien attacha derrière la monture les -valises qu'elle lui remit, puis aida la mère et la fille à se mettre en -selle.</p> - -<p>Émile, le montonero et le Gaucho étaient déjà à cheval.</p> - -<p>Deux chevaux restaient encore: un pour Tyro, l'autre pour Sacatripas.</p> - -<p>Au moment ou le Guaranis mettait le pied à l'étrier, un sifflement aigu -se fit entendre dans les buissons.</p> - -<p>—Voilà notre éclaireur, dit-il, et il répondit au signal.</p> - -<p>—En effet, Sacatripas parut presque aussitôt.</p> - -<p>Le Gaucho semblait avoir fait une course précipitée: sa poitrine -haletait, son visage était inondé de sueur.</p> - -<p>—Partons! Partons! dit-il d'une voix saccadée, si nous ne voulons être -enfumés comme des loups; avant une demi-heure, ils seront ici.</p> - -<p>—Diable, fit le montonero, voilà une mauvaise nouvelle, compagnon.</p> - -<p>—Elle est certaine.</p> - -<p>—Quelle direction devons-nous suivre?</p> - -<p>—Celle des montagnes.</p> - -<p>—Tant mieux, c'est celle que je préfère, et élevant la voix: en avant, -au nom du diable! cria-t-il, et surtout ne ménageons pas les chevaux.</p> - -<p>Les cavaliers appuyèrent les éperons en lâchant la bride et toute la -troupe s'élança dans la nuit avec la rapidité d'un ouragan, coupant la -plaine en ligne droite, franchissant les ravins et les buissons sans -tenir compte des obstacles.</p> - -<p>Les deux dames étaient placées entre Émile et le Guaranis qui eux-mêmes -étaient flanqués chacun d'un Gaucho. C'était quelque chose d'étrange et -de fantastique que la course affolée de cette légion de noirs démons -qui fuyaient dans les ténèbres, silencieux et mornes, avec la rapidité -irrésistible d'un tourbillon.</p> - -<p>La fuite continua ainsi pendant plusieurs heures; les chevaux -haletaient, quelques-uns commençaient même à buter.</p> - -<p>—Quoiqu'il puisse advenir, il faut s'arrêter une heure, murmura le -Pincheyra; sinon, bientôt, nous serons tous démontés.</p> - -<p>Tyro l'entendit.</p> - -<p>—Atteignez seulement le rancho del Quemado, dit-il.</p> - -<p>—A quoi bon, répondit brusquement le montonero, nous en sommes encore -à deux lieues au moins, nos chevaux seront fourbus.</p> - -<p>—Qu'importe, j'ai préparé un relais.</p> - -<p>—Un relais, nous sommes trop nombreux.</p> - -<p>—Deux cents chevaux vous attendent.</p> - -<p>—Deux cents chevaux! Miséricorde! Votre maître est donc bien riche?</p> - -<p>—Lui? fit en riant l'Indien, il est pauvre comme Job! Mais ajouta-t-il -avec intention, ses compagnons sont riches, et voilà douze jours que je -prépare cette fuite, dans la prévision de ce qui arriverait aujourd'hui.</p> - -<p>—Alors, s'écria le montonero avec une animation fébrile, en avant! En -avant, compagnons! Dussent les chevaux en crever.</p> - -<p>La course recommença rapide et fiévreuse.</p> - -<p>Un peu avant le lever du soleil, on atteignit enfin le rancho; il était -temps, les chevaux ne se tenaient plus debout que maintenus par la -bride; ils butaient à chaque pas et plusieurs déjà s'étaient abattus -pour ne plus se relever.</p> - -<p>Leurs maîtres, avec cette insouciante philosophie qui caractérise les -Gauchos, après les avoir débarrassés de la selle et s'en être chargés, -les avaient abandonnés et suivaient tant bien que mal la cavalcade en -courant.</p> - -<p>Le rancho del Quemado n'était, en quelque sorte, qu'un vaste hangar -auquel attenait un immense corral rempli de chevaux.</p> - -<p>A trois ou quatre lieues en arrière, se dressaient comme une sombre -barrière les premiers contreforts de la cordillière, dont les cimes -neigeuses masquaient l'horizon.</p> - -<p>Sur l'ordre de don Santiago, les chevaux fatigués furent abandonnés -après qu'on leur eu enlevé la selle, et chaque montonero entra dans le -corral, en faisant tournoyer son lasso.</p> - -<p>Bientôt chaque cavalier eut lacé le cheval dont il avait besoin et se -fut mis en devoir de le harnacher.</p> - -<p>Il restait encore quatre-vingts ou cent chevaux dans le corral.</p> - -<p>—Nous ne devons pas abandonner ici ces animaux, dit le montonero, nos -ennemis s'en serviraient pour nous poursuivre.</p> - -<p>—Il est facile de remédier à cela, observa Tyro; il y a une <i>yegua -madrina</i>, on lui mettra la clochette, les chevaux la suivront, dix de -nos compagnons partiront en avant avec eux.</p> - -<p>—Pardieu! Vous êtes un précieux compère, répondit joyeusement le -montonero, rien n'est plus facile.</p> - -<p>L'ordre fut immédiatement donné par lui et les chevaux de rechange -s'éloignèrent bientôt du côté des montagnes, sous l'escorte de quelques -cavaliers.</p> - -<p>Les chevaux peuvent faire sans se fatiguer de longues traites en -liberté; ce mode de relais est généralement adopté en Amérique, où il -est presque impossible de se procurer autrement des montures fraîches.</p> - -<p>—Maintenant, reprit le montonero, je crois que nous ferons bien de -monter à cheval.</p> - -<p>—Oui, et de repartir, ajouta Émile en étendant les bras vers la plaine.</p> - -<p>Aux premiers rayons du soleil qui faisait étinceler ses armes, on -apercevait une nombreuse troupe de cavaliers qui accourait à toute -bride.</p> - -<p>—¡Rayo de Dios! s'écria don Santiago, l'éclaireur avait raison, nous -étions suivis de près; les démons ont fait diligence, mais maintenant -il est trop tard pour eux. Nous ne les craignons plus! En selle tous et -en avant! En avant!</p> - -<p>On repartit.</p> - -<p>Cette fois, la course ne fut pas aussi rapide. Les fugitifs se -croyaient certains de ne pas être atteints; l'avance qu'ils avaient -obtenue était assez grande, et selon toute probabilité ils arriveraient -aux montagnes avant que les patriotes fussent sur eux.</p> - -<p>Une fois dans les gorges des cordillières, ils étaient sauvés.</p> - -<p>Cependant la fuite ne laissait pas que d'être fatigante pour les -deux dames, qui, accoutumées à toutes les recherches du luxe, ne se -soutenaient à cheval qu'à force d'énergie, de volonté, et stimulées -surtout par la crainte de retomber aux mains de leurs persécuteurs. -Tyro et son maître étaient contraints de se tenir constamment à leurs -côtés et de veiller attentivement sur elles: sans cette précaution -elles seraient tombées de cheval, non pas tant à cause de la fatigue -qu'elles éprouvaient, bien que cette fatigue fût grande, mais parce que -le sommeil les accablait et les empêchait, malgré tous leurs efforts, -de tenir leurs yeux ouverts et de guider leurs chevaux.</p> - -<p>—Mais qui, diable nous a trahis? s'écria tout à coup don Santiago.</p> - -<p>—Je le sais moi, répondit Sacatripas.</p> - -<p>—Vous le savez, señor? Eh bien, alors vous me ferez le plaisir de me -le dire, n'est-ce pas?</p> - -<p>—C'est inutile, señor; l'homme qui vous a trahi est mort; seulement il -a été tué deux heures trop tard.</p> - -<p>—C'est malheureux, en effet; et pourquoi trop tard?</p> - -<p>—Parce qu'il avait eu le temps de parler.</p> - -<p>—L'on dit beaucoup de choses en deux heures, surtout si l'on n'est pas -interrompu. Et vous êtes sûr de cela?</p> - -<p>—Parfaitement sûr.</p> - -<p>—Enfin, reprit philosophiquement le montonero, nous avons la -consolation d'être certains qu'il ne parlera plus; c'est toujours cela. -Quant aux braves qui nous poursuivent, ajouta-t-il en se retournant, -nous ne...</p> - -<p>Mais tout à coup il s'interrompit en poussant un horrible blasphème et -en bondissant sur sa selle.</p> - -<p>—Qu'avez-vous donc? lui demanda Émile avec inquiétude.</p> - -<p>—Ce que j'ai, mil demonios? s'écria-t-il, j ai que ces pícaros nous -gagnent main sur main, et que, dans une heure, ils nous auront atteints.</p> - -<p>—Oh! Oh! fit vivement le jeune homme, croyez-vous?</p> - -<p>—Dame! Voyez vous-même.</p> - -<p>Le peintre regarda, le montonero avait dit vrai: la troupe ennemie -s'était sensiblement rapprochée.</p> - -<p>—¡Caray! Je ne sais ce que je donnerais pour savoir qui sont ces -démons.</p> - -<p>—Ils font partie de la cuadrilla de don Zéno Cabral; je crois même -qu'il se trouve parmi eux.</p> - -<p>—Tant mieux, fit rageusement le montonero, j'aurai peut-être ma -revanche.</p> - -<p>—Comptez-vous combattre ces gens-là?</p> - -<p>—Pardieu, pensez-vous que je veuille me laisser fusiller par derrière, -comme un chien peureux.</p> - -<p>—Je ne dis pas cela, mais il me semble que nous pouvons redoubler de -vitesse.</p> - -<p>—A quoi bon? Ne voyez-vous pas que ces drôles ont avec eux une <i>recua</i> -fraîche et qu'ils nous atteindront toujours; mieux vaut les prévenir.</p> - -<p>—Les choses étant ainsi, je crois, comme vous, que c'est le plus sage, -répondit Émile qui craignait que le montonero supposât qu'il avait peur.</p> - -<p>—Bien, répondit don Santiago, vous êtes un homme! Laisses-moi faire.</p> - -<p>Puis, sans que personne pût prévoir quelle était son intention, il fit -subitement volter son cheval et partit ventre à terre au-devant des -patriotes.</p> - -<p>—Tyro, dit alors Émile en s'adressant au Guaranis, prenez avec vous -les deux frères que vous avez engagés à mon service, et mettez en -sûreté la marquise et sa fille.</p> - -<p>—Señor, pourquoi nous séparer, demanda la marquise d'un air dolent, ne -vaut-il pas mieux que nous demeurions près de vous?</p> - -<p>—Pardonnez-moi d'insister pour cette séparation temporaire, madame; -j'ai juré de tout tenter pour vous sauver, je veux tenir mon serment.</p> - -<p>La marquise, accablée, soit par la lassitude qu'elle éprouvait, soit -par le sommeil qui, malgré elle, fermait ses paupières, ne répondit que -par un soupir.</p> - -<p>—Vous n'abandonnerez ces dames sous aucun prétexte, continua le jeune -homme en s'adressant à l'Indien, et s'il m'arrivait malheur pendant le -combat, vous continueriez à les servir jusqu'à ce qu'elles n'aient plus -besoin de votre protection. Puis-je compter sur vous?</p> - -<p>—Comme sur vous-même, maître.</p> - -<p>—Partez alors, et que Dieu vous protège.</p> - -<p>Sur un signe de l'Indien, les Gauchos prirent par la bride les chevaux -des deux dames et, s'élançant à fond de train, ils les lancèrent à leur -suite, sans que les fugitives, qui peut-être n'avaient pas complètement -conscience de ce qui se passait, essayassent de s'y opposer.</p> - -<p>Le peintre, qui tout en galopant les suivait des yeux, les vit bientôt -disparaître au milieu d'un épais rideau d'arbres commençant les -contreforts des cordillières.</p> - -<p>—Grâce à Dieu, vainqueurs ou vaincus, elles ne tomberont pas aux mains -de leurs persécuteurs, dit-il, et j'aurai tenu ma promesse.</p> - -<p>Tout à coup, plusieurs détonations éloignées se firent entendre; Émile -se retourna, et il aperçut don Santiago qui revenait à toute bride vers -sa troupe en brandissant d'un air de défi sa carabine au-dessus de sa -tête.</p> - -<p>Trois ou quatre cavaliers le poursuivaient chaudement.</p> - -<p>Arrivé à une certaine distance, l'Espagnol s'arrêta, épaula sa carabine -et lâcha la détente, puis repartit au galop.</p> - -<p>Un cavalier tomba; les autres rebroussèrent chemin.</p> - -<p>Bientôt l'Espagnol se retrouva au milieu des siens.</p> - -<p>—Halte! cria-t-il d'une voix de tonnerre.</p> - -<p>La troupe s'arrêta aussitôt.</p> - -<p>—Compagnons, loyaux sujets du roi, continua-t-il, j'ai reconnu ces -ladrones, ils sont à peine quarante; fuirons-nous plus longtemps devant -eux? En avant! Et vive le roi!</p> - -<p>—En avant! répéta la troupe en s'élançant à sa suite.</p> - -<p>Émile chargea avec les autres, d'un air assez maussade, il est vrai: -il se souciait aussi peu du roi que de la patrie, et il lui paraissait -plus sage de gagner au pied au plus vite mais, comme au fond, c'était -presque sa cause que défendaient ces hommes; que c'était pour le -protéger qu'ils combattaient, force lui était de faire contre fortune -bon cœur, et de ne pas demeurer en arrière.</p> - -<p>Malgré leur petit nombre, les patriotes ne parurent nullement intimidés -du retour agressif des Espagnols, et ils continuèrent bravement à -s'avancer.</p> - -<p>Le choc fut terrible; les deux troupes s'attaquèrent résolument à -l'arme blanche et se trouvèrent bientôt confondues.</p> - -<p>Dans la mêlée, Émile reconnut don Zéno Cabral; il s'élança vers lui, -et, frappant du poitrail de son cheval celui de son adversaire, fatigué -d'une longue traite, il le renversa.</p> - -<p>Sautant immédiatement à terre, le jeune homme appuya le genou sur la -poitrine de don Zéno et lui portant la pointe de son sabre à la gorge:</p> - -<p>—Rendez-vous, lui dit-il.</p> - -<p>—Non, répondit celui-ci.</p> - -<p>—A mort! A mort! cria don Santiago qui arrivait.</p> - -<p>—Faites cesser le combat, répondit Émile en se tournant vers lui, ce -cavalier s'est rendu à condition qu'il sera libre de retourner à San -Miguel ainsi que ses compagnons.</p> - -<p>—Qui vous a autorisé à faire ces conditions: dit le montonero.</p> - -<p>—Le service que je vous ai rendu et la promesse que vous m'avez faite.</p> - -<p>L'Espagnol réprima un geste de colère.</p> - -<p>—C'est bien, répondit-il au bout d'un instant, vous le voulez, soit, -mais vous vous en repentirez. En retraite!</p> - -<p>Et il partit.</p> - -<p>—Vous êtes libre, dit le jeune homme, en tendant à don Zéno la main -pour l'aider à se relever.</p> - -<p>Celui-ci lui lança un regard farouche.</p> - -<p>—Je suis contraint d'accepter votre merci, lui dit-il: mais tout n'est -pas fini entre nous, nous nous reverrons.</p> - -<p>—Je l'espère, répondit simplement le jeune homme; et, remontant à -cheval, il rejoignit ses compagnons déjà assez éloignés.</p> - -<p>Deux heures plus tard les Espagnols s'enfonçaient dans les premiers -défiles des cordillières, tandis que les patriotes retournaient au -petit pas et assez mécontents du résultat de leur expédition à San -Miguel de Tucumán, où ils arrivèrent à la nuit tombante du même jour.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="FIN_DE_LA_PREMIERE_PARTIE" id="FIN_DE_LA_PREMIERE_PARTIE">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</a></h4> - - - -<hr class="chap" /> -<h5><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></h5> - - -<h3>LE MONTONERO</h3> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XI" id="XI">XI</a></h4> - - -<h4>EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO</h4> - - -<p>On était à la moitié environ de l'été austral, la chaleur, pendant -toute la journée avait été étouffante; la poussière, réduite en -atomes presque impalpable, avait recouvert les feuilles des arbres -d'une épaisse couche d'une teinte grisâtre, qui donnait au paysage, -cependant pittoresque et accidenté de la partie du <i>Llano de Manso</i>, -où recommence notre récit, une apparence triste et désolée, qui -heureusement devait disparaître bientôt, grâce à l'abondante rosée de -la nuit, dont les eaux, en lavant les arbres et les feuilles, devaient -leur rendre leur couleur primitive.</p> - -<p>Le llano n'offrait, jusqu'au point extrême où la vue pouvait s'étendre -dans toutes les directions, qu'une suite non interrompue de mamelons -peu élevés, recouverts d'une herbe jaunâtre et calcinée par les rayons -incandescents du soleil, et sous laquelle des myriades de cigales -rouges lançaient à qui mieux qu'eux les notes stridentes de leur chant.</p> - -<p>A une distance assez éloignée, sur la droite, on apercevait un mince -filet d'eau, à demi tari, qui se déroulait comme un ruban d'argent -forme des détours infinis, bordé par un étroit rideau de lentisques, -de goyaviers et de cactus cierges. Seulement sur un accore élevée -de cette rivière, nommé le Río Bermejo et qui est un affluent du -Paraná, se trouvait un bois touffu, espèce d'oasis, semée par la main -toute puissante de Dieu, dans ce désert abrupte et dont les frais et -verdoyants ombrages tranchaient en vigueur sur la teinte jaune qui -formait le fond du paysage.</p> - -<p>Des cygnes noirs se laissaient nonchalamment dériver au courant: tandis -que, sur la plage de la rivière, de hideux iguanes se vautraient dans -la fange, des volées de perdrix et de tourterelles regagnaient à -tire d'aile l'abri des buissons; çà et là bondissaient en se jouant -des vigognes et des viscachas, et au plus haut des aires, de grands -vautours chauves tournoyaient en larges cercles.</p> - -<p>A voir le calme profond qui régnait dans le désert et sa sauvage -apparence, il semblait être demeuré tel qu'il était sorti des mains du -Créateur et n'avoir jamais été foulé par un pied humain.</p> - -<p>Cependant, il n'en était pas ainsi, le Llano de Manso, dont les -dernières plaines atteignent la lisière du <i>Grand Chaco</i>, le refuge -presque inexpugnable des Indiens bravos, ou de ceux que la cruauté -des Espagnols a, après la dispersion des missions fondées par les -jésuites, rejeté dans la barbarie, est, en quelque sorte, un territoire -neutre, où toutes les peuplades se sont tacitement donné rendez-vous -pour chasser; il est incessamment parcouru dans toutes les directions -par des guerriers appartenant aux nations les plus hostiles les unes -aux autres, mais qui, lorsqu'elles se rencontrent sur ce territoire -privilégié, oublient momentanément leur rivalité ou leur haine -héréditaire pour ne se souvenir que de l'hospitalité du, c'est-à-dire -de la franchise que chacun doit y trouver pour chasser ou voyager à sa -guise.</p> - -<p>Les blancs n'ont que rarement, à de très longs intervalles, pénétré -dans cette contrée, et toujours avec une certaine appréhension; -d'autant plus que les Indiens, sans cesse refoulés par la civilisation, -sentant l'importance pour eux de la conservation de ce territoire, -en défendent les approches avec un acharnement indicible, torturant -et massacrant sans pitié les blancs que la curiosité ou un hasard -malheureux conduit dans cette région.</p> - -<p>Pourtant, malgré ces difficultés en apparence insurmontables, de hardis -explorateurs n'ont pas craint de visiter le llano et de le parcourir à -leurs risques et périls dans le but d'enrichir le domaine de la science -par des découvertes intéressantes.</p> - -<p>C'est à eux que le bois dont nous avons parlé, et qui semble une -oasis dans cette mer de sable, doit son nom charmant de Rincón del -Bosquecillo, par reconnaissance sans doute de la fraîcheur qu'ils -y avaient trouvée et de l'abri qu'il leur avait offert après leurs -courses fatigantes à travers le désert.</p> - -<p>Le soleil déclinait rapidement à l'horizon en allongeant démesurément -l'ombre des rocs, des buissons et des quelques arbres épars çà et -là à de longues distances dans le llano. Les panthères commençaient -déjà à jeter dans l'espace les notes stridentes et saccadées de -leurs sinistres rauquements en se rendant à l'abreuvoir; les jaguars -bondissaient hors de leurs tanières avec de sourds appels de colère, en -fouettant de leur queue puissante leurs flancs haletants; les manadas -de taureaux et de chevaux sauvages fuyaient effarés devant ces sombres -rois de la nuit, que les premières heures du soir rendaient les maîtres -du désert.</p> - -<p>Au moment où le soleil, arrivé jusqu'au niveau de l'horizon, se noyait -pour ainsi dire dans des flots de pourpre et d'or, une troupe de -cavaliers apparut sur la rive droite du Río Bermejo, se dirigeant, -selon toute probabilité, vers l'accore dont nous avons parlé, sur le -sommet de laquelle se trouvait le bois touffu nommé el Rincón del -Bosquecillo.</p> - -<p>Ces cavaliers étaient des Indiens guaycurús, reconnaissables à leur -élégant costume, au bandeau qui ceignait leur tête et surtout à la -grâce sans pareille avec laquelle ils maniaient leurs chevaux, nobles -fils du désert, aussi ardents et aussi indomptables que leurs maîtres.</p> - -<p>Ils formaient une troupe d'une cinquantaine d'hommes environ, tous -armés en guerre et n'ayant aucunes touffes de plumes d'autruche ni -banderoles à la pointe de leurs lances; ce qui démontrait qu'ils -étaient en expédition sérieuse et non réunis pour une chasse.</p> - -<p>Un peu en avant de la troupe s'avançaient deux hommes, des chefs, -ainsi que l'indiquait la plume de vautour plantée dans leur bandeau de -couleur rouge, et dont l'extérieur formait un complet contraste avec -celui de leurs compagnons.</p> - -<p>Ils portaient le poncho bariolé, les caleçons de toile écrue, et les -bottes fabriquées avec le cuir qui recouvre la jambe du cheval; leurs -armes, lasso, bolas, lance et couteaux, étaient les mêmes que celles de -leurs compagnons, mais là s'arrêtait la ressemblance.</p> - -<p>Le premier était un jeune homme de vingt-deux ans au plus; sa taille -était haute, élégante, souple et bien prise, ses manières nobles, ses -moindres gestes gracieux. Aucune peinture, aucun tatouage ne défigurait -ses traits accentués, d'une beauté presque féminine, mais auxquels, -chose extraordinaire chez un Indien, une barbe noire, courte et -frisée, donnait une expression mâle et décidée; cette barbe, jointe à -la blancheur mate de la peau du jeune homme, l'aurait facilement fait -passer pour un blanc, s'il avait porté un costume européen. Cependant, -hâtons-nous de constater que parmi les Indiens on rencontre souvent des -hommes dont la peau est complètement blanche et qui semblent appartenir -à la race caucasique; aussi cette singularité n'attire-t-elle en aucune -façon l'attention de leurs compatriotes, qui n'y attachent pas d'autre -importance que de leur témoigner un plus grand respect, les croyant -issus de la race privilégiée des hommes divins qui, les premiers, les -réunirent en tribu et leur enseignèrent les premiers éléments de la -civilisation.</p> - -<p>Le jeune homme dont nous avons en quelques mots esquissé le portrait, -était le chef principal des guerriers dont il était en ce moment suivi; -il se nommait Gueyma, et, malgré sa jeunesse, il jouissait d'une grande -réputation de sagesse et de bravoure dans sa tribu.</p> - -<p>Son compagnon, autant qu'il était possible, malgré sa taille droite, -ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau et son visage exempt de -rides, de fixer son âge avec quelque certitude, devait avoir atteint -soixante-dix ans; cependant ainsi que nous l'avons dit aucun signe de -décrépitude ne se faisait voir en lui: son regard brillait de tout -le feu de la jeunesse; ses membres étaient souples et vigoureux; ses -dents, dont pas une ne manquait, étaient d'une éblouissante blancheur, -rendue plus sensible par la teinte foncée de son teint, bien que, -de même que l'autre chef, il n'eût ni tatouage ni peinture; mais -à défaut de ces marques physiques de vieillesse, l'expression de -sévérité répandue sur sa physionomie fine et intelligente, ses gestes -emphatiques et la lenteur calculée avec laquelle il laissait tomber de -sa bouche les moindres paroles, auraient fait connaître à tout homme -habitué à la fréquentation des Indiens, que ce chef était fort âgé -et qu'il jouissait parmi les siens d'un grand renom de sagesse et de -prudence, tenant plutôt sa place au feu du conseil de la nation qu'à la -tête d'une expédition de guerre.</p> - -<p>Au centre de la troupe venaient deux hommes qu'à leur couleur et à -leurs vêtements il était facile de reconnaître pour Européens.</p> - -<p>Ces hommes, bien qu'ils fussent sans armes, paraissaient être -considérés, sinon comme complètement libres, du moins avec certains -égards qui prouvaient qu'on ne les regardait pas comme prisonniers.</p> - -<p>Quant à eux, c'étaient deux jeunes gens de vingt-cinq à vingt-huit -ans, recouverts du costume d'officiers brésiliens, aux traits fins et -hardis, à la physionomie insouciante et railleuse, qui galopaient au -milieu des guerriers indiens sans paraître s'inquiéter aucunement du -lieu où on les conduisait, et qui causaient gaiement en échangeant -de temps en temps quelques mots d'un ton de bonne humeur avec les -guerriers les plus rapprochés d'eux.</p> - -<p>Le soleil disparaissait complètement au-dessous de l'horizon, et une -entière obscurité remplaçait presque instantanément la clarté du jour, -ainsi qu'il arrive dans tous les pays intertropicaux et qui n'ont -pas de crépuscule, au moment où les Indiens gravissaient au galop le -sentier à peine tracé qui conduisait au sommet de l'accore et donnait -accès dans le bois.</p> - -<p>Arrivé au centre d'une clairière du milieu de laquelle sortait une -source d'une eau claire et limpide qui, après s'être frayé un chemin -tortueux à travers les roches, tombait en éblouissante cascade dans le -Río Bermejo, d'une hauteur de quarante à cinquante pieds, le jeune chef -Gueyma arrêta son cheval, sauta de selle et ordonna à ses guerriers -d'installer un campement de nuit; son intention étant de ne pas aller -plus loin ce jour-là.</p> - -<p>Ceux-ci obéirent; ils mirent aussitôt pied à terre et s'occupèrent -activement à entraver les chevaux, à leur donner la provende, à allumer -les feux de veille et à préparer le repas du soir.</p> - -<p>Quelques guerriers, au nombre de cinq ou six, avaient seuls conservé -leurs armes et s'étaient placés aux abords de la clairière, afin de -veiller au salut de leurs compagnons.</p> - -<p>Les deux officiers brésiliens, fatigués, sans doute, d'une longue -course faite pendant la grande chaleur du jour, avaient, avec un soupir -de satisfaction, entendu l'ordre du chef et y avaient obéi avec un -empressement qui témoignait du désir qu'ils éprouvaient de prendre un -repos dont ils ressentaient l'impérieux besoin.</p> - -<p>Vingt minutes plus tard, les feux étaient allumés, un ajoupa construit -pour garantir les blancs contre les atteintes de l'abondante rosée du -matin, et les guerriers réunis par petits groupes de quatre ou cinq -mangeaient de bon appétit les provisions simples placées devant eux et -composées, en général, d'ignames cuites sous la cendre, de farine de -manioc, de viande séchée au soleil et rôtie sur les charbons, le tout -accompagné de l'eau limpide de la source, breuvage sain et fortifiant, -mais nullement susceptible de monter à la tête des convives et de leur -échauffer le cerveau.</p> - -<p>Les chefs avaient fait prier, par un guerrier, les officiers brésiliens -de prendre part à leur repas, courtoise invitation que ceux-ci avaient -acceptée avec d'autant plus de plaisir que, à part les gourdes pleines -d'eau-de-vie de canne qu'ils portaient à l'arçon de leurs selles, -ils manquaient complètement de vivres et s'étaient un moment crus -condamnés à un jeûne forcé; perspective d'autant plus désagréable pour -eux qu'ils mouraient littéralement de faim, n'ayant pas eu l'occasion, -depuis la veille au soir, de prendre d'autre rafraîchissement qu'un peu -d'eau-de-vie coupée avec de l'eau, régime plus qu'insuffisant pour des -estomacs de vingt ans, mais auquel ils s'étaient résolument astreints, -plutôt que de laisser voir leur détresse aux Indiens au milieu desquels -ils se trouvaient accidentellement. Heureusement pour eux, les chefs -guaycurús s'étaient aperçus de cette abstinence forcée et y avaient -gracieusement mis un terme en engageant les jeunes gens à souper avec -eux; procédé qui avait le double avantage de sauvegarder l'orgueil des -officiers et de rompre la glace entre eux et les Indiens.</p> - -<p>Cependant, ainsi que cela arrive toujours entre personnes qui ne se -connaissent point ou du moins se connaissent peu, les premiers instants -furent assez froids entre ces quatre convives si différents d'allures -et de caractère.</p> - -<p>Les officiers, après un cérémonieux salut auquel les chefs avaient -répondu d'une façon tout aussi guindée, s'étaient assis sur l'herbe et -avaient attaqué les vivres placés devant eux, d'abord avec une certaine -retenue strictement commandée par les convenances, mais bientôt ils -s'étaient laissé aller aux exigences impérieuses de leur appétit et -s'étaient mis résolument en devoir de le satisfaire.</p> - -<p>—Epoï, dit le vieux chef avec un sourire de bonne humeur, je, suis -heureux, señores, de vous voir fêter si bien un aussi maigre repas.</p> - -<p>—Ma foi! répondit en riant un des officiers, maigre ou non, chef, il -arrive trop à point pour que nous le dédaignions.</p> - -<p>—Hum, fit le second, voilà juste vingt-quatre heures que nous n'avons -mangé, ce qui commence à être assez long.</p> - -<p>—Pourquoi ne pas nous l'avoir dit tout d'abord? reprit le chef, nous -aurions immédiatement donné des ordres pour qu'on vous fournît les -vivres nécessaires.</p> - -<p>—Mille fois merci de votre obligeance, chef, mais il ne convenait ni -à notre dignité ni à notre caractère de vous adresser une pareille -demande.</p> - -<p>—Les blancs ont de singulières délicatesses, murmura Gueyma, se -parlant plutôt à lui-même qu'adressant la parole aux officiers.</p> - -<p>Cependant ils entendirent cette observation, à laquelle l'un d'eux se -chargea de répondre.</p> - -<p>—Cela n'est pas une question de délicatesse, chef, mais un sentiment -inné de convenance chez des hommes, qui non seulement se respectent -eux-mêmes, mais respectent encore en eux les personnes qu'ils sont -chargés de représenter.</p> - -<p>—Vous nous excuserez, señor, reprit Gueyma; nous autres Indiens, -presque sauvages, ainsi que vous nous nommez, nous ne connaissons rien -à ces subtiles distinctions qu'il vous plaît d'établir; la vie du -désert n'enseigne pas de telles choses.</p> - -<p>—Et nous n'en sommes peut-être que plus heureux pour cela, ajouta le -vieux chef.</p> - -<p>—C'est possible, répondit l'officier; je ne discuterai pas avec vous -sur un point aussi futile; laissons donc ce sujet et permettez-moi de -vous offrir une gorgée d'<i>aguardiente</i>.</p> - -<p>Et après avoir débouché sa gourde, il la présenta au chef.</p> - -<p>Celui-ci, tout en repoussant la gourde de la main, jeta un regard -d'étonnement sur l'officier.</p> - -<p>—Vous me refusez, demanda celui-ci; pour quel motif, chef? N'ai-je pas -accepté, moi, ce que vous m'avez offert.</p> - -<p>L'Indien secoua la tête à plusieurs reprises.</p> - -<p>—Mon fils n'a pas l'habitude de fréquenter les Guaycurús, dit-il.</p> - -<p>—Pourquoi cette question, chef?</p> - -<p>—Parce que, répondit-il, s'il en était autrement, le jeune chef pâle -saurait que les guerriers guaycurús ne boivent jamais cette boisson que -les blancs nomment eau ardente et qui les rend fous; l'eau des sources -que le grand Esprit <i>Macunhan</i> a semée à profusion dans le désert, -suffit pour calmer leur soif.</p> - -<p>—Excusez mon ignorance, chef, je n'avais nullement l'intention de vous -blesser.</p> - -<p>—Là où il n'y a pas d'intention, ainsi que le dit le visage pâle, -répondit en souriant le vieux chef, l'injure ne saurait exister.</p> - -<p>—Bien parlé, mon maître, reprit gaiement le jeune homme; j'aurais -été peiné qu'une action inconsidérée de ma part eût troublé la bonne -intelligence qui doit régner entre nous, d'autant plus que je désire -vous adresser différentes questions, si toutefois vous n'y trouvez pas -d'inconvénient.</p> - -<p>Le repas était terminé. Les deux chefs avaient roulé du tabac dans -des feuilles de palmier et fumaient; les officiers, eux, avaient tout -simplement allumé des cigares.</p> - -<p>—Quelles sont les questions que le visage pâle désire m'adresser? -répondit l'Indien.</p> - -<p>—D'abord, permettez-moi de vous faire observer que, depuis que -le hasard m'a conduit parmi vous, je suis en proie à un continuel -étonnement.</p> - -<p>—Epoï! fit en souriant le chef. En vérité?</p> - -<p>—Ma foi, oui. Jamais je n'avais vu d'Indien. Là-bas, à Rio Janeiro, -quand on me parlait des peaux-rouges, on me les représentait comme des -hommes entièrement sauvages, féroce, perfides, croupissant dans la -plus horrible barbarie. Je m'étais donc fait des Indiens une idée qui, -d'après ce que je vois à présent, était des plus erronées.</p> - -<p>—Ehah! Ehah! Et que voit donc le visage pâle?</p> - -<p>—Dame, je vois des hommes, braves, intelligents, jouissant d'une -civilisation différente de la nôtre, il est vrai, mais qui, en fait, -n'en est pas moins une; des chefs comme vous et votre compagnon, par -exemple, parlant aussi bien que moi la langue portugaise, et qui, en -toute circonstance, agissent avec une prudence, une sagesse et un -conspect, qui, souvent j'ai regretté de ne pas rencontrer chez mes -compatriotes. Voilà ce que j'ai vu chez vous, jusqu'à présent, chef, -sans compter la blancheur du teint de votre compagnon, qui, vous en -conviendrez, jointe à l'arrangement de ses traits et à l'expression de -sa physionomie, lui donne plutôt l'apparence d'un Européen que d'un -guerrier indien.</p> - -<p>Les deux chefs sourirent en échangeant un regard à la dérobée, et le -plus âgé reprit, avec une expression de fierté dans la voix.</p> - -<p>—Les Guaycurús sont les descendants des grands Tupinambás, les anciens -possesseurs du Brésil, avant que les blancs les aient dépouillés -de leurs terres; ils sont nommés par les visages pâles eux-mêmes -<i>Cavalheiros</i>; les Guaycurús sont les maîtres du désert, qui oserait -leur résister? Lorsque beaucoup d'hivers auront blanchi les cheveux de -mon fils et qu'il aura vu d'autres nations indiennes, il reconnaîtra -la différence immense qui existe entre les nobles Guaycurús et les -misérables sauvages épars çà et là dans les llanos.</p> - -<p>Le jeune officier s'inclina affirmativement.</p> - -<p>—Ainsi, répondit-il, les Guaycurús sont les plus civilisés d'entre les -Indiens?</p> - -<p>—Les seuls, répondit le chef avec hauteur; le grand Esprit les aime et -les protège.</p> - -<p>—Je l'admets, chef; cependant cela ne me dit pas d'où provient la -perfection avec laquelle vous parlez notre langue, perfection que vos -guerriers sont loin d'atteindre, car c'est à peine s'ils me comprennent -lorsque je leur adresse la parole.</p> - -<p>—Le Cougouar a vécu de longues années, répondit-il, la neige de bien -des hivers a plu sur sa tête depuis que tout petit enfant il a vu -le jour pour la première fois; le Cougouar était un guerrier déjà, -que le visage pâle n'avait pas encore échappé faible et nu au sein -de sa mère. A cette époque, le chef a visité les grands villages des -blancs, pendant plusieurs lunes même il a vécu parmi eux comme s'il -eût fait partie de leur famille; aussi, il les aime, bien qu'il les -ait quittés pour toujours, afin de rejoindre sa nation; les blancs ont -enseigné leur langue au Cougouar. Mon fils a-t-il d'autres questions à -m'adresser?</p> - -<p>—Non, chef, et je vous remercie sincèrement de la façon franche et -loyale dont il vous a plu de me répondre; je suis d'autant plus heureux -de la sympathie que, dites-vous, vous éprouvez pour mes compatriotes, -que dans les circonstances où nous nous trouvons, cette sympathie ne -peut que nous être fort utile pour terminer à la satisfaction générale -l'affaire que nous avons à traiter.</p> - -<p>—Je désire qu'il en soit ainsi.</p> - -<p>—Et moi aussi, de tout mon cœur; sommes-nous encore bien éloignés de -l'endroit où l'entrevue doit avoir lieu? Je vous avoue que j'ai hâte -que l'alliance proposée soit conclue entre nous.</p> - -<p>—Alors, que mon fils se réjouisse, car nous sommes arrivés à l'endroit -assigné par les capitaos guaycurús aux chefs des visages pâles, et -l'entrevue dont il parle aura lieu, selon toutes probabilités, demain -même, deux ou trois heures au plus après le lever du soleil.</p> - -<p>—Quoi, nous avons déjà atteint le lieu nommé par les Espagnols el -Rincón del Bosquecillo?</p> - -<p>—C'est ici.</p> - -<p>—Dieu soit loué! Car le général ne tardera pas à s'y rendre de son -côté comme nous y sommes venus du nôtre; et maintenant, chef, agréez -encore une fois mes remerciements. Je vais, avec votre permission, -prendre quelques heures d'un repos dont j'éprouve un besoin réel après -les fatigues de la journée qui vient de finir.</p> - -<p>—Que mes fils dorment: le sommeil est bon pour les jeunes gens, -répondit le chef avec un bienveillant sourire.</p> - -<p>Les officiers se retirèrent aussitôt dans l'ajoupa préparé pour eux, et -ne tardèrent pas à s'endormir.</p> - -<p>Les deux chefs restèrent seuls en face l'un de l'autre.</p> - -<p>Les guerriers guaycurús, étendus devant les feux, dormaient enveloppés -dans leurs ponchos.</p> - -<p>Seules, les sentinelles étaient éveillées et demeuraient immobiles -comme des statues de bronze florentin, les yeux fixés dans l'espace et -les oreilles ouvertes au moindre bruit.</p> - -<p>Un calme complet régnait dans le désert, la nuit était tiède, claire et -étoilée.</p> - -<p>Le Cougouar considéra un instant son compagnon d'un air pensif, -puis, prenant la parole à voix basse, après avoir jeté un regard -investigateur autour de lui:</p> - -<p>—A quoi songe Gueyma en ce moment, dit-il d'une voix douce, avec un -accent de tendre affection, cause-t-il intérieurement avec son cœur? -Sa pensée évoque-t-elle le souvenir charmant d'Œil-de-Colombe, la -vierge aux yeux d'azur, ou bien son esprit est-il préoccupé par la -réunion qui demain doit avoir lieu?</p> - -<p>Le jeune homme tressaillit, releva la tête, et, fixant un regard -incertain, dans lequel passa un éclair, sur le vieux chef qui le -regardait avec tristesse:</p> - -<p>—Non, répondit-il d'une voix basse et entrecoupée par une émotion -intérieure, mon père n'a pas vu clair dans le cœur de son fils; le -souvenir d'œil-de-Colombe est toujours présent à la pensée de Gueyma: -il n'a pas besoin d'être évoqué pour apparaître radieux; peu importe au -jeune chef le résultat du conseil de demain, son esprit est ailleurs, -il erre à l'aventure sur le sommet des nuages chassés par le vent à la -recherche de son père.</p> - -<p>Le visage du vieux chef s'assombrit soudainement à ces paroles; ses -sourcils se froncèrent, et ce fut avec une certaine émotion dans la -voix qu'il répondit, au bout d'un instant:</p> - -<p>—Cette pensée tourmente toujours mon fils?</p> - -<p>—Toujours! fit le jeune homme avec une certaine animation; jusqu'à ce -que le Cougouar ait rempli sa promesse.</p> - -<p>—Quelle est cette promesse que me rappelle mon fils?