diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-05 07:32:50 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-05 07:32:50 -0800 |
| commit | 5d1b5a7e72b62e68240574ccc23242edc6044fb5 (patch) | |
| tree | 5cbc055161e09c48dec38f9c0f96bd632aefb58b | |
| parent | c85a8a3047e66df12f5a6748afee339110fb9eaa (diff) | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/51084-0.txt | 16173 | ||||
| -rw-r--r-- | old/51084-0.zip | bin | 385811 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/51084-h.zip | bin | 422717 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/51084-h/51084-h.htm | 20087 | ||||
| -rw-r--r-- | old/51084-h/images/b1.jpg | bin | 1077 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/51084-h/images/cover.jpg | bin | 24588 -> 0 bytes |
9 files changed, 17 insertions, 36260 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..e7d3e69 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #51084 (https://www.gutenberg.org/ebooks/51084) diff --git a/old/51084-0.txt b/old/51084-0.txt deleted file mode 100644 index 1cd9772..0000000 --- a/old/51084-0.txt +++ /dev/null @@ -1,16173 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Le chevalier Sarti, by Paul Scudo - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le chevalier Sarti - -Author: Paul Scudo - -Release Date: January 30, 2016 [EBook #51084] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER SARTI *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et -a^{bc}. - - -LE - -CHEVALIER SARTI - - - - -TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE - -Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation rue de Vaugirard, 9 - - - - -LE - -CHEVALIER SARTI - -PAR P. SCUDO - -_Amor mi mosse, che mi fa parlare._ C’est l’amour qui me fait parler. - -DANTE. - -PARIS - -LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C^{ie} - -RUE PIERRE-SARRAZIN, N^o 14 (Près de l’École de médecine) - -1857 - -Droit de traduction réservé - - - - -A - -GIACOMO MEYERBEER - - -CHER GRAND MAITRE, - -Vous m’avez permis d’attacher votre nom illustre à ce livre modeste -où il est souvent question de l’art admirable qui n’a pas de secrets -pour vous. Les hasards de la vie m’ont rapproché d’un homme intéressant -qui m’a honoré de sa confiance, et dont les nombreuses vicissitudes -m’ont paru dignes d’être racontées au public. La longue carrière du -chevalier Sarti, ses voyages, la nature de son esprit, la variété -de ses lumières, son goût pour la musique, dont il a fait une étude -approfondie, ont excité ma curiosité et m’ont fourni les matériaux -d’une histoire où l’amour, l’art et la poésie se croisent et se -confondent incessamment. - -Publié, pour la première fois, dans la _Revue des Deux-Mondes_, par -fragments qui ont paru à de longs intervalles, ce livre contient le -récit d’une période bien déterminée de la vie du chevalier Sarti. -L’action qui se passe à Venise s’arrête avec le XVIII^e siècle, à la -chute de la république de Saint-Marc. - -Si les dieux et la fortune me le permettent, je reprendrai plus tard -l’histoire d’un homme que j’ai rencontré, pour la première fois, dans -le pays qui vous a vu naître, c’est-à-dire dans la patrie de Sébastien -Bach, d’Haydn, de Mozart, de Beethoven et de Weber, votre condisciple -bien-aimé. En me faisant l’interprète fidèle des idées et des -sentiments du chevalier Sarti, qui avait un si grand culte pour l’art -et la littérature de l’Allemagne, je pourrai alors caractériser l’œuvre -profonde et si originale de votre génie éminemment dramatique. - -Car vous savez, cher grand maître, que je vous aime autant que je vous -admire. - -P. SCUDO. - -Paris, ce 15 mars 1857. - - - - -LE - -CHEVALIER SARTI. - -HISTOIRE MUSICALE. - - - - -I - -UNE SONATE DE BEETHOVEN. - - -«Que pensez-vous de Beethoven? demandais-je un jour à un homme d’un -esprit original, avec qui j’aimais à m’entretenir de l’art qui est -l’objet constant de mes études. - -—Ce que je pense de Beethoven? répondit-il en jetant sur moi un regard -inquiet et soupçonneux; où voulez-vous en venir? - -—Mais ma question vous l’a dit: à connaître vos idées sur ce génie -immortel dont, malgré tant de jugements divers, il semble que le -caractère soit encore méconnu.» - -Après un long silence dont j’avais peine à m’expliquer la cause: -«Suivez-moi,» me dit cet homme singulier. Arrivé chez lui, il ouvrit -son secrétaire, prit un papier, et me le remit en disant: «Lisez ce -brouillon si vous pouvez, et, lorsque vous l’aurez déchiffré, vous -comprendrez pourquoi j’ai dû hésiter à répondre à une question qui vous -paraissait toute simple.» - -Le brouillon que j’emportai chez moi contenait en langue italienne le -récit qu’on va lire. - - * * * * * - -Il est donc vrai, vous partez; vous allez vous marier! Vous quittez -le doux climat où je vous ai connue; vous brisez la chaîne invisible -qui, malgré les complots des méchants, nous attachait l’un à l’autre, -et vous allez disposer d’un cœur dont j’ai respiré les premiers -parfums! Que la destinée s’accomplisse! Je m’attendais au coup qui -me frappe; depuis longtemps j’avais pressenti le triste réveil qui -devait succéder à mon rêve de bonheur. Au milieu des rares qualités -qui vous distinguent, à travers ce tissu de grâces et d’attraits qui -vous enveloppe comme d’un voile magique, mes yeux éblouis avaient -pourtant su découvrir les imperceptibles défaillances de votre riche -nature. Oui, enfant adorable que le Seigneur a illuminée d’un rayon de -sa miséricorde, vous aussi vous portez témoignage de la fragilité de -la femme et des temps malheureux où nous vivons. Avant de recevoir mon -adieu suprême, écoutez-moi, je vous en conjure. - -Il y aura bientôt six ans que j’ai reçu de vous l’aveu d’un sentiment -qui a fait depuis le charme et le tourment de ma vie. C’était par une -belle soirée d’automne, si vous vous en souvenez encore; car pour moi -j’ai consigné les moindres particularités de cet instant mémorable. -Vous étiez dans le petit salon de votre tante, les fenêtres ouvertes -sur le parc qui encadre cette magnifique habitation. Il pouvait être -huit heures du soir. Votre tante et le reste de la compagnie se -promenaient d’un côté et de l’autre, respirant le frais et s’égayant à -dire de ces propos aimables qui n’ont rien de précis et qui s’échappent -de nos lèvres comme une vibration involontaire de la fantaisie. Nous -étions restés seuls dans l’intérieur du château, ainsi que cela nous -arrivait souvent. Vous étiez à votre piano, laissant errer vos doigts -agiles et distraits sur le clavier, tandis que moi je feignais de -lire, assis à quelques pas de vous. Le soleil allait disparaître de -l’horizon, et nous envoyait ses derniers rayons adoucis et tremblants. -Les ombres du soir descendaient lentement de la colline prochaine, et -la lune, comme une vierge pudique, se dégageant péniblement du fond -lumineux encore qui la contenait, s’épanouissait avec une coquetterie -timide au-dessus de la forêt. Le petit salon où nous étions tous deux -était rempli de mystère et de parfums que nous apportait la brise -attiédie du soir. Rien ne venait rompre le cours de notre pensée -solitaire, si ce n’est quelques éclats de rire des promeneurs ou bien -le sifflement mélancolique d’un bouvier traversant la grande route. -L’obscurité, qui gagnait peu à peu l’intérieur de l’appartement, ne -me laissait plus apercevoir ni vos tresses blondes retombant comme -une gerbe de fleurs sur un cou plein de suavité, ni vos yeux bleus -aux reflets mélancoliques, ni cette taille élégante et pleine qui -semblait accuser la force tempérée par la grâce et la volupté épurée -par l’élévation de la pensée et la chasteté du cœur. Tout à coup vos -doigts, qui jusqu’alors avaient glissé au hasard sur les touches -dociles, traduisant ces vagues aperçus qu’on appelle rêveries,—divins -préludes de l’âme qui semble se voiler de mystère comme à l’approche -du Seigneur,—vos doigts se fixèrent presque involontairement sur un -thème dont les notes mélancoliques et profondes me firent tressaillir: -c’était la sonate pour piano, en _ut dièse mineur_, de Beethoven. - -Dès les premières mesures de cette composition admirable, je fus -saisi comme d’un frisson douloureux. Ma tête s’inclina sur le livre, -qui me glissa doucement des mains. Ces longs et lugubres accords -retentissaient au fond de mon âme et y réveillaient les échos endormis -de ma triste destinée. Lorsque le thème conduit par le mouvement -périodique de la basse s’élève au ton relatif de _mi majeur_, un -rayon de la lune, perçant de légers nuages qui avaient contrarié son -essor, vint effleurer votre taille charmante et traduire en quelque -sorte cette belle modulation du génie. Mon émotion s’accroissait avec -le développement de cet andante qui semble un écho des plaintes du -Golgotha recueilli par l’ange de la douleur. Les larmes gagnaient -insensiblement mes paupières lorsque à la quinzième mesure, en écoutant -ces notes déchirantes et cette dissonance de _septième_ qui exprime -un si profond désespoir, je ne pus contenir mes sanglots: Beethoven -venait de trahir le secret de mon cœur. O poëtes, artistes inspirés par -la grâce divine, vous avez le don des miracles, vous seuls possédez -la science de la vie, et, en chantant les peines et les plaisirs -qui traversent votre âme, vous chantez la joie et la tristesse de -tous! Vous aviez interprété dans une langue sublime cette immortelle -inspiration, dont le thème, après avoir été présenté dans le ton d’_ut -dièse mineur_, disparaît sous un réseau de modulations pénétrantes et -surgit de nouveau avant d’aller expirer tristement dans la tonalité -primitive; et vous meniez avec énergie l’allégro impétueux qui en -forme la seconde partie, où le délire de la passion éclate, se brise -et se soulève en imprécations pathétiques qui vont échouer dans un cri -suprême et désespéré. Electrisé par ce choc terrible, je fis un bond, -et, me levant précipitamment, j’allai à la fenêtre cacher le trouble -qui m’agitait. Après quelques minutes de silence, pendant lesquelles -je cherchais à ressaisir le fil de mes idées en plongeant mon regard -distrait dans les profondeurs de la nuit, vous me dites d’une voix qui -trahissait aussi une émotion que vous auriez voulu réprimer: - -«Qu’avez-vous, monsieur? - -—Je souffre, vous répondis-je, de la douleur de Beethoven, dont je -viens d’entendre les profonds déchirements. Pauvre et sublime génie, -que tu as dû verser de larmes dans ta longue agonie qui a duré autant -que ta vie! - -—Est-ce que Beethoven a été malheureux? - -—Pouvez-vous en douter? Comment aurait-il pu écrire la sonate en _ut -dièse mineur_, la ballade d’_Adélaïde_, l’andante de la symphonie -en _la_ et tant d’autres pages admirables que vous connaîtrez plus -tard, s’il n’en avait trouvé la source au fond de son propre cœur? -Croyez-vous donc que l’art soit un vain jouet de l’esprit, un luxe -d’imagination qu’on acquiert ou qu’on rejette à volonté, un savant -édifice de mensonges dont les écoles et les livres peuvent enseigner -la recette? Oh! ce sont là les détestables doctrines qu’on proclame -aujourd’hui pour flatter la foule jalouse de toute autorité supérieure -qui s’impose à ses respects. On voudrait bien que les acclamations -confuses d’un peuple ignorant, qui donnent la puissance politique, -eussent aussi la virtualité de créer la souveraineté du génie; mais -ici la volonté de l’homme