summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/51084-0.txt16173
-rw-r--r--old/51084-0.zipbin385811 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/51084-h.zipbin422717 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/51084-h/51084-h.htm20087
-rw-r--r--old/51084-h/images/b1.jpgbin1077 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/51084-h/images/cover.jpgbin24588 -> 0 bytes
9 files changed, 17 insertions, 36260 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..e7d3e69
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #51084 (https://www.gutenberg.org/ebooks/51084)
diff --git a/old/51084-0.txt b/old/51084-0.txt
deleted file mode 100644
index 1cd9772..0000000
--- a/old/51084-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,16173 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Le chevalier Sarti, by Paul Scudo
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Le chevalier Sarti
-
-Author: Paul Scudo
-
-Release Date: January 30, 2016 [EBook #51084]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER SARTI ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
-a^{bc}.
-
-
-LE
-
-CHEVALIER SARTI
-
-
-
-
-TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
-
-Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation rue de Vaugirard, 9
-
-
-
-
-LE
-
-CHEVALIER SARTI
-
-PAR P. SCUDO
-
-_Amor mi mosse, che mi fa parlare._ C’est l’amour qui me fait parler.
-
-DANTE.
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C^{ie}
-
-RUE PIERRE-SARRAZIN, N^o 14 (Près de l’École de médecine)
-
-1857
-
-Droit de traduction réservé
-
-
-
-
-A
-
-GIACOMO MEYERBEER
-
-
-CHER GRAND MAITRE,
-
-Vous m’avez permis d’attacher votre nom illustre à ce livre modeste
-où il est souvent question de l’art admirable qui n’a pas de secrets
-pour vous. Les hasards de la vie m’ont rapproché d’un homme intéressant
-qui m’a honoré de sa confiance, et dont les nombreuses vicissitudes
-m’ont paru dignes d’être racontées au public. La longue carrière du
-chevalier Sarti, ses voyages, la nature de son esprit, la variété
-de ses lumières, son goût pour la musique, dont il a fait une étude
-approfondie, ont excité ma curiosité et m’ont fourni les matériaux
-d’une histoire où l’amour, l’art et la poésie se croisent et se
-confondent incessamment.
-
-Publié, pour la première fois, dans la _Revue des Deux-Mondes_, par
-fragments qui ont paru à de longs intervalles, ce livre contient le
-récit d’une période bien déterminée de la vie du chevalier Sarti.
-L’action qui se passe à Venise s’arrête avec le XVIII^e siècle, à la
-chute de la république de Saint-Marc.
-
-Si les dieux et la fortune me le permettent, je reprendrai plus tard
-l’histoire d’un homme que j’ai rencontré, pour la première fois, dans
-le pays qui vous a vu naître, c’est-à-dire dans la patrie de Sébastien
-Bach, d’Haydn, de Mozart, de Beethoven et de Weber, votre condisciple
-bien-aimé. En me faisant l’interprète fidèle des idées et des
-sentiments du chevalier Sarti, qui avait un si grand culte pour l’art
-et la littérature de l’Allemagne, je pourrai alors caractériser l’œuvre
-profonde et si originale de votre génie éminemment dramatique.
-
-Car vous savez, cher grand maître, que je vous aime autant que je vous
-admire.
-
-P. SCUDO.
-
-Paris, ce 15 mars 1857.
-
-
-
-
-LE
-
-CHEVALIER SARTI.
-
-HISTOIRE MUSICALE.
-
-
-
-
-I
-
-UNE SONATE DE BEETHOVEN.
-
-
-«Que pensez-vous de Beethoven? demandais-je un jour à un homme d’un
-esprit original, avec qui j’aimais à m’entretenir de l’art qui est
-l’objet constant de mes études.
-
-—Ce que je pense de Beethoven? répondit-il en jetant sur moi un regard
-inquiet et soupçonneux; où voulez-vous en venir?
-
-—Mais ma question vous l’a dit: à connaître vos idées sur ce génie
-immortel dont, malgré tant de jugements divers, il semble que le
-caractère soit encore méconnu.»
-
-Après un long silence dont j’avais peine à m’expliquer la cause:
-«Suivez-moi,» me dit cet homme singulier. Arrivé chez lui, il ouvrit
-son secrétaire, prit un papier, et me le remit en disant: «Lisez ce
-brouillon si vous pouvez, et, lorsque vous l’aurez déchiffré, vous
-comprendrez pourquoi j’ai dû hésiter à répondre à une question qui vous
-paraissait toute simple.»
-
-Le brouillon que j’emportai chez moi contenait en langue italienne le
-récit qu’on va lire.
-
- * * * * *
-
-Il est donc vrai, vous partez; vous allez vous marier! Vous quittez
-le doux climat où je vous ai connue; vous brisez la chaîne invisible
-qui, malgré les complots des méchants, nous attachait l’un à l’autre,
-et vous allez disposer d’un cœur dont j’ai respiré les premiers
-parfums! Que la destinée s’accomplisse! Je m’attendais au coup qui
-me frappe; depuis longtemps j’avais pressenti le triste réveil qui
-devait succéder à mon rêve de bonheur. Au milieu des rares qualités
-qui vous distinguent, à travers ce tissu de grâces et d’attraits qui
-vous enveloppe comme d’un voile magique, mes yeux éblouis avaient
-pourtant su découvrir les imperceptibles défaillances de votre riche
-nature. Oui, enfant adorable que le Seigneur a illuminée d’un rayon de
-sa miséricorde, vous aussi vous portez témoignage de la fragilité de
-la femme et des temps malheureux où nous vivons. Avant de recevoir mon
-adieu suprême, écoutez-moi, je vous en conjure.
-
-Il y aura bientôt six ans que j’ai reçu de vous l’aveu d’un sentiment
-qui a fait depuis le charme et le tourment de ma vie. C’était par une
-belle soirée d’automne, si vous vous en souvenez encore; car pour moi
-j’ai consigné les moindres particularités de cet instant mémorable.
-Vous étiez dans le petit salon de votre tante, les fenêtres ouvertes
-sur le parc qui encadre cette magnifique habitation. Il pouvait être
-huit heures du soir. Votre tante et le reste de la compagnie se
-promenaient d’un côté et de l’autre, respirant le frais et s’égayant à
-dire de ces propos aimables qui n’ont rien de précis et qui s’échappent
-de nos lèvres comme une vibration involontaire de la fantaisie. Nous
-étions restés seuls dans l’intérieur du château, ainsi que cela nous
-arrivait souvent. Vous étiez à votre piano, laissant errer vos doigts
-agiles et distraits sur le clavier, tandis que moi je feignais de
-lire, assis à quelques pas de vous. Le soleil allait disparaître de
-l’horizon, et nous envoyait ses derniers rayons adoucis et tremblants.
-Les ombres du soir descendaient lentement de la colline prochaine, et
-la lune, comme une vierge pudique, se dégageant péniblement du fond
-lumineux encore qui la contenait, s’épanouissait avec une coquetterie
-timide au-dessus de la forêt. Le petit salon où nous étions tous deux
-était rempli de mystère et de parfums que nous apportait la brise
-attiédie du soir. Rien ne venait rompre le cours de notre pensée
-solitaire, si ce n’est quelques éclats de rire des promeneurs ou bien
-le sifflement mélancolique d’un bouvier traversant la grande route.
-L’obscurité, qui gagnait peu à peu l’intérieur de l’appartement, ne
-me laissait plus apercevoir ni vos tresses blondes retombant comme
-une gerbe de fleurs sur un cou plein de suavité, ni vos yeux bleus
-aux reflets mélancoliques, ni cette taille élégante et pleine qui
-semblait accuser la force tempérée par la grâce et la volupté épurée
-par l’élévation de la pensée et la chasteté du cœur. Tout à coup vos
-doigts, qui jusqu’alors avaient glissé au hasard sur les touches
-dociles, traduisant ces vagues aperçus qu’on appelle rêveries,—divins
-préludes de l’âme qui semble se voiler de mystère comme à l’approche
-du Seigneur,—vos doigts se fixèrent presque involontairement sur un
-thème dont les notes mélancoliques et profondes me firent tressaillir:
-c’était la sonate pour piano, en _ut dièse mineur_, de Beethoven.
-
-Dès les premières mesures de cette composition admirable, je fus
-saisi comme d’un frisson douloureux. Ma tête s’inclina sur le livre,
-qui me glissa doucement des mains. Ces longs et lugubres accords
-retentissaient au fond de mon âme et y réveillaient les échos endormis
-de ma triste destinée. Lorsque le thème conduit par le mouvement
-périodique de la basse s’élève au ton relatif de _mi majeur_, un
-rayon de la lune, perçant de légers nuages qui avaient contrarié son
-essor, vint effleurer votre taille charmante et traduire en quelque
-sorte cette belle modulation du génie. Mon émotion s’accroissait avec
-le développement de cet andante qui semble un écho des plaintes du
-Golgotha recueilli par l’ange de la douleur. Les larmes gagnaient
-insensiblement mes paupières lorsque à la quinzième mesure, en écoutant
-ces notes déchirantes et cette dissonance de _septième_ qui exprime
-un si profond désespoir, je ne pus contenir mes sanglots: Beethoven
-venait de trahir le secret de mon cœur. O poëtes, artistes inspirés par
-la grâce divine, vous avez le don des miracles, vous seuls possédez
-la science de la vie, et, en chantant les peines et les plaisirs
-qui traversent votre âme, vous chantez la joie et la tristesse de
-tous! Vous aviez interprété dans une langue sublime cette immortelle
-inspiration, dont le thème, après avoir été présenté dans le ton d’_ut
-dièse mineur_, disparaît sous un réseau de modulations pénétrantes et
-surgit de nouveau avant d’aller expirer tristement dans la tonalité
-primitive; et vous meniez avec énergie l’allégro impétueux qui en
-forme la seconde partie, où le délire de la passion éclate, se brise
-et se soulève en imprécations pathétiques qui vont échouer dans un cri
-suprême et désespéré. Electrisé par ce choc terrible, je fis un bond,
-et, me levant précipitamment, j’allai à la fenêtre cacher le trouble
-qui m’agitait. Après quelques minutes de silence, pendant lesquelles
-je cherchais à ressaisir le fil de mes idées en plongeant mon regard
-distrait dans les profondeurs de la nuit, vous me dites d’une voix qui
-trahissait aussi une émotion que vous auriez voulu réprimer:
-
-«Qu’avez-vous, monsieur?
-
-—Je souffre, vous répondis-je, de la douleur de Beethoven, dont je
-viens d’entendre les profonds déchirements. Pauvre et sublime génie,
-que tu as dû verser de larmes dans ta longue agonie qui a duré autant
-que ta vie!
-
-—Est-ce que Beethoven a été malheureux?
-
-—Pouvez-vous en douter? Comment aurait-il pu écrire la sonate en _ut
-dièse mineur_, la ballade d’_Adélaïde_, l’andante de la symphonie
-en _la_ et tant d’autres pages admirables que vous connaîtrez plus
-tard, s’il n’en avait trouvé la source au fond de son propre cœur?
-Croyez-vous donc que l’art soit un vain jouet de l’esprit, un luxe
-d’imagination qu’on acquiert ou qu’on rejette à volonté, un savant
-édifice de mensonges dont les écoles et les livres peuvent enseigner
-la recette? Oh! ce sont là les détestables doctrines qu’on proclame
-aujourd’hui pour flatter la foule jalouse de toute autorité supérieure
-qui s’impose à ses respects. On voudrait bien que les acclamations
-confuses d’un peuple ignorant, qui donnent la puissance politique,
-eussent aussi la virtualité de créer la souveraineté du génie; mais
-ici la volonté de l’homme vient se heurter contre un impénétrable
-mystère de la vie. Non, non, mademoiselle, on ne parvient point à
-simuler l’accent de la passion qu’on n’a jamais éprouvée; on ne touche
-point les hommes par l’expression factice d’un sentiment qui n’a point
-traversé votre cœur, et l’art, dans sa magnificence et la diversité
-de ses modes, est à la fois la transfiguration de la réalité et un
-pressentiment de nos futures destinées. Si je ne craignais de passer
-à vos yeux pour un pédant, je vous citerais de bien grands noms, des
-poëtes et des penseurs immortels, qui ont tous soutenu le principe de
-la vérité de l’art, et prouvé qu’il est impossible à l’homme de faire
-partager un sentiment qu’il n’a pas ressenti. Horace n’a-t-il pas dit
-après Aristote:
-
-....Si vis me flere, dolendum est Primum ipsi tibi?....
-
-Et ce précepte, qui a été répété par Boileau et par tous ceux qui se
-sont mêlés d’enseigner l’art d’écrire et de parler, n’est pas seulement
-une règle d’esthétique; c’est une vérité générale qui s’applique à
-tous les actes de la vie. Savez-vous ce que c’est qu’un sophiste?
-C’est un homme qui, ne croyant à rien, prêche le pour et le contre
-avec une égale ferveur, et qui s’imagine faire illusion sur l’état de
-son cœur et de son esprit par les froids artifices de la dialectique.
-Savez-vous ce que c’est qu’un rhéteur? C’est encore un artisan de
-paroles qui s’efforce de suppléer à l’inspiration qui lui manque
-par d’ingénieuses combinaisons de mots. Partout où vous verrez les
-machines et les procédés du métier se substituer à l’action directe
-de l’esprit humain, soyez certaine qu’il y a pervertissement de notre
-nature, abaissement de nos facultés. Les sophistes, les rhéteurs,
-les histrions, et tous ceux enfin qui mettent des mots à la place
-d’idées, des formes vides et des simulacres inanimés à la place de
-sentiments, sont, dans l’ordre intellectuel, ce que les hypocrites sont
-dans l’ordre moral: ils mentent à la vérité des choses, ils trompent
-le prochain comme ils essayent de tromper le Créateur. Ce sont des
-faux-monnayeurs qui achètent la puissance et les voluptés de la terre
-avec des titres falsifiés; mais leur règne est de courte durée. Dieu
-n’a pas voulu que l’homme pût se passer de lui, et il a dit à la
-liberté comme à la mer: _Nec plus ultra_, tu n’iras pas plus loin, et
-tu ne franchiras pas les limites où il m’a plu de circonscrire le jeu
-de ton action. Non, la volonté et ses savants artifices ne peuvent
-pas tenir lieu de l’inspiration absente, et c’est bien vainement que
-l’homme essaye de suppléer par les calculs de la pensée à la voix
-mystérieuse du sentiment. La vie de Beethoven, et particulièrement
-l’histoire de la sonate que vous venez de jouer avec une émotion si
-pénétrante, prouveraient la vérité de ce principe bien mieux que de
-vagues généralités.
-
-—Pourquoi, monsieur, n’auriez-vous pas la bonté de me dire quelle
-est l’origine de cette sonate en _ut dièse mineur_, que je préfère
-entre toutes celles que nous devons au génie vaste et profond de
-Beethoven? Je ne connais rien de l’existence de ce grand homme, et
-vous savez combien j’aime à vous entendre parler de l’art qui fait le
-charme de ma vie. Je n’avais rien compris à la musique avant qu’une
-heureuse combinaison du sort vous eût amené dans ce pays. Ma tante,
-qui apprécie votre esprit et vos connaissances autant qu’elle estime
-votre caractère, est charmée de voir que je me plaise à vos causeries
-attachantes. Elle prétend que votre manière d’envisager les arts et les
-considérations que vous inspirent les œuvres des maîtres contiennent
-des préceptes aussi utiles pour la pratique de la vie que pour la
-formation du goût.
-
-—Mme la comtesse de Narbal, votre tante, est une femme trop supérieure
-pour ne pas avoir senti que ce qu’on appelle vulgairement le goût est
-un résumé de toutes les nuances délicates de l’esprit et du cœur. Les
-arts, je le répète, ne font que reproduire l’idéal qui est en nous
-et que nous voudrions réaliser sur la terre, si les inconséquences
-ou les faiblesses de notre nature ne venaient y mettre obstacle. En
-voulez-vous un exemple? Regardez autour de vous, et voyez l’ordre et
-l’élégance exquise qui éclatent partout dans cette belle habitation:
-tout ici accuse l’influence d’une femme d’élite, qui a su donner à
-son existence l’harmonie qui règne dans son âme. Le goût de Mme de
-Narbal se reconnaît dans l’éducation brillante et solide qu’elle vous
-a donnée, mademoiselle, aussi bien que dans l’usage qu’elle fait de
-sa fortune. La main discrète et pieuse qui se glisse furtivement
-dans la demeure du pauvre, les livres choisis, les gravures, les
-objets précieux qui ornent ces appartements, ainsi que la musique
-qu’on y entend et les plaisirs délicats qu’on y cultive, sont les
-manifestations diverses d’une noble créature, dont l’esprit et le
-cœur concourent harmonieusement au vrai but de la vie: la réalisation
-du beau! Ah! que de souvenirs douloureux et charmants réveille en
-moi le spectacle de cet intérieur paisible où je reçois un accueil
-si bienveillant!... Mais j’allais oublier Beethoven et la sonate en
-_ut dièse mineur_ dont vous désirez connaître l’origine. Aussi bien
-il est encore de bonne heure, et Mme de Narbal, qui aime à prolonger
-ses promenades tant que l’atmosphère conserve sa douce moiteur, nous
-laisse plus que le temps nécessaire au récit que vous exigez de moi. Et
-comment pourrions-nous mieux employer les heures propices de cette nuit
-sereine qu’à nous entretenir du musicien sublime qui a si bien compris
-les harmonies de la nature!
-
-«L’auteur de la _Symphonie pastorale_ est né à Bonn le 17 décembre
-1770. Son grand-père était originaire de Maëstricht; sa mère,
-Marie-Madeleine Keverich, était de Coblentz, et son père, Jean Van
-Beethoven, chantait la partie de ténor à la chapelle de l’électeur
-de Cologne. Issu d’une pauvre famille d’artistes, Beethoven eut une
-enfance agitée, et son éducation se ressentit de l’impétuosité de son
-caractère. Il apprit les éléments de la langue latine dans une école
-publique de sa ville natale, et son père lui enseigna les principes de
-la musique. Il fallut le contraindre d’abord à étudier l’art qui devait
-immortaliser son nom. Il répugnait à s’asseoir tranquillement devant
-un piano et à soumettre ses mains à un exercice purement machinal. Sa
-résistance ne fut pas moins vive pour l’étude du violon, dont il n’a
-jamais pu surmonter les difficultés. Il passa ensuite sous la direction
-de Pfeiffer, _oboïste_ distingué, dont les conseils ont eu la meilleure
-influence sur le développement de son goût, ainsi qu’il se plaisait à
-le proclamer plus tard, tandis qu’il a toujours nié devoir la moindre
-reconnaissance à l’organiste de la cour électorale, Neefe, dont il
-reçut également des leçons[1]. Van der Eder lui apprit à jouer de
-l’orgue, et cet instrument magnifique, qu’il a toujours beaucoup aimé,
-a dû éveiller dans son âme encore novice les sonorités puissantes et
-diverses qu’il a introduites dans la symphonie.
-
-«Jamais grand homme n’a eu plus que Beethoven le caractère de son
-génie ou le génie plus conforme à la nature de son caractère. Dès ses
-premières années, il révéla les inégalités maladives de son humeur
-misanthropique et l’insubordination glorieuse de son esprit. Il
-n’apprit rien comme les autres. Les déductions logiques effarouchaient
-cette imagination ravie du spectacle de la nature. Il restait sourd
-aux préceptes scolastiques, et son cœur ne s’ouvrait et ne s’emplissait
-d’émotions fécondes qu’en étudiant les œuvres concrètes des maîtres
-préférés. Il procédait par l’intuition, qui est la méthode du génie. Il
-aimait à s’abreuver aux sources vives, et, comme un oiseau du ciel, à
-tremper ses ailes dans les eaux des torrents. Bach, Haendel et Mozart
-furent ses véritables instituteurs. Il déchiffra leurs œuvres et s’en
-appropria les sucs inspirateurs. Il prit à l’un son harmonie âcre et
-sauvage et le savant badinage de ses fugues charmantes; au second,
-l’allure pleine de majesté de sa phrase mélodique; au troisième, le
-rayon de sa grâce divine, dont il ressentit longtemps l’influence
-secrète. La jeunesse de Mozart et celle de Beethoven présentent déjà
-le contraste qu’on remarquera dans leur destinée: l’un, doux et
-humble, reçoit avec piété les conseils de ses maîtres et s’épanouit
-harmonieusement et sans douleur au sein de la famille où le nimbe de
-la béatitude couronne déjà son berceau, tandis que l’autre, inquiet et
-révolté, s’élève le front sillonné par l’éclair des tempêtes.
-
-«Toutefois, celui qui apprit à Beethoven à parler la langue des
-mystères, ce fut le maître des dieux et des hommes, comme dit
-Platon[2], celui qui naquit après le chaos qu’il soumit à l’harmonie:
-ce fut l’amour. Croiriez-vous, mademoiselle, qu’il y a des pédants qui
-se sont demandé sérieusement si l’auteur de la sonate en _ut dièse
-mineur_ et de la symphonie en _la_ avait jamais éprouvé de tendres
-préoccupations? Oh! les doctes ignorants, qui s’imaginent que des
-hommes comme Gluck, comme Weber et Beethoven, se forgent dans les
-ateliers de contre-point! Pauvres critiques que ceux-là qui n’ont
-jamais vu dans la musique que la _science des sons_, comme ils disent,
-et non pas l’art de moduler _i dolci lamenti_ de la passion!
-
-«Il y avait dans la ville de Bonn une noble famille appelée de
-Breuning, où le jeune Beethoven était accueilli avec bonté. Dans cette
-famille aussi distinguée par les dons de la fortune que par le goût et
-la culture de l’esprit, le caractère inquiet et l’imagination ardente
-du jeune artiste trouvaient un asile paisible. Il y allait presque tous
-les jours, tantôt avec une composition nouvelle qu’il venait faire
-entendre, tantôt avec un visage sombre et le cœur contristé par une
-de ces douleurs sans nom qui sont l’aliment et le privilége du génie.
-On l’écoutait avec bienveillance, on l’encourageait, on cherchait à
-dissiper les nuages qui s’élevaient de son âme troublée; on était
-plein d’indulgence pour les inégalités de son caractère. Quelquefois
-il disparaissait pendant des semaines entières, et, lorsqu’il revenait
-au bercail, on le recevait sans rancune, en lui adressant seulement de
-tendres reproches. C’est dans l’intérieur de cette famille éclairée,
-dans la réunion des personnes élégantes qu’on y rencontrait et les
-conversations spirituelles qui s’y engageaient, que Beethoven puisa le
-goût de la société d’élite qu’il aima toujours à fréquenter, et les
-premières notions qu’il ait recueillies sur les poëtes et les grands
-écrivains de son pays. Parmi les personnes qui venaient habituellement
-dans la famille de Breuning, il y avait une jeune fille blonde, vive,
-spirituelle, tendre et légèrement coquette, qui s’appelait Jeanne de
-Honrath. Elle était de Cologne, et plusieurs fois par an elle venait
-passer quelques jours dans cette maison amie. Mlle de Honrath était
-petite, mais d’une tournure élégante, instruite, d’un caractère
-enjoué, fort bonne musicienne et chantant avec goût. Beethoven, qui
-pour Mlle Honrath n’était encore qu’un enfant, était cependant déjà
-vivement épris d’elle. Il trahissait le trouble de son cœur par des
-emportements qui amusaient beaucoup la charmante personne qui en était
-la cause, par des improvisations sur le piano qui la ravissaient,
-la faisaient rêver et parfois la touchaient jusqu’aux larmes: car
-tel est le privilége du génie fécondé par l’amour, qu’il fait tout
-oublier, les différences d’âge aussi bien que celles de rang et de
-fortune. Oui, quoique Mlle de Honrath fût déjà fiancée à un homme
-qu’elle épousa plus tard, et qu’elle eût au moins dix ans de plus que
-le jeune Beethoven, elle ne pouvait pas l’entendre impunément jouer du
-piano, docile interprète de sa douleur ou de ses vagues espérances.
-L’émotion la gagnait alors, et cet enfant, qui était déjà l’un des plus
-admirables improvisateurs qui aient existé, grandissait tout à coup à
-ses yeux sous les feux de la passion naissante. Mlle de Honrath était
-bien plus à l’aise en causant avec Beethoven, dont elle provoquait les
-emportements naïfs par une raillerie galante: on aurait dit une gazelle
-se jouant avec un lionceau. Un jour, en quittant la maison de Breuning
-pour se rendre à Cologne, Mlle de Honrath fit ses adieux à son jeune
-amant par ces trois vers d’une chanson connue:
-
-Mich heute noch von dir zu trennen Und dieses nicht verhindern kœnnen
-Ist zu empfindlich für mein Herz[3]!
-
-Mlle de Honrath n’en épousa pas moins un capitaine autrichien,
-Charles Greth, qui est mort, le 15 octobre 1827, maréchal de camp et
-commandant-propriétaire du 13^e régiment de ligne.
-
-«Beethoven conserva longtemps dans son cœur les traces sanglantes de
-ce premier amour. Quoiqu’il fût d’un âge où les enfants ordinaires
-dorment encore du sommeil de la gestation maternelle, il ressentit
-profondément ce qu’il appelait l’infidélité de Mlle de Honrath, et ni
-les années, ni les distractions de la gloire et de nouvelles et plus
-fortes douleurs ne purent effacer entièrement l’image de cette jeune et
-gracieuse fille qui, aux premiers jours de la vie, était venue se mirer
-dans son âme encore vierge. Il est si vrai que l’amour est la source
-de toute poésie et de toute grandeur morale, que ce qui distingue les
-hommes supérieurs de ce troupeau de scribes et de pionniers vulgaires
-qui sont chargés des gros travaux de la société matérielle, c’est un
-cœur toujours jeune, qui, comme l’oiseau fabuleux, brûle, se consume et
-renaît incessamment de ses cendres à peine attiédies. Les vrais poëtes
-et les artistes prédestinés n’ont presque pas d’enfance et jamais
-de vieillesse. Leur âme s’épanouit comme le calice des fleurs aux
-premiers rayons de l’aurore, et la mort seule peut tarir la séve qui
-les agite. Michel-Ange a été amoureux jusqu’à l’âge de quatre-vingts
-ans d’une femme qu’il n’a jamais possédée, et Goethe, au déclin de sa
-longue existence, reçut les offrandes d’un cœur de seize ans qui devra
-l’immortalité au baiser que le chantre de Marguerite a déposé sur son
-front virginal. C’est ainsi qu’une goutte d’ambre éternise le papillon
-fragile. Alfieri, Byron, Canova, ont tous avoué que le souvenir d’une
-première affection d’enfance avait survécu, dans leur cœur attristé,
-à toutes les traverses de la destinée. Alfieri dit de ces affections
-précoces: _Effetti che poche persone intendono e pochissime provano; ma
-a que, soli pochissimi è concesso l’uscir dalla folla volgare in tutte
-le umane arti_; «émotions que peu de personnes comprennent et que peu
-sont en état d’éprouver; mais à celles-là seulement il est donné de se
-faire un nom dans les beaux-arts.» Toutefois le plus grand miracle d’un
-amour précoce, durable et fécond, que présente l’histoire, est celui de
-Dante. C’est à l’âge de neuf ans que l’auteur de _la Divine Comédie_
-ressentit cette terrible secousse qui devait décider de sa destinée
-et créer l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Dans
-un petit livre intitulé _Vita Nuova_, qui est aussi curieux pour le
-philosophe qu’intéressant pour l’artiste, le poëte raconte que ce fut
-dans le mois de mai de l’année 1276 qu’il vit pour la première fois,
-dans une maison de Florence, celle qui devint l’objet de ses rêves
-immortels. En apercevant cette jeune fille qui avait quelques mois de
-moins que lui, il s’écria, dit-il, au fond de son âme ravie: _Ecce
-deus fortior me, qui veniens dominabitur mihi._ «Voilà un dieu plus
-fort que moi, qui va me subjuguer!» Neuf ans plus tard, il rencontra
-Béatrix dans une rue de Florence, accompagnée de deux nobles dames.
-Vêtue d’une robe blanche et marchant avec une distinction imposante,
-elle tourna la tête et fixa sur le jeune homme silencieux et tremblant
-ses regards _pietosi_. Depuis cet instant suprême, et surtout depuis la
-mort de Béatrix, arrivée en 1290, Dante résolut de consacrer toutes ses
-facultés à perpétuer dans le souvenir des hommes le nom de cette femme
-qui, en traversant la vie, avait projeté sur lui son ombre charmante.
-
-«Beethoven, dont le sombre génie a tant de rapports avec celui du
-premier poëte italien, quitta la ville de Bonn en 1792 pour aller
-achever ses études musicales à Vienne, le centre où s’étaient
-développés la symphonie et tout le grand mouvement de la musique
-instrumentale. Il avait déjà visité la capitale de l’Autriche dans
-l’hiver de l’année 1786 à 1787, et il avait eu la bonne fortune d’être
-présenté à Mozart, qui lui prédit sa gloire. L’auteur de _Don Juan_,
-l’ayant entendu improviser sur un thème qu’il lui avait donné, fut
-émerveillé de la fécondité hardie de son imagination, et c’est alors
-qu’il dit à quelques personnes qui se trouvaient présentes: «Voilà
-un jeune homme dont vous entendrez parler!» Beethoven, qui avait en
-1792 vingt-deux ans, ne s’était encore fait connaître que par des
-productions légères, des chansons, des cantates et quelques morceaux
-de piano où l’on remarque l’imitation presque constante de la manière
-de Mozart et certaines lueurs qui accusent l’enfantement pénible
-de sa propre originalité. Il fut accueilli à Vienne avec une rare
-bienveillance par le docteur Van Swieten, ancien médecin particulier de
-l’impératrice Marie-Thérèse, et grand amateur de musique. La maison du
-docteur Van Swieten était une sorte d’académie où se réunissaient trois
-fois par semaine grand nombre d’amateurs et d’artistes éclairés, pour
-y étudier en commun les chefs-d’œuvre de l’art. C’est là que le jeune
-Beethoven eut l’occasion de se familiariser de plus en plus avec les
-divines compositions de Bach, de Haendel, d’Haydn et de Mozart, sans
-en exclure les grands maîtres de l’école italienne, dont il remonta la
-chaîne jusqu’à Palestrina.
-
-«Vers ce même temps, Beethoven fit aussi la connaissance du prince de
-Lichnowsky, qui avait été élève de Mozart et dont la femme était fille
-de ce comte de Thoun, chez qui l’auteur de _Don Juan_ et du _Mariage
-de Figaro_ était descendu à Prague, lorsqu’il visita cette ville pour
-la première fois, en 1786. Dans la maison du prince de Lichnowsky,
-le jeune Beethoven rencontra la tendre sollicitude qu’il avait déjà
-trouvée chez la famille de Breuning. Il y était traité comme un enfant
-de génie qui a besoin de conseils et de consolations. Un quatuor
-composé des artistes les plus célèbres qu’il y eût alors à Vienne était
-mis à la disposition du jeune musicien pour y exécuter les conceptions
-de son génie à mesure qu’elles se produisaient à la lumière. Les avis
-de ces hommes distingués furent très-utiles à Beethoven, qui apprit
-ainsi à connaître la nature et le mécanisme de chaque instrument. Il
-reçut aussi des conseils d’Haydn et d’Albrechtsberger, savant et rigide
-contre-pointiste qui effaroucha l’imagination ardente de son élève au
-lieu de l’éclairer; car il paraît que Beethoven ne trouva point dans
-ce dernier ni dans le créateur de la symphonie le maître qu’il fallait
-à son génie, plus spontané que patient et soumis. Beethoven a souvent
-déclaré à ses amis, dans les dernières années de sa vie, que l’homme
-qui lui a été le plus utile pour la connaissance des procédés matériels
-de la composition fut Schenk, musicien aimable, connu par un opéra qui
-a eu du succès: _le Barbier de village_.
-
-«La révolution française, en portant au dehors le trouble qui la
-dévorait, vint ravager l’Allemagne et détruire toutes ces principautés
-charmantes qui faisaient des bords du Rhin un pays enchanté. L’électeur
-de Cologne fut chassé de ses États. Fils de Marie-Thérèse, Maximilien
-d’Autriche était un prince généreux et galant, quoique prêtre, qui
-avait fait de sa cour le séjour des arts et des plaisirs délicats.
-Protecteur du vrai mérite, il avait su apprécier le génie précoce du
-jeune Beethoven, qu’il avait nommé organiste de sa chapelle, en lui
-accordant une pension pour aller achever ses études à Vienne. La chute
-de l’électeur de Cologne, en privant Beethoven de sa place d’organiste
-et de la pension que lui faisait ce prince généreux, le fixa pour
-toujours à Vienne, où il dut chercher des moyens d’existence. Il y fut
-bientôt rejoint par ses deux frères, dont les misérables discussions
-furent pour lui une source d’amertume qui empoisonna son existence.
-
-«Vers le commencement de ce siècle, alors que Beethoven était dans
-la plénitude de la vie et de ses facultés, il fut atteint de la plus
-horrible infirmité qui puisse affliger un musicien: il devint sourd.
-Ce mal, qui commença à se faire sentir en 1776, ne fit que s’accroître
-avec les années, et l’ignorance des médecins dont il suivit les
-conseils le rendit incurable. Voilà donc un compositeur, voilà un génie
-grandiose qui enfante tout un monde nouveau, condamné à ne jamais
-entendre ce qui fera le charme éternel de la postérité! Voilà un poëte
-grand comme Homère, grand comme Dante, Michel-Ange ou Shakspeare, dont
-il possède la fantaisie féconde, qui ne pourra jamais pénétrer dans
-cette forêt enchantée qu’il fait surgir d’un coup de sa baguette et
-qu’il remplit de sonorités mystérieuses! Vous imaginez-vous quelle dut
-être alors la douleur de ce grand homme! Un sombre désespoir s’empara
-de son âme. Honteux de son infirmité, qu’il n’osait avouer, il fuyait
-la société des hommes, et, ne pouvant plus communiquer avec le monde
-extérieur, il se repliait sur lui-même pour écouter la seule voix qu’il
-pût entendre, la voix de ce génie familier qui visitait Socrate, et qui
-parle à la conscience de tous les êtres supérieurs. Dans un testament
-que Beethoven fit en 1802, et dont on a trouvé le brouillon après sa
-mort, on remarque ces paroles: «Hommes qui me croyez méchant, fou ou
-misanthrope, vous me calomniez parce que vous ignorez la cause qui
-dirige mes actions. Mon cœur et ma raison étaient faits pour comprendre
-et goûter les douces relations de la vie, si une affreuse infirmité que
-des médecins ignorants ont rendue à jamais incurable ne m’eût séparé du
-monde que j’aimais. Né avec un tempérament de feu et une imagination
-qui se plaisait au milieu de causeries aimables et d’épanchements
-affectueux, je suis condamné à vivre comme un proscrit. Que de pensées
-amères sont venues m’assaillir dans cette solitude profonde! que de
-fois j’ai conçu le funeste projet de trancher violemment le fil de ma
-destinée.... si l’art, l’art immortel, n’eût arrêté la main homicide!
-Il me paraissait indigne de quitter ce monde avant d’avoir accompli
-tout ce que je rêvais.... O Dieu tout-puissant qui vois le fond de mon
-cœur, tu sais que la haine et l’envie n’y ont jamais pénétré. Et vous
-qui lirez ces lignes, pensez que celui qui les a écrites a fait tous
-ses efforts pour se rendre digne de l’estime de ses semblables.»
-
-«Ne dirait-on pas une page de Rousseau, une de ces pages où l’auteur
-de _la Nouvelle Héloïse_ a raconté dans ses rêveries solitaires les
-tristesses dont son âme fut assaillie aux approches de l’heure suprême?
-Pourquoi Rousseau n’a-t-il pas eu la foi de Beethoven lorsqu’il
-laissait échapper ces paroles navrantes: «Un tiède alanguissement
-énerve toutes mes facultés. L’esprit de vie s’éteint en moi par degrés,
-mon âme ne s’élance plus qu’avec peine hors de sa caduque enveloppe,
-et sans l’espérance de l’état auquel j’aspire, parce que je m’y sens
-avoir droit, je n’existerais plus que par des souvenirs. Aussi, pour
-me contempler moi-même avant mon déclin, il faut que je remonte au
-moins de quelques années au temps où, perdant tout espoir ici-bas et ne
-trouvant plus d’aliment pour mon cœur sur la terre, je m’accoutumais
-peu à peu à le nourrir de sa propre substance et à chercher toute sa
-pâture au dedans de moi[4].» Beethoven, cent fois plus malheureux que
-Rousseau, n’a point succombé, lui, au vertige de la solitude. Son génie
-l’a retenu au bord de l’abîme et lui a dit: «Marche, marche, accomplis
-ta destinée!» ce que le grand musicien a fait en luttant contre les
-souffrances physiques, contre les chagrins domestiques, contre l’envie
-des méchants et les défaillances intérieures. Il a ainsi traversé le
-monde, où il a laissé une trace impérissable.
-
-«Beethoven a presque toujours vécu à Vienne ou dans les environs de
-cette ville pittoresque. En 1809, trois amateurs distingués, l’archiduc
-Rodolphe, les princes de Kinsky et Lobkowits, voulant empêcher qu’un
-si grand musicien ne quittât l’Autriche pour aller remplir les
-fonctions de maître de chapelle à la cour de Jérôme Bonaparte, roi de
-Westphalie, se cotisèrent pour lui faire une pension de 4000 florins,
-qui ne lui fut payée ni très-exactement ni dans sa totalité. En 1810,
-il fit la connaissance de Mme Bettina d’Arnim, qui le mit en relation
-avec Goethe, pour lequel il professait la plus vive admiration. Ces
-deux grands poëtes se rencontrèrent pour la première fois aux eaux de
-Tœplitz, en Bohême, dans l’été de l’année 1812. Beethoven a raconté,
-dans une lettre très-connue à Bettina, la piquante anecdote où Goethe,
-un peu trop courtisan peut-être pour l’auteur de _Faust_, joue un rôle
-si ridicule à côté du grand compositeur, qui n’a jamais voulu humilier
-son génie devant personne: «Car,» dit Beethoven dans cette lettre,
-«les rois et les princes peuvent bien créer des conseillers intimes et
-des titres de toute espèce; mais les hommes supérieurs sont l’œuvre de
-Dieu.»
-
-«En 1816, Beethoven eut un long procès à soutenir contre sa belle-sœur,
-la femme de son frère aîné, qui était mort l’année précédente, pour
-revendiquer la tutelle d’un neveu dont la conduite indigne a fait le
-tourment de ses dernières années. Pendant le congrès de Vienne, 1815,
-Beethoven fut l’objet des attentions les plus délicates de la part des
-princes coalisés, et après une longue maladie qu’il fit en 1825, miné
-par les chagrins domestiques, par le délaissement de l’opinion que
-Rossini occupait alors tout entière, usé par les secousses et la fièvre
-de son génie, il mourut à Vienne le 26 mars 1827, âgé de cinquante-six
-ans trois mois et neuf jours. Beethoven était d’une forte stature,
-qui rappelait celle de Haendel et de Jomelli. Sa tête puissante, ses
-cheveux abondants et fortement enracinés, son front ample, ses sourcils
-épais et fauves sous lesquels on voyait luire son regard dominateur,
-ses traits vigoureusement dessinés comme ceux de Gluck, tout, dans
-Beethoven, annonçait la passion, la fougue et la ténacité victorieuse.
-Il y avait du Mirabeau dans cet homme-là, et parfois du Danton.
-
-«L’auteur de _Fidelio_ ne s’est jamais marié. Malgré son infirmité,
-qui aurait exigé les soins d’une femme simple et dévouée, il ne voulut
-point contracter un lien qui pouvait gêner son essor et limiter le jeu
-de la destinée. Il aimait les hasards de la fortune, et son cœur, comme
-son imagination, redoutait la discipline et le joug de la loi admise.
-D’ailleurs son caractère difficile, son tempérament nerveux, son humeur
-sauvage et cette mélancolie indéfinissable, qui est le partage de
-tous les hommes supérieurs, ainsi que l’a remarqué Aristote[5], parce
-que les hommes supérieurs ont bien vite compris que cette vie n’est
-qu’un mirage fallacieux; toutes ces aspérités enfin n’auraient pu être
-supportées que par une main délicate et pieuse. Beethoven recherchait
-la solitude, où se conçoivent les grandes choses; car le bruit de la
-foule vulgaire effarouche la pudeur de l’âme et dissipe les idées
-fécondes, qui s’envolent alors comme une troupe d’oiseaux à l’approche
-du voyageur. Il fuyait dans les bois, dont il aimait à respirer les
-senteurs enivrantes et à écouter le mystérieux _susurrement_, ces
-soupirs de la nature qui semble tressaillir sous les baisers de
-l’homme qui la féconde. Il a passé les trois quarts de sa vie dans les
-riants villages de Bade et de Hetzendorf, qui bordent la forêt de la
-résidence impériale de Schœnbrunn. C’est sous les ombrages de cette
-belle forêt qu’il a composé, en 1800, l’oratorio du _Christ au mont des
-Oliviers_, et, en 1805, son opéra de _Fidelio_. Beethoven connaissait
-les grands poëtes de tous les pays; Homère, Goethe, Schiller et surtout
-Shakspeare, étaient ceux qu’il lisait le plus souvent. Il travaillait
-beaucoup, et surtout pendant les heures avancées de la nuit. Sa pensée,
-lente à s’élaborer, n’arrivait à son terme qu’après de nombreux
-tâtonnements dont ses manuscrits conservent la trace. Il y a tel
-ouvrage, _Fidelio_ par exemple, qu’il a écrit en entier jusqu’à trois
-fois. Le caractère de Beethoven, comme celui de son génie, c’était
-la fierté et l’indépendance. Il ne fut jamais décoré d’aucun ordre,
-ni revêtu d’aucun titre. Il aimait la liberté; il estimait les âmes
-fières comme la sienne, et il est mort plein de foi dans le Dieu des
-chrétiens et dans les béatitudes d’une vie future.
-
-«L’œuvre de Beethoven est l’un des plus considérables qui existent
-en musique. Par la diversité aussi bien que par la grandeur de ses
-formes, on ne peut le comparer qu’à l’œuvre de Michel-Ange ou à celui
-de Shakspeare. Il a traité tous les genres, et écrit pour toutes
-sortes d’instruments, depuis le _lied_ jusqu’à l’opéra, depuis le
-simple caprice jusqu’à la symphonie, où tous les dialectes et tous
-les styles viennent se fondre dans un tableau puissant. Quelles que
-soient les beautés qu’on remarque dans _Fidelio_, dans le _Christ au
-mont des Oliviers_, dans la grande messe en _ré_, dans les cantates
-et dans cette admirable ballade d’_Adélaïde_ que vous chantez si
-bien, Beethoven est très-inférieur à Mozart et même à Weber dans la
-musique vocale et dans le drame lyrique. Son génie fougueux et son
-inépuisable fantaisie ne pouvaient s’astreindre à respecter les limites
-de la voix humaine, dont il exigeait des efforts impossibles. Il y
-a des choses inexécutables aussi bien dans sa symphonie avec chœurs
-que dans ses cantates et dans _Fidelio_. La surdité de Beethoven ne
-lui permettait pas d’ailleurs de juger par lui-même de l’effet que
-produisait un passage écrit dans les cordes inusitées de la voix. Un
-jour qu’on répétait, sous sa direction, l’oratorio du _Christ au mont
-des Oliviers_, Mlle Sontag et Mlle Unger, qui chantaient, l’une les
-solos de soprano, et l’autre ceux de contralto, eurent avec Beethoven
-une discussion plaisante. Ne pouvant atteindre à certaines cordes trop
-élevées, elles demandèrent à l’auteur de vouloir bien les changer: «Non
-pas, dit-il, je vous prie de chanter exactement comme cela est écrit.
-J’avoue que ma musique n’est pas aussi commode à interpréter que les
-jolis lieux communs de messieurs les Italiens; mais je désire qu’on
-l’exécute telle qu’elle est.
-
-«—Mais si c’est impossible, maître!
-
-«—Si, si! répondit Beethoven en secouant la tête.
-
-«—Vous êtes le tyran des pauvres chanteurs,» lui répliqua Mlle Unger
-avec vivacité; et les deux cantatrices, s’entendant comme deux larrons
-en foire, modifièrent sans rien dire les passages en question, laissant
-Beethoven dans l’ignorance de leur espièglerie.
-
-«C’est dans la musique instrumentale qu’éclatent la puissance et
-l’originalité de Beethoven. Poëte lyrique, âme religieuse et profonde,
-imagination grandiose et charmante, il n’est complétement lui-même
-qu’au milieu de ces instruments qui parlent toutes les langues et qui
-reproduisent toutes les sonorités de la nature. La sonate, le concerto,
-le trio, le quatuor, toutes ces formes de la poésie des sons, que
-Bach, Haydn et Mozart semblaient avoir fixées pour toujours, reçoivent
-de Beethoven une physionomie nouvelle: il en agrandit le cadre et en
-fait des tableaux où la fantaisie la plus vagabonde se combine avec le
-sanglot de la douleur et l’imprécation dramatique. Oui, le caractère
-distinctif de la musique instrumentale de Beethoven, c’est d’avoir été
-conçue sous l’influence d’un sentiment réel, dont elle trahit le secret
-et raconte les vicissitudes. Ce sont de véritables drames où la passion
-se développe au milieu de toutes les richesses de l’imagination, dont
-elle provoque le rayonnement; on y trouve tous les accents, depuis le
-simple récitatif jusqu’à l’explosion pathétique du désespoir. Aussi
-chacune de ses œuvres se rapporte-t-elle à un épisode de sa vie, dont
-elle perpétue le souvenir. C’est ainsi, par exemple, que la _Symphonie
-héroïque_ (la troisième), terminée en 1804, avait été conçue pour
-célébrer la gloire de Napoléon, en qui Beethoven avait cru voir, comme
-l’Europe, le génie de la liberté. La première idée de ce lugubre et
-magnifique poëme lui avait été inspirée par le général Bernadotte,
-ambassadeur de la république française à la cour de Vienne. Le quatuor
-_opera_ 132, dans lequel se trouve un _adagio_ d’une mélodie si
-pénétrante, fut composé dans le printemps de l’année 1825, après une
-longue maladie que fit Beethoven, et dont il a consacré le souvenir par
-cette épigraphe: _Canzone di ringraziamento in modo lidico, offerta
-alla Divinita da un guarito_.
-
-«Au milieu de l’œuvre colossal de Beethoven, que dominent ses neuf
-symphonies, les sonates pour piano, au nombre de 54, occupent une
-place à part; elles sont à son génie ce que les _lieder_ sont à
-celui de Goethe: l’expression d’un sentiment éprouvé, l’idéalisation
-d’un épisode de la vie. Ce sont des poëmes intimes qui ont tous une
-histoire, dont l’amour est toujours le sujet. Beethoven n’a pas cessé
-un seul instant d’avoir le cœur rempli par un objet aimable, et c’est
-parce qu’il craignait de rompre le cours de ses enchantements qu’il
-n’a jamais voulu se marier. En cela, je l’approuve. Il ne faut pas
-que l’artiste, que le poëte inspiré se laisse emprisonner dans les
-liens de la société civile: qu’il vive, comme le prêtre, dans la
-solitude, dans la contemplation des choses saintes, et que son âme,
-dégagée de toute servitude, puisse prêter l’oreille aux bruits qui
-viennent d’en haut! Plusieurs femmes distinguées, appartenant toutes
-à l’aristocratie, ont eu l’art de fixer l’attention de Beethoven,
-dont elles ont accueilli les hommages. Parmi ces femmes, on cite Mme
-la comtesse Marie Erdœdy, à qui il a dédié les deux admirables trios
-qui portent le chiffre d’_opera_ 70. Cette dame, qui habitait la
-Hongrie, avait fait construire au milieu de son parc un petit temple où
-personne n’avait le droit de pénétrer qu’elle, et qui était consacré
-au génie de son amant. Il est si vrai que la musique de Beethoven et
-particulièrement ses sonates pour le piano sont l’expression dramatique
-d’un sentiment éprouvé, la peinture idéale d’un fait de la vie, qu’il
-avait soin de recommander à ses éditeurs de conserver à toutes ses
-œuvres les qualifications esthétiques qu’il leur avait données. «Ma
-musique, disait-il souvent, doit s’interpréter avec le cœur et non
-pas avec le _métronome_. Il faut la sentir et la déclamer comme un
-morceau de poésie, et non pas la _jouer_ avec de simples doigts.» Que
-celui qui ne sait pas comprendre ce que veulent dire ces mots: les
-_adieux_, l’_absence_ et le _retour_, ne s’attaque jamais à la sonate
-_opera_ 81! Quel est le véritable artiste qui ne devinera pas que le
-_largo_ de la troisième sonate en _re mineur_ est le rêve d’une âme
-mélancolique que rien ne fixe et ne satisfait, qui se débat au milieu
-d’ombres insaisissables qui l’enveloppent et la troublent? Voulez-vous
-connaître l’idée fondamentale des deux sonates _opera_ 27 et 29? lisez
-_la Tempête_ de Shakspeare.
-
-«Tous les biographes de Beethoven ont divisé son œuvre en trois grandes
-catégories qui correspondent à trois époques différentes de la vie
-de ce grand homme. Pendant la première période, qui s’étend depuis
-1790 jusqu’en 1800, il imite, avec plus ou moins d’indépendance, les
-maîtres qui l’ont précédé et surtout Mozart, dont il a eu de la peine
-à repousser la _dolce maestà_. Dans la seconde phase, qui commence
-avec le siècle et se prolonge jusqu’en 1816, Beethoven déchire les
-liens qui le retenaient captif sur les bords du passé, et il développe
-les magnificences de sa propre nature. Dans la troisième et dernière
-période, qui se continue jusqu’à la mort, il exagère certains procédés
-de facture qui trahissent plutôt le système que l’épanchement naïf
-d’une inspiration nouvelle. Ces trois _manières_, comme disent les
-savants, se remarquent chez tous les hommes de génie qui ne sont pas
-morts trop jeunes, comme Tasse, Raphaël et Mozart; elles sont la
-manifestation des trois grandes périodes que parcourt incessamment
-l’esprit humain avant d’arriver au terme fatal: la jeunesse, la
-maturité et la décadence. Dans la première période, l’homme prélude
-et s’essaye aux combats de la vie sous les yeux de sa mère; puis il
-s’épanouit glorieusement sous le feu des passions; enfin il décroît
-et il meurt. Ce sont là les trois âges du monde dont parlent les
-poëtes. Pour les hommes voués au culte de la beauté, l’âge d’or, c’est
-l’âge de l’amour, passion sublime et sainte qui n’éclate dans toute
-sa puissance que vers le milieu _di nostra vita_. Tant que la flamme
-scintille sur l’autel sacré, il n’y a pas dépérissement dans les
-facultés créatrices de l’homme, et ses œuvres inspirées jaillissent
-du cœur empreintes d’une éternelle jeunesse. Gluck n’a-t-il pas
-composé son opéra d’_Armide_ à l’âge de soixante ans? En voulant
-suppléer à la défaillance de l’amour par les savantes combinaisons de
-l’esprit, on s’élève peut-être dans la hiérarchie des êtres pensants,
-mais on décline comme artiste créateur; car, ainsi que le disaient
-les troubadours qui avaient conservé la tradition des doctrines
-platoniciennes: «Pour bien chanter et pour _trouver_, il faut _aimer_.»
-Heureux le poëte, heureux l’artiste qui ne double pas le cap des
-tempêtes, et qui expire, comme Raphaël, le Tasse, Mozart et Byron, au
-sein de la fleur divine dont il avait aspiré les sucs enivrants!
-
-«C’est ainsi que pensait Beethoven, qui n’a produit les plus belles
-œuvres de son génie que pendant l’époque bienheureuse qui s’étend de
-1800 à 1816. C’est alors qu’il fit la connaissance d’une femme qui a
-joué un grand rôle dans sa vie, et dont le souvenir traversera les âges
-avec les sombres et mélancoliques accords de la sonate en _ut dièse
-mineur_ qui lui est dédiée. Elle s’appelait Giulietta di Guicciardi,
-et, par l’élégance de sa personne, par sa blonde et riche chevelure
-et la vivacité de son esprit, elle vint raviver dans le cœur de
-Beethoven l’image voilée de Mlle de Honrath. A vrai dire, l’homme ne
-saurait aimer profondément qu’un seul type de femme, dont il cherche
-constamment l’idéal parmi les fragments épars que lui présente la
-réalité. Il se passe au fond de notre cœur quelque chose de semblable à
-la greffe des plantes, dont la vieille séve sert à produire des fruits
-nouveaux. C’est ainsi que les nouvelles affections prennent souvent
-racine dans les souvenirs du passé, dont elles semblent raviver les
-rêves évanouis. Hélas! plus que personne, je puis témoigner de la
-vérité de cette résurrection de nos sentiments.
-
-«La passion de Beethoven pour Giulietta di Guicciardi fut des plus
-ardentes, et paraît avoir survécu, dans cette âme incessamment agitée,
-à d’autres séductions de la fortune. Jamais il ne put oublier le nom
-de cette femme qui avait gouverné son cœur pendant la période la
-plus glorieuse de sa vie, et, jusqu’au moment suprême, ses lèvres
-expirantes murmuraient ce nom. C’est surtout vers l’année 1806 que
-cette liaison semble avoir été dans sa plus grande intensité. Trois
-lettres de Beethoven, dont on a trouvé le brouillon après sa mort, nous
-prouvent d’une manière incontestable que ce magnifique génie était
-bien différent du sauvage faiseur de symphonies dont nous parlent
-les biographes. Ces trois lettres, dont j’ai retenu les passages
-les plus saillants, parce que j’y trouvais la confirmation de mes
-principes, ont été écrites pendant une absence de quelques mois que
-fit Beethoven. Étant allé prendre les eaux dans je ne sais plus quel
-village de Hongrie, il écrivait à sa Giulietta, le 6 juillet 1806: «Mon
-ange, ma vie, mon tout, je ne puis t’adresser aujourd’hui que quelques
-lignes que je trace avec ton propre crayon. Pourquoi cette tristesse?
-l’amour n’est-il pas une loi de sacrifice? Mon cœur est si rempli de
-ton image, que la langue est impuissante à exprimer ce que j’éprouve.
-Console-toi, ma bien-aimée, sois-moi fidèle, et laissons aux dieux à
-faire le reste....»—«Tu souffres, tu souffres, ma bien-aimée! Et moi,
-si tu savais quelle vie affreuse je mène loin de toi!... Je ne puis
-fermer les yeux; loin de toi, je ne suis plus qu’une ombre errante.
-Quand pourrai-je donc, enlacé dans tes bras, m’élancer vers les sphères
-éternelles? O Dieu tout-puissant! pourquoi séparez-vous deux cœurs si
-nécessaires l’un à l’autre? Ton amour, ma Giulietta, fait le charme
-et le tourment de ma vie. Avec quelle anxiété j’attends le moment où
-je pourrai accourir auprès de toi pour ne plus nous séparer! Amour,
-amour, dieu tout-puissant, tu es ma force, tu es la source de toute
-inspiration!»
-
-«Mais qui pourra jamais sonder l’impénétrable mystère du cœur de la
-femme? Quelques mois après cette correspondance, qui semble révéler les
-impatiences et les béatitudes d’un amour partagé, Beethoven apprend que
-l’objet de son culte, que celle qui l’a comblé tout récemment encore
-des plus vifs témoignages de sa tendresse est fiancée à un homme obscur
-dont elle doit bientôt partager le sort. Rien ne saurait dépeindre le
-profond désespoir qui s’empara de ce grand homme. Il s’éloigna de
-Vienne alors comme un lion blessé qui porte dans ses flancs un trait
-empoisonné, et s’en alla chercher un refuge en Hongrie auprès de sa
-vieille amie, la comtesse Erdœdy; mais, ne pouvant rester en place,
-il disparut tout à coup du château, et, pendant trois jours, il erra
-dans la campagne solitaire, en proie à sa douleur, que rien ne pouvait
-apaiser. Il fut trouvé gisant aux bords d’un fossé par la femme du
-professeur de piano de la comtesse Erdœdy, qui le ramena au château.
-Beethoven a avoué à cette femme qu’il avait voulu se laisser mourir
-de faim. Obsédée par les conseils de sa famille, et surtout par les
-instances de sa mère, qui voulait que sa fille épousât un homme titré,
-Giulietta di Guicciardi devint la femme d’un comte de Gallemberg,
-pauvre gentilhomme qu’elle avait connu avant Beethoven. Ce comte de
-Gallemberg était aussi musicien et vivait exclusivement de son talent.
-Il a composé la musique de plusieurs ballets qui ont eu du succès.
-En 1822, la comtesse de Gallemberg, succombant sous le poids de ses
-remords, vint, les larmes aux yeux, implorer le pardon de son glorieux
-amant, qui, après l’avoir regardée d’un œil courroucé, détourna la tête
-sans lui répondre un mot[6].
-
-«Le nom de cette femme, qui n’a pas su se maintenir à la hauteur du
-sentiment qu’elle avait inspiré, survivra cependant à sa fragile
-enveloppe par la sonate en _ut dièse mineur_, où Beethoven a versé,
-comme dans un calice d’amertume, les sanglots de sa douleur[7].»
-
-J’avais à peine terminé ce récit, que votre main tremblante,
-mademoiselle, étreignant timidement la mienne, vint me révéler que
-vous aviez pénétré le secret de mon cœur. L’arrivée de Mme de Narbal
-et des personnes qui l’accompagnaient refoula brusquement dans sa
-source l’émotion qui nous gagnait tous deux comme un fluide électrique.
-Six ans se sont écoulés depuis cette soirée fatale, cause de tant
-d’événements que je ne vous rappellerai pas et que le temps a déjà
-entraînés dans la nuit éternelle. Hélas! elles n’existent plus que
-dans mon souvenir, ces heures bienheureuses où vous chantiez à côté de
-moi la musique des maîtres et surtout celle de Mozart, dont le génie
-mélancolique et tendre répondait si bien à la nature de vos sentiments.
-Vos soupirs, mêlés à ses divins accords, répandaient dans mon âme une
-ivresse impossible à décrire. Que sont-ils devenus, les serments que
-vous me faisiez alors de rompre tous les obstacles qui s’opposeraient à
-notre amour? Hélas! ils se sont évanouis avec le bruit de vos paroles.
-Vous subissez la loi du destin, le monde triomphe, et vous allez aussi
-sacrifier la poésie du cœur à des arrangements matériels; mais vous ne
-tromperez pas le Dieu tout-puissant qui vous a pétrie de la substance
-la plus pure, et vous ne trouverez pas le bonheur là où l’on vous a dit
-de le chercher. Non, non, les voluptés de la matière ne peuvent pas
-tenir lieu des béatitudes infinies du sentiment. On ne donne pas plus
-le change à son propre cœur qu’on ne fait illusion par des simulacres
-inanimés. Une vie sans amour, c’est une œuvre sans inspiration. Avant
-de nous séparer pour toujours, permettez-moi de vous demander une grâce
-dernière. Pendant les heures solitaires que vous pourrez arracher
-à votre nouvelle existence, pendant le calme de la nuit, alors que
-l’âme se dégage des bruits de la terre et s’emplit de mystérieux
-pressentiments, je vous en conjure, mettez-vous quelquefois au piano,
-jouez la sonate en _ut dièse mineur_ de Beethoven, et donnez quelques
-larmes au souvenir d’un cœur que vous avez brisé et qui vous crie du
-rivage: «Frédérique, Frédérique, adieu pour jamais!»
-
-Pour moi, il ne me reste plus qu’à terminer ma triste vie en chantant
-avec le poëte que nous lisions ensemble:
-
-En vain le jour succède au jour, Ils glissent sans laisser de trace:
-Dans mon âme rien ne t’efface, O dernier songe de l’amour!
-
-Le récit qu’on vient de lire, dans lequel la biographie de Beethoven
-sert de cadre à un épisode de la vie intime, n’est pas, je l’ai dit,
-une fiction de ma fantaisie, ainsi qu’on pourrait être tenté de le
-croire. Ce n’est pas un de ces pastiches à la mode, où l’histoire de
-l’art s’enveloppe d’une forme romanesque pour se faire mieux écouter
-d’un public distrait ou indifférent. J’ai peu de goût pour ce genre de
-littérature qui altère la vérité sans grand profit pour l’imagination.
-J’aime mieux aborder franchement la vie des grands maîtres, et traduire
-aussi fidèlement que possible la poésie de leurs œuvres immortelles.
-Les pages qu’on vient de lire racontent un épisode _vrai_ de la
-vie d’un homme qui n’est pas tout à fait inconnu des lecteurs qui
-connaissent mon étude sur le _Don Juan_ de Mozart[8]. On se rappellera
-peut-être encore ce passage où, à propos de l’adorable duo de _Là ci
-darem la mano_, il est fait allusion à une personne qui le chanta
-devant moi. J’eus alors occasion de faire connaissance avec celui que
-la maîtresse de la maison appelait familièrement _caro cavaliere_. Son
-goût exquis pour la musique, ses connaissances profondes et variées
-sur les arts en général, et, plus que tout cela, sa qualité d’italien
-établirent entre nous une liaison d’autant plus solide, qu’il était
-peu communicatif de sa nature, et qu’il accordait difficilement sa
-confiance. Dans les longs épanchements qui depuis survinrent entre
-nous, frappé de l’originalité de son esprit, de l’abondance de ses
-souvenirs et de l’intérêt que présentaient plusieurs événements de sa
-vie, je lui disais souvent:
-
-«Chevalier, vous devriez écrire vos mémoires.
-
-—Eh! pourquoi donc écrirais-je ce que vous appelez mes mémoires? me
-répondait-il avec insouciance. Je ne suis ni un homme politique,
-ni un artiste, ni un philosophe de profession, pour avoir le droit
-d’importuner mes semblables du récit de mes escapades. Si j’avais une
-patrie, une famille, je pourrais du moins m’imaginer que le récit de
-mes interminables fantaisies pourrait intéresser un cœur dévoué, et
-alors seulement je pourrais me décider à faire ce qui m’a toujours paru
-la chose la plus pénible de ce monde: m’asseoir devant une table pour
-noircir du papier; mais, triste débris d’un temps qui n’est plus, ne
-tenant plus à rien sur la terre et ne vivant que de souvenirs intimes,
-à qui pourrais-je parler si, par impossible, il me prenait envie de
-couler en bronze mes bavardages?
-
-—Vous parleriez à cet être mystérieux et tout-puissant qui s’intéresse
-à tout ce qui est beau et vrai, à cet être éternellement jeune qui est
-partout et qui n’oublie jamais rien de ce qui est digne de mémoire,
-le public. Je suis étonné, mon cher chevalier, ajoutai-je, de vous
-entendre professer de telles maximes, vous qui êtes un esprit
-éminemment religieux et qui pensez que, sans l’amour et le sacrifice,
-ce monde que nous traversons serait une caverne de voleurs.
-
-—Ah! vous me battez avec mes propres armes, me répondit-il un jour
-en me prenant affectueusement la main. Au fait, vous avez mille fois
-raison. En laissant tomber de mes lèvres les paroles dédaigneuses et
-amères que vous avez si justement relevées, je ne cherchais qu’un
-sophisme pour excuser mon incurable dégoût de tout ce qui est œuvre
-et prétention littéraires. La chose que j’ai toujours le plus admirée
-dans les annales de la révolution française, c’est la magnifique
-réponse de Vergniaud à ceux qui l’accusaient de soulever par sa
-correspondance les provinces contre la domination de Paris: «Je n’ai
-qu’un mot à dire pour détruire ces calomnies,» répondit avec un
-dédain suprême le grand orateur: «c’est que, depuis que je siége à la
-Convention nationale, je n’ai pas écrit _une seule lettre_.» Je n’ai
-pas l’éloquence du chef de la Gironde, pour me permettre de pousser
-aussi loin que lui cette glorieuse indifférence pour les colifichets
-littéraires; mais je puis me vanter du moins de n’avoir jamais écrit
-que des lettres tout empreintes de l’expression d’un sentiment éprouvé.
-Tenez, continua-t-il en ouvrant un tiroir de son secrétaire, voici
-l’histoire toute palpitante de ma vie.» C’étaient de nombreux paquets
-de lettres de toutes les grandeurs, étiquetées avec le soin minutieux
-d’un archiviste. «Voici la dernière lettre que j’ai écrite: elle se
-rattache à un épisode douloureux dont vous connaissez quelques détails,
-et, comme il y est beaucoup question de musique, je vous autorise à la
-lire.»
-
-J’emportai le brouillon de cette longue épître en langue italienne, qui
-contenait le récit qu’on a lu.
-
-«Et quelle est la fin de cette histoire? demandai-je au chevalier
-quelques jours après.
-
-—Ah! me répondit-il en soupirant, c’est la fin de toute chose en
-ce monde; le rêve divin s’est dissipé, et a fait place à la triste
-réalité. Si cette histoire peut vous intéresser, je ne demande pas
-mieux que de vous la dire; mais alors il faut que vous me permettiez
-de remonter le cours de mes souvenirs, car tout se tient et tout
-s’enchaîne dans mon obscure existence. Aussi bien, vous me rendrez
-un vrai service d’ami en écoutant avec indulgence le récit de mes
-divagations. Il n’y a rien de plus pénible dans la vie que d’être le
-seul confident de ses douleurs. Que vous êtes heureux, vous autres
-artistes, de pouvoir chanter vos peines, comme l’oiseau sur la branche
-flexible, et de dissiper en magnifiques accords les orages de votre
-cœur!
-
-—Chevalier, lui répondis-je, je vous remercie du témoignage de
-confiance que vous voulez bien me donner; mais, prenez-y garde, vous
-allez parler devant un indiscret qui a de fréquentes communications
-avec le public.
-
-—A votre aise, me dit-il en me tendant la main; je me fie à votre goût
-et à la délicatesse de vos sentiments.»
-
-C’est dans la conversation du chevalier, dans sa nombreuse
-correspondance, qu’il finit par me communiquer aussi, et dans des
-renseignements qui me sont venus d’autre source, que j’ai puisé
-l’histoire de cet homme intéressant. J’ai redressé les dates et
-complété tous les passages relatifs à l’art musical, qui joue un
-très-grand rôle dans la vie du chevalier Sarti, que je vais raconter.
-
-
-
-
-II
-
-BEATA.
-
-
-Dans une province de l’ancienne république de Venise vivait, vers
-la fin du siècle dernier, un prêtre de cinquante ans, qui, par
-l’austérité de ses mœurs et l’abondance de ses aumônes, s’était acquis
-la réputation d’un saint. Fils d’un grand seigneur, on disait que,
-pour expier une passion qui contrariait les vues ambitieuses de son
-père, il avait passé quinze ans dans une prison d’État. Il n’en était
-sorti qu’à la mort de la femme qui avait été la cause innocente de ses
-malheurs. Il embrassa alors la carrière ecclésiastique; mais, fatigué
-par les chagrins et les privations d’une longue captivité, il lui avait
-été impossible d’accepter un rôle actif dans la milice de l’Église.
-Il vivait avec un frère qui par sa sollicitude cherchait à cicatriser
-les profondes blessures de la tyrannie paternelle. On disait dans le
-peuple des environs que ce prêtre ne se nourrissait que de cendres et
-de prières. Il était grand, d’une maigreur effrayante. Un visage jaune,
-des yeux éteints, la tête constamment penchée sur sa poitrine, tout
-accusait en lui les ravages d’une grande douleur. Jamais on ne l’avait
-vu sourire, jamais il ne cherchait à égayer le fond de ses tristes
-pensées. Toujours taciturne, il ne répondait que par des monosyllabes
-et s’enveloppait dans sa douleur. Sa charité, sa douceur, ses
-souffrances, le mystère de son amour, avaient inspiré à tout le monde
-une tendre pitié. Sévère pour lui-même, il était plein d’indulgence
-pour les autres, surtout quand il s’agissait des faiblesses du cœur.
-On allait le consulter comme un oracle, on implorait sa bénédiction.
-Tous les jours de l’année, quelque temps qu’il fît, il passait par le
-village de La Rosâ pour se rendre dans une petite ville voisine, où
-était enterrée celle que le nombre des années et les consolations de
-la religion n’avaient pu lui faire oublier. Là, se prosternant sur la
-pierre de sa tombe, qu’il couvrait de fleurs et de larmes, il passait
-des heures entières dans une profonde méditation; puis il s’en revenait
-silencieux et triste, les yeux tout rouges et le visage défait. Lorsque
-les enfants de La Rosâ l’apercevaient de loin, ils s’écriaient: _Ecco
-il santo, il santo_, «voici le saint!» et ils couraient au-devant de
-lui, touchant du bout des doigts les plis de sa soutane et faisant
-ensuite le signe de la croix.
-
-Parmi les enfants qui accouraient ainsi au-devant de l’abbé, il y en
-avait un surtout qui était toujours le premier à guetter son passage.
-Il s’agenouillait sur la route, et, les mains jointes sur sa poitrine,
-il lui disait avec une grâce charmante: «_Santo padre_, bénissez-moi!»
-Ce joli enfant avait fait impression sur le pauvre abbé; c’était
-comme un rayon de soleil qui avait pénétré dans son âme. Un jour que
-Lorenzo, c’était le nom de l’enfant, demandait à l’abbé sa bénédiction
-ordinaire, il lui offrit quelques fleurs en disant: «Tenez, _santo
-padre_, ajoutez-les aux vôtres.» Vivement ému, le pauvre abbé fondit
-en larmes, prit l’enfant dans ses bras, le couvrit de baisers, et le
-remit à sa mère sans proférer une parole. Depuis ce jour, il souriait
-en passant aux doux regards de Lorenzo, et s’arrêtait pour le caresser.
-Tout le monde fut émerveillé de cet incident, toutes les mères
-enviaient le bonheur de Catarina Sarti.
-
-Catarina était la veuve de l’un de ces petits nobles vénitiens à
-qui les grands seigneurs du Livre d’or abandonnaient volontiers les
-fonctions subalternes de l’État. Son mari était mort consul de la
-république dans un port de l’Orient, et l’avait laissée avec un enfant
-et sans fortune. Catarina, encore jeune, était une très-jolie personne,
-d’une rare distinction de manières et de sentiments. Elle vivait d’une
-petite pension que lui faisait un riche sénateur dont son mari avait
-été le client. Son enfant, Lorenzo, était à la fois le charme et la
-grande préoccupation de sa vie. Une jolie tête blonde, de beaux yeux
-noirs, un visage qui s’épanouissait avec bonheur, et une peau d’un
-tissu si délicat que la moindre émotion la colorait d’un vif incarnat,
-telles étaient les qualités extérieures du jeune Lorenzo.
-
-La vivacité de son esprit qui se prenait à toutes choses, la sagacité
-de ses reparties et la gentillesse de ses manières, faisaient du fils
-de Catarina un enfant vraiment intéressant. Aussi, lorsqu’il jouait
-devant sa porte, ses longs cheveux blonds flottant sur les épaules, on
-s’arrêtait pour le voir, et les jeunes filles le prenaient dans leurs
-bras, le caressaient comme un _bambino_. Catarina était idolâtre de
-son enfant; un regard, un baiser de Lorenzo, la consolaient de toutes
-ses peines. Rien ne lui coûtait, aucun sacrifice ne lui paraissait
-impossible quand il s’agissait de ce fils bien-aimé. Elle aurait voulu
-lui alléger le poids de la vie et le couvrir de son amour comme d’une
-tunique sacrée qui le préservât des outrages de l’homme et de la
-nature. Qu’elle était heureuse lorsque, vers le soir, elle s’asseyait
-à la porte de sa jolie petite maison, sous l’ombrage frais d’une vigne
-généreuse et d’un grand figuier tout chargé de fruits délicieux!
-Les derniers rayons du soleil venant expirer sur les feuilles de la
-treille infiltraient dans ce réduit paisible une lumière douce et
-mélancolique. Un pauvre chardonneret aveugle chantait tristement
-dans sa cage et semblait regretter la clarté du jour qu’il ne devait
-plus revoir. Catarina, tenant Lorenzo sur ses genoux, pressant entre
-ses mains sa tête charmante, lui disait de ces jolis riens, de ces
-ravissantes niaiseries de la tendresse maternelle, dans le dialecte le
-plus mélodieux qu’il y ait au monde, le dialecte vénitien. «_Tesoro
-mio_, lui disait-elle, m’aimes-tu bien? J’ai rêvé que tu voulais me
-fuir, est-ce bien vrai, _viscere mie_?» Et, prenant au sérieux son
-propre badinage, elle fixait sur lui des regards attendris et pleins
-d’inquiétude. Le plus souvent ces mots sans suite étaient ajustés sur
-une cantilène suave très-répandue parmi les habitants de La Rosâ.
-Pieuse et dévote comme une Italienne, Catarina mettait un soin extrême
-à remplir le cœur de son enfant de principes consolateurs. Dans
-l’effusion naïve de son âme, elle ne cessait de lui répéter: «_Lorenzo
-mio_, il faut être obéissant et laborieux, parce qu’ainsi l’ordonne
-celui qui est mort pour nous. Oh! c’est qu’il aime bien les petits
-enfants, notre Seigneur Jésus-Christ! Et quand ils sont sages et qu’ils
-disent bien leurs prières, il les reçoit en paradis.
-
-—Qu’est-ce qu’on voit en paradis, ma mère? demandait Lorenzo.
-
-—On y voit des anges et on y mange du pain d’or qui est plus doux
-que le miel, et si tu veux y aller aussi, il faut t’agenouiller soir
-et matin devant la _madonna_ et la prier de te prendre sous sa divine
-protection.»
-
-Au nombre des qualités aimables qui distinguaient le jeune Lorenzo,
-nous aurions tort d’oublier une très-jolie voix de soprano et une
-mémoire heureuse qui retenait facilement les mélodies les plus
-fugitives. Sa mère, qui avait quelques notions de musique, avait
-préparé son instinct en lui chantant de ces jolies barcarolles
-vénitiennes dont elle était abondamment pourvue. Souvent la voix de
-la mère et celle du fils s’attiraient et se mêlaient ensemble comme
-deux rayons de lumière d’intensité différente. Ces petits concerts de
-famille, où dominaient les intervalles caressants de _tierce_ et de
-_sixte_, avaient établi la réputation de Lorenzo dans le village de La
-Rosâ. Il n’y avait point de fête à laquelle il ne fût invité, il n’y
-avait point de cérémonie où Lorenzo ne fît entendre sa jolie voix.
-
-Parmi les petits camarades qu’il fréquentait, il y en avait un qu’il
-affectionnait plus particulièrement que les autres. Il s’appelait Zopo
-et appartenait à une famille honorable qui demeurait juste en face de
-la maison de Catarina. Toujours ensemble, ces deux enfants échappaient
-souvent à la surveillance maternelle, et ils couraient au loin dans
-les champs, se roulant dans les prés et furetant les buissons pour
-y dénicher des oiseaux. Lorsque la faim les prenait, ils grimpaient
-sur un mûrier et se rassasiaient de ses fruits savoureux, puis ils
-descendaient et venaient s’endormir sous son ombrage hospitalier. Les
-heures s’envolaient ainsi rapides, emportant avec elles cette béatitude
-des premiers jours de la vie qu’on ne retrouve plus. Très-souvent
-aussi Lorenzo et son jeune ami, prenant chacun deux morceaux de bois
-en guise de violon, allaient marmottant de maison en maison une espèce
-de _canzonetta_ populaire qui se terminait par ces paroles: _Ahi! che
-partenza amara_! «Hélas! quel départ douloureux!» Les jeunes filles
-accueillaient Lorenzo avec une prédilection marquée et lui faisaient
-chanter tout seul le refrain connu. «Bravo, lui disaient-elles en le
-couvrant de baisers, bravo, _anima mia_, tu chantes comme un ange _del
-paradiso_.»
-
-Un jour de Pâques de je ne sais plus quelle année, il faisait un
-temps admirable. Le souffle du printemps épanouissait de sa chaude
-haleine le bourgeon des plantes et le cœur des jeunes filles. Toute
-la population de La Rosâ était sur pied, joyeuse, éclatante de mille
-couleurs. Les femmes avaient leurs cheveux noirs roulés en tresses
-pressées, sur lesquelles brillaient quelques épingles d’or qui en
-affermissaient l’élégant édifice. Une petite quenouille d’argent
-faisait saillie du côté gauche de la tête, et son léger fuseau, attaché
-par une chaînette du même métal, se balançait avec grâce. Un bel œillet
-de couleur pourpre, la fleur favorite des Vénitiennes, ornait le
-côté opposé de la tresse et penchait galamment sur l’oreille droite.
-Un corsage bleu étreignait la taille et montait en s’évasant pour
-cacher dans ses replis moelleux de charmants trésors. Les plus riches
-avaient le cou enlacé d’une chaîne d’or à petits anneaux, au bout de
-laquelle pendait une croix. Un bas très-blanc, parsemé de petitefleurs
-idéales, un soulier de soie rose à grands talons, un _zenzale_ ou
-voile gracieusement fixé sur le haut de la tête, complétaient le
-costume très-coquet de ces _villanelle_. Les hommes portaient un habit
-à grandes basques, un gilet de drap rouge, des culottes de velours
-bleu, de gros souliers à boucles d’argent, une belle ceinture de soie
-cramoisie nouée au flanc gauche et cachant le manche d’un stylet. Le
-tout était surmonté d’un chapeau à larges bords retroussés. Sous le
-chapeau posé crânement sur l’oreille, on voyait un bonnet de soie
-à raies rouges et blanches, dont la houppe descendait jusqu’à la
-poitrine. Tout ce monde était sur la place du village, emplissant l’air
-d’éclats de rire et attendant l’heure de la messe. La fête devait être
-magnifique. On avait fait venir l’organiste de Bassano, et Lorenzo
-devait chanter un petit motet que lui avait enseigné le curé de La
-Rosâ, assez bon connaisseur en musique. Une vingtaine de jeunes filles
-choisies parmi les plus habiles avaient appris un cantique à l’unisson,
-qui devait aussi faire partie de la cérémonie.
-
-Tout à coup la cloche sonne, la foule s’ébranle et se dirige vers
-l’église, dont le campanile élégant pointait au loin dans l’horizon.
-L’église était aussi revêtue de ses plus beaux ornements. Chaque saint
-était paré de ses habits de fête, qu’il tenait de la pieuse libéralité
-de ses adorateurs. Les mystères du sacrifice divin s’accomplirent avec
-un ordre parfait, et, après quelques simples accords qui répandirent
-dans l’église une sonorité vague, après que les jeunes filles eurent
-murmuré leur cantique de grâce, dont l’expression était aussi chaste
-que le fond de leur cœur, Lorenzo chanta d’une voix limpide ces mots
-consolateurs: _O salutaris hostia!_ et tout le monde fut ravi du
-sentiment naïf et touchant dont il semblait pénétré. Catarina fut bien
-heureuse du succès de son enfant. Le reste de la journée se passa en
-jeux divers, à rouler des œufs dorés sur une pente de terre glaise,
-à danser sur une pelouse fleurie, à se parler tout bas au coin d’une
-haie parfumée, à se presser la main à la clarté discrète de la lune. O
-printemps de la vie, aspirations douces et charmantes de la religion et
-du premier amour, pourquoi vous envolez-vous si vite?
-
-Parmi les notables habitants du village de La Rosâ, où s’écoulait
-l’enfance de Lorenzo, il y avait un certain Giacomo Landi, qui jouait
-un rôle assez important. Il était barbier de son état, et joignait
-à cette profession utile un goût très-vif pour la musique, dont
-il ne connaissait pas une note. C’était un homme trapu, au visage
-rubicond, sur lequel s’épanouissait un nez énorme dont les racines se
-dilataient chaque jour à cause de la grande quantité de tabac qu’on
-lui faisait absorber. De grosses lèvres qui ne pouvaient se joindre,
-une demi-douzaine de dents plantées au hasard, comme des quilles sur
-un terrain raboteux, et quelques rares cheveux gris qui grimpaient
-péniblement autour de la tête, formaient une physionomie des plus
-singulières. Ce corps, que la nature avait traité un peu sans façon,
-était animé d’un esprit à la fois jovial et sentencieux, dont le
-mélange était assez piquant.
-
-Giacomo Landi avait passé une partie de sa jeunesse près du curé de
-Cittadella en qualité d’enfant de chœur, et, bien qu’il n’eût jamais
-su lire très-couramment, sa mémoire n’en était pas moins remplie de
-toute sorte d’éléments, de vers, de cantiques, de chansons, de légendes
-mystérieuses, et surtout d’un grand nombre de fragments des sermons
-du curé de Cittadella. Il paraît que ce bon curé avait l’habitude de
-citer souvent dans ses homélies les épîtres de saint Pierre et de saint
-Paul, car le nom de ces deux apôtres était resté aussi grand dans la
-mémoire de Giacomo qu’ils le sont dans l’histoire du christianisme.
-Il n’y avait rien de plus curieux que de voir Giacomo, entouré d’un
-groupe de paysans dont il était l’oracle, pérorant d’un ton plein
-d’importance sur quelques rares nouvelles politiques qu’il plaisait au
-gouvernement de la république de Venise de laisser pénétrer dans les
-provinces soumises à sa domination. Une grande poignée de tabac sur le
-haut du pouce, les yeux écarquillés et les sourcils froncés, Giacomo,
-d’une voix solennelle, terminait toutes ses harangues par cette phrase
-invariable: _Ecco cosa dicevano san Pietro e san Paolo._ «Voici ce que
-disaient saint Pierre et saint Paul.»
-
-C’était le plus souvent au cabaret que Giacomo aimait à étaler les
-bribes de son érudition sacrée. Là, attablé devant un _fiasco_ de bon
-vin de Bassano, excité par le choc des verres et les applaudissements
-de ses nombreux admirateurs, sa verve éclatait comme un feu d’artifice
-aux gerbes les plus bizarres.
-
-Nous avons dit que Giacomo avait un goût prononcé pour la musique, dont
-il ignorait jusqu’aux plus simples éléments; mais son oreille était
-si juste, sa mémoire si heureuse et si bien fournie de refrains, de
-_canzonnette_ et de noëls de toute espèce et de toutes les époques,
-qu’il semblait improviser tout ce qu’il chantait de sa voix de basse
-peu étendue, mais sonore et assez agréable. Aussi Giacomo était-il
-l’organisateur de toutes les fêtes, la joie des enfants et des jeunes
-filles, dont il excitait la gaieté par des propos galants et des
-contes malicieux qu’il inventait à leur intention, en mêlant à ces
-fictions de sa fantaisie, quel qu’en fût le caractère, son invariable
-citation: _Ecco cosa dicevano san Pietro e san Paolo._ Aux longues
-veillées d’hiver, Giacomo visitait les étables des cultivateurs aisés,
-où il était attendu et accueilli avec empressement. Dans ces réunions
-paisibles, qui avaient pour but apparent quelques travaux de ménage, et
-qui étaient pour la jeunesse un prétexte à des loisirs plus charmants,
-Giacomo trouvait toujours un auditoire empressé d’entendre ses sermons
-et ses improvisations burlesques, où l’histoire sacrée et profane, la
-légende et le conte quelquefois libertin se mêlaient dans un désordre
-pittoresque qui n’était pas, je vous l’assure, un effet de l’art.
-Lorsqu’il arrivait à l’une de ces veillées, c’était à qui s’emparerait
-de lui pour savoir les nouvelles du jour ou pour se faire dire la bonne
-aventure: car Giacomo, comme les bardes primitifs, réunissait tous les
-dons de la sapience et du gai savoir. Le plus souvent il apportait avec
-lui une vieille guitare fêlée dont il s’accompagnait par des fragments
-d’accords empruntés à la _tonique_ ou à la _dominante_, ces deux pivots
-de l’harmonie antédiluvienne. Giacomo affectionnait beaucoup le jeune
-Lorenzo, qu’il amusait par ses chansons et ses contes à dormir debout.
-
-Un soir que Giacomo s’était rendu à la veillée chez son compère
-Battista Groffolo, un des plus riches fermiers de La Rosâ, il y trouva
-très-joyeuse compagnie. Dans une vaste et belle écurie très-proprement
-tenue, où ruminaient une douzaine de grands bœufs étendus sur une
-litière fraîche et odorante, il y avait un grand nombre de jeunes
-gens des deux sexes diversement occupés. Des lampes en fer à la forme
-antique, suspendues à une corde au milieu de l’étable, éclairaient
-à peine d’une lumière jaunâtre les groupes les plus rapprochés, et
-projetaient sur tout le reste une ombre vacillante propice aux doux
-mystères. Les femmes filaient, cousaient, tricotaient; les hommes
-écossaient des pois ou dévidaient de la laine, occupations légères
-qui laissaient à l’esprit une liberté suffisante. C’était le moment
-favorable pour les longues histoires, les vieux contes et les tendres
-déclarations. Dans un coin de l’étable, plusieurs jeunes filles
-s’étaient groupées autour de l’une de ces lampes dont nous venons de
-parler: elles travaillaient, riaient, chuchotaient, échangeant de
-doux regards et d’agaçantes paroles avec quelques jeunes _contadini_
-délurés qui se tenaient près d’elles. La plus éveillée de ces jeunes
-filles, celle qui paraissait dominer les autres par son esprit et sa
-gaieté bruyante, était Zina, la fille de Battista Groffolo, le maître
-de la maison. Elle tenait sur ses genoux Lorenzo, qu’elle caressait
-et faisait babiller comme un sansonnet. A l’apparition de Giacomo au
-milieu de tout ce monde si bien disposé à la distraction, il se fit un
-grand brouhaha.
-
-«_Sapientissimo dottore_, lui dit aussitôt Zina d’un air moqueur, que
-nous apprendrez-vous de nouveau aujourd’hui? Quels sont les mariages
-et les fêtes qui se préparent, et comment se portent les habitants de
-Cadolce, où vous allez si souvent prêcher à l’_osteria della Luna_?
-
-—Vous êtes la plus malicieuse jeune fille de La Rosâ, lui répliqua
-Giacomo avec bonhomie, et, pour vous punir de l’indiscrétion de votre
-langue, qui s’exerce si souvent à mes dépens, je ne vous dirai pas un
-secret qui vous concerne et qui m’a été confié par un beau jeune homme
-de Bassano.
-
-—Ah! vous voulez détourner la conversation en excitant ma curiosité
-féminine, répondit Zina un peu intriguée; mais vous n’y parviendrez
-pas, _dottor mio_. Tenez, je vous offre la paix, si vous voulez nous
-chanter une belle _canzonetta_ bien longue, et que nous puissions
-retenir pour vous faire honneur.
-
-—Non, non, répliquèrent les autres jeunes filles; contez-nous plutôt
-une belle histoire d’amour, une histoire qui ne se trouve pas dans les
-épîtres de saint Pierre et de saint Paul.»
-
-A ces mots, Giacomo éprouva une joie secrète qu’il ne sut pas contenir.
-Il était ravi qu’on lui offrît l’occasion de faire briller sa faconde
-et de tirer de sa mémoire un de ces vieux contes qui s’y trouvaient
-enfouis depuis son enfance.
-
-«Que vous raconterai-je? dit-il d’un air important. Je voudrais trouver
-un sujet qui fût digne des beaux yeux qui me regardent.
-
-—Pas mal commencé, répondit Zina en riant.
-
-—Ma foi, je vais vous dire une vieille histoire que je tiens du
-vénérable curé de Cittadella, et qui remonte à je ne sais plus quelle
-génération. Je désire qu’elle vous intéresse; ce sera une preuve en
-faveur de mon goût.
-
-—De mieux en mieux, repartit encore l’intarissable Zina; nous vous
-écoutons toutes, _le orecchie spalancate_.»
-
-Après avoir aspiré une large prise de tabac, Giacomo commença ainsi
-d’une voix sonore:
-
-«Il y avait autrefois un roi....
-
-—Et une reine, sans doute, dit tout bas Zina en se pinçant les lèvres.
-
-—C’est possible, mais l’histoire ne le dit pas. Je le répète, il
-y avait un roi qui, chassé de sa patrie par un peuple ennemi, vint
-aborder les côtes de la mer Adriatique. Heureux d’avoir échappé à
-l’inconstance de la fortune et à celle des flots, ce roi s’avança dans
-les terres de la Vénétie, et vint fonder une ville qui existe encore
-et que vous connaissez tous, Padoue. Ce prince s’appelait Antoine, et,
-comme c’était un prince pieux et reconnaissant, il fit bâtir une église
-magnifique en l’honneur de son patron. C’est depuis lors que _il
-Santo_ de Padoue est vénéré dans toute l’Italie.
-
-«A quelque distance de la ville, dans les fermes du roi, il y avait un
-jeune pâtre d’une figure intéressante, plein de grâce et de modestie.
-Il était chargé de conduire un nombreux troupeau de chèvres, et il
-passait sa vie au milieu des forêts sombres et des vastes prairies.
-Lorsque la solitude pesait trop à son cœur, il détachait une branche
-de bouleau, s’en faisait un chalumeau qui répandait sa tristesse en
-sons plaintifs et doux que la brise emportait au loin et que l’écho
-répétait. Très-souvent aussi il cherchait à soulager son âme agitée
-par de vagues désirs en implorant la protection de saint Antoine. Quel
-était donc son mal, et de quoi se plaignait-il?
-
-«Un jour le jeune pâtre vit au penchant d’une colline, à l’ombre d’un
-bois d’oliviers, une jeune femme qui paraissait écouter avec intérêt
-la mélodie suave que murmurait son chalumeau: c’était Nisbé, la fille
-unique du roi. Elle fuyait le bruit de la ville, et venait respirer
-l’air des champs en marchant au hasard le long d’un ruisseau dont les
-eaux limpides reflétaient son image. Frappée des sons mélodieux qui
-se faisaient entendre, Nisbé s’arrête, prête l’oreille, et cherche à
-découvrir la cause du plaisir qui la charme. Elle voit le jeune pâtre,
-remarque sa beauté, et s’étonne de rencontrer tant de distinction
-dans un homme d’une condition aussi obscure. Nisbé s’assied au bord
-du ruisseau, fixe ses beaux yeux sur l’objet qui la captive et
-s’abandonne au cours de ses pensées. Elle revient le lendemain, puis
-le jour suivant, et puis tous les jours, entraînée qu’elle était par
-une force fatale. Enfin Nisbé s’approche de Silvio (c’était le nom du
-jeune pâtre), le questionne sur sa famille, s’intéresse à ses travaux,
-à ses espérances, et lui promet la protection de son père. Vous le
-savez mieux que moi, _care mie_, ajouta Giacomo d’un air qui voulait
-être malicieux, l’amour est un grand maître, qui mène loin ceux qui
-fréquentent son école. Silvio et Nisbé n’ignorèrent pas longtemps le
-sentiment qu’ils avaient conçu l’un pour l’autre; de doux regards les
-eurent bientôt initiés au mystère de leurs cœurs. On a vu des rois
-épouser des bergères, dit un vieux proverbe; mais j’ignore s’il y a
-jamais eu des princesses qui aient épousé des bergers: saint Pierre et
-saint Paul se taisent complétement sur ce sujet. Tout ce que je puis
-vous assurer, c’est que le père de Nisbé ne voulait pas de Silvio pour
-son gendre; il reprocha à sa fille la bassesse de son inclination, et
-lui défendit de sortir de la ville en lui annonçant que, sous peu de
-jours, elle deviendrait la femme d’un prince son ami.
-
-«Or, il faut que vous sachiez que Nisbé était née bien loin, bien loin
-d’ici, presque au bout du monde, tout près de la demeure du soleil,
-dans un pays où règne un éternel printemps, où coulent incessamment des
-ruisseaux de miel, où les figues mûrissent en un jour, où les oiseaux
-au plumage d’or chantent des hymnes ravissants, où la vie s’écoule
-comme un fleuve docile, et où chaque heure apporte une félicité
-nouvelle. Dans cette terre de béatitude qui touche au paradis, les
-dieux communiquent souvent avec les hommes pour se reposer du poids
-de leur immortalité. Une déesse de l’Olympe avait conçu une passion
-ardente pour le roi qui est le sujet de cette histoire, et la charmante
-Nisbé était le fruit de cette union mystérieuse. Sa mère lui avait
-légué le don funeste de ne jamais mourir, et peut-être aussi un cœur
-sensible et trop disposé à se laisser toucher par un homme que la
-destinée avait placé si loin d’elle. En recevant de son père l’ordre
-de ne plus voir Silvio, Nisbé en fut tout attristée. Un voile sombre
-s’étendit sur sa vie, jusque-là si douce et si sereine. Dans l’excès de
-sa douleur, Nisbé suppliait sa mère d’arrêter le nombre de ses jours.
-«Bienheureuses les femmes, disait-elle, que la mort vient arracher aux
-peines de leur cœur! car, sans amour, l’immortalité est le plus cruel
-des supplices. O ma mère, tranche le fil de ma vie, transforme-moi en
-une fleur des champs, en un arbre de la forêt, ou bien fais de moi et
-de Silvio deux oiseaux du ciel, pour que nous puissions nous aimer en
-liberté.»
-
-«Soulagée par cette prière, Nisbé s’endormit. La déesse, touchée du
-sort de sa fille, lui envoya des rêves consolateurs qui lui firent
-espérer une délivrance prochaine. Le lendemain Nisbé, se trouvant moins
-rigoureusement surveillée, quitta furtivement le palais de son père
-et courut auprès de Silvio. Leur joie à tous deux fut extrême. Assis
-l’un près de l’autre, ils se comblaient des plus chastes caresses de
-l’amour, lorsqu’ils aperçurent des gardes du roi qui venaient à eux:
-«Idole de mon âme! s’écria tout à coup Nisbé, tu le vois, il faut nous
-quitter. Les hommes sont jaloux de notre bonheur, et il n’y en a plus
-pour nous sur cette terre; mais, console-toi, une voix secrète me dit
-que nous nous reverrons ailleurs ...» Et Silvio vit alors s’échapper de
-ses bras palpitants une blanche colombe qui s’envola vers les cieux. Il
-resta immobile d’étonnement et de frayeur. Les mains levées comme pour
-saisir l’objet adoré, sa langue ne put proférer une parole. L’histoire
-ajoute que les dieux, touchés de la douleur de ce jeune mortel,
-changèrent Nisbé en une étoile charmante, la plus belle de la voûte
-céleste, celle qui se lève avant l’aurore, qui se couche la dernière
-pour servir de flambeau aux amants heureux, et qu’on appelle depuis
-lors _l’étoile du berger_.»
-
-La légende qu’on vient de lire, et que Giacomo avait racontée dans
-toute la naïveté de son âme, était très-répandue dans les provinces de
-la république de Venise. C’est un commentaire de ces vers bien connus
-du premier livre de l’_Énéide_:
-
- Antenor potuit, mediis elapsus Achivis,
- Illyricos penetrare sinus....
-
-dans lesquels le poëte latin raconte l’histoire d’Anténor, qui pénétra
-heureusement dans le golfe d’Illyrie, s’avança jusqu’au fond du royaume
-des Liburniens, où il fonda la ville de Padoue, qui devint le refuge
-des Troyens fugitifs. Ce conte, où se mêlent et s’entre-croisent les
-ressouvenirs de l’antiquité avec l’histoire moderne, et dans lequel la
-poésie de la nature comme la comprenaient les Grecs se confond avec
-les pieuses légendes du christianisme, est un trait caractéristique
-de la double civilisation dont l’Italie a été le théâtre. A vrai
-dire, le paganisme n’y a jamais été complétement vaincu, et Dante, en
-choisissant Virgile pour le guider à travers les cercles mystérieux de
-la cité catholique, a exprimé d’une manière saisissante et profonde ce
-double caractère toujours persistant de la civilisation italienne.
-
-Parmi les fêtes populaires des provinces de la Vénétie où l’on
-retrouvait encore les traces de cette civilisation complexe, la fête
-de la Nativité était une des plus pittoresques. La veille au soir du
-saint jour de Noël, la principale auberge de La Rosâ était éclairée
-d’une manière tout à fait inusitée. Une partie de la population s’y
-trouvait réunie dans l’attente d’un grand événement. Au milieu de la
-cuisine, assez spacieuse, on avait dressé une estrade sur laquelle
-était placé un fauteuil recouvert d’un vieux tapis qui simulait la
-pompe d’un trône royal. Une étagère qui montait jusqu’au plafond était
-chargée de vaisselle et de vases reluisants qui reflétaient la flamme
-joyeuse d’un foyer devant lequel tournaient, comme des âmes en peine,
-une demi-douzaine de belles oies onctueuses et appétissantes. Une
-longue table couverte d’une nappe blanche, de brocs remplis de vin et
-de tous les autres objets nécessaires, indiquait les préparatifs d’un
-festin qui devait bientôt avoir lieu. Au coup de dix heures, Battista
-Groffolo, le riche fermier dont nous avons parlé plus haut, fit son
-entrée dans la salle de l’auberge; affublé d’un manteau rouge, la tête
-ornée d’une espèce de couronne dentelée en papier doré, il ressemblait
-à l’une de ces vieilles figures de rois bibliques qui servent
-d’enseigne aux hôtelleries rustiques dans presque toute l’Europe.
-Battista Groffolo monta sur l’estrade, s’assit avec gravité, et, à un
-signe qu’il fit de la main, tous les assistants s’inclinèrent avec
-respect. Après quelques instants de silence, on entendit frapper à la
-porte de l’_osteria_ et l’on vit apparaître trois figures étranges, un
-vieillard, une jeune fille et un enfant, habillés comme des magiciens
-de théâtre: c’était Giacomo, Zina, la fille de Battista Groffolo,
-et Lorenzo, qui représentaient les trois mages de l’Évangile, avec
-le caractère distinctif que la tradition accorde à chacun de ces
-personnages vénérables. Giacomo avait pris avec lui sa vieille guitare,
-et tous trois portaient, suspendu au cou par un large ruban de soie
-rouge, un petit coffret qui contenait l’offrande consacrée par la
-légende.
-
-Les trois mages s’approchèrent du trône du roi, et Giacomo demanda
-d’une voix respectueuse: «Où donc est le roi des Juifs qui vient de
-naître? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous venons pour
-l’adorer.» A ces paroles, un grand murmure s’éleva du milieu de la
-foule. Hérode et sa cour parurent consternés. Cependant on fit asseoir
-les trois mages, on leur rendit les devoirs de l’hospitalité, on leur
-lava les pieds, et puis on les invita à prendre des forces pour la
-continuation de leur saint pèlerinage. Le roi Hérode, les trois mages
-et les principaux dignitaires de la cour prirent place à la table du
-festin. Giacomo, animé par de copieuses rasades, oubliant le rôle dont
-il était investi, voulut haranguer l’assemblée au nom de saint Pierre
-et de saint Paul, et déjà il avait lancé sa fameuse citation: _Ecco
-cosa dicevano_..., lorsqu’on lui fit observer qu’en sa qualité de
-mage, il lui était impossible d’invoquer les deux grands apôtres dont
-les épîtres sont postérieures à la mort de Jésus-Christ. Sans être
-parfaitement convaincu de la justesse de cette observation, Giacomo
-consentit à suspendre son discours. Après ce petit épisode, on se leva
-de table; le roi Hérode remonta sur son trône, et il dit aux mages
-qui l’écoutaient: «Allez, informez-vous de l’enfant, et, lorsque vous
-l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’aille aussi l’adorer.»
-
-Les mages s’inclinèrent avec respect et sortirent de la salle. Ils
-trouvèrent le village illuminé. Les fenêtres des principales maisons
-étaient garnies de flambeaux et de jeunes filles déguisées sous les
-costumes les plus bizarres et les plus divers, qui criaient aux
-voyageurs: «Ohé! ohé! voici le roi des Juifs que vous cherchez!» et,
-avec ces cris insultants, elles jetaient à la tête des voyageurs une
-sorte de mannequin en paille qui simulait un enfant au maillot. Les
-mages traversèrent toute cette foule de mécréants dans un profond
-silence, paraissant insensibles aux injures dont ils étaient l’objet.
-Ils arrivèrent ainsi en pleine campagne, suivis d’une cohue d’enfants
-et de femmes, et précédés de loin par un char à deux roues et de forme
-antique qui était traîné par des bœufs. Sur ce char, qui ressemblait
-assez à celui que montaient jadis les triomphateurs romains, il y avait
-quatre jeunes gens tenant chacun à la main une longue torche de résine
-dont la flamme pétillante s’élançait dans les airs. Les ombres que
-projetait cette lumière épaisse enveloppaient le char et dérobaient
-entièrement aux yeux de la foule les détails de cette naïve mise en
-scène, par laquelle on voulait représenter la mobilité de l’étoile
-prophétique.
-
-C’était par une nuit d’une sérénité admirable que s’accomplissait
-cette pieuse et touchante cérémonie. Le firmament était radieux, les
-étoiles scintillaient d’une manière extraordinaire, l’air était doux,
-l’obscurité et le silence régnaient dans la nature. On n’entendait de
-temps en temps que les bêlements des moutons enfermés dans les fermes
-du voisinage, que le cri plaintif de quelque oiseau mal abrité, que
-les sons expirants d’une voix lointaine. Une douce et vague tristesse
-remplissait les cœurs, lorsque, Giacomo frappant quelques accords
-sur sa vieille guitare, les trois mages se mirent à chanter une
-naïve complainte, en continuant leur chemin. Cette complainte était
-un fragment d’une litanie de Lotti, célèbre compositeur vénitien du
-commencement du XVIII^e siècle, et dont la mélodie suave s’était égarée
-dans les contrées riantes des bords de la Brenta, où elle avait été
-apportée sans doute par quelque noble dame, et y avait germé, comme
-ces grains de semence que laissent tomber les oiseaux voyageurs,
-messagers dociles d’une volonté mystérieuse. La mélodie de Lotti,
-arrangée à deux parties par une main inconnue, était très-populaire
-dans les provinces de terre ferme, où elle passait pour un de ces
-chants naïfs qui semblent s’exhaler de la terre féconde comme les
-parfums de l’aubépine en fleur. Giacomo était chargé de rendre la
-partie de basse, tandis que Zina et Lorenzo chantaient à l’unisson la
-partie de soprano. Voici quelles étaient les paroles de ce charmant
-noël:
-
- Étoile mystérieuse, dont nous suivons depuis si longtemps les traces
- mobiles et toujours nouvelles, conduis-nous enfin vers le berceau
- de l’enfant qui a été promis au monde pour la félicité des hommes.
- Avertis par ta clarté propice, nous venons des extrémités de l’Orient
- pour adorer le Christ annoncé par les prophètes, et nous lui apportons
- de l’or, de l’encens et de la myrrhe, ce que renferme de plus précieux
- le pays de nos pères. Courbés sous le fardeau des ans, nous venons à
- toi, enfant miraculeux, pour que tu dissipes les ténèbres qui nous
- enveloppent de toutes parts, pour que tu arraches de nos cœurs flétris
- ce doute funeste, que nous a légué le génie du mal. Sois mille fois
- béni, ô roi d’Israël! Que ta lumière s’élève sur l’abîme de nos
- misères, que ta parole sainte purge nos âmes souillées et qu’elle nous
- réconcilie avec le Dieu créateur! O Christ rédempteur, que ton nom
- soit béni à jamais!
-
-La voix mordante de Giacomo, celles plus agréables de Zina et de
-Lorenzo, harmonieusement groupées ensemble, s’exhalaient ainsi en doux
-accords, pendant que le cortége continuait sa marche et que les mages
-entraient dans chaque maison un peu importante qu’ils trouvaient sur
-leur chemin. Ils y étaient reçus avec une pieuse cordialité, et ils
-allaient se prosterner, dans un coin de l’étable, aux pieds de l’enfant
-Jésus couché dans la crèche et entouré de la sainte famille.
-
-Après ces diverses stations, les mages reprirent le cours de leur
-pèlerinage, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés devant la grille d’un
-château, où ils furent introduits par un domestique en livrée. On les
-conduisit dans un grand salon, rempli de seigneurs et de nobles dames.
-Giacomo salua humblement la compagnie, et, après avoir frappé sur sa
-vieille guitare les deux seuls accords qui lui fussent familiers, tous
-les trois recommencèrent à chanter le noël dont nous avons traduit les
-paroles. La noble compagnie parut satisfaite de l’effet de l’ensemble,
-mais on remarqua surtout la voix fraîche de Lorenzo, dont la grâce
-enfantine avait déjà attiré les regards. Une jeune demoiselle, qui
-paraissait parler avec autorité, fit approcher Lorenzo, et lui demanda
-avec douceur:
-
-«Avez-vous des frères et des sœurs, mon bel enfant?
-
-—_No, signora_, répondit-il en rougissant un peu, je suis le seul
-enfant de ma mère.
-
-—Aimez-vous bien votre mère?
-
-—Autant que j’aime le bon Dieu, dit-il sans la moindre hésitation.
-
-—Voilà une réponse qui annonce un cœur aussi pur que votre front.»
-
-Et un murmure d’approbation générale accompagna cet éloge.
-
-La _gentildonna_, attirant alors Lorenzo plus près du canapé où elle
-était assise, lui dit avec un doux sourire:
-
-«Sans doute vous ne voudriez pas la quitter, cette mère que vous aimez
-tant?
-
-—Si c’était pour son bonheur! répondit avec empressement Zina, qui
-avait compris toute la portée de cette question.
-
-—Par exemple, répliqua la noble demoiselle en jetant les yeux sur un
-vieillard silencieux qui était assis en face d’elle, de l’autre côté du
-foyer, vous plairiez-vous avec nous, mon bel enfant?
-
-—_O santa Maria!_ s’écria encore Zina, qui, dans son affection pour
-Lorenzo, devançait ses réponses, ce serait bien heureux pour l’enfant
-et pour sa mère!
-
-—Eh bien! nous causerons de cela plus longuement demain,» reprit la
-noble demoiselle; et, à un signe gracieux de sa main, les trois mages
-se retirèrent.
-
-A une petite lieue de La Rosâ, sur la belle route qui conduit de Padoue
-à Bassano, toute parsemée de hameaux pittoresques, de nombreuses
-hôtelleries et de riches vergers, se trouvait le charmant village de
-Cadolce, et dans ce village on remarquait une des habitations les
-plus délicieuses de la terre ferme. Elle était assise sur le penchant
-d’une colline, adossée à la lisière d’un bois qui répandait au loin sa
-fraîcheur et son ombrage tutélaire. Le château, entouré de portiques,
-était vaste et d’une architecture élégante. Son toit à l’italienne
-se détachait de la verdure qui l’environnait et s’épanouissait au
-soleil, comme un caprice de fée. Ce château était du XVI^e siècle; il
-avait été construit par Palladio, avec les débris de vieux monuments
-de la Grèce. Le château était séparé de la route par un large fossé
-rempli d’eau et par une longue grille dorée qui laissait entrevoir un
-riche parterre rempli de citronniers et des fleurs les plus rares, que
-rafraîchissaient des jets d’eau toujours abondants. Une grande quantité
-de jolis pigeons et de paons au chatoyant plumage étaient constamment
-perchés sur le toit du château, qu’ils remplissaient du bruit de leurs
-cris mélancoliques et de leurs roucoulements amoureux. L’intérieur
-de ce château répondait à la magnificence de l’extérieur. De grands
-appartements somptueusement décorés, des tableaux, des statues, une
-bibliothèque choisie, une chapelle, un théâtre, un nombreux domestique,
-tout annonçait la résidence d’un grand seigneur. Le village enveloppait
-le château et s’étendait le long de la route en jolies maisonnettes
-blanches, habitées par une population laborieuse. Cadolce était le
-village le plus propre qu’il y eût entre Padoue et Bassano. Ses
-habitants avaient une grande réputation de jovialité; ils étaient fous
-de plaisir, et il était passé en proverbe que lorsqu’on s’ennuyait,
-il fallait aller à Cadolce. Aussi y accourait-on en foule les jours
-de fête; on y dansait, on y buvait à perdre haleine. L’auberge de la
-_Luna_ était remplie de bons compagnons qui frappaient sur les tables
-et brisaient les vitres de leurs dissonances _non préparées_.
-
-Dans une grande et belle pièce de la villa Cadolce, ornée de vieux
-portraits de famille, parmi lesquels on remarquait plusieurs doges,
-deux personnages s’entretenaient paisiblement. L’un de ces personnages,
-enveloppé d’une longue robe noire, les mains croisées derrière le
-dos, sa tête blanche légèrement inclinée sur la poitrine, marchait à
-pas lents et mesurés. De temps en temps il poussait de gros soupirs
-entremêlés de quelques rares monosyllabes qui semblaient s’échapper
-avec peine de ses lèvres minces et serrées. «C’est fait, disait-il tout
-bas, oui, c’est fait de l’indépendance et de la grandeur de Venise.»
-
-Après un long silence, pendant lequel il ne cessait de marcher, il
-reprit, en élevant la voix et en redressant un peu sa tête sexagénaire:
-«Cependant, si le sénat voulait m’écouter, nous pourrions voir briller
-encore quelques beaux jours; nous aurions des alliés, de l’or, et des
-soldats pour nous défendre.»
-
-Il se tut de nouveau, et, ralentissant sa marche, dont il paraissait
-fatigué: «Mais, hélas! dit-il, nous sommes vieux, et tout le monde
-nous abandonne. Les patriciens sont plus corrompus que le siècle où
-nous avons le malheur de vivre; ils tiennent plus à leurs richesses et
-à leur lâche oisiveté qu’à l’indépendance de la patrie. Pourvu qu’on
-les laisse se promener au Broglio et souper dans leurs _casini_, ils
-tendront la gorge au destin qu’on leur prépare.
-
-—Il me semble que Votre Excellence s’exagère beaucoup les dangers
-qui menacent la république, dit l’autre personnage, qui était assis
-nonchalamment sur un canapé de velours, tenant à la main un vieux
-bouquin entr’ouvert dans lequel il essayait de lire de temps en temps.
-Les puissances ennemies de l’indépendance de Venise sont trop occupées
-de leurs propres affaires pour songer à nous inquiéter.
-
-—Ah! ce ne sont pas les armes des nations intéressées à notre perte
-que je redoute pour ma patrie, répliqua le premier interlocuteur;
-c’est l’esprit nouveau qui s’élève de tous les coins de l’horizon. Nos
-vieilles institutions sont minées par un principe funeste qui échappe
-à toute surveillance; les provinces s’agitent, les patriciens sont
-désunis, et les citadins aspirent ouvertement à une réforme de l’État.
-Il n’est pas jusqu’à nos bons gondoliers qui ne rembrunissent leur
-visage; ils nous saluent avec moins de respect et ne chantent plus les
-stances du Tasse avec la bénigne gaieté d’autrefois. Oui, mon ami, nous
-marchons évidemment à une dissolution de toutes choses.
-
-—Votre Excellence sait mieux que moi que la république est un vieux
-vaisseau dont la quille plonge trop avant dans le sein des ondes pour
-carguer ses voiles à la moindre brise. Qu’elle se rassure donc, _per
-Bacco!_ les lois de Venise sont l’œuvre d’une politique consommée, et
-Horace semble avoir prévu les événements qui se préparent lorsqu’il
-dit....
-
-—Abbé, tu te trompes. Horace est assurément un grand poëte, qui a dit
-des choses admirables sur l’homme et sa destinée; mais, malgré ton
-savant commentaire, je doute qu’il ait entrevu les événements dont nous
-sommes menacés. Crois-en ma vieille expérience: nous sommes destinés
-à voir l’une des plus grandes révolutions de l’histoire. Rien de ce
-que tu as lu ne peut être comparé à ce que je redoute. C’est un monde
-qui s’écroule. Venise, qui a bravé tant d’orages, et dont les lois
-sont l’œuvre du temps et de sa justice, se brisera contre l’écueil
-que j’aperçois de loin. Je le répète, nous sommes vieux, la vie nous
-échappe, Venise est une lampe près de s’éteindre et qui ne projette
-plus qu’une flamme vacillante. On dirait que la nature elle-même
-participe à cette évolution mystérieuse; car les saisons, et surtout
-le printemps, ne sont plus ce qu’elles étaient pour nos pères. Oui,
-oui, mon ami, la terre aussi se refroidit dans l’espace; le soleil se
-voile de sinistres nuages, et l’homme perd de sa chaleur et de sa douce
-gaieté. Il ne nous reste plus qu’à mourir dans la miséricorde de Dieu.»
-
-En proférant ces dernières paroles, le vieillard se laissa tomber sur
-une chaise en couvrant ses yeux de ses mains décharnées.
-
-«_Per Bacco!_ Votre Excellence m’étonne, répliqua l’abbé. Je ne vois
-pas que le soleil soit moins éclatant, que les fleurs soient moins
-parfumées et le vin de Chypre moins généreux que par le passé. _Eh
-vîa! eh vîa!_ laissez là vos sombres présages. Dieu et la nature
-sont toujours les mêmes; le mal n’est que dans l’esprit de l’homme.
-N’empoisonnons pas l’heure présente par des prévisions malheureuses;
-laissons-nous aller doucement au courant qui nous entraîne, en chantant
-avec Horace:
-
- Lætus in præsens animus, quod ultra est,
- Oderit curare, et amara lento
- Temperet risu. Nihil est ab omni
- Parte beatum[9].
-
-Le premier de ces deux interlocuteurs était Marco Zeno, noble Vénitien
-dont la famille illustre remontait aux premiers temps de la république.
-Toutes celles qui avaient de semblables prétentions historiques
-étaient appelées _familles électorales_, parce qu’elles croyaient
-descendre des douze tribuns qui, en 679, élurent le premier doge.
-Marco Zeno pouvait avoir soixante ans à l’époque où nous place notre
-récit. C’était un homme grand et sec, au front large et dépouillé.
-Il avait une physionomie expressive, mais sévère; son abord calme,
-son regard froid et redoutable vous inspiraient ce respect mêlé de
-crainte qui est le propre des hommes habitués au commandement. Quoique
-rempli de bienveillance pour toutes les personnes qui vivaient dans sa
-familiarité, ses manières n’avaient rien de communicatif. On lisait
-dans l’impassibilité de son visage qu’il était né dans une caste
-privilégiée et souveraine dont il voulait qu’on respectât les droits.
-Les grandes démonstrations répugnaient à sa froide raison. Il ne
-pouvait supporter ni la joie bruyante ni la sensibilité trop expansive.
-Il aimait les intelligences qui se dominent et qui se manifestent
-avec mesure. Il connaissait trop les hommes pour se laisser prendre
-aux apparences, et ne croyait facilement ni au dévouement absolu ni à
-la méchanceté gratuite. C’était un esprit vaste et rompu au maniement
-des affaires. Ayant été ambassadeur de la république de Venise dans
-presque toutes les cours de l’Europe, il y avait étudié le mécanisme
-des gouvernements, dont il connaissait le fort et le faible. Marco Zeno
-n’avait aucun enthousiasme; il se méfiait des mensonges de la parole,
-il voulait des faits positifs avant de prendre une détermination;
-alors il agissait sans scrupule et sans hésitation. Il croyait à
-l’amour, à la haine, à l’amitié, comme à des forces de la nature
-humaine qu’on peut utiliser. Acteur profond, il était doué d’une âme
-assez impressionnable pour bien jouer un rôle dans le drame de la vie
-politique, qui avait été la grande préoccupation de sa vie. C’était
-un de ces hommes d’État comme Venise en possédait beaucoup, une de
-ces intelligences italiennes lucides et fortes, qui était arrivée à
-ce point élevé de l’horizon de la vie où tout est clair, mais d’une
-tristesse navrante.
-
-Cependant, sous la sèche enveloppe de ce vieux sénateur, dans cet
-homme sombre et désabusé par une longue expérience de nos misères,
-il y avait un recoin mystérieux où s’était réfugié tout ce qui lui
-restait de vitalité: c’était l’amour de la patrie. Homme politique
-un peu de l’école de Machiavel, dont le livre fameux n’est, après
-tout, que la glorification du succès, Marco Zeno avait été élevé dans
-les préjugés de cette oligarchie pour qui la nation se résumait tout
-entière dans l’État, et l’État dans les mains d’une minorité choisie.
-Ce mot abstrait, _l’État_, était alors pour les hommes politiques ce
-que le mot _âme_ est encore de nos jours pour certains esprits, un
-dieu jaloux, silencieux et voilé, qui semble n’avoir créé le monde que
-pour l’absorber et l’anéantir. Bien que Marco Zeno eût habité la France
-sous le règne de Louis XV, et qu’il eût vécu au milieu de la phalange
-philosophique qui s’efforçait de dégager de l’histoire la grande loi
-du progrès continu de l’esprit humain, il était resté impénétrable
-à ce qu’il appelait les folles idées des temps nouveaux. Selon lui,
-le pouvoir devait être toujours le partage des classes élevées de la
-société, à la condition cependant qu’il fût exercé pour le bien de
-tous. Il disait souvent que la loi devait être comme le soleil, qu’elle
-devait éclairer les peuples sans qu’ils y pussent toucher. Pour Marco
-Zeno comme pour toute l’aristocratie de Venise, la science politique se
-résumait dans cette formule bien connue: _Pane in piazza, e giustizia
-in palazzo_.
-
-Le second des deux interlocuteurs était l’abbé Zamaria, le secrétaire
-et l’ami de Marco Zeno. Il l’avait suivi dans ses ambassades, et avait
-partagé toutes les vicissitudes de sa fortune. C’était un tout petit
-homme écourté, vif, d’un caractère doux et charmant, d’où s’épanchait
-une gaieté bénigne et presque inaltérable. Son imagination sereine
-ne réfléchissait que la partie lumineuse et consolante de la vie.
-Très-versé dans les langues anciennes, sachant presque toutes celles
-de l’Europe moderne, poëte, philosophe et surtout grand musicien,
-l’abbé Zamaria réunissait toutes les connaissances de son temps, dont
-il cachait la profondeur sous le rire d’un enfant. Il appartenait à
-cette famille d’esprits aimables et fins, de philosophes pratiques
-aux passions tempérées, aux goûts délicats, aux croyances molles et
-flottantes, qui se laissent aller au courant qui les entraîne sans
-projets lointains, sans ambition, goûtant à tous les fruits de la
-route sans soucis et sans regrets. L’abbé Zamaria était un de ces
-hommes contenus et sages qui trouvent le bonheur dans la modération des
-désirs, dans un coin paisible, à côté d’un objet aimable, un de ces
-joyeux abbés du XVIII^e siècle, plus dévots à la morale d’Horace qu’à
-celle de l’Évangile, humant la vie _piano_, _piano_, et secouant les
-chagrins comme l’oiseau secoue les gouttes de rosée qui tombent sur ses
-ailes.
-
-Marco Zeno et l’abbé Zamaria étaient deux caractères parfaitement
-opposés, qui représentaient assez fidèlement les deux grands éléments
-de la société vénitienne, c’est-à-dire la minorité oligarchique qui
-possédait les bénéfices et les soucis de la puissance, et le peuple
-doux et spirituel qui se berçait mollement sur les lagunes, laissant
-couler la vie comme une gondole légère _sul mare infido_. Marco Zeno
-était veuf depuis longtemps. Une fille unique était l’héritière de sa
-tendresse et de sa fortune. C’est dans un coin de la villa Cadolce
-que vivait dans le recueillement le saint abbé dont il a été question
-au commencement de cette histoire: il était le frère cadet du vieux
-sénateur.
-
-Le château où s’est passée la scène que nous venons de raconter est
-celui où avaient été reçus les trois mages dans la nuit de Noël. La
-jeune personne qui avait accueilli avec tant de grâce l’enfant de
-Catarina Sarti était la fille du vieux sénateur, et la nièce par
-conséquent du prêtre vénérable dont Lorenzo avait su toucher le cœur.
-En entrant dans cette illustre famille vénitienne, le jeune Lorenzo
-héritait pour ainsi dire de la destinée de son père, qui avait été le
-client de Marco Zeno, dont la protection s’était étendue sur la veuve,
-à qui il faisait une pension. Lorsque la fille de Zeno questionna
-Lorenzo sur le nombre de frères et de sœurs qu’il pouvait avoir, elle
-ignorait qu’il fût le fils de Catarina Sarti. L’intérêt tout instinctif
-qu’elle ressentit d’abord pour cet enfant qu’elle voyait pour la
-première fois prit un caractère plus sérieux lorsqu’elle apprit quels
-étaient les liens qui existaient depuis longtemps entre le père de
-Lorenzo et sa propre famille. Admis dans la maison de Zeno sans autre
-titre que celui d’une bienveillance généreuse, le fils de Catarina
-Sarti ne tarda point à s’attirer l’affection du vieux sénateur, et
-surtout celle de sa fille.
-
-Beata, fille unique du sénateur Marco Zeno, pouvait avoir à peu près
-quinze ans à l’époque où Lorenzo fut reçu dans sa famille. Elle était
-assez grande pour son âge, d’une taille élancée et fine, dont tous les
-mouvements trahissaient la distinction de la race. Sa tête charmante,
-d’une expression à la fois douce et sévère, reposait sur un cou
-flexible, dont les lignes onduleuses allaient expirer mollement sur des
-épaules délicates qui tressaillaient à la moindre émotion. Ses yeux
-étaient d’un noir bleuâtre, ornés de longues et soyeuses paupières
-qui en tempéraient l’éclat. Son regard profond et tendre, presque
-toujours enveloppé d’un nuage mélancolique, révélait une âme sérieuse,
-et son maintien noble, mais un peu sévère parfois, était adouci par
-les signes d’une bonté compatissante qui lui attirait l’affection
-respectueuse de ses domestiques et de ses inférieurs. Une chevelure
-abondante et presque blonde, relevée derrière la tête en un bouquet
-charmant, contenait une fleur naturelle dont Beata aimait à se parer
-comme d’un symbole de la jeunesse et de ses espérances. Ayant perdu sa
-mère de très-bonne heure, Beata avait été élevée sous la surveillance
-de son père et par les soins particuliers de l’abbé Zamaria. Aussi son
-instruction, variée et plus forte que ne l’était celle des femmes
-ordinaires de son pays et de son temps, se ressentait un peu de la
-pensée sérieuse qui en avait dirigé le cours. Beata connaissait la
-langue française, qu’elle parlait avec une certaine facilité. On se
-doute bien que les arts n’avaient point été oubliés dans l’éducation
-d’une noble Vénitienne. La fille du sénateur dessinait un peu, peignait
-agréablement, et surtout elle connaissait à fond l’art musical, dont
-l’abbé Zamaria lui avait révélé les secrets les plus intimes. Sa voix
-de _mezzo soprano_, d’un timbre suave et pénétrant, se colorait des
-plus vifs reflets du sentiment, dont elle savait exprimer les nuances
-les plus délicates. Ce qui paraîtra assez bizarre, c’est que Beata
-avait un goût particulier pour le violoncelle, dont elle jouait avec
-infiniment de grâce. Cette prédilection pour un instrument qui ne
-semble pas convenir à la délicatesse d’une femme s’expliquait alors par
-les mœurs de Venise, dont les écoles de musique étaient exclusivement
-consacrées à l’éducation de pauvres jeunes filles. Celles-ci y
-apprenaient à jouer de tous les instruments nécessaires pour former un
-petit orchestre qui servait aux exercices de la maison. Nous aurons
-l’occasion de faire remarquer plus tard combien cette organisation des
-conservatoires de Venise a eu d’influence sur le goût musical de la
-société vénitienne.
-
-Les talents aimables, les charmes et la rare distinction qu’on
-remarquait dans cette noble jeune fille n’étaient cependant que
-des accessoires, et comme la splendeur de qualités d’un ordre plus
-élevé. Son esprit, d’une trempe peu commune, avait été nourri de
-lectures sérieuses et diverses, et son jugement, mis en éveil par le
-spectacle d’une société en décadence, avait acquis une maturité tout
-à fait au-dessus de son âge. Héritière unique de la fortune et de la
-tendresse de Marco Zeno, son père avait voulu qu’elle fût digne de
-l’illustration de sa maison et du rang qu’il occupait dans l’État.
-Dans les idées de ce vieux sénateur, qui étaient celles de la haute
-aristocratie vénitienne, la femme d’un patricien devait être au-dessus
-des autres femmes, non-seulement par les avantages de la naissance,
-mais par l’élévation des sentiments. Il disait souvent que toute
-prérogative sociale qui n’est point justifiée par une supériorité
-morale est une véritable usurpation. Aussi n’avait-il épargné aucun
-effort pour que Beata fût digne du nom qu’elle portait, et de
-très-bonne heure il avait exercé son jeune esprit à lire, sans trop se
-troubler, dans les profondeurs du cœur humain.
-
-Cette direction sévère donnée à l’éducation de Beata n’avait point
-altéré, heureusement, la simplicité de son âme. Née dans un siècle
-téméraire, au milieu d’une société en décadence, elle sut entendre
-tout ce qui se disait contre les plus saintes vérités sans jamais
-donner lieu de croire que le doute eût pénétré dans sa conscience.
-Le commerce des hommes supérieurs et la lecture des livres les plus
-hardis n’avaient porté atteinte ni à la modestie de son langage, ni
-à l’accomplissement de ses plus humbles devoirs. Elle savait écouter
-et se taire, et son dégoût profond pour les discussions arides et
-pointilleuses de l’esprit l’avait fortifiée dans l’idée que la mission
-de la femme était de relier et de concilier les hommes par l’attrait du
-sentiment. Aussi les passions turbulentes se calmaient à son approche,
-la sérénité de son front se répandait sur tous ceux qui la voyaient,
-et les caractères les plus antipathiques se groupaient autour de sa
-personne en acceptant avec amour le joug de son empire. La science de
-la vie, si l’on peut donner ce nom à de simples pressentiments d’une
-nature bien douée, avait traversé son cœur sans y déposer une goutte
-de son amertume. A son regard doux et mélancolique, à cette adorable
-langueur qui se trahissait par les sons voilés de sa voix expressive,
-et qui lui faisait pencher la tête comme celle d’un épi d’or sous
-la brise du matin, à ce mélange de tendresse et de raison, de joie
-enfantine et de préoccupation sérieuse qui faisaient le fond de son
-caractère, on reconnaissait une femme d’élite, une de ces créatures
-privilégiées que Dieu semble envoyer sur la terre pour y raffermir le
-culte de l’idéal. Lorsque, vers les heures paisibles du soir, Beata
-promenait sa langueur dans le beau jardin de la villa Cadolce, au
-milieu des orangers et des fleurs, préservant sa tête d’une ombrelle
-de soie rose dont les reflets adoucis allaient se confondre avec ceux
-de sa robe blanche et flottante, le cœur rempli de murmures confus,
-laissant échapper de ses lèvres indolentes ce demi-sourire qui sied à
-la grâce, et regardant au loin dans l’atmosphère les chaudes vapeurs
-qui annoncent la fin du jour, on eût dit la personnification de Venise
-ayant le pressentiment de sa destinée.
-
-Beata avait une amie d’enfance qu’elle aimait beaucoup: c’était
-Tognina, la fille du médecin de Cadolce, petite et gracieuse personne,
-vive, enjouée, spirituelle. Au moindre mot, le frais et blanc visage de
-Tognina s’épanouissait de joie, et un doux sourire se jouait sur ses
-lèvres de rose comme un rayon de soleil dans un vase rempli de lait.
-Légère et un peu malicieuse, Tognina était une Vénitienne pure et sans
-mélange, dont le caractère formait un heureux contraste avec celui
-de Beata. Cette diversité dans les goûts et dans les instincts avait
-resserré davantage l’affection qui existait entre ces deux jeunes
-filles, qui n’avaient point de secrets l’une pour l’autre.
-
-Lorsque le jeune Lorenzo Sarti fut admis dans l’illustre famille dont
-nous venons de faire connaître les différents membres, il ne tarda
-point, nous l’avons dit, à devenir l’objet de la préoccupation de
-Beata. De quelques années plus âgée seulement que cet enfant, qui avait
-éveillé son intérêt par la gentillesse de ses manières et la naïveté
-de ses réponses, Beata sentit croître en elle chaque jour les germes
-d’une affection dont il était aussi difficile de définir le caractère
-que de prévoir les développements. Il semblait que Lorenzo fût venu à
-propos apporter un aliment à l’activité de cette noble fille, dont le
-cœur sommeillait encore du doux sommeil de l’adolescence. Son père,
-qui, hors de la politique, n’avait de volontés que celles de Beata, fut
-très-heureux de la voir s’attacher le fils d’un bon Vénitien qui avait
-été un client dévoué aux intérêts de la famille Zeno. Elle prit soin
-de son éducation, lui fit donner des maîtres, et se plut à diriger son
-esprit et à faire jaillir de son âme les bons instincts qu’elle pouvait
-contenir. Toujours à ses côtés, Lorenzo était devenu comme le frère de
-Beata. Il l’accompagnait partout, à l’église, à la promenade, dans les
-cercles, portant son ombrelle, un livre de messe, ou bien un bouquet
-de fleurs. Or, de toutes les séductions innocentes qui peuvent exister
-entre deux êtres d’âge et de sexe différents, il n’y en a pas de plus
-subtile que le plaisir qu’on éprouve à communiquer à une créature de
-Dieu le souffle de la vie morale. Voir s’épanouir sous ses yeux un
-jeune esprit qui se débat dans les limbes de l’instinct, dissiper peu à
-peu les nuages qui enveloppent son berceau, le nourrir de sa substance,
-le sentir tressaillir sous vos étreintes et le voir répondre à vos
-efforts par ce premier sourire qui annonce l’arrivée du jour et le
-triomphe de l’intelligence, c’est un bonheur qui égale presque celui
-de la maternité, c’est un mystère qui participe du grand mystère de
-la création. Aussi l’histoire est-elle féconde en exemples de cette
-nature, et l’on peut affirmer que les plus belles fictions de la poésie
-reposent sur cette donnée d’une vérité profonde, que l’amour n’a pas de
-plus puissant auxiliaire que l’attrait de l’esprit[10]. On sait comment
-Dante a traité ce sujet dans l’admirable épisode de Françoise de Rimini.
-
-S’il y a un charme tout-puissant à communiquer l’étincelle de la
-vie à un esprit qui s’ignore, si la science possède un attrait qui
-fascine celui qui la donne aussi bien que celui qui la reçoit, en
-effaçant quelquefois les contrastes les plus vifs de l’âge et de la
-fortune, les arts, surtout la musique, opèrent des miracles bien plus
-surprenants encore. La musique, ce langage mystérieux de l’âme, dont
-l’empire commence où finit celui de la parole, comme l’ont très-bien
-dit quelques Pères de l’Église; la musique, qui est à la fois une
-science très-compliquée et un art prodigieux qui satisfait la raison
-et qui la dépasse par son rayonnement infini; la musique remue les
-fibres les plus ténues de notre sensibilité, et amène à la surface du
-cœur des accents ignorés qui nous révèlent tout entiers à ceux qui
-nous écoutent. C’est ainsi que la mer agitée par la tempête se soulève
-jusque dans ses profondeurs, et jette sur les rivages des débris
-inconnus. Telle femme vous attire par sa beauté et vous charme par sa
-conversation, qui semble trahir une créature délicate et conforme à
-l’idéal que vous poursuivez: écoutez-la chanter, et, si votre oreille
-est exercée à démêler la bonne note, vous serez étonné de la différence
-qui existe souvent entre ces deux manifestations d’une seule et même
-personne. C’est que dans le son musical, dans ce qu’on appelle le
-timbre de la voix humaine, il y a ce qu’on trouve dans l’arome des
-fleurs, la quintessence de la nature des choses. Une voix qui chante,
-c’est un écho de l’âme, qui vous en dit plus en quelques minutes que
-les plus longs discours. On peut mentir en parlant, on ne peut pas
-tromper en chantant.
-
-C’est Beata qui enseigna à Lorenzo les premiers éléments de la musique,
-et cette tâche lui fut aussi douce que facile à remplir, parce que
-son élève était déjà tout préparé à la culture de cet art admirable.
-Lorsqu’il eut surmonté les premières difficultés, que sa voix de
-soprano fut assouplie à franchir les intervalles les plus ardus, et
-qu’il eut une connaissance suffisante des signes phonétiques et de leur
-valeur, Lorenzo passa sous la direction de l’abbé Zamaria, qui du reste
-avait la haute main sur toute son éducation intellectuelle. L’abbé
-Zamaria était un profond musicien, un érudit qui connaissait l’histoire
-et la théorie de l’art presque aussi bien que le P. Martini de Bologne,
-dont il était l’ami et le correspondant. Élève de Benedetto Marcello,
-dont il admirait plus que personne le génie simple et grandiose, l’abbé
-Zamaria avait suivi d’un œil curieux et intelligent les révolutions
-qu’avait subies la musique depuis la grande époque de la Renaissance
-jusqu’à la fin du XVIII^e siècle. Il avait surtout fait une étude
-particulière de l’histoire de la musique à Venise, de ses théâtres
-et de toutes les institutions qui s’y rattachaient, et, à force de
-sagacité, d’érudition aussi variée que minutieuse, il était parvenu à
-saisir le caractère de ce qu’il appelait l’école vénitienne, qu’il
-croyait aussi réel et aussi tranché en musique que dans la peinture
-et dans l’architecture. La partialité de l’abbé Zamaria pour tout ce
-qui pouvait intéresser la gloire de son pays, son penchant à faire
-ressortir l’influence particulière de Venise sur le développement de
-l’esprit humain, en s’exagérant peut-être la part qu’elle pouvait
-revendiquer dans l’histoire de la civilisation italienne, étaient
-chez lui des sentiments naturels qui s’étaient fort accrus par le
-désir d’être agréable à son ami le sénateur Zeno. Ce vieux patricien,
-dont l’intelligence lucide et forte ne se faisait aucune illusion sur
-l’affaiblissement de la république et sur les événements probables qui
-d’un jour à l’autre pouvaient emporter son indépendance, s’était pris
-d’une tendresse vraiment filiale pour la grandeur éclipsée de la reine
-de l’Adriatique. Il s’était retourné vers le passé pour y chercher
-une distraction à sa douleur actuelle, comme nous aimons tous, au
-déclin de la vie, à réjouir nos regards attristés par le spectacle de
-nos belles années. Cette passion jalouse pour la gloire de sa patrie,
-qui réchauffait le cœur du vieux Marco Zeno, était partagée par toute
-la haute noblesse de Venise; à vrai dire, elle forme un des traits
-caractéristiques de l’aristocratie dans tous les pays du monde. On
-a pu voir de nos jours que la démocratie fait assez bon marché des
-limites territoriales qui séparent les différentes nations de l’Europe;
-et cela se conçoit aisément: car l’esprit qui anime la démocratie
-moderne participe un peu de la nature de l’esprit religieux, dont le
-point d’appui est dans la conscience, et non plus dans les fictions
-arbitraires de la pensée. L’aristocratie vit de traditions, parce que
-c’est dans la tradition qu’elle trouve les titres de sa puissance,
-tandis que la démocratie ne s’élève qu’au nom d’un principe de justice
-que le temps a mûri, et dont il exige impérieusement la réalisation.
-Aussi l’histoire nous montre-t-elle l’aristocratie partout et toujours
-fidèle au culte des dieux domestiques, défendant jusqu’au dernier
-soupir la nationalité dont elle est l’expression vivante, tandis que
-la démocratie déborde comme un fleuve impétueux qu’agite le souffle
-de Dieu. Cette lutte héroïque du patriciat et de la démocratie, qui
-est le nœud de l’histoire universelle, a été surtout remarquable et
-très-décisive dans la république de Venise, dont l’indépendance n’a pas
-survécu d’une heure à la chute du gouvernement oligarchique.
-
-Ce sentiment profond d’attachement pour le sol natal, qui remplissait
-l’âme tout entière du vénérable sénateur, se révélait autour de lui
-d’une manière ingénieuse et frappante. Dans son palais de Venise
-aussi bien que dans sa villa Cadolce, il n’y avait que des meubles
-et des objets d’art provenant soit de la capitale, soit d’une ville
-quelconque des États de la république. Il suffisait que le moindre
-objet de luxe eût été fabriqué par un Vénitien ou par un sujet de la
-république, pour qu’il eût à ses yeux un prix inestimable. Dans ses
-deux magnifiques habitations, il n’avait admis que des tableaux et des
-gravures de l’école vénitienne, depuis Jean Bellini jusqu’à Tiepolo,
-qui ferme la série des grands artistes qui ont illustré cette terre de
-la poésie et de la volupté, jusqu’aux petits tableaux de genre et aux
-caricatures innombrables que produisait un peintre de mœurs alors très
-à la mode et assez inconnu de nos jours, Pierre Longhi, mort à Venise
-en 1780, qu’on voyait figurer dans les appartements de Marco Zeno au
-milieu des chefs-d’œuvre des demi-dieux de la peinture. Les tableaux,
-les gravures, les objets d’art, et en général toutes les productions
-de l’esprit, étaient classées, non d’après leur mérite respectif et
-reconnu, mais selon le degré de consanguinité qui les rapprochait de la
-_cara Venezia_. Et d’abord, Marco Zeno plaçait au premier rang dans son
-affection et dans son estime les artistes qui étaient nés dans la ville
-même des lagunes, sur l’_isola madre_, comme il aimait à la qualifier.
-Venaient ensuite les œuvres des sujets de la république, puis enfin
-tout ce qui avait été créé à Venise par la main des étrangers. Il
-suffisait qu’un livre eût été imprimé dans cette ville chérie pour
-avoir droit à son intérêt, et alors il lui était bien difficile de le
-juger sans un peu de partialité.
-
-Pour répondre à cette passion profonde et presque sacrée de Marco
-Zeno, l’abbé Zamaria avait organisé la grande bibliothèque de son
-palais de Venise et celle, moins considérable, qui se trouvait à la
-villa Cadolce, dans un esprit tout aussi exclusif. Sur le premier
-plan étaient classés par ordre chronologique les historiens, les
-philosophes, les moralistes et les voyageurs vénitiens, si nombreux et
-si curieux; puis venaient les poëtes qui ont illustré le dialecte doux
-et charmant qu’on parle dans les lagunes, suivis de tous les livres
-importants et célèbres qui ont été publiés depuis l’introduction de
-l’imprimerie à Venise, en 1467. La partie la plus intéressante de
-cette bibliothèque était celle qui était consacrée aux œuvres de l’art
-musical, rangées d’après un plan systématique qui était le résultat
-d’une grande érudition accompagnée d’une rare sagacité. On y voyait
-figurer d’abord de nombreux recueils de _canzonnette_ populaires
-sans nom d’auteur, et qui étaient presque aussi anciennes que la
-république de Saint-Marc. Après ces monuments curieux de l’instinct
-et de la poésie populaire qu’on trouve à l’origine de toutes les
-nations modernes, l’abbé avait placé les chansons à deux, à trois
-et même quatre parties, qu’on appelait _frottole_, et qui étaient
-le produit d’un art qui commençait à devenir intéressant. Après
-ces diverses manifestations de la fantaisie plus ou moins libre et
-populaire, venaient les madrigaux savants d’Adrien Willaert, qui passe
-pour le vrai fondateur de ce qu’on appelle l’école de Venise; ceux de
-Costanzo Porta, les œuvres des deux Gabrielli, de Cipriano di Rore,
-de Jean Croce, surnommé _il Chïozzetto_, de Claudio Merulo, de Lotti,
-de Donato, etc., famille nombreuse de compositeurs originaux parmi
-lesquels Benedetto Marcello occupe le premier rang. Dans la section
-consacrée à la musique dramatique, on voyait figurer les premiers
-opéras de Monteverde, qui peut être considéré comme le véritable
-créateur du drame lyrique; ceux de Cavalli, de Cesti, de Legrenzi, de
-Caldara, de Gasparini, de Galuppi, suivis de tous les opéras composés
-à Venise par les nombreux musiciens qui, depuis Scarlatti jusqu’à
-Cimarosa et Paisiello, ont visité cette ville des merveilles. Les
-théoriciens n’y étaient pas oubliés non plus, depuis Zarlino et Nicolas
-Vicentino jusqu’à Zacconi et Tartini, que l’abbé Zamaria avait connus
-personnellement. Il avait même poussé le scrupule patriotique jusqu’à
-mentionner par une note qu’il avait intercalée dans la compilation
-de l’abbé Gerbert, _Scriptores ecclesiastici de musica sacra_, les
-manuscrits d’un fameux théoricien de la fin du XIII^E siècle, Marchetto
-de Padoue, dont le nom était emprunté à la ville qui lui a donné le
-jour.
-
-On s’imagine bien que, sous la direction d’un pareil maître,
-Lorenzo dut faire des progrès rapides dans l’étude de la musique.
-Non-seulement l’abbé Zamaria lui apprit à chanter d’après les principes
-alors en vigueur dans toutes les bonnes écoles d’Italie, il lui
-enseigna aussi à jouer du clavecin, et compléta son éducation en lui
-donnant les notions d’harmonie qui sont indispensables à tous ceux qui
-veulent comprendre les lois d’un art plus compliqué qu’on ne le croit
-communément. Du reste, l’abbé Zamaria procédait avec son jeune élève
-comme il l’avait déjà fait avec Beata, en suivant la méthode de son
-maître Benedetto Marcello, qui consistait à faire marcher de front
-la lecture et la vocalisation avec la théorie dans des proportions
-plus ou moins grandes et selon le degré d’aptitude de l’élève qu’on
-instruisait. Les leçons de l’abbé Zamaria, auxquelles Beata assistait
-toujours, étaient fort intéressantes par l’esprit et la passion qu’il
-mettait à développer ses idées sur l’art qu’il aimait, et par les
-rapprochements ingénieux et quelquefois profonds qu’il savait établir
-entre la musique et les diverses connaissances de l’esprit humain. La
-jovialité de son humeur, son érudition, aussi piquante que variée,
-jaillissaient au moindre choc, et jetaient la lumière sur les objets
-les plus obscurs.
-
-«Vois-tu, Lorenzo! lui disait souvent cet aimable abbé, la musique ne
-s’apprend pas comme les _matematiche_. La voix est moins nécessaire
-pour bien chanter que le sentiment; et pour devenir un compositeur
-comme l’illustre Marcello ou le joyeux Buranello, il faut bien autre
-chose que de savoir écrire sur la _cartella_[11] quelques leçons de
-contre-point. Un grand poëte que tu ne connais pas encore, et qui
-s’appelait Horace, a prouvé que, pour faire de beaux vers ou de la
-bonne musique, il fallait le concours de la nature et du travail; ce
-qui veut dire que, sans la permission du bon Dieu, qui se révèle à nous
-par le sentiment,
-
- C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur
- Pense de l’art des vers atteindre la hauteur.»
-
-«Ce serait vraiment trop commode, ajoutait un jour l’abbé Zamaria en
-effleurant de sa main les joues de Lorenzo, si l’on pouvait élever
-de jolis virtuoses comme toi, ainsi qu’on apprend à un _papagallo_ à
-bégayer péniblement quelques mots confus. Non, non, me disait souvent
-mon maître le grand Benedetto Marcello, on ne va pas en paradis avec
-des coffres remplis de _zecchini_ d’or, et, pour pénétrer dans le monde
-des belles choses, il faut être armé du rameau fatidique sans lequel on
-ne franchira jamais les rives éternelles. N’est-ce pas, signora Beata,
-que ces principes vous paraissent aussi vrais qu’à moi? Lorsqu’il
-s’agit des beaux-arts, et surtout de musique, l’opinion des femmes est
-très-importante à consulter.»
-
-Beata répondit à cette interpellation par un sourire gracieux qui
-éclaira son beau visage d’un rayon lumineux. A ces causeries pleines
-de substance et d’incidents comiques succédaient des scènes plus
-animées, où l’abbé Zamaria donnait l’exemple, pour ainsi dire, des
-principes qu’il venait de développer. Il fallait le voir alors assis
-à son vieux clavecin, frappant de ses mains osseuses et jaunâtres sur
-un petit clavier qui ne dépassait pas cinq octaves, et dont les sons
-aigrelets ressemblaient à ceux d’une mandoline. «Allons, mon ami,
-disait-il à Lorenzo, chantons ensemble ce joli duo de Clari que tu
-as appris l’autre jour, et qui a pour objet l’éloge de la musique.
-_Do, re, mi, che bella cosa che la musica!_ quelle belle chose que la
-musique! Sur ces paroles fort simples, l’abbé Clari a fait un morceau
-exquis, un canon à la sixte inférieure, d’une facture ingénieuse et
-savante. Tu n’as pas oublié, je l’espère, ce qu’on entend en musique
-par un canon? C’est une phrase plus ou moins longue, qui, après avoir
-été exposée par une voix, est reproduite par les autres jusqu’à la
-cadence qui forme le point d’arrêt; puis les phrases recommencent et
-se poursuivent ainsi jusqu’à la conclusion, comme un écho qui répète
-à des intervalles marqués le son qui l’a frappé. Il y a des canons
-à deux, à trois, à quatre et même à six parties. C’est une forme un
-peu vieillie aujourd’hui, qui était fort à la mode du temps de l’abbé
-Clari, vers la seconde moitié du XVII^e siècle. Ce savant compositeur,
-dont l’imagination était remplie de grâce, est né à Pise en 1669. Il a
-été maître de chapelle à Pistoie, où il a publié en 1720 une nombreuse
-collection de duos et de trios avec un simple accompagnement de basse
-chiffrée qui sont des chefs-d’œuvre d’élégance. L’abbé Steffani, un
-_nostro Veneziano_, puisqu’il a vu le jour à Castelfranco, sur le
-territoire de la république, a imité avec bonheur la manière de l’abbé
-Clari; mais les duos de l’abbé Steffani, qui a vécu longtemps à Munich,
-puis à la cour de l’électeur de Brunswick, où il a connu Haendel, et
-qui est mort à Francfort en 1730, les duos de l’abbé Steffani, je suis
-forcé d’en convenir, ne valent pas ceux de l’abbé Clari, dont ils
-reproduisent les formes sans la grâce qui les caractérise. Allons,
-voyons, _caro Lorenzo_, attaque la première partie de soprano; moi,
-je chanterai celle de contralto: _Do, re, mi, che bella cosa che la
-musica! do, re, mi, che bella cosa che la musica!_»
-
-Et l’abbé Zamaria, de sa voix chevrotante qui avait dû être jadis un
-ténor, s’animait, s’exaltait comme un enfant qui joue pour la première
-fois d’un instrument dont il ne connaissait pas la puissance.
-
-«Bravo! Lorenzo, c’est cela; glisse rapidement sur cette syncope qui
-précède la conclusion du thème proposé; pas de sons de gorge, la voix
-pure et franche, mais sans efforts.... _Do, re, mi, che bella cosa_....
-Oh! oui, la musique est une belle chose! s’écria l’abbé Zamaria après
-avoir achevé de chanter ce charmant duo, et en jetant par-dessus le
-clavecin la petite calotte de velours qui lui couvrait la tête. Va,
-mon cher enfant, tu as une organisation heureuse qui te rend digne de
-comprendre l’art admirable que nous aimons tous dans cette maison, et
-qui est le plus grand charme de la vie.»
-
-Ces éloges adressés à Lorenzo par l’abbé Zamaria, qui n’en était pas
-prodigue, firent tressaillir le cœur de Beata, qui ne put comprimer
-entièrement l’émotion qu’elle ressentait. A mesure que Lorenzo
-grandissait et que son jeune esprit répondait aux soins dont il
-était l’objet, l’affection de Beata pour cet enfant que la fortune
-lui avait amené par la main grandissait aussi et remplissait son
-cœur d’une satisfaction pleine de charme, qui l’entraînait doucement
-vers un sentiment plus énergique dont elle ignorait la nature et
-la toute-puissance. Elle était tout simplement heureuse de voir
-s’épanouir cette jeune plante que Dieu avait commise à sa sollicitude;
-elle était heureuse de voir ses efforts couronnés de succès et de
-pouvoir se dire que son instinct ne l’avait pas trompée en lui
-inspirant la pensée de s’attacher le fils de Catarina Sarti. Cette
-adoption, qui avait été plutôt l’œuvre du hasard que le résultat
-d’une détermination préméditée, était d’ailleurs conforme aux
-habitudes de la haute aristocratie de Venise, qui aimait à étendre
-les rameaux de son autorité et à couvrir de sa protection tous ceux
-qui en réclamaient le bénéfice. Beata se laissait donc aller à son
-penchant sans se préoccuper de l’avenir et sans craindre que le
-sentiment confus qu’elle éprouvait pour Lorenzo pût jamais acquérir
-un caractère dangereux pour la sérénité de son âme. Fille d’un grand
-seigneur, fière de son nom et habituée dès l’enfance au respect qui
-était dû à l’illustration de sa famille, Beata ne pouvait s’alarmer
-de ces relations avec un jeune garçon qui avait quatre ans de moins
-qu’elle, et dont la naissance modeste eût été d’ailleurs un obstacle
-suffisant à des rêves impossibles. La différence de l’âge, bien plus
-sensible dans le Midi que dans le Nord, la distance que la fortune
-avait mise entre Beata et Lorenzo, distance qui, malgré l’altération
-des mœurs et l’affaiblissement des vieilles institutions, était encore
-plus respectée à Venise que dans aucun autre pays de l’Europe, toutes
-ces raisons, jointes au caractère de Beata et à la rare distinction
-de sa nature, ne lui permettaient point de s’inquiéter sur l’avenir
-d’un penchant qui se présentait sous les apparences d’une affection
-fraternelle. Aussi ne craignait-elle point d’avouer la joie que lui
-faisaient éprouver les succès de Lorenzo et de réclamer, avec une
-naïveté charmante, la part qui lui revenait dans son éducation. Elle
-l’avait entouré d’une sollicitude où se mêlait à son insu l’attraction
-mystérieuse des sexes, qui se fait toujours sentir, même entre les
-différents membres de la famille la plus chaste. Beata se disait tout
-bas, en voyant les rayons de la jeunesse effleurer le front de Lorenzo:
-«C’est moi qui l’ai fait ce qu’il est; c’est moi qui l’ai soustrait
-aux rigueurs d’une aveugle destinée! Il est mon œuvre, c’est l’écho de
-mon âme. S’il tient de sa mère la vie du corps, il me doit celle de
-l’esprit.»
-
-C’est ainsi que Beata laissait échapper les premiers murmures de son
-cœur sans en approfondir la cause; c’est ainsi qu’elle voguait sur le
-courant facile qui l’entraînait, sans prendre garde aux dangers de
-la route. Bercée par des rêves charmants, les paupières mi-closes,
-elle écartait le jour qui aurait pu l’éveiller: il est si doux, le
-sommeil du matin! En grandissant sous la tutelle de Beata, Lorenzo, en
-effet, développait chaque jour les plus heureuses dispositions, qui
-le rendaient de plus en plus digne de l’intérêt de ses protecteurs.
-Docile, studieux et très-reconnaissant pour les soins qu’on lui
-prodiguait, son aimable caractère s’épanouissait sans efforts et
-semblait répondre à toutes les espérances qu’on avait conçues de
-lui. La musique, les langues et l’histoire formaient les principaux
-éléments de l’instruction qu’on lui avait donnée, et sur ce fond
-solide, qui ne pouvait que s’élargir avec le temps, l’imagination
-hardie de Lorenzo jetait les plus vives couleurs. Il se sentait heureux
-de vivre dans le milieu où l’avait conduit la fortune; il s’élançait
-dans la carrière qu’on lui avait ouverte avec une joie radieuse où se
-trahissait l’orgueil bien légitime d’une émancipation inespérée. Sa
-vive intelligence avait franchi presque sans douleur les obstacles de
-l’initiation, et il travaillait avec une telle ardeur, qu’on était
-souvent obligé de modérer son zèle.
-
-La littérature française du XVIII^e siècle, qui était répandue dans
-toute l’Europe, et que l’abbé Zamaria lui avait fait connaître,
-commençait cependant à déposer dans l’esprit de Lorenzo quelques
-germes de ces doctrines nouvelles qui devaient soulever le monde
-et en changer les destinées. Les œuvres de Locke, de Condillac, de
-Voltaire, surtout celles de Rousseau, furent dévorées successivement
-et produisirent sur son imagination une fermentation que les pieux
-conseils de sa mère, qui venait souvent le visiter à la villa Cadolce,
-ne parvenaient pas toujours à calmer. Ce côté alarmant du caractère de
-Lorenzo, qui aurait pu briser en un instant l’édifice encore fragile
-de sa fortune, ne se révélait qu’à travers les lueurs d’une exaltation
-juvénile qui ne manquait point de grâce, et qui était plutôt de nature
-à charmer le regard attristé du vieux sénateur. Sans rien perdre du
-respect qu’il devait à ses protecteurs, sans oublier la distance qui
-le séparait de sa bienfaitrice, dont il était bien loin de soupçonner
-le sentiment tendre et voilé, Lorenzo était fier néanmoins d’avoir
-franchi le cercle fatal que le destin et les institutions humaines
-avaient tracé autour de son berceau. Avide de connaissances, il
-harcelait l’abbé Zamaria de mille questions qui annonçaient l’activité
-de son intelligence. Lorenzo était naïvement glorieux d’être entré dans
-ce monde enchanté, de parler la langue des patriciens, et de sentir
-quelque chose en lui qui le rapprochait de la race des demi-dieux. Tout
-souriait à ses désirs, tout s’aplanissait sous ses pas; il naviguait
-à pleines voiles, et son cœur débordait d’espérances infinies. Aussi
-comme il bénissait la main qui l’avait soulevé de terre! comme il
-adorait l’ange qui lui avait ouvert les portes du paradis!
-
-La vie qu’on menait au palais Cadolce était remplie de nombreux
-incidents qui venaient varier presque chaque jour le plaisir de la
-villégiature. C’étaient de fréquentes réceptions des plus grands
-personnages de la terre ferme, des collations splendides, des concerts
-et de longues promenades, tantôt à pied, tantôt en carrosse, qui
-aboutissaient presque toujours à quelque habitation seigneuriale, où
-demeurait une famille de connaissance qu’on allait visiter. On faisait
-aussi de petits voyages dans les villes environnantes, à Bassano,
-à Trévise, à Vérone, à Vicence, et surtout à Padoue, où Marco Zeno
-était souvent entraîné par son vieil ami Foscarini, qui remplissait
-alors dans cette ville la charge de provéditeur. Dans ces excursions
-agréables, où Beata et Lorenzo avaient si souvent occasion de se
-rapprocher et de se communiquer les sensations que faisait naître en
-eux l’aspect de lieux inconnus, leur cœur trouvait un aliment nouveau
-à la passion naissante dont ils commençaient à sentir les atteintes.
-Si l’amour est le sentiment le plus profond et le plus impérieux de
-la nature humaine, si, comme l’oiseau fabuleux, il naît et se consume
-dans le mystère, sans qu’on ait pu découvrir encore ni le principe qui
-le fait vivre ni la cause qui le fait mourir, il est certain du moins
-que la variété des phénomènes qu’il rencontre sur son passage avive son
-ardeur et prolonge son illusion.
-
-Lorsque Marco Zeno, accompagné de sa fille, de l’abbé Zamaria, de
-Lorenzo, de Tognina et d’une partie de sa maison, se rendait dans une
-ville voisine appartenant à la république, il fallait voir avec quelle
-prostration était reçu par les autorités et les populations empressées
-ce simple sénateur, qui semblait enfermer dans un pli de sa toge la
-destinée du moindre citoyen. Depuis l’antique Rome, jamais puissance
-politique n’avait su imprimer son autorité sur les peuples vaincus
-avec autant d’énergie que le gouvernement aristocratique de Venise.
-Un noble Vénitien, en quittant les lagunes où son influence était
-limitée par celle de ses confrères et de ses rivaux, devenait, dès
-qu’il posait le pied sur la terre conquise, un proconsul dont les plus
-grands seigneurs ambitionnaient la protection. Cette toute-puissance
-de l’autorité, qui n’excluait ni l’attachement pour la métropole ni
-le respect sincère pour ses institutions, n’était pas encore beaucoup
-affaiblie, malgré le travail des idées nouvelles et l’approche des
-temps difficiles. A son arrivée dans une ville, toutes les portes
-s’ouvraient devant Marco Zeno, qui n’avait qu’un mot à dire pour
-faciliter à l’abbé Zamaria l’accès des bibliothèques, des musées et de
-tous les établissements scientifiques, où celui-ci pouvait satisfaire
-amplement sa curiosité d’érudit. Aussi l’abbé usait-il largement de
-son crédit, et, suivi de Lorenzo, de Beata et de son inséparable
-amie Tognina, il ne manquait pas une occasion de montrer sa vaste
-instruction, qui charmait son auditoire en l’éclairant. On pense bien
-que la musique tenait une grande place dans les causeries savantes
-de l’abbé Zamaria, qui n’avait garde d’oublier une date ou un fait
-important de nature à flatter sa double passion de Vénitien et de
-mélomane.
-
-En passant à Vicence et en visitant quelques-uns des admirables palais
-qui embellissent cette charmante ville, vraiment digne d’être le
-séjour d’un peuple de patriciens: «Toutes ces merveilles, dit l’abbé,
-qui s’adressait particulièrement à Lorenzo, dont l’attention naïve
-plaisait beaucoup au savant _cicerone_, toutes ces merveilles sont
-l’œuvre de Palladio, qui est né dans cette ville en 1518, et dont le
-génie grandiose et simple n’est pas sans quelque analogie avec le
-génie de Palestrina, son contemporain, le sublime restaurateur de la
-musique religieuse. Je te ferai sentir une autre fois toute la justesse
-de ce rapprochement que je ne puis qu’indiquer aujourd’hui, et je me
-contente seulement d’ajouter que c’est également dans cette même ville
-de Vicence qu’est né, en 1511, Nicolas Vicentino, savant musicien qui
-vécut à Rome, où il souleva, dans l’année 1551, une discussion qui
-partagea le monde savant en deux camps ennemis. Nicolas Vicentino,
-dont le caractère était fort irascible, prétendait que les genres
-diatonique, chromatique et enharmonique de l’ancienne musique des Grecs
-pouvaient être soumis à l’harmonie moderne, telle qu’elle existait
-au XVI^e siècle. Pour donner plus d’évidence à sa démonstration, il
-fit construire un instrument auquel il donna le nom d’_arcicembalo_,
-qui contenait plusieurs claviers où se trouvaient reproduites les
-différentes échelles de la musique grecque avec les intervalles qui
-les caractérisaient. Cette question, qui a été si souvent débattue
-depuis, fut jugée au désavantage de Vicentino, qui fut condamné à payer
-deux écus d’or à son antagoniste Vicenzo Lusitano. Il n’en est pas
-moins vrai que Nicolas Vicentino a joui de son temps d’une très-grande
-renommée, puisqu’on a frappé plusieurs médailles en son honneur,
-dont une représente un orgue avec cette légende: _Perfectæ musicæ
-divisionisque inventor_.»
-
-En visitant Padoue, que Lorenzo voyait pour la première fois, l’abbé
-Zamaria conduisit aussitôt ses joyeux disciples dans la vieille église
-de Saint-Antoine, dont la chapelle était l’une des plus renommées
-de l’Europe. Cette chapelle, richement dotée par la munificence de
-la république et la générosité de plusieurs nobles familles, était
-composée alors de quarante musiciens, huit violons, quatre altos,
-quatre contre-basses, quatre instruments à vent et seize chanteurs,
-parmi lesquels il y avait huit _sopranistes_. Le chœur contenait quatre
-grandes orgues dorées qu’on touchait alternativement et quelquefois
-toutes ensemble, ce qui produisait une sonorité immense qui couvrait
-les voix, au lieu de les accompagner. La chapelle du _Santo_, comme on
-dit à Padoue, avait été dirigée pendant un demi-siècle par le célèbre
-Tartini, violoniste du premier mérite, théoricien ingénieux, qui mourut
-dans cette ville, le 16 février 1770. Tartini était né à Pirano, en
-Istrie, d’une famille honorable, qui l’avait envoyé à l’université de
-Padoue pour y étudier la jurisprudence; mais la musique et une aventure
-romanesque qui faillit lui coûter la vie en décidèrent autrement, et
-firent de Tartini un des plus grands artistes de son temps. Il fonda à
-Padoue une école célèbre de violon, qui a fourni à l’Europe et surtout
-à la France les virtuoses les plus habiles, parmi lesquels on doit
-citer L. Nardini, Mme de Sirmen, Pagin et La Houssaye. Il a composé
-pour son instrument beaucoup de musique, et ses œuvres renferment de
-telles difficultés de mécanisme, qu’on ne les a guère surpassées de nos
-jours.
-
-Tartini était à la fois maître de chapelle et premier violon solo de
-l’église Saint-Antoine, car il faut bien qu’on sache que depuis le
-commencement du XVII^e siècle, c’est-à-dire avant Corelli, l’usage
-s’était établi dans presque toute l’Italie de jouer des morceaux de
-violon dans les églises pendant l’office divin. Cette manière de louer
-Dieu doit paraître au moins singulière aux peuples du Nord, qui ne
-vont guère à l’église que pour y pleurer les plaisirs et les joies de
-ce monde. Les peuples du Midi, au contraire, et particulièrement les
-Italiens, considèrent le temple comme un lieu consacré au culte des
-sentiments aimables, et ils s’y rendent pour remercier la Providence
-de les avoir fait naître sur une terre ornée des plus divins trésors.
-Ils sont heureux de vivre, et c’est pourquoi ils offrent à l’auteur
-de toutes choses un cœur rempli de concerts et de bénédictions.
-Aussi la musique religieuse qu’on exécutait à la chapelle de Padoue
-n’avait-elle rien de la gravité touchante qui caractérise les
-admirables compositions de Palestrina et celles de l’école romaine en
-général; cela ressemblait un peu trop au style souriant et maniéré des
-tableaux de Tiepolo, qui sont en très-grand nombre dans l’église de
-Saint-Antoine.
-
-C’était pendant la foire qui a lieu dans le mois de juin que Zeno et
-sa suite s’étaient rendus à Padoue; époque brillante où cette grande
-ville, ordinairement silencieuse, était remplie d’étrangers et surtout
-de Vénitiens qui venaient prendre part aux fêtes qui s’y donnaient
-pendant trois semaines. Le théâtre de Padoue était alors desservi
-par les plus célèbres virtuoses de l’Italie, qu’on y faisait venir à
-grands frais, et la chapelle déployait toutes ses pompes pour célébrer
-dignement la fête de son patron. Le jour où l’abbé Zamaria, le sénateur
-Zeno et le reste de la compagnie allèrent à l’église Saint-Antoine,
-tous les musiciens de la chapelle, sous la direction du P. Valotti,
-élève et successeur de Tartini, étaient réunis pour contribuer à
-l’éclat de l’office divin. Après un prélude sur les quatre grandes
-orgues, qui se répondirent en variant successivement le même thème,
-emprunté à une mélodie de plain-chant, on exécuta une messe avec
-accompagnement d’orchestre, de la composition du P. Valotti. Cette
-messe, d’un style un peu trop fleuri, n’était pas dépourvue de mérite,
-et se rapprochait beaucoup du style de la musique religieuse de
-Jomelli. Au milieu de la cérémonie, et après un chœur à quatre parties
-dont l’effet avait paru agréable, on vit apparaître à la tribune
-de l’une des orgues le violoniste Pasqualini, qui venait jouer une
-sonate _di chiesa_. Pasqualini était un gros homme d’une cinquantaine
-d’années, d’une taille ramassée, d’une figure joviale, qui reluisait
-sous sa large perruque poudrée à frimas, comme un de ces mascarons
-grimaçants dont se sert l’architecture pour varier la nudité des
-lignes. Pasqualini se mit en mesure d’attaquer son _andante religioso_
-avec l’emphase d’un _buffo caricato_. Lorsqu’il fut arrivé à la partie
-brillante de son morceau, où se trouvaient condensés tous les artifices
-du violon, les _staccati_, les effets de doubles cordes et les arpéges
-les plus étendus, Pasqualini se démenait comme un diable dans un
-bénitier, et à chaque coup d’archet qu’il donnait il s’échappait de sa
-perruque un nuage de poussière qui allait enfariner l’organiste et les
-chanteurs qui garnissaient la tribune. A cette scène, plus digne d’une
-comédie que de la gravité d’une cérémonie religieuse, l’abbé Zamaria
-ne put s’empêcher d’éclater de rire en disant tout bas à Lorenzo, qui
-était assis près de lui: «Voilà un vieux _parrucconne_ qu’on devrait
-envoyer à la foire pour amuser les gens de la campagne; il y serait
-mieux à sa place que dans une église.»
-
-Fort heureusement, après cet épisode burlesque, qui ne dura que
-quelques minutes, une voix suave, dont le caractère étrange frappa
-Lorenzo d’un grand étonnement, vint chanter un motet qui était mieux
-approprié à la circonstance. Jamais Lorenzo n’avait rien entendu de
-comparable à cette voix qui ressemblait à une voix de femme sans en
-avoir la limpidité. Il semblait interroger du regard l’abbé Zamaria,
-qui s’amusait beaucoup de son étonnement, dont il n’avait ni le temps
-ni la volonté de lui expliquer la cause. A mesure que le chanteur
-développait la puissance de son talent et que cette voix mystérieuse
-s’élevait dans les cordes supérieures, l’émotion remplaçait la
-surprise dans le cœur de Lorenzo, et cette émotion était partagée par
-Beata, dont l’oreille était cependant moins inaccoutumée à de pareils
-phénomènes. Le morceau que chantait le virtuose était d’un très-beau
-caractère; c’était un air à la fois religieux et pathétique qu’on
-attribuait à Stradella, compositeur et chanteur célèbre du XVII^e
-siècle, qui l’aurait écrit, s’il faut en croire un peu la légende, pour
-exprimer ses propres sentiments dans une circonstance bien connue de
-sa vie aventureuse. Lorsque le chanteur fut arrivé à la seconde partie
-du morceau qu’il interprétait, à cette belle phrase en _sol majeur_
-dont les notes lourdes et douloureuses semblent s’élever vers le ciel
-comme un cri de miséricorde longtemps retenu au fond du cœur, il fut si
-pathétique, il déploya une si grande manière de phraser, sa respiration
-était si bien ménagée, et il parut si pénétré des sentiments qu’il
-exprimait avec une si rare perfection de style, que Beata, malgré ses
-efforts pour dominer l’émotion qui la gagnait, ne put contenir de
-grosses larmes qui sillonnèrent son beau visage. Son âme, déjà riche
-par son propre fonds et plus riche encore par le souffle divin qui
-commençait à l’agiter, s’ouvrait au moindre contact, comme une fleur
-généreuse qui livre aux rayons du jour l’arome dont elle est remplie.
-C’est ainsi que la jeunesse prête volontiers aux premiers objets qui la
-captivent la vie surabondante qui est en elle; c’est ainsi que l’amour,
-qui est la jeunesse éternelle, couvre la nature de la poésie qui forme
-son essence, et qu’il croit entrevoir partout des horizons infinis
-qui ne sont bien souvent que le mirage de ses propres illusions. Quel
-est l’homme éclairé, quel est l’artiste devenu célèbre qui ne se
-rappelle avec bonheur la simple histoire, l’image naïve ou la mélodie
-rustique qui ont charmé son enfance et dont l’impression lui est restée
-ineffaçable, malgré tout ce que son goût a pu lui dire depuis contre
-ces bégayements de la muse populaire? Ces contrastes sont bien plus
-fréquents en musique que dans les autres arts, et tel grand compositeur
-qui remplit le monde du bruit de ses chefs-d’œuvre ne peut s’empêcher
-de rêver et de s’attendrir en écoutant le refrain plaintif qui lui
-apporte un souvenir du pays qui l’a vu naître.
-
-L’illusion de Beata n’était pas tout à fait de la même nature, car le
-virtuose qui avait eu le pouvoir de lui arracher des larmes n’était
-rien moins que le fameux Guadagni, l’un des plus admirables sopranistes
-de la seconde moitié du XVIII^e siècle, le chanteur favori de Gluck,
-qui avait composé pour lui le rôle d’Orfeo. Lorenzo, qui ne pouvait
-encore s’expliquer la nature de la voix que possédait Guadagni, et
-dont l’admiration pour le virtuose était mêlée d’une vague inquiétude,
-demanda à l’abbé Zamaria, en sortant de l’église Saint-Antoine:
-
-«_Maestro_, comment s’appelle le chanteur que nous venons d’entendre,
-et quelle est cette voix qu’on dirait sortir de la bouche d’un ange?
-
-—C’est un _canarino_, répondit l’abbé en riant, un oiseau rare qu’on
-élève à grands frais pour l’amusement des oisifs et des _gentildonne_,
-qui le préfèrent au rossignol des bois, parce qu’il est moins farouche
-et qu’il chante toute l’année. Du reste, tu auras le plaisir de le
-voir de près et de mieux apprécier son mérite, car Son Excellence m’a
-chargé de l’inviter à venir à la villa Cadolce.»
-
-Bien que l’abbé Zamaria ne fût point un amateur très-passionné de
-peinture, cet art, qui a eu un si grand éclat à Venise, occupait dans
-son esprit et dans son patriotisme une place trop importante pour
-qu’il négligeât les occasions d’en admirer les chefs-d’œuvre, qui lui
-donnaient lieu à des rapprochements ingénieux. Aussi, avant de quitter
-Padoue, l’abbé voulut-il visiter la vieille église _Dell’Arena_, où
-se trouvent des fresques remarquables de Giotto, ce génie précurseur
-qui vint arracher la peinture au joug de la tradition hiératique. En
-examinant ces premiers linéaments d’un art qui a tant de rapports avec
-la musique, l’abbé Zamaria fit observer à ses auditeurs habituels qu’à
-l’époque où Giotto opérait la grande révolution que l’histoire lui
-attribue, l’art musical était encore dans les langes, comme on peut
-s’en convaincre par les écrits de Marchetto de Padoue, qui vivait à la
-fin du XIII^e siècle.
-
-Pendant ces excursions aux environs de Cadolce, entreprises uniquement
-pour visiter quelques amis, le sénateur Zeno, toujours préoccupé du
-sort de la république, ne se laissait distraire par aucun incident
-vulgaire. Retenu sur la terre ferme depuis quelques années par
-l’affaiblissement de sa santé, il cherchait à utiliser le repos forcé
-que lui avaient imposé les médecins en surveillant le mouvement des
-esprits, en excitant la vigilance des magistrats contre les menées des
-novateurs, qui devenaient de jour en jour plus nombreux. En traversant
-les villes de Brescia, de Vérone, de Vicence, de Padoue, Zeno ne
-voyait que les hommes importants du pays, qu’il savait être dévoués
-à la domination de Venise. Il encourageait leur zèle, il cherchait
-à dissiper leurs craintes sur les événements fâcheux qui pouvaient
-survenir, et, comme un homme d’État habitué à contenir le secret de sa
-pensée, il ne laissait transpirer que ce qu’il croyait utile au but
-qu’il se proposait. Autour de ce personnage sombre et vénérable, dont
-aucune illusion ne pouvait fasciner le regard pénétrant, Beata, Lorenzo
-et l’abbé Zamaria lui-même s’agitaient comme des enfants qu’un rien
-amuse, et qui portent avec eux la lumière dont ils éclairent l’horizon
-qui les enchante. Malgré son âge, la sagacité de son esprit et sa vaste
-érudition, l’abbé Zamaria n’était guère qu’un artiste plus occupé
-des détails que du fond de la vie, et dont l’heureuse insouciance ne
-s’était jamais arrêtée devant des problèmes redoutables. Un vieux
-livre, un mur écroulé par le temps, et quelques pages de musique
-ignorées, étaient pour lui des objets bien autrement importants que
-la politique et ses vicissitudes. Était-il possible que Venise cessât
-jamais d’être la reine de l’Adriatique? Oserait-on porter la main sur
-ce nid d’alcyons qui flottait depuis tant de siècles sur la cime des
-flots amers? Non, non, les sinistres présages de Marco Zeno n’étaient
-pour l’abbé que des nuages sans consistance, qui passaient au-dessus
-de sa riante imagination sans obscurcir la limpidité de ses jours; si
-parfois il était amené à coordonner les faits de l’histoire et à voir
-une loi au-dessus des phénomènes qui en agitent la surface, c’était
-lorsqu’il voulait se rendre compte des progrès de l’art musical, afin
-de mieux en caractériser les périodes décisives. C’était le seul côté
-de son esprit par lequel il entrevoyait un plan, une certaine unité
-dans cette succession d’images rapides qui forment le spectacle de la
-vie.
-
-Pour Lorenzo et Beata, que leur âge mettait à l’abri de ces tristes
-prévisions de l’avenir, ils étaient tout entiers sous le charme de
-l’heure présente et des belles choses qui s’offraient à leurs regards.
-Tout ce qu’ils voyaient, tout ce qu’ils entendaient, servait à
-développer le sentiment qui les attirait l’un vers l’autre, comme deux
-notes qu’une attraction secrète dispose à former un accord mystérieux.
-Ils s’ignoraient encore eux-mêmes; aucun incident extérieur n’était
-venu troubler leur sécurité, et, si Beata se méprenait sur la nature de
-l’affection que lui inspirait le fils de Catarina Sarti, Lorenzo était
-encore moins en état de comprendre quel ferment dangereux se mêlait à
-la vive reconnaissance qu’il éprouvait pour sa noble bienfaitrice. Ils
-s’enivraient tous deux de la séve de la jeunesse; ils écoutaient avec
-ravissement le concert de leur cœur sans en comprendre le sens, et les
-beautés de l’art aussi bien que les magnificences de la nature, qu’ils
-rencontraient sur leur passage, prolongeaient pour eux l’illusion
-bienheureuse de cet instant unique de la vie. Beata, qui trouvait un
-plaisir secret dans ces promenades qui amusaient son esprit et son
-cœur sans en troubler la sérénité, promenades qui étaient d’ailleurs
-favorables à la santé de son père, cherchait à les multiplier par des
-raisons plus ou moins ingénieuses, que Marco Zeno acceptait volontiers.
-En quittant Padoue, elle le décida à visiter dans les environs quelques
-amis, parmi lesquels se trouvait la famille Grimani, dont la villa
-était située sur la rive gauche du canal de la Brenta.
-
-La vaste et magnifique plaine sur laquelle est assise la ville de
-Padoue, et qui descend par des pentes ménagées des Alpes tyroliennes
-à l’embouchure de la Brenta, forme l’un des plus beaux pays qu’il
-y ait au monde. Couverte d’une végétation vigoureuse, d’un nombre
-considérable de petites villes, de bourgs et de hameaux pittoresques
-qui semblent y avoir été semés par la main d’une muse, cette terre
-grasse et forte donne tout ce qu’on exige d’elle, et, au moindre
-souffle de l’activité humaine, elle s’épanouit avec amour en produisant
-des moissons miraculeuses. L’olivier, le citronnier, le figuier, le
-mûrier, des fruits de toute espèce, des vins généreux et divers, tout
-y vient en abondance et presque sans efforts. Dans ces campagnes
-lumineuses que rafraîchissent incessamment les brises qui s’élèvent
-des montagnes et celles qui traversent l’Adriatique, la vigne étale sa
-magnificence en festons élégants qui égayent le regard et enchantent
-le cœur. Le blé, le seigle, le maïs à la tige élancée, croissent
-sans entraves au milieu de ces champs fortunés, dont l’horizon est
-successivement resserré par des collines adoucies qui versent autour
-d’elles l’ombre et la fraîcheur. Des pâturages abondants, de nombreux
-troupeaux de moutons, de bœufs à la haute encolure, des fermes
-joyeuses, une population active, tout révèle la force et la fécondité
-de cette terre de promission. Je ne sais plus quel poëte de l’antiquité
-a dit que le printemps semble avoir fixé son séjour dans cette heureuse
-vallée, dont le paysage enchanteur faisait dire également à un empereur
-grec que, si on n’avait la certitude que le paradis terrestre était
-situé en Asie, on pourrait croire que c’est dans ce coin de la Vénétie
-que Dieu a placé sa première créature pour lui donner une idée de la
-félicité suprême. Tout y est si frais et si joyeux, la nature y est
-si féconde et si charmante, que les nombreux poëtes qu’a produits le
-dialecte de Padoue n’ont rien pu imaginer de plus beau que la réalité
-puissante qu’ils avaient sous les yeux. Tous ont chanté les plaisirs
-de la vie champêtre et les épisodes de l’économie domestique. C’est
-la ferme et sa gaieté bruyante, c’est la moisson avec ses guirlandes
-de bluets et de pavots, ce sont les vendangeurs joyeux, couronnés de
-pampres et bondissant dans la plaine au son d’un instrument rustique;
-c’est un rendez-vous au clair de la lune; c’est un baiser donné sous
-une treille parfumée. Tels sont les sujets qu’aiment à traiter les
-poëtes qui se sont produits dans le dialecte de Padoue. On dirait, à
-les entendre, une fête perpétuelle de la nature sans douleur, sans
-mystère et sans idéal.
-
-Dans cette plaine magnifique, au milieu de cette riche végétation
-qui présente partout les riants aspects d’un jardin fabuleux, les
-nobles de Venise avaient fait construire des palais élégants, où l’on
-retrouvait toutes les somptuosités et toutes les délicatesses de la
-civilisation. Les peuples du Midi, particulièrement les Italiens,
-aiment à transporter aux champs les plaisirs et les illusions de la
-ville. Comme les Grecs et comme les Romains, dont ils procèdent, ils
-n’ont pas de la nature ce sentiment profond et religieux qu’elle
-inspire aux peuples du Nord. Ce sont les conquêtes de l’esprit, ce
-sont les joies et les voluptés de la vie qui excitent avant tout leur
-admiration et qui stimulent leur activité. Les bois, les prés, les
-eaux et la terre bien-aimée, ne sont, pour les races méridionales, que
-des éléments propres à embellir l’existence de l’homme, des jouets
-de sa fantaisie, qui ne s’élève guère au-dessus de l’horizon visible
-qui borne ses regards. Les races du Nord, au contraire, dans leurs
-courses vagabondes à travers les steppes immenses et les vastes forêts
-où elles ont si longtemps séjourné avant d’aborder la civilisation
-méridionale, semblent y avoir puisé une connaissance plus approfondie
-de la nature et de ses mystères sacrés. Aussi leur imagination toute
-lyrique se plaît-elle à reproduire les harmonies diverses du monde
-matériel, qui est pour elles le symbole d’un monde supérieur et infini.
-Les Vénitiens, dont le génie tenait à la fois du génie politique des
-Romains et de la molle élégance des peuples helléniques, avaient
-transformé la vie des champs en une fête de l’art; du fond des bois
-solitaires où ils allaient se réfugier pendant les fortes chaleurs de
-l’été, ils aimaient à entendre les éclats de rire et les concerts de la
-sociabilité.
-
-En quittant la plaine de Padoue pour se rendre à Venise, on trouve
-le canal de la Brenta, qui forme comme un trait d’union entre la
-terre ferme et la mer Adriatique. Ce canal, qui parcourt un trajet
-de six lieues, et dont on suivait le courant facile sur des barques
-légères qu’on appelait des _péotes_, présentait, à la fin du siècle
-dernier, un coup d’œil vraiment enchanteur. Les deux rives de ce fleuve
-étaient garnies de maisons, de _casini_ et de villas délicieuses, où
-l’aristocratie de Venise avait étalé toute sa magnificence. Construits
-par les plus célèbres architectes vénitiens de la Renaissance, tels
-que Sanmicheli, Sansovino, Scamozzi et surtout Palladio, ces palais,
-tous ornés de statuettes élégantes et joyeuses qui semblaient danser
-sur le toit comme les heures d’un jour sans nuages, s’épanouissaient
-au soleil de distance en distance jusqu’à l’entrée des lagunes, et
-formaient ainsi un horizon magique, au bout duquel on voyait surgir
-lentement du sein des ondes ce rêve de poésie qu’on appelle Venise.
-Les plus célèbres de ces villas qui se miraient dans les eaux de la
-Brenta étaient celle qui appartenait aux Foscarini, et, plus que
-toutes les autres, la villa Pisani, qui avait coûté plus de quatre
-millions de francs. Le jardin de cette habitation princière s’avançait
-en amphithéâtre jusqu’aux bords du canal, d’où les passagers
-pouvaient admirer les fleurs les plus rares, les citronniers, les
-grottes artificielles, les doux ombrages où venaient s’abriter les
-_gentildonne_ au crépuscule du soir. Les rives de la Brenta ont été
-chantées par tous les poëtes, surtout par les poëtes populaires de
-Venise, qui leur avaient donné le nom si bien mérité de nouvelle
-Arcadie, l’_Arcadia de’ tempi nostri_!
-
-La villa Grimani, où se rendaient Marco Zeno et sa suite, était située
-à une lieue de Padoue, sur la rive gauche de la Brenta, où le jardin,
-terminé par une balustrade de marbre blanc, venait aussi aboutir. Une
-charmille ombreuse régnait le long de cette balustrade, d’où l’on
-voyait passer les barques chargées de voyageurs qui allaient à Venise
-ou qui en revenaient. Attendu par la famille Grimani, Marco Zeno fut
-reconnu de loin, et tout le monde fut bientôt au bas de l’escalier, où
-vinrent aborder les deux _péotes_ qui contenaient les visiteurs. La
-famille Grimani, une des plus illustres de la république, était depuis
-longtemps alliée à la famille Zeno. Un fils du sénateur Grimani, qui
-pouvait avoir vingt-cinq ans, laissait entrevoir la possibilité de
-resserrer encore davantage les intérêts des deux nobles familles. La
-réception fut cordiale et splendide. Beata, entourée par la nombreuse
-compagnie qui se trouvait réunie à la villa, fut entraînée à parcourir
-le jardin, qui était magnifique, pendant que les deux vieux sénateurs
-s’entretenaient des affaires de la république. Après le dîner, qui
-eut lieu dans une vaste galerie où l’on remarquait de belles fresques
-de Paul Véronèse, galerie qui ouvrait sur un parterre émaillé de
-fleurs, ayant pour horizon les rives de la Brenta, l’abbé Zamaria,
-dont la bonne humeur était toujours prête à déborder, éleva tout à
-coup sa voix flûtée au-dessus de ce bourdonnement général qui forme la
-péroraison d’un joyeux festin.
-
-«_Signori_, dit-il, il me vient une singulière idée! En regardant le
-beau jardin qui est devant nous, en regardant ce fleuve qui enferme
-l’horizon, les villas somptueuses qui témoignent si hautement du goût
-et de la grandeur de notre chère patrie, je pense à ces populations
-errantes que les Barbares chassèrent devant eux comme un troupeau
-de moutons, et qui, vers le commencement du v^e siècle, vinrent
-chercher un refuge sur les îlots solitaires de la mer Adriatique.
-Que diraient-ils, ces pères conscrits de Venise, s’ils voyaient
-aujourd’hui la ville miraculeuse dont ils ont été les fondateurs, et
-s’ils pouvaient apprécier les changements que le temps et la main de
-l’homme ont fait subir à ces campagnes de la Brenta, dont ils fuyaient
-les rives désolées? Les fictions des poëtes ont-elles jamais égalé
-le tableau qui se déroule sous nos yeux? et la Grèce, dans ses rêves
-enchantés, n’a-t-elle pas été surpassée par le génie de Venise, qui
-a fait des bords de la Brenta un séjour digne vraiment des dieux de
-l’Olympe?
-
-—Très-bien dit, mon cher abbé, et très-bien pensé, répliqua d’une voix
-grave le sénateur Zeno. Tu rends à notre patrie la justice qui lui est
-due; mais il ne faut pas oublier d’ajouter que c’est l’aristocratie qui
-a fait la grandeur de Venise, comme c’est le sénat de Rome qui a créé
-la puissance de la ville éternelle. Rome et Venise, qui ont eu à peu
-près la même origine, puisque ce sont des fugitifs, des _fuorusciti_,
-qui en ont posé les premiers fondements, auront aussi, je le crains
-bien, la même destinée, et, le jour où la plèbe jalouse qui aspire au
-pouvoir aura triomphé des obstacles qu’on lui oppose, ce jour-là la
-république de Saint-Marc aura cessé d’exister. C’est ainsi que la plèbe
-romaine, ameutée par des tribuns factieux, a ruiné l’empire qu’avait
-édifié la sagesse des patriciens.
-
-—Que Votre Excellence me pardonne si je ne partage pas ses tristes
-prévisions, ajouta bien vite l’abbé Zamaria, qui craignait de voir la
-conversation tourner au sérieux de la politique; malgré les bavardages
-de quelques _chiachieroni_, les bons citadins de Venise n’ont pas
-l’humeur assez sombre pour revendiquer un pouvoir dont ils seraient
-fort embarrassés. Pourvu qu’ils vivent en paix, qu’ils chantent et
-qu’ils vendent leurs drogues, que leur importe d’où vient la lumière
-qui les éclaire et la justice qui les protége? Ils sont vraiment trop
-sages pour vouloir perdre leur temps à siéger dans le grand conseil
-et s’occuper des affaires de la république au lieu de veiller à leur
-négoce. _Panem et circenses_, demandait la plèbe romaine; du pain, des
-spectacles et _una chichera di cafè_, voilà tout ce qu’il faut aussi au
-peuple de Venise.
-
-—Bravo, _signor abate_! s’écria le chevalier Grimani, jeune homme de
-vingt-cinq ans qui se trouvait assis près de Beata, dont il était tout
-préoccupé. Je partage entièrement votre sécurité, et je ne crois pas
-que nous soyons arrivés à la fin du monde, parce qu’il plaît à quelques
-bilieux de murmurer tout bas contre le gouvernement _della Signoria_.
-N’est-il pas juste que la tête commande au corps et que _il maestro di
-capella_, pour me servir d’un exemple que vous approuverez sans doute,
-dirige l’œuvre qu’il a conçue à la sueur de son front? Il ferait beau
-voir _i bottegaj_ de la place Saint-Marc deviser de la politique de
-l’Europe! Mais laissons là ces craintes vaines et occupons-nous d’un
-sujet plus intéressant. Le temps fuit, _e tu fuggir lo lasci_, mon
-cher abbé, sans penser que nous serions heureux d’entendre la voix
-de la signorina Beata, qu’on dit être admirable. Aussi bien voilà
-le soleil qui pâlit et Vesper qui s’approche, continua le brillant
-chevalier, dont l’esprit ne manquait ni de grâce ni de culture, et la
-musique est le complément nécessaire d’une journée heureuse comme celle
-qui vient de s’écouler.»
-
-En prononçant ces derniers mots, le chevalier jeta un regard dérobé
-sur Beata, qui lui répondit silencieusement par une inclination de
-tête. On se leva de table, et les convives, disséminés en groupes
-divers que le hasard ou l’instinct avaient formés, commencèrent à se
-promener dans le jardin qui conduisait à la charmille par une pente
-adoucie. Beata, Tognina et le chevalier Grimani se perdirent dans une
-allée solitaire, tandis que Lorenzo, que l’abbé Zamaria tenait par
-la main, écoutait d’une oreille distraite les interminables discours
-de son maître, qui pérorait au milieu de cinq ou six personnes qui
-le suivaient en riant aux éclats. La nuit cependant commençait à
-surgir du sein de la terre et à couvrir l’horizon de ses ombres
-transparentes. La lune se dégageait lentement d’une atmosphère brumeuse
-qui l’enveloppait comme un voile de gaze parsemé d’étincelles d’or,
-et son disque projetait cette lumière douce et mystérieuse qui touche
-les cœurs les plus endurcis et poétise les intelligences les plus
-ternes. La noble compagnie, après avoir erré çà et là en sens divers,
-s’était réunie sous la charmille autour d’une table demi-circulaire,
-sur laquelle il y avait quelques livres et une mandoline, instrument
-à cordes de la famille du luth, alors très-répandu en Italie. A voir
-cet essaim de belles dames armées de grands éventails coloriés et
-illustrés de légendes pittoresques et galantes, dont elles jouaient
-avec coquetterie, vêtues de longues robes à ramages de couleurs vives
-et diverses, causant, riant et se laissant aller à cette variété de
-poses qui trahit le bien-être du corps et la gaieté de l’esprit, on eût
-dit une grande volière remplie d’oiseaux au plumage d’or, de pourpre et
-d’azur, qui s’égayent, au déclin du jour, par un _bisbiglio_ mélodieux.
-
-Il faisait une de ces nuits sereines qui évoquent la fantaisie des
-natures les plus avares et les font s’épanouir en dégageant la note
-mystérieuse que Dieu a déposée au fond de tous les cœurs. Une lumière
-blanche et discrète s’infiltrait à travers le feuillage épais de
-la charmille, et les ombres vacillantes qui enveloppaient la noble
-compagnie faisaient mieux ressortir la façade de la villa Grimani, qui
-s’élevait au fond du paysage, sur lequel se dessinaient les statuettes
-élégantes qui en formaient le couronnement. L’air était doux, _l’onda
-placida e tranquilla_, lorsque le chevalier manifesta de nouveau le
-désir d’entendre la signora Beata, qui, après en avoir conféré avec
-l’abbé Zamaria, se leva ainsi que Tognina, son amie. Placées l’une
-à côté de l’autre et regardant la Brenta par-dessus la balustrade
-qu’elles dominaient, ces deux jeunes filles se mirent à chanter un duo
-de Clari qu’elles savaient par cœur, et que l’abbé Zamaria accompagnait
-sur la mandoline. C’était un morceau agréable, un frais madrigal
-parfaitement choisi pour la circonstance, et dont la mélodie légère
-flottait à la surface de l’âme comme une fleur à la surface d’un lac
-paisible:
-
- Cantando un di sedea
- Laurinda al fonte.
-
-«Un jour Laure chantait assise au bord d’une fontaine;» et ces
-paroles étaient emportées sur l’aile d’une phrase rapide que les deux
-voix répétaient tour à tour avec une extrême délicatesse. Arrivée à
-ce passage où Laure demande au zéphyr de «rafraîchir de son haleine
-l’air embrasé,» la voix de Beata fit ressortir avec un goût exquis
-cette modulation qui rend si bien l’affaissement qu’on éprouve pendant
-les fortes chaleurs de l’été; et, appuyant avec grâce sur la note de
-_ré_ naturel qui ramène le motif au ton de _la_ majeur, les deux voix
-recommencèrent leur charmant badinage, qu’on aurait pu comparer à une
-églogue de Virgile mise en musique par Cimarosa[12]. Ces deux jeunes
-filles aussi pures que les rayons de la lune qui les éclairait, debout
-en face d’une rivière dont les eaux limpides reflétaient leur image,
-chantant une mélodie suave que la brise disséminait comme un parfum
-dans l’espace, formaient un tableau qu’on ne voit qu’une fois dans
-la vie, et qui laisse dans l’imagination des souvenirs ineffaçables.
-Chaque note qui s’échappait de la bouche de Beata tombait dans le
-silence de la nuit comme une étoile d’or qui se détache de la voûte des
-cieux, et les deux voix, d’un timbre différent, se mariaient dans un
-accord harmonieux.
-
-Un long silence succéda à ce morceau. Chacun semblait vouloir conserver
-le plus longtemps possible l’émotion exquise dont il était pénétré,
-lorsqu’on entendit au loin, sur le canal, un murmure de voix confuses.
-Les voix s’étant approchées de la villa Grimani, on reconnut que
-c’était une barque remplie d’ouvrières en soie qui retournaient à
-Venise après avoir achevé leur journée. Elles chantaient une mélodie
-populaire d’un accent mélancolique, dont les paroles, en dialecte
-vénitien, étaient la traduction libre d’une strophe de la _Jérusalem
-délivrée_[13]: «La fleur de la jeunesse ne dure qu’un instant et
-s’enfuit avec le jour qui passe. Le printemps reviendra, mais la
-jeunesse ne reviendra pas avec lui. Cueillons la rose de la vie qui
-perd si vite sa fraîcheur; aimons, aimons, tandis que nous pouvons être
-payés de retour.»
-
-La barque glissa rapidement et disparut comme un rêve de bonheur.
-
-La scène que nous venons de retracer avait produit sur Lorenzo une
-très-vive impression. La voix de Beata, l’élégance de sa personne,
-la familiarité avec laquelle le chevalier Grimani lui avait adressé
-la parole, avaient excité dans son cœur un sentiment de peine qu’il
-n’avait pas encore éprouvé. De retour à Cadolce, il n’y avait pas
-retrouvé la joie paisible d’autrefois. Une distraction involontaire
-venait traverser ses études, un malaise indéfinissable altérait
-son caractère, jusqu’alors si doux et si humble. Qu’éprouvait-il
-donc? Était-ce le tressaillement de la jeunesse, ou bien un levain
-de jalousie qui mêlait déjà son amertume aux espérances de la vie
-naissante? Se trouvait-il humilié de ne point appartenir à ce monde
-d’élite où il n’était admis que par une faveur généreuse, ou était-ce
-le premier éveil d’un sentiment exquis qui le remplissait tout à coup
-de son ivresse, comme une essence qui s’échappe brusquement du vase qui
-la contenait? Il y avait de tout cela dans le trouble qu’éprouvait le
-jeune Lorenzo, dont le caractère commençait à se dessiner. Il en est
-des sentiments comme des autres facultés de l’homme: après un sommeil
-plus ou moins long destiné par la nature à en favoriser la germination,
-il suffit de la moindre secousse pour les faire sortir de terre. Jamais
-Lorenzo ne s’était encore trouvé au milieu d’un si grand nombre de
-personnes distinguées. La vie qu’il avait menée jusqu’alors, studieuse
-et recueillie, ne lui avait laissé entrevoir que le côté favorable
-de sa position. L’affection presque paternelle que lui témoignait
-l’abbé Zamaria, l’intérêt tendre et discret qu’il inspirait à Beata,
-la bienveillance des subalternes l’avaient ébloui et lui avaient
-dérobé la réalité du monde et des choses. Jusqu’au vieux Bernabò, le
-camérier de Zeno, qui se plaisait à lui dire quelquefois: «Bravo,
-Lorenzo; continuez à bien étudier; Son Excellence est très-contente de
-vous!» Ce premier enchantement s’était un peu dissipé depuis la soirée
-mémorable passée aux bords de la Brenta. La vue du chevalier Grimani et
-sa contenance auprès de la signora avaient donné l’éveil à son esprit.
-C’était comme une pierre qu’on eût jetée au fond d’une source limpide,
-et qui va remuer la vase amoncelée dans ses profondeurs.
-
-Pourquoi l’avait-on laissé entièrement de côté pendant cette soirée de
-délices? Personne n’avait paru s’inquiéter de sa présence, pas même la
-charmante Tognina, qui se plaisait d’ordinaire à le poursuivre de ses
-agaceries mutines; pas un regard ne s’était fixé sur lui, et la signora
-Beata, qui l’enveloppait toujours de sa sollicitude, avait paru ignorer
-qu’il fût là, tout près d’elle, au milieu de cette société ravie de sa
-grâce et de sa voix touchante. N’était-il donc dans la maison de Zeno
-qu’un objet de distraction, qu’un témoignage vivant de la munificence
-d’un grand seigneur, qu’on repousse dans l’ombre aussitôt que le
-cercle de l’intimité s’élargit? Telles étaient les questions que se
-faisait sourdement ce jeune homme, et qui remplissaient son cœur d’un
-trouble infini. Saturé de lectures diverses, qui n’avaient pas toujours
-été dirigées par un goût très-sévère, puisant à la fois dans les romans
-à la mode, dans les poëtes, surtout dans les philosophes français que
-l’abbé Zamaria livrait à sa curiosité, la pâture dont il était avide,
-l’esprit de Lorenzo laissait apercevoir les symptômes d’une activité
-inquiète et prompte à s’alarmer. C’était une imagination ardente qui
-se plaisait aux combinaisons romanesques, une sensibilité extrême qui
-fermentait et cherchait une issue, un cœur rempli de tendresse, qui,
-après avoir été longtemps contenu par le respect et le sommeil de
-l’adolescence, se réveillait tout à coup et s’épanchait bruyamment,
-comme pour s’assurer de sa propre vitalité. Rien n’est moins simple
-que la jeunesse; tous les germes de la vie future se trouvent entassés
-dans le cœur d’un enfant, et c’est avec ces premières sensations,
-confusément perçues, que la destinée ourdit sa toile. Aussi prenez
-bien garde, et ne vous oubliez pas devant ces regards mobiles qui
-semblent glisser sur toutes choses! ne laissez rien apercevoir d’impur
-ou d’équivoque à cette petite créature qui s’exerce à comprendre les
-phénomènes qui se déroulent devant elle. Guidée par l’instinct et par
-une intuition divine, elle saisira plus tard le sens caché de vos actes
-et de vos paroles; comme cette plaque de métal préparée par l’art pour
-y réfléchir la lumière, l’âme d’un enfant se laisse pénétrer par les
-accidents du monde extérieur, qui s’y incrustent pour ainsi dire, et y
-dessinent des images que le temps viendra dégager.
-
-Lorenzo lisait enfin dans son propre cœur; il se sentait ému à
-l’aspect de Beata, et il comprenait le sens de cette émotion, dont il
-était effrayé. Oserait-il jamais avouer un sentiment si téméraire?
-Que dirait-on si l’on venait à découvrir que le fils de Catarina
-Sarti avait osé lever les yeux sur une noble fille de Venise, qui
-avait recueilli son enfance et sa pauvreté? Il fuyait les occasions
-de la voir; il était timide, interdit en sa présence, il balbutiait
-en répondant aux questions bienveillantes qu’elle lui adressait.
-Il recherchait la solitude et les livres qui pouvaient nourrir
-et accroître ses illusions. La nature, le paysage et ses beautés
-mystérieuses, qui sont inaccessibles au vulgaire, et qui ne se révèlent
-qu’aux yeux éclairés par le foyer intérieur du sentiment, parlaient à
-son imagination un langage nouveau. Tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il
-lisait et tout ce qu’il entendait, prenait la forme de l’objet aimable
-qui s’élevait dans son âme comme un astre radieux. Dans une telle
-disposition d’esprit, Lorenzo trouva sous sa main _la Nouvelle Héloïse_
-de Rousseau. Ce livre fameux, qui a ému le XVIII^e siècle, et qui a été
-traduit dans toutes les langues de l’Europe, exerça sur l’imagination
-de ce jeune homme une action puissante. Le monde un peu factice
-que s’était créé Rousseau, ce mélange d’idéal et de réalité où les
-sentiments éternels du cœur humain se mêlent aux sophismes de l’esprit,
-où les discussions philosophiques entravent souvent l’épanchement
-de l’âme, où les caractères semblent plutôt la personnification de
-principes abstraits que des êtres pris dans la nature, tous ces
-défauts, qui ont été souvent relevés dans le roman de Jean-Jacques,
-n’empêcheront pas qu’il ne soit recherché et lu avec avidité par les
-organisations tendres et poétiques. On a beau faire, la jeunesse
-n’écoute point les sermons et se rit des froids pédagogues qui parlent
-de l’amour comme d’un poison dont ils n’ont pu goûter les délicieuses
-amertumes. Loin de se laisser effrayer par le danger qu’on lui signale,
-elle s’y précipite, et ce n’est qu’après s’être sauvée du naufrage
-qu’elle est disposée à entendre les avis qu’on lui a prodigués avant
-l’heure. C’est ainsi que chaque génération recommence le même voyage et
-chante l’éternelle chanson du _renouveau_. La jeunesse d’ailleurs n’est
-point accessible à la vérité pure et sans alliage. Ce qui l’intéresse
-avant tout, c’est le spectacle de la grandeur morale aux prises avec
-le destin, c’est la lutte des sentiments contre les préjugés, c’est
-le triomphe de la passion sur l’égoïsme de famille. Telles sont aussi
-les qualités qui font de _la Nouvelle Héloïse_ un livre d’un attrait
-singulier pour les cœurs tendres et les imaginations ardentes. Le
-caractère de Saint-Preux, sa position subalterne dans la famille de
-Julie, les moyens par lesquels il parvient à toucher son cœur, les
-obstacles qu’il rencontre, ces deux jeunes filles si étroitement
-unies et d’une tournure d’esprit si différente, les personnages
-secondaires qui se groupent autour des deux amants, les idées hardies
-que l’auteur soulève, l’admirable paysage où Rousseau a placé les rêves
-de son génie, tous ces détails de l’économie domestique et de la vie
-bourgeoise, où la musique et la poésie italienne occupent une si grande
-place, devaient frapper notre adolescent. Aussi se mit-il à dévorer ces
-pages éloquentes, qui semblaient traduire les émotions secrètes de son
-cœur. Il s’identifiait avec le héros dont il aurait voulu partager la
-destinée. Il le suivait dans les bosquets de Clarens, et se laissait
-conduire avec lui dans les bras de Julie, qui lui imprimait sur les
-lèvres le fatal et divin baiser. Tous les incidents de cette fable
-touchante, où Rousseau a esquissé comme un tableau de la société que
-pressentait son âme, excitaient d’autant plus l’intérêt de Lorenzo,
-qu’il y trouvait une certaine analogie avec sa propre situation dans la
-maison du sénateur.
-
-Derrière le bois qui couronnait les hauteurs de la villa Cadolce,
-il y avait un petit chemin, un _stradotto_ tortueux et solitaire,
-qui conduisait jusqu’au village de la Rosâ, et de l’autre extrémité
-allait aboutir à la grande route de Cittadella. Ce chemin était bordé
-d’un côté par le talus du parc et par un ruisseau qui en baignait
-les contours, et de l’autre côté par une haie vive, touffue et
-fort irrégulièrement plantée, qui déversait en tous sens sa riche
-végétation. Des rameaux d’aubépine et de mûrier sauvage s’échappaient
-de la haie, qui ne pouvait les contenir, et allaient s’entrelacer aux
-branches folles des arbres, formant ainsi une voûte de verdure qui
-préservait le chemin de l’ardeur du soleil. Une grande allée traversait
-le parc, et au fond de cette avenue on apercevait le toit de la villa,
-où les paons étalaient leur plumage d’or, remplissant les échos de
-leurs cris plaintifs.
-
-Par une belle matinée de printemps, Lorenzo se promenait dans la grande
-allée du parc de la villa Cadolce. Le cœur rempli d’inquiétude et de
-cette fièvre de bonheur que donne la première atteinte du mal sacré,
-il avait quitté brusquement sa chambre, et marchait sans but devant
-lui, respirant à longs traits l’air fluide et chargé d’aromes que
-l’aurore répand autour d’elle, comme pour annoncer l’arrivée du jour.
-Les feuilles des arbres, encore trempées de rosée, jetaient mille
-reflets divers qui égayaient le regard et provoquaient une délicieuse
-sensation de fraîcheur. Les oiseaux babillaient dans les bocages, et
-du milieu de leur concert, toujours le même et pourtant toujours
-nouveau, s’élevaient quelques notes pénétrantes qui semblaient révéler
-une joie plus vive, une sensibilité plus exquise. Je ne sais quel
-poëte indien a dit que le langage des oiseaux fut compris un jour par
-un couple d’amants qui promenaient leur bonheur à l’ombre des forêts,
-et qu’ils parvinrent à s’entretenir avec les plus éloquents de ces
-chantres merveilleux. Cette fiction ingénieuse, comme toutes celles de
-la poésie primitive, renferme une observation profonde, et l’histoire
-touchante de Philomèle et de Progné nous offre, ainsi que toutes les
-métamorphoses de la fable antique, un témoignage de cette croyance
-universellement répandue, que l’amour est la source de la poésie, de la
-musique et de la science des choses divines.
-
-Le soleil s’élevait sur l’horizon et commençait à traverser ces légers
-nuages du matin qui l’entourent comme une auréole. Une atmosphère déjà
-tiède, toute saturée de parfums, d’étincelles et de bruits joyeux,
-remplissait l’âme du jeune Lorenzo d’un bien-être ineffable. Arrivé
-au bout de la grande allée, il franchit le ruisseau qui servait de
-limite au parc, prit le chemin qui conduisait à la Rosâ, et se perdit
-sous des arceaux de verdure. La fleur blanche des cerisiers jonchait
-le chemin, et dans les éclaircies des buissons lumineux on voyait
-reluire et s’agiter des myriades d’insectes, de papillons et de timides
-fauvettes qui voltigeaient autour de leur couvée nouvelle. L’ombre,
-la fraîcheur et le silence conviaient à la rêverie, et laissaient
-errer l’esprit au milieu de ce pétillement sourd et mystérieux qui
-est la vie de la nature, et que le génie de Beethoven a pu seul
-reproduire dans la deuxième partie de la _Symphonie pastorale_. Lorenzo
-cheminait lentement, savourant en lui-même les plus douces espérances,
-lorsqu’une voix un peu fruste se fit entendre au loin. _Trà, là là_....
-Et ce refrain, qui terminait une cantilène villageoise, se répandit
-dans les sinuosités du chemin comme la vibration prolongée d’un
-instrument rustique.
-
-Après un instant de silence, la voix reprit son élan et fit entendre
-de nouveau les mêmes notes, _là.... là_, ... lesquelles, suspendues
-longtemps dans les airs, exhalèrent un parfum de gaieté franche et
-naïve qui fixa l’attention de Lorenzo, parce qu’il crut reconnaître la
-voix de Giacomo. C’était lui, en effet, qui s’en venait à califourchon
-sur un âne en chantant comme un bienheureux. «_Eh! viva, il nostro
-caro Lorenzo!_ lui dit-il en l’apercevant. Qu’il y a longtemps qu’on
-ne vous a vu, _per Bacco_! et comme vous voilà grandi! Pourquoi donc
-oubliez-vous ainsi vos amis de La Rosâ, où nous parlons si souvent
-de vous? Hier encore je disais à Zina, que vous connaissez: «Que je
-voudrais voir ce brave Lorenzo depuis qu’il est devenu un _bel signore_
-et aussi savant, dit-on, que le curé de Cittadella!—Ah! répondit-elle,
-il ne pense guère à nous, _povera gente_; nous n’avons ni le langage ni
-les belles manières des _cavalieri_ parmi lesquels il vit.»
-
-—Vous me faites injure, mon cher Giacomo, en me prêtant de tels
-sentiments, répliqua vivement Lorenzo. Je ne suis point un _signore_,
-comme vous voulez bien le croire, et je suis loin d’avoir oublié les
-bonnes gens qui m’ont vu naître et qui ont entouré mon enfance d’une
-affection si cordiale.
-
-—Il ne faut pas vous fâcher de mes paroles, répondit Giacomo avec
-bonhomie, car je ne pensais point à mal en vous rapportant les
-caquetages de cette mauvaise langue de Zina, qui vous aime bien
-pourtant, et qui est toute fière d’avoir été pour quelque chose dans
-votre bonheur. Vous rappelez-vous, _caro Lorenzo_, cette belle nuit
-de Noël où nous fûmes introduits pour la première fois à la villa
-Cadolce? Avec quelle présence d’esprit Zina répondit aux questions
-que lui faisait la signora sur votre compte! Dame!... il y a déjà
-quelques années de cela, et vous avez bien changé depuis lors, _per
-Bacco_! Vous voilà comme le fils de Son Excellence, et, puisqu’on a
-vu des rois épouser des bergères, pourquoi donc la fille du sénateur
-n’épouserait-elle pas....
-
-—Est-ce que tu t’imagines, Giacomo, que les choses de ce monde se
-passent comme dans la belle histoire de Silvio et de Nisbé, que je t’ai
-entendu raconter si souvent? répondit Lorenzo en coupant brusquement la
-parole à son interlocuteur. Ce sont là des folies qu’il faut laisser
-dans les contes de nourrices où tu les as puisées. La signora Beata
-est trop grande dame pour penser à un pauvre garçon comme moi, sans
-autre avenir que la protection que lui accorde son père. La fille d’un
-sénateur de Venise est bien autrement difficile que la fille d’un roi,
-fût-elle née, comme la charmante Nisbé, du baiser d’une immortelle.
-
-—Bah! bah! dit Giacomo, on a vu des choses moins surprenantes, et
-_san Pietro e san Paolo_ disent positivement qu’il n’y a que les
-montagnes qui ne se rencontrent jamais. _Addio_, signor Lorenzo, voilà
-le jour qui s’avance, et il faut que j’aille au marché de Cittadella.
-Au revoir, _arri malandrino_,» dit-il en frappant des deux talons sur
-sa piteuse monture, qui trottinait conformément au proverbe: _Chi va
-piano, va sano_.
-
-Et Giacomo s’éloigna en lançant par-dessus les arbres son joyeux
-refrain, qui retentit dans les airs et s’éteignit peu à peu comme
-le frais gazouillement de l’alouette matinale «qui se balance dans
-l’espace, puis s’interrompt tout à coup pour s’écouter elle-même et
-jouir de la douceur de ses propres concerts.»
-
- Qual lodoletta che ’n aere si spazia
- Prima cantando, e poi tace contenta
- Dell’ ultima dolcezza che la sazia[14].
-
-Tout ému de la conversation qu’il venait d’avoir avec Giacomo, qui
-avait touché à la corde sensible de son cœur, Lorenzo, au lieu de
-poursuivre son chemin et d’aller à La Rosâ ainsi qu’il en avait
-l’intention, s’en retourna tristement au château. La matinée était déjà
-fort avancée, et le soleil radieux inondait la grande allée du parc
-de ses rayons pénétrants, qui faisaient rechercher les coins ombreux,
-propices au recueillement. Arrivé près du palais, il se détourna à
-main gauche et prit une petite allée transversale qui aboutissait à
-un bosquet où Beata avait l’habitude de se réfugier pendant certaines
-heures de la journée. Ce bosquet, entouré de bancs de repos, était
-formé par un taillis épais entremêlé d’arbres fruitiers de toute
-espèce, qui donnaient à ce réduit l’aspect d’un verger délicieux où
-l’utile se mêlait à l’agréable, conformément à la poétique de Palladio
-sur les maisons de plaisance. Un treillis tapissé de chèvrefeuille
-et de plantes grimpantes ne laissait pénétrer dans ce sanctuaire
-qu’une lumière attiédie, qui colorait le feuillage sans le traverser.
-Des statues représentant les muses avec leurs différents attributs
-longeaient l’avenue, au bout de laquelle le regard se reposait sur un
-parterre où des roses, des œillets et des citronniers encadraient un
-bassin de marbre que remplissait bruyamment un jet d’eau intarissable.
-Ce lieu semblait avoir été disposé pour convier aux doux épanchements
-de l’âme, pour évoquer cette fantaisie aimable qui est le rayonnement
-des natures bien douées. Contenue ainsi dans des limites qui la
-charmaient sans l’étonner, l’imagination satisfaite n’entrevoyait pas
-de plus vastes horizons ni un monde meilleur.
-
-Lorenzo, qui s’avançait lentement vers le bosquet où il s’était trouvé
-tant de fois avec Beata, crut apercevoir à travers le feuillage les
-reflets d’une robe blanche qui le firent tressaillir. Il n’osait plus
-faire un pas, ses jambes tremblaient sous lui, et son cœur battait
-violemment dans sa poitrine. Il essaya de se raffermir et de passer
-à côté sans y jeter les yeux, feignant une indifférence et une
-tranquillité dont la passion s’enveloppe souvent pour mieux dissimuler
-sa faiblesse; mais il ne put aller plus loin et resta immobile derrière
-un bouquet de lilas qui, fort heureusement, le dérobait à la vue.
-
-Quelle est donc cette mystérieuse puissance d’une première affection
-qui transfigure tout à coup l’objet aimé et l’enveloppe d’une
-atmosphère magique qui se communique à tout ce qui l’approche? Cette
-robe blanche, dont les reflets lointains font tressaillir Lorenzo, il
-l’avait vue bien souvent sans aucune émotion et sans se douter qu’elle
-pût jamais devenir pour lui un signe d’ineffables souvenirs. Maintenant
-il ne l’oubliera jamais, et jusqu’à son dernier soupir elle flottera
-devant ses yeux comme un symbole de sa jeunesse et de ses divines
-espérances. O savants qui ne croyez point aux miracles, pas même à
-ceux que Dieu accomplit chaque jour par vos mains, qu’est-ce donc que
-l’amour, si ce n’est un miracle permanent qui est aussi vieux que le
-cœur de l’homme?
-
-Son trouble s’étant un peu calmé, Lorenzo regarda timidement à
-travers les interstices du treillis; il vit Beata et Tognina, qui
-causaient ensemble. Beata était vêtue en effet d’une robe blanche un
-peu traînante qui lui dessinait la taille, et un fichu de soie noire,
-jeté négligemment sur ses belles épaules, couvrait imparfaitement
-d’inappréciables trésors, en faisant ressortir l’éclat et la
-morbidesse de son teint. Une rose fixée au milieu du sein, deux
-boucles de cheveux qui descendaient sur son cou gracieux, donnaient
-à sa physionomie pleine de charme je ne sais quel air sérieux et
-attendri qui se combinait heureusement avec la gaieté du jour et la
-fraîcheur printanière du paysage. Elle tenait à la main une ombrelle
-de soie à ramages, qui la préservait de ces mille petits insectes qui
-tourbillonnent follement à la suite d’un rayon de soleil. Tognina,
-moins grande et plus vive dans ses allures, portait une robe à fond
-blanc varié d’arabesques aux couleurs saillantes, et sa belle chevelure
-noire était ornée d’une petite branche de jasmin qui s’inclinait sur
-l’oreille gauche. Ces deux jeunes filles, dont la mise révélait assez
-bien le caractère, formaient une de ces légères dissonances d’esprit et
-de mœurs avec lesquelles il semble que la nature se plaise à nouer les
-affections les plus douces et les plus durables. A les voir se promener
-ainsi nonchalamment au milieu d’un paysage enchanteur que l’art avait
-soumis à ses lois, ces deux charmantes personnes, dont l’ombre se
-dessinait par intervalles dans l’allée solitaire, où l’on n’entendait
-que le bruit de l’eau jaillissante, présentaient une scène exquise
-de la société polie dans un siècle de loisirs. Pour rendre toute la
-suavité d’un pareil tableau, pour exprimer l’harmonie qui résulte du
-contraste de deux femmes élégantes et bien nées, qui livrent à l’heure
-qui passe le secret de leurs cœurs, il faudrait la musique de Mozart,
-par exemple le duo du _Mariage de Figaro_ entre la comtesse et Suzanne,
-lorsque, sur une phrase aussi transparente que le plus beau jour, elles
-chantent en badinant:
-
- Che soave zefiretto
- Questa sera spirerà!
-
-«Sais-tu bien, ma chère, dit Tognina en jouant avec son éventail, que
-Lorenzo devient, ma foi, un beau garçon, et qu’il n’est plus permis de
-le traiter sans cérémonie?
-
-—Je ne le sais que trop, répondit Beata avec un accent de tristesse.
-
-—Je ne vois pas qu’il y ait lieu à prendre le deuil pour un fait
-aussi simple, répondit Tognina, et tu n’as pu croire que ton pupille
-resterait toujours un agneau de Pâques à la toison immaculée!
-
-—Non, sans doute, répondit Beata, mais je vois arriver avec peine le
-moment où il faudra me séparer de lui.
-
-—Te séparer de Lorenzo! et pourquoi donc? Tu es riche, fille unique,
-maîtresse de faire tout ce que tu veux: il faudrait être furieusement
-mélancolique pour gâter une si belle existence.
-
-—Tu en parles bien à ton aise, chère Tognina, et tu ignores les
-difficultés de ma position. La fille d’un sénateur de Venise appartient
-d’abord à la république, et puis à sa famille, qui en disposent selon
-les intérêts de l’État ou les convenances de la société. Tu es cent
-fois plus libre que moi, et il y a des jours où j’envie le sort de
-Teresa, ma camériste, qui peut, du moins, suivre les inspirations de
-son cœur.
-
-—On dirait, à t’entendre, que Lorenzo a pénétré fort avant dans le
-tien, répliqua Tognina avec malice. Après tout, où serait le mal que
-tu fusses touchée par les qualités d’un jeune homme que tu as élevé et
-qui a répondu à tes espérances? Tu n’as guère que quatre ans de plus
-que lui, et on surmonte bien des difficultés quand on aime, témoin
-l’histoire de la fameuse Bianca Capello.»
-
-Sans répondre directement à cette dernière observation, qui touchait à
-la plus vive de ses préoccupations, Beata feignit de prendre le change
-et détourna la conversation sur un autre sujet. Les jeunes amies les
-plus intimes ne se laissent pas ravir sans défense le mot suprême qui
-résume leurs plus chères pensées, et ce n’est que par distraction ou
-par le besoin qu’elles éprouvent de se voir encouragées dans leurs
-sentiments qu’elles trahissent leur secret. Beata surtout était d’une
-grande réserve, et l’idée qu’elle avait de sa dignité la rendait
-très-circonspecte dans ses paroles. Après un instant de silence que
-Tognina se garda bien d’interrompre, Beata, entraînée malgré elle vers
-le sujet qui remplissait son cœur, ajouta négligemment:
-
-«J’ai eu hier un long entretien avec mon oncle, dont tu sais
-l’affection pour Lorenzo.
-
-—Eh bien! que t’a dit le saint abbé?
-
-—Qu’il était temps de s’occuper de l’avenir de ce jeune homme, et
-qu’on ferait bien de l’envoyer à l’université de Padoue y terminer ses
-études. «Nous allons partir pour Venise, lui ai-je répondu, et là, nous
-prendrons un parti définitif.—Que ce soit le plus tôt possible, ma
-nièce,» a-t-il dit en m’étreignant doucement la main.»
-
-Quelques jours après ce dialogue significatif, dont Lorenzo n’avait pu
-saisir que quelques mots sans suite, il y eut grande réception à la
-villa Cadolce. La famille Grimani était venue rendre visite au sénateur
-Zeno, et Guadagni se trouvait au nombre des invités. Le célèbre
-virtuose pouvait avoir alors soixante et quelques années. Après avoir
-parcouru l’Europe, après avoir visité successivement Paris, Londres,
-Lisbonne, Vienne, Munich, Berlin et les principales villes de l’Italie,
-en excitant partout la plus vive admiration, Gaetano Guadigni, qui
-était né à Lodi vers 1725, était venu se fixer à Padoue en 1777, où
-il s’était fait admettre parmi les chanteurs de la chapelle, et où
-il devait mourir en 1797. Sa voix, qui avait eu jadis le caractère
-et l’étendue d’un _mezzo soprano_ d’une douceur extrême, avait perdu
-quelques notes dans le registre supérieur; mais l’âge avait épuré son
-goût, et sa grande manière de dire le récitatif et de chanter les
-morceaux expressifs en faisait encore le premier virtuose de son temps.
-On allait à Padoue tout exprès pour l’entendre, et il se montrait aussi
-facile au désir des _dilettanti_ qu’il était magnifique dans l’usage
-qu’il faisait de sa grande fortune. Guadagni avait connu les plus
-illustres compositeurs du XVIII^e siècle. Il avait connu Haendel lors
-de son premier voyage en Angleterre, en 1749, et ce maître lui avait
-confié une partie dans l’exécution de ses deux grands oratorios, _le
-Messie_ et _Samson_. Il avait eu aussi des relations avec Piccini, qui
-avait composé pour lui plusieurs opéras, et surtout avec Gluck, dont le
-mâle et vigoureux génie sut trouver des chants pleins de tendresse pour
-la voix exceptionnelle et le talent extraordinaire de son virtuose de
-prédilection. Doué d’une belle figure, comédien assez distingué pour
-avoir mérité les éloges de Garrick, qui lui donna même des conseils,
-musicien excellent, puisqu’il s’était composé plusieurs scènes qu’il
-intercalait souvent dans les opéras qui lui étaient confiés, Guadagni
-avait un caractère irascible, et il était quelquefois d’une insolence
-extrême envers les _impressarii_ et les pauvres compositeurs sans
-renommée dont il daignait chanter la musique. Piccini, malgré l’extrême
-douceur de son caractère, sut imposer à Guadagni sa volonté, et jamais
-il ne lui permit de changer une note aux rôles qu’il lui confiait.
-Quant à Gluck, qui préludait déjà à la grande révolution qu’il devait
-opérer dans le drame lyrique, il n’était pas homme à souffrir qu’un
-chanteur osât modifier la pensée dont il était l’interprète.
-
-D’une taille moyenne, chargé d’embonpoint comme l’étaient presque tous
-les sopranistes après la première jeunesse, Guadagni, avec son teint
-de cire jaune, sa poitrine grasse et son cou enfoncé dans les épaules,
-avait un peu l’air d’une vieille marquise. Il tenait toujours à la main
-une magnifique tabatière d’or, enrichie de diamants, qu’il roulait
-entre ses doigts et qu’il montrait avec complaisance. C’était un cadeau
-du grand Frédéric, et le plus riche qu’eût jamais fait ce roi, aussi
-économe que mélomane. Guadagni avait eu l’honneur de chanter devant lui
-à Potsdam en 1776. Il était fort curieux à entendre quand il se mettait
-à parler des grands personnages qu’il avait approchés, et ses jugements
-sur les compositeurs, les artistes célèbres de son temps, étaient d’une
-parfaite justesse.
-
-«De tous les maîtres que j’ai connus dans ma longue carrière,
-disait-il à l’abbé Zamaria, qui le harcelait de questions, les deux
-plus illustres ont été Haendel et Gluck. Allemands tous les deux,
-ils avaient dans le physique, dans le caractère, aussi bien que dans
-le génie, de nombreux traits de ressemblance. Grand et fort comme un
-Turc, Haendel avait une figure pleine de noblesse et un caractère
-d’une violence extraordinaire. Il ne fallait pas lui résister, ni se
-permettre le moindre changement à sa musique, si on ne voulait pas
-avoir avec lui de terribles discussions. Un jour il faillit jeter la
-Cuzzoni par la fenêtre, et sa lutte avec le célèbre Senesino a partagé
-la haute société de Londres en deux camps ennemis. Pour moi, je n’ai eu
-avec ce grand musicien que de très-bons rapports. Appelé à Londres pour
-chanter dans ses deux magnifiques oratorios, _le Messie_ et _Samson_,
-dont je n’oublierai jamais l’effet prodigieux, je me suis acquitté de
-ma tâche à la grande satisfaction du maître, qui me dit un jour avec la
-rude familiarité qui lui était propre: «A la bonne heure, voilà comment
-il faut dire ma musique! Tu n’es pas un _asino d’orecchiante_, toi; tu
-connais la composition, et tu comprends qu’on ne chante pas un morceau
-d’un style sévère et religieux comme un air de Bononcini, avec le
-sourire sur les lèvres et la bouche en cœur.» J’avoue cependant, ajouta
-Guadagni, que je n’aimais pas beaucoup à chanter les airs et les duos
-de Haendel, qui manquent de charme et qui sont constamment écrits, je
-parle des duos, dans un style fugué, où l’expression des paroles n’est
-qu’un prétexte à la science des imitations; mais ses récitatifs, et
-particulièrement ses chœurs, sont admirables, et je n’oublierai jamais
-l’émotion que me fit éprouver _le Messie_, lorsque j’entendis pour la
-première fois, au théâtre de Covent-Garden, ce chef-d’œuvre qui a été
-composé dans l’espace de vingt-quatre jours!
-
-—Cela est peut-être moins extraordinaire que vous ne le croyez,
-mon cher Guadagni, répondit l’abbé Zamaria, dont l’érudition et le
-patriotisme n’étaient jamais en défaut. Haendel, que nous pourrions
-presque revendiquer comme un élève de l’école de Venise, puisqu’il a
-été le disciple et l’imitateur de l’abbé Steffani, notre compatriote,
-qui était maître de chapelle à la cour de Hanovre, Haendel a fait
-entrer dans l’oratorio que vous admirez avec juste raison un grand
-nombre d’idées mélodiques qu’il avait déjà émises sous une autre
-forme. Accueilli avec bonté par l’abbé Steffani, qui jouissait à la
-cour de Hanovre d’une grande considération, Haendel a publié dans
-cette ville, vers 1711 ou 1712, un recueil de dix-huit _duetti_ et
-_terzetti_ avec accompagnement de basse continue, qu’il a dédiés à la
-princesse Caroline, et dont il existe plusieurs éditions. Dans ces
-duos remarquables, dont les paroles sont aussi d’un abbé italien,
-Ortensio Mauro, on reconnaît la manière de l’abbé Steffani, et l’on
-trouve le germe de presque toutes les grandes compositions que Haendel
-a produites plus tard. En voulez-vous la preuve? ajouta l’abbé Zamaria.
-Cela n’est pas sans intérêt, suivez-moi.»
-
-Quand ils furent rendus à la bibliothèque, l’abbé dit à Lorenzo:
-«Prends ce gros cahier que tu vois là-haut, c’est la partition du
-_Messie_, et voici le recueil de _duetti_ dont je parlais tout à
-l’heure.»
-
-S’étant assis au clavecin, l’abbé Zamaria se mit à feuilleter le
-recueil qu’il avait à la main en disant:
-
-«Tenez, du premier motif du second duo que voici:
-
- No, di voi non vuò fidarmi,
-
-Haendel en a fait le chœur de la première partie du _Messie: Un enfant
-nous est donné_. Le troisième motif de ce même duo:
-
- Sò per prova i vostri inganni.
-
-est devenu le thème principal du chœur de la seconde partie: _Nous
-sommes dispersés comme un faible troupeau_. Dans le troisième duo, pour
-deux voix de soprano, le motif qui accompagne ces paroles:
-
- Quel fior che all’alba ride,
-
-n’est-il pas exactement le même que celui du chœur qui termine la
-première partie du _Messie_? Avec le quatrième motif de ce même duo,
-Haendel a composé le premier duo de son oratorio, _Judas Machabée_.
-Je pourrais poursuivre cette vérification, et il me serait facile de
-vous prouver encore que le thème de la première fugue qu’on trouve
-dans _la Fête d’Alexandre_, et d’autres morceaux de cette admirable
-cantate, sont aussi indiqués dans ce recueil de _duetti_ que Haendel a
-composés sous l’influence incontestable de l’abbé Steffani. Du reste,
-ajouta l’abbé Zamaria, Haendel, dont le génie n’est pas sans quelque
-ressemblance avec celui de notre Benedetto Marcello, son contemporain,
-a procédé comme tous les hommes supérieurs, qui puisent dans les
-souvenirs et dans les émotions naïves de la jeunesse le thème des
-savantes conceptions de leur maturité. N’est-ce pas ainsi, après tout,
-que se développe toute chose en ce monde, et la civilisation n’est-elle
-pas comme un arbre séculaire dont la séve, renouvelée sans cesse par la
-culture, porte des fruits toujours nouveaux?
-
-—A l’appui de votre observation aussi profonde que judicieuse,
-répondit Guadagni, je puis vous citer aussi l’exemple de mon illustre
-ami, _il cavaliere_ Gluck. Les ouvrages qui lui ont valu en France une
-si grande renommée ne sont, pour ainsi dire, que la transformation de
-ceux qu’il avait composés dans sa jeunesse. L’ouverture d’_Armide_,
-par exemple, est la même que celle de son opéra de _Telemaco_, qu’il a
-écrit pour moi il y a de cela une trentaine d’années, et avec le motif
-d’un chœur de ce même opéra il a fait l’introduction de l’ouverture
-d’_Iphigénie en Aulide_. Je n’ai pas besoin de vous apprendre que
-l’_Alceste_ et l’_Orphée_, qu’il a arrangés pour l’Académie royale
-de musique de Paris, sont, à peu de chose près, les mêmes ouvrages
-qu’il a composés à la cour de Vienne de 1762 à 1764. Ah! que de
-souvenirs réveille en moi l’année mémorable de 1762 qui vit naître
-la partition d’_Orfeo_[15], dont je puis me flatter d’avoir au moins
-inspiré l’idée! J’étais jeune alors, ajouta Guadagni en poussant un
-gros soupir, dans la plénitude de mes facultés, et je pouvais affronter
-sans crainte les regards d’un public avide de m’entendre. Il me semble
-voir encore la belle Marie-Thérèse dans sa loge impériale, entourée de
-sa cour, passant son mouchoir sur ses yeux remplis de larmes pendant
-l’exécution de cette musique divine! Gluck était dans le ravissement,
-il m’embrassait dans les coulisses comme un enfant, et lorsque après la
-huitième représentation l’impératrice le fit appeler dans sa loge pour
-lui témoigner sa satisfaction en lui disant: «Où avez-vous donc trouvé,
-_maestro_, toutes les belles choses que nous venons d’entendre?—Dans
-le désir de plaire à Votre Majesté et _là_,» dit-il en posant la main
-sur son cœur.»
-
-Pendant que l’attention de l’abbé Zamaria était tout entière concentrée
-sur Guadagni, Beata, qui faisait les honneurs de sa maison avec une
-grâce parfaite, réservait tous ses soins pour la famille Grimani.
-Le chevalier ne la quittait pas d’un instant, et elle paraissait
-écouter avec plaisir les propos agréables qu’il lui adressait avec
-cette aisance et ce contentement de soi-même que les gens bien élevés
-comptent parmi leurs priviléges. Lorenzo, en voyant Beata, si attentive
-pour son hôte, incliner la tête pour mieux entendre ce qu’il lui disait
-et répondre par un sourire aux paroles du chevalier, éprouvait un
-sentiment confus de jalousie et d’humiliation qu’il faut avoir ressenti
-pour en connaître l’amertume. Ni l’esprit ni même le génie reconnu
-et proclamé de tous ne peuvent tenir lieu, dans un certain monde, de
-cette grâce de manières, de cette urbanité de langage que vous donnent
-l’éducation et la naissance. Il y a tel homme médiocre qui marche sans
-efforts et foule d’un pied léger le parquet d’un salon où tremble dans
-un coin le poëte ou le penseur illustre. Voyez-vous ce jeune homme aux
-formes délicates qui indiquent la race, à l’intelligence débile qui
-effleure toutes choses sans rien pénétrer, au cœur tempéré par les
-convenances, et qui laisse tomber de ses lèvres de rose quelques rares
-monosyllabes sans accent et sans vie? C’est le fils de famille, c’est
-le héros des femmes de haut lieu, qu’il séduit par la coupe de son
-habit et une imperturbable assurance. Le chevalier Grimani appartenait
-à cette lignée des Léandre, des Lindor et des don Ottavio, qui devient
-si nombreuse dans les sociétés défaillantes, et dont le type, d’une
-grâce suprême, a troublé le repos de la Grèce. Oui, c’est le faible
-Pâris qui a tourné la tête de la belle Hélène et qui l’a enlevée à ses
-dieux domestiques, et c’est également à ce débile rejeton de la race du
-vieux Priam que les trois immortelles ont soumis le jugement de leur
-querelle. Ah! les femmes, pour être des déesses, n’en restent pas moins
-de leur sexe, et la sage Minerve elle-même n’a jamais pardonné au beau
-Pâris son verdict en faveur de Vénus.
-
-Le chevalier Grimani, qui était jeune et de haute naissance, avait
-toutes les qualités aimables d’un homme du monde. D’un extérieur
-agréable, l’esprit assez cultivé et d’une parfaite distinction, il
-était digne assurément d’attirer l’attention de Beata. Aussi Lorenzo
-ne pouvait le voir sans en être douloureusement affecté, et, sans se
-rendre bien compte de ce qu’il éprouvait, il regardait d’un œil d’envie
-ce noble et brillant Vénitien qui venait troubler par sa présence les
-rêves innocents de son cœur. Soit que Beata fût réellement sensible
-aux soins empressés que lui rendait le chevalier, soit qu’elle voulût
-rompre des habitudes qui lui paraissaient maintenant dangereuses, il
-est certain qu’elle était depuis quelque temps d’une extrême réserve
-avec Lorenzo, et c’est à peine si devant le monde elle avait l’air
-de s’apercevoir qu’il était là, dans un coin, épiant ses moindres
-mouvements. Il faut avoir été pauvre et jeté par la destinée au milieu
-d’une société jalouse de ses priviléges, il faut avoir aimé une femme
-que le prestige de quelques années de plus, celui de la naissance et
-de la beauté, dérobaient à toutes vos espérances, pour comprendre la
-situation pénible du jeune Lorenzo. Il se sentait mal à l’aise dans ce
-palais où il avait été accueilli avec tant de bonté; il était humilié
-de la place qu’il occupait dans la famille Zeno, et son caractère,
-aigri par un sentiment qu’il n’osait avouer à personne, commençait à
-développer les idées amères qu’il avait puisées dans les livres, et
-surtout dans ceux de Rousseau.
-
-Les personnes de distinction qui habitaient les environs de Cadolce
-furent invitées à venir passer une journée au château. On voulait
-fêter dignement la famille Grimani, qui partait le lendemain, et clore
-d’une manière brillante la saison de villégiature. On savait que, la
-santé du sénateur Zeno s’étant raffermie, il devait quitter bientôt la
-terre ferme et retourner à Venise, où l’appelaient de graves intérêts
-politiques. Aussi personne ne manquait au rendez-vous, et c’était un
-beau coup d’œil que de voir le parc de Cadolce parsemé de belles dames
-et de _cavalieri_ qui portaient leurs ombrelles et les divertissaient
-par des propos galants qui les faisaient rire aux éclats. Il existe un
-joli tableau de Tiepolo qui représente une scène pareille de galanterie
-aimable et de doux _far-niente_, au bas duquel le comte Algarotti a
-placé ces deux vers qui renferment à peu près toute la morale de la
-société vénitienne à la fin du siècle dernier:
-
- Vario è il vestir, ma il desir è un solo,
- Cercan tutti fuggir tristezza e duolo.
-
-«Sous des costumes différents, ils n’ont tous qu’un même désir: c’est
-de fuir la tristesse et la douleur.» Oh! que les temps sont changés!
-et que nous sommes loin de cette sérénité d’esprit qui ne s’occupe que
-de l’heure présente et s’attarde à goûter le bonheur sous un frais
-ombrage, sans souci du lendemain!
-
-La soirée venue, toute la compagnie s’était réunie dans le salon, qui
-était fort spacieux et qui donnait de plain-pied dans le jardin. En
-face de la porte étaient le jet d’eau, la grande allée et le bois
-qui fermait l’horizon. En attendant le souper, qui ne devait avoir
-lieu qu’à minuit, selon les habitudes de la noblesse vénitienne, qui
-aimait à prolonger ses veilles jusqu’à l’aurore, on se reposait en
-respirant la fraîcheur du soir. La journée avait été très-chaude, et
-l’atmosphère, traversée par une brise qui venait des montagnes du
-Tyrol, conservait encore cette douce moiteur qui vous dispose à la
-volupté. Le sénateur Zeno, la tête couverte d’un large chapeau de
-paille d’Italie, ses deux mains appuyées sur une longue canne à pomme
-d’or, était assis en face de la porte, au centre d’un demi-cercle que
-formaient les nombreux invités. Beata causait avec le chevalier, ayant
-à sa gauche son amie Tognina, tandis que l’abbé Zamaria s’entretenait
-avec Guadagni, dont il s’efforçait d’évoquer les souvenirs.
-
-«Mon cher Guadagni, s’écria tout à coup l’abbé, les plus belles
-paroles du monde ne valent pas, quand il s’agit de musique, un petit
-exemple. Pour nous faire mieux apprécier la différence qui existe
-entre l’_Orfeo_ de Gluck et celui que notre compatriote Bertoni a fait
-représenter à Venise avec tant de succès en 1776, et dans lequel opéra
-vous avez intercalé un air de votre composition qui a été remarqué par
-les connaisseurs, dites-nous quelque chose de la belle partition de
-l’illustre _Tedesco_. Ce sera pour la noble compagnie une bonne fortune
-que d’entendre un virtuose qui a fait les délices de l’Europe pendant
-quarante ans.»
-
-Après s’être fait un peu prier et avoir beaucoup insisté sur
-l’insuffisance de ses moyens, Guadagni, qui n’était pas fâché qu’on lui
-fît une douce violence, se rendit à l’invitation de l’abbé. Il s’assit
-au clavecin qui était placé à droite de la porte qui conduisait au
-jardin. Le salon n’était point éclairé; les étoiles scintillaient et
-projetaient sur le fond bleuâtre de la nuit ces lueurs incertaines
-qui ouvrent à l’imagination des perspectives infinies. L’arome des
-citronniers, le murmure de l’eau jaillissante, je ne sais quelle douce
-langueur et quel mystérieux silence, donnaient à cette scène improvisée
-un caractère presque religieux qui s’harmonisait admirablement avec
-le génie de Gluck. Au fond du bois, sur la cime de l’arbre le plus
-élevé, un rossignol faisait éclater sa touchante mélopée qui formait
-un heureux contraste avec l’art merveilleux du virtuose. Après un
-prélude insignifiant, Guadagni, dont on ne pouvait distinguer les
-traits, se mit à déclamer d’une voix nasillarde et un peu chevrotante
-l’admirable récitatif qui précède l’air du troisième acte d’_Orfeo_.
-A mesure que le récitatif développait les plaintes immortelles de
-l’époux infortuné, la voix du virtuose se raffermissait aussi, et les
-défaillances de l’âge semblaient disparaître sous les magnificences
-d’un style incomparable. Avec quelle émotion profonde Guadagni poussa
-le cri lamentable d’_Euridice! Euridice!_ ... qui retentissait dans le
-silence de la nuit comme s’il eût été répercuté par les échos des lieux
-ténébreux! Et lorsqu’à la fin de cette belle invocation Orfeo s’écrie:
-_Son disperato!_ ... chacun se sentit tressaillir au fond du cœur. Il
-serait impossible d’exprimer par des paroles la manière dont l’artiste
-sut rendre le cantabile sublime qui suit le récitatif:
-
- Che farò senza Euridice?
- Dove andrò senza il mio bene?
-
-Ce vieillard ridicule, dont les manières efféminées étaient plutôt
-de nature à exciter le dégoût que l’admiration, paraissait un dieu
-inspiré en chantant cette mélodie pathétique, ce qui fit dire à l’abbé
-Zamaria qu’après avoir entendu un pareil morceau, il n’y avait plus
-qu’à s’écrier avec le poëte:
-
- Ah! miseram Eurydicen, anima fugiente vocabat,
- Eurydicen toto referebant flumine ripæ.
-
-Lorenzo avait écouté Guadagni avec le double intérêt de la curiosité et
-de la passion qui trouvait dans les plaintes d’Orphée un aliment à ses
-propres sentiments. Debout sur le palier de la porte, les yeux fixés
-sur Beata dont il épiait les mouvements, refoulant la jalousie qui le
-dévorait, il s’identifiait avec le personnage, et la musique de Gluck
-ainsi que le talent de son interprète excitèrent son émotion jusqu’aux
-larmes. Il s’enfuit de honte et alla se cacher derrière un gros
-citronnier pour donner un libre cours à sa douleur. Inquiète de cette
-disparition, retenue par les convenances et la crainte de se trahir,
-Beata se leva lentement, et, feignant d’avoir besoin de marcher un peu,
-elle prit le bras de Tognina et s’en alla dans le jardin. Elle aperçut
-Lorenzo qui sanglotait dans un coin. Sans oser l’aborder, comme elle
-le faisait autrefois, elle errait autour de lui comme une âme indécise
-qui hésite à franchir le dernier degré qui sépare la pudeur de l’amour.
-Elle l’observait de loin, jetant sur lui un regard plein d’inquiétude
-et de tendresse.
-
-Le lendemain de cette soirée, la famille Grimani quitta la villa.
-On était au mois d’octobre. Le départ du sénateur pour Venise était
-irrévocablement fixé et devait avoir lieu sous peu de jours. Lorenzo,
-qui était resté quelque temps sans voir sa mère, préoccupé qu’il était
-par le nouveau sentiment qui remplissait son âme, résolut d’aller lui
-faire ses adieux et de passer une journée à La Rosâ, où il n’avait
-fait que de rares apparitions depuis son entrée dans la famille Zeno.
-Le bruit de l’arrivée de Lorenzo s’étant répandu dans le village,
-une foule de curieux accourut bientôt et remplit la petite maison
-de Catarina Sarti. Zina, qui était mariée depuis quelques mois, son
-père Battista Groffolo, et Giacomo furent invités à partager un repas
-modeste que Catarina avait préparé pour fêter la présence de son fils.
-Au milieu de la joie et de la cordialité qui présidaient à cette
-réunion presque de famille, chacun des convives adressait à Catarina
-des compliments sur Lorenzo, sur ses belles manières, sur l’instruction
-qu’il avait acquise et le brillant avenir qui l’attendait. La pauvre
-mère, toujours craintive dans ses prévisions, n’accueillait ces
-compliments qu’avec tristesse: elle ne pouvait pas se dissimuler que
-le départ de Lorenzo allait la priver de la plus grande joie de sa
-vie, et que, si elle avait déjà beaucoup souffert depuis qu’il avait
-été adopté par le sénateur Zeno, elle souffrirait encore davantage
-d’une séparation dont elle n’entrevoyait pas le terme. Sans doute il
-lui serait facile d’aller de temps en temps le voir à Venise; Lorenzo,
-de son côté, pourrait accourir auprès de Catarina au moindre désir
-qu’elle lui en manifesterait; mais de pareilles raisons ne sont jamais
-suffisantes pour dissiper les inquiétudes d’une mère. Aussi est-ce les
-larmes aux yeux qu’elle écoutait toutes les belles choses qu’on disait
-de son fils, et c’est en vain que Giacomo lui citait doctoralement
-l’autorité de saint Pierre et de saint Paul, pour lui apprendre à se
-soumettre avec résignation à la volonté de Dieu: elle ne répondait rien
-et pleurait en silence.
-
-Après le dîner, qui se prolongea assez tard dans l’après-midi, après le
-départ des convives et leurs joyeuses félicitations, Catarina, prenant
-Lorenzo par la main, le fit asseoir auprès d’elle, sur le banc de
-pierre qui était sous la treille, devant sa maison. Une belle soirée
-d’automne commençait à peine, et le soleil couchant dardait sur la
-treille, et sur le figuier qui en était le soutien, ces rayons dorés et
-affaiblis qui donnent à tous les objets un aspect doux et mélancolique.
-La porte de la maison entr’ouverte laissait apercevoir un intérieur
-modeste, mais d’une propreté exquise. Au chevet du lit, on voyait un
-christ d’ivoire avec un bénitier au-dessous et une branche de buis; sur
-la cheminée, une image de la _Madonna_ avec l’enfant Jésus, un portrait
-du sénateur Zeno et une vieille gravure représentant un doge de la
-république de Venise. Une mandoline était suspendue avec un tambour de
-basque du côté opposé, et le plafond était garni de grappes de raisin
-attachées par un fil, en prévision des besoins de l’hiver. Tenant
-Lorenzo par la main, assise sur ce banc de pierre où elle l’avait si
-souvent couvert de ses baisers, Catarina, d’une voix émue, lui adressa
-de simples paroles qui restèrent gravées dans la mémoire du chevalier,
-et qui eurent sur sa vie une grande influence:
-
-«Mon fils, vous allez partir, vous allez quitter ce beau pays où
-votre enfance a été si heureuse et si sereine, loin de cette maison
-où Dieu me fit la grâce de vous donner le jour. Je ne sais combien de
-temps nous serons séparés l’un de l’autre, ni s’il me sera donné de
-vous revoir encore une fois avant de mourir; mais, quelle que soit la
-volonté de Dieu à cet égard, je m’y soumettrai sans murmures, si ce
-n’est sans douleur. Vous avez été et vous serez jusqu’à mon dernier
-soupir l’unique objet de mes plus vives préoccupations. Ayant eu le
-malheur de perdre, trop tôt, hélas! votre père, j’ai concentré sur vous
-toutes les tendresses de mon âme. J’ai pris un soin particulier de
-votre éducation, j’ai versé dans votre cœur la semence des plus pures
-doctrines, je l’ai nourri du pain fortifiant de l’Évangile, et ces
-pieux sentiments, qui vous ont déjà valu des protecteurs si généreux,
-vous attireront partout la bénédiction de Dieu et l’estime des honnêtes
-gens. Conservez donc précieusement, mon fils, ce trésor toujours
-inaltérable au fond de l’âme. Que la religion soit le guide de toutes
-vos actions: c’est le moyen le plus sûr d’être heureux dans ce monde et
-dans l’autre; car «mon joug est léger, a dit le Seigneur, et quiconque
-me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père, qui
-est aux cieux.»
-
-«Restez humble de cœur, rendez aux grands le respect qui leur est
-dû, et n’enviez aucune supériorité, car c’est la volonté de Dieu
-qu’il y ait dans ce monde des riches et des pauvres, des faibles et
-des puissants. Je ne prétends pas vous dire qu’il faille supporter
-l’injustice sans se plaindre, ni voir avec indifférence le triomphe
-de l’iniquité. Au contraire, il est bon que la conscience ne tombe
-jamais dans un lâche engourdissement, et qu’elle flétrisse, au moins en
-silence, les actes coupables qui échappent pour un jour à la justice
-des hommes; mais il faut prendre garde de confondre l’indignation
-que doit toujours exciter le mal avec l’orgueil qui, en troublant la
-sérénité de l’âme, empêche de voir la vérité. Tout se tient en nous,
-mon fils, et un vice du cœur produit bientôt une erreur de l’esprit.
-N’est-ce pas ainsi que les anges rebelles, pour n’avoir pu supporter
-la gloire de Dieu, ont méconnu sa toute-puissance et ont dû à la plus
-mauvaise des passions la perte de la félicité suprême?
-
-«Je ne suis qu’une simple femme et n’ai reçu qu’une instruction
-modeste; mais votre père, qui était fort éclairé et qui avait beaucoup
-étudié pour se rendre digne des emplois de la république, me disait
-souvent que ce qu’on appelle la science est d’un bien faible secours
-dans les épreuves de la vie. C’est par le caractère que les hommes
-sont grands et forts, disait-il, et le caractère se forme lentement
-par la discipline et les bons exemples. Il importe donc de s’habituer
-de bonne heure à aimer le bien et surtout à le pratiquer, car des
-principes qui n’aboutissent pas à des actions efficaces ressemblent à
-cet arbre stérile dont parle l’Évangile, qui n’est bon qu’à être jeté
-au feu. Aussi défiez-vous des belles paroles, «n’ouvrez pas votre âme à
-toutes sortes de personnes,» comme dit l’_Ecclésiaste_: soyez prudent
-et réservé avec les inconnus. Une page de la vie d’un homme vous en
-apprendra plus sur son caractère que les plus beaux discours. L’esprit
-est un flambeau qui a besoin d’un support, et dont la lumière ne
-projette qu’une clarté douteuse, si elle n’est alimentée par le souffle
-du sentiment.
-
-«Jésus se trouvant un jour assis à table dans la maison d’un nommé
-Simon, il survint une jeune femme portant un vase d’albâtre tout rempli
-de parfums exquis qu’elle versa sur la tête du Seigneur. Les disciples
-se récrièrent contre cet élan irréfléchi, disant qu’on aurait pu faire
-un meilleur emploi d’une chose aussi précieuse. Jésus, qui les avait
-entendus, leur répondit: «N’affligez pas cette femme, qui a bien agi
-envers moi.» Par cet exemple, Notre-Seigneur a voulu confondre la
-prudence des sages et montrer combien la raison est impuissante à
-comprendre les miracles de l’amour. Oui, mon fils, «il n’y a rien au
-ciel et sur la terre de plus doux et de plus fort que l’amour...,» et
-nous serions bien peu de chose sans la grâce qui suscite et féconde nos
-volontés.
-
-«En déposant au fond de notre cœur la notion du bien et du mal, Dieu
-l’a mise à la portée de la plus humble de ses créatures et à l’abri de
-toute controverse. Écoutez donc cette voix intérieure qui accompagne
-comme un écho chacune de vos actions: elle ne vous trompera jamais.
-Il importe à notre bonheur autant qu’à notre salut de préserver le
-cœur de toute souillure et de purifier la volonté par la prière, comme
-la flamme purifie l’or de tout faux alliage. C’est là qu’est notre
-force, c’est là qu’est la source de notre grandeur morale. C’est dans
-ce grand foyer que vous puiserez, mon fils, l’inspiration pour vous
-guider dans la vie et celle qui communique au génie le germe des plus
-belles conceptions, car _le royaume de Dieu est au-dedans de nous_, dit
-l’Évangile.
-
-«Ayez toujours présente à l’esprit cette grande vérité, qui est le
-fondement de toutes les autres, qu’il y a un Dieu tout-puissant,
-créateur du ciel et de la terre, dont la Providence veille sur nous
-et juge nos cœurs. Si nous n’avions la certitude de l’existence d’un
-être suprême par la révélation, par l’Évangile et par l’Église vivante,
-nous en trouverions la preuve dans le spectacle de l’univers, dans les
-nobles sentiments que nous inspire la vertu, dans l’horreur que nous
-fait éprouver le vice triomphant, dans l’enthousiasme qu’excitent en
-nous les belles actions et les œuvres du génie. Ce sont là les diverses
-manifestations d’une âme immortelle qui se ressouvient de son origine
-céleste. Nés dans le péché, nous avons été rachetés par le sang de
-Jésus-Christ, dont l’intercession divine nous a reconquis notre libre
-arbitre. Maître de choisir maintenant entre le bien et le mal, l’homme
-est d’autant plus responsable de ses actes qu’il peut fortifier sa
-volonté par le secours de la grâce qui descend dans le cœur de tous
-ceux qui l’invoquent avec sincérité.
-
-«Soyez ferme dans vos bonnes résolutions, mon fils; marchez hardiment
-dans le droit sentier de Jésus-Christ, et, quoi qu’il arrive, ne vous
-laissez intimider ni par les railleries des esprits forts, ni par les
-menaces des méchants. «Que votre paix intérieure ne dépende pas de la
-langue des hommes.» Faites le bien, et comptez sur la justice de Dieu.
-«S’il y a quelque joie en ce monde, elle est le partage d’un cœur
-pur, et, s’il y a un endroit où règnent l’affliction et l’inquiétude,
-c’est dans une mauvaise conscience.» Attendez-vous à des revers, à des
-mécomptes dans vos projets; préparez votre âme à subir l’injustice
-et votre corps à supporter la douleur. Cette vie n’est qu’une
-préparation à une vie supérieure, une épreuve qui nous est imposée pour
-essayer notre courage. Tout ce qui vient des hommes est imparfait et
-transitoire; les plaisirs des sens s’épuisent vite et passent comme une
-ombre; il n’y a d’infini que les plaisirs de l’esprit, qui cherche à se
-prouver à lui-même les grandes vérités que nous tenons de la foi et du
-sentiment.
-
-«Avant de finir cet entretien où mon cœur s’épanche avec tant
-d’abandon, comme si j’avais le pressentiment que je vous vois pour la
-dernière fois, et où il me semble que Dieu m’ait inspiré des idées et
-un langage fort au-dessus de mon intelligence, comme s’il eût voulu
-vous parler par ma voix, laissez-moi vous prémunir encore contre un
-danger sans doute imaginaire, mais qu’il est de mon devoir de vous
-signaler. Ai-je besoin de vous dire combien doit être respectée par
-vous la noble fille qui vous a recueilli et qui vous a honoré d’une
-affection de sœur? Vous lui devez tout, l’instruction que vous avez
-reçue, le bien-être dont vous jouissez, et le brillant avenir qui
-vous attend. Si jamais vous sentiez votre cœur envahi par des rêves
-impossibles, j’aime à croire que vous repousseriez loin de vous une
-idée coupable qui ferait votre honte et votre malheur. Je ne m’explique
-pas davantage,» ajouta Catarina en jetant sur son fils un regard
-scrutateur qui le fit pâlir.
-
-Après un moment de silence qui parut bien long à Lorenzo:
-
-«Et maintenant je n’ai plus rien à vous dire, mon fils, reprit-elle, si
-ce n’est de garder le souvenir de cette soirée. Restez fidèle à la foi
-de votre mère, méditez sur les belles maximes de votre père, honorez sa
-mémoire. N’oubliez jamais que, sous cette terre bénie que vous foulez
-d’un pied si distrait, gémissent les méchants dans la nuit éternelle,
-et qu’au-dessus de votre tête, par delà ce soleil qui nous éclaire et
-nous inonde de sa clarté, est le séjour des bienheureux, celui des
-anges et du Seigneur.»
-
-Catarina se leva alors, et, après avoir béni son fils, elle le pressa
-contre son cœur avec effusion. Ayant fermé la porte de sa petite maison
-et mis la clef dans sa poche, ils sortirent tous deux de dessous la
-treille où le pauvre chardonneret aveugle ne chantait plus depuis
-longtemps. Arrivés aux dernières maisons du village, ils quittèrent la
-grande route et prirent un chemin qui conduisait à travers champs à la
-villa Cadolce. C’était la saison des vendanges. La population de La
-Rosâ était répandue dans les vignes hautes et touffues qui sillonnent
-ces belles campagnes, et qui s’enroulent amoureusement autour d’arbres
-vigoureux plantés de distance en distance, comme les colonnes d’une
-arcade. Du milieu de cette verdure déjà ternie et jaunissante
-s’élevaient des bruits, des éclats de rire et des chants joyeux qui
-attristaient la pauvre mère, dont le cœur était si rempli d’angoisse.
-Les passants, qui s’en retournaient au village, saluaient Catarina et
-s’arrêtaient pour féliciter Lorenzo de son départ, dont tout le monde
-était instruit; c’étaient des _addio_ et des souhaits de bonheur à
-n’en plus finir. La soirée était avancée; le soleil ne lançait plus
-que ces lueurs intermittentes et rougeâtres qui donnent au paysage
-une teinte sombre et religieuse. La terre, dépouillée de ses fruits,
-exhalait un parfum salutaire et doux au cœur du laboureur. Catarina
-et Lorenzo marchaient sans se dire un mot, sans oser interrompre ce
-silence éloquent qui s’établit entre deux âmes quand elles se sentent
-à l’unisson l’une de l’autre. Ils étaient arrivés ainsi, sans s’en
-apercevoir, dans une grande plaine remplie de chaume, où un troupeau de
-moutons errait et broutait çà et là jusqu’au pied d’une colline qui en
-limitait l’horizon. L’_Angelus_ venait de sonner au clocher de La Rosâ,
-et aucun bruit humain ne se faisait plus entendre au milieu de ces
-champs où l’infini de la nuit s’ajoutait à l’infini du silence, lorsque
-s’éleva la voix monotone d’un pâtre qui était couché nonchalamment sur
-le penchant de la colline, d’où il observait son troupeau: il charmait
-ses loisirs par un de ces chants traditionnels dont personne ne connaît
-l’origine. Composée de quelques notes qui n’accusaient aucune tonalité
-bien précise, cette mélodie agreste, que le pâtre laissait échapper
-de ses lèvres indolentes, se dilatait comme un soupir de la nature
-sur des paroles qui en exprimaient la poésie: «Oiseau, bel oiseau, où
-vas-tu si loin de moi? Tu t’envoles vers l’aurore, emportant sous tes
-ailes ma jeunesse et mon amour.» Et la _canzone_ se terminait par ce
-refrain mélancolique:
-
- Ahi!... partenza amara!
-
-«Ah! s’écria le chevalier Sarti après m’avoir raconté cette première
-partie de sa vie, quels tristes et doux souvenirs vous avez réveillés
-en moi!»
-
-
-
-
-III
-
-VENISE.
-
-
-Lorenzo Sarti avait quinze ans lorsqu’il se rendit à Venise avec la
-famille Zeno, dans le mois de novembre 1790. Le moment était favorable
-pour visiter cette ville célèbre. Un nombre considérable d’étrangers,
-surtout d’émigrés français, étaient accourus dans cette métropole
-du plaisir pour y attendre la solution prochaine, croyaient-ils, de
-ce grand drame qui devait durer cinquante ans. La présence de ces
-étrangers, appartenant presque tous à la classe élevée de la société
-européenne, faisait alors de Venise un foyer d’intrigues politiques et
-galantes, où les projets de contre-révolution se discutaient au milieu
-de folles mascarades et de joyeux festins.
-
-La révolution française de 1789 venait d’éclater au milieu de la
-paix générale et de l’heureuse concorde qui commençait à s’établir
-entre les peuples et les gouvernements; elle avait tout à coup divisé
-l’Europe en deux camps ennemis. Généreuse à son début comme une
-inspiration de sentiment depuis longtemps préparée par les études des
-esprits éclairés, elle ne tarda point à s’altérer dans son principe
-et à dépasser le but que lui avaient assigné les vrais besoins de la
-nation. Après la compression de la classe moyenne et la chute de la
-monarchie, qui, pendant des siècles, avaient travaillé de concert à
-cette glorieuse émancipation de la raison publique, la France devint
-la proie d’une horde de sophistes qui livrèrent la société et la
-civilisation aux fureurs de la basse démagogie. Ces trois périodes
-décisives de la révolution française, qui se résument dans l’assemblée
-constituante, dans la législative et la convention, marquent aussi les
-différents degrés de sympathie qu’inspira à l’Europe ce grand mouvement
-national. Il avait épuisé et dépassé les idées les plus hardies du
-XVIII^e siècle.
-
-L’esprit du XVIII^e siècle, tel qu’il se dégage de l’ensemble de ses
-travaux et de ses actes, fut un esprit de liberté ayant pour but
-l’émancipation de la nature humaine. Sous la main du christianisme et
-la tutelle de l’Église, l’homme n’avait été qu’un instrument de la
-Providence, un jouet de la grâce, dont il ne lui était pas permis de
-sonder les voies mystérieuses. Le XVIII^e siècle le relève de cette
-irresponsabilité aveugle, il brise les sceaux qui fermaient le livre
-de la vie, et c’est dans la volonté éclairée par la raison qu’il place
-désormais l’unique point d’appui de notre destinée. Telle est la
-donnée générale de ce qu’on appelle la philosophie du XVIII^e siècle,
-qui continue l’œuvre de la Renaissance, dont elle est la conséquence
-logique. En effet, le mouvement de la Renaissance, si bien caractérisé
-par Descartes dans son _Discours sur la Méthode_, s’arrête un instant
-au XVII^e siècle pour essayer une sorte de compromis avec l’autorité
-traditionnelle, d’où il ne résulte qu’une réforme timide de la
-discipline intérieure du catholicisme. Après cet essai infructueux de
-conciliation, le souffle libérateur reprend de nouveau son cours et
-renverse tout ce qui lui fait obstacle. Bientôt enfin s’accomplit le
-glorieux hyménée de l’esprit humain et de la nature prédit par Bacon,
-et dont il avait préparé d’avance l’épithalame. De ce mariage fécond et
-si longtemps retardé par la jalousie de l’Église doit naître «une race
-de géants et de héros qui étoufferont le syllogisme de la scolastique,
-délivreront le genre humain de l’ignorance et purgeront la terre de
-toute injustice.» Voilà en quels termes magnifiques le génie de Bacon
-annonce l’avénement de la science moderne qui inspire tout le XVIII^e
-siècle, depuis Voltaire jusqu’à Kant.
-
-C’est alors qu’on vit se lever comme par enchantement un groupe
-d’intelligences vives, audacieuses, pleines de confiance dans les
-ressources de l’esprit humain dont elles croyaient avoir reculé les
-bornes, s’attaquant à tous les objets, brisant tous les liens de
-l’antique discipline, réformant les vieilles méthodes, et dédaignant le
-passé, qui avait accumulé tant d’erreurs et de si profondes injustices.
-Les hommes éminents du XVIII^e siècle conçurent le vaste projet de
-changer la face de la civilisation et de commencer une ère nouvelle.
-Histoire, législation, finances, politique, morale, littérature,
-sciences, tout fut remanié et refondu par un principe nouveau qui,
-partant de la sensation, allait aboutir à la souveraineté de la raison.
-De là la prodigieuse activité de cette époque mémorable. S’appuyant
-sur la volonté comme sur un levier dont on avait méconnu la puissance,
-le XVIII^e siècle s’élance avec ravissement au-devant de l’avenir, où
-il entrevoit dans un lointain lumineux le règne de la justice et de
-l’amour. Aussi quelle joie, quels cris d’allégresse, quel enthousiasme
-s’échappent du milieu de cette folle génération, qui semble sortir
-d’un cachot et respirer pour la première fois l’air pur et fortifiant
-de la liberté! Chacun secoue ses langes, chacun dénoue sa ceinture,
-chacun s’empresse de rejeter la vieille enveloppe, comme un cilice de
-mortification trop longtemps imposé à la crédulité de l’esprit humain.
-La vieille société est attaquée de toutes parts, les distinctions
-de naissance et de fortune font place à celles de l’esprit; on se
-rapproche, on se réunit, on se répand au dehors, on se livre sans
-contrainte aux plaisirs aimables de la vie en rêvant au bonheur des
-générations futures. Tout change, tout se transforme, tout prend un air
-de fête et de jeunesse. Les arts, la poésie, et surtout la musique,
-s’empreignent d’une sensibilité plus pénétrante, et les femmes, qui
-ont joué un rôle si important dans un siècle qui a proclamé que «les
-grandes pensées viennent du cœur[16],» ne semblent-elles pas accuser
-la révolution profonde qui se fait alors dans les idées et dans les
-mœurs, non-seulement en se livrant avec plus d’abandon aux sentiments
-qui les inspirent, mais aussi en repoussant ces vieux costumes qui
-emprisonnaient leurs charmes, en revêtant ces robes élégantes aux
-couleurs joyeuses et printanières, où l’on voyait briller un goût
-exquis et une fantaisie adorables? Deux mots sacramentels, qui étaient
-dans toutes les bouches, peuvent résumer l’esprit et les tendances
-de cette grande époque d’émancipation: le mot _humanité_, qui fut
-jeté dans la circulation par un écrivain obscur[17], et qui exprimait
-admirablement les besoins de justice, d’égalité et de réformes
-sociales, qui étaient dans le cœur de tous; et le mot _nature_, par
-lequel se manifestait le mouvement scientifique qui poussait l’esprit
-humain à étudier les phénomènes du monde extérieur.
-
-De ce désordre fécond où s’élaboraient les éléments d’une société
-nouvelle, de cette bruyante insurrection contre le moyen âge et
-les institutions du passé, il nous est resté un monument curieux,
-l’_Encyclopédie_, vaste dépôt de connaissances un peu confuses, mais où
-s’agite l’esprit divin, comme il s’agitait sur le chaos qui a précédé
-la naissance du monde. En effet, cette tour de Babel fut élevée par une
-génération de travailleurs intrépides, qu’animait une foi ardente dans
-le triomphe de la raison par les progrès de l’esprit humain. L’idée
-de progrès, c’est-à dire d’une extension successive de nos facultés
-et de nos connaissances, d’une amélioration de notre destinée, n’est
-pas sans doute une idée entièrement nouvelle, puisqu’elle résulte du
-sentiment de notre activité intérieure et du spectacle de l’histoire.
-Elle a été entrevue par l’antiquité, et il y a plus de deux mille ans
-le philosophe Xénophane a pu dire: «Non, les dieux n’ont pas tout donné
-aux mortels, c’est l’homme qui avec le temps et le travail a amélioré
-sa destinée.» Cependant l’idée de progrès que saint Augustin, que Vico,
-Pascal et surtout Leibnitz ont affirmée avec plus ou moins d’évidence,
-n’a été formulée d’une manière scientifique que dans la seconde moitié
-du XVIII^e siècle par Turgot, d’Alembert et Condorcet en France, par
-Herder et Lessing en Allemagne.
-
-Doué de facultés perfectibles, éclairé par sa raison et servi par sa
-volonté, l’homme est le maître de sa destinée. Contenu jusqu’alors par
-de fausses abstractions qui lui avaient caché la vérité des choses,
-aveuglé par de prétendus principes métaphysiques que lui avait imposés
-l’autorité jalouse de perpétuer son ignorance, l’homme est parvenu à
-dissiper ces vains fantômes de la scolastique qui lui dérobaient le
-spectacle admirable de la nature. Mis en contact direct avec le monde
-extérieur par ses organes, averti par la sensation de l’existence
-des phénomènes, il en étudie les lois, et c’est dans ces lois qu’il
-trouvera le secret de dompter la matière, de l’animer de son souffle
-et de la faire servir à sa grandeur. La notion du bien et du mal,
-du juste et de l’injuste, dont le germe est resté enfoui dans les
-limbes de l’instinct, se développera à la clarté de l’entendement, et
-la conscience, devenue plus délicate et plus rigoureuse, étendra sa
-juridiction sur un plus grand nombre de rapports. La morale ne sera
-plus un amas confus de préceptes arbitraires et variables, mais un
-code de lois précises sanctionnées par la raison et le sentiment. Le
-dieu mystérieux de la légende, conception remplie de contradictions
-et de contes fabuleux, fera place à une intelligence suprême, dont
-l’existence nécessaire sera prouvée par l’ordre de l’univers et les
-lois de l’esprit humain, et qui couronnera l’édifice de la connaissance
-au lieu d’en être la négation. Telle est la profession de foi de ce
-XVIII^e siècle d’où est sortie la révolution de 1789, qui a changé la
-face de l’Europe et posé les principes d’une nouvelle civilisation.