</p> - -<p>—Celle de me dire le nom de mon père; comment, enfant, je ne l'ai -jamais vu auprès de moi, et pourquoi les guerriers de ma nation -détournent la tête avec tristesse, lorsque je leur demande pourquoi, -depuis si longtemps, il est parti du milieu de nous.</p> - -<p>—Oui, c'est vrai, répondit le Cougouar, j'ai fait cette promesse à -mon fils; mais lui, en retour, il m'en a fait une autre, ne se la -rappelle-t-il pas?</p> - -<p>—Si; que mon père me pardonne, je me la rappelle; mais mon père est -bon, il sera indulgent pour un jeune homme et excusera une impatience -qui ne provient que de son amour filial.</p> - -<p>—Mon fils est non seulement un des guerriers les plus redoutables -de sa nation, mais il en est encore un des chefs les plus renommés: -il doit à tous l'exemple de la patience. Une lune ne s'écoulera pas -sans que je lui révèle le secret qu'il a si grande hâte d'apprendre; -jusque-là, qu'il continue à se laisser guider par l'homme qui s'est -dévoué à lui et dont la seule pensée est de le voir heureux un jour.</p> - -<p>Après avoir prononcé ces paroles d'une voix sévère mélangée -d'affection, le vieux chef s'enveloppa dans son poncho, s'étendit sur -le sol et ferma les yeux.</p> - -<p>Gueyma le considéra un instant avec une impression indéfinissable -mêlée de colère, de respect et d'abattement, puis il poussa un profond -soupir, laissa retomber sa tête sur la poitrine et se plongea dans -d'amères réflexions; enfin, vaincu par le sommeil, il s'étendit auprès -de son compagnon, et bientôt dans le camp indien il n'y eut plus -d'éveillé que les sentinelles.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XII" id="XII">XII</a></h4> - - -<h4>LE TRAITÉ</h4> - - -<p>La nuit fut tranquille, rien n'en troubla la sérénité calme et -majestueuse.</p> - -<p>Les sentinelles veillèrent avec une attention scrupuleuse, peu -habituelle parmi les Indiens, sur le repos de leurs compagnons.</p> - -<p>Vers quatre heures et demie au matin, les ténèbres commencèrent peu à -peu à pâlir devant les lueurs, fugitives encore, des premiers rayons -du jour; le ciel se nuança de larges bandes de couleurs changeantes -qui se fondirent enfin dans des tons d'un rouge vif et enflammé, et le -soleil parut enfin, s'élevant au-dessus de l'horizon comme s'il fût -sorti du sein d'une fournaise, illuminant subitement le ciel de ses -resplendissants rayons qui ressemblaient à des flèches de feu.</p> - -<p>Les premières heures matinales sont les plus douces et les plus -magnifiques de la journée au désert.</p> - -<p>La nature en s'éveillant calme, fraîche et reposée, semble, pendant -les ténèbres, avoir repris toutes ses forces; les feuilles plus vertes -sont perlées de rosée, un léger et transparent brouillard s'élève de -terre en vapeur incessamment pompée par le soleil, une fraîche brise -ride la surface argentée des fleuves et des lacs, agite les branches -des arbres et imprime un frémissement mystérieux aux hautes herbes du -milieu desquelles s'élèvent à chaque instant les têtes effarées des -taureaux, des chevaux sauvages, des daims ou des gazelles, tandis que -les oiseaux, battant joyeusement des ailes, font leur toilette matinale -ou s'envolent de çà et de là avec des cris et des gazouillements de -plaisir.</p> - -<p>Les Indiens ne sont pas dormeurs, en général, aussi, à peine le -soleil apparut-il au niveau de l'horizon, que tous s'éveillèrent et -procédèrent aux soins de leurs toilettes et à leurs ablutions de -chaque jour: car les Guaycurús, contrairement aux autres peuplades -américaines, parmi leurs nombreuses qualités, comptent celle d'être -d'une propreté rigoureuse et même d'une certaine coquetterie dans -l'arrangement de leurs pittoresques vêtements.</p> - -<p>A la voix du Cougouar, ils se réunirent en demi-cercle les yeux -tournés vers le soleil levant, s'agenouillèrent pieusement sur le sol -et adressèrent une fervente prière à l'astre radieux du jour, non pas -qu'ils le considèrent positivement comme un dieu, mais parce qu'il est -dans leur croyance le représentant visible de l'invisible divinité et -le grand dispensateur de ses bienfaits.</p> - -<p>Nous avons remarqué avec étonnement cette espèce de culte rendu au -soleil dans toutes les contrées de l'Amérique, tant du sud que du nord, -et qui, bien que variée par la forme, est partout, quant au fond, la -même dans toutes les nations indigènes: d'ailleurs, cette religion -naturelle doit être admise plus facilement par des races primitives, -qui rendent ainsi hommage à ce qui frappe plus fortement leurs yeux et -leurs sens.</p> - -<p>Ce pieux devoir accompli, les guerriers se relevèrent et se partagèrent -immédiatement les travaux du camp.</p> - -<p>Les uns conduisirent les chevaux à l'abreuvoir, d'autres les -bouchonnèrent avec soin, quelques-uns allèrent couper du bois, afin -de raviver les feux à demi éteints, tandis que cinq ou six guerriers -d'élite, sautant à poil sur leurs chevaux, s'élancèrent dans la savane, -afin de se procurer en chassant les vivres nécessaires à leur déjeuner -et à celui de leurs compagnons.</p> - -<p>Enfin, au bout de quelques instants, le camp offrit le tableau le plus -animé, car autant les Indiens sont mous et insouciants lorsque leurs -femmes, auxquelles ils abandonnent tous les travaux domestiques sont -avec eux, autant ils sont vifs et alertes dans leurs expéditions de -guerre, pendant lesquelles ils ne peuvent réclamer leur assistance et -sont ainsi contraints de se satisfaire à eux-mêmes.</p> - -<p>Les officiers brésiliens, réveillés par le bruit et le mouvement qui -se faisait autour d'eux, sortirent de l'ajoupa sous lequel ils avaient -passé la nuit, et allèrent gaiement se mêler aux groupes des Indiens, -ayant, eux aussi, à panser leurs chevaux et à s'assurer qu'il ne leur -était rien arrivé pendant leur sommeil.</p> - -<p>Les Guaycurús les reçurent de la façon la plus cordiale, riant et -causant avec eux, poussant même l'affabilité jusqu'à s'informer s'ils -avaient bien dormi sur leur lit de feuilles et s'ils se sentaient -complètement remis de leurs fatigues du jour précédent.</p> - -<p>Bientôt tout fut en ordre dans le camp, les chevaux ramenés de -l'abreuvoir furent attachés de nouveau aux piquets devant une bonne -provision d'herbe fraîche, les chasseurs revinrent chargés de gibier -et le repas du matin préparé en toute hâte fut au bout de quelques -instants servi aux convives sur de grandes feuilles de bananier et de -palmier en guise d'assiettes et de plats.</p> - -<p>Aussitôt après le déjeuner, le Cougouar après avoir pendant quelques -minutes conversé avec Gueyma, qui bien que le principal chef du -détachement semblait n'agir que d'après ses conseils, expédia plusieurs -batteurs d'estrade dans des directions différentes.</p> - -<p>—Vos amis tardent à arriver, dit-il aux officiers brésiliens, -peut-être leur est-il survenu certains empêchements, ces hommes sont -chargés de s'assurer de l'état des choses et de nous annoncer leur -approche.</p> - -<p>Les officiers s'inclinèrent en signe d'assentiment, ils n'avaient rien -à répondre à cette observation, d'autant plus qu'ils commençaient -eux-mêmes à s'inquiéter du retard des personnes attendues.</p> - -<p>Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi; les guerriers guaycurús causaient -entre eux, fumaient ou pêchaient sur le bord du Bermejo, mais aucun -Indien ne s'était éloigné du camp au milieu duquel s'élevait comme une -bannière la longue lance de Gueyma, plantée dans le sol et faisant -flotter à son extrémité une banderole blanche faite avec un mouchoir -emprunté aux officiers.</p> - -<p>Vers onze heures du matin, les sentinelles signalèrent l'apparition de -deux troupes venant de deux côtés opposés, mais se dirigeant vers le -camp.</p> - -<p>Les Chefs guaycurús lancèrent deux guerriers vers ces troupes.</p> - -<p>Ceux-ci revinrent au bout de dix minutes à peine.</p> - -<p>Ils avaient reconnu les étrangers. Les premiers étaient des <i>Macobis</i>, -les seconds des <i>Frentones</i>.</p> - -<p>Mais, presque aussitôt apparut une troisième troupe, puis une -quatrième, une cinquième et enfin une sixième.</p> - -<p>Des éclaireurs furent immédiatement lancés à leur rencontre, et ils ne -tardèrent pas à revenir, en annonçant que c'étaient des détachements de -<i>Chiriguanos</i>, de <i>Langoas</i>, d'<i>Abipones</i>, et enfin de <i>Payagoas</i>.</p> - -<p>—Epoï, répondait le Cougouar à chaque annonce qui lui était faite, les -guerriers camperont au pied de la colline, les chefs monteront près de -nous.</p> - -<p>Les éclaireurs repartaient alors ventre à terre et allaient communiquer -aux capitaos des différents détachements les ordres de leur chef.</p> - -<p>Arrivés à une certaine distance de l'accore au sommet de laquelle le -camp des Guaycurús était établi, les détachements indiens s'arrêtèrent, -poussèrent leur cri de guerre d'une voix retentissante et, après avoir -exécuté certaines évolutions en faisant caracoler leurs chevaux, ils -allèrent s'établir aux points qui leur avaient été désignés.</p> - -<p>Les chefs de ces détachements suivis chacun de deux guerriers plus -particulièrement affectés au service de leur personne, gravirent au -galop la colline et pénétrèrent dans le camp où ils furent reçus de la -façon la plus cordiale par les chefs guaycurús qui étaient montés à -cheval et avaient fait quelques pas au-devant d'eux.</p> - -<p>Après un échange assez long de politesses où furent strictement -remplies toutes les minutieuses exigences de l'étiquette indienne, -les chefs se dirigèrent ensemble vers le feu du conseil où tous ils -s'assirent sans distinction de places ou de rang.</p> - -<p>Il se fit alors un grand silence dans l'assemblée. Les esclaves -donnèrent à chacun du tabac enroulé dans des feuilles de palmier -et firent circuler le maté que les chefs humèrent lentement et -religieusement selon la coutume.</p> - -<p>Lorsque le maté eut passé de main en main, que la dernière bouffée de -fumée fut exhalée des rouleaux de tabac, Gueyma fit un geste de la main -pour réclamer l'attention des assistants et prit la parole:</p> - -<p>—Capitaos alliés de la puissante et invincible nation des Guaycurús, -dit-il, je suis heureux de vous voir ici et de l'empressement que vous -avez mis à vous rendre à l'invitation des membres du conseil suprême -de notre nation. Le motif de cette convocation extraordinaire est -extrêmement sérieux; bientôt vous l'apprendrez; il ne m'appartient pas, -et je manquerais à tous mes devoirs de fidèle allié, si j'essayais, en -cette circonstance, d'influencer vos déterminations ultérieures, que -vos intérêts bien entendus doivent seuls motiver. Qu'il vous suffise, -quant à présent, de savoir que vos amis les Guaycurús ont cru ne devoir -agir en cette affaire qu'avec votre assentiment et l'appui de vos -lumières.</p> - -<p>Un chef payagoa, guerrier âgé déjà, et d'un aspect respectable, -s'inclina et répondit:</p> - -<p>—Capitao des Guaycurús, bien que fort jeune encore, vous réunissez -en vous la prudente circonspection de l'agouti, jointe au bouillant -courage du jaguar; les paroles que souffle votre poitrine sont -inspirées par le grand Esprit. C'est lui qui parle par vos lèvres. Au -nom des capitaos ici présents, je vous remercie de la latitude que vous -nous donnez, en nous laissant la liberté entière de nos déterminations. -Nous saurons, soyez-en convaincu, distinguer le vrai du faux dans cette -affaire, que nous ignorons encore, et nous inspirant de votre sagesse, -la terminer selon les lois de la plus entière justice, tout en nous -conformant aux intérêts des nations dont nous sommes les représentants.</p> - -<p>Les autres chefs s'inclinèrent alors, et chacun à son tour, la main -posée sur le cœur, prononça ces paroles:</p> - -<p>—Emavidi-Chaïmè, le grand capitao des Payagoas, a parlé comme un homme -prudent, la sagesse est en lui.</p> - -<p>En ce moment, une des sentinelles signala l'approche d'une troupe -nombreuse, révélée par un épais nuage de poussière qui s'élevait à -l'horizon.</p> - -<p>—Voilà ceux avec lesquels nous conférerons bientôt, dit Gueyma; à -cheval, frères, et allons au-devant d'eux, afin de leur faire honneur, -car ils viennent en amis, ce qui leur a permis de franchir sains et -saufs nos frontières.</p> - -<p>Les capitaos se levèrent aussitôt et montèrent sur les chevaux que -leurs esclaves tenaient en main derrière eux.</p> - -<p>Gueyma et le Cougouar se mirent à leur tête, et la troupe, composée -d'une quinzaine de chefs, tous cavaliers d'élite et guerriers renommés -dans leurs tribus, roula comme un ouragan du haut en bas de la colline -et s'élança à toute bride dans la plaine, en soulevant sur son passage -des flots épais d'une poussière grisâtre, réduite en atomes presque -impalpables, au milieu de laquelle elle ne tarda pas à disparaître -complètement aux regards.</p> - -<p>Cependant, les nouveaux venus s'approchaient rapidement, bien qu'avec -une certaine circonspection, commandée du reste par les lois de la plus -stricte prudence.</p> - -<p>Cette troupe fort peu nombreuse ne se composait que de dix cavaliers -dont deux étaient Indiens et semblaient servir de guide à ceux qui -marchaient à leur suite.</p> - -<p>Ceux-ci étaient des blancs, des Brésiliens, ainsi qu'il était facile de -le reconnaître à leur costume.</p> - -<p>Celui qui marchait en tête de la petite troupe était un homme d'une -cinquantaine d'années environ, aux traits fiers et hautains, aux -manières nobles et élégantes, il portait le riche uniforme tout brodé -d'or de général. Bien qu'il se tînt droit et ferme sur son cheval et -que son œil noir bien ouvert semblait briller de tout le feu de la -jeunesse, cependant ses cheveux grisonnants et les rides profondément -creusées de son front, ajoutés à l'expression soucieuse et pensive de -sa physionomie, témoignaient d'une existence fortement éprouvée, soit -par les passions, soit par les hasards d'une vie passée tout entière à -faire la guerre.</p> - -<p>Le cavalier qui se tenait à ses côtés portait le costume de capitaine -et les insignes d'aide de camp; c'était un jeune homme de vingt-trois à -vingt-quatre ans, à l'œil fier et aux traits nobles et réguliers; son -visage respirait la bravoure; une expression d'insouciance railleuse -répandue sur sa physionomie lui donnait un cachet d'étrangeté et de -confiance narquoise indicible.</p> - -<p>Les six autres cavaliers étaient des soldats revêtus du costume de -soldaos da Conquista; l'un d'eux portait les insignes de sous-officier.</p> - -<p>Quant aux Indiens qui, selon toute probabilité, servaient de guides -à la troupe, ils ne portaient aucune arme apparente, mais à leurs -vêtements et à la plume plantée dans le bandeau d'un rouge vif qui -ceignait leur front il était facile de les reconnaître pour des chefs -guaycurús.</p> - -<p>Tous deux guerriers d'un certain âge, à l'apparence sombre et réservée, -ils galopaient silencieusement, côte à côte, les yeux opiniâtrement -fixés en avant, et ne paraissant nullement s'occuper des Brésiliens qui -venaient à quelques pas derrière eux.</p> - -<p>Tout en marchant, les deux officiers causaient avec une liberté qui, vu -la différence des grades, témoignait d'une certaine intimité entre eux; -ou du moins d'assez longs rapports.</p> - -<p>—Nous voici donc arrivés enfin au Bosquecillo, dit le capitaine en -promenant un regard curieux autour de lui, et cette rivière est le Río -Bermejo qu'il nous a fallu deux fois déjà traverser. Ma foi! Sauf le -respect que je vous dois, mon général, je suis heureux d'avoir vu enfin -ce territoire mystérieux que ces brutes d'Indiens surveillent avec une -si jalouse méfiance.</p> - -<p>—Chut! Don Paulo, répondit le général eu posant un doigt sur ses -lèvres, ne parlez pas aussi haut, nos guides pourraient vous entendre.</p> - -<p>—Bah! Le croyez-vous, général, à cette distance?</p> - -<p>—Je connais l'acuité d'ouïe de ces drôles, mon cher don Paulo, -croyez-moi, soyez prudent.</p> - -<p>—Je suivrai vos avis, général, d'autant plus que, d'après ce que vous -m'avez dit déjà, vous avez été en rapport avec les Indiens.</p> - -<p>—Oui, répondit le général avec un soupir étouffé, j'ai eu affaire à -eux dans une circonstance terrible, et, bien que de longues années -se soient écoulées depuis cette époque, le souvenir en est toujours -présent à ma pensée. Mais laissons cela, et parlons du motif qui -aujourd'hui nous amène dans ces parages; je ne vous cache pas, mon -ami, que si honorable que soit la mission qui m'a été confiée par -le gouvernement, je la considère comme extrêmement difficile et ne -présentant que fort peu de chances de succès.</p> - -<p>—Est-ce réellement votre avis, général?</p> - -<p>—Certes, je ne voudrais pas faire de diplomatie avec vous.</p> - -<p>—Redouteriez-vous une trahison de la part des Indiens?</p> - -<p>—Qui sait? Cependant, d'après ce que je connais des mœurs de la -nation avec laquelle nous avons spécialement affaire, je crois être -assuré que tout se passera loyalement.</p> - -<p>—Hum! Savez-vous, général, que nos amis seraient dans une position -terrible, si la fantaisie prenait aux Indiens de violer le droit des -gens? Car, pardonnez-moi, général, de vous dire ceci, mais il me semble -que s'il prenait fantaisie à nos deux guides de nous planter là, rien -ne leur serait plus facile, et alors quels otages, eux partis, nous -répondraient de la vie de nos compagnons?</p> - -<p>—Ce que vous dites est fort juste; malheureusement, il ne m'a pas -été possible de prendre d'autres mesures; j'ai dû, dans l'intérêt -même de nos compagnons, laisser ces Indiens libres et les traiter -honorablement; leur caractère est fort ombrageux, ils ne pardonnent pas -ce qu'ils croient être une insulte; d'ailleurs, une chose me rassure; -c'est que s'ils avaient eu l'intention de nous trahir, ils n'auraient -pas attendu jusqu'à ce moment pour le faire, et, depuis longtemps déjà, -ils nous auraient abandonnés.</p> - -<p>—C'est vrai, d'autant plus que, si je ne me trompe, nous voici au -rendez-vous.</p> - -<p>—Ou du moins, nous y arriverons avant une demi-heure.</p> - -<p>—Nos guides ont sans doute aperçu quelque chose de nouveau, général, -car les voici qui s'arrêtent en se tournant de notre côté, comme s'ils -avaient une communication à vous faire.</p> - -<p>—Rejoignons-les donc au plus tôt, répondit le général en faisant -sentir l'éperon à son cheval, qui partit au galop.</p> - -<p>Les deux Indiens s'étaient effectivement arrêtés pour attendre les -Brésiliens; lorsque le général les eut atteints, il rangea son cheval -auprès des leurs, et, leur adressant aussitôt la parole:</p> - -<p>—Eh bien, capitaos, leur dit-il d'une voix enjouée, que se passe-t-il -donc, que vous vous arrêtez ainsi court au milieu du sentier?</p> - -<p>—Mon frère et moi nous nous sommes arrêtés, répondit sentencieusement -le plus âgé des deux chefs, parce que les capitaos viennent au-devant -des visages pâles, afin de leur rendre les honneurs qui leur sont dus à -cause de leur qualité d'ambassadeur.</p> - -<p>—Nous sommes donc effectivement bientôt arrivés?</p> - -<p>—Regarder, reprit le chef en étendant le bras vers la colline éloignée -tout au plus d'un mille de l'endroit où il se trouvait.</p> - -<p>—Ah! Ah! Ainsi je ne m'étais pas trompé, cette colline est bien le -Rincón del Bosquecillo.</p> - -<p>—C'est le nom que lui donnent les visages pâles.</p> - -<p>—Fort bien: je suis charmé de le savoir avec certitude. Vous dites -donc, chef, que les capitaos viennent au-devant de nous?</p> - -<p>—Voyez cette poussière, reprit l'Indien, elle est soulevée par les -pieds pressés des chevaux des capitaos.</p> - -<p>—S'il en est ainsi, je vous serai obligé, capitao, de m'informer de ce -que je dois faire?</p> - -<p>—Rien; attendre et répondre à l'accueil amical des capitaos quand ils -arriveront.</p> - -<p>—C'est ce que je ferai avec plaisir. Je profite même de l'occasion qui -se présente de vous remercier personnellement, capitao, de la loyauté -avec laquelle votre compagnon et vous vous nous avez guidés jusqu'ici.</p> - -<p>—Nous avons accompli notre devoir; le chef pâle ne nous doit aucun -remerciement.</p> - -<p>—Cependant, capitao, l'honneur me fait une loi de constater la loyauté -avec laquelle vous vous êtes acquittés de ce devoir.</p> - -<p>—Tarou-Niom et son frère I-me-oh-eh sont des capitaos guaycurús; la -trahison leur est inconnue.</p> - -<p>Au premier nom prononcé par le chef indien, le général avait -imperceptiblement tressailli et ses noirs sourcils s'étaient froncés -pendant une seconde.</p> - -<p>—Le nom de mon père est Tarou-Niom? demanda-t-il comme s'il eût voulu -acquérir une certitude.</p> - -<p>—Oui, répondit laconiquement l'Indien, et il ajouta au bout d'un -instant, voilà les capitaos.</p> - -<p>En effet, presque aussitôt les hautes herbes s'ouvrirent refoulées sous -l'effort puissant de plusieurs chevaux, et les Indiens parurent.</p> - -<p>—Les visages pâles sont les bienvenus sur les territoires de chasse -des Guaycurús, dit Gueyma, après s'être gracieusement incliné devant le -général; les guerriers de ma nation et des nations alliées sont heureux -de les voir parmi eux.</p> - -<p>—Je remercie le capitao de ces bonnes paroles, répondit le général, -et surtout de la distinction dont m'honorent les confédérés en venant -ainsi au-devant de moi: je suis prêt à suivre les capitaos dans le lieu -où il leur plaira de me conduire.</p> - -<p>Après quelques autres lieux communs de politesse, les deux troupes, -confondues en une seule, reprirent la direction de la colline.</p> - -<p>—Quelques minutes plus tard, les officiers brésiliens, escortés -par les chefs indiens, atteignirent le sommet de la colline, où ils -furent reçus avec les marques de la joie la plus vive par leurs deux -compatriotes.</p> - -<p>Aussitôt arrivés au camp, Gueyma arrêta son cheval, et, posant la main, -droite sur un des deux officiers qui s'étaient avancés au-devant des -arrivants, il se tourna vers le général.</p> - -<p>—Voici les deux otages confiés par les visages pâles aux capitaos -guaycurús; ces hommes ont été par nous traités comme des frères.</p> - -<p>—En effet, répondit immédiatement un des deux officiers, nous -n'avons qu'à nous louer des procédés dont on a usé envers nous et -des attentions dont nous avons été l'objet, nous nous hâtons de le -constater.</p> - -<p>—Je crois, dit le général, que les deux capitaos guaycurús confiés à -notre garde pour répondre de la sûreté de nos otages, n'ont pas eu à se -plaindre de la façon dont ils ont été traités par nous.</p> - -<p>—Les visages pâles ont agi loyalement envers les guerriers guaycurús, -répondit Tarou-Niom en s'inclinant devant le général.</p> - -<p>Après ces quelques paroles, les Brésiliens furent conduits -cérémonieusement devant le feu du conseil, où un arbre renversé avait -été préparé pour leur servir de siège.</p> - -<p>Le général prit place, ayant ses officiers à ses côtés, tandis que les -soldats se rangeaient silencieusement en arrière.</p> - -<p>Les chefs guaycurús et les capitaos des autres nations confédérées -s'accroupirent sur les talons à la mode indienne, en face des blancs, -dont ils n'étaient séparés que par le feu. Le tabac roulé et les -cigares furent allumés; puis le maté fut présenté aux Brésiliens, et le -conseil commença.</p> - -<p>—Nous prions, dit Gueyma, le grand capitao des visages pâles de -répéter ainsi, que cela a été convenu devant les capitaos des nations -confédérées, les propositions qu'il nous a adressées, le troisième -soleil de la lune de la folle avoine, au Salto-Grande où nous nous -étions rendus sur sa prière; ces propositions communiquées par nous -aux capitaos confédérés ont, je dois le constater, été bien reçues par -eux; cependant, avant de s'engager définitivement et de contracter une -alliance offensive avec les visages pâles ici présents contre d'autres -hommes de la même couleur, les capitaos veulent être assurés que ces -conditions seront strictement et loyalement exécutées par les blancs et -que les guerriers rouges n'auront pas à se repentir plus tard d'avoir -ouvert une oreille complaisante à des avis perfides. Que mon père parle -donc, les chefs l'écoutent avec la plus sérieuse attention.</p> - -<p>Le général s'inclina, et, après avoir jeté un regard profond sur la -foule attentive et pour ainsi dire suspendue à ses lèvres, il se leva, -s'appuya nonchalamment sur la poignée de son sabre et prit la parole en -portugais, langue que la plupart des chefs parlaient facilement, et que -tous comprenaient.</p> - -<p>—Capitaos des grandes nations confédérées, dit-il, votre grand-père -blanc, le puissant monarque que j'ai l'honneur de représenter près de -vous, a entendu vos plaintes; le récit de vos malheurs a ému son cœur -toujours bon et compatissant, il a résolu de faire cesser les honteuses -vexations dont, depuis tant d'année, les espagnols vous ont rendus -victimes; alors il m'a envoyé vers vous pour vous communiquer ses -bienveillantes intentions. Écoutez donc mes paroles, car bien que ce -soit ma bouche qui les prononce, elles ont en réalité l'expression des -sentiments dont votre grand-père blanc est animé à votre égard.</p> - -<p>Un murmure flatteur accueillit cette première partie du discours du -général. Lorsque le silence se fut rétabli, il continua:</p> - -<p>—Les Espagnols, reprit-il, au mépris des traités et de la justice, -non contents de vous opprimer, vous les véritables possesseurs du sol -que nous foulons, se sont encore traîtreusement emparés de territoires -étendus, riches et fertiles, appartenant depuis un temps fort long -au puissant monarque mon maître. Ces territoires, il prétend les -recouvrer par la voie des armes. Puisque les Espagnols perfides -rompent continuellement, sous les prétextes les plus futiles et de la -façon la plus déloyale, les traités conclus avec eux; saisissant avec -empressement l'occasion qui se présente de vous faire enfin rendre la -justice à laquelle, comme ses enfants, vous avez droit, mon souverain -prend votre cause en main, en fait la sienne, et vous protégera envers -et contre tous, s'engageant à vous faire restituer les territoires -de chasse qui vous ont été injustement ravis s'engageant, en outre, -à faire respecter, non seulement votre liberté, mais encore votre -vie, vos troupeaux, enfin tout ce que vous possédez; mais il est -juste, capitaos, que vous vous montriez reconnaissants du secours que -mon souverain daigne vous accorder, et que vous soyez aussi fidèles -envers lui qu'il le sera envers vous. Voici ce que, par ma bouche, -vous demande le puissant souverain que je représente: vous armerez vos -guerriers d'élite dont vous formerez des détachements de cavaliers sous -les ordres de capitaos expérimentés. Ces détachements abandonneront -le Llano de Manso, ou, ainsi que vous nommer votre pays la vallée de -Japizlaga; à un signal donné par nous, et par plusieurs points à la -fois ils envahiront les provinces du Tucumán et de Córdoba, de façon -à opérer leur jonction avec les Indiens des pampas et à harceler les -Espagnols à quelque faction qu'ils appartiennent partout où ils les -rencontreront, n'attaquant que les partis isolés et servant, pour ainsi -dire, d'éclaireur et de batteurs d'estrade aux troupes que le roi, -mon maître fera sous mes ordres et ceux d'autres chefs entrer sur le -territoire ennemi. La guerre terminée, toutes les promesses consignées -sur ce <i>quipu</i>, ajouta-t-il en jetant au milieu de l'assemblée un -bâton fendu par la moitié et garni de cordes de plusieurs couleurs en -forme de chapelets, ayant des graines, des coquillages et des cailloux -enfilés et séparés par des nœuds faits d'une façon différente; ces -promesses, dis-je, seront strictement tenues. Maintenant j'ai donné mon -quipu, trente mules chargées de lassos, bolas, ponchos, frazadas, mors -pour les chevaux, couteaux, etc., attendant à l'entrée du Llano sous la -conduite de quelques soldats. Qu'il vous plaise de partager entre vous -ces richesses dont le roi, mon maître, daigne vous faire présent; à mon -retour, si mes propositions sont acceptées, je donnerai l'ordre que le -tout vous soit remis. J'attends donc la remise de vos quipus, persuadé -que vous ne fausserez pas à la parole donnée et que le roi, mon maître, -pourra en toute sûreté compter sur votre loyal concours.</p> - -<p>De chaleureux applaudissements accueillirent le discours du général, -qui se rassit au milieu des témoignages les moins équivoques de la plus -vive sympathie.</p> - -<p>Les esclaves firent de nouveau circuler le maté, et les capitaos -indiens commencèrent à s'entretenir vivement entre eux, bien qu'à voix -basse et dans une langue incompréhensible pour les Européens.</p> - -<p>Nous ferons remarquer à ce propos une singularité que nous n'avons -rencontrée que dans ces régions et surtout parmi les Guaycurús.</p> - -<p>Les hommes et les femmes ont un langage qui présentent de notables -différences; en sus lorsqu'ils traitent des questions diplomatiques -devant des envoyés d'une nation étrangère, ainsi que cela passait dans -la circonstance présente, ils produisent par la contraction des lèvres, -un sifflement qui à reçu parmi eux certaine modifications convenus qui -en font pour ainsi dire un idiome à part.</p> - -<p>Rien de plus singulier, du reste, que d'assister à une délibération -sérieuse, <i>sifflée</i> de cette façon par les orateurs, avec des -modulations et des fioritures réellement remarquables qui donnent -quelque chose d'étrange et de mystérieux à la discussion.</p> - -<p>Le général causait à voix basse avec ses officiers, en humant son maté, -tandis que les capitaos discutaient à tour de rôle ses propositions, -ainsi qu'il le conjecturait du moins, car il lui était impossible -de rien comprendre, ou même de saisir un seul mot au milieu de ce -sifflement et de ce gazouillement continuel.</p> - -<p>Enfin Gueyma se leva, et, après avoir réclamé le silence d'un geste -empreint d'une suprême majesté, il prit la parole en portugais pour -répondre au général.</p> - -<p>—Les capitaos, dit-il ont écouté avec tout le soin qu'elles méritaient -les paroles prononcées par le grand capitao des visages pâles; ils -ont pesé avec la plus profonde attention les propositions qu'il -s'était chargé de leur transmettre: ces propositions, les capitaos -les trouvent justes et équitables, et ils les acceptent; en priant -le capitao des visages pâles de remercier leur grand père blanc, et -de l'assurer du respect et du dévouement de ses enfants du désert. A -partir du douzième soleil après aujourd'hui les détachements de guerre -des nations confédérées seront prêts à envahir au premier signal, les -frontières ennemies. J'ai dit; voilà mon quipu; une troupe de guerriers -accompagnera mon père, le capitao, pour lui faire honneur, et ramènera -les présents destinés aux chefs des nations confédérées.</p> - -<p>Après ces paroles, il se rassit et jeta son quipu, mouvement qui fut -imité par les autres chefs.</p> - -<p>Le général remercia le conseil, fit relever les quipus par son aide de -camp, et le traité se trouva ainsi conclu.</p> - -<p>Une heure plus tard, les Brésiliens auxquels on avait rendu leurs -otages, quittaient en compagnie d'un détachement de guerriers choisi, -le Rincón del Bosquecillo et reprenaient le chemin des plantations -après être convenus avec Gueyma, Tarou-Niom et les principaux capitaos, -des mesures secondaires pour la réussite de l'invasion projetée et des -moyens à employer pour que les Indiens et les Brésiliens pussent, en -toutes circonstances, communiquer entre eux.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h4> - - -<h4>LE COUGOUAR</h4> - - -<p>Un mois environ s'était écoulé depuis la conclusion du traité entre les -Brésiliens, les Guaycurús et leurs alliés au Rincón del Bosquecillo; au -pied d'une montagne escarpée, entourée de sillons et de ravines dont le -sol déchiré était couvert d'une épaisse forêt de chênes, une nombreuse -troupe de cavaliers était campée à l'entrée d'un cañon, lit desséché -d'un torrent dont le sol était pavé de pierres plates lisses, usées par -l'effort continu des eaux en ce moment taries.</p> - -<p>Cette troupe, composée de deux cents cinquante à trois cents hommes au -plus, portait le costume caractéristique des Indiens guaycurús.</p> - -<p>C'était le soir; le camp solidement établi et surveillé par d'actives -sentinelle, était, par sa position, complètement à l'abri d'un coup de -main.</p> - -<p>Les guerriers dormaient couchés devant les feux, enveloppés dans leurs -ponchos, leurs armes placées à portée de la main, afin d'être prêts à -s'en servir à la moindre alerte.</p> - -<p>Un peu en arrière du camp, sur le flanc même de la montagne, les -chevaux paissaient les hautes herbes et les jeunes pousses des arbres, -surveillés avec soin par six Indiens bien armés.</p> - -<p>Deux hommes assis devant un feu à demi éteint ayant chacun une carabine -posée auprès d'eux sur l'herbe, causaient tout en fumant du tabac roulé -dans des feuilles et aspirant de temps en temps le maté.</p> - -<p>Ces deux hommes étaient Gueyma et le Cougouar; la troupe dont nous -avons parlé se trouvait placée sous leurs ordres immédiats. Elle était -composée des guerriers les plus jeunes, les plus vigoureux et surtout -les plus renommés de la nation.</p> - -<p>Depuis que, au signal donné par le gouvernement brésilien, cette -troupe avait franchi la frontière espagnole et s'était, comme une -volée d'oiseaux de proie, abattue sur le territoire ennemi, la terreur -avait marché avec elle, le meurtre, l'incendie et le pillage l'avaient -précédé; derrière elle, elle n'avait laissé que des ruines et des -cadavres; devant elle, l'épouvante glaçait le courage des habitants et -leur faisait abandonner au plus vite leurs pauvres ranchos pour fuir la -cruauté des barbares guaycurús qui n'épargnaient ni femmes, ni enfants, -ni vieillards, et semblaient avoir fait le serment de changer en -déserts désolés les riches et fertiles campagnes au milieu desquelles -ils se traçaient un sanglant sillon.</p> - -<p>Ils avaient ainsi traversé comme un ouragan dévastateur la plus grande -partie de la province et avaient atteint le Río Quinto, non loin duquel -ils étaient campés, aux environs d'une petite ville nommée l'Aguadita, -misérable bourgade dont les habitants avaient pris la fuite en -abandonnant tout ce qu'ils possédaient, à la nouvelle de leur approche.</p> - -<p>Le traité conclu entre les Brésiliens et les Indiens était on ne peut -plus avantageux aux premiers. Voici pourquoi: depuis la découverte de -l'Amérique, les Portugais et les Espagnols se sont, sans discontinuer, -disputé la possession du Nouveau Monde. Placés côte à côte au Brésil, -et à Buenos Aires, ils ne devaient pas demeurer longtemps sans se faire -la guerre; ce fut ce qui arriva.</p> - -<p>Lorsque la famille de Bragance fut contrainte d'abandonner le Portugal -pour se réfugier à Rio Janeiro, le Brésil devint alors le véritable -centre de la puissance portugaise et le roi songea à arrondir son -empire et à lui donner ce qu'il considérait raisonnablement, à -un certain point de vue, comme étant ses frontières naturelles, -c'est-à-dire la Banda Oriental et le cours du Río de la Plata.</p> - -<p>La guerre dura assez longtemps avec des alternatives de succès et de -désastres des deux parts. L'Angleterre en vint à offrir sa médiation, -et la paix fut sur le point d'être conclue; mais, à l'époque où nous -sommes arrivés, les Portugais Brésiliens, profitant des troubles qui -désolaient le Río de la Plata et en particulier la Banda Oriental, -rompirent brusquement les négociations, réunirent une armée de dix -mille hommes sous les ordres du général Lécor et envahirent la -province, éternel objet de leur convoitise, en faisant habilement -coïncider leurs opérations avec les mouvements des Indiens bravos, -auxquels ils s'étaient ligués, et qui eux, s'élançant de leurs déserts -avec la furie de bêtes fauves, avaient envahi le territoire espagnol -par derrière, pris l'ennemi à revers et l'avaient ainsi pincé entre -deux feux.</p> - -<p>Le tableau présenté à cette époque par les provinces insurgées était -l'un des plus tristes qui puisse être offert comme exemple à la sagesse -des gouvernements et au bon sens des peuples.</p> - -<p>L'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, si riche et si florissante -jadis, n'était plus qu'un vaste désert, ses villes un monceau de -cendres, tout son territoire qu'un vaste champ de bataille où se -choquaient incessamment des armées combattant chacune pour des intérêts -égoïstes, noyant le patriotisme dans des flots de sang et le remplaçant -par l'intérêt vénal des ambitions particulières.</p> - -<p>Les Portugais Brésiliens, rendus plus forts par la faiblesse de leurs -ennemis, avaient presque sans coup férir, occupé les principaux points -stratégiques de la Banda Oriental. Le gain de deux batailles pouvait -les rendre maîtres du reste et faire tomber définitivement cette -province entre leurs mains.</p> - -<p>Telle était la situation du pays au moment où nous reprenons notre -récit, que nous avons été contraint d'interrompre quelques instants, -afin de bien mettre le lecteur au courant de ces divers événements, -indispensables à l'intelligence des faits qui vont suivre.</p> - -<p>La nuit était sombre; la lune, voilée par les nuages ne répandait par -intervalles qu'une lueur blanchâtre et tremblotante, qui imprimait -un cachet de tristesse aux accidents du paysage; le vent gémissait -sourdement à travers les branches des arbres qu'il agitait avec de -sourds murmures; les deux chefs; assis côte à côte, causaient entre eux -à voix basse, comme s'ils eussent craint que leurs compagnons étendus -auprès d'eux entendissent leur conversation; au moment où nous les -mettons en scène, Gueyma parlait avec une certaine animation, pendant -que son compagnon, tout en prêtant une sérieuse attention à ce qu'il -disait, ne l'écoutait qu'avec un sourire ironique qui relevait le coin -de ses lèvres minces et imprimait une expression d'indicible raillerie -à sa physionomie fine et intelligente.