vient se heurter contre un impénétrable -mystère de la vie. Non, non, mademoiselle, on ne parvient point à -simuler l’accent de la passion qu’on n’a jamais éprouvée; on ne touche -point les hommes par l’expression factice d’un sentiment qui n’a point -traversé votre cœur, et l’art, dans sa magnificence et la diversité -de ses modes, est à la fois la transfiguration de la réalité et un -pressentiment de nos futures destinées. Si je ne craignais de passer -à vos yeux pour un pédant, je vous citerais de bien grands noms, des -poëtes et des penseurs immortels, qui ont tous soutenu le principe de -la vérité de l’art, et prouvé qu’il est impossible à l’homme de faire -partager un sentiment qu’il n’a pas ressenti. Horace n’a-t-il pas dit -après Aristote: - -....Si vis me flere, dolendum est Primum ipsi tibi?.... - -Et ce précepte, qui a été répété par Boileau et par tous ceux qui se -sont mêlés d’enseigner l’art d’écrire et de parler, n’est pas seulement -une règle d’esthétique; c’est une vérité générale qui s’applique à -tous les actes de la vie. Savez-vous ce que c’est qu’un sophiste? -C’est un homme qui, ne croyant à rien, prêche le pour et le contre -avec une égale ferveur, et qui s’imagine faire illusion sur l’état de -son cœur et de son esprit par les froids artifices de la dialectique. -Savez-vous ce que c’est qu’un rhéteur? C’est encore un artisan de -paroles qui s’efforce de suppléer à l’inspiration qui lui manque -par d’ingénieuses combinaisons de mots. Partout où vous verrez les -machines et les procédés du métier se substituer à l’action directe -de l’esprit humain, soyez certaine qu’il y a pervertissement de notre -nature, abaissement de nos facultés. Les sophistes, les rhéteurs, -les histrions, et tous ceux enfin qui mettent des mots à la place -d’idées, des formes vides et des simulacres inanimés à la place de -sentiments, sont, dans l’ordre intellectuel, ce que les hypocrites sont -dans l’ordre moral: ils mentent à la vérité des choses, ils trompent -le prochain comme ils essayent de tromper le Créateur. Ce sont des -faux-monnayeurs qui achètent la puissance et les voluptés de la terre -avec des titres falsifiés; mais leur règne est de courte durée. Dieu -n’a pas voulu que l’homme pût se passer de lui, et il a dit à la -liberté comme à la mer: _Nec plus ultra_, tu n’iras pas plus loin, et -tu ne franchiras pas les limites où il m’a plu de circonscrire le jeu -de ton action. Non, la volonté et ses savants artifices ne peuvent -pas tenir lieu de l’inspiration absente, et c’est bien vainement que -l’homme essaye de suppléer par les calculs de la pensée à la voix -mystérieuse du sentiment. La vie de Beethoven, et particulièrement -l’histoire de la sonate que vous venez de jouer avec une émotion si -pénétrante, prouveraient la vérité de ce principe bien mieux que de -vagues généralités. - -—Pourquoi, monsieur, n’auriez-vous pas la bonté de me dire quelle -est l’origine de cette sonate en _ut dièse mineur_, que je préfère -entre toutes celles que nous devons au génie vaste et profond de -Beethoven? Je ne connais rien de l’existence de ce grand homme, et -vous savez combien j’aime à vous entendre parler de l’art qui fait le -charme de ma vie. Je n’avais rien compris à la musique avant qu’une -heureuse combinaison du sort vous eût amené dans ce pays. Ma tante, -qui apprécie votre esprit et vos connaissances autant qu’elle estime -votre caractère, est charmée de voir que je me plaise à vos causeries -attachantes. Elle prétend que votre manière d’envisager les arts et les -considérations que vous inspirent les œuvres des maîtres contiennent -des préceptes aussi utiles pour la pratique de la vie que pour la -formation du goût. - -—Mme la comtesse de Narbal, votre tante, est une femme trop supérieure -pour ne pas avoir senti que ce qu’on appelle vulgairement le goût est -un résumé de toutes les nuances délicates de l’esprit et du cœur. Les -arts, je le répète, ne font que reproduire l’idéal qui est en nous -et que nous voudrions réaliser sur la terre, si les inconséquences -ou les faiblesses de notre nature ne venaient y mettre obstacle. En -voulez-vous un exemple? Regardez autour de vous, et voyez l’ordre et -l’élégance exquise qui éclatent partout dans cette belle habitation: -tout ici accuse l’influence d’une femme d’élite, qui a su donner à -son existence l’harmonie qui règne dans son âme. Le goût de Mme de -Narbal se reconnaît dans l’éducation brillante et solide qu’elle vous -a donnée, mademoiselle, aussi bien que dans l’usage qu’elle fait de -sa fortune. La main discrète et pieuse qui se glisse furtivement -dans la demeure du pauvre, les livres choisis, les gravures, les -objets précieux qui ornent ces appartements, ainsi que la musique -qu’on y entend et les plaisirs délicats qu’on y cultive, sont les -manifestations diverses d’une noble créature, dont l’esprit et le -cœur concourent harmonieusement au vrai but de la vie: la réalisation -du beau! Ah! que de souvenirs douloureux et charmants réveille en -moi le spectacle de cet intérieur paisible où je reçois un accueil -si bienveillant!... Mais j’allais oublier Beethoven et la sonate en -_ut dièse mineur_ dont vous désirez connaître l’origine. Aussi bien -il est encore de bonne heure, et Mme de Narbal, qui aime à prolonger -ses promenades tant que l’atmosphère conserve sa douce moiteur, nous -laisse plus que le temps nécessaire au récit que vous exigez de moi. Et -comment pourrions-nous mieux employer les heures propices de cette nuit -sereine qu’à nous entretenir du musicien sublime qui a si bien compris -les harmonies de la nature! - -«L’auteur de la _Symphonie pastorale_ est né à Bonn le 17 décembre -1770. Son grand-père était originaire de Maëstricht; sa mère, -Marie-Madeleine Keverich, était de Coblentz, et son père, Jean Van -Beethoven, chantait la partie de ténor à la chapelle de l’électeur -de Cologne. Issu d’une pauvre famille d’artistes, Beethoven eut une -enfance agitée, et son éducation se ressentit de l’impétuosité de son -caractère. Il apprit les éléments de la langue latine dans une école -publique de sa ville natale, et son père lui enseigna les principes de -la musique. Il fallut le contraindre d’abord à étudier l’art qui devait -immortaliser son nom. Il répugnait à s’asseoir tranquillement devant -un piano et à soumettre ses mains à un exercice purement machinal. Sa -résistance ne fut pas moins vive pour l’étude du violon, dont il n’a -jamais pu surmonter les difficultés. Il passa ensuite sous la direction -de Pfeiffer, _oboïste_ distingué, dont les conseils ont eu la meilleure -influence sur le développement de son goût, ainsi qu’il se plaisait à -le proclamer plus tard, tandis qu’il a toujours nié devoir la moindre -reconnaissance à l’organiste de la cour électorale, Neefe, dont il -reçut également des leçons[1]. Van der Eder lui apprit à jouer de -l’orgue, et cet instrument magnifique, qu’il a toujours beaucoup aimé, -a dû éveiller dans son âme encore novice les sonorités puissantes et -diverses qu’il a introduites dans la symphonie. - -«Jamais grand homme n’a eu plus que Beethoven le caractère de son -génie ou le génie plus conforme à la nature de son caractère. Dès ses -premières années, il révéla les inégalités maladives de son humeur -misanthropique et l’insubordination glorieuse de son esprit. Il -n’apprit rien comme les autres. Les déductions logiques effarouchaient -cette imagination ravie du spectacle de la nature. Il restait sourd -aux préceptes scolastiques, et son cœur ne s’ouvrait et ne s’emplissait -d’émotions fécondes qu’en étudiant les œuvres concrètes des maîtres -préférés. Il procédait par l’intuition, qui est la méthode du génie. Il -aimait à s’abreuver aux sources vives, et, comme un oiseau du ciel, à -tremper ses ailes dans les eaux des torrents. Bach, Haendel et Mozart -furent ses véritables instituteurs. Il déchiffra leurs œuvres et s’en -appropria les sucs inspirateurs. Il prit à l’un son harmonie âcre et -sauvage et le savant badinage de ses fugues charmantes; au second, -l’allure pleine de majesté de sa phrase mélodique; au troisième, le -rayon de sa grâce divine, dont il ressentit longtemps l’influence -secrète. La jeunesse de Mozart et celle de Beethoven présentent déjà -le contraste qu’on remarquera dans leur destinée: l’un, doux et -humble, reçoit avec piété les conseils de ses maîtres et s’épanouit -harmonieusement et sans douleur au sein de la famille où le nimbe de -la béatitude couronne déjà son berceau, tandis que l’autre, inquiet et -révolté, s’élève le front sillonné par l’éclair des tempêtes. - -«Toutefois, celui qui apprit à Beethoven à parler la langue des -mystères, ce fut le maître des dieux et des hommes, comme dit -Platon[2], celui qui naquit après le chaos qu’il soumit à l’harmonie: -ce fut l’amour. Croiriez-vous, mademoiselle, qu’il y a des pédants qui -se sont demandé sérieusement si l’auteur de la sonate en _ut dièse -mineur_ et de la symphonie en _la_ avait jamais éprouvé de tendres -préoccupations? Oh! les doctes ignorants, qui s’imaginent que des -hommes comme Gluck, comme Weber et Beethoven, se forgent dans les -ateliers de contre-point! Pauvres critiques que ceux-là qui n’ont -jamais vu dans la musique que la _science des sons_, comme ils disent, -et non pas l’art de moduler _i dolci lamenti_ de la passion! - -«Il y avait dans la ville de Bonn une noble famille appelée de -Breuning, où le jeune Beethoven était accueilli avec bonté. Dans cette -famille aussi distinguée par les dons de la fortune que par le goût et -la culture de l’esprit, le caractère inquiet et l’imagination ardente -du jeune artiste trouvaient un asile paisible. Il y allait presque tous -les jours, tantôt avec une composition nouvelle qu’il venait faire -entendre, tantôt avec un visage sombre et le cœur contristé par une -de ces douleurs sans nom qui sont l’aliment et le privilége du génie. -On l’écoutait avec bienveillance, on l’encourageait, on cherchait à -dissiper les nuages qui s’élevaient de son âme troublée; on était -plein d’indulgence pour les inégalités de son caractère. Quelquefois -il disparaissait pendant des semaines entières, et, lorsqu’il revenait -au bercail, on le recevait sans rancune, en lui adressant seulement de -tendres reproches. C’est dans l’intérieur de cette famille éclairée, -dans la réunion des personnes élégantes qu’on y rencontrait et les -conversations spirituelles qui s’y engageaient, que Beethoven puisa le -goût de la société d’élite qu’il aima toujours à fréquenter, et les -premières notions qu’il ait recueillies sur les poëtes et les grands -écrivains de son pays. Parmi les personnes qui venaient habituellement -dans la famille de Breuning, il y avait une jeune fille blonde, vive, -spirituelle, tendre et légèrement coquette, qui s’appelait Jeanne de -Honrath. Elle était de Cologne, et plusieurs fois par an elle venait -passer quelques jours dans cette maison amie. Mlle de Honrath était -petite, mais d’une tournure élégante, instruite, d’un caractère -enjoué, fort bonne musicienne et chantant avec goût. Beethoven, qui -pour Mlle Honrath n’était encore qu’un enfant, était cependant déjà -vivement épris d’elle. Il trahissait le trouble de son cœur par des -emportements qui amusaient beaucoup la charmante personne qui en était -la cause, par des improvisations sur le piano qui la ravissaient, -la faisaient rêver et parfois la