-Qu’on lise l’admirable chapitre qui termine le livre de Condorcet,
-_Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit humain_, et l’on y
-trouvera, écrit de la main d’un martyr, le testament d’une génération
-héroïque qui a cru avec Bacon et les grands esprits de la Renaissance
-aux miracles de la science que nous voyons s’accomplir sous nos yeux.
-
-Né en France, propagé par les écrits de Voltaire, de Rousseau, de
-Montesquieu, de Buffon et par l’_Encyclopédie_, ce mouvement de
-rénovation se répandit dans toute l’Europe. De tous côtés, on se mit à
-prêcher l’abolition des vieux abus, à ridiculiser les usages consacrés,
-à bâtir des utopies qui avaient toutes pour objet la régénération
-du genre humain. Les souverains les plus jaloux de leur autorité,
-Catherine de Russie, le grand Frédéric, Joseph II, les rois de Suède,
-de Portugal et d’Espagne, entraînés par l’esprit du siècle, essayèrent
-tous d’améliorer l’administration, de simplifier, d’humaniser les
-lois civiles et criminelles, de dégager l’action du gouvernement des
-entraves de la féodalité, de répandre l’instruction en conviant les
-peuples à un meilleur avenir. L’Italie ressentit aussi très-fortement
-l’influence des idées nouvelles. Cette vieille terre de Saturne, qui a
-vu s’accomplir tant de révolutions mémorables, était alors gouvernée
-par des princes débonnaires que la mode du bel esprit philosophique,
-la douceur des mœurs, la sécurité profonde dont ils jouissaient depuis
-la paix d’Aix-la-Chapelle, autant que la raison d’État, avaient imbus
-d’un esprit d’équité qui se manifestait chaque jour par des réformes
-salutaires. On remarquait le gouvernement économe du Piémont et celui
-de Parme, où régnait un élève de Condillac sous la tutelle d’un
-ministre capable et tout-puissant. Beccaria écrivait à Milan son livre
-hardi _Des Délits et des Peines_, dont les principes généreux étaient
-transformés en lois par Léopold, grand-duc de Toscane. Rome voyait
-s’asseoir sur le siége apostolique un Clément XIV, un Ganganelli,
-un Pie VI, princes éclairés qui s’efforçaient de mettre la morale
-de l’Évangile dans la politique; à Naples, dans la patrie de Vico,
-de Giannone et de Filangieri, qui occupait un poste important dans
-l’administration, le goût des réformes s’était emparé même du roi
-Ferdinand IV, qui, pour varier ses plaisirs, avait fondé une sorte de
-société idéale sur le modèle de la Salente de Fénelon[18].
-
-Surgie comme Vénus du sein de la mer, Venise, après avoir été la
-première puissance maritime du moyen âge et avoir possédé _un quart et
-demi de l’empire romain_, après avoir sauvé la civilisation chrétienne
-de la barbarie des Turcs et avoir échappé à la jalousie des rois de
-l’Europe ligués contre elle au commencement du XVI^e siècle, avait été
-dépouillée successivement d’une partie de ses conquêtes lointaines,
-des îles de Chypre, de Candie, et enfin de la Morée. La reine de
-l’Adriatique s’était endormie tout doucement au bruit de ses grelots
-et de ses loisirs charmants. En effet, depuis la paix de Passarowitz,
-conclue en 1718, qui mit fin à la dernière guerre que Venise eut
-à soutenir contre l’empire ottoman, une langueur mortelle s’était
-emparée de cette fière république de patriciens qui avait bravé tant
-d’orages. Accroupie au fond de ses lagunes, elle laissa passer tout
-le XVIII^e siècle sans se mêler à aucun des événements politiques qui
-s’accomplirent en Europe, n’ayant d’autre souci que de garder son
-repos, en se préservant du contact des idées nouvelles qui germaient
-de toutes parts en Italie. Énervée par les voluptés et l’inaction,
-Venise fut réveillée tout à coup de son long assoupissement par la
-révolution française, qui devait être bien autrement redoutable à sa
-puissance que la découverte du cap de Bonne-Espérance, qui lui avait
-enlevé le monopole du commerce du monde. Deux partis divisèrent
-alors le gouvernement de la république: l’un, très-nombreux, qui
-avait la majorité dans le grand conseil, voulait la continuation de
-la neutralité; l’autre, plus énergique, conseillait d’abandonner un
-système désastreux jugé par l’expérience, en prenant part à l’action
-qui allait inévitablement s’engager entre les grandes puissances de
-l’Europe. Ce dernier parti se subdivisait en deux fractions, dont l’une
-voulait une alliance avec l’Autriche, et l’autre avec la France. Le
-sénateur qui a déjà figuré dans la première partie de ce récit, Marco
-Zeno, était l’un des partisans les plus écoutés de l’alliance avec
-l’Autriche.
-
-Dans les premiers temps de son arrivée à Venise, Lorenzo fut tout
-ébloui du magnifique spectacle qu’il avait sous les yeux. Ce qu’il
-avait lu et ce qu’on lui avait dit sur cette ville unique était fort
-au-dessous de l’impression qu’il en recevait; son imagination ardente
-et romanesque ne lui avait fait pressentir rien de comparable à la
-place Saint-Marc, au palais ducal, au _Canalazzo_, cette voie lactée
-qui traverse la ville et la divise en deux parties inégales rattachées
-ensemble par le pont du Rialto, image de la volonté puissante qui avait
-présidé aux destinées de la république. Son cœur se gonflait d’orgueil
-en regardant ces magnifiques palais, dont chaque pierre atteste la
-gloire de ce peuple de gentilshommes, d’artistes et de marins. Il se
-mit à étudier avec passion l’histoire de Venise, qui présente l’intérêt
-d’un poëme et d’un poëme épique, où la grandeur des événements se
-combine avec l’héroïsme des caractères et la variété des épisodes.
-Il se sentait fier d’appartenir à une nation qui a joué un rôle si
-original dans les annales du monde, et, dans sa vanité de jeune homme,
-il n’était pas fâché de tenir par un lien quelconque à cette fière
-aristocratie qui considérait la gloire et la puissance de Venise comme
-son patrimoine.
-
-Ces distractions de l’esprit, ce premier épanouissement de l’instinct
-de connaître et d’admirer, loin d’affaiblir le sentiment que Lorenzo
-éprouvait pour Beata, en accroissaient l’intensité. Dans ce caractère
-à la fois ambitieux et tendre, l’amour se nourrissait de toutes les
-aspirations de la vie, et les concentrait comme dans un foyer qui en
-doublait la puissance. Depuis qu’il était à Venise, Lorenzo se sentait
-plus fort vis-à-vis de lui-même. Placé sur un plus grand théâtre, il
-paraissait aussi moins étonné de la distance qui le séparait de sa
-bienfaitrice, et au fond de son cœur il ne désespérait pas de surmonter
-un jour les difficultés qu’on opposerait à ses désirs. Sans doute ces
-rêves d’un jeune homme de quinze ans étaient aussi vagues que le but
-qu’il se proposait d’atteindre. C’était comme une sorte de mirage qui
-lui faisait entrevoir au loin une source désirée, récompense suprême de
-ses efforts. Aussi Lorenzo marchait-il hardiment dans la carrière que
-lui ouvrait son imagination. Enchanté de l’heure présente, fier d’être
-déjà du petit nombre des élus, heureux de vivre et de développer ses
-facultés, il s’élançait dans l’avenir avec cette confiance et cette
-allégresse bruyante de la jeunesse qui franchit en riant les plus
-grands obstacles.
-
-Lorenzo travaillait avec la patience d’un bénédictin et l’ardeur d’un
-néophyte qui veut conquérir sa place au banquet de la vie. L’histoire,
-la littérature ancienne et moderne, la philosophie et surtout la
-musique, étaient les sujets qui attiraient de préférence son attention.
-Parmi les livres nombreux que la curiosité insatiable de Lorenzo lui
-mit sous les yeux, les _Dialogues_ de Platon et la _Divine Comédie_ de
-Dante étaient, avec les œuvres de Rousseau, ceux qui avaient le plus
-vivement frappé son imagination. Platon et Dante, le poëte de l’idéal
-antique et celui de l’idéal chrétien, qui étaient si loin des tendances
-et des préoccupations du XVIII^e siècle, répondaient admirablement
-à la nature réfléchie et affectueuse du jeune Vénitien. Son heureux
-instinct le portait à réduire les faits à un petit nombre de principes,
-à n’absorber de ses lectures que les parties vraiment nutritives, à
-dégager ces parcelles d’or qui forment l’essence des vérités générales,
-et, dans le peintre sublime et touchant du paradis et de l’enfer,
-Lorenzo trouvait un poëte qui flattait sa passion, un poëte qui avait
-consacré sa vie et un admirable génie à éterniser un rêve de l’amour.
-
-Cependant la contenance de Beata vis-à-vis de Lorenzo était bien
-changée depuis son retour à Venise. Effrayée de la consistance qu’avait
-prise l’affection, toute sereine d’abord, que lui avait inspirée
-le fils de Catarina Sarti, surprise par un sentiment sérieux dont
-elle n’avait pas dû prévoir les atteintes, elle résolut de couper
-court à des relations équivoques qui ne pouvaient avoir pour elle
-qu’une solution malheureuse. Comment faire cependant pour rompre
-brusquement, et sans trahir son secret, les rapports de bienveillance
-et de protection qui s’étaient établis entre elle et Lorenzo? Ce jeune
-homme, dont la physionomie heureuse l’intéressait au moins autant que
-l’aménité de son caractère et la vivacité de son esprit, n’avait point
-mérité qu’on cherchât à l’éloigner d’une famille qui l’avait adopté
-spontanément. Quel prétexte prendre pour mettre entre elle et Lorenzo
-quelques années de séparation qui lui donneraient le temps d’étouffer
-ou d’amortir un sentiment qui menaçait de devenir une passion orageuse
-et funeste? Le prétexte qu’avait suggéré la pénétration de son oncle,
-le saint prêtre, d’envoyer Lorenzo terminer ses études à l’université
-de Padoue, eût été le plus convenable sans les objections que Beata
-redoutait de la part de l’abbé Zamaria, qui s’était attaché d’autant
-plus vivement à son élève, que celui-ci montrait un goût prononcé
-pour la musique, et une grande aptitude à profiter de ses leçons.
-Beata aurait pu sans doute surmonter ce dernier obstacle en faisant
-intervenir la volonté de son père; mais en employant ce moyen extrême,
-elle craignait de laisser deviner sa faiblesse. Excepté Tognina, qui
-avait saisi comme à la dérobée quelque chose de ce roman mystérieux
-qui commençait à se développer dans le cœur de son amie, personne dans
-la maison ne soupçonnait à quelle source profonde s’alimentait la
-sollicitude de Beata pour son frère d’adoption.
-
-Dans cette perplexité, entre la crainte de faire un éclat et la ferme
-volonté où elle était de prévenir un danger qui alarmait sa pudeur,
-Beata prit une résolution qui rassurait sa conscience sans lui imposer
-un sacrifice trop douloureux: elle ordonna sa vie de manière à éviter
-le plus possible la présence de Lorenzo; elle se fit un maintien sévère
-et composa son visage pour mieux cacher à tout le monde, et surtout à
-celui qui en était l’objet, la tendresse qui s’était glissée dans son
-cœur. Renfermée ainsi en elle-même, cette noble créature, dont l’âme
-était aussi élevée que l’intelligence, et qui joignait au sérieux du
-caractère cette grâce des formes et cette adorable langueur qui sont
-le plus bel attribut de son sexe, Beata souffrait silencieusement et
-consumait son ardeur dans une lutte qui altérait son repos. Ce n’est
-pas la naissance modeste de Lorenzo, ni aucun préjugé vulgaire, qui
-avaient déterminé la fille du sénateur Zeno à combattre une affection
-qui avait surpris son inexpérience: des idées aussi graves et aussi
-arrêtées ne s’étaient même jamais présentées à son esprit. Elle
-craignait d’affliger son père par une inclination qui aurait ajouté une
-douleur domestique à la grande tristesse que lui faisaient éprouver les
-affaires de l’État; mais elle était surtout retenue par un sentiment
-de dignité personnelle, et ce sentiment exquis avait quelque chose
-des chastes scrupules d’une sœur ou d’une mère. Elle rougissait de sa
-faiblesse pour un jeune homme qu’elle avait pour ainsi dire vu croître
-sous ses yeux.
-
-Elle s’indignait à l’idée d’avoir pu oublier son âge et les devoirs
-qu’elle s’était imposés, en se laissant envahir le cœur par un trouble
-délicieux qui avait endormi sa vigilance. Aussi que d’efforts il lui
-fallut faire pour rompre le charme qui l’avait attirée insensiblement
-au bord du précipice, pour dégager son âme du piége innocent que
-lui avait tendu l’amour! Lorsqu’elle rencontrait Lorenzo, Beata le
-saluait d’un mot froid et digne, puis elle s’enfuyait comme une ombre
-en tressaillant. Elle ne s’informait pas ostensiblement de ce qu’il
-faisait; elle ne lui adressait plus la parole que pour répondre à ses
-questions d’un ton indifférent qui repoussait toute confiance. Son
-regard évitait celui de Lorenzo, et ce n’est que de loin que ses beaux
-yeux bleus remplis de tendresse osaient le suivre avec inquiétude. Dans
-le monde, dans les _conversazioni_ où elle se trouvait forcément avec
-Lorenzo, Beata était d’une gaieté extrême. Elle cherchait à s’étourdir,
-à dissiper sa tristesse en vains propos, à dérouter l’attention par de
-petits manéges de coquetterie féminine qui répugnaient à la sincérité
-de son caractère.
-
-Ces artifices de la passion étaient une énigme pour Lorenzo, qui ne
-savait comment s’expliquer ce changement de conduite à son égard. Il
-avait beau s’interroger et se demander par quelle étourderie, par
-quel manque de respect, il avait pu s’attirer la disgrâce d’une femme
-supérieure qui mesurait ses moindres paroles, il ne trouvait rien
-qui justifiât la froideur et l’air presque dédaigneux qu’on prenait
-à son égard depuis quelque temps. Voulait-on lui faire comprendre
-d’une manière indirecte qu’il fallait enfin ouvrir les yeux sur la
-vraie position qu’on lui avait faite? Il n’avait jamais oublié ce
-qu’il devait à sa bienfaitrice, ni la distance qui séparait le fils
-de Catarina Sarti d’une _gentildonna_ vénitienne. Quelle pouvait
-être la raison secrète de la réserve excessive de Beata à son égard?
-Ne serait-ce pas une sorte de jalousie aristocratique qui se serait
-emparée de la fille du sénateur en voyant Lorenzo grandir dans la vie,
-et voudrait-on refouler ses aspirations pour conserver une supériorité
-relative dont il essayait de s’affranchir? On se trompait fort si on
-espérait attiédir son courage et contenir son ambition dans le cercle
-étroit où le hasard l’avait fait naître. Il prouverait par son activité
-et son intelligence qu’il était digne de l’intérêt qu’on lui avait
-témoigné, et qu’en lui tendant la main pour l’aider à sortir de la
-foule, on avait accompli un acte de justice. Ces bouffées d’orgueil
-et de vanité plébéienne qui traversaient l’esprit de ce jeune homme
-redoublaient son ardeur de connaître, de s’épandre et de grandir
-dans l’estime de la femme dont il méconnaissait si grossièrement les
-vrais sentiments. Il voulait attirer l’attention de Beata, adoucir sa
-rigueur, et la forcer de voir en lui autre chose qu’un pauvre client de
-sa famille qu’elle avait bien voulu honorer de sa protection.
-
-Le palais Zeno était situé sur la rive gauche du Grand-Canal, à
-très-peu de distance du vieux palais Grimani. C’était une des œuvres
-les plus remarquables de Scamozzi, l’élève de Palladio, dont il avait
-imité le style élégant et grandiose. Construit en pierres d’Istrie vers
-la seconde moitié du XVI^e siècle, comme presque tous les monuments qui
-bordent les deux côtés de cette longue et magnifique voie triomphale,
-le palais Zeno était composé de trois étages couronnés d’une terrasse
-d’où s’élançait un groupe de statuettes mythologiques. L’une, placée
-au milieu de la façade, représentait le Silence, symbole de la
-politique mystérieuse de Venise, qui semblait dire aux passants, en
-appuyant l’index sur la bouche: _Guardate, ma non tocate_, et surtout
-_taisez-vous_! Deux entrées, l’une sur le Grand-Canal, et l’autre
-du côté opposé, conduisaient à ce palais, où l’on voyait éclater la
-magnificence d’une famille patricienne qui comptait dans ses annales
-un doge, un héros, plusieurs cardinaux, un grand nombre d’ambassadeurs
-et de procurateurs de Saint-Marc. Au fond d’un large vestibule où se
-tenaient les gondoliers et les _facchini_ de la maison, un escalier
-d’une légèreté admirable conduisait à un palier de marbre, sur lequel
-débouchait un corridor long et spacieux qui se reproduisait à chaque
-étage et le divisait en deux parties. Un grand salon carré qui
-occupait le milieu du premier étage, et une salle à manger qui aurait
-pu contenir aisément deux cents personnes, indiquaient les habitudes
-d’une oligarchie puissante qui aimait à s’entourer de ses clients et
-de ses égaux. D’un côté du salon était l’appartement de Beata, et de
-l’autre celui de son père. L’abbé Zamaria demeurait au second étage,
-ainsi que Lorenzo, dont la chambre était immédiatement au-dessus de
-l’appartement de Beata. Les domestiques étaient logés au troisième
-étage, à l’exception de Teresa, qui couchait dans un _camerino_ près
-de sa maîtresse. En face du salon était la bibliothèque, une des
-curiosités de Venise par la rareté des livres qu’elle renfermait et
-l’ordre qu’y avait mis l’abbé Zamaria; à gauche de la bibliothèque se
-trouvait la chapelle. Le salon, la salle à manger, la bibliothèque et
-même la chapelle, étaient garnis de tableaux de maîtres représentant
-des épisodes de l’histoire de Venise où avait figuré un membre de
-la famille Zeno. Les moindres détails de ce palais accusaient la
-munificence et la personnalité d’un vieux patricien qui a conscience de
-ses droits aussi bien que de ses devoirs.
-
-Le palais Zeno était une des maisons les plus fréquentées de Venise.
-C’était le rendez-vous de la meilleure compagnie, des femmes élégantes
-et des hommes à la mode qui brillaient par l’esprit, les manières, ou
-par des talents aimables. Il n’arrivait point à Venise un étranger de
-distinction qu’il ne se fît aussitôt présenter à l’abbé Zamaria, qui
-était le grand majordome et le juge de tout ce qui se rattachait aux
-plaisirs de la maison. Il en conférait d’abord avec Beata, et, après
-avoir obtenu son assentiment, tout était dit, car le vieux sénateur
-n’entrait jamais dans ces menus détails de la vie domestique. Ce qui
-attirait au palais Zeno un si grand nombre de personnes illustres,
-c’était moins l’hospitalité magnifique qu’on y trouvait que la haute
-distinction de Beata, le savoir et la grande érudition musicale de
-l’abbé Zamaria. Membre de la Société Philharmonique de Bologne, ami
-et correspondant du P. Martini, élève de Benedetto Marcello, l’abbé
-Zamaria était non-seulement un contrapointiste du premier mérite,
-mais aussi un homme de goût dont on recherchait les conseils. Tous
-les compositeurs et les virtuoses célèbres de la seconde moitié du
-XVIII^e siècle ont été reçus au palais Zeno, où ils étaient sûrs de
-rencontrer l’élite de la société vénitienne. C’est là qu’on vit tour
-à tour Sacchini, Paisiello, le doux et infortuné Cimarosa, à côté des
-Caffarelli, des Pacchiarotti, des Marchesi, de la Gabrielli et des plus
-fameuses cantatrices qui venaient se recommander à la bienveillance de
-l’abbé, dont la protection valait un succès. _Che ne dice l’abate_?
-(qu’en pense l’abbé?) se demandait-on à Venise, lorsqu’il était
-question d’un chanteur inconnu ou d’un opéra nouveau dont on attendait
-la représentation. Fallait-il un point d’orgue, une _cabaletta_
-brillante, quelques _gorgheggi_ compliqués pour faire ressortir la
-bravoure d’une _prima donna_, on allait trouver l’abbé Zamaria, qui,
-d’un trait de plume, calmait les plus grandes inquiétudes ou excitait
-des jalousies féroces. Que de morceaux de sa composition ont été
-intercalés dans les opéras des maîtres les plus illustres! Combien il a
-jeté sur le papier de ces lieux communs qu’on appelait _arie di baule_,
-airs de voyage que les virtuoses emportaient au fond de leurs malles,
-et qu’ils chantaient dans toutes les villes, quel que fût l’ouvrage
-dans lequel ils débutaient!
-
-Les noms les plus illustres de la république, les Pisani, les
-Foscarini, les Grimani, les Tiepolo, retentissaient dans ce palais
-au milieu des savants, des artistes, des poëtes et des critiques les
-plus renommés de Venise et même de l’Europe. Goethe, Alfieri, le
-comte Algarotti, Pindemonte, Cesarotti, le traducteur d’Homère et
-d’Ossian, qui occupait une chaire de littérature grecque à l’université
-de Padoue, étaient venus dans ce salon, où ils avaient laissé des
-témoignages de leur satisfaction dans un magnifique album que l’on
-conservait précieusement. C’était un spectacle unique que d’assister
-à l’une de ces brillantes _conversazioni_ qui avaient lieu toutes les
-semaines au palais Zeno, et de voir réunis dans un même salon les
-caractères les plus antipathiques, Goldoni et les deux frères ennemis
-Charles et Gasparo Gozzi, par exemple, qui partout ailleurs se seraient
-pris aux cheveux, au lieu de se combattre à coups d’épigrammes;
-Francesco Pesaro, Giuseppe Farsetti, Antonio Cappello, qui avait été
-ambassadeur de la république en France lorsque éclata la révolution
-de 1789, grand amateur de beaux-arts et protecteur de Canova qu’il
-a deviné; Francesco Gritti, Cornelia Barbaro, sa belle-sœur, femme
-de la plus haute distinction, qui fut l’amie de Métastase; la jeune
-et charmante comtesse Benzoni, assise à côté du poëte Lamberti, qui
-en était éperdument amoureux, et qui l’a chantée dans cette jolie
-barcarolle connue de toute l’Europe:
-
- La biondina in gondoletta,
- L’altra sera go menà.
-
-C’était la gloire de Beata d’avoir su triompher ainsi des rivalités qui
-divisent trop souvent les hommes qui cultivent les arts de l’esprit.
-Le sens exquis de cette jeune fille lui avait appris de très-bonne
-heure combien il importe à la femme de cacher sa raison sous la grâce
-et la modestie de son sexe. Silencieuse, recueillie, d’une discrétion
-profonde, elle savait écouter avec indulgence les bavardages des gens
-médiocres, et n’accordait son approbation explicite, mais toujours
-avec réserve, qu’aux choses vraiment belles qui touchaient son âme.
-On aimait à la consulter, on avait confiance dans la rectitude de
-son jugement, qui ne se manifestait jamais que par des observations
-de détail qui indiquaient plutôt une préférence de sentiment qu’un
-blâme de l’esprit. Elle régnait naturellement sur les cœurs par le
-charme divin de son regard mélancolique, par l’élégance de sa taille
-et de ses manières, qui révélaient une nature supérieure digne de tous
-les hommages. Aussi un sourire de sa bouche adorable suffisait pour
-dissiper les plus gros nuages, et lorsque sa tête blonde s’inclinait
-pour gronder un ami ou pour écouter une confidence qu’on avait à
-lui faire, on était ravi de voir tant de séductions relevées d’une
-si grande simplicité. C’était une muse qui inspirait tous ceux qui
-l’approchaient, et non point une sirène qui cherchât à séduire par le
-faste de sa beauté.
-
-L’abbé Zamaria était fort répandu dans la société de Venise. Les
-cantatrices et les _gentildonne_ dilettante s’arrachaient à l’envi
-ce petit abbé, qui n’avait de la morale du Christ que l’habit. On le
-voyait partout, dans les théâtres, dans les _ridotti_, dans les cafés,
-dans les églises, et ce n’était pas pour y faire pénitence. Partout où
-il y avait du plaisir, de l’esprit et de la musique, on était sûr de
-rencontrer le charmant abbé, qui bavardait comme une pie et riait comme
-un enfant. Ami de Carlo Gozzi, son confrère à l’académie bouffonne des
-_Granelleschi_, il se moquait avec lui des vieux classiques embourbés
-dans les ornières des _Seicentisti_, qu’il appelait des _parrucconi_,
-des _brontoloni_ insupportables. Il n’était guère plus favorable aux
-novateurs qui, comme Goldoni, s’efforçaient d’introduire à Venise
-la dignité et la vérité du théâtre français. «Ils veulent nous
-étouffer, disait-il en parlant de ces novateurs, avec des _chiacchere
-filosofiche_, des bavardages philosophiques, et des _urli francesi_.
-Conservons notre esprit, nos mœurs, notre gaieté, et restons Vénitiens.
-Nous n’avons que faire de la _musica tedesca_ ni de la littérature
-française, _impastate_ (farcies) de réflexions et de modulations
-_melancoliche_.»
-
-Lorenzo suivait l’abbé Zamaria dans les méandres de la vie vénitienne,
-comme Dante suit Virgile dans les cercles ténébreux de la cité
-divine. L’abbé était flatté de produire dans le monde un jeune homme
-intelligent, au regard vif, à la physionomie ouverte, qui chantait
-comme un ange, et dont il s’était plu à former l’éducation musicale
-avec un soin tout paternel. Il le présentait comme son élève aux
-femmes du monde, aux virtuoses, aux compositeurs, et tirait vanité
-des succès de son disciple, qu’on appelait partout _il maestrino_.
-Il l’introduisait dans les premières maisons, chez les Mocenigo, les
-Dolfin, où Lorenzo était reçu avec une certaine déférence à cause de
-l’affection que lui portait l’abbé Zamaria, et peut-être aussi parce
-qu’on supposait que le sénateur Zeno avait des vues particulières sur
-l’avenir de ce jeune homme. Lorenzo, dont les femmes remarquaient déjà
-la taille svelte, le front épanoui et les beaux yeux noirs remplis
-de feu et de désirs, jouissait avec bonheur de la nouvelle existence
-qui s’ouvrait devant lui. Il courait les salons, les théâtres, les
-_casini_, les académies, tantôt accompagné de l’abbé Zamaria, qui ne
-cachait pas sous sa perruque la sagesse de Minerve, tantôt sans autres
-guides que l’instinct des belles choses et la crainte de l’inconnu,
-qui est la pudeur des jeunes gens. Comme il était ravi de se voir
-dans cette ville d’enchantement, de s’attarder le soir sur la place
-Saint-Marc, au milieu de cette foule joyeuse de promeneurs de tout rang
-et de tous pays, de parcourir le Grand-Canal couché mollement dans une
-gondole légère, et de s’enfuir au loin vers l’une de ces _isole beate_,
-nids d’amour et de volupté qui entourent Venise comme des satellites
-qu’elle entraîne dans son tourbillon! «Est-ce bien le fils de Catarina
-Sarti, se disait-il tout bas avec ravissement, qui chante des duos avec
-une Badoer, qui accompagne au _cembalo_ une Dolfin dont la main blanche
-et potelée se pose gracieusement sur son épaule, qui s’entretient de
-philosophie et de littérature avec un Mocenigo, et que le compositeur
-Furlanetto daigne admettre dans sa familiarité?»
-
-Le bonheur d’être et de vivre dans une sphère supérieure, les
-tressaillements sourds de la sensibilité qui s’éveille, un vague
-pressentiment des idées du siècle, la confiance qu’il commençait à
-avoir dans son activité, l’ivresse de l’amour, tout cela avait gonflé
-le cœur de Lorenzo, tout cela faisait sourdre de son âme exaltée ces
-mille désirs, ces mille espérances infinies qui montent, s’ébruitent et
-se répandent dans l’espace en chantant à l’imagination le poëme divin,
-la symphonie merveilleuse de la jeunesse, que nous avons tous entendue
-une fois dans la vie, et dont il n’appartient qu’au génie de retenir un
-écho lointain.
-
-Mais aussi dans quel temps et dans quelle société avait été jeté
-Lorenzo! Venise se mourait; elle se mourait de langueur comme une
-courtisane épuisée, le front couronné de roses, le sourire sur les
-lèvres, banquetant, festoyant, entourée de _ruffiani_, de chanteurs,
-de _ballerini_, d’improvisateurs, d’escrocs et d’espions, dernière
-ressource des gouvernements avilis. Sous une aristocratie sombre,
-taciturne, soupçonneuse, qui avait accaparé les bénéfices et les soucis
-de l’autorité suprême, s’agitait un peuple d’enfants qui riait de tout,
-s’amusait de tout, et ne s’occupait que du plaisir de l’heure présente.
-Qu’avait-il besoin de travailler, de réfléchir et de s’inquiéter de
-l’avenir, ce peuple doux et charmant qui vivait de sportules, de
-_confetti_, de café, de sonnets, de musique et d’amour? Tant que
-la république fut puissante au dehors, le peuple, prenant part aux
-événements politiques, se nourrissait au moins de vanité nationale,
-et la passion de la gloire relevait et ennoblissait son courage; mais
-depuis que l’oligarchie de Venise, méconnaissant la marche du temps
-et les principes de sa grandeur, s’était refusée à tout mouvement et
-à toute transaction avec les idées nouvelles, le peuple, refoulé sur
-lui-même, sans expansion au dehors et sans liberté au dedans, s’était
-abandonné à l’une de ces effroyables anarchies de mœurs qui précèdent
-la chute des empires. Les lois, les institutions, en conservant les
-apparences de la force qui les avait créées, étaient impuissantes
-à diriger les esprits, et la police du conseil des Dix, plus
-inquisitoriale qu’elle ne l’avait jamais été, était presque le seul
-appui de l’État. Cette profonde décadence n’était visible cependant
-qu’aux yeux du philosophe ou d’un homme politique comme Marco Zeno. La
-foule, les étrangers et la jeunesse, étaient captivés et éblouis par un
-spectacle unique dans les annales du monde.
-
-Qu’on se figure une succession de fêtes magnifiques rappelant les
-grands souvenirs de l’histoire de Venise! Un carnaval qui durait trois
-mois, huit théâtres presque toujours ouverts, quatre conservatoires
-ou écoles de musique, des _casini_, des _ridotti_, des cafés où l’on
-jouait et causait toute la nuit; une population qui se déguisait
-une grande partie de l’année comme pour échapper au sérieux de la
-vie; l’inviolabilité des masques protégée par la loi et les usages,
-servant à cacher l’inquisiteur d’État, le prince de l’Église, le
-riche, le pauvre, le mari et l’amant, le confesseur aussi bien que la
-pénitente; des académies de toute sorte, des couvents où l’on dansait
-et chantait plus qu’on ne priait; des femmes charmantes, blondes,
-tendres, voluptueuses, faciles, parlant un dialecte mélodieux qui
-enivrait l’oreille; des loisirs infinis, une sociabilité exquise, de la
-gaieté sans malice, de l’esprit, du goût, du faste, de l’instruction,
-un _estro_ charmant, un _non so che_ plein de grâce et d’abandon; de
-la musique partout, de la musique toujours: tels étaient les éléments
-et les épisodes de cette fête merveilleuse de la fantaisie et de la
-sensualité qui a terminé l’existence de Venise.
-
-«Quel est donc ce personnage singulier qui se dandine sur une jambe
-effilée en chiffonnant son jabot d’un air d’importance? demanda Lorenzo
-à un inconnu qui se trouvait assis à côté de lui dans un café de la
-place Saint-Marc, à l’heure où toute la société de Venise venait y
-étaler la variété piquante de ses costumes et de ses mœurs.
-
-—C’est le comte Lazara de Padoue, lui répondit-on, l’amant avoué
-de la belle _gentildonna_ qui marche à côté de lui en tournant le
-dos à son mari, qui les suit comme un _facchino_ chargé des gros
-travaux du ménage: ce sont trois personnes de distinction qui vivent
-en parfaite harmonie. Plus loin, continua l’inconnu, qui n’était pas
-fâché de saisir l’occasion qu’on lui offrait d’esquisser en passant les
-types de cette société étrange, voyez-vous ce monsieur long, maigre,
-_attempato_, coquettement attifé, donnant le bras à une dame qui est
-presque aussi âgée que lui? C’est le frère cadet d’un membre du conseil
-des Dix, qui depuis vingt-cinq ans est amoureux de la femme qu’il
-promène ainsi tous les jours avec une rare constance. Il a sacrifié une
-brillante carrière à cette relation, qui n’est cimentée par d’autres
-liens que les souvenirs du passé et l’habitude de se voir. Ce couple
-heureux est suivi de trois personnes qui sont dans tout l’éclat de
-la jeunesse: ce sont deux nouveaux mariés avec le _cicisbeo_ de la
-signora, qui attend que la lune de miel soit un peu rognée pour prendre
-possession de sa charge. C’est un amant en perspective que le mari
-a placé lui-même au fond de la corbeille de noces comme un gage de
-bonheur domestique. Regardez donc ce petit homme rondelet et mignon en
-habit de fantaisie de couleur jaunâtre, le chapeau sur l’oreille, une
-fleur à la boutonnière, riant en lui-même, et qui affecte de marcher
-isolément pour être mieux remarqué? C’est le _cavaliere_ Zerbinelli,
-homme d’esprit, poëte agréable, qui vient de publier un sonnet sur _les
-serins_ (_i canarini_), qui a beaucoup de succès. Tenez, il est coudoyé
-à l’instant par ce gros personnage que vous voyez s’avancer comme un
-_stralunato_, le chapeau rabattu sur les yeux, le cou enfoncé dans les
-épaules, enveloppé dramatiquement dans un manteau rouge _strappazzato_,
-frippé, passé, usé: c’est _il signor Strabotto_, poëte classique et
-rébarbatif fort maltraité par la critique, et qui médite assurément
-quelque bonne épigramme contre ses ennemis. Derrière lui vient un
-groupe de quatre personnes que vous voyez rire aux éclats. Cette
-joyeuse _brigata_ est composée d’un évêque qui tient un éventail à la
-main, d’une cantatrice qui fait fureur au théâtre _San-Samuele_, d’un
-procurateur de Saint-Marc qui partage avec _monsignore_ les faveurs
-de la _prima donna_, dont ils sont tous les deux éperdument amoureux,
-et du vieux castrat Grotto, qui donne des conseils à la _diva_ et
-ramasse les miettes du festin. Ils souperont ce soir ensemble, et ne se
-quitteront probablement qu’aux premiers rayons du jour.
-
-—De grâce, monsieur, dit Lorenzo à son voisin, si ce n’est pas trop
-abuser de votre complaisance, dites-moi donc le nom de ce monsieur
-que je vois là-bas en habit vert et à boutons d’or, dont les jambes
-longues et les bas de soie mal rattachés s’affaissent sur les talons et
-semblent chercher un point d’appui? Il regarde toutes les femmes d’un
-air attendri qui pique ma curiosité.
-
-—Je le crois bien, répondit l’inconnu; c’est le plus aimable original
-de Venise. _Il signor_ Frangipani, qu’on a surnommé _l’Innamorato
-morto_, l’amoureux transi de toutes les femmes, qu’il adore de loin
-comme les madones en leur baisant délicatement le bout des doigts,
-comme il dégusterait un sorbet à petites cuillerées. C’est un homme
-de qualité, dilettante distingué qui a composé les paroles et la
-musique d’une foule de jolies _canzonette_ qu’il chante lui-même avec
-beaucoup de goût. Il y en a qui sont devenues populaires, telles que
-_il Sospiro_ (le Soupir), _il Zefiro e la Rosa_ (la Rose et le Zéphyr),
-_il Canto degl’Augelletti_ et _il Lamento degl’Agneletti_ (le Chant des
-Oiseaux et la Plainte des Agneaux), _la Gondola incantata_ (la Gondole
-enchantée), _il Papagallo felice_ (le Perroquet heureux), et beaucoup
-d’autres. Regardez, monsieur, continua l’interlocuteur, cette belle et
-splendide créature qui s’avance en attirant tous les regards: c’est
-la Zanzzara, fameuse courtisane qui vit somptueusement des dépouilles
-des grands seigneurs, qui se disputent au poids de l’or la possession
-de ses charmes. C’est une femme d’esprit qui parle latin comme le
-cardinal Bembo et protége les artistes. Sa maison est une véritable
-académie toujours ouverte aux malheureux et aux poëtes sifflés qu’elle
-réchauffe de sa charité. Elle est suivie de près par un groupe de
-cinq ou six personnes de la plus haute distinction, qui hument la vie
-comme un verre d’excellent _rosoglio_, et parmi lesquelles se trouve
-la _contessina_ Zoppi, jolie blonde qui rit toujours, comme si on la
-chatouillait, de ce joli petit rire à coups redoublés qui ressemble au
-gazouillement d’un oiseau. Voyez comme elle joue coquettement de son
-éventail en regardant d’un air moqueur ce gros balourd, à la démarche
-solennelle, aux sourcils hérissés comme les soies d’un porc-épic. C’est
-un savant en _us_, grand collecteur de médailles et de brimborions
-historiques, ce qui l’a fait admettre dans deux ou trois académies.
-Doué de la patience d’un bœuf et rétif comme un âne, _il signor_
-Stentato est le type de ces esprits qui passent leur vie à ramasser
-des coquilles et à prouver, à force de citations, de quiproquos et
-de _spropositi_, que les enfants d’Athènes, du temps de Socrate,
-pleuraient quand on les fouettait.... Tenez, monsieur, dit encore
-l’inconnu, il vaut mieux fixer votre attention sur cette belle personne
-qui s’avance là-bas du côté de la _Piazzetta_. Voyez quelle noble
-démarche, quel maintien sévère et doux qui inspire le respect et la
-confiance! Aussi remarquez comme tout le monde s’écarte pour la laisser
-passer! On dirait que la lumière de son âme rejaillit sur tout ce qui
-l’approche et projette autour de sa personne une clarté divine. C’est
-la fille du sénateur Zeno, une des femmes accomplies de Venise. Elle
-donne le bras à son père, grand seigneur digne du rang qu’il occupe
-dans l’État. Elle est accompagnée du chevalier Grimani, jeune patricien
-plein d’agréments, qu’on dit être son fiancé.»
-
-A ces mots, Lorenzo perdit contenance. Le cœur oppressé, la respiration
-haletante, il ne savait que dire et que répondre, et faillit se trouver
-mal, lorsque son voisin se leva de sa chaise et lui dit sans façon:
-«Jeune homme, le spectacle que vous avez sous les yeux et que vous
-voyez sans doute pour la première fois, car je m’aperçois que vous
-êtes nouveau dans cette ville, est unique dans le monde. La société
-qui se déroule sur ce magnifique théâtre, où se sont accomplis tant
-d’événements remarquables, est le fruit avancé d’une civilisation
-merveilleuse qui n’a plus de séve. Ces femmes élégantes que vous voyez
-briller au soleil comme des papillons aux ailes diaprées, ces hommes
-aimables et polis qui s’enivrent de loisirs et de galanterie, ces
-patriciens fastueux devant qui tout le monde s’incline, ce peuple doux
-et charmant qui ne s’occupe que de _canzonette_ et de prières à la
-Madone, cette foule de poëtes, de musiciens et d’artistes éphémères,
-cette immense et joyeuse cohue que le plaisir emporte dans son
-tourbillon, cette mascarade infinie qui cache tant de mystères et qui
-semble la réalisation d’un rêve fantastique.... tout cela sera balayé
-bientôt par le souffle de Dieu!»
-
-En prononçant ces paroles, l’inconnu fit un geste menaçant et disparut.
-
-Jeté dans ce tourbillon, étourdi par l’immense éclat de rire que
-poussait cette société expirante, Lorenzo eut à se défendre contre
-mille séductions qui s’offraient à lui à chaque pas. Libre d’aller et
-de venir sans que personne lui demandât jamais compte de l’emploi de
-son temps, sa figure, son esprit et sa jeunesse l’exposaient à des
-dangers sans cesse renaissants qu’il était impossible de prévoir. Parmi
-les connaissances nouvelles qu’il avait faites depuis qu’il était à
-Venise, il y avait une jeune cantatrice du théâtre San-Benedetto,
-qu’on appelait la Vicentina, parce qu’elle était née à Vicence
-d’une très-pauvre famille. C’était une brune piquante de dix-huit
-ans, qui avait une voix magnifique et de l’esprit comme un démon.
-Il l’avait vue pour la première fois dans les coulisses du théâtre
-San-Benedetto, où l’avait conduit imprudemment l’abbé Zamaria. Elle
-venait de débuter tout récemment dans un opéra de Galuppi, et y avait
-obtenu un grand succès qui faisait honneur à son maître, le castrat
-Grotto, ainsi qu’à l’institution où elle avait été élevée, la _Scuola
-de’ Medicanti_. Ils s’étaient retrouvés depuis chez Pacchiarotti,
-sopraniste célèbre qui était alors à Venise, où il termina sa brillante
-carrière. L’abbé Zamaria voulant que Lorenzo prît quelques leçons de
-chant de cet admirable virtuose, le jeune Vénitien vit souvent chez
-lui la Vicentina, qui venait aussi profiter des conseils de ce maître
-consommé. La Vicentina était protégée par un vieux seigneur Zustiniani,
-qui l’avait remarquée un soir sur la place Saint-Marc, où tout enfant
-elle chantait devant un café. Frappé de la physionomie intelligente et
-de la voix limpide et douce de cette jolie petite fille, Zustiniani
-l’avait fait admettre à la _Scuola de’ Mendicanti_, dont il était un
-des administrateurs.
-
-C’est ici le lieu de faire connaître l’organisation de ces écoles de
-musique qui ont eu une si grande célébrité en Europe pendant tout le
-XVIII^e siècle. Parmi les nombreuses institutions libérales qu’il
-y avait à Venise et qui témoignaient de la munificence de cette
-république de patriciens, on remarquait quatre hospices ou maisons
-de refuge dont la fondation remontait au XVI^e siècle. Ce n’étaient
-à l’origine que de pieux asiles où l’on recueillait les orphelines,
-les infirmes et les pauvres filles abandonnées, qu’on y élevait aux
-frais de l’État et avec le concours de la charité particulière. Vers
-le milieu du XVII^e siècle, la musique devint une partie essentielle
-de l’instruction qu’on donnait à ces jeunes filles, et le succès
-ayant répondu à l’attente des novateurs, ces institutions prirent
-insensiblement le caractère de véritables écoles, où l’art musical
-était enseigné dans toutes ses parties par les maîtres les plus
-illustres de l’Italie. Ces quatre _scuole_ dont Rousseau parle avec
-enthousiasme dans le septième livre de ses _Confessions_, étaient
-_la Pietà_, la plus ancienne de toutes, celle _de’ Mendicanti_,
-_degl’Incurabili_, et _l’Ospedaletto_ de Saints-Jean-et-Paul. Elles
-étaient administrées par une société de grands seigneurs et de citadins
-que le goût de la musique et l’esprit de charité réunissaient pour
-accomplir une œuvre généreuse et belle. Cet heureux mélange d’utilité
-pratique et de munificence, où la poésie se dégage de la réalité comme
-un parfum, se retrouve dans toutes les institutions de Venise, et
-forme, à vrai dire, le trait saillant de son histoire.
-
-Chacune de ces écoles renfermait un nombre plus ou moins considérable
-de jeunes filles, nombre qui s’élevait quelquefois jusqu’à cent,
-et qui était rarement au-dessous de cinquante. A la _Pietà_ et aux
-Incurables, il y eut presque toujours soixante-dix élèves. Pour être
-admise dans l’un de ces asiles, la jeune fille devait être pauvre,
-affligée de quelque infirmité, et avoir vu le jour sur le territoire de
-la république; cependant cette dernière condition n’était pas toujours
-nécessaire, car avec des protections et une belle voix on faisait
-fléchir aisément la rigueur des statuts. Les élèves y recevaient une
-instruction très-soignée, dont la musique formait l’objet principal.
-Elles y restaient jusqu’à l’âge où elles pouvaient se marier ou trouver
-l’emploi de leurs talents. Elles entraient dans les théâtres, dans les
-chapelles, ou se destinaient à l’enseignement. Quelques-unes restaient
-dans l’institution où elles avaient été élévées, y prenaient le voile
-et remplissaient alors les fonctions de répétiteurs. On divisait les
-élèves de chacune de ces écoles en deux grandes catégories: les
-novices et les _provette_ ou anciennes, qui avaient déjà quelques
-années de séjour dans l’établissement.
-
-Celles-ci enseignaient aux autres les premiers éléments de l’art sous
-la surveillance du maître, dont elles étaient les coopérateurs. Les
-jeunes filles qui avaient de la voix se vouaient particulièrement à
-l’art de chanter. Les autres apprenaient à jouer d’un instrument, l’une
-du violon, de la viole, l’autre de la basse; celle-ci donnait du cor,
-celle-là s’exerçait sur le hautbois, sur la clarinette, sur le basson,
-et l’ensemble de ces divers instruments formait un orchestre complet.
-Presque toutes jouaient du clavecin et savaient l’harmonie, ce qui
-les mettait en état de remplir à première vue une basse chiffrée et
-d’accompagner la partition. Comme ces écoles étaient des espèces de
-couvents, il y avait une église attenant à l’hospice, où les élèves,
-cachées derrière une grille, assistaient à l’office et prenaient
-part aux cérémonies du culte. Deux fois par semaine, le samedi et le
-dimanche au soir, sans compter les fêtes extraordinaires, on chantait
-les vêpres en musique ou quelque motet composé expressément pour ces
-jeunes filles par le maître qui dirigeait l’école. Ces jours-là,
-l’église était remplie d’une foule de curieux et de dilettanti qui
-venaient admirer ces voix virginales inspirées par le plus pur
-sentiment de l’art. On y exécutait des chœurs, des motets à une, deux
-et trois voix, tantôt sans accompagnement, tantôt avec le concours
-de l’orchestre ou de l’orgue. Très-souvent aussi la voix connue et
-déjà célèbre de l’une de ces jeunes filles se produisait seule avec
-un simple accompagnement de violon ou de violoncelle. Des espèces
-d’intermèdes symphoniques, d’un style plus ou moins religieux, venaient
-reposer l’oreille de la continuité des mêmes effets et suspendre
-agréablement l’action du drame liturgique. Aux grandes solennités, à
-la fête patronale de l’institution ou de tout autre saint personnage,
-on exécutait des oratorios dont le libretto, imprimé avec luxe et
-contenant le nom des élèves les plus remarquables, était distribué
-gratuitement à la porte de l’église. C’est ainsi qu’en 1677 eut lieu à
-l’hôpital _degl’ Incurabili_ l’exécution d’une scène dramatique de ce
-genre pour la commémoration de saint François _Saverio_, qui avait fait
-son noviciat dans ce pieux asile. Cet usage, qui était dans le goût de
-la Renaissance et conforme d’ailleurs à l’esprit du catholicisme, s’est
-perpétué jusqu’aux derniers jours du XVIII^e siècle.
-
-Dans les grandes cérémonies de l’État, ou lorsqu’il arrivait à Venise
-un personnage illustre que la république avait intérêt à bien recevoir,
-on faisait un choix parmi les élèves de chaque établissement, et,
-sous la direction d’un chef désigné, on exécutait avec pompe quelque
-grande composition. Bertoni, maître de chapelle aux _Mendicanti_, fut
-chargé de composer une cantate qui fut chantée au palais Rezzonico,
-devant l’empereur Joseph II, par cent jeunes filles, dont chaque
-école avait fourni son contingent. Le doge, les procurateurs de
-Saint-Marc qui avaient la surveillance de ces écoles, les nobles et
-les riches citadins qui en étaient les administrateurs, faisaient
-venir souvent dans leurs palais de Venise, et même dans leurs villas,
-quelques-unes de ces jeunes filles pour contribuer à l’éclat de leurs
-fêtes particulières. Avec une faible rétribution, dont une partie
-servait à leur établissement dans le monde, on organisait assez
-facilement un concert composé des élèves les plus habiles de l’une de
-ces institutions; elles étaient accompagnées alors d’une maîtresse
-d’un âge respectable qui dirigeait l’exécution. C’était un spectacle
-assez curieux que de voir dans un salon ou dans un beau jardin, sur
-les bords de la Brenta, dix à douze jeunes filles, les unes chantant
-des duos, des trios, les autres jouant d’un instrument et formant un
-petit orchestre. Il était défendu par les statuts qu’aucun homme,
-excepté le maître qui enseignait les élèves, pénétrât dans l’intérieur
-de ces établissements; mais il en était de cette règle comme de
-beaucoup d’autres: on l’éludait facilement avec des protections.
-Rousseau fut admis à visiter la _Scuola de’ Mendicanti_, et il nous
-raconte dans ses _Confessions_ quelle fut sa surprise en voyant de
-près la figure de ces sirènes, dont la voix harmonieuse l’avait tant
-ému lorsqu’il les entendit pour la première fois dans l’église. Son
-imagination s’était formé de plusieurs de ces pauvres orphelines un
-idéal de grâce et de beauté qui fut dissipé par la réalité. Trente ans
-après Rousseau, en 1770, Burney eut aussi la permission de visiter
-l’école _de’ Mendicanti_, qui était alors dirigée par Bertoni. On
-lui donna un petit concert dont il nous a transmis le récit dans son
-_Voyage_. Le premier violon était joué par _Antonia Cubli_, d’origine
-grecque; _Francesca Rossi_ tenait le clavecin et dirigeait le chœur;
-_Laura Rifregari_, _Giacoma Frari_, chantèrent des airs de bravoure
-d’une étonnante difficulté, tandis que _Francesca Tomj_ et _Antonia
-Lucowich_ firent entendre des morceaux d’un style plus élevé. Burney
-ajoute qu’il fut aussi édifié de la tenue et de la décence de ces
-jeunes filles qu’il avait été charmé de leurs talents[19]. Le succès
-de chacune de ces écoles variait selon le mérite et le goût plus ou
-moins sévère du maître qui en avait la direction. C’est par la partie
-instrumentale et la bonté de son orchestre que se distinguait surtout
-la _Pietà_, tandis que la _Scuola de’ Mendicanti_ fut toujours célèbre
-par le nombre des belles voix et la perfection de l’art de chanter.
-C’est aux _Mendicanti_ que fut élevée la fameuse Faustina Bordoni, une
-des grandes cantatrices de la première moitié du XVIII^e siècle, et
-c’est également de la même école qu’est sortie Rosana Scalfii, pauvre
-fille du peuple que l’illustre Marcello, séduit par la rare beauté de
-sa voix, épousa secrètement. Galuppi, qui a dirigé longtemps l’école
-_degl’Incurabili_, lui avait donné un grand éclat vers les dernières
-années du XVIII^e siècle. Burney en parle avec le plus grand éloge.
-Il dit en propres termes: «Plusieurs élèves de cette institution ont
-de rares dispositions pour le chant, particulièrement la Rota, Pasqua
-Rossi et Ortolani. Les deux dernières chantèrent un cantique sous la
-forme de dialogue et avec accompagnement de chœurs. L’introduction
-instrumentale, écrite pour deux orchestres, était remplie de détails
-charmants, et les deux chœurs, soutenus de deux orgues, se répondaient
-l’un à l’autre comme un écho. Je fus enchanté de l’exécution, ainsi que
-le nombreux auditoire qui se trouvait avec moi dans l’église.» Sous la
-direction de Sacchini, _l’Ospedaletto_ eut aussi un moment d’éclat qui
-cessa d’exister après le départ de ce grand maître.
-
-On allait à l’église de ces écoles comme à un concert; on en parlait
-huit jours à l’avance comme d’un spectacle qui promettait d’être
-amusant, et, après une belle cérémonie qui avait attiré la foule aux
-_Mendicanti_, à la _Pietà_ ou à _l’Ospedaletto_, on s’entretenait de
-l’œuvre qu’on y avait entendue, on louait l’exécution de l’ensemble, et
-si quelque _scolara_ s’était fait remarquer par une qualité saillante,
-son nom devenait aussitôt la proie des poëtes à la mode, qui le
-lançaient dans le monde et lui donnaient ainsi une célébrité précoce.
-«Avez-vous entendu la _Rosalba_ aux _Mendicanti_? se disait-on dans les
-_conversazioni_ de bonne compagnie. Quelle voix magnifique et quelle
-flexibilité! _È un prodigio_, c’est un prodige de la nature.—J’ai été
-à la _Pietà_, répondait une autre personne, où j’ai été émerveillé de
-la _sinfonia_ et surtout de l’Albanese, qui a exécuté sur le violon une
-sonate de Locatelli avec une rare _maestria_ de coup d’archet.—Moi,
-répliquait un dilettante d’un goût plus difficile, je n’ai pas voulu
-manquer l’occasion d’aller entendre à la chapelle des Incurables le
-fameux _Miserere_ que Hasse a composé pour cette école, dont il a été
-directeur au commencement de ce siècle. Ce morceau remarquable n’y est
-chanté qu’une fois par an, et je tenais à m’assurer si on y a conservé
-intacte la tradition du _Sassone_.»
-
-Telle était l’organisation des institutions musicales de Venise,
-qui ont eu une si grande renommée, et dont parlent avec éloge tous
-les voyageurs de l’Europe; elles ont été dirigées tour à tour par
-les premiers maîtres de l’Italie et surtout de l’école napolitaine,
-tels qu’Alexandre Scarlatti, son fondateur, Porpora, Hasse, Jomelli,
-Sacchini, Anfossi, Cimarosa, Sarti; les compositeurs vénitiens Caldara,
-Gasparini, Lotti, Galuppi, Bertoni, Furlanetto, ont aussi puissamment
-contribué au succès de ces pieux établissements, où l’art s’était
-épanoui insensiblement comme un luxe de la charité. Les conservatoires
-de Naples pour les hommes et les _scuole_ de Venise pour les femmes
-ont été les deux grands foyers de l’art de chanter pendant le XVIII^e
-siècle. Si Naples a produit les Farinelli, les Caffarelli, les Gizzielo
-et presque tous les sopranistes célèbres qui ont émerveillé l’Europe,
-c’est des écoles de Venise que sont sorties les grandes cantatrices
-qui ont illustré l’Italie depuis la naissance de l’opéra jusqu’à la
-révolution française.
-
-A l’époque où nous sommes arrivés dans ce récit, les écoles musicales
-de Venise se ressentaient de l’affaiblissement général de toutes les
-institutions. La _Pietà_, la plus ancienne de toutes, survécut aux
-trois autres, et finit par disparaître aussi quelques années après
-la chute de la république. Sous la direction de Francesco Caffi,
-il s’éleva en 1811 un institut philharmonique qui donna quelques
-espérances qui s’évanouirent bientôt; une école de chant fut créée en
-1822 pour fournir à la chapelle de Saint-Marc de jeunes enfants de
-chœur; dirigée par un élève de Furlanetto, Ermagora Fabio, cette école
-est le dernier écho d’un magnifique concert qui a duré deux cents ans.
-
-Après Bianca Sacchetti, la Vicentina a été la dernière cantatrice de
-mérite qui soit sortie de l’école _de’ Mendicanti_; elle possédait une
-voix magnifique, d’une grande flexibilité, qui avait été fort bien
-dirigée par son maître, le vieux Grotto. Ses débuts avaient eu de
-l’éclat; mais, depuis l’arrivée à Venise de Pacchiarotti, elle avait
-compris que les conseils d’un pareil virtuose seraient pour elle d’un
-prix inestimable; aussi, du consentement de Grotto et de Zustiniani,
-qui payait les leçons, elle venait deux fois par semaine chez le
-célèbre sopraniste, et là elle se rencontrait avec Lorenzo. Celui-ci,
-dont la voix fragile se ressentait encore du travail de l’adolescence,
-était obligé à de grands ménagements. On sait que pendant cette
-opération mystérieuse qu’on appelle vulgairement la _mue_, l’organe
-vocal de l’homme subit une véritable transformation; il descend d’une
-octave et passe du diapason féminin à la partie inférieure de l’échelle
-musicale. Pendant cette révolution, plus ou moins longue, dont la
-physiologie ignore les lois et n’a pu encore prévoir le dénoûment,
-l’élève qui se consacre à l’art de chanter doit s’interdire toute
-espèce d’exercice. Il y a surtout un moment critique où l’organe vocal,
-ayant perdu le caractère propre à l’enfance, n’a pas encore celui de
-la virilité, où le jeune homme hésite entre les deux registres, et ne
-sait littéralement sur quelle note chanter, ni même parler. Le moindre
-effort peut compromettre alors l’avenir de la plus belle voix du monde.
-Dans les conservatoires de Naples aussi bien que dans les écoles de
-Venise (car les jeunes filles n’échappent pas entièrement à cette
-crise de la _mue_, beaucoup moins dangereuse pour elles que pour les
-garçons), les élèves employaient le temps que durait cette métamorphose
-à étudier la composition ou à jouer de quelque instrument. Il leur
-était défendu de chanter et même de parler trop haut, de manière à
-fatiguer l’organe, dont on attendait patiemment la résurrection. La
-première fois que la Vicentina se fit entendre à Pacchiarotti dans
-quelques morceaux de musique contemporaine que Lorenzo accompagnait au
-clavecin, il admira beaucoup la force, l’étendue et la souplesse de sa
-voix de _soprano sfogato_.
-
-«_Cara mia_, lui dit le célèbre virtuose après un air de Nasolini
-qu’elle avait _exécuté_ avec une bravoure étonnante, vous me rappelez
-la fameuse Gabrielli, la cantatrice la plus extraordinaire qui ait
-existé par la beauté de sa voix et sa prodigieuse vocalisation;
-elle avait comme vous un clavier admirable de presque deux octaves
-et demie, d’une égalité parfaite et d’une puissante sonorité. La
-nature l’avait richement douée: elle était belle, spirituelle, assez
-bonne musicienne, fantasque et capricieuse comme un démon, _una
-matta_, une vraie folle qui faisait le désespoir des directeurs et
-des intendants; aussi eut-elle de fréquents démêlés avec l’autorité
-et fut-elle mise plusieurs fois en prison pour ses incartades et sa
-désobéissance aux ordres du public. C’est elle qui fit cette réponse
-si connue à Catherine de Russie, qui s’étonnait du prix de _quarante
-mille roubles_ que demandait la cantatrice pour chanter à sa cour.
-«Quarante mille roubles! s’écria l’impératrice; mais c’est la paye
-d’un maréchal de l’empire.—Que Votre Majesté fasse donc chanter un
-maréchal de l’empire!» répliqua la _prima donna_, qui n’était pas moins
-absolue que la tzarine dans son royaume de caprice et de fantaisie.
-La Gabrielli a dû une grande partie de sa renommée à Guadagni, qui a
-été longtemps épris de ses charmes. Il lui enseigna l’art de respirer
-à propos, de modérer les éclats de sa voix, d’adoucir les aspérités
-de sa fastueuse vocalisation, qui s’échappait comme un torrent
-écumeux, en lui apprenant à lier les sons au fond de la gorge au lieu
-de les _marteler_ et de les frapper isolément à coups de menton,
-comme font la plupart des cantatrices modernes. Ce défaut dont vous
-n’êtes pas exempte, ajouta Pacchiarotti avec douceur, est connu dans
-les écoles par le sobriquet de vocalisation _cavallina_, parce que
-l’effet qui se produit à l’oreille est semblable au hennissement du
-cheval. Malgré les conseils d’un si excellent maître, la Gabrielli
-n’a pu être qu’un prodige qui a étonné l’Europe par les artifices
-d’un gosier incomparable. Elle manquait de goût et de style, et
-ne chantait volontiers que la musique des compositeurs médiocres.
-Elle affectionnait particulièrement les productions d’un certain
-Mysliweczek qui a souvent écrit pour elle, et dont elle faisait valoir
-les maigres inspirations. Dans un opéra de ce compositeur obscur,
-l’_Olympiade_, qui fut représenté à Naples en 1779, il y avait un
-air, _Se cerca, se dice_, dans lequel la Gabrielli produisit un effet
-étourdissant; elle le chantait partout et disait cavalièrement aux
-Jomelli, aux Piccini, aux Sacchini, c’est-à-dire aux plus grands
-musiciens de l’Italie, qu’aucun compositeur n’avait aussi bien que
-Mysliweczek compris la nature de son talent.
-
-«Je vous parle un peu longuement de la Gabrielli, continua
-Pacchiarotti; mais c’est que cette femme célèbre a jeté un si vif
-éclat, que vous pourriez être tentée d’imiter un si dangereux modèle.
-Vous avez quelques-unes de ses qualités, _cara_ Vicentina, n’en ayez
-pas les défauts. Le chant est peut-être la partie la plus délicate de
-ce vaste ensemble qu’on appelle l’art musical. La voix, le physique,
-la facilité naturelle, le mécanisme si difficile et si compliqué de
-la vocalisation ne sont que des moyens pour atteindre le vrai but de
-l’art, qui est l’expression des sentiments dans une situation donnée.
-Il faut que le virtuose, ainsi que le compositeur, considère les
-sons qu’il produit ou qu’il assemble, comme le poëte et le peintre
-considèrent les mots et les couleurs dont ils ont besoin pour réaliser
-leurs conceptions. Ce sont des éléments qui n’ont de valeur que par
-l’idée ou le sentiment qu’ils manifestent. Je ne prétends pas dire
-qu’il n’y ait pas dans les sons pris isolément et envisagés comme de
-simples phénomènes de la nature une qualité matérielle dont il faille
-se préoccuper: ce serait nier la clarté du jour et tomber d’un extrême
-dans l’autre. Nous sommes des êtres sensibles et raisonnables, et,
-pour toucher notre cœur ou convaincre notre esprit, il faut passer par
-nos sens, ces portes d’ivoire de la cité divine.
-
-—Bravo! s’écria avec enthousiasme l’abbé Zamaria, qui assistait
-à cette curieuse leçon dont il ne perdait pas un mot, c’est de
-la plus haute philosophie. Vous parlez comme un ancien, mon cher
-Pacchiarotti; Horace ou Quintilien ne diraient pas mieux. C’est là
-une vérité générale qui s’applique à tous les arts, à la poésie, à
-l’éloquence aussi bien qu’à la musique, et dont l’antiquité était
-si pénétrée, qu’elle en faisait une règle essentielle de toutes les
-manifestations de l’esprit humain. Aristote, Théophraste, Longin,
-Denys d’Halicarnasse, Cicéron, les plus grands philosophes et les plus
-fameux rhéteurs de la Grèce et de Rome, se sont très-longuement occupés
-de la partie matérielle du langage, et ils attachaient une si grande
-importance à ce que nous pourrions appeler la _mélodie_ du style,
-qu’ils allaient jusqu’à désigner les mots et même les syllabes qui
-devaient concourir au charme de l’oreille. Ces observateurs judicieux
-de la nature avaient parfaitement compris que l’homme n’est pas un,
-comme le dit excellemment Hippocrate, et que notre âme est enveloppée
-d’un réseau d’organes délicats où elle vit et s’agite comme l’araignée
-au milieu de sa toile. Aussi les vrais poëtes, les orateurs et les
-écrivains dignes de ce nom ont-ils fait tous une large part aux besoins
-de nos sens; ils nous ont présenté la vérité comme le Tasse veut qu’on
-présente à l’enfant le breuvage salutaire. Telle était la doctrine de
-l’antiquité qu’on trouve résumée dans cet adage connu:
-
- Gratior et pulchro veniens in corpore virtus.
-
-«La vertu est plus gracieuse quand elle habite un beau corps.» Cette
-heureuse pondération entre le beau et le vrai a été troublée par
-l’avénement du christianisme, qui a nié une moitié de la nature humaine
-pour exalter la puissance de l’esprit. La Renaissance, ce mouvement
-prodigieux que l’Italie a vu naître et qu’elle a communiqué à toute
-l’Europe, a été une réaction légitime contre l’ascétisme de l’Église et
-une revendication de la sensibilité méconnue.
-
-—Il ne m’appartient pas, monsieur l’abbé, répondit avec modestie
-Pacchiarotti, de vous suivre dans ces hautes régions de l’histoire. Mon
-domaine est heureusement beaucoup plus restreint, et je m’en réfère à
-des autorités qui sont plus à ma portée. Dans son excellent livre de
-l’_Opera in musica_, Planelli a donné une définition des beaux-arts qui
-entre parfaitement dans vos vues et dont je puis apprécier la justesse:
-«Les beaux-arts furent ainsi nommés, dit-il, parce qu’ils cherchent
-à nous émouvoir en flattant nos sens. Ils ne sont pas, comme les
-sciences, nés d’une pensée calme et réfléchie; ils ont été conçus par
-l’esprit humain dans le trouble des passions.» Cela est vrai surtout de
-la musique et de l’art de chanter, qui en est la partie la plus exquise
-et qui agit directement sur notre sensibilité. Aussi nos maîtres les
-plus estimés, Pistochi de Bologne, son élève Bernachi, Tosi et Mancini,
-qui en ont résumé les principes dans leurs écrits, Porpora de Naples
-et ses glorieux disciples, tels que Farinelli et Caffarelli, ont-ils
-recommandé au virtuose une étude longue et patiente du mécanisme vocal
-avant d’aborder l’expression des paroles et de franchir le seuil du
-sanctuaire. Qui ne sait que le vieux Porpora a tenu pendant des années
-son élève Caffarelli sur une page de _solfeggio_, sans lui permettre
-de chanter même une simple _canzonetta_? L’élève, s’ennuyant de
-gazouiller comme un oiseau toujours la même chose, demanda un jour
-au _maestro_ quand il lui serait au moins permis de tourner la page.
-«Quand tu sauras ton métier,» lui répondit brusquement Porpora. Et
-deux ans après il lui dit en le prenant par les oreilles: «Maintenant
-tu peux chanter ce que tu voudras, car tu es le premier virtuose de
-l’Italie.»
-
-«Sans donner plus d’importance qu’il ne faut à de pareilles anecdotes,
-ajouta Pacchiarotti, il est certain que les plus grands effets de l’art
-tiennent à des artifices d’exécution sans lesquels le génie le plus
-heureusement doué manque le but qu’il se propose. Un mot, un coup de
-pinceau, un accord placé à propos, changent quelquefois la physionomie
-de toute une œuvre. L’oreille surtout a des voluptés mystérieuses qui
-se confondent souvent avec l’émotion du cœur, et dont il n’est pas
-toujours facile d’indiquer la source. Que de choses en effet dans une
-gamme bien faite, dont chaque son se détache sur un fond mélodique qui
-ne se brise jamais, dans un trille lumineux qui scintille comme un
-diamant, dans une simple note qu’on remplit successivement du souffle
-de la vie! Et que de nuances dans ce qu’on appelle le timbre de la
-voix, dans le tissu (_tessatura_) plus ou moins fin d’une vocalise,
-dans cet heureux _empâtement_ des sons qui forme un tout harmonieux
-et remplit l’oreille d’une sonorité suave, comme un fruit savoureux
-parfume la bouche! Sans doute on a beaucoup abusé de ces délicatesses;
-au lieu d’en faire un ornement de la vérité et du sentiment, on les
-a prodiguées sans goût et sans mesure, comme les mauvais écrivains
-prodiguent les images et les _concetti_ de l’esprit. N’existe-t-il
-pas des peintres qui se jouent de la couleur, ainsi qu’il y a des
-musiciens qui ne peuvent écrire trois mesures sans moduler? Faut-il
-pour cela dédaigner la couleur et la modulation, comme le prétendent
-certains anachorètes aussi dépourvus de bon sens que de sensibilité?
-Voilà pourtant où conduirait l’exagération de certains principes émis
-par un illustre compositeur. Je veux parler du chevalier Gluck, dont le
-beau génie valait mieux que la fausse théorie qui s’est propagée sous
-son nom. Parce qu’il avait rencontré des cantatrices extravagantes,
-comme la Gabrielli, qui, ne tenant compte ni de la pensée du maître,
-ni du caractère de la situation, donnaient une libre carrière à leurs
-caprices et ne visaient qu’à éblouir l’oreille, il aurait voulu que
-le virtuose aussi bien que le compositeur oubliassent pour ainsi
-dire qu’ils étaient des musiciens pour devenir les instruments du
-poëte et les interprètes passifs de la vérité logique. Si un pareil
-système pouvait jamais prévaloir, ce serait la négation de tous
-les arts. Est-ce qu’un Farinelli, un Guadagni, un Millico, pour
-être d’admirables virtuoses, en étaient moins pathétiques et moins
-touchants? On a fait grand bruit au delà des monts de ce qu’on appelle
-_l’expression dramatique_, qu’on semble confondre avec l’émotion du
-cœur, ce qui me paraît être une grande erreur. Je laisse à de plus
-savants que moi à décider si le compositeur dramatique doit exiger de
-la voix humaine des efforts qui en détruisent le charme, et pousser
-la peinture des passions jusqu’au cri de la bête. Tout ce qu’il m’est
-permis d’affirmer, c’est que Gluck a exagéré un principe vrai, et que
-son système n’a pu réussir que chez une nation dépourvue d’instinct
-musical, où il n’a produit en définitive qu’une école d’insupportables
-déclamateurs.
-
-—C’est _soublime_, c’est _souperbe_, s’écria avec emphase le vieux
-Grotto, qui était blotti dans un coin où il gesticulait comme un
-possédé en roulant ses gros yeux de chouette; Pacchiarotti, tu es le
-premier homme de notre temps, _tu sei il primo uomo della nostra età_,»
-dit-il en se levant de sa chaise et avec un accent qui n’était pas
-moins comique que le singulier compliment qu’il adressait au célèbre
-sopraniste.
-
-Après cette sortie, qui amusa beaucoup la Vicentina: «Il est
-certain, dit l’abbé Zamaria, qu’il est impossible de professer des
-idées plus saines et plus élevées sur un art qui semblerait devoir
-échapper à toute considération générale, et vos paroles ont d’autant
-plus d’autorité, mon cher Pacchiarotti, que vous êtes parfaitement
-désintéressé dans la question que vous défendez si bien, puisque
-c’est par la sobriété du style, par la grande manière de chanter le
-récitatif et d’exprimer la passion, que vous l’emportez sur tous vos
-rivaux, et particulièrement sur le froid et beau Marchesi. Du reste,
-continua l’abbé, il n’est pas inutile de dire en passant que l’abus des
-fioritures et des oripeaux de la vocalisation, contre lesquels Marcello
-s’est élevé bien avant Gluck dans son charmant opuscule _il Teatro alla
-moda_, est plus ancien qu’on ne croit. On a prétendu (particulièrement
-le comte Algarotti) que c’étaient Bernachi et Pasi, tous deux élèves
-de Pistochi, qui avaient introduit dans la musique italienne, vers le
-commencement du XVIII^e siècle, ce luxe de _gorgheggi_ qui sont un peu
-à l’art de chanter ce qu’étaient à la composition les combinaisons
-ingénieuses des contrapointistes du XVI^e siècle. Il me serait
-très-facile de vous prouver que les Grecs n’étaient point étrangers aux
-artifices du gosier, qui soulevaient déjà le blâme des philosophes,
-et que, même dans le chant ecclésiastique appelé _cantofermo_,
-on trouve des signes nombreux qui, reproduits dans la notation
-moderne, représentent des effets assez compliqués de vocalisation.
-Gui d’Arezzo, qui vivait au X^e siècle, ne parlait-il pas, dans le
-quinzième chapitre de son _Micrologue_, d’un certain tremblement de la
-voix qui est exactement le même effet que nous appelons aujourd’hui
-_vibrato_, espèce de tressaillement qu’on imprime à l’organe vocal pour
-simuler l’émotion de l’âme? On trouverait dans un autre théoricien du
-XIII^e siècle, Jérôme de Moravie, l’explication d’une foule d’ornements
-et de fredons qui se pratiquaient d’instinct sur la large mélopée du
-plain-chant grégorien. Il est d’une bonne critique de ne pas attribuer
-à des causes éloignées ce qui s’explique tout naturellement par le
-jeu de nos facultés. Dans tous les temps et chez tous les peuples, on
-a usé plus ou moins des artifices de la vocalisation; mais il vrai
-de dire qu’au commencement du XVIII^e siècle, alors que la mélodie
-s’épanouissait comme une fleur radieuse qui avait été longtemps
-comprimée sous les broussailles du contre-point et les subtilités de
-la musique madrigalesque, le chant fit tout à coup un pas énorme, et
-donna naissance à cette merveilleuse bravoure de gosier qui a ébloui
-le monde. Bernachi, Pasi, l’étonnant Caffarelli, la Gabrielli dont
-vous parliez tout à l’heure, Marchesi et tant d’autres prodiges que
-je pourrais citer, n’ont point inventé ce qui est dans la nature des
-choses; mais ils ont perfectionné et poussé jusqu’au raffinement l’art
-d’amuser l’oreille par les caprices de la vocalisation. Ne croyez
-pas, mon cher Pacchiarotti, que ce soit là un phénomène particulier
-à l’art que vous enseignez avec une si grande distinction. On l’a vu
-se produire également ailleurs, et la poésie a ses virtuoses aussi
-bien que l’éloquence. Il y a de certains moments, dans l’histoire des
-œuvres de l’esprit, où l’homme, tout glorieux d’une conquête récente
-qu’il vient de faire, se joue avec la forme matérielle comme un enfant
-avec un hochet qui excite sa curiosité. On dirait d’un parvenu qui ne
-peut s’empêcher d’étaler aux yeux de tous les marques de sa nouvelle
-opulence. L’homme s’amuse alors à combiner des mots et des rimes
-sonores, à grouper des images ou des couleurs étranges qui frappent
-ses sens et le détournent du but où il aspirait d’abord. Ces moments
-précèdent et suivent les grandes époques de l’art, les époques de
-pleine maturité qui portent le nom de siècles d’or. Avant ou après
-cette heure suprême de civilisation, il n’y a guère que des artisans
-occupés à créer la langue ou des bateleurs qui en forcent les effets.
-Les nombreux et admirables chanteurs que l’Italie a vus naître depuis
-le commencement de ce siècle jusqu’à nos jours étaient des fantaisistes
-qui se sont exagéré la part de liberté qui revient au virtuose dans
-l’exécution d’une œuvre musicale. Il n’y a rien de plus difficile à
-l’homme que d’éviter les extrêmes et de rester dans les limites de la
-vérité ornée.»
-
-Ces réflexions de l’abbé Zamaria surprirent un peu Lorenzo, qui avait
-entendu rarement sortir de la bouche de son maître des paroles aussi
-constamment sérieuses et d’une si grande portée. Son intelligence
-s’ouvrait facilement aux considérations générales qui ramènent les
-questions d’école et de métier à un principe générateur qui les
-simplifie; elle suivait avec un vif intérêt une discussion qui
-répondait aux tendances de sa nature. Aussi ne perdait-il pas un mot de
-ce que disaient Pacchiarotti et surtout l’abbé Zamaria, dont l’esprit
-enjoué et le caractère enfantin ne retrouvaient un peu de gravité que
-lorsqu’on touchait à l’objet de sa passion. L’abbé ne voyait le monde
-qu’à travers l’art musical, et les questions de goût étaient pour lui
-les seules vérités importantes de la vie. La Vicentina, au contraire,
-qui n’entendait pas grand’chose à cette métaphysique de l’art de
-charmer, dont elle n’appréciait que les effets, commençait à s’ennuyer
-de servir ainsi de sujet à de savantes argumentations, et elle semblait
-dire à Lorenzo, de ses beaux yeux étonnés et remplis de malice: «Est-ce
-un philosophe ou bien une cantatrice qu’on veut faire de moi?»
-
-Pacchiarotti, qui aperçut sur le front de sa belle élève de légers
-nuages dont il devina la cause, lui dit aussitôt: «_Figlia mia_,
-il faut chanter de meilleure musique que le morceau de ce pauvre
-Nasolini que vous nous avez fait entendre. Un virtuose qui ne
-connaît que les œuvres des maîtres contemporains ne saurait avoir de
-style, c’est-à-dire une manière large, soutenue, aisée, où la phrase
-mélodique se développe avec noblesse, et exige de la prévoyance,
-de la composition, une distribution intelligente des ombres et des
-lumières. Or, pour obtenir ce résultat, il faut absolument remonter
-à la tradition qui commence au XVIII^e siècle avec les œuvres et les
-cantates de Scarlatti, de Porpora, avec la musique pénétrante et suave
-de Leo et celle de Jomelli, son immortel disciple. Par-delà cette
-époque mémorable, il y a eu sans doute quelques chanteurs de mérite,
-tels que Stradella et Baldassar Ferri au XVII^e siècle, mais point
-d’école et aucun ensemble de doctrines dont il faille se préoccuper.
-C’est avec la musique dramatique, qui n’a pris une forme appréciable
-pour nous qu’à partir du XVIII^e siècle, que commence l’art moderne;
-quant aux chanteurs de la Renaissance, à ces nombreux interprètes
-de la musique madrigalesque et des _canzoni a liuto et a ballo_ qui
-ont précédé la naissance de l’opéra, c’est un point d’histoire qui
-n’intéresse que des érudits comme M. l’abbé Zamaria ou _il padre_
-Martini. Par exemple, continua Pacchiarotti, essayez un peu de nous
-dire une de ces cantates de Porpora qui sont là sous les yeux de
-Lorenzo, et qui ont servi à l’éducation des plus grands virtuoses
-qu’ait formés ce maître, tels que les Farinelli, les Caffarelli, les
-Salimbeni, il Porporino, la Mingotti et la Gabrielli, qui a reçu
-aussi du glorieux élève de Scarlatti des conseils dont elle n’a guère
-profité. Cela intéressera d’autant plus M. l’abbé Zamaria, que Porpora
-a passé les plus belles années de sa vie à Venise, où il a publié ses
-meilleures cantates et dirigé _l’Ospedaletto_.»
-
-Pacchiarotti se mit alors à feuilleter du doigt un recueil de cantates
-de différents auteurs, de Carissimi, de Scarlatti, de Marcello, de
-Bassani, de Barbara Strozzi, noble Vénitienne, d’Astorga le Sicilien;
-puis il arrêta son regard sur l’une des plus charmantes inspirations
-de Porpora. C’était une cantate pour voix de soprano, précédée
-d’un récitatif fort simple en apparence, mais dont le virtuose fit
-comprendre la difficulté par les nuances infinies qu’il y apercevait:
-
- Fra gl’amorrosi lacci
- Come s’arda e s’agghiacci
- A un punto sol,
- Tu m’insegnasti, o cara[20]!
-
-Sur ce texte un peu précieux, qui exprime non pas les vicissitudes de
-l’amour, mais les velléités d’une fantaisie légèrement émue, Porpora a
-écrit une déclamation élégante et très-accidentée par la modulation
-qui sert de préface à un joli _cantabile_.
-
-La Vicentina, de sa voix puissante, se mit à déclamer avec pompe et
-fracas ce simple récitatif, qui ne demandait au contraire qu’à être
-effleuré des lèvres comme un léger prélude où l’âme s’essaye à trouver
-le mot suprême qu’elle n’ose articuler. Aussi Pacchiarotti lui dit-il
-après quelques mesures: «Vous n’y êtes pas, mon enfant, et vous donnez
-à ce récit un accent passionné et _baldanzoso_ qui conviendrait tout
-au plus à la musique de Gluck ou à celle de Jomelli. Il n’y a pas dans
-l’œuvre de Porpora ni dans celle des premiers maîtres napolitains une
-seule page qui comporte un tel luxe de sonorité. J’avais donc bien
-raison de vous dire qu’un chanteur qui ne remonte pas à la tradition de
-son école ne possédera jamais la variété de style qui est nécessaire
-à un grand artiste. Écoutez-moi,» lui dit-il. Et, joignant l’exemple
-au précepte, Pacchiarotti chanta le récitatif que nous venons de citer
-et que Lorenzo accompagnait au clavecin. Il ne fit entendre d’abord
-qu’un son à peine musical, plus voisin de la parole que de la mélodie
-proprement dite. A mesure que le récit exprimait une nuance plus vive
-de sentiment, le son s’épanouissait davantage et s’élevait en sonorité.
-Lorsqu’il fut arrivé à ce passage où l’amant conjure sa bien-aimée de
-le traiter avec moins de rigueur, promettant à ce prix d’oublier le
-passé, l’admirable virtuose développa une phrase pleine de grâce qu’il
-suspendit un instant sur un accord de _septième diminuée_, pour en
-faire mieux désirer la conclusion, qu’il acheva d’un accent ému, mais
-toujours tempéré.
-
-L’_aria_ fui exécutée aussi par le virtuose avec une coquetterie et une
-fluidité de style inimitables qui étaient bien en rapport avec ces
-paroles d’une aimable galanterie:
-
- Ch’io mai vi possa
- Lasciar d’amare,
- No, nol credete
- Pupille care,
- Ne men per gioco
- V’ingannerò[21]!
-
-Ce madrigal de Métastase a éveillé aussi de nos jours la fantaisie
-de Rossini. Il forme le premier morceau des _Soirées musicales_,
-chef-d’œuvre de grâce mélodique et d’harmonie exquise, qui est au génie
-de l’auteur de _Guillaume Tell_ ce que les _capitoli_ ou élégies sont à
-celui de l’Arioste. En comparant l’_aria_ de Porpora à la _canzone_ de
-Rossini, on voit à cent ans de distance, et à travers les modifications
-et les progrès de l’art, la persistance du génie italien, facile,
-élégant et toujours lumineux. Dans la cantate du maître napolitain,
-remplie d’étincelles et de trilles innombrables qui jaillissent
-d’une mélodie coquette et fort ingénieusement accompagnée, on sent
-comme la fraîche haleine d’une muse qui a plus de caprices que de
-passion[22]. Dans celle de Rossini, si admirablement modulée, et dont
-presque chaque note reflète une dissonance qui fuit comme un désir, il
-semble qu’on entende l’aveu d’un sentiment qui sourit et badine pour
-ne point effaroucher l’oreille qui l’écoute. On dirait une scène de
-villégiature, un doux entretien dans une allée ombreuse, au déclin d’un
-beau jour.
-
-«Avez-vous bien saisi les différentes nuances que j’ai fait ressortir
-dans le récitatif de Porpora? dit Pacchiarotti à la Vicentina, qui
-avait écouté avec ravissement l’admirable virtuose. En passant
-successivement d’un récit qui se rapproche presque de la parole
-ordinaire à une sonorité plus intense qui va s’épanouir en une forme
-vraiment musicale, j’ai suivi la tradition des grands chanteurs qui
-avaient appliqué d’instinct une loi essentielle du goût. Cette loi
-est bien simple, et quelques mots suffisent pour l’expliquer. Toutes
-les fois que le récitatif révèle des faits qui tiennent plus à la vie
-matérielle qu’à celle du sentiment, il faut parler plutôt que chanter.
-Le récit s’élève-t-il au-dessus des vulgarités qui nous entourent, le
-son doit être plus musical que prosaïque, et s’il entre enfin dans
-la région de l’âme, la voix doit éclater et couvrir la parole de sa
-magnificence. Cette progression de sonorité, qui répond à la logique
-des passions, forme la grande difficulté du récitatif, qu’on déclame de
-nos jours avec une fastueuse monotonie.
-
-—Admirablement dit! s’écria l’abbé Zamaria; et si je ne craignais
-de vous interrompre encore une fois par des réminiscences de pédant,
-j’ajouterais que les anciens ont professé une doctrine à peu près
-semblable, qu’ils étendaient non-seulement à la mélopée, mais au
-débit oratoire et à toutes les formes de la poésie. Or il n’est
-pas indifférent d’avoir les anciens pour soi dans une question de
-goût, car il n’y a pas d’art moderne qui ne puisse être ramené à un
-principe de vérité connu de l’antiquité. Dans le dixième livre de ses
-_Confessions_, saint Augustin rapporte que saint Anastase faisait
-chanter les psaumes d’une voix si modérée, que l’effet ressemblait plus
-à la parole qu’à la musique; ce qui faisait croire à saint Isidore de
-Séville que c’est ainsi que les premiers Pères de l’Église voulaient
-qu’on célébrât les louanges de Dieu. Ce qu’il y a de certain, mon cher
-Pacchiarotti, c’est que les trois degrés de sonorité dont vous venez de
-nous expliquer la loi n’ont point échappé à la sagacité de Quintilien,
-qui recommande positivement à l’orateur d’éviter les accents extrêmes
-et de se tenir sur le milieu de l’échelle vocale, _mediis igitur
-utendum sonis_, entre la musique proprement dite et la parole ordinaire.
-
-—Je suis heureux d’apprendre, monsieur l’abbé, que les préceptes
-de notre art pourraient au besoin s’appuyer de si graves autorités,
-répondit Pacchiarotti; mais comme il est peu probable que la Vicentina
-lise jamais les _Confessions_ de saint Augustin, je dirai que les
-plus célèbres cantatrices du XVIII^e siècle, que j’ai presque toutes
-entendues, confirment par leur exemple les principes que je viens
-d’émettre, et qui ont mérité votre approbation. Quel siècle que
-celui qui a vu briller tour à tour la Faustina, d’une grâce et d’une
-coquetterie de style inimitable; la Cuzzoni, sa rivale, dont la voix
-enchanteresse excitait des transports; la Mingotti, leur contemporaine,
-qui n’avait point d’égale dans l’expression des sentiments élevés;
-l’Astrua, d’une bravoure merveilleuse; la Bastardella (Lucrezia
-Agujari), dont la voix surpassait en flexibilité et en étendue celle de
-la Gabrielli; la Mara, Allemande d’origine comme la Mingotti, et comme
-elle grande musicienne, qui a partagé avec la Gabrielli l’étonnement
-de l’Europe; la belle Mme Grassini et la Todi, dont la voix expressive
-de contralto lui a disputé la palme _del canto di portamento_; la
-Morichelli, excellente comédienne et d’une jovialité charmante; la
-Billington, la Banti, qui comme vous, _cara mia_ Vicentina, a eu
-une origine modeste, et a été surnommée _cantante di piazza_, parce
-qu’elle a commencé par chanter dans les rues. Bien que son éducation
-ait été fort négligée, et qu’elle soit presque aussi ignorante qu’elle
-est laide, la Banti possède une voix si délicieuse et un instinct si
-parfait, qu’elle est aujourd’hui la dernière grande virtuose qui nous
-reste d’une époque miraculeuse.»
-
-«Où allez-vous, Lorenzo? lui dit un jour la Vicentina en sortant de
-chez Pacchiarotti, où pour la première fois ils s’étaient rencontrés
-seuls et sans aucune des personnes qui avaient l’habitude d’assister à
-ces leçons intéressantes.
-
-—Je retourne au palais Zeno, lui répondit-il.
-
-—Vous êtes donc bien pressé d’aller vous enfoncer dans vos livres et
-de revoir la signora Beata, pour laquelle je vous soupçonne d’avoir
-plus que du respect?
-
-—Oh! pour cela, vous vous trompez beaucoup, dit-il en rougissant.
-
-—Eh bien! si je me trompe, prouvez-le-moi en me donnant le bras. Vous
-m’accompagnerez un instant chez moi, et puis nous irons nous promener
-un peu, si votre philosophie ne s’y refuse pas. Je suis entièrement
-libre aujourd’hui, je n’ai point de répétitions et ne chante pas ce
-soir.»
-
-Surpris d’une invitation à laquelle il était loin de s’attendre,
-Lorenzo ne sut d’abord que répondre. Balbutiant quelques mots
-insignifiants, il suivit la Vicentina, poussé par la fausse honte de
-paraître impoli s’il refusait, et par cette émotion confuse qu’éprouve
-la jeunesse à la vue d’un danger qui l’attire. Arrivés chez la
-Vicentina, qui demeurait tout près du théâtre San-Benedetto, dans un
-appartement somptueux où éclatait le luxe frivole d’une _diva_ du jour:
-
-«Asseyez-vous là un instant, _maestrino mio_, lui dit-elle en le
-conduisant dans un boudoir élégant tout rempli d’objets de séduction;
-je vais donner quelques ordres, et je suis à vous pour toute la
-journée.»
-
-Resté seul dans ce petit sanctuaire, d’où s’exhalaient des parfums
-de toute nature, assis sur un sofa moelleux qui ne disposait point
-à la contrition, Lorenzo parcourut d’un regard étonné ces mille
-colifichets précieux qui forment l’arsenal de la coquetterie féminine.
-En face d’une grande et belle glace de Murano enchâssée dans un
-cadre d’or finement sculpté, il y avait un joli clavecin incrusté de
-nacre, où la _prima donna_ pouvait se voir étudier, afin de ne point
-contracter d’habitudes vicieuses et de conserver toujours sur ses
-lèvres de rose un sourire inaltérable. Un grand nombre de gravures,
-représentant différents épisodes de la vie galante, d’après Pierre
-Longhi, peintre de mœurs et caricaturiste ingénieux, garnissaient les
-murs et traduisaient aux yeux de tout le monde les pensées secrètes
-et peu mélancoliques de la Vicentina, dont le portrait était suspendu
-à une guirlande de fleurs que soutenaient deux Amours. L’un de ces
-Amours joufflus et bien portants jouait de la trompette, et l’autre
-du flageolet, emblème significatif de la double célébrité que déjà
-s’était acquise la belle protégée de Zustiniani. Ce qui attira plus
-particulièrement l’attention de Lorenzo, ce fut une série de petits
-tableaux, d’un goût au moins équivoque, qui reproduisaient les
-différentes situations d’un roman célèbre intitulé: _la Ballerina
-infelice_ (la Danseuse malheureuse). On la voyait naître sous le
-chaume, grandir sous la tutelle d’une fée invisible qui l’avait douée
-de tous les charmes, quitter son village avec un beau seigneur,
-s’élancer sur le théâtre aux applaudissements d’un public enthousiaste,
-entourée d’adorateurs et au comble de la félicité humaine; puis,
-frappée au cœur par un sentiment sérieux qui était venu la surprendre
-au milieu de ses voluptés faciles, elle redescendait précipitamment la
-colline fatale. Flétrie avant le temps, pauvre, vieille et délaissée,
-on la voyait accroupie derrière le pilier d’une église où, d’une
-main défaillante, elle jetait dans le tronc, pour le soulagement des
-trépassés, la dernière obole qui lui restait. Alors s’accomplissait
-un vrai miracle: cette obole de la charité s’échappait du tronc sous
-la forme d’un ange qui allait délivrer une âme du purgatoire, et la
-conduisait radieuse au séjour des bienheureux.
-
-Étonné de trouver une idée aussi sérieuse dans une fable vulgaire,
-Lorenzo s’était levé pour examiner de plus près le tableau qui
-représentait la danseuse au milieu de ses admirateurs, lorsque la
-Vicentina entra sans bruit, et, s’appuyant gracieusement sur l’épaule
-de Lorenzo, qui tournait le dos à la porte, elle lui dit tout bas à
-l’oreille: «Que dites-vous de cette triste histoire, mon ami? Voilà
-quelle sera peut-être aussi ma destinée, sans que je puisse même
-espérer qu’un ange viendra un jour me délivrer de mes peines.
-
-—Qu’avez-vous donc à vous faire pardonner, que vous ayez à
-craindre une si longue expiation?» répondit Lorenzo en se tournant
-précipitamment du côté de la Vicentina, qui était ravissante sous le
-nouveau costume qu’elle avait revêtu.
-
-Un joli manteau de soie rose enveloppait sa taille courte et souple,
-que contenait à peine un corset à ramages aux vives couleurs. Un voile
-en point de Venise, fixé par un grand peigne en écaille qui surmontait
-l’édifice de sa chevelure abondante, faisait un joyeux contraste avec
-le manteau rose, et redescendait en plis onduleux sur un sein adorable
-que soulevait fréquemment un souffle généreux. Un bel œillet de couleur
-de pourpre, ornement caractéristique de toute femme vénitienne, faisait
-saillie du côté gauche de sa belle chevelure noire, qui garnissait
-ses deux tempes d’un petit crochet qu’on appelait le carquois de
-l’Amour. Joignez à cet ensemble deux beaux yeux pétillants d’esprit et
-de malice, une bouche vermeille aux lèvres effilées qui distillaient
-un sourire _inzucherà_, comme disent les poëtes des lagunes, et plus
-exquis que l’ambroisie des dieux, un petit pied mignon contenu dans des
-mules de velours où brillait une rose sans épine, et vous aurez une
-idée bien imparfaite de cette charmante créature, qui semblait exprimer
-par tout son être la poésie du caprice et de la volupté facile.
-
-«Vous êtes mordant, dit la Vicentina en baissant un peu les yeux pour
-simuler une tristesse qui était bien loin de son cœur, car elle était
-ravie de l’effet qu’avait produit sur Lorenzo son joli costume. Et
-si j’avais à vous conter mon histoire, ajouta-t-elle en poussant un
-petit soupir hypocrite, vous verriez que je n’ai d’autre faute à me
-reprocher que d’avoir été trop sincère dans mes affections. Que n’ai-je
-rencontré, comme la _Ballerina_, une âme qui répondît à la mienne! Je
-ne craindrais ni la misère, ni les peines de l’autre vie.»
-
-Il serait assez difficile de dire ce qu’il y avait de vrai dans cette
-petite scène de sentiment jouée par la Vicentina, qui depuis longtemps
-avait jeté sur Lorenzo un regard de convoitise. Ce jeune homme qui
-s’épanouissait avec bonheur au souffle de la vie, et qui semblait
-impatient d’aborder des rivages inconnus, avait d’abord excité la
-curiosité et puis l’intérêt de la brillante _prima donna_, qui, venue
-en plein vent ainsi qu’un arbre abandonné, n’avait point fleuri à
-l’heure désirée. Flétrie par des passions séniles qui avaient dévoré
-son enfance, peut-être n’avait-elle pas encore ressenti cette secousse
-intérieure qui soulève des montagnes et comble des abîmes. Lorenzo
-était probablement pour la Vicentina ce qu’elle avait été elle-même
-pour les artisans de sa fortune, une fleur matinale dont on aime à
-respirer le premier parfum. Mais, si le cœur de la femme est une énigme
-qui défie la sagacité de l’observateur le moins crédule, qu’est-ce
-donc que celui d’une cantatrice adulée qui peut, comme Jupiter, faire
-trembler l’Olympe d’un coup de sa prunelle? Où s’arrête la fiction dans
-ces monstres charmants, et quel est le point imperceptible
-
- Ove le due nature son consorti[23],
-
-où le caprice des sens vient se mêler au sentiment de l’âme? Ce n’est
-pas Lorenzo qui était en état de résoudre un problème si difficile, et
-si la Vicentina avait réellement arrangé cette scène pour s’emparer
-de l’imagination de notre adolescent, il faut avouer qu’elle en avait
-admirablement combiné les épisodes.
-
-«Fiorilla, s’écria la Vicentina à sa camériste, la gondole est-elle
-prête?
-
-—Oh! _signora_, il y a plus d’un quart d’heure que Tonio et Giuseppe
-sont là à vous attendre, répondit une voix argentine en ouvrant la
-porte du boudoir.
-
-—Puisqu’il en est ainsi, répliqua la _prima donna_, nous pouvons
-partir.»
-
-Elle prit un masque qui était sur sa toilette au milieu de cahiers de
-musique et de plusieurs éventails, et descendit légèrement l’escalier
-de marbre au bas duquel était amarrée la gondole. Les barcaroles
-s’empressèrent d’ouvrir la petite porte par où l’on pénètre à reculons
-dans cette conque de Vénus, _conchiglia di Venere_; et après avoir
-fait entrer Lorenzo, comme pour s’assurer de sa proie: «A Murano, dit
-la Vicentina aux barcaroles, _all’orto di San Stefano_, au jardin de
-Saint-Stephan.»
-
-La porte refermée et les deux barcaroles ayant pris leur place, l’un
-à la proue, et l’autre à la poupe, la gondole s’éloigna rapidement.
-On était au mois de juin. Après le carnaval et avant que la saison de
-villégiature ne fût arrivée, la société vénitienne avait l’habitude
-de se répandre au dehors, et d’aller rompre le jeûne de la pénitence
-vers l’une de ces petites îles qui l’entourent et qui parsèment le
-golfe Adriatique comme autant de bosquets enchantés. Murano, à deux
-lieues au couchant de Venise, était le rendez-vous préféré par la bonne
-compagnie. C’est dans cette île célèbre par ses verreries connues de
-toute l’Europe, où il y avait un grand nombre de couvents, de casinos,
-de jardins et de joyeuses académies, que les grands seigneurs avaient
-leurs maisons de plaisance, avant que la république eût mis le pied sur
-la terre ferme et fait la conquête de Padoue, au commencement du XIV^e
-siècle. Murano était considéré comme le berceau de la civilisation
-vénitienne. Les Vivarini y avaient fondé les premières écoles de
-peinture, et Paul Véronèse, Tintoretto, Bassan et beaucoup d’autres, y
-ont laissé de nombreux témoignages de leur génie. Après avoir traversé
-le petit canal _de’ Mendicanti_, la gondole voguait en pleine mer
-par une de ces journées où il semble que la nature ait conscience de
-la vie qui la pénètre, et nous invite à partager son bonheur. Le
-soleil radieux n’avait pas encore assez de force pour incommoder de
-sa chaleur, et ses rayons, attiédis par des brises chargées d’aromes
-printaniers, glissaient sur les vagues en les colorant de mille
-reflets. Quelques oiseaux voltigeaient à l’horizon d’azur; des algues
-marines, des fragments d’herbes et de fleurs qui décelaient le passage
-récent des _fruttaioli_, ou marchands de fruits, qui tous les matins
-venaient des îles approvisionner la capitale, flottaient çà et là sur
-la cime des flots amers, comme si l’aurore les eût laissés tomber par
-mégarde du haut des cieux. Assis mollement près de la Vicentina, qui
-le couvait du regard, Lorenzo parut inquiet et comme troublé de la
-situation où il se voyait pour la première fois. Ne sachant trop que
-dire, respirant à peine, il cherchait à démêler dans la confusion de
-ses idées la cause du léger malaise qu’il éprouvait. La Vicentina, qui
-lisait plus clairement dans ses yeux que Lorenzo ne lisait dans son
-propre cœur et qui jouissait intérieurement de l’empire de ses charmes,
-semblait lui dire en voyant son émotion:
-
- O jeune adolescent! tu rougis devant moi.
- Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi:
- C’est ton front virginal, ta grâce, ta décence;
- Viens. Il est d’autres jeux que les jeux de l’enfance[24].
-
-Se rapprochant de Lorenzo et lui passant un bras derrière le cou:
-«_Carino_, lui dit-elle d’une voix caressante, qu’avez-vous donc?
-Regretteriez-vous de m’avoir consacré cette belle journée et
-voulez-vous que nous retournions à Venise pour tranquilliser la signora
-Beata sur votre sort?
-
-—Je vous ai déjà dit, répondit Lorenzo avec vivacité, que la noble
-fille du sénateur Zeno n’a droit qu’à mon respect, et qu’elle ne
-s’inquiète guère de l’usage que je puis faire de mon temps.
-
-—Pardonnez-moi, répliqua malicieusement la cantatrice, de supposer
-l’existence d’un sentiment bien naturel dans votre position. Toute
-grande dame qu’elle est, la signora Beata ne pourrait que se féliciter
-d’inspirer une affection qui ferait envie à bien des femmes.... car,
-mon cher Lorenzo, vous n’êtes pas un jeune homme ordinaire. J’ignore
-quels sont vos projets d’avenir et quelle carrière vous comptez
-embrasser; mais, avec votre esprit et vos connaissances, vous pouvez
-hardiment aspirer à vous faire un nom qu’on serait heureuse de porter.»
-
-Ces paroles d’une fine coquetterie dissipèrent un peu l’embarras de
-Lorenzo, dont la vanité n’avait pas besoin d’être si adroitement
-excitée pour se prendre facilement à l’amorce qu’on lui jetait. Dans
-ce caractère encore indécis, où l’imagination et la sensibilité
-s’alliaient à des velléités précoces d’indépendance, un mot suffisait
-pour éveiller l’ambition de paraître moins timide et moins soumis
-qu’il ne l’était en effet. Cependant le nom de Beata, prononcé par la
-Vicentina dans une pareille situation, souleva dans le cœur de Lorenzo
-un trouble d’une nature différente. Une voix secrète lui disait que,
-pour mériter l’estime de la femme qu’il adorait, il ne prenait pas
-un bon chemin. Il comprenait vaguement qu’en se laissant aller à des
-relations si fragiles, il profanait le noble sentiment qui était à ses
-propres yeux le seul titre qu’il eût à l’amour de Beata. Pendant ce
-combat intérieur, le front de Lorenzo se couvrit de légers soucis dont
-la Vicentina devina promptement la cause. Experte comme elle l’était
-dans les artifices de la séduction, elle se garda bien de faire des
-questions importunes. Se penchant vers lui en souriant et sans proférer
-un mot, elle se mit à murmurer tout bas à son oreille une _canzonetta_
-dont les paroles exprimaient indirectement ce qu’elle ne voulait pas
-lui dire dans un langage plus familier:
-
- Coi pensieri malincolici
- Non ti star a tormentar;
- Vien con mi, montemo in gondola,
- Ce n’andremo in mezzo al mar.
-
- Passeremo i porti e l’isole
- Che contorna la città
- E sul mare senza nuvole
- La luna nascerà[25].
-
-La voix de la Vicentina, tempérée par une émotion qui pouvait être
-sincère, exhalait lentement la mélodie suave qui servait de véhicule
-aux vers que nous venons de citer, et qui n’étaient que le commencement
-d’une longue litanie au plaisir. Formée de larges notes que reliait
-ensemble un rhythme flottant qui suivait le balancement de la gondole,
-la _canzonetta_ exprimait admirablement cette volupté sereine mêlée
-d’un léger nuage de mélancolie, qui forme le caractère de l’art et
-de la poésie de Venise. Enlacé presque dans les bras de la jeune et
-belle _prima donna_, bercé par les molles cadences de la gondole
-qui effleurait les vagues comme un cygne amoureux, enivré par les
-sourds tressaillements de cette voix dont les vibrations sonores
-s’évaporaient et lui revenaient amorties comme un chant de sirènes
-s’égayant dans les profondeurs de la mer, Lorenzo s’oublia dans un rêve
-prestigieux, et la divine image de Beata se voila dans son cœur. Ce
-n’était plus l’humble fils de Catarina Sarti, écoutant d’une oreille
-pieuse les exhortations maternelles. Le nimbe de l’enfance bénie
-n’entourait plus sa tête; il avait secoué ses langes, et ses désirs,
-comme des coursiers impétueux, hennissaient d’impatience de franchir la
-carrière qui s’ouvrait devant lui. «Sonnez, sonnez la fanfare joyeuse,
-ô belles années de ma jeunesse! se disait-il dans son ravissement.
-Vivre, c’est jouir; les passions sont un feu divin qui échauffe et
-dilate l’intelligence. Vaines terreurs d’une éducation puérile,
-scrupules d’une piété étroite, sous lesquels on voudrait étouffer la
-nature humaine, vous avez disparu comme un nuage qui m’interceptait
-la lumière de la vérité! Je suis un homme enfin, je sens, je vois, je
-comprends que ce monde factice où j’ai été élevé est une fiction de
-l’ignorance et de l’hypocrisie intéressées à perpétuer l’enfance du
-genre humain. Mes yeux sont dessillés, l’infini est devant moi qui
-excite mon activité, et où il n’y aura obstacle à mon ambition que ceux
-de ma volonté. En avant donc, en avant, suivons nos désirs que je vois
-tourbillonner là-bas, dans la plaine lumineuse, en chantant l’hymne de
-la vie au milieu des belles passions de la nature humaine qui dansent
-en chœur et font retentir les airs d’harmonies ineffables!» Et son
-esprit s’élançait en effet, comme un cavalier intrépide qui
-
- Dinanzi polveroso va superbo[26],
-
-et s’évanouit dans l’espace. Après cette vision qui traversa
-l’imagination de Lorenzo comme un éclair de la sensibilité qui, en
-s’épanouissant brusquement, met en relief le fond du caractère, se
-sentant plus fort vis-à-vis de la Vicentina, il acheva la _canzonetta_
-interrompue, qu’il connaissait aussi depuis longtemps:
-
- En rêvant l’autre jour que je voyais Vénus voguer sur la mer dans une
- conque d’or, n’était-ce pas toi, ô ma bien-aimée, qui m’apparaissais
- dans une gondole légère comme ton cœur?
-
- Tu es belle, tu es jeune et fraîche comme une fleur; écarte les
- tristes pressentiments qui t’assiègent, ris et fais l’amour.
-
- Ridi adesso
- E fa l’amor.
-
-Sur ces dernières paroles qui terminaient la _canzonetta_, la mélodie
-plaintive qui les accompagnait s’épanouissait comme un sourire radieux
-de la volupté[27].
-
-En voyant cette barque se balancer sur l’onde azurée, en voyant ce
-couple charmant que le hasard avait formé invoquer le plaisir en
-effeuillant à ses pieds les premières heures du jour, en écoutant leurs
-voix émues chanter alternativement une mélodie éclose sur les lèvres
-de je ne sais quel gondolier qui en avait combiné le rhythme sur les
-palpitations de son cœur; en plongeant le regard dans cet archipel
-d’îles fortunées qui semblent avoir été ainsi groupées par la nature,
-comme les notes diverses d’un accord harmonieux, ce n’est point une
-fiction de la fantaisie qui se déroule sous vos yeux enchantés, mais
-un épisode ordinaire de la vie vénitienne. On dirait une marine du
-Canaletto illustrée par le poëte Lamberti, qu’on a justement surnommé
-l’Anacréon des lagunes.
-
-Arrivés à Murano, la Vicentina fit aborder la gondole à un palier
-de marbre sur lequel ouvrait une porte basse d’un accès mystérieux.
-C’était le jardin de Saint-Stephan, où les voluptueux, les amants
-discrets et les politiques allaient faire des parties fines à l’ombre
-des frais bocages qui, pour les Vénitiens, avaient l’attrait d’une
-chose rare. Autour d’un assez beau jardin, il y avait des _camerini_ ou
-cabinets élégamment meublés, où l’on se faisait servir des collations
-et des soupers délicats. Abrités sous une treille touffue qui longeait
-une partie du jardin, ces cabinets, qui pouvaient contenir jusqu’à
-six personnes, donnaient sur la mer, qui présentait aux regards des
-convives un horizon varié d’incidents agréables. On ne pouvait y
-pénétrer qu’après avoir frappé trois coups à la porte, pour donner le
-temps à ceux qui voulaient se dérober à la curiosité des subalternes de
-se couvrir du masque qu’en pareilles circonstances on portait toujours
-avec soi. Du reste, la discrétion était la qualité non-seulement des
-gondoliers, qui s’en faisaient un point d’honneur, mais de tous les
-gens qui exerçaient une profession mercenaire. Sous un gouvernement
-soupçonneux, qui cachait sa faiblesse sous l’appareil d’une pénétration
-qu’on croyait infaillible, le silence et la réserve devenaient une loi
-nécessaire dans les relations de la vie. Aussi le caractère du peuple
-vénitien était-il un mélange de finesse et d’aimable étourderie.
-
-S’étant fait servir une _merenda_ ou goûter, composé de fruits, de
-pâtes diverses, et un excellent vin de Chypre, qui était pour les
-Vénitiens ce que le vin de champagne est pour nous, l’assaisonnement
-nécessaire d’un rendez-vous galant:
-
-«Je voudrais bien savoir, dit Lorenzo d’un air dégagé, en buvant à
-petites gorgées dans un verre de Murano qu’il tenait de ces deux mains
-comme un calice, les coudes appuyés sur la table, ce que ton protecteur
-Zustiniani dirait s’il nous voyait ici ensemble! Penses-tu qu’il fût
-disposé à nous donner sa bénédiction?
-
-—Eh! pourquoi pas? répondit la Vicentina, un peu surprise de la
-désinvolture avec laquelle il lui adressait une pareille question. Je
-ne suis ni sa femme, ni sa fiancée, et mon cœur n’appartiendra qu’à
-celui qui saura me plaire.
-
-—Je veux bien croire, répondit Lorenzo avec plus de malice qu’il ne
-pensait, que Zustiniani n’a pas la prétention de t’épouser, et qu’il
-est assez raisonnable pour ne pas exiger l’impossible; mais enfin tu
-lui dois beaucoup, et, n’eût-il que le droit de surveiller ta conduite
-comme cantatrice, il serait vraisemblablement peu édifié de nous savoir
-seuls et _soletti_ dans ce _camerino_, d’où nous voyons comme d’une
-loge de théâtre poindre à l’horizon le campanile de Saint-Marc qui nous
-regarde comme un curieux qu’il est.»
-
-La _prima donna_ ouvrit de grands yeux étonnés à cette repartie; toute
-bonne comédienne qu’elle pouvait être, elle ne s’était pas attendue à
-une métamorphose aussi prompte de la part d’un jeune homme dont elle
-venait, pour ainsi dire, de délier la langue. Dissimulant la peine que
-lui faisaient les paroles de Lorenzo, pour qui elle aurait voulu être
-aussi pure maintenant que Vénus sortant de la mer, car il n’y a pas de
-femme, quelque déchue qu’elle soit, qui ne désire capter l’estime de
-celui qui possède ses faveurs du moment, et qui ne s’efforce au moins
-de jeter un voile sur un passé douloureux:
-
-«Si vous connaissiez ma vie, lui dit-elle avec une émotion concentrée,
-vous seriez plus indulgent pour une pauvre fille qui, dès l’âge de
-six ans, a dû mendier son pain sur des grandes routes en chantant des
-chansons. Je n’ai pas été élevée par une fée bienfaisante comme la
-_Ballerina_, ni sur les genoux d’une mère jalouse de mes douleurs.
-Ainsi qu’un oiseau, il m’a fallu quitter le nid ayant à peine des ailes
-pour chercher ma pâture dans les chants du bon Dieu. Que j’ai souffert
-et combien j’ai pleuré intérieurement pendant que sur mes lèvres
-endolories errait un sourire trompeur! il me fallait bien simuler la
-joie et l’insouciance qui n’étaient pas dans mon âme, pour attirer les
-regards du monde, qui ne s’intéresse guère qu’à ceux qui paraissent
-heureux. C’est ainsi qu’à travers mille vicissitudes je suis arrivé
-à Venise, où j’ai trouvé dans Zustiniani un protecteur généreux. Je
-ne veux pas me faire meilleure qu’une autre, ajouta-t-elle d’une voix
-moins émue, en me donnant à vos yeux pour une victime sans tache de la
-destinée. Si j’ai failli, c’est que des péagers cruels ont prélevé sur
-mon innocence un droit que je ne pouvais acquitter autrement. Hélas!
-j’ai bien expié ces fautes involontaires, puisque mon cœur n’a jamais
-connu l’amour!»
-
-Lorenzo fut touché du simple récit de la Vicentina, qui est, à peu de
-chose près, l’histoire de la plupart de ces pauvres reines de théâtre
-que les froids moralistes jugent avec tant de rigueur. N’ayant aucune
-expérience de la vie et des cruelles nécessités qu’elle impose, c’était
-bien plus la vanité de paraître au-dessus de la nouvelle position
-qui lui était faite que l’intention de mortifier la charmante _prima
-donna_ qui lui avait arraché les paroles blessantes que nous venons de
-rapporter.
-
-«_Idolo mio_, lui dit-il en se levant précipitamment de table et en
-attirant la Vicentina auprès de la fenêtre, dissipe la tristesse qui
-ternit l’éclat de tes beaux yeux, et pardonne-moi les suppositions
-gratuites qui me sont échappées. Je ne voudrais pas payer d’ingratitude
-le bonheur dont tu m’as comblé aujourd’hui. Que veux-tu? continua-t-il
-en lui pressant la taille et en s’appuyant avec abandon sur le rebord
-avancé de la fenêtre encadrée de verdure. Je suis trop jeune encore
-pour mesurer la portée de mes paroles, et tes baisers troubleraient
-l’esprit à de plus forts que moi.»
-
-Il avait à peine prononcé ces mots, qu’un masque passa la tête hors
-d’un cabinet voisin et se retira brusquement après les avoir observés
-tous deux un instant. Ils étaient trop préoccupés l’un de l’autre
-pour remarquer cette apparition qui les aurait rendus sans doute plus
-circonspects. Penchée sur la fenêtre, et le regard éperdu sur le front
-de son jeune amant, qui lui tenait toujours la taille enlacée:
-
-«Que la vie me serait un paradis, dit la Vicentina d’une petite voix
-caressante, si je pouvais la passer avec toi! Tu serais mon maître
-et mon conseil, et nous irions à travers le monde, moi en chantant
-les œuvres de ton génie, qui puiserait peut-être dans ma tendresse
-des inspirations qui feraient ta gloire. Tous les jours je reçois
-de magnifiques propositions d’engagement pour Londres, Madrid,
-Saint-Pétersbourg et les principales villes de l’Italie, et rien ne
-s’oppose à ce que je les accepte, si tu voulais me suivre et partager
-ma fortune. Eh bien! mon ami, lui dit-elle après un moment de silence,
-que penses-tu de mon projet? La perspective d’agrandir ton esprit en
-voyant sans cesse des pays et des hommes nouveaux ne te paraît-elle
-pas une compensation suffisante à l’ennui de quitter Venise, où nous
-pourrions revenir riches et indépendants?
-
-—Il ne manque à ton beau rêve pour devenir une réalité, répondit
-Lorenzo en posant ses lèvres sur celles de la Vicentina, que le génie
-que tu m’accordes avec tant de générosité. Je ne suis encore qu’un
-écolier, et si l’on décide que je dois parcourir la carrière si
-difficile de compositeur, il me faudra apprendre bien des choses que
-j’ignore.
-
-—Ne peux-tu étudier ailleurs qu’à Venise, et n’y a-t-il que l’abbé
-Zamaria au monde pour t’enseigner ce fastidieux _contrapunto_ dont je
-vous entends parler si souvent? Est-il bien nécessaire de passer sa
-jeunesse à grouper de grosses notes sans _bécarres_ ni _bémols_, pour
-savoir écrire un de ces _duetti_ qui excitent l’enthousiasme du public
-et font la réputation d’un _maestro_? Les Cimarosa, les Paisiello, les
-plus grands compositeurs de l’Italie n’ont pas commencé autrement, et
-si tu veux m’en croire, tu laisseras là ces gros livres de grimoire que
-je te vois toujours entre les mains, et qui doivent être aussi inutiles
-à l’inspiration du compositeur que le sont aux chanteurs modernes les
-réflexions savantes et abstruses de Pacchiarotti. Je le laisse dire et
-n’ai garde de perdre mon temps et ma peine à écouter ces dissertations
-à perte de vue sur des nuances d’expression que les anges peuvent seuls
-apprécier. Moi, je chante avec mon cœur et ne vais pas demander à saint
-Augustin la permission de lancer _un’occhiata_ ou une volatine qui
-plaisent au public que je veux charmer. Pacchiarotti et Zamaria sont
-vieux, et nous sommes jeunes; ils ont les soucis de l’expérience de
-leur âge, ayons les caprices, l’imprévu et l’espérance du nôtre. Viens,
-partons ensemble, cher Lorenzo, soyons heureux avant d’être sages, et
-nous pourrons chanter un jour avec Lamberti, ce poëte de l’amour et des
-joies faciles:
-
- Dov’è quei dì beati
- Che un merendin bastava
- Che ambrosia el deventava
- Solo da tè tocà?
-
- Ne ranghi, ne tesori
- Te dava allora el cielo
- Ma el fresco, el bon, el bello
- E un cuor inzucherà[28].»
-
-En distillant ces jolis petits vers du bout des lèvres comme un rayon
-de miel, la Vicentina rapprocha sa bouche de celle de Lorenzo, et leur
-âme se fondit dans un long baiser harmonieux. Pendant ce court instant
-d’ivresse, le masque reparut à la fenêtre du cabinet voisin, comme s’il
-eût été inquiet du silence qui avait succédé au dialogue qu’on vient de
-lire. Il regarda les deux amants, et s’évanouit à un mouvement que fit
-Lorenzo pour se dégager des étreintes de la _prima donna_.
-
-Cependant la journée s’avançait, et le soleil pâlissant avertit la
-Vicentina qu’il était trop tard pour aller dîner à Venise. «Finissons
-cette fête improvisée par l’amour, dit-elle à son ami, en prenant un
-léger repas qui nous permettra d’attendre les ombres propices du soir.
-Trempons encore une fois nos lèvres dans ce vin généreux à qui je dois
-le premier instant de bonheur que j’aie goûté dans ma vie. Toi qui
-es savant, continua-t-elle en appuyant ses bras sur les épaules de
-Lorenzo, dis-moi donc si ce vin exquis n’est pas la liqueur consacrée
-à Vénus. Je ne sais plus où j’ai lu que l’île de Chypre avait appartenu
-autrefois à la blonde fille de Jupiter, qui ne l’a cédée aux Vénitiens
-qu’à la condition d’être toujours dévoués à son culte charmant. Voilà
-pourquoi, assure-t-on, elle est si souvent chantée par nos poëtes et
-nos musiciens; voilà pourquoi il n’y a pas un peintre de Venise qui
-n’ait reproduit plusieurs fois sur la toile le type radieux de la mère
-des plaisirs.»
-
-On fit servir un dîner substantiel et délicat; puis l’on attendit
-ainsi, entre de joyeux propos et des _brindisi_ provoquants, que les
-heures du jour eussent entièrement disparu derrière l’horizon qui se
-couvrait peu à peu de teintes plus adoucies.
-
-La nuit s’approchait en effet avec son cortége d’étoiles d’or, qui
-scintillaient au firmament, comme pour l’éclairer dans sa course
-mystérieuse; un léger zéphyr sillonnait les vagues et poussait hors de
-Venise un essaim de gondoles qu’on voyait s’ébattre au milieu de la
-mer, chargé de _gentildonne_ et de _cavalieri_ qui venaient respirer
-la fraîcheur du soir. Des bruits divers, des éclats de voix, le salut
-joyeux qu’échangeaient entre eux les mariniers, les cloches de Murano
-et des îles voisines qui disaient au jour un mélancolique adieu, tout
-cela disposait l’âme au plus douces contemplations. Accoudés à la
-fenêtre du _camerino_, Lorenzo et Vicentina admiraient ce spectacle
-sans dire un mot, laissant leur esprit errer à l’aventure et s’emplir
-de rêves féconds. Cependant les ombres grandissaient et couvraient
-la mer d’une obscurité moins transparente, les bruits s’éteignaient
-comme des dissonances à l’approche d’un accord qui les résout en les
-absorbant, et le calme de la nuit succéda enfin aux efforts du jour.
-Pendant ce court intervalle d’une obscurité complète qui sépare
-le soir de la nuit sereine, au milieu du recueillement qui précède
-le réveil des plaisirs, la lune apparut discrètement aux bords de
-l’horizon, élargissant peu à peu son disque argenté, comme une divinité
-coquette qui aurait voulu s’assurer qu’aucun astre jaloux n’épiait sa
-course vagabonde. Alors, du fond de la mer qui présentait à l’œil la
-transparence et les contours d’un lac paisible, on entendit s’élever
-de différents côtés des concerts de voix et d’instruments qui se
-mêlaient, s’entre-croisaient et se répandaient dans l’espace et le
-silence en bouffées sonores d’un charme infini. On ne distinguait
-d’abord que quelques syllabes mieux accentuées que les autres dans
-ce murmure harmonieux qu’on aurait dit être l’écho lointain d’une
-fête prestigieuse. Étaient-ce les Muses qui, assises en cercle dans
-la voûte céleste, faisaient entendre cette harmonie des sphères qui
-ravit Pythagore et le divin Platon, ou bien les Néréides avaient-elles
-quitté leurs grottes profondes pour venir s’égayer à la surface des
-flots? Non: c’était Venise, Venise tout entière qui voguait sur les
-lagunes en chantant le bonheur de vivre et de respirer. Aussi, en
-prêtant une oreille plus attentive à ce bourdonnement mystérieux, on y
-discernait bientôt des rhythmes et des sonorités joyeuses qui berçaient
-l’imagination, et lui ouvraient des perspectives moins grandioses que
-charmantes. Des violons, des guitares et des mandolines entremêlées
-de quelques instruments à vent jouaient des symphonies, et les voix
-dialoguaient entre elles et se répondaient d’une barque à l’autre de
-ces mots simples qui laissaient sous-entendre plus de choses qu’ils
-n’en expriment: _Vieni nice_, viens respirer le frais sur la lagune,
-_la fresc, aura a respirar_. Et ces paroles heureuses d’une langue
-bénie s’envolaient des lèvres comme une essence de poésie qui vous
-pénétrait d’une douce langueur.
-
-Qu’est-ce donc que la musique et qu’exprime-t-elle? Est-ce un désir,
-un pressentiment, la réminiscence d’une béatitude éprouvée, ou bien
-l’intuition d’un avenir promis à nos espérances? Êtres finis que nous
-sommes, pourquoi le fini ne nous suffit-il pas, et pourquoi, au sein de
-la satiété et des plaisirs, quelques accords rustiques entendus de loin
-nous font-ils tressaillir, et remplissent-ils notre âme d’un trouble
-sans objet? En écoutant ce concert de la vie joyeuse, en écoutant ces
-bruits, ces chants et ces mélodies limpides qui semblaient glisser
-sur les vagues et s’y confondre avec les rayons de la lune dont elles
-imitaient le _tremolo_ mystérieux, en laissant errer sa pensée à
-travers ces méandres d’étoiles qui peuplaient la profondeur des cieux,
-Lorenzo fut saisi d’une vague mélancolie qui emplit son cœur de rêves
-charmants. Oh! qu’il est doux de rêver ainsi au départ de la vie et de
-se laisser bercer par de folles espérances! Elles sont bien heureuses,
-les natures qui aiment à s’attarder le soir au coin d’un bois ou sur
-une plage solitaire, à écouter le murmure de la brise, à suivre le
-nuage qui passe, à interroger l’étoile qui brille, à se perdre dans
-l’infini de leurs désirs et à se nourrir d’immortelles chimères! les
-rêves d’or de la jeunesse se transforment en sources de poésie où
-s’alimente l’inspiration des hommes supérieurs. Le génie ne serait-il
-pas un rêve qui se perpétue, et le monde l’éclosion d’un rêve divin?
-
-Une voix douce et sonore, qui s’épanouit peu à peu et s’éleva comme
-un soupir au-dessus de ces bourdonnements joyeux, fixa tout à coup
-l’attention de Lorenzo, et vint dissiper les fantaisies de son
-imagination. Il écouta d’abord avec quelque distraction cette voix
-dont le timbre pénétrant ne lui était pas entièrement inconnu; mais
-à une note prolongée et pleine d’émotion qui retentit sur la mer et
-traversa le silence comme une clarté fugitive, il se sentit tressaillir
-à ce _lamento_ d’une âme solitaire qui disait à la nuit: «O nuit,
-prolonge ton cours et laisse-moi rêver encore! Que je ne voie pas, que
-je ne voie jamais ce que tu caches peut-être sous ton ombre, et emporte
-avec toi, si c’est possible, mes tristes pressentiments!»
-
-A ce chant large et plaintif qui formait un si grand contraste avec ce
-qui avait précédé, Lorenzo, se réveillant comme d’un long sommeil, dit
-brusquement à la Vicentina: «Allons-nous-en, il ne fait pas bon ici.
-
-—Tu as raison mon ami, lui répondit-elle, il vaut mieux aller nous
-mêler à ces joyeuses gondoles qui dansent là-bas au clair de la lune.»
-
-Je ne sais quel philosophe d’Alexandrie, Plotin, je crois, a comparé
-la vie humaine à un concert de voix diverses qui s’élèvent en même
-temps. Au milieu de ces bruits confus qui l’assaillent de toutes parts,
-l’âme n’entend plus cette voix divine qui retentit au fond de son être.
-Il lui faut résister au charme qui l’entraîne et fermer quelquefois
-l’oreille aux sonorités du monde extérieur, pour écouter le chant
-_che nell’anima risuona_. C’est ce chant de l’âme que Lorenzo venait
-d’entendre à travers l’enivrement où il était plongé depuis le matin.
-
-Descendus dans la gondole qui les attendait au bas du petit escalier
-de San-Stefano, Lorenzo et la Vicentina s’acheminèrent lentement
-vers Venise. Le temps était magnifique, la lune éclatante, et sur la
-mer endormie on voyait errer çà et là des barques nombreuses qui se
-rapprochaient, s’éloignaient les unes des autres, et se lutinaient
-comme des hirondelles qui rasent les flots et se poursuivent de leurs
-gazouillements joyeux. C’étaient des éclats de rire, des _addio_ et
-des _felice notte_ à n’en plus finir. Les gondoliers se provoquaient,
-s’appelaient de leur nom patronymique et se renvoyaient des _lazzi_ où
-respiraient l’insouciance et la gaieté bénigne de ce peuple charmant.
-
-«_Guarda sta furbetta_, dit Giuseppe, l’un des deux gondoliers de la
-Vicentina, regarde cette petite fourbe de lune, comme elle nous fait de
-l’œil, _come ci fa l’occhietto_!
-
-—Ne t’y fie pas, _compare_, car elle est presque aussi trompeuse que
-la mer, _che il mare infido_.
-
-—Oh! on n’en conte pas à Giuseppe Fieramosca, répliqua le premier
-interlocuteur en riant.
-
-—_Taci, bricone_, tais-toi donc, répondit Antonio d’une voix discrète,
-tu vas réveiller nos deux jeunes gens, qui dorment, je crois, comme
-deux oiseaux dans leur nid.
-
-—_Che bella vita!_ répondit le premier d’une voix encore plus basse,
-et qu’ils sont heureux, _per Bacco!_ de pouvoir lire sans lunettes dans
-le livre d’amour.
-
-—Et toi, _birbante_, répliqua Antonio en se penchant sur la rame avec
-un air de mystère, est-ce que tu as besoin d’un _cannocchiale_ ou
-lunette d’approche pour observer les deux beaux yeux de ta blondine que
-je t’ai vu _cocolare_ ce matin, comme si tu avais dû t’embarquer pour
-le pays du gingembre et de la cannelle!»
-
-Ces saillies innocentes d’un peuple d’improvisateurs qui jouait au
-naturel cette _comedia dell’arte_ que les Italiens ont colportée
-dans toute l’Europe, et dont notre ancien théâtre de la Foire n’est
-qu’une pâle imitation, n’empêchaient pas des _conversazioni_ et des
-monologues d’un ordre plus élevé.
-
-«_Che vita beata!_ disait-on plus loin, et que Venise est heureuse de
-posséder un ciel aussi pur! C’est ici qu’est _il paradiso_, et nous
-n’avons que faire de l’aller chercher dans l’autre monde.
-
-—Est-ce qu’il y a un autre monde que celui où nous avons le plaisir de
-vivre? est-ce que le bon Dieu a pu créer quelque chose de plus beau que
-nos lagunes?»
-
-A ces propos sans suite, qui s’échappaient des lèvres comme d’un vase
-qui déborde, se mêlaient des soupirs, des aveux, des déclarations, des
-agaceries et des _rimproveri_ aussi légers que l’air qui effleurait
-les gondoles de sa fraîche haleine. Il n’y a que Paisiello qui, dans
-son introduction du _Roi Théodore_, ait su rendre _il dolce mormorio_
-et le flou harmonieux de l’une de ces nuits voluptueuses de Venise,
-qui faisait dire à Sansovino dès le XVI^e siècle: «La musique avait
-véritablement son siége dans notre ville!» (_La musica aveva la sua
-propria sede in questa città!_)
-
-Ces barcarolles et ces _arie di batello_, qui formaient la musique
-populaire de Venise, se divisaient en deux familles très-distinctes.
-Les unes étaient des mélodies larges et flottantes, d’un caractère
-mélancolique, et qui étaient au moins aussi anciennes que la
-république. Écrites presque toutes dans les tons mineurs, on les
-croyait des lambeaux de la musique des Grecs que le temps avait
-épargnés. Marcello s’en est inspiré dans plusieurs de ses psaumes,
-et Rossini en a imité le caractère dans l’admirable _canzone_ que
-chante le gondolier au troisième acte d’_Otello_. Les autres, plus
-gaies, plus vives, mieux rhythmées et beaucoup plus modernes, étaient
-le fruit de l’instinct ou de quelques compositeurs aimables qui ont
-cultivé ce genre facile. Tels étaient _il Chiozzetto_ (Jean Croce),
-Bassani, Bonagiunta, chanteur de la chapelle ducale, Angelo Colonna,
-et ce barbier Apollini, qui maniait le violon non moins dextrement
-que le rasoir, et qui au commencement du XVIII^e siècle eut une vogue
-étonnante que M. Perruchini, le dernier des Vénitiens, a presque
-renouvelée de nos jours. Ces deux genres de mélodies étaient comme
-les deux éléments qui composaient la société vénitienne. Les unes
-reflétaient le caractère noble et sérieux de l’aristocratie; les
-autres, la gaieté et l’insouciance d’un peuple qui vivait de rêves, de
-sorbets et de concerts.
-
-Enveloppée d’une sorte de vapeur sonore qui s’élevait de toutes ces
-gondoles joyeuses, celle de la Vicentina s’approchait de Venise sans
-que Lorenzo eût osé proférer un mot. Silencieux, triste et mécontent
-de lui-même, il cherchait à retenir l’accent de cette voix solitaire
-qui avait retenti au fond de son cœur. Déjà les lumières du Grand-Canal
-brillaient dans le lointain, déjà le _bisbiglio_ et les frémissements
-de la ville devenaient plus distincts, lorsqu’au passage d’un
-_traghetto_ Lorenzo crut reconnaître Beata, qui fuyait dans une gondole
-et disparut comme un rayon de l’idéal.
-
- ............_Ave
- Maria_, cantando; e cantando vanio
- Come per acqua cupa cosa grave[29].
-
-
-
-
-IV
-
-FARINELLI ET LES SOPRANISTES.
-
-
-Pendant que Lorenzo épanouissait sa jeunesse dans le tourbillon de
-Venise et s’abandonnait aux séductions de la Vicentina, la tristesse
-de Beata s’accroissait chaque jour, malgré les efforts qu’elle faisait
-pour étouffer le sentiment qui s’était glissé dans son cœur. Ni les
-distractions du monde, ni les devoirs qu’elle avait à remplir auprès de
-son père, dont les préoccupations politiques accablaient la vieillesse,
-ne parvenaient à affaiblir l’intérêt que lui avait inspiré Lorenzo.
-Elle avait beau se dire intérieurement qu’une pareille affection ne
-pouvait avoir de satisfaction légitime et qu’elle serait dans sa vie
-une source d’amertumes et de douleurs: plus elle sentait avoir raison
-contre sa propre faiblesse, et moins elle réussissait à s’en guérir.
-C’est qu’il en est de l’amour comme de toutes les choses belles; rien
-ne semble le justifier complétement aux yeux de la raison pratique.
-C’est un élan généreux, un luxe de l’âme qui plaît d’autant plus qu’il
-paraît inutile, et qu’on s’efforce vainement à lui trouver des titres
-qui légitiment son empire. _Il est parce qu’il est_, comme la fleur des
-champs et le Dieu créateur.
-
-Les dissipations où Lorenzo était entraîné depuis qu’il se trouvait
-à Venise, les dangers qu’il courait au milieu de tant de séductions,
-et la jalousie dont Beata ne pouvait se défendre, en voyant un
-jeune homme, qu’elle avait jusqu’alors conduit par la main comme
-une fée bienfaisante, échapper à sa tutelle et jouir avidement de
-l’indépendance qu’il avait conquise, tout cela remplissait son cœur
-d’une affliction d’autant plus grande qu’elle n’avait personne à qui
-se confier. Discrète, réservée, attentive à se préserver des regards
-curieux, elle gémissait en silence sans oser prendre un parti décisif.
-Les femmes, qui ont une si grande force d’inertie pour supporter les
-douleurs présentes de la vie, manquent, en général, de l’énergie
-nécessaire pour les éviter. Elles savent souffrir avec résignation
-et n’ont pas le courage de repousser la main qui s’appesantit sur
-elles. Victimes souvent admirables, elles n’osent articuler un mot
-qui pourrait les sauver. Ce mot suprême, Beata n’aurait pu le dire ni
-à l’abbé Zamaria, qui en aurait plaisanté comme d’une velléité sans
-importance, ni à son père le sénateur Zeno, dont elle pouvait craindre
-d’éveiller la susceptibilité aristocratique. Refoulée ainsi sur
-elle-même, cette noble fille se consumait dans une lutte douloureuse
-dont rien ne pouvait la distraire, ni les conseils d’un ami, ni le
-recours à des consolations d’un ordre supérieur. Nous touchons ici à un
-point très-délicat du caractère de Beata.
-
-Privée des soins d’une mère qu’elle avait perdue presque en naissant,
-la fille du sénateur avait été élevée par des subalternes, sous la
-direction de son père et de l’abbé Zamaria. Dans cette éducation un peu
-sévére où le zèle des instituteurs avait eu plus de part que l’instinct
-de la nature, Beata avait puisé une instruction variée, l’habitude de
-se recueillir et de se rendre compte des actes qu’elle accomplissait.
-La fréquentation des hommes supérieurs, les livres et le monde qui
-l’entourait, avaient développé ce penchant à la réflexion, sans altérer
-ni la modestie de son langage, ni la soumission de son esprit aux
-règles qui imposent à notre curiosité un frein salutaire. Mais si
-Beata pratiquait avec mesure les grands principes du christianisme,
-qui traverse l’histoire de Venise sans jamais absorber sa politique,
-si elle suivait sans ostentation les offices et les prescriptions de
-l’Église, si elle admirait la pompe de ses fêtes et la profondeur
-touchante de ses rites, enfin si elle acceptait sans murmure les
-usages de son temps et de son pays, c’était bien moins de sa part la
-manifestation d’une foi naïve que l’effet d’une piété éclairée. La
-religion contentait son âme sans la dominer; elle s’en exhalait comme
-un parfum de poésie, et Beata y voyait une discipline nécessaire de
-la vie, une solution consolante du problème de notre destinée, plus
-encore qu’une vérité supérieure aux doutes de la raison. Recueillie et
-aussi chaste par la pensée que dans ses actions, elle ne se rendait
-pas compte de la nature de ses sentiments sur des questions aussi
-redoutables. Elle priait, s’humiliait, mais sans trouver peut-être dans
-l’accomplissement de ce devoir de bienséance publique l’apaisement
-intérieur qui faisait la force et le bonheur de Catarina Sarti. Mélange
-de grâce et de tendresse, d’abandon et de dignité, le caractère
-de Beata répugnait à tout ce qui est extrême, et elle apportait
-dans toutes ses actions cette réserve pleine de charmes où l’on
-reconnaissait la fille d’un patricien. Sa religion, qui n’avait rien de
-bien précis ni d’austère, était comme l’épanouissement d’une âme élevée
-qui se complaît dans le culte des sentiments aimables; ses prières
-montaient au ciel comme un encens et se confondaient avec le souffle de
-l’amour.
-
-Lorsque Beata s’aperçut que Lorenzo était moins assidu à ses études
-et qu’il passait des journées entières hors du palais, elle fut
-saisie d’une inquiétude extrême. N’osant pas questionner directement
-l’abbé Zamaria sur les nouvelles relations qu’avait pu contracter son
-jeune élève, elle prenait des détours ingénieux pour s’éclairer sur
-le sujet qui la préoccupait si vivement. Le soir, elle épiait avec
-anxiété l’arrivée de Lorenzo: si elle ne l’entendait pas marcher dans
-sa chambre, qui était au-dessus de son appartement, elle était agitée
-et sonnait sa camériste sous un prétexte ou sous un autre, pour avoir
-occasion de parler de lui.
-
-«Teresa, dit-elle un soir au moment de se coucher, Lorenzo est-il
-rentré?
-
-—_Signora_, répondit la camériste sans se douter de l’effet produit
-par ses paroles, _il signor_ Lorenzino n’a plus besoin qu’on s’inquiète
-de son sort ni qu’on lui indique son chemin. Il connaît maintenant
-Venise mieux que vous et moi, et, si jamais il se perd et tombe dans
-les lagunes, soyez sans crainte, les _gentildonne_, et surtout la
-belle Vicentina du théâtre San-Benedetto, iront le pêcher elles-mêmes
-jusqu’au fond de l’Adriatique.»
-
-Demeurée seule après cette remarque de Teresa, qui avait projeté dans
-son cœur une clarté sinistre, Beata se sentit défaillir. Elle se jeta
-sur un canapé qui était auprès de son lit, se couvrit le visage de ses
-deux mains, et resta comme anéantie par le coup qu’on venait de lui
-porter. Elle aurait voulu pleurer, mais sa douleur était trop forte
-pour laisser un passage à des larmes qui l’auraient soulagée. Oh!
-qu’elle eût été heureuse si elle avait pu s’agenouiller aux pieds
-d’une madone et lui confier le secret de sa vie!
-
-Le lendemain de cette nuit qui parut un siècle à la noble fille, ne
-voyant pas Lorenzo à dîner, Beata ne put y tenir davantage. Elle prit
-un masque, entra furtivement dans un gondole de place, et se mit à
-parcourir Venise comme une âme désespérée. Où voulait-elle aller? Elle
-n’en savait rien. Poussée par l’instinct de la jalousie, elle ordonne
-aux _barcaroli_ de la conduire vers Murano. Elle descend machinalement
-au _casino di San-Stefano_, bien étonnée de se trouver pour la première
-fois dans un lieu aussi suspect. Elle entre toute tremblante dans un
-_camerino_, se fait servir quelques rafraîchissements, et s’abandonne
-à ses tristes pensées. Elle y était à peine depuis quelques minutes,
-que son attention fut éveillée par un bruit de voix venant du cabinet
-voisin. Elle écoute en tressaillant, met son masque, s’avance vers
-la fenêtre, et croit apercevoir Lorenzo avec une femme. Ses yeux se
-troublent, ses genoux fléchissent, et elle tombe évanouie sur le
-carreau. Elle se relève cependant d’un bond fiévreux, essaye d’humecter
-ses lèvres ardentes dans un verre d’eau, et ne peut avaler une goutte,
-tant l’émotion avait contracté son gosier. L’oreille collée contre
-la cloison qui sépare les deux cabinets, Beata s’efforce de saisir
-quelques-unes des paroles échangées entre ses deux voisins; mais sa
-respiration haletante l’empêche de percevoir autre chose que des sons
-inintelligibles. Tout à coup il se fait un grand silence. Beata s’en
-inquiète, revient se placer à la fenêtre du cabinet, et voit Lorenzo
-dans les bras de la Vicentina! Elle recule à ce spectacle, et se sauve
-épouvantée, en jetant sur la table sa bourse remplie de _zecchini_ d’or.
-
-Enfermée dans la gondole, Beata fut quelque temps immobile sans dire
-un mot aux _barcaroli_ qui lui demandaient où il fallait la conduire.
-«Où vous voudrez,» répondit-elle après un assez long silence. Puis,
-se reprenant aussitôt: «Non, non, dit-elle, laissez-moi ici; dussé-je
-y mourir de douleur,» ajouta-t-elle tout bas, répondant à son cœur
-déchiré. Elle resta ainsi en face du jardin de San-Stefano jusqu’à
-la nuit, les yeux attachés à la fenêtre où Lorenzo et la Vicentina
-étaient voluptueusement accoudés. Lorsque les ombres du soir lui eurent
-dérobé la vue de ce triste spectacle, Beata s’éloigna lentement de ce
-lieu funeste, comme une colombe blessée aux sources de la vie. Prenant
-le chemin de Venise, elle s’arrêta un instant au milieu de la mer
-silencieuse, où son âme brisée exhala ce chant plaintif qui réveilla
-Lorenzo de son ivresse.
-
-Quelle nuit que celle qui succéda à cette fatale journée! La honte, le
-remords, l’amour trahi dans ses plus chastes espérances, déchirèrent le
-cœur de Beata. Rentrée furtivement dans son palais sans que personne se
-fût aperçu de son absence, elle se jeta sur son lit tout habillée sans
-répondre un mot aux questions pleines de sollicitude que lui adressait
-Teresa, sa camériste. «Laisse-moi, lui dit-elle, je n’ai besoin de
-rien; tu peux te retirer.»
-
-Obéissant à regret à l’ordre de sa maîtresse, dont elle ne pouvait
-s’expliquer l’état extraordinaire, Teresa resta dans l’antichambre
-une partie de la nuit à épier le moment où l’on pourrait réclamer ses
-services. Beata ne pleurait pas. Les yeux fermés et les mains croisées
-sur sa poitrine, comme si elle eût voulu retenir son cœur prêt à
-se briser, elle poussait de gros soupirs entremêlés d’exclamations
-douloureuses, qui seules décelaient l’agitation extrême de son âme. Sa
-vie, si courte encore, et pourtant si remplie, se déroulait devant
-elle comme une vision de bonheur évanoui. Elle se rappelait cette belle
-nuit de Noël où Lorenzo lui était apparu conduit par la destinée, et
-cette soirée charmante où son frère d’adoption pleurait derrière un
-citronnier de la villa Cadolce, larmes délicieuses qui avaient éveillé
-sa pudeur endormie, et qu’elle aurait voulu essuyer de ses baisers!
-«Mais, se disait-elle au fond de sa conscience troublée, après avoir
-épuisé tous les griefs de la passion, ne l’ai-je pas rebuté par la
-froideur de mon maintien? N’ai-je pas refoulé dans son cœur l’aveu
-d’un sentiment dont ses regards timides me révélaient chaque jour
-l’existence? N’est-ce pas moi qui l’ai poussé dans l’abîme, quand
-un mot de ma bouche eût suffit pour l’enchaîner à mes pieds, docile
-et tremblant? L’amour aurait préservé son innocence des séductions
-vulgaires dont il est devenu la victime. Pauvre Lorenzo, s’écria-t-elle
-en sanglotant, c’est moi qui t’ai perdu! Malheureuse que je suis!»
-
-Elle se leva brusquement de son lit après cette involontaire explosion
-de douleur, et Teresa ne put contenir plus longtemps son inquiétude.
-«Signora, dit la camériste en ouvrant discrètement la porte de sa
-maîtresse, pardonnez à mon zèle si je viens vous importuner encore de
-ma présence. Qu’avez-vous donc, chère maîtresse? continua Teresa, tout
-attendrie de l’agitation extrême où elle voyait Beata, ordinairement si
-calme et si sereine. Je ne vous reconnais plus.
-
-—Tu as bien raison de ne plus me reconnaître, répondit Beata en se
-laissant tomber sur une chaise et en se couvrant le visage de ses
-deux mains, mouvement qui lui était naturel. Je ne suis plus la même,
-reprit-elle d’une voix étouffée.
-
-—Oserai-je demander à la signora si le chevalier Grimani est pour
-quelque chose dans ce changement si extraordinaire?
-
-—Plût à Dieu! _volesse il cielo!_ s’écria Beata avec vivacité; je ne
-serais pas si à plaindre!»
-
-Effrayée de cette réponse et des soupçons qu’elle fit naître tout à
-coup dans son esprit, Teresa n’osa plus continuer ses questions, et
-resta muette devant sa maîtresse désolée. Un long silence succéda à
-cette scène douloureuse. Beata n’était pas moins étonnée de son aveu
-involontaire que Teresa de ce qu’elle venait d’apprendre; et ces
-deux femmes, si différentes et si éloignées l’une de l’autre par le
-caractère et la condition, confondaient maintenant leur âme dans une
-préoccupation commune. La passion comme la flamme a besoin d’aliment,
-et ne peut être longtemps comprimée dans le cœur où elle a pris
-naissance sans le dévorer ou le briser en éclats. Beata avait laissé
-échapper le secret de sa vie, que Teresa était bien loin de soupçonner:
-consternées l’une et l’autre par cette clarté sinistre qui s’était
-faite tout à coup entre elles, elles semblaient craindre de se regarder
-en face et de se dire tout haut ce qu’elles éprouvaient. Plongées
-dans une demi-obscurité propice aux tendres aveux, et dans un silence
-éloquent qui n’était interrompu que par quelques cris joyeux qui
-s’élevaient du Grand-Canal comme un dernier écho de la nuit profonde,
-ces deux femmes, montées comme deux harpes à l’unisson d’un sentiment
-presque analogue, formaient un de ces doux et mystérieux accords qui
-absorbent les dissonances de l’âme en laissant subsister le contraste
-des caractères. La douleur de Beata, les tristes pressentiments et
-la sollicitude de Teresa pour sa noble maîtresse, se peignaient dans
-leurs regards, dans l’accablement et la molle langueur qu’exprimaient
-leurs attitudes diverses. Rossini seul, dans le duo du premier acte
-d’_Otello_ entre Desdemona et sa confidente, a su traduire, dans un
-ensemble exquis, cette mélancolie touchante de l’amour qui ne peut se
-contenir et qui cherche dans les épanchements de l’amitié un aliment à
-sa propre douleur:
-
- Quanto son fieri i palpiti,
- Che desta in noi l’amor!
-
-Quelque temps après cette fatale journée de Murano et la scène
-douloureuse qui l’avait suivie entre Beata et Teresa, Lorenzo prit une
-résolution qui n’était pas moins hardie que son émancipation précoce.
-Honteux de sa chute et plus épris que jamais de la femme supérieure
-qu’il avait outragée en s’abandonnant à de faciles voluptés qui avaient
-déposé dans son cœur une amertume ineffaçable, il conçut la pensée de
-se jeter aux pieds de sa bienfaitrice et d’implorer son pardon; mais,
-en réfléchissant à ce projet assez audacieux qui lui était inspiré par
-son amour, par le respect et la reconnaissance qu’il devait à Beata, il
-comprit, non sans peine, qu’une pareille démarche de sa part laisserait
-supposer que la noble fille du sénateur Zeno avait pu s’inquiéter de
-sa conduite et en blâmer les irrégularités. La contenance de Beata
-à son égard, la froideur de son maintien, les rares paroles qu’elle
-daignait lui adresser, n’étaient-elles pas des signes évidents de son
-indifférence pour le fils de Catarina Sarti, dont elle avait bien pu
-s’occuper un instant dans les loisirs de la villégiature, mais qui ne
-pouvait pas fixer son attention au milieu des grandeurs et des plaisirs
-de Venise? Dans cette perplexité cruelle, entre la crainte d’essuyer
-un affront qui aurait humilié son orgueil et l’amour dont la voix
-impérieuse soulevait son cœur à la hauteur de son ambition, Lorenzo
-transigea avec sa première idée, et dans un moment de transport et de
-fiévreuse impatience, il écrivit à Beata la lettre qu’on va lire:
-
-«Signora, permettez à un malheureux qui ne saurait vivre plus longtemps
-sous le poids de votre disgrâce, d’implorer son pardon et de vous
-demander ce qui a pu lui attirer un châtiment si rigoureux! O vous,
-ange consolateur, qui avez tendu à ma pauvreté une main si généreuse,
-ayez encore pitié de moi et sauvez mon âme, après avoir soustrait
-mon corps aux vicissitudes de la fortune! Que vos regards _pietosi_
-ne se détournent plus de moi! Ne repoussez pas les hommages et la
-reconnaissance d’un cœur plein de votre image, et dont le plus grand
-crime est de trop vous adorer. Si quelques irrégularités de ma conduite
-ont mérité votre désapprobation, si ma présence dans votre palais
-vous est importune, parlez, signora, ordonnez, j’expierai mes fautes,
-j’obéirai à vos ordres, et je retournerai auprès d’une mère chérie
-dont j’ai pu oublier, hélas! la tendre affection. Noble femme, Beata,
-pleine de grâce et de douce majesté, achevez votre œuvre, ne repoussez
-pas dans l’abîme une âme qui aspire à votre lumière, et soyez pour moi
-comme cette divine créature dont parle le poëte de l’expiation et du
-paradis:
-
- A noi venia la creatura bella
- Bianco vestita e nella faccia quale
- Par tremolando mattutina stella[30].»
-
-Cette lettre, si remplie d’exaltation juvénile, et qui exprimait
-assez heureusement les sentiments et les tendances d’esprit de notre
-adolescent, fut remise par lui à Teresa, mais avec une gaucherie
-timide qui éveilla la malice de la soubrette.
-
-«D’où vient cette lettre? demanda Teresa d’un ton ironique et avec
-cette jalousie secrète d’une femme et d’un subalterne qui voit un
-parvenu occuper le cœur de sa maîtresse.
-
-—Que t’importe? dit Lorenzo, dont la fierté était si facilement
-irritable. Fais ton devoir, et n’en demande pas davantage.
-
-—Voyez-vous ce _bambino_! dit Teresa tout bas en elle-même après le
-départ de Lorenzo, qui s’était éloigné sans attendre sa réponse: il
-fait déjà _il padron della casa_.» Teresa, qui était après tout une
-assez bonne fille fort attachée à sa maîtresse, déposa la lettre de
-Lorenzo sur la toilette de Beata, ne voulant pas la remettre elle-même,
-pour éviter un embarras et des explications qui répugnaient au
-caractère réservé de la _gentildonna_.
-
-Beata lut cette lettre le soir en se couchant et ne put contenir
-d’abord l’expression de sa surprise et de son ravissement. «Il a osé
-m’écrire, s’écria-t-elle avec une joie adorable, il m’aime, il est
-digne de moi! O Dieu puissant de l’amour et des nobles âmes, tu n’es
-donc pas un vain nom? dit-elle en pressant la lettre sur son cœur et
-les yeux remplis de douces larmes. Lorenzo, cher Lorenzo, non, je ne
-te repousserai pas, tu ne quitteras pas ce palais où tu fais la joie
-de ma vie. Tu seras ici, toujours à côté de moi, et puissé-je être la
-_stella mattutina_ qui éclairera les jours fortunés! O le bien-aimé
-de mon cœur, cher et beau Lorenzo, tu seras à moi!...» En proférant
-ces paroles avec une gaieté enfantine, Beata changea tout à coup de
-visage. Elle jeta la lettre sur sa table de nuit et murmura entre ses
-lèvres: «Malheureuse que je suis! Et mon père, que dirait-il s’il
-apprenait jamais que sa fille unique et chérie a le cœur rempli d’une
-passion funeste? Donnerai-je à sa vieillesse le triste spectacle
-d’une affection si contraire à ses idées et à ses préjugés, que je
-dois respecter? N’est-ce pas assez que, sous les prétextes les plus
-frivoles, je retarde de jour en jour mon alliance avec le chevalier
-Grimani, qui est, après le salut de l’État, le plus cher de ses
-vœux? Mon âge, ma naissance, le bonheur de mon père et l’intérêt de
-la république, ne sont-ils pas des obstacles insurmontables à la
-réalisation de mon rêve insensé?»
-
-Retombée ainsi dans la perplexité de ses sentiments, poussée par
-l’amour et contenue par le devoir et les bienséances, Beata ne changea
-presque pas de conduite. Si son maintien avait quelque chose de moins
-sévère, et si, dans ses regards attendris, on pouvait lire l’intérêt
-toujours croissant que lui inspirait Lorenzo, elle ne fut pas moins
-avare de ses paroles et laissa la lettre sans réponse. Cette lutte
-intérieure, qui minait chaque jour la santé de Beata, échappait
-complétement à l’inexpérience de Lorenzo. Il ne savait comment
-s’expliquer le silence obstiné de Beata et la réserve de ses manières,
-qui impliquaient le dédain ou la désapprobation de la démarche qu’il
-avait osé faire. S’étant assuré que Teresa avait remis exactement la
-lettre, il passa tour à tour de l’abattement à l’espérance, épiant un
-regard de Beata qui pût lui révéler sa destinée et mettre fin à la
-cruelle incertitude qui l’agitait.
-
-Une grande fête ou _accademia_ devait avoir lieu, sous peu de jours,
-au palais Grimani. Le prétexte de cette _accademia_, où était invitée
-toute la haute société de Venise, était l’anniversaire de la naissance
-de Galuppi, compositeur illustre dont l’abbé Zamaria devait prononcer
-l’éloge; mais en réalité la fête était donnée à l’intention de la
-famille Zeno et surtout en l’honneur de Beata, dont le chevalier
-Grimani cherchait à gagner les bonnes grâces en luttant contre la
-résistance silencieuse qu’elle opposait à l’union projetée, depuis
-quelques mois, par les deux familles. Le vieux palais Grimani était
-situé sur le Grand-Canal, en face du palais Mocenigo. Œuvre remarquable
-de Ludovico Lombardi, il était d’un style plus sévère que le second
-palais Grimani, appartenant à une autre branche de la même famille,
-joyau de la plus rare élégance, sorti des mains de l’ingénieur et
-architecte véronais Sammicheli. L’architecture est celui de tous
-les arts qui constate avec le plus d’évidence la civilisation d’un
-peuple. Suscité par un besoin impérieux de la vie, il se développe,
-grandit avec cette civilisation, et porte le double témoignage de
-la réalité primitive et des transformations que le temps et le goût
-lui ont fait subir. A Venise surtout, la nature particulière du sol
-et les événements politiques qui donnèrent naissance à cette société
-miraculeuse, imprimèrent à l’architecture un caractère indélébile
-de solidité et d’élégance fastueuse qu’on ne retrouve nulle part
-ailleurs au même degré. Deux grandes époques peuvent se remarquer
-dans l’histoire de l’architecture vénitienne: l’une qui commence
-avec la république même et dont l’église de Saint-Marc, bâtie au X^e
-siècle, est le plus curieux monument; puis la Renaissance, où l’on vit
-surgir comme par enchantement la plupart des magnifiques palais qui
-garnissent les deux rives du _Canalazzo_. Dans la première époque,
-on voit régner l’influence de la Grèce antique, celle de la Grèce
-chrétienne et du monde oriental, qui se reconnaît non-seulement dans la
-basilique de Saint-Marc, construite sur le modèle de Sainte-Sophie de
-Constantinople, mais sur d’autres monuments qu’il est inutile de citer
-ici. La seconde époque, qui a sa date aux XVI^e siècle, est le produit
-de cette ère glorieuse de rajeunissement et d’immortelle émancipation.
-C’est alors que Sansovino, Palladio, Sammicheli, Scamozzi, Antonio
-da Ponte, qui a construit le Rialto, fra Giocondo, à qui on doit le
-_Fondaco dei Tedeschi_[31], c’est alors, disons-nous, que ces grands
-artistes, animés tous par l’esprit nouveau qui réjouissait le monde,
-firent de Venise un lieu d’enchantement et
-
- Del genio uman la più sublime figlia,
-
-comme l’a qualifiée Alfieri.
-
-La famille Grimani, une des plus illustres de la république, était
-particulièrement connue par son goût et la protection généreuse
-qu’elle avait toujours accordée aux arts pendant le cours de sa longue
-prospérité. Non moins ancienne que la famille Zeno, elle comptait aussi
-dans ses annales domestiques trois doges, deux cardinaux, un grand
-nombre de procurateurs de Saint-Marc, d’ambassadeurs et de personnages
-considérables qui, presque tous, s’étaient fait remarquer par l’éclat
-et la magnificence des habitudes. C’est à un Grimani qu’avait appartenu
-ce fameux bréviaire enrichi d’or et de pierres précieuses où les
-peintres flamands qui vinrent à Venise vers le milieu du XV^e siècle,
-Hemmelinck de Bruges, Gérard de Gand et Livien d’Anvers, déposèrent
-les premiers germes de l’alliance antique et encore mystérieuse qui a
-existé entre la patrie de Titien et celle de Rubens. C’est également
-au cardinal Domenico Grimani qu’appartenait la riche bibliothèque
-du couvent Sant-Antonio qui fut brûlée en 1687. La famille Grimani
-avait fait construire trois théâtres à ses frais, et c’est sur le
-théâtre particulier du palais Grimani que fut représenté le 25 avril
-1569 _i Pazzi amanti_, un des premiers opéras bouffons que mentionne
-l’histoire. Du reste toutes les grandes familles vénitiennes avaient le
-goût des choses de l’esprit, et considéraient comme un devoir de leur
-haute position de protéger les arts qui relèvent et embellissent la
-vie. Leurs palais étaient de véritables académies où la peinture, la
-poésie, l’art dramatique et surtout la musique, concouraient à l’éclat
-de l’existence, dont les nobles faisaient un moyen de gouvernement.
-Parmi les protecteurs les plus zélés de l’art musical, qui fut toujours
-si florissant à Venise, nous pouvons citer Sébastien Michele, ami de
-Pierre Aaron, l’auteur célèbre du _Toscanello della musica_, qui a
-précédé Zarlino dans la théorie du contre-point; Cornaro, évêque de
-Padoue sur la fin du XVI^e siècle, qui attira dans la cathédrale de
-cette ville les meilleurs chanteurs et instrumentistes de son temps;
-Veniero, qui, pour se distraire de la goutte qui le tourmentait,
-faisait venir chaque jour autour de son lit de douleur une _brigata_
-d’habiles musiciens; un autre membre de la famille Cornaro, qui,
-ambassadeur à Vienne dans les premières années du XVIII^e siècle,
-protégea Porpora et la jeunesse d’Haydn; Contarini, qui, dans sa villa
-de Piazzola, avait un théâtre charmant où l’on jouait l’opéra tout
-l’été; enfin Andrea Erizzo, dont la villa délicieuse de Pontelongo
-était le rendez-vous des meilleurs _dilettanti_ et des virtuoses les
-plus célèbres de l’Italie.
-
-Il était également dans les habitudes des grandes familles vénitiennes
-d’avoir à leur service un compositeur renommé pour diriger leur
-chapelle particulière et présider aux fêtes qu’elles donnaient
-souvent dans leurs somptueux palais. Galuppi avait été l’organiste
-de la famille Gritti; il avait été aussi l’ami et le commensal de la
-famille Grimani, qui le considérait comme un client de la maison.
-L’anniversaire de sa naissance était donc le prétexte de l’_accademia_
-qui devait avoir lieu sous peu de jours au palais Grimani, et où
-l’abbé Zamaria, qui avait beaucoup connu Galuppi, devait lire un éloge
-de l’illustre maestro que Venise pleurait encore. Cent jeunes filles
-choisies dans les quatre _scuole_, l’_Ospedaletto_, _i Mendicanti_,
-_gl’Incurabili_ et _la Pietà_, plusieurs chanteurs et instrumentistes
-de la chapelle Saint-Marc, devaient exécuter, sous la direction de
-Bertoni, un choix des meilleurs morceaux de Galuppi. Toute la société
-de Venise, les Pisani, les Foscarini, les Contarini, les Balbi, les
-Malipieri, les Zustiniani, les Cornaro, les Loredano, les Capello, noms
-illustres qui sont l’histoire vivante de la république, se trouvaient à
-cette réunion à côté du sculpteur Canova, du poëte élégiaque Lamberti,
-de Mazzola, auteur du poëme ingénieux _i Cavei di Nina_ (les cheveux
-de Nina), de François Gritti, auteur de charmants apologues pleins de
-gaieté et de finesse, parmi lesquels on distingue _la Briglia d’oro_
-(la bride d’or), de Pierre Buratti, autre poëte vénitien, non moins
-exquis et non moins joyeux que les précédents, et dont M. Perruchini
-a mis en musique, de nos jours, presque toute l’odyssée de _concetti
-amorosi_.
-
-Oh! le ravissant spectacle qu’offrait alors le salon du palais Grimani,
-rempli de si grands noms et de si belles dames nonchalamment assises,
-causant, riant, jouant de l’éventail et cachant derrière ce masque
-mobile de la coquetterie les sourires, les œillades et les mines les
-plus expressives et les plus délicieuses! La naissance, l’esprit, l’art
-et la beauté, se trouvaient représentés dans cette réunion d’élite, où
-Beata ressortait comme une rose mystique qui attirait invinciblement
-le regard et répandait autour d’elle un parfum de poésie divine. Qui
-aurait dit alors, en voyant ces groupes animés, ces _gentildonne_
-éclatantes, ces beaux seigneurs, ces artistes, ces poëtes et ces
-chanteurs insouciants et enivrés de la vie, qu’un coup violent de
-la destinée viendrait bientôt renverser la barque séculaire qui les
-portait sur l’onde azurée? Il n’y avait que le vieux sénateur Zeno
-qui, assis dans un coin du salon où il était entouré de sa fille et du
-chevalier Grimani, portât sur son front vénérable l’expression d’une
-noble tristesse.
-
-Dans un groupe des plus animés, on voyait s’agiter, comme une branche
-d’aubépine en fleur au milieu d’un frais buisson, la longue et
-belle chevelure noire d’une jeune femme qui tournait en tous sens
-des regards avides et curieux. Chargés de fleurs et de parfums, ces
-cheveux, qui se déroulaient en tresses vigoureuses, retombaient sur
-un cou gras, onduleux, et parsemé d’un léger duvet qui trahissait
-un sang généreux. Un sourire, qui était plutôt l’expression de la
-santé et du bien-être que l’indice d’un esprit malicieux, s’égayait
-sur ses lèvres humides et toujours entr’ouvertes, comme un rayon de
-soleil sur des gouttes de rosée matinale. Vêtue d’une robe de brocart
-semée de joyeux dessins, elle tenait à la main un riche éventail
-dont elle jouait avec _maestria_, en l’ouvrant et en le fermant avec
-fracas. Sur cet éventail, qui était un objet d’art assez curieux, on
-avait reproduit une scène galante tirée d’une comédie vénitienne, et
-dans laquelle on voyait une _gentildonna_ entourée d’un cercle de
-_zerbinotti_ ou petits maîtres, qui la lutinaient de leurs propos
-agaçants. Cette jeune femme très à la mode, à qui Lorenzo avait été
-présenté par l’abbé Zamaria dès son arrivée à Venise, s’appelait Hélène
-Badoer. Elle était mariée depuis quelques mois seulement, et son mari
-avait complétement disparu derrière l’épanouissement radieux de sa
-belle épouse. D’une stature plus forte que délicate, avec deux grands
-yeux noirs ardents et peu discrets, un visage rayonnant, où l’ombre
-d’un souci ne pouvait se fixer, des bras somptueux que terminait une
-main blanche et potelée, Hélène Badoer ressemblait à ces types de
-femmes vénitiennes qu’on voit dans les tableaux de Titien et de Paul
-Veronèse. Excellente musicienne, possédant une voix de soprano étendue
-et très-sonore, elle chantait avec plus de _brio_ que de sentiment, et
-dans ses manières, dans ses goûts comme dans les instincts naïfs de
-sa nature, Hélène Badoer exprimait les attraits et le contentement de
-l’existence. Elle gazouillait comme un oiseau, et les syllabes amorties
-tombaient de ses lèvres de rose comme des gouttes de miel qu’on eût
-voulu recueillir dans une coupe d’or. Aussi ne répondait-elle aux
-mille propos aimables qu’on lui adressait que par quelques paroles
-insignifiantes, accompagnées d’une petite toux à pulsations légères,
-qui faisaient résonner sa poitrine sonore et rebondir ses hanches
-voluptueuses. Plus passionnée qu’intelligente, et moins accessible aux
-séductions de l’esprit qu’à celles de la beauté extérieure, Hélène
-Badoer ne pouvait voir un homme élégant et bien tourné sans le regarder
-curieusement et tressaillir, comme tressaille une fleur à l’apparition
-du jour. Ce n’est pas que les mœurs et la conduite de cette charmante
-créature eussent jamais été l’objet d’aucune observation maligne; si
-elle était coquette et cherchait à exercer la puissance de ses charmes
-sur les hommes qui l’entouraient constamment, c’était bien moins de sa
-part le désir de nouer une intrigue que le besoin de satisfaire les
-instincts de sa nature galante. Elle aimait le monde et ses tourbillons
-enivrants, elle aimait les joies et les fêtes de la vie. C’était une
-Grecque légèrement modifiée par le christianisme qu’Hélène Badoer,
-c’est-à-dire une Vénitienne pure et sans mélange.
-
-Lorenzo avait été fort bien accueilli par Hélène Badoer lors de son
-arrivée à Venise. Présenté par l’abbé Zamaria, il allait souvent faire
-de la musique avec elle, l’accompagnait au clavecin et se montrait tout
-fier de la familiarité aimable avec laquelle on le traitait. Plusieurs
-fois il s’était même enhardi jusqu’à saisir et porter à ses lèvres la
-petite main blanche qu’elle posait volontiers sur son épaule en signe
-d’un affectueux abandon, et, bien que ce témoignage de galanterie
-respectueuse fût dans les usages de la société polie de Venise, ce n’en
-était pas moins, de la part de Lorenzo, un acte assez significatif
-d’émancipation précoce. Hélène Badoer fut d’abord pour notre adolescent
-une agréable diversion à son amour pour Beata, une sorte de dérivatif
-de la séve qui surabonde dans la jeunesse chaste et recueillie.
-Cependant, depuis qu’il avait rencontré la Vicentina chez le célèbre
-Pacchiarotti, Lorenzo avait un peu délaissé la belle _gentildonna_,
-qui, l’apercevant au palais Grimani pour la première fois depuis
-son mariage, lui dit avec gaieté: «Signor Lorenzo, est-ce que vous
-composez un _opera buffa_ ou un _opera seria_, qu’on ne vous voit
-plus au palais Badoer? Que c’est mal d’abandonner ainsi ses amis pour
-des infidèles peut-être! ajouta-t-elle avec malice et en fixant ses
-regards avides sur Lorenzo, dont la contenance était assez embarrassée.
-Si vous étiez venu me voir ces jours-ci, continua-t-elle, je vous
-aurais prié de me faire répéter un air de Galuppi que je dois chanter
-ce soir. J’ai été forcée d’avoir recours au vieux Grotto, qui m’a fort
-ennuyée de ses jérémiades sur la décadence de l’art. Tous ces vieux
-maîtres s’imaginent que la bonne musique et le bel art de chanter ont
-disparu de la terre avec leur jeunesse, dont ils voudraient nous faire
-porter le deuil. _Io me ne rido!_ je me moque bien de ces lamentations
-égoïstes, et je leur préfère de beaucoup celles que Lotti a mises en
-musique et qu’on chante une fois tous les ans à San-Geminiano.»
-
-Un éclat de rire suivit cette boutade d’Hélène Badoer et s’éleva du
-groupe de beaux esprits qui l’entouraient, comme le gazouillement d’une
-troupe d’oiseaux voletant autour d’un rosier en fleurs. Lorenzo était
-sur les épines d’être forcé de prêter l’oreille à ces vains propos,
-tandis que son cœur était tout rempli de Beata, qu’il voyait causer
-familièrement avec le chevalier Grimani. Il craignait d’ailleurs de
-paraître trop bien dans les bonnes grâces d’Hélène Badoer, dont le
-caractère était si différent de celui de Beata. Aussi ces deux femmes
-n’avaient-elles aucun goût l’une pour l’autre, et ne se voyaient, par
-convenance, qu’à de rares intervalles.
-
-Un grand bruit qui se fit tout à coup à l’extrémité du salon vint
-interrompre cet aparté joyeux et délivrer Lorenzo de ses angoisses:
-c’étaient les jeunes élèves des _scuole_ qui faisaient leur entrée et
-se plaçaient sur une estrade qu’on avait dressée pour la circonstance.
-Vêtues d’un uniforme très-simple, qui indiquait l’établissement auquel
-elles appartenaient, et précédées d’une dame respectable qui les
-surveillait, elles s’assirent sur des banquettes en velours rangées en
-amphithéâtre. Deux orchestres peu nombreux étaient composés l’un des
-instrumentistes de la chapelle ducale, l’autre de jeunes filles qui
-jouaient du violon, de la viole, du violoncelle, de la contre-basse et
-même de plusieurs instruments à vent. Ces orchestres étaient placés au
-milieu de l’estrade, en face de Bertoni, qui les dirigeait. Parmi les
-élèves de l’école des _Mendicanti_, on remarquait la Vicentina, qui
-n’avait eu garde de manquer une si belle occasion de se trouver avec
-Lorenzo, car ils ne s’étaient pas revus depuis la journée de Murano.
-Grotto, Pacchiarotti et Furlanetto étaient aussi parmi les auditeurs de
-cette _accademia_, consacrée à l’un des plus heureux génies de l’école
-vénitienne.
-
-Le compositeur dont l’abbé Zamaria allait prononcer l’éloge, Baldassaro
-Galuppi, surnommé _il Buranello_, parce qu’il était né dans l’île de
-Burano en 1703, fut élève de Lotti; mais il n’est pas sorti de l’école
-_degl’Incurabili_, comme l’ont affirmé à tort quelques biographes,
-puisque les _scuole_ de Venise n’admettaient que des filles. Tout jeune
-encore, il s’essaya dans la musique dramatique, et se fil remarquer par
-la vivacité et le naturel de ses heureuses inspirations. Nommé maître
-de chapelle de l’église Saint-Marc, où il succéda à Saratelli en 1762,
-directeur de l’école des _Incurables_ quelques années après la mort de
-l’illustre Lotti, son maître, Galuppi dut à sa grande renommée d’être
-appelé à la cour de Russie par l’impératrice Catherine II. De retour
-dans sa patrie, en 1768, il ne la quitta plus jusqu’à sa mort, arrivée
-dans le mois de janvier 1785. C’était un homme vif, plein d’esprit et
-de bonne humeur, que Galuppi. Sa taille mince, sa petite figure fine,
-blanche et osseuse, ressortaient au milieu de sa nombreuse et belle
-famille. Adoré de ses jeunes élèves des _Incurables_, fort recherché
-dans le monde, qu’il amusait par ses saillies et un talent remarquable
-sur le clavecin, entouré d’aisance et d’une haute considération,
-Galuppi vécu heureux en conservant jusque dans son extrême vieillesse
-la gaieté, le _brio_ et le feu qui caractérisent ses compositions.
-Burney, qui le vit à Venise en 1770, en parle avec beaucoup d’intérêt,
-et la définition qu’il lui attribue de la bonne musique peut être
-considérée comme la qualification du génie vénitien lui-même. «La bonne
-musique, disait Galuppi, consiste dans _la beauté_, _la clarté_ et _la
-bonne modulation_.» N’est-ce pas aussi par la beauté des formes, par la
-clarté du plan et la bonne modulation, c’est-à-dire le coloris, que se
-distinguent les chefs-d’œuvre de la peinture vénitienne?
-
-Galuppi a écrit des opéras _seria_, des oratorios, divers morceaux de
-musique religieuse pour la chapelle Saint-Marc, et surtout un nombre
-considérable d’opéras _buffa_, où son imagination riante et facile
-était particulièrement à l’aise. Ce n’est pas que la distinction des
-genres soit bien tranchée dans l’œuvre de Galuppi, et que le style
-de ses oratorios et de ses opéras sérieux, par exemple, diffère
-beaucoup de celui de ses opéras bouffes; il règne dans toute sa
-musique, comme dans les tableaux de Tiepoletto, son compatriote et son
-contemporain, une sorte de lumière _blonde_ et souriante, qui n’est
-pas toujours en harmonie avec la gravité du sujet. D’ailleurs cette
-puissance de transformation, qui peut passer tour à tour du grave au
-doux et du plaisant au sévère, n’est dans les arts que le partage de
-quelques génies souverains. C’est donc dans le genre comique et de
-demi-caractère que le joyeux Buranello, comme on l’appelait à Venise,
-a particulièrement réussi, et cela n’a rien de surprenant, puisque
-l’opéra _buffa_ est presque né à Venise, vers le milieu du XVI^e
-siècle. On peut en trouver les germes dans les madrigaux burlesques
-de Jean Croce, surnommé _il Chiozetto_, qui vivait à la fin du XVI^e
-siècle; dans l’_Anfiparnasso o comedia armonica_, d’Horace Vecchi, et
-surtout dans l’opéra que nous avons déjà cité: _I Pazzi amanti_, qui
-fut représenté au palais Grimani en 1569.
-
-Comme directeur de l’école _degl’Incurabili_, dont la belle église, qui
-n’existe plus de nos jours, était l’œuvre d’Antonio da Ponte, Galuppi
-composa sur des paroles latines de Pierre Chiari un grand nombre
-d’oratorios qui eurent beaucoup de succès. Sa _Maria Madalena_, à six
-voix, fut exécutée aux Incurables en 1763, pour servir d’introduction
-au fameux _Miserere_ de Hasse, qui avait été également directeur
-de cette école au commencement du XVIII^e siècle. _Daniel dans la
-fosse aux lions_ fut exécuté en 1773. Galuppi avait divisé cette
-composition en deux chœurs, et on y avait surtout remarqué le chant
-du prophète plongé dans la fosse, qui formait un contraste saisissant
-et très-dramatique avec celui du roi. L’année suivante, en 1774, il
-composa _Tres pueri hebraei in captivitate Babylonis_, où le cantique
-des trois Hébreux excita l’enthousiasme des auditeurs. Le dernier
-oratorio que Galuppi écrivit pour cette école, qui eut un si grand
-éclat sous sa direction, c’est _Moïse de retour du mont Sinaï_, qui
-fut exécuté en 1776. A l’arrivée à Venise du pape Pie VI, en 1783, on
-chanta aux Incurables, devant Sa Sainteté, une cantate de Galuppi:
-_Il Ritorno di Tobia_, dont les paroles italiennes étaient de Gasparo
-Gozzi. Lotti, Marcello et Galuppi sont les trois grands compositeurs
-vénitiens du XVIII^e siècle.
-
-Lorsque l’abbé Zamaria eut fini de lire son éloge de Galuppi, qui fut
-souvent interrompu par les acclamations enthousiastes de l’assemblée,
-et qui lui valut cette haute approbation du sénateur Zéno: «Tu m’as ému
-jusqu’aux larmes, cher abbé, en parlant si dignement d’un enfant et
-d’une gloire de Venise!» les jeunes filles des _scuole_ chantèrent avec
-un ensemble parfait ce cantique des trois Hébreux dont nous venons de
-parler. Elles étaient divisées en deux chœurs qui se répondaient l’un
-à l’autre, et que rattachait ensemble un récit chanté, dans l’origine,
-aux Incurables avec un immense succès par la Serafina, une des
-meilleures élèves du Buranello. C’est la Vicentina qui fut chargée de
-cette partie du coryphée biblique, et elle ne manqua pas de l’embellir
-d’exclamations et de _portamenti_ ambitieux qui firent tressaillir
-Pacchiarotti sur sa chaise curule. _Poveretto me!_ s’écria tout bas
-le vieux sopraniste désespéré, en levant au ciel ses mains desséchées
-comme du parchemin; mais la _prima donna_ était trop préoccupée de
-Lorenzo, qu’elle ne perdait pas un instant de vue, pour prendre garde
-aux gestes et aux regards effarés que Pacchiarotti échangeait avec
-Grotto, son voisin. Elle voulait avant tout briller, avoir du succès,
-et susciter dans le cœur de son jeune amant l’ambition de partager son
-sort et sa gloire.
-
-Après d’autres morceaux d’ensemble exécutés par les chœurs et les deux
-orchestres, réunis sous la conduite de Bertoni, l’abbé Zamaria, tout
-guilleret et plein d’empressement, vint offrir la main à la belle
-Badoer et la fit monter sur l’estrade en lui présentant un cahier de
-musique orné de faveurs bleues et roses. Ce cahier contenait un air
-de soprano d’un opéra _buffa_ de Galuppi, _la Calamita dei cuori_
-(le malheur des cœurs), tout rempli de _gorgheggi_ et de caprices
-mélodiques d’un raffinement ingénieux. L’air fut accompagné par
-l’orchestre des jeunes filles, composé des meilleurs élèves _della
-Pietà_, et consistant dans le quatuor, une contre-basse, un cor, un
-basson et un hautbois. Il fallait entendre comme la voix splendide et
-facile d’Hélène Badoer se déroulait avec aisance et tombait de point
-d’orgue en point d’orgue, pareille à une cascade d’eau limpide qui
-reflète dans ses lames écumantes les mille caprices de la lumière! Elle
-accompagnait ses trilles, ses gammes et ses arpéges scintillants de
-petites mines, de _vezzi amorosi_ et d’œillades assassines qui étaient
-bien en harmonie avec ces paroles, d’un goût un peu risqué:
-
- Noi altre femine,
- Che siamo dritte,
- Vogliamo gli uomini
- Un poco storti.
- Per le consorti
- Non suono buoni
- Quei dottoroni
- Que fan zurlar[32].
-
-En chantant cet air très-connu et très-populaire à Venise, comme
-l’était presque toute la musique de Galuppi, Hélène Badoer excita
-la gaieté de l’assemblée, qui partit d’un grand éclat de rire à
-certains passages scabreux dont elle commentait le texte par une
-pantomime expressive. L’abbé Zamaria se balançait sur sa chaise comme
-un bienheureux en s’écriant de temps en temps: _Brava, Delinda!_
-C’était le nom du personnage qui dans l’opéra de Galuppi disait l’air
-en question. L’abbé était si content de la manière dont Hélène avait
-rendu la musique et l’esprit de Buranello, il chiffonnait son rabat et
-roulait ses petits yeux malins d’une façon si comique, que Grotto ne
-put s’empêcher de dire tout haut: «_Signori_, regardez un peu l’abbé!
-voyez, il se prélasse, se rengorge et fait le gros dos _come un gatto
-amoroso_, comme un chat amoureux!» A cette saillie toute vénitienne du
-vieux sopraniste, l’assemblée fut prise d’un fou rire, et la gaieté
-générale gagna jusqu’à Beata, qui jusqu’alors avait conservé la noble
-sérénité de son maintien.
-
-Furieuse du succès que venait d’obtenir Hélène Badoer en présence de
-Lorenzo, la Vicentina s’avança avec assurance du fond de l’estrade,
-et vint chanter aussi un air d’un autre opéra _buffa_ de Galuppi, _il
-Mondo alla roversa_ (le monde à l’envers). D’un style non moins fleuri
-que le précédent, l’air de la Vicentina peignait les vicissitudes de
-l’amour dans toutes les positions de la vie humaine et chez tous les
-êtres inanimés:
-
- La pecora, la tortora,
- La passera, la lodola,
- Amor fa giubilar.
-
-Ces dernières paroles furent accentuées par la _prima donna_ avec un
-_brio_ et une puissance de vocalisation qui excitèrent l’admiration du
-public. Après un duo très-brillant pour deux sopranos que la Vicentina
-et Hélène Badoer chantèrent ensemble, l’_accademia_ se termina par un
-quatuor également tiré d’un opéra de Galuppi.
-
-En sortant du palais Grimani, vers une heure du matin, une grande
-partie de la société qui s’y était réunie alla se promener sur la place
-Saint-Marc. Beata monta dans la gondole de son père avec le chevalier
-Grimani, et Lorenzo avec l’abbé Zamaria dans celle de la belle
-Badoer, qui fut pendant le trajet d’une gaieté folle. Arrivés sur la
-_Piazetta_, qui était remplie de promeneurs, Beata accepta le bras du
-chevalier selon l’usage de Venise, et Lorenzo donna le sien à Hélène,
-dont le mari était dans un autre groupe avec la Vicentina, Grotto
-et Pacchiarotti. La soirée était délicieuse, et la place Saint-Marc
-offrait un spectacle enchanteur à cette heure avancée de la nuit. Des
-cafés ouverts, des _casini_ remplis de convives, des concerts en plein
-vent, des causeries, mille bruits divers et des épisodes nombreux de
-galanterie facile, égayaient ce vaste tableau de la vie vénitienne
-qui se renouvelait tous les soirs et qui tous les soirs présentait un
-attrait nouveau. Beata cependant paraissait soucieuse au milieu de
-cette foule étourdie, où elle ne voyait pas un ami qui pût l’aider
-de ses conseils et partager les peines de son âme. Elle ne prêtait
-qu’une oreille distraite aux propos du chevalier, qui l’entretenait des
-différents épisodes de la soirée, et surtout d’Hélène Badoer, dont il
-critiquait la tenue, plaisantant sur l’empressement qu’elle avait mis à
-saisir le bras du jeune Lorenzo. Cette observation maligne du chevalier
-fit tressaillir la noble fille, qui ne put se défendre d’un mouvement
-de jalousie dont les natures les plus élevées ne sont pas exemptes.
-Elle craignait d’ailleurs que le chevalier ne devinât en partie son
-secret, et qu’il ne finît par comprendre la raison du retard qu’elle
-apportait à leur union. A cette perplexité cruelle, qui empoisonnait
-sa vie, venait s’ajouter le chagrin de ne pouvoir répondre à la lettre
-que Lorenzo lui avait écrite, et qui l’avait si vivement touchée.
-Pendant toute la soirée elle l’avait observé avec inquiétude, épiant sa
-contenance vis-à-vis de la Vicentina, qu’elle ne perdit pas un instant
-de vue. Elle avait été heureuse de voir Lorenzo rester insensible aux
-agaceries de la _prima donna_, et aurait voulu pouvoir récompenser par
-un témoignage de satisfaction cette réserve mêlée de tristesse qu’elle
-avait remarquée chez son frère d’adoption, et dont elle comprenait
-si bien la cause. Cet hommage tacite que lui avait rendu Lorenzo au
-milieu de tant d’objets de distraction avait flatté son âme: tant il
-est impossible à la femme même la plus chaste d’échapper aux instincts
-de sa nature, qui est d’aimer et de régner par l’amour qu’elle inspire.
-
-Après une heure de promenade, le chevalier Grimani proposa à la
-compagnie d’aller achever cette belle nuit au _Salvadego_, célèbre
-_osteria_ qui donnait d’excellents soupers, et où aimaient à se
-retrouver les plus grands personnages de l’État. L’invitation fut
-acceptée avec empressement par l’abbé Zamaria et communiquée par lui
-à quelques personnes qui avaient assisté à l’_accademia_ du palais
-Grimani. Une table de vingt couverts fut bientôt servie, dans une
-grande salle éclairée par des lampes suspendues à de petites corbeilles
-de fleurs qui tempéraient l’éclat de la lumière. Beata était assise
-entre son père et le chevalier, Lorenzo à côté d’Hélène Badoer et
-du poëte Lamberti, la Vicentina entre Grotto et l’abbé Zamaria, qui
-occupait le milieu de la table en face du vieux sénateur Grimani et de
-Pacchiarotti. Plus loin était Canova à côté du poëte François Gritti.
-Les mets délicats, les pâtes légères arrosées de vins généreux, et
-surtout de vin de Chypre, eurent bientôt ému l’imagination des convives
-et établi entre eux cette familiarité décente qui est le plus grand
-plaisir de la table. Les dieux eux-mêmes oubliaient dans les festins
-leurs querelles immortelles.
-
-«Est-il vrai, _signori_, dit un convive d’une voix discrète, qu’il est
-arrivé à Venise un prince illustre, un frère fugitif du roi de France?»
-
-Surpris d’une pareille question, tout le monde leva les yeux sur celui
-qui avait osé la faire dans un lieu public. C’était Girolamo Dolfin, le
-mari d’Hélène Badoer, qui n’avait point ouvert la bouche de la soirée,
-et dont quelques vers de vin de Samos avaient dissipé la timidité
-naturelle. Après un moment de silence, où chacun semblait interroger
-son voisin sur l’opportunité d’un tel sujet de conversation: «C’est
-très-vrai, répondit le chevalier Grimani, _il conte_ d’Artois est à
-Venise depuis quelques jours, et la république se dispose à le recevoir
-comme elle a reçu jadis son aïeul Henri III, avec les honneurs dus à
-son rang et à son infortune.
-
-—_Ma_, dit un autre interlocuteur, les choses vont donc bien mal en
-France pour qu’un prince du sang soit obligé de venir chercher un
-refuge en Italie?
-
-—Ce n’est pas seulement la France qui est malade, répondit le sénateur
-Grimani, père du chevalier, c’est toute l’Europe, et vous verrez
-que l’Italie n’échappera qu’avec peine aux convulsions des idées
-subversives qui circulent de toutes parts.
-
-—Je bois à la santé de la république, s’écria l’abbé Zamaria en levant
-en l’air un verre de Murano rempli d’un excellent _rosoglio_ de Zara, à
-la fermeté de son gouvernement qui ne se laisse point imposer par les
-sophistes, _al nostro serenissimo principe_, Ludovico Manini, le cent
-vingtième doge qui a l’honneur de présider aux destinées de ce pays, et
-qui certes ne sera pas le dernier à porter la corne ducale et à jeter à
-la mer Adriatique son anneau d’éternelle alliance.
-
-—Peut-être, répondit d’une voix basse et creuse un convive qui
-jusqu’alors avait été peu remarqué. Si la république persiste à fermer
-les yeux à la lumière, à vouloir s’isoler des grands événements qui se
-préparent et qui menacent surtout le repos de l’Italie, elle pourra
-bien succomber sous les artifices d’une politique égoïste, couarde et
-surannée.»
-
-Celui qui eut la témérité de prononcer ces paroles hardies était un
-membre de la minorité du grand conseil, un ami intime de François
-Pesaro, de cet homme courageux qui voulait forcer la république à
-secouer la torpeur d’une neutralité funeste. Une stupeur muette se
-peignit sur tous les visages à cette sortie audacieuse contre le
-gouvernement de la république, et tout le monde sut gré à Girolamo
-Dolfin d’oser interrompre le cours de ces idées sombres en disant:
-«On parle aussi de l’arrivée prochaine, dans nos lagunes, de la reine
-Caroline de Naples, et il ne serait pas impossible, assure-t-on, que
-son frère, l’empereur Léopold vînt à sa rencontre jusqu’à Venise.
-
-—Connaissez-vous, messieurs, s’écria le poëte fabuliste François
-Gritti, un conte charmant de Voltaire, intitulé _Candide_?
-
-—Oui, vraiment, répondit l’abbé Zamaria, c’est de la philosophie la
-plus profonde cachée sous les grâces d’un esprit inimitable.
-
-—Eh bien! ajouta Gritti, il y a dans ce chef-d’œuvre de fine raillerie
-le récit d’un certain souper dans une auberge de Venise, qui pourrait
-bien se renouveler de nos jours. Peut-être que ce pauvre roi Théodore,
-qui n’avait pas même de quoi payer son écot, ne serait pas le plus à
-plaindre aujourd’hui.
-
-—Je le crois bien, répondit vivement l’abbé, qui ne pouvait guère
-s’empêcher de faire une allusion à son art favori, les rois n’ont pas
-tous le bonheur d’être chantés par un poëte comme Casti et mis en
-musique par un Paisiello!
-
-—Non, non, le malheur de ce temps-ci, c’est qu’il n’y a plus de
-castrats, et, _senza castrati_, l’Italie est perdue, _l’Italia è
-perduta_!»
-
-A cette incroyable naïveté du vieux Grotto, à qui le marasquin avait
-un peu brouillé les idées, les convives poussèrent un éclat de rire
-vraiment homérique. Grotto était plongé dans une sorte d’extase; il
-gesticulait, se parlait tout bas à lui-même et poursuivait un soliloque
-au milieu de la conversation générale. L’abbé Zamaria, qui se roulait
-sur sa chaise comme un fou et qui n’était pas homme à laisser échapper
-une si belle occasion de ramener les esprits sur un sujet plus
-agréable, lui dit de son plus grand sérieux: «_Ma, caro mio_, il me
-semble que nous ne sommes pas aussi à plaindre que vous voulez bien le
-dire; qu’en pensez-vous, Pacchiarotti?»
-
-Cette remarque maligne de l’abbé n’était pas de nature à tempérer
-l’hilarité des convives, parmi lesquels la Vicentina et Hélène Badoer
-se faisaient surtout remarquer par leur gaieté bruyante. «Écoutez
-donc, _signori_, reprit Grotto sans se déconcerter, et poursuivant
-son idée fixe, quand on a entendu comme moi les plus admirables
-sopranistes qu’ait produits l’Italie, lorsqu’on a vécu dans la
-familiarité d’un Farinelli, qui est mort presque dans mes bras,
-lorsqu’on a parcouru l’Europe et qu’on a pu apprécier le style et la
-manière qui distinguaient chacun de ces incomparables virtuoses qui ont
-émerveillé le monde, alors seulement on comprend toute la profondeur
-du mal où nous sommes tombés! J’en appelle au témoignage de l’illustre
-Pacchiarotti que voici, le dernier représentant qui nous reste de
-la grande école. Qu’il dise si mes craintes sont exagérées et s’il
-n’est pas juste de reconnaître que nous sommes à la veille de voir
-disparaître un des plus beaux titres de gloire que possède l’Italie;
-car c’est à la piété de l’Italie qu’on doit ces lévites consacrés, en
-naissant, au dieu de la mélodie.
-
-—O mon cher Grotto, s’écria l’abbé Zamaria, la bouche souriante et
-toute pleine de paroles, votre gloire est bien plus ancienne que vous
-ne croyez! Il est déjà question de vos ancêtres dans la Bible, et,
-s’il faut en croire un historien, il y en avait beaucoup à la cour de
-Sémiramis. La Grèce les a connus, et ils étaient si nombreux à Rome,
-qu’ils furent souvent l’objet de la préoccupation du législateur. Je
-pourrais même vous citer des vers très-irrévérencieux d’Horace contre
-eux. On en a vu commander des armées, gagner des batailles et gouverner
-l’empire romain, comme on assure que votre ami Farinelli a gouverné
-les Espagnes; mais il n’est pas probable que le général de Justinien,
-que le rival heureux de Bélisaire chantât aussi bien que l’élève de
-Porpora. Ce qui est certain, c’est que, vers le milieu du XV^e siècle,
-les sopranistes étaient déjà admis dans la chapelle du pape, qu’on les
-trouve également installés dans notre chapelle ducale de Saint-Marc,
-dans celles de Saint-Antoine de Padoue et de plusieurs princes de
-l’Europe, parmi lesquels il faut distinguer le duc de Bavière Albert
-V, le protecteur d’Orlando di Lasso, qui avait à son service huit
-sopranistes pour chanter les œuvres de son musicien favori, le
-contemporain de Palestrina.
-
-—On apprend toujours des choses nouvelles avec vous, monsieur
-l’abbé, répondit Grotto, un peu étourdi d’une érudition aussi prompte
-qu’abondante. Mes souvenirs ne remontent pas aussi haut et s’arrêtent
-à Bernachi, cet élève de Pistocchi, qui a fondé à Bologne une école
-célèbre de chant, où mon ami Farinelli a rencontré un rival redoutable.
-
-—Mais où donc et en quelle année avez-vous connu Farinelli? répliqua
-l’abbé, alléché par la curiosité.
-
-—A Londres, en 1736, où il luttait victorieusement avec son maître
-Porpora contre Haendel et Senesino, et puis à Madrid, au comble de la
-fortune. Je l’ai revu à Bologne quelques mois avant sa mort, arrivée le
-15 juin 1782, et dont personne mieux que moi ne sait la cause.
-
-—_Per Bacco!_ s’écria l’abbé, il est mort de soixante-dix-sept ans
-bien sonnés.
-
-—Il est mort d’ambition, dit Pacchiarotti, de regret de n’être plus
-le favori du roi d’Espagne. Ce grand homme a eu la faiblesse d’oublier
-l’art qui avait fait sa gloire pour les honneurs fragiles du courtisan.
-Il était plus fier de son titre de chevalier de Calatrava, dont l’avait
-décoré la reine d’Espagne, femme de Ferdinand VI, que d’avoir été le
-chanteur le plus étonnant du XVIII^e siècle. Il a passé ses dernières
-années dans une tristesse profonde, bourrelé de regrets au milieu
-d’une existence princière. Au moins, son condisciple et son rival,
-Caffarelli, a-t-il eu le bon esprit de placer son orgueil, qui était
-excessif, dans les succès de sa brillante carrière, et je lui pardonne
-volontiers d’avoir fait mettre sur la façade d’un palais construit peu
-de temps avant sa mort, cette inscription ambitieuse: _Amphion Thebas,
-ego domum_.
-
-—Ce qui fit dire à un mauvais plaisant, ajouta l’abbé Zamaria: _Ille
-cum, tu sine_.
-
-—Je n’entends pas le latin, dit Grotto; mais ce que je sais
-positivement, c’est que Farinelli est mort d’une peine de cœur!...
-
-—D’amour, répliqua l’intarissable abbé.
-
-—Oui, dit Grotto avec une certaine emphase, mon illustre ami Farinelli
-a succombé à une passion funeste qu’il avait conçue pour la femme jeune
-et belle de son neveu, qui était son héritier.
-
-—_Oh! questa è bella!_ s’écria l’abbé en se renversant sur sa
-chaise. Le voilà donc connu, ce secret plein d’horreur! Mais cette
-histoire doit être remplie d’intérêt, et je suis sûr que la compagnie
-entendrait avec plaisir le récit d’une passion aussi chaste que
-malheureuse.
-
-—Oui, bien certainement, dit la belle Badoer, nous écouterons avec
-intérêt une histoire qui paraît devoir être si piquante.
-
-—Contez-nous donc, reprit l’abbé, les circonstances qui vous ont
-rapproché de l’admirable virtuose qui, pendant vingt-cinq ans de sa
-vie, a consacré ses talents à endormir les rois d’Espagne Philippe V,
-de triste mémoire, et son fils non moins cacochyme, Ferdinand VI.
-
-—_Signori_, dit Grotto après s’être longtemps frotté les yeux comme
-un homme qui, réveillé en sursaut, aurait de la peine à saisir le fil
-de ses idées, les circonstances qui m’ont mis en relation avec Carlo
-Broschi, connu dans le monde entier sous le nom de Farinelli, sont
-bien simples, et quelques mots suffiront à vous les expliquer. Je suis
-né dans un village près de Naples, dans le pays même de Farinelli,
-de Caffarelli, de Gizzielo, de Millico, d’Aprile, je ne sais dans
-quel mois de l’année 1718. Je suis le fils d’un pauvre marchand
-d’oiseaux qui, toutes les semaines, allait vendre sur le marché de la
-capitale des merles, des pinsons, des sansonnets, des _canarini_ et
-des _cardeletti_ ou chardonnerets apprivoisés. Ma mère eut un rêve
-où la vierge Marie lui apparut du haut des cieux et lui ordonna de
-faire aussi de son enfant un rossignol des quatre saisons, agréable au
-Seigneur. Pieuse et très-dévote à la _santa vergine Maria_, ma mère
-obéit, et, à l’exemple du patriarche Abraham, elle leva le glaive sur
-le fruit de ses entrailles, sans qu’un ange vînt du ciel, cette fois,
-empêcher le sacrifice.
-
-—Bravo! dit l’abbé Zamaria; belle image biblique!
-
-—Je fus donc un sopraniste, et, à l’âge de onze ans, j’entrai au
-conservatoire _di Santo-Onofrio_ de Naples, alors dirigé par Léo,
-d’illustre et douce mémoire. J’y appris la musique, la composition,
-et j’étudiai l’art de chanter avec Domenico Gizzi, qui avait été le
-maître de Gioachino Conti, devenu si célèbre sous le nom de Gizzielo.
-Après cinq ans de réclusion et d’études, trompant les espérances de ma
-mère qui voulait me faire entrer dans une chapelle, je m’élançai dans
-la carrière en débutant au théâtre San-Bartolomeo dans un opéra de
-Pergolèse, _Adriano in Siria_. J’y remplissais un rôle de femme, et,
-malgré la beauté du diable dont j’étais doué, car j’avais à peine seize
-ans, on me trouva le nez trop gros pour représenter une coquette qui
-devait enchaîner à ses pieds un empereur romain.»
-
-A cette naïveté, la Vicentina partit d’un grand éclat de rire en
-s’écriant: «Ah! _maestro_, que vous deviez être beau cependant sous le
-riche costume d’une princesse orientale!
-
-—Après d’autres tentatives plus ou moins heureuses, continua Grotto
-sans se déconcerter, je quittai Naples deux jours après la mort de
-Pergolèse, dont le tendre et mélodieux génie s’éteignit à Pozzuoli le
-16 mars 1736. Je fus à Rome, où je m’essayai dans un opéra d’Orlandini,
-_Ercole amante_, en chantant pour la première fois _da primo musico_.
-Je représentai le fils de Jupiter et d’Alcmène; mais, dans une scène
-capitale où je provoquais mes amis à partager mes travaux, je restai
-court.... et ne pus achever cette phrase: _Compagnons d’Alcide,
-avez-vous du cœur?_ En me voyant la bouche toute grande ouverte,
-tremblant et muet, le public m’accabla de moqueries cruelles et
-s’écria: _Si, si, abbiamo cuore_, nous avons le courage de t’attendre,
-_Ercolino innamorato!_ Je m’enfuis de la scène épouvanté, et partis
-le soir même pour l’Angleterre. J’arrivai à Londres dans le courant
-de l’année 1736, et j’allai me présenter immédiatement à Farinelli,
-pour qui j’avais une lettre de recommandation. Il m’accueillit avec
-bonté, m’encouragea de ses conseils et de sa bourse, car il n’était pas
-moins généreux que sublime dans son art. Il est vrai qu’il gagnait des
-sommes fabuleuses et qu’il était vraiment l’idole de l’Angleterre. On
-le comblait de cadeaux, et les plus grands personnages se disputaient
-l’honneur de le posséder dans leurs palais. Il allait souvent chanter
-à la cour, où les princesses de la famille royale ne dédaignaient pas
-de l’accompagner au clavecin. Pour donner une idée de l’enthousiasme
-que Farinelli a excité à Londres pendant les deux années qu’il a
-passées dans cette ville, de 1734 à 1736, il me suffira de citer ce
-mot qu’un Anglais prononça à haute et intelligible voix, pendant une
-représentation de l’_Artaxerxès_ de Hasse: _Il n’y a qu’un Dieu et
-qu’un Farinelli!_
-
-«Il avait alors trente et un ans, étant né à Naples le 25 janvier
-1705. D’une figure charmante, grand, élancé, plein de grâce et de
-distinction, sa personne ajoutait au prestige de la plus belle voix de
-soprano qui ait jamais existé. Elle avait une étendue de presque trois
-octaves, depuis le _do_ au-dessous de la portée jusqu’à son homonyme
-supérieur, et cet immense clavier de notes aussi pures que le cristal
-était d’une égalité parfaite. Aucune difficulté, aucun artifice de
-vocalisation ne lui était impossible: il accomplissait les tours les
-plus scabreux et les plus _intrecciati_, le sourire sur les lèvres,
-et sans que son beau visage trahît jamais l’effort. Son trille était
-lumineux comme celui de l’alouette, et sa respiration si longue et si
-puissante, qu’aucun instrumentiste ne pouvait lutter avec lui. Tout le
-monde sait que lorsque Farinelli débuta à Rome en 1722 dans un opéra
-de son maître Porpora, il soutint, contre un trompette allemand fort
-célèbre, un assaut de ce genre qui excita l’enthousiasme de ce public
-atrabilaire et capricieux, dont j’ai eu tant à me plaindre. Dans un
-air avec accompagnement de trompette obligé, que Porpora avait composé
-expressément pour la circonstance, il y avait un point d’orgue sur une
-note culminante qui, après avoir été attaquée, insensiblement enflée,
-et longtemps suspendue dans l’espace par la trompette, fut reprise par
-le chanteur avec tant de grâce, d’éclat et de vitalité, qu’après de
-nouveaux efforts, l’instrumentiste dut s’avouer vaincu. Porpora ménagea
-encore à son élève chéri un triomphe de ce genre à son début à Londres
-en 1734, où il éclipsa non-seulement Senesino et Carestini, le chanteur
-favori de Haendel, mais aussi la Cuzzoni et la délicieuse Faustina.
-A ces dons de la nature, à ces miracles de bravoure d’un gosier
-incomparable où il n’a été surpassé que par Caffarelli, il joignait une
-sensibilité exquise, un goût si pur et un style si élevé, qu’il n’y a
-que Pacchiarotti qui l’ait égalé de nos jours dans cette partie morale
-de l’art de chanter. Ah! _signori_, s’écria Grotto avec émotion en se
-frappant le front de ses deux mains comme pour en faire jaillir des
-souvenirs ineffaçables, il fallait lui entendre dire: _Pallido è il
-sole_ et _Per questo dolce amplesso_, deux airs de Hasse, que le roi
-d’Espagne Philippe V se faisait chanter tous les soirs, pour avoir une
-idée de ce virtuose admirable qui aurait charmé les anges du ciel!
-
-«Dégoûté de la carrière dramatique pour laquelle je ne me sentais
-plus de vocation, j’acceptai avec empressement la proposition que me
-fit Farinelli de le suivre en Espagne en qualité d’accompagnateur;
-car, bien qu’il fût assez habile claveciniste, il n’aimait point à
-s’accompagner lui-même en public. Nous arrivâmes à Paris dans les
-derniers jours de l’année 1736. Farinelli fut aussitôt mandé à la
-cour de Versailles, où il chanta devant le roi Louis XV, qui fut si
-émerveillé de son talent, qu’en témoignage de sa satisfaction il lui
-envoya son portrait enrichi de diamants. Quatorze ans après, en 1750,
-Caffarelli fut aussi appelé à Paris par la grande-dauphine, princesse
-de Saxe, qui était passionnée pour la musique; il chanta plusieurs
-fois au concert spirituel, avec non moins de succès que son rival
-Farinelli, mais il se conduisit avec beaucoup moins de modestie et de
-prudence. Blessé de n’avoir reçu de la part de Louis XV qu’une simple
-boîte d’or, l’orgueilleux sopraniste dit au gentilhomme chargé de lui
-remettre ce cadeau: «Eh quoi! le roi de France n’a rien de mieux à me
-donner? Si encore on y avait ajouté son portrait!—Monsieur, répondit
-le gentilhomme, Sa Majesté ne fait présent de son portrait qu’aux
-ambassadeurs.—De tous les ambassadeurs du monde,» répondit l’élève de
-Porpora, «on ne ferait pas un Caffarelli!» Ce fait ayant été rapporté
-au roi, Louis XV s’en amusa beaucoup; mais la grande-dauphine, plus
-sévère, manda le chanteur dans ses appartements, et, après lui avoir
-donné un riche diamant, elle lui remit un passe-port en disant: «Il
-est signé du roi et n’est valable que pour dix jours; je vous engage à
-en profiter.» Caffarelli dut quitter Paris plus promptement qu’il ne
-l’aurait voulu.
-
-«Après quelques mois de séjour dans la capitale de la France, nous
-partîmes pour l’Espagne, non sans avoir été plusieurs fois à l’Académie
-royale de musique, où nous entendîmes un opéra barbare d’un certain
-Rameau, intitulé _Castor et Pollux_, je crois, et une prétendue
-cantatrice, Mlle Fel, qui criait son amour comme si on l’eût écorchée
-toute vive. «Sauvons-nous,» me dit Farinelli en riant, «car le feu
-doit être à la maison!» Arrivé à Madrid, où il ne devait rester qu’une
-saison, Farinelli y fut retenu vingt-cinq ans par la faveur la plus
-étonnante que mentionne l’histoire.
-
-«Je ne vous dirai pas, _signori_, reprit Grotto après avoir aspiré
-une large prise de tabac, ce qui est connu de toute l’Europe, et par
-quel concours de circonstances Farinelli devint un instrument de la
-politique. Tout le monde sait que le roi d’Espagne Philippe V était
-frappé, dans les dernières années de sa vie, d’une sorte de mélancolie
-noire voisine de la folie, qui le rendait impropre aux affaires. La
-reine Élisabeth de Parme, cette princesse ambitieuse que l’adroit
-Alberoni lui avait fait épouser en secondes noces, ne sachant plus
-comment vaincre l’apathie de son triste époux, dont elle punissait
-si bien les caprices dans les mystères de l’alcôve, eut recours à
-Farinelli. Elle fit préparer un concert dans les appartements du
-roi, où l’admirable sopraniste chanta plusieurs morceaux d’un tendre
-caractère qui émurent jusqu’aux larmes ce nouveau Saül de la lignée de
-Louis XIV. Il se réveilla comme d’un long sommeil, combla de caresses
-son jeune David, consentit à se laisser faire la barbe, et reprit sa
-place au conseil. Sous Ferdinand VI, qui avec la couronne de son père
-avait hérité aussi de ses infirmités, Farinelli devint un personnage
-si important, qu’il eut presque l’autorité d’un premier ministre. Créé
-chevalier de Calatrava dans une circonstance tout à fait analogue à
-celle où il avait conquis la faveur de Philippe V, Farinelli acquit
-une si grande influence sur l’esprit du nouveau roi, qu’elle s’étendit
-jusqu’aux affaires de l’État. Dispensateur de toutes les grâces, comblé
-d’honneurs et de richesses, il se voyait courtisé par les grands
-d’Espagne, par les _hidalgos_ et les plus jolies femmes du royaume.
-Le ministre La Ensenada ne prenait aucune mesure sans le consulter.
-Pour vous donner une idée de la faveur dont il jouissait à la cour
-d’Espagne, qu’il vous suffise de savoir que Marie-Thérèse lui a écrit
-de sa propre main une lettre que j’ai lue, et qui était des plus
-flatteuses.
-
-—Je puis attester la vérité de ce fait, dit le sénateur Grimani. Me
-trouvant à Vienne vers 1762 en qualité de secrétaire d’ambassade,
-j’entendis un soir au cercle de la cour l’impératrice Marie-Thérèse
-répondre au reproche qu’on lui faisait d’entretenir une correspondance
-avec Mme de Pompadour: «Eh! messieurs, la politique a de cruelles
-nécessités; _j’ai bien écrit à Farinelli_!»
-
-—Il faut dire à son honneur, reprit Grotto, qu’il supporta cette
-prospérité inouïe avec calme et beaucoup de modestie. Il fut généreux,
-protégéa le mérite inconnu et n’usa jamais de son crédit pour se
-venger des injures dont il fut souvent l’objet. Directeur général du
-théâtre et des fêtes au palais de Buen-Retiro, il fit venir à Madrid
-les artistes les plus renommés, tels que Gizzielo et la Mingotti,
-sans manifester jamais une ombre de jalousie. Seulement Farinelli
-était d’une sévérité extrême pour les virtuoses qu’il avait sous sa
-dépendance. Il leur était expressément défendu de chanter hors des
-réunions de la cour, et il exigeait même qu’ils fissent calfeutrer
-les fenêtres de la chambre où ils étudiaient leurs rôles. Un jour,
-il poussa la rigueur à cet égard jusqu’à refuser à une grande dame
-qui se trouvait dans un état des plus intéressants la permission
-d’entendre la Mingotti dans son propre appartement. Il fallut un ordre
-exprès du roi pour lever l’obstacle. Qui ne connaît l’anecdote de ce
-tailleur mélomane qui, pour se payer d’un habit magnifique qu’il lui
-apportait, ne demandait que le plaisir d’entendre chanter une seule
-fois l’admirable sopraniste? Après avoir satisfait au désir de ce brave
-homme, Farinelli lui remit une bourse qui contenait le double de la
-somme que pouvait valoir l’habit, en lui disant pour vaincre son refus:
-«Je vous ai cédé, il est juste que vous me cédiez à votre tour.»
-
-«Rappelé à Naples par une maladie que fit ma pauvre mère, j’assistai à
-l’inauguration du théâtre San-Carlo, qui eut lieu le 4 novembre 1737,
-le jour même de la fête du roi Charles VII, qui depuis a été Charles
-III d’Espagne. Ce fut un spectacle magnifique. Commencé dans le mois
-de mars de la même année, d’après un plan de l’architecte Madrano, ce
-théâtre, qui est le plus grand et le plus beau de l’Europe, fut achevé
-dans le mois d’octobre sous la direction d’un certain Angelo Carasale,
-dont il fit la fortune et le malheur. A son entrée dans la salle, le
-roi, frappé d’admiration, appela l’architecte et lui posa la main sur
-l’épaule en témoignage de sa haute protection. «Je regrette seulement,»
-dit le roi à Carasale, «que le théâtre ne communique pas directement
-avec mon palais. S’il était possible d’établir une galerie intérieure,
-ce serait plus commode pour moi et ma famille.» Carasale, inclinant
-la tête, disparut. Après la représentation, il s’approcha du roi et
-lui dit: «Sire, votre désir est accompli; Votre Majesté peut rentrer
-maintenant dans son palais sans sortir du théâtre.» Dans l’espace de
-trois heures qu’avait duré la représentation, l’architecte avait fait
-abattre de gros murs et improvisé un escalier qu’il fit recouvrir de
-riches tapisseries. Pendant huit jours, cet incident fut le sujet de
-toutes les conversations, ce qui n’empêcha pas le pauvre Carasale,
-quelque temps après, d’être renfermé au château Saint-Elme, où il
-est mort sous une fausse accusation de péculat[33]. En 1744, à ce
-même théâtre Saint-Charles, j’assistai à une solennite bien autrement
-intéressante. Le roi, pour célébrer la victoire de Velletri, qu’il
-venait de remporter sur les impériaux commandés par le prince de
-Lobkowitz, avait fait venir à Naples Caffarelli et Gizzielo. Jamais
-ces deux grands virtuoses n’avaient chanté ensemble, car l’un, plus
-âgé de onze ans que l’autre, puisqu’il est né à Bari le 16 avril 1703,
-tandis que Gizzielo a vu le jour à Arpino le 18 janvier 1714, était
-déjà célèbre dans toute l’Europe et ne reconnaissait de rival que son
-condisciple Farinelli. Aussi leur rencontre dans un opéra de Pergolèse,
-_Achille in Sciro_, fut-elle un événement dans l’histoire de l’art de
-chanter. Caffarelli, qui représentait le personnage héroïque d’Achille,
-venait de chanter un air de bravoure qui avait excité l’étonnement du
-public, lorsque parut Gizzielo sous le costume de l’astucieux Ulysse.
-
-—Pas mal, répondit l’abbé Zamaria; _per Bacco!_ vous avez donc lu
-Homère, mon cher Grotto?
-
-—Tremblant comme l’oiseau à l’approche du vautour, continua le
-vieux sopraniste, Gizzielo se recommanda intérieurement à la vierge
-Marie, et fit vœu de lui consacrer un vase lacrymatoire de l’argent
-le plus fin, s’il sortait sain et sauf d’une lutte aussi terrible. Il
-commença d’une voix émue, et puis, encouragé par quelques murmures
-approbateurs, il se raffermit et développa les notes les plus suaves
-avec un style si pathétique et si touchant, que la salle retentit de
-bruyantes acclamations. La victoire resta indécise entre la prodigieuse
-flexibilité qui caractérisait surtout la manière de Caffarelli et la
-grâce mêlée de tendresse qui était le partage de Gizzielo.
-
-—C’est à peu près mon histoire avec la Gabrielli que vous venez de
-raconter, interrompit Pacchiarotti. Lorsque je me rencontrai pour la
-première fois à Venise, en 1777, avec cette puissante et fantasque
-prima donna, que tant de rapports de ressemblance rapprochaient de
-Caffarelli, je me crus perdu. _Poveretto me_, m’écriai-je, _questo
-è un portento!_ c’est un prodige! Je ne dus mon salut, dans cette
-circonstance, qu’à un peu de sentiment dont la Gabrielli était
-complétement dépourvue.
-
-—Je revis Gizzielo à Madrid, continua Grotto, où il fut appelé
-par mon ami Farinelli en 1749. Les conseils de l’élève de Porpora
-perfectionnèrent son goût, et je n’oublierai de ma vie la manière dont
-il chantait un air de la _Didone abbandonata_ que Vinci avait composé
-pour lui à Rome, en 1730, ainsi qu’un autre admirable morceau de
-l’_Artaserse_, du même compositeur:
-
- E pure sono innocente....
-
-dans lequel Gizzielo faisait pleurer son auditoire. Rappelé à la cour
-de Lisbonne, où il avait déjà été une première fois en 1743, il y
-est resté jusqu’en 1754. Comblé de richesses par le roi de Portugal,
-Gizzielo s’est retiré à Rome, où il est mort presque à la fleur de
-l’âge, en 1761[34].
-
-«Farinelli dut quitter aussi l’Espagne en 1761, peu de temps après la
-mort de Ferdinand VI. Charles III, en congédiant le grand virtuose avec
-une pension considérable, lui rendit ce témoignage, qu’il avait usé
-avec modération de la faveur dont l’avaient honoré ses prédécesseurs.
-Il eut ordre, je crois, de se retirer à Bologne, dans cette ville
-studieuse et paisible où trente ans plus tôt il avait rencontré
-Bernachi, dont l’exemple et les sages conseils eurent une si grande
-influence sur sa destinée d’artiste. Il aimait à reconnaître qu’après
-Porpora, qui avait dirigé son enfance, les deux hommes qui avaient le
-plus contribué à épurer son goût et son style, c’étaient l’empereur
-Charles VI et le sopraniste Bernachi. Retiré dans une belle habitation
-qu’il avait fait construire à une lieue de Bologne, entouré de sa
-sœur et de ses deux enfants, qu’il affectionnait beaucoup, il y vécut
-somptueusement, en exerçant l’hospitalité d’un grand seigneur. Il
-recevait nombreuse compagnie, et pas un voyageur de distinction ne
-passait à Bologne sans désirer lui être présenté. Ses appartements
-étaient remplis d’un grand nombre de clavecins, dont chacun portait le
-nom d’un peintre célèbre. Tantôt il jouait sur le _Rafaello d’Urbino_,
-et tantôt sur le Titien, le Guide ou le Corrége. Plus souvent encore
-il se plaisait à chanter en s’accompagnant de la viole d’amour. Parmi
-les tableaux remarquables qu’il possédait, il y en avait un de son ami
-Amiconi, où l’artiste avait groupé, dans une composition pleine de
-grâce, le portrait de Farinelli, de Métastase, de la Faustina, et celui
-du peintre Amiconi lui-même. Sa conversation, abondante en anecdotes
-curieuses sur les grands personnages qu’il avait approchés, intéressait
-les visiteurs et les convives qu’il avait constamment à sa table. Il
-parlait volontiers de son séjour en Angleterre, où il avait connu
-beaucoup d’hommes distingués, particulièrement lord Chesterfield. Un
-jour, je l’ai entendu confirmer le fait si souvent rapporté de son
-entrevue avec Senesino. Engagés, l’un au théâtre de Haendel, l’autre à
-celui de Porpora, où ils chantaient tous les soirs, les deux célèbres
-virtuoses n’avaient pu trouver l’occasion de s’entendre, lorsque je
-ne sais trop quelle représentation extraordinaire les mit en présence
-dans une scène combinée à cet effet. Senesino représentait un tyran
-furieux et implacable, et Farinelli un prisonnier chargé de chaînes.
-S’approchant humblement de son oppresseur, Farinelli chanta un air si
-touchant et avec une voix si pure, que Senesino, oubliant le caractère
-de son rôle, courut embrasser son rival aux applaudissements d’un
-public ravi.
-
-«Parmi les voyageurs de distinction que j’ai vus chez Farinelli, je
-dois citer l’électrice de Saxe, qui était venue tout exprès en Italie
-pour voir et entendre l’incomparable sopraniste. C’était, je crois, en
-1772. Après un déjeuner splendide qu’il avait donné à la princesse, il
-se plaça au clavecin, et, d’une voix affaiblie par l’âge, il dit cet
-air si fameux de Hasse:
-
- Solitario bosco ombroso....
-
-avec un si grand style, que la princesse, non moins émue que l’avait
-été Senesino, se précipita dans ses bras en s’écriant avec exaltation:
-«Ah! je mourrai contente désormais, puisque j’ai eu le bonheur de vous
-entendre!»
-
-«Hélas! continua Grotto en poussant un soupir, la gloire, la fortune,
-l’amitié du P. Martini, l’estime dont il était entouré, la vénération
-que j’avais pour lui, n’ont point empêché ce grand homme de terminer
-tristement une existence qui avait été si complétement heureuse
-jusqu’alors. Il ne pouvait se consoler d’avoir été forcé de quitter la
-cour d’Espagne, dont il ne parlait jamais sans pleurer comme un enfant.
-Joignez à ce chagrin d’une grandeur éclipsée la passion funeste que lui
-inspira la femme de son neveu, et vous aurez une idée de l’amertume
-de ses dernières années. Cette femme jeune, belle et distinguée,
-appartenant à une des plus nobles familles de Bologne, repoussa avec
-dédain le sentiment que Farinelli éprouvait pour elle. Lui qui, dans sa
-jeunesse, avait été recherché et adoré, je puis l’affirmer, des plus
-grandes dames de l’Europe, il me dit un jour d’un accent désespéré:
-«Je donnerais ma fortune, ma vie et jusque ma part de paradis, pour
-quelques jours de bonheur passés avec _Luccinda_!» Il chantait devant
-elle, d’une voix chevrotante, les morceaux les plus touchants de son
-répertoire, sans pouvoir adoucir son inhumaine. Enfin il s’oublia
-jusqu’à éloigner son neveu et se fit le tuteur jaloux et tyrannique
-d’une jeune femme dont la fierté a empoisonné et abrégé certainement sa
-vie.
-
-—On pourrait appliquer à ce pauvre Farinelli, répondit l’abbé Zamaria,
-ces deux vers de l’Arioste:
-
- Che la cagion del suo caso empio e tristo,
- Tutto venia per aver troppo visto,
-
-ce qui veut dire que «trop d’expérience nuit au bonheur.»
-
-—Je possède une fort belle gravure d’Amiconi, dit Canova, où Farinelli
-est représenté assis au milieu d’un portique, ayant à ses pieds un
-groupe de petits Amours qui chantent et folâtrent autour de lui. Une
-muse lui pose une couronne sur la tête, tandis qu’au fond du tableau
-on aperçoit la Renommée qui s’élève au-dessus d’un nuage pour annoncer
-l’avénement du grand artiste. Jeune, beau et plein de grâce, Farinelli
-tient à la main une guirlande de roses dont il admire la fraîcheur, et
-au bas de cette gravure, qui a été publiée à Londres, on lit ce vers
-tiré de l’Énéide de Virgile:
-
- Primam merui qui laude coronam.
-
-—_Signori_, reprit Grotto avec une certaine dignité, Farinelli et
-Caffarelli, dont le véritable nom était Majorano, comme vous le savez
-sans doute, sont les deux sopranistes les plus admirables qu’ait
-produits l’Italie, si féconde pourtant en semblables merveilles. Nés
-dans la même contrée, l’un à Naples en 1705, l’autre à Bari en 1703,
-tous les deux élèves de Porpora qu’ils ont laissé dans la misère, ils
-ont vécu près d’un siècle et sont morts riches et glorieux, mon ami en
-1782, et Caffarelli l’année suivante, dans son duché de Santo-Dorato.
-Doués tous les deux d’un physique charmant et d’une voix de soprano
-étendue, sonore, limpide, que leur maître avait assouplie dès l’enfance
-par des exercices si bien gradués, qu’en sortant de ses mains ils
-purent aborder les plus grands théâtres de l’Europe, ils déployèrent
-des qualités différentes avec une égale habileté, et laissèrent le
-monde indécis, ne sachant auquel des deux _usignuoli_ donner la
-préférence. Si Farinelli se distinguait par la sensibilité, par un
-goût sévère et contenu, Caffarelli éblouissait par les prodiges de sa
-vocalisation luxuriante, qu’aucune femme, même la Gabrielli, ne pouvait
-égaler. L’un touchait le cœur par l’expression des sentiments, l’autre
-étonnait l’oreille par les caprices et les sensualités de son gosier;
-le premier vous arrachait des larmes, le second des cris d’admiration;
-et si Farinelli a été le chanteur des rois, des princes, des femmes
-sensibles, des grands professeurs et des hommes distingués par la
-culture de leur esprit, Caffarelli a été celui de la foule ébahie au
-spectacle de la difficulté vaincue. L’un pourrait être comparé au
-Tasse, et l’autre à Marini.
-
-—Et pourquoi pas à Homère et à Virgile? répondit l’abbé Zamaria en
-riant. Puisque vous les avez déjà comparés à deux oiseaux, continua
-l’abbé avec malice, Farinelli pourrait être assimilé au cygne, l’oiseau
-favori des muses, qui chantait sur les ondes du Pénée les louanges
-d’Apollon, et Caffarelli au phénix, dont le plumage d’or, de pourpre et
-d’azur, selon Pline, faisait l’admiration des hommes et des dieux.
-
-—Quoi qu’il en soit, continua Grotto, Farinelli et Caffarelli doivent
-être considérés comme les deux sopranistes les plus extraordinaires
-qui aient existé, l’un dans le chant tempéré et _di mezzo carattere_,
-l’autre dans le style de bravoure. Autour de ces deux illustres élèves
-de Porpora, qui se sont partagé l’empire de l’art de charmer les hommes
-par les inflexions de la voix, on pourrait classer en deux familles
-distinctes tous les sopranistes célèbres qu’a produits notre pays:
-dans la lignée de Farinelli, Bernachi d’abord, qui a fondé l’école de
-Bologne; son savant élève Mancini; Orsini, dont la voix de contralto
-plaisait tant à l’empereur Charles VI et à son maître de chapelle, Fux;
-Senesino, qui a eu l’honneur de chanter avec Marie-Thérèse lorsqu’elle
-n’était encore qu’une enfant, et dont la voix de _mezzo soprano_ et le
-beau visage ont fait les délices de la cour de Dresde, où Haendel est
-allé le chercher; Carestini, dont la modestie n’était surpassée que par
-le goût, le talent et l’expression qui distinguaient ce chanteur favori
-de Haendel; Guarducci, non moins touchant, et qui était si remarquable
-dans la _Didone_ de Piccini; Salimbeni, beau comme l’Amour, élève
-aussi de Porpora, et dont la voix enchanteresse de soprano avait le
-privilége de toucher le grand Frédéric; Guadagni, que vous connaissez
-tous, le chanteur inspiré de Glück, l’amant fortuné de la Gabrielli;
-Millico, qui l’a peut-être égalé, l’ami intime de l’auteur d’_Orfeo_
-et d’_Alceste_; Aprile, qui fut aussi un excellent professeur; _il
-Porporino_, dont la belle voix de contralto n’était pas à dédaigner,
-non plus que celle de Rubinelli; enfin Pacchiarotti que voici, le
-sublime Pacchiarotti, qui est, hélas! le dernier grand sopraniste qui
-nous reste.
-
-—En vous remerciant des éloges que vous voulez bien m’accorder,
-répondit Pacchiarotti, permettez-moi de ne pas désespérer de l’avenir.
-J’ai entendu à Rome, il y a quelques années, un certain Crescentini
-qui promet de devenir un virtuose digne de perpétuer la tradition de
-Farinelli et de Guadagni.
-
-—Dans la famille des sopranistes qui ont surtout brillé par les
-artifices de la vocalisation, reprit Grotto, on pourrait classer,
-avant Caffarelli, Pasi, qui chantait au commencement du siècle; puis
-Gizzielo, dont j’ai déjà parlé, et dont la voix de soprano égalait au
-moins celle de l’élève de Porpora; enfin l’idole du jour, Marchesi, que
-nous avons entendu à Venise, et qui possède, avec une figure charmante,
-une voix de soprano dont la merveilleuse souplesse excite l’admiration
-de l’Europe.»
-
-Grotto avait à peine terminé son récit, que la porte de la salle
-s’ouvrit avec fracas, et l’on vit entrer un homme vêtu de noir, portant
-une barrette ornée d’un gland d’or. A son aspect, tout le monde se
-leva précipitamment, excepté le sénateur Zeno, qui ne bougea pas de
-sa chaise. C’était un familier du conseil des dix, qui, en apercevant
-le père de Beata, s’inclina et disparut sans proférer une parole. On
-reconnut à cette scène muette et à la contenance du sénateur qu’il
-était un des trois inquisiteurs d’État. Quelques jours après, on
-apprit, non sans terreur, que le convive qui avait osé blâmer la
-politique du gouvernement avait été enlevé de sa maison sans qu’on pût
-savoir ce qu’il était devenu.
-
-Les convives se retirèrent un peu en désordre, plus ou moins préoccupés
-de l’incident qui avait mis fin à ce souper improvisé. Il était trois
-heures du matin. La lune resplendissante éclairait encore quelques
-promeneurs attardés sur la place Saint-Marc. Lorenzo, dans la confusion
-de cette scène, voyant Beata seule et séparée du chevalier Grimani,
-la suivit en silence et l’accompagna jusqu’à la gondole de sa maison,
-qui était amarrée au _traghetto_ de la Piazzetta. Son père s’y étant
-placé le premier, Lorenzo offrit son bras à Beata pour l’aider à y
-monter, et se disposait à se retirer lorsque le sénateur lui dit:
-«Vous pouvez entrer.» Heureux et confus d’une faveur si inusitée,
-Lorenzo obéit. Il s’assit humblement en face de Beata et du sénateur,
-sans dire un mot, mais le cœur agité. A un mouvement que fit la
-_gentildonna_ pour ramener les plis de sa robe qui traînait à ses
-pieds, Lorenzo, allant au-devant de ses désirs, rencontra sa main qu’il
-saisit fortement. Elle ne répondit point à son étreinte, mais elle
-ne retira pas sa main, et laissa Lorenzo la presser longtemps avec
-transport, nuance exquise d’une âme aussi pure que le ciel. Lorenzo
-était ivre de bonheur. C’était le premier témoignage d’affection qu’il
-recevait de Beata; ce contact innocent qu’il avait provoqué, et dont
-il s’exagérait certainement la portée, fit épanouir ses plus chères
-espérances et entr’ouvrit à son imagination un avenir de béatitude.
-Il tremblait, ses genoux s’entre-choquaient, et sans la demi-obscurité
-qui le dérobait aux regards du sénateur, son exaltation extraordinaire
-aurait éveillé peut-être les soupçons du père de Beata. Oh! comme le
-souvenir de la Vicentina lui était odieux dans cet instant de suprême
-félicité! qu’il était honteux de sa chute, et combien les baisers de
-la volupté lui paraissaient amers et décevants, comparés à l’extase du
-véritable amour! Toute la soirée, Lorenzo avait imploré vainement, par
-sa contenance recueillie et triste, un signe bienveillant de Beata,
-sans se douter que cette noble créature était joyeuse comme un enfant
-de le voir ainsi préoccupé d’elle et indifférent à tout autre objet.
-Elle lui savait gré surtout de n’avoir point répondu aux agaceries de
-la _prima donna_, ni aux propos aimables d’Hélène Badoer. Assise en
-face de Lorenzo, elle le sentait tressaillir, et son cœur en éprouvait
-une douce commotion. Elle était heureuse et à la fois étonnée de la
-témérité de Lorenzo; sa conscience parfaitement tranquille épanchait
-ses illusions et s’entr’ouvrait au bonheur. «Pourquoi, se disait-elle
-recueillie en elle-même à côté de son père silencieux, et en attachant
-sur Lorenzo un regard sérieux et attendri, pourquoi la destinée
-briserait-elle une union si charmante qu’elle s’est plu à former?
-Ne l’a-t-elle pas confié à ma sollicitude, cet enfant bien-aimé qui
-a répondu à tous mes vœux, et ne suis-je pas assez riche pour fixer
-irrévocablement son sort? Mon père pourrait-il trouver un fils plus
-affectueux et plus digne de soutenir l’éclat de sa maison? et que sont
-quelques années de plus, quand l’amour s’unit à l’amour?»
-
-Lorenzo, qui tournait le dos à la proue où était placée la lanterne
-qui, ainsi qu’une étoile polaire, éclairait les mariniers à travers
-les lagunes, se pencha un peu de côté et laissa pénétrer ainsi dans
-la gondole un rayon furtif de lumière: il put voir alors deux grosses
-larmes sillonner le beau visage de Beata. Oh! que n’était-il seul pour
-tomber à ses pieds et les essuyer de ses lèvres, ces larmes précieuses
-qu’il recueillit au fond de son cœur! Ému jusqu’au transport, Lorenzo
-aurait peut-être fait un éclat irréparable, si, dans les profondeurs
-d’un petit canal, une voix harmonieuse n’eût soupiré ces jolis vers
-d’une chanson de Lamberti:
-
- La troppo cara imagine
- Sempre xe viva in mi,
- Non vedo altro che ti,
- Ti sola sento.
-
-«Ton image chérie vit toujours dans mon cœur; je ne vois que toi, je
-ne pense qu’à toi.» Ce sentiment si conforme à ce qu’il éprouvait
-calma Lorenzo et le plongea dans une douce rêverie, où la légende de
-Silvio et de Nisbé, dont Giacomo avait bercé son enfance, traversa
-heureusement son esprit.
-
-Rentré au palais, Lorenzo ne put dormir de la nuit. Il marchait à
-grands pas dans sa chambre avec une agitation extrême, se parlant tout
-haut, couvrant de baisers ses propres mains qui avaient pressé celle
-de Beata, et qui lui paraissaient encore empreintes du parfum de la
-femme aimée. Tantôt il s’asseyait au clavecin et improvisait des chants
-pour exhaler son bonheur; tantôt il récitait avec emphase des vers de
-son poëte de prédilection, Dante, qu’il savait presque tout entier
-par cœur. Il voulait écrire à Beata une seconde lettre pour lui dire
-sa joie, son respect, son amour, son profond repentir, et, comme il
-entre toujours un peu d’imitation dans tout ce que fait la jeunesse,
-Lorenzo, en écrivant de nouveau à la fille du sénateur, pensait
-indirectement à la fameuse lettre de Saint-Preux à Julie, dont il
-n’avait pas oublié le début éloquent: «Puissances du ciel! vous m’avez
-donné une âme pour la douleur; donnez-m’en une pour la félicité!»
-Son bon instinct le préserva heureusement d’une faute qui l’aurait
-compromis dans l’esprit de Beata, dont la fierté et la délicatesse
-auraient été blessées d’un pareil langage.
-
-Le lendemain, Lorenzo resta toute la journée au palais sans presque
-sortir de sa chambre, tant il était heureux de se trouver près
-d’elle, de respirer le même air, de fouler la trace de ses pas. Il
-prêtait l’oreille au moindre mouvement qui se faisait au-dessous de
-lui dans l’appartement de Beata, et à chaque porte qu’on fermait, à
-chaque bruit, son cœur bondissait, croyant entendre, dans les longs
-corridors, le frôlement d’une robe de soie. Puis il se mettait à la
-fenêtre, espérant que Beata serait à son balcon, d’où elle se plaisait
-à contempler les incidents du Grand-Canal. Le palais s’était transformé
-pour Lorenzo en un séjour enchanté; tout lui paraissait changé. Il
-s’y sentait plus libre et plus fort, les domestiques étaient plus
-respectueux à son égard, Teresa, la camériste, moins revêche, et le
-sénateur Zeno lui-même n’avait pu, sans intention, lui accorder la
-faveur de l’admettre dans sa gondole avec sa fille chérie, quand le
-chevalier Grimani s’en retournait seul avec son père.
-
-Cependant Lorenzo n’était pas sans appréhension sur l’accueil que
-lui ferait Beata. Son bonheur était si grand et si inespéré, qu’il
-craignait de le voir s’évanouir comme un songe à l’apparition du jour.
-«Elle n’a pas répondu à mon étreinte, se disait-il avec confusion;
-j’ai saisi sa main comme une proie qu’on dérobe, et peut-être ne me
-l’a-t-elle abandonnée un instant que par distraction, par pitié ou
-indifférence? Ces larmes divines, que j’ai vues couler de ses beaux
-yeux, est-ce bien moi, pauvre insensé, qui en suis la cause? Ah! c’est
-l’absence du chevalier qu’on pleurait et le peu d’empressement qu’il
-a mis à la suivre dans sa gondole!» Passant d’un extrême à l’autre,
-Lorenzo, après s’être humilié ainsi devant la fortune, se relevait
-avec orgueil, et trouvait qu’après tout il valait bien le chevalier
-Grimani, dont le mérite consistait à porter avec grâce le nom de son
-père. Ces alternatives de tendresse et de vanité, de soumission et de
-révolte, d’aspirations généreuses et de susceptibilité démocratique,
-comme on dirait de nos jours, étaient les affluents divers dont se
-composaient le caractère de Lorenzo et la société où le sort l’avait
-jeté. A dîner, où il vit Beata pour la première fois de la journée,
-Lorenzo fut timide et embarrassé. Il n’osait lever les yeux sur elle,
-de peur de rencontrer un visage sévère, où il aurait lu la condamnation
-de sa témérité et l’anéantissement de ses espérances. Il ne répondait
-que par monosyllabes aux questions que lui adressait l’abbé Zamaria, ne
-voulant pas prolonger une conversation qui aurait pu trahir l’anxiété
-de son esprit. Beata, au contraire, sans être moins réservée dans ses
-manières, regardait Lorenzo avec une curiosité naïve, comme si elle
-eût découvert en lui des qualités et des défauts qui lui eussent été
-inconnus jusqu’alors, ou qu’il fût revenu d’un long voyage, empreint
-de ce caractère d’étrangeté que donne l’absence. C’est que la femme
-chaste et pure qui accorde un témoignage d’affection, ou qui s’est
-laissé surprendre une faiblesse, éprouve une secousse intérieure qui
-déchire le voile de sa pudeur alarmée. Elle contemple alors avec
-des yeux étonnés celui qui l’a éveillée du bruit de ses ailes ou du
-souffle de son haleine. Dans le regard profond, tendre et soucieux de
-la fille du sénateur, il y avait comme une révélation de sa destinée.
-Son âme confiante et généreuse s’était légèrement épanouie à ce premier
-contact de l’amour, et, malgré son bon sens, elle était disposée à
-croire que son père n’avait point agi sans intention en permettant à
-Lorenzo d’entrer dans sa gondole. Elle voyait dans ce fait, bien simple
-pourtant, une lueur d’espérance, un encouragement à ses vœux les plus
-chers; tant elle est vraie, cette pensée de Pascal: «Que le cœur a ses
-raisons, que la raison ne connaît pas.» Sur la fin du dîner, Teresa
-vint parler tout bas à sa maîtresse, qui s’écria: «Ah! Tognina est ici!
-Sans doute elle vient passer quelques jours avec nous pour voir la
-fête de l’Ascension.» Elle se leva précipitamment de table, et courut
-embrasser son amie d’enfance.
-
-
-
-
-V
-
-PROMENADE A MURANO.
-
-
-Il y avait à Venise un grand nombre de fêtes qui avaient toutes pour
-objet la commémoration d’un événement important de l’histoire de
-la république. C’était un succession de scènes dramatiques, où la
-religion se mêlait à la politique pour perpétuer un souvenir glorieux
-et entretenir dans l’imagination du peuple le respect de sa propre
-tradition, source de l’amour de la patrie. L’homme, qui ne vit pas
-seulement de pain, ne tient au sol qui l’a vu naître que par les
-souvenirs du passé; sans tradition, il n’y a pas plus de famille que
-de nationalité: c’est ce dont était bien pénétré le gouvernement de
-Venise, et sa profonde sagacité avait transformé les annales de la
-république en un spectacle magnifique qui se déroulait incessamment aux
-yeux de la foule enchantée. Aussi de tous les peuples de l’Italie le
-peuple vénitien est-il celui qui connaît le mieux son histoire, et on
-a pu voir dans les événements de 1848 combien le culte du passé est un
-puissant levier pour secouer le joug de l’étranger.
-
-Parmi ces fêtes, aussi nombreuses que variées, qui rappelaient divers
-anniversaires (depuis la fondation de Venise et la translation du
-corps de saint Marc jusqu’à la bataille de Lépante et à la peste de
-1576), une des plus remarquables, et sans contredit la plus importante
-de toutes, était celle de l’Ascension, instituée vers l’an 997 pour
-rappeler la conquête de la Dalmatie par le doge Urseolo. On y rattacha
-plus tard le souvenir de la concession faite par le pape Alexandre III
-au doge Sébastien Ziani, en reconnaissance de l’asile que lui avait
-accordé la république contre son persécuteur l’empereur Barberousse. En
-remettant au doge un anneau, le pape prononça ces paroles: «Recevez-le
-de moi comme une marque de l’empire de la mer. Vous et vos successeurs,
-épousez-la tous les ans, afin que la postérité sache que la mer vous
-appartient par le droit de la victoire, et doit être soumise à votre
-république comme l’épouse l’est à l’époux[35].» Tel est le principal
-fait historique qui servait de prétexte à l’une des plus belles
-cérémonies qu’ait pu inventer l’imagination d’un peuple politique qui
-considère l’art et la pensée comme faisant partie des éléments de sa
-grandeur.
-
-La veille du jour de l’Ascension, _le Bucentaure_, grand et magnifique
-vaisseau dont le nom, aussi bien que la forme, indiquait ce mélange
-du christianisme et de ressouvenirs de l’antiquité fabuleuse qui
-caractérisait la civilisation de Venise, sortait de l’arsenal et venait
-aborder à la _Piazzetta_ sous la conduite de trois amiraux, placés
-l’un à la poupe, l’autre à la proue, et le troisième dans une petite
-galerie ornée d’arbustes et de fleurs, près du gouvernail. Quelle
-est l’origine de ce nom bizarre du _Bucentaure_? Dérive-t-il, comme
-le prétendent quelques-uns, de la corruption d’une phrase insérée
-dans le décret du sénat qui ordonna, en 1311, qu’on fit construire un
-vaisseau propre à contenir deux cents hommes, _ducentorum hominum_?
-Ou bien a-t-on voulu désigner un vaisseau deux fois grand comme ce
-navire, appelé _le Centaure_, dont parle Virgile dans un passage de son
-_Énéide_? Quoi qu’il en soit de cette origine, il est certain que le
-dernier _Bucentaure_, construit en 1729 sous le doge Mocenigo, était
-un monument aussi curieux par la richesse des détails qu’imposant
-dans son ensemble. Long de cent pieds sur vingt-quatre de large, ses
-flancs s’ouvraient à la lumière par quarante-huit fenêtres ornées de
-festons et d’ornements précieux. Il était divisé en deux étages, comme
-la société qu’il représentait. Dans l’étage inférieur se trouvaient
-les rameurs de l’arsenal, au nombre de cent soixante-huit; dans
-l’étage supérieur venaient s’asseoir le doge, les dignitaires de
-l’État, les ambassadeurs des puissances étrangères et les princes qui
-se trouvaient à Venise. La longue et vaste nef qui contenait tout le
-personnel du gouvernement de la république était également divisée en
-deux compartiments qui se communiquaient. Des figures ingénieuses, qui
-représentaient les vertus morales et politiques, la Justice, la Force,
-la Prudence, les Sciences, les Arts utiles, les Muses, les Heures du
-jour et de la nuit, ornaient le pourtour de cette magnifique salle,
-au bout de laquelle siégeait le prince de Venise sur un trône d’or,
-comme Jupiter au milieu des dieux de l’Olympe. Les divinités de la
-mer, Neptune apaisant les flots de son trident, Éole enchaînant les
-tempêtes, Téthys et ses nombreuses filles sortant de l’Océan pour
-venir s’égayer à la clarté des cieux, Vénus sur sa conque légère,
-qu’emportaient les Zéphyrs, un grand nombre de Tritons embouchant la
-trompette, toutes ces créations charmantes de l’imagination grecque,
-qui se plaisait à personnifier les phénomènes de la nature, se
-déroulaient sur les deux faces extérieures du _Bucentaure_. La proue
-du navire était ornée d’un gros lion assoupi par l’Amour, et la poupe,
-portant l’étendard de la république, était soutenue par deux géants
-qui plongeaient leurs pieds dans la mer. Le toit, recouvert de velours
-cramoisi relevé de crépine et de _fiocchi d’oro_, réjouissait le regard
-et indiquait un _sposalizio_ princier.
-
-Le jeudi 17 mai de l’année 1792, les cloches de Saint-Marc, lancées
-à grande volée, annoncèrent la solennité de l’Ascension à un peuple
-enchanté, pour qui la vie était un spectacle continuel. Le doge Luigi
-Manini, ce pâle et dernier représentant d’un pouvoir occulte qui
-ne lui avait laissé que la pompe extérieure de l’autorité suprême,
-descendit lentement l’escalier des Géants du palais ducal, précédé de
-ses estafiers portant l’ombrelle historique, le siége et les autres
-insignes de la puissance, suivi de sa cour, des membres du conseil
-des Dix, du sénat, du grand conseil, des ambassadeurs et des princes
-étrangers qui se trouvaient à Venise. Il traversa la place et entra
-dans _le Bucentaure_, qui l’attendait depuis la veille au soir. Au
-moment où se mit en marche cette grande machine, qui, par le nom et la
-forme qu’on lui avait donnés, par les souvenirs qui s’y rattachaient et
-les ornements symboliques qu’on y avait ajoutés, était encore une image
-véritable de la république, des coups de canon, partis des vaisseaux
-qui l’escortaient, signalèrent à la foule qui encombrait la place, _la
-Riva dei Schiavoni_ et le _Canalazzo_, le commencement de la cérémonie.
-Toute la population et les étrangers accourus à Venise pour voir ce
-spectacle unique dans le monde suivaient le cortége dans d’innombrables
-gondoles qui voltigeaient autour du vaisseau national, comme des
-satellites entraînés dans son tourbillon lumineux. Le ciel était
-magnifique, et, à voir ces barques pavoisées de mille couleurs suivre
-le sillage du _Bucentaure_, qui se balançait sur les vagues dociles,
-on aurait dit une de ces théories de la Grèce sortant du Pirée sur une
-trirème symbolique et allant porter le tribut annuel aux dieux des îles
-Fortunées. Passant devant l’arsenal, les mariniers saluèrent une image
-de la Vierge très-vénérée du peuple, et après s’être arrêté un instant
-à l’île Sainte-Hélène, où il y avait un couvent de pauvres moines qui
-offrirent au doge, selon un antique usage, un déjeuner frugal composé
-de châtaignes bouillies, le cortége s’avança vers le Lido. Alors, _le
-Bucentaure_ faisant halte en pleine Adriatique, le prince de Venise, du
-haut d’une balustrade dorée qui bordait la poupe, prononça les paroles
-sacramentelles d’une perpétuelle domination, et jeta à la mer l’anneau
-nuptial. Mille cris d’allégresse, mêlés au bruit du canon, des cloches
-et des fanfares, annoncèrent l’accomplissement de la cérémonie. Les
-chanteurs de la chapelle ducale, qui avaient leur place assignée dans
-la partie supérieure du _Bucentaure_, entonnèrent un madrigal à quatre
-parties que Lotti avait composé expressément pour la circonstance,
-en 1736. Ce morceau eut un tel succès à l’époque où il fut exécuté
-pour la première fois, que tout le monde s’empressa de le copier et
-qu’il se répandit dans toute l’Italie. Les paroles, qui étaient d’un
-noble vénitien, Zaccharia Valaresso, exprimaient une pensée à la fois
-politique et religieuse. Le poëte demandait à Dieu de protéger et
-d’étendre la domination de Venise sur la mer jusqu’au jour funèbre où
-la lune s’éclipserait aux yeux du monde qu’elle éclaire. C’était une
-paraphrase de ces mots de la Genèse: «Dieu a posé un fondement au
-milieu des eaux;» _posuit firmamentum in medio aquarum_. Le madrigal
-de Lotti, par la couleur religieuse et mondaine qui le caractérise,
-n’étant franchement écrit ni dans la tonalité moderne, ni dans celle du
-plain-chant, semble un nouveau témoignage de la civilisation complexe
-de Venise, où le paganisme n’a jamais été vaincu[36]. Après avoir
-entendu la messe à la petite église de Saint-Nicolas du Lido, le doge
-et sa suite remontèrent sur _le Bucentaure_, qui, toujours escorté
-par de nombreuses péottes, des galères et une nuée de gondoles d’où
-s’échappaient des _e viva San Marco, evohé! evohé!_ regagna la citée
-glorieuse des plaisirs, née, comme Vénus, de la blanche écume de la mer
-fécondée par un rayon de poésie.
-
-Arrivée au palais ducal, Sa Sérénité réunit les grands de l’État, les
-ambassadeurs et les princes étrangers à un banquet vraiment royal, dans
-une salle uniquement destinée à cet objet, et qui portait le nom de
-Salle des banquets. On en donnait cinq tous les ans, le premier jour
-de l’année, les jours de l’Ascension, de _San Vito_, de _San Stefano_
-et de _San Marco_. Un service d’argenterie, qui était une merveille
-de la Renaissance, des porcelaines et des cristaux de Murano, dont le
-travail exquis excitait l’admiration des étrangers, ornaient la table
-où le prince traitait ses égaux, ses sujets et ses maîtres. Alors,
-pendant que les regards des convives contemplaient un beau portrait
-d’Henri III du Tintoretto, une _Adoration des Mages_ de Bonifacio, et
-toute cette magnificence d’une république de patriciens, les chanteurs
-de la chapelle ducale de Saint-Marc exécutèrent une cantate sans
-accompagnement de Lotti, _il Tributo degli Dei_, qui fut suivie d’une
-pastorale à quatre voix du même compositeur, _Sono duce in trono
-assiso_, morceaux composés, comme le madrigal déjà cité, dans l’année
-1736, et empreints de ce caractère de grandeur et de suavité qui
-distingue l’art de Venise, et particulièrement le génie de Lotti.
-
-Beata et Tognina, Lorenzo et l’abbé Zamaria avaient suivi le cortége
-du _Bucentaure_ jusqu’au Lido. Le sénateur Zeno ne les avait pas
-accompagnés: il était retenu ce jour-là au palais de la seigneurie, où
-il veillait, avec ses confrères les inquisiteurs, au salut de l’État.
-Le hasard avait poussé la gondole de Beata tout près de la balustrade
-du haut de laquelle le doge prononça les paroles historiques que
-nous avons rapportées, lorsqu’une voix, partie d’une péotte voisine,
-s’écria: «Va, va, épouse-la, cette mer trop docile, que tu ne sauras
-pas défendre contre les destins qui se préparent!» Lorenzo fut assez
-étonné de reconnaître dans la personne qui avait proféré ce pronostic
-menaçant le même individu qu’il avait rencontré sur la place Saint-Marc
-quelque temps après son arrivée à Venise, et qu’il n’avait pas revu
-depuis. Dans la confusion inséparable d’une pareille fête, qui mettait
-en mouvement toute la population de Venise, personne autre que Lorenzo
-et l’abbé Zamaria n’entendit ce propos séditieux, qui aurait pu coûter
-cher à celui qui avait osé le laisser échapper de sa bouche imprudente.
-
-Confondue dans la foule des petits bâtiments qui accompagnaient le
-nouvel époux de la république à son retour du Lido, la gondole de Beata
-s’arrêta à _la Riva dei Schiavoni_, où l’abbé Zamaria se fit descendre.
-L’abbé prévint ses compagnons qu’il ne dînerait pas au palais et qu’il
-ne fallait pas s’inquiéter de son sort; puis, ramenant à lui son petit
-manteau de soie, il s’envola comme un oiseau à qui on ouvre la cage
-où il était renfermé. Une idée traversa alors rapidement l’esprit de
-Beata, qui dit à Tognina:
-
-«Connais-tu Murano?
-
-—Non, répondit l’amie; car les deux seuls voyages que j’aie faits à
-Venise ont été de trop courte durée pour me laisser le temps de tout
-voir.
-
-—Eh bien! répliqua Beata avec une joie qu’elle ne sut pas contenir,
-si tu veux, nous irons nous y promener. Mon père est occupé et passera
-probablement la journée au palais de la seigneurie. Allons donc à
-Murano, où nous trouverons de beaux jardins en fleur et tout ce qui est
-nécessaire à l’agrément de la vie. Je ne vous retiens pas, dit-elle
-d’un ton plus sérieux à Lorenzo, et si vous avez des projets, vous êtes
-libre.
-
-—Il est trop poli et trop aimable cavalier, répondit Tognina avec
-gaieté, pour laisser deux femmes seules. J’aime à me flatter,
-continua-t-elle, que notre société lui est plus agréable qu’importune.
-
-—Je n’ai pas mérité, signora, répondit Lorenzo avec un accent ému, que
-vous puissiez douter de mon zèle et de mon obéissance.
-
-—Il ne s’agit ni d’obéissance ni de zèle, répliqua vivement Tognina,
-mais du plaisir que vous pouvez trouver dans notre compagnie.
-
-—Je vous répondrai encore, dit Lorenzo en baissant les yeux, que je
-n’ai pas mérité qu’une pareille question me soit adressée.
-
-—A la bonne heure! répondit Tognina en lui tendant la main, voilà qui
-est parler en vrai Vénitien; c’est clair et concis.»
-
-Sur un ordre de Beata, les gondoliers prirent le chemin de Murano.
-C’était bien une idée de femme que celle qu’eut la fille du sénateur
-de revoir les lieux où son cœur avait tant souffert, et d’y conduire
-enchaîné celui qui l’avait si cruellement outragée. C’est que le
-bonheur se compose bien moins de la possession tranquille et absolue
-de ce qu’on aime que du sentiment que donne la préférence dont nous
-sommes l’objet. Nous avons besoin de montrer au monde les marques de
-notre félicité, et l’envie qu’elle excite accroît notre jouissance et
-en perpétue la durée. Beata, qui n’avait pas prévu les incidents de la
-journée, et qui ne pensait pas surtout que l’abbé Zamaria, après avoir
-amené Lorenzo avec lui au Lido, s’en irait tout seul prendre ailleurs
-sa part de la joie commune, saisit avec empressement l’occasion qui lui
-était offerte de constater sa victoire sur le théâtre même où avait
-eu lieu la chute. La présence de Tognina la rassurait d’ailleurs et
-lui permettait de savourer sans scrupule son innocente malice. Après
-avoir traversé plusieurs canaux étroits et assez obscurs, la gondole
-vogua bientôt en pleine mer par une de ces journées qui doublent le
-prix de l’existence en nous rapprochant de la nature, dont la vie se
-mêle à la nôtre et nous fait ressentir ses moindres tressaillements.
-C’est dans de pareils moments que l’on comprend cette belle pensée d’un
-philosophe, qui a comparé le monde à une lyre dont on ne peut toucher
-une corde sans faire vibrer l’harmonie de l’ensemble[37]. Assises l’une
-près de l’autre comme deux colombes et rapprochées par une affection
-d’enfance que rien n’avait troublée, Beata et Tognina échangeaient des
-regards surpris; toutes deux étaient étonnées de se retrouver ensemble
-avec Lorenzo après quelques années de séparation.
-
-«Signor Lorenzo, dit Tognina pour rompre un silence qui est toujours
-plus embarrassant pour des jeunes filles que les hasards de la
-conversation, je suis chargée d’un message auprès de vous. Giacomo,
-ayant appris que je venais passer quelques jours à Venise, est accouru
-chez moi pour me prier de le rappeler à votre souvenir. Il désire même
-que je vous embrasse de sa part; mais vous voudrez bien me dispenser de
-cette partie de ma mission.
-
-—Le devoir d’un ambassadeur, répondit Lorenzo en regardant Beata,
-qui souriait, est de remplir strictement la volonté de celui qu’il
-représente.
-
-—Et ne savez-vous pas, répondit Tognina, qu’il y a des cas imprévus
-qui sont laissés à l’appréciation de l’envoyé? Pour un futur
-ambassadeur de la république peut-être, vous me paraissez peu au
-courant de toutes les difficultés de votre charge, bien que Giacomo
-m’ait assuré que vous étiez devenu beaucoup plus savant que le curé de
-Cittadella.
-
-—Nous sommes dans un jour de fête où toutes les plaisanteries sont
-permises, dit Lorenzo avec fermeté, et vous auriez raison de vous
-moquer de ma future grandeur, si j’avais manifesté des prétentions
-aussi ridicules.
-
-—Mais sérieusement, Lorenzo, que comptez-vous faire? Est-ce la
-carrière de compositeur, de poëte, de philosophe ou de fonctionnaire,
-que vous voulez parcourir? On m’a dit que vos connaissances vous
-donnent le droit d’aspirer à toutes les gloires.
-
-—D’aspirer à toutes les gloires! répondit Lorenzo; c’est la plus
-sanglante satire que vous puissiez m’adresser, chère Tognina! En
-étourdie que vous êtes, vous venez de mettre le doigt sur l’infirmité
-de ma nature. Je ne sais ni ce que je veux, ni où je vais. Mon esprit
-est composé, comme le bouclier d’Achille, d’éléments divers, qui n’ont
-pas été fondus par une main souveraine. J’erre au crépuscule de ma vie,
-attendant qu’un ange vienne éclairer ma voie.»
-
-En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo baissa les yeux ainsi que
-Beata, qui tremblait de bonheur en écoutant un si noble langage, dont
-le sens ne lui avait point échappé. Gardant le silence, Tognina comprit
-aussi, à la contenance de Beata et du fils de Catarina Sarti, que leurs
-cœurs n’avaient plus besoin d’interprète pour s’entendre. Arrivées à la
-petite porte du casino _di San Stefano_, Beata et Tognina descendirent
-de la gondole; elles montèrent l’escalier de marbre qui conduisait
-au jardin, pendant que Lorenzo était resté en arrière à parler aux
-gondoliers.
-
-«Il est bien remarquable, ton frère d’adoption, dit Tognina. Et tu
-l’aimes?
-
-—Ah! répondit Beata avec un soupir, en prenant la main de son amie
-qu’elle pressa sur son cœur, je l’adore!»
-
-Lorenzo vint bientôt les rejoindre au jardin du casino, qui était
-tout resplendissant de fleurs printanières, et dont la charmille,
-qui longeait la terrasse donnant sur la mer, offrait déjà un abri de
-verdure contre l’éclat du soleil. Il les trouva se promenant et causant
-le long de ces petites allées, fort soigneusement entretenues.
-
-«Cela ne vaut pas le parc et le jardin de Cadolce, où j’espère bien te
-voir cette année, dit Tognina à son amie.
-
-—Je ne partage pas ton espoir, répondit Beata. Je vois mon père trop
-préoccupé et trop soucieux des affaires de l’État pour croire qu’il
-puisse quitter Venise de sitôt.
-
-—Et vous, Lorenzo, reprit Tognina d’un air malicieux, ne viendrez-vous
-pas faire une visite à votre mère, que vous n’avez pas revue depuis
-votre départ de La Rosâ?
-
-—Ce serait le plus vif de mes désirs, répondit-il, si j’étais le
-maître de mon temps, et si l’abbé Zamaria voulait y consentir.
-
-—Mais, dit Tognina, à quoi employez-vous donc ce temps si précieux,
-que vous ne puissiez vous donner quelques jours de répit? L’abbé
-Zamaria est-il devenu si exigeant, qu’il ne consente à vous laisser un
-peu de liberté? Cela m’étonnerait bien de sa part.
-
-—Je ne manque ni de liberté ni de loisirs, et je suis plus embarrassé
-de l’indépendance qu’on me laisse que je ne le serais du joug que je
-recherche.
-
-—Cela est trop subtil pour mon esprit, répliqua la jeune fille avec
-gaieté, et c’est probablement dans Platon ou dans les poëmes de Dante
-que vous avez puisé ce beau langage que je ne comprends pas. On m’a
-assuré que ces deux vieux radoteurs, que je n’ai jamais lus, grâce à
-Dieu, sont toujours sur votre table de travail.
-
-—Et qui donc vous a si bien instruite de mes lectures? répondit
-vivement Lorenzo. On vous a dit vrai; je lis et relis sans cesse ces
-radoteurs, comme vous les qualifiez. Joignez-y Homère et Rousseau, que
-vous ne connaissez pas davantage, et vous aurez le nom de mes meilleurs
-amis, avec qui j’aime à m’entretenir dans les heures de solitude et de
-tristesse.
-
-—Ah! mon Dieu, s’écria la malicieuse jeune fille, la tristesse d’un
-_bambino_ de dix-sept ans! Et quel remède trouvez-vous dans ces auteurs
-favoris contre la noire mélancolie qui dévore vos jours?
-
-—J’y trouve des rêves divins qui consolent de la réalité; j’y trouve
-la poésie, qui vaut mieux que l’histoire, répliqua Lorenzo avec
-exaltation.
-
-—_Gesù Maria!_ s’écria Tognina, il parle comme un prédicateur! Si
-Giaccomo vous entendait maintenant, il vous placerait au moins à côté
-de _san Pietro_ et de _san Paolo_. Pour moi, qui dors fort bien et qui
-n’ai pas de chagrins, je n’ai pas besoin d’avoir recours à la poésie
-pour me guérir, et j’ignore quel goût elle a et de quel pays elle vient.
-
-—Elle est aussi douce qu’auraient été pour moi vos baisers, si vous
-aviez rempli le message dont on vous a chargée, dit Lorenzo; elle est
-de tous les pays et de tous les temps, et se trouve aussi bien dans
-les fleurs que nous admirons ici que dans vos beaux yeux noirs, qui
-révèlent les tendres sentiments dont votre cœur est rempli.
-
-—Qu’en savez-vous? répondit Tognina avec entrain. Et croyez-vous donc
-que je vous aurais donné trente-six baisers, pour vous laisser le temps
-de les déguster?»
-
-Cette repartie fit sourire Beata, tandis que Lorenzo, poursuivant son
-idée avec enthousiasme: «Oui, dit-il, la poésie est l’essence de toutes
-les choses grandes et belles; elle rayonne avec la lumière, elle éclate
-dans un ciel étoilé: nous la respirons avec la brise; elle flotte comme
-une vapeur dans l’espace infini, dans l’horizon de la mer profonde,
-dans une vallée riante, au fond d’un précipice qui vous donne le
-vertige, dans le mouvement et dans le repos, dans le bruit et dans le
-silence extrêmes; on la trouve dans un tableau, dans un livre, dans un
-cœur épris d’un objet unique et charmant: car la poésie, c’est l’amour!
-
-—Peste! dit Tognina, décidément, mon cher Lorenzo, vous êtes plus fort
-que _san Paolo_ et _san Pietro_, et cela vaut bien que je m’acquitte
-entièrement de ma commission.»
-
-Prenant Lorenzo par la main, elle déposa sur son front un gracieux
-baiser. Beata détourna la tête pour cacher la rougeur qui vint
-illuminer tout à coup son beau visage. Il y eut un moment de silence et
-d’embarras pendant lequel la fille du sénateur s’éloigna pour parler
-au _cameriere_, et lui demander quel cabinet on pouvait mettre à sa
-disposition. Le _cameriere_ répondit, comme s’il eût deviné la pensée
-secrète de la _gentildonna_:
-
-«Je vous donnerai le _camerino_ où j’ai déjà eu l’honneur de servir _il
-giovine cavaliere_ qui vous accompagne.
-
-—C’est bien, dit Beata, celui-là ou un autre, peu importe.»
-
-Innocent mensonge qui servait à dissimuler la véritable intention de sa
-démarche! Après quelques tours de jardin, on fit une station sous un
-joli bosquet, où Tognina détacha une branche de chèvrefeuille et la mit
-à la boutonnière de Lorenzo en disant: «Qu’elle soit un gage de notre
-amitié (_della nostra fratellanza_)!» faisant allusion à la cérémonie
-du jour.
-
-Par ces petits manéges de galanterie, Tognina cherchait à dissiper
-la réserve de son amie et à exciter son cœur, dont elle possédait
-maintenant le secret, à plus d’abandon: pensée délicate, qu’une femme
-seule peut concevoir. Lorenzo était dans un ravissement inexprimable.
-L’arrivée de Tognina à Venise, ses familiarités aimables, les questions
-qu’elle lui avait adressées, la brusque disparition de l’abbé Zamaria,
-la contenance moins sévère de Beata après l’épisode du serrement de
-main, enfin tous les incidents de la journée lui paraissaient révéler
-l’intention de confirmer son bonheur et d’enhardir ses espérances.
-Aussi avait-il peine à contenir sa joie, et son imagination, toujours
-un peu romanesque, se plaisait à voir dans le baiser de Tognina et dans
-la branche de chèvrefeuille qu’elle avait placée à sa boutonnière une
-réponse indirecte que faisait Beata à la lettre qu’il avait osé lui
-écrire. Cela donnait à son esprit une liberté d’allure qu’il n’avait
-jamais eue qu’avec la Vicentina, et qui surprit la fille du sénateur
-non moins que son amie.
-
-On vint avertir que la collation était prête, et tous trois se
-rendirent dans le _camerino_ qui leur était désigné. C’était le
-même où Lorenzo s’était trouvé avec la _prima donna_, ce qu’il
-reconnut aussitôt à quelques détails d’ameublement et au campanile
-de Saint-Marc, qui pointait hardiment à l’horizon d’azur. Une petite
-table, placée près de la fenêtre qui ouvrait sur la mer, était chargée
-de fruits, de pâtisseries, de plusieurs flacons d’un vin doré qui
-pétillait comme la flamme, et de quelques vases de fleurs qui se
-détachaient sur la blancheur du linge comme une aspiration généreuse
-dans une vie de labeur. Ces jeunes filles, d’une physionomie si
-différente, assises autour d’une table qui réjouissait le regard,
-ayant en face d’elles un jeune homme de dix-sept ans, que le souffle
-de l’amour épanouissait comme un arbrisseau à la séve trop vivace,
-présentaient une de ces scènes de printemps telles que le Giorgione
-aime à les reproduire dans son œuvre, qu’on devrait intituler _un rêve
-de sociabilité élégante_.
-
-«Signor Lorenzo, dit Tognina en lui montrant un bouquet de cerises
-quelle se disposait à manger, je voudrais bien savoir s’il y a de la
-poésie là dedans, puisque vous en trouvez partout!
-
-—Sans doute, répondit-il avec assurance, car elles sont aussi belles
-que bonnes, et aussi agréables au goût qu’à la vue.
-
-—Mais, répliqua la jeune fille avec cet instinct logique qui est
-le propre des femmes et des enfants, si le fruit délicieux que vous
-me voyez croquer avec tant de plaisir n’était que bon, et qu’il fût
-privé de cette couleur de pourpre qui semble empruntée aux rayons de
-l’aurore, aurait-il encore le privilége d’être ce que vous appelez
-poétique?
-
-—Vous qui traitiez tout à l’heure Platon de vieux radoteur, répliqua
-Lorenzo, visiblement préoccupé de la subtilité d’une pareille question,
-vous ne vous doutez pas que vous venez de laisser échapper de vos
-lèvres de rose un des artifices de sa dialectique. Vous parlez comme
-Socrate, ma chère, et vos beaux yeux prêtent à l’argument que vous me
-lancez à la tête une force qu’il n’avait pas dans la bouche du maître
-de Platon. C’est vous dire, continua Lorenzo, que la beauté de la forme
-ajoute un grand prix à la valeur des choses, et que si les cerises que
-vous écrasez entre vos petites dents d’ivoire n’étaient que simplement
-succulentes, elles n’auraient pas le privilége d’éveiller en nous une
-image de fraîcheur et d’élégance qui sourit à notre esprit. Ce qui est
-utile peut être quelquefois revêtu de beauté, tandis que le beau est
-toujours utile. Le but suprême de nos efforts est d’arriver au beau à
-travers l’utile.
-
-—Mais où donc est la poésie dans tout ce verbiage? répliqua Tognina en
-regardant Beata, qui découpait _una fugazza_, une brioche de Vicence.
-Et comment la poésie est-elle la même chose que l’amour, deux mots
-parfaitement obscurs, et que je comprends aussi peu l’un que l’autre?
-
-—Si cela était vrai, répondit Lorenzo, vous seriez comme les roses
-qui remplissent ces vases, ou comme le vin généreux qui me communique
-sa chaleur bienfaisante; vous n’auriez pas conscience du parfum que
-vous répandez ni du feu qui jaillit de vos regards. Tel est aussi le
-caractère de la poésie, qui est l’essence de l’être, comme dirait
-Platon, le parfum ou le rayonnement de la beauté, qu’on ne peut voir
-sans l’aimer. Chrysalide enfermée dans sa coque d’or, la poésie s’en
-échappe et devient un papillon céleste qu’on appelle l’amour. Voilà
-les transformations successives que subit en nous le sentiment vague
-d’abord que nous inspire la beauté, s’élevant des limbes de l’instinct
-et des sensations confuses aux régions de la pure connaissance. Telles
-sont aussi, assure-t-on, les épreuves diverses qui seront imposées à
-notre âme avant qu’il lui soit permis de contempler face à face celui
-qui est la source de l’amour éternel.
-
-«Oui, continua Lorenzo, il n’y a que le beau qui soit impérissable
-et fécond dans ses résultats; voilà pourquoi la poésie, qui en émane
-et qui nous révèle son existence, est plus utile et plus vraie que
-l’histoire. Que m’importe la vie d’un homme qui ne renferme pas une
-heure de poésie et d’amour? Qu’ai-je besoin de consulter les annales
-d’un peuple qui broute et digère comme le castor, s’il n’a pas accompli
-quelques faits importants qui le recommandent à mon admiration?