</p> - -<p>—Je vous le répète, Cougouar, dit le jeune homme, les choses ne -peuvent continuer ainsi; il nous faudra retourner en arrière, et cela -pas plus tard que demain ou après demain pour dernier délai. Savez-vous -que nous sommes ici à plus de cent cinquante lieues du Río Bermejo et -du Llano de Manso?</p> - -<p>—Je le sais, répondit froidement le vieux chef.</p> - -<p>—Tenez, mon ami, reprit le jeune homme avec impatience, vous finirez -par me mettre en colère avec votre désespérante impassibilité.</p> - -<p>—Que voulez-vous que je vous réponde?</p> - -<p>—Que sais-je, moi! Donnez-moi un avis, un conseil; dites-moi quelque -chose, enfin; la situation est grave, critique même, pour nous et nos -guerriers; nous nous sommes lancés à l'aventure, tout droit devant -nous, comme une <i>manada</i> de taureaux sauvages, brisant et dispersant -tout sur notre passage, et maintenant nous voilà, après un mois d'une -course affolée et sans but, acculés au pied des montagnes, dans un pays -que nous ne connaissons pas, séparés des amis et des confédérés qui -auraient pu nous venir en aide, et entourés d'ennemis qui, au premier -moment, vont sans nul doute nous assaillir de tous les côtés à la fois.</p> - -<p>—C'est vrai, observa le Cougouar en baissant affirmativement la tête.</p> - -<p>—Remarquez bien, reprit Gueyma avec une animation croissante, que -je ne vous adresse aucun reproche, mon ami; cependant, à plusieurs -reprises, j'ai voulu rétrograder, mais chaque fois vous vous y êtes -opposé et vous m'avez engagé au contraire à continuer à marcher en -avant; est-ce vrai, cela?</p> - -<p>—C'est vrai, je le reconnais.</p> - -<p>—Ah! Vous le reconnaissez; fort bien, mais vous aviez un but -probablement pour agir ainsi?</p> - -<p>—J'ai toujours un but Gueyma, ne le savez-vous pas?</p> - -<p>—Je le sais, en effet, car votre sagesse est grande, mais ce but je -voudrais le connaître.</p> - -<p>—Il n'est pas temps encore, mon ami.</p> - -<p>—Voilà ce que toujours vous me répondez; cependant notre situation -devient intolérable; que faire? Que devenir?</p> - -<p>—Pousser en avant quand même.</p> - -<p>—Mais pour aller où? Pour faire quoi?</p> - -<p>—Quand le moment sera venu je vous instruirai.</p> - -<p>—Allons, je renonce à une plus longue discussion avec vous, Cougouar; -c'est une duperie à moi d'essayer de lutter contre un parti pris. -Seulement, comme j'aurai plus tard à rendre compte de ma conduite aux -grands chefs de ma nation, si je parviens à échapper sain et sauf aux -dangers qui nous menacent, et que je ne veux pas assumer seul sur moi -la responsabilité des événements qui sans doute ne manqueront pas de -surgir bientôt, j'ai une demande à vous adresser.</p> - -<p>—Laquelle, mon ami?</p> - -<p>—C'est, au point du jour, de réunir le conseil et d'expliquer -franchement aux guerriers la situation précaire dans laquelle nous -sommes placés, et votre ferme volonté de pousser en avant quand même.</p> - -<p>—Vous le voulez, Gueyma?</p> - -<p>—Non, mon ami, je le désire.</p> - -<p>—L'un vaut l'autre, n'importe, vous serez satisfait.</p> - -<p>—Merci, mon ami, je reconnais à ce trait votre loyauté habituelle.</p> - -<p>—A ce trait seulement? fit le vieillard avec un sourire triste.</p> - -<p>Le jeune homme détourna la tête sans répondre.</p> - -<p>—Cougouar, reprit-il au bout d'un instant, la nuit s'avance, nous -n'avons plus rien à nous dire; avec votre permission, je vais me livrer -au sommeil, je ne suis pas de granit comme vous, moi, je me sens -horriblement fatigué, et j'ai besoin de prendre des forces pour la -journée de demain qui, sans doute, sera rude.</p> - -<p>—Dormez, Gueyma, et que le grand Esprit vous donne un sommeil calme.</p> - -<p>—Merci, mon ami; mais vous, n'allez-vous pas vous livrer aussi au -repos?</p> - -<p>—Non, je dois veiller; d'ailleurs, j'ai l'intention de profiter des -ténèbres pour tenter une reconnaissance aux environs du camp.</p> - -<p>—Voulez-vous que je vous accompagne, mon ami? demanda vivement le -jeune chef.</p> - -<p>—C'est inutile, dormez; seul, je suffirai à la tâche que je me suis -imposée.</p> - -<p>—Faites donc à votre volonté, mon ami; je n'insiste pas.</p> - -<p>Gueyma s'enveloppa alors avec soin dans son poncho, s'étendit -commodément devant le feu, ferma les yeux, et, quelques minutes plus -tard, il était plongé dans un profond et tranquille sommeil.</p> - -<p>Le Cougouar n'avait pas changé de position; accroupi devant le feu, la -tête penchée sur la poitrine, il réfléchissait.</p> - -<p>L'Indien demeura ainsi pendant un laps de temps assez considérable dans -une immobilité telle que, de loin, il ressemblait plutôt à une de ces -idoles des Indes orientales qu'à un homme de chair et d'os.</p> - -<p>Cependant, après environ une heure passée, selon toute probabilité, -dans une méditation sérieuse, il releva doucement la tête et promena un -regard investigateur autour de lui.</p> - -<p>Un silence de mort planait sur le camp: les guerriers dormaient tous, -à l'exception des quelques sentinelles placées sur le revers des -retranchements pour veiller à la sûreté générale; le Cougouar se leva, -resserra sa ceinture, saisit sa carabine et se dirigea à pas lents vers -l'endroit où paissaient les chevaux de la troupe.</p> - -<p>Arrivé là, il fit entendre un léger sifflement; presque aussitôt, un -cheval se détacha du groupe et vint frotter sa tête intelligente sur -l'épaule du chef.</p> - -<p>Celui-ci, après l'avoir légèrement flatté de la main, lui mit la bride, -et sans faire usage de l'étrier, il se mit en selle d'un bond, après -avoir resserré la sangle, relâchée pour que le cheval pût paître plus -facilement.</p> - -<p>Les sentinelles, bien qu'elles se fussent aperçues des divers -mouvements du chef, ne lui adressèrent pas la moindre observation, -et il quitta le camp sans que personne semblât faire attention à son -départ.</p> - -<p>Les guerriers étaient depuis longtemps déjà accoutumés à ces absences -nocturnes du chef qui, depuis le commencement de l'expédition, sortait -ainsi presque toutes les nuits du camp, sans doute pour aller à la -découverte, et demeurait toujours plusieurs heures dehors.</p> - -<p>Le Cougouar était sorti du camp au petit pas; il conserva cette allure -tant qu'il supposa être en vue des sentinelles, mais aussitôt qu'un pli -de terrain eut caché ses mouvements, il lâcha la bride, fit entendre -un léger claquement de langue, et le cheval, partant aussitôt à toute -bride, commença à détaler avec une vélocité extraordinaire, courant en -droite ligne, sans s'occuper des obstacles qui se rencontraient sur sa -route, et qu'il franchissait avec une légèreté extrême sans ralentir sa -course.</p> - -<p>Il galopa ainsi pendant une heure et demie à peu près et atteignit le -bord d'une rivière assez large, dont les eaux, semblables à un ruban -d'argent, tranchaient en vigueur sur les masses sombres du paysage.</p> - -<p>Arrivé au bord de la rivière, le chef abandonna la bride sur le cou de -son cheval.</p> - -<p>L'intelligent animal flaira l'eau pendant quelques instants, puis il y -entra résolument et traversa la rivière a gué, n'étant mouillé à peine -que jusqu'au poitrail.</p> - -<p>Aussitôt sur l'autre bord, le cheval repartit au galop, mais cette fois -sa course fut courte et dura à peine un quart d'heure ou vingt minutes.</p> - -<p>L'endroit où se trouvait le chef était une plaine immense et désolée -où ne poussaient que des buissons rachitiques, et dans laquelle -s'élevaient de place en place des monticules assez élevés d'un sable -noirâtre.</p> - -<p>Ce fut au pied d'un de ces monticules que le chef s'arrêta: il mit -aussitôt pied à terre, bouchonna son cheval avec soin, le couvrit de -son poncho pour l'empêcher de se refroidir trop vite après le violent -exercice auquel il s'était livré pendant si longtemps, et, lui jetant -la bride sur le cou, il le laissa libre de brouter, s'il le voulait, -l'herbe rare et flétrie de la savane.</p> - -<p>Ce devoir accompli, le chef porta ses mains à sa bouche, et à trois -reprises différentes, à intervalles égaux, il imita le cri de la -chouette des pampas.</p> - -<p>Deux ou trois minutes s'écoulèrent, et le même cri fut répété trois -fois à une distance assez éloignée, puis le galop précipité d'un cheval -se fit entendre.</p> - -<p>Le chef s'abrita le mieux qu'il put derrière le monticule; il arma sa -carabine et attendit.</p> - -<p>Bientôt il aperçut la sombre silhouette d'un cavalier émerger des -ténèbres et se rapprocher rapidement de l'endroit où il se tenait.</p> - -<p>Arrivé à une certaine distance, le cavalier, au lieu de continuer à -s'avancer, s'arrêta court, et le cri de la chouette troubla de nouveau -le silence.</p> - -<p>Le Cougouar répéta son signal: le cavalier, comme s'il n'eût attendu -que cette réponse, reprit aussitôt le galop, et bientôt il se trouva à -portée de pistolet de l'Indien.</p> - -<p>Une seconde fois il s'arrêta, et on entendit le bruit d'un fusil qu'on -arme.</p> - -<p>—¿Quién vive?<a name="FNanchor_1_3" id="FNanchor_1_3"></a><a href="#Footnote_1_3" class="fnanchor">[1]</a> cria une voix ferme en espagnol.</p> - -<p>—Amigo del desierto, répondit aussitôt le chef.</p> - -<p>—¿Qué hora es? reprit l'inconnu.</p> - -<p>—La hora de la venganza, dit encore le chef.</p> - -<p>Ces mots de passe échangés, les deux hommes remirent au repos les -batteries de leurs armes, et s'avancèrent l'un vers l'autre avec la -plus entière confiance.</p> - -<p>Ils s'étaient reconnus.</p> - -<p>L'étranger mit immédiatement pied à terre et serra cordialement, comme -étant celle d'un ami, la main que lui tendit le chef.</p> - -<p>L'inconnu était un blanc, il portait le costume élégant et pittoresque -des gauchos des pampas de Buenos Aires.</p> - -<p>—Voici longtemps déjà que je vous attends, chef, dit l'étranger; -serait-il survenu quelque empêchement.</p> - -<p>—Aucun, reprit celui-ci; seulement, le camp est loin d'ici, et j'ai -été obligé, avant de partir, d'attendre que mon compagnon se fût enfin -décidé à s'endormir.</p> - -<p>—Il ignore toujours tout?</p> - -<p>—N'est-ce pas convenu entre nous?</p> - -<p>—En effet, mais comme vous avez, dites-vous, la plus grande confiance -en lui, j'ai supposé que peut-être vous jugeriez convenable de -l'avertir.</p> - -<p>—Je n'ai pas voulu le faire sans vous en prévenir, d'autant plus que -c'est un guerrier d'élite, un chef d'une sagesse reconnue et, plus que -tout, un homme d'une loyauté à toute épreuve, je n'ai pas voulu me -hasarder à lui faire une confidence aussi sérieuse sans avoir en mains -les preuves certaines de la trahison du général.</p> - -<p>—Ces preuves, je vous les apporte dans mes alforjas<a name="FNanchor_2_4" id="FNanchor_2_4"></a><a href="#Footnote_2_4" class="fnanchor">[2]</a>, je vous les -donnerai; il est important pour la réussite de nos projets que Gueyma -soit instruit; sans cela, le moment venu de frapper le grand coup, et -cela ne tardera pas, il contrecarrerait sans doute nos combinaisons et -les ferait échouer.</p> - -<p>—Vous avez raison, je lui dirai tout, aussitôt après mon arrivée au -camp.</p> - -<p>—Fort bien, je compte sur vous.</p> - -<p>—Soyez tranquille à ce sujet; maintenant que devons-nous faire?</p> - -<p>—Continuer toujours à avancer dans la même direction.</p> - -<p>—Je l'avais pensé ainsi; mon compagnon commence à s'inquiéter de me -voir pousser aussi en avant dans un pays inconnu.</p> - -<p>—Lorsque vous l'aurez instruit, il ne fera plus de difficultés.</p> - -<p>—C'est juste; mais cette marche doit-elle durer longtemps encore?</p> - -<p>—Surveillez avec soin vos approches, car demain, selon toutes -probabilités, nous serons en présence.</p> - -<p>—Epoï, vous ne nous manquerez pas au moment décisif?</p> - -<p>—Fiez-vous à moi; je vous ai donné ma parole. Notre mouvement sera -combiné de telle sorte, que tous deux nous agirons à la fois l'un -en avant, l'autre en arrière; il faut qu'ils soient pris comme d'un -coup de filet. Si nous leur laissons le temps de se reconnaître, ils -nous échapperont, tant ils sont fins, je ne saurais donc trop vous -recommander d'agir avec la plus grande circonspection.</p> - -<p>—A votre tour, fiez-vous à moi, don Zéno; si j'ai votre parole, vous -avez la mienne.</p> - -<p>—Aussi, j'y compte.</p> - -<p>—Vous vous rappelez nos conventions?</p> - -<p>—Certes.</p> - -<p>—Et vous vous y conformerez?</p> - -<p>—Aveuglément, bien que, permettez moi de vous le dire, je ne comprends -rien à votre exigence.</p> - -<p>—Un jour, vous me comprendrez, et ce jour-là, croyez-en ma parole, don -Zéno, vous me remercierez.</p> - -<p>—Soit; à votre guise, Diogo; vous êtes un homme indéchiffrable et tout -confit en mystère, je renonce à vous expliquer.</p> - -<p>—Et vous avez raison, répondit en riant le chef, car vous perdriez -votre temps et votre peine, seulement, souvenez-vous, don Zéno, que -blanc ou rouge, vous n'avez pas de meilleur ami que moi.</p> - -<p>—De cela, je suis convaincu, Diogo; cependant je vous avoue que je -suis fort intrigué sur votre compte; si quelque jour vous me racontez -votre histoire, je m'attends à entendre des choses merveilleuses.</p> - -<p>—Et terribles aussi, don Zéno. Cette histoire—prenez patience encore -quelque temps—je m'engage à vous la raconter, et elle vous intéressera -beaucoup plus que vous ne le supposez.</p> - -<p>—C'est possible; mais, en attendant, songeons à notre affaire.</p> - -<p>—Rapportez-vous-en à moi; il faut que je vous quitte.</p> - -<p>—Déjà... A peine avons-nous eu le temps d'échanger quelques mots.</p> - -<p>—J'ai une longue course à faire, vous le savez.</p> - -<p>—C'est vrai... Je ne vous retiens donc pas.</p> - -<p>—Et les preuves que vous devez me donner?</p> - -<p>—Vous allez les avoir en un instant.</p> - -<p>—En quoi consistent-elles?</p> - -<p>—En quipus, et surtout en lettres. Vous savez lire, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Assez pour déchiffrer ces papiers.</p> - -<p>—Alors, tout est pour le mieux. Voilà votre affaire, ajouta-t-il en -retirant un paquet assez volumineux de ses alforjas et le remettant -entre les mains de l'Indien.</p> - -<p>—Merci, répondit celui-ci, merci et à bientôt, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Selon toute probabilité, nous nous reverrons aujourd'hui même.</p> - -<p>—Tant mieux, je serais charmé que tout cela fût fini.</p> - -<p>—Et moi donc!</p> - -<p>—Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le Gaucho -remonta à cheval et partit; bientôt il eut disparu dans l'obscurité.</p> - -<p>Le Cougouar siffla son cheval, qui accourut à son appel, et il -s'éloigna de son côté dans la direction du camp. Son cheval, remis -par le repos qu'il avait pris pendant la conférence des deux hommes, -semblait dévorer l'espace.</p> - -<p>L'Indien réfléchissait; son visage ordinairement sombre avait une -expression joyeuse qui ne lui était pas naturelle: il pressait le -paquet que lui avait remis le Gaucho sur sa poitrine, comme s'il eût -craint qu'on le lui enlevât, et, tout en galopant, il se parlait à -lui-même et laissait parfois échapper des exclamations de plaisir qui -auraient fort étonné les guerriers de sa tribu, s'ils les avaient -entendues.</p> - -<p>Il fit si grande diligence, qu'il rentra au camp près de deux heures -avant le jour.</p> - -<p>Après avoir remis son cheval avec les autres, il se coucha devant un -feu, en ayant soin d'envelopper son précieux paquet dans son poncho et -de le placer sous sa tête pour être certain qu'il ne lui serait pas -enlevé; puis il ferma les yeux en murmurant à voix basse et entre ses -dents:</p> - -<p>—J'ai bien gagné deux ou trois heures de repos. D'ailleurs je crois -que je dormirai bien, car maintenant je suis tranquille.</p> - -<p>En effet, cinq minutes plus tard, il dormait comme s'il avait dû ne -jamais s'éveiller.</p> - -<p>Cependant, au lever au soleil, le Cougouar fut un des premiers éveillés -et des premiers debout.</p> - -<p>Gueyma, accroupi près de lui, attendait son réveil.</p> - -<p>—Déjà debout? lui dit le vieux chef.</p> - -<p>—Quoi d'extraordinaire à cela? N'ai-je pas dormi toute la nuit.</p> - -<p>—C'est juste. Pourquoi ne lève-t-on pas le camp.</p> - -<p>—Je n'ai pas voulu en donner l'ordre avant d'avoir causé avec vous.</p> - -<p>—Ah! Fort bien; parlez, Gueyma, je vous écoute.</p> - -<p>—Avez-vous oublié ce que nous avons dit hier au soir?</p> - -<p>—Nous avons dit beaucoup de choses, mon ami; il est possible que dans -le nombre j'en aie oublié quelques-unes, rappeler-les-moi, je vous prie.</p> - -<p>—Nous étions convenu d'assembler le conseil ce matin.</p> - -<p>—C'est vrai; l'avez-vous fait?</p> - -<p>—Non, pas encore; vous dormiez, mon ami; je n'ai pas voulu prendre sur -moi l'ordre de cette convocation, de crainte de vous déplaire.</p> - -<p>—Vous êtes bon et généreux, Gueyma, répondit le vieillard après un -instant de réflexion; je reconnais la votre délicatesse habituelle. -Faites-moi un plaisir.</p> - -<p>—Lequel, mon ami?</p> - -<p>—Ne convoquez pas encore le conseil.</p> - -<p>Le jeune chef fixa sur lui un regard interrogateur.</p> - -<p>—Oui, continua le Cougouar, ce que je dis là vous étonne, je le -comprends; mais il faut que nous ayons ensemble une conversation -sérieuse avant cette convocation.</p> - -<p>—Une conversation?</p> - -<p>—Oui. J'ai à vous communiquer des choses de la plus haute importance -qui sans doute rendront cette assemblée du conseil inutile; soyez -patient, accordez-moi jusqu'à la halte du repas du matin; ce n'est pas -trop exiger, je crois.</p> - -<p>—Vous êtes mon ami et mon père, Cougouar, ce que vous désirez est une -loi pour moi, j'attendrai.</p> - -<p>—Merci, Gueyma, merci; maintenant rien n'empêche que vous donniez -l'ordre de lever le camp.</p> - -<p>—C'est ce que je vais faire à l'instant.</p> - -<p>—Ah! Recommandez la plus grande vigilance aux guerriers, l'ennemi est -proche.</p> - -<p>—Vous avez découvert sa piste pendant votre partie de cette nuit.</p> - -<p>—Oui, mon ami, je crois que vous ferez bien aussi d'envoyer des -éclaireurs en avant, afin d'éviter une surprise.</p> - -<p>—C'est convenu, répondit le jeune chef en se retirant.</p> - -<p>Une heure plus tard, les guerriers guaycurús se mettaient en marche, se -dirigeant vers les cordillières, dont la montagne au pied de laquelle -ils avaient campé pendant la nuit n'était qu'un des contreforts avancée.</p> - - - -<div class="footnote"> -<p><a name="Footnote_1_3" id="Footnote_1_3"></a><a href="#FNanchor_1_3"><span class="label">Renvoi 1</span></a>—Qui vive? mi du désert.—Quelle heure est-il?—L'heure -de la vengeance.</p></div> - -<div class="footnote"> -<p><a name="Footnote_2_4" id="Footnote_2_4"></a><a href="#FNanchor_2_4"><span class="label">Renvoi 2</span></a>Doubles poches en toile qui se portent à l'arrière de la -selle.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h4> - - -<h4>LES DEUX CHEFS</h4> - - -<p>Au fur et à mesure que les guerriers guaycurús s'avançaient vers les -montagnes, le paysage prenait un aspect plus sévère et plus pittoresque.</p> - -<p>Le chemin ou plutôt le sentier suivi par la troupe montait par une -pente presque insensible, par des soulèvements de terrain qui servent, -pour ainsi dire, d'échelons gigantesques aux premiers contreforts de la -cordillière.</p> - -<p>Les forêts devenaient plus touffues, les arbres étaient plus gros et -plus serrés les uns contre les autres; on entendait murmurer sourdement -des eaux cachées, torrents qui se précipitent du haut des montagnes et, -en se réunissant, forment ces fleuves et ces rivières qui, à quelques -lieues dans la plaine, acquièrent une grande importance et sont souvent -larges comme des bras de mer.</p> - -<p>De grands vols de vautours tournoyaient lentement au plus haut des -airs, au-dessus des cavaliers, en faisant entendre leurs cris rauques -et discordants.</p> - -<p>Gueyma n'avait négligé aucune des précautions que lui avait -recommandées le Cougouar: des éclaireurs avaient été lancés en avant -afin de fouiller les buissons et de découvrir, s'il était possible, les -pistes suspectes que l'on soupçonnait ne pas devoir manquer dans ces -régions.</p> - -<p>D'autres Indiens avaient quitté leurs chevaux, et, à droite et à -gauche, sur les flancs de la troupe, ils sondaient les forêts, dont la -mystérieuse épaisseur pouvait receler des embuscades.</p> - -<p>Les Guaycurús s'avançaient en une colonne longue et serrée, sombres, -silencieux, l'œil au guet et la main sur leurs armes, prêts à en faire -usage au premier signal.</p> - -<p>Les deux chefs marchaient de front, à vingt pas environ de leurs -compagnons.</p> - -<p>Lorsqu'ils se furent engagés au milieu d'une épaisse forêt, dont les -immenses arceaux de verdure leur dérobaient non seulement la vue du -ciel, mais encore interceptaient les rayons ardents du soleil, et que -les cavaliers, dont les chevaux foulaient une herbe longue et drue, -filaient à travers les arbres, silencieux comme une légion de fantômes; -le Cougouar posa la main sur le bras de son compagnon, et se servant de -la langue castillane.</p> - -<p>—Parlons espagnol, lui dit-il, je ne veux pas plus longtemps tarder -à vous donner les renseignements que je vous ai promis. Si nous avons -à être attaqués, ce ne saurait être que dans les environs du lieu -sinistre où nous nous trouvons en ce moment, il est des mieux choisis -pour établir une embuscade; je me trompe fort, ou nous entendrons -bientôt retentir sous ces sombres voûtes de feuillage le cri de guerre -de nos ennemis; il est donc temps que je m'explique clairement avec -vous, car peut-être serait-il trop tard lorsque nous arriverons au -campement. Écoutez donc avec attention, et quoi que vous m'entendiez -vous dire, mon cher Gueyma, concentrez en vous-même vos émotions et ne -laissez paraître sur vos traits ni colère, ni joie, ni étonnement.</p> - -<p>—Parlez, Cougouar, je me conformerai à vos avis.</p> - -<p>Le temps n'est pas encore venu, reprit le vieillard, de vous révéler -la vérité tout entière. Qu'il vous suffise, quant à présent, de savoir -que, élevé parmi les blancs dont j'avais adopté les croyances, les -mœurs, les habitudes, et pour lesquels je professais et professe -encore aujourd'hui le dévouement le plus vrai et le plus sincère, ce -n'est que que pour vous. Gueyma, pour vous que j'ai vu naître et que -j'aime comme un fils, que j'ai consenti à abandonner les jouissances -sans nombre de la vie civilisée pour reprendre la vie précaire, semée -de dangers et de privations, de l'Indien nomade. J'avais fait un -serment de vengeance et de dévouement. Ce serment, je crois l'avoir -religieusement tenu. La vengeance longtemps préparée par moi dans -l'ombre sera, j'en suis convaincu, d'autant plus terrible qu'elle aura -été plus lente et plus tardive à frapper le coupable. Dans le grand -acte que je médite, Gueyma, vous m'aiderez, parce que ce sont vos -intérêts seuls que j'ai constamment défendus dans tout ce que j'ai -fait, et que, plus que moi, vous êtes intéressé à la réussite de ce que -je veux faire encore.</p> - -<p>—Ce que vous me dites, mon ami, répondit le jeune chef avec émotion, -mon cœur l'avait pressenti et presque deviné. Depuis longtemps je -connais et j'apprécie comme je le dois l'amitié fidèle et sans bornes -que toujours vous m'avez témoignée; aussi vous me rendrez cette -justice, Cougouar, de reconnaître que toujours je me suis conformé -à vos avis, souvent sévères, et laissé guider aveuglément par vos -conseils que je ne comprenais presque jamais.</p> - -<p>—C'est vrai, enfant, vous avez agi ainsi; mais lorsque nous causons -entre nous appelez-moi Diogo, ce nom est celui qu'on me donnait jadis -lorsque j'étais parmi les blancs, et il me rappelle des souvenirs -ineffaçables de joie et de douleur.</p> - -<p>—Soit, mon ami, puisque vous le désirez, je vous nommerai ainsi entre -nous, jusqu'à ce que vous me permettiez, ou que les circonstances vous -permettent, de reprendre hautement, et à la face de tous, un nom que, -j'en suis convaincu, vous avez honoré tout le temps que vous l'avez -porté.</p> - -<p>—Oui, oui, répondit le vieillard avec complaisance, il fut un temps où -ce nom de Diogo avait une certaine célébrité, mais qui se le rappelle -maintenant?</p> - -<p>—Reprenez, je vous prie, ce que vous aviez commencé à me dire et ne -vous laissez pas davantage aller à des souvenirs pénibles.</p> - -<p>—Vous avez raison, Gueyma, oublions pour un instant et revenons à -la confidence que je dois vous faire; ce que je vous ai dit n'avait -d'autre but que de vous prouver que, si souvent, en apparence je -m'arrogeais le droit de vous conseiller ou de vouloir modifier vos -intentions, ce droit m'était pour ainsi dire, acquis par de longs -services et un dévouement à toute épreuve pour votre personne.</p> - -<p>—Cela est inutile, mon ami, je n'ai jamais eu la pensée, même -fugitive, de discuter vos actes ou de contrecarrer vos projets; je me -suis au contraire toujours étudié à faire plier ma conviction, plus -jeune, devant votre longue expérience.</p> - -<p>—Je me plais à vous rendre cette justice, mon ami; mais si j'insiste -autant sur ce sujet, c'est que les circonstances dans lesquelles nous -sommes placés en ce moment exigent que vous ayez en moi la plus entière -confiance; en un mot, voici ce qui se passe: les Brésiliens, croyant -ne plus avoir besoin de de nous, à présent qu'ils se sont emparés de -la plupart des villes de la Bande Orientale, grâce à la guerre civile -qui divise les Espagnols et les obligent à combattre les uns contre les -autres au lieu de se réunir pour charger l'ennemi commun, ne seraient -nullement fâchés d'être débarrassés de nous et de nous laisser écraser -par des forces supérieures. Oubliant les services que, depuis le -commencement de la guerre, nous leur avons rendus, les Brésiliens, non -seulement nous abandonnent lâchement, mais, non contents de cela, ils -veulent nous livrer à l'ennemi, dans l'espoir que, succombant malgré -notre courage sous le poids irrésistible de forces supérieures, nous -serons tous massacrés, et que nous ne retournerons plus sur notre -territoire.</p> - -<p>—Je redoutais cette trahison, répondit Gueyma d'un air pensif en -hochant tristement la tête, vous vous rappelez, mon ami, que j'étais -opposé à la conclusion du traité?</p> - -<p>—Oui, je me souviens même que c'est moi qui vous ai engagé à le -conclure, et que, par considération pour moi seulement, vous avez -consenti à jeter votre quipu d'acceptation dans le conseil; eh bien, -mon ami, dès ce moment même je prévoyais cette trahison; je dirai plus, -je l'espérais.</p> - -<p>Le jeune chef se retourna virement vers son compagnon, en le regardant -avec la plus vive surprise.</p> - -<p>—Je vous avais prié, reprit le vieillard, sans s'émouvoir en aucune -façon, de ne laisser paraître sur vos traits aucun des sentiments -qui, pendant le cours de notre conversation, agiteraient votre cœur; -remettez-vous donc, mon ami, afin de ne pas éveiller les soupçons de -nos guerriers, et laissez-moi continuer.</p> - -<p>—Je vous écoute, mais ce que vous me dites est si extraordinaire...</p> - -<p>—Que vous ne me comprenez point, n'est-ce pas? Mais patience, vous -aurez bientôt l'explication de ce mystère, autant du moins qu'il -me sera possible de vous donner cette explication, sans nuire à la -réussite des projets que je médite.</p> - -<p>—Tout cela me semble si étrange, dit Gueyma, que ma raison refuse -presque de le comprendre.</p> - -<p>Le Cougouar sourit silencieusement, et après avoir jeté autour de -lui un regard investigateur, il se rapprocha sans affectation de son -compagnon, et, se penchant à son oreille:</p> - -<p>—Aimez-vous les blancs? lui demanda-t-il.</p> - -<p>—Non, répondit nettement le chef; cependant, je n'éprouve pour -eux aucune haine. Il est vrai, ajouta-t-il avec une amertume mal -dissimulée, que je suis trop jeune encore pour avoir eu à souffrir de -leur tyrannie.</p> - -<p>—En effet; cependant, mon ami, s'il m'est permis de me targuer -vis-à-vis de vous de mon expérience, laissez-moi vous dire que tout -sentiment est injuste lorsqu'il est exclusif; que la vie que vous avez -menée, les exemples que vous avez jusqu'à présent eu sous les yeux vous -éloignent de la fréquentation des blancs, je le comprends et je ne vous -en adresse aucun reproche, mais il ne faudrait pas, même lorsque vous -auriez eu à vous plaindre d'un ou de plusieurs d'entre eux, les rendre -tous responsables du crime de quelques-uns et les envelopper dans la -même haine; parmi les blancs il y en a de bons, je compte même vous -mettre bientôt en rapports avec un de ceux-là.</p> - -<p>—Moi! s'écria le jeune homme.</p> - -<p>—Vous, parfaitement et pourquoi pas? Si cela doit concourir à la -réussite de nos projets.</p> - -<p>—Mon ami, vous parlez d'une façon tout à fait incompréhensible pour -moi; mon esprit cherche vainement à vous suivre et à surprendre votre -pensée au milieu du réseau inextricable dans lequel il vous plaît de -l'enserrer, soyez bon pour moi, ne me laissez pas ainsi me fatiguer -en pure perte à tâcher de vous deviner, venez au fait clairement et -simplement.</p> - -<p>—Soit, en deux mots, voici ce dont-il s'agit; le général brésilien -avec lequel nous avons traité n'avait qu'un but en entamant des -relations avec nous: c'était de nous éloigner pour des raisons qu'il -croit connues de lui seul, mais que je sais aussi bien que lui, de nos -territoires de chasse et nous éloigner de telle façon que jamais nous -n'y revenions.</p> - -<p>—Mais il me semble que si tel était son but il l'a atteint jusqu'à un -certain point?</p> - -<p>—Peut-être a-t-il réalisé la première partie de son plan, mais la -seconde ne réussira pas aussi facilement; cet homme est non seulement -l'ennemi de notre nation, mais il est votre plus implacable ennemi et -son plus vif désir est de vous abattre sous ses coups.</p> - -<p>—Moi, mais il ne me connaît pas, mon ami.</p> - -<p>—Vous le supposez, mais mieux que vous, cher Gueyma, je suis en état -de juger la question; croyez donc à la vérité de mes paroles.</p> - -<p>—Il suffit; je suis heureux de ce que vous m'apprenez.</p> - -<p>—Pourquoi cela?</p> - -<p>—Parce que la première fois que le hasard nous mettra en présence, je -ne me ferai aucun scrupule de lui fendre la tête.</p> - -<p>—Gardez-vous-en bien, mon ami, s'écria le Cougouar avec un mouvement -d'épouvante. Si, ce que, je l'espère, n'arrivera pas, vous vous -retrouviez face à face avec lui, il faudrait au contraire feindre, -je ne dirai pas de l'amitié, mais tout au moins la plus complète -indifférence pour lui. Souvenez-vous de ce conseil et servez-vous-en à -l'occasion. La vengeance se prépare de longue main et ne réussit que -lorsque le moment est bien choisi; ce que je vous dis vous semble, je -le sais, incompréhensible, mais bientôt, je l'espère, il me sera permis -de m'expliquer plus clairement et alors vous reconnaîtrez la vérité de -mes paroles et combien j'ai eu raison de vous recommander la prudence. -Je ne veux pas insister davantage sur ce sujet, nous ne tarderons pas -à atteindre l'endroit désigne pour le campement et j'ai à vous parler -d'une autre personne envers laquelle je serai heureux de vous voir -professer les sentiments les plus francs et les plus amicaux.</p> - -<p>—Et quelle est cette personne, s'il vous plaît, mon ami, -appartient-elle à notre race ou s'agit-il d'un blanc?</p> - -<p>—Il s'agit d'un blanc, mon cher Gueyma, et d'un blanc que jusqu'à -présent, qui plus est, vous avez cru être un de nos ennemis les plus -acharnés; en un mot, je veux parler du chef que les Espagnols nomment -Zéno Cabral.</p> - -<p>—J'admire, mon ami, la prudence dont vous avez fait preuve au -commencement de cet entretien, en me recommandant de ne laisser -paraître sur mes traits aucune marque de surprise et de conserver un -visage impassible.</p> - -<p>—Oui, vous raillez, répondit le Cougouar avec un fin sourire, et, en -apparence, vous avez raison; cependant, bientôt, ainsi que cela arrive -toujours lorsqu'on n'a pas été à même d'approfondir certains faits, les -événements vous donneront tort.</p> - -<p>—Ma foi, je vous avoue, mon ami, en toute franchise, que je le désire -ardemment, et vous pouvez me croire, malgré tout le mal que nous a fait -ce chef depuis le commencement de notre expédition, je me sens malgré -moi attiré vers lui par un sentiment que je ne saurais analyser, et -qui, malgré l'envie que souvent j'en ai eue, m'a toujours empêché de le -haïr.</p> - -<p>—Dites-vous vrai? Éprouvez-vous réellement cette attraction -instinctive pour cet homme?</p> - -<p>—Je vous le certifie, je me sens porté à l'aimer, et, pour peu que -vous me prouviez qu'il en doit être ainsi, je vous assure que je ne -ressentirai aucun déplaisir à suivre votre injonction.</p> - -<p>—Aimez-le donc, mon ami; suivez l'impulsion de votre cœur; il ne vous -trompe pas. Cet homme est bien réellement digne de votre amitié, et -bientôt vous en aurez la preuve.</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—De la façon la plus simple; bientôt je vous présenterez l'un à -l'autre.</p> - -<p>—Vous me ferez faire la connaissance de Zéno Cabral?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Voilà qui me confond; comment, il osera venir dans notre camp.</p> - -<p>—Au besoin, à mon appel, il n'hésiterait pas à le faire; mais ce n'est -pas de cette façon qu'il convient de procéder; il ne se rendra pas dans -notre camp, c'est nous, au contraire, qui irons le trouver.</p> - -<p>—Nous?</p> - -<p>—Certes.</p> - -<p>—Ooha! Avez-vous bien réfléchi, mon ami, aux conséquences d'une -semblable démarche? Si cet homme nous tendait un piège?</p> - -<p>—Nous n'avons rien de tel à redouter de sa part.</p> - -<p>Gueyma baissa la tête d'un air pensif. Pendant assez longtemps, les -deux chefs continuèrent ainsi a cheminer côte à côte sans échanger une -parole, absorbés chacun par leurs pensées; enfin le jeune homme releva -son front rêveur.</p> - -<p>—Nous voici bientôt à l'endroit où nous avons décidé de camper pour -laisser passer la grande chaleur du jour; n'avez-vous rien de plus à me -dire?</p> - -<p>—Rien, quant à présent, mon ami; bientôt, nous reprendrons cet -entretien; maintenant il nous faut songer à installer nos guerriers -dans une position sûre, car peut-être demeurerons-nous dans ce -campement plus longtemps que vous ne le supposez.</p> - -<p>—Comment! Ne repartirons-nous pas dans quelques heures?</p> - -<p>—Ce n'est guère probable; du reste, vous en déciderez vous-même, -lorsque le moment sera venu de prendre une détermination à ce sujet.</p> - -<p>Et comme s'il voulait éviter que le jeune chef lui adressât une -question à laquelle il ne se souciait probablement pas de répondre, -le Cougouar retint la bride et, arrêtant son cheval, il laissa son -compagnon passer devant lui.</p> - -<p>Cependant le sentier s'élargissait de plus en plus, la forêt -devenait moins épaisse, et, après avoir tourné un coude, les Indiens -débouchèrent sur une espèce d'esplanade assez large, entièrement -dénuée d'arbres, bien que couverte d'une herbe haute et drue; cette -esplanade formait à peu près ce que, au Mexique, on nomme un <i>voladero</i> -c'est-à-dire que de ce côté la base de la montagne que les Guaycurús -avaient franchie presque sans s'en apercevoir par une pente douce -et insensible, minée par les eaux ou par un cataclysme produit par -une de ces convulsions fréquentes en ce pays, formait au-dessous de -l'esplanade une énorme cavité rentrante qui lui donnait l'apparence -d'un gigantesque balcon et rendait de ce côté toute attaque impossible.</p> - -<p>Du côté opposé, les flancs de la montagne s'escarpaient en blocs -abrupts de rochers, sur la cime desquels les vigognes et les lamas -auraient seuls pu, sans craindre d'être précipités, poser leurs pieds -délicats.</p> - -<p>Les seuls points accessibles étaient ceux par lesquels on arrivait à -l'esplanade, c'est-à-dire le sentier lui-même; point des plus faciles à -défendre au moyen de quelques troncs d'arbres jetés en travers.</p> - -<p>Gueyma ne put retenir un sourire de satisfaction à la vue de cette -forteresse naturelle.</p> - -<p>—Quel malheur qu'il nous faille, dans quelques heures, abandonner une -si avantageuse position? murmura-t-il.</p> - -<p>Le Cougouar sourit sans répondre et se mit en devoir d'organiser le -campement. Quelques guerriers se détachèrent pour aller chercher le -bois nécessaire pour les feux, d'autres abattirent plusieurs arbres -auxquels ils laissèrent toutes leurs branches, et qui, bientôt, -formèrent un retranchement inexpugnable.</p> - -<p>Les chevaux furent dessellés, laissée en liberté et mis à même de -l'herbe verte, qu'ils commencèrent à tondre à pleine bouche.</p> - -<p>Les feux allumés, on prépara le repas du matin, et bientôt les -guerriers guaycurús se trouvèrent installés sur l'esplanade d'une façon -aussi solide, en apparence, que s'ils devaient y faire un long séjour, -au lieu de ne s'y arrêter qu'en passant.</p> - -<p>Lorsque les sentinelles furent placées, que le repas fut terminé et que -les guerriers se furent étendus çà et là pour se livrer au repos, selon -l'invariable coutume des Indiens qui n'admettent pas que, à moins de -circonstances exceptionnelles, on reste éveillé lorsqu'on peut dormir, -le Cougouar s'approcha de Gueyma.</p> - -<p>—Vous sentez-vous fatigué? lui demanda-t-il avec un geste significatif.</p> - -<p>—Pas du tout, répondit-il; mais pourquoi cette question?