touchaient jusqu’aux larmes: car -tel est le privilége du génie fécondé par l’amour, qu’il fait tout -oublier, les différences d’âge aussi bien que celles de rang et de -fortune. Oui, quoique Mlle de Honrath fût déjà fiancée à un homme -qu’elle épousa plus tard, et qu’elle eût au moins dix ans de plus que -le jeune Beethoven, elle ne pouvait pas l’entendre impunément jouer du -piano, docile interprète de sa douleur ou de ses vagues espérances. -L’émotion la gagnait alors, et cet enfant, qui était déjà l’un des plus -admirables improvisateurs qui aient existé, grandissait tout à coup à -ses yeux sous les feux de la passion naissante. Mlle de Honrath était -bien plus à l’aise en causant avec Beethoven, dont elle provoquait les -emportements naïfs par une raillerie galante: on aurait dit une gazelle -se jouant avec un lionceau. Un jour, en quittant la maison de Breuning -pour se rendre à Cologne, Mlle de Honrath fit ses adieux à son jeune -amant par ces trois vers d’une chanson connue: - -Mich heute noch von dir zu trennen Und dieses nicht verhindern kœnnen -Ist zu empfindlich für mein Herz[3]! - -Mlle de Honrath n’en épousa pas moins un capitaine autrichien, -Charles Greth, qui est mort, le 15 octobre 1827, maréchal de camp et -commandant-propriétaire du 13^e régiment de ligne. - -«Beethoven conserva longtemps dans son cœur les traces sanglantes de -ce premier amour. Quoiqu’il fût d’un âge où les enfants ordinaires -dorment encore du sommeil de la gestation maternelle, il ressentit -profondément ce qu’il appelait l’infidélité de Mlle de Honrath, et ni -les années, ni les distractions de la gloire et de nouvelles et plus -fortes douleurs ne purent effacer entièrement l’image de cette jeune et -gracieuse fille qui, aux premiers jours de la vie, était venue se mirer -dans son âme encore vierge. Il est si vrai que l’amour est la source -de toute poésie et de toute grandeur morale, que ce qui distingue les -hommes supérieurs de ce troupeau de scribes et de pionniers vulgaires -qui sont chargés des gros travaux de la société matérielle, c’est un -cœur toujours jeune, qui, comme l’oiseau fabuleux, brûle, se consume et -renaît incessamment de ses cendres à peine attiédies. Les vrais poëtes -et les artistes prédestinés n’ont presque pas d’enfance et jamais -de vieillesse. Leur âme s’épanouit comme le calice des fleurs aux -premiers rayons de l’aurore, et la mort seule peut tarir la séve qui -les agite. Michel-Ange a été amoureux jusqu’à l’âge de quatre-vingts -ans d’une femme qu’il n’a jamais possédée, et Goethe, au déclin de sa -longue existence, reçut les offrandes d’un cœur de seize ans qui devra -l’immortalité au baiser que le chantre de Marguerite a déposé sur son -front virginal. C’est ainsi qu’une goutte d’ambre éternise le papillon -fragile. Alfieri, Byron, Canova, ont tous avoué que le souvenir d’une -première affection d’enfance avait survécu, dans leur cœur attristé, -à toutes les traverses de la destinée. Alfieri dit de ces affections -précoces: _Effetti che poche persone intendono e pochissime provano; ma -a que, soli pochissimi è concesso l’uscir dalla folla volgare in tutte -le umane arti_; «émotions que peu de personnes comprennent et que peu -sont en état d’éprouver; mais à celles-là seulement il est donné de se -faire un nom dans les beaux-arts.» Toutefois le plus grand miracle d’un -amour précoce, durable et fécond, que présente l’histoire, est celui de -Dante. C’est à l’âge de neuf ans que l’auteur de _la Divine Comédie_ -ressentit cette terrible secousse qui devait décider de sa destinée -et créer l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Dans -un petit livre intitulé _Vita Nuova_, qui est aussi curieux pour le -philosophe qu’intéressant pour l’artiste, le poëte raconte que ce fut -dans le mois de mai de l’année 1276 qu’il vit pour la première fois, -dans une maison de Florence, celle qui devint l’objet de ses rêves -immortels. En apercevant cette jeune fille qui avait quelques mois de -moins que lui, il s’écria, dit-il, au fond de son âme ravie: _Ecce -deus fortior me, qui veniens dominabitur mihi._ «Voilà un dieu plus -fort que moi, qui va me subjuguer!» Neuf ans plus tard, il rencontra -Béatrix dans une rue de Florence, accompagnée de deux nobles dames. -Vêtue d’une robe blanche et marchant avec une distinction imposante, -elle tourna la tête et fixa sur le jeune homme silencieux et tremblant -ses regards _pietosi_. Depuis cet instant suprême, et surtout depuis la -mort de Béatrix, arrivée en 1290, Dante résolut de consacrer toutes ses -facultés à perpétuer dans le souvenir des hommes le nom de cette femme -qui, en traversant la vie, avait projeté sur lui son ombre charmante. - -«Beethoven, dont le sombre génie a tant de rapports avec celui du -premier poëte italien, quitta la ville de Bonn en 1792 pour aller -achever ses études musicales à Vienne, le centre où s’étaient -développés la symphonie et tout le grand mouvement de la musique -instrumentale. Il avait déjà visité la capitale de l’Autriche dans -l’hiver de l’année 1786 à 1787, et il avait eu la bonne fortune d’être -présenté à Mozart, qui lui prédit sa gloire. L’auteur de _Don Juan_, -l’ayant entendu improviser sur un thème qu’il lui avait donné, fut -émerveillé de la fécondité hardie de son imagination, et c’est alors -qu’il dit à quelques personnes qui se trouvaient présentes: «Voilà -un jeune homme dont vous entendrez parler!» Beethoven, qui avait en -1792 vingt-deux ans, ne s’était encore fait connaître que par des -productions légères, des chansons, des cantates et quelques morceaux -de piano où l’on remarque l’imitation presque constante de la manière -de Mozart et certaines lueurs qui accusent l’enfantement pénible -de sa propre originalité. Il fut accueilli à Vienne avec une rare -bienveillance par le docteur Van Swieten, ancien médecin particulier de -l’impératrice Marie-Thérèse, et grand amateur de musique. La maison du -docteur Van Swieten était une sorte d’académie où se réunissaient trois -fois par semaine grand nombre d’amateurs et d’artistes éclairés, pour -y étudier en commun les chefs-d’œuvre de l’art. C’est là que le jeune -Beethoven eut l’occasion de se familiariser de plus en plus avec les -divines compositions de Bach, de Haendel, d’Haydn et de Mozart, sans -en exclure les grands maîtres de l’école italienne, dont il remonta la -chaîne jusqu’à Palestrina. - -«Vers ce même temps, Beethoven fit aussi la connaissance du prince de -Lichnowsky, qui avait été élève de Mozart et dont la femme était fille -de ce comte de Thoun, chez qui l’auteur de _Don Juan_ et du _Mariage -de Figaro_ était descendu à Prague, lorsqu’il visita cette ville pour -la première fois, en 1786. Dans la maison du prince de Lichnowsky, -le jeune Beethoven rencontra la tendre sollicitude qu’il avait déjà -trouvée chez la famille de Breuning. Il y était traité comme un enfant -de génie qui a besoin de conseils et de consolations. Un quatuor -composé des artistes les plus célèbres qu’il y eût alors à Vienne était -mis à la disposition du jeune musicien pour y exécuter les conceptions -de son génie à mesure qu’elles se produisaient à la lumière. Les avis -de ces hommes distingués furent très-utiles à Beethoven, qui apprit -ainsi à connaître la nature et le mécanisme de chaque instrument. Il -reçut aussi des conseils d’Haydn et d’Albrechtsberger, savant et rigide -contre-pointiste qui effaroucha l’imagination ardente de son élève au -lieu de l’éclairer; car il paraît que Beethoven ne trouva point dans -ce dernier ni dans le créateur de la symphonie le maître qu’il fallait -à son génie, plus spontané que patient et soumis. Beethoven a souvent -déclaré à ses amis, dans les dernières années de sa vie, que l’homme -qui lui a été le plus utile pour la connaissance des procédés matériels -de la composition fut Schenk, musicien aimable, connu par un opéra qui -a eu du succès: _le Barbier de village_. - -«La révolution française, en portant au dehors le trouble qui la -dévorait, vint ravager l’Allemagne et détruire toutes ces principautés -charmantes qui faisaient des bords du Rhin un pays enchanté. L’électeur -de Cologne fut chassé de ses États. Fils de Marie-Thérèse, Maximilien -d’Autriche était un prince généreux et galant, quoique prêtre, qui -avait fait de sa cour le séjour des arts et des plaisirs délicats. -Protecteur du vrai mérite, il avait su apprécier le génie précoce du -jeune Beethoven, qu’il avait nommé organiste de sa chapelle, en lui -accordant une pension pour aller achever ses études à Vienne. La chute -de l’électeur de Cologne, en privant Beethoven de sa place d’organiste -et de la pension que lui faisait ce prince généreux, le fixa pour -toujours à Vienne, où il dut chercher des moyens d’existence. Il y fut -bientôt rejoint par ses deux frères, dont les misérables discussions -furent pour lui une source d’amertume qui empoisonna son existence. - -«Vers le commencement de ce siècle, alors que Beethoven était dans -la plénitude de la vie et de ses facultés, il fut atteint de la plus -horrible infirmité qui puisse affliger un musicien: il devint sourd. -Ce mal, qui commença à se faire sentir en 1776, ne fit que s’accroître -avec les années, et l’ignorance des médecins dont il suivit les -conseils le rendit incurable. Voilà donc un compositeur, voilà un génie -grandiose qui enfante tout un monde nouveau, condamné à ne jamais -entendre ce qui fera le charme éternel de la postérité! Voilà un poëte -grand comme Homère, grand comme Dante, Michel-Ange ou Shakspeare, dont -il possède la fantaisie féconde, qui ne pourra jamais pénétrer dans -cette forêt enchantée qu’il fait surgir d’un coup de sa baguette et -qu’il remplit de sonorités mystérieuses! Vous imaginez-vous quelle dut -être alors la douleur de ce grand homme! Un sombre désespoir s’empara -de son âme. Honteux de son infirmité, qu’il n’osait avouer, il fuyait -la société des hommes, et, ne pouvant plus communiquer avec le monde -extérieur, il se repliait sur lui-même pour écouter la seule voix qu’il -pût entendre, la voix de ce génie familier qui visitait Socrate, et qui -parle à la conscience de tous les êtres supérieurs. Dans un testament -que Beethoven fit en 1802, et dont on a trouvé le brouillon après sa -mort, on remarque ces paroles: «Hommes qui me croyez méchant, fou ou -misanthrope, vous me calomniez parce que vous ignorez la cause qui -dirige mes actions. Mon cœur et ma raison étaient faits pour comprendre -et goûter les douces relations de la vie, si une affreuse infirmité que -des médecins ignorants ont rendue à jamais incurable ne m’eût séparé du -monde que j’aimais. Né avec un tempérament de feu et une imagination -qui se plaisait au milieu de causeries aimables et d’épanchements -affectueux, je suis condamné à vivre comme un proscrit. Que de pensées -amères sont venues m’assaillir dans cette solitude profonde! que de -fois j’ai conçu le funeste projet de trancher violemment le fil de ma -destinée.... si l’art, l’art immortel, n’eût arrêté la main homicide! -Il me paraissait indigne de quitter ce monde avant d’avoir accompli -tout ce que je rêvais.... O Dieu tout-puissant qui vois le fond de mon -cœur, tu sais que la haine et l’envie n’y ont jamais pénétré. Et vous -qui lirez ces lignes, pensez que celui qui les a écrites a fait tous -ses efforts pour se rendre digne de l’estime de ses semblables.» - -«Ne dirait-on pas une