-Pourquoi notre esprit est-il invinciblement attiré vers la Grèce et sa
-merveilleuse civilisation, si ce n’est parce que cette terre bénie du
-ciel a donné le jour aux plus beaux génies de l’humanité, parce que ses
-héros, ses poëtes et ses philosophes ont été les instituteurs du genre
-humain? Savez-vous bien que c’est la lecture d’Homère qui a inspiré à
-l’élève d’Aristote l’ambition de s’élever jusqu’à l’idéal d’Achille,
-que c’est l’exemple d’Alexandre qui a suscité César, lequel a été à
-son tour le père spirituel d’une nombreuse postérité d’intelligences
-souveraines? L’histoire est l’écho stérile de ce qui a été, tandis
-que la poésie est l’intuition de ce qui doit être et sera un jour. La
-civilisation n’est pas autre chose que la réalisation scientifique
-d’un rêve divin, ce qui a fait dire à Platon que _toute invention est
-poésie, et que tous les inventeurs sont poëtes_. En effet, la poésie
-est comme un levain qui se retrouve dans toutes les combinaisons de
-l’esprit humain; c’est le dernier résultat des plus sublimes efforts
-de la pensée. Dante, ce poëte de mon cœur, qui a mêlé la doctrine de
-Platon à celle de l’Évangile, ne doit-il pas son génie à un sourire de
-l’Amour?
-
- Poco s’offerse a me cotal Beatrice
- ...Raggiandomi d’un riso,
- Tal che nel fuoco faria, l’uomo felice.
-
-«Et moi, infime que je suis, continua Lorenzo avec une exaltation
-toujours croissante, si jamais je sors des ténèbres où je m’agite, si
-je parviens à rompre l’enchantement de la destinée et à me faire un nom
-parmi les hommes, je le devrai à la faveur inespérée dont on me comble
-aujourd’hui. Cette heure fortunée marquera dans ma vie; le souvenir que
-j’en conserverai traversera mon âme comme un souffle de poésie, qui
-l’élèvera au-dessus d’elle-même, et sera peut-être la seule félicité
-que je goûterai dans ce monde.»
-
-A ces dernières paroles, qui furent prononcées avec un accent vraiment
-touchant, Beata, jusqu’alors taciturne, la tête inclinée sur son
-assiette, se leva de table, et, portant un mouchoir à ses yeux, s’en
-fut à la fenêtre cacher son émotion et le ravissement où l’avait
-jetée un tel langage. Tognina la suivit, la prit par la taille et
-l’embrassa avec effusion. Elles restèrent ainsi pendant quelque temps
-silencieuses, tournant le dos à Lorenzo, qui n’avait pas bougé de sa
-chaise, où il était resté confondu, ne sachant comment interpréter
-cette scène muette, qui était pourtant assez significative.
-
-Cependant le jour pâlissait, l’horizon d’azur se teignait peu à peu
-d’une vapeur rosée qui annonçait l’approche du soir et du recueillement
-qui l’accompagne. La plage, presque déserte à cause de la fête de
-Venise, où toute la population valide de Murano s’était rendue,
-présentait au regard une surface tranquille où se réfléchissaient les
-objets du rivage, et particulièrement la charmille du casino avec
-son encadrement de verdure. Beata et Tognina, accoudées à cette même
-fenêtre où Lorenzo s’étaient laissé enivrer par les chants d’une
-sirène qui voulait l’attirer, comme l’enfant de la fable, dans le
-royaume des mirages décevants, avançaient leurs têtes vers la mer, et
-semblaient une apparition d’un monde bienheureux d’où nous viennent
-les rêves d’or de la fantaisie, qui seule a la prescience de l’avenir.
-Beata, qui n’avait point raconté à son amie l’épisode douloureux de
-la Vicentina, éprouvait, au milieu des sentiments divers qui venaient
-d’assaillir son cœur, une joie secrète semblable à celle du nautonier
-qui contemple, du rivage, la mer profonde où il a failli périr. L’homme
-qui a franchi le cap des Tempêtes, et qui revient un peu battu par
-l’orage, est bien plus cher au cœur de la femme que s’il n’eût jamais
-quitté le giron maternel. La femme aime le courage, les aventures;
-elle aime à s’appuyer sur un cœur éprouvé et à pardonner à des lèvres
-impies. Au moment où Tognina, cherchant un prétexte pour dissiper le
-léger embarras où elle voyait son amie, se tournait vers Lorenzo dans
-l’intention de lui adresser la parole, un _barcarol_, qui errait à
-l’aventure, couché sur le dos comme un berger d’Arcadie, étreignant
-à peine ses rames, humant le frais et plongeant un regard endormi
-dans les méandres du ciel, se mit à chanter une complainte qui fixa
-l’attention de nos trois convives:
-
- La luna è bianca...,
- Il sole è rosso...,
- Lo sposalizio si farà.
-
- La luna dice al sole:
- Il lume tuo mi schiarerà....
- E Gesù Cristo ci benirà....
-
- —E molti figli nascerà ... _Viva san Marco_[38]!
-
-répondit une autre voix moins éloignée, qui était celle de l’un des
-deux gondoliers de Beata. Ce chant, d’un rhythme vaguement accusé,
-où les silences périodiques trouvés par l’instinct sont des éléments
-nécessaires à l’effet de l’ensemble; ces allitérations, qui répondent
-aux besoins de l’oreille plutôt qu’aux exigences de l’esprit; ce
-mélange de rêverie enfantine et de gaieté sereine et solitaire,
-qui scintille comme la lumière ou s’évapore comme un parfum; ces
-ressouvenirs de la poésie antique se mêlant au spiritualisme chrétien;
-enfin cette mélopée, d’un accent mélancolique et d’une tonalité
-indécise, qui n’est plus du plain-chant et qui n’est pas encore de
-la musique moderne, tournant incessamment dans un cercle borné sans
-jamais conclure par une note caractéristique, tous ces effets, tous ces
-contrastes sont autant d’exemples de l’imagination douce et charmante
-du peuple vénitien. On aurait dit une églogue de Théocrite, de Bion ou
-de Virgile, chantée innocemment par une vierge des premiers siècles
-du christianisme comme une hymne de l’Église triomphante. Tognina,
-éclatant de rire à la réplique du gondolier, dit à Lorenzo: «Puisque la
-lune demande le soleil en mariage, il n’y a plus de raison pour que le
-Grand-Turc n’épouse pas aussi la république de Venise.» Cette saillie à
-double sens fit sourire Beata, qui dit négligemment: «Il se fait tard,
-et il est temps, je crois, de retourner à Venise.» Ils partirent tous
-les trois dans la gondole qui les avait amenés.
-
-La journée avait été propice. La circonstance imprévue qui avait
-rapproché Lorenzo de Beata sous les yeux d’une amie dont le charmant
-caractère formait entre eux un heureux contraste était une de ces
-combinaisons du sort qui décident de la destinée, et contre lesquelles
-vient se briser la volonté des hommes. C’est ainsi qu’une légère
-dissonance fait ressortir l’harmonie latente dans la nature des choses.
-Dieu avait définitivement parlé au cœur de Beata; elle se sentait
-attirée vers le fils de Catarina Sarti, comme une fleur vers la source
-qui la vivifie. Quoi qu’il arrive désormais, quels que soient les
-obstacles et les événements qui séparent ces deux âmes si différentes
-au milieu de l’attrait qui les captive, aucune puissance ne pourra
-rompre l’accord mystérieux qui s’est formé entre elles dans ce jour
-fortuné. Ils se sont longtemps cherchés, longtemps ils ont erré dans
-l’espace, comme deux étoiles du firmament qui oscillent autour de leur
-centre d’attraction. Maintenant l’arrêt est prononcé, et ils sont
-fiancés devant l’idéal, qui les éclaire de sa divine lumière. Leur cœur
-est un paradis d’où s’élèvent des chants ineffables et des harmonies
-célestes qu’ils n’oublieront jamais, et dont le souvenir se répercutera
-à travers leur existence comme un écho de béatitude. Ce que Lorenzo
-sera un jour, il le devra à cette heure d’enchantement. Les douces
-larmes de Beata lui seront une rosée qui fécondera les nobles instincts
-de sa nature. Reconquérir par le travail, par la science, l’art et la
-vertu, le paradis que nous a fait entrevoir l’amour, n’est-ce pas là
-tout le problème de la vie? Ah! qu’ils s’aiment ainsi dans ce monde et
-dans l’autre! que les jours et les heures s’écoulent lentement pour
-eux, que le temps et l’espace ne les séparent jamais! Protégez-les,
-anges du ciel, étendez vos ailes sur cette gondole qui porte sur les
-eaux l’esprit de Dieu. Le moment est solennel: le siècle va bientôt
-expirer et emporter avec lui les doux loisirs, les aspirations
-sereines, les saintes espérances d’une régénération pacifique, un
-monde de politesse, d’élégance et de rêves enchantés! Mozart n’est
-plus, Rossini vient de naître. Un horizon sanglant et troublé s’élève,
-Venise est sur le penchant de sa ruine; dans quelques jours, elle ne
-sera plus qu’un souvenir de l’histoire. Ralentissez, ralentissez donc
-vos efforts, joyeux gondoliers! laissez Beata et Lorenzo savourer
-chastement un bonheur inespéré! n’ayez pas hâte d’arriver dans cette
-ville remplie de bruits, de joies et de lumières; ne frappez pas si
-violemment les vagues endormies, colorées des reflets mélancoliques du
-soir; laissez-les s’enivrer de la poésie du silence et de la musique
-de leur cœur. Qu’ils traversent cette mer comme je leur souhaite de
-traverser la vie:
-
- Quali colombe dal desio chiamate,
- Con l’ali aperte e ferme al dolce nido
- Volan per l’aer dal voler portate;
-
-«comme deux colombes appelées par le désir, ouvrant et refermant leurs
-ailes, volent dans l’espace, emportées par la volonté vers leur doux
-nid[39].»
-
-
-
-
-VI
-
-L’ARISTOCRATIE DE VENISE.
-
-
-La fête de l’Ascension était suivie d’une foire qu’on appelait la
-_fiera della Sensa_, qui durait huit jours, et pendant laquelle avait
-lieu sur la place Saint-Marc une sorte d’exposition générale de
-l’art et de l’industrie de Venise. C’est à l’une de ces foires, qui
-attiraient à Venise tous les curieux de l’Italie, que fut exposé le
-groupe de _Dédale et Icare_, qui commença la réputation de Canova.
-On s’y promenait tous les matins et tous les soirs à la clarté de
-lanternes coloriées. Les femmes, enveloppées de leur _zendaletto_ ou
-mantelet de soie noire, cachant leurs traits sous un masque de fine
-dentelle nommé _baute_, s’y donnaient rendez-vous et profitaient
-largement de la liberté que leur accordaient les mœurs pendant ces
-derniers jours de folie, considérés comme un _festeggiamento_, une
-continuation de la fête nuptiale du doge de Venise.
-
-Quelques jours après le départ de Tognina, qui était restée jusqu’à la
-fin de la foire _della Sensa_, Lorenzo entra un matin dans la chambre
-de l’abbé Zamaria, lui apportant à corriger une leçon de contre-point.
-C’était une fugue à six parties réelles sur un thème de plain-chant,
-selon l’usage des écoles d’Italie. Quoiqu’il fût déjà tard, l’abbé
-était encore au lit, car il ne se levait guère avant midi. Il venait
-de prendre son café, dont la tasse vide était près de lui à côté de
-sa perruque et de quelques bouquins qu’il lisait le soir avant de
-s’endormir. Ses petits yeux malins scintillaient sous un énorme bonnet
-de nuit que retenait un ruban de soie un peu usé. Il était, comme
-toujours, d’une humeur facile et prête à déborder en une loquacité
-intarissable. Après avoir parcouru d’un œil scrutateur la _cartella_
-que lui avait présentée Lorenzo: «Voilà qui est bien, dit-il en se
-frottant les mains. Te voilà maintenant en état de naviguer comme un
-bon marin à travers vents et marées sans craindre de voir chavirer
-_la navicella del tuo ingegno_, comme dit le poëte que tu préfères.
-Viennent les idées, vienne l’inspiration, sans laquelle on n’est jamais
-qu’un _brontolone di contrappunto_, un radoteur de contre-point,
-et tu feras ton chemin comme les autres. C’est que, vois-tu, mon
-cher Lorenzo, Dieu a arrangé les choses de manière que l’art sans
-l’inspiration, ou l’inspiration sans l’art, sont comme un paralytique
-et un aveugle qui ne voudraient point s’entr’aider: ils feraient un
-_fiasco_ épouvantable et seraient condamnés à l’immobilité. Il faut
-le concours de la grâce et du libre arbitre, disent les théologiens,
-pour faire un bon chrétien, et Horace, qui savait tout, et que tu n’as
-pas lu aussi attentivement que je l’aurais désiré, a posé cette même
-question bien avant saint Augustin et les docteurs de l’Église, quand
-il dit dans son _Art poétique_:
-
- Natura fieret laudabile carmen, an arte,
- Quæsitum est. Ego nec studium sine divite vena,
- Nec rude quid possit video ingenium: alterius sic
- Altera poscit opem res, et conjurat amice.
-
-Cela veut dire que le génie sans l’étude ou l’étude sans le génie ne
-peuvent rien créer de durable; en d’autres termes:
-
- Aide-toi, le ciel t’aidera;
-
-tant il est vrai, mon cher enfant, que les principes les plus abstraits
-de l’esprit humain ont leur source dans le sens commun!
-
-«Garde-toi donc bien, continua l’abbé, d’imiter l’exemple de ces jeunes
-compositeurs du jour, qui parlent avec un suprême dédain de ce qu’ils
-appellent les combinaisons abstruses du contre-point. C’est absolument
-comme s’ils se moquaient de la logique de l’esprit humain; car le
-contre-point, dont l’étymologie, _punctum contra punctum_, indique un
-vieux système de notation[40] qui a précédé les premiers tâtonnements
-de l’harmonie, n’est rien moins que l’ensemble des lois qui règlent
-la marche des sons entendus simultanément. Ce que les théoriciens des
-IX^e, X^e et XI^e siècles, tels que Hucbald, Gui d’Arezzo, Francon de
-Cologne et Jean Cotton, nommaient tour à tour _organum_, _diaphonie_,
-et plus tard _dechant_ (_discantus_), est le germe des différentes
-espèces de contre-points, simples ou fleuris, qui sont arrivés
-jusqu’à nous et qui nous enseignent l’art de combiner les sons et de
-former un concert harmonieux. Je pourrais citer telle définition de
-la _diaphonie_ faite par Jean Cotton, au milieu du XI^e siècle, qui
-ne s’éloigne guère de celles que donnent Zarlino et le P. Martini
-d’une espèce de contre-point fleuri simple. Il dit, par exemple: «La
-diaphonie est un ensemble de sons différents convenablement unis. Elle
-est exécutée au moins par deux chanteurs, de telle sorte que, tandis
-que l’un fait entendre la mélodie principale, l’autre, par des sons
-différents, circule convenablement autour de cette mélodie, etc.» Ce
-que Dante a exprimé admirablement dans les trois vers suivants:
-
- E come in fiamma favilla si vede,
- E come in voce voce si discerne,
- Quand’ una è ferma e l’altra va e riede[41].
-
-Dans l’ordre de la succession, qui constitue la mélodie, comme
-dans celui de la simultanéité, qui engendre l’harmonie, les sons
-s’appellent et s’enchaînent d’après certaines lois d’affinité qui
-n’ont pas été découvertes en un jour. Il a fallu plus de mille ans de
-tâtonnements pour arriver à fixer la succession qui caractérise notre
-gamme diatonique. L’épuration des intervalles, leur classification en
-consonnants et dissonants, les règles qui concernent le mouvement des
-différentes parties, enfin toute la dialectique musicale est l’œuvre du
-moyen âge, qui se prolonge jusqu’à l’avénement de Palestrina.
-
-—Comment! s’écria Lorenzo avec surprise, notre gamme diatonique n’a
-pas toujours existé telle que nous la possédons?
-
-—Dans la nature, oui, répondit l’abbé en souriant, mais non pas dans
-la théorie. Est-ce que les astres qui roulent sur nos têtes n’ont
-pas toujours obéi aux mêmes lois? Cependant, avant Kepler, Newton et
-notre grand Galilée, qui les ont découvertes, la science astronomique
-admettait d’autres principes de mécanique céleste. L’homme n’invente
-jamais rien, il ne fait qu’apercevoir le vrai rapport des choses. Tu
-le sais aussi bien que moi maintenant, continua l’abbé Zamaria en
-regardant Lorenzo d’un air de satisfaction paternelle, le principe
-de la composition musicale, ce qui fait la base de l’enseignement du
-contre-point, c’est l’imitation, la faculté de reproduire incessamment
-une phrase mélodique, d’en déduire les conséquences et d’en former
-un discours qui ait son commencement, son milieu et sa fin. Ces
-différentes sortes d’imitation, parmi lesquelles le _canon_ est la plus
-sévère, vont se confondre dans une forme plus générale d’argumentation
-qu’on appelle _fugue_, c’est-à-dire mouvement. Voilà ce grand arcane
-qui effraye si fort les musiciens ignorants! La fugue, qui a son
-principe dans l’imitation, comme toute la musique du reste (car la
-mélodie elle-même, lorsqu’elle est un produit de l’art, se compose
-d’une succession de petites phrases qui se répètent avec une certaine
-symétrie qu’on nomme _carrure_), la fugue, c’est la forme suprême de
-l’argumentation, c’est le syllogisme avec sa _majeure_, qu’on appelle
-_sujet_, sa _mineure_ ou _réponse_ du sujet, et la conclusion, où
-les motifs précédemment entendus sont rappelés dans une _stretta_
-vigoureuse. Or si, toutes les fois que l’esprit humain formule un
-jugement, il obéit nécessairement aux lois du syllogisme qui sont ses
-propres lois, le compositeur ne peut pas écrire un morceau d’ensemble
-de quelque étendue où les règles de la fugue ne trouvent implicitement
-leur application. Il en est ainsi dans tous les arts, dont les
-magnifiques développements reposent sur quelques vérités premières qui
-sont à la civilisation ce que les pilotis qui plongent dans la mer sont
-à Venise.
-
-«La fugue n’est donc pas ce qu’un vain peuple pense, continua l’abbé
-en déposant sur la table de nuit la _cartella_ qu’il tenait à la
-main. Les maîtres qui ont fixé les règles de cette charpente de toute
-composition musicale ne les ont pas plus inventées qu’Aristote n’a
-inventé les lois du syllogisme, dont il a signalé l’existence au fond
-de la raison. Seulement il est arrivé dans l’histoire de la musique ce
-qu’on remarque dans l’histoire de la philosophie et de la littérature:
-il y a eu une période de labeur pédantesque pendant laquelle les
-doctes, absorbés qu’ils étaient par l’attrait nouveau de l’harmonie
-naissante, se sont complu dans la combinaison abstraite des sons et ont
-perdu de vue le but suprême de l’art, qui est de charmer l’imagination
-et d’exprimer les mouvements de la vie. Pendant cette période,
-d’ailleurs nécessaire, qui est une sorte d’adolescence de l’esprit
-humain, les compositeurs savants, qui, chose étonnante, étaient pour
-la plupart des étrangers, des _Fiaminghi_, se jouaient avec les formes
-arides du contre-point, comme les docteurs de l’Église abusaient de
-l’argumentation logique. Le règne de la scolastique musicale, qui a
-duré à peu près trois cents ans, depuis le commencement du XIV^e siècle
-jusqu’à la fin du XVI^e, a préparé l’épanouissement de la Renaissance,
-où les formes élaborées du contre-point et de la fugue qui les résume
-toutes, comme le syllogisme résume toute la logique, ont été mises au
-service de l’imagination et du sentiment. Tel est le phénomène qui
-s’est produit aussi dans les lettres et dans les arts. Palestrina
-est à Okeghem[42] ce que Dante est à saint Thomas d’Aquin et Raphaël
-à Cimabue, des poëtes qui succèdent à des argumentateurs, et qui
-recouvrent la charpente de la scolastique des couleurs de la vie.
-
-«Et maintenant, cher Lorenzo, il faut t’élancer dans la carrière. Tu
-sais écrire, tu connais les maîtres; marche donc hardiment sur les
-flots, et mets-toi à composer des opéras bouffes, des opéras seria, des
-oratorios, des messes, des motets, tout ce que tu voudras, mais surtout
-des opéras bouffes; car je t’avoue que la musique me paraît bien
-plus destinée à réjouir le cœur qu’à nous faire porter, comme on dit
-vulgairement, le diable en terre. Va, mon enfant, fais honneur à ton
-maître, et puisses-tu devenir un second Buranello, qui ajoute un nouvel
-éclat à la gloire de Venise!
-
-—Je suis bien jeune encore, répondit Lorenzo d’une voix timide, pour
-prendre une détermination.
-
-—Mais la détermination est toute prise, répliqua l’abbé, et, puisque
-tu dois être un compositeur, il est bon, ce me semble, de commencer à
-se rompre la main aux difficultés du théâtre. Il y a une expérience
-qu’on ne peut acquérir que sur le champ de bataille, et dont les
-écoles n’enseignent point le secret. Les Cimarosa, les Paisiello, les
-Guglielmi, étaient déjà célèbres à vingt ans.
-
-—Sans doute, répondit Lorenzo avec embarras, ces hommes supérieurs
-avaient une vocation décidée que je n’ai peut-être pas, et je
-vous assure que j’ai encore besoin de réfléchir et de m’orienter
-auparavant....
-
-—Tu réfléchiras en composant, répliqua vivement l’abbé Zamaria,
-et c’est en pleine mer, c’est-à-dire sur le théâtre, que tu devras
-chercher l’étoile polaire pour te diriger vers le succès. Est-ce que
-tu t’imagines qu’on fait de la musique comme un ver à soie file sa
-coque? Le grand Benedetto Marcello n’était pas seulement un compositeur
-sublime; c’était aussi un poëte, un érudit, un philosophe, un critique
-mordant et plein de sagacité. Parce que l’inspiration est un don
-naturel, une grâce qui descend sur nous comme la rosée du ciel, il
-ne faut pas moins beaucoup réfléchir pour approprier les idées au
-caractère des différents personnages et les coordonner dans un grand
-ensemble où le désordre apparent de la passion est un effet de l’art.
-Il y a tel madrigal de Scarlatti, _Cor mio_ par exemple, qui est une
-fugue à cinq voix de la plus rare élégance; le _Miserere_ de Leo a deux
-chœurs et cinq parties qui ne s’improvisent pas en un jour, et si tu
-ajoutes à ces combinaisons des voix le coloris de l’instrumentation,
-comme l’ont su trouver Gluck, Jomelli, Piccini, Sacchini et Paisiello,
-tu seras convaincu qu’il ne faut pas une intelligence ordinaire pour
-réussir dans un art qui exige autant de sensibilité que de profondeur.
-
-—Je ne veux pas déprécier un art que j’aime et que vous m’avez
-enseigné avec autant de soin que d’affection, répondit Lorenzo d’un ton
-plus assuré. Je comprends qu’on ne devient pas un grand compositeur,
-dramatique surtout, sans posséder des facultés éminentes où le
-sentiment s’allie à la spéculation du philosophe. Il ne m’appartient
-pas de viser si haut et de prétendre à une gloire musicale que je
-n’atteindrai sans doute jamais.
-
-—Et pourquoi pas? Tu as de l’imagination, du savoir, de la ténacité,
-et ce sont là des avantages qu’on ne rencontre pas toujours dans un
-jeune homme de dix-sept ans.
-
-—Sans être plus modeste qu’il ne faut, on peut avoir une ambition
-d’une nature différente.
-
-—Qu’est-ce que tu entends par une ambition différente? répliqua l’abbé
-non sans quelque surprise. Est-ce que tu veux faire le gentilhomme
-et gouverner la république? Mon ami, il vaut mieux chanter les hommes
-d’État que de se mêler de leurs affaires, et, si tu as l’ambition de
-vouloir démêler l’écheveau des passions et des intérêts des hommes, tu
-trouveras au théâtre de quoi occuper tes loisirs. Les sopranistes et
-les _prime donne_ sont plus difficiles à diriger qu’une armée de trente
-mille hommes, a dit le grand Frédéric à propos de la Mara, cantatrice
-fantasque qu’il fut obligé d’envoyer à tous les diables.
-
-—Il y a plusieurs manières d’envisager la vie et de comprendre le rôle
-qu’on doit y jouer, répondit Lorenzo en inclinant la tête pour éviter
-le regard de son maître.
-
-—Ah çà! es-tu fou, ou bien amoureux? Tant mieux si c’est l’amour qui
-t’échauffe la cervelle, _per Bacco!_ tu le mettras en musique, et cela
-te fera faire des chefs-d’œuvre. Dis-moi, continua l’abbé en clignant
-ses petits yeux égrillards, est-ce la Vicentina qui t’inspire ces
-belles réflexions? Elle est jolie et vaut certes la peine que tu fasses
-quelques folies pour elle, pourvu que ce soit en musique.
-
-—Je ne songe pas plus à la Vicentina qu’à la carrière de compositeur,
-qui ne saurait satisfaire aux aspirations de mon cœur et de mon esprit,
-répondit Lorenzo avec une fermeté inusitée.
-
-—Qu’est-ce que j’entends? dit l’abbé Zamaria en croisant les bras
-sur sa poitrine. La musique, la gloire d’un Marcello, d’un Lotti,
-d’un Buranello, d’un Cimarosa, ne sont pas dignes de fixer l’ambition
-de _monsieur_ Lorenzo Sarti? _Gesù Maria!_ quel serpent ai-je donc
-réchauffé dans mon sein?»
-
-Et, sautant précipitamment hors de son lit sans se donner le temps de
-prendre aucun vêtement, il se mit à cheval sur une chaise qui était
-devant son clavecin, et chanta à pleine voix un fragment d’un délicieux
-trio de Clari:
-
- Addio, campagne amene,
- Dove già lieto pascolai l’agnelle[43],
-
-avec un feu, une passion et un entrain qui faisaient tressaillir sa
-frêle charpente et la petite bosse qu’il avait sur les épaules.
-
-«Trouverais-tu au-dessous de la dignité de pouvoir composer un pareil
-chef-d’œuvre de grâce?» dit-il en se tournant vers Lorenzo, dont la
-contenance était fort embarrassée en voyant la singulière posture de
-l’abbé à califourchon sur une chaise.
-
-Sur ces entrefaites, on frappa à la porte, et le vieux Bernabo entra
-dans la chambre en disant: «Signor Lorenzo, Son Excellence vous demande
-ainsi que monsieur l’abbé.
-
-—Diable! répondit Zamaria un peu confus de sa toilette qui fit sourire
-le _cameriere_, que nous veut-il donc?»
-
-Lorenzo, un peu inquiet de l’invitation qu’il venait de recevoir,
-descendit au premier étage et fut introduit auprès du sénateur dans la
-grande bibliothèque du palais, où il se tenait le plus habituellement.
-Il était assis auprès d’une table chargée de livres et de papiers,
-dans un grand fauteuil de cuir noir surmonté de ses armes sculptées en
-bois. Sa fille était à côté de lui, parcourant un recueil de vieilles
-estampes. Sa tête blanche, sa physionomie sévère, son maintien grave,
-où l’âge, l’expérience et l’autorité avaient imprimé leurs traces
-indélébiles, ne faisaient que mieux ressortir les cheveux blonds,
-abondants et ornés de fleurs, la grâce et la jeunesse enchantée de
-Beata.
-
-«Asseyez-vous,» dit le sénateur à Lorenzo, dont l’émotion s’était
-accrue en la présence de Beata, qui n’avait osé lever les yeux sur lui.
-
-On attendait l’abbé Zamaria, qui s’habillait, et pendant ce temps
-Lorenzo, plein d’anxiété sur la scène qui allait suivre, regardait
-vaguement les belles reliures qui remplissaient les rayons de la
-bibliothèque, l’une des plus riches et des plus choisies de Venise.
-Les bibliothèques étaient nombreuses dans une ville qu’on avait
-surnommée la librairie du monde, et où l’imprimerie fut introduite dès
-l’année 1459. Indépendamment de la grande bibliothèque de Saint-Marc,
-qui doit son origine au don que fit Pétrarque de ses manuscrits à
-la république en 1380, et de celle de Saint-Georges, fondée par la
-reconnaissance de Cosme de Médicis, qui avait trouvé à Venise une
-hospitalité généreuse; indépendamment des académies, des couvents et
-d’autres institutions publiques qui possédaient des collections de
-livres assez remarquables, les grandes familles mettaient leur vanité à
-former des bibliothèques qui leur étaient un titre à la considération
-générale. On citait, parmi ces bibliothèques particulières, celle de
-Pier Grimani, qui fut élu doge en 1752, celle de la famille Nani, et
-surtout la fameuse collection des Pisani, qui était connue de toute
-l’Italie. La bibliothèque de la famille Corneri, qui s’éteignit en
-1798, était remarquable par ses richesses musicales. On citait encore
-la bibliothèque des Tiepolo, qui provenait de celle des Contarini,
-les collections de Joseph Farsetti, de François Pesaro, d’Antoine
-Cappello, de Sébastien Zeno, cousin de notre sénateur, qui possédait
-les plus belles éditions des Alde, ces illustres imprimeurs et savants
-de Venise.
-
-La bibliothèque du sénateur Zeno, qui était sous la direction de l’abbé
-Zamaria, formait une vaste salle carrée, divisée en compartiments, dont
-chacun était consacré à une branche particulière des connaissances
-humaines. Ces divisions étaient classées d’après une loi de succession
-qui les reliait autour d’un principe générateur, de manière à former
-un véritable tableau de la civilisation vénitienne. Au premier rang,
-dans le compartiment d’honneur, qui servait de point de départ, comme
-l’idée fondamentale de la hiérarchie, étaient placés les historiens,
-et surtout les historiens de Venise, depuis les chroniqueurs obscurs
-des premiers siècles de la république jusqu’à André Dandolo, qui
-en est l’Hérodote, et depuis ce contemporain de Pétrarque jusqu’à
-Bernard Justiniani, le premier historien critique de la ville des
-doges. La science politique, qui a sa source dans l’expérience, venait
-après l’histoire et contenait, indépendamment des œuvres de Platon,
-d’Aristote et de Cicéron, celles de Machiavel et de son contradicteur
-Paul Paruta, né à Venise en 1540 et mort dans cette même ville en
-1598, après avoir rempli les plus hauts emplois de la république,
-dont il défendit la constitution dans son livre célèbre: _Discours
-politiques_ (_Discorsi politici_). A côté des œuvres de Paruta étaient
-celles de Sarpi, l’historien indépendant du concile de Trente et le
-théologien de la république contre les prétentions de la papauté. Les
-écrits politiques de Paul et Dominique Morosini, de Luccio Durantino,
-de Scipion Anmirato, de Botero, et l’ouvrage de Donato Giannoti
-Fiorentino, _della Repubblica e Magistrati di Venezia_[44]; les
-travaux de jurisprudence, les lois et décrets qui règlent les intérêts
-de la vie civile, collections nombreuses et confuses que le temps avait
-formées, et où la coutume jouait un plus grand rôle que la doctrine,
-complétaient le compartiment consacré à la science politique. Dans un
-rayon de ce compartiment, on voyait un grand in-folio, les _Statuts et
-Fondements sur les navires et autres bâtiments_ (_Statuta et Fundamenta
-super navibus et aliis lignis_), publié par le doge Renier Zeno, le 6
-août 1255.
-
-Les voyageurs vénitiens, qui ont précédé tous les autres dans
-la connaissance des mœurs, des usages des peuples de la terre,
-remplissaient toute une division de la bibliothèque. Les Nicolo,
-Matteo et surtout Marco Paolo, étaient placés sur le premier rayon. Il
-y avait là aussi le livre sur la Palestine que Marin Sanudo présenta
-au pape Jean XXII, en 1321, _Liber secretorum fidelium crucis_, suivi
-des ouvrages des deux Zeno, frères du fameux Charles Zeno, qui sauva
-la république au combat naval de Chioggia contre les Génois. Les
-aventures de Nicolas Conti, le voyage d’Alvise da Mosta en Flandre et
-en Afrique, celui de Marco Caterino en Perse et de Giosafat Barbaro
-en Asie, complétaient la série de ces glorieux et infatigables
-aventuriers que Venise lançait sur tous les points du globe. La
-médecine, la géographie, les sciences naturelles et les sciences
-exactes, formaient la transition entre les moralistes, les économistes,
-les financiers et la littérature proprement dite. Celle-ci, reléguée
-au second plan, comme un luxe de l’esprit qui ne peut se produire
-qu’après l’affermissement des sociétés civiles, remplissait une
-division considérable. Le premier compartiment était consacré à la
-littérature _della nobiltà veneziana_, aux ouvrages produits par de
-nobles Vénitiens, parmi lesquels brillait l’_Histoire de la littérature
-vénitienne_ par Marco Foscarini, monument inachevé d’érudition et de
-patriotisme. Venaient ensuite les œuvres d’Apostolo Zeno, critique
-et poëte fécond, qui a précédé Métastase dans le drame lyrique, et
-divers poëmes, notamment en dialecte vénitien, une chanson de l’année
-1277, et une autre à la louange de Venise, de 1420. Au nombre des
-ouvrages en prose qu’a produits le dialecte vénitien, on voyait _il
-Milione_ de Marco Paolo, et _il Libro delle Uxance dello imperio di
-Romania_. Les arts avaient leurs représentants, et l’_Histoire de la
-peinture vénitienne_ par Zanetti, celle des _architectes vénitiens_
-par Temanza, se trouvaient au milieu des œuvres du comte Algarotti,
-qui a beaucoup écrit sur les beaux-arts. La division consacrée à la
-musique était incontestablement la partie la plus intéressante de
-cette grande collection de livres, formée par les soins de l’abbé
-Zamaria; elle renfermait des trésors d’érudition. Les théoriciens
-grecs, Aristoxène, Euclide, Nicomaque, Alypius, Gaudence, Bachius,
-Aristide, Quintilien, publiés par Meibomius en 1652; les travaux de
-Doni et de Burette sur la musique des anciens; les théoriciens du
-moyen âge réunis dans la compilation de l’abbé Gerbert, _Scriptores
-ecclesiastici de Musica sacra_, qui est de l’année 1784; l’_Histoire
-de la musique_ du P. Martini, celle de Burney, que l’abbé Zamaria
-avait connu personnellement, l’_Histoire_ de Hawkins et le premier
-volume de celle de Forkel, qui parut en 1788, occupaient le premier
-rayon. Le second était rempli par les théoriciens pratiques, Vanneo,
-Zarlino, Tartini, le P. Martini (_Saggio di contrappunto_), et une
-infinité d’autres qu’il est inutile de citer. Les compositions de
-tous les maîtres de l’école vénitienne, depuis l’invention de la
-gravure par Ottavio Petrucci de Fosonbrone, qui vint apporter à Venise
-sa merveilleuse invention, jusqu’à Furlanetto, qui en est le dernier
-représentant, remplissaient les autres compartiments avec un luxe de
-notes et de commentaires qui étaient souvent consultés par les érudits
-et les amateurs. Au-dessus de cette magnifique bibliothèque, on lisait
-en lettres d’or ces vers d’un poëte latin du XV^e siècle, le Mantuan:
-
- Semper apud Venetos studium sapientiæ et omnis
- In pretio doctrina fuit; superavit Athenas
- Ingeniis, rebus gestis Lacedemona et Argos.
-
-L’abbé étant enfin descendu, le sénateur lui dit d’un ton affectueux:
-«Assieds-toi, abbé, car ta présence est nécessaire ici.»
-
-A ces mots, Lorenzo fut saisi d’un redoublement de frayeur.
-Qu’allait-il donc se passer? Le sénateur avait-il appris quelque chose
-du mystérieux roman qui s’était noué entre Beata et le fils de Catarina
-Sarti? Tognina avait-elle trahi le secret de son amie? La promenade
-faite à Murano avait-elle éveillé la vigilance paternelle? Pâle et
-tremblant sur les suites d’une scène qui paraissait combinée pour
-frapper un coup décisif, Lorenzo ne voyait plus distinctement aucun
-objet, et tout son sang avait reflué dans son cœur agité. Beata, qui
-n’était pas moins inquiète, était restée penchée sur le recueil de
-vieilles estampes, qu’elle faisait semblant d’admirer.
-
-«Vous savez, dit froidement le sénateur en s’adressant à Lorenzo, ce
-que j’ai fait pour vous? Fils d’un ancien client de la maison Zeno, je
-vous ai recueilli et j’ai payé une dette de reconnaissance à la mémoire
-de votre père, en vous offrant les moyens de vous élever au-dessus
-de votre condition. En cela j’ai obéi à l’esprit de l’aristocratie
-vénitienne et particulièrement à celui de ma famille, qui a toujours
-employé son crédit et sa fortune à augmenter le nombre de ses
-serviteurs ou de ses obligés. Il y a près de six ans que vous êtes
-dans ma maison, vivant de ma vie, sous la tutelle de l’abbé Zamaria,
-que voici, et de ma fille, qui a bien voulu prendre soin de votre
-éducation.»
-
-Le sénateur s’arrêta, et, regardant de nouveau Lorenzo avec sévérité,
-il ajouta, après un court silence qui parut un siècle au pauvre jeune
-homme: «Eh bien! je suis content de vous; vous vous êtes montré
-digne de mes bontés. Votre application, votre intelligence et la
-soumission de votre caractère vous ont acquis de nouveaux titres à ma
-bienveillance; c’est pourquoi j’ai résolu de resserrer les liens qui
-vous attachent à ma famille.»
-
-Ce fut un coup de théâtre que ces paroles, prononcées lentement, avec
-autorité, et la baguette de Moïse ne fit pas sortir plus promptement
-l’eau du rocher que l’espérance ne jaillit alors du cœur de Lorenzo et
-de celui de Beata, qui leva sa tête charmante et projeta sur son père
-un long regard, où l’étonnement se mêlait à la piété.
-
-«J’ai obtenu pour vous, continua le sénateur, le titre de chevalier de
-l’Étole d’or, qui appartient à ma famille depuis longtemps ainsi qu’à
-plusieurs autres grandes maisons, et j’attache à ce titre une pension
-(_una mesata_) qui vous permettra de le soutenir honorablement[45]. Dès
-ce jour, vous faites donc partie intégrante de la noblesse vénitienne,
-à laquelle vous teniez déjà par votre naissance, et il importe que vous
-sachiez quels devoirs cette nouvelle qualité vous impose.
-
-«De toutes les aristocraties de l’Europe, l’aristocratie vénitienne
-est la seule qui ne soit pas le résultat de la conquête. Comme le
-patriciat romain, auquel on l’a souvent comparée, elle est sortie des
-entrailles mêmes de la société dont elle dirige la destinée. C’est là
-ce qui fait sa force et la légitimité de sa domination. Ai-je besoin de
-vous rappeler à quelles circonstances malheureuses cette ville, qui est
-un miracle de l’industrie humaine, doit sa naissance? Qui ne sait que
-lorsque des flots de Barbares se ruèrent comme des chiens à la curée
-sur les débris de l’empire romain, de pauvres pêcheurs vinrent chercher
-un refuge sur les îlots de l’Adriatique? Ils y étaient à peine établis
-qu’ils éprouvèrent le besoin d’une police qui fut d’abord aussi simple
-que leur association, et dont le premier devoir était de sauvegarder
-leur indépendance. C’est de ces premiers magistrats librement élus par
-les intéressés sous la pression de la nécessité, ce grand instituteur
-des sociétés humaines, que descend la noblesse vénitienne. Rome a eu
-à peu près la même origine. Vous apprendrez par l’histoire quelles
-vicissitudes eut à traverser la république naissante, les discordes
-civiles et les événements extérieurs qui modifièrent successivement ses
-institutions. Ce que je puis vous affirmer, c’est que, le dernier jour
-du mois de février de l’année 1297, où le gouvernement de Venise, ne
-voulant plus être à la merci des flux et reflux d’un peuple turbulent,
-ferma le grand conseil et limita le nombre de ceux qui devaient
-participer à la souveraineté, ce jour-là la république de Saint-Marc
-accomplit une révolution qui la sauva de sa ruine et lui donna la
-force d’étendre sa domination sur l’Italie. La _serrata_ du grand
-conseil est dans l’histoire des institutions de Venise ce que sont les
-_murazzi_ qui empêchent l’Adriatique d’ensabler nos lagunes. A partir
-de cette époque mémorable, Venise, débarrassée des soucis domestiques
-qui entravaient son action, sortant de ce vaste chaos d’éléments confus
-et de passions atroces qu’on appelle le moyen âge, s’éleva au premier
-rang des nations politiques et offrit à l’Europe moderne le premier
-exemple d’une société régulière gouvernée par des lois sages et des
-pouvoirs non contestés. Aussi, pendant que l’Italie était la proie des
-étrangers attirés dans son sein par la jalousie des factions, pendant
-que Milan, Gênes, Pise, Florence, Naples et Rome même, succombaient
-tour à tour sous le joug des Allemands, des Français et des Espagnols
-qui venaient au secours de leurs partisans, au milieu de cette
-anarchie de républiques éphémères et de monstrueux petits tyrans qui
-s’entr’égorgeaient, Venise, forte par sa position, par la stabilité de
-ses institutions où l’unité du pouvoir exécutif se combinait avec la
-liberté des corps délibérants, fixait tous les regards, était le refuge
-de tous les proscrits, et, comme Sparte jadis au milieu des révolutions
-incessantes de la démocratie grecque, elle excitait l’admiration
-des philosophes et des hommes d’État. L’inscription que vous voyez
-au-dessus de cette bibliothèque, ajouta le sénateur en montrant du
-doigt les vers latins que nous avons cités plus haut, n’est qu’un
-faible témoignage de la justice qu’on s’est toujours plu à rendre à la
-gloire de notre patrie. Dante, Pétrarque, Boccace, le Tasse, qui nous
-appartient par la naissance de son père et la protection qu’il a reçue
-de la famille Badoer, Machiavel, Galilée, les poëtes et les artistes
-des peuples étrangers, ont tous considéré Venise comme la société qui
-satisfaisait le plus la raison humaine, comme le foyer de civilisation
-qui répondait le mieux à l’idéal qu’ils avaient conçu. On pourrait
-appliquer à Venise tout entière ces paroles de Pétrarque à propos de la
-place Saint-Marc: _Cui nescio an terrarum orbis parem habeat_.
-
-«Eh bien! jeune homme, reprit le père de Beata en redressant sa tête
-sexagénaire, tout cela est l’œuvre de l’aristocratie. C’est vainement
-qu’on chercherait à nier son influence sur cette société, qu’elle
-a faite à son image; on la trouve gravée sur tous les monuments,
-et, comme dit le Psalmiste, les cieux racontent sa gloire. Ce n’est
-pas seulement dans les armes, dans les fonctions publiques, dans la
-magistrature et dans les ambassades, que la noblesse vénitienne s’est
-distinguée, mais dans tous les ordres des connaissances humaines.
-Cette bibliothèque renferme des témoignages non moins éclatants de
-sa grandeur que les annales de la république, et justifie ces belles
-paroles de mon ami Marco Foscarini dans son _Histoire de la Littérature
-vénitienne: Appunto dalle nobile famiglie_, dit-il, _uscirono i
-migliori lumi della nostra litteratura, e non solo in una, ma in
-tutte le facoltà_[46]. En cela, la noblesse vénitienne, qui est la
-plus ancienne de l’Europe, soit par la date de son avènement dans
-l’histoire moderne, soit par la prétention qu’affichent plusieurs de
-nos grandes familles, telles que les Justiniani, les Venier et les
-Marcello, de faire remonter leur origine jusqu’à l’empire romain, la
-noblesse vénitienne est aussi la première aristocratie du monde, parce
-qu’elle a toujours marché à la tête de la nation. Le patriciat romain,
-dans sa grandeur un peu sauvage, dédaignait toute autre illustration
-que celle des armes, de la magistrature, de la religion et de la
-parole, l’instrument de sa domination, et ce n’est guère que sous les
-empereurs qu’il se mit à pratiquer les lettres, dont il avait abandonné
-jusqu’alors la culture à des rhéteurs grecs et à des affranchis, qui
-l’amusaient comme des histrions. L’aristocratie vénitienne, qui a eu
-ses Catons, ses Régulus, ses Scipions et ses Pompées, mais qui a su
-prévenir l’éclosion des Syllas et des Césars, a toujours concilié les
-lumières de l’esprit avec la force de caractère qu’exige l’exercice
-du pouvoir, et il n’y a pas d’exemple dans l’histoire de notre patrie
-d’un barbare comme Marius parvenant aux plus hautes charges de la
-république. Les princes et les barons qui forment l’aristocratie des
-autres nations de l’Europe ne sont que des instruments de la force,
-les représentants attardés de la féodalité, déjà à moitié vaincus par
-le clergé, par les juristes et les lettrés, qui ont suivi le mouvement
-de l’esprit humain. L’aristocratie de Venise, expression toujours
-vivante des besoins de la société, ne s’est jamais laissé dépasser et a
-toujours légitimé son droit à la souveraineté par la supériorité de ses
-vertus, de ses lumières et de son dévouement à la patrie. Comme l’a dit
-Paruta, un de nos plus grands publicistes, _la nobiltà veneziana_ est
-la seule au monde dont l’élévation morale, la prudence et la sagacité
-politiques, unies aux connaissances, à l’urbanité des goûts et des
-manières, justifient ce beau titre de _nobilitas_, qui est synonyme de
-civilisation.
-
-«Mon enfant, l’expérience de la vie et l’histoire, quand vous pourrez
-la consulter avec fruit, vous apprendront que le monde a toujours
-été gouverné par des minorités. Quoi qu’on fasse, quelles que soient
-les chimères dont se bercent aujourd’hui les factieux et les faiseurs
-de systèmes, la foule, toujours absorbée par les travaux que lui
-imposent ses besoins de chaque jour, n’aura jamais assez de loisirs et
-d’indépendance d’esprit pour s’élever à la hauteur de la politique des
-États. Heureuses les nations qui renferment dans leur sein des classes
-supérieures consacrées par le temps et les services rendus! Partout
-où ces classes, plus ou moins nombreuses, plus ou moins privilégiées,
-qui représentent la tradition, c’est-à-dire la conscience des corps
-politiques, n’existent pas, la foule besoigneuse, livrée à la mobilité
-de ses instincts, est bientôt la proie d’un despote ou d’un conquérant.
-Voyez la Grèce et ses fragiles démocraties tombant sous le joug de
-Philippe, d’Alexandre et de ses successeurs, pour devenir ensuite une
-province, une sorte de hochet de la grandeur romaine! Et cette Rome
-si fière et si forte, qu’est-elle devenue, à son tour, après la chute
-de son patriciat? Elle a donné le jour à une succession de monstres
-qui ont effrayé l’humanité et soulevé contre ce colosse d’iniquités la
-justice du genre humain. Le christianisme, pour avoir adouci le fond de
-notre nature par une morale plus parfaite, n’a pu détruire les passions
-qui nous agitent et les conséquences qui en résultent. L’Église a eu
-ses Borgia; l’Italie, comme la Grèce, a eu des révolutions incessantes
-qui l’ont conduite à sa perte, et nous voyons aujourd’hui la France en
-proie à des convulsions qui menacent le repos du monde. L’Angleterre
-est, après Venise, le seul pays de l’Europe où une aristocratie forte
-préside aux destinées de la nation et lui conserve son indépendance et
-sa liberté. Je ne me fais aucune illusion sur les dangers qui menacent
-ma patrie; tu sais, abbé, qu’il y a longtemps que je suis préoccupé
-des funestes doctrines qui agitent les esprits, et dont la France est
-déjà la victime. Je dirai avec un grand citoyen qui a voulu sauver la
-république romaine contre les démocrates de son temps: _Mihi nihil
-unquam populare placuit_! Et il avait bien raison de craindre le règne
-populaire, cet éloquent défenseur du patriciat et de la liberté, deux
-choses qui sont toujours inséparables, puisqu’il devait payer de sa
-tête l’honneur d’avoir prévu et combattu l’avénement du _magnanime
-Auguste_, comme le qualifient les lâches sophistes aux gages des
-Césars. Quelle que soit l’issue de la lutte où l’esprit humain est
-engagé, la noblesse vénitienne aura fait son devoir. Si les passions
-aveugles qu’on suscite contre sa domination légitime triomphent, elle
-entraînera dans sa chute la république qu’elle a fondée, et qui, depuis
-quatorze cents ans qu’elle existe, n’a pas vu un étranger troubler
-l’eau de ses lagunes.
-
-«Dans quelques jours, ajouta le sénateur en se tournant vers Lorenzo,
-vous partirez pour Padoue. Vous y achèverez vos études et prendrez
-vos degrés universitaires, complément indispensable à l’éducation
-d’un noble vénitien. Rappelez-vous seulement que les lettres doivent
-servir d’ornement à l’esprit, de nourriture à l’âme, pour l’aider à
-supporter dignement les épreuves de la vie, mais ne jamais devenir une
-profession. Elles vous serviront à bien remplir les emplois que la
-république pourra vous confier, mais il ne convient pas qu’un homme
-destiné au commandement fasse étalage de prétentions littéraires. Vous
-pourrez écrire des rapports comme ceux de nos ambassadeurs, qui sont
-des modèles d’observation et de sagacité politique, élucider quelques
-points de droit et d’administration publique, aborder même l’histoire,
-si vos connaissances vous le permettent, ou bien vous élever à des
-considérations d’un ordre supérieur ayant pour objet la morale, la
-religion (mais non pas la théologie), ou la police des États. Toutefois
-gardez-vous des vaines spéculations dont on est si prodigue dans ce
-temps-ci; tenez-vous toujours près des faits positifs, qui sont plus
-compliqués et plus difficiles à comprendre que ne se l’imaginent les
-inventeurs de systèmes. La vie est un roman bien autrement incidenté
-que les fictions des poëtes! Puisque vous appartenez à cette minorité
-intelligente et libre contre laquelle s’élèvent tant de clameurs, ayez
-le courage d’en défendre les intérêts et d’en remplir les devoirs,
-dont le premier de tous est de se dévouer au bien de l’État. Ce que
-je fais aujourd’hui pour vous est bien moins de ma part un acte de
-générosité banal qu’un service que je crois rendre à mon pays en lui
-procurant un serviteur fidèle, plus jeune que moi. Dans tous les temps,
-l’aristocratie vénitienne a eu la sage prévoyance de réparer ses forces
-appauvries en s’infusant un sang plus généreux. Vous trouverez dans les
-annales de ma famille plus d’un exemple de pareilles adoptions, qui
-ont accru son influence dans la république. Aussi je ne saurais trop
-vous recommander d’étudier à fond l’histoire de notre pays et de vous
-pénétrer de l’esprit de la noblesse vénitienne, dont le patriotisme a
-toujours été la vertu dominante. Elle a tout subordonné au salut de
-l’État, jusqu’à la religion, comme vous pouvez vous en convaincre par
-ce proverbe, qui résume sa politique:
-
- Siamo Veneziani, e poi cristiani.»
-
-Après cette exhortation, prononcée d’une voix grave, le sénateur se
-leva et dit à Beata: «Ma fille, donnez la main au chevalier Sarti.»
-
-Étourdie par ces paroles qui semblaient sanctionner le choix de son
-cœur, Beata s’avança un peu gauchement vers Lorenzo et lui tendit
-la main avec une cordialité affectueuse accompagnée d’un sourire
-enchanteur.
-
- Addio, campagne amene,
- Dove già lieto pascolai l’agnelle!
-
-répéta l’abbé Zamaria, presque en colère.
-
-«Que chantes-tu là, l’abbé? dit le sénateur.
-
-—Je dis que la musique s’en va à tous les diables, et que je ne me
-doutais guère que depuis six ans j’élevais un diplomate.
-
-—Il cultivera la musique pour son plaisir, répondit le sénateur.
-Marcello était un grand seigneur de Venise, ce qui ne l’a pas empêché
-de devenir un compositeur de génie.» Puis le père de Beata se tourna
-vers le camériste Bernabo, qu’il venait de sonner: «Faites monter ma
-maison,» lui dit-il.
-
-Les domestiques des deux sexes ayant obéi à l’ordre qu’ils avaient
-reçu, le sénateur, prenant Lorenzo par la main, leur adressa ces
-quelques mots: «Je vous présente le chevalier Sarti, que je vous
-ordonne de considérer comme un membre de ma famille. Allez, _mon fils_,
-ajouta-t-il ensuite, les yeux fixés sur Lorenzo, car ce titre vous
-appartient désormais.»
-
-Cette scène extraordinaire, que rien n’avait annoncée, dont Lorenzo ni
-Beata ne pouvaient prévoir le dénoûment, produisit sur eux et sur tous
-les assistants la plus grande surprise. Lorenzo était comme enivré de
-ce qu’il venait d’entendre. Il interrogeait des yeux l’abbé Zamaria,
-pour savoir quel sens il devait attacher à ces dernières paroles du
-sénateur: _Allez, mon fils, car ce titre vous appartient désormais_.
-Serait-il possible que le père de Beata, ayant deviné le secret de sa
-fille, voulût approuver une alliance si disproportionnée sous tous les
-rapports? Ou bien, par ces paroles affectueuses, le sénateur n’avait-il
-entendu exprimer qu’un degré plus intime de parenté intellectuelle,
-une adoption purement politique, sans vouloir confondre la destinée
-de Lorenzo Sarti avec celle de l’une des plus illustres familles de
-Venise? Le doute était au moins permis, et Beata elle-même, au milieu
-du ravissement qu’elle venait d’éprouver, hésitait à croire que le nœud
-de sa vie pût se délier d’une manière aussi heureuse. Cependant tout
-le monde dans la maison était à peu près convaincu que Lorenzo n’était
-devenu le chevalier Sarti que pour s’élever encore plus haut dans
-l’estime et l’affection du sénateur, qui n’était pas homme à dévoiler
-brusquement le fond de sa pensée. Dès lors une plus grande liberté
-s’établit dans les relations de Lorenzo et de Beata, qui se crut au
-moins autorisée à ne pas mettre autant de réserve dans la manifestation
-de ses vrais sentiments. Le chevalier Sarti fut présenté successivement
-à tous les membres de la famille, introduit avec plus de cérémonie
-dans les maisons amies, chez les Grimani, les Dolfin et les Badoer. On
-écrivit à Cadolce, au saint oncle de Beata, et celui-ci approuva de
-tout son cœur cette ascension de son cher Lorenzo dans la hiérarchie
-sociale, qui fît aussi la joie et le bonheur de Catarina Sarti.
-
-Il y eut à la suite de celle journée, dans la vie de Lorenzo et de
-Beata, quelques heures de cette félicité suprême que doivent goûter
-les âmes qui ont franchi sans remords la rive éternelle. Tout souriait
-à leurs vœux. Ils se voyaient sans contrainte; les domestiques,
-l’abbé Zamaria, le sénateur, les amis, Dieu et les hommes, semblaient
-approuver une union si charmante. Ils allaient ensemble dans les
-cercles, aux théâtres, aux concerts, et partout ils rencontraient des
-visages joyeux qui paraissaient prendre part à la fête de leurs cœurs.
-L’idée du prochain départ de Lorenzo pour Padoue venait bien obscurcir
-un peu l’horizon qui s’ouvrait devant eux; mais l’espoir qu’après une
-absence dont on ne fixait pas la durée, ils seraient unis pour ne
-jamais se quitter, dissipait ces légers nuages et gonflait la voile
-qui les menait au bonheur entrevu. Le chevalier Grimani lui-même avait
-accueilli Lorenzo avec bonne grâce, et ne paraissait ni surpris ni
-inquiet de la nouvelle position qu’on lui avait faite dans la famille
-Zeno. Il n’était pas moins empressé auprès de Beata, et sa contenance
-ne trahissait aucun embarras.
-
-Parmi les étrangers qui affluaient alors à Venise, les uns attirés par
-le plaisir, les autres par les événements politiques qui préoccupaient
-l’Europe et particulièrement les puissances de l’Italie, on remarquait
-surtout un grand nombre d’émigrés français. La révolution de 1789,
-qui, aux yeux de quelques rares philosophes et hommes d’État comme
-Marco Zeno, était l’événement le plus considérable survenu en Europe
-depuis la réforme de Luther, ne semblait à cette foule étourdie qu’une
-fièvre passagère qui devait avoir son cours et qui s’arrêterait bientôt
-devant les remèdes énergiques qu’on se disposait à lui administrer.
-Les émigrés, pleins de confiance dans l’avenir, et qui s’attendaient
-d’un jour à l’autre à rentrer en vainqueurs dans leur pays, qu’ils
-avaient quitté comme pour un voyage d’agrément, dépensaient à Venise
-le peu d’argent qu’ils avaient encore et leurs dernières illusions.
-L’aristocratie vénitienne les avait accueillis avec empressement, et
-les lois politiques qui défendaient aux nobles de recevoir dans leurs
-palais et de fréquenter des étrangers avaient dû fléchir devant des
-intérêts de caste qui se confondaient avec ceux de l’ordre social
-menacé par les idées nouvelles. Aussi jamais Venise n’avait été plus
-gaie; jamais ses _casini_, ses théâtres, ses canaux et la place
-Saint-Marc, n’avaient retenti d’acclamations plus bruyantes, n’avaient
-caché de voluptés plus exquises et de rêves plus enivrants. Lorsque
-Beata et Lorenzo, dans la gondole du sénateur, qui les admettait
-tous deux en sa présence, comme s’il eût voulu fêter l’avénement du
-chevalier Sarti dans les hautes sphères de la vie sociale, descendaient
-le Grand-Canal par une nuit éclatante, suivis de barques chargées
-de musiciens dont les rhythmes, les mélodies et les joyeux accords
-s’exhalaient dans l’espace et les sinuosités voisines, il n’est pas
-de parole humaine qui pût exprimer la béatitude qu’ils éprouvaient.
-Lorenzo ne pouvait détourner ses yeux de ceux de Beata, dont le noble
-maintien était plus expansif désormais, et laissait entrevoir au fond
-de son âme, ainsi que dans une source pure, l’amour s’épanouissant
-comme une fleur d’espérance. O jeunesse, amour qui en féconde les
-nobles instincts, poésie qui s’en dégage et monte à l’esprit comme
-une essence généreuse, vous êtes la triple manifestation d’une seule
-et même vérité, le principe de toute inspiration et de toute grandeur
-morale! Heureux celui qui n’a point oublié les rêves de l’âge d’or!
-mille fois heureux l’homme qui, sous des cheveux blanchis, entend
-encore vibrer au fond de son cœur la voix d’un premier amour! Le
-chevalier Sarti sera toute sa vie un grand et sérieux enfant, et
-lorsqu’il rencontrera sur sa route douloureuse cette femme qu’il nomme
-Frédérique, il croira se réveiller d’un long sommeil et voir se relever
-devant lui l’image des jours fortunés!
-
-Le sénateur Zeno, qui ne s’occupait jamais de ce qui se passait
-dans l’intérieur de son palais, et qui laissait à Beata une entière
-liberté dans l’ordonnance de ses plaisirs domestiques, manifesta la
-volonté de donner un grand dîner pour lequel il fixa lui-même la
-liste des invités. Les Grimani, les Dolfin, les Badoer, les Mocenigo
-et les divers membres de sa propre famille, au nombre de soixante
-personnes, furent réunis dans une magnifique salle à manger qui
-était, après la bibliothèque, la pièce la plus remarquable du palais.
-Dessinée dans le goût somptueux de la Renaissance, elle était si
-spacieuse, qu’elle aurait pu contenir aisément deux cents convives.
-Des crédences sculptées avec un art infini, remplies d’argenterie, de
-vaisselle, des porcelaines et des cristaux les plus rares, formaient
-quatre grands panneaux d’une élévation moyenne, au-dessus desquels
-étaient rangés un grand nombre de portraits de famille. Celui du doge
-Renier Zeno, qui avait régné de 1252 à 1268, et sous le gouvernement
-duquel fut construit le premier pont du Rialto, qui était d’abord en
-bois, occupait la place d’honneur. On l’attribuait à Jean Bellini,
-qui l’aurait peint d’après une esquisse remontant au XIII^e siècle.
-C’était une figure longue, osseuse et froide, d’une expression noble et
-sévère, justifiant le jugement porté par l’histoire sur ce prince qui
-vit éclater la première guerre des Vénitiens contre les Génois: _Uomo
-molto accorto e esercitato nei maneggi della republica_ (homme avisé
-et très-entendu dans le gouvernement de la république). Sur le panneau
-opposé, en face du doge, était le portrait de Charles Zeno, le héros
-de la famille, l’un des personnages les plus curieux de l’histoire
-de Venise, qui sauva la république, en 1380, contre les Génois, qui
-assiégeaient Chiozza. Venaient ensuite des procurateurs, plusieurs
-ambassadeurs, le portrait de ce cardinal Zeno dont le tombeau occupe
-une chapelle particulière dans la basilique Saint-Marc, et celui de
-plusieurs femmes, parmi lesquelles on remarquait la mère de Beata,
-d’une beauté frappante.
-
-Lorenzo fut présenté à la compagnie par le sénateur, et chacun
-s’empressa d’accueillir le chevalier Sarti comme un membre de la
-famille Zeno, et comme un égal dans cette minorité choisie de la
-société européenne. Il y avait parmi les convives quatre émigrés
-français: un marquis de La Rochenoire, de la province du Vivarais,
-homme fier et tout imbu des préjugés de sa caste; le comte de Narbal,
-esprit éclairé et sage qui ne partageait aucune des illusions de ses
-compagnons d’infortune, et qui subissait, en gémissant, un exil qu’il
-s’était imposé par devoir; le baron de Laporte, d’un caractère aimable
-et futile, effleurant toutes choses sans pouvoir se fixer sur rien,
-aimant les arts et la petite littérature de son temps; enfin le vicomte
-de Toussaint, jeune homme d’un ridicule parfait, ignorant et hâbleur,
-bravache et poltron, qui, après s’être avisé de tournoyer autour
-de Beata, avait été renvoyé par un regard foudroyant à son blason,
-aussi équivoque que ses mœurs. Dans ce dîner, où la magnificence du
-service répondait aux habitudes fastueuses et hospitalières de la
-noblesse vénitienne, dont Marco Zeno avait tant à cœur de conserver les
-traditions, la conversation, d’abord languissante et gênée à cause de
-la présence des émigrés français, finit par se fixer sur un incident
-du jour qui préoccupait tous les esprits. La maison de l’ambassadeur
-de Venise à Paris, Alviso Pisani, venait d’être envahie par le peuple.
-L’ambassadeur avait reçu de la république l’ordre de quitter la France
-et de se rendre en Angleterre sans bruit et sans protestations, pour ne
-pas rompre les relations diplomatiques des deux pays.
-
-«C’est une lâcheté, dit François Pesaro qui était au nombre des
-convives, et dont la tête forte et le visage anguleux révélaient la
-ténacité du caractère. Ce n’est point ainsi que se seraient conduits
-nos pères avec un peuple de gueux, de _malcalzoni_.
-
-—Nos pères étaient forts et nous sommes faibles, répondit Antonio
-Cappello, dont la sagacité avait si bien apprécié la révolution de
-1789, qu’il avait vue commencer à Paris, où il était ambassadeur de
-Venise. Sa figure fine et triste trahissait les appréhensions de son
-âme sur le sort de son pays.
-
-—Nous sommes faibles parce que nous sommes irrésolus, répondit le père
-du chevalier Grimani, qui partageait les opinions de Marco Zeno sur la
-politique intérieure de la république. Le gouvernement de la seigneurie
-veut appliquer à une situation nouvelle des principes de prudence qui
-ne tromperont personne, et qui ont pu avoir leur efficacité lorsque
-les puissances de l’Europe se reconnaissaient solidaires d’une
-civilisation commune qui formait la base de leurs alliances. Ce qui
-se passe en France, les troubles qui agitent ce pays, les questions
-qu’on y soulève, les hommes audacieux qui s’y produisent et dont les
-noms étaient complétement ignorés il y a quelques années, tout cela me
-donne à penser que nous sommes à la veille d’immenses dangers qu’on ne
-surmontera qu’avec du courage et de grands sacrifices.
-
-—Tranquillisez-vous, excellence, s’écria le marquis de La Rochenoire
-d’un ton superbe, nous irons bientôt châtier les rebelles et rétablir
-la monarchie sur ses bases séculaires. Nous sauverons le roi malgré
-lui, nous remettrons le faible Louis XVI en possession de toute
-l’autorité que lui ont transmise ses aïeux, et dont il s’est laissé
-dépouiller.
-
-—Je le désire plus que je n’ose l’espérer, répliqua le comte de Narbal
-d’une voix calme. Je crois, monsieur le marquis, que vous vous faites
-illusion sur l’état de notre pays, et que, pussiez-vous réussir par la
-force à replacer la monarchie française sur ses vieux fondements, vous
-auriez encore à lutter contre les idées qui en ont amené la chute.
-
-—Mais ces idées sont l’œuvre des Jacobins, répondit le marquis avec
-emportement. En chassant à coups de cravache ce ramassis de clubistes
-et d’écrivassiers impudents, la noblesse reprendra la place qui lui
-appartient dans l’État, dont elle est le plus ferme appui.
-
-—Le marquis a raison, dit le vicomte de Toussaint de sa petite voix de
-fausset aigre, organe aussi frêle que son esprit; il faut traiter ces
-coquins comme Louis XIV a traité ces messieurs de la religion prétendue
-réformée. La noblesse française, qui est la plus illustre du monde, car
-elle a donné des rois à une partie de l’Europe et même à Venise, si je
-ne me trompe, rentrera l’épée à la main dans ce grand et beau pays de
-France qu’elle a conquis jadis par son courage.»
-
-Un moment de silence suivit cette estocade du jeune émigré, qui fit
-sourire les nobles convives et mit fort mal à l’aise le comte de Narbal.
-
-«Monsieur le vicomte voudrait-il nous dire dans quelle histoire
-particulière il a trouvé que la république de Venise avait eu besoin
-de demander à la France des chefs pour la gouverner? dit le savant
-Mocenigo avec une feinte bonhomie qui cachait autant de finesse que
-de vrai savoir. Nous étions convaincus jusqu’ici par nos annales que
-Venise, encore au berceau de sa grandeur, sut résister aussi bien à
-la domination de Charlemagne qu’à celle de son fils Pépin, roi des
-Lombards, dont elle repoussa les attaques et incendia la flotte, au
-commencement du IX^e siècle. Monsieur le vicomte a interverti les
-rôles: il a sans doute voulu dire que la république de Venise, qui
-est le premier corps politique formé en Europe depuis la chute de
-l’empire romain, a presque toujours eu de bonnes relations avec la
-couronne de France. Notre politique, qui n’a jamais été, comme chez
-vous, un caprice de prince, mais le fruit de la sagesse et de la
-nature des choses, nous a fait souvent rechercher l’alliance de la
-France, et quelquefois aussi nous a imposé le devoir de combattre son
-ambition. Puisque l’histoire vous est si familière, continua Mocenigo
-avec cette ironie froide et polie qui caractérisait la plupart des
-grands seigneurs vénitiens, vous devez avoir lu dans Villehardouin,
-votre premier historien, comment, sans le concours de notre marine,
-les puissants barons de France n’auraient pas entrepris la conquête de
-Constantinople, qu’ils n’ont pas su garder. Un autre de vos historiens,
-Philippe de Commines, a dû vous apprendre également que le gouvernement
-de Venise, dont il parle avec une admiration intelligente, n’avait pas
-voulu se laisser entraîner à la remorque d’un roi aussi aventureux que
-votre Charles VIII. Enfin, monsieur le vicomte, si Venise a consenti à
-donner une de ses filles à un membre de la maison de Lusignan, comme
-elle a sanctionné plus tard l’alliance de Bianca Cappello avec le
-grand-duc de Toscane; si elle a reçu avec éclat le roi de France Henri
-III, dont elle a inscrit le nom sur son livre d’or; si elle a échappé à
-la ligue de Cambrai, formée contre elle par le roi Louis XII, donné des
-marques de sa munificence à Louis XIV en lui envoyant un des meilleurs
-tableaux de Paul Véronèse[47]; si enfin elle a tout récemment accueilli
-un des descendants fugitifs de ce prince, vous m’accorderez que ce sont
-là des actes politiques d’une puissance qui a toujours été maîtresse
-de sa destinée, et qui n’a jamais trouvé chez la France qu’ingratitude
-et souvent même hostilité, pour prix d’une pareille conduite. Un de
-nos ambassadeurs près du roi de France Henri II, Giovanni Soranzo,
-terminait une de ses dépêches par ces paroles dont les événements qui
-s’accomplissent aujourd’hui dans votre patrie, monsieur le vicomte,
-justifient la justesse: _È il proprio del Francese il pensar poco_.
-
-—Vous êtes cruel, monsieur, et vous profitez de vos avantages en
-politique plus habile que généreux, dit le comte de Narbal en souriant.
-Toutefois permettez-moi de vous dire que ce qui se passe actuellement
-dans mon pays est bien moins une révolution locale, comme celles qui
-ont eu lieu depuis l’origine de la monarchie, qu’une évolution de
-l’esprit humain qui pourrait bien intéresser toutes les puissances
-de l’Europe. Ce n’est ni Voltaire ni Rousseau, comme le croient tant
-d’imbéciles, qui ont amené la crise formidable où nous sommes engagés,
-et dont je n’espère pas voir la fin. Ces deux grands philosophes n’ont
-été que les instruments du destin, ou, si vous aimez mieux, de la
-logique des idées. N’est-ce pas ainsi que, dans les arts et dans les
-lettres, lorsqu’une révolution est imminente dans les goûts du public,
-il se présente toujours un grand artiste pour l’accomplir?
-
-—C’est parfait, s’écria l’abbé Zamaria, et cela est vrai surtout de
-l’art musical, dont l’histoire de Venise offre plus d’un exemple.
-
-—Est-ce que Venise possède une musique particulière? dit M. de Laporte
-en s’adressant à l’abbé Zamaria.
-
-—Comment, si Venise possède une musique particulière! répondit l’abbé
-avec étonnement. Je pourrais vous répondre comme ce prêtre égyptien
-à je ne sais plus quel philosophe grec: «Vous autres Français, vous
-êtes toujours jeunes, parce que vous ignorez tout ce qui se passe
-hors de votre pays et de votre génération. Vivant au jour le jour,
-tout vous étonne, tout zéphyr vous agite.» Sans vouloir vous rappeler
-que les poëtes, les peintres et les architectes italiens ont été vos
-instituteurs, qu’il me suffise de vous apprendre que les premiers
-opéras italiens qui ont été représentés à la cour de France pendant
-la minorité de Louis XIV étaient d’un compositeur vénitien, François
-Cavalli, dont vous pouvez voir le tombeau dans l’église de _San
-Geminiano_, où se trouve aussi celui de Lotti.
-
-—Je vous demande, monsieur l’abbé, répliqua M. de Laporte, qui était
-après tout un homme d’esprit, si la musique vénitienne se distingue
-fortement de la musique italienne proprement dite.
-
-—Ah! ceci est différent, répondit l’abbé. La question est même
-très-subtile, et ce n’est pas la première fois qu’on me l’adresse.
-Pour y répondre convenablement, il me faudrait entrer dans des détails
-qui seraient ici hors de propos. Ce que je puis vous affirmer, c’est
-que le génie vénitien n’a pas plus failli à l’art musical qu’à aucune
-manifestation du beau.
-
-—Il serait cependant intéressant de connaître, dit Girolamo Dolfin,
-dilettante distingué, en quoi nos illustres compositeurs Galuppi,
-Marcello, Lotti, Caldara et Cavalli, se distinguent des autres
-musiciens de l’Italie, et surtout des maîtres de l’école napolitaine.
-
-—Signor Girolamo, répondit l’abbé, le sujet est plus difficile à
-traiter que vous ne le supposez. On ne peut parler convenablement de
-la musique vénitienne sans toucher à l’histoire fort embrouillée de la
-musique moderne.
-
-—Si cela intéresse la gloire de notre pays, dit le sénateur Zeno, nous
-t’écouterions avec plaisir.
-
-—On ne sait presque rien d’un art qu’a illustré Benedetto Marcello,
-remarqua le chevalier Grimani.
-
-—Si Vos Excellences le désirent, répondit l’abbé, j’essayerai de fixer
-quelques idées; mais j’avertis la noble compagnie que, pour raconter
-les vicissitudes de l’art musical à Venise, qui ne sont pas sans avoir
-beaucoup d’analogie avec celles qu’a subies notre école de peinture, et
-qui se rattachent plus qu’on ne croit aux péripéties de la civilisation
-italienne, j’ai besoin de quelques jours de recueillement et de
-beaucoup d’indulgence.
-
-—Nous t’accordons tout ce que tu demandes, répondit le père de Beata.
-Je ne suis pas fâché que tu prouves devant ces nobles étrangers
-qu’aucune branche des connaissances humaines n’a été négligée dans
-notre patrie.
-
-—Oh! ce sera charmant, dit la belle Badoer, et je retiens ma place
-d’avance.
-
-—Nous la retenons tous,» répondit le comte de Narbal.
-
-Le dîner s’acheva au milieu d’une causerie bruyante, traversée de
-courants divers qui laissaient à chaque convive la liberté de choisir
-l’interlocuteur préféré. Lorenzo, qui se trouvait à côté du comte de
-Narbal, se sentit attiré vers cet esprit sage et ferme qui, avec plus
-d’expérience que ne pouvait en avoir le jeune Vénitien, avait exprimé
-des sentiments politiques assez en accord avec les aspirations de ce
-caractère passionné, dont l’amour enchaînait les instincts.
-
-Le bruit se répandit bientôt à Venise qu’une brillante _conversazione_
-devait avoir lieu au palais Zeno. On disait que l’abbé Zamaria,
-provoqué par les railleries de quelques émigrés français, avait
-pris l’engagement de prouver que Venise avait eu des institutions
-musicales qui ne le cédaient en rien à celles des autres États de
-l’Italie. L’esprit et le savoir de l’abbé, la nature du sujet qu’il
-avait à traiter, excitèrent au plus haut degré la curiosité publique.
-Tout le monde voulut assister à une réunion qui avait pour objet de
-glorifier le sentiment national, d’autant plus vivace qu’on avait
-conscience de la situation périlleuse où se trouvait la république.
-Les invitations furent très-nombreuses, et jamais on ne vit dans un
-palais de Venise une réunion plus imposante, composée d’éléments
-aussi divers. Indépendamment des convives qui avaient inspiré l’idée
-de cette fête, on y avait admis tous les étrangers de distinction,
-les familles illustres, les poëtes, les savants, les artistes et les
-beaux esprits qui remplissaient alors cette ville, centre lumineux des
-plus étourdissantes folies. Bertoni, Furlanetto, l’abbé Sabbattini,
-maître de chapelle à Saint-Antoine de Padoue, où il avait succédé au
-P. Valotti; Guadagni, Pacchiarotti s’y trouvaient, ainsi que Canova,
-Gritti, Buratti, Gozzi, et Alfieri, arrivé à Venise depuis quelques
-jours. La Vicentina avait trouvé le moyen de se faire inviter aussi
-par l’abbé Zamaria avec Grotto et Zustiniani. Le départ de Lorenzo fut
-retardé et remis après la fête, qui semblait avoir été organisée tout
-exprès pour mettre le comble à la félicité des deux amants.
-
-
-
-
-VII
-
-LA MUSIQUE DE VENISE.
-
-
-Rien n’était changé dans la situation des deux amants. Depuis que
-le sénateur Zeno avait reconnu Lorenzo comme un membre de sa propre
-famille, sans trop spécifier le caractère de cette adoption inattendue,
-le chevalier Sarti était devenu aux yeux de tout le monde une sorte
-de personnage qui n’en était encore qu’aux premières faveurs de
-sa fortune. Aussi Lorenzo et Beata se voyaient-ils presque sans
-contrainte, et savouraient ces délices de l’espérance, qui valent
-souvent mieux que la possession du bonheur entrevu. Sans avoir échangé
-entre eux aucune parole significative, ils s’entendaient et n’osaient
-interrompre ce silence éloquent qu’impose le véritable amour. La
-veille du jour où devait avoir lieu la grande réunion qui forme le
-sujet de ce chapitre, Beata et Lorenzo avaient dîné ensemble chez
-les Grimani avec Hélène Badoer. Le soir, ils allèrent au théâtre
-San-Samuel avec le sénateur Zeno et le chevalier Grimani. On donnait
-une de ces pièces de la vieille comédie italienne, où l’imagination
-féerique de l’Orient se combinait avec la peinture des sentiments.
-Ce genre tout particulier, dans lequel l’improvisation du comédien
-joue un rôle non moins important que celle du virtuose dans les opéras
-italiens de la même époque, avait résisté à la réforme de Goldoni,
-et conservait toujours un grand attrait pour le public vénitien. La
-pièce était intitulée: _Lesbina o la Principessa innamorata_, «Lesbine
-ou la princesse amoureuse,» et la scène se passait dans un temps
-et dans un pays inconnus des historiens et des géographes. C’était
-l’œuvre d’un imitateur de Charles Gozzi, dont les _fiabe_ charmantes
-étaient aussi puisées à la grande source des légendes populaires.
-Lesbina, fille unique d’un roi puissant, s’était éprise d’amour pour
-Leandro, chevalier accompli, mais pauvre, qui servait dans les gardes
-de son père. Lorsque les gardes du roi Pamphile, précédés de joyeuses
-fanfares, passaient à l’heure de midi devant le palais, la princesse
-était toujours accoudée au balcon de marbre pour voir Leandro, dont le
-bel uniforme et l’aigrette d’or qui se balançait sur sa tête l’avaient
-séduite plus encore que sa bravoure éprouvée.
-
-Un jour, Lesbina laissa tomber de son balcon un bouquet des fleurs
-les plus rares, que Leandro s’empressa de ramasser et de porter à la
-princesse. Celle-ci détacha une fleur de ce bouquet, et l’offrit au
-chevalier courtois en lui disant: «Conservez-la en souvenir de moi
-et de ce jour fortuné, où nos cœurs se sont entendus. Tant que vous
-resterez fidèle à ce souvenir, la fleur que je vous donne gardera sa
-fraîcheur, mais elle se flétrira aussitôt que vous m’aurez oubliée,
-ou que vous changerez de sentiment.» Leandro partit bientôt pour la
-guerre lointaine. Il vit des cieux nouveaux et des princesses plus
-jeunes et plus belles que ne l’était Lesbina. Son cœur ambitieux, et
-fragile aux séductions de la volupté, s’oublia; il fut infidèle, et
-la fleur perdit son éclat printanier. Lesbina attendait le retour
-de son cher Leandro. Des mois et des années s’étaient écoulés depuis
-son départ, sans qu’on eût reçu de ses nouvelles. Toujours accoudée
-au balcon de marbre, elle plongeait son regard dans l’horizon d’azur,
-et demandait aux passants d’une voix plaintive: «Ne voyez-vous rien
-venir? n’apercevez-vous pas au loin, dans un tourbillon lumineux, un
-beau cavalier portant une aigrette d’or?—Non, non, répondaient les
-passants: on ne voit que l’espace infini, on n’entend que le bruit du
-jour qui expire.» Enfin, perdant l’espérance de revoir jamais celui qui
-avait emporté son cœur, Lesbina dut se résoudre à épouser l’homme que
-lui avait choisi son père. Le jour des noces arrivé, le palais du roi
-se remplit de chants joyeux: seule, la princesse Lesbina était triste
-et taciturne au milieu de la foule empressée; elle regardait autour
-d’elle, et semblait attendre qu’un inconnu vînt interrompre la fête et
-empêcher le sacrifice. Le soir, pendant que toute la cour dansait aux
-sons d’une musique enivrante, Lesbina descendit dans le parc pour y
-soulager son cœur; elle aperçut, sur un arbre qui était à sa portée, un
-bel oiseau au plumage d’or qui tenait une fleur toute semblable à celle
-que Leandro avait emportée à la guerre. Lesbina voulut prendre l’oiseau
-mystérieux, qui s’enfuit devant elle, et qu’elle poursuivit d’arbre en
-arbre jusqu’au bout du parc, puis au delà du royaume de son père et
-jusqu’au bout du monde, qu’elle parcourut ainsi sans s’en apercevoir.
-Arrivée aux confins de la terre, l’oiseau d’or disparut devant ses
-yeux. Ne pouvant plus retourner sur ses pas, la princesse continua son
-voyage douloureux à travers les astres qui remplissent l’immensité des
-cieux. Frappant à la porte de chaque planète, elle demandait d’une
-voix pleine d’anxiété: «Avez-vous vu passer un oiseau au plumage d’or,
-portant une fleur?—Oui, lui répondait-on; mais il s’est envolé vers
-d’autres climats!» Poussée par la force invincible du sentiment, la
-princesse traversa les mondes innombrables, faisant la même question
-et recevant toujours la même réponse: «Il s’est envolé vers d’autres
-climats!» Elle parvint ainsi jusqu’aux portes du paradis, où l’ange qui
-en gardait l’entrée lui répondit enfin: «L’oiseau que tu cherches et
-que tu poursuis, ô belle enfant, n’a jamais existé. C’est une vision,
-une chimère de ton cœur; mais la foi que tu as eue dans la constance
-de Leandro, dont l’oiseau mystérieux représente le génie, t’a donné la
-force de t’élever jusqu’à ce séjour bienheureux, qui seul renferme des
-fleurs et des amours éternelles.»
-
-Cette légende, entremêlée de lazzis populaires, traversée par les
-quatre masques de la comédie italienne, renfermait des scènes
-intéressantes qui avaient affecté Beata. Elle revint toute triste au
-palais, et c’est l’âme remplie de douloureux pressentiments, que la
-fille du sénateur assista à la grande soirée qui précéda le départ
-de Lorenzo, et où l’abbé Zamaria va raconter les vicissitudes de la
-musique de Venise.
-
-De toutes les villes qui se sont élevées dans le monde par la volonté
-d’un conquérant ou par un caprice de la fortune, Venise est la plus
-extraordinaire. Née comme une fleur sur des rochers déserts, au fond
-d’un golfe tout rempli de souvenirs mythologiques, elle s’y est
-développée sous la double influence de la nécessité et d’un rayon de la
-civilisation grecque, qui s’était fixée sur ces rivages hospitaliers.
-Après avoir lutté contre les premières difficultés, après avoir hésité
-pendant quatre cents ans sur le choix du lieu qui devait être le siége
-définitif de la colonie naissante, abandonnant tour à tour Héraclée et
-Malamocco, dont on avait reconnu les inconvénients, la république vit
-son neuvième doge, Ange Partecipatio, fixer les destinées de Venise
-sur un groupe de soixante petites îles, et faire construire, en 810,
-sur la plus grande de toutes, le Rialto, un palais princier au même
-emplacement qu’il occupe aujourd’hui. Telle fut l’origine modeste de
-cette ville merveilleuse dont la grandeur inespérée s’explique par la
-fatalité des circonstances qui la condamnaient à subjuguer ses voisins
-pour sauvegarder son indépendance. Aussi, dès la fin du X^e siècle,
-Venise avait purgé l’Adriatique des pirates qui l’infestaient, conquis
-la Dalmatie, et pris possession de ce golfe qui lui appartenait par
-le droit que donne la force qui protége et civilise. Au XI^e siècle,
-elle suivit le grand mouvement des croisades, comme une puissance
-politique qui se sert des sentiments religieux sans s’y abandonner
-entièrement; elle établit des comptoirs dans tout l’Orient, et prit
-une bonne part des dépouilles de l’empire grec. Forte alors de ses
-colonies lointaines, de ses richesses et de ses institutions, qui
-avaient suivi les transformations de sa fortune, la république tourna
-son ambition vers la terre ferme, et devint à la fin du XIV^e siècle
-un des premiers États de l’Italie. Se mêlant aux intérêts compliqués
-de la Péninsule, elle sut résister à la papauté, dont elle repoussa
-toujours les prétentions temporelles, combina des alliances avec les
-grandes puissances de l’Europe qui se disputaient la possession de
-ce beau pays, servit de barrière à la chrétienté contre la barbarie
-des Turcs, gagna la bataille de Lépante, et atteignit un si haut
-degré de prospérité matérielle et de grandeur morale, qu’elle excita
-l’admiration des plus nobles esprits et la jalousie des puissances
-rivales, dont Machiavel s’est fait l’interprète[48]. Il ne fallut rien
-moins qu’une révolution dans es connaissances de l’esprit humain, la
-découverte du cap de Bonne-Espérance et celle d’un monde nouveau,
-pour affaiblir cette fière république de patriciens, qu’une autre
-révolution plus formidable encore, celle de 1789, devait effacer de la
-liste des nations. Entre ces deux époques, dont l’une ouvre l’ère de
-la Renaissance et l’autre ferme le XVIII^e siècle, il s’écoule quatre
-cents ans, pendant lesquels Venise, sans se faire illusion sur la
-gravité des événements qui changent l’économie de l’Europe[49], déploie
-toutes les magnificences de son génie industrieux, cache sa décadence
-politique et commerciale sous un luxe de fêtes et de chefs-d’œuvre
-incomparables, et se meurt lentement, le sourire sur les lèvres, pour
-nous servir du mot de Salvien sur l’empire romain: _Moritur et ridet_.
-
-Deux influences se font remarquer dans la civilisation de Venise et
-partagent son histoire en deux grandes époques, qui lui donnent une
-physionomie particulière: l’influence de l’Orient, avec lequel elle
-se trouve tout d’abord en contact et qui se prolonge jusqu’au XIV^e
-siècle, alors qu’elle devient une puissance territoriale; celle
-de l’Occident, dont l’esprit et le goût la pénètrent sensiblement
-du XV^e au XVII^e siècle, et produisent l’âge d’or qu’on appelle
-la Renaissance. Touchant à la Grèce par sa position géographique,
-Venise lui emprunte sa légende héroïque, et se rattache à son passé
-glorieux par la poésie, par la religion, par l’art, la science et les
-intérêts. Non-seulement les monuments publics, tels que la basilique de
-Saint-Marc, le palais ducal et ceux de plusieurs grandes familles qui
-ont été construits avant le XV^e siècle, témoignent de la prépondérance
-du goût oriental aussi bien dans le style de l’ensemble que dans les
-détails de l’ornementation; les institutions, les mœurs, les costumes,
-et jusqu’à la langue, prouvent encore que Venise est fille de la
-Grèce antique et chrétienne, dont elle s’est approprié les dépouilles
-et le génie[50]. Dès le VI^e siècle, une colonie d’artistes grecs
-viennent orner de mosaïques les églises de Grado et de Torcello; une
-autre colonie, plus nombreuse, est appelée à la fin du XI^e siècle
-par le doge Selva pour embellir l’église qui avait été élevée à la
-fin du IX^e siècle au patron de la république, d’après un décret qui
-ordonnait de bâtir un temple qui n’eût pas son pareil au monde, _un
-tempio senza uguale al mondo_. La conquête de Constantinople par les
-croisés en 1204, la prise de cette même ville par les Turcs en 1453,
-la possession de la Morée, l’acquisition de l’île de Chypre, ont
-maintenu entre la Grèce et la reine de l’Adriatique une filiation
-historique, intellectuelle et morale, que Venise se plaisait à faire
-remonter jusqu’à la grande catastrophe des temps héroïques, la chute de
-Troie[51].
-
-En fixant le siége de sa puissance politique en Italie, le
-christianisme n’avait jamais pu en extirper compléte l’esprit de
-la civilisation qu’il venait de renverser. La langue latine, en
-devenant pour la seconde fois la langue catholique par excellence,
-avait perpétué au sein de l’Église les souvenirs, les arts et presque
-tous les éléments du vieux monde qu’on avait détruit. Les peuples
-du Nord qui s’établirent successivement sur ce sol fatigué par tant
-de vicissitudes historiques subirent l’ascendant moral des vaincus,
-et, loin de vouloir transformer à leur image le pays qu’ils avaient
-conquis, ils se firent les conservateurs jaloux des débris de l’empire
-romain. Telle fut la mission de Théodoric, et surtout de Charlemagne,
-qui essaya naïvement de reconstituer l’empire des Césars au sein du
-catholicisme. Aussi le moyen âge n’eut-il pas en Italie ce caractère
-étrange de brusque solution avec le passé qu’il offrit dans le reste
-de l’Europe. La société nouvelle ne rompit jamais ouvertement avec
-le paganisme, dont elle s’était approprié les traditions sans en
-méconnaître le bienfait. Les deux plus grands génies de l’Italie
-catholique, saint Thomas d’Aquin et Dante, expriment admirablement
-cette alliance des deux civilisations, dont l’une se reconnaît fille
-de l’autre. Si le maître de la scolastique s’appuie de l’autorité
-d’Aristote pour éclaircir les mystères de la foi, Dante n’ose
-s’aventurer dans la cité nouvelle sans être guidé par le doux Virgile:
-
- Che spande di parlar si largo fiume.
-
-Quatre grands événements qui se succèdent dans l’espace de cinquante
-ans marquent la fin de ce moyen âge ténébreux, _caliginoso_, comme le
-qualifie un poëte du temps, et préparent l’éclosion de la Renaissance,
-dont le nom indique si bien le caractère. L’invention de l’imprimerie
-en 1450, qui arme l’esprit humain du levier que rêvait Archimède; la
-prise de Constantinople par les Turcs en 1453, qui répand en Europe
-les débris féconds de la civilisation grecque; la découverte de
-l’Amérique en 1492, qui recule les limites de l’univers, et la réforme
-de Luther en 1517, qui introduit pour la seconde fois dans le monde
-catholique romain le principe de liberté qui finira par le dévorer;
-ces événements, qui semblent indépendants les uns des autres, sont
-la révélation d’un besoin de curiosité qui travaille les générations
-nouvelles, et que l’autorité ne peut plus satisfaire.
-
-Le mouvement de la Renaissance, qui commence en Italie au XV^e siècle
-et se prolonge jusqu’à la fin du XVI^e, se caractérise par deux
-tendances opposées, qui ont pour résultat l’émancipation de l’esprit
-humain et le réveil de la société séculière. Si dans les arts et dans
-les lettres on s’efforce d’imiter l’antiquité, dont on a retrouvé les
-chefs-d’œuvre immortels, et de ressaisir les traditions d’un idéal
-qu’on ne dépassera pas, dans les sciences et dans la philosophie, qui
-les résume toutes, on secoue le joug du passé, on repousse l’autorité
-de Platon, d’Aristote, et celle de la scolastique, pour se livrer à
-l’étude de la nature. On vit alors un spectacle unique. Un souffle
-de vie nouvelle circule dans le monde et transforme, comme par
-enchantement, la vieille société féodale. Les murs cyclopéens et les
-donjons du moyen âge s’écroulent sous le marteau des démolisseurs, les
-villes changent d’aspect et deviennent aussi riantes qu’elles avaient
-été étroites et sombres. Les formes maigres, confuses et pointues de
-l’architecture barbare se dénouent en lignes harmonieuses, et les
-temples gothiques, qui semblaient n’avoir été construits que pour y
-invoquer la mort, et où la lumière ne pénétrait qu’à regret comme la
-joie dans le cœur des pénitents, font place à des églises spacieuses et
-sereines, où la prière circule librement et s’exhale comme un encens
-de poésie pour bénir et glorifier la Providence, qui a comblé l’homme
-de bienfaits. Les images traditionnelles des personnages divins,
-où l’inexpérience de l’ouvrier a été qualifiée de pieuse naïveté,
-dépouillent leurs formes béates et niaises pour revêtir, sous la
-main de l’artiste inspiré, celles de la belle humanité, transfigurée
-par un goût et un sentiment supérieurs. Les statues endormies depuis
-si longtemps dans leurs froides niches se réveillent, elles ouvrent
-enfin les yeux à la lumière, elles se remuent, elles respirent, et
-le symbole muet et sourd de la tradition devient un être vivant qui
-nous voit, nous entend, s’intéresse à nos joies et à nos misères.
-Des palais magnifiques, des costumes somptueux, le culte du plaisir
-et de la jeunesse, des spectacles nouveaux, la grâce du langage et
-des manières, le goût de la sociabilité élégante, l’art pénétrant
-partout et donnant à toutes choses le mouvement et la vie, tels furent
-les premiers résultats de ce grand réveil de la fantaisie humaine.
-L’antiquité fut évoquée, les divinités charmantes du polythéisme
-retrouvèrent de nombreux adorateurs, et, joyeuses de cette restauration
-inespérée de leur empire, elles descendirent sur la terre pour se
-mêler à ces _brigate_ de poëtes, d’artistes et de beaux esprits, qui
-allaient chantant par les carrefours et au penchant des collines le
-plaisir de vivre et les belles passions du cœur humain. Les femmes, qui
-sont toujours la manifestation la plus vraie de la sociabilité d’une
-époque, secouèrent les cendres de la pénitence, brisèrent l’enveloppe
-austère dont les avait entourées l’ascétisme du moyen âge, et, sortant
-de leurs alvéoles monastiques, elles se mirent à voleter sur la terre
-fleurie, à cultiver les arts, les lettres et même les sciences les
-plus abstraites, comme pour donner un témoignage irrécusable de leurs
-aptitudes diverses et de leur droit à l’émancipation[52]. Il n’est pas
-jusqu’aux courtisanes qui n’aient reçu le pardon de l’Église pour avoir
-mêlé aux philtres de la séduction l’amour de la poésie[53]. Dans une
-édition de _canzoni à ballo_, publiée à Florence en 1568, on voyait
-une gravure en bois qui représentait douze femmes dansant et chantant
-devant le palais des Médicis. On ne saurait mieux peindre cette
-résurrection à la vie séculière qui caractérise la Renaissance, et qui
-faisait dire à un contemporain, l’Allemand Ulrich de Hütten, ébloui
-d’un tel spectacle: «O siècle! les études fleurissent, les esprits se
-réveillent; c’est une joie que de vivre!»
-
-Oui, ce devait être une joie que de vivre au milieu de cette foule
-de grands hommes qui remplissaient l’Italie des miracles de leur
-génie, d’être le contemporain de Léonard de Vinci, de Raphaël, de
-Michel-Ange, du Corrége, de l’Arioste, du Tasse, de Machiavel, de
-Laurent de Médicis, de Léon X, de voir s’élever _Santa Maria dei
-Fiori_ à Florence, Saint-Pierre à Rome, d’admirer pour la première
-fois _la Transfiguration_, _le Jugement dernier_, _le Moïse_, _la
-Cène_ de Léonard, l’_Orlando innamorato_, _la Jérusalem délivrée_, et
-toutes ces merveilles d’une civilisation où le goût et les formes
-plastiques de l’antiquité s’allient au spiritualisme chrétien. Dans ce
-concert magnifique de la vie nouvelle, pendant que les architectes,
-les peintres, les sculpteurs et les poëtes s’inspiraient à la fois
-des monuments du passé, dont ils imitaient les beautés éternelles, et
-de l’étude de la nature, les philosophes, tels que Telesio, Giordano
-Bruno, Campanella, rompaient avec l’autorité, imaginaient des cités
-idéales, des utopies divines, et préparaient l’avénement des Képler,
-des Newton, des Galilée, de Bacon et de Descartes, ces maîtres de la
-science positive qui gouverne aujourd’hui le monde.
-
-Arrivée plus tard que les autres puissances de l’Italie sur ce champ de
-bataille de la civilisation nouvelle, Venise, qui avait été bénie par
-Pétrarque et consacrée reine de l’esprit par le cardinal Bessarion, qui
-lui légua aussi ses manuscrits en 1468, Venise, au milieu d’une ligue
-périlleuse, celle de Cambrai, qui faillit compromettre son existence
-politique, se fit une large place au soleil de la Renaissance et y
-développa les propriétés de son génie. Tous ces palais magnifiques qui
-ornent les deux rives du Grand-Canal s’élevèrent alors par enchantement
-sous la main de ses grands architectes, Palladio, Sanmicheli, Scamozzi,
-Antonio Daponte, fra Giocondo, et furent ornés de chefs-d’œuvre par les
-Belin, qui donnent la main à l’école byzantine, par Giorgione, Titien,
-Tintoretto, Paul Véronèse, coloristes incomparables, peintres de la
-grâce, de la vie fastueuse et sans douleurs. Glorifiée, transfigurée
-par ses artistes, ses poëtes, ses philosophes et ses grands hommes
-d’État, Venise renaît plus charmante et plus belle, et devient un
-séjour de délices, une merveille de l’histoire, quelque chose qui
-ressemble à un conte de fée réalisé sur la terre par un peuple qui eut
-le sens politique des Romains, le goût et l’atticisme qui distinguaient
-les Grecs.
-
-Écoutons maintenant l’abbé Zamaria, pour savoir quel rôle a joué l’art
-musical dans la civilisation de Venise et le grand mouvement de la
-Renaissance.
-
- * * * * *
-
-«_Signori_, dit-il du haut d’une estrade qu’on avait dressée dans la
-bibliothèque du palais Zeno, et devant une assemblée où se trouvait
-tout ce que Venise renfermait alors de personnes illustres et
-distinguées, savez-vous quel est l’inventeur de la musique? C’est le
-Créateur du ciel et de la terre, celui qui dit à la mer: _Nec plus
-ultra!_ qui fit l’homme à son image, et lui imposa la nécessité de
-vivre au milieu de certains éléments dont le premier de tous est l’air
-qu’il respire. Cet agent indispensable de la vie est aussi la source
-de la sonorité, qu’il produit par ses vibrations infinies, comme la
-lumière qui nous éclaire est l’agent de la couleur. L’acoustique et
-l’optique sont deux sciences qui ont pour objet l’étude des phénomènes
-de l’audition et de la vision, unis entre eux par de si nombreuses
-analogies.
-
-«Dans l’échelle immense des bruits qui remplissent la nature, depuis
-le murmure des ruisseaux jusqu’à l’éclat de la foudre, l’oreille ne
-distingue qu’un certain nombre de sons ayant le caractère musical. Un
-son possède le caractère musical lorsque l’oreille peut en apprécier
-l’intensité et le classer dans une série où il soit facile de le
-reconnaître et de ne pas le confondre avec un autre son qui le précède
-ou le suit. Les savants se sont amusés à soumettre au calcul ces
-appréciations instinctives de notre organe, et ils ont pu fixer les
-deux limites extrêmes de l’échelle musicale, le son le plus grave et
-le plus aigu que nous puissions percevoir distinctement; mais, entre
-ces deux pôles de l’échelle musicale, soit qu’on remonte du son le plus
-grave jusqu’au plus aigu, ou qu’on descende du plus aigu jusqu’à celui
-que produit un tuyau d’orgue de trente-deux pieds, existe-t-il un point
-d’arrêt qui oriente l’oreille, comme l’œil qui regarde un paysage pour
-la première fois est forcé de choisir un point de repère pour ne point
-s’égarer dans la multitude des objets qui le frappent? Oui, sans doute,
-et cette division de l’étendue sonore, que l’homme n’a pas plus créée
-qu’il n’a créé les sons et les couleurs, c’est l’_octave_, portion de
-l’échelle renfermée entre deux notes dont l’une est la reproduction de
-l’autre. Cette unité donnée par la nature, dont chaque degré est le
-produit d’un nombre plus ou moins considérable de vibrations, s’appelle
-vulgairement la _gamme_.
-
-«Il se présente ici une question très-importante, qui a préoccupé
-les théoriciens de tous les temps, et qui reste encore aujourd’hui
-un sujet de controverse. L’espace parcouru entre un son quelconque
-de la série musicale et celui qui en reproduit la sensation, cette
-_consonnance_ de l’octave donnée par la nature, et que l’oreille ne
-peut franchir sans être forcée de recommencer le même voyage jusqu’à
-la dernière limite des sons appréciables, la trouve-t-on constituée
-dans la musique primitive des peuples dont il nous reste des
-monuments? La réponse n’est pas aussi facile à faire qu’on pourrait
-le croire d’abord. Non-seulement il est rare de trouver dans la
-musique primitive des différents peuples l’espace renfermé entre les
-limites de l’octave parcourue d’un bout à l’autre, de telle manière
-que l’oreille perçoive et conserve cette unité d’impression que nous
-appelons le _ton_ ou _tonalité_, mais les degrés même qui remplissent
-cet espace infranchissable de l’octave varient souvent et de nombre
-et de grandeur. Vous avez sans doute entendu dire que les Arabes,
-les Égyptiens, les Indiens, les Chinois, ne possédaient pas la même
-série de sons que nous autres peuples européens; qu’ils avaient des
-intervalles plus petits ou plus grands que ceux que nous admettons
-dans notre gamme diatonique. Comment expliquer ce fait d’observation,
-qu’il est difficile de révoquer en doute? Puisque l’homme a toujours
-été constitué de même, qu’il possède partout les mêmes organes et
-qu’il vit au milieu des mêmes éléments, il devrait subir les mêmes
-modifications et exprimer les mêmes sensations. Je le répète, l’homme
-n’a pas plus créé le son qu’il n’a créé la couleur; notre oreille
-perçoit la sonorité comme notre œil perçoit la lumière, et les sept
-couleurs du prisme solaire nous sont données par la nature, comme les
-sept notes de la gamme qui constituent l’unité de l’octave. D’où vient
-cependant la variété d’émotions, de systèmes et d’écoles qui nous
-frappe dans l’histoire des peuples? De la même cause qui a produit la
-variété des langues, qui toutes peuvent se réduire à un petit nombre
-de sons radicaux ou primitifs diversement combinés: cette cause, c’est
-la liberté de l’âme. Nous retrouvons ici ce dualisme de notre nature,
-composée de corps et d’esprit, de besoins impérieux et d’aspirations
-infinies, de faiblesse et de grandeur, de providence et de liberté.
-Nous ne pouvons créer un fétu, et nous transformons le monde à notre
-image; il nous est impossible de produire un son ni une couleur, mais
-nous faisons un Raphaël ou un Palestrina, un Titien ou un Marcello.
-
-—Admirablement dit, s’écria le sénateur Zeno; tu es toujours éloquent,
-cher abbé, quand tu parles de musique.
-
-—Sans vouloir trop insister sur ce phénomène curieux de la variété
-des échelles musicales, qui toutes peuvent être facilement ramenées au
-type de notre gamme diatonique, voici comment je m’explique ce fait,
-qui a si fort embarrassé les historiens de la musique.
-
-«La musique, comme nous la comprenons de nos jours, est un art
-complexe qui est le résultat de trois éléments: mélodie, rhythme,
-harmonie. Bien que ces trois éléments soient dans la nature, et
-qu’ils s’offrent à nous presque simultanément dans une sensation
-confuse, nous ne les percevons toutefois que l’un après l’autre, et,
-historiquement parlant, la mélodie est le premier fait qui nous frappe
-et nous saisit. La mélodie est une succession de sons quelconques qui
-forment un chant compréhensible à notre oreille. Le rhythme, c’est
-le mouvement qui traverse nécessairement la mélodie et lui donne un
-caractère, ce qui a fait dire à Martianus Capella, un compilateur du
-V^e siècle de notre ère, que la mélodie c’est la femme, et le rhythme
-l’homme qui la féconde. L’harmonie résulte de plusieurs sons entendus
-ensemble, et qui produisent ce que nous appelons un _accord_. Comme
-succession mélodique, il peut exister un nombre plus ou moins grand
-de combinaisons provenant d’un caprice de l’oreille, d’une nuance de
-sentiment, ou d’une flexion particulière de l’organe dans un milieu
-donné; mais aussitôt que l’harmonie intervient à l’état d’accords non
-pas isolés, mais enchaînés l’un à l’autre par l’affinité des sons
-qu’ils renferment et qui s’appellent, selon la belle expression d’un
-Père de l’Église, cette harmonie impose à la série mélodique un ordre
-nécessaire qui, de modification en modification, la ramène au type
-de notre gamme diatonique. Voilà en quelques mots l’histoire de la
-musique, dont la période de première maturité se caractérise par la
-formation de la gamme dans les limites de l’octave et sous la pression
-de l’harmonie, qui lui impose ses lois de régularité. Les différentes
-échelles musicales ne seraient alors que des formes mélodiques
-plus ou moins originales ou ingénieuses, des espèces de dialectes
-remplis de nuances, d’exceptions et de subtilités, qui finissent
-par disparaître devant la langue régulière qui les absorbe dans son
-unité savante, comme la langue toscane s’est formée des différents
-dialectes qui se parlaient en Italie, et dont elle a dû repousser les
-nombreux idiotismes. Cette opération mystérieuse de l’instinct, qui
-va de la sensation confuse et complexe à la multiplicité des aperçus
-pour aboutir à l’unité savante, c’est la loi de notre développement
-intellectuel qui se manifeste dans toutes nos connaissances, et surtout
-dans la formation des langues littéraires.
-
-«Aussi n’est-ce pas sans raison que j’ai comparé les différentes
-échelles musicales qui ont pu exister, ou qui existent encore chez des
-peuples restés en dehors de notre civilisation, aux dialectes nombreux
-qui précèdent la formation d’une langue littéraire. Rousseau, qui a
-remarqué cette analogie, n’en a pas compris toutes les conséquences.
-C’est un fait historique parfaitement démontré, qu’une langue est
-d’autant plus compliquée, remplie d’exceptions, de raffinements et de
-subtilités grammaticales, qu’elle est près de sa source et loin de ce
-degré de perfectionnement où elle arrive par les efforts du temps,
-du peuple surtout, qui simplifie tout ce qu’il touche, et des grands
-écrivains, qui la fixent par des chefs-d’œuvre. La même différence
-existe entre deux langues parlées par deux peuples qui n’ont pas
-le même degré de culture: la plus ingénieuse et la plus riche en
-combinaisons grammaticales sera celle qui n’a pas encore atteint son
-entier développement. Prenons pour exemple les langues modernes qui
-sont nées de l’altération de la langue latine, c’est-à-dire l’italien,
-le français et l’espagnol. A partir des VIII^e et IX^e siècles, nous
-voyons l’instinct des peuples nouveaux, mélanges de barbares et de
-Romains abâtardis, se débarrasser peu à peu des formes savantes de la
-langue souveraine, repousser les cas, tronquer les mots, raccourcir
-les phrases, altérer les rhythmes et la prosodie, dépouiller ce luxe
-et cette magnificence de la langue de Cicéron, que le génie pratique
-d’Auguste avait déjà condamnés, pour se créer un instrument plus
-simple et mieux adapté aux besoins d’intelligences plus nombreuses
-et moins cultivées. De cette première transformation, accomplie vers
-le XI^e siècle, sont nés les dialectes _romans_, qui ne sont pas
-encore les langues modernes, et qui occupent, dans ce travail de
-décomposition et de reconstitution, un point d’arrêt d’une grande
-importance dans l’histoire. Ces dialectes, dont le plus remarquable
-fut celui qu’on parlait dans le midi de la France, et qu’on appelle
-la langue _provençale_, ces dialectes, qui étaient le produit de
-l’instinct populaire et une simplification de la langue latine, sont
-plus compliqués et plus remplis d’artifices que les langues modernes
-arrivées à leur complet épanouissement. Le même phénomène s’est
-également produit dans la civilisation particulière de chaque peuple,
-dont la langue littéraire est le résultat d’un long travail d’épuration
-entre les différents dialectes qui l’ont précédée, et qu’elle n’a pu
-s’assimiler qu’en les simplifiant. Tel est encore une fois le procédé
-de l’esprit humain dans la formation des langues, qui semblent perdre
-en variété de formes et de modes ce qu’elles gagnent en clarté,
-et ne devenir un instrument de l’idée générale qu’aux dépens de
-l’imagination, dont elles réfléchissent d’abord les aperçus divers et
-l’enchantement matinal.
-
-—Monsieur l’abbé, interrompit le comte de Narbal avec une parfaite
-courtoisie, voulez-vous me permettre d’appuyer vos savantes
-considérations d’un exemple tiré de l’histoire de mon pays, qui
-prouvera combien vous avez pénétré avant dans la nature des choses?
-La langue française du XVI^e siècle, de cette grande époque
-d’individualités puissantes, de discordes civiles et de rénovation
-sociale, où la monarchie eut tant de peine à triompher des nombreux
-intérêts et des passions anarchiques de la féodalité, cette langue
-naïve et piquante, pleine de séve, de courants, d’idiotismes et de
-tours ingénieux, qui tient encore au patois par des racines vivaces,
-perdra sans doute quelque chose de sa grâce enfantine, de sa verdeur
-et de sa liberté d’allures en devenant, sous le règne de Louis XIV,
-l’instrument d’une civilisation plus régulière. Comme la société dont
-elle exprimait les tendances et les aspirations confuses, la langue de
-Marot et de Rabelais, de Montaigne surtout et d’Amyot, en passant de
-l’adolescence à la puberté, a dû s’épurer, choisir parmi les nombreux
-éléments hétérogènes que lui avait légués le passé, répudier les formes
-trop compliquées, les accents, les tours et les caprices particuliers,
-se simplifier enfin sous la forte discipline du goût public et de la
-raison générale. Dieu veuille que le siècle de Pascal et de Bossuet,
-de Corneille et de Racine, de Molière et de La Fontaine, de La
-Rochefoucauld et de La Bruyère, qui marque l’avénement de la société
-française à son plus glorieux développement, n’ait pas été aussi le
-commencement de cette décadence fatale qui, dans les nations comme dans
-les individus, succède presque toujours à la maturité des facultés!
-
-—Mille grâces, monsieur le comte, reprit l’abbé Zamaria, du secours
-que vous venez de prêter à mon argumentation, puisée, comme vous
-l’avez très-bien dit, dans la nature des choses. Eh bien! telle a été
-précisément la marche de l’art musical, dont les différentes échelles
-primitives n’ont été que des espèces de dialectes ou de patois qui ont
-servi à former notre gamme diatonique sous la pression de l’harmonie.
-
-«L’histoire des origines de la musique est partout enveloppée de
-fables et de légendes qui cachent toujours, sous un voile plus ou
-moins transparent, de profondes vérités. Les Chinois, ce peuple à la
-fois si jeune et si vieux, si méthodique et si inexpérimenté, qui
-s’est emprisonné l’esprit dans une langue symbolique, comme il a voulu
-s’isoler du monde par la construction de sa grande muraille, les
-Chinois racontent d’une manière fort ingénieuse comment a été fixée
-la série de sons qui constitue l’échelle musicale. Sous le règne de
-je ne sais plus quel empereur, qui vivait _deux mille six cents ans_
-avant Jésus-Christ, le premier ministre fut chargé de mettre un terme
-au désordre qui existait dans les échelles musicales. Obéissant à son
-maître, le ministre se transporta sur une haute montagne qui était
-couverte d’une forêt de bambous. Il prit un de ces bambous, le coupa
-entre deux nœuds, enleva la moelle qui le remplissait, et, soufflant
-dans le roseau évidé, il en fit sortir un son qui n’était ni plus haut
-ni plus bas que le ton qu’il prenait lui-même _lorsqu’il parlait sans
-être affecté d’aucune passion_. Ainsi fut fixé le son générateur de
-la série. Pendant que le ministre poursuivait d’autres expériences
-nécessaires au but qu’il se proposait, un couple d’oiseaux, mâle et
-femelle, vint se percher sur un arbre voisin. Le mâle se mit à chanter
-et fit entendre six sons; la femelle, lui répondant, en articula six
-autres, et il se trouva que les douze sons réunis ensemble formaient
-les douze degrés de l’échelle chromatique. Le ministre, profitant de
-la leçon qu’on venait de lui donner, coupa douze bambous et en fixa
-la longueur nécessaire pour produire les douze demi-tons ou degrés
-chromatiques qui sont contenus dans l’unité de l’octave.
-
-«Cette fiction charmante, qui touche au caractère moral de la musique
-et à la constitution physique de l’échelle sonore, contient des vérités
-fondamentales, qui ont été confirmées depuis par des expériences plus
-rigoureuses et entrevues dans l’antiquité par un personnage presque
-mythologique, qui joue un très-grand rôle dans l’histoire de la musique
-et de la civilisation grecques: je veux parler de Pythagore. De tous
-les contes dont ce grand philosophe a été le sujet, car Pythagore,
-comme Socrate, n’a laissé qu’une tradition et des disciples, il reste
-démontré qu’il fut le premier à soupçonner que le monde était soumis
-à des lois immuables dont il appartenait aux géomètres de trouver
-la formule. En conséquence de ce principe, qui a eu de si grands
-résultats, Pythagore a soumis au calcul les phénomènes des corps
-sonores et fixé la justesse absolue des intervalles qui sont contenus
-dans les limites de l’octave. Par une expérience ingénieuse et fort
-connue, Pythagore prouva qu’il avait le pressentiment de cette belle
-pensée de Leibnitz: «La musique est un calcul secret que l’âme fait
-à son insu.» Définition admirable, qui semble dérobée à la langue de
-Platon, et qui concilie la liberté indéfinie du génie créateur de
-l’homme avec l’ordre absolu qui règne dans la nature des choses:
-_Mens agitat molem!_ Le système musical des Grecs a exercé une trop
-grande influence sur l’origine du chant ecclésiastique pour que je me
-dispense d’en dire quelques mots, sans lesquels il serait impossible de
-comprendre les révolutions successives d’où est sorti l’art moderne.
-
-«Ce peuple, prédestiné au culte des belles choses, avait pris pour
-mesure de l’échelle infinie des sons perceptibles non pas l’unité
-naturelle de l’octave, mais celle du _tétracorde_, formé, comme
-l’indique le mot, de quatre cordes ou degrés. La manière dont ces
-quatre degrés se suivaient constituaient la variété du tétracorde, et
-la succession des _tétracordes_ caractérisait la nature particulière
-des échelles ou des modes. Si les _tétracordes_ s’enchaînaient l’un à
-l’autre sans aucune solution de continuité, l’échelle qui en résultait
-était qualifiée de système _conjoint_; dans le cas contraire, elle
-recevait le nom de _disjoint_. Dans l’origine, les Grecs ne possédaient
-que trois principaux modes, le _dorien_, le _phrygien_ et le _lydien_,
-qui se distinguaient par la place qu’occupait le demi-ton dans le
-tétracorde. A ces trois modes primitifs il en fut ajouté d’autres dans
-la suite, et l’ensemble de leur système musical était formé d’une
-assez grande variété d’échelles, qui se caractérisaient par la place
-toujours variable qu’occupait le demi-ton dans la série diatonique.
-Indépendamment du genre _diatonique_, qui procédait, comme notre gamme
-moderne, par intervalles de tons et demi-tons diversement enchaînés,
-les Grecs avaient aussi le genre _chromatique_, composé d’une
-succession de demi-tons, et le genre _enharmonique_, où il entrait des
-intervalles minimes de _quarts_ de ton.
-
-«On le voit, cette variété d’échelles musicales, où le _tétracorde_
-était l’élément constitutif, les trois systèmes, _diatonique_,
-_chromatique_ et _enharmonique_, qui en résultaient selon la
-composition du _tétracorde_, tout cela formait un ensemble de
-combinaisons artificielles qui avaient une assez grande analogie
-avec les nombreux dialectes locaux qui se parlaient dans la Grèce à
-l’origine de son histoire. Ces dialectes, réduits par le temps au
-nombre de trois, l’_éolien_, le _dorien_ et l’_ionien_, finirent
-aussi par être absorbés dans la langue générale, la langue _attique_,
-formée et consacrée par les chefs-d’œuvre du génie. Cette analogie
-vous paraîtra encore plus frappante quand vous saurez que le _genre
-enharmonique pur_, que notre oreille aurait de la peine à supporter
-aujourd’hui, fut le premier en usage dans la Grèce, et disparut devant
-le genre _diatonique_, comme un dialecte plein de subtilités et de
-nuances devant une langue plus simple et plus régulière. Un célèbre
-théoricien grec, Aristide Quintilien, dit en propres termes que le
-genre _enharmonique_ fut abandonné comme n’étant pas accessible à
-l’oreille du plus grand nombre. Ce fait historique, qui se trouve
-confirmé par d’autres autorités, prête un nouvel appui à cette loi
-d’analogie que j’ai établie entre les formes mélodiques et les langues
-qui se simplifient d’autant plus qu’elles s’éloignent de leur source et
-deviennent l’instrument d’une civilisation plus générale.
-
-—Voulez-vous me permettre de vous adresser une question? dit le P.
-Sabbatini. Si j’ai bien compris le sens de vos savants prolégomènes,
-les Grecs n’auraient pas connu l’harmonie, puisque la science des
-accords n’est possible qu’avec le concours de notre gamme diatonique,
-qui n’existait pas encore?
-
-—_Maestro_, répondit l’abbé Zamaria avec autorité, la question que
-vous me faites l’honneur de m’adresser est si bien posée, qu’elle
-porte avec elle sa propre solution. Que les Grecs aient connu et
-goûté quelques-uns des effets produits par la simultanéité des sons
-tels que l’octave, l’unisson, la quarte, la quinte, et même l’accord
-parfait, cela est incontestable, puisque ces éléments de l’harmonie
-sont dans la nature et résultent de la résonnance du corps sonore; mais
-il est tout aussi certain qu’ils ne pouvaient posséder ce que vous
-appelez si justement la _science des accords_, enchaînement de notes
-simultanées, mélange de consonnances et de dissonances qui se préparent
-et se résolvent les unes par les autres et qui supposent l’existence
-d’une échelle mélodique moins variable que les différents modes qui
-composaient le système musical des Grecs. Du reste, nous n’avons pas
-besoin de les supposer plus savants qu’ils n’étaient pour croire aux
-merveilleux effets qu’on attribue à leur mélopée. Une mélodie large
-formée seulement de quelques notes qui ne dépassaient guère l’étendue
-d’une quinte, mariée à l’une des plus belles langues qu’aient parlée
-les hommes et pénétrée par ses rhythmes nombreux et délicats, d’une
-grande variété d’accents; quelques effets puissants d’unisson et
-d’octave, que doublaient et soutenaient des instruments comme la lyre,
-la cythare et les flûtes de différentes espèces; la variété des modes
-s’alliant à la variété des dialectes, l’élévation des sentiments
-exprimés par la poésie, la pompe du spectacle, l’idée religieuse ou
-patriotique qui excitait l’imagination d’un peuple si merveilleusement
-doué, tout cela suffit pour nous expliquer l’impression profonde que
-devait produire la musique au siècle de Phidias, de Praxitèle et de
-Zeuxis, de Platon et de Sophocle. Éviter les extrêmes et se tenir en
-toutes choses dans un milieu tempéré, telle était pour les Grecs la
-mesure du juste et du beau, qu’ils appliquaient également à la musique.
-
-«Les Romains, qui ont emprunté aux Grecs presque tous les éléments de
-leur civilisation, et dont la poésie, la sculpture et la peinture,
-n’ont été qu’une imitation, un pâle reflet du génie hellénique,
-n’ont pas eu, non plus, d’autre système musical que celui de leurs
-prédécesseurs, qu’ils ont transmis à leur tour, sans aucune altération,
-au christianisme triomphant. Si la raison et l’histoire ne nous
-apprenaient que, dans le monde moral comme dans le monde physique,
-la vie se compose d’une succession de phénomènes qui se modifient
-incessamment sans jamais interrompre le travail de gestation, des
-témoignages irrécusables nous prouveraient que les disciples de Jésus
-ont pris au paganisme, qu’ils voulaient renverser, tous les instruments
-matériels, toutes les formes plastiques de sa civilisation. Ils
-n’apportèrent avec eux que l’esprit nouveau, qui a suffi pour changer
-la face de la société. Que voulaient en effet ces humbles propagateurs
-de la bonne nouvelle? Relever la nature humaine de la profonde
-abjection où la tenait plongée une affreuse inégalité de richesses et
-de lumières, mettre à la portée de tous la science secrète des docteurs
-et des patriciens, vulgariser les grandes vérités de l’ordre moral,
-qui depuis longtemps dépassaient le culte public et l’équité sociale,
-illuminer l’âme de l’esclave et de l’homme libre, celle du pauvre et
-du millionnaire, de l’ignorant et du philosophe, d’un même idéal de
-justice et de beauté. Ces mots de l’Évangile: _Sinite parvulos venire
-ad me_, donnent le vrai sens de la mission du christianisme.
-
-«Voyez, par exemple, ce que fit saint Ambroise, évêque de Milan, vers
-l’an 384. Chef spirituel de la population d’une grande ville qui était
-encore à demi païenne, dont il fallait ménager les habitudes et les
-vieilles idées, il choisit, parmi les chants religieux du polythéisme,
-les mélodies les plus populaires et les plus accessibles à l’oreille
-et à la voix inexpérimentée de la foule: il les appropria au culte du
-nouveau Dieu en y adaptant des paroles liturgiques. Cette opération,
-qui a souvent été renouvelée depuis, et que saint Ambroise n’est
-probablement pas le premier à avoir essayée, amena une simplification
-du système musical des Grecs. Il se trouva que les mélodies choisies
-par le saint évêque de Milan pouvaient être contenues dans quatre
-échelles différentes ayant pour limites les deux notes extrêmes de
-l’octave, dont la consonnance naturelle affaiblissait, si elle ne
-l’absorbait entièrement, l’unité artificielle du tétracorde. Ces
-quatre échelles, qui se caractérisaient par la place qu’occupait le
-_demi-ton_ dans la série diatonique, furent assimilées aux modes
-_dorien_, _phrygien_, _éolien_ et _mixolydien_, de la musique grecque.
-Nous savons par saint Augustin, l’ami et le néophyte de l’évêque de
-Milan, et par d’autres témoignages non moins importants, que les hymnes
-et les chants consacrés par ce qu’on appelle la réforme de saint
-Ambroise étaient d’une grande beauté, d’une douceur pénétrante, remplis
-d’accents et de modulations que leur communiquaient les rhythmes
-encore intacts de la poésie latine et l’influence toujours puissante
-de la musique grecque ou orientale, dont ils étaient une imitation,
-_secundum morem orientalium partium_, comme le dit saint Augustin. Une
-critique supérieure, qui s’appuie moins sur des témoignages historiques
-toujours plus ou moins contestables que sur la nécessité des choses et
-les procédés de l’esprit humain, nous prouverait au besoin que saint
-Ambroise, ou tout autre réformateur du chant ecclésiastique, n’a pu
-agir autrement, qu’il a dû choisir en effet, dans le système musical
-des Grecs légué par le paganisme romain, les airs les plus populaires,
-et par conséquent les plus simples dans leur structure mélodique.
-Cette première concession faite par l’Église à l’instinct de la foule,
-qui altère et simplifie tout ce qu’elle s’approprie, se renouvellera
-constamment, et forme le nœud de l’histoire de la musique au moyen âge.
-
-«Deux cents ans s’étaient à peine écoulés depuis la mort de saint
-Ambroise, qu’une nouvelle réforme des chants liturgiques fut jugée
-nécessaire et opérée par le pape saint Grégoire le Grand, qui monta
-sur le siége apostolique en 591. Subissant de plus en plus l’influence
-désastreuse des barbares, qui avaient traversé le monde romain et
-s’étaient emparés de l’Italie, le peuple avait non-seulement perdu le
-sentiment de la prosodie et de la valeur métrique de la langue latine;
-mais, en chantant les hymnes de l’Église auxquelles cette langue
-était adaptée, il en altérait le caractère mélodique, et dépassait
-constamment les limites des quatre échelles fixées par l’évêque
-de Milan. Voulant remédier à ce grave inconvénient, qui tendait à
-bouleverser la liturgie, cette partie dramatique de la religion si
-puissante sur les masses, saint Grégoire fit recueillir de nouveau ce
-qui restait des anciennes mélodies grecques, et, les joignant à celles
-qui avaient été choisies par saint Ambroise, il en forma un ensemble
-qui fut appelé _Antiphonaire centonien_, c’est-à-dire _livre composé
-de fragments_. S’apercevant bientôt que cette compilation de chants
-divers ne pouvait être contenue dans les quatre échelles diatoniques
-de saint Ambroise, le pape saint Grégoire en ajouta quatre autres,
-qu’il rattacha aux premières par une opération des plus simples. Telle
-est l’origine des huit tons ou échelles du chant ecclésiastique, qui
-prit alors le nom de _plain-chant_ (_cantus planus_), parce qu’il
-procédait par degrés d’égale valeur, et sans autre rhythme que celui
-qui accompagne invinciblement toute émission de la parole humaine.
-
-«Les huit tons du chant ecclésiastique, qui porte aussi le nom de
-_chant grégorien_, de son dernier réformateur, se divisent en deux
-catégories: les tons _authentiques_, qui sont les quatre échelles
-fixées par saint Ambroise, et les tons _plagaux_, ceux que saint
-Grégoire a fait dériver des premiers. Ces catégories se distinguent
-entre elles par la place toujours variable qu’occupe l’intervalle
-de demi-ton dans la série diatonique. Il y a d’autres accidents qui
-servent à caractériser les huit modes de la mélopée ecclésiastique,
-et sur lesquels il est inutile d’insister. La réforme du chant
-ecclésiastique opérée par saint Grégoire est, vous le voyez, un
-nouveau témoignage de cette loi de simplification qui marque l’action
-de l’instinct populaire aussi bien dans la formation des langues que
-dans la construction des échelles musicales. Ainsi donc les mélodies
-choisies par saint Ambroise parmi les chants populaires du polythéisme
-étaient encore empreintes de certaines nuances de rhythme et de
-modulation que ne possède déjà plus le plain-chant de saint Grégoire,
-mélopée plus voisine de la parole que de la musique. Pour en revenir
-à la comparaison que j’ai établie entre les langues et les formes
-mélodiques qui vont se simplifiant à mesure qu’elles étendent la
-sphère de leur action, on pourrait dire, sans attacher trop de rigueur
-à ce rapprochement, que le chant de saint Ambroise est à la musique
-grecque du temps d’Aristoxène[54] ce que la langue de Virgile est à
-celle d’Homère, et que le plain-chant de saint Grégoire est à celui de
-l’évêque de Milan ce que les langues modernes du XII^e siècle sont à
-celles de Tacite, un dialecte transitoire qui n’a pas encore la fixité
-d’une langue vraiment littéraire.
-
-«L’_Antiphonaire_ de saint Grégoire, ce recueil de mélodies diverses,
-avec les huit échelles diatoniques qui leur servaient de base,
-devint une partie intégrante de la liturgie, et on l’attacha même à
-l’autel de l’ancienne basilique de Saint-Pierre par une chaîne en
-fer, comme pour le préserver de toute altération et lui imprimer le
-sceau de la perpétuité. Le pape compléta son œuvre en instituant pour
-l’enseignement du chant ecclésiastique une école qui est l’origine de
-la grande école romaine. Eh bien! malgré la chaîne en fer à laquelle
-fut suspendu l’_Antiphonaire_ de saint Grégoire, malgré toutes les
-précautions que prit le grand pontife pour donner à sa réforme la
-stabilité d’une institution presque divine, le chant liturgique ne fut
-pas plus à l’abri des caprices de la fantaisie que les vérités d’un
-ordre supérieur n’ont échappé aux licences des esprits indépendants
-ou téméraires. Les conciles que l’Église fut constamment obligée de
-réunir, soit pour aviser aux besoins de la discipline ébranlée, soit
-pour se défendre contre les hérésiarques qui niaient son pouvoir,
-eurent à s’occuper avec non moins de vigilance des nombreuses
-altérations du chant ecclésiastique. Cinquante ans après la mort de
-saint Grégoire, vers le milieu du VII^e siècle, on ne s’entendait
-déjà plus ni sur le nombre des tons, ni sur le caractère esthétique
-des mélodies religieuses. Les uns admettaient huit, neuf et dix tons;
-les autres en reconnaissaient douze, quatorze et jusqu’à quinze.
-Non-seulement les théoriciens, plus ou moins préoccupés du système
-musical des Grecs, qui avait été la source du chant liturgique,
-enseignaient une doctrine qui n’était pas toujours d’accord avec la
-pratique; mais chaque pays, chaque province du monde catholique où
-avait pénétré l’_Antiphonaire_ de saint Grégoire, l’avait promptement
-altéré par des variations et des interpolations involontaires. Qui ne
-connaît la discussion mémorable qui eut lieu à Rome devant Charlemagne
-entre des chantres romains et des chantres français sur la manière
-d’interpréter les mélodies grégoriennes? La décision de Charlemagne est
-pleine de bon sens. «Quelle est, dit-il, l’eau la plus pure, celle qui
-vient de la source, ou des ruisseaux qui en dérivent?» Les chantres
-français répondirent unanimement: «Celle qui vient directement de la
-source.—Remontez donc, répliqua Charlemagne, à la source de saint
-Grégoire, car il est manifeste que vous avez corrompu la mélodie
-ecclésiastique.» Cet apologue ingénieux suffirait pour nous apprendre
-que ce qu’on appelle la pureté originelle du chant grégorien est une
-chimère. Si de nos jours, avec une notation compliquée et précise, qui
-parle aux yeux autant qu’à l’esprit, qui fixe les moindres nuances
-d’une composition musicale, il est difficile qu’on ne s’écarte pas de
-la pensée de l’auteur, lorsqu’il n’est pas là présent pour diriger
-lui-même l’exécution de son œuvre, comment pouvait-on empêcher que
-le chant liturgique, bâti sur des échelles essentiellement mobiles,
-transmis par des signes imparfaits et livré au sentiment d’interprètes
-ignorants, ne fût promptement altéré et ne perdît l’accent de gravité
-majestueuse qu’il avait à son origine? En général, c’est une bien
-grande erreur que de chercher dans ces temps de ténèbres un principe,
-une institution, une règle quelconque qui résiste à ce mouvement de
-transformation qui emporte et caractérise le moyen âge. Tout est
-mouvant; les éléments les plus hétérogènes se rapprochent et se
-combinent un moment pour se désagréger l’instant d’après; l’Église est
-un vaste théâtre où retentissent les échos de la vie extérieure, qui
-troublent sa discipline et affaiblissent son autorité. Les langues
-vulgaires sont à peine formées, que le peuple les introduit forcément
-dans la liturgie, avec les chansons profanes et souvent obscènes qu’il
-a apprises au dehors. C’est en vain que les conciles, que les docteurs
-et les plus illustres personnages, comme saint Bernard, s’élèvent
-contre ce scandale et réclament la sévérité des lois canoniques pour
-préserver le chant liturgique des variations et des caprices de la
-mode: quand tout le monde est coupable, tout le monde est innocent, et
-dans les arts comme dans les questions de l’ordre moral et politique,
-l’Église, ne pouvant résister aux envahissements de l’esprit séculier,
-finit toujours par traiter avec la liberté.
-
-«Du VIII^e au XIII^e siècle, qui est une époque solennelle de
-l’histoire du moyen âge, il se fait dans l’art musical, ainsi que
-dans l’ensemble des connaissances humaines, un grand travail de
-reconstitution dont il importe de connaître les résultats. Sous la
-pression toujours croissante de la fantaisie populaire, qui introduit
-dans les temples chrétiens des ressouvenirs de la vie extérieure et
-des lambeaux de chansons en langue vulgaire, la mélopée grégorienne
-s’altère de plus en plus, se surcharge d’accidents, de modulation et de
-rhythmes divers qui amènent un immense désordre dont s’effrayent avec
-juste raison les maîtres de l’art et les princes de l’Église. C’est
-pourtant de ce désordre fécond, où les éléments nouveaux apportés par
-les peuples du Nord se rapprochent et se combinent d’une manière plus
-intime avec ceux qui caractérisent les nations de race latine, c’est du
-contact de la fantaisie et de l’art séculiers avec le chant liturgique
-que naît un art tout nouveau, l’harmonie, en même temps que la musique
-mesurée, qui en est la manifestation directe. Sous les différents
-noms d’_organum_, de _diaphonie_, qui indiquent la coexistence de
-deux sons d’égale valeur, de _déchant_ (_discantus_), qui signale un
-progrès dans le mouvement des voix et comme une anticipation d’une
-partie sur l’autre, l’harmonie, qu’Isidore de Séville définissait
-déjà au VI^e siècle: _Harmonia est modulatio vocis, et concordantia
-plurimorum sonorum et coaptatio_, reçoit au XIII^e siècle son premier
-développement, que j’appellerai son adolescence. Aux intervalles de
-quarte, de quinte et d’octave, employés antérieurement, on ajoute
-ceux de tierce et de sixte. La succession des _consonnances_ et des
-_dissonances_ est réglée par la résolution de l’intervalle dissonant.
-A la notation diffuse de Boèce, qui consistait dans l’emploi des
-quinze premières lettres de l’alphabet romain, à celle plus simple de
-saint Grégoire, qui se servit des _six premières lettres_ de ce même
-alphabet, au système _neumatique_, mélange d’accents, de virgules et
-de points diversement combinés, où l’œil avait peine à se reconnaître,
-à ces trois manières très-imparfaites d’exprimer l’intensité des
-sons, succèdent d’abord les lignes de la portée, et puis la _notation
-proportionnelle_, c’est-à-dire un ensemble de signes dont la figure
-indique tout à la fois la place qu’occupe le son dans l’échelle et sa
-durée relative. Cette immense révolution, qui ne semble au premier
-abord qu’un changement de méthode, n’est rien moins que le triomphe de
-l’esprit séculier sur l’art religieux. Par son ignorance des lois de la
-prosodie latine, la foule avait troublé les rhythmes savants dont le
-chant de saint Ambroise était encore pénétré; elle méconnaissait chaque
-jour davantage le caractère respectif des huit tons de saint Grégoire,
-qui sont moins des échelles régulières que des formules mélodiques
-léguées par le polythéisme; elle mêlait à ces _nomes_ ou airs
-religieux, qui se transmettaient imparfaitement par l’enseignement oral
-des initiés, les modulations et les rhythmes des chansons populaires
-qui surgissaient alors de toutes parts. De là un désordre, une
-confusion, qui firent sentir à la foule la nécessité d’une règle aussi
-simple que son esprit. Il se trouva des hommes studieux qui répondirent
-à ce besoin et qui imprimèrent à l’art musical cette régularité un
-peu grossière que l’instinct du peuple avait déjà introduite dans
-le mécanisme des langues vulgaires et dans les faits de la société
-civile, qui subissait alors une transformation. Telle est la véritable
-signification du mouvement qui substitue au rhythme traditionnel et à
-l’indécision tonale des mélodies la précision de la musique mesurée,
-qui est inhérente à l’harmonie. Les hommes qui dirigent ce mouvement,
-et dont les écrits nous en révèlent les phases successives, sont
-Hucbald, Francon de Cologne, Marchetto de Padoue et Guido d’Arezzo, qui
-n’a rien inventé de ce qu’on lui attribue, ni les lignes de la portée,
-ni le nom des notes _ut_, _ré_, _mi_, _fa_, _sol_, _la_, mais qui s’est
-servi avec intelligence de tous ces procédés connus avant lui, et qui a
-apporté dans l’enseignement de la musique cette lucidité pratique qui
-est propre au génie italien.
-
-«Le XIII^e siècle est l’époque culminante du moyen âge. L’esprit
-humain a fait une grande évolution et tend à se dégager de la tutelle
-de l’autorité. Les corps politiques et la société civile, obéissant
-à des principes mieux définis, commencent à avoir conscience de
-leurs actes ainsi que de leur destinée. Les langues vulgaires sont
-presque toutes formées et deviennent l’instrument d’une littérature
-nouvelle qui répond aux sentiments de tous. Le catholicisme, plein
-de séve et fort des luttes qu’il vient de traverser, s’épanouit
-comme une plante généreuse, et produit chez les peuples du Nord ces
-cathédrales gothiques qui frappent l’imagination par l’immensité de
-l’espace qu’elles circonscrivent et la hardiesse de leurs voûtes
-élégantes. En Italie, on voit apparaître successivement dans ce siècle
-mémorable Brunetto Latini, Guido Cavalcanti et Dante Alighieri, qui
-fixent irrévocablement la poésie vulgaire; saint Thomas d’Aquin, le
-grand métaphysicien du catholicisme; saint François d’Assise, saint
-Bonaventure, Thomas de Celano et Jacopone da Todi, l’auteur de la prose
-du _Stabat Mater_, qui impriment au culte de la vierge Marie un éclat
-inusité; Cimabüe et surtout Giotto, qui dégagent l’art de la peinture
-de la tradition byzantine, et s’efforcent de lui faire exprimer les
-formes et les couleurs de la vie. La musique participa à ce grand
-mouvement d’émancipation, et donna naissance à ce nombre considérable
-de poëtes et de musiciens populaires qu’on nomme _trouvères_ en
-France, _minnesinger_ en Allemagne et _troubadours_ en Provence,
-d’où nous vient le mot de _trovatori_, qui indique le premier éveil
-de la fantaisie dans les arts de sentiment. Après quelques années de
-ravissement, où l’imagination, satisfaite des efforts accomplis, semble
-ne plus rien désirer, l’harmonie, appliquant ses procédés au chant
-ecclésiastique, qu’elle dénature de plus en plus, aussi bien qu’aux
-mélodies populaires, alors si nombreuses et si vivaces, réalise de
-nouveaux progrès et acquiert la régularité d’un art véritable dont
-les combinaisons captivent l’attention générale. Les intervalles sont
-épurés et définitivement classés en _consonnants_ et en _dissonants_.
-Les _consonnances parfaites_ distinguées des _consonnances imparfaites_
-par le sentiment plus ou moins grand de quiétude ou de repos qu’elles
-procurent à l’oreille, les parties devenues plus nombreuses, reçoivent
-une nouvelle direction, et leur entrelacement est soumis à des règles
-qu’on respecte encore aujourd’hui. Enfin, sous les noms de musique
-figurée et de _contre-point_, que lui donna pour la première fois un
-célèbre théoricien du XIV^e siècle, Jean de Muris, l’harmonie devient
-un art savant et compliqué, dans lequel se distinguent une classe de
-compositeurs qui méritent de nous arrêter un instant.
-
-«Dès la fin du XIV^e siècle on voit s’élever dans les Pays-Bas, dans
-le nord de la France, en Hollande et aussi en Angleterre, un nombre
-considérable de musiciens célèbres qui s’appliquent à perfectionner
-toutes les parties de l’art d’écrire et deviennent les premiers
-harmonistes de l’Europe. Ces musiciens, que l’histoire désigne sous la
-qualification commune de Flamands, _Fiaminghi_, parce que la plupart
-sont originaires de la Flandre, remplissent un interrègne de cent
-cinquante ans, qu’on peut subdiviser en trois différentes époques. La
-première est illustrée par Guillaume Dufay, par Binchois, Dunstable
-et Obrecht, ses contemporains; la seconde est surtout remarquable par
-l’avénement d’Okeghem, chantre et chapelain du roi de France Charles
-VII, le plus savant contre-pointiste de son temps, et le maître, à
-ce que l’on croit, de Josquin Desprès, homme de génie dont la gloire
-remplit toute la première moitié du XVI^e siècle. Guicciardini, dans
-son _Histoire des Guerres de Flandre_, parle avec enthousiasme de ces
-compositeurs célèbres, qui se répandent dans toute l’Europe, sont
-recherchés par tous les princes souverains, et dirigent toutes les
-chapelles, depuis celle du pape à Rome jusqu’à notre chapelle ducale de
-Saint-Marc.
-
-—Es-tu bien sûr, abbé, de ce que tu dis? Notre chapelle ducale
-aurait eu des étrangers pour directeurs! s’écria en ce moment avec un
-sentiment de surprise et de chagrin patriotique le sénateur Zeno.
-
-—Très-certain, répondit l’abbé Zamaria; mais que Votre Excellence se
-rassure. Ces ultramontains, qui brillent un instant dans l’histoire de
-l’art et viennent fondre sur l’Italie, où ils s’emparent des meilleures
-positions, ne sont guère que des _facchini_, des ouvriers laborieux et
-intelligents, qui déblayent le terrain et préparent la langue dont se
-servira un génie vraiment créateur qui les éclipsera tous de sa gloire
-immortelle. En effet, on chercherait vainement chez ces musiciens
-studieux autre chose que des formes abstraites, de la syntaxe des sons,
-des combinaisons de voix, des imitations plus ou moins ingénieuses.
-Les paroles liturgiques ou profanes qu’ils choisissent pour écrire
-leurs morceaux ne sont qu’un prétexte à argumentations; le thème de
-leurs messes ou motets, qu’ils empruntent au plain-chant ecclésiastique
-et plus souvent encore aux chansons populaires, n’est qu’une espèce
-de prémisse sur laquelle ils construisent le savant édifice de leurs
-contre-points plus ou moins fleuris. En un mot, les musiciens flamands,
-qui pendant un siècle et demi fixent l’attention générale de l’Europe,
-ces barbares qui envahissent une seconde fois l’Italie, où ils fondent
-des écoles et sont l’objet de l’admiration des plus nobles esprits,
-remplissent, dans l’histoire de la musique européenne, cette période
-curieuse qu’on appelle le règne de la scolastique. Dialecticiens
-habiles, moins occupés du fond des idées que de l’ingéniosité de la
-forme, distraits, captivés par les combinaisons d’une langue nouvelle,
-dont ils admirent surtout les artifices, les contre-pointistes belges,
-a dit Forkel avec esprit, «ressemblent à des jeunes gens sortant de
-l’Université, où ils auraient montré de l’aptitude pour les discussions
-logiques, qui s’empressent d’étaler leur science de fraîche date, et ne
-peuvent avancer la moindre proposition sans la soumettre aux épreuves
-d’une argumentation en règle[55].» Cette comparaison, faite par un
-Allemand et puisée dans les mœurs de sa nation, est d’autant plus juste
-qu’il l’applique à des compositeurs qui ont à peu près la même origine
-et se distinguent par les mêmes qualités; car les contre-pointistes
-flamands ont précisément développé dans l’art musical cette faculté
-des combinaisons harmoniques qui est encore aujourd’hui le trait
-distinctif de la grande école d’où est sorti Sébastien Bach. Comme les
-docteurs scolastiques, qui avaient moins d’invention et de hardiesse
-dans l’esprit que d’habileté à discuter sur des vérités dogmatiques
-dont ils acceptaient l’autorité, et qui, dans l’histoire de la
-philosophie, préparent la voie aux libres penseurs du XVI^e siècle, les
-contre-pointistes belges et flamands ne se préoccupaient guère que des
-procédés matériels de la composition, et ils prenaient naïvement dans
-la tradition, c’est-à-dire dans le plain-chant ecclésiastique et dans
-les chansons populaires, l’idée mélodique qui servait de thème à leurs
-déductions canoniques. Les arts et les littératures de tous les peuples
-n’ont-ils pas traversé une période semblable de labeur pédantesque, où
-le sentiment et l’idée sont nécessairement subordonnés aux artifices
-de la forme, qui captive alors tous les esprits cultivés? Je n’ai pas
-besoin de vous apprendre, monsieur le comte, dit l’abbé en s’adressant
-particulièrement à M. de Narbal, qu’il y a eu dans l’histoire de la
-poésie française une époque semblable, où l’on s’ingéniait à inventer
-les rhythmes et les coupes les plus bizarres, et telle pièce de vers
-que je pourrais vous citer est aussi loin de la véritable poésie
-inaugurée par Malherbe qu’un _canon énigmatique_ d’Okeghem ou que la
-messe de Josquin Desprès sur la série de notes _la_, _sol_, _fa_, _ré_,
-_mi_, dont elle porte le nom, sont loin de la messe _du pape Marcel_,
-du divin Palestrina.
-
-«Je viens de prononcer un bien grand nom, un nom qui résume toute une
-époque de l’histoire de l’art! Jean-Pierre Luigi da Palestrina est né
-dans cette petite ville de la Romagne dont il prit le nom, au printemps
-de l’année 1524, quatre ans après la mort de Raphaël. Issu d’une pauvre
-famille dont on n’a jamais pu découvrir l’origine, il se rendit à Rome
-à l’âge de seize ans, en 1540, et entra dans l’école de contre-point
-fondée par le Français Goudimel. Au milieu de nombreux condisciples
-parmi lesquels se trouvaient Jean Animuccia et Nanini, le jeune Pierre
-ne tarda point à se distinguer. Élu maître des enfants de chœur de la
-chapelle Julia en 1553, il publia, trois ans après, le premier recueil
-de ses œuvres, où l’on remarque quatre messes qu’il dédia au pape
-Jules III. Le souverain pontife, pour témoigner sa haute satisfaction
-d’un hommage dont il sentait le prix, fit entrer Palestrina parmi
-les chantres de sa chapelle, en le dispensant de l’examen préalable
-qu’exigeaient les statuts. Après la mort de Jules III et la courte
-apparition du pape Marcel II, qui ne régna que vingt-trois jours, la
-tiare échut à Paul IV, dont le caractère impérieux et sanguinaire n’est
-que trop connu. Voulant réformer les nombreux abus de la cour de Rome,
-si vivement attaqués par les protestants ultramontains, le pape fit
-expulser de sa chapelle tous les chantres mariés, et comme Palestrina
-se trouvait dans ce cas, il dut quitter une place qui le faisait vivre
-plus que modestement. Nommé peu de temps après maître de chapelle de
-Saint-Jean de Latran, puis de Sainte-Marie-Majeure, où il a passé dix
-années qui ont été les plus fécondes de sa vie, Palestrina rentra de
-nouveau à Saint-Jean de Latran en 1571. Il perdit sa femme Lucrezia,
-qui lui avait donné quatre fils, en 1580. Accablé de douleur et de
-misère, Palestrina vécut encore quelques années, et il termina sa
-glorieuse carrière le 2 février 1594, âgé de soixante-dix ans. Homme
-pieux et bon, toujours aux prises avec les plus dures nécessités de la
-vie, son âme fut à la hauteur de son génie. Si, dans la dédicace de
-son premier livre des _Lamentations_ au pape Sixte V, il fit entendre
-une voix suppliante, c’étaient moins les souffrances matérielles
-qui lui arrachèrent ce cri de détresse que la douleur de ne pouvoir
-publier les œuvres qui ont immortalisé son nom. Jusqu’à son lit de
-mort, il disait au dernier fils qui lui restait: «Je vous laisse un
-grand nombre d’ouvrages inédits.... Grâce au grand-duc de Toscane, je
-vous laisse aussi ce qui est nécessaire pour les faire imprimer....
-Je vous recommande que cela se fasse au plus tôt, pour la gloire du
-Tout-Puissant et la célébration de son culte.» Ces dernières paroles
-sont bien dignes du musicien sublime qui le premier a su donner une
-forme à la prière et à la poésie du culte catholique, et qui, par sa
-merveilleuse création de la messe dite _du pape Marcel_, a sauvé la
-musique religieuse.
-
-«Deux genres de musique ont existé simultanément pendant tout le
-moyen âge: le chant liturgique, formé tour à tour par saint Ambroise
-et saint Grégoire, et les chansons populaires, d’abord accompagnées
-de paroles latines, puis alliées aux premiers accents des dialectes
-modernes. Construit avec des fragments de mélodies antiques et
-d’après des ressouvenirs du système musical des Grecs, dont il était
-une simplification, le plain-chant ecclésiastique était purement
-diatonique, et n’avait d’autre mesure que ce rhythme vague qui est
-inhérent à la prosodie, et qu’on devine plus qu’on ne l’apprend. Au
-contraire, les chansons populaires qui circulaient librement dans la
-foule, dont elles exprimaient les sentiments, étaient non-seulement
-empreintes d’un rhythme plus fortement accusé que la mélopée
-religieuse, mais elles avaient aussi une tournure mélodique qui les
-rapproche beaucoup de la musique moderne. Ces deux formes musicales,
-qui étaient la manifestation des deux grands éléments dont se composait
-la société du moyen âge, l’Église et l’esprit séculier, se trouvèrent
-presque toujours en contact, et le peuple grossier, imbu de souvenirs
-et de chants contemporains, les introduisit forcément dans le temple,
-où ils altérèrent le caractère esthétique et la constitution matérielle
-du plain-chant grégorien. Lorsque l’harmonie vint soumettre à ses
-procédés de mesure rigoureuse le chant de l’Église et les mélodies
-populaires, la confusion des deux genres de musique devint si grande,
-qu’on eut de la peine à reconnaître sous ce fracas de sons, de
-contre-points et de _gorgheggi_, la gravité traditionnelle du chant
-liturgique. Les paroles les plus obscènes des chansons populaires
-retentissaient dans l’Église, et servaient d’épigraphe aux messes
-que composaient laborieusement sur ces thèmes inouïs les musiciens
-flamands. C’est en vain que les conciles s’occupèrent incessamment
-de ce grave sujet de discipline; c’est en vain que le pape Jean XXII
-publia en 1322 sa fameuse décrétale contre les innovations harmoniques
-qui défiguraient la mélodie grégorienne: le désordre s’accrut chaque
-jour davantage et se prolongea jusqu’au milieu du XVI^e siècle, où le
-concile de Bâle d’abord, puis celui de Trente dans sa vingt-deuxième
-session, flétrirent d’un blâme solennel ce mélange grossier de paroles
-et de musique profanes avec le texte et le chant de l’Église. C’est
-pour obéir à la volonté du concile que le pape Pie IV nomma une
-commission chargée d’examiner quelles seraient les mesures à prendre
-pour réformer de pareils abus. La commission, présidée par les deux
-cardinaux Vitellozzi et Borromée, arrêta les deux points suivants: 1^o
-qu’on ne chanterait plus les messes et les motets qui contiendraient
-des paroles différentes de celles de l’Église; 2^o que les messes
-composées sur des thèmes empruntés à des chansons profanes seraient
-bannies de la liturgie. Après de nombreuses discussions où furent émis
-les avis les plus extrêmes, la commission jeta les yeux sur Palestrina,
-qui s’était déjà fait connaître, et dont tout le monde citait les
-admirables _improprii_ de la pénitence comme des modèles de musique
-vraiment religieuse. On lui demanda de composer une messe où les
-paroles de l’Église seraient respectées et contenues dans une forme de
-l’art qui en révélât le sentiment. Saintement inspiré par la foi naïve
-qui remplissait son cœur et par l’importance de la mission dont on
-l’avait chargé, Palestrina composa trois messes qui furent exécutées au
-palais du cardinal Vitellozzi. Celle qui réunit tous les suffrages et
-qui excita l’admiration des juges les plus difficiles fut la troisième,
-que Palestrina publia sous le titre de _messe du pape Marcel_ (_Missa
-papæ Marcelli_), probablement par un sentiment de reconnaissance pour
-la mémoire de ce pontife. Lorsque le pape Pie IV entendit pour la
-première fois cette messe, le 19 juin 1565, il en fut si ravi, qu’il
-nomma Palestrina compositeur de sa chapelle. Telle est l’histoire d’une
-composition célèbre qui sauva l’art musical de la proscription dont
-voulait le frapper l’autorité ecclésiastique.
-
-«Si maintenant, continua l’abbé, vous me demandez quelle est la valeur
-absolue de l’œuvre de Palestrina, qui a touché à toutes les parties
-du drame liturgique, si vous me demandez de préciser en quelques mots
-le rôle que joue ce grand homme dans l’histoire générale de l’art,
-je vous répondrai qu’il est le premier musicien sorti des bancs
-de l’école qui ne se soit pas laissé entièrement absorber par les
-artifices du métier, et qui ait considéré la forme comme l’instrument
-de l’inspiration, qu’il est enfin le premier savant contre-pointiste
-qui mérite la qualification suprême de _compositeur_. Il ferme l’ère de
-la scolastique et ouvre celle de la Renaissance, dont il n’entrevoit
-cependant que l’aurore. Élève et successeur des Flamands, qui avaient
-élaboré tous les détails de la langue et préparé l’instrument
-nécessaire à la manifestation du sentiment, Palestrina s’élance du
-milieu de ces ouvriers patients attachés à la glèbe, c’est-à-dire à
-_la lettre qui tue_; il leur apporte l’_esprit_ qui seul vivifie.
-Génie éminemment italien, plein d’onction et de sérénité, il épure,
-il simplifie les formes matérielles de la composition que lui ont
-transmises ses maîtres, et les emplit du souffle de la vie. Il dit
-des choses sublimes avec les mêmes moyens qui avaient servi de jouet
-à l’esprit de combinaison; il chante, il prie au lieu d’argumenter;
-il crée enfin la musique du catholicisme, entrevue seulement par les
-grands esprits du moyen âge, et qu’on trouve définie dans ces paroles
-de saint Bernard: _Sic suavis ut non sit levis, sic mulcet aures,
-ut moveat corda, tristitiam levet, iram mitiget, sensum litteræ non
-evacuet, sed fecondet_[56].
-
-«Vous allez juger vous-mêmes, dit l’abbé en descendant de l’estrade sur
-laquelle il était placé, si la musique de Palestrina, qui a donné son
-nom à toute une école, et dont le style marque une date de l’histoire,
-mérite les éloges qu’on lui prodigue depuis deux cents ans.»
-
-Les chanteurs de la chapelle ducale de Saint-Marc, qui étaient réunis
-dans un coin de la bibliothèque, exécutèrent alors le _Sanctus_ de
-la messe à six voix dite _du pape Marcel_, morceau remarquable, qui
-communique à l’âme une émotion qu’il est impossible de définir;
-le _Kyrie_ de la messe de _Requiem_, d’une expression profonde;
-l’_impropria_ à quatre voix, _Vinea mea electo_, qu’on chante le
-vendredi saint à la chapelle Sixtine, prière d’un accent ineffable
-et vraiment divin, dont Mozart seul a pu égaler l’élévation dans son
-_Ave verum_. L’exécution de ce morceau produisit dans l’assemblée une
-explosion d’enthousiasme et de ravissement qui dura quelques minutes
-pendant lesquelles Lorenzo s’approcha de Beata, dont le regard
-l’invitait, pour ainsi dire, à venir lui communiquer son sentiment.
-
-Après le _Stabat Mater_ à deux chœurs, qui fut chanté aussi avec
-beaucoup d’ensemble, on termina par le madrigal à quatre voix: _Alla
-riva del Tebro_, qui est un modèle de ce genre de composition dite
-_musica da camera_, musique de chambre, parce qu’elle tenait lieu, au
-XVI^e siècle, de la musique dramatique, qui n’existait pas encore.
-
-«Ai-je besoin de vous faire remarquer, reprit l’abbé, qui était remonté
-sur l’estrade, le charme particulier de ce morceau, qu’on dirait avoir
-été composé par un poëte qui aurait eu l’âme et le génie de Virgile,
-dont il rend en effet la molle langueur et la mélancolie touchante? Et
-si vous saviez avec quelle simplicité de moyens Palestrina a obtenu
-de tels effets! Subissant les lois de la _fugue_, qui était alors la
-forme consacrée par les maîtres de l’art, il se joue de ses difficultés
-avec une aisance admirable, et c’est au moyen de quelques dissonances
-produites par les mouvements de la stratégie des parties[57] que
-Palestrina parvient à exprimer la douleur de ce jeune berger pleurant,
-sur les bords du Tibre, un amour dédaigné:
-
- ....Et mœstis late loca questibus implet;
-
-car il n’y a pas de mélodie proprement dite dans le délicieux madrigal
-que vous venez d’entendre, ni dans aucune partie de l’œuvre si variée
-de Palestrina. Tous les effets résultent des procédés du contre-point,
-et il serait impossible d’y trouver une phrase musicale qui eût assez
-de vitalité pour exister en dehors des combinaisons harmoniques qui
-forment un ensemble si parfait. C’est dans ce style élevé de musique
-purement vocale, dépourvu à la fois de modulations et d’accompagnements
-d’aucune espèce, c’est dans le _style à la Palestrina_ qu’ont écrit le
-Flamand Orlando di Lasso, son contemporain et son émule, l’Espagnol
-Vittoria, Nanini, Benevoli, Allegri, Vallerano, et une foule de
-compositeurs dont la tradition et l’enseignement se sont prolongés
-jusqu’à nos jours, et constituent le patrimoine de l’école romaine.
-
-«Lorsqu’au jour de Noël de l’année 1512, le pape Jules II officia
-pour la première fois dans la chapelle Sixtine, dont Michel-Ange
-venait de peindre la voûte, Palestrina n’était pas encore né. Les
-_Loges_, les _Stances_, toutes les incomparables merveilles qui
-remplissent le Vatican étaient terminées, et la Renaissance avait
-accompli son évolution, quand l’auteur de la _messe du pape Marcel_,
-surnommé par ses contemporains le _prince des musiciens_, vint au
-monde. L’intervalle de près de quatre-vingts ans qui existe entre
-la mort de Raphaël et celle de Palestrina peut servir à mesurer la
-distance qui sépare encore l’art musical des arts plastiques, qui
-alors étaient parvenus au point le plus élevé de leur développement.
-Rien dans les œuvres du fondateur de l’école romaine, ni dans celles
-d’Orlando di Lasso, ne peut être comparé aux vastes compositions de
-_la Cène_ de Léonard de Vinci, du _Jugement dernier_ de Michel-Ange,
-de _l’École d’Athènes_, de _l’Incendie du Borgo_ et surtout de _la
-Transfiguration_ de Raphaël. Dépourvue de moyens pour accentuer la
-passion et pour peindre les accidents extérieurs, la musique en est
-encore à cette phase de la puberté où l’on exprime d’une manière
-indécise les sentiments indéfinis qu’on éprouve. On dirait la prière
-d’un enfant ou celle d’une jeune fille émue qui manque des mots
-nécessaires pour préciser l’objet de ses vœux, et donner une forme
-aux aspirations confuses qui agitent son âme. Un motet de Palestrina,
-comme celui _Sicut cervus desiderat ad fontes_, ou comme l’admirable
-antienne à six voix _Tribularer si nescirem_, peut être comparé,
-pour la simplicité naïve du style et le caractère de l’expression, à
-une vierge de Fra Angelico ou du Pérugin. C’est pénétrant, plein de
-componction et de divine tendresse, mais d’une harmonie un peu vague,
-qui laisse transpirer le sentiment général, sans permettre de saisir le
-sens particulier de la parole. Un exemple fera encore mieux comprendre
-quelle différence il peut exister dans les moyens qu’emploie l’esprit
-humain pour exprimer un même sentiment.
-
-«Ce n’est point une exagération de dire que le culte de la vierge
-Marie a reçu en Italie un éclat de poésie qu’il n’a jamais eu chez
-aucun peuple du monde catholique. Principalement dans cette partie de
-la Romagne qu’on appelle l’Ombrie, sont nés quelques hommes tendres,
-pieux et divinement inspirés, qui ont créé l’idéal ineffable de la
-mère de Jésus-Christ: ce sont, avec saint François d’Assise, Jacopone
-da Todi, Raphaël d’Urbino et Jean-Pierre Luigi da Palestrina. Sur
-cette admirable séquence du _Stabat Mater dolorosa_, que Jacques des
-Benedetti, connu sous le nom de Jacopone da Todi, publia à la fin du
-XIII^e siècle, il a été fait un grand nombre de compositions musicales
-parmi lesquelles je ne mentionnerai que la mélodie du plain-chant
-romain, le _Stabat_ de Palestrina et celui de Pergolèse, que tout le
-monde connaît. Il existe deux _Stabat_ de Palestrina, l’un à trois
-chœurs qui est inédit, et celui que vous venez d’entendre à deux chœurs
-de quatre parties. Eh bien! si l’on compare les paroles de Jacopone
-à la musique de Palestrina, et si l’on rapproche cette dernière
-composition du tableau de Raphaël connu sous le nom du _Spasimo_,
-on a sous les yeux trois moments de l’histoire, la traduction d’un
-sentiment dans trois langues différentes, qui sont loin d’avoir le même
-degré de perfection. Dans le morceau de Palestrina, les deux chœurs
-alternent et se répondent pieusement comme deux groupes de chrétiens
-qui se raconteraient les incidents du grand sacrifice accompli sur le
-Calvaire. A certains moments décisifs du récit, les deux chœurs se
-réunissent comme s’ils étaient trop émus du spectacle de la douleur
-maternelle pour s’écouter isolément:
-
- Oh! quam tristis et afflicta
- Fuit illa benedicta!
-
-Puis ils recommencent à dialoguer pour confondre de nouveau leur
-douleur au cri suprême:
-
- Dum emisit spiritum!
-
-Après un changement de mesure qui sépare la partie pathétique du drame
-divin de la conclusion, qui est d’une expansion toute lyrique, les deux
-chœurs reprennent la même série de strophes et d’antistrophes alternant
-et s’unissant tour à tour jusqu’à la glorification finale:
-
- Fac ut animæ donetur
- Paradisi gloria.
-
-Cela est beau, plein d’onction et d’une piété qui vous pénètre l’âme,
-qui la remplit d’une tristesse résignée et vraiment chrétienne; mais on
-chercherait inutilement dans la composition de Palestrina la douleur
-profonde et concentrée que Raphaël a mise dans le regard éploré de
-la Vierge qui tend les bras au divin supplicié, cette diversité de
-personnages qui concourent à l’action générale et trahissent leur
-caractère par la variété des attitudes, ces physionomies qui parlent et
-qui expriment chacune une nuance particulière de sentiment, ces tons
-d’une gamme si riche, ces horizons qui éclairent la nature, enfin tous
-ces détails matériels qui révèlent les mœurs, le temps et les lieux
-où s’accomplit le sacrifice. La musique n’avait encore ni perspective
-ni fond de paysage, ni complication d’incidents dramatiques. Elle
-peignait tout sur le même plan et n’exprimait que le sentiment général
-des paroles, sans pouvoir individualiser l’accent de la passion. La
-révolution qui s’est opérée dans la peinture depuis l’avénement de
-Masaccio jusqu’à Raphaël, qui la résume, n’avait pas encore eu lieu
-dans l’art musical à la mort de Palestrina. Cette révolution mémorable,
-qui doit séculariser la musique et la faire entrer pleinement dans le
-mouvement de la Renaissance, nous allons la voir éclater à Venise, où
-il est bien temps que je revienne[58].»
-
- * * * * *
-
-Après cette première partie du discours de l’abbé Zamaria, qui fut
-écoutée avec un très-vif intérêt, il y eut une sorte d’intermède qui
-fut rempli par quelques morceaux de musique, dont un duo de Paisiello,
-chanté par le vieux Pacchiarotti avec Beata. C’était le fameux duo
-de l’_Olympiade_, composé à Naples en 1786 pour la Morichelli, qui
-faisait Aristea, et pour je ne sais plus quel sopraniste célèbre
-qui remplissait le rôle de Megacle. Beata, qui ne pouvait croire
-entièrement au bonheur que la conduite de son père, depuis quelque
-temps, semblait lui promettre, et qui ne voyait pas sans un triste
-pressentiment le prochain départ de Lorenzo, mit une émotion singulière
-dans ces paroles du récitatif: _E mi lasci cosi_, «et tu m’abandonnes
-ainsi?» Sa voix de mezzo-soprano, d’un timbre si suave et si
-pénétrant, s’éclaira comme d’un rayon d’espoir en articulant ces mots
-significatifs: _Va.... ti perdono.... pur che torni mio sposo_; «va!...
-je te pardonne.... si tu reviens mon époux!» Pacchiarotti, l’inimitable
-Pacchiarotti lui-même, fut étonné de la manière dont cette jeune
-personne chanta la phrase admirable de l’andante en _fa mineur_:
-
- Nè giorni tuoi felici.
- Ricordati di me!
- —Perchè cosi mi dici,
- Anima mia, perchè[59]?
-
-Ce sentiment exquis, Beata le tirait de son propre cœur. Aussi Lorenzo
-n’eut-il pas de peine cette fois à comprendre un langage si peu
-équivoque, et ses yeux, attachés aux lèvres inspirées de la fille du
-sénateur, exprimaient sans contrainte le ravissement où le plongeait la
-certitude d’être aimé. Ce duo de l’_Olympiade_, qui faillit un instant
-compromettre le secret de Beata, le chevalier Sarti ne se doutait
-pas alors qu’un jour il le chanterait lui-même avec une autre femme,
-Frédérique, qui devait réveiller dans son cœur flétri l’image d’un
-bonheur depuis longtemps évanoui.
-
-«_Signori_, dit l’abbé Zamaria après ce court épisode, qui ne passa
-pas inaperçu, la musique commence à Venise, comme chez tous les peuples
-de l’Occident, par des chansons populaires qui remontent aussi loin que
-les souvenirs de l’histoire, et par le plain-chant ecclésiastique, dont
-je vous ai raconté la formation aux premiers siècles du christianisme.
-Ces deux éléments, qu’on retrouve partout, se distinguent d’abord assez
-fortement entre eux, puis ils se rapprochent, et finissent par se
-confondre dans une période de temps qui est le fond de la civilisation
-moderne. Aussitôt que notre basilique de Saint-Marc fut construite, au
-commencement du X^e siècle, elle devint le centre de l’art religieux
-de notre pays et l’objet de la plus grande sollicitude du sénat.
-Sans nous arrêter sur des faits plus ou moins authentiques, il est
-certain que, dès les premières années du XIV^e siècle, l’église de
-Saint-Marc possédait un service musical et des orgues qui faisaient
-déjà l’admiration de l’Italie. Je ne vous parlerai ni de ce prêtre
-vénitien, nommé George, qui, au dire d’Éginhard, aurait construit un
-orgue pour Louis le Débonnaire à Aix-la-Chapelle, ni d’une foule de
-nos compatriotes qui se sont distingués dans la fabrication de ce
-bel instrument, qui n’était pas inconnu à l’antiquité. Ce qui est
-hors de toute contestation, c’est que le premier organiste connu de
-l’église Saint-Marc se nommait Zucchetto, et qu’il eut pour successeur
-Francesco da Pesaro. A partir de cette époque, la série des organistes
-et des maîtres de chapelle de notre basilique est aussi connue que
-celle de nos doges et de nos patriarches. Par une ordonnance du doge
-Michel Steno, publiée le 18 février 1403, huit enfants de chœur sont
-attachés au service de la chapelle ducale, élevés et entretenus aux
-frais de la république. A la fin du XV^e siècle, vers 1470, l’église
-de Saint-Marc possède un chœur nombreux de chanteurs, deux organistes
-chargés de toucher les deux grandes orgues qui depuis lors ont toujours
-existé dans notre chapelle ducale, et une foule d’instrumentistes que
-la république rémunère avec munificence[60]. C’est quelques années
-après cette organisation qu’on voit apparaître dans nos lagunes
-un contre-pointiste belge, qui vint poser à Venise les bases d’un
-enseignement scientifique de la composition musicale.
-
-«Le 12 décembre de l’année 1527, Adrian Willaert fut nommé maître de
-chapelle de la basilique de Saint-Marc. Né à Bruges, dans les dernières
-années du XV^e siècle, Willaert, après, avoir étudié le contre-point
-à Paris sous la direction de Jean Mouton, après avoir été pendant
-onze ans au service de Louis II, roi de Hongrie, était venu se fixer
-à Venise, où il mourut dans le mois de septembre 1563. Willaert est
-considéré comme le fondateur de l’école de Venise, qu’on peut diviser
-en trois époques, dont chacune est représentée par un artiste célèbre.
-Adrien Willaert et ses disciples immédiats, tels que Cyprien de
-Rore, son compatriote, Nicolas Vicentino, Francesco della Viola et
-le savant théoricien Zarlino, personnifient la première phase, Jean
-Gabrieli la seconde, et Claude Monteverde la troisième, à laquelle se
-rattachent Caldara, Lotti, Marcello, et les plus grands compositeurs du
-commencement du XVIII^e siècle.
-
-«Ce qu’on appelle dans les arts une école, c’est-à-dire un centre
-d’idées, de procédés et de souvenirs qui se perpétuent à travers les
-générations, est le résultat de deux mouvements qui se combinent entre
-eux, du mouvement général de l’esprit humain, auquel vient s’ajouter
-l’influence locale du pays où il se manifeste. L’Italie, par exemple,
-tout en participant à la civilisation de l’Europe, qui est l’œuvre
-du christianisme, s’en distingue cependant par un caractère propre,
-comme Venise, au milieu de la _civiltà italiana_, dont elle ressent
-l’impulsion, conserve une personnalité saillante qu’elle imprime à tous
-ses actes. Je ne vous rappellerai pas ce qu’a été Venise, par quels
-miracles de courage, de patience et de sagacité, elle s’est élevée, du
-fond de ces lagunes qui ont été son berceau, au premier rang des corps
-politiques. Elle est un des exemples les plus étonnants de la puissance
-de l’activité humaine, dirigée par la raison. Forte et infatigable dans
-la guerre, qui n’a jamais été pour elle qu’un moyen de défendre son
-indépendance et de protéger son industrie, calme et somptueuse dans
-la paix, qui est le but constant de sa politique, cette république de
-marchands et de patriciens, d’artistes et de diplomates, de penseurs et
-de poëtes insouciants, a produit une civilisation éminemment originale,
-où la libéralité du génie hellénique s’allie au bon sens pratique des
-Romains. L’inscription que vous pouvez lire sur un des côtés extérieurs
-de la basilique de Saint-Marc, inscription qui remonte au X^e siècle,
-et qui est le premier témoignage de l’existence de notre dialecte:
-
- Lom po far e die in pensar
- E vega que lo chi li po inchontrar,
-
-ce qui veut dire qu’avant de parler et d’agir, l’homme doit songer
-aux conséquences qui peuvent en résulter, démontre que la prudence
-a été de tout temps une des qualités du peuple vénitien. Généreuse,
-hospitalière, soumise au christianisme, mais indépendante vis-à-vis
-de l’Église, dont elle repousse la juridiction exceptionnelle, la
-république tend la main à tous les illustres proscrits: Kepler,
-Galilée, aux savants, aux artistes, aux princes déshérités, qu’elle
-couvre de sa protection et de sa munificence. L’histoire, la politique,
-la science, les mœurs, la littérature et les arts, qui en sont
-l’expression, lui donnent un caractère de nationalité qui la distingue
-fortement des autres civilisations de l’Italie. Et quels sont les
-traits saillants de cet esprit national qui doit nécessairement
-inspirer l’école vénitienne? La grâce, l’élégance, la morbidesse des
-formes et du langage, le goût du plaisir, du mouvement et de la vie,
-non de la vie qui se concentre dans les profondeurs de l’âme, qui
-s’épure par la méditation et s’efforce d’atteindre les hauteurs de
-l’idéal, mais de la vie qui s’épanche au dehors, qui recherche l’éclat,
-la joie et la lumière, et se complaît au sein de la nature et de la
-sociabilité. Point de fortes douleurs, pas de grandes tristesses, mais
-de la grandeur, du faste, de la sensualité, un brio étonnant, une
-harmonie qui enchante, les contrastes dramatiques de la passion, et la
-couleur, la couleur enfin qui sert à rendre tous ces effets, telles
-sont les propriétés reconnues de notre école de peinture, depuis les
-Bellini jusqu’à Tiepoletto. Eh bien! c’est précisément par le sentiment
-dramatique et le coloris, c’est-à-dire par le rhythme et la modulation,
-qui en sont les agents, que se distingue aussi la musique de l’école
-vénitienne.
-
-«Lorsque Adrien Willaert vint se fixer à Venise en 1527 et prit la
-direction de la chapelle ducale de Saint-Marc, Palestrina était un
-enfant de trois ans, et la musique religieuse n’avait pas encore subi
-la grande révolution qui devait la purifier des artifices scolastiques
-et des bouffonneries du moyen âge. Willaert s’était déjà signalé
-par des compositions qui l’avaient rendu célèbre, puisque l’un de
-ses motets, _Verbum bonum_, qu’on chantait à la chapelle de Léon X
-en 1516, passait pour être du fameux Josquin Desprès: il n’était
-cependant, comme tous ses compatriotes les Flamands, qu’un savant
-contre-pointiste, plus habile à grouper des accords qu’à traduire le
-sentiment des paroles. Le spectacle de notre glorieuse cité, la vue
-des monuments qui s’y élevaient de toutes parts et des chefs-d’œuvre
-qu’avaient déjà produits les deux Bellini et leurs disciples Giorgione
-et Titien, les traditions orientales de la liturgie de notre basilique,
-l’existence dans la chapelle de Saint-Marc de deux orgues pourvues d’un
-grand moyen d’expression, la _pédale_, qu’un certain Bernardo Murer
-avait inventée à Venise quelques années auparavant, cet ensemble de
-faits et de circonstances produisit sans doute sur l’esprit du savant
-contre-pointiste flamand une influence salutaire, qui s’est manifestée
-dans ses nouvelles compositions. Il se préoccupa plus qu’on ne l’avait
-fait jusqu’alors du sens général des paroles, et, dans ses madrigaux
-aussi bien que dans ses motets religieux, il atteignit une certaine
-expression dramatique qu’on ne connaissait pas avant lui, surtout
-dans la musique d’église. Comme l’affirme d’une manière positive son
-illustre élève Zarlino[61], Willaert fut le premier à introduire dans
-la chapelle de Saint-Marc l’usage des grandes masses vocales divisées
-en deux et trois chœurs à quatre et cinq parties, qui se répondaient
-d’une extrémité de la basilique à l’autre, et produisaient une sorte
-de contraste qui saisissait l’imagination des fidèles. Ce genre de
-chœurs entrecoupés de silence, _choro spezzato_, ainsi que le qualifie
-Zarlino, révèle une préoccupation évidente de l’effet dramatique,
-et on le verra s’agrandir sous la main des compositeurs vénitiens,
-dont il est la propriété. Un autre Flamand, Cyprien de Rore, élève et
-successeur de Willaert comme directeur de la chapelle de Saint-Marc,
-marcha sur les traces de son maître et s’acquit une grande renommée.
-Dans ses madrigaux et ses motets à cinq, six et huit voix, il eut soin
-de respecter la prosodie des paroles et de vivifier même l’ancienne
-tonalité du plain-chant par des accidents chromatiques qui lui étaient
-étrangers, et qui marquaient un nouvel effort vers le coloris et
-l’expression morale des sentiments. Zarlino, que j’ai déjà cité,
-Claude Merulo, compositeur éminent et organiste non moins célèbre, et
-surtout Andrea Gabrieli, tous les trois maîtres de chapelle de notre
-basilique, ont fécondé les traditions de Willaert, de Cyprien de Rore,
-et imprimé au madrigal, mais particulièrement à la musique religieuse,
-un caractère de grandeur, de variété et de complication dramatique,
-qu’on ne trouve que dans l’école vénitienne.
-
-«Jean Gabrieli, qui représente la seconde phase de l’école nationale,
-est né à Venise d’une famille patricienne vers le milieu du XVI^e
-siècle. Élève et neveu d’Andrea Gabrieli, il honora sa mémoire
-en publiant en 1587 un recueil de ses madrigaux et de ses motets
-religieux, précédé d’une dédicace, où il témoigne son admiration
-pour le savoir et les inventions harmoniques de son oncle. Nommé le
-7 novembre 1584 maître de chapelle de l’église de Saint-Marc, où il
-succéda à Merulo, Jean Gabrieli mourut à Venise, au comble de la
-gloire, en 1612. Ce sont là tous les renseignements qu’on possède sur
-sa vie; mais son œuvre, qui nous reste, permet d’apprécier l’étendue
-et la vivacité de son génie. Ce génie hardi et vraiment original se
-révèle non-seulement dans la conception des grands morceaux d’ensemble
-à deux, trois et jusqu’à quatre chœurs, qui dialoguent entre eux et
-forment des contrastes saisissants, mais aussi dans la marche des
-différentes parties, qui s’affranchissent de l’imitation scolastique de
-la fugue pour obéir à l’esprit des paroles et distraire l’oreille par
-des dessins particuliers, qui ajoutent de la variété à l’effet imposant
-de l’ensemble. Le rhythme déjà riche en combinaisons qui circule à
-travers ces grandes masses chorales, l’instinct de la modulation qui
-perce de toutes parts, non plus par de simples accidents chromatiques,
-comme dans les œuvres de Cyprien de Rore, mais par des rapprochements
-pleins d’élégance établis entre les différents tons du plain-chant,
-le contraste qui résulte de l’opposition des différents chœurs, les
-uns écrits tout entiers pour des voix graves, les autres pour des
-voix moyennes et des voix aiguës qui se superposent et remplissent
-un grand espace, toutes ces inventions si précieuses ne sont pas les
-seules qu’on doive à ce maître. Gabrieli poussa plus loin que tous les
-compositeurs qui l’avaient précédé le sentiment des effets dramatiques,
-qui est la qualité dominante de l’école vénitienne. Ainsi il choisit
-avec une grande liberté d’esprit les paroles liturgiques dont il forme
-le texte de ses motets religieux, les dispose avec économie et de
-manière à frapper vivement l’imagination par l’opposition des grands
-effets d’ensemble avec la voix d’un simple coryphée, qui vient, comme
-dans le chœur de la tragédie antique, exposer le sujet de la douleur
-ou de la joie commune. A ces innovations hardies, qui impriment à
-la musique religieuse le mouvement et les péripéties d’un drame
-hiératique, Gabrieli ajoute le coloris de l’instrumentation, ce qui
-achève de caractériser son génie et celui de l’école vénitienne.
-
-«Jusqu’à la seconde moitié du XVI^e siècle, les nombreux instruments
-légués par le moyen âge n’avaient point de musique qui leur fût propre.
-Divisés en quatre grandes familles (en instruments à cordes, à vent, à
-clavier et à percussion), ils confondaient leurs effets avec ceux de
-la voix humaine, qu’ils suivaient humblement à l’unisson, à l’octave
-inférieure ou supérieure, selon la nature de leur diapason. Lorsque
-le rhythme et une harmonie plus incidentée donnèrent l’éveil à la
-fantaisie, les instruments furent classés en groupes moins nombreux et
-plus rapprochés les uns des autres, on consulta le timbre et l’étendue
-de leur échelle; mais excepté l’orgue, qui, par la variété de ses
-jeux et le rôle important qu’il remplissait dans le culte catholique,
-avait déjà inspiré, au commencement du XVI^e siècle, certaines formes
-musicales appropriées à la nature de ce magnifique instrument, telles
-que la _toccata_, la _sonata_ et les _ricercari_, tous les autres
-ne faisaient qu’exécuter les morceaux qu’on écrivait pour la voix
-humaine. De là cette expression mise en tête de toutes les publications
-musicales: _Da cantare o da sonare_[62]. Gabrieli fut un des premiers
-musiciens de son temps qui sût traiter les instruments avec goût,
-tenir compte de leur timbre et de leur étendue, les assortir comme
-des couleurs qui devaient relever l’effet général de ses grandes
-compositions. Tantôt il écrit des morceaux à quatre et cinq parties,
-exclusivement pour des bassons, des trombones, des cornets, ou pour les
-différents instruments à cordes, et tantôt il oppose à un chœur de voix
-humaines un chœur d’instruments qui alternent et dialoguent comme deux
-personnages symboliques. Dans ces motets religieux, connus sous le nom
-de _symphoniæ sacræ_, une espèce d’introduction symphonique précède le
-chœur, auquel les instruments répondent ensuite, et qu’ils accompagnent
-enfin avec une assez grande variété d’allures. Je pourrais vous citer
-tel motet de Gabrieli, _Surrexit Christus_, composé pour la solennité
-de Pâques, qui vous étonnerait par la manière dramatique dont il est
-conçu. Précédé d’une symphonie à six instruments, deux cornets et
-quatre trombones, le chœur à trois parties, _alto_, _tenor_ et _basse_,
-chante les paroles liturgiques; une symphonie composée cette fois de
-cornets, violons et trombones, répond de nouveau jusqu’à ce qu’un
-coryphée intervienne en chantant:
-
- Et Dominus de cœlo intonuit.
-
-Après ce fragment de mélopée mesurée, le chœur, accompagné de tous les
-instruments précédemment entendus, entonne un _Alleluia_ d’une grande
-variété. Gabrieli a beaucoup écrit, et dans presque tous les genres
-de musique connus de son temps. Ses œuvres, exécutées avec pompe par
-les chanteurs et les instrumentistes habiles qui étaient au service
-de la chapelle ducale et des principales églises de Venise, mises en
-circulation par la gravure, qui en multiplia les éditions, répandirent
-son nom dans toute l’Europe, et particulièrement en Allemagne, où
-il trouva des disciples et de nombreux admirateurs. Contemporain
-d’Orlando di Lasso et de Palestrina, auxquels il a survécu de seize
-années, Gabrieli occupe une place éminente dans l’histoire générale
-de l’art, entre le dernier, le plus illustre des contre-pointistes
-flamands, et le fondateur de l’école romaine. S’il ne possède pas la
-sérénité, l’onction et la pureté sublime qui caractérisent le style à
-jamais inimitable de Pierre Luigi, Gabrieli est plus hardi dans ses
-combinaisons harmoniques, plus éclatant et moins respectueux de la
-tradition que le doux et immortel musicien qui a fait les délices de
-son siècle et mérité cet éloge:
-
- Hic ille est Lassus lassum qui recreat orbem,
- Discordemque sua copulat harmonia.
-
-Placé entre l’Allemagne, où est mort à la cour de Bavière Orlando
-di Lasso, et le siége de la papauté, qui fut l’asile du pauvre et
-divin Palestrina, Gabrieli, noble Vénitien, vivant au milieu d’une
-cité merveilleuse où aboutissaient tous les courants de l’opinion du
-monde, qui était toujours remplie de bruits, de fêtes et de spectacles
-de toute nature, s’inspira nécessairement du génie de son pays et
-des traditions de l’école qui en était l’expression. Ce fut un hardi
-novateur, prompt à employer tout moyen qui lui semblait devoir produire
-de l’effet, visant à l’éclat, au coloris, aux contrastes dramatiques,
-aussi bien dans la musique religieuse que dans les madrigaux et les
-chansons mondaines. Dans ses grandes compositions à deux, trois et
-quatre chœurs, accompagnés d’une instrumentation déjà ingénieuse,
-Gabrieli, marchant sur les traces de Willaert, de Cyprien de Rore, de
-Merulo, et surtout de son oncle Andrea Gabrieli, se préoccupe bien
-moins des lois qui gouvernent la langue musicale de son temps que de
-l’esprit des paroles, dont il s’efforce de rendre le sens général,
-cherchant parfois aussi à peindre le mot saillant par des figures de
-rhythme et des caprices de vocalisation. C’est là un fait important
-dans l’art de la composition, qui annonce une prochaine et plus
-grande émancipation du génie créateur. Organiste habile, homme d’une
-imagination hardie et grandiose dans ses conceptions, Gabrieli fut le
-chef d’un enseignement fécond qu’il transmit à de nombreux élèves,
-parmi lesquels nous citerons l’Allemand Henri Schütz, qui porta dans
-son pays la fantaisie, le coloris et l’esprit dramatique de l’école
-de Venise. Dans l’œuvre très-varié de Jean Gabrieli, où l’influence
-persistante du moyen âge s’accuse encore par certains détails de la
-langue musicale, se trouvent les germes d’une révolution qui sera
-bientôt accomplie par Monteverde.
-
-«Claude Monteverde, qui représente la troisième période de l’école
-vénitienne, est né à Crémone, on ne sait au juste en quelle année, mais
-entre 1565 et 1570. Habile virtuose sur la viole, qui était alors un
-instrument à la mode, il entra en cette qualité au service du duc de
-Mantoue. Marc-Antonio Ingegnieri, son compatriote, qui dirigeait la
-chapelle du duc, lui donna des leçons de contre-point qui le mirent
-en état de révéler de plus hautes facultés. Sans pouvoir assurer si
-Monteverde a succédé à Ingegnieri dans ses fonctions de directeur de
-la musique du prince de Mantoue, on est certain qu’il fut appelé à
-Venise et nommé maître de chapelle de la basilique de Saint-Marc le 19
-août 1613, un an après la mort de Gabrieli. C’est donc à Venise, où
-Monteverde a passé la plus grande partie de sa vie, où il a fait graver
-et publier ses œuvres les plus importantes, et où il est mort dans le
-mois de septembre 1649, que s’est accomplie et surtout affermie la
-révolution musicale dont je vais parler.
-
-«La série de sons qui composent la gamme moderne est formée, comme tout
-le monde sait, de sept degrés, dont un huitième reproduit à l’octave
-supérieure la sensation de celui qui sert de point de départ. Ce sont
-là les deux limites extrêmes de l’espace que l’oreille ne peut franchir
-sans être forcée de recommencer le même voyage, espace qui est pour
-elle l’unité avec laquelle elle mesure l’échelle immense des sons ayant
-le caractère musical. C’est une question posée depuis longtemps par
-les théoriciens, que de savoir s’il existe un ordre nécessaire dans la
-succession des degrés qui remplissent l’octave, ordre qui serait un
-_a priori_ de notre nature, une loi imposée par l’organe qui perçoit
-le phénomène, ou bien si les différents intervalles qui peuvent être
-contenus dans l’unité primordiale de l’octave sont arbitrairement
-distribués et dépendent de l’usage, du caprice ou des artifices de
-l’art. Si l’on répond par l’affirmative, et qu’on reconnaisse un ordre
-quelconque dans la succession des sons que renferme l’octave, il faut
-alors expliquer la cause qui a produit une si grande variété d’échelles
-mélodiques. Dans le cas contraire, on est forcé d’admettre toutes les
-successions possibles, et cela jusqu’à l’infini. Or, il est évident
-qu’il y a des successions qui répugnent à l’oreille, qui blessent même
-sa sensibilité, et qu’elle ne peut supporter un instant que comme une
-curiosité passagère qui lui fait désirer plus vivement le retour d’un
-ordre meilleur. Donc il y a un principe qui guide notre sensibilité,
-principe antérieur à la sensation que produit en nous le son musical,
-et qui exige un certain ordre dans la succession et la nature des
-intervalles qui sont les éléments de l’octave. Dans l’antiquité,
-Pythagore et ses disciples classaient les intervalles d’après une loi
-mathématique, c’est-à-dire d’après le nombre absolu de vibrations dont
-ils sont le produit, tandis qu’Aristoxène et ses partisans voulaient
-qu’on s’en rapportât à l’oreille, seul juge compétent des combinaisons
-admissibles, comme l’œil est l’appréciateur suprême de l’harmonie
-des couleurs. Ces deux manières d’envisager la question, dont l’une
-caractérise le philosophe préoccupé de la cause du phénomène, et
-l’autre l’artiste inquiet surtout de l’effet, ne sont pas aussi
-inconciliables qu’on pourrait le croire; car s’il existe une loi qui
-fixe les rapports des sons entre eux, cette loi, dont le compositeur
-n’a pas plus à s’occuper que le peintre de la nature des couleurs, doit
-être un jour accessible à la science des nombres, qui est la science
-même des rapports.
-
-«Quoi qu’il en soit de la solution de ce problème réservé à l’avenir,
-il est certain que les Grecs construisaient leur échelle de trois
-manières différentes: en y faisant entrer des intervalles de _quart_
-de ton, qui donnaient naissance au genre dit _enharmonique_, le plus
-ancien de tous, s’il faut en croire les théoriciens; en procédant par
-intervalles de _demi-tons_, ce qui constitue le le genre _chromatique_,
-ou bien par une succession de _tétracordes_, qui portait alors le nom
-de genre _diatonique_ ou naturel. L’Église, en adoptant forcément
-le système musical des Grecs, qu’elle trouva parmi les débris de
-la civilisation romaine, écarta les deux premiers genres, qu’elle
-jugeait sans doute trop difficiles pour l’oreille inexpérimentée du
-peuple qu’elle voulait diriger; puis, simplifiant encore le genre
-diatonique, elle en tira les huit échelles du plain-chant grégorien,
-dont j’ai raconté la formation. Or, quel est le caractère respectif des
-différents tons ou modes du plain-chant ecclésiastique? On pourrait
-presque répondre que c’est de ne point en avoir, de créer des séries
-de sons mobiles formées d’une _quarte_ et d’une _quinte_ superposées
-l’une à l’autre d’une manière fort arbitraire, et qui se refusent
-à une classification vraiment scientifique. En effet, les modes de
-l’Église ne se distinguent que par le demi-ton qui entre dans la
-composition du _tétracorde_ et qui n’occupe jamais le même degré.
-Dépourvus de trois notes essentielles, de _finale_ et de _dominante_
-régulières, et de la _note sensible_, qui fait pressentir et désirer
-à l’oreille l’accomplissement de la consonnance d’octave, les modes
-du plain-chant ne sont que des formes mélodiques léguées par les
-générations primitives, des espèces de dialectes peu compatibles avec
-la régularité de succession qu’exige l’harmonie; aussi n’a-t-on jamais
-pu s’entendre ni sur le nombre des tons, ni sur les accidents matériels
-et l’expression morale qu’on leur attribuait. Notre Zarlino lui-même,
-le plus savant théoricien qui après Glarean[63] se soit occupé de
-la classification des modes ecclésiastiques, n’a pu y réussir d’une
-manière satisfaisante. Aussitôt que l’instinct de l’harmonie essaya de
-grouper quelques accords sur les échelles diatoniques du plain-chant
-grégorien, on eut beaucoup de peine à fixer la nature des intervalles
-qu’il fallait admettre ou repousser du contre-point. L’accord parfait
-et son premier dérivé, qui sont les combinaisons les plus simples qui
-se présentent à l’oreille et qui communiquent à l’âme le sentiment du
-repos, quelques dissonances passagères, timidement préparées par le
-retard ou la prolongation d’une note déjà entendue comme élément de
-l’accord consonnant, dissonances qui étaient bien plus le résultat du
-mouvement des parties, des associations amenées furtivement par le
-rhythme, que des hardiesses de l’imagination: tels étaient les seuls
-groupes de sons simultanés admis par les théoriciens jusqu’au milieu
-du XVI^e siècle. Il se fit alors un mouvement général d’émancipation
-dans l’esprit humain qui transforma toutes les connaissances, et qui
-imprima aussi à l’art musical une impulsion nouvelle.
-
-«Le besoin de variété, de changement et de transformation des vieux
-types du plain-chant grégorien, qu’on pourrait comparer aux types
-traditionnels de la peinture byzantine, était si général parmi les
-compositeurs de la première moitié du XVI^e siècle, que déjà Josquin
-Desprès ne se faisait aucun scrupule d’en méconnaître le caractère
-tonal et d’encourager ses élèves à poursuivre, avant tout, l’expression
-des paroles. Cyprien de Rore, Nicolas Vicentino, élèves de Willaert,
-Luca Marenzio, génie plein de ressources et d’élégance, surnommé par
-ses contemporains _il dolce Cigno_, tous les trois appartenant à
-l’école de Venise, cherchèrent à féconder les tons du plain-chant par
-des accidents _chromatiques_ qui leur étaient étrangers, et qui étaient
-des tâtonnements que faisait l’instinct de la modulation, c’est-à-dire
-l’instinct du coloris et de la vie. Gesualdo, prince de Venuse dans le
-royaume de Naples, dilettante et madrigaliste non moins célèbre que
-Marenzio, fut plus hardi encore dans ses combinaisons harmoniques: l’un
-des premiers, il osa attaquer sans préparation un genre de dissonances
-qui devaient amener la ruine des formes mélodiques du plain-chant,
-et faire entrer dans les conceptions de l’art l’unité primordiale de
-notre gamme moderne. Cette révolution, depuis longtemps préparée par
-les tentatives que je viens de signaler, fut accomplie avec plus de
-suite et d’éclat par Monteverde, qui trouva à Venise un terrain tout
-approprié à la fécondation de son idée.
-
-«Vous savez, _signori_, que les grandes inventions, dans les arts,
-aussi bien que dans les sciences, ne sont jamais l’œuvre particulière
-d’un seul génie qui en aurait puisé tous les éléments dans la source
-de ses propres facultés. Il n’y a que Dieu, parce qu’il est infini,
-qui ait pu créer le monde d’un désir de sa volonté. Il est vrai de
-dire cependant qu’une invention ne s’inscrit et ne prend date dans
-l’histoire que lorsqu’il vient un homme qui s’en assimile les effets
-d’une manière originale qui frappe tous les esprits. C’est ainsi que
-la couleur à l’huile, par exemple, avait été employée bien avant le
-Flamand Van Eyck, qui est pourtant celui qui l’a propagée en Europe.
-Parmi les intervalles qui étaient repoussés par tous les théoriciens du
-moyen âge comme incompatibles avec la série diatonique du plain-chant
-grégorien, il y avait surtout celui de _triton_. Cet intervalle
-horrible, qu’on appelait _diabolus in musica_, consiste dans le
-rapprochement de deux notes importantes de la gamme, le _quatrième_
-et le _septième_ degré. Par une cause plus physique que morale, qui
-n’a pas encore été expliquée, il résulte que l’audition simultanée
-de ces deux sons communique à l’oreille une vive appétence vers la
-consonnance d’octave. Or, cet intervalle harmonique se trouve enclavé
-dans un accord qui porte le nom de _septième dominante_, où il forme
-la dissonance naturelle de _quinte mineure_, qui peut s’entendre sans
-préparation, et qui se résout immédiatement sur l’accord de sixte, qui
-renferme les éléments de l’accord parfait. L’effet de cet accord de
-_septième dominante_ est tel, qu’il porte avec lui, comme une question
-bien posée, les conditions logiques de sa propre résolution, et qu’il
-transmet à l’oreille, puis par l’oreille à notre âme, le sentiment de
-la série qui constitue l’unité de l’octave. Si vous contemplez pendant
-quelque temps une couleur éclatante, le rouge par exemple, vous ne
-tardez pas à éprouver le désir de reposer votre vue sur une nuance
-moins vive, telle que la couleur complémentaire que le rouge fait
-pressentir par l’auréole qu’il projette autour de lui. Cette couleur
-complémentaire que le rouge projette est le _vert_, dont la sensation
-peut être comparée à celle que produit _l’accord parfait_, sur lequel
-l’oreille aspire à descendre après avoir entendu celui de _septième
-dominante_. Tous les arts renferment de pareils contrastes de repos
-et de mouvement, de consonnances et de dissonances qui s’appellent
-et se répondent comme les rimes diverses de la poésie lyrique, dont
-l’entrelacement avive et charme l’oreille. L’accord de _septième
-dominante_, qui renferme la plus agréable des dissonances naturelles
-que l’oreille puisse accepter sans avertissement ou préparation, en lui
-faisant pressentir le voisinage de l’_accord parfait_ qui lui donne le
-sentiment de l’unité de l’octave, avait été employé par un grand nombre
-de compositeurs du XVI^e siècle, car on le trouve dans les œuvres
-d’Aaron, de Cyprien de Rore, dans Palestrina même, Orlando di Lasso,
-Gabrieli, surtout dans Gesualdo, dont les madrigaux sont empreints
-d’une vivacité d’expression dramatique qui annonce la Renaissance.
-Toutefois, cet esprit d’émancipation qui caractérise le mouvement du
-XVI^e siècle a laissé une plus forte empreinte dans les compositions de
-Monteverde, dont le génie audacieux ne fut pas sans avoir une certaine
-conscience de la révolution qu’il venait accomplir. Guidé par son
-instinct et par le sentiment dramatique qui préoccupait les poëtes et
-les artistes de son temps, Monteverde osa proclamer, dans une préface
-mise en tête du cinquième livre de ses madrigaux, publiée à Venise
-en 1604 et reproduite trois ans après, en 1607, par son frère César
-Monteverde, que la musique est faite pour charmer les oreilles et
-peindre les mouvements de l’âme, non pour obéir à des règles abstraites
-imposées par les théoriciens. Fort de ce principe et de l’autorité de
-Platon, qu’il invoque pour soutenir que l’esprit des paroles doit être
-le principal objet du compositeur, tandis que les anciens, c’est-à-dire
-les scolastiques, voulaient que l’_armonia fosse signora dell’orazione_
-(que l’harmonie dominât la poésie), Monteverde prélude par un grand
-nombre de combinaisons hardies, puis il arrive enfin à employer, sans
-préparation, ce fameux accord de _septième dominante_, qui achève de
-rompre la tradition du plain-chant grégorien.
-
-«C’est dans un madrigal à cinq voix, _cruda Amarilli_, que Monteverde
-a fait apparaître pour la première fois l’accord de _septième
-dominante_ sans préparation, accord dont la nouveauté, jointe à des
-figures de rhythme non moins piquantes, souleva la réprobation des
-vieux théoriciens. Un savant chanoine de Bologne, Artusi, se fit le
-défenseur des principes admis jusqu’alors, et, dans un livre publié à
-Venise en 1600[64], il combattit avec une grande vivacité de paroles
-les hardiesses inouïes du novateur. Monteverde, qui avait pour lui
-la jeunesse, le monde élégant et l’esprit du siècle, répondit à son
-antagoniste comme celui à qui un philosophe niait le mouvement: il
-marcha et entraîna la foule à sa suite. Ainsi s’opéra une révolution
-qui avait pour objet d’introduire dans l’art de la composition cette
-unité de l’octave que présente la nature. Il fallut un long concours
-de siècles et de tâtonnements pour secouer le joug des théories
-qu’on avait héritées du système musical des Grecs, et pour dégager de
-la multiplicité des dialectes mélodiques cette langue générale dont
-j’ai parlé au commencement de ce discours. Notre gamme moderne, avec
-les deux seules séries que nous en avons tirées, le _mode majeur_ et
-le _mode mineur_, est le résultat de la pression de l’harmonie, dont
-les combinaisons savantes nous rendront un jour par la modulation
-cette variété d’accents mélodiques qu’elle a dû absorber d’abord pour
-constituer la langue régulière. Tel est, _signori_, le grand événement
-qui marque la troisième période de l’école de Venise, dont Monteverde
-exprime les tendances. Lui-même se plaisait à dire que «pour atteindre
-le but qu’il s’était assigné, le ciel ne pouvait pas le placer dans une
-ville mieux disposée à comprendre l’esprit de ses compositions.» Il
-ajoutait que «les nombreux chanteurs et instrumentistes qui étaient au
-service de la seigneurie lui avaient rendu sa tâche facile par le zèle
-et l’enthousiasme qu’ils mirent à le seconder.»
-
-«Monteverde a beaucoup écrit, et dans tous les genres de musique connus
-de son temps, il a porté la fécondité, la hardiesse de son génie. Il
-fut un des premiers compositeurs à s’essayer dans la forme dramatique,
-inaugurée à Florence dans les dernières années du XVI^e siècle par un
-groupe de _dilettanti_ et d’académiciens qui cherchaient à restaurer la
-mélopée des Grecs, cette pierre philosophale de tous les beaux esprits
-de la Renaissance. Ils furent plus heureux qu’ils ne s’y attendaient,
-et, au lieu de raviver une forme qui n’a jamais existé, ils trouvèrent
-une combinaison nouvelle de la fantaisie. Monteverde fit représenter à
-la cour de Mantoue en 1607 un opéra d’_Ariane_, puis celui d’_Orfeo_,
-qui excitèrent un grand intérêt. En 1608, à l’occasion du mariage de
-François de Gonzague avec Marguerite de Savoie, il composa la musique
-d’un ballet _delle Ingrate_ (des Sorcières), où l’on remarque des
-effets de rhythme et d’instrumentation inconnus jusqu’alors; mais
-c’est à Venise que l’instinct dramatique de Monteverde eut occasion de
-se développer sous des formes qui ont lieu de nous surprendre encore
-aujourd’hui. En 1624, il fit représenter au palais Mocenigo, devant les
-plus grands personnages de la république, un épisode de _la Jérusalem
-délivrée_, le combat de Tancrède et de Clorinde, qui, pour l’expression
-des sentiments, la gradation des effets, l’intelligence des contrastes
-et du coloris de l’instrumentation, est un morceau important, et
-annonce l’éclosion de la musique moderne.
-
-«La révolution opérée par Monteverde n’est point un fait isolé,
-l’évolution d’un art particulier qui n’intéresserait que des amateurs
-de curiosités historiques: c’est au contraire un des résultats les plus
-directs du grand mouvement de la Renaissance, presque contemporain de
-la peinture à l’huile, qui fut aussi propagée à Venise par un élève de
-Van Eyck, de la perspective linéaire et du clair-obscur, qui permirent
-à l’art du dessin de rendre le caractère de la passion avec les
-accidents de costume, de lumière et de paysage qui révèlent son passage
-dans le monde extérieur. L’invention de la modulation a eu les mêmes
-conséquences pour l’art musical, en lui apportant le coloris nécessaire
-pour exprimer les contrastes, la succession ou la simultanéité des
-sentiments du cœur humain: car la mélodie, quelque développée qu’on
-la suppose, n’accuse que l’existence d’une émotion intérieure, un
-état, une disposition de l’âme, sans pouvoir indiquer l’âge ni le
-caractère de celui qui l’éprouve, le temps et le lieu où s’accomplit
-l’événement. C’est la propriété de l’harmonie, et particulièrement de
-la dissonance, qui engendre la modulation fécondée par le rhythme, de
-pouvoir entourer l’expression pure du sentiment, c’est-à-dire l’idée
-mélodique, de tous les accessoires de temps, de lieu, d’ombre et de
-lumière, qui constatent la présence de la nature dans le drame de la
-passion. Telles sont, encore une fois, les conséquences de la tentative
-de Monteverde, qui, dans la composition musicale, se lie étroitement
-aux principes d’émancipation intellectuelle émis par les grands
-philosophes de la Renaissance, Bacon, Descartes et notre immortel
-Galilée. Et n’allez pas voir dans ce rapprochement un simple effet de
-mon esprit préoccupé, qui voudrait trouver une base scientifique à un
-art dont il s’exagère la portée! En avançant, par exemple, dans la
-préface déjà citée, que l’_orazione_, c’est-à-dire le sens des paroles,
-doit guider l’inspiration du compositeur et dominer les combinaisons
-de l’harmonie au lieu d’en être l’esclave, Monteverde se place sur le
-terrain solide de la philosophie nouvelle, qui fait de la sensation,
-transformée par la raison, la source de la connaissance. Le maître
-vénitien a eu parfaitement conscience de l’œuvre qu’il accomplissait,
-et, s’il n’a pas prévu tous les résultats que devaient produire ses
-hardiesses harmoniques, il n’ignorait pas qu’il rompait avec l’esprit
-de la tradition scolastique. Cent ans après Monteverde, nous verrons
-Gluck invoquer les mêmes principes dans la fameuse dédicace de son
-opéra d’_Alceste_ au grand-duc de Toscane. Dans les arts, en effet,
-comme dans l’ordre moral et politique, les révolutions fondamentales
-ne produisent pas immédiatement toutes les conséquences qu’elles
-renferment, et le temps seul peut les dégager.
-
-«De l’invention de Monteverde et du développement de la modulation,
-dont il a trouvé la source, date en Italie et en Europe la distinction
-des écoles et des nationalités dans l’art musical. Jusqu’au milieu
-du XVI^e siècle, on ne rencontrait une certaine originalité d’accent
-mélodique et de rhythme que dans les airs de danse et les chansons
-populaires, fruits de l’instinct et du caprice de l’oreille. Les œuvres
-de l’art, soumises aux combinaisons de l’harmonie purement consonnante,
-étaient partout les mêmes et ne se distinguaient entre elles que par
-un degré plus ou moins grand d’élégance et de facilité dans le jeu des
-parties qui formaient le nœud du contre-point. A l’apparition du drame
-lyrique, de la mélodie savante et du coloris, qui permit de rendre
-les nuances du sentiment avec les accidents de la nature extérieure,
-les peuples de l’Europe purent avoir une musique nationale, comme ils
-avaient déjà une littérature et une civilisation qui leur étaient
-propres.
-
-«En Italie, l’école napolitaine, fondée par Alexandre Scarlatti au
-commencement du XVII^e siècle, est la fille aînée de l’école de Venise,
-dont elle féconda les traditions et les procédés. Né en Sicile, vers
-1657, et mort à Naples en 1725, Scarlatti fut un homme de génie,
-qui, dans les opéras nombreux, dans les oratorios, les motets, dans
-les cantates et les madrigaux qu’il a composés pendant une longue et
-brillante carrière, a déployé une riche imagination et a su être à la
-fois novateur dans la mélodie, dans le récitatif, dans les détails de
-l’instrumentation, dont il classa les couleurs, non moins que dans
-l’emploi de la modulation, qui ne faisait que de naître. Il forma
-de nombreux élèves, parmi lesquels il faut distinguer Durante, qui
-peut être considéré comme le représentant le plus savant de l’école
-napolitaine, dont il a pour ainsi dire formulé les doctrines. Durante
-a été, à son tour, le chef d’une nombreuse postérité de compositeurs
-dont Pergolèse et Jomelli sont les plus illustres. Né à Aversa, dans le
-royaume de Naples, en 1714, mort dans cette même ville le 28 août 1774,
-Nicolas Jomelli ferme la première époque de l’école qui l’a produit.
-Dans son œuvre, qui se compose d’opéras, de messes et d’oratorios,
-Jomelli résume tous les progrès accomplis avant lui, et il ouvre
-à la musique dramatique une carrière nouvelle où Gluck ne tardera
-point à s’élancer. Piccinni, Sacchini, Traëtta, Guglielmi, Cimarosa
-et Paisiello, sont les compositeurs napolitains qui remplissent la
-seconde moitié du XVIII^e siècle; ils se distinguent bien moins par
-la nouveauté de l’harmonie et la vigueur de l’instrumentation, comme
-leurs prédécesseurs, que par le charme, la grâce de la mélodie, et le
-sentiment comique, dont ils expriment avec bonheur toutes les nuances.
-
-«Après la mort de Monteverde, l’école vénitienne, plus brillante que
-jamais, continue à développer les propriétés de notre génie national.
-On voit apparaître Baldassar Donati, qui a succédé à Zarlino comme
-maître de chapelle, auteur d’une foule de _canzonette villanesque_
-et de madrigaux à plusieurs voix remplis d’esprit et de jovialité;
-puis Jean Crocce, surnommé _il Chiozzetto_ à cause du lieu de sa
-naissance, musicien non moins bizarre, qui a laissé un grand nombre
-de compositions bouffonnes. Dans le genre dramatique, on remarque
-au premier rang François Cavalli, maître de chapelle de Saint-Marc,
-compositeur fécond et hardi, dont les opéras eurent un succès
-prodigieux, et le firent appeler en France pendant la minorité de Louis
-XIV. Cesti, Caldara et Legrenzi succèdent à Cavalli comme compositeurs
-dramatiques, et remplissent la seconde moitié du XVII^e siècle. Maître
-de chapelle de Saint-Marc et directeur de l’école _dei mendicanti_,
-Legrenzi a consacré sa vie presque exclusivement aux églises et aux
-théâtres de Venise, qu’il a alimentés pendant cinquante ans. Il a
-eu pour élèves Gasparini et Lotti, dont la gloire a fait oublier
-celle de son maître. Né à Venise en 1667, Nicolas Lotti fut nommé
-organiste du grand orgue de l’église de Saint-Marc en 1693, qu’il tint
-pendant quarante ans, puis maître de chapelle en 1736, où il succéda
-à Antonio Biffi. Génie sévère et grandiose, Lotti, qui a traité tous
-les genres, et dont les opéras, les duos, les trios et les madrigaux
-charmants ont eu beaucoup de popularité, s’est particulièrement
-distingué dans la musique religieuse, où il a révélé une science et
-une profondeur de sentiment peu communes. Ses messes, ses motets avec
-ou sans accompagnement d’instruments, et surtout ses admirables vêpres
-qu’on chante encore aujourd’hui à San-Geminiano[65], où reposent ses
-dépouilles mortelles, sont des œuvres dignes de Palestrina par la
-pureté de l’harmonie, par la noblesse, la clarté du style et la suavité
-pénétrante des effets. Lotti, qui est mort le 5 janvier 1740, âgé de
-soixante-treize ans, a joui d’une réputation qui n’a été surpassée que
-par Benedetto Marcello.
-
-«Permettez à un vieux disciple de Benedetto Marcello de s’arrêter un
-instant avec respect devant l’une des plus belles gloires musicales de
-notre pays. Issu d’une noble famille patricienne, qui compte dans ses
-annales un doge, six procurateurs et d’autres illustrations civiles et
-militaires, Benedetto était le troisième fils d’Augustin Marcello et
-de Paola Cappello. Il est né à Venise le 24 juillet 1686, et fut élevé
-par son père avec le soin qu’exigeait sa naissance. L’intelligence de
-Benedetto ne fut pas d’abord très-accessible à la musique, qui était
-généralement cultivée dans la maison paternelle, et il montra surtout
-de la répugnance pour l’étude du violon. Il fallut que les railleries
-de l’un de ses frères, qui jouait fort bien de cet instrument, vinssent
-exciter son émulation pour un art qui devait immortaliser son nom.
-Benedetto s’adonna alors avec une telle ardeur à l’étude de cet
-instrument rebelle et des autres parties de la musique, que son père se
-vit obligé de ralentir son zèle. Il l’emmena à la campagne, ayant soin
-de l’isoler de tous les objets qui pouvaient réveiller sa passion; mais
-le jeune Benedetto, qui avait alors dix-sept ans, trompant la vigilance
-paternelle, se procura du papier à musique, et composa secrètement
-une messe qui parut un chef-d’œuvre. Convaincu de l’inutilité de ses
-efforts, son père le laissa suivre l’instinct de son génie: il lui
-donna un maître de composition, qui fut Gasparini, pour qui Benedetto
-a toujours eu beaucoup de déférence. A la mort de son père, Benedetto
-fit un voyage à Florence, où l’attirait l’amour de la langue et de
-la belle poésie italienne, et puis il revint à Venise parcourir la
-carrière d’avocat, noviciat indispensable à tout grand seigneur qui se
-destine au service de la république. A vingt-cinq ans, il prit la robe
-prétexte, et fut nommé membre du tribunal des quarante. On l’envoya
-ensuite comme provéditeur à Pola, dont le climat détestable ruina sa
-santé et fit tomber toutes ses dents. De retour à Venise, Benedetto ne
-put y rester longtemps, et fut nommé camerlingue à Brescia, où il est
-mort le 24 juillet 1739, âgé de cinquante-trois ans.
-
-«La vie si courte que je viens d’esquisser a été remplie par des
-travaux qui attestent une activité prodigieuse. Doué d’une grande
-intelligence cultivée par de fortes études littéraires, Benedetto
-connaissait les langues savantes aussi bien que celle de son pays. Il
-a publié différents écrits littéraires qui témoignent de l’étendue
-de ses lumières non moins que de la vivacité piquante de son esprit.
-Parmi ces écrits, très-nombreux et très-divers, je ne citerai que
-le charmant opuscule _il Teatro alla moda_, qui est une critique
-des plus ingénieuses contre les compositeurs et les chanteurs de
-son temps. Publié sans nom d’auteur, cet opuscule courut l’Italie,
-et fit ressortir tous les défauts que les hommes d’un goût éclairé
-reprochaient dès lors à notre drame lyrique. L’insouciance du
-compositeur pour la pièce et la situation qu’il avait à traiter,
-l’ignorance du poëte pour les exigences de la musique, la tyrannie des
-sopranistes et des _prime donne_ qui voulaient avoir partout le même
-genre de morceaux et d’ornements sans aucun égard pour le caractère
-du personnage qu’ils représentaient, l’insubordination des musiciens
-de l’orchestre, le ridicule des costumes et de la mise en scène,
-enfin toutes les invraisemblances de l’opéra italien, qui, trente
-ans plus tard, déterminèrent la réforme de Gluck, y sont relevées
-avec un bon sens plein de gaieté. Mais c’est dans la composition
-musicale que le génie de Marcello a révélé toute sa profondeur.
-Déjà il s’était fait connaître par des messes, des recueils de duos
-et de trios, des madrigaux à plusieurs voix et quelques cantates,
-lorsqu’une circonstance fortuite lui fit aborder un thème plus
-digne de ses hautes facultés. Parmi les amis intimes de Marcello,
-il y avait un noble vénitien, Girolamo Giustiniani, qui avait fait
-d’excellentes études à l’université de Padoue sous la direction
-particulière de Lazzarini, professeur éminent de littérature grecque.
-Giustiniani eut un jour l’idée d’essayer ses talents pour la poésie
-en traduisant en vers italiens les dix premiers psaumes de David, et
-il vint consulter Marcello sur le mérite de sa tentative. Celui-ci
-trouva la traduction fidèle et très-élégante, et engagea son ami à en
-poursuivre l’achèvement, à quoi Giustiniani répondit: «Puisque mon
-essai vous paraît digne d’approbation, vous devriez vous joindre à
-moi et prêter à mes vers le secours de votre art.» Frappé de cette
-proposition, Marcello, sans répondre d’une manière affirmative, se
-mit à son clavecin, et en peu de jours il fit la musique des cinq
-premiers psaumes. Il réunit aussitôt dans son palais quelques personnes
-éclairées, pour leur faire entendre sa nouvelle composition. L’œuvre
-des deux patriciens produisit un très-grand effet, surtout la musique
-de Marcello, qui excita un enthousiasme mêlé d’étonnement. Encouragé
-par le succès, Marcello conçut le projet de mettre successivement en
-musique les cinquante premiers psaumes de David, qui furent exécutés
-dans son palais et sous sa direction à mesure qu’il en achevait la
-composition. Telle est l’origine de cette œuvre admirable. Je me
-rappelle encore, comme si c’était d’hier, ces belles soirées du palais
-Marcello, où se réunissait tout ce que Venise avait d’esprits cultivés,
-d’artistes et de grands seigneurs. Le maître tenait le clavecin,
-dirigeant de son regard sévère les chanteurs et les instrumentistes de
-la chapelle de Saint-Marc qui interprétaient ses nobles et touchantes
-inspirations. Il ne leur passait aucun caprice, exigeant la plus
-scrupuleuse exactitude dans l’exécution matérielle de sa musique,
-dont il s’efforçait de leur expliquer la pensée. C’est à l’une de ces
-soirées mémorables que j’ai entendu pour la première fois la célèbre
-Faustina Bordoni, à qui Marcello a bien voulu donner quelques conseils
-dont elle a su profiter. Le peuple, accouru de tous les coins de
-Venise, se tenait sur les places voisines du palais, écoutant avec
-recueillement ces grandes et belles compositions. Un soir cependant,
-après l’exécution de l’admirable chœur que tout le monde connaît
-aujourd’hui, _i cieli immensi narrano_, la foule assemblée au pied du
-palais, et dans les gondoles qui sillonnaient le Grand-Canal, poussa un
-cri de ravissement qui retentit jusque sur la place Saint-Marc.
-
-«Les psaumes de Marcello se répandirent promptement dans toute
-l’Europe. L’empereur Charles VI voulut les entendre à sa cour; le
-cardinal Ottoboni les fit exécuter dans son palais, à Rome, par les
-chanteurs de la chapelle Sixtine. Composés pour une, deux, trois et
-quatre voix, avec une simple basse chiffrée et quelquefois avec un
-accompagnement de violoncelle ou de viole, ces psaumes forment une
-succession de morceaux très-variés, où domine le sentiment dramatique,
-qui est la qualité caractéristique de l’école vénitienne. Non-seulement
-Marcello s’est inspiré de la poésie hébraïque, mais il a consulté aussi
-les vieux chants des synagogues juives de tous les pays du monde, ainsi
-que quelques rares débris de la musique grecque et du plain-chant
-grégorien, pour se pénétrer de leurs tonalités diverses et en saisir
-l’étrangeté. Je ne vous citerai que le second psaume pour alto et basse
-sur les paroles _quare fremuerunt gentes_ (_d’onde cotanto fremito_),
-d’un si grand caractère, et dont le troisième mouvement, _rompiamo
-dicono_, exprime avec tant d’énergie la révolte de l’orgueil contre
-le gouvernement de la Providence; le huitième, pour voix de contralto
-et chœur; le dixième, à quatre voix, _come augel cui mile reti_, d’un
-accent mélodique à la fois si simple et si varié dans le mouvement,
-surtout la dernière strophe; le seizième, pour lequel Marcello
-s’est inspiré d’un chant grec, l’hymne au soleil, de Dionysius. Les
-récitatifs, les airs, les duos, les trios et les chœurs qui traduisent
-les élans lyriques du roi-prophète dans l’œuvre si originale du
-maître vénitien ne pouvaient être conçus que par un grand esprit, par
-un compositeur dégagé de tout préjugé scolastique, qui va droit au
-sentiment qu’il veut exprimer et ne s’inquiète que de l’efficacité des
-moyens qu’il emploie.
-
-«Marcello était d’un caractère non moins élevé que son génie. Pieux
-sans bigoterie, généreux, il usait de sa fortune et de ses vastes
-connaissances avec la munificence d’un patricien de Venise. Son palais
-était toujours ouvert aux artistes, dont il aimait à se voir entouré.
-Il fut le maître et le protecteur constant de la Faustina, ainsi que
-de son mari, le fameux Hasse, _il Sassone_, avec lequel il n’a cessé
-de correspondre. Il aimait tellement la musique et tout ce qui s’y
-rattache, qu’un soir d’été, étant accoudé sur le balcon de son palais,
-qui borde _il Canalazzo_, il entendit une voix de femme d’un timbre
-ravissant qui chantait une de ces _arie di batello_ qui, depuis la
-fondation de Venise, circulent dans nos lagunes. Il envoya chercher
-cette femme, pauvre et jeune lavandière nommée Rosana Scalfi; elle lui
-plut, il la fit élever avec soin, lui donna des conseils dans l’art du
-chant, et puis il l’épousa secrètement. Cette femme s’est montrée digne
-de la fortune que le hasard lui avait procurée, en faisant le bonheur
-du maître illustre dont je viens de vous conter l’histoire.
-
-«Après Benedetto Marcello, l’école vénitienne a produit successivement
-Galuppi, Bertoni et Furlanetto, que voici présent, et qui continue avec
-éclat les traditions de notre genre national.
-
-«Ce n’est point forcer l’analogie des choses que de rattacher à
-l’école de Venise le célèbre chevalier Gluck, qui est venu, il y a
-trente ans, réformer si à propos notre drame lyrique, car c’est bien
-moins le pays où le hasard l’a fait naître que la nature des idées qui
-servent à classer un grand artiste dans l’histoire. Or, quels sont les
-principes qui ont guidé le génie de Gluck du jour où il a eu conscience
-de sa force? «Lorsque j’ai entrepris de mettre en musique l’opéra
-d’_Alceste_,» dit-il dans la dédicace mise en tête de ce chef-d’œuvre,
-«je me suis proposé d’éviter tous les abus que la vanité des chanteurs
-et l’excessive complaisance des compositeurs avaient introduits dans
-l’opéra italien.... Je cherchai à réduire la musique à sa véritable
-fonction, celle de seconder la poésie dans l’expression des sentiments
-et l’intérêt des situations.... Je crus que la musique devait ajouter
-à la poésie ce qu’ajoutent à un dessin correct et bien composé la
-vivacité des couleurs et l’accord heureux des lumières et des ombres
-qui servent à animer les figures sans en altérer les contours.... J’ai
-cru encore que la plus grande partie de mon travail devait se réduire
-à chercher une belle simplicité, et j’ai évité de _faire parade de
-difficultés aux dépens de la clarté; je n’ai attaché aucun prix à
-la découverte d’une nouveauté, à moins qu’elle ne fût naturellement
-donnée par la situation et liée à l’expression; enfin il n’y a aucune
-règle que je n’aie cru devoir sacrifier de bonne grâce en faveur de
-l’effet_.» Messieurs, les idées de Gluck sont les propres idées de
-Marcello, celles que Monteverde a émises dans ses préfaces, les idées
-de Gabrieli, de Cyprien de Rore, de Willaert, qui a fondé l’école de
-Venise au commencement du XVI^e siècle. Il me serait facile de prouver
-aussi qu’entre ces principes de Monteverde, de Marcello, de Gluck, qui
-proclament l’indépendance du génie, la toute-puissance du sentiment
-dans les arts, et le fameux discours de _la Méthode_, où Descartes se
-révolte contre la tradition scolastique pour ne s’en rapporter qu’à
-l’évidence du sens commun, il existe un lien des plus étroits, l’esprit
-de la Renaissance qui s’élève sur les débris du moyen âge.
-
-«Il est temps de terminer ce long discours et d’en résumer la substance
-en peu de mots. La musique moderne est fille de la musique grecque,
-comme les langues que nous parlons et la civilisation de l’Europe
-occidentale sont issues du monde romain transformé par un principe
-nouveau, qui est le christianisme. La musique a participé à toutes
-les vicissitudes de l’esprit humain, passant successivement de la
-multiplicité des échelles primitives à des combinaisons de plus en
-plus simples, imposées par l’instinct du peuple, qui fait invasion
-dans la cité savante des praticiens. Aux trois systèmes compliqués de
-la musique grecque, l’Église substitue les huit échelles diatoniques
-du plain-chant grégorien, qui sont plus accessibles à l’oreille
-inexpérimentée de la foule, et dans lesquelles la _consonnance_
-naturelle et primordiale de l’_octave_ est dominée par la fraction
-du _tétracorde_. Sur ces échelles diatoniques, qui ne se distinguent
-entre elles que par la place toujours variable qu’occupe le _demi-ton_,
-et qui ressemblent bien plus à des dialectes où domine le caprice
-qu’à une langue en possession de ce caractère de fixité qui révèle
-une civilisation plus générale, les harmonistes ont créé la science
-des accords, qui, du VIII^e au XIII^e siècle, arrive à son premier
-développement. On voit alors se produire un phénomène des plus
-curieux, on voit s’élever et se répandre dans toute l’Europe les
-contre-pointistes flamands, ces dialecticiens de la scolastique
-musicale, qui s’occupent moins du fond de la pensée que de la forme qui
-doit la contenir, et qui s’attardent à perfectionner tous les éléments
-matériels de la langue dont va se servir le divin Palestrina. Le chef
-de l’école romaine ferme le moyen âge; il crée la véritable musique du
-catholicisme, dont on n’égalera jamais la sublime sérénité, et il meurt
-en laissant pressentir une révolution qui s’accomplira à Venise.
-
-«Fondée au commencement du XVI^e siècle par le Flamand Willaert,
-notre école musicale développa le principe qui caractérise toute
-la civilisation de Venise, c’est-à-dire la notion de la réalité
-pratique relevée par le goût des plaisirs délicats et du faste de
-la vie. Ce principe se traduit dans les arts plastiques, surtout en
-peinture, par la prédominance du coloris, qui saisit l’éclat et les
-contrastes du monde extérieur, et, dans la musique, par le sentiment
-dramatique, dont le rhythme et la modulation sont les agents matériels.
-Obéissant à l’influence secrète du pays qu’ils habitaient, comme des
-plantes qui reçoivent de la terre qui les porte les sucs dont elles
-se nourrissent, Adrien Willaert, Cyprien de Rore et Andrea Gabrieli
-s’ingénient à combiner de vastes morceaux d’ensemble à deux, trois
-et jusqu’à quatre chœurs, qui dialoguent et se répondent d’un bout
-de la basilique de Saint-Marc à l’autre. A ces tentatives sourdes du
-sentiment dramatique, vivifiées par des accidents chromatiques et
-des figures de rhythme inusitées jusqu’alors, Jean Gabrieli ajoute
-l’accompagnement des instruments, dont il assortit les timbres ou
-les couleurs avec une hardiesse d’imagination très-remarquable. Il
-fortifie la puissance de ces effets par l’intelligence de la poésie
-et des paroles liturgiques, dont il forme une espèce de drame ou
-d’oratorio qui lui inspire des combinaisons vocales de rhythme et
-d’harmonie incompatibles avec l’existence du plain-chant grégorien.
-Marchant sur les traces de ses prédécesseurs de l’école de Venise et
-sur celles de Gesualdo, Monteverde achève d’accomplir la révolution
-commencée avant lui, en employant avec une persistance particulière
-ce fameux accord de septième dominante qui communique à l’oreille le
-désir de la consonnance d’octave. Ainsi fut constituée dans l’art, et
-par l’influence ou par la pression de l’harmonie, l’unité de notre
-gamme diatonique, qui a fait disparaître en les absorbant les échelles
-du plain-chant ecclésiastique, comme les dialectes disparaissent
-devant une langue plus simple, instrument de la maturité de l’esprit.
-De l’avénement de la dissonance naturelle, source de la modulation,
-c’est-à-dire du coloris, date en Europe la distinction des écoles
-nationales; car elle fournit au compositeur les moyens matériels de
-rendre simultanément l’accent des passions contraires et d’entourer
-la mélodie, qui n’exprime qu’un sentiment absolu de l’âme, de toutes
-les modifications de temps, de lieu, d’ombre et de lumière, qui
-accusent la présence de la nature extérieure. Aussi la révolution
-opérée par Monteverde n’est-elle point un fait isolé. Contemporaine
-de la naissance de l’opéra et de la mélodie savante, qui s’essayait
-à suivre la poésie en se dégageant des complications de la musique
-madrigalesque, l’invention de Monteverde est une conséquence directe
-du mouvement général d’émancipation qui entraîne le XVI^e siècle.
-Artiste de génie, Monteverde obéit à l’impulsion de son temps: il
-veut que l’_orazione_ ou la poésie soit la maîtresse de l’harmonie,
-contrairement aux préceptes des contre-pointistes, qui ne considéraient
-la parole que comme un prétexte à leurs subtiles argumentations. De ce
-principe, qui constitue l’oreille juge suprême de la beauté musicale,
-dérivent tous les admirables effets de l’art moderne. Lotti, Marcello
-et Galuppi, chacun selon les tendances particulières de son génie,
-achèvent de consolider une révolution à laquelle vient se rattacher
-aussi le chevalier Gluck.
-
-«La musique italienne se divise donc en trois grandes écoles: l’école
-romaine, fondée par le divin Palestrina, qui fixa à jamais l’idéal de
-la prière du catholicisme, dont elle semble révéler l’unité dogmatique,
-en repoussant tout accident de modulation étranger au plain-chant
-grégorien; l’école vénitienne, où éclatent le mouvement et la
-fantaisie de la vie, et qui s’attache à développer les deux principaux
-éléments de l’expression dramatique, le rhythme et le coloris; l’école
-napolitaine, qui participe des deux autres, mais plus particulièrement
-de l’école vénitienne.
-
-«Je crois, _signori_, avoir assez longuement répondu à la question
-que j’avais promis de résoudre devant cette brillante assemblée,
-en prouvant que le génie de Venise a eu sur l’art musical le même
-genre d’influence que sur les autres parties de la civilisation. La
-musique commence à Venise, comme chez toutes les nations modernes,
-par des chansons populaires et le plain-chant ecclésiastique. Ces
-deux éléments, qui correspondent aux deux grandes divisions de la
-société au moyen âge, se mêlent bientôt, comme l’esprit séculier
-pénètre celui de l’Église, et de la fermentation qui résulte de ce
-contact, que l’autorité ne peut empêcher, se dégage un art nouveau dont
-j’ai raconté les vicissitudes. Dans le grand et magnifique concert
-de la Renaissance, alors que Venise s’élève radieuse par la main de
-ses architectes, de ses peintres et de ses sculpteurs, elle produit
-des musiciens qui ajoutent à sa gloire un rayon de plus, et qui
-réfléchissent non moins fidèlement les propriétés de son génie. Fondée
-par un maître flamand, qui lui communique le germe des combinaisons
-harmoniques, notre école de musique a eu les mêmes destinées que
-notre école de peinture, qui a reçu aussi des artistes ultramontains
-la première étincelle du coloris qui la distingue essentiellement.
-Qui ne sait en effet qu’Albert Durer, Hemmelinck de Bruges, Gérard de
-Gand, Vivien d’Anvers, et beaucoup d’autres peintres de la Belgique,
-de la Hollande et de l’Allemagne, furent accueillis à Venise avec la
-munificence hospitalière qui nous caractérise, et qu’indépendamment
-du fameux bréviaire du cardinal Grimani, qui contenait de si nombreux
-témoignages de leurs talents, les galeries de nos patriciens étaient
-remplies de leurs meilleurs chefs-d’œuvre? Mais si Antonello de Messine
-vint révéler à Jean Bellini le secret de la peinture à l’huile, qui
-avait été trouvé récemment par Van Eyck de Bruges, l’école de Venise
-eut bientôt une telle supériorité dans l’art magique du coloris,
-qu’elle fut à son tour l’institutrice des peintres flamands et
-néerlandais. Elle paya largement sa dette de reconnaissance, puisque
-l’œuvre du Giorgione, de Titien surtout, du Tintoretto et de Paul
-Véronèse, sont la source où le génie de Rubens est venu s’abreuver.
-Telles ont été également l’origine et l’influence de notre école
-musicale, qui, après avoir été instituée par un contre-pointiste
-flamand, a formé de nombreux élèves, parmi lesquels Léon Hasler et
-Henri Schutz sont allés répandre en Allemagne et dans le nord de
-l’Europe la science, le coloris et les tendances dramatiques qu’ils
-avaient puisés dans l’école de Venise et dans l’enseignement de leurs
-maîtres, Andrea et Jean Gabrieli. Bien que ces relations fréquentes de
-l’Allemagne avec l’Italie, et particulièrement de la Hollande et de la
-Belgique avec Venise, puissent s’expliquer par le grand événement de
-la conquête, par la position géographique de notre belle cité et le
-rôle politique et commercial qu’elle a joué jusqu’au milieu du XVII^e
-siècle, nous serions tenté de voir dans cet échange de procédés et
-d’influence réciproque la manifestation d’un rapport plus intime de
-la nature des choses. Il existe une si grande analogie entre le son
-et la couleur, entre les facultés de l’artiste qui se distingue par
-l’éclat du pinceau et celles du compositeur qui a le sentiment de la
-modulation, source du coloris et de l’expression dramatique, qu’il
-n’est pas étonnant que des peuples doués des mêmes aptitudes aient
-été attirés l’un vers l’autre et qu’ils se soient communiqué les
-propriétés natives de leurs génies. Ce qui est certain, c’est que les
-écoles flamande et hollandaise se distinguent par le sentiment profond
-qu’elles ont de la réalité, par la fidélité avec laquelle elles se
-plaisent à reproduire les épisodes de la vie bourgeoise, les accidents
-du monde extérieur et surtout du paysage, dont elles imitent avec une
-si grande perfection les tons solides et les horizons mystérieux. Or,
-ce sont là aussi les qualités où brille d’une manière incomparable
-l’école vénitienne, dont le goût plus délicat choisit mieux les objets
-de son imitation, et n’aime à reproduire dans les œuvres de l’art que
-la poésie de la nature, les grands événements de l’histoire nationale,
-l’éclat et la pompe de la sociabilité. Il est constant néanmoins que
-la Néerlande et la Belgique, ainsi que les villes libres de l’empire,
-telles que Nuremberg et Augsbourg, ont eu avec Venise de fréquentes
-relations commerciales qui ont donné lieu à des rapports plus intimes
-et à un échange d’influence du Nord sur le Midi, du Midi sur le Nord,
-qui est un des phénomènes curieux de l’histoire de l’esprit humain.
-
-«Greffé sur une abstraction teutonique, comme nos palais reposent sur
-des pilotis séculaires, l’art de Venise s’est élancé de ce sol aride
-comme une plante généreuse, portant des fruits d’or qui ont émerveillé
-le monde. Dans la musique de chambre et les mille ramifications de la
-fantaisie, dans la musique religieuse et le genre dramatique, qu’elle
-a cultivé avec une prédilection significative, l’école de Venise a
-été aussi féconde qu’originale. Nos églises, nos théâtres, les quatre
-_scuole_ de chant, dont vous connaissez l’origine, les _accademie_,
-les chapelles particulières, et jusqu’à nos places publiques, qui sont
-aussi des spectacles non moins amusants que les autres, tout dans
-Venise retentissait de concerts de voix et d’instruments qui faisaient
-dire à Doni, en plein XVII^e siècle, qu’il n’avait appris à connaître
-ce que c’était que l’harmonie que depuis son séjour à Venise. Trop
-amoureux de la vie et de la lumière, du mouvement et de la passion,
-pour se concentrer dans les profondeurs de l’âme ou s’élever dans les
-régions sereines où planent Raphaël et Palestrina et toute l’école
-romaine, le génie vénitien devait nécessairement se manifester dans
-l’histoire par la recherche du coloris et l’imitation de la belle
-nature: il devait produire en peinture les deux Bellini, Giorgione et
-Titien leurs élèves, Tintoretto et Paul Véronèse; en musique, Willaert
-et Cyprien de Rore, les deux Gabrieli, Monteverde, Cavalli, Lotti,
-Marcello et Galuppi, qui se font admirer par des qualités analogues,
-c’est-à-dire par le sentiment du rhythme et la modulation, par le
-coloris de l’instrumentation et la fidélité de l’expression dramatique,
-qu’ils introduisent jusque dans le temple du Seigneur. C’est à Venise
-que se propage le secret de la peinture à l’huile, qui donne à l’art
-le moyen de lutter avec la nature, d’imiter le rayonnement du monde
-extérieur et la variété infinie des caractères. C’est également à
-Venise que Monteverde vient consolider une révolution qui a pour objet
-d’émanciper le génie, en lui fournissant les moyens matériels de rendre
-l’accent de la passion et la simultanéité des effets dramatiques. Imbu
-de l’esprit libérateur de la Renaissance, Monteverde ose proclamer le
-principe professé avant lui en termes plus ou moins explicites par
-Cyprien de Rore et Gabrieli, invoqué plus tard par Marcello et le
-chevalier Gluck, que la musique doit avant tout obéir au sentiment, et
-n’avoir d’autre règle que celle de colorer la poésie et d’en exprimer
-la vérité. Ni Gabrieli, ni Monteverde, ni les premiers inventeurs du
-drame lyrique, tels que Vincent Galilée, Jules Caccini et Peri, pas
-plus que Marcello et Gluck, n’étaient de savants compositeurs selon la
-doctrine admise par les écoles régnantes. Emportés par le courant du
-siècle, excités par ce mouvement intérieur qui fait les grands hommes
-et les grands poëtes, et que Dante a si admirablement définis lorsqu’il
-dit, en parlant de lui-même: «Je suis un de ceux qui s’efforcent
-d’exprimer ce qu’amour leur inspire,» ils ont dédaigné les règles
-scolastiques qui les attachaient à la glèbe, et ont créé la langue de
-la passion, c’est-à-dire la musique moderne. Qui sait si, au moment
-où je parle, Dieu ne suscite pas un de ces réformateurs superbes, un
-génie amoureux de la lumière, de la vie et de la passion, qui viendra
-enchanter le monde par l’éclat du coloris, la nouveauté des modulations
-et la puissance du rhythme, ces agents matériels des effets dramatiques
-élaborés par l’école de Venise, dont il continuera l’impérissable
-tradition?...»
-
-L’abbé Zamaria, dans les paroles qui terminaient son discours, semblait
-avoir eu le pressentiment de l’avénement de Rossini, qui, en effet, a
-composé à Venise son premier et son dernier opéra italien, _Tancredi_
-et _Semiramide_. L’auteur immortel du _Barbier de Séville_ et de
-_Guillaume Tell_, que l’Italie n’est plus digne de comprendre, se plaît
-à reconnaître que le public vénitien ne pouvait se rassasier de ce
-prodigieux _crescendo_ qui éclate dans toutes ses partitions, et dont
-on peut trouver les germes dans les œuvres de Monteverde et de Cavalli.
-En s’enivrant ainsi du coloris puissant, du _brio_, du rhythme et de
-toutes les qualités éminentes qui caractérisent la manière de Rossini,
-le public de la Fenice ne se doutait pas qu’il saluait l’influence
-historique de la civilisation de Venise.
-
-
-
-
-VIII
-
-LES FIANÇAILLES DE BEATA.
-
-
-Lorenzo avait quitté Venise quelques jours après la brillante assemblée
-où l’abbé Zamaria avait raconté l’origine et les vicissitudes de la
-musique moderne. Il s’était rendu à Padoue pour y suivre un cours
-d’études dont le sénateur Zeno avait fixé lui-même les différents
-sujets. Il s’était séparé de Beata avec tristesse, mais sans amertume;
-car non-seulement Lorenzo et Beata croyaient se revoir bientôt, mais
-tout leur donnait lieu d’espérer que l’avenir couronnerait leurs vœux
-les plus chers. Aucun incident, aucune parole n’étaient venus trahir
-les véritables intentions du sénateur sur le chevalier Sarti, qui, aux
-yeux de tout le monde, paraissait appelé à une grande fortune.
-
-En descendant le canal de la Brenta, Lorenzo put jeter les yeux sur
-la villa Grimani, dont le beau jardin et la longue charmille lui
-rappelèrent de doux souvenirs. Suivi de son domestique Vecchiotto, il
-arriva à Padoue dans le courant de l’année 1792. Le chevalier était
-muni de nombreuses lettres de recommandation; il fut reçu dans les
-meilleures maisons de la ville et traité comme un membre de la famille
-Zeno. Il suivit un cours de langues et de littératures anciennes, un
-autre de droit public et d’histoire, puis un cours de philosophie,
-qui se composait d’un mélange hétérogène de logique, de théologie et
-de mathématiques. Les premiers temps de son séjour dans cette ville
-savante, qui avait été le refuge de tant d’illustres proscrits et
-particulièrement de Dante Alighieri[66], s’écoulèrent assez rapidement:
-le chevalier Sarti était dans l’ivresse de l’indépendance et du bonheur
-entrevu. L’ardeur de connaître, l’ambition de mériter les faveurs que
-la fortune semblait lui réserver, et celle de se maintenir dans les
-hautes régions de la vie sociale où il se trouvait introduit presque
-miraculeusement, ces divers sentiments avaient un peu surexcité la
-vanité de Lorenzo et donné l’essor à son imagination romanesque. Il
-lisait les poëtes, les philosophes et les historiens avec avidité,
-moins pour y chercher des vérités utiles à son inexpérience que pour
-y trouver des images de la beauté et des exemples de la passion
-triomphante.
-
-Après quelques mois donnés à l’étude et aux soins de son installation,
-Lorenzo alla voir sa mère, qui l’attendait avec la plus vive anxiété.
-Il ne l’avait pas revue depuis son départ de la Rosâ, où il retrouva
-tous ses amis d’enfance, le barbier Giacomo, aussi sentencieux
-qu’autrefois, et Zina la fermière, entourée d’un groupe de jolis
-enfants. On se montrait du doigt le chevalier Sarti dans le village
-comme un exemple à suivre pour s’élever de la plus humble condition
-parmi les heureux de ce monde. Catarina était dans toute la joie de
-son âme de revoir son fils grandi, beau, riche, et aussi savant que
-le fameux curé de Cittadella, à ce que Giacomo assurait. De la Rosâ,
-Lorenzo se rendit à Cadolce pour visiter l’oncle de Beata, le saint
-prêtre qui avait béni son enfance, et qu’il retrouva aussi tendre,
-aussi pieux et aussi indulgent qu’il l’avait connu. Le chevalier alla
-voir aussi la compagne inséparable de Beata, la fille du médecin de
-Cadolce, Tognina, qui l’accueillit comme le futur époux de sa meilleure
-amie; car elle pensait bien que le sénateur Zeno n’avait témoigné
-tant de sollicitude à Lorenzo que pour le préparer à une plus haute
-destinée. Il ne voulut pas reprendre le cours de ses études à Padoue
-sans avoir fait un pèlerinage au village d’Arquà, où reposent les
-cendres de Pétrarque, l’une de ses plus grandes admirations après le
-poëte catholique et gibelin du XIII^e siècle. En quittant l’heureuse
-vallée, dernier refuge de l’amant de Laure, le chevalier murmurait tout
-bas ces vers en s’appliquant les paroles du poëte:
-
- Benedetto sia ’l giorno e ’l mese e l’anno,
- E la stagione, e ’l tempo, e ’l punto,
- E ’l bel paese, e ’l loco, ov’io fui giunto
- Da duo begli occhi che legato m’hanno.
-
- Bénis soient le jour, le mois, l’année, la saison, l’instant et
- l’heureuse contrée où je vis les deux beaux yeux qui m’ont enchaîné!...
-
-Les événements de la révolution française, qui se précipitaient comme
-les scènes d’un drame immense conçu par une intelligence fatale
-et mystérieuse, commençaient cependant à préoccuper vivement les
-souverains de l’Italie. La chute de la monarchie au 10 août avait
-amené dans les provinces de la Vénétie un flot de nouveaux émigrés
-qui, malgré la vigilance du gouvernement, avaient répandu dans le
-peuple le bruit de cette grande catastrophe. La mort de Louis XVI,
-celle de la reine et la dispersion de la famille royale avaient achevé
-d’exciter l’intérêt public pour de si nobles infortunes. Un nouveau
-représentant de la république française était venu remplacer à Venise
-celui de la monarchie. De tels changements avaient produit une stupeur
-générale et profonde, mais les esprits étaient loin d’être unanimes
-dans la manière d’en apprécier les conséquences. L’aristocratie, fidèle
-à ses vieux errements, regrettait le passé, et ne craignait pas de
-manifester ouvertement sa répugnance pour un ordre d’idées qui blessait
-ses croyances et menaçait ses priviléges. Le peuple était encore
-indifférent et regardait en curieux ce spectacle des vicissitudes
-politiques dont il ne comprenait pas le sens. Une partie de la
-jeunesse, quelques lettrés, et en général tous les hommes éclairés
-des villes de terre ferme, étaient favorables aux principes de la
-révolution française, dont ils attendaient une réforme de l’État et un
-adoucissement dans les liens qui rattachaient les provinces à la cité
-souveraine. Le gouvernement de la seigneurie, résistant à toutes les
-impulsions qui lui venaient, soit de l’Italie, soit d’autres puissances
-de l’Europe qui sollicitaient son alliance, s’efforçait de garder une
-neutralité douteuse au milieu de la conflagration générale. Au fond, la
-politique de ce gouvernement de vieillards temporiseurs était hostile
-à la France, dont il redoutait l’ambition et les idées subversives. Un
-parti énergique, qui était en minorité dans le grand conseil, voulait
-que la république de Saint-Marc s’alliât avec l’Autriche, et prît
-une part active dans la lutte prochaine qui allait s’engager, tandis
-qu’un petit nombre d’esprits jeunes et mieux avisés conseillaient de
-retremper les ressorts de l’État et de la politique de Venise dans une
-alliance offensive et défensive avec la république française. Dans
-cette alternative, le sénat, énervé par l’inaction et l’isolement où il
-se tenait depuis un siècle, prenant son amour du repos pour la suprême
-sagesse, et se croyant à l’abri des événements parce qu’il n’avait pas
-le courage de les affronter, s’enveloppait de mystère et de sourdes
-menées, au lieu de prendre un parti décisif qui lui aurait donné une
-voix et des appuis dans les conseils de l’Europe.
-
-Padoue était avec Brescia et Bergame la ville de la Vénétie où les
-principes de la révolution française avaient rencontré le plus de
-partisans secrets. Une partie de la jeunesse studieuse, quelques
-professeurs et plusieurs nobles de terre ferme, qui supportaient avec
-impatience le joug des grands seigneurs du livre d’or, s’étaient laissé
-gagner par les idées nouvelles d’émancipation et d’égalité, qu’ils
-propageaient à leur tour clandestinement dans les classes inférieures.
-Un mémoire que le chargé d’affaires de France venait de présenter au
-sénat de Venise[67], pour justifier le droit qu’avait eu la nation
-française de changer la forme de son gouvernement, circulait à Padoue
-de main en main, et produisit une effervescence qui n’échappa point à
-la sombre vigilance des inquisiteurs d’État. Le bruit qui se répandit,
-quelque temps après, que l’armée républicaine avait repris Toulon et
-chassé les ennemis du territoire de la France, ne fit qu’accroître
-l’émotion et les espérances des novateurs.
-
-Un soir que Lorenzo sortait de la maison du comte Corazza, où il avait
-passé quelques heures avec un petit nombre de personnes distinguées qui
-s’y réunissaient souvent, il fut accosté par un individu qui lui dit
-familièrement: «Vous marchez si vite, monsieur le chevalier, qu’on a
-peine à vous suivre. Voilà ce que c’est que d’être jeune, _per Bacco_!
-On va hardiment devant soi, sans s’inquiéter des pauvres écloppés qui
-restent en chemin; et cela doit être ainsi, car s’il fallait que les
-générations nouvelles fussent condamnées à mesurer leur pas sur celles
-qui s’en vont, le progrès dont nous parlions tout à l’heure chez le
-comte Corazza, mon ami, serait un vain mot, et la vie n’aurait pas de
-sens.
-
-—J’ignorais, monsieur, répondit Lorenzo en regardant avec attention
-la personne qui venait de l’interpeller et qu’il reconnut en effet
-pour une de celles qu’il avait vues dans la maison Corazza, j’ignorais
-qu’il vous serait agréable de m’avoir pour compagnon de voyage par une
-si belle nuit, car je me serais fait un devoir de vous attendre. Aussi
-bien, rien ne me presse. C’est plutôt le besoin de mouvement que le
-désir d’arriver chez moi, où je n’ai que faire, qui me faisait hâter le
-pas.
-
-—Parfaitement dit..., répliqua l’inconnu en prenant sans façon le bras
-du chevalier. Le besoin de mouvement, le besoin d’agir et d’exercer la
-force dont on se sent doué, plus encore que la volonté d’atteindre un
-but déterminé.... voilà ce qui caractérise la jeunesse dans tous les
-temps, et cela suffit pour que le monde change et se transforme sans
-cesse. Mais si à cet instinct permanent de la vie il s’ajoute une idée
-qui en concentre les aspirations, oh! alors on enfante des miracles.
-C’est ce que vous verrez bientôt, monsieur le chevalier; car le temps
-où nous vivons est gros d’événements mémorables.
-
-—Est-ce que vous croyez à une guerre prochaine? monsieur, répondit
-Lorenzo d’une voix modeste.
-
-—Non-seulement je crois à une guerre, mais j’espère une révolution.
-Le monde est vieux, j’entends le monde moral; car pour la matière,
-elle est ce que nous la faisons, un témoin passif de notre existence,
-une conquête et une image de notre activité. Il faut donc renouveler
-le viatique qui a servi jusqu’ici d’aliment spirituel à la société
-européenne. Les pouvoirs publics, les institutions et les classes qui
-détiennent l’autorité, sont usés et ne répondent plus aux besoins
-de l’opinion. Que faire dans une pareille situation, entre un passé
-qui ne peut durer qu’en empêchant l’avenir de prendre sa place?
-Faudra-t-il que les générations qui portent avec elles l’esprit
-de Dieu, c’est-à-dire une notion plus élevée de sa justice, de sa
-providence et des limites qu’elle s’impose, faudra-t-il que ces
-générations s’agenouillent devant des sépulcres blanchis, et que la
-vie recule devant la mort? Ce serait inique, si fort heureusement ce
-n’était impossible. Or, on n’obtiendra jamais des pouvoirs existants
-l’aveu, même implicite, de leur impuissance, et leur résignation à un
-ordre plus équitable où ils ne seraient plus les dispensateurs suprêmes
-de la souveraineté et de la fortune publiques. Dans cette occurrence,
-l’histoire nous prouve que l’humanité se comporte comme la nature:
-elle brise ce qui ne cède pas, et tranche par l’épée un nœud qu’on se
-refuse à délier pacifiquement. Ni le christianisme, ni la réforme, ni
-la révolution française, qui les résume et en féconde les principes,
-n’ont pu triompher de leurs ennemis sans le concours de la force. Le
-paganisme a résisté tant qu’il a pu, et, s’il a succombé, ce n’est pas
-faute de s’être défendu par tous les moyens qui étaient en son pouvoir.
-Le catholicisme en a fait autant, et les annales de l’Église sont
-remplies de pages sanglantes et d’horreurs _salutaires_, comme disent
-les casuistes.
-
-—Il est cependant triste de croire, dit Lorenzo, que la vérité ne
-puisse être reconnue à l’éclat de son évidence, et qu’il faille le
-concours de la force pour faire triompher l’esprit. A quoi servent
-alors la conscience et la raison, s’il nous faut employer l’épée pour
-protéger le juste et proclamer le vrai?
-
-—Oh! _sancta simplicitas!_ répondit l’inconnu en souriant, voilà bien
-le langage d’un jeune homme de vingt ans, qui explique le _Phédon_
-peut-être ou _la Cité de Dieu_ de saint Augustin! Vous pensez donc,
-mon cher chevalier, que le juste, le vrai et le beau, pour employer
-la langue de vos maîtres, descendent du ciel comme le Saint-Esprit,
-qui est venu illuminer les apôtres, et qu’il n’y a qu’à ouvrir les
-yeux pour être subitement édifié? S’il en était ainsi, il n’y aurait
-jamais eu de contradiction parmi les hommes, et nos premiers parents
-seraient encore à s’ennuyer dans le paradis terrestre. C’est parce
-que la vérité ne se présente jamais à l’état pur, c’est parce qu’il
-faut l’extraire péniblement, comme l’or, des entrailles de l’histoire,
-en la dégageant de l’erreur, que les hommes discutent et se font la
-guerre. La conscience et la raison, que vous invoquiez tout à l’heure,
-ne contiennent que la table de la loi, c’est-à-dire les principes
-nécessaires dont le développement est l’œuvre du temps et de notre
-libre arbitre. La conscience d’un Athénien contemporain de Socrate,
-par exemple, n’avait pas d’autres vérités fondamentales que celles
-qu’admettait un sujet de Marc-Aurèle ou un chrétien du moyen âge;
-mais quelle différence dans les conséquences pratiques que chacun en
-tirait! Lorsque le Christ disait: _Mon royaume n’est pas de ce monde_,
-ce n’était là sans doute qu’une précaution de langage pour désarmer la
-vigilance des pouvoirs politiques; car, aussitôt que ses disciples
-ont été les plus forts, ils se sont empressés d’organiser la société
-conformément à l’idéal de justice dont il les avait pénétrés. La
-réforme, qui ne fut d’abord qu’une simple controverse sur quelques
-points de discipline ecclésiastique, ne gouverne-t-elle pas aujourd’hui
-la moitié de l’Europe et une partie du nouveau monde? L’esprit de
-la révolution française, sorti de cette même source d’amour et de
-miséricorde qu’on nomme l’Évangile, épuré par la réforme, agrandi par
-les travaux immortels des libres penseurs de notre siècle, marque un
-nouveau développement de la notion de justice, et s’applique à un
-plus grand nombre de rapports. On pourrait comparer la conscience à
-un tribunal dont la juridiction, d’abord très-restreinte et aussi
-élémentaire que la société primitive, étend chaque jour la sphère de
-son action. Devenant ainsi plus vigilant et plus rigoureux, ce tribunal
-finit par soumettre à la même loi d’équité toutes les relations de
-la vie. Telle est la destinée du genre humain, qui, dans l’ordre
-moral comme dans l’ordre scientifique, est forcé de conquérir à la
-sueur de son front cette portion de vérité relative qui constitue la
-civilisation d’une époque. Eh bien! mon cher chevalier, nous sommes
-précisément arrivés à l’une de ces grandes crises de l’histoire, à la
-fin d’une civilisation que condamnent la conscience plus éclairée et
-la raison du genre humain. Ne vous y trompez pas, c’est une religion
-nouvelle qui s’avance avec l’armée française victorieuse; c’est la
-religion de la jeunesse et de la vie qui vient prendre la place d’une
-doctrine épuisée, d’un culte de vieillards, la religion de la mort.
-Aussi voyez la misérable contenance de nos pères conscrits à la veille
-de si grands événements! Irrésolus et tremblants, lâches et perfides,
-ils ne savent ni conjurer le destin par des sacrifices expiatoires et
-des réformes nécessaires, ni se défendre ouvertement contre le danger
-qui les menace. Comme le sénat de Rome, dont il se dit l’émule, le
-sénat de Venise attend que les Gaulois viennent assiéger le Capitole,
-au lieu de se préparer à les combattre ou de leur tendre la main pour
-partager avec eux les dépouilles de la vieille Italie. Malheureusement,
-on ne trouvera pas un Camille cette fois pour défendre une cité dont
-les jours sont comptés.
-
-—Monsieur, répondit Lorenzo avec une extrême vivacité, ce ne sont pas
-là les sentiments d’un bon Vénitien. J’ignore si nous devons craindre
-réellement tous les malheurs que vous nous annoncez; mais dans aucun
-temps il n’est permis de faire des vœux contre l’indépendance de son
-pays.
-
-—Et qui vous dit, monsieur le chevalier, qu’on souhaite la chute de
-Venise plutôt que le triomphe de la justice? Contrairement à la formule
-historique de l’aristocratie du livre d’or, je dirai: «Je suis homme
-avant d’être Vénitien,» et le bonheur des peuples me touche un peu plus
-que les intérêts d’une oligarchie odieuse et tyrannique. Je m’étonne de
-voirie fils de Catarina Sarti se faire le champion d’un ordre social
-plein d’iniquités, où le mérite, le courage, la vertu même, sont des
-titres à la pauvreté et souvent à la proscription. Cela est d’autant
-plus généreux de votre part, que cette aristocratie impuissante et
-jalouse, dont vous défendez les droits usurpés, a laissé mourir votre
-père dans un coin de l’Asie, loin de sa patrie, où ses grands talents
-faisaient ombrage à la famille Zeno.... A propos, dit l’inconnu après
-avoir fait quelques pas en silence, vous connaissez la nouvelle?
-
-—Quelle nouvelle? répondit Lorenzo, un peu distrait par ce qu’il
-venait d’entendre.
-
-—Parbleu! les fiançailles de la signora Beata Zeno avec le chevalier
-Grimani. On ne parle que de leur prochain mariage depuis quinze jours
-dans tout Venise. Vous allez sans doute assister aux noces de la noble
-fille de votre protecteur? Elles seront très-brillantes, à ce qu’on
-assure, et les poëtes de carrefour ont déjà rimé de beaux sonnets en
-l’honneur de cette alliance de deux illustres familles patriciennes.»
-
-Parvenu au détour d’une rue étroite, qui n’était éclairée que par une
-petite lampe qui brûlait aux pieds d’une madone, l’inconnu, s’arrêtant
-tout court, ajouta:
-
-«Savez-vous bien que nous sommes d’anciennes connaissances, monsieur
-le chevalier? Non-seulement j’ai été fort lié avec votre père dans
-ma jeunesse; mais rappelez-vous que, il y a six ou sept ans, j’ai eu
-l’honneur de causer avec vous dans un café de la place Saint-Marc, et
-de vous donner quelques renseignements sur le personnel et les mœurs
-de cette société vénitienne dont je puis vous annoncer aujourd’hui
-la chute inévitable. _Felice notte, signor cavaliere_,» dit-il en
-s’éloignant de Lorenzo, et le laissant étourdi de tout ce qu’il venait
-d’entendre.
-
-Assailli par une foule de sentiments et comme frappé de stupeur,
-Lorenzo resta quelque temps immobile au coin de la rue où l’inconnu
-l’avait quitté; puis il se mit à marcher précipitamment et sans but,
-emporté qu’il était par une sorte de fièvre qu’il ne pouvait maîtriser.
-
-«Est-il possible, se dit enfin le chevalier en poussant une exclamation
-douloureuse, est-il bien possible que cet homme m’ait dit la vérité?
-Beata épouserait le chevalier Grimani, et l’on m’aurait fait un
-mystère d’un si grand événement! Pourquoi me tromper ainsi, et quel
-intérêt pouvait avoir le sénateur à me dire ces paroles mémorables
-qui retentissent encore au fond de mon cœur: _Allez, mon fils, car
-ce titre vous appartient désormais?_ N’aurait-il voulu me combler de
-ses faveurs, m’élever dans la hiérarchie domestique de sa maison que
-pour mieux marquer la distance qui me sépare de sa fille et détourner
-mon ambition du but où elle aspire? La scène de la bibliothèque,
-le long discours qu’il m’a tenu, tout cet appareil d’initiation
-paternelle n’aurait donc été qu’un piége tendu à ma crédulité, un
-stratagème de tyrannie pour me séparer de Beata, dont il aurait deviné
-les sentiments secrets? Ah! je comprends maintenant la sécurité du
-chevalier Grimani et sa courtoisie à mon égard, s’écria Lorenzo avec
-rage et en précipitant ses pas. Il n’avait pas besoin de s’inquiéter
-des vains honneurs dont on couvrait mon indigence, puisqu’il était
-certain d’obtenir la main de Beata, qui lui est promise sans doute
-depuis longtemps. Pendant qu’on m’envoyait ici à l’école étudier le
-droit des gens et cet amas de puérilités qu’ils appellent la science de
-Dieu ou théologie, on m’enlevait mon trésor, mon bien, ma vie, l’unique
-objet de mes rêves et de mes aspirations! O mon Dieu! se dit-il tout à
-coup en sanglotant, assis sur une borne devant une église, Beata aussi
-m’aurait trompé! cette âme si noble et si pure se serait donc jouée
-de moi, ou bien le spectacle de mon amour n’aura été pour elle qu’un
-prélude agréable à une destinée plus sérieuse, une distraction de jeune
-fille sans conséquence sur l’avenir de la femme et de la patricienne!
-Ton souvenir, pauvre Lorenzo, restera peut-être au fond de son cœur
-comme un mirage de la jeunesse, comme un rêve inachevé, comme une
-goutte de poésie dont elle embellira les heures lentes et monotones de
-la grandeur.»
-
-Ces mois à peine articulés s’échappaient en désordre de son cœur
-oppressé à travers les larmes qui inondaient son visage. «Mais c’est
-impossible, s’écria-t-il après un court silence et par un de ces
-contrastes si naturels à la passion; non, Beata n’a pu me trahir!
-Jamais le mensonge ni la dissimulation n’ont approché de cette
-âme digne du ciel et du respect de la terre. La main qu’elle m’a
-laissé presser dans la gondole, les larmes que j’ai vues couler, la
-promenade à Murano, l’accueil qu’elle m’a fait pendant les derniers
-instants de mon séjour à Venise et à la grande soirée du palais Zeno,
-lorsque, tout émue de la musique divine de Palestrina, elle me fit
-signe de m’approcher d’elle et que je pus lui dire tout bas d’une
-voix tremblante: _Ah! signora.... que ne puis-je mourir aujourd’hui!_
-L’expression d’ineffable douceur que je vis éclater alors dans ses
-beaux yeux.... l’accent de mélancolie qui s’exhalait de sa bouche
-adorée en chantant le duo de Paisiello:
-
- Ne’ giorni tuoi felici
- Ricordati di me....
-
-non, ce n’étaient pas là des artifices d’une coquetterie vulgaire. Tout
-mon être me répond de la sincérité de ses sentiments: c’est bien son
-cœur qui parlait au mien, car l’amour ne peut pas plus se cacher que
-la lumière. On l’aura trompée comme moi, on l’aura obsédée.... elle
-aura succombé, comme succombent toutes les femmes, de lassitude morale
-et pour avoir la paix domestique. Après avoir tué le père, on veut
-torturer et déshonorer le fils; mais ils prennent mal leur temps pour
-accomplir ce second sacrifice: le fils ne se laissera pas égorger aussi
-facilement que le père. J’irai à Venise, j’irai surprendre ce vieillard
-hypocrite qui apporte dans sa famille les habitudes d’un inquisiteur
-d’État, et je lui prouverai que le chevalier Sarti a mis à profit les
-leçons qu’on lui a payées à l’université de Padoue.»
-
-Ainsi parlait Lorenzo, troublé par une révélation si inattendue,
-passant tour à tour de l’exaltation à l’abattement, de la superbe
-juvénile aux larmes de l’amour, qui était la force et aussi la
-faiblesse de ce caractère passionné. Il fut surpris par les premières
-clartés du jour, errant encore sous les longues arcades de la ville
-silencieuse. Cependant des groupes d’étudiants, qui paraissaient se
-diriger vers un but indiqué d’avance, débouchaient de toutes parts en
-poussant des cris joyeux. Les uns avaient à leurs chapeaux de larges
-cocardes tricolores, les autres portaient des bannières illustrées
-de légendes philosophiques; des bandes de musiciens précédaient
-quelques-uns de ces groupes en jouant des airs nouveaux d’un rhythme
-vif et entraînant. Lorenzo, épuisé par la fatigue et absorbé dans ses
-réflexions douloureuses, regardait ce spectacle d’un œil indifférent et
-sans y rien comprendre, lorsqu’il s’entendit interpeller.
-
-«Eh bien! chevalier, est-ce que vous n’êtes pas des nôtres? Que
-faites-vous donc là tout seul à rêver, à contempler l’_aurore aux
-doigts de rose_, comme dit le vieil Homère? Venez donc avec nous, si
-vous voulez arracher la belle Hélène des bras de son ravisseur; car
-nous allons détrôner la race de Priam.
-
-—Oui, oui, s’écrièrent-ils tous ensemble dans le groupe d’où partait
-l’interpellation, nous allons prendre la ville de Neptune, _Neptunia
-Troja_, le siége du patriciat et de la tyrannie. Joignez-vous à nous,
-les dieux immortels nous ont promis la victoire!»
-
-Sans prêter une grande attention à ces plaisanteries d’écoliers
-émancipés, Lorenzo suivit le flot toujours grossissant des curieux,
-et se trouva conduit machinalement sur la grande place qui est à côté
-de la cathédrale. Elle était déjà remplie de nombreuses escouades de
-jeunes gens qui, à un signal donné, formèrent un vaste cercle autour
-de plusieurs individus parmi lesquels un surtout se distinguait par
-l’autorité de son langage. Attiré par la curiosité, Lorenzo s’approcha
-de la foule et pénétra dans l’intérieur du carré, où il ne fut pas
-peu surpris de retrouver l’individu qui l’avait abordé pendant la
-nuit. C’est sur lui que se portaient tous les regards; c’est lui qui
-paraissait être l’instigateur de ce rassemblement, dont il expliqua la
-cause en quelques paroles véhémentes.
-
-«Je n’ai pas besoin de vous apprendre, dit-il, pourquoi nous sommes
-réunis ici; nous allons remettre au provéditeur la pétition que vous
-avez tous signée pour demander au sénat la réforme de la vieille
-constitution de Venise. Les temps sont changés.... il faut que les
-lois changent et deviennent l’expression des nouveaux besoins de la
-société. C’est à la jeunesse, c’est à vous qu’il appartient d’organiser
-la vie politique conformément au nouvel idéal de justice qui s’élève
-dans l’humanité; car la jeunesse, vierge de toute souillure et de toute
-préoccupation égoïste, est la voix de Dieu sur la terre, _vox Dei_,
-l’organe du progrès et de la beauté morale, ainsi que le dit Aristote
-dans l’admirable passage de sa _Rhétorique_ que vous connaissez tous.
-Les générations s’épuisent et se nouent, comme les arbres où la séve
-ne circule plus, et, si la jeunesse n’existait pas, il faudrait
-l’inventer, ne fût-ce que pour transmettre intactes les notions du
-juste, fécondées par l’enthousiasme toujours renaissant de la poésie
-divine. Ne vous laissez ni intimider par des menaces, ni éconduire par
-les promesses fallacieuses dont les pouvoirs sont si prodigues; soyez
-fermes, parlez haut, et l’on vous écoulera. Vous avez pour vous le
-droit.... vous aurez bientôt la force qui descend les Alpes, avec les
-bataillons de cette grande et généreuse nation dont le drapeau est le
-_labarum_ d’une révolution qui fera le tour du monde.
-
-«Oui, _giovinetti_, reprit-il d’une voix plus énergique, c’est la
-religion du progrès, du mouvement et de la vie, que nous apportent les
-disciples de Voltaire et de Rousseau, ces deux apôtres de la raison et
-du sentiment qui valent bien saint Pierre et saint Paul, fondateurs
-d’une religion pervertie, d’une religion d’enfants, où le diable joue
-un plus grand rôle que le bon Dieu. Savez-vous ce que c’est que le
-démon? C’est le mal, c’est l’ignorance qu’il faut extirper sur la
-terre; c’est l’oppression du faible par le fort, c’est l’hypocrisie,
-c’est le triomphe de l’iniquité. Le Dieu que nous adorons est le Dieu
-de la vérité, celui qui se dégage incessamment de la conscience et
-de la raison de l’humanité, le Dieu fort de Kepler et de Bacon, de
-Descartes et de Galilée, dont le philosophe florentin a pu dire à ceux
-qui en niaient l’existence: _E pur si muove!_ Il se meut en effet,
-il marche, il grandit sans cesse avec nos connaissances et l’amour
-de la justice, le Dieu vivant dont _les perfections sont celles de
-nos âmes, moins les limites qui s’y rencontrent_, comme l’a dit aussi
-un contemporain de Galilée, le grand Leibnitz. Au nom de ce Dieu de
-lumières, qui proclame la liberté, allons protester contre celui qui
-prêche l’ignorance et consacre la tyrannie!»