</p> - -<p>—Simplement parce que j'ai l'intention d'aller un peu à la découverte -afin de m'assurer que le passage est libre et que nous n'avons dans -notre marche à redouter aucune embuscade, et que s'il vous convient de -m'accompagner pendant que nos guerriers se reposent, nous accomplirons -de compagnie cette excursion.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux, répondit Gueyma qui comprit que l'excursion -susdite n'était qu'un prétexte pour donner le change aux guerriers et -colorer leur sortie.</p> - -<p>—Puisqu'il en est ainsi, reprit le Cougouar, partons sans plus -attendre, nous n'avons pas un instant à perdre.</p> - -<p>Le jeune homme se leva aussitôt et prit son fusil.</p> - -<p>—Nous allons à pied, fit-il.</p> - -<p>—Certes, nos chevaux nous embarrasseraient et ne pourraient que -retarder notre marche qui, d'ailleurs, doit être secrète.</p> - -<p>—Allons donc, alors.</p> - -<p>Les deux chefs quittèrent aussitôt le camp par le point opposé à celui -par lequel ils étaient arrivés, non pas toutefois sans avoir recommandé -à un chef inférieur de les remplacer pendant leur absence et de veiller -avec la plus grande vigilance sur la sûreté générale.</p> - -<p>Ils ne tardèrent pas à disparaître au milieu des épais taillis et des -arbres dont la sente était bordée à droite et à gauche.</p> - -<p>Ils marchaient bon pas, se contentant de jeter parfois un regard -investigateur autour d'eux, sans prendre d'autre précaution pour -dissimuler leur présence.</p> - -<p>Gueyma suivait silencieusement le Cougouar, se demandant intérieurement -quel était le but de cette mystérieuse sortie.</p> - -<p>Quant au vieillard, il s'avançait sans hésitation aucune, se dirigeant -au milieu de ce dédale de verdure avec une sûreté qui témoignait d'une -grande connaissance des lieux et d'un but déterminé à l'avance, car les -deux chefs avaient depuis longtemps déjà abandonné la sente, et, sans -suivre aucun chemin tracé, ils marchaient en droite ligne devant eux, -franchissant les obstacles qui, de temps en temps, surgissaient sur -leur passage, sans se détourner ni à droite ni à gauche.</p> - -<p>Au bout d'une demi-heure environ, ils atteignirent le lit desséché -d'un torrent qui formait une assez large baie dans la montagne, et, -s'accrochant des pieds et des mains, avec cette adresse qui caractérise -les Indiens, aux anfractuosités des pierres, aux touffes d'herbes et -aux branches des buissons, ils commencèrent à descendre rapidement par -une pente assez roide, et qui, à d'autres hommes que ceux-là, n'aurait -pas laissé que d'offrir d'assez grandes difficultés et même certains -dangers.</p> - -<p>A la moitié de la descente, à peu près, le Cougouar s'arrêta sur un -fragment de roc, devant une excavation naturelle, dont l'entrée béante -s'ouvrait juste en face de lui.</p> - -<p>Après avoir attentivement regardé dans toutes les directions, le -vieillard fit signe à son compagnon de se placer auprès de lui et -indiquant du doigt la caverne:</p> - -<p>—Voilà où nous allons, dit-il à voix basse.</p> - -<p>—Ah! répondit le jeune homme de l'air le plus souriant qui lui fût -possible d'affecter, bien que sa curiosité fût vivement excitée; s'il -en est ainsi, ne demeurons pas là davantage, entrons.</p> - -<p>—Un instant, reprit le Cougouar en lui appuyant la main sur l'épaule, -assurons-nous d'abord qu'il est arrivé.</p> - -<p>—Arrivé, qui? demanda le jeune homme.</p> - -<p>—Celui que nous voulons voir, probablement, fit le vieillard.</p> - -<p>—Ah! Fort bien, seulement c'est vous, et non moi, qui désirez voir la -personne dont il s'agit.</p> - -<p>—Ne jouons pas sur les mots, mon ami, il vous importe autant qu'à moi, -croyez-le bien, que cette entrevue ait lieu.</p> - -<p>—Vous savez que je me laisse entièrement guider par vous, je crois -même vous avoir donné des preuves d'une exemplaire docilité. Agissez -donc à votre guise. Après l'entretien qui va avoir lieu, je serai -probablement plus en état de connaître de quelle importance est pour -moi cette démarche que, je vous l'avoue, je ne fais qu'à mon corps -défendant, bien que, je vous le répète, je me sente attiré vers cet -homme.</p> - -<p>Le Cougouar ouvrit la bouche comme s'il voulait répondre, mais se -ravisant presque aussitôt, il se détourna d'un mouvement brusque, -et, après avoir une dernière fois exploré les environs d'un regard -circulaire et s'être assuré que la solitude la plus complète continuait -à régner autour d'eux, il imita à deux reprises le cri du condor.</p> - -<p>Presque aussitôt un cri semblable sortit de la caverne.</p> - -<p>Le vieillard s'approcha vivement de l'entrée et penchant légèrement -le corps en avant tout en armant son fusil, afin d'être prêt à tout -événement:</p> - -<p>—Nous avons longtemps marché, la fatigue nous accable, dit-il, comme -s'il s'adressait à son compagnon; reposons-nous quelques instants ici, -cet endroit solitaire me semble sûr.</p> - -<p>—Vous y serez reçu par de bons amis, répondit immédiatement une voix -partant de l'intérieur de la caverne.</p> - -<p>Un bruit de pas se fit entendre et un homme parut.</p> - -<p>Le nouveau venu, revêtu du costume pittoresque des gauchos de la Banda -Oriental, n'était autre que Zéno Cabral.</p> - -<p>Gueyma remarqua, avec une surprise qu'il n'essaya pas de dissimuler, -que le chef des montoneros n'avait pas d'armes, du moins apparentes.</p> - -<p>—Soyez les bienvenus, dit-il en saluant avec une gracieuse courtoisie -les deux chefs indiens, je vous attends déjà depuis assez longtemps; je -suis heureux de vous voir.</p> - -<p>Les capitaos guaycurús s'inclinèrent silencieusement et le suivirent, -sans hésiter, dans la caverne.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XV" id="XV">XV</a></h4> - - -<h4>LES PINCHEYRAS</h4> - - -<p>Nous abandonnerons pendant quelques instants les chefs guaycurús, -pour nous transporter à une vingtaine de lieues plus loin, dans le -cœur même de la cordillière, où se trouvent certains personnages fort -intéressants de ce récit et où, deux ou trois jours avant celui où nous -sommes arrivés, se passaient des événements que nous devons relater.</p> - -<p>La guerre civile, en détruisant l'ancienne hiérarchie établie par les -Castillans dans leurs colonies, et en bouleversant les rangs et les -fastes, avait fait monter à la surface de la société hispano-américaine -certaines personnalités fort curieuses à étudier et parmi lesquelles -les Pincheyras tenaient, sans contredit, une des positions les plus -accusées.</p> - -<p>Disons ce que c'était que ces Pincheyras, dont le nom s'est à plusieurs -reprises déjà trouvé sous notre plume et d'où provient la sombre et -mystérieuse célébrité qui, même aujourd'hui, après tant d'années, -entoure leur nom d'une sanglante et redoutable auréole.</p> - -<p>Pincheyra commença comme la plupart des partisans de cette époque, -c'est-à-dire que, d'abord, il fut bandit; né à San Carlos au centre -de cette province de Maule dont les habitants ne se courbèrent jamais -sous le joug des Incas et ne subirent qu'en frémissant celui des -Espagnols, don Pablo Pincheyra était un Indien de pied en cap, le sang -des Araucans coulait presque sans mélange dans ses veines, aussi dès -qu'il fut mis hors la loi et contraint de chercher un refuge parmi les -Indiens, ceux-ci répondirent-ils avec empressement à son premier appel -et vinrent-ils joyeusement se grouper autour de lui et former le noyau -de cette redoutable cuadrilla, qui devait plus tard se nommer l'armée -royale.</p> - -<p>Pincheyra avait trois frères: ceux-ci, qui gagnaient à grand-peine -leur vie en maniant tour à tour le lasso et la hache, c'est-à-dire en -travaillant comme garçons de ferme et bûcherons, saisirent l'occasion -que leur ainé leur offrait, et allèrent se joindre à lui en compagnie -de tous les mauvais sujets qu'il leur fut possible de recruter.</p> - -<p>Aussi les Pincheyras, comme on les nommait, ne tardèrent-ils pas à -devenir la terreur du pays qu'il leur avait plu de choisir comme -théâtre de leurs sinistres exploits.</p> - -<p>Lorsqu'ils avaient pillé les grandes <i>chacras</i>, mis à rançon les -hameaux, ils se réfugiaient au désert, et là, ils bravaient impunément -l'impuissante colère de leurs ennemis.</p> - -<p>En effet, dans ces régions reculées, la justice, trop faible, ne -pouvait se faire respecter, et ses agents, malgré leur bon vouloir, -étaient contraints de demeurer spectateurs des déprédations commises -journellement par les bandits.</p> - -<p>Don Pablo Pincheyra était loin d'être un homme ordinaire; la nature -avait, été prodigue envers lui; à un courage de lion il joignait -une rare sagacité, une justesse de coup d'œil peu commune et une -pénétration inouïe, réunie à des dehors pleins de noblesse et même -d'affabilité.</p> - -<p>Aussi, les événements aidants, le hardi chef de bandits, loin d'être -inquiété pour ses incessants brigandages, sut-il non seulement se faire -accepter comme partisan, mais encore il se vit rechercher et solliciter -par ceux dont l'intérêt avait été si longtemps de l'anéantir, mais qui -maintenant se trouvaient contraints de réclamer son appui.</p> - -<p>Don Pablo ne se laissa pas éblouir par ce nouveau caprice de la -fortune, il se trouva tout à coup au niveau du rôle que le hasard -l'appelait à jouer, et se déclara nettement pour l'Espagne contre la -révolution.</p> - -<p>Sa troupe, augmentée considérablement par les déserteurs et les -volontaires qui venaient se ranger sous sa bannière, se disciplina peu -à peu, grâce à quelques officiers européens que don Pablo sut attirer -à lui, et l'ancienne cuadrilla de bandits se métamorphosa presque -instantanément en une troupe régulière, presque une armée, puisqu'elle -comptait, en infanterie et cavalerie, plus de quinze cents combattants, -nombre considérable à cette époque dans ces contrées si peu peuplées.</p> - -<p>Dès qu'il jugea que l'<i>armée royale</i>, ainsi qu'il la nommait -emphatiquement, était en état de tenir la campagne, don Pablo Pincheyra -prit résolument l'offensive, et commença les hostilités contre les -révolutionnaires en tombant sur eux à l'improviste et en les battant -dans plusieurs rencontres.</p> - -<p>Les Pincheyras connaissaient les repaires les plus cachés et les -plus ignorés des cordillières; leurs expéditions terminées, ils se -retiraient dans des retraites d'autant plus inaccessibles qu'elles -étaient défendues non seulement par tout l'intervalle d'une solitude -désolée, mais encore par la terreur qu'inspiraient ces redoutables -partisans, pour lesquels tout était bon, et qui ne faisaient même pas -grâce aux enfants aux femmes et aux vieillards, et les entraînaient à -leur suite attachés par les poignets à la queue de leurs chevaux.</p> - -<p>Un autre chef de partisan, mais celui-là brave et honnête officier -castillan, combattait, lui aussi, de son côté, pour la défense de la -cause perdue de l'Espagne, on le nommait Zinozain.</p> - -<p>Ainsi, au moment où l'Amérique du Sud tout entière, depuis le Mexique, -jusqu'aux frontières de Patagonie, se soulevait à la fois contre le -joug odieux de l'Espagne et proclamait hautement son indépendance, -deux hommes isolés, sans autre prestige que leur indomptable énergie, -soutenus seulement par des Indiens bravos et des aventuriers de toutes -nations, luttaient héroïquement contre le courant qui, malgré eux, les -entraînait, et prétendaient remettre les colonies sous la domination -castillane.</p> - -<p>Malgré les méfaits de ces hommes, des Pincheyras surtout, dont -la sauvage cruauté les entraînait souvent à commettre des actes -inqualifiables de barbarie, il y avait cependant quelque chose de -réellement grand dans cette détermination de ne pas abandonner la -fortune de leurs anciens maîtres et de périr plutôt que de trahir leur -cause: aussi, aujourd'hui encore, après tant d'années, leur nom est-il -dans ces contrées entouré d'une espèce d'auréole grandiose, et sont-ils -devenus pour la masse du peuple des êtres légendaires dont, avec une -crainte respectueuse, on raconte les incroyables exploits, le soir -à la veillée, lorsqu'après les durs travaux de la journée, on cause -paisiblement en buvant le maté et en fumant la cigarette, autour du feu -de veille dans la pampa.</p> - -<p>A vingt lieues environ de l'endroit où s'étaient arrêtés les Guaycurús -pour laisser passer la grande chaleur du jour, au centre d'une vaste -vallée dominée de tous les côtés par les pics neigeux et inaccessibles -de la cordillière, don Pablo Pincheyra avait établi son camp.</p> - -<p>Ce camp, placé à la source même de deux rivières, n'était pas -provisoire, mais permanent; aussi ressemblait-il bien plutôt à une -ville qu'à un bivouac de soldats. Les huttes, faites à l'indienne, en -forme de toldos, avec des pieux croisés au sommet et recouvertes de -cuirs de vache et de peaux de jument, affectaient une certaine symétrie -dans leur alignement, formant des rues, des places et des carrefours, -ayant des corales remplis de bœufs et de chevaux; quelques-unes même -possédaient de petits jardins, où poussaient, tant bien que mal, vu la -rigueur du climat, quelques plantes potagères.</p> - -<p>Au centre juste du camp se trouvaient les toldos des officiers et des -quatre frères Pincheyras, toldos mieux construits, mieux aménagés, et -surtout beaucoup plus propres que ceux des soldats.</p> - -<p>On ne pouvait parvenir dans la vallée où le camp était établi que par -deux étroits cañones situés, l'un à l'est et l'autre au sud-ouest du -camp; mais ces deux cañones avaient été fortifiés de telle sorte, au -moyen d'abatis de bois énormes entassés pêle-mêle sans ordre apparent, -mais parfaitement ordonnés, que toute tentative pour forcer la double -entrée de ces cañones eût été vaine. Cependant des sentinelles -immobiles et l'œil fixé, sur les détours des défilés, veillaient -attentivement à la sûreté commune, pendant que leurs compagnons, -retirés sous leurs toldos, vaquaient à leurs occupations avec ce -laisser-aller insouciant qui prouve combien on est certain de n'avoir -aucun danger sérieux à redouter.</p> - -<p>Le toldo de don Pablo Pincheyra était facile à reconnaître du premier -coup d'œil. Deux sentinelles se promenaient devant, et plusieurs -chevaux, tout sellés et prêts à être montés, étaient attachés à des -piquets, à quelques pas de la porte, au-dessus de laquelle, planté -sur une longue lance fichée en terre, le drapeau espagnol flottait -majestueusement au souffle inconstant de la brise folle du matin. Des -femmes, parmi lesquelles plusieurs étaient jeunes et jolies, bien -que leurs traits fussent pour la plupart flétris par la douleur et -l'excès de travail, sillonnaient les rues du camp portant de l'eau, -du bois ou d'autres provision; quelques unes à l'entrée des toldos se -livraient aux soins du ménage; des peones; montés sur de forts chevaux -et armés de longues lances, faisaient sortir les bestiaux des corales -et les conduisaient au pâturage hors du camp. Enfin tout était vie et -animation dans cet étrange repaire de bandits qui se donnaient le nom -d'armée royale, et pourtant, à travers ce tohu-bohu et ce désordre -apparent, il était facile de reconnaître une pensée régulatrice et -une volonté puissante qui dirigeait tout, sans jamais rencontrer -d'objection ou même d'hésitation de la part des subordonnés.</p> - -<p>Au moment où nous pénétrons dans le camp, un homme portant le costume -des Gauchos des pampas de Buenos Aires souleva la frazada ou couverture -servant de porte à un toldo construit avec une certaine régularité, et, -après avoir jeté à droite et à gauche un regard curieux et inquiet, il -quitta le toldo et mit, bien qu'avec une certaine hésitation, le pied -dans la rue.</p> - -<p>De même que tous les habitants de ce singulier centre de population, -cet homme était armé jusqu'aux dents, d'un sabre droit qui battait son -flanc gauche, d'une paire de long pistolets passés à sa ceinture, et -d'un couteau à lame étroite, enfoncé dans sa polena droite et dont le -manche de corne remontait sur sa cuisse; un fusil double était jeté sur -son épaule.</p> - -<p>Cependant, malgré ce formidable arsenal qu'il portait avec lui, -l'homme dont nous parlons ne paraissait nullement rassuré; sa démarche -hésitante, les regards, furtifs qu'il lançait incessamment autour de -lui, tout dénotait chez cet homme une vive appréhension qu'il essayait -vainement de cacher, mais qu'il ne parvenait pas à vaincre.</p> - -<p>—Parbleu, murmura-t-il à demi-voix au bout d'un instant, je suis idiot -sur mon honneur! Un homme en vaut un autre, que diable! Et s'il faut -en venir aux voies de faits, on y viendra; s'il me tue, eh bien! Tant -mieux, de cette façon, tout sera fini! J'aimerais autant cela, cette -absurde existence commence à me peser considérablement! C'est égal, je -ne sais si Salvator Rosa, lorsqu'il se trouva parmi les brigands, vit -jamais une aussi complète collection de bandits que ceux avec lesquels -j'ai le bonheur de vivre depuis deux mois; quels magnifiques chenapans! -Il serait, je crois, impossible de rencontrer leurs pareils, tant ils -sont heureusement réussis! Ah! ajouta-t-il avec un soupir de regret, -s'il m'était seulement possible d'en croquer quelques-uns! Mais non, -ces drôles-là n'ont aucun sentiment de l'art; il est impossible de -les faire poser une seconde! Au diable l'idée biscornue qui m'a fait -bêtement abandonner la France pour venir ici!</p> - -<p>Et Émile Gagnepain, que le lecteur a sans doute reconnu déjà, poussa un -second soupir, plus profond que le premier, et envoya vers le ciel un -regard désespéré.</p> - -<p>Cependant il continua à avancer à grands pas vers une des sorties -du camp. Sa démarche était devenue peu à peu plus assurée; il avait -relevé fièrement la tête et était parvenu, à grand-peine sans doute, à -affecter la plus complète insouciance.</p> - -<p>Le peintre avait presque traversé le camp dans toute sa longueur; il -était parvenu à un toldo assez grand servant de corps de garde aux -soldats chargés de veiller aux retranchements, et il hâtait le pas -dans le but sans doute d'échapper aux questions indiscrètes de quelque -partisan désœuvré, lorsqu'il se sentit soudain frapper sur l'épaule. -Bien que cet attouchement n'eût en soi rien d'agressif et fût au -contraire tout amical, le jeune homme tressaillit intérieurement; mais, -faisant bonne contenance, il se retourna aussitôt, et donnant à son -visage l'expression la plus aimable qu'il lui fut possible, il tendit -vivement la main à celui qui l'avait ainsi arrêté à l'improviste et le -salua en souriant du <i>buenos días</i>, <i>caballero</i>, qui est de rigueur sur -toute terre espagnole.</p> - -<p>—Et vous, señor Francés, répondit gaiement son interlocuteur en lui -rendant son salut et lui pressant délicatement la main, vous vous -portez bien, j'imagine, vive Dios! Il faut un hasard comme celui-ci -pour que j'aie le plaisir d'entrevoir votre visage ami.</p> - -<p>Le peintre fut un instant interloqué à cette parole dont l'intonation -malicieuse ne lui échappa pas, mais, dominant son émotion et feignant -la plus complète bonhomie:</p> - -<p>—Que voulez-vous, don Pablo, répondit-il, il n'y a nullement de ma -faute dans cette apparente négligence dont vous vous plaignez; les -soucis et les soins du commandement vous dominent et vous absorbent de -telle sorte, que vous devenez inabordable, quelque désir qu'on ait de -vous faire visite.</p> - -<p>Don Pablo Pincheyra, car c'était lui, sourit avec finesse.</p> - -<p>—Est-ce bien là le motif qui vous fait m'éviter? lui dit-il.</p> - -<p>—Vous éviter?</p> - -<p>—Dame, trouvez une autre expression, si vous le pouvez, je ne demande -pas mieux, moi; je dirai vous abstenir de me chercher, si vous le -préférez.</p> - -<p>—Vous vous trompez, don Pablo, répondit avec fermeté le jeune homme -qui brûlait ses vaisseaux, je ne vous évite pas plus que je n'ai de -motifs de m'abstenir de vous chercher et la preuve...</p> - -<p>—La preuve? interrompit don Pablo avec un regard fin et interrogateur.</p> - -<p>—C'est qu'aujourd'hui, en cet instant même, je me dirigeais vers les -retranchements dans l'espoir de vous y rencontrer.</p> - -<p>—Ah! Ah! fit-il; alors, puisqu'il en est ainsi, je suis heureux, -caballero, que le hasard vous ait si bien servi en nous mettant ainsi -face à face.</p> - -<p>—Le hasard n'est pour rien dans l'affaire, je vous prie de le croire, -don Pablo.</p> - -<p>—Mieux eût valu, cependant, venir tout simplement à mon toldo.</p> - -<p>—Ce n'est pas mon avis, puisque je vous rencontre ici.</p> - -<p>—C'est juste, dit en riant le partisan, vous avez réponse à tout, -cher seigneur; admettons donc que vous ayez réellement l'intention de -me visiter, et veuillez, je vous prie, me faire connaître les motifs -auxquels je dois l'honneur de cette tardive visite.</p> - -<p>—Croyez-vous cher don Pablo, que le lieu ou nous nous trouvons soit -bien convenable pour une conversation sérieuse, comme doit être celle -que je désire avoir avec vous?</p> - -<p>—Ah! fit Don Pablo, c'est donc d'affaires graves que vous comptez me -parler?</p> - -<p>—On ne saurait plus graves.</p> - -<p>—Puisqu'il en est ainsi, je suis, à mon grand regret, contraint de -vous prier de différer cette conférence de quelques heures.</p> - -<p>—Me serait-il permis, sans courir le risque de passer à vos yeux pour -indiscret, de vous demander le motif de ce retard qui, je vous l'avoue, -me contrarie fort?</p> - -<p>—Oh! Mon Dieu, je n'ai pas de secrets pour vous, cher seigneur, vous -le savez; le fait est que j'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de -certaines personnes avec lesquelles je dois, aussitôt qu'elles seront -ici, avoir un entretien de la plus haute importance.</p> - -<p>—Pardon, seigneur don Pablo, mais ces personnes auxquelles vous faites -allusion, je crois les connaître, de réputation du moins, de plus, si -je suis bien informé, je sais sur quel sujet roulera l'entretien que -vous devez avoir avec elles.</p> - -<p>L'œil noir de don Pablo Pincheyra lança un éclaire qui s'éteignit -aussitôt, et il répondit d'un ton doux et mielleux:</p> - -<p>—Et vous concluez de cela, cher seigneur?</p> - -<p>—Je conçois seigneur don Pablo, que peut-être il serait bon dans -l'intérêt général, que vous consentissiez à m'entendre, d'abord.</p> - -<p>Le peintre, dont le parti était pris et qui sentait la colère gronder -sourdement dans son cœur, était devenu rude et cassant, résolu à -pousser les choses jusqu'aux dernières extrémités, quelles que dussent -être les conséquences de sa conduite.</p> - -<p>De son côté, don Pablo, sous sa feinte aménité, cachait évidemment une -résolution arrêtée d'avance et dont rien ne le ferait se départir; -c'était donc entre ces deux hommes qui se parlaient ainsi, le sourire -sur les lèvres, mais la haine ou tout au moins la colère au cœur, une -partie étrange qui se jouait en ce moment.</p> - -<p>Ce fut le partisan qui renoua l'entretien un instant interrompu.</p> - -<p>—Ainsi, seigneur Français, dit-il, vous étiez sorti de votre toldo -dans le but de me faire visite?</p> - -<p>—Oui, señor.</p> - -<p>—A moi spécialement?</p> - -<p>—A vous, oui.</p> - -<p>—Eh! fit-il avec un ricanement expressif, en désignant du doigt la -ceinture garnis d'armes du jeune homme, vous conviendrez que vous -prenez singulièrement vos précautions lorsque vous allez voir vos amis.</p> - -<p>—Nous sommes dans un pays, señor, répondit froidement le peintre, où -il est bon d'être toujours sur ses gardes.</p> - -<p>—Même avec ses amis?</p> - -<p>—Surtout avec ses amis, dit-il nettement.</p> - -<p>—Bien, reprit froidement le partisan, suivez-moi à l'écart, afin que -nous puissions causer sans craindre d'être interrompus.</p> - -<p>—Je vous suis.</p> - -<p>—Vous remarquerez, señor, que j'ai en vous plus de confiance que vous -ne daignez m'en témoigner.</p> - -<p>—Parce que, señor?</p> - -<p>—Parce que, moi, je suis sans armes.</p> - -<p>Le jeune homme haussa les épaules.</p> - -<p>—Vous agissez comme bon vous semble, dit-il froidement; peut-être -avez-vous tort, peut-être avez-vous raison... Qui saurait le dire?</p> - -<p>—Je ne crains pas d'être assassiné.</p> - -<p>—Si cette insulte s'adresse à moi, elle frappe à faux; de ce que je -prends des précautions contre vous, il ne s'ensuit pas nécessairement -que je sois capable de vous assassiner, ainsi que vous le dites.</p> - -<p>Le partisan hocha la tête d'un air de doute.</p> - -<p>—On se munit d'armes, continua le jeune homme avec un accent incisif -pour se garantir des attaquas des bêtes fauves, sans avoir pour cela le -désir de les combattre.</p> - -<p>—Bien, bien, seigneur français, dit don Pablo d'une voix sombre, venez -sans plus de paroles, je n'ai que quelques instants à vous donner, -profitez-en.</p> - -<p>Tout en échangeant ces mots aigres-doux, les deux hommes s'étaient mis -à marcher côte à côte et étaient sortis du camp, salués à leur passage -par les sentinelles placées aux retranchements.</p> - -<p>Ils continuèrent ainsi à s'avancer dans la campagne jusqu'à ce qu'enfin -ils eussent atteint un endroit assez retiré, espèce de coude formé -par un retour du cañon dans lequel ils s'étaient engagés et d'où on -ne pouvait ni les voir, ni les entendre, tandis qu'eux, au contraire, -découvraient une assez longue distance à droite et a gauche, en avant -comme en arrière du chemin qui conduisait au camp, et sur lequel nul -n'aurait pu paraître sans qu'ils l'eussent aussitôt découvert.</p> - -<p>—Je crois, seigneur français, dit don Pablo en s'arrêtant, que ce lieu -vous doit convenir; veuillez donc parler sans plus de retard.</p> - -<p>—Ainsi ferai-je, répondit le Français en posant à terre la crosse de -son fusil et en appuyant les deux mains sur l'extrémité du canon, tout -en jetant un regard soupçonneux autour de lui.</p> - -<p>—Oh! Nous sommes bien seuls, allez, reprit don Pablo avec un sourire -ironique, vous pouvez parler sans crainte.</p> - - -<p>—Ce n'est pas la crainte qui me retient en ce moment; j'ai tant de -choses à vous dire que je ne sais réellement par laquelle commencer.</p> - -<p>—A votre aise; seulement; hâtez-vous si vous voulez que je vous -entende jusqu'au bout: dans quelques minutes peut-être je serai obligé -de vous fausser compagnie.</p> - -<p>—L'officier espagnol que vous attendez ne sera pas ici avant une heure -au moins, nous avons donc le temps.</p> - -<p>—Comment savez-vous que j'attends un officier espagnol?</p> - -<p>—Que vous importe si cela est?</p> - -<p>—Señor Français, reprit-il en fronçant le sourcil et avec un léger -accent de menace, prenez garde de pénétrer dans mes secrets plus avant -que je ne le désirerais. Depuis deux mois que nous vivons côte à côte, -vous avez été, je le suppose, à même de me connaître; il n'est pas bon, -croyez-moi, d'essayer de s'immiscer contre ma volonté dans mes affaires.</p> - -<p>—Vous auriez raison de parler ainsi, si ces affaires vous regardaient -seul, mais comme malheureusement je m'y trouve mêlé, elles sont autant -miennes que vôtres.</p> - -<p>—Je ne vous comprends pas.</p> - -<p>—En êtes-vous bien sûr, répondit le jeune homme, avec un sourire -ironique.</p> - -<p>—Voyons, expliquez-vous franchement et loyalement comme un homme au -lieu de bavarder comme une vieille femme, reprit le partisan avec un -commencement de colère.</p> - -<p>—Voici deux mois, reprit le jeune homme, que nous vivons côte à côte, -ainsi que vous-même l'avez dit, qu'avez-vous fait pendant ces deux -mois? Comment avez vous tenu la parole que vous m'aviez donnée?</p> - -<p>—N'ai-je pas sauvé les deux dames, ainsi que je m'y étais engagé, du -péril qui les menaçait.</p> - -<p>—Oui, mais pour les faire tomber dans un plus grand encore.</p> - -<p>—Je ne vous comprends pas, señor.</p> - -<p>—Il n'y a de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, vous -me comprenez fort bien au contraire; malheureusement pour vous, vous -n'en êtes pas encore où vous le croyez, j'ai juré de défendre ces -pauvres dames et je les défendrai, fut-ce au péril de ma vie.</p> - -<p>—Vous êtes fou, señor, nul que je sache, moi moins encore que -personne, n'a l'intention de nuire, en quoi que ce soit, à ces dames; -depuis leur arrivée ici, à Casa-Trama, elles ont, vous ne sauriez le -nier, été traitées avec les plus grands égards et le plus profond -respect; de quoi se plaignent-elles?</p> - -<p>—Elles se plaignent d'être en butte à des attentions déplacées et -presque déshonorantes de votre part; de plus, elles disent avec raison -que, loin de leur donner cette liberté que vous vous étiez engagé à -leur rendre, vous les séquestrez, et les traitez comme si elles étaient -vos captives.</p> - -<p>Don Pablo haussa les épaules avec dédain.</p> - -<p>—Les femmes sont toutes les mêmes, dit-il avec ironie, rien ne saurait -les satisfaire. Mieux que ces dames, je suis à même de juger de ce qui -leur convient; d'ailleurs, qu'elles se tranquillisent, elles n'ont pas -longtemps à demeurer ici, et si la vue de mes compagnons les choque, -elles en seront bientôt délivrées.</p> - -<p>—Ce n'est pas la vue de vos compagnons qui choque ces dames, mais la -vôtre et celle de vos frères; les hommages ridicules dont vous les -fatiguez à chaque heure du jour et les prétentions que vous ne craignez -pas d'afficher devant tout le monde.</p> - -<p>Les traits du partisan se contractèrent, une pâleur terreuse couvrit -son visage, ses sourcils se froncèrent à se joindre.</p> - -<p>—Prenez garde, señor, s'écria-t-il d'une voix sourde et saccadée, -réprimant à grand-peine la colère qui l'animait. Prenez garde, vous -êtes en mon pouvoir; ne l'oubliez pas, et je suis l'homme que ses -ennemis ont surnommé l'ours de Casa-Trama.</p> - -<p>—Que m'importe les noms qu'on vous donne, s'écria Émile, oubliant -toute mesure; un seul vous convient, si vous persistez dans la voie -funeste où vous êtes engagé, c'est celui de bandit.</p> - -<p>—Vive Dieu! s'écria-t-il avec violence, cette insulte veut du sang! Un -lâche seul ose braver ainsi un homme sans armes.</p> - -<p>—Allons donc, reprit le jeune homme avec mépris, sans armes? Et d'un -geste plein de noblesse il jeta un pistolet aux pieds du partisan, -en même temps qu'il abandonnait son fusil et saisissant son second -pistolet à sa ceinture. Par Dieu! La défaite est bonne; si vous êtes -aussi brave que vous le prétendez, voici une arme, faites-moi raison. -Vous imaginez-vous donc que j'aie jamais craint de me mesurer avec vous?</p> - -<p>—Rayo de Dios! s'écria le partisan avec rage, vous en aurez la joie!</p> - -<p>Et se précipitant sur le pistolet, il l'arma et le déchargea presque à -bout portant sur le jeune homme.</p> - -<p>C'en était fait de celui-ci; vu le peu de distance qui le séparait de -son adversaire, rien n'aurait pu le sauver. Heureusement le partisan, -aveuglé par la rage, n'avait pas calculé son coup: la balle, mal -dirigée, au lieu de frapper le Français en plein corps, ne lui fit -qu'une légère éraflure dans le bras et se perdit inoffensive.</p> - -<p>—Votre vie m'appartient, dit froidement le jeune homme en armant à son -tour son pistolet.</p> - -<p>—Cassez-moi donc la tête, ¡caray! s'écria don Pablo; tirez, au nom du -diable! Et que tout soit fini.</p> - -<p>—Non pas, repartit le jeune peintre sans s'émouvoir, il est bon que -vous puissiez juger de la différence qui existe entre un homme de votre -sorte et un de la mienne.</p> - -<p>—Ce qui veut dire? balbutia le partisan, que la rage étranglait.</p> - -<p>—Que je vous fais grâce! dit Émile.</p> - -<p>—Grâce, avez-vous dit, grâce! s'écria-t-il avec un rugissement de -tigre, à moi!</p> - -<p>—A vous, pardieu! A qui donc?</p> - -<p>Et écartant froidement de son bras blessé le partisan qui s'était -élancé vers lui, il leva le pistolet et le déchargea par dessus sa -tête. Don Pablo demeura un instant comme atterré, les yeux injectés de -sang, les traits livides, les poings crispés, incapable de comprendre -la grandeur de cette action, mais dominé et vaincu, malgré lui, par -l'ascendant que en un instant, le jeune homme avait su prendre sur sa -nature abrupte et sauvage.</p> - -<p>—Donc, reprit paisiblement le jeune homme, votre vie m'appartenait; je -vous l'ai rendue; je n'exige en retour qu'une seule chose.</p> - -<p>—Vous exigez quelque chose de moi? fit-il avec un ricanement railleur.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Oh! Oh! Et si je ne voulais rien vous accorder, moi?</p> - -<p>—Oh! Alors; reprit-il avec le plus grand sang-froid, comme tout doit -avoir un terme et qu'il est toujours permis de se débarrasser d'une -bête féroce, je vous casserai la tête comme à un chien enragé.</p> - -<p>Tout en parlant ainsi, Émile avait repris son fusil.</p> - -<p>Le partisan se trouvait de nouveau à la merci de son adversaire.</p> - -<p>Il lui jeta un regard de haine, mais il comprit à la contenance de son -ennemi que celui-ci n'hésiterait pas à mettre sa menace à exécution; -alors, grâce à cette puissance qu'il possédait sur lui-même, il rendit -le calme à ses traits contournés par la rage, et, s'inclinant avec un -sourire gracieux:</p> - -<p>—Soit, je ferai ce que vous désirez, señor; votre noble générosité a -vaincu mon entêtement. Parlez.</p> - -<p>—Jurez sur votre salut, par Nuestra Señora de la Soledad, d'être -fidèle à ce que vous vous engagerez à faire.</p> - -<p>—Je vous le jure, sur mon salut, par Nuestra Señora de la Soledad.</p> - -<p>Cette, Vierge, fort respectée par les Gauchos, les coureurs des bois -et autres gens de même sorte, était, du moins il le croyait ainsi, la -protectrice de don Pablo Pincheyra; il lui était très dévot, et aucune -raison, si grave quelle fût, n'aurait pu lui faire violer un serment -fait en son nom, Émile connaissait cette particularité.</p> - -<p>—Pendant trois jours à compter de ce moment, vous ne tenterez rien -contre les deux dames confiées à ma garde.</p> - -<p>—Je le jure.</p> - -<p>En ce moment, un galop éloigné se fit entendre et bientôt une troupe de -cavaliers apparut à une assez grande distance.</p> - -<p>—Voici les personnes que vous attendez, reprit Émile, je veux assister -à votre entretien avec elles.</p> - -<p>—Soit! Vous y assisterez; que voulez-vous encore?</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>—Comment, c'est tout?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Vous ne stipulez rien pour votre sûreté personnelle.</p> - -<p>—Allons donc, répondit le jeune homme avec dédain, vous plaisantez, -señor, qu'ai-je à redouter de vous, moi? Vous n'oseriez attenter à la -vie de celui qui, maître de la vôtre, a refusé de la prendre.</p> - -<p>Le partisan frappa du pied avec colère, mais il ne répondit pas.</p> - -<p>Les cavaliers approchaient rapidement, encore quelques minutes, et ils -auraient rejoint les deux hommes qui les regardaient venir sans faire -un mouvement vers eux.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h4> - - -<h4>A CASA-TRAMA</h4> - - -<p>Les cavaliers qui s'avançaient dans le cañon, se dirigeant vers le camp -de Casa-Trama, ainsi que se nommait le quartier général des Pincheyras, -formaient une troupe d'une trentaine d'hommes environ; tous étaient -bien armés et bien montés; leur costume affectait une coupe militaire, -et, bien que marchant au petit galop, ils conservaient leurs rangs -et ressemblaient plutôt à des soldats ou à des partisans qu'à des -voyageurs paisibles amenés dans la cordillière par leurs affaires.</p> - -<p>Deux cavaliers montés sur de magnifiques chevaux noirs richement -harnachés, précédaient de quelques pas le gros de la troupe, et -causaient entre eux avec une certaine animation. Ils n'avaient pas -aperçu encore don Pablo ni le peintre français, qui, à demi cachés -derrière des fragments de roches les observaient attentivement.</p> - -<p>Après quelques minutes de silence, le partisan se tourna vers le -peintre.</p> - -<p>Ce sont bien les personnes que j'attends, dit-il; venez, rentrons au -camp.</p> - -<p>—Pourquoi ne pas les attendre là où nous sommes, puisqu'il leur faut -absolument passer devant nous?</p> - -<p>—Mieux vaut qu'ils ne nous trouvent pas ici; je dois recevoir ces -personnes avec un certain décorum que leur rang exige.</p> - -<p>—A votre aise; mais il nous sera assez difficile de rentrer au camp -sans être rejoint par eux surtout au train qu'ils vont.</p> - -<p>—Que cela ne vous inquiète pas, reprit don Pablo en souriant; -suivez-moi toujours.</p> - -<p>—Allons, fit le peintre en réprimant un mouvement de curiosité.</p> - -<p>En effet, il semblait impossible que, de l'endroit où ils étaient -placés, les deux hommes pussent regagner le camp sans être non -seulement aperçus, mais rejoints en quelques minutes par les voyageurs.</p> - -<p>Cependant, contre toutes probabilités, il n'en fut rien.</p> - -<p>Le partisan, après avoir escaladé, suivi par le peintre, quelques -blocs de rochers entassés sans ordre apparent les uns sur les autres, -se trouva à l'entrée d'une caverne naturelle comme il en existe tant -dans les montagnes, et dans laquelle, après avoir écarté les ronces et -les broussailles qui en masquaient la bouche, il s'engagea résolument. -Le peintre n'hésita pas à le suivre, curieux de connaître ce passage -caché si adroitement, et dont, sans y réfléchir, le partisan lui -révélait l'existence, passage qui, à un moment donné, pouvait être de -la plus haute importance pour le jeune homme. La caverne était large, -spacieuse, aérée; le jour y pénétrait par d'imperceptibles fissures et -faisait filtrer un clair-obscur suffisant pour se diriger sans craindre -de s'égarer dans le dédale des galeries qui s'ouvraient à droite -et à gauche et allaient se perdre sous la montagne à des distances -probablement considérables, ou bien avaient des sorties ménagées dans -plusieurs directions.