page de Rousseau, une de ces pages où l’auteur -de _la Nouvelle Héloïse_ a raconté dans ses rêveries solitaires les -tristesses dont son âme fut assaillie aux approches de l’heure suprême? -Pourquoi Rousseau n’a-t-il pas eu la foi de Beethoven lorsqu’il -laissait échapper ces paroles navrantes: «Un tiède alanguissement -énerve toutes mes facultés. L’esprit de vie s’éteint en moi par degrés, -mon âme ne s’élance plus qu’avec peine hors de sa caduque enveloppe, -et sans l’espérance de l’état auquel j’aspire, parce que je m’y sens -avoir droit, je n’existerais plus que par des souvenirs. Aussi, pour -me contempler moi-même avant mon déclin, il faut que je remonte au -moins de quelques années au temps où, perdant tout espoir ici-bas et ne -trouvant plus d’aliment pour mon cœur sur la terre, je m’accoutumais -peu à peu à le nourrir de sa propre substance et à chercher toute sa -pâture au dedans de moi[4].» Beethoven, cent fois plus malheureux que -Rousseau, n’a point succombé, lui, au vertige de la solitude. Son génie -l’a retenu au bord de l’abîme et lui a dit: «Marche, marche, accomplis -ta destinée!» ce que le grand musicien a fait en luttant contre les -souffrances physiques, contre les chagrins domestiques, contre l’envie -des méchants et les défaillances intérieures. Il a ainsi traversé le -monde, où il a laissé une trace impérissable. - -«Beethoven a presque toujours vécu à Vienne ou dans les environs de -cette ville pittoresque. En 1809, trois amateurs distingués, l’archiduc -Rodolphe, les princes de Kinsky et Lobkowits, voulant empêcher qu’un -si grand musicien ne quittât l’Autriche pour aller remplir les -fonctions de maître de chapelle à la cour de Jérôme Bonaparte, roi de -Westphalie, se cotisèrent pour lui faire une pension de 4000 florins, -qui ne lui fut payée ni très-exactement ni dans sa totalité. En 1810, -il fit la connaissance de Mme Bettina d’Arnim, qui le mit en relation -avec Goethe, pour lequel il professait la plus vive admiration. Ces -deux grands poëtes se rencontrèrent pour la première fois aux eaux de -Tœplitz, en Bohême, dans l’été de l’année 1812. Beethoven a raconté, -dans une lettre très-connue à Bettina, la piquante anecdote où Goethe, -un peu trop courtisan peut-être pour l’auteur de _Faust_, joue un rôle -si ridicule à côté du grand compositeur, qui n’a jamais voulu humilier -son génie devant personne: «Car,» dit Beethoven dans cette lettre, -«les rois et les princes peuvent bien créer des conseillers intimes et -des titres de toute espèce; mais les hommes supérieurs sont l’œuvre de -Dieu.» - -«En 1816, Beethoven eut un long procès à soutenir contre sa belle-sœur, -la femme de son frère aîné, qui était mort l’année précédente, pour -revendiquer la tutelle d’un neveu dont la conduite indigne a fait le -tourment de ses dernières années. Pendant le congrès de Vienne, 1815, -Beethoven fut l’objet des attentions les plus délicates de la part des -princes coalisés, et après une longue maladie qu’il fit en 1825, miné -par les chagrins domestiques, par le délaissement de l’opinion que -Rossini occupait alors tout entière, usé par les secousses et la fièvre -de son génie, il mourut à Vienne le 26 mars 1827, âgé de cinquante-six -ans trois mois et neuf jours. Beethoven était d’une forte stature, -qui rappelait celle de Haendel et de Jomelli. Sa tête puissante, ses -cheveux abondants et fortement enracinés, son front ample, ses sourcils -épais et fauves sous lesquels on voyait luire son regard dominateur, -ses traits vigoureusement dessinés comme ceux de Gluck, tout, dans -Beethoven, annonçait la passion, la fougue et la ténacité victorieuse. -Il y avait du Mirabeau dans cet homme-là, et parfois du Danton. - -«L’auteur de _Fidelio_ ne s’est jamais marié. Malgré son infirmité, -qui aurait exigé les soins d’une femme simple et dévouée, il ne voulut -point contracter un lien qui pouvait gêner son essor et limiter le jeu -de la destinée. Il aimait les hasards de la fortune, et son cœur, comme -son imagination, redoutait la discipline et le joug de la loi admise. -D’ailleurs son caractère difficile, son tempérament nerveux, son humeur -sauvage et cette mélancolie indéfinissable, qui est le partage de -tous les hommes supérieurs, ainsi que l’a remarqué Aristote[5], parce -que les hommes supérieurs ont bien vite compris que cette vie n’est -qu’un mirage fallacieux; toutes ces aspérités enfin n’auraient pu être -supportées que par une main délicate et pieuse. Beethoven recherchait -la solitude, où se conçoivent les grandes choses; car le bruit de la -foule vulgaire effarouche la pudeur de l’âme et dissipe les idées -fécondes, qui s’envolent alors comme une troupe d’oiseaux à l’approche -du voyageur. Il fuyait dans les bois, dont il aimait à respirer les -senteurs enivrantes et à écouter le mystérieux _susurrement_, ces -soupirs de la nature qui semble tressaillir sous les baisers de -l’homme qui la féconde. Il a passé les trois quarts de sa vie dans les -riants villages de Bade et de Hetzendorf, qui bordent la forêt de la -résidence impériale de Schœnbrunn. C’est sous les ombrages de cette -belle forêt qu’il a composé, en 1800, l’oratorio du _Christ au mont des -Oliviers_, et, en 1805, son opéra de _Fidelio_. Beethoven connaissait -les grands poëtes de tous les pays; Homère, Goethe, Schiller et surtout -Shakspeare, étaient ceux qu’il lisait le plus souvent. Il travaillait -beaucoup, et surtout pendant les heures avancées de la nuit. Sa pensée, -lente à s’élaborer, n’arrivait à son terme qu’après de nombreux -tâtonnements dont ses manuscrits conservent la trace. Il y a tel -ouvrage, _Fidelio_ par exemple, qu’il a écrit en entier jusqu’à trois -fois. Le caractère de Beethoven, comme celui de son génie, c’était -la fierté et l’indépendance. Il ne fut jamais décoré d’aucun ordre, -ni revêtu d’aucun titre. Il aimait la liberté; il estimait les âmes -fières comme la sienne, et il est mort plein de foi dans le Dieu des -chrétiens et dans les béatitudes d’une vie future. - -«L’œuvre de Beethoven est l’un des plus considérables qui existent -en musique. Par la diversité aussi bien que par la grandeur de ses -formes, on ne peut le comparer qu’à l’œuvre de Michel-Ange ou à celui -de Shakspeare. Il a traité tous les genres, et écrit pour toutes -sortes d’instruments, depuis le _lied_ jusqu’à l’opéra, depuis le -simple caprice jusqu’à la symphonie, où tous les dialectes et tous -les styles viennent se fondre dans un tableau puissant. Quelles que -soient les beautés qu’on remarque dans _Fidelio_, dans le _Christ au -mont des Oliviers_, dans la grande messe en _ré_, dans les cantates -et dans cette admirable ballade d’_Adélaïde_ que vous chantez si -bien, Beethoven est très-inférieur à Mozart et même à Weber dans la -musique vocale et dans le drame lyrique. Son génie fougueux et son -inépuisable fantaisie ne pouvaient s’astreindre à respecter les limites -de la voix humaine, dont il exigeait des efforts impossibles. Il y -a des choses inexécutables aussi bien dans sa symphonie avec chœurs -que dans ses cantates et dans _Fidelio_. La surdité de Beethoven ne -lui permettait pas d’ailleurs de juger par lui-même de l’effet que -produisait un passage écrit dans les cordes inusitées de la voix. Un -jour qu’on répétait, sous sa direction, l’oratorio du _Christ au mont -des Oliviers_, Mlle Sontag et Mlle Unger, qui chantaient, l’une les -solos de soprano, et l’autre ceux de contralto, eurent avec Beethoven -une discussion plaisante. Ne pouvant atteindre à certaines cordes trop -élevées, elles demandèrent à l’auteur de vouloir bien les changer: «Non -pas, dit-il, je vous prie de chanter exactement comme cela est écrit. -J’avoue que ma musique n’est pas aussi commode à interpréter que les -jolis lieux communs de messieurs les Italiens; mais je désire qu’on -l’exécute telle qu’elle est. - -«—Mais si c’est impossible, maître! - -«—Si, si! répondit Beethoven en secouant la tête. - -«—Vous êtes le tyran des pauvres chanteurs,» lui répliqua Mlle Unger -avec vivacité; et les deux cantatrices, s’entendant comme deux larrons -en foire, modifièrent sans rien dire les passages en question, laissant -Beethoven dans l’ignorance de leur espièglerie. - -«C’est dans la musique instrumentale qu’éclatent la puissance et -l’originalité de Beethoven. Poëte lyrique, âme religieuse et profonde, -imagination grandiose et charmante, il n’est complétement lui-même -qu’au milieu de ces instruments qui parlent toutes les langues et qui -reproduisent toutes les sonorités de la nature. La sonate, le concerto, -le trio, le quatuor, toutes ces formes de la poésie des sons, que -Bach, Haydn et Mozart semblaient avoir fixées pour toujours, reçoivent -de Beethoven une physionomie nouvelle: il en agrandit le cadre et en -fait des tableaux où la fantaisie la plus vagabonde se combine avec le -sanglot de la douleur et l’imprécation dramatique. Oui, le caractère -distinctif de la musique instrumentale de Beethoven, c’est d’avoir été -conçue sous l’influence d’un sentiment réel, dont elle trahit le secret -et raconte les vicissitudes. Ce sont de véritables drames où la passion -se développe au milieu de toutes les richesses de l’imagination, dont -elle provoque le rayonnement; on y trouve tous les accents, depuis le -simple récitatif jusqu’à l’explosion pathétique du désespoir. Aussi -chacune de ses œuvres se rapporte-t-elle à un épisode de sa vie, dont -elle perpétue le souvenir. C’est ainsi, par exemple, que la _Symphonie -héroïque_ (la troisième), terminée en 1804, avait été conçue pour -célébrer la gloire de Napoléon, en qui Beethoven avait cru voir, comme -l’Europe, le génie de la liberté. La première idée de ce lugubre et -magnifique poëme lui avait été inspirée par le général Bernadotte, -ambassadeur de la république française à la cour de Vienne. Le quatuor -_opera_ 132, dans lequel se trouve un _adagio_ d’une mélodie si -pénétrante, fut composé dans le printemps de l’année 1825, après une -longue maladie que fit Beethoven, et dont il a consacré le souvenir par -cette épigraphe: _Canzone di ringraziamento in modo lidico, offerta -alla Divinita da un guarito_. - -«Au milieu de l’œuvre colossal de Beethoven, que dominent ses neuf -symphonies, les sonates pour piano, au nombre de 54, occupent une -place à part; elles sont à son génie ce que les _lieder_ sont à -celui de Goethe: l’expression d’un sentiment éprouvé, l’idéalisation -d’un épisode de la vie. Ce sont des poëmes intimes qui ont tous une -histoire, dont l’amour est toujours le sujet. Beethoven n’a pas cessé -un seul instant d’avoir le cœur rempli par un objet aimable, et c’est -parce qu’il craignait de rompre le cours de ses enchantements qu’il -n’a jamais voulu se marier. En cela, je l’approuve. Il ne faut pas -que l’artiste, que le poëte inspiré se laisse emprisonner dans les -liens de la société civile: qu’il vive, comme le prêtre, dans la -solitude, dans la contemplation des choses saintes, et que son âme, -dégagée de toute servitude, puisse prêter l’oreille aux bruits qui -viennent d’en haut! Plusieurs femmes distinguées, appartenant toutes -à l’aristocratie, ont eu l’art de fixer l’attention de Beethoven, -dont elles ont accueilli les hommages. Parmi ces femmes, on cite Mme -la comtesse Marie Erdœdy, à qui il a dédié les deux admirables trios -qui portent le chiffre d’_opera_ 70. Cette dame, qui habitait la -Hongrie, avait fait construire au