-
-Des cris tumultueux de _Viva la Francia! viva la libertà!_
-accueillirent ce discours provocateur. Les étudiants s’ébranlèrent
-aussitôt après et s’acheminèrent avec beaucoup de discipline vers le
-palais de la _Ragione_ (l’hôtel de ville), où ils furent reçus par la
-force publique et dispersés. Cette première lutte fut suivie d’émeutes
-et de sanglantes collisions qui durèrent plusieurs jours. L’autorité,
-loin de sévir avec la rigueur qui lui était habituelle, se montra
-patiente et modérée, parce que, connaissant l’état des esprits, elle
-craignait une insurrection générale des provinces de terre ferme[68].
-
-Entraîné dans cette révolte des étudiants de Padoue, Lorenzo y déploya
-une exaltation qui fut remarquée. Poursuivi par un sbire, il fut
-arrêté après avoir reçu un coup de stylet au bras gauche. Reconnu fort
-heureusement par un familier des inquisiteurs, Lorenzo fut relâché en
-considération du sénateur Zeno, dont on le croyait parent. Le chevalier
-quitta Padoue quelques jours après ces tristes événements et se rendit
-à Venise. On était à la fin de l’année 1794. Il descendit au palais
-Zeno vers dix heures du soir, et le trouva silencieux. Tout le monde
-était sorti, excepté les domestiques, qui parurent étonnés de le voir
-un bras en écharpe.
-
-«Eh quoi! c’est vous, monsieur le chevalier? lui dit le vieux Bernabo,
-les yeux écarquillés de surprise.
-
-—Eh! oui, c’est moi, répondit Lorenzo d’un ton résolu; qu’as-tu à me
-dire?
-
-—Oh! rien,» murmura le vieillard en branlant la tête d’un air de pitié.
-
-Lorenzo monta à son appartement et alla se coucher sans demander
-d’autres explications de l’accueil qu’on lui faisait. Il passa une
-nuit pénible, moins tourmenté de sa blessure, qui était pourtant
-douloureuse, que des tristes idées dont il ne pouvait se défendre.
-
-Le lendemain, de très-bonne heure, l’abbé Zamaria entra dans la chambre
-de Lorenzo, et lui dit aussitôt en l’embrassant avec effusion:
-
-«Te voilà donc, mon cher enfant! Que je suis heureux de te revoir, bien
-que tu m’aies un peu négligé pendant les deux années que tu as passées
-à Padoue! Ah çà! tu es blessé? m’a-t-on dit.
-
-—Oui, cher maître, répondit Lorenzo, ému de cette marque de véritable
-affection; mais la blessure n’a point de gravité.
-
-—Tant mieux! je voudrais qu’il en fût de même de tous les autres maux
-que je prévois.»
-
-Après quelques instants de silence, l’abbé dit à Lorenzo en le
-regardant avec une expression de gravité qui contrastait avec l’aimable
-insouciance de son caractère:
-
-«Qu’est-il donc arrivé, que le sénateur Zeno soit si courroucé contre
-toi? Sans doute quelque folie de jeune homme dont le bruit sera venu
-à ses oreilles. Je ne l’ai jamais vu aussi irrité, et cela m’étonne
-d’autant plus de sa part que nous sommes à la veille d’un grand
-événement qui comble tous ses vœux et répand la joie dans la maison. Tu
-sais que Beata se marie avec le chevalier Grimani?
-
-—C’est donc vrai? répondit Lorenzo en se levant brusquement sur son
-séant.... Et quand doit avoir lieu ce bel hyménée?
-
-—Aussitôt que la _signora_ sera remise d’une légère indisposition qui
-la retient dans son appartement depuis une quinzaine de jours, répondit
-l’abbé sans remarquer l’extrême agitation du chevalier. Elle est sortie
-pour la première fois depuis trois semaines, et ne s’en est pas bien
-trouvée, à ce que m’a dit Teresa ce matin.
-
-—Je suis heureux, répondit Lorenzo avec une froide ironie, d’être
-arrivé assez tôt pour joindre mes félicitations aux vôtres et prendre
-ma part de la joie commune.
-
-—Mon enfant, répliqua l’abbé d’un ton pénétré et en faisant un effort
-sur lui-même, je ne dois pas te cacher que je suis chargé d’une pénible
-mission. J’ignore quelle faute tu as pu commettre.... mais ta présence
-dans ce palais n’est plus possible. J’ai même reçu l’ordre de te dire
-qu’il fallait aujourd’hui même te chercher un logement; mais, comme
-tu es malade, je prends sur moi d’obtenir quelques jours de répit. Du
-reste, continua l’abbé visiblement soulagé, Son Excellence ne te retire
-aucun de ses bienfaits. Tu conserveras la pension viagère qu’il a
-placée sur ta tête, et avec cela, _per Bacco_! tu pourras encore vivre
-_da gentiluomo_.
-
-—Merci, mon cher maître, de votre intervention, répondit Lorenzo en se
-précipitant hors de son lit. Je ne suis pas assez malade pour abuser
-plus longtemps des bontés de Son Excellence. Ce que j’ai fait à Padoue,
-je suis prêt à le recommencer à Venise en protestant contre l’odieuse
-oligarchie qui nous opprime depuis si longtemps.
-
-—_Gesù, Maria!_ s’écria l’abbé en portant ses deux mains sur sa
-perruque ébranlée. Mon pauvre garçon, tu as donc contracté aussi la
-maladie du jour? Hélas! si tu avais suivi mes conseils, tu nous aurais
-composé un bel opéra pour le théâtre San-Benedetto, au lieu d’aller te
-gâter l’esprit et le cœur avec cette creuse métaphysique du _Contrat
-social_ de Rousseau que tu aimes tant. Mais, _per Dio santo!_ à quelque
-chose malheur est bon. La musique que tu allais abandonner, ingrat que
-tu es, t’ouvre ses bras et le consolera des mécomptes d’une ambition
-fourvoyée. Crois-moi, mon cher Lorenzo, il vaut mieux chanter les beaux
-sentiments du cœur humain que d’être un mauvais conspirateur. Tu ne
-changeras pas les hommes par tes discours et ta sotte philosophie;
-tu peux au contraire les adoucir en les charmant, en faisant vibrer
-la bonne note qu’ils ont tous au fond de l’âme, où Dieu l’a laissée
-tomber, comme une étoile de son firmament. Comme dit le divin Arioste:
-
- Quel che l’uom vede, amor gli fa invisibile
- E l’invisibil fa veder amor[69].
-
-Telle est la puissance des beaux-arts, et surtout de la musique, qui
-nous dispose à la bienveillance en endormant la bête féroce qui rugit
-dans les profondeurs de notre être.
-
-—J’ai à vous remercier de vos conseils et de la sollicitude paternelle
-que vous m’avez témoignée depuis tant d’années, répondit Lorenzo
-avec une fermeté qui surprit l’abbé; mais je ne dois pas vous cacher
-plus longtemps, cher et vénérable maître, qu’en me croyant destiné à
-la carrière de compositeur, vous vous êtes trompé sur ma vocation.
-J’aime beaucoup la musique; c’est un délicieux et noble délassement,
-qui console de bien des peines, mais qui ne peut suffire à un esprit
-inquiet, avide et chercheur de grandes vérités. Je ne suis rien, et
-je ne sais pas grand’chose. Mon esprit et mon cœur ne sont remplis
-que de rêves, que d’aspirations confuses, que d’élans généreux, qui
-peut-être n’aboutiront jamais et feront le malheur de ma vie; mais je
-ne donnerais pas la liberté et la béatitude intérieures dont je jouis
-pour la gloire d’un Raphaël ou d’un Palestrina, d’un Titien ou d’un
-Marcello. Je vous livre le secret des infirmités de ma nature, continua
-le chevalier, qui achevait de s’habiller. Je ne veux point emprisonner
-mon intelligence dans quelques notes de musique qui m’empêcheraient de
-voir et d’admirer la lumière des cieux. Les artistes ne sont que des
-enfants divinement inspirés, qui filent leur soie d’or comme l’insecte,
-sans avoir conscience de l’œuvre qu’ils accomplissent, ni du but qu’ils
-se proposent. Ils aiment, ils chantent, ils existent comme l’oiseau
-dans l’espace, et traversent la vie sans en comprendre les mystères.
-Je ne me sens pas assez doué de la grâce pour viser à une renommée que
-je n’obtiendrai jamais, et qui d’ailleurs ne me tente pas. Je suis
-à la fois et plus modeste et plus ambitieux que vous ne me croyez,
-cher maître. Avant tout, je veux avoir du loisir dans la pensée et de
-l’horizon dans l’âme, pour comprendre et aimer tout ce qui est beau.
-Étudier l’œuvre de Dieu, voir s’accomplir sa justice sur la terre,
-fortifier sa raison, épurer son cœur, s’élever sur les ailes de l’amour
-à la connaissance des lois et de cette harmonie du monde qui ravissait
-les sages, voilà un plus digne emploi de l’activité humaine que de
-passer son temps à divertir la foule avec des chansons.
-
-—Bagatelle! s’écria l’abbé, de plus en plus étonné, en regardant
-Lorenzo qui marchait à grands pas dans la chambre; il te faudra
-l’échelle de Jacob pour opérer cette merveilleuse ascension et entendre
-la pauvre harmonie de Pythagore, qui certes ne vaut pas celle de
-Buranello. C’était bien la peine d’aller à Padoue pour y oublier le
-contre-point que je t’ai enseigné et nous en rapporter toutes les
-billevesées de la république de Platon!
-
-—Avec tout le respect que je vous dois, cher maître, répondit Lorenzo
-sans se laisser déconcerter par les railleries de l’abbé Zamaria, vous
-ne comprenez rien à ce qui se passe en moi. Vous me prenez toujours
-pour un enfant revêtu de l’aube blanche, pour un Éliacin destiné à
-porter l’encens et à chanter les louanges du Seigneur. Un dieu bien
-autrement puissant que le Dieu des Juifs s’est révélé à moi et parle à
-mon cœur. Vous n’entendez pas le bruit de son approche, vous ne voyez
-pas les miracles qu’il accomplit et la Jérusalem nouvelle qui, à sa
-voix,
-
- Sort du fond des déserts brillante de clartés!
-
-C’est ce dieu de la jeunesse et de l’avenir qui m’échauffe, me
-transporte, et dont je veux suivre les lois.
-
-—Mon pauvre garçon, répondit l’abbé Zamaria douloureusement affecté,
-je vois et je comprends très-bien que tu es fou comme l’était ton père,
-et que, comme lui, tu gaspilleras de belles facultés.»
-
-Accompagné de l’abbé Zamaria, que cette séparation attristait fort,
-Lorenzo quitta le jour même le palais Zeno. Il alla se loger dans un
-petit appartement, _alla Giudecca_, avec son domestique Vecchiotto.
-En proie à la jalousie et blessé dans son orgueil, Lorenzo ne sentit
-pas, dans les premiers moments, toute la profondeur de sa chute. Il
-se jeta dans le tourbillon de Venise, il courut les théâtres, les
-casinos, cherchant à s’étourdir, à se donner de l’importance et à user
-la fièvre qui le dévorait; mais après quelques semaines de dissipations
-et d’enivrement, lorsque le chevalier Sarti se vit fermer toutes les
-portes des maisons amies, qu’il n’entendit plus parler de Beata et
-qu’il vit échouer toutes les tentatives qu’il avait faites pour la
-rencontrer et lui parler, il comprit qu’un grand changement venait de
-s’accomplir dans sa destinée, et qu’il était tombé d’un paradis qu’il
-ne pouvait espérer de reconquérir que par l’audace et le concours des
-événements politiques qui se préparaient. Ce n’est pas que le chevalier
-Sarti fût animé d’aucun mauvais sentiment, et que la reconnaissance
-qu’il devait à la famille Zeno fût déjà trop lourde à son cœur! Non;
-ses aspirations généreuses pour une meilleure organisation des sociétés
-humaines ne cachaient pas sous de vaines paroles cette haine des
-supériorités naturelles qui ronge les démocraties modernes. Jeune,
-ardent, ambitieux de connaître, de s’élever et d’élargir la sphère de
-son activité morale, Lorenzo, dont le cœur était rempli de tendresse
-et de véritable dévotion pour tout ce qui est grand et noble, s’était
-formé un idéal de la vie qui se confondait avec son amour pour Beata,
-l’unique et forte passion de son âme. Pour plaire à la femme qui
-planait au-dessus de son imagination ravie, il était capable de tout
-entreprendre et de tout supporter; mais cet amour méconnu ou dédaigné
-pouvait le porter aux actes les plus désespérés. D’une intelligence
-vive et fort étendue, doué à un très-haut degré de cette sagacité
-d’observation qui caractérise les Vénitiens, le chevalier Sarti
-tempérait ou, pour mieux dire, affaiblissait ces qualités militantes
-de l’esprit par un penchant à la rêverie, par un goût excessif pour
-les fictions romanesques, qui en eût fait plutôt un poëte qu’un homme
-politique. Aussi n’avait-il été entraîné à la révolte des étudiants de
-Padoue que par les suggestions de cet inconnu dont nous avons parlé,
-et, une fois dans la mêlée, il n’était pas dans le caractère de Lorenzo
-d’y jouer un rôle secondaire.
-
-Le bruit de cette révolte était parvenu à la connaissance du sénateur
-Zeno. Dans le rapport qui fut transmis aux inquisiteurs d’État,
-le nom du chevalier Sarti figurait parmi les instigateurs de ce
-désordre. On pense quelle dut être la surprise de ce grave personnage
-en apprenant qu’un client, qu’un membre presque de sa famille, était
-compromis dans une manifestation contre le gouvernement de Venise!
-Les circonstances étaient trop périlleuses et l’esprit public trop
-disposé à l’insubordination, pour qu’un homme comme le sénateur Zeno
-hésitât à donner un exemple de sévérité. Il ordonna immédiatement à
-l’abbé Zamaria d’éloigner de son palais ce jeune téméraire qui avait
-pu oublier le rang où il avait été élevé et les bienfaits dont on
-l’avait comblé. Les domestiques reçurent l’injonction de n’avoir plus
-aucun rapport avec le chevalier Sarti, et l’abbé Zamaria lui-même dut
-mettre de la réserve dans ses relations avec Lorenzo, qu’il ne voyait
-plus qu’à de rares intervalles. Lorenzo, nous l’avons déjà dit, fut
-également repoussé de toutes les maisons patriciennes où il avait été
-introduit par la faveur du sénateur.
-
- * * * * *
-
-Depuis le départ de Lorenzo pour Padoue, Beata n’avait pu se défendre
-de tristes pressentiments. L’absence de son jeune ami, en laissant
-un grand vide dans son cœur, lui avait fait mieux comprendre le
-sérieux d’une affection qu’elle aurait pu croire plus accessible aux
-atteintes du temps et de l’éloignement. Elle chercha à se distraire, à
-s’étourdir; elle essaya de s’attacher sincèrement au chevalier Grimani,
-toujours empressé et plein de courtoisie, et qui n’avait d’autre
-défaut à ses yeux que d’être le fiancé que les convenances sociales
-lui avaient destiné. Les efforts que tentait Beata pour dissiper
-ses illusions et rompre l’enchantement ne faisaient qu’accroître
-l’intensité de son amour. Le souvenir de la journée passée à Murano
-avec Tognina, où Lorenzo lui était apparu tel que son âme l’avait
-entrevu dès l’enfance, avait décidé du sort de Beata. Heureuses les
-passions profondes qui n’ont pas à rougir de l’objet qui les a fait
-naître! bienheureuses les natures élevées qui, au réveil de la raison,
-peuvent être fières du choix qu’elles ont fait dans les ténèbres de
-l’instinct et du sentiment! Ne pouvant supporter la solitude qui
-s’était faite autour d’elle depuis que Lorenzo avait quitté Venise,
-accablée de cet ennui mortel de l’absence, que connaissent bien ceux
-qui ont aimé, pressée d’un autre côté par les instances de son père
-d’accomplir enfin la promesse donnée depuis longtemps au chevalier
-Grimani, Beata, surmontant la réserve toujours excessive de son
-caractère, s’était décidée à écrire à Tognina en lui peignant toutes
-les perplexités de son cœur. Puis, comme les réponses de son amie
-se faisaient quelquefois attendre et qu’elle était chaque jour plus
-impatiente d’avoir des nouvelles de Lorenzo, Beata, dont la santé était
-visiblement altérée, résolut d’aller passer quelque temps à la villa
-Cadolce auprès de son oncle, le saint abbé. Lorenzo était loin de se
-douter que Beata fût aussi près de lui, et, dans les lettres fréquentes
-qu’échangeait avec lui la charmante Tognina, celle-ci n’avait eu garde
-de trahir la présence de sa noble amie. Cependant il fallut retourner à
-Venise, où le sénateur rappelait sa fille pour conclure le mariage dont
-il avait hâté les préparatifs en son absence. C’est sur ces entrefaites
-qu’avaient eu lieu la révolte des étudiants et l’expulsion de Lorenzo
-du palais Zeno.
-
-Les espérances de Beata furent anéanties par ce funeste événement:
-aucune illusion n’était plus possible sur les intentions de son père,
-et son rêve de bonheur se dissipa comme un nuage d’or à l’approche de
-la tempête. Refoulée ainsi sur elle-même, séparée du compagnon de sa
-jeunesse, devenu pour elle à la fois un frère, presque un fils, un
-amant enfin sur qui s’étaient concentrées toutes ses affections, cette
-noble créature se consumait dans le silence, n’osant avouer qu’à son
-amie Tognina la cause secrète de ses peines et de son dépérissement.
-Tognina lui avait conseillé de s’adresser au chevalier Grimani et
-d’invoquer la générosité bien connue de son caractère en lui dévoilant
-la vérité. La pudeur d’une femme, qui répugne toujours à de pareils
-aveux, la fierté de son âme, mais surtout la honte de révéler sa
-faiblesse pour un jeune homme dont elle avait recueilli l’enfance, lui
-rendaient cette démarche odieuse et impraticable. Si elle avait eu
-quelques années de moins, et qu’elle n’eût pas exercé sur Lorenzo une
-sorte de tutelle maternelle qui excluait tout autre sentiment, Beata
-aurait été moins timide vis-à-vis du chevalier Grimani et de l’opinion
-publique. C’est ce scrupule de la femme, bien plus que l’obéissance
-de la fille et les préjugés de la _gentildonna_, qui empêchait aussi
-Beata de se jeter aux pieds de son oncle l’abbé, si digne de compatir
-à des peines qui avaient fait le tourment de sa propre existence.
-Comme il arrive toujours en pareil cas aux femmes les plus énergiques.
-Beata, au lieu d’agir, de prendre une décision quelconque, d’affronter
-les difficultés qui la pressaient de toutes parts, s’abandonna à la
-tristesse, au découragement le plus profond. Elle n’eut même pas la
-hardiesse de sortir de son appartement le jour où Lorenzo fut chassé du
-palais de son père: c’est cachée derrière les rideaux de sa fenètre
-qu’elle le vit descendre le perron et monter dans la gondole qui
-emportait toutes les joies de sa vie.
-
-Cependant le père de Beata ne tarda pas à s’apercevoir de l’altération
-de ses traits, de la langueur qui dévorait ses charmes et une santé qui
-jusqu’alors avait toujours été parfaite. Il questionna sa fille sur
-l’opportunité de son mariage, et lui demanda même si elle avait quelque
-répugnance à une union tant désirée par les deux familles. Beata ne
-répondit que d’une manière évasive, louant les qualités du chevalier
-Grimani, et ne manifestant ni un très-vif désir de lui appartenir, ni
-la volonté contraire. Comme le sénateur adorait sa fille et qu’il ne
-pouvait pas soupçonner la véritable cause du malaise où il la voyait,
-il fit retarder les préparatifs du mariage. Le chevalier Grimani
-lui-même était allé au-devant de ce désir, averti par la camériste
-Teresa et le médecin de Beata, qui avait ordonné de la distraire et de
-l’arracher de son appartement, où elle se consumait dans une solitude
-douloureuse.
-
-Quoique sur la pente de sa ruine, Venise n’était ni moins gaie ni
-moins bruyante que dans les temps de sa grandeur. Ce peuple, qu’on
-avait désaccoutumé depuis si longtemps de réfléchir sur le sort et le
-gouvernement de son pays, s’abandonnait comme un enfant à l’ivresse
-de l’heure présente, laissant à ses maîtres, avec les bénéfices du
-pouvoir, les soucis de l’avenir. On connaissait bien d’une manière
-vague, par les gazettes et les nombreux étrangers qui remplissaient
-Venise, les grands événements de la révolution française; mais la foule
-ne s’en inquiétait que comme d’un spectacle de plus qui lui promettait
-de nouveaux plaisirs. L’or, les voluptés faciles, les mascarades et
-les concerts, étourdissaient ce peuple charmant qui, ainsi qu’un
-alcyon, s’endormait sur la cime des flots ténébreux. Beata traînait
-sa tristesse au milieu de ces fêtes et de ces bruits joyeux de la
-vie commune. Elle errait comme une âme désolée le long des canaux
-solitaires, sur le chemin de Murano, où elle était invinciblement
-attirée par le souvenir du plus grand bonheur qu’elle eût encore goûté
-dans ce monde. Accompagnée de Teresa, qui se tenait silencieuse au fond
-de la gondole, Beata passait des heures entières en face du jardin de
-San-Stefano, s’efforçant de ressaisir par la pensée l’instant suprême,
-l’heure bénie de sa destinée. C’est là que Lorenzo lui avait donné le
-douloureux spectacle de sa chute dans les bras de la Vicentina; mais
-c’est là aussi qu’il avait été sauvé par la rédemption de l’amour.
-Beata, qui avait appris indirectement que Lorenzo demeurait sur le
-canal de la Giudecca, le traversait en gondole plusieurs fois le jour,
-heureuse de se sentir près de lui, espérant l’apercevoir peut-être.
-Souvent elle se faisait suivre d’une barque chargée de musiciens dont
-les doux accords, épurés par le silence de la nuit, berçaient son cœur
-et assoupissaient sa tristesse dans un rêve de divines espérances.
-Inquiète, troublée, oubliant sa réserve et tout entière à sa passion,
-la fille du sénateur se mêlait fréquemment à la foule qui, pendant le
-carnaval, remplissait nuit et jour la place Saint-Marc. Déguisée et le
-visage couvert d’un masque, toujours suivie de sa fidèle camériste,
-qui était elle-même désolée de voir dépérir ainsi sa noble et chère
-maîtresse, Beata cherchait à découvrir, au milieu de ces ombres
-errantes de la folie populaire, celui qui était pour elle toutes les
-délices de la vie. Chaque fois qu’elle était coudoyée par un masque qui
-avait quelque chose de la taille et de la démarche de Lorenzo, elle
-tressaillait. Elle prêtait l’oreille aux _lazzi_, aux propos joyeux,
-aux déclarations furtives qu’échangeaient entre eux les promeneurs
-inconnus, espérant y saisir l’accent aimé, le verbe de son cœur. Si
-elle voyait deux individus se parler tout bas, et puis s’éloigner avec
-mystère vers la _Piazzetta_, loin de ce magnifique théâtre où éclatait
-l’hilarité insouciante de la reine de l’Adriatique, Beata rougissait et
-se disait en soupirant: «Hélas! il n’y a que moi de seule au monde; il
-n’y a que moi qui ne puisse partager avec personne les peines et les
-joies de mon âme!»
-
-A la voir ainsi repliée sur elle-même, triste au milieu de la gaieté
-universelle, pensive et solitaire au milieu de la foule étourdie, le
-cœur rempli d’une sainte émotion, et le regard éperdu dans l’horizon de
-sa courte existence, on eût dit le génie de Venise frappé de sinistres
-pressentiments et pleurant un passé glorieux qui ne devait plus
-renaître.
-
-Beata se mit à lire avec avidité tous les livres qu’elle savait être
-chers à Lorenzo, surtout Dante et Rousseau. _La Nouvelle Héloïse_
-produisit sur la fille du sénateur une impression d’autant plus
-profonde, qu’elle y trouvait une certaine analogie avec sa propre
-situation. Ce qui, dans un autre temps, aurait blessé la susceptibilité
-et le goût de Beata dans les trop vives peintures du grand écrivain,
-fut accepté sans réserve, et lui parut être l’expression d’une vérité
-touchante. Son illusion fut encore plus grande quand elle lut l’épisode
-immortel du cinquième chant de _la Divine Comédie_. Tout, dans la
-destinée de Francesca da Rimini, semblait correspondre à celle de
-Beata: naissance illustre, beauté, tendresse, amour invincible, et
-aussi fatal peut-être dans sa fin dernière! Il n’est pas jusqu’au rayon
-de grâce et de mélancolie divine dont le poëte a éclairé cette noble
-victime de la passion, qui ne se trouvât être le partage de Beata.
-Aussi ne pouvait-elle retenir ses larmes, lorsque, accoudée sur le bord
-de son lit, elle se récitait tout bas ces vers, qui sont aujourd’hui
-dans toutes les mémoires, et dont chaque mot allait remuer les fibres
-les plus secrètes de son cœur:
-
- .....Francesca, i tuoi martiri
- A lagrimar mi fanno tristo e pio!
-
-Ses pleurs redoublaient en proférant ces paroles miséricordieuses
-qu’elle s’adressait à elle-même, et, comme une enfant qui s’attendrit
-au bruit de ses propres sanglots, elle se répondait, du fond de son âme
-attristée:
-
- .....Nessun maggior dolore
- Che ricordarsi del tempo felice
- Nella miseria....
-
-Ce regret _del tempo felice_ était d’autant plus amer au cœur de
-la noble Vénitienne, qu’elle était plus âgée que Lorenzo, et cette
-inégalité dans la chaîne des jours écoulés la remplissait de confusion
-et de remords innocents. Qu’on se figure la pauvre Beata errant pendant
-la nuit sombre à travers les canaux étroits de la ville des lagunes,
-s’arrêtant un instant sous le pont des Soupirs, _ponte dei Sospiri_,
-pour écouler ce _lamento_ de l’éternelle douleur de l’amour murmuré par
-un gondolier sous la dictée du plus grand musicien dramatique des temps
-modernes, de l’auteur d’_Otello_, qui a pu s’inspirer à la fois de
-Dante et de Shakspeare.... et on aura presque une vision _della città
-dolente_, de l’empire ténébreux, telle que nous l’a laissée le _vates_
-du christianisme: tant il est vrai que les intuitions de la poésie sont
-les sources fécondes des grandes réalités de l’histoire, cette Arachné
-laborieuse qui tisse incessamment le rêve divin!
-
-Depuis quelque temps, la fille du sénateur, ne sachant où trouver le
-repos qui la fuyait partout, allait assez volontiers à l’église. J’ai
-déjà dit que les sentiments religieux de Beata n’avaient jamais eu
-rien d’excessif ni de très-arrêté dans leur objet. Les croyances de la
-jeune patricienne, née au déclin d’une société qui n’avait de culte
-fervent que pour le plaisir, se confondaient avec les aspirations
-de son âme généreuse, et se réduisaient dans la pratique au respect
-des bienséances sociales, qui était la grande règle de sa conduite.
-Tant que son amour pour Lorenzo fut la source de félicités intimes
-qui lui laissaient entrevoir le bonheur, sa religion, qui avait le
-sourire de l’espérance, était comme un hymne d’actions de grâce à
-la vie et à l’être mystérieux qui la dispense; mais, en perdant ses
-illusions les plus chères, Beata éprouva le besoin de tous les cœurs
-malheureux, celui d’un ami discret et compatissant. Attirée à l’église
-par les convenances du monde, par le désœuvrement et le spectacle des
-cérémonies liturgiques qui à Venise s’accomplissaient avec beaucoup
-d’éclat, Beata finit par y trouver un apaisement qu’elle n’avait point
-soupçonné. Les prières publiques, en passant de la bouche du prêtre
-dans celle des fidèles, qui en répercutait les accents, communiquaient
-à son âme un tressaillement salutaire qui en dissipait les langueurs.
-
-Un jour de la semaine sainte de l’année 1795, Beata se trouvait à
-l’église San-Geminiano, située au fond de la place Saint-Marc, en face
-de la basilique. Il pouvait être cinq heures du soir. Le jour déclinait
-et les ténèbres envahissaient déjà les deux nefs latérales, où régnait
-le plus grand silence. Quelques lampes disséminées çà et là dans les
-chapelles particulières projetaient une lumière douteuse qui ne faisait
-qu’accroître l’impression de recueillement qu’on y éprouvait. Il
-n’y avait encore que peu de monde dans l’église, lorsqu’un groupe de
-femmes placées dans une tribune grillée derrière le grand autel se mit
-à chanter tout bas un cantique à la Vierge à deux parties, de l’effet
-le plus suave. Un autre chœur de femmes également invisibles, qui se
-tenaient dans une tribune semblable, du côté opposé, répondit par une
-antistrophe qui complétait le sens de la première. Les deux chœurs
-dialoguaient ainsi, et puis confondaient leurs accords, pour se séparer
-encore et se réunir de nouveau dans un ensemble plein de tendresse et
-d’onction divine. Beata, qui était agenouillée sur une chaise à côté
-d’un gros pilier qui la dérobait à la vue, écoutait ces voix virginales
-en s’abandonnant à une pieuse rêverie qui n’était point dépourvue de
-charme. Son cœur, toujours rempli du même objet, s’appliquait naïvement
-le sens des paroles sacrées et se gonflait sous la pression de la
-douleur immortelle. «Mon Dieu! s’écria-t-elle, ayez aussi pitié de
-moi!» En proférant ces mots entrecoupés de soupirs, Beata joignit ses
-deux mains, et, laissant tomber à terre son livre de prières, resta
-plongée pendant quelques secondes dans une sorte d’extase qui fit
-jaillir de son âme contristée comme un éclair furtif d’espérance et
-de miséricorde. Elle se levait enfin rassérénée par l’émotion qu’elle
-venait d’éprouver, lorsque, voulant chercher son livre de prières
-qu’elle ne trouvait plus sous sa main, elle aperçut Lorenzo qui
-pleurait à ses côtés, pressant contre son cœur ce livre de l’éternel
-amour, dont il s’était emparé pendant le recueillement de Beata. Il
-allait s’approcher d’elle et lui parler, quand il en fut empêché par
-quelques personnes de la connaissance de la _signora_, qui la saluèrent
-et sortirent avec elle de l’église.
-
-Quinze ou vingt jours après l’incident que je viens de raconter, le
-_deux avril_ 1795 (car le chevalier avait fait encadrer cette date
-mémorable dans un médaillon qu’il portait nuit et jour suspendu à
-son cou), Lorenzo stationnait dans une gondole sur le Grand-Canal,
-presque en face de l’appartement de Beata. Il avait essayé plusieurs
-fois de la revoir, mais toujours inutilement, et il était encore en
-possession du livre de prières, qu’il devait conserver du reste jusqu’à
-son dernier soupir. Il était plus de deux heures du matin. La vie
-commençait à s’éteindre dans la métropole du plaisir et de la gaieté
-bruyante. Sur les lagunes silencieuses, on n’entendait plus que le
-clapotement des vagues endormies venant se briser contre les escaliers
-de marbre qui refrénaient leur indocilité. La lune resplendissante
-versait sur le _Canalazzo_ une lumière encore adoucie par un rideau
-de nuages mobiles qui l’escortaient comme une épousée se rendant
-d’un pas timide au rendez-vous nuptial. La tiédeur printanière de
-l’atmosphère, le silence, la nuit parsemée d’étoiles qui s’égayaient
-dans les profondeurs des cieux, les nombreux palais qui bordaient les
-deux rives, surmontés de statuettes élégantes qui projetaient leur
-ombre dans les eaux du canal, quelques falots dont la pâle lumière
-signalait au loin le _traghetto_ de la _Piazzetta_, et de l’autre côté
-le pont du Rialto, tout cela formait un tableau étrange et fantastique
-qui communiquait à l’âme je ne sais quelle impression de langueur et
-de mélancolie attendrissante. Lorenzo, caché dans sa gondole, avait
-les yeux fixés sur le balcon de Beata, qui était garni de fleurs. Il
-épiait le moindre mouvement et semblait avoir le pressentiment de
-quelque faveur de la fortune, lorsqu’il vit la fenêtre qui donnait sur
-le balcon s’ouvrir lentement. C’était Beata, qui, vêtue d’un long
-peignoir blanc et les cheveux épars sur ses belles épaules, venait
-respirer la fraîcheur d’une nuit sereine. S’appuyant sur le rebord du
-balcon, elle y resta plusieurs secondes inclinée sur le canal et comme
-absorbée dans une pensée unique: on eût dit une apparition céleste
-évoquée par la toute-puissance du sentiment. Elle se retira du balcon,
-avança une chaise et s’assit sur la limite de son appartement, de telle
-manière que Lorenzo ne pouvait apercevoir, du fond de la gondole,
-que les plis ondoyants de sa robe blanche. Le doux frémissement d’un
-instrument à cordes se fit entendre bientôt, et vint pour ainsi
-dire prêter au silence son langage harmonieux. Beata avait pris son
-violoncelle, dont elle jouait, nous l’avons dit, avec beaucoup de
-grâce, et, préludant par quelques arpéges délicats, elle laissa exhaler
-ensuite de son cœur ému cette plainte de l’amour et de la jeunesse
-évanouie:
-
- Nel cor più non mi sento
- Brillar la gioventù.
- Amor, del mio tormento;
- Amor, sei colpa tu!
-
- Hélas! je ne sens plus, dans mon cœur flétri, s’agiter le printemps de
- la vie! Amour, cruel amour, tu es la cause de mes tourments!
-
-Cette adorable mélodie de Paisiello[70] sortait de la poitrine de Beata
-en notes accentuées qui se dilataient dans l’espace, comme une essence
-de l’âme la plus pure qui ait jamais existé. Transporté de bonheur
-aux sons de cette voix aimée qu’il n’avait pas entendue depuis son
-départ pour Padoue, Lorenzo s’avança sur la gondole et lui répondit
-immédiatement:
-
- Ti sento, sì, ti sento,
- Bel fior di gioventù!
- Amor, del mio tormento,
- Amor, sei colpa tu!
-
- Je te sens, je te sens, ô doux printemps de la vie! Amour, cruel
- amour, tu es la cause de mes tourments!
-
-Lorenzo avait à peine fini de chanter ce second couplet de la même
-mélodie de Paisiello, qu’il entend pousser un cri aigu, suivi d’un
-bruit sourd, comme si quelque chose fût tombé à terre; il s’élance
-aussitôt de sa gondole, franchit le perron, monte le grand escalier
-du palais Zeno sans y rencontrer d’obstacle, et se précipite dans la
-chambre de Beata, qu’il trouve évanouie sur sa chaise, le violoncelle
-renversé à ses pieds. Il la prend dans ses bras, écarte ses beaux
-cheveux blonds et appose ses lèvres frémissantes sur sa bouche divine.
-O mon Dieu! qui pourra dire ce qu’éprouvèrent ces deux âmes confondant
-leurs soupirs dans un baiser ineffable!
-
-Beata se réveille cependant, et, soulevant peu à peu ses paupières
-engourdies, elle reconnaît Lorenzo, qui l’étreignait dans ses bras.
-Elle se lève brusquement, et repousse son contact avec indignation.
-
-«Lâche que tu es, s’écrie-t-elle, qui t’a permis de franchir le
-seuil de cette porte? Me prends-tu donc pour une Vicentina, que tu
-oses m’outrager ainsi? Tu n’as pas encore appris à distinguer une
-_gentildonna_ d’une baladine de place publique? _Ingannatore!_»
-ajouta-t-elle tout bas en fondant en larmes.
-
-Lorenzo, tout interdit et ne sachant que répondre à cette apostrophe
-foudroyante, se laissa tomber sur une chaise, et, se couvrant le visage
-de ses deux mains, il se mit à pleurer sans proférer une parole.
-
-«Pardonnez-moi, Lorenzo, lui dit alors Beata, attendrie à son tour
-de ce langage muet, pardonnez-moi les paroles amères qui viennent de
-m’échapper.... Mais, dites-moi, qui vous a enhardi à ce point? Comment
-avez-vous pu monter ici à cette heure, et que me voulez-vous?
-
-—Ce que je vous veux? répondit Lorenzo en sanglotant. Hélas!
-pouvez-vous me le demander? Voilà plus d’un an que je tourne autour
-de ce palais sans pouvoir y pénétrer. Le cri que j’ai entendu sortir
-de cet appartement m’ayant fait craindre quelque grand malheur, je
-suis accouru, au risque de vous déplaire et de perdre le seul bien qui
-m’attache à la vie.
-
-—Je vous remercie, répondit Beata d’une voix plus calme; mais vous
-avez commis une grande imprudence: car, si mon père vous surprenait
-ici, vous seriez perdu.
-
-—Eh! qu’il me surprenne donc, qu’il me chasse une seconde fois de son
-palais, qu’il me fasse appréhender par ses sbires et jeter dans un
-puits de la tyrannie patricienne! Je supporterai tout avec joie....
-si vous daignez compatir à mes peines. Beata, ange de mon cœur, cher
-et unique objet de mes pensées, ô vous qui m’avez soulevé de terre
-et introduit dans les régions sereines de la vie, dites un mot et je
-retombe dans le néant d’où vous m’avez tiré.... car je vous adore.»
-
-Étonnée d’un langage si nouveau pour elle, et qui remuait toutes
-les fibres de son âme, Beata resta muette et comme enivrée de sa
-félicité; puis, rompant un silence qui lui pesait, elle dit d’une voix
-languissante: «Ingrat que vous êtes, vous ne pensez qu’à vous!»
-
-A cet aveu indirect échappé à la tendresse de Beata, Lorenzo, ne se
-contenant plus, se lève et s’écrie avec un véritable transport: «Dieu
-du ciel! ai-je bien entendu? Vous ne me haïssez pas, vous avez quelque
-pitié de moi, Beata! Le spectacle de mon amour ne vous est donc pas
-indifférent? Ah! s’il est vrai que vous éprouviez pour moi plus que
-de la compassion, si votre cœur n’est point insensible aux vœux que
-je forme depuis que la Providence m’a conduit à vos pieds, si vous ne
-repoussez pas les adorations d’une âme qui est toute remplie de votre
-image et qui vous sera dévouée jusqu’à la mort, eh bien! suivez-moi,
-partons ensemble; allons chercher sur la terre étrangère un refuge, un
-coin paisible où il me soit permis de vous consacrer ma vie. Je suis
-jeune, j’ai quelques talents, je travaillerai, et je m’efforcerai de
-tirer de mes facultés de quoi embellir vos jours. Venez, partons, et
-que l’amour conduise nos pas vers un port fortuné!»
-
-En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo enlaçait la taille de
-Beata, qui, de faiblesse et de bonheur, inclina sa tête charmante sur
-l’épaule de son amant. Après un instant de ravissement silencieux:
-
-«Hélas! répondit Beata en se dégageant de la douce étreinte, c’est là
-un beau rêve impossible. Vous oubliez, Lorenzo, que je suis la fille du
-sénateur Zeno.
-
-—C’est vrai, répondit le chevalier Sarti blessé de cette remarque,
-et j’oubliais aussi que, dans le cœur d’une _gentildonna_, tout est
-subordonné aux préjugés de caste.
-
-—Vous voulez dire sans doute au sentiment de l’honneur, répliqua Beata
-avec fierté. Vous avez de l’esprit, Lorenzo, des connaissances, une
-imagination brillante et des idées généreuses qui m’ont inspiré pour
-vous un intérêt que je ne veux pas dissimuler; mais il ne vous est pas
-moins difficile de comprendre quels devoirs imposent à une femme les
-traditions d’une famille illustre. Je ne sais pas ce que je ferais, si
-je n’avais à répondre de mes actes qu’à ma seule conscience; mais enfin
-je suis une fille de Venise, qui compte parmi ses ancêtres un doge de
-la république.
-
-—Je comprends très-bien, _signora_, dit Lorenzo avec un mélange
-d’ironie et d’émotion, que le fils de Catarina Sarti n’est pas digne
-d’aspirer à un bonheur qui appartient de droit au chevalier Grimani.
-Pauvre et sans aïeux, je ne puis vous offrir qu’un cœur dévoué, un
-amour immense. Ah! que n’êtes-vous la fille d’un gondolier, ou que ne
-puis-je mettre à vos pieds le trône de Venise, et vous verriez si mon
-cœur s’inquiéterait alors de l’opinion des hommes! C’est vous, Beata,
-que j’adore, et non pas le nom que vous portez. Aucune lâche convoitise
-de fortune ni d’ambition ne souille la pureté de mes sentiments.
-
-—Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, répliqua la noble
-fille du sénateur, attristée que Lorenzo pût lui attribuer des idées
-aussi mesquines. Sans me croire au-dessus des femmes de ma condition,
-je sais comprendre la sainteté d’une affection et le prix qu’on doit
-y attacher. Le chevalier Grimani n’a droit qu’à mon estime, et plût à
-Dieu que je fusse plus digne d’apprécier les nobles qualités qui le
-distinguent!
-
-—Eh bien! répondit Lorenzo avec un redoublement de tendresse, en
-saisissant de nouveau la taille de Beata, qu’il entraîna doucement sur
-le balcon, qui vous arrête, et pourquoi résister à l’amour qui nous
-convie à ses félicités? Y a-t-il sur la terre un bonheur comparable
-à celui de deux âmes qu’une attraction divine a rapprochées malgré
-les obstacles de la société? N’est-ce pas la Providence qui, de mon
-humble berceau, m’a conduit à la villa Cadolce en cette belle nuit
-de Noël où je vis briller dans vos yeux compatissants l’étoile de ma
-destinée? Vous avez pétri mon cœur de vos mains pieuses et délicates,
-vous y avez gravé votre image et l’avez rempli de vos concerts. Je ne
-suis qu’un écho, qu’une statue muette qu’anime un rayon de votre grâce
-enchanteresse, comme ce colosse de l’antiquité qu’un regard de l’Aurore
-rendait éloquent. Parlez, Beata, qu’un souffle de votre âme féconde la
-mienne et m’entr’ouvre les cieux. Rien n’est beau, rien n’est grand,
-rien n’est doux comme l’amour.»
-
-Lorenzo tremblait en disant ces mots à voix basse. Beata, les coudes
-appuyés sur le balcon, cachait sa tête entre ses deux mains, comme pour
-mieux se garantir contre la séduction d’un si doux langage. «Ah! le
-bonheur!... répondit-elle en poussant un soupir et après avoir savouré
-la chaste émotion qu’elle venait d’éprouver. Et le devoir, Lorenzo, et
-mon père, qui mourrait de douleur!...»
-
-Le chevalier Sarti fut un peu déconcerté par cette exclamation, qui
-trahissait les perplexités de Beata, placée entre la voix de sa
-conscience et l’élan de son cœur. Dans toute autre circonstance,
-Lorenzo eût compris ce qu’il y avait de tendresse refoulée et
-d’élévation de sentiments dans la plainte de la noble fille; mais,
-jeune comme il était et fasciné par la passion, il répliqua avec
-vivacité: «Si le sénateur Zeno aime sa fille un peu plus qu’il ne
-tient à ses préjugés, il ne résistera pas longtemps à la voix de la
-nature. Parlez donc, rompez ce silence funeste qui vous consume,
-ayez le courage de vos sentiments, et ne vous laissez point immoler
-à de prétendues convenances sociales, échafaudage d’iniquités et de
-sophismes derrière lequel se cache l’orgueil implacable des familles.
-Si Dieu n’avait placé au fond de notre cœur une source inépuisable
-d’inspirations généreuses qui communiquent à l’esprit le pressentiment
-de l’infini; si la spontanéité de l’âme, d’où nous vient la notion
-du juste et du beau, n’était heureusement à l’abri de la volonté; si
-la poésie, si l’amour enfin, ne protestaient incessamment contre la
-réalité et les artifices de la raison, il y a longtemps que le monde ne
-serait plus qu’une caverne de voleurs. Parlez, Beata, secouez le joug
-des vains préjugés, suivez les conseils du cœur, qui ne trompe jamais,
-et laissez-vous entraîner par l’amour, le souverain maître de la vie et
-de la mort, qui seul peut nous ouvrir le royaume des rêves enchantés et
-des divines chimères!»
-
-Beata écoutait ce langage, séduisant comme une musique lointaine, qui,
-sans rien lui dire de précis, la remplissait d’un trouble délicieux.
-Ce mélange d’imagination et de sentiment, d’exaltation juvénile et
-de subtilités, d’erreurs involontaires et de vérités morales de
-l’ordre le plus élevé, qui caractérisait l’esprit du chevalier Sarti,
-charmait la _gentildonna_ et endormait sa vigilance sans pourtant
-la convaincre entièrement. Plongée dans une sorte de béatitude et
-comme transfigurée par l’espérance, Beata resta immobile dans la même
-position et sans proférer un mot. Lorenzo, se penchant alors vers son
-oreille, écartant les deux mains dont elle se couvrait le visage, lui
-dit, en lui montrant la lune resplendissante au milieu d’un cortége
-d’étoiles qui semblaient lui sourire: «Regardez, Beata, ce globe
-magnifique qui projette sur nous sa clarté propice, ces étoiles qui
-remplissent l’immensité des cieux, et dont l’esprit humain n’a pu
-encore ni fixer le nombre ni comprendre l’utilité, ces astres qui
-s’échelonnent dans l’espace, comme les cordes d’une lyre, depuis
-Saturne jusqu’à celui qu’on nomme Mercure, qui semble former la note la
-plus élevée de l’harmonie des sphères; ces pléiades enfin qui servent
-de point de mire au navigateur sur la vaste solitude des mers, et que
-le berger contemple avec joie depuis des siècles infinis.... Eh bien!
-je m’imagine que ce sont là des groupes d’âmes bienheureuses qui,
-purifiées par l’amour, ont été admises dans les célestes demeures!
-La légende de Silvio et de Nisbé, qui a charmé mon enfance; celle de
-la princesse Lesbina, que nous avons vu jouer ensemble au théâtre
-San-Samuel; ces contes merveilleux et ces fictions de l’âge d’or,
-dont tous les peuples de la terre nous ont transmis le souvenir, ne
-seraient-ils pas des pressentiments d’une vérité sublime, que l’homme
-doit constater un jour par les efforts de son génie? Ah! tout le
-prouve, la poésie et l’histoire, les religions et la philosophie:
-l’amour, qui nous ouvre les portes de la vie, est aussi le dernier
-terme de notre destinée. Beata, muse, ange chéri de mon cœur, ne
-repoussez pas mes vœux et prononcez le mot suprême de l’existence!
-Qu’en s’échappant de vos lèvres comme un rayon de lumière éthérée,
-il soit pour nous l’aurore d’un jour sans nuages et d’éternelles
-félicités. Venez, partons, ne laissons point écouler l’heure bénie, et
-que votre âme se confie à l’amour!»
-
-Lorenzo achevait à peine de parler, lorsque la camériste Teresa, qui
-ne s’endormait jamais avant sa maîtresse, entra précipitamment dans la
-chambre de Beata, en s’écriant avec terreur: «_Signora_, Son Excellence
-votre père vient de ce côté!»
-
-Il y eut alors un moment de confusion et d’extrême angoisse pendant
-lequel le chevalier, ne sachant comment se soustraire aux regards du
-sénateur, s’il entrait dans l’appartement de sa fille, resta immobile
-à la place où il se trouvait; puis, franchissant la balustrade, il mit
-un pied sur le rebord extérieur du balcon qui faisait saillie sur le
-canal. Beata tremblait, et Lorenzo n’était pas moins ému, tandis que
-la pauvre Teresa se tenait aux aguets devant la porte de sa maîtresse.
-Cependant le bruit sourd des pas du sénateur dans le long corridor
-devenait de plus en plus distinct; il fallait prendre un parti: ou
-bien affronter hardiment le père de Beata et lui tout avouer, ou
-se tenir caché derrière la fenêtre qu’on aurait fermée, car il n’y
-avait pas moyen de s’échapper par une autre issue. Dans une situation
-aussi périlleuse, Lorenzo, qui se tenait toujours cramponné à la
-balustrade, sur le rebord extérieur du balcon, uniquement préoccupé de
-sauver l’honneur et la paix domestique de la noble fille qu’il avait
-compromise, eut comme une vision généreuse qui illumina rapidement son
-esprit. Se débarrassant de son petit manteau, qu’il jeta loin de lui,
-il attendit qu’on frappât à la porte, et se précipita du haut du balcon
-dans les eaux profondes du _Canalazzo_. Au bruit de sa chute, Beata
-poussa un cri déchirant et tomba évanouie. Son père, qui était entré
-une seconde après, et qui avait tout deviné, s’empressa de la relever,
-et l’étreignant contre son cœur, il lui dit d’une voix attendrie: «Vous
-voulez donc me faire mourir de douleur, ma fille?»
-
-En disant ces mots, le sénateur se laissa choir sur la chaise près du
-balcon, que Beata y avait placée. Celle-ci, pleurant à chaudes larmes,
-se jeta alors aux genoux de son père, qu’elle embrassait avec effusion
-et sans proférer une parole; mais de son âme, oppressée par la honte,
-par le respect filial, par l’amour de Lorenzo, qui venait de s’immoler
-pour elle, et qu’elle devait croire perdu à jamais, semblaient sortir
-les mêmes accents qu’un chantre divin a prêtés à Desdemona dans une
-situation presque semblable:
-
- Se il padre m’abbandona,
- Da chi sperar pietà?
-
-
-
-
-IX
-
-LE DERNIER CARNAVAL DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE.
-
-
-L’armée française s’avançait à grands pas en Italie, et, par une suite
-de combats miraculeux, elle jetait l’épouvante parmi les puissances
-coalisées contre le génie de la Révolution. Venise, menacée d’un côté
-par l’Autriche, qui gardait les portes du Tyrol, et de l’autre par
-les phalanges de Bonaparte, qui touchaient déjà à ses provinces de
-terre ferme, était toujours indécise et prétendait faire respecter sa
-neutralité douteuse par de si puissants adversaires. Ses hommes d’État,
-blanchis dans les conseils, nourris dans les arcanes de la vieille
-politique de l’Europe, s’ingéniaient à ourdir des ruses diplomatiques,
-lorsque l’ennemi était aux portes de Scées. Ils ne se doutaient pas,
-ces Pères conscrits du _Livre d’or_, que des germes de ruine étaient
-depuis longtemps introduits dans la ville chère à Vénus, dans la cité
-glorieuse des doges!
-
-Parmi les étrangers que protégeait un caractère public, il y avait
-alors à Venise un nommé Villetard, secrétaire de l’ambassade française.
-Lallemand, qui était l’ambassadeur en titre, avait succédé à d’Henin,
-qui fut le premier représentant de la république française auprès de
-la seigneurie de Saint-Marc. Jeune, ambitieux, ardent propagateur des
-idées nouvelles qu’il croyait destinées à changer la face du monde,
-Villetard avait les qualités et les défauts d’un brouillon fanatique;
-il avait attiré et groupé autour de lui tous les esprits mécontents
-et s’était constitué le chef d’une opposition sourde qui, grâce aux
-progrès de l’armée française, devenait chaque jour plus redoutable. On
-n’a pas oublié ce personnage mystérieux que Lorenzo rencontra dans un
-café de la place Saint-Marc, à son arrivée à Venise, en 1790, et qu’il
-revit, à Padoue, la veille de la révolte des étudiants! C’était un
-noble Vénitien, nommé Zorzi. Ami d’enfance d’Angelo Querini, sénateur
-et érudit fort distingué dont il partageait les sentiments politiques,
-Zorzi était de ce petit nombre d’esprits éclairés qui, avec Paul
-Renier, l’avant-dernier doge de la république, avaient essayé, en 1762,
-de réformer la vieille constitution, et surtout de limiter la puissance
-du conseil des Dix. Leurs efforts furent combattus avec succès par
-l’éloquence de Marco Foscarini, le doge alors régnant et l’une des
-illustrations de Venise. Doué d’une grande intelligence, Zorzi avait
-beaucoup voyagé, et, de ses courses aventureuses à travers l’Europe,
-il avait rapporté dans sa patrie des vues hardies et une fortune
-délabrée. Il avait connu le père du chevalier Sarti et s’était lié avec
-Villetard, dont il servait les projets.
-
-Zorzi était sincère dans l’opposition qu’il faisait au gouvernement
-de la seigneurie, et, s’il désirait ardemment une réforme de la
-vieille constitution de la république patricienne, il était loin de
-vouloir qu’on touchât à l’indépendance de sa patrie. C’était un esprit
-généreux, très-convaincu de la nécessité d’une transformation des
-vieilles sociétés humaines. La philosophie du XVIII^e siècle, et la
-révolution française, qui en était la conséquence, étaient pour Zorzi
-comme pour Villetard l’avénement d’un nouvel idéal de justice, qu’il
-fallait réaliser par la persuasion ou par la force. Les menées de
-Villetard et de ses partisans n’avaient point échappé à la vigilance
-des inquisiteurs d’État. Plusieurs fois le conseil des Dix avait été au
-moment de le faire arrêter, ainsi que Zorzi et les jeunes gens qu’ils
-avaient embauchés; mais on craignait la colère de la France, qu’on
-voulait ménager pour mieux la tromper. On n’attendait qu’une occasion
-favorable, un revers de l’armée victorieuse, pour mettre la main sur ce
-groupe de factieux qu’on ne perdait pas un instant de vue.
-
-Le chevalier Sarti s’était heureusement tiré des dangers qu’il avait
-affrontés, dans la nuit mémorable de son entrevue avec Beata. Nageur
-inexpérimenté, il n’avait écouté que son amour, en se précipitant
-du haut du balcon dans le Grand-Canal, où il aurait inévitablement
-succombé dans ses efforts pour gagner la rive opposée, sans la
-rencontre d’un batelier, marchand de fruits, qui vint à son secours et
-le transporta, presque mourant, à son appartement _della Giudecca_.
-Remis, après quelques jours de repos, de la secousse violente qu’il
-venait d’éprouver, le chevalier se trouva dans l’une des situations
-les plus pénibles de sa vie. Non-seulement il pouvait craindre que
-le sénateur Zeno, en apprenant qu’il avait osé s’introduire dans la
-chambre de sa fille, ne le fît jeter dans un cachot sans autre forme
-de procès, comme cela se pratiquait à Venise dans les conjonctures
-difficiles; mais il comprenait que Beata était perdue pour lui, si les
-événements politiques qui se compliquaient à l’extérieur ne venaient
-contrarier les projets d’alliance formés entre les deux nobles
-familles. Décidé à n’abandonner l’espoir de posséder la femme qu’il
-adorait qu’avec le dernier souffle de la vie, Lorenzo ne se laissa pas
-décourager par les difficultés qui l’enveloppaient de toutes parts.
-Il résolut de revoir Beata d’une manière ou d’une autre, de pénétrer
-encore une fois dans le palais de son père, et de l’enlever même, si
-cela lui était possible. Un seul doute l’arrêtait: était-il assez aimé
-de la _gentildonna_ pour obtenir son consentement à un parti aussi
-extrême? N’avait-il pas eu lieu de se convaincre, tout récemment, que
-cette âme si belle et si charmante, qui était capable des plus grands
-sacrifices de résignation, n’avait pas assez d’énergie et avait trop
-de hauteur pour braver ouvertement l’opinion des hommes et manquer
-aux devoirs de sa position? La nature d’esprit du chevalier Sarti,
-sa jeunesse et la passion dont il était enivré, ne lui permettaient
-pas de tenir compte de ces diverses nuances du caractère de Beata.
-Pour une imagination exaltée qui, s’inspirant de Platon, de Dante et
-Rousseau, considérait l’amour comme la source de toute grandeur et de
-toute félicité, pouvait-il exister un autre devoir que celui d’obéir à
-l’instinct du cœur?
-
-Lorenzo se promenait un jour sur le quai des Esclavons (_riva dei
-Schiavoni_), rêvant à sa triste position et aux moyens de revoir Beata,
-quand il fut heurté par une espèce de _facchino_ ou de commissionnaire
-qui lui dit, en s’excusant: _Perdono, eccellenza_, et il continua son
-chemin en murmurant entre ses dents le refrain d’une vieille chanson
-populaire:
-
- Sulla riva dei Schiavoni
- Là si mangia i bon bocconi[71].
-
-Absorbé dans ses réflexions, le chevalier avait à peine fait attention
-à cet incident, lorsqu’il fut poussé de nouveau par le même individu
-qui était revenu sur ses pas.
-
-«_Balordo_, lui dit alors le chevalier avec humeur, tu ne vois donc pas
-clair!
-
-—_Eh! eccellenza_, je pourrais vous en dire autant,» répliqua le
-_facchino_ en fronçant de gros sourcils d’un air mystérieux.
-
-Arrivé sur le pont de la Paille (_ponte della Paglia_), l’homme se
-retourna comme pour s’assurer si on l’avait suivi. Le chevalier
-connaissait trop bien les mœurs de Venise pour ne pas deviner que cet
-homme avait quelque chose à lui communiquer. L’ayant rejoint sur le
-pont de la Paille, qui est l’un des plus anciens de Venise, et où le
-_facchino_ l’attendait en faisant semblant de regarder le pont des
-Soupirs, qui rattache le palais ducal aux prisons:
-
-«Que me veux-tu? lui dit le chevalier, à voix basse.
-
-—Je regarde cette arche si bien nommée _ponte dei Sospiri_, répliqua
-l’homme du peuple sans paraître avoir compris la question du chevalier,
-sombre et court passage qui sépare la vie de la mort, et à l’entrée
-duquel on devrait écrire, en lettres de bronze:
-
- Per me si va nella città dolente,
- Per me si va nell’eterno dolore.
-
-—Je vois que tu me connais, reprit le chevalier; parle, qu’as-tu à me
-dire?
-
-—Je n’ai rien à vous dire, _eccellenza_, si ce n’est que la vie
-est courte et qu’il vaut mieux la passer en liberté, _passarsela in
-libertà_, qu’à l’ombre de ce vieux palais mauresque.
-
-—Me prends-tu donc pour _una spia_, un familier du conseil des Dix,
-pour t’exprimer ainsi comme un oracle? répondit le chevalier avec
-impatience. Qui t’envoie vers moi, et quelle est ta mission?
-
-—Ma mission est de vous avertir de prendre garde aux griffes du lion,
-qui est d’autant plus irritable qu’il se sent vieillir. Par le temps
-qui court, il fait bon d’avoir des amis.
-
-—Je ne suis pas plus avancé, répondit Lorenzo d’un air un peu
-soucieux, et tes énigmes sont toujours impénétrables.
-
-—Si vous êtes curieux d’en savoir davantage, _signor cavaliere_,
-répliqua le _facchino_ d’un ton résolu, vous n’avez qu’à me suivre.»
-
-Étonné de l’invitation, Lorenzo ne sut d’abord que répondre. Il
-descendit le pont de la Paille, suivant machinalement les pas du
-_facchino_, dont le langage réservé et la citation faite si à propos
-décelaient une éducation supérieure à celle d’un homme du peuple. Ce
-pouvait être un émissaire de l’inquisition chargé de lui tendre un
-piége, ou bien un partisan déguisé des ennemis de la république, qui,
-connaissant la position difficile du chevalier, voulait l’engager dans
-quelque entreprise ténébreuse et coupable. Ces idées traversaient
-rapidement l’esprit de Lorenzo, lorsqu’il vit cet individu prendre une
-gondole au _traghetto_ du pont de la Paille et entrer en lui faisant
-signe de le suivre. Le chevalier hésita, parut se consulter un peu, et
-puis, réfléchissant aux deux vers de la _Divine Comédie_, que l’inconnu
-ne lui avait cités évidemment que pour gagner sa confiance, il eut foi
-en sa bonne étoile, et se glissa dans la gondole du _facchino_.
-
-La gondole s’enfuit rapide comme un oiseau, en rasant les eaux
-silencieuses et _torbide_ des canaux étroits. Après s’être éloigné
-à tire-d’aile du pont des Soupirs et avoir fait un grand nombre de
-circuits, comme une hirondelle qui, ayant longtemps poursuivi sa proie,
-cherche un lieu sûr pour s’abattre, la gondole vint aborder devant une
-petite porte basse que couronnait un sarment de vigne. A un signal
-donné, la porte s’ouvrit discrètement, et tous deux, Lorenzo et son
-compagnon, montèrent un escalier de marbre assez mal éclairé, dont
-les dalles étaient usées par le temps. Ils furent introduits dans un
-salon de modeste apparence, au milieu duquel était une grande table
-recouverte d’un tapis à ramages, chargée de livres et de papiers.
-Quelques vieux fauteuils armoriés, qui accusaient une somptuosité
-éclipsée et des prétentions d’une origine historique, étaient rangés
-autour de la table; des cartes de géographie et plusieurs portraits
-de personnages illustres, parmi lesquels on remarquait celui de
-_Fra-Paolo_, le célèbre historien du concile de Trente, étaient
-suspendus aux murs lambrissés, et complétaient l’intérieur d’un homme
-studieux et jadis opulent, qui avait dû subir des revers de fortune.
-
-«Asseyez-vous là un instant, monsieur le chevalier, dit le _facchino_
-en avançant un fauteuil, et vous ne tarderez pas à vous assurer que je
-méritais la confiance que vous m’avez accordée en me suivant jusqu’ici.»
-
-En parlant ainsi, il souleva une portière en velours, et disparut.
-Resté seul, Lorenzo interrogeait du regard les différents objets qui
-composaient l’ameublement du salon, cherchant à deviner le caractère de
-la personne chez laquelle il se trouvait, et l’issue de l’aventure où
-il était engagé, lorsque, la portière s’entr’ouvrant de nouveau, il vit
-apparaître un personnage qui lui dit avec une cordialité empressée:
-
-«Ah! vous voilà enfin, mon cher chevalier! Savez-vous qu’il y a au
-moins dix jours que je vous cherche dans tous les coins de Venise?
-Vraiment, je commençais à être inquiet de vous, car nous sommes dans un
-temps où le canal Orfano est le meilleur instrument politique de nos
-illustrissimes seigneurs. _Ma, pazienza_ ...» dit-il un peu plus bas en
-tendant la main au chevalier, qu’il pria de se rasseoir.
-
-L’individu qui s’exprimait avec si peu de retenue contre le
-gouvernement de la république était ce noble Vénitien, nommé Zorzi,
-dont nous avons parlé plus haut, et que Lorenzo n’avait pas revu depuis
-l’événement de Padoue. C’était un homme d’une soixantaine d’années,
-d’une figure très-distinguée, dont l’expression annonçait une volonté
-et une intelligence peu communes. Des lèvres minces et serrées, un
-front étroit et plissé par l’habitude de la réflexion, de beaux yeux
-noirs dont la flamme tourbillonnait sous une arcade proéminente, une
-taille nerveuse, souple, et des manières distinguées, formaient un
-ensemble qui saisissait et qui donnait l’idée d’un homme politique
-peu disposé à s’en rapporter à la Providence pour le gouvernement des
-choses de ce monde.
-
-«Je vais sans doute au-devant de votre pensée en vous expliquant
-la démarche que je fais auprès de vous, dit Zorzi à Lorenzo, qui
-l’écoutait, en effet, avec une certaine anxiété. Ami d’enfance de votre
-père, dont le dévouement à sa patrie n’était égalé que par l’ardeur
-de son esprit pour les idées grandes et généreuses que nous sommes
-à la veille de voir triompher sur le vieux monde qui s’écroule, je
-vous porte un intérêt d’autant plus vif, mon cher chevalier, que j’ai
-peut-être contribué, sans le vouloir, à précipiter la crise au milieu
-de laquelle vous vous débattez. Je sais tout ce qui vous arrive: votre
-séparation de la famille Zeno, et la tentative que vous avez faite
-récemment pour voir la _gentildonna_ qui vous captive et qui sera, dans
-quelques jours, l’épouse du chevalier Grimani.»
-
-Lorenzo fit un mouvement de surprise mêlée d’indignation, auquel Zorzi
-répondit immédiatement: «Vous êtes jeune, chevalier, et vous êtes
-amoureux; deux grands défauts qui empêchent l’esprit de bien voir ce
-qui se passe dans le cœur humain. Le temps vous corrigera de l’une de
-ces infirmités; mais je doute que vous puissiez jamais vous guérir de
-la noble folie qui caractérise toute une classe d’intelligences qu’on
-nomme des poëtes. Votre père, à qui vous ressemblez beaucoup, est mort
-victime de ses propres illusions sur les prétendues vertus héréditaires
-qu’il prêtait aux aristocraties. Ce qui est plus certain, c’est que,
-loin d’avoir quelque indulgence pour le fils d’un homme qu’il a
-sacrifié à l’ambition de sa maison, le sénateur Zeno a résolu de vous
-faire arrêter, ou tout au moins de vous expulser de Venise. Voilà ce
-que j’ai appris par une voie sûre et dont je tenais à vous instruire.
-Il y a dix jours que mon domestique, tantôt sous un déguisement et
-tantôt sous un autre, cherche à vous rejoindre; car je n’ai pas voulu,
-par prudence, l’envoyer à votre domicile, où il aurait pu être remarqué
-par quelque émissaire de l’inquisition.
-
-—Que faire, monsieur, dans la position où je me trouve? répondit
-Lorenzo, à qui la perspective de quitter Venise était cent fois plus
-douloureuse que la crainte de la prison.
-
-—N’être ni la dupe ni la victime de vos ennemis, répliqua Zorzi en
-frappant sur la table avec un couteau d’ivoire qu’il tenait à la main.
-
-—Des ennemis! c’est beaucoup dire, répondit Lorenzo avec modestie;
-hors le sénateur Zeno, dont j’ai pu blesser les préjugés et alarmer la
-tendresse paternelle, à qui donc fais-je obstacle? Je ne possède rien
-qui soit de nature à exciter l’envie de personne.
-
-—Je m’aperçois que vous êtes encore plus amoureux et plus poëte que
-je ne le pensais, dit Zorzi en souriant. Vous vous imaginez donc que
-les hommes ont besoin de bonnes raisons pour se haïr cordialement?
-Que faisait Abel à son frère Caïn pour en être si détesté? Il était
-plus beau, plus jeune et plus agréable au Seigneur. Le cœur humain
-est un foyer de passions, c’est-à-dire de forces qui s’attirent,
-se repoussent, s’équilibrent et se combinent de mille manières.
-Mettez seulement deux hommes en présence, et il se dégagera de leur
-contact, comme de celui de deux corps, une sorte d’attraction ou de
-répulsion qu’on nomme sympathie et antipathie, deux mots qui expriment
-admirablement cette action aveugle et fatale de la nature matérielle.
-L’éducation et les institutions sociales peuvent sans doute donner à
-ces forces une direction utile, comme on resserre entre deux rives
-un fleuve impétueux; mais il n’est, heureusement, dans le pouvoir de
-personne de les anéantir. Il n’y a que des imbéciles ou des hypocrites
-qui s’indignent contre les passions, qui sont à l’homme ce que les
-vents sont à la voile du vaisseau qui traverse l’Océan. Dans tous
-les temps, un jeune homme intelligent qui, comme vous, chevalier, a
-su se frayer un passage dans une société gouvernée par le destin, je
-veux dire par le privilége de la naissance, aurait excité l’envie
-des heureux de ce monde; mais, à l’heure où nous sommes, en face des
-événements qui se préparent, vous devez être considéré comme un ennemi
-de l’ordre public, parce que les idées que vous professez et les
-sentiments qui vous animent troublent le repos de ceux qui occupent
-les meilleures places au banquet de la vie. Il en est de l’ordre comme
-de la définition de Dieu: chacun le conçoit dans les limites de son
-égoïsme intellectuel et moral.
-
-«Mais revenons à l’objet qui vous touche, continua Zorzi après un
-instant de silence. Vous savez ce qui se passe en Italie, et, sûrement,
-vous avez entendu parler des affaires de Montenotte, de Millesimo et
-de Lodi? Ce sont là les premiers épisodes d’une iliade qui ne durera
-pas dix ans, et qui pourrait bien se terminer, comme celle des poëmes
-homériques, par la prise de Troie. Ce qui n’est pas douteux, mon cher
-chevalier, c’est que la lutte est engagée entre le vieux monde et le
-nouveau, et si Venise, la ville de Neptune, la citadelle du patriciat,
-comme l’ont heureusement qualifiée vos condisciples de Padoue, ne se
-soumet à la loi du temps en modifiant sa politique et ses institutions,
-elle succombera, comme Ilion, sous la colère d’un nouvel Achille, qui
-vaut bien, je crois, le fils de Pélée. Voulez-vous épouser la belle
-Hélène et l’enlever au blond Ménélas que lui destine son père? ajouta
-Zorzi en laissant errer sur ses lèvres un léger sourire. Joignez-vous
-à nous. Nous formons un parti déjà puissant, qui a des ramifications
-dans le grand conseil et dans le sénat, et qui compte sur le concours
-de la jeunesse éclairée et de tous ceux qui souffrent. Nous voulons
-l’indépendance et la grandeur de notre pays en forçant la vieille
-république de Saint-Marc à s’allier à la jeune république française,
-qui lui offre l’appui de ses armes victorieuses pour s’enrichir de la
-moitié de la péninsule. Joignez-vous à nous qui sommes les précurseurs
-de l’avenir, et nous vous protégerons contre la haine du sénateur
-Zeno, l’un des partisans les plus obstinés des errements du passé.»
-
-Lorenzo ne répondit pas immédiatement à cette ouverture, qui le
-surprit encore plus qu’il n’en fut flatté. Il se demandait, dans son
-for intérieur, de quelle importance pouvait être à un parti politique
-l’adhésion d’un jeune homme de dix-huit ans sans fortune, sans
-illustration personnelle, et d’une naissance modeste! Il comprenait
-que Zorzi, ayant été l’ami de son père, cherchât à lui donner de bons
-conseils pour le tirer de la position difficile où il se trouvait
-vis-à-vis d’une famille puissante; mais entre une démarche qui lui
-paraissait si simple et une sorte de conciliabule à la manière
-de Catilina, il y avait une différence que saisit le bon sens du
-chevalier. Cependant le noble Vénitien avait de très-bonnes raisons
-pour agir comme il le faisait et pour attacher un véritable intérêt à
-s’emparer de l’esprit du chevalier. Depuis la révolte des étudiants de
-Padoue, où Zorzi avait joué le rôle d’un tribun, il avait été dénoncé
-au conseil des Dix comme un factieux. Déjà son arrestation avait été
-ordonnée, lorsqu’on avisa qu’il serait prudent de ménager encore
-l’agent de la France, qu’on savait être l’ami et le protecteur du noble
-Vénitien. Zorzi, qui était parfaitement édifié sur les intentions du
-gouvernement à son égard, n’ignorait pas non plus que le sénateur Zeno
-avait conseillé la plus grande rigueur contre tous ceux qui avaient
-des opinions inquiétantes pour la sécurité de l’État. Il avait insisté
-d’une manière particulière sur la nécessité de faire un exemple qui
-imprimât la terreur aux sujets de la république, en sacrifiant un
-personnage tel que Zorzi, qui jouissait d’une grande influence, grâce
-à ses idées connues, à ses lumières et à ses nombreuses relations
-dans le populaire et la _cittadinanza_. On comprend maintenant que
-Zorzi eût besoin de s’entourer de mystère et que, par haine contre
-le sénateur Zeno, par affection peut-être pour le fils d’un ancien
-ami qu’il avait compromis, autant que pour se faire un mérite auprès
-de Villetard en augmentant le nombre des partisans de la France, il
-eût le plus vif désir d’attirer Lorenzo Sarti dans une faction peu
-nombreuse qui se donnait comme l’expression des nouvelles générations.
-D’ailleurs, la propagande est la première condition de l’existence
-des partis qui aspirent à la domination, et la position critique du
-chevalier, son amour pour la fille d’un patricien, pouvaient le rendre
-un instrument très-utile entre les mains d’hommes aussi avisés que
-Zorzi et Villetard. Zorzi était un esprit trop pénétrant pour ne pas
-démêler la cause du silence et de la réserve que gardait Lorenzo, et,
-allant au-devant des scrupules qui retenaient sa confiance, il lui dit:
-«Vous êtes surpris, chevalier, de la démarche que je fais auprès de
-vous, et vous cherchez à comprendre quels peuvent être les vrais motifs
-de ma conduite? Ils sont bien simples, je vous assure: c’est l’intérêt,
-c’est le plaisir de la vengeance, les deux plus puissants ressorts du
-cœur humain. Comme vous, je hais le sénateur Zeno, et, comme vous, je
-suis menacé d’aller finir mes jours dans un puits ou sous les plombs
-du palais ducal. Vous voyez que ce n’est point une générosité d’enfant
-qui me porte à rechercher votre amitié! En vous offrant l’appui de
-mon expérience et celui de mes amis pour vous aider à sortir du pas
-difficile où vous vous trouvez, j’entends moins accomplir un devoir que
-satisfaire une passion. C’est ce qui doit vous garantir la solidité de
-l’alliance que je vous propose. Je suis un homme politique et non pas
-un saint, ni un philosophe spéculatif en quête d’un futur contingent.
-Ce n’est point à mon âge qu’on se paye de chimères et qu’on court
-après la palme du martyre. Tenez-vous à la fille du sénateur Zeno, et
-voulez-vous empêcher qu’elle ne devienne la femme de ce fat de Grimani,
-aux lèvres de rose et au sourire vainqueur? Je vous offre les seuls
-moyens par lesquels vous puissiez atteindre le but de vos désirs.
-Croyez-moi, chevalier, mettez-vous sous la protection d’un parti qui,
-d’un jour à l’autre, peut gouverner Venise et régénérer l’Italie. Vous
-n’avez pas d’autre espoir d’échapper à la colère du sénateur et de
-surmonter les obstacles qu’on oppose à votre amour.»
-
-Ces dernières paroles, prononcées avec l’accent de la sincérité,
-ébranlèrent le chevalier Sarti, qui répondit, avec un reste de bon sens
-bien rare dans un jeune homme de dix-huit ans, chez qui l’imagination
-et le sentiment étaient les qualités dominantes: «J’accepte avec
-reconnaissance l’offre de votre amitié; mais il me reste toujours à
-connaître, monsieur, ce que vous attendez de moi, et par quels services
-je puis aider au triomphe de la cause qui vous est si chère. Vous
-n’ignorez pas que, depuis que j’ai quitté le palais Zeno, je n’ai plus
-aucune relation avec les familles patriciennes qui, avant ma disgrâce,
-m’accueillaient comme l’un des élus du livre d’or! Isolé, pauvre, en
-butte à la haine d’un homme puissant, je n’ai à vous offrir que ma
-jeunesse et l’ardeur de mes espérances.
-
-—_Eh! per Dio santo_, s’écria Zorzi, ce sont les âmes qui gémissent
-dans le purgatoire qui aspirent au paradis, et ce ne peuvent être que
-des mécontents comme vous et moi qui désirent des changements, si ce
-n’est des révolutions. N’est-ce pas à la race maudite de Caïn qu’on
-doit l’invention des arts utiles et même celle de la musique qui nous
-console dans nos peines? Si vous étiez le fils du sénateur Zeno, un
-membre de la minorité satisfaite qui nous opprime, je n’aurais pas
-plus songé à vous ouvrir ma pensée que vous n’auriez été disposé à
-m’entendre. Mais vous êtes amoureux, et cela nous suffit, car c’est
-l’amour qui perdit Troie, a dit un poëte charmant. Dans quelques jours,
-ajouta Zorzi en se levant, je vous mettrai en relation avec un de mes
-bons amis dont vous n’aurez qu’à vous louer, j’espère. Si la signora
-Beata a pour vous l’affection dont vous êtes digne, il ne dépendra pas
-de nous que vous ne puissiez mettre à l’épreuve son dévouement.»
-
-Telles furent les circonstances fortuites qui rapprochèrent le
-chevalier Sarti du parti des mécontents, dont Villetard et Zorzi
-étaient les chefs. Ce parti peu nombreux encore ne pouvait se
-recruter que parmi les jeunes gens d’une certaine distinction qui
-n’appartenaient pas à l’aristocratie, parmi les citadins éclairés
-et mécontents, et surtout les nobles de terre ferme qui désiraient
-une réforme des vieilles institutions de la république. Par sa
-position singulière entre l’aristocratie qui l’avait admis dans ses
-rangs et les opinions qu’il avait puisées autant dans les traditions
-de sa famille que dans ses propres instincts, le chevalier Sarti
-n’était point une conquête à dédaigner pour les meneurs. Or le moyen
-le plus sûr et le plus honorable d’arriver au but qu’ils avaient
-en vue, c’était de pousser le gouvernement de la Seigneurie à une
-alliance avec la France, dont le contact aurait pénétré Venise de
-l’esprit de la révolution. C’est là précisément ce que ne voulait pas
-l’aristocratie qui, depuis six cents ans, tenait dans ses mains la
-destinée de l’État. Presque unanime à résister aux innovations qu’on
-voudrait essayer à l’intérieur, elle était divisée sur le choix de
-la politique à suivre pour se préserver du mal qu’elle redoutait le
-plus. Tandis qu’une majorité considérable croyait échapper à l’orage
-en gardant la neutralité, une fraction énergique voulait participer à
-la lutte en s’appuyant sur l’Autriche, qui était la puissance la plus
-intéressée à défendre les institutions du passé. On peut affirmer,
-toutefois, qu’aucun des partis qui divisaient alors cette république
-de patriciens si miraculeusement conservée au milieu des vicissitudes
-de l’histoire moderne, ne mettait au nombre des éventualités possibles
-de la guerre qui désolait l’Italie, la chute d’une ville merveilleuse
-qui avait tant contribué à la civilisation de l’Europe. Villetard
-lui-même était sincère dans ses machinations contre le gouvernement
-oligarchique, et Zorzi ne lui aurait jamais prêté son concours s’il lui
-avait soupçonné des intentions hostiles à l’indépendance de sa patrie.
-Le peuple, très-attaché au gouvernement de son pays qui lui rendait
-la vie douce, n’était point susceptible d’être remué par des idées
-d’émancipation et d’égalité dont il n’éprouvait pas le besoin. Dans une
-pareille situation, les partisans de la France ne pouvaient prendre
-trop de précautions pour se dérober à la vue d’un pouvoir jaloux, qui
-connaissait le danger dont il était menacé.
-
-Venise, en effet, se trouvait dans un de ces moments solennels où les
-opinions politiques ont la gravité et l’importance des sentiments
-religieux, car elles impliquent une affirmation de l’ordre moral tout
-entier, comme le disait très-bien Zorzi au chevalier Sarti. Il en
-est toujours ainsi dans les grandes crises de l’histoire, telles que
-l’avénement du christianisme, la réforme et la révolution française.
-On ne peut toucher à l’économie des pouvoirs politiques d’une manière
-aussi profonde que l’a fait la révolution de 89, sans s’appuyer sur
-une nouvelle notion du droit, qui ne peut être lui-même qu’une
-manifestation de la pensée religieuse. Au fond des principes qui ont
-fait la révolution française et qui la caractérisent éminemment, se
-trouvent les éléments d’une véritable théodicée. L’Église ne s’y est
-pas plus trompée que les philosophes du XVIII^e siècle, qui, pour
-accomplir l’œuvre de notre régénération politique et morale, ont dû
-frapper l’arbre à sa racine. Et ce qui prouve qu’ils ont eu raison
-d’agir comme ils l’ont fait, c’est que toutes les réactions qui ont
-essayé, depuis cinquante ans, d’anéantir la liberté politique en
-Europe, ont trouvé dans le pouvoir religieux et principalement dans le
-catholicisme de zélés coopérateurs. C’est qu’il est aussi impossible
-aux religions de ne point s’immiscer dans l’ordre matériel des sociétés
-humaines, qu’aux philosophes politiques de se passer d’un idéal divin,
-source du droit dont ils poursuivent la réalisation. Tout ce qui a
-été dit depuis Descartes, Leibnitz et Montesquieu jusqu’à nos jours,
-sur les prétendues limites de la raison et de la foi, de la religion
-et de la société civile, sont de vaines et subtiles paroles qui
-n’ont convaincu ni le prêtre, ni le libre penseur, ni les suppôts du
-despotisme, ni les amants de la liberté.
-
-Le sénateur Zeno, nous l’avons dit plusieurs fois, était, avec François
-Pesaro, un des hommes les plus importants du parti de la guerre.
-Éclairé par une longue expérience du pouvoir, par une connaissance
-profonde des annales de son pays et des gouvernements de l’Europe qu’il
-avait vus fonctionner de près, il ne s’était pas fait d’illusion sur la
-gravité de la lutte que les novateurs avaient engagée contre l’ordre
-des sociétés existantes. Plusieurs années avant que la révolution de
-89 ne vint à dessiller les yeux des plus aveugles, le sénateur Zeno,
-dans une longue conversation avec l’abbé Zamaria, avait apprécié avec
-une grande sûreté de jugement le caractère de la crise politique qu’il
-voyait approcher. Depuis que la monarchie française avait succombé,
-autant par les fautes de ses défenseurs que par l’audace de ses
-ennemis, le sénateur Zeno avait prévu que l’Italie ne tarderait pas à
-devenir le théâtre d’une guerre pour laquelle il fallait se tenir prêt.
-Homme des vieux jours, imbu des idées du patriciat qui avaient fait la
-force de Venise et dont il possédait, plus que personne, les grandes
-traditions et les sentiments élevés, le sénateur Zeno aurait voulu
-qu’en résistant avec vigueur au tumulte des passions contemporaines,
-l’aristocratie se montrât plus digne de l’autorité dont elle était
-investie pour le bien de la nation. Il n’était point éloigné de
-consentir à quelques réformes partielles de la constitution de l’État,
-à faire la part des nécessités du temps en corrigeant les abus reconnus
-par l’expérience, et en laissant introduire dans l’administration
-tous les changements qui seraient compatibles avec la nature de la
-souveraineté.
-
-Depuis que l’armée française avait franchi les Alpes, le sénateur
-avait compris, au langage impérieux du chef qui la commandait, que la
-destinée de Venise se trouvait inévitablement engagée dans la lutte qui
-commençait d’une manière si extraordinaire. Il avait donc conseillé
-au gouvernement de son pays de s’allier à l’Autriche et de courir les
-chances de la guerre, qui ne pouvaient pas être plus désastreuses,
-disait-il, que celles d’une lâche neutralité qu’on n’était pas sûr,
-d’ailleurs, de faire accepter par les puissances belligérantes. Il
-s’était efforcé de convaincre la Seigneurie que jamais la république
-de Saint-Marc ne s’était trouvée en face de plus grandes difficultés,
-et qu’il fallait bien se garder de confondre la guerre actuelle avec
-celles dont l’Italie a été le théâtre depuis le XIV^e siècle. «Vous
-êtes dans une erreur profonde, dit-il un jour en plein sénat après
-avoir longuement plaidé en faveur de l’alliance avec l’Autriche, si
-vous pensez que l’armée de bandits qui est à vos portes, et qui traîne
-après elle le souffle empesté d’une révolution perverse, ressemble
-à aucune de celles qui ont envahi la péninsule depuis Charles VIII,
-Louis XII, François I^{er}, jusqu’à Louis XIV! Vous n’avez plus à
-traiter avec une vieille monarchie dont les traditions ambitieuses
-étaient contenues par un droit public qui obligeait tous les peuples
-de l’Europe! Que vous soyez les amis de la république française ou ses
-adversaires déclarés, le danger n’est pas moins grand pour la stabilité
-de cet État et des institutions qui le régissent. Menacés de périr par
-la conquête ou de voir cette ville glorieuse devenir la proie d’idées
-subversives de toute autorité, ne vaut-il pas mieux courir les hasards
-de la guerre en défendant l’œuvre de nos pères et la civilisation
-qui l’a consacrée?» Le sénat étant resté insensible à ces sages et
-patriotiques paroles, le père de Beata s’était écrié, en s’appropriant
-avec bonheur un passage de l’_Iliade_: «La divine Pallas les prive de
-la raison. Ils approuvent qui les conseille mal, _aucun n’applaudit à
-Polydamas qui leur donnait un avis salutaire_[72].»
-
-Le sénateur Zeno était certainement une des plus nobles
-personnifications de l’ordre social contre lequel s’était élevée la
-révolution française. Ses idées, ses sentiments, ses vertus aussi
-bien que ses erreurs, tenaient par les racines les plus profondes
-à l’état de choses qui allait subir une si grande transformation.
-Son âme forte et vraiment patricienne, qui s’était identifiée avec
-le sort de son pays dont il avait fait la préoccupation constante
-de sa vie, n’aurait pu concevoir que cette Venise, qui lui était si
-chère, trouvât le bonheur et l’indépendance sous une autre forme de
-gouvernement que celle que depuis six cents ans elle possédait. Toucher
-à ce gouvernement de minorités choisies qui avait élevé le genre humain
-et fait la gloire de sa patrie, admettre la plèbe dans les conseils
-de l’État, étendre à la société civile et politique cette égalité
-mystique proclamée par l’Évangile comme une vision de la vie future,
-c’était, pour le sénateur Zeno, plus que le renversement de vérités
-éprouvées par l’expérience des siècles, c’était une impiété, dans le
-sens rigoureux de ce mot. Enfermée dans la période historique où elle
-avait pris son essor, la haute intelligence du sénateur Zeno ne pouvait
-comprendre l’évolution de l’esprit humain qui avait amené la révolution
-française et qui allait détruire ce culte des dieux lares, qui, pour
-l’aristocratie vénitienne comme pour le patriciat romain, était le gage
-de la grandeur héroïque de la cité terrestre. L’ordre politique et la
-société civile étaient donc inséparables, pour le sénateur Zeno comme
-pour les novateurs, de ce fond d’idées, de notions et de sentiments qui
-constituent la vie morale d’un peuple, c’est-à-dire sa religion. Il ne
-peut pas en être autrement dans les grandes périodes de l’histoire, et
-ceux qui, après cinquante ans d’essais infructueux de conciliation,
-sont encore à s’imaginer que les principes qui ont amené la révolution
-de 89 ne dépassent pas l’ordre politique et la société civile, n’ont
-jamais compris le sens profond de cette révolution et n’étaient pas
-dignes de la conduire à ses fins dernières.
-
-Après la république, sa fille était l’objet le plus cher des affections
-du sénateur. Il l’aimait d’une tendresse profonde, mais calme et
-pleine de sécurité. Jamais il n’intervenait dans les actes de sa vie
-intérieure, où Beata était libre d’ordonner toutes choses selon ses
-goûts et ses convenances. Excepté dans les grandes solennités qui
-rappelaient le souvenir d’un événement national ou celui d’un épisode
-glorieux des annales domestiques, le sénateur Zeno n’avait de volontés
-que celles de sa fille, qui gouvernait d’une manière absolue son palais
-et ses nombreux serviteurs. Lorsqu’il vit Beata prendre intérêt à
-l’avenir d’un jeune enfant qui tenait déjà à sa famille par les liens
-d’un antique patronage, il fut heureux de cet incident qui venait
-jeter un peu de variété dans l’isolement moral où l’avait laissée la
-mort de sa mère. Quelques années plus tard, Lorenzo s’étant montré
-digne des soins qu’on lui avait prodigués, le sénateur crut devoir
-achever l’œuvre de sa fille en adoptant le chevalier Sarti. La révolte
-des étudiants de Padoue, où le chevalier se trouva si malheureusement
-impliqué, vint rompre l’enchantement du vénérable sénateur. Il n’apprit
-pas sans un étonnement mêlé de tristesse qu’un jeune homme qui avait
-été élevé dans sa maison, et qu’il avait comblé de ses bienfaits,
-avait pu s’oublier jusqu’à tremper dans une manifestation contre le
-gouvernement de Venise. Les circonstances étaient trop graves pour
-que le sénateur ne jugeât pas sévèrement un acte qui blessait ses
-croyances les plus vives. Il ordonna d’éloigner immédiatement de
-son palais le jeune téméraire qui avait donné un si funeste exemple
-d’insubordination, et défendit à sa fille, ainsi qu’à l’abbé Zamaria et
-à toute sa maison, d’avoir désormais aucun rapport avec le chevalier
-Sarti. On ne sait précisément à quelle cause attribuer la visite
-tout à fait imprévue que fit le sénateur à sa fille, dans la nuit où
-Lorenzo s’était introduit dans la chambre de Beata; cela n’était pas
-dans ses habitudes. La tristesse et la langueur de la noble signora
-qui frappaient tout le monde, la résistance passive qu’elle opposait à
-la conclusion de son mariage avec le chevalier Grimani, avaient-elles
-enfin éveillé des soupçons dans l’esprit de son père, ou bien fut-il
-averti par quelque subalterne de la présence de Lorenzo? on l’ignore.
-Ce qu’il y a de certain, c’est qu’après la scène du balcon que nous
-avons racontée et l’exclamation touchante du vieux sénateur: «Ma fille,
-vous voulez donc me faire mourir de douleur?» il releva Beata qui
-s’était précipitée à ses pieds, essuya ses larmes, en lui disant d’un
-ton sévère mais paternel: «Je suis bien sûr, ma fille, que vous serez
-toujours digne de ma tendresse et que vous n’oublierez jamais le nom
-que vous portez!» Ils se séparèrent silencieusement et sans autres
-explications.
-
-Quelle que fût l’impression réelle que garda le sénateur de l’événement
-domestique que je viens de rappeler, et dont il ne pouvait pas deviner
-toute la gravité, il résolut cependant de presser le mariage de sa
-fille avec le chevalier Grimani et de renvoyer Lorenzo Sarti à sa
-mère. Cette dernière résolution ne lui était point inspirée par une
-crainte personnelle qui était bien loin de son esprit, mais par une
-pensée toute politique. Il voulait donner un exemple de sévérité qui
-imprimât le respect et, au besoin, la terreur à la jeunesse de Venise,
-dont l’autorité commençait à s’inquiéter. L’intention du sénateur étant
-parvenue on ne sait comment à la connaissance de Zorzi, celui-ci voulut
-en profiter pour se venger de l’homme éminent, qui était le plus opposé
-au parti de la révolution; c’est alors qu’il chercha à s’emparer du
-chevalier Sarti, dont la passion pour la fille du sénateur Zeno pouvait
-en faire un instrument entre les mains des meneurs.
-
-Beata, après la nuit d’angoisse et d’inexprimables félicités que nous
-avons racontée, était tombée dans un abattement de sinistre augure.
-Aucune illusion n’était plus possible pour son âme désolée. La volonté
-de son père, et, plus encore, le spectacle de sa douleur qu’elle avait
-eu sous les yeux, lui enlevaient tout espoir d’échapper à la rigueur
-de son sort. Dominée par un sentiment profond qui l’avait envahie
-tout entière et qu’elle savait désormais inconciliable avec la piété
-filiale, il ne lui restait plus qu’à se résigner au sacrifice de ses
-espérances. La vie se fermait devant elle, son rêve de bonheur s’était
-dissipé au contact d’une réalité poignante, et, de quelque côté qu’elle
-dirigeât ses regards, elle n’apercevait qu’un avenir désenchanté et
-plein de ténèbres.
-
- Nulla fugæ ratio, nulla spes, omnia muta,
- Omnia sunt deserta, ostentant omnia letum[73].
-
-Cependant, une douceur secrète lui restait au fond du cœur: celle de
-se savoir aimée! Lorenzo avait tout bravé pour la voir, et avait tout
-risqué pour lui sauver l’honneur! Rassurée, dès le lendemain, sur le
-sort de son amant qu’elle savait hors de danger, Beata trouvait dans le
-souvenir de cette nuit mémorable un charme qu’elle ne pouvait définir!
-Elle pardonnait au chevalier Sarti jusqu’à ses propositions téméraires,
-jusqu’au baiser qu’il lui avait imprimé insolemment sur ses lèvres
-endormies, tant la femme est indulgente pour tout ce qui lui révèle le
-désir de la posséder! Son âme naïve et vierge de tout grossier désir
-avait conservé comme un frémissement plein de volupté de l’étreinte
-où l’avait tenue, pour la première fois, celui qui avait grandi à ses
-côtés comme un frère adoré. Accoudée sur le balcon et la tête entre
-ses mains, il lui semblait entendre encore la voix de Lorenzo lui
-racontant l’épopée divine de l’amour, évoquant de son imagination,
-nourrie de la lecture des poëtes et des philosophes, les rêves d’or du
-genre humain, et lui apprenant à lire dans le grand livre des cieux, où
-les âmes bienheureuses chantent les louanges du souverain maître de la
-vie et de la mort. «Ces fictions de la fantaisie inspirée, ces images
-de béatitude venant illuminer les ténèbres d’une nature imparfaite et
-misérable, ne seraient-elles pas, en effet, des pressentiments d’un
-monde mystérieux promis à nos désirs infinis et se dévoilant chaque
-jour davantage à nos faibles regards?» se disait Beata d’après Lorenzo,
-dont toutes les paroles lui étaient restées gravées dans l’esprit.
-C’est ainsi qu’avec son sens si droit, plus apte à bien juger les
-choses et les rapports de la vie qu’à s’élever dans les régions des
-poétiques chimères, Beata était pourtant conduite, par le sentiment,
-jusqu’au seuil de problèmes redoutables. Puis, retombant de ces visions
-célestes mais éphémères dans la triste réalité de sa position, elle
-rapportait de son ravissement le besoin d’un aliment plus solide
-pour son cœur affligé. Elle se prit alors d’un goût plus prononcé
-pour les cérémonies de l’Église et les pratiques de la religion, qui
-n’avaient été pour elle jusqu’ici que des objets d’une pieuse et noble
-distraction, et, lisant les livres saints non plus _à la lumière sèche
-de l’esprit_, selon la belle expression d’un saint personnage, mais
-_à la clarté de l’âme_, Beata se sentit pénétrée, peu à peu, d’une
-force et d’une onction dont les effets lui étaient inconnus. Elle
-priait, chantait des hymnes, mêlait ses soupirs à la grande douleur de
-tous, et, remontant la chaîne des promesses sanctionnées par le divin
-sacrifice, elle fut étonnée de retrouver au bout de ses aspirations
-un monde idéal aussi beau, mieux défini et plus consolant que celui
-qu’elle avait entrevu dans le mirage de l’amour.
-
-Un jour de solitude et de recueillement, où Beata, pour mieux confondre
-sa vie intérieure avec celle de Lorenzo, parcourait d’un œil distrait
-le poëte de l’enfer et du paradis, son attention fut arrêtée par ces
-trois vers qu’elle n’avait pas encore remarqués:
-
- O voi ch’avete gl’intelletti sani,
- Mirate la dottrina che s’ascande
- Setto, ’l velame delli versi strani[74]!
-
- O vous qui avez l’esprit sain, admirez la doctrine qui se cache sous
- le voile de ces vers étranges!
-
-Surprise d’abord par le sens mystérieux qui se dérobe, en effet, sous
-l’image transparente de la poésie, Beata se sentit comme éblouie par
-une clarté subite! Il lui semblait qu’un voile était tombé de ses yeux
-et que, pour la première fois, elle comprenait le sens attaché aux
-belles créations de l’esprit humain. Beata aurait pu s’écrier alors,
-avec un philosophe non moins sublime que le poëte catholique: «Où a
-passé l’amour, l’intelligence n’a que faire[75].» Ce travail intérieur
-de la conscience, cette condensation, dirons-nous, des aspirations du
-sentiment en une croyance plus ferme et plus pratique, se fit avec le
-calme et la mesure qui étaient les traits distinctifs du caractère de
-Beata; mais elle sortit de cette épreuve lente et laborieuse avec une
-résolution dont on verra bientôt les suites.
-
-Le chevalier Sarti avait déjà fait plusieurs tentatives infructueuses
-pour revoir Beata et pénétrer de nouveau dans le palais de son père;
-courant les théâtres, les églises et les casinos, il n’avait pu réussir
-à la rencontrer nulle part. Il avait été plusieurs fois à Murano dans
-l’espoir qu’un heureux hasard y conduirait aussi la noble gentildonna.
-Il passait des nuits entières sous son balcon à épier le moindre
-signe d’intelligence, et toujours son attente avait été frustrée. Il
-lui écrivit alors, mais ses lettres restèrent toutes sans réponse.
-Dans cette cruelle situation, Lorenzo, ne sachant quel parti prendre,
-passait tour à tour de l’abattement à la colère, du désespoir à
-l’indignation. Tantôt il voulait aller se jeter aux pieds du sénateur,
-implorer son pardon et renoncer à la folle ambition de posséder la main
-de Beata, pour avoir le bonheur de la voir et de passer humblement
-ses jours à côté d’elle; tantôt il s’abandonnait aux pensées les plus
-téméraires, il allait jusqu’à concevoir un projet d’enlèvement.
-
-L’abbé Zamaria, qui était venu le voir clandestinement et qui avait
-toujours pour lui la même affection, ne l’avait point encouragé à
-suivre la première impulsion; il lui avait fait comprendre que le
-sénateur Zeno n’était pas homme à revenir d’une détermination qu’il
-avait prise. «Tu ferais mieux, mon cher enfant, lui dit-il d’un ton
-sérieux et paternel, d’aller passer quelque temps auprès de ta mère et
-de te livrer entièrement à l’étude de ton art. Dans les conjonctures
-difficiles où se trouve la république, il pourrait t’arriver un
-malheur plus grand et qui serait, peut-être, irréparable.» Ces
-dernières paroles de l’abbé Zamaria, que Lorenzo avait trouvé,
-d’ailleurs, moins expansif qu’autrefois et comme attristé lui-même de
-l’état général des esprits, le confirmèrent dans l’opinion que Zorzi
-lui avait dit la vérité sur le danger dont il était menacé de la part
-du sénateur. Alors, ne voyant d’autre moyen de sortir de la position
-qu’on lui avait faite que la protection de ses nouveaux amis, il se
-jeta résolûment dans leurs bras. Il s’abandonna sans contrainte à
-l’attrait de ses illusions, à la fougue de son âge et de son caractère,
-où les idées de transformation politique et d’ambition personnelle
-étaient confusément mêlées dans une vague aspiration de vie nouvelle,
-d’amour et de poésie. Son imagination ardente, surexcitée par les
-événements et la passion sincère et profonde qu’il nourrissait pour la
-fille du sénateur, déploya ses voiles à tous les vents de l’horizon.
-Il vit plusieurs fois Zorzi et Villetard, qui flattèrent sa vanité en
-paraissant attacher un grand prix à son adhésion au parti de la France,
-fortifié chaque jour de nouveaux prosélytes. On lui fit espérer, non
-sans quelque raison de probabilité, que le sénateur Zeno serait bientôt
-dans l’impuissance de lui nuire, et qu’alors le chevalier Sarti aurait
-le pouvoir de réaliser le plus cher de ses vœux.
-
-C’est que Venise se remplissait de plus en plus de bruit, de trouble
-et de terreur. Cerné par les armées ennemies, voyant son territoire
-envahi, ses provinces de terre ferme agitées par les novateurs, et
-quelques-unes prêtes à s’insurger contre la cité souveraine et la
-domination du patriciat, le gouvernement de la sérénissime Seigneurie
-était acculé dans le labyrinthe de ses ruses diplomatiques. Il croyait
-toujours pouvoir échapper à la nécessité de faire la guerre, dont
-il subissait déjà tous les inconvénients, par un coup du sort ou
-quelque stratagème de politique ténébreuse. Pouvant avoir de l’or, des
-soldats et un général digne de ce nom pour se défendre, il laissait
-tomber de ses mains débiles ces précieux instruments de l’indépendance
-nationale, pour se livrer à des intrigues de cabinet. La bataille de
-Castiglione, donnée le 5 août 1796, aux portes de la république, vint
-accroître les perplexités de la Seigneurie et encourager l’audace des
-partisans de la France. Le nom de Bonaparte commençait à circuler dans
-les classes populaires et à exciter la haine des uns, l’enthousiasme
-des autres, la curiosité de tous. Le chevalier Sarti, surtout, se prit
-d’une grande admiration pour le héros de la démocratie française, sur
-lequel Villetard lui avait donné des renseignements qui étaient encore
-peu connus à une époque où la figure épique du général républicain ne
-faisait que se dégager du fond merveilleux des événements contemporains.
-
-«C’est l’homme des temps nouveaux, s’écria un jour le chevalier au
-milieu d’un groupe de jeunes gens qui l’écoutaient avec déférence,
-c’est l’incarnation puissante de la révolution française qui, selon de
-saintes prophéties, doit faire le tour du monde. Comme Achille, dans
-l’âge héroïque, et comme Alexandre, au sein de la Grèce florissante,
-Bonaparte est fils de la chair et de l’idée divine du progrès dont il
-est le bras séculier. Il vient aussi de l’Occident au pays de l’aurore
-propager, avec son épée, les germes d’une civilisation plus humaine.
-Tandis que nos vieillards, «assis au-dessus des portes de Scées,
-babillent comme des cigales sur la cime d’un arbre[76],» les Grecs
-envahissent la plaine lumineuse qui touche à nos rivages, et menacent
-de pénétrer jusqu’à nos lagunes, dernier refuge de la race de Priam.
-Eussent-ils d’ailleurs un Hector pour les défendre, nos illustres
-patriciens devront livrer la beauté suprême qui est le sujet de la
-lutte, et qui s’appelle aujourd’hui la liberté de l’esprit humain. Car,
-
- Vuolsi cosi colà ove si puote
- Ciò che si vuole[77].....
-
-—_Bravo, caro maestrino mio_, s’écria tout à coup la voix d’une femme
-qui passait sur la place Saint-Marc, tout près du groupe au milieu
-duquel se trouvait Lorenzo. Tu parles vraiment comme un ange, et,
-bien que je ne comprenne guère mieux ton beau langage métaphysique
-que la doctrine de saint Augustin, dont nous entretenait le vieux
-Pacchiarotti, notre maître, j’applaudis à tes idées que je partage avec
-toute la brillante jeunesse dont tu es, ce me semble, devenu l’oracle.
-_Viva la Francia, viva la libertà!_» dit-elle d’une voix argentine en
-se perdant dans la foule, suivie d’un cortége d’adorateurs.
-
-C’était la Vicentina, revenue depuis peu de temps à Venise, d’une
-longue excursion qu’elle avait faite dans les principales villes de
-l’Italie. Protégée par un grand personnage de l’armée française, dont
-elle avait fait la conquête sur le théâtre de Bologne, elle s’était
-lancée dans le courant des opinions du jour avec l’étourderie d’une
-_prima donna_ et d’une jolie femme, qui est habituée à régner sur
-la terre et sur l’onde. Coiffée à la Titus, ses beaux cheveux noirs
-parsemés de rubans qui simulaient, avec un savant artifice, les
-couleurs que portait son amant, le sein orné d’une rosette éclatante
-qui attirait les regards et qu’on aurait pu prendre aussi pour un
-symbole séditieux, cette frivole et charmante créature qui s’en allait
-droit devant elle, écartant les indiscrets d’un coup de son éventail,
-était l’expression vivante de ce monde curieux d’hommes de plaisir et
-de fantaisie, de poëtes, d’artistes et d’ambitieux de toutes sortes,
-de soldats sans fortune, de femmes à la mode, de citadins éclairés, de
-rêveurs et de néophytes ardents qui, placés entre l’aristocratie et le
-peuple insouciant des lagunes, voyaient dans la révolution française
-une source d’événements merveilleux, un grand spectacle de la vie
-qui frappait leur imagination et donnait l’essor à leurs plus douces
-chimères.
-
-«Quel avenir s’ouvre devant nous! disait un officier d’un régiment
-d’Esclavons alors en garnison à Venise, en laissant traîner son sabre
-sur les dalles de la place Saint-Marc, pour imiter la désinvolture
-soldatesque des officiers français qu’il avait eu occasion de voir
-sur la terre ferme. De la gloire, de l’or, des femmes et la conquête
-de la vieille Italie, voilà ce qui est au bout de notre épée, si
-le gouvernement de la Seigneurie se décide enfin à accepter les
-propositions que lui fait l’homme du destin, comme dit M. le chevalier
-Sarti.
-
-—Déjà la trompette sonne, les escadrons s’ébranlent, les panaches
-et les aigrettes d’or se balancent dans les airs, et je vois poindre
-à l’horizon d’azur l’armée française conduite par le génie de la
-victoire, s’écria un jeune écrivain qui visait à la poésie dramatique,
-où il avait eu des succès. Venise renaîtra plus charmante et plus belle
-sous le dogat de M. le chevalier Sarti, qui sera élevé à la dignité
-suprême par la jeunesse et la démocratie triomphantes. Que dites-vous,
-_signori_, de ma prophétie?
-
-—Qu’elle est plus vraisemblable que ton dernier drame historique,
-répliqua un critique de la presse vénitienne qui commençait alors à
-s’émanciper; mais il faut la compléter en nous faisant tous membres du
-sénat, à la place des vieillards impuissants qui ont usurpé les droits
-du peuple souverain.
-
-—Il s’agit bien de Venise et de sa constitution décrépite! dit un
-élégant citadin d’un esprit hardi et très-cultivé; il s’agit de
-l’Italie tout entière, dont il faut relever la nationalité au milieu
-de cette grande régénération des peuples qui se prépare. On ne redonne
-pas la vie à un corps épuisé. La destinée particulière de Venise est
-accomplie; elle ne peut plus être, désormais, qu’un fleuron historique
-de la patrie commune: _alma parens_.
-
-—Mais que deviendront les princes qui, au nom du droit public, règnent
-aujourd’hui dans les différentes parties de la Péninsule? répondit un
-avocat qui se préoccupait beaucoup plus de la lettre que de l’esprit de
-la révolution.
-
-—Ce qu’est devenu le duc de Modène, qui s’est enfui de ses États
-avec d’immenses trésors qu’il est venu cacher au fond de nos lagunes,
-répondit le premier interlocuteur.
-
-—Et le pape, qu’en ferez-vous?
-
-—Le grand aumônier de la république universelle, ou bien nous
-l’enverrons à Constantinople convertir le Grand-Turc et le consoler de
-n’avoir pu épouser la reine de l’Adriatique, répliqua le citadin avec
-une froide ironie. Aussi bien, son règne n’est plus de ce monde. Qu’en
-pensez-vous, chevalier?
-
-—_Le secret de l’avenir repose sur les genoux de Jupiter_, dit _il
-poeta sovrano_, que j’invoquais il y a quelques instants, répliqua
-Lorenzo. Sans prétendre donner mon avis sur des questions aussi
-graves, il est certain qu’un nouvel idéal de la vie morale s’élève
-dans l’humanité, et que la destinée de l’Italie est dans les mains de
-l’homme providentiel qui est aux portes de Venise. Si son âme est à
-la hauteur de son génie, il peut relever cette nation glorieuse _ove
-il bel si risuona_, dont il parle la langue et porte le sang dans ses
-veines.»
-
-Ainsi allait devisant cette brillante jeunesse sur laquelle le
-chevalier Sarti avait acquis un très-grand ascendant. Excité par Zorzi
-et Villetard, et plus encore par le sentiment qui remplissait son cœur,
-Lorenzo avait secoué cette sorte de rêverie tendre et contemplative qui
-était la disposition habituelle et, pour ainsi dire, la grâce de son
-esprit. Son caractère ouvert et généreux, son enthousiasme pour les
-belles choses, ses connaissances variées, la tournure romanesque et un
-peu métaphysique de son imagination, ces qualités diverses, jointes à
-l’ardeur de ses convictions et à une volonté impérieuse, lui avaient
-donné une prépondérance marquée sur cette portion de la population
-vénitienne qui formait le parti de la France. Signalé à la police de
-l’inquisition, l’arrestation du chevalier avait été ordonnée et allait
-s’effectuer, lorsqu’on apprit la nouvelle de la bataille d’Arcole,
-puis celle de Rivoli, qui eut lieu le 13 janvier 1797. Ces événements
-prodigieux, qui achevaient la déroute de l’Autriche, excitèrent
-à Venise une émotion profonde. Le gouvernement fut atterré; les
-novateurs, au comble de la joie et de l’enivrement, levaient la tête et
-menaçaient hautement l’aristocratie d’une prochaine déchéance. Quelques
-jours après ce glorieux épisode de la campagne d’Italie qui amena la
-reddition de Mantoue, Zorzi arriva un matin de bonne heure chez le
-chevalier Sarti, _alla giudecca_.
-
-«_Vittoria, vittoria!_ s’écria-t-il, à peine introduit dans la chambre
-à coucher de Lorenzo. Nous serons bientôt les maîtres de Venise,
-et il vous sera fait une bonne part, chevalier, dans le triomphe
-des amis de la liberté. Mais en attendant que ce fait inévitable
-s’accomplisse, je viens vous apprendre une nouvelle qui vous intéresse
-particulièrement. La fille du sénateur Zeno épouse, dans trois jours,
-le chevalier Grimani. Il s’agit d’empêcher cet odieux sacrifice, et
-je viens vous en offrir les moyens. Il y a demain une grande fête au
-casino du _Salvadego_, où doivent se trouver les Grimani, le sénateur
-Zeno avec sa fille Beata, et leurs amis les Badoer et les Dolfin. Vous
-irez aussi, chevalier, et, entouré de vos amis qui vous accompagneront
-sous un déguisement qu’autorise le carnaval, vous enlèverez la belle
-Hélène et vous partirez à l’instant pour la terre ferme. Villetard vous
-donnera, pour le général en chef de l’armée française, une lettre qui
-vous mettra à l’abri de toutes recherches.
-
-—Êtes-vous bien certain, monsieur, répondit Lorenzo abattu, que
-la signora Beata ait donné son consentement au mariage dont vous
-m’annoncez la triste nouvelle?
-
-—Puisque tout est préparé pour la cérémonie nuptiale, jusqu’à
-l’appartement que doivent habiter les deux époux! répliqua Zorzi avec
-impatience. Voulez-vous attendre que le fruit d’or ait été cueilli au
-jardin des Hespérides, pour vous décider à prendre un parti?
-
-—Eh bien, répondit Lorenzo tout à coup, je me rends à vos conseils, et
-j’accepte l’offre de mes amis.»
-
-Le carnaval qui précéda de quelques mois la chute de la république
-de Venise ne fut ni moins gai, ni moins bruyant que ceux des années
-précédentes. Cette ville unique, monument admirable d’un peuple
-industrieux qui, sans l’initiative d’un législateur suprême et sans
-l’aide d’un conquérant, s’était élevé, par ses propres efforts, du
-sein de la pauvreté et de l’ignorance au comble de la fortune et de
-la civilisation, allait s’éteindre et disparaître de la scène du
-monde sans se douter presque qu’elle assistait au dernier banquet de
-sa vie nationale. Et voyez, quelles combinaisons du sort! un État
-indépendant consacré par les siècles, par les traités et le droit
-public de l’Europe chrétienne, une puissance catholique qui avait été
-le boulevard de l’Église contre l’islamisme et la barbarie des Turcs,
-une république italienne qui fut une des merveilles de la civilisation
-et l’alliée de la France dès le XII^e siècle, va être anéantie et
-vendue à l’encan par un général républicain qui parle la langue de
-Dante et de Machiavel, par le représentant d’une grande et généreuse
-nation qui avait proclamé la fraternité des peuples et le respect
-des nationalités! et, lorsque l’Europe indignée se soulève contre
-le prodigieux génie qui avait voulu l’enchaîner à son despotisme et
-qu’elle le relègue par delà les mers comme un perturbateur du repos
-public, les rois de la Sainte-Alliance infirment aussitôt la portée de
-l’acte accompli en manquant à leurs promesses de liberté. Ils relèvent
-et restaurent tous les anciens pouvoirs qui avaient disparu dans la
-tourmente révolutionnaire; mais cette glorieuse république de Venise,
-qui fut le premier holocauste de l’ambition fatale de Bonaparte, reste
-entre les mains de l’Autriche. Et on s’étonne ensuite de l’instabilité
-des sociétés modernes et des secousses incessantes qui viennent
-ébranler les gouvernements les mieux affermis! La révolution de 89 a
-posé des principes qui ont pénétré dans les entrailles de la terre et
-qui la soulèveront sous les pas des audacieux qui essayeraient d’en
-étouffer la virtualité. Ce ne sont ni des soldats aux gardes ni des
-vœux à la madone qui peuvent conjurer ces principes, et empêcher la
-conscience moderne d’organiser le monde à son image.
-
-Pendant que les destinées de la république étaient l’objet des
-douloureuses préoccupations d’un petit nombre d’esprits clairvoyants,
-pendant que le palais ducal était rempli de soucis, d’ombres
-gémissantes et de pâles terreurs, et que le bélier de l’ennemi battait
-les murs de la ville sacrée jusqu’alors invulnérable, le peuple
-s’enivrait du bruit de ses grelots et de ses douces chansons. S’il
-connaissait les événements extérieurs par la rumeur des gazettes et
-les propos mystérieux qui échappaient aux partisans de la révolution,
-il avait une trop grande confiance dans la sagesse de ses maîtres,
-pour s’inquiéter sérieusement du sort de son pays. D’ailleurs le
-carnaval était à Venise une fête véritablement nationale, et, plus les
-circonstances politiques étaient menaçantes pour le gouvernement de
-l’aristocratie, plus celle-ci mit de soin à cacher ses inquiétudes aux
-yeux de la foule étourdie. Aussi voyait-on les lagunes, _il Canalazzo_,
-la place Saint-Marc, les casinos, et jusqu’aux pieux réduits de la
-pénitence qui étaient si nombreux à Venise, se remplir de lumières
-discrètes, de mouvement et de masques joyeux et bizarres qui offraient
-le spectacle d’un rêve magique, s’épanouissant au-dessus d’un abîme où
-allait disparaître bientôt ce monde frivole et charmant.
-
- Nos delubra deum miseri, quibus ultimus esset
- Ille dies, festa velamus fronde per urbem[78].
-
-Le soir où devait avoir lieu au _Salvadego_ la brillante réunion dont
-Zorzi était venu instruire le chevalier Sarti, Beata remontait le
-Grand-Canal dans une gondole avec son père, son fiancé et le sénateur
-Grimani. Vaincue par les prières du sénateur Zeno et par la crainte
-qu’une plus longue résistance de sa part n’accrût les dangers dont
-elle savait que Lorenzo était menacé, Beata avait fini par se laisser
-arracher une sorte de consentement tacite au mariage qui allait
-s’accomplir sous d’aussi tristes auspices. Mais en faisant le sacrifice
-de sa vie au repos de son vieux père qu’elle voyait accablé d’une si
-grande douleur, en s’inclinant humblement sous la main de la destinée
-qui s’appesantissait sur elle, Beata n’avait point perdu l’espoir de
-retarder encore, sous un prétexte ou sous un autre, le jour funeste
-où il lui faudrait renoncer aux béatitudes que l’amour lui avait fait
-entrevoir. Elle conservait au fond du cœur je ne sais quelle force
-secrète et quel pressentiment d’heureux augure, qui lui faisaient
-affronter son malheur sans rien perdre de la dignité de sa contenance.
-Elle souffrait mortellement, mais sans trahir par aucun signe extérieur
-l’émotion de son âme et le secret de sa vie. Les deux sénateurs étaient
-silencieux dans la gondole, tandis que le chevalier Grimani, qui était
-assis à côté de Beata, lui témoignait, par son empressement et des
-paroles délicates, combien il était heureux de partager le sort d’une
-femme accomplie dont il n’avait pas été facile de vaincre les scrupules
-et la pudique résistance.
-
-«Que voulez-vous, chevalier? lui disait Beata d’une voix timide; il y a
-des natures faibles que le bonheur effraye, et qui semblent en redouter
-l’approche, comme si elles devaient y trouver le terme de leur courte
-existence. Peut-être ne suis-je pas digne de toutes les félicités dont
-il a plu à Dieu de me combler.»
-
-Le chevalier, qui ne pouvait voir dans ces paroles de Beata que
-l’expression d’une douce tristesse et d’une chaste inquiétude faciles
-à comprendre en pareille circonstance, s’efforçait de rassurer la
-gentildonna sur l’avenir qui les attendait, en protestant de son amour
-et de sa soumission aux moindres désirs qu’elle pourrait manifester.
-La gondole s’avançait vers la _piazzetta_ au milieu d’un cortége de
-barques toutes éclairées par des lanternes de couleurs diverses,
-projetant sur l’eau profonde du _Canalazzo_ une lumière mystérieuse
-qui frappait l’imagination en lui ouvrant des perspectives infinies.
-Des cris, des éclats de rire, des instruments, des voix mélodieuses,
-retentissaient au fond de ces méandres de la ville enchantée. Arrivés
-au _traghetto_, les quatre personnages descendirent sur la _piazzetta_,
-dont la foule encombrait tous les abords. Ils étaient revêtus d’un
-domino noir qui était le déguisement le plus commode et celui que
-préféraient les gens de qualité. Beata, donnant le bras au chevalier
-Grimani, suivit tristement les deux sénateurs, qui avaient de la peine
-à se frayer un passage à travers les flots de la multitude qui se
-précipitait sur la grande place.
-
-Quel spectacle offrait alors ce grand et magnifique théâtre de la
-grandeur vénitienne, où tous les siècles, tous les styles et toutes
-les civilisations du monde se trouvent représentés! L’histoire de
-Venise n’est-elle pas écrite sur ces monuments qui racontent les
-vicissitudes d’un peuple admirable par sa patience, son activité, par
-son génie des arts et de la vie politique? Quelle gaieté, quelle folie
-charmante, quel enivrement de l’heure qui passe et quelle insouciance
-du lendemain on voyait éclater au milieu de cette place où les masques
-et les costumes les plus bizarres donnaient un échantillon de toutes
-les conditions de la société, mêlées aux caprices d’une fantaisie
-adorable: paysans, gentilshommes, docteurs enfarinés de théologie,
-médecins courbés sous une large perruque et le front armé de lunettes
-redoutables, _cicisbei_, _monsignori_ élégants, turcs, _zingari_,
-chinois, soldats du pape portant un parapluie à la main, charlatans,
-devins, moines de tous les ordres suivis et raillés par la nombreuse
-famille des arlequins, des pierrots, des colombines et des pantalons,
-ces types de la vieille comédie italienne, qui forment un monde à part
-dont on ignore l’histoire! D’où viennent-ils, en effet, ces beaux
-Léandre, ces Lindor à l’habit bleu céleste, ces Scaramouche, ces
-Brighella et ces princesses à la robe de pourpre, à la voix d’ange et
-au cœur de colombe, qu’on voit danser et rire au clair de la lune et
-s’ébattre dans un carrefour enchanté, comme des ombres bienheureuses?
-Qui donc a pu imaginer ces _brigate_ joyeuses d’hommes et de femmes
-de loisir, ces chœurs de farfadets et d’_innamorati_ courant sur la
-pointe des pieds à un rendez-vous promis sous une fenêtre _bénie_, où
-ils restent jusqu’à l’aurore? Est-ce un rêve, une fiction de la poésie,
-un ressouvenir du passé, ou bien un pressentiment de l’avenir? c’est
-tout cela ensemble, c’est de la féerie et de l’histoire, de la poésie
-et de la réalité: c’est le carnaval de Venise aux derniers jours de son
-indépendance. Pendant que ce festin de Balthazar déroule ses pompes et
-ses folles mascarades sur cette place de Saint-Marc qui est une des
-merveilles du monde, le destin de la république siége au palais ducal
-dans la personne du faible Louis Manini, qui pleure, en s’écriant
-devant quelques conseillers aussi faibles que lui:
-
- .... Divum, inclementia divum
- Has evertit opes, sternitque a culmine Trojam.
-
- C’est le courroux, l’impitoyable courroux des dieux, qui renverse cet
- empire et qui précipite du faîte Ilion[79].
-
-Beata traversait avec peine cette cohue bruyante, l’âme remplie d’une
-tristesse indéfinissable, enveloppée dans un domino noir qui laissait
-apercevoir l’élégance et la souplesse de sa taille divine, ses beaux
-yeux abrités sous un masque de velours qui lui permettait de tout
-voir sans trahir sa propre émotion; elle s’appuyait légèrement sur le
-bras du chevalier Grimani, prêtant l’oreille aux _lazzi_ de la foule,
-aux _aparté_ des couples heureux. Au détour du campanile, au moment
-d’entrer dans la grande place, Beata fut assez rudement poussée par
-un flot de masques venant dans le sens contraire, et se trouva tout à
-coup séparée du chevalier Grimani. Elle voulut ressaisir immédiatement
-le bras de son fiancé; mais, heurtée par les divers courants de
-cette foule innombrable, elle fut comme enfermée dans un cercle
-qu’elle ne put franchir. Ce cercle, allant toujours se rétrécissant
-autour d’elle, la poussait vers la _piazzetta_ et le Grand-Canal,
-malgré les efforts qu’elle faisait pour résister à cette impulsion.
-La liberté dont on jouissait à Venise, pendant le carnaval, était
-si grande, le masque était si respecté et le déguisement autorisait
-tant d’intrigues et d’espiègleries innocentes, que Beata ne fut pas
-trop alarmée d’un incident qui n’avait rien de bien extraordinaire,
-au milieu d’une multitude qui se soulevait et s’apaisait comme les
-vagues de l’Adriatique. Cependant son inquiétude devint un peu plus
-vive lorsqu’elle se sentit prendre le bras par un des masques qui
-l’approchaient et qu’il lui dit à l’oreille:
-
-«Où vas-tu, _anima affannata_? et que cherches-tu dans ce tourbillon de
-folies et de vaines paroles? est-ce la paix, la lumière, et l’idéal de
-ta noble vie?
-
- ...._Beata_, i tuoi martiri
- A lagrimar mi fanno tristo e pio.
-
-Si tu veux me suivre, je te conduirai dans les bras de celui que tu
-adores et qui est digne de ton amour.»
-
-En prononçant ces mots qui trahissaient un ami de Lorenzo, le masque
-inconnu pressait les pas de la gentildonna et l’entraînait de plus en
-plus vers le _traghetto_, où, sans doute, devait se trouver une gondole
-prête à les recevoir. Éperdue, indécise, ne sachant comment échapper
-à la contrainte dont elle se voyait l’objet, Beata fit de nouveaux
-efforts pour remonter le courrant de la foule, en repoussant la main
-qui étreignait son bras. Le masque, reprenant alors son bras avec plus
-de violence, lui dit: «Pourquoi veux-tu fuir ton bon génie qui te parle
-par ma voix? Sais-tu bien l’avenir qui t’attend, ô noble fille de
-Venise?
-
- Amor ch’a nullo amato amar perdona
-
-te suivra comme une ombre jusque dans le lit nuptial, où tu ne pourras
-étouffer des souvenirs vengeurs de la foi trahie! le temps presse,
-l’heure est propice, écoute les conseils d’un ami: car dans quelques
-jours, peut-être il sera trop tard.»
-
-Le masque n’avait pas achevé de prononcer ces dernières paroles, que
-le cercle qui enfermait Beata fut rompu par un courant de nouveaux
-venus qui remontait la _piazzetta_.
-
-Libre alors, la pauvre gentildonna s’éloigna rapidement du lieu où
-elle avait été entraînée et se perdit dans la foule. Elle tremblait,
-et regardait sans cesse derrière elle pour s’assurer si on ne la
-poursuivait pas. Son trouble, qui était grand, provenait bien moins
-du danger qu’elle avait couru d’être enlevée, pensait-elle, que des
-paroles mystérieuses qu’on lui avait adressées. Ce ne pouvait être
-évidemment qu’un ami de Lorenzo, qui, pour se faire connaître de la
-fille du sénateur, lui avait appliqué les vers de _la Divine Comédie_
-que nous avons cités, et que Beata savait par cœur. Que voulaient dire
-surtout ces mots sinistres: _Dans quelques jours, il sera peut-être
-trop tard_? Lorenzo serait-il menacé d’un grand malheur, comme elle
-avait tout lieu de le craindre? Cette pensée était la plus amère de
-toutes au cœur de la noble signora. Ce n’est qu’au _Salvadego_ que
-Beata retrouva les siens et le chevalier Grimani, qui l’avait cherchée
-vainement au milieu de la foule, et qui commençait à s’inquiéter de son
-absence. Elle se garda bien de parler à son fiancé de l’aventure qui
-lui était arrivée, et, attribuant son éloignement à la violence de la
-multitude qui l’avait arrachée au bras du chevalier, elle contint son
-émotion et refoula dans son âme ses tristes pressentiments.
-
-La célèbre _osteria_ du _Salvadego_ (le sauvage) était située au fond
-de la grande place, à l’angle à main droite, lorsqu’on tourne le dos
-à la basilique de Venise. Elle avait deux issues, l’une sur la place
-même, l’autre par derrière, ouvrant sur un petit canal. _L’osteria_
-était plus particulièrement fréquentée par l’aristocratie qui, dans
-les dernières années de la république, y donnait souvent des fêtes
-où elle pouvait se rencontrer avec les ambassadeurs des puissances
-étrangères sans éveiller les soupçons des inquisiteurs d’État. Pendant
-le carnaval, les vastes et somptueux appartements du _Salvadego_
-étaient transformés en un casino public, dont chaque salle avait une
-destination particulière. On dansait dans l’une, on jouait au pharaon
-dans l’autre, on soupait ici, on tenait la _conversazione_ plus loin,
-et toutes ces pièces, communiquant de plain-pied, formaient un grand
-et bel ensemble où l’on pouvait circuler facilement. Des _camerini_
-étaient mis à la disposition des personnes qui voulaient s’isoler de
-la foule et jouir de la fête sans en subir les inconvénients. Le salon
-qui avait été choisi pour la réunion de la noble compagnie était l’un
-des plus spacieux de l’établissement et dominait toutes les autres
-pièces. Quatre de ses fenêtres avaient jour sur la place, et, du fond
-d’un cabinet de repos qui en était la partie extrême, on pouvait
-plonger le regard dans une longue enfilade d’appartements lumineux, ou
-bien contempler, du haut de la fenêtre qui s’y trouvait, le spectacle
-unique qu’offrait la place Saint-Marc. C’étaient les Dolfin qui avaient
-organisé cette fête au _Salvadego_, pour y célébrer l’alliance des deux
-nobles familles. Un souper de cinquante couverts avait été commandé
-pour une heure du matin. L’abbé Zamaria, retenu dans son lit par une
-indisposition assez grave, n’était pas au nombre des convives.
-
-Comme il était encore de bonne heure, les personnes qui se trouvaient
-déjà réunies eurent le désir de se mêler un instant à la foule qui
-emplissait les différentes salles du casino. On se rendit d’abord
-à la salle de jeu, où plusieurs tables chargées de _zecchini_ d’or
-excitaient la convoitise des passants. Un personnage masqué, assis au
-centre de chaque table et entouré de deux associés qui partageaient
-sa fortune, remplissait les fonctions de banquier. Un râteau d’ivoire
-à la main, ce banquier, qui était presque toujours un membre de
-l’aristocratie, renvoyait aux gagnants ou ramenait à lui des piles de
-_zecchini_ d’or, sans proférer un mot. Les ponteurs, debout autour
-de la table et non moins silencieux que le banquier et ses deux
-associés, chargeaient la carte qu’ils avaient devant eux de la somme
-qu’ils voulaient risquer, gagnaient ou perdaient, s’en allaient ou
-revenaient sans qu’on pût lire sur leur visage les émotions diverses
-qu’ils devaient éprouver. A voir ces costumes variés, ces masques
-impénétrables qui représentaient différents types de la nature humaine,
-moins la vivacité du regard et ces tressaillements involontaires de la
-physionomie qui accusent la vie, à les voir groupés silencieusement
-autour d’un tapis vert où présidait une sorte de Rhadamanthe un sceptre
-à la main, on eût dit un troupeau de larves évoquées un instant sur la
-terre pour y goûter encore le plaisir qui leur avait coûté si cher.
-
-Beata, donnant le bras au chevalier Grimani, s’était arrêtée un moment
-devant l’une de ces tables de jeu. Tout émue encore de l’épisode de
-la place Saint-Marc, dont elle craignait les suites, elle regardait
-avec distraction les joueurs qui se disputaient l’or amoncelé sur le
-tapis, lorsqu’elle remarqua un masque qui semblait la regarder avec une
-attention particulière.
-
-Elle détourna la tête pour échapper à l’obsession dont elle se voyait
-l’objet; mais le masque inflexible suivait tous ses mouvements sans
-lui laisser de répit. Beata fit alors un effort pour quitter la salle
-où elle se sentait mal à l’aise, quand le masque dont elle cherchait à
-éviter le regard scrutateur, ayant été favorisé par la fortune, étendit
-une main blanche et délicate sur le tapis vert pour ramasser l’or qu’il
-venait de gagner. A la vue de cette main, Beata se troubla si fort que
-le chevalier Grimani s’en aperçut et lui demanda avec sollicitude:
-«Qu’avez-vous, _signora_?—Allons-nous-en, répondit-elle d’une voix
-étouffée; ces joueurs me font mal.» Ce n’étaient pas les passions des
-joueurs qui avaient ému la noble fille, mais la présence de Lorenzo
-dont elle avait cru reconnaître la main.
-
-Beata entraîna le chevalier dans la salle de danse, contiguë à celle
-qu’on venait de quitter. C’était la plus grande et la plus magnifique
-du casino. Un orchestre nombreux était placé dans une galerie élevée,
-où il planait au-dessus de la foule, qu’il enivrait de ses rhythmes
-agaçants. Les _sonatori_ étaient masqués et déguisés comme tout le
-monde, et le costume dont chacun était revêtu formait un contraste plus
-ou moins comique avec l’instrument qu’il jouait. Celui qui donnait du
-cor représentait un ours, les violons des singes, les contre-basses
-des arlequins; le hautbois était un berger des Abruzzes; la flûte
-un polichinelle, la clarinette le docteur Pandolfo de la comédie
-italienne, le basson un loup, et le trompette un soldat de l’armée
-vénitienne. De beaux lustres, chargés de bougies qui étaient contenues
-dans des globes de couleurs joyeuses, jetaient une lumière adoucie
-que de nombreuses glaces de Murano réfléchissaient à perte de vue.
-Le coup d’œil était d’un effet magique, et un étranger, qui serait
-entré dans cette salle splendide sans posséder aucune notion du pays
-qu’il aurait visité pour la première fois, aurait eu de la peine à
-distinguer s’il assistait à une scène de la vie réelle, ou si son
-esprit était le jouet d’une fascination étrange. L’homme éprouve un
-si grand besoin d’échapper à sa condition ordinaire, quelque élevée
-qu’elle puisse être, de franchir les limites du monde connu où il
-s’agite sous le regard de tous, que le masque et le déguisement sous
-lesquels il peut se dérober un instant à son esclavage sont pour lui
-comme une transformation de son être, une métamorphose qui semble lui
-prêter des facultés nouvelles et le faire participer aux jouissances de
-l’infini, où il aspire par le sentiment et la connaissance. Le sommeil
-qui nous arrache aux soucis de la réalité, le rêve qui nous transporte
-sur ses ailes divines, l’ivresse qui multiplie nos illusions, le jeu
-qui déchaîne dans notre âme les passions terribles de la convoitise,
-l’ambition, la gloire, la religion, la poésie et l’amour qui nous
-transfigurent, ne sont-ils pas des modes différents par lesquels son
-être, borné dans sa substance, mais grand par ses désirs, essaye de
-trouver une issue au fini qui l’étouffe, comme l’oiseau vient frapper
-de la tête aux barreaux de la cage où il pleure sa liberté native? Un
-bal comme celui qui avait lieu au _Salvadego_, à l’heure suprême où
-était arrivée Venise, ces tourbillons d’esprits frivoles et sérieux
-que soulevait une musique enchanteresse, ces masques et ces costumes
-de toutes les formes, ces carrés de danseurs éperdus où le patricien
-coudoyait le gondolier, où le pauvre était aussi libre que le riche,
-et le prince souverain soumis à la même loi de sociabilité polie que
-le dernier _facchino_ de ses États, où l’amour, le caprice et la
-curiosité trouvaient un aliment qui se renouvelait sans cesse sans
-s’épuiser jamais; c’était comme une vision de ce monde d’enchantements
-et d’éternels loisirs que les contes de fées, qui ne sont pas ce
-qu’un vain peuple de philosophes pense, nous ont fait entrevoir dès le
-berceau.
-
-En entrant précipitamment dans la salle du bal, Beata regardait de
-tous côtés, avec anxiété, si elle n’était pas suivie. La rencontre
-qu’elle avait faite sur la place Saint-Marc, et le nouvel incident qui
-venait de se passer à la table de jeu où elle était certaine d’avoir
-reconnu Lorenzo, lui faisaient craindre quelque catastrophe dont elle
-et son jeune amant pourraient être les victimes. Si elle eût osé
-communiquer au chevalier Grimani ses appréhensions sans mettre à jour
-la source de ses peines, elle se serait retirée du milieu de cette
-foule dont la gaieté turbulente et le contact la faisaient tressaillir
-jusqu’au fond de l’âme. Cependant, ne pouvant résister plus longtemps
-au trouble qui s’était emparé de son esprit, Beata feignit d’être
-inquiète de l’absence de son père, qui était resté à causer avec le
-sénateur Grimani dans le salon où devait avoir lieu le souper, et
-manifesta le désir d’aller le rejoindre. Elle allait revenir sur ses
-pas, lorsqu’elle fut abordée par trois masques représentant les trois
-rois mages de l’Évangile avec l’encens, l’or et la myrrhe. L’un des
-mages, ayant une guitare suspendue à son cou, en fit jaillir quelques
-accords, et tous trois se mirent à chanter la complainte naïve dont on
-a pu lire le texte dans la première partie de cette histoire. C’était
-la reproduction exacte de la scène charmante qui s’était passée à la
-villa _Cadolce_ pendant cette nuit de Noël, où le jeune Lorenzo fut
-accueilli avec tant de grâce par la fille du sénateur Zeno! Aux sons
-de la guitare et de ces trois voix harmonieuses qui s’élevèrent tout
-à coup au-dessus du bruit général, le bal fut comme suspendu, et tout
-le monde s’approcha du groupe qui entourait les mages. Beata, de plus
-en plus troublée par cette scène dont elle ne pouvait méconnaître la
-signification, voulut faire un effort pour échapper à ce spectacle
-douloureux, et tomba évanouie dans les bras du chevalier Grimani.
-On s’empressa d’ôter le masque à la gentildonna, et, pendant que le
-chevalier Grimani était allé chercher du secours, les trois mages
-enlevèrent Beata dans leurs bras comme pour la transporter dans une
-pièce plus convenable à sa situation.
-
-Quand ils furent parvenus à la porte du casino qui ouvrait sur le petit
-canal, il y eut un effroyable tumulte et des cris douloureux, dont
-les personnes qui étaient restées dans la salle du bal ne pouvaient
-s’expliquer la cause. C’est que les mages venaient d’être arrêtés, et
-l’un d’eux presque tué sur place par un coup de stylet. Beata, toujours
-évanouie, fut transportée dans le cabinet de repos qui touchait au
-salon du banquet. Là, étendue sur un canapé, entourée de son père,
-de son fiancé et de ses amis, elle reprit lentement ses sens; mais,
-fatiguée de l’horrible secousse qu’elle venait d’éprouver, Beata, ayant
-auprès d’elle sa camériste Teresa qu’on avait envoyé chercher, pria
-qu’on la laissât seule un instant, et tout le monde se retira.
-
-Que s’était-il passé dans la salle du bal depuis l’apparition des trois
-mages? Beata l’ignorait complétement. Elle interrogea Teresa pour
-savoir si elle avait entendu parler de Lorenzo, et la camériste ne put
-rien lui apprendre de précis.
-
-Un bruit vague s’était seulement répandu dans le casino, qu’on avait
-fait des arrestations, et qu’un nommé Zorzi avait été tué d’un coup
-de stylet par un sbire. Le nom de Zorzi était bien connu de la
-_Signora_; mais elle ne soupçonnait pas les relations qui s’étaient
-établies entre ce personnage politique et le chevalier Sarti. Cependant
-l’épisode de la place Saint-Marc, celui de la table de jeu, la scène du
-bal et les pressentiments de son propre cœur lui faisaient craindre que
-Lorenzo ne se trouvât impliqué dans quelque complot sinistre dont elle
-ne s’expliquait pas la nature. Aurait-il voulu l’enlever pour empêcher
-l’odieux mariage qui allait briser toutes ses espérances? Cela était
-d’autant plus probable, qu’à la dernière entrevue qu’il avait eue avec
-Beata sur le balcon de son palais, Lorenzo avait osé lui conseiller de
-quitter son père et sa patrie, et de s’enfuir avec lui sur la terre
-étrangère. Cette idée avilissante, qu’elle n’aurait pas pardonnée
-à tout autre, émanée de la bouche du chevalier Sarti, lui devenait
-presque un titre de plus à l’affection profonde de cette admirable
-créature. Pour apaiser l’inquiétude de sa maîtresse autant que pour
-satisfaire sa propre curiosité, Teresa demanda la permission d’aller se
-mêler à la foule qui emplissait plus que jamais les salles du casino,
-afin d’y recueillir quelques éclaircissements sur les événements de la
-soirée.
-
-Restée seule dans le cabinet dont la porte entr’ouverte lui permet de
-plonger un regard furtif dans cette longue suite de salles lumineuses,
-Beata, qui était fatiguée des vives émotions qu’elle venait d’éprouver,
-et par la crainte toujours persistante d’un plus grand malheur,
-s’affaissa sur elle-même et fut saisie d’une espèce d’engourdissement
-physique et moral qui n’était plus la vie, et n’était pas le sommeil.
-Étendue sur le canapé, le coude appuyé sur un coussin de velours,
-les yeux à demi fermés, et plongée dans cet état indéfinissable où
-l’âme survit encore à la défaillance des organes matériels, Beata
-entendait bruire au loin les flots de la gaieté populaire. Les
-sonorités joyeuses de l’orchestre, qui lui parvenaient adoucies par
-l’espace qui la séparait de la salle du bal, l’enivrement de la foule
-que la danse emportait dans un tourbillon infini, les jets de lumière
-qui pénétraient furtivement dans le réduit où elle s’était réfugiée,
-les cris qui s’élevaient de la place Saint-Marc, les masques qui
-passaient devant la porte du cabinet et dont l’ombre fugitive décelait
-le rapprochement, ces incidents, ces bruits, ces harmonies de la vie
-heureuse et insouciante, formaient un contraste si douloureux avec la
-situation de Beata, qu’elle se réveilla en sursaut, se mit à sangloter
-amèrement en s’écriant «Oh! mon Dieu, mon Dieu, ayez enfin pitié de
-moi!» Après un instant de silence qui succède d’ordinaire aux crises
-violentes: «Ah! dit-elle, les yeux inondés de larmes, et son beau
-visage caché entre ses deux mains, selon son habitude de recueillement,
-qu’elle est vraie et profonde cette pensée du poëte de l’amour, que mon
-cher Lorenzo m’a appris à admirer:
-
- ....Nessun maggior dolore
- Che ricordarsi del tempo felice
- Nella miseria....»
-
-Concentrée ainsi sur elle-même et pleurant comme un ange de lumière
-égaré dans un lieu de ténèbres (_in un luoco d’ogni luce muto_),
-elle se rappelait avec ravissement les doux souvenirs de sa courte
-et noble vie, l’arrivée de Lorenzo à la villa Cadolce, le duo chanté
-avec Tognina aux bords de la Brenta, la promenade à Murano, la nuit du
-balcon et _il disiato riso.... baciato da cotante amante_, l’ineffable
-baiser cueilli sur ses lèvres innocentes qui en conservaient encore un
-chaste frémissement. Beata était plongée dans ce mirage d’un bonheur à
-jamais évanoui, lorsque Teresa entre précipitamment dans le cabinet, et
-lui dit avec une émotion qu’elle ne sut pas contenir: «Signora, Lorenzo
-est arrêté, et l’on croit qu’il est enfermé dans les plombs du palais
-ducal.»
-
-A cette triste nouvelle, que son cœur pressentait depuis longtemps,
-Beata se leva brusquement, prit son masque et quitta le casino sans
-prendre congé de la compagnie. Le sénateur Zeno et les Grimani se
-retirèrent aussi peu d’instants après, en laissant les autres convives
-fort préoccupés de ce qui venait de se passer.
-
-Dès le lendemain matin, Beata se rendit chez le chevalier Grimani.
-Elle lui raconta sa vie, son amour, son désespoir, en lui manifestant
-sa ferme résolution de ne point contracter une alliance dont elle ne
-se croyait pas digne. «Dieu a disposé de mon cœur, lui dit-elle avec
-une énergie qui contrastait singulièrement avec sa réserve ordinaire,
-et je vous estime trop, chevalier, pour vous donner les restes d’une
-existence vouée au malheur. Non-seulement, ajouta-t-elle, je viens
-vous conjurer de m’aider à rompre le nœud qui devait nous unir, mais
-j’attends plus encore de votre générosité. Je vous demande, à genoux,
-d’employer votre crédit et celui de votre puissante famille pour faire
-mettre en liberté le chevalier Sarti. Je vous aurai une reconnaissance
-éternelle de cet acte d’abnégation qui n’est pas au-dessus de l’idée
-que je me suis faite de votre caractère.»
-
-Touché, vaincu par les larmes de Beata et l’expression d’un sentiment
-si profond dont il apprenait l’existence pour la première fois, le
-chevalier Grimani se montra digne de la confiance qu’il avait inspirée.
-Il promit son concours à tout ce que désirait la noble fille du
-sénateur Zeno.
-
-«Quelque pénible que soit le sacrifice que vous exigez de moi, signora,
-répondit le chevalier Grimani avec une émotion qu’il ne chercha point
-à comprimer, j’obéirai à vos ordres, comme j’eusse été heureux de le
-faire toute ma vie. Malheureusement, les obstacles que rencontrera
-votre désir de la part de votre père et du mien ne sont pas les seuls
-qu’il faille prévoir. J’ignore quelle est l’accusation portée contre
-le chevalier Sarti, et, dans les circonstances graves où se trouve
-la république, il se peut que la Seigneurie soit peu accessible à la
-clémence.
-
-—Sauvez-le, sauvez-le, s’écria avec exaltation la gentildonna, si vous
-avez encore quelque pitié pour une femme qui vous fut destinée et qui
-ne peut vous donner, hélas! que son estime et son amitié.»
-
-Et, tendant au chevalier une main qu’il baisa avec respect, la fille du
-sénateur se retira.
-
-
-
-
-X
-
-CHUTE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE.
-
-
-Sous prétexte de servir la passion du chevalier Sarti et d’enlever
-Beata, Zorzi et Villetard avaient organisé un vrai complot politique.
-On voulait s’emparer de plusieurs personnages importants de la
-république, tels que François Pesaro et le sénateur Zeno, dont on
-connaissait l’hostilité contre les idées nouvelles, et intimider
-par un coup d’audace les ennemis de la démocratie et de l’alliance
-française. C’est Zorzi qui avait abordé Beata sur la place Saint-Marc
-où il faillit l’enlever, et c’est lui aussi qui avait eu l’idée de
-la mascarade des rois mages, dont l’apparition au _Salvadego_ avait
-produit sur Beata une si grande émotion. Pendant ce temps-là les
-autres conjurés, disséminés dans les différentes salles du casino,
-s’efforçaient de mettre à exécution le plan qui avait été conçu par
-Zorzi, sans se douter que depuis plusieurs jours ils étaient surveillés
-par la police de l’inquisition. Les deux portes du casino étaient
-gardées à vue par des sbires déguisés, et c’est à l’une de ces entrées
-que Zorzi reçut dans le côté droit un coup de stylet qui fit manquer
-l’entreprise. L’instinct de Beata ne l’avait pas trompée: c’était bien
-Lorenzo qui se trouvait à la table de jeu, au moment où la fille du
-sénateur s’y était arrêtée au bras du chevalier Grimani. Ce masque qui
-la poursuivait d’un regard impitoyable, c’était le chevalier Sarti,
-qui l’avait attendue à la sortie de son palais, et qui n’avait perdu
-ses traces que sur la place Saint-Marc. Il n’y a pas de déguisement
-qui puisse cacher aux yeux d’un amant la femme qu’il aime. La taille
-élégante de Beata, sa démarche noble et les molles langueurs de
-sa contenance, auraient suffi au chevalier Sarti pour lui révéler
-la présence de la signora, quand même l’encombrement de la place
-Saint-Marc ne lui eût pas permis de l’approcher assez pour respirer le
-parfum de sa blonde chevelure. Après la scène muette de la salle de
-jeu, Lorenzo, ayant ramassé l’or qu’il venait de gagner, était sorti du
-casino pour aller changer de déguisement et prendre le costume de l’un
-des rois mages; il fut arrêté à la porte du _Salvadego_ et conduit sous
-les plombs du palais ducal.
-
-Le chevalier y passa une nuit horrible. Aucune explication ne lui fut
-donnée sur les imputations dont il était l’objet. Était-ce le sénateur
-Zeno qui avait voulu se débarrasser d’un jeune téméraire qui avait osé
-lever les yeux sur sa fille, ou bien le chevalier Grimani aurait-il eu
-quelques soupçons du complot qui se tramait contre sa fiancée?
-
-Pourquoi Beata avait-elle opposé une si vive résistance au masque qui
-l’avait abordée sur la place Saint-Marc en lui parlant un langage dont
-elle ne pouvait méconnaître l’origine? Est-ce que l’odieux mariage qui
-allait s’accomplir et auquel on voulait la soustraire ne lui répugnait
-pas autant que se l’était imaginé le pauvre Lorenzo, qui avait cru
-trouver dans une fille de Venise une de ces créatures chimériques
-nées d’un souffle de la fantaisie? Qu’était-ce donc que la vie de ce
-monde, si rien ne résistait au contact du malheur, et si un caractère
-aussi noble que celui de Beata pouvait succomber lâchement aux préjugés
-d’une société avilie? «Ah! les femmes, se disait Lorenzo, ce sont des
-monstres de volupté et de sentiment, d’égoïsme sordide et d’abnégation
-héroïque, moitié anges et moitié démons, où la vérité et le mensonge,
-la force et les plus honteuses faiblesses se combinent et s’entremêlent
-d’une si étrange manière, qu’on ne sait si on doit les bénir ou les
-mépriser, les haïr ou les adorer!»
-
-Le lendemain de la nuit qui suivit son arrestation, Lorenzo essaya
-d’obtenir du geôlier, qui vint lui apporter un déjeuner plus que
-frugal, quelques éclaircissements sur sa situation. On ne lui répondit
-que par des monosyllabes insignifiants, en lui recommandant la patience
-et la soumission aux ordres de la Seigneurie.
-
-«Mais de quoi m’accuse-t-on? répliqua Lorenzo avec vivacité.
-
-—Je l’ignore, répondit le familier de l’inquisition, et ma mission
-n’est point de m’enquérir de la cause qui m’amène ici tant d’illustres
-convives.
-
-—Pensez-vous qu’on me retienne longtemps dans ce lieu de misère?
-
-—_Dio lo sà_,» répondit le geôlier en se retirant et en fermant la
-porte avec fracas.
-
-Les prisons si connues dans l’histoire sous le nom de _plombs_ de
-Venise étaient des espèces de mansardes placées sous le toit du palais
-ducal, et recouvertes en feuilles de zinc ou de plomb. C’étaient des
-cellules où l’air et l’espace étaient assez rigoureusement mesurés. Le
-plus grand supplice qu’éprouvaient ceux qui s’y trouvaient renfermés,
-c’était, après l’incertitude du sort qui les attendait, une chaleur
-étouffante pendant l’été et un froid excessif en hiver. Casanova, dans
-ses mémoires plus véridiques qu’on ne pense, a laissé une description
-des plombs de Venise dont on ne peut contester l’exactitude. Dans ce
-palais mauresque, bâti en 1355 par le doge Marino Faliero, sur les
-débris de celui qui avait été construit à l’origine de la république,
-en 807, par Angelo Participazio, se trouvaient réunis tous les
-pouvoirs, tous les rouages du gouvernement de Venise, depuis le
-représentant viager de la souveraineté sur son trône d’or, le grand
-conseil, le sénat, l’inquisition, les tribunaux, jusqu’à l’exécuteur
-des ordres rigoureux pourchassant devant lui les _anime dannate_ et
-qui, après avoir traversé le pont des Soupirs, les faisait descendre de
-cercle en cercle dans ces puits ténébreux, _bolgie infernali_, où l’on
-entendait:
-
- Diverse lingue, orribili favelle,
- Parole di dolore, accenti d’ira[80].
-
-Peu de jours après l’arrestation du chevalier, qui avait eu lieu à la
-fin du mois de février 1797, le geôlier, qui s’était montré d’abord si
-laconique, entrant un matin dans la cellule de Lorenzo, qu’il trouva
-plus triste et plus abattu que la veille: «Eh! bien, signore, lui
-dit-il, car on voit à vos manières distinguées que vous appartenez sans
-doute à quelque illustrissime famille de Venise, que faites-vous donc
-là, accroupi sur la fenêtre, par un temps aussi froid? Par _San Marco
-Benedetto_, n’allez-vous pas contracter aussi cette vilaine maladie du
-désespoir qui ne sert à rien, et qui a laissé ici tant de victimes?
-Tenez, ajouta-t-il avec un air de bonhomie, voici de quoi vous
-distraire un peu. Ce sont quelques vieux livres qui m’ont été légués
-par un de vos prédécesseurs, qui n’a quitté ces combles, où l’on voit
-briller au moins la lumière du ciel, que pour descendre dans un lieu
-moins favorable à la lecture.»
-
-Le geôlier remit alors à Lorenzo trois ou quatre volumes reliés avec un
-certain luxe.
-
-«Vous êtes bien légèrement vêtu pour la saison où nous sommes,
-reprit le geôlier avec sollicitude, et, puisqu’on a égaré le manteau
-que vous portiez au moment de votre arrestation, j’ai pensé à vous
-offrir cette robe de chambre en velours, qui vous tiendra un peu plus
-chaud que votre bel habit de soie. C’est un cadeau que m’a fait une
-gentildonna en reconnaissance des petits services que j’ai pu rendre à
-son mari, qui a été six ans mon pensionnaire. Voyons, continua-t-il,
-enveloppez-vous à l’instant dans cette bonne douillette, et croyez bien
-qu’on n’est pas un Turc pour être chargé d’une si pénible mission.»
-
-Ces prévenances, ces attentions presque délicates de la part d’un
-gardien de ces tristes demeures, étaient fort extraordinaires. Lorenzo,
-enveloppé dans la riche robe de chambre qu’on lui avait apportée, et
-dont les cordons de soie entremêlés de fils d’or entouraient plusieurs
-fois sa taille, se mit à feuilleter les livres que le geôlier avait
-déposés sur une petite table aux pieds vermoulus qui, avec une chaise
-et un lit délabré, formaient tout le mobilier de sa chambre. Les
-volumes contenaient les _Dialogues de Platon_, la _Divine comédie_ et
-la _Nouvelle Héloïse_. Ce choix d’œuvres préférées, fournies par le
-hasard, étonna le chevalier. Il lut quelques pages du _Phédon_, du
-_Philèbe_, où le maître essaye de donner une définition du souverain
-bien, qu’il ne faut pas confondre avec le plaisir, et se plut
-davantage à la lecture de la _République_, où la description de la
-fameuse caverne, image de la vie humaine, avait une certaine analogie
-avec l’état de son âme et de sa situation. Mais la froide dialectique
-de Socrate et de son divin disciple, ces subtilités d’un art suprême,
-qui avaient pu intéresser le chevalier Sarti alors qu’il était libre
-et plein d’espérance, n’étaient pas de nature à le distraire longtemps
-de l’unique objet qui remplissait son cœur. C’était Beata, Beata dans
-les bras de son époux et rayonnant de bonheur, qu’il avait sans cesse
-devant les yeux! Son imagination exaltée lui retraçait tous les détails
-de ce mariage inique. Il voyait la fiancée à l’église, prononçant le
-mot irrévocable, assise au banquet au milieu de ses nombreux amis, et
-puis se glissant furtivement dans la chambre nuptiale.... Horrible
-pensée dont il ne pouvait supporter l’obsession!
-
-«La voilà, s’écria-t-il avec désespoir, cette noble patricienne que je
-croyais au-dessus de la caste odieuse où elle est née, la voilà qui
-répudie devant Dieu les sentiments de sa jeunesse! Elle ment, elle
-ment en promettant au compagnon de sa vie un cœur virginal où n’aurait
-pénétré aucun désir de la terre: car c’est moi qui en ai respiré les
-premiers parfums! Oui, elle m’aime, j’en suis certain, et la poésie
-de l’amour l’avait tellement transfigurée à mes yeux éblouis, que je
-n’avais aperçu ni la tache originelle de sa naissance, ni les honteuses
-défaillances de sa nature. Mais rendue à elle-même et dépouillée de
-l’éclat que lui avait prêté mon fol enthousiasme, la fille du sénateur
-Zeno n’est plus qu’une femme comme les autres, une esclave des préjugés
-et des somptuosités de la société. Maintenant tout sourit à ses désirs.
-Après une jeunesse enchantée par un amour passager qui aura déposé,
-au fond de son âme, quelques souvenirs voilés qu’elle pourra évoquer
-dans les jours d’ennui sans se compromettre au yeux du monde, la voilà
-en pleine possession de tous les avantages de la vie! tandis que moi,
-pauvre insensé, qui avais pris au sérieux un sentiment qui n’était pour
-elle qu’une fantaisie de gentildonna, je suis condamné, peut-être, à
-passer mes jours dans une prison d’État. Ah! que n’ai-je suivi les
-conseils de l’abbé Zamaria? le culte de l’art m’aurait guéri d’une
-passion funeste qui empoisonnera toute mon existence.»
-
-Dans les premiers jours du mois de mars, le geôlier, dont les
-prévenances pour le chevalier Sarti devenaient de plus en plus
-délicates, entra dans sa cellule avec un vase rempli de branches de
-lilas. «Je vous apporte, lui dit-il d’un air tout joyeux, les prémices
-du printemps. Je sais, par une longue expérience, que la vue des fleurs
-produit toujours une impression agréable sur les prisonniers, et, comme
-je tiens à ce que vous soyez content de mes petits services, j’ai fait
-venir de Murano ces premières pousses de lilas dont l’odeur parfumera
-votre chambrette. Dame! monsieur le chevalier, on n’a pas de ces
-attentions-là pour tout le monde.»
-
-Tout en remerciant Girolamo (c’était le petit nom du geôlier) de sa
-bonne volonté, le chevalier ne parut pas étonné qu’on eût de pareils
-soins pour un détenu sans appui et sans nom. Sans expérience de la
-vie, et l’imagination frappée du lâche abandon dont il se croyait
-l’objet, Lorenzo était resté presque insensible à ces témoignages
-réitérés d’un cœur compatissant qui cherchait à lui alléger le poids
-de la solitude. Il ne s’était pas demandé une seule fois, dans son
-aveuglement, quelle main pieuse et discrète avait pu introduire dans
-une prison aussi rigoureuse des livres si bien choisis pour les
-besoins de son esprit, et tant de douceurs incompatibles avec le régime
-de ces lieux sinistres. Cette riche robe de chambre dans laquelle il
-était encore enveloppé, ce linge blanc qui recouvrait son grabat,
-ces fleurs qui répandaient dans sa cellule un parfum d’espérance et
-de liberté, ne parlaient-ils pas assez clairement? Le hasard est-il
-donc si intelligent qu’on puisse lui attribuer les effets d’une âme
-miséricordieuse? Un peu désappointé de l’inutilité de ses efforts pour
-distraire son prisonnier, qu’il voyait toujours plongé dans une morne
-tristesse, Girolamo, en se retirant, dit à Lorenzo avec un accent tout
-particulier: «S’il y a des anges en paradis, monsieur le chevalier, il
-y a sur la terre des femmes qui leur ressemblent.»
-
-En effet, c’était l’âme de Beata qui avait opéré ces miracles; c’était
-elle qui, avec le concours du chevalier Grimani, constamment généreux,
-et par le crédit de sa propre famille, avait obtenu d’adoucir la
-captivité de Lorenzo, et de faire pénétrer dans ces lieux de misère
-un rayon de sa pieuse sollicitude. Ce n’était plus cette femme timide
-que le moindre mot équivoque faisait tressaillir, et qui cachait son
-amour comme un avare cache son trésor. Marchant la tête haute, et le
-front rayonnant d’innocence, la fille du sénateur Zeno ne s’était
-interdit aucune démarche pour intéresser les amis de son père au sort
-du chevalier Sarti. Elle avait gagné le geôlier à prix d’or et en lui
-promettant de lui faire obtenir un emploi supérieur à celui qu’il
-remplissait, s’il consentait à faire tenir à son prisonnier les objets
-dont il pourrait avoir besoin. Munie d’un ordre des inquisiteurs d’État
-que lui avait obtenu, non sans de grandes difficultés, le chevalier
-Grimani, Beata allait tous les matins s’informer, auprès de la femme
-du geôlier, de la santé de Lorenzo. Plus d’une fois même elle avait
-supplié Girolamo de lui permettre de monter avec lui dans la cellule
-qui renfermait toutes les joies de sa vie; mais Girolamo répondait par
-un refus invariable à une demande qu’il n’eût pu satisfaire qu’au péril
-de sa tête.
-
-L’arrestation du chevalier Sarti avait été pour Beata une de ces
-catastrophes qui transforment et mûrissent promptement les caractères
-qui les subissent. Cette nature élégante et fière s’était laissé
-envahir par un sentiment vague, plein de charme et de rêverie
-innocente, où la pitié avait au moins autant de part que l’attrait
-mystérieux du sexe. Lorsque plus tard elle sentit s’élever du fond
-de son cœur ce trouble délicieux qui nous enivre et nous transporte
-au-dessus de nous-mêmes, elle en fut effrayée et s’efforça de le
-refouler dans sa source, ou tout au moins de le contenir dans de justes
-limites. Gouvernant sa vie avec la prudence et la dignité qui lui
-étaient propres, elle crut avoir atteint le but qu’elle désirait en
-conciliant son amour pour Lorenzo avec les exigences de sa position,
-son rêve de bonheur avec son devoir de fille et de patricienne. Elle
-s’endormit ainsi, pendant quelques années, comme un alcyon sur la cime
-des flots amers, bercée par leurs murmures décevants. Mais survint
-un orage qui souleva les eaux de l’abîme, et Beata se réveilla en
-sursaut, tout émue du danger qu’elle avait couru. Après le renvoi de
-Lorenzo du palais de son père, son cœur, fortement éprouvé, chercha
-des consolations dans l’art, dans la poésie que Lorenzo lui avait fait
-comprendre et dans les cérémonies de l’Église, qui sont elles-mêmes un
-long poëme en action, racontant les plus grands miracles de l’amour.
-
-Beata resta pendant quelque temps encore dans une sorte d’indécision
-douloureuse, attendant je ne sais quel coup du sort qui vînt éclaircir
-sa destinée. L’arrestation du chevalier Sarti mit un terme à ces
-cruelles perplexités, et Beata sortit de ces épreuves du malheur avec
-une résolution inébranlable. On aurait dit que ce n’était plus la même
-femme timide, réservée, tendre, compatissante, mais fière, et tenant à
-dérober au vulgaire le secret de son ravissement intérieur. Le voile
-était déchiré, et le souffle de l’amour avait élevé son cœur au-dessus
-des vanités de la société.
-
-Un soir que Beata était seule avec son père dans le grand salon du
-palais Zeno, elle contemplait ce noble vieillard assis devant une
-table, où il examinait des papiers d’État qu’on venait de lui apporter.
-Une lampe posée sur la table du sénateur éclairait à peine ce vaste
-salon carré, rempli de portraits de famille parmi lesquels se trouvait
-celui de la mère de Beata. Celle-ci, émue à l’aspect de cette tête
-blanche qui succombait sous le poids des soucis politiques, s’approcha
-de lui en silence et tomba à ses genoux qu’elle mouilla de larmes. Le
-sénateur, presque aussi touché que sa fille, l’attira doucement sur son
-cœur, et, lui baisant le front avec une effusion qui ne lui était pas
-habituelle:
-
-«Oui, oui, ma fille, je vous comprends, lui dit-il d’une voix étouffée;
-je ne vous forcerai jamais à contracter une alliance qui ne répond pas
-à vos désirs.»
-
-Ce n’était pas là la réponse que Beata avait espéré tirer de la bouche
-de son père. Lorenzo était toujours en prison, et, malgré ses démarches
-incessantes et les nombreux appuis qu’elle avait acquis à sa cause,
-elle n’avait pu réussir encore à l’arracher de sa captivité. Un mot
-de son père aurait peut-être aplani toutes les difficultés, et c’est
-ce mot qu’elle n’osait lui demander ouvertement, essayant de le faire
-jaillir, par ses caresses, de son cœur paternel. Le sénateur Zeno,
-eût-il deviné tout l’intérêt que prenait sa fille au sort du chevalier
-Sarti, n’était pas homme à faiblir sur une question aussi grave.
-Les circonstances où se trouvait la république exigeaient toute la
-vigilance et la rigueur de l’autorité.
-
-Les jours s’écoulaient, et les événements extérieurs de la guerre
-devenaient de plus en plus menaçants pour Venise, sans que les
-démarches de Beata en faveur du chevalier Sarti eussent amené aucun
-résultat. Sa santé, déjà fort altérée, aurait eu besoin de repos et
-de cette sérénité d’esprit qu’elle avait perdue et qu’elle ne devait
-plus retrouver. Dans cet état d’alanguissement que venait augmenter
-encore la tristesse profonde où elle voyait son père plongé, l’âme de
-cette noble fille se repliait sur elle-même, comme si elle eût cherché,
-pour ainsi dire, à condenser ses espérances, à donner une forme plus
-arrêtée aux vagues aspirations vers un idéal entrevu, à ces hymnes que
-chante la jeunesse à la beauté du jour, à ces douces chimères de la
-poésie dont elle s’était nourrie jusqu’alors. Beata allait donc souvent
-à l’église, et particulièrement à celle de _San-Geminiano_, située,
-nous l’avons dit, au fond de la place Saint-Marc, et qui n’existe plus
-aujourd’hui. Elle y était attirée par le souvenir de la scène touchante
-qui s’y était passée une année avant, lorsque Lorenzo, caché derrière
-un pilier, se précipita sur le livre de prières que Beata avait laissé
-tomber à terre, dans un moment de contrition.
-
-Une après-midi où elle se sentait plus désolée qu’elle ne l’avait
-jamais été, parce que depuis plusieurs jours elle n’avait pu pénétrer
-chez Girolamo le geôlier, dont la conduite commençait à éveiller
-les soupçons des inquisiteurs d’État, Beata se rendit à l’église
-San-Geminiano. On était dans le mois d’avril, et rien ne laissait
-espérer à Beata la délivrance possible du chevalier Sarti. Il devait
-y avoir ce jour-là, à San-Geminiano, je ne sais plus quelle cérémonie
-à laquelle devaient prendre part plusieurs jeunes élèves des _scuole_
-de Venise. Beata, qui était connue du maître de chapelle et du plus
-grand nombre des jeunes personnes qu’il avait sous sa direction,
-monta à la _cantoria_, tribune grillée qui se trouvait derrière le
-maître autel. Un orgue de petites dimensions était placé en avant de
-la tribune, qu’il divisait ainsi en deux compartiments, dont chacun
-était occupé par un chœur de voix virginales. Après quelques préludes
-sur l’orgue, exécutés par le maître de chapelle auprès de qui Beata
-était assise, ayant à ses côtés sa camériste, les jeunes filles
-commencèrent à chanter des litanies de Lotti, célèbre compositeur de
-l’école de Venise, dont les cendres reposaient dans l’église même
-de San-Geminiano. Chacun de ces chœurs, à deux parties, et sans
-accompagnement, disait une strophe que l’autre reprenait ensuite avec
-la même onction pénétrante, et puis les deux groupes confondaient leurs
-accents isolés dans un ensemble harmonieux. Ces pieuses lamentations,
-d’une harmonie aussi pure que les voix qui les murmuraient, ces doux
-accords qui se dilataient lentement et répandaient dans le vaisseau
-de l’église une sonorité mystérieuse si bien appropriée au sens des
-paroles liturgiques, cette poésie de la prière qui remonte au berceau
-du genre humain et qui résume en quelques mots, accessibles à tous,
-les plus grandes vérités de l’ordre moral, produisirent sur Beata une
-impression profonde et décisive. Son cœur s’entr’ouvrit comme si
-une secousse violente en eût brisé les ressorts, et qu’un rayon de
-miséricorde en eût éclairé les replis les plus cachés. Elle tomba à
-genoux presque machinalement, et un déluge de larmes vint inonder son
-visage fatigué par les angoisses. Saisie tout à coup par un besoin
-d’expansion et de prières plus fort que sa volonté, ce qui est bien
-le signe de la vraie douleur, Beata, sans proférer un mot et comme
-dominée par l’émotion qui remplissait son âme, fit signe au maître de
-chapelle de se lever de son siége et se mit à sa place. C’était pendant
-un de ces moments de silence où le chœur se taisait pour laisser aux
-fidèles quelques minutes de recueillement. Beata promena hardiment
-ses doigts sur l’un des claviers du petit orgue, et en tira une
-succession d’accords dont elle n’avait pas trop conscience, mais qui
-répondaient à ces divins murmures du sentiment, _venas divini susurri_,
-que la parole est impuissante à traduire. Elle tremblait, pleurait
-amèrement, et, dans cet état d’exaltation extraordinaire, Beata ne
-put s’empêcher de donner un libre cours à sa douleur en chantant ce
-qui lui venait à l’esprit. Elle se rappela, ou plutôt son cœur lui
-dicta une belle phrase d’un _Miserere_ de Stradella, pour une seule
-voix de ténor, qu’elle avait souvent chanté avec l’abbé Zamaria. Cette
-phrase de quelques mesures seulement, mais touchante et pathétique,
-Beata se l’appropria avec une telle puissance d’émotion religieuse,
-qu’elle la fit éprouver à toutes les personnes qui l’entouraient. On
-ne s’expliquait pas cet étrange épisode qui venait interrompre la
-cérémonie du jour!
-
-_Miserere mei, Domine_, disait-elle en levant ses beaux yeux au ciel
-comme pour y chercher la force qui lui manquait, tout en regrettant les
-joies de la terre. _Miserere mei secundum magnam misericordiam tuam._
-
-Puis reprenant les premières paroles qui exprimaient le grand besoin
-de son cœur défaillant: _Miserere mei..., miserere mei, Domine_,
-s’écria-t-elle à plusieurs reprises, en poussant un sanglot qui
-retentit dans l’église et produisit un étonnement général.
-
-Chacun se demandait tout bas ce que cela voulait dire, lorsqu’au milieu
-de la stupeur silencieuse qui avait succédé à cette scène émouvante
-qui s’était passée derrière le treillage de la _cantoria_, on vit un
-inconnu fendre la foule qui remplissait la grande nef en criant tout
-haut comme un insensé: «C’est elle.... c’est elle.... je l’ai reconnue
-à sa voix touchante, c’est l’ange de ma vie.... laissez-moi passer.»
-
-Celui qui causait un pareil scandale n’était autre que le chevalier
-Sarti, sorti de prison depuis quelques jours.
-
- * * * * *
-
-La république de Venise, resserrée presque aux limites de ses
-lagunes, berceau de sa puissance, n’avait plus que quelques jours
-à vivre. Travaillée au dedans par le parti démocratique que les
-agents de la France y avaient suscité, pressée au dehors par les
-armées ennemies qui occupaient ses provinces de terre ferme, elle
-attendait que le sort se fût prononcé sur elle, sans essayer de se
-le rendre favorable par une détermination courageuse qui l’eût, au
-moins, amnistiée devant l’histoire. C’est en vain que des hommes
-énergiques, comme François Pesaro et le sénateur Zeno, conseillaient
-depuis longtemps au gouvernement de la Seigneurie de secouer les
-ténèbres dont il était enveloppé, et d’opposer au danger imminent
-qu’ils lui signalaient une résistance plus efficace que des ruses
-diplomatiques. Ce gouvernement de vieillards, qui possédait plus de
-ressources qu’il n’en fallait pour braver les menaces de Bonaparte
-et tenir en échec sa fortune, retombait toujours dans cette léthargie
-fatale qui a perdu la république. Cependant, ni le caractère du chef
-de l’armée française, ni la haute portée de son génie et l’influence
-qu’il pouvait avoir un jour sur les destinées du monde, n’avaient
-échappé à la sagacité de l’aristocratie vénitienne. Dès les premiers
-rapports que les ambassadeurs de Venise eurent avec cet homme
-redoutable, ils furent frappés de l’étendue et de la profondeur de
-son coup d’œil, et communiquèrent au sénat l’impression qu’ils en
-avaient reçue. «La variété des objets, dirent les commissaires envoyés
-près le général Bonaparte dans le mois de juin de l’année 1796, la
-finesse de ses observations, l’étendue de ses vues, la manière dont
-il les développait, ses aperçus sur les intérêts de sa nation et des
-autres; tout cela nous autorise à penser, non-seulement que cet homme
-est doué de beaucoup de talent pour les affaires politiques, mais
-qu’il doit avoir un jour une grande influence dans son pays[81].»
-Depuis cette conférence, les événements de la guerre n’avaient que
-trop confirmé les prévisions des deux patriciens. Le 25 mars 1797, le
-procurateur François Pesaro et le _Sage de terre ferme_ Jean-Baptiste
-Cornaro furent envoyés à Goritz, où se trouvait le général Bonaparte,
-pour se plaindre de l’oppression qu’exerçait l’année française sur
-les provinces de la république. Dans cette longue entrevue, les
-commissaires vénitiens eurent lieu de se convaincre que le sort de leur
-pays dépendait de l’intérêt qu’aurait Bonaparte à le sacrifier à son
-ambition, dont ils avaient sondé l’égoïsme implacable.
-
-De retour à Venise, François Pesaro propagea l’alarme et, avec le
-concours de son ami le sénateur Zeno et des autres partisans d’une
-alliance ouverte avec l’Autriche, il poussa le gouvernement à prendre
-des mesures énergiques. On ordonna secrètement la levée en masse des
-paysans du Véronais et du Bergamasque, dont la diversion pouvait être
-fatale à l’armée française. A la première nouvelle qu’eut le général
-Bonaparte de ces préparatifs d’armement, il envoya à Venise un de ses
-aides de camp, Junot, avec une lettre menaçante pour le doge, Louis
-Manini. Junot fut introduit dans le grand conseil présidé par le doge,
-le 15 avril 1797. Il lut à haute voix la lettre du général en chef;
-puis le ministre du Directoire, inspiré par les conseils de Villetard,
-son secrétaire, demanda la mise en liberté de tous les partisans de
-la France, qui remplissaient les prisons de la république. C’est à
-l’occasion de ces événements politiques que le chevalier Sarti sortit
-des plombs de Venise, où il était resté renfermé un peu plus de six
-semaines.
-
-Rendu à la liberté, Lorenzo fut bientôt instruit, par la voix publique,
-de tout ce qui s’était passé pendant le temps de sa captivité. Il
-apprit alors quelle avait été la conduite admirable de Beata, la
-rupture de son mariage avec le chevalier Grimani, les démarches hardies
-et compromettantes qu’elle n’avait pas craint de faire en faveur des
-prisonniers. Tout Venise était persuadé que c’était à l’influence de la
-noble fille du sénateur Zeno qu’on devait l’élargissement des victimes
-de l’inquisition. Saisi de honte et de remords d’avoir pu méconnaître
-un seul instant le caractère angélique de cette femme qui se révélait
-à lui sous une face toute nouvelle, le chevalier Sarti courut au
-palais Zeno, résolu de tout braver pour implorer son pardon. Hélas!
-il trouva la maison tout en deuil! L’abbé Zamaria était mort depuis
-quelques jours. Cet esprit charmant, qui reflétait la gaieté bénigne et
-l’insouciance du peuple vénitien, s’était éteint sans douleur, comme
-_una lucciola di mare_ qui s’est épuisée à bourdonner et à s’ébattre
-autour du rayon de lumière qui l’avait portée. Plusieurs fois il
-avait demandé à voir son cher Lorenzo, dont il ignorait la captivité.
-Beata avait ordonné aux domestiques de lui cacher ce malheur, qui
-aurait attristé inutilement ses dernières heures qui furent douces et
-sereines. N’ayant trouvé au palais que le vieux Bernabo, dont l’accueil
-froid et morose fut loin de l’encourager à renouveler la tentative, le
-chevalier Sarti eut le pressentiment qu’il pourrait rencontrer Beata
-à l’église San-Geminiano, où il y avait, ce jour-là, une cérémonie
-extraordinaire. Après l’avoir cherchée inutilement dans tous les coins
-et recoins de l’église, Lorenzo reconnut sa voix, et, traversant la
-foule comme un fou, il monta précipitamment à la _cantoria_, où il
-vit Beata entourée de toutes les jeunes _scolare_ qu’elle avait émues
-et qui pleuraient avec elle, en ignorant la cause de sa douleur.
-L’arrivée de Lorenzo, le désordre de ses traits et de ses paroles,
-l’étonnement, le ravissement de Beata à la vue du chevalier, qu’elle
-croyait encore et pour longtemps sous les plombs, donnèrent à cette
-scène la signification qui lui manquait. Ce fut bientôt l’histoire de
-tout Venise et, au milieu de cette ville remplie de soldats, de bruit
-et d’anxiété, on ne s’entretenait que de l’amour touchant et romanesque
-du chevalier Sarti pour la fille du sénateur Zeno.
-
-Les partisans de la révolution, qui, depuis l’apparition de Junot à
-Venise, avaient relevé la tête et parlaient haut comme les maîtres
-futurs de la république, exaltaient la conduite généreuse de Beata.
-«Fille d’un patricien, disaient-ils avec enthousiasme, elle n’a point
-dédaigné les vœux du chevalier Sarti qui lui doit tout, jusqu’à la
-liberté qu’il vient de récupérer. Voilà un signe éclatant du triomphe
-des idées nouvelles, ajoutaient-ils, et il appartenait à notre brave
-chevalier de pénétrer le premier dans le cœur de l’aristocratie.» Ces
-propos et d’autres encore témoignent de la popularité du chevalier
-Sarti parmi la jeunesse qui formait le noyau du parti démocratique.
-
-L’imagination de Lorenzo, le charme de sa personne, la position
-singulière où il se trouvait entre l’aristocratie qui avait accueilli
-sa jeunesse et les instincts de sa nature avide de mouvement, de
-justice et de lumière, lui avaient acquis un grand nombre d’amis
-dévoués. On s’intéressait à son amour comme à un épisode du drame
-politique, dont on attendait impatiemment le dénoûment.
-
-La délivrance inespérée du chevalier Sarti fut, pour la fille du
-sénateur, un événement qui précipita la crise où son âme était engagée.
-En voyant apparaître Lorenzo au moment où elle laissait échapper ce
-cri de miséricorde qui avait retenti dans l’église San-Geminiano,
-il lui semblait que Dieu, dont elle venait d’invoquer le secours,
-avait répondu à son appel! Étourdie d’abord par ce coup inattendu,
-puis enivrée du bonheur de savoir Lorenzo hors de tout danger, Beata,
-après ces secousses réitérées qui lui avaient donné une énergie dont
-on ne la croyait pas capable, retomba dans une sorte de langueur qui
-effraya son père. La lutte intérieure qu’elle soutenait depuis si
-longtemps avait épuisé les forces de la gentildonna. La mort récente
-de l’abbé Zamaria, la situation de la république et la tristesse que
-son père et tous les siens en éprouvaient, achevèrent de briser sa
-constitution. Ses relations avec la famille Grimani étaient rompues,
-et ce n’est pas sans étonnement que leurs amis communs apprirent que
-l’alliance projetée entre les deux illustres familles était sacrifiée
-à M. le chevalier Sarti! La malignité du monde aristocratique, qui
-se trouvait blessé d’une préférence si choquante, n’épargna pas les
-suppositions offensantes pour expliquer une inclination si peu digne
-d’une patricienne. De telles injures, si elles fussent parvenues
-jusqu’aux oreilles de Beata, n’auraient point atteint le but que s’en
-proposaient les méchants. Son âme, après de nombreuses hésitations,
-était entrée dans un ordre d’espérances qui la plaçaient au-dessus des
-misères de la vie. La lumière s’était faite en elle, et le mot suprême,
-le _fiat lux_, avait été prononcé par l’amour. Ses doutes s’étaient
-dissipés, les contradictions de son cœur et de sa raison, dont elle
-avait eu tant à souffrir, de ses devoirs comme fille et de sa tendresse
-pour Lorenzo, s’étaient enfin conciliées dans une vérité supérieure,
-qu’elle entrevoyait depuis longtemps. Dieu, en se révélant à elle dans
-une de ces visions du sentiment qui témoignent autant de son existence
-que le spectacle merveilleux du monde extérieur, lui avait expliqué
-l’énigme de sa destinée. Aussi, dans la défaillance physique où elle
-était tombée depuis quelque temps, Beata éprouvait une douceur infinie,
-une sécurité profonde. Elle avait désormais une conscience nette du
-but où elle aspirait. Loin de répudier aucune illusion de sa jeunesse,
-elle s’en faisait un appui pour se raffermir dans sa nouvelle croyance.
-Ce qui n’avait été jusqu’alors pour Beata que le pressentiment d’une
-nature bien douée lui parut une certitude, et le bonheur qui échappait
-ici-bas à son âme contristée, elle crut l’entrevoir dans un meilleur
-avenir. Dieu enfin, tel que Beata l’avait senti surgir de son cœur ému,
-loin d’être la contradiction du sentiment qui avait rempli sa vie, en
-était la conséquence et le couronnement.
-
-Un soir Beata, se trouvant plus faible que les jours précédents, était
-restée dans sa chambre seule avec son père, dont l’inquiétude pour
-la santé de sa fille était devenue extrême. On avait déjà consulté
-plusieurs médecins, qui tous avaient déclaré que ce n’était qu’une
-maladie de langueur pour laquelle il fallait surtout des distractions.
-Le sénateur était assis au chevet de sa fille, dont il contemplait
-les traits altérés avec une tristesse silencieuse. Une lampe ombragée
-de fleurs, posée sur un guéridon, éclairait à demi cette scène simple
-comme les grandes douleurs de la vie. La tête blanche du vieux
-sénateur Zeno s’inclinait sur le lit où reposait Beata, et, de son
-regard attendri, il semblait interroger le cœur de sa fille. Aucune
-explication n’avait eu lieu entre eux depuis la rupture du mariage
-projeté avec le chevalier Grimani. Comme cela arrive souvent en
-pareilles circonstances, le sénateur était presque le seul à ignorer ce
-qui était connu de tout Venise. Son esprit était trop préoccupé de la
-situation de la république et trop imbu des préjugés de l’aristocratie,
-pour avoir deviné que l’inclination de Beata pour le chevalier Sarti
-était la véritable cause du mal qui avait dévoré une santé aussi
-florissante. Cependant, il n’avait pas échappé à la sagacité du
-sénateur que le renvoi du chevalier Sarti de sa maison et sa détention
-sous les plombs du palais ducal avaient été de tristes événements
-pour sa fille. Sans attacher au chagrin de Beata plus d’importance
-qu’il n’en avait à ses propres yeux, il comprenait que l’éloignement
-d’un jeune homme intelligent, qu’elle avait vu croître à ses côtés
-comme un frère, et dont elle avait soigné l’enfance, avait dû lui être
-extrêmement pénible.
-
-«Comment vous trouvez-vous, ma fille? dit le sénateur en prenant la
-main de Beata, qui avait la moiteur de la fièvre.
-
-—Je me sens beaucoup mieux, mon père, répondit la gentildonna d’une
-voix affaiblie. Tout me donne lieu d’espérer que je serai bientôt en
-état de me rendre à Cadolce, dont le bon air achèvera de me guérir.
-
-—Que Dieu vous entende, ma fille!» répliqua le sénateur en portant
-la main de Beata à ses lèvres. Après un moment de silence et
-d’attendrissement comprimé: «Vous savez, dit le sénateur, que le
-chevalier Sarti a été mis en liberté!
-
-—Oui, mon père, j’ai appris cette bonne nouvelle qui m’a rendue bien
-heureuse!»
-
-Un nouveau silence succéda à cet aveu, qui surprit le sénateur par
-la fermeté d’accent que Beata avait mise dans ses paroles. Ils se
-regardèrent tous deux, le père et la fille, comme deux êtres qui se
-seraient révélé, involontairement, un secret important!
-
-«Je ne doute pas, ma fille, répondit lentement le vieux sénateur, que
-le sort du chevalier Sarti ne doive vous intéresser; mais je suis bien
-certain aussi que vous n’avez jamais oublié que vous êtes l’héritière
-d’une grande maison.
-
-—Hélas! je n’ai que trop sacrifié à ces chimères de la vanité humaine,
-dit Beata d’une voix plus ferme encore. Je sais ce que je vous dois,
-mon père, mais je sais également ce que je dois au sentiment profond
-que Dieu a gravé dans mon cœur.»
-
-Le sénateur eut à peine le temps d’exprimer l’étonnement qu’il
-éprouvait, lorsque Bernabo vint l’avertir qu’un messager d’État était
-venu lui apporter l’ordre de se rendre immédiatement au palais ducal.
-
-Cette scène domestique se passait dans la soirée du 30 avril 1797,
-quinze jours après la délivrance du chevalier Sarti. Les événements
-politiques s’étaient compliqués depuis d’une façon sinistre.
-L’insurrection de Vérone, au 17 avril, et les épisodes sanglants qui
-s’en étaient suivis, avaient excité l’indignation du général Bonaparte,
-qui déclara la guerre à la république. Vérone fut reprise par l’armée
-française, Padoue occupée, et une division s’avança jusqu’au bord
-des lagunes. La consternation était dans la ville de Saint-Marc. Le
-rapport des commissaires envoyés récemment près de Bonaparte était
-parvenu au doge dans la soirée du 30 avril, et ce rapport ne laissait
-plus aucun doute sur les intentions du général en chef, de changer la
-constitution de Venise. Le doge épouvanté, au lieu de communiquer ce
-rapport au sénat, comme le prescrivait la constitution, réunit dans
-ses appartements un conseil privé de quarante-trois personnes, parmi
-lesquelles se trouvaient François Pesaro et Marco Zeno[82]. Il était
-dix heures du soir quand le sénateur, quittant précipitamment la
-chambre de sa fille, arriva au palais où siégeait éperdu le dernier
-représentant d’une illustre république de patriciens. Il monta
-péniblement l’escalier des Géants, et traversant une longue file
-d’appartements somptueux, il pénétra jusqu’à celui qu’occupait le
-souverain de Venise.
-
- Apparet domus intus, et atria longa patescunt;
- Apparent Priami et veterum penetralia regum.
-
-Louis Manini, tenant à la main le rapport des commissaires, était
-assis sous un baldaquin orné d’arabesques d’or et sculpté de ses
-armes. Les quarante-trois personnes qu’il avait réunies formaient
-un demi-cercle autour de son trône chancelant. Un silence profond
-régnait dans cette assemblée clandestine, dont chaque membre appréciait
-l’importance et l’illégalité. On se regardait avec terreur, et personne
-n’osait prendre la responsabilité de proposer le premier une chance de
-salut.
-
-«La gravité des circonstances, dit enfin le doge d’une voix oppressée,
-a fait juger cette réunion nécessaire, pour que chacun de vous pût
-indiquer les moyens les plus convenables d’exposer au grand conseil la
-situation de la république. Mais avant de faire vos propositions, je
-vous prie d’entendre le chevalier Daniel Delfino.»
-
-Le chevalier Delfino, prenant alors la parole, raconta que, pendant
-son ambassade à Paris, il avait eu occasion de faire la connaissance
-d’un financier qui avait une grande influence sur le général en chef
-de l’armée française. Or, comme ce financier se trouvait maintenant
-en Italie, le chevalier Delfino proposait de l’aller trouver et de
-réclamer ses bons offices pour apaiser la colère de Bonaparte, et en
-obtenir de meilleures conditions pour la république.
-
-A cette incroyable puérilité d’un vieux diplomate qui, pour sauver son
-pays contre une armée envahissante, n’avait rien de mieux à proposer
-qu’une intrigue d’antichambre, le procurateur François Pesaro s’écria
-avec indignation: «Ce sont des armes qu’il nous faut, et non pas de
-vaines paroles! Défendez-vous donc, si vous voulez, au moins, être
-dignes de la mort qu’on vous prépare.»
-
-Cette sortie vigoureuse d’un noble caractère ne fit qu’accroître la
-terreur de l’assemblée, dont François Capello exprima les sentiments
-secrets en disant: «Que personne ne connaissant encore le traité de
-Leoben, qui venait d’être signé entre la France et l’Autriche, il était
-prudent de ne pas s’écarter du système de temporisation qu’on avait
-suivi jusqu’alors.»
-
-Un murmure approbateur s’éleva dans l’assemblée à ce conseil
-pusillanime d’un patricien, qui avait été aussi ambassadeur à la cour
-de France lorsque éclata la grande révolution de 1789, dont il avait
-apprécié admirablement l’esprit novateur: tant il est vrai que, dans la
-vie publique comme dans la vie privée, l’intelligence est une faible
-garantie de la sagesse des hommes! Enfin, le doge, déployant le rapport
-des commissaires qu’il avait à la main, se mit en devoir d’en lire le
-contenu d’une voix entrecoupée par des sanglots. Lorsqu’il fut arrivé
-à ce passage du rapport où le général Bonaparte dit aux commissaires
-de la république: «Je viens de conclure la paix avec l’empereur;
-je pouvais aller à Vienne, j’y ai renoncé; j’ai quatre-vingt mille
-hommes.... je ne veux plus d’inquisition, plus de sénat.... _je serai
-un Attila pour Venise_[83]:—Misérable, s’écria tout à coup le vieux
-sénateur Zeno, qui ne put contenir plus longtemps l’indignation qui
-s’était amassée dans son cœur, misérable bandit, digne représentant
-d’une révolution perverse! Il ose porter la main sur un édifice
-politique qui a résisté à tant d’orages, et qui est une merveille de
-la civilisation! Ah! si Dieu veut exaucer les vœux que je forme contre
-le soldat audacieux qui nous tient un pareil langage, c’est lui qui
-sera traité un jour comme un Attila, c’est lui que le monde civilisé
-expulsera de son sein comme un perturbateur du repos public. Puisque
-vous ne savez pas vous défendre, je lègue la vengeance de ma patrie à
-la vieille aristocratie de l’Europe.»
-
-Ces paroles, et l’accent avec lequel elles furent prononcées,
-produisirent sur l’assemblée un effet extraordinaire. La lecture du
-rapport fut interrompue; chacun cherchait à deviner sur la physionomie
-de son voisin l’impression qu’il avait reçue. Sur ces entrefaites,
-on vint apporter au doge une lettre du commandant de la flottille,
-qui annonçait que l’ennemi avait commencé les hostilités contre les
-Vénitiens. En effet, on entendait dans le lointain des coups de canon
-qui retentissaient sourdement dans ce palais du patriciat comme la voix
-du destin. Le doge, plus tremblant que jamais, marchait à grands pas
-dans la salle du conseil, en disant tout haut et les larmes aux yeux:
-«Cette nuit même, nous ne sommes pas sûrs de dormir tranquillement
-dans notre lit.» Alors, François Pesaro laissa échapper de sa poitrine
-oppressée ces mots que l’histoire a recueillis: «Je vois que c’en
-est fait de ma patrie. Je ne puis la secourir, mais un galant homme
-trouve une patrie partout[84].» Après quelques secondes d’un silence de
-sinistre augure, le sénateur Zeno se leva de son siége et, tendant la
-main à son ami, il lui dit avec une tristesse profonde qui fut partagée
-par tous ceux qui étaient dignes de le comprendre:
-
- Venit summa dies et ineluctabile tempus
- Dardaniæ. Fuimus Troes; fuit Ilium et ingens
- Gloria Teucrorum.
-
- Hélas! il est venu ce jour.... le dernier jour de cet empire! Ilion
- n’est plus, ils ne sont plus les Troyens et leur gloire immense.
-
-Il était quatre heures du matin quand le sénateur Zeno rentra dans son
-palais, l’âme navrée de tout ce qui venait de se passer. Il se rendit
-immédiatement dans la chambre de sa fille, qu’il trouva entourée de
-serviteurs et de deux médecins, qu’on avait mandés pendant une crise
-qui avait excité les plus vives inquiétudes. Le sénateur s’assit au
-chevet de Beata, et, à la vue de ce beau visage endolori, le pauvre
-père ne put contenir son émotion, et de grosses larmes silencieuses
-s’échappèrent de ses yeux. Il passa le reste de la nuit à veiller à la
-conservation du seul bien qui lui restait désormais.
-
-Cependant une amélioration sensible s’était produite dans la santé
-de Beata au commencement du mois de mai. La crise qu’elle avait
-traversée paraissait être un effort de la nature pour ressaisir la
-plénitude de ses facultés. Très-faible encore, mais soutenue par
-l’espoir d’une convalescence prochaine, Beata se disposait à partir
-pour la terre ferme. Tout était prêt à la villa Cadolce pour la
-recevoir. Une après-midi qu’elle se sentit comme vivifiée par l’éclat
-d’un beau soleil de printemps, Beata manifesta le désir de faire une
-courte promenade pour essayer ses forces, disait-elle, et se préparer
-à entreprendre un plus long voyage. On fit préparer une gondole
-découverte qu’on remplit de ouate, et sur laquelle on jeta un large
-tapis de velours bleu à franges d’or. Des coussins de satin rose lui
-formaient une espèce de lit de repos, sur lequel elle put s’étendre
-sans trop de fatigue. Beata mit ce jour-là une robe blanche et un fichu
-de crêpe noir, vêtement simple qu’elle aimait à porter, parce qu’il
-plaisait à Lorenzo. Son père voulut l’accompagner, mais elle le pria de
-n’en rien faire et de la laisser aller seule avec Teresa, la camériste.
-Beata emporta un grand bouquet de fleurs diverses. Elle en détacha une
-branche de chèvrefeuille qu’elle mit à son sein par-dessus le fichu
-de crêpe noir. Étendue dans la barque, ayant en face d’elle la bonne
-Teresa qui lui était si dévouée, ses beaux cheveux blonds déroulés sur
-les coussins de satin rose qui soutenaient son corps amaigri, la fille
-du sénateur offrait comme une image mélancolique de Venise expirante,
-qui lutte contre la destruction dont elle sent les atteintes, en se
-disant, tout bas, avec la jeune captive du poëte:
-
- Je ne veux pas mourir encore....
-
-Beata se fit conduire à Murano et s’arrêta longtemps en face de la
-charmille _di San Stefano_, qui lui rappelait à la fois des souvenirs
-poignants et le plus beau jour de sa noble vie. Puis elle ordonna à
-l’un de ses gondoliers de lui chanter la jolie complainte qui avait
-excité l’hilarité de son amie Tognina, voulant compléter le tableau de
-son rêve de bonheur:
-
- La luna è bianca.....
- Il sole è rosso....
- Lo sposalizio si farà....
-
- La luna dice al sole:
- Il lume tuo mi schiarerà....
- E Gesù Cristo ci benirà....
-
-«Oui, oui, répondit Beata avec un sourire de tristesse; il nous bénira
-dans ce monde ou dans l’autre.
-
-—Ah! signora, répliqua Teresa, que l’exclamation de sa maîtresse avait
-émue, pouvez-vous penser à la mort, quand tout vous parle de la vie et
-des félicités qui vous attendent?»
-
-Après avoir satisfait au désir de son cœur ingénu, Beata retourna
-paisiblement à Venise. La journée était déjà fort avancée. Le soleil,
-qui commençait à quitter l’horizon, projetait sur la ville merveilleuse
-ces beaux rayons jaunes d’un soir d’été, qui sont comme le dernier
-adieu du jour qui s’en va. Les cloches de Saint-Marc tintaient dans
-le lointain, et leurs notes mélancoliques étaient en harmonie avec
-l’aspect de la nature et les sentiments de Beata. Au lieu de franchir
-le petit canal _de’ Mendicanti_, qui est en face de Murano, faisant
-un détour par l’_isola di San Pietro_, la barque qui portait un si
-précieux trésor traversait lentement le canal _di San Marco_, qui
-forme l’entrée magnifique de cette longue voie triomphale qu’on
-appelle _il Canalazzo_. Il était à peu près huit heures du soir. Les
-ombres s’allongeaient derrière la gondole silencieuse, dont le sillage
-ressemblait à un brasier d’étincelles d’or. A gauche, la belle église
-_di San Giorgio Maggiore_ se dégageait de la pénombre qui enveloppait
-l’île tout entière, tandis que le quai des Esclavons, _la Riva dei
-Schiavoni_, était rempli d’une foule curieuse qui faisait face à la
-mer, comme si elle eût été frappée de quelque spectacle inattendu.
-Tous les regards étaient dirigés sur la gondole de Beata, dont la
-pâleur et la défaillance inspiraient une douloureuse compassion.
-Arrivée près de la Piazzetta, Beata crut apercevoir Lorenzo au milieu
-d’un groupe de personnes qui se tenaient sur le Traghetto; elle fit
-approcher la gondole et, ayant reconnu en effet le chevalier Sarti
-entouré de plusieurs de ses amis, elle posa une main sur son cœur et,
-de l’autre, elle lui envoya un baiser, comme pour lui dire un éternel
-adieu.... Et la barque disparut dans l’ombre de la nuit naissante. Un
-cri d’admiration s’éleva du milieu de cette foule attendrie par le
-témoignage d’un amour si profond et si naïf.
-
-Ce fut là le dernier effort de la pauvre Beata. Au lieu du soulagement
-qu’elle avait espéré, sa faiblesse ne fit que s’accroître chaque jour
-davantage, et bientôt il ne resta plus le moindre doute sur sa fin
-prochaine. Elle ne souffrait pas, elle s’éteignait comme une flamme
-qui n’a plus d’aliment. L’intérêt qu’on prenait à cette noble créature
-était si grand à Venise, surtout parmi les partisans de la révolution
-qui allait s’accomplir, que la foule encombrait le palais Zeno pour
-avoir de ses nouvelles. Le chevalier Grimani fut l’un des premiers à
-accourir auprès de la femme qui lui avait été destinée, et dont il
-avait pu apprécier le caractère élevé. Après avoir reçu les sacrements
-de l’Église avec une sérénité qui excita l’admiration du prêtre et des
-serviteurs de sa maison qui assistaient à cette pieuse cérémonie, Beata
-éprouva un soulagement moral dont son pauvre corps ressentit pendant
-quelques heures la douce influence. Sans se faire aucune illusion sur
-son état, Beata profita des instants de répit que lui accordait la
-nature pour accomplir un vœu de son cœur. Elle pria son père de faire
-venir le chevalier Sarti. Le sénateur acquiesça au désir de sa fille
-sans hasarder la moindre observation. On n’eut pas besoin d’aller
-chercher bien loin le chevalier: car, depuis huit jours, il n’avait pas
-quitté le palais où Teresa l’avait introduit et le tenait caché par
-pitié. Mais, avant qu’il fût permis à Lorenzo d’entrer dans la chambre
-de la signora, Beata fit un effort pour se vêtir de la robe blanche
-et du fichu de crêpe noir qu’elle portait le jour de la promenade à
-Murano. Elle mit aussi une branche de chèvrefeuille à sa ceinture, et
-fit placer sur sa table de nuit une Bible et _la Divine Comédie_ de
-Dante Alighieri. Lorsque tous ces préparatifs furent terminés et que
-Beata, étendue dans son lit, put lire sur tous les objets dont elle
-s’était entourée l’expression de son âme, le sénateur Zeno, précédant
-le chevalier Sarti dans la chambre de sa fille, lui dit avec émotion:
-
-«Venez contempler votre ouvrage, monsieur le chevalier!
-
-—Non, mon père, répondit Beata, c’est l’ouvrage de Dieu.»
-
-Le sénateur se retira en laissant la camériste Teresa avec Beata et
-le chevalier. La chambre était remplie de de fleurs et éclairée comme
-s’il se fût agi d’une fête nuptiale. «Asseyez-vous là, près de moi,
-Lorenzo,» dit Beata avec un sourire charmant.
-
-Lorenzo, tombant à genoux, saisit la main de Beata, la couvrit de
-baisers et de larmes. «Pourquoi pleurez-vous, mon ami? lui dit-elle
-avec douceur. J’ai un si grand plaisir à vous voir, et j’ai tant de
-choses à vous dire! Asseyez-vous, Lorenzo, et écoutez-moi.»
-
-Lorenzo se releva avec peine et s’assit tout près du lit de Beata. La
-camériste, qui se tenait debout derrière le chevet de sa maîtresse,
-allait se retirer dans le fond de la chambre, lorsque Beata lui dit:
-«Tu peux rester, car je n’ai plus de secrets pour toi, ma bonne Teresa.
-Savez-vous, mon ami, dit Beata, après avoir appuyé sa tête languissante
-sur sa main droite, pendant que Teresa prenait soin d’écarter de son
-visage les longues mèches de ses cheveux dénoués; savez-vous qu’il y a
-bien longtemps que j’aspire au bonheur que je goûte en ce moment! Du
-jour où la Providence vous a conduit à la villa Cadolce, dès ce jour
-bienheureux, qui est le premier de mon existence morale, je me suis
-sentie attirée vers vous par une force invincible contre laquelle je
-n’ai cessé de lutter. Je vous vois encore apparaître dans le salon
-de mon père pendant cette belle nuit de Noël; je vous vois avec vos
-cheveux blonds et la grâce touchante du jeune âge, et je sens encore
-au fond de mon cœur le doux frémissement que me firent éprouver les
-réponses naïves qui s’échappaient de vos lèvres innocentes! Quoique
-je fusse plus âgée que vous de quelques années, je n’étais pas moins
-ignorante sur la nature des sentiments qui peuvent nous agiter. Je
-n’avais jamais rien senti de semblable à ce que votre présence me fit
-éprouver! J’étais à la fois charmée et confuse en vous voyant. Absent,
-je m’inquiétais de vous et je vous recherchais.... présent, vous me
-troubliez jusqu’à la confusion de moi-même. Je ne savais comment
-gouverner mon pauvre cœur. Élevée par des hommes, puisque je n’ai pas
-connu ma mère, hélas! habituée dès l’enfance à contenir l’expression de
-mes pensées, je n’avais personne autour de moi à qui je pusse demander
-un conseil. Mon amie Tognina était d’un caractère trop opposé au mien
-pour m’encourager à lui ouvrir mon âme. Sa gaieté bruyante effarouchait
-ma timidité naturelle. Un jour que je me promenais avec elle dans une
-allée ombreuse du parc de Cadolce, elle me fit tressaillir par les
-questions indirectes qu’elle me faisait à votre sujet. Ce fut aussi
-pendant le soir de ce même jour, qu’après avoir entendu chanter à
-Guadagni l’admirable morceau de Gluck:
-
- Che farò senza Euridice?
- Dove andrò senza il mio bene?
-
-je vous vis pleurer à la porte du salon où nous étions tous réunis,
-et puis disparaître tout à coup. Vos larmes me touchèrent, je fus
-inquiète, je sortis du salon pour m’assurer de ce que vous étiez
-devenu, et, en vous apercevant accoudé derrière le citronnier de la
-grande allée, je sentis dans tout mon être une commotion si profonde,
-qu’elle éveilla mon instinct. Je compris alors, pour la première fois,
-ce que j’étais pour vous et quel genre d’intérêt vous m’aviez inspiré!
-je devins triste, soucieuse de l’avenir et mécontente de moi-même.
-J’eus honte de ma faiblesse, je cachai mon secret au fond de mon cœur
-avec l’inquiétude et la vigilance d’un coupable, et je pris la ferme
-résolution de vous éloigner de moi, ou de réprimer vos illusions par la
-froideur de mon maintien.
-
-«Ce que j’ai souffert, mon ami, dans cette lutte homicide contre le
-sentiment le plus pur de la nature, Dieu seul le sait! ma position
-était affreuse. Fille unique d’un patricien austère qui a conservé
-toutes les idées des temps qui ne sont plus; fiancée à un homme de
-mon rang et qui était digne de mon affection, je me sentais captivée
-par un enfant, pour ainsi dire, que j’avais vu croître à mes côtés
-et dont j’avais pris plaisir à développer la belle intelligence. Que
-penserait-on de moi, que dirait le monde si l’on venait à découvrir ma
-faiblesse pour un jeune homme confié à ma sollicitude? L’idée qu’on
-pourrait mal apprécier le sentiment étrange que j’éprouvais pour vous
-me rendait surtout malheureuse! Le moindre regard, la moindre parole un
-peu équivoque qu’on m’adressait à votre sujet, me faisaient rougir; je
-ne savais quelle contenance prendre pour ne pas trahir le secret de mon
-cœur. Plus je faisais d’efforts pour étouffer une passion insensée qui
-ne pouvait que troubler ma vie, et moins je réussissais à vous oublier.
-Pardonnez-moi, Lorenzo, ces aveux qui n’ont rien de blessant pour vous:
-car c’est votre âge, bien plus que la condition où Dieu vous a fait
-naître, qui me paraissait un obstacle infranchissable. D’autres sujets
-de tristesse vinrent encore aggraver ma position, ajouta Beata d’une
-voix plus faible en baissant les paupières. Je me reprochai la trop
-grande sévérité de ma conduite à votre égard, et je craignis d’avoir
-contribué peut-être à vous jeter dans un monde indigne de vous.»
-
-A cette manière discrète et touchante de lui rappeler les fautes qu’il
-avait commises, le chevalier Sarti saisissant avec transport la main de
-Beata qu’il pressa contre son front humilié: «Ah! signora, dit-il avec
-douleur, je n’étais pas digne de troubler par mes erreurs une âme aussi
-pure que la vôtre!
-
-—La lettre que je reçus de vous quelque temps après, continua la
-gentildonna en entr’ouvrant ses beaux yeux et en laissant errer sur
-ses lèvres pâles un sourire de joie enfantine, cette lettre qui ne
-m’a pas quittée depuis, ajouta-t-elle en tirant de son sein un papier
-tout froissé, me rendit en partie le calme intérieur que j’avais
-perdu. Je fus touchée de l’expression de vos sentiments, je fus
-heureuse d’avoir été comprise, mais je n’eus pas le courage de vous
-répondre, ni la force de prendre une résolution. Contente du présent,
-j’oubliai l’avenir et les inextricables difficultés de ma position,
-et mon cœur se remplit de vagues et lointaines espérances. Je laissai
-courir le temps, jouissant avec délices des témoignages discrets de
-votre affection, dont je me rappelle les moindres particularités. La
-promenade à Murano que nous fîmes ensemble avec Tognina est surtout
-présente à mon souvenir! A partir de ce jour, le plus beau de ma vie,
-ma destinée fut irrévocablement fixée. En écoutant les belles paroles
-qui sortaient si abondamment de votre bouche inspirée, j’éprouvai je ne
-sais quel ravissement intérieur où mon âme s’éleva à la hauteur des
-idées que vous veniez d’exprimer avec tant d’éloquence. Je dérobai à
-vos regards les larmes de bonheur que je ne pus m’empêcher de verser,
-et je revins à Venise, comme transfigurée par la poésie de vos nobles
-sentiments. J’hésitais cependant à rompre le silence que j’avais
-imposé à mon cœur depuis tant d’années. Mon père qui avait en moi
-une si grande confiance et dont je craignais, avant tout, d’affliger
-la vieillesse, m’obligeait à garder vis-à-vis de vous une extrême
-réserve. J’ai eu pendant un moment quelques lueurs d’espérance sur les
-intentions de mon père à votre égard, et je compte parmi les instants
-heureux de ma vie les quelques jours qui précédèrent votre départ pour
-l’université de Padoue. Hélas! mon illusion fut de courte durée. Je ne
-vous dirai pas, mon ami, tout ce que j’ai souffert pendant votre longue
-absence, ni les innocents stratagèmes qu’il m’a fallu employer pour
-retarder, de jour en jour, mon mariage avec le chevalier Grimani; je
-ne vous rappellerai pas non plus tout ce qui est survenu depuis votre
-retour à Venise, ajouta Beata en posant sur ses yeux la main qui lui
-restait libre. Mais, pour que vous puissiez comprendre la conduite que
-j’ai tenue depuis le jour fatal où vous avez quitté le palais de mon
-père, je dois vous dire ce qui se passait dans mon âme, pendant que je
-luttais ainsi contre la destinée que je m’étais faite.»
-
-En prononçant ces dernières paroles, Beata, fatiguée par les efforts
-qu’elle venait de faire, fut prise d’une toux sèche et si persistante
-qu’on fut obligé de la soulever de son lit et d’humecter ses lèvres de
-quelques gouttes d’essence. Le chevalier tremblait en tenant dans ses
-bras le corps épuisé de cette femme adorée, qui lui dit, en tournant
-vers lui ses yeux presque éteints: «Si vous manquez déjà de courage,
-mon ami, que sera-ce donc plus tard?...»
-
-Lorenzo, pour toute réponse, se mit à sangloter si fort, que Teresa,
-effrayée, sonna le médecin qui veillait dans l’antichambre. La crise ne
-dura pas longtemps: Beata soulagée fut remise dans la position qu’elle
-avait auparavant, et le médecin se retira ainsi que les domestiques qui
-l’avaient suivi.
-
-«Mon ami, reprit la gentildonna avec un doux et charmant sourire qui
-vint éclairer subitement ce beau visage déjà flétri par la souffrance,
-après le bonheur de vous avoir connu, je vous dois encore les plus
-pures jouissances que j’ai goûtées dans ce monde. Oui, cher Lorenzo,
-j’ose vous le dire aujourd’hui pour la première fois, le sentiment
-que vous m’avez inspiré a été pour moi la source d’une vie nouvelle.
-Vous avez réveillé mon âme endormie et vous lui avez communiqué une
-impulsion pour laquelle je vous devrai une éternelle reconnaissance.
-C’est un devoir pour moi de vous raconter comment s’est opéré, dans les
-dispositions secrètes de mon cœur, un si grand changement.
-
-«Vous le savez, mon ami, ayant perdu ma mère de très-bonne heure, j’ai
-été élevée par des serviteurs dévoués, sous la surveillance de mon
-père et de l’abbé Zamaria, qui prit un soin tout particulier de mon
-instruction. On m’enseigna plus de choses que les femmes de mon temps
-et de ma condition n’avaient coutume d’en apprendre, et les livres
-eurent plus de part à mon éducation que l’instinct de la nature. Je
-manquai de cette discipline qu’insinuent dans le cœur d’un enfant les
-baisers de la femme qui lui a donné le jour, et dont rien ne saurait
-suppléer la tendresse. Heureusement les arts et surtout la musique,
-ce langage mystérieux du sentiment qui nous révèle ce que la parole
-est impuissante à exprimer, vinrent tempérer par leur douce influence
-ce qu’il y avait de trop sévère, de trop aride peut-être, dans la
-nourriture qu’on donnait à mon esprit.
-
-«Vivant au milieu d’une société brillante qui ne pensait qu’au plaisir,
-adorée de mon père qui, pour me rendre plus digne de l’héritage qu’il
-me destinait, aimait à m’entretenir du spectacle de l’histoire et des
-problèmes redoutables qui touchent au gouvernement des hommes, sa
-principale occupation, je grandissais comme une plante qu’on soigne
-trop et à qui l’on mesure l’air vivifiant, ou comme un oiseau qui, dans
-la cage d’or où il est éclos artificiellement, ignore les vicissitudes
-de la liberté. Soumise aux devoirs de mon sexe, à ceux de ma position,
-j’accomplissais tout ce qui m’était prescrit par les bienséances du
-monde que j’avais sous les yeux, sans en comprendre bien le sens. Les
-arts, la littérature, et même les pratiques extérieures de la religion,
-me paraissaient des distractions aimables, l’ornement nécessaire d’une
-société polie. Ainsi s’écoulaient les jours paisibles de mon existence,
-et mon âme, bornée dans ses désirs parce qu’aucun accident de la route
-n’avait éveillé encore sa noble curiosité, ne s’élevait pas au-dessus
-de l’horizon de la vie matérielle.
-
-«C’est alors que la Providence vous a conduit à la villa Cadolce.
-Je pris soin, à mon tour, de votre éducation, et, sous la haute
-surveillance de l’abbé Zamaria, je me plaisais à cultiver votre belle
-nature et à en faire jaillir les sources généreuses. On eût dit que mon
-cœur inoccupé avait saisi avec empressement l’occasion de satisfaire
-ses besoins d’affection, et que vous étiez pour moi comme un jeune
-frère, sur lequel une sœur plus âgée aime à exercer ses instincts de
-maternité. Je ne vous dirai pas, mon ami, quel bonheur j’éprouvai à
-voir se développer chaque jour votre intelligence si docile aux soins
-qu’on lui prodiguait, de quel ravissement je fus saisie lorsque je vis
-éclater dans vos yeux et sur votre front si pur l’étincelle de la vie
-morale. Une émotion confuse et inexplicable m’agitait à votre aspect;
-une joie intime et délicieuse, qui doit ressembler au tressaillement
-de bonheur qu’éprouve une mère, alors qu’elle voit l’âme de son enfant
-se dégager—_qual mattutina stella_—des limbes de l’instinct, me
-pénétrait aussi aux moindres paroles que je vous entendais proférer!
-Il me semblait que tout se renouvelait au dedans de moi, qu’une séve
-printanière circulait dans mes veines, et que mon cœur s’emplissait
-d’un souffle régénérateur. Éclairée par cette lumière intérieure
-que je ne savais comment qualifier, je promenais sur le monde des
-regards curieux. Chaque chose m’apparaissait sous un aspect nouveau.
-La société, les arts et la nature me parlèrent un langage que je
-comprenais pour la première fois, et l’horizon de la vie s’agrandit
-tout à coup devant mon âme enchantée.
-
-«Ah! Lorenzo, quels jours d’inexprimable félicité succédèrent pour
-moi à ce réveil de mon cœur! Quels moments délicieux je passai à la
-villa Cadolce, en assistant aux leçons que vous donnait l’abbé Zamaria
-avec un entrain et une ardeur de jeune homme! Combien j’étais heureuse
-de vous sentir à mes côtés, pendant ces promenades charmantes que
-nous faisions à Vicence, à Padoue, et sur les bords de la Brenta! Je
-n’ai point oublié la visite que nous fîmes à la villa Grimani et la
-scène qui s’ensuivit le soir, sous la charmille. En chantant avec
-mon amie Tognina le duo si frais et si élégant de Clari, que le cher
-abbé Zamaria accompagnait sur la mandoline, je croyais exprimer mes
-propres sentiments. J’étais comme enivrée de l’écho de mon âme, et,
-en contemplant la lune qui s’égayait au-dessus de nos têtes, et dont
-la lumière mystérieuse éclairait discrètement ce paysage enchanté, je
-compris ce qu’était la poésie de la vie. Je vous voyais, Lorenzo, sans
-vous regarder. L’inquiétude que vous éprouviez me révéla l’existence
-d’un sentiment analogue au mien, et, lorsque la barque des ouvrières
-en soie remonta le canal de la Brenta, et que leurs voix mélodieuses
-emplirent le silence de cette nuit sereine en chantant la jeunesse et
-la brièveté des jours qui nous sont accordés, mon cœur s’ouvrit tout
-entier à la douce espérance! Je ne savais trop ce que je voulais, ni
-vers quel avenir tendaient mes aspirations; mais j’étais heureuse de
-vivre, et tout souriait à ma faible raison, qui n’apercevait rien au
-delà de la sphère étoilée et des heures fugitives.
-
-«J’emportai mon bonheur à Venise. Malgré les sages conseils de mon
-oncle, ce prêtre vénérable qui a tant souffert et qui avait pour vous
-une si grande affection; malgré les pressentiments et les scrupules
-de ma conscience, je m’abandonnai aux rêves décevants qui charmaient
-mon imagination. Je résolus de surveiller mon cœur, de vivre à côté
-de vous sans trahir ma faiblesse, et de laisser faire la destinée. Ma
-timidité naturelle, la réserve que m’imposait une situation unique,
-la tendresse de mon père, la sévérité de ses idées, les engagements
-qu’il avait contractés pour mon avenir, et d’autres circonstances que
-j’ai oubliées.... n’empêchaient pas mes illusions de se maintenir,
-de s’enraciner, pour ainsi dire, dans la substance de mon être,
-et de m’envelopper de nuages d’or qui me cachaient la réalité. Je
-vous admirais, Lorenzo! votre intelligence si vive, l’ardeur de
-connaître qui s’était emparée de vous, la tournure romanesque de
-votre imagination et, je puis tout vous dire maintenant, l’élégance
-de votre personne et l’expression de vos traits, me causaient une
-émotion de tendresse et d’orgueil. J’étais fière de vos succès dans
-le monde, je vous voyais grandir dans la vie avec une joie secrète.
-Vos goûts devenaient les miens; les livres que vous préfériez, je
-m’efforçais aussi de les comprendre, et le paradis était dans mon
-cœur. Mais comment vous expliquer, mon ami, ce que j’ai éprouvé le
-jour où Tognina nous conduisit à Murano? Cette journée bénie du ciel
-décida de ma destinée. En entendant sortir de votre bouche tant de
-belles paroles, en vous écoutant définir la poésie, que vous appeliez
-l’_essence_ de tout ce qu’il y a de grand et de beau sur la terre,
-je fus comme éblouie de l’éclat de votre esprit, je ne pus contenir
-l’impression de ravissement que vous aviez excitée en moi. Je me
-dérobais à vos regards, et, appuyée sur la fenêtre du _camerino_, je
-savourais la béatitude d’un rêve de-bonheur. Les autres incidents de
-cette soirée mémorable achevèrent d’élever mon esprit jusqu’à l’idéal
-que vous m’aviez fait entrevoir, et je revins à Venise en bénissant la
-Providence de vous avoir conduit sur mon chemin.
-
-«Vous savez le reste, ajouta Beata, visiblement fatiguée de l’effort
-qu’elle venait de faire. Votre départ pour l’université de Padoue, la
-tristesse de l’absence, l’irritation de mon père contre vous, et les
-malheurs qui en furent la suite, tout vint m’accabler à la fois. Je
-résistai pendant quelque temps à la pression des événements, par la
-patience et l’inertie naturelle de mon caractère. Je me réfugiai dans
-mon for intérieur, et je fortifiai mon âme par la lecture des livres
-qui vous étaient chers, surtout par celle de _la Divine Comédie_,
-dont vous m’aviez fait connaître tant d’admirables passages. Par un
-artifice de la douleur, que vous ignorez sans doute, je m’identifiai
-avec l’adorable _Francesca da Rimini_, dont le sort me paraissait
-digne d’envie. Je me mis à chanter aussi la musique qui vous plaisait;
-enfin, j’évoquai toutes les forces de mon être pour vivre avec votre
-pensée, et cela ne me suffisait pas! Je sentais au dedans de moi un
-vide affreux que je ne savais comment combler. J’eus recours alors à
-la prière solitaire et aux pratiques de la religion que je n’avais
-jamais négligée, mais qui n’avait jamais été pour moi un objet de
-méditation. Je ne trouvai pas d’abord dans le recueillement ni dans
-le spectacle des cérémonies du culte l’apaisement que j’y avais
-cherché: il me fallut de plus grandes douleurs pour faire jaillir
-de mon âme l’étincelle divine qui m’entr’ouvrit le royaume des
-éternelles espérances. L’événement qui eut lieu dans ce palais, et
-votre arrestation au casino du _Salvadego_ me donnèrent une force
-de résolution dont je ne me croyais pas capable. En vous apercevant
-agenouillé à mes pieds dans la _cantoria_ de San Geminiano, pendant que
-mon pauvre cœur vous cherchait sous les plombs du palais ducal, je vis
-clairement que ce miracle ne pouvait être que l’œuvre de Dieu.
-
-«Je ne suis pas une savante comme vous, mon ami. Je ne pourrais pas
-analyser l’espèce de révolution qui s’est faite en moi depuis les
-derniers événements que je viens de rappeler. Ce que je puis seulement
-vous affirmer, c’est que l’émotion que j’ai ressentie dans l’église
-San Geminiano a achevé d’initier mon esprit aux mystères de béatitude
-infinie que la journée passée à Murano m’avait fait pressentir. La
-poésie dont vous avez rempli mon âme ce jour-là m’a fait comprendre
-Dieu, l’amour m’a rendue chrétienne. Ah! soyez mille fois béni,
-Lorenzo, pour tout le bien que vous m’avez fait! Sans vous, je
-serais restée une créature bien misérable! Vous avez éveillé les
-plus nobles instincts de ma nature, vous avez suscité dans mon cœur
-le besoin d’aimer, et le sentiment profond que vous m’avez inspiré
-a été la cause de tout le bonheur que j’ai pu goûter dans ce monde
-et me sera un titre, je l’espère, devant la miséricorde de Dieu.
-Je regrette pourtant la vie..., ajouta Beata, dont la respiration
-haletante indiquait l’épuisement des forces. Oui, je regrette la vie
-que j’aurais partagée avec vous et la douce lumière du ciel qui aurait
-éclairé notre bonheur! Cher Lorenzo, pourquoi Dieu ne s’est-il pas
-révélé plus tôt à mon âme insouciante? Il m’aurait donné le courage de
-surmonter tous les obstacles qui nous séparent sur cette terre! mais
-que sa volonté soit faite. Nous nous reverrons dans un monde meilleur.
-N’est-ce pas, Lorenzo, que vous croyez avec moi à cette vie future
-qu’ont pressentie les poëtes et les philosophes de tous les temps, me
-disiez-vous, et qui nous est promise par le Maître divin qui a dit: _Il
-sera beaucoup pardonné à qui a beaucoup aimé_? Oh! je le sens mieux
-que je ne puis l’exprimer, ce monde que nous traversons si rapidement
-ne peut être qu’un passage, une station, que sais-je? une épreuve qui
-nous est imposée par le créateur de tant de merveilles! Toutes choses,
-ici-bas, nous parlent d’un juge rémunérateur du bien et du mal; tout
-nous atteste la destinée immortelle de notre âme. L’éclat du jour,
-les magnificences de la nature, nos désirs infinis et la rapidité des
-heures qui nous sont départies, l’idéal de justice et de beauté qui
-s’élève et subsiste en nous malgré les iniquités et les imperfections
-des hommes que nous avons sous les yeux, l’insatiable curiosité de
-notre esprit jointe à la faiblesse de nos organes, des aspirations vers
-le bonheur et la perfection dans un être fragile et périssable....
-tout cela peut-il se concevoir sans une vie future? Non, cher Lorenzo,
-Dieu n’a pu mettre dans mon cœur le sentiment profond que vous m’avez
-inspiré, pour m’abandonner ensuite! Vous l’avez dit, vous l’avez dit,
-cher compagnon de ma courte existence, l’amour est le souverain maître
-de la vie et de la mort. Il a élevé mon âme jusqu’à la poésie qui m’a
-fait comprendre la grandeur de Dieu, comme le dit aussi Béatrix dans
-ces beaux vers que vous m’avez fait connaître:
-
- Questo decreto, frate, sta sepulto
- Agl’occhi di ciascun il cui ingegno
- Nella fiamma d’_amor_ non è adulto[85].»
-
-Une pâleur mortelle, suivie d’une transpiration abondante et d’un
-affaissement qui dura quelques minutes, avertirent le chevalier que la
-pauvre Beata était suspendue dans l’abîme par un dernier souffle de
-vie. Il sanglotait bruyamment en pressant la main déjà froide de la
-gentildonna contre ses lèvres, et il allait appeler du secours, lorsque
-Beata, entr’ouvrant péniblement ses beaux yeux, lui dit tout bas,
-comme si elle eût deviné sa pensée: «Pas encore, mon ami.... j’ai une
-prière à vous adresser. Tenez, lui dit-elle, en lui offrant une mèche
-de ses cheveux qu’elle avait cachée dans un évangile qui était sous
-sa main, conservez cela en souvenir de moi. Lorenzo, ô vous que j’ai
-tant aimé, ne m’oubliez pas! quel que soit le nombre de jours qui vous
-sera départi par la Providence, que mon nom reste doux à vos lèvres....
-Réjouissez-vous, comme dit le saint prophète, _de la femme de votre
-jeunesse_.»
-
-Puis, tirant de son sein un christ en ivoire qu’elle embrassa avec
-effusion, elle le présenta au chevalier en lui disant: «Imitez-moi, mon
-ami, et que nos âmes se confondent à travers Jésus-Christ.»
-
-Le chevalier s’empressa de satisfaire au désir de Beata, qui, ayant
-remis le christ sur sa poitrine, ajouta: «Maintenant je suis heureuse!
-nous nous reverrons.... je vous attendrai; je serai la _stella
-mattutina_ que vous invoquerez dans les grandes difficultés de votre
-vie, Lorenzo,» murmura-t-elle de ses lèvres contractées par le frisson
-de la mort.
-
-A ce spectacle le chevalier se mit à crier: «Au secours! au secours!»
-Les domestiques, les médecins, un prêtre et le sénateur entrèrent
-précipitamment dans la chambre de la gentildonna agonisante. Le
-sénateur s’approcha du lit de sa fille qui, faisant un effort suprême,
-s’écria: «Jésus, mon Dieu, ayez pitié de moi ...» Ce furent les
-dernières paroles qu’elle put articuler. Lorenzo éperdu se précipita
-sur la main glacée de Beata et dit dans une sorte d’extase:
-
- Ita nè _Beata_ nell’alto cielo, nel reame ove gl’angeli hanno pace.
-
- Beata s’est envolée comme un ange dans le royaume des cieux[86].
-
-Beata était morte dans la nuit du 10 au 11 mai 1797. Quelques jours
-après, le 16 mai, une flottille amenait sur la place Saint-Marc une
-division de l’armée française, et la république de Venise avait cessé
-d’exister.
-
-
- FIN.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- DÉDICACE Page v
-
- I. Une sonate de Beethoven 1
-
- II. Beata 35
-
- III. Venise 137
-
- IV. Farinelli et les sopranistes 212
-
- V. Promenade à Murano 267
-
- VI. L’aristocratie de Venise 290
-
- VII. La musique de Venise 327
-
- VIII. Les fiançailles de Beata 415
-
- IX. Le dernier carnaval de la république de Venise 458
-
- X. Chute de la république de Venise 509
-
- FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
-
-
-
-
- TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
- Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
- rue de Vaugirard, 9
-
-
-
-
- FOOTNOTES:
-
-[1] On retrouve ces détails sur la jeunesse de Beethoven, qui
-redressent tant d’erreurs, dans la _biographie_ de M. Antoine
-Schindler.—Leipzig, 1845.
-
-[2] Dans le _Banquet_.
-
-[3] Me séparer encore aujourd’hui de toi, sans pouvoir l’empêcher,
-c’est pour mon cœur une bien vive douleur!
-
-[4] _Rêveries d’un Promeneur solitaire._
-
-[5] Dans ses _Problèmes_.
-
-[6] Des journaux allemands ont révoqué en doute ce fait de la vie de
-Beethoven; nous pouvons assurer qu’il est incontestable et puisé à
-bonne source.
-
-[7] Giulietta di Guicciardi est morte à Vienne depuis 1840.
-
-[8] Voir mon premier volume de _Critique et littérature musicales_.
-
-[9] «Content du présent, que notre esprit évite de s’inquiéter de
-l’avenir! que par une douce gaieté il tempère l’amertume de la vie!
-Ici-bas il n’est pas de parfait bonheur.» (Horace, ode IV, livre II.)
-
-[10] «L’amour donne de l’esprit, et il se soutient par l’esprit.»
-(Pascal, _Discours sur les passions de l’amour_.)
-
-[11] Morceau de peau d’âne préparée pour y écrire de la musique.
-
-[12] Le duo de l’abbé Clari dont il est question ici est connu à Paris
-depuis une trentaine d’années. Chanté d’abord aux exercices de l’école
-Choron, les amateurs et les artistes l’ont ensuite répandu dans les
-salons et dans les concerts publics.
-
-[13] La quinzième strophe du chant XVI^e.
-
-[14] Dante, _Paradiso_, canto XX, terzina 24.
-
-[15] _Orfeo ed Euridice_ fut représenté à Vienne le 5 octobre 1762
-dans le théâtre près Hofburg, en présence de toute la cour impériale.
-Guadagni chantait le rôle d’Orfeo; une cantatrice nommée Bianchi
-remplissait celui d’Euridice, et Glebero-Clavarau celui de l’Amour,
-écrit pour voix de soprano. Voy. _Christoph Willibald Ritter fougluck_,
-par Antoine Schmid, p. 992 et 98.
-
-[16] _Pensées_ de Vauvenargues.
-
-[17] L’abbé de Saint-Pierre.
-
-[18] La colonie _di San-Leucio_ fut fondée en 1789 par un décret du
-roi de Naples où l’on remarque les passages suivants: «Le mérite seul
-distingue entre eux les colons de San-Leucio. Le luxe est absolument
-interdit, et une parfaite égalité règne dans les vêtements. Les jeunes
-époux se choisissent librement, et les parents n’auront pas le droit de
-s’opposer à leur union, etc.» Voy. l’_Histoire du royaume de Naples_,
-par le général Colletta, t. I^{er}.
-
-[19] _Voyage de Burney_, t. I^{er}, p. 158 de la traduction française.
-
-[20] «Tu m’as appris, ô ma belle, comment un cœur épris passe, en un
-instant, de l’abattement à l’espérance.»
-
-[21] «Ne croyez pas que je puisse jamais cesser de vous aimer, ô mon
-cœur! Pas même en badinant, je ne voudrais vous tromper.»
-
-[22] Dans un roman de Mme Sand qui a été beaucoup lu, _Consuelo_, on
-trouve sur le premier plan de ce joli tableau de la vie vénitienne
-la figure du vieux Porpora. Nous n’étonnerons sans doute personne en
-disant que Mme Sand a prêté au maître napolitain les couleurs de sa
-belle imagination. Mme Sand est moins un historien qu’un poëte; aussi
-le Porpora qu’elle a créé n’a-t-il presque rien de commun avec l’auteur
-de la cantate dont il est question ici.
-
-[23] Dante, _Enfer_, chant XII.
-
-[24] André Chénier, _Idylles_.
-
-[25] «Ne te laisse pas tourmenter ainsi par des idées mélancoliques;
-viens avec moi dans ma gondole, nous irons nous promener au loin
-dans la mer! Nous laisserons derrière nous les ports et les îles qui
-entourent la ville, et là, sous un ciel sans nuage, la lune nous
-sourira.»
-
-[26] Dante, _Enfer_, chant IX, terzina 23 et 24.
-
-[27] La _canzonetta_ dont il est question dans ce passage a été trouvée
-manuscrite dans les papiers du chevalier Sarti. C’est une mélodie
-délicieuse en sol mineur, d’un rhythme onduleux, qui se termine par une
-cadence en _sol_ majeur d’un effet ravissant.
-
-[28] «Où sont ces jours heureux où nous goûtions ensemble un repas
-modeste qui, partagé avec toi, devenait une ambroisie? Tu ne possédais
-alors ni rang ni richesses, mais de la jeunesse, de la beauté et un
-cœur aimant.»
-
-[29] Dante, _Paradiso_, chant III, terzina 40.
-
-[30] Dante, _Purgatorio_, chant XII.
-
-[31] Fra Giocondo fut appelé par Louis XI en France, où il a construit
-le vieux pont de Notre-Dame, puis à Rome, où Léon X, après la mort
-de Bramante, l’adjoignit à Raphaël pour diriger les travaux de
-Saint-Pierre.
-
-[32] «Nous autres femmes qui sommes sincères, nous voulons que les
-hommes soient un peu soumis. Ces grands docteurs pédants et ridicules
-ne font jamais de bons maris.»
-
-[33] Voy. Coletta, _Histoire du royaume de Naples_, t. I^{er}, page 129
-de la traduction française. Le théâtre Saint-Charles, avec les belles
-peintures de Nicolini, fut brûlé en 1816 et reconstruit immédiatement
-par l’ordre du roi Ferdinand IV, fils de Charles VII de Naples.
-
-[34] Grétry, qui se trouvait alors à Rome, dit dans ses _Mémoires_,
-p. 116: «Un fameux chanteur que j’ai vu à Rome, Gizzielo, envoyait
-son accordeur dans les maisons où il voulait montrer ses talents,
-non-seulement de crainte qu’il ne fût trop haut (le clavecin), mais
-aussi pour la perfection de l’accord.»
-
-[35] Voy. Daru, _Histoire de Venise_, t. I^{er}, p. 170, et le charmant
-livre, _Origine delle feste Veneziane_, de Giustina-Renier-Michel.
-
-[36] Le madrigal de Lotti, dont il est parlé ici, se trouve dans la
-_Collection de musique vocale et classique_ de M. le prince de la
-Moskowa.
-
-[37] Plotin.
-
-[38] La lune est blanche....
- Le soleil est rouge....
- Le mariage se fera.
-
- La lune dit au soleil: Ta lumière m’éclairera.... Et Jésus-Christ
- nous bénira....
-
- —Et beaucoup d’enfants il en naîtra.... Vive saint Marc!
-
-[39] Dante, _Inferno_, chant V.
-
-[40] Le système _neumatique_.
-
-[41] «Comme on voit une étincelle dans la flamme et comme on discerne
-une voix au milieu d’autres voix, lorsque _l’une reste en place et que
-l’autre se joue autour_.» _Paradiso_, chant VIII.
-
-[42] Célèbre compositeur belge de la fin du XV^e siècle.
-
-[43] «Adieu, paysage enchanté où j’aimais à conduire paître mon
-troupeau.»
-
-[44] Roma, 1541.
-
-[45] Le titre de chevalier de l’Étole d’or était purement honorifique.
-
-[46] «C’est des familles nobles que sont sorties, dans tous les genres,
-les plus grandes lumières de notre littérature.»
-
-[47] _Le Repos chez Simon le pharisien_, au musée du Louvre.
-
-[48] Voy. son poëme de _l’Ane d’or_.
-
-[49] A la nouvelle qui se répandit à Venise que les Portugais avaient
-trouvé une nouvelle route pour aller aux Indes, la république vit
-que la branche la plus importante de son commerce était près de lui
-échapper. Voy. Daru, t. III, p. 295.
-
-[50] Le dialecte vénitien renferma dès l’origine un grand nombre de
-mots grecs, empruntés au dialecte ionien, dont il a la douceur.
-
-[51] La petite île de Saint-Pierre di Castello, qui ne tenait à Venise
-que par un pont en bois, portait jadis le nom de _Troie_, en souvenir
-des Troyens qui seraient venus s’y réfugier.
-
-[52] Un nombre considérable de femmes distinguées ont cultivé en Italie
-la littérature vulgaire grecque et latine, et les mathématiques pendant
-les XV^e et XVI^e siècles.
-
-[53] La plus célèbre de ces _meretrici_ fut la belle Imperia, qui a
-été célébrée par Béroalde et Sadolet jeune, et qui reçut des leçons de
-poésie de Nicolas Campano. Sa table de toilette était toujours couverte
-de livres savants. Elle a été inhumée dans l’église Saint-Grégoire
-à Rome, et sur son tombeau on grava cette inscription: _Imperia,
-cortisana Romana, quæ, digna tanto nomine, raræ inter homines formæ
-specimen dedit, Vixit annos XXVI, dies XII, obiit 1511, die 15 augusti_.
-
-[54] Philosophe et théoricien grec, disciple d’Aristote, qui vivait
-trois cents ans avant Jésus-Christ, auteur d’un livre estimé sur la
-musique, _Traité des éléments harmoniques_.
-
-[55] Forkel, _Histoire générale de la Musique_, t. II, p. 69.
-
-[56] _S. Bernardus, epist. 1312 ad Guidonem._ «Chant plein de gravité,
-qui est doux et pas mondain, qui charme les oreilles et touche le cœur,
-qui dissipe la tristesse, calme la colère, et qui, au lieu d’éviter le
-sens des paroles, en féconde l’esprit.»
-
-[57] Telles que les dissonances de _neuvième_ et de _septième_.
-
-[58] Il y aurait aussi un curieux rapprochement à faire entre le
-_Stabat_ de Palestrina, que vient d’analyser l’abbé Zamaria, celui de
-Pergolèse au commencement du XVIII^e siècle, et le _Stabat_ que Rossini
-a composé de nos jours, avec tous les moyens d’expression que possède
-l’art moderne. Ce serait raconter l’histoire de la musique depuis trois
-cents ans et les vicissitudes éprouvées par le sentiment religieux et
-la poésie catholique.
-
-[59] «Dans tes jours de bonheur souviens-toi de moi.—Pourquoi me dis-tu
-cela, mon bien-aimé, pourquoi?»
-
-[60] Voy. l’ouvrage de Winterfeld, _Johannes Gabrieli und sein
-Zeitalter_ (_Jean-Gabriel et son temps_), partie I, p. 33, gr. in-4^o.
-
-[61] _Instituzioni armoniche_, 1 vol. in-folio.
-
-[62] Adrien Willaert a publié à Venise en 1554 un recueil de ses
-compositions portant ce titre: _Fantasia, ricercari, contrapuncti
-appropiati per cantare o sonare d’ogni sorte di strumenti_.
-
-[63] Savant théoricien allemand du XVI^e siècle, mort à Fribourg en
-1563.
-
-[64] _L’Artusi, ovvero delle imperfezioni della moderna Musica_, etc.,
-in-folio.
-
-[65] L’église de San-Geminiano, qui n’existe plus, était l’une des
-plus anciennes de Venise. Elle s’élevait au fond de la grande place
-de Saint-Marc, en face de la basilique. Lotti, dans son testament,
-avait ordonné qu’on ne chantât ses vêpres qu’une seule fois par an,
-le jour de la fête de San-Geminiano. Après l’exécution, on déposait
-le manuscrit dans les archives de l’église, où il était soigneusement
-gardé.
-
-[66] On a la certitude que Dante était à Padoue dans l’année 1306. Voy.
-Cesare Balbo, _Vita di Dante_, p. 246, éd. de Florence.
-
-[67] Le 6 juin 1793.
-
-[68] Voy. Daru, t. VI, p. 346.
-
-[69] «L’amour cache la vérité à l’homme et lui fait voir les choses
-Invisibles.» Arioste, canto 1^{er}.
-
-[70] Dans l’opéra de la _Molinara_, composé à Naples en 1786.
-
-[71] Sur le quai des Esclavons, on mange de bons morceaux.
-
-[72] L’_Iliade_, chant XVIII.
-
-[73] Point de salut, point d’espoir! Partout le silence, le désert, la
-mort.
-
-[74] _Enfer_, chant IX, tergina 21.
-
-[75] Plotin.
-
-[76] Homère, _Iliade_.
-
-[77] Dante, _Inferno_, chant III.
-
-[78] Et nous, nous malheureux, dont c’était le dernier jour, nous
-parions de guirlandes, comme un jour de fête, les temples de Troie.
-(Virgile, _Énéide_, liv. II.)
-
-[79] _Énéide_, liv. II.
-
-[80] Dante, Inferno, chant III.
-
-[81] Ces commissaires étaient les patriciens Nicolas Bataja et Nicolas
-Erizzo. Voy. Daru, VII, v, p. 19.
-
-[82] Voy. Daru, VII, v, p. 137.
-
-[83] Voy. Daru, VII, v, p. 144.
-
-[84] Daru, VII, v, p. 161, 162.
-
-[85] Cette loi est incompréhensible pour celui qui n’a pas été éclairé
-par l’amour. Dante, _Paradiso_.
-
-[86] Dante, _Vita nuova_.
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le chevalier Sarti, by Paul Scudo
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER SARTI ***
-
-***** This file should be named 51084-0.txt or 51084-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/1/0/8/51084/
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
diff --git a/old/51084-0.zip b/old/51084-0.zip
deleted file mode 100644
index 86ae32d..0000000
--- a/old/51084-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/51084-h.zip b/old/51084-h.zip
deleted file mode 100644
index 5cbd958..0000000
--- a/old/51084-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/51084-h/51084-h.htm b/old/51084-h/51084-h.htm
deleted file mode 100644
index 682a537..0000000
--- a/old/51084-h/51084-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,20087 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
- <head>
- <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
- <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
- <title>
- The Project Gutenberg eBook of Le Chevalier Sarti, by P. Scudo.
- </title>
- <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
- <style type="text/css">
-
-body {margin-left: 10%;
- margin-right: 10%;}
-
-div.limit {max-width: 35em;
- margin-left: auto;
- margin-right: auto;}
-
-div.chapter {page-break-before: always;}
-
-.ls {letter-spacing: 0.5em;}
-
- h1,h2 {text-align: center;
- clear: both;}
-
-p {margin-top: 0.2em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: 0em;
- text-indent: 1.5em;}
-
-.pi6 {margin-top: 0.2em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: 0em;
- text-indent: 0em;
- padding-left: 6em;}
-
-.pc {margin-top: 0.2em;
- text-align: center;
- margin-bottom: 0em;
- text-indent: 0em;}
-
-.pch {margin-top: 1.5em;
- text-align: center;
- margin-bottom: 1.5em;
- text-indent: 0em;
- font-size: 125%;}
-
-.pc1 {margin-top: 1em;
- text-align: center;
- margin-bottom: 0em;
- text-indent: 0em;}
-
-.pc2 {margin-top: 2em;
- text-align: center;
- margin-bottom: 0em;
- text-indent: 0em;}
-
-.pc4 {margin-top: 4em;
- text-align: center;
- margin-bottom: 0em;
- text-indent: 0em;}
-
-.pn1 {margin-top: 1em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: 0em;
- text-indent: 0em;}
-
-.pr8 {margin-top: 0.2em;
- text-align: right;
- margin-bottom: 0em;
- text-indent: 0em;
- padding-right: 8em;}
-
-.pbq {margin-top: 0.2em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: 0;
- text-indent: 1.2em;
- font-size: 90%;
- margin-left: 5%;
- margin-right: 5%;}
-
-.pp4 {margin-top: 0em;
- font-size: 90%;
- text-align: justify;
- margin-bottom: 0em;
- text-indent: 0em;
- padding-left: 4em;}
-
-
-.pp7 {margin-top: 0em;
- font-size: 90%;
- text-align: justify;
- margin-bottom: 0em;
- text-indent: 0em;
- padding-left: 7em;}
-
-.pp8 {margin-top: 0em;
- font-size: 90%;
- text-align: justify;
- margin-bottom: 0em;
- text-indent: 0em;
- padding-left: 8em;}
-
-.pp10 {margin-top: 0em;
- font-size: 90%;
- text-align: justify;
- margin-bottom: 0em;
- text-indent: 0em;
- padding-left: 10em;}
-
-.pp16 {margin-top: 0em;
- font-size: 90%;
- text-align: justify;
- margin-bottom: 0em;
- text-indent: 0em;
- padding-left: 16em;}
-
-.pfn4 {margin-top: 1em;
- font-size: 90%;
- text-align: justify;
- margin-bottom: 0;
- text-indent: 0em;
- margin-left: 4em;
- margin-right: 1em;}
-
-.pfp10 {margin-top: 0em;
- font-size: 90%;
- text-align: left;
- margin-bottom: 0;
- text-indent: 0em;
- margin-left: 10em;
- margin-right: 1em;}
-
-.pfp9 {margin-top: 0em;
- font-size: 90%;
- text-align: left;
- margin-bottom: 0;
- text-indent: 0em;
- margin-left: 9em;
- margin-right: 1em;}
-
-.pfp6 {margin-top: 0em;
- font-size: 90%;
- text-align: left;
- margin-bottom: 0;
- text-indent: 0em;
- margin-left: 6em;
- margin-right: 1em;}
-
-.ptn {margin-top: 0.3em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: 0;
- text-indent: -1em;
- margin-left: 2%;}
-
-.p1 {margin-top: 1em;}
-.p2 {margin-top: 2em;}
-.p4 {margin-top: 4em;}
-
-.small {font-size: 75%;}
-.reduct {font-size: 90%;}
-.lmid {font-size: 110%;}
-.mid {font-size: 125%;}
-.large {font-size: 150%;}
-.elarge {font-size: 175%;}
-
-hr {width: 33%;
- margin-top: 2em;
- margin-bottom: 2em;
- margin-left: 33.5%;
- margin-right: 33.5%;
- clear: both;}
-
-hr.chap {width: 65%;
- margin-left: 17.5%;
- margin-right: 17.5%;}
-
-hr.full {width: 95%;
- margin-left: 2.5%;
- margin-right: 2.5%;}
-
-hr.d1 {width: 5%;
- margin-left: 47.5%;
- margin-right: 47.5%;
- margin-top: 0.5em;
- margin-bottom: 0.5em;}
-
-hr.d3 {width: 20%;
- margin-left: 40%;
- margin-right: 40%;
- margin-top: 4em;
- margin-bottom: 1em;}
-
-hr.d4 {width: 20%;
- margin-left: 40%;
- margin-right: 40%;
- margin-top: 1em;
- margin-bottom: 4em;}
-
-table {margin-left: auto;
- margin-right: auto;
- margin-top: 2em;
- margin-bottom: 2em;}
-
- .tdl {text-align: left;}
- .tdr {text-align: right;}
-
-.smcap {font-variant: small-caps;}
-
-
-.figcenter {margin: auto;
- text-align: center;
- margin-top: 2em;
- margin-bottom: 2em;}
-
-.footnotes {border: dashed 1px;
- padding: 1em;}
-
-.label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
-
-.fnanchor {vertical-align: super;
- font-size: .8em;
- text-decoration: none;
- font-style: normal;
- font-weight: normal;}
-
-.ln1 {position: absolute;
- text-align: right;
- top: auto;
- margin-left: -1em;}
-
-.pagenum { /* visibility: hidden; */
- position: absolute;
- left: 94%;
- color: gray;
- font-size: smaller;
- text-align: right;
- text-indent: 0em;
- font-style: normal;
- font-weight: normal;}
-
-
-.transnote {background-color: #E6E6FA;
- color: black;
- font-size:smaller;
- padding:0.5em;
- margin-bottom:5em;
- font-family:sans-serif, serif;}
- </style>
- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Le chevalier Sarti, by Paul Scudo
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Le chevalier Sarti
-
-Author: Paul Scudo
-
-Release Date: January 30, 2016 [EBook #51084]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER SARTI ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="limit">
-
-<div class="chapter">
-
-<div class="transnote p4">
-<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p>
-<p class="ptn">&mdash;Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p>
-<p class="ptn">&mdash;On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p>
-<p class="ptn">&mdash;La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur;
-l’image a été placée dans le domaine public.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p class="pc4 large">LE</p>
-<p class="pc2 elarge">CHEVALIER SARTI</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p>
-
-<hr class="d3" />
-<p class="pc">TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE<br />
-Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation<br />
-rue de Vaugirard, 9</p>
-
-<hr class="d4" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p>
-
-<h1>LE<br /><span class="elarge">CHEVALIER SARTI</span></h1>
-
-<p class="pc2 mid">PAR P. SCUDO</p>
-
-<p class="pp16 p4"><i>Amor mi mosse, che mi fa parlare.</i><br />
-C’est l’amour qui me fait parler.</p>
-
-<p class="pr8"><span class="smcap">Dante.</span></p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/b1.jpg" width="200" height="42"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc4 large">PARIS</p>
-
-<p class="pc1 mid">LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C<sup>ie</sup></p>
-
-<p class="pc2">RUE PIERRE-SARRAZIN, N<sup>o</sup> 14<br />
-(Près de l’École de médecine)</p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p class="pc mid">1857</p>
-
-<p class="pc1 reduct">Droit de traduction réservé</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a><br /><a name="Page_v" id="Page_v">[v]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 lmid">A</p>
-
-<p class="pc2 large">GIACOMO MEYERBEER</p>
-
-<p class="pi6 p4"><span class="smcap">Cher grand Maitre</span>,</p>
-
-<p class="p1">Vous m’avez permis d’attacher votre nom illustre à ce
-livre modeste où il est souvent question de l’art admirable
-qui n’a pas de secrets pour vous. Les hasards de la vie m’ont
-rapproché d’un homme intéressant qui m’a honoré de sa
-confiance, et dont les nombreuses vicissitudes m’ont paru
-dignes d’être racontées au public. La longue carrière du
-chevalier Sarti, ses voyages, la nature de son esprit, la
-variété de ses lumières, son goût pour la musique, dont il
-a fait une étude approfondie, ont excité ma curiosité et
-m’ont fourni les matériaux d’une histoire où l’amour, l’art
-et la poésie se croisent et se confondent incessamment.</p>
-
-<p>Publié, pour la première fois, dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>,
-par fragments qui ont paru à de longs intervalles,
-ce livre contient le récit d’une période bien déterminée de
-la vie du chevalier Sarti. L’action qui se passe à Venise<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[vi]</a></span>
-s’arrête avec le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, à la chute de la république
-de Saint-Marc.</p>
-
-<p>Si les dieux et la fortune me le permettent, je reprendrai
-plus tard l’histoire d’un homme que j’ai rencontré, pour
-la première fois, dans le pays qui vous a vu naître, c’est-à-dire
-dans la patrie de Sébastien Bach, d’Haydn, de
-Mozart, de Beethoven et de Weber, votre condisciple bien-aimé.
-En me faisant l’interprète fidèle des idées et des sentiments
-du chevalier Sarti, qui avait un si grand culte
-pour l’art et la littérature de l’Allemagne, je pourrai alors
-caractériser l’œuvre profonde et si originale de votre génie
-éminemment dramatique.</p>
-
-<p>Car vous savez, cher grand maître, que je vous aime
-autant que je vous admire.</p>
-
-<p class="pr8"><span class="smcap">P. Scudo.</span></p>
-
-<p class="pi6 p2">Paris, ce 15 mars 1857.</p>
-
-<hr class="d3" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 mid">LE</p>
-
-<p class="pc1 elarge">CHEVALIER SARTI.</p>
-
-<p class="pc1 lmid">HISTOIRE MUSICALE.</p>
-
-<hr class="full" />
-
-<h2 class="p4">I</h2>
-
-<p class="pch">UNE SONATE DE BEETHOVEN.</p>
-
-<p>«Que pensez-vous de Beethoven? demandais-je un
-jour à un homme d’un esprit original, avec qui j’aimais
-à m’entretenir de l’art qui est l’objet constant de
-mes études.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que je pense de Beethoven? répondit-il en jetant
-sur moi un regard inquiet et soupçonneux; où voulez-vous
-en venir?</p>
-
-<p>&mdash;Mais ma question vous l’a dit: à connaître vos
-idées sur ce génie immortel dont, malgré tant de jugements
-divers, il semble que le caractère soit encore méconnu.»</p>
-
-<p>Après un long silence dont j’avais peine à m’expliquer
-la cause: «Suivez-moi,» me dit cet homme singulier.
-Arrivé chez lui, il ouvrit son secrétaire, prit un papier,
-et me le remit en disant: «Lisez ce brouillon si vous
-pouvez, et, lorsque vous l’aurez déchiffré, vous comprendrez
-pourquoi j’ai dû hésiter à répondre à une question
-qui vous paraissait toute simple.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span></p>
-
-<p>Le brouillon que j’emportai chez moi contenait en
-langue italienne le récit qu’on va lire.</p>
-
-<p class="p2">Il est donc vrai, vous partez; vous allez vous marier!
-Vous quittez le doux climat où je vous ai connue; vous
-brisez la chaîne invisible qui, malgré les complots des
-méchants, nous attachait l’un à l’autre, et vous allez
-disposer d’un cœur dont j’ai respiré les premiers parfums!
-Que la destinée s’accomplisse! Je m’attendais au
-coup qui me frappe; depuis longtemps j’avais pressenti
-le triste réveil qui devait succéder à mon rêve de bonheur.
-Au milieu des rares qualités qui vous distinguent,
-à travers ce tissu de grâces et d’attraits qui vous
-enveloppe comme d’un voile magique, mes yeux éblouis
-avaient pourtant su découvrir les imperceptibles défaillances
-de votre riche nature. Oui, enfant adorable que
-le Seigneur a illuminée d’un rayon de sa miséricorde,
-vous aussi vous portez témoignage de la fragilité de la
-femme et des temps malheureux où nous vivons. Avant
-de recevoir mon adieu suprême, écoutez-moi, je vous
-en conjure.</p>
-
-<p>Il y aura bientôt six ans que j’ai reçu de vous l’aveu
-d’un sentiment qui a fait depuis le charme et le tourment
-de ma vie. C’était par une belle soirée d’automne,
-si vous vous en souvenez encore; car pour moi j’ai consigné
-les moindres particularités de cet instant mémorable.
-Vous étiez dans le petit salon de votre tante, les
-fenêtres ouvertes sur le parc qui encadre cette magnifique
-habitation. Il pouvait être huit heures du soir. Votre
-tante et le reste de la compagnie se promenaient d’un
-côté et de l’autre, respirant le frais et s’égayant à dire
-de ces propos aimables qui n’ont rien de précis et qui
-s’échappent de nos lèvres comme une vibration involontaire<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span>
-de la fantaisie. Nous étions restés seuls dans
-l’intérieur du château, ainsi que cela nous arrivait souvent.
-Vous étiez à votre piano, laissant errer vos doigts
-agiles et distraits sur le clavier, tandis que moi je feignais
-de lire, assis à quelques pas de vous. Le soleil allait
-disparaître de l’horizon, et nous envoyait ses derniers
-rayons adoucis et tremblants. Les ombres du soir
-descendaient lentement de la colline prochaine, et la
-lune, comme une vierge pudique, se dégageant péniblement
-du fond lumineux encore qui la contenait, s’épanouissait
-avec une coquetterie timide au-dessus de la
-forêt. Le petit salon où nous étions tous deux était
-rempli de mystère et de parfums que nous apportait la
-brise attiédie du soir. Rien ne venait rompre le cours de
-notre pensée solitaire, si ce n’est quelques éclats de rire
-des promeneurs ou bien le sifflement mélancolique d’un
-bouvier traversant la grande route. L’obscurité, qui
-gagnait peu à peu l’intérieur de l’appartement, ne me
-laissait plus apercevoir ni vos tresses blondes retombant
-comme une gerbe de fleurs sur un cou plein de suavité,
-ni vos yeux bleus aux reflets mélancoliques, ni cette
-taille élégante et pleine qui semblait accuser la force
-tempérée par la grâce et la volupté épurée par l’élévation
-de la pensée et la chasteté du cœur. Tout à coup vos
-doigts, qui jusqu’alors avaient glissé au hasard sur les
-touches dociles, traduisant ces vagues aperçus qu’on
-appelle rêveries,&mdash;divins préludes de l’âme qui semble
-se voiler de mystère comme à l’approche du Seigneur,&mdash;vos
-doigts se fixèrent presque involontairement sur
-un thème dont les notes mélancoliques et profondes me
-firent tressaillir: c’était la sonate pour piano, en <i>ut
-dièse mineur</i>, de Beethoven.</p>
-
-<p>Dès les premières mesures de cette composition admirable,<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span>
-je fus saisi comme d’un frisson douloureux. Ma
-tête s’inclina sur le livre, qui me glissa doucement des
-mains. Ces longs et lugubres accords retentissaient au
-fond de mon âme et y réveillaient les échos endormis
-de ma triste destinée. Lorsque le thème conduit par le
-mouvement périodique de la basse s’élève au ton relatif
-de <i>mi majeur</i>, un rayon de la lune, perçant de légers
-nuages qui avaient contrarié son essor, vint effleurer
-votre taille charmante et traduire en quelque sorte cette
-belle modulation du génie. Mon émotion s’accroissait
-avec le développement de cet andante qui semble un
-écho des plaintes du Golgotha recueilli par l’ange de la
-douleur. Les larmes gagnaient insensiblement mes paupières
-lorsque à la quinzième mesure, en écoutant ces
-notes déchirantes et cette dissonance de <i>septième</i> qui
-exprime un si profond désespoir, je ne pus contenir mes
-sanglots: Beethoven venait de trahir le secret de mon
-cœur. O poëtes, artistes inspirés par la grâce divine, vous
-avez le don des miracles, vous seuls possédez la science
-de la vie, et, en chantant les peines et les plaisirs qui
-traversent votre âme, vous chantez la joie et la tristesse
-de tous! Vous aviez interprété dans une langue sublime
-cette immortelle inspiration, dont le thème, après avoir
-été présenté dans le ton d’<i>ut dièse mineur</i>, disparaît sous
-un réseau de modulations pénétrantes et surgit de nouveau
-avant d’aller expirer tristement dans la tonalité primitive;
-et vous meniez avec énergie l’allégro impétueux
-qui en forme la seconde partie, où le délire de la passion
-éclate, se brise et se soulève en imprécations pathétiques
-qui vont échouer dans un cri suprême et désespéré.
-Electrisé par ce choc terrible, je fis un bond, et, me levant
-précipitamment, j’allai à la fenêtre cacher le trouble
-qui m’agitait. Après quelques minutes de silence, pendant<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span>
-lesquelles je cherchais à ressaisir le fil de mes idées
-en plongeant mon regard distrait dans les profondeurs
-de la nuit, vous me dites d’une voix qui trahissait aussi
-une émotion que vous auriez voulu réprimer:</p>
-
-<p>«Qu’avez-vous, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Je souffre, vous répondis-je, de la douleur de Beethoven,
-dont je viens d’entendre les profonds déchirements.
-Pauvre et sublime génie, que tu as dû verser de
-larmes dans ta longue agonie qui a duré autant que ta vie!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que Beethoven a été malheureux?</p>
-
-<p>&mdash;Pouvez-vous en douter? Comment aurait-il pu
-écrire la sonate en <i>ut dièse mineur</i>, la ballade d’<i>Adélaïde</i>,
-l’andante de la symphonie en <i>la</i> et tant d’autres pages
-admirables que vous connaîtrez plus tard, s’il n’en avait
-trouvé la source au fond de son propre cœur? Croyez-vous
-donc que l’art soit un vain jouet de l’esprit, un luxe
-d’imagination qu’on acquiert ou qu’on rejette à volonté,
-un savant édifice de mensonges dont les écoles et les
-livres peuvent enseigner la recette? Oh! ce sont là les
-détestables doctrines qu’on proclame aujourd’hui pour
-flatter la foule jalouse de toute autorité supérieure qui
-s’impose à ses respects. On voudrait bien que les acclamations
-confuses d’un peuple ignorant, qui donnent la
-puissance politique, eussent aussi la virtualité de créer la
-souveraineté du génie; mais ici la volonté de l’homme
-vient se heurter contre un impénétrable mystère de la
-vie. Non, non, mademoiselle, on ne parvient point à simuler
-l’accent de la passion qu’on n’a jamais éprouvée;
-on ne touche point les hommes par l’expression factice
-d’un sentiment qui n’a point traversé votre cœur, et
-l’art, dans sa magnificence et la diversité de ses modes,
-est à la fois la transfiguration de la réalité et un pressentiment
-de nos futures destinées. Si je ne craignais de<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span>
-passer à vos yeux pour un pédant, je vous citerais de
-bien grands noms, des poëtes et des penseurs immortels,
-qui ont tous soutenu le principe de la vérité de
-l’art, et prouvé qu’il est impossible à l’homme de faire
-partager un sentiment qu’il n’a pas ressenti. Horace
-n’a-t-il pas dit après Aristote:</p>
-
-<p class="pp8 p1">....Si vis me flere, dolendum est<br />
-Primum ipsi tibi?....</p>
-
-<p class="pn1">Et ce précepte, qui a été répété par Boileau et par tous
-ceux qui se sont mêlés d’enseigner l’art d’écrire et de
-parler, n’est pas seulement une règle d’esthétique; c’est
-une vérité générale qui s’applique à tous les actes de la
-vie. Savez-vous ce que c’est qu’un sophiste? C’est un
-homme qui, ne croyant à rien, prêche le pour et le
-contre avec une égale ferveur, et qui s’imagine faire illusion
-sur l’état de son cœur et de son esprit par les froids
-artifices de la dialectique. Savez-vous ce que c’est qu’un
-rhéteur? C’est encore un artisan de paroles qui s’efforce
-de suppléer à l’inspiration qui lui manque par
-d’ingénieuses combinaisons de mots. Partout où vous
-verrez les machines et les procédés du métier se substituer
-à l’action directe de l’esprit humain, soyez certaine
-qu’il y a pervertissement de notre nature, abaissement
-de nos facultés. Les sophistes, les rhéteurs, les histrions,
-et tous ceux enfin qui mettent des mots à la place d’idées,
-des formes vides et des simulacres inanimés à la place
-de sentiments, sont, dans l’ordre intellectuel, ce que les
-hypocrites sont dans l’ordre moral: ils mentent à la vérité
-des choses, ils trompent le prochain comme ils essayent
-de tromper le Créateur. Ce sont des faux-monnayeurs
-qui achètent la puissance et les voluptés de la
-terre avec des titres falsifiés; mais leur règne est de<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span>
-courte durée. Dieu n’a pas voulu que l’homme pût se
-passer de lui, et il a dit à la liberté comme à la mer:
-<i>Nec plus ultra</i>, tu n’iras pas plus loin, et tu ne franchiras
-pas les limites où il m’a plu de circonscrire le jeu de
-ton action. Non, la volonté et ses savants artifices ne
-peuvent pas tenir lieu de l’inspiration absente, et c’est
-bien vainement que l’homme essaye de suppléer par les
-calculs de la pensée à la voix mystérieuse du sentiment.
-La vie de Beethoven, et particulièrement l’histoire de la
-sonate que vous venez de jouer avec une émotion si pénétrante,
-prouveraient la vérité de ce principe bien
-mieux que de vagues généralités.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, monsieur, n’auriez-vous pas la bonté
-de me dire quelle est l’origine de cette sonate en
-<i>ut dièse mineur</i>, que je préfère entre toutes celles que
-nous devons au génie vaste et profond de Beethoven?
-Je ne connais rien de l’existence de ce grand homme,
-et vous savez combien j’aime à vous entendre parler
-de l’art qui fait le charme de ma vie. Je n’avais rien
-compris à la musique avant qu’une heureuse combinaison
-du sort vous eût amené dans ce pays. Ma tante,
-qui apprécie votre esprit et vos connaissances autant
-qu’elle estime votre caractère, est charmée de voir que
-je me plaise à vos causeries attachantes. Elle prétend
-que votre manière d’envisager les arts et les considérations
-que vous inspirent les œuvres des maîtres contiennent
-des préceptes aussi utiles pour la pratique de
-la vie que pour la formation du goût.</p>
-
-<p>&mdash;Mme la comtesse de Narbal, votre tante, est une
-femme trop supérieure pour ne pas avoir senti que ce
-qu’on appelle vulgairement le goût est un résumé de
-toutes les nuances délicates de l’esprit et du cœur. Les
-arts, je le répète, ne font que reproduire l’idéal qui est<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span>
-en nous et que nous voudrions réaliser sur la terre, si
-les inconséquences ou les faiblesses de notre nature ne
-venaient y mettre obstacle. En voulez-vous un exemple?
-Regardez autour de vous, et voyez l’ordre et l’élégance
-exquise qui éclatent partout dans cette belle habitation:
-tout ici accuse l’influence d’une femme d’élite, qui a su
-donner à son existence l’harmonie qui règne dans son
-âme. Le goût de Mme de Narbal se reconnaît dans
-l’éducation brillante et solide qu’elle vous a donnée,
-mademoiselle, aussi bien que dans l’usage qu’elle fait
-de sa fortune. La main discrète et pieuse qui se glisse
-furtivement dans la demeure du pauvre, les livres
-choisis, les gravures, les objets précieux qui ornent ces
-appartements, ainsi que la musique qu’on y entend et
-les plaisirs délicats qu’on y cultive, sont les manifestations
-diverses d’une noble créature, dont l’esprit et
-le cœur concourent harmonieusement au vrai but de
-la vie: la réalisation du beau! Ah! que de souvenirs
-douloureux et charmants réveille en moi le spectacle
-de cet intérieur paisible où je reçois un accueil si bienveillant!...
-Mais j’allais oublier Beethoven et la sonate
-en <i>ut dièse mineur</i> dont vous désirez connaître l’origine.
-Aussi bien il est encore de bonne heure, et Mme de
-Narbal, qui aime à prolonger ses promenades tant que
-l’atmosphère conserve sa douce moiteur, nous laisse
-plus que le temps nécessaire au récit que vous exigez
-de moi. Et comment pourrions-nous mieux employer
-les heures propices de cette nuit sereine qu’à nous
-entretenir du musicien sublime qui a si bien compris
-les harmonies de la nature!</p>
-
-<p>«L’auteur de la <i>Symphonie pastorale</i> est né à Bonn le
-17 décembre 1770. Son grand-père était originaire de
-Maëstricht; sa mère, Marie-Madeleine Keverich, était<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span>
-de Coblentz, et son père, Jean Van Beethoven, chantait
-la partie de ténor à la chapelle de l’électeur de Cologne.
-Issu d’une pauvre famille d’artistes, Beethoven eut une
-enfance agitée, et son éducation se ressentit de l’impétuosité
-de son caractère. Il apprit les éléments de la
-langue latine dans une école publique de sa ville natale,
-et son père lui enseigna les principes de la
-musique. Il fallut le contraindre d’abord à étudier l’art
-qui devait immortaliser son nom. Il répugnait à s’asseoir
-tranquillement devant un piano et à soumettre ses
-mains à un exercice purement machinal. Sa résistance
-ne fut pas moins vive pour l’étude du violon, dont il n’a
-jamais pu surmonter les difficultés. Il passa ensuite sous
-la direction de Pfeiffer, <i>oboïste</i> distingué, dont les conseils
-ont eu la meilleure influence sur le développement
-de son goût, ainsi qu’il se plaisait à le proclamer plus
-tard, tandis qu’il a toujours nié devoir la moindre
-reconnaissance à l’organiste de la cour électorale,
-Neefe, dont il reçut également des leçons<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Van der
-Eder lui apprit à jouer de l’orgue, et cet instrument
-magnifique, qu’il a toujours beaucoup aimé, a dû
-éveiller dans son âme encore novice les sonorités puissantes
-et diverses qu’il a introduites dans la symphonie.</p>
-
-<p>«Jamais grand homme n’a eu plus que Beethoven le
-caractère de son génie ou le génie plus conforme à la
-nature de son caractère. Dès ses premières années, il
-révéla les inégalités maladives de son humeur misanthropique
-et l’insubordination glorieuse de son esprit.