</p> - -<p>Après une marche rapide de quelques minutes, un bruit sourd et continu -ressemblant à une chute d'eau considérable se fit entendre et devint -de plus en plus fort, enfin les deux hommes débouchèrent de la caverne -et se trouvèrent sur une étroite plate-forme de deux ou trois mètres -de large au plus, masquée complètement par une nappe d'eau qui tombait -d'une grande hauteur à deux ou trois mètres au plus en avant de la -plate-forme et allait se briser avec fracas, une vingtaine de mètres -plus bas, sur un chaos de rochers où elle se partageait en deux -branches formant un peu plus loin deux rivières distinctes.</p> - -<p>—Nous sommes arrivés, dit le Pincheyra en se tournant vers son -compagnon auquel jusque-là il n'avait pas adressé une parole, -reconnaissez-vous ce lieu?</p> - -<p>—Parfaitement. C'est au pied même de cette cascade que le camp est -établi; votre toldo n'en est qu'à une portée de fusil au plus.</p> - -<p>—C'est cela même, vous voyez que je ne vous ai pas trompé.</p> - - -<p>—C'est vrai, mais comment descendrons-nous dans la vallée? Le chemin -ne me semble guère praticable.</p> - -<p>—Vous vous trompez, il est, au contraire, des plus faciles, vous allez -voir; seulement, donnez-moi votre parole de caballero de ne révéler à -personne le secret que je vous confie; vous comprenez, n'est-ce pas, -l'importance pour moi, en cas d'attaque, d'avoir une issue par laquelle -il me serait possible d'échapper sans coup férir avec mes compagnons, -et de glisser, pour ainsi dire, comme un serpent entre les doigts de -mes ennemis qui croiraient déjà me tenir à leur merci.</p> - -<p>—Je comprends parfaitement cela, et je vous fais de grand cœur le -serment que vous exigez, d'autant plus que la confiance avec laquelle -vous m'avez conduit ici est pour moi une preuve indiscutable de -l'estime que vous avez pour moi.</p> - -<p>Don Pablo s'inclina poliment.</p> - -<p>—Venez, dit-il, nous allons descendre.</p> - -<p>Il fit alors un crochet sur la droite et gagna l'extrémité ouest de la -plate-forme.</p> - -<p>—Voyez, dit-il.</p> - -<p>Le peintre regarda.</p> - -<p>Un escalier taillé dans le roc vif descendait en pente douce à une -certaine profondeur sur les flancs de la montagne et allait se perdre -dans un épais fourré d'arbres de haute futaie.</p> - -<p>—Le hasard, il y a bien longtemps déjà, reprit don Pablo, m'a révélé -ce passage à une époque où je croyais ne devoir jamais l'utiliser; -aujourd'hui il m'est fort utile pour entrer et sortir du camp sans être -vu; mais ne demeurons pas plus longtemps ici, venez.</p> - -<p>Don Pablo, avec une confiance qui eût été une insigne folie avec un -autre homme que le peintre, passa alors le premier et commença à -descendre sans même tourner la tête pour voir si son compagnon le -suivait.</p> - -<p>Rien n'eût été plus facile que de faire perdre l'équilibre au partisan -en le poussant légèrement, comme par hasard, et de lui briser le crâne -contre les rochers; le pensée n'en vint même pas au peintre, malgré la -haine qui grondait dans son cœur contre cet homme, haine avivée encore -par leur récente querelle; il suivit son ennemi dans cette hasardeuse -descente, aussi paisiblement que s'il avait fait une promenade -d'agrément avec un ami intime.</p> - -<p>Du reste, il ne leur fallut que quelques minutes pour atteindre le bas -de la montagne et mettre le pied dans la vallée.</p> - -<p>—Nous voici rendus, dit alors don Pablo; nous devons nous séparer ici; -allez à vos affaires, tandis que moi j'irai aux miennes.</p> - -<p>Ils se trouvaient effectivement au milieu du camp, à quelques pas à -peine du toldo du chef.</p> - -<p>—N'allez-vous pas recevoir les étrangers qui arrivent? demanda Émile.</p> - -<p>—Si bien, je vais les recevoir, car ils seront ici dans dix minutes -à peine, et, je vous l'ai dit, je veux leur faire rendre certains -honneurs auxquels ils ont droit.</p> - -<p>—Il avait été arrêté entre nous, il me semble, que j'assisterais à -votre entrevue?</p> - -<p>—Parfaitement, et je tiendrai ma promesse, soyez tranquille; mais -cette entrevue n'aura lieu que plus lard, dans deux ou trois heures au -moins. Je ne vais faire, en ce moment, que remplir envers les étrangers -les devoirs de l'hospitalité; lorsqu'ils seront reposés, nous nous -occuperons d'affaires. Ainsi, soyez tranquille, quand le moment sera -venu, j'aurai soin du vous faire avertir, afin que vous assistiez à la -conférence.</p> - -<p>—J'ai votre parole, je ne vous ferai donc pas de plus longues -objections. Dieu vous garde, seigneur don Pablo.</p> - -<p>—Dieu vous garde, seigneur don Émile, répondit le partisan.</p> - -<p>Les deux hommes se saluèrent, et sans davantage discourir, ils se -tournèrent le dos et tirèrent chacun d'un côté, don Pablo se dirigeant -vers l'entrée du camp, où sans doute sa présence ne tarderait pas à -être nécessaire, et le peintre remontant du côté de son toldo, où -bientôt il arriva. Un homme assis sur le seuil semblait guetter son -retour.</p> - -<p>Cet homme était Tyro, le Guaranis. A quelques pas de lui, accroupis -sur le sol, deux individus déguenillés, mais armés jusqu'aux dents, -jouaient au monté; ces individus étaient Mataseis et Sacatripas, les -deux sacripants, engagés par le peintre lors de sa fuite de San Miguel -de Tucumán; sans se déranger ils saluèrent leur maître au passage et -continuèrent la partie acharnée qu'ils avaient commencée au lever du -soleil, et qui, selon toutes probabilités, à moins d'événements graves, -durerait jusqu'à la fin de la journée.</p> - -<p>A la vue du Français, Tyro se leva vivement, souleva le rideau du -toldo, et après que son maître fut entré, il le suivit.</p> - -<p>—Quoi de nouveau? lui demanda Émile.</p> - -<p>—Pas grand-chose en apparence, répondit le Guaranis, mais beaucoup en -réalité.</p> - -<p>—Ah! fit le jeune homme d'un air soucieux, qu'est-il donc arrivé -encore?</p> - -<p>—Rien, je vous le répète, mi amo; cependant je crois que vous ferez -bien de vous mettre sur vos gardes.</p> - -<p>—Eh! N'y suis-je pas toujours?</p> - -<p>—C'est vrai; pourtant, un surcroît de précaution ne saurait nuire.</p> - -<p>—Alors tu as appris quelque chose?</p> - -<p>—Je n'ai rien appris de positif encore, cependant j'ai des soupçons; -bientôt, je l'espère, il me sera permis de vous instruire.</p> - -<p>—As-tu vu ces dames aujourd'hui?</p> - -<p>—Oui, mi amo; ce matin j'ai eu l'honneur de leur faire visite, elles -sont tristes et résignées, comme toujours, mais il est facile de voir -que cette existence leur pèse à chaque instant davantage et que leur -feinte résignation cache un profond découragement.</p> - -<p>—Hélas! murmura le jeune homme avec tristesse, je ne puis -malheureusement leur venir en aide.</p> - -<p>—Peut-être, mi amo.</p> - -<p>Émile se redressa vivement.</p> - -<p>—Tu sais quelque chose n'est-ce pas, mon bon Tyro? s'écria-t-il avec -anxiété.</p> - -<p>—Je dois ne rien dire encore, mi amo, soyez patient, bientôt vous -saurez tout.</p> - -<p>Le jeune homme soupira.</p> - -<p>—J'ai vu don Pablo, dit-il.</p> - -<p>—Ah! fit le Guaranis avec curiosité.</p> - -<p>—J'assisterai à l'entrevue.</p> - -<p>—Bon! s'écria l'Indien en se frottant joyeusement les mains, tant -mieux; don Pablo n'a pas fait de difficultés?</p> - -<p>—Hum, il n'a consenti que le pistolet sur la gorge.</p> - -<p>—Peu importe, le principal est que vous soyez présent.</p> - -<p>—Tu vois que j'ai suivi ton conseil.</p> - -<p>—Bientôt, mi amo, vous en connaîtrez vous-même l'importance.</p> - -<p>—A la grâce de Dieu! Je t'avoue que depuis que je suis dans cette -affreuse tanière de Casa-Trama, je sens que je perds toute énergie.</p> - -<p>—Courage, mi amo, peut-être êtes-vous plus près d'en sortir que vous -ne le supposez.</p> - -<p>—Tu ne parles jamais que par énigmes.</p> - -<p>—Excusez-moi, il m'est, quant à présent, impossible de m'expliquer.</p> - -<p>—Fais comme tu voudras, je ne me mêlerai de rien.</p> - -<p>—Jusqu'au moment où il faudra agir.</p> - -<p>—Mais, quand ce moment viendra-t-il?</p> - -<p>Tyro ne répondit pas, occupé à tout préparer pour le déjeuner de son -maître; absorbé en apparence par cette grave occupation, il feignit de -ne pas entendre ces paroles par trop significatives.</p> - -<p>—Voilà qui est fait, mi amo, dit-il, mangez et buvez, il est bon de -prendre des forces; on ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve, et -il faut être préparé à tous les événements.</p> - -<p>Le peintre le regarda un instant avec attention.</p> - -<p>—Allons, dit-il, en s'asseyant sur un équipal devant la table, tu -machines quelque chose.</p> - -<p>Le Guaranis se mit à rire malicieusement.</p> - -<p>—Ah! fit-il au bout d'un instant, vous savez, mi amo, que l'engagement -de nos deux compagnons est fini d'hier.</p> - -<p>—Quels compagnons et quel engagement? répondit le jeune homme la -bouche pleine.</p> - -<p>—Eh! Mais celui de Mataseis et de son digne acolyte Sacatripas.</p> - -<p>—Bon, qu'est-ce que cela me fait? Ces drôles ont été payés d'avance, -je ne leur dois donc rien.</p> - -<p>—Pardon, mi amo, vous leur devez deux mois.</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—Parce que j'ai renouvelé leur engagement pour deux mois, ce matin -même, au même prix; du reste ce n'est pas cher, les drôles ne manquent -pas d'une certaine valeur.</p> - -<p>—Quelle singulière idée de nous avoir de nouveau empêtré de ces -misérables; ne valait-il pas mieux s'en débarrasser et les envoyer se -faire pendre ailleurs.</p> - -<p>—Quant à être pendus, soyez tranquille, cela leur arrivera tôt ou -tard; provisoirement j'ai pensé qu'il était préférable de les conserver -à votre service, souvenez-vous, mi amo, que lorsqu'on lutte contre des -bandits, il faut en avoir quelques-uns dans ses intérêts.</p> - -<p>—Arrange-toi, cela te regarde, puisque c'est toi qui fais tout ici -salon ton caprice; garde-les, ne les garde pas, je m'en lave les mains.</p> - -<p>—Vous avez de l'humeur, mi amo?</p> - -<p>—Non, je suis triste, j'ai parfois des tentations d'en finir en -brûlant la cervelle à ce Pincheyra maudit et me la faisant à moi-même -sauter ensuite.</p> - -<p>—Gardez vous bien de vous laisser aller à ces tentations, mi amo, non -pas que je m'intéresse le moins du monde aux Pincheyras, car je réserve -à don Pablo et à ses frères un plat de mon métier qu'ils trouveront -trop épicé j'en suis convaincu; mais le moment n'est pas venu encore, -patientons et, pour commencer, assistez à l'entrevue d'aujourd'hui, mi -amo, et ouvrez les oreilles, car je me trompe fort, ou vous y entendrez -d'étranges choses.</p> - -<p>—Oui, oui; je suppose qu'une entrevue à laquelle le colonel, car -il s'est définitivement octroyé ce grade de son autorité privée, je -suppose, dis-je, qu'une telle entrevue doit être fertile en incidents -curieux.</p> - -<p>—Je veux vous laisser le plaisir de la surprise, mi amo; est-ce que -vous sortez? ajouta-t-il en voyant son maître se diriger vers la porte.</p> - -<p>—Je compte aller présenter mes hommages à ces dames.</p> - -<p>—Vous n'en auriez pas le temps; d'ailleurs, vous ne pourriez pas -causer librement avec elles; les deux sœurs de don Pablo leur tiennent -en ce moment compagnie.</p> - -<p>—Ces femmes semblent avoir reçu un mot d'ordre pour ne pas perdre de -vue ces deux malheureuses dames; elles passent presque les journées -entières avec elles.</p> - -<p>—Il est probable qu'elles ont reçu des instructions à cet égard.</p> - -<p>Le jeune homme ne répondit pas, mais il fronça les sourcils, frappa du -pied avec colère, et se mit à marcher de long en large.</p> - -<p>Quelques minutes s'écoulèrent.</p> - -<p>—Parbleu! s'écria-t-il enfin, je suis bien niais de me chagriner ainsi -pour des choses qui ne devraient pas me toucher et que je ne puis -empêcher! En somme, il est évident que, puisque la vie est un continuel -jeu de bascule, lorsque j'aurai atteint le dernier degré de la mauvaise -fortune, il faudra bien que je remonte et que, fatalement, ma position -s'améliore. Bah! laissons faire la Providence, elle est plus fine que -moi et saura bien, lorsque cela lui plaira, me faire sortir d'embarras! -Cependant, il me semble qu'il serait temps qu'elle y songeât; je -m'ennuie atrocement ici! C'est égal, j'ai eu une triomphante idée de -venir au Nouveau Monde pour y chercher la tranquillité et les mœurs -patriarcales! Tudieu! Quels patriotes que les Pincheyras! Et comme les -histoires de voyages sont vraies et copiées sur nature!</p> - -<p>Et il se mit à rire de tout son cœur.</p> - -<p>Comme ce qui précède avait été dit en français, et que, par conséquent, -l'Indien n'en avait pas compris un mot, il regarda le jeune homme -d'un air ébahi, qui redoubla l'hilarité de celui-ci, de sorte que -le Guaranis se demandait intérieurement si son maître n'était pas -subitement devenu fou, lorsqu'un nouveau personnage parut tout à coup -dans le toldo, et par sa seule présence calma, comme par enchantement, -la gaieté du Français et lui rendit tout son sérieux.</p> - -<p>Ce personnage n'était rien moins que don Santiago Pincheyra, un des -frères de don Pablo, celui-là même auquel le jeune homme avait rendu -un si grand service lors de son escarmouche avec la cuadrilla de Zéno -Cabral.</p> - -<p>Tout brutal et tout bourru qu'était don Santiago, il semblait avoir -conservé au peintre une certaine reconnaissance de ce service, et, -en plusieurs circonstances, il lui avait témoigné un léger intérêt; -c'était grâce à son influence qu'il était traité avec considération -dans le camp des partisans, et à peu près libre d'agir à sa guise sans -être en butte aux grossières tracasseries des bandits de cette troupe -indisciplinée.</p> - -<p>—Je vois avec plaisir que vous n'engendrez pas la mélancolie parmi -nous, seigneur français, lui dit-il en lui tendant la main. Tant mieux, -¡vive Dios! Le chagrin tuerait un chat, comme nous avons coutume de -dire.</p> - -<p>—Vous voyez que je me forme, répondit Émile en lui pressant la main; -pour répondre à votre proverbe par un autre, je vous dirai que chose -sans remède, mieux vaut l'oublier; qui me procure l'avantage de votre -visite, cher seigneur?</p> - -<p>—Le désir de vous voir d'abord, puis ensuite un message de mon frère -don Pablo Pincheyra.</p> - -<p>—Croyez que je suis sensible, comme je le dois, à cette preuve de -courtoisie, cher seigneur, fit le jeune homme en s'inclinant et avec -politesse; et ce message, que par votre entremise me fait l'honneur de -m'adresser S. ESC. le colonel don Pablo Pincheyra, est important sans -doute?</p> - -<p>—Vous en jugerez mieux que moi, señor: mon frère réclame votre -présence à l'entrevue qui va immédiatement avoir lieu avec des -officiers espagnols arrivés, il y a environ une heure, au quartier -général.</p> - -<p>—Je suis fort honoré que Son Excellence ait daigné songer à moi; je me -rendrai au conseil dès que j'en aurai reçu l'ordre.</p> - -<p>—Cet ordre, je vous l'apporte, seigneur français, et s'il vous plaît -de me suivre, je vous accompagnerai au lieu choisi pour l'entrevue, qui -est tout simplement la salle du conseil dans le toldo même de mon frère.</p> - -<p>—Fort bien, seigneur don Santiago, je suis prêt à vous suivre.</p> - -<p>—Alors, nous partirons tout de suite; car on n'attend plus que vous.</p> - -<p>Le peintre échangea avec le Guaranis un dernier regard, auquel celui-ci -répondit par un autre non moins significatif, et, sans plus de paroles, -il sortit du toldo avec don Santiago.</p> - -<p>Tout était en rumeurs à Casa-Trama; l'arrivée imprévue des étrangers -avait éveillé la curiosité générale: les rues étaient littéralement -encombrées par les hommes, les femmes et les enfants qui se pressaient -vers le toldo du colonel.</p> - -<p>Les deux hommes eurent beaucoup de peine à se frayer un passage à -travers la foule des curieux qui obstruaient la voie publique, et, sans -la présence de don Santiago, connu et respecté de tous, le Français ne -serait probablement pas parvenu à atteindre l'endroit où il désirait se -rendre.</p> - -<p>Bien que la demeure de don Pablo Pincheyra portât le nom de toldo, -c'était en réalité une maison vaste et aérée, construite avec tout le -soin possible pour la commodité intérieure de son propriétaire. Les -murs étaient en torchis, recrépis avec soin et blanchis à la chaux. Dix -fenêtres avec des contrevents peints en vert, et garnies de plantes -grimpantes qui s'élançaient dans toutes les directions et formaient -les paraboles les plus échevelées, lui donnaient un air de gaieté qui -faisait plaisir à voir. La porte, précédée d'un péristyle et d'une -véranda, se trouvait juste au centre de la construction. Devant cette -porte un mat de pavillon était planté en terre surmonté du drapeau -espagnol; deux sentinelles armées de lances se tenaient l'une au seuil -de la porte, l'autre au pied du mât de pavillon; une batterie de six -pièces de canons de montagne était braquée à quelques pas en avant, à -demi cachée en ce moment par une trentaine de chevaux tout harnachés et -qui rongeaient leur frein en blanchissant leur mors d'écume.</p> - -<p>A la vue de don Santiago les sentinelles présentèrent les armes et -s'écartèrent respectueusement pour lui livrer passage, tandis que la -foule était tenue a distance par quelques soldats préposés à cet effet, -et n'avait d'autre moyen d'assouvir sa curiosité que celui d'interroger -les peones des étrangers, qui surveillaient les chevaux de leurs -maîtres.</p> - -<p>Les deux hommes pénétrèrent dans la maison après avoir traversé un -zaguán rempli de soldats. Ils entrèrent dans une salle où plusieurs -officiers discouraient entre eux à haute voix de l'arrivée des -étrangers; quelques-uns de ces officiers s'approchèrent de don Santiago -pour lui demander des nouvelles; mais celui-ci, qui peut-être n'en -savait pas plus qu'eux à ce sujet, ou qui avait reçu des instructions -précises de son frère, ne leur fit que des réponses évasives, et, les -écartant doucement de la main, il entra enfin dans la salle du conseil, -suivi pas à pas par le peintre français, qui commençait, lui aussi à -être fort intrigué de tout ce qu'il voyait.</p> - -<p>La salle du conseil était une pièce assez vaste, dont les murs blanchis -à la chaux étaient complètement nus, à l'exception d'un grand christ -en ivoire, placé à l'extrémité de la salle, au-dessus d'un fauteuil -occupé en ce moment par don Pablo Pincheyra; à droite de ce christ, -une mauvaise gravure, affreusement enluminée, était sensée représenter -le roi d'Espagne, couronne en tête et sceptre en main; à gauche, une -gravure non moins laide représentait, toujours par à peu près, Nuestra -Señora de la Soledad.</p> - -<p>L'ameublement était des plus mesquins et des plus primitifs: quelques -bancs et quelques équipales rangés contre les murs et une table d'assez -petite dimension en formaient la totalité.</p> - -<p>Don Pablo Pincheyra, revêtu du grand uniforme de colonel espagnol, -était assis sur le fauteuil: près de lui se tenaient son frère don José -Antonio, à sa droite; la place de don Santiago, à sa gauche, était vide -provisoirement; puis venait le padre Gómez, chapelain de don Pablo, -gros moine réjoui et pansu, mais dont les yeux pétillaient de finesse; -plusieurs officiers, capitaines, lieutenants et alférez, groupés sans -ordre autour de leur chef, s'appuyaient sur leurs sabres et fumaient -négligemment leurs cigarettes en causant à voix basse.</p> - -<p>Devant la table était assis un homme long, sec et maigre, aux traits -ascétiques et aux regards louches et faux. Celui-ci était don Justo -Vallejos, secrétaire de don Pablo; car, de même qu'il s'était donné -le luxe d'un chapelain, le digne colonel, avec plus de raisons, sans -doute, avait senti le besoin d'attacher un secrétaire à sa personne.</p> - -<p>Un cabo ou caporal se tenait près de la porte et remplissait les -fonctions d'huissier et d'introducteur.</p> - -<p>—Enfin, s'écria don Pablo en apercevant le Français, je commençais à -craindre que vous ne vinssiez pas.</p> - -<p>—Nous avons éprouvé des difficultés infinies pour arriver jusqu'ici, -répondit don Santiago en allant prendre la place qui lui était réservée.</p> - -<p>—Vous voilà, tout est pour le mieux, señor Francés, placez-vous là, -près de mon secrétaire. Cabo Méndez, apportez un siège à ce caballero.</p> - -<p>Le jeune homme salua silencieusement, et ainsi qu'il en avait reçu -l'ordre, il s'assit auprès du secrétaire, qui inclina la tête de son -côté en lui jetant un regard voilé en guise de salut.</p> - -<p>—Maintenant, caballeros, reprit don Pablo en s'adressant à tous les -assistants, n'oubliez pas que des représentants de Sa Majesté très -sacrée le roi notre souverain vont paraître devant nous; agissons avec -eux comme de véritables caballeros que nous sommes et prouvons-leur que -nous ne sommes pas aussi sauvages qu'ils sont peut-être disposés à le -supposer.</p> - -<p>Les officiers répondirent par un salut respectueux, se redressèrent et -jetèrent leurs cigarettes.</p> - -<p>D'un regard circulaire, don Pablo s'assura que ses ordres avaient été -exécutés et que ses officiers avaient pris des poses plus convenables -que celles qu'ils affectaient auparavant; puis se tournant vers le -caporal, immobile à la porte, sur la serrure de laquelle sa main était -posée:</p> - -<p>—Cabo Méndez, lui dit-il, introduisez en notre présence les -représentants de S. M. Catholique le roi des Espagnes et des Indes.</p> - -<p>Le caporal ouvrit la porte à deux battants et les personnages attendus -et qui se tenaient dans une pièce attenante firent leur entrée dans la -salle d'un pas grave et mesuré, après que le caporal eut répété d'une -voix claire et d'un ton emphatique les dernières paroles prononcées par -don Pablo Pincheyra.</p> - -<p>Ces étrangers, à qui on donnait ainsi un titre auquel ils n'avaient -probablement que des droits fort incontestables, étaient au nombre de -cinq.</p> - -<p>Leur escorte était demeurée au dehors. En les apercevant, le jeune -Français retint avec peine une exclamation de surprise. De ces cinq -personnages, il en avait reconnu deux que certes il était loin de -s'attendre à rencontrer en pareil lieu.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h4> - - -<h4>L'ENTREVUE</h4> - - -<p>Si Émile Gagnepain se fût trouvé dans une disposition plus calme, -certes le spectacle étrange qu'il avait sous les yeux eût éveillé non -seulement sa gaieté, mais encore sa verve caustique; cette parodie -effrontée des entrevues accordées par les chefs d'une puissante nation -aux représentants d'une autre, jouée sérieusement par ces bandits aux -traits bas et cruels, aux mains rouges de sang, moitié renards et -moitié loups; dont les manières affectées avaient quelque chose de vil -et de repoussant, impressionnait désagréablement le jeune homme et lui -faisait éprouver un indéfinissable, sentiment de dégoût et de pitié -pour les officiers espagnols, qui ne craignaient pas de venir implorer -humblement le secours de ces féroces partisans qu'il méprisait au fond -du cœur et que si longtemps ils avaient implacablement poursuivi pour -les punir de leurs innombrables méfaits.</p> - -<p>Du reste, les officiers espagnols semblaient avoir parfaitement -conscience de leur mauvaise situation et de la démarche répréhensible -aux yeux de l'honneur et du droit des gens qu'ils ne craignaient pas de -faire en ce moment.</p> - -<p>Malgré l'assurance qu'ils affectaient et leur tenue hautaine, la -rougeur de la honte couvrait leur front; malgré eux, leur tête se -baissait et leurs regards ne s'arrêtaient qu'avec une certaine -hésitation sur les personnes dont ils étaient entourés, et que, sans -doute, ils eussent désiré moins nombreuses.</p> - -<p>Cette pompe insolite déployée à leur intention dans le but évident -de leur couper toute retraite et de les engager irrémissiblement, -leur pesait, car ils comprenaient toute la portée d'une telle mesure -et le retentissement qu'elle ne manquerait pas d'avoir au dehors des -montagnes.</p> - -<p>La tenue des Pincheyras formait, avec celle des Espagnols, un contraste -frappant.</p> - -<p>Tumultueusement groupés autour de leurs chefs, l'œil railleur et la -lèvre sardonique, ils chuchotaient entre eux à voix basse, en jetant -par-dessus leur épaule des regards dédaigneux à ceux que leur mauvaise -fortune contraignait à implorer leur appui.</p> - -<p>Don Pablo Pincheyra et ses frères conservaient seuls une contenance -convenable; ils sentaient leur cœur se gonfler d'orgueil dans -leur poitrine en songeant au rôle que la fortune, par un de ses -incompréhensibles caprices, les appelait subitement à jouer; ils -prenaient au sérieux ce rôle et se croyaient de bonne foi appelés à -replacer par la force de leurs armes, sous la nomination espagnole, ces -riches colonies qui lui échappaient si providentiellement par un juste -retour de cette implacable loi du talion, qui veut que tôt ou tard les -bourreaux deviennent à leur tour victimes de ceux qu'ils ont martyrisés.</p> - -<p>Lorsque les étrangers eurent été introduits par le cabo faisant, -en cette circonstance, fonctions d'huissier, et que les premières -salutations eurent été échangées, don Pablo Pincheyra prit la parole:</p> - -<p>—Soyez les bienvenus à Casa-Trama caballeros, dit-il en s'inclinant -avec une politesse étudiée: je m'efforcerai, pendant le temps qu'il -vous plaira de prolonger votre visite parmi nous, de rendre votre -séjour agréable.</p> - -<p>—Je vous remercie, caballero, au nom de mes compagnons et au mien, -répondit un étrangers, de la gracieuse bienvenue qu'il vous plaît de -nous souhaiter; permettez-moi seulement de rectifier, sur un point, -vos paroles; ce n'est pas une visite que nous faisons, à vous et à vos -braves compagnons, si dévoués et si loyaux champions de l'Espagne, nous -venons, chargé d'une mission importante par notre souverain et le vôtre.</p> - -<p>—Nous sommes prêts à écouter la communication de ce message, -caballero; mais d'abord, veuillez nous faire connaître votre nom et -ceux des honorables personnes qui vous accompagnent.</p> - -<p>L'étranger s'inclina.</p> - -<p>Je suis, dit-il, don Antonio Zinozain de Figueras, lieutenant-colonel -au service de Sa Majesté le roi d'Espagne et des Indes.</p> - -<p>—Bien souvent votre nom est venu jusqu'à moi, señor caballero, -interrompit don Pablo.</p> - -<p>—Deux autres, capitaines de Sa Majesté m'ont été adjoints, continua -don Antonio en les désignant au partisan, don Lucio Ortega et don -Estevan Mendoza.</p> - -<p>Les deux officiers dont les noms venaient d'être prononcés saluèrent -cérémonieusement.</p> - -<p>Pincheyra leur lança un regard perçant, et, s'adressant à celui qui -avait été désigné sous le nom de don Estevan Mendoza:</p> - -<p>—La prudence, sans doute, vous a engagé, caballero, à vous cacher -modestement sous le nom de don Estevan.</p> - -<p>—Señor, balbutia l'Espagnol.</p> - -<p>—Rassurez-vous, caballero, continua don Pablo; bien que ces -précautions soient inutiles, je comprends vos scrupules; votre -incognito sera respecté.</p> - -<p>Don Estevan, ou du moins la personne qui s'était donné ce nom, rougit -de honte et de confusion à ces paroles à double tranchant; mais il ne -trouva rien à répondre et s'inclina silencieusement avec un geste de -dépit mal dissimulé.</p> - -<p>Don Pablo sourit d'un air narquois et, se tournant vers don Antonio:</p> - -<p>—Continuez je vous prie, caballero, lui dit-il.</p> - -<p>Celui-ci avait été aussi surpris que contrarié de l'observation -railleuse du partisan, et ce n'avait été qu'avec une certaine -difficulté qu'il était parvenu à cacher le désappointement qu'elle lui -avait fait éprouver; cependant, ainsi interpellé par don Pablo, il -s'inclina et répondit:</p> - -<p>—Les deux autres personnes qui m'accompagnent sont: l'une un chef -indien araucan renommé.</p> - -<p>—Je le connais, fit Pincheyra, il y a longtemps que le capitán -Marilaun et moi nous avons dormi côte à côte sous le même toldo comme -deux frères qui s'aiment; je suis donc heureux de le voir.</p> - -<p>—Et moi de même, répondit le chef en excellent espagnol, s'il n'avait -dépendu que de ma volonté, depuis plusieurs mois déjà je me serais -réuni à vous, chef parce que vous êtes brave comme le plus redoutable -Ulmen de ma nation.</p> - -<p>Don Pablo pressa la main du chef.</p> - -<p>—Il ne me reste plus, caballero, reprit don Antonio, qu'à vous -présenter cet officier.</p> - -<p>—C'est inutile, caballero, interrompit vivement don Pablo; lorsqu'il -en sera temps, lui-même se présentera en nous instruisant des motifs -qui obligent sa présence parmi nous; veuillez maintenant s'il vous -plaît, vous acquitter de la mission dont vous êtes chargés en nous -faisant connaître le message dont vous êtes porteur pour nous.</p> - -<p>—Señor caballero, reprit don Antonio Zinozain, le roi mon maître et le -vôtre, satisfait des services que vous avez rendus à son gouvernement -depuis le commencement de cette déplorable révolte, à daigné vous -conférer le grade de colonel.</p> - -<p>—Je remercie Sa Majesté de sa bien veillante sollicitude pour moi, -répondit don Pablo avec un sourire sardonique, mais le grade qu'elle -veut bien m'octroyer aujourd'hui, depuis longtemps déjà mon épée me l'a -fait conquérir sur les champs de bataille, où j'ai versé comme de l'eau -mon sang pour le soutien des droits de Sa Majesté sacrée.</p> - -<p>—Je le sais, caballero; aussi n'est-ce pas à cette seule distinction -que Sa Majesté borne ses faveurs.</p> - -<p>—Je vous écoute, señor.</p> - -<p>—Sa Majesté non seulement a résolu de placer sous vos ordres immédiats -un corps de deux cents hommes de cavalerie régulière commandé par moi -et d'autres officiers de l'armée, mais encore elle vous autorise, -par un décret dûment signé par elle et enregistré à la chancellerie, -de prendre pour le corps d'armée placé sous vos ordres le titre de -<i>Corps fidèle des chasseurs des montagnes</i>, d'arborer le drapeau royal -écartelé de Castille et de Léon, et de placer la cocarde espagnole sur -les coiffures de vos soldats.</p> - -<p>—Sa Majesté m'accorde ces faveurs insignes? interrompit don Pablo avec -un frémissement joyeux dans la voix.</p> - -<p>—En sus, continua impassiblement don Antonio Zinozain, Sa Majesté, -considérant que, jusqu'à présent, guidé seulement par votre dévouement -et votre inviolable fidélité, vous avez soutenu la guerre à vos risques -et périls, dépensant et compromettant votre fortune pour son service, -sans espoir de rentrer dans ces énormes déboursés, Sa Majesté, dis-je, -à la sagesse de qui rien n'échappe, a jugé convenable de vous donner -une preuve de sa haute satisfaction pour cette conduite loyale. En -conséquence, elle a ordonné qu'une somme de cent mille piastres fût -mise immédiatement à votre disposition, afin de vous couvrir d'une -partie de vos dépenses, et, en plus, elle vous autorise à prélever, -sur toutes les contributions de guerre que vous imposerez aux villes -qui tomberont en votre pouvoir, un dixième, dont vous disposerez à -votre gré comme étant votre propriété pleine et entière, et ce jusqu'à -concurrence de la somme de cent autres mille piastres fortes. Sa -Majesté me charge, en outre, par l'entremise de Son Excellence le -vice-roi son délégué et porteur de pleins pouvoirs, de vous assurer de -sa haute satisfaction et de son désir de ne pas borner à ce qu'elle -fait aujourd'hui, la récompense qu'elle compte vous accorder dans -l'avenir.</p> - -<p>—Ainsi, fit don Pablo en se redressant avec un orgueilleux sourire, -maintenant je suis bien réellement un chef de guerre?</p> - -<p>—Sa Majesté en a décidé ainsi, répondit froidement don Antonio.</p> - -<p>—¡Vive Dios! s'écria le partisan avec un geste de menace, Sa Majesté -a bien fait, car je jure Dieu que de tous ceux qui, aujourd'hui, -combattent pour sa cause, je serai le dernier à mettre bas les armes, -dussé-je y mourir, jamais je ne consentirai à traiter avec les rebelles -et ce serment je le tiendrai, ¡rayo de Cristo! Quand même le ciel et la -terre se ligueraient contre moi pour m'accabler, je veux que, dans un -siècle; les petits enfants des hommes que nous combattons aujourd'hui -tremblent encore au souvenir de mon nom.</p> - -<p>Le féroce partisan s'était levé en prononçant cette terrible -imprécation; il avait cambré à haute taille, rejeté sa tête en arrière -et tenait la main posé sur la poignée de son sabre, tandis qu'il -promenait sur les assistants un regard d'une indicible fierté et d'une -énergie sauvage.</p> - -<p>Les assistants furent émus malgré eux à ces males accents; un frisson -électrique sembla parcourir l'assemblée, et, tout à coup, la salle -entière éclata en cris et en exclamations; puis, les partisans -s'échauffant peu à peu à leur propre excitation, l'enthousiasme -atteignit bientôt le paroxysme de la joie et du délire.</p> - -<p>Les natures primitives sont faciles à entraîner; ces hommes, à -demi sauvage, se sentaient récompensés par les honneurs accordés à -leur chef, ils étaient fiers de lui et témoignaient la joie qu'ils -éprouvaient à leur manière, c'est-à-dire en criant à tue-tête et en -gesticulant.</p> - -<p>Les Espagnols eux-mêmes, partagèrent jusqu'à un certain point -l'entraînement général; pendant un instant, l'espoir, presque éteint -dans leur cœur, se réveilla aussi fort qu'au premier jour, et ils se -surprirent à croire à un succès désormais impossible.</p> - -<p>En effet, au point où en étaient arrivées les choses cette dernière -tentative faite par les Espagnols n'était qu'un acte de folle témérité -dont le résultat ne devait être que le prolongement, sans nécessité -aucune, d'une guerre d'extermination entre hommes de même race et -parlant la même langue, guerre impie et sacrilège qu'ils auraient dû, -au contraire, terminer au plus vite, afin d'épargner l'effusion du -sang et de ne pas quitter l'Amérique sous le poids de la réprobation -générale, chassés bien plus par la haine des colons contre eux que -par un sentiment de patriotisme et de nationalité que ceux-ci ne -connaissaient pas encore et qui ne pouvait exister sur une terre qui -jamais, depuis sa découverte, n'avait été libre.</p> - -<p>Émile Gagnepain, seul spectateur, à part ses motifs de sûreté -personnels, complètement désintéressé dans la question, ne put -cependant conserver son indifférence et assister froidement à cette -scène; il aurait même fini par se laisser aller à l'entraînement -général si la présence des deux officiers espagnols, cause première -de toutes ses traverses, ne l'avaient retenu, en lui inspirant une -appréhension secrète que vainement il essayait de combattre, mais qui, -malgré tous ses efforts, persévérait avec une opiniâtreté de plus en -plus inquiétante pour lui.</p> - -<p>Bien que le jeune Français fut placé fort en évidence près du -secrétaire de don Pablo Pincheyra, cependant, depuis leur entrée dans -la salle, les Espagnols n'avaient point semblé s'apercevoir de sa -présence; pas une seule fois leurs regards ne s'étaient dirigés de son -côté, bien qu'il fût certain qu'ils l'avaient aperçu. Cette obstination -à feindre de ne pas le voir lui semblait d'autant plus extraordinaire -de la part de ces deux hommes, qu'ils n'avaient aucun motif plausible -pour l'éviter; du moins il le supposait.</p> - -<p>Émile avait hâte que l'entrevue fût terminée, afin de s'approcher du -capitaine Ortega et de lui demander l'explication d'un procédé qui lui -paraissait non seulement blessant pour lui, mais qui semblait dénoter -des intentions peu amicales à son égard.</p> - -<p>Lorsque le tumulte commença à s'apaiser, que les partisans eurent enfin -cessé ou à peu près leurs vociférations, don Pablo réclama le silence -d'un geste et se prépara à prendre congé des envoyés espagnols, mais -don Antonio Zinozain fit un pas en avant, et, se tournant vers le chef -indien qui, jusque-là, était demeuré impassible et muet, écoutant et -observant tout ce qui se passait devant lui, sans cependant y prendre -part:</p> - -<p>—Mon frère Marilaun, n'a-t-il donc rien à dire au grand-chef pâle? lui -demanda-t-il.</p> - -<p>—Sí, répondit nettement l'Araucan, j'ai à lui dire ceci: Marilaun est -un Apo-Ulmen puissant parmi les Aucas, mille guerriers suivent, quand -il l'exige, son cheval partout où il lui plaît de les conduire, son -quipu est obéi sur tout le territoire des Puelches et des Huiliches; -Marilaun aime le grand-père des visages pâles, il combattra avec ses -guerriers pour faire rentrer dans le devoir les fils égarés du Toqui -des blancs, cinq cents cavaliers huiliches et puelches se rangeront -auprès de Pincheyra quand il l'ordonnera, car Pincheyra a toujours été -un ami des Aucas et ils le considèrent comme un enfant de leur nation. -J'ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants?</p> - -<p>—Je vous remercie de votre offre généreuse, chef, répondit don Pablo, -et je l'accepte avec empressement. Vos guerriers sont braves; vous, -votre réputation de courage et de sagesse a depuis longtemps franchi -les limites de votre territoire; le secours que vous m'offrez sera fort -utile au service de Sa Majesté. Maintenant, caballeros, permettez-moi -de vous offrir l'hospitalité; vous êtes fatigués d'une longue route et -devez avoir besoin de prendre quelques rafraîchissements avant de nous -quitter. Puisque rien ne nous retient plus ici, veuillez me suivre.</p> - -<p>—Pardon, señor coronel, dit alors l'officier portugais, qui s'était -jusque-là tenu modestement à l'écart; avant que vous quittiez cette -salle, j'aurais, moi aussi, si vous me le permettez, à m'acquitter -d'une mission dont je suis chargé près de vous.</p> - -<p>Malgré sa puissance sur lui-même, don Pablo laissa échapper un -mouvement de contrariété, presque aussitôt réprimé.</p> - -<p>—Peut-être vaudrait-il mieux, señor capitaine, répondit-il d'un ton -conciliant remettre à un autre moment plus convenable la communication -que, dites-vous, vous avez à me faire.