milieu de son parc un petit temple où -personne n’avait le droit de pénétrer qu’elle, et qui était consacré -au génie de son amant. Il est si vrai que la musique de Beethoven et -particulièrement ses sonates pour le piano sont l’expression dramatique -d’un sentiment éprouvé, la peinture idéale d’un fait de la vie, qu’il -avait soin de recommander à ses éditeurs de conserver à toutes ses -œuvres les qualifications esthétiques qu’il leur avait données. «Ma -musique, disait-il souvent, doit s’interpréter avec le cœur et non -pas avec le _métronome_. Il faut la sentir et la déclamer comme un -morceau de poésie, et non pas la _jouer_ avec de simples doigts.» Que -celui qui ne sait pas comprendre ce que veulent dire ces mots: les -_adieux_, l’_absence_ et le _retour_, ne s’attaque jamais à la sonate -_opera_ 81! Quel est le véritable artiste qui ne devinera pas que le -_largo_ de la troisième sonate en _re mineur_ est le rêve d’une âme -mélancolique que rien ne fixe et ne satisfait, qui se débat au milieu -d’ombres insaisissables qui l’enveloppent et la troublent? Voulez-vous -connaître l’idée fondamentale des deux sonates _opera_ 27 et 29? lisez -_la Tempête_ de Shakspeare. - -«Tous les biographes de Beethoven ont divisé son œuvre en trois grandes -catégories qui correspondent à trois époques différentes de la vie -de ce grand homme. Pendant la première période, qui s’étend depuis -1790 jusqu’en 1800, il imite, avec plus ou moins d’indépendance, les -maîtres qui l’ont précédé et surtout Mozart, dont il a eu de la peine -à repousser la _dolce maestà_. Dans la seconde phase, qui commence -avec le siècle et se prolonge jusqu’en 1816, Beethoven déchire les -liens qui le retenaient captif sur les bords du passé, et il développe -les magnificences de sa propre nature. Dans la troisième et dernière -période, qui se continue jusqu’à la mort, il exagère certains procédés -de facture qui trahissent plutôt le système que l’épanchement naïf -d’une inspiration nouvelle. Ces trois _manières_, comme disent les -savants, se remarquent chez tous les hommes de génie qui ne sont pas -morts trop jeunes, comme Tasse, Raphaël et Mozart; elles sont la -manifestation des trois grandes périodes que parcourt incessamment -l’esprit humain avant d’arriver au terme fatal: la jeunesse, la -maturité et la décadence. Dans la première période, l’homme prélude -et s’essaye aux combats de la vie sous les yeux de sa mère; puis il -s’épanouit glorieusement sous le feu des passions; enfin il décroît -et il meurt. Ce sont là les trois âges du monde dont parlent les -poëtes. Pour les hommes voués au culte de la beauté, l’âge d’or, c’est -l’âge de l’amour, passion sublime et sainte qui n’éclate dans toute -sa puissance que vers le milieu _di nostra vita_. Tant que la flamme -scintille sur l’autel sacré, il n’y a pas dépérissement dans les -facultés créatrices de l’homme, et ses œuvres inspirées jaillissent -du cœur empreintes d’une éternelle jeunesse. Gluck n’a-t-il pas -composé son opéra d’_Armide_ à l’âge de soixante ans? En voulant -suppléer à la défaillance de l’amour par les savantes combinaisons de -l’esprit, on s’élève peut-être dans la hiérarchie des êtres pensants, -mais on décline comme artiste créateur; car, ainsi que le disaient -les troubadours qui avaient conservé la tradition des doctrines -platoniciennes: «Pour bien chanter et pour _trouver_, il faut _aimer_.» -Heureux le poëte, heureux l’artiste qui ne double pas le cap des -tempêtes, et qui expire, comme Raphaël, le Tasse, Mozart et Byron, au -sein de la fleur divine dont il avait aspiré les sucs enivrants! - -«C’est ainsi que pensait Beethoven, qui n’a produit les plus belles -œuvres de son génie que pendant l’époque bienheureuse qui s’étend de -1800 à 1816. C’est alors qu’il fit la connaissance d’une femme qui a -joué un grand rôle dans sa vie, et dont le souvenir traversera les âges -avec les sombres et mélancoliques accords de la sonate en _ut dièse -mineur_ qui lui est dédiée. Elle s’appelait Giulietta di Guicciardi, -et, par l’élégance de sa personne, par sa blonde et riche chevelure -et la vivacité de son esprit, elle vint raviver dans le cœur de -Beethoven l’image voilée de Mlle de Honrath. A vrai dire, l’homme ne -saurait aimer profondément qu’un seul type de femme, dont il cherche -constamment l’idéal parmi les fragments épars que lui présente la -réalité. Il se passe au fond de notre cœur quelque chose de semblable à -la greffe des plantes, dont la vieille séve sert à produire des fruits -nouveaux. C’est ainsi que les nouvelles affections prennent souvent -racine dans les souvenirs du passé, dont elles semblent raviver les -rêves évanouis. Hélas! plus que personne, je puis témoigner de la -vérité de cette résurrection de nos sentiments. - -«La passion de Beethoven pour Giulietta di Guicciardi fut des plus -ardentes, et paraît avoir survécu, dans cette âme incessamment agitée, -à d’autres séductions de la fortune. Jamais il ne put oublier le nom -de cette femme qui avait gouverné son cœur pendant la période la -plus glorieuse de sa vie, et, jusqu’au moment suprême, ses lèvres -expirantes murmuraient ce nom. C’est surtout vers l’année 1806 que -cette liaison semble avoir été dans sa plus grande intensité. Trois -lettres de Beethoven, dont on a trouvé le brouillon après sa mort, nous -prouvent d’une manière incontestable que ce magnifique génie était -bien différent du sauvage faiseur de symphonies dont nous parlent -les biographes. Ces trois lettres, dont j’ai retenu les passages -les plus saillants, parce que j’y trouvais la confirmation de mes -principes, ont été écrites pendant une absence de quelques mois que -fit Beethoven. Étant allé prendre les eaux dans je ne sais plus quel -village de Hongrie, il écrivait à sa Giulietta, le 6 juillet 1806: «Mon -ange, ma vie, mon tout, je ne puis t’adresser aujourd’hui que quelques -lignes que je trace avec ton propre crayon. Pourquoi cette tristesse? -l’amour n’est-il pas une loi de sacrifice? Mon cœur est si rempli de -ton image, que la langue est impuissante à exprimer ce que j’éprouve. -Console-toi, ma bien-aimée, sois-moi fidèle, et laissons aux dieux à -faire le reste....»—«Tu souffres, tu souffres, ma bien-aimée! Et moi, -si tu savais quelle vie affreuse je mène loin de toi!... Je ne puis -fermer les yeux; loin de toi, je ne suis plus qu’une ombre errante. -Quand pourrai-je donc, enlacé dans tes bras, m’élancer vers les sphères -éternelles? O Dieu tout-puissant! pourquoi séparez-vous deux cœurs si -nécessaires l’un à l’autre? Ton amour, ma Giulietta, fait le charme -et le tourment de ma vie. Avec quelle anxiété j’attends le moment où -je pourrai accourir auprès de toi pour ne plus nous séparer! Amour, -amour, dieu tout-puissant, tu es ma force, tu es la source de toute -inspiration!» - -«Mais qui pourra jamais sonder l’impénétrable mystère du cœur de la -femme? Quelques mois après cette correspondance, qui semble révéler les -impatiences et les béatitudes d’un amour partagé, Beethoven apprend que -l’objet de son culte, que celle qui l’a comblé tout récemment encore -des plus vifs témoignages de sa tendresse est fiancée à un homme obscur -dont elle doit bientôt partager le sort. Rien ne saurait dépeindre le -profond désespoir qui s’empara de ce grand homme. Il s’éloigna de -Vienne alors comme un lion blessé qui porte dans ses flancs un trait -empoisonné, et s’en alla chercher un refuge en Hongrie auprès de sa -vieille amie, la comtesse Erdœdy; mais, ne pouvant rester en place, -il disparut tout à coup du château, et, pendant trois jours, il erra -dans la campagne solitaire, en proie à sa douleur, que rien ne pouvait -apaiser. Il fut trouvé gisant aux bords d’un fossé par la femme du -professeur de piano de la comtesse Erdœdy, qui le ramena au château. -Beethoven a avoué à cette femme qu’il avait voulu se laisser mourir -de faim. Obsédée par les conseils de sa famille, et surtout par les -instances de sa mère, qui voulait que sa fille épousât un homme titré, -Giulietta di Guicciardi devint la femme d’un comte de Gallemberg, -pauvre gentilhomme qu’elle avait connu avant Beethoven. Ce comte de -Gallemberg était aussi musicien et vivait exclusivement de son talent. -Il a composé la musique de plusieurs ballets qui ont eu du succès. -En 1822, la comtesse de Gallemberg, succombant sous le poids de ses -remords, vint, les larmes aux yeux, implorer le pardon de son glorieux -amant, qui, après l’avoir regardée d’un œil courroucé, détourna la tête -sans lui répondre un mot[6]. - -«Le nom de cette femme, qui n’a pas su se maintenir à la hauteur du -sentiment qu’elle avait inspiré, survivra cependant à sa fragile -enveloppe par la sonate en _ut dièse mineur_, où Beethoven a versé, -comme dans un calice d’amertume, les sanglots de sa douleur[7].» - -J’avais à peine terminé ce récit, que votre main tremblante, -mademoiselle, étreignant timidement la mienne, vint me révéler que -vous aviez pénétré le secret de mon cœur. L’arrivée de Mme de Narbal -et des personnes qui l’accompagnaient refoula brusquement dans sa -source l’émotion qui nous gagnait tous deux comme un fluide électrique. -Six ans se sont écoulés depuis cette soirée fatale, cause de tant -d’événements que je ne vous rappellerai pas et que le temps a déjà -entraînés dans la nuit éternelle. Hélas! elles n’existent plus que -dans mon souvenir, ces heures bienheureuses où vous chantiez à côté de -moi la musique des maîtres et surtout celle de Mozart, dont le génie -mélancolique et tendre répondait si bien à la nature de vos sentiments. -Vos soupirs, mêlés à ses divins accords, répandaient dans mon âme une -ivresse impossible à décrire. Que sont-ils devenus, les serments que -vous me faisiez alors de rompre tous les obstacles qui s’opposeraient à -notre amour? Hélas! ils se sont évanouis avec le bruit de vos paroles. -Vous subissez la loi du destin, le monde triomphe, et vous allez aussi -sacrifier la poésie du cœur à des arrangements matériels; mais vous ne -tromperez pas le Dieu tout-puissant qui vous a pétrie de la substance -la plus pure, et vous ne trouverez pas le bonheur là où l’on vous a dit -de le chercher. Non, non, les voluptés de la matière ne peuvent pas -tenir lieu des béatitudes infinies du sentiment. On ne donne pas plus -le change à son propre cœur qu’on ne fait illusion par des simulacres -inanimés. Une vie sans amour, c’est une œuvre sans inspiration. Avant -de nous séparer pour toujours, permettez-moi de vous demander une grâce -dernière. Pendant les heures solitaires que vous pourrez arracher -à votre nouvelle existence, pendant le calme de la nuit, alors que -l’âme se dégage des bruits de la terre et s’emplit de mystérieux -pressentiments, je vous en conjure, mettez-vous quelquefois au piano, -jouez la sonate en _ut dièse mineur_ de Beethoven, et donnez quelques -larmes au souvenir d’un cœur que vous avez brisé et qui vous crie du -rivage: «Frédérique, Frédérique, adieu pour jamais!» - -Pour moi, il ne me reste plus qu’à terminer ma triste vie en chantant -avec le poëte que nous lisions ensemble: - -En vain le jour succède au jour, Ils glissent sans laisser de trace: -Dans mon âme rien ne t’efface, O dernier songe de l’amour! - -Le récit qu’on vient de lire, dans lequel la biographie de Beethoven -sert de cadre à un épisode de la vie intime, n’est pas, je l’ai dit, -une fiction de ma fantaisie, ainsi qu’on pourrait