-Il n’apprit rien comme les autres. Les déductions logiques
-effarouchaient cette imagination ravie du spectacle<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span>
-de la nature. Il restait sourd aux préceptes scolastiques,
-et son cœur ne s’ouvrait et ne s’emplissait d’émotions
-fécondes qu’en étudiant les œuvres concrètes des maîtres
-préférés. Il procédait par l’intuition, qui est la méthode
-du génie. Il aimait à s’abreuver aux sources vives, et,
-comme un oiseau du ciel, à tremper ses ailes dans les
-eaux des torrents. Bach, Haendel et Mozart furent ses
-véritables instituteurs. Il déchiffra leurs œuvres et s’en
-appropria les sucs inspirateurs. Il prit à l’un son harmonie
-âcre et sauvage et le savant badinage de ses
-fugues charmantes; au second, l’allure pleine de
-majesté de sa phrase mélodique; au troisième, le rayon
-de sa grâce divine, dont il ressentit longtemps l’influence
-secrète. La jeunesse de Mozart et celle de Beethoven
-présentent déjà le contraste qu’on remarquera dans
-leur destinée: l’un, doux et humble, reçoit avec piété
-les conseils de ses maîtres et s’épanouit harmonieusement
-et sans douleur au sein de la famille où le
-nimbe de la béatitude couronne déjà son berceau,
-tandis que l’autre, inquiet et révolté, s’élève le front
-sillonné par l’éclair des tempêtes.</p>
-
-<p>«Toutefois, celui qui apprit à Beethoven à parler la
-langue des mystères, ce fut le maître des dieux et des
-hommes, comme dit Platon<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, celui qui naquit après le
-chaos qu’il soumit à l’harmonie: ce fut l’amour. Croiriez-vous,
-mademoiselle, qu’il y a des pédants qui se
-sont demandé sérieusement si l’auteur de la sonate en
-<i>ut dièse mineur</i> et de la symphonie en <i>la</i> avait jamais
-éprouvé de tendres préoccupations? Oh! les doctes
-ignorants, qui s’imaginent que des hommes comme
-Gluck, comme Weber et Beethoven, se forgent dans les<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>
-ateliers de contre-point! Pauvres critiques que ceux-là
-qui n’ont jamais vu dans la musique que la <i>science des
-sons</i>, comme ils disent, et non pas l’art de moduler
-<i>i dolci lamenti</i> de la passion!</p>
-
-<p>«Il y avait dans la ville de Bonn une noble famille
-appelée de Breuning, où le jeune Beethoven était accueilli
-avec bonté. Dans cette famille aussi distinguée
-par les dons de la fortune que par le goût et la culture
-de l’esprit, le caractère inquiet et l’imagination ardente
-du jeune artiste trouvaient un asile paisible. Il y allait
-presque tous les jours, tantôt avec une composition
-nouvelle qu’il venait faire entendre, tantôt avec un
-visage sombre et le cœur contristé par une de ces douleurs
-sans nom qui sont l’aliment et le privilége du
-génie. On l’écoutait avec bienveillance, on l’encourageait,
-on cherchait à dissiper les nuages qui s’élevaient de son
-âme troublée; on était plein d’indulgence pour les inégalités
-de son caractère. Quelquefois il disparaissait
-pendant des semaines entières, et, lorsqu’il revenait au
-bercail, on le recevait sans rancune, en lui adressant
-seulement de tendres reproches. C’est dans l’intérieur
-de cette famille éclairée, dans la réunion des personnes
-élégantes qu’on y rencontrait et les conversations spirituelles
-qui s’y engageaient, que Beethoven puisa le
-goût de la société d’élite qu’il aima toujours à fréquenter,
-et les premières notions qu’il ait recueillies sur les
-poëtes et les grands écrivains de son pays. Parmi les
-personnes qui venaient habituellement dans la famille
-de Breuning, il y avait une jeune fille blonde, vive,
-spirituelle, tendre et légèrement coquette, qui s’appelait
-Jeanne de Honrath. Elle était de Cologne, et plusieurs
-fois par an elle venait passer quelques jours dans cette
-maison amie. Mlle de Honrath était petite, mais d’une<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span>
-tournure élégante, instruite, d’un caractère enjoué,
-fort bonne musicienne et chantant avec goût. Beethoven,
-qui pour Mlle Honrath n’était encore qu’un enfant, était
-cependant déjà vivement épris d’elle. Il trahissait le
-trouble de son cœur par des emportements qui amusaient
-beaucoup la charmante personne qui en était la
-cause, par des improvisations sur le piano qui la ravissaient,
-la faisaient rêver et parfois la touchaient jusqu’aux
-larmes: car tel est le privilége du génie fécondé
-par l’amour, qu’il fait tout oublier, les différences d’âge
-aussi bien que celles de rang et de fortune. Oui, quoique
-Mlle de Honrath fût déjà fiancée à un homme qu’elle
-épousa plus tard, et qu’elle eût au moins dix ans de
-plus que le jeune Beethoven, elle ne pouvait pas l’entendre
-impunément jouer du piano, docile interprète
-de sa douleur ou de ses vagues espérances. L’émotion
-la gagnait alors, et cet enfant, qui était déjà l’un des
-plus admirables improvisateurs qui aient existé, grandissait
-tout à coup à ses yeux sous les feux de la passion
-naissante. Mlle de Honrath était bien plus à l’aise en
-causant avec Beethoven, dont elle provoquait les emportements
-naïfs par une raillerie galante: on aurait
-dit une gazelle se jouant avec un lionceau. Un jour,
-en quittant la maison de Breuning pour se rendre à
-Cologne, Mlle de Honrath fit ses adieux à son jeune
-amant par ces trois vers d’une chanson connue:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Mich heute noch von dir zu trennen<br />
-Und dieses nicht verhindern kœnnen<br />
-Ist zu empfindlich für mein Herz<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>!</p>
-
-<p class="pn1">Mlle de Honrath n’en épousa pas moins un capitaine<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span>
-autrichien, Charles Greth, qui est mort, le 15 octobre
-1827, maréchal de camp et commandant-propriétaire
-du 13<sup>e</sup> régiment de ligne.</p>
-
-<p>«Beethoven conserva longtemps dans son cœur les
-traces sanglantes de ce premier amour. Quoiqu’il fût
-d’un âge où les enfants ordinaires dorment encore du
-sommeil de la gestation maternelle, il ressentit profondément
-ce qu’il appelait l’infidélité de Mlle de Honrath,
-et ni les années, ni les distractions de la gloire et de
-nouvelles et plus fortes douleurs ne purent effacer entièrement
-l’image de cette jeune et gracieuse fille qui,
-aux premiers jours de la vie, était venue se mirer dans
-son âme encore vierge. Il est si vrai que l’amour est la
-source de toute poésie et de toute grandeur morale,
-que ce qui distingue les hommes supérieurs de ce troupeau
-de scribes et de pionniers vulgaires qui sont
-chargés des gros travaux de la société matérielle, c’est
-un cœur toujours jeune, qui, comme l’oiseau fabuleux,
-brûle, se consume et renaît incessamment de ses cendres
-à peine attiédies. Les vrais poëtes et les artistes
-prédestinés n’ont presque pas d’enfance et jamais de
-vieillesse. Leur âme s’épanouit comme le calice des
-fleurs aux premiers rayons de l’aurore, et la mort
-seule peut tarir la séve qui les agite. Michel-Ange a été
-amoureux jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans d’une
-femme qu’il n’a jamais possédée, et Goethe, au déclin
-de sa longue existence, reçut les offrandes d’un cœur
-de seize ans qui devra l’immortalité au baiser que le
-chantre de Marguerite a déposé sur son front virginal.
-C’est ainsi qu’une goutte d’ambre éternise le papillon
-fragile. Alfieri, Byron, Canova, ont tous avoué que le
-souvenir d’une première affection d’enfance avait survécu,
-dans leur cœur attristé, à toutes les traverses de la<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span>
-destinée. Alfieri dit de ces affections précoces: <i>Effetti
-che poche persone intendono e pochissime provano; ma a
-que, soli pochissimi è concesso l’uscir dalla folla volgare
-in tutte le umane arti</i>; «émotions que peu de personnes
-comprennent et que peu sont en état d’éprouver; mais
-à celles-là seulement il est donné de se faire un nom
-dans les beaux-arts.» Toutefois le plus grand miracle
-d’un amour précoce, durable et fécond, que présente
-l’histoire, est celui de Dante. C’est à l’âge de neuf ans
-que l’auteur de <i>la Divine Comédie</i> ressentit cette terrible
-secousse qui devait décider de sa destinée et créer l’un
-des plus beaux chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Dans
-un petit livre intitulé <i>Vita Nuova</i>, qui est aussi curieux
-pour le philosophe qu’intéressant pour l’artiste, le poëte
-raconte que ce fut dans le mois de mai de l’année 1276
-qu’il vit pour la première fois, dans une maison de Florence,
-celle qui devint l’objet de ses rêves immortels.
-En apercevant cette jeune fille qui avait quelques mois
-de moins que lui, il s’écria, dit-il, au fond de son âme
-ravie: <i>Ecce deus fortior me, qui veniens dominabitur
-mihi.</i> «Voilà un dieu plus fort que moi, qui va me
-subjuguer!» Neuf ans plus tard, il rencontra Béatrix
-dans une rue de Florence, accompagnée de deux nobles
-dames. Vêtue d’une robe blanche et marchant avec
-une distinction imposante, elle tourna la tête et fixa sur
-le jeune homme silencieux et tremblant ses regards
-<i>pietosi</i>. Depuis cet instant suprême, et surtout depuis la
-mort de Béatrix, arrivée en 1290, Dante résolut de consacrer
-toutes ses facultés à perpétuer dans le souvenir
-des hommes le nom de cette femme qui, en traversant
-la vie, avait projeté sur lui son ombre charmante.</p>
-
-<p>«Beethoven, dont le sombre génie a tant de rapports
-avec celui du premier poëte italien, quitta la ville de<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span>
-Bonn en 1792 pour aller achever ses études musicales
-à Vienne, le centre où s’étaient développés la symphonie
-et tout le grand mouvement de la musique instrumentale.
-Il avait déjà visité la capitale de l’Autriche dans
-l’hiver de l’année 1786 à 1787, et il avait eu la bonne
-fortune d’être présenté à Mozart, qui lui prédit sa gloire.
-L’auteur de <i>Don Juan</i>, l’ayant entendu improviser sur
-un thème qu’il lui avait donné, fut émerveillé de la
-fécondité hardie de son imagination, et c’est alors qu’il
-dit à quelques personnes qui se trouvaient présentes:
-«Voilà un jeune homme dont vous entendrez parler!»
-Beethoven, qui avait en 1792 vingt-deux ans, ne s’était
-encore fait connaître que par des productions légères,
-des chansons, des cantates et quelques morceaux de
-piano où l’on remarque l’imitation presque constante
-de la manière de Mozart et certaines lueurs qui accusent
-l’enfantement pénible de sa propre originalité. Il fut
-accueilli à Vienne avec une rare bienveillance par le
-docteur Van Swieten, ancien médecin particulier de
-l’impératrice Marie-Thérèse, et grand amateur de musique.
-La maison du docteur Van Swieten était une sorte
-d’académie où se réunissaient trois fois par semaine
-grand nombre d’amateurs et d’artistes éclairés, pour y
-étudier en commun les chefs-d’œuvre de l’art. C’est
-là que le jeune Beethoven eut l’occasion de se familiariser
-de plus en plus avec les divines compositions de Bach,
-de Haendel, d’Haydn et de Mozart, sans en exclure les
-grands maîtres de l’école italienne, dont il remonta la
-chaîne jusqu’à Palestrina.</p>
-
-<p>«Vers ce même temps, Beethoven fit aussi la connaissance
-du prince de Lichnowsky, qui avait été élève de
-Mozart et dont la femme était fille de ce comte de Thoun,
-chez qui l’auteur de <i>Don Juan</i> et du <i>Mariage de Figaro</i><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span>
-était descendu à Prague, lorsqu’il visita cette ville pour
-la première fois, en 1786. Dans la maison du prince de
-Lichnowsky, le jeune Beethoven rencontra la tendre sollicitude
-qu’il avait déjà trouvée chez la famille de Breuning.
-Il y était traité comme un enfant de génie qui a
-besoin de conseils et de consolations. Un quatuor composé
-des artistes les plus célèbres qu’il y eût alors à
-Vienne était mis à la disposition du jeune musicien
-pour y exécuter les conceptions de son génie à mesure
-qu’elles se produisaient à la lumière. Les avis de ces
-hommes distingués furent très-utiles à Beethoven, qui
-apprit ainsi à connaître la nature et le mécanisme de
-chaque instrument. Il reçut aussi des conseils d’Haydn
-et d’Albrechtsberger, savant et rigide contre-pointiste
-qui effaroucha l’imagination ardente de son élève au
-lieu de l’éclairer; car il paraît que Beethoven ne trouva
-point dans ce dernier ni dans le créateur de la symphonie
-le maître qu’il fallait à son génie, plus spontané que
-patient et soumis. Beethoven a souvent déclaré à ses
-amis, dans les dernières années de sa vie, que l’homme
-qui lui a été le plus utile pour la connaissance des procédés
-matériels de la composition fut Schenk, musicien
-aimable, connu par un opéra qui a eu du succès: <i>le
-Barbier de village</i>.</p>
-
-<p>«La révolution française, en portant au dehors le
-trouble qui la dévorait, vint ravager l’Allemagne et
-détruire toutes ces principautés charmantes qui faisaient
-des bords du Rhin un pays enchanté. L’électeur de
-Cologne fut chassé de ses États. Fils de Marie-Thérèse,
-Maximilien d’Autriche était un prince généreux et galant,
-quoique prêtre, qui avait fait de sa cour le séjour des
-arts et des plaisirs délicats. Protecteur du vrai mérite,
-il avait su apprécier le génie précoce du jeune Beethoven,<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span>
-qu’il avait nommé organiste de sa chapelle, en lui accordant
-une pension pour aller achever ses études à Vienne.
-La chute de l’électeur de Cologne, en privant Beethoven
-de sa place d’organiste et de la pension que lui faisait
-ce prince généreux, le fixa pour toujours à Vienne, où
-il dut chercher des moyens d’existence. Il y fut bientôt
-rejoint par ses deux frères, dont les misérables discussions
-furent pour lui une source d’amertume qui empoisonna
-son existence.</p>
-
-<p>«Vers le commencement de ce siècle, alors que Beethoven
-était dans la plénitude de la vie et de ses facultés,
-il fut atteint de la plus horrible infirmité qui puisse
-affliger un musicien: il devint sourd. Ce mal, qui commença
-à se faire sentir en 1776, ne fit que s’accroître
-avec les années, et l’ignorance des médecins dont il
-suivit les conseils le rendit incurable. Voilà donc un
-compositeur, voilà un génie grandiose qui enfante tout
-un monde nouveau, condamné à ne jamais entendre
-ce qui fera le charme éternel de la postérité! Voilà un
-poëte grand comme Homère, grand comme Dante,
-Michel-Ange ou Shakspeare, dont il possède la fantaisie
-féconde, qui ne pourra jamais pénétrer dans cette forêt
-enchantée qu’il fait surgir d’un coup de sa baguette et
-qu’il remplit de sonorités mystérieuses! Vous imaginez-vous
-quelle dut être alors la douleur de ce grand homme!
-Un sombre désespoir s’empara de son âme. Honteux de
-son infirmité, qu’il n’osait avouer, il fuyait la société
-des hommes, et, ne pouvant plus communiquer avec le
-monde extérieur, il se repliait sur lui-même pour écouter
-la seule voix qu’il pût entendre, la voix de ce génie
-familier qui visitait Socrate, et qui parle à la conscience
-de tous les êtres supérieurs. Dans un testament que
-Beethoven fit en 1802, et dont on a trouvé le brouillon<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span>
-après sa mort, on remarque ces paroles: «Hommes
-qui me croyez méchant, fou ou misanthrope, vous me
-calomniez parce que vous ignorez la cause qui dirige
-mes actions. Mon cœur et ma raison étaient faits pour
-comprendre et goûter les douces relations de la vie, si
-une affreuse infirmité que des médecins ignorants ont
-rendue à jamais incurable ne m’eût séparé du monde
-que j’aimais. Né avec un tempérament de feu et une
-imagination qui se plaisait au milieu de causeries
-aimables et d’épanchements affectueux, je suis condamné
-à vivre comme un proscrit. Que de pensées
-amères sont venues m’assaillir dans cette solitude profonde!
-que de fois j’ai conçu le funeste projet de trancher
-violemment le fil de ma destinée.... si l’art, l’art
-immortel, n’eût arrêté la main homicide! Il me paraissait
-indigne de quitter ce monde avant d’avoir accompli
-tout ce que je rêvais.... O Dieu tout-puissant qui vois
-le fond de mon cœur, tu sais que la haine et l’envie
-n’y ont jamais pénétré. Et vous qui lirez ces lignes,
-pensez que celui qui les a écrites a fait tous ses efforts
-pour se rendre digne de l’estime de ses semblables.»</p>
-
-<p>«Ne dirait-on pas une page de Rousseau, une de ces
-pages où l’auteur de <i>la Nouvelle Héloïse</i> a raconté dans ses
-rêveries solitaires les tristesses dont son âme fut assaillie
-aux approches de l’heure suprême? Pourquoi Rousseau
-n’a-t-il pas eu la foi de Beethoven lorsqu’il laissait
-échapper ces paroles navrantes: «Un tiède alanguissement
-énerve toutes mes facultés. L’esprit de vie s’éteint
-en moi par degrés, mon âme ne s’élance plus qu’avec
-peine hors de sa caduque enveloppe, et sans l’espérance
-de l’état auquel j’aspire, parce que je m’y sens
-avoir droit, je n’existerais plus que par des souvenirs.
-Aussi, pour me contempler moi-même avant mon<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span>
-déclin, il faut que je remonte au moins de quelques
-années au temps où, perdant tout espoir ici-bas et ne
-trouvant plus d’aliment pour mon cœur sur la terre,
-je m’accoutumais peu à peu à le nourrir de sa propre
-substance et à chercher toute sa pâture au dedans de
-moi<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.» Beethoven, cent fois plus malheureux que
-Rousseau, n’a point succombé, lui, au vertige de la solitude.
-Son génie l’a retenu au bord de l’abîme et lui a dit:
-«Marche, marche, accomplis ta destinée!» ce que le
-grand musicien a fait en luttant contre les souffrances
-physiques, contre les chagrins domestiques, contre l’envie
-des méchants et les défaillances intérieures. Il a ainsi
-traversé le monde, où il a laissé une trace impérissable.</p>
-
-<p>«Beethoven a presque toujours vécu à Vienne ou
-dans les environs de cette ville pittoresque. En 1809, trois
-amateurs distingués, l’archiduc Rodolphe, les princes
-de Kinsky et Lobkowits, voulant empêcher qu’un si
-grand musicien ne quittât l’Autriche pour aller remplir
-les fonctions de maître de chapelle à la cour de Jérôme
-Bonaparte, roi de Westphalie, se cotisèrent pour lui
-faire une pension de 4000 florins, qui ne lui fut payée
-ni très-exactement ni dans sa totalité. En 1810, il fit la
-connaissance de Mme Bettina d’Arnim, qui le mit en
-relation avec Goethe, pour lequel il professait la plus
-vive admiration. Ces deux grands poëtes se rencontrèrent
-pour la première fois aux eaux de Tœplitz, en
-Bohême, dans l’été de l’année 1812. Beethoven a raconté,
-dans une lettre très-connue à Bettina, la piquante anecdote
-où Goethe, un peu trop courtisan peut-être pour
-l’auteur de <i>Faust</i>, joue un rôle si ridicule à côté du
-grand compositeur, qui n’a jamais voulu humilier son<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span>
-génie devant personne: «Car,» dit Beethoven dans cette
-lettre, «les rois et les princes peuvent bien créer des
-conseillers intimes et des titres de toute espèce; mais
-les hommes supérieurs sont l’œuvre de Dieu.»</p>
-
-<p>«En 1816, Beethoven eut un long procès à soutenir
-contre sa belle-sœur, la femme de son frère aîné, qui
-était mort l’année précédente, pour revendiquer la
-tutelle d’un neveu dont la conduite indigne a fait le
-tourment de ses dernières années. Pendant le congrès
-de Vienne, 1815, Beethoven fut l’objet des attentions
-les plus délicates de la part des princes coalisés, et
-après une longue maladie qu’il fit en 1825, miné par
-les chagrins domestiques, par le délaissement de l’opinion
-que Rossini occupait alors tout entière, usé par
-les secousses et la fièvre de son génie, il mourut à
-Vienne le 26 mars 1827, âgé de cinquante-six ans trois
-mois et neuf jours. Beethoven était d’une forte stature,
-qui rappelait celle de Haendel et de Jomelli. Sa tête
-puissante, ses cheveux abondants et fortement enracinés,
-son front ample, ses sourcils épais et fauves sous lesquels
-on voyait luire son regard dominateur, ses traits
-vigoureusement dessinés comme ceux de Gluck, tout,
-dans Beethoven, annonçait la passion, la fougue et la
-ténacité victorieuse. Il y avait du Mirabeau dans cet
-homme-là, et parfois du Danton.</p>
-
-<p>«L’auteur de <i>Fidelio</i> ne s’est jamais marié. Malgré son
-infirmité, qui aurait exigé les soins d’une femme simple
-et dévouée, il ne voulut point contracter un lien qui
-pouvait gêner son essor et limiter le jeu de la destinée.
-Il aimait les hasards de la fortune, et son cœur, comme
-son imagination, redoutait la discipline et le joug de la
-loi admise. D’ailleurs son caractère difficile, son tempérament
-nerveux, son humeur sauvage et cette mélancolie<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span>
-indéfinissable, qui est le partage de tous les
-hommes supérieurs, ainsi que l’a remarqué Aristote<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>,
-parce que les hommes supérieurs ont bien vite compris
-que cette vie n’est qu’un mirage fallacieux; toutes ces
-aspérités enfin n’auraient pu être supportées que par
-une main délicate et pieuse. Beethoven recherchait la
-solitude, où se conçoivent les grandes choses; car le
-bruit de la foule vulgaire effarouche la pudeur de l’âme
-et dissipe les idées fécondes, qui s’envolent alors comme
-une troupe d’oiseaux à l’approche du voyageur. Il
-fuyait dans les bois, dont il aimait à respirer les senteurs
-enivrantes et à écouter le mystérieux <i>susurrement</i>,
-ces soupirs de la nature qui semble tressaillir sous les
-baisers de l’homme qui la féconde. Il a passé les trois
-quarts de sa vie dans les riants villages de Bade et de
-Hetzendorf, qui bordent la forêt de la résidence impériale
-de Schœnbrunn. C’est sous les ombrages de cette
-belle forêt qu’il a composé, en 1800, l’oratorio du <i>Christ
-au mont des Oliviers</i>, et, en 1805, son opéra de <i>Fidelio</i>.
-Beethoven connaissait les grands poëtes de tous les
-pays; Homère, Goethe, Schiller et surtout Shakspeare,
-étaient ceux qu’il lisait le plus souvent. Il travaillait
-beaucoup, et surtout pendant les heures avancées de la
-nuit. Sa pensée, lente à s’élaborer, n’arrivait à son
-terme qu’après de nombreux tâtonnements dont ses
-manuscrits conservent la trace. Il y a tel ouvrage,
-<i>Fidelio</i> par exemple, qu’il a écrit en entier jusqu’à
-trois fois. Le caractère de Beethoven, comme celui de
-son génie, c’était la fierté et l’indépendance. Il ne fut
-jamais décoré d’aucun ordre, ni revêtu d’aucun titre.
-Il aimait la liberté; il estimait les âmes fières comme<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>
-la sienne, et il est mort plein de foi dans le Dieu des
-chrétiens et dans les béatitudes d’une vie future.</p>
-
-<p>«L’œuvre de Beethoven est l’un des plus considérables
-qui existent en musique. Par la diversité aussi bien que
-par la grandeur de ses formes, on ne peut le comparer
-qu’à l’œuvre de Michel-Ange ou à celui de Shakspeare.
-Il a traité tous les genres, et écrit pour toutes sortes
-d’instruments, depuis le <i>lied</i> jusqu’à l’opéra, depuis le
-simple caprice jusqu’à la symphonie, où tous les
-dialectes et tous les styles viennent se fondre dans un
-tableau puissant. Quelles que soient les beautés qu’on
-remarque dans <i>Fidelio</i>, dans le <i>Christ au mont des Oliviers</i>,
-dans la grande messe en <i>ré</i>, dans les cantates et
-dans cette admirable ballade d’<i>Adélaïde</i> que vous chantez
-si bien, Beethoven est très-inférieur à Mozart et même à
-Weber dans la musique vocale et dans le drame lyrique.
-Son génie fougueux et son inépuisable fantaisie ne
-pouvaient s’astreindre à respecter les limites de la voix
-humaine, dont il exigeait des efforts impossibles. Il y a
-des choses inexécutables aussi bien dans sa symphonie
-avec chœurs que dans ses cantates et dans <i>Fidelio</i>. La
-surdité de Beethoven ne lui permettait pas d’ailleurs de
-juger par lui-même de l’effet que produisait un passage
-écrit dans les cordes inusitées de la voix. Un jour qu’on
-répétait, sous sa direction, l’oratorio du <i>Christ au mont
-des Oliviers</i>, Mlle Sontag et Mlle Unger, qui chantaient,
-l’une les solos de soprano, et l’autre ceux de contralto,
-eurent avec Beethoven une discussion plaisante. Ne
-pouvant atteindre à certaines cordes trop élevées, elles
-demandèrent à l’auteur de vouloir bien les changer:
-«Non pas, dit-il, je vous prie de chanter exactement
-comme cela est écrit. J’avoue que ma musique n’est
-pas aussi commode à interpréter que les jolis lieux<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span>
-communs de messieurs les Italiens; mais je désire
-qu’on l’exécute telle qu’elle est.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais si c’est impossible, maître!</p>
-
-<p>«&mdash;Si, si! répondit Beethoven en secouant la tête.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous êtes le tyran des pauvres chanteurs,» lui
-répliqua Mlle Unger avec vivacité; et les deux cantatrices,
-s’entendant comme deux larrons en foire, modifièrent
-sans rien dire les passages en question, laissant
-Beethoven dans l’ignorance de leur espièglerie.</p>
-
-<p>«C’est dans la musique instrumentale qu’éclatent la
-puissance et l’originalité de Beethoven. Poëte lyrique,
-âme religieuse et profonde, imagination grandiose et
-charmante, il n’est complétement lui-même qu’au milieu
-de ces instruments qui parlent toutes les langues et
-qui reproduisent toutes les sonorités de la nature. La
-sonate, le concerto, le trio, le quatuor, toutes ces formes
-de la poésie des sons, que Bach, Haydn et Mozart semblaient
-avoir fixées pour toujours, reçoivent de Beethoven
-une physionomie nouvelle: il en agrandit le cadre
-et en fait des tableaux où la fantaisie la plus vagabonde
-se combine avec le sanglot de la douleur et l’imprécation
-dramatique. Oui, le caractère distinctif de la musique
-instrumentale de Beethoven, c’est d’avoir été conçue
-sous l’influence d’un sentiment réel, dont elle trahit le
-secret et raconte les vicissitudes. Ce sont de véritables
-drames où la passion se développe au milieu de toutes
-les richesses de l’imagination, dont elle provoque le
-rayonnement; on y trouve tous les accents, depuis le
-simple récitatif jusqu’à l’explosion pathétique du désespoir.
-Aussi chacune de ses œuvres se rapporte-t-elle à
-un épisode de sa vie, dont elle perpétue le souvenir.
-C’est ainsi, par exemple, que la <i>Symphonie héroïque</i>
-(la troisième), terminée en 1804, avait été conçue pour<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span>
-célébrer la gloire de Napoléon, en qui Beethoven avait
-cru voir, comme l’Europe, le génie de la liberté. La
-première idée de ce lugubre et magnifique poëme lui
-avait été inspirée par le général Bernadotte, ambassadeur
-de la république française à la cour de Vienne.
-Le quatuor <i>opera</i> 132, dans lequel se trouve un <i>adagio</i>
-d’une mélodie si pénétrante, fut composé dans le printemps
-de l’année 1825, après une longue maladie que
-fit Beethoven, et dont il a consacré le souvenir par cette
-épigraphe: <i>Canzone di ringraziamento in modo lidico,
-offerta alla Divinita da un guarito</i>.</p>
-
-<p>«Au milieu de l’œuvre colossal de Beethoven, que dominent
-ses neuf symphonies, les sonates pour piano,
-au nombre de 54, occupent une place à part; elles sont
-à son génie ce que les <i>lieder</i> sont à celui de Goethe: l’expression
-d’un sentiment éprouvé, l’idéalisation d’un
-épisode de la vie. Ce sont des poëmes intimes qui ont
-tous une histoire, dont l’amour est toujours le sujet.
-Beethoven n’a pas cessé un seul instant d’avoir le cœur
-rempli par un objet aimable, et c’est parce qu’il craignait
-de rompre le cours de ses enchantements qu’il
-n’a jamais voulu se marier. En cela, je l’approuve. Il
-ne faut pas que l’artiste, que le poëte inspiré se laisse
-emprisonner dans les liens de la société civile: qu’il
-vive, comme le prêtre, dans la solitude, dans la contemplation
-des choses saintes, et que son âme, dégagée
-de toute servitude, puisse prêter l’oreille aux bruits qui
-viennent d’en haut! Plusieurs femmes distinguées,
-appartenant toutes à l’aristocratie, ont eu l’art de fixer
-l’attention de Beethoven, dont elles ont accueilli les
-hommages. Parmi ces femmes, on cite Mme la comtesse
-Marie Erdœdy, à qui il a dédié les deux admirables
-trios qui portent le chiffre d’<i>opera</i> 70. Cette dame,<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span>
-qui habitait la Hongrie, avait fait construire au milieu
-de son parc un petit temple où personne n’avait le
-droit de pénétrer qu’elle, et qui était consacré au génie
-de son amant. Il est si vrai que la musique de Beethoven
-et particulièrement ses sonates pour le piano sont
-l’expression dramatique d’un sentiment éprouvé, la
-peinture idéale d’un fait de la vie, qu’il avait soin de
-recommander à ses éditeurs de conserver à toutes ses
-œuvres les qualifications esthétiques qu’il leur avait
-données. «Ma musique, disait-il souvent, doit s’interpréter
-avec le cœur et non pas avec le <i>métronome</i>. Il faut
-la sentir et la déclamer comme un morceau de poésie,
-et non pas la <i>jouer</i> avec de simples doigts.» Que celui
-qui ne sait pas comprendre ce que veulent dire ces mots:
-les <i>adieux</i>, l’<i>absence</i> et le <i>retour</i>, ne s’attaque jamais à
-la sonate <i>opera</i> 81! Quel est le véritable artiste qui ne
-devinera pas que le <i>largo</i> de la troisième sonate en <i>re
-mineur</i> est le rêve d’une âme mélancolique que rien
-ne fixe et ne satisfait, qui se débat au milieu d’ombres
-insaisissables qui l’enveloppent et la troublent? Voulez-vous
-connaître l’idée fondamentale des deux sonates
-<i>opera</i> 27 et 29? lisez <i>la Tempête</i> de Shakspeare.</p>
-
-<p>«Tous les biographes de Beethoven ont divisé son
-œuvre en trois grandes catégories qui correspondent à
-trois époques différentes de la vie de ce grand homme.
-Pendant la première période, qui s’étend depuis 1790
-jusqu’en 1800, il imite, avec plus ou moins d’indépendance,
-les maîtres qui l’ont précédé et surtout
-Mozart, dont il a eu de la peine à repousser la <i>dolce
-maestà</i>. Dans la seconde phase, qui commence avec le
-siècle et se prolonge jusqu’en 1816, Beethoven déchire
-les liens qui le retenaient captif sur les bords du passé,
-et il développe les magnificences de sa propre nature.<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span>
-Dans la troisième et dernière période, qui se continue
-jusqu’à la mort, il exagère certains procédés de facture
-qui trahissent plutôt le système que l’épanchement naïf
-d’une inspiration nouvelle. Ces trois <i>manières</i>, comme
-disent les savants, se remarquent chez tous les hommes
-de génie qui ne sont pas morts trop jeunes, comme
-Tasse, Raphaël et Mozart; elles sont la manifestation des
-trois grandes périodes que parcourt incessamment
-l’esprit humain avant d’arriver au terme fatal: la jeunesse,
-la maturité et la décadence. Dans la première
-période, l’homme prélude et s’essaye aux combats de
-la vie sous les yeux de sa mère; puis il s’épanouit glorieusement
-sous le feu des passions; enfin il décroît et il
-meurt. Ce sont là les trois âges du monde dont parlent les
-poëtes. Pour les hommes voués au culte de la beauté,
-l’âge d’or, c’est l’âge de l’amour, passion sublime et
-sainte qui n’éclate dans toute sa puissance que vers le
-milieu <i>di nostra vita</i>. Tant que la flamme scintille sur
-l’autel sacré, il n’y a pas dépérissement dans les facultés
-créatrices de l’homme, et ses œuvres inspirées jaillissent
-du cœur empreintes d’une éternelle jeunesse.
-Gluck n’a-t-il pas composé son opéra d’<i>Armide</i> à l’âge
-de soixante ans? En voulant suppléer à la défaillance de
-l’amour par les savantes combinaisons de l’esprit, on
-s’élève peut-être dans la hiérarchie des êtres pensants,
-mais on décline comme artiste créateur; car, ainsi que
-le disaient les troubadours qui avaient conservé la tradition
-des doctrines platoniciennes: «Pour bien chanter
-et pour <i>trouver</i>, il faut <i>aimer</i>.» Heureux le poëte,
-heureux l’artiste qui ne double pas le cap des tempêtes,
-et qui expire, comme Raphaël, le Tasse, Mozart et
-Byron, au sein de la fleur divine dont il avait aspiré les
-sucs enivrants!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span></p>
-
-<p>«C’est ainsi que pensait Beethoven, qui n’a produit les
-plus belles œuvres de son génie que pendant l’époque
-bienheureuse qui s’étend de 1800 à 1816. C’est alors qu’il
-fit la connaissance d’une femme qui a joué un grand
-rôle dans sa vie, et dont le souvenir traversera les âges
-avec les sombres et mélancoliques accords de la sonate
-en <i>ut dièse mineur</i> qui lui est dédiée. Elle s’appelait Giulietta
-di Guicciardi, et, par l’élégance de sa personne,
-par sa blonde et riche chevelure et la vivacité de son esprit,
-elle vint raviver dans le cœur de Beethoven l’image
-voilée de Mlle de Honrath. A vrai dire, l’homme ne
-saurait aimer profondément qu’un seul type de femme,
-dont il cherche constamment l’idéal parmi les fragments
-épars que lui présente la réalité. Il se passe au
-fond de notre cœur quelque chose de semblable à la
-greffe des plantes, dont la vieille séve sert à produire
-des fruits nouveaux. C’est ainsi que les nouvelles affections
-prennent souvent racine dans les souvenirs du
-passé, dont elles semblent raviver les rêves évanouis.
-Hélas! plus que personne, je puis témoigner de la
-vérité de cette résurrection de nos sentiments.</p>
-
-<p>«La passion de Beethoven pour Giulietta di Guicciardi
-fut des plus ardentes, et paraît avoir survécu, dans cette
-âme incessamment agitée, à d’autres séductions de la
-fortune. Jamais il ne put oublier le nom de cette femme
-qui avait gouverné son cœur pendant la période la plus
-glorieuse de sa vie, et, jusqu’au moment suprême, ses
-lèvres expirantes murmuraient ce nom. C’est surtout
-vers l’année 1806 que cette liaison semble avoir été dans
-sa plus grande intensité. Trois lettres de Beethoven,
-dont on a trouvé le brouillon après sa mort, nous prouvent
-d’une manière incontestable que ce magnifique
-génie était bien différent du sauvage faiseur de symphonies<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span>
-dont nous parlent les biographes. Ces trois lettres,
-dont j’ai retenu les passages les plus saillants, parce que
-j’y trouvais la confirmation de mes principes, ont été
-écrites pendant une absence de quelques mois que fit
-Beethoven. Étant allé prendre les eaux dans je ne sais
-plus quel village de Hongrie, il écrivait à sa Giulietta,
-le 6 juillet 1806: «Mon ange, ma vie, mon tout, je ne
-puis t’adresser aujourd’hui que quelques lignes que je
-trace avec ton propre crayon. Pourquoi cette tristesse?
-l’amour n’est-il pas une loi de sacrifice? Mon cœur est
-si rempli de ton image, que la langue est impuissante
-à exprimer ce que j’éprouve. Console-toi, ma bien-aimée,
-sois-moi fidèle, et laissons aux dieux à faire le
-reste....»&mdash;«Tu souffres, tu souffres, ma bien-aimée!
-Et moi, si tu savais quelle vie affreuse je mène loin
-de toi!... Je ne puis fermer les yeux; loin de toi, je
-ne suis plus qu’une ombre errante. Quand pourrai-je
-donc, enlacé dans tes bras, m’élancer vers les sphères
-éternelles? O Dieu tout-puissant! pourquoi séparez-vous
-deux cœurs si nécessaires l’un à l’autre? Ton
-amour, ma Giulietta, fait le charme et le tourment de
-ma vie. Avec quelle anxiété j’attends le moment où je
-pourrai accourir auprès de toi pour ne plus nous séparer!
-Amour, amour, dieu tout-puissant, tu es ma
-force, tu es la source de toute inspiration!»</p>
-
-<p>«Mais qui pourra jamais sonder l’impénétrable mystère
-du cœur de la femme? Quelques mois après cette correspondance,
-qui semble révéler les impatiences et les
-béatitudes d’un amour partagé, Beethoven apprend que
-l’objet de son culte, que celle qui l’a comblé tout récemment
-encore des plus vifs témoignages de sa tendresse
-est fiancée à un homme obscur dont elle doit bientôt
-partager le sort. Rien ne saurait dépeindre le profond<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span>
-désespoir qui s’empara de ce grand homme. Il s’éloigna
-de Vienne alors comme un lion blessé qui porte dans
-ses flancs un trait empoisonné, et s’en alla chercher un
-refuge en Hongrie auprès de sa vieille amie, la comtesse
-Erdœdy; mais, ne pouvant rester en place, il disparut
-tout à coup du château, et, pendant trois jours, il erra
-dans la campagne solitaire, en proie à sa douleur, que
-rien ne pouvait apaiser. Il fut trouvé gisant aux bords
-d’un fossé par la femme du professeur de piano de la
-comtesse Erdœdy, qui le ramena au château. Beethoven
-a avoué à cette femme qu’il avait voulu se laisser mourir
-de faim. Obsédée par les conseils de sa famille, et surtout
-par les instances de sa mère, qui voulait que sa
-fille épousât un homme titré, Giulietta di Guicciardi devint
-la femme d’un comte de Gallemberg, pauvre gentilhomme
-qu’elle avait connu avant Beethoven. Ce comte
-de Gallemberg était aussi musicien et vivait exclusivement
-de son talent. Il a composé la musique de plusieurs
-ballets qui ont eu du succès. En 1822, la comtesse de
-Gallemberg, succombant sous le poids de ses remords,
-vint, les larmes aux yeux, implorer le pardon de son
-glorieux amant, qui, après l’avoir regardée d’un œil
-courroucé, détourna la tête sans lui répondre un mot<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
-
-<p>«Le nom de cette femme, qui n’a pas su se maintenir
-à la hauteur du sentiment qu’elle avait inspiré, survivra
-cependant à sa fragile enveloppe par la sonate en <i>ut
-dièse mineur</i>, où Beethoven a versé, comme dans un calice
-d’amertume, les sanglots de sa douleur<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p>
-
-<p>J’avais à peine terminé ce récit, que votre main tremblante,<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>
-mademoiselle, étreignant timidement la mienne,
-vint me révéler que vous aviez pénétré le secret de mon
-cœur. L’arrivée de Mme de Narbal et des personnes qui
-l’accompagnaient refoula brusquement dans sa source
-l’émotion qui nous gagnait tous deux comme un fluide
-électrique. Six ans se sont écoulés depuis cette soirée
-fatale, cause de tant d’événements que je ne vous rappellerai
-pas et que le temps a déjà entraînés dans la nuit
-éternelle. Hélas! elles n’existent plus que dans mon souvenir,
-ces heures bienheureuses où vous chantiez à côté
-de moi la musique des maîtres et surtout celle de Mozart,
-dont le génie mélancolique et tendre répondait si
-bien à la nature de vos sentiments. Vos soupirs, mêlés
-à ses divins accords, répandaient dans mon âme une
-ivresse impossible à décrire. Que sont-ils devenus, les
-serments que vous me faisiez alors de rompre tous les
-obstacles qui s’opposeraient à notre amour? Hélas! ils
-se sont évanouis avec le bruit de vos paroles. Vous subissez
-la loi du destin, le monde triomphe, et vous allez
-aussi sacrifier la poésie du cœur à des arrangements
-matériels; mais vous ne tromperez pas le Dieu tout-puissant
-qui vous a pétrie de la substance la plus pure,
-et vous ne trouverez pas le bonheur là où l’on vous a dit
-de le chercher. Non, non, les voluptés de la matière ne
-peuvent pas tenir lieu des béatitudes infinies du sentiment.
-On ne donne pas plus le change à son propre
-cœur qu’on ne fait illusion par des simulacres inanimés.
-Une vie sans amour, c’est une œuvre sans inspiration.
-Avant de nous séparer pour toujours, permettez-moi de
-vous demander une grâce dernière. Pendant les heures
-solitaires que vous pourrez arracher à votre nouvelle
-existence, pendant le calme de la nuit, alors que l’âme
-se dégage des bruits de la terre et s’emplit de mystérieux<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span>
-pressentiments, je vous en conjure, mettez-vous
-quelquefois au piano, jouez la sonate en <i>ut dièse mineur</i>
-de Beethoven, et donnez quelques larmes au souvenir
-d’un cœur que vous avez brisé et qui vous crie du rivage:
-«Frédérique, Frédérique, adieu pour jamais!»</p>
-
-<p>Pour moi, il ne me reste plus qu’à terminer ma triste
-vie en chantant avec le poëte que nous lisions ensemble:</p>
-
-<p class="pp8 p1">En vain le jour succède au jour,<br />
-Ils glissent sans laisser de trace:<br />
-Dans mon âme rien ne t’efface,<br />
-O dernier songe de l’amour!</p>
-
-<p class="p1">Le récit qu’on vient de lire, dans lequel la biographie
-de Beethoven sert de cadre à un épisode de la vie intime,
-n’est pas, je l’ai dit, une fiction de ma fantaisie,
-ainsi qu’on pourrait être tenté de le croire. Ce n’est pas
-un de ces pastiches à la mode, où l’histoire de l’art s’enveloppe
-d’une forme romanesque pour se faire mieux
-écouter d’un public distrait ou indifférent. J’ai peu de
-goût pour ce genre de littérature qui altère la vérité
-sans grand profit pour l’imagination. J’aime mieux
-aborder franchement la vie des grands maîtres, et traduire
-aussi fidèlement que possible la poésie de leurs
-œuvres immortelles. Les pages qu’on vient de lire racontent
-un épisode <i>vrai</i> de la vie d’un homme qui n’est
-pas tout à fait inconnu des lecteurs qui connaissent
-mon étude sur le <i>Don Juan</i> de Mozart<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. On se rappellera
-peut-être encore ce passage où, à propos de l’adorable
-duo de <i>Là ci darem la mano</i>, il est fait allusion à
-une personne qui le chanta devant moi. J’eus alors occasion
-de faire connaissance avec celui que la maîtresse<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>
-de la maison appelait familièrement <i>caro cavaliere</i>. Son
-goût exquis pour la musique, ses connaissances profondes
-et variées sur les arts en général, et, plus que
-tout cela, sa qualité d’italien établirent entre nous une
-liaison d’autant plus solide, qu’il était peu communicatif
-de sa nature, et qu’il accordait difficilement sa confiance.
-Dans les longs épanchements qui depuis survinrent
-entre nous, frappé de l’originalité de son esprit, de
-l’abondance de ses souvenirs et de l’intérêt que présentaient
-plusieurs événements de sa vie, je lui disais
-souvent:</p>
-
-<p>«Chevalier, vous devriez écrire vos mémoires.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! pourquoi donc écrirais-je ce que vous appelez
-mes mémoires? me répondait-il avec insouciance.
-Je ne suis ni un homme politique, ni un artiste, ni un
-philosophe de profession, pour avoir le droit d’importuner
-mes semblables du récit de mes escapades. Si j’avais
-une patrie, une famille, je pourrais du moins m’imaginer
-que le récit de mes interminables fantaisies
-pourrait intéresser un cœur dévoué, et alors seulement
-je pourrais me décider à faire ce qui m’a toujours paru
-la chose la plus pénible de ce monde: m’asseoir devant
-une table pour noircir du papier; mais, triste débris
-d’un temps qui n’est plus, ne tenant plus à rien sur la
-terre et ne vivant que de souvenirs intimes, à qui pourrais-je
-parler si, par impossible, il me prenait envie de
-couler en bronze mes bavardages?</p>
-
-<p>&mdash;Vous parleriez à cet être mystérieux et tout-puissant
-qui s’intéresse à tout ce qui est beau et vrai, à cet
-être éternellement jeune qui est partout et qui n’oublie
-jamais rien de ce qui est digne de mémoire, le public.
-Je suis étonné, mon cher chevalier, ajoutai-je, de vous
-entendre professer de telles maximes, vous qui êtes un<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span>
-esprit éminemment religieux et qui pensez que, sans
-l’amour et le sacrifice, ce monde que nous traversons
-serait une caverne de voleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous me battez avec mes propres armes, me
-répondit-il un jour en me prenant affectueusement la
-main. Au fait, vous avez mille fois raison. En laissant
-tomber de mes lèvres les paroles dédaigneuses et amères
-que vous avez si justement relevées, je ne cherchais
-qu’un sophisme pour excuser mon incurable dégoût de
-tout ce qui est œuvre et prétention littéraires. La chose
-que j’ai toujours le plus admirée dans les annales de la
-révolution française, c’est la magnifique réponse de
-Vergniaud à ceux qui l’accusaient de soulever par sa
-correspondance les provinces contre la domination de
-Paris: «Je n’ai qu’un mot à dire pour détruire ces calomnies,»
-répondit avec un dédain suprême le grand
-orateur: «c’est que, depuis que je siége à la Convention
-nationale, je n’ai pas écrit <i>une seule lettre</i>.» Je n’ai
-pas l’éloquence du chef de la Gironde, pour me permettre
-de pousser aussi loin que lui cette glorieuse indifférence
-pour les colifichets littéraires; mais je puis me
-vanter du moins de n’avoir jamais écrit que des lettres
-tout empreintes de l’expression d’un sentiment éprouvé.
-Tenez, continua-t-il en ouvrant un tiroir de son secrétaire,
-voici l’histoire toute palpitante de ma vie.» C’étaient
-de nombreux paquets de lettres de toutes les
-grandeurs, étiquetées avec le soin minutieux d’un archiviste.
-«Voici la dernière lettre que j’ai écrite: elle
-se rattache à un épisode douloureux dont vous connaissez
-quelques détails, et, comme il y est beaucoup question
-de musique, je vous autorise à la lire.»</p>
-
-<p>J’emportai le brouillon de cette longue épître en langue
-italienne, qui contenait le récit qu’on a lu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span></p>
-
-<p>«Et quelle est la fin de cette histoire? demandai-je
-au chevalier quelques jours après.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! me répondit-il en soupirant, c’est la fin de
-toute chose en ce monde; le rêve divin s’est dissipé, et a
-fait place à la triste réalité. Si cette histoire peut vous
-intéresser, je ne demande pas mieux que de vous la
-dire; mais alors il faut que vous me permettiez de remonter
-le cours de mes souvenirs, car tout se tient et
-tout s’enchaîne dans mon obscure existence. Aussi bien,
-vous me rendrez un vrai service d’ami en écoutant avec
-indulgence le récit de mes divagations. Il n’y a rien de
-plus pénible dans la vie que d’être le seul confident de
-ses douleurs. Que vous êtes heureux, vous autres artistes,
-de pouvoir chanter vos peines, comme l’oiseau sur la
-branche flexible, et de dissiper en magnifiques accords
-les orages de votre cœur!</p>
-
-<p>&mdash;Chevalier, lui répondis-je, je vous remercie du témoignage
-de confiance que vous voulez bien me donner;
-mais, prenez-y garde, vous allez parler devant un indiscret
-qui a de fréquentes communications avec le public.</p>
-
-<p>&mdash;A votre aise, me dit-il en me tendant la main; je
-me fie à votre goût et à la délicatesse de vos sentiments.»</p>
-
-<p>C’est dans la conversation du chevalier, dans sa nombreuse
-correspondance, qu’il finit par me communiquer
-aussi, et dans des renseignements qui me sont
-venus d’autre source, que j’ai puisé l’histoire de cet
-homme intéressant. J’ai redressé les dates et complété
-tous les passages relatifs à l’art musical, qui joue un
-très-grand rôle dans la vie du chevalier Sarti, que je
-vais raconter.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">II</h2>
-
-<p class="pch">BEATA.</p>
-
-<p>Dans une province de l’ancienne république de Venise
-vivait, vers la fin du siècle dernier, un prêtre de cinquante
-ans, qui, par l’austérité de ses mœurs et l’abondance
-de ses aumônes, s’était acquis la réputation d’un
-saint. Fils d’un grand seigneur, on disait que, pour
-expier une passion qui contrariait les vues ambitieuses
-de son père, il avait passé quinze ans dans une prison
-d’État. Il n’en était sorti qu’à la mort de la femme qui
-avait été la cause innocente de ses malheurs. Il embrassa
-alors la carrière ecclésiastique; mais, fatigué par
-les chagrins et les privations d’une longue captivité, il
-lui avait été impossible d’accepter un rôle actif dans la
-milice de l’Église. Il vivait avec un frère qui par sa sollicitude
-cherchait à cicatriser les profondes blessures de
-la tyrannie paternelle. On disait dans le peuple des environs
-que ce prêtre ne se nourrissait que de cendres et
-de prières. Il était grand, d’une maigreur effrayante. Un
-visage jaune, des yeux éteints, la tête constamment penchée
-sur sa poitrine, tout accusait en lui les ravages
-d’une grande douleur. Jamais on ne l’avait vu sourire,<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span>
-jamais il ne cherchait à égayer le fond de ses tristes
-pensées. Toujours taciturne, il ne répondait que par des
-monosyllabes et s’enveloppait dans sa douleur. Sa charité,
-sa douceur, ses souffrances, le mystère de son
-amour, avaient inspiré à tout le monde une tendre
-pitié. Sévère pour lui-même, il était plein d’indulgence
-pour les autres, surtout quand il s’agissait des faiblesses
-du cœur. On allait le consulter comme un oracle, on
-implorait sa bénédiction. Tous les jours de l’année,
-quelque temps qu’il fît, il passait par le village de La
-Rosâ pour se rendre dans une petite ville voisine, où
-était enterrée celle que le nombre des années et les
-consolations de la religion n’avaient pu lui faire oublier.
-Là, se prosternant sur la pierre de sa tombe, qu’il couvrait
-de fleurs et de larmes, il passait des heures entières
-dans une profonde méditation; puis il s’en revenait
-silencieux et triste, les yeux tout rouges et le visage
-défait. Lorsque les enfants de La Rosâ l’apercevaient de
-loin, ils s’écriaient: <i>Ecco il santo, il santo</i>, «voici le
-saint!» et ils couraient au-devant de lui, touchant du
-bout des doigts les plis de sa soutane et faisant ensuite
-le signe de la croix.</p>
-
-<p>Parmi les enfants qui accouraient ainsi au-devant de
-l’abbé, il y en avait un surtout qui était toujours le premier
-à guetter son passage. Il s’agenouillait sur la route,
-et, les mains jointes sur sa poitrine, il lui disait avec
-une grâce charmante: «<i>Santo padre</i>, bénissez-moi!» Ce
-joli enfant avait fait impression sur le pauvre abbé; c’était
-comme un rayon de soleil qui avait pénétré dans son âme.
-Un jour que Lorenzo, c’était le nom de l’enfant, demandait
-à l’abbé sa bénédiction ordinaire, il lui offrit quelques
-fleurs en disant: «Tenez, <i>santo padre</i>, ajoutez-les aux
-vôtres.» Vivement ému, le pauvre abbé fondit en larmes,<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span>
-prit l’enfant dans ses bras, le couvrit de baisers, et le
-remit à sa mère sans proférer une parole. Depuis ce
-jour, il souriait en passant aux doux regards de Lorenzo,
-et s’arrêtait pour le caresser. Tout le monde fut émerveillé
-de cet incident, toutes les mères enviaient le bonheur
-de Catarina Sarti.</p>
-
-<p>Catarina était la veuve de l’un de ces petits nobles
-vénitiens à qui les grands seigneurs du Livre d’or abandonnaient
-volontiers les fonctions subalternes de l’État.
-Son mari était mort consul de la république dans un
-port de l’Orient, et l’avait laissée avec un enfant et sans
-fortune. Catarina, encore jeune, était une très-jolie
-personne, d’une rare distinction de manières et de sentiments.
-Elle vivait d’une petite pension que lui faisait
-un riche sénateur dont son mari avait été le client. Son
-enfant, Lorenzo, était à la fois le charme et la grande
-préoccupation de sa vie. Une jolie tête blonde, de beaux
-yeux noirs, un visage qui s’épanouissait avec bonheur,
-et une peau d’un tissu si délicat que la moindre émotion
-la colorait d’un vif incarnat, telles étaient les qualités
-extérieures du jeune Lorenzo.</p>
-
-<p>La vivacité de son esprit qui se prenait à toutes
-choses, la sagacité de ses reparties et la gentillesse de
-ses manières, faisaient du fils de Catarina un enfant
-vraiment intéressant. Aussi, lorsqu’il jouait devant sa
-porte, ses longs cheveux blonds flottant sur les épaules,
-on s’arrêtait pour le voir, et les jeunes filles le prenaient
-dans leurs bras, le caressaient comme un <i>bambino</i>. Catarina
-était idolâtre de son enfant; un regard, un baiser
-de Lorenzo, la consolaient de toutes ses peines. Rien ne
-lui coûtait, aucun sacrifice ne lui paraissait impossible
-quand il s’agissait de ce fils bien-aimé. Elle aurait voulu
-lui alléger le poids de la vie et le couvrir de son amour<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span>
-comme d’une tunique sacrée qui le préservât des outrages
-de l’homme et de la nature. Qu’elle était heureuse
-lorsque, vers le soir, elle s’asseyait à la porte de sa jolie
-petite maison, sous l’ombrage frais d’une vigne généreuse
-et d’un grand figuier tout chargé de fruits délicieux!
-Les derniers rayons du soleil venant expirer sur
-les feuilles de la treille infiltraient dans ce réduit paisible
-une lumière douce et mélancolique. Un pauvre
-chardonneret aveugle chantait tristement dans sa cage
-et semblait regretter la clarté du jour qu’il ne devait
-plus revoir. Catarina, tenant Lorenzo sur ses genoux,
-pressant entre ses mains sa tête charmante, lui disait de
-ces jolis riens, de ces ravissantes niaiseries de la tendresse
-maternelle, dans le dialecte le plus mélodieux
-qu’il y ait au monde, le dialecte vénitien. «<i>Tesoro mio</i>,
-lui disait-elle, m’aimes-tu bien? J’ai rêvé que tu voulais
-me fuir, est-ce bien vrai, <i>viscere mie</i>?» Et, prenant au
-sérieux son propre badinage, elle fixait sur lui des regards
-attendris et pleins d’inquiétude. Le plus souvent
-ces mots sans suite étaient ajustés sur une cantilène
-suave très-répandue parmi les habitants de La Rosâ.
-Pieuse et dévote comme une Italienne, Catarina mettait
-un soin extrême à remplir le cœur de son enfant de
-principes consolateurs. Dans l’effusion naïve de son
-âme, elle ne cessait de lui répéter: «<i>Lorenzo mio</i>, il faut
-être obéissant et laborieux, parce qu’ainsi l’ordonne
-celui qui est mort pour nous. Oh! c’est qu’il aime bien
-les petits enfants, notre Seigneur Jésus-Christ! Et quand
-ils sont sages et qu’ils disent bien leurs prières, il les
-reçoit en paradis.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce qu’on voit en paradis, ma mère? demandait
-Lorenzo.</p>
-
-<p>&mdash;On y voit des anges et on y mange du pain<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span>
-d’or qui est plus doux que le miel, et si tu veux y
-aller aussi, il faut t’agenouiller soir et matin devant la
-<i>madonna</i> et la prier de te prendre sous sa divine protection.»</p>
-
-<p>Au nombre des qualités aimables qui distinguaient le
-jeune Lorenzo, nous aurions tort d’oublier une très-jolie
-voix de soprano et une mémoire heureuse qui retenait
-facilement les mélodies les plus fugitives. Sa mère,
-qui avait quelques notions de musique, avait préparé
-son instinct en lui chantant de ces jolies barcarolles
-vénitiennes dont elle était abondamment pourvue. Souvent
-la voix de la mère et celle du fils s’attiraient et se
-mêlaient ensemble comme deux rayons de lumière
-d’intensité différente. Ces petits concerts de famille, où
-dominaient les intervalles caressants de <i>tierce</i> et de <i>sixte</i>,
-avaient établi la réputation de Lorenzo dans le village
-de La Rosâ. Il n’y avait point de fête à laquelle il ne fût
-invité, il n’y avait point de cérémonie où Lorenzo ne fît
-entendre sa jolie voix.</p>
-
-<p>Parmi les petits camarades qu’il fréquentait, il y en
-avait un qu’il affectionnait plus particulièrement que
-les autres. Il s’appelait Zopo et appartenait à une
-famille honorable qui demeurait juste en face de la
-maison de Catarina. Toujours ensemble, ces deux enfants
-échappaient souvent à la surveillance maternelle,
-et ils couraient au loin dans les champs, se roulant
-dans les prés et furetant les buissons pour y dénicher
-des oiseaux. Lorsque la faim les prenait, ils grimpaient
-sur un mûrier et se rassasiaient de ses fruits savoureux,
-puis ils descendaient et venaient s’endormir sous son
-ombrage hospitalier. Les heures s’envolaient ainsi rapides,
-emportant avec elles cette béatitude des premiers
-jours de la vie qu’on ne retrouve plus. Très-souvent<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span>
-aussi Lorenzo et son jeune ami, prenant chacun deux
-morceaux de bois en guise de violon, allaient marmottant
-de maison en maison une espèce de <i>canzonetta</i>
-populaire qui se terminait par ces paroles: <i>Ahi! che
-partenza amara</i>! «Hélas! quel départ douloureux!» Les
-jeunes filles accueillaient Lorenzo avec une prédilection
-marquée et lui faisaient chanter tout seul le refrain
-connu. «Bravo, lui disaient-elles en le couvrant de
-baisers, bravo, <i>anima mia</i>, tu chantes comme un ange
-<i>del paradiso</i>.»</p>
-
-<p>Un jour de Pâques de je ne sais plus quelle année,
-il faisait un temps admirable. Le souffle du printemps
-épanouissait de sa chaude haleine le bourgeon des
-plantes et le cœur des jeunes filles. Toute la population
-de La Rosâ était sur pied, joyeuse, éclatante de mille
-couleurs. Les femmes avaient leurs cheveux noirs roulés
-en tresses pressées, sur lesquelles brillaient quelques
-épingles d’or qui en affermissaient l’élégant édifice.
-Une petite quenouille d’argent faisait saillie du côté
-gauche de la tête, et son léger fuseau, attaché par une
-chaînette du même métal, se balançait avec grâce. Un
-bel œillet de couleur pourpre, la fleur favorite des
-Vénitiennes, ornait le côté opposé de la tresse et penchait
-galamment sur l’oreille droite. Un corsage bleu
-étreignait la taille et montait en s’évasant pour cacher
-dans ses replis moelleux de charmants trésors. Les plus
-riches avaient le cou enlacé d’une chaîne d’or à petits
-anneaux, au bout de laquelle pendait une croix. Un bas
-très-blanc, parsemé de petitefleurs idéales, un soulier
-de soie rose à grands talons, un <i>zenzale</i> ou voile gracieusement
-fixé sur le haut de la tête, complétaient le
-costume très-coquet de ces <i>villanelle</i>. Les hommes portaient
-un habit à grandes basques, un gilet de drap rouge,<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span>
-des culottes de velours bleu, de gros souliers à boucles
-d’argent, une belle ceinture de soie cramoisie nouée au
-flanc gauche et cachant le manche d’un stylet. Le tout était
-surmonté d’un chapeau à larges bords retroussés. Sous
-le chapeau posé crânement sur l’oreille, on voyait un
-bonnet de soie à raies rouges et blanches, dont la houppe
-descendait jusqu’à la poitrine. Tout ce monde était sur
-la place du village, emplissant l’air d’éclats de rire et
-attendant l’heure de la messe. La fête devait être magnifique.
-On avait fait venir l’organiste de Bassano, et
-Lorenzo devait chanter un petit motet que lui avait
-enseigné le curé de La Rosâ, assez bon connaisseur en
-musique. Une vingtaine de jeunes filles choisies parmi
-les plus habiles avaient appris un cantique à l’unisson,
-qui devait aussi faire partie de la cérémonie.</p>
-
-<p>Tout à coup la cloche sonne, la foule s’ébranle et se
-dirige vers l’église, dont le campanile élégant pointait
-au loin dans l’horizon. L’église était aussi revêtue de ses
-plus beaux ornements. Chaque saint était paré de ses
-habits de fête, qu’il tenait de la pieuse libéralité de ses
-adorateurs. Les mystères du sacrifice divin s’accomplirent
-avec un ordre parfait, et, après quelques simples
-accords qui répandirent dans l’église une sonorité vague,
-après que les jeunes filles eurent murmuré leur cantique
-de grâce, dont l’expression était aussi chaste que
-le fond de leur cœur, Lorenzo chanta d’une voix limpide
-ces mots consolateurs: <i>O salutaris hostia!</i> et tout le
-monde fut ravi du sentiment naïf et touchant dont il
-semblait pénétré. Catarina fut bien heureuse du succès
-de son enfant. Le reste de la journée se passa en jeux
-divers, à rouler des œufs dorés sur une pente de terre
-glaise, à danser sur une pelouse fleurie, à se parler tout
-bas au coin d’une haie parfumée, à se presser la main<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span>
-à la clarté discrète de la lune. O printemps de la vie,
-aspirations douces et charmantes de la religion et du
-premier amour, pourquoi vous envolez-vous si vite?</p>
-
-<p>Parmi les notables habitants du village de La Rosâ, où
-s’écoulait l’enfance de Lorenzo, il y avait un certain
-Giacomo Landi, qui jouait un rôle assez important. Il
-était barbier de son état, et joignait à cette profession
-utile un goût très-vif pour la musique, dont il ne connaissait
-pas une note. C’était un homme trapu, au
-visage rubicond, sur lequel s’épanouissait un nez
-énorme dont les racines se dilataient chaque jour à
-cause de la grande quantité de tabac qu’on lui faisait
-absorber. De grosses lèvres qui ne pouvaient se joindre,
-une demi-douzaine de dents plantées au hasard, comme
-des quilles sur un terrain raboteux, et quelques rares
-cheveux gris qui grimpaient péniblement autour de la
-tête, formaient une physionomie des plus singulières.
-Ce corps, que la nature avait traité un peu sans façon,
-était animé d’un esprit à la fois jovial et sentencieux,
-dont le mélange était assez piquant.</p>
-
-<p>Giacomo Landi avait passé une partie de sa jeunesse
-près du curé de Cittadella en qualité d’enfant de chœur,
-et, bien qu’il n’eût jamais su lire très-couramment, sa
-mémoire n’en était pas moins remplie de toute sorte
-d’éléments, de vers, de cantiques, de chansons, de légendes
-mystérieuses, et surtout d’un grand nombre de
-fragments des sermons du curé de Cittadella. Il paraît
-que ce bon curé avait l’habitude de citer souvent
-dans ses homélies les épîtres de saint Pierre et de saint
-Paul, car le nom de ces deux apôtres était resté aussi
-grand dans la mémoire de Giacomo qu’ils le sont dans
-l’histoire du christianisme. Il n’y avait rien de plus
-curieux que de voir Giacomo, entouré d’un groupe de<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span>
-paysans dont il était l’oracle, pérorant d’un ton plein
-d’importance sur quelques rares nouvelles politiques
-qu’il plaisait au gouvernement de la république de Venise
-de laisser pénétrer dans les provinces soumises à sa
-domination. Une grande poignée de tabac sur le haut
-du pouce, les yeux écarquillés et les sourcils froncés,
-Giacomo, d’une voix solennelle, terminait toutes ses
-harangues par cette phrase invariable: <i>Ecco cosa dicevano
-san Pietro e san Paolo.</i> «Voici ce que disaient saint
-Pierre et saint Paul.»</p>
-
-<p>C’était le plus souvent au cabaret que Giacomo aimait
-à étaler les bribes de son érudition sacrée. Là, attablé
-devant un <i>fiasco</i> de bon vin de Bassano, excité par le
-choc des verres et les applaudissements de ses nombreux
-admirateurs, sa verve éclatait comme un feu d’artifice
-aux gerbes les plus bizarres.</p>
-
-<p>Nous avons dit que Giacomo avait un goût prononcé
-pour la musique, dont il ignorait jusqu’aux plus simples
-éléments; mais son oreille était si juste, sa mémoire si
-heureuse et si bien fournie de refrains, de <i>canzonnette</i>
-et de noëls de toute espèce et de toutes les époques,
-qu’il semblait improviser tout ce qu’il chantait de sa voix
-de basse peu étendue, mais sonore et assez agréable.
-Aussi Giacomo était-il l’organisateur de toutes les fêtes,
-la joie des enfants et des jeunes filles, dont il excitait la
-gaieté par des propos galants et des contes malicieux
-qu’il inventait à leur intention, en mêlant à ces fictions
-de sa fantaisie, quel qu’en fût le caractère, son invariable
-citation: <i>Ecco cosa dicevano san Pietro e san Paolo.</i>
-Aux longues veillées d’hiver, Giacomo visitait les étables
-des cultivateurs aisés, où il était attendu et accueilli avec
-empressement. Dans ces réunions paisibles, qui avaient
-pour but apparent quelques travaux de ménage, et qui<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span>
-étaient pour la jeunesse un prétexte à des loisirs plus
-charmants, Giacomo trouvait toujours un auditoire empressé
-d’entendre ses sermons et ses improvisations
-burlesques, où l’histoire sacrée et profane, la légende et
-le conte quelquefois libertin se mêlaient dans un désordre
-pittoresque qui n’était pas, je vous l’assure, un
-effet de l’art. Lorsqu’il arrivait à l’une de ces veillées,
-c’était à qui s’emparerait de lui pour savoir les nouvelles
-du jour ou pour se faire dire la bonne aventure: car
-Giacomo, comme les bardes primitifs, réunissait tous
-les dons de la sapience et du gai savoir. Le plus souvent
-il apportait avec lui une vieille guitare fêlée dont il s’accompagnait
-par des fragments d’accords empruntés à
-la <i>tonique</i> ou à la <i>dominante</i>, ces deux pivots de l’harmonie
-antédiluvienne. Giacomo affectionnait beaucoup
-le jeune Lorenzo, qu’il amusait par ses chansons et ses
-contes à dormir debout.</p>
-
-<p>Un soir que Giacomo s’était rendu à la veillée chez son
-compère Battista Groffolo, un des plus riches fermiers
-de La Rosâ, il y trouva très-joyeuse compagnie. Dans
-une vaste et belle écurie très-proprement tenue, où
-ruminaient une douzaine de grands bœufs étendus sur
-une litière fraîche et odorante, il y avait un grand nombre
-de jeunes gens des deux sexes diversement occupés.
-Des lampes en fer à la forme antique, suspendues à une
-corde au milieu de l’étable, éclairaient à peine d’une
-lumière jaunâtre les groupes les plus rapprochés, et
-projetaient sur tout le reste une ombre vacillante propice
-aux doux mystères. Les femmes filaient, cousaient,
-tricotaient; les hommes écossaient des pois ou dévidaient
-de la laine, occupations légères qui laissaient à
-l’esprit une liberté suffisante. C’était le moment favorable
-pour les longues histoires, les vieux contes et les<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span>
-tendres déclarations. Dans un coin de l’étable, plusieurs
-jeunes filles s’étaient groupées autour de l’une de ces
-lampes dont nous venons de parler: elles travaillaient,
-riaient, chuchotaient, échangeant de doux regards et
-d’agaçantes paroles avec quelques jeunes <i>contadini</i> délurés
-qui se tenaient près d’elles. La plus éveillée de ces
-jeunes filles, celle qui paraissait dominer les autres par
-son esprit et sa gaieté bruyante, était Zina, la fille de
-Battista Groffolo, le maître de la maison. Elle tenait sur
-ses genoux Lorenzo, qu’elle caressait et faisait babiller
-comme un sansonnet. A l’apparition de Giacomo au
-milieu de tout ce monde si bien disposé à la distraction,
-il se fit un grand brouhaha.</p>
-
-<p>«<i>Sapientissimo dottore</i>, lui dit aussitôt Zina d’un air
-moqueur, que nous apprendrez-vous de nouveau aujourd’hui?
-Quels sont les mariages et les fêtes qui se
-préparent, et comment se portent les habitants de Cadolce,
-où vous allez si souvent prêcher à l’<i>osteria della
-Luna</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes la plus malicieuse jeune fille de La Rosâ,
-lui répliqua Giacomo avec bonhomie, et, pour vous
-punir de l’indiscrétion de votre langue, qui s’exerce si
-souvent à mes dépens, je ne vous dirai pas un secret
-qui vous concerne et qui m’a été confié par un beau
-jeune homme de Bassano.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous voulez détourner la conversation en
-excitant ma curiosité féminine, répondit Zina un peu
-intriguée; mais vous n’y parviendrez pas, <i>dottor mio</i>.
-Tenez, je vous offre la paix, si vous voulez nous chanter
-une belle <i>canzonetta</i> bien longue, et que nous puissions
-retenir pour vous faire honneur.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, répliquèrent les autres jeunes filles;
-contez-nous plutôt une belle histoire d’amour, une histoire<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span>
-qui ne se trouve pas dans les épîtres de saint Pierre
-et de saint Paul.»</p>
-
-<p>A ces mots, Giacomo éprouva une joie secrète qu’il
-ne sut pas contenir. Il était ravi qu’on lui offrît l’occasion
-de faire briller sa faconde et de tirer de sa mémoire un
-de ces vieux contes qui s’y trouvaient enfouis depuis
-son enfance.</p>
-
-<p>«Que vous raconterai-je? dit-il d’un air important.
-Je voudrais trouver un sujet qui fût digne des beaux
-yeux qui me regardent.</p>
-
-<p>&mdash;Pas mal commencé, répondit Zina en riant.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je vais vous dire une vieille histoire que
-je tiens du vénérable curé de Cittadella, et qui remonte
-à je ne sais plus quelle génération. Je désire qu’elle
-vous intéresse; ce sera une preuve en faveur de mon
-goût.</p>
-
-<p>&mdash;De mieux en mieux, repartit encore l’intarissable
-Zina; nous vous écoutons toutes, <i>le orecchie spalancate</i>.»</p>
-
-<p>Après avoir aspiré une large prise de tabac, Giacomo
-commença ainsi d’une voix sonore:</p>
-
-<p>«Il y avait autrefois un roi....</p>
-
-<p>&mdash;Et une reine, sans doute, dit tout bas Zina en se
-pinçant les lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;C’est possible, mais l’histoire ne le dit pas. Je le
-répète, il y avait un roi qui, chassé de sa patrie par
-un peuple ennemi, vint aborder les côtes de la mer
-Adriatique. Heureux d’avoir échappé à l’inconstance de
-la fortune et à celle des flots, ce roi s’avança dans les
-terres de la Vénétie, et vint fonder une ville qui existe
-encore et que vous connaissez tous, Padoue. Ce prince
-s’appelait Antoine, et, comme c’était un prince pieux et
-reconnaissant, il fit bâtir une église magnifique en l’honneur<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span>
-de son patron. C’est depuis lors que <i>il Santo</i> de
-Padoue est vénéré dans toute l’Italie.</p>
-
-<p>«A quelque distance de la ville, dans les fermes du
-roi, il y avait un jeune pâtre d’une figure intéressante,
-plein de grâce et de modestie. Il était chargé de conduire
-un nombreux troupeau de chèvres, et il passait sa
-vie au milieu des forêts sombres et des vastes prairies.
-Lorsque la solitude pesait trop à son cœur, il détachait
-une branche de bouleau, s’en faisait un chalumeau qui
-répandait sa tristesse en sons plaintifs et doux que la
-brise emportait au loin et que l’écho répétait. Très-souvent
-aussi il cherchait à soulager son âme agitée
-par de vagues désirs en implorant la protection de
-saint Antoine. Quel était donc son mal, et de quoi se
-plaignait-il?</p>
-
-<p>«Un jour le jeune pâtre vit au penchant d’une colline,
-à l’ombre d’un bois d’oliviers, une jeune femme qui
-paraissait écouter avec intérêt la mélodie suave que murmurait
-son chalumeau: c’était Nisbé, la fille unique du
-roi. Elle fuyait le bruit de la ville, et venait respirer
-l’air des champs en marchant au hasard le long d’un
-ruisseau dont les eaux limpides reflétaient son image.
-Frappée des sons mélodieux qui se faisaient entendre,
-Nisbé s’arrête, prête l’oreille, et cherche à découvrir la
-cause du plaisir qui la charme. Elle voit le jeune pâtre,
-remarque sa beauté, et s’étonne de rencontrer tant de
-distinction dans un homme d’une condition aussi obscure.
-Nisbé s’assied au bord du ruisseau, fixe ses beaux yeux
-sur l’objet qui la captive et s’abandonne au cours de
-ses pensées. Elle revient le lendemain, puis le jour
-suivant, et puis tous les jours, entraînée qu’elle était
-par une force fatale. Enfin Nisbé s’approche de Silvio
-(c’était le nom du jeune pâtre), le questionne sur<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span>
-sa famille, s’intéresse à ses travaux, à ses espérances,
-et lui promet la protection de son père. Vous
-le savez mieux que moi, <i>care mie</i>, ajouta Giacomo d’un
-air qui voulait être malicieux, l’amour est un grand
-maître, qui mène loin ceux qui fréquentent son école.
-Silvio et Nisbé n’ignorèrent pas longtemps le sentiment
-qu’ils avaient conçu l’un pour l’autre; de doux regards
-les eurent bientôt initiés au mystère de leurs cœurs. On
-a vu des rois épouser des bergères, dit un vieux proverbe;
-mais j’ignore s’il y a jamais eu des princesses
-qui aient épousé des bergers: saint Pierre et saint Paul
-se taisent complétement sur ce sujet. Tout ce que je puis
-vous assurer, c’est que le père de Nisbé ne voulait pas
-de Silvio pour son gendre; il reprocha à sa fille la
-bassesse de son inclination, et lui défendit de sortir de
-la ville en lui annonçant que, sous peu de jours, elle
-deviendrait la femme d’un prince son ami.</p>
-
-<p>«Or, il faut que vous sachiez que Nisbé était née bien
-loin, bien loin d’ici, presque au bout du monde, tout près
-de la demeure du soleil, dans un pays où règne un
-éternel printemps, où coulent incessamment des ruisseaux
-de miel, où les figues mûrissent en un jour, où
-les oiseaux au plumage d’or chantent des hymnes ravissants,
-où la vie s’écoule comme un fleuve docile, et où
-chaque heure apporte une félicité nouvelle. Dans cette
-terre de béatitude qui touche au paradis, les dieux communiquent
-souvent avec les hommes pour se reposer
-du poids de leur immortalité. Une déesse de l’Olympe
-avait conçu une passion ardente pour le roi qui est le
-sujet de cette histoire, et la charmante Nisbé était le
-fruit de cette union mystérieuse. Sa mère lui avait légué
-le don funeste de ne jamais mourir, et peut-être aussi
-un cœur sensible et trop disposé à se laisser toucher<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span>
-par un homme que la destinée avait placé si loin d’elle.
-En recevant de son père l’ordre de ne plus voir Silvio,
-Nisbé en fut tout attristée. Un voile sombre s’étendit sur
-sa vie, jusque-là si douce et si sereine. Dans l’excès de
-sa douleur, Nisbé suppliait sa mère d’arrêter le nombre
-de ses jours. «Bienheureuses les femmes, disait-elle,
-que la mort vient arracher aux peines de leur cœur!
-car, sans amour, l’immortalité est le plus cruel des
-supplices. O ma mère, tranche le fil de ma vie, transforme-moi
-en une fleur des champs, en un arbre de
-la forêt, ou bien fais de moi et de Silvio deux oiseaux
-du ciel, pour que nous puissions nous aimer en
-liberté.»</p>
-
-<p>«Soulagée par cette prière, Nisbé s’endormit. La
-déesse, touchée du sort de sa fille, lui envoya des rêves
-consolateurs qui lui firent espérer une délivrance prochaine.
-Le lendemain Nisbé, se trouvant moins rigoureusement
-surveillée, quitta furtivement le palais de
-son père et courut auprès de Silvio. Leur joie à tous
-deux fut extrême. Assis l’un près de l’autre, ils se comblaient
-des plus chastes caresses de l’amour, lorsqu’ils
-aperçurent des gardes du roi qui venaient à eux: «Idole
-de mon âme! s’écria tout à coup Nisbé, tu le vois, il
-faut nous quitter. Les hommes sont jaloux de notre
-bonheur, et il n’y en a plus pour nous sur cette
-terre; mais, console-toi, une voix secrète me dit que
-nous nous reverrons ailleurs ...» Et Silvio vit alors
-s’échapper de ses bras palpitants une blanche colombe
-qui s’envola vers les cieux. Il resta immobile d’étonnement
-et de frayeur. Les mains levées comme pour
-saisir l’objet adoré, sa langue ne put proférer une
-parole. L’histoire ajoute que les dieux, touchés de la
-douleur de ce jeune mortel, changèrent Nisbé en une<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span>
-étoile charmante, la plus belle de la voûte céleste,
-celle qui se lève avant l’aurore, qui se couche la dernière
-pour servir de flambeau aux amants heureux, et
-qu’on appelle depuis lors <i>l’étoile du berger</i>.»</p>
-
-<p>La légende qu’on vient de lire, et que Giacomo avait
-racontée dans toute la naïveté de son âme, était très-répandue
-dans les provinces de la république de Venise.
-C’est un commentaire de ces vers bien connus du premier
-livre de l’<i>Énéide</i>:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Antenor potuit, mediis elapsus Achivis,<br />
-Illyricos penetrare sinus....</p>
-
-<p class="pn1">dans lesquels le poëte latin raconte l’histoire d’Anténor,
-qui pénétra heureusement dans le golfe d’Illyrie,
-s’avança jusqu’au fond du royaume des Liburniens, où
-il fonda la ville de Padoue, qui devint le refuge des
-Troyens fugitifs. Ce conte, où se mêlent et s’entre-croisent
-les ressouvenirs de l’antiquité avec l’histoire moderne,
-et dans lequel la poésie de la nature comme la
-comprenaient les Grecs se confond avec les pieuses
-légendes du christianisme, est un trait caractéristique
-de la double civilisation dont l’Italie a été le théâtre.
-A vrai dire, le paganisme n’y a jamais été complétement
-vaincu, et Dante, en choisissant Virgile pour le
-guider à travers les cercles mystérieux de la cité catholique,
-a exprimé d’une manière saisissante et profonde
-ce double caractère toujours persistant de la civilisation
-italienne.</p>
-
-<p>Parmi les fêtes populaires des provinces de la Vénétie
-où l’on retrouvait encore les traces de cette civilisation
-complexe, la fête de la Nativité était une des plus
-pittoresques. La veille au soir du saint jour de Noël, la
-principale auberge de La Rosâ était éclairée d’une<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span>
-manière tout à fait inusitée. Une partie de la population
-s’y trouvait réunie dans l’attente d’un grand événement.
-Au milieu de la cuisine, assez spacieuse, on avait dressé
-une estrade sur laquelle était placé un fauteuil recouvert
-d’un vieux tapis qui simulait la pompe d’un trône
-royal. Une étagère qui montait jusqu’au plafond était
-chargée de vaisselle et de vases reluisants qui reflétaient
-la flamme joyeuse d’un foyer devant lequel tournaient,
-comme des âmes en peine, une demi-douzaine de belles
-oies onctueuses et appétissantes. Une longue table couverte
-d’une nappe blanche, de brocs remplis de vin et
-de tous les autres objets nécessaires, indiquait les préparatifs
-d’un festin qui devait bientôt avoir lieu. Au
-coup de dix heures, Battista Groffolo, le riche fermier dont
-nous avons parlé plus haut, fit son entrée dans la salle
-de l’auberge; affublé d’un manteau rouge, la tête ornée
-d’une espèce de couronne dentelée en papier doré, il
-ressemblait à l’une de ces vieilles figures de rois
-bibliques qui servent d’enseigne aux hôtelleries rustiques
-dans presque toute l’Europe. Battista Groffolo
-monta sur l’estrade, s’assit avec gravité, et, à un signe
-qu’il fit de la main, tous les assistants s’inclinèrent avec
-respect. Après quelques instants de silence, on entendit
-frapper à la porte de l’<i>osteria</i> et l’on vit apparaître trois
-figures étranges, un vieillard, une jeune fille et un enfant,
-habillés comme des magiciens de théâtre: c’était
-Giacomo, Zina, la fille de Battista Groffolo, et Lorenzo,
-qui représentaient les trois mages de l’Évangile, avec
-le caractère distinctif que la tradition accorde à chacun
-de ces personnages vénérables. Giacomo avait pris avec
-lui sa vieille guitare, et tous trois portaient, suspendu
-au cou par un large ruban de soie rouge, un petit coffret
-qui contenait l’offrande consacrée par la légende.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span></p>
-
-<p>Les trois mages s’approchèrent du trône du roi, et
-Giacomo demanda d’une voix respectueuse: «Où donc
-est le roi des Juifs qui vient de naître? car nous avons
-vu son étoile en Orient, et nous venons pour l’adorer.»
-A ces paroles, un grand murmure s’éleva du milieu de
-la foule. Hérode et sa cour parurent consternés. Cependant
-on fit asseoir les trois mages, on leur rendit les
-devoirs de l’hospitalité, on leur lava les pieds, et puis
-on les invita à prendre des forces pour la continuation
-de leur saint pèlerinage. Le roi Hérode, les trois mages
-et les principaux dignitaires de la cour prirent place à
-la table du festin. Giacomo, animé par de copieuses
-rasades, oubliant le rôle dont il était investi, voulut
-haranguer l’assemblée au nom de saint Pierre et de
-saint Paul, et déjà il avait lancé sa fameuse citation:
-<i>Ecco cosa dicevano</i>..., lorsqu’on lui fit observer qu’en sa
-qualité de mage, il lui était impossible d’invoquer les
-deux grands apôtres dont les épîtres sont postérieures à
-la mort de Jésus-Christ. Sans être parfaitement convaincu
-de la justesse de cette observation, Giacomo
-consentit à suspendre son discours. Après ce petit
-épisode, on se leva de table; le roi Hérode remonta sur
-son trône, et il dit aux mages qui l’écoutaient: «Allez,
-informez-vous de l’enfant, et, lorsque vous l’aurez
-trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’aille aussi
-l’adorer.»</p>
-
-<p>Les mages s’inclinèrent avec respect et sortirent de la
-salle. Ils trouvèrent le village illuminé. Les fenêtres des
-principales maisons étaient garnies de flambeaux et de
-jeunes filles déguisées sous les costumes les plus
-bizarres et les plus divers, qui criaient aux voyageurs:
-«Ohé! ohé! voici le roi des Juifs que vous cherchez!»
-et, avec ces cris insultants, elles jetaient à la tête des<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span>
-voyageurs une sorte de mannequin en paille qui simulait
-un enfant au maillot. Les mages traversèrent toute
-cette foule de mécréants dans un profond silence,
-paraissant insensibles aux injures dont ils étaient l’objet.
-Ils arrivèrent ainsi en pleine campagne, suivis d’une
-cohue d’enfants et de femmes, et précédés de loin par
-un char à deux roues et de forme antique qui était
-traîné par des bœufs. Sur ce char, qui ressemblait assez
-à celui que montaient jadis les triomphateurs romains,
-il y avait quatre jeunes gens tenant chacun à la main
-une longue torche de résine dont la flamme pétillante
-s’élançait dans les airs. Les ombres que projetait cette
-lumière épaisse enveloppaient le char et dérobaient
-entièrement aux yeux de la foule les détails de cette
-naïve mise en scène, par laquelle on voulait représenter
-la mobilité de l’étoile prophétique.</p>
-
-<p>C’était par une nuit d’une sérénité admirable que
-s’accomplissait cette pieuse et touchante cérémonie.
-Le firmament était radieux, les étoiles scintillaient d’une
-manière extraordinaire, l’air était doux, l’obscurité et
-le silence régnaient dans la nature. On n’entendait de
-temps en temps que les bêlements des moutons enfermés
-dans les fermes du voisinage, que le cri plaintif de
-quelque oiseau mal abrité, que les sons expirants d’une
-voix lointaine. Une douce et vague tristesse remplissait
-les cœurs, lorsque, Giacomo frappant quelques accords
-sur sa vieille guitare, les trois mages se mirent à chanter
-une naïve complainte, en continuant leur chemin. Cette
-complainte était un fragment d’une litanie de Lotti, célèbre
-compositeur vénitien du commencement du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle,
-et dont la mélodie suave s’était égarée dans les contrées
-riantes des bords de la Brenta, où elle avait été apportée
-sans doute par quelque noble dame, et y avait germé,<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span>
-comme ces grains de semence que laissent tomber les oiseaux
-voyageurs, messagers dociles d’une volonté mystérieuse.
-La mélodie de Lotti, arrangée à deux parties par
-une main inconnue, était très-populaire dans les provinces
-de terre ferme, où elle passait pour un de ces chants
-naïfs qui semblent s’exhaler de la terre féconde comme
-les parfums de l’aubépine en fleur. Giacomo était
-chargé de rendre la partie de basse, tandis que Zina et
-Lorenzo chantaient à l’unisson la partie de soprano.
-Voici quelles étaient les paroles de ce charmant noël:</p>
-
-<p class="pbq p1">Étoile mystérieuse, dont nous suivons depuis si longtemps les
-traces mobiles et toujours nouvelles, conduis-nous enfin vers le
-berceau de l’enfant qui a été promis au monde pour la félicité
-des hommes. Avertis par ta clarté propice, nous venons des
-extrémités de l’Orient pour adorer le Christ annoncé par les prophètes,
-et nous lui apportons de l’or, de l’encens et de la myrrhe,
-ce que renferme de plus précieux le pays de nos pères. Courbés
-sous le fardeau des ans, nous venons à toi, enfant miraculeux,
-pour que tu dissipes les ténèbres qui nous enveloppent de toutes
-parts, pour que tu arraches de nos cœurs flétris ce doute funeste,
-que nous a légué le génie du mal. Sois mille fois béni, ô roi
-d’Israël! Que ta lumière s’élève sur l’abîme de nos misères, que
-ta parole sainte purge nos âmes souillées et qu’elle nous réconcilie
-avec le Dieu créateur! O Christ rédempteur, que ton nom soit
-béni à jamais!</p>
-
-<p class="p1">La voix mordante de Giacomo, celles plus agréables
-de Zina et de Lorenzo, harmonieusement groupées
-ensemble, s’exhalaient ainsi en doux accords, pendant
-que le cortége continuait sa marche et que les mages
-entraient dans chaque maison un peu importante qu’ils
-trouvaient sur leur chemin. Ils y étaient reçus avec une
-pieuse cordialité, et ils allaient se prosterner, dans un
-coin de l’étable, aux pieds de l’enfant Jésus couché
-dans la crèche et entouré de la sainte famille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span></p>
-
-<p>Après ces diverses stations, les mages reprirent le
-cours de leur pèlerinage, jusqu’à ce qu’ils fussent
-arrivés devant la grille d’un château, où ils furent introduits
-par un domestique en livrée. On les conduisit
-dans un grand salon, rempli de seigneurs et de nobles
-dames. Giacomo salua humblement la compagnie, et,
-après avoir frappé sur sa vieille guitare les deux seuls
-accords qui lui fussent familiers, tous les trois recommencèrent
-à chanter le noël dont nous avons traduit
-les paroles. La noble compagnie parut satisfaite de
-l’effet de l’ensemble, mais on remarqua surtout la voix
-fraîche de Lorenzo, dont la grâce enfantine avait déjà
-attiré les regards. Une jeune demoiselle, qui paraissait
-parler avec autorité, fit approcher Lorenzo, et lui demanda
-avec douceur:</p>
-
-<p>«Avez-vous des frères et des sœurs, mon bel enfant?</p>
-
-<p>&mdash;<i>No, signora</i>, répondit-il en rougissant un peu, je
-suis le seul enfant de ma mère.</p>
-
-<p>&mdash;Aimez-vous bien votre mère?</p>
-
-<p>&mdash;Autant que j’aime le bon Dieu, dit-il sans la moindre
-hésitation.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà une réponse qui annonce un cœur aussi pur
-que votre front.»</p>
-
-<p>Et un murmure d’approbation générale accompagna
-cet éloge.</p>
-
-<p>La <i>gentildonna</i>, attirant alors Lorenzo plus près du
-canapé où elle était assise, lui dit avec un doux sourire:</p>
-
-<p>«Sans doute vous ne voudriez pas la quitter, cette
-mère que vous aimez tant?</p>
-
-<p>&mdash;Si c’était pour son bonheur! répondit avec empressement
-Zina, qui avait compris toute la portée de cette
-question.</p>
-
-<p>&mdash;Par exemple, répliqua la noble demoiselle en jetant<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span>
-les yeux sur un vieillard silencieux qui était assis en
-face d’elle, de l’autre côté du foyer, vous plairiez-vous
-avec nous, mon bel enfant?</p>
-
-<p>&mdash;<i>O santa Maria!</i> s’écria encore Zina, qui, dans son
-affection pour Lorenzo, devançait ses réponses, ce serait
-bien heureux pour l’enfant et pour sa mère!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! nous causerons de cela plus longuement
-demain,» reprit la noble demoiselle; et, à un signe
-gracieux de sa main, les trois mages se retirèrent.</p>
-
-<p>A une petite lieue de La Rosâ, sur la belle route qui
-conduit de Padoue à Bassano, toute parsemée de hameaux
-pittoresques, de nombreuses hôtelleries et de riches
-vergers, se trouvait le charmant village de Cadolce,
-et dans ce village on remarquait une des habitations les
-plus délicieuses de la terre ferme. Elle était assise sur
-le penchant d’une colline, adossée à la lisière d’un bois
-qui répandait au loin sa fraîcheur et son ombrage tutélaire.
-Le château, entouré de portiques, était vaste et
-d’une architecture élégante. Son toit à l’italienne se détachait
-de la verdure qui l’environnait et s’épanouissait
-au soleil, comme un caprice de fée. Ce château était du
-XVI<sup>e</sup> siècle; il avait été construit par Palladio, avec les
-débris de vieux monuments de la Grèce. Le château
-était séparé de la route par un large fossé rempli d’eau
-et par une longue grille dorée qui laissait entrevoir un
-riche parterre rempli de citronniers et des fleurs les
-plus rares, que rafraîchissaient des jets d’eau toujours
-abondants. Une grande quantité de jolis pigeons et de
-paons au chatoyant plumage étaient constamment perchés
-sur le toit du château, qu’ils remplissaient du bruit
-de leurs cris mélancoliques et de leurs roucoulements
-amoureux. L’intérieur de ce château répondait à la magnificence
-de l’extérieur. De grands appartements somptueusement<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span>
-décorés, des tableaux, des statues, une
-bibliothèque choisie, une chapelle, un théâtre, un nombreux
-domestique, tout annonçait la résidence d’un
-grand seigneur. Le village enveloppait le château et s’étendait
-le long de la route en jolies maisonnettes blanches,
-habitées par une population laborieuse. Cadolce
-était le village le plus propre qu’il y eût entre Padoue et
-Bassano. Ses habitants avaient une grande réputation
-de jovialité; ils étaient fous de plaisir, et il était passé en
-proverbe que lorsqu’on s’ennuyait, il fallait aller à Cadolce.
-Aussi y accourait-on en foule les jours de fête;
-on y dansait, on y buvait à perdre haleine. L’auberge
-de la <i>Luna</i> était remplie de bons compagnons qui frappaient
-sur les tables et brisaient les vitres de leurs dissonances
-<i>non préparées</i>.</p>
-
-<p>Dans une grande et belle pièce de la villa Cadolce,
-ornée de vieux portraits de famille, parmi lesquels on
-remarquait plusieurs doges, deux personnages s’entretenaient
-paisiblement. L’un de ces personnages, enveloppé
-d’une longue robe noire, les mains croisées derrière
-le dos, sa tête blanche légèrement inclinée sur la
-poitrine, marchait à pas lents et mesurés. De temps en
-temps il poussait de gros soupirs entremêlés de quelques
-rares monosyllabes qui semblaient s’échapper avec
-peine de ses lèvres minces et serrées. «C’est fait, disait-il
-tout bas, oui, c’est fait de l’indépendance et de la
-grandeur de Venise.»</p>
-
-<p>Après un long silence, pendant lequel il ne cessait de
-marcher, il reprit, en élevant la voix et en redressant un
-peu sa tête sexagénaire: «Cependant, si le sénat voulait
-m’écouter, nous pourrions voir briller encore quelques
-beaux jours; nous aurions des alliés, de l’or, et
-des soldats pour nous défendre.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span></p>
-
-<p>Il se tut de nouveau, et, ralentissant sa marche, dont
-il paraissait fatigué: «Mais, hélas! dit-il, nous sommes
-vieux, et tout le monde nous abandonne. Les patriciens
-sont plus corrompus que le siècle où nous avons le malheur
-de vivre; ils tiennent plus à leurs richesses et à leur
-lâche oisiveté qu’à l’indépendance de la patrie. Pourvu
-qu’on les laisse se promener au Broglio et souper dans
-leurs <i>casini</i>, ils tendront la gorge au destin qu’on leur
-prépare.</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble que Votre Excellence s’exagère beaucoup
-les dangers qui menacent la république, dit l’autre
-personnage, qui était assis nonchalamment sur un
-canapé de velours, tenant à la main un vieux bouquin
-entr’ouvert dans lequel il essayait de lire de temps en
-temps. Les puissances ennemies de l’indépendance de
-Venise sont trop occupées de leurs propres affaires pour
-songer à nous inquiéter.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce ne sont pas les armes des nations intéressées
-à notre perte que je redoute pour ma patrie, répliqua
-le premier interlocuteur; c’est l’esprit nouveau qui
-s’élève de tous les coins de l’horizon. Nos vieilles institutions
-sont minées par un principe funeste qui échappe à
-toute surveillance; les provinces s’agitent, les patriciens
-sont désunis, et les citadins aspirent ouvertement à une
-réforme de l’État. Il n’est pas jusqu’à nos bons gondoliers
-qui ne rembrunissent leur visage; ils nous saluent
-avec moins de respect et ne chantent plus les stances du
-Tasse avec la bénigne gaieté d’autrefois. Oui, mon ami,
-nous marchons évidemment à une dissolution de toutes
-choses.</p>
-
-<p>&mdash;Votre Excellence sait mieux que moi que la république
-est un vieux vaisseau dont la quille plonge trop
-avant dans le sein des ondes pour carguer ses voiles à<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span>
-la moindre brise. Qu’elle se rassure donc, <i>per Bacco!</i> les
-lois de Venise sont l’œuvre d’une politique consommée,
-et Horace semble avoir prévu les événements qui se
-préparent lorsqu’il dit....</p>
-
-<p>&mdash;Abbé, tu te trompes. Horace est assurément un
-grand poëte, qui a dit des choses admirables sur
-l’homme et sa destinée; mais, malgré ton savant commentaire,
-je doute qu’il ait entrevu les événements dont
-nous sommes menacés. Crois-en ma vieille expérience:
-nous sommes destinés à voir l’une des plus grandes révolutions
-de l’histoire. Rien de ce que tu as lu ne peut
-être comparé à ce que je redoute. C’est un monde qui
-s’écroule. Venise, qui a bravé tant d’orages, et dont les
-lois sont l’œuvre du temps et de sa justice, se brisera
-contre l’écueil que j’aperçois de loin. Je le répète, nous
-sommes vieux, la vie nous échappe, Venise est une
-lampe près de s’éteindre et qui ne projette plus qu’une
-flamme vacillante. On dirait que la nature elle-même
-participe à cette évolution mystérieuse; car les saisons,
-et surtout le printemps, ne sont plus ce qu’elles étaient
-pour nos pères. Oui, oui, mon ami, la terre aussi se refroidit
-dans l’espace; le soleil se voile de sinistres nuages,
-et l’homme perd de sa chaleur et de sa douce gaieté. Il
-ne nous reste plus qu’à mourir dans la miséricorde de
-Dieu.»</p>
-
-<p>En proférant ces dernières paroles, le vieillard se
-laissa tomber sur une chaise en couvrant ses yeux de
-ses mains décharnées.</p>
-
-<p>«<i>Per Bacco!</i> Votre Excellence m’étonne, répliqua
-l’abbé. Je ne vois pas que le soleil soit moins éclatant,
-que les fleurs soient moins parfumées et le vin de Chypre
-moins généreux que par le passé. <i>Eh vîa! eh vîa!</i>
-laissez là vos sombres présages. Dieu et la nature sont<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span>
-toujours les mêmes; le mal n’est que dans l’esprit de
-l’homme. N’empoisonnons pas l’heure présente par des
-prévisions malheureuses; laissons-nous aller doucement
-au courant qui nous entraîne, en chantant avec Horace:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Lætus in præsens animus, quod ultra est,<br />
-Oderit curare, et amara lento<br />
-Temperet risu. Nihil est ab omni</p>
-<p class="pp10">Parte beatum<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.<br /></p>
-
-<p class="p1">Le premier de ces deux interlocuteurs était Marco
-Zeno, noble Vénitien dont la famille illustre remontait
-aux premiers temps de la république. Toutes celles qui
-avaient de semblables prétentions historiques étaient
-appelées <i>familles électorales</i>, parce qu’elles croyaient
-descendre des douze tribuns qui, en 679, élurent le premier
-doge. Marco Zeno pouvait avoir soixante ans à l’époque
-où nous place notre récit. C’était un homme
-grand et sec, au front large et dépouillé. Il avait une
-physionomie expressive, mais sévère; son abord calme,
-son regard froid et redoutable vous inspiraient ce
-respect mêlé de crainte qui est le propre des hommes
-habitués au commandement. Quoique rempli de bienveillance
-pour toutes les personnes qui vivaient dans sa
-familiarité, ses manières n’avaient rien de communicatif.
-On lisait dans l’impassibilité de son visage qu’il était né
-dans une caste privilégiée et souveraine dont il voulait
-qu’on respectât les droits. Les grandes démonstrations
-répugnaient à sa froide raison. Il ne pouvait supporter
-ni la joie bruyante ni la sensibilité trop expansive. Il aimait
-les intelligences qui se dominent et qui se manifestent<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span>
-avec mesure. Il connaissait trop les hommes
-pour se laisser prendre aux apparences, et ne croyait
-facilement ni au dévouement absolu ni à la méchanceté
-gratuite. C’était un esprit vaste et rompu au maniement
-des affaires. Ayant été ambassadeur de la république de
-Venise dans presque toutes les cours de l’Europe, il y
-avait étudié le mécanisme des gouvernements, dont il
-connaissait le fort et le faible. Marco Zeno n’avait aucun
-enthousiasme; il se méfiait des mensonges de la parole,
-il voulait des faits positifs avant de prendre une détermination;
-alors il agissait sans scrupule et sans hésitation.
-Il croyait à l’amour, à la haine, à l’amitié, comme à des
-forces de la nature humaine qu’on peut utiliser. Acteur
-profond, il était doué d’une âme assez impressionnable
-pour bien jouer un rôle dans le drame de la vie politique,
-qui avait été la grande préoccupation de sa vie.
-C’était un de ces hommes d’État comme Venise en possédait
-beaucoup, une de ces intelligences italiennes lucides
-et fortes, qui était arrivée à ce point élevé de l’horizon
-de la vie où tout est clair, mais d’une tristesse navrante.</p>
-
-<p>Cependant, sous la sèche enveloppe de ce vieux
-sénateur, dans cet homme sombre et désabusé par une
-longue expérience de nos misères, il y avait un recoin
-mystérieux où s’était réfugié tout ce qui lui restait de
-vitalité: c’était l’amour de la patrie. Homme politique un
-peu de l’école de Machiavel, dont le livre fameux n’est,
-après tout, que la glorification du succès, Marco Zeno
-avait été élevé dans les préjugés de cette oligarchie pour
-qui la nation se résumait tout entière dans l’État, et
-l’État dans les mains d’une minorité choisie. Ce mot abstrait,
-<i>l’État</i>, était alors pour les hommes politiques
-ce que le mot <i>âme</i> est encore de nos jours pour certains<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span>
-esprits, un dieu jaloux, silencieux et voilé, qui semble
-n’avoir créé le monde que pour l’absorber et l’anéantir.
-Bien que Marco Zeno eût habité la France sous le règne
-de Louis XV, et qu’il eût vécu au milieu de la phalange
-philosophique qui s’efforçait de dégager de l’histoire la
-grande loi du progrès continu de l’esprit humain, il était
-resté impénétrable à ce qu’il appelait les folles idées des
-temps nouveaux. Selon lui, le pouvoir devait être toujours
-le partage des classes élevées de la société, à la
-condition cependant qu’il fût exercé pour le bien de
-tous. Il disait souvent que la loi devait être comme le
-soleil, qu’elle devait éclairer les peuples sans qu’ils y
-pussent toucher. Pour Marco Zeno comme pour toute
-l’aristocratie de Venise, la science politique se résumait
-dans cette formule bien connue: <i>Pane in piazza, e giustizia
-in palazzo</i>.</p>
-
-<p>Le second des deux interlocuteurs était l’abbé Zamaria,
-le secrétaire et l’ami de Marco Zeno. Il l’avait suivi
-dans ses ambassades, et avait partagé toutes les vicissitudes
-de sa fortune. C’était un tout petit homme écourté,
-vif, d’un caractère doux et charmant, d’où s’épanchait
-une gaieté bénigne et presque inaltérable. Son imagination
-sereine ne réfléchissait que la partie lumineuse et
-consolante de la vie. Très-versé dans les langues anciennes,
-sachant presque toutes celles de l’Europe moderne,
-poëte, philosophe et surtout grand musicien, l’abbé Zamaria
-réunissait toutes les connaissances de son temps,
-dont il cachait la profondeur sous le rire d’un enfant. Il
-appartenait à cette famille d’esprits aimables et fins, de
-philosophes pratiques aux passions tempérées, aux
-goûts délicats, aux croyances molles et flottantes, qui se
-laissent aller au courant qui les entraîne sans projets
-lointains, sans ambition, goûtant à tous les fruits de la<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span>
-route sans soucis et sans regrets. L’abbé Zamaria était
-un de ces hommes contenus et sages qui trouvent le
-bonheur dans la modération des désirs, dans un coin
-paisible, à côté d’un objet aimable, un de ces joyeux
-abbés du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, plus dévots à la morale d’Horace
-qu’à celle de l’Évangile, humant la vie <i>piano</i>, <i>piano</i>, et
-secouant les chagrins comme l’oiseau secoue les gouttes
-de rosée qui tombent sur ses ailes.</p>
-
-<p>Marco Zeno et l’abbé Zamaria étaient deux caractères
-parfaitement opposés, qui représentaient assez fidèlement
-les deux grands éléments de la société vénitienne,
-c’est-à-dire la minorité oligarchique qui possédait les
-bénéfices et les soucis de la puissance, et le peuple doux
-et spirituel qui se berçait mollement sur les lagunes,
-laissant couler la vie comme une gondole légère <i>sul
-mare infido</i>. Marco Zeno était veuf depuis longtemps.
-Une fille unique était l’héritière de sa tendresse et de sa
-fortune. C’est dans un coin de la villa Cadolce que vivait
-dans le recueillement le saint abbé dont il a été
-question au commencement de cette histoire: il était le
-frère cadet du vieux sénateur.</p>
-
-<p>Le château où s’est passée la scène que nous venons
-de raconter est celui où avaient été reçus les trois mages
-dans la nuit de Noël. La jeune personne qui avait accueilli
-avec tant de grâce l’enfant de Catarina Sarti était
-la fille du vieux sénateur, et la nièce par conséquent du
-prêtre vénérable dont Lorenzo avait su toucher le cœur.
-En entrant dans cette illustre famille vénitienne, le
-jeune Lorenzo héritait pour ainsi dire de la destinée de
-son père, qui avait été le client de Marco Zeno, dont la
-protection s’était étendue sur la veuve, à qui il faisait
-une pension. Lorsque la fille de Zeno questionna Lorenzo
-sur le nombre de frères et de sœurs qu’il pouvait<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span>
-avoir, elle ignorait qu’il fût le fils de Catarina Sarti.
-L’intérêt tout instinctif qu’elle ressentit d’abord pour cet
-enfant qu’elle voyait pour la première fois prit un caractère
-plus sérieux lorsqu’elle apprit quels étaient les
-liens qui existaient depuis longtemps entre le père de
-Lorenzo et sa propre famille. Admis dans la maison de
-Zeno sans autre titre que celui d’une bienveillance généreuse,
-le fils de Catarina Sarti ne tarda point à s’attirer
-l’affection du vieux sénateur, et surtout celle de sa
-fille.</p>
-
-<p>Beata, fille unique du sénateur Marco Zeno, pouvait
-avoir à peu près quinze ans à l’époque où Lorenzo fut
-reçu dans sa famille. Elle était assez grande pour son
-âge, d’une taille élancée et fine, dont tous les mouvements
-trahissaient la distinction de la race. Sa tête charmante,
-d’une expression à la fois douce et sévère, reposait
-sur un cou flexible, dont les lignes onduleuses
-allaient expirer mollement sur des épaules délicates qui
-tressaillaient à la moindre émotion. Ses yeux étaient
-d’un noir bleuâtre, ornés de longues et soyeuses paupières
-qui en tempéraient l’éclat. Son regard profond et
-tendre, presque toujours enveloppé d’un nuage mélancolique,
-révélait une âme sérieuse, et son maintien
-noble, mais un peu sévère parfois, était adouci par les
-signes d’une bonté compatissante qui lui attirait l’affection
-respectueuse de ses domestiques et de ses inférieurs.
-Une chevelure abondante et presque blonde, relevée
-derrière la tête en un bouquet charmant, contenait une
-fleur naturelle dont Beata aimait à se parer comme
-d’un symbole de la jeunesse et de ses espérances. Ayant
-perdu sa mère de très-bonne heure, Beata avait été élevée
-sous la surveillance de son père et par les soins particuliers
-de l’abbé Zamaria. Aussi son instruction, variée<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span>
-et plus forte que ne l’était celle des femmes ordinaires
-de son pays et de son temps, se ressentait un peu de la
-pensée sérieuse qui en avait dirigé le cours. Beata connaissait
-la langue française, qu’elle parlait avec une
-certaine facilité. On se doute bien que les arts n’avaient
-point été oubliés dans l’éducation d’une noble Vénitienne.
-La fille du sénateur dessinait un peu, peignait
-agréablement, et surtout elle connaissait à fond l’art
-musical, dont l’abbé Zamaria lui avait révélé les secrets
-les plus intimes. Sa voix de <i>mezzo soprano</i>, d’un timbre
-suave et pénétrant, se colorait des plus vifs reflets du
-sentiment, dont elle savait exprimer les nuances les
-plus délicates. Ce qui paraîtra assez bizarre, c’est que
-Beata avait un goût particulier pour le violoncelle, dont
-elle jouait avec infiniment de grâce. Cette prédilection
-pour un instrument qui ne semble pas convenir à la délicatesse
-d’une femme s’expliquait alors par les mœurs
-de Venise, dont les écoles de musique étaient exclusivement
-consacrées à l’éducation de pauvres jeunes filles.
-Celles-ci y apprenaient à jouer de tous les instruments
-nécessaires pour former un petit orchestre qui servait
-aux exercices de la maison. Nous aurons l’occasion de
-faire remarquer plus tard combien cette organisation
-des conservatoires de Venise a eu d’influence sur le
-goût musical de la société vénitienne.</p>
-
-<p>Les talents aimables, les charmes et la rare distinction
-qu’on remarquait dans cette noble jeune fille n’étaient
-cependant que des accessoires, et comme la splendeur
-de qualités d’un ordre plus élevé. Son esprit, d’une
-trempe peu commune, avait été nourri de lectures sérieuses
-et diverses, et son jugement, mis en éveil par le
-spectacle d’une société en décadence, avait acquis une
-maturité tout à fait au-dessus de son âge. Héritière unique<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span>
-de la fortune et de la tendresse de Marco Zeno, son
-père avait voulu qu’elle fût digne de l’illustration de sa
-maison et du rang qu’il occupait dans l’État. Dans les
-idées de ce vieux sénateur, qui étaient celles de la haute
-aristocratie vénitienne, la femme d’un patricien devait
-être au-dessus des autres femmes, non-seulement par
-les avantages de la naissance, mais par l’élévation des
-sentiments. Il disait souvent que toute prérogative sociale
-qui n’est point justifiée par une supériorité morale
-est une véritable usurpation. Aussi n’avait-il épargné aucun
-effort pour que Beata fût digne du nom qu’elle portait,
-et de très-bonne heure il avait exercé son jeune
-esprit à lire, sans trop se troubler, dans les profondeurs
-du cœur humain.</p>
-
-<p>Cette direction sévère donnée à l’éducation de Beata
-n’avait point altéré, heureusement, la simplicité de son
-âme. Née dans un siècle téméraire, au milieu d’une société
-en décadence, elle sut entendre tout ce qui se disait
-contre les plus saintes vérités sans jamais donner lieu
-de croire que le doute eût pénétré dans sa conscience.
-Le commerce des hommes supérieurs et la lecture des
-livres les plus hardis n’avaient porté atteinte ni à la modestie
-de son langage, ni à l’accomplissement de ses plus
-humbles devoirs. Elle savait écouter et se taire, et son
-dégoût profond pour les discussions arides et pointilleuses
-de l’esprit l’avait fortifiée dans l’idée que la mission
-de la femme était de relier et de concilier les
-hommes par l’attrait du sentiment. Aussi les passions
-turbulentes se calmaient à son approche, la sérénité de
-son front se répandait sur tous ceux qui la voyaient, et
-les caractères les plus antipathiques se groupaient autour
-de sa personne en acceptant avec amour le joug de
-son empire. La science de la vie, si l’on peut donner ce<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span>
-nom à de simples pressentiments d’une nature bien
-douée, avait traversé son cœur sans y déposer une goutte
-de son amertume. A son regard doux et mélancolique,
-à cette adorable langueur qui se trahissait par les sons
-voilés de sa voix expressive, et qui lui faisait pencher
-la tête comme celle d’un épi d’or sous la brise du matin,
-à ce mélange de tendresse et de raison, de joie enfantine
-et de préoccupation sérieuse qui faisaient le fond de son
-caractère, on reconnaissait une femme d’élite, une de
-ces créatures privilégiées que Dieu semble envoyer sur
-la terre pour y raffermir le culte de l’idéal. Lorsque, vers
-les heures paisibles du soir, Beata promenait sa langueur
-dans le beau jardin de la villa Cadolce, au milieu des
-orangers et des fleurs, préservant sa tête d’une ombrelle
-de soie rose dont les reflets adoucis allaient se confondre
-avec ceux de sa robe blanche et flottante, le cœur rempli
-de murmures confus, laissant échapper de ses lèvres
-indolentes ce demi-sourire qui sied à la grâce, et regardant
-au loin dans l’atmosphère les chaudes vapeurs
-qui annoncent la fin du jour, on eût dit la personnification
-de Venise ayant le pressentiment de sa destinée.</p>
-
-<p>Beata avait une amie d’enfance qu’elle aimait beaucoup:
-c’était Tognina, la fille du médecin de Cadolce,
-petite et gracieuse personne, vive, enjouée, spirituelle.
-Au moindre mot, le frais et blanc visage de Tognina
-s’épanouissait de joie, et un doux sourire se jouait sur
-ses lèvres de rose comme un rayon de soleil dans un
-vase rempli de lait. Légère et un peu malicieuse, Tognina
-était une Vénitienne pure et sans mélange, dont le caractère
-formait un heureux contraste avec celui de Beata.
-Cette diversité dans les goûts et dans les instincts avait
-resserré davantage l’affection qui existait entre ces deux<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span>
-jeunes filles, qui n’avaient point de secrets l’une pour
-l’autre.</p>
-
-<p>Lorsque le jeune Lorenzo Sarti fut admis dans l’illustre
-famille dont nous venons de faire connaître les différents
-membres, il ne tarda point, nous l’avons dit, à devenir
-l’objet de la préoccupation de Beata. De quelques années
-plus âgée seulement que cet enfant, qui avait éveillé son
-intérêt par la gentillesse de ses manières et la naïveté
-de ses réponses, Beata sentit croître en elle chaque jour
-les germes d’une affection dont il était aussi difficile de
-définir le caractère que de prévoir les développements.
-Il semblait que Lorenzo fût venu à propos apporter un
-aliment à l’activité de cette noble fille, dont le cœur sommeillait
-encore du doux sommeil de l’adolescence. Son
-père, qui, hors de la politique, n’avait de volontés que
-celles de Beata, fut très-heureux de la voir s’attacher le
-fils d’un bon Vénitien qui avait été un client dévoué aux
-intérêts de la famille Zeno. Elle prit soin de son éducation,
-lui fit donner des maîtres, et se plut à diriger son
-esprit et à faire jaillir de son âme les bons instincts
-qu’elle pouvait contenir. Toujours à ses côtés, Lorenzo
-était devenu comme le frère de Beata. Il l’accompagnait
-partout, à l’église, à la promenade, dans les cercles,
-portant son ombrelle, un livre de messe, ou bien un
-bouquet de fleurs. Or, de toutes les séductions innocentes
-qui peuvent exister entre deux êtres d’âge et de
-sexe différents, il n’y en a pas de plus subtile que le
-plaisir qu’on éprouve à communiquer à une créature de
-Dieu le souffle de la vie morale. Voir s’épanouir sous
-ses yeux un jeune esprit qui se débat dans les limbes de
-l’instinct, dissiper peu à peu les nuages qui enveloppent
-son berceau, le nourrir de sa substance, le sentir tressaillir
-sous vos étreintes et le voir répondre à vos efforts<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span>
-par ce premier sourire qui annonce l’arrivée du jour et
-le triomphe de l’intelligence, c’est un bonheur qui égale
-presque celui de la maternité, c’est un mystère qui participe
-du grand mystère de la création. Aussi l’histoire
-est-elle féconde en exemples de cette nature, et l’on peut
-affirmer que les plus belles fictions de la poésie reposent
-sur cette donnée d’une vérité profonde, que l’amour
-n’a pas de plus puissant auxiliaire que l’attrait de l’esprit<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.
-On sait comment Dante a traité ce sujet dans l’admirable
-épisode de Françoise de Rimini.</p>
-
-<p>S’il y a un charme tout-puissant à communiquer l’étincelle
-de la vie à un esprit qui s’ignore, si la science
-possède un attrait qui fascine celui qui la donne aussi
-bien que celui qui la reçoit, en effaçant quelquefois les
-contrastes les plus vifs de l’âge et de la fortune, les arts,
-surtout la musique, opèrent des miracles bien plus surprenants
-encore. La musique, ce langage mystérieux de
-l’âme, dont l’empire commence où finit celui de la parole,
-comme l’ont très-bien dit quelques Pères de l’Église;
-la musique, qui est à la fois une science très-compliquée
-et un art prodigieux qui satisfait la raison et
-qui la dépasse par son rayonnement infini; la musique
-remue les fibres les plus ténues de notre sensibilité, et
-amène à la surface du cœur des accents ignorés qui nous
-révèlent tout entiers à ceux qui nous écoutent. C’est
-ainsi que la mer agitée par la tempête se soulève jusque
-dans ses profondeurs, et jette sur les rivages des débris
-inconnus. Telle femme vous attire par sa beauté et vous
-charme par sa conversation, qui semble trahir une créature
-délicate et conforme à l’idéal que vous poursuivez:<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span>
-écoutez-la chanter, et, si votre oreille est exercée à démêler
-la bonne note, vous serez étonné de la différence
-qui existe souvent entre ces deux manifestations d’une
-seule et même personne. C’est que dans le son musical,
-dans ce qu’on appelle le timbre de la voix humaine, il y
-a ce qu’on trouve dans l’arome des fleurs, la quintessence
-de la nature des choses. Une voix qui chante, c’est
-un écho de l’âme, qui vous en dit plus en quelques minutes
-que les plus longs discours. On peut mentir en
-parlant, on ne peut pas tromper en chantant.</p>
-
-<p>C’est Beata qui enseigna à Lorenzo les premiers éléments
-de la musique, et cette tâche lui fut aussi douce
-que facile à remplir, parce que son élève était déjà tout
-préparé à la culture de cet art admirable. Lorsqu’il eut
-surmonté les premières difficultés, que sa voix de soprano
-fut assouplie à franchir les intervalles les plus ardus,
-et qu’il eut une connaissance suffisante des signes
-phonétiques et de leur valeur, Lorenzo passa sous la direction
-de l’abbé Zamaria, qui du reste avait la haute
-main sur toute son éducation intellectuelle. L’abbé Zamaria
-était un profond musicien, un érudit qui connaissait
-l’histoire et la théorie de l’art presque aussi bien
-que le P. Martini de Bologne, dont il était l’ami et le
-correspondant. Élève de Benedetto Marcello, dont il admirait
-plus que personne le génie simple et grandiose,
-l’abbé Zamaria avait suivi d’un œil curieux et intelligent
-les révolutions qu’avait subies la musique depuis la
-grande époque de la Renaissance jusqu’à la fin du
-XVIII<sup>e</sup> siècle. Il avait surtout fait une étude particulière de
-l’histoire de la musique à Venise, de ses théâtres et de
-toutes les institutions qui s’y rattachaient, et, à force
-de sagacité, d’érudition aussi variée que minutieuse, il
-était parvenu à saisir le caractère de ce qu’il appelait<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span>
-l’école vénitienne, qu’il croyait aussi réel et aussi tranché
-en musique que dans la peinture et dans l’architecture.
-La partialité de l’abbé Zamaria pour tout ce qui pouvait
-intéresser la gloire de son pays, son penchant à faire
-ressortir l’influence particulière de Venise sur le développement
-de l’esprit humain, en s’exagérant peut-être
-la part qu’elle pouvait revendiquer dans l’histoire de la
-civilisation italienne, étaient chez lui des sentiments naturels
-qui s’étaient fort accrus par le désir d’être agréable
-à son ami le sénateur Zeno. Ce vieux patricien, dont
-l’intelligence lucide et forte ne se faisait aucune illusion
-sur l’affaiblissement de la république et sur les événements
-probables qui d’un jour à l’autre pouvaient emporter
-son indépendance, s’était pris d’une tendresse
-vraiment filiale pour la grandeur éclipsée de la reine
-de l’Adriatique. Il s’était retourné vers le passé pour y
-chercher une distraction à sa douleur actuelle, comme
-nous aimons tous, au déclin de la vie, à réjouir nos regards
-attristés par le spectacle de nos belles années.
-Cette passion jalouse pour la gloire de sa patrie, qui réchauffait
-le cœur du vieux Marco Zeno, était partagée
-par toute la haute noblesse de Venise; à vrai dire, elle
-forme un des traits caractéristiques de l’aristocratie dans
-tous les pays du monde. On a pu voir de nos jours que
-la démocratie fait assez bon marché des limites territoriales
-qui séparent les différentes nations de l’Europe; et
-cela se conçoit aisément: car l’esprit qui anime la démocratie
-moderne participe un peu de la nature de l’esprit
-religieux, dont le point d’appui est dans la conscience,
-et non plus dans les fictions arbitraires de la pensée.
-L’aristocratie vit de traditions, parce que c’est dans la
-tradition qu’elle trouve les titres de sa puissance, tandis
-que la démocratie ne s’élève qu’au nom d’un principe<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span>
-de justice que le temps a mûri, et dont il exige impérieusement
-la réalisation. Aussi l’histoire nous montre-t-elle
-l’aristocratie partout et toujours fidèle au culte des
-dieux domestiques, défendant jusqu’au dernier soupir
-la nationalité dont elle est l’expression vivante, tandis
-que la démocratie déborde comme un fleuve impétueux
-qu’agite le souffle de Dieu. Cette lutte héroïque du patriciat
-et de la démocratie, qui est le nœud de l’histoire
-universelle, a été surtout remarquable et très-décisive
-dans la république de Venise, dont l’indépendance n’a
-pas survécu d’une heure à la chute du gouvernement
-oligarchique.</p>
-
-<p>Ce sentiment profond d’attachement pour le sol
-natal, qui remplissait l’âme tout entière du vénérable
-sénateur, se révélait autour de lui d’une manière ingénieuse
-et frappante. Dans son palais de Venise aussi
-bien que dans sa villa Cadolce, il n’y avait que des
-meubles et des objets d’art provenant soit de la capitale,
-soit d’une ville quelconque des États de la république.
-Il suffisait que le moindre objet de luxe eût été fabriqué
-par un Vénitien ou par un sujet de la république,
-pour qu’il eût à ses yeux un prix inestimable. Dans ses
-deux magnifiques habitations, il n’avait admis que des
-tableaux et des gravures de l’école vénitienne, depuis
-Jean Bellini jusqu’à Tiepolo, qui ferme la série des
-grands artistes qui ont illustré cette terre de la poésie
-et de la volupté, jusqu’aux petits tableaux de genre et
-aux caricatures innombrables que produisait un peintre
-de mœurs alors très à la mode et assez inconnu de nos
-jours, Pierre Longhi, mort à Venise en 1780, qu’on
-voyait figurer dans les appartements de Marco Zeno
-au milieu des chefs-d’œuvre des demi-dieux de la peinture.
-Les tableaux, les gravures, les objets d’art, et en<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span>
-général toutes les productions de l’esprit, étaient classées,
-non d’après leur mérite respectif et reconnu,
-mais selon le degré de consanguinité qui les rapprochait
-de la <i>cara Venezia</i>. Et d’abord, Marco Zeno plaçait au
-premier rang dans son affection et dans son estime
-les artistes qui étaient nés dans la ville même des lagunes,
-sur l’<i>isola madre</i>, comme il aimait à la qualifier.
-Venaient ensuite les œuvres des sujets de la république,
-puis enfin tout ce qui avait été créé à Venise par la
-main des étrangers. Il suffisait qu’un livre eût été
-imprimé dans cette ville chérie pour avoir droit à son
-intérêt, et alors il lui était bien difficile de le juger sans
-un peu de partialité.</p>
-
-<p>Pour répondre à cette passion profonde et presque
-sacrée de Marco Zeno, l’abbé Zamaria avait organisé
-la grande bibliothèque de son palais de Venise et celle,
-moins considérable, qui se trouvait à la villa Cadolce,
-dans un esprit tout aussi exclusif. Sur le premier plan
-étaient classés par ordre chronologique les historiens,
-les philosophes, les moralistes et les voyageurs vénitiens,
-si nombreux et si curieux; puis venaient les
-poëtes qui ont illustré le dialecte doux et charmant
-qu’on parle dans les lagunes, suivis de tous les livres
-importants et célèbres qui ont été publiés depuis l’introduction
-de l’imprimerie à Venise, en 1467. La partie
-la plus intéressante de cette bibliothèque était celle qui
-était consacrée aux œuvres de l’art musical, rangées
-d’après un plan systématique qui était le résultat d’une
-grande érudition accompagnée d’une rare sagacité. On
-y voyait figurer d’abord de nombreux recueils de
-<i>canzonnette</i> populaires sans nom d’auteur, et qui étaient
-presque aussi anciennes que la république de Saint-Marc.
-Après ces monuments curieux de l’instinct et de<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span>
-la poésie populaire qu’on trouve à l’origine de toutes
-les nations modernes, l’abbé avait placé les chansons à
-deux, à trois et même quatre parties, qu’on appelait
-<i>frottole</i>, et qui étaient le produit d’un art qui commençait
-à devenir intéressant. Après ces diverses manifestations
-de la fantaisie plus ou moins libre et populaire, venaient
-les madrigaux savants d’Adrien Willaert, qui passe
-pour le vrai fondateur de ce qu’on appelle l’école de
-Venise; ceux de Costanzo Porta, les œuvres des deux
-Gabrielli, de Cipriano di Rore, de Jean Croce, surnommé
-<i>il Chïozzetto</i>, de Claudio Merulo, de Lotti, de
-Donato, etc., famille nombreuse de compositeurs originaux
-parmi lesquels Benedetto Marcello occupe le
-premier rang. Dans la section consacrée à la musique
-dramatique, on voyait figurer les premiers opéras de
-Monteverde, qui peut être considéré comme le véritable
-créateur du drame lyrique; ceux de Cavalli, de Cesti,
-de Legrenzi, de Caldara, de Gasparini, de Galuppi,
-suivis de tous les opéras composés à Venise par les
-nombreux musiciens qui, depuis Scarlatti jusqu’à
-Cimarosa et Paisiello, ont visité cette ville des merveilles.
-Les théoriciens n’y étaient pas oubliés non plus,
-depuis Zarlino et Nicolas Vicentino jusqu’à Zacconi et
-Tartini, que l’abbé Zamaria avait connus personnellement.
-Il avait même poussé le scrupule patriotique
-jusqu’à mentionner par une note qu’il avait intercalée
-dans la compilation de l’abbé Gerbert, <i>Scriptores ecclesiastici
-de musica sacra</i>, les manuscrits d’un fameux
-théoricien de la fin du <span class="smcap">XIII<sup>e</sup></span> siècle, Marchetto de Padoue,
-dont le nom était emprunté à la ville qui lui a donné
-le jour.</p>
-
-<p>On s’imagine bien que, sous la direction d’un pareil
-maître, Lorenzo dut faire des progrès rapides dans l’étude<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span>
-de la musique. Non-seulement l’abbé Zamaria lui
-apprit à chanter d’après les principes alors en vigueur
-dans toutes les bonnes écoles d’Italie, il lui enseigna
-aussi à jouer du clavecin, et compléta son éducation en
-lui donnant les notions d’harmonie qui sont indispensables
-à tous ceux qui veulent comprendre les lois d’un
-art plus compliqué qu’on ne le croit communément. Du
-reste, l’abbé Zamaria procédait avec son jeune élève
-comme il l’avait déjà fait avec Beata, en suivant la
-méthode de son maître Benedetto Marcello, qui consistait
-à faire marcher de front la lecture et la vocalisation
-avec la théorie dans des proportions plus ou
-moins grandes et selon le degré d’aptitude de l’élève
-qu’on instruisait. Les leçons de l’abbé Zamaria,
-auxquelles Beata assistait toujours, étaient fort intéressantes
-par l’esprit et la passion qu’il mettait à développer
-ses idées sur l’art qu’il aimait, et par les rapprochements
-ingénieux et quelquefois profonds qu’il savait
-établir entre la musique et les diverses connaissances
-de l’esprit humain. La jovialité de son humeur, son
-érudition, aussi piquante que variée, jaillissaient au
-moindre choc, et jetaient la lumière sur les objets les
-plus obscurs.</p>
-
-<p>«Vois-tu, Lorenzo! lui disait souvent cet aimable
-abbé, la musique ne s’apprend pas comme les <i>matematiche</i>.
-La voix est moins nécessaire pour bien chanter
-que le sentiment; et pour devenir un compositeur
-comme l’illustre Marcello ou le joyeux Buranello, il faut
-bien autre chose que de savoir écrire sur la <i>cartella</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>
-quelques leçons de contre-point. Un grand poëte
-que tu ne connais pas encore, et qui s’appelait Horace,<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span>
-a prouvé que, pour faire de beaux vers ou de la bonne
-musique, il fallait le concours de la nature et du travail;
-ce qui veut dire que, sans la permission du bon Dieu,
-qui se révèle à nous par le sentiment,</p>
-
-<p class="pp8 p1">C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur<br />
-Pense de l’art des vers atteindre la hauteur.»</p>
-
-<p class="p1">«Ce serait vraiment trop commode, ajoutait un jour
-l’abbé Zamaria en effleurant de sa main les joues de Lorenzo,
-si l’on pouvait élever de jolis virtuoses comme
-toi, ainsi qu’on apprend à un <i>papagallo</i> à bégayer péniblement
-quelques mots confus. Non, non, me disait
-souvent mon maître le grand Benedetto Marcello, on ne
-va pas en paradis avec des coffres remplis de <i>zecchini</i>
-d’or, et, pour pénétrer dans le monde des belles choses,
-il faut être armé du rameau fatidique sans lequel on
-ne franchira jamais les rives éternelles. N’est-ce pas,
-signora Beata, que ces principes vous paraissent aussi
-vrais qu’à moi? Lorsqu’il s’agit des beaux-arts, et surtout
-de musique, l’opinion des femmes est très-importante
-à consulter.»</p>
-
-<p>Beata répondit à cette interpellation par un sourire
-gracieux qui éclaira son beau visage d’un rayon lumineux.
-A ces causeries pleines de substance et d’incidents
-comiques succédaient des scènes plus animées, où
-l’abbé Zamaria donnait l’exemple, pour ainsi dire, des
-principes qu’il venait de développer. Il fallait le voir
-alors assis à son vieux clavecin, frappant de ses mains
-osseuses et jaunâtres sur un petit clavier qui ne dépassait
-pas cinq octaves, et dont les sons aigrelets ressemblaient
-à ceux d’une mandoline. «Allons, mon
-ami, disait-il à Lorenzo, chantons ensemble ce joli duo
-de Clari que tu as appris l’autre jour, et qui a pour<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span>
-objet l’éloge de la musique. <i>Do, re, mi, che bella cosa
-che la musica!</i> quelle belle chose que la musique! Sur
-ces paroles fort simples, l’abbé Clari a fait un morceau
-exquis, un canon à la sixte inférieure, d’une facture
-ingénieuse et savante. Tu n’as pas oublié, je l’espère,
-ce qu’on entend en musique par un canon? C’est une
-phrase plus ou moins longue, qui, après avoir été
-exposée par une voix, est reproduite par les autres
-jusqu’à la cadence qui forme le point d’arrêt; puis les
-phrases recommencent et se poursuivent ainsi jusqu’à
-la conclusion, comme un écho qui répète à des intervalles
-marqués le son qui l’a frappé. Il y a des canons
-à deux, à trois, à quatre et même à six parties. C’est
-une forme un peu vieillie aujourd’hui, qui était fort à
-la mode du temps de l’abbé Clari, vers la seconde
-moitié du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Ce savant compositeur, dont
-l’imagination était remplie de grâce, est né à Pise
-en 1669. Il a été maître de chapelle à Pistoie, où il a
-publié en 1720 une nombreuse collection de duos et de
-trios avec un simple accompagnement de basse chiffrée
-qui sont des chefs-d’œuvre d’élégance. L’abbé Steffani,
-un <i>nostro Veneziano</i>, puisqu’il a vu le jour à Castelfranco,
-sur le territoire de la république, a imité avec bonheur
-la manière de l’abbé Clari; mais les duos de l’abbé
-Steffani, qui a vécu longtemps à Munich, puis à la cour
-de l’électeur de Brunswick, où il a connu Haendel, et
-qui est mort à Francfort en 1730, les duos de l’abbé
-Steffani, je suis forcé d’en convenir, ne valent pas ceux
-de l’abbé Clari, dont ils reproduisent les formes sans
-la grâce qui les caractérise. Allons, voyons, <i>caro Lorenzo</i>,
-attaque la première partie de soprano; moi, je chanterai
-celle de contralto: <i>Do, re, mi, che bella cosa che la
-musica! do, re, mi, che bella cosa che la musica!</i>»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span></p>
-
-<p>Et l’abbé Zamaria, de sa voix chevrotante qui avait
-dû être jadis un ténor, s’animait, s’exaltait comme un
-enfant qui joue pour la première fois d’un instrument
-dont il ne connaissait pas la puissance.</p>
-
-<p>«Bravo! Lorenzo, c’est cela; glisse rapidement sur
-cette syncope qui précède la conclusion du thème proposé;
-pas de sons de gorge, la voix pure et franche,
-mais sans efforts.... <i>Do, re, mi, che bella cosa</i>.... Oh!
-oui, la musique est une belle chose! s’écria l’abbé Zamaria
-après avoir achevé de chanter ce charmant duo,
-et en jetant par-dessus le clavecin la petite calotte de
-velours qui lui couvrait la tête. Va, mon cher enfant,
-tu as une organisation heureuse qui te rend digne de
-comprendre l’art admirable que nous aimons tous dans
-cette maison, et qui est le plus grand charme de la
-vie.»</p>
-
-<p>Ces éloges adressés à Lorenzo par l’abbé Zamaria, qui
-n’en était pas prodigue, firent tressaillir le cœur de
-Beata, qui ne put comprimer entièrement l’émotion
-qu’elle ressentait. A mesure que Lorenzo grandissait et
-que son jeune esprit répondait aux soins dont il était
-l’objet, l’affection de Beata pour cet enfant que la fortune
-lui avait amené par la main grandissait aussi et
-remplissait son cœur d’une satisfaction pleine de charme,
-qui l’entraînait doucement vers un sentiment plus énergique
-dont elle ignorait la nature et la toute-puissance.
-Elle était tout simplement heureuse de voir s’épanouir
-cette jeune plante que Dieu avait commise à sa sollicitude;
-elle était heureuse de voir ses efforts couronnés
-de succès et de pouvoir se dire que son instinct ne l’avait
-pas trompée en lui inspirant la pensée de s’attacher
-le fils de Catarina Sarti. Cette adoption, qui avait été
-plutôt l’œuvre du hasard que le résultat d’une détermination<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span>
-préméditée, était d’ailleurs conforme aux habitudes
-de la haute aristocratie de Venise, qui aimait à
-étendre les rameaux de son autorité et à couvrir de sa
-protection tous ceux qui en réclamaient le bénéfice.
-Beata se laissait donc aller à son penchant sans se
-préoccuper de l’avenir et sans craindre que le sentiment
-confus qu’elle éprouvait pour Lorenzo pût jamais
-acquérir un caractère dangereux pour la sérénité de
-son âme. Fille d’un grand seigneur, fière de son nom
-et habituée dès l’enfance au respect qui était dû à l’illustration
-de sa famille, Beata ne pouvait s’alarmer de
-ces relations avec un jeune garçon qui avait quatre ans
-de moins qu’elle, et dont la naissance modeste eût été
-d’ailleurs un obstacle suffisant à des rêves impossibles.
-La différence de l’âge, bien plus sensible dans le Midi
-que dans le Nord, la distance que la fortune avait mise
-entre Beata et Lorenzo, distance qui, malgré l’altération
-des mœurs et l’affaiblissement des vieilles institutions,
-était encore plus respectée à Venise que dans
-aucun autre pays de l’Europe, toutes ces raisons, jointes
-au caractère de Beata et à la rare distinction de sa nature,
-ne lui permettaient point de s’inquiéter sur l’avenir
-d’un penchant qui se présentait sous les apparences
-d’une affection fraternelle. Aussi ne craignait-elle point
-d’avouer la joie que lui faisaient éprouver les succès de
-Lorenzo et de réclamer, avec une naïveté charmante,
-la part qui lui revenait dans son éducation. Elle l’avait
-entouré d’une sollicitude où se mêlait à son insu l’attraction
-mystérieuse des sexes, qui se fait toujours sentir,
-même entre les différents membres de la famille la
-plus chaste. Beata se disait tout bas, en voyant les
-rayons de la jeunesse effleurer le front de Lorenzo:
-«C’est moi qui l’ai fait ce qu’il est; c’est moi qui<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span>
-l’ai soustrait aux rigueurs d’une aveugle destinée!
-Il est mon œuvre, c’est l’écho de mon âme. S’il
-tient de sa mère la vie du corps, il me doit celle de
-l’esprit.»</p>
-
-<p>C’est ainsi que Beata laissait échapper les premiers
-murmures de son cœur sans en approfondir la cause;
-c’est ainsi qu’elle voguait sur le courant facile qui l’entraînait,
-sans prendre garde aux dangers de la route.
-Bercée par des rêves charmants, les paupières mi-closes,
-elle écartait le jour qui aurait pu l’éveiller: il
-est si doux, le sommeil du matin! En grandissant sous
-la tutelle de Beata, Lorenzo, en effet, développait chaque
-jour les plus heureuses dispositions, qui le rendaient
-de plus en plus digne de l’intérêt de ses protecteurs.
-Docile, studieux et très-reconnaissant pour les soins
-qu’on lui prodiguait, son aimable caractère s’épanouissait
-sans efforts et semblait répondre à toutes les
-espérances qu’on avait conçues de lui. La musique, les
-langues et l’histoire formaient les principaux éléments
-de l’instruction qu’on lui avait donnée, et sur ce fond
-solide, qui ne pouvait que s’élargir avec le temps, l’imagination
-hardie de Lorenzo jetait les plus vives couleurs.
-Il se sentait heureux de vivre dans le milieu où
-l’avait conduit la fortune; il s’élançait dans la carrière
-qu’on lui avait ouverte avec une joie radieuse où se trahissait
-l’orgueil bien légitime d’une émancipation inespérée.
-Sa vive intelligence avait franchi presque sans
-douleur les obstacles de l’initiation, et il travaillait avec
-une telle ardeur, qu’on était souvent obligé de modérer
-son zèle.</p>
-
-<p>La littérature française du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, qui était répandue
-dans toute l’Europe, et que l’abbé Zamaria lui
-avait fait connaître, commençait cependant à déposer<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span>
-dans l’esprit de Lorenzo quelques germes de ces doctrines
-nouvelles qui devaient soulever le monde et en
-changer les destinées. Les œuvres de Locke, de Condillac,
-de Voltaire, surtout celles de Rousseau, furent
-dévorées successivement et produisirent sur son imagination
-une fermentation que les pieux conseils de sa
-mère, qui venait souvent le visiter à la villa Cadolce,
-ne parvenaient pas toujours à calmer. Ce côté alarmant
-du caractère de Lorenzo, qui aurait pu briser en
-un instant l’édifice encore fragile de sa fortune, ne se
-révélait qu’à travers les lueurs d’une exaltation juvénile
-qui ne manquait point de grâce, et qui était plutôt de
-nature à charmer le regard attristé du vieux sénateur.
-Sans rien perdre du respect qu’il devait à ses protecteurs,
-sans oublier la distance qui le séparait de sa
-bienfaitrice, dont il était bien loin de soupçonner le sentiment
-tendre et voilé, Lorenzo était fier néanmoins d’avoir
-franchi le cercle fatal que le destin et les institutions humaines
-avaient tracé autour de son berceau. Avide de
-connaissances, il harcelait l’abbé Zamaria de mille
-questions qui annonçaient l’activité de son intelligence.
-Lorenzo était naïvement glorieux d’être entré dans ce
-monde enchanté, de parler la langue des patriciens, et
-de sentir quelque chose en lui qui le rapprochait de la
-race des demi-dieux. Tout souriait à ses désirs, tout
-s’aplanissait sous ses pas; il naviguait à pleines voiles,
-et son cœur débordait d’espérances infinies. Aussi
-comme il bénissait la main qui l’avait soulevé de terre!
-comme il adorait l’ange qui lui avait ouvert les portes du
-paradis!</p>
-
-<p>La vie qu’on menait au palais Cadolce était remplie
-de nombreux incidents qui venaient varier presque
-chaque jour le plaisir de la villégiature. C’étaient de fréquentes<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span>
-réceptions des plus grands personnages de la
-terre ferme, des collations splendides, des concerts et
-de longues promenades, tantôt à pied, tantôt en carrosse,
-qui aboutissaient presque toujours à quelque
-habitation seigneuriale, où demeurait une famille de
-connaissance qu’on allait visiter. On faisait aussi de
-petits voyages dans les villes environnantes, à Bassano,
-à Trévise, à Vérone, à Vicence, et surtout à Padoue,
-où Marco Zeno était souvent entraîné par son vieil ami
-Foscarini, qui remplissait alors dans cette ville la charge
-de provéditeur. Dans ces excursions agréables, où Beata
-et Lorenzo avaient si souvent occasion de se rapprocher
-et de se communiquer les sensations que faisait naître
-en eux l’aspect de lieux inconnus, leur cœur trouvait
-un aliment nouveau à la passion naissante dont ils commençaient
-à sentir les atteintes. Si l’amour est le sentiment
-le plus profond et le plus impérieux de la nature
-humaine, si, comme l’oiseau fabuleux, il naît et se consume
-dans le mystère, sans qu’on ait pu découvrir
-encore ni le principe qui le fait vivre ni la cause qui le
-fait mourir, il est certain du moins que la variété des
-phénomènes qu’il rencontre sur son passage avive son
-ardeur et prolonge son illusion.</p>
-
-<p>Lorsque Marco Zeno, accompagné de sa fille, de
-l’abbé Zamaria, de Lorenzo, de Tognina et d’une partie
-de sa maison, se rendait dans une ville voisine appartenant
-à la république, il fallait voir avec quelle prostration
-était reçu par les autorités et les populations empressées
-ce simple sénateur, qui semblait enfermer
-dans un pli de sa toge la destinée du moindre citoyen.
-Depuis l’antique Rome, jamais puissance politique n’avait
-su imprimer son autorité sur les peuples vaincus
-avec autant d’énergie que le gouvernement aristocratique<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span>
-de Venise. Un noble Vénitien, en quittant les lagunes
-où son influence était limitée par celle de ses
-confrères et de ses rivaux, devenait, dès qu’il posait le
-pied sur la terre conquise, un proconsul dont les plus
-grands seigneurs ambitionnaient la protection. Cette
-toute-puissance de l’autorité, qui n’excluait ni l’attachement
-pour la métropole ni le respect sincère pour
-ses institutions, n’était pas encore beaucoup affaiblie,
-malgré le travail des idées nouvelles et l’approche des
-temps difficiles. A son arrivée dans une ville, toutes
-les portes s’ouvraient devant Marco Zeno, qui n’avait
-qu’un mot à dire pour faciliter à l’abbé Zamaria l’accès
-des bibliothèques, des musées et de tous les établissements
-scientifiques, où celui-ci pouvait satisfaire
-amplement sa curiosité d’érudit. Aussi l’abbé usait-il
-largement de son crédit, et, suivi de Lorenzo, de
-Beata et de son inséparable amie Tognina, il ne manquait
-pas une occasion de montrer sa vaste instruction,
-qui charmait son auditoire en l’éclairant. On pense
-bien que la musique tenait une grande place dans
-les causeries savantes de l’abbé Zamaria, qui n’avait
-garde d’oublier une date ou un fait important de
-nature à flatter sa double passion de Vénitien et de
-mélomane.</p>
-
-<p>En passant à Vicence et en visitant quelques-uns des
-admirables palais qui embellissent cette charmante ville,
-vraiment digne d’être le séjour d’un peuple de patriciens:
-«Toutes ces merveilles, dit l’abbé, qui s’adressait
-particulièrement à Lorenzo, dont l’attention naïve
-plaisait beaucoup au savant <i>cicerone</i>, toutes ces merveilles
-sont l’œuvre de Palladio, qui est né dans cette
-ville en 1518, et dont le génie grandiose et simple n’est
-pas sans quelque analogie avec le génie de Palestrina,<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span>
-son contemporain, le sublime restaurateur de la musique
-religieuse. Je te ferai sentir une autre fois toute
-la justesse de ce rapprochement que je ne puis qu’indiquer
-aujourd’hui, et je me contente seulement d’ajouter
-que c’est également dans cette même ville de
-Vicence qu’est né, en 1511, Nicolas Vicentino, savant
-musicien qui vécut à Rome, où il souleva, dans l’année
-1551, une discussion qui partagea le monde savant
-en deux camps ennemis. Nicolas Vicentino, dont
-le caractère était fort irascible, prétendait que les genres
-diatonique, chromatique et enharmonique de l’ancienne
-musique des Grecs pouvaient être soumis à l’harmonie
-moderne, telle qu’elle existait au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Pour donner
-plus d’évidence à sa démonstration, il fit construire
-un instrument auquel il donna le nom d’<i>arcicembalo</i>,
-qui contenait plusieurs claviers où se trouvaient reproduites
-les différentes échelles de la musique grecque
-avec les intervalles qui les caractérisaient. Cette question,
-qui a été si souvent débattue depuis, fut jugée
-au désavantage de Vicentino, qui fut condamné à
-payer deux écus d’or à son antagoniste Vicenzo Lusitano.
-Il n’en est pas moins vrai que Nicolas Vicentino a
-joui de son temps d’une très-grande renommée, puisqu’on
-a frappé plusieurs médailles en son honneur,
-dont une représente un orgue avec cette légende: <i>Perfectæ
-musicæ divisionisque inventor</i>.»</p>
-
-<p>En visitant Padoue, que Lorenzo voyait pour la première
-fois, l’abbé Zamaria conduisit aussitôt ses joyeux
-disciples dans la vieille église de Saint-Antoine, dont la
-chapelle était l’une des plus renommées de l’Europe.
-Cette chapelle, richement dotée par la munificence de
-la république et la générosité de plusieurs nobles familles,
-était composée alors de quarante musiciens, huit<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span>
-violons, quatre altos, quatre contre-basses, quatre instruments
-à vent et seize chanteurs, parmi lesquels il y
-avait huit <i>sopranistes</i>. Le chœur contenait quatre grandes
-orgues dorées qu’on touchait alternativement et quelquefois
-toutes ensemble, ce qui produisait une sonorité
-immense qui couvrait les voix, au lieu de les accompagner.
-La chapelle du <i>Santo</i>, comme on dit à Padoue,
-avait été dirigée pendant un demi-siècle par le célèbre
-Tartini, violoniste du premier mérite, théoricien ingénieux,
-qui mourut dans cette ville, le 16 février 1770.
-Tartini était né à Pirano, en Istrie, d’une famille honorable,
-qui l’avait envoyé à l’université de Padoue pour
-y étudier la jurisprudence; mais la musique et une
-aventure romanesque qui faillit lui coûter la vie en décidèrent
-autrement, et firent de Tartini un des plus
-grands artistes de son temps. Il fonda à Padoue une
-école célèbre de violon, qui a fourni à l’Europe et surtout
-à la France les virtuoses les plus habiles, parmi
-lesquels on doit citer L. Nardini, Mme de Sirmen, Pagin
-et La Houssaye. Il a composé pour son instrument
-beaucoup de musique, et ses œuvres renferment de
-telles difficultés de mécanisme, qu’on ne les a guère
-surpassées de nos jours.</p>
-
-<p>Tartini était à la fois maître de chapelle et premier
-violon solo de l’église Saint-Antoine, car il faut bien
-qu’on sache que depuis le commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle,
-c’est-à-dire avant Corelli, l’usage s’était établi dans presque
-toute l’Italie de jouer des morceaux de violon dans
-les églises pendant l’office divin. Cette manière de louer
-Dieu doit paraître au moins singulière aux peuples du
-Nord, qui ne vont guère à l’église que pour y pleurer
-les plaisirs et les joies de ce monde. Les peuples du
-Midi, au contraire, et particulièrement les Italiens, considèrent<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span>
-le temple comme un lieu consacré au culte des
-sentiments aimables, et ils s’y rendent pour remercier
-la Providence de les avoir fait naître sur une terre ornée
-des plus divins trésors. Ils sont heureux de vivre, et
-c’est pourquoi ils offrent à l’auteur de toutes choses un
-cœur rempli de concerts et de bénédictions. Aussi la
-musique religieuse qu’on exécutait à la chapelle de Padoue
-n’avait-elle rien de la gravité touchante qui caractérise
-les admirables compositions de Palestrina et
-celles de l’école romaine en général; cela ressemblait
-un peu trop au style souriant et maniéré des tableaux
-de Tiepolo, qui sont en très-grand nombre dans l’église
-de Saint-Antoine.</p>
-
-<p>C’était pendant la foire qui a lieu dans le mois de
-juin que Zeno et sa suite s’étaient rendus à Padoue;
-époque brillante où cette grande ville, ordinairement
-silencieuse, était remplie d’étrangers et surtout de Vénitiens
-qui venaient prendre part aux fêtes qui s’y donnaient
-pendant trois semaines. Le théâtre de Padoue
-était alors desservi par les plus célèbres virtuoses de
-l’Italie, qu’on y faisait venir à grands frais, et la chapelle
-déployait toutes ses pompes pour célébrer dignement
-la fête de son patron. Le jour où l’abbé Zamaria, le sénateur
-Zeno et le reste de la compagnie allèrent à
-l’église Saint-Antoine, tous les musiciens de la chapelle,
-sous la direction du P. Valotti, élève et successeur de
-Tartini, étaient réunis pour contribuer à l’éclat de
-l’office divin. Après un prélude sur les quatre grandes
-orgues, qui se répondirent en variant successivement le
-même thème, emprunté à une mélodie de plain-chant,
-on exécuta une messe avec accompagnement d’orchestre,
-de la composition du P. Valotti. Cette messe, d’un
-style un peu trop fleuri, n’était pas dépourvue de mérite,<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span>
-et se rapprochait beaucoup du style de la musique
-religieuse de Jomelli. Au milieu de la cérémonie, et
-après un chœur à quatre parties dont l’effet avait paru
-agréable, on vit apparaître à la tribune de l’une des
-orgues le violoniste Pasqualini, qui venait jouer une
-sonate <i>di chiesa</i>. Pasqualini était un gros homme d’une
-cinquantaine d’années, d’une taille ramassée, d’une
-figure joviale, qui reluisait sous sa large perruque poudrée
-à frimas, comme un de ces mascarons grimaçants dont
-se sert l’architecture pour varier la nudité des lignes.
-Pasqualini se mit en mesure d’attaquer son <i>andante
-religioso</i> avec l’emphase d’un <i>buffo caricato</i>. Lorsqu’il fut
-arrivé à la partie brillante de son morceau, où se trouvaient
-condensés tous les artifices du violon, les <i>staccati</i>,
-les effets de doubles cordes et les arpéges les plus
-étendus, Pasqualini se démenait comme un diable dans
-un bénitier, et à chaque coup d’archet qu’il donnait il
-s’échappait de sa perruque un nuage de poussière qui
-allait enfariner l’organiste et les chanteurs qui garnissaient
-la tribune. A cette scène, plus digne d’une comédie
-que de la gravité d’une cérémonie religieuse, l’abbé
-Zamaria ne put s’empêcher d’éclater de rire en disant
-tout bas à Lorenzo, qui était assis près de lui: «Voilà un
-vieux <i>parrucconne</i> qu’on devrait envoyer à la foire pour
-amuser les gens de la campagne; il y serait mieux à sa
-place que dans une église.»</p>
-
-<p>Fort heureusement, après cet épisode burlesque,
-qui ne dura que quelques minutes, une voix suave, dont
-le caractère étrange frappa Lorenzo d’un grand étonnement,
-vint chanter un motet qui était mieux approprié
-à la circonstance. Jamais Lorenzo n’avait rien entendu
-de comparable à cette voix qui ressemblait à une voix
-de femme sans en avoir la limpidité. Il semblait interroger<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span>
-du regard l’abbé Zamaria, qui s’amusait beaucoup
-de son étonnement, dont il n’avait ni le temps ni la volonté
-de lui expliquer la cause. A mesure que le chanteur
-développait la puissance de son talent et que cette
-voix mystérieuse s’élevait dans les cordes supérieures,
-l’émotion remplaçait la surprise dans le cœur de Lorenzo,
-et cette émotion était partagée par Beata, dont
-l’oreille était cependant moins inaccoutumée à de
-pareils phénomènes. Le morceau que chantait le virtuose
-était d’un très-beau caractère; c’était un air à la
-fois religieux et pathétique qu’on attribuait à Stradella,
-compositeur et chanteur célèbre du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, qui
-l’aurait écrit, s’il faut en croire un peu la légende, pour
-exprimer ses propres sentiments dans une circonstance
-bien connue de sa vie aventureuse. Lorsque le chanteur
-fut arrivé à la seconde partie du morceau qu’il interprétait,
-à cette belle phrase en <i>sol majeur</i> dont les notes
-lourdes et douloureuses semblent s’élever vers le ciel
-comme un cri de miséricorde longtemps retenu au fond
-du cœur, il fut si pathétique, il déploya une si grande
-manière de phraser, sa respiration était si bien ménagée,
-et il parut si pénétré des sentiments qu’il exprimait
-avec une si rare perfection de style, que Beata,
-malgré ses efforts pour dominer l’émotion qui la gagnait,
-ne put contenir de grosses larmes qui sillonnèrent
-son beau visage. Son âme, déjà riche par son propre
-fonds et plus riche encore par le souffle divin qui commençait
-à l’agiter, s’ouvrait au moindre contact, comme
-une fleur généreuse qui livre aux rayons du jour l’arome
-dont elle est remplie. C’est ainsi que la jeunesse prête
-volontiers aux premiers objets qui la captivent la vie
-surabondante qui est en elle; c’est ainsi que l’amour,
-qui est la jeunesse éternelle, couvre la nature de la<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span>
-poésie qui forme son essence, et qu’il croit entrevoir
-partout des horizons infinis qui ne sont bien souvent
-que le mirage de ses propres illusions. Quel est l’homme
-éclairé, quel est l’artiste devenu célèbre qui ne se rappelle
-avec bonheur la simple histoire, l’image naïve ou
-la mélodie rustique qui ont charmé son enfance et dont
-l’impression lui est restée ineffaçable, malgré tout ce
-que son goût a pu lui dire depuis contre ces bégayements
-de la muse populaire? Ces contrastes sont bien plus
-fréquents en musique que dans les autres arts, et tel
-grand compositeur qui remplit le monde du bruit de ses
-chefs-d’œuvre ne peut s’empêcher de rêver et de s’attendrir
-en écoutant le refrain plaintif qui lui apporte
-un souvenir du pays qui l’a vu naître.</p>
-
-<p>L’illusion de Beata n’était pas tout à fait de la même
-nature, car le virtuose qui avait eu le pouvoir de lui
-arracher des larmes n’était rien moins que le fameux
-Guadagni, l’un des plus admirables sopranistes de la
-seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, le chanteur favori de
-Gluck, qui avait composé pour lui le rôle d’Orfeo. Lorenzo,
-qui ne pouvait encore s’expliquer la nature de
-la voix que possédait Guadagni, et dont l’admiration
-pour le virtuose était mêlée d’une vague inquiétude, demanda
-à l’abbé Zamaria, en sortant de l’église Saint-Antoine:</p>
-
-<p>«<i>Maestro</i>, comment s’appelle le chanteur que nous
-venons d’entendre, et quelle est cette voix qu’on dirait
-sortir de la bouche d’un ange?</p>
-
-<p>&mdash;C’est un <i>canarino</i>, répondit l’abbé en riant, un
-oiseau rare qu’on élève à grands frais pour l’amusement
-des oisifs et des <i>gentildonne</i>, qui le préfèrent au rossignol
-des bois, parce qu’il est moins farouche et qu’il
-chante toute l’année. Du reste, tu auras le plaisir de<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span>
-le voir de près et de mieux apprécier son mérite, car
-Son Excellence m’a chargé de l’inviter à venir à la villa
-Cadolce.»</p>
-
-<p>Bien que l’abbé Zamaria ne fût point un amateur
-très-passionné de peinture, cet art, qui a eu un si grand
-éclat à Venise, occupait dans son esprit et dans son patriotisme
-une place trop importante pour qu’il négligeât
-les occasions d’en admirer les chefs-d’œuvre, qui lui
-donnaient lieu à des rapprochements ingénieux. Aussi,
-avant de quitter Padoue, l’abbé voulut-il visiter la vieille
-église <i>Dell’Arena</i>, où se trouvent des fresques remarquables
-de Giotto, ce génie précurseur qui vint arracher
-la peinture au joug de la tradition hiératique. En examinant
-ces premiers linéaments d’un art qui a tant de
-rapports avec la musique, l’abbé Zamaria fit observer à
-ses auditeurs habituels qu’à l’époque où Giotto opérait
-la grande révolution que l’histoire lui attribue, l’art musical
-était encore dans les langes, comme on peut s’en
-convaincre par les écrits de Marchetto de Padoue, qui
-vivait à la fin du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Pendant ces excursions aux environs de Cadolce, entreprises
-uniquement pour visiter quelques amis, le sénateur
-Zeno, toujours préoccupé du sort de la république,
-ne se laissait distraire par aucun incident vulgaire.
-Retenu sur la terre ferme depuis quelques années par
-l’affaiblissement de sa santé, il cherchait à utiliser le
-repos forcé que lui avaient imposé les médecins en surveillant
-le mouvement des esprits, en excitant la vigilance
-des magistrats contre les menées des novateurs,
-qui devenaient de jour en jour plus nombreux. En traversant
-les villes de Brescia, de Vérone, de Vicence, de
-Padoue, Zeno ne voyait que les hommes importants du
-pays, qu’il savait être dévoués à la domination de Venise.<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span>
-Il encourageait leur zèle, il cherchait à dissiper leurs
-craintes sur les événements fâcheux qui pouvaient survenir,
-et, comme un homme d’État habitué à contenir le
-secret de sa pensée, il ne laissait transpirer que ce qu’il
-croyait utile au but qu’il se proposait. Autour de ce personnage
-sombre et vénérable, dont aucune illusion ne
-pouvait fasciner le regard pénétrant, Beata, Lorenzo et
-l’abbé Zamaria lui-même s’agitaient comme des enfants
-qu’un rien amuse, et qui portent avec eux la lumière
-dont ils éclairent l’horizon qui les enchante. Malgré son
-âge, la sagacité de son esprit et sa vaste érudition, l’abbé
-Zamaria n’était guère qu’un artiste plus occupé des
-détails que du fond de la vie, et dont l’heureuse insouciance
-ne s’était jamais arrêtée devant des problèmes
-redoutables. Un vieux livre, un mur écroulé par le temps,
-et quelques pages de musique ignorées, étaient pour
-lui des objets bien autrement importants que la politique
-et ses vicissitudes. Était-il possible que Venise
-cessât jamais d’être la reine de l’Adriatique? Oserait-on
-porter la main sur ce nid d’alcyons qui flottait depuis
-tant de siècles sur la cime des flots amers? Non, non,
-les sinistres présages de Marco Zeno n’étaient pour
-l’abbé que des nuages sans consistance, qui passaient
-au-dessus de sa riante imagination sans obscurcir la
-limpidité de ses jours; si parfois il était amené à coordonner
-les faits de l’histoire et à voir une loi au-dessus
-des phénomènes qui en agitent la surface, c’était
-lorsqu’il voulait se rendre compte des progrès de l’art
-musical, afin de mieux en caractériser les périodes
-décisives. C’était le seul côté de son esprit par lequel
-il entrevoyait un plan, une certaine unité dans cette
-succession d’images rapides qui forment le spectacle
-de la vie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span></p>
-
-<p>Pour Lorenzo et Beata, que leur âge mettait à l’abri
-de ces tristes prévisions de l’avenir, ils étaient tout entiers
-sous le charme de l’heure présente et des belles
-choses qui s’offraient à leurs regards. Tout ce qu’ils
-voyaient, tout ce qu’ils entendaient, servait à développer
-le sentiment qui les attirait l’un vers l’autre, comme
-deux notes qu’une attraction secrète dispose à former
-un accord mystérieux. Ils s’ignoraient encore eux-mêmes;
-aucun incident extérieur n’était venu troubler leur
-sécurité, et, si Beata se méprenait sur la nature de l’affection
-que lui inspirait le fils de Catarina Sarti, Lorenzo
-était encore moins en état de comprendre quel ferment
-dangereux se mêlait à la vive reconnaissance qu’il
-éprouvait pour sa noble bienfaitrice. Ils s’enivraient
-tous deux de la séve de la jeunesse; ils écoutaient avec
-ravissement le concert de leur cœur sans en comprendre
-le sens, et les beautés de l’art aussi bien que les
-magnificences de la nature, qu’ils rencontraient sur
-leur passage, prolongeaient pour eux l’illusion bienheureuse
-de cet instant unique de la vie. Beata, qui trouvait
-un plaisir secret dans ces promenades qui amusaient
-son esprit et son cœur sans en troubler la sérénité,
-promenades qui étaient d’ailleurs favorables à la
-santé de son père, cherchait à les multiplier par des
-raisons plus ou moins ingénieuses, que Marco Zeno
-acceptait volontiers. En quittant Padoue, elle le décida
-à visiter dans les environs quelques amis, parmi lesquels
-se trouvait la famille Grimani, dont la villa était
-située sur la rive gauche du canal de la Brenta.</p>
-
-<p>La vaste et magnifique plaine sur laquelle est assise
-la ville de Padoue, et qui descend par des pentes ménagées
-des Alpes tyroliennes à l’embouchure de la Brenta,
-forme l’un des plus beaux pays qu’il y ait au monde.<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span>
-Couverte d’une végétation vigoureuse, d’un nombre
-considérable de petites villes, de bourgs et de hameaux
-pittoresques qui semblent y avoir été semés par la main
-d’une muse, cette terre grasse et forte donne tout ce
-qu’on exige d’elle, et, au moindre souffle de l’activité
-humaine, elle s’épanouit avec amour en produisant des
-moissons miraculeuses. L’olivier, le citronnier, le
-figuier, le mûrier, des fruits de toute espèce, des vins
-généreux et divers, tout y vient en abondance et presque
-sans efforts. Dans ces campagnes lumineuses que
-rafraîchissent incessamment les brises qui s’élèvent des
-montagnes et celles qui traversent l’Adriatique, la vigne
-étale sa magnificence en festons élégants qui égayent le
-regard et enchantent le cœur. Le blé, le seigle, le maïs
-à la tige élancée, croissent sans entraves au milieu de
-ces champs fortunés, dont l’horizon est successivement
-resserré par des collines adoucies qui versent autour
-d’elles l’ombre et la fraîcheur. Des pâturages abondants,
-de nombreux troupeaux de moutons, de bœufs à la
-haute encolure, des fermes joyeuses, une population
-active, tout révèle la force et la fécondité de cette terre
-de promission. Je ne sais plus quel poëte de l’antiquité
-a dit que le printemps semble avoir fixé son séjour
-dans cette heureuse vallée, dont le paysage enchanteur
-faisait dire également à un empereur grec que, si on
-n’avait la certitude que le paradis terrestre était situé
-en Asie, on pourrait croire que c’est dans ce coin de la
-Vénétie que Dieu a placé sa première créature pour lui
-donner une idée de la félicité suprême. Tout y est si frais et
-si joyeux, la nature y est si féconde et si charmante, que
-les nombreux poëtes qu’a produits le dialecte de Padoue
-n’ont rien pu imaginer de plus beau que la réalité puissante
-qu’ils avaient sous les yeux. Tous ont chanté les<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span>
-plaisirs de la vie champêtre et les épisodes de l’économie
-domestique. C’est la ferme et sa gaieté bruyante,
-c’est la moisson avec ses guirlandes de bluets et de pavots,
-ce sont les vendangeurs joyeux, couronnés de
-pampres et bondissant dans la plaine au son d’un instrument
-rustique; c’est un rendez-vous au clair de la
-lune; c’est un baiser donné sous une treille parfumée.
-Tels sont les sujets qu’aiment à traiter les poëtes qui se
-sont produits dans le dialecte de Padoue. On dirait, à
-les entendre, une fête perpétuelle de la nature sans
-douleur, sans mystère et sans idéal.</p>
-
-<p>Dans cette plaine magnifique, au milieu de cette riche
-végétation qui présente partout les riants aspects
-d’un jardin fabuleux, les nobles de Venise avaient fait
-construire des palais élégants, où l’on retrouvait toutes
-les somptuosités et toutes les délicatesses de la civilisation.
-Les peuples du Midi, particulièrement les Italiens, aiment
-à transporter aux champs les plaisirs et les illusions de la
-ville. Comme les Grecs et comme les Romains, dont ils procèdent,
-ils n’ont pas de la nature ce sentiment profond et
-religieux qu’elle inspire aux peuples du Nord. Ce sont
-les conquêtes de l’esprit, ce sont les joies et les voluptés
-de la vie qui excitent avant tout leur admiration et qui stimulent
-leur activité. Les bois, les prés, les eaux et la terre
-bien-aimée, ne sont, pour les races méridionales, que
-des éléments propres à embellir l’existence de l’homme,
-des jouets de sa fantaisie, qui ne s’élève guère au-dessus
-de l’horizon visible qui borne ses regards. Les races
-du Nord, au contraire, dans leurs courses vagabondes à
-travers les steppes immenses et les vastes forêts où elles
-ont si longtemps séjourné avant d’aborder la civilisation
-méridionale, semblent y avoir puisé une connaissance
-plus approfondie de la nature et de ses mystères sacrés.<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span>
-Aussi leur imagination toute lyrique se plaît-elle à reproduire
-les harmonies diverses du monde matériel, qui
-est pour elles le symbole d’un monde supérieur et infini.
-Les Vénitiens, dont le génie tenait à la fois du génie politique
-des Romains et de la molle élégance des peuples
-helléniques, avaient transformé la vie des champs en une
-fête de l’art; du fond des bois solitaires où ils allaient se
-réfugier pendant les fortes chaleurs de l’été, ils aimaient
-à entendre les éclats de rire et les concerts de la sociabilité.</p>
-
-<p>En quittant la plaine de Padoue pour se rendre à Venise,
-on trouve le canal de la Brenta, qui forme comme
-un trait d’union entre la terre ferme et la mer Adriatique.
-Ce canal, qui parcourt un trajet de six lieues, et
-dont on suivait le courant facile sur des barques légères
-qu’on appelait des <i>péotes</i>, présentait, à la fin du siècle
-dernier, un coup d’œil vraiment enchanteur. Les deux
-rives de ce fleuve étaient garnies de maisons, de <i>casini</i>
-et de villas délicieuses, où l’aristocratie de Venise avait
-étalé toute sa magnificence. Construits par les plus célèbres
-architectes vénitiens de la Renaissance, tels que
-Sanmicheli, Sansovino, Scamozzi et surtout Palladio,
-ces palais, tous ornés de statuettes élégantes et joyeuses
-qui semblaient danser sur le toit comme les heures
-d’un jour sans nuages, s’épanouissaient au soleil de distance
-en distance jusqu’à l’entrée des lagunes, et formaient
-ainsi un horizon magique, au bout duquel on
-voyait surgir lentement du sein des ondes ce rêve de
-poésie qu’on appelle Venise. Les plus célèbres de ces
-villas qui se miraient dans les eaux de la Brenta étaient
-celle qui appartenait aux Foscarini, et, plus que toutes
-les autres, la villa Pisani, qui avait coûté plus de quatre
-millions de francs. Le jardin de cette habitation
-princière s’avançait en amphithéâtre jusqu’aux bords du<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span>
-canal, d’où les passagers pouvaient admirer les fleurs
-les plus rares, les citronniers, les grottes artificielles,
-les doux ombrages où venaient s’abriter les <i>gentildonne</i>
-au crépuscule du soir. Les rives de la Brenta ont été
-chantées par tous les poëtes, surtout par les poëtes populaires
-de Venise, qui leur avaient donné le nom si
-bien mérité de nouvelle Arcadie, l’<i>Arcadia de’ tempi
-nostri</i>!</p>
-
-<p>La villa Grimani, où se rendaient Marco Zeno et sa
-suite, était située à une lieue de Padoue, sur la rive
-gauche de la Brenta, où le jardin, terminé par une balustrade
-de marbre blanc, venait aussi aboutir. Une
-charmille ombreuse régnait le long de cette balustrade,
-d’où l’on voyait passer les barques chargées de voyageurs
-qui allaient à Venise ou qui en revenaient. Attendu par
-la famille Grimani, Marco Zeno fut reconnu de loin, et
-tout le monde fut bientôt au bas de l’escalier, où vinrent
-aborder les deux <i>péotes</i> qui contenaient les visiteurs.
-La famille Grimani, une des plus illustres de la
-république, était depuis longtemps alliée à la famille
-Zeno. Un fils du sénateur Grimani, qui pouvait avoir
-vingt-cinq ans, laissait entrevoir la possibilité de resserrer
-encore davantage les intérêts des deux nobles
-familles. La réception fut cordiale et splendide. Beata,
-entourée par la nombreuse compagnie qui se trouvait
-réunie à la villa, fut entraînée à parcourir le jardin, qui
-était magnifique, pendant que les deux vieux sénateurs
-s’entretenaient des affaires de la république. Après le
-dîner, qui eut lieu dans une vaste galerie où l’on remarquait
-de belles fresques de Paul Véronèse, galerie
-qui ouvrait sur un parterre émaillé de fleurs, ayant
-pour horizon les rives de la Brenta, l’abbé Zamaria,
-dont la bonne humeur était toujours prête à déborder,<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span>
-éleva tout à coup sa voix flûtée au-dessus de ce bourdonnement
-général qui forme la péroraison d’un joyeux
-festin.</p>
-
-<p>«<i>Signori</i>, dit-il, il me vient une singulière idée! En
-regardant le beau jardin qui est devant nous, en regardant
-ce fleuve qui enferme l’horizon, les villas somptueuses
-qui témoignent si hautement du goût et de la
-grandeur de notre chère patrie, je pense à ces populations
-errantes que les Barbares chassèrent devant eux
-comme un troupeau de moutons, et qui, vers le commencement
-du v<sup>e</sup> siècle, vinrent chercher un refuge
-sur les îlots solitaires de la mer Adriatique. Que diraient-ils,
-ces pères conscrits de Venise, s’ils voyaient
-aujourd’hui la ville miraculeuse dont ils ont été les fondateurs,
-et s’ils pouvaient apprécier les changements
-que le temps et la main de l’homme ont fait subir à ces
-campagnes de la Brenta, dont ils fuyaient les rives désolées?
-Les fictions des poëtes ont-elles jamais égalé le
-tableau qui se déroule sous nos yeux? et la Grèce, dans
-ses rêves enchantés, n’a-t-elle pas été surpassée par le
-génie de Venise, qui a fait des bords de la Brenta un
-séjour digne vraiment des dieux de l’Olympe?</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien dit, mon cher abbé, et très-bien pensé,
-répliqua d’une voix grave le sénateur Zeno. Tu rends à
-notre patrie la justice qui lui est due; mais il ne faut
-pas oublier d’ajouter que c’est l’aristocratie qui a fait la
-grandeur de Venise, comme c’est le sénat de Rome qui
-a créé la puissance de la ville éternelle. Rome et Venise,
-qui ont eu à peu près la même origine, puisque ce sont
-des fugitifs, des <i>fuorusciti</i>, qui en ont posé les premiers
-fondements, auront aussi, je le crains bien, la même
-destinée, et, le jour où la plèbe jalouse qui aspire au
-pouvoir aura triomphé des obstacles qu’on lui oppose,<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span>
-ce jour-là la république de Saint-Marc aura cessé
-d’exister. C’est ainsi que la plèbe romaine, ameutée par
-des tribuns factieux, a ruiné l’empire qu’avait édifié la
-sagesse des patriciens.</p>
-
-<p>&mdash;Que Votre Excellence me pardonne si je ne partage
-pas ses tristes prévisions, ajouta bien vite l’abbé Zamaria,
-qui craignait de voir la conversation tourner au sérieux
-de la politique; malgré les bavardages de quelques <i>chiachieroni</i>,
-les bons citadins de Venise n’ont pas l’humeur
-assez sombre pour revendiquer un pouvoir dont ils seraient
-fort embarrassés. Pourvu qu’ils vivent en paix,
-qu’ils chantent et qu’ils vendent leurs drogues, que leur
-importe d’où vient la lumière qui les éclaire et la justice
-qui les protége? Ils sont vraiment trop sages pour vouloir
-perdre leur temps à siéger dans le grand conseil et
-s’occuper des affaires de la république au lieu de veiller
-à leur négoce. <i>Panem et circenses</i>, demandait la
-plèbe romaine; du pain, des spectacles et <i>una chichera
-di cafè</i>, voilà tout ce qu’il faut aussi au peuple de
-Venise.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo, <i>signor abate</i>! s’écria le chevalier Grimani,
-jeune homme de vingt-cinq ans qui se trouvait assis
-près de Beata, dont il était tout préoccupé. Je partage
-entièrement votre sécurité, et je ne crois pas que nous
-soyons arrivés à la fin du monde, parce qu’il plaît à
-quelques bilieux de murmurer tout bas contre le gouvernement
-<i>della Signoria</i>. N’est-il pas juste que la tête
-commande au corps et que <i>il maestro di capella</i>, pour
-me servir d’un exemple que vous approuverez sans
-doute, dirige l’œuvre qu’il a conçue à la sueur de son
-front? Il ferait beau voir <i>i bottegaj</i> de la place Saint-Marc
-deviser de la politique de l’Europe! Mais laissons
-là ces craintes vaines et occupons-nous d’un sujet plus<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span>
-intéressant. Le temps fuit, <i>e tu fuggir lo lasci</i>, mon
-cher abbé, sans penser que nous serions heureux d’entendre
-la voix de la signorina Beata, qu’on dit être admirable.
-Aussi bien voilà le soleil qui pâlit et Vesper
-qui s’approche, continua le brillant chevalier, dont l’esprit
-ne manquait ni de grâce ni de culture, et la musique
-est le complément nécessaire d’une journée heureuse
-comme celle qui vient de s’écouler.»</p>
-
-<p>En prononçant ces derniers mots, le chevalier jeta un
-regard dérobé sur Beata, qui lui répondit silencieusement
-par une inclination de tête. On se leva de table, et
-les convives, disséminés en groupes divers que le hasard
-ou l’instinct avaient formés, commencèrent à se promener
-dans le jardin qui conduisait à la charmille par
-une pente adoucie. Beata, Tognina et le chevalier Grimani
-se perdirent dans une allée solitaire, tandis que
-Lorenzo, que l’abbé Zamaria tenait par la main, écoutait
-d’une oreille distraite les interminables discours de
-son maître, qui pérorait au milieu de cinq ou six personnes
-qui le suivaient en riant aux éclats. La nuit cependant
-commençait à surgir du sein de la terre et à
-couvrir l’horizon de ses ombres transparentes. La lune
-se dégageait lentement d’une atmosphère brumeuse qui
-l’enveloppait comme un voile de gaze parsemé d’étincelles
-d’or, et son disque projetait cette lumière douce
-et mystérieuse qui touche les cœurs les plus endurcis et
-poétise les intelligences les plus ternes. La noble compagnie,
-après avoir erré çà et là en sens divers, s’était
-réunie sous la charmille autour d’une table demi-circulaire,
-sur laquelle il y avait quelques livres et une mandoline,
-instrument à cordes de la famille du luth, alors
-très-répandu en Italie. A voir cet essaim de belles dames
-armées de grands éventails coloriés et illustrés de légendes<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span>
-pittoresques et galantes, dont elles jouaient avec coquetterie,
-vêtues de longues robes à ramages de couleurs
-vives et diverses, causant, riant et se laissant aller à
-cette variété de poses qui trahit le bien-être du corps
-et la gaieté de l’esprit, on eût dit une grande volière
-remplie d’oiseaux au plumage d’or, de pourpre et d’azur,
-qui s’égayent, au déclin du jour, par un <i>bisbiglio</i>
-mélodieux.</p>
-
-<p>Il faisait une de ces nuits sereines qui évoquent la
-fantaisie des natures les plus avares et les font s’épanouir
-en dégageant la note mystérieuse que Dieu a déposée
-au fond de tous les cœurs. Une lumière blanche et discrète
-s’infiltrait à travers le feuillage épais de la charmille,
-et les ombres vacillantes qui enveloppaient la
-noble compagnie faisaient mieux ressortir la façade de
-la villa Grimani, qui s’élevait au fond du paysage, sur
-lequel se dessinaient les statuettes élégantes qui en formaient
-le couronnement. L’air était doux, <i>l’onda placida
-e tranquilla</i>, lorsque le chevalier manifesta de nouveau
-le désir d’entendre la signora Beata, qui, après en avoir
-conféré avec l’abbé Zamaria, se leva ainsi que Tognina,
-son amie. Placées l’une à côté de l’autre et regardant
-la Brenta par-dessus la balustrade qu’elles dominaient,
-ces deux jeunes filles se mirent à chanter un duo de
-Clari qu’elles savaient par cœur, et que l’abbé Zamaria
-accompagnait sur la mandoline. C’était un morceau
-agréable, un frais madrigal parfaitement choisi pour la
-circonstance, et dont la mélodie légère flottait à la
-surface de l’âme comme une fleur à la surface d’un lac
-paisible:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Cantando un di sedea<br />
-Laurinda al fonte.</p>
-
-<p class="pn1">«Un jour Laure chantait assise au bord d’une fontaine;»<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span>
-et ces paroles étaient emportées sur l’aile d’une
-phrase rapide que les deux voix répétaient tour à tour
-avec une extrême délicatesse. Arrivée à ce passage où
-Laure demande au zéphyr de «rafraîchir de son haleine
-l’air embrasé,» la voix de Beata fit ressortir avec
-un goût exquis cette modulation qui rend si bien l’affaissement
-qu’on éprouve pendant les fortes chaleurs de
-l’été; et, appuyant avec grâce sur la note de <i>ré</i> naturel
-qui ramène le motif au ton de <i>la</i> majeur, les deux voix
-recommencèrent leur charmant badinage, qu’on aurait
-pu comparer à une églogue de Virgile mise en musique
-par Cimarosa<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. Ces deux jeunes filles aussi pures que
-les rayons de la lune qui les éclairait, debout en face
-d’une rivière dont les eaux limpides reflétaient leur
-image, chantant une mélodie suave que la brise disséminait
-comme un parfum dans l’espace, formaient un
-tableau qu’on ne voit qu’une fois dans la vie, et qui
-laisse dans l’imagination des souvenirs ineffaçables.
-Chaque note qui s’échappait de la bouche de Beata
-tombait dans le silence de la nuit comme une étoile
-d’or qui se détache de la voûte des cieux, et les deux
-voix, d’un timbre différent, se mariaient dans un accord
-harmonieux.</p>
-
-<p>Un long silence succéda à ce morceau. Chacun semblait
-vouloir conserver le plus longtemps possible l’émotion
-exquise dont il était pénétré, lorsqu’on entendit
-au loin, sur le canal, un murmure de voix confuses. Les
-voix s’étant approchées de la villa Grimani, on reconnut
-que c’était une barque remplie d’ouvrières en soie qui<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span>
-retournaient à Venise après avoir achevé leur journée.
-Elles chantaient une mélodie populaire d’un accent mélancolique,
-dont les paroles, en dialecte vénitien, étaient
-la traduction libre d’une strophe de la <i>Jérusalem délivrée</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>:
-«La fleur de la jeunesse ne dure qu’un instant
-et s’enfuit avec le jour qui passe. Le printemps reviendra,
-mais la jeunesse ne reviendra pas avec lui. Cueillons
-la rose de la vie qui perd si vite sa fraîcheur;
-aimons, aimons, tandis que nous pouvons être payés de
-retour.»</p>
-
-<p>La barque glissa rapidement et disparut comme un
-rêve de bonheur.</p>
-
-<p>La scène que nous venons de retracer avait produit
-sur Lorenzo une très-vive impression. La voix de Beata,
-l’élégance de sa personne, la familiarité avec laquelle
-le chevalier Grimani lui avait adressé la parole, avaient
-excité dans son cœur un sentiment de peine qu’il n’avait
-pas encore éprouvé. De retour à Cadolce, il n’y avait pas
-retrouvé la joie paisible d’autrefois. Une distraction involontaire
-venait traverser ses études, un malaise indéfinissable
-altérait son caractère, jusqu’alors si doux et si
-humble. Qu’éprouvait-il donc? Était-ce le tressaillement
-de la jeunesse, ou bien un levain de jalousie qui mêlait
-déjà son amertume aux espérances de la vie naissante?
-Se trouvait-il humilié de ne point appartenir à ce monde
-d’élite où il n’était admis que par une faveur généreuse,
-ou était-ce le premier éveil d’un sentiment exquis qui le
-remplissait tout à coup de son ivresse, comme une essence
-qui s’échappe brusquement du vase qui la contenait? Il y
-avait de tout cela dans le trouble qu’éprouvait le jeune
-Lorenzo, dont le caractère commençait à se dessiner. Il en<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span>
-est des sentiments comme des autres facultés de l’homme:
-après un sommeil plus ou moins long destiné par la nature
-à en favoriser la germination, il suffit de la moindre
-secousse pour les faire sortir de terre. Jamais Lorenzo ne
-s’était encore trouvé au milieu d’un si grand nombre de
-personnes distinguées. La vie qu’il avait menée jusqu’alors,
-studieuse et recueillie, ne lui avait laissé entrevoir
-que le côté favorable de sa position. L’affection presque
-paternelle que lui témoignait l’abbé Zamaria, l’intérêt
-tendre et discret qu’il inspirait à Beata, la bienveillance
-des subalternes l’avaient ébloui et lui avaient dérobé la
-réalité du monde et des choses. Jusqu’au vieux Bernabò,
-le camérier de Zeno, qui se plaisait à lui dire
-quelquefois: «Bravo, Lorenzo; continuez à bien étudier;
-Son Excellence est très-contente de vous!» Ce
-premier enchantement s’était un peu dissipé depuis la
-soirée mémorable passée aux bords de la Brenta. La vue
-du chevalier Grimani et sa contenance auprès de la signora
-avaient donné l’éveil à son esprit. C’était comme
-une pierre qu’on eût jetée au fond d’une source limpide,
-et qui va remuer la vase amoncelée dans ses profondeurs.</p>
-
-<p>Pourquoi l’avait-on laissé entièrement de côté pendant
-cette soirée de délices? Personne n’avait paru s’inquiéter
-de sa présence, pas même la charmante Tognina, qui se
-plaisait d’ordinaire à le poursuivre de ses agaceries mutines;
-pas un regard ne s’était fixé sur lui, et la signora
-Beata, qui l’enveloppait toujours de sa sollicitude, avait
-paru ignorer qu’il fût là, tout près d’elle, au milieu de cette
-société ravie de sa grâce et de sa voix touchante. N’était-il
-donc dans la maison de Zeno qu’un objet de distraction,
-qu’un témoignage vivant de la munificence
-d’un grand seigneur, qu’on repousse dans l’ombre aussitôt<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span>
-que le cercle de l’intimité s’élargit? Telles étaient
-les questions que se faisait sourdement ce jeune homme,
-et qui remplissaient son cœur d’un trouble infini. Saturé
-de lectures diverses, qui n’avaient pas toujours été dirigées
-par un goût très-sévère, puisant à la fois dans
-les romans à la mode, dans les poëtes, surtout dans les
-philosophes français que l’abbé Zamaria livrait à sa curiosité,
-la pâture dont il était avide, l’esprit de Lorenzo
-laissait apercevoir les symptômes d’une activité inquiète
-et prompte à s’alarmer. C’était une imagination ardente
-qui se plaisait aux combinaisons romanesques, une
-sensibilité extrême qui fermentait et cherchait une issue,
-un cœur rempli de tendresse, qui, après avoir été
-longtemps contenu par le respect et le sommeil de l’adolescence,
-se réveillait tout à coup et s’épanchait
-bruyamment, comme pour s’assurer de sa propre vitalité.
-Rien n’est moins simple que la jeunesse; tous les
-germes de la vie future se trouvent entassés dans le
-cœur d’un enfant, et c’est avec ces premières sensations,
-confusément perçues, que la destinée ourdit sa toile.
-Aussi prenez bien garde, et ne vous oubliez pas devant
-ces regards mobiles qui semblent glisser sur toutes
-choses! ne laissez rien apercevoir d’impur ou d’équivoque
-à cette petite créature qui s’exerce à comprendre
-les phénomènes qui se déroulent devant elle. Guidée par
-l’instinct et par une intuition divine, elle saisira plus
-tard le sens caché de vos actes et de vos paroles; comme
-cette plaque de métal préparée par l’art pour y réfléchir
-la lumière, l’âme d’un enfant se laisse pénétrer
-par les accidents du monde extérieur, qui s’y incrustent
-pour ainsi dire, et y dessinent des images que le temps
-viendra dégager.</p>
-
-<p>Lorenzo lisait enfin dans son propre cœur; il se sentait<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span>
-ému à l’aspect de Beata, et il comprenait le sens de
-cette émotion, dont il était effrayé. Oserait-il jamais
-avouer un sentiment si téméraire? Que dirait-on si l’on
-venait à découvrir que le fils de Catarina Sarti avait osé
-lever les yeux sur une noble fille de Venise, qui avait
-recueilli son enfance et sa pauvreté? Il fuyait les occasions
-de la voir; il était timide, interdit en sa présence,
-il balbutiait en répondant aux questions bienveillantes
-qu’elle lui adressait. Il recherchait la solitude et les livres
-qui pouvaient nourrir et accroître ses illusions. La nature,
-le paysage et ses beautés mystérieuses, qui sont
-inaccessibles au vulgaire, et qui ne se révèlent qu’aux
-yeux éclairés par le foyer intérieur du sentiment, parlaient
-à son imagination un langage nouveau. Tout ce
-qu’il voyait, tout ce qu’il lisait et tout ce qu’il entendait,
-prenait la forme de l’objet aimable qui s’élevait dans son
-âme comme un astre radieux. Dans une telle disposition
-d’esprit, Lorenzo trouva sous sa main <i>la Nouvelle Héloïse</i>
-de Rousseau. Ce livre fameux, qui a ému le
-<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et qui a été traduit dans toutes les langues
-de l’Europe, exerça sur l’imagination de ce jeune
-homme une action puissante. Le monde un peu factice
-que s’était créé Rousseau, ce mélange d’idéal et de
-réalité où les sentiments éternels du cœur humain se
-mêlent aux sophismes de l’esprit, où les discussions
-philosophiques entravent souvent l’épanchement de
-l’âme, où les caractères semblent plutôt la personnification
-de principes abstraits que des êtres pris dans la nature,
-tous ces défauts, qui ont été souvent relevés dans
-le roman de Jean-Jacques, n’empêcheront pas qu’il ne
-soit recherché et lu avec avidité par les organisations
-tendres et poétiques. On a beau faire, la jeunesse
-n’écoute point les sermons et se rit des froids pédagogues<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span>
-qui parlent de l’amour comme d’un poison dont ils n’ont
-pu goûter les délicieuses amertumes. Loin de se laisser
-effrayer par le danger qu’on lui signale, elle s’y précipite,
-et ce n’est qu’après s’être sauvée du naufrage
-qu’elle est disposée à entendre les avis qu’on lui a prodigués
-avant l’heure. C’est ainsi que chaque génération
-recommence le même voyage et chante l’éternelle chanson
-du <i>renouveau</i>. La jeunesse d’ailleurs n’est point
-accessible à la vérité pure et sans alliage. Ce qui l’intéresse
-avant tout, c’est le spectacle de la grandeur morale
-aux prises avec le destin, c’est la lutte des sentiments
-contre les préjugés, c’est le triomphe de la passion sur
-l’égoïsme de famille. Telles sont aussi les qualités qui
-font de <i>la Nouvelle Héloïse</i> un livre d’un attrait singulier
-pour les cœurs tendres et les imaginations ardentes. Le
-caractère de Saint-Preux, sa position subalterne dans
-la famille de Julie, les moyens par lesquels il parvient
-à toucher son cœur, les obstacles qu’il rencontre, ces
-deux jeunes filles si étroitement unies et d’une tournure
-d’esprit si différente, les personnages secondaires qui se
-groupent autour des deux amants, les idées hardies que
-l’auteur soulève, l’admirable paysage où Rousseau a
-placé les rêves de son génie, tous ces détails de l’économie
-domestique et de la vie bourgeoise, où la musique
-et la poésie italienne occupent une si grande place, devaient
-frapper notre adolescent. Aussi se mit-il à dévorer
-ces pages éloquentes, qui semblaient traduire les
-émotions secrètes de son cœur. Il s’identifiait avec le
-héros dont il aurait voulu partager la destinée. Il le suivait
-dans les bosquets de Clarens, et se laissait conduire
-avec lui dans les bras de Julie, qui lui imprimait sur les
-lèvres le fatal et divin baiser. Tous les incidents de cette
-fable touchante, où Rousseau a esquissé comme un tableau<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span>
-de la société que pressentait son âme, excitaient
-d’autant plus l’intérêt de Lorenzo, qu’il y trouvait une
-certaine analogie avec sa propre situation dans la maison
-du sénateur.</p>
-
-<p>Derrière le bois qui couronnait les hauteurs de la
-villa Cadolce, il y avait un petit chemin, un <i>stradotto</i>
-tortueux et solitaire, qui conduisait jusqu’au village de
-la Rosâ, et de l’autre extrémité allait aboutir à la grande
-route de Cittadella. Ce chemin était bordé d’un côté par
-le talus du parc et par un ruisseau qui en baignait les
-contours, et de l’autre côté par une haie vive, touffue
-et fort irrégulièrement plantée, qui déversait en tous sens
-sa riche végétation. Des rameaux d’aubépine et de mûrier
-sauvage s’échappaient de la haie, qui ne pouvait les
-contenir, et allaient s’entrelacer aux branches folles des
-arbres, formant ainsi une voûte de verdure qui préservait
-le chemin de l’ardeur du soleil. Une grande
-allée traversait le parc, et au fond de cette avenue on
-apercevait le toit de la villa, où les paons étalaient
-leur plumage d’or, remplissant les échos de leurs cris
-plaintifs.</p>
-
-<p>Par une belle matinée de printemps, Lorenzo se promenait
-dans la grande allée du parc de la villa Cadolce.
-Le cœur rempli d’inquiétude et de cette fièvre de bonheur
-que donne la première atteinte du mal sacré, il
-avait quitté brusquement sa chambre, et marchait sans
-but devant lui, respirant à longs traits l’air fluide et
-chargé d’aromes que l’aurore répand autour d’elle,
-comme pour annoncer l’arrivée du jour. Les feuilles des
-arbres, encore trempées de rosée, jetaient mille reflets
-divers qui égayaient le regard et provoquaient une délicieuse
-sensation de fraîcheur. Les oiseaux babillaient
-dans les bocages, et du milieu de leur concert, toujours<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span>
-le même et pourtant toujours nouveau, s’élevaient quelques
-notes pénétrantes qui semblaient révéler une joie
-plus vive, une sensibilité plus exquise. Je ne sais quel
-poëte indien a dit que le langage des oiseaux fut compris
-un jour par un couple d’amants qui promenaient
-leur bonheur à l’ombre des forêts, et qu’ils parvinrent
-à s’entretenir avec les plus éloquents de ces chantres
-merveilleux. Cette fiction ingénieuse, comme toutes
-celles de la poésie primitive, renferme une observation
-profonde, et l’histoire touchante de Philomèle et de Progné
-nous offre, ainsi que toutes les métamorphoses
-de la fable antique, un témoignage de cette croyance
-universellement répandue, que l’amour est la source
-de la poésie, de la musique et de la science des choses
-divines.</p>
-
-<p>Le soleil s’élevait sur l’horizon et commençait à traverser
-ces légers nuages du matin qui l’entourent comme
-une auréole. Une atmosphère déjà tiède, toute saturée
-de parfums, d’étincelles et de bruits joyeux, remplissait
-l’âme du jeune Lorenzo d’un bien-être ineffable. Arrivé
-au bout de la grande allée, il franchit le ruisseau qui
-servait de limite au parc, prit le chemin qui conduisait
-à la Rosâ, et se perdit sous des arceaux de verdure. La
-fleur blanche des cerisiers jonchait le chemin, et dans
-les éclaircies des buissons lumineux on voyait reluire et
-s’agiter des myriades d’insectes, de papillons et de
-timides fauvettes qui voltigeaient autour de leur couvée
-nouvelle. L’ombre, la fraîcheur et le silence conviaient
-à la rêverie, et laissaient errer l’esprit au milieu de ce
-pétillement sourd et mystérieux qui est la vie de la nature,
-et que le génie de Beethoven a pu seul reproduire
-dans la deuxième partie de la <i>Symphonie pastorale</i>. Lorenzo
-cheminait lentement, savourant en lui-même les<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span>
-plus douces espérances, lorsqu’une voix un peu fruste
-se fit entendre au loin. <i>Trà, là là</i>.... Et ce refrain, qui
-terminait une cantilène villageoise, se répandit dans les
-sinuosités du chemin comme la vibration prolongée d’un
-instrument rustique.</p>
-
-<p>Après un instant de silence, la voix reprit son élan et
-fit entendre de nouveau les mêmes notes, <i>là.... là</i>, ...
-lesquelles, suspendues longtemps dans les airs, exhalèrent
-un parfum de gaieté franche et naïve qui fixa l’attention
-de Lorenzo, parce qu’il crut reconnaître la voix de
-Giacomo. C’était lui, en effet, qui s’en venait à califourchon
-sur un âne en chantant comme un bienheureux.
-«<i>Eh! viva, il nostro caro Lorenzo!</i> lui dit-il en l’apercevant.
-Qu’il y a longtemps qu’on ne vous a vu, <i>per Bacco</i>!
-et comme vous voilà grandi! Pourquoi donc oubliez-vous
-ainsi vos amis de La Rosâ, où nous parlons si souvent
-de vous? Hier encore je disais à Zina, que vous connaissez:
-«Que je voudrais voir ce brave Lorenzo depuis
-qu’il est devenu un <i>bel signore</i> et aussi savant, dit-on,
-que le curé de Cittadella!&mdash;Ah! répondit-elle, il ne
-pense guère à nous, <i>povera gente</i>; nous n’avons ni le
-langage ni les belles manières des <i>cavalieri</i> parmi lesquels
-il vit.»</p>
-
-<p>&mdash;Vous me faites injure, mon cher Giacomo, en me
-prêtant de tels sentiments, répliqua vivement Lorenzo.
-Je ne suis point un <i>signore</i>, comme vous voulez bien le
-croire, et je suis loin d’avoir oublié les bonnes gens qui
-m’ont vu naître et qui ont entouré mon enfance d’une
-affection si cordiale.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas vous fâcher de mes paroles, répondit
-Giacomo avec bonhomie, car je ne pensais point à
-mal en vous rapportant les caquetages de cette mauvaise
-langue de Zina, qui vous aime bien pourtant, et qui est<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span>
-toute fière d’avoir été pour quelque chose dans votre
-bonheur. Vous rappelez-vous, <i>caro Lorenzo</i>, cette belle
-nuit de Noël où nous fûmes introduits pour la première
-fois à la villa Cadolce? Avec quelle présence d’esprit
-Zina répondit aux questions que lui faisait la signora
-sur votre compte! Dame!... il y a déjà quelques années
-de cela, et vous avez bien changé depuis lors,
-<i>per Bacco</i>! Vous voilà comme le fils de Son Excellence,
-et, puisqu’on a vu des rois épouser des bergères,
-pourquoi donc la fille du sénateur n’épouserait-elle
-pas....</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu t’imagines, Giacomo, que les choses
-de ce monde se passent comme dans la belle histoire de
-Silvio et de Nisbé, que je t’ai entendu raconter si souvent?
-répondit Lorenzo en coupant brusquement la parole
-à son interlocuteur. Ce sont là des folies qu’il faut
-laisser dans les contes de nourrices où tu les as puisées.
-La signora Beata est trop grande dame pour penser à
-un pauvre garçon comme moi, sans autre avenir que la
-protection que lui accorde son père. La fille d’un sénateur
-de Venise est bien autrement difficile que la fille
-d’un roi, fût-elle née, comme la charmante Nisbé, du
-baiser d’une immortelle.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! bah! dit Giacomo, on a vu des choses moins
-surprenantes, et <i>san Pietro e san Paolo</i> disent positivement
-qu’il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent
-jamais. <i>Addio</i>, signor Lorenzo, voilà le jour qui
-s’avance, et il faut que j’aille au marché de Cittadella.
-Au revoir, <i>arri malandrino</i>,» dit-il en frappant des deux
-talons sur sa piteuse monture, qui trottinait conformément
-au proverbe: <i>Chi va piano, va sano</i>.</p>
-
-<p>Et Giacomo s’éloigna en lançant par-dessus les
-arbres son joyeux refrain, qui retentit dans les airs et<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span>
-s’éteignit peu à peu comme le frais gazouillement de
-l’alouette matinale «qui se balance dans l’espace, puis
-s’interrompt tout à coup pour s’écouter elle-même et
-jouir de la douceur de ses propres concerts.»</p>
-
-<p class="pp8 p1">Qual lodoletta che ’n aere si spazia<br />
-Prima cantando, e poi tace contenta<br />
-Dell’ ultima dolcezza che la sazia<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
-
-<p class="p1">Tout ému de la conversation qu’il venait d’avoir avec
-Giacomo, qui avait touché à la corde sensible de son
-cœur, Lorenzo, au lieu de poursuivre son chemin et
-d’aller à La Rosâ ainsi qu’il en avait l’intention, s’en
-retourna tristement au château. La matinée était déjà
-fort avancée, et le soleil radieux inondait la grande
-allée du parc de ses rayons pénétrants, qui faisaient
-rechercher les coins ombreux, propices au recueillement.
-Arrivé près du palais, il se détourna à main
-gauche et prit une petite allée transversale qui aboutissait
-à un bosquet où Beata avait l’habitude de se réfugier
-pendant certaines heures de la journée. Ce bosquet,
-entouré de bancs de repos, était formé par un
-taillis épais entremêlé d’arbres fruitiers de toute espèce,
-qui donnaient à ce réduit l’aspect d’un verger délicieux
-où l’utile se mêlait à l’agréable, conformément à la
-poétique de Palladio sur les maisons de plaisance. Un
-treillis tapissé de chèvrefeuille et de plantes grimpantes
-ne laissait pénétrer dans ce sanctuaire qu’une lumière
-attiédie, qui colorait le feuillage sans le traverser. Des
-statues représentant les muses avec leurs différents attributs
-longeaient l’avenue, au bout de laquelle le regard
-se reposait sur un parterre où des roses, des œillets<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span>
-et des citronniers encadraient un bassin de marbre que
-remplissait bruyamment un jet d’eau intarissable. Ce
-lieu semblait avoir été disposé pour convier aux doux
-épanchements de l’âme, pour évoquer cette fantaisie
-aimable qui est le rayonnement des natures bien douées.
-Contenue ainsi dans des limites qui la charmaient sans
-l’étonner, l’imagination satisfaite n’entrevoyait pas de
-plus vastes horizons ni un monde meilleur.</p>
-
-<p>Lorenzo, qui s’avançait lentement vers le bosquet où
-il s’était trouvé tant de fois avec Beata, crut apercevoir
-à travers le feuillage les reflets d’une robe blanche qui
-le firent tressaillir. Il n’osait plus faire un pas, ses
-jambes tremblaient sous lui, et son cœur battait violemment
-dans sa poitrine. Il essaya de se raffermir et de
-passer à côté sans y jeter les yeux, feignant une indifférence
-et une tranquillité dont la passion s’enveloppe
-souvent pour mieux dissimuler sa faiblesse; mais il ne
-put aller plus loin et resta immobile derrière un bouquet
-de lilas qui, fort heureusement, le dérobait à
-la vue.</p>
-
-<p>Quelle est donc cette mystérieuse puissance d’une
-première affection qui transfigure tout à coup l’objet
-aimé et l’enveloppe d’une atmosphère magique qui se
-communique à tout ce qui l’approche? Cette robe
-blanche, dont les reflets lointains font tressaillir Lorenzo,
-il l’avait vue bien souvent sans aucune émotion
-et sans se douter qu’elle pût jamais devenir pour lui
-un signe d’ineffables souvenirs. Maintenant il ne l’oubliera
-jamais, et jusqu’à son dernier soupir elle flottera
-devant ses yeux comme un symbole de sa jeunesse et
-de ses divines espérances. O savants qui ne croyez point
-aux miracles, pas même à ceux que Dieu accomplit
-chaque jour par vos mains, qu’est-ce donc que l’amour,<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span>
-si ce n’est un miracle permanent qui est aussi vieux que
-le cœur de l’homme?</p>
-
-<p>Son trouble s’étant un peu calmé, Lorenzo regarda
-timidement à travers les interstices du treillis; il vit
-Beata et Tognina, qui causaient ensemble. Beata était
-vêtue en effet d’une robe blanche un peu traînante qui
-lui dessinait la taille, et un fichu de soie noire, jeté négligemment
-sur ses belles épaules, couvrait imparfaitement
-d’inappréciables trésors, en faisant ressortir
-l’éclat et la morbidesse de son teint. Une rose fixée au
-milieu du sein, deux boucles de cheveux qui descendaient
-sur son cou gracieux, donnaient à sa physionomie
-pleine de charme je ne sais quel air sérieux et attendri
-qui se combinait heureusement avec la gaieté
-du jour et la fraîcheur printanière du paysage. Elle
-tenait à la main une ombrelle de soie à ramages, qui
-la préservait de ces mille petits insectes qui tourbillonnent
-follement à la suite d’un rayon de soleil. Tognina,
-moins grande et plus vive dans ses allures, portait une
-robe à fond blanc varié d’arabesques aux couleurs
-saillantes, et sa belle chevelure noire était ornée d’une
-petite branche de jasmin qui s’inclinait sur l’oreille
-gauche. Ces deux jeunes filles, dont la mise révélait
-assez bien le caractère, formaient une de ces légères
-dissonances d’esprit et de mœurs avec lesquelles il
-semble que la nature se plaise à nouer les affections les
-plus douces et les plus durables. A les voir se promener
-ainsi nonchalamment au milieu d’un paysage enchanteur
-que l’art avait soumis à ses lois, ces deux
-charmantes personnes, dont l’ombre se dessinait par
-intervalles dans l’allée solitaire, où l’on n’entendait que
-le bruit de l’eau jaillissante, présentaient une scène
-exquise de la société polie dans un siècle de loisirs.<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span>
-Pour rendre toute la suavité d’un pareil tableau, pour
-exprimer l’harmonie qui résulte du contraste de deux
-femmes élégantes et bien nées, qui livrent à l’heure qui
-passe le secret de leurs cœurs, il faudrait la musique
-de Mozart, par exemple le duo du <i>Mariage de Figaro</i>
-entre la comtesse et Suzanne, lorsque, sur une phrase
-aussi transparente que le plus beau jour, elles chantent
-en badinant:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Che soave zefiretto<br />
-Questa sera spirerà!</p>
-
-<p class="p1">«Sais-tu bien, ma chère, dit Tognina en jouant avec
-son éventail, que Lorenzo devient, ma foi, un beau
-garçon, et qu’il n’est plus permis de le traiter sans
-cérémonie?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne le sais que trop, répondit Beata avec un accent
-de tristesse.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vois pas qu’il y ait lieu à prendre le deuil
-pour un fait aussi simple, répondit Tognina, et tu n’as
-pu croire que ton pupille resterait toujours un agneau
-de Pâques à la toison immaculée!</p>
-
-<p>&mdash;Non, sans doute, répondit Beata, mais je vois
-arriver avec peine le moment où il faudra me séparer
-de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Te séparer de Lorenzo! et pourquoi donc? Tu es
-riche, fille unique, maîtresse de faire tout ce que tu
-veux: il faudrait être furieusement mélancolique pour
-gâter une si belle existence.</p>
-
-<p>&mdash;Tu en parles bien à ton aise, chère Tognina, et
-tu ignores les difficultés de ma position. La fille d’un
-sénateur de Venise appartient d’abord à la république,
-et puis à sa famille, qui en disposent selon les intérêts
-de l’État ou les convenances de la société. Tu es cent<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span>
-fois plus libre que moi, et il y a des jours où j’envie le
-sort de Teresa, ma camériste, qui peut, du moins,
-suivre les inspirations de son cœur.</p>
-
-<p>&mdash;On dirait, à t’entendre, que Lorenzo a pénétré
-fort avant dans le tien, répliqua Tognina avec malice.
-Après tout, où serait le mal que tu fusses touchée par
-les qualités d’un jeune homme que tu as élevé et qui
-a répondu à tes espérances? Tu n’as guère que quatre
-ans de plus que lui, et on surmonte bien des difficultés
-quand on aime, témoin l’histoire de la fameuse Bianca
-Capello.»</p>
-
-<p>Sans répondre directement à cette dernière observation,
-qui touchait à la plus vive de ses préoccupations,
-Beata feignit de prendre le change et détourna la conversation
-sur un autre sujet. Les jeunes amies les plus
-intimes ne se laissent pas ravir sans défense le mot suprême
-qui résume leurs plus chères pensées, et ce
-n’est que par distraction ou par le besoin qu’elles
-éprouvent de se voir encouragées dans leurs sentiments
-qu’elles trahissent leur secret. Beata surtout était d’une
-grande réserve, et l’idée qu’elle avait de sa dignité la
-rendait très-circonspecte dans ses paroles. Après un
-instant de silence que Tognina se garda bien d’interrompre,
-Beata, entraînée malgré elle vers le sujet qui
-remplissait son cœur, ajouta négligemment:</p>
-
-<p>«J’ai eu hier un long entretien avec mon oncle, dont
-tu sais l’affection pour Lorenzo.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! que t’a dit le saint abbé?</p>
-
-<p>&mdash;Qu’il était temps de s’occuper de l’avenir de ce
-jeune homme, et qu’on ferait bien de l’envoyer à l’université
-de Padoue y terminer ses études. «Nous
-allons partir pour Venise, lui ai-je répondu, et
-là, nous prendrons un parti définitif.&mdash;Que ce<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span>
-soit le plus tôt possible, ma nièce,» a-t-il dit en
-m’étreignant doucement la main.»</p>
-
-<p>Quelques jours après ce dialogue significatif, dont
-Lorenzo n’avait pu saisir que quelques mots sans suite,
-il y eut grande réception à la villa Cadolce. La famille
-Grimani était venue rendre visite au sénateur Zeno, et
-Guadagni se trouvait au nombre des invités. Le célèbre
-virtuose pouvait avoir alors soixante et quelques années.
-Après avoir parcouru l’Europe, après avoir visité successivement
-Paris, Londres, Lisbonne, Vienne, Munich,
-Berlin et les principales villes de l’Italie, en excitant
-partout la plus vive admiration, Gaetano Guadigni, qui
-était né à Lodi vers 1725, était venu se fixer à Padoue
-en 1777, où il s’était fait admettre parmi les chanteurs
-de la chapelle, et où il devait mourir en 1797. Sa voix,
-qui avait eu jadis le caractère et l’étendue d’un <i>mezzo
-soprano</i> d’une douceur extrême, avait perdu quelques
-notes dans le registre supérieur; mais l’âge avait épuré
-son goût, et sa grande manière de dire le récitatif et de
-chanter les morceaux expressifs en faisait encore le
-premier virtuose de son temps. On allait à Padoue tout
-exprès pour l’entendre, et il se montrait aussi facile au
-désir des <i>dilettanti</i> qu’il était magnifique dans l’usage
-qu’il faisait de sa grande fortune. Guadagni avait connu
-les plus illustres compositeurs du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Il avait
-connu Haendel lors de son premier voyage en Angleterre,
-en 1749, et ce maître lui avait confié une partie
-dans l’exécution de ses deux grands oratorios, <i>le Messie</i>
-et <i>Samson</i>. Il avait eu aussi des relations avec Piccini, qui
-avait composé pour lui plusieurs opéras, et surtout avec
-Gluck, dont le mâle et vigoureux génie sut trouver des
-chants pleins de tendresse pour la voix exceptionnelle et
-le talent extraordinaire de son virtuose de prédilection.<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span>
-Doué d’une belle figure, comédien assez distingué pour
-avoir mérité les éloges de Garrick, qui lui donna même
-des conseils, musicien excellent, puisqu’il s’était composé
-plusieurs scènes qu’il intercalait souvent dans les
-opéras qui lui étaient confiés, Guadagni avait un caractère
-irascible, et il était quelquefois d’une insolence
-extrême envers les <i>impressarii</i> et les pauvres compositeurs
-sans renommée dont il daignait chanter la musique.
-Piccini, malgré l’extrême douceur de son caractère,
-sut imposer à Guadagni sa volonté, et jamais il ne lui
-permit de changer une note aux rôles qu’il lui confiait.
-Quant à Gluck, qui préludait déjà à la grande révolution
-qu’il devait opérer dans le drame lyrique, il n’était pas
-homme à souffrir qu’un chanteur osât modifier la pensée
-dont il était l’interprète.</p>
-
-<p>D’une taille moyenne, chargé d’embonpoint comme
-l’étaient presque tous les sopranistes après la première
-jeunesse, Guadagni, avec son teint de cire jaune, sa
-poitrine grasse et son cou enfoncé dans les épaules,
-avait un peu l’air d’une vieille marquise. Il tenait toujours
-à la main une magnifique tabatière d’or, enrichie
-de diamants, qu’il roulait entre ses doigts et qu’il montrait
-avec complaisance. C’était un cadeau du grand
-Frédéric, et le plus riche qu’eût jamais fait ce roi,
-aussi économe que mélomane. Guadagni avait eu l’honneur
-de chanter devant lui à Potsdam en 1776. Il était
-fort curieux à entendre quand il se mettait à parler des
-grands personnages qu’il avait approchés, et ses jugements
-sur les compositeurs, les artistes célèbres de son
-temps, étaient d’une parfaite justesse.</p>
-
-<p>«De tous les maîtres que j’ai connus dans ma longue
-carrière, disait-il à l’abbé Zamaria, qui le harcelait de
-questions, les deux plus illustres ont été Haendel et<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span>
-Gluck. Allemands tous les deux, ils avaient dans le physique,
-dans le caractère, aussi bien que dans le génie,
-de nombreux traits de ressemblance. Grand et fort
-comme un Turc, Haendel avait une figure pleine de
-noblesse et un caractère d’une violence extraordinaire.
-Il ne fallait pas lui résister, ni se permettre le moindre
-changement à sa musique, si on ne voulait pas avoir
-avec lui de terribles discussions. Un jour il faillit jeter
-la Cuzzoni par la fenêtre, et sa lutte avec le célèbre
-Senesino a partagé la haute société de Londres en deux
-camps ennemis. Pour moi, je n’ai eu avec ce grand
-musicien que de très-bons rapports. Appelé à Londres
-pour chanter dans ses deux magnifiques oratorios, <i>le
-Messie</i> et <i>Samson</i>, dont je n’oublierai jamais l’effet prodigieux,
-je me suis acquitté de ma tâche à la grande satisfaction
-du maître, qui me dit un jour avec la rude
-familiarité qui lui était propre: «A la bonne heure,
-voilà comment il faut dire ma musique! Tu n’es pas
-un <i>asino d’orecchiante</i>, toi; tu connais la composition,
-et tu comprends qu’on ne chante pas un morceau
-d’un style sévère et religieux comme un air de
-Bononcini, avec le sourire sur les lèvres et la bouche
-en cœur.» J’avoue cependant, ajouta Guadagni, que
-je n’aimais pas beaucoup à chanter les airs et les duos
-de Haendel, qui manquent de charme et qui sont constamment
-écrits, je parle des duos, dans un style fugué,
-où l’expression des paroles n’est qu’un prétexte à la
-science des imitations; mais ses récitatifs, et particulièrement
-ses chœurs, sont admirables, et je n’oublierai
-jamais l’émotion que me fit éprouver <i>le Messie</i>,
-lorsque j’entendis pour la première fois, au théâtre de
-Covent-Garden, ce chef-d’œuvre qui a été composé
-dans l’espace de vingt-quatre jours!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Cela est peut-être moins extraordinaire que vous
-ne le croyez, mon cher Guadagni, répondit l’abbé Zamaria,
-dont l’érudition et le patriotisme n’étaient jamais
-en défaut. Haendel, que nous pourrions presque revendiquer
-comme un élève de l’école de Venise, puisqu’il
-a été le disciple et l’imitateur de l’abbé Steffani, notre
-compatriote, qui était maître de chapelle à la cour de
-Hanovre, Haendel a fait entrer dans l’oratorio que vous
-admirez avec juste raison un grand nombre d’idées
-mélodiques qu’il avait déjà émises sous une autre forme.
-Accueilli avec bonté par l’abbé Steffani, qui jouissait à
-la cour de Hanovre d’une grande considération, Haendel
-a publié dans cette ville, vers 1711 ou 1712, un recueil
-de dix-huit <i>duetti</i> et <i>terzetti</i> avec accompagnement de
-basse continue, qu’il a dédiés à la princesse Caroline,
-et dont il existe plusieurs éditions. Dans ces duos remarquables,
-dont les paroles sont aussi d’un abbé italien,
-Ortensio Mauro, on reconnaît la manière de l’abbé
-Steffani, et l’on trouve le germe de presque toutes les
-grandes compositions que Haendel a produites plus
-tard. En voulez-vous la preuve? ajouta l’abbé Zamaria.
-Cela n’est pas sans intérêt, suivez-moi.»</p>
-
-<p>Quand ils furent rendus à la bibliothèque, l’abbé dit
-à Lorenzo: «Prends ce gros cahier que tu vois là-haut,
-c’est la partition du <i>Messie</i>, et voici le recueil de <i>duetti</i>
-dont je parlais tout à l’heure.»</p>
-
-<p>S’étant assis au clavecin, l’abbé Zamaria se mit à
-feuilleter le recueil qu’il avait à la main en disant:</p>
-
-<p>«Tenez, du premier motif du second duo que
-voici:</p>
-
-<p class="pp8 p1">No, di voi non vuò fidarmi,</p>
-
-<p class="pn1">Haendel en a fait le chœur de la première partie du<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span>
-<i>Messie: Un enfant nous est donné</i>. Le troisième motif de
-ce même duo:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Sò per prova i vostri inganni.</p>
-
-<p class="pn1">est devenu le thème principal du chœur de la seconde
-partie: <i>Nous sommes dispersés comme un faible troupeau</i>.
-Dans le troisième duo, pour deux voix de soprano, le
-motif qui accompagne ces paroles:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Quel fior che all’alba ride,</p>
-
-<p class="pn1">n’est-il pas exactement le même que celui du chœur qui
-termine la première partie du <i>Messie</i>? Avec le quatrième
-motif de ce même duo, Haendel a composé le
-premier duo de son oratorio, <i>Judas Machabée</i>. Je pourrais
-poursuivre cette vérification, et il me serait facile
-de vous prouver encore que le thème de la première
-fugue qu’on trouve dans <i>la Fête d’Alexandre</i>, et d’autres
-morceaux de cette admirable cantate, sont aussi indiqués
-dans ce recueil de <i>duetti</i> que Haendel a composés
-sous l’influence incontestable de l’abbé Steffani. Du
-reste, ajouta l’abbé Zamaria, Haendel, dont le génie
-n’est pas sans quelque ressemblance avec celui de notre
-Benedetto Marcello, son contemporain, a procédé
-comme tous les hommes supérieurs, qui puisent dans
-les souvenirs et dans les émotions naïves de la jeunesse
-le thème des savantes conceptions de leur maturité.
-N’est-ce pas ainsi, après tout, que se développe toute
-chose en ce monde, et la civilisation n’est-elle pas
-comme un arbre séculaire dont la séve, renouvelée
-sans cesse par la culture, porte des fruits toujours nouveaux?</p>
-
-<p>&mdash;A l’appui de votre observation aussi profonde que
-judicieuse, répondit Guadagni, je puis vous citer aussi<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span>
-l’exemple de mon illustre ami, <i>il cavaliere</i> Gluck. Les
-ouvrages qui lui ont valu en France une si grande
-renommée ne sont, pour ainsi dire, que la transformation
-de ceux qu’il avait composés dans sa jeunesse.
-L’ouverture d’<i>Armide</i>, par exemple, est la même que
-celle de son opéra de <i>Telemaco</i>, qu’il a écrit pour moi il
-y a de cela une trentaine d’années, et avec le motif
-d’un chœur de ce même opéra il a fait l’introduction de
-l’ouverture d’<i>Iphigénie en Aulide</i>. Je n’ai pas besoin de
-vous apprendre que l’<i>Alceste</i> et l’<i>Orphée</i>, qu’il a arrangés
-pour l’Académie royale de musique de Paris, sont, à
-peu de chose près, les mêmes ouvrages qu’il a composés
-à la cour de Vienne de 1762 à 1764. Ah! que de
-souvenirs réveille en moi l’année mémorable de 1762
-qui vit naître la partition d’<i>Orfeo</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, dont je puis me flatter
-d’avoir au moins inspiré l’idée! J’étais jeune alors,
-ajouta Guadagni en poussant un gros soupir, dans la
-plénitude de mes facultés, et je pouvais affronter sans
-crainte les regards d’un public avide de m’entendre.
-Il me semble voir encore la belle Marie-Thérèse dans
-sa loge impériale, entourée de sa cour, passant son
-mouchoir sur ses yeux remplis de larmes pendant l’exécution
-de cette musique divine! Gluck était dans le
-ravissement, il m’embrassait dans les coulisses comme
-un enfant, et lorsque après la huitième représentation
-l’impératrice le fit appeler dans sa loge pour lui témoigner
-sa satisfaction en lui disant: «Où avez-vous donc
-trouvé, <i>maestro</i>, toutes les belles choses que nous<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span>
-venons d’entendre?&mdash;Dans le désir de plaire à Votre
-Majesté et <i>là</i>,» dit-il en posant la main sur son
-cœur.»</p>
-
-<p>Pendant que l’attention de l’abbé Zamaria était tout
-entière concentrée sur Guadagni, Beata, qui faisait les
-honneurs de sa maison avec une grâce parfaite, réservait
-tous ses soins pour la famille Grimani. Le chevalier
-ne la quittait pas d’un instant, et elle paraissait écouter
-avec plaisir les propos agréables qu’il lui adressait avec
-cette aisance et ce contentement de soi-même que les
-gens bien élevés comptent parmi leurs priviléges. Lorenzo,
-en voyant Beata, si attentive pour son hôte, incliner
-la tête pour mieux entendre ce qu’il lui disait et
-répondre par un sourire aux paroles du chevalier, éprouvait
-un sentiment confus de jalousie et d’humiliation
-qu’il faut avoir ressenti pour en connaître l’amertume.
-Ni l’esprit ni même le génie reconnu et proclamé de tous
-ne peuvent tenir lieu, dans un certain monde, de cette
-grâce de manières, de cette urbanité de langage que
-vous donnent l’éducation et la naissance. Il y a tel homme
-médiocre qui marche sans efforts et foule d’un pied léger
-le parquet d’un salon où tremble dans un coin le poëte
-ou le penseur illustre. Voyez-vous ce jeune homme aux
-formes délicates qui indiquent la race, à l’intelligence
-débile qui effleure toutes choses sans rien pénétrer, au
-cœur tempéré par les convenances, et qui laisse tomber
-de ses lèvres de rose quelques rares monosyllabes sans
-accent et sans vie? C’est le fils de famille, c’est le héros
-des femmes de haut lieu, qu’il séduit par la coupe de son
-habit et une imperturbable assurance. Le chevalier Grimani
-appartenait à cette lignée des Léandre, des Lindor
-et des don Ottavio, qui devient si nombreuse dans les
-sociétés défaillantes, et dont le type, d’une grâce suprême,<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span>
-a troublé le repos de la Grèce. Oui, c’est le
-faible Pâris qui a tourné la tête de la belle Hélène et
-qui l’a enlevée à ses dieux domestiques, et c’est également
-à ce débile rejeton de la race du vieux Priam que
-les trois immortelles ont soumis le jugement de leur
-querelle. Ah! les femmes, pour être des déesses, n’en
-restent pas moins de leur sexe, et la sage Minerve elle-même
-n’a jamais pardonné au beau Pâris son verdict en
-faveur de Vénus.</p>
-
-<p>Le chevalier Grimani, qui était jeune et de haute
-naissance, avait toutes les qualités aimables d’un homme
-du monde. D’un extérieur agréable, l’esprit assez cultivé
-et d’une parfaite distinction, il était digne assurément
-d’attirer l’attention de Beata. Aussi Lorenzo ne
-pouvait le voir sans en être douloureusement affecté,
-et, sans se rendre bien compte de ce qu’il éprouvait, il
-regardait d’un œil d’envie ce noble et brillant Vénitien
-qui venait troubler par sa présence les rêves innocents
-de son cœur. Soit que Beata fût réellement sensible aux
-soins empressés que lui rendait le chevalier, soit qu’elle
-voulût rompre des habitudes qui lui paraissaient maintenant
-dangereuses, il est certain qu’elle était depuis
-quelque temps d’une extrême réserve avec Lorenzo, et
-c’est à peine si devant le monde elle avait l’air de s’apercevoir
-qu’il était là, dans un coin, épiant ses moindres
-mouvements. Il faut avoir été pauvre et jeté par la destinée
-au milieu d’une société jalouse de ses priviléges,
-il faut avoir aimé une femme que le prestige de quelques
-années de plus, celui de la naissance et de la beauté,
-dérobaient à toutes vos espérances, pour comprendre
-la situation pénible du jeune Lorenzo. Il se sentait mal
-à l’aise dans ce palais où il avait été accueilli avec tant de
-bonté; il était humilié de la place qu’il occupait dans la<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span>
-famille Zeno, et son caractère, aigri par un sentiment
-qu’il n’osait avouer à personne, commençait à développer
-les idées amères qu’il avait puisées dans les livres,
-et surtout dans ceux de Rousseau.</p>
-
-<p>Les personnes de distinction qui habitaient les environs
-de Cadolce furent invitées à venir passer une journée
-au château. On voulait fêter dignement la famille
-Grimani, qui partait le lendemain, et clore d’une manière
-brillante la saison de villégiature. On savait que,
-la santé du sénateur Zeno s’étant raffermie, il devait
-quitter bientôt la terre ferme et retourner à Venise, où
-l’appelaient de graves intérêts politiques. Aussi personne
-ne manquait au rendez-vous, et c’était un beau coup
-d’œil que de voir le parc de Cadolce parsemé de belles
-dames et de <i>cavalieri</i> qui portaient leurs ombrelles et
-les divertissaient par des propos galants qui les faisaient
-rire aux éclats. Il existe un joli tableau de Tiepolo qui
-représente une scène pareille de galanterie aimable et
-de doux <i>far-niente</i>, au bas duquel le comte Algarotti a
-placé ces deux vers qui renferment à peu près toute la
-morale de la société vénitienne à la fin du siècle dernier:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Vario è il vestir, ma il desir è un solo,<br />
-Cercan tutti fuggir tristezza e duolo.</p>
-
-<p class="pn1">«Sous des costumes différents, ils n’ont tous qu’un
-même désir: c’est de fuir la tristesse et la douleur.»
-Oh! que les temps sont changés! et que nous sommes
-loin de cette sérénité d’esprit qui ne s’occupe que de
-l’heure présente et s’attarde à goûter le bonheur sous
-un frais ombrage, sans souci du lendemain!</p>
-
-<p>La soirée venue, toute la compagnie s’était réunie
-dans le salon, qui était fort spacieux et qui donnait de<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span>
-plain-pied dans le jardin. En face de la porte étaient
-le jet d’eau, la grande allée et le bois qui fermait l’horizon.
-En attendant le souper, qui ne devait avoir lieu
-qu’à minuit, selon les habitudes de la noblesse vénitienne,
-qui aimait à prolonger ses veilles jusqu’à l’aurore,
-on se reposait en respirant la fraîcheur du soir. La
-journée avait été très-chaude, et l’atmosphère, traversée
-par une brise qui venait des montagnes du Tyrol,
-conservait encore cette douce moiteur qui vous dispose
-à la volupté. Le sénateur Zeno, la tête couverte d’un
-large chapeau de paille d’Italie, ses deux mains appuyées
-sur une longue canne à pomme d’or, était assis en face
-de la porte, au centre d’un demi-cercle que formaient
-les nombreux invités. Beata causait avec le chevalier,
-ayant à sa gauche son amie Tognina, tandis que l’abbé
-Zamaria s’entretenait avec Guadagni, dont il s’efforçait
-d’évoquer les souvenirs.</p>
-
-<p>«Mon cher Guadagni, s’écria tout à coup l’abbé, les
-plus belles paroles du monde ne valent pas, quand il
-s’agit de musique, un petit exemple. Pour nous faire
-mieux apprécier la différence qui existe entre l’<i>Orfeo</i>
-de Gluck et celui que notre compatriote Bertoni a fait
-représenter à Venise avec tant de succès en 1776, et
-dans lequel opéra vous avez intercalé un air de votre
-composition qui a été remarqué par les connaisseurs,
-dites-nous quelque chose de la belle partition de l’illustre
-<i>Tedesco</i>. Ce sera pour la noble compagnie une bonne
-fortune que d’entendre un virtuose qui a fait les délices
-de l’Europe pendant quarante ans.»</p>
-
-<p>Après s’être fait un peu prier et avoir beaucoup insisté
-sur l’insuffisance de ses moyens, Guadagni, qui n’était
-pas fâché qu’on lui fît une douce violence, se rendit à l’invitation
-de l’abbé. Il s’assit au clavecin qui était placé à<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span>
-droite de la porte qui conduisait au jardin. Le salon
-n’était point éclairé; les étoiles scintillaient et projetaient
-sur le fond bleuâtre de la nuit ces lueurs incertaines qui
-ouvrent à l’imagination des perspectives infinies. L’arome
-des citronniers, le murmure de l’eau jaillissante,
-je ne sais quelle douce langueur et quel mystérieux silence,
-donnaient à cette scène improvisée un caractère
-presque religieux qui s’harmonisait admirablement avec
-le génie de Gluck. Au fond du bois, sur la cime de
-l’arbre le plus élevé, un rossignol faisait éclater sa touchante
-mélopée qui formait un heureux contraste avec
-l’art merveilleux du virtuose. Après un prélude insignifiant,
-Guadagni, dont on ne pouvait distinguer les traits,
-se mit à déclamer d’une voix nasillarde et un peu chevrotante
-l’admirable récitatif qui précède l’air du troisième
-acte d’<i>Orfeo</i>. A mesure que le récitatif développait
-les plaintes immortelles de l’époux infortuné, la
-voix du virtuose se raffermissait aussi, et les défaillances
-de l’âge semblaient disparaître sous les magnificences
-d’un style incomparable. Avec quelle émotion profonde
-Guadagni poussa le cri lamentable d’<i>Euridice! Euridice!</i> ...
-qui retentissait dans le silence de la nuit comme
-s’il eût été répercuté par les échos des lieux ténébreux!
-Et lorsqu’à la fin de cette belle invocation Orfeo s’écrie:
-<i>Son disperato!</i> ... chacun se sentit tressaillir au fond du
-cœur. Il serait impossible d’exprimer par des paroles
-la manière dont l’artiste sut rendre le cantabile sublime
-qui suit le récitatif:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Che farò senza Euridice?<br />
-Dove andrò senza il mio bene?</p>
-
-<p class="p1">Ce vieillard ridicule, dont les manières efféminées
-étaient plutôt de nature à exciter le dégoût que l’admiration,<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span>
-paraissait un dieu inspiré en chantant cette mélodie
-pathétique, ce qui fit dire à l’abbé Zamaria qu’après
-avoir entendu un pareil morceau, il n’y avait plus
-qu’à s’écrier avec le poëte:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Ah! miseram Eurydicen, anima fugiente vocabat,<br />
-Eurydicen toto referebant flumine ripæ.</p>
-
-<p class="p1">Lorenzo avait écouté Guadagni avec le double intérêt
-de la curiosité et de la passion qui trouvait dans les
-plaintes d’Orphée un aliment à ses propres sentiments.
-Debout sur le palier de la porte, les yeux fixés sur Beata
-dont il épiait les mouvements, refoulant la jalousie qui
-le dévorait, il s’identifiait avec le personnage, et la musique
-de Gluck ainsi que le talent de son interprète excitèrent
-son émotion jusqu’aux larmes. Il s’enfuit de honte
-et alla se cacher derrière un gros citronnier pour donner
-un libre cours à sa douleur. Inquiète de cette disparition,
-retenue par les convenances et la crainte de
-se trahir, Beata se leva lentement, et, feignant d’avoir
-besoin de marcher un peu, elle prit le bras de Tognina
-et s’en alla dans le jardin. Elle aperçut Lorenzo qui sanglotait
-dans un coin. Sans oser l’aborder, comme elle
-le faisait autrefois, elle errait autour de lui comme une
-âme indécise qui hésite à franchir le dernier degré qui
-sépare la pudeur de l’amour. Elle l’observait de loin,
-jetant sur lui un regard plein d’inquiétude et de tendresse.</p>
-
-<p>Le lendemain de cette soirée, la famille Grimani quitta
-la villa. On était au mois d’octobre. Le départ du sénateur
-pour Venise était irrévocablement fixé et devait
-avoir lieu sous peu de jours. Lorenzo, qui était resté
-quelque temps sans voir sa mère, préoccupé qu’il était
-par le nouveau sentiment qui remplissait son âme, résolut<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span>
-d’aller lui faire ses adieux et de passer une journée
-à La Rosâ, où il n’avait fait que de rares apparitions
-depuis son entrée dans la famille Zeno. Le bruit
-de l’arrivée de Lorenzo s’étant répandu dans le village,
-une foule de curieux accourut bientôt et remplit la petite
-maison de Catarina Sarti. Zina, qui était mariée depuis
-quelques mois, son père Battista Groffolo, et Giacomo
-furent invités à partager un repas modeste que
-Catarina avait préparé pour fêter la présence de son
-fils. Au milieu de la joie et de la cordialité qui présidaient
-à cette réunion presque de famille, chacun des
-convives adressait à Catarina des compliments sur Lorenzo,
-sur ses belles manières, sur l’instruction qu’il
-avait acquise et le brillant avenir qui l’attendait. La
-pauvre mère, toujours craintive dans ses prévisions,
-n’accueillait ces compliments qu’avec tristesse: elle ne
-pouvait pas se dissimuler que le départ de Lorenzo
-allait la priver de la plus grande joie de sa vie, et que,
-si elle avait déjà beaucoup souffert depuis qu’il avait
-été adopté par le sénateur Zeno, elle souffrirait encore
-davantage d’une séparation dont elle n’entrevoyait pas
-le terme. Sans doute il lui serait facile d’aller de
-temps en temps le voir à Venise; Lorenzo, de son côté,
-pourrait accourir auprès de Catarina au moindre désir
-qu’elle lui en manifesterait; mais de pareilles raisons
-ne sont jamais suffisantes pour dissiper les inquiétudes
-d’une mère. Aussi est-ce les larmes aux yeux qu’elle
-écoutait toutes les belles choses qu’on disait de son
-fils, et c’est en vain que Giacomo lui citait doctoralement
-l’autorité de saint Pierre et de saint Paul, pour
-lui apprendre à se soumettre avec résignation à la
-volonté de Dieu: elle ne répondait rien et pleurait en
-silence.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span></p>
-
-<p>Après le dîner, qui se prolongea assez tard dans l’après-midi,
-après le départ des convives et leurs joyeuses
-félicitations, Catarina, prenant Lorenzo par la main, le
-fit asseoir auprès d’elle, sur le banc de pierre qui était
-sous la treille, devant sa maison. Une belle soirée d’automne
-commençait à peine, et le soleil couchant dardait
-sur la treille, et sur le figuier qui en était le soutien, ces
-rayons dorés et affaiblis qui donnent à tous les objets
-un aspect doux et mélancolique. La porte de la maison
-entr’ouverte laissait apercevoir un intérieur modeste,
-mais d’une propreté exquise. Au chevet du lit, on voyait
-un christ d’ivoire avec un bénitier au-dessous et une
-branche de buis; sur la cheminée, une image de la <i>Madonna</i>
-avec l’enfant Jésus, un portrait du sénateur Zeno
-et une vieille gravure représentant un doge de la république
-de Venise. Une mandoline était suspendue avec
-un tambour de basque du côté opposé, et le plafond était
-garni de grappes de raisin attachées par un fil, en prévision
-des besoins de l’hiver. Tenant Lorenzo par la
-main, assise sur ce banc de pierre où elle l’avait si souvent
-couvert de ses baisers, Catarina, d’une voix émue,
-lui adressa de simples paroles qui restèrent gravées
-dans la mémoire du chevalier, et qui eurent sur sa vie
-une grande influence:</p>
-
-<p>«Mon fils, vous allez partir, vous allez quitter ce beau
-pays où votre enfance a été si heureuse et si sereine,
-loin de cette maison où Dieu me fit la grâce de vous
-donner le jour. Je ne sais combien de temps nous serons
-séparés l’un de l’autre, ni s’il me sera donné de vous
-revoir encore une fois avant de mourir; mais, quelle
-que soit la volonté de Dieu à cet égard, je m’y soumettrai
-sans murmures, si ce n’est sans douleur. Vous avez
-été et vous serez jusqu’à mon dernier soupir l’unique<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span>
-objet de mes plus vives préoccupations. Ayant eu le
-malheur de perdre, trop tôt, hélas! votre père, j’ai
-concentré sur vous toutes les tendresses de mon âme.
-J’ai pris un soin particulier de votre éducation, j’ai versé
-dans votre cœur la semence des plus pures doctrines,
-je l’ai nourri du pain fortifiant de l’Évangile, et ces
-pieux sentiments, qui vous ont déjà valu des protecteurs
-si généreux, vous attireront partout la bénédiction de
-Dieu et l’estime des honnêtes gens. Conservez donc
-précieusement, mon fils, ce trésor toujours inaltérable
-au fond de l’âme. Que la religion soit le guide de
-toutes vos actions: c’est le moyen le plus sûr d’être
-heureux dans ce monde et dans l’autre; car «mon joug
-est léger, a dit le Seigneur, et quiconque me confessera
-devant les hommes, je le confesserai devant mon
-Père, qui est aux cieux.»</p>
-
-<p>«Restez humble de cœur, rendez aux grands le respect
-qui leur est dû, et n’enviez aucune supériorité, car
-c’est la volonté de Dieu qu’il y ait dans ce monde des riches
-et des pauvres, des faibles et des puissants. Je ne
-prétends pas vous dire qu’il faille supporter l’injustice
-sans se plaindre, ni voir avec indifférence le triomphe
-de l’iniquité. Au contraire, il est bon que la conscience
-ne tombe jamais dans un lâche engourdissement, et
-qu’elle flétrisse, au moins en silence, les actes coupables
-qui échappent pour un jour à la justice des hommes;
-mais il faut prendre garde de confondre l’indignation
-que doit toujours exciter le mal avec l’orgueil qui, en
-troublant la sérénité de l’âme, empêche de voir la vérité.
-Tout se tient en nous, mon fils, et un vice du cœur produit
-bientôt une erreur de l’esprit. N’est-ce pas ainsi que les
-anges rebelles, pour n’avoir pu supporter la gloire de
-Dieu, ont méconnu sa toute-puissance et ont dû à la<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span>
-plus mauvaise des passions la perte de la félicité suprême?</p>
-
-<p>«Je ne suis qu’une simple femme et n’ai reçu
-qu’une instruction modeste; mais votre père, qui était
-fort éclairé et qui avait beaucoup étudié pour se rendre
-digne des emplois de la république, me disait souvent
-que ce qu’on appelle la science est d’un bien faible secours
-dans les épreuves de la vie. C’est par le caractère
-que les hommes sont grands et forts, disait-il, et le caractère
-se forme lentement par la discipline et les bons
-exemples. Il importe donc de s’habituer de bonne heure
-à aimer le bien et surtout à le pratiquer, car des principes
-qui n’aboutissent pas à des actions efficaces ressemblent
-à cet arbre stérile dont parle l’Évangile, qui
-n’est bon qu’à être jeté au feu. Aussi défiez-vous des
-belles paroles, «n’ouvrez pas votre âme à toutes sortes
-de personnes,» comme dit l’<i>Ecclésiaste</i>: soyez prudent
-et réservé avec les inconnus. Une page de la vie
-d’un homme vous en apprendra plus sur son caractère
-que les plus beaux discours. L’esprit est un flambeau
-qui a besoin d’un support, et dont la lumière ne projette
-qu’une clarté douteuse, si elle n’est alimentée par
-le souffle du sentiment.</p>
-
-<p>«Jésus se trouvant un jour assis à table dans la maison
-d’un nommé Simon, il survint une jeune femme
-portant un vase d’albâtre tout rempli de parfums
-exquis qu’elle versa sur la tête du Seigneur. Les disciples
-se récrièrent contre cet élan irréfléchi, disant qu’on
-aurait pu faire un meilleur emploi d’une chose aussi
-précieuse. Jésus, qui les avait entendus, leur répondit:
-«N’affligez pas cette femme, qui a bien agi envers
-moi.» Par cet exemple, Notre-Seigneur a voulu confondre
-la prudence des sages et montrer combien la raison<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span>
-est impuissante à comprendre les miracles de l’amour.
-Oui, mon fils, «il n’y a rien au ciel et sur la
-terre de plus doux et de plus fort que l’amour...,» et
-nous serions bien peu de chose sans la grâce qui suscite
-et féconde nos volontés.</p>
-
-<p>«En déposant au fond de notre cœur la notion du
-bien et du mal, Dieu l’a mise à la portée de la plus
-humble de ses créatures et à l’abri de toute controverse.
-Écoutez donc cette voix intérieure qui accompagne
-comme un écho chacune de vos actions: elle ne vous
-trompera jamais. Il importe à notre bonheur autant
-qu’à notre salut de préserver le cœur de toute souillure
-et de purifier la volonté par la prière, comme la flamme
-purifie l’or de tout faux alliage. C’est là qu’est notre
-force, c’est là qu’est la source de notre grandeur morale.
-C’est dans ce grand foyer que vous puiserez, mon
-fils, l’inspiration pour vous guider dans la vie et celle
-qui communique au génie le germe des plus belles conceptions,
-car <i>le royaume de Dieu est au-dedans de nous</i>,
-dit l’Évangile.</p>
-
-<p>«Ayez toujours présente à l’esprit cette grande vérité,
-qui est le fondement de toutes les autres, qu’il y a un
-Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, dont
-la Providence veille sur nous et juge nos cœurs. Si nous
-n’avions la certitude de l’existence d’un être suprême
-par la révélation, par l’Évangile et par l’Église vivante,
-nous en trouverions la preuve dans le spectacle de l’univers,
-dans les nobles sentiments que nous inspire la
-vertu, dans l’horreur que nous fait éprouver le vice
-triomphant, dans l’enthousiasme qu’excitent en nous
-les belles actions et les œuvres du génie. Ce sont là les
-diverses manifestations d’une âme immortelle qui se
-ressouvient de son origine céleste. Nés dans le péché,<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span>
-nous avons été rachetés par le sang de Jésus-Christ,
-dont l’intercession divine nous a reconquis notre libre
-arbitre. Maître de choisir maintenant entre le bien et le
-mal, l’homme est d’autant plus responsable de ses actes
-qu’il peut fortifier sa volonté par le secours de la grâce
-qui descend dans le cœur de tous ceux qui l’invoquent
-avec sincérité.</p>
-
-<p>«Soyez ferme dans vos bonnes résolutions, mon fils;
-marchez hardiment dans le droit sentier de Jésus-Christ,
-et, quoi qu’il arrive, ne vous laissez intimider ni
-par les railleries des esprits forts, ni par les menaces
-des méchants. «Que votre paix intérieure ne dépende
-pas de la langue des hommes.» Faites le bien, et
-comptez sur la justice de Dieu. «S’il y a quelque joie
-en ce monde, elle est le partage d’un cœur pur, et,
-s’il y a un endroit où règnent l’affliction et l’inquiétude,
-c’est dans une mauvaise conscience.» Attendez-vous
-à des revers, à des mécomptes dans vos projets;
-préparez votre âme à subir l’injustice et votre
-corps à supporter la douleur. Cette vie n’est qu’une préparation
-à une vie supérieure, une épreuve qui nous
-est imposée pour essayer notre courage. Tout ce qui
-vient des hommes est imparfait et transitoire; les plaisirs
-des sens s’épuisent vite et passent comme une ombre;
-il n’y a d’infini que les plaisirs de l’esprit, qui cherche
-à se prouver à lui-même les grandes vérités que
-nous tenons de la foi et du sentiment.</p>
-
-<p>«Avant de finir cet entretien où mon cœur s’épanche
-avec tant d’abandon, comme si j’avais le pressentiment
-que je vous vois pour la dernière fois, et où il me semble
-que Dieu m’ait inspiré des idées et un langage fort
-au-dessus de mon intelligence, comme s’il eût voulu
-vous parler par ma voix, laissez-moi vous prémunir encore<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span>
-contre un danger sans doute imaginaire, mais qu’il
-est de mon devoir de vous signaler. Ai-je besoin de vous
-dire combien doit être respectée par vous la noble fille
-qui vous a recueilli et qui vous a honoré d’une affection
-de sœur? Vous lui devez tout, l’instruction que vous
-avez reçue, le bien-être dont vous jouissez, et le brillant
-avenir qui vous attend. Si jamais vous sentiez
-votre cœur envahi par des rêves impossibles, j’aime à
-croire que vous repousseriez loin de vous une idée coupable
-qui ferait votre honte et votre malheur. Je ne m’explique
-pas davantage,» ajouta Catarina en jetant sur
-son fils un regard scrutateur qui le fit pâlir.</p>
-
-<p>Après un moment de silence qui parut bien long à
-Lorenzo:</p>
-
-<p>«Et maintenant je n’ai plus rien à vous dire, mon
-fils, reprit-elle, si ce n’est de garder le souvenir de
-cette soirée. Restez fidèle à la foi de votre mère, méditez
-sur les belles maximes de votre père, honorez sa
-mémoire. N’oubliez jamais que, sous cette terre bénie
-que vous foulez d’un pied si distrait, gémissent les méchants
-dans la nuit éternelle, et qu’au-dessus de votre
-tête, par delà ce soleil qui nous éclaire et nous inonde
-de sa clarté, est le séjour des bienheureux, celui des anges
-et du Seigneur.»</p>
-
-<p>Catarina se leva alors, et, après avoir béni son fils,
-elle le pressa contre son cœur avec effusion. Ayant
-fermé la porte de sa petite maison et mis la clef dans sa
-poche, ils sortirent tous deux de dessous la treille où le
-pauvre chardonneret aveugle ne chantait plus depuis
-longtemps. Arrivés aux dernières maisons du village,
-ils quittèrent la grande route et prirent un chemin qui
-conduisait à travers champs à la villa Cadolce. C’était
-la saison des vendanges. La population de La Rosâ était<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span>
-répandue dans les vignes hautes et touffues qui sillonnent
-ces belles campagnes, et qui s’enroulent amoureusement
-autour d’arbres vigoureux plantés de distance
-en distance, comme les colonnes d’une arcade. Du milieu
-de cette verdure déjà ternie et jaunissante s’élevaient
-des bruits, des éclats de rire et des chants joyeux
-qui attristaient la pauvre mère, dont le cœur était si
-rempli d’angoisse. Les passants, qui s’en retournaient
-au village, saluaient Catarina et s’arrêtaient pour féliciter
-Lorenzo de son départ, dont tout le monde était
-instruit; c’étaient des <i>addio</i> et des souhaits de bonheur
-à n’en plus finir. La soirée était avancée; le soleil ne
-lançait plus que ces lueurs intermittentes et rougeâtres
-qui donnent au paysage une teinte sombre et religieuse.
-La terre, dépouillée de ses fruits, exhalait un parfum
-salutaire et doux au cœur du laboureur. Catarina et
-Lorenzo marchaient sans se dire un mot, sans oser interrompre
-ce silence éloquent qui s’établit entre deux
-âmes quand elles se sentent à l’unisson l’une de l’autre. Ils
-étaient arrivés ainsi, sans s’en apercevoir, dans une grande
-plaine remplie de chaume, où un troupeau de moutons
-errait et broutait çà et là jusqu’au pied d’une colline qui
-en limitait l’horizon. L’<i>Angelus</i> venait de sonner au clocher
-de La Rosâ, et aucun bruit humain ne se faisait
-plus entendre au milieu de ces champs où l’infini de la
-nuit s’ajoutait à l’infini du silence, lorsque s’éleva la
-voix monotone d’un pâtre qui était couché nonchalamment
-sur le penchant de la colline, d’où il observait son
-troupeau: il charmait ses loisirs par un de ces chants
-traditionnels dont personne ne connaît l’origine. Composée
-de quelques notes qui n’accusaient aucune tonalité
-bien précise, cette mélodie agreste, que le pâtre laissait
-échapper de ses lèvres indolentes, se dilatait comme<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span>
-un soupir de la nature sur des paroles qui en exprimaient
-la poésie: «Oiseau, bel oiseau, où vas-tu si
-loin de moi? Tu t’envoles vers l’aurore, emportant sous
-tes ailes ma jeunesse et mon amour.» Et la <i>canzone</i> se
-terminait par ce refrain mélancolique:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Ahi!... partenza amara!</p>
-
-<p class="p1">«Ah! s’écria le chevalier Sarti après m’avoir raconté
-cette première partie de sa vie, quels tristes et doux
-souvenirs vous avez réveillés en moi!»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">III</h2>
-
-<p class="pch">VENISE.</p>
-
-<p>Lorenzo Sarti avait quinze ans lorsqu’il se rendit à
-Venise avec la famille Zeno, dans le mois de novembre
-1790. Le moment était favorable pour visiter cette
-ville célèbre. Un nombre considérable d’étrangers,
-surtout d’émigrés français, étaient accourus dans cette
-métropole du plaisir pour y attendre la solution prochaine,
-croyaient-ils, de ce grand drame qui devait durer
-cinquante ans. La présence de ces étrangers,
-appartenant presque tous à la classe élevée de la société
-européenne, faisait alors de Venise un foyer d’intrigues
-politiques et galantes, où les projets de contre-révolution
-se discutaient au milieu de folles mascarades et de
-joyeux festins.</p>
-
-<p>La révolution française de 1789 venait d’éclater au
-milieu de la paix générale et de l’heureuse concorde
-qui commençait à s’établir entre les peuples et les gouvernements;
-elle avait tout à coup divisé l’Europe en
-deux camps ennemis. Généreuse à son début comme
-une inspiration de sentiment depuis longtemps préparée
-par les études des esprits éclairés, elle ne tarda
-point à s’altérer dans son principe et à dépasser le but<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span>
-que lui avaient assigné les vrais besoins de la nation.
-Après la compression de la classe moyenne et la chute
-de la monarchie, qui, pendant des siècles, avaient travaillé
-de concert à cette glorieuse émancipation de la
-raison publique, la France devint la proie d’une horde
-de sophistes qui livrèrent la société et la civilisation aux
-fureurs de la basse démagogie. Ces trois périodes décisives
-de la révolution française, qui se résument dans
-l’assemblée constituante, dans la législative et la convention,
-marquent aussi les différents degrés de sympathie
-qu’inspira à l’Europe ce grand mouvement national.
-Il avait épuisé et dépassé les idées les plus
-hardies du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>L’esprit du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, tel qu’il se dégage de l’ensemble
-de ses travaux et de ses actes, fut un esprit de
-liberté ayant pour but l’émancipation de la nature humaine.
-Sous la main du christianisme et la tutelle de
-l’Église, l’homme n’avait été qu’un instrument de la
-Providence, un jouet de la grâce, dont il ne lui était pas
-permis de sonder les voies mystérieuses. Le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle
-le relève de cette irresponsabilité aveugle, il brise les
-sceaux qui fermaient le livre de la vie, et c’est dans la
-volonté éclairée par la raison qu’il place désormais l’unique
-point d’appui de notre destinée. Telle est la
-donnée générale de ce qu’on appelle la philosophie du
-<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, qui continue l’œuvre de la Renaissance,
-dont elle est la conséquence logique. En effet, le mouvement
-de la Renaissance, si bien caractérisé par Descartes
-dans son <i>Discours sur la Méthode</i>, s’arrête un
-instant au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle pour essayer une sorte de compromis
-avec l’autorité traditionnelle, d’où il ne résulte
-qu’une réforme timide de la discipline intérieure du catholicisme.
-Après cet essai infructueux de conciliation,<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span>
-le souffle libérateur reprend de nouveau son cours et
-renverse tout ce qui lui fait obstacle. Bientôt enfin s’accomplit
-le glorieux hyménée de l’esprit humain et de
-la nature prédit par Bacon, et dont il avait préparé d’avance
-l’épithalame. De ce mariage fécond et si longtemps
-retardé par la jalousie de l’Église doit naître
-«une race de géants et de héros qui étoufferont le syllogisme
-de la scolastique, délivreront le genre humain
-de l’ignorance et purgeront la terre de toute injustice.»
-Voilà en quels termes magnifiques le génie de Bacon
-annonce l’avénement de la science moderne qui inspire
-tout le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, depuis Voltaire jusqu’à Kant.</p>
-
-<p>C’est alors qu’on vit se lever comme par enchantement
-un groupe d’intelligences vives, audacieuses, pleines
-de confiance dans les ressources de l’esprit humain
-dont elles croyaient avoir reculé les bornes, s’attaquant
-à tous les objets, brisant tous les liens de l’antique discipline,
-réformant les vieilles méthodes, et dédaignant le
-passé, qui avait accumulé tant d’erreurs et de si profondes
-injustices. Les hommes éminents du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle conçurent
-le vaste projet de changer la face de la civilisation
-et de commencer une ère nouvelle. Histoire, législation,
-finances, politique, morale, littérature, sciences, tout
-fut remanié et refondu par un principe nouveau qui,
-partant de la sensation, allait aboutir à la souveraineté
-de la raison. De là la prodigieuse activité de cette époque
-mémorable. S’appuyant sur la volonté comme sur un
-levier dont on avait méconnu la puissance, le XVIII<sup>e</sup> siècle
-s’élance avec ravissement au-devant de l’avenir, où
-il entrevoit dans un lointain lumineux le règne de la
-justice et de l’amour. Aussi quelle joie, quels cris d’allégresse,
-quel enthousiasme s’échappent du milieu de
-cette folle génération, qui semble sortir d’un cachot et<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span>
-respirer pour la première fois l’air pur et fortifiant de
-la liberté! Chacun secoue ses langes, chacun dénoue
-sa ceinture, chacun s’empresse de rejeter la vieille enveloppe,
-comme un cilice de mortification trop longtemps
-imposé à la crédulité de l’esprit humain. La
-vieille société est attaquée de toutes parts, les distinctions
-de naissance et de fortune font place à celles de
-l’esprit; on se rapproche, on se réunit, on se répand
-au dehors, on se livre sans contrainte aux plaisirs aimables
-de la vie en rêvant au bonheur des générations
-futures. Tout change, tout se transforme, tout prend
-un air de fête et de jeunesse. Les arts, la poésie, et surtout
-la musique, s’empreignent d’une sensibilité plus
-pénétrante, et les femmes, qui ont joué un rôle si important
-dans un siècle qui a proclamé que «les grandes
-pensées viennent du cœur<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>,» ne semblent-elles
-pas accuser la révolution profonde qui se fait alors dans
-les idées et dans les mœurs, non-seulement en se livrant
-avec plus d’abandon aux sentiments qui les inspirent,
-mais aussi en repoussant ces vieux costumes qui emprisonnaient
-leurs charmes, en revêtant ces robes élégantes
-aux couleurs joyeuses et printanières, où l’on
-voyait briller un goût exquis et une fantaisie adorables?
-Deux mots sacramentels, qui étaient dans toutes les
-bouches, peuvent résumer l’esprit et les tendances de
-cette grande époque d’émancipation: le mot <i>humanité</i>,
-qui fut jeté dans la circulation par un écrivain obscur<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>,
-et qui exprimait admirablement les besoins de justice,
-d’égalité et de réformes sociales, qui étaient dans le
-cœur de tous; et le mot <i>nature</i>, par lequel se manifestait<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span>
-le mouvement scientifique qui poussait l’esprit humain
-à étudier les phénomènes du monde extérieur.</p>
-
-<p>De ce désordre fécond où s’élaboraient les éléments
-d’une société nouvelle, de cette bruyante insurrection
-contre le moyen âge et les institutions du passé, il nous
-est resté un monument curieux, l’<i>Encyclopédie</i>, vaste
-dépôt de connaissances un peu confuses, mais où s’agite
-l’esprit divin, comme il s’agitait sur le chaos qui a
-précédé la naissance du monde. En effet, cette tour de
-Babel fut élevée par une génération de travailleurs intrépides,
-qu’animait une foi ardente dans le triomphe
-de la raison par les progrès de l’esprit humain. L’idée
-de progrès, c’est-à dire d’une extension successive de
-nos facultés et de nos connaissances, d’une amélioration
-de notre destinée, n’est pas sans doute une idée entièrement
-nouvelle, puisqu’elle résulte du sentiment de notre
-activité intérieure et du spectacle de l’histoire. Elle
-a été entrevue par l’antiquité, et il y a plus de deux
-mille ans le philosophe Xénophane a pu dire: «Non,
-les dieux n’ont pas tout donné aux mortels, c’est
-l’homme qui avec le temps et le travail a amélioré sa
-destinée.» Cependant l’idée de progrès que saint Augustin,
-que Vico, Pascal et surtout Leibnitz ont affirmée
-avec plus ou moins d’évidence, n’a été formulée d’une
-manière scientifique que dans la seconde moitié du
-<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle par Turgot, d’Alembert et Condorcet en
-France, par Herder et Lessing en Allemagne.</p>
-
-<p>Doué de facultés perfectibles, éclairé par sa raison et
-servi par sa volonté, l’homme est le maître de sa destinée.
-Contenu jusqu’alors par de fausses abstractions qui
-lui avaient caché la vérité des choses, aveuglé par de
-prétendus principes métaphysiques que lui avait imposés
-l’autorité jalouse de perpétuer son ignorance,<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span>
-l’homme est parvenu à dissiper ces vains fantômes de
-la scolastique qui lui dérobaient le spectacle admirable
-de la nature. Mis en contact direct avec le monde extérieur
-par ses organes, averti par la sensation de l’existence
-des phénomènes, il en étudie les lois, et c’est
-dans ces lois qu’il trouvera le secret de dompter la matière,
-de l’animer de son souffle et de la faire servir à
-sa grandeur. La notion du bien et du mal, du juste et
-de l’injuste, dont le germe est resté enfoui dans les
-limbes de l’instinct, se développera à la clarté de l’entendement,
-et la conscience, devenue plus délicate et
-plus rigoureuse, étendra sa juridiction sur un plus
-grand nombre de rapports. La morale ne sera plus un
-amas confus de préceptes arbitraires et variables, mais
-un code de lois précises sanctionnées par la raison et le
-sentiment. Le dieu mystérieux de la légende, conception
-remplie de contradictions et de contes fabuleux, fera
-place à une intelligence suprême, dont l’existence nécessaire
-sera prouvée par l’ordre de l’univers et les lois de
-l’esprit humain, et qui couronnera l’édifice de la connaissance
-au lieu d’en être la négation. Telle est la profession
-de foi de ce <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle d’où est sortie la révolution
-de 1789, qui a changé la face de l’Europe et posé
-les principes d’une nouvelle civilisation. Qu’on lise l’admirable
-chapitre qui termine le livre de Condorcet,
-<i>Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit humain</i>, et
-l’on y trouvera, écrit de la main d’un martyr, le testament
-d’une génération héroïque qui a cru avec Bacon
-et les grands esprits de la Renaissance aux miracles
-de la science que nous voyons s’accomplir sous nos
-yeux.</p>
-
-<p>Né en France, propagé par les écrits de Voltaire, de
-Rousseau, de Montesquieu, de Buffon et par l’<i>Encyclopédie</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span>
-ce mouvement de rénovation se répandit dans
-toute l’Europe. De tous côtés, on se mit à prêcher l’abolition
-des vieux abus, à ridiculiser les usages consacrés,
-à bâtir des utopies qui avaient toutes pour objet la régénération
-du genre humain. Les souverains les plus
-jaloux de leur autorité, Catherine de Russie, le grand
-Frédéric, Joseph II, les rois de Suède, de Portugal et
-d’Espagne, entraînés par l’esprit du siècle, essayèrent
-tous d’améliorer l’administration, de simplifier, d’humaniser
-les lois civiles et criminelles, de dégager l’action
-du gouvernement des entraves de la féodalité, de répandre
-l’instruction en conviant les peuples à un meilleur
-avenir. L’Italie ressentit aussi très-fortement l’influence
-des idées nouvelles. Cette vieille terre de Saturne,
-qui a vu s’accomplir tant de révolutions mémorables,
-était alors gouvernée par des princes débonnaires que
-la mode du bel esprit philosophique, la douceur des
-mœurs, la sécurité profonde dont ils jouissaient depuis
-la paix d’Aix-la-Chapelle, autant que la raison d’État,
-avaient imbus d’un esprit d’équité qui se manifestait
-chaque jour par des réformes salutaires. On remarquait
-le gouvernement économe du Piémont et celui de Parme,
-où régnait un élève de Condillac sous la tutelle d’un ministre
-capable et tout-puissant. Beccaria écrivait à Milan
-son livre hardi <i>Des Délits et des Peines</i>, dont les principes
-généreux étaient transformés en lois par Léopold,
-grand-duc de Toscane. Rome voyait s’asseoir sur le siége
-apostolique un Clément XIV, un Ganganelli, un Pie VI,
-princes éclairés qui s’efforçaient de mettre la morale de
-l’Évangile dans la politique; à Naples, dans la patrie
-de Vico, de Giannone et de Filangieri, qui occupait un
-poste important dans l’administration, le goût des réformes
-s’était emparé même du roi Ferdinand IV, qui,<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span>
-pour varier ses plaisirs, avait fondé une sorte de société
-idéale sur le modèle de la Salente de Fénelon<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
-
-<p>Surgie comme Vénus du sein de la mer, Venise,
-après avoir été la première puissance maritime du
-moyen âge et avoir possédé <i>un quart et demi de l’empire
-romain</i>, après avoir sauvé la civilisation chrétienne de
-la barbarie des Turcs et avoir échappé à la jalousie des
-rois de l’Europe ligués contre elle au commencement
-du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, avait été dépouillée successivement d’une
-partie de ses conquêtes lointaines, des îles de Chypre,
-de Candie, et enfin de la Morée. La reine de l’Adriatique
-s’était endormie tout doucement au bruit de ses grelots
-et de ses loisirs charmants. En effet, depuis la paix de
-Passarowitz, conclue en 1718, qui mit fin à la dernière
-guerre que Venise eut à soutenir contre l’empire ottoman,
-une langueur mortelle s’était emparée de cette
-fière république de patriciens qui avait bravé tant d’orages.
-Accroupie au fond de ses lagunes, elle laissa passer
-tout le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle sans se mêler à aucun des événements
-politiques qui s’accomplirent en Europe, n’ayant
-d’autre souci que de garder son repos, en se préservant
-du contact des idées nouvelles qui germaient de
-toutes parts en Italie. Énervée par les voluptés et l’inaction,
-Venise fut réveillée tout à coup de son long assoupissement
-par la révolution française, qui devait être
-bien autrement redoutable à sa puissance que la découverte
-du cap de Bonne-Espérance, qui lui avait enlevé<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span>
-le monopole du commerce du monde. Deux partis divisèrent
-alors le gouvernement de la république: l’un,
-très-nombreux, qui avait la majorité dans le grand
-conseil, voulait la continuation de la neutralité; l’autre,
-plus énergique, conseillait d’abandonner un système
-désastreux jugé par l’expérience, en prenant part à
-l’action qui allait inévitablement s’engager entre les
-grandes puissances de l’Europe. Ce dernier parti se
-subdivisait en deux fractions, dont l’une voulait une
-alliance avec l’Autriche, et l’autre avec la France. Le
-sénateur qui a déjà figuré dans la première partie de ce
-récit, Marco Zeno, était l’un des partisans les plus écoutés
-de l’alliance avec l’Autriche.</p>
-
-<p>Dans les premiers temps de son arrivée à Venise, Lorenzo
-fut tout ébloui du magnifique spectacle qu’il avait
-sous les yeux. Ce qu’il avait lu et ce qu’on lui avait dit
-sur cette ville unique était fort au-dessous de l’impression
-qu’il en recevait; son imagination ardente et romanesque
-ne lui avait fait pressentir rien de comparable
-à la place Saint-Marc, au palais ducal, au <i>Canalazzo</i>,
-cette voie lactée qui traverse la ville et la divise en deux
-parties inégales rattachées ensemble par le pont du
-Rialto, image de la volonté puissante qui avait présidé
-aux destinées de la république. Son cœur se gonflait
-d’orgueil en regardant ces magnifiques palais, dont
-chaque pierre atteste la gloire de ce peuple de gentilshommes,
-d’artistes et de marins. Il se mit à étudier avec
-passion l’histoire de Venise, qui présente l’intérêt d’un
-poëme et d’un poëme épique, où la grandeur des événements
-se combine avec l’héroïsme des caractères et
-la variété des épisodes. Il se sentait fier d’appartenir
-à une nation qui a joué un rôle si original dans les
-annales du monde, et, dans sa vanité de jeune homme,<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span>
-il n’était pas fâché de tenir par un lien quelconque à
-cette fière aristocratie qui considérait la gloire et la
-puissance de Venise comme son patrimoine.</p>
-
-<p>Ces distractions de l’esprit, ce premier épanouissement
-de l’instinct de connaître et d’admirer, loin d’affaiblir
-le sentiment que Lorenzo éprouvait pour Beata, en
-accroissaient l’intensité. Dans ce caractère à la fois ambitieux
-et tendre, l’amour se nourrissait de toutes les
-aspirations de la vie, et les concentrait comme dans un
-foyer qui en doublait la puissance. Depuis qu’il était à
-Venise, Lorenzo se sentait plus fort vis-à-vis de lui-même.
-Placé sur un plus grand théâtre, il paraissait aussi
-moins étonné de la distance qui le séparait de sa bienfaitrice,
-et au fond de son cœur il ne désespérait pas de
-surmonter un jour les difficultés qu’on opposerait à ses
-désirs. Sans doute ces rêves d’un jeune homme de
-quinze ans étaient aussi vagues que le but qu’il se proposait
-d’atteindre. C’était comme une sorte de mirage
-qui lui faisait entrevoir au loin une source désirée, récompense
-suprême de ses efforts. Aussi Lorenzo marchait-il
-hardiment dans la carrière que lui ouvrait son
-imagination. Enchanté de l’heure présente, fier d’être
-déjà du petit nombre des élus, heureux de vivre et de
-développer ses facultés, il s’élançait dans l’avenir avec
-cette confiance et cette allégresse bruyante de la jeunesse
-qui franchit en riant les plus grands obstacles.</p>
-
-<p>Lorenzo travaillait avec la patience d’un bénédictin et
-l’ardeur d’un néophyte qui veut conquérir sa place au
-banquet de la vie. L’histoire, la littérature ancienne et moderne,
-la philosophie et surtout la musique, étaient les sujets
-qui attiraient de préférence son attention. Parmi les
-livres nombreux que la curiosité insatiable de Lorenzo
-lui mit sous les yeux, les <i>Dialogues</i> de Platon et la <i>Divine Comédie</i><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span>
-de Dante étaient, avec les œuvres de Rousseau,
-ceux qui avaient le plus vivement frappé son imagination.
-Platon et Dante, le poëte de l’idéal antique et
-celui de l’idéal chrétien, qui étaient si loin des tendances
-et des préoccupations du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, répondaient
-admirablement à la nature réfléchie et affectueuse du
-jeune Vénitien. Son heureux instinct le portait à réduire
-les faits à un petit nombre de principes, à n’absorber
-de ses lectures que les parties vraiment nutritives,
-à dégager ces parcelles d’or qui forment l’essence des vérités
-générales, et, dans le peintre sublime et touchant du
-paradis et de l’enfer, Lorenzo trouvait un poëte qui
-flattait sa passion, un poëte qui avait consacré sa vie et
-un admirable génie à éterniser un rêve de l’amour.</p>
-
-<p>Cependant la contenance de Beata vis-à-vis de Lorenzo
-était bien changée depuis son retour à Venise. Effrayée
-de la consistance qu’avait prise l’affection, toute sereine
-d’abord, que lui avait inspirée le fils de Catarina Sarti,
-surprise par un sentiment sérieux dont elle n’avait pas
-dû prévoir les atteintes, elle résolut de couper court à des
-relations équivoques qui ne pouvaient avoir pour elle
-qu’une solution malheureuse. Comment faire cependant
-pour rompre brusquement, et sans trahir son secret,
-les rapports de bienveillance et de protection qui
-s’étaient établis entre elle et Lorenzo? Ce jeune homme,
-dont la physionomie heureuse l’intéressait au moins
-autant que l’aménité de son caractère et la vivacité de
-son esprit, n’avait point mérité qu’on cherchât à l’éloigner
-d’une famille qui l’avait adopté spontanément.
-Quel prétexte prendre pour mettre entre elle et Lorenzo
-quelques années de séparation qui lui donneraient le
-temps d’étouffer ou d’amortir un sentiment qui menaçait
-de devenir une passion orageuse et funeste? Le<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span>
-prétexte qu’avait suggéré la pénétration de son oncle, le
-saint prêtre, d’envoyer Lorenzo terminer ses études à
-l’université de Padoue, eût été le plus convenable sans
-les objections que Beata redoutait de la part de l’abbé
-Zamaria, qui s’était attaché d’autant plus vivement à son
-élève, que celui-ci montrait un goût prononcé pour la
-musique, et une grande aptitude à profiter de ses leçons.
-Beata aurait pu sans doute surmonter ce dernier obstacle
-en faisant intervenir la volonté de son père; mais en
-employant ce moyen extrême, elle craignait de laisser
-deviner sa faiblesse. Excepté Tognina, qui avait saisi
-comme à la dérobée quelque chose de ce roman mystérieux
-qui commençait à se développer dans le cœur de
-son amie, personne dans la maison ne soupçonnait à
-quelle source profonde s’alimentait la sollicitude de
-Beata pour son frère d’adoption.</p>
-
-<p>Dans cette perplexité, entre la crainte de faire un
-éclat et la ferme volonté où elle était de prévenir un
-danger qui alarmait sa pudeur, Beata prit une résolution
-qui rassurait sa conscience sans lui imposer un sacrifice
-trop douloureux: elle ordonna sa vie de manière
-à éviter le plus possible la présence de Lorenzo; elle se
-fit un maintien sévère et composa son visage pour
-mieux cacher à tout le monde, et surtout à celui qui en
-était l’objet, la tendresse qui s’était glissée dans son
-cœur. Renfermée ainsi en elle-même, cette noble créature,
-dont l’âme était aussi élevée que l’intelligence, et
-qui joignait au sérieux du caractère cette grâce des
-formes et cette adorable langueur qui sont le plus bel
-attribut de son sexe, Beata souffrait silencieusement et
-consumait son ardeur dans une lutte qui altérait son
-repos. Ce n’est pas la naissance modeste de Lorenzo, ni
-aucun préjugé vulgaire, qui avaient déterminé la fille<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span>
-du sénateur Zeno à combattre une affection qui avait
-surpris son inexpérience: des idées aussi graves et aussi
-arrêtées ne s’étaient même jamais présentées à son esprit.