</p> - -<p>—Pourquoi donc cela señor coronel? répliqua vivement le Portugais; -le moment me parait, à moi, fort convenable, et l'endroit où nous -nous trouvons des mieux appropriés. D'ailleurs, ne venez-vous pas d'y -traiter des sujets de la plus haute importance?</p> - -<p>—Cela peut être, señor; mais il me semble que cette audience n'a que -trop duré déjà; elle s'est prolongée au delà des limites ordinaires. -Vous, comme nous, devez avoir besoin de quelques heures de repos?</p> - -<p>—Ainsi, señor coronel, vous refusez de m'entendre? reprit sèchement -l'officier.</p> - -<p>—Je ne dis pas cela, répondit vivement don Pablo; ne vous méprenez pas -je vous prie, señor capitaine, sur le sens que j'attache à mes paroles. -Je vous adresse une simple observation dans votre intérêt seul; voilà -tout, señor.</p> - -<p>—S'il en est ainsi, caballero, permettez-moi, tout en vous remerciant -de votre courtoisie de ne pas accepter, quant à présent du moins, -l'offre gracieuse que vous me faites, et, si vous me le permettez, je -m'acquitterai de ma mission.</p> - -<p>Don Pablo jeta à la dérobée un regard sur le peintre français, puis il -répondit avec une répugnance visible:</p> - -<p>—Parlez donc, señor, puisque vous l'exigez; caballeros, ajouta-t-il en -s'adressant aux autres étrangers, excusez-moi pendant quelques minutes, -je vous prie; vous voyez que je suis contraint d'écouter ce que ce -caballero désire si ardemment me dire; mais je me plais à croire qu'il -ne nous retiendra pas longtemps?</p> - -<p>—Quelques minutes seulement, señor.</p> - -<p>—Soit, nous vous écoutons.</p> - -<p>Et le partisan reprit d'un air ennuyé le siège qu'il avait quitté; -bien qu'il fit bonne contenance, un observateur aurait cependant -remarqué qu'il éprouvait une vive contrariété intérieure. Le Français, -mis sur ses gardes par Tyro, et qui jusque-là n'avait, dans ce qui -s'était passé, rien vu qui lui fût personnel, ne laissa pas échapper -cet indice, si léger qu'il fût; et, tout en feignant la plus entière -indifférence, il redoubla d'attention et imposa sèchement silence au -secrétaire de don Pablo qui, sans doute, averti par son maître, s'était -tout à coup senti le besoin de causer avec le jeune homme auquel, -jusqu'à ce moment, il n'avait pas daigné accorder la moindre marque de -politesse.</p> - -<p>Ainsi rebuté, le señor Vallejos se vit contraint de se renfermer de -nouveau dans le mutisme sournois qui l'avait distingué pendant tout le -cours de l'entrevue.</p> - -<p>Le capitaine portugais, profitant de la permission qui lui était enfin -donnée, s'approcha de quelques pas, et après avoir cérémonieusement -salué don Pablo, il prit la parole d'une voix ferme.</p> - -<p>—Señor coronel, dit-il, je me nomme don Sebastiao Vianna, et j'ai -l'honneur de servir en qualité de capitaine dans l'armée de Sa Majesté -le roi de Portugal et des Algarves.</p> - -<p>—Je le sais, caballero, répondit sèchement don Pablo, venez donc au -fait, s'il vous plaît, sans plus tarder.</p> - -<p>—M'y voici, señor; cependant, avant de m'acquitter du message dont je -suis chargé, il devait d'abord me faire connaître officiellement de -vous.</p> - -<p>—Fort bien, continuez.</p> - -<p>—Le général don Roque, marquis de Castelmelhor, commandant en chef -la deuxième division du corps d'occupation de la Banda Oriental, dont -j'ai l'honneur d'être aide de camp, m'envoie vers vous don Pablo -Pincheyra; colonel commandant une cuadrilla au service de Sa Majesté -le roi d'Espagne, pour vous prier de vous expliquer clairement et -catégoriquement au sujet de la marquise de Castelmelhor, son épouse, -et de doña Eva de Castelmelhor, sa fille, que, d'après certains bruits -parvenus jusqu'à lui, vous retiendriez, contre le droit des gens, -prisonnières dans votre camp de Casa-Trama.</p> - -<p>—Oh! fit don Pablo avec un geste de dénégation, une telle supposition -attaque mon honneur, señor capitaine, prenez-y garde.</p> - -<p>—Je ne fais pas de supposition, caballero, reprit don Sebastiao avec -fermeté, veuillez me répondre clairement; ces dames sont-elles oui ou -non en votre pouvoir?</p> - -<p>—Ces dames ont réclamé mon assistance pour échapper aux rebelles qui -les avaient faites prisonnières.</p> - -<p>—Vous les retenez dans votre camp, ici, à Casa-Trama?</p> - -<p>Don Pablo se tourna d'un air dépité vers le Français dont il sentait -instinctivement que le regard pesait sur lui.</p> - - -<p>—Il est vrai, répondit-il enfin, que ces dames se trouvent dans mon -camp, mais elles y jouissent de la liberté la plus entière.</p> - -<p>—Cependant, lorsqu'à plusieurs reprises elles vous ont prié de les -laisser rejoindre le général de Castelmelhor, toujours vous vous êtes -opposé sous de vagues prétextes.</p> - -<p>La situation se tendait de plus en plus, le partisan sentait la colère -bouillonner dans son sein, il comprenait qu'il avait été trahi, que -sa conduite était connue, que toute dénégation était impossible; le -brevet d'honnêteté que si récemment lui avaient octroyé les officiers -espagnols, l'obligeait à se contraindre; cependant il ne fut pas maître -de réprimer toute marque de mécontentement, il y avait encore en lui -trop du partisan et du bandit.</p> - -<p>—¡Vive Dios! s'écria-t-il avec violence, on croirait, sur mon âme, que -vous me faites en ce moment señor un interrogatoire, señor capitaine.</p> - -<p>—C'en est un, en effet, caballero, répondit fièrement l'officier.</p> - -<p>—Vous oubliez, il me semble où vous vous trouvez et à qui vous parlez, -señor.</p> - -<p>—Je n'oublie rien, j'accomplis mon devoir sans me soucier des -conséquences probables que cette conduite aura pour moi.</p> - -<p>—Vous plaisantez, señor, reprit le partisan avec un sourire cauteleux, -vous n'avez rien à redouter de moi ni des miens, nous sommes des -soldats et non des bandits; parlez donc sans crainte.</p> - -<p>Don Sebastiao sourit avec amertume.</p> - -<p>—Je n'éprouve aucune autre crainte, señor, dit-il, que celle de ne -pas réussir dans l'accomplissement de ma mission: mais je remarque que -je vous retiens plus de temps que je ne l'aurais désiré: je terminerai -donc en deux mots: à don Pablo Pincheyra, l'officier espagnol, mon -général me charge de rappeler que son honneur de soldat exige qu'il -ne manque pas à sa parole loyalement donnée, en retenant contre leur -gré, deux dames qui, de leur propre volonté, se sont placées sous sa -sauvegarde; il le prie en conséquence de me les remettre pour qu'elles -retournent sous mon escorte au quartier général de l'armée portugaise; -au chef de partisans Pincheyra, homme pour lequel les mots honneur et -loyauté sont vides de sens et qui ne recherche que le lucre, le marquis -de Castelmelhor offre une rançon de quatre mille piastres que je suis -chargé de compter contre la remise immédiate des deux dames. Maintenant -j'ai terminé, caballero, c'est à vous de me dire à qui je m'adresse en -ce moment, si c'est à l'officier espagnol ou au montonero.</p> - -<p>Après ces paroles prononcées d'une voix brève et sèche, le capitaine -s'appuya sur son sabre et attendit.</p> - -<p>Cependant une vive agitation régnait dans la salle, les partisans -chuchotaient entre eux en lançant des regards courroucés au téméraire -officier qui osait les braver ainsi jusque dans leur camp; quelques-uns -portaient déjà la main à leurs armes: un conflit était imminent.</p> - -<p>Don Pablo se leva, d'un geste impérieux il calma le tumulte, et lorsque -le silence se fut rétabli, il répondit avec la plus exquise courtoisie -à l'envoyé du général.</p> - -<p>—Señor capitaine, j'excuse en qu'il y a d'acerbe et d'exagéré dans ce -que vous venez de me dire, vous ignorez ce qui s'est passé et ne faites -que vous acquitter de la mission dont on vous a chargé; le ton que -vous avez cru devoir prendre, avec un autre homme que moi, aurait pu -avoir pour vous des conséquences fort graves, mais je vous le répète, -je vous excuse parce que vous me supposez à tort des intentions qui -toujours ont été bien éloignées de ma pensée; ces dames m'ont demandé -ma protection, je la leur ai accordée pleine et entière; elles jugent -aujourd'hui pouvoir s'en passer, soit; elles sont libres, rien ne les -empêche de partir avec vous; elles ne sont pas mes prisonnières, je -n'ai donc pas de rançon à exiger d'elles; ma seule récompense sera -d'avoir été assez heureux pour leur être utile dans une circonstance -très périlleuse; voilà, señor capitaine, la réponse que je puis vous -faire. Veuillez informer son Excellence le marquis de Castelmelhor de -la façon dont j'agis avec vous et assurez-le que j'ai été heureux de -rendre à ces dames le service qu'elles ont réclamé de mon honneur de -soldat.</p> - -<p>—Cette réponse me comble de joie, caballero, reprit l'officier; croyez -que je considérerai comme un devoir de faire disparaître de l'esprit -de mon général les préventions qui s'y sont élevées contre vous, avec -une espèce de raison, permettez-moi de vous le dire; il ne vous connaît -pas, et vos ennemis vous ont noirci auprès de lui.</p> - -<p>—Donc, voilà qui est entendu, señor; je suis heureux que cette grave -affaire soit enfin terminée à notre satisfaction commune. Quand -désirez-vous partir?</p> - -<p>—Le plus tôt que cela me sera possible, señor.</p> - -<p>—Je le comprends, le marquis de Castelmelhor doit être impatient de -revoir deux personnes qui lui sont si chères et dont il est depuis -longtemps séparé; cependant ces dames ont besoin de quelques heures -pour faire leurs préparatifs de voyage; elles ne sont pas prévenues -encore. J'ose donc espérer que vous accepterez l'invitation que -j'ai faite à ces caballeros, et que vous consentirez à partager -l'hospitalité que je puis leur offrir.</p> - -<p>—De grand cœur, caballero, cependant je voudrais qu'il me fût permis -de voir ces dames sans retard.</p> - -<p>—Je vous conduirai moi-même près d'elles, señor capitaine, aussitôt -que vous aurez pris quelques rafraîchissements.</p> - -<p>Le capitaine s'inclina; une plus longue insistance aurait été de -mauvais goût.</p> - -<p>Don Pablo sortit alors de la salle avec ses hôtes et ses plus intimes -officiers; en passant près du peintre français, il ne lui dit pas un -mot, mais il lui lança un regard sardonique accompagné d'un sourire qui -donna fort à réfléchir au jeune homme.</p> - -<p>—Hum, murmura-t-il à part lui, tout cela n'est pas clair, je crois -qu'il me faut plus que jamais veiller sur ces deux pauvres dames; don -Pablo a trop facilement consenti à les laisser partir.</p> - -<p>Et il quitta la salle en hochant la tête à plusieurs reprises.</p> - - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h4> - - -<h4>LE TOLDO</h4> - - -<p>En quittant la salle de réception, Émile Gagnepain s'était dirigé -vers le toldo habité par la marquise de Castelmelhor et sa fille; en -agissant ainsi, le jeune homme obéissait à un pressentiment qui lui -disait que, dans ce qui s'était passé devant lui, une sombre comédie -avait été jouée par don Pablo, et que la facilité avec laquelle il -avait consenti à laisser partir ses captives cachait une perfidie.</p> - -<p>Ce pressentiment était devenu tellement vif dans l'esprit du jeune -homme, il avait à ses yeux si bien revêtu les apparences de la réalité, -que bien que rien ne vint corroborer cette pensée de trahison, il en -avait acquis la certitude morale et aurait au besoin affirmé sa réalité.</p> - -<p>Entraîné malgré lui et contre sa volonté dans une suite d'aventures -fort désagréables pour un homme qui, comme lui, était venu chercher en -Amérique cette liberté de mouvements et cette tranquillité d'esprit -que son pays, bouleversé par les factions, lui refusait, le jeune -homme avait fini, ainsi que cela arrive toujours, par s'intéresser à -cette position anormale que les circonstances lui avaient faite et -à suivre les diverses péripéties de la lutte étrange dans laquelle -il se trouvait jeté avec l'anxiété fébrile d'un homme qui voit se -dérouler devant lui les scènes d'un drame émouvant. De plus sans qu'il -y eût pris garde, un sentiment qu'il n'essayait pas d'analyser avait -sourdement germé dans son cœur; ce sentiment avait grandi à son insu, -presque insensiblement, et avait fini par acquérir une force telle, que -le jeune homme, qui commençait à s'effrayer de la nouvelle situation -dans laquelle son esprit se trouvait placé tout à coup, désespérait -de l'arracher de son cœur, et de même que toutes les natures, non -pas faibles, mais insouciantes, n'osant s'interroger sérieusement et -sonder le gouffre qui s'était ainsi ouvert dans son âme, il se laissait -nonchalamment entraîner par le courant qui l'emportait, jouissant du -présent sans songer à l'avenir, et se disant que, le moment de la -catastrophe arrivé, il serait temps assez de faire face au péril et de -prendre un parti quelconque.</p> - -<p>A peine avait-il fait quelques pas dans le camp que, en tournant la -tête, il aperçut don Santiago Pincheyra à quelques pas derrière lui.</p> - -<p>Le montonero marchait nonchalamment, les bras derrière le dos, les -regards vagues, sifflotant une zambacueca entre ses dents, ayant enfin -toute la démarche d'un homme désœuvré qui se promène; mais le peintre -ne s'y trompa pas: il comprit que don Pablo, empêché par ses hôtes, -auxquels il était tenu de faire les honneurs du camp, avait délégué -son frère, afin de suivre ses mouvements et lui rendre compte de ses -démarches.</p> - -<p>Le jeune homme ralentit peu à peu le pas, sans affectation, et, -pivotant tout à coup sur les talons, il se trouva nez à nez avec don -Santiago.</p> - -<p>—Eh! fit-il, en feignant de l'apercevoir, quelle charmante surprise, -señor, vous avez donc laissé à votre frère don Pablo le soin de traiter -les officiers espagnols.</p> - -<p>—Comme vous le voyez, señor, répondit l'autre assez, interloqué et ne -sachant trop quoi répondre.</p> - -<p>—Et vous vous promenez, sans doute?</p> - -<p>—Ma foi oui; entre nous, cher señor, ces réceptions d'étiquette -m'ennuient; je suis un homme simple, moi, vous le savez.</p> - -<p>—¡Caray! Si je le sais, dit le Français d'un air narquois; ainsi, vous -êtes libre?</p> - -<p>—Mon Dieu oui, complètement.</p> - -<p>—Eh bien! Je suis charmé que vous soyez parvenu à vous dépêtrer de ces -étrangers si fiers et si hautains; c'est bien heureux pour moi que vous -soyez libre, et je vous avoue que je ne comptais guère sur le plaisir -de vous rencontrer si à point.</p> - -<p>—Vous me cherchiez donc? fit don Santiago avec étonnement.</p> - -<p>—Certes, je vous cherchais; seulement, vu les circonstances présentes, -je n'espérais pas, je vous le répète, réussir à vous rencontrer.</p> - -<p>—Ah! Pourquoi donc me cherchiez-vous ainsi?</p> - -<p>—Voilà, cher seigneur, comme je sais de longue main, que vous êtes un -de mes meilleurs amis, j'avais l'intention de vous demander un service.</p> - -<p>—Me demander un service, à moi?</p> - -<p>—Parbleu! A qui donc, excepté votre frère don Pablo et vous, je ne -connais personne à Casa-Trama.</p> - -<p>—C'est vrai, vous êtes forastero étranger.</p> - -<p>—Hélas, oui! Tout ce qu'il y a de plus forastero.</p> - -<p>—Voyons le service? demanda le montonero, complètement trompé par la -feinte bonhomie du jeune homme.</p> - -<p>—Voici ce dont il s'agit, répondit celui-ci avec un sang-froid -imperturbable, seulement je vous prie de me garder le secret, car la -chose intéresse d'autres personnes et, par conséquent, est assez grave.</p> - -<p>—Ah, ah! fit don Santiago.</p> - -<p>—Oui, reprit le jeune homme en baissant affirmativement la tête, vous -me promettez le secret, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Sur mon honneur.</p> - -<p>—Merci, me voilà tranquille; je vous avouerai donc que je commence à -m'ennuyer terriblement à Casa-Trama.</p> - -<p>—Je comprends cela, répondit le montonero, en hochant la tête.</p> - -<p>—Je voudrais partir.</p> - -<p>—Qui vous en empêche?</p> - -<p>—Mon Dieu, une foule de raisons; d'abord les deux dames que vous savez.</p> - -<p>—C'est juste, dit-il avec un sourire.</p> - -<p>—Vous ne me comprenez pas.</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—Dame! Vous semblez supposer que je désire demeurer près d'elles, -tandis que ce sont elles, au contraire, qui s'obstinent à exiger que je -demeure ici.</p> - -<p>Le montonero lança à la dérobée un regard soupçonneux à son -interlocuteur, mais le Français était sur ses gardes, son visage -semblait de marbre.</p> - -<p>—Bien. Continuez, fit-il au bout d'un instant.</p> - -<p>—Vous savez que j'assistais à l'entrevue.</p> - -<p>—Parbleu! Puisque je vous y ai conduit moi-même; vous étiez assis -auprès du secrétaire.</p> - -<p>—Le señor Vallejos, c'est cela: un bien aimable cavalier; eh bien! Ces -dames sont sur le point de quitter Casa-Trama. Don Pablo consent à leur -départ.</p> - -<p>—Vous voudriez partir avec elles?</p> - -<p>—Vous n'y êtes pas; je voudrais partir c'est vrai, mais pas avec -elles; puisqu'elles s'en vont sous l'escorte des officiers étrangers, -je leur deviens inutile.</p> - -<p>—En effet!</p> - -<p>—Donc, elles n'auront plus de prétexte pour m'empêcher de me séparer -d'elles.</p> - -<p>—C'est vrai! Alors?</p> - -<p>—Alors, je désire que vous me fassiez accorder par votre frère, à -moins que vous ne préfériez me le donner vous-même, un sauf-conduit -pour traverser en sûreté vos lignes et regagner au plus vite le Tucumán -que je n'aurais jamais dû quitter.</p> - -<p>—C'est bien réellement pour retourner au Tucumán que vous désirez un -sauf-conduit?</p> - -<p>—Pour quelle raison serait-ce donc?</p> - -<p>—Je ne sais pas; mais mon frère... Il s'arrêta subitement avec un -embarras mal dissimulé.</p> - -<p>—Votre frère? insinua le jeune homme.</p> - -<p>—Rien, je m'étais trompé; ne faites pas, je vous prie, attention à mes -paroles, et n'attachez pas à ce que je vous dis un sens qui me saurait -être vrai; je suis sujet à commettre souvent des erreurs.</p> - -<p>—Y a-t-il des difficultés à ce que vous m'accordiez ce sauf-conduit?</p> - -<p>—Je n'en vois pas; cependant, je n'oserais le faire, sans en prévenir -mon frère.</p> - -<p>—Qu'à cela ne tienne, je n'ai nullement l'intention de quitter le camp -sans son autorisation; si vous voulez, nous irons le trouver ensemble.</p> - -<p>—Vous êtes donc pressé de partir?</p> - -<p>—Jusqu'à un certain point, il vaudrait mieux, je crois, que je -pusse m'éloigner sans voir ces dames et avant elles; de cette façon, -j'éviterais la demande qu'elles ne manqueront pas de m'adresser de les -accompagner.</p> - -<p>—Cela vaudrait mieux, en effet.</p> - -<p>—Allons donc trouver votre frère, afin de terminer cela le plus tôt -possible.</p> - -<p>—Soit.</p> - -<p>Ils se dirigèrent vers le toldo de don Pablo; mais, à moitié route à -peu près le Français s'arrêta en se frappant le front.</p> - -<p>—Qu'avez-vous? lui demanda don Santiago.</p> - -<p>—J'y songe, nous n'avons pas besoin d'aller ensemble; vous arrangerez -cette affaire beaucoup mieux que moi; pendant que vous serez là-bas, je -préparerai tout pour mon départ, de sorte que je pourrai me mettre en -route aussitôt après votre retour.</p> - -<p>Le jeune homme parlait avec une si grande bonhomie, sa figure respirait -si bien la franchise et l'insouciance, que don Santiago, malgré toute -sa finesse, y fut trompé.</p> - -<p>—C'est cela, dit-il; pendant que je serai près de mon frère, faites -vos préparatifs; je n'ai pas besoin de vous.</p> - -<p>—Cependant, si vous le préférez, peut-être serait-il plus convenable -que je vous accompagnasse?</p> - -<p>—Non, non, c'est inutile; dans une heure je serai à votre toldo avec -le sauf-conduit.</p> - -<p>—Je vous remercie d'avance.</p> - -<p>Les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent, don Santiago se -dirigeant vers la maison de son frère, qui était aussi la sienne, et -le Français suivant en apparence le chemin qui le devait conduire à -l'habitation qui lui avait été assignée; mais aussitôt que le partisan -eut tourné l'angle de la plus prochaine rue, Émile, après s'être -assuré qu'un nouvel espion n'était pas attaché à ses pas, changea -immédiatement de direction et reprit celle de la demeure des deux dames.</p> - -<p>Pincheyra avait logé ses captives dans un toldo isolé à une des -extrémités du camp, toldo, adossée à une montagne taillée presque à -pic, et qui pour cette raison le rassurait sur les probabilités d'une -fuite. Ce toldo était du reste partagé en plusieurs compartiments, -propres et meublé avec tout le luxe que comportait l'endroit où il se -trouvait.</p> - -<p>Deux femmes indiennes avaient été par le partisan attachées au service -des deux dames, non seulement comme domestiques, mais surtout pour les -surveiller et lui rendre compte de ce qu'elles disaient et faisaient; -car, malgré les dénégations de don Pablo, la marquise et sa fille, bien -que traitées avec le plus grand respect et en apparence complètement -libres de leurs actions, étaient bien réellement prisonnières et elles -n'avaient pas tardé à s'en apercevoir.</p> - -<p>Ce n'était qu'avec de grandes précautions, et pour ainsi dire à la -dérobée, que le jeune peintre parvenait à les voir et à échanger avec -elles quelques mots sans témoins.</p> - -<p>Les domestiques rôdaient sans cesse autour de leurs maîtresses, -furetant, écoutant et regardant, et si par hasard elles s'éloignaient, -la sœur de don Santiago, qui affectait de témoigner une vive amitié -pour les étrangères, venait s'installer chez elles sans façon et y -demeurait presque toute la journée, les fatiguant de ses caresses -étudiées et des témoignages menteurs d'une amitié qu'elles savaient -parfaitement être fausse.</p> - -<p>Cependant grâce à Tyro, dont le dévouement ne se ralentissait pas, et -qui avait su se mettre au mieux dans l'esprit des deux Indiennes, Émile -était parvenu à se débarrasser à peu près d'elles; le Guaranis avait -trouvé le moyen de les attirer par de petits présents, et à les mettre -jusqu'à un certain point dans les intérêts de son maître, qui, de son -côté, n'arrivait jamais au toldo sans leur offrir quelque bagatelle; -il ne restait donc que la sœur de Pincheyra. Mais ce jour-là; après -avoir, le matin, fait une longue visite aux dames, elle s'était retirée -afin d'assister au repas que son frère donnait aux officiers étrangers, -et pour remplir a leur égard ses devoirs de maîtresse de maison, soin -dont elle n'avait pu se dispenser.</p> - -<p>La marquise et sa fille étaient donc, pour quelque temps du moins, -délivrées de leurs espionnes, maîtresses de leur temps et libres -jusqu'à un certain point de se concerter avec le seul ami qui ne les -eût pas abandonnées, sans craindre que leurs paroles fussent répétées -à l'homme qui avait si indignement trahi à leur égard les lois de -l'hospitalité et méconnu le droit des gens.</p> - -<p>A quelques pas du toldo, le jeune homme se croisa avec Tyro, qui, -sans lui parler, lui fit comprendre, par un signe muet, que les dames -étaient seules.</p> - -<p>Le jeune homme entra.</p> - -<p>La marquise et sa fille, tristement assises auprès l'une de l'autre, -lisaient dans un livre de prières.</p> - -<p>Au bruit que fit Émile en franchissant le seuil de la porte, elles -relevèrent vivement la tête.</p> - -<p>—Ah! fit la marquise dont le visage s'éclaira aussitôt. C'est vous -enfin, don Emilio.</p> - -<p>—Excusez-moi, madame, répondit-il, je ne puis que fort rarement me -rendre auprès de vous.</p> - -<p>—Je le sais, comme nous vous êtes surveillé, en butte aux soupçons. -Hélas! Nous n'avons échappé aux révolutionnaires que pour tomber aux -mains d'hommes plus cruels encore.</p> - -<p>—Auriez-vous à vous plaindre des procédés de don Pablo Pincheyra ou de -quelqu'un des siens, madame?</p> - -<p>—Oh! répondit-elle avec un sourire ironique, don Pablo est poli, trop -peut-être avec moi? Oh, mon Dieu! Qu'ai-je fait pour être ainsi en -butte à ces persécutions!</p> - -<p>—Avez-vous vu mon serviteur, ce matin, madame. Je vous demande pardon -de vous interroger ainsi, mais le temps me presse.</p> - -<p>—Est-ce de Tyro dont vous me parlez?</p> - -<p>—De lui-même, oui, madame.</p> - -<p>—Je l'ai vu un instant.</p> - -<p>—Il ne vous a rien dit?</p> - -<p>—Peu de chose; il m'a annoncé votre visite, en ajoutant que, sans -doute, vous auriez d'importantes nouvelle à m'apprendre, aussi mon -désir de vous voir était-il vif; dans la position où ma fille et moi -nous nous trouvons, tout est pour nous matière à espérance.</p> - -<p>—J'ai, en effet, madame, de graves nouvelles à vous annoncer; mais je -ne sais comment le faire.</p> - -<p>—Pourquoi donc? s'écria doña Eva en fixant sur lui ses grands yeux -avec une expression indéfinissable: craignez-vous de nous affliger, -señor don Emilio?</p> - -<p>—Je crains, au contraire, señorita, de faire entrer dans votre cœur -un espoir qui ne se réalisera pas.</p> - -<p>—Que voulez-vous dire? Parlez, señor, au nom du ciel! interrompit -vivement la marquise.</p> - -<p>—Ce matin, madame, plusieurs étrangers sont entrés à Casa-Trama.</p> - -<p>—Je le sais, caballero; c'est à cette circonstance que je dois de -ne pas avoir près de moi le garde du corps en courette qu'on a jugé -convenable de me donner, c'est-à-dire la sœur du señor don Pablo -Pincheyra.</p> - -<p>—Connaissez-vous ces étrangers, madame?</p> - -<p>—Votre question a lieu de me surprendre, caballero. Depuis mon arrivée -ici, vous savez que c'est à peine s'il m'a été permis de faire quelques -pas hors de cette misérable <i>choza</i>.</p> - -<p>—Excusez-moi, madame; je vais mieux préciser ma question: avez-vous -entendu parler d'un certain don Sebastiao Vianna?</p> - -<p>—Oui, oui! s'écria doña Eva en joignant les mains avec joie; don -Sebastiao est un des aides de camp de mon père.</p> - -<p>Le visage du jeune homme s'assombrit.</p> - -<p>—Ainsi, vous êtes sûre de le connaître? reprit-il.</p> - -<p>—Certes, répondit la marquise. Comment, ma fille et moi, ne -connaîtrions-nous pas un homme qui est notre parent éloigné et qui a -servi de parrain à ma fille?</p> - - -<p>—Alors, madame, je me trompais, et les nouvelles que je vous apporte -sont réellement de bonnes nouvelles pour vous; j'ai eu tort de tant -hésiter à vous les annoncer.</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—Parmi les étrangers arrivés ce matin à Casa-Trama, il en est un -chargé de réclamer votre mise en liberté immédiate, de la part du -marquis de Castelmelhor, votre époux, madame, votre père, señorita; -cet étranger se nomme don Sebastiao Vianna, porte le costume -d'officier portugais et est, dit-il, aide de camp du général marquis -de Castelmelhor; je dois reconnaître que don Pablo Pincheyra s'est en -cette circonstance conduit en véritable caballero; après avoir nié que -vous fussiez ses prisonnières, il a noblement refusé la somme proposée -pour votre rançon, et s'est engagé à vous remettre aujourd'hui même aux -mains de don Sebastiao, qui doit, sous son escorte, vous reconduire à -votre mari.</p> - -<p>Il y eut un instant de silence; la marquise était pâle, ses sourcils -froncés à se joindre sous l'effort d'une pensée intérieure et ses -regards fixes dénotaient chez elle une émotion contenue avec peine; -doña Eva, au contraire, rayonnait: l'espoir de la liberté illuminait -ses traits d'une auréole de bonheur.</p> - -<p>Le jeune homme regardait la marquise sans rien comprendre à cette -émotion dont il cherchait vainement la cause; enfin elle reprit la -parole.</p> - -<p>—Êtes-vous bien certain, caballero, dit-elle, que l'officier dont vous -parlez se nomme don Sebastiao Vianna?</p> - -<p>—Parfaitement, señora, je l'ai plusieurs fois entendu nommer devant -moi; d'ailleurs il me serait de toute impossibilité d'inventer ce nom -que jamais, avant aujourd'hui, je n'avais entendu prononcer.</p> - -<p>—C'est vrai, et pourtant ce que vous me dites est tellement -extraordinaire que je vous avoue que, malgré moi, je n'ose y croire et -que je redoute un piège.</p> - -<p>—Oh! Ma mère! s'écria doña Eva d'un ton de reproche, don Sebastiao -Vianna, l'homme le plus loyal et le plus...</p> - -<p>—Qui vous assure ma fille, interrompit vivement la marquise, que cet -homme soit réellement don Sebastiao?</p> - -<p>—Oh, madame! fit le jeune homme.</p> - -<p>—Caballero, don Sebastiao était, il y a deux mois à peine, en Europe, -répondit la marquise d'un ton péremptoire.</p> - -<p>Cette parole tomba comme la foudre au milieu de la conversation, et -glaça subitement l'espoir dans le cœur de la jeune fille.</p> - -<p>Au même instant un coup de sifflet résonna au dehors.</p> - -<p>—Tyro m'avertit, dit Émile, que quelqu'un vient de ce côté, je -ne puis demeurer davantage. Quoi qu'il arrive, ne vous abandonnez -pas au désespoir, feignez d'accepter, quelles qu'elles soient, les -propositions qui vous seront faites; tout est préférable pour vous à -demeurer plus longtemps ici; moi, de mon côté, je veillerai; à bientôt, -courage! Comptez sur moi!</p> - -<p>Et sans attendre la réponse que les deux dames se préparaient sans -doute à lui faire, le jeune homme s'élança hors du toldo.</p> - -<p>Tyro, qui guettait son apparition, le saisit vivement par le bras et -l'entraîna derrière le toldo.</p> - -<p>—Regardez, lui dit-il.</p> - -<p>Le peintre se pencha avec précaution, et il aperçut don Pablo -Pincheyra, sa sœur, l'officier portugais et trois ou quatre autres -personnes qui se dirigeaient vers l'habitation des dames.</p> - -<p>—Hum! fit-il, il était temps.</p> - -<p>—N'est-ce pas? Mais je veillais, heureusement.</p> - -<p>—Viens, Tyro, retournons chez moi; don Santiago doit m'attendre.</p> - -<p>—Vous lui avez donné rendez-vous?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Eh bien! Vous avais-je trompé, mi amo?</p> - -<p>—Non, certes; ce que j'ai vu a surpassé mon attente. Mais quel est -donc ce don Sebastiao?</p> - -<p>Le Guaranis répondit par un ricanement de mauvais augure.</p> - -<p>—Il y a quelque chose, n'est-ce pas? demanda Émile avec inquiétude.</p> - -<p>—Avec les Pincheyras, il y a toujours quelque chose, mi amo, reprit -l'Indien à voix basse; mais nous voici à votre toldo, soyez prudent.</p> - -<p>—Avertis les Gauchos que, probablement, nous partons aujourd'hui; -prépare tout pour que nous soyons en mesure.</p> - -<p>—Nous partons?</p> - -<p>—Je l'espère.</p> - -<p>—Oh! Alors, tout n'est pas encore perdu.</p> - -<p>Ils entrèrent dans le toldo, il était désert, don Santiago n'avait pas -encore paru.</p> - -<p>Tandis que Tyro allait avertir les Gauchos de lacer et de seller leurs -chevaux et de ramener les mules de charge du corral, le jeune homme se -mit avec une rapidité fébrile à faire ses préparatifs.</p> - -<p>Aussi, lorsque une demi-heure plus tard, don Santiago entra dans le -toldo, le regard soupçonneux qu'il jeta autour de lui ne lui révéla -aucun indice qui pût lui faire soupçonner que le Français ne s'était -pas mis à la besogne aussitôt après l'avoir quitté.</p> - -<p>—Ah, ah! fit le jeune homme en le voyant, soyez le bienvenu, don -Santiago, surtout si vous m'apportez mon sauf-conduit.</p> - -<p>—Je vous l'apporte, répondit laconiquement don Santiago.</p> - -<p>—Pardieu! Il faut avouer que vous êtes un ami précieux; don Pablo n'a -pas fait de difficultés?</p> - -<p>—Aucunes.</p> - -<p>—Allons, il est définitivement fort aimable pour moi, ainsi je puis -partir.</p> - -<p>—Oui, à deux conditions.</p> - -<p>—Ah! Il y a des conditions, et quelles sont-elles?</p> - -<p>—La première est que vous partirez tout de suite et sans voir -personne, ajouta-t-il en pesant avec soin sur le dernier membre de -phrase.</p> - -<p>—Mes gens?</p> - -<p>—Vous les emmènerez avec vous; que voulez-vous que nous en fassions -ici?</p> - -<p>—C'est juste; eh bien! Mais cette condition me plaît -extraordinairement, vous savez que je désire surtout partir sans -prendre congé de qui que ce soit; tout est donc pour le mieux. Voyons -maintenant la seconde condition, si elle est comme la première, je ne -doute pas que je l'accepte sans observation.</p> - -<p>—La voici: don Pablo désire que je vous escorte, avec une dizaine de -cavaliers, jusqu'à quelques lieues d'ici.</p> - -<p>—Ah! fit le jeune homme.</p> - -<p>—Cela vous déplaît-il?</p> - -<p>—A moi? répondit en riant Émile, qui déjà avait repris son sang-froid; -pourquoi cela me déplairait-il? Je suis, au contraire, fort -reconnaissant à votre frère de cette nouvelle gracieuseté. Il craint -sans doute que je m'égare dans le dédale inextricable de ces montagnes, -ajouta-t-il avec une pointe d'ironie.</p> - -<p>—Je ne sais pas; il m'a ordonné de vous escorter: j'obéis, voilà tout.</p> - -<p>—C'est juste et surtout extraordinairement logique.</p> - -<p>—Ainsi, vous acceptez ces deux conditions?</p> - -<p>—Avec reconnaissance.</p> - -<p>—Alors nous partirons quand vous voudrez.</p> - -<p>—Je voudrais vous répondre, tout de suite; malheureusement, je suis -obligé d'attendre mes chevaux qui ne sont pas encore arrivés du corral.</p> - -<p>—Il n'est pas encore tard, ainsi il n'y a pas de temps de perdu.</p> - -<p>—Maintenant que nous sommes d'accord, si nous buvions un gatro -d'aguardiente<a name="FNanchor_1_5" id="FNanchor_1_5"></a><a href="#Footnote_1_5" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>—Ma foi, ce sera avec plaisir, señor.</p> - -<p>Le Français prit une bota et versa de l'eau-de-vie dans deux gobelets -en corne.</p> - -<p>—A votre santé, dit-il en buvant.</p> - -<p>—A votre heureux voyage, répondit don Santiago.</p> - -<p>—Merci.</p> - -<p>Un bruit de pas de chevaux se fit entendre au dehors.</p> - -<p>—Voici vos animaux qui arrivent.</p> - -<p>—Alors, nous serons prêts dans quelques instants. Si vous voulez, -pendant que nous chargeons, prévenez les hommes qui doivent vous -accompagner.</p> - -<p>—Ils sont prévenus, ils nous attendent aux retranchements.</p> - -<p>Tyro et les Gauchos se mirent alors, aidés par Émile et don Santiago, à -charger les deux mules et à seller les chevaux.</p> - -<p>Le Français, habitué à voyager dans ces contrées, n'avait que fort peu -de bagages: il n'emportait jamais avec lui que les choses les plus -indispensables.</p> - -<p>Une demi-heure plus tard, la caravane se mettait en marche au petit -pas, accompagnée par don Santiago qui la suivait à pied en fumant sa -cigarette et causant amicalement avec le jeune homme.</p> - -<p>Ainsi que l'avait dit le montonero, une dizaine de cavaliers -attendaient aux retranchements.</p> - -<p>Le Pincheyra enfourcha sa monture, donna l'ordre au départ, les -gardiens ouvrirent la barrière et la petite troupe quitta le camp en -bon ordre.</p> - - -<div class="footnote"> -<p><a name="Footnote_1_5" id="Footnote_1_5"></a><a href="#FNanchor_1_5">Renvoi 1</a>Un coup d'eau de vie.</p></div> - - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></h4> - - -<h4>DANS LA MONTAGNE</h4> - - -<p>Il était à peu près trois heures de l'après-midi, au moment où Émile -Gagnepain quittait le camp, malgré l'escorte assez suspecte dont il -était accompagné; ce fut cependant avec un soupir de satisfaction que -le jeune homme se vit enfin dehors de ce repaire de bandits, dont il -avait un instant craint de ne plus sortir.</p> - -<p>La route que suivait la petite caravane était des plus pittoresques et -des plus accidentées; un sentier étroit serpentait sur le flanc des -montagnes côtoyant presque continuellement des précipices insondables, -du fond desquels s'élevaient les murmures mystérieux produits par des -eaux invisibles; parfois un pont formé par deux troncs d'arbres jetés -en travers d'une quebrada qui interrompait tout à coup la route était -franchi, comme en se jouant, par les chevaux et les mules accoutumés de -longue date à marcher par des chemins bien plus périlleux encore.</p> - -<p>Obligés de marcher les uns derrière les autres à cause du peu de -largeur du sentier à peine frayé sur lequel ils étaient engagés, les -voyageurs ne causaient pas entre eux, à peine leur était-il possible -d'échanger quelques paroles, et ils étaient contraints de se laisser -aller à leurs propres pensées sans qu'il leur fût permis de charmer -les ennuis du voyage autrement qu'en chantant, en sifflant, ou comme -déjà nous l'avons dit, en réfléchissant; ce fut alors en examinant le -paysage abrupt et sauvage dont il était environné de tous les côtés, -que le jeune homme se rendit bien compte de la formidable et presque -imprenable position choisie par le partisan pour son quartier-général, -et de la redoutable influence que cette position devait lui donner sur -les populations effrayées de la plaine: il frémit en songeant qu'il -avait commis l'imprudence de se laisser conduire dans cette forteresse -qui, de même que les cercles de l'Enfer du Dante, était, par la nature, -entouré d'infranchissables retranchements et ne rendait jamais la proie -qui y avait été une fois entraînée, une foule de lugubres histoires de -jeunes filles enlevées et disparues pour toujours lui revinrent alors -à l'esprit, et, par une étrange réaction de la pensée, il éprouva une -espèce de terreur rétrospective, s'il est permis de s'exprimer ainsi, -en songeant aux dangers terribles qu'il avait courus au milieu de ces -bandits sans frein, par lesquels en maintes circonstances, le droits -des gens, sacré pour tous les peuples civilisés, n'avait pas été -respecté.</p> - -<p>Puis, de réflexions en réflexions, par une pente toute naturelle -suivie par son esprit, sa pensée sa fixa sur ses compagnes, demeurées -sans appui et sans protecteur au milieu de ces hommes. Bien qu'il ne -les eût quittées que dans le but de tenter un effort suprême pour -leur délivrance, sa conscience lui reprocha cependant de les avoir -abandonnées, car, malgré l'impossibilité matérielle où il se trouvait -à Casa-Trama de leur être utile, cependant il avait la conviction que -sa présence imposait aux Pincheyras, et que devant lui aucun d'eux -n'aurait osé se porter sur les captives à des actes de brutalité -répréhensibles.