être tenté de le -croire. Ce n’est pas un de ces pastiches à la mode, où l’histoire de -l’art s’enveloppe d’une forme romanesque pour se faire mieux écouter -d’un public distrait ou indifférent. J’ai peu de goût pour ce genre de -littérature qui altère la vérité sans grand profit pour l’imagination. -J’aime mieux aborder franchement la vie des grands maîtres, et traduire -aussi fidèlement que possible la poésie de leurs œuvres immortelles. -Les pages qu’on vient de lire racontent un épisode _vrai_ de la -vie d’un homme qui n’est pas tout à fait inconnu des lecteurs qui -connaissent mon étude sur le _Don Juan_ de Mozart[8]. On se rappellera -peut-être encore ce passage où, à propos de l’adorable duo de _Là ci -darem la mano_, il est fait allusion à une personne qui le chanta -devant moi. J’eus alors occasion de faire connaissance avec celui que -la maîtresse de la maison appelait familièrement _caro cavaliere_. Son -goût exquis pour la musique, ses connaissances profondes et variées -sur les arts en général, et, plus que tout cela, sa qualité d’italien -établirent entre nous une liaison d’autant plus solide, qu’il était -peu communicatif de sa nature, et qu’il accordait difficilement sa -confiance. Dans les longs épanchements qui depuis survinrent entre -nous, frappé de l’originalité de son esprit, de l’abondance de ses -souvenirs et de l’intérêt que présentaient plusieurs événements de sa -vie, je lui disais souvent: - -«Chevalier, vous devriez écrire vos mémoires. - -—Eh! pourquoi donc écrirais-je ce que vous appelez mes mémoires? me -répondait-il avec insouciance. Je ne suis ni un homme politique, -ni un artiste, ni un philosophe de profession, pour avoir le droit -d’importuner mes semblables du récit de mes escapades. Si j’avais une -patrie, une famille, je pourrais du moins m’imaginer que le récit de -mes interminables fantaisies pourrait intéresser un cœur dévoué, et -alors seulement je pourrais me décider à faire ce qui m’a toujours paru -la chose la plus pénible de ce monde: m’asseoir devant une table pour -noircir du papier; mais, triste débris d’un temps qui n’est plus, ne -tenant plus à rien sur la terre et ne vivant que de souvenirs intimes, -à qui pourrais-je parler si, par impossible, il me prenait envie de -couler en bronze mes bavardages? - -—Vous parleriez à cet être mystérieux et tout-puissant qui s’intéresse -à tout ce qui est beau et vrai, à cet être éternellement jeune qui est -partout et qui n’oublie jamais rien de ce qui est digne de mémoire, -le public. Je suis étonné, mon cher chevalier, ajoutai-je, de vous -entendre professer de telles maximes, vous qui êtes un esprit -éminemment religieux et qui pensez que, sans l’amour et le sacrifice, -ce monde que nous traversons serait une caverne de voleurs. - -—Ah! vous me battez avec mes propres armes, me répondit-il un jour -en me prenant affectueusement la main. Au fait, vous avez mille fois -raison. En laissant tomber de mes lèvres les paroles dédaigneuses et -amères que vous avez si justement relevées, je ne cherchais qu’un -sophisme pour excuser mon incurable dégoût de tout ce qui est œuvre -et prétention littéraires. La chose que j’ai toujours le plus admirée -dans les annales de la révolution française, c’est la magnifique -réponse de Vergniaud à ceux qui l’accusaient de soulever par sa -correspondance les provinces contre la domination de Paris: «Je n’ai -qu’un mot à dire pour détruire ces calomnies,» répondit avec un -dédain suprême le grand orateur: «c’est que, depuis que je siége à la -Convention nationale, je n’ai pas écrit _une seule lettre_.» Je n’ai -pas l’éloquence du chef de la Gironde, pour me permettre de pousser -aussi loin que lui cette glorieuse indifférence pour les colifichets -littéraires; mais je puis me vanter du moins de n’avoir jamais écrit -que des lettres tout empreintes de l’expression d’un sentiment éprouvé. -Tenez, continua-t-il en ouvrant un tiroir de son secrétaire, voici -l’histoire toute palpitante de ma vie.» C’étaient de nombreux paquets -de lettres de toutes les grandeurs, étiquetées avec le soin minutieux -d’un archiviste. «Voici la dernière lettre que j’ai écrite: elle se -rattache à un épisode douloureux dont vous connaissez quelques détails, -et, comme il y est beaucoup question de musique, je vous autorise à la -lire.» - -J’emportai le brouillon de cette longue épître en langue italienne, qui -contenait le récit qu’on a lu. - -«Et quelle est la fin de cette histoire? demandai-je au chevalier -quelques jours après. - -—Ah! me répondit-il en soupirant, c’est la fin de toute chose en -ce monde; le rêve divin s’est dissipé, et a fait place à la triste -réalité. Si cette histoire peut vous intéresser, je ne demande pas -mieux que de vous la dire; mais alors il faut que vous me permettiez -de remonter le cours de mes souvenirs, car tout se tient et tout -s’enchaîne dans mon obscure existence. Aussi bien, vous me rendrez -un vrai service d’ami en écoutant avec indulgence le récit de mes -divagations. Il n’y a rien de plus pénible dans la vie que d’être le -seul confident de ses douleurs. Que vous êtes heureux, vous autres -artistes, de pouvoir chanter vos peines, comme l’oiseau sur la branche -flexible, et de dissiper en magnifiques accords les orages de votre -cœur! - -—Chevalier, lui répondis-je, je vous remercie du témoignage de -confiance que vous voulez bien me donner; mais, prenez-y garde, vous -allez parler devant un indiscret qui a de fréquentes communications -avec le public. - -—A votre aise, me dit-il en me tendant la main; je me fie à votre goût -et à la délicatesse de vos sentiments.» - -C’est dans la conversation du chevalier, dans sa nombreuse -correspondance, qu’il finit par me communiquer aussi, et dans des -renseignements qui me sont venus d’autre source, que j’ai puisé -l’histoire de cet homme intéressant. J’ai redressé les dates et -complété tous les passages relatifs à l’art musical, qui joue un -très-grand rôle dans la vie du chevalier Sarti, que je vais raconter. - - - - -II - -BEATA. - - -Dans une province de l’ancienne république de Venise vivait, vers -la fin du siècle dernier, un prêtre de cinquante ans, qui, par -l’austérité de ses mœurs et l’abondance de ses aumônes, s’était acquis -la réputation d’un saint. Fils d’un grand seigneur, on disait que, -pour expier une passion qui contrariait les vues ambitieuses de son -père, il avait passé quinze ans dans une prison d’État. Il n’en était -sorti qu’à la mort de la femme qui avait été la cause innocente de ses -malheurs. Il embrassa alors la carrière ecclésiastique; mais, fatigué -par les chagrins et les privations d’une longue captivité, il lui avait -été impossible d’accepter un rôle actif dans la milice de l’Église. -Il vivait avec un frère qui par sa sollicitude cherchait à cicatriser -les profondes blessures de la tyrannie paternelle. On disait dans le -peuple des environs que ce prêtre ne se nourrissait que de cendres et -de prières. Il était grand, d’une maigreur effrayante. Un visage jaune, -des yeux éteints, la tête constamment penchée sur sa poitrine, tout -accusait en lui les ravages d’une grande douleur. Jamais on ne l’avait -vu sourire, jamais il ne cherchait à égayer le fond de ses tristes -pensées. Toujours taciturne, il ne répondait que par des monosyllabes -et s’enveloppait dans sa douleur. Sa charité, sa douceur, ses -souffrances, le mystère de son amour, avaient inspiré à tout le monde -une tendre pitié. Sévère pour lui-même, il était plein d’indulgence -pour les autres, surtout quand il s’agissait des faiblesses du cœur. -On allait le consulter comme un oracle, on implorait sa bénédiction. -Tous les jours de l’année, quelque temps qu’il fît, il passait par le -village de La Rosâ pour se rendre dans une petite ville voisine, où -était enterrée celle que le nombre des années et les consolations de -la religion n’avaient pu lui faire oublier. Là, se prosternant sur la -pierre de sa tombe, qu’il couvrait de fleurs et de larmes, il passait -des heures entières dans une profonde méditation; puis il s’en revenait -silencieux et triste, les yeux tout rouges et le visage défait. Lorsque -les enfants de La Rosâ l’apercevaient de loin, ils s’écriaient: _Ecco -il santo, il santo_, «voici le saint!» et ils couraient au-devant de -lui, touchant du bout des doigts les plis de sa soutane et faisant -ensuite le signe de la croix. - -Parmi les enfants qui accouraient ainsi au-devant de l’abbé, il y en -avait un surtout qui était toujours le premier à guetter son passage. -Il s’agenouillait sur la route, et, les mains jointes sur sa poitrine, -il lui disait avec une grâce charmante: «_Santo padre_, bénissez-moi!» -Ce joli enfant avait fait impression sur le pauvre abbé; c’était -comme un rayon de soleil qui avait pénétré dans son âme. Un jour que -Lorenzo, c’était le nom de l’enfant, demandait à l’abbé sa bénédiction -ordinaire, il lui offrit quelques fleurs en disant: «Tenez, _santo -padre_, ajoutez-les aux vôtres.» Vivement ému, le pauvre abbé fondit -en larmes, prit l’enfant dans ses bras, le couvrit de baisers, et le -remit à sa mère sans proférer une parole. Depuis ce jour, il souriait -en passant aux doux regards de Lorenzo, et s’arrêtait pour le caresser. -Tout le monde fut émerveillé de cet incident, toutes les mères -enviaient le bonheur de Catarina Sarti. - -Catarina était la veuve de l’un de ces petits nobles vénitiens à -qui les grands seigneurs du Livre d’or abandonnaient volontiers les -fonctions subalternes de l’État. Son mari était mort consul de la -république dans un port de l’Orient, et l’avait laissée avec un enfant -et sans fortune. Catarina, encore jeune, était une très-jolie personne, -d’une rare distinction de manières et de sentiments. Elle vivait d’une -petite pension que lui faisait un riche sénateur dont son mari avait -été le client. Son enfant, Lorenzo, était à la fois le charme et la -grande préoccupation de sa vie. Une jolie tête blonde, de beaux yeux -noirs, un visage qui s’épanouissait avec bonheur, et une peau d’un -tissu si délicat que la moindre émotion la colorait d’un vif incarnat, -telles étaient les qualités extérieures du jeune Lorenzo. - -La vivacité de son esprit qui se prenait à toutes choses, la sagacité -de ses reparties et la gentillesse de ses manières, faisaient du fils -de Catarina un enfant vraiment intéressant. Aussi, lorsqu’il jouait -devant sa porte, ses longs cheveux blonds flottant sur les épaules, on -s’arrêtait pour le voir, et les jeunes filles le prenaient dans leurs -bras, le caressaient comme un _bambino_. Catarina était idolâtre de -son enfant; un regard, un baiser de Lorenzo, la consolaient de toutes -ses peines. Rien ne lui coûtait, aucun sacrifice ne lui paraissait -impossible quand il s’agissait de ce fils bien-aimé. Elle aurait voulu -lui alléger le poids de la vie et le couvrir de son amour comme d’une -tunique sacrée qui le préservât des outrages de l’homme et de la -nature. Qu’elle était heureuse lorsque, vers le soir, elle s’asseyait -à la porte de sa jolie petite maison, sous l’ombrage frais d’une vigne -généreuse et d’un grand figuier tout chargé de fruits délicieux! -Les derniers rayons du soleil venant expirer sur les feuilles de la -treille infiltraient dans ce réduit paisible une lumière douce et -mélancolique. Un pauvre chardonneret aveugle chantait tristement -dans sa cage et semblait regretter la