-Elle craignait d’affliger son père par une inclination
-qui aurait ajouté une douleur domestique à la
-grande tristesse que lui faisaient éprouver les affaires
-de l’État; mais elle était surtout retenue par un sentiment
-de dignité personnelle, et ce sentiment exquis avait
-quelque chose des chastes scrupules d’une sœur ou d’une
-mère. Elle rougissait de sa faiblesse pour un jeune homme
-qu’elle avait pour ainsi dire vu croître sous ses yeux.</p>
-
-<p>Elle s’indignait à l’idée d’avoir pu oublier son âge et
-les devoirs qu’elle s’était imposés, en se laissant envahir
-le cœur par un trouble délicieux qui avait endormi sa
-vigilance. Aussi que d’efforts il lui fallut faire pour
-rompre le charme qui l’avait attirée insensiblement au
-bord du précipice, pour dégager son âme du piége
-innocent que lui avait tendu l’amour! Lorsqu’elle rencontrait
-Lorenzo, Beata le saluait d’un mot froid et
-digne, puis elle s’enfuyait comme une ombre en tressaillant.
-Elle ne s’informait pas ostensiblement de ce
-qu’il faisait; elle ne lui adressait plus la parole que pour
-répondre à ses questions d’un ton indifférent qui repoussait
-toute confiance. Son regard évitait celui de
-Lorenzo, et ce n’est que de loin que ses beaux yeux
-bleus remplis de tendresse osaient le suivre avec inquiétude.
-Dans le monde, dans les <i>conversazioni</i> où elle
-se trouvait forcément avec Lorenzo, Beata était d’une
-gaieté extrême. Elle cherchait à s’étourdir, à dissiper
-sa tristesse en vains propos, à dérouter l’attention par
-de petits manéges de coquetterie féminine qui répugnaient
-à la sincérité de son caractère.</p>
-
-<p>Ces artifices de la passion étaient une énigme pour<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span>
-Lorenzo, qui ne savait comment s’expliquer ce changement
-de conduite à son égard. Il avait beau s’interroger
-et se demander par quelle étourderie, par quel manque
-de respect, il avait pu s’attirer la disgrâce d’une femme
-supérieure qui mesurait ses moindres paroles, il ne
-trouvait rien qui justifiât la froideur et l’air presque
-dédaigneux qu’on prenait à son égard depuis quelque
-temps. Voulait-on lui faire comprendre d’une manière
-indirecte qu’il fallait enfin ouvrir les yeux sur la vraie
-position qu’on lui avait faite? Il n’avait jamais oublié
-ce qu’il devait à sa bienfaitrice, ni la distance qui séparait
-le fils de Catarina Sarti d’une <i>gentildonna</i> vénitienne.
-Quelle pouvait être la raison secrète de la réserve
-excessive de Beata à son égard? Ne serait-ce pas
-une sorte de jalousie aristocratique qui se serait
-emparée de la fille du sénateur en voyant Lorenzo
-grandir dans la vie, et voudrait-on refouler ses aspirations
-pour conserver une supériorité relative dont il
-essayait de s’affranchir? On se trompait fort si on espérait
-attiédir son courage et contenir son ambition dans
-le cercle étroit où le hasard l’avait fait naître. Il prouverait
-par son activité et son intelligence qu’il était
-digne de l’intérêt qu’on lui avait témoigné, et qu’en lui
-tendant la main pour l’aider à sortir de la foule, on
-avait accompli un acte de justice. Ces bouffées d’orgueil
-et de vanité plébéienne qui traversaient l’esprit de
-ce jeune homme redoublaient son ardeur de connaître,
-de s’épandre et de grandir dans l’estime de la femme
-dont il méconnaissait si grossièrement les vrais sentiments.
-Il voulait attirer l’attention de Beata, adoucir sa
-rigueur, et la forcer de voir en lui autre chose qu’un
-pauvre client de sa famille qu’elle avait bien voulu honorer
-de sa protection.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span></p>
-
-<p>Le palais Zeno était situé sur la rive gauche du Grand-Canal,
-à très-peu de distance du vieux palais Grimani.
-C’était une des œuvres les plus remarquables de Scamozzi,
-l’élève de Palladio, dont il avait imité le style
-élégant et grandiose. Construit en pierres d’Istrie vers
-la seconde moitié du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, comme presque tous
-les monuments qui bordent les deux côtés de cette longue
-et magnifique voie triomphale, le palais Zeno était
-composé de trois étages couronnés d’une terrasse d’où
-s’élançait un groupe de statuettes mythologiques. L’une,
-placée au milieu de la façade, représentait le Silence,
-symbole de la politique mystérieuse de Venise, qui
-semblait dire aux passants, en appuyant l’index sur
-la bouche: <i>Guardate, ma non tocate</i>, et surtout <i>taisez-vous</i>!
-Deux entrées, l’une sur le Grand-Canal, et l’autre
-du côté opposé, conduisaient à ce palais, où l’on
-voyait éclater la magnificence d’une famille patricienne
-qui comptait dans ses annales un doge, un héros, plusieurs
-cardinaux, un grand nombre d’ambassadeurs et
-de procurateurs de Saint-Marc. Au fond d’un large vestibule
-où se tenaient les gondoliers et les <i>facchini</i> de la
-maison, un escalier d’une légèreté admirable conduisait
-à un palier de marbre, sur lequel débouchait un corridor
-long et spacieux qui se reproduisait à chaque étage
-et le divisait en deux parties. Un grand salon carré qui
-occupait le milieu du premier étage, et une salle à manger
-qui aurait pu contenir aisément deux cents personnes,
-indiquaient les habitudes d’une oligarchie puissante
-qui aimait à s’entourer de ses clients et de ses égaux.
-D’un côté du salon était l’appartement de Beata, et de
-l’autre celui de son père. L’abbé Zamaria demeurait au
-second étage, ainsi que Lorenzo, dont la chambre était
-immédiatement au-dessus de l’appartement de Beata.<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span>
-Les domestiques étaient logés au troisième étage, à l’exception
-de Teresa, qui couchait dans un <i>camerino</i> près
-de sa maîtresse. En face du salon était la bibliothèque,
-une des curiosités de Venise par la rareté des livres
-qu’elle renfermait et l’ordre qu’y avait mis l’abbé Zamaria;
-à gauche de la bibliothèque se trouvait la chapelle.
-Le salon, la salle à manger, la bibliothèque et même la
-chapelle, étaient garnis de tableaux de maîtres représentant
-des épisodes de l’histoire de Venise où avait figuré
-un membre de la famille Zeno. Les moindres détails de
-ce palais accusaient la munificence et la personnalité
-d’un vieux patricien qui a conscience de ses droits aussi
-bien que de ses devoirs.</p>
-
-<p>Le palais Zeno était une des maisons les plus fréquentées
-de Venise. C’était le rendez-vous de la meilleure
-compagnie, des femmes élégantes et des hommes
-à la mode qui brillaient par l’esprit, les manières, ou
-par des talents aimables. Il n’arrivait point à Venise un
-étranger de distinction qu’il ne se fît aussitôt présenter
-à l’abbé Zamaria, qui était le grand majordome et le
-juge de tout ce qui se rattachait aux plaisirs de la maison.
-Il en conférait d’abord avec Beata, et, après avoir
-obtenu son assentiment, tout était dit, car le vieux sénateur
-n’entrait jamais dans ces menus détails de la vie
-domestique. Ce qui attirait au palais Zeno un si grand
-nombre de personnes illustres, c’était moins l’hospitalité
-magnifique qu’on y trouvait que la haute distinction
-de Beata, le savoir et la grande érudition musicale
-de l’abbé Zamaria. Membre de la Société Philharmonique
-de Bologne, ami et correspondant du P. Martini,
-élève de Benedetto Marcello, l’abbé Zamaria était non-seulement
-un contrapointiste du premier mérite, mais
-aussi un homme de goût dont on recherchait les conseils.<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span>
-Tous les compositeurs et les virtuoses célèbres de
-la seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle ont été reçus au palais
-Zeno, où ils étaient sûrs de rencontrer l’élite de la société
-vénitienne. C’est là qu’on vit tour à tour Sacchini,
-Paisiello, le doux et infortuné Cimarosa, à côté des Caffarelli,
-des Pacchiarotti, des Marchesi, de la Gabrielli et
-des plus fameuses cantatrices qui venaient se recommander
-à la bienveillance de l’abbé, dont la protection
-valait un succès. <i>Che ne dice l’abate</i>? (qu’en pense
-l’abbé?) se demandait-on à Venise, lorsqu’il était question
-d’un chanteur inconnu ou d’un opéra nouveau
-dont on attendait la représentation. Fallait-il un point
-d’orgue, une <i>cabaletta</i> brillante, quelques <i>gorgheggi</i>
-compliqués pour faire ressortir la bravoure d’une <i>prima
-donna</i>, on allait trouver l’abbé Zamaria, qui, d’un trait
-de plume, calmait les plus grandes inquiétudes ou excitait
-des jalousies féroces. Que de morceaux de sa composition
-ont été intercalés dans les opéras des maîtres
-les plus illustres! Combien il a jeté sur le papier de ces
-lieux communs qu’on appelait <i>arie di baule</i>, airs de
-voyage que les virtuoses emportaient au fond de leurs
-malles, et qu’ils chantaient dans toutes les villes, quel
-que fût l’ouvrage dans lequel ils débutaient!</p>
-
-<p>Les noms les plus illustres de la république, les Pisani,
-les Foscarini, les Grimani, les Tiepolo, retentissaient
-dans ce palais au milieu des savants, des artistes,
-des poëtes et des critiques les plus renommés de Venise
-et même de l’Europe. Goethe, Alfieri, le comte Algarotti,
-Pindemonte, Cesarotti, le traducteur d’Homère et
-d’Ossian, qui occupait une chaire de littérature grecque
-à l’université de Padoue, étaient venus dans ce salon, où
-ils avaient laissé des témoignages de leur satisfaction
-dans un magnifique album que l’on conservait précieusement.<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span>
-C’était un spectacle unique que d’assister à l’une
-de ces brillantes <i>conversazioni</i> qui avaient lieu toutes les
-semaines au palais Zeno, et de voir réunis dans un même
-salon les caractères les plus antipathiques, Goldoni et les
-deux frères ennemis Charles et Gasparo Gozzi, par exemple,
-qui partout ailleurs se seraient pris aux cheveux, au
-lieu de se combattre à coups d’épigrammes; Francesco
-Pesaro, Giuseppe Farsetti, Antonio Cappello, qui avait
-été ambassadeur de la république en France lorsque
-éclata la révolution de 1789, grand amateur de beaux-arts
-et protecteur de Canova qu’il a deviné; Francesco
-Gritti, Cornelia Barbaro, sa belle-sœur, femme de la
-plus haute distinction, qui fut l’amie de Métastase; la
-jeune et charmante comtesse Benzoni, assise à côté du
-poëte Lamberti, qui en était éperdument amoureux, et
-qui l’a chantée dans cette jolie barcarolle connue de
-toute l’Europe:</p>
-
-<p class="pp8 p1">La biondina in gondoletta,<br />
-L’altra sera go menà.</p>
-
-<p class="p1">C’était la gloire de Beata d’avoir su triompher ainsi
-des rivalités qui divisent trop souvent les hommes qui
-cultivent les arts de l’esprit. Le sens exquis de cette
-jeune fille lui avait appris de très-bonne heure combien
-il importe à la femme de cacher sa raison sous la grâce
-et la modestie de son sexe. Silencieuse, recueillie, d’une
-discrétion profonde, elle savait écouter avec indulgence
-les bavardages des gens médiocres, et n’accordait son
-approbation explicite, mais toujours avec réserve,
-qu’aux choses vraiment belles qui touchaient son âme.
-On aimait à la consulter, on avait confiance dans la
-rectitude de son jugement, qui ne se manifestait jamais
-que par des observations de détail qui indiquaient plutôt<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span>
-une préférence de sentiment qu’un blâme de l’esprit.
-Elle régnait naturellement sur les cœurs par le charme
-divin de son regard mélancolique, par l’élégance de sa
-taille et de ses manières, qui révélaient une nature supérieure
-digne de tous les hommages. Aussi un sourire
-de sa bouche adorable suffisait pour dissiper les plus
-gros nuages, et lorsque sa tête blonde s’inclinait pour
-gronder un ami ou pour écouter une confidence qu’on
-avait à lui faire, on était ravi de voir tant de séductions
-relevées d’une si grande simplicité. C’était une muse
-qui inspirait tous ceux qui l’approchaient, et non point
-une sirène qui cherchât à séduire par le faste de sa
-beauté.</p>
-
-<p>L’abbé Zamaria était fort répandu dans la société de
-Venise. Les cantatrices et les <i>gentildonne</i> dilettante s’arrachaient
-à l’envi ce petit abbé, qui n’avait de la morale
-du Christ que l’habit. On le voyait partout, dans les
-théâtres, dans les <i>ridotti</i>, dans les cafés, dans les églises,
-et ce n’était pas pour y faire pénitence. Partout où il y
-avait du plaisir, de l’esprit et de la musique, on était
-sûr de rencontrer le charmant abbé, qui bavardait
-comme une pie et riait comme un enfant. Ami de Carlo
-Gozzi, son confrère à l’académie bouffonne des <i>Granelleschi</i>,
-il se moquait avec lui des vieux classiques embourbés
-dans les ornières des <i>Seicentisti</i>, qu’il appelait
-des <i>parrucconi</i>, des <i>brontoloni</i> insupportables. Il n’était
-guère plus favorable aux novateurs qui, comme Goldoni,
-s’efforçaient d’introduire à Venise la dignité et la
-vérité du théâtre français. «Ils veulent nous étouffer,
-disait-il en parlant de ces novateurs, avec des <i>chiacchere
-filosofiche</i>, des bavardages philosophiques, et des <i>urli
-francesi</i>. Conservons notre esprit, nos mœurs, notre
-gaieté, et restons Vénitiens. Nous n’avons que faire de<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span>
-la <i>musica tedesca</i> ni de la littérature française, <i>impastate</i>
-(farcies) de réflexions et de modulations <i>melancoliche</i>.»</p>
-
-<p>Lorenzo suivait l’abbé Zamaria dans les méandres de
-la vie vénitienne, comme Dante suit Virgile dans les
-cercles ténébreux de la cité divine. L’abbé était flatté de
-produire dans le monde un jeune homme intelligent,
-au regard vif, à la physionomie ouverte, qui chantait
-comme un ange, et dont il s’était plu à former l’éducation
-musicale avec un soin tout paternel. Il le présentait
-comme son élève aux femmes du monde, aux virtuoses,
-aux compositeurs, et tirait vanité des succès de son disciple,
-qu’on appelait partout <i>il maestrino</i>. Il l’introduisait
-dans les premières maisons, chez les Mocenigo, les
-Dolfin, où Lorenzo était reçu avec une certaine déférence
-à cause de l’affection que lui portait l’abbé Zamaria,
-et peut-être aussi parce qu’on supposait que le
-sénateur Zeno avait des vues particulières sur l’avenir
-de ce jeune homme. Lorenzo, dont les femmes remarquaient
-déjà la taille svelte, le front épanoui et les beaux
-yeux noirs remplis de feu et de désirs, jouissait avec
-bonheur de la nouvelle existence qui s’ouvrait devant
-lui. Il courait les salons, les théâtres, les <i>casini</i>, les académies,
-tantôt accompagné de l’abbé Zamaria, qui ne
-cachait pas sous sa perruque la sagesse de Minerve,
-tantôt sans autres guides que l’instinct des belles choses
-et la crainte de l’inconnu, qui est la pudeur des jeunes
-gens. Comme il était ravi de se voir dans cette ville
-d’enchantement, de s’attarder le soir sur la place Saint-Marc,
-au milieu de cette foule joyeuse de promeneurs
-de tout rang et de tous pays, de parcourir le Grand-Canal
-couché mollement dans une gondole légère, et de s’enfuir
-au loin vers l’une de ces <i>isole beate</i>, nids d’amour
-et de volupté qui entourent Venise comme des satellites<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span>
-qu’elle entraîne dans son tourbillon! «Est-ce bien le fils
-de Catarina Sarti, se disait-il tout bas avec ravissement,
-qui chante des duos avec une Badoer, qui accompagne
-au <i>cembalo</i> une Dolfin dont la main blanche et potelée
-se pose gracieusement sur son épaule, qui s’entretient
-de philosophie et de littérature avec un Mocenigo, et
-que le compositeur Furlanetto daigne admettre dans sa
-familiarité?»</p>
-
-<p>Le bonheur d’être et de vivre dans une sphère supérieure,
-les tressaillements sourds de la sensibilité qui
-s’éveille, un vague pressentiment des idées du siècle, la
-confiance qu’il commençait à avoir dans son activité,
-l’ivresse de l’amour, tout cela avait gonflé le cœur de
-Lorenzo, tout cela faisait sourdre de son âme exaltée
-ces mille désirs, ces mille espérances infinies qui montent,
-s’ébruitent et se répandent dans l’espace en chantant
-à l’imagination le poëme divin, la symphonie merveilleuse
-de la jeunesse, que nous avons tous entendue
-une fois dans la vie, et dont il n’appartient qu’au génie
-de retenir un écho lointain.</p>
-
-<p>Mais aussi dans quel temps et dans quelle société avait
-été jeté Lorenzo! Venise se mourait; elle se mourait de
-langueur comme une courtisane épuisée, le front couronné
-de roses, le sourire sur les lèvres, banquetant,
-festoyant, entourée de <i>ruffiani</i>, de chanteurs, de <i>ballerini</i>,
-d’improvisateurs, d’escrocs et d’espions, dernière
-ressource des gouvernements avilis. Sous une aristocratie
-sombre, taciturne, soupçonneuse, qui avait accaparé
-les bénéfices et les soucis de l’autorité suprême,
-s’agitait un peuple d’enfants qui riait de tout, s’amusait
-de tout, et ne s’occupait que du plaisir de l’heure présente.
-Qu’avait-il besoin de travailler, de réfléchir et de
-s’inquiéter de l’avenir, ce peuple doux et charmant qui<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span>
-vivait de sportules, de <i>confetti</i>, de café, de sonnets, de
-musique et d’amour? Tant que la république fut puissante
-au dehors, le peuple, prenant part aux événements
-politiques, se nourrissait au moins de vanité nationale,
-et la passion de la gloire relevait et ennoblissait son
-courage; mais depuis que l’oligarchie de Venise, méconnaissant
-la marche du temps et les principes de sa
-grandeur, s’était refusée à tout mouvement et à toute
-transaction avec les idées nouvelles, le peuple, refoulé
-sur lui-même, sans expansion au dehors et sans liberté
-au dedans, s’était abandonné à l’une de ces effroyables
-anarchies de mœurs qui précèdent la chute des empires.
-Les lois, les institutions, en conservant les apparences
-de la force qui les avait créées, étaient impuissantes à
-diriger les esprits, et la police du conseil des Dix, plus
-inquisitoriale qu’elle ne l’avait jamais été, était presque
-le seul appui de l’État. Cette profonde décadence n’était
-visible cependant qu’aux yeux du philosophe ou d’un
-homme politique comme Marco Zeno. La foule, les
-étrangers et la jeunesse, étaient captivés et éblouis par
-un spectacle unique dans les annales du monde.</p>
-
-<p>Qu’on se figure une succession de fêtes magnifiques
-rappelant les grands souvenirs de l’histoire de Venise!
-Un carnaval qui durait trois mois, huit théâtres presque
-toujours ouverts, quatre conservatoires ou écoles de
-musique, des <i>casini</i>, des <i>ridotti</i>, des cafés où l’on jouait
-et causait toute la nuit; une population qui se déguisait
-une grande partie de l’année comme pour échapper au
-sérieux de la vie; l’inviolabilité des masques protégée
-par la loi et les usages, servant à cacher l’inquisiteur
-d’État, le prince de l’Église, le riche, le pauvre, le mari
-et l’amant, le confesseur aussi bien que la pénitente; des
-académies de toute sorte, des couvents où l’on dansait<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span>
-et chantait plus qu’on ne priait; des femmes charmantes,
-blondes, tendres, voluptueuses, faciles, parlant un dialecte
-mélodieux qui enivrait l’oreille; des loisirs infinis,
-une sociabilité exquise, de la gaieté sans malice, de
-l’esprit, du goût, du faste, de l’instruction, un <i>estro</i> charmant,
-un <i>non so che</i> plein de grâce et d’abandon; de la
-musique partout, de la musique toujours: tels étaient
-les éléments et les épisodes de cette fête merveilleuse de
-la fantaisie et de la sensualité qui a terminé l’existence
-de Venise.</p>
-
-<p>«Quel est donc ce personnage singulier qui se dandine
-sur une jambe effilée en chiffonnant son jabot d’un air
-d’importance? demanda Lorenzo à un inconnu qui se
-trouvait assis à côté de lui dans un café de la place Saint-Marc,
-à l’heure où toute la société de Venise venait
-y étaler la variété piquante de ses costumes et de ses
-mœurs.</p>
-
-<p>&mdash;C’est le comte Lazara de Padoue, lui répondit-on,
-l’amant avoué de la belle <i>gentildonna</i> qui marche à côté
-de lui en tournant le dos à son mari, qui les suit comme
-un <i>facchino</i> chargé des gros travaux du ménage: ce
-sont trois personnes de distinction qui vivent en parfaite
-harmonie. Plus loin, continua l’inconnu, qui n’était pas
-fâché de saisir l’occasion qu’on lui offrait d’esquisser en
-passant les types de cette société étrange, voyez-vous ce
-monsieur long, maigre, <i>attempato</i>, coquettement attifé,
-donnant le bras à une dame qui est presque aussi âgée
-que lui? C’est le frère cadet d’un membre du conseil des
-Dix, qui depuis vingt-cinq ans est amoureux de la femme
-qu’il promène ainsi tous les jours avec une rare constance.
-Il a sacrifié une brillante carrière à cette relation,
-qui n’est cimentée par d’autres liens que les souvenirs
-du passé et l’habitude de se voir. Ce couple heureux est<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span>
-suivi de trois personnes qui sont dans tout l’éclat de la
-jeunesse: ce sont deux nouveaux mariés avec le <i>cicisbeo</i>
-de la signora, qui attend que la lune de miel soit un peu
-rognée pour prendre possession de sa charge. C’est un
-amant en perspective que le mari a placé lui-même au
-fond de la corbeille de noces comme un gage de bonheur
-domestique. Regardez donc ce petit homme rondelet
-et mignon en habit de fantaisie de couleur jaunâtre,
-le chapeau sur l’oreille, une fleur à la boutonnière,
-riant en lui-même, et qui affecte de marcher isolément
-pour être mieux remarqué? C’est le <i>cavaliere</i> Zerbinelli,
-homme d’esprit, poëte agréable, qui vient de publier un
-sonnet sur <i>les serins</i> (<i>i canarini</i>), qui a beaucoup de
-succès. Tenez, il est coudoyé à l’instant par ce gros personnage
-que vous voyez s’avancer comme un <i>stralunato</i>,
-le chapeau rabattu sur les yeux, le cou enfoncé dans les
-épaules, enveloppé dramatiquement dans un manteau
-rouge <i>strappazzato</i>, frippé, passé, usé: c’est <i>il signor
-Strabotto</i>, poëte classique et rébarbatif fort maltraité par
-la critique, et qui médite assurément quelque bonne
-épigramme contre ses ennemis. Derrière lui vient un
-groupe de quatre personnes que vous voyez rire aux
-éclats. Cette joyeuse <i>brigata</i> est composée d’un évêque
-qui tient un éventail à la main, d’une cantatrice qui fait
-fureur au théâtre <i>San-Samuele</i>, d’un procurateur de
-Saint-Marc qui partage avec <i>monsignore</i> les faveurs de
-la <i>prima donna</i>, dont ils sont tous les deux éperdument
-amoureux, et du vieux castrat Grotto, qui donne des
-conseils à la <i>diva</i> et ramasse les miettes du festin. Ils
-souperont ce soir ensemble, et ne se quitteront probablement
-qu’aux premiers rayons du jour.</p>
-
-<p>&mdash;De grâce, monsieur, dit Lorenzo à son voisin, si ce
-n’est pas trop abuser de votre complaisance, dites-moi<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span>
-donc le nom de ce monsieur que je vois là-bas en habit
-vert et à boutons d’or, dont les jambes longues et
-les bas de soie mal rattachés s’affaissent sur les talons
-et semblent chercher un point d’appui? Il regarde
-toutes les femmes d’un air attendri qui pique ma curiosité.</p>
-
-<p>&mdash;Je le crois bien, répondit l’inconnu; c’est le plus
-aimable original de Venise. <i>Il signor</i> Frangipani, qu’on
-a surnommé <i>l’Innamorato morto</i>, l’amoureux transi de
-toutes les femmes, qu’il adore de loin comme les madones
-en leur baisant délicatement le bout des doigts,
-comme il dégusterait un sorbet à petites cuillerées.
-C’est un homme de qualité, dilettante distingué qui a
-composé les paroles et la musique d’une foule de jolies
-<i>canzonette</i> qu’il chante lui-même avec beaucoup de goût.
-Il y en a qui sont devenues populaires, telles que <i>il
-Sospiro</i> (le Soupir), <i>il Zefiro e la Rosa</i> (la Rose et le Zéphyr),
-<i>il Canto degl’Augelletti</i> et <i>il Lamento degl’Agneletti</i>
-(le Chant des Oiseaux et la Plainte des Agneaux), <i>la
-Gondola incantata</i> (la Gondole enchantée), <i>il Papagallo
-felice</i> (le Perroquet heureux), et beaucoup d’autres. Regardez,
-monsieur, continua l’interlocuteur, cette belle
-et splendide créature qui s’avance en attirant tous les
-regards: c’est la Zanzzara, fameuse courtisane qui vit
-somptueusement des dépouilles des grands seigneurs,
-qui se disputent au poids de l’or la possession de ses
-charmes. C’est une femme d’esprit qui parle latin comme
-le cardinal Bembo et protége les artistes. Sa maison est
-une véritable académie toujours ouverte aux malheureux
-et aux poëtes sifflés qu’elle réchauffe de sa charité.
-Elle est suivie de près par un groupe de cinq ou six personnes
-de la plus haute distinction, qui hument la vie
-comme un verre d’excellent <i>rosoglio</i>, et parmi lesquelles<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span>
-se trouve la <i>contessina</i> Zoppi, jolie blonde qui rit toujours,
-comme si on la chatouillait, de ce joli petit rire
-à coups redoublés qui ressemble au gazouillement d’un
-oiseau. Voyez comme elle joue coquettement de son
-éventail en regardant d’un air moqueur ce gros balourd,
-à la démarche solennelle, aux sourcils hérissés comme
-les soies d’un porc-épic. C’est un savant en <i>us</i>, grand
-collecteur de médailles et de brimborions historiques,
-ce qui l’a fait admettre dans deux ou trois académies.
-Doué de la patience d’un bœuf et rétif comme un âne,
-<i>il signor</i> Stentato est le type de ces esprits qui passent
-leur vie à ramasser des coquilles et à prouver, à force
-de citations, de quiproquos et de <i>spropositi</i>, que les enfants
-d’Athènes, du temps de Socrate, pleuraient quand
-on les fouettait.... Tenez, monsieur, dit encore l’inconnu,
-il vaut mieux fixer votre attention sur cette belle personne
-qui s’avance là-bas du côté de la <i>Piazzetta</i>. Voyez
-quelle noble démarche, quel maintien sévère et doux
-qui inspire le respect et la confiance! Aussi remarquez
-comme tout le monde s’écarte pour la laisser passer!
-On dirait que la lumière de son âme rejaillit sur tout ce
-qui l’approche et projette autour de sa personne une
-clarté divine. C’est la fille du sénateur Zeno, une des
-femmes accomplies de Venise. Elle donne le bras à son
-père, grand seigneur digne du rang qu’il occupe dans
-l’État. Elle est accompagnée du chevalier Grimani,
-jeune patricien plein d’agréments, qu’on dit être son
-fiancé.»</p>
-
-<p>A ces mots, Lorenzo perdit contenance. Le cœur oppressé,
-la respiration haletante, il ne savait que dire et
-que répondre, et faillit se trouver mal, lorsque son voisin
-se leva de sa chaise et lui dit sans façon: «Jeune
-homme, le spectacle que vous avez sous les yeux et que<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span>
-vous voyez sans doute pour la première fois, car je m’aperçois
-que vous êtes nouveau dans cette ville, est unique
-dans le monde. La société qui se déroule sur ce
-magnifique théâtre, où se sont accomplis tant d’événements
-remarquables, est le fruit avancé d’une civilisation
-merveilleuse qui n’a plus de séve. Ces femmes
-élégantes que vous voyez briller au soleil comme des
-papillons aux ailes diaprées, ces hommes aimables et
-polis qui s’enivrent de loisirs et de galanterie, ces patriciens
-fastueux devant qui tout le monde s’incline, ce
-peuple doux et charmant qui ne s’occupe que de <i>canzonette</i>
-et de prières à la Madone, cette foule de poëtes, de
-musiciens et d’artistes éphémères, cette immense et
-joyeuse cohue que le plaisir emporte dans son tourbillon,
-cette mascarade infinie qui cache tant de mystères et
-qui semble la réalisation d’un rêve fantastique.... tout
-cela sera balayé bientôt par le souffle de Dieu!»</p>
-
-<p>En prononçant ces paroles, l’inconnu fit un geste menaçant
-et disparut.</p>
-
-<p>Jeté dans ce tourbillon, étourdi par l’immense éclat
-de rire que poussait cette société expirante, Lorenzo eut
-à se défendre contre mille séductions qui s’offraient à lui à
-chaque pas. Libre d’aller et de venir sans que personne
-lui demandât jamais compte de l’emploi de son temps,
-sa figure, son esprit et sa jeunesse l’exposaient à des
-dangers sans cesse renaissants qu’il était impossible de
-prévoir. Parmi les connaissances nouvelles qu’il avait faites
-depuis qu’il était à Venise, il y avait une jeune cantatrice
-du théâtre San-Benedetto, qu’on appelait la Vicentina,
-parce qu’elle était née à Vicence d’une très-pauvre
-famille. C’était une brune piquante de dix-huit ans, qui
-avait une voix magnifique et de l’esprit comme un démon.
-Il l’avait vue pour la première fois dans les coulisses du<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span>
-théâtre San-Benedetto, où l’avait conduit imprudemment
-l’abbé Zamaria. Elle venait de débuter tout récemment
-dans un opéra de Galuppi, et y avait obtenu un grand
-succès qui faisait honneur à son maître, le castrat
-Grotto, ainsi qu’à l’institution où elle avait été élevée,
-la <i>Scuola de’ Medicanti</i>. Ils s’étaient retrouvés depuis chez
-Pacchiarotti, sopraniste célèbre qui était alors à Venise,
-où il termina sa brillante carrière. L’abbé Zamaria voulant
-que Lorenzo prît quelques leçons de chant de cet
-admirable virtuose, le jeune Vénitien vit souvent chez
-lui la Vicentina, qui venait aussi profiter des conseils de
-ce maître consommé. La Vicentina était protégée par un
-vieux seigneur Zustiniani, qui l’avait remarquée un soir
-sur la place Saint-Marc, où tout enfant elle chantait devant
-un café. Frappé de la physionomie intelligente et
-de la voix limpide et douce de cette jolie petite fille,
-Zustiniani l’avait fait admettre à la <i>Scuola de’ Mendicanti</i>,
-dont il était un des administrateurs.</p>
-
-<p>C’est ici le lieu de faire connaître l’organisation de ces
-écoles de musique qui ont eu une si grande célébrité en
-Europe pendant tout le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Parmi les nombreuses
-institutions libérales qu’il y avait à Venise et qui témoignaient
-de la munificence de cette république de patriciens,
-on remarquait quatre hospices ou maisons de
-refuge dont la fondation remontait au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Ce
-n’étaient à l’origine que de pieux asiles où l’on recueillait
-les orphelines, les infirmes et les pauvres filles
-abandonnées, qu’on y élevait aux frais de l’État et avec
-le concours de la charité particulière. Vers le milieu du
-<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, la musique devint une partie essentielle de
-l’instruction qu’on donnait à ces jeunes filles, et le succès
-ayant répondu à l’attente des novateurs, ces institutions
-prirent insensiblement le caractère de véritables<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span>
-écoles, où l’art musical était enseigné dans toutes ses
-parties par les maîtres les plus illustres de l’Italie. Ces
-quatre <i>scuole</i> dont Rousseau parle avec enthousiasme
-dans le septième livre de ses <i>Confessions</i>, étaient <i>la Pietà</i>,
-la plus ancienne de toutes, celle <i>de’ Mendicanti</i>, <i>degl’Incurabili</i>,
-et <i>l’Ospedaletto</i> de Saints-Jean-et-Paul. Elles
-étaient administrées par une société de grands seigneurs
-et de citadins que le goût de la musique et l’esprit de
-charité réunissaient pour accomplir une œuvre généreuse
-et belle. Cet heureux mélange d’utilité pratique et
-de munificence, où la poésie se dégage de la réalité
-comme un parfum, se retrouve dans toutes les institutions
-de Venise, et forme, à vrai dire, le trait saillant de
-son histoire.</p>
-
-<p>Chacune de ces écoles renfermait un nombre plus ou
-moins considérable de jeunes filles, nombre qui s’élevait
-quelquefois jusqu’à cent, et qui était rarement au-dessous
-de cinquante. A la <i>Pietà</i> et aux Incurables, il y
-eut presque toujours soixante-dix élèves. Pour être admise
-dans l’un de ces asiles, la jeune fille devait être
-pauvre, affligée de quelque infirmité, et avoir vu le jour
-sur le territoire de la république; cependant cette dernière
-condition n’était pas toujours nécessaire, car avec
-des protections et une belle voix on faisait fléchir aisément
-la rigueur des statuts. Les élèves y recevaient une
-instruction très-soignée, dont la musique formait l’objet
-principal. Elles y restaient jusqu’à l’âge où elles
-pouvaient se marier ou trouver l’emploi de leurs talents.
-Elles entraient dans les théâtres, dans les chapelles,
-ou se destinaient à l’enseignement. Quelques-unes
-restaient dans l’institution où elles avaient été élévées,
-y prenaient le voile et remplissaient alors les fonctions
-de répétiteurs. On divisait les élèves de chacune<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span>
-de ces écoles en deux grandes catégories: les novices
-et les <i>provette</i> ou anciennes, qui avaient déjà quelques
-années de séjour dans l’établissement.</p>
-
-<p>Celles-ci enseignaient aux autres les premiers éléments
-de l’art sous la surveillance du maître, dont elles
-étaient les coopérateurs. Les jeunes filles qui avaient de
-la voix se vouaient particulièrement à l’art de chanter.
-Les autres apprenaient à jouer d’un instrument, l’une
-du violon, de la viole, l’autre de la basse; celle-ci donnait
-du cor, celle-là s’exerçait sur le hautbois, sur la
-clarinette, sur le basson, et l’ensemble de ces divers
-instruments formait un orchestre complet. Presque toutes
-jouaient du clavecin et savaient l’harmonie, ce qui
-les mettait en état de remplir à première vue une basse
-chiffrée et d’accompagner la partition. Comme ces écoles
-étaient des espèces de couvents, il y avait une église
-attenant à l’hospice, où les élèves, cachées derrière une
-grille, assistaient à l’office et prenaient part aux cérémonies
-du culte. Deux fois par semaine, le samedi et le
-dimanche au soir, sans compter les fêtes extraordinaires,
-on chantait les vêpres en musique ou quelque motet
-composé expressément pour ces jeunes filles par le maître
-qui dirigeait l’école. Ces jours-là, l’église était remplie
-d’une foule de curieux et de dilettanti qui venaient
-admirer ces voix virginales inspirées par le plus pur
-sentiment de l’art. On y exécutait des chœurs, des motets
-à une, deux et trois voix, tantôt sans accompagnement,
-tantôt avec le concours de l’orchestre ou de l’orgue.
-Très-souvent aussi la voix connue et déjà célèbre
-de l’une de ces jeunes filles se produisait seule avec un
-simple accompagnement de violon ou de violoncelle.
-Des espèces d’intermèdes symphoniques, d’un style plus
-ou moins religieux, venaient reposer l’oreille de la continuité<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span>
-des mêmes effets et suspendre agréablement
-l’action du drame liturgique. Aux grandes solennités, à
-la fête patronale de l’institution ou de tout autre saint
-personnage, on exécutait des oratorios dont le libretto,
-imprimé avec luxe et contenant le nom des élèves les
-plus remarquables, était distribué gratuitement à la
-porte de l’église. C’est ainsi qu’en 1677 eut lieu à l’hôpital
-<i>degl’ Incurabili</i> l’exécution d’une scène dramatique
-de ce genre pour la commémoration de saint François
-<i>Saverio</i>, qui avait fait son noviciat dans ce pieux asile.
-Cet usage, qui était dans le goût de la Renaissance et
-conforme d’ailleurs à l’esprit du catholicisme, s’est perpétué
-jusqu’aux derniers jours du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Dans les grandes cérémonies de l’État, ou lorsqu’il
-arrivait à Venise un personnage illustre que la république
-avait intérêt à bien recevoir, on faisait un choix
-parmi les élèves de chaque établissement, et, sous la direction
-d’un chef désigné, on exécutait avec pompe
-quelque grande composition. Bertoni, maître de chapelle
-aux <i>Mendicanti</i>, fut chargé de composer une cantate
-qui fut chantée au palais Rezzonico, devant l’empereur
-Joseph II, par cent jeunes filles, dont chaque
-école avait fourni son contingent. Le doge, les procurateurs
-de Saint-Marc qui avaient la surveillance de ces
-écoles, les nobles et les riches citadins qui en étaient
-les administrateurs, faisaient venir souvent dans leurs
-palais de Venise, et même dans leurs villas, quelques-unes
-de ces jeunes filles pour contribuer à l’éclat de
-leurs fêtes particulières. Avec une faible rétribution,
-dont une partie servait à leur établissement dans le
-monde, on organisait assez facilement un concert composé
-des élèves les plus habiles de l’une de ces institutions;
-elles étaient accompagnées alors d’une maîtresse<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span>
-d’un âge respectable qui dirigeait l’exécution. C’était un
-spectacle assez curieux que de voir dans un salon ou
-dans un beau jardin, sur les bords de la Brenta, dix à
-douze jeunes filles, les unes chantant des duos, des
-trios, les autres jouant d’un instrument et formant un
-petit orchestre. Il était défendu par les statuts qu’aucun
-homme, excepté le maître qui enseignait les élèves, pénétrât
-dans l’intérieur de ces établissements; mais il en
-était de cette règle comme de beaucoup d’autres: on
-l’éludait facilement avec des protections. Rousseau fut
-admis à visiter la <i>Scuola de’ Mendicanti</i>, et il nous raconte
-dans ses <i>Confessions</i> quelle fut sa surprise en
-voyant de près la figure de ces sirènes, dont la voix harmonieuse
-l’avait tant ému lorsqu’il les entendit pour
-la première fois dans l’église. Son imagination s’était
-formé de plusieurs de ces pauvres orphelines un idéal
-de grâce et de beauté qui fut dissipé par la réalité. Trente
-ans après Rousseau, en 1770, Burney eut aussi la permission
-de visiter l’école <i>de’ Mendicanti</i>, qui était alors
-dirigée par Bertoni. On lui donna un petit concert dont
-il nous a transmis le récit dans son <i>Voyage</i>. Le premier
-violon était joué par <i>Antonia Cubli</i>, d’origine grecque;
-<i>Francesca Rossi</i> tenait le clavecin et dirigeait le chœur;
-<i>Laura Rifregari</i>, <i>Giacoma Frari</i>, chantèrent des airs de
-bravoure d’une étonnante difficulté, tandis que <i>Francesca
-Tomj</i> et <i>Antonia Lucowich</i> firent entendre des morceaux
-d’un style plus élevé. Burney ajoute qu’il fut
-aussi édifié de la tenue et de la décence de ces jeunes
-filles qu’il avait été charmé de leurs talents<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>. Le succès
-de chacune de ces écoles variait selon le mérite et le
-goût plus ou moins sévère du maître qui en avait la direction.<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span>
-C’est par la partie instrumentale et la bonté de
-son orchestre que se distinguait surtout la <i>Pietà</i>, tandis
-que la <i>Scuola de’ Mendicanti</i> fut toujours célèbre par le
-nombre des belles voix et la perfection de l’art de chanter.
-C’est aux <i>Mendicanti</i> que fut élevée la fameuse
-Faustina Bordoni, une des grandes cantatrices de la
-première moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et c’est également de
-la même école qu’est sortie Rosana Scalfii, pauvre fille
-du peuple que l’illustre Marcello, séduit par la rare beauté
-de sa voix, épousa secrètement. Galuppi, qui a dirigé
-longtemps l’école <i>degl’Incurabili</i>, lui avait donné un
-grand éclat vers les dernières années du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.
-Burney en parle avec le plus grand éloge. Il dit en propres
-termes: «Plusieurs élèves de cette institution ont
-de rares dispositions pour le chant, particulièrement la
-Rota, Pasqua Rossi et Ortolani. Les deux dernières
-chantèrent un cantique sous la forme de dialogue et
-avec accompagnement de chœurs. L’introduction instrumentale,
-écrite pour deux orchestres, était remplie de
-détails charmants, et les deux chœurs, soutenus de
-deux orgues, se répondaient l’un à l’autre comme un
-écho. Je fus enchanté de l’exécution, ainsi que le nombreux
-auditoire qui se trouvait avec moi dans l’église.»
-Sous la direction de Sacchini, <i>l’Ospedaletto</i> eut aussi un
-moment d’éclat qui cessa d’exister après le départ de ce
-grand maître.</p>
-
-<p>On allait à l’église de ces écoles comme à un concert;
-on en parlait huit jours à l’avance comme d’un spectacle
-qui promettait d’être amusant, et, après une belle
-cérémonie qui avait attiré la foule aux <i>Mendicanti</i>, à la
-<i>Pietà</i> ou à <i>l’Ospedaletto</i>, on s’entretenait de l’œuvre
-qu’on y avait entendue, on louait l’exécution de l’ensemble,
-et si quelque <i>scolara</i> s’était fait remarquer par<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span>
-une qualité saillante, son nom devenait aussitôt la
-proie des poëtes à la mode, qui le lançaient dans le
-monde et lui donnaient ainsi une célébrité précoce.
-«Avez-vous entendu la <i>Rosalba</i> aux <i>Mendicanti</i>? se disait-on
-dans les <i>conversazioni</i> de bonne compagnie.
-Quelle voix magnifique et quelle flexibilité! <i>È un prodigio</i>,
-c’est un prodige de la nature.&mdash;J’ai été à la <i>Pietà</i>,
-répondait une autre personne, où j’ai été émerveillé de
-la <i>sinfonia</i> et surtout de l’Albanese, qui a exécuté sur
-le violon une sonate de Locatelli avec une rare <i>maestria</i>
-de coup d’archet.&mdash;Moi, répliquait un dilettante d’un
-goût plus difficile, je n’ai pas voulu manquer l’occasion
-d’aller entendre à la chapelle des Incurables le fameux <i>Miserere</i>
-que Hasse a composé pour cette école, dont il a
-été directeur au commencement de ce siècle. Ce morceau
-remarquable n’y est chanté qu’une fois par an, et
-je tenais à m’assurer si on y a conservé intacte la tradition
-du <i>Sassone</i>.»</p>
-
-<p>Telle était l’organisation des institutions musicales de
-Venise, qui ont eu une si grande renommée, et dont
-parlent avec éloge tous les voyageurs de l’Europe; elles
-ont été dirigées tour à tour par les premiers maîtres
-de l’Italie et surtout de l’école napolitaine, tels qu’Alexandre
-Scarlatti, son fondateur, Porpora, Hasse, Jomelli,
-Sacchini, Anfossi, Cimarosa, Sarti; les compositeurs
-vénitiens Caldara, Gasparini, Lotti, Galuppi, Bertoni,
-Furlanetto, ont aussi puissamment contribué au
-succès de ces pieux établissements, où l’art s’était épanoui
-insensiblement comme un luxe de la charité. Les
-conservatoires de Naples pour les hommes et les <i>scuole</i>
-de Venise pour les femmes ont été les deux grands
-foyers de l’art de chanter pendant le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Si Naples
-a produit les Farinelli, les Caffarelli, les Gizzielo et<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span>
-presque tous les sopranistes célèbres qui ont émerveillé
-l’Europe, c’est des écoles de Venise que sont
-sorties les grandes cantatrices qui ont illustré l’Italie
-depuis la naissance de l’opéra jusqu’à la révolution
-française.</p>
-
-<p>A l’époque où nous sommes arrivés dans ce récit, les
-écoles musicales de Venise se ressentaient de l’affaiblissement
-général de toutes les institutions. La <i>Pietà</i>, la
-plus ancienne de toutes, survécut aux trois autres, et
-finit par disparaître aussi quelques années après la
-chute de la république. Sous la direction de Francesco
-Caffi, il s’éleva en 1811 un institut philharmonique qui
-donna quelques espérances qui s’évanouirent bientôt;
-une école de chant fut créée en 1822 pour fournir à la
-chapelle de Saint-Marc de jeunes enfants de chœur; dirigée
-par un élève de Furlanetto, Ermagora Fabio,
-cette école est le dernier écho d’un magnifique concert
-qui a duré deux cents ans.</p>
-
-<p>Après Bianca Sacchetti, la Vicentina a été la dernière
-cantatrice de mérite qui soit sortie de l’école <i>de’ Mendicanti</i>;
-elle possédait une voix magnifique, d’une grande
-flexibilité, qui avait été fort bien dirigée par son maître,
-le vieux Grotto. Ses débuts avaient eu de l’éclat; mais,
-depuis l’arrivée à Venise de Pacchiarotti, elle avait compris
-que les conseils d’un pareil virtuose seraient pour
-elle d’un prix inestimable; aussi, du consentement de
-Grotto et de Zustiniani, qui payait les leçons, elle venait
-deux fois par semaine chez le célèbre sopraniste,
-et là elle se rencontrait avec Lorenzo. Celui-ci, dont la
-voix fragile se ressentait encore du travail de l’adolescence,
-était obligé à de grands ménagements. On sait
-que pendant cette opération mystérieuse qu’on appelle
-vulgairement la <i>mue</i>, l’organe vocal de l’homme subit<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span>
-une véritable transformation; il descend d’une octave et
-passe du diapason féminin à la partie inférieure de l’échelle
-musicale. Pendant cette révolution, plus ou
-moins longue, dont la physiologie ignore les lois et n’a
-pu encore prévoir le dénoûment, l’élève qui se consacre
-à l’art de chanter doit s’interdire toute espèce d’exercice.
-Il y a surtout un moment critique où l’organe vocal,
-ayant perdu le caractère propre à l’enfance, n’a
-pas encore celui de la virilité, où le jeune homme hésite
-entre les deux registres, et ne sait littéralement sur
-quelle note chanter, ni même parler. Le moindre effort
-peut compromettre alors l’avenir de la plus belle
-voix du monde. Dans les conservatoires de Naples aussi
-bien que dans les écoles de Venise (car les jeunes filles
-n’échappent pas entièrement à cette crise de la <i>mue</i>,
-beaucoup moins dangereuse pour elles que pour les
-garçons), les élèves employaient le temps que durait
-cette métamorphose à étudier la composition ou à jouer
-de quelque instrument. Il leur était défendu de chanter
-et même de parler trop haut, de manière à fatiguer l’organe,
-dont on attendait patiemment la résurrection. La
-première fois que la Vicentina se fit entendre à Pacchiarotti
-dans quelques morceaux de musique contemporaine
-que Lorenzo accompagnait au clavecin, il admira
-beaucoup la force, l’étendue et la souplesse de sa voix
-de <i>soprano sfogato</i>.</p>
-
-<p>«<i>Cara mia</i>, lui dit le célèbre virtuose après un air de
-Nasolini qu’elle avait <i>exécuté</i> avec une bravoure étonnante,
-vous me rappelez la fameuse Gabrielli, la cantatrice
-la plus extraordinaire qui ait existé par la beauté
-de sa voix et sa prodigieuse vocalisation; elle avait
-comme vous un clavier admirable de presque deux octaves
-et demie, d’une égalité parfaite et d’une puissante<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span>
-sonorité. La nature l’avait richement douée: elle était
-belle, spirituelle, assez bonne musicienne, fantasque et
-capricieuse comme un démon, <i>una matta</i>, une vraie
-folle qui faisait le désespoir des directeurs et des intendants;
-aussi eut-elle de fréquents démêlés avec l’autorité
-et fut-elle mise plusieurs fois en prison pour ses
-incartades et sa désobéissance aux ordres du public.
-C’est elle qui fit cette réponse si connue à Catherine de
-Russie, qui s’étonnait du prix de <i>quarante mille roubles</i>
-que demandait la cantatrice pour chanter à sa cour.
-«Quarante mille roubles! s’écria l’impératrice; mais
-c’est la paye d’un maréchal de l’empire.&mdash;Que Votre
-Majesté fasse donc chanter un maréchal de l’empire!»
-répliqua la <i>prima donna</i>, qui n’était pas moins absolue
-que la tzarine dans son royaume de caprice et de fantaisie.
-La Gabrielli a dû une grande partie de sa renommée
-à Guadagni, qui a été longtemps épris de ses charmes.
-Il lui enseigna l’art de respirer à propos, de
-modérer les éclats de sa voix, d’adoucir les aspérités de
-sa fastueuse vocalisation, qui s’échappait comme un
-torrent écumeux, en lui apprenant à lier les sons au
-fond de la gorge au lieu de les <i>marteler</i> et de les frapper
-isolément à coups de menton, comme font la plupart
-des cantatrices modernes. Ce défaut dont vous n’êtes
-pas exempte, ajouta Pacchiarotti avec douceur, est
-connu dans les écoles par le sobriquet de vocalisation
-<i>cavallina</i>, parce que l’effet qui se produit à l’oreille
-est semblable au hennissement du cheval. Malgré les
-conseils d’un si excellent maître, la Gabrielli n’a pu
-être qu’un prodige qui a étonné l’Europe par les artifices
-d’un gosier incomparable. Elle manquait de
-goût et de style, et ne chantait volontiers que la musique
-des compositeurs médiocres. Elle affectionnait particulièrement<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span>
-les productions d’un certain Mysliweczek
-qui a souvent écrit pour elle, et dont elle faisait valoir
-les maigres inspirations. Dans un opéra de ce compositeur
-obscur, l’<i>Olympiade</i>, qui fut représenté à Naples
-en 1779, il y avait un air, <i>Se cerca, se dice</i>, dans
-lequel la Gabrielli produisit un effet étourdissant; elle le
-chantait partout et disait cavalièrement aux Jomelli,
-aux Piccini, aux Sacchini, c’est-à-dire aux plus grands
-musiciens de l’Italie, qu’aucun compositeur n’avait
-aussi bien que Mysliweczek compris la nature de son
-talent.</p>
-
-<p>«Je vous parle un peu longuement de la Gabrielli,
-continua Pacchiarotti; mais c’est que cette femme célèbre
-a jeté un si vif éclat, que vous pourriez être tentée
-d’imiter un si dangereux modèle. Vous avez quelques-unes
-de ses qualités, <i>cara</i> Vicentina, n’en ayez pas les
-défauts. Le chant est peut-être la partie la plus délicate
-de ce vaste ensemble qu’on appelle l’art musical. La
-voix, le physique, la facilité naturelle, le mécanisme si
-difficile et si compliqué de la vocalisation ne sont que
-des moyens pour atteindre le vrai but de l’art, qui est
-l’expression des sentiments dans une situation donnée.
-Il faut que le virtuose, ainsi que le compositeur, considère
-les sons qu’il produit ou qu’il assemble, comme le
-poëte et le peintre considèrent les mots et les couleurs
-dont ils ont besoin pour réaliser leurs conceptions. Ce
-sont des éléments qui n’ont de valeur que par l’idée ou
-le sentiment qu’ils manifestent. Je ne prétends pas dire
-qu’il n’y ait pas dans les sons pris isolément et envisagés
-comme de simples phénomènes de la nature une
-qualité matérielle dont il faille se préoccuper: ce serait
-nier la clarté du jour et tomber d’un extrême dans l’autre.
-Nous sommes des êtres sensibles et raisonnables,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span>
-et, pour toucher notre cœur ou convaincre notre esprit,
-il faut passer par nos sens, ces portes d’ivoire de la cité
-divine.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! s’écria avec enthousiasme l’abbé Zamaria,
-qui assistait à cette curieuse leçon dont il ne perdait pas
-un mot, c’est de la plus haute philosophie. Vous parlez
-comme un ancien, mon cher Pacchiarotti; Horace ou
-Quintilien ne diraient pas mieux. C’est là une vérité générale
-qui s’applique à tous les arts, à la poésie, à l’éloquence
-aussi bien qu’à la musique, et dont l’antiquité
-était si pénétrée, qu’elle en faisait une règle essentielle
-de toutes les manifestations de l’esprit humain. Aristote,
-Théophraste, Longin, Denys d’Halicarnasse, Cicéron, les
-plus grands philosophes et les plus fameux rhéteurs de
-la Grèce et de Rome, se sont très-longuement occupés
-de la partie matérielle du langage, et ils attachaient une
-si grande importance à ce que nous pourrions appeler
-la <i>mélodie</i> du style, qu’ils allaient jusqu’à désigner les
-mots et même les syllabes qui devaient concourir au
-charme de l’oreille. Ces observateurs judicieux de la
-nature avaient parfaitement compris que l’homme n’est
-pas un, comme le dit excellemment Hippocrate, et que
-notre âme est enveloppée d’un réseau d’organes délicats
-où elle vit et s’agite comme l’araignée au milieu de sa
-toile. Aussi les vrais poëtes, les orateurs et les écrivains
-dignes de ce nom ont-ils fait tous une large part
-aux besoins de nos sens; ils nous ont présenté la vérité
-comme le Tasse veut qu’on présente à l’enfant le breuvage
-salutaire. Telle était la doctrine de l’antiquité qu’on
-trouve résumée dans cet adage connu:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Gratior et pulchro veniens in corpore virtus.</p>
-
-<p class="p1">«La vertu est plus gracieuse quand elle habite un beau<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span>
-corps.» Cette heureuse pondération entre le beau et le
-vrai a été troublée par l’avénement du christianisme,
-qui a nié une moitié de la nature humaine pour exalter
-la puissance de l’esprit. La Renaissance, ce mouvement
-prodigieux que l’Italie a vu naître et qu’elle a communiqué
-à toute l’Europe, a été une réaction légitime contre
-l’ascétisme de l’Église et une revendication de la sensibilité
-méconnue.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne m’appartient pas, monsieur l’abbé, répondit
-avec modestie Pacchiarotti, de vous suivre dans ces hautes
-régions de l’histoire. Mon domaine est heureusement
-beaucoup plus restreint, et je m’en réfère à des autorités
-qui sont plus à ma portée. Dans son excellent livre de
-l’<i>Opera in musica</i>, Planelli a donné une définition des
-beaux-arts qui entre parfaitement dans vos vues et dont
-je puis apprécier la justesse: «Les beaux-arts furent
-ainsi nommés, dit-il, parce qu’ils cherchent à nous
-émouvoir en flattant nos sens. Ils ne sont pas, comme
-les sciences, nés d’une pensée calme et réfléchie; ils
-ont été conçus par l’esprit humain dans le trouble des
-passions.» Cela est vrai surtout de la musique et de
-l’art de chanter, qui en est la partie la plus exquise et
-qui agit directement sur notre sensibilité. Aussi nos
-maîtres les plus estimés, Pistochi de Bologne, son élève
-Bernachi, Tosi et Mancini, qui en ont résumé les principes
-dans leurs écrits, Porpora de Naples et ses glorieux
-disciples, tels que Farinelli et Caffarelli, ont-ils recommandé
-au virtuose une étude longue et patiente du mécanisme
-vocal avant d’aborder l’expression des paroles et
-de franchir le seuil du sanctuaire. Qui ne sait que le vieux
-Porpora a tenu pendant des années son élève Caffarelli
-sur une page de <i>solfeggio</i>, sans lui permettre de chanter
-même une simple <i>canzonetta</i>? L’élève, s’ennuyant<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span>
-de gazouiller comme un oiseau toujours la même chose,
-demanda un jour au <i>maestro</i> quand il lui serait au moins
-permis de tourner la page. «Quand tu sauras ton métier,»
-lui répondit brusquement Porpora. Et deux ans
-après il lui dit en le prenant par les oreilles: «Maintenant
-tu peux chanter ce que tu voudras, car tu es le
-premier virtuose de l’Italie.»</p>
-
-<p>«Sans donner plus d’importance qu’il ne faut à de
-pareilles anecdotes, ajouta Pacchiarotti, il est certain
-que les plus grands effets de l’art tiennent à des artifices
-d’exécution sans lesquels le génie le plus heureusement
-doué manque le but qu’il se propose. Un mot, un coup
-de pinceau, un accord placé à propos, changent quelquefois
-la physionomie de toute une œuvre. L’oreille surtout
-a des voluptés mystérieuses qui se confondent
-souvent avec l’émotion du cœur, et dont il n’est pas toujours
-facile d’indiquer la source. Que de choses en effet
-dans une gamme bien faite, dont chaque son se détache
-sur un fond mélodique qui ne se brise jamais, dans un
-trille lumineux qui scintille comme un diamant, dans
-une simple note qu’on remplit successivement du souffle
-de la vie! Et que de nuances dans ce qu’on appelle
-le timbre de la voix, dans le tissu (<i>tessatura</i>) plus ou
-moins fin d’une vocalise, dans cet heureux <i>empâtement</i>
-des sons qui forme un tout harmonieux et remplit
-l’oreille d’une sonorité suave, comme un fruit savoureux
-parfume la bouche! Sans doute on a beaucoup abusé de
-ces délicatesses; au lieu d’en faire un ornement de la
-vérité et du sentiment, on les a prodiguées sans goût et
-sans mesure, comme les mauvais écrivains prodiguent
-les images et les <i>concetti</i> de l’esprit. N’existe-t-il pas des
-peintres qui se jouent de la couleur, ainsi qu’il y a des
-musiciens qui ne peuvent écrire trois mesures sans moduler?<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span>
-Faut-il pour cela dédaigner la couleur et la modulation,
-comme le prétendent certains anachorètes aussi
-dépourvus de bon sens que de sensibilité? Voilà pourtant
-où conduirait l’exagération de certains principes émis par
-un illustre compositeur. Je veux parler du chevalier
-Gluck, dont le beau génie valait mieux que la fausse
-théorie qui s’est propagée sous son nom. Parce qu’il
-avait rencontré des cantatrices extravagantes, comme la
-Gabrielli, qui, ne tenant compte ni de la pensée du maître,
-ni du caractère de la situation, donnaient une libre
-carrière à leurs caprices et ne visaient qu’à éblouir
-l’oreille, il aurait voulu que le virtuose aussi bien que le
-compositeur oubliassent pour ainsi dire qu’ils étaient
-des musiciens pour devenir les instruments du poëte et
-les interprètes passifs de la vérité logique. Si un pareil
-système pouvait jamais prévaloir, ce serait la négation
-de tous les arts. Est-ce qu’un Farinelli, un Guadagni,
-un Millico, pour être d’admirables virtuoses, en étaient
-moins pathétiques et moins touchants? On a fait grand
-bruit au delà des monts de ce qu’on appelle <i>l’expression
-dramatique</i>, qu’on semble confondre avec l’émotion
-du cœur, ce qui me paraît être une grande erreur. Je laisse
-à de plus savants que moi à décider si le compositeur
-dramatique doit exiger de la voix humaine des efforts
-qui en détruisent le charme, et pousser la peinture des
-passions jusqu’au cri de la bête. Tout ce qu’il m’est
-permis d’affirmer, c’est que Gluck a exagéré un principe
-vrai, et que son système n’a pu réussir que chez une
-nation dépourvue d’instinct musical, où il n’a produit
-en définitive qu’une école d’insupportables déclamateurs.</p>
-
-<p>&mdash;C’est <i>soublime</i>, c’est <i>souperbe</i>, s’écria avec emphase
-le vieux Grotto, qui était blotti dans un coin où il gesticulait<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span>
-comme un possédé en roulant ses gros yeux de
-chouette; Pacchiarotti, tu es le premier homme de notre
-temps, <i>tu sei il primo uomo della nostra età</i>,» dit-il en se
-levant de sa chaise et avec un accent qui n’était pas
-moins comique que le singulier compliment qu’il adressait
-au célèbre sopraniste.</p>
-
-<p>Après cette sortie, qui amusa beaucoup la Vicentina:
-«Il est certain, dit l’abbé Zamaria, qu’il est impossible
-de professer des idées plus saines et plus élevées sur un
-art qui semblerait devoir échapper à toute considération
-générale, et vos paroles ont d’autant plus d’autorité,
-mon cher Pacchiarotti, que vous êtes parfaitement désintéressé
-dans la question que vous défendez si bien, puisque
-c’est par la sobriété du style, par la grande manière
-de chanter le récitatif et d’exprimer la passion, que
-vous l’emportez sur tous vos rivaux, et particulièrement
-sur le froid et beau Marchesi. Du reste, continua l’abbé,
-il n’est pas inutile de dire en passant que l’abus des fioritures
-et des oripeaux de la vocalisation, contre lesquels
-Marcello s’est élevé bien avant Gluck dans son charmant
-opuscule <i>il Teatro alla moda</i>, est plus ancien qu’on ne
-croit. On a prétendu (particulièrement le comte Algarotti)
-que c’étaient Bernachi et Pasi, tous deux élèves de
-Pistochi, qui avaient introduit dans la musique italienne,
-vers le commencement du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ce luxe de <i>gorgheggi</i>
-qui sont un peu à l’art de chanter ce qu’étaient à
-la composition les combinaisons ingénieuses des contrapointistes
-du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Il me serait très-facile de vous
-prouver que les Grecs n’étaient point étrangers aux
-artifices du gosier, qui soulevaient déjà le blâme des
-philosophes, et que, même dans le chant ecclésiastique
-appelé <i>cantofermo</i>, on trouve des signes nombreux qui,
-reproduits dans la notation moderne, représentent des<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span>
-effets assez compliqués de vocalisation. Gui d’Arezzo,
-qui vivait au <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle, ne parlait-il pas, dans le quinzième
-chapitre de son <i>Micrologue</i>, d’un certain tremblement
-de la voix qui est exactement le même effet que
-nous appelons aujourd’hui <i>vibrato</i>, espèce de tressaillement
-qu’on imprime à l’organe vocal pour simuler
-l’émotion de l’âme? On trouverait dans un autre théoricien
-du XIII<sup>e</sup> siècle, Jérôme de Moravie, l’explication d’une
-foule d’ornements et de fredons qui se pratiquaient
-d’instinct sur la large mélopée du plain-chant grégorien.
-Il est d’une bonne critique de ne pas attribuer à
-des causes éloignées ce qui s’explique tout naturellement
-par le jeu de nos facultés. Dans tous les temps et
-chez tous les peuples, on a usé plus ou moins des artifices
-de la vocalisation; mais il vrai de dire qu’au commencement
-du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, alors que la mélodie s’épanouissait
-comme une fleur radieuse qui avait été longtemps
-comprimée sous les broussailles du contre-point
-et les subtilités de la musique madrigalesque, le chant
-fit tout à coup un pas énorme, et donna naissance à cette
-merveilleuse bravoure de gosier qui a ébloui le monde.
-Bernachi, Pasi, l’étonnant Caffarelli, la Gabrielli dont vous
-parliez tout à l’heure, Marchesi et tant d’autres prodiges
-que je pourrais citer, n’ont point inventé ce qui est dans
-la nature des choses; mais ils ont perfectionné et poussé
-jusqu’au raffinement l’art d’amuser l’oreille par les caprices
-de la vocalisation. Ne croyez pas, mon cher Pacchiarotti,
-que ce soit là un phénomène particulier à
-l’art que vous enseignez avec une si grande distinction.
-On l’a vu se produire également ailleurs, et la poésie
-a ses virtuoses aussi bien que l’éloquence. Il y a de certains
-moments, dans l’histoire des œuvres de l’esprit, où
-l’homme, tout glorieux d’une conquête récente qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span>
-vient de faire, se joue avec la forme matérielle comme
-un enfant avec un hochet qui excite sa curiosité. On dirait
-d’un parvenu qui ne peut s’empêcher d’étaler aux
-yeux de tous les marques de sa nouvelle opulence.
-L’homme s’amuse alors à combiner des mots et des
-rimes sonores, à grouper des images ou des couleurs
-étranges qui frappent ses sens et le détournent du but où
-il aspirait d’abord. Ces moments précèdent et suivent les
-grandes époques de l’art, les époques de pleine maturité
-qui portent le nom de siècles d’or. Avant ou après
-cette heure suprême de civilisation, il n’y a guère que
-des artisans occupés à créer la langue ou des bateleurs
-qui en forcent les effets. Les nombreux et admirables
-chanteurs que l’Italie a vus naître depuis le commencement
-de ce siècle jusqu’à nos jours étaient des fantaisistes
-qui se sont exagéré la part de liberté qui revient
-au virtuose dans l’exécution d’une œuvre musicale.
-Il n’y a rien de plus difficile à l’homme que d’éviter
-les extrêmes et de rester dans les limites de la vérité
-ornée.»</p>
-
-<p>Ces réflexions de l’abbé Zamaria surprirent un peu
-Lorenzo, qui avait entendu rarement sortir de la bouche
-de son maître des paroles aussi constamment
-sérieuses et d’une si grande portée. Son intelligence
-s’ouvrait facilement aux considérations générales qui
-ramènent les questions d’école et de métier à un principe
-générateur qui les simplifie; elle suivait avec un vif intérêt
-une discussion qui répondait aux tendances de sa
-nature. Aussi ne perdait-il pas un mot de ce que disaient
-Pacchiarotti et surtout l’abbé Zamaria, dont l’esprit
-enjoué et le caractère enfantin ne retrouvaient un
-peu de gravité que lorsqu’on touchait à l’objet de sa
-passion. L’abbé ne voyait le monde qu’à travers l’art<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span>
-musical, et les questions de goût étaient pour lui les
-seules vérités importantes de la vie. La Vicentina, au
-contraire, qui n’entendait pas grand’chose à cette métaphysique
-de l’art de charmer, dont elle n’appréciait que
-les effets, commençait à s’ennuyer de servir ainsi de sujet
-à de savantes argumentations, et elle semblait dire
-à Lorenzo, de ses beaux yeux étonnés et remplis de
-malice: «Est-ce un philosophe ou bien une cantatrice
-qu’on veut faire de moi?»</p>
-
-<p>Pacchiarotti, qui aperçut sur le front de sa belle élève
-de légers nuages dont il devina la cause, lui dit aussitôt:
-«<i>Figlia mia</i>, il faut chanter de meilleure musique
-que le morceau de ce pauvre Nasolini que vous nous
-avez fait entendre. Un virtuose qui ne connaît que les
-œuvres des maîtres contemporains ne saurait avoir de
-style, c’est-à-dire une manière large, soutenue, aisée,
-où la phrase mélodique se développe avec noblesse, et
-exige de la prévoyance, de la composition, une distribution
-intelligente des ombres et des lumières. Or,
-pour obtenir ce résultat, il faut absolument remonter à
-la tradition qui commence au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle avec les œuvres
-et les cantates de Scarlatti, de Porpora, avec la musique
-pénétrante et suave de Leo et celle de Jomelli, son immortel
-disciple. Par-delà cette époque mémorable, il y
-a eu sans doute quelques chanteurs de mérite, tels que
-Stradella et Baldassar Ferri au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, mais point
-d’école et aucun ensemble de doctrines dont il faille se
-préoccuper. C’est avec la musique dramatique, qui n’a
-pris une forme appréciable pour nous qu’à partir du
-<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, que commence l’art moderne; quant aux
-chanteurs de la Renaissance, à ces nombreux interprètes
-de la musique madrigalesque et des <i>canzoni a liuto et a
-ballo</i> qui ont précédé la naissance de l’opéra, c’est un<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span>
-point d’histoire qui n’intéresse que des érudits comme
-M. l’abbé Zamaria ou <i>il padre</i> Martini. Par exemple,
-continua Pacchiarotti, essayez un peu de nous dire une
-de ces cantates de Porpora qui sont là sous les yeux de
-Lorenzo, et qui ont servi à l’éducation des plus grands
-virtuoses qu’ait formés ce maître, tels que les Farinelli,
-les Caffarelli, les Salimbeni, il Porporino, la Mingotti
-et la Gabrielli, qui a reçu aussi du glorieux élève de
-Scarlatti des conseils dont elle n’a guère profité. Cela
-intéressera d’autant plus M. l’abbé Zamaria, que
-Porpora a passé les plus belles années de sa vie à
-Venise, où il a publié ses meilleures cantates et dirigé
-<i>l’Ospedaletto</i>.»</p>
-
-<p>Pacchiarotti se mit alors à feuilleter du doigt un recueil
-de cantates de différents auteurs, de Carissimi, de
-Scarlatti, de Marcello, de Bassani, de Barbara Strozzi,
-noble Vénitienne, d’Astorga le Sicilien; puis il arrêta
-son regard sur l’une des plus charmantes inspirations
-de Porpora. C’était une cantate pour voix de soprano,
-précédée d’un récitatif fort simple en apparence, mais
-dont le virtuose fit comprendre la difficulté par les
-nuances infinies qu’il y apercevait:</p>
-
-<p class="pp10 p1">Fra gl’amorrosi lacci</p>
-<p class="pp8">Come s’arda e s’agghiacci</p>
-<p class="pp10">A un punto sol,</p>
-<p class="pp8">Tu m’insegnasti, o cara<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>!</p>
-
-<p class="p1">Sur ce texte un peu précieux, qui exprime non pas
-les vicissitudes de l’amour, mais les velléités d’une fantaisie
-légèrement émue, Porpora a écrit une déclamation<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span>
-élégante et très-accidentée par la modulation qui
-sert de préface à un joli <i>cantabile</i>.</p>
-
-<p>La Vicentina, de sa voix puissante, se mit à déclamer
-avec pompe et fracas ce simple récitatif, qui ne demandait
-au contraire qu’à être effleuré des lèvres comme
-un léger prélude où l’âme s’essaye à trouver le mot suprême
-qu’elle n’ose articuler. Aussi Pacchiarotti lui dit-il
-après quelques mesures: «Vous n’y êtes pas, mon enfant,
-et vous donnez à ce récit un accent passionné et
-<i>baldanzoso</i> qui conviendrait tout au plus à la musique
-de Gluck ou à celle de Jomelli. Il n’y a pas dans l’œuvre
-de Porpora ni dans celle des premiers maîtres napolitains
-une seule page qui comporte un tel luxe de sonorité.
-J’avais donc bien raison de vous dire qu’un chanteur
-qui ne remonte pas à la tradition de son école ne
-possédera jamais la variété de style qui est nécessaire à
-un grand artiste. Écoutez-moi,» lui dit-il. Et, joignant
-l’exemple au précepte, Pacchiarotti chanta le récitatif
-que nous venons de citer et que Lorenzo accompagnait
-au clavecin. Il ne fit entendre d’abord qu’un son à peine
-musical, plus voisin de la parole que de la mélodie proprement
-dite. A mesure que le récit exprimait une
-nuance plus vive de sentiment, le son s’épanouissait
-davantage et s’élevait en sonorité. Lorsqu’il fut arrivé à
-ce passage où l’amant conjure sa bien-aimée de le traiter
-avec moins de rigueur, promettant à ce prix d’oublier
-le passé, l’admirable virtuose développa une phrase
-pleine de grâce qu’il suspendit un instant sur un accord
-de <i>septième diminuée</i>, pour en faire mieux désirer la
-conclusion, qu’il acheva d’un accent ému, mais toujours
-tempéré.</p>
-
-<p>L’<i>aria</i> fui exécutée aussi par le virtuose avec une
-coquetterie et une fluidité de style inimitables qui<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span>
-étaient bien en rapport avec ces paroles d’une aimable
-galanterie:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Ch’io mai vi possa<br />
-Lasciar d’amare,<br />
-No, nol credete<br />
-Pupille care,<br />
-Ne men per gioco<br />
-V’ingannerò<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>!</p>
-
-<p class="p1">Ce madrigal de Métastase a éveillé aussi de nos jours
-la fantaisie de Rossini. Il forme le premier morceau des
-<i>Soirées musicales</i>, chef-d’œuvre de grâce mélodique et
-d’harmonie exquise, qui est au génie de l’auteur de
-<i>Guillaume Tell</i> ce que les <i>capitoli</i> ou élégies sont à celui
-de l’Arioste. En comparant l’<i>aria</i> de Porpora à la <i>canzone</i>
-de Rossini, on voit à cent ans de distance, et à
-travers les modifications et les progrès de l’art, la persistance
-du génie italien, facile, élégant et toujours lumineux.
-Dans la cantate du maître napolitain, remplie
-d’étincelles et de trilles innombrables qui jaillissent
-d’une mélodie coquette et fort ingénieusement accompagnée,
-on sent comme la fraîche haleine d’une muse
-qui a plus de caprices que de passion<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>. Dans celle de
-Rossini, si admirablement modulée, et dont presque
-chaque note reflète une dissonance qui fuit comme un
-désir, il semble qu’on entende l’aveu d’un sentiment qui
-sourit et badine pour ne point effaroucher l’oreille qui<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span>
-l’écoute. On dirait une scène de villégiature, un doux
-entretien dans une allée ombreuse, au déclin d’un beau
-jour.</p>
-
-<p>«Avez-vous bien saisi les différentes nuances que j’ai
-fait ressortir dans le récitatif de Porpora? dit Pacchiarotti
-à la Vicentina, qui avait écouté avec ravissement
-l’admirable virtuose. En passant successivement d’un
-récit qui se rapproche presque de la parole ordinaire à
-une sonorité plus intense qui va s’épanouir en une forme
-vraiment musicale, j’ai suivi la tradition des grands
-chanteurs qui avaient appliqué d’instinct une loi essentielle
-du goût. Cette loi est bien simple, et quelques
-mots suffisent pour l’expliquer. Toutes les fois que le
-récitatif révèle des faits qui tiennent plus à la vie matérielle
-qu’à celle du sentiment, il faut parler plutôt que
-chanter. Le récit s’élève-t-il au-dessus des vulgarités qui
-nous entourent, le son doit être plus musical que prosaïque,
-et s’il entre enfin dans la région de l’âme, la
-voix doit éclater et couvrir la parole de sa magnificence.
-Cette progression de sonorité, qui répond à la logique des
-passions, forme la grande difficulté du récitatif, qu’on
-déclame de nos jours avec une fastueuse monotonie.</p>
-
-<p>&mdash;Admirablement dit! s’écria l’abbé Zamaria; et si
-je ne craignais de vous interrompre encore une fois par
-des réminiscences de pédant, j’ajouterais que les anciens
-ont professé une doctrine à peu près semblable,
-qu’ils étendaient non-seulement à la mélopée, mais au
-débit oratoire et à toutes les formes de la poésie. Or il
-n’est pas indifférent d’avoir les anciens pour soi dans
-une question de goût, car il n’y a pas d’art moderne
-qui ne puisse être ramené à un principe de vérité connu
-de l’antiquité. Dans le dixième livre de ses <i>Confessions</i>,
-saint Augustin rapporte que saint Anastase faisait<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span>
-chanter les psaumes d’une voix si modérée, que
-l’effet ressemblait plus à la parole qu’à la musique; ce
-qui faisait croire à saint Isidore de Séville que c’est
-ainsi que les premiers Pères de l’Église voulaient qu’on
-célébrât les louanges de Dieu. Ce qu’il y a de certain,
-mon cher Pacchiarotti, c’est que les trois degrés de sonorité
-dont vous venez de nous expliquer la loi n’ont point
-échappé à la sagacité de Quintilien, qui recommande
-positivement à l’orateur d’éviter les accents extrêmes
-et de se tenir sur le milieu de l’échelle vocale, <i>mediis
-igitur utendum sonis</i>, entre la musique proprement dite
-et la parole ordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis heureux d’apprendre, monsieur l’abbé,
-que les préceptes de notre art pourraient au besoin s’appuyer
-de si graves autorités, répondit Pacchiarotti;
-mais comme il est peu probable que la Vicentina lise
-jamais les <i>Confessions</i> de saint Augustin, je dirai que
-les plus célèbres cantatrices du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, que j’ai
-presque toutes entendues, confirment par leur exemple
-les principes que je viens d’émettre, et qui ont mérité
-votre approbation. Quel siècle que celui qui a vu briller
-tour à tour la Faustina, d’une grâce et d’une coquetterie
-de style inimitable; la Cuzzoni, sa rivale, dont la
-voix enchanteresse excitait des transports; la Mingotti,
-leur contemporaine, qui n’avait point d’égale
-dans l’expression des sentiments élevés; l’Astrua,
-d’une bravoure merveilleuse; la Bastardella (Lucrezia
-Agujari), dont la voix surpassait en flexibilité et en étendue
-celle de la Gabrielli; la Mara, Allemande d’origine
-comme la Mingotti, et comme elle grande musicienne,
-qui a partagé avec la Gabrielli l’étonnement de l’Europe;
-la belle Mme Grassini et la Todi, dont la voix expressive
-de contralto lui a disputé la palme <i>del canto di portamento</i>;<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span>
-la Morichelli, excellente comédienne et d’une
-jovialité charmante; la Billington, la Banti, qui comme
-vous, <i>cara mia</i> Vicentina, a eu une origine modeste, et a été
-surnommée <i>cantante di piazza</i>, parce qu’elle a commencé
-par chanter dans les rues. Bien que son éducation ait été
-fort négligée, et qu’elle soit presque aussi ignorante qu’elle
-est laide, la Banti possède une voix si délicieuse et un instinct
-si parfait, qu’elle est aujourd’hui la dernière grande
-virtuose qui nous reste d’une époque miraculeuse.»</p>
-
-<p>«Où allez-vous, Lorenzo? lui dit un jour la Vicentina
-en sortant de chez Pacchiarotti, où pour la première
-fois ils s’étaient rencontrés seuls et sans aucune des personnes
-qui avaient l’habitude d’assister à ces leçons intéressantes.</p>
-
-<p>&mdash;Je retourne au palais Zeno, lui répondit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes donc bien pressé d’aller vous enfoncer
-dans vos livres et de revoir la signora Beata, pour laquelle
-je vous soupçonne d’avoir plus que du respect?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour cela, vous vous trompez beaucoup, dit-il
-en rougissant.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! si je me trompe, prouvez-le-moi en me
-donnant le bras. Vous m’accompagnerez un instant chez
-moi, et puis nous irons nous promener un peu, si votre
-philosophie ne s’y refuse pas. Je suis entièrement libre
-aujourd’hui, je n’ai point de répétitions et ne chante pas
-ce soir.»</p>
-
-<p>Surpris d’une invitation à laquelle il était loin de s’attendre,
-Lorenzo ne sut d’abord que répondre. Balbutiant
-quelques mots insignifiants, il suivit la Vicentina, poussé
-par la fausse honte de paraître impoli s’il refusait, et par
-cette émotion confuse qu’éprouve la jeunesse à la vue
-d’un danger qui l’attire. Arrivés chez la Vicentina, qui
-demeurait tout près du théâtre San-Benedetto, dans un<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span>
-appartement somptueux où éclatait le luxe frivole d’une
-<i>diva</i> du jour:</p>
-
-<p>«Asseyez-vous là un instant, <i>maestrino mio</i>, lui dit-elle
-en le conduisant dans un boudoir élégant tout rempli
-d’objets de séduction; je vais donner quelques ordres,
-et je suis à vous pour toute la journée.»</p>
-
-<p>Resté seul dans ce petit sanctuaire, d’où s’exhalaient
-des parfums de toute nature, assis sur un sofa moelleux
-qui ne disposait point à la contrition, Lorenzo parcourut
-d’un regard étonné ces mille colifichets précieux qui
-forment l’arsenal de la coquetterie féminine. En face
-d’une grande et belle glace de Murano enchâssée dans
-un cadre d’or finement sculpté, il y avait un joli clavecin
-incrusté de nacre, où la <i>prima donna</i> pouvait se voir
-étudier, afin de ne point contracter d’habitudes vicieuses
-et de conserver toujours sur ses lèvres de rose un sourire
-inaltérable. Un grand nombre de gravures, représentant
-différents épisodes de la vie galante, d’après
-Pierre Longhi, peintre de mœurs et caricaturiste ingénieux,
-garnissaient les murs et traduisaient aux yeux de
-tout le monde les pensées secrètes et peu mélancoliques
-de la Vicentina, dont le portrait était suspendu à une
-guirlande de fleurs que soutenaient deux Amours. L’un
-de ces Amours joufflus et bien portants jouait de la
-trompette, et l’autre du flageolet, emblème significatif
-de la double célébrité que déjà s’était acquise la belle
-protégée de Zustiniani. Ce qui attira plus particulièrement
-l’attention de Lorenzo, ce fut une série de petits
-tableaux, d’un goût au moins équivoque, qui reproduisaient
-les différentes situations d’un roman célèbre intitulé:
-<i>la Ballerina infelice</i> (la Danseuse malheureuse). On
-la voyait naître sous le chaume, grandir sous la tutelle
-d’une fée invisible qui l’avait douée de tous les charmes,<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span>
-quitter son village avec un beau seigneur, s’élancer sur
-le théâtre aux applaudissements d’un public enthousiaste,
-entourée d’adorateurs et au comble de la félicité
-humaine; puis, frappée au cœur par un sentiment sérieux
-qui était venu la surprendre au milieu de ses
-voluptés faciles, elle redescendait précipitamment la colline
-fatale. Flétrie avant le temps, pauvre, vieille et délaissée,
-on la voyait accroupie derrière le pilier d’une
-église où, d’une main défaillante, elle jetait dans le
-tronc, pour le soulagement des trépassés, la dernière
-obole qui lui restait. Alors s’accomplissait un vrai miracle:
-cette obole de la charité s’échappait du tronc sous
-la forme d’un ange qui allait délivrer une âme du purgatoire,
-et la conduisait radieuse au séjour des bienheureux.</p>
-
-<p>Étonné de trouver une idée aussi sérieuse dans une
-fable vulgaire, Lorenzo s’était levé pour examiner de
-plus près le tableau qui représentait la danseuse au milieu
-de ses admirateurs, lorsque la Vicentina entra
-sans bruit, et, s’appuyant gracieusement sur l’épaule de
-Lorenzo, qui tournait le dos à la porte, elle lui dit tout
-bas à l’oreille: «Que dites-vous de cette triste histoire,
-mon ami? Voilà quelle sera peut-être aussi ma destinée,
-sans que je puisse même espérer qu’un ange viendra
-un jour me délivrer de mes peines.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’avez-vous donc à vous faire pardonner, que
-vous ayez à craindre une si longue expiation?» répondit
-Lorenzo en se tournant précipitamment du côté de la
-Vicentina, qui était ravissante sous le nouveau costume
-qu’elle avait revêtu.</p>
-
-<p>Un joli manteau de soie rose enveloppait sa taille
-courte et souple, que contenait à peine un corset à ramages
-aux vives couleurs. Un voile en point de Venise,<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span>
-fixé par un grand peigne en écaille qui surmontait
-l’édifice de sa chevelure abondante, faisait un joyeux
-contraste avec le manteau rose, et redescendait en plis
-onduleux sur un sein adorable que soulevait fréquemment
-un souffle généreux. Un bel œillet de couleur
-de pourpre, ornement caractéristique de toute
-femme vénitienne, faisait saillie du côté gauche de sa
-belle chevelure noire, qui garnissait ses deux tempes
-d’un petit crochet qu’on appelait le carquois de l’Amour.
-Joignez à cet ensemble deux beaux yeux pétillants d’esprit
-et de malice, une bouche vermeille aux lèvres effilées
-qui distillaient un sourire <i>inzucherà</i>, comme disent
-les poëtes des lagunes, et plus exquis que l’ambroisie des
-dieux, un petit pied mignon contenu dans des mules
-de velours où brillait une rose sans épine, et vous aurez
-une idée bien imparfaite de cette charmante créature,
-qui semblait exprimer par tout son être la poésie
-du caprice et de la volupté facile.</p>
-
-<p>«Vous êtes mordant, dit la Vicentina en baissant un
-peu les yeux pour simuler une tristesse qui était bien
-loin de son cœur, car elle était ravie de l’effet qu’avait
-produit sur Lorenzo son joli costume. Et si j’avais à
-vous conter mon histoire, ajouta-t-elle en poussant un
-petit soupir hypocrite, vous verriez que je n’ai d’autre
-faute à me reprocher que d’avoir été trop sincère dans
-mes affections. Que n’ai-je rencontré, comme la <i>Ballerina</i>,
-une âme qui répondît à la mienne! Je ne craindrais
-ni la misère, ni les peines de l’autre vie.»</p>
-
-<p>Il serait assez difficile de dire ce qu’il y avait de vrai
-dans cette petite scène de sentiment jouée par la Vicentina,
-qui depuis longtemps avait jeté sur Lorenzo un
-regard de convoitise. Ce jeune homme qui s’épanouissait
-avec bonheur au souffle de la vie, et qui semblait<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span>
-impatient d’aborder des rivages inconnus, avait d’abord
-excité la curiosité et puis l’intérêt de la brillante <i>prima
-donna</i>, qui, venue en plein vent ainsi qu’un arbre abandonné,
-n’avait point fleuri à l’heure désirée. Flétrie par
-des passions séniles qui avaient dévoré son enfance,
-peut-être n’avait-elle pas encore ressenti cette secousse
-intérieure qui soulève des montagnes et comble des
-abîmes. Lorenzo était probablement pour la Vicentina
-ce qu’elle avait été elle-même pour les artisans de sa
-fortune, une fleur matinale dont on aime à respirer le
-premier parfum. Mais, si le cœur de la femme est une
-énigme qui défie la sagacité de l’observateur le moins
-crédule, qu’est-ce donc que celui d’une cantatrice adulée
-qui peut, comme Jupiter, faire trembler l’Olympe d’un
-coup de sa prunelle? Où s’arrête la fiction dans ces
-monstres charmants, et quel est le point imperceptible</p>
-
-<p class="pp8 p1">Ove le due nature son consorti<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>,</p>
-
-<p class="pn1">où le caprice des sens vient se mêler au sentiment de
-l’âme? Ce n’est pas Lorenzo qui était en état de résoudre
-un problème si difficile, et si la Vicentina avait
-réellement arrangé cette scène pour s’emparer de l’imagination
-de notre adolescent, il faut avouer qu’elle en
-avait admirablement combiné les épisodes.</p>
-
-<p>«Fiorilla, s’écria la Vicentina à sa camériste, la gondole
-est-elle prête?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! <i>signora</i>, il y a plus d’un quart d’heure que
-Tonio et Giuseppe sont là à vous attendre, répondit une
-voix argentine en ouvrant la porte du boudoir.</p>
-
-<p>&mdash;Puisqu’il en est ainsi, répliqua la <i>prima donna</i>,
-nous pouvons partir.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span></p>
-
-<p>Elle prit un masque qui était sur sa toilette au milieu
-de cahiers de musique et de plusieurs éventails, et descendit
-légèrement l’escalier de marbre au bas duquel
-était amarrée la gondole. Les barcaroles s’empressèrent
-d’ouvrir la petite porte par où l’on pénètre à reculons
-dans cette conque de Vénus, <i>conchiglia di Venere</i>; et après
-avoir fait entrer Lorenzo, comme pour s’assurer de sa
-proie: «A Murano, dit la Vicentina aux barcaroles,
-<i>all’orto di San Stefano</i>, au jardin de Saint-Stephan.»</p>
-
-<p>La porte refermée et les deux barcaroles ayant pris
-leur place, l’un à la proue, et l’autre à la poupe, la gondole
-s’éloigna rapidement. On était au mois de juin.
-Après le carnaval et avant que la saison de villégiature
-ne fût arrivée, la société vénitienne avait l’habitude de
-se répandre au dehors, et d’aller rompre le jeûne de la
-pénitence vers l’une de ces petites îles qui l’entourent
-et qui parsèment le golfe Adriatique comme autant de
-bosquets enchantés. Murano, à deux lieues au couchant
-de Venise, était le rendez-vous préféré par la bonne
-compagnie. C’est dans cette île célèbre par ses verreries
-connues de toute l’Europe, où il y avait un grand nombre
-de couvents, de casinos, de jardins et de joyeuses
-académies, que les grands seigneurs avaient leurs maisons
-de plaisance, avant que la république eût mis le
-pied sur la terre ferme et fait la conquête de Padoue, au
-commencement du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. Murano était considéré
-comme le berceau de la civilisation vénitienne. Les Vivarini
-y avaient fondé les premières écoles de peinture,
-et Paul Véronèse, Tintoretto, Bassan et beaucoup d’autres,
-y ont laissé de nombreux témoignages de leur
-génie. Après avoir traversé le petit canal <i>de’ Mendicanti</i>,
-la gondole voguait en pleine mer par une de ces journées
-où il semble que la nature ait conscience de la<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span>
-vie qui la pénètre, et nous invite à partager son bonheur.
-Le soleil radieux n’avait pas encore assez de force
-pour incommoder de sa chaleur, et ses rayons, attiédis
-par des brises chargées d’aromes printaniers, glissaient
-sur les vagues en les colorant de mille reflets. Quelques
-oiseaux voltigeaient à l’horizon d’azur; des algues marines,
-des fragments d’herbes et de fleurs qui décelaient
-le passage récent des <i>fruttaioli</i>, ou marchands de fruits,
-qui tous les matins venaient des îles approvisionner la
-capitale, flottaient çà et là sur la cime des flots amers,
-comme si l’aurore les eût laissés tomber par mégarde
-du haut des cieux. Assis mollement près de la Vicentina,
-qui le couvait du regard, Lorenzo parut inquiet et
-comme troublé de la situation où il se voyait pour la
-première fois. Ne sachant trop que dire, respirant à
-peine, il cherchait à démêler dans la confusion de ses
-idées la cause du léger malaise qu’il éprouvait. La Vicentina,
-qui lisait plus clairement dans ses yeux que Lorenzo
-ne lisait dans son propre cœur et qui jouissait
-intérieurement de l’empire de ses charmes, semblait
-lui dire en voyant son émotion:</p>
-
-<p class="pp8 p1">O jeune adolescent! tu rougis devant moi.<br />
-Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi:<br />
-C’est ton front virginal, ta grâce, ta décence;<br />
-Viens. Il est d’autres jeux que les jeux de l’enfance<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
-
-<p class="p1">Se rapprochant de Lorenzo et lui passant un bras
-derrière le cou: «<i>Carino</i>, lui dit-elle d’une voix caressante,
-qu’avez-vous donc? Regretteriez-vous de m’avoir
-consacré cette belle journée et voulez-vous que nous retournions
-à Venise pour tranquilliser la signora Beata
-sur votre sort?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai déjà dit, répondit Lorenzo avec vivacité,
-que la noble fille du sénateur Zeno n’a droit qu’à mon
-respect, et qu’elle ne s’inquiète guère de l’usage que je
-puis faire de mon temps.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, répliqua malicieusement la cantatrice,
-de supposer l’existence d’un sentiment bien naturel
-dans votre position. Toute grande dame qu’elle
-est, la signora Beata ne pourrait que se féliciter d’inspirer
-une affection qui ferait envie à bien des femmes....
-car, mon cher Lorenzo, vous n’êtes pas un jeune homme
-ordinaire. J’ignore quels sont vos projets d’avenir et
-quelle carrière vous comptez embrasser; mais, avec
-votre esprit et vos connaissances, vous pouvez hardiment
-aspirer à vous faire un nom qu’on serait heureuse de
-porter.»</p>
-
-<p>Ces paroles d’une fine coquetterie dissipèrent un peu
-l’embarras de Lorenzo, dont la vanité n’avait pas besoin
-d’être si adroitement excitée pour se prendre facilement
-à l’amorce qu’on lui jetait. Dans ce caractère encore indécis,
-où l’imagination et la sensibilité s’alliaient à des
-velléités précoces d’indépendance, un mot suffisait pour
-éveiller l’ambition de paraître moins timide et moins
-soumis qu’il ne l’était en effet. Cependant le nom de
-Beata, prononcé par la Vicentina dans une pareille situation,
-souleva dans le cœur de Lorenzo un trouble
-d’une nature différente. Une voix secrète lui disait
-que, pour mériter l’estime de la femme qu’il adorait, il
-ne prenait pas un bon chemin. Il comprenait vaguement
-qu’en se laissant aller à des relations si fragiles, il profanait
-le noble sentiment qui était à ses propres yeux le
-seul titre qu’il eût à l’amour de Beata. Pendant ce combat
-intérieur, le front de Lorenzo se couvrit de légers
-soucis dont la Vicentina devina promptement la cause.<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span>
-Experte comme elle l’était dans les artifices de la séduction,
-elle se garda bien de faire des questions importunes.
-Se penchant vers lui en souriant et sans proférer un
-mot, elle se mit à murmurer tout bas à son oreille une
-<i>canzonetta</i> dont les paroles exprimaient indirectement
-ce qu’elle ne voulait pas lui dire dans un langage plus
-familier:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Coi pensieri malincolici<br />
-Non ti star a tormentar;</p>
-<p class="pp7">Vien con mi, montemo in gondola,<br />
-Ce n’andremo in mezzo al mar.</p>
-
-<p class="pp7 p1">Passeremo i porti e l’isole</p>
-<p class="pp8">Che contorna la città</p>
-<p class="pp7">E sul mare senza nuvole</p>
-<p class="pp8">La luna nascerà<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
-
-<p class="p1">La voix de la Vicentina, tempérée par une émotion
-qui pouvait être sincère, exhalait lentement la mélodie
-suave qui servait de véhicule aux vers que nous venons
-de citer, et qui n’étaient que le commencement d’une
-longue litanie au plaisir. Formée de larges notes que
-reliait ensemble un rhythme flottant qui suivait le balancement
-de la gondole, la <i>canzonetta</i> exprimait admirablement
-cette volupté sereine mêlée d’un léger nuage
-de mélancolie, qui forme le caractère de l’art et de la
-poésie de Venise. Enlacé presque dans les bras de la
-jeune et belle <i>prima donna</i>, bercé par les molles cadences
-de la gondole qui effleurait les vagues comme un
-cygne amoureux, enivré par les sourds tressaillements
-de cette voix dont les vibrations sonores s’évaporaient<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span>
-et lui revenaient amorties comme un chant de sirènes
-s’égayant dans les profondeurs de la mer, Lorenzo s’oublia
-dans un rêve prestigieux, et la divine image de
-Beata se voila dans son cœur. Ce n’était plus l’humble
-fils de Catarina Sarti, écoutant d’une oreille pieuse les
-exhortations maternelles. Le nimbe de l’enfance bénie
-n’entourait plus sa tête; il avait secoué ses langes, et
-ses désirs, comme des coursiers impétueux, hennissaient
-d’impatience de franchir la carrière qui s’ouvrait
-devant lui. «Sonnez, sonnez la fanfare joyeuse, ô belles
-années de ma jeunesse! se disait-il dans son ravissement.
-Vivre, c’est jouir; les passions sont un feu divin
-qui échauffe et dilate l’intelligence. Vaines terreurs
-d’une éducation puérile, scrupules d’une piété étroite,
-sous lesquels on voudrait étouffer la nature humaine,
-vous avez disparu comme un nuage qui m’interceptait
-la lumière de la vérité! Je suis un homme enfin, je
-sens, je vois, je comprends que ce monde factice où
-j’ai été élevé est une fiction de l’ignorance et de l’hypocrisie
-intéressées à perpétuer l’enfance du genre humain.
-Mes yeux sont dessillés, l’infini est devant moi
-qui excite mon activité, et où il n’y aura obstacle à mon
-ambition que ceux de ma volonté. En avant donc, en
-avant, suivons nos désirs que je vois tourbillonner là-bas,
-dans la plaine lumineuse, en chantant l’hymne de
-la vie au milieu des belles passions de la nature humaine
-qui dansent en chœur et font retentir les airs
-d’harmonies ineffables!» Et son esprit s’élançait en
-effet, comme un cavalier intrépide qui</p>
-
-<p class="pp8 p1">
-Dinanzi polveroso va superbo<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>,</p>
-
-<p class="pn1">et s’évanouit dans l’espace. Après cette vision qui traversa<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span>
-l’imagination de Lorenzo comme un éclair de la
-sensibilité qui, en s’épanouissant brusquement, met en
-relief le fond du caractère, se sentant plus fort vis-à-vis
-de la Vicentina, il acheva la <i>canzonetta</i> interrompue,
-qu’il connaissait aussi depuis longtemps:</p>
-
-<div class="pbq">
-
-<p class="p1">En rêvant l’autre jour que je voyais Vénus voguer sur la mer
-dans une conque d’or, n’était-ce pas toi, ô ma bien-aimée, qui
-m’apparaissais dans une gondole légère comme ton cœur?</p>
-
-<p>Tu es belle, tu es jeune et fraîche comme une fleur; écarte les
-tristes pressentiments qui t’assiègent, ris et fais l’amour.</p>
-
-<p class="pp8 p1">Ridi adesso<br />
-E fa l’amor.</p></div>
-
-<p class="p1">Sur ces dernières paroles qui terminaient la <i>canzonetta</i>,
-la mélodie plaintive qui les accompagnait s’épanouissait
-comme un sourire radieux de la volupté<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
-
-<p>En voyant cette barque se balancer sur l’onde azurée,
-en voyant ce couple charmant que le hasard avait formé
-invoquer le plaisir en effeuillant à ses pieds les premières
-heures du jour, en écoutant leurs voix émues chanter
-alternativement une mélodie éclose sur les lèvres de je
-ne sais quel gondolier qui en avait combiné le rhythme
-sur les palpitations de son cœur; en plongeant le regard
-dans cet archipel d’îles fortunées qui semblent avoir été
-ainsi groupées par la nature, comme les notes diverses
-d’un accord harmonieux, ce n’est point une fiction de
-la fantaisie qui se déroule sous vos yeux enchantés, mais
-un épisode ordinaire de la vie vénitienne. On dirait une
-marine du Canaletto illustrée par le poëte Lamberti,
-qu’on a justement surnommé l’Anacréon des lagunes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span></p>
-
-<p>Arrivés à Murano, la Vicentina fit aborder la gondole
-à un palier de marbre sur lequel ouvrait une porte
-basse d’un accès mystérieux. C’était le jardin de Saint-Stephan,
-où les voluptueux, les amants discrets et les
-politiques allaient faire des parties fines à l’ombre des
-frais bocages qui, pour les Vénitiens, avaient l’attrait
-d’une chose rare. Autour d’un assez beau jardin, il y
-avait des <i>camerini</i> ou cabinets élégamment meublés, où
-l’on se faisait servir des collations et des soupers délicats.
-Abrités sous une treille touffue qui longeait une
-partie du jardin, ces cabinets, qui pouvaient contenir
-jusqu’à six personnes, donnaient sur la mer, qui présentait
-aux regards des convives un horizon varié d’incidents
-agréables. On ne pouvait y pénétrer qu’après
-avoir frappé trois coups à la porte, pour donner le temps
-à ceux qui voulaient se dérober à la curiosité des subalternes
-de se couvrir du masque qu’en pareilles circonstances
-on portait toujours avec soi. Du reste, la discrétion
-était la qualité non-seulement des gondoliers, qui
-s’en faisaient un point d’honneur, mais de tous les gens
-qui exerçaient une profession mercenaire. Sous un gouvernement
-soupçonneux, qui cachait sa faiblesse sous
-l’appareil d’une pénétration qu’on croyait infaillible, le
-silence et la réserve devenaient une loi nécessaire dans
-les relations de la vie. Aussi le caractère du peuple vénitien
-était-il un mélange de finesse et d’aimable étourderie.</p>
-
-<p>S’étant fait servir une <i>merenda</i> ou goûter, composé de
-fruits, de pâtes diverses, et un excellent vin de Chypre,
-qui était pour les Vénitiens ce que le vin de champagne
-est pour nous, l’assaisonnement nécessaire d’un rendez-vous
-galant:</p>
-
-<p>«Je voudrais bien savoir, dit Lorenzo d’un air dégagé,<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span>
-en buvant à petites gorgées dans un verre de Murano
-qu’il tenait de ces deux mains comme un calice, les coudes
-appuyés sur la table, ce que ton protecteur Zustiniani
-dirait s’il nous voyait ici ensemble! Penses-tu qu’il
-fût disposé à nous donner sa bénédiction?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! pourquoi pas? répondit la Vicentina, un peu
-surprise de la désinvolture avec laquelle il lui adressait
-une pareille question. Je ne suis ni sa femme, ni sa fiancée,
-et mon cœur n’appartiendra qu’à celui qui saura
-me plaire.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux bien croire, répondit Lorenzo avec plus de
-malice qu’il ne pensait, que Zustiniani n’a pas la prétention
-de t’épouser, et qu’il est assez raisonnable pour ne
-pas exiger l’impossible; mais enfin tu lui dois beaucoup,
-et, n’eût-il que le droit de surveiller ta conduite
-comme cantatrice, il serait vraisemblablement peu édifié
-de nous savoir seuls et <i>soletti</i> dans ce <i>camerino</i>, d’où
-nous voyons comme d’une loge de théâtre poindre à
-l’horizon le campanile de Saint-Marc qui nous regarde
-comme un curieux qu’il est.»</p>
-
-<p>La <i>prima donna</i> ouvrit de grands yeux étonnés à cette
-repartie; toute bonne comédienne qu’elle pouvait être,
-elle ne s’était pas attendue à une métamorphose aussi
-prompte de la part d’un jeune homme dont elle venait,
-pour ainsi dire, de délier la langue. Dissimulant la peine
-que lui faisaient les paroles de Lorenzo, pour qui elle
-aurait voulu être aussi pure maintenant que Vénus sortant
-de la mer, car il n’y a pas de femme, quelque déchue
-qu’elle soit, qui ne désire capter l’estime de celui
-qui possède ses faveurs du moment, et qui ne s’efforce
-au moins de jeter un voile sur un passé douloureux:</p>
-
-<p>«Si vous connaissiez ma vie, lui dit-elle avec une<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span>
-émotion concentrée, vous seriez plus indulgent pour une
-pauvre fille qui, dès l’âge de six ans, a dû mendier son
-pain sur des grandes routes en chantant des chansons.
-Je n’ai pas été élevée par une fée bienfaisante comme la
-<i>Ballerina</i>, ni sur les genoux d’une mère jalouse de mes
-douleurs. Ainsi qu’un oiseau, il m’a fallu quitter le nid
-ayant à peine des ailes pour chercher ma pâture dans
-les chants du bon Dieu. Que j’ai souffert et combien j’ai
-pleuré intérieurement pendant que sur mes lèvres endolories
-errait un sourire trompeur! il me fallait bien
-simuler la joie et l’insouciance qui n’étaient pas dans
-mon âme, pour attirer les regards du monde, qui ne
-s’intéresse guère qu’à ceux qui paraissent heureux. C’est
-ainsi qu’à travers mille vicissitudes je suis arrivé à Venise,
-où j’ai trouvé dans Zustiniani un protecteur généreux.
-Je ne veux pas me faire meilleure qu’une
-autre, ajouta-t-elle d’une voix moins émue, en me
-donnant à vos yeux pour une victime sans tache de la
-destinée. Si j’ai failli, c’est que des péagers cruels ont
-prélevé sur mon innocence un droit que je ne pouvais
-acquitter autrement. Hélas! j’ai bien expié ces
-fautes involontaires, puisque mon cœur n’a jamais
-connu l’amour!»</p>
-
-<p>Lorenzo fut touché du simple récit de la Vicentina,
-qui est, à peu de chose près, l’histoire de la plupart de
-ces pauvres reines de théâtre que les froids moralistes
-jugent avec tant de rigueur. N’ayant aucune expérience
-de la vie et des cruelles nécessités qu’elle impose,
-c’était bien plus la vanité de paraître au-dessus
-de la nouvelle position qui lui était faite que l’intention
-de mortifier la charmante <i>prima donna</i> qui lui avait
-arraché les paroles blessantes que nous venons de rapporter.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span></p>
-
-<p>«<i>Idolo mio</i>, lui dit-il en se levant précipitamment de
-table et en attirant la Vicentina auprès de la fenêtre,
-dissipe la tristesse qui ternit l’éclat de tes beaux yeux,
-et pardonne-moi les suppositions gratuites qui me sont
-échappées. Je ne voudrais pas payer d’ingratitude le
-bonheur dont tu m’as comblé aujourd’hui. Que veux-tu?
-continua-t-il en lui pressant la taille et en s’appuyant
-avec abandon sur le rebord avancé de la fenêtre encadrée
-de verdure. Je suis trop jeune encore pour mesurer
-la portée de mes paroles, et tes baisers troubleraient
-l’esprit à de plus forts que moi.»</p>
-
-<p>Il avait à peine prononcé ces mots, qu’un masque
-passa la tête hors d’un cabinet voisin et se retira brusquement
-après les avoir observés tous deux un instant.
-Ils étaient trop préoccupés l’un de l’autre pour remarquer
-cette apparition qui les aurait rendus sans doute
-plus circonspects. Penchée sur la fenêtre, et le regard
-éperdu sur le front de son jeune amant, qui lui tenait
-toujours la taille enlacée:</p>
-
-<p>«Que la vie me serait un paradis, dit la Vicentina
-d’une petite voix caressante, si je pouvais la passer avec
-toi! Tu serais mon maître et mon conseil, et nous irions
-à travers le monde, moi en chantant les œuvres de ton
-génie, qui puiserait peut-être dans ma tendresse des
-inspirations qui feraient ta gloire. Tous les jours je reçois
-de magnifiques propositions d’engagement pour
-Londres, Madrid, Saint-Pétersbourg et les principales
-villes de l’Italie, et rien ne s’oppose à ce que je les accepte,
-si tu voulais me suivre et partager ma fortune.
-Eh bien! mon ami, lui dit-elle après un moment de silence,
-que penses-tu de mon projet? La perspective
-d’agrandir ton esprit en voyant sans cesse des pays et des
-hommes nouveaux ne te paraît-elle pas une compensation<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span>
-suffisante à l’ennui de quitter Venise, où nous pourrions
-revenir riches et indépendants?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne manque à ton beau rêve pour devenir une
-réalité, répondit Lorenzo en posant ses lèvres sur celles
-de la Vicentina, que le génie que tu m’accordes avec
-tant de générosité. Je ne suis encore qu’un écolier, et
-si l’on décide que je dois parcourir la carrière si difficile
-de compositeur, il me faudra apprendre bien des
-choses que j’ignore.</p>
-
-<p>&mdash;Ne peux-tu étudier ailleurs qu’à Venise, et n’y
-a-t-il que l’abbé Zamaria au monde pour t’enseigner ce
-fastidieux <i>contrapunto</i> dont je vous entends parler si souvent?
-Est-il bien nécessaire de passer sa jeunesse à grouper
-de grosses notes sans <i>bécarres</i> ni <i>bémols</i>, pour savoir
-écrire un de ces <i>duetti</i> qui excitent l’enthousiasme du
-public et font la réputation d’un <i>maestro</i>? Les Cimarosa,
-les Paisiello, les plus grands compositeurs de l’Italie
-n’ont pas commencé autrement, et si tu veux m’en
-croire, tu laisseras là ces gros livres de grimoire que je
-te vois toujours entre les mains, et qui doivent être aussi
-inutiles à l’inspiration du compositeur que le sont aux
-chanteurs modernes les réflexions savantes et abstruses
-de Pacchiarotti. Je le laisse dire et n’ai garde de perdre
-mon temps et ma peine à écouter ces dissertations à
-perte de vue sur des nuances d’expression que les anges
-peuvent seuls apprécier. Moi, je chante avec mon
-cœur et ne vais pas demander à saint Augustin la permission
-de lancer <i>un’occhiata</i> ou une volatine qui plaisent
-au public que je veux charmer. Pacchiarotti et Zamaria
-sont vieux, et nous sommes jeunes; ils ont les
-soucis de l’expérience de leur âge, ayons les caprices,
-l’imprévu et l’espérance du nôtre. Viens, partons ensemble,
-cher Lorenzo, soyons heureux avant d’être sages,<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span>
-et nous pourrons chanter un jour avec Lamberti,
-ce poëte de l’amour et des joies faciles:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Dov’è quei dì beati</p>
-<p class="pp7">Che un merendin bastava<br />
-Che ambrosia el deventava</p>
-<p class="pp8">Solo da tè tocà?</p>
-
-<p class="pp8 p1">Ne ranghi, ne tesori</p>
-<p class="pp7">Te dava allora el cielo<br />
-Ma el fresco, el bon, el bello</p>
-<p class="pp8">E un cuor inzucherà<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.»</p>
-
-<p class="p1">En distillant ces jolis petits vers du bout des lèvres
-comme un rayon de miel, la Vicentina rapprocha sa
-bouche de celle de Lorenzo, et leur âme se fondit dans
-un long baiser harmonieux. Pendant ce court instant
-d’ivresse, le masque reparut à la fenêtre du cabinet voisin,
-comme s’il eût été inquiet du silence qui avait succédé
-au dialogue qu’on vient de lire. Il regarda les deux
-amants, et s’évanouit à un mouvement que fit Lorenzo
-pour se dégager des étreintes de la <i>prima donna</i>.</p>
-
-<p>Cependant la journée s’avançait, et le soleil pâlissant
-avertit la Vicentina qu’il était trop tard pour aller dîner
-à Venise. «Finissons cette fête improvisée par l’amour,
-dit-elle à son ami, en prenant un léger repas qui nous
-permettra d’attendre les ombres propices du soir.
-Trempons encore une fois nos lèvres dans ce vin généreux
-à qui je dois le premier instant de bonheur que
-j’aie goûté dans ma vie. Toi qui es savant, continua-t-elle
-en appuyant ses bras sur les épaules de Lorenzo,
-dis-moi donc si ce vin exquis n’est pas la liqueur consacrée<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span>
-à Vénus. Je ne sais plus où j’ai lu que l’île de
-Chypre avait appartenu autrefois à la blonde fille de Jupiter,
-qui ne l’a cédée aux Vénitiens qu’à la condition
-d’être toujours dévoués à son culte charmant. Voilà
-pourquoi, assure-t-on, elle est si souvent chantée par
-nos poëtes et nos musiciens; voilà pourquoi il n’y
-a pas un peintre de Venise qui n’ait reproduit plusieurs
-fois sur la toile le type radieux de la mère des
-plaisirs.»</p>
-
-<p>On fit servir un dîner substantiel et délicat; puis l’on
-attendit ainsi, entre de joyeux propos et des <i>brindisi</i>
-provoquants, que les heures du jour eussent entièrement
-disparu derrière l’horizon qui se couvrait peu à peu de
-teintes plus adoucies.</p>
-
-<p>La nuit s’approchait en effet avec son cortége d’étoiles
-d’or, qui scintillaient au firmament, comme pour
-l’éclairer dans sa course mystérieuse; un léger zéphyr
-sillonnait les vagues et poussait hors de Venise un essaim
-de gondoles qu’on voyait s’ébattre au milieu de la mer,
-chargé de <i>gentildonne</i> et de <i>cavalieri</i> qui venaient respirer
-la fraîcheur du soir. Des bruits divers, des éclats de
-voix, le salut joyeux qu’échangeaient entre eux les mariniers,
-les cloches de Murano et des îles voisines qui
-disaient au jour un mélancolique adieu, tout cela disposait
-l’âme au plus douces contemplations. Accoudés
-à la fenêtre du <i>camerino</i>, Lorenzo et Vicentina admiraient
-ce spectacle sans dire un mot, laissant leur
-esprit errer à l’aventure et s’emplir de rêves féconds.
-Cependant les ombres grandissaient et couvraient la mer
-d’une obscurité moins transparente, les bruits s’éteignaient
-comme des dissonances à l’approche d’un
-accord qui les résout en les absorbant, et le calme de la
-nuit succéda enfin aux efforts du jour. Pendant ce court<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span>
-intervalle d’une obscurité complète qui sépare le soir de
-la nuit sereine, au milieu du recueillement qui précède
-le réveil des plaisirs, la lune apparut discrètement aux
-bords de l’horizon, élargissant peu à peu son disque
-argenté, comme une divinité coquette qui aurait voulu
-s’assurer qu’aucun astre jaloux n’épiait sa course vagabonde.
-Alors, du fond de la mer qui présentait à l’œil
-la transparence et les contours d’un lac paisible, on entendit
-s’élever de différents côtés des concerts de voix et
-d’instruments qui se mêlaient, s’entre-croisaient et se répandaient
-dans l’espace et le silence en bouffées sonores
-d’un charme infini. On ne distinguait d’abord que quelques
-syllabes mieux accentuées que les autres dans ce
-murmure harmonieux qu’on aurait dit être l’écho lointain
-d’une fête prestigieuse. Étaient-ce les Muses qui,
-assises en cercle dans la voûte céleste, faisaient entendre
-cette harmonie des sphères qui ravit Pythagore et le
-divin Platon, ou bien les Néréides avaient-elles quitté
-leurs grottes profondes pour venir s’égayer à la surface
-des flots? Non: c’était Venise, Venise tout entière qui
-voguait sur les lagunes en chantant le bonheur de vivre
-et de respirer. Aussi, en prêtant une oreille plus attentive
-à ce bourdonnement mystérieux, on y discernait
-bientôt des rhythmes et des sonorités joyeuses qui berçaient
-l’imagination, et lui ouvraient des perspectives
-moins grandioses que charmantes. Des violons, des guitares
-et des mandolines entremêlées de quelques instruments
-à vent jouaient des symphonies, et les voix dialoguaient
-entre elles et se répondaient d’une barque à
-l’autre de ces mots simples qui laissaient sous-entendre
-plus de choses qu’ils n’en expriment: <i>Vieni nice</i>, viens
-respirer le frais sur la lagune, <i>la fresc, aura a respirar</i>.
-Et ces paroles heureuses d’une langue bénie s’envolaient<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span>
-des lèvres comme une essence de poésie qui vous pénétrait
-d’une douce langueur.</p>
-
-<p>Qu’est-ce donc que la musique et qu’exprime-t-elle?
-Est-ce un désir, un pressentiment, la réminiscence d’une
-béatitude éprouvée, ou bien l’intuition d’un avenir promis
-à nos espérances? Êtres finis que nous sommes,
-pourquoi le fini ne nous suffit-il pas, et pourquoi, au
-sein de la satiété et des plaisirs, quelques accords rustiques
-entendus de loin nous font-ils tressaillir, et remplissent-ils
-notre âme d’un trouble sans objet? En
-écoutant ce concert de la vie joyeuse, en écoutant ces
-bruits, ces chants et ces mélodies limpides qui semblaient
-glisser sur les vagues et s’y confondre avec les rayons
-de la lune dont elles imitaient le <i>tremolo</i> mystérieux, en
-laissant errer sa pensée à travers ces méandres d’étoiles
-qui peuplaient la profondeur des cieux, Lorenzo fut
-saisi d’une vague mélancolie qui emplit son cœur de
-rêves charmants. Oh! qu’il est doux de rêver ainsi au
-départ de la vie et de se laisser bercer par de folles espérances!
-Elles sont bien heureuses, les natures qui
-aiment à s’attarder le soir au coin d’un bois ou sur une
-plage solitaire, à écouter le murmure de la brise, à suivre
-le nuage qui passe, à interroger l’étoile qui brille, à
-se perdre dans l’infini de leurs désirs et à se nourrir
-d’immortelles chimères! les rêves d’or de la jeunesse se
-transforment en sources de poésie où s’alimente l’inspiration
-des hommes supérieurs. Le génie ne serait-il
-pas un rêve qui se perpétue, et le monde l’éclosion d’un
-rêve divin?</p>
-
-<p>Une voix douce et sonore, qui s’épanouit peu à peu et
-s’éleva comme un soupir au-dessus de ces bourdonnements
-joyeux, fixa tout à coup l’attention de Lorenzo, et
-vint dissiper les fantaisies de son imagination. Il écouta<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span>
-d’abord avec quelque distraction cette voix dont le timbre
-pénétrant ne lui était pas entièrement inconnu;
-mais à une note prolongée et pleine d’émotion qui retentit
-sur la mer et traversa le silence comme une clarté
-fugitive, il se sentit tressaillir à ce <i>lamento</i> d’une âme solitaire
-qui disait à la nuit: «O nuit, prolonge ton cours
-et laisse-moi rêver encore! Que je ne voie pas, que je ne
-voie jamais ce que tu caches peut-être sous ton ombre,
-et emporte avec toi, si c’est possible, mes tristes pressentiments!»</p>
-
-<p>A ce chant large et plaintif qui formait un si grand
-contraste avec ce qui avait précédé, Lorenzo, se réveillant
-comme d’un long sommeil, dit brusquement à la
-Vicentina: «Allons-nous-en, il ne fait pas bon ici.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison mon ami, lui répondit-elle, il vaut
-mieux aller nous mêler à ces joyeuses gondoles qui dansent
-là-bas au clair de la lune.»</p>
-
-<p>Je ne sais quel philosophe d’Alexandrie, Plotin, je
-crois, a comparé la vie humaine à un concert de voix
-diverses qui s’élèvent en même temps. Au milieu de ces
-bruits confus qui l’assaillent de toutes parts, l’âme n’entend
-plus cette voix divine qui retentit au fond de son
-être. Il lui faut résister au charme qui l’entraîne et fermer
-quelquefois l’oreille aux sonorités du monde extérieur,
-pour écouter le chant <i>che nell’anima risuona</i>.
-C’est ce chant de l’âme que Lorenzo venait d’entendre
-à travers l’enivrement où il était plongé depuis le
-matin.</p>
-
-<p>Descendus dans la gondole qui les attendait au bas du
-petit escalier de San-Stefano, Lorenzo et la Vicentina
-s’acheminèrent lentement vers Venise. Le temps était
-magnifique, la lune éclatante, et sur la mer endormie on
-voyait errer çà et là des barques nombreuses qui se<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span>
-rapprochaient, s’éloignaient les unes des autres, et se
-lutinaient comme des hirondelles qui rasent les flots et
-se poursuivent de leurs gazouillements joyeux. C’étaient
-des éclats de rire, des <i>addio</i> et des <i>felice notte</i> à n’en
-plus finir. Les gondoliers se provoquaient, s’appelaient
-de leur nom patronymique et se renvoyaient des <i>lazzi</i>
-où respiraient l’insouciance et la gaieté bénigne de ce
-peuple charmant.</p>
-
-<p>«<i>Guarda sta furbetta</i>, dit Giuseppe, l’un des deux
-gondoliers de la Vicentina, regarde cette petite fourbe
-de lune, comme elle nous fait de l’œil, <i>come ci fa l’occhietto</i>!</p>
-
-<p>&mdash;Ne t’y fie pas, <i>compare</i>, car elle est presque aussi
-trompeuse que la mer, <i>che il mare infido</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! on n’en conte pas à Giuseppe Fieramosca, répliqua
-le premier interlocuteur en riant.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Taci, bricone</i>, tais-toi donc, répondit Antonio d’une
-voix discrète, tu vas réveiller nos deux jeunes gens,
-qui dorment, je crois, comme deux oiseaux dans
-leur nid.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Che bella vita!</i> répondit le premier d’une voix encore
-plus basse, et qu’ils sont heureux, <i>per Bacco!</i> de
-pouvoir lire sans lunettes dans le livre d’amour.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, <i>birbante</i>, répliqua Antonio en se penchant
-sur la rame avec un air de mystère, est-ce que tu as
-besoin d’un <i>cannocchiale</i> ou lunette d’approche pour
-observer les deux beaux yeux de ta blondine que je t’ai
-vu <i>cocolare</i> ce matin, comme si tu avais dû t’embarquer
-pour le pays du gingembre et de la cannelle!»</p>
-
-<p>Ces saillies innocentes d’un peuple d’improvisateurs
-qui jouait au naturel cette <i>comedia dell’arte</i> que les Italiens
-ont colportée dans toute l’Europe, et dont notre ancien
-théâtre de la Foire n’est qu’une pâle imitation,<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span>
-n’empêchaient pas des <i>conversazioni</i> et des monologues
-d’un ordre plus élevé.</p>
-
-<p>«<i>Che vita beata!</i> disait-on plus loin, et que Venise est
-heureuse de posséder un ciel aussi pur! C’est ici qu’est
-<i>il paradiso</i>, et nous n’avons que faire de l’aller chercher
-dans l’autre monde.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu’il y a un autre monde que celui où nous
-avons le plaisir de vivre? est-ce que le bon Dieu a pu
-créer quelque chose de plus beau que nos lagunes?»</p>
-
-<p>A ces propos sans suite, qui s’échappaient des lèvres
-comme d’un vase qui déborde, se mêlaient des soupirs,
-des aveux, des déclarations, des agaceries et des <i>rimproveri</i>
-aussi légers que l’air qui effleurait les gondoles
-de sa fraîche haleine. Il n’y a que Paisiello qui, dans son
-introduction du <i>Roi Théodore</i>, ait su rendre <i>il dolce mormorio</i>
-et le flou harmonieux de l’une de ces nuits voluptueuses
-de Venise, qui faisait dire à Sansovino dès le
-<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle: «La musique avait véritablement son siége
-dans notre ville!» (<i>La musica aveva la sua propria sede
-in questa città!</i>)</p>
-
-<p>Ces barcarolles et ces <i>arie di batello</i>, qui formaient la
-musique populaire de Venise, se divisaient en deux familles
-très-distinctes. Les unes étaient des mélodies larges
-et flottantes, d’un caractère mélancolique, et qui étaient
-au moins aussi anciennes que la république. Écrites
-presque toutes dans les tons mineurs, on les croyait des
-lambeaux de la musique des Grecs que le temps avait
-épargnés. Marcello s’en est inspiré dans plusieurs de
-ses psaumes, et Rossini en a imité le caractère dans
-l’admirable <i>canzone</i> que chante le gondolier au troisième
-acte d’<i>Otello</i>. Les autres, plus gaies, plus vives, mieux
-rhythmées et beaucoup plus modernes, étaient le fruit
-de l’instinct ou de quelques compositeurs aimables qui<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span>
-ont cultivé ce genre facile. Tels étaient <i>il Chiozzetto</i>
-(Jean Croce), Bassani, Bonagiunta, chanteur de la chapelle
-ducale, Angelo Colonna, et ce barbier Apollini, qui
-maniait le violon non moins dextrement que le rasoir,
-et qui au commencement du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle eut une vogue
-étonnante que M. Perruchini, le dernier des Vénitiens,
-a presque renouvelée de nos jours. Ces deux genres de
-mélodies étaient comme les deux éléments qui composaient
-la société vénitienne. Les unes reflétaient le caractère
-noble et sérieux de l’aristocratie; les autres, la
-gaieté et l’insouciance d’un peuple qui vivait de rêves, de
-sorbets et de concerts.</p>
-
-<p>Enveloppée d’une sorte de vapeur sonore qui s’élevait
-de toutes ces gondoles joyeuses, celle de la Vicentina
-s’approchait de Venise sans que Lorenzo eût osé proférer
-un mot. Silencieux, triste et mécontent de lui-même, il
-cherchait à retenir l’accent de cette voix solitaire qui
-avait retenti au fond de son cœur. Déjà les lumières du
-Grand-Canal brillaient dans le lointain, déjà le <i>bisbiglio</i>
-et les frémissements de la ville devenaient plus distincts,
-lorsqu’au passage d’un <i>traghetto</i> Lorenzo crut reconnaître
-Beata, qui fuyait dans une gondole et disparut
-comme un rayon de l’idéal.</p>
-
-<p class="pp8 p1">............<i>Ave<br />
-Maria</i>, cantando; e cantando vanio<br />
-Come per acqua cupa cosa grave<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IV</h2>
-
-<p class="pch">FARINELLI ET LES SOPRANISTES.</p>
-
-<p>Pendant que Lorenzo épanouissait sa jeunesse dans
-le tourbillon de Venise et s’abandonnait aux séductions
-de la Vicentina, la tristesse de Beata s’accroissait chaque
-jour, malgré les efforts qu’elle faisait pour étouffer le
-sentiment qui s’était glissé dans son cœur. Ni les distractions
-du monde, ni les devoirs qu’elle avait à remplir
-auprès de son père, dont les préoccupations politiques
-accablaient la vieillesse, ne parvenaient à affaiblir
-l’intérêt que lui avait inspiré Lorenzo. Elle avait beau
-se dire intérieurement qu’une pareille affection ne pouvait
-avoir de satisfaction légitime et qu’elle serait dans
-sa vie une source d’amertumes et de douleurs: plus elle
-sentait avoir raison contre sa propre faiblesse, et moins
-elle réussissait à s’en guérir. C’est qu’il en est de l’amour
-comme de toutes les choses belles; rien ne semble le justifier
-complétement aux yeux de la raison pratique. C’est
-un élan généreux, un luxe de l’âme qui plaît d’autant
-plus qu’il paraît inutile, et qu’on s’efforce vainement à lui
-trouver des titres qui légitiment son empire. <i>Il est parce
-qu’il est</i>, comme la fleur des champs et le Dieu créateur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span></p>
-
-<p>Les dissipations où Lorenzo était entraîné depuis qu’il
-se trouvait à Venise, les dangers qu’il courait au milieu
-de tant de séductions, et la jalousie dont Beata ne pouvait
-se défendre, en voyant un jeune homme, qu’elle
-avait jusqu’alors conduit par la main comme une fée
-bienfaisante, échapper à sa tutelle et jouir avidement de
-l’indépendance qu’il avait conquise, tout cela remplissait
-son cœur d’une affliction d’autant plus grande qu’elle
-n’avait personne à qui se confier. Discrète, réservée,
-attentive à se préserver des regards curieux, elle gémissait
-en silence sans oser prendre un parti décisif. Les
-femmes, qui ont une si grande force d’inertie pour supporter
-les douleurs présentes de la vie, manquent, en
-général, de l’énergie nécessaire pour les éviter. Elles
-savent souffrir avec résignation et n’ont pas le courage
-de repousser la main qui s’appesantit sur elles. Victimes
-souvent admirables, elles n’osent articuler un mot
-qui pourrait les sauver. Ce mot suprême, Beata n’aurait
-pu le dire ni à l’abbé Zamaria, qui en aurait plaisanté
-comme d’une velléité sans importance, ni à son père le
-sénateur Zeno, dont elle pouvait craindre d’éveiller la
-susceptibilité aristocratique. Refoulée ainsi sur elle-même,
-cette noble fille se consumait dans une lutte
-douloureuse dont rien ne pouvait la distraire, ni les
-conseils d’un ami, ni le recours à des consolations d’un
-ordre supérieur. Nous touchons ici à un point très-délicat
-du caractère de Beata.</p>
-
-<p>Privée des soins d’une mère qu’elle avait perdue
-presque en naissant, la fille du sénateur avait été élevée
-par des subalternes, sous la direction de son père
-et de l’abbé Zamaria. Dans cette éducation un peu sévére
-où le zèle des instituteurs avait eu plus de part que
-l’instinct de la nature, Beata avait puisé une instruction<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span>
-variée, l’habitude de se recueillir et de se rendre compte
-des actes qu’elle accomplissait. La fréquentation des
-hommes supérieurs, les livres et le monde qui l’entourait,
-avaient développé ce penchant à la réflexion, sans
-altérer ni la modestie de son langage, ni la soumission
-de son esprit aux règles qui imposent à notre curiosité
-un frein salutaire. Mais si Beata pratiquait avec mesure
-les grands principes du christianisme, qui traverse
-l’histoire de Venise sans jamais absorber sa politique,
-si elle suivait sans ostentation les offices et les prescriptions
-de l’Église, si elle admirait la pompe de ses fêtes et
-la profondeur touchante de ses rites, enfin si elle acceptait
-sans murmure les usages de son temps et de son
-pays, c’était bien moins de sa part la manifestation d’une
-foi naïve que l’effet d’une piété éclairée. La religion
-contentait son âme sans la dominer; elle s’en exhalait
-comme un parfum de poésie, et Beata y voyait une discipline
-nécessaire de la vie, une solution consolante du
-problème de notre destinée, plus encore qu’une vérité
-supérieure aux doutes de la raison. Recueillie et aussi
-chaste par la pensée que dans ses actions, elle ne se
-rendait pas compte de la nature de ses sentiments sur
-des questions aussi redoutables. Elle priait, s’humiliait,
-mais sans trouver peut-être dans l’accomplissement de
-ce devoir de bienséance publique l’apaisement intérieur
-qui faisait la force et le bonheur de Catarina Sarti. Mélange
-de grâce et de tendresse, d’abandon et de dignité,
-le caractère de Beata répugnait à tout ce qui est extrême,
-et elle apportait dans toutes ses actions cette réserve
-pleine de charmes où l’on reconnaissait la fille d’un patricien.
-Sa religion, qui n’avait rien de bien précis ni
-d’austère, était comme l’épanouissement d’une âme élevée
-qui se complaît dans le culte des sentiments aimables;<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span>
-ses prières montaient au ciel comme un encens et
-se confondaient avec le souffle de l’amour.</p>
-
-<p>Lorsque Beata s’aperçut que Lorenzo était moins assidu
-à ses études et qu’il passait des journées entières
-hors du palais, elle fut saisie d’une inquiétude extrême.
-N’osant pas questionner directement l’abbé Zamaria sur
-les nouvelles relations qu’avait pu contracter son jeune
-élève, elle prenait des détours ingénieux pour s’éclairer
-sur le sujet qui la préoccupait si vivement. Le soir, elle
-épiait avec anxiété l’arrivée de Lorenzo: si elle ne l’entendait
-pas marcher dans sa chambre, qui était au-dessus
-de son appartement, elle était agitée et sonnait
-sa camériste sous un prétexte ou sous un autre, pour
-avoir occasion de parler de lui.</p>
-
-<p>«Teresa, dit-elle un soir au moment de se coucher,
-Lorenzo est-il rentré?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Signora</i>, répondit la camériste sans se douter de
-l’effet produit par ses paroles, <i>il signor</i> Lorenzino n’a
-plus besoin qu’on s’inquiète de son sort ni qu’on
-lui indique son chemin. Il connaît maintenant Venise
-mieux que vous et moi, et, si jamais il se perd et
-tombe dans les lagunes, soyez sans crainte, les <i>gentildonne</i>,
-et surtout la belle Vicentina du théâtre San-Benedetto,
-iront le pêcher elles-mêmes jusqu’au fond de
-l’Adriatique.»</p>
-
-<p>Demeurée seule après cette remarque de Teresa, qui
-avait projeté dans son cœur une clarté sinistre, Beata
-se sentit défaillir. Elle se jeta sur un canapé qui était
-auprès de son lit, se couvrit le visage de ses deux mains,
-et resta comme anéantie par le coup qu’on venait de lui
-porter. Elle aurait voulu pleurer, mais sa douleur était
-trop forte pour laisser un passage à des larmes qui l’auraient
-soulagée. Oh! qu’elle eût été heureuse si elle avait<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span>
-pu s’agenouiller aux pieds d’une madone et lui confier
-le secret de sa vie!</p>
-
-<p>Le lendemain de cette nuit qui parut un siècle à la
-noble fille, ne voyant pas Lorenzo à dîner, Beata ne put
-y tenir davantage. Elle prit un masque, entra furtivement
-dans un gondole de place, et se mit à parcourir
-Venise comme une âme désespérée. Où voulait-elle
-aller? Elle n’en savait rien. Poussée par l’instinct de la
-jalousie, elle ordonne aux <i>barcaroli</i> de la conduire vers
-Murano. Elle descend machinalement au <i>casino di San-Stefano</i>,
-bien étonnée de se trouver pour la première
-fois dans un lieu aussi suspect. Elle entre toute tremblante
-dans un <i>camerino</i>, se fait servir quelques rafraîchissements,
-et s’abandonne à ses tristes pensées. Elle y
-était à peine depuis quelques minutes, que son attention
-fut éveillée par un bruit de voix venant du cabinet voisin.
-Elle écoute en tressaillant, met son masque,
-s’avance vers la fenêtre, et croit apercevoir Lorenzo
-avec une femme. Ses yeux se troublent, ses genoux fléchissent,
-et elle tombe évanouie sur le carreau. Elle se
-relève cependant d’un bond fiévreux, essaye d’humecter
-ses lèvres ardentes dans un verre d’eau, et ne peut avaler
-une goutte, tant l’émotion avait contracté son gosier.
-L’oreille collée contre la cloison qui sépare les deux
-cabinets, Beata s’efforce de saisir quelques-unes des paroles
-échangées entre ses deux voisins; mais sa respiration
-haletante l’empêche de percevoir autre chose que
-des sons inintelligibles. Tout à coup il se fait un grand
-silence. Beata s’en inquiète, revient se placer à la fenêtre
-du cabinet, et voit Lorenzo dans les bras de la Vicentina!
-Elle recule à ce spectacle, et se sauve épouvantée, en
-jetant sur la table sa bourse remplie de <i>zecchini</i> d’or.</p>
-
-<p>Enfermée dans la gondole, Beata fut quelque temps<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span>
-immobile sans dire un mot aux <i>barcaroli</i> qui lui demandaient
-où il fallait la conduire. «Où vous voudrez,» répondit-elle
-après un assez long silence. Puis, se reprenant
-aussitôt: «Non, non, dit-elle, laissez-moi ici;
-dussé-je y mourir de douleur,» ajouta-t-elle tout bas,
-répondant à son cœur déchiré. Elle resta ainsi en face
-du jardin de San-Stefano jusqu’à la nuit, les yeux attachés
-à la fenêtre où Lorenzo et la Vicentina étaient voluptueusement
-accoudés. Lorsque les ombres du soir lui
-eurent dérobé la vue de ce triste spectacle, Beata s’éloigna
-lentement de ce lieu funeste, comme une colombe
-blessée aux sources de la vie. Prenant le chemin de Venise,
-elle s’arrêta un instant au milieu de la mer silencieuse,
-où son âme brisée exhala ce chant plaintif qui
-réveilla Lorenzo de son ivresse.</p>
-
-<p>Quelle nuit que celle qui succéda à cette fatale journée!
-La honte, le remords, l’amour trahi dans ses plus
-chastes espérances, déchirèrent le cœur de Beata. Rentrée
-furtivement dans son palais sans que personne se
-fût aperçu de son absence, elle se jeta sur son lit tout
-habillée sans répondre un mot aux questions pleines de
-sollicitude que lui adressait Teresa, sa camériste. «Laisse-moi,
-lui dit-elle, je n’ai besoin de rien; tu peux te retirer.»</p>
-
-<p>Obéissant à regret à l’ordre de sa maîtresse, dont elle
-ne pouvait s’expliquer l’état extraordinaire, Teresa resta
-dans l’antichambre une partie de la nuit à épier le moment
-où l’on pourrait réclamer ses services. Beata ne
-pleurait pas. Les yeux fermés et les mains croisées sur
-sa poitrine, comme si elle eût voulu retenir son cœur
-prêt à se briser, elle poussait de gros soupirs entremêlés
-d’exclamations douloureuses, qui seules décelaient
-l’agitation extrême de son âme. Sa vie, si courte encore,<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span>
-et pourtant si remplie, se déroulait devant elle comme
-une vision de bonheur évanoui. Elle se rappelait cette
-belle nuit de Noël où Lorenzo lui était apparu conduit
-par la destinée, et cette soirée charmante où son frère
-d’adoption pleurait derrière un citronnier de la villa Cadolce,
-larmes délicieuses qui avaient éveillé sa pudeur
-endormie, et qu’elle aurait voulu essuyer de ses baisers!
-«Mais, se disait-elle au fond de sa conscience troublée,
-après avoir épuisé tous les griefs de la passion, ne l’ai-je
-pas rebuté par la froideur de mon maintien? N’ai-je
-pas refoulé dans son cœur l’aveu d’un sentiment dont ses
-regards timides me révélaient chaque jour l’existence?
-N’est-ce pas moi qui l’ai poussé dans l’abîme, quand un
-mot de ma bouche eût suffit pour l’enchaîner à mes pieds,
-docile et tremblant? L’amour aurait préservé son innocence
-des séductions vulgaires dont il est devenu la
-victime. Pauvre Lorenzo, s’écria-t-elle en sanglotant,
-c’est moi qui t’ai perdu! Malheureuse que je suis!»</p>
-
-<p>Elle se leva brusquement de son lit après cette involontaire
-explosion de douleur, et Teresa ne put contenir
-plus longtemps son inquiétude. «Signora, dit la camériste
-en ouvrant discrètement la porte de sa maîtresse, pardonnez
-à mon zèle si je viens vous importuner encore
-de ma présence. Qu’avez-vous donc, chère maîtresse?
-continua Teresa, tout attendrie de l’agitation extrême où
-elle voyait Beata, ordinairement si calme et si sereine.
-Je ne vous reconnais plus.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as bien raison de ne plus me reconnaître, répondit
-Beata en se laissant tomber sur une chaise et
-en se couvrant le visage de ses deux mains, mouvement
-qui lui était naturel. Je ne suis plus la même, reprit-elle
-d’une voix étouffée.</p>
-
-<p>&mdash;Oserai-je demander à la signora si le chevalier<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span>
-Grimani est pour quelque chose dans ce changement si
-extraordinaire?</p>
-
-<p>&mdash;Plût à Dieu! <i>volesse il cielo!</i> s’écria Beata avec vivacité;
-je ne serais pas si à plaindre!»</p>
-
-<p>Effrayée de cette réponse et des soupçons qu’elle fit
-naître tout à coup dans son esprit, Teresa n’osa plus
-continuer ses questions, et resta muette devant sa maîtresse
-désolée. Un long silence succéda à cette scène douloureuse.
-Beata n’était pas moins étonnée de son aveu
-involontaire que Teresa de ce qu’elle venait d’apprendre;
-et ces deux femmes, si différentes et si éloignées
-l’une de l’autre par le caractère et la condition, confondaient
-maintenant leur âme dans une préoccupation
-commune. La passion comme la flamme a besoin d’aliment,
-et ne peut être longtemps comprimée dans le
-cœur où elle a pris naissance sans le dévorer ou le briser
-en éclats. Beata avait laissé échapper le secret de sa
-vie, que Teresa était bien loin de soupçonner: consternées
-l’une et l’autre par cette clarté sinistre qui s’était
-faite tout à coup entre elles, elles semblaient craindre
-de se regarder en face et de se dire tout haut ce qu’elles
-éprouvaient. Plongées dans une demi-obscurité propice
-aux tendres aveux, et dans un silence éloquent qui
-n’était interrompu que par quelques cris joyeux qui
-s’élevaient du Grand-Canal comme un dernier écho de
-la nuit profonde, ces deux femmes, montées comme
-deux harpes à l’unisson d’un sentiment presque analogue,
-formaient un de ces doux et mystérieux accords
-qui absorbent les dissonances de l’âme en laissant subsister
-le contraste des caractères. La douleur de Beata,
-les tristes pressentiments et la sollicitude de Teresa pour
-sa noble maîtresse, se peignaient dans leurs regards, dans
-l’accablement et la molle langueur qu’exprimaient leurs<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span>
-attitudes diverses. Rossini seul, dans le duo du premier
-acte d’<i>Otello</i> entre Desdemona et sa confidente, a su traduire,
-dans un ensemble exquis, cette mélancolie touchante
-de l’amour qui ne peut se contenir et qui cherche
-dans les épanchements de l’amitié un aliment à sa
-propre douleur:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Quanto son fieri i palpiti,<br />
-Che desta in noi l’amor!</p>
-
-<p class="p1">Quelque temps après cette fatale journée de Murano
-et la scène douloureuse qui l’avait suivie entre Beata et
-Teresa, Lorenzo prit une résolution qui n’était pas
-moins hardie que son émancipation précoce. Honteux de
-sa chute et plus épris que jamais de la femme supérieure
-qu’il avait outragée en s’abandonnant à de faciles voluptés
-qui avaient déposé dans son cœur une amertume
-ineffaçable, il conçut la pensée de se jeter aux pieds de
-sa bienfaitrice et d’implorer son pardon; mais, en réfléchissant
-à ce projet assez audacieux qui lui était inspiré
-par son amour, par le respect et la reconnaissance qu’il
-devait à Beata, il comprit, non sans peine, qu’une pareille
-démarche de sa part laisserait supposer que la
-noble fille du sénateur Zeno avait pu s’inquiéter de sa
-conduite et en blâmer les irrégularités. La contenance
-de Beata à son égard, la froideur de son maintien, les
-rares paroles qu’elle daignait lui adresser, n’étaient-elles
-pas des signes évidents de son indifférence pour le
-fils de Catarina Sarti, dont elle avait bien pu s’occuper
-un instant dans les loisirs de la villégiature, mais qui ne
-pouvait pas fixer son attention au milieu des grandeurs
-et des plaisirs de Venise? Dans cette perplexité cruelle,
-entre la crainte d’essuyer un affront qui aurait humilié
-son orgueil et l’amour dont la voix impérieuse soulevait<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span>
-son cœur à la hauteur de son ambition, Lorenzo transigea
-avec sa première idée, et dans un moment de transport
-et de fiévreuse impatience, il écrivit à Beata la lettre
-qu’on va lire:</p>
-
-<p>«Signora, permettez à un malheureux qui ne saurait
-vivre plus longtemps sous le poids de votre disgrâce,
-d’implorer son pardon et de vous demander ce qui a pu
-lui attirer un châtiment si rigoureux! O vous, ange consolateur,
-qui avez tendu à ma pauvreté une main si généreuse,
-ayez encore pitié de moi et sauvez mon âme,
-après avoir soustrait mon corps aux vicissitudes de la
-fortune! Que vos regards <i>pietosi</i> ne se détournent plus
-de moi! Ne repoussez pas les hommages et la reconnaissance
-d’un cœur plein de votre image, et dont le
-plus grand crime est de trop vous adorer. Si quelques
-irrégularités de ma conduite ont mérité votre désapprobation,
-si ma présence dans votre palais vous est
-importune, parlez, signora, ordonnez, j’expierai mes
-fautes, j’obéirai à vos ordres, et je retournerai auprès
-d’une mère chérie dont j’ai pu oublier, hélas! la tendre
-affection. Noble femme, Beata, pleine de grâce et de
-douce majesté, achevez votre œuvre, ne repoussez pas
-dans l’abîme une âme qui aspire à votre lumière, et
-soyez pour moi comme cette divine créature dont parle
-le poëte de l’expiation et du paradis:</p>
-
-<p class="pp8 p1">A noi venia la creatura bella<br />
-Bianco vestita e nella faccia quale<br />
-Par tremolando mattutina stella<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.»</p>
-
-<p class="p1">Cette lettre, si remplie d’exaltation juvénile, et qui
-exprimait assez heureusement les sentiments et les tendances
-d’esprit de notre adolescent, fut remise par lui<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span>
-à Teresa, mais avec une gaucherie timide qui éveilla la
-malice de la soubrette.</p>
-
-<p>«D’où vient cette lettre? demanda Teresa d’un ton
-ironique et avec cette jalousie secrète d’une femme et
-d’un subalterne qui voit un parvenu occuper le cœur de
-sa maîtresse.</p>
-
-<p>&mdash;Que t’importe? dit Lorenzo, dont la fierté était si
-facilement irritable. Fais ton devoir, et n’en demande
-pas davantage.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous ce <i>bambino</i>! dit Teresa tout bas en
-elle-même après le départ de Lorenzo, qui s’était éloigné
-sans attendre sa réponse: il fait déjà <i>il padron della
-casa</i>.» Teresa, qui était après tout une assez bonne fille
-fort attachée à sa maîtresse, déposa la lettre de Lorenzo
-sur la toilette de Beata, ne voulant pas la remettre elle-même,
-pour éviter un embarras et des explications qui
-répugnaient au caractère réservé de la <i>gentildonna</i>.</p>
-
-<p>Beata lut cette lettre le soir en se couchant et ne put
-contenir d’abord l’expression de sa surprise et de son
-ravissement. «Il a osé m’écrire, s’écria-t-elle avec une
-joie adorable, il m’aime, il est digne de moi! O Dieu
-puissant de l’amour et des nobles âmes, tu n’es donc
-pas un vain nom? dit-elle en pressant la lettre sur son
-cœur et les yeux remplis de douces larmes. Lorenzo,
-cher Lorenzo, non, je ne te repousserai pas, tu ne quitteras
-pas ce palais où tu fais la joie de ma vie. Tu seras
-ici, toujours à côté de moi, et puissé-je être la <i>stella
-mattutina</i> qui éclairera les jours fortunés! O le bien-aimé
-de mon cœur, cher et beau Lorenzo, tu seras à
-moi!...» En proférant ces paroles avec une gaieté enfantine,
-Beata changea tout à coup de visage. Elle jeta la
-lettre sur sa table de nuit et murmura entre ses lèvres:
-«Malheureuse que je suis! Et mon père, que dirait-il<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span>
-s’il apprenait jamais que sa fille unique et chérie a le
-cœur rempli d’une passion funeste? Donnerai-je à sa
-vieillesse le triste spectacle d’une affection si contraire à
-ses idées et à ses préjugés, que je dois respecter? N’est-ce
-pas assez que, sous les prétextes les plus frivoles, je
-retarde de jour en jour mon alliance avec le chevalier
-Grimani, qui est, après le salut de l’État, le plus cher
-de ses vœux? Mon âge, ma naissance, le bonheur de
-mon père et l’intérêt de la république, ne sont-ils pas
-des obstacles insurmontables à la réalisation de mon
-rêve insensé?»</p>
-
-<p>Retombée ainsi dans la perplexité de ses sentiments,
-poussée par l’amour et contenue par le devoir et les
-bienséances, Beata ne changea presque pas de conduite.
-Si son maintien avait quelque chose de moins
-sévère, et si, dans ses regards attendris, on pouvait lire
-l’intérêt toujours croissant que lui inspirait Lorenzo,
-elle ne fut pas moins avare de ses paroles et laissa la
-lettre sans réponse. Cette lutte intérieure, qui minait
-chaque jour la santé de Beata, échappait complétement
-à l’inexpérience de Lorenzo. Il ne savait comment
-s’expliquer le silence obstiné de Beata et la réserve de
-ses manières, qui impliquaient le dédain ou la désapprobation
-de la démarche qu’il avait osé faire. S’étant
-assuré que Teresa avait remis exactement la lettre,
-il passa tour à tour de l’abattement à l’espérance,
-épiant un regard de Beata qui pût lui révéler sa destinée
-et mettre fin à la cruelle incertitude qui l’agitait.</p>
-
-<p>Une grande fête ou <i>accademia</i> devait avoir lieu, sous
-peu de jours, au palais Grimani. Le prétexte de cette
-<i>accademia</i>, où était invitée toute la haute société de
-Venise, était l’anniversaire de la naissance de Galuppi,
-compositeur illustre dont l’abbé Zamaria devait prononcer<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span>
-l’éloge; mais en réalité la fête était donnée à
-l’intention de la famille Zeno et surtout en l’honneur de
-Beata, dont le chevalier Grimani cherchait à gagner les
-bonnes grâces en luttant contre la résistance silencieuse
-qu’elle opposait à l’union projetée, depuis quelques
-mois, par les deux familles. Le vieux palais Grimani
-était situé sur le Grand-Canal, en face du palais Mocenigo.
-Œuvre remarquable de Ludovico Lombardi, il
-était d’un style plus sévère que le second palais Grimani,
-appartenant à une autre branche de la même
-famille, joyau de la plus rare élégance, sorti des mains
-de l’ingénieur et architecte véronais Sammicheli. L’architecture
-est celui de tous les arts qui constate avec le
-plus d’évidence la civilisation d’un peuple. Suscité par
-un besoin impérieux de la vie, il se développe, grandit
-avec cette civilisation, et porte le double témoignage de
-la réalité primitive et des transformations que le temps
-et le goût lui ont fait subir. A Venise surtout, la nature
-particulière du sol et les événements politiques qui donnèrent
-naissance à cette société miraculeuse, imprimèrent
-à l’architecture un caractère indélébile de solidité
-et d’élégance fastueuse qu’on ne retrouve nulle
-part ailleurs au même degré. Deux grandes époques
-peuvent se remarquer dans l’histoire de l’architecture
-vénitienne: l’une qui commence avec la république
-même et dont l’église de Saint-Marc, bâtie au X<sup>e</sup> siècle,
-est le plus curieux monument; puis la Renaissance, où
-l’on vit surgir comme par enchantement la plupart des
-magnifiques palais qui garnissent les deux rives du
-<i>Canalazzo</i>. Dans la première époque, on voit régner
-l’influence de la Grèce antique, celle de la Grèce chrétienne
-et du monde oriental, qui se reconnaît non-seulement
-dans la basilique de Saint-Marc, construite sur<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span>
-le modèle de Sainte-Sophie de Constantinople, mais sur
-d’autres monuments qu’il est inutile de citer ici. La
-seconde époque, qui a sa date aux <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, est le produit
-de cette ère glorieuse de rajeunissement et d’immortelle
-émancipation. C’est alors que Sansovino, Palladio,
-Sammicheli, Scamozzi, Antonio da Ponte, qui a
-construit le Rialto, fra Giocondo, à qui on doit le <i>Fondaco
-dei Tedeschi</i><a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>, c’est alors, disons-nous, que ces grands
-artistes, animés tous par l’esprit nouveau qui réjouissait
-le monde, firent de Venise un lieu d’enchantement et</p>
-
-<p class="pp8 p1">Del genio uman la più sublime figlia,</p>
-
-<p class="pn1">comme l’a qualifiée Alfieri.</p>
-
-<p>La famille Grimani, une des plus illustres de la république,
-était particulièrement connue par son goût
-et la protection généreuse qu’elle avait toujours accordée
-aux arts pendant le cours de sa longue prospérité.
-Non moins ancienne que la famille Zeno, elle comptait
-aussi dans ses annales domestiques trois doges, deux
-cardinaux, un grand nombre de procurateurs de Saint-Marc,
-d’ambassadeurs et de personnages considérables
-qui, presque tous, s’étaient fait remarquer par l’éclat
-et la magnificence des habitudes. C’est à un Grimani
-qu’avait appartenu ce fameux bréviaire enrichi d’or et
-de pierres précieuses où les peintres flamands qui vinrent
-à Venise vers le milieu du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, Hemmelinck
-de Bruges, Gérard de Gand et Livien d’Anvers, déposèrent
-les premiers germes de l’alliance antique et encore
-mystérieuse qui a existé entre la patrie de Titien et<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span>
-celle de Rubens. C’est également au cardinal Domenico
-Grimani qu’appartenait la riche bibliothèque du couvent
-Sant-Antonio qui fut brûlée en 1687. La famille
-Grimani avait fait construire trois théâtres à ses frais,
-et c’est sur le théâtre particulier du palais Grimani que
-fut représenté le 25 avril 1569 <i>i Pazzi amanti</i>, un des
-premiers opéras bouffons que mentionne l’histoire. Du
-reste toutes les grandes familles vénitiennes avaient le
-goût des choses de l’esprit, et considéraient comme un
-devoir de leur haute position de protéger les arts qui
-relèvent et embellissent la vie. Leurs palais étaient de
-véritables académies où la peinture, la poésie, l’art dramatique
-et surtout la musique, concouraient à l’éclat de
-l’existence, dont les nobles faisaient un moyen de gouvernement.
-Parmi les protecteurs les plus zélés de l’art
-musical, qui fut toujours si florissant à Venise, nous
-pouvons citer Sébastien Michele, ami de Pierre Aaron,
-l’auteur célèbre du <i>Toscanello della musica</i>, qui a précédé
-Zarlino dans la théorie du contre-point; Cornaro,
-évêque de Padoue sur la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, qui attira dans
-la cathédrale de cette ville les meilleurs chanteurs et
-instrumentistes de son temps; Veniero, qui, pour se
-distraire de la goutte qui le tourmentait, faisait venir
-chaque jour autour de son lit de douleur une <i>brigata</i>
-d’habiles musiciens; un autre membre de la famille
-Cornaro, qui, ambassadeur à Vienne dans les premières
-années du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, protégea Porpora et la jeunesse
-d’Haydn; Contarini, qui, dans sa villa de Piazzola, avait
-un théâtre charmant où l’on jouait l’opéra tout l’été;
-enfin Andrea Erizzo, dont la villa délicieuse de Pontelongo
-était le rendez-vous des meilleurs <i>dilettanti</i> et des
-virtuoses les plus célèbres de l’Italie.</p>
-
-<p>Il était également dans les habitudes des grandes familles<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span>
-vénitiennes d’avoir à leur service un compositeur
-renommé pour diriger leur chapelle particulière et présider
-aux fêtes qu’elles donnaient souvent dans leurs
-somptueux palais. Galuppi avait été l’organiste de la
-famille Gritti; il avait été aussi l’ami et le commensal
-de la famille Grimani, qui le considérait comme un
-client de la maison. L’anniversaire de sa naissance était
-donc le prétexte de l’<i>accademia</i> qui devait avoir lieu sous
-peu de jours au palais Grimani, et où l’abbé Zamaria,
-qui avait beaucoup connu Galuppi, devait lire un éloge
-de l’illustre maestro que Venise pleurait encore. Cent
-jeunes filles choisies dans les quatre <i>scuole</i>, l’<i>Ospedaletto</i>,
-<i>i Mendicanti</i>, <i>gl’Incurabili</i> et <i>la Pietà</i>, plusieurs
-chanteurs et instrumentistes de la chapelle Saint-Marc,
-devaient exécuter, sous la direction de Bertoni, un
-choix des meilleurs morceaux de Galuppi. Toute la
-société de Venise, les Pisani, les Foscarini, les Contarini,
-les Balbi, les Malipieri, les Zustiniani, les Cornaro,
-les Loredano, les Capello, noms illustres qui
-sont l’histoire vivante de la république, se trouvaient à
-cette réunion à côté du sculpteur Canova, du poëte
-élégiaque Lamberti, de Mazzola, auteur du poëme ingénieux
-<i>i Cavei di Nina</i> (les cheveux de Nina), de François
-Gritti, auteur de charmants apologues pleins de
-gaieté et de finesse, parmi lesquels on distingue <i>la Briglia
-d’oro</i> (la bride d’or), de Pierre Buratti, autre poëte
-vénitien, non moins exquis et non moins joyeux que
-les précédents, et dont M. Perruchini a mis en musique,
-de nos jours, presque toute l’odyssée de <i>concetti amorosi</i>.</p>
-
-<p>Oh! le ravissant spectacle qu’offrait alors le salon du
-palais Grimani, rempli de si grands noms et de si belles
-dames nonchalamment assises, causant, riant, jouant
-de l’éventail et cachant derrière ce masque mobile de la<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span>
-coquetterie les sourires, les œillades et les mines les
-plus expressives et les plus délicieuses! La naissance,
-l’esprit, l’art et la beauté, se trouvaient représentés dans
-cette réunion d’élite, où Beata ressortait comme une rose
-mystique qui attirait invinciblement le regard et répandait
-autour d’elle un parfum de poésie divine. Qui aurait
-dit alors, en voyant ces groupes animés, ces <i>gentildonne</i>
-éclatantes, ces beaux seigneurs, ces artistes, ces poëtes
-et ces chanteurs insouciants et enivrés de la vie, qu’un
-coup violent de la destinée viendrait bientôt renverser la
-barque séculaire qui les portait sur l’onde azurée? Il
-n’y avait que le vieux sénateur Zeno qui, assis dans un
-coin du salon où il était entouré de sa fille et du chevalier
-Grimani, portât sur son front vénérable l’expression
-d’une noble tristesse.</p>
-
-<p>Dans un groupe des plus animés, on voyait s’agiter,
-comme une branche d’aubépine en fleur au milieu d’un
-frais buisson, la longue et belle chevelure noire d’une
-jeune femme qui tournait en tous sens des regards avides
-et curieux. Chargés de fleurs et de parfums, ces cheveux,
-qui se déroulaient en tresses vigoureuses, retombaient
-sur un cou gras, onduleux, et parsemé d’un léger
-duvet qui trahissait un sang généreux. Un sourire, qui
-était plutôt l’expression de la santé et du bien-être que
-l’indice d’un esprit malicieux, s’égayait sur ses lèvres
-humides et toujours entr’ouvertes, comme un rayon
-de soleil sur des gouttes de rosée matinale. Vêtue d’une
-robe de brocart semée de joyeux dessins, elle tenait à
-la main un riche éventail dont elle jouait avec <i>maestria</i>,
-en l’ouvrant et en le fermant avec fracas. Sur cet éventail,
-qui était un objet d’art assez curieux, on avait reproduit
-une scène galante tirée d’une comédie vénitienne,
-et dans laquelle on voyait une <i>gentildonna</i> entourée d’un<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span>
-cercle de <i>zerbinotti</i> ou petits maîtres, qui la lutinaient
-de leurs propos agaçants. Cette jeune femme très à la
-mode, à qui Lorenzo avait été présenté par l’abbé Zamaria
-dès son arrivée à Venise, s’appelait Hélène Badoer.
-Elle était mariée depuis quelques mois seulement, et
-son mari avait complétement disparu derrière l’épanouissement
-radieux de sa belle épouse. D’une stature plus
-forte que délicate, avec deux grands yeux noirs ardents
-et peu discrets, un visage rayonnant, où l’ombre d’un
-souci ne pouvait se fixer, des bras somptueux que terminait
-une main blanche et potelée, Hélène Badoer ressemblait
-à ces types de femmes vénitiennes qu’on voit
-dans les tableaux de Titien et de Paul Veronèse. Excellente
-musicienne, possédant une voix de soprano étendue
-et très-sonore, elle chantait avec plus de <i>brio</i> que de
-sentiment, et dans ses manières, dans ses goûts comme
-dans les instincts naïfs de sa nature, Hélène Badoer
-exprimait les attraits et le contentement de l’existence.
-Elle gazouillait comme un oiseau, et les syllabes amorties
-tombaient de ses lèvres de rose comme des gouttes
-de miel qu’on eût voulu recueillir dans une coupe d’or.
-Aussi ne répondait-elle aux mille propos aimables qu’on
-lui adressait que par quelques paroles insignifiantes,
-accompagnées d’une petite toux à pulsations légères,
-qui faisaient résonner sa poitrine sonore et rebondir ses
-hanches voluptueuses. Plus passionnée qu’intelligente, et
-moins accessible aux séductions de l’esprit qu’à celles
-de la beauté extérieure, Hélène Badoer ne pouvait voir
-un homme élégant et bien tourné sans le regarder curieusement
-et tressaillir, comme tressaille une fleur à
-l’apparition du jour. Ce n’est pas que les mœurs et la
-conduite de cette charmante créature eussent jamais été
-l’objet d’aucune observation maligne; si elle était coquette<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span>
-et cherchait à exercer la puissance de ses charmes
-sur les hommes qui l’entouraient constamment, c’était
-bien moins de sa part le désir de nouer une intrigue que
-le besoin de satisfaire les instincts de sa nature galante.
-Elle aimait le monde et ses tourbillons enivrants, elle
-aimait les joies et les fêtes de la vie. C’était une Grecque
-légèrement modifiée par le christianisme qu’Hélène Badoer,
-c’est-à-dire une Vénitienne pure et sans mélange.</p>
-
-<p>Lorenzo avait été fort bien accueilli par Hélène Badoer
-lors de son arrivée à Venise. Présenté par l’abbé Zamaria,
-il allait souvent faire de la musique avec elle, l’accompagnait
-au clavecin et se montrait tout fier de la
-familiarité aimable avec laquelle on le traitait. Plusieurs
-fois il s’était même enhardi jusqu’à saisir et porter à ses
-lèvres la petite main blanche qu’elle posait volontiers
-sur son épaule en signe d’un affectueux abandon, et,
-bien que ce témoignage de galanterie respectueuse fût
-dans les usages de la société polie de Venise, ce n’en
-était pas moins, de la part de Lorenzo, un acte assez
-significatif d’émancipation précoce. Hélène Badoer fut
-d’abord pour notre adolescent une agréable diversion à
-son amour pour Beata, une sorte de dérivatif de la séve
-qui surabonde dans la jeunesse chaste et recueillie. Cependant,
-depuis qu’il avait rencontré la Vicentina chez le
-célèbre Pacchiarotti, Lorenzo avait un peu délaissé la belle
-<i>gentildonna</i>, qui, l’apercevant au palais Grimani pour la
-première fois depuis son mariage, lui dit avec gaieté: «Signor
-Lorenzo, est-ce que vous composez un <i>opera buffa</i>
-ou un <i>opera seria</i>, qu’on ne vous voit plus au palais Badoer?
-Que c’est mal d’abandonner ainsi ses amis pour des
-infidèles peut-être! ajouta-t-elle avec malice et en fixant
-ses regards avides sur Lorenzo, dont la contenance était
-assez embarrassée. Si vous étiez venu me voir ces jours-ci,<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span>
-continua-t-elle, je vous aurais prié de me faire répéter
-un air de Galuppi que je dois chanter ce soir. J’ai
-été forcée d’avoir recours au vieux Grotto, qui m’a fort
-ennuyée de ses jérémiades sur la décadence de l’art.
-Tous ces vieux maîtres s’imaginent que la bonne musique
-et le bel art de chanter ont disparu de la terre
-avec leur jeunesse, dont ils voudraient nous faire porter
-le deuil. <i>Io me ne rido!</i> je me moque bien de ces lamentations
-égoïstes, et je leur préfère de beaucoup celles
-que Lotti a mises en musique et qu’on chante une fois
-tous les ans à San-Geminiano.»</p>
-
-<p>Un éclat de rire suivit cette boutade d’Hélène Badoer
-et s’éleva du groupe de beaux esprits qui l’entouraient,
-comme le gazouillement d’une troupe d’oiseaux voletant
-autour d’un rosier en fleurs. Lorenzo était sur les épines
-d’être forcé de prêter l’oreille à ces vains propos, tandis
-que son cœur était tout rempli de Beata, qu’il voyait
-causer familièrement avec le chevalier Grimani. Il craignait
-d’ailleurs de paraître trop bien dans les bonnes
-grâces d’Hélène Badoer, dont le caractère était si différent
-de celui de Beata. Aussi ces deux femmes n’avaient-elles
-aucun goût l’une pour l’autre, et ne se voyaient, par
-convenance, qu’à de rares intervalles.</p>
-
-<p>Un grand bruit qui se fit tout à coup à l’extrémité du
-salon vint interrompre cet aparté joyeux et délivrer
-Lorenzo de ses angoisses: c’étaient les jeunes élèves des
-<i>scuole</i> qui faisaient leur entrée et se plaçaient sur une
-estrade qu’on avait dressée pour la circonstance. Vêtues
-d’un uniforme très-simple, qui indiquait l’établissement
-auquel elles appartenaient, et précédées d’une dame
-respectable qui les surveillait, elles s’assirent sur des
-banquettes en velours rangées en amphithéâtre. Deux
-orchestres peu nombreux étaient composés l’un des<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span>
-instrumentistes de la chapelle ducale, l’autre de jeunes
-filles qui jouaient du violon, de la viole, du violoncelle,
-de la contre-basse et même de plusieurs instruments à
-vent. Ces orchestres étaient placés au milieu de l’estrade,
-en face de Bertoni, qui les dirigeait. Parmi les élèves de
-l’école des <i>Mendicanti</i>, on remarquait la Vicentina, qui
-n’avait eu garde de manquer une si belle occasion de se
-trouver avec Lorenzo, car ils ne s’étaient pas revus depuis
-la journée de Murano. Grotto, Pacchiarotti et Furlanetto
-étaient aussi parmi les auditeurs de cette <i>accademia</i>,
-consacrée à l’un des plus heureux génies de l’école
-vénitienne.</p>
-
-<p>Le compositeur dont l’abbé Zamaria allait prononcer
-l’éloge, Baldassaro Galuppi, surnommé <i>il Buranello</i>,
-parce qu’il était né dans l’île de Burano en 1703, fut
-élève de Lotti; mais il n’est pas sorti de l’école <i>degl’Incurabili</i>,
-comme l’ont affirmé à tort quelques biographes,
-puisque les <i>scuole</i> de Venise n’admettaient que des filles.
-Tout jeune encore, il s’essaya dans la musique dramatique,
-et se fil remarquer par la vivacité et le naturel
-de ses heureuses inspirations. Nommé maître de chapelle
-de l’église Saint-Marc, où il succéda à Saratelli en 1762,
-directeur de l’école des <i>Incurables</i> quelques années après
-la mort de l’illustre Lotti, son maître, Galuppi dut à sa
-grande renommée d’être appelé à la cour de Russie par
-l’impératrice Catherine II. De retour dans sa patrie,
-en 1768, il ne la quitta plus jusqu’à sa mort, arrivée
-dans le mois de janvier 1785. C’était un homme vif,
-plein d’esprit et de bonne humeur, que Galuppi. Sa taille
-mince, sa petite figure fine, blanche et osseuse, ressortaient
-au milieu de sa nombreuse et belle famille. Adoré
-de ses jeunes élèves des <i>Incurables</i>, fort recherché dans
-le monde, qu’il amusait par ses saillies et un talent remarquable<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span>
-sur le clavecin, entouré d’aisance et d’une
-haute considération, Galuppi vécu heureux en conservant
-jusque dans son extrême vieillesse la gaieté, le <i>brio</i>
-et le feu qui caractérisent ses compositions. Burney, qui
-le vit à Venise en 1770, en parle avec beaucoup d’intérêt,
-et la définition qu’il lui attribue de la bonne musique
-peut être considérée comme la qualification du génie
-vénitien lui-même. «La bonne musique, disait Galuppi,
-consiste dans <i>la beauté</i>, <i>la clarté</i> et <i>la bonne modulation</i>.»
-N’est-ce pas aussi par la beauté des formes, par la clarté
-du plan et la bonne modulation, c’est-à-dire le coloris,
-que se distinguent les chefs-d’œuvre de la peinture
-vénitienne?</p>
-
-<p>Galuppi a écrit des opéras <i>seria</i>, des oratorios, divers
-morceaux de musique religieuse pour la chapelle Saint-Marc,
-et surtout un nombre considérable d’opéras <i>buffa</i>,
-où son imagination riante et facile était particulièrement
-à l’aise. Ce n’est pas que la distinction des genres soit
-bien tranchée dans l’œuvre de Galuppi, et que le style
-de ses oratorios et de ses opéras sérieux, par exemple,
-diffère beaucoup de celui de ses opéras bouffes; il règne
-dans toute sa musique, comme dans les tableaux de
-Tiepoletto, son compatriote et son contemporain, une
-sorte de lumière <i>blonde</i> et souriante, qui n’est pas toujours
-en harmonie avec la gravité du sujet. D’ailleurs
-cette puissance de transformation, qui peut passer tour
-à tour du grave au doux et du plaisant au sévère, n’est
-dans les arts que le partage de quelques génies souverains.
-C’est donc dans le genre comique et de demi-caractère
-que le joyeux Buranello, comme on l’appelait
-à Venise, a particulièrement réussi, et cela n’a rien de
-surprenant, puisque l’opéra <i>buffa</i> est presque né à Venise,
-<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span>vers le milieu du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. On peut en trouver
-les germes dans les madrigaux burlesques de Jean Croce,
-surnommé <i>il Chiozetto</i>, qui vivait à la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle;
-dans l’<i>Anfiparnasso o comedia armonica</i>, d’Horace Vecchi,
-et surtout dans l’opéra que nous avons déjà cité: <i>I Pazzi
-amanti</i>, qui fut représenté au palais Grimani en 1569.</p>
-
-<p>Comme directeur de l’école <i>degl’Incurabili</i>, dont la
-belle église, qui n’existe plus de nos jours, était l’œuvre
-d’Antonio da Ponte, Galuppi composa sur des paroles
-latines de Pierre Chiari un grand nombre d’oratorios
-qui eurent beaucoup de succès. Sa <i>Maria Madalena</i>, à six
-voix, fut exécutée aux Incurables en 1763, pour servir
-d’introduction au fameux <i>Miserere</i> de Hasse, qui avait été
-également directeur de cette école au commencement
-du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. <i>Daniel dans la fosse aux lions</i> fut exécuté
-en 1773. Galuppi avait divisé cette composition en deux
-chœurs, et on y avait surtout remarqué le chant du
-prophète plongé dans la fosse, qui formait un contraste
-saisissant et très-dramatique avec celui du roi. L’année
-suivante, en 1774, il composa <i>Tres pueri hebraei in captivitate
-Babylonis</i>, où le cantique des trois Hébreux excita
-l’enthousiasme des auditeurs. Le dernier oratorio que
-Galuppi écrivit pour cette école, qui eut un si grand
-éclat sous sa direction, c’est <i>Moïse de retour du mont
-Sinaï</i>, qui fut exécuté en 1776. A l’arrivée à Venise du
-pape Pie VI, en 1783, on chanta aux Incurables, devant
-Sa Sainteté, une cantate de Galuppi: <i>Il Ritorno di
-Tobia</i>, dont les paroles italiennes étaient de Gasparo
-Gozzi. Lotti, Marcello et Galuppi sont les trois grands
-compositeurs vénitiens du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Lorsque l’abbé Zamaria eut fini de lire son éloge de
-Galuppi, qui fut souvent interrompu par les acclamations
-enthousiastes de l’assemblée, et qui lui valut cette haute
-approbation du sénateur Zéno: «Tu m’as ému jusqu’aux<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span>
-larmes, cher abbé, en parlant si dignement d’un enfant
-et d’une gloire de Venise!» les jeunes filles des <i>scuole</i>
-chantèrent avec un ensemble parfait ce cantique des
-trois Hébreux dont nous venons de parler. Elles étaient
-divisées en deux chœurs qui se répondaient l’un à
-l’autre, et que rattachait ensemble un récit chanté, dans
-l’origine, aux Incurables avec un immense succès par
-la Serafina, une des meilleures élèves du Buranello.
-C’est la Vicentina qui fut chargée de cette partie du
-coryphée biblique, et elle ne manqua pas de l’embellir
-d’exclamations et de <i>portamenti</i> ambitieux qui firent
-tressaillir Pacchiarotti sur sa chaise curule. <i>Poveretto
-me!</i> s’écria tout bas le vieux sopraniste désespéré, en
-levant au ciel ses mains desséchées comme du parchemin;
-mais la <i>prima donna</i> était trop préoccupée de
-Lorenzo, qu’elle ne perdait pas un instant de vue, pour
-prendre garde aux gestes et aux regards effarés que
-Pacchiarotti échangeait avec Grotto, son voisin. Elle voulait
-avant tout briller, avoir du succès, et susciter dans
-le cœur de son jeune amant l’ambition de partager son
-sort et sa gloire.</p>
-
-<p>Après d’autres morceaux d’ensemble exécutés par les
-chœurs et les deux orchestres, réunis sous la conduite
-de Bertoni, l’abbé Zamaria, tout guilleret et plein d’empressement,
-vint offrir la main à la belle Badoer et la fit
-monter sur l’estrade en lui présentant un cahier de musique
-orné de faveurs bleues et roses. Ce cahier contenait
-un air de soprano d’un opéra <i>buffa</i> de Galuppi, <i>la
-Calamita dei cuori</i> (le malheur des cœurs), tout rempli
-de <i>gorgheggi</i> et de caprices mélodiques d’un raffinement
-ingénieux. L’air fut accompagné par l’orchestre des
-jeunes filles, composé des meilleurs élèves <i>della Pietà</i>,
-et consistant dans le quatuor, une contre-basse, un cor,<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span>
-un basson et un hautbois. Il fallait entendre comme la
-voix splendide et facile d’Hélène Badoer se déroulait avec
-aisance et tombait de point d’orgue en point d’orgue,
-pareille à une cascade d’eau limpide qui reflète dans ses
-lames écumantes les mille caprices de la lumière! Elle
-accompagnait ses trilles, ses gammes et ses arpéges
-scintillants de petites mines, de <i>vezzi amorosi</i> et d’œillades
-assassines qui étaient bien en harmonie avec ces
-paroles, d’un goût un peu risqué:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Noi altre femine,<br />
-Che siamo dritte,<br />
-Vogliamo gli uomini<br />
-Un poco storti.<br />
-Per le consorti<br />
-Non suono buoni<br />
-Quei dottoroni<br />
-Que fan zurlar<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
-
-<p class="p1">En chantant cet air très-connu et très-populaire à
-Venise, comme l’était presque toute la musique de Galuppi,
-Hélène Badoer excita la gaieté de l’assemblée, qui
-partit d’un grand éclat de rire à certains passages scabreux
-dont elle commentait le texte par une pantomime
-expressive. L’abbé Zamaria se balançait sur sa chaise
-comme un bienheureux en s’écriant de temps en temps:
-<i>Brava, Delinda!</i> C’était le nom du personnage qui
-dans l’opéra de Galuppi disait l’air en question. L’abbé
-était si content de la manière dont Hélène avait rendu la
-musique et l’esprit de Buranello, il chiffonnait son rabat
-et roulait ses petits yeux malins d’une façon si comique,
-que Grotto ne put s’empêcher de dire tout haut: «<i>Signori</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span>
-regardez un peu l’abbé! voyez, il se prélasse, se rengorge
-et fait le gros dos <i>come un gatto amoroso</i>, comme
-un chat amoureux!» A cette saillie toute vénitienne du
-vieux sopraniste, l’assemblée fut prise d’un fou rire, et
-la gaieté générale gagna jusqu’à Beata, qui jusqu’alors
-avait conservé la noble sérénité de son maintien.</p>
-
-<p>Furieuse du succès que venait d’obtenir Hélène Badoer
-en présence de Lorenzo, la Vicentina s’avança
-avec assurance du fond de l’estrade, et vint chanter
-aussi un air d’un autre opéra <i>buffa</i> de Galuppi, <i>il Mondo
-alla roversa</i> (le monde à l’envers). D’un style non moins
-fleuri que le précédent, l’air de la Vicentina peignait les
-vicissitudes de l’amour dans toutes les positions de la
-vie humaine et chez tous les êtres inanimés:</p>
-
-<p class="pp8 p1">La pecora, la tortora,<br />
-La passera, la lodola,<br />
-Amor fa giubilar.</p>
-
-<p class="pn1">Ces dernières paroles furent accentuées par la <i>prima
-donna</i> avec un <i>brio</i> et une puissance de vocalisation qui
-excitèrent l’admiration du public. Après un duo très-brillant
-pour deux sopranos que la Vicentina et Hélène
-Badoer chantèrent ensemble, l’<i>accademia</i> se termina par
-un quatuor également tiré d’un opéra de Galuppi.</p>
-
-<p>En sortant du palais Grimani, vers une heure du matin,
-une grande partie de la société qui s’y était réunie
-alla se promener sur la place Saint-Marc. Beata monta
-dans la gondole de son père avec le chevalier Grimani,
-et Lorenzo avec l’abbé Zamaria dans celle de la belle
-Badoer, qui fut pendant le trajet d’une gaieté folle. Arrivés
-sur la <i>Piazetta</i>, qui était remplie de promeneurs,
-Beata accepta le bras du chevalier selon l’usage de Venise,
-et Lorenzo donna le sien à Hélène, dont le mari<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span>
-était dans un autre groupe avec la Vicentina, Grotto et
-Pacchiarotti. La soirée était délicieuse, et la place Saint-Marc
-offrait un spectacle enchanteur à cette heure avancée
-de la nuit. Des cafés ouverts, des <i>casini</i> remplis de
-convives, des concerts en plein vent, des causeries,
-mille bruits divers et des épisodes nombreux de galanterie
-facile, égayaient ce vaste tableau de la vie vénitienne
-qui se renouvelait tous les soirs et qui tous les soirs présentait
-un attrait nouveau. Beata cependant paraissait
-soucieuse au milieu de cette foule étourdie, où elle ne
-voyait pas un ami qui pût l’aider de ses conseils et partager
-les peines de son âme. Elle ne prêtait qu’une
-oreille distraite aux propos du chevalier, qui l’entretenait
-des différents épisodes de la soirée, et surtout d’Hélène
-Badoer, dont il critiquait la tenue, plaisantant sur
-l’empressement qu’elle avait mis à saisir le bras du jeune
-Lorenzo. Cette observation maligne du chevalier fit tressaillir
-la noble fille, qui ne put se défendre d’un mouvement
-de jalousie dont les natures les plus élevées ne
-sont pas exemptes. Elle craignait d’ailleurs que le chevalier
-ne devinât en partie son secret, et qu’il ne finît
-par comprendre la raison du retard qu’elle apportait à
-leur union. A cette perplexité cruelle, qui empoisonnait
-sa vie, venait s’ajouter le chagrin de ne pouvoir répondre
-à la lettre que Lorenzo lui avait écrite, et qui l’avait
-si vivement touchée. Pendant toute la soirée elle l’avait
-observé avec inquiétude, épiant sa contenance vis-à-vis
-de la Vicentina, qu’elle ne perdit pas un instant de vue.
-Elle avait été heureuse de voir Lorenzo rester insensible
-aux agaceries de la <i>prima donna</i>, et aurait voulu pouvoir
-récompenser par un témoignage de satisfaction cette
-réserve mêlée de tristesse qu’elle avait remarquée chez
-son frère d’adoption, et dont elle comprenait si bien la<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span>
-cause. Cet hommage tacite que lui avait rendu Lorenzo
-au milieu de tant d’objets de distraction avait flatté son
-âme: tant il est impossible à la femme même la plus
-chaste d’échapper aux instincts de sa nature, qui est d’aimer
-et de régner par l’amour qu’elle inspire.</p>
-
-<p>Après une heure de promenade, le chevalier Grimani
-proposa à la compagnie d’aller achever cette belle nuit
-au <i>Salvadego</i>, célèbre <i>osteria</i> qui donnait d’excellents
-soupers, et où aimaient à se retrouver les plus grands
-personnages de l’État. L’invitation fut acceptée avec
-empressement par l’abbé Zamaria et communiquée
-par lui à quelques personnes qui avaient assisté à l’<i>accademia</i>
-du palais Grimani. Une table de vingt couverts
-fut bientôt servie, dans une grande salle éclairée
-par des lampes suspendues à de petites corbeilles de
-fleurs qui tempéraient l’éclat de la lumière. Beata était
-assise entre son père et le chevalier, Lorenzo à côté
-d’Hélène Badoer et du poëte Lamberti, la Vicentina
-entre Grotto et l’abbé Zamaria, qui occupait le milieu
-de la table en face du vieux sénateur Grimani et de
-Pacchiarotti. Plus loin était Canova à côté du poëte
-François Gritti. Les mets délicats, les pâtes légères
-arrosées de vins généreux, et surtout de vin de Chypre,
-eurent bientôt ému l’imagination des convives et établi
-entre eux cette familiarité décente qui est le plus grand
-plaisir de la table. Les dieux eux-mêmes oubliaient
-dans les festins leurs querelles immortelles.</p>
-
-<p>«Est-il vrai, <i>signori</i>, dit un convive d’une voix discrète,
-qu’il est arrivé à Venise un prince illustre, un
-frère fugitif du roi de France?»</p>
-
-<p>Surpris d’une pareille question, tout le monde leva
-les yeux sur celui qui avait osé la faire dans un lieu public.
-C’était Girolamo Dolfin, le mari d’Hélène Badoer,<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span>
-qui n’avait point ouvert la bouche de la soirée, et dont
-quelques vers de vin de Samos avaient dissipé la timidité
-naturelle. Après un moment de silence, où chacun
-semblait interroger son voisin sur l’opportunité d’un
-tel sujet de conversation: «C’est très-vrai, répondit le
-chevalier Grimani, <i>il conte</i> d’Artois est à Venise depuis
-quelques jours, et la république se dispose à le recevoir
-comme elle a reçu jadis son aïeul Henri III, avec les
-honneurs dus à son rang et à son infortune.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ma</i>, dit un autre interlocuteur, les choses vont donc
-bien mal en France pour qu’un prince du sang soit
-obligé de venir chercher un refuge en Italie?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas seulement la France qui est malade,
-répondit le sénateur Grimani, père du chevalier, c’est
-toute l’Europe, et vous verrez que l’Italie n’échappera
-qu’avec peine aux convulsions des idées subversives qui
-circulent de toutes parts.</p>
-
-<p>&mdash;Je bois à la santé de la république, s’écria l’abbé
-Zamaria en levant en l’air un verre de Murano rempli
-d’un excellent <i>rosoglio</i> de Zara, à la fermeté de son gouvernement
-qui ne se laisse point imposer par les sophistes,
-<i>al nostro serenissimo principe</i>, Ludovico Manini, le
-cent vingtième doge qui a l’honneur de présider aux
-destinées de ce pays, et qui certes ne sera pas le dernier
-à porter la corne ducale et à jeter à la mer Adriatique
-son anneau d’éternelle alliance.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, répondit d’une voix basse et creuse un
-convive qui jusqu’alors avait été peu remarqué. Si la république
-persiste à fermer les yeux à la lumière, à vouloir
-s’isoler des grands événements qui se préparent et
-qui menacent surtout le repos de l’Italie, elle pourra
-bien succomber sous les artifices d’une politique égoïste,
-couarde et surannée.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span></p>
-
-<p>Celui qui eut la témérité de prononcer ces paroles
-hardies était un membre de la minorité du grand conseil,
-un ami intime de François Pesaro, de cet homme
-courageux qui voulait forcer la république à secouer la
-torpeur d’une neutralité funeste. Une stupeur muette se
-peignit sur tous les visages à cette sortie audacieuse
-contre le gouvernement de la république, et tout le
-monde sut gré à Girolamo Dolfin d’oser interrompre le
-cours de ces idées sombres en disant: «On parle aussi
-de l’arrivée prochaine, dans nos lagunes, de la reine
-Caroline de Naples, et il ne serait pas impossible,
-assure-t-on, que son frère, l’empereur Léopold vînt à
-sa rencontre jusqu’à Venise.</p>
-
-<p>&mdash;Connaissez-vous, messieurs, s’écria le poëte fabuliste
-François Gritti, un conte charmant de Voltaire, intitulé
-<i>Candide</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vraiment, répondit l’abbé Zamaria, c’est de la
-philosophie la plus profonde cachée sous les grâces d’un
-esprit inimitable.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! ajouta Gritti, il y a dans ce chef-d’œuvre
-de fine raillerie le récit d’un certain souper dans une
-auberge de Venise, qui pourrait bien se renouveler de
-nos jours. Peut-être que ce pauvre roi Théodore, qui
-n’avait pas même de quoi payer son écot, ne serait pas
-le plus à plaindre aujourd’hui.</p>
-
-<p>&mdash;Je le crois bien, répondit vivement l’abbé, qui ne
-pouvait guère s’empêcher de faire une allusion à son art
-favori, les rois n’ont pas tous le bonheur d’être chantés
-par un poëte comme Casti et mis en musique par un
-Paisiello!</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, le malheur de ce temps-ci, c’est qu’il n’y
-a plus de castrats, et, <i>senza castrati</i>, l’Italie est perdue,
-<i>l’Italia è perduta</i>!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span></p>
-
-<p>A cette incroyable naïveté du vieux Grotto, à qui le
-marasquin avait un peu brouillé les idées, les convives
-poussèrent un éclat de rire vraiment homérique. Grotto
-était plongé dans une sorte d’extase; il gesticulait, se
-parlait tout bas à lui-même et poursuivait un soliloque
-au milieu de la conversation générale. L’abbé Zamaria,
-qui se roulait sur sa chaise comme un fou et qui n’était
-pas homme à laisser échapper une si belle occasion de
-ramener les esprits sur un sujet plus agréable, lui dit
-de son plus grand sérieux: «<i>Ma, caro mio</i>, il me semble
-que nous ne sommes pas aussi à plaindre que vous
-voulez bien le dire; qu’en pensez-vous, Pacchiarotti?»</p>
-
-<p>Cette remarque maligne de l’abbé n’était pas de nature
-à tempérer l’hilarité des convives, parmi lesquels la
-Vicentina et Hélène Badoer se faisaient surtout remarquer
-par leur gaieté bruyante. «Écoutez donc, <i>signori</i>,
-reprit Grotto sans se déconcerter, et poursuivant son idée
-fixe, quand on a entendu comme moi les plus admirables
-sopranistes qu’ait produits l’Italie, lorsqu’on a vécu dans
-la familiarité d’un Farinelli, qui est mort presque dans
-mes bras, lorsqu’on a parcouru l’Europe et qu’on a pu apprécier
-le style et la manière qui distinguaient chacun de
-ces incomparables virtuoses qui ont émerveillé le monde,
-alors seulement on comprend toute la profondeur du
-mal où nous sommes tombés! J’en appelle au témoignage
-de l’illustre Pacchiarotti que voici, le dernier représentant
-qui nous reste de la grande école. Qu’il dise si mes
-craintes sont exagérées et s’il n’est pas juste de reconnaître
-que nous sommes à la veille de voir disparaître
-un des plus beaux titres de gloire que possède l’Italie;
-car c’est à la piété de l’Italie qu’on doit ces lévites consacrés,
-en naissant, au dieu de la mélodie.</p>
-
-<p>&mdash;O mon cher Grotto, s’écria l’abbé Zamaria, la bouche<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span>
-souriante et toute pleine de paroles, votre gloire est
-bien plus ancienne que vous ne croyez! Il est déjà question
-de vos ancêtres dans la Bible, et, s’il faut en croire
-un historien, il y en avait beaucoup à la cour de Sémiramis.
-La Grèce les a connus, et ils étaient si nombreux
-à Rome, qu’ils furent souvent l’objet de la préoccupation
-du législateur. Je pourrais même vous citer des vers
-très-irrévérencieux d’Horace contre eux. On en a vu
-commander des armées, gagner des batailles et gouverner
-l’empire romain, comme on assure que votre ami
-Farinelli a gouverné les Espagnes; mais il n’est pas probable
-que le général de Justinien, que le rival heureux
-de Bélisaire chantât aussi bien que l’élève de Porpora.
-Ce qui est certain, c’est que, vers le milieu du XV<sup>e</sup> siècle,
-les sopranistes étaient déjà admis dans la chapelle du
-pape, qu’on les trouve également installés dans notre
-chapelle ducale de Saint-Marc, dans celles de Saint-Antoine
-de Padoue et de plusieurs princes de l’Europe,
-parmi lesquels il faut distinguer le duc de Bavière Albert
-V, le protecteur d’Orlando di Lasso, qui avait à son
-service huit sopranistes pour chanter les œuvres de son
-musicien favori, le contemporain de Palestrina.</p>
-
-<p>&mdash;On apprend toujours des choses nouvelles avec
-vous, monsieur l’abbé, répondit Grotto, un peu étourdi
-d’une érudition aussi prompte qu’abondante. Mes souvenirs
-ne remontent pas aussi haut et s’arrêtent à Bernachi,
-cet élève de Pistocchi, qui a fondé à Bologne une
-école célèbre de chant, où mon ami Farinelli a rencontré
-un rival redoutable.</p>
-
-<p>&mdash;Mais où donc et en quelle année avez-vous connu
-Farinelli? répliqua l’abbé, alléché par la curiosité.</p>
-
-<p>&mdash;A Londres, en 1736, où il luttait victorieusement
-avec son maître Porpora contre Haendel et Senesino, et<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span>
-puis à Madrid, au comble de la fortune. Je l’ai revu à
-Bologne quelques mois avant sa mort, arrivée le 15 juin
-1782, et dont personne mieux que moi ne sait la cause.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Per Bacco!</i> s’écria l’abbé, il est mort de soixante-dix-sept
-ans bien sonnés.</p>
-
-<p>&mdash;Il est mort d’ambition, dit Pacchiarotti, de regret
-de n’être plus le favori du roi d’Espagne. Ce grand
-homme a eu la faiblesse d’oublier l’art qui avait fait sa
-gloire pour les honneurs fragiles du courtisan. Il était
-plus fier de son titre de chevalier de Calatrava, dont l’avait
-décoré la reine d’Espagne, femme de Ferdinand VI,
-que d’avoir été le chanteur le plus étonnant du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.
-Il a passé ses dernières années dans une tristesse
-profonde, bourrelé de regrets au milieu d’une existence
-princière. Au moins, son condisciple et son rival, Caffarelli,
-a-t-il eu le bon esprit de placer son orgueil, qui
-était excessif, dans les succès de sa brillante carrière, et
-je lui pardonne volontiers d’avoir fait mettre sur la façade
-d’un palais construit peu de temps avant sa mort,
-cette inscription ambitieuse: <i>Amphion Thebas, ego domum</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui fit dire à un mauvais plaisant, ajouta l’abbé
-Zamaria: <i>Ille cum, tu sine</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’entends pas le latin, dit Grotto; mais ce que je
-sais positivement, c’est que Farinelli est mort d’une peine
-de cœur!...</p>
-
-<p>&mdash;D’amour, répliqua l’intarissable abbé.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Grotto avec une certaine emphase, mon
-illustre ami Farinelli a succombé à une passion funeste
-qu’il avait conçue pour la femme jeune et belle de son
-neveu, qui était son héritier.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Oh! questa è bella!</i> s’écria l’abbé en se renversant
-sur sa chaise. Le voilà donc connu, ce secret plein d’horreur!
-Mais cette histoire doit être remplie d’intérêt, et je<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span>
-suis sûr que la compagnie entendrait avec plaisir le récit
-d’une passion aussi chaste que malheureuse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, bien certainement, dit la belle Badoer, nous
-écouterons avec intérêt une histoire qui paraît devoir
-être si piquante.</p>
-
-<p>&mdash;Contez-nous donc, reprit l’abbé, les circonstances
-qui vous ont rapproché de l’admirable virtuose qui, pendant
-vingt-cinq ans de sa vie, a consacré ses talents à
-endormir les rois d’Espagne Philippe V, de triste mémoire,
-et son fils non moins cacochyme, Ferdinand VI.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Signori</i>, dit Grotto après s’être longtemps frotté les
-yeux comme un homme qui, réveillé en sursaut, aurait
-de la peine à saisir le fil de ses idées, les circonstances
-qui m’ont mis en relation avec Carlo Broschi, connu dans
-le monde entier sous le nom de Farinelli, sont bien simples,
-et quelques mots suffiront à vous les expliquer. Je
-suis né dans un village près de Naples, dans le pays
-même de Farinelli, de Caffarelli, de Gizzielo, de Millico,
-d’Aprile, je ne sais dans quel mois de l’année 1718. Je
-suis le fils d’un pauvre marchand d’oiseaux qui, toutes
-les semaines, allait vendre sur le marché de la capitale
-des merles, des pinsons, des sansonnets, des <i>canarini</i> et
-des <i>cardeletti</i> ou chardonnerets apprivoisés. Ma mère
-eut un rêve où la vierge Marie lui apparut du haut des
-cieux et lui ordonna de faire aussi de son enfant un rossignol
-des quatre saisons, agréable au Seigneur. Pieuse
-et très-dévote à la <i>santa vergine Maria</i>, ma mère obéit,
-et, à l’exemple du patriarche Abraham, elle leva le glaive
-sur le fruit de ses entrailles, sans qu’un ange vînt du
-ciel, cette fois, empêcher le sacrifice.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! dit l’abbé Zamaria; belle image biblique!</p>
-
-<p>&mdash;Je fus donc un sopraniste, et, à l’âge de onze ans,
-j’entrai au conservatoire <i>di Santo-Onofrio</i> de Naples,<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span>
-alors dirigé par Léo, d’illustre et douce mémoire. J’y
-appris la musique, la composition, et j’étudiai l’art de
-chanter avec Domenico Gizzi, qui avait été le maître de
-Gioachino Conti, devenu si célèbre sous le nom de Gizzielo.
-Après cinq ans de réclusion et d’études, trompant
-les espérances de ma mère qui voulait me faire entrer
-dans une chapelle, je m’élançai dans la carrière en débutant
-au théâtre San-Bartolomeo dans un opéra de Pergolèse,
-<i>Adriano in Siria</i>. J’y remplissais un rôle de
-femme, et, malgré la beauté du diable dont j’étais doué,
-car j’avais à peine seize ans, on me trouva le nez trop
-gros pour représenter une coquette qui devait enchaîner
-à ses pieds un empereur romain.»</p>
-
-<p>A cette naïveté, la Vicentina partit d’un grand éclat
-de rire en s’écriant: «Ah! <i>maestro</i>, que vous deviez être
-beau cependant sous le riche costume d’une princesse
-orientale!</p>
-
-<p>&mdash;Après d’autres tentatives plus ou moins heureuses,
-continua Grotto sans se déconcerter, je quittai Naples
-deux jours après la mort de Pergolèse, dont le tendre et
-mélodieux génie s’éteignit à Pozzuoli le 16 mars 1736. Je
-fus à Rome, où je m’essayai dans un opéra d’Orlandini,
-<i>Ercole amante</i>, en chantant pour la première fois <i>da
-primo musico</i>. Je représentai le fils de Jupiter et d’Alcmène;
-mais, dans une scène capitale où je provoquais
-mes amis à partager mes travaux, je restai court.... et ne
-pus achever cette phrase: <i>Compagnons d’Alcide, avez-vous
-du cœur?</i> En me voyant la bouche toute grande ouverte,
-tremblant et muet, le public m’accabla de moqueries
-cruelles et s’écria: <i>Si, si, abbiamo cuore</i>, nous avons
-le courage de t’attendre, <i>Ercolino innamorato!</i> Je m’enfuis
-de la scène épouvanté, et partis le soir même pour
-l’Angleterre. J’arrivai à Londres dans le courant de l’année<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span>
-1736, et j’allai me présenter immédiatement à Farinelli,
-pour qui j’avais une lettre de recommandation.
-Il m’accueillit avec bonté, m’encouragea de ses conseils
-et de sa bourse, car il n’était pas moins généreux que
-sublime dans son art. Il est vrai qu’il gagnait des sommes
-fabuleuses et qu’il était vraiment l’idole de l’Angleterre.
-On le comblait de cadeaux, et les plus grands personnages
-se disputaient l’honneur de le posséder dans leurs
-palais. Il allait souvent chanter à la cour, où les princesses
-de la famille royale ne dédaignaient pas de l’accompagner
-au clavecin. Pour donner une idée de l’enthousiasme
-que Farinelli a excité à Londres pendant les
-deux années qu’il a passées dans cette ville, de 1734 à
-1736, il me suffira de citer ce mot qu’un Anglais prononça
-à haute et intelligible voix, pendant une représentation
-de l’<i>Artaxerxès</i> de Hasse: <i>Il n’y a qu’un Dieu et
-qu’un Farinelli!</i></p>
-
-<p>«Il avait alors trente et un ans, étant né à Naples le
-25 janvier 1705. D’une figure charmante, grand, élancé,
-plein de grâce et de distinction, sa personne ajoutait au
-prestige de la plus belle voix de soprano qui ait jamais
-existé. Elle avait une étendue de presque trois octaves,
-depuis le <i>do</i> au-dessous de la portée jusqu’à son homonyme
-supérieur, et cet immense clavier de notes aussi
-pures que le cristal était d’une égalité parfaite. Aucune
-difficulté, aucun artifice de vocalisation ne lui était impossible:
-il accomplissait les tours les plus scabreux et
-les plus <i>intrecciati</i>, le sourire sur les lèvres, et sans que
-son beau visage trahît jamais l’effort. Son trille était lumineux
-comme celui de l’alouette, et sa respiration si
-longue et si puissante, qu’aucun instrumentiste ne pouvait
-lutter avec lui. Tout le monde sait que lorsque Farinelli
-débuta à Rome en 1722 dans un opéra de son maître<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span>
-Porpora, il soutint, contre un trompette allemand
-fort célèbre, un assaut de ce genre qui excita l’enthousiasme
-de ce public atrabilaire et capricieux, dont j’ai
-eu tant à me plaindre. Dans un air avec accompagnement
-de trompette obligé, que Porpora avait composé
-expressément pour la circonstance, il y avait un point
-d’orgue sur une note culminante qui, après avoir été
-attaquée, insensiblement enflée, et longtemps suspendue
-dans l’espace par la trompette, fut reprise par le
-chanteur avec tant de grâce, d’éclat et de vitalité, qu’après
-de nouveaux efforts, l’instrumentiste dut s’avouer
-vaincu. Porpora ménagea encore à son élève chéri un
-triomphe de ce genre à son début à Londres en 1734,
-où il éclipsa non-seulement Senesino et Carestini, le
-chanteur favori de Haendel, mais aussi la Cuzzoni et la
-délicieuse Faustina. A ces dons de la nature, à ces miracles
-de bravoure d’un gosier incomparable où il n’a été
-surpassé que par Caffarelli, il joignait une sensibilité
-exquise, un goût si pur et un style si élevé, qu’il n’y a
-que Pacchiarotti qui l’ait égalé de nos jours dans cette
-partie morale de l’art de chanter. Ah! <i>signori</i>, s’écria
-Grotto avec émotion en se frappant le front de ses deux
-mains comme pour en faire jaillir des souvenirs ineffaçables,
-il fallait lui entendre dire: <i>Pallido è il sole</i> et
-<i>Per questo dolce amplesso</i>, deux airs de Hasse, que le roi
-d’Espagne Philippe V se faisait chanter tous les soirs,
-pour avoir une idée de ce virtuose admirable qui aurait
-charmé les anges du ciel!</p>
-
-<p>«Dégoûté de la carrière dramatique pour laquelle je
-ne me sentais plus de vocation, j’acceptai avec empressement
-la proposition que me fit Farinelli de le suivre en
-Espagne en qualité d’accompagnateur; car, bien qu’il
-fût assez habile claveciniste, il n’aimait point à s’accompagner<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span>
-lui-même en public. Nous arrivâmes à Paris
-dans les derniers jours de l’année 1736. Farinelli fut
-aussitôt mandé à la cour de Versailles, où il chanta devant
-le roi Louis XV, qui fut si émerveillé de son talent,
-qu’en témoignage de sa satisfaction il lui envoya son
-portrait enrichi de diamants. Quatorze ans après, en
-1750, Caffarelli fut aussi appelé à Paris par la grande-dauphine,
-princesse de Saxe, qui était passionnée pour
-la musique; il chanta plusieurs fois au concert spirituel,
-avec non moins de succès que son rival Farinelli, mais
-il se conduisit avec beaucoup moins de modestie et de
-prudence. Blessé de n’avoir reçu de la part de Louis XV
-qu’une simple boîte d’or, l’orgueilleux sopraniste dit au
-gentilhomme chargé de lui remettre ce cadeau: «Eh
-quoi! le roi de France n’a rien de mieux à me donner?
-Si encore on y avait ajouté son portrait!&mdash;Monsieur,
-répondit le gentilhomme, Sa Majesté ne fait présent
-de son portrait qu’aux ambassadeurs.&mdash;De tous
-les ambassadeurs du monde,» répondit l’élève de Porpora,
-«on ne ferait pas un Caffarelli!» Ce fait ayant été
-rapporté au roi, Louis XV s’en amusa beaucoup; mais
-la grande-dauphine, plus sévère, manda le chanteur
-dans ses appartements, et, après lui avoir donné un riche
-diamant, elle lui remit un passe-port en disant: «Il
-est signé du roi et n’est valable que pour dix jours; je
-vous engage à en profiter.» Caffarelli dut quitter
-Paris plus promptement qu’il ne l’aurait voulu.</p>
-
-<p>«Après quelques mois de séjour dans la capitale de
-la France, nous partîmes pour l’Espagne, non sans avoir
-été plusieurs fois à l’Académie royale de musique, où
-nous entendîmes un opéra barbare d’un certain Rameau,
-intitulé <i>Castor et Pollux</i>, je crois, et une prétendue cantatrice,
-Mlle Fel, qui criait son amour comme si on l’eût<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span>
-écorchée toute vive. «Sauvons-nous,» me dit Farinelli
-en riant, «car le feu doit être à la maison!» Arrivé à
-Madrid, où il ne devait rester qu’une saison, Farinelli y
-fut retenu vingt-cinq ans par la faveur la plus étonnante
-que mentionne l’histoire.</p>
-
-<p>«Je ne vous dirai pas, <i>signori</i>, reprit Grotto après
-avoir aspiré une large prise de tabac, ce qui est connu
-de toute l’Europe, et par quel concours de circonstances
-Farinelli devint un instrument de la politique. Tout le
-monde sait que le roi d’Espagne Philippe V était frappé,
-dans les dernières années de sa vie, d’une sorte de mélancolie
-noire voisine de la folie, qui le rendait impropre
-aux affaires. La reine Élisabeth de Parme, cette princesse
-ambitieuse que l’adroit Alberoni lui avait fait épouser
-en secondes noces, ne sachant plus comment vaincre
-l’apathie de son triste époux, dont elle punissait si bien
-les caprices dans les mystères de l’alcôve, eut recours à
-Farinelli. Elle fit préparer un concert dans les appartements
-du roi, où l’admirable sopraniste chanta plusieurs
-morceaux d’un tendre caractère qui émurent jusqu’aux
-larmes ce nouveau Saül de la lignée de Louis XIV. Il se
-réveilla comme d’un long sommeil, combla de caresses
-son jeune David, consentit à se laisser faire la barbe, et
-reprit sa place au conseil. Sous Ferdinand VI, qui avec
-la couronne de son père avait hérité aussi de ses infirmités,
-Farinelli devint un personnage si important, qu’il
-eut presque l’autorité d’un premier ministre. Créé chevalier
-de Calatrava dans une circonstance tout à fait analogue
-à celle où il avait conquis la faveur de Philippe V,
-Farinelli acquit une si grande influence sur l’esprit du
-nouveau roi, qu’elle s’étendit jusqu’aux affaires de
-l’État. Dispensateur de toutes les grâces, comblé d’honneurs
-et de richesses, il se voyait courtisé par les grands<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span>
-d’Espagne, par les <i>hidalgos</i> et les plus jolies femmes du
-royaume. Le ministre La Ensenada ne prenait aucune
-mesure sans le consulter. Pour vous donner une idée de
-la faveur dont il jouissait à la cour d’Espagne, qu’il
-vous suffise de savoir que Marie-Thérèse lui a écrit de
-sa propre main une lettre que j’ai lue, et qui était des
-plus flatteuses.</p>
-
-<p>&mdash;Je puis attester la vérité de ce fait, dit le sénateur
-Grimani. Me trouvant à Vienne vers 1762 en qualité de
-secrétaire d’ambassade, j’entendis un soir au cercle de
-la cour l’impératrice Marie-Thérèse répondre au reproche
-qu’on lui faisait d’entretenir une correspondance
-avec Mme de Pompadour: «Eh! messieurs, la politique
-a de cruelles nécessités; <i>j’ai bien écrit à Farinelli</i>!»</p>
-
-<p>&mdash;Il faut dire à son honneur, reprit Grotto, qu’il supporta
-cette prospérité inouïe avec calme et beaucoup de
-modestie. Il fut généreux, protégéa le mérite inconnu
-et n’usa jamais de son crédit pour se venger des injures
-dont il fut souvent l’objet. Directeur général du théâtre
-et des fêtes au palais de Buen-Retiro, il fit venir à Madrid
-les artistes les plus renommés, tels que Gizzielo et
-la Mingotti, sans manifester jamais une ombre de jalousie.
-Seulement Farinelli était d’une sévérité extrême
-pour les virtuoses qu’il avait sous sa dépendance. Il leur
-était expressément défendu de chanter hors des réunions
-de la cour, et il exigeait même qu’ils fissent calfeutrer
-les fenêtres de la chambre où ils étudiaient leurs
-rôles. Un jour, il poussa la rigueur à cet égard jusqu’à
-refuser à une grande dame qui se trouvait dans un état
-des plus intéressants la permission d’entendre la Mingotti
-dans son propre appartement. Il fallut un ordre
-exprès du roi pour lever l’obstacle. Qui ne connaît
-l’anecdote de ce tailleur mélomane qui, pour se payer<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span>
-d’un habit magnifique qu’il lui apportait, ne demandait
-que le plaisir d’entendre chanter une seule fois l’admirable
-sopraniste? Après avoir satisfait au désir de ce
-brave homme, Farinelli lui remit une bourse qui contenait
-le double de la somme que pouvait valoir l’habit,
-en lui disant pour vaincre son refus: «Je vous ai cédé,
-il est juste que vous me cédiez à votre tour.»</p>
-
-<p>«Rappelé à Naples par une maladie que fit ma pauvre
-mère, j’assistai à l’inauguration du théâtre San-Carlo,
-qui eut lieu le 4 novembre 1737, le jour même
-de la fête du roi Charles VII, qui depuis a été Charles III
-d’Espagne. Ce fut un spectacle magnifique. Commencé
-dans le mois de mars de la même année, d’après un
-plan de l’architecte Madrano, ce théâtre, qui est le plus
-grand et le plus beau de l’Europe, fut achevé dans le
-mois d’octobre sous la direction d’un certain Angelo
-Carasale, dont il fit la fortune et le malheur. A son entrée
-dans la salle, le roi, frappé d’admiration, appela
-l’architecte et lui posa la main sur l’épaule en témoignage
-de sa haute protection. «Je regrette seulement,»
-dit le roi à Carasale, «que le théâtre ne communique
-pas directement avec mon palais. S’il était possible
-d’établir une galerie intérieure, ce serait plus commode
-pour moi et ma famille.» Carasale, inclinant
-la tête, disparut. Après la représentation, il s’approcha
-du roi et lui dit: «Sire, votre désir est accompli; Votre
-Majesté peut rentrer maintenant dans son palais sans
-sortir du théâtre.» Dans l’espace de trois heures
-qu’avait duré la représentation, l’architecte avait fait
-abattre de gros murs et improvisé un escalier qu’il fit
-recouvrir de riches tapisseries. Pendant huit jours, cet
-incident fut le sujet de toutes les conversations, ce qui
-n’empêcha pas le pauvre Carasale, quelque temps après,<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span>
-d’être renfermé au château Saint-Elme, où il est mort
-sous une fausse accusation de péculat<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>. En 1744, à ce
-même théâtre Saint-Charles, j’assistai à une solennite
-bien autrement intéressante. Le roi, pour célébrer la
-victoire de Velletri, qu’il venait de remporter sur les impériaux
-commandés par le prince de Lobkowitz, avait fait
-venir à Naples Caffarelli et Gizzielo. Jamais ces deux
-grands virtuoses n’avaient chanté ensemble, car l’un,
-plus âgé de onze ans que l’autre, puisqu’il est né à Bari
-le 16 avril 1703, tandis que Gizzielo a vu le jour à Arpino
-le 18 janvier 1714, était déjà célèbre dans toute l’Europe
-et ne reconnaissait de rival que son condisciple Farinelli.
-Aussi leur rencontre dans un opéra de Pergolèse,
-<i>Achille in Sciro</i>, fut-elle un événement dans l’histoire de
-l’art de chanter. Caffarelli, qui représentait le personnage
-héroïque d’Achille, venait de chanter un air de
-bravoure qui avait excité l’étonnement du public,
-lorsque parut Gizzielo sous le costume de l’astucieux
-Ulysse.</p>
-
-<p>&mdash;Pas mal, répondit l’abbé Zamaria; <i>per Bacco!</i> vous
-avez donc lu Homère, mon cher Grotto?</p>
-
-<p>&mdash;Tremblant comme l’oiseau à l’approche du vautour,
-continua le vieux sopraniste, Gizzielo se recommanda
-intérieurement à la vierge Marie, et fit vœu de
-lui consacrer un vase lacrymatoire de l’argent le plus
-fin, s’il sortait sain et sauf d’une lutte aussi terrible. Il
-commença d’une voix émue, et puis, encouragé par
-quelques murmures approbateurs, il se raffermit et développa
-les notes les plus suaves avec un style si pathétique<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span>
-et si touchant, que la salle retentit de bruyantes
-acclamations. La victoire resta indécise entre la prodigieuse
-flexibilité qui caractérisait surtout la manière de
-Caffarelli et la grâce mêlée de tendresse qui était le partage
-de Gizzielo.</p>
-
-<p>&mdash;C’est à peu près mon histoire avec la Gabrielli que
-vous venez de raconter, interrompit Pacchiarotti. Lorsque
-je me rencontrai pour la première fois à Venise, en
-1777, avec cette puissante et fantasque prima donna,
-que tant de rapports de ressemblance rapprochaient de
-Caffarelli, je me crus perdu. <i>Poveretto me</i>, m’écriai-je,
-<i>questo è un portento!</i> c’est un prodige! Je ne dus mon
-salut, dans cette circonstance, qu’à un peu de sentiment
-dont la Gabrielli était complétement dépourvue.</p>
-
-<p>&mdash;Je revis Gizzielo à Madrid, continua Grotto, où il
-fut appelé par mon ami Farinelli en 1749. Les conseils
-de l’élève de Porpora perfectionnèrent son goût, et je
-n’oublierai de ma vie la manière dont il chantait un air
-de la <i>Didone abbandonata</i> que Vinci avait composé pour
-lui à Rome, en 1730, ainsi qu’un autre admirable morceau
-de l’<i>Artaserse</i>, du même compositeur:</p>
-
-<p class="pp8 p1">E pure sono innocente....</p>
-
-<p class="pn1">dans lequel Gizzielo faisait pleurer son auditoire. Rappelé
-à la cour de Lisbonne, où il avait déjà été une première
-fois en 1743, il y est resté jusqu’en 1754. Comblé
-de richesses par le roi de Portugal, Gizzielo s’est retiré
-à Rome, où il est mort presque à la fleur de l’âge,
-en 1761<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span></p>
-
-<p>«Farinelli dut quitter aussi l’Espagne en 1761, peu de
-temps après la mort de Ferdinand VI. Charles III, en
-congédiant le grand virtuose avec une pension considérable,
-lui rendit ce témoignage, qu’il avait usé avec modération
-de la faveur dont l’avaient honoré ses prédécesseurs.
-Il eut ordre, je crois, de se retirer à Bologne,
-dans cette ville studieuse et paisible où trente ans plus
-tôt il avait rencontré Bernachi, dont l’exemple et les
-sages conseils eurent une si grande influence sur sa destinée
-d’artiste. Il aimait à reconnaître qu’après Porpora,
-qui avait dirigé son enfance, les deux hommes qui
-avaient le plus contribué à épurer son goût et son style,
-c’étaient l’empereur Charles VI et le sopraniste Bernachi.
-Retiré dans une belle habitation qu’il avait fait
-construire à une lieue de Bologne, entouré de sa sœur
-et de ses deux enfants, qu’il affectionnait beaucoup, il
-y vécut somptueusement, en exerçant l’hospitalité d’un
-grand seigneur. Il recevait nombreuse compagnie, et
-pas un voyageur de distinction ne passait à Bologne sans
-désirer lui être présenté. Ses appartements étaient remplis
-d’un grand nombre de clavecins, dont chacun portait
-le nom d’un peintre célèbre. Tantôt il jouait sur le
-<i>Rafaello d’Urbino</i>, et tantôt sur le Titien, le Guide ou le
-Corrége. Plus souvent encore il se plaisait à chanter en
-s’accompagnant de la viole d’amour. Parmi les tableaux
-remarquables qu’il possédait, il y en avait un de son
-ami Amiconi, où l’artiste avait groupé, dans une composition
-pleine de grâce, le portrait de Farinelli, de Métastase,
-de la Faustina, et celui du peintre Amiconi
-lui-même. Sa conversation, abondante en anecdotes curieuses
-sur les grands personnages qu’il avait approchés,
-intéressait les visiteurs et les convives qu’il avait constamment
-à sa table. Il parlait volontiers de son séjour<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span>
-en Angleterre, où il avait connu beaucoup d’hommes
-distingués, particulièrement lord Chesterfield. Un jour,
-je l’ai entendu confirmer le fait si souvent rapporté de
-son entrevue avec Senesino. Engagés, l’un au théâtre de
-Haendel, l’autre à celui de Porpora, où ils chantaient
-tous les soirs, les deux célèbres virtuoses n’avaient pu
-trouver l’occasion de s’entendre, lorsque je ne sais trop
-quelle représentation extraordinaire les mit en présence
-dans une scène combinée à cet effet. Senesino représentait
-un tyran furieux et implacable, et Farinelli un
-prisonnier chargé de chaînes. S’approchant humblement
-de son oppresseur, Farinelli chanta un air si touchant
-et avec une voix si pure, que Senesino, oubliant le caractère
-de son rôle, courut embrasser son rival aux
-applaudissements d’un public ravi.</p>
-
-<p>«Parmi les voyageurs de distinction que j’ai vus chez
-Farinelli, je dois citer l’électrice de Saxe, qui était venue
-tout exprès en Italie pour voir et entendre l’incomparable
-sopraniste. C’était, je crois, en 1772. Après un déjeuner
-splendide qu’il avait donné à la princesse, il se
-plaça au clavecin, et, d’une voix affaiblie par l’âge, il dit
-cet air si fameux de Hasse:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Solitario bosco ombroso....</p>
-
-<p class="pn1">avec un si grand style, que la princesse, non moins
-émue que l’avait été Senesino, se précipita dans ses
-bras en s’écriant avec exaltation: «Ah! je mourrai
-contente désormais, puisque j’ai eu le bonheur de
-vous entendre!»</p>
-
-<p>«Hélas! continua Grotto en poussant un soupir, la
-gloire, la fortune, l’amitié du P. Martini, l’estime dont
-il était entouré, la vénération que j’avais pour lui, n’ont
-point empêché ce grand homme de terminer tristement<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span>
-une existence qui avait été si complétement heureuse
-jusqu’alors. Il ne pouvait se consoler d’avoir été forcé
-de quitter la cour d’Espagne, dont il ne parlait jamais
-sans pleurer comme un enfant. Joignez à ce chagrin
-d’une grandeur éclipsée la passion funeste que lui inspira
-la femme de son neveu, et vous aurez une idée de
-l’amertume de ses dernières années. Cette femme jeune,
-belle et distinguée, appartenant à une des plus nobles familles
-de Bologne, repoussa avec dédain le sentiment
-que Farinelli éprouvait pour elle. Lui qui, dans sa jeunesse,
-avait été recherché et adoré, je puis l’affirmer,
-des plus grandes dames de l’Europe, il me dit un jour
-d’un accent désespéré: «Je donnerais ma fortune, ma
-vie et jusque ma part de paradis, pour quelques jours
-de bonheur passés avec <i>Luccinda</i>!» Il chantait devant
-elle, d’une voix chevrotante, les morceaux les plus touchants
-de son répertoire, sans pouvoir adoucir son inhumaine.
-Enfin il s’oublia jusqu’à éloigner son neveu
-et se fit le tuteur jaloux et tyrannique d’une jeune
-femme dont la fierté a empoisonné et abrégé certainement
-sa vie.</p>
-
-<p>&mdash;On pourrait appliquer à ce pauvre Farinelli, répondit
-l’abbé Zamaria, ces deux vers de l’Arioste:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Che la cagion del suo caso empio e tristo,<br />
-Tutto venia per aver troppo visto,</p>
-
-<p class="pn1">ce qui veut dire que «trop d’expérience nuit au bonheur.»</p>
-
-<p>&mdash;Je possède une fort belle gravure d’Amiconi, dit
-Canova, où Farinelli est représenté assis au milieu d’un
-portique, ayant à ses pieds un groupe de petits Amours
-qui chantent et folâtrent autour de lui. Une muse lui
-pose une couronne sur la tête, tandis qu’au fond du tableau<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span>
-on aperçoit la Renommée qui s’élève au-dessus
-d’un nuage pour annoncer l’avénement du grand artiste.
-Jeune, beau et plein de grâce, Farinelli tient à la
-main une guirlande de roses dont il admire la fraîcheur,
-et au bas de cette gravure, qui a été publiée à Londres,
-on lit ce vers tiré de l’Énéide de Virgile:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Primam merui qui laude coronam.</p>
-
-<p class="p1">&mdash;<i>Signori</i>, reprit Grotto avec une certaine dignité,
-Farinelli et Caffarelli, dont le véritable nom était Majorano,
-comme vous le savez sans doute, sont les deux
-sopranistes les plus admirables qu’ait produits l’Italie,
-si féconde pourtant en semblables merveilles. Nés dans
-la même contrée, l’un à Naples en 1705, l’autre à Bari
-en 1703, tous les deux élèves de Porpora qu’ils ont laissé
-dans la misère, ils ont vécu près d’un siècle et sont
-morts riches et glorieux, mon ami en 1782, et Caffarelli
-l’année suivante, dans son duché de Santo-Dorato. Doués
-tous les deux d’un physique charmant et d’une voix de
-soprano étendue, sonore, limpide, que leur maître avait
-assouplie dès l’enfance par des exercices si bien gradués,
-qu’en sortant de ses mains ils purent aborder les
-plus grands théâtres de l’Europe, ils déployèrent des
-qualités différentes avec une égale habileté, et laissèrent
-le monde indécis, ne sachant auquel des deux <i>usignuoli</i>
-donner la préférence. Si Farinelli se distinguait
-par la sensibilité, par un goût sévère et contenu, Caffarelli
-éblouissait par les prodiges de sa vocalisation luxuriante,
-qu’aucune femme, même la Gabrielli, ne pouvait
-égaler. L’un touchait le cœur par l’expression des sentiments,
-l’autre étonnait l’oreille par les caprices et les
-sensualités de son gosier; le premier vous arrachait des
-larmes, le second des cris d’admiration; et si Farinelli a<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span>
-été le chanteur des rois, des princes, des femmes sensibles,
-des grands professeurs et des hommes distingués
-par la culture de leur esprit, Caffarelli a été celui de la
-foule ébahie au spectacle de la difficulté vaincue. L’un
-pourrait être comparé au Tasse, et l’autre à Marini.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi pas à Homère et à Virgile? répondit
-l’abbé Zamaria en riant. Puisque vous les avez déjà
-comparés à deux oiseaux, continua l’abbé avec malice,
-Farinelli pourrait être assimilé au cygne, l’oiseau favori
-des muses, qui chantait sur les ondes du Pénée les
-louanges d’Apollon, et Caffarelli au phénix, dont le plumage
-d’or, de pourpre et d’azur, selon Pline, faisait
-l’admiration des hommes et des dieux.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi qu’il en soit, continua Grotto, Farinelli et
-Caffarelli doivent être considérés comme les deux sopranistes
-les plus extraordinaires qui aient existé, l’un
-dans le chant tempéré et <i>di mezzo carattere</i>, l’autre dans
-le style de bravoure. Autour de ces deux illustres élèves
-de Porpora, qui se sont partagé l’empire de l’art de
-charmer les hommes par les inflexions de la voix, on
-pourrait classer en deux familles distinctes tous les sopranistes
-célèbres qu’a produits notre pays: dans la lignée
-de Farinelli, Bernachi d’abord, qui a fondé l’école
-de Bologne; son savant élève Mancini; Orsini, dont la
-voix de contralto plaisait tant à l’empereur Charles VI et
-à son maître de chapelle, Fux; Senesino, qui a eu l’honneur
-de chanter avec Marie-Thérèse lorsqu’elle n’était
-encore qu’une enfant, et dont la voix de <i>mezzo soprano</i>
-et le beau visage ont fait les délices de la cour de
-Dresde, où Haendel est allé le chercher; Carestini, dont
-la modestie n’était surpassée que par le goût, le talent
-et l’expression qui distinguaient ce chanteur favori de
-Haendel; Guarducci, non moins touchant, et qui était<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span>
-si remarquable dans la <i>Didone</i> de Piccini; Salimbeni,
-beau comme l’Amour, élève aussi de Porpora, et dont
-la voix enchanteresse de soprano avait le privilége de
-toucher le grand Frédéric; Guadagni, que vous connaissez
-tous, le chanteur inspiré de Glück, l’amant fortuné
-de la Gabrielli; Millico, qui l’a peut-être égalé,
-l’ami intime de l’auteur d’<i>Orfeo</i> et d’<i>Alceste</i>; Aprile, qui
-fut aussi un excellent professeur; <i>il Porporino</i>, dont la
-belle voix de contralto n’était pas à dédaigner, non plus
-que celle de Rubinelli; enfin Pacchiarotti que voici, le
-sublime Pacchiarotti, qui est, hélas! le dernier grand
-sopraniste qui nous reste.</p>
-
-<p>&mdash;En vous remerciant des éloges que vous voulez
-bien m’accorder, répondit Pacchiarotti, permettez-moi
-de ne pas désespérer de l’avenir. J’ai entendu à Rome,
-il y a quelques années, un certain Crescentini qui promet
-de devenir un virtuose digne de perpétuer la tradition
-de Farinelli et de Guadagni.</p>
-
-<p>&mdash;Dans la famille des sopranistes qui ont surtout
-brillé par les artifices de la vocalisation, reprit Grotto,
-on pourrait classer, avant Caffarelli, Pasi, qui chantait
-au commencement du siècle; puis Gizzielo, dont j’ai
-déjà parlé, et dont la voix de soprano égalait au moins
-celle de l’élève de Porpora; enfin l’idole du jour,
-Marchesi, que nous avons entendu à Venise, et qui possède,
-avec une figure charmante, une voix de soprano
-dont la merveilleuse souplesse excite l’admiration de
-l’Europe.»</p>
-
-<p>Grotto avait à peine terminé son récit, que la porte de
-la salle s’ouvrit avec fracas, et l’on vit entrer un homme
-vêtu de noir, portant une barrette ornée d’un gland
-d’or. A son aspect, tout le monde se leva précipitamment,
-excepté le sénateur Zeno, qui ne bougea pas de<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span>
-sa chaise. C’était un familier du conseil des dix, qui, en
-apercevant le père de Beata, s’inclina et disparut sans
-proférer une parole. On reconnut à cette scène muette
-et à la contenance du sénateur qu’il était un des trois
-inquisiteurs d’État. Quelques jours après, on apprit, non
-sans terreur, que le convive qui avait osé blâmer la politique
-du gouvernement avait été enlevé de sa maison
-sans qu’on pût savoir ce qu’il était devenu.</p>
-
-<p>Les convives se retirèrent un peu en désordre, plus
-ou moins préoccupés de l’incident qui avait mis fin à ce
-souper improvisé. Il était trois heures du matin. La lune
-resplendissante éclairait encore quelques promeneurs
-attardés sur la place Saint-Marc. Lorenzo, dans la confusion
-de cette scène, voyant Beata seule et séparée du
-chevalier Grimani, la suivit en silence et l’accompagna
-jusqu’à la gondole de sa maison, qui était amarrée au
-<i>traghetto</i> de la Piazzetta. Son père s’y étant placé le premier,
-Lorenzo offrit son bras à Beata pour l’aider à y
-monter, et se disposait à se retirer lorsque le sénateur
-lui dit: «Vous pouvez entrer.» Heureux et confus d’une
-faveur si inusitée, Lorenzo obéit. Il s’assit humblement
-en face de Beata et du sénateur, sans dire un mot, mais
-le cœur agité. A un mouvement que fit la <i>gentildonna</i>
-pour ramener les plis de sa robe qui traînait à ses pieds,
-Lorenzo, allant au-devant de ses désirs, rencontra sa
-main qu’il saisit fortement. Elle ne répondit point à son
-étreinte, mais elle ne retira pas sa main, et laissa Lorenzo
-la presser longtemps avec transport, nuance exquise
-d’une âme aussi pure que le ciel. Lorenzo était ivre
-de bonheur. C’était le premier témoignage d’affection
-qu’il recevait de Beata; ce contact innocent qu’il avait provoqué,
-et dont il s’exagérait certainement la portée, fit
-épanouir ses plus chères espérances et entr’ouvrit à son<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span>
-imagination un avenir de béatitude. Il tremblait, ses genoux
-s’entre-choquaient, et sans la demi-obscurité qui le
-dérobait aux regards du sénateur, son exaltation extraordinaire
-aurait éveillé peut-être les soupçons du père
-de Beata. Oh! comme le souvenir de la Vicentina lui
-était odieux dans cet instant de suprême félicité! qu’il
-était honteux de sa chute, et combien les baisers de la
-volupté lui paraissaient amers et décevants, comparés à
-l’extase du véritable amour! Toute la soirée, Lorenzo
-avait imploré vainement, par sa contenance recueillie et
-triste, un signe bienveillant de Beata, sans se douter que
-cette noble créature était joyeuse comme un enfant de
-le voir ainsi préoccupé d’elle et indifférent à tout autre
-objet. Elle lui savait gré surtout de n’avoir point répondu
-aux agaceries de la <i>prima donna</i>, ni aux propos aimables
-d’Hélène Badoer. Assise en face de Lorenzo, elle le
-sentait tressaillir, et son cœur en éprouvait une douce
-commotion. Elle était heureuse et à la fois étonnée de
-la témérité de Lorenzo; sa conscience parfaitement
-tranquille épanchait ses illusions et s’entr’ouvrait au bonheur.
-«Pourquoi, se disait-elle recueillie en elle-même
-à côté de son père silencieux, et en attachant sur Lorenzo
-un regard sérieux et attendri, pourquoi la destinée
-briserait-elle une union si charmante qu’elle s’est
-plu à former? Ne l’a-t-elle pas confié à ma sollicitude,
-cet enfant bien-aimé qui a répondu à tous mes vœux,
-et ne suis-je pas assez riche pour fixer irrévocablement
-son sort? Mon père pourrait-il trouver un fils plus affectueux
-et plus digne de soutenir l’éclat de sa maison? et
-que sont quelques années de plus, quand l’amour s’unit
-à l’amour?»</p>
-
-<p>Lorenzo, qui tournait le dos à la proue où était placée
-la lanterne qui, ainsi qu’une étoile polaire, éclairait<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span>
-les mariniers à travers les lagunes, se pencha un peu de
-côté et laissa pénétrer ainsi dans la gondole un rayon
-furtif de lumière: il put voir alors deux grosses larmes
-sillonner le beau visage de Beata. Oh! que n’était-il seul
-pour tomber à ses pieds et les essuyer de ses lèvres,
-ces larmes précieuses qu’il recueillit au fond de son
-cœur! Ému jusqu’au transport, Lorenzo aurait peut-être
-fait un éclat irréparable, si, dans les profondeurs
-d’un petit canal, une voix harmonieuse n’eût soupiré
-ces jolis vers d’une chanson de Lamberti:</p>
-
-<p class="pp8 p1">La troppo cara imagine<br />
-Sempre xe viva in mi,<br />
-Non vedo altro che ti,</p>
-<p class="pp10">Ti sola sento.</p>
-
-<p class="pn1">«Ton image chérie vit toujours dans mon cœur; je ne
-vois que toi, je ne pense qu’à toi.» Ce sentiment si
-conforme à ce qu’il éprouvait calma Lorenzo et le plongea
-dans une douce rêverie, où la légende de Silvio et
-de Nisbé, dont Giacomo avait bercé son enfance, traversa
-heureusement son esprit.</p>
-
-<p>Rentré au palais, Lorenzo ne put dormir de la nuit.
-Il marchait à grands pas dans sa chambre avec une agitation
-extrême, se parlant tout haut, couvrant de baisers
-ses propres mains qui avaient pressé celle de Beata, et
-qui lui paraissaient encore empreintes du parfum de la
-femme aimée. Tantôt il s’asseyait au clavecin et improvisait
-des chants pour exhaler son bonheur; tantôt il
-récitait avec emphase des vers de son poëte de prédilection,
-Dante, qu’il savait presque tout entier par
-cœur. Il voulait écrire à Beata une seconde lettre pour
-lui dire sa joie, son respect, son amour, son profond
-repentir, et, comme il entre toujours un peu d’imitation<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span>
-dans tout ce que fait la jeunesse, Lorenzo, en écrivant
-de nouveau à la fille du sénateur, pensait indirectement
-à la fameuse lettre de Saint-Preux à Julie, dont il n’avait
-pas oublié le début éloquent: «Puissances du ciel!
-vous m’avez donné une âme pour la douleur; donnez-m’en
-une pour la félicité!» Son bon instinct le préserva
-heureusement d’une faute qui l’aurait compromis
-dans l’esprit de Beata, dont la fierté et la délicatesse
-auraient été blessées d’un pareil langage.</p>
-
-<p>Le lendemain, Lorenzo resta toute la journée au palais
-sans presque sortir de sa chambre, tant il était
-heureux de se trouver près d’elle, de respirer le même
-air, de fouler la trace de ses pas. Il prêtait l’oreille au
-moindre mouvement qui se faisait au-dessous de lui
-dans l’appartement de Beata, et à chaque porte qu’on
-fermait, à chaque bruit, son cœur bondissait, croyant
-entendre, dans les longs corridors, le frôlement d’une
-robe de soie. Puis il se mettait à la fenêtre, espérant
-que Beata serait à son balcon, d’où elle se plaisait à
-contempler les incidents du Grand-Canal. Le palais s’était
-transformé pour Lorenzo en un séjour enchanté;
-tout lui paraissait changé. Il s’y sentait plus libre et
-plus fort, les domestiques étaient plus respectueux à
-son égard, Teresa, la camériste, moins revêche, et le
-sénateur Zeno lui-même n’avait pu, sans intention, lui
-accorder la faveur de l’admettre dans sa gondole avec
-sa fille chérie, quand le chevalier Grimani s’en retournait
-seul avec son père.</p>
-
-<p>Cependant Lorenzo n’était pas sans appréhension sur
-l’accueil que lui ferait Beata. Son bonheur était si grand
-et si inespéré, qu’il craignait de le voir s’évanouir
-comme un songe à l’apparition du jour. «Elle n’a pas
-répondu à mon étreinte, se disait-il avec confusion;<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span>
-j’ai saisi sa main comme une proie qu’on dérobe, et
-peut-être ne me l’a-t-elle abandonnée un instant que
-par distraction, par pitié ou indifférence? Ces larmes
-divines, que j’ai vues couler de ses beaux yeux, est-ce
-bien moi, pauvre insensé, qui en suis la cause? Ah!
-c’est l’absence du chevalier qu’on pleurait et le peu
-d’empressement qu’il a mis à la suivre dans sa gondole!»
-Passant d’un extrême à l’autre, Lorenzo, après
-s’être humilié ainsi devant la fortune, se relevait avec
-orgueil, et trouvait qu’après tout il valait bien le chevalier
-Grimani, dont le mérite consistait à porter avec
-grâce le nom de son père. Ces alternatives de tendresse
-et de vanité, de soumission et de révolte, d’aspirations
-généreuses et de susceptibilité démocratique, comme
-on dirait de nos jours, étaient les affluents divers dont
-se composaient le caractère de Lorenzo et la société où
-le sort l’avait jeté. A dîner, où il vit Beata pour la première
-fois de la journée, Lorenzo fut timide et embarrassé.
-Il n’osait lever les yeux sur elle, de peur de rencontrer
-un visage sévère, où il aurait lu la condamnation
-de sa témérité et l’anéantissement de ses espérances. Il
-ne répondait que par monosyllabes aux questions que
-lui adressait l’abbé Zamaria, ne voulant pas prolonger
-une conversation qui aurait pu trahir l’anxiété de son
-esprit. Beata, au contraire, sans être moins réservée
-dans ses manières, regardait Lorenzo avec une curiosité
-naïve, comme si elle eût découvert en lui des qualités
-et des défauts qui lui eussent été inconnus jusqu’alors,
-ou qu’il fût revenu d’un long voyage, empreint de ce
-caractère d’étrangeté que donne l’absence. C’est que la
-femme chaste et pure qui accorde un témoignage d’affection,
-ou qui s’est laissé surprendre une faiblesse,
-éprouve une secousse intérieure qui déchire le voile de<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span>
-sa pudeur alarmée. Elle contemple alors avec des yeux
-étonnés celui qui l’a éveillée du bruit de ses ailes ou du
-souffle de son haleine. Dans le regard profond, tendre et
-soucieux de la fille du sénateur, il y avait comme une
-révélation de sa destinée. Son âme confiante et généreuse
-s’était légèrement épanouie à ce premier contact
-de l’amour, et, malgré son bon sens, elle était disposée
-à croire que son père n’avait point agi sans intention en
-permettant à Lorenzo d’entrer dans sa gondole. Elle
-voyait dans ce fait, bien simple pourtant, une lueur
-d’espérance, un encouragement à ses vœux les plus
-chers; tant elle est vraie, cette pensée de Pascal: «Que
-le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît pas.»
-Sur la fin du dîner, Teresa vint parler tout bas à sa
-maîtresse, qui s’écria: «Ah! Tognina est ici! Sans
-doute elle vient passer quelques jours avec nous pour
-voir la fête de l’Ascension.» Elle se leva précipitamment
-de table, et courut embrasser son amie d’enfance.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">V</h2>
-
-<p class="pch">PROMENADE A MURANO.</p>
-
-<p>Il y avait à Venise un grand nombre de fêtes qui
-avaient toutes pour objet la commémoration d’un événement
-important de l’histoire de la république. C’était
-un succession de scènes dramatiques, où la religion se
-mêlait à la politique pour perpétuer un souvenir glorieux
-et entretenir dans l’imagination du peuple le respect
-de sa propre tradition, source de l’amour de la
-patrie. L’homme, qui ne vit pas seulement de pain, ne
-tient au sol qui l’a vu naître que par les souvenirs du
-passé; sans tradition, il n’y a pas plus de famille que
-de nationalité: c’est ce dont était bien pénétré le gouvernement
-de Venise, et sa profonde sagacité avait
-transformé les annales de la république en un spectacle
-magnifique qui se déroulait incessamment aux yeux de
-la foule enchantée. Aussi de tous les peuples de l’Italie
-le peuple vénitien est-il celui qui connaît le mieux son
-histoire, et on a pu voir dans les événements de 1848
-combien le culte du passé est un puissant levier pour
-secouer le joug de l’étranger.</p>
-
-<p>Parmi ces fêtes, aussi nombreuses que variées, qui
-rappelaient divers anniversaires (depuis la fondation de<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span>
-Venise et la translation du corps de saint Marc jusqu’à
-la bataille de Lépante et à la peste de 1576), une des
-plus remarquables, et sans contredit la plus importante
-de toutes, était celle de l’Ascension, instituée
-vers l’an 997 pour rappeler la conquête de la Dalmatie
-par le doge Urseolo. On y rattacha plus tard le souvenir
-de la concession faite par le pape Alexandre III au
-doge Sébastien Ziani, en reconnaissance de l’asile que
-lui avait accordé la république contre son persécuteur
-l’empereur Barberousse. En remettant au doge un anneau,
-le pape prononça ces paroles: «Recevez-le de
-moi comme une marque de l’empire de la mer. Vous et
-vos successeurs, épousez-la tous les ans, afin que la
-postérité sache que la mer vous appartient par le droit
-de la victoire, et doit être soumise à votre république
-comme l’épouse l’est à l’époux<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.» Tel est le principal
-fait historique qui servait de prétexte à l’une des plus
-belles cérémonies qu’ait pu inventer l’imagination d’un
-peuple politique qui considère l’art et la pensée comme
-faisant partie des éléments de sa grandeur.</p>
-
-<p>La veille du jour de l’Ascension, <i>le Bucentaure</i>, grand
-et magnifique vaisseau dont le nom, aussi bien que la
-forme, indiquait ce mélange du christianisme et de
-ressouvenirs de l’antiquité fabuleuse qui caractérisait la
-civilisation de Venise, sortait de l’arsenal et venait aborder
-à la <i>Piazzetta</i> sous la conduite de trois amiraux,
-placés l’un à la poupe, l’autre à la proue, et le troisième
-dans une petite galerie ornée d’arbustes et de fleurs,
-près du gouvernail. Quelle est l’origine de ce nom bizarre
-du <i>Bucentaure</i>? Dérive-t-il, comme le prétendent
-quelques-uns, de la corruption d’une phrase insérée<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span>
-dans le décret du sénat qui ordonna, en 1311, qu’on fit
-construire un vaisseau propre à contenir deux cents
-hommes, <i>ducentorum hominum</i>? Ou bien a-t-on voulu
-désigner un vaisseau deux fois grand comme ce navire,
-appelé <i>le Centaure</i>, dont parle Virgile dans un passage
-de son <i>Énéide</i>? Quoi qu’il en soit de cette origine, il est
-certain que le dernier <i>Bucentaure</i>, construit en 1729
-sous le doge Mocenigo, était un monument aussi curieux
-par la richesse des détails qu’imposant dans son
-ensemble. Long de cent pieds sur vingt-quatre de large,
-ses flancs s’ouvraient à la lumière par quarante-huit
-fenêtres ornées de festons et d’ornements précieux. Il
-était divisé en deux étages, comme la société qu’il représentait.
-Dans l’étage inférieur se trouvaient les rameurs
-de l’arsenal, au nombre de cent soixante-huit;
-dans l’étage supérieur venaient s’asseoir le doge, les
-dignitaires de l’État, les ambassadeurs des puissances
-étrangères et les princes qui se trouvaient à Venise. La
-longue et vaste nef qui contenait tout le personnel du
-gouvernement de la république était également divisée
-en deux compartiments qui se communiquaient. Des
-figures ingénieuses, qui représentaient les vertus morales
-et politiques, la Justice, la Force, la Prudence, les
-Sciences, les Arts utiles, les Muses, les Heures du jour et
-de la nuit, ornaient le pourtour de cette magnifique
-salle, au bout de laquelle siégeait le prince de Venise
-sur un trône d’or, comme Jupiter au milieu des dieux
-de l’Olympe. Les divinités de la mer, Neptune apaisant
-les flots de son trident, Éole enchaînant les tempêtes,
-Téthys et ses nombreuses filles sortant de l’Océan pour
-venir s’égayer à la clarté des cieux, Vénus sur sa conque
-légère, qu’emportaient les Zéphyrs, un grand nombre
-de Tritons embouchant la trompette, toutes ces créations<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span>
-charmantes de l’imagination grecque, qui se plaisait à
-personnifier les phénomènes de la nature, se déroulaient
-sur les deux faces extérieures du <i>Bucentaure</i>. La proue
-du navire était ornée d’un gros lion assoupi par
-l’Amour, et la poupe, portant l’étendard de la république,
-était soutenue par deux géants qui plongeaient
-leurs pieds dans la mer. Le toit, recouvert de velours
-cramoisi relevé de crépine et de <i>fiocchi d’oro</i>, réjouissait
-le regard et indiquait un <i>sposalizio</i> princier.</p>
-
-<p>Le jeudi 17 mai de l’année 1792, les cloches de Saint-Marc,
-lancées à grande volée, annoncèrent la solennité
-de l’Ascension à un peuple enchanté, pour qui la vie
-était un spectacle continuel. Le doge Luigi Manini, ce
-pâle et dernier représentant d’un pouvoir occulte qui
-ne lui avait laissé que la pompe extérieure de l’autorité
-suprême, descendit lentement l’escalier des Géants du
-palais ducal, précédé de ses estafiers portant l’ombrelle
-historique, le siége et les autres insignes de la puissance,
-suivi de sa cour, des membres du conseil des Dix, du
-sénat, du grand conseil, des ambassadeurs et des princes
-étrangers qui se trouvaient à Venise. Il traversa la
-place et entra dans <i>le Bucentaure</i>, qui l’attendait depuis
-la veille au soir. Au moment où se mit en marche cette
-grande machine, qui, par le nom et la forme qu’on lui
-avait donnés, par les souvenirs qui s’y rattachaient et les
-ornements symboliques qu’on y avait ajoutés, était encore
-une image véritable de la république, des coups de
-canon, partis des vaisseaux qui l’escortaient, signalèrent
-à la foule qui encombrait la place, <i>la Riva dei
-Schiavoni</i> et le <i>Canalazzo</i>, le commencement de la cérémonie.
-Toute la population et les étrangers accourus
-à Venise pour voir ce spectacle unique dans le monde
-suivaient le cortége dans d’innombrables gondoles qui<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span>
-voltigeaient autour du vaisseau national, comme des
-satellites entraînés dans son tourbillon lumineux. Le
-ciel était magnifique, et, à voir ces barques pavoisées de
-mille couleurs suivre le sillage du <i>Bucentaure</i>, qui se
-balançait sur les vagues dociles, on aurait dit une de
-ces théories de la Grèce sortant du Pirée sur une trirème
-symbolique et allant porter le tribut annuel aux dieux
-des îles Fortunées. Passant devant l’arsenal, les mariniers
-saluèrent une image de la Vierge très-vénérée du
-peuple, et après s’être arrêté un instant à l’île Sainte-Hélène,
-où il y avait un couvent de pauvres moines qui
-offrirent au doge, selon un antique usage, un déjeuner
-frugal composé de châtaignes bouillies, le cortége
-s’avança vers le Lido. Alors, <i>le Bucentaure</i> faisant halte
-en pleine Adriatique, le prince de Venise, du haut d’une
-balustrade dorée qui bordait la poupe, prononça les paroles
-sacramentelles d’une perpétuelle domination, et
-jeta à la mer l’anneau nuptial. Mille cris d’allégresse,
-mêlés au bruit du canon, des cloches et des fanfares,
-annoncèrent l’accomplissement de la cérémonie. Les
-chanteurs de la chapelle ducale, qui avaient leur place
-assignée dans la partie supérieure du <i>Bucentaure</i>, entonnèrent
-un madrigal à quatre parties que Lotti avait
-composé expressément pour la circonstance, en 1736.
-Ce morceau eut un tel succès à l’époque où il fut exécuté
-pour la première fois, que tout le monde s’empressa
-de le copier et qu’il se répandit dans toute
-l’Italie. Les paroles, qui étaient d’un noble vénitien,
-Zaccharia Valaresso, exprimaient une pensée à la fois
-politique et religieuse. Le poëte demandait à Dieu de
-protéger et d’étendre la domination de Venise sur la
-mer jusqu’au jour funèbre où la lune s’éclipserait aux
-yeux du monde qu’elle éclaire. C’était une paraphrase<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span>
-de ces mots de la Genèse: «Dieu a posé un fondement
-au milieu des eaux;» <i>posuit firmamentum in medio
-aquarum</i>. Le madrigal de Lotti, par la couleur religieuse
-et mondaine qui le caractérise, n’étant franchement
-écrit ni dans la tonalité moderne, ni dans celle du plain-chant,
-semble un nouveau témoignage de la civilisation
-complexe de Venise, où le paganisme n’a jamais été
-vaincu<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>. Après avoir entendu la messe à la petite église
-de Saint-Nicolas du Lido, le doge et sa suite remontèrent
-sur <i>le Bucentaure</i>, qui, toujours escorté par de
-nombreuses péottes, des galères et une nuée de gondoles
-d’où s’échappaient des <i>e viva San Marco, evohé!
-evohé!</i> regagna la citée glorieuse des plaisirs, née,
-comme Vénus, de la blanche écume de la mer fécondée
-par un rayon de poésie.</p>
-
-<p>Arrivée au palais ducal, Sa Sérénité réunit les grands
-de l’État, les ambassadeurs et les princes étrangers à un
-banquet vraiment royal, dans une salle uniquement destinée
-à cet objet, et qui portait le nom de Salle des banquets.
-On en donnait cinq tous les ans, le premier jour
-de l’année, les jours de l’Ascension, de <i>San Vito</i>, de
-<i>San Stefano</i> et de <i>San Marco</i>. Un service d’argenterie, qui
-était une merveille de la Renaissance, des porcelaines
-et des cristaux de Murano, dont le travail exquis excitait
-l’admiration des étrangers, ornaient la table où le
-prince traitait ses égaux, ses sujets et ses maîtres. Alors,
-pendant que les regards des convives contemplaient un
-beau portrait d’Henri III du Tintoretto, une <i>Adoration
-des Mages</i> de Bonifacio, et toute cette magnificence d’une
-république de patriciens, les chanteurs de la chapelle
-ducale de Saint-Marc exécutèrent une cantate sans<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span>
-accompagnement de Lotti, <i>il Tributo degli Dei</i>, qui fut
-suivie d’une pastorale à quatre voix du même compositeur,
-<i>Sono duce in trono assiso</i>, morceaux composés,
-comme le madrigal déjà cité, dans l’année 1736, et
-empreints de ce caractère de grandeur et de suavité qui
-distingue l’art de Venise, et particulièrement le génie de
-Lotti.</p>
-
-<p>Beata et Tognina, Lorenzo et l’abbé Zamaria avaient
-suivi le cortége du <i>Bucentaure</i> jusqu’au Lido. Le sénateur
-Zeno ne les avait pas accompagnés: il était retenu
-ce jour-là au palais de la seigneurie, où il veillait, avec
-ses confrères les inquisiteurs, au salut de l’État. Le hasard
-avait poussé la gondole de Beata tout près de la
-balustrade du haut de laquelle le doge prononça les
-paroles historiques que nous avons rapportées, lorsqu’une
-voix, partie d’une péotte voisine, s’écria: «Va,
-va, épouse-la, cette mer trop docile, que tu ne sauras
-pas défendre contre les destins qui se préparent!»
-Lorenzo fut assez étonné de reconnaître dans la personne
-qui avait proféré ce pronostic menaçant le
-même individu qu’il avait rencontré sur la place Saint-Marc
-quelque temps après son arrivée à Venise, et qu’il
-n’avait pas revu depuis. Dans la confusion inséparable
-d’une pareille fête, qui mettait en mouvement toute la
-population de Venise, personne autre que Lorenzo et
-l’abbé Zamaria n’entendit ce propos séditieux, qui aurait
-pu coûter cher à celui qui avait osé le laisser échapper
-de sa bouche imprudente.</p>
-
-<p>Confondue dans la foule des petits bâtiments qui accompagnaient
-le nouvel époux de la république à son
-retour du Lido, la gondole de Beata s’arrêta à <i>la Riva
-dei Schiavoni</i>, où l’abbé Zamaria se fit descendre.
-L’abbé prévint ses compagnons qu’il ne dînerait pas au<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span>
-palais et qu’il ne fallait pas s’inquiéter de son sort; puis,
-ramenant à lui son petit manteau de soie, il s’envola
-comme un oiseau à qui on ouvre la cage où il était renfermé.
-Une idée traversa alors rapidement l’esprit de
-Beata, qui dit à Tognina:</p>
-
-<p>«Connais-tu Murano?</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit l’amie; car les deux seuls voyages
-que j’aie faits à Venise ont été de trop courte durée pour
-me laisser le temps de tout voir.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! répliqua Beata avec une joie qu’elle ne
-sut pas contenir, si tu veux, nous irons nous y promener.
-Mon père est occupé et passera probablement la
-journée au palais de la seigneurie. Allons donc à Murano,
-où nous trouverons de beaux jardins en fleur et
-tout ce qui est nécessaire à l’agrément de la vie. Je ne
-vous retiens pas, dit-elle d’un ton plus sérieux à Lorenzo,
-et si vous avez des projets, vous êtes libre.</p>
-
-<p>&mdash;Il est trop poli et trop aimable cavalier, répondit
-Tognina avec gaieté, pour laisser deux femmes seules.
-J’aime à me flatter, continua-t-elle, que notre société lui
-est plus agréable qu’importune.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas mérité, signora, répondit Lorenzo avec
-un accent ému, que vous puissiez douter de mon zèle et
-de mon obéissance.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s’agit ni d’obéissance ni de zèle, répliqua vivement
-Tognina, mais du plaisir que vous pouvez trouver
-dans notre compagnie.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous répondrai encore, dit Lorenzo en baissant
-les yeux, que je n’ai pas mérité qu’une pareille question
-me soit adressée.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure! répondit Tognina en lui tendant
-la main, voilà qui est parler en vrai Vénitien; c’est
-clair et concis.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span></p>
-
-<p>Sur un ordre de Beata, les gondoliers prirent le chemin
-de Murano. C’était bien une idée de femme que
-celle qu’eut la fille du sénateur de revoir les lieux où
-son cœur avait tant souffert, et d’y conduire enchaîné
-celui qui l’avait si cruellement outragée. C’est que le
-bonheur se compose bien moins de la possession
-tranquille et absolue de ce qu’on aime que du sentiment
-que donne la préférence dont nous sommes
-l’objet. Nous avons besoin de montrer au monde
-les marques de notre félicité, et l’envie qu’elle excite
-accroît notre jouissance et en perpétue la durée.
-Beata, qui n’avait pas prévu les incidents de la journée,
-et qui ne pensait pas surtout que l’abbé Zamaria, après
-avoir amené Lorenzo avec lui au Lido, s’en irait tout
-seul prendre ailleurs sa part de la joie commune, saisit
-avec empressement l’occasion qui lui était offerte de
-constater sa victoire sur le théâtre même où avait eu
-lieu la chute. La présence de Tognina la rassurait d’ailleurs
-et lui permettait de savourer sans scrupule son
-innocente malice. Après avoir traversé plusieurs canaux
-étroits et assez obscurs, la gondole vogua bientôt en
-pleine mer par une de ces journées qui doublent le prix
-de l’existence en nous rapprochant de la nature, dont
-la vie se mêle à la nôtre et nous fait ressentir ses moindres
-tressaillements. C’est dans de pareils moments que
-l’on comprend cette belle pensée d’un philosophe, qui
-a comparé le monde à une lyre dont on ne peut toucher
-une corde sans faire vibrer l’harmonie de l’ensemble<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.
-Assises l’une près de l’autre comme deux colombes et
-rapprochées par une affection d’enfance que rien n’avait
-troublée, Beata et Tognina échangeaient des regards<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span>
-surpris; toutes deux étaient étonnées de se retrouver
-ensemble avec Lorenzo après quelques années de séparation.</p>
-
-<p>«Signor Lorenzo, dit Tognina pour rompre un silence
-qui est toujours plus embarrassant pour des jeunes filles
-que les hasards de la conversation, je suis chargée d’un
-message auprès de vous. Giacomo, ayant appris que je
-venais passer quelques jours à Venise, est accouru chez
-moi pour me prier de le rappeler à votre souvenir. Il
-désire même que je vous embrasse de sa part; mais
-vous voudrez bien me dispenser de cette partie de ma
-mission.</p>
-
-<p>&mdash;Le devoir d’un ambassadeur, répondit Lorenzo en
-regardant Beata, qui souriait, est de remplir strictement
-la volonté de celui qu’il représente.</p>
-
-<p>&mdash;Et ne savez-vous pas, répondit Tognina, qu’il y a
-des cas imprévus qui sont laissés à l’appréciation de
-l’envoyé? Pour un futur ambassadeur de la république
-peut-être, vous me paraissez peu au courant de toutes
-les difficultés de votre charge, bien que Giacomo m’ait
-assuré que vous étiez devenu beaucoup plus savant que
-le curé de Cittadella.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes dans un jour de fête où toutes les
-plaisanteries sont permises, dit Lorenzo avec fermeté,
-et vous auriez raison de vous moquer de ma future grandeur,
-si j’avais manifesté des prétentions aussi ridicules.</p>
-
-<p>&mdash;Mais sérieusement, Lorenzo, que comptez-vous
-faire? Est-ce la carrière de compositeur, de poëte, de
-philosophe ou de fonctionnaire, que vous voulez parcourir?
-On m’a dit que vos connaissances vous donnent le
-droit d’aspirer à toutes les gloires.</p>
-
-<p>&mdash;D’aspirer à toutes les gloires! répondit Lorenzo;<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span>
-c’est la plus sanglante satire que vous puissiez m’adresser,
-chère Tognina! En étourdie que vous êtes, vous
-venez de mettre le doigt sur l’infirmité de ma nature. Je
-ne sais ni ce que je veux, ni où je vais. Mon esprit est
-composé, comme le bouclier d’Achille, d’éléments divers,
-qui n’ont pas été fondus par une main souveraine.
-J’erre au crépuscule de ma vie, attendant qu’un ange
-vienne éclairer ma voie.»</p>
-
-<p>En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo baissa
-les yeux ainsi que Beata, qui tremblait de bonheur en
-écoutant un si noble langage, dont le sens ne lui avait
-point échappé. Gardant le silence, Tognina comprit
-aussi, à la contenance de Beata et du fils de Catarina
-Sarti, que leurs cœurs n’avaient plus besoin d’interprète
-pour s’entendre. Arrivées à la petite porte du casino <i>di
-San Stefano</i>, Beata et Tognina descendirent de la gondole;
-elles montèrent l’escalier de marbre qui conduisait
-au jardin, pendant que Lorenzo était resté en arrière
-à parler aux gondoliers.</p>
-
-<p>«Il est bien remarquable, ton frère d’adoption, dit
-Tognina. Et tu l’aimes?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! répondit Beata avec un soupir, en prenant la
-main de son amie qu’elle pressa sur son cœur, je l’adore!»</p>
-
-<p>Lorenzo vint bientôt les rejoindre au jardin du casino,
-qui était tout resplendissant de fleurs printanières, et
-dont la charmille, qui longeait la terrasse donnant sur
-la mer, offrait déjà un abri de verdure contre l’éclat du
-soleil. Il les trouva se promenant et causant le long de
-ces petites allées, fort soigneusement entretenues.</p>
-
-<p>«Cela ne vaut pas le parc et le jardin de Cadolce,
-où j’espère bien te voir cette année, dit Tognina à son
-amie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je ne partage pas ton espoir, répondit Beata. Je
-vois mon père trop préoccupé et trop soucieux des affaires
-de l’État pour croire qu’il puisse quitter Venise
-de sitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, Lorenzo, reprit Tognina d’un air malicieux,
-ne viendrez-vous pas faire une visite à votre mère,
-que vous n’avez pas revue depuis votre départ de La
-Rosâ?</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait le plus vif de mes désirs, répondit-il, si
-j’étais le maître de mon temps, et si l’abbé Zamaria voulait
-y consentir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit Tognina, à quoi employez-vous donc ce
-temps si précieux, que vous ne puissiez vous donner
-quelques jours de répit? L’abbé Zamaria est-il devenu
-si exigeant, qu’il ne consente à vous laisser un peu de
-liberté? Cela m’étonnerait bien de sa part.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne manque ni de liberté ni de loisirs, et je suis
-plus embarrassé de l’indépendance qu’on me laisse que
-je ne le serais du joug que je recherche.</p>
-
-<p>&mdash;Cela est trop subtil pour mon esprit, répliqua la
-jeune fille avec gaieté, et c’est probablement dans Platon
-ou dans les poëmes de Dante que vous avez puisé ce
-beau langage que je ne comprends pas. On m’a assuré
-que ces deux vieux radoteurs, que je n’ai jamais lus,
-grâce à Dieu, sont toujours sur votre table de travail.</p>
-
-<p>&mdash;Et qui donc vous a si bien instruite de mes lectures?
-répondit vivement Lorenzo. On vous a dit vrai;
-je lis et relis sans cesse ces radoteurs, comme vous les
-qualifiez. Joignez-y Homère et Rousseau, que vous ne
-connaissez pas davantage, et vous aurez le nom de mes
-meilleurs amis, avec qui j’aime à m’entretenir dans les
-heures de solitude et de tristesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu, s’écria la malicieuse jeune fille, la
-tristesse d’un <i>bambino</i> de dix-sept ans! Et quel remède
-trouvez-vous dans ces auteurs favoris contre la noire
-mélancolie qui dévore vos jours?</p>
-
-<p>&mdash;J’y trouve des rêves divins qui consolent de la
-réalité; j’y trouve la poésie, qui vaut mieux que l’histoire,
-répliqua Lorenzo avec exaltation.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Gesù Maria!</i> s’écria Tognina, il parle comme un
-prédicateur! Si Giaccomo vous entendait maintenant, il
-vous placerait au moins à côté de <i>san Pietro</i> et de <i>san
-Paolo</i>. Pour moi, qui dors fort bien et qui n’ai pas de
-chagrins, je n’ai pas besoin d’avoir recours à la poésie
-pour me guérir, et j’ignore quel goût elle a et de quel
-pays elle vient.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est aussi douce qu’auraient été pour moi vos
-baisers, si vous aviez rempli le message dont on vous a
-chargée, dit Lorenzo; elle est de tous les pays et de tous
-les temps, et se trouve aussi bien dans les fleurs que
-nous admirons ici que dans vos beaux yeux noirs,
-qui révèlent les tendres sentiments dont votre cœur est
-rempli.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’en savez-vous? répondit Tognina avec entrain.
-Et croyez-vous donc que je vous aurais donné trente-six
-baisers, pour vous laisser le temps de les déguster?»</p>
-
-<p>Cette repartie fit sourire Beata, tandis que Lorenzo,
-poursuivant son idée avec enthousiasme: «Oui, dit-il,
-la poésie est l’essence de toutes les choses grandes et
-belles; elle rayonne avec la lumière, elle éclate dans un
-ciel étoilé: nous la respirons avec la brise; elle flotte
-comme une vapeur dans l’espace infini, dans l’horizon
-de la mer profonde, dans une vallée riante, au fond d’un
-précipice qui vous donne le vertige, dans le mouvement et
-dans le repos, dans le bruit et dans le silence extrêmes;<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span>
-on la trouve dans un tableau, dans un livre, dans un
-cœur épris d’un objet unique et charmant: car la poésie,
-c’est l’amour!</p>
-
-<p>&mdash;Peste! dit Tognina, décidément, mon cher Lorenzo,
-vous êtes plus fort que <i>san Paolo</i> et <i>san Pietro</i>, et cela
-vaut bien que je m’acquitte entièrement de ma commission.»</p>
-
-<p>Prenant Lorenzo par la main, elle déposa sur son
-front un gracieux baiser. Beata détourna la tête pour
-cacher la rougeur qui vint illuminer tout à coup son
-beau visage. Il y eut un moment de silence et d’embarras
-pendant lequel la fille du sénateur s’éloigna pour parler
-au <i>cameriere</i>, et lui demander quel cabinet on pouvait
-mettre à sa disposition. Le <i>cameriere</i> répondit, comme
-s’il eût deviné la pensée secrète de la <i>gentildonna</i>:</p>
-
-<p>«Je vous donnerai le <i>camerino</i> où j’ai déjà eu l’honneur
-de servir <i>il giovine cavaliere</i> qui vous accompagne.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien, dit Beata, celui-là ou un autre, peu importe.»</p>
-
-<p>Innocent mensonge qui servait à dissimuler la véritable
-intention de sa démarche! Après quelques tours
-de jardin, on fit une station sous un joli bosquet, où
-Tognina détacha une branche de chèvrefeuille et la mit
-à la boutonnière de Lorenzo en disant: «Qu’elle soit un
-gage de notre amitié (<i>della nostra fratellanza</i>)!» faisant
-allusion à la cérémonie du jour.</p>
-
-<p>Par ces petits manéges de galanterie, Tognina cherchait
-à dissiper la réserve de son amie et à exciter son
-cœur, dont elle possédait maintenant le secret, à plus
-d’abandon: pensée délicate, qu’une femme seule peut
-concevoir. Lorenzo était dans un ravissement inexprimable.
-L’arrivée de Tognina à Venise, ses familiarités
-aimables, les questions qu’elle lui avait adressées, la<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span>
-brusque disparition de l’abbé Zamaria, la contenance
-moins sévère de Beata après l’épisode du serrement de
-main, enfin tous les incidents de la journée lui paraissaient
-révéler l’intention de confirmer son bonheur et
-d’enhardir ses espérances. Aussi avait-il peine à contenir
-sa joie, et son imagination, toujours un peu romanesque,
-se plaisait à voir dans le baiser de Tognina et
-dans la branche de chèvrefeuille qu’elle avait placée à
-sa boutonnière une réponse indirecte que faisait Beata
-à la lettre qu’il avait osé lui écrire. Cela donnait à son
-esprit une liberté d’allure qu’il n’avait jamais eue qu’avec
-la Vicentina, et qui surprit la fille du sénateur non
-moins que son amie.</p>
-
-<p>On vint avertir que la collation était prête, et tous
-trois se rendirent dans le <i>camerino</i> qui leur était désigné.
-C’était le même où Lorenzo s’était trouvé avec la
-<i>prima donna</i>, ce qu’il reconnut aussitôt à quelques détails
-d’ameublement et au campanile de Saint-Marc, qui pointait
-hardiment à l’horizon d’azur. Une petite table, placée
-près de la fenêtre qui ouvrait sur la mer, était
-chargée de fruits, de pâtisseries, de plusieurs flacons
-d’un vin doré qui pétillait comme la flamme, et de quelques
-vases de fleurs qui se détachaient sur la blancheur
-du linge comme une aspiration généreuse dans une vie
-de labeur. Ces jeunes filles, d’une physionomie si différente,
-assises autour d’une table qui réjouissait le regard,
-ayant en face d’elles un jeune homme de dix-sept
-ans, que le souffle de l’amour épanouissait comme un
-arbrisseau à la séve trop vivace, présentaient une de
-ces scènes de printemps telles que le Giorgione aime à
-les reproduire dans son œuvre, qu’on devrait intituler
-<i>un rêve de sociabilité élégante</i>.</p>
-
-<p>«Signor Lorenzo, dit Tognina en lui montrant un<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span>
-bouquet de cerises quelle se disposait à manger, je voudrais
-bien savoir s’il y a de la poésie là dedans, puisque
-vous en trouvez partout!</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, répondit-il avec assurance, car elles
-sont aussi belles que bonnes, et aussi agréables au goût
-qu’à la vue.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, répliqua la jeune fille avec cet instinct logique
-qui est le propre des femmes et des enfants, si le
-fruit délicieux que vous me voyez croquer avec tant de
-plaisir n’était que bon, et qu’il fût privé de cette couleur
-de pourpre qui semble empruntée aux rayons de l’aurore,
-aurait-il encore le privilége d’être ce que vous
-appelez poétique?</p>
-
-<p>&mdash;Vous qui traitiez tout à l’heure Platon de vieux radoteur,
-répliqua Lorenzo, visiblement préoccupé de la
-subtilité d’une pareille question, vous ne vous doutez
-pas que vous venez de laisser échapper de vos lèvres de
-rose un des artifices de sa dialectique. Vous parlez
-comme Socrate, ma chère, et vos beaux yeux prêtent
-à l’argument que vous me lancez à la tête une force
-qu’il n’avait pas dans la bouche du maître de Platon.
-C’est vous dire, continua Lorenzo, que la beauté de la
-forme ajoute un grand prix à la valeur des choses, et
-que si les cerises que vous écrasez entre vos petites
-dents d’ivoire n’étaient que simplement succulentes,
-elles n’auraient pas le privilége d’éveiller en nous une
-image de fraîcheur et d’élégance qui sourit à notre esprit.
-Ce qui est utile peut être quelquefois revêtu de
-beauté, tandis que le beau est toujours utile. Le but
-suprême de nos efforts est d’arriver au beau à travers
-l’utile.</p>
-
-<p>&mdash;Mais où donc est la poésie dans tout ce verbiage?
-répliqua Tognina en regardant Beata, qui découpait<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span>
-<i>una fugazza</i>, une brioche de Vicence. Et comment la
-poésie est-elle la même chose que l’amour, deux mots
-parfaitement obscurs, et que je comprends aussi peu
-l’un que l’autre?</p>
-
-<p>&mdash;Si cela était vrai, répondit Lorenzo, vous seriez
-comme les roses qui remplissent ces vases, ou comme
-le vin généreux qui me communique sa chaleur bienfaisante;
-vous n’auriez pas conscience du parfum que
-vous répandez ni du feu qui jaillit de vos regards. Tel
-est aussi le caractère de la poésie, qui est l’essence de
-l’être, comme dirait Platon, le parfum ou le rayonnement
-de la beauté, qu’on ne peut voir sans l’aimer.
-Chrysalide enfermée dans sa coque d’or, la poésie s’en
-échappe et devient un papillon céleste qu’on appelle l’amour.
-Voilà les transformations successives que subit
-en nous le sentiment vague d’abord que nous inspire la
-beauté, s’élevant des limbes de l’instinct et des sensations
-confuses aux régions de la pure connaissance.