</p> - -<p>En proie à ces pensées pénibles, il sentit son humeur s'assombrir peu à -peu, et la joie qu'il avait éprouvée d'abord de se voir si inopinément -rendu à la liberté, fit place de nouveau au découragement qui, -plusieurs fois déjà, s'était emparé de lui, avait brisé son énergie et -énervé ses plus belles qualités.</p> - -<p>Il fut tiré des réflexions dans lesquelles était plongé par la voix de -don Santiago qui tout à coup résonna à son oreille.</p> - -<p>Le jeune homme releva vivement la tête et regarda autour de lui comme -un homme qu'on éveille en sursaut.</p> - -<p>Le paysage avait complètement changé. Le sentier s'était élargi peu -à peu, avait pris les allures d'une route, les montagnes s'étaient -abaissées, leurs flancs étaient maintenant couverts de forêts -verdoyantes, dont les cimes feuillues étaient teintées de toutes -les couleurs du prisme par les rayons affaiblis du soleil couchant; -la caravane débouchait en ce moment dans une plaine assez étendue, -entourée de taillis épais et traversée par un mince flot d'eau dont les -capricieux méandres se perdaient çà et là au milieu d'une herbe haute -et touffue.</p> - -<p>—Que me voulez-vous? demanda le Français qui, impressionnable comme -tous les artistes, subissait déjà à son insu l'influence de ce -majestueux paysage, et sentait la gaieté remplacer dans son cœur la -tristesse qui depuis longtemps le gonflait, que me voulez-vous donc, -don Santiago?</p> - -<p>—Au diable! reprit celui-ci, il est heureux que vous consentiez enfin -à me répondre; voici près d'un quart d'heure que je vous parle sans -parvenir à obtenir un mot de vous; il parait que vous avez le sommeil -dur, compagnon?</p> - -<p>—Pardonnez-moi, señor, je ne dormais pas; je réfléchissais, ce qui -bien souvent est à peu près la même chose.</p> - -<p>—Demonio, je ne vous chicanerai pas là-dessus; mais puisque maintenant -vous consentez à m'écouter, veuillez, je vous prie, me répondre.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux; cependant, afin que je puisse le faire, il -faudrait que vous consentissiez, cher don Santiago, à me répéter votre -question, dont je vous certifie que je n'ai pas entendu un mot.</p> - -<p>—J'y consens, bien que, sans reproche, voilà</p> - -<p>au moins dix fois que je vous la fais en pure perte.</p> - -<p>—Je vous ai déjà prié de m'excuser.</p> - -<p>—Je le sais, aussi je ne vous garde pas rancune de votre inattention. -Voici le fait: il est au moins six heures du soir, le soleil se couche -au milieu de nuages cuivrés de la plus mauvaise apparence, je redoute -un temporal pour cette nuit.</p> - -<p>—Oh, oh! fit le jeune homme, êtes-vous sûr de cela?</p> - -<p>—J'ai trop l'habitude des montagnes pour m'y tromper.</p> - -<p>—Hum! Et que comptez-vous faire?</p> - -<p>—Voilà ce que je vous demande, cela vous regarde au moins autant que -moi, je suppose.</p> - -<p>—En effet, même davantage, puisque c'est pour m'être agréable que vous -avez consenti à m'accompagner; eh bien! Quel est votre avis, je me -range tout d'abord aux expédients que vous suggérera votre expérience, -et je les accepte les yeux fermés.</p> - -<p>—Voilà ce que j'appelle parler, et pour s'être fait attendre, votre -réponse n'en est pas pour cela plus mauvaise; donc, mon avis serait de -nous arrêter ici, où nous pouvons, à moins d'un cataclysme impossible à -prévoir, nous mettre à l'abri de l'ouragan, et d'y camper pour la nuit; -qu'en pensez-vous?</p> - -<p>—Je pense que vous avez raison, et que ce serait une folie, dans une -circonstance comme celle-ci, vu l'heure avancée et surtout; l'endroit -charmant où nous nous trouvons, de nous obstiner à aller plus loin.</p> - -<p>—D'autant plus qu'il nous serait presque impossible d'atteindre un -refuge aussi bon que celui où nous sommes avant la nuit noire.</p> - - -<p>—Arrêtons-nous donc, alors, sans davantage discourir, et hâtons-nous -d'installer notre campement.</p> - -<p>—Eh bien! Cher seigneur, puisqu'il en est ainsi, pied à terre, et -déchargeons les mules.</p> - -<p>—Soit, dit le jeune homme en sautant à bas de son cheval, mouvement -immédiatement imité par le Pincheyra.</p> - -<p>Don Santiago avait dit vrai, le soleil se couchait, noyé dans des -flots de nuages blafards; la brise du soir se levait avec une certaine -force, les oiseaux tournoyaient en longs cercles en poussant des cris -discordants; tout présageait enfin un de ces terribles ouragans, nommés -<i>temporales</i>, dont la violence est si grande, que la contrée sur -laquelle ils sévissent est, en quelques minutes à peine, changée de -fond en comble et bouleversée comme si un tremblement de terre l'avait -retournée.</p> - -<p>Le peintre avait déjà, plusieurs fois depuis son arrivée en Amérique, -été à même d'assister au spectacle terrifiant de ces effroyables -convulsions de la nature en travail; aussi, connaissant l'imminence -du péril, il se hâta de tout faire préparer, afin que la tempête -n'occasionnât que peu de dommages; les ballots empilés les uns sur les -autres, au centre même de la vallée, non loin du ruisseau, formèrent, -par la façon même dont ils furent placés, un rempart solide contre -la plus grande furie du vent; les chevaux furent laissés libres et -abandonnés à cet instinct infaillible dont les a doué la Providence, et -qui, en leur faisant pressentir le danger bien avant qu'il les menace -réellement, leur suggère les moyens de lui échapper. Puis dans un trou -creusé à la hâte on alluma le feu nécessaire pour faire cuire les -lanières de <i>charqui</i> ou viande de taureau sauvage séchée au soleil, -destinées, avec de l'<i>harina tostada</i> et un peu de <i>queso</i> de chèvre, -au repas du soir; l'eau du ruisseau devait servir à satisfaire la soif -des voyageurs, car, excepté don Santiago et le peintre, qui chacun -s'était muni d'une large <i>bota</i> d'aguardiente blanche de Pisco, les -autres voyageurs ne portaient avec eux ni vin ni liqueurs, mais cet -oubli, si c'en était réellement un, était de peu d'importance pour des -hommes d'une aussi grande frugalité que les Hispano-américains, gens -qui vivent pour ainsi dire de rien, et dont la première chose venue -suffit pour apaiser la faim et la soif.</p> - -<p>Le repas fut ce qu'il devait être, entre hommes qui s'attendent à voir -d'un moment à l'autre fondre sur eux un danger terrible et inévitable, -c'est-à-dire triste et silencieux.</p> - -<p>Chacun mangea à la hâte sans lier conversation avec son voisin; puis, -la faim satisfaite, la cigarette fumée, sans se souhaiter même le -bonsoir les uns aux autres, les voyageurs s'enveloppèrent avec soin -dans leurs frazadas et leurs <i>pellones</i>, et essayèrent de dormir avec -cette résignation placide qui forme le fond du caractère des créoles -et leur fait accepter sans murmures inutiles les conséquences souvent -fâcheuses de l'existence nomade à laquelle ils sont condamnés.</p> - -<p>Bientôt, excepté les trois ou quatre sentinelles placées aux abords du -campement afin de surveiller l'approche des fauves, et des deux chefs -de la caravane, c'est-à-dire don Santiago et Émile, tout le monde fut -plongé dans un profond sommeil.</p> - -<p>Le Pincheyra paraissait soucieux; il fumait nonchalamment sa cigarette, -le dos appuyé à un tronc d'arbre et les yeux fixés devant lui, sans -cependant arrêter ses regards sur aucun objet; le Français, au -contraire, plus éveillé et plus gai que jamais, chantonnait entre ses -dents, et s'amusait, avec la pointe de son couteau, à creuser un trou -dans lequel il empilait ensuite du bois mort, dans le but évident -d'allumer un feu de veille, destiné sans doute à lui chauffer les pieds -lorsque l'envie lui prendrait de se livrer au sommeil.</p> - -<p>—Eh! don Santiago, dit-il, enfin, en s'adressant au Pincheyra et lui -touchant légèrement l'épaule, à quoi pensez-vous donc? est-ce que vous -n'allez pas essayer de dormir une couple d'heures?</p> - -<p>Le Chilien secoua la tête sans répondre.</p> - -<p>—Que signifie cela? reprit le jeune homme avec insistance, vous qui, -il n'y a qu'un instant, me reprochiez ma tristesse, vous semblez en -avoir hérité, sur mon âme; est-ce la pesanteur de l'atmosphère qui -influe sur vous?</p> - -<p>—Me prenez-vous pour une femme, répondit-il enfin d'un ton bourru; que -m'importe à moi l'état du ciel, ne suis-je pas un enfant des montagnes, -habitué, dès mon jeune âge, à braver les plus terribles temporales?</p> - -<p>—Mais, alors, qu'avez-vous qui vous tourmente?</p> - -<p>—Ce que j'ai, vous voulez le savoir?</p> - -<p>—Pardieu! Puisque je vous le demande.</p> - -<p>—Don Santiago hocha la tête à plusieurs reprises, jeta autour de lui -un regard soupçonneux, puis il se décida, enfin, à prendre la parole -d'une voix basse et presque indistincte comme s'il redoutait d'être -entendu, bien que tous ses compagnons fussent endormis à une distance -trop grande pour que le son de sa voix parvint jusqu'à eux.</p> - - -<p>—J'ai, dit-il, qu'une chose me chagrine.</p> - -<p>—Vous, don Santiago, vous m'étonnez étrangement; seriez-vous en -délicatesse avec votre frère, don Pablo?</p> - -<p>—Mon frère est, il est vrai, pour quelque chose dans cette affaire, -mais avec lui personnellement, je n'ai rien, ou du moins, je le -crois, car, avec lui, jamais on ne sait à quoi s'en tenir: non, c'est -uniquement à cause de vous que je suis chagrin en ce moment.</p> - -<p>—A cause de moi! s'écria le jeune homme avec surprise, je vous avoue -que je ne vous comprends pas.</p> - -<p>—Parlez plus bas; il est inutile que nos compagnons entendent ce que -nous disons, tenez, don Emilio, je veux être franc avec vous: nous -allons nous quitter peut-être pour ne jamais nous revoir, et je désire -pour vous qu'il en soit ainsi; je veux que notre séparation soit -amicale, et que vous ne conserviez contre moi aucune prévention.</p> - -<p>—Je vous assure, don Santiago...</p> - -<p>—Je sais ce que je dis, interrompit-il avec une certaine vivacité; -vous m'avez rendu un grand service; je ne puis nier que je vous dois en -quelque sorte la vie, car lorsque je vous rencontrai dans le souterrain -du rancho ma position était presque désespérée; eh bien! Je ne me suis -pas, en apparence, conduit avec vous comme j'aurais dû le faire; je -m'étais engagé à mettre, vous et les vôtres, à l'abri du danger qui -vous menaçait, et je vous ai conduit à Casa-Trama lorsque j'aurais dû, -au contraire, vous guider dans une direction tout opposée. Je sais -cela; j'ai mal agi en cette circonstance et vous avez le droit de m'en -garder rancune; mais je n'étais pas libre de faire autrement; j'étais -contraint d'obéir à une volonté plus forte que la mienne, la volonté de -mon frère, à qui nul n'a jamais osé résister. Aujourd'hui je reconnais -mon tort, et je voudrais, autant que possible, réparer le mal que j'ai -fait et celui que j'ai laissé faire.</p> - -<p>—Ceci est parler en caballero et en homme de cœur, don Santiago; -soyez convaincu que, quoiqu'il arrive, je vous saurai gré de ce que -vous me dites en ce moment; mais puisque vous avez si bien commencé, ne -me laissez pas plus longtemps dans le doute pénible où je me trouve: -répondez-moi sincèrement, le voulez-vous?</p> - -<p>—Oui, autant que cela dépendra de moi.</p> - -<p>—Les dames que j'ai été contraint d'abandonner, courent-elles des -dangers en ce moment?</p> - -<p>—Je le crois.</p> - -<p>—De la part de votre frère?</p> - -<p>—De la sienne, oui, et d'autres aussi. Ces deux étrangères ont -d'implacables ennemis acharnés à leur perte.</p> - -<p>—Pauvres femmes! murmura le jeune homme en soupirant; elles ne -quitteront donc pas le camp?</p> - -<p>—Au contraire; demain, au lever du soleil, elles en sortiront, -escortées par l'officier qui, devant vous, les a réclamées à mon frère.</p> - -<p>—Cet officier, vous le connaissez?</p> - -<p>—Un peu.</p> - -<p>—Qui est-il?</p> - -<p>—Ceci, je ne puis le dire, j'ai fait serment de ne le révéler à -personne.</p> - -<p>Le Français comprit qu'il ne devait pas insister, il modifia ses -questions.</p> - -<p>—Quelle route prendront-elles? demanda-t-il.</p> - -<p>—Celle que nous suivons.</p> - -<p>—Et elles se dirigeront?</p> - -<p>—Vers la frontière brésilienne.</p> - -<p>—Ainsi elles vont rejoindre le général de Castelmelhor?</p> - -<p>Le Pincheyra secoua négativement la tête.</p> - -<p>—Alors pourquoi prendre cette direction?</p> - -<p>—Je l'ignore.</p> - -<p>—Et cependant, vous croyez qu'un danger les menace?</p> - -<p>—Un terrible.</p> - -<p>—De quelle sorte?</p> - -<p>—Je ne sais pas.</p> - -<p>Le jeune homme frappa du pied avec, dépit. Ces réticences continuelles -de la part du partisan l'inquiétaient plus que la vérité si affreuse -qu'il se fût attendu à l'entendre.</p> - -<p>—Ainsi, reprit-il au bout d'un instant, en supposant que je demeure -ici quelque temps, je les verrai.</p> - -<p>—Cela ne fait aucun doute.</p> - -<p>—Que me conseillez-vous?</p> - -<p>—Moi?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Rien; je ne suis pas comme vous amoureux de doña Eva, moi, dit-il -avec une certaine nuance de raillerie qui fit tressaillir le jeune -homme.</p> - -<p>—Amoureux de doña Eva! s'écria-t-il, moi?</p> - -<p>—Quel autre motif pourrait vous engager avec toutes les chances contre -vous de risquer votre vie pour la sauver s'il n'en était pas ainsi?</p> - -<p>Le jeune homme ne répondit pas; une lumière terrible venait subitement -de se faire dans son cœur; ce secret, qu'il se cachait à lui-même, -d'autres le connaissaient, et lorsqu'il n'osait pas s'interroger sur -cet amour insensé qui le brûlait, la certitude de son existence était -acquise même aux indifférents.</p> - -<p>—Oh! balbutia-t-il enfin, don Santiago, me croyez-vous donc capable -d'une telle folie?</p> - -<p>—Je ne sais si c'est une folie d'aimer lorsqu'on est jeune et ardent -comme vous l'êtes, répondit froidement le Pincheyra; jamais je n'ai -aimé que mon cheval et mon fusil, mais je crois savoir que l'amour de -deux êtres jeunes et beaux est une loi de nature, et je ne vois pas -pour quel motif vous essaieriez de vous y soustraire. Je ne vous blâme -ni ne vous approuve, je constate un fait, voilà tout.</p> - -<p>Le jeune homme fut étonné d'entendre parler ainsi un homme que, -jusqu'à ce moment, il avait supposé doué d'une dose fort restreinte -d'intelligence, et dont toute les aspirations lui semblaient tournées -vers la guerre et le pillage, ce demi sauvage, émettant d'un air aussi -insouciant des sentiments si humainement philosophiques, lui semblait -un phénomène incompréhensible.</p> - -<p>Le Pincheyra, sans paraître remarquer l'impression qu'il avait produite -sur son interlocuteur, continua tranquillement:</p> - -<p>L'officier qui escorte ces dames ignore non seulement votre amour pour -la plus jeune des deux dames, mais encore il ne sait pas que vous les -connaissez; pour des motifs particuliers et qui lui sont personnels, -mon frère a cru devoir garder le silence à ce sujet; je vous donne ce -renseignement dont je vous garantis l'exactitude, parce qu'il pourra -vous servir au besoin.</p> - -<p>—Maintenant, il est trop tard.</p> - -<p>—Don Emilio, sachez ceci: c'est qu'aussitôt après notre conversation, -mes compagnons et moi nous nous retirerons, parce que notre mission est -terminée, et que si je suis demeuré avec vous si longtemps, c'est que -je tenais à vous dire certaines choses.</p> - -<p>—Je vous en remercie.</p> - -<p>—Eh bien, je suis certain que vous ne quitterez pas ce lieu sans avoir -essayé non pas de revoir ces dames, mais de les enlever à ceux qui les -conduisent, ce qui, du reste, ne serait pas impossible puisqu'ils ne -seront qu'une dizaine tout au plus. Je vous souhaite bonne chance du -fond du cœur, parce que vous me plaisez et que je voudrais réellement -que vous réussissiez. Seulement, croyez-moi, agissez avec prudence, -la ruse a dénoué plus de liens que la violence et la force n'en ont -brisé: suivez le conseil que je vous donne, et j'espère que vous vous -en trouverez bien. Maintenant nous allons nous séparer, j'espère avoir -sinon réparé, du moins amoindri les conséquences funestes de la faute -qu'on m'a obligé à commettre; séparons-nous donc comme deux amis. Le -seul vœu que je forme est que nous ne nous revoyions jamais.</p> - -<p>—Eh quoi! Vous allez partir ainsi au milieu des ténèbres, lorsque nous -sommes menacés d'un temporal?</p> - -<p>—Il le faut, don Emilio; je suis attendu là-bas. Mon frère prépare -une importante expédition, à laquelle je dois et je veux assister. -Quant au temporal, il ne sévira pas avant deux ou trois heures et, si -terrible qu'il soit, c'est une trop vieille connaissance pour que je -ne sache pas les moyens de m'en garantir. Adieu donc, et encore une -fois bonne chance. Quoi qu'il arrive, silence sur ce que je vous ai -dit; maintenant, enveloppez-vous dans votre poncho et feignez de dormir -jusqu'à ne que j'aie donné le signal du départ à mes cavaliers.</p> - -<p>Le jeune homme suivit le conseil qui lui était donné, il se roula dans -son manteau et s'étendit sur le sol.</p> - -<p>Lorsque don Santiago se fut assuré que rien ne pourrait laisser -soupçonner l'entretien qui venait d'avoir lieu, il se leva, frappa du -pied pour se dégourdir, et prenant un sifflet suspendu à son cou par -une mince chaîne d'argent, il en tira un son aigu et prolongé.</p> - -<p>Les cavaliers dressèrent aussitôt la tête.</p> - -<p>—Allons, enfants! cria le Pincheyra d'une voix forte, debout et sellez -vos chevaux, nous retournons à Casa-Trama.</p> - -<p>—Eh quoi! Vous nous quittez à cette heure, señor don Santiago? lui -demanda le jeune homme, en feignant de s'être éveillé au bruit du -sifflet.</p> - -<p>—Il le faut, señor, répondit-il, notre escorte ne vous est plus -nécessaire, et nous avons une longue marche à faire, si nous voulons -être rendus à Casa-Trama au lever du soleil.</p> - -<p>Cependant les Pincheyras avaient obéi avec empressement à l'ordre -qu'ils avaient reçu, ils s'étaient levés et s'étaient mis aussitôt en -devoir de lacer leurs chevaux et de les seller.</p> - -<p>Par un hasard, prémédité sans doute par don Santiago, les sentinelles -qui avaient été chargées de veiller à la sûreté commune étaient les -deux Gauchos et le Guaranis, de sorte qu'il avait la certitude que le -secret de son entretien avec le Français ne transpirerait pas.</p> - -<p>Au bout de quelques minutes, les cavaliers furent en selle; le -Pincheyra se mit à leur tête, et se tournant vers Émile en lui faisant -un geste amical de la main.</p> - -<p>—Adios, señor, et bonne chance, lui dit-il avec intention.</p> - -<p>Le jeune homme lui rendit son cordial salut, et la petite troupe se mit -en marche. Bientôt elle disparut à l'angle du sentier; le bruit de ses -pas alla peu à peu en s'affaiblissant et ne tarda pas à s'éteindre tout -à fait. Lorsque le silence fut complètement rétabli, Émile fit un signe -à ses compagnons:</p> - -<p>—Maintenant que nous sommes seuls, señores, dit-il, causons, car les -circonstances sont graves. Tyro, allumez du feu, nous allons tenir un -conseil à l'Indienne.</p> - -<p>Le Guaranis ramassa le bois sec, l'empila avec soin, battit le briquet -et bientôt une légère aigrette de flamme s'éleva gaiement vers le ciel.</p> - -<p>Un silence de mort régnait dans la vallée, la brise s'était éteinte, -il n'y avait pas un souffle dans l'air; le ciel noir comme de l'encre, -n'avait pas une étoile, la nature semblait rassembler toutes ses forces -pour livrer un combat plus terrible à la matière; dans les profondeurs -inexplorées des quebradas, des bruits sourds et mystérieux s'élevaient -parfois, se mêlant, à de longs intervalles aux sourds rugissements des -fauves à l'abreuvoir.</p> - -<p>Les quatre hommes s'accroupirent en rond autour du feu, allumèrent -leurs cigarettes, et le jeune homme prit la parole après leur avoir -rapporté ce qu'il croyait nécessaire de leur dire de l'entretien qui -avait eu lieu entre lui et don Santiago.</p> - -<p>—Maintenant, ajouta-t-il, répondez-moi franchement, puis-je compter -sur vous pour tout ce qu'il me plaira de faire?</p> - -<p>—Oui, répondirent-ils tout d'une voix.</p> - -<p>—Quoi qu'il arrive?</p> - -<p>—Quoi qu'il arrive.</p> - -<p>—Bien, je ne serai pas ingrat, la récompense égalera les services; -maintenant, si vous avez quelques observations à me soumettre, je suis -prêt à les entendre.</p> - -<p>Les Gauchos, hommes d'exécution avant tout et peu parleurs de leur -nature, se contentèrent de dire que le moment d'agir arrivé, ils -seraient prêts; qu'ils n'avaient aucune observation à faire sur la -manière de procéder; que cela ne les regardait pas.</p> - -<p>—C'est juste, observa Tyro. Allez dormir, mes braves, et laissez-nous, -le seigneur notre maître et moi, convenir de ce qui sera opportun de -faire.</p> - -<p>Les Gauchos ne se le firent pas répéter deux fois; ils se levèrent et -allèrent s'étendre au milieu des ballots; deux minutes plus tard, ils -dormaient à poings fermés.</p> - -<p>Émile et le Guaranis, demeurés seuls, entamèrent alors un entretien -fort long et fort sérieux, et dressèrent un plan qu'il est inutile de -faire connaître ici.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XX" id="XX">XX</a></h4> - - -<h4>LE PARTISAN</h4> - - -<p>Il nous faut maintenant retourner auprès des chefs guaycurús que nous -avons abandonnés au moment où, à la suite de don Zéno Cabral, ils -entraient dans une caverne, où le montonero, du moins d'après les -paroles qu'il avait prononcées en les accostant, paraissait avoir donné -rendez-vous au Cougouar.</p> - -<p>Cette caverne dont l'entrée, à moins de bien la connaître, était -impossible à distinguer du dehors à cause de la conformation du paysage -dont elle formait le centre, et de la difficulté avec laquelle on y -parvenait était vaste et parfaitement claire à cause d'une infinité de -fissures imperceptibles presque, qui y laissaient pénétrer la lumière -en y renouvelant l'air; dans le fond et sur les côtés s'ouvraient -plusieurs galeries qui se perdaient sous la montagne à des distances -probablement fort grandes.</p> - -<p>L'endroit où le partisan s'arrêta, c'est-à-dire à quelques pas à peine -de l'ouverture, contenait plusieurs sièges formés avec des blocs de -chêne mal équarris et deux ou trois amas de feuilles sèches servant -probablement de lits à ceux qui venaient chercher en ce lieu un refuge -temporaire.</p> - -<p>Au centre de la caverne, un grand feu était allumé. Sur ce feu, -suspendu par une chaîne, à trois pieux placés en faisceau, bouillait -une marmite de fer, tandis qu'un quartier de guanaco, enfilé dans -une baguette de fusil fichée dans le sol, rôtissait tout doucement; -quelques patates cuisaient sous la cendre et plusieurs cornes de -bœuf contenant de l'harina tostada étaient placées près des sièges -par terre. Les armes de Zéno Cabral, c'est-à-dire son fusil et son -sabre, étaient appuyés contre une des parois de la caverne. Il n'avait -conservé que son couteau à sa polena droite.</p> - -<p>—Señores, dit le partisan avec un geste courtois, permettez-moi de -vous offrir la mince hospitalité que les circonstances où nous nous -trouvons m'obligent à vous donner. Avant tout, nous mangerons et -boirons ensemble, afin de bien établir la confiance entre nous et -d'éloigner tout soupçon de trahison.</p> - -<p>Ces paroles avaient été prononcées en portugais, les capitaos -répondirent dans la même langue et s'assirent à l'exemple de leur -amphitryon sur les sièges préparés pour eux.</p> - -<p>Zéno Cabral décrocha alors la marmite et servit avec une adresse et une -vivacité peu communes, dans des <i>couis</i> qu'il présenta ensuite à ses -hôtes du <i>tocino</i>, du <i>chorizo</i> et du <i>charqui</i>, assaisonné avec des -<i>camotes</i> et de l'<i>ajo</i>, ce qui forme le plat national de ces contrées.</p> - -<p>Le repas commença, et les chefs attaquèrent vigoureusement les mets -placés devant eux, se servant de leur couteau en guise de fourchette et -buvant à la ronde de l'eau légèrement coupée avec de l'aguardiente de -Pisco, afin d'en enlever l'âcreté.</p> - -<p>Les Indiens ne parlent pas en mangeant; aussi leurs repas sont-ils -généralement fort courts. Après le <i>charqui</i>, ce fut le tour du -guanaco; puis l'harina tostada fut mangée délayée avec de l'eau chaude, -et enfin Zéno Cabral confectionna le maté <a name="FNanchor_1_6" id="FNanchor_1_6"></a><a href="#Footnote_1_6" class="fnanchor">[1]</a>, et l'offrit à ses -convives.</p> - -<p>Lorsque le maté fut bu et que nos trois personnages eurent allumé leurs -cigarettes de paille de maïs; Zéno Cabral prit enfin la parole.</p> - -<p>—Je dois m'excuser près de vous, señor capitao, dit-il en portugais -à Gueyma, l'espèce de surprise au moyen de laquelle j'ai obtenu -une entrevue de vous; le Cougouar, dont depuis longtemps déjà j'ai -l'honneur d'être l'ami, m'avait engagé d'agir ainsi que je l'ai fait; -si une faute a été commise, c'est donc sur lui que doit en retomber le -blâme.</p> - -<p>—Ce que le Cougouar fait est toujours bien, señor, répondit en -souriant le chef, il est mon père, puisque c'est à lui que je dois -d'être ce que je suis, je n'ai donc pas à le blâmer, convaincu que -des raisons fort sérieuses et qui, sans doute, me seront plus tard -expliquées, l'empêchaient de procéder autrement.</p> - -<p>—Gueyma a bien parlé comme toujours, dit le Cougouar, la sagesse -réside en lui; le chef blanc ne tardera pas à déduire les motifs de sa -conduite.</p> - -<p>—C'est ce que je vais faire à l'instant, si les capitaos veulent bien -me prêter leur attention, reprit Zéno Cabral.</p> - -<p>—Que mon père parle, nos oreilles sont ouvertes.</p> - -<p>Le partisan se recueillit pendant deux ou trois minutes, puis il -commença en ces termes:</p> - -<p>—Mes frères les guerriers guaycurús trompés par les paroles menteuses -d'un blanc, ont consenti à former une alliance avec lui et à le -suivre dans cette contrée pour l'aider à combattre d'autres blancs -qui jamais n'avaient fait de mal à mes frères, et dont ils ignoraient -jusqu'à l'existence. Mais pendant que les guerriers entraient sur le -sentier, de la guerre et abandonnaient leurs territoires de chasse -sous la sauvegarde de l'honneur de leurs nouveaux alliés, ceux-ci, qui -n'avaient d'autre but que celui de les éloigner, afin de s'emparer -plus facilement de leurs riches et fertiles contrées, envahissaient -au mépris de la foi jurée leurs territoires de chasse, et essayaient -de s'y établir. Ce projet inique, cette infâme trahison aurait réussi -probablement, vu l'éloignement des plus braves guerriers de la nation, -si un ami des Guaycurús, révolté de cette action infâme, n'avait fait -prévenir Tarou-Niom, le grand capitao des Guaycurús, de se mettre sur -ses gardes et ne lui avait fait contracter une alliance offensive et -défensive avec Emavidi-Chaïmè, le grand chef des Payagoas, afin de -s'opposer aux attaques de l'ennemi commun.</p> - -<p>Malgré l'impassibilité de commande dont les Indiens font parade -dans les circonstances les plus sérieuses, Gueyma, en apprenant ces -nouvelles si nettement et si froidement articulées, ne put se contenir. -Ses sourcils se froncèrent, ses narines se dilatèrent comme celles -d'une bête fauve; il bondit sur ses pieds, et frappant violemment ses -mains l'une contre l'autre:</p> - -<p>—Mon frère, le chef pâle a les preuves de ce qu'il avance, n'est-ce -pas? s'écria-t-il avec un accent de sourde menace.</p> - -<p>—Je les ai, répondit simplement Zéno Cabral.</p> - -<p>—Bon, alors il me les donnera.</p> - -<p>—Je les donnerai au capitao.</p> - -<p>—Mais il est autre chose que je veux savoir encore.</p> - -<p>—Que veut savoir mon frère?</p> - -<p>—Quel est l'ami des Guaycurús qui les a avertis de l'horrible trahison -qui se tramait contre eux?</p> - -<p>—A quoi bon dire cela à mon frère?</p> - -<p>—Parce que de même que je connais mes ennemis, je veux connaître mes -amis.</p> - -<p>Zéno Cabral s'inclina.</p> - -<p>—C'est moi, dit-il.</p> - -<p>Gueyma le regarda un instant avec une fixité étrange, comme s'il eût -voulu lire jusqu'au fond de son cœur ses pensées les plus secrètes.</p> - -<p>—C'est bon, dit-il enfin, ce que dit mon frère doit être vrai, Gueyma -le remercie et lui offre sa main.</p> - -<p>—Je l'accepte avec empressement, car depuis longtemps déjà j'aime le -capitao, répondit le partisan, en pressant la main que lui tendait le -chef.</p> - -<p>—Maintenant, quelles sont les preuves que mon frère me donnera?</p> - -<p>Zéno Cabral fouilla sous son poncho et en retira un quipu<a name="FNanchor_2_7" id="FNanchor_2_7"></a><a href="#Footnote_2_7" class="fnanchor">[2]</a> qu'il -présenta sans répondre au chef.</p> - -<p>Celui-ci le saisit vivement et se mit aussitôt à le déchiffrer, avec la -même rapidité qu'un Européen lit une lettre.</p> - -<p>Peu à peu, les traits du chef reprirent leur rigidité marmoréenne; -puis, après avoir complètement déchiffré le quipu, il le tendit au -Cougouar, et se tournant vers Zéno Cabral, qui suivait tous ses -mouvements avec une anxiété secrète:</p> - -<p>—Maintenant que je sais l'insulte qui m'a été faite, dit-il -froidement, mon frère me donnera sans doute les moyens de me venger.</p> - -<p>—Peut-être y parviendrai-je, répondit le partisan.</p> - -<p>—Pourquoi avoir le doute sur les lèvres quand la certitude est dans le -cœur? reprit Gueyma.</p> - -<p>—Que veut dire le capitao?</p> - -<p>—Je veux dire que personne dans le but unique d'être agréable à un -homme qu'il ne connait pas, ne fait ce qu'a fait mon frère.</p> - -<p>—Je connais le capitao plus qu'il ne le suppose.</p> - -<p>—C'est possible, j'admets cela; mais il n'en reste pas moins évident -pour moi que mon frère le chef pâle avait un but en agissant ainsi -qu'il l'a fait; c'est ce but que Gueyma désire connaître.</p> - -<p>—Que mon frère suppose que moi aussi j'aie à me venger de l'homme qui -l'a insulté, et que, pour que cette vengeance soit plus sûre et plus -éclatante j'aie besoin de l'aide de mon frère; me la refuserait-il?</p> - -<p>—Non, certes, si le fait, au lieu d'être une supposition, était une -réalité.</p> - -<p>—Le capitao me le promet?</p> - -<p>—Je le promets.</p> - -<p>—Eh bien! Les prévisions du chef sont justes. Malgré la vive et -sincère amitié que j'ai pour lui, obligé, en ce moment, de m'occuper -d'affaires fort sérieuses peut-être aurais-je négligé de m'occuper des -siennes, si je n'avais pas eu un puissant intérêt à le faire et si -l'homme dont il veut se venger n'était pas depuis longtemps mon ennemi; -voilà la vérité tout entière.</p> - -<p>—Eah! Mon frère a bien parlé; sa langue n'est pas fourchue; les -paroles que souffle sa poitrine sont loyales. Que fera mon frère pour -assurer ma vengeance en même temps que la sienne?</p> - -<p>—Deux choses.</p> - -<p>—Quelle est la première?</p> - -<p>—Je livrerai entre les mains du capitao la femme et la fille de son -ennemi.</p> - -<p>L'œil de l'lndien lança un fulgurant éclair de joie.</p> - -<p>—Bon! s'écria-t-il; voyons la seconde maintenant.</p> - -<p>—Je guiderai mon frère par des sentiers de bêtes fauves, connus de moi -seul, et avec les riches proies que je lui aurai livrées, je lui ferai -attendre, en moins de cinq jours, la frontière de ses territoires de -chasse.</p> - -<p>—Mon frère fera cela?</p> - -<p>—Je le ferai, je le jure!</p> - -<p>—C'est bien; quand les deux femmes pâles seront-elles mes captives?</p> - -<p>—Avant deux jours, si le chef consent à m'aider.</p> - -<p>—J'ai dit au chef blanc qu'il pouvait disposer de moi, qu'il parle -donc sans crainte.</p> - -<p>Zéno Cabral jeta un regard interrogateur au Cougouar qui jusqu'à ce -moment, avait assisté muet et impassible à cet entretien.</p> - -<p>—Mon frère peut parler, dit le vieux chef, la parole de Gueyma est -celle d'un capitao, rien ne saurait la faire changer.</p> - -<p>—Seulement, que mon frère prête la plus sérieuse attention à ce que je -vais dire; je ne ferai ce que j'ai proposé qu'à une condition.</p> - -<p>—J'écoute.</p> - -<p>—Mon frère ne pourra disposer, sous aucun prétexte, des captives -remises entre ses mains sans mon autorisation; sous aucun prétexte, -il ne leur rendra la liberté sans que j'y consente. Pour le reste, le -Cougouar connaît mes intentions, et il a promis de s'y conformer.</p> - -<p>—Est-ce vrai? demanda Gueyma au vieux chef en se tournant vers lui.</p> - -<p>—C'est vrai, répondit laconiquement celui-ci.</p> - -<p>—Le Cougouar, reprit le jeune homme, est un des plus sages guerriers -de ma nation; ce qu'il fait est toujours bien; il est de mon devoir de -suivre son exemple; j'adhère à ce que désire le chef blanc.</p> - -<p>Zéno Cabral inclina la tête en signe de remercîment et, malgré lui, un -éclair de satisfaction illumina pour une seconde son visage austère.</p> - -<p>Gueyma reprit:</p> - -<p>—Le chef pâle a-t-il autre chose à ajouter à ce qu'il m'a dit?</p> - -<p>—Rien, répondit le partisan.</p> - -<p>—C'est bien; à moi maintenant à poser mes conditions.</p> - -<p>—C'est trop juste, chef, je vous écoute.</p> - -<p>—Mon père, le chef blanc, connaît les coutumes de la pampa, n'est-il -pas vrai?</p> - -<p>—Je les connais, ma vie presque entière s'est écoulée au désert.</p> - -<p>—Connaît-il la cérémonie du pacte de vengeance en usage dans la nation -des Guaycurús?</p> - -<p>—J'en ai entendu parler, sans cependant l'avoir jamais encore -pratiquée pour mon propre compte; je sais que c'est une espèce de -fraternité d'armes qui lie deux hommes l'un à l'autre par un lien plus -fort que la parenté la plus proche.</p> - -<p>—Oui, c'est en effet cela; mon frère consent-il à ce que cette -cérémonie soit faite par nous?</p> - -<p>—J'y consens de grand cœur, chef, répondit le partisan sans hésiter, -parce que mes intentions sont pures, que nulle pensée de trahison n'est -dans mon cœur et que j'éprouve pour mon frère une vive amitié.</p> - -<p>—Bien, reprit en souriant le jeune chef, je remercie mon frère de -m'accepter pour compagnon du sang; le Cougouar nous attachera l'un à -l'autre.</p> - -<p>—Soit, répondit simplement celui-ci.</p> - -<p>Les trois hommes se levèrent.</p> - -<p>Le Cougouar s'avança alors entre eux, et leur faisant étendre en avant -à chacun la main droite:</p> - -<p>—Chacun de vous, dit-il, est double; il a un ami pour veiller sur lui -en tous lieux et en toutes circonstances, le jour comme la nuit, le -matin comme le soir; les ennemis de l'un sont les ennemis de l'autre; -ce que l'un possède appartient à son ami. A l'appel de son compagnon -de sang, n'importe où il se trouve, n'importe ce qu'il fasse, l'ami -doit aussitôt tout abandonner pour accourir auprès de celui qui réclame -sa présence. La mort même ne saurait vous désunir: dans l'autre vie, -votre pacte continuera aussi fort que dans celle-ci. Vous, Zéno Cabral, -pour la nation des Guaycurús, vous vous nommez maintenant Cabral -Gueyma; et vous, Gueyma, pour les frères de votre ami, vous êtes Gueyma -Zéno. Votre sang même doit se mêler dans votre poitrine, afin que vos -pensées soient bien réellement les mêmes et que, à l'heure où vous -comparaîtrez, après votre mort, devant le Maître du monde, il vous -reconnaisse et vous réunisse l'un à l'autre.</p> - -<p>Après avoir ainsi parlé, le Cougouar tira son couteau de sa gaine et -piqua légèrement la poitrine du partisan juste à la place du cœur.</p> - -<p>Zéno supporta sans trembler ni pâlir cette effrayante incision, le -vieux chef recueillit le sang qui coula de la blessure dans un <i>couis</i> -dans lequel un peu d'eau était restée; il incisa de même la poitrine du -jeune chef et fit aussi couler son sang dans le <i>couis</i>.</p> - -<p>Élevant alors le vase au-dessus de sa tête:</p> - -<p>—Guerriers, s'écria-t-il d'une voix sombre et empreinte d'une majesté -suprême, là est contenu votre sang, si bien mêlé qu'il ne pourrait plus -être séparé; chacun de vous va boire à cette coupe que, entre vous -deux, vous devez vider; à vous d'abord, ajouta-t-il en se tournant vers -Zéno Cabral en tendant le vase vers lui.</p> - -<p>—Donnez, répondit froidement le partisan et il le porta sans hésiter à -ses lèvres.</p> - -<p>Lorsqu'il eut bu la moitié à peu près de ce qu'il contenait. Il le -présenta à Gueyma; celui-ci le prit sans prononcer une parole et le -vida d'un trait.</p> - -<p>—A notre prochaine rencontre, frère, dit alors le jeune chef, nous -échangerons nos chevaux, car nous ne le pouvons faire en ce moment. En -attendant, voici mon fusil, mon sabre, mon couteau, ma poire à poudre, -mon sac à balles, mon lasso et mes bolas; acceptez-les, et veuille le -Grand-Esprit qu'ils vous fassent un aussi bon service qu'ils m'en ont -fait un à moi.</p> - -<p>—Je les reçois, frère, en échange de mes armes que voici.</p> - -<p>Puis les deux hommes s'embrassèrent, et la cérémonie fut terminée.</p> - -<p>—Maintenant, dit le Cougouar, le moment de nous séparer est arrivé, il -nous faut rejoindre nos guerriers: où nous retrouverons-nous et quand -aura lieu cette rencontre?</p> - -<p>—Le deuxième soleil après celui-ci, répondit le partisan, j'attendrai -mes frères trois heures avant le coucher du soleil au <i>cañon de -yerbas verdes</i>, les captives seront avec moi; le cri de l'aigle des -cordillières, trois fois répété, avertira mes frères de ma présence, -ils me répondront par celui du maukawis répété le même nombre de fois.</p> - -<p>—Bon; mes guerriers seront exacts.</p> - -<p>Les trois hommes se serrèrent énergiquement la main et les chefs -guaycurús se retirèrent, reprenant pour s'en aller le chemin presque -impraticable par lequel ils étaient venus, mais qui ne devait pas -offrir de difficultés sérieuses à des hommes brisés comme eux à tous -les exercices du corps et doués d'une souplesse et d'une agilité sans -égale.</p> - -<p>Zéno Cabral demeura seul dans la caverne.</p> - -<p>Le partisan se laissa tomber sur un siège, pencha la tête sur sa -poitrine et demeura ainsi pendant un laps de temps considérable plongé -dans de profondes réflexions.</p> - -<p>Lorsque les premières ombres du soir commencèrent à envahir l'entrée de -la caverne, le jeune homme se redressa.</p> - -<p>—Enfin! murmura-t-il à voix basse, je vais donc atteindre cette -vengeance que depuis si longtemps je poursuis; nul désormais ne -pourra me ravir ma proie; mon père tressaillira de joie dans sa tombe -en voyant de quelle façon je tiens mon serment; hélas! Pourquoi me -faut-il être la hache destinée à martyriser deux femmes innocentes! Le -véritable coupable m'échappe encore! Dieu permettra-t-il qu'il tombe -entre mes mains? Comment le contraindre à se livrer à moi?</p> - -<p>Il garda quelques instants le silence, puis il reprit arec une énergie -sauvage:</p> - -<p>—A quoi bon m'apitoyer sur le sort de ces femmes! La loi du désert ne -dit-elle pas: Œil pour œil, dent pour dent? Ce n'est pas moi qui ai -commis le crime! Je venge l'insulte faite à ma famille; le sort en est -jeté, Dieu me jugera!</p> - -<p>Il se leva et fit quelques tours dans la caverne. L'obscurité était -presque complète. Zéno Cabral prit une torche de bois pourri, l'alluma -et la ficha en terre; puis, après une dernière hésitation, il secoua la -tête à plusieurs reprises, se passa la main sur le front, comme pour -chasser une idée importune, et alla se rasseoir sur un des sièges, -après avoir fait disparaître les traces du repas et celles laissées par -la présence des guerriers guaycurús.</p> - -<p>—Je suis fou! murmura-t-il à demi-voix; il est trop tard maintenant -pour regarder en arrière.</p> - -<p>Et saisissant son fusil, il le déchargea en l'air.</p> - -<p>Le bruit de la détonation, répercuté par les nombreux échos de la -caverne, roula pendant un temps assez long, s'affaiblissant de plus en -plus et finit par s'éteindre tout à fait.</p> - -<p>Presque aussitôt la lueur de plusieurs torches brilla au fond d'une -galerie latérale, grandit rapidement, et bientôt illumina la caverne -de teintes rougeâtres qui couraient sur les parois avec des reflets -fantastiques; ces torches étaient portées par des montoneros conduits -par plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait don Silvio Quiroga.</p> - -<p>—Nous voici, général, dit le capitaine avec un salut respectueux.</p> - -<p>—Où sont les prisonniers? demanda Zéno Cabral, tout en rechargeant son -fusil qu'il plaça à portée de sa main.</p> - -<p>—Gardés à quelques pas par un détachement de nos hommes.</p> - -<p>—Qu'ils viennent.</p> - -<p>Le capitaine se retira sans répondre; quelques minutes se passèrent, -au bout desquelles il reparut accompagné de trois hommes désarmés qui -marchaient au milieu d'un groupe de partisans.</p> - -<p>—C'est bien, dit le général, laissez-moi avec ces caballeros, je -désire causer avec eux; seulement, soyez prêts à accourir, si besoin -était, au premier signal. Allez.</p> - -<p>Le capitaine Quiroga planta deux ou trois torches dans le sol, et -s'enfonça ensuite dans la galerie de laquelle il était sorti, suivi par -les montoneros.</p> - -<p>Don Zéno demeura seul avec les trois prisonniers; ceux-ci se tenaient -debout devant lui, froids, hautains, la tête fièrement rejetée en -arrière et les bras croisés sur la poitrine.</p> - -<p>Il y eut un instant de silence.</p> - -<p>Ce fut un des prisonniers qui le rompit.</p> - -<p>—Je suppose, seigneur général, dit-il avec un léger accent de -raillerie, puisque tel est le titre qu'on vous donne, que vous nous -avez appelés en votre présence afin de nous faire fusiller?</p> - -<p>—Vous vous trompez, seigneur don Lucio Ortega, répondit froidement le -partisan, quant à présent, du moins, telle n'est pas mon intention.</p> - -<p>—Vous me connaissez? s'écria l'Espagnol avec un mouvement de surprise -qu'il ne put réprimer.</p> - -<p>—Oui, señor, je vous connais, ainsi que vos compagnons, le señor comte -de Mendoza et le colonel Zinozain; je sais même dans quel but vous êtes -venus ainsi vous fourvoyer dans ces montagnes. Vous voyez que je suis -bien servi par mes espions.</p> - -<p>—Caramba! fit gaiement le capitaine Ortega, j'aurais voulu être aussi -bien servi par les miens.</p> - -<p>Le partisan sourit avec ironie.</p> - -<p>—Au fait, señor, dit le comte, que prétendez-vous nous imposer, -puisque nous sommes en votre pouvoir et que vous ne voulez pas nous -fusiller?</p> - -<p>—Vous reconnaissez, n'est-ce pas, que j'aurais le droit de le faire, -si tel était mon bon plaisir?</p> - -<p>Parfaitement, reprit le capitaine; quant à nous, soyez convaincu que -nous n'aurions pas manqué de vous faire sauter le crâne si le sort vous -avait fait tomber entre nos mains. N'est-ce pas, señores?</p> - -<p>Les deux officiers répondirent affirmativement.</p> - -<p>—Touchante unanimité, dit en raillant le montonero; je vous sais gré, -croyez-le bien, de vos bonnes intentions à mon égard; cependant elles -ne changent rien à ma résolution.</p> - -<p>—Alors, reprit le capitaine, il est probable que vous trouvez plus -d'avantage pour vous à nous laisser vivre qu'à ordonner notre exécution?</p> - -<p>—Cela est évident.</p> - -<p>—Mais il est probable aussi que les conditions que vous nous poserez, -dit le colonel, seront de telle sorte que nous refuserons de les -accepter, préférant la mort au déshonneur.</p> - -<p>—Eh bien, vous n'y êtes pas du tout, mon cher colonel, répondit avec -bonhomie le partisan, je sais trop ce qu'on se doit entre soldats, bien -qu'ennemis, pour profiter des avantages que me donne ma position, et -ces conditions seront, au contraire, excessivement douces.</p> - -<p>—Oh, oh! Voilà qui est étrange, murmura le comte.</p> - -<p>—Fort étrange, en effet monsieur le comte, de voir un de ces -misérables créoles, ces bêtes fauves, ainsi que vous les nommez, -conserver des sentiments d'humanité si complètement mis en oubli par -leurs ex-maîtres, les nobles Castillans.</p> - -<p>—Je vous avoue que, pour ma part, je suis curieux de connaître ces -bénignes propositions! dit en ricanant le capitaine.</p> - -<p>—Vous allez être satisfait, señor, reprit le partisan de ce ton -narquois qu'il affectait depuis le commencement de l'entretien: mais -avant tout, veuillez vous asseoir: je suis chez moi, je désire vous -faire les honneurs de ma demeure.</p> - -<p>—Soit; nous vous écoutons, dit le capitaine en s'asseyant, mouvement -imité par ses deux compagnons.</p> - -<p>—Mes conditions, les voici, reprit le partisan: je vous offre de vous -rendre immédiatement la liberté en vous restituant tous les bagages qui -vous ont été enlevés, et en vous laissant la faculté de continuer votre -voyage et d'accomplir la mission dont vous êtes chargé pour don Pablo -Pincheyra.</p> - -<p>—Hein! s'écria le capitaine, vous savez cela aussi?</p> - -<p>—Je sais tout, ne vous l'ai-je pas dit?</p> - -<p>—C'est juste; pardonnez-moi cette interruption, fit le capitaine; vous -disiez donc que vous offriez de nous rendre la liberté, etc., etc., à -la condition...</p> - -<p>—A la condition, reprit don Zéno, que d'abord vous me donnerez votre -parole d'honneur de gentilshommes et de soldats, que, quoi qu'il -arrive pendant tout le temps que nous demeurerons ensemble, vous ne -prononcerez jamais mon nom, et vous me garderez un secret inviolable.</p> - -<p>—Jusqu'à présent, je ne vois rien qui s'oppose à ce que nous prenions -cet engagement; ensuite, señor, car ce n'est pas tout, j'imagine?</p> - -<p>—En effet, ce n'est pas tout. Je désire me rendre en votre compagnie -au camp de Casa-Trama, afin de traiter avec don Pablo Pincheyra une -affaire qui m'est personnelle. Je prendrai le nom et le costume d'un -officier portugais. Vous ne me trahirez pas, et de plus vous m'aiderez -à terminer l'affaire en question; je sais que vous possédez assez -d'influence sur don Pablo pour me faire réussir.</p> - -<p>— Refusez-vous de nous instruire de cette affaire? demanda le comte.</p> - -<p>—En aucune façon. Cette susceptibilité est trop honorable pour -que je ne fasse pas droit à votre demande. Il s'agit de deux dames -portugaises, la marquise de Castelmelhor et sa fille, dont les -Pincheyras se sont emparés contre le droit des gens et que je veux -délivrer.</p> - -<p>—Voilà tout?</p> - -<p>—Oui, caballero. Voyez si votre honneur vous permet d'accepter ces -conditions.</p> - -<p>—Señor don Zéno Cabral, répondit le comte, l'histoire qu'il vous plaît -de nous conter est fort bien imaginée, bien que nous doutions beaucoup -de la réalité de votre dévouement pour ces dames; comme elles nous sont -à peu près inconnues, et que, ainsi que vous nous l'avez annoncé, cette -affaire vous est entièrement personnelle, nous ne nous reconnaissons -pas le droit de l'approfondir; en conséquence, mes compagnons et moi, -nous acceptons vos conditions, qui, nous le constatons, sont réellement -fort douces. Nous vous donnons notre parole d'honneur de remplir -exactement l'engagement que nous prenons vis-à-vis de vous, sans y être -aucunement contraints par la force.</p> - -<p>—Nous donnons notre parole d'honneur, ainsi que notre noble ami le -comte de Mendoza, dirent ensemble le capitaine et le colonel.</p> - -<p>—Et maintenant, ajouta don Luis Ortega, quand serons-nous libres?</p> - -<p>—A l'instant, caballeros.</p> - -<p>—Et nous partirons?</p> - -<p>—Au lever du soleil, de façon à être demain, dans la matinée, à -Casa-Trama; maintenant, disposez de moi, señores, je ne suis plus que -votre hôte.</p> - -<p>Nous avons rapporté plus haut de quelle façon le comte et les personnes -qui l'accompagnaient avaient été reçues par les Pincheyras.</p> - - -<div class="footnote"> -<p><a name="Footnote_1_6" id="Footnote_1_6"></a><a href="#FNanchor_1_6">Renvoi 1</a> Dans un précédent ouvrage, <i>Le grand Chef des Aucas</i>, j'ai -expliqué ce que c'est que cette boisson qui, dans l'Amérique du Sud, -remplace le thé, et est fort prisée des habitants blancs et indiens. G. -AIMARD</p></div> - -<div class="footnote"> -<p><a name="Footnote_2_7" id="Footnote_2_7"></a><a href="#FNanchor_2_7"><span class="label">Renvoi 2</span></a> Voir le <i>Grand Chef des Aucas</i>. 2 vol. in-12 Amyot, éditeur.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h5><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></h5> - - -<h4>LES CAPTIVES</h4> - - -<p>Aussitôt après la réception terminée, don Pablo avait offert aux -envoyés espagnols et à l'officier portugais, c'est-à-dire à don Zéno -Cabral, qu'il était loin de se douter d'avoir pour hôte dans son camp, -une collation que ceux-ci avaient accepté.</p> - -<p>Bien que campés dans une des parties les plus inaccessibles des -cordillières, les Pincheyras, grâce à leurs excursions continuelles et -aux vols et aux pillages qu'ils commettaient dans les <i>chacras</i>, les -bourgs, et même les villes situées sur les deux versants des montagnes, -étaient fort bien approvisionnés; leur repaire regorgeait des choses -les plus rares et les plus délicates.</p> - -<p>Par les soins de la sœur de don Pablo, chargée par son frère des -détails intérieurs de sa maison, une table avait été dressée et -couverte d'une profusion de vivres de toutes sortes, de <i>dulces</i>, de -fruits, de liqueurs, et même de vins d'Espagne et de France, que, -certes, on eût été loin de s'attendre à rencontrer en pareil lieu.</p> - -<p>Les Espagnols et les créoles hispano-américains sont généralement -sobres; cependant lorsque l'occasion s'en présente, ils ne méprisent -nullement les agréments d'une table bien garnie. En cette circonstance, -ils fêtèrent à l'envi la bonne chère que leur offrait leur amphitryon, -soit à cause des longues privations qu'ils avaient précédemment -endurées soit parce que tout était en réalité exquis et servi avec -beaucoup de goût; aussi le repas se prolongea-t-il assez longtemps, et -il était plus de trois heures de l'après-dîner lorsque les convives se -levèrent enfin de table.</p> - -<p>Don Pablo prit alors à part don Zéno Cabral, qu'il avait placé auprès -de lui à table, et pour lequel il éprouvait une vive sympathie.</p> - -<p>—Señor don Sebastiao, lui dit-il d'une voix un peu émue, car malgré ou -peut-être même à cause de sa sobriété habituelle, les quelques verres -de vin généreux que le partisan avait été contraint de boire pour -fêter ses convives, lui avaient donné une légère teinte d'ivresse, je -vous trouve, ¡vive Dios! un charmant compagnon, et je désirerais faire -quelque chose qui vous fût agréable.</p> - -<p>—Vous me faites honneur, caballero, répondit Zéno Cabral avec une -certaine réserve.</p> - -<p>—Oui, ¡<i>Dios me ampare</i>! C'est ainsi; je vous avoue que ce matin -j'étais assez contrarié de vous rendre les deux dames.</p> - -<p>—Pour quelle raison?</p> - -<p>—Diablos! J'aurais pu en tirer une bonne rançon.</p> - -<p>—Qu'à cela ne tienne, caballero, et je suis tout prêt.</p> - -<p>—Non, non, reprit-il vivement, ne parlons plus de cela, je me -rattraperai sur d'autres de ce que je perds avec celles-ci; je voulais -donc vous dire que je suis charmé maintenant de ce qui est arrivé. Bah! -Vous me plaisez, mieux vaut qu'il en soit ainsi; d'ailleurs, ces femmes -m'ennuient, elles pleurent continuellement, c'est insupportable.</p> - -<p>—En effet, vous disiez donc?</p> - -<p>—Et bien, ma foi, je disais que, si je pouvais vous être agréable en -quelque chose, je serais heureux que vous me missiez à même de vous -prouver l'estime que je fais de vous.</p> - -<p>—Vous me flattez, caballero, en parlant ainsi, je ne mérite pas cette -indulgence de votre part.</p> - -<p>—Si, je vous jure; ainsi parlez, que désirez-vous?</p> - -<p>—Eh bien! Puisqu'il en est ainsi, je serai franc avec vous, señor; il -y a, en effet, une chose dans laquelle vous pouvez m'être utile.</p> - -<p>—Eh bien! A la bonne heure, de quoi s'agit-il?</p> - -<p>—Oh, mon Dieu! d'une chose bien simple: laissez, je vous prie, ces -dames dans l'ignorance de leur délivrance; vous savez que</p> - -<p>la joie comme la douleur sont souvent fort à redouter lorsque tout à -coup on les éprouve sans préparation; je redoute la révolution que -pourrait occasionner à ces dames l'annonce de ce départ subit auquel -elles sont si loin de s'attendre.</p> - -<p>—Ce que vous me demandez là est en réalité très facile; cependant, il -me faudra les avertir demain ou ce soir.</p> - -<p>—Qu'à cela ne tienne, la chose est toute simple; dites-leur seulement -qu'elles soient prêtes à monter à cheval demain au lever du soleil, -sans les informer des causes ni du but de ce voyage; j'aurai soin de -me tenir hors de leur vue jusqu'à ce que je trouve une occasion de me -présenter à elles sans leur faire éprouver une trop forte commotion.</p> - -<p>Le Pincheyra, homme fort peu sentimental de sa nature, ne comprenait -rien à ce que lui disait le montonero: cependant, par suite de -cette espèce de vanité innée chez tous les hommes qui les pousse -à s'attribuer des qualités qu'ils ne possèdent pas, et d'ailleurs -entraîné malgré lui vers sa nouvelle connaissance par une inexplicable -sympathie, il ne fit aucune difficulté d'acquiescer à ce que lui -demandait don Zéno Cabral, et consentit à le laisser complètement agir -à sa guise, intérieurement flatté de la bonne opinion que celui-ci -semblait avoir de lui et jaloux de lui prouver qu'il ne s'était pas -trompé sur son compte.</p> - -<p>Les choses ainsi arrangées, don Pablo chargea, sans entrer dans aucun -détail, son frère José Antonio de prévenir les dames de leur prochain -départ, et, s'éloignant en compagnie de don Zéno, il lui fit visiter le -camp de Casa-Trama.</p> - -<p>José Antonio, le troisième frère de Pincheyra, était un homme de vingt -et quelques années, d'un caractère sombre, d'une intelligence bornée, -qui accepta de mauvaise volonté la commission qui lui était donnée; il -se hâta de s'en acquitter au plus vite.</p> - -<p>Il se dirigea donc vers le toldo habité par les deux dames.</p> - -<p>Elles étaient seules, occupées à causer entre elles, lorsque le -Pincheyra se présenta.</p> - -<p>A sa vue elles ne purent réprimer un mouvement de surprise et presque -d'effroi; mais elles se remirent bientôt et lui rendirent le salut -brusque qu'il leur fit, sans cependant leur adresser la parole, ce qui -obligea la marquise à lui demander quel motif l'amenait auprès d'elles.</p> - -<p>—Señora, répondit-il, mon frère le colonel don Pablo Pincheyra m'a -chargé de vous avertir de vous tenir prêtes à quitter le camp demain au -lever du soleil.</p> - -<p>—Je vous remercie de cette bonne nouvelle, caballero, répondit -froidement la marquise.</p> - -<p>—Je ne sais si la nouvelle est bonne ou mauvaise, et cela m'est -fort égal: on m'a ordonné de vous avertir, je le fais, voilà tout. -Maintenant que ma commission est faite, adieu, je me retire.</p> - -<p>Et sans plus de conversation il fit un geste pour s'éloigner.</p> - -<p>—Pardon, caballero, lui dit la marquise en faisant un effort pour -continuer l'entretien dans l'espoir de voir jaillir une lueur favorable -dans le chaos qui l'enveloppait, un mot s'il vous plaît.</p> - -<p>—Un mot, soit, répondit-il en s'arrêtant, mais pas davantage.</p> - -<p>—Savez-vous pour quelle raison nous quittons le camp?</p> - -<p>—Ma foi non; qu'est-ce que cela me fait, à moi, que vous partiez ou -non.</p> - -<p>—C'est vrai, cela doit vous être fort indifférent, cependant vous -êtes, je crois, un des principaux officiers de votre frère.</p> - -<p>—Je suis capitaine, répondit-il en se redressant avec orgueil.</p> - -<p>—En cette qualité, vous devez être dans la confidence des projets de -votre frère, savoir quelles sont ses intentions.</p> - -<p>—Moi, pourquoi faire? Mon frère n'a pas de comptes à me rendre, je ne -lui en demande pas.</p> - -<p>La marquise se mordit les lèvres avec dépit, cependant elle continua, -en changeant brusquement de conversation.</p> - -<p>—Si je dois sitôt quitter le camp, permettez-moi, caballero, de vous -offrir avant de me séparer de vous cette légère marque de souvenir, et -retirant de sa poitrine un mignon reliquaire d'or curieusement ciselé, -elle le lui présenta avec un gracieux sourire.</p> - -<p>L'œil du bandit lança un éclair de convoitise.</p> - -<p>—Oh! fit-il en tendant la main, qu'est-ce que c'est que cela?</p> - -<p>—Ce médaillon, reprit la marquise, contient des reliques.</p> - -<p>—Des reliques, fit-il, véritables?</p> - -<p>—Certes, il renferme un morceau de la vraie croix et une dent de santa -Rosa de Lima.</p> - -<p>—Ah! Et cela peut servir, n'est-ce pas? Le père Gómez, le chapelain de -mon frère, dit que les reliques des saints sont les meilleures armes -qu'un chrétien puisse porter avec lui.</p> - -<p>—Il a raison, celles-ci sont infaillibles contre les blessures et les -maladies.</p> - -<p>L'œil du bandit se dilata, une indicible expression de joie bouleversa -sa figure.</p> - -<p>—Et vous me les donnez! s'écria-t-il vivement.</p> - -<p>—Je vous les donne, mais à une condition.</p> - -<p>—Sans condition, reprit-il en fronçant le sourcil et en jetant un -regard sinistre sur la marquise.</p> - -<p>Le seul sentiment vivace au fond du cœur de cet homme, sa -superstition, était éveillée. Peut-être pour s'emparer de ses reliques -qu'il convoitait, n'aurait-il pas reculé devant un crime.</p> - -<p>La marquise comprit à l'instant la pensée qui s'agitait indistincte -encore dans son esprit obtus; elle ne s'émut pas et continua:</p> - -<p>—Ces reliques perdraient aussitôt leur vertu, si elles étaient -enlevées par violence à la personne qui les possède.</p> - -<p>—Ah! murmura-t-il d'une voix sourde et inarticulée, il faut qu'elles -soient librement données.</p> - -<p>—Il le faut, répondit froidement la marquise.</p> - -<p>Doña Eva avait senti un frisson de terreur parcourir ses membres à la -menace voilée du bandit; mais, son exclamation la rassura, elle comprit -que la bête féroce était domptée.</p> - -<p>—Quelle est cette condition? reprit-il.</p> - -<p>—Je désire savoir si des étrangers sont arrivés au camp aujourd'hui.</p> - -<p>—Il en est arrivé ce matin.</p> - -<p>—Des Espagnols?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Il n'y avait pas de Portugais parmi eux?</p> - -<p>—Je crois qu'il y en avait un.</p> - -<p>—Vous en êtes sûr?</p> - -<p>—Oui, c'est celui-là qui vous doit emmener; il a offert une forte -rançon pour vous; je me le rappelle, parce que mon frère a refusé la -rançon, tout en consentant à vous laisser partir, ce que je n'ai pas pu -comprendre de sa part.</p> - -<p>—Ah! murmura-t-elle d'un air rêveur.</p> - -<p>—Vous n'avez plus rien à me demander?</p> - -<p>—Une seule question encore.</p> - -<p>—Faites vite, répondit-il les yeux avidement fixés sur le reliquaire, -qu'il ne quittait pas du regard.</p> - -<p>—Connaissez-vous don Emilio?</p> - -<p>—Le Français?</p> - -<p>—Oui, celui-là même.</p> - -<p>—Je le connais.</p> - -<p>—Je désirerais causer avec lui.</p> - -<p>—C'est impossible.</p> - -<p>—Pourquoi donc?</p> - -<p>—Parce qu'il a quitté le camp il y a une heure, en compagnie de mon -frère Santiago.</p> - -<p>—Savez-vous quand il sera de retour?</p> - -<p>—Jamais; je vous répète qu'il est parti.</p> - -<p>Un soupir de soulagement s'échappa de la poitrine de la marquise. Si le -jeune homme était parti, c'était dans l'intention de leur être utile, -d'essayer de les sauver: tout espoir n'était donc pas perdu pour elles, -puisqu'un ami dévoué veillait encore à leur salut.</p> - -<p>—Je vous remercie, reprit-elle, de ce que vous avez consenti à me -dire, voilà le reliquaire.</p> - -<p>Le Pincheyra bondit dessus comme une bête fauve sur sa proie et le fit -disparaître sous son poncho.</p> - -<p>—Vous me jurez que les reliques sont vraies? demanda-t-il d'un ton -soupçonneux.</p> - -<p>—Je vous le jure.</p> - -<p>—C'est égal, murmura-t-il en hochant la tête, je les ferai bénir par -le Père Gómez, cela ne peut pas nuire; adieu, madame.</p> - -<p>Et sans plus de salutations, il tourna sur les talons et quitta le -toldo aussi brusquement qu'il y était entré, sans autrement prendre -congé des deux dames et tenant la main droite fortement appuyée sur la -poitrine dans le but sans doute de s'assurer que le précieux reliquaire -était toujours à l'endroit où il l'avait caché.</p> - -<p>Il y eut un long silence entre les deux dames après le départ du -Pincheyra.</p> - -<p>La marquise releva enfin les yeux et fixa un long regard sur sa fille, -qui, la tête penchée sur la poitrine, semblait plongée dans d'amères -réflexions.</p> - - -<p>—Eva! lui dit-elle d'une voix douce.</p> - -<p>La jeune fille tressaillit, et, redressant vivement sa belle tête pâlie -par le chagrin:</p> - -<p>—Vous me parlez, ma mère? répondit-elle.</p> - -<p>—Oui, ma fille, reprit la marquise; vous pensiez à notre malheureuse -situation, sans doute?</p> - -<p>—Hélas! fit-elle.</p> - -<p>—Situation, continua la marquise, que chaque instant qui s'écoule rend -plus affreuse car ne vous y trompez pas, mon enfant, cette liberté que -nous accorde le bandit dont nous sommes les prisonnières, cette liberté -n'est qu'un leurre.</p> - -<p>—Oh! Le croyez vous donc, ma mère? Qui vous fait supposer cela?</p> - -<p>—Je ne sais rien, et pourtant je suis convaincue que l'homme qui se -dit envoyé par votre père pour nous ramener près de lui, et s'obstine -à se tenir à l'écart, au lieu de se présenter à nous, ainsi qu'il le -devrait faire; je suis convaincue que cet homme est un ennemi, plus -redoutable peut-être pour nous que celui auquel il nous enlève, et qui, -bandit sans foi ni loi, ne nous retenait cependant que dans l'espoir -d'une riche rançon, n'ayant contre nous ni haine ni colère.</p> - -<p>—Pardonnez-moi, ma mère, de ne pas être de votre avis en cette -circonstance. Dans une contrée si éloignée de notre pays, où, à paru -don Emilio, nous ne connaissons personne, étrangères au milieu du -peuple à demi sauvage qui nous entoure, quel ennemi pouvons-nous -redouter?</p> - -<p>La marquise sourit tristement.</p> - -<p>—Votre mémoire est courte, dit-elle, ma chère Eva; insouciante comme -tous les enfants de votre âge, le passé n'est plus pour vous qu'un -rêve, et vos regards, sans se fixer sur le présent, se dirigent sur -l'avenir seul. Avez-vous donc oublié déjà le chef de partisans qui, il -y a deux mois, nous fit prisonnières et dont nous sauva le dévouement -de don Emilio?</p> - -<p>—Oh! Non, ma mère, s'écria-t-elle avec un tressaillement nerveux, non, -je ne l'ai pas oublié, car cet homme semble être notre mauvais gente! -Mais, Dieu soit loué ici, du moins, nous n'avons rien à redouter de lui.</p> - -<p>—Vous vous trompez, ma fille, c'est lui, au contraire, qui aujourd'hui -nous poursuit encore.</p> - -<p>—Cela ne saurait être, ma mère; cet homme est, vous le savez, attaché -au parti contraire à celui que soutient le bandit aux mains duquel nous -nous trouvons.</p> - -<p>—Pauvre enfant, les méchants se ligueront toujours lorsqu'il s'agira -de faire le mal; je vous le répète, cet homme est ici.</p> - -<p>—Ma mère, dit la jeune fille d'une voix que l'émotion faisait -trembler, mais cependant avec un accent résolu, vous le connaissez -depuis longtemps cet homme?</p> - -<p>—Oui, répondit-elle sèchement.</p> - -<p>—Puisqu'il en est ainsi, vous savez sans doute les motifs vrais ou -faux de cette implacable haine?</p> - -<p>—Je les sais, oui, ma fille.</p> - -<p>—Et, dit-elle avec une certaine hésitation, pourriez-vous me les faire -connaître?</p> - -<p>—Non, cela m'est impossible.</p> - -<p>—Me permettez-vous de vous adresser une question ma mère?</p> - -<p>—Parlez, ma fille; si je puis vous répondre, je le ferai.</p> - -<p>—Les motifs de cette haine vous touchent-ils personnellement?</p> - -<p>—Non: je suis de toutes les manières innocente des faits qu'on nous -reproche.</p> - -<p>—Pourquoi nous, ma mère?</p> - -<p>—Parce que, chère enfant, tous tes membres d'une famille sont -solidaires les uns des autres; vous le savez, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Je le sais, oui.</p> - -<p>—De là cette conséquence indiscutable qu'une action reprochée à un -membre d'une famille doit être à tous, et que, si cette action est -honteuse ou coupable, tous en subissent la honte et en doivent accepter -la responsabilité.</p> - -<p>—C'est juste; merci, ma mère, je vous comprends; maintenant, il reste -seulement un point sur lequel je ne suis pas bien édifiée.</p> - -<p>—A quoi faites-vous allusion?</p> - -<p>—A ceci, lorsqu'à Santiago de Chile, et plus tard à Salto, le señor -don Zéno Cabral... c'est ainsi qu'il se nomme? Je crois...</p> - -<p>—En effet, tel est son nom; continuez.</p> - -<p>—Donc, lorsqu'il se présenta dans notre maison, connaissiez-vous déjà -cette haine qu'il nous portait?</p> - -<p>—Je la connaissais, ma fille, répondit nettement la marquise.</p> - -<p>—Vous la connaissiez, ma mère! s'écria doña Eva avec surprise.</p> - -<p>—Oui, je la connaissais, je vous le répète.</p> - -<p>—Mais alors, ma mère, s'il en était ainsi, pourquoi le receviez-vous -donc sur le pied de l'intimité lorsqu'il vous aurait été si facile de -lui fermer votre porte.</p> - -<p>—Vous le croyez ainsi.</p> - -<p>—Excusez-moi cette insistance, ma mère, mais je ne puis m'expliquer -une telle conduite de votre part, à vous, douée, ainsi que vous l'êtes, -d'un tact si exquis et d'une profonde connaissance du monde.</p> - -<p>La marquise haussa légèrement les épaules tandis qu'un sourire d'une -expression indéfinissable plissait les coins de sa bouche.</p> - -<p>—Vous raisonnez comme une folle, ma chère Eva, lui répondit-elle, en -appuyant légèrement ses lèvres pâles sur le front de la jeune fille; -je ne connaissais pas personnellement don Zéno Cabral, il ignorait et -probablement il ignore encore aujourd'hui que j'étais maîtresse du -secret de sa haine, secret dont, en effet, avec un caractère moins -franchement loyal que celui de votre père, je n'aurais pas dû, à -cause de certaines particularités blessantes pour mon caractère de -femme, je n'aurais pas dû, dis-je, partager le lourd fardeau; mon but, -en attirant chez-moi notre ennemi, et en l'introduisant même dans -notre intimité la plus privée, était de lui donner le change, de le -convaincre que j'étais dans une ignorance complète, par conséquent, -d'éveiller sa confiance et de parvenir, sinon à le faire renoncer à -ses projets contre nous, du moins, à les lui faire modifier, ou à en -obtenir l'aveu de sa bouche. La faiblesse apparente de don Zéno, ses -manières efféminées, sa feinte douceur, son visage imberbe, qui le fait -paraître beaucoup plus jeune qu'il ne doit l'être en réalité, tout me -portait à supposer que j'aurais bon marché de lui, et que je réussirais -facilement. Il n'en a malheureusement pas été ainsi. Cet homme est de -granit; rien ne l'émeut, rien ne le touche; se faisant de l'ironie une -arme, d'autant plus dangereuse qu'elle est plus difficile à combattre -de sang-froid, toujours il a su déjouer mes ruses et repousser mes -attaques. De guerre lasse, froissée un jour par le ton de mordante -raillerie dont il ne se départait pas dans nos entretiens particuliers, -je me laissât emporter par la colère, et je le blessai grièvement par -un mot sanglant que je lui jetai au visage et que, à peine prononcé, -j'aurais voulu retenir; mais il était trop tard: l'imprudence commise -par moi était irréparable. En voulant démasquer mon adversaire, j'avais -laissé dire dans mon cœur. De ce moment tout fut fini entre nous, ou -plutôt tout commença. Après m'avoir froidement saluée, il se retira en -m'avertissant ironiquement de mieux me tenir sur mes gardes dorénavant, -et je ne le revis plus jusqu'au moment où il nous fit tomber dans -l'embuscade qui nous mit en son pouvoir.</p> - -<p>—Pendant que la marquise parlait, le visage de doña Eva exprimait -tour à tour les sentiments les plus divers. La jeune fille, en proie à -une vive émotion qu'elle essayait vainement de maîtriser, comprimait -sa poitrine haletante et essuyait furtivement ses yeux qui d'instants -en instants se remplissaient de larmes; enfin cette émotion se fit -tellement visible, que force fut à la marquise de s'en apercevoir. Elle -s'arrêta brusquement, et fixant sur sa fille un regard dur et impérieux -tandis que ses sourcils se fronçaient à se joindre et que sa voix -prenait une sourde intonation de menace:</p> - -<p>—Qu'avez-vous donc, niña? lui demanda-t-elle et pourquoi ces larmes -que je vous vois répandre?</p> - -<p>La jeune fille rougit et baissa la tête avec embarras.</p> - -<p>—Répondez, reprit sévèrement la marquise, répondez, je le veux.</p> - -<p>—Ma mère, balbutia-t-elle d'une voix faible et tremblante, les choses -que vous me dites ne suffisent-elles donc pas pour me causer la douleur -à laquelle vous me voyez en proie? Je ne mérite en aucune sorte -l'injuste colère que vous me témoignez.</p> - -<p>La marquise hocha la tête à plusieurs reprises, et continuant à fixer -son regard sur sa fille qui, rougissant et pâlissant tour à tour, -perdait de plus en plus contenance.</p> - -<p>—Soit, dit-elle, je veux bien feindre d'ajouter foi à ce qu'il vous -plaît de me répondre, mais prenez garde qu'un jour je m'aperçoive -que vous m'avez menti, et qu'un sentiment dont vous ignorez sinon, -l'existence, du moins la force, et que vous essaieriez en vain de me -cacher, a germé dans votre cœur.</p> - -<p>—Que voulez-vous dire, ma mère? Au nom du ciel, je ne vous comprends -pas.</p> - -<p>—Veuille le ciel que je me sois trompée, reprit-elle sourdement; mais, -brisons-là, nous ne nous sommes que trop appesanties sur ce sujet, je -vous ai avertie, et je veille; l'avenir décidera.</p> - -<p>—Ma mère, quand nous sommes si malheureuses déjà, pourquoi augmenter -ma douleur par d'injustes reproches?</p> - -<p>Elle lui lança un regard dans lequel brilla un fulgurant éclair de -colère, mais se remettant aussitôt:</p> - -<p>—Vous m'avez donc comprise! s'écria-t-elle avec une froideur calculée.</p> - -<p>—La jeune fille frissonna et tomba palpitante sur le sein de sa mère, -en balbutiant une réponse entrecoupée par la douleur et s'évanouit.</p> - -<p>La marquise la souleva légèrement dans ses bras et l'étendit sur un -hamac; longtemps elle la contempla avec une expression de colère, -d'amour et de tristesse impossible à rendre.</p> - -<p>—Pauvre, pauvre enfant! murmura-t-elle, et, tombant à deux genoux -auprès du hamac, elle joignit les mains et adressa au ciel une fervente -prière.</p> - -<p>Elle pria longtemps ainsi; soudain elle sentit une larme brûlante -tomber sur son front, elle releva vivement la tête.</p> - -<p>Sa fille, à demi levée hors du hamac, penchée sur elle, la regardait -prier.</p> - -<p>—Ma mère! Ma mère! s'écria-t-elle en l'attirant doucement vers elle.</p> - -<p>La marquise se leva sans répondre, s'approcha de sa fille, et les deux -femmes tombèrent dans les bras l'une de l'autre, confondant leurs -larmes dans une étreinte passionnée.</p> - -<p>La journée s'écoula tout entière sans nouvel incident. Grâce à la -présence des étrangers dans le camp, nul ne vint troubler la solitude -des captives qui eurent au moins cette satisfaction d'échapper, pendant -cette dernière journée, au milieu des Pincheyras, aux obsessions -intéressées de la sœur de leur chef.</p> - -<p>Vers le soir, on les avertit par un message assez laconique de faire -tous leurs préparatifs, de façon à être prêtes à se mettre en route au -premier signal.</p> - -<p>Les bagages des deux dames avaient été, chose étrange, scrupuleusement -respectés par les partisans; aussi étaient-ils assez importants et -nécessitaient quatre mules pour leur transport; on leur promit que des -bêtes de somme seraient mises à leur disposition.</p> - -<p>La nuit fut sombre; une chaleur lourde pesait sur la nature; la lune, -cachée par d'épais nuages bordés de reflets grisâtres, ne répandait -aucune lumière; le ciel était noir; de sourdes rumeurs, emportées sur -l'aile du vent, traversaient l'espace comme des plaintes sinistres; par -intervalles, des mugissements lugubres s'échappaient des quebradas, et, -répercutés par les échos, allaient éveiller les fauves au fond de leurs -repaires, ignorés.</p> - -<p>Un silence funèbre planait sur le camp, où tous les feux étaient -éteints; les sentinelles elles-mêmes étaient muettes, et leurs longues -silhouettes immobiles, semblables à des spectres, se détachaient en -gris sur la teinte plus sombre des mornes environnants.</p> - -<p>Vers quatre heures du matin, au moment où l'horizon commençait à -s'iriser de bandes grisâtres, un bruit de chevaux se fit entendre dans -la partie du camp habitée par les captives et se rapprocha rapidement -de leur hatto.</p> - -<p>Elles comprirent que le moment de leur départ était arrivé, et elles -se mirent en mesure de recevoir les gens que sans doute don Pablo leur -envoyait pour charger leurs bagages.</p> - -<p>Elles avaient passé la nuit en prière, sans que pendant une seule -minute le sommeil fût venu clore leurs paupières.</p> - -<p>Au premier coup frappé à leur porte, elles quittèrent leur siège et -ouvrirent.</p> - -<p>Un homme entra, cet homme était don Pablo; un épais manteau -l'enveloppait, un chapeau à larges bords était rabattu sur ses yeux.</p> - -<p>Il salua poliment les dames.</p> - -<p>—Êtes-vous prêtes? leur demanda-t-il.</p> - -<p>—Nous attendons répondit laconiquement la marquise, voici nos bagages.</p> - -<p>—C'est bien! répondit-il, et s'adressant à plusieurs hommes entrés à -sa suite dans le hatto: allons, vous autres, leur dit-il d'un ton bref, -chargez cela rondement, nous n'avons pas de temps à perdre.</p> - -<p>Les ballots étaient au nombre de six, et formaient ainsi la charge de -trois mules: en quelques minutes, ils furent solidement fixés sur les -flancs des dociles et patientes bêtes.</p> - -<p>—Señoras, reprit don Pablo, veuillez me suivre, s'il vous plaît.</p> - -<p>Les dames s'inclinèrent sans répondre et sortirent du hatto.</p> - -<p>Plusieurs cavaliers étaient arrêtés devant la porte. Deux chevaux -étaient tenus en bride par un peon.</p> - -<p>Voici vos montures, señoras, dit le Pincheyra; mettez-vous en selle.</p> - -<p>—Est-ce que nous partons tout de suite? hasarda la marquise.</p> - -<p>—Il le faut, madame, répondit don Pablo avec une respectueuse -politesse, nous sommes menacés d'un <i>temporal</i>; tout retard pourrait -nous causer de graves préjudices, au lieu qu'en faisant diligence, nous -aurons atteint un refuge sûr avant qu'il éclate.</p> - -<p>—Ne vaudrait-il pas mieux différer de quelques heures notre voyage? -demanda encore la marquise.</p> - -<p>—Vous ne connaissez pas encore nos cordillières, señora? répondu en -souriant Pincheyra. Un temporal de deux heures seulement occasionne -ordinairement de tels désastres que les communications se trouvent -coupées pendant des semaines et souvent des mois entiers: du reste, je -suis complètement à vos ordres, et, si vous le désirez, nous attendrons.</p> - -<p>La marquise réfléchit un instant; ce ton et ces formes polies -auxquelles cet homme ne l'avait nullement habitué depuis leur -rencontre, lui causèrent une impression singulière et lui rendirent, -sinon l'espoir, du moins le courage; il se tenait immobile devant elle, -prêt, en apparence, à satisfaire le désir qu'elle manifesterait.</p> - -<p>—Partons donc, puisqu'il en est ainsi, lui dit-elle.</p> - -<p>Don Pablo s'inclina et lui offrit la main pour se mettre en selle.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Montonéro, by Gustave Aimard - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONTONÉRO *** - -***** This file should be named 51144-h.htm or 51144-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/1/4/51144/ - -Produced by Camille Bernard and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothque nationale de France.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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