clarté du jour qu’il ne devait -plus revoir. Catarina, tenant Lorenzo sur ses genoux, pressant entre -ses mains sa tête charmante, lui disait de ces jolis riens, de ces -ravissantes niaiseries de la tendresse maternelle, dans le dialecte le -plus mélodieux qu’il y ait au monde, le dialecte vénitien. «_Tesoro -mio_, lui disait-elle, m’aimes-tu bien? J’ai rêvé que tu voulais me -fuir, est-ce bien vrai, _viscere mie_?» Et, prenant au sérieux son -propre badinage, elle fixait sur lui des regards attendris et pleins -d’inquiétude. Le plus souvent ces mots sans suite étaient ajustés sur -une cantilène suave très-répandue parmi les habitants de La Rosâ. -Pieuse et dévote comme une Italienne, Catarina mettait un soin extrême -à remplir le cœur de son enfant de principes consolateurs. Dans -l’effusion naïve de son âme, elle ne cessait de lui répéter: «_Lorenzo -mio_, il faut être obéissant et laborieux, parce qu’ainsi l’ordonne -celui qui est mort pour nous. Oh! c’est qu’il aime bien les petits -enfants, notre Seigneur Jésus-Christ! Et quand ils sont sages et qu’ils -disent bien leurs prières, il les reçoit en paradis. - -—Qu’est-ce qu’on voit en paradis, ma mère? demandait Lorenzo. - -—On y voit des anges et on y mange du pain d’or qui est plus doux -que le miel, et si tu veux y aller aussi, il faut t’agenouiller soir -et matin devant la _madonna_ et la prier de te prendre sous sa divine -protection.» - -Au nombre des qualités aimables qui distinguaient le jeune Lorenzo, -nous aurions tort d’oublier une très-jolie voix de soprano et une -mémoire heureuse qui retenait facilement les mélodies les plus -fugitives. Sa mère, qui avait quelques notions de musique, avait -préparé son instinct en lui chantant de ces jolies barcarolles -vénitiennes dont elle était abondamment pourvue. Souvent la voix de -la mère et celle du fils s’attiraient et se mêlaient ensemble comme -deux rayons de lumière d’intensité différente. Ces petits concerts de -famille, où dominaient les intervalles caressants de _tierce_ et de -_sixte_, avaient établi la réputation de Lorenzo dans le village de La -Rosâ. Il n’y avait point de fête à laquelle il ne fût invité, il n’y -avait point de cérémonie où Lorenzo ne fît entendre sa jolie voix. - -Parmi les petits camarades qu’il fréquentait, il y en avait un qu’il -affectionnait plus particulièrement que les autres. Il s’appelait Zopo -et appartenait à une famille honorable qui demeurait juste en face de -la maison de Catarina. Toujours ensemble, ces deux enfants échappaient -souvent à la surveillance maternelle, et ils couraient au loin dans -les champs, se roulant dans les prés et furetant les buissons pour -y dénicher des oiseaux. Lorsque la faim les prenait, ils grimpaient -sur un mûrier et se rassasiaient de ses fruits savoureux, puis ils -descendaient et venaient s’endormir sous son ombrage hospitalier. Les -heures s’envolaient ainsi rapides, emportant avec elles cette béatitude -des premiers jours de la vie qu’on ne retrouve plus. Très-souvent -aussi Lorenzo et son jeune ami, prenant chacun deux morceaux de bois -en guise de violon, allaient marmottant de maison en maison une espèce -de _canzonetta_ populaire qui se terminait par ces paroles: _Ahi! che -partenza amara_! «Hélas! quel départ douloureux!» Les jeunes filles -accueillaient Lorenzo avec une prédilection marquée et lui faisaient -chanter tout seul le refrain connu. «Bravo, lui disaient-elles en le -couvrant de baisers, bravo, _anima mia_, tu chantes comme un ange _del -paradiso_.» - -Un jour de Pâques de je ne sais plus quelle année, il faisait un -temps admirable. Le souffle du printemps épanouissait de sa chaude -haleine le bourgeon des plantes et le cœur des jeunes filles. Toute -la population de La Rosâ était sur pied, joyeuse, éclatante de mille -couleurs. Les femmes avaient leurs cheveux noirs roulés en tresses -pressées, sur lesquelles brillaient quelques épingles d’or qui en -affermissaient l’élégant édifice. Une petite quenouille d’argent -faisait saillie du côté gauche de la tête, et son léger fuseau, attaché -par une chaînette du même métal, se balançait avec grâce. Un bel œillet -de couleur pourpre, la fleur favorite des Vénitiennes, ornait le -côté opposé de la tresse et penchait galamment sur l’oreille droite. -Un corsage bleu étreignait la taille et montait en s’évasant pour -cacher dans ses replis moelleux de charmants trésors. Les plus riches -avaient le cou enlacé d’une chaîne d’or à petits anneaux, au bout de -laquelle pendait une croix. Un bas très-blanc, parsemé de petitefleurs -idéales, un soulier de soie rose à grands talons, un _zenzale_ ou -voile gracieusement fixé sur le haut de la tête, complétaient le -costume très-coquet de ces _villanelle_. Les hommes portaient un habit -à grandes basques, un gilet de drap rouge, des culottes de velours -bleu, de gros souliers à boucles d’argent, une belle ceinture de soie -cramoisie nouée au flanc gauche et cachant le manche d’un stylet. Le -tout était surmonté d’un chapeau à larges bords retroussés. Sous le -chapeau posé crânement sur l’oreille, on voyait un bonnet de soie -à raies rouges et blanches, dont la houppe descendait jusqu’à la -poitrine. Tout ce monde était sur la place du village, emplissant l’air -d’éclats de rire et attendant l’heure de la messe. La fête devait être -magnifique. On avait fait venir l’organiste de Bassano, et Lorenzo -devait chanter un petit motet que lui avait enseigné le curé de La -Rosâ, assez bon connaisseur en musique. Une vingtaine de jeunes filles -choisies parmi les plus habiles avaient appris un cantique à l’unisson, -qui devait aussi faire partie de la cérémonie. - -Tout à coup la cloche sonne, la foule s’ébranle et se dirige vers -l’église, dont le campanile élégant pointait au loin dans l’horizon. -L’église était aussi revêtue de ses plus beaux ornements. Chaque saint -était paré de ses habits de fête, qu’il tenait de la pieuse libéralité -de ses adorateurs. Les mystères du sacrifice divin s’accomplirent avec -un ordre parfait, et, après quelques simples accords qui répandirent -dans l’église une sonorité vague, après que les jeunes filles eurent -murmuré leur cantique de grâce, dont l’expression était aussi chaste -que le fond de leur cœur, Lorenzo chanta d’une voix limpide ces mots -consolateurs: _O salutaris hostia!_ et tout le monde fut ravi du -sentiment naïf et touchant dont il semblait pénétré. Catarina fut bien -heureuse du succès de son enfant. Le reste de la journée se passa en -jeux divers, à rouler des œufs dorés sur une pente de terre glaise, -à danser sur une pelouse fleurie, à se parler tout bas au coin d’une -haie parfumée, à se presser la main à la clarté discrète de la lune. O -printemps de la vie, aspirations douces et charmantes de la religion et -du premier amour, pourquoi vous envolez-vous si vite? - -Parmi les notables habitants du village de La Rosâ, où s’écoulait -l’enfance de Lorenzo, il y avait un certain Giacomo Landi, qui jouait -un rôle assez important. Il était barbier de son état, et joignait -à cette profession utile un goût très-vif pour la musique, dont -il ne connaissait pas une note. C’était un homme trapu, au visage -rubicond, sur lequel s’épanouissait un nez énorme dont les racines se -dilataient chaque jour à cause de la grande quantité de tabac qu’on -lui faisait absorber. De grosses lèvres qui ne pouvaient se joindre, -une demi-douzaine de dents plantées au hasard, comme des quilles sur -un terrain raboteux, et quelques rares cheveux gris qui grimpaient -péniblement autour de la tête, formaient une physionomie des plus -singulières. Ce corps, que la nature avait traité un peu sans façon, -était animé d’un esprit à la fois jovial et sentencieux, dont le -mélange était assez piquant. - -Giacomo Landi avait passé une partie de sa jeunesse près du curé de -Cittadella en qualité d’enfant de chœur, et, bien qu’il n’eût jamais -su lire très-couramment, sa mémoire n’en était pas moins remplie de -toute sorte d’éléments, de vers, de cantiques, de chansons, de légendes -mystérieuses, et surtout d’un grand nombre de fragments des sermons -du curé de Cittadella. Il paraît que ce bon curé avait l’habitude de -citer souvent dans ses homélies les épîtres de saint Pierre et de saint -Paul, car le nom de ces deux apôtres était resté aussi grand dans la -mémoire de Giacomo qu’ils le sont dans l’histoire du christianisme. -Il n’y avait rien de plus curieux que de voir Giacomo, entouré d’un -groupe de paysans dont il était l’oracle, pérorant d’un ton plein -d’importance sur quelques rares nouvelles politiques qu’il plaisait au -gouvernement de la république de Venise de laisser pénétrer dans les -provinces soumises à sa domination. Une grande poignée de tabac sur le -haut du pouce, les yeux écarquillés et les sourcils froncés, Giacomo, -d’une voix solennelle, terminait toutes ses harangues par cette phrase -invariable: _Ecco cosa dicevano san Pietro e san Paolo._ «Voici ce que -disaient saint Pierre et saint Paul.» - -C’était le plus souvent au cabaret que Giacomo aimait à étaler les -bribes de son érudition sacrée. Là, attablé devant un _fiasco_ de bon -vin de Bassano, excité par le choc des verres et les applaudissements -de ses nombreux admirateurs, sa verve éclatait comme un feu d’artifice -aux gerbes les plus bizarres. - -Nous avons dit que Giacomo avait un goût prononcé pour la musique, dont -il ignorait jusqu’aux plus simples éléments; mais son oreille était -si juste, sa mémoire si heureuse et si bien fournie de refrains, de -_canzonnette_ et de noëls de toute espèce et de toutes les époques, -qu’il semblait improviser tout ce qu’il chantait de sa voix de basse -peu étendue, mais sonore et assez agréable. Aussi Giacomo était-il -l’organisateur de toutes les fêtes, la joie des enfants et des jeunes -filles, dont il excitait la gaieté par des propos galants et des -contes malicieux qu’il inventait à leur intention, en mêlant à ces -fictions de sa fantaisie, quel qu’en fût le caractère, son invariable -citation: _Ecco cosa dicevano san Pietro e san Paolo._ Aux longues -veillées d’hiver, Giacomo visitait les étables des cultivateurs aisés, -où il était attendu et accueilli avec empressement. Dans ces réunions -paisibles, qui avaient pour but apparent quelques travaux de ménage, et -qui étaient pour la jeunesse un prétexte à des loisirs plus charmants, -Giacomo trouvait toujours un auditoire empressé d’entendre ses sermons -et ses improvisations burlesques, où l’histoire sacrée et profane, la -légende et le conte quelquefois libertin se mêlaient dans un désordre -pittoresque qui n’était pas, je vous l’assure, un effet de l’art. -Lorsqu’il arrivait à l’une de ces veillées, c’était à qui s’emparerait -de lui pour savoir les nouvelles du jour ou pour se faire dire la bonne -aventure: car Giacomo, comme les bardes primitifs, réunissait tous les -dons de la sapience et du gai savoir. Le plus souvent il apportait avec -lui une vieille guitare fêlée dont il s’accompagnait par des fragments -d’accords empruntés à la _tonique_ ou à la _dominante_, ces deux pivots -de l’harmonie antédiluvienne. Giacomo affectionnait beaucoup le jeune -Lorenzo, qu’il amusait par ses chansons et ses contes à dormir debout. - -Un soir que Giacomo s’était rendu à la veillée chez son compère -Battista Groffolo, un des plus riches fermiers de La Rosâ, il y trouva -très-joyeuse compagnie. Dans