-Telles sont aussi, assure-t-on, les épreuves diverses qui
-seront imposées à notre âme avant qu’il lui soit permis
-de contempler face à face celui qui est la source de
-l’amour éternel.</p>
-
-<p>«Oui, continua Lorenzo, il n’y a que le beau qui soit
-impérissable et fécond dans ses résultats; voilà pourquoi
-la poésie, qui en émane et qui nous révèle son
-existence, est plus utile et plus vraie que l’histoire. Que
-m’importe la vie d’un homme qui ne renferme pas une
-heure de poésie et d’amour? Qu’ai-je besoin de consulter
-les annales d’un peuple qui broute et digère comme
-le castor, s’il n’a pas accompli quelques faits importants
-qui le recommandent à mon admiration? Pourquoi notre
-esprit est-il invinciblement attiré vers la Grèce et sa
-merveilleuse civilisation, si ce n’est parce que cette terre<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span>
-bénie du ciel a donné le jour aux plus beaux génies de
-l’humanité, parce que ses héros, ses poëtes et ses philosophes
-ont été les instituteurs du genre humain? Savez-vous
-bien que c’est la lecture d’Homère qui a inspiré à
-l’élève d’Aristote l’ambition de s’élever jusqu’à l’idéal
-d’Achille, que c’est l’exemple d’Alexandre qui a suscité
-César, lequel a été à son tour le père spirituel d’une
-nombreuse postérité d’intelligences souveraines? L’histoire
-est l’écho stérile de ce qui a été, tandis que la poésie
-est l’intuition de ce qui doit être et sera un jour. La
-civilisation n’est pas autre chose que la réalisation
-scientifique d’un rêve divin, ce qui a fait dire à Platon
-que <i>toute invention est poésie, et que tous les inventeurs
-sont poëtes</i>. En effet, la poésie est comme un levain qui
-se retrouve dans toutes les combinaisons de l’esprit humain;
-c’est le dernier résultat des plus sublimes efforts
-de la pensée. Dante, ce poëte de mon cœur, qui a mêlé
-la doctrine de Platon à celle de l’Évangile, ne doit-il pas
-son génie à un sourire de l’Amour?</p>
-
-<p class="pp8 p1">Poco s’offerse a me cotal Beatrice<br />
-...Raggiandomi d’un riso,<br />
-Tal che nel fuoco faria, l’uomo felice.</p>
-
-<p class="p1">«Et moi, infime que je suis, continua Lorenzo avec
-une exaltation toujours croissante, si jamais je sors des
-ténèbres où je m’agite, si je parviens à rompre l’enchantement
-de la destinée et à me faire un nom parmi
-les hommes, je le devrai à la faveur inespérée dont on
-me comble aujourd’hui. Cette heure fortunée marquera
-dans ma vie; le souvenir que j’en conserverai traversera
-mon âme comme un souffle de poésie, qui l’élèvera au-dessus
-d’elle-même, et sera peut-être la seule félicité
-que je goûterai dans ce monde.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span></p>
-
-<p>A ces dernières paroles, qui furent prononcées avec
-un accent vraiment touchant, Beata, jusqu’alors taciturne,
-la tête inclinée sur son assiette, se leva de table,
-et, portant un mouchoir à ses yeux, s’en fut à la fenêtre
-cacher son émotion et le ravissement où l’avait jetée un
-tel langage. Tognina la suivit, la prit par la taille et
-l’embrassa avec effusion. Elles restèrent ainsi pendant
-quelque temps silencieuses, tournant le dos à Lorenzo,
-qui n’avait pas bougé de sa chaise, où il était resté confondu,
-ne sachant comment interpréter cette scène
-muette, qui était pourtant assez significative.</p>
-
-<p>Cependant le jour pâlissait, l’horizon d’azur se teignait
-peu à peu d’une vapeur rosée qui annonçait l’approche
-du soir et du recueillement qui l’accompagne. La plage,
-presque déserte à cause de la fête de Venise, où toute
-la population valide de Murano s’était rendue, présentait
-au regard une surface tranquille où se réfléchissaient
-les objets du rivage, et particulièrement la charmille
-du casino avec son encadrement de verdure.
-Beata et Tognina, accoudées à cette même fenêtre où
-Lorenzo s’étaient laissé enivrer par les chants d’une sirène
-qui voulait l’attirer, comme l’enfant de la fable,
-dans le royaume des mirages décevants, avançaient
-leurs têtes vers la mer, et semblaient une apparition
-d’un monde bienheureux d’où nous viennent les rêves
-d’or de la fantaisie, qui seule a la prescience de l’avenir.
-Beata, qui n’avait point raconté à son amie l’épisode
-douloureux de la Vicentina, éprouvait, au milieu
-des sentiments divers qui venaient d’assaillir son cœur,
-une joie secrète semblable à celle du nautonier qui
-contemple, du rivage, la mer profonde où il a failli périr.
-L’homme qui a franchi le cap des Tempêtes, et qui
-revient un peu battu par l’orage, est bien plus cher au<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span>
-cœur de la femme que s’il n’eût jamais quitté le giron
-maternel. La femme aime le courage, les aventures;
-elle aime à s’appuyer sur un cœur éprouvé et à pardonner
-à des lèvres impies. Au moment où Tognina, cherchant
-un prétexte pour dissiper le léger embarras où
-elle voyait son amie, se tournait vers Lorenzo dans l’intention
-de lui adresser la parole, un <i>barcarol</i>, qui errait
-à l’aventure, couché sur le dos comme un berger d’Arcadie,
-étreignant à peine ses rames, humant le frais et
-plongeant un regard endormi dans les méandres du
-ciel, se mit à chanter une complainte qui fixa l’attention
-de nos trois convives:</p>
-
-<p class="pp8 p1">La luna è bianca...,<br />
-Il sole è rosso...,<br />
-Lo sposalizio si farà.</p>
-
-<p class="pp7 p1">La luna dice al sole:<br />
-Il lume tuo mi schiarerà....<br />
-E Gesù Cristo ci benirà....</p>
-
-<p class="pp4 p1">&mdash;E molti figli nascerà ... <i>Viva san Marco</i><a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>!</p>
-
-<p class="pn1">répondit une autre voix moins éloignée, qui était celle
-de l’un des deux gondoliers de Beata. Ce chant, d’un
-rhythme vaguement accusé, où les silences périodiques
-trouvés par l’instinct sont des éléments nécessaires à
-l’effet de l’ensemble; ces allitérations, qui répondent
-aux besoins de l’oreille plutôt qu’aux exigences de l’esprit;<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span>
-ce mélange de rêverie enfantine et de gaieté sereine
-et solitaire, qui scintille comme la lumière ou s’évapore
-comme un parfum; ces ressouvenirs de la poésie
-antique se mêlant au spiritualisme chrétien; enfin cette
-mélopée, d’un accent mélancolique et d’une tonalité indécise,
-qui n’est plus du plain-chant et qui n’est pas
-encore de la musique moderne, tournant incessamment
-dans un cercle borné sans jamais conclure par une note
-caractéristique, tous ces effets, tous ces contrastes sont
-autant d’exemples de l’imagination douce et charmante
-du peuple vénitien. On aurait dit une églogue de Théocrite,
-de Bion ou de Virgile, chantée innocemment par
-une vierge des premiers siècles du christianisme comme
-une hymne de l’Église triomphante. Tognina, éclatant
-de rire à la réplique du gondolier, dit à Lorenzo:
-«Puisque la lune demande le soleil en mariage, il n’y a
-plus de raison pour que le Grand-Turc n’épouse pas
-aussi la république de Venise.» Cette saillie à double
-sens fit sourire Beata, qui dit négligemment: «Il se fait
-tard, et il est temps, je crois, de retourner à Venise.»
-Ils partirent tous les trois dans la gondole qui les avait
-amenés.</p>
-
-<p>La journée avait été propice. La circonstance imprévue
-qui avait rapproché Lorenzo de Beata sous les yeux d’une
-amie dont le charmant caractère formait entre eux un
-heureux contraste était une de ces combinaisons du sort
-qui décident de la destinée, et contre lesquelles vient se
-briser la volonté des hommes. C’est ainsi qu’une légère
-dissonance fait ressortir l’harmonie latente dans la nature
-des choses. Dieu avait définitivement parlé au cœur
-de Beata; elle se sentait attirée vers le fils de Catarina
-Sarti, comme une fleur vers la source qui la vivifie. Quoi
-qu’il arrive désormais, quels que soient les obstacles et<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span>
-les événements qui séparent ces deux âmes si différentes
-au milieu de l’attrait qui les captive, aucune puissance
-ne pourra rompre l’accord mystérieux qui s’est formé
-entre elles dans ce jour fortuné. Ils se sont longtemps
-cherchés, longtemps ils ont erré dans l’espace, comme
-deux étoiles du firmament qui oscillent autour de leur
-centre d’attraction. Maintenant l’arrêt est prononcé, et
-ils sont fiancés devant l’idéal, qui les éclaire de sa divine
-lumière. Leur cœur est un paradis d’où s’élèvent des
-chants ineffables et des harmonies célestes qu’ils n’oublieront
-jamais, et dont le souvenir se répercutera à travers
-leur existence comme un écho de béatitude. Ce que
-Lorenzo sera un jour, il le devra à cette heure d’enchantement.
-Les douces larmes de Beata lui seront une rosée
-qui fécondera les nobles instincts de sa nature. Reconquérir
-par le travail, par la science, l’art et la vertu, le
-paradis que nous a fait entrevoir l’amour, n’est-ce pas
-là tout le problème de la vie? Ah! qu’ils s’aiment ainsi
-dans ce monde et dans l’autre! que les jours et les heures
-s’écoulent lentement pour eux, que le temps et l’espace
-ne les séparent jamais! Protégez-les, anges du ciel,
-étendez vos ailes sur cette gondole qui porte sur les
-eaux l’esprit de Dieu. Le moment est solennel: le siècle
-va bientôt expirer et emporter avec lui les doux loisirs,
-les aspirations sereines, les saintes espérances d’une
-régénération pacifique, un monde de politesse, d’élégance
-et de rêves enchantés! Mozart n’est plus, Rossini
-vient de naître. Un horizon sanglant et troublé s’élève,
-Venise est sur le penchant de sa ruine; dans quelques
-jours, elle ne sera plus qu’un souvenir de l’histoire.
-Ralentissez, ralentissez donc vos efforts, joyeux gondoliers!
-laissez Beata et Lorenzo savourer chastement un
-bonheur inespéré! n’ayez pas hâte d’arriver dans cette<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span>
-ville remplie de bruits, de joies et de lumières; ne frappez
-pas si violemment les vagues endormies, colorées
-des reflets mélancoliques du soir; laissez-les s’enivrer
-de la poésie du silence et de la musique de leur cœur.
-Qu’ils traversent cette mer comme je leur souhaite de
-traverser la vie:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Quali colombe dal desio chiamate,<br />
-Con l’ali aperte e ferme al dolce nido<br />
-Volan per l’aer dal voler portate;</p>
-
-<p class="pn1">«comme deux colombes appelées par le désir, ouvrant
-et refermant leurs ailes, volent dans l’espace, emportées
-par la volonté vers leur doux nid<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="pc4">VI</h2>
-
-<p class="pch">L’ARISTOCRATIE DE VENISE.</p>
-
-<p>La fête de l’Ascension était suivie d’une foire qu’on
-appelait la <i>fiera della Sensa</i>, qui durait huit jours, et
-pendant laquelle avait lieu sur la place Saint-Marc une
-sorte d’exposition générale de l’art et de l’industrie de
-Venise. C’est à l’une de ces foires, qui attiraient à Venise
-tous les curieux de l’Italie, que fut exposé le groupe de
-<i>Dédale et Icare</i>, qui commença la réputation de Canova.
-On s’y promenait tous les matins et tous les soirs à la
-clarté de lanternes coloriées. Les femmes, enveloppées
-de leur <i>zendaletto</i> ou mantelet de soie noire, cachant
-leurs traits sous un masque de fine dentelle nommé
-<i>baute</i>, s’y donnaient rendez-vous et profitaient largement
-de la liberté que leur accordaient les mœurs pendant
-ces derniers jours de folie, considérés comme un
-<i>festeggiamento</i>, une continuation de la fête nuptiale du
-doge de Venise.</p>
-
-<p>Quelques jours après le départ de Tognina, qui était
-restée jusqu’à la fin de la foire <i>della Sensa</i>, Lorenzo entra
-un matin dans la chambre de l’abbé Zamaria, lui apportant
-à corriger une leçon de contre-point. C’était une
-fugue à six parties réelles sur un thème de plain-chant,<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span>
-selon l’usage des écoles d’Italie. Quoiqu’il fût déjà tard,
-l’abbé était encore au lit, car il ne se levait guère avant
-midi. Il venait de prendre son café, dont la tasse vide
-était près de lui à côté de sa perruque et de quelques
-bouquins qu’il lisait le soir avant de s’endormir. Ses
-petits yeux malins scintillaient sous un énorme bonnet
-de nuit que retenait un ruban de soie un peu usé. Il
-était, comme toujours, d’une humeur facile et prête à
-déborder en une loquacité intarissable. Après avoir parcouru
-d’un œil scrutateur la <i>cartella</i> que lui avait présentée
-Lorenzo: «Voilà qui est bien, dit-il en se frottant
-les mains. Te voilà maintenant en état de naviguer
-comme un bon marin à travers vents et marées sans
-craindre de voir chavirer <i>la navicella del tuo ingegno</i>,
-comme dit le poëte que tu préfères. Viennent les idées,
-vienne l’inspiration, sans laquelle on n’est jamais qu’un
-<i>brontolone di contrappunto</i>, un radoteur de contre-point,
-et tu feras ton chemin comme les autres. C’est que,
-vois-tu, mon cher Lorenzo, Dieu a arrangé les choses de
-manière que l’art sans l’inspiration, ou l’inspiration sans
-l’art, sont comme un paralytique et un aveugle qui ne
-voudraient point s’entr’aider: ils feraient un <i>fiasco</i> épouvantable
-et seraient condamnés à l’immobilité. Il faut
-le concours de la grâce et du libre arbitre, disent les
-théologiens, pour faire un bon chrétien, et Horace, qui
-savait tout, et que tu n’as pas lu aussi attentivement que
-je l’aurais désiré, a posé cette même question bien avant
-saint Augustin et les docteurs de l’Église, quand il dit
-dans son <i>Art poétique</i>:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Natura fieret laudabile carmen, an arte,<br />
-Quæsitum est. Ego nec studium sine divite vena,<br />
-Nec rude quid possit video ingenium: alterius sic<br />
-Altera poscit opem res, et conjurat amice.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span></p>
-
-<p class="pn1">Cela veut dire que le génie sans l’étude ou l’étude sans
-le génie ne peuvent rien créer de durable; en d’autres
-termes:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Aide-toi, le ciel t’aidera;</p>
-
-<p class="pn1">tant il est vrai, mon cher enfant, que les principes les
-plus abstraits de l’esprit humain ont leur source dans le
-sens commun!</p>
-
-<p>«Garde-toi donc bien, continua l’abbé, d’imiter
-l’exemple de ces jeunes compositeurs du jour, qui parlent
-avec un suprême dédain de ce qu’ils appellent les
-combinaisons abstruses du contre-point. C’est absolument
-comme s’ils se moquaient de la logique de l’esprit
-humain; car le contre-point, dont l’étymologie, <i>punctum
-contra punctum</i>, indique un vieux système de notation<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>
-qui a précédé les premiers tâtonnements de l’harmonie,
-n’est rien moins que l’ensemble des lois qui règlent la
-marche des sons entendus simultanément. Ce que les
-théoriciens des <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup>, <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècles, tels que Hucbald,
-Gui d’Arezzo, Francon de Cologne et Jean Cotton, nommaient
-tour à tour <i>organum</i>, <i>diaphonie</i>, et plus tard
-<i>dechant</i> (<i>discantus</i>), est le germe des différentes espèces
-de contre-points, simples ou fleuris, qui sont arrivés
-jusqu’à nous et qui nous enseignent l’art de combiner
-les sons et de former un concert harmonieux. Je pourrais
-citer telle définition de la <i>diaphonie</i> faite par Jean Cotton,
-au milieu du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, qui ne s’éloigne guère de celles
-que donnent Zarlino et le P. Martini d’une espèce de
-contre-point fleuri simple. Il dit, par exemple: «La diaphonie
-est un ensemble de sons différents convenablement
-unis. Elle est exécutée au moins par deux chanteurs,<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span>
-de telle sorte que, tandis que l’un fait entendre la
-mélodie principale, l’autre, par des sons différents,
-circule convenablement autour de cette mélodie, etc.»
-Ce que Dante a exprimé admirablement dans les trois
-vers suivants:</p>
-
-<p class="pp8 p1">E come in fiamma favilla si vede,<br />
-E come in voce voce si discerne,<br />
-Quand’ una è ferma e l’altra va e riede<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
-
-<p class="pn1">Dans l’ordre de la succession, qui constitue la mélodie,
-comme dans celui de la simultanéité, qui engendre
-l’harmonie, les sons s’appellent et s’enchaînent d’après
-certaines lois d’affinité qui n’ont pas été découvertes en
-un jour. Il a fallu plus de mille ans de tâtonnements
-pour arriver à fixer la succession qui caractérise notre
-gamme diatonique. L’épuration des intervalles, leur
-classification en consonnants et dissonants, les règles
-qui concernent le mouvement des différentes parties,
-enfin toute la dialectique musicale est l’œuvre du
-moyen âge, qui se prolonge jusqu’à l’avénement de
-Palestrina.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! s’écria Lorenzo avec surprise, notre
-gamme diatonique n’a pas toujours existé telle que nous
-la possédons?</p>
-
-<p>&mdash;Dans la nature, oui, répondit l’abbé en souriant,
-mais non pas dans la théorie. Est-ce que les astres qui
-roulent sur nos têtes n’ont pas toujours obéi aux mêmes
-lois? Cependant, avant Kepler, Newton et notre grand
-Galilée, qui les ont découvertes, la science astronomique
-admettait d’autres principes de mécanique céleste.<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span>
-L’homme n’invente jamais rien, il ne fait qu’apercevoir
-le vrai rapport des choses. Tu le sais aussi bien que
-moi maintenant, continua l’abbé Zamaria en regardant
-Lorenzo d’un air de satisfaction paternelle, le principe
-de la composition musicale, ce qui fait la base de l’enseignement
-du contre-point, c’est l’imitation, la faculté
-de reproduire incessamment une phrase mélodique, d’en
-déduire les conséquences et d’en former un discours qui
-ait son commencement, son milieu et sa fin. Ces différentes
-sortes d’imitation, parmi lesquelles le <i>canon</i> est
-la plus sévère, vont se confondre dans une forme plus
-générale d’argumentation qu’on appelle <i>fugue</i>, c’est-à-dire
-mouvement. Voilà ce grand arcane qui effraye si
-fort les musiciens ignorants! La fugue, qui a son principe
-dans l’imitation, comme toute la musique du reste
-(car la mélodie elle-même, lorsqu’elle est un produit de
-l’art, se compose d’une succession de petites phrases
-qui se répètent avec une certaine symétrie qu’on nomme
-<i>carrure</i>), la fugue, c’est la forme suprême de l’argumentation,
-c’est le syllogisme avec sa <i>majeure</i>, qu’on appelle
-<i>sujet</i>, sa <i>mineure</i> ou <i>réponse</i> du sujet, et la conclusion,
-où les motifs précédemment entendus sont rappelés dans
-une <i>stretta</i> vigoureuse. Or si, toutes les fois que l’esprit
-humain formule un jugement, il obéit nécessairement
-aux lois du syllogisme qui sont ses propres lois, le compositeur
-ne peut pas écrire un morceau d’ensemble de
-quelque étendue où les règles de la fugue ne trouvent
-implicitement leur application. Il en est ainsi dans tous
-les arts, dont les magnifiques développements reposent
-sur quelques vérités premières qui sont à la civilisation
-ce que les pilotis qui plongent dans la mer sont
-à Venise.</p>
-
-<p>«La fugue n’est donc pas ce qu’un vain peuple pense,<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span>
-continua l’abbé en déposant sur la table de nuit la <i>cartella</i>
-qu’il tenait à la main. Les maîtres qui ont fixé les
-règles de cette charpente de toute composition musicale
-ne les ont pas plus inventées qu’Aristote n’a inventé
-les lois du syllogisme, dont il a signalé l’existence au
-fond de la raison. Seulement il est arrivé dans l’histoire
-de la musique ce qu’on remarque dans l’histoire de la
-philosophie et de la littérature: il y a eu une période
-de labeur pédantesque pendant laquelle les doctes, absorbés
-qu’ils étaient par l’attrait nouveau de l’harmonie
-naissante, se sont complu dans la combinaison abstraite
-des sons et ont perdu de vue le but suprême de l’art,
-qui est de charmer l’imagination et d’exprimer les mouvements
-de la vie. Pendant cette période, d’ailleurs nécessaire,
-qui est une sorte d’adolescence de l’esprit humain,
-les compositeurs savants, qui, chose étonnante,
-étaient pour la plupart des étrangers, des <i>Fiaminghi</i>, se
-jouaient avec les formes arides du contre-point, comme
-les docteurs de l’Église abusaient de l’argumentation logique.
-Le règne de la scolastique musicale, qui a duré
-à peu près trois cents ans, depuis le commencement du
-<span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle jusqu’à la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>, a préparé l’épanouissement
-de la Renaissance, où les formes élaborées du
-contre-point et de la fugue qui les résume toutes, comme
-le syllogisme résume toute la logique, ont été mises au
-service de l’imagination et du sentiment. Tel est le phénomène
-qui s’est produit aussi dans les lettres et dans
-les arts. Palestrina est à Okeghem<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a> ce que Dante est à
-saint Thomas d’Aquin et Raphaël à Cimabue, des poëtes
-qui succèdent à des argumentateurs, et qui recouvrent
-la charpente de la scolastique des couleurs de la vie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span></p>
-
-<p>«Et maintenant, cher Lorenzo, il faut t’élancer dans
-la carrière. Tu sais écrire, tu connais les maîtres; marche
-donc hardiment sur les flots, et mets-toi à composer
-des opéras bouffes, des opéras seria, des oratorios, des
-messes, des motets, tout ce que tu voudras, mais surtout
-des opéras bouffes; car je t’avoue que la musique
-me paraît bien plus destinée à réjouir le cœur qu’à
-nous faire porter, comme on dit vulgairement, le diable
-en terre. Va, mon enfant, fais honneur à ton maître, et
-puisses-tu devenir un second Buranello, qui ajoute un
-nouvel éclat à la gloire de Venise!</p>
-
-<p>&mdash;Je suis bien jeune encore, répondit Lorenzo d’une
-voix timide, pour prendre une détermination.</p>
-
-<p>&mdash;Mais la détermination est toute prise, répliqua
-l’abbé, et, puisque tu dois être un compositeur, il est
-bon, ce me semble, de commencer à se rompre la main
-aux difficultés du théâtre. Il y a une expérience qu’on
-ne peut acquérir que sur le champ de bataille, et dont
-les écoles n’enseignent point le secret. Les Cimarosa,
-les Paisiello, les Guglielmi, étaient déjà célèbres à vingt
-ans.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, répondit Lorenzo avec embarras,
-ces hommes supérieurs avaient une vocation décidée
-que je n’ai peut-être pas, et je vous assure que j’ai
-encore besoin de réfléchir et de m’orienter auparavant....</p>
-
-<p>&mdash;Tu réfléchiras en composant, répliqua vivement
-l’abbé Zamaria, et c’est en pleine mer, c’est-à-dire sur
-le théâtre, que tu devras chercher l’étoile polaire pour
-te diriger vers le succès. Est-ce que tu t’imagines qu’on
-fait de la musique comme un ver à soie file sa coque?
-Le grand Benedetto Marcello n’était pas seulement un
-compositeur sublime; c’était aussi un poëte, un érudit,<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span>
-un philosophe, un critique mordant et plein de sagacité.
-Parce que l’inspiration est un don naturel, une grâce
-qui descend sur nous comme la rosée du ciel, il ne
-faut pas moins beaucoup réfléchir pour approprier les
-idées au caractère des différents personnages et les
-coordonner dans un grand ensemble où le désordre
-apparent de la passion est un effet de l’art. Il y a tel madrigal
-de Scarlatti, <i>Cor mio</i> par exemple, qui est une
-fugue à cinq voix de la plus rare élégance; le <i>Miserere</i>
-de Leo a deux chœurs et cinq parties qui ne s’improvisent
-pas en un jour, et si tu ajoutes à ces combinaisons
-des voix le coloris de l’instrumentation, comme
-l’ont su trouver Gluck, Jomelli, Piccini, Sacchini et Paisiello,
-tu seras convaincu qu’il ne faut pas une intelligence
-ordinaire pour réussir dans un art qui exige autant
-de sensibilité que de profondeur.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas déprécier un art que j’aime et que
-vous m’avez enseigné avec autant de soin que d’affection,
-répondit Lorenzo d’un ton plus assuré. Je comprends
-qu’on ne devient pas un grand compositeur, dramatique
-surtout, sans posséder des facultés éminentes
-où le sentiment s’allie à la spéculation du philosophe.
-Il ne m’appartient pas de viser si haut et de prétendre
-à une gloire musicale que je n’atteindrai sans doute
-jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi pas? Tu as de l’imagination, du savoir,
-de la ténacité, et ce sont là des avantages qu’on ne
-rencontre pas toujours dans un jeune homme de dix-sept
-ans.</p>
-
-<p>&mdash;Sans être plus modeste qu’il ne faut, on peut avoir
-une ambition d’une nature différente.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que tu entends par une ambition différente?
-répliqua l’abbé non sans quelque surprise. Est-ce<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span>
-que tu veux faire le gentilhomme et gouverner la république?
-Mon ami, il vaut mieux chanter les hommes
-d’État que de se mêler de leurs affaires, et, si tu as
-l’ambition de vouloir démêler l’écheveau des passions
-et des intérêts des hommes, tu trouveras au théâtre de
-quoi occuper tes loisirs. Les sopranistes et les <i>prime
-donne</i> sont plus difficiles à diriger qu’une armée de
-trente mille hommes, a dit le grand Frédéric à propos
-de la Mara, cantatrice fantasque qu’il fut obligé d’envoyer
-à tous les diables.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a plusieurs manières d’envisager la vie et
-de comprendre le rôle qu’on doit y jouer, répondit
-Lorenzo en inclinant la tête pour éviter le regard de
-son maître.</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! es-tu fou, ou bien amoureux? Tant mieux
-si c’est l’amour qui t’échauffe la cervelle, <i>per Bacco!</i> tu
-le mettras en musique, et cela te fera faire des chefs-d’œuvre.
-Dis-moi, continua l’abbé en clignant ses petits
-yeux égrillards, est-ce la Vicentina qui t’inspire ces belles
-réflexions? Elle est jolie et vaut certes la peine que tu
-fasses quelques folies pour elle, pourvu que ce soit en
-musique.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne songe pas plus à la Vicentina qu’à la carrière
-de compositeur, qui ne saurait satisfaire aux aspirations
-de mon cœur et de mon esprit, répondit Lorenzo avec
-une fermeté inusitée.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que j’entends? dit l’abbé Zamaria en croisant
-les bras sur sa poitrine. La musique, la gloire d’un
-Marcello, d’un Lotti, d’un Buranello, d’un Cimarosa, ne
-sont pas dignes de fixer l’ambition de <i>monsieur</i> Lorenzo
-Sarti? <i>Gesù Maria!</i> quel serpent ai-je donc réchauffé dans
-mon sein?»</p>
-
-<p>Et, sautant précipitamment hors de son lit sans se<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span>
-donner le temps de prendre aucun vêtement, il se mit
-à cheval sur une chaise qui était devant son clavecin, et
-chanta à pleine voix un fragment d’un délicieux trio de
-Clari:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Addio, campagne amene,<br />
-Dove già lieto pascolai l’agnelle<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>,</p>
-
-<p class="pn1">avec un feu, une passion et un entrain qui faisaient
-tressaillir sa frêle charpente et la petite bosse qu’il avait
-sur les épaules.</p>
-
-<p>«Trouverais-tu au-dessous de la dignité de pouvoir
-composer un pareil chef-d’œuvre de grâce?» dit-il en
-se tournant vers Lorenzo, dont la contenance était fort
-embarrassée en voyant la singulière posture de l’abbé à
-califourchon sur une chaise.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, on frappa à la porte, et le vieux
-Bernabo entra dans la chambre en disant: «Signor
-Lorenzo, Son Excellence vous demande ainsi que monsieur
-l’abbé.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! répondit Zamaria un peu confus de sa
-toilette qui fit sourire le <i>cameriere</i>, que nous veut-il
-donc?»</p>
-
-<p>Lorenzo, un peu inquiet de l’invitation qu’il venait de
-recevoir, descendit au premier étage et fut introduit
-auprès du sénateur dans la grande bibliothèque du palais,
-où il se tenait le plus habituellement. Il était assis
-auprès d’une table chargée de livres et de papiers, dans
-un grand fauteuil de cuir noir surmonté de ses armes
-sculptées en bois. Sa fille était à côté de lui, parcourant
-un recueil de vieilles estampes. Sa tête blanche, sa physionomie
-sévère, son maintien grave, où l’âge, l’expérience<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span>
-et l’autorité avaient imprimé leurs traces indélébiles,
-ne faisaient que mieux ressortir les cheveux blonds,
-abondants et ornés de fleurs, la grâce et la jeunesse
-enchantée de Beata.</p>
-
-<p>«Asseyez-vous,» dit le sénateur à Lorenzo, dont l’émotion
-s’était accrue en la présence de Beata, qui n’avait osé
-lever les yeux sur lui.</p>
-
-<p>On attendait l’abbé Zamaria, qui s’habillait, et pendant
-ce temps Lorenzo, plein d’anxiété sur la scène qui
-allait suivre, regardait vaguement les belles reliures qui
-remplissaient les rayons de la bibliothèque, l’une des
-plus riches et des plus choisies de Venise. Les bibliothèques
-étaient nombreuses dans une ville qu’on avait
-surnommée la librairie du monde, et où l’imprimerie
-fut introduite dès l’année 1459. Indépendamment de la
-grande bibliothèque de Saint-Marc, qui doit son origine
-au don que fit Pétrarque de ses manuscrits à la république
-en 1380, et de celle de Saint-Georges, fondée
-par la reconnaissance de Cosme de Médicis, qui avait
-trouvé à Venise une hospitalité généreuse; indépendamment
-des académies, des couvents et d’autres institutions
-publiques qui possédaient des collections
-de livres assez remarquables, les grandes familles mettaient
-leur vanité à former des bibliothèques qui leur
-étaient un titre à la considération générale. On citait,
-parmi ces bibliothèques particulières, celle de Pier
-Grimani, qui fut élu doge en 1752, celle de la famille
-Nani, et surtout la fameuse collection des Pisani, qui
-était connue de toute l’Italie. La bibliothèque de la
-famille Corneri, qui s’éteignit en 1798, était remarquable
-par ses richesses musicales. On citait encore la
-bibliothèque des Tiepolo, qui provenait de celle des
-Contarini, les collections de Joseph Farsetti, de François<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span>
-Pesaro, d’Antoine Cappello, de Sébastien Zeno,
-cousin de notre sénateur, qui possédait les plus belles
-éditions des Alde, ces illustres imprimeurs et savants de
-Venise.</p>
-
-<p>La bibliothèque du sénateur Zeno, qui était sous la
-direction de l’abbé Zamaria, formait une vaste salle
-carrée, divisée en compartiments, dont chacun était
-consacré à une branche particulière des connaissances
-humaines. Ces divisions étaient classées d’après une loi
-de succession qui les reliait autour d’un principe générateur,
-de manière à former un véritable tableau de la
-civilisation vénitienne. Au premier rang, dans le compartiment
-d’honneur, qui servait de point de départ,
-comme l’idée fondamentale de la hiérarchie, étaient
-placés les historiens, et surtout les historiens de Venise,
-depuis les chroniqueurs obscurs des premiers siècles de
-la république jusqu’à André Dandolo, qui en est l’Hérodote,
-et depuis ce contemporain de Pétrarque jusqu’à
-Bernard Justiniani, le premier historien critique de la
-ville des doges. La science politique, qui a sa source dans
-l’expérience, venait après l’histoire et contenait, indépendamment
-des œuvres de Platon, d’Aristote et de Cicéron,
-celles de Machiavel et de son contradicteur Paul
-Paruta, né à Venise en 1540 et mort dans cette même
-ville en 1598, après avoir rempli les plus hauts emplois
-de la république, dont il défendit la constitution dans son
-livre célèbre: <i>Discours politiques</i> (<i>Discorsi politici</i>). A
-côté des œuvres de Paruta étaient celles de Sarpi, l’historien
-indépendant du concile de Trente et le théologien
-de la république contre les prétentions de la papauté.
-Les écrits politiques de Paul et Dominique Morosini, de
-Luccio Durantino, de Scipion Anmirato, de Botero, et
-l’ouvrage de Donato Giannoti Fiorentino, <i>della Repubblica<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span>
-e Magistrati di Venezia</i><a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>; les travaux de jurisprudence,
-les lois et décrets qui règlent les intérêts de la
-vie civile, collections nombreuses et confuses que le
-temps avait formées, et où la coutume jouait un plus
-grand rôle que la doctrine, complétaient le compartiment
-consacré à la science politique. Dans un rayon
-de ce compartiment, on voyait un grand in-folio, les
-<i>Statuts et Fondements sur les navires et autres bâtiments</i>
-(<i>Statuta et Fundamenta super navibus et aliis lignis</i>), publié
-par le doge Renier Zeno, le 6 août 1255.</p>
-
-<p>Les voyageurs vénitiens, qui ont précédé tous les
-autres dans la connaissance des mœurs, des usages des
-peuples de la terre, remplissaient toute une division de
-la bibliothèque. Les Nicolo, Matteo et surtout Marco
-Paolo, étaient placés sur le premier rayon. Il y avait là
-aussi le livre sur la Palestine que Marin Sanudo présenta
-au pape Jean XXII, en 1321, <i>Liber secretorum fidelium
-crucis</i>, suivi des ouvrages des deux Zeno, frères
-du fameux Charles Zeno, qui sauva la république au
-combat naval de Chioggia contre les Génois. Les aventures
-de Nicolas Conti, le voyage d’Alvise da Mosta en
-Flandre et en Afrique, celui de Marco Caterino en Perse
-et de Giosafat Barbaro en Asie, complétaient la série de
-ces glorieux et infatigables aventuriers que Venise lançait
-sur tous les points du globe. La médecine, la géographie,
-les sciences naturelles et les sciences exactes,
-formaient la transition entre les moralistes, les économistes,
-les financiers et la littérature proprement dite.
-Celle-ci, reléguée au second plan, comme un luxe de
-l’esprit qui ne peut se produire qu’après l’affermissement
-des sociétés civiles, remplissait une division considérable.<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span>
-Le premier compartiment était consacré à la
-littérature <i>della nobiltà veneziana</i>, aux ouvrages produits
-par de nobles Vénitiens, parmi lesquels brillait l’<i>Histoire
-de la littérature vénitienne</i> par Marco Foscarini, monument
-inachevé d’érudition et de patriotisme. Venaient
-ensuite les œuvres d’Apostolo Zeno, critique et poëte
-fécond, qui a précédé Métastase dans le drame lyrique,
-et divers poëmes, notamment en dialecte vénitien, une
-chanson de l’année 1277, et une autre à la louange de
-Venise, de 1420. Au nombre des ouvrages en prose qu’a
-produits le dialecte vénitien, on voyait <i>il Milione</i> de
-Marco Paolo, et <i>il Libro delle Uxance dello imperio di
-Romania</i>. Les arts avaient leurs représentants, et l’<i>Histoire
-de la peinture vénitienne</i> par Zanetti, celle des <i>architectes
-vénitiens</i> par Temanza, se trouvaient au milieu des
-œuvres du comte Algarotti, qui a beaucoup écrit sur les
-beaux-arts. La division consacrée à la musique était
-incontestablement la partie la plus intéressante de cette
-grande collection de livres, formée par les soins de
-l’abbé Zamaria; elle renfermait des trésors d’érudition.
-Les théoriciens grecs, Aristoxène, Euclide, Nicomaque,
-Alypius, Gaudence, Bachius, Aristide, Quintilien, publiés
-par Meibomius en 1652; les travaux de Doni et de Burette
-sur la musique des anciens; les théoriciens du
-moyen âge réunis dans la compilation de l’abbé Gerbert,
-<i>Scriptores ecclesiastici de Musica sacra</i>, qui est de l’année
-1784; l’<i>Histoire de la musique</i> du P. Martini, celle
-de Burney, que l’abbé Zamaria avait connu personnellement,
-l’<i>Histoire</i> de Hawkins et le premier volume de
-celle de Forkel, qui parut en 1788, occupaient le premier
-rayon. Le second était rempli par les théoriciens
-pratiques, Vanneo, Zarlino, Tartini, le P. Martini
-(<i>Saggio di contrappunto</i>), et une infinité d’autres qu’il est<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span>
-inutile de citer. Les compositions de tous les maîtres
-de l’école vénitienne, depuis l’invention de la gravure
-par Ottavio Petrucci de Fosonbrone, qui vint apporter à
-Venise sa merveilleuse invention, jusqu’à Furlanetto,
-qui en est le dernier représentant, remplissaient les
-autres compartiments avec un luxe de notes et de commentaires
-qui étaient souvent consultés par les érudits
-et les amateurs. Au-dessus de cette magnifique bibliothèque,
-on lisait en lettres d’or ces vers d’un poëte latin
-du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, le Mantuan:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Semper apud Venetos studium sapientiæ et omnis<br />
-In pretio doctrina fuit; superavit Athenas<br />
-Ingeniis, rebus gestis Lacedemona et Argos.</p>
-
-<p class="p1">L’abbé étant enfin descendu, le sénateur lui dit d’un
-ton affectueux: «Assieds-toi, abbé, car ta présence est
-nécessaire ici.»</p>
-
-<p>A ces mots, Lorenzo fut saisi d’un redoublement de
-frayeur. Qu’allait-il donc se passer? Le sénateur avait-il
-appris quelque chose du mystérieux roman qui s’était
-noué entre Beata et le fils de Catarina Sarti? Tognina
-avait-elle trahi le secret de son amie? La promenade
-faite à Murano avait-elle éveillé la vigilance paternelle?
-Pâle et tremblant sur les suites d’une scène qui paraissait
-combinée pour frapper un coup décisif, Lorenzo
-ne voyait plus distinctement aucun objet, et tout son
-sang avait reflué dans son cœur agité. Beata, qui n’était
-pas moins inquiète, était restée penchée sur le recueil
-de vieilles estampes, qu’elle faisait semblant d’admirer.</p>
-
-<p>«Vous savez, dit froidement le sénateur en s’adressant
-à Lorenzo, ce que j’ai fait pour vous? Fils d’un
-ancien client de la maison Zeno, je vous ai recueilli et
-j’ai payé une dette de reconnaissance à la mémoire de<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span>
-votre père, en vous offrant les moyens de vous élever
-au-dessus de votre condition. En cela j’ai obéi à l’esprit
-de l’aristocratie vénitienne et particulièrement à celui
-de ma famille, qui a toujours employé son crédit et sa
-fortune à augmenter le nombre de ses serviteurs ou de
-ses obligés. Il y a près de six ans que vous êtes dans ma
-maison, vivant de ma vie, sous la tutelle de l’abbé Zamaria,
-que voici, et de ma fille, qui a bien voulu
-prendre soin de votre éducation.»</p>
-
-<p>Le sénateur s’arrêta, et, regardant de nouveau Lorenzo
-avec sévérité, il ajouta, après un court silence
-qui parut un siècle au pauvre jeune homme: «Eh bien!
-je suis content de vous; vous vous êtes montré digne de
-mes bontés. Votre application, votre intelligence et la
-soumission de votre caractère vous ont acquis de nouveaux
-titres à ma bienveillance; c’est pourquoi j’ai
-résolu de resserrer les liens qui vous attachent à ma
-famille.»</p>
-
-<p>Ce fut un coup de théâtre que ces paroles, prononcées
-lentement, avec autorité, et la baguette de Moïse
-ne fit pas sortir plus promptement l’eau du rocher que
-l’espérance ne jaillit alors du cœur de Lorenzo et de
-celui de Beata, qui leva sa tête charmante et projeta sur
-son père un long regard, où l’étonnement se mêlait à
-la piété.</p>
-
-<p>«J’ai obtenu pour vous, continua le sénateur, le titre
-de chevalier de l’Étole d’or, qui appartient à ma famille
-depuis longtemps ainsi qu’à plusieurs autres grandes
-maisons, et j’attache à ce titre une pension (<i>una mesata</i>)
-qui vous permettra de le soutenir honorablement<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>. Dès
-ce jour, vous faites donc partie intégrante de la noblesse<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span>
-vénitienne, à laquelle vous teniez déjà par votre naissance,
-et il importe que vous sachiez quels devoirs
-cette nouvelle qualité vous impose.</p>
-
-<p>«De toutes les aristocraties de l’Europe, l’aristocratie
-vénitienne est la seule qui ne soit pas le résultat de la
-conquête. Comme le patriciat romain, auquel on l’a
-souvent comparée, elle est sortie des entrailles mêmes
-de la société dont elle dirige la destinée. C’est là ce qui
-fait sa force et la légitimité de sa domination. Ai-je
-besoin de vous rappeler à quelles circonstances malheureuses
-cette ville, qui est un miracle de l’industrie
-humaine, doit sa naissance? Qui ne sait que lorsque
-des flots de Barbares se ruèrent comme des chiens à la
-curée sur les débris de l’empire romain, de pauvres
-pêcheurs vinrent chercher un refuge sur les îlots de
-l’Adriatique? Ils y étaient à peine établis qu’ils éprouvèrent
-le besoin d’une police qui fut d’abord aussi
-simple que leur association, et dont le premier devoir
-était de sauvegarder leur indépendance. C’est de ces
-premiers magistrats librement élus par les intéressés
-sous la pression de la nécessité, ce grand instituteur
-des sociétés humaines, que descend la noblesse vénitienne.
-Rome a eu à peu près la même origine. Vous
-apprendrez par l’histoire quelles vicissitudes eut à traverser
-la république naissante, les discordes civiles et
-les événements extérieurs qui modifièrent successivement
-ses institutions. Ce que je puis vous affirmer,
-c’est que, le dernier jour du mois de février de l’année
-1297, où le gouvernement de Venise, ne voulant
-plus être à la merci des flux et reflux d’un peuple turbulent,
-ferma le grand conseil et limita le nombre de
-ceux qui devaient participer à la souveraineté, ce jour-là
-la république de Saint-Marc accomplit une révolution<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span>
-qui la sauva de sa ruine et lui donna la force d’étendre
-sa domination sur l’Italie. La <i>serrata</i> du grand conseil
-est dans l’histoire des institutions de Venise ce que sont
-les <i>murazzi</i> qui empêchent l’Adriatique d’ensabler nos
-lagunes. A partir de cette époque mémorable, Venise,
-débarrassée des soucis domestiques qui entravaient son
-action, sortant de ce vaste chaos d’éléments confus et
-de passions atroces qu’on appelle le moyen âge, s’éleva
-au premier rang des nations politiques et offrit à l’Europe
-moderne le premier exemple d’une société régulière
-gouvernée par des lois sages et des pouvoirs non
-contestés. Aussi, pendant que l’Italie était la proie des
-étrangers attirés dans son sein par la jalousie des factions,
-pendant que Milan, Gênes, Pise, Florence,
-Naples et Rome même, succombaient tour à tour sous
-le joug des Allemands, des Français et des Espagnols
-qui venaient au secours de leurs partisans, au milieu
-de cette anarchie de républiques éphémères et de monstrueux
-petits tyrans qui s’entr’égorgeaient, Venise,
-forte par sa position, par la stabilité de ses institutions
-où l’unité du pouvoir exécutif se combinait avec la liberté
-des corps délibérants, fixait tous les regards, était
-le refuge de tous les proscrits, et, comme Sparte jadis
-au milieu des révolutions incessantes de la démocratie
-grecque, elle excitait l’admiration des philosophes et
-des hommes d’État. L’inscription que vous voyez au-dessus
-de cette bibliothèque, ajouta le sénateur en
-montrant du doigt les vers latins que nous avons cités
-plus haut, n’est qu’un faible témoignage de la justice
-qu’on s’est toujours plu à rendre à la gloire de notre
-patrie. Dante, Pétrarque, Boccace, le Tasse, qui nous
-appartient par la naissance de son père et la protection
-qu’il a reçue de la famille Badoer, Machiavel, Galilée,<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span>
-les poëtes et les artistes des peuples étrangers, ont tous
-considéré Venise comme la société qui satisfaisait le
-plus la raison humaine, comme le foyer de civilisation
-qui répondait le mieux à l’idéal qu’ils avaient conçu. On
-pourrait appliquer à Venise tout entière ces paroles de
-Pétrarque à propos de la place Saint-Marc: <i>Cui nescio
-an terrarum orbis parem habeat</i>.</p>
-
-<p>«Eh bien! jeune homme, reprit le père de Beata en
-redressant sa tête sexagénaire, tout cela est l’œuvre de
-l’aristocratie. C’est vainement qu’on chercherait à nier
-son influence sur cette société, qu’elle a faite à son
-image; on la trouve gravée sur tous les monuments,
-et, comme dit le Psalmiste, les cieux racontent sa
-gloire. Ce n’est pas seulement dans les armes, dans les
-fonctions publiques, dans la magistrature et dans les
-ambassades, que la noblesse vénitienne s’est distinguée,
-mais dans tous les ordres des connaissances humaines.
-Cette bibliothèque renferme des témoignages non moins
-éclatants de sa grandeur que les annales de la république,
-et justifie ces belles paroles de mon ami Marco
-Foscarini dans son <i>Histoire de la Littérature vénitienne:
-Appunto dalle nobile famiglie</i>, dit-il, <i>uscirono i migliori
-lumi della nostra litteratura, e non solo in una, ma in
-tutte le facoltà</i><a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. En cela, la noblesse vénitienne, qui est
-la plus ancienne de l’Europe, soit par la date de son
-avènement dans l’histoire moderne, soit par la prétention
-qu’affichent plusieurs de nos grandes familles,
-telles que les Justiniani, les Venier et les Marcello, de
-faire remonter leur origine jusqu’à l’empire romain,
-la noblesse vénitienne est aussi la première aristocratie<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span>
-du monde, parce qu’elle a toujours marché à la tête de
-la nation. Le patriciat romain, dans sa grandeur un
-peu sauvage, dédaignait toute autre illustration que
-celle des armes, de la magistrature, de la religion et de
-la parole, l’instrument de sa domination, et ce n’est
-guère que sous les empereurs qu’il se mit à pratiquer
-les lettres, dont il avait abandonné jusqu’alors la culture
-à des rhéteurs grecs et à des affranchis, qui l’amusaient
-comme des histrions. L’aristocratie vénitienne,
-qui a eu ses Catons, ses Régulus, ses Scipions et ses
-Pompées, mais qui a su prévenir l’éclosion des Syllas et
-des Césars, a toujours concilié les lumières de l’esprit
-avec la force de caractère qu’exige l’exercice du pouvoir,
-et il n’y a pas d’exemple dans l’histoire de notre
-patrie d’un barbare comme Marius parvenant aux plus
-hautes charges de la république. Les princes et les
-barons qui forment l’aristocratie des autres nations de
-l’Europe ne sont que des instruments de la force, les
-représentants attardés de la féodalité, déjà à moitié
-vaincus par le clergé, par les juristes et les lettrés, qui
-ont suivi le mouvement de l’esprit humain. L’aristocratie
-de Venise, expression toujours vivante des besoins
-de la société, ne s’est jamais laissé dépasser et a
-toujours légitimé son droit à la souveraineté par la supériorité
-de ses vertus, de ses lumières et de son dévouement
-à la patrie. Comme l’a dit Paruta, un de nos plus
-grands publicistes, <i>la nobiltà veneziana</i> est la seule au
-monde dont l’élévation morale, la prudence et la sagacité
-politiques, unies aux connaissances, à l’urbanité
-des goûts et des manières, justifient ce beau titre de
-<i>nobilitas</i>, qui est synonyme de civilisation.</p>
-
-<p>«Mon enfant, l’expérience de la vie et l’histoire,
-quand vous pourrez la consulter avec fruit, vous apprendront<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span>
-que le monde a toujours été gouverné par des
-minorités. Quoi qu’on fasse, quelles que soient les chimères
-dont se bercent aujourd’hui les factieux et les faiseurs
-de systèmes, la foule, toujours absorbée par les travaux
-que lui imposent ses besoins de chaque jour, n’aura
-jamais assez de loisirs et d’indépendance d’esprit pour
-s’élever à la hauteur de la politique des États. Heureuses
-les nations qui renferment dans leur sein des classes supérieures
-consacrées par le temps et les services rendus!
-Partout où ces classes, plus ou moins nombreuses, plus
-ou moins privilégiées, qui représentent la tradition,
-c’est-à-dire la conscience des corps politiques, n’existent
-pas, la foule besoigneuse, livrée à la mobilité de
-ses instincts, est bientôt la proie d’un despote ou d’un
-conquérant. Voyez la Grèce et ses fragiles démocraties
-tombant sous le joug de Philippe, d’Alexandre et de
-ses successeurs, pour devenir ensuite une province,
-une sorte de hochet de la grandeur romaine! Et cette
-Rome si fière et si forte, qu’est-elle devenue, à son
-tour, après la chute de son patriciat? Elle a donné le
-jour à une succession de monstres qui ont effrayé l’humanité
-et soulevé contre ce colosse d’iniquités la justice
-du genre humain. Le christianisme, pour avoir adouci
-le fond de notre nature par une morale plus parfaite,
-n’a pu détruire les passions qui nous agitent et les conséquences
-qui en résultent. L’Église a eu ses Borgia;
-l’Italie, comme la Grèce, a eu des révolutions incessantes
-qui l’ont conduite à sa perte, et nous voyons aujourd’hui
-la France en proie à des convulsions qui menacent
-le repos du monde. L’Angleterre est, après
-Venise, le seul pays de l’Europe où une aristocratie
-forte préside aux destinées de la nation et lui conserve
-son indépendance et sa liberté. Je ne me fais aucune<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span>
-illusion sur les dangers qui menacent ma patrie; tu sais,
-abbé, qu’il y a longtemps que je suis préoccupé des funestes
-doctrines qui agitent les esprits, et dont la France
-est déjà la victime. Je dirai avec un grand citoyen qui a
-voulu sauver la république romaine contre les démocrates
-de son temps: <i>Mihi nihil unquam populare placuit</i>!
-Et il avait bien raison de craindre le règne populaire,
-cet éloquent défenseur du patriciat et de la liberté,
-deux choses qui sont toujours inséparables, puisqu’il
-devait payer de sa tête l’honneur d’avoir prévu et combattu
-l’avénement du <i>magnanime Auguste</i>, comme le
-qualifient les lâches sophistes aux gages des Césars.
-Quelle que soit l’issue de la lutte où l’esprit humain
-est engagé, la noblesse vénitienne aura fait son devoir.
-Si les passions aveugles qu’on suscite contre sa domination
-légitime triomphent, elle entraînera dans sa chute
-la république qu’elle a fondée, et qui, depuis quatorze
-cents ans qu’elle existe, n’a pas vu un étranger troubler
-l’eau de ses lagunes.</p>
-
-<p>«Dans quelques jours, ajouta le sénateur en se tournant
-vers Lorenzo, vous partirez pour Padoue. Vous y
-achèverez vos études et prendrez vos degrés universitaires,
-complément indispensable à l’éducation d’un
-noble vénitien. Rappelez-vous seulement que les lettres
-doivent servir d’ornement à l’esprit, de nourriture à
-l’âme, pour l’aider à supporter dignement les épreuves
-de la vie, mais ne jamais devenir une profession. Elles
-vous serviront à bien remplir les emplois que la république
-pourra vous confier, mais il ne convient pas
-qu’un homme destiné au commandement fasse étalage
-de prétentions littéraires. Vous pourrez écrire des rapports
-comme ceux de nos ambassadeurs, qui sont des
-modèles d’observation et de sagacité politique, élucider<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span>
-quelques points de droit et d’administration publique,
-aborder même l’histoire, si vos connaissances vous le
-permettent, ou bien vous élever à des considérations
-d’un ordre supérieur ayant pour objet la morale, la religion
-(mais non pas la théologie), ou la police des États.
-Toutefois gardez-vous des vaines spéculations dont on
-est si prodigue dans ce temps-ci; tenez-vous toujours
-près des faits positifs, qui sont plus compliqués et plus
-difficiles à comprendre que ne se l’imaginent les inventeurs
-de systèmes. La vie est un roman bien autrement
-incidenté que les fictions des poëtes! Puisque vous appartenez
-à cette minorité intelligente et libre contre laquelle
-s’élèvent tant de clameurs, ayez le courage d’en
-défendre les intérêts et d’en remplir les devoirs, dont le
-premier de tous est de se dévouer au bien de l’État. Ce
-que je fais aujourd’hui pour vous est bien moins de ma
-part un acte de générosité banal qu’un service que je
-crois rendre à mon pays en lui procurant un serviteur
-fidèle, plus jeune que moi. Dans tous les temps, l’aristocratie
-vénitienne a eu la sage prévoyance de réparer
-ses forces appauvries en s’infusant un sang plus généreux.
-Vous trouverez dans les annales de ma famille
-plus d’un exemple de pareilles adoptions, qui ont accru
-son influence dans la république. Aussi je ne saurais
-trop vous recommander d’étudier à fond l’histoire de
-notre pays et de vous pénétrer de l’esprit de la noblesse
-vénitienne, dont le patriotisme a toujours été la vertu
-dominante. Elle a tout subordonné au salut de l’État,
-jusqu’à la religion, comme vous pouvez vous en convaincre
-par ce proverbe, qui résume sa politique:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Siamo Veneziani, e poi cristiani.»</p>
-
-<p class="p1">Après cette exhortation, prononcée d’une voix grave,<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span>
-le sénateur se leva et dit à Beata: «Ma fille, donnez la
-main au chevalier Sarti.»</p>
-
-<p>Étourdie par ces paroles qui semblaient sanctionner
-le choix de son cœur, Beata s’avança un peu gauchement
-vers Lorenzo et lui tendit la main avec une
-cordialité affectueuse accompagnée d’un sourire enchanteur.</p>
-
-<p class="pp8 p1">Addio, campagne amene,<br />
-Dove già lieto pascolai l’agnelle!</p>
-
-<p class="pn1">répéta l’abbé Zamaria, presque en colère.</p>
-
-<p>«Que chantes-tu là, l’abbé? dit le sénateur.</p>
-
-<p>&mdash;Je dis que la musique s’en va à tous les diables,
-et que je ne me doutais guère que depuis six ans j’élevais
-un diplomate.</p>
-
-<p>&mdash;Il cultivera la musique pour son plaisir, répondit
-le sénateur. Marcello était un grand seigneur de Venise,
-ce qui ne l’a pas empêché de devenir un compositeur
-de génie.» Puis le père de Beata se tourna vers
-le camériste Bernabo, qu’il venait de sonner: «Faites
-monter ma maison,» lui dit-il.</p>
-
-<p>Les domestiques des deux sexes ayant obéi à l’ordre
-qu’ils avaient reçu, le sénateur, prenant Lorenzo par
-la main, leur adressa ces quelques mots: «Je vous
-présente le chevalier Sarti, que je vous ordonne de
-considérer comme un membre de ma famille. Allez,
-<i>mon fils</i>, ajouta-t-il ensuite, les yeux fixés sur Lorenzo,
-car ce titre vous appartient désormais.»</p>
-
-<p>Cette scène extraordinaire, que rien n’avait annoncée,
-dont Lorenzo ni Beata ne pouvaient prévoir le
-dénoûment, produisit sur eux et sur tous les assistants
-la plus grande surprise. Lorenzo était comme enivré de
-ce qu’il venait d’entendre. Il interrogeait des yeux l’abbé
-Zamaria, pour savoir quel sens il devait attacher à ces<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span>
-dernières paroles du sénateur: <i>Allez, mon fils, car ce
-titre vous appartient désormais</i>. Serait-il possible que le
-père de Beata, ayant deviné le secret de sa fille, voulût
-approuver une alliance si disproportionnée sous tous
-les rapports? Ou bien, par ces paroles affectueuses, le
-sénateur n’avait-il entendu exprimer qu’un degré plus
-intime de parenté intellectuelle, une adoption purement
-politique, sans vouloir confondre la destinée de
-Lorenzo Sarti avec celle de l’une des plus illustres familles
-de Venise? Le doute était au moins permis, et
-Beata elle-même, au milieu du ravissement qu’elle venait
-d’éprouver, hésitait à croire que le nœud de sa vie
-pût se délier d’une manière aussi heureuse. Cependant
-tout le monde dans la maison était à peu près convaincu
-que Lorenzo n’était devenu le chevalier Sarti
-que pour s’élever encore plus haut dans l’estime et
-l’affection du sénateur, qui n’était pas homme à dévoiler
-brusquement le fond de sa pensée. Dès lors une
-plus grande liberté s’établit dans les relations de Lorenzo
-et de Beata, qui se crut au moins autorisée à ne
-pas mettre autant de réserve dans la manifestation de
-ses vrais sentiments. Le chevalier Sarti fut présenté
-successivement à tous les membres de la famille, introduit
-avec plus de cérémonie dans les maisons amies,
-chez les Grimani, les Dolfin et les Badoer. On écrivit à
-Cadolce, au saint oncle de Beata, et celui-ci approuva
-de tout son cœur cette ascension de son cher Lorenzo
-dans la hiérarchie sociale, qui fît aussi la joie et le
-bonheur de Catarina Sarti.</p>
-
-<p>Il y eut à la suite de celle journée, dans la vie de Lorenzo
-et de Beata, quelques heures de cette félicité suprême
-que doivent goûter les âmes qui ont franchi sans
-remords la rive éternelle. Tout souriait à leurs vœux.<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span>
-Ils se voyaient sans contrainte; les domestiques, l’abbé
-Zamaria, le sénateur, les amis, Dieu et les hommes,
-semblaient approuver une union si charmante. Ils allaient
-ensemble dans les cercles, aux théâtres, aux concerts,
-et partout ils rencontraient des visages joyeux qui
-paraissaient prendre part à la fête de leurs cœurs.
-L’idée du prochain départ de Lorenzo pour Padoue venait
-bien obscurcir un peu l’horizon qui s’ouvrait devant
-eux; mais l’espoir qu’après une absence dont on
-ne fixait pas la durée, ils seraient unis pour ne jamais
-se quitter, dissipait ces légers nuages et gonflait la voile
-qui les menait au bonheur entrevu. Le chevalier Grimani
-lui-même avait accueilli Lorenzo avec bonne
-grâce, et ne paraissait ni surpris ni inquiet de la nouvelle
-position qu’on lui avait faite dans la famille Zeno.
-Il n’était pas moins empressé auprès de Beata, et sa
-contenance ne trahissait aucun embarras.</p>
-
-<p>Parmi les étrangers qui affluaient alors à Venise, les
-uns attirés par le plaisir, les autres par les événements
-politiques qui préoccupaient l’Europe et particulièrement
-les puissances de l’Italie, on remarquait surtout un
-grand nombre d’émigrés français. La révolution de 1789,
-qui, aux yeux de quelques rares philosophes et hommes
-d’État comme Marco Zeno, était l’événement le plus
-considérable survenu en Europe depuis la réforme de
-Luther, ne semblait à cette foule étourdie qu’une fièvre
-passagère qui devait avoir son cours et qui s’arrêterait
-bientôt devant les remèdes énergiques qu’on se disposait
-à lui administrer. Les émigrés, pleins de confiance
-dans l’avenir, et qui s’attendaient d’un jour à l’autre à
-rentrer en vainqueurs dans leur pays, qu’ils avaient
-quitté comme pour un voyage d’agrément, dépensaient
-à Venise le peu d’argent qu’ils avaient encore et leurs<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span>
-dernières illusions. L’aristocratie vénitienne les avait
-accueillis avec empressement, et les lois politiques qui
-défendaient aux nobles de recevoir dans leurs palais et
-de fréquenter des étrangers avaient dû fléchir devant
-des intérêts de caste qui se confondaient avec ceux de
-l’ordre social menacé par les idées nouvelles. Aussi jamais
-Venise n’avait été plus gaie; jamais ses <i>casini</i>, ses
-théâtres, ses canaux et la place Saint-Marc, n’avaient
-retenti d’acclamations plus bruyantes, n’avaient caché
-de voluptés plus exquises et de rêves plus enivrants.
-Lorsque Beata et Lorenzo, dans la gondole du sénateur,
-qui les admettait tous deux en sa présence, comme s’il
-eût voulu fêter l’avénement du chevalier Sarti dans les
-hautes sphères de la vie sociale, descendaient le Grand-Canal
-par une nuit éclatante, suivis de barques chargées
-de musiciens dont les rhythmes, les mélodies et les
-joyeux accords s’exhalaient dans l’espace et les sinuosités
-voisines, il n’est pas de parole humaine qui pût
-exprimer la béatitude qu’ils éprouvaient. Lorenzo ne
-pouvait détourner ses yeux de ceux de Beata, dont le
-noble maintien était plus expansif désormais, et laissait
-entrevoir au fond de son âme, ainsi que dans une
-source pure, l’amour s’épanouissant comme une fleur
-d’espérance. O jeunesse, amour qui en féconde les
-nobles instincts, poésie qui s’en dégage et monte à l’esprit
-comme une essence généreuse, vous êtes la triple
-manifestation d’une seule et même vérité, le principe
-de toute inspiration et de toute grandeur morale! Heureux
-celui qui n’a point oublié les rêves de l’âge d’or!
-mille fois heureux l’homme qui, sous des cheveux
-blanchis, entend encore vibrer au fond de son cœur la
-voix d’un premier amour! Le chevalier Sarti sera toute
-sa vie un grand et sérieux enfant, et lorsqu’il rencontrera<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span>
-sur sa route douloureuse cette femme qu’il
-nomme Frédérique, il croira se réveiller d’un long
-sommeil et voir se relever devant lui l’image des jours
-fortunés!</p>
-
-<p>Le sénateur Zeno, qui ne s’occupait jamais de ce qui
-se passait dans l’intérieur de son palais, et qui laissait à
-Beata une entière liberté dans l’ordonnance de ses plaisirs
-domestiques, manifesta la volonté de donner un
-grand dîner pour lequel il fixa lui-même la liste des
-invités. Les Grimani, les Dolfin, les Badoer, les Mocenigo
-et les divers membres de sa propre famille, au
-nombre de soixante personnes, furent réunis dans une
-magnifique salle à manger qui était, après la bibliothèque,
-la pièce la plus remarquable du palais. Dessinée
-dans le goût somptueux de la Renaissance, elle était si
-spacieuse, qu’elle aurait pu contenir aisément deux
-cents convives. Des crédences sculptées avec un art infini,
-remplies d’argenterie, de vaisselle, des porcelaines
-et des cristaux les plus rares, formaient quatre grands
-panneaux d’une élévation moyenne, au-dessus desquels
-étaient rangés un grand nombre de portraits de famille.
-Celui du doge Renier Zeno, qui avait régné de 1252 à
-1268, et sous le gouvernement duquel fut construit le
-premier pont du Rialto, qui était d’abord en bois, occupait
-la place d’honneur. On l’attribuait à Jean Bellini,
-qui l’aurait peint d’après une esquisse remontant au
-XIII<sup>e</sup> siècle. C’était une figure longue, osseuse et froide,
-d’une expression noble et sévère, justifiant le jugement
-porté par l’histoire sur ce prince qui vit éclater la première
-guerre des Vénitiens contre les Génois: <i>Uomo
-molto accorto e esercitato nei maneggi della republica</i>
-(homme avisé et très-entendu dans le gouvernement de
-la république). Sur le panneau opposé, en face du doge,<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span>
-était le portrait de Charles Zeno, le héros de la famille,
-l’un des personnages les plus curieux de l’histoire de
-Venise, qui sauva la république, en 1380, contre les
-Génois, qui assiégeaient Chiozza. Venaient ensuite des
-procurateurs, plusieurs ambassadeurs, le portrait de ce
-cardinal Zeno dont le tombeau occupe une chapelle
-particulière dans la basilique Saint-Marc, et celui de
-plusieurs femmes, parmi lesquelles on remarquait la
-mère de Beata, d’une beauté frappante.</p>
-
-<p>Lorenzo fut présenté à la compagnie par le sénateur,
-et chacun s’empressa d’accueillir le chevalier Sarti
-comme un membre de la famille Zeno, et comme un
-égal dans cette minorité choisie de la société européenne.
-Il y avait parmi les convives quatre émigrés
-français: un marquis de La Rochenoire, de la province
-du Vivarais, homme fier et tout imbu des préjugés de
-sa caste; le comte de Narbal, esprit éclairé et sage qui
-ne partageait aucune des illusions de ses compagnons
-d’infortune, et qui subissait, en gémissant, un exil qu’il
-s’était imposé par devoir; le baron de Laporte, d’un
-caractère aimable et futile, effleurant toutes choses sans
-pouvoir se fixer sur rien, aimant les arts et la petite
-littérature de son temps; enfin le vicomte de Toussaint,
-jeune homme d’un ridicule parfait, ignorant et hâbleur,
-bravache et poltron, qui, après s’être avisé de tournoyer
-autour de Beata, avait été renvoyé par un regard
-foudroyant à son blason, aussi équivoque que ses
-mœurs. Dans ce dîner, où la magnificence du service
-répondait aux habitudes fastueuses et hospitalières de la
-noblesse vénitienne, dont Marco Zeno avait tant à cœur
-de conserver les traditions, la conversation, d’abord
-languissante et gênée à cause de la présence des émigrés
-français, finit par se fixer sur un incident du jour<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span>
-qui préoccupait tous les esprits. La maison de l’ambassadeur
-de Venise à Paris, Alviso Pisani, venait d’être
-envahie par le peuple. L’ambassadeur avait reçu de la
-république l’ordre de quitter la France et de se rendre
-en Angleterre sans bruit et sans protestations, pour ne
-pas rompre les relations diplomatiques des deux pays.</p>
-
-<p>«C’est une lâcheté, dit François Pesaro qui était au
-nombre des convives, et dont la tête forte et le visage
-anguleux révélaient la ténacité du caractère. Ce n’est
-point ainsi que se seraient conduits nos pères avec un
-peuple de gueux, de <i>malcalzoni</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Nos pères étaient forts et nous sommes faibles,
-répondit Antonio Cappello, dont la sagacité avait si bien
-apprécié la révolution de 1789, qu’il avait vue commencer
-à Paris, où il était ambassadeur de Venise. Sa
-figure fine et triste trahissait les appréhensions de son
-âme sur le sort de son pays.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes faibles parce que nous sommes irrésolus,
-répondit le père du chevalier Grimani, qui partageait
-les opinions de Marco Zeno sur la politique intérieure
-de la république. Le gouvernement de la seigneurie
-veut appliquer à une situation nouvelle des
-principes de prudence qui ne tromperont personne, et
-qui ont pu avoir leur efficacité lorsque les puissances
-de l’Europe se reconnaissaient solidaires d’une civilisation
-commune qui formait la base de leurs alliances. Ce
-qui se passe en France, les troubles qui agitent ce pays,
-les questions qu’on y soulève, les hommes audacieux qui
-s’y produisent et dont les noms étaient complétement
-ignorés il y a quelques années, tout cela me donne à
-penser que nous sommes à la veille d’immenses dangers
-qu’on ne surmontera qu’avec du courage et de grands
-sacrifices.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tranquillisez-vous, excellence, s’écria le marquis
-de La Rochenoire d’un ton superbe, nous irons bientôt
-châtier les rebelles et rétablir la monarchie sur ses bases
-séculaires. Nous sauverons le roi malgré lui, nous remettrons
-le faible Louis XVI en possession de toute
-l’autorité que lui ont transmise ses aïeux, et dont il
-s’est laissé dépouiller.</p>
-
-<p>&mdash;Je le désire plus que je n’ose l’espérer, répliqua le
-comte de Narbal d’une voix calme. Je crois, monsieur
-le marquis, que vous vous faites illusion sur l’état de
-notre pays, et que, pussiez-vous réussir par la force à
-replacer la monarchie française sur ses vieux fondements,
-vous auriez encore à lutter contre les idées qui
-en ont amené la chute.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ces idées sont l’œuvre des Jacobins, répondit
-le marquis avec emportement. En chassant à coups de
-cravache ce ramassis de clubistes et d’écrivassiers impudents,
-la noblesse reprendra la place qui lui appartient
-dans l’État, dont elle est le plus ferme appui.</p>
-
-<p>&mdash;Le marquis a raison, dit le vicomte de Toussaint
-de sa petite voix de fausset aigre, organe aussi frêle que
-son esprit; il faut traiter ces coquins comme Louis XIV
-a traité ces messieurs de la religion prétendue réformée.
-La noblesse française, qui est la plus illustre du monde,
-car elle a donné des rois à une partie de l’Europe et
-même à Venise, si je ne me trompe, rentrera l’épée à
-la main dans ce grand et beau pays de France qu’elle a
-conquis jadis par son courage.»</p>
-
-<p>Un moment de silence suivit cette estocade du jeune
-émigré, qui fit sourire les nobles convives et mit fort
-mal à l’aise le comte de Narbal.</p>
-
-<p>«Monsieur le vicomte voudrait-il nous dire dans
-quelle histoire particulière il a trouvé que la république<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span>
-de Venise avait eu besoin de demander à la
-France des chefs pour la gouverner? dit le savant Mocenigo
-avec une feinte bonhomie qui cachait autant de
-finesse que de vrai savoir. Nous étions convaincus jusqu’ici
-par nos annales que Venise, encore au berceau
-de sa grandeur, sut résister aussi bien à la domination
-de Charlemagne qu’à celle de son fils Pépin, roi des
-Lombards, dont elle repoussa les attaques et incendia
-la flotte, au commencement du <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle. Monsieur le
-vicomte a interverti les rôles: il a sans doute voulu dire
-que la république de Venise, qui est le premier corps
-politique formé en Europe depuis la chute de l’empire
-romain, a presque toujours eu de bonnes relations avec
-la couronne de France. Notre politique, qui n’a jamais
-été, comme chez vous, un caprice de prince, mais le
-fruit de la sagesse et de la nature des choses, nous a
-fait souvent rechercher l’alliance de la France, et quelquefois
-aussi nous a imposé le devoir de combattre son
-ambition. Puisque l’histoire vous est si familière, continua
-Mocenigo avec cette ironie froide et polie qui caractérisait
-la plupart des grands seigneurs vénitiens,
-vous devez avoir lu dans Villehardouin, votre premier
-historien, comment, sans le concours de notre marine,
-les puissants barons de France n’auraient pas entrepris
-la conquête de Constantinople, qu’ils n’ont pas su garder.
-Un autre de vos historiens, Philippe de Commines,
-a dû vous apprendre également que le gouvernement de
-Venise, dont il parle avec une admiration intelligente,
-n’avait pas voulu se laisser entraîner à la remorque d’un
-roi aussi aventureux que votre Charles VIII. Enfin,
-monsieur le vicomte, si Venise a consenti à donner une
-de ses filles à un membre de la maison de Lusignan,
-comme elle a sanctionné plus tard l’alliance de Bianca<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span>
-Cappello avec le grand-duc de Toscane; si elle a reçu
-avec éclat le roi de France Henri III, dont elle a inscrit
-le nom sur son livre d’or; si elle a échappé à la ligue
-de Cambrai, formée contre elle par le roi Louis XII,
-donné des marques de sa munificence à Louis XIV en
-lui envoyant un des meilleurs tableaux de Paul Véronèse<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>;
-si enfin elle a tout récemment accueilli un des
-descendants fugitifs de ce prince, vous m’accorderez
-que ce sont là des actes politiques d’une puissance qui a
-toujours été maîtresse de sa destinée, et qui n’a jamais
-trouvé chez la France qu’ingratitude et souvent même
-hostilité, pour prix d’une pareille conduite. Un de nos
-ambassadeurs près du roi de France Henri II, Giovanni
-Soranzo, terminait une de ses dépêches par ces paroles
-dont les événements qui s’accomplissent aujourd’hui
-dans votre patrie, monsieur le vicomte, justifient la justesse:
-<i>È il proprio del Francese il pensar poco</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes cruel, monsieur, et vous profitez de vos
-avantages en politique plus habile que généreux, dit le
-comte de Narbal en souriant. Toutefois permettez-moi
-de vous dire que ce qui se passe actuellement dans mon
-pays est bien moins une révolution locale, comme celles
-qui ont eu lieu depuis l’origine de la monarchie, qu’une
-évolution de l’esprit humain qui pourrait bien intéresser
-toutes les puissances de l’Europe. Ce n’est ni Voltaire ni
-Rousseau, comme le croient tant d’imbéciles, qui ont
-amené la crise formidable où nous sommes engagés, et
-dont je n’espère pas voir la fin. Ces deux grands philosophes
-n’ont été que les instruments du destin, ou, si
-vous aimez mieux, de la logique des idées. N’est-ce
-pas ainsi que, dans les arts et dans les lettres, lorsqu’une<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span>
-révolution est imminente dans les goûts du public,
-il se présente toujours un grand artiste pour l’accomplir?</p>
-
-<p>&mdash;C’est parfait, s’écria l’abbé Zamaria, et cela est
-vrai surtout de l’art musical, dont l’histoire de Venise
-offre plus d’un exemple.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que Venise possède une musique particulière?
-dit M. de Laporte en s’adressant à l’abbé Zamaria.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, si Venise possède une musique particulière!
-répondit l’abbé avec étonnement. Je pourrais vous
-répondre comme ce prêtre égyptien à je ne sais plus
-quel philosophe grec: «Vous autres Français, vous êtes
-toujours jeunes, parce que vous ignorez tout ce qui se
-passe hors de votre pays et de votre génération. Vivant
-au jour le jour, tout vous étonne, tout zéphyr vous
-agite.» Sans vouloir vous rappeler que les poëtes, les
-peintres et les architectes italiens ont été vos instituteurs,
-qu’il me suffise de vous apprendre que les premiers
-opéras italiens qui ont été représentés à la cour
-de France pendant la minorité de Louis XIV étaient
-d’un compositeur vénitien, François Cavalli, dont vous
-pouvez voir le tombeau dans l’église de <i>San Geminiano</i>,
-où se trouve aussi celui de Lotti.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous demande, monsieur l’abbé, répliqua
-M. de Laporte, qui était après tout un homme d’esprit,
-si la musique vénitienne se distingue fortement de la
-musique italienne proprement dite.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ceci est différent, répondit l’abbé. La question
-est même très-subtile, et ce n’est pas la première fois
-qu’on me l’adresse. Pour y répondre convenablement,
-il me faudrait entrer dans des détails qui seraient ici
-hors de propos. Ce que je puis vous affirmer, c’est que<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span>
-le génie vénitien n’a pas plus failli à l’art musical qu’à
-aucune manifestation du beau.</p>
-
-<p>&mdash;Il serait cependant intéressant de connaître, dit
-Girolamo Dolfin, dilettante distingué, en quoi nos illustres
-compositeurs Galuppi, Marcello, Lotti, Caldara et
-Cavalli, se distinguent des autres musiciens de l’Italie, et
-surtout des maîtres de l’école napolitaine.</p>
-
-<p>&mdash;Signor Girolamo, répondit l’abbé, le sujet est plus
-difficile à traiter que vous ne le supposez. On ne peut
-parler convenablement de la musique vénitienne sans
-toucher à l’histoire fort embrouillée de la musique moderne.</p>
-
-<p>&mdash;Si cela intéresse la gloire de notre pays, dit le sénateur
-Zeno, nous t’écouterions avec plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;On ne sait presque rien d’un art qu’a illustré Benedetto
-Marcello, remarqua le chevalier Grimani.</p>
-
-<p>&mdash;Si Vos Excellences le désirent, répondit l’abbé,
-j’essayerai de fixer quelques idées; mais j’avertis la
-noble compagnie que, pour raconter les vicissitudes
-de l’art musical à Venise, qui ne sont pas sans avoir
-beaucoup d’analogie avec celles qu’a subies notre école
-de peinture, et qui se rattachent plus qu’on ne croit
-aux péripéties de la civilisation italienne, j’ai besoin de
-quelques jours de recueillement et de beaucoup d’indulgence.</p>
-
-<p>&mdash;Nous t’accordons tout ce que tu demandes, répondit
-le père de Beata. Je ne suis pas fâché que tu prouves
-devant ces nobles étrangers qu’aucune branche des
-connaissances humaines n’a été négligée dans notre
-patrie.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ce sera charmant, dit la belle Badoer, et je
-retiens ma place d’avance.</p>
-
-<p>&mdash;Nous la retenons tous,» répondit le comte de Narbal.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span></p>
-
-<p>Le dîner s’acheva au milieu d’une causerie bruyante,
-traversée de courants divers qui laissaient à chaque
-convive la liberté de choisir l’interlocuteur préféré. Lorenzo,
-qui se trouvait à côté du comte de Narbal, se
-sentit attiré vers cet esprit sage et ferme qui, avec plus
-d’expérience que ne pouvait en avoir le jeune Vénitien,
-avait exprimé des sentiments politiques assez en accord
-avec les aspirations de ce caractère passionné, dont l’amour
-enchaînait les instincts.</p>
-
-<p>Le bruit se répandit bientôt à Venise qu’une brillante
-<i>conversazione</i> devait avoir lieu au palais Zeno. On disait
-que l’abbé Zamaria, provoqué par les railleries de quelques
-émigrés français, avait pris l’engagement de prouver
-que Venise avait eu des institutions musicales qui
-ne le cédaient en rien à celles des autres États de l’Italie.
-L’esprit et le savoir de l’abbé, la nature du sujet
-qu’il avait à traiter, excitèrent au plus haut degré la
-curiosité publique. Tout le monde voulut assister à une
-réunion qui avait pour objet de glorifier le sentiment
-national, d’autant plus vivace qu’on avait conscience de
-la situation périlleuse où se trouvait la république. Les
-invitations furent très-nombreuses, et jamais on ne vit
-dans un palais de Venise une réunion plus imposante,
-composée d’éléments aussi divers. Indépendamment des
-convives qui avaient inspiré l’idée de cette fête, on y avait
-admis tous les étrangers de distinction, les familles illustres,
-les poëtes, les savants, les artistes et les beaux
-esprits qui remplissaient alors cette ville, centre lumineux
-des plus étourdissantes folies. Bertoni, Furlanetto,
-l’abbé Sabbattini, maître de chapelle à Saint-Antoine de
-Padoue, où il avait succédé au P. Valotti; Guadagni,
-Pacchiarotti s’y trouvaient, ainsi que Canova, Gritti,
-Buratti, Gozzi, et Alfieri, arrivé à Venise depuis quelques<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span>
-jours. La Vicentina avait trouvé le moyen de se faire inviter
-aussi par l’abbé Zamaria avec Grotto et Zustiniani.
-Le départ de Lorenzo fut retardé et remis après la fête,
-qui semblait avoir été organisée tout exprès pour mettre
-le comble à la félicité des deux amants.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VII</h2>
-
-<p class="pch">LA MUSIQUE DE VENISE.</p>
-
-<p>Rien n’était changé dans la situation des deux amants.
-Depuis que le sénateur Zeno avait reconnu Lorenzo
-comme un membre de sa propre famille, sans trop spécifier
-le caractère de cette adoption inattendue, le chevalier
-Sarti était devenu aux yeux de tout le monde une
-sorte de personnage qui n’en était encore qu’aux premières
-faveurs de sa fortune. Aussi Lorenzo et Beata se
-voyaient-ils presque sans contrainte, et savouraient ces
-délices de l’espérance, qui valent souvent mieux que la
-possession du bonheur entrevu. Sans avoir échangé entre
-eux aucune parole significative, ils s’entendaient et
-n’osaient interrompre ce silence éloquent qu’impose le
-véritable amour. La veille du jour où devait avoir lieu
-la grande réunion qui forme le sujet de ce chapitre, Beata
-et Lorenzo avaient dîné ensemble chez les Grimani avec
-Hélène Badoer. Le soir, ils allèrent au théâtre San-Samuel
-avec le sénateur Zeno et le chevalier Grimani.
-On donnait une de ces pièces de la vieille comédie italienne,
-où l’imagination féerique de l’Orient se combinait
-avec la peinture des sentiments. Ce genre tout
-particulier, dans lequel l’improvisation du comédien<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span>
-joue un rôle non moins important que celle du virtuose
-dans les opéras italiens de la même époque, avait résisté
-à la réforme de Goldoni, et conservait toujours un
-grand attrait pour le public vénitien. La pièce était intitulée:
-<i>Lesbina o la Principessa innamorata</i>, «Lesbine ou
-la princesse amoureuse,» et la scène se passait dans un
-temps et dans un pays inconnus des historiens et des
-géographes. C’était l’œuvre d’un imitateur de Charles
-Gozzi, dont les <i>fiabe</i> charmantes étaient aussi puisées à
-la grande source des légendes populaires. Lesbina, fille
-unique d’un roi puissant, s’était éprise d’amour pour
-Leandro, chevalier accompli, mais pauvre, qui servait
-dans les gardes de son père. Lorsque les gardes du roi
-Pamphile, précédés de joyeuses fanfares, passaient à
-l’heure de midi devant le palais, la princesse était toujours
-accoudée au balcon de marbre pour voir Leandro,
-dont le bel uniforme et l’aigrette d’or qui se balançait
-sur sa tête l’avaient séduite plus encore que sa bravoure
-éprouvée.</p>
-
-<p>Un jour, Lesbina laissa tomber de son balcon un bouquet
-des fleurs les plus rares, que Leandro s’empressa
-de ramasser et de porter à la princesse. Celle-ci détacha
-une fleur de ce bouquet, et l’offrit au chevalier courtois
-en lui disant: «Conservez-la en souvenir de moi et de
-ce jour fortuné, où nos cœurs se sont entendus. Tant
-que vous resterez fidèle à ce souvenir, la fleur que je
-vous donne gardera sa fraîcheur, mais elle se flétrira
-aussitôt que vous m’aurez oubliée, ou que vous changerez
-de sentiment.» Leandro partit bientôt pour la
-guerre lointaine. Il vit des cieux nouveaux et des princesses
-plus jeunes et plus belles que ne l’était Lesbina.
-Son cœur ambitieux, et fragile aux séductions de la
-volupté, s’oublia; il fut infidèle, et la fleur perdit son<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span>
-éclat printanier. Lesbina attendait le retour de son
-cher Leandro. Des mois et des années s’étaient écoulés
-depuis son départ, sans qu’on eût reçu de ses nouvelles.
-Toujours accoudée au balcon de marbre, elle plongeait
-son regard dans l’horizon d’azur, et demandait aux
-passants d’une voix plaintive: «Ne voyez-vous rien venir?
-n’apercevez-vous pas au loin, dans un tourbillon
-lumineux, un beau cavalier portant une aigrette d’or?&mdash;Non,
-non, répondaient les passants: on ne voit
-que l’espace infini, on n’entend que le bruit du jour
-qui expire.» Enfin, perdant l’espérance de revoir jamais
-celui qui avait emporté son cœur, Lesbina dut se
-résoudre à épouser l’homme que lui avait choisi son
-père. Le jour des noces arrivé, le palais du roi se remplit
-de chants joyeux: seule, la princesse Lesbina était
-triste et taciturne au milieu de la foule empressée; elle
-regardait autour d’elle, et semblait attendre qu’un inconnu
-vînt interrompre la fête et empêcher le sacrifice.
-Le soir, pendant que toute la cour dansait aux sons
-d’une musique enivrante, Lesbina descendit dans le
-parc pour y soulager son cœur; elle aperçut, sur un
-arbre qui était à sa portée, un bel oiseau au plumage
-d’or qui tenait une fleur toute semblable à celle que
-Leandro avait emportée à la guerre. Lesbina voulut
-prendre l’oiseau mystérieux, qui s’enfuit devant elle, et
-qu’elle poursuivit d’arbre en arbre jusqu’au bout du
-parc, puis au delà du royaume de son père et jusqu’au
-bout du monde, qu’elle parcourut ainsi sans s’en apercevoir.
-Arrivée aux confins de la terre, l’oiseau d’or
-disparut devant ses yeux. Ne pouvant plus retourner
-sur ses pas, la princesse continua son voyage douloureux
-à travers les astres qui remplissent l’immensité
-des cieux. Frappant à la porte de chaque planète, elle<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span>
-demandait d’une voix pleine d’anxiété: «Avez-vous vu
-passer un oiseau au plumage d’or, portant une fleur?&mdash;Oui,
-lui répondait-on; mais il s’est envolé vers
-d’autres climats!» Poussée par la force invincible du
-sentiment, la princesse traversa les mondes innombrables,
-faisant la même question et recevant toujours
-la même réponse: «Il s’est envolé vers d’autres climats!»
-Elle parvint ainsi jusqu’aux portes du paradis,
-où l’ange qui en gardait l’entrée lui répondit enfin:
-«L’oiseau que tu cherches et que tu poursuis, ô belle
-enfant, n’a jamais existé. C’est une vision, une chimère
-de ton cœur; mais la foi que tu as eue dans la constance
-de Leandro, dont l’oiseau mystérieux représente le génie,
-t’a donné la force de t’élever jusqu’à ce séjour
-bienheureux, qui seul renferme des fleurs et des amours
-éternelles.»</p>
-
-<p>Cette légende, entremêlée de lazzis populaires, traversée
-par les quatre masques de la comédie italienne,
-renfermait des scènes intéressantes qui avaient affecté
-Beata. Elle revint toute triste au palais, et c’est l’âme
-remplie de douloureux pressentiments, que la fille du
-sénateur assista à la grande soirée qui précéda le départ
-de Lorenzo, et où l’abbé Zamaria va raconter les vicissitudes
-de la musique de Venise.</p>
-
-<p>De toutes les villes qui se sont élevées dans le monde
-par la volonté d’un conquérant ou par un caprice de la
-fortune, Venise est la plus extraordinaire. Née comme
-une fleur sur des rochers déserts, au fond d’un golfe
-tout rempli de souvenirs mythologiques, elle s’y est développée
-sous la double influence de la nécessité et
-d’un rayon de la civilisation grecque, qui s’était fixée
-sur ces rivages hospitaliers. Après avoir lutté contre les
-premières difficultés, après avoir hésité pendant quatre<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span>
-cents ans sur le choix du lieu qui devait être le siége
-définitif de la colonie naissante, abandonnant tour à
-tour Héraclée et Malamocco, dont on avait reconnu les
-inconvénients, la république vit son neuvième doge,
-Ange Partecipatio, fixer les destinées de Venise sur un
-groupe de soixante petites îles, et faire construire, en
-810, sur la plus grande de toutes, le Rialto, un palais
-princier au même emplacement qu’il occupe aujourd’hui.
-Telle fut l’origine modeste de cette ville merveilleuse
-dont la grandeur inespérée s’explique par la fatalité des
-circonstances qui la condamnaient à subjuguer ses voisins
-pour sauvegarder son indépendance. Aussi, dès la
-fin du <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle, Venise avait purgé l’Adriatique des pirates
-qui l’infestaient, conquis la Dalmatie, et pris possession
-de ce golfe qui lui appartenait par le droit que
-donne la force qui protége et civilise. Au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, elle
-suivit le grand mouvement des croisades, comme une
-puissance politique qui se sert des sentiments religieux
-sans s’y abandonner entièrement; elle établit des comptoirs
-dans tout l’Orient, et prit une bonne part des dépouilles
-de l’empire grec. Forte alors de ses colonies
-lointaines, de ses richesses et de ses institutions, qui
-avaient suivi les transformations de sa fortune, la république
-tourna son ambition vers la terre ferme, et devint
-à la fin du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle un des premiers États de l’Italie.
-Se mêlant aux intérêts compliqués de la Péninsule,
-elle sut résister à la papauté, dont elle repoussa toujours
-les prétentions temporelles, combina des alliances avec
-les grandes puissances de l’Europe qui se disputaient la
-possession de ce beau pays, servit de barrière à la chrétienté
-contre la barbarie des Turcs, gagna la bataille de
-Lépante, et atteignit un si haut degré de prospérité matérielle
-et de grandeur morale, qu’elle excita l’admiration<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span>
-des plus nobles esprits et la jalousie des puissances
-rivales, dont Machiavel s’est fait l’interprète<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>. Il ne fallut
-rien moins qu’une révolution dans es connaissances
-de l’esprit humain, la découverte du cap de Bonne-Espérance
-et celle d’un monde nouveau, pour affaiblir
-cette fière république de patriciens, qu’une autre révolution
-plus formidable encore, celle de 1789, devait effacer
-de la liste des nations. Entre ces deux époques,
-dont l’une ouvre l’ère de la Renaissance et l’autre ferme
-le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, il s’écoule quatre cents ans, pendant lesquels
-Venise, sans se faire illusion sur la gravité des
-événements qui changent l’économie de l’Europe<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, déploie
-toutes les magnificences de son génie industrieux,
-cache sa décadence politique et commerciale sous un
-luxe de fêtes et de chefs-d’œuvre incomparables, et se
-meurt lentement, le sourire sur les lèvres, pour nous
-servir du mot de Salvien sur l’empire romain: <i>Moritur
-et ridet</i>.</p>
-
-<p>Deux influences se font remarquer dans la civilisation
-de Venise et partagent son histoire en deux grandes
-époques, qui lui donnent une physionomie particulière:
-l’influence de l’Orient, avec lequel elle se trouve tout
-d’abord en contact et qui se prolonge jusqu’au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle,
-alors qu’elle devient une puissance territoriale; celle
-de l’Occident, dont l’esprit et le goût la pénètrent sensiblement
-du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, et produisent l’âge d’or
-qu’on appelle la Renaissance. Touchant à la Grèce par sa
-position géographique, Venise lui emprunte sa légende<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span>
-héroïque, et se rattache à son passé glorieux par la poésie,
-par la religion, par l’art, la science et les intérêts.
-Non-seulement les monuments publics, tels que la basilique
-de Saint-Marc, le palais ducal et ceux de plusieurs
-grandes familles qui ont été construits avant le
-<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, témoignent de la prépondérance du goût
-oriental aussi bien dans le style de l’ensemble que dans
-les détails de l’ornementation; les institutions, les
-mœurs, les costumes, et jusqu’à la langue, prouvent encore
-que Venise est fille de la Grèce antique et chrétienne,
-dont elle s’est approprié les dépouilles et le génie<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.
-Dès le <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle, une colonie d’artistes grecs viennent
-orner de mosaïques les églises de Grado et de Torcello;
-une autre colonie, plus nombreuse, est appelée à
-la fin du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle par le doge Selva pour embellir l’église
-qui avait été élevée à la fin du <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle au patron
-de la république, d’après un décret qui ordonnait de
-bâtir un temple qui n’eût pas son pareil au monde, <i>un
-tempio senza uguale al mondo</i>. La conquête de Constantinople
-par les croisés en 1204, la prise de cette même
-ville par les Turcs en 1453, la possession de la Morée,
-l’acquisition de l’île de Chypre, ont maintenu entre la
-Grèce et la reine de l’Adriatique une filiation historique,
-intellectuelle et morale, que Venise se plaisait à faire remonter
-jusqu’à la grande catastrophe des temps héroïques,
-la chute de Troie<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p>
-
-<p>En fixant le siége de sa puissance politique en Italie,
-le christianisme n’avait jamais pu en extirper compléte<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span>
-l’esprit de la civilisation qu’il venait de renverser.
-La langue latine, en devenant pour la seconde fois la
-langue catholique par excellence, avait perpétué au sein
-de l’Église les souvenirs, les arts et presque tous les éléments
-du vieux monde qu’on avait détruit. Les peuples
-du Nord qui s’établirent successivement sur ce sol fatigué
-par tant de vicissitudes historiques subirent l’ascendant
-moral des vaincus, et, loin de vouloir transformer à
-leur image le pays qu’ils avaient conquis, ils se firent
-les conservateurs jaloux des débris de l’empire romain.
-Telle fut la mission de Théodoric, et surtout de Charlemagne,
-qui essaya naïvement de reconstituer l’empire
-des Césars au sein du catholicisme. Aussi le moyen âge
-n’eut-il pas en Italie ce caractère étrange de brusque
-solution avec le passé qu’il offrit dans le reste de l’Europe.
-La société nouvelle ne rompit jamais ouvertement
-avec le paganisme, dont elle s’était approprié les traditions
-sans en méconnaître le bienfait. Les deux plus
-grands génies de l’Italie catholique, saint Thomas d’Aquin
-et Dante, expriment admirablement cette alliance
-des deux civilisations, dont l’une se reconnaît fille de
-l’autre. Si le maître de la scolastique s’appuie de l’autorité
-d’Aristote pour éclaircir les mystères de la foi,
-Dante n’ose s’aventurer dans la cité nouvelle sans être
-guidé par le doux Virgile:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Che spande di parlar si largo fiume.</p>
-
-<p class="pn1">Quatre grands événements qui se succèdent dans l’espace
-de cinquante ans marquent la fin de ce moyen âge
-ténébreux, <i>caliginoso</i>, comme le qualifie un poëte du
-temps, et préparent l’éclosion de la Renaissance, dont le
-nom indique si bien le caractère. L’invention de l’imprimerie
-en 1450, qui arme l’esprit humain du levier<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span>
-que rêvait Archimède; la prise de Constantinople par
-les Turcs en 1453, qui répand en Europe les débris féconds
-de la civilisation grecque; la découverte de l’Amérique
-en 1492, qui recule les limites de l’univers, et
-la réforme de Luther en 1517, qui introduit pour la seconde
-fois dans le monde catholique romain le principe
-de liberté qui finira par le dévorer; ces événements,
-qui semblent indépendants les uns des autres,
-sont la révélation d’un besoin de curiosité qui travaille
-les générations nouvelles, et que l’autorité ne peut plus
-satisfaire.</p>
-
-<p>Le mouvement de la Renaissance, qui commence en
-Italie au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle et se prolonge jusqu’à la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>,
-se caractérise par deux tendances opposées, qui ont pour
-résultat l’émancipation de l’esprit humain et le réveil
-de la société séculière. Si dans les arts et dans les lettres
-on s’efforce d’imiter l’antiquité, dont on a retrouvé les
-chefs-d’œuvre immortels, et de ressaisir les traditions
-d’un idéal qu’on ne dépassera pas, dans les sciences et
-dans la philosophie, qui les résume toutes, on secoue le
-joug du passé, on repousse l’autorité de Platon, d’Aristote,
-et celle de la scolastique, pour se livrer à l’étude de la
-nature. On vit alors un spectacle unique. Un souffle de
-vie nouvelle circule dans le monde et transforme, comme
-par enchantement, la vieille société féodale. Les murs
-cyclopéens et les donjons du moyen âge s’écroulent
-sous le marteau des démolisseurs, les villes changent
-d’aspect et deviennent aussi riantes qu’elles avaient été
-étroites et sombres. Les formes maigres, confuses et
-pointues de l’architecture barbare se dénouent en lignes
-harmonieuses, et les temples gothiques, qui semblaient
-n’avoir été construits que pour y invoquer la
-mort, et où la lumière ne pénétrait qu’à regret comme<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span>
-la joie dans le cœur des pénitents, font place à des
-églises spacieuses et sereines, où la prière circule librement
-et s’exhale comme un encens de poésie pour bénir
-et glorifier la Providence, qui a comblé l’homme de
-bienfaits. Les images traditionnelles des personnages
-divins, où l’inexpérience de l’ouvrier a été qualifiée de
-pieuse naïveté, dépouillent leurs formes béates et niaises
-pour revêtir, sous la main de l’artiste inspiré, celles de
-la belle humanité, transfigurée par un goût et un sentiment
-supérieurs. Les statues endormies depuis si longtemps
-dans leurs froides niches se réveillent, elles ouvrent
-enfin les yeux à la lumière, elles se remuent, elles
-respirent, et le symbole muet et sourd de la tradition
-devient un être vivant qui nous voit, nous entend, s’intéresse
-à nos joies et à nos misères. Des palais magnifiques,
-des costumes somptueux, le culte du plaisir et de
-la jeunesse, des spectacles nouveaux, la grâce du langage
-et des manières, le goût de la sociabilité élégante,
-l’art pénétrant partout et donnant à toutes choses le
-mouvement et la vie, tels furent les premiers résultats
-de ce grand réveil de la fantaisie humaine. L’antiquité
-fut évoquée, les divinités charmantes du polythéisme
-retrouvèrent de nombreux adorateurs, et, joyeuses de
-cette restauration inespérée de leur empire, elles descendirent
-sur la terre pour se mêler à ces <i>brigate</i> de
-poëtes, d’artistes et de beaux esprits, qui allaient chantant
-par les carrefours et au penchant des collines le
-plaisir de vivre et les belles passions du cœur humain.
-Les femmes, qui sont toujours la manifestation la plus
-vraie de la sociabilité d’une époque, secouèrent les cendres
-de la pénitence, brisèrent l’enveloppe austère dont
-les avait entourées l’ascétisme du moyen âge, et, sortant
-de leurs alvéoles monastiques, elles se mirent à voleter<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span>
-sur la terre fleurie, à cultiver les arts, les lettres et
-même les sciences les plus abstraites, comme pour donner
-un témoignage irrécusable de leurs aptitudes diverses
-et de leur droit à l’émancipation<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. Il n’est pas
-jusqu’aux courtisanes qui n’aient reçu le pardon de l’Église
-pour avoir mêlé aux philtres de la séduction l’amour
-de la poésie<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>. Dans une édition de <i>canzoni à ballo</i>,
-publiée à Florence en 1568, on voyait une gravure en
-bois qui représentait douze femmes dansant et chantant
-devant le palais des Médicis. On ne saurait mieux peindre
-cette résurrection à la vie séculière qui caractérise la Renaissance,
-et qui faisait dire à un contemporain, l’Allemand
-Ulrich de Hütten, ébloui d’un tel spectacle: «O
-siècle! les études fleurissent, les esprits se réveillent;
-c’est une joie que de vivre!»</p>
-
-<p>Oui, ce devait être une joie que de vivre au milieu de
-cette foule de grands hommes qui remplissaient l’Italie
-des miracles de leur génie, d’être le contemporain de
-Léonard de Vinci, de Raphaël, de Michel-Ange, du Corrége,
-de l’Arioste, du Tasse, de Machiavel, de Laurent
-de Médicis, de Léon X, de voir s’élever <i>Santa Maria dei
-Fiori</i> à Florence, Saint-Pierre à Rome, d’admirer pour
-la première fois <i>la Transfiguration</i>, <i>le Jugement dernier</i>,
-<i>le Moïse</i>, <i>la Cène</i> de Léonard, l’<i>Orlando innamorato</i>, <i>la
-Jérusalem délivrée</i>, et toutes ces merveilles d’une civilisation<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span>
-où le goût et les formes plastiques de l’antiquité
-s’allient au spiritualisme chrétien. Dans ce concert magnifique
-de la vie nouvelle, pendant que les architectes,
-les peintres, les sculpteurs et les poëtes s’inspiraient à la
-fois des monuments du passé, dont ils imitaient les
-beautés éternelles, et de l’étude de la nature, les philosophes,
-tels que Telesio, Giordano Bruno, Campanella,
-rompaient avec l’autorité, imaginaient des cités idéales,
-des utopies divines, et préparaient l’avénement des Képler,
-des Newton, des Galilée, de Bacon et de Descartes,
-ces maîtres de la science positive qui gouverne aujourd’hui
-le monde.</p>
-
-<p>Arrivée plus tard que les autres puissances de l’Italie
-sur ce champ de bataille de la civilisation nouvelle, Venise,
-qui avait été bénie par Pétrarque et consacrée
-reine de l’esprit par le cardinal Bessarion, qui lui
-légua aussi ses manuscrits en 1468, Venise, au milieu
-d’une ligue périlleuse, celle de Cambrai, qui faillit compromettre
-son existence politique, se fit une large place
-au soleil de la Renaissance et y développa les propriétés
-de son génie. Tous ces palais magnifiques qui ornent les
-deux rives du Grand-Canal s’élevèrent alors par enchantement
-sous la main de ses grands architectes, Palladio,
-Sanmicheli, Scamozzi, Antonio Daponte, fra Giocondo,
-et furent ornés de chefs-d’œuvre par les Belin, qui donnent
-la main à l’école byzantine, par Giorgione, Titien,
-Tintoretto, Paul Véronèse, coloristes incomparables,
-peintres de la grâce, de la vie fastueuse et sans douleurs.
-Glorifiée, transfigurée par ses artistes, ses poëtes,
-ses philosophes et ses grands hommes d’État, Venise renaît
-plus charmante et plus belle, et devient un séjour
-de délices, une merveille de l’histoire, quelque chose
-qui ressemble à un conte de fée réalisé sur la terre par<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span>
-un peuple qui eut le sens politique des Romains, le
-goût et l’atticisme qui distinguaient les Grecs.</p>
-
-<p>Écoutons maintenant l’abbé Zamaria, pour savoir quel
-rôle a joué l’art musical dans la civilisation de Venise et
-le grand mouvement de la Renaissance.</p>
-
-<p class="p2">«<i>Signori</i>, dit-il du haut d’une estrade qu’on avait
-dressée dans la bibliothèque du palais Zeno, et devant
-une assemblée où se trouvait tout ce que Venise renfermait
-alors de personnes illustres et distinguées, savez-vous
-quel est l’inventeur de la musique? C’est le Créateur
-du ciel et de la terre, celui qui dit à la mer: <i>Nec plus
-ultra!</i> qui fit l’homme à son image, et lui imposa la
-nécessité de vivre au milieu de certains éléments dont
-le premier de tous est l’air qu’il respire. Cet agent indispensable
-de la vie est aussi la source de la sonorité, qu’il
-produit par ses vibrations infinies, comme la lumière
-qui nous éclaire est l’agent de la couleur. L’acoustique
-et l’optique sont deux sciences qui ont pour objet l’étude
-des phénomènes de l’audition et de la vision, unis entre
-eux par de si nombreuses analogies.</p>
-
-<p>«Dans l’échelle immense des bruits qui remplissent la
-nature, depuis le murmure des ruisseaux jusqu’à l’éclat
-de la foudre, l’oreille ne distingue qu’un certain nombre
-de sons ayant le caractère musical. Un son possède le
-caractère musical lorsque l’oreille peut en apprécier
-l’intensité et le classer dans une série où il soit facile de
-le reconnaître et de ne pas le confondre avec un autre
-son qui le précède ou le suit. Les savants se sont amusés
-à soumettre au calcul ces appréciations instinctives de
-notre organe, et ils ont pu fixer les deux limites extrêmes
-de l’échelle musicale, le son le plus grave et le plus
-aigu que nous puissions percevoir distinctement; mais,<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span>
-entre ces deux pôles de l’échelle musicale, soit qu’on
-remonte du son le plus grave jusqu’au plus aigu, ou
-qu’on descende du plus aigu jusqu’à celui que produit
-un tuyau d’orgue de trente-deux pieds, existe-t-il un
-point d’arrêt qui oriente l’oreille, comme l’œil qui regarde
-un paysage pour la première fois est forcé de
-choisir un point de repère pour ne point s’égarer dans
-la multitude des objets qui le frappent? Oui, sans doute,
-et cette division de l’étendue sonore, que l’homme n’a
-pas plus créée qu’il n’a créé les sons et les couleurs, c’est
-l’<i>octave</i>, portion de l’échelle renfermée entre deux notes
-dont l’une est la reproduction de l’autre. Cette unité
-donnée par la nature, dont chaque degré est le produit
-d’un nombre plus ou moins considérable de vibrations,
-s’appelle vulgairement la <i>gamme</i>.</p>
-
-<p>«Il se présente ici une question très-importante, qui
-a préoccupé les théoriciens de tous les temps, et qui
-reste encore aujourd’hui un sujet de controverse. L’espace
-parcouru entre un son quelconque de la série musicale
-et celui qui en reproduit la sensation, cette <i>consonnance</i>
-de l’octave donnée par la nature, et que l’oreille
-ne peut franchir sans être forcée de recommencer le
-même voyage jusqu’à la dernière limite des sons appréciables,
-la trouve-t-on constituée dans la musique primitive
-des peuples dont il nous reste des monuments?
-La réponse n’est pas aussi facile à faire qu’on pourrait
-le croire d’abord. Non-seulement il est rare de trouver
-dans la musique primitive des différents peuples l’espace
-renfermé entre les limites de l’octave parcourue d’un
-bout à l’autre, de telle manière que l’oreille perçoive et
-conserve cette unité d’impression que nous appelons le
-<i>ton</i> ou <i>tonalité</i>, mais les degrés même qui remplissent
-cet espace infranchissable de l’octave varient souvent et<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span>
-de nombre et de grandeur. Vous avez sans doute entendu
-dire que les Arabes, les Égyptiens, les Indiens, les Chinois,
-ne possédaient pas la même série de sons que nous
-autres peuples européens; qu’ils avaient des intervalles
-plus petits ou plus grands que ceux que nous admettons
-dans notre gamme diatonique. Comment expliquer ce
-fait d’observation, qu’il est difficile de révoquer en doute?
-Puisque l’homme a toujours été constitué de même,
-qu’il possède partout les mêmes organes et qu’il vit au
-milieu des mêmes éléments, il devrait subir les mêmes
-modifications et exprimer les mêmes sensations. Je le
-répète, l’homme n’a pas plus créé le son qu’il n’a créé
-la couleur; notre oreille perçoit la sonorité comme notre
-œil perçoit la lumière, et les sept couleurs du prisme
-solaire nous sont données par la nature, comme les
-sept notes de la gamme qui constituent l’unité de l’octave.
-D’où vient cependant la variété d’émotions, de
-systèmes et d’écoles qui nous frappe dans l’histoire des
-peuples? De la même cause qui a produit la variété des
-langues, qui toutes peuvent se réduire à un petit nombre
-de sons radicaux ou primitifs diversement combinés:
-cette cause, c’est la liberté de l’âme. Nous retrouvons
-ici ce dualisme de notre nature, composée de corps et
-d’esprit, de besoins impérieux et d’aspirations infinies,
-de faiblesse et de grandeur, de providence et de liberté.
-Nous ne pouvons créer un fétu, et nous transformons
-le monde à notre image; il nous est impossible de produire
-un son ni une couleur, mais nous faisons un
-Raphaël ou un Palestrina, un Titien ou un Marcello.</p>
-
-<p>&mdash;Admirablement dit, s’écria le sénateur Zeno; tu es
-toujours éloquent, cher abbé, quand tu parles de musique.</p>
-
-<p>&mdash;Sans vouloir trop insister sur ce phénomène curieux<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span>
-de la variété des échelles musicales, qui toutes peuvent
-être facilement ramenées au type de notre gamme diatonique,
-voici comment je m’explique ce fait, qui a si
-fort embarrassé les historiens de la musique.</p>
-
-<p>«La musique, comme nous la comprenons de nos
-jours, est un art complexe qui est le résultat de trois
-éléments: mélodie, rhythme, harmonie. Bien que ces
-trois éléments soient dans la nature, et qu’ils s’offrent
-à nous presque simultanément dans une sensation confuse,
-nous ne les percevons toutefois que l’un après
-l’autre, et, historiquement parlant, la mélodie est le
-premier fait qui nous frappe et nous saisit. La mélodie
-est une succession de sons quelconques qui forment un
-chant compréhensible à notre oreille. Le rhythme,
-c’est le mouvement qui traverse nécessairement la mélodie
-et lui donne un caractère, ce qui a fait dire à
-Martianus Capella, un compilateur du <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècle de notre
-ère, que la mélodie c’est la femme, et le rhythme
-l’homme qui la féconde. L’harmonie résulte de plusieurs
-sons entendus ensemble, et qui produisent ce que nous
-appelons un <i>accord</i>. Comme succession mélodique, il
-peut exister un nombre plus ou moins grand de combinaisons
-provenant d’un caprice de l’oreille, d’une
-nuance de sentiment, ou d’une flexion particulière de
-l’organe dans un milieu donné; mais aussitôt que l’harmonie
-intervient à l’état d’accords non pas isolés, mais
-enchaînés l’un à l’autre par l’affinité des sons qu’ils renferment
-et qui s’appellent, selon la belle expression
-d’un Père de l’Église, cette harmonie impose à la série
-mélodique un ordre nécessaire qui, de modification en
-modification, la ramène au type de notre gamme diatonique.
-Voilà en quelques mots l’histoire de la musique,
-dont la période de première maturité se caractérise par<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span>
-la formation de la gamme dans les limites de l’octave et
-sous la pression de l’harmonie, qui lui impose ses lois
-de régularité. Les différentes échelles musicales ne seraient
-alors que des formes mélodiques plus ou moins
-originales ou ingénieuses, des espèces de dialectes remplis
-de nuances, d’exceptions et de subtilités, qui finissent
-par disparaître devant la langue régulière qui les
-absorbe dans son unité savante, comme la langue toscane
-s’est formée des différents dialectes qui se parlaient
-en Italie, et dont elle a dû repousser les nombreux
-idiotismes. Cette opération mystérieuse de l’instinct,
-qui va de la sensation confuse et complexe à la multiplicité
-des aperçus pour aboutir à l’unité savante, c’est
-la loi de notre développement intellectuel qui se manifeste
-dans toutes nos connaissances, et surtout dans la
-formation des langues littéraires.</p>
-
-<p>«Aussi n’est-ce pas sans raison que j’ai comparé les
-différentes échelles musicales qui ont pu exister, ou qui
-existent encore chez des peuples restés en dehors de
-notre civilisation, aux dialectes nombreux qui précèdent
-la formation d’une langue littéraire. Rousseau, qui a
-remarqué cette analogie, n’en a pas compris toutes les
-conséquences. C’est un fait historique parfaitement démontré,
-qu’une langue est d’autant plus compliquée,
-remplie d’exceptions, de raffinements et de subtilités
-grammaticales, qu’elle est près de sa source et loin de ce
-degré de perfectionnement où elle arrive par les efforts
-du temps, du peuple surtout, qui simplifie tout ce qu’il
-touche, et des grands écrivains, qui la fixent par des
-chefs-d’œuvre. La même différence existe entre deux
-langues parlées par deux peuples qui n’ont pas le
-même degré de culture: la plus ingénieuse et la plus
-riche en combinaisons grammaticales sera celle qui<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span>
-n’a pas encore atteint son entier développement. Prenons
-pour exemple les langues modernes qui sont
-nées de l’altération de la langue latine, c’est-à-dire
-l’italien, le français et l’espagnol. A partir des <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> et
-<span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècles, nous voyons l’instinct des peuples nouveaux,
-mélanges de barbares et de Romains abâtardis, se débarrasser
-peu à peu des formes savantes de la langue
-souveraine, repousser les cas, tronquer les mots, raccourcir
-les phrases, altérer les rhythmes et la prosodie,
-dépouiller ce luxe et cette magnificence de la langue de
-Cicéron, que le génie pratique d’Auguste avait déjà
-condamnés, pour se créer un instrument plus simple et
-mieux adapté aux besoins d’intelligences plus nombreuses
-et moins cultivées. De cette première transformation,
-accomplie vers le <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, sont nés les dialectes
-<i>romans</i>, qui ne sont pas encore les langues
-modernes, et qui occupent, dans ce travail de décomposition
-et de reconstitution, un point d’arrêt d’une
-grande importance dans l’histoire. Ces dialectes, dont
-le plus remarquable fut celui qu’on parlait dans le midi
-de la France, et qu’on appelle la langue <i>provençale</i>, ces
-dialectes, qui étaient le produit de l’instinct populaire
-et une simplification de la langue latine, sont plus compliqués
-et plus remplis d’artifices que les langues modernes
-arrivées à leur complet épanouissement. Le
-même phénomène s’est également produit dans la civilisation
-particulière de chaque peuple, dont la langue
-littéraire est le résultat d’un long travail d’épuration
-entre les différents dialectes qui l’ont précédée, et
-qu’elle n’a pu s’assimiler qu’en les simplifiant. Tel est
-encore une fois le procédé de l’esprit humain dans la
-formation des langues, qui semblent perdre en variété
-de formes et de modes ce qu’elles gagnent en clarté, et<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span>
-ne devenir un instrument de l’idée générale qu’aux dépens
-de l’imagination, dont elles réfléchissent d’abord
-les aperçus divers et l’enchantement matinal.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur l’abbé, interrompit le comte de Narbal
-avec une parfaite courtoisie, voulez-vous me permettre
-d’appuyer vos savantes considérations d’un exemple
-tiré de l’histoire de mon pays, qui prouvera combien
-vous avez pénétré avant dans la nature des choses? La
-langue française du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, de cette grande époque
-d’individualités puissantes, de discordes civiles et de
-rénovation sociale, où la monarchie eut tant de peine
-à triompher des nombreux intérêts et des passions anarchiques
-de la féodalité, cette langue naïve et piquante,
-pleine de séve, de courants, d’idiotismes et de tours ingénieux,
-qui tient encore au patois par des racines
-vivaces, perdra sans doute quelque chose de sa grâce
-enfantine, de sa verdeur et de sa liberté d’allures en devenant,
-sous le règne de Louis XIV, l’instrument d’une
-civilisation plus régulière. Comme la société dont elle
-exprimait les tendances et les aspirations confuses, la
-langue de Marot et de Rabelais, de Montaigne surtout et
-d’Amyot, en passant de l’adolescence à la puberté, a dû
-s’épurer, choisir parmi les nombreux éléments hétérogènes
-que lui avait légués le passé, répudier les formes
-trop compliquées, les accents, les tours et les caprices
-particuliers, se simplifier enfin sous la forte discipline
-du goût public et de la raison générale. Dieu veuille que
-le siècle de Pascal et de Bossuet, de Corneille et de
-Racine, de Molière et de La Fontaine, de La Rochefoucauld
-et de La Bruyère, qui marque l’avénement de la
-société française à son plus glorieux développement,
-n’ait pas été aussi le commencement de cette décadence
-fatale qui, dans les nations comme dans les individus,<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span>
-succède presque toujours à la maturité des facultés!</p>
-
-<p>&mdash;Mille grâces, monsieur le comte, reprit l’abbé Zamaria,
-du secours que vous venez de prêter à mon argumentation,
-puisée, comme vous l’avez très-bien dit,
-dans la nature des choses. Eh bien! telle a été précisément
-la marche de l’art musical, dont les différentes
-échelles primitives n’ont été que des espèces de dialectes
-ou de patois qui ont servi à former notre gamme diatonique
-sous la pression de l’harmonie.</p>
-
-<p>«L’histoire des origines de la musique est partout enveloppée
-de fables et de légendes qui cachent toujours,
-sous un voile plus ou moins transparent, de profondes
-vérités. Les Chinois, ce peuple à la fois si jeune et si
-vieux, si méthodique et si inexpérimenté, qui s’est emprisonné
-l’esprit dans une langue symbolique, comme il
-a voulu s’isoler du monde par la construction de sa
-grande muraille, les Chinois racontent d’une manière
-fort ingénieuse comment a été fixée la série de sons qui
-constitue l’échelle musicale. Sous le règne de je ne sais
-plus quel empereur, qui vivait <i>deux mille six cents ans</i>
-avant Jésus-Christ, le premier ministre fut chargé de mettre
-un terme au désordre qui existait dans les échelles
-musicales. Obéissant à son maître, le ministre se transporta
-sur une haute montagne qui était couverte d’une
-forêt de bambous. Il prit un de ces bambous, le coupa
-entre deux nœuds, enleva la moelle qui le remplissait,
-et, soufflant dans le roseau évidé, il en fit sortir un son
-qui n’était ni plus haut ni plus bas que le ton qu’il prenait
-lui-même <i>lorsqu’il parlait sans être affecté d’aucune
-passion</i>. Ainsi fut fixé le son générateur de la série.
-Pendant que le ministre poursuivait d’autres expériences
-nécessaires au but qu’il se proposait, un couple<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span>
-d’oiseaux, mâle et femelle, vint se percher sur un arbre
-voisin. Le mâle se mit à chanter et fit entendre six sons;
-la femelle, lui répondant, en articula six autres, et il
-se trouva que les douze sons réunis ensemble formaient
-les douze degrés de l’échelle chromatique. Le ministre,
-profitant de la leçon qu’on venait de lui donner, coupa
-douze bambous et en fixa la longueur nécessaire pour
-produire les douze demi-tons ou degrés chromatiques
-qui sont contenus dans l’unité de l’octave.</p>
-
-<p>«Cette fiction charmante, qui touche au caractère
-moral de la musique et à la constitution physique de
-l’échelle sonore, contient des vérités fondamentales, qui
-ont été confirmées depuis par des expériences plus rigoureuses
-et entrevues dans l’antiquité par un personnage
-presque mythologique, qui joue un très-grand
-rôle dans l’histoire de la musique et de la civilisation
-grecques: je veux parler de Pythagore. De tous les
-contes dont ce grand philosophe a été le sujet, car Pythagore,
-comme Socrate, n’a laissé qu’une tradition et
-des disciples, il reste démontré qu’il fut le premier à
-soupçonner que le monde était soumis à des lois immuables
-dont il appartenait aux géomètres de trouver la
-formule. En conséquence de ce principe, qui a eu de si
-grands résultats, Pythagore a soumis au calcul les phénomènes
-des corps sonores et fixé la justesse absolue des
-intervalles qui sont contenus dans les limites de l’octave.
-Par une expérience ingénieuse et fort connue,
-Pythagore prouva qu’il avait le pressentiment de cette
-belle pensée de Leibnitz: «La musique est un calcul secret
-que l’âme fait à son insu.» Définition admirable,
-qui semble dérobée à la langue de Platon, et qui concilie
-la liberté indéfinie du génie créateur de l’homme
-avec l’ordre absolu qui règne dans la nature des choses:<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span>
-<i>Mens agitat molem!</i> Le système musical des Grecs a
-exercé une trop grande influence sur l’origine du chant
-ecclésiastique pour que je me dispense d’en dire quelques
-mots, sans lesquels il serait impossible de comprendre
-les révolutions successives d’où est sorti l’art
-moderne.</p>
-
-<p>«Ce peuple, prédestiné au culte des belles choses,
-avait pris pour mesure de l’échelle infinie des sons perceptibles
-non pas l’unité naturelle de l’octave, mais
-celle du <i>tétracorde</i>, formé, comme l’indique le mot, de
-quatre cordes ou degrés. La manière dont ces quatre
-degrés se suivaient constituaient la variété du tétracorde,
-et la succession des <i>tétracordes</i> caractérisait la nature particulière
-des échelles ou des modes. Si les <i>tétracordes</i>
-s’enchaînaient l’un à l’autre sans aucune solution de
-continuité, l’échelle qui en résultait était qualifiée de
-système <i>conjoint</i>; dans le cas contraire, elle recevait le
-nom de <i>disjoint</i>. Dans l’origine, les Grecs ne possédaient
-que trois principaux modes, le <i>dorien</i>, le <i>phrygien</i>
-et le <i>lydien</i>, qui se distinguaient par la place qu’occupait
-le demi-ton dans le tétracorde. A ces trois modes
-primitifs il en fut ajouté d’autres dans la suite, et l’ensemble
-de leur système musical était formé d’une assez
-grande variété d’échelles, qui se caractérisaient par la
-place toujours variable qu’occupait le demi-ton dans la
-série diatonique. Indépendamment du genre <i>diatonique</i>,
-qui procédait, comme notre gamme moderne, par intervalles
-de tons et demi-tons diversement enchaînés,
-les Grecs avaient aussi le genre <i>chromatique</i>, composé
-d’une succession de demi-tons, et le genre <i>enharmonique</i>,
-où il entrait des intervalles minimes de <i>quarts</i> de
-ton.</p>
-
-<p>«On le voit, cette variété d’échelles musicales, où le<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span>
-<i>tétracorde</i> était l’élément constitutif, les trois systèmes,
-<i>diatonique</i>, <i>chromatique</i> et <i>enharmonique</i>, qui en résultaient
-selon la composition du <i>tétracorde</i>, tout cela formait
-un ensemble de combinaisons artificielles qui
-avaient une assez grande analogie avec les nombreux
-dialectes locaux qui se parlaient dans la Grèce à l’origine
-de son histoire. Ces dialectes, réduits par le temps au
-nombre de trois, l’<i>éolien</i>, le <i>dorien</i> et l’<i>ionien</i>, finirent
-aussi par être absorbés dans la langue générale, la langue
-<i>attique</i>, formée et consacrée par les chefs-d’œuvre du génie.
-Cette analogie vous paraîtra encore plus frappante
-quand vous saurez que le <i>genre enharmonique pur</i>, que notre
-oreille aurait de la peine à supporter aujourd’hui, fut
-le premier en usage dans la Grèce, et disparut devant le
-genre <i>diatonique</i>, comme un dialecte plein de subtilités
-et de nuances devant une langue plus simple et plus
-régulière. Un célèbre théoricien grec, Aristide Quintilien,
-dit en propres termes que le genre <i>enharmonique</i>
-fut abandonné comme n’étant pas accessible à l’oreille
-du plus grand nombre. Ce fait historique, qui se
-trouve confirmé par d’autres autorités, prête un nouvel
-appui à cette loi d’analogie que j’ai établie entre
-les formes mélodiques et les langues qui se simplifient
-d’autant plus qu’elles s’éloignent de leur source
-et deviennent l’instrument d’une civilisation plus générale.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous me permettre de vous adresser une
-question? dit le P. Sabbatini. Si j’ai bien compris le
-sens de vos savants prolégomènes, les Grecs n’auraient
-pas connu l’harmonie, puisque la science des accords
-n’est possible qu’avec le concours de notre gamme diatonique,
-qui n’existait pas encore?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Maestro</i>, répondit l’abbé Zamaria avec autorité, la<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span>
-question que vous me faites l’honneur de m’adresser
-est si bien posée, qu’elle porte avec elle sa propre solution.
-Que les Grecs aient connu et goûté quelques-uns
-des effets produits par la simultanéité des sons tels que
-l’octave, l’unisson, la quarte, la quinte, et même l’accord
-parfait, cela est incontestable, puisque ces éléments de
-l’harmonie sont dans la nature et résultent de la résonnance
-du corps sonore; mais il est tout aussi certain
-qu’ils ne pouvaient posséder ce que vous appelez si justement
-la <i>science des accords</i>, enchaînement de notes
-simultanées, mélange de consonnances et de dissonances
-qui se préparent et se résolvent les unes par les
-autres et qui supposent l’existence d’une échelle mélodique
-moins variable que les différents modes qui composaient
-le système musical des Grecs. Du reste, nous
-n’avons pas besoin de les supposer plus savants qu’ils
-n’étaient pour croire aux merveilleux effets qu’on attribue
-à leur mélopée. Une mélodie large formée seulement
-de quelques notes qui ne dépassaient guère l’étendue
-d’une quinte, mariée à l’une des plus belles
-langues qu’aient parlée les hommes et pénétrée par ses
-rhythmes nombreux et délicats, d’une grande variété
-d’accents; quelques effets puissants d’unisson et d’octave,
-que doublaient et soutenaient des instruments comme
-la lyre, la cythare et les flûtes de différentes espèces; la
-variété des modes s’alliant à la variété des dialectes,
-l’élévation des sentiments exprimés par la poésie, la
-pompe du spectacle, l’idée religieuse ou patriotique qui
-excitait l’imagination d’un peuple si merveilleusement
-doué, tout cela suffit pour nous expliquer l’impression
-profonde que devait produire la musique au siècle de
-Phidias, de Praxitèle et de Zeuxis, de Platon et de Sophocle.
-Éviter les extrêmes et se tenir en toutes choses<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span>
-dans un milieu tempéré, telle était pour les Grecs la
-mesure du juste et du beau, qu’ils appliquaient également
-à la musique.</p>
-
-<p>«Les Romains, qui ont emprunté aux Grecs presque
-tous les éléments de leur civilisation, et dont la poésie,
-la sculpture et la peinture, n’ont été qu’une imitation,
-un pâle reflet du génie hellénique, n’ont pas eu, non
-plus, d’autre système musical que celui de leurs prédécesseurs,
-qu’ils ont transmis à leur tour, sans aucune
-altération, au christianisme triomphant. Si la raison et
-l’histoire ne nous apprenaient que, dans le monde moral
-comme dans le monde physique, la vie se compose
-d’une succession de phénomènes qui se modifient incessamment
-sans jamais interrompre le travail de gestation,
-des témoignages irrécusables nous prouveraient que les
-disciples de Jésus ont pris au paganisme, qu’ils voulaient
-renverser, tous les instruments matériels, toutes
-les formes plastiques de sa civilisation. Ils n’apportèrent
-avec eux que l’esprit nouveau, qui a suffi pour changer
-la face de la société. Que voulaient en effet ces humbles
-propagateurs de la bonne nouvelle? Relever la nature
-humaine de la profonde abjection où la tenait plongée
-une affreuse inégalité de richesses et de lumières, mettre
-à la portée de tous la science secrète des docteurs et
-des patriciens, vulgariser les grandes vérités de l’ordre
-moral, qui depuis longtemps dépassaient le culte public
-et l’équité sociale, illuminer l’âme de l’esclave et de
-l’homme libre, celle du pauvre et du millionnaire, de
-l’ignorant et du philosophe, d’un même idéal de justice
-et de beauté. Ces mots de l’Évangile: <i>Sinite parvulos
-venire ad me</i>, donnent le vrai sens de la mission du
-christianisme.</p>
-
-<p>«Voyez, par exemple, ce que fit saint Ambroise, évêque<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span>
-de Milan, vers l’an 384. Chef spirituel de la population
-d’une grande ville qui était encore à demi païenne,
-dont il fallait ménager les habitudes et les vieilles idées,
-il choisit, parmi les chants religieux du polythéisme, les
-mélodies les plus populaires et les plus accessibles à
-l’oreille et à la voix inexpérimentée de la foule: il les
-appropria au culte du nouveau Dieu en y adaptant des
-paroles liturgiques. Cette opération, qui a souvent été
-renouvelée depuis, et que saint Ambroise n’est probablement
-pas le premier à avoir essayée, amena une
-simplification du système musical des Grecs. Il se trouva
-que les mélodies choisies par le saint évêque de Milan
-pouvaient être contenues dans quatre échelles différentes
-ayant pour limites les deux notes extrêmes de l’octave,
-dont la consonnance naturelle affaiblissait, si elle ne
-l’absorbait entièrement, l’unité artificielle du tétracorde.
-Ces quatre échelles, qui se caractérisaient par la place
-qu’occupait le <i>demi-ton</i> dans la série diatonique, furent
-assimilées aux modes <i>dorien</i>, <i>phrygien</i>, <i>éolien</i> et
-<i>mixolydien</i>, de la musique grecque. Nous savons par
-saint Augustin, l’ami et le néophyte de l’évêque de Milan,
-et par d’autres témoignages non moins importants,
-que les hymnes et les chants consacrés par ce qu’on
-appelle la réforme de saint Ambroise étaient d’une
-grande beauté, d’une douceur pénétrante, remplis d’accents
-et de modulations que leur communiquaient les
-rhythmes encore intacts de la poésie latine et l’influence
-toujours puissante de la musique grecque ou orientale,
-dont ils étaient une imitation, <i>secundum morem orientalium
-partium</i>, comme le dit saint Augustin. Une critique
-supérieure, qui s’appuie moins sur des témoignages
-historiques toujours plus ou moins contestables que sur
-la nécessité des choses et les procédés de l’esprit humain,<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span>
-nous prouverait au besoin que saint Ambroise,
-ou tout autre réformateur du chant ecclésiastique, n’a
-pu agir autrement, qu’il a dû choisir en effet, dans le
-système musical des Grecs légué par le paganisme romain,
-les airs les plus populaires, et par conséquent les
-plus simples dans leur structure mélodique. Cette première
-concession faite par l’Église à l’instinct de la foule,
-qui altère et simplifie tout ce qu’elle s’approprie, se renouvellera
-constamment, et forme le nœud de l’histoire
-de la musique au moyen âge.</p>
-
-<p>«Deux cents ans s’étaient à peine écoulés depuis la
-mort de saint Ambroise, qu’une nouvelle réforme des
-chants liturgiques fut jugée nécessaire et opérée par le
-pape saint Grégoire le Grand, qui monta sur le siége
-apostolique en 591. Subissant de plus en plus l’influence
-désastreuse des barbares, qui avaient traversé le monde
-romain et s’étaient emparés de l’Italie, le peuple avait
-non-seulement perdu le sentiment de la prosodie et de
-la valeur métrique de la langue latine; mais, en chantant
-les hymnes de l’Église auxquelles cette langue était
-adaptée, il en altérait le caractère mélodique, et dépassait
-constamment les limites des quatre échelles fixées
-par l’évêque de Milan. Voulant remédier à ce grave inconvénient,
-qui tendait à bouleverser la liturgie, cette
-partie dramatique de la religion si puissante sur les
-masses, saint Grégoire fit recueillir de nouveau ce qui
-restait des anciennes mélodies grecques, et, les joignant
-à celles qui avaient été choisies par saint Ambroise, il
-en forma un ensemble qui fut appelé <i>Antiphonaire centonien</i>,
-c’est-à-dire <i>livre composé de fragments</i>. S’apercevant
-bientôt que cette compilation de chants divers ne
-pouvait être contenue dans les quatre échelles diatoniques
-de saint Ambroise, le pape saint Grégoire en ajouta<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span>
-quatre autres, qu’il rattacha aux premières par une
-opération des plus simples. Telle est l’origine des huit
-tons ou échelles du chant ecclésiastique, qui prit alors
-le nom de <i>plain-chant</i> (<i>cantus planus</i>), parce qu’il procédait
-par degrés d’égale valeur, et sans autre rhythme
-que celui qui accompagne invinciblement toute émission
-de la parole humaine.</p>
-
-<p>«Les huit tons du chant ecclésiastique, qui porte
-aussi le nom de <i>chant grégorien</i>, de son dernier réformateur,
-se divisent en deux catégories: les tons <i>authentiques</i>,
-qui sont les quatre échelles fixées par saint Ambroise,
-et les tons <i>plagaux</i>, ceux que saint Grégoire a fait
-dériver des premiers. Ces catégories se distinguent entre
-elles par la place toujours variable qu’occupe l’intervalle
-de demi-ton dans la série diatonique. Il y a d’autres accidents
-qui servent à caractériser les huit modes de la
-mélopée ecclésiastique, et sur lesquels il est inutile
-d’insister. La réforme du chant ecclésiastique opérée
-par saint Grégoire est, vous le voyez, un nouveau témoignage
-de cette loi de simplification qui marque
-l’action de l’instinct populaire aussi bien dans la formation
-des langues que dans la construction des échelles
-musicales. Ainsi donc les mélodies choisies par saint
-Ambroise parmi les chants populaires du polythéisme
-étaient encore empreintes de certaines nuances de
-rhythme et de modulation que ne possède déjà plus le
-plain-chant de saint Grégoire, mélopée plus voisine de la
-parole que de la musique. Pour en revenir à la comparaison
-que j’ai établie entre les langues et les formes
-mélodiques qui vont se simplifiant à mesure qu’elles
-étendent la sphère de leur action, on pourrait dire, sans
-attacher trop de rigueur à ce rapprochement, que le
-chant de saint Ambroise est à la musique grecque du<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span>
-temps d’Aristoxène<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a> ce que la langue de Virgile est à
-celle d’Homère, et que le plain-chant de saint Grégoire
-est à celui de l’évêque de Milan ce que les langues modernes
-du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle sont à celles de Tacite, un dialecte
-transitoire qui n’a pas encore la fixité d’une langue
-vraiment littéraire.</p>
-
-<p>«L’<i>Antiphonaire</i> de saint Grégoire, ce recueil de mélodies
-diverses, avec les huit échelles diatoniques qui leur
-servaient de base, devint une partie intégrante de la liturgie,
-et on l’attacha même à l’autel de l’ancienne basilique
-de Saint-Pierre par une chaîne en fer, comme
-pour le préserver de toute altération et lui imprimer le
-sceau de la perpétuité. Le pape compléta son œuvre en
-instituant pour l’enseignement du chant ecclésiastique
-une école qui est l’origine de la grande école romaine.
-Eh bien! malgré la chaîne en fer à laquelle fut suspendu
-l’<i>Antiphonaire</i> de saint Grégoire, malgré toutes
-les précautions que prit le grand pontife pour donner à
-sa réforme la stabilité d’une institution presque divine,
-le chant liturgique ne fut pas plus à l’abri des caprices
-de la fantaisie que les vérités d’un ordre supérieur n’ont
-échappé aux licences des esprits indépendants ou téméraires.
-Les conciles que l’Église fut constamment obligée
-de réunir, soit pour aviser aux besoins de la discipline
-ébranlée, soit pour se défendre contre les hérésiarques
-qui niaient son pouvoir, eurent à s’occuper avec non
-moins de vigilance des nombreuses altérations du chant
-ecclésiastique. Cinquante ans après la mort de saint
-Grégoire, vers le milieu du <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, on ne s’entendait
-déjà plus ni sur le nombre des tons, ni sur le caractère<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span>
-esthétique des mélodies religieuses. Les uns admettaient
-huit, neuf et dix tons; les autres en reconnaissaient
-douze, quatorze et jusqu’à quinze. Non-seulement
-les théoriciens, plus ou moins préoccupés du système
-musical des Grecs, qui avait été la source du chant
-liturgique, enseignaient une doctrine qui n’était pas
-toujours d’accord avec la pratique; mais chaque pays,
-chaque province du monde catholique où avait pénétré
-l’<i>Antiphonaire</i> de saint Grégoire, l’avait promptement altéré
-par des variations et des interpolations involontaires.
-Qui ne connaît la discussion mémorable qui eut
-lieu à Rome devant Charlemagne entre des chantres
-romains et des chantres français sur la manière d’interpréter
-les mélodies grégoriennes? La décision de Charlemagne
-est pleine de bon sens. «Quelle est, dit-il, l’eau
-la plus pure, celle qui vient de la source, ou des ruisseaux
-qui en dérivent?» Les chantres français répondirent
-unanimement: «Celle qui vient directement de la
-source.&mdash;Remontez donc, répliqua Charlemagne, à
-la source de saint Grégoire, car il est manifeste que
-vous avez corrompu la mélodie ecclésiastique.» Cet
-apologue ingénieux suffirait pour nous apprendre que
-ce qu’on appelle la pureté originelle du chant grégorien
-est une chimère. Si de nos jours, avec une notation
-compliquée et précise, qui parle aux yeux autant qu’à
-l’esprit, qui fixe les moindres nuances d’une composition
-musicale, il est difficile qu’on ne s’écarte pas de la
-pensée de l’auteur, lorsqu’il n’est pas là présent pour
-diriger lui-même l’exécution de son œuvre, comment
-pouvait-on empêcher que le chant liturgique, bâti sur
-des échelles essentiellement mobiles, transmis par des
-signes imparfaits et livré au sentiment d’interprètes
-ignorants, ne fût promptement altéré et ne perdît l’accent<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span>
-de gravité majestueuse qu’il avait à son origine?
-En général, c’est une bien grande erreur que de chercher
-dans ces temps de ténèbres un principe, une institution,
-une règle quelconque qui résiste à ce mouvement
-de transformation qui emporte et caractérise le
-moyen âge. Tout est mouvant; les éléments les plus hétérogènes
-se rapprochent et se combinent un moment
-pour se désagréger l’instant d’après; l’Église est un vaste
-théâtre où retentissent les échos de la vie extérieure, qui
-troublent sa discipline et affaiblissent son autorité. Les
-langues vulgaires sont à peine formées, que le peuple
-les introduit forcément dans la liturgie, avec les chansons
-profanes et souvent obscènes qu’il a apprises au
-dehors. C’est en vain que les conciles, que les docteurs
-et les plus illustres personnages, comme saint Bernard,
-s’élèvent contre ce scandale et réclament la sévérité des
-lois canoniques pour préserver le chant liturgique des
-variations et des caprices de la mode: quand tout le
-monde est coupable, tout le monde est innocent, et dans
-les arts comme dans les questions de l’ordre moral et
-politique, l’Église, ne pouvant résister aux envahissements
-de l’esprit séculier, finit toujours par traiter
-avec la liberté.</p>
-
-<p>«Du <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, qui est une époque solennelle
-de l’histoire du moyen âge, il se fait dans l’art musical,
-ainsi que dans l’ensemble des connaissances humaines,
-un grand travail de reconstitution dont il importe de
-connaître les résultats. Sous la pression toujours croissante
-de la fantaisie populaire, qui introduit dans les
-temples chrétiens des ressouvenirs de la vie extérieure
-et des lambeaux de chansons en langue vulgaire, la mélopée
-grégorienne s’altère de plus en plus, se surcharge
-d’accidents, de modulation et de rhythmes divers qui<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span>
-amènent un immense désordre dont s’effrayent avec juste
-raison les maîtres de l’art et les princes de l’Église. C’est
-pourtant de ce désordre fécond, où les éléments nouveaux
-apportés par les peuples du Nord se rapprochent
-et se combinent d’une manière plus intime avec ceux
-qui caractérisent les nations de race latine, c’est du
-contact de la fantaisie et de l’art séculiers avec le chant
-liturgique que naît un art tout nouveau, l’harmonie,
-en même temps que la musique mesurée, qui en est la
-manifestation directe. Sous les différents noms d’<i>organum</i>,
-de <i>diaphonie</i>, qui indiquent la coexistence de deux
-sons d’égale valeur, de <i>déchant</i> (<i>discantus</i>), qui signale
-un progrès dans le mouvement des voix et comme une
-anticipation d’une partie sur l’autre, l’harmonie, qu’Isidore
-de Séville définissait déjà au <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle: <i>Harmonia
-est modulatio vocis, et concordantia plurimorum sonorum
-et coaptatio</i>, reçoit au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle son premier développement,
-que j’appellerai son adolescence. Aux intervalles
-de quarte, de quinte et d’octave, employés antérieurement,
-on ajoute ceux de tierce et de sixte. La succession
-des <i>consonnances</i> et des <i>dissonances</i> est réglée par
-la résolution de l’intervalle dissonant. A la notation
-diffuse de Boèce, qui consistait dans l’emploi des quinze
-premières lettres de l’alphabet romain, à celle plus
-simple de saint Grégoire, qui se servit des <i>six premières
-lettres</i> de ce même alphabet, au système <i>neumatique</i>,
-mélange d’accents, de virgules et de points diversement
-combinés, où l’œil avait peine à se reconnaître, à ces
-trois manières très-imparfaites d’exprimer l’intensité
-des sons, succèdent d’abord les lignes de la portée, et
-puis la <i>notation proportionnelle</i>, c’est-à-dire un ensemble
-de signes dont la figure indique tout à la fois la place
-qu’occupe le son dans l’échelle et sa durée relative.<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span>
-Cette immense révolution, qui ne semble au premier
-abord qu’un changement de méthode, n’est rien moins
-que le triomphe de l’esprit séculier sur l’art religieux.
-Par son ignorance des lois de la prosodie latine, la foule
-avait troublé les rhythmes savants dont le chant de saint
-Ambroise était encore pénétré; elle méconnaissait chaque
-jour davantage le caractère respectif des huit tons
-de saint Grégoire, qui sont moins des échelles régulières
-que des formules mélodiques léguées par le polythéisme;
-elle mêlait à ces <i>nomes</i> ou airs religieux, qui
-se transmettaient imparfaitement par l’enseignement
-oral des initiés, les modulations et les rhythmes des
-chansons populaires qui surgissaient alors de toutes
-parts. De là un désordre, une confusion, qui firent
-sentir à la foule la nécessité d’une règle aussi simple que
-son esprit. Il se trouva des hommes studieux qui répondirent
-à ce besoin et qui imprimèrent à l’art musical
-cette régularité un peu grossière que l’instinct du peuple
-avait déjà introduite dans le mécanisme des langues
-vulgaires et dans les faits de la société civile, qui subissait
-alors une transformation. Telle est la véritable signification
-du mouvement qui substitue au rhythme traditionnel
-et à l’indécision tonale des mélodies la précision
-de la musique mesurée, qui est inhérente à l’harmonie.
-Les hommes qui dirigent ce mouvement, et dont
-les écrits nous en révèlent les phases successives, sont
-Hucbald, Francon de Cologne, Marchetto de Padoue et
-Guido d’Arezzo, qui n’a rien inventé de ce qu’on lui
-attribue, ni les lignes de la portée, ni le nom des notes
-<i>ut</i>, <i>ré</i>, <i>mi</i>, <i>fa</i>, <i>sol</i>, <i>la</i>, mais qui s’est servi avec intelligence
-de tous ces procédés connus avant lui, et qui a
-apporté dans l’enseignement de la musique cette lucidité
-pratique qui est propre au génie italien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span></p>
-
-<p>«Le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle est l’époque culminante du moyen
-âge. L’esprit humain a fait une grande évolution et tend
-à se dégager de la tutelle de l’autorité. Les corps politiques
-et la société civile, obéissant à des principes
-mieux définis, commencent à avoir conscience de leurs
-actes ainsi que de leur destinée. Les langues vulgaires
-sont presque toutes formées et deviennent l’instrument
-d’une littérature nouvelle qui répond aux sentiments de
-tous. Le catholicisme, plein de séve et fort des luttes
-qu’il vient de traverser, s’épanouit comme une plante généreuse,
-et produit chez les peuples du Nord ces cathédrales
-gothiques qui frappent l’imagination par l’immensité
-de l’espace qu’elles circonscrivent et la hardiesse
-de leurs voûtes élégantes. En Italie, on voit apparaître
-successivement dans ce siècle mémorable Brunetto Latini,
-Guido Cavalcanti et Dante Alighieri, qui fixent
-irrévocablement la poésie vulgaire; saint Thomas d’Aquin,
-le grand métaphysicien du catholicisme; saint
-François d’Assise, saint Bonaventure, Thomas de Celano
-et Jacopone da Todi, l’auteur de la prose du <i>Stabat Mater</i>,
-qui impriment au culte de la vierge Marie un éclat
-inusité; Cimabüe et surtout Giotto, qui dégagent l’art
-de la peinture de la tradition byzantine, et s’efforcent
-de lui faire exprimer les formes et les couleurs de la
-vie. La musique participa à ce grand mouvement d’émancipation,
-et donna naissance à ce nombre considérable
-de poëtes et de musiciens populaires qu’on nomme
-<i>trouvères</i> en France, <i>minnesinger</i> en Allemagne et <i>troubadours</i>
-en Provence, d’où nous vient le mot de <i>trovatori</i>,
-qui indique le premier éveil de la fantaisie dans
-les arts de sentiment. Après quelques années de ravissement,
-où l’imagination, satisfaite des efforts accomplis,
-semble ne plus rien désirer, l’harmonie, appliquant<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span>
-ses procédés au chant ecclésiastique, qu’elle
-dénature de plus en plus, aussi bien qu’aux mélodies
-populaires, alors si nombreuses et si vivaces, réalise
-de nouveaux progrès et acquiert la régularité d’un art
-véritable dont les combinaisons captivent l’attention générale.
-Les intervalles sont épurés et définitivement
-classés en <i>consonnants</i> et en <i>dissonants</i>. Les <i>consonnances
-parfaites</i> distinguées des <i>consonnances imparfaites</i> par le
-sentiment plus ou moins grand de quiétude ou de repos
-qu’elles procurent à l’oreille, les parties devenues plus
-nombreuses, reçoivent une nouvelle direction, et leur
-entrelacement est soumis à des règles qu’on respecte
-encore aujourd’hui. Enfin, sous les noms de musique
-figurée et de <i>contre-point</i>, que lui donna pour la première
-fois un célèbre théoricien du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, Jean de
-Muris, l’harmonie devient un art savant et compliqué,
-dans lequel se distinguent une classe de compositeurs
-qui méritent de nous arrêter un instant.</p>
-
-<p>«Dès la fin du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle on voit s’élever dans les
-Pays-Bas, dans le nord de la France, en Hollande et
-aussi en Angleterre, un nombre considérable de musiciens
-célèbres qui s’appliquent à perfectionner toutes
-les parties de l’art d’écrire et deviennent les premiers
-harmonistes de l’Europe. Ces musiciens, que l’histoire
-désigne sous la qualification commune de Flamands,
-<i>Fiaminghi</i>, parce que la plupart sont originaires de la
-Flandre, remplissent un interrègne de cent cinquante
-ans, qu’on peut subdiviser en trois différentes époques.
-La première est illustrée par Guillaume Dufay, par Binchois,
-Dunstable et Obrecht, ses contemporains; la
-seconde est surtout remarquable par l’avénement d’Okeghem,
-chantre et chapelain du roi de France Charles VII,
-le plus savant contre-pointiste de son temps, et le maître,<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span>
-à ce que l’on croit, de Josquin Desprès, homme de génie
-dont la gloire remplit toute la première moitié du
-<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Guicciardini, dans son <i>Histoire des Guerres
-de Flandre</i>, parle avec enthousiasme de ces compositeurs
-célèbres, qui se répandent dans toute l’Europe,
-sont recherchés par tous les princes souverains, et dirigent
-toutes les chapelles, depuis celle du pape à Rome
-jusqu’à notre chapelle ducale de Saint-Marc.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu bien sûr, abbé, de ce que tu dis? Notre
-chapelle ducale aurait eu des étrangers pour directeurs!
-s’écria en ce moment avec un sentiment de surprise et
-de chagrin patriotique le sénateur Zeno.</p>
-
-<p>&mdash;Très-certain, répondit l’abbé Zamaria; mais que
-Votre Excellence se rassure. Ces ultramontains, qui
-brillent un instant dans l’histoire de l’art et viennent
-fondre sur l’Italie, où ils s’emparent des meilleures positions,
-ne sont guère que des <i>facchini</i>, des ouvriers
-laborieux et intelligents, qui déblayent le terrain et préparent
-la langue dont se servira un génie vraiment
-créateur qui les éclipsera tous de sa gloire immortelle.
-En effet, on chercherait vainement chez ces musiciens
-studieux autre chose que des formes abstraites, de la
-syntaxe des sons, des combinaisons de voix, des imitations
-plus ou moins ingénieuses. Les paroles liturgiques
-ou profanes qu’ils choisissent pour écrire leurs
-morceaux ne sont qu’un prétexte à argumentations; le
-thème de leurs messes ou motets, qu’ils empruntent au
-plain-chant ecclésiastique et plus souvent encore aux
-chansons populaires, n’est qu’une espèce de prémisse
-sur laquelle ils construisent le savant édifice de leurs
-contre-points plus ou moins fleuris. En un mot, les musiciens
-flamands, qui pendant un siècle et demi fixent
-l’attention générale de l’Europe, ces barbares qui envahissent<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span>
-une seconde fois l’Italie, où ils fondent des
-écoles et sont l’objet de l’admiration des plus nobles
-esprits, remplissent, dans l’histoire de la musique européenne,
-cette période curieuse qu’on appelle le règne
-de la scolastique. Dialecticiens habiles, moins occupés
-du fond des idées que de l’ingéniosité de la forme, distraits,
-captivés par les combinaisons d’une langue nouvelle,
-dont ils admirent surtout les artifices, les contre-pointistes
-belges, a dit Forkel avec esprit, «ressemblent
-à des jeunes gens sortant de l’Université, où
-ils auraient montré de l’aptitude pour les discussions
-logiques, qui s’empressent d’étaler leur science de fraîche
-date, et ne peuvent avancer la moindre proposition
-sans la soumettre aux épreuves d’une argumentation en
-règle<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.» Cette comparaison, faite par un Allemand et
-puisée dans les mœurs de sa nation, est d’autant plus
-juste qu’il l’applique à des compositeurs qui ont à peu
-près la même origine et se distinguent par les mêmes
-qualités; car les contre-pointistes flamands ont précisément
-développé dans l’art musical cette faculté des combinaisons
-harmoniques qui est encore aujourd’hui le
-trait distinctif de la grande école d’où est sorti Sébastien
-Bach. Comme les docteurs scolastiques, qui avaient
-moins d’invention et de hardiesse dans l’esprit que d’habileté
-à discuter sur des vérités dogmatiques dont ils
-acceptaient l’autorité, et qui, dans l’histoire de la philosophie,
-préparent la voie aux libres penseurs du
-<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, les contre-pointistes belges et flamands ne
-se préoccupaient guère que des procédés matériels de
-la composition, et ils prenaient naïvement dans la tradition,
-c’est-à-dire dans le plain-chant ecclésiastique et<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[364]</a></span>
-dans les chansons populaires, l’idée mélodique qui servait
-de thème à leurs déductions canoniques. Les arts
-et les littératures de tous les peuples n’ont-ils pas traversé
-une période semblable de labeur pédantesque,
-où le sentiment et l’idée sont nécessairement subordonnés
-aux artifices de la forme, qui captive alors tous
-les esprits cultivés? Je n’ai pas besoin de vous apprendre,
-monsieur le comte, dit l’abbé en s’adressant particulièrement
-à M. de Narbal, qu’il y a eu dans l’histoire de
-la poésie française une époque semblable, où l’on s’ingéniait
-à inventer les rhythmes et les coupes les plus
-bizarres, et telle pièce de vers que je pourrais vous citer
-est aussi loin de la véritable poésie inaugurée par Malherbe
-qu’un <i>canon énigmatique</i> d’Okeghem ou que la
-messe de Josquin Desprès sur la série de notes <i>la</i>, <i>sol</i>,
-<i>fa</i>, <i>ré</i>, <i>mi</i>, dont elle porte le nom, sont loin de la messe
-<i>du pape Marcel</i>, du divin Palestrina.</p>
-
-<p>«Je viens de prononcer un bien grand nom, un nom
-qui résume toute une époque de l’histoire de l’art!
-Jean-Pierre Luigi da Palestrina est né dans cette petite
-ville de la Romagne dont il prit le nom, au printemps
-de l’année 1524, quatre ans après la mort de Raphaël.
-Issu d’une pauvre famille dont on n’a jamais pu découvrir
-l’origine, il se rendit à Rome à l’âge de seize ans,
-en 1540, et entra dans l’école de contre-point fondée par
-le Français Goudimel. Au milieu de nombreux condisciples
-parmi lesquels se trouvaient Jean Animuccia et
-Nanini, le jeune Pierre ne tarda point à se distinguer.
-Élu maître des enfants de chœur de la chapelle Julia
-en 1553, il publia, trois ans après, le premier recueil de
-ses œuvres, où l’on remarque quatre messes qu’il dédia
-au pape Jules III. Le souverain pontife, pour témoigner
-sa haute satisfaction d’un hommage dont il sentait le<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[365]</a></span>
-prix, fit entrer Palestrina parmi les chantres de sa chapelle,
-en le dispensant de l’examen préalable qu’exigeaient
-les statuts. Après la mort de Jules III et la courte
-apparition du pape Marcel II, qui ne régna que vingt-trois
-jours, la tiare échut à Paul IV, dont le caractère
-impérieux et sanguinaire n’est que trop connu. Voulant
-réformer les nombreux abus de la cour de Rome, si
-vivement attaqués par les protestants ultramontains,
-le pape fit expulser de sa chapelle tous les chantres
-mariés, et comme Palestrina se trouvait dans ce cas,
-il dut quitter une place qui le faisait vivre plus que
-modestement. Nommé peu de temps après maître de
-chapelle de Saint-Jean de Latran, puis de Sainte-Marie-Majeure,
-où il a passé dix années qui ont été les
-plus fécondes de sa vie, Palestrina rentra de nouveau à
-Saint-Jean de Latran en 1571. Il perdit sa femme Lucrezia,
-qui lui avait donné quatre fils, en 1580. Accablé de
-douleur et de misère, Palestrina vécut encore quelques
-années, et il termina sa glorieuse carrière le 2 février
-1594, âgé de soixante-dix ans. Homme pieux et
-bon, toujours aux prises avec les plus dures nécessités
-de la vie, son âme fut à la hauteur de son génie. Si,
-dans la dédicace de son premier livre des <i>Lamentations</i>
-au pape Sixte V, il fit entendre une voix suppliante,
-c’étaient moins les souffrances matérielles qui lui arrachèrent
-ce cri de détresse que la douleur de ne pouvoir
-publier les œuvres qui ont immortalisé son nom. Jusqu’à
-son lit de mort, il disait au dernier fils qui lui restait:
-«Je vous laisse un grand nombre d’ouvrages inédits....
-Grâce au grand-duc de Toscane, je vous laisse
-aussi ce qui est nécessaire pour les faire imprimer.... Je
-vous recommande que cela se fasse au plus tôt, pour la
-gloire du Tout-Puissant et la célébration de son culte.»<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[366]</a></span>
-Ces dernières paroles sont bien dignes du musicien sublime
-qui le premier a su donner une forme à la prière
-et à la poésie du culte catholique, et qui, par sa merveilleuse
-création de la messe dite <i>du pape Marcel</i>, a
-sauvé la musique religieuse.</p>
-
-<p>«Deux genres de musique ont existé simultanément
-pendant tout le moyen âge: le chant liturgique, formé
-tour à tour par saint Ambroise et saint Grégoire, et les
-chansons populaires, d’abord accompagnées de paroles
-latines, puis alliées aux premiers accents des dialectes
-modernes. Construit avec des fragments de mélodies
-antiques et d’après des ressouvenirs du système musical
-des Grecs, dont il était une simplification, le plain-chant
-ecclésiastique était purement diatonique, et n’avait d’autre
-mesure que ce rhythme vague qui est inhérent à la
-prosodie, et qu’on devine plus qu’on ne l’apprend. Au
-contraire, les chansons populaires qui circulaient librement
-dans la foule, dont elles exprimaient les sentiments,
-étaient non-seulement empreintes d’un rhythme
-plus fortement accusé que la mélopée religieuse, mais
-elles avaient aussi une tournure mélodique qui les rapproche
-beaucoup de la musique moderne. Ces deux formes
-musicales, qui étaient la manifestation des deux
-grands éléments dont se composait la société du moyen
-âge, l’Église et l’esprit séculier, se trouvèrent presque
-toujours en contact, et le peuple grossier, imbu de souvenirs
-et de chants contemporains, les introduisit forcément
-dans le temple, où ils altérèrent le caractère esthétique
-et la constitution matérielle du plain-chant
-grégorien. Lorsque l’harmonie vint soumettre à ses
-procédés de mesure rigoureuse le chant de l’Église et
-les mélodies populaires, la confusion des deux genres
-de musique devint si grande, qu’on eut de la peine à reconnaître<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[367]</a></span>
-sous ce fracas de sons, de contre-points et de
-<i>gorgheggi</i>, la gravité traditionnelle du chant liturgique.
-Les paroles les plus obscènes des chansons populaires
-retentissaient dans l’Église, et servaient d’épigraphe aux
-messes que composaient laborieusement sur ces thèmes
-inouïs les musiciens flamands. C’est en vain que les conciles
-s’occupèrent incessamment de ce grave sujet de
-discipline; c’est en vain que le pape Jean XXII publia
-en 1322 sa fameuse décrétale contre les innovations
-harmoniques qui défiguraient la mélodie grégorienne:
-le désordre s’accrut chaque jour davantage et se prolongea
-jusqu’au milieu du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, où le concile de
-Bâle d’abord, puis celui de Trente dans sa vingt-deuxième
-session, flétrirent d’un blâme solennel ce mélange grossier
-de paroles et de musique profanes avec le texte et le
-chant de l’Église. C’est pour obéir à la volonté du concile
-que le pape Pie IV nomma une commission chargée
-d’examiner quelles seraient les mesures à prendre pour
-réformer de pareils abus. La commission, présidée par
-les deux cardinaux Vitellozzi et Borromée, arrêta les
-deux points suivants: 1<sup>o</sup> qu’on ne chanterait plus les
-messes et les motets qui contiendraient des paroles différentes
-de celles de l’Église; 2<sup>o</sup> que les messes composées
-sur des thèmes empruntés à des chansons profanes
-seraient bannies de la liturgie. Après de nombreuses
-discussions où furent émis les avis les plus extrêmes, la
-commission jeta les yeux sur Palestrina, qui s’était déjà
-fait connaître, et dont tout le monde citait les admirables
-<i>improprii</i> de la pénitence comme des modèles de
-musique vraiment religieuse. On lui demanda de composer
-une messe où les paroles de l’Église seraient respectées
-et contenues dans une forme de l’art qui en révélât
-le sentiment. Saintement inspiré par la foi naïve<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[368]</a></span>
-qui remplissait son cœur et par l’importance de la mission
-dont on l’avait chargé, Palestrina composa trois
-messes qui furent exécutées au palais du cardinal Vitellozzi.
-Celle qui réunit tous les suffrages et qui excita
-l’admiration des juges les plus difficiles fut la troisième,
-que Palestrina publia sous le titre de <i>messe du pape Marcel</i>
-(<i>Missa papæ Marcelli</i>), probablement par un sentiment
-de reconnaissance pour la mémoire de ce pontife.
-Lorsque le pape Pie IV entendit pour la première fois
-cette messe, le 19 juin 1565, il en fut si ravi, qu’il
-nomma Palestrina compositeur de sa chapelle. Telle est
-l’histoire d’une composition célèbre qui sauva l’art musical
-de la proscription dont voulait le frapper l’autorité
-ecclésiastique.</p>
-
-<p>«Si maintenant, continua l’abbé, vous me demandez
-quelle est la valeur absolue de l’œuvre de Palestrina,
-qui a touché à toutes les parties du drame liturgique, si
-vous me demandez de préciser en quelques mots le rôle
-que joue ce grand homme dans l’histoire générale de
-l’art, je vous répondrai qu’il est le premier musicien
-sorti des bancs de l’école qui ne se soit pas laissé entièrement
-absorber par les artifices du métier, et qui ait
-considéré la forme comme l’instrument de l’inspiration,
-qu’il est enfin le premier savant contre-pointiste qui
-mérite la qualification suprême de <i>compositeur</i>. Il ferme
-l’ère de la scolastique et ouvre celle de la Renaissance,
-dont il n’entrevoit cependant que l’aurore. Élève et successeur
-des Flamands, qui avaient élaboré tous les détails
-de la langue et préparé l’instrument nécessaire à la
-manifestation du sentiment, Palestrina s’élance du milieu
-de ces ouvriers patients attachés à la glèbe, c’est-à-dire
-à <i>la lettre qui tue</i>; il leur apporte l’<i>esprit</i> qui seul
-vivifie. Génie éminemment italien, plein d’onction et de<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[369]</a></span>
-sérénité, il épure, il simplifie les formes matérielles de
-la composition que lui ont transmises ses maîtres, et les
-emplit du souffle de la vie. Il dit des choses sublimes
-avec les mêmes moyens qui avaient servi de jouet à l’esprit
-de combinaison; il chante, il prie au lieu d’argumenter;
-il crée enfin la musique du catholicisme, entrevue
-seulement par les grands esprits du moyen âge,
-et qu’on trouve définie dans ces paroles de saint Bernard:
-<i>Sic suavis ut non sit levis, sic mulcet aures, ut
-moveat corda, tristitiam levet, iram mitiget, sensum litteræ
-non evacuet, sed fecondet</i><a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p>
-
-<p>«Vous allez juger vous-mêmes, dit l’abbé en descendant
-de l’estrade sur laquelle il était placé, si la musique
-de Palestrina, qui a donné son nom à toute une école,
-et dont le style marque une date de l’histoire, mérite les
-éloges qu’on lui prodigue depuis deux cents ans.»</p>
-
-<p>Les chanteurs de la chapelle ducale de Saint-Marc,
-qui étaient réunis dans un coin de la bibliothèque, exécutèrent
-alors le <i>Sanctus</i> de la messe à six voix dite <i>du
-pape Marcel</i>, morceau remarquable, qui communique à
-l’âme une émotion qu’il est impossible de définir; le
-<i>Kyrie</i> de la messe de <i>Requiem</i>, d’une expression profonde;
-l’<i>impropria</i> à quatre voix, <i>Vinea mea electo</i>, qu’on
-chante le vendredi saint à la chapelle Sixtine, prière
-d’un accent ineffable et vraiment divin, dont Mozart
-seul a pu égaler l’élévation dans son <i>Ave verum</i>. L’exécution
-de ce morceau produisit dans l’assemblée une
-explosion d’enthousiasme et de ravissement qui dura
-quelques minutes pendant lesquelles Lorenzo s’approcha<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[370]</a></span>
-de Beata, dont le regard l’invitait, pour ainsi dire, à
-venir lui communiquer son sentiment.</p>
-
-<p>Après le <i>Stabat Mater</i> à deux chœurs, qui fut chanté
-aussi avec beaucoup d’ensemble, on termina par le madrigal
-à quatre voix: <i>Alla riva del Tebro</i>, qui est un
-modèle de ce genre de composition dite <i>musica da camera</i>,
-musique de chambre, parce qu’elle tenait lieu, au
-<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, de la musique dramatique, qui n’existait
-pas encore.</p>
-
-<p>«Ai-je besoin de vous faire remarquer, reprit l’abbé,
-qui était remonté sur l’estrade, le charme particulier de
-ce morceau, qu’on dirait avoir été composé par un
-poëte qui aurait eu l’âme et le génie de Virgile, dont il
-rend en effet la molle langueur et la mélancolie touchante?
-Et si vous saviez avec quelle simplicité de
-moyens Palestrina a obtenu de tels effets! Subissant les
-lois de la <i>fugue</i>, qui était alors la forme consacrée par
-les maîtres de l’art, il se joue de ses difficultés avec une
-aisance admirable, et c’est au moyen de quelques dissonances
-produites par les mouvements de la stratégie
-des parties<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a> que Palestrina parvient à exprimer la
-douleur de ce jeune berger pleurant, sur les bords du
-Tibre, un amour dédaigné:</p>
-
-<p class="pp8 p1">....Et mœstis late loca questibus implet;</p>
-
-<p class="pn1">car il n’y a pas de mélodie proprement dite dans le délicieux
-madrigal que vous venez d’entendre, ni dans aucune
-partie de l’œuvre si variée de Palestrina. Tous les
-effets résultent des procédés du contre-point, et il serait
-impossible d’y trouver une phrase musicale qui eût assez
-de vitalité pour exister en dehors des combinaisons harmoniques
-qui forment un ensemble si parfait. C’est dans<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[371]</a></span>
-ce style élevé de musique purement vocale, dépourvu à
-la fois de modulations et d’accompagnements d’aucune
-espèce, c’est dans le <i>style à la Palestrina</i> qu’ont écrit le
-Flamand Orlando di Lasso, son contemporain et son
-émule, l’Espagnol Vittoria, Nanini, Benevoli, Allegri,
-Vallerano, et une foule de compositeurs dont la tradition
-et l’enseignement se sont prolongés jusqu’à nos
-jours, et constituent le patrimoine de l’école romaine.</p>
-
-<p>«Lorsqu’au jour de Noël de l’année 1512, le pape
-Jules II officia pour la première fois dans la chapelle
-Sixtine, dont Michel-Ange venait de peindre la voûte,
-Palestrina n’était pas encore né. Les <i>Loges</i>, les <i>Stances</i>,
-toutes les incomparables merveilles qui remplissent le
-Vatican étaient terminées, et la Renaissance avait accompli
-son évolution, quand l’auteur de la <i>messe du pape
-Marcel</i>, surnommé par ses contemporains le <i>prince des
-musiciens</i>, vint au monde. L’intervalle de près de quatre-vingts
-ans qui existe entre la mort de Raphaël et celle de
-Palestrina peut servir à mesurer la distance qui sépare
-encore l’art musical des arts plastiques, qui alors étaient
-parvenus au point le plus élevé de leur développement.
-Rien dans les œuvres du fondateur de l’école romaine, ni
-dans celles d’Orlando di Lasso, ne peut être comparé
-aux vastes compositions de <i>la Cène</i> de Léonard de
-Vinci, du <i>Jugement dernier</i> de Michel-Ange, de <i>l’École
-d’Athènes</i>, de <i>l’Incendie du Borgo</i> et surtout de <i>la Transfiguration</i>
-de Raphaël. Dépourvue de moyens pour accentuer
-la passion et pour peindre les accidents extérieurs,
-la musique en est encore à cette phase de la puberté
-où l’on exprime d’une manière indécise les sentiments
-indéfinis qu’on éprouve. On dirait la prière d’un
-enfant ou celle d’une jeune fille émue qui manque des
-mots nécessaires pour préciser l’objet de ses vœux, et<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[372]</a></span>
-donner une forme aux aspirations confuses qui agitent
-son âme. Un motet de Palestrina, comme celui <i>Sicut
-cervus desiderat ad fontes</i>, ou comme l’admirable antienne
-à six voix <i>Tribularer si nescirem</i>, peut être comparé,
-pour la simplicité naïve du style et le caractère de
-l’expression, à une vierge de Fra Angelico ou du Pérugin.
-C’est pénétrant, plein de componction et de divine
-tendresse, mais d’une harmonie un peu vague, qui
-laisse transpirer le sentiment général, sans permettre de
-saisir le sens particulier de la parole. Un exemple fera
-encore mieux comprendre quelle différence il peut exister
-dans les moyens qu’emploie l’esprit humain pour
-exprimer un même sentiment.</p>
-
-<p>«Ce n’est point une exagération de dire que le culte
-de la vierge Marie a reçu en Italie un éclat de poésie
-qu’il n’a jamais eu chez aucun peuple du monde catholique.
-Principalement dans cette partie de la Romagne
-qu’on appelle l’Ombrie, sont nés quelques hommes tendres,
-pieux et divinement inspirés, qui ont créé l’idéal
-ineffable de la mère de Jésus-Christ: ce sont, avec saint
-François d’Assise, Jacopone da Todi, Raphaël d’Urbino
-et Jean-Pierre Luigi da Palestrina. Sur cette admirable
-séquence du <i>Stabat Mater dolorosa</i>, que Jacques des Benedetti,
-connu sous le nom de Jacopone da Todi, publia
-à la fin du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, il a été fait un grand nombre de
-compositions musicales parmi lesquelles je ne mentionnerai
-que la mélodie du plain-chant romain, le <i>Stabat</i> de
-Palestrina et celui de Pergolèse, que tout le monde
-connaît. Il existe deux <i>Stabat</i> de Palestrina, l’un à trois
-chœurs qui est inédit, et celui que vous venez d’entendre
-à deux chœurs de quatre parties. Eh bien! si l’on compare
-les paroles de Jacopone à la musique de Palestrina,
-et si l’on rapproche cette dernière composition du tableau<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[373]</a></span>
-de Raphaël connu sous le nom du <i>Spasimo</i>, on a
-sous les yeux trois moments de l’histoire, la traduction
-d’un sentiment dans trois langues différentes, qui sont
-loin d’avoir le même degré de perfection. Dans le morceau
-de Palestrina, les deux chœurs alternent et se répondent
-pieusement comme deux groupes de chrétiens
-qui se raconteraient les incidents du grand sacrifice accompli
-sur le Calvaire. A certains moments décisifs du
-récit, les deux chœurs se réunissent comme s’ils étaient
-trop émus du spectacle de la douleur maternelle pour
-s’écouter isolément:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Oh! quam tristis et afflicta<br />
-Fuit illa benedicta!</p>
-
-<p class="pn1">Puis ils recommencent à dialoguer pour confondre de
-nouveau leur douleur au cri suprême:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Dum emisit spiritum!</p>
-
-<p class="pn1">Après un changement de mesure qui sépare la partie
-pathétique du drame divin de la conclusion, qui est
-d’une expansion toute lyrique, les deux chœurs reprennent
-la même série de strophes et d’antistrophes alternant
-et s’unissant tour à tour jusqu’à la glorification
-finale:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Fac ut animæ donetur<br />
-Paradisi gloria.</p>
-
-<p class="pn1">Cela est beau, plein d’onction et d’une piété qui vous
-pénètre l’âme, qui la remplit d’une tristesse résignée
-et vraiment chrétienne; mais on chercherait inutilement
-dans la composition de Palestrina la douleur profonde
-et concentrée que Raphaël a mise dans le regard
-éploré de la Vierge qui tend les bras au divin supplicié,<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[374]</a></span>
-cette diversité de personnages qui concourent à l’action
-générale et trahissent leur caractère par la variété des
-attitudes, ces physionomies qui parlent et qui expriment
-chacune une nuance particulière de sentiment, ces tons
-d’une gamme si riche, ces horizons qui éclairent la nature,
-enfin tous ces détails matériels qui révèlent les
-mœurs, le temps et les lieux où s’accomplit le sacrifice.
-La musique n’avait encore ni perspective ni fond de
-paysage, ni complication d’incidents dramatiques. Elle
-peignait tout sur le même plan et n’exprimait que le
-sentiment général des paroles, sans pouvoir individualiser
-l’accent de la passion. La révolution qui s’est opérée
-dans la peinture depuis l’avénement de Masaccio jusqu’à
-Raphaël, qui la résume, n’avait pas encore eu lieu dans
-l’art musical à la mort de Palestrina. Cette révolution
-mémorable, qui doit séculariser la musique et la faire
-entrer pleinement dans le mouvement de la Renaissance,
-nous allons la voir éclater à Venise, où il est bien temps
-que je revienne<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>.»</p>
-
-<p class="p2">Après cette première partie du discours de l’abbé
-Zamaria, qui fut écoutée avec un très-vif intérêt, il y
-eut une sorte d’intermède qui fut rempli par quelques
-morceaux de musique, dont un duo de Paisiello, chanté
-par le vieux Pacchiarotti avec Beata. C’était le fameux
-duo de l’<i>Olympiade</i>, composé à Naples en 1786 pour la
-Morichelli, qui faisait Aristea, et pour je ne sais plus quel<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[375]</a></span>
-sopraniste célèbre qui remplissait le rôle de Megacle.
-Beata, qui ne pouvait croire entièrement au bonheur
-que la conduite de son père, depuis quelque temps,
-semblait lui promettre, et qui ne voyait pas sans un
-triste pressentiment le prochain départ de Lorenzo, mit
-une émotion singulière dans ces paroles du récitatif:
-<i>E mi lasci cosi</i>, «et tu m’abandonnes ainsi?» Sa voix de
-mezzo-soprano, d’un timbre si suave et si pénétrant,
-s’éclaira comme d’un rayon d’espoir en articulant ces
-mots significatifs: <i>Va.... ti perdono.... pur che torni mio
-sposo</i>; «va!... je te pardonne.... si tu reviens mon
-époux!» Pacchiarotti, l’inimitable Pacchiarotti lui-même,
-fut étonné de la manière dont cette jeune personne
-chanta la phrase admirable de l’andante en <i>fa
-mineur</i>:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Nè giorni tuoi felici.<br />
-Ricordati di me!<br />
-&mdash;Perchè cosi mi dici,<br />
-Anima mia, perchè<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>?</p>
-
-<p class="pn1">Ce sentiment exquis, Beata le tirait de son propre cœur.
-Aussi Lorenzo n’eut-il pas de peine cette fois à comprendre
-un langage si peu équivoque, et ses yeux, attachés
-aux lèvres inspirées de la fille du sénateur, exprimaient
-sans contrainte le ravissement où le plongeait la
-certitude d’être aimé. Ce duo de l’<i>Olympiade</i>, qui faillit
-un instant compromettre le secret de Beata, le chevalier
-Sarti ne se doutait pas alors qu’un jour il le chanterait
-lui-même avec une autre femme, Frédérique, qui devait
-réveiller dans son cœur flétri l’image d’un bonheur
-depuis longtemps évanoui.</p>
-
-<p>«<i>Signori</i>, dit l’abbé Zamaria après ce court épisode,<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[376]</a></span>
-qui ne passa pas inaperçu, la musique commence à
-Venise, comme chez tous les peuples de l’Occident, par
-des chansons populaires qui remontent aussi loin que
-les souvenirs de l’histoire, et par le plain-chant ecclésiastique,
-dont je vous ai raconté la formation aux premiers
-siècles du christianisme. Ces deux éléments, qu’on
-retrouve partout, se distinguent d’abord assez fortement
-entre eux, puis ils se rapprochent, et finissent par se
-confondre dans une période de temps qui est le fond de
-la civilisation moderne. Aussitôt que notre basilique de
-Saint-Marc fut construite, au commencement du <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle,
-elle devint le centre de l’art religieux de notre pays
-et l’objet de la plus grande sollicitude du sénat. Sans
-nous arrêter sur des faits plus ou moins authentiques,
-il est certain que, dès les premières années du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle,
-l’église de Saint-Marc possédait un service musical
-et des orgues qui faisaient déjà l’admiration de l’Italie.
-Je ne vous parlerai ni de ce prêtre vénitien, nommé
-George, qui, au dire d’Éginhard, aurait construit un
-orgue pour Louis le Débonnaire à Aix-la-Chapelle, ni
-d’une foule de nos compatriotes qui se sont distingués
-dans la fabrication de ce bel instrument, qui n’était pas
-inconnu à l’antiquité. Ce qui est hors de toute contestation,
-c’est que le premier organiste connu de l’église
-Saint-Marc se nommait Zucchetto, et qu’il eut pour
-successeur Francesco da Pesaro. A partir de cette
-époque, la série des organistes et des maîtres de chapelle
-de notre basilique est aussi connue que celle de
-nos doges et de nos patriarches. Par une ordonnance
-du doge Michel Steno, publiée le 18 février 1403, huit
-enfants de chœur sont attachés au service de la chapelle
-ducale, élevés et entretenus aux frais de la république.
-<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[377]</a></span>A la fin du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, vers 1470, l’église de Saint-Marc
-possède un chœur nombreux de chanteurs, deux organistes
-chargés de toucher les deux grandes orgues qui
-depuis lors ont toujours existé dans notre chapelle ducale,
-et une foule d’instrumentistes que la république
-rémunère avec munificence<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>. C’est quelques années
-après cette organisation qu’on voit apparaître dans nos
-lagunes un contre-pointiste belge, qui vint poser à Venise
-les bases d’un enseignement scientifique de la
-composition musicale.</p>
-
-<p>«Le 12 décembre de l’année 1527, Adrian Willaert
-fut nommé maître de chapelle de la basilique de Saint-Marc.
-Né à Bruges, dans les dernières années du
-<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, Willaert, après, avoir étudié le contre-point
-à Paris sous la direction de Jean Mouton, après avoir
-été pendant onze ans au service de Louis II, roi de Hongrie,
-était venu se fixer à Venise, où il mourut dans le
-mois de septembre 1563. Willaert est considéré comme
-le fondateur de l’école de Venise, qu’on peut diviser en
-trois époques, dont chacune est représentée par un artiste
-célèbre. Adrien Willaert et ses disciples immédiats,
-tels que Cyprien de Rore, son compatriote, Nicolas Vicentino,
-Francesco della Viola et le savant théoricien
-Zarlino, personnifient la première phase, Jean Gabrieli
-la seconde, et Claude Monteverde la troisième, à laquelle
-se rattachent Caldara, Lotti, Marcello, et les plus
-grands compositeurs du commencement du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>«Ce qu’on appelle dans les arts une école, c’est-à-dire
-un centre d’idées, de procédés et de souvenirs qui
-se perpétuent à travers les générations, est le résultat
-de deux mouvements qui se combinent entre eux, du<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[378]</a></span>
-mouvement général de l’esprit humain, auquel vient
-s’ajouter l’influence locale du pays où il se manifeste.
-L’Italie, par exemple, tout en participant à la civilisation
-de l’Europe, qui est l’œuvre du christianisme, s’en distingue
-cependant par un caractère propre, comme Venise,
-au milieu de la <i>civiltà italiana</i>, dont elle ressent
-l’impulsion, conserve une personnalité saillante qu’elle
-imprime à tous ses actes. Je ne vous rappellerai pas ce
-qu’a été Venise, par quels miracles de courage, de patience
-et de sagacité, elle s’est élevée, du fond de ces lagunes
-qui ont été son berceau, au premier rang des
-corps politiques. Elle est un des exemples les plus
-étonnants de la puissance de l’activité humaine, dirigée
-par la raison. Forte et infatigable dans la guerre, qui
-n’a jamais été pour elle qu’un moyen de défendre son
-indépendance et de protéger son industrie, calme et
-somptueuse dans la paix, qui est le but constant de sa
-politique, cette république de marchands et de patriciens,
-d’artistes et de diplomates, de penseurs et de
-poëtes insouciants, a produit une civilisation éminemment
-originale, où la libéralité du génie hellénique s’allie
-au bon sens pratique des Romains. L’inscription que
-vous pouvez lire sur un des côtés extérieurs de la basilique
-de Saint-Marc, inscription qui remonte au <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle,
-et qui est le premier témoignage de l’existence de
-notre dialecte:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Lom po far e die in pensar<br />
-E vega que lo chi li po inchontrar,</p>
-
-<p class="pn1">ce qui veut dire qu’avant de parler et d’agir, l’homme doit
-songer aux conséquences qui peuvent en résulter, démontre
-que la prudence a été de tout temps une des qualités
-du peuple vénitien. Généreuse, hospitalière, soumise<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[379]</a></span>
-au christianisme, mais indépendante vis-à-vis de l’Église,
-dont elle repousse la juridiction exceptionnelle, la république
-tend la main à tous les illustres proscrits: Kepler,
-Galilée, aux savants, aux artistes, aux princes déshérités,
-qu’elle couvre de sa protection et de sa munificence.
-L’histoire, la politique, la science, les mœurs,
-la littérature et les arts, qui en sont l’expression, lui
-donnent un caractère de nationalité qui la distingue
-fortement des autres civilisations de l’Italie. Et quels
-sont les traits saillants de cet esprit national qui doit
-nécessairement inspirer l’école vénitienne? La grâce,
-l’élégance, la morbidesse des formes et du langage, le
-goût du plaisir, du mouvement et de la vie, non de la vie
-qui se concentre dans les profondeurs de l’âme, qui s’épure
-par la méditation et s’efforce d’atteindre les hauteurs
-de l’idéal, mais de la vie qui s’épanche au dehors, qui
-recherche l’éclat, la joie et la lumière, et se complaît
-au sein de la nature et de la sociabilité. Point de fortes
-douleurs, pas de grandes tristesses, mais de la grandeur,
-du faste, de la sensualité, un brio étonnant, une harmonie
-qui enchante, les contrastes dramatiques de la
-passion, et la couleur, la couleur enfin qui sert à rendre
-tous ces effets, telles sont les propriétés reconnues de
-notre école de peinture, depuis les Bellini jusqu’à Tiepoletto.
-Eh bien! c’est précisément par le sentiment
-dramatique et le coloris, c’est-à-dire par le rhythme et
-la modulation, qui en sont les agents, que se distingue
-aussi la musique de l’école vénitienne.</p>
-
-<p>«Lorsque Adrien Willaert vint se fixer à Venise en
-1527 et prit la direction de la chapelle ducale de Saint-Marc,
-Palestrina était un enfant de trois ans, et la musique
-religieuse n’avait pas encore subi la grande révolution
-qui devait la purifier des artifices scolastiques et<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[380]</a></span>
-des bouffonneries du moyen âge. Willaert s’était déjà
-signalé par des compositions qui l’avaient rendu célèbre,
-puisque l’un de ses motets, <i>Verbum bonum</i>, qu’on
-chantait à la chapelle de Léon X en 1516, passait pour
-être du fameux Josquin Desprès: il n’était cependant,
-comme tous ses compatriotes les Flamands, qu’un savant
-contre-pointiste, plus habile à grouper des accords
-qu’à traduire le sentiment des paroles. Le spectacle de
-notre glorieuse cité, la vue des monuments qui s’y élevaient
-de toutes parts et des chefs-d’œuvre qu’avaient
-déjà produits les deux Bellini et leurs disciples Giorgione
-et Titien, les traditions orientales de la liturgie de notre
-basilique, l’existence dans la chapelle de Saint-Marc de
-deux orgues pourvues d’un grand moyen d’expression,
-la <i>pédale</i>, qu’un certain Bernardo Murer avait inventée
-à Venise quelques années auparavant, cet ensemble de
-faits et de circonstances produisit sans doute sur l’esprit
-du savant contre-pointiste flamand une influence salutaire,
-qui s’est manifestée dans ses nouvelles compositions.
-Il se préoccupa plus qu’on ne l’avait fait jusqu’alors
-du sens général des paroles, et, dans ses
-madrigaux aussi bien que dans ses motets religieux, il
-atteignit une certaine expression dramatique qu’on ne
-connaissait pas avant lui, surtout dans la musique d’église.
-Comme l’affirme d’une manière positive son illustre
-élève Zarlino<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>, Willaert fut le premier à introduire
-dans la chapelle de Saint-Marc l’usage des grandes
-masses vocales divisées en deux et trois chœurs à quatre
-et cinq parties, qui se répondaient d’une extrémité de
-la basilique à l’autre, et produisaient une sorte de contraste
-qui saisissait l’imagination des fidèles. Ce genre<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[381]</a></span>
-de chœurs entrecoupés de silence, <i>choro spezzato</i>, ainsi
-que le qualifie Zarlino, révèle une préoccupation évidente
-de l’effet dramatique, et on le verra s’agrandir
-sous la main des compositeurs vénitiens, dont il est la
-propriété. Un autre Flamand, Cyprien de Rore, élève
-et successeur de Willaert comme directeur de la chapelle
-de Saint-Marc, marcha sur les traces de son maître
-et s’acquit une grande renommée. Dans ses madrigaux
-et ses motets à cinq, six et huit voix, il eut soin de
-respecter la prosodie des paroles et de vivifier même
-l’ancienne tonalité du plain-chant par des accidents
-chromatiques qui lui étaient étrangers, et qui marquaient
-un nouvel effort vers le coloris et l’expression
-morale des sentiments. Zarlino, que j’ai déjà cité,
-Claude Merulo, compositeur éminent et organiste non
-moins célèbre, et surtout Andrea Gabrieli, tous les trois
-maîtres de chapelle de notre basilique, ont fécondé les
-traditions de Willaert, de Cyprien de Rore, et imprimé
-au madrigal, mais particulièrement à la musique religieuse,
-un caractère de grandeur, de variété et de
-complication dramatique, qu’on ne trouve que dans l’école
-vénitienne.</p>
-
-<p>«Jean Gabrieli, qui représente la seconde phase de
-l’école nationale, est né à Venise d’une famille patricienne
-vers le milieu du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Élève et neveu d’Andrea
-Gabrieli, il honora sa mémoire en publiant en 1587 un
-recueil de ses madrigaux et de ses motets religieux, précédé
-d’une dédicace, où il témoigne son admiration pour
-le savoir et les inventions harmoniques de son oncle.
-Nommé le 7 novembre 1584 maître de chapelle de l’église
-de Saint-Marc, où il succéda à Merulo, Jean Gabrieli
-mourut à Venise, au comble de la gloire, en 1612. Ce
-sont là tous les renseignements qu’on possède sur sa<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[382]</a></span>
-vie; mais son œuvre, qui nous reste, permet d’apprécier
-l’étendue et la vivacité de son génie. Ce génie hardi
-et vraiment original se révèle non-seulement dans la
-conception des grands morceaux d’ensemble à deux,
-trois et jusqu’à quatre chœurs, qui dialoguent entre eux
-et forment des contrastes saisissants, mais aussi dans la
-marche des différentes parties, qui s’affranchissent de
-l’imitation scolastique de la fugue pour obéir à l’esprit
-des paroles et distraire l’oreille par des dessins particuliers,
-qui ajoutent de la variété à l’effet imposant de
-l’ensemble. Le rhythme déjà riche en combinaisons qui
-circule à travers ces grandes masses chorales, l’instinct
-de la modulation qui perce de toutes parts, non plus
-par de simples accidents chromatiques, comme dans les
-œuvres de Cyprien de Rore, mais par des rapprochements
-pleins d’élégance établis entre les différents tons
-du plain-chant, le contraste qui résulte de l’opposition
-des différents chœurs, les uns écrits tout entiers pour
-des voix graves, les autres pour des voix moyennes et
-des voix aiguës qui se superposent et remplissent un
-grand espace, toutes ces inventions si précieuses ne sont
-pas les seules qu’on doive à ce maître. Gabrieli poussa
-plus loin que tous les compositeurs qui l’avaient précédé
-le sentiment des effets dramatiques, qui est la
-qualité dominante de l’école vénitienne. Ainsi il choisit
-avec une grande liberté d’esprit les paroles liturgiques
-dont il forme le texte de ses motets religieux, les dispose
-avec économie et de manière à frapper vivement
-l’imagination par l’opposition des grands effets d’ensemble
-avec la voix d’un simple coryphée, qui vient, comme
-dans le chœur de la tragédie antique, exposer le sujet de
-la douleur ou de la joie commune. A ces innovations
-hardies, qui impriment à la musique religieuse le<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[383]</a></span>
-mouvement et les péripéties d’un drame hiératique, Gabrieli
-ajoute le coloris de l’instrumentation, ce qui
-achève de caractériser son génie et celui de l’école vénitienne.</p>
-
-<p>«Jusqu’à la seconde moitié du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, les nombreux
-instruments légués par le moyen âge n’avaient
-point de musique qui leur fût propre. Divisés en quatre
-grandes familles (en instruments à cordes, à vent, à clavier
-et à percussion), ils confondaient leurs effets avec
-ceux de la voix humaine, qu’ils suivaient humblement
-à l’unisson, à l’octave inférieure ou supérieure, selon la
-nature de leur diapason. Lorsque le rhythme et une
-harmonie plus incidentée donnèrent l’éveil à la fantaisie,
-les instruments furent classés en groupes moins nombreux
-et plus rapprochés les uns des autres, on consulta
-le timbre et l’étendue de leur échelle; mais excepté
-l’orgue, qui, par la variété de ses jeux et le rôle
-important qu’il remplissait dans le culte catholique,
-avait déjà inspiré, au commencement du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle,
-certaines formes musicales appropriées à la nature de
-ce magnifique instrument, telles que la <i>toccata</i>, la <i>sonata</i>
-et les <i>ricercari</i>, tous les autres ne faisaient qu’exécuter
-les morceaux qu’on écrivait pour la voix humaine.
-De là cette expression mise en tête de toutes les publications
-musicales: <i>Da cantare o da sonare</i><a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Gabrieli
-fut un des premiers musiciens de son temps qui sût
-traiter les instruments avec goût, tenir compte de leur
-timbre et de leur étendue, les assortir comme des couleurs
-qui devaient relever l’effet général de ses grandes
-compositions. Tantôt il écrit des morceaux à quatre et<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[384]</a></span>
-cinq parties, exclusivement pour des bassons, des trombones,
-des cornets, ou pour les différents instruments
-à cordes, et tantôt il oppose à un chœur de voix humaines
-un chœur d’instruments qui alternent et dialoguent
-comme deux personnages symboliques. Dans ces
-motets religieux, connus sous le nom de <i>symphoniæ sacræ</i>,
-une espèce d’introduction symphonique précède le
-chœur, auquel les instruments répondent ensuite, et
-qu’ils accompagnent enfin avec une assez grande variété
-d’allures. Je pourrais vous citer tel motet de Gabrieli,
-<i>Surrexit Christus</i>, composé pour la solennité
-de Pâques, qui vous étonnerait par la manière dramatique
-dont il est conçu. Précédé d’une symphonie à six
-instruments, deux cornets et quatre trombones, le chœur
-à trois parties, <i>alto</i>, <i>tenor</i> et <i>basse</i>, chante les paroles
-liturgiques; une symphonie composée cette fois de cornets,
-violons et trombones, répond de nouveau jusqu’à
-ce qu’un coryphée intervienne en chantant:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Et Dominus de cœlo intonuit.</p>
-
-<p class="pn1">Après ce fragment de mélopée mesurée, le chœur, accompagné
-de tous les instruments précédemment entendus,
-entonne un <i>Alleluia</i> d’une grande variété. Gabrieli
-a beaucoup écrit, et dans presque tous les genres de
-musique connus de son temps. Ses œuvres, exécutées
-avec pompe par les chanteurs et les instrumentistes habiles
-qui étaient au service de la chapelle ducale et des
-principales églises de Venise, mises en circulation par
-la gravure, qui en multiplia les éditions, répandirent
-son nom dans toute l’Europe, et particulièrement en
-Allemagne, où il trouva des disciples et de nombreux
-admirateurs. Contemporain d’Orlando di Lasso et de
-Palestrina, auxquels il a survécu de seize années, Gabrieli<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span>
-occupe une place éminente dans l’histoire générale
-de l’art, entre le dernier, le plus illustre des contre-pointistes
-flamands, et le fondateur de l’école romaine.
-S’il ne possède pas la sérénité, l’onction et la pureté sublime
-qui caractérisent le style à jamais inimitable de
-Pierre Luigi, Gabrieli est plus hardi dans ses combinaisons
-harmoniques, plus éclatant et moins respectueux
-de la tradition que le doux et immortel musicien qui a
-fait les délices de son siècle et mérité cet éloge:</p>
-
-<p class="pp7 p1">Hic ille est Lassus lassum qui recreat orbem,</p>
-<p class="pp8">Discordemque sua copulat harmonia.</p>
-
-<p class="pn1">Placé entre l’Allemagne, où est mort à la cour de Bavière
-Orlando di Lasso, et le siége de la papauté, qui
-fut l’asile du pauvre et divin Palestrina, Gabrieli, noble
-Vénitien, vivant au milieu d’une cité merveilleuse où
-aboutissaient tous les courants de l’opinion du monde,
-qui était toujours remplie de bruits, de fêtes et de spectacles
-de toute nature, s’inspira nécessairement du
-génie de son pays et des traditions de l’école qui en
-était l’expression. Ce fut un hardi novateur, prompt à
-employer tout moyen qui lui semblait devoir produire
-de l’effet, visant à l’éclat, au coloris, aux contrastes dramatiques,
-aussi bien dans la musique religieuse que
-dans les madrigaux et les chansons mondaines. Dans
-ses grandes compositions à deux, trois et quatre chœurs,
-accompagnés d’une instrumentation déjà ingénieuse,
-Gabrieli, marchant sur les traces de Willaert, de Cyprien
-de Rore, de Merulo, et surtout de son oncle Andrea
-Gabrieli, se préoccupe bien moins des lois qui gouvernent
-la langue musicale de son temps que de l’esprit
-des paroles, dont il s’efforce de rendre le sens général,
-cherchant parfois aussi à peindre le mot saillant par<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span>
-des figures de rhythme et des caprices de vocalisation.
-C’est là un fait important dans l’art de la composition,
-qui annonce une prochaine et plus grande émancipation
-du génie créateur. Organiste habile, homme d’une imagination
-hardie et grandiose dans ses conceptions, Gabrieli
-fut le chef d’un enseignement fécond qu’il transmit à de
-nombreux élèves, parmi lesquels nous citerons l’Allemand
-Henri Schütz, qui porta dans son pays la fantaisie,
-le coloris et l’esprit dramatique de l’école de Venise.
-Dans l’œuvre très-varié de Jean Gabrieli, où l’influence
-persistante du moyen âge s’accuse encore par certains détails
-de la langue musicale, se trouvent les germes d’une
-révolution qui sera bientôt accomplie par Monteverde.</p>
-
-<p>«Claude Monteverde, qui représente la troisième période
-de l’école vénitienne, est né à Crémone, on ne sait
-au juste en quelle année, mais entre 1565 et 1570. Habile
-virtuose sur la viole, qui était alors un instrument
-à la mode, il entra en cette qualité au service du duc
-de Mantoue. Marc-Antonio Ingegnieri, son compatriote,
-qui dirigeait la chapelle du duc, lui donna des leçons
-de contre-point qui le mirent en état de révéler de plus
-hautes facultés. Sans pouvoir assurer si Monteverde a
-succédé à Ingegnieri dans ses fonctions de directeur de
-la musique du prince de Mantoue, on est certain qu’il fut
-appelé à Venise et nommé maître de chapelle de la basilique
-de Saint-Marc le 19 août 1613, un an après la mort
-de Gabrieli. C’est donc à Venise, où Monteverde a passé
-la plus grande partie de sa vie, où il a fait graver et publier
-ses œuvres les plus importantes, et où il est mort dans
-le mois de septembre 1649, que s’est accomplie et surtout
-affermie la révolution musicale dont je vais parler.</p>
-
-<p>«La série de sons qui composent la gamme moderne
-est formée, comme tout le monde sait, de sept degrés,<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span>
-dont un huitième reproduit à l’octave supérieure la sensation
-de celui qui sert de point de départ. Ce sont là
-les deux limites extrêmes de l’espace que l’oreille ne
-peut franchir sans être forcée de recommencer le même
-voyage, espace qui est pour elle l’unité avec laquelle
-elle mesure l’échelle immense des sons ayant le caractère
-musical. C’est une question posée depuis longtemps
-par les théoriciens, que de savoir s’il existe un
-ordre nécessaire dans la succession des degrés qui remplissent
-l’octave, ordre qui serait un <i>a priori</i> de notre
-nature, une loi imposée par l’organe qui perçoit le phénomène,
-ou bien si les différents intervalles qui peuvent
-être contenus dans l’unité primordiale de l’octave sont
-arbitrairement distribués et dépendent de l’usage, du
-caprice ou des artifices de l’art. Si l’on répond par
-l’affirmative, et qu’on reconnaisse un ordre quelconque
-dans la succession des sons que renferme l’octave, il
-faut alors expliquer la cause qui a produit une si grande
-variété d’échelles mélodiques. Dans le cas contraire, on
-est forcé d’admettre toutes les successions possibles, et cela
-jusqu’à l’infini. Or, il est évident qu’il y a des successions
-qui répugnent à l’oreille, qui blessent même sa sensibilité,
-et qu’elle ne peut supporter un instant que comme une curiosité
-passagère qui lui fait désirer plus vivement le retour
-d’un ordre meilleur. Donc il y a un principe qui guide
-notre sensibilité, principe antérieur à la sensation que
-produit en nous le son musical, et qui exige un certain
-ordre dans la succession et la nature des intervalles qui
-sont les éléments de l’octave. Dans l’antiquité, Pythagore
-et ses disciples classaient les intervalles d’après une loi
-mathématique, c’est-à-dire d’après le nombre absolu
-de vibrations dont ils sont le produit, tandis qu’Aristoxène
-et ses partisans voulaient qu’on s’en rapportât à<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span>
-l’oreille, seul juge compétent des combinaisons admissibles,
-comme l’œil est l’appréciateur suprême de l’harmonie
-des couleurs. Ces deux manières d’envisager la
-question, dont l’une caractérise le philosophe préoccupé
-de la cause du phénomène, et l’autre l’artiste inquiet
-surtout de l’effet, ne sont pas aussi inconciliables qu’on
-pourrait le croire; car s’il existe une loi qui fixe les
-rapports des sons entre eux, cette loi, dont le compositeur
-n’a pas plus à s’occuper que le peintre de la
-nature des couleurs, doit être un jour accessible à la
-science des nombres, qui est la science même des
-rapports.</p>
-
-<p>«Quoi qu’il en soit de la solution de ce problème réservé
-à l’avenir, il est certain que les Grecs construisaient
-leur échelle de trois manières différentes: en y
-faisant entrer des intervalles de <i>quart</i> de ton, qui donnaient
-naissance au genre dit <i>enharmonique</i>, le plus ancien
-de tous, s’il faut en croire les théoriciens; en procédant
-par intervalles de <i>demi-tons</i>, ce qui constitue le
-le genre <i>chromatique</i>, ou bien par une succession de <i>tétracordes</i>,
-qui portait alors le nom de genre <i>diatonique</i>
-ou naturel. L’Église, en adoptant forcément le système
-musical des Grecs, qu’elle trouva parmi les débris de la
-civilisation romaine, écarta les deux premiers genres,
-qu’elle jugeait sans doute trop difficiles pour l’oreille
-inexpérimentée du peuple qu’elle voulait diriger; puis,
-simplifiant encore le genre diatonique, elle en tira les
-huit échelles du plain-chant grégorien, dont j’ai raconté
-la formation. Or, quel est le caractère respectif des différents
-tons ou modes du plain-chant ecclésiastique?
-On pourrait presque répondre que c’est de ne point en
-avoir, de créer des séries de sons mobiles formées d’une
-<i>quarte</i> et d’une <i>quinte</i> superposées l’une à l’autre d’une<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span>
-manière fort arbitraire, et qui se refusent à une classification
-vraiment scientifique. En effet, les modes de
-l’Église ne se distinguent que par le demi-ton qui entre
-dans la composition du <i>tétracorde</i> et qui n’occupe jamais
-le même degré. Dépourvus de trois notes essentielles,
-de <i>finale</i> et de <i>dominante</i> régulières, et de la <i>note
-sensible</i>, qui fait pressentir et désirer à l’oreille l’accomplissement
-de la consonnance d’octave, les modes du
-plain-chant ne sont que des formes mélodiques léguées
-par les générations primitives, des espèces de dialectes
-peu compatibles avec la régularité de succession qu’exige
-l’harmonie; aussi n’a-t-on jamais pu s’entendre ni sur
-le nombre des tons, ni sur les accidents matériels et
-l’expression morale qu’on leur attribuait. Notre Zarlino
-lui-même, le plus savant théoricien qui après Glarean<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>
-se soit occupé de la classification des modes ecclésiastiques,
-n’a pu y réussir d’une manière satisfaisante. Aussitôt
-que l’instinct de l’harmonie essaya de grouper
-quelques accords sur les échelles diatoniques du plain-chant
-grégorien, on eut beaucoup de peine à fixer la
-nature des intervalles qu’il fallait admettre ou repousser
-du contre-point. L’accord parfait et son premier dérivé,
-qui sont les combinaisons les plus simples qui se présentent
-à l’oreille et qui communiquent à l’âme le sentiment
-du repos, quelques dissonances passagères,
-timidement préparées par le retard ou la prolongation
-d’une note déjà entendue comme élément de l’accord
-consonnant, dissonances qui étaient bien plus le résultat
-du mouvement des parties, des associations amenées
-furtivement par le rhythme, que des hardiesses de
-l’imagination: tels étaient les seuls groupes de sons<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span>
-simultanés admis par les théoriciens jusqu’au milieu du
-<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Il se fit alors un mouvement général d’émancipation
-dans l’esprit humain qui transforma toutes les
-connaissances, et qui imprima aussi à l’art musical une
-impulsion nouvelle.</p>
-
-<p>«Le besoin de variété, de changement et de transformation
-des vieux types du plain-chant grégorien, qu’on
-pourrait comparer aux types traditionnels de la peinture
-byzantine, était si général parmi les compositeurs
-de la première moitié du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, que déjà Josquin
-Desprès ne se faisait aucun scrupule d’en méconnaître
-le caractère tonal et d’encourager ses élèves à poursuivre,
-avant tout, l’expression des paroles. Cyprien de
-Rore, Nicolas Vicentino, élèves de Willaert, Luca Marenzio,
-génie plein de ressources et d’élégance, surnommé
-par ses contemporains <i>il dolce Cigno</i>, tous les
-trois appartenant à l’école de Venise, cherchèrent à féconder
-les tons du plain-chant par des accidents <i>chromatiques</i>
-qui leur étaient étrangers, et qui étaient des
-tâtonnements que faisait l’instinct de la modulation,
-c’est-à-dire l’instinct du coloris et de la vie. Gesualdo,
-prince de Venuse dans le royaume de Naples, dilettante
-et madrigaliste non moins célèbre que Marenzio, fut
-plus hardi encore dans ses combinaisons harmoniques:
-l’un des premiers, il osa attaquer sans préparation un
-genre de dissonances qui devaient amener la ruine des
-formes mélodiques du plain-chant, et faire entrer dans
-les conceptions de l’art l’unité primordiale de notre
-gamme moderne. Cette révolution, depuis longtemps
-préparée par les tentatives que je viens de signaler, fut
-accomplie avec plus de suite et d’éclat par Monteverde,
-qui trouva à Venise un terrain tout approprié à la fécondation
-de son idée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span></p>
-
-<p>«Vous savez, <i>signori</i>, que les grandes inventions,
-dans les arts, aussi bien que dans les sciences, ne sont
-jamais l’œuvre particulière d’un seul génie qui en aurait
-puisé tous les éléments dans la source de ses propres
-facultés. Il n’y a que Dieu, parce qu’il est infini,
-qui ait pu créer le monde d’un désir de sa volonté. Il est
-vrai de dire cependant qu’une invention ne s’inscrit et
-ne prend date dans l’histoire que lorsqu’il vient un
-homme qui s’en assimile les effets d’une manière originale
-qui frappe tous les esprits. C’est ainsi que la couleur
-à l’huile, par exemple, avait été employée bien
-avant le Flamand Van Eyck, qui est pourtant celui qui
-l’a propagée en Europe. Parmi les intervalles qui étaient
-repoussés par tous les théoriciens du moyen âge comme
-incompatibles avec la série diatonique du plain-chant
-grégorien, il y avait surtout celui de <i>triton</i>. Cet intervalle
-horrible, qu’on appelait <i>diabolus in musica</i>, consiste
-dans le rapprochement de deux notes importantes de la
-gamme, le <i>quatrième</i> et le <i>septième</i> degré. Par une
-cause plus physique que morale, qui n’a pas encore été
-expliquée, il résulte que l’audition simultanée de ces
-deux sons communique à l’oreille une vive appétence
-vers la consonnance d’octave. Or, cet intervalle harmonique
-se trouve enclavé dans un accord qui porte le nom
-de <i>septième dominante</i>, où il forme la dissonance naturelle
-de <i>quinte mineure</i>, qui peut s’entendre sans préparation,
-et qui se résout immédiatement sur l’accord de
-sixte, qui renferme les éléments de l’accord parfait.
-L’effet de cet accord de <i>septième dominante</i> est tel, qu’il
-porte avec lui, comme une question bien posée, les conditions
-logiques de sa propre résolution, et qu’il transmet
-à l’oreille, puis par l’oreille à notre âme, le sentiment
-de la série qui constitue l’unité de l’octave. Si vous<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span>
-contemplez pendant quelque temps une couleur éclatante,
-le rouge par exemple, vous ne tardez pas à éprouver
-le désir de reposer votre vue sur une nuance moins
-vive, telle que la couleur complémentaire que le rouge
-fait pressentir par l’auréole qu’il projette autour de lui.
-Cette couleur complémentaire que le rouge projette est
-le <i>vert</i>, dont la sensation peut être comparée à celle que
-produit <i>l’accord parfait</i>, sur lequel l’oreille aspire à descendre
-après avoir entendu celui de <i>septième dominante</i>.
-Tous les arts renferment de pareils contrastes de repos
-et de mouvement, de consonnances et de dissonances
-qui s’appellent et se répondent comme les rimes diverses
-de la poésie lyrique, dont l’entrelacement avive
-et charme l’oreille. L’accord de <i>septième dominante</i>, qui
-renferme la plus agréable des dissonances naturelles
-que l’oreille puisse accepter sans avertissement ou préparation,
-en lui faisant pressentir le voisinage de l’<i>accord
-parfait</i> qui lui donne le sentiment de l’unité de l’octave,
-avait été employé par un grand nombre de compositeurs
-du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, car on le trouve dans les œuvres
-d’Aaron, de Cyprien de Rore, dans Palestrina même,
-Orlando di Lasso, Gabrieli, surtout dans Gesualdo,
-dont les madrigaux sont empreints d’une vivacité d’expression
-dramatique qui annonce la Renaissance. Toutefois,
-cet esprit d’émancipation qui caractérise le
-mouvement du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle a laissé une plus forte empreinte
-dans les compositions de Monteverde, dont le
-génie audacieux ne fut pas sans avoir une certaine conscience
-de la révolution qu’il venait accomplir. Guidé
-par son instinct et par le sentiment dramatique qui
-préoccupait les poëtes et les artistes de son temps, Monteverde
-osa proclamer, dans une préface mise en tête
-du cinquième livre de ses madrigaux, publiée à Venise<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span>
-en 1604 et reproduite trois ans après, en 1607, par son
-frère César Monteverde, que la musique est faite pour
-charmer les oreilles et peindre les mouvements de l’âme,
-non pour obéir à des règles abstraites imposées par les
-théoriciens. Fort de ce principe et de l’autorité de Platon,
-qu’il invoque pour soutenir que l’esprit des paroles
-doit être le principal objet du compositeur, tandis que
-les anciens, c’est-à-dire les scolastiques, voulaient que
-l’<i>armonia fosse signora dell’orazione</i> (que l’harmonie dominât
-la poésie), Monteverde prélude par un grand
-nombre de combinaisons hardies, puis il arrive enfin à
-employer, sans préparation, ce fameux accord de <i>septième
-dominante</i>, qui achève de rompre la tradition du
-plain-chant grégorien.</p>
-
-<p>«C’est dans un madrigal à cinq voix, <i>cruda Amarilli</i>,
-que Monteverde a fait apparaître pour la première fois
-l’accord de <i>septième dominante</i> sans préparation, accord
-dont la nouveauté, jointe à des figures de rhythme
-non moins piquantes, souleva la réprobation des vieux
-théoriciens. Un savant chanoine de Bologne, Artusi, se
-fit le défenseur des principes admis jusqu’alors, et, dans
-un livre publié à Venise en 1600<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>, il combattit avec une
-grande vivacité de paroles les hardiesses inouïes du novateur.
-Monteverde, qui avait pour lui la jeunesse, le
-monde élégant et l’esprit du siècle, répondit à son antagoniste
-comme celui à qui un philosophe niait le mouvement:
-il marcha et entraîna la foule à sa suite. Ainsi
-s’opéra une révolution qui avait pour objet d’introduire
-dans l’art de la composition cette unité de l’octave que
-présente la nature. Il fallut un long concours de siècles
-et de tâtonnements pour secouer le joug des théories<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span>
-qu’on avait héritées du système musical des Grecs, et
-pour dégager de la multiplicité des dialectes mélodiques
-cette langue générale dont j’ai parlé au commencement
-de ce discours. Notre gamme moderne, avec les deux
-seules séries que nous en avons tirées, le <i>mode majeur</i>
-et le <i>mode mineur</i>, est le résultat de la pression de l’harmonie,
-dont les combinaisons savantes nous rendront
-un jour par la modulation cette variété d’accents
-mélodiques qu’elle a dû absorber d’abord pour constituer
-la langue régulière. Tel est, <i>signori</i>, le grand
-événement qui marque la troisième période de l’école
-de Venise, dont Monteverde exprime les tendances.
-Lui-même se plaisait à dire que «pour atteindre le
-but qu’il s’était assigné, le ciel ne pouvait pas le placer
-dans une ville mieux disposée à comprendre l’esprit
-de ses compositions.» Il ajoutait que «les nombreux
-chanteurs et instrumentistes qui étaient au
-service de la seigneurie lui avaient rendu sa tâche
-facile par le zèle et l’enthousiasme qu’ils mirent à le
-seconder.»</p>
-
-<p>«Monteverde a beaucoup écrit, et dans tous les genres
-de musique connus de son temps, il a porté la fécondité,
-la hardiesse de son génie. Il fut un des premiers compositeurs
-à s’essayer dans la forme dramatique, inaugurée
-à Florence dans les dernières années du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle
-par un groupe de <i>dilettanti</i> et d’académiciens qui
-cherchaient à restaurer la mélopée des Grecs, cette
-pierre philosophale de tous les beaux esprits de la Renaissance.
-Ils furent plus heureux qu’ils ne s’y attendaient,
-et, au lieu de raviver une forme qui n’a jamais
-existé, ils trouvèrent une combinaison nouvelle de la
-fantaisie. Monteverde fit représenter à la cour de Mantoue
-en 1607 un opéra d’<i>Ariane</i>, puis celui d’<i>Orfeo</i>, qui<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[395]</a></span>
-excitèrent un grand intérêt. En 1608, à l’occasion du
-mariage de François de Gonzague avec Marguerite de
-Savoie, il composa la musique d’un ballet <i>delle Ingrate</i>
-(des Sorcières), où l’on remarque des effets de rhythme
-et d’instrumentation inconnus jusqu’alors; mais c’est à
-Venise que l’instinct dramatique de Monteverde eut occasion
-de se développer sous des formes qui ont lieu de
-nous surprendre encore aujourd’hui. En 1624, il fit représenter
-au palais Mocenigo, devant les plus grands
-personnages de la république, un épisode de <i>la Jérusalem
-délivrée</i>, le combat de Tancrède et de Clorinde, qui,
-pour l’expression des sentiments, la gradation des effets,
-l’intelligence des contrastes et du coloris de l’instrumentation,
-est un morceau important, et annonce l’éclosion
-de la musique moderne.</p>
-
-<p>«La révolution opérée par Monteverde n’est point un
-fait isolé, l’évolution d’un art particulier qui n’intéresserait
-que des amateurs de curiosités historiques: c’est au
-contraire un des résultats les plus directs du grand mouvement
-de la Renaissance, presque contemporain de la
-peinture à l’huile, qui fut aussi propagée à Venise par
-un élève de Van Eyck, de la perspective linéaire et du
-clair-obscur, qui permirent à l’art du dessin de rendre
-le caractère de la passion avec les accidents de costume,
-de lumière et de paysage qui révèlent son passage dans
-le monde extérieur. L’invention de la modulation a eu
-les mêmes conséquences pour l’art musical, en lui apportant
-le coloris nécessaire pour exprimer les contrastes,
-la succession ou la simultanéité des sentiments du
-cœur humain: car la mélodie, quelque développée qu’on
-la suppose, n’accuse que l’existence d’une émotion intérieure,
-un état, une disposition de l’âme, sans pouvoir
-indiquer l’âge ni le caractère de celui qui l’éprouve, le<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[396]</a></span>
-temps et le lieu où s’accomplit l’événement. C’est la propriété
-de l’harmonie, et particulièrement de la dissonance,
-qui engendre la modulation fécondée par le
-rhythme, de pouvoir entourer l’expression pure du sentiment,
-c’est-à-dire l’idée mélodique, de tous les accessoires
-de temps, de lieu, d’ombre et de lumière, qui
-constatent la présence de la nature dans le drame de la
-passion. Telles sont, encore une fois, les conséquences
-de la tentative de Monteverde, qui, dans la composition
-musicale, se lie étroitement aux principes d’émancipation
-intellectuelle émis par les grands philosophes de la
-Renaissance, Bacon, Descartes et notre immortel Galilée.
-Et n’allez pas voir dans ce rapprochement un simple
-effet de mon esprit préoccupé, qui voudrait trouver une
-base scientifique à un art dont il s’exagère la portée!
-En avançant, par exemple, dans la préface déjà citée,
-que l’<i>orazione</i>, c’est-à-dire le sens des paroles, doit guider
-l’inspiration du compositeur et dominer les combinaisons
-de l’harmonie au lieu d’en être l’esclave, Monteverde
-se place sur le terrain solide de la philosophie
-nouvelle, qui fait de la sensation, transformée par la
-raison, la source de la connaissance. Le maître vénitien
-a eu parfaitement conscience de l’œuvre qu’il accomplissait,
-et, s’il n’a pas prévu tous les résultats que devaient
-produire ses hardiesses harmoniques, il n’ignorait pas
-qu’il rompait avec l’esprit de la tradition scolastique.
-Cent ans après Monteverde, nous verrons Gluck invoquer
-les mêmes principes dans la fameuse dédicace de
-son opéra d’<i>Alceste</i> au grand-duc de Toscane. Dans les
-arts, en effet, comme dans l’ordre moral et politique,
-les révolutions fondamentales ne produisent pas immédiatement
-toutes les conséquences qu’elles renferment,
-et le temps seul peut les dégager.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[397]</a></span></p>
-
-<p>«De l’invention de Monteverde et du développement
-de la modulation, dont il a trouvé la source, date en
-Italie et en Europe la distinction des écoles et des nationalités
-dans l’art musical. Jusqu’au milieu du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle,
-on ne rencontrait une certaine originalité d’accent mélodique
-et de rhythme que dans les airs de danse et les
-chansons populaires, fruits de l’instinct et du caprice de
-l’oreille. Les œuvres de l’art, soumises aux combinaisons
-de l’harmonie purement consonnante, étaient partout
-les mêmes et ne se distinguaient entre elles que par un
-degré plus ou moins grand d’élégance et de facilité dans
-le jeu des parties qui formaient le nœud du contre-point.
-A l’apparition du drame lyrique, de la mélodie savante
-et du coloris, qui permit de rendre les nuances du sentiment
-avec les accidents de la nature extérieure, les
-peuples de l’Europe purent avoir une musique nationale,
-comme ils avaient déjà une littérature et une civilisation
-qui leur étaient propres.</p>
-
-<p>«En Italie, l’école napolitaine, fondée par Alexandre
-Scarlatti au commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, est la fille
-aînée de l’école de Venise, dont elle féconda les traditions
-et les procédés. Né en Sicile, vers 1657, et mort à
-Naples en 1725, Scarlatti fut un homme de génie, qui,
-dans les opéras nombreux, dans les oratorios, les motets,
-dans les cantates et les madrigaux qu’il a composés
-pendant une longue et brillante carrière, a déployé une
-riche imagination et a su être à la fois novateur dans la
-mélodie, dans le récitatif, dans les détails de l’instrumentation,
-dont il classa les couleurs, non moins que
-dans l’emploi de la modulation, qui ne faisait que de
-naître. Il forma de nombreux élèves, parmi lesquels il
-faut distinguer Durante, qui peut être considéré comme
-le représentant le plus savant de l’école napolitaine,<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[398]</a></span>
-dont il a pour ainsi dire formulé les doctrines. Durante
-a été, à son tour, le chef d’une nombreuse postérité de
-compositeurs dont Pergolèse et Jomelli sont les plus illustres.
-Né à Aversa, dans le royaume de Naples, en
-1714, mort dans cette même ville le 28 août 1774, Nicolas
-Jomelli ferme la première époque de l’école qui
-l’a produit. Dans son œuvre, qui se compose d’opéras,
-de messes et d’oratorios, Jomelli résume tous les progrès
-accomplis avant lui, et il ouvre à la musique dramatique
-une carrière nouvelle où Gluck ne tardera
-point à s’élancer. Piccinni, Sacchini, Traëtta, Guglielmi,
-Cimarosa et Paisiello, sont les compositeurs napolitains
-qui remplissent la seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; ils se
-distinguent bien moins par la nouveauté de l’harmonie
-et la vigueur de l’instrumentation, comme leurs prédécesseurs,
-que par le charme, la grâce de la mélodie, et
-le sentiment comique, dont ils expriment avec bonheur
-toutes les nuances.</p>
-
-<p>«Après la mort de Monteverde, l’école vénitienne, plus
-brillante que jamais, continue à développer les propriétés
-de notre génie national. On voit apparaître Baldassar
-Donati, qui a succédé à Zarlino comme maître de chapelle,
-auteur d’une foule de <i>canzonette villanesque</i> et de
-madrigaux à plusieurs voix remplis d’esprit et de jovialité;
-puis Jean Crocce, surnommé <i>il Chiozzetto</i> à cause
-du lieu de sa naissance, musicien non moins bizarre,
-qui a laissé un grand nombre de compositions bouffonnes.
-Dans le genre dramatique, on remarque au premier
-rang François Cavalli, maître de chapelle de Saint-Marc,
-compositeur fécond et hardi, dont les opéras
-eurent un succès prodigieux, et le firent appeler en
-France pendant la minorité de Louis XIV. Cesti, Caldara
-et Legrenzi succèdent à Cavalli comme compositeurs<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[399]</a></span>
-dramatiques, et remplissent la seconde moitié du
-<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Maître de chapelle de Saint-Marc et directeur
-de l’école <i>dei mendicanti</i>, Legrenzi a consacré sa
-vie presque exclusivement aux églises et aux théâtres
-de Venise, qu’il a alimentés pendant cinquante ans. Il a
-eu pour élèves Gasparini et Lotti, dont la gloire a fait
-oublier celle de son maître. Né à Venise en 1667, Nicolas
-Lotti fut nommé organiste du grand orgue de
-l’église de Saint-Marc en 1693, qu’il tint pendant quarante
-ans, puis maître de chapelle en 1736, où il succéda
-à Antonio Biffi. Génie sévère et grandiose, Lotti,
-qui a traité tous les genres, et dont les opéras, les duos,
-les trios et les madrigaux charmants ont eu beaucoup
-de popularité, s’est particulièrement distingué dans la
-musique religieuse, où il a révélé une science et une
-profondeur de sentiment peu communes. Ses messes,
-ses motets avec ou sans accompagnement d’instruments,
-et surtout ses admirables vêpres qu’on chante
-encore aujourd’hui à San-Geminiano<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>, où reposent ses
-dépouilles mortelles, sont des œuvres dignes de Palestrina
-par la pureté de l’harmonie, par la noblesse, la
-clarté du style et la suavité pénétrante des effets. Lotti,
-qui est mort le 5 janvier 1740, âgé de soixante-treize
-ans, a joui d’une réputation qui n’a été surpassée que
-par Benedetto Marcello.</p>
-
-<p>«Permettez à un vieux disciple de Benedetto Marcello
-de s’arrêter un instant avec respect devant l’une des plus
-belles gloires musicales de notre pays. Issu d’une noble<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[400]</a></span>
-famille patricienne, qui compte dans ses annales
-un doge, six procurateurs et d’autres illustrations civiles
-et militaires, Benedetto était le troisième fils d’Augustin
-Marcello et de Paola Cappello. Il est né à Venise le
-24 juillet 1686, et fut élevé par son père avec le soin
-qu’exigeait sa naissance. L’intelligence de Benedetto ne
-fut pas d’abord très-accessible à la musique, qui était
-généralement cultivée dans la maison paternelle, et il
-montra surtout de la répugnance pour l’étude du violon.
-Il fallut que les railleries de l’un de ses frères, qui
-jouait fort bien de cet instrument, vinssent exciter son
-émulation pour un art qui devait immortaliser son nom.
-Benedetto s’adonna alors avec une telle ardeur à l’étude
-de cet instrument rebelle et des autres parties de la musique,
-que son père se vit obligé de ralentir son zèle. Il
-l’emmena à la campagne, ayant soin de l’isoler de tous
-les objets qui pouvaient réveiller sa passion; mais le
-jeune Benedetto, qui avait alors dix-sept ans, trompant
-la vigilance paternelle, se procura du papier à musique,
-et composa secrètement une messe qui parut un chef-d’œuvre.
-Convaincu de l’inutilité de ses efforts, son père
-le laissa suivre l’instinct de son génie: il lui donna un
-maître de composition, qui fut Gasparini, pour qui Benedetto
-a toujours eu beaucoup de déférence. A la mort
-de son père, Benedetto fit un voyage à Florence, où l’attirait
-l’amour de la langue et de la belle poésie italienne,
-et puis il revint à Venise parcourir la carrière d’avocat,
-noviciat indispensable à tout grand seigneur qui se destine
-au service de la république. A vingt-cinq ans, il
-prit la robe prétexte, et fut nommé membre du tribunal
-des quarante. On l’envoya ensuite comme provéditeur à
-Pola, dont le climat détestable ruina sa santé et fit tomber
-toutes ses dents. De retour à Venise, Benedetto ne<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[401]</a></span>
-put y rester longtemps, et fut nommé camerlingue à
-Brescia, où il est mort le 24 juillet 1739, âgé de cinquante-trois
-ans.</p>
-
-<p>«La vie si courte que je viens d’esquisser a été remplie
-par des travaux qui attestent une activité prodigieuse.
-Doué d’une grande intelligence cultivée par de
-fortes études littéraires, Benedetto connaissait les langues
-savantes aussi bien que celle de son pays. Il a publié
-différents écrits littéraires qui témoignent de l’étendue
-de ses lumières non moins que de la vivacité
-piquante de son esprit. Parmi ces écrits, très-nombreux
-et très-divers, je ne citerai que le charmant opuscule <i>il
-Teatro alla moda</i>, qui est une critique des plus ingénieuses
-contre les compositeurs et les chanteurs de son
-temps. Publié sans nom d’auteur, cet opuscule courut
-l’Italie, et fit ressortir tous les défauts que les hommes
-d’un goût éclairé reprochaient dès lors à notre drame
-lyrique. L’insouciance du compositeur pour la pièce et
-la situation qu’il avait à traiter, l’ignorance du poëte
-pour les exigences de la musique, la tyrannie des sopranistes
-et des <i>prime donne</i> qui voulaient avoir partout
-le même genre de morceaux et d’ornements sans aucun
-égard pour le caractère du personnage qu’ils représentaient,
-l’insubordination des musiciens de l’orchestre, le
-ridicule des costumes et de la mise en scène, enfin toutes
-les invraisemblances de l’opéra italien, qui, trente
-ans plus tard, déterminèrent la réforme de Gluck, y
-sont relevées avec un bon sens plein de gaieté. Mais
-c’est dans la composition musicale que le génie de Marcello
-a révélé toute sa profondeur. Déjà il s’était fait
-connaître par des messes, des recueils de duos et de
-trios, des madrigaux à plusieurs voix et quelques cantates,
-lorsqu’une circonstance fortuite lui fit aborder un<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[402]</a></span>
-thème plus digne de ses hautes facultés. Parmi les amis
-intimes de Marcello, il y avait un noble vénitien, Girolamo
-Giustiniani, qui avait fait d’excellentes études à
-l’université de Padoue sous la direction particulière de
-Lazzarini, professeur éminent de littérature grecque.
-Giustiniani eut un jour l’idée d’essayer ses talents pour
-la poésie en traduisant en vers italiens les dix premiers
-psaumes de David, et il vint consulter Marcello sur le
-mérite de sa tentative. Celui-ci trouva la traduction
-fidèle et très-élégante, et engagea son ami à en poursuivre
-l’achèvement, à quoi Giustiniani répondit: «Puisque
-mon essai vous paraît digne d’approbation, vous
-devriez vous joindre à moi et prêter à mes vers le secours
-de votre art.» Frappé de cette proposition,
-Marcello, sans répondre d’une manière affirmative, se
-mit à son clavecin, et en peu de jours il fit la musique
-des cinq premiers psaumes. Il réunit aussitôt dans son
-palais quelques personnes éclairées, pour leur faire entendre
-sa nouvelle composition. L’œuvre des deux patriciens
-produisit un très-grand effet, surtout la musique
-de Marcello, qui excita un enthousiasme mêlé d’étonnement.
-Encouragé par le succès, Marcello conçut le projet
-de mettre successivement en musique les cinquante
-premiers psaumes de David, qui furent exécutés dans
-son palais et sous sa direction à mesure qu’il en achevait
-la composition. Telle est l’origine de cette œuvre
-admirable. Je me rappelle encore, comme si c’était
-d’hier, ces belles soirées du palais Marcello, où se réunissait
-tout ce que Venise avait d’esprits cultivés, d’artistes
-et de grands seigneurs. Le maître tenait le clavecin,
-dirigeant de son regard sévère les chanteurs et les
-instrumentistes de la chapelle de Saint-Marc qui interprétaient
-ses nobles et touchantes inspirations. Il ne<span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[403]</a></span>
-leur passait aucun caprice, exigeant la plus scrupuleuse
-exactitude dans l’exécution matérielle de sa musique,
-dont il s’efforçait de leur expliquer la pensée. C’est à
-l’une de ces soirées mémorables que j’ai entendu pour
-la première fois la célèbre Faustina Bordoni, à qui Marcello
-a bien voulu donner quelques conseils dont elle a
-su profiter. Le peuple, accouru de tous les coins de Venise,
-se tenait sur les places voisines du palais, écoutant
-avec recueillement ces grandes et belles compositions.
-Un soir cependant, après l’exécution de l’admirable
-chœur que tout le monde connaît aujourd’hui, <i>i cieli
-immensi narrano</i>, la foule assemblée au pied du palais,
-et dans les gondoles qui sillonnaient le Grand-Canal,
-poussa un cri de ravissement qui retentit jusque sur la
-place Saint-Marc.</p>
-
-<p>«Les psaumes de Marcello se répandirent promptement
-dans toute l’Europe. L’empereur Charles VI voulut
-les entendre à sa cour; le cardinal Ottoboni les fit exécuter
-dans son palais, à Rome, par les chanteurs de la
-chapelle Sixtine. Composés pour une, deux, trois et
-quatre voix, avec une simple basse chiffrée et quelquefois
-avec un accompagnement de violoncelle ou de viole,
-ces psaumes forment une succession de morceaux très-variés,
-où domine le sentiment dramatique, qui est la
-qualité caractéristique de l’école vénitienne. Non-seulement
-Marcello s’est inspiré de la poésie hébraïque, mais
-il a consulté aussi les vieux chants des synagogues juives
-de tous les pays du monde, ainsi que quelques rares
-débris de la musique grecque et du plain-chant grégorien,
-pour se pénétrer de leurs tonalités diverses et en
-saisir l’étrangeté. Je ne vous citerai que le second
-psaume pour alto et basse sur les paroles <i>quare fremuerunt
-gentes</i> (<i>d’onde cotanto fremito</i>), d’un si grand caractère,<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[404]</a></span>
-et dont le troisième mouvement, <i>rompiamo dicono</i>,
-exprime avec tant d’énergie la révolte de l’orgueil contre
-le gouvernement de la Providence; le huitième, pour
-voix de contralto et chœur; le dixième, à quatre voix,
-<i>come augel cui mile reti</i>, d’un accent mélodique à la fois
-si simple et si varié dans le mouvement, surtout la dernière
-strophe; le seizième, pour lequel Marcello s’est
-inspiré d’un chant grec, l’hymne au soleil, de Dionysius.
-Les récitatifs, les airs, les duos, les trios et les chœurs
-qui traduisent les élans lyriques du roi-prophète dans
-l’œuvre si originale du maître vénitien ne pouvaient
-être conçus que par un grand esprit, par un compositeur
-dégagé de tout préjugé scolastique, qui va droit au
-sentiment qu’il veut exprimer et ne s’inquiète que de
-l’efficacité des moyens qu’il emploie.</p>
-
-<p>«Marcello était d’un caractère non moins élevé que
-son génie. Pieux sans bigoterie, généreux, il usait de sa
-fortune et de ses vastes connaissances avec la munificence
-d’un patricien de Venise. Son palais était toujours
-ouvert aux artistes, dont il aimait à se voir entouré. Il
-fut le maître et le protecteur constant de la Faustina,
-ainsi que de son mari, le fameux Hasse, <i>il Sassone</i>,
-avec lequel il n’a cessé de correspondre. Il aimait tellement
-la musique et tout ce qui s’y rattache, qu’un soir
-d’été, étant accoudé sur le balcon de son palais, qui
-borde <i>il Canalazzo</i>, il entendit une voix de femme d’un
-timbre ravissant qui chantait une de ces <i>arie di batello</i>
-qui, depuis la fondation de Venise, circulent dans nos
-lagunes. Il envoya chercher cette femme, pauvre et
-jeune lavandière nommée Rosana Scalfi; elle lui plut,
-il la fit élever avec soin, lui donna des conseils dans
-l’art du chant, et puis il l’épousa secrètement. Cette
-femme s’est montrée digne de la fortune que le hasard<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[405]</a></span>
-lui avait procurée, en faisant le bonheur du maître illustre
-dont je viens de vous conter l’histoire.</p>
-
-<p>«Après Benedetto Marcello, l’école vénitienne a produit
-successivement Galuppi, Bertoni et Furlanetto, que
-voici présent, et qui continue avec éclat les traditions de
-notre genre national.</p>
-
-<p>«Ce n’est point forcer l’analogie des choses que de
-rattacher à l’école de Venise le célèbre chevalier Gluck,
-qui est venu, il y a trente ans, réformer si à propos
-notre drame lyrique, car c’est bien moins le pays où le
-hasard l’a fait naître que la nature des idées qui servent
-à classer un grand artiste dans l’histoire. Or, quels sont
-les principes qui ont guidé le génie de Gluck du jour où
-il a eu conscience de sa force? «Lorsque j’ai entrepris
-de mettre en musique l’opéra d’<i>Alceste</i>,» dit-il dans la
-dédicace mise en tête de ce chef-d’œuvre, «je me suis
-proposé d’éviter tous les abus que la vanité des chanteurs
-et l’excessive complaisance des compositeurs
-avaient introduits dans l’opéra italien.... Je cherchai à
-réduire la musique à sa véritable fonction, celle de seconder
-la poésie dans l’expression des sentiments et l’intérêt
-des situations.... Je crus que la musique devait
-ajouter à la poésie ce qu’ajoutent à un dessin correct et
-bien composé la vivacité des couleurs et l’accord heureux
-des lumières et des ombres qui servent à animer
-les figures sans en altérer les contours.... J’ai cru encore
-que la plus grande partie de mon travail devait se
-réduire à chercher une belle simplicité, et j’ai évité de
-<i>faire parade de difficultés aux dépens de la clarté; je
-n’ai attaché aucun prix à la découverte d’une nouveauté,
-à moins qu’elle ne fût naturellement donnée
-par la situation et liée à l’expression; enfin il n’y a
-aucune règle que je n’aie cru devoir sacrifier de bonne<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[406]</a></span>
-grâce en faveur de l’effet</i>.» Messieurs, les idées de
-Gluck sont les propres idées de Marcello, celles que
-Monteverde a émises dans ses préfaces, les idées de Gabrieli,
-de Cyprien de Rore, de Willaert, qui a fondé
-l’école de Venise au commencement du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Il
-me serait facile de prouver aussi qu’entre ces principes
-de Monteverde, de Marcello, de Gluck, qui proclament
-l’indépendance du génie, la toute-puissance du sentiment
-dans les arts, et le fameux discours de <i>la Méthode</i>,
-où Descartes se révolte contre la tradition scolastique
-pour ne s’en rapporter qu’à l’évidence du sens commun,
-il existe un lien des plus étroits, l’esprit de la Renaissance
-qui s’élève sur les débris du moyen âge.</p>
-
-<p>«Il est temps de terminer ce long discours et d’en résumer
-la substance en peu de mots. La musique moderne
-est fille de la musique grecque, comme les langues
-que nous parlons et la civilisation de l’Europe occidentale
-sont issues du monde romain transformé par un
-principe nouveau, qui est le christianisme. La musique
-a participé à toutes les vicissitudes de l’esprit humain,
-passant successivement de la multiplicité des échelles
-primitives à des combinaisons de plus en plus simples,
-imposées par l’instinct du peuple, qui fait invasion dans
-la cité savante des praticiens. Aux trois systèmes compliqués
-de la musique grecque, l’Église substitue les huit
-échelles diatoniques du plain-chant grégorien, qui sont
-plus accessibles à l’oreille inexpérimentée de la foule, et
-dans lesquelles la <i>consonnance</i> naturelle et primordiale
-de l’<i>octave</i> est dominée par la fraction du <i>tétracorde</i>. Sur
-ces échelles diatoniques, qui ne se distinguent entre
-elles que par la place toujours variable qu’occupe le
-<i>demi-ton</i>, et qui ressemblent bien plus à des dialectes
-où domine le caprice qu’à une langue en possession de<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[407]</a></span>
-ce caractère de fixité qui révèle une civilisation plus générale,
-les harmonistes ont créé la science des accords,
-qui, du <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, arrive à son premier développement.
-On voit alors se produire un phénomène
-des plus curieux, on voit s’élever et se répandre dans
-toute l’Europe les contre-pointistes flamands, ces dialecticiens
-de la scolastique musicale, qui s’occupent moins
-du fond de la pensée que de la forme qui doit la contenir,
-et qui s’attardent à perfectionner tous les éléments
-matériels de la langue dont va se servir le divin Palestrina.
-Le chef de l’école romaine ferme le moyen âge;
-il crée la véritable musique du catholicisme, dont on
-n’égalera jamais la sublime sérénité, et il meurt en
-laissant pressentir une révolution qui s’accomplira à
-Venise.</p>
-
-<p>«Fondée au commencement du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle par le
-Flamand Willaert, notre école musicale développa le
-principe qui caractérise toute la civilisation de Venise,
-c’est-à-dire la notion de la réalité pratique relevée par
-le goût des plaisirs délicats et du faste de la vie. Ce principe
-se traduit dans les arts plastiques, surtout en peinture,
-par la prédominance du coloris, qui saisit l’éclat
-et les contrastes du monde extérieur, et, dans la musique,
-par le sentiment dramatique, dont le rhythme et
-la modulation sont les agents matériels. Obéissant à
-l’influence secrète du pays qu’ils habitaient, comme des
-plantes qui reçoivent de la terre qui les porte les sucs
-dont elles se nourrissent, Adrien Willaert, Cyprien de
-Rore et Andrea Gabrieli s’ingénient à combiner de
-vastes morceaux d’ensemble à deux, trois et jusqu’à
-quatre chœurs, qui dialoguent et se répondent d’un bout
-de la basilique de Saint-Marc à l’autre. A ces tentatives
-sourdes du sentiment dramatique, vivifiées par des accidents<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[408]</a></span>
-chromatiques et des figures de rhythme inusitées
-jusqu’alors, Jean Gabrieli ajoute l’accompagnement des
-instruments, dont il assortit les timbres ou les couleurs
-avec une hardiesse d’imagination très-remarquable. Il
-fortifie la puissance de ces effets par l’intelligence de la
-poésie et des paroles liturgiques, dont il forme une espèce
-de drame ou d’oratorio qui lui inspire des combinaisons
-vocales de rhythme et d’harmonie incompatibles
-avec l’existence du plain-chant grégorien. Marchant
-sur les traces de ses prédécesseurs de l’école de Venise
-et sur celles de Gesualdo, Monteverde achève d’accomplir
-la révolution commencée avant lui, en employant
-avec une persistance particulière ce fameux accord de
-septième dominante qui communique à l’oreille le désir
-de la consonnance d’octave. Ainsi fut constituée dans
-l’art, et par l’influence ou par la pression de l’harmonie,
-l’unité de notre gamme diatonique, qui a fait disparaître
-en les absorbant les échelles du plain-chant ecclésiastique,
-comme les dialectes disparaissent devant une langue
-plus simple, instrument de la maturité de l’esprit.
-De l’avénement de la dissonance naturelle, source de la
-modulation, c’est-à-dire du coloris, date en Europe la
-distinction des écoles nationales; car elle fournit au compositeur
-les moyens matériels de rendre simultanément
-l’accent des passions contraires et d’entourer la mélodie,
-qui n’exprime qu’un sentiment absolu de l’âme, de
-toutes les modifications de temps, de lieu, d’ombre et
-de lumière, qui accusent la présence de la nature extérieure.
-Aussi la révolution opérée par Monteverde n’est-elle
-point un fait isolé. Contemporaine de la naissance
-de l’opéra et de la mélodie savante, qui s’essayait à
-suivre la poésie en se dégageant des complications de la
-musique madrigalesque, l’invention de Monteverde est<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[409]</a></span>
-une conséquence directe du mouvement général d’émancipation
-qui entraîne le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Artiste de génie,
-Monteverde obéit à l’impulsion de son temps: il veut
-que l’<i>orazione</i> ou la poésie soit la maîtresse de l’harmonie,
-contrairement aux préceptes des contre-pointistes,
-qui ne considéraient la parole que comme un prétexte
-à leurs subtiles argumentations. De ce principe, qui
-constitue l’oreille juge suprême de la beauté musicale,
-dérivent tous les admirables effets de l’art moderne.
-Lotti, Marcello et Galuppi, chacun selon les tendances
-particulières de son génie, achèvent de consolider une
-révolution à laquelle vient se rattacher aussi le chevalier
-Gluck.</p>
-
-<p>«La musique italienne se divise donc en trois grandes
-écoles: l’école romaine, fondée par le divin Palestrina,
-qui fixa à jamais l’idéal de la prière du catholicisme,
-dont elle semble révéler l’unité dogmatique, en repoussant
-tout accident de modulation étranger au plain-chant
-grégorien; l’école vénitienne, où éclatent le mouvement
-et la fantaisie de la vie, et qui s’attache à
-développer les deux principaux éléments de l’expression
-dramatique, le rhythme et le coloris; l’école napolitaine,
-qui participe des deux autres, mais plus particulièrement
-de l’école vénitienne.</p>
-
-<p>«Je crois, <i>signori</i>, avoir assez longuement répondu
-à la question que j’avais promis de résoudre devant cette
-brillante assemblée, en prouvant que le génie de Venise
-a eu sur l’art musical le même genre d’influence que
-sur les autres parties de la civilisation. La musique
-commence à Venise, comme chez toutes les nations modernes,
-par des chansons populaires et le plain-chant
-ecclésiastique. Ces deux éléments, qui correspondent
-aux deux grandes divisions de la société au moyen âge,<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[410]</a></span>
-se mêlent bientôt, comme l’esprit séculier pénètre celui
-de l’Église, et de la fermentation qui résulte de ce contact,
-que l’autorité ne peut empêcher, se dégage un art
-nouveau dont j’ai raconté les vicissitudes. Dans le grand
-et magnifique concert de la Renaissance, alors que Venise
-s’élève radieuse par la main de ses architectes, de
-ses peintres et de ses sculpteurs, elle produit des musiciens
-qui ajoutent à sa gloire un rayon de plus, et qui
-réfléchissent non moins fidèlement les propriétés de son
-génie. Fondée par un maître flamand, qui lui communique
-le germe des combinaisons harmoniques, notre
-école de musique a eu les mêmes destinées que notre
-école de peinture, qui a reçu aussi des artistes ultramontains
-la première étincelle du coloris qui la distingue
-essentiellement. Qui ne sait en effet qu’Albert
-Durer, Hemmelinck de Bruges, Gérard de Gand, Vivien
-d’Anvers, et beaucoup d’autres peintres de la Belgique,
-de la Hollande et de l’Allemagne, furent accueillis à Venise
-avec la munificence hospitalière qui nous caractérise,
-et qu’indépendamment du fameux bréviaire du cardinal
-Grimani, qui contenait de si nombreux témoignages de
-leurs talents, les galeries de nos patriciens étaient remplies
-de leurs meilleurs chefs-d’œuvre? Mais si Antonello
-de Messine vint révéler à Jean Bellini le secret de la
-peinture à l’huile, qui avait été trouvé récemment par
-Van Eyck de Bruges, l’école de Venise eut bientôt une
-telle supériorité dans l’art magique du coloris, qu’elle
-fut à son tour l’institutrice des peintres flamands et
-néerlandais. Elle paya largement sa dette de reconnaissance,
-puisque l’œuvre du Giorgione, de Titien surtout,
-du Tintoretto et de Paul Véronèse, sont la source où le
-génie de Rubens est venu s’abreuver. Telles ont été
-également l’origine et l’influence de notre école musicale,<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[411]</a></span>
-qui, après avoir été instituée par un contre-pointiste
-flamand, a formé de nombreux élèves, parmi lesquels
-Léon Hasler et Henri Schutz sont allés répandre
-en Allemagne et dans le nord de l’Europe la science, le
-coloris et les tendances dramatiques qu’ils avaient puisés
-dans l’école de Venise et dans l’enseignement de
-leurs maîtres, Andrea et Jean Gabrieli. Bien que ces
-relations fréquentes de l’Allemagne avec l’Italie, et particulièrement
-de la Hollande et de la Belgique avec Venise,
-puissent s’expliquer par le grand événement de la
-conquête, par la position géographique de notre belle
-cité et le rôle politique et commercial qu’elle a joué
-jusqu’au milieu du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, nous serions tenté de
-voir dans cet échange de procédés et d’influence réciproque
-la manifestation d’un rapport plus intime de la
-nature des choses. Il existe une si grande analogie entre
-le son et la couleur, entre les facultés de l’artiste qui se
-distingue par l’éclat du pinceau et celles du compositeur
-qui a le sentiment de la modulation, source du coloris
-et de l’expression dramatique, qu’il n’est pas étonnant
-que des peuples doués des mêmes aptitudes aient
-été attirés l’un vers l’autre et qu’ils se soient communiqué
-les propriétés natives de leurs génies. Ce qui est
-certain, c’est que les écoles flamande et hollandaise se
-distinguent par le sentiment profond qu’elles ont de la
-réalité, par la fidélité avec laquelle elles se plaisent à
-reproduire les épisodes de la vie bourgeoise, les accidents
-du monde extérieur et surtout du paysage, dont
-elles imitent avec une si grande perfection les tons solides
-et les horizons mystérieux. Or, ce sont là aussi les
-qualités où brille d’une manière incomparable l’école
-vénitienne, dont le goût plus délicat choisit mieux les
-objets de son imitation, et n’aime à reproduire dans les<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[412]</a></span>
-œuvres de l’art que la poésie de la nature, les grands
-événements de l’histoire nationale, l’éclat et la pompe
-de la sociabilité. Il est constant néanmoins que la Néerlande
-et la Belgique, ainsi que les villes libres de l’empire,
-telles que Nuremberg et Augsbourg, ont eu avec
-Venise de fréquentes relations commerciales qui ont
-donné lieu à des rapports plus intimes et à un échange
-d’influence du Nord sur le Midi, du Midi sur le Nord,
-qui est un des phénomènes curieux de l’histoire de l’esprit
-humain.</p>
-
-<p>«Greffé sur une abstraction teutonique, comme nos
-palais reposent sur des pilotis séculaires, l’art de Venise
-s’est élancé de ce sol aride comme une plante généreuse,
-portant des fruits d’or qui ont émerveillé le monde.
-Dans la musique de chambre et les mille ramifications
-de la fantaisie, dans la musique religieuse et le genre
-dramatique, qu’elle a cultivé avec une prédilection significative,
-l’école de Venise a été aussi féconde qu’originale.
-Nos églises, nos théâtres, les quatre <i>scuole</i> de
-chant, dont vous connaissez l’origine, les <i>accademie</i>, les
-chapelles particulières, et jusqu’à nos places publiques,
-qui sont aussi des spectacles non moins amusants que
-les autres, tout dans Venise retentissait de concerts de
-voix et d’instruments qui faisaient dire à Doni, en plein
-<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, qu’il n’avait appris à connaître ce que c’était
-que l’harmonie que depuis son séjour à Venise.
-Trop amoureux de la vie et de la lumière, du mouvement
-et de la passion, pour se concentrer dans les profondeurs
-de l’âme ou s’élever dans les régions sereines
-où planent Raphaël et Palestrina et toute l’école romaine,
-le génie vénitien devait nécessairement se manifester
-dans l’histoire par la recherche du coloris et
-l’imitation de la belle nature: il devait produire en<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[413]</a></span>
-peinture les deux Bellini, Giorgione et Titien leurs
-élèves, Tintoretto et Paul Véronèse; en musique, Willaert
-et Cyprien de Rore, les deux Gabrieli, Monteverde,
-Cavalli, Lotti, Marcello et Galuppi, qui se font admirer
-par des qualités analogues, c’est-à-dire par le sentiment
-du rhythme et la modulation, par le coloris de l’instrumentation
-et la fidélité de l’expression dramatique,
-qu’ils introduisent jusque dans le temple du Seigneur.
-C’est à Venise que se propage le secret de la
-peinture à l’huile, qui donne à l’art le moyen de lutter
-avec la nature, d’imiter le rayonnement du monde extérieur
-et la variété infinie des caractères. C’est également
-à Venise que Monteverde vient consolider une révolution
-qui a pour objet d’émanciper le génie, en lui fournissant
-les moyens matériels de rendre l’accent de la
-passion et la simultanéité des effets dramatiques. Imbu
-de l’esprit libérateur de la Renaissance, Monteverde ose
-proclamer le principe professé avant lui en termes plus
-ou moins explicites par Cyprien de Rore et Gabrieli,
-invoqué plus tard par Marcello et le chevalier Gluck,
-que la musique doit avant tout obéir au sentiment, et
-n’avoir d’autre règle que celle de colorer la poésie et
-d’en exprimer la vérité. Ni Gabrieli, ni Monteverde, ni
-les premiers inventeurs du drame lyrique, tels que Vincent
-Galilée, Jules Caccini et Peri, pas plus que Marcello
-et Gluck, n’étaient de savants compositeurs selon la
-doctrine admise par les écoles régnantes. Emportés par
-le courant du siècle, excités par ce mouvement intérieur
-qui fait les grands hommes et les grands poëtes,
-et que Dante a si admirablement définis lorsqu’il dit,
-en parlant de lui-même: «Je suis un de ceux qui s’efforcent
-d’exprimer ce qu’amour leur inspire,» ils ont
-dédaigné les règles scolastiques qui les attachaient à la<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[414]</a></span>
-glèbe, et ont créé la langue de la passion, c’est-à-dire
-la musique moderne. Qui sait si, au moment où je
-parle, Dieu ne suscite pas un de ces réformateurs superbes,
-un génie amoureux de la lumière, de la vie et
-de la passion, qui viendra enchanter le monde par l’éclat
-du coloris, la nouveauté des modulations et la
-puissance du rhythme, ces agents matériels des effets
-dramatiques élaborés par l’école de Venise, dont il continuera
-l’impérissable tradition?...»</p>
-
-<p>L’abbé Zamaria, dans les paroles qui terminaient son
-discours, semblait avoir eu le pressentiment de l’avénement
-de Rossini, qui, en effet, a composé à Venise son
-premier et son dernier opéra italien, <i>Tancredi</i> et <i>Semiramide</i>.
-L’auteur immortel du <i>Barbier de Séville</i> et de
-<i>Guillaume Tell</i>, que l’Italie n’est plus digne de comprendre,
-se plaît à reconnaître que le public vénitien
-ne pouvait se rassasier de ce prodigieux <i>crescendo</i> qui
-éclate dans toutes ses partitions, et dont on peut trouver
-les germes dans les œuvres de Monteverde et de Cavalli.
-En s’enivrant ainsi du coloris puissant, du <i>brio</i>, du
-rhythme et de toutes les qualités éminentes qui caractérisent
-la manière de Rossini, le public de la Fenice
-ne se doutait pas qu’il saluait l’influence historique de
-la civilisation de Venise.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[415]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VIII</h2>
-
-<p class="pch">LES FIANÇAILLES DE BEATA.</p>
-
-<p>Lorenzo avait quitté Venise quelques jours après la
-brillante assemblée où l’abbé Zamaria avait raconté
-l’origine et les vicissitudes de la musique moderne. Il
-s’était rendu à Padoue pour y suivre un cours d’études
-dont le sénateur Zeno avait fixé lui-même les différents
-sujets. Il s’était séparé de Beata avec tristesse, mais sans
-amertume; car non-seulement Lorenzo et Beata croyaient
-se revoir bientôt, mais tout leur donnait lieu d’espérer
-que l’avenir couronnerait leurs vœux les plus chers. Aucun
-incident, aucune parole n’étaient venus trahir les
-véritables intentions du sénateur sur le chevalier Sarti,
-qui, aux yeux de tout le monde, paraissait appelé à une
-grande fortune.</p>
-
-<p>En descendant le canal de la Brenta, Lorenzo put
-jeter les yeux sur la villa Grimani, dont le beau jardin et
-la longue charmille lui rappelèrent de doux souvenirs.
-Suivi de son domestique Vecchiotto, il arriva à Padoue
-dans le courant de l’année 1792. Le chevalier était muni
-de nombreuses lettres de recommandation; il fut reçu
-dans les meilleures maisons de la ville et traité comme
-un membre de la famille Zeno. Il suivit un cours de langues<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[416]</a></span>
-et de littératures anciennes, un autre de droit public
-et d’histoire, puis un cours de philosophie, qui se
-composait d’un mélange hétérogène de logique, de théologie
-et de mathématiques. Les premiers temps de son
-séjour dans cette ville savante, qui avait été le refuge de
-tant d’illustres proscrits et particulièrement de Dante
-Alighieri<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>, s’écoulèrent assez rapidement: le chevalier
-Sarti était dans l’ivresse de l’indépendance et du bonheur
-entrevu. L’ardeur de connaître, l’ambition de mériter
-les faveurs que la fortune semblait lui réserver, et
-celle de se maintenir dans les hautes régions de la vie
-sociale où il se trouvait introduit presque miraculeusement,
-ces divers sentiments avaient un peu surexcité la
-vanité de Lorenzo et donné l’essor à son imagination
-romanesque. Il lisait les poëtes, les philosophes et les
-historiens avec avidité, moins pour y chercher des vérités
-utiles à son inexpérience que pour y trouver des
-images de la beauté et des exemples de la passion triomphante.</p>
-
-<p>Après quelques mois donnés à l’étude et aux soins de
-son installation, Lorenzo alla voir sa mère, qui l’attendait
-avec la plus vive anxiété. Il ne l’avait pas revue depuis
-son départ de la Rosâ, où il retrouva tous ses amis
-d’enfance, le barbier Giacomo, aussi sentencieux qu’autrefois,
-et Zina la fermière, entourée d’un groupe de
-jolis enfants. On se montrait du doigt le chevalier Sarti
-dans le village comme un exemple à suivre pour s’élever
-de la plus humble condition parmi les heureux de ce
-monde. Catarina était dans toute la joie de son âme de
-revoir son fils grandi, beau, riche, et aussi savant que
-le fameux curé de Cittadella, à ce que Giacomo assurait.<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[417]</a></span>
-De la Rosâ, Lorenzo se rendit à Cadolce pour visiter
-l’oncle de Beata, le saint prêtre qui avait béni son enfance,
-et qu’il retrouva aussi tendre, aussi pieux et aussi
-indulgent qu’il l’avait connu. Le chevalier alla voir aussi
-la compagne inséparable de Beata, la fille du médecin
-de Cadolce, Tognina, qui l’accueillit comme le futur
-époux de sa meilleure amie; car elle pensait bien que
-le sénateur Zeno n’avait témoigné tant de sollicitude à
-Lorenzo que pour le préparer à une plus haute destinée.
-Il ne voulut pas reprendre le cours de ses études à
-Padoue sans avoir fait un pèlerinage au village d’Arquà,
-où reposent les cendres de Pétrarque, l’une de ses plus
-grandes admirations après le poëte catholique et gibelin
-du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. En quittant l’heureuse vallée, dernier
-refuge de l’amant de Laure, le chevalier murmurait tout
-bas ces vers en s’appliquant les paroles du poëte:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Benedetto sia ’l giorno e ’l mese e l’anno,<br />
-E la stagione, e ’l tempo, e ’l punto,<br />
-E ’l bel paese, e ’l loco, ov’io fui giunto<br />
-Da duo begli occhi che legato m’hanno.</p>
-
-<p class="pbq p1">Bénis soient le jour, le mois, l’année, la saison, l’instant
-et l’heureuse contrée où je vis les deux beaux yeux qui m’ont
-enchaîné!...</p>
-
-<p class="p1">Les événements de la révolution française, qui se précipitaient
-comme les scènes d’un drame immense conçu
-par une intelligence fatale et mystérieuse, commençaient
-cependant à préoccuper vivement les souverains de l’Italie.
-La chute de la monarchie au 10 août avait amené
-dans les provinces de la Vénétie un flot de nouveaux
-émigrés qui, malgré la vigilance du gouvernement,
-avaient répandu dans le peuple le bruit de cette grande
-catastrophe. La mort de Louis XVI, celle de la reine et<span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[418]</a></span>
-la dispersion de la famille royale avaient achevé d’exciter
-l’intérêt public pour de si nobles infortunes. Un nouveau
-représentant de la république française était venu
-remplacer à Venise celui de la monarchie. De tels changements
-avaient produit une stupeur générale et profonde,
-mais les esprits étaient loin d’être unanimes
-dans la manière d’en apprécier les conséquences. L’aristocratie,
-fidèle à ses vieux errements, regrettait le
-passé, et ne craignait pas de manifester ouvertement sa
-répugnance pour un ordre d’idées qui blessait ses
-croyances et menaçait ses priviléges. Le peuple était
-encore indifférent et regardait en curieux ce spectacle
-des vicissitudes politiques dont il ne comprenait pas le
-sens. Une partie de la jeunesse, quelques lettrés, et en
-général tous les hommes éclairés des villes de terre
-ferme, étaient favorables aux principes de la révolution
-française, dont ils attendaient une réforme de l’État et
-un adoucissement dans les liens qui rattachaient les
-provinces à la cité souveraine. Le gouvernement de la
-seigneurie, résistant à toutes les impulsions qui lui venaient,
-soit de l’Italie, soit d’autres puissances de l’Europe
-qui sollicitaient son alliance, s’efforçait de garder
-une neutralité douteuse au milieu de la conflagration
-générale. Au fond, la politique de ce gouvernement de
-vieillards temporiseurs était hostile à la France, dont il
-redoutait l’ambition et les idées subversives. Un parti
-énergique, qui était en minorité dans le grand conseil,
-voulait que la république de Saint-Marc s’alliât avec
-l’Autriche, et prît une part active dans la lutte prochaine
-qui allait s’engager, tandis qu’un petit nombre d’esprits
-jeunes et mieux avisés conseillaient de retremper les
-ressorts de l’État et de la politique de Venise dans une
-alliance offensive et défensive avec la république française.<span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[419]</a></span>
-Dans cette alternative, le sénat, énervé par l’inaction
-et l’isolement où il se tenait depuis un siècle, prenant
-son amour du repos pour la suprême sagesse, et se
-croyant à l’abri des événements parce qu’il n’avait pas
-le courage de les affronter, s’enveloppait de mystère et
-de sourdes menées, au lieu de prendre un parti décisif
-qui lui aurait donné une voix et des appuis dans les
-conseils de l’Europe.</p>
-
-<p>Padoue était avec Brescia et Bergame la ville de la Vénétie
-où les principes de la révolution française avaient
-rencontré le plus de partisans secrets. Une partie de la
-jeunesse studieuse, quelques professeurs et plusieurs
-nobles de terre ferme, qui supportaient avec impatience
-le joug des grands seigneurs du livre d’or, s’étaient
-laissé gagner par les idées nouvelles d’émancipation et
-d’égalité, qu’ils propageaient à leur tour clandestinement
-dans les classes inférieures. Un mémoire que le chargé
-d’affaires de France venait de présenter au sénat de Venise<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>,
-pour justifier le droit qu’avait eu la nation française
-de changer la forme de son gouvernement, circulait
-à Padoue de main en main, et produisit une effervescence
-qui n’échappa point à la sombre vigilance des
-inquisiteurs d’État. Le bruit qui se répandit, quelque
-temps après, que l’armée républicaine avait repris Toulon
-et chassé les ennemis du territoire de la France, ne
-fit qu’accroître l’émotion et les espérances des novateurs.</p>
-
-<p>Un soir que Lorenzo sortait de la maison du comte
-Corazza, où il avait passé quelques heures avec un petit
-nombre de personnes distinguées qui s’y réunissaient
-souvent, il fut accosté par un individu qui lui dit familièrement:<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[420]</a></span>
-«Vous marchez si vite, monsieur le chevalier,
-qu’on a peine à vous suivre. Voilà ce que c’est que
-d’être jeune, <i>per Bacco</i>! On va hardiment devant soi,
-sans s’inquiéter des pauvres écloppés qui restent en chemin;
-et cela doit être ainsi, car s’il fallait que les générations
-nouvelles fussent condamnées à mesurer leur
-pas sur celles qui s’en vont, le progrès dont nous parlions
-tout à l’heure chez le comte Corazza, mon ami,
-serait un vain mot, et la vie n’aurait pas de sens.</p>
-
-<p>&mdash;J’ignorais, monsieur, répondit Lorenzo en regardant
-avec attention la personne qui venait de l’interpeller
-et qu’il reconnut en effet pour une de celles qu’il
-avait vues dans la maison Corazza, j’ignorais qu’il vous
-serait agréable de m’avoir pour compagnon de voyage
-par une si belle nuit, car je me serais fait un devoir de
-vous attendre. Aussi bien, rien ne me presse. C’est plutôt
-le besoin de mouvement que le désir d’arriver chez
-moi, où je n’ai que faire, qui me faisait hâter le pas.</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement dit..., répliqua l’inconnu en prenant
-sans façon le bras du chevalier. Le besoin de mouvement,
-le besoin d’agir et d’exercer la force dont on se
-sent doué, plus encore que la volonté d’atteindre un but
-déterminé.... voilà ce qui caractérise la jeunesse dans
-tous les temps, et cela suffit pour que le monde change
-et se transforme sans cesse. Mais si à cet instinct permanent
-de la vie il s’ajoute une idée qui en concentre
-les aspirations, oh! alors on enfante des miracles. C’est
-ce que vous verrez bientôt, monsieur le chevalier; car
-le temps où nous vivons est gros d’événements mémorables.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous croyez à une guerre prochaine?
-monsieur, répondit Lorenzo d’une voix modeste.</p>
-
-<p>&mdash;Non-seulement je crois à une guerre, mais j’espère<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[421]</a></span>
-une révolution. Le monde est vieux, j’entends le
-monde moral; car pour la matière, elle est ce que nous
-la faisons, un témoin passif de notre existence, une
-conquête et une image de notre activité. Il faut donc renouveler
-le viatique qui a servi jusqu’ici d’aliment spirituel
-à la société européenne. Les pouvoirs publics, les
-institutions et les classes qui détiennent l’autorité, sont
-usés et ne répondent plus aux besoins de l’opinion. Que
-faire dans une pareille situation, entre un passé qui ne
-peut durer qu’en empêchant l’avenir de prendre sa
-place? Faudra-t-il que les générations qui portent avec
-elles l’esprit de Dieu, c’est-à-dire une notion plus élevée
-de sa justice, de sa providence et des limites qu’elle
-s’impose, faudra-t-il que ces générations s’agenouillent
-devant des sépulcres blanchis, et que la vie recule devant
-la mort? Ce serait inique, si fort heureusement ce
-n’était impossible. Or, on n’obtiendra jamais des pouvoirs
-existants l’aveu, même implicite, de leur impuissance,
-et leur résignation à un ordre plus équitable où
-ils ne seraient plus les dispensateurs suprêmes de la
-souveraineté et de la fortune publiques. Dans cette occurrence,
-l’histoire nous prouve que l’humanité se comporte
-comme la nature: elle brise ce qui ne cède pas,
-et tranche par l’épée un nœud qu’on se refuse à délier
-pacifiquement. Ni le christianisme, ni la réforme, ni la
-révolution française, qui les résume et en féconde les
-principes, n’ont pu triompher de leurs ennemis sans le
-concours de la force. Le paganisme a résisté tant qu’il a
-pu, et, s’il a succombé, ce n’est pas faute de s’être défendu
-par tous les moyens qui étaient en son pouvoir.
-Le catholicisme en a fait autant, et les annales de l’Église
-sont remplies de pages sanglantes et d’horreurs
-<i>salutaires</i>, comme disent les casuistes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[422]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il est cependant triste de croire, dit Lorenzo, que
-la vérité ne puisse être reconnue à l’éclat de son évidence,
-et qu’il faille le concours de la force pour faire
-triompher l’esprit. A quoi servent alors la conscience et
-la raison, s’il nous faut employer l’épée pour protéger
-le juste et proclamer le vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! <i>sancta simplicitas!</i> répondit l’inconnu en souriant,
-voilà bien le langage d’un jeune homme de vingt
-ans, qui explique le <i>Phédon</i> peut-être ou <i>la Cité de Dieu</i>
-de saint Augustin! Vous pensez donc, mon cher chevalier,
-que le juste, le vrai et le beau, pour employer la
-langue de vos maîtres, descendent du ciel comme le
-Saint-Esprit, qui est venu illuminer les apôtres, et qu’il
-n’y a qu’à ouvrir les yeux pour être subitement édifié?
-S’il en était ainsi, il n’y aurait jamais eu de contradiction
-parmi les hommes, et nos premiers parents seraient
-encore à s’ennuyer dans le paradis terrestre. C’est parce
-que la vérité ne se présente jamais à l’état pur, c’est
-parce qu’il faut l’extraire péniblement, comme l’or, des
-entrailles de l’histoire, en la dégageant de l’erreur, que
-les hommes discutent et se font la guerre. La conscience
-et la raison, que vous invoquiez tout à l’heure, ne contiennent
-que la table de la loi, c’est-à-dire les principes
-nécessaires dont le développement est l’œuvre du temps
-et de notre libre arbitre. La conscience d’un Athénien
-contemporain de Socrate, par exemple, n’avait pas d’autres
-vérités fondamentales que celles qu’admettait un
-sujet de Marc-Aurèle ou un chrétien du moyen âge;
-mais quelle différence dans les conséquences pratiques
-que chacun en tirait! Lorsque le Christ disait: <i>Mon
-royaume n’est pas de ce monde</i>, ce n’était là sans doute
-qu’une précaution de langage pour désarmer la vigilance
-des pouvoirs politiques; car, aussitôt que ses disciples<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[423]</a></span>
-ont été les plus forts, ils se sont empressés d’organiser
-la société conformément à l’idéal de justice dont
-il les avait pénétrés. La réforme, qui ne fut d’abord
-qu’une simple controverse sur quelques points de discipline
-ecclésiastique, ne gouverne-t-elle pas aujourd’hui
-la moitié de l’Europe et une partie du nouveau monde?
-L’esprit de la révolution française, sorti de cette même
-source d’amour et de miséricorde qu’on nomme l’Évangile,
-épuré par la réforme, agrandi par les travaux immortels
-des libres penseurs de notre siècle, marque un
-nouveau développement de la notion de justice, et s’applique
-à un plus grand nombre de rapports. On pourrait
-comparer la conscience à un tribunal dont la juridiction,
-d’abord très-restreinte et aussi élémentaire que
-la société primitive, étend chaque jour la sphère de son
-action. Devenant ainsi plus vigilant et plus rigoureux,
-ce tribunal finit par soumettre à la même loi d’équité
-toutes les relations de la vie. Telle est la destinée du
-genre humain, qui, dans l’ordre moral comme dans
-l’ordre scientifique, est forcé de conquérir à la sueur de
-son front cette portion de vérité relative qui constitue
-la civilisation d’une époque. Eh bien! mon cher chevalier,
-nous sommes précisément arrivés à l’une de ces
-grandes crises de l’histoire, à la fin d’une civilisation
-que condamnent la conscience plus éclairée et la raison
-du genre humain. Ne vous y trompez pas, c’est une religion
-nouvelle qui s’avance avec l’armée française victorieuse;
-c’est la religion de la jeunesse et de la vie qui
-vient prendre la place d’une doctrine épuisée, d’un
-culte de vieillards, la religion de la mort. Aussi voyez la
-misérable contenance de nos pères conscrits à la veille
-de si grands événements! Irrésolus et tremblants, lâches
-et perfides, ils ne savent ni conjurer le destin par des<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[424]</a></span>
-sacrifices expiatoires et des réformes nécessaires, ni se
-défendre ouvertement contre le danger qui les menace.
-Comme le sénat de Rome, dont il se dit l’émule, le sénat
-de Venise attend que les Gaulois viennent assiéger le
-Capitole, au lieu de se préparer à les combattre ou de
-leur tendre la main pour partager avec eux les dépouilles
-de la vieille Italie. Malheureusement, on ne trouvera pas
-un Camille cette fois pour défendre une cité dont les
-jours sont comptés.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondit Lorenzo avec une extrême vivacité,
-ce ne sont pas là les sentiments d’un bon Vénitien.
-J’ignore si nous devons craindre réellement tous
-les malheurs que vous nous annoncez; mais dans aucun
-temps il n’est permis de faire des vœux contre l’indépendance
-de son pays.</p>
-
-<p>&mdash;Et qui vous dit, monsieur le chevalier, qu’on souhaite
-la chute de Venise plutôt que le triomphe de la
-justice? Contrairement à la formule historique de l’aristocratie
-du livre d’or, je dirai: «Je suis homme avant
-d’être Vénitien,» et le bonheur des peuples me touche
-un peu plus que les intérêts d’une oligarchie odieuse et
-tyrannique. Je m’étonne de voirie fils de Catarina Sarti
-se faire le champion d’un ordre social plein d’iniquités,
-où le mérite, le courage, la vertu même, sont des titres
-à la pauvreté et souvent à la proscription. Cela est d’autant
-plus généreux de votre part, que cette aristocratie
-impuissante et jalouse, dont vous défendez les droits usurpés,
-a laissé mourir votre père dans un coin de l’Asie,
-loin de sa patrie, où ses grands talents faisaient ombrage
-à la famille Zeno.... A propos, dit l’inconnu après avoir
-fait quelques pas en silence, vous connaissez la nouvelle?</p>
-
-<p>&mdash;Quelle nouvelle? répondit Lorenzo, un peu distrait
-par ce qu’il venait d’entendre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[425]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! les fiançailles de la signora Beata Zeno
-avec le chevalier Grimani. On ne parle que de leur prochain
-mariage depuis quinze jours dans tout Venise. Vous
-allez sans doute assister aux noces de la noble fille de
-votre protecteur? Elles seront très-brillantes, à ce qu’on
-assure, et les poëtes de carrefour ont déjà rimé de
-beaux sonnets en l’honneur de cette alliance de deux
-illustres familles patriciennes.»</p>
-
-<p>Parvenu au détour d’une rue étroite, qui n’était éclairée
-que par une petite lampe qui brûlait aux pieds d’une
-madone, l’inconnu, s’arrêtant tout court, ajouta:</p>
-
-<p>«Savez-vous bien que nous sommes d’anciennes connaissances,
-monsieur le chevalier? Non-seulement j’ai été
-fort lié avec votre père dans ma jeunesse; mais rappelez-vous
-que, il y a six ou sept ans, j’ai eu l’honneur
-de causer avec vous dans un café de la place Saint-Marc,
-et de vous donner quelques renseignements sur
-le personnel et les mœurs de cette société vénitienne
-dont je puis vous annoncer aujourd’hui la chute inévitable.
-<i>Felice notte, signor cavaliere</i>,» dit-il en s’éloignant
-de Lorenzo, et le laissant étourdi de tout ce qu’il venait
-d’entendre.</p>
-
-<p>Assailli par une foule de sentiments et comme frappé
-de stupeur, Lorenzo resta quelque temps immobile au
-coin de la rue où l’inconnu l’avait quitté; puis il se
-mit à marcher précipitamment et sans but, emporté qu’il
-était par une sorte de fièvre qu’il ne pouvait maîtriser.</p>
-
-<p>«Est-il possible, se dit enfin le chevalier en poussant
-une exclamation douloureuse, est-il bien possible
-que cet homme m’ait dit la vérité? Beata épouserait le
-chevalier Grimani, et l’on m’aurait fait un mystère d’un
-si grand événement! Pourquoi me tromper ainsi, et
-quel intérêt pouvait avoir le sénateur à me dire ces paroles<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[426]</a></span>
-mémorables qui retentissent encore au fond de
-mon cœur: <i>Allez, mon fils, car ce titre vous appartient
-désormais?</i> N’aurait-il voulu me combler de ses
-faveurs, m’élever dans la hiérarchie domestique de sa
-maison que pour mieux marquer la distance qui me sépare
-de sa fille et détourner mon ambition du but où
-elle aspire? La scène de la bibliothèque, le long discours
-qu’il m’a tenu, tout cet appareil d’initiation paternelle
-n’aurait donc été qu’un piége tendu à ma crédulité,
-un stratagème de tyrannie pour me séparer de
-Beata, dont il aurait deviné les sentiments secrets? Ah!
-je comprends maintenant la sécurité du chevalier Grimani
-et sa courtoisie à mon égard, s’écria Lorenzo avec
-rage et en précipitant ses pas. Il n’avait pas besoin de
-s’inquiéter des vains honneurs dont on couvrait mon indigence,
-puisqu’il était certain d’obtenir la main de
-Beata, qui lui est promise sans doute depuis longtemps.
-Pendant qu’on m’envoyait ici à l’école étudier le droit
-des gens et cet amas de puérilités qu’ils appellent la
-science de Dieu ou théologie, on m’enlevait mon trésor,
-mon bien, ma vie, l’unique objet de mes rêves et de mes
-aspirations! O mon Dieu! se dit-il tout à coup en sanglotant,
-assis sur une borne devant une église, Beata
-aussi m’aurait trompé! cette âme si noble et si pure se
-serait donc jouée de moi, ou bien le spectacle de mon
-amour n’aura été pour elle qu’un prélude agréable à
-une destinée plus sérieuse, une distraction de jeune fille
-sans conséquence sur l’avenir de la femme et de la patricienne!
-Ton souvenir, pauvre Lorenzo, restera peut-être
-au fond de son cœur comme un mirage de la jeunesse,
-comme un rêve inachevé, comme une goutte de
-poésie dont elle embellira les heures lentes et monotones
-de la grandeur.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[427]</a></span></p>
-
-<p>Ces mois à peine articulés s’échappaient en désordre
-de son cœur oppressé à travers les larmes qui inondaient
-son visage. «Mais c’est impossible, s’écria-t-il après un
-court silence et par un de ces contrastes si naturels à la
-passion; non, Beata n’a pu me trahir! Jamais le mensonge
-ni la dissimulation n’ont approché de cette âme
-digne du ciel et du respect de la terre. La main qu’elle
-m’a laissé presser dans la gondole, les larmes que j’ai
-vues couler, la promenade à Murano, l’accueil qu’elle
-m’a fait pendant les derniers instants de mon séjour à
-Venise et à la grande soirée du palais Zeno, lorsque,
-tout émue de la musique divine de Palestrina, elle me
-fit signe de m’approcher d’elle et que je pus lui dire tout
-bas d’une voix tremblante: <i>Ah! signora.... que ne puis-je
-mourir aujourd’hui!</i> L’expression d’ineffable douceur
-que je vis éclater alors dans ses beaux yeux.... l’accent
-de mélancolie qui s’exhalait de sa bouche adorée en
-chantant le duo de Paisiello:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Ne’ giorni tuoi felici<br />
-Ricordati di me....</p>
-
-<p class="pn1">non, ce n’étaient pas là des artifices d’une coquetterie
-vulgaire. Tout mon être me répond de la sincérité de
-ses sentiments: c’est bien son cœur qui parlait au mien,
-car l’amour ne peut pas plus se cacher que la lumière.
-On l’aura trompée comme moi, on l’aura obsédée.... elle
-aura succombé, comme succombent toutes les femmes,
-de lassitude morale et pour avoir la paix domestique.
-Après avoir tué le père, on veut torturer et déshonorer
-le fils; mais ils prennent mal leur temps pour accomplir
-ce second sacrifice: le fils ne se laissera pas égorger
-aussi facilement que le père. J’irai à Venise, j’irai
-surprendre ce vieillard hypocrite qui apporte dans sa<span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[428]</a></span>
-famille les habitudes d’un inquisiteur d’État, et je lui
-prouverai que le chevalier Sarti a mis à profit les leçons
-qu’on lui a payées à l’université de Padoue.»</p>
-
-<p>Ainsi parlait Lorenzo, troublé par une révélation si
-inattendue, passant tour à tour de l’exaltation à l’abattement,
-de la superbe juvénile aux larmes de l’amour, qui
-était la force et aussi la faiblesse de ce caractère passionné.
-Il fut surpris par les premières clartés du jour,
-errant encore sous les longues arcades de la ville silencieuse.
-Cependant des groupes d’étudiants, qui paraissaient
-se diriger vers un but indiqué d’avance, débouchaient
-de toutes parts en poussant des cris joyeux. Les
-uns avaient à leurs chapeaux de larges cocardes tricolores,
-les autres portaient des bannières illustrées de légendes
-philosophiques; des bandes de musiciens précédaient
-quelques-uns de ces groupes en jouant des airs
-nouveaux d’un rhythme vif et entraînant. Lorenzo,
-épuisé par la fatigue et absorbé dans ses réflexions douloureuses,
-regardait ce spectacle d’un œil indifférent et
-sans y rien comprendre, lorsqu’il s’entendit interpeller.</p>
-
-<p>«Eh bien! chevalier, est-ce que vous n’êtes pas des
-nôtres? Que faites-vous donc là tout seul à rêver, à
-contempler l’<i>aurore aux doigts de rose</i>, comme dit le
-vieil Homère? Venez donc avec nous, si vous voulez arracher
-la belle Hélène des bras de son ravisseur; car
-nous allons détrôner la race de Priam.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, s’écrièrent-ils tous ensemble dans le
-groupe d’où partait l’interpellation, nous allons prendre
-la ville de Neptune, <i>Neptunia Troja</i>, le siége du patriciat
-et de la tyrannie. Joignez-vous à nous, les dieux
-immortels nous ont promis la victoire!»</p>
-
-<p>Sans prêter une grande attention à ces plaisanteries
-d’écoliers émancipés, Lorenzo suivit le flot toujours<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[429]</a></span>
-grossissant des curieux, et se trouva conduit machinalement
-sur la grande place qui est à côté de la cathédrale.
-Elle était déjà remplie de nombreuses escouades
-de jeunes gens qui, à un signal donné, formèrent un
-vaste cercle autour de plusieurs individus parmi lesquels
-un surtout se distinguait par l’autorité de son langage.
-Attiré par la curiosité, Lorenzo s’approcha de la foule et
-pénétra dans l’intérieur du carré, où il ne fut pas peu
-surpris de retrouver l’individu qui l’avait abordé pendant
-la nuit. C’est sur lui que se portaient tous les regards;
-c’est lui qui paraissait être l’instigateur de ce
-rassemblement, dont il expliqua la cause en quelques
-paroles véhémentes.</p>
-
-<p>«Je n’ai pas besoin de vous apprendre, dit-il,
-pourquoi nous sommes réunis ici; nous allons remettre
-au provéditeur la pétition que vous avez tous
-signée pour demander au sénat la réforme de la
-vieille constitution de Venise. Les temps sont changés....
-il faut que les lois changent et deviennent l’expression
-des nouveaux besoins de la société. C’est à la
-jeunesse, c’est à vous qu’il appartient d’organiser la vie
-politique conformément au nouvel idéal de justice qui
-s’élève dans l’humanité; car la jeunesse, vierge de toute
-souillure et de toute préoccupation égoïste, est la voix
-de Dieu sur la terre, <i>vox Dei</i>, l’organe du progrès et de
-la beauté morale, ainsi que le dit Aristote dans l’admirable
-passage de sa <i>Rhétorique</i> que vous connaissez
-tous. Les générations s’épuisent et se nouent, comme
-les arbres où la séve ne circule plus, et, si la jeunesse
-n’existait pas, il faudrait l’inventer, ne fût-ce que pour
-transmettre intactes les notions du juste, fécondées par
-l’enthousiasme toujours renaissant de la poésie divine.
-Ne vous laissez ni intimider par des menaces, ni éconduire<span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[430]</a></span>
-par les promesses fallacieuses dont les pouvoirs
-sont si prodigues; soyez fermes, parlez haut, et l’on
-vous écoulera. Vous avez pour vous le droit.... vous aurez
-bientôt la force qui descend les Alpes, avec les bataillons
-de cette grande et généreuse nation dont le
-drapeau est le <i>labarum</i> d’une révolution qui fera le tour
-du monde.</p>
-
-<p>«Oui, <i>giovinetti</i>, reprit-il d’une voix plus énergique,
-c’est la religion du progrès, du mouvement et de la vie,
-que nous apportent les disciples de Voltaire et de Rousseau,
-ces deux apôtres de la raison et du sentiment qui
-valent bien saint Pierre et saint Paul, fondateurs d’une
-religion pervertie, d’une religion d’enfants, où le diable
-joue un plus grand rôle que le bon Dieu. Savez-vous ce
-que c’est que le démon? C’est le mal, c’est l’ignorance
-qu’il faut extirper sur la terre; c’est l’oppression du
-faible par le fort, c’est l’hypocrisie, c’est le triomphe de
-l’iniquité. Le Dieu que nous adorons est le Dieu de la
-vérité, celui qui se dégage incessamment de la conscience
-et de la raison de l’humanité, le Dieu fort de Kepler et
-de Bacon, de Descartes et de Galilée, dont le philosophe
-florentin a pu dire à ceux qui en niaient l’existence:
-<i>E pur si muove!</i> Il se meut en effet, il marche, il grandit
-sans cesse avec nos connaissances et l’amour de la
-justice, le Dieu vivant dont <i>les perfections sont celles de
-nos âmes, moins les limites qui s’y rencontrent</i>, comme l’a
-dit aussi un contemporain de Galilée, le grand Leibnitz.
-Au nom de ce Dieu de lumières, qui proclame la liberté,
-allons protester contre celui qui prêche l’ignorance et
-consacre la tyrannie!»</p>
-
-<p>Des cris tumultueux de <i>Viva la Francia! viva la libertà!</i>
-accueillirent ce discours provocateur. Les étudiants
-s’ébranlèrent aussitôt après et s’acheminèrent<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[431]</a></span>
-avec beaucoup de discipline vers le palais de la <i>Ragione</i>
-(l’hôtel de ville), où ils furent reçus par la force publique
-et dispersés. Cette première lutte fut suivie d’émeutes
-et de sanglantes collisions qui durèrent plusieurs
-jours. L’autorité, loin de sévir avec la rigueur qui lui
-était habituelle, se montra patiente et modérée, parce
-que, connaissant l’état des esprits, elle craignait une
-insurrection générale des provinces de terre ferme<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p>
-
-<p>Entraîné dans cette révolte des étudiants de Padoue,
-Lorenzo y déploya une exaltation qui fut remarquée.
-Poursuivi par un sbire, il fut arrêté après avoir reçu un
-coup de stylet au bras gauche. Reconnu fort heureusement
-par un familier des inquisiteurs, Lorenzo fut relâché
-en considération du sénateur Zeno, dont on le
-croyait parent. Le chevalier quitta Padoue quelques
-jours après ces tristes événements et se rendit à Venise.
-On était à la fin de l’année 1794. Il descendit au palais
-Zeno vers dix heures du soir, et le trouva silencieux.
-Tout le monde était sorti, excepté les domestiques, qui
-parurent étonnés de le voir un bras en écharpe.</p>
-
-<p>«Eh quoi! c’est vous, monsieur le chevalier? lui dit
-le vieux Bernabo, les yeux écarquillés de surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! oui, c’est moi, répondit Lorenzo d’un ton résolu;
-qu’as-tu à me dire?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! rien,» murmura le vieillard en branlant la
-tête d’un air de pitié.</p>
-
-<p>Lorenzo monta à son appartement et alla se coucher
-sans demander d’autres explications de l’accueil qu’on
-lui faisait. Il passa une nuit pénible, moins tourmenté
-de sa blessure, qui était pourtant douloureuse, que des
-tristes idées dont il ne pouvait se défendre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[432]</a></span></p>
-
-<p>Le lendemain, de très-bonne heure, l’abbé Zamaria
-entra dans la chambre de Lorenzo, et lui dit aussitôt en
-l’embrassant avec effusion:</p>
-
-<p>«Te voilà donc, mon cher enfant! Que je suis heureux
-de te revoir, bien que tu m’aies un peu négligé
-pendant les deux années que tu as passées à Padoue!
-Ah çà! tu es blessé? m’a-t-on dit.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, cher maître, répondit Lorenzo, ému de cette
-marque de véritable affection; mais la blessure n’a point
-de gravité.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux! je voudrais qu’il en fût de même de
-tous les autres maux que je prévois.»</p>
-
-<p>Après quelques instants de silence, l’abbé dit à Lorenzo
-en le regardant avec une expression de gravité
-qui contrastait avec l’aimable insouciance de son caractère:</p>
-
-<p>«Qu’est-il donc arrivé, que le sénateur Zeno soit si
-courroucé contre toi? Sans doute quelque folie de jeune
-homme dont le bruit sera venu à ses oreilles. Je ne l’ai
-jamais vu aussi irrité, et cela m’étonne d’autant plus de
-sa part que nous sommes à la veille d’un grand événement
-qui comble tous ses vœux et répand la joie dans
-la maison. Tu sais que Beata se marie avec le chevalier
-Grimani?</p>
-
-<p>&mdash;C’est donc vrai? répondit Lorenzo en se levant
-brusquement sur son séant.... Et quand doit avoir lieu
-ce bel hyménée?</p>
-
-<p>&mdash;Aussitôt que la <i>signora</i> sera remise d’une légère
-indisposition qui la retient dans son appartement depuis
-une quinzaine de jours, répondit l’abbé sans remarquer
-l’extrême agitation du chevalier. Elle est sortie pour la
-première fois depuis trois semaines, et ne s’en est pas
-bien trouvée, à ce que m’a dit Teresa ce matin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[433]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je suis heureux, répondit Lorenzo avec une froide
-ironie, d’être arrivé assez tôt pour joindre mes félicitations
-aux vôtres et prendre ma part de la joie commune.</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, répliqua l’abbé d’un ton pénétré et en
-faisant un effort sur lui-même, je ne dois pas te cacher
-que je suis chargé d’une pénible mission. J’ignore quelle
-faute tu as pu commettre.... mais ta présence dans ce
-palais n’est plus possible. J’ai même reçu l’ordre de te
-dire qu’il fallait aujourd’hui même te chercher un logement;
-mais, comme tu es malade, je prends sur moi
-d’obtenir quelques jours de répit. Du reste, continua
-l’abbé visiblement soulagé, Son Excellence ne te retire
-aucun de ses bienfaits. Tu conserveras la pension viagère
-qu’il a placée sur ta tête, et avec cela, <i>per Bacco</i>!
-tu pourras encore vivre <i>da gentiluomo</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, mon cher maître, de votre intervention,
-répondit Lorenzo en se précipitant hors de son lit.
-Je ne suis pas assez malade pour abuser plus longtemps
-des bontés de Son Excellence. Ce que j’ai fait à Padoue,
-je suis prêt à le recommencer à Venise en protestant
-contre l’odieuse oligarchie qui nous opprime depuis si
-longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Gesù, Maria!</i> s’écria l’abbé en portant ses deux
-mains sur sa perruque ébranlée. Mon pauvre garçon,
-tu as donc contracté aussi la maladie du jour? Hélas! si
-tu avais suivi mes conseils, tu nous aurais composé un
-bel opéra pour le théâtre San-Benedetto, au lieu d’aller
-te gâter l’esprit et le cœur avec cette creuse métaphysique
-du <i>Contrat social</i> de Rousseau que tu aimes tant.
-Mais, <i>per Dio santo!</i> à quelque chose malheur est bon.
-La musique que tu allais abandonner, ingrat que tu es,
-t’ouvre ses bras et le consolera des mécomptes d’une<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[434]</a></span>
-ambition fourvoyée. Crois-moi, mon cher Lorenzo, il
-vaut mieux chanter les beaux sentiments du cœur humain
-que d’être un mauvais conspirateur. Tu ne changeras
-pas les hommes par tes discours et ta sotte philosophie;
-tu peux au contraire les adoucir en les charmant,
-en faisant vibrer la bonne note qu’ils ont tous au fond
-de l’âme, où Dieu l’a laissée tomber, comme une étoile
-de son firmament. Comme dit le divin Arioste:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Quel che l’uom vede, amor gli fa invisibile<br />
-E l’invisibil fa veder amor<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p>
-
-<p class="pn1">Telle est la puissance des beaux-arts, et surtout de la
-musique, qui nous dispose à la bienveillance en endormant
-la bête féroce qui rugit dans les profondeurs
-de notre être.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai à vous remercier de vos conseils et de la sollicitude
-paternelle que vous m’avez témoignée depuis
-tant d’années, répondit Lorenzo avec une fermeté qui
-surprit l’abbé; mais je ne dois pas vous cacher plus
-longtemps, cher et vénérable maître, qu’en me croyant
-destiné à la carrière de compositeur, vous vous êtes
-trompé sur ma vocation. J’aime beaucoup la musique;
-c’est un délicieux et noble délassement, qui console de
-bien des peines, mais qui ne peut suffire à un esprit inquiet,
-avide et chercheur de grandes vérités. Je ne suis
-rien, et je ne sais pas grand’chose. Mon esprit et mon
-cœur ne sont remplis que de rêves, que d’aspirations
-confuses, que d’élans généreux, qui peut-être n’aboutiront
-jamais et feront le malheur de ma vie; mais
-je ne donnerais pas la liberté et la béatitude intérieures<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[435]</a></span>
-dont je jouis pour la gloire d’un Raphaël ou d’un Palestrina,
-d’un Titien ou d’un Marcello. Je vous livre le
-secret des infirmités de ma nature, continua le chevalier,
-qui achevait de s’habiller. Je ne veux point emprisonner
-mon intelligence dans quelques notes de musique
-qui m’empêcheraient de voir et d’admirer la lumière
-des cieux. Les artistes ne sont que des enfants divinement
-inspirés, qui filent leur soie d’or comme l’insecte,
-sans avoir conscience de l’œuvre qu’ils accomplissent,
-ni du but qu’ils se proposent. Ils aiment, ils chantent,
-ils existent comme l’oiseau dans l’espace, et traversent
-la vie sans en comprendre les mystères. Je ne me sens
-pas assez doué de la grâce pour viser à une renommée
-que je n’obtiendrai jamais, et qui d’ailleurs ne me tente
-pas. Je suis à la fois et plus modeste et plus ambitieux
-que vous ne me croyez, cher maître. Avant tout, je veux
-avoir du loisir dans la pensée et de l’horizon dans l’âme,
-pour comprendre et aimer tout ce qui est beau. Étudier
-l’œuvre de Dieu, voir s’accomplir sa justice sur la terre,
-fortifier sa raison, épurer son cœur, s’élever sur les
-ailes de l’amour à la connaissance des lois et de cette
-harmonie du monde qui ravissait les sages, voilà un
-plus digne emploi de l’activité humaine que de passer
-son temps à divertir la foule avec des chansons.</p>
-
-<p>&mdash;Bagatelle! s’écria l’abbé, de plus en plus étonné,
-en regardant Lorenzo qui marchait à grands pas dans
-la chambre; il te faudra l’échelle de Jacob pour opérer
-cette merveilleuse ascension et entendre la pauvre harmonie
-de Pythagore, qui certes ne vaut pas celle de
-Buranello. C’était bien la peine d’aller à Padoue pour y
-oublier le contre-point que je t’ai enseigné et nous en
-rapporter toutes les billevesées de la république de
-Platon!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[436]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Avec tout le respect que je vous dois, cher maître,
-répondit Lorenzo sans se laisser déconcerter par les
-railleries de l’abbé Zamaria, vous ne comprenez rien à
-ce qui se passe en moi. Vous me prenez toujours pour
-un enfant revêtu de l’aube blanche, pour un Éliacin
-destiné à porter l’encens et à chanter les louanges du
-Seigneur. Un dieu bien autrement puissant que le Dieu
-des Juifs s’est révélé à moi et parle à mon cœur. Vous
-n’entendez pas le bruit de son approche, vous ne voyez
-pas les miracles qu’il accomplit et la Jérusalem nouvelle
-qui, à sa voix,</p>
-
-<p class="pp8 p1">Sort du fond des déserts brillante de clartés!</p>
-
-<p class="pn1">C’est ce dieu de la jeunesse et de l’avenir qui m’échauffe,
-me transporte, et dont je veux suivre les
-lois.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre garçon, répondit l’abbé Zamaria douloureusement
-affecté, je vois et je comprends très-bien
-que tu es fou comme l’était ton père, et que, comme
-lui, tu gaspilleras de belles facultés.»</p>
-
-<p>Accompagné de l’abbé Zamaria, que cette séparation
-attristait fort, Lorenzo quitta le jour même le palais
-Zeno. Il alla se loger dans un petit appartement, <i>alla
-Giudecca</i>, avec son domestique Vecchiotto. En proie à
-la jalousie et blessé dans son orgueil, Lorenzo ne sentit
-pas, dans les premiers moments, toute la profondeur
-de sa chute. Il se jeta dans le tourbillon de Venise, il
-courut les théâtres, les casinos, cherchant à s’étourdir,
-à se donner de l’importance et à user la fièvre qui le
-dévorait; mais après quelques semaines de dissipations
-et d’enivrement, lorsque le chevalier Sarti se vit fermer
-toutes les portes des maisons amies, qu’il n’entendit
-plus parler de Beata et qu’il vit échouer toutes les tentatives<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[437]</a></span>
-qu’il avait faites pour la rencontrer et lui parler,
-il comprit qu’un grand changement venait de s’accomplir
-dans sa destinée, et qu’il était tombé d’un paradis
-qu’il ne pouvait espérer de reconquérir que par l’audace
-et le concours des événements politiques qui se préparaient.
-Ce n’est pas que le chevalier Sarti fût animé
-d’aucun mauvais sentiment, et que la reconnaissance
-qu’il devait à la famille Zeno fût déjà trop lourde à son
-cœur! Non; ses aspirations généreuses pour une meilleure
-organisation des sociétés humaines ne cachaient
-pas sous de vaines paroles cette haine des supériorités
-naturelles qui ronge les démocraties modernes. Jeune,
-ardent, ambitieux de connaître, de s’élever et d’élargir
-la sphère de son activité morale, Lorenzo, dont le cœur
-était rempli de tendresse et de véritable dévotion pour
-tout ce qui est grand et noble, s’était formé un idéal de
-la vie qui se confondait avec son amour pour Beata, l’unique
-et forte passion de son âme. Pour plaire à la
-femme qui planait au-dessus de son imagination ravie,
-il était capable de tout entreprendre et de tout supporter;
-mais cet amour méconnu ou dédaigné pouvait le
-porter aux actes les plus désespérés. D’une intelligence
-vive et fort étendue, doué à un très-haut degré de cette
-sagacité d’observation qui caractérise les Vénitiens, le
-chevalier Sarti tempérait ou, pour mieux dire, affaiblissait
-ces qualités militantes de l’esprit par un penchant à la
-rêverie, par un goût excessif pour les fictions romanesques,
-qui en eût fait plutôt un poëte qu’un homme politique.
-Aussi n’avait-il été entraîné à la révolte des
-étudiants de Padoue que par les suggestions de cet inconnu
-dont nous avons parlé, et, une fois dans la mêlée,
-il n’était pas dans le caractère de Lorenzo d’y jouer un
-rôle secondaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[438]</a></span></p>
-
-<p>Le bruit de cette révolte était parvenu à la connaissance
-du sénateur Zeno. Dans le rapport qui fut transmis
-aux inquisiteurs d’État, le nom du chevalier Sarti
-figurait parmi les instigateurs de ce désordre. On pense
-quelle dut être la surprise de ce grave personnage en
-apprenant qu’un client, qu’un membre presque de sa
-famille, était compromis dans une manifestation contre
-le gouvernement de Venise! Les circonstances étaient
-trop périlleuses et l’esprit public trop disposé à l’insubordination,
-pour qu’un homme comme le sénateur
-Zeno hésitât à donner un exemple de sévérité. Il ordonna
-immédiatement à l’abbé Zamaria d’éloigner de son
-palais ce jeune téméraire qui avait pu oublier le rang
-où il avait été élevé et les bienfaits dont on l’avait comblé.
-Les domestiques reçurent l’injonction de n’avoir
-plus aucun rapport avec le chevalier Sarti, et l’abbé
-Zamaria lui-même dut mettre de la réserve dans ses
-relations avec Lorenzo, qu’il ne voyait plus qu’à de
-rares intervalles. Lorenzo, nous l’avons déjà dit, fut
-également repoussé de toutes les maisons patriciennes
-où il avait été introduit par la faveur du sénateur.</p>
-
-<p class="p2">Depuis le départ de Lorenzo pour Padoue, Beata n’avait
-pu se défendre de tristes pressentiments. L’absence
-de son jeune ami, en laissant un grand vide dans son
-cœur, lui avait fait mieux comprendre le sérieux d’une
-affection qu’elle aurait pu croire plus accessible aux
-atteintes du temps et de l’éloignement. Elle chercha à
-se distraire, à s’étourdir; elle essaya de s’attacher sincèrement
-au chevalier Grimani, toujours empressé et
-plein de courtoisie, et qui n’avait d’autre défaut à ses
-yeux que d’être le fiancé que les convenances sociales
-lui avaient destiné. Les efforts que tentait Beata pour<span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[439]</a></span>
-dissiper ses illusions et rompre l’enchantement ne faisaient
-qu’accroître l’intensité de son amour. Le souvenir
-de la journée passée à Murano avec Tognina, où Lorenzo
-lui était apparu tel que son âme l’avait entrevu
-dès l’enfance, avait décidé du sort de Beata. Heureuses
-les passions profondes qui n’ont pas à rougir de l’objet
-qui les a fait naître! bienheureuses les natures élevées
-qui, au réveil de la raison, peuvent être fières du choix
-qu’elles ont fait dans les ténèbres de l’instinct et du sentiment!
-Ne pouvant supporter la solitude qui s’était
-faite autour d’elle depuis que Lorenzo avait quitté Venise,
-accablée de cet ennui mortel de l’absence, que
-connaissent bien ceux qui ont aimé, pressée d’un autre
-côté par les instances de son père d’accomplir enfin la
-promesse donnée depuis longtemps au chevalier Grimani,
-Beata, surmontant la réserve toujours excessive
-de son caractère, s’était décidée à écrire à Tognina en
-lui peignant toutes les perplexités de son cœur. Puis,
-comme les réponses de son amie se faisaient quelquefois
-attendre et qu’elle était chaque jour plus impatiente
-d’avoir des nouvelles de Lorenzo, Beata, dont la santé
-était visiblement altérée, résolut d’aller passer quelque
-temps à la villa Cadolce auprès de son oncle, le saint
-abbé. Lorenzo était loin de se douter que Beata fût aussi
-près de lui, et, dans les lettres fréquentes qu’échangeait
-avec lui la charmante Tognina, celle-ci n’avait eu garde
-de trahir la présence de sa noble amie. Cependant il
-fallut retourner à Venise, où le sénateur rappelait sa
-fille pour conclure le mariage dont il avait hâté les préparatifs
-en son absence. C’est sur ces entrefaites qu’avaient
-eu lieu la révolte des étudiants et l’expulsion de
-Lorenzo du palais Zeno.</p>
-
-<p>Les espérances de Beata furent anéanties par ce funeste<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[440]</a></span>
-événement: aucune illusion n’était plus possible
-sur les intentions de son père, et son rêve de bonheur
-se dissipa comme un nuage d’or à l’approche de la tempête.
-Refoulée ainsi sur elle-même, séparée du compagnon
-de sa jeunesse, devenu pour elle à la fois un frère,
-presque un fils, un amant enfin sur qui s’étaient concentrées
-toutes ses affections, cette noble créature se
-consumait dans le silence, n’osant avouer qu’à son
-amie Tognina la cause secrète de ses peines et de son
-dépérissement. Tognina lui avait conseillé de s’adresser
-au chevalier Grimani et d’invoquer la générosité bien
-connue de son caractère en lui dévoilant la vérité. La
-pudeur d’une femme, qui répugne toujours à de pareils
-aveux, la fierté de son âme, mais surtout la honte de
-révéler sa faiblesse pour un jeune homme dont elle
-avait recueilli l’enfance, lui rendaient cette démarche
-odieuse et impraticable. Si elle avait eu quelques années
-de moins, et qu’elle n’eût pas exercé sur Lorenzo une
-sorte de tutelle maternelle qui excluait tout autre sentiment,
-Beata aurait été moins timide vis-à-vis du chevalier
-Grimani et de l’opinion publique. C’est ce scrupule
-de la femme, bien plus que l’obéissance de la fille et les
-préjugés de la <i>gentildonna</i>, qui empêchait aussi Beata
-de se jeter aux pieds de son oncle l’abbé, si digne de
-compatir à des peines qui avaient fait le tourment de sa
-propre existence. Comme il arrive toujours en pareil
-cas aux femmes les plus énergiques. Beata, au lieu d’agir,
-de prendre une décision quelconque, d’affronter
-les difficultés qui la pressaient de toutes parts, s’abandonna
-à la tristesse, au découragement le plus profond.
-Elle n’eut même pas la hardiesse de sortir de son appartement
-le jour où Lorenzo fut chassé du palais de
-son père: c’est cachée derrière les rideaux de sa fenètre<span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[441]</a></span>
-qu’elle le vit descendre le perron et monter dans la
-gondole qui emportait toutes les joies de sa vie.</p>
-
-<p>Cependant le père de Beata ne tarda pas à s’apercevoir
-de l’altération de ses traits, de la langueur qui dévorait
-ses charmes et une santé qui jusqu’alors avait
-toujours été parfaite. Il questionna sa fille sur l’opportunité
-de son mariage, et lui demanda même si elle
-avait quelque répugnance à une union tant désirée par
-les deux familles. Beata ne répondit que d’une manière
-évasive, louant les qualités du chevalier Grimani, et ne
-manifestant ni un très-vif désir de lui appartenir, ni la
-volonté contraire. Comme le sénateur adorait sa fille et
-qu’il ne pouvait pas soupçonner la véritable cause du
-malaise où il la voyait, il fit retarder les préparatifs du
-mariage. Le chevalier Grimani lui-même était allé au-devant
-de ce désir, averti par la camériste Teresa et le
-médecin de Beata, qui avait ordonné de la distraire et de
-l’arracher de son appartement, où elle se consumait
-dans une solitude douloureuse.</p>
-
-<p>Quoique sur la pente de sa ruine, Venise n’était ni
-moins gaie ni moins bruyante que dans les temps de
-sa grandeur. Ce peuple, qu’on avait désaccoutumé depuis
-si longtemps de réfléchir sur le sort et le gouvernement
-de son pays, s’abandonnait comme un enfant à
-l’ivresse de l’heure présente, laissant à ses maîtres, avec
-les bénéfices du pouvoir, les soucis de l’avenir. On connaissait
-bien d’une manière vague, par les gazettes et
-les nombreux étrangers qui remplissaient Venise, les
-grands événements de la révolution française; mais la
-foule ne s’en inquiétait que comme d’un spectacle de
-plus qui lui promettait de nouveaux plaisirs. L’or, les
-voluptés faciles, les mascarades et les concerts, étourdissaient
-ce peuple charmant qui, ainsi qu’un alcyon, s’endormait<span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[442]</a></span>
-sur la cime des flots ténébreux. Beata traînait
-sa tristesse au milieu de ces fêtes et de ces bruits joyeux
-de la vie commune. Elle errait comme une âme désolée
-le long des canaux solitaires, sur le chemin de Murano,
-où elle était invinciblement attirée par le souvenir du
-plus grand bonheur qu’elle eût encore goûté dans ce
-monde. Accompagnée de Teresa, qui se tenait silencieuse
-au fond de la gondole, Beata passait des heures
-entières en face du jardin de San-Stefano, s’efforçant
-de ressaisir par la pensée l’instant suprême, l’heure bénie
-de sa destinée. C’est là que Lorenzo lui avait donné
-le douloureux spectacle de sa chute dans les bras de la
-Vicentina; mais c’est là aussi qu’il avait été sauvé par la
-rédemption de l’amour. Beata, qui avait appris indirectement
-que Lorenzo demeurait sur le canal de la Giudecca,
-le traversait en gondole plusieurs fois le jour,
-heureuse de se sentir près de lui, espérant l’apercevoir
-peut-être. Souvent elle se faisait suivre d’une barque
-chargée de musiciens dont les doux accords, épurés par
-le silence de la nuit, berçaient son cœur et assoupissaient
-sa tristesse dans un rêve de divines espérances.
-Inquiète, troublée, oubliant sa réserve et tout entière à
-sa passion, la fille du sénateur se mêlait fréquemment
-à la foule qui, pendant le carnaval, remplissait nuit et
-jour la place Saint-Marc. Déguisée et le visage couvert
-d’un masque, toujours suivie de sa fidèle camériste, qui
-était elle-même désolée de voir dépérir ainsi sa noble
-et chère maîtresse, Beata cherchait à découvrir, au milieu
-de ces ombres errantes de la folie populaire, celui
-qui était pour elle toutes les délices de la vie. Chaque
-fois qu’elle était coudoyée par un masque qui avait
-quelque chose de la taille et de la démarche de Lorenzo,
-elle tressaillait. Elle prêtait l’oreille aux <i>lazzi</i>, aux propos<span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[443]</a></span>
-joyeux, aux déclarations furtives qu’échangeaient
-entre eux les promeneurs inconnus, espérant y saisir
-l’accent aimé, le verbe de son cœur. Si elle voyait deux
-individus se parler tout bas, et puis s’éloigner avec
-mystère vers la <i>Piazzetta</i>, loin de ce magnifique théâtre
-où éclatait l’hilarité insouciante de la reine de l’Adriatique,
-Beata rougissait et se disait en soupirant: «Hélas!
-il n’y a que moi de seule au monde; il n’y a que moi
-qui ne puisse partager avec personne les peines et les
-joies de mon âme!»</p>
-
-<p>A la voir ainsi repliée sur elle-même, triste au milieu
-de la gaieté universelle, pensive et solitaire au milieu
-de la foule étourdie, le cœur rempli d’une sainte émotion,
-et le regard éperdu dans l’horizon de sa courte
-existence, on eût dit le génie de Venise frappé de sinistres
-pressentiments et pleurant un passé glorieux qui
-ne devait plus renaître.</p>
-
-<p>Beata se mit à lire avec avidité tous les livres qu’elle
-savait être chers à Lorenzo, surtout Dante et Rousseau.
-<i>La Nouvelle Héloïse</i> produisit sur la fille du sénateur une
-impression d’autant plus profonde, qu’elle y trouvait
-une certaine analogie avec sa propre situation. Ce qui,
-dans un autre temps, aurait blessé la susceptibilité et le
-goût de Beata dans les trop vives peintures du grand
-écrivain, fut accepté sans réserve, et lui parut être l’expression
-d’une vérité touchante. Son illusion fut encore
-plus grande quand elle lut l’épisode immortel du cinquième
-chant de <i>la Divine Comédie</i>. Tout, dans la destinée
-de Francesca da Rimini, semblait correspondre à
-celle de Beata: naissance illustre, beauté, tendresse,
-amour invincible, et aussi fatal peut-être dans sa fin
-dernière! Il n’est pas jusqu’au rayon de grâce et de
-mélancolie divine dont le poëte a éclairé cette noble<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[444]</a></span>
-victime de la passion, qui ne se trouvât être le partage
-de Beata. Aussi ne pouvait-elle retenir ses larmes, lorsque,
-accoudée sur le bord de son lit, elle se récitait tout
-bas ces vers, qui sont aujourd’hui dans toutes les mémoires,
-et dont chaque mot allait remuer les fibres les
-plus secrètes de son cœur:</p>
-
-<p class="pp8 p1"><span class="ls">.....</span>Francesca, i tuoi martiri<br />
-A lagrimar mi fanno tristo e pio!</p>
-
-<p class="pn1">Ses pleurs redoublaient en proférant ces paroles miséricordieuses
-qu’elle s’adressait à elle-même, et, comme
-une enfant qui s’attendrit au bruit de ses propres sanglots,
-elle se répondait, du fond de son âme attristée:</p>
-
-<p class="pp8 p1"><span class="ls">.....</span>Nessun maggior dolore<br />
-Che ricordarsi del tempo felice<br />
-Nella miseria....</p>
-
-<p class="pn1">Ce regret <i>del tempo felice</i> était d’autant plus amer au
-cœur de la noble Vénitienne, qu’elle était plus âgée que
-Lorenzo, et cette inégalité dans la chaîne des jours
-écoulés la remplissait de confusion et de remords innocents.
-Qu’on se figure la pauvre Beata errant pendant la
-nuit sombre à travers les canaux étroits de la ville des
-lagunes, s’arrêtant un instant sous le pont des Soupirs,
-<i>ponte dei Sospiri</i>, pour écouler ce <i>lamento</i> de l’éternelle
-douleur de l’amour murmuré par un gondolier sous la
-dictée du plus grand musicien dramatique des temps
-modernes, de l’auteur d’<i>Otello</i>, qui a pu s’inspirer à la
-fois de Dante et de Shakspeare.... et on aura presque
-une vision <i>della città dolente</i>, de l’empire ténébreux, telle
-que nous l’a laissée le <i>vates</i> du christianisme: tant il
-est vrai que les intuitions de la poésie sont les sources
-fécondes des grandes réalités de l’histoire, cette Arachné
-laborieuse qui tisse incessamment le rêve divin!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[445]</a></span></p>
-
-<p>Depuis quelque temps, la fille du sénateur, ne sachant
-où trouver le repos qui la fuyait partout, allait assez
-volontiers à l’église. J’ai déjà dit que les sentiments religieux
-de Beata n’avaient jamais eu rien d’excessif ni
-de très-arrêté dans leur objet. Les croyances de la
-jeune patricienne, née au déclin d’une société qui n’avait
-de culte fervent que pour le plaisir, se confondaient
-avec les aspirations de son âme généreuse, et se réduisaient
-dans la pratique au respect des bienséances sociales,
-qui était la grande règle de sa conduite. Tant que
-son amour pour Lorenzo fut la source de félicités intimes
-qui lui laissaient entrevoir le bonheur, sa religion, qui
-avait le sourire de l’espérance, était comme un hymne
-d’actions de grâce à la vie et à l’être mystérieux qui la
-dispense; mais, en perdant ses illusions les plus chères,
-Beata éprouva le besoin de tous les cœurs malheureux,
-celui d’un ami discret et compatissant. Attirée à l’église
-par les convenances du monde, par le désœuvrement et
-le spectacle des cérémonies liturgiques qui à Venise
-s’accomplissaient avec beaucoup d’éclat, Beata finit par
-y trouver un apaisement qu’elle n’avait point soupçonné.
-Les prières publiques, en passant de la bouche
-du prêtre dans celle des fidèles, qui en répercutait les
-accents, communiquaient à son âme un tressaillement
-salutaire qui en dissipait les langueurs.</p>
-
-<p>Un jour de la semaine sainte de l’année 1795, Beata
-se trouvait à l’église San-Geminiano, située au fond de
-la place Saint-Marc, en face de la basilique. Il pouvait
-être cinq heures du soir. Le jour déclinait et les ténèbres
-envahissaient déjà les deux nefs latérales, où régnait
-le plus grand silence. Quelques lampes disséminées çà
-et là dans les chapelles particulières projetaient une lumière
-douteuse qui ne faisait qu’accroître l’impression<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[446]</a></span>
-de recueillement qu’on y éprouvait. Il n’y avait encore
-que peu de monde dans l’église, lorsqu’un groupe de
-femmes placées dans une tribune grillée derrière le
-grand autel se mit à chanter tout bas un cantique à la
-Vierge à deux parties, de l’effet le plus suave. Un autre
-chœur de femmes également invisibles, qui se tenaient
-dans une tribune semblable, du côté opposé, répondit
-par une antistrophe qui complétait le sens de la première.
-Les deux chœurs dialoguaient ainsi, et puis confondaient
-leurs accords, pour se séparer encore et se
-réunir de nouveau dans un ensemble plein de tendresse
-et d’onction divine. Beata, qui était agenouillée sur une
-chaise à côté d’un gros pilier qui la dérobait à la vue,
-écoutait ces voix virginales en s’abandonnant à une
-pieuse rêverie qui n’était point dépourvue de charme. Son
-cœur, toujours rempli du même objet, s’appliquait naïvement
-le sens des paroles sacrées et se gonflait sous la
-pression de la douleur immortelle. «Mon Dieu! s’écria-t-elle,
-ayez aussi pitié de moi!» En proférant ces mots
-entrecoupés de soupirs, Beata joignit ses deux mains,
-et, laissant tomber à terre son livre de prières, resta
-plongée pendant quelques secondes dans une sorte
-d’extase qui fit jaillir de son âme contristée comme un
-éclair furtif d’espérance et de miséricorde. Elle se levait
-enfin rassérénée par l’émotion qu’elle venait d’éprouver,
-lorsque, voulant chercher son livre de prières qu’elle ne
-trouvait plus sous sa main, elle aperçut Lorenzo qui
-pleurait à ses côtés, pressant contre son cœur ce livre
-de l’éternel amour, dont il s’était emparé pendant le
-recueillement de Beata. Il allait s’approcher d’elle et lui
-parler, quand il en fut empêché par quelques personnes
-de la connaissance de la <i>signora</i>, qui la saluèrent et
-sortirent avec elle de l’église.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[447]</a></span></p>
-
-<p>Quinze ou vingt jours après l’incident que je viens de
-raconter, le <i>deux avril</i> 1795 (car le chevalier avait fait
-encadrer cette date mémorable dans un médaillon qu’il
-portait nuit et jour suspendu à son cou), Lorenzo stationnait
-dans une gondole sur le Grand-Canal, presque
-en face de l’appartement de Beata. Il avait essayé plusieurs
-fois de la revoir, mais toujours inutilement, et il
-était encore en possession du livre de prières, qu’il devait
-conserver du reste jusqu’à son dernier soupir. Il
-était plus de deux heures du matin. La vie commençait
-à s’éteindre dans la métropole du plaisir et de la gaieté
-bruyante. Sur les lagunes silencieuses, on n’entendait
-plus que le clapotement des vagues endormies venant
-se briser contre les escaliers de marbre qui refrénaient
-leur indocilité. La lune resplendissante versait sur le
-<i>Canalazzo</i> une lumière encore adoucie par un rideau de
-nuages mobiles qui l’escortaient comme une épousée se
-rendant d’un pas timide au rendez-vous nuptial. La
-tiédeur printanière de l’atmosphère, le silence, la nuit
-parsemée d’étoiles qui s’égayaient dans les profondeurs
-des cieux, les nombreux palais qui bordaient les deux
-rives, surmontés de statuettes élégantes qui projetaient
-leur ombre dans les eaux du canal, quelques falots
-dont la pâle lumière signalait au loin le <i>traghetto</i> de la
-<i>Piazzetta</i>, et de l’autre côté le pont du Rialto, tout cela
-formait un tableau étrange et fantastique qui communiquait
-à l’âme je ne sais quelle impression de langueur
-et de mélancolie attendrissante. Lorenzo, caché dans sa
-gondole, avait les yeux fixés sur le balcon de Beata, qui
-était garni de fleurs. Il épiait le moindre mouvement et
-semblait avoir le pressentiment de quelque faveur de la
-fortune, lorsqu’il vit la fenêtre qui donnait sur le balcon
-s’ouvrir lentement. C’était Beata, qui, vêtue d’un long<span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[448]</a></span>
-peignoir blanc et les cheveux épars sur ses belles
-épaules, venait respirer la fraîcheur d’une nuit sereine.
-S’appuyant sur le rebord du balcon, elle y resta plusieurs
-secondes inclinée sur le canal et comme absorbée
-dans une pensée unique: on eût dit une apparition céleste
-évoquée par la toute-puissance du sentiment. Elle
-se retira du balcon, avança une chaise et s’assit sur la
-limite de son appartement, de telle manière que Lorenzo
-ne pouvait apercevoir, du fond de la gondole, que les
-plis ondoyants de sa robe blanche. Le doux frémissement
-d’un instrument à cordes se fit entendre bientôt,
-et vint pour ainsi dire prêter au silence son langage harmonieux.
-Beata avait pris son violoncelle, dont elle
-jouait, nous l’avons dit, avec beaucoup de grâce, et,
-préludant par quelques arpéges délicats, elle laissa
-exhaler ensuite de son cœur ému cette plainte de l’amour
-et de la jeunesse évanouie:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Nel cor più non mi sento<br />
-Brillar la gioventù.<br />
-Amor, del mio tormento;<br />
-Amor, sei colpa tu!</p>
-
-<p class="pbq p1">Hélas! je ne sens plus, dans mon cœur flétri, s’agiter le
-printemps de la vie! Amour, cruel amour, tu es la cause de
-mes tourments!</p>
-
-<p class="p1">Cette adorable mélodie de Paisiello<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a> sortait de la poitrine
-de Beata en notes accentuées qui se dilataient
-dans l’espace, comme une essence de l’âme la plus pure
-qui ait jamais existé. Transporté de bonheur aux sons
-de cette voix aimée qu’il n’avait pas entendue depuis<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[449]</a></span>
-son départ pour Padoue, Lorenzo s’avança sur la gondole
-et lui répondit immédiatement:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Ti sento, sì, ti sento,<br />
-Bel fior di gioventù!<br />
-Amor, del mio tormento,<br />
-Amor, sei colpa tu!</p>
-
-<p class="pbq p1">Je te sens, je te sens, ô doux printemps de la vie! Amour,
-cruel amour, tu es la cause de mes tourments!</p>
-
-<p class="p1">Lorenzo avait à peine fini de chanter ce second couplet
-de la même mélodie de Paisiello, qu’il entend pousser
-un cri aigu, suivi d’un bruit sourd, comme si quelque
-chose fût tombé à terre; il s’élance aussitôt de sa
-gondole, franchit le perron, monte le grand escalier du
-palais Zeno sans y rencontrer d’obstacle, et se précipite
-dans la chambre de Beata, qu’il trouve évanouie sur sa
-chaise, le violoncelle renversé à ses pieds. Il la prend
-dans ses bras, écarte ses beaux cheveux blonds et appose
-ses lèvres frémissantes sur sa bouche divine. O
-mon Dieu! qui pourra dire ce qu’éprouvèrent ces deux
-âmes confondant leurs soupirs dans un baiser ineffable!</p>
-
-<p>Beata se réveille cependant, et, soulevant peu à peu
-ses paupières engourdies, elle reconnaît Lorenzo, qui
-l’étreignait dans ses bras. Elle se lève brusquement, et
-repousse son contact avec indignation.</p>
-
-<p>«Lâche que tu es, s’écrie-t-elle, qui t’a permis de
-franchir le seuil de cette porte? Me prends-tu donc pour
-une Vicentina, que tu oses m’outrager ainsi? Tu n’as
-pas encore appris à distinguer une <i>gentildonna</i> d’une
-baladine de place publique? <i>Ingannatore!</i>» ajouta-t-elle
-tout bas en fondant en larmes.</p>
-
-<p>Lorenzo, tout interdit et ne sachant que répondre à<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[450]</a></span>
-cette apostrophe foudroyante, se laissa tomber sur une
-chaise, et, se couvrant le visage de ses deux mains, il se
-mit à pleurer sans proférer une parole.</p>
-
-<p>«Pardonnez-moi, Lorenzo, lui dit alors Beata, attendrie
-à son tour de ce langage muet, pardonnez-moi les
-paroles amères qui viennent de m’échapper.... Mais,
-dites-moi, qui vous a enhardi à ce point? Comment avez-vous
-pu monter ici à cette heure, et que me voulez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que je vous veux? répondit Lorenzo en sanglotant.
-Hélas! pouvez-vous me le demander? Voilà plus
-d’un an que je tourne autour de ce palais sans pouvoir
-y pénétrer. Le cri que j’ai entendu sortir de cet appartement
-m’ayant fait craindre quelque grand malheur, je
-suis accouru, au risque de vous déplaire et de perdre le
-seul bien qui m’attache à la vie.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, répondit Beata d’une voix plus
-calme; mais vous avez commis une grande imprudence:
-car, si mon père vous surprenait ici, vous seriez perdu.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! qu’il me surprenne donc, qu’il me chasse une
-seconde fois de son palais, qu’il me fasse appréhender
-par ses sbires et jeter dans un puits de la tyrannie patricienne!
-Je supporterai tout avec joie.... si vous daignez
-compatir à mes peines. Beata, ange de mon cœur,
-cher et unique objet de mes pensées, ô vous qui m’avez
-soulevé de terre et introduit dans les régions sereines de
-la vie, dites un mot et je retombe dans le néant d’où
-vous m’avez tiré.... car je vous adore.»</p>
-
-<p>Étonnée d’un langage si nouveau pour elle, et qui remuait
-toutes les fibres de son âme, Beata resta muette
-et comme enivrée de sa félicité; puis, rompant un silence
-qui lui pesait, elle dit d’une voix languissante:
-«Ingrat que vous êtes, vous ne pensez qu’à vous!»</p>
-
-<p>A cet aveu indirect échappé à la tendresse de Beata,<span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[451]</a></span>
-Lorenzo, ne se contenant plus, se lève et s’écrie avec un
-véritable transport: «Dieu du ciel! ai-je bien entendu?
-Vous ne me haïssez pas, vous avez quelque pitié de moi,
-Beata! Le spectacle de mon amour ne vous est donc pas
-indifférent? Ah! s’il est vrai que vous éprouviez pour
-moi plus que de la compassion, si votre cœur n’est point
-insensible aux vœux que je forme depuis que la Providence
-m’a conduit à vos pieds, si vous ne repoussez
-pas les adorations d’une âme qui est toute remplie de
-votre image et qui vous sera dévouée jusqu’à la mort,
-eh bien! suivez-moi, partons ensemble; allons chercher
-sur la terre étrangère un refuge, un coin paisible où il
-me soit permis de vous consacrer ma vie. Je suis jeune,
-j’ai quelques talents, je travaillerai, et je m’efforcerai de
-tirer de mes facultés de quoi embellir vos jours. Venez,
-partons, et que l’amour conduise nos pas vers un port
-fortuné!»</p>
-
-<p>En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo enlaçait
-la taille de Beata, qui, de faiblesse et de bonheur, inclina
-sa tête charmante sur l’épaule de son amant. Après un
-instant de ravissement silencieux:</p>
-
-<p>«Hélas! répondit Beata en se dégageant de la douce
-étreinte, c’est là un beau rêve impossible. Vous oubliez,
-Lorenzo, que je suis la fille du sénateur Zeno.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, répondit le chevalier Sarti blessé de
-cette remarque, et j’oubliais aussi que, dans le cœur
-d’une <i>gentildonna</i>, tout est subordonné aux préjugés de
-caste.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez dire sans doute au sentiment de l’honneur,
-répliqua Beata avec fierté. Vous avez de l’esprit,
-Lorenzo, des connaissances, une imagination brillante
-et des idées généreuses qui m’ont inspiré pour vous un
-intérêt que je ne veux pas dissimuler; mais il ne vous<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[452]</a></span>
-est pas moins difficile de comprendre quels devoirs imposent
-à une femme les traditions d’une famille illustre.
-Je ne sais pas ce que je ferais, si je n’avais à répondre
-de mes actes qu’à ma seule conscience; mais enfin je
-suis une fille de Venise, qui compte parmi ses ancêtres
-un doge de la république.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends très-bien, <i>signora</i>, dit Lorenzo avec
-un mélange d’ironie et d’émotion, que le fils de Catarina
-Sarti n’est pas digne d’aspirer à un bonheur qui appartient
-de droit au chevalier Grimani. Pauvre et sans
-aïeux, je ne puis vous offrir qu’un cœur dévoué, un
-amour immense. Ah! que n’êtes-vous la fille d’un gondolier,
-ou que ne puis-je mettre à vos pieds le trône de
-Venise, et vous verriez si mon cœur s’inquiéterait alors
-de l’opinion des hommes! C’est vous, Beata, que j’adore,
-et non pas le nom que vous portez. Aucune lâche convoitise
-de fortune ni d’ambition ne souille la pureté de
-mes sentiments.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles,
-répliqua la noble fille du sénateur, attristée que Lorenzo
-pût lui attribuer des idées aussi mesquines. Sans me
-croire au-dessus des femmes de ma condition, je sais
-comprendre la sainteté d’une affection et le prix qu’on
-doit y attacher. Le chevalier Grimani n’a droit qu’à mon
-estime, et plût à Dieu que je fusse plus digne d’apprécier
-les nobles qualités qui le distinguent!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! répondit Lorenzo avec un redoublement
-de tendresse, en saisissant de nouveau la taille de Beata,
-qu’il entraîna doucement sur le balcon, qui vous arrête,
-et pourquoi résister à l’amour qui nous convie à ses
-félicités? Y a-t-il sur la terre un bonheur comparable à
-celui de deux âmes qu’une attraction divine a rapprochées
-malgré les obstacles de la société? N’est-ce pas la<span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">[453]</a></span>
-Providence qui, de mon humble berceau, m’a conduit
-à la villa Cadolce en cette belle nuit de Noël où je vis
-briller dans vos yeux compatissants l’étoile de ma destinée?
-Vous avez pétri mon cœur de vos mains pieuses
-et délicates, vous y avez gravé votre image et l’avez
-rempli de vos concerts. Je ne suis qu’un écho, qu’une
-statue muette qu’anime un rayon de votre grâce enchanteresse,
-comme ce colosse de l’antiquité qu’un regard
-de l’Aurore rendait éloquent. Parlez, Beata, qu’un souffle
-de votre âme féconde la mienne et m’entr’ouvre les
-cieux. Rien n’est beau, rien n’est grand, rien n’est doux
-comme l’amour.»</p>
-
-<p>Lorenzo tremblait en disant ces mots à voix basse.
-Beata, les coudes appuyés sur le balcon, cachait sa tête
-entre ses deux mains, comme pour mieux se garantir
-contre la séduction d’un si doux langage. «Ah! le bonheur!...
-répondit-elle en poussant un soupir et après
-avoir savouré la chaste émotion qu’elle venait d’éprouver.
-Et le devoir, Lorenzo, et mon père, qui mourrait
-de douleur!...»</p>
-
-<p>Le chevalier Sarti fut un peu déconcerté par cette
-exclamation, qui trahissait les perplexités de Beata,
-placée entre la voix de sa conscience et l’élan de son
-cœur. Dans toute autre circonstance, Lorenzo eût compris
-ce qu’il y avait de tendresse refoulée et d’élévation
-de sentiments dans la plainte de la noble fille; mais,
-jeune comme il était et fasciné par la passion, il répliqua
-avec vivacité: «Si le sénateur Zeno aime sa fille un
-peu plus qu’il ne tient à ses préjugés, il ne résistera pas
-longtemps à la voix de la nature. Parlez donc, rompez
-ce silence funeste qui vous consume, ayez le courage
-de vos sentiments, et ne vous laissez point immoler à
-de prétendues convenances sociales, échafaudage d’iniquités<span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">[454]</a></span>
-et de sophismes derrière lequel se cache l’orgueil
-implacable des familles. Si Dieu n’avait placé au fond de
-notre cœur une source inépuisable d’inspirations généreuses
-qui communiquent à l’esprit le pressentiment de
-l’infini; si la spontanéité de l’âme, d’où nous vient la
-notion du juste et du beau, n’était heureusement à l’abri
-de la volonté; si la poésie, si l’amour enfin, ne protestaient
-incessamment contre la réalité et les artifices de
-la raison, il y a longtemps que le monde ne serait plus
-qu’une caverne de voleurs. Parlez, Beata, secouez le
-joug des vains préjugés, suivez les conseils du cœur,
-qui ne trompe jamais, et laissez-vous entraîner par
-l’amour, le souverain maître de la vie et de la mort, qui
-seul peut nous ouvrir le royaume des rêves enchantés
-et des divines chimères!»</p>
-
-<p>Beata écoutait ce langage, séduisant comme une musique
-lointaine, qui, sans rien lui dire de précis, la
-remplissait d’un trouble délicieux. Ce mélange d’imagination
-et de sentiment, d’exaltation juvénile et de
-subtilités, d’erreurs involontaires et de vérités morales
-de l’ordre le plus élevé, qui caractérisait l’esprit du
-chevalier Sarti, charmait la <i>gentildonna</i> et endormait sa
-vigilance sans pourtant la convaincre entièrement. Plongée
-dans une sorte de béatitude et comme transfigurée
-par l’espérance, Beata resta immobile dans la même
-position et sans proférer un mot. Lorenzo, se penchant
-alors vers son oreille, écartant les deux mains dont elle
-se couvrait le visage, lui dit, en lui montrant la lune
-resplendissante au milieu d’un cortége d’étoiles qui
-semblaient lui sourire: «Regardez, Beata, ce globe
-magnifique qui projette sur nous sa clarté propice, ces
-étoiles qui remplissent l’immensité des cieux, et dont
-l’esprit humain n’a pu encore ni fixer le nombre ni<span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">[455]</a></span>
-comprendre l’utilité, ces astres qui s’échelonnent dans
-l’espace, comme les cordes d’une lyre, depuis Saturne
-jusqu’à celui qu’on nomme Mercure, qui semble former
-la note la plus élevée de l’harmonie des sphères; ces
-pléiades enfin qui servent de point de mire au navigateur
-sur la vaste solitude des mers, et que le berger
-contemple avec joie depuis des siècles infinis.... Eh bien!
-je m’imagine que ce sont là des groupes d’âmes bienheureuses
-qui, purifiées par l’amour, ont été admises
-dans les célestes demeures! La légende de Silvio et de
-Nisbé, qui a charmé mon enfance; celle de la princesse
-Lesbina, que nous avons vu jouer ensemble au théâtre
-San-Samuel; ces contes merveilleux et ces fictions de
-l’âge d’or, dont tous les peuples de la terre nous ont
-transmis le souvenir, ne seraient-ils pas des pressentiments
-d’une vérité sublime, que l’homme doit constater
-un jour par les efforts de son génie? Ah! tout le
-prouve, la poésie et l’histoire, les religions et la philosophie:
-l’amour, qui nous ouvre les portes de la vie, est
-aussi le dernier terme de notre destinée. Beata, muse,
-ange chéri de mon cœur, ne repoussez pas mes vœux et
-prononcez le mot suprême de l’existence! Qu’en s’échappant
-de vos lèvres comme un rayon de lumière éthérée,
-il soit pour nous l’aurore d’un jour sans nuages et
-d’éternelles félicités. Venez, partons, ne laissons point
-écouler l’heure bénie, et que votre âme se confie à
-l’amour!»</p>
-
-<p>Lorenzo achevait à peine de parler, lorsque la camériste
-Teresa, qui ne s’endormait jamais avant sa maîtresse,
-entra précipitamment dans la chambre de Beata,
-en s’écriant avec terreur: «<i>Signora</i>, Son Excellence votre
-père vient de ce côté!»</p>
-
-<p>Il y eut alors un moment de confusion et d’extrême<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">[456]</a></span>
-angoisse pendant lequel le chevalier, ne sachant comment
-se soustraire aux regards du sénateur, s’il entrait
-dans l’appartement de sa fille, resta immobile à la place
-où il se trouvait; puis, franchissant la balustrade, il mit
-un pied sur le rebord extérieur du balcon qui faisait
-saillie sur le canal. Beata tremblait, et Lorenzo n’était
-pas moins ému, tandis que la pauvre Teresa se tenait
-aux aguets devant la porte de sa maîtresse. Cependant le
-bruit sourd des pas du sénateur dans le long corridor
-devenait de plus en plus distinct; il fallait prendre un
-parti: ou bien affronter hardiment le père de Beata et
-lui tout avouer, ou se tenir caché derrière la fenêtre
-qu’on aurait fermée, car il n’y avait pas moyen de
-s’échapper par une autre issue. Dans une situation aussi
-périlleuse, Lorenzo, qui se tenait toujours cramponné à
-la balustrade, sur le rebord extérieur du balcon, uniquement
-préoccupé de sauver l’honneur et la paix domestique
-de la noble fille qu’il avait compromise, eut
-comme une vision généreuse qui illumina rapidement
-son esprit. Se débarrassant de son petit manteau, qu’il
-jeta loin de lui, il attendit qu’on frappât à la porte, et se
-précipita du haut du balcon dans les eaux profondes du
-<i>Canalazzo</i>. Au bruit de sa chute, Beata poussa un cri
-déchirant et tomba évanouie. Son père, qui était entré
-une seconde après, et qui avait tout deviné, s’empressa
-de la relever, et l’étreignant contre son cœur, il lui dit
-d’une voix attendrie: «Vous voulez donc me faire mourir
-de douleur, ma fille?»</p>
-
-<p>En disant ces mots, le sénateur se laissa choir sur la
-chaise près du balcon, que Beata y avait placée. Celle-ci,
-pleurant à chaudes larmes, se jeta alors aux genoux de
-son père, qu’elle embrassait avec effusion et sans proférer
-une parole; mais de son âme, oppressée par la<span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">[457]</a></span>
-honte, par le respect filial, par l’amour de Lorenzo, qui
-venait de s’immoler pour elle, et qu’elle devait croire
-perdu à jamais, semblaient sortir les mêmes accents
-qu’un chantre divin a prêtés à Desdemona dans une
-situation presque semblable:</p>
-
-<p class="pp7 p1">Se il padre m’abbandona,</p>
-<p class="pp8">Da chi sperar pietà?</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">[458]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IX</h2>
-
-<p class="pch">LE DERNIER CARNAVAL DE LA RÉPUBLIQUE
-DE VENISE.</p>
-
-<p>L’armée française s’avançait à grands pas en Italie, et,
-par une suite de combats miraculeux, elle jetait l’épouvante
-parmi les puissances coalisées contre le génie de
-la Révolution. Venise, menacée d’un côté par l’Autriche,
-qui gardait les portes du Tyrol, et de l’autre par les
-phalanges de Bonaparte, qui touchaient déjà à ses provinces
-de terre ferme, était toujours indécise et prétendait
-faire respecter sa neutralité douteuse par de si puissants
-adversaires. Ses hommes d’État, blanchis dans les
-conseils, nourris dans les arcanes de la vieille politique
-de l’Europe, s’ingéniaient à ourdir des ruses diplomatiques,
-lorsque l’ennemi était aux portes de Scées. Ils ne
-se doutaient pas, ces Pères conscrits du <i>Livre d’or</i>, que
-des germes de ruine étaient depuis longtemps introduits
-dans la ville chère à Vénus, dans la cité glorieuse des
-doges!</p>
-
-<p>Parmi les étrangers que protégeait un caractère public,
-il y avait alors à Venise un nommé Villetard, secrétaire
-de l’ambassade française. Lallemand, qui était
-l’ambassadeur en titre, avait succédé à d’Henin, qui fut<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">[459]</a></span>
-le premier représentant de la république française auprès
-de la seigneurie de Saint-Marc. Jeune, ambitieux,
-ardent propagateur des idées nouvelles qu’il croyait destinées
-à changer la face du monde, Villetard avait les
-qualités et les défauts d’un brouillon fanatique; il avait
-attiré et groupé autour de lui tous les esprits mécontents
-et s’était constitué le chef d’une opposition sourde
-qui, grâce aux progrès de l’armée française, devenait
-chaque jour plus redoutable. On n’a pas oublié ce personnage
-mystérieux que Lorenzo rencontra dans un café
-de la place Saint-Marc, à son arrivée à Venise, en 1790,
-et qu’il revit, à Padoue, la veille de la révolte des étudiants!
-C’était un noble Vénitien, nommé Zorzi. Ami
-d’enfance d’Angelo Querini, sénateur et érudit fort distingué
-dont il partageait les sentiments politiques, Zorzi
-était de ce petit nombre d’esprits éclairés qui, avec Paul
-Renier, l’avant-dernier doge de la république, avaient
-essayé, en 1762, de réformer la vieille constitution, et
-surtout de limiter la puissance du conseil des Dix. Leurs
-efforts furent combattus avec succès par l’éloquence de
-Marco Foscarini, le doge alors régnant et l’une des illustrations
-de Venise. Doué d’une grande intelligence,
-Zorzi avait beaucoup voyagé, et, de ses courses aventureuses
-à travers l’Europe, il avait rapporté dans sa patrie
-des vues hardies et une fortune délabrée. Il avait
-connu le père du chevalier Sarti et s’était lié avec Villetard,
-dont il servait les projets.</p>
-
-<p>Zorzi était sincère dans l’opposition qu’il faisait au
-gouvernement de la seigneurie, et, s’il désirait ardemment
-une réforme de la vieille constitution de la république
-patricienne, il était loin de vouloir qu’on touchât
-à l’indépendance de sa patrie. C’était un esprit généreux,
-très-convaincu de la nécessité d’une transformation<span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">[460]</a></span>
-des vieilles sociétés humaines. La philosophie du
-<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et la révolution française, qui en était la
-conséquence, étaient pour Zorzi comme pour Villetard
-l’avénement d’un nouvel idéal de justice, qu’il fallait
-réaliser par la persuasion ou par la force. Les menées
-de Villetard et de ses partisans n’avaient point échappé
-à la vigilance des inquisiteurs d’État. Plusieurs fois le
-conseil des Dix avait été au moment de le faire arrêter,
-ainsi que Zorzi et les jeunes gens qu’ils avaient embauchés;
-mais on craignait la colère de la France, qu’on
-voulait ménager pour mieux la tromper. On n’attendait
-qu’une occasion favorable, un revers de l’armée
-victorieuse, pour mettre la main sur ce groupe de factieux
-qu’on ne perdait pas un instant de vue.</p>
-
-<p>Le chevalier Sarti s’était heureusement tiré des dangers
-qu’il avait affrontés, dans la nuit mémorable de son
-entrevue avec Beata. Nageur inexpérimenté, il n’avait
-écouté que son amour, en se précipitant du haut du
-balcon dans le Grand-Canal, où il aurait inévitablement
-succombé dans ses efforts pour gagner la rive opposée,
-sans la rencontre d’un batelier, marchand de fruits, qui
-vint à son secours et le transporta, presque mourant, à
-son appartement <i>della Giudecca</i>. Remis, après quelques
-jours de repos, de la secousse violente qu’il venait d’éprouver,
-le chevalier se trouva dans l’une des situations
-les plus pénibles de sa vie. Non-seulement il pouvait
-craindre que le sénateur Zeno, en apprenant qu’il avait
-osé s’introduire dans la chambre de sa fille, ne le fît jeter
-dans un cachot sans autre forme de procès, comme cela
-se pratiquait à Venise dans les conjonctures difficiles;
-mais il comprenait que Beata était perdue pour lui, si
-les événements politiques qui se compliquaient à l’extérieur
-ne venaient contrarier les projets d’alliance formés<span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">[461]</a></span>
-entre les deux nobles familles. Décidé à n’abandonner
-l’espoir de posséder la femme qu’il adorait qu’avec le
-dernier souffle de la vie, Lorenzo ne se laissa pas décourager
-par les difficultés qui l’enveloppaient de toutes
-parts. Il résolut de revoir Beata d’une manière ou d’une
-autre, de pénétrer encore une fois dans le palais de son
-père, et de l’enlever même, si cela lui était possible. Un
-seul doute l’arrêtait: était-il assez aimé de la <i>gentildonna</i>
-pour obtenir son consentement à un parti aussi extrême?
-N’avait-il pas eu lieu de se convaincre, tout récemment,
-que cette âme si belle et si charmante, qui était capable
-des plus grands sacrifices de résignation, n’avait pas
-assez d’énergie et avait trop de hauteur pour braver
-ouvertement l’opinion des hommes et manquer aux devoirs
-de sa position? La nature d’esprit du chevalier
-Sarti, sa jeunesse et la passion dont il était enivré, ne lui
-permettaient pas de tenir compte de ces diverses nuances
-du caractère de Beata. Pour une imagination exaltée
-qui, s’inspirant de Platon, de Dante et Rousseau, considérait
-l’amour comme la source de toute grandeur et de
-toute félicité, pouvait-il exister un autre devoir que celui
-d’obéir à l’instinct du cœur?</p>
-
-<p>Lorenzo se promenait un jour sur le quai des Esclavons
-(<i>riva dei Schiavoni</i>), rêvant à sa triste position et
-aux moyens de revoir Beata, quand il fut heurté par
-une espèce de <i>facchino</i> ou de commissionnaire qui lui
-dit, en s’excusant: <i>Perdono, eccellenza</i>, et il continua
-son chemin en murmurant entre ses dents le refrain
-d’une vieille chanson populaire:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Sulla riva dei Schiavoni<br />
-Là si mangia i bon bocconi<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">[462]</a></span></p>
-
-<p class="p1">Absorbé dans ses réflexions, le chevalier avait à peine
-fait attention à cet incident, lorsqu’il fut poussé de nouveau
-par le même individu qui était revenu sur ses pas.</p>
-
-<p>«<i>Balordo</i>, lui dit alors le chevalier avec humeur, tu
-ne vois donc pas clair!</p>
-
-<p>&mdash;<i>Eh! eccellenza</i>, je pourrais vous en dire autant,» répliqua
-le <i>facchino</i> en fronçant de gros sourcils d’un air
-mystérieux.</p>
-
-<p>Arrivé sur le pont de la Paille (<i>ponte della Paglia</i>),
-l’homme se retourna comme pour s’assurer si on l’avait
-suivi. Le chevalier connaissait trop bien les mœurs de
-Venise pour ne pas deviner que cet homme avait quelque
-chose à lui communiquer. L’ayant rejoint sur le pont
-de la Paille, qui est l’un des plus anciens de Venise, et
-où le <i>facchino</i> l’attendait en faisant semblant de regarder
-le pont des Soupirs, qui rattache le palais ducal aux prisons:</p>
-
-<p>«Que me veux-tu? lui dit le chevalier, à voix basse.</p>
-
-<p>&mdash;Je regarde cette arche si bien nommée <i>ponte dei
-Sospiri</i>, répliqua l’homme du peuple sans paraître avoir
-compris la question du chevalier, sombre et court passage
-qui sépare la vie de la mort, et à l’entrée duquel
-on devrait écrire, en lettres de bronze:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Per me si va nella città dolente,<br />
-Per me si va nell’eterno dolore.</p>
-
-<p class="p1">&mdash;Je vois que tu me connais, reprit le chevalier;
-parle, qu’as-tu à me dire?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai rien à vous dire, <i>eccellenza</i>, si ce n’est que
-la vie est courte et qu’il vaut mieux la passer en liberté,
-<i>passarsela in libertà</i>, qu’à l’ombre de ce vieux palais
-mauresque.</p>
-
-<p>&mdash;Me prends-tu donc pour <i>una spia</i>, un familier du<span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">[463]</a></span>
-conseil des Dix, pour t’exprimer ainsi comme un oracle?
-répondit le chevalier avec impatience. Qui t’envoie
-vers moi, et quelle est ta mission?</p>
-
-<p>&mdash;Ma mission est de vous avertir de prendre garde
-aux griffes du lion, qui est d’autant plus irritable qu’il
-se sent vieillir. Par le temps qui court, il fait bon d’avoir
-des amis.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas plus avancé, répondit Lorenzo d’un
-air un peu soucieux, et tes énigmes sont toujours impénétrables.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous êtes curieux d’en savoir davantage, <i>signor
-cavaliere</i>, répliqua le <i>facchino</i> d’un ton résolu, vous
-n’avez qu’à me suivre.»</p>
-
-<p>Étonné de l’invitation, Lorenzo ne sut d’abord que
-répondre. Il descendit le pont de la Paille, suivant machinalement
-les pas du <i>facchino</i>, dont le langage réservé
-et la citation faite si à propos décelaient une éducation
-supérieure à celle d’un homme du peuple. Ce pouvait
-être un émissaire de l’inquisition chargé de lui tendre
-un piége, ou bien un partisan déguisé des ennemis de
-la république, qui, connaissant la position difficile du
-chevalier, voulait l’engager dans quelque entreprise
-ténébreuse et coupable. Ces idées traversaient rapidement
-l’esprit de Lorenzo, lorsqu’il vit cet individu
-prendre une gondole au <i>traghetto</i> du pont de la Paille et
-entrer en lui faisant signe de le suivre. Le chevalier
-hésita, parut se consulter un peu, et puis, réfléchissant
-aux deux vers de la <i>Divine Comédie</i>, que l’inconnu ne
-lui avait cités évidemment que pour gagner sa confiance,
-il eut foi en sa bonne étoile, et se glissa dans la
-gondole du <i>facchino</i>.</p>
-
-<p>La gondole s’enfuit rapide comme un oiseau, en rasant
-les eaux silencieuses et <i>torbide</i> des canaux étroits.<span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">[464]</a></span>
-Après s’être éloigné à tire-d’aile du pont des Soupirs et
-avoir fait un grand nombre de circuits, comme une hirondelle
-qui, ayant longtemps poursuivi sa proie, cherche
-un lieu sûr pour s’abattre, la gondole vint aborder devant
-une petite porte basse que couronnait un sarment
-de vigne. A un signal donné, la porte s’ouvrit discrètement,
-et tous deux, Lorenzo et son compagnon, montèrent
-un escalier de marbre assez mal éclairé, dont les
-dalles étaient usées par le temps. Ils furent introduits
-dans un salon de modeste apparence, au milieu duquel
-était une grande table recouverte d’un tapis à ramages,
-chargée de livres et de papiers. Quelques vieux fauteuils
-armoriés, qui accusaient une somptuosité éclipsée et des
-prétentions d’une origine historique, étaient rangés
-autour de la table; des cartes de géographie et plusieurs
-portraits de personnages illustres, parmi lesquels on
-remarquait celui de <i>Fra-Paolo</i>, le célèbre historien du
-concile de Trente, étaient suspendus aux murs lambrissés,
-et complétaient l’intérieur d’un homme studieux et
-jadis opulent, qui avait dû subir des revers de fortune.</p>
-
-<p>«Asseyez-vous là un instant, monsieur le chevalier, dit
-le <i>facchino</i> en avançant un fauteuil, et vous ne tarderez
-pas à vous assurer que je méritais la confiance que vous
-m’avez accordée en me suivant jusqu’ici.»</p>
-
-<p>En parlant ainsi, il souleva une portière en velours,
-et disparut. Resté seul, Lorenzo interrogeait du regard
-les différents objets qui composaient l’ameublement du
-salon, cherchant à deviner le caractère de la personne
-chez laquelle il se trouvait, et l’issue de l’aventure où
-il était engagé, lorsque, la portière s’entr’ouvrant de
-nouveau, il vit apparaître un personnage qui lui dit
-avec une cordialité empressée:</p>
-
-<p>«Ah! vous voilà enfin, mon cher chevalier! Savez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">[465]</a></span>
-qu’il y a au moins dix jours que je vous cherche
-dans tous les coins de Venise? Vraiment, je commençais
-à être inquiet de vous, car nous sommes dans un temps
-où le canal Orfano est le meilleur instrument politique
-de nos illustrissimes seigneurs. <i>Ma, pazienza</i> ...» dit-il un
-peu plus bas en tendant la main au chevalier, qu’il pria
-de se rasseoir.</p>
-
-<p>L’individu qui s’exprimait avec si peu de retenue
-contre le gouvernement de la république était ce noble
-Vénitien, nommé Zorzi, dont nous avons parlé plus
-haut, et que Lorenzo n’avait pas revu depuis l’événement
-de Padoue. C’était un homme d’une soixantaine d’années,
-d’une figure très-distinguée, dont l’expression
-annonçait une volonté et une intelligence peu communes.
-Des lèvres minces et serrées, un front étroit et
-plissé par l’habitude de la réflexion, de beaux yeux noirs
-dont la flamme tourbillonnait sous une arcade proéminente,
-une taille nerveuse, souple, et des manières distinguées,
-formaient un ensemble qui saisissait et qui
-donnait l’idée d’un homme politique peu disposé à s’en
-rapporter à la Providence pour le gouvernement des
-choses de ce monde.</p>
-
-<p>«Je vais sans doute au-devant de votre pensée en
-vous expliquant la démarche que je fais auprès de vous,
-dit Zorzi à Lorenzo, qui l’écoutait, en effet, avec une
-certaine anxiété. Ami d’enfance de votre père, dont le
-dévouement à sa patrie n’était égalé que par l’ardeur de
-son esprit pour les idées grandes et généreuses que
-nous sommes à la veille de voir triompher sur le vieux
-monde qui s’écroule, je vous porte un intérêt d’autant
-plus vif, mon cher chevalier, que j’ai peut-être contribué,
-sans le vouloir, à précipiter la crise au milieu de
-laquelle vous vous débattez. Je sais tout ce qui vous<span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">[466]</a></span>
-arrive: votre séparation de la famille Zeno, et la tentative
-que vous avez faite récemment pour voir la <i>gentildonna</i>
-qui vous captive et qui sera, dans quelques jours,
-l’épouse du chevalier Grimani.»</p>
-
-<p>Lorenzo fit un mouvement de surprise mêlée d’indignation,
-auquel Zorzi répondit immédiatement: «Vous
-êtes jeune, chevalier, et vous êtes amoureux; deux
-grands défauts qui empêchent l’esprit de bien voir ce
-qui se passe dans le cœur humain. Le temps vous corrigera
-de l’une de ces infirmités; mais je doute que vous
-puissiez jamais vous guérir de la noble folie qui caractérise
-toute une classe d’intelligences qu’on nomme des
-poëtes. Votre père, à qui vous ressemblez beaucoup,
-est mort victime de ses propres illusions sur les prétendues
-vertus héréditaires qu’il prêtait aux aristocraties.
-Ce qui est plus certain, c’est que, loin d’avoir quelque
-indulgence pour le fils d’un homme qu’il a sacrifié à
-l’ambition de sa maison, le sénateur Zeno a résolu de
-vous faire arrêter, ou tout au moins de vous expulser
-de Venise. Voilà ce que j’ai appris par une voie sûre et
-dont je tenais à vous instruire. Il y a dix jours que mon
-domestique, tantôt sous un déguisement et tantôt sous
-un autre, cherche à vous rejoindre; car je n’ai pas voulu,
-par prudence, l’envoyer à votre domicile, où il aurait
-pu être remarqué par quelque émissaire de l’inquisition.</p>
-
-<p>&mdash;Que faire, monsieur, dans la position où je me
-trouve? répondit Lorenzo, à qui la perspective de quitter
-Venise était cent fois plus douloureuse que la crainte de
-la prison.</p>
-
-<p>&mdash;N’être ni la dupe ni la victime de vos ennemis,
-répliqua Zorzi en frappant sur la table avec un couteau
-d’ivoire qu’il tenait à la main.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">[467]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Des ennemis! c’est beaucoup dire, répondit Lorenzo
-avec modestie; hors le sénateur Zeno, dont j’ai pu blesser
-les préjugés et alarmer la tendresse paternelle, à qui
-donc fais-je obstacle? Je ne possède rien qui soit de nature
-à exciter l’envie de personne.</p>
-
-<p>&mdash;Je m’aperçois que vous êtes encore plus amoureux
-et plus poëte que je ne le pensais, dit Zorzi en souriant.
-Vous vous imaginez donc que les hommes ont besoin
-de bonnes raisons pour se haïr cordialement? Que faisait
-Abel à son frère Caïn pour en être si détesté? Il
-était plus beau, plus jeune et plus agréable au Seigneur.
-Le cœur humain est un foyer de passions, c’est-à-dire
-de forces qui s’attirent, se repoussent, s’équilibrent et
-se combinent de mille manières. Mettez seulement deux
-hommes en présence, et il se dégagera de leur contact,
-comme de celui de deux corps, une sorte d’attraction
-ou de répulsion qu’on nomme sympathie et antipathie,
-deux mots qui expriment admirablement cette action
-aveugle et fatale de la nature matérielle. L’éducation et
-les institutions sociales peuvent sans doute donner à ces
-forces une direction utile, comme on resserre entre
-deux rives un fleuve impétueux; mais il n’est, heureusement,
-dans le pouvoir de personne de les anéantir. Il
-n’y a que des imbéciles ou des hypocrites qui s’indignent
-contre les passions, qui sont à l’homme ce que les vents
-sont à la voile du vaisseau qui traverse l’Océan. Dans
-tous les temps, un jeune homme intelligent qui, comme
-vous, chevalier, a su se frayer un passage dans une société
-gouvernée par le destin, je veux dire par le privilége
-de la naissance, aurait excité l’envie des heureux
-de ce monde; mais, à l’heure où nous sommes, en face
-des événements qui se préparent, vous devez être considéré
-comme un ennemi de l’ordre public, parce que<span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">[468]</a></span>
-les idées que vous professez et les sentiments qui vous
-animent troublent le repos de ceux qui occupent les
-meilleures places au banquet de la vie. Il en est de
-l’ordre comme de la définition de Dieu: chacun le conçoit
-dans les limites de son égoïsme intellectuel et
-moral.</p>
-
-<p>«Mais revenons à l’objet qui vous touche, continua
-Zorzi après un instant de silence. Vous savez ce qui se
-passe en Italie, et, sûrement, vous avez entendu parler
-des affaires de Montenotte, de Millesimo et de Lodi? Ce
-sont là les premiers épisodes d’une iliade qui ne durera
-pas dix ans, et qui pourrait bien se terminer, comme
-celle des poëmes homériques, par la prise de Troie. Ce
-qui n’est pas douteux, mon cher chevalier, c’est que la
-lutte est engagée entre le vieux monde et le nouveau, et
-si Venise, la ville de Neptune, la citadelle du patriciat,
-comme l’ont heureusement qualifiée vos condisciples de
-Padoue, ne se soumet à la loi du temps en modifiant sa
-politique et ses institutions, elle succombera, comme
-Ilion, sous la colère d’un nouvel Achille, qui vaut bien,
-je crois, le fils de Pélée. Voulez-vous épouser la belle
-Hélène et l’enlever au blond Ménélas que lui destine son
-père? ajouta Zorzi en laissant errer sur ses lèvres un
-léger sourire. Joignez-vous à nous. Nous formons un
-parti déjà puissant, qui a des ramifications dans le grand
-conseil et dans le sénat, et qui compte sur le concours
-de la jeunesse éclairée et de tous ceux qui souffrent.
-Nous voulons l’indépendance et la grandeur de notre
-pays en forçant la vieille république de Saint-Marc à
-s’allier à la jeune république française, qui lui offre
-l’appui de ses armes victorieuses pour s’enrichir de la
-moitié de la péninsule. Joignez-vous à nous qui sommes
-les précurseurs de l’avenir, et nous vous protégerons<span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">[469]</a></span>
-contre la haine du sénateur Zeno, l’un des partisans les
-plus obstinés des errements du passé.»</p>
-
-<p>Lorenzo ne répondit pas immédiatement à cette ouverture,
-qui le surprit encore plus qu’il n’en fut flatté. Il
-se demandait, dans son for intérieur, de quelle importance
-pouvait être à un parti politique l’adhésion d’un
-jeune homme de dix-huit ans sans fortune, sans illustration
-personnelle, et d’une naissance modeste! Il comprenait
-que Zorzi, ayant été l’ami de son père, cherchât
-à lui donner de bons conseils pour le tirer de la position
-difficile où il se trouvait vis-à-vis d’une famille puissante;
-mais entre une démarche qui lui paraissait si
-simple et une sorte de conciliabule à la manière de
-Catilina, il y avait une différence que saisit le bon sens
-du chevalier. Cependant le noble Vénitien avait de très-bonnes
-raisons pour agir comme il le faisait et pour attacher
-un véritable intérêt à s’emparer de l’esprit du chevalier.
-Depuis la révolte des étudiants de Padoue, où
-Zorzi avait joué le rôle d’un tribun, il avait été dénoncé
-au conseil des Dix comme un factieux. Déjà son arrestation
-avait été ordonnée, lorsqu’on avisa qu’il serait
-prudent de ménager encore l’agent de la France, qu’on
-savait être l’ami et le protecteur du noble Vénitien. Zorzi,
-qui était parfaitement édifié sur les intentions du gouvernement
-à son égard, n’ignorait pas non plus que le
-sénateur Zeno avait conseillé la plus grande rigueur
-contre tous ceux qui avaient des opinions inquiétantes
-pour la sécurité de l’État. Il avait insisté d’une manière
-particulière sur la nécessité de faire un exemple qui imprimât
-la terreur aux sujets de la république, en sacrifiant
-un personnage tel que Zorzi, qui jouissait d’une
-grande influence, grâce à ses idées connues, à ses lumières
-et à ses nombreuses relations dans le populaire<span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">[470]</a></span>
-et la <i>cittadinanza</i>. On comprend maintenant que
-Zorzi eût besoin de s’entourer de mystère et que, par
-haine contre le sénateur Zeno, par affection peut-être
-pour le fils d’un ancien ami qu’il avait compromis,
-autant que pour se faire un mérite auprès de Villetard
-en augmentant le nombre des partisans de la France, il
-eût le plus vif désir d’attirer Lorenzo Sarti dans une faction
-peu nombreuse qui se donnait comme l’expression
-des nouvelles générations. D’ailleurs, la propagande est
-la première condition de l’existence des partis qui
-aspirent à la domination, et la position critique du chevalier,
-son amour pour la fille d’un patricien, pouvaient
-le rendre un instrument très-utile entre les mains
-d’hommes aussi avisés que Zorzi et Villetard. Zorzi était
-un esprit trop pénétrant pour ne pas démêler la cause
-du silence et de la réserve que gardait Lorenzo, et,
-allant au-devant des scrupules qui retenaient sa confiance,
-il lui dit: «Vous êtes surpris, chevalier, de la
-démarche que je fais auprès de vous, et vous cherchez à
-comprendre quels peuvent être les vrais motifs de ma conduite?
-Ils sont bien simples, je vous assure: c’est l’intérêt,
-c’est le plaisir de la vengeance, les deux plus puissants
-ressorts du cœur humain. Comme vous, je hais le
-sénateur Zeno, et, comme vous, je suis menacé d’aller
-finir mes jours dans un puits ou sous les plombs du palais
-ducal. Vous voyez que ce n’est point une générosité
-d’enfant qui me porte à rechercher votre amitié! En
-vous offrant l’appui de mon expérience et celui de mes
-amis pour vous aider à sortir du pas difficile où vous
-vous trouvez, j’entends moins accomplir un devoir que
-satisfaire une passion. C’est ce qui doit vous garantir la
-solidité de l’alliance que je vous propose. Je suis un
-homme politique et non pas un saint, ni un philosophe<span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">[471]</a></span>
-spéculatif en quête d’un futur contingent. Ce n’est point
-à mon âge qu’on se paye de chimères et qu’on court
-après la palme du martyre. Tenez-vous à la fille du sénateur
-Zeno, et voulez-vous empêcher qu’elle ne devienne la
-femme de ce fat de Grimani, aux lèvres de rose et au
-sourire vainqueur? Je vous offre les seuls moyens par
-lesquels vous puissiez atteindre le but de vos désirs.
-Croyez-moi, chevalier, mettez-vous sous la protection
-d’un parti qui, d’un jour à l’autre, peut gouverner Venise
-et régénérer l’Italie. Vous n’avez pas d’autre espoir
-d’échapper à la colère du sénateur et de surmonter les
-obstacles qu’on oppose à votre amour.»</p>
-
-<p>Ces dernières paroles, prononcées avec l’accent de la
-sincérité, ébranlèrent le chevalier Sarti, qui répondit,
-avec un reste de bon sens bien rare dans un jeune
-homme de dix-huit ans, chez qui l’imagination et le
-sentiment étaient les qualités dominantes: «J’accepte
-avec reconnaissance l’offre de votre amitié; mais il me
-reste toujours à connaître, monsieur, ce que vous attendez
-de moi, et par quels services je puis aider au
-triomphe de la cause qui vous est si chère. Vous n’ignorez
-pas que, depuis que j’ai quitté le palais Zeno, je
-n’ai plus aucune relation avec les familles patriciennes
-qui, avant ma disgrâce, m’accueillaient comme l’un des
-élus du livre d’or! Isolé, pauvre, en butte à la haine
-d’un homme puissant, je n’ai à vous offrir que ma jeunesse
-et l’ardeur de mes espérances.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Eh! per Dio santo</i>, s’écria Zorzi, ce sont les âmes
-qui gémissent dans le purgatoire qui aspirent au paradis,
-et ce ne peuvent être que des mécontents comme vous
-et moi qui désirent des changements, si ce n’est des
-révolutions. N’est-ce pas à la race maudite de Caïn
-qu’on doit l’invention des arts utiles et même celle de la<span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">[472]</a></span>
-musique qui nous console dans nos peines? Si vous étiez
-le fils du sénateur Zeno, un membre de la minorité satisfaite
-qui nous opprime, je n’aurais pas plus songé à
-vous ouvrir ma pensée que vous n’auriez été disposé à
-m’entendre. Mais vous êtes amoureux, et cela nous suffit,
-car c’est l’amour qui perdit Troie, a dit un poëte charmant.
-Dans quelques jours, ajouta Zorzi en se levant, je
-vous mettrai en relation avec un de mes bons amis dont
-vous n’aurez qu’à vous louer, j’espère. Si la signora
-Beata a pour vous l’affection dont vous êtes digne, il ne
-dépendra pas de nous que vous ne puissiez mettre à
-l’épreuve son dévouement.»</p>
-
-<p>Telles furent les circonstances fortuites qui rapprochèrent
-le chevalier Sarti du parti des mécontents, dont
-Villetard et Zorzi étaient les chefs. Ce parti peu nombreux
-encore ne pouvait se recruter que parmi les jeunes
-gens d’une certaine distinction qui n’appartenaient pas à
-l’aristocratie, parmi les citadins éclairés et mécontents, et
-surtout les nobles de terre ferme qui désiraient une réforme
-des vieilles institutions de la république. Par sa position
-singulière entre l’aristocratie qui l’avait admis dans
-ses rangs et les opinions qu’il avait puisées autant dans
-les traditions de sa famille que dans ses propres instincts,
-le chevalier Sarti n’était point une conquête à dédaigner
-pour les meneurs. Or le moyen le plus sûr et le plus
-honorable d’arriver au but qu’ils avaient en vue, c’était de
-pousser le gouvernement de la Seigneurie à une alliance
-avec la France, dont le contact aurait pénétré Venise de
-l’esprit de la révolution. C’est là précisément ce que ne
-voulait pas l’aristocratie qui, depuis six cents ans, tenait
-dans ses mains la destinée de l’État. Presque unanime à
-résister aux innovations qu’on voudrait essayer à l’intérieur,
-elle était divisée sur le choix de la politique à<span class="pagenum"><a name="Page_473" id="Page_473">[473]</a></span>
-suivre pour se préserver du mal qu’elle redoutait le plus.
-Tandis qu’une majorité considérable croyait échapper à
-l’orage en gardant la neutralité, une fraction énergique
-voulait participer à la lutte en s’appuyant sur l’Autriche,
-qui était la puissance la plus intéressée à défendre les
-institutions du passé. On peut affirmer, toutefois, qu’aucun
-des partis qui divisaient alors cette république de
-patriciens si miraculeusement conservée au milieu des
-vicissitudes de l’histoire moderne, ne mettait au nombre
-des éventualités possibles de la guerre qui désolait
-l’Italie, la chute d’une ville merveilleuse qui avait tant
-contribué à la civilisation de l’Europe. Villetard lui-même
-était sincère dans ses machinations contre le
-gouvernement oligarchique, et Zorzi ne lui aurait jamais
-prêté son concours s’il lui avait soupçonné des intentions
-hostiles à l’indépendance de sa patrie. Le peuple,
-très-attaché au gouvernement de son pays qui lui rendait
-la vie douce, n’était point susceptible d’être remué
-par des idées d’émancipation et d’égalité dont il n’éprouvait
-pas le besoin. Dans une pareille situation, les partisans
-de la France ne pouvaient prendre trop de précautions
-pour se dérober à la vue d’un pouvoir jaloux,
-qui connaissait le danger dont il était menacé.</p>
-
-<p>Venise, en effet, se trouvait dans un de ces moments
-solennels où les opinions politiques ont la gravité et
-l’importance des sentiments religieux, car elles impliquent
-une affirmation de l’ordre moral tout entier,
-comme le disait très-bien Zorzi au chevalier Sarti. Il en
-est toujours ainsi dans les grandes crises de l’histoire,
-telles que l’avénement du christianisme, la réforme et la
-révolution française. On ne peut toucher à l’économie des
-pouvoirs politiques d’une manière aussi profonde que
-l’a fait la révolution de 89, sans s’appuyer sur une nouvelle<span class="pagenum"><a name="Page_474" id="Page_474">[474]</a></span>
-notion du droit, qui ne peut être lui-même qu’une
-manifestation de la pensée religieuse. Au fond des principes
-qui ont fait la révolution française et qui la caractérisent
-éminemment, se trouvent les éléments d’une véritable
-théodicée. L’Église ne s’y est pas plus trompée que
-les philosophes du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, qui, pour accomplir
-l’œuvre de notre régénération politique et morale,
-ont dû frapper l’arbre à sa racine. Et ce qui prouve
-qu’ils ont eu raison d’agir comme ils l’ont fait, c’est que
-toutes les réactions qui ont essayé, depuis cinquante ans,
-d’anéantir la liberté politique en Europe, ont trouvé
-dans le pouvoir religieux et principalement dans le catholicisme
-de zélés coopérateurs. C’est qu’il est aussi
-impossible aux religions de ne point s’immiscer dans
-l’ordre matériel des sociétés humaines, qu’aux philosophes
-politiques de se passer d’un idéal divin, source du
-droit dont ils poursuivent la réalisation. Tout ce qui a
-été dit depuis Descartes, Leibnitz et Montesquieu jusqu’à
-nos jours, sur les prétendues limites de la raison et
-de la foi, de la religion et de la société civile, sont de
-vaines et subtiles paroles qui n’ont convaincu ni le prêtre,
-ni le libre penseur, ni les suppôts du despotisme,
-ni les amants de la liberté.</p>
-
-<p>Le sénateur Zeno, nous l’avons dit plusieurs fois, était,
-avec François Pesaro, un des hommes les plus importants
-du parti de la guerre. Éclairé par une longue
-expérience du pouvoir, par une connaissance profonde
-des annales de son pays et des gouvernements de l’Europe
-qu’il avait vus fonctionner de près, il ne s’était
-pas fait d’illusion sur la gravité de la lutte que les novateurs
-avaient engagée contre l’ordre des sociétés existantes.
-Plusieurs années avant que la révolution de 89
-ne vint à dessiller les yeux des plus aveugles, le sénateur<span class="pagenum"><a name="Page_475" id="Page_475">[475]</a></span>
-Zeno, dans une longue conversation avec l’abbé Zamaria,
-avait apprécié avec une grande sûreté de jugement
-le caractère de la crise politique qu’il voyait
-approcher. Depuis que la monarchie française avait succombé,
-autant par les fautes de ses défenseurs que par
-l’audace de ses ennemis, le sénateur Zeno avait prévu
-que l’Italie ne tarderait pas à devenir le théâtre d’une
-guerre pour laquelle il fallait se tenir prêt. Homme des
-vieux jours, imbu des idées du patriciat qui avaient fait
-la force de Venise et dont il possédait, plus que personne,
-les grandes traditions et les sentiments élevés, le
-sénateur Zeno aurait voulu qu’en résistant avec vigueur
-au tumulte des passions contemporaines, l’aristocratie
-se montrât plus digne de l’autorité dont elle était investie
-pour le bien de la nation. Il n’était point éloigné de
-consentir à quelques réformes partielles de la constitution
-de l’État, à faire la part des nécessités du temps en
-corrigeant les abus reconnus par l’expérience, et en
-laissant introduire dans l’administration tous les changements
-qui seraient compatibles avec la nature de la
-souveraineté.</p>
-
-<p>Depuis que l’armée française avait franchi les Alpes,
-le sénateur avait compris, au langage impérieux du chef
-qui la commandait, que la destinée de Venise se trouvait
-inévitablement engagée dans la lutte qui commençait
-d’une manière si extraordinaire. Il avait donc
-conseillé au gouvernement de son pays de s’allier à
-l’Autriche et de courir les chances de la guerre, qui ne
-pouvaient pas être plus désastreuses, disait-il, que celles
-d’une lâche neutralité qu’on n’était pas sûr, d’ailleurs,
-de faire accepter par les puissances belligérantes. Il
-s’était efforcé de convaincre la Seigneurie que jamais la
-république de Saint-Marc ne s’était trouvée en face<span class="pagenum"><a name="Page_476" id="Page_476">[476]</a></span>
-de plus grandes difficultés, et qu’il fallait bien se garder
-de confondre la guerre actuelle avec celles dont l’Italie
-a été le théâtre depuis le <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. «Vous êtes dans une
-erreur profonde, dit-il un jour en plein sénat après
-avoir longuement plaidé en faveur de l’alliance avec
-l’Autriche, si vous pensez que l’armée de bandits qui est
-à vos portes, et qui traîne après elle le souffle empesté
-d’une révolution perverse, ressemble à aucune de celles
-qui ont envahi la péninsule depuis Charles VIII, Louis XII,
-François I<sup>er</sup>, jusqu’à Louis XIV! Vous n’avez plus à traiter
-avec une vieille monarchie dont les traditions ambitieuses
-étaient contenues par un droit public qui
-obligeait tous les peuples de l’Europe! Que vous soyez
-les amis de la république française ou ses adversaires
-déclarés, le danger n’est pas moins grand pour la stabilité
-de cet État et des institutions qui le régissent. Menacés
-de périr par la conquête ou de voir cette ville
-glorieuse devenir la proie d’idées subversives de toute
-autorité, ne vaut-il pas mieux courir les hasards de la
-guerre en défendant l’œuvre de nos pères et la civilisation
-qui l’a consacrée?» Le sénat étant resté insensible à
-ces sages et patriotiques paroles, le père de Beata s’était
-écrié, en s’appropriant avec bonheur un passage de
-l’<i>Iliade</i>: «La divine Pallas les prive de la raison. Ils approuvent
-qui les conseille mal, <i>aucun n’applaudit à Polydamas
-qui leur donnait un avis salutaire</i><a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>.»</p>
-
-<p>Le sénateur Zeno était certainement une des plus
-nobles personnifications de l’ordre social contre lequel
-s’était élevée la révolution française. Ses idées, ses sentiments,
-ses vertus aussi bien que ses erreurs, tenaient
-par les racines les plus profondes à l’état de choses qui<span class="pagenum"><a name="Page_477" id="Page_477">[477]</a></span>
-allait subir une si grande transformation. Son âme forte
-et vraiment patricienne, qui s’était identifiée avec le
-sort de son pays dont il avait fait la préoccupation constante
-de sa vie, n’aurait pu concevoir que cette Venise,
-qui lui était si chère, trouvât le bonheur et l’indépendance
-sous une autre forme de gouvernement que celle
-que depuis six cents ans elle possédait. Toucher à ce
-gouvernement de minorités choisies qui avait élevé le
-genre humain et fait la gloire de sa patrie, admettre la
-plèbe dans les conseils de l’État, étendre à la société
-civile et politique cette égalité mystique proclamée par
-l’Évangile comme une vision de la vie future, c’était,
-pour le sénateur Zeno, plus que le renversement de vérités
-éprouvées par l’expérience des siècles, c’était une
-impiété, dans le sens rigoureux de ce mot. Enfermée
-dans la période historique où elle avait pris son essor, la
-haute intelligence du sénateur Zeno ne pouvait comprendre
-l’évolution de l’esprit humain qui avait amené
-la révolution française et qui allait détruire ce culte des
-dieux lares, qui, pour l’aristocratie vénitienne comme
-pour le patriciat romain, était le gage de la grandeur
-héroïque de la cité terrestre. L’ordre politique et la société
-civile étaient donc inséparables, pour le sénateur
-Zeno comme pour les novateurs, de ce fond d’idées,
-de notions et de sentiments qui constituent la vie morale
-d’un peuple, c’est-à-dire sa religion. Il ne peut pas
-en être autrement dans les grandes périodes de l’histoire,
-et ceux qui, après cinquante ans d’essais infructueux de
-conciliation, sont encore à s’imaginer que les principes
-qui ont amené la révolution de 89 ne dépassent pas
-l’ordre politique et la société civile, n’ont jamais compris
-le sens profond de cette révolution et n’étaient pas
-dignes de la conduire à ses fins dernières.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_478" id="Page_478">[478]</a></span></p>
-
-<p>Après la république, sa fille était l’objet le plus cher
-des affections du sénateur. Il l’aimait d’une tendresse
-profonde, mais calme et pleine de sécurité. Jamais il
-n’intervenait dans les actes de sa vie intérieure, où Beata
-était libre d’ordonner toutes choses selon ses goûts et ses
-convenances. Excepté dans les grandes solennités qui
-rappelaient le souvenir d’un événement national ou celui
-d’un épisode glorieux des annales domestiques, le
-sénateur Zeno n’avait de volontés que celles de sa fille,
-qui gouvernait d’une manière absolue son palais et ses
-nombreux serviteurs. Lorsqu’il vit Beata prendre intérêt
-à l’avenir d’un jeune enfant qui tenait déjà à sa
-famille par les liens d’un antique patronage, il fut heureux
-de cet incident qui venait jeter un peu de variété
-dans l’isolement moral où l’avait laissée la mort de sa
-mère. Quelques années plus tard, Lorenzo s’étant montré
-digne des soins qu’on lui avait prodigués, le sénateur
-crut devoir achever l’œuvre de sa fille en adoptant
-le chevalier Sarti. La révolte des étudiants de Padoue, où
-le chevalier se trouva si malheureusement impliqué, vint
-rompre l’enchantement du vénérable sénateur. Il n’apprit
-pas sans un étonnement mêlé de tristesse qu’un
-jeune homme qui avait été élevé dans sa maison, et qu’il
-avait comblé de ses bienfaits, avait pu s’oublier jusqu’à
-tremper dans une manifestation contre le gouvernement
-de Venise. Les circonstances étaient trop graves pour
-que le sénateur ne jugeât pas sévèrement un acte qui
-blessait ses croyances les plus vives. Il ordonna d’éloigner
-immédiatement de son palais le jeune téméraire qui
-avait donné un si funeste exemple d’insubordination, et
-défendit à sa fille, ainsi qu’à l’abbé Zamaria et à toute sa
-maison, d’avoir désormais aucun rapport avec le chevalier
-Sarti. On ne sait précisément à quelle cause attribuer<span class="pagenum"><a name="Page_479" id="Page_479">[479]</a></span>
-la visite tout à fait imprévue que fit le sénateur à
-sa fille, dans la nuit où Lorenzo s’était introduit dans la
-chambre de Beata; cela n’était pas dans ses habitudes. La
-tristesse et la langueur de la noble signora qui frappaient
-tout le monde, la résistance passive qu’elle opposait à
-la conclusion de son mariage avec le chevalier Grimani,
-avaient-elles enfin éveillé des soupçons dans l’esprit
-de son père, ou bien fut-il averti par quelque subalterne
-de la présence de Lorenzo? on l’ignore. Ce qu’il y a de
-certain, c’est qu’après la scène du balcon que nous avons
-racontée et l’exclamation touchante du vieux sénateur:
-«Ma fille, vous voulez donc me faire mourir de douleur?»
-il releva Beata qui s’était précipitée à ses pieds, essuya
-ses larmes, en lui disant d’un ton sévère mais paternel:
-«Je suis bien sûr, ma fille, que vous serez toujours digne
-de ma tendresse et que vous n’oublierez jamais le nom que
-vous portez!» Ils se séparèrent silencieusement et sans
-autres explications.</p>
-
-<p>Quelle que fût l’impression réelle que garda le sénateur
-de l’événement domestique que je viens de rappeler,
-et dont il ne pouvait pas deviner toute la gravité, il résolut
-cependant de presser le mariage de sa fille avec le
-chevalier Grimani et de renvoyer Lorenzo Sarti à sa
-mère. Cette dernière résolution ne lui était point inspirée
-par une crainte personnelle qui était bien loin de
-son esprit, mais par une pensée toute politique. Il voulait
-donner un exemple de sévérité qui imprimât le respect
-et, au besoin, la terreur à la jeunesse de Venise,
-dont l’autorité commençait à s’inquiéter. L’intention
-du sénateur étant parvenue on ne sait comment à la
-connaissance de Zorzi, celui-ci voulut en profiter pour
-se venger de l’homme éminent, qui était le plus opposé
-au parti de la révolution; c’est alors qu’il chercha à<span class="pagenum"><a name="Page_480" id="Page_480">[480]</a></span>
-s’emparer du chevalier Sarti, dont la passion pour la
-fille du sénateur Zeno pouvait en faire un instrument
-entre les mains des meneurs.</p>
-
-<p>Beata, après la nuit d’angoisse et d’inexprimables félicités
-que nous avons racontée, était tombée dans un
-abattement de sinistre augure. Aucune illusion n’était
-plus possible pour son âme désolée. La volonté de son
-père, et, plus encore, le spectacle de sa douleur qu’elle
-avait eu sous les yeux, lui enlevaient tout espoir d’échapper
-à la rigueur de son sort. Dominée par un sentiment
-profond qui l’avait envahie tout entière et qu’elle
-savait désormais inconciliable avec la piété filiale, il ne
-lui restait plus qu’à se résigner au sacrifice de ses espérances.
-La vie se fermait devant elle, son rêve de
-bonheur s’était dissipé au contact d’une réalité poignante,
-et, de quelque côté qu’elle dirigeât ses regards,
-elle n’apercevait qu’un avenir désenchanté et plein de
-ténèbres.</p>
-
-<p class="pp8 p1">Nulla fugæ ratio, nulla spes, omnia muta,<br />
-Omnia sunt deserta, ostentant omnia letum<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.</p>
-
-<p class="p1">Cependant, une douceur secrète lui restait au fond
-du cœur: celle de se savoir aimée! Lorenzo avait tout
-bravé pour la voir, et avait tout risqué pour lui sauver
-l’honneur! Rassurée, dès le lendemain, sur le sort de
-son amant qu’elle savait hors de danger, Beata trouvait
-dans le souvenir de cette nuit mémorable un charme
-qu’elle ne pouvait définir! Elle pardonnait au chevalier
-Sarti jusqu’à ses propositions téméraires, jusqu’au baiser
-qu’il lui avait imprimé insolemment sur ses lèvres
-endormies, tant la femme est indulgente pour tout ce<span class="pagenum"><a name="Page_481" id="Page_481">[481]</a></span>
-qui lui révèle le désir de la posséder! Son âme naïve et
-vierge de tout grossier désir avait conservé comme un
-frémissement plein de volupté de l’étreinte où l’avait
-tenue, pour la première fois, celui qui avait grandi à
-ses côtés comme un frère adoré. Accoudée sur le balcon
-et la tête entre ses mains, il lui semblait entendre encore
-la voix de Lorenzo lui racontant l’épopée divine de
-l’amour, évoquant de son imagination, nourrie de la
-lecture des poëtes et des philosophes, les rêves d’or du
-genre humain, et lui apprenant à lire dans le grand
-livre des cieux, où les âmes bienheureuses chantent les
-louanges du souverain maître de la vie et de la mort.
-«Ces fictions de la fantaisie inspirée, ces images de béatitude
-venant illuminer les ténèbres d’une nature imparfaite
-et misérable, ne seraient-elles pas, en effet, des
-pressentiments d’un monde mystérieux promis à nos
-désirs infinis et se dévoilant chaque jour davantage à
-nos faibles regards?» se disait Beata d’après Lorenzo,
-dont toutes les paroles lui étaient restées gravées dans
-l’esprit. C’est ainsi qu’avec son sens si droit, plus apte
-à bien juger les choses et les rapports de la vie qu’à s’élever
-dans les régions des poétiques chimères, Beata
-était pourtant conduite, par le sentiment, jusqu’au seuil
-de problèmes redoutables. Puis, retombant de ces visions
-célestes mais éphémères dans la triste réalité de sa
-position, elle rapportait de son ravissement le besoin
-d’un aliment plus solide pour son cœur affligé. Elle se
-prit alors d’un goût plus prononcé pour les cérémonies
-de l’Église et les pratiques de la religion, qui n’avaient
-été pour elle jusqu’ici que des objets d’une pieuse et
-noble distraction, et, lisant les livres saints non plus <i>à
-la lumière sèche de l’esprit</i>, selon la belle expression d’un
-saint personnage, mais <i>à la clarté de l’âme</i>, Beata se<span class="pagenum"><a name="Page_482" id="Page_482">[482]</a></span>
-sentit pénétrée, peu à peu, d’une force et d’une onction
-dont les effets lui étaient inconnus. Elle priait, chantait
-des hymnes, mêlait ses soupirs à la grande douleur de
-tous, et, remontant la chaîne des promesses sanctionnées
-par le divin sacrifice, elle fut étonnée de retrouver au
-bout de ses aspirations un monde idéal aussi beau,
-mieux défini et plus consolant que celui qu’elle avait
-entrevu dans le mirage de l’amour.</p>
-
-<p>Un jour de solitude et de recueillement, où Beata,
-pour mieux confondre sa vie intérieure avec celle de
-Lorenzo, parcourait d’un œil distrait le poëte de l’enfer
-et du paradis, son attention fut arrêtée par ces trois
-vers qu’elle n’avait pas encore remarqués:</p>
-
-<p class="pp8 p1">O voi ch’avete gl’intelletti sani,<br />
-Mirate la dottrina che s’ascande<br />
-Setto, ’l velame delli versi strani<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>!</p>
-
-<p class="pbq p1">O vous qui avez l’esprit sain, admirez la doctrine qui se
-cache sous le voile de ces vers étranges!</p>
-
-<p class="p1">Surprise d’abord par le sens mystérieux qui se dérobe,
-en effet, sous l’image transparente de la poésie,
-Beata se sentit comme éblouie par une clarté subite!
-Il lui semblait qu’un voile était tombé de ses yeux et
-que, pour la première fois, elle comprenait le sens
-attaché aux belles créations de l’esprit humain. Beata
-aurait pu s’écrier alors, avec un philosophe non moins
-sublime que le poëte catholique: «Où a passé l’amour,
-l’intelligence n’a que faire<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>.» Ce travail intérieur de la
-conscience, cette condensation, dirons-nous, des aspirations
-du sentiment en une croyance plus ferme et<span class="pagenum"><a name="Page_483" id="Page_483">[483]</a></span>
-plus pratique, se fit avec le calme et la mesure qui étaient
-les traits distinctifs du caractère de Beata; mais elle sortit
-de cette épreuve lente et laborieuse avec une résolution
-dont on verra bientôt les suites.</p>
-
-<p>Le chevalier Sarti avait déjà fait plusieurs tentatives
-infructueuses pour revoir Beata et pénétrer de nouveau
-dans le palais de son père; courant les théâtres, les
-églises et les casinos, il n’avait pu réussir à la rencontrer
-nulle part. Il avait été plusieurs fois à Murano dans l’espoir
-qu’un heureux hasard y conduirait aussi la noble
-gentildonna. Il passait des nuits entières sous son balcon
-à épier le moindre signe d’intelligence, et toujours son
-attente avait été frustrée. Il lui écrivit alors, mais ses
-lettres restèrent toutes sans réponse. Dans cette cruelle
-situation, Lorenzo, ne sachant quel parti prendre, passait
-tour à tour de l’abattement à la colère, du désespoir
-à l’indignation. Tantôt il voulait aller se jeter aux pieds
-du sénateur, implorer son pardon et renoncer à la folle
-ambition de posséder la main de Beata, pour avoir le
-bonheur de la voir et de passer humblement ses jours
-à côté d’elle; tantôt il s’abandonnait aux pensées les
-plus téméraires, il allait jusqu’à concevoir un projet
-d’enlèvement.</p>
-
-<p>L’abbé Zamaria, qui était venu le voir clandestinement
-et qui avait toujours pour lui la même affection, ne l’avait
-point encouragé à suivre la première impulsion; il
-lui avait fait comprendre que le sénateur Zeno n’était
-pas homme à revenir d’une détermination qu’il avait
-prise. «Tu ferais mieux, mon cher enfant, lui dit-il
-d’un ton sérieux et paternel, d’aller passer quelque
-temps auprès de ta mère et de te livrer entièrement à
-l’étude de ton art. Dans les conjonctures difficiles où se
-trouve la république, il pourrait t’arriver un malheur<span class="pagenum"><a name="Page_484" id="Page_484">[484]</a></span>
-plus grand et qui serait, peut-être, irréparable.» Ces
-dernières paroles de l’abbé Zamaria, que Lorenzo avait
-trouvé, d’ailleurs, moins expansif qu’autrefois et comme
-attristé lui-même de l’état général des esprits, le confirmèrent
-dans l’opinion que Zorzi lui avait dit la vérité
-sur le danger dont il était menacé de la part du sénateur.
-Alors, ne voyant d’autre moyen de sortir de la position
-qu’on lui avait faite que la protection de ses nouveaux
-amis, il se jeta résolûment dans leurs bras. Il
-s’abandonna sans contrainte à l’attrait de ses illusions,
-à la fougue de son âge et de son caractère, où les idées
-de transformation politique et d’ambition personnelle
-étaient confusément mêlées dans une vague aspiration
-de vie nouvelle, d’amour et de poésie. Son imagination
-ardente, surexcitée par les événements et la passion
-sincère et profonde qu’il nourrissait pour la fille du
-sénateur, déploya ses voiles à tous les vents de l’horizon.
-Il vit plusieurs fois Zorzi et Villetard, qui flattèrent sa
-vanité en paraissant attacher un grand prix à son adhésion
-au parti de la France, fortifié chaque jour de nouveaux
-prosélytes. On lui fit espérer, non sans quelque
-raison de probabilité, que le sénateur Zeno serait bientôt
-dans l’impuissance de lui nuire, et qu’alors le chevalier
-Sarti aurait le pouvoir de réaliser le plus cher de
-ses vœux.</p>
-
-<p>C’est que Venise se remplissait de plus en plus de
-bruit, de trouble et de terreur. Cerné par les armées
-ennemies, voyant son territoire envahi, ses provinces
-de terre ferme agitées par les novateurs, et quelques-unes
-prêtes à s’insurger contre la cité souveraine et la
-domination du patriciat, le gouvernement de la sérénissime
-Seigneurie était acculé dans le labyrinthe de ses
-ruses diplomatiques. Il croyait toujours pouvoir échapper<span class="pagenum"><a name="Page_485" id="Page_485">[485]</a></span>
-à la nécessité de faire la guerre, dont il subissait
-déjà tous les inconvénients, par un coup du sort ou
-quelque stratagème de politique ténébreuse. Pouvant
-avoir de l’or, des soldats et un général digne de ce nom
-pour se défendre, il laissait tomber de ses mains débiles
-ces précieux instruments de l’indépendance nationale,
-pour se livrer à des intrigues de cabinet. La bataille de
-Castiglione, donnée le 5 août 1796, aux portes de la république,
-vint accroître les perplexités de la Seigneurie
-et encourager l’audace des partisans de la France. Le
-nom de Bonaparte commençait à circuler dans les classes
-populaires et à exciter la haine des uns, l’enthousiasme
-des autres, la curiosité de tous. Le chevalier Sarti, surtout,
-se prit d’une grande admiration pour le héros de
-la démocratie française, sur lequel Villetard lui avait
-donné des renseignements qui étaient encore peu connus
-à une époque où la figure épique du général républicain
-ne faisait que se dégager du fond merveilleux
-des événements contemporains.</p>
-
-<p>«C’est l’homme des temps nouveaux, s’écria un jour
-le chevalier au milieu d’un groupe de jeunes gens qui
-l’écoutaient avec déférence, c’est l’incarnation puissante
-de la révolution française qui, selon de saintes prophéties,
-doit faire le tour du monde. Comme Achille, dans
-l’âge héroïque, et comme Alexandre, au sein de la Grèce
-florissante, Bonaparte est fils de la chair et de l’idée divine
-du progrès dont il est le bras séculier. Il vient aussi
-de l’Occident au pays de l’aurore propager, avec son
-épée, les germes d’une civilisation plus humaine. Tandis
-que nos vieillards, «assis au-dessus des portes de Scées,
-babillent comme des cigales sur la cime d’un arbre<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>,»<span class="pagenum"><a name="Page_486" id="Page_486">[486]</a></span>
-les Grecs envahissent la plaine lumineuse qui touche à
-nos rivages, et menacent de pénétrer jusqu’à nos lagunes,
-dernier refuge de la race de Priam. Eussent-ils
-d’ailleurs un Hector pour les défendre, nos illustres patriciens
-devront livrer la beauté suprême qui est le sujet
-de la lutte, et qui s’appelle aujourd’hui la liberté de l’esprit
-humain. Car,</p>
-
-<p class="pp8 p1">Vuolsi cosi colà ove si puote<br />
-Ciò che si vuole<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.....</p>
-
-<p class="p1">&mdash;<i>Bravo, caro maestrino mio</i>, s’écria tout à coup la voix
-d’une femme qui passait sur la place Saint-Marc, tout
-près du groupe au milieu duquel se trouvait Lorenzo.
-Tu parles vraiment comme un ange, et, bien que je ne
-comprenne guère mieux ton beau langage métaphysique
-que la doctrine de saint Augustin, dont nous entretenait
-le vieux Pacchiarotti, notre maître, j’applaudis à tes
-idées que je partage avec toute la brillante jeunesse dont
-tu es, ce me semble, devenu l’oracle. <i>Viva la Francia,
-viva la libertà!</i>» dit-elle d’une voix argentine en se perdant
-dans la foule, suivie d’un cortége d’adorateurs.</p>
-
-<p>C’était la Vicentina, revenue depuis peu de temps à
-Venise, d’une longue excursion qu’elle avait faite dans
-les principales villes de l’Italie. Protégée par un grand
-personnage de l’armée française, dont elle avait fait la
-conquête sur le théâtre de Bologne, elle s’était lancée
-dans le courant des opinions du jour avec l’étourderie
-d’une <i>prima donna</i> et d’une jolie femme, qui est habituée
-à régner sur la terre et sur l’onde. Coiffée à la Titus,
-ses beaux cheveux noirs parsemés de rubans qui simulaient,
-avec un savant artifice, les couleurs que portait
-son amant, le sein orné d’une rosette éclatante qui attirait<span class="pagenum"><a name="Page_487" id="Page_487">[487]</a></span>
-les regards et qu’on aurait pu prendre aussi pour
-un symbole séditieux, cette frivole et charmante créature
-qui s’en allait droit devant elle, écartant les indiscrets
-d’un coup de son éventail, était l’expression vivante
-de ce monde curieux d’hommes de plaisir et de fantaisie,
-de poëtes, d’artistes et d’ambitieux de toutes
-sortes, de soldats sans fortune, de femmes à la mode, de
-citadins éclairés, de rêveurs et de néophytes ardents
-qui, placés entre l’aristocratie et le peuple insouciant
-des lagunes, voyaient dans la révolution française une
-source d’événements merveilleux, un grand spectacle de
-la vie qui frappait leur imagination et donnait l’essor à
-leurs plus douces chimères.</p>
-
-<p>«Quel avenir s’ouvre devant nous! disait un officier
-d’un régiment d’Esclavons alors en garnison à Venise,
-en laissant traîner son sabre sur les dalles de la place
-Saint-Marc, pour imiter la désinvolture soldatesque des
-officiers français qu’il avait eu occasion de voir sur la
-terre ferme. De la gloire, de l’or, des femmes et la conquête
-de la vieille Italie, voilà ce qui est au bout de notre
-épée, si le gouvernement de la Seigneurie se décide enfin
-à accepter les propositions que lui fait l’homme du destin,
-comme dit M. le chevalier Sarti.</p>
-
-<p>&mdash;Déjà la trompette sonne, les escadrons s’ébranlent,
-les panaches et les aigrettes d’or se balancent dans les
-airs, et je vois poindre à l’horizon d’azur l’armée française
-conduite par le génie de la victoire, s’écria un
-jeune écrivain qui visait à la poésie dramatique, où il
-avait eu des succès. Venise renaîtra plus charmante et
-plus belle sous le dogat de M. le chevalier Sarti, qui
-sera élevé à la dignité suprême par la jeunesse et la
-démocratie triomphantes. Que dites-vous, <i>signori</i>, de ma
-prophétie?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_488" id="Page_488">[488]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Qu’elle est plus vraisemblable que ton dernier
-drame historique, répliqua un critique de la presse vénitienne
-qui commençait alors à s’émanciper; mais il
-faut la compléter en nous faisant tous membres du
-sénat, à la place des vieillards impuissants qui ont usurpé
-les droits du peuple souverain.</p>
-
-<p>&mdash;Il s’agit bien de Venise et de sa constitution décrépite!
-dit un élégant citadin d’un esprit hardi et très-cultivé;
-il s’agit de l’Italie tout entière, dont il faut
-relever la nationalité au milieu de cette grande régénération
-des peuples qui se prépare. On ne redonne pas
-la vie à un corps épuisé. La destinée particulière de
-Venise est accomplie; elle ne peut plus être, désormais,
-qu’un fleuron historique de la patrie commune:
-<i>alma parens</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Mais que deviendront les princes qui, au nom du
-droit public, règnent aujourd’hui dans les différentes
-parties de la Péninsule? répondit un avocat qui se préoccupait
-beaucoup plus de la lettre que de l’esprit de la
-révolution.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu’est devenu le duc de Modène, qui s’est enfui
-de ses États avec d’immenses trésors qu’il est venu cacher
-au fond de nos lagunes, répondit le premier interlocuteur.</p>
-
-<p>&mdash;Et le pape, qu’en ferez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Le grand aumônier de la république universelle,
-ou bien nous l’enverrons à Constantinople convertir le
-Grand-Turc et le consoler de n’avoir pu épouser la reine
-de l’Adriatique, répliqua le citadin avec une froide ironie.
-Aussi bien, son règne n’est plus de ce monde. Qu’en
-pensez-vous, chevalier?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Le secret de l’avenir repose sur les genoux de Jupiter</i>,
-dit <i>il poeta sovrano</i>, que j’invoquais il y a quelques<span class="pagenum"><a name="Page_489" id="Page_489">[489]</a></span>
-instants, répliqua Lorenzo. Sans prétendre donner
-mon avis sur des questions aussi graves, il est certain
-qu’un nouvel idéal de la vie morale s’élève dans
-l’humanité, et que la destinée de l’Italie est dans les
-mains de l’homme providentiel qui est aux portes
-de Venise. Si son âme est à la hauteur de son génie,
-il peut relever cette nation glorieuse <i>ove il bel si
-risuona</i>, dont il parle la langue et porte le sang dans
-ses veines.»</p>
-
-<p>Ainsi allait devisant cette brillante jeunesse sur laquelle
-le chevalier Sarti avait acquis un très-grand ascendant.
-Excité par Zorzi et Villetard, et plus encore par
-le sentiment qui remplissait son cœur, Lorenzo avait
-secoué cette sorte de rêverie tendre et contemplative
-qui était la disposition habituelle et, pour ainsi dire, la
-grâce de son esprit. Son caractère ouvert et généreux,
-son enthousiasme pour les belles choses, ses connaissances
-variées, la tournure romanesque et un peu métaphysique
-de son imagination, ces qualités diverses,
-jointes à l’ardeur de ses convictions et à une volonté impérieuse,
-lui avaient donné une prépondérance marquée
-sur cette portion de la population vénitienne qui formait
-le parti de la France. Signalé à la police de l’inquisition,
-l’arrestation du chevalier avait été ordonnée et allait
-s’effectuer, lorsqu’on apprit la nouvelle de la bataille
-d’Arcole, puis celle de Rivoli, qui eut lieu le 13 janvier
-1797. Ces événements prodigieux, qui achevaient
-la déroute de l’Autriche, excitèrent à Venise une émotion
-profonde. Le gouvernement fut atterré; les novateurs,
-au comble de la joie et de l’enivrement, levaient
-la tête et menaçaient hautement l’aristocratie d’une prochaine
-déchéance. Quelques jours après ce glorieux épisode
-de la campagne d’Italie qui amena la reddition de<span class="pagenum"><a name="Page_490" id="Page_490">[490]</a></span>
-Mantoue, Zorzi arriva un matin de bonne heure chez le
-chevalier Sarti, <i>alla giudecca</i>.</p>
-
-<p>«<i>Vittoria, vittoria!</i> s’écria-t-il, à peine introduit dans
-la chambre à coucher de Lorenzo. Nous serons bientôt
-les maîtres de Venise, et il vous sera fait une bonne
-part, chevalier, dans le triomphe des amis de la liberté.
-Mais en attendant que ce fait inévitable s’accomplisse, je
-viens vous apprendre une nouvelle qui vous intéresse
-particulièrement. La fille du sénateur Zeno épouse, dans
-trois jours, le chevalier Grimani. Il s’agit d’empêcher
-cet odieux sacrifice, et je viens vous en offrir les moyens.
-Il y a demain une grande fête au casino du <i>Salvadego</i>,
-où doivent se trouver les Grimani, le sénateur Zeno
-avec sa fille Beata, et leurs amis les Badoer et les Dolfin.
-Vous irez aussi, chevalier, et, entouré de vos amis qui
-vous accompagneront sous un déguisement qu’autorise
-le carnaval, vous enlèverez la belle Hélène et vous partirez
-à l’instant pour la terre ferme. Villetard vous donnera,
-pour le général en chef de l’armée française, une
-lettre qui vous mettra à l’abri de toutes recherches.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous bien certain, monsieur, répondit Lorenzo
-abattu, que la signora Beata ait donné son consentement
-au mariage dont vous m’annoncez la triste
-nouvelle?</p>
-
-<p>&mdash;Puisque tout est préparé pour la cérémonie nuptiale,
-jusqu’à l’appartement que doivent habiter les deux
-époux! répliqua Zorzi avec impatience. Voulez-vous
-attendre que le fruit d’or ait été cueilli au jardin des
-Hespérides, pour vous décider à prendre un parti?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, répondit Lorenzo tout à coup, je me rends
-à vos conseils, et j’accepte l’offre de mes amis.»</p>
-
-<p>Le carnaval qui précéda de quelques mois la chute
-de la république de Venise ne fut ni moins gai, ni<span class="pagenum"><a name="Page_491" id="Page_491">[491]</a></span>
-moins bruyant que ceux des années précédentes. Cette
-ville unique, monument admirable d’un peuple industrieux
-qui, sans l’initiative d’un législateur suprême
-et sans l’aide d’un conquérant, s’était élevé, par ses
-propres efforts, du sein de la pauvreté et de l’ignorance
-au comble de la fortune et de la civilisation, allait s’éteindre
-et disparaître de la scène du monde sans se
-douter presque qu’elle assistait au dernier banquet de
-sa vie nationale. Et voyez, quelles combinaisons du
-sort! un État indépendant consacré par les siècles, par
-les traités et le droit public de l’Europe chrétienne, une
-puissance catholique qui avait été le boulevard de
-l’Église contre l’islamisme et la barbarie des Turcs, une
-république italienne qui fut une des merveilles de la
-civilisation et l’alliée de la France dès le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, va
-être anéantie et vendue à l’encan par un général républicain
-qui parle la langue de Dante et de Machiavel,
-par le représentant d’une grande et généreuse nation
-qui avait proclamé la fraternité des peuples et le respect
-des nationalités! et, lorsque l’Europe indignée se soulève
-contre le prodigieux génie qui avait voulu l’enchaîner
-à son despotisme et qu’elle le relègue par delà les mers
-comme un perturbateur du repos public, les rois de
-la Sainte-Alliance infirment aussitôt la portée de l’acte
-accompli en manquant à leurs promesses de liberté.
-Ils relèvent et restaurent tous les anciens pouvoirs qui
-avaient disparu dans la tourmente révolutionnaire;
-mais cette glorieuse république de Venise, qui fut le
-premier holocauste de l’ambition fatale de Bonaparte,
-reste entre les mains de l’Autriche. Et on s’étonne ensuite
-de l’instabilité des sociétés modernes et des secousses
-incessantes qui viennent ébranler les gouvernements
-les mieux affermis! La révolution de 89 a posé des<span class="pagenum"><a name="Page_492" id="Page_492">[492]</a></span>
-principes qui ont pénétré dans les entrailles de la terre
-et qui la soulèveront sous les pas des audacieux qui essayeraient
-d’en étouffer la virtualité. Ce ne sont ni des
-soldats aux gardes ni des vœux à la madone qui peuvent
-conjurer ces principes, et empêcher la conscience
-moderne d’organiser le monde à son image.</p>
-
-<p>Pendant que les destinées de la république étaient
-l’objet des douloureuses préoccupations d’un petit nombre
-d’esprits clairvoyants, pendant que le palais ducal
-était rempli de soucis, d’ombres gémissantes et de pâles
-terreurs, et que le bélier de l’ennemi battait les murs
-de la ville sacrée jusqu’alors invulnérable, le peuple
-s’enivrait du bruit de ses grelots et de ses douces chansons.
-S’il connaissait les événements extérieurs par la
-rumeur des gazettes et les propos mystérieux qui échappaient
-aux partisans de la révolution, il avait une trop
-grande confiance dans la sagesse de ses maîtres, pour
-s’inquiéter sérieusement du sort de son pays. D’ailleurs
-le carnaval était à Venise une fête véritablement nationale,
-et, plus les circonstances politiques étaient menaçantes
-pour le gouvernement de l’aristocratie, plus celle-ci
-mit de soin à cacher ses inquiétudes aux yeux de la
-foule étourdie. Aussi voyait-on les lagunes, <i>il Canalazzo</i>,
-la place Saint-Marc, les casinos, et jusqu’aux pieux réduits
-de la pénitence qui étaient si nombreux à Venise,
-se remplir de lumières discrètes, de mouvement et
-de masques joyeux et bizarres qui offraient le spectacle
-d’un rêve magique, s’épanouissant au-dessus d’un
-abîme où allait disparaître bientôt ce monde frivole et
-charmant.</p>
-
-<p class="pp8 p1">Nos delubra deum miseri, quibus ultimus esset<br />
-Ille dies, festa velamus fronde per urbem<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_493" id="Page_493">[493]</a></span></p>
-
-<p class="p1">Le soir où devait avoir lieu au <i>Salvadego</i> la brillante
-réunion dont Zorzi était venu instruire le chevalier Sarti,
-Beata remontait le Grand-Canal dans une gondole avec son
-père, son fiancé et le sénateur Grimani. Vaincue par les
-prières du sénateur Zeno et par la crainte qu’une plus
-longue résistance de sa part n’accrût les dangers dont elle
-savait que Lorenzo était menacé, Beata avait fini par
-se laisser arracher une sorte de consentement tacite
-au mariage qui allait s’accomplir sous d’aussi tristes
-auspices. Mais en faisant le sacrifice de sa vie au repos
-de son vieux père qu’elle voyait accablé d’une si grande
-douleur, en s’inclinant humblement sous la main de la
-destinée qui s’appesantissait sur elle, Beata n’avait point
-perdu l’espoir de retarder encore, sous un prétexte ou
-sous un autre, le jour funeste où il lui faudrait renoncer
-aux béatitudes que l’amour lui avait fait entrevoir. Elle
-conservait au fond du cœur je ne sais quelle force secrète
-et quel pressentiment d’heureux augure, qui lui
-faisaient affronter son malheur sans rien perdre de la
-dignité de sa contenance. Elle souffrait mortellement,
-mais sans trahir par aucun signe extérieur l’émotion
-de son âme et le secret de sa vie. Les deux sénateurs
-étaient silencieux dans la gondole, tandis que le chevalier
-Grimani, qui était assis à côté de Beata, lui témoignait,
-par son empressement et des paroles délicates,
-combien il était heureux de partager le sort d’une
-femme accomplie dont il n’avait pas été facile de vaincre
-les scrupules et la pudique résistance.</p>
-
-<p>«Que voulez-vous, chevalier? lui disait Beata d’une
-voix timide; il y a des natures faibles que le bonheur
-effraye, et qui semblent en redouter l’approche, comme<span class="pagenum"><a name="Page_494" id="Page_494">[494]</a></span>
-si elles devaient y trouver le terme de leur courte existence.
-Peut-être ne suis-je pas digne de toutes les félicités
-dont il a plu à Dieu de me combler.»</p>
-
-<p>Le chevalier, qui ne pouvait voir dans ces paroles de
-Beata que l’expression d’une douce tristesse et d’une
-chaste inquiétude faciles à comprendre en pareille circonstance,
-s’efforçait de rassurer la gentildonna sur l’avenir
-qui les attendait, en protestant de son amour et de
-sa soumission aux moindres désirs qu’elle pourrait manifester.
-La gondole s’avançait vers la <i>piazzetta</i> au
-milieu d’un cortége de barques toutes éclairées par des
-lanternes de couleurs diverses, projetant sur l’eau profonde
-du <i>Canalazzo</i> une lumière mystérieuse qui frappait
-l’imagination en lui ouvrant des perspectives infinies.
-Des cris, des éclats de rire, des instruments, des
-voix mélodieuses, retentissaient au fond de ces méandres
-de la ville enchantée. Arrivés au <i>traghetto</i>, les quatre
-personnages descendirent sur la <i>piazzetta</i>, dont la foule
-encombrait tous les abords. Ils étaient revêtus d’un domino
-noir qui était le déguisement le plus commode et
-celui que préféraient les gens de qualité. Beata, donnant
-le bras au chevalier Grimani, suivit tristement les
-deux sénateurs, qui avaient de la peine à se frayer
-un passage à travers les flots de la multitude qui se précipitait
-sur la grande place.</p>
-
-<p>Quel spectacle offrait alors ce grand et magnifique
-théâtre de la grandeur vénitienne, où tous les siècles,
-tous les styles et toutes les civilisations du monde se
-trouvent représentés! L’histoire de Venise n’est-elle pas
-écrite sur ces monuments qui racontent les vicissitudes
-d’un peuple admirable par sa patience, son activité, par
-son génie des arts et de la vie politique? Quelle gaieté,
-quelle folie charmante, quel enivrement de l’heure qui<span class="pagenum"><a name="Page_495" id="Page_495">[495]</a></span>
-passe et quelle insouciance du lendemain on voyait
-éclater au milieu de cette place où les masques et les
-costumes les plus bizarres donnaient un échantillon de
-toutes les conditions de la société, mêlées aux caprices
-d’une fantaisie adorable: paysans, gentilshommes, docteurs
-enfarinés de théologie, médecins courbés sous une
-large perruque et le front armé de lunettes redoutables,
-<i>cicisbei</i>, <i>monsignori</i> élégants, turcs, <i>zingari</i>, chinois, soldats
-du pape portant un parapluie à la main, charlatans,
-devins, moines de tous les ordres suivis et raillés
-par la nombreuse famille des arlequins, des pierrots,
-des colombines et des pantalons, ces types de la vieille
-comédie italienne, qui forment un monde à part dont on
-ignore l’histoire! D’où viennent-ils, en effet, ces beaux
-Léandre, ces Lindor à l’habit bleu céleste, ces Scaramouche,
-ces Brighella et ces princesses à la robe de
-pourpre, à la voix d’ange et au cœur de colombe, qu’on
-voit danser et rire au clair de la lune et s’ébattre dans un
-carrefour enchanté, comme des ombres bienheureuses?
-Qui donc a pu imaginer ces <i>brigate</i> joyeuses
-d’hommes et de femmes de loisir, ces chœurs de farfadets
-et d’<i>innamorati</i> courant sur la pointe des pieds
-à un rendez-vous promis sous une fenêtre <i>bénie</i>, où
-ils restent jusqu’à l’aurore? Est-ce un rêve, une fiction
-de la poésie, un ressouvenir du passé, ou bien un pressentiment
-de l’avenir? c’est tout cela ensemble, c’est de
-la féerie et de l’histoire, de la poésie et de la réalité:
-c’est le carnaval de Venise aux derniers jours de
-son indépendance. Pendant que ce festin de Balthazar
-déroule ses pompes et ses folles mascarades sur
-cette place de Saint-Marc qui est une des merveilles du
-monde, le destin de la république siége au palais ducal
-dans la personne du faible Louis Manini, qui pleure,<span class="pagenum"><a name="Page_496" id="Page_496">[496]</a></span>
-en s’écriant devant quelques conseillers aussi faibles
-que lui:</p>
-
-<p class="pp10 p1"><span class="ls">....</span>Divum, inclementia divum</p>
-<p class="pp8">Has evertit opes, sternitque a culmine Trojam.</p>
-
-<p class="pbq p1">C’est le courroux, l’impitoyable courroux des dieux, qui renverse
-cet empire et qui précipite du faîte Ilion<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p>
-
-<p class="p1">Beata traversait avec peine cette cohue bruyante, l’âme
-remplie d’une tristesse indéfinissable, enveloppée dans
-un domino noir qui laissait apercevoir l’élégance et la
-souplesse de sa taille divine, ses beaux yeux abrités sous
-un masque de velours qui lui permettait de tout voir
-sans trahir sa propre émotion; elle s’appuyait légèrement
-sur le bras du chevalier Grimani, prêtant l’oreille
-aux <i>lazzi</i> de la foule, aux <i>aparté</i> des couples heureux. Au
-détour du campanile, au moment d’entrer dans la grande
-place, Beata fut assez rudement poussée par un flot de
-masques venant dans le sens contraire, et se trouva tout
-à coup séparée du chevalier Grimani. Elle voulut ressaisir
-immédiatement le bras de son fiancé; mais, heurtée
-par les divers courants de cette foule innombrable, elle
-fut comme enfermée dans un cercle qu’elle ne put franchir.
-Ce cercle, allant toujours se rétrécissant autour
-d’elle, la poussait vers la <i>piazzetta</i> et le Grand-Canal, malgré
-les efforts qu’elle faisait pour résister à cette impulsion.
-La liberté dont on jouissait à Venise, pendant le
-carnaval, était si grande, le masque était si respecté et
-le déguisement autorisait tant d’intrigues et d’espiègleries
-innocentes, que Beata ne fut pas trop alarmée d’un
-incident qui n’avait rien de bien extraordinaire, au milieu
-d’une multitude qui se soulevait et s’apaisait comme<span class="pagenum"><a name="Page_497" id="Page_497">[497]</a></span>
-les vagues de l’Adriatique. Cependant son inquiétude
-devint un peu plus vive lorsqu’elle se sentit prendre le
-bras par un des masques qui l’approchaient et qu’il lui
-dit à l’oreille:</p>
-
-<p>«Où vas-tu, <i>anima affannata</i>? et que cherches-tu
-dans ce tourbillon de folies et de vaines paroles? est-ce
-la paix, la lumière, et l’idéal de ta noble vie?</p>
-
-<p class="pp8 p1"><span class="ls">....</span><i>Beata</i>, i tuoi martiri<br />
-A lagrimar mi fanno tristo e pio.</p>
-
-<p class="pn1">Si tu veux me suivre, je te conduirai dans les bras
-de celui que tu adores et qui est digne de ton
-amour.»</p>
-
-<p>En prononçant ces mots qui trahissaient un ami de
-Lorenzo, le masque inconnu pressait les pas de la gentildonna
-et l’entraînait de plus en plus vers le <i>traghetto</i>,
-où, sans doute, devait se trouver une gondole prête à
-les recevoir. Éperdue, indécise, ne sachant comment
-échapper à la contrainte dont elle se voyait l’objet, Beata
-fit de nouveaux efforts pour remonter le courrant de la
-foule, en repoussant la main qui étreignait son bras.
-Le masque, reprenant alors son bras avec plus de violence,
-lui dit: «Pourquoi veux-tu fuir ton bon génie qui
-te parle par ma voix? Sais-tu bien l’avenir qui t’attend,
-ô noble fille de Venise?</p>
-
-<p class="pp8 p1">Amor ch’a nullo amato amar perdona</p>
-
-<p class="pn1">te suivra comme une ombre jusque dans le lit nuptial,
-où tu ne pourras étouffer des souvenirs vengeurs de la
-foi trahie! le temps presse, l’heure est propice, écoute
-les conseils d’un ami: car dans quelques jours, peut-être
-il sera trop tard.»</p>
-
-<p>Le masque n’avait pas achevé de prononcer ces dernières<span class="pagenum"><a name="Page_498" id="Page_498">[498]</a></span>
-paroles, que le cercle qui enfermait Beata fut
-rompu par un courant de nouveaux venus qui remontait
-la <i>piazzetta</i>.</p>
-
-<p>Libre alors, la pauvre gentildonna s’éloigna rapidement
-du lieu où elle avait été entraînée et se perdit dans
-la foule. Elle tremblait, et regardait sans cesse derrière
-elle pour s’assurer si on ne la poursuivait pas. Son
-trouble, qui était grand, provenait bien moins du danger
-qu’elle avait couru d’être enlevée, pensait-elle, que
-des paroles mystérieuses qu’on lui avait adressées. Ce ne
-pouvait être évidemment qu’un ami de Lorenzo, qui,
-pour se faire connaître de la fille du sénateur, lui avait
-appliqué les vers de <i>la Divine Comédie</i> que nous avons
-cités, et que Beata savait par cœur. Que voulaient dire
-surtout ces mots sinistres: <i>Dans quelques jours, il sera
-peut-être trop tard</i>? Lorenzo serait-il menacé d’un grand
-malheur, comme elle avait tout lieu de le craindre? Cette
-pensée était la plus amère de toutes au cœur de la noble
-signora. Ce n’est qu’au <i>Salvadego</i> que Beata retrouva
-les siens et le chevalier Grimani, qui l’avait cherchée
-vainement au milieu de la foule, et qui commençait à
-s’inquiéter de son absence. Elle se garda bien de parler
-à son fiancé de l’aventure qui lui était arrivée, et, attribuant
-son éloignement à la violence de la multitude qui
-l’avait arrachée au bras du chevalier, elle contint son
-émotion et refoula dans son âme ses tristes pressentiments.</p>
-
-<p>La célèbre <i>osteria</i> du <i>Salvadego</i> (le sauvage) était située
-au fond de la grande place, à l’angle à main droite,
-lorsqu’on tourne le dos à la basilique de Venise. Elle
-avait deux issues, l’une sur la place même, l’autre
-par derrière, ouvrant sur un petit canal. <i>L’osteria</i> était
-plus particulièrement fréquentée par l’aristocratie qui,<span class="pagenum"><a name="Page_499" id="Page_499">[499]</a></span>
-dans les dernières années de la république, y donnait
-souvent des fêtes où elle pouvait se rencontrer avec les
-ambassadeurs des puissances étrangères sans éveiller
-les soupçons des inquisiteurs d’État. Pendant le carnaval,
-les vastes et somptueux appartements du <i>Salvadego</i>
-étaient transformés en un casino public, dont chaque
-salle avait une destination particulière. On dansait dans
-l’une, on jouait au pharaon dans l’autre, on soupait ici,
-on tenait la <i>conversazione</i> plus loin, et toutes ces pièces,
-communiquant de plain-pied, formaient un grand et bel
-ensemble où l’on pouvait circuler facilement. Des <i>camerini</i>
-étaient mis à la disposition des personnes qui voulaient
-s’isoler de la foule et jouir de la fête sans en
-subir les inconvénients. Le salon qui avait été choisi
-pour la réunion de la noble compagnie était l’un des
-plus spacieux de l’établissement et dominait toutes les
-autres pièces. Quatre de ses fenêtres avaient jour sur la
-place, et, du fond d’un cabinet de repos qui en était la
-partie extrême, on pouvait plonger le regard dans une
-longue enfilade d’appartements lumineux, ou bien
-contempler, du haut de la fenêtre qui s’y trouvait, le
-spectacle unique qu’offrait la place Saint-Marc. C’étaient
-les Dolfin qui avaient organisé cette fête au <i>Salvadego</i>,
-pour y célébrer l’alliance des deux nobles familles. Un
-souper de cinquante couverts avait été commandé pour
-une heure du matin. L’abbé Zamaria, retenu dans son
-lit par une indisposition assez grave, n’était pas au
-nombre des convives.</p>
-
-<p>Comme il était encore de bonne heure, les personnes
-qui se trouvaient déjà réunies eurent le désir de se mêler
-un instant à la foule qui emplissait les différentes
-salles du casino. On se rendit d’abord à la salle de jeu,
-où plusieurs tables chargées de <i>zecchini</i> d’or excitaient<span class="pagenum"><a name="Page_500" id="Page_500">[500]</a></span>
-la convoitise des passants. Un personnage masqué, assis
-au centre de chaque table et entouré de deux associés
-qui partageaient sa fortune, remplissait les fonctions de
-banquier. Un râteau d’ivoire à la main, ce banquier, qui
-était presque toujours un membre de l’aristocratie, renvoyait
-aux gagnants ou ramenait à lui des piles de
-<i>zecchini</i> d’or, sans proférer un mot. Les ponteurs, debout
-autour de la table et non moins silencieux que le
-banquier et ses deux associés, chargeaient la carte
-qu’ils avaient devant eux de la somme qu’ils voulaient
-risquer, gagnaient ou perdaient, s’en allaient ou revenaient
-sans qu’on pût lire sur leur visage les émotions
-diverses qu’ils devaient éprouver. A voir ces costumes
-variés, ces masques impénétrables qui représentaient
-différents types de la nature humaine, moins la vivacité
-du regard et ces tressaillements involontaires de la physionomie
-qui accusent la vie, à les voir groupés silencieusement
-autour d’un tapis vert où présidait une sorte
-de Rhadamanthe un sceptre à la main, on eût dit
-un troupeau de larves évoquées un instant sur la terre
-pour y goûter encore le plaisir qui leur avait coûté si
-cher.</p>
-
-<p>Beata, donnant le bras au chevalier Grimani, s’était
-arrêtée un moment devant l’une de ces tables de
-jeu. Tout émue encore de l’épisode de la place Saint-Marc,
-dont elle craignait les suites, elle regardait
-avec distraction les joueurs qui se disputaient l’or
-amoncelé sur le tapis, lorsqu’elle remarqua un masque
-qui semblait la regarder avec une attention particulière.</p>
-
-<p>Elle détourna la tête pour échapper à l’obsession dont
-elle se voyait l’objet; mais le masque inflexible suivait
-tous ses mouvements sans lui laisser de répit. Beata fit<span class="pagenum"><a name="Page_501" id="Page_501">[501]</a></span>
-alors un effort pour quitter la salle où elle se sentait mal
-à l’aise, quand le masque dont elle cherchait à éviter le
-regard scrutateur, ayant été favorisé par la fortune,
-étendit une main blanche et délicate sur le tapis vert
-pour ramasser l’or qu’il venait de gagner. A la vue de
-cette main, Beata se troubla si fort que le chevalier Grimani
-s’en aperçut et lui demanda avec sollicitude:
-«Qu’avez-vous, <i>signora</i>?&mdash;Allons-nous-en, répondit-elle
-d’une voix étouffée; ces joueurs me font mal.» Ce n’étaient
-pas les passions des joueurs qui avaient ému la
-noble fille, mais la présence de Lorenzo dont elle avait
-cru reconnaître la main.</p>
-
-<p>Beata entraîna le chevalier dans la salle de danse, contiguë
-à celle qu’on venait de quitter. C’était la plus grande
-et la plus magnifique du casino. Un orchestre nombreux
-était placé dans une galerie élevée, où il planait au-dessus
-de la foule, qu’il enivrait de ses rhythmes agaçants.
-Les <i>sonatori</i> étaient masqués et déguisés comme tout le
-monde, et le costume dont chacun était revêtu formait un
-contraste plus ou moins comique avec l’instrument qu’il
-jouait. Celui qui donnait du cor représentait un ours,
-les violons des singes, les contre-basses des arlequins; le
-hautbois était un berger des Abruzzes; la flûte un polichinelle,
-la clarinette le docteur Pandolfo de la comédie
-italienne, le basson un loup, et le trompette un soldat de
-l’armée vénitienne. De beaux lustres, chargés de bougies
-qui étaient contenues dans des globes de couleurs
-joyeuses, jetaient une lumière adoucie que de nombreuses
-glaces de Murano réfléchissaient à perte de vue.
-Le coup d’œil était d’un effet magique, et un étranger,
-qui serait entré dans cette salle splendide sans posséder
-aucune notion du pays qu’il aurait visité pour la
-première fois, aurait eu de la peine à distinguer s’il assistait<span class="pagenum"><a name="Page_502" id="Page_502">[502]</a></span>
-à une scène de la vie réelle, ou si son esprit était
-le jouet d’une fascination étrange. L’homme éprouve un
-si grand besoin d’échapper à sa condition ordinaire,
-quelque élevée qu’elle puisse être, de franchir les limites
-du monde connu où il s’agite sous le regard de tous,
-que le masque et le déguisement sous lesquels il peut
-se dérober un instant à son esclavage sont pour lui
-comme une transformation de son être, une métamorphose
-qui semble lui prêter des facultés nouvelles et le
-faire participer aux jouissances de l’infini, où il aspire
-par le sentiment et la connaissance. Le sommeil qui
-nous arrache aux soucis de la réalité, le rêve qui nous
-transporte sur ses ailes divines, l’ivresse qui multiplie
-nos illusions, le jeu qui déchaîne dans notre âme les
-passions terribles de la convoitise, l’ambition, la gloire,
-la religion, la poésie et l’amour qui nous transfigurent,
-ne sont-ils pas des modes différents par lesquels son
-être, borné dans sa substance, mais grand par ses désirs,
-essaye de trouver une issue au fini qui l’étouffe,
-comme l’oiseau vient frapper de la tête aux barreaux de
-la cage où il pleure sa liberté native? Un bal comme
-celui qui avait lieu au <i>Salvadego</i>, à l’heure suprême où
-était arrivée Venise, ces tourbillons d’esprits frivoles et
-sérieux que soulevait une musique enchanteresse, ces
-masques et ces costumes de toutes les formes, ces carrés
-de danseurs éperdus où le patricien coudoyait le
-gondolier, où le pauvre était aussi libre que le riche, et
-le prince souverain soumis à la même loi de sociabilité
-polie que le dernier <i>facchino</i> de ses États, où l’amour, le
-caprice et la curiosité trouvaient un aliment qui se renouvelait
-sans cesse sans s’épuiser jamais; c’était
-comme une vision de ce monde d’enchantements et d’éternels
-loisirs que les contes de fées, qui ne sont pas ce<span class="pagenum"><a name="Page_503" id="Page_503">[503]</a></span>
-qu’un vain peuple de philosophes pense, nous ont fait
-entrevoir dès le berceau.</p>
-
-<p>En entrant précipitamment dans la salle du bal,
-Beata regardait de tous côtés, avec anxiété, si elle
-n’était pas suivie. La rencontre qu’elle avait faite sur la
-place Saint-Marc, et le nouvel incident qui venait de se
-passer à la table de jeu où elle était certaine d’avoir reconnu
-Lorenzo, lui faisaient craindre quelque catastrophe
-dont elle et son jeune amant pourraient être les victimes.
-Si elle eût osé communiquer au chevalier Grimani ses
-appréhensions sans mettre à jour la source de ses
-peines, elle se serait retirée du milieu de cette foule
-dont la gaieté turbulente et le contact la faisaient tressaillir
-jusqu’au fond de l’âme. Cependant, ne pouvant
-résister plus longtemps au trouble qui s’était emparé de
-son esprit, Beata feignit d’être inquiète de l’absence de
-son père, qui était resté à causer avec le sénateur Grimani
-dans le salon où devait avoir lieu le souper, et
-manifesta le désir d’aller le rejoindre. Elle allait revenir
-sur ses pas, lorsqu’elle fut abordée par trois masques
-représentant les trois rois mages de l’Évangile avec l’encens,
-l’or et la myrrhe. L’un des mages, ayant une guitare
-suspendue à son cou, en fit jaillir quelques accords,
-et tous trois se mirent à chanter la complainte naïve
-dont on a pu lire le texte dans la première partie de
-cette histoire. C’était la reproduction exacte de la scène
-charmante qui s’était passée à la villa <i>Cadolce</i> pendant
-cette nuit de Noël, où le jeune Lorenzo fut accueilli avec
-tant de grâce par la fille du sénateur Zeno! Aux sons de
-la guitare et de ces trois voix harmonieuses qui s’élevèrent
-tout à coup au-dessus du bruit général, le bal
-fut comme suspendu, et tout le monde s’approcha du
-groupe qui entourait les mages. Beata, de plus en plus<span class="pagenum"><a name="Page_504" id="Page_504">[504]</a></span>
-troublée par cette scène dont elle ne pouvait méconnaître
-la signification, voulut faire un effort pour
-échapper à ce spectacle douloureux, et tomba évanouie
-dans les bras du chevalier Grimani. On s’empressa
-d’ôter le masque à la gentildonna, et, pendant que le
-chevalier Grimani était allé chercher du secours, les
-trois mages enlevèrent Beata dans leurs bras comme
-pour la transporter dans une pièce plus convenable à sa
-situation.</p>
-
-<p>Quand ils furent parvenus à la porte du casino qui
-ouvrait sur le petit canal, il y eut un effroyable tumulte
-et des cris douloureux, dont les personnes qui étaient
-restées dans la salle du bal ne pouvaient s’expliquer la
-cause. C’est que les mages venaient d’être arrêtés, et
-l’un d’eux presque tué sur place par un coup de stylet.
-Beata, toujours évanouie, fut transportée dans le cabinet
-de repos qui touchait au salon du banquet. Là,
-étendue sur un canapé, entourée de son père, de son
-fiancé et de ses amis, elle reprit lentement ses sens;
-mais, fatiguée de l’horrible secousse qu’elle venait d’éprouver,
-Beata, ayant auprès d’elle sa camériste Teresa
-qu’on avait envoyé chercher, pria qu’on la laissât seule
-un instant, et tout le monde se retira.</p>
-
-<p>Que s’était-il passé dans la salle du bal depuis l’apparition
-des trois mages? Beata l’ignorait complétement.
-Elle interrogea Teresa pour savoir si elle avait entendu
-parler de Lorenzo, et la camériste ne put rien lui apprendre
-de précis.</p>
-
-<p>Un bruit vague s’était seulement répandu dans le
-casino, qu’on avait fait des arrestations, et qu’un
-nommé Zorzi avait été tué d’un coup de stylet par un
-sbire. Le nom de Zorzi était bien connu de la <i>Signora</i>;
-mais elle ne soupçonnait pas les relations qui s’étaient<span class="pagenum"><a name="Page_505" id="Page_505">[505]</a></span>
-établies entre ce personnage politique et le chevalier
-Sarti. Cependant l’épisode de la place Saint-Marc, celui
-de la table de jeu, la scène du bal et les pressentiments
-de son propre cœur lui faisaient craindre que Lorenzo
-ne se trouvât impliqué dans quelque complot sinistre
-dont elle ne s’expliquait pas la nature. Aurait-il voulu
-l’enlever pour empêcher l’odieux mariage qui allait
-briser toutes ses espérances? Cela était d’autant plus
-probable, qu’à la dernière entrevue qu’il avait eue avec
-Beata sur le balcon de son palais, Lorenzo avait osé lui
-conseiller de quitter son père et sa patrie, et de s’enfuir
-avec lui sur la terre étrangère. Cette idée avilissante,
-qu’elle n’aurait pas pardonnée à tout autre, émanée de
-la bouche du chevalier Sarti, lui devenait presque un
-titre de plus à l’affection profonde de cette admirable
-créature. Pour apaiser l’inquiétude de sa maîtresse
-autant que pour satisfaire sa propre curiosité, Teresa
-demanda la permission d’aller se mêler à la foule qui
-emplissait plus que jamais les salles du casino, afin d’y
-recueillir quelques éclaircissements sur les événements
-de la soirée.</p>
-
-<p>Restée seule dans le cabinet dont la porte entr’ouverte
-lui permet de plonger un regard furtif dans cette longue
-suite de salles lumineuses, Beata, qui était fatiguée des
-vives émotions qu’elle venait d’éprouver, et par la
-crainte toujours persistante d’un plus grand malheur,
-s’affaissa sur elle-même et fut saisie d’une espèce d’engourdissement
-physique et moral qui n’était plus la vie,
-et n’était pas le sommeil. Étendue sur le canapé, le
-coude appuyé sur un coussin de velours, les yeux à
-demi fermés, et plongée dans cet état indéfinissable où
-l’âme survit encore à la défaillance des organes matériels,
-Beata entendait bruire au loin les flots de la<span class="pagenum"><a name="Page_506" id="Page_506">[506]</a></span>
-gaieté populaire. Les sonorités joyeuses de l’orchestre,
-qui lui parvenaient adoucies par l’espace qui la séparait
-de la salle du bal, l’enivrement de la foule que la danse
-emportait dans un tourbillon infini, les jets de lumière
-qui pénétraient furtivement dans le réduit où elle s’était
-réfugiée, les cris qui s’élevaient de la place Saint-Marc, les
-masques qui passaient devant la porte du cabinet et
-dont l’ombre fugitive décelait le rapprochement, ces
-incidents, ces bruits, ces harmonies de la vie heureuse
-et insouciante, formaient un contraste si douloureux
-avec la situation de Beata, qu’elle se réveilla en sursaut,
-se mit à sangloter amèrement en s’écriant «Oh! mon
-Dieu, mon Dieu, ayez enfin pitié de moi!» Après un
-instant de silence qui succède d’ordinaire aux crises
-violentes: «Ah! dit-elle, les yeux inondés de larmes,
-et son beau visage caché entre ses deux mains, selon
-son habitude de recueillement, qu’elle est vraie et
-profonde cette pensée du poëte de l’amour, que mon
-cher Lorenzo m’a appris à admirer:</p>
-
-<p class="pp8 p1"><span class="ls">....</span>Nessun maggior dolore<br />
-Che ricordarsi del tempo felice<br />
-Nella miseria....»</p>
-
-<p class="p1">Concentrée ainsi sur elle-même et pleurant comme
-un ange de lumière égaré dans un lieu de ténèbres (<i>in
-un luoco d’ogni luce muto</i>), elle se rappelait avec ravissement
-les doux souvenirs de sa courte et noble vie, l’arrivée
-de Lorenzo à la villa Cadolce, le duo chanté avec
-Tognina aux bords de la Brenta, la promenade à Murano,
-la nuit du balcon et <i>il disiato riso.... baciato da
-cotante amante</i>, l’ineffable baiser cueilli sur ses lèvres
-innocentes qui en conservaient encore un chaste frémissement.
-Beata était plongée dans ce mirage d’un bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_507" id="Page_507">[507]</a></span>
-à jamais évanoui, lorsque Teresa entre précipitamment
-dans le cabinet, et lui dit avec une émotion
-qu’elle ne sut pas contenir: «Signora, Lorenzo est
-arrêté, et l’on croit qu’il est enfermé dans les plombs
-du palais ducal.»</p>
-
-<p>A cette triste nouvelle, que son cœur pressentait depuis
-longtemps, Beata se leva brusquement, prit son
-masque et quitta le casino sans prendre congé de la
-compagnie. Le sénateur Zeno et les Grimani se retirèrent
-aussi peu d’instants après, en laissant les
-autres convives fort préoccupés de ce qui venait de se
-passer.</p>
-
-<p>Dès le lendemain matin, Beata se rendit chez le
-chevalier Grimani. Elle lui raconta sa vie, son amour,
-son désespoir, en lui manifestant sa ferme résolution
-de ne point contracter une alliance dont elle ne se
-croyait pas digne. «Dieu a disposé de mon cœur, lui
-dit-elle avec une énergie qui contrastait singulièrement
-avec sa réserve ordinaire, et je vous estime trop,
-chevalier, pour vous donner les restes d’une existence
-vouée au malheur. Non-seulement, ajouta-t-elle, je viens
-vous conjurer de m’aider à rompre le nœud qui devait
-nous unir, mais j’attends plus encore de votre générosité.
-Je vous demande, à genoux, d’employer votre
-crédit et celui de votre puissante famille pour faire
-mettre en liberté le chevalier Sarti. Je vous aurai une
-reconnaissance éternelle de cet acte d’abnégation qui
-n’est pas au-dessus de l’idée que je me suis faite de
-votre caractère.»</p>
-
-<p>Touché, vaincu par les larmes de Beata et l’expression
-d’un sentiment si profond dont il apprenait l’existence
-pour la première fois, le chevalier Grimani se montra
-digne de la confiance qu’il avait inspirée. Il promit son<span class="pagenum"><a name="Page_508" id="Page_508">[508]</a></span>
-concours à tout ce que désirait la noble fille du sénateur
-Zeno.</p>
-
-<p>«Quelque pénible que soit le sacrifice que vous exigez
-de moi, signora, répondit le chevalier Grimani avec
-une émotion qu’il ne chercha point à comprimer,
-j’obéirai à vos ordres, comme j’eusse été heureux de le
-faire toute ma vie. Malheureusement, les obstacles que
-rencontrera votre désir de la part de votre père et du
-mien ne sont pas les seuls qu’il faille prévoir. J’ignore
-quelle est l’accusation portée contre le chevalier Sarti,
-et, dans les circonstances graves où se trouve la république,
-il se peut que la Seigneurie soit peu accessible
-à la clémence.</p>
-
-<p>&mdash;Sauvez-le, sauvez-le, s’écria avec exaltation la gentildonna,
-si vous avez encore quelque pitié pour une
-femme qui vous fut destinée et qui ne peut vous donner,
-hélas! que son estime et son amitié.»</p>
-
-<p>Et, tendant au chevalier une main qu’il baisa avec
-respect, la fille du sénateur se retira.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_509" id="Page_509">[509]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">X</h2>
-
-<p class="pch">CHUTE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE.</p>
-
-<p>Sous prétexte de servir la passion du chevalier Sarti
-et d’enlever Beata, Zorzi et Villetard avaient organisé un
-vrai complot politique. On voulait s’emparer de plusieurs
-personnages importants de la république, tels
-que François Pesaro et le sénateur Zeno, dont on connaissait
-l’hostilité contre les idées nouvelles, et intimider
-par un coup d’audace les ennemis de la démocratie
-et de l’alliance française. C’est Zorzi qui avait abordé
-Beata sur la place Saint-Marc où il faillit l’enlever, et c’est
-lui aussi qui avait eu l’idée de la mascarade des rois
-mages, dont l’apparition au <i>Salvadego</i> avait produit sur
-Beata une si grande émotion. Pendant ce temps-là les
-autres conjurés, disséminés dans les différentes salles
-du casino, s’efforçaient de mettre à exécution le plan
-qui avait été conçu par Zorzi, sans se douter que depuis
-plusieurs jours ils étaient surveillés par la police de l’inquisition.
-Les deux portes du casino étaient gardées à
-vue par des sbires déguisés, et c’est à l’une de ces entrées
-que Zorzi reçut dans le côté droit un coup de stylet
-qui fit manquer l’entreprise. L’instinct de Beata ne
-l’avait pas trompée: c’était bien Lorenzo qui se trouvait<span class="pagenum"><a name="Page_510" id="Page_510">[510]</a></span>
-à la table de jeu, au moment où la fille du sénateur s’y
-était arrêtée au bras du chevalier Grimani. Ce masque
-qui la poursuivait d’un regard impitoyable, c’était le
-chevalier Sarti, qui l’avait attendue à la sortie de son
-palais, et qui n’avait perdu ses traces que sur la place
-Saint-Marc. Il n’y a pas de déguisement qui puisse cacher
-aux yeux d’un amant la femme qu’il aime. La taille
-élégante de Beata, sa démarche noble et les molles langueurs
-de sa contenance, auraient suffi au chevalier
-Sarti pour lui révéler la présence de la signora, quand
-même l’encombrement de la place Saint-Marc ne lui eût
-pas permis de l’approcher assez pour respirer le parfum
-de sa blonde chevelure. Après la scène muette de la salle
-de jeu, Lorenzo, ayant ramassé l’or qu’il venait de
-gagner, était sorti du casino pour aller changer de déguisement
-et prendre le costume de l’un des rois mages;
-il fut arrêté à la porte du <i>Salvadego</i> et conduit sous les
-plombs du palais ducal.</p>
-
-<p>Le chevalier y passa une nuit horrible. Aucune explication
-ne lui fut donnée sur les imputations dont il était
-l’objet. Était-ce le sénateur Zeno qui avait voulu se débarrasser
-d’un jeune téméraire qui avait osé lever les
-yeux sur sa fille, ou bien le chevalier Grimani aurait-il
-eu quelques soupçons du complot qui se tramait contre
-sa fiancée?</p>
-
-<p>Pourquoi Beata avait-elle opposé une si vive résistance
-au masque qui l’avait abordée sur la place Saint-Marc en
-lui parlant un langage dont elle ne pouvait méconnaître
-l’origine? Est-ce que l’odieux mariage qui allait s’accomplir
-et auquel on voulait la soustraire ne lui répugnait
-pas autant que se l’était imaginé le pauvre
-Lorenzo, qui avait cru trouver dans une fille de Venise
-une de ces créatures chimériques nées d’un souffle de<span class="pagenum"><a name="Page_511" id="Page_511">[511]</a></span>
-la fantaisie? Qu’était-ce donc que la vie de ce monde,
-si rien ne résistait au contact du malheur, et si un
-caractère aussi noble que celui de Beata pouvait succomber
-lâchement aux préjugés d’une société avilie?
-«Ah! les femmes, se disait Lorenzo, ce sont des monstres
-de volupté et de sentiment, d’égoïsme sordide et
-d’abnégation héroïque, moitié anges et moitié démons,
-où la vérité et le mensonge, la force et les plus honteuses
-faiblesses se combinent et s’entremêlent d’une si
-étrange manière, qu’on ne sait si on doit les bénir ou
-les mépriser, les haïr ou les adorer!»</p>
-
-<p>Le lendemain de la nuit qui suivit son arrestation,
-Lorenzo essaya d’obtenir du geôlier, qui vint lui apporter
-un déjeuner plus que frugal, quelques éclaircissements
-sur sa situation. On ne lui répondit que par des
-monosyllabes insignifiants, en lui recommandant la
-patience et la soumission aux ordres de la Seigneurie.</p>
-
-<p>«Mais de quoi m’accuse-t-on? répliqua Lorenzo avec
-vivacité.</p>
-
-<p>&mdash;Je l’ignore, répondit le familier de l’inquisition, et
-ma mission n’est point de m’enquérir de la cause qui
-m’amène ici tant d’illustres convives.</p>
-
-<p>&mdash;Pensez-vous qu’on me retienne longtemps dans ce
-lieu de misère?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Dio lo sà</i>,» répondit le geôlier en se retirant et en
-fermant la porte avec fracas.</p>
-
-<p>Les prisons si connues dans l’histoire sous le nom de
-<i>plombs</i> de Venise étaient des espèces de mansardes placées
-sous le toit du palais ducal, et recouvertes en feuilles
-de zinc ou de plomb. C’étaient des cellules où l’air et
-l’espace étaient assez rigoureusement mesurés. Le plus
-grand supplice qu’éprouvaient ceux qui s’y trouvaient
-renfermés, c’était, après l’incertitude du sort qui les<span class="pagenum"><a name="Page_512" id="Page_512">[512]</a></span>
-attendait, une chaleur étouffante pendant l’été et un
-froid excessif en hiver. Casanova, dans ses mémoires
-plus véridiques qu’on ne pense, a laissé une description
-des plombs de Venise dont on ne peut contester l’exactitude.
-Dans ce palais mauresque, bâti en 1355 par le
-doge Marino Faliero, sur les débris de celui qui avait été
-construit à l’origine de la république, en 807, par Angelo
-Participazio, se trouvaient réunis tous les pouvoirs, tous
-les rouages du gouvernement de Venise, depuis le représentant
-viager de la souveraineté sur son trône d’or,
-le grand conseil, le sénat, l’inquisition, les tribunaux,
-jusqu’à l’exécuteur des ordres rigoureux pourchassant
-devant lui les <i>anime dannate</i> et qui, après avoir traversé
-le pont des Soupirs, les faisait descendre de cercle en
-cercle dans ces puits ténébreux, <i>bolgie infernali</i>, où l’on
-entendait:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Diverse lingue, orribili favelle,<br />
-Parole di dolore, accenti d’ira<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p>
-
-<p class="p1">Peu de jours après l’arrestation du chevalier, qui
-avait eu lieu à la fin du mois de février 1797, le geôlier,
-qui s’était montré d’abord si laconique, entrant un matin
-dans la cellule de Lorenzo, qu’il trouva plus triste et
-plus abattu que la veille: «Eh! bien, signore, lui dit-il,
-car on voit à vos manières distinguées que vous appartenez
-sans doute à quelque illustrissime famille de Venise,
-que faites-vous donc là, accroupi sur la fenêtre,
-par un temps aussi froid? Par <i>San Marco Benedetto</i>, n’allez-vous
-pas contracter aussi cette vilaine maladie du
-désespoir qui ne sert à rien, et qui a laissé ici tant de
-victimes? Tenez, ajouta-t-il avec un air de bonhomie,<span class="pagenum"><a name="Page_513" id="Page_513">[513]</a></span>
-voici de quoi vous distraire un peu. Ce sont quelques
-vieux livres qui m’ont été légués par un de vos prédécesseurs,
-qui n’a quitté ces combles, où l’on voit briller
-au moins la lumière du ciel, que pour descendre dans
-un lieu moins favorable à la lecture.»</p>
-
-<p>Le geôlier remit alors à Lorenzo trois ou quatre volumes
-reliés avec un certain luxe.</p>
-
-<p>«Vous êtes bien légèrement vêtu pour la saison où
-nous sommes, reprit le geôlier avec sollicitude, et, puisqu’on
-a égaré le manteau que vous portiez au moment
-de votre arrestation, j’ai pensé à vous offrir cette robe de
-chambre en velours, qui vous tiendra un peu plus chaud
-que votre bel habit de soie. C’est un cadeau que m’a
-fait une gentildonna en reconnaissance des petits services
-que j’ai pu rendre à son mari, qui a été six ans
-mon pensionnaire. Voyons, continua-t-il, enveloppez-vous
-à l’instant dans cette bonne douillette, et croyez
-bien qu’on n’est pas un Turc pour être chargé d’une
-si pénible mission.»</p>
-
-<p>Ces prévenances, ces attentions presque délicates de
-la part d’un gardien de ces tristes demeures, étaient fort
-extraordinaires. Lorenzo, enveloppé dans la riche robe
-de chambre qu’on lui avait apportée, et dont les cordons
-de soie entremêlés de fils d’or entouraient plusieurs
-fois sa taille, se mit à feuilleter les livres que le geôlier
-avait déposés sur une petite table aux pieds vermoulus
-qui, avec une chaise et un lit délabré, formaient tout le
-mobilier de sa chambre. Les volumes contenaient les
-<i>Dialogues de Platon</i>, la <i>Divine comédie</i> et la <i>Nouvelle Héloïse</i>.
-Ce choix d’œuvres préférées, fournies par le hasard,
-étonna le chevalier. Il lut quelques pages du
-<i>Phédon</i>, du <i>Philèbe</i>, où le maître essaye de donner une
-définition du souverain bien, qu’il ne faut pas confondre<span class="pagenum"><a name="Page_514" id="Page_514">[514]</a></span>
-avec le plaisir, et se plut davantage à la lecture de la
-<i>République</i>, où la description de la fameuse caverne,
-image de la vie humaine, avait une certaine analogie
-avec l’état de son âme et de sa situation. Mais la froide
-dialectique de Socrate et de son divin disciple, ces subtilités
-d’un art suprême, qui avaient pu intéresser le chevalier
-Sarti alors qu’il était libre et plein d’espérance,
-n’étaient pas de nature à le distraire longtemps de l’unique
-objet qui remplissait son cœur. C’était Beata, Beata
-dans les bras de son époux et rayonnant de bonheur,
-qu’il avait sans cesse devant les yeux! Son imagination
-exaltée lui retraçait tous les détails de ce mariage inique.
-Il voyait la fiancée à l’église, prononçant le mot irrévocable,
-assise au banquet au milieu de ses nombreux
-amis, et puis se glissant furtivement dans la chambre
-nuptiale.... Horrible pensée dont il ne pouvait supporter
-l’obsession!</p>
-
-<p>«La voilà, s’écria-t-il avec désespoir, cette noble patricienne
-que je croyais au-dessus de la caste odieuse où
-elle est née, la voilà qui répudie devant Dieu les sentiments
-de sa jeunesse! Elle ment, elle ment en promettant
-au compagnon de sa vie un cœur virginal où n’aurait
-pénétré aucun désir de la terre: car c’est moi qui
-en ai respiré les premiers parfums! Oui, elle m’aime,
-j’en suis certain, et la poésie de l’amour l’avait tellement
-transfigurée à mes yeux éblouis, que je n’avais aperçu
-ni la tache originelle de sa naissance, ni les honteuses
-défaillances de sa nature. Mais rendue à elle-même et
-dépouillée de l’éclat que lui avait prêté mon fol enthousiasme,
-la fille du sénateur Zeno n’est plus qu’une femme
-comme les autres, une esclave des préjugés et des somptuosités
-de la société. Maintenant tout sourit à ses désirs.
-Après une jeunesse enchantée par un amour passager<span class="pagenum"><a name="Page_515" id="Page_515">[515]</a></span>
-qui aura déposé, au fond de son âme, quelques
-souvenirs voilés qu’elle pourra évoquer dans les jours
-d’ennui sans se compromettre au yeux du monde, la
-voilà en pleine possession de tous les avantages de la
-vie! tandis que moi, pauvre insensé, qui avais pris au
-sérieux un sentiment qui n’était pour elle qu’une fantaisie
-de gentildonna, je suis condamné, peut-être, à
-passer mes jours dans une prison d’État. Ah! que n’ai-je
-suivi les conseils de l’abbé Zamaria? le culte de l’art
-m’aurait guéri d’une passion funeste qui empoisonnera
-toute mon existence.»</p>
-
-<p>Dans les premiers jours du mois de mars, le geôlier,
-dont les prévenances pour le chevalier Sarti devenaient
-de plus en plus délicates, entra dans sa cellule avec un
-vase rempli de branches de lilas. «Je vous apporte, lui
-dit-il d’un air tout joyeux, les prémices du printemps.
-Je sais, par une longue expérience, que la vue des fleurs
-produit toujours une impression agréable sur les prisonniers,
-et, comme je tiens à ce que vous soyez content
-de mes petits services, j’ai fait venir de Murano ces premières
-pousses de lilas dont l’odeur parfumera votre
-chambrette. Dame! monsieur le chevalier, on n’a pas de
-ces attentions-là pour tout le monde.»</p>
-
-<p>Tout en remerciant Girolamo (c’était le petit nom du
-geôlier) de sa bonne volonté, le chevalier ne parut pas
-étonné qu’on eût de pareils soins pour un détenu sans
-appui et sans nom. Sans expérience de la vie, et l’imagination
-frappée du lâche abandon dont il se croyait
-l’objet, Lorenzo était resté presque insensible à ces témoignages
-réitérés d’un cœur compatissant qui cherchait
-à lui alléger le poids de la solitude. Il ne s’était pas demandé
-une seule fois, dans son aveuglement, quelle
-main pieuse et discrète avait pu introduire dans une<span class="pagenum"><a name="Page_516" id="Page_516">[516]</a></span>
-prison aussi rigoureuse des livres si bien choisis pour
-les besoins de son esprit, et tant de douceurs incompatibles
-avec le régime de ces lieux sinistres. Cette riche
-robe de chambre dans laquelle il était encore enveloppé,
-ce linge blanc qui recouvrait son grabat, ces fleurs qui
-répandaient dans sa cellule un parfum d’espérance et
-de liberté, ne parlaient-ils pas assez clairement? Le hasard
-est-il donc si intelligent qu’on puisse lui attribuer
-les effets d’une âme miséricordieuse? Un peu désappointé
-de l’inutilité de ses efforts pour distraire son prisonnier,
-qu’il voyait toujours plongé dans une morne
-tristesse, Girolamo, en se retirant, dit à Lorenzo avec
-un accent tout particulier: «S’il y a des anges en paradis,
-monsieur le chevalier, il y a sur la terre des femmes
-qui leur ressemblent.»</p>
-
-<p>En effet, c’était l’âme de Beata qui avait opéré ces miracles;
-c’était elle qui, avec le concours du chevalier
-Grimani, constamment généreux, et par le crédit de sa
-propre famille, avait obtenu d’adoucir la captivité de
-Lorenzo, et de faire pénétrer dans ces lieux de misère
-un rayon de sa pieuse sollicitude. Ce n’était plus cette
-femme timide que le moindre mot équivoque faisait
-tressaillir, et qui cachait son amour comme un avare
-cache son trésor. Marchant la tête haute, et le front
-rayonnant d’innocence, la fille du sénateur Zeno ne s’était
-interdit aucune démarche pour intéresser les amis
-de son père au sort du chevalier Sarti. Elle avait gagné
-le geôlier à prix d’or et en lui promettant de lui faire
-obtenir un emploi supérieur à celui qu’il remplissait,
-s’il consentait à faire tenir à son prisonnier les objets
-dont il pourrait avoir besoin. Munie d’un ordre des inquisiteurs
-d’État que lui avait obtenu, non sans de
-grandes difficultés, le chevalier Grimani, Beata allait<span class="pagenum"><a name="Page_517" id="Page_517">[517]</a></span>
-tous les matins s’informer, auprès de la femme du
-geôlier, de la santé de Lorenzo. Plus d’une fois même elle
-avait supplié Girolamo de lui permettre de monter avec
-lui dans la cellule qui renfermait toutes les joies de sa
-vie; mais Girolamo répondait par un refus invariable à
-une demande qu’il n’eût pu satisfaire qu’au péril de
-sa tête.</p>
-
-<p>L’arrestation du chevalier Sarti avait été pour Beata
-une de ces catastrophes qui transforment et mûrissent
-promptement les caractères qui les subissent. Cette nature
-élégante et fière s’était laissé envahir par un sentiment
-vague, plein de charme et de rêverie innocente,
-où la pitié avait au moins autant de part que l’attrait
-mystérieux du sexe. Lorsque plus tard elle sentit s’élever
-du fond de son cœur ce trouble délicieux qui nous enivre
-et nous transporte au-dessus de nous-mêmes, elle en fut
-effrayée et s’efforça de le refouler dans sa source, ou
-tout au moins de le contenir dans de justes limites.
-Gouvernant sa vie avec la prudence et la dignité qui lui
-étaient propres, elle crut avoir atteint le but qu’elle désirait
-en conciliant son amour pour Lorenzo avec les
-exigences de sa position, son rêve de bonheur avec son
-devoir de fille et de patricienne. Elle s’endormit ainsi,
-pendant quelques années, comme un alcyon sur la cime
-des flots amers, bercée par leurs murmures décevants.
-Mais survint un orage qui souleva les eaux de l’abîme,
-et Beata se réveilla en sursaut, tout émue du danger
-qu’elle avait couru. Après le renvoi de Lorenzo du palais
-de son père, son cœur, fortement éprouvé, chercha des
-consolations dans l’art, dans la poésie que Lorenzo lui
-avait fait comprendre et dans les cérémonies de l’Église,
-qui sont elles-mêmes un long poëme en action, racontant
-les plus grands miracles de l’amour.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_518" id="Page_518">[518]</a></span></p>
-
-<p>Beata resta pendant quelque temps encore dans une
-sorte d’indécision douloureuse, attendant je ne sais quel
-coup du sort qui vînt éclaircir sa destinée. L’arrestation
-du chevalier Sarti mit un terme à ces cruelles perplexités,
-et Beata sortit de ces épreuves du malheur avec une résolution
-inébranlable. On aurait dit que ce n’était plus
-la même femme timide, réservée, tendre, compatissante,
-mais fière, et tenant à dérober au vulgaire le secret de
-son ravissement intérieur. Le voile était déchiré, et le
-souffle de l’amour avait élevé son cœur au-dessus des
-vanités de la société.</p>
-
-<p>Un soir que Beata était seule avec son père dans le
-grand salon du palais Zeno, elle contemplait ce noble
-vieillard assis devant une table, où il examinait des papiers
-d’État qu’on venait de lui apporter. Une lampe
-posée sur la table du sénateur éclairait à peine ce vaste
-salon carré, rempli de portraits de famille parmi lesquels
-se trouvait celui de la mère de Beata. Celle-ci, émue à
-l’aspect de cette tête blanche qui succombait sous le
-poids des soucis politiques, s’approcha de lui en silence
-et tomba à ses genoux qu’elle mouilla de larmes. Le
-sénateur, presque aussi touché que sa fille, l’attira doucement
-sur son cœur, et, lui baisant le front avec une
-effusion qui ne lui était pas habituelle:</p>
-
-<p>«Oui, oui, ma fille, je vous comprends, lui dit-il
-d’une voix étouffée; je ne vous forcerai jamais à contracter
-une alliance qui ne répond pas à vos désirs.»</p>
-
-<p>Ce n’était pas là la réponse que Beata avait espéré
-tirer de la bouche de son père. Lorenzo était toujours
-en prison, et, malgré ses démarches incessantes et les
-nombreux appuis qu’elle avait acquis à sa cause, elle
-n’avait pu réussir encore à l’arracher de sa captivité.
-Un mot de son père aurait peut-être aplani toutes les<span class="pagenum"><a name="Page_519" id="Page_519">[519]</a></span>
-difficultés, et c’est ce mot qu’elle n’osait lui demander
-ouvertement, essayant de le faire jaillir, par ses caresses,
-de son cœur paternel. Le sénateur Zeno, eût-il deviné
-tout l’intérêt que prenait sa fille au sort du chevalier
-Sarti, n’était pas homme à faiblir sur une question aussi
-grave. Les circonstances où se trouvait la république
-exigeaient toute la vigilance et la rigueur de l’autorité.</p>
-
-<p>Les jours s’écoulaient, et les événements extérieurs de
-la guerre devenaient de plus en plus menaçants pour
-Venise, sans que les démarches de Beata en faveur du
-chevalier Sarti eussent amené aucun résultat. Sa santé,
-déjà fort altérée, aurait eu besoin de repos et de cette
-sérénité d’esprit qu’elle avait perdue et qu’elle ne devait
-plus retrouver. Dans cet état d’alanguissement que venait
-augmenter encore la tristesse profonde où elle voyait
-son père plongé, l’âme de cette noble fille se repliait
-sur elle-même, comme si elle eût cherché, pour ainsi
-dire, à condenser ses espérances, à donner une forme
-plus arrêtée aux vagues aspirations vers un idéal entrevu,
-à ces hymnes que chante la jeunesse à la beauté
-du jour, à ces douces chimères de la poésie dont elle
-s’était nourrie jusqu’alors. Beata allait donc souvent à
-l’église, et particulièrement à celle de <i>San-Geminiano</i>,
-située, nous l’avons dit, au fond de la place Saint-Marc,
-et qui n’existe plus aujourd’hui. Elle y était attirée par
-le souvenir de la scène touchante qui s’y était passée une
-année avant, lorsque Lorenzo, caché derrière un pilier,
-se précipita sur le livre de prières que Beata avait laissé
-tomber à terre, dans un moment de contrition.</p>
-
-<p>Une après-midi où elle se sentait plus désolée qu’elle
-ne l’avait jamais été, parce que depuis plusieurs jours
-elle n’avait pu pénétrer chez Girolamo le geôlier, dont<span class="pagenum"><a name="Page_520" id="Page_520">[520]</a></span>
-la conduite commençait à éveiller les soupçons des inquisiteurs
-d’État, Beata se rendit à l’église San-Geminiano.
-On était dans le mois d’avril, et rien ne laissait
-espérer à Beata la délivrance possible du chevalier Sarti.
-Il devait y avoir ce jour-là, à San-Geminiano, je ne sais
-plus quelle cérémonie à laquelle devaient prendre part
-plusieurs jeunes élèves des <i>scuole</i> de Venise. Beata, qui
-était connue du maître de chapelle et du plus grand
-nombre des jeunes personnes qu’il avait sous sa direction,
-monta à la <i>cantoria</i>, tribune grillée qui se trouvait
-derrière le maître autel. Un orgue de petites dimensions
-était placé en avant de la tribune, qu’il divisait ainsi en
-deux compartiments, dont chacun était occupé par un
-chœur de voix virginales. Après quelques préludes sur
-l’orgue, exécutés par le maître de chapelle auprès de
-qui Beata était assise, ayant à ses côtés sa camériste, les
-jeunes filles commencèrent à chanter des litanies de
-Lotti, célèbre compositeur de l’école de Venise, dont les
-cendres reposaient dans l’église même de San-Geminiano.
-Chacun de ces chœurs, à deux parties, et sans
-accompagnement, disait une strophe que l’autre reprenait
-ensuite avec la même onction pénétrante, et puis
-les deux groupes confondaient leurs accents isolés dans
-un ensemble harmonieux. Ces pieuses lamentations,
-d’une harmonie aussi pure que les voix qui les murmuraient,
-ces doux accords qui se dilataient lentement et
-répandaient dans le vaisseau de l’église une sonorité
-mystérieuse si bien appropriée au sens des paroles
-liturgiques, cette poésie de la prière qui remonte au
-berceau du genre humain et qui résume en quelques
-mots, accessibles à tous, les plus grandes vérités de
-l’ordre moral, produisirent sur Beata une impression
-profonde et décisive. Son cœur s’entr’ouvrit comme si<span class="pagenum"><a name="Page_521" id="Page_521">[521]</a></span>
-une secousse violente en eût brisé les ressorts, et qu’un
-rayon de miséricorde en eût éclairé les replis les plus
-cachés. Elle tomba à genoux presque machinalement,
-et un déluge de larmes vint inonder son visage fatigué
-par les angoisses. Saisie tout à coup par un besoin d’expansion
-et de prières plus fort que sa volonté, ce qui
-est bien le signe de la vraie douleur, Beata, sans proférer
-un mot et comme dominée par l’émotion qui remplissait
-son âme, fit signe au maître de chapelle de se
-lever de son siége et se mit à sa place. C’était pendant
-un de ces moments de silence où le chœur se taisait
-pour laisser aux fidèles quelques minutes de recueillement.
-Beata promena hardiment ses doigts sur l’un des
-claviers du petit orgue, et en tira une succession d’accords
-dont elle n’avait pas trop conscience, mais qui
-répondaient à ces divins murmures du sentiment, <i>venas
-divini susurri</i>, que la parole est impuissante à traduire.
-Elle tremblait, pleurait amèrement, et, dans cet état
-d’exaltation extraordinaire, Beata ne put s’empêcher de
-donner un libre cours à sa douleur en chantant ce qui
-lui venait à l’esprit. Elle se rappela, ou plutôt son cœur
-lui dicta une belle phrase d’un <i>Miserere</i> de Stradella,
-pour une seule voix de ténor, qu’elle avait souvent chanté
-avec l’abbé Zamaria. Cette phrase de quelques mesures
-seulement, mais touchante et pathétique, Beata se l’appropria
-avec une telle puissance d’émotion religieuse,
-qu’elle la fit éprouver à toutes les personnes qui l’entouraient.
-On ne s’expliquait pas cet étrange épisode qui
-venait interrompre la cérémonie du jour!</p>
-
-<p><i>Miserere mei, Domine</i>, disait-elle en levant ses beaux
-yeux au ciel comme pour y chercher la force qui lui
-manquait, tout en regrettant les joies de la terre. <i>Miserere
-mei secundum magnam misericordiam tuam.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_522" id="Page_522">[522]</a></span></p>
-
-<p>Puis reprenant les premières paroles qui exprimaient
-le grand besoin de son cœur défaillant: <i>Miserere mei...,
-miserere mei, Domine</i>, s’écria-t-elle à plusieurs reprises,
-en poussant un sanglot qui retentit dans l’église et produisit
-un étonnement général.</p>
-
-<p>Chacun se demandait tout bas ce que cela voulait dire,
-lorsqu’au milieu de la stupeur silencieuse qui avait succédé
-à cette scène émouvante qui s’était passée derrière
-le treillage de la <i>cantoria</i>, on vit un inconnu fendre la
-foule qui remplissait la grande nef en criant tout haut
-comme un insensé: «C’est elle.... c’est elle.... je l’ai reconnue
-à sa voix touchante, c’est l’ange de ma vie....
-laissez-moi passer.»</p>
-
-<p>Celui qui causait un pareil scandale n’était autre que
-le chevalier Sarti, sorti de prison depuis quelques jours.</p>
-
-<p class="p2">La république de Venise, resserrée presque aux limites
-de ses lagunes, berceau de sa puissance, n’avait plus
-que quelques jours à vivre. Travaillée au dedans par
-le parti démocratique que les agents de la France y
-avaient suscité, pressée au dehors par les armées ennemies
-qui occupaient ses provinces de terre ferme,
-elle attendait que le sort se fût prononcé sur elle, sans
-essayer de se le rendre favorable par une détermination
-courageuse qui l’eût, au moins, amnistiée devant l’histoire.
-C’est en vain que des hommes énergiques, comme
-François Pesaro et le sénateur Zeno, conseillaient depuis
-longtemps au gouvernement de la Seigneurie de secouer
-les ténèbres dont il était enveloppé, et d’opposer
-au danger imminent qu’ils lui signalaient une résistance
-plus efficace que des ruses diplomatiques. Ce
-gouvernement de vieillards, qui possédait plus de ressources
-qu’il n’en fallait pour braver les menaces de<span class="pagenum"><a name="Page_523" id="Page_523">[523]</a></span>
-Bonaparte et tenir en échec sa fortune, retombait toujours
-dans cette léthargie fatale qui a perdu la république.
-Cependant, ni le caractère du chef de l’armée
-française, ni la haute portée de son génie et l’influence
-qu’il pouvait avoir un jour sur les destinées du monde,
-n’avaient échappé à la sagacité de l’aristocratie vénitienne.
-Dès les premiers rapports que les ambassadeurs
-de Venise eurent avec cet homme redoutable, ils furent
-frappés de l’étendue et de la profondeur de son coup
-d’œil, et communiquèrent au sénat l’impression qu’ils
-en avaient reçue. «La variété des objets, dirent les commissaires
-envoyés près le général Bonaparte dans le
-mois de juin de l’année 1796, la finesse de ses observations,
-l’étendue de ses vues, la manière dont il les développait,
-ses aperçus sur les intérêts de sa nation et des
-autres; tout cela nous autorise à penser, non-seulement
-que cet homme est doué de beaucoup de talent pour les
-affaires politiques, mais qu’il doit avoir un jour une
-grande influence dans son pays<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>.» Depuis cette conférence,
-les événements de la guerre n’avaient que trop
-confirmé les prévisions des deux patriciens. Le 25 mars
-1797, le procurateur François Pesaro et le <i>Sage de terre
-ferme</i> Jean-Baptiste Cornaro furent envoyés à Goritz, où
-se trouvait le général Bonaparte, pour se plaindre de
-l’oppression qu’exerçait l’année française sur les provinces
-de la république. Dans cette longue entrevue, les
-commissaires vénitiens eurent lieu de se convaincre
-que le sort de leur pays dépendait de l’intérêt qu’aurait
-Bonaparte à le sacrifier à son ambition, dont ils avaient
-sondé l’égoïsme implacable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_524" id="Page_524">[524]</a></span></p>
-
-<p>De retour à Venise, François Pesaro propagea l’alarme
-et, avec le concours de son ami le sénateur Zeno et des
-autres partisans d’une alliance ouverte avec l’Autriche,
-il poussa le gouvernement à prendre des mesures énergiques.
-On ordonna secrètement la levée en masse des
-paysans du Véronais et du Bergamasque, dont la diversion
-pouvait être fatale à l’armée française. A la première
-nouvelle qu’eut le général Bonaparte de ces préparatifs
-d’armement, il envoya à Venise un de ses aides
-de camp, Junot, avec une lettre menaçante pour le
-doge, Louis Manini. Junot fut introduit dans le grand
-conseil présidé par le doge, le 15 avril 1797. Il lut à
-haute voix la lettre du général en chef; puis le ministre
-du Directoire, inspiré par les conseils de Villetard, son
-secrétaire, demanda la mise en liberté de tous les partisans
-de la France, qui remplissaient les prisons de la
-république. C’est à l’occasion de ces événements politiques
-que le chevalier Sarti sortit des plombs de Venise,
-où il était resté renfermé un peu plus de six semaines.</p>
-
-<p>Rendu à la liberté, Lorenzo fut bientôt instruit, par
-la voix publique, de tout ce qui s’était passé pendant le
-temps de sa captivité. Il apprit alors quelle avait été la
-conduite admirable de Beata, la rupture de son mariage
-avec le chevalier Grimani, les démarches hardies et
-compromettantes qu’elle n’avait pas craint de faire en
-faveur des prisonniers. Tout Venise était persuadé
-que c’était à l’influence de la noble fille du sénateur
-Zeno qu’on devait l’élargissement des victimes de l’inquisition.
-Saisi de honte et de remords d’avoir pu
-méconnaître un seul instant le caractère angélique de
-cette femme qui se révélait à lui sous une face toute
-nouvelle, le chevalier Sarti courut au palais Zeno, résolu
-de tout braver pour implorer son pardon. Hélas!<span class="pagenum"><a name="Page_525" id="Page_525">[525]</a></span>
-il trouva la maison tout en deuil! L’abbé Zamaria était
-mort depuis quelques jours. Cet esprit charmant, qui
-reflétait la gaieté bénigne et l’insouciance du peuple
-vénitien, s’était éteint sans douleur, comme <i>una lucciola
-di mare</i> qui s’est épuisée à bourdonner et à s’ébattre
-autour du rayon de lumière qui l’avait portée. Plusieurs
-fois il avait demandé à voir son cher Lorenzo, dont il
-ignorait la captivité. Beata avait ordonné aux domestiques
-de lui cacher ce malheur, qui aurait attristé
-inutilement ses dernières heures qui furent douces et
-sereines. N’ayant trouvé au palais que le vieux Bernabo,
-dont l’accueil froid et morose fut loin de l’encourager
-à renouveler la tentative, le chevalier Sarti eut le pressentiment
-qu’il pourrait rencontrer Beata à l’église San-Geminiano,
-où il y avait, ce jour-là, une cérémonie
-extraordinaire. Après l’avoir cherchée inutilement dans
-tous les coins et recoins de l’église, Lorenzo reconnut
-sa voix, et, traversant la foule comme un fou, il monta
-précipitamment à la <i>cantoria</i>, où il vit Beata entourée
-de toutes les jeunes <i>scolare</i> qu’elle avait émues et qui
-pleuraient avec elle, en ignorant la cause de sa douleur.
-L’arrivée de Lorenzo, le désordre de ses traits et
-de ses paroles, l’étonnement, le ravissement de Beata
-à la vue du chevalier, qu’elle croyait encore et pour
-longtemps sous les plombs, donnèrent à cette scène la
-signification qui lui manquait. Ce fut bientôt l’histoire
-de tout Venise et, au milieu de cette ville remplie de
-soldats, de bruit et d’anxiété, on ne s’entretenait que de
-l’amour touchant et romanesque du chevalier Sarti pour
-la fille du sénateur Zeno.</p>
-
-<p>Les partisans de la révolution, qui, depuis l’apparition
-de Junot à Venise, avaient relevé la tête et parlaient
-haut comme les maîtres futurs de la république, exaltaient<span class="pagenum"><a name="Page_526" id="Page_526">[526]</a></span>
-la conduite généreuse de Beata. «Fille d’un patricien,
-disaient-ils avec enthousiasme, elle n’a point dédaigné
-les vœux du chevalier Sarti qui lui doit tout,
-jusqu’à la liberté qu’il vient de récupérer. Voilà un signe
-éclatant du triomphe des idées nouvelles, ajoutaient-ils,
-et il appartenait à notre brave chevalier de pénétrer le
-premier dans le cœur de l’aristocratie.» Ces propos et
-d’autres encore témoignent de la popularité du chevalier
-Sarti parmi la jeunesse qui formait le noyau du
-parti démocratique.</p>
-
-<p>L’imagination de Lorenzo, le charme de sa personne,
-la position singulière où il se trouvait entre l’aristocratie
-qui avait accueilli sa jeunesse et les instincts de sa nature
-avide de mouvement, de justice et de lumière, lui
-avaient acquis un grand nombre d’amis dévoués. On s’intéressait
-à son amour comme à un épisode du drame politique,
-dont on attendait impatiemment le dénoûment.</p>
-
-<p>La délivrance inespérée du chevalier Sarti fut, pour
-la fille du sénateur, un événement qui précipita la crise
-où son âme était engagée. En voyant apparaître Lorenzo
-au moment où elle laissait échapper ce cri de
-miséricorde qui avait retenti dans l’église San-Geminiano,
-il lui semblait que Dieu, dont elle venait d’invoquer
-le secours, avait répondu à son appel! Étourdie
-d’abord par ce coup inattendu, puis enivrée du bonheur
-de savoir Lorenzo hors de tout danger, Beata, après ces
-secousses réitérées qui lui avaient donné une énergie
-dont on ne la croyait pas capable, retomba dans une
-sorte de langueur qui effraya son père. La lutte intérieure
-qu’elle soutenait depuis si longtemps avait épuisé
-les forces de la gentildonna. La mort récente de l’abbé
-Zamaria, la situation de la république et la tristesse que
-son père et tous les siens en éprouvaient, achevèrent de<span class="pagenum"><a name="Page_527" id="Page_527">[527]</a></span>
-briser sa constitution. Ses relations avec la famille Grimani
-étaient rompues, et ce n’est pas sans étonnement
-que leurs amis communs apprirent que l’alliance projetée
-entre les deux illustres familles était sacrifiée à
-M. le chevalier Sarti! La malignité du monde aristocratique,
-qui se trouvait blessé d’une préférence si
-choquante, n’épargna pas les suppositions offensantes
-pour expliquer une inclination si peu digne d’une patricienne.
-De telles injures, si elles fussent parvenues jusqu’aux
-oreilles de Beata, n’auraient point atteint le but
-que s’en proposaient les méchants. Son âme, après de
-nombreuses hésitations, était entrée dans un ordre
-d’espérances qui la plaçaient au-dessus des misères de
-la vie. La lumière s’était faite en elle, et le mot suprême,
-le <i>fiat lux</i>, avait été prononcé par l’amour. Ses doutes
-s’étaient dissipés, les contradictions de son cœur et de
-sa raison, dont elle avait eu tant à souffrir, de ses devoirs
-comme fille et de sa tendresse pour Lorenzo, s’étaient
-enfin conciliées dans une vérité supérieure, qu’elle
-entrevoyait depuis longtemps. Dieu, en se révélant à
-elle dans une de ces visions du sentiment qui témoignent
-autant de son existence que le spectacle merveilleux du
-monde extérieur, lui avait expliqué l’énigme de sa
-destinée. Aussi, dans la défaillance physique où elle était
-tombée depuis quelque temps, Beata éprouvait une
-douceur infinie, une sécurité profonde. Elle avait
-désormais une conscience nette du but où elle aspirait.
-Loin de répudier aucune illusion de sa jeunesse, elle
-s’en faisait un appui pour se raffermir dans sa nouvelle
-croyance. Ce qui n’avait été jusqu’alors pour Beata que
-le pressentiment d’une nature bien douée lui parut une
-certitude, et le bonheur qui échappait ici-bas à son
-âme contristée, elle crut l’entrevoir dans un meilleur<span class="pagenum"><a name="Page_528" id="Page_528">[528]</a></span>
-avenir. Dieu enfin, tel que Beata l’avait senti surgir de
-son cœur ému, loin d’être la contradiction du sentiment
-qui avait rempli sa vie, en était la conséquence et le
-couronnement.</p>
-
-<p>Un soir Beata, se trouvant plus faible que les jours
-précédents, était restée dans sa chambre seule avec son
-père, dont l’inquiétude pour la santé de sa fille était
-devenue extrême. On avait déjà consulté plusieurs médecins,
-qui tous avaient déclaré que ce n’était qu’une
-maladie de langueur pour laquelle il fallait surtout des
-distractions. Le sénateur était assis au chevet de sa fille,
-dont il contemplait les traits altérés avec une tristesse
-silencieuse. Une lampe ombragée de fleurs, posée sur un
-guéridon, éclairait à demi cette scène simple comme
-les grandes douleurs de la vie. La tête blanche du vieux
-sénateur Zeno s’inclinait sur le lit où reposait Beata,
-et, de son regard attendri, il semblait interroger le cœur
-de sa fille. Aucune explication n’avait eu lieu entre eux
-depuis la rupture du mariage projeté avec le chevalier
-Grimani. Comme cela arrive souvent en pareilles circonstances,
-le sénateur était presque le seul à ignorer
-ce qui était connu de tout Venise. Son esprit était trop
-préoccupé de la situation de la république et trop imbu
-des préjugés de l’aristocratie, pour avoir deviné que
-l’inclination de Beata pour le chevalier Sarti était la
-véritable cause du mal qui avait dévoré une santé aussi
-florissante. Cependant, il n’avait pas échappé à la sagacité
-du sénateur que le renvoi du chevalier Sarti de sa
-maison et sa détention sous les plombs du palais ducal
-avaient été de tristes événements pour sa fille. Sans
-attacher au chagrin de Beata plus d’importance qu’il
-n’en avait à ses propres yeux, il comprenait que l’éloignement
-d’un jeune homme intelligent, qu’elle avait vu<span class="pagenum"><a name="Page_529" id="Page_529">[529]</a></span>
-croître à ses côtés comme un frère, et dont elle avait
-soigné l’enfance, avait dû lui être extrêmement pénible.</p>
-
-<p>«Comment vous trouvez-vous, ma fille? dit le sénateur
-en prenant la main de Beata, qui avait la moiteur de la
-fièvre.</p>
-
-<p>&mdash;Je me sens beaucoup mieux, mon père, répondit
-la gentildonna d’une voix affaiblie. Tout me donne lieu
-d’espérer que je serai bientôt en état de me rendre à
-Cadolce, dont le bon air achèvera de me guérir.</p>
-
-<p>&mdash;Que Dieu vous entende, ma fille!» répliqua le sénateur
-en portant la main de Beata à ses lèvres. Après
-un moment de silence et d’attendrissement comprimé:
-«Vous savez, dit le sénateur, que le chevalier Sarti a
-été mis en liberté!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon père, j’ai appris cette bonne nouvelle
-qui m’a rendue bien heureuse!»</p>
-
-<p>Un nouveau silence succéda à cet aveu, qui surprit le
-sénateur par la fermeté d’accent que Beata avait mise
-dans ses paroles. Ils se regardèrent tous deux, le père
-et la fille, comme deux êtres qui se seraient révélé, involontairement,
-un secret important!</p>
-
-<p>«Je ne doute pas, ma fille, répondit lentement le
-vieux sénateur, que le sort du chevalier Sarti ne doive
-vous intéresser; mais je suis bien certain aussi que vous
-n’avez jamais oublié que vous êtes l’héritière d’une
-grande maison.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! je n’ai que trop sacrifié à ces chimères de
-la vanité humaine, dit Beata d’une voix plus ferme
-encore. Je sais ce que je vous dois, mon père, mais je
-sais également ce que je dois au sentiment profond que
-Dieu a gravé dans mon cœur.»</p>
-
-<p>Le sénateur eut à peine le temps d’exprimer l’étonnement
-qu’il éprouvait, lorsque Bernabo vint l’avertir<span class="pagenum"><a name="Page_530" id="Page_530">[530]</a></span>
-qu’un messager d’État était venu lui apporter l’ordre
-de se rendre immédiatement au palais ducal.</p>
-
-<p>Cette scène domestique se passait dans la soirée du
-30 avril 1797, quinze jours après la délivrance du chevalier
-Sarti. Les événements politiques s’étaient compliqués
-depuis d’une façon sinistre. L’insurrection de
-Vérone, au 17 avril, et les épisodes sanglants qui s’en
-étaient suivis, avaient excité l’indignation du général Bonaparte,
-qui déclara la guerre à la république. Vérone
-fut reprise par l’armée française, Padoue occupée, et
-une division s’avança jusqu’au bord des lagunes. La
-consternation était dans la ville de Saint-Marc. Le rapport
-des commissaires envoyés récemment près de Bonaparte
-était parvenu au doge dans la soirée du 30 avril,
-et ce rapport ne laissait plus aucun doute sur les intentions
-du général en chef, de changer la constitution
-de Venise. Le doge épouvanté, au lieu de communiquer
-ce rapport au sénat, comme le prescrivait la constitution,
-réunit dans ses appartements un conseil privé de
-quarante-trois personnes, parmi lesquelles se trouvaient
-François Pesaro et Marco Zeno<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>. Il était dix heures du
-soir quand le sénateur, quittant précipitamment la
-chambre de sa fille, arriva au palais où siégeait éperdu
-le dernier représentant d’une illustre république de patriciens.
-Il monta péniblement l’escalier des Géants, et
-traversant une longue file d’appartements somptueux, il
-pénétra jusqu’à celui qu’occupait le souverain de Venise.</p>
-
-<p class="pp8 p1">Apparet domus intus, et atria longa patescunt;<br />
-Apparent Priami et veterum penetralia regum.</p>
-
-<p class="p1">Louis Manini, tenant à la main le rapport des commissaires,<span class="pagenum"><a name="Page_531" id="Page_531">[531]</a></span>
-était assis sous un baldaquin orné d’arabesques
-d’or et sculpté de ses armes. Les quarante-trois
-personnes qu’il avait réunies formaient un demi-cercle
-autour de son trône chancelant. Un silence profond régnait
-dans cette assemblée clandestine, dont chaque
-membre appréciait l’importance et l’illégalité. On se regardait
-avec terreur, et personne n’osait prendre la responsabilité
-de proposer le premier une chance de salut.</p>
-
-<p>«La gravité des circonstances, dit enfin le doge d’une
-voix oppressée, a fait juger cette réunion nécessaire,
-pour que chacun de vous pût indiquer les moyens les
-plus convenables d’exposer au grand conseil la situation
-de la république. Mais avant de faire vos propositions,
-je vous prie d’entendre le chevalier Daniel Delfino.»</p>
-
-<p>Le chevalier Delfino, prenant alors la parole, raconta
-que, pendant son ambassade à Paris, il avait eu occasion
-de faire la connaissance d’un financier qui avait
-une grande influence sur le général en chef de l’armée
-française. Or, comme ce financier se trouvait maintenant
-en Italie, le chevalier Delfino proposait de l’aller
-trouver et de réclamer ses bons offices pour apaiser la
-colère de Bonaparte, et en obtenir de meilleures conditions
-pour la république.</p>
-
-<p>A cette incroyable puérilité d’un vieux diplomate qui,
-pour sauver son pays contre une armée envahissante,
-n’avait rien de mieux à proposer qu’une intrigue d’antichambre,
-le procurateur François Pesaro s’écria avec
-indignation: «Ce sont des armes qu’il nous faut, et non
-pas de vaines paroles! Défendez-vous donc, si vous voulez,
-au moins, être dignes de la mort qu’on vous prépare.»</p>
-
-<p>Cette sortie vigoureuse d’un noble caractère ne fit<span class="pagenum"><a name="Page_532" id="Page_532">[532]</a></span>
-qu’accroître la terreur de l’assemblée, dont François
-Capello exprima les sentiments secrets en disant: «Que
-personne ne connaissant encore le traité de Leoben, qui
-venait d’être signé entre la France et l’Autriche, il était
-prudent de ne pas s’écarter du système de temporisation
-qu’on avait suivi jusqu’alors.»</p>
-
-<p>Un murmure approbateur s’éleva dans l’assemblée à
-ce conseil pusillanime d’un patricien, qui avait été aussi
-ambassadeur à la cour de France lorsque éclata la grande
-révolution de 1789, dont il avait apprécié admirablement
-l’esprit novateur: tant il est vrai que, dans la vie publique
-comme dans la vie privée, l’intelligence est une
-faible garantie de la sagesse des hommes! Enfin, le
-doge, déployant le rapport des commissaires qu’il avait
-à la main, se mit en devoir d’en lire le contenu d’une
-voix entrecoupée par des sanglots. Lorsqu’il fut arrivé à
-ce passage du rapport où le général Bonaparte dit aux
-commissaires de la république: «Je viens de conclure
-la paix avec l’empereur; je pouvais aller à Vienne, j’y
-ai renoncé; j’ai quatre-vingt mille hommes.... je ne veux
-plus d’inquisition, plus de sénat.... <i>je serai un Attila pour
-Venise</i><a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>:&mdash;Misérable, s’écria tout à coup le vieux sénateur
-Zeno, qui ne put contenir plus longtemps l’indignation
-qui s’était amassée dans son cœur, misérable
-bandit, digne représentant d’une révolution perverse!
-Il ose porter la main sur un édifice politique qui a résisté
-à tant d’orages, et qui est une merveille de la civilisation!
-Ah! si Dieu veut exaucer les vœux que je forme
-contre le soldat audacieux qui nous tient un pareil langage,
-c’est lui qui sera traité un jour comme un Attila,
-c’est lui que le monde civilisé expulsera de son sein<span class="pagenum"><a name="Page_533" id="Page_533">[533]</a></span>
-comme un perturbateur du repos public. Puisque vous
-ne savez pas vous défendre, je lègue la vengeance de
-ma patrie à la vieille aristocratie de l’Europe.»</p>
-
-<p>Ces paroles, et l’accent avec lequel elles furent prononcées,
-produisirent sur l’assemblée un effet extraordinaire.
-La lecture du rapport fut interrompue; chacun
-cherchait à deviner sur la physionomie de son voisin
-l’impression qu’il avait reçue. Sur ces entrefaites, on
-vint apporter au doge une lettre du commandant de la
-flottille, qui annonçait que l’ennemi avait commencé les
-hostilités contre les Vénitiens. En effet, on entendait
-dans le lointain des coups de canon qui retentissaient
-sourdement dans ce palais du patriciat comme la voix
-du destin. Le doge, plus tremblant que jamais, marchait
-à grands pas dans la salle du conseil, en disant
-tout haut et les larmes aux yeux: «Cette nuit même,
-nous ne sommes pas sûrs de dormir tranquillement dans
-notre lit.» Alors, François Pesaro laissa échapper de
-sa poitrine oppressée ces mots que l’histoire a recueillis:
-«Je vois que c’en est fait de ma patrie. Je ne
-puis la secourir, mais un galant homme trouve une patrie
-partout<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>.» Après quelques secondes d’un silence de
-sinistre augure, le sénateur Zeno se leva de son siége
-et, tendant la main à son ami, il lui dit avec une tristesse
-profonde qui fut partagée par tous ceux qui étaient
-dignes de le comprendre:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Venit summa dies et ineluctabile tempus<br />
-Dardaniæ. Fuimus Troes; fuit Ilium et ingens<br />
-Gloria Teucrorum.</p>
-
-<p class="pbq p1">Hélas! il est venu ce jour.... le dernier jour de cet empire!
-Ilion n’est plus, ils ne sont plus les Troyens et leur gloire immense.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_534" id="Page_534">[534]</a></span></p>
-
-<p class="p1">Il était quatre heures du matin quand le sénateur
-Zeno rentra dans son palais, l’âme navrée de tout ce qui
-venait de se passer. Il se rendit immédiatement dans la
-chambre de sa fille, qu’il trouva entourée de serviteurs
-et de deux médecins, qu’on avait mandés pendant une
-crise qui avait excité les plus vives inquiétudes. Le sénateur
-s’assit au chevet de Beata, et, à la vue de ce beau
-visage endolori, le pauvre père ne put contenir son
-émotion, et de grosses larmes silencieuses s’échappèrent
-de ses yeux. Il passa le reste de la nuit à veiller à la
-conservation du seul bien qui lui restait désormais.</p>
-
-<p>Cependant une amélioration sensible s’était produite
-dans la santé de Beata au commencement du mois de
-mai. La crise qu’elle avait traversée paraissait être un
-effort de la nature pour ressaisir la plénitude de ses facultés.
-Très-faible encore, mais soutenue par l’espoir
-d’une convalescence prochaine, Beata se disposait à
-partir pour la terre ferme. Tout était prêt à la villa Cadolce
-pour la recevoir. Une après-midi qu’elle se sentit
-comme vivifiée par l’éclat d’un beau soleil de printemps,
-Beata manifesta le désir de faire une courte promenade
-pour essayer ses forces, disait-elle, et se préparer à entreprendre
-un plus long voyage. On fit préparer une
-gondole découverte qu’on remplit de ouate, et sur laquelle
-on jeta un large tapis de velours bleu à franges
-d’or. Des coussins de satin rose lui formaient une espèce
-de lit de repos, sur lequel elle put s’étendre sans
-trop de fatigue. Beata mit ce jour-là une robe blanche
-et un fichu de crêpe noir, vêtement simple qu’elle aimait
-à porter, parce qu’il plaisait à Lorenzo. Son père
-voulut l’accompagner, mais elle le pria de n’en rien
-faire et de la laisser aller seule avec Teresa, la camériste.
-Beata emporta un grand bouquet de fleurs diverses.<span class="pagenum"><a name="Page_535" id="Page_535">[535]</a></span>
-Elle en détacha une branche de chèvrefeuille qu’elle
-mit à son sein par-dessus le fichu de crêpe noir. Étendue
-dans la barque, ayant en face d’elle la bonne Teresa
-qui lui était si dévouée, ses beaux cheveux blonds
-déroulés sur les coussins de satin rose qui soutenaient
-son corps amaigri, la fille du sénateur offrait comme
-une image mélancolique de Venise expirante, qui lutte
-contre la destruction dont elle sent les atteintes, en se
-disant, tout bas, avec la jeune captive du poëte:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Je ne veux pas mourir encore....</p>
-
-<p class="p1">Beata se fit conduire à Murano et s’arrêta longtemps
-en face de la charmille <i>di San Stefano</i>, qui lui rappelait
-à la fois des souvenirs poignants et le plus beau
-jour de sa noble vie. Puis elle ordonna à l’un de ses
-gondoliers de lui chanter la jolie complainte qui avait
-excité l’hilarité de son amie Tognina, voulant compléter
-le tableau de son rêve de bonheur:</p>
-
-<p class="pp8 p1">La luna è bianca.....<br />
-Il sole è rosso....<br />
-Lo sposalizio si farà....</p>
-
-<p class="pp8 p1">La luna dice al sole:<br />
-Il lume tuo mi schiarerà....<br />
-E Gesù Cristo ci benirà....</p>
-
-<p class="p1">«Oui, oui, répondit Beata avec un sourire de tristesse;
-il nous bénira dans ce monde ou dans l’autre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! signora, répliqua Teresa, que l’exclamation
-de sa maîtresse avait émue, pouvez-vous penser à la
-mort, quand tout vous parle de la vie et des félicités qui
-vous attendent?»</p>
-
-<p>Après avoir satisfait au désir de son cœur ingénu,
-Beata retourna paisiblement à Venise. La journée était<span class="pagenum"><a name="Page_536" id="Page_536">[536]</a></span>
-déjà fort avancée. Le soleil, qui commençait à quitter
-l’horizon, projetait sur la ville merveilleuse ces beaux
-rayons jaunes d’un soir d’été, qui sont comme le dernier
-adieu du jour qui s’en va. Les cloches de Saint-Marc
-tintaient dans le lointain, et leurs notes mélancoliques
-étaient en harmonie avec l’aspect de la nature
-et les sentiments de Beata. Au lieu de franchir le petit
-canal <i>de’ Mendicanti</i>, qui est en face de Murano, faisant
-un détour par l’<i>isola di San Pietro</i>, la barque qui portait
-un si précieux trésor traversait lentement le canal
-<i>di San Marco</i>, qui forme l’entrée magnifique de cette
-longue voie triomphale qu’on appelle <i>il Canalazzo</i>. Il
-était à peu près huit heures du soir. Les ombres s’allongeaient
-derrière la gondole silencieuse, dont le sillage
-ressemblait à un brasier d’étincelles d’or. A gauche,
-la belle église <i>di San Giorgio Maggiore</i> se dégageait de la
-pénombre qui enveloppait l’île tout entière, tandis que
-le quai des Esclavons, <i>la Riva dei Schiavoni</i>, était rempli
-d’une foule curieuse qui faisait face à la mer, comme
-si elle eût été frappée de quelque spectacle inattendu.
-Tous les regards étaient dirigés sur la gondole de Beata,
-dont la pâleur et la défaillance inspiraient une douloureuse
-compassion. Arrivée près de la Piazzetta, Beata
-crut apercevoir Lorenzo au milieu d’un groupe de personnes
-qui se tenaient sur le Traghetto; elle fit approcher
-la gondole et, ayant reconnu en effet le chevalier
-Sarti entouré de plusieurs de ses amis, elle posa une
-main sur son cœur et, de l’autre, elle lui envoya un
-baiser, comme pour lui dire un éternel adieu.... Et la
-barque disparut dans l’ombre de la nuit naissante. Un
-cri d’admiration s’éleva du milieu de cette foule attendrie
-par le témoignage d’un amour si profond et si naïf.</p>
-
-<p>Ce fut là le dernier effort de la pauvre Beata. Au lieu<span class="pagenum"><a name="Page_537" id="Page_537">[537]</a></span>
-du soulagement qu’elle avait espéré, sa faiblesse ne fit
-que s’accroître chaque jour davantage, et bientôt il ne
-resta plus le moindre doute sur sa fin prochaine. Elle ne
-souffrait pas, elle s’éteignait comme une flamme qui
-n’a plus d’aliment. L’intérêt qu’on prenait à cette
-noble créature était si grand à Venise, surtout parmi
-les partisans de la révolution qui allait s’accomplir, que
-la foule encombrait le palais Zeno pour avoir de ses
-nouvelles. Le chevalier Grimani fut l’un des premiers à
-accourir auprès de la femme qui lui avait été destinée,
-et dont il avait pu apprécier le caractère élevé. Après
-avoir reçu les sacrements de l’Église avec une sérénité qui
-excita l’admiration du prêtre et des serviteurs de sa
-maison qui assistaient à cette pieuse cérémonie, Beata
-éprouva un soulagement moral dont son pauvre corps
-ressentit pendant quelques heures la douce influence.
-Sans se faire aucune illusion sur son état, Beata profita
-des instants de répit que lui accordait la nature pour accomplir
-un vœu de son cœur. Elle pria son père de faire
-venir le chevalier Sarti. Le sénateur acquiesça au désir
-de sa fille sans hasarder la moindre observation. On
-n’eut pas besoin d’aller chercher bien loin le chevalier:
-car, depuis huit jours, il n’avait pas quitté le palais où Teresa
-l’avait introduit et le tenait caché par pitié. Mais,
-avant qu’il fût permis à Lorenzo d’entrer dans la chambre
-de la signora, Beata fit un effort pour se vêtir de la robe
-blanche et du fichu de crêpe noir qu’elle portait le jour
-de la promenade à Murano. Elle mit aussi une branche
-de chèvrefeuille à sa ceinture, et fit placer sur sa table de
-nuit une Bible et <i>la Divine Comédie</i> de Dante Alighieri.
-Lorsque tous ces préparatifs furent terminés et que
-Beata, étendue dans son lit, put lire sur tous les objets
-dont elle s’était entourée l’expression de son âme, le sénateur<span class="pagenum"><a name="Page_538" id="Page_538">[538]</a></span>
-Zeno, précédant le chevalier Sarti dans la chambre
-de sa fille, lui dit avec émotion:</p>
-
-<p>«Venez contempler votre ouvrage, monsieur le chevalier!</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon père, répondit Beata, c’est l’ouvrage
-de Dieu.»</p>
-
-<p>Le sénateur se retira en laissant la camériste Teresa
-avec Beata et le chevalier. La chambre était remplie de
-de fleurs et éclairée comme s’il se fût agi d’une fête
-nuptiale. «Asseyez-vous là, près de moi, Lorenzo,» dit
-Beata avec un sourire charmant.</p>
-
-<p>Lorenzo, tombant à genoux, saisit la main de Beata, la
-couvrit de baisers et de larmes. «Pourquoi pleurez-vous,
-mon ami? lui dit-elle avec douceur. J’ai un si
-grand plaisir à vous voir, et j’ai tant de choses à vous
-dire! Asseyez-vous, Lorenzo, et écoutez-moi.»</p>
-
-<p>Lorenzo se releva avec peine et s’assit tout près du lit
-de Beata. La camériste, qui se tenait debout derrière le
-chevet de sa maîtresse, allait se retirer dans le fond de la
-chambre, lorsque Beata lui dit: «Tu peux rester, car je
-n’ai plus de secrets pour toi, ma bonne Teresa. Savez-vous,
-mon ami, dit Beata, après avoir appuyé sa tête languissante
-sur sa main droite, pendant que Teresa prenait
-soin d’écarter de son visage les longues mèches de
-ses cheveux dénoués; savez-vous qu’il y a bien longtemps
-que j’aspire au bonheur que je goûte en ce moment!
-Du jour où la Providence vous a conduit à la villa Cadolce,
-dès ce jour bienheureux, qui est le premier de
-mon existence morale, je me suis sentie attirée vers
-vous par une force invincible contre laquelle je n’ai
-cessé de lutter. Je vous vois encore apparaître dans le
-salon de mon père pendant cette belle nuit de Noël; je
-vous vois avec vos cheveux blonds et la grâce touchante<span class="pagenum"><a name="Page_539" id="Page_539">[539]</a></span>
-du jeune âge, et je sens encore au fond de mon cœur
-le doux frémissement que me firent éprouver les réponses
-naïves qui s’échappaient de vos lèvres innocentes!
-Quoique je fusse plus âgée que vous de quelques
-années, je n’étais pas moins ignorante sur la
-nature des sentiments qui peuvent nous agiter. Je n’avais
-jamais rien senti de semblable à ce que votre
-présence me fit éprouver! J’étais à la fois charmée et
-confuse en vous voyant. Absent, je m’inquiétais de vous
-et je vous recherchais.... présent, vous me troubliez
-jusqu’à la confusion de moi-même. Je ne savais comment
-gouverner mon pauvre cœur. Élevée par des
-hommes, puisque je n’ai pas connu ma mère, hélas!
-habituée dès l’enfance à contenir l’expression de mes
-pensées, je n’avais personne autour de moi à qui je
-pusse demander un conseil. Mon amie Tognina était
-d’un caractère trop opposé au mien pour m’encourager
-à lui ouvrir mon âme. Sa gaieté bruyante effarouchait
-ma timidité naturelle. Un jour que je me
-promenais avec elle dans une allée ombreuse du
-parc de Cadolce, elle me fit tressaillir par les questions
-indirectes qu’elle me faisait à votre sujet. Ce fut
-aussi pendant le soir de ce même jour, qu’après avoir
-entendu chanter à Guadagni l’admirable morceau de
-Gluck:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Che farò senza Euridice?<br />
-Dove andrò senza il mio bene?</p>
-
-<p class="pn1">je vous vis pleurer à la porte du salon où nous étions
-tous réunis, et puis disparaître tout à coup. Vos larmes
-me touchèrent, je fus inquiète, je sortis du salon pour
-m’assurer de ce que vous étiez devenu, et, en vous
-apercevant accoudé derrière le citronnier de la grande<span class="pagenum"><a name="Page_540" id="Page_540">[540]</a></span>
-allée, je sentis dans tout mon être une commotion si
-profonde, qu’elle éveilla mon instinct. Je compris alors,
-pour la première fois, ce que j’étais pour vous et quel
-genre d’intérêt vous m’aviez inspiré! je devins triste,
-soucieuse de l’avenir et mécontente de moi-même. J’eus
-honte de ma faiblesse, je cachai mon secret au fond de
-mon cœur avec l’inquiétude et la vigilance d’un coupable,
-et je pris la ferme résolution de vous éloigner
-de moi, ou de réprimer vos illusions par la froideur de
-mon maintien.</p>
-
-<p>«Ce que j’ai souffert, mon ami, dans cette lutte homicide
-contre le sentiment le plus pur de la nature,
-Dieu seul le sait! ma position était affreuse. Fille unique
-d’un patricien austère qui a conservé toutes les idées
-des temps qui ne sont plus; fiancée à un homme de
-mon rang et qui était digne de mon affection, je me
-sentais captivée par un enfant, pour ainsi dire, que
-j’avais vu croître à mes côtés et dont j’avais pris plaisir
-à développer la belle intelligence. Que penserait-on
-de moi, que dirait le monde si l’on venait à découvrir
-ma faiblesse pour un jeune homme confié à ma sollicitude?
-L’idée qu’on pourrait mal apprécier le sentiment
-étrange que j’éprouvais pour vous me rendait
-surtout malheureuse! Le moindre regard, la moindre
-parole un peu équivoque qu’on m’adressait à votre sujet,
-me faisaient rougir; je ne savais quelle contenance
-prendre pour ne pas trahir le secret de mon cœur. Plus
-je faisais d’efforts pour étouffer une passion insensée
-qui ne pouvait que troubler ma vie, et moins je réussissais
-à vous oublier. Pardonnez-moi, Lorenzo, ces
-aveux qui n’ont rien de blessant pour vous: car c’est
-votre âge, bien plus que la condition où Dieu vous a fait
-naître, qui me paraissait un obstacle infranchissable.<span class="pagenum"><a name="Page_541" id="Page_541">[541]</a></span>
-D’autres sujets de tristesse vinrent encore aggraver ma
-position, ajouta Beata d’une voix plus faible en baissant
-les paupières. Je me reprochai la trop grande
-sévérité de ma conduite à votre égard, et je craignis
-d’avoir contribué peut-être à vous jeter dans un monde
-indigne de vous.»</p>
-
-<p>A cette manière discrète et touchante de lui rappeler
-les fautes qu’il avait commises, le chevalier Sarti saisissant
-avec transport la main de Beata qu’il pressa contre
-son front humilié: «Ah! signora, dit-il avec douleur,
-je n’étais pas digne de troubler par mes erreurs une
-âme aussi pure que la vôtre!</p>
-
-<p>&mdash;La lettre que je reçus de vous quelque temps
-après, continua la gentildonna en entr’ouvrant ses beaux
-yeux et en laissant errer sur ses lèvres pâles un sourire
-de joie enfantine, cette lettre qui ne m’a pas quittée
-depuis, ajouta-t-elle en tirant de son sein un papier
-tout froissé, me rendit en partie le calme intérieur que
-j’avais perdu. Je fus touchée de l’expression de vos sentiments,
-je fus heureuse d’avoir été comprise, mais
-je n’eus pas le courage de vous répondre, ni la force
-de prendre une résolution. Contente du présent, j’oubliai
-l’avenir et les inextricables difficultés de ma position,
-et mon cœur se remplit de vagues et lointaines
-espérances. Je laissai courir le temps, jouissant avec
-délices des témoignages discrets de votre affection, dont
-je me rappelle les moindres particularités. La promenade
-à Murano que nous fîmes ensemble avec Tognina
-est surtout présente à mon souvenir! A partir de ce
-jour, le plus beau de ma vie, ma destinée fut irrévocablement
-fixée. En écoutant les belles paroles qui sortaient
-si abondamment de votre bouche inspirée,
-j’éprouvai je ne sais quel ravissement intérieur où mon<span class="pagenum"><a name="Page_542" id="Page_542">[542]</a></span>
-âme s’éleva à la hauteur des idées que vous veniez d’exprimer
-avec tant d’éloquence. Je dérobai à vos regards
-les larmes de bonheur que je ne pus m’empêcher de
-verser, et je revins à Venise, comme transfigurée par la
-poésie de vos nobles sentiments. J’hésitais cependant à
-rompre le silence que j’avais imposé à mon cœur depuis
-tant d’années. Mon père qui avait en moi une si
-grande confiance et dont je craignais, avant tout, d’affliger
-la vieillesse, m’obligeait à garder vis-à-vis de vous
-une extrême réserve. J’ai eu pendant un moment quelques
-lueurs d’espérance sur les intentions de mon père
-à votre égard, et je compte parmi les instants heureux
-de ma vie les quelques jours qui précédèrent votre départ
-pour l’université de Padoue. Hélas! mon illusion
-fut de courte durée. Je ne vous dirai pas, mon ami, tout
-ce que j’ai souffert pendant votre longue absence, ni les
-innocents stratagèmes qu’il m’a fallu employer pour
-retarder, de jour en jour, mon mariage avec le chevalier
-Grimani; je ne vous rappellerai pas non plus tout
-ce qui est survenu depuis votre retour à Venise, ajouta
-Beata en posant sur ses yeux la main qui lui restait
-libre. Mais, pour que vous puissiez comprendre la
-conduite que j’ai tenue depuis le jour fatal où vous
-avez quitté le palais de mon père, je dois vous dire ce
-qui se passait dans mon âme, pendant que je luttais ainsi
-contre la destinée que je m’étais faite.»</p>
-
-<p>En prononçant ces dernières paroles, Beata, fatiguée
-par les efforts qu’elle venait de faire, fut prise d’une
-toux sèche et si persistante qu’on fut obligé de la soulever
-de son lit et d’humecter ses lèvres de quelques
-gouttes d’essence. Le chevalier tremblait en tenant dans
-ses bras le corps épuisé de cette femme adorée, qui lui dit,
-en tournant vers lui ses yeux presque éteints: «Si vous<span class="pagenum"><a name="Page_543" id="Page_543">[543]</a></span>
-manquez déjà de courage, mon ami, que sera-ce donc
-plus tard?...»</p>
-
-<p>Lorenzo, pour toute réponse, se mit à sangloter si
-fort, que Teresa, effrayée, sonna le médecin qui veillait
-dans l’antichambre. La crise ne dura pas longtemps:
-Beata soulagée fut remise dans la position qu’elle avait
-auparavant, et le médecin se retira ainsi que les domestiques
-qui l’avaient suivi.</p>
-
-<p>«Mon ami, reprit la gentildonna avec un doux et charmant
-sourire qui vint éclairer subitement ce beau visage
-déjà flétri par la souffrance, après le bonheur de vous
-avoir connu, je vous dois encore les plus pures jouissances
-que j’ai goûtées dans ce monde. Oui, cher Lorenzo,
-j’ose vous le dire aujourd’hui pour la première fois, le
-sentiment que vous m’avez inspiré a été pour moi la
-source d’une vie nouvelle. Vous avez réveillé mon âme
-endormie et vous lui avez communiqué une impulsion
-pour laquelle je vous devrai une éternelle reconnaissance.
-C’est un devoir pour moi de vous raconter comment
-s’est opéré, dans les dispositions secrètes de mon
-cœur, un si grand changement.</p>
-
-<p>«Vous le savez, mon ami, ayant perdu ma mère de
-très-bonne heure, j’ai été élevée par des serviteurs dévoués,
-sous la surveillance de mon père et de l’abbé Zamaria,
-qui prit un soin tout particulier de mon instruction.
-On m’enseigna plus de choses que les femmes de
-mon temps et de ma condition n’avaient coutume d’en
-apprendre, et les livres eurent plus de part à mon éducation
-que l’instinct de la nature. Je manquai de cette
-discipline qu’insinuent dans le cœur d’un enfant les
-baisers de la femme qui lui a donné le jour, et dont rien
-ne saurait suppléer la tendresse. Heureusement les arts
-et surtout la musique, ce langage mystérieux du sentiment<span class="pagenum"><a name="Page_544" id="Page_544">[544]</a></span>
-qui nous révèle ce que la parole est impuissante à
-exprimer, vinrent tempérer par leur douce influence
-ce qu’il y avait de trop sévère, de trop aride peut-être,
-dans la nourriture qu’on donnait à mon esprit.</p>
-
-<p>«Vivant au milieu d’une société brillante qui ne pensait
-qu’au plaisir, adorée de mon père qui, pour me rendre
-plus digne de l’héritage qu’il me destinait, aimait à
-m’entretenir du spectacle de l’histoire et des problèmes
-redoutables qui touchent au gouvernement des
-hommes, sa principale occupation, je grandissais
-comme une plante qu’on soigne trop et à qui l’on mesure
-l’air vivifiant, ou comme un oiseau qui, dans la
-cage d’or où il est éclos artificiellement, ignore les vicissitudes
-de la liberté. Soumise aux devoirs de mon sexe,
-à ceux de ma position, j’accomplissais tout ce qui m’était
-prescrit par les bienséances du monde que j’avais
-sous les yeux, sans en comprendre bien le sens. Les
-arts, la littérature, et même les pratiques extérieures de
-la religion, me paraissaient des distractions aimables,
-l’ornement nécessaire d’une société polie. Ainsi s’écoulaient
-les jours paisibles de mon existence, et mon âme,
-bornée dans ses désirs parce qu’aucun accident de la
-route n’avait éveillé encore sa noble curiosité, ne s’élevait
-pas au-dessus de l’horizon de la vie matérielle.</p>
-
-<p>«C’est alors que la Providence vous a conduit à la villa
-Cadolce. Je pris soin, à mon tour, de votre éducation, et,
-sous la haute surveillance de l’abbé Zamaria, je me plaisais
-à cultiver votre belle nature et à en faire jaillir les
-sources généreuses. On eût dit que mon cœur inoccupé
-avait saisi avec empressement l’occasion de satisfaire ses
-besoins d’affection, et que vous étiez pour moi comme
-un jeune frère, sur lequel une sœur plus âgée aime à
-exercer ses instincts de maternité. Je ne vous dirai pas,<span class="pagenum"><a name="Page_545" id="Page_545">[545]</a></span>
-mon ami, quel bonheur j’éprouvai à voir se développer
-chaque jour votre intelligence si docile aux soins qu’on
-lui prodiguait, de quel ravissement je fus saisie lorsque
-je vis éclater dans vos yeux et sur votre front si pur
-l’étincelle de la vie morale. Une émotion confuse et
-inexplicable m’agitait à votre aspect; une joie intime et
-délicieuse, qui doit ressembler au tressaillement de bonheur
-qu’éprouve une mère, alors qu’elle voit l’âme de
-son enfant se dégager&mdash;<i>qual mattutina stella</i>&mdash;des limbes
-de l’instinct, me pénétrait aussi aux moindres paroles
-que je vous entendais proférer! Il me semblait
-que tout se renouvelait au dedans de moi, qu’une séve
-printanière circulait dans mes veines, et que mon cœur
-s’emplissait d’un souffle régénérateur. Éclairée par cette
-lumière intérieure que je ne savais comment qualifier,
-je promenais sur le monde des regards curieux. Chaque
-chose m’apparaissait sous un aspect nouveau. La société,
-les arts et la nature me parlèrent un langage que
-je comprenais pour la première fois, et l’horizon de la
-vie s’agrandit tout à coup devant mon âme enchantée.</p>
-
-<p>«Ah! Lorenzo, quels jours d’inexprimable félicité succédèrent
-pour moi à ce réveil de mon cœur! Quels
-moments délicieux je passai à la villa Cadolce, en assistant
-aux leçons que vous donnait l’abbé Zamaria avec
-un entrain et une ardeur de jeune homme! Combien
-j’étais heureuse de vous sentir à mes côtés, pendant ces
-promenades charmantes que nous faisions à Vicence, à
-Padoue, et sur les bords de la Brenta! Je n’ai point oublié
-la visite que nous fîmes à la villa Grimani et la
-scène qui s’ensuivit le soir, sous la charmille. En chantant
-avec mon amie Tognina le duo si frais et si élégant
-de Clari, que le cher abbé Zamaria accompagnait
-sur la mandoline, je croyais exprimer mes<span class="pagenum"><a name="Page_546" id="Page_546">[546]</a></span>
-propres sentiments. J’étais comme enivrée de l’écho
-de mon âme, et, en contemplant la lune qui s’égayait
-au-dessus de nos têtes, et dont la lumière mystérieuse
-éclairait discrètement ce paysage enchanté, je compris
-ce qu’était la poésie de la vie. Je vous voyais, Lorenzo,
-sans vous regarder. L’inquiétude que vous éprouviez
-me révéla l’existence d’un sentiment analogue au mien,
-et, lorsque la barque des ouvrières en soie remonta le
-canal de la Brenta, et que leurs voix mélodieuses emplirent
-le silence de cette nuit sereine en chantant la jeunesse
-et la brièveté des jours qui nous sont accordés,
-mon cœur s’ouvrit tout entier à la douce espérance! Je
-ne savais trop ce que je voulais, ni vers quel avenir tendaient
-mes aspirations; mais j’étais heureuse de vivre,
-et tout souriait à ma faible raison, qui n’apercevait rien
-au delà de la sphère étoilée et des heures fugitives.</p>
-
-<p>«J’emportai mon bonheur à Venise. Malgré les sages
-conseils de mon oncle, ce prêtre vénérable qui a tant
-souffert et qui avait pour vous une si grande affection;
-malgré les pressentiments et les scrupules de ma conscience,
-je m’abandonnai aux rêves décevants qui charmaient
-mon imagination. Je résolus de surveiller mon
-cœur, de vivre à côté de vous sans trahir ma faiblesse,
-et de laisser faire la destinée. Ma timidité naturelle, la
-réserve que m’imposait une situation unique, la tendresse
-de mon père, la sévérité de ses idées, les engagements
-qu’il avait contractés pour mon avenir, et d’autres
-circonstances que j’ai oubliées.... n’empêchaient pas
-mes illusions de se maintenir, de s’enraciner, pour ainsi
-dire, dans la substance de mon être, et de m’envelopper
-de nuages d’or qui me cachaient la réalité. Je vous admirais,
-Lorenzo! votre intelligence si vive, l’ardeur
-de connaître qui s’était emparée de vous, la tournure romanesque<span class="pagenum"><a name="Page_547" id="Page_547">[547]</a></span>
-de votre imagination et, je puis tout vous dire
-maintenant, l’élégance de votre personne et l’expression
-de vos traits, me causaient une émotion de tendresse
-et d’orgueil. J’étais fière de vos succès dans le
-monde, je vous voyais grandir dans la vie avec une joie
-secrète. Vos goûts devenaient les miens; les livres que
-vous préfériez, je m’efforçais aussi de les comprendre,
-et le paradis était dans mon cœur. Mais comment vous
-expliquer, mon ami, ce que j’ai éprouvé le jour où Tognina
-nous conduisit à Murano? Cette journée bénie du
-ciel décida de ma destinée. En entendant sortir de votre
-bouche tant de belles paroles, en vous écoutant définir
-la poésie, que vous appeliez l’<i>essence</i> de tout ce qu’il y a
-de grand et de beau sur la terre, je fus comme éblouie
-de l’éclat de votre esprit, je ne pus contenir l’impression
-de ravissement que vous aviez excitée en moi. Je me dérobais
-à vos regards, et, appuyée sur la fenêtre du <i>camerino</i>,
-je savourais la béatitude d’un rêve de-bonheur.
-Les autres incidents de cette soirée mémorable achevèrent
-d’élever mon esprit jusqu’à l’idéal que vous m’aviez
-fait entrevoir, et je revins à Venise en bénissant la
-Providence de vous avoir conduit sur mon chemin.</p>
-
-<p>«Vous savez le reste, ajouta Beata, visiblement fatiguée
-de l’effort qu’elle venait de faire. Votre départ pour
-l’université de Padoue, la tristesse de l’absence, l’irritation
-de mon père contre vous, et les malheurs qui en
-furent la suite, tout vint m’accabler à la fois. Je résistai
-pendant quelque temps à la pression des événements,
-par la patience et l’inertie naturelle de mon caractère.
-Je me réfugiai dans mon for intérieur, et je fortifiai
-mon âme par la lecture des livres qui vous étaient chers,
-surtout par celle de <i>la Divine Comédie</i>, dont vous m’aviez
-fait connaître tant d’admirables passages. Par un artifice<span class="pagenum"><a name="Page_548" id="Page_548">[548]</a></span>
-de la douleur, que vous ignorez sans doute, je m’identifiai
-avec l’adorable <i>Francesca da Rimini</i>, dont le
-sort me paraissait digne d’envie. Je me mis à chanter
-aussi la musique qui vous plaisait; enfin, j’évoquai toutes
-les forces de mon être pour vivre avec votre pensée,
-et cela ne me suffisait pas! Je sentais au dedans de moi
-un vide affreux que je ne savais comment combler.
-J’eus recours alors à la prière solitaire et aux pratiques
-de la religion que je n’avais jamais négligée, mais qui
-n’avait jamais été pour moi un objet de méditation. Je
-ne trouvai pas d’abord dans le recueillement ni dans le
-spectacle des cérémonies du culte l’apaisement que j’y
-avais cherché: il me fallut de plus grandes douleurs pour
-faire jaillir de mon âme l’étincelle divine qui m’entr’ouvrit
-le royaume des éternelles espérances. L’événement
-qui eut lieu dans ce palais, et votre arrestation au casino
-du <i>Salvadego</i> me donnèrent une force de résolution
-dont je ne me croyais pas capable. En vous apercevant
-agenouillé à mes pieds dans la <i>cantoria</i> de San Geminiano,
-pendant que mon pauvre cœur vous cherchait
-sous les plombs du palais ducal, je vis clairement que
-ce miracle ne pouvait être que l’œuvre de Dieu.</p>
-
-<p>«Je ne suis pas une savante comme vous, mon ami.
-Je ne pourrais pas analyser l’espèce de révolution qui
-s’est faite en moi depuis les derniers événements que je
-viens de rappeler. Ce que je puis seulement vous affirmer,
-c’est que l’émotion que j’ai ressentie dans l’église
-San Geminiano a achevé d’initier mon esprit aux mystères
-de béatitude infinie que la journée passée à Murano
-m’avait fait pressentir. La poésie dont vous avez
-rempli mon âme ce jour-là m’a fait comprendre Dieu,
-l’amour m’a rendue chrétienne. Ah! soyez mille fois
-béni, Lorenzo, pour tout le bien que vous m’avez fait!<span class="pagenum"><a name="Page_549" id="Page_549">[549]</a></span>
-Sans vous, je serais restée une créature bien misérable!
-Vous avez éveillé les plus nobles instincts de ma nature,
-vous avez suscité dans mon cœur le besoin d’aimer, et
-le sentiment profond que vous m’avez inspiré a été la
-cause de tout le bonheur que j’ai pu goûter dans ce
-monde et me sera un titre, je l’espère, devant la miséricorde
-de Dieu. Je regrette pourtant la vie..., ajouta
-Beata, dont la respiration haletante indiquait l’épuisement
-des forces. Oui, je regrette la vie que j’aurais
-partagée avec vous et la douce lumière du ciel qui aurait
-éclairé notre bonheur! Cher Lorenzo, pourquoi
-Dieu ne s’est-il pas révélé plus tôt à mon âme insouciante?
-Il m’aurait donné le courage de surmonter tous
-les obstacles qui nous séparent sur cette terre! mais
-que sa volonté soit faite. Nous nous reverrons dans un
-monde meilleur. N’est-ce pas, Lorenzo, que vous croyez
-avec moi à cette vie future qu’ont pressentie les poëtes et
-les philosophes de tous les temps, me disiez-vous, et qui
-nous est promise par le Maître divin qui a dit: <i>Il sera
-beaucoup pardonné à qui a beaucoup aimé</i>? Oh! je le
-sens mieux que je ne puis l’exprimer, ce monde que
-nous traversons si rapidement ne peut être qu’un passage,
-une station, que sais-je? une épreuve qui nous est
-imposée par le créateur de tant de merveilles! Toutes
-choses, ici-bas, nous parlent d’un juge rémunérateur
-du bien et du mal; tout nous atteste la destinée immortelle
-de notre âme. L’éclat du jour, les magnificences
-de la nature, nos désirs infinis et la rapidité des heures
-qui nous sont départies, l’idéal de justice et de beauté
-qui s’élève et subsiste en nous malgré les iniquités et
-les imperfections des hommes que nous avons sous les
-yeux, l’insatiable curiosité de notre esprit jointe à la
-faiblesse de nos organes, des aspirations vers le bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_550" id="Page_550">[550]</a></span>
-et la perfection dans un être fragile et périssable....
-tout cela peut-il se concevoir sans une vie future? Non,
-cher Lorenzo, Dieu n’a pu mettre dans mon cœur le
-sentiment profond que vous m’avez inspiré, pour m’abandonner
-ensuite! Vous l’avez dit, vous l’avez dit,
-cher compagnon de ma courte existence, l’amour est
-le souverain maître de la vie et de la mort. Il a élevé
-mon âme jusqu’à la poésie qui m’a fait comprendre la
-grandeur de Dieu, comme le dit aussi Béatrix dans ces
-beaux vers que vous m’avez fait connaître:</p>
-
-<p class="pp8 p1">Questo decreto, frate, sta sepulto<br />
-Agl’occhi di ciascun il cui ingegno<br />
-Nella fiamma d’<i>amor</i> non è adulto<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>.»</p>
-
-<p class="p1">Une pâleur mortelle, suivie d’une transpiration abondante
-et d’un affaissement qui dura quelques minutes,
-avertirent le chevalier que la pauvre Beata était suspendue
-dans l’abîme par un dernier souffle de vie. Il
-sanglotait bruyamment en pressant la main déjà froide
-de la gentildonna contre ses lèvres, et il allait appeler
-du secours, lorsque Beata, entr’ouvrant péniblement ses
-beaux yeux, lui dit tout bas, comme si elle eût deviné sa
-pensée: «Pas encore, mon ami.... j’ai une prière à vous
-adresser. Tenez, lui dit-elle, en lui offrant une mèche
-de ses cheveux qu’elle avait cachée dans un évangile
-qui était sous sa main, conservez cela en souvenir
-de moi. Lorenzo, ô vous que j’ai tant aimé, ne
-m’oubliez pas! quel que soit le nombre de jours qui
-vous sera départi par la Providence, que mon nom reste
-doux à vos lèvres.... Réjouissez-vous, comme dit le saint
-prophète, <i>de la femme de votre jeunesse</i>.»</p>
-
-<p>Puis, tirant de son sein un christ en ivoire qu’elle<span class="pagenum"><a name="Page_551" id="Page_551">[551]</a></span>
-embrassa avec effusion, elle le présenta au chevalier en
-lui disant: «Imitez-moi, mon ami, et que nos âmes se
-confondent à travers Jésus-Christ.»</p>
-
-<p>Le chevalier s’empressa de satisfaire au désir de Beata,
-qui, ayant remis le christ sur sa poitrine, ajouta: «Maintenant
-je suis heureuse! nous nous reverrons.... je vous
-attendrai; je serai la <i>stella mattutina</i> que vous invoquerez
-dans les grandes difficultés de votre vie, Lorenzo,»
-murmura-t-elle de ses lèvres contractées par le frisson
-de la mort.</p>
-
-<p>A ce spectacle le chevalier se mit à crier: «Au secours!
-au secours!» Les domestiques, les médecins, un prêtre
-et le sénateur entrèrent précipitamment dans la chambre
-de la gentildonna agonisante. Le sénateur s’approcha
-du lit de sa fille qui, faisant un effort suprême, s’écria:
-«Jésus, mon Dieu, ayez pitié de moi ...» Ce furent
-les dernières paroles qu’elle put articuler. Lorenzo
-éperdu se précipita sur la main glacée de Beata et dit
-dans une sorte d’extase:</p>
-
-<p class="pbq p1">Ita nè <i>Beata</i> nell’alto cielo, nel reame ove gl’angeli hanno
-pace.</p>
-
-<p class="pbq p1">Beata s’est envolée comme un ange dans le royaume des
-cieux<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p>
-
-<p class="p1">Beata était morte dans la nuit du 10 au 11 mai 1797.
-Quelques jours après, le 16 mai, une flottille amenait
-sur la place Saint-Marc une division de l’armée française,
-et la république de Venise avait cessé d’exister.</p>
-
-<p class="pc4 mid">FIN.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_552" id="Page_552">[552]</a><br /><a name="Page_553" id="Page_553">[553]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES.</h2>
-
-<table id="toc" summary="cont">
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Dédicace</span></td>
- <td class="tdr"><span class="small">Page</span> <a href="#Page_v">v</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl">I.</td>
- <td class="tdl">Une sonate de Beethoven</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl">II.</td>
- <td class="tdl">Beata</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_35">35</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl">III.</td>
- <td class="tdl">Venise</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_137">137</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl">IV.</td>
- <td class="tdl">Farinelli et les sopranistes</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_212">212</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl">V.</td>
- <td class="tdl">Promenade à Murano</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_267">267</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl">VI.</td>
- <td class="tdl">L’aristocratie de Venise</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_290">290</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl">VII.</td>
- <td class="tdl">La musique de Venise</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_327">327</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl">VIII.</td>
- <td class="tdl">Les fiançailles de Beata</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_415">415</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl">IX.</td>
- <td class="tdl">Le dernier carnaval de la république de Venise</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_458">458</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdl">X.</td>
- <td class="tdl">Chute de la république de Venise</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_509">509</a></td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc4">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_554" id="Page_554">[554]</a><br /><a name="Page_555" id="Page_555">[555]</a></span></p>
-
-<hr class="d3" />
-
-<p class="pc">TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE<br />
-Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation<br />
-rue de Vaugirard, 9</p>
-
-<hr class="d4" />
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">FOOTNOTES:</h2>
-
-<div class="footnotes">
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a></span>
-On retrouve ces détails sur la jeunesse de Beethoven, qui redressent
-tant d’erreurs, dans la <i>biographie</i> de M. Antoine Schindler.&mdash;Leipzig,
-1845.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a></span>
-Dans le <i>Banquet</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a></span>
-Me séparer encore aujourd’hui de toi, sans pouvoir l’empêcher,
-c’est pour mon cœur une bien vive douleur!</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a></span>
-<i>Rêveries d’un Promeneur solitaire.</i></p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a></span>
-Dans ses <i>Problèmes</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a></span>
-Des journaux allemands ont révoqué en doute ce fait de la vie de
-Beethoven; nous pouvons assurer qu’il est incontestable et puisé à
-bonne source.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a></span>
-Giulietta di Guicciardi est morte à Vienne depuis 1840.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a></span>
-Voir mon premier volume de <i>Critique et littérature musicales</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a></span>
-«Content du présent, que notre esprit évite de s’inquiéter de
-l’avenir! que par une douce gaieté il tempère l’amertume de la vie!
-Ici-bas il n’est pas de parfait bonheur.» (Horace, ode <span class="smcap">IV</span>, livre II.)</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a></span>
-«L’amour donne de l’esprit, et il se soutient par l’esprit.» (Pascal,
-<i>Discours sur les passions de l’amour</i>.)</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a></span>
-Morceau de peau d’âne préparée pour y écrire de la musique.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a></span>
-Le duo de l’abbé Clari dont il est question ici est connu à Paris
-depuis une trentaine d’années. Chanté d’abord aux exercices de l’école
-Choron, les amateurs et les artistes l’ont ensuite répandu dans les
-salons et dans les concerts publics.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a></span>
-La quinzième strophe du chant <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a></span>
-Dante, <i>Paradiso</i>, canto <span class="smcap">XX</span>, terzina 24.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a></span>
-<i>Orfeo ed Euridice</i> fut représenté à Vienne le 5 octobre 1762 dans
-le théâtre près Hofburg, en présence de toute la cour impériale. Guadagni
-chantait le rôle d’Orfeo; une cantatrice nommée Bianchi remplissait
-celui d’Euridice, et Glebero-Clavarau celui de l’Amour, écrit
-pour voix de soprano. Voy. <i>Christoph Willibald Ritter fougluck</i>, par
-Antoine Schmid, p. 992 et 98.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a></span>
-<i>Pensées</i> de Vauvenargues.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a></span>
-L’abbé de Saint-Pierre.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a></span>
-La colonie <i>di San-Leucio</i> fut fondée en 1789 par un décret du roi
-de Naples où l’on remarque les passages suivants: «Le mérite seul
-distingue entre eux les colons de San-Leucio. Le luxe est absolument
-interdit, et une parfaite égalité règne dans les vêtements. Les jeunes
-époux se choisissent librement, et les parents n’auront pas le droit de
-s’opposer à leur union, etc.» Voy. l’<i>Histoire du royaume de Naples</i>,
-par le général Colletta, t. I<sup>er</sup>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a></span>
-<i>Voyage de Burney</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 158 de la traduction française.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a></span>
-«Tu m’as appris, ô ma belle, comment un cœur épris passe, en
-un instant, de l’abattement à l’espérance.»</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a></span>
-«Ne croyez pas que je puisse jamais cesser de vous aimer, ô
-mon cœur! Pas même en badinant, je ne voudrais vous tromper.»</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a></span>
-Dans un roman de Mme Sand qui a été beaucoup lu, <i>Consuelo</i>,
-on trouve sur le premier plan de ce joli tableau de la vie vénitienne la
-figure du vieux Porpora. Nous n’étonnerons sans doute personne en
-disant que Mme Sand a prêté au maître napolitain les couleurs de sa
-belle imagination. Mme Sand est moins un historien qu’un poëte; aussi
-le Porpora qu’elle a créé n’a-t-il presque rien de commun avec l’auteur
-de la cantate dont il est question ici.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a></span>
-Dante, <i>Enfer</i>, chant XII.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a></span>
-André Chénier, <i>Idylles</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a></span>
-«Ne te laisse pas tourmenter ainsi par des idées mélancoliques;
-viens avec moi dans ma gondole, nous irons nous promener au loin
-dans la mer! Nous laisserons derrière nous les ports et les îles qui
-entourent la ville, et là, sous un ciel sans nuage, la lune nous
-sourira.»</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a></span>
-Dante, <i>Enfer</i>, chant IX, terzina 23 et 24.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a></span>
-La <i>canzonetta</i> dont il est question dans ce passage a été trouvée
-manuscrite dans les papiers du chevalier Sarti. C’est une mélodie délicieuse
-en sol mineur, d’un rhythme onduleux, qui se termine par une
-cadence en <i>sol</i> majeur d’un effet ravissant.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a></span>
-«Où sont ces jours heureux où nous goûtions ensemble un repas
-modeste qui, partagé avec toi, devenait une ambroisie? Tu ne possédais
-alors ni rang ni richesses, mais de la jeunesse, de la beauté et un
-cœur aimant.»</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a></span>
-Dante, <i>Paradiso</i>, chant III, terzina 40.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a></span>
-Dante, <i>Purgatorio</i>, chant XII.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a></span>
-Fra Giocondo fut appelé par Louis XI en France, où il a construit
-le vieux pont de Notre-Dame, puis à Rome, où Léon X, après la mort
-de Bramante, l’adjoignit à Raphaël pour diriger les travaux de Saint-Pierre.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a></span>
-«Nous autres femmes qui sommes sincères, nous voulons que les
-hommes soient un peu soumis. Ces grands docteurs pédants et ridicules
-ne font jamais de bons maris.»</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a></span>
-Voy. Coletta, <i>Histoire du royaume de Naples</i>, t. I<sup>er</sup>, page 129 de
-la traduction française. Le théâtre Saint-Charles, avec les belles peintures
-de Nicolini, fut brûlé en 1816 et reconstruit immédiatement par
-l’ordre du roi Ferdinand IV, fils de Charles VII de Naples.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a></span>
-Grétry, qui se trouvait alors à Rome, dit dans ses <i>Mémoires</i>,
-p. 116: «Un fameux chanteur que j’ai vu à Rome, Gizzielo, envoyait
-son accordeur dans les maisons où il voulait montrer ses talents, non-seulement
-de crainte qu’il ne fût trop haut (le clavecin), mais aussi
-pour la perfection de l’accord.»</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a></span>
-Voy. Daru, <i>Histoire de Venise</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 170, et le charmant
-livre, <i>Origine delle feste Veneziane</i>, de Giustina-Renier-Michel.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a></span>
-Le madrigal de Lotti, dont il est parlé ici, se trouve dans la
-<i>Collection de musique vocale et classique</i> de M. le prince de la Moskowa.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a></span>
-Plotin.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a></span></p>
-
-<p class="pfp10">La lune est blanche....<br />
-Le soleil est rouge....<br />
-Le mariage se fera.</p>
-
-<p class="pfp9 p1">La lune dit au soleil:<br />
-Ta lumière m’éclairera....<br />
-Et Jésus-Christ nous bénira....</p>
-
-<p class="pfp6 p1">&mdash;Et beaucoup d’enfants il en naîtra.... Vive saint Marc!</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a></span>
-Dante, <i>Inferno</i>, chant V.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a></span>
-Le système <i>neumatique</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a></span>
-«Comme on voit une étincelle dans la flamme et comme on discerne
-une voix au milieu d’autres voix, lorsque <i>l’une reste en place et
-que l’autre se joue autour</i>.» <i>Paradiso</i>, chant VIII.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a></span>
-Célèbre compositeur belge de la fin du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a></span>
-«Adieu, paysage enchanté où j’aimais à conduire paître mon
-troupeau.»</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a></span>
-Roma, 1541.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a></span>
-Le titre de chevalier de l’Étole d’or était purement honorifique.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a></span>
-«C’est des familles nobles que sont sorties, dans tous les genres,
-les plus grandes lumières de notre littérature.»</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a></span>
-<i>Le Repos chez Simon le pharisien</i>, au musée du Louvre.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a></span>
-Voy. son poëme de <i>l’Ane d’or</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a></span>
-A la nouvelle qui se répandit à Venise que les Portugais avaient
-trouvé une nouvelle route pour aller aux Indes, la république vit que
-la branche la plus importante de son commerce était près de lui échapper.
-Voy. Daru, t. III, p. 295.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a></span>
-Le dialecte vénitien renferma dès l’origine un grand nombre de
-mots grecs, empruntés au dialecte ionien, dont il a la douceur.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a></span>
-La petite île de Saint-Pierre di Castello, qui ne tenait à Venise
-que par un pont en bois, portait jadis le nom de <i>Troie</i>, en souvenir
-des Troyens qui seraient venus s’y réfugier.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a></span>
-Un nombre considérable de femmes distinguées ont cultivé en
-Italie la littérature vulgaire grecque et latine, et les mathématiques
-pendant les <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a></span>
-La plus célèbre de ces <i>meretrici</i> fut la belle Imperia, qui a été
-célébrée par Béroalde et Sadolet jeune, et qui reçut des leçons de
-poésie de Nicolas Campano. Sa table de toilette était toujours couverte
-de livres savants. Elle a été inhumée dans l’église Saint-Grégoire à
-Rome, et sur son tombeau on grava cette inscription: <i>Imperia, cortisana
-Romana, quæ, digna tanto nomine, raræ inter homines formæ
-specimen dedit, Vixit annos XXVI, dies XII, obiit 1511, die 15 augusti</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a></span>
-Philosophe et théoricien grec, disciple d’Aristote, qui vivait trois
-cents ans avant Jésus-Christ, auteur d’un livre estimé sur la musique,
-<i>Traité des éléments harmoniques</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a></span>
-Forkel, <i>Histoire générale de la Musique</i>, t. II, p. 69.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a></span>
-<i>S. Bernardus, epist. 1312 ad Guidonem.</i> «Chant plein de gravité,
-qui est doux et pas mondain, qui charme les oreilles et touche le
-cœur, qui dissipe la tristesse, calme la colère, et qui, au lieu d’éviter
-le sens des paroles, en féconde l’esprit.»</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a></span>
-Telles que les dissonances de <i>neuvième</i> et de <i>septième</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a></span>
-Il y aurait aussi un curieux rapprochement à faire entre le <i>Stabat</i>
-de Palestrina, que vient d’analyser l’abbé Zamaria, celui de Pergolèse
-au commencement du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et le <i>Stabat</i> que Rossini a composé
-de nos jours, avec tous les moyens d’expression que possède l’art moderne.
-Ce serait raconter l’histoire de la musique depuis trois cents
-ans et les vicissitudes éprouvées par le sentiment religieux et la poésie
-catholique.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a></span>
-«Dans tes jours de bonheur souviens-toi de moi.&mdash;Pourquoi me
-dis-tu cela, mon bien-aimé, pourquoi?»</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a></span>
-Voy. l’ouvrage de Winterfeld, <i>Johannes Gabrieli und sein Zeitalter</i>
-(<i>Jean-Gabriel et son temps</i>), partie I, p. 33, gr. in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a></span>
-<i>Instituzioni armoniche</i>, 1 vol. in-folio.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a></span>
-Adrien Willaert a publié à Venise en 1554 un recueil de ses compositions
-portant ce titre: <i>Fantasia, ricercari, contrapuncti appropiati
-per cantare o sonare d’ogni sorte di strumenti</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a></span>
-Savant théoricien allemand du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, mort à Fribourg
-en 1563.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a></span>
-<i>L’Artusi, ovvero delle imperfezioni della moderna Musica</i>, etc.,
-in-folio.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a></span>
-L’église de San-Geminiano, qui n’existe plus, était l’une des plus
-anciennes de Venise. Elle s’élevait au fond de la grande place de Saint-Marc,
-en face de la basilique. Lotti, dans son testament, avait ordonné
-qu’on ne chantât ses vêpres qu’une seule fois par an, le jour de la fête
-de San-Geminiano. Après l’exécution, on déposait le manuscrit dans
-les archives de l’église, où il était soigneusement gardé.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a></span>
-On a la certitude que Dante était à Padoue dans l’année 1306.
-Voy. Cesare Balbo, <i>Vita di Dante</i>, p. 246, éd. de Florence.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a></span>
-Le 6 juin 1793.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a></span>
-Voy. Daru, t. VI, p. 346.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a></span>
-«L’amour cache la vérité à l’homme et lui fait voir les choses
-Invisibles.» Arioste, canto 1<sup>er</sup>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a></span>
-Dans l’opéra de la <i>Molinara</i>, composé à Naples en 1786.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a></span>
-Sur le quai des Esclavons, on mange de bons morceaux.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a></span>
-L’<i>Iliade</i>, chant XVIII.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a></span>
-Point de salut, point d’espoir! Partout le silence, le désert, la
-mort.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a></span>
-<i>Enfer</i>, chant IX, tergina 21.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a></span>
-Plotin.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a></span>
-Homère, <i>Iliade</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a></span>
-Dante, <i>Inferno</i>, chant III.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a></span>
-Et nous, nous malheureux, dont c’était le dernier jour, nous
-parions de guirlandes, comme un jour de fête, les temples de Troie.
-(Virgile, <i>Énéide</i>, liv. II.)</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a></span>
-<i>Énéide</i>, liv. II.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a></span>
-Dante, Inferno, chant III.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a></span>
-Ces commissaires étaient les patriciens Nicolas Bataja et Nicolas
-Erizzo. Voy. Daru, VII, v, p. 19.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a></span>
-Voy. Daru, VII, v, p. 137.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a></span>
-Voy. Daru, VII, v, p. 144.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a></span>
-Daru, VII, v, p. 161, 162.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a></span>
-Cette loi est incompréhensible pour celui qui n’a pas été éclairé
-par l’amour. Dante, <i>Paradiso</i>.</p>
-
-<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a></span>
-Dante, <i>Vita nuova</i>.</p></div></div>
-
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le chevalier Sarti, by Paul Scudo
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER SARTI ***
-
-***** This file should be named 51084-h.htm or 51084-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/1/0/8/51084/
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-
-</pre>
-
-</body>
-</html>
diff --git a/old/51084-h/images/b1.jpg b/old/51084-h/images/b1.jpg
deleted file mode 100644
index 418c446..0000000
--- a/old/51084-h/images/b1.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/51084-h/images/cover.jpg b/old/51084-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index f8a88e2..0000000
--- a/old/51084-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