une vaste et belle écurie très-proprement -tenue, où ruminaient une douzaine de grands bœufs étendus sur une -litière fraîche et odorante, il y avait un grand nombre de jeunes -gens des deux sexes diversement occupés. Des lampes en fer à la forme -antique, suspendues à une corde au milieu de l’étable, éclairaient -à peine d’une lumière jaunâtre les groupes les plus rapprochés, et -projetaient sur tout le reste une ombre vacillante propice aux doux -mystères. Les femmes filaient, cousaient, tricotaient; les hommes -écossaient des pois ou dévidaient de la laine, occupations légères -qui laissaient à l’esprit une liberté suffisante. C’était le moment -favorable pour les longues histoires, les vieux contes et les tendres -déclarations. Dans un coin de l’étable, plusieurs jeunes filles -s’étaient groupées autour de l’une de ces lampes dont nous venons de -parler: elles travaillaient, riaient, chuchotaient, échangeant de -doux regards et d’agaçantes paroles avec quelques jeunes _contadini_ -délurés qui se tenaient près d’elles. La plus éveillée de ces jeunes -filles, celle qui paraissait dominer les autres par son esprit et sa -gaieté bruyante, était Zina, la fille de Battista Groffolo, le maître -de la maison. Elle tenait sur ses genoux Lorenzo, qu’elle caressait -et faisait babiller comme un sansonnet. A l’apparition de Giacomo au -milieu de tout ce monde si bien disposé à la distraction, il se fit un -grand brouhaha. - -«_Sapientissimo dottore_, lui dit aussitôt Zina d’un air moqueur, que -nous apprendrez-vous de nouveau aujourd’hui? Quels sont les mariages -et les fêtes qui se préparent, et comment se portent les habitants de -Cadolce, où vous allez si souvent prêcher à l’_osteria della Luna_? - -—Vous êtes la plus malicieuse jeune fille de La Rosâ, lui répliqua -Giacomo avec bonhomie, et, pour vous punir de l’indiscrétion de votre -langue, qui s’exerce si souvent à mes dépens, je ne vous dirai pas un -secret qui vous concerne et qui m’a été confié par un beau jeune homme -de Bassano. - -—Ah! vous voulez détourner la conversation en excitant ma curiosité -féminine, répondit Zina un peu intriguée; mais vous n’y parviendrez -pas, _dottor mio_. Tenez, je vous offre la paix, si vous voulez nous -chanter une belle _canzonetta_ bien longue, et que nous puissions -retenir pour vous faire honneur. - -—Non, non, répliquèrent les autres jeunes filles; contez-nous plutôt -une belle histoire d’amour, une histoire qui ne se trouve pas dans les -épîtres de saint Pierre et de saint Paul.» - -A ces mots, Giacomo éprouva une joie secrète qu’il ne sut pas contenir. -Il était ravi qu’on lui offrît l’occasion de faire briller sa faconde -et de tirer de sa mémoire un de ces vieux contes qui s’y trouvaient -enfouis depuis son enfance. - -«Que vous raconterai-je? dit-il d’un air important. Je voudrais trouver -un sujet qui fût digne des beaux yeux qui me regardent. - -—Pas mal commencé, répondit Zina en riant. - -—Ma foi, je vais vous dire une vieille histoire que je tiens du -vénérable curé de Cittadella, et qui remonte à je ne sais plus quelle -génération. Je désire qu’elle vous intéresse; ce sera une preuve en -faveur de mon goût. - -—De mieux en mieux, repartit encore l’intarissable Zina; nous vous -écoutons toutes, _le orecchie spalancate_.» - -Après avoir aspiré une large prise de tabac, Giacomo commença ainsi -d’une voix sonore: - -«Il y avait autrefois un roi.... - -—Et une reine, sans doute, dit tout bas Zina en se pinçant les lèvres. - -—C’est possible, mais l’histoire ne le dit pas. Je le répète, il -y avait un roi qui, chassé de sa patrie par un peuple ennemi, vint -aborder les côtes de la mer Adriatique. Heureux d’avoir échappé à -l’inconstance de la fortune et à celle des flots, ce roi s’avança dans -les terres de la Vénétie, et vint fonder une ville qui existe encore -et que vous connaissez tous, Padoue. Ce prince s’appelait Antoine, et, -comme c’était un prince pieux et reconnaissant, il fit bâtir une église -magnifique en l’honneur de son patron. C’est depuis lors que _il -Santo_ de Padoue est vénéré dans toute l’Italie. - -«A quelque distance de la ville, dans les fermes du roi, il y avait un -jeune pâtre d’une figure intéressante, plein de grâce et de modestie. -Il était chargé de conduire un nombreux troupeau de chèvres, et il -passait sa vie au milieu des forêts sombres et des vastes prairies. -Lorsque la solitude pesait trop à son cœur, il détachait une branche -de bouleau, s’en faisait un chalumeau qui répandait sa tristesse en -sons plaintifs et doux que la brise emportait au loin et que l’écho -répétait. Très-souvent aussi il cherchait à soulager son âme agitée -par de vagues désirs en implorant la protection de saint Antoine. Quel -était donc son mal, et de quoi se plaignait-il? - -«Un jour le jeune pâtre vit au penchant d’une colline, à l’ombre d’un -bois d’oliviers, une jeune femme qui paraissait écouter avec intérêt -la mélodie suave que murmurait son chalumeau: c’était Nisbé, la fille -unique du roi. Elle fuyait le bruit de la ville, et venait respirer -l’air des champs en marchant au hasard le long d’un ruisseau dont les -eaux limpides reflétaient son image. Frappée des sons mélodieux qui -se faisaient entendre, Nisbé s’arrête, prête l’oreille, et cherche à -découvrir la cause du plaisir qui la charme. Elle voit le jeune pâtre, -remarque sa beauté, et s’étonne de rencontrer tant de distinction -dans un homme d’une condition aussi obscure. Nisbé s’assied au bord -du ruisseau, fixe ses beaux yeux sur l’objet qui la captive et -s’abandonne au cours de ses pensées. Elle revient le lendemain, puis -le jour suivant, et puis tous les jours, entraînée qu’elle était par -une force fatale. Enfin Nisbé s’approche de Silvio (c’était le nom du -jeune pâtre), le questionne sur sa famille, s’intéresse à ses travaux, -à ses espérances, et lui promet la protection de son père. Vous le -savez mieux que moi, _care mie_, ajouta Giacomo d’un air qui voulait -être malicieux, l’amour est un grand maître, qui mène loin ceux qui -fréquentent son école. Silvio et Nisbé n’ignorèrent pas longtemps le -sentiment qu’ils avaient conçu l’un pour l’autre; de doux regards les -eurent bientôt initiés au mystère de leurs cœurs. On a vu des rois -épouser des bergères, dit un vieux proverbe; mais j’ignore s’il y a -jamais eu des princesses qui aient épousé des bergers: saint Pierre et -saint Paul se taisent complétement sur ce sujet. Tout ce que je puis -vous assurer, c’est que le père de Nisbé ne voulait pas de Silvio pour -son gendre; il reprocha à sa fille la bassesse de son inclination, et -lui défendit de sortir de la ville en lui annonçant que, sous peu de -jours, elle deviendrait la femme d’un prince son ami. - -«Or, il faut que vous sachiez que Nisbé était née bien loin, bien loin -d’ici, presque au bout du monde, tout près de la demeure du soleil, -dans un pays où règne un éternel printemps, où coulent incessamment des -ruisseaux de miel, où les figues mûrissent en un jour, où les oiseaux -au plumage d’or chantent des hymnes ravissants, où la vie s’écoule -comme un fleuve docile, et où chaque heure apporte une félicité -nouvelle. Dans cette terre de béatitude qui touche au paradis, les -dieux communiquent souvent avec les hommes pour se reposer du poids -de leur immortalité. Une déesse de l’Olympe avait conçu une passion -ardente pour le roi qui est le sujet de cette histoire, et la charmante -Nisbé était le fruit de cette union mystérieuse. Sa mère lui avait -légué le don funeste de ne jamais mourir, et peut-être aussi un cœur -sensible et trop disposé à se laisser toucher par un homme que la -destinée avait placé si loin d’elle. En recevant de son père l’ordre -de ne plus voir Silvio, Nisbé en fut tout attristée. Un voile sombre -s’étendit sur sa vie, jusque-là si douce et si sereine. Dans l’excès de -sa douleur, Nisbé suppliait sa mère d’arrêter le nombre de ses jours. -«Bienheureuses les femmes, disait-elle, que la mort vient arracher aux -peines de leur cœur! car, sans amour, l’immortalité est le plus cruel -des supplices. O ma mère, tranche le fil de ma vie, transforme-moi en -une fleur des champs, en un arbre de la forêt, ou bien fais de moi et -de Silvio deux oiseaux du ciel, pour que nous puissions nous aimer en -liberté.» - -«Soulagée par cette prière, Nisbé s’endormit. La déesse, touchée du -sort de sa fille, lui envoya des rêves consolateurs qui lui firent -espérer une délivrance prochaine. Le lendemain Nisbé, se trouvant moins -rigoureusement surveillée, quitta furtivement le palais de son père -et courut auprès de Silvio. Leur joie à tous deux fut extrême. Assis -l’un près de l’autre, ils se comblaient des plus chastes caresses de -l’amour, lorsqu’ils aperçurent des gardes du roi qui venaient à eux: -«Idole de mon âme! s’écria tout à coup Nisbé, tu le vois, il faut nous -quitter. Les hommes sont jaloux de notre bonheur, et il n’y en a plus -pour nous sur cette terre; mais, console-toi, une voix secrète me dit -que nous nous reverrons ailleurs ...» Et Silvio vit alors s’échapper de -ses bras palpitants une blanche colombe qui s’envola vers les cieux. Il -resta immobile d’étonnement et de frayeur. Les mains levées comme pour -saisir l’objet adoré, sa langue ne put proférer une parole. L’histoire -ajoute que les dieux, touchés de la douleur de ce jeune mortel, -changèrent Nisbé en une étoile charmante, la plus belle de la voûte -céleste, celle qui se lève avant l’aurore, qui se couche la dernière -pour servir de flambeau aux amants heureux, et qu’on appelle depuis -lors _l’étoile du berger_.» - -La légende qu’on vient de lire, et que Giacomo avait racontée dans -toute la naïveté de son âme, était très-répandue dans les provinces de -la république de Venise. C’est un commentaire de ces vers bien connus -du premier livre de l’_Énéide_: - - Antenor potuit, mediis elapsus Achivis, - Illyricos penetrare sinus.... - -dans lesquels le poëte latin raconte l’histoire d’Anténor, qui pénétra -heureusement dans le golfe d’Illyrie, s’avança jusqu’au fond du royaume -des Liburniens, où il fonda la ville de Padoue, qui devint le refuge -des Troyens fugitifs. Ce conte, où se mêlent et s’entre-croisent les -ressouvenirs de l’antiquité avec l’histoire moderne, et dans lequel la -poésie de la nature comme la comprenaient les Grecs se confond avec -les pieuses légendes du christianisme, est un trait caractéristique -de la double civilisation dont l’Italie a été le théâtre. A vrai -dire, le paganisme n’y a jamais été complétement vaincu, et Dante, en -choisissant Virgile pour le guider à travers les cercles mystérieux de -la cité catholique, a exprimé d’une manière saisissante et profonde ce -double caractère toujours persistant de la civilisation italienne. - -Parmi les fêtes populaires des provinces de la Vénétie où l’on -retrouvait encore les traces de cette civilisation complexe, la fête -de la Nativité était une des plus pittoresques. La veille au soir du -saint jour de Noël, la principale auberge de La Rosâ était éclairée -d’une manière tout à fait inusitée. Une partie de la population s’y -trouvait réunie dans l’attente d’un grand événement. Au milieu de la -cuisine, assez spacieuse, on avait dressé une estrade sur laquelle -était placé un fauteuil recouvert d’un vieux tapis qui simulait la -pompe d’un trône royal. Une étagère qui montait jusqu’au plafond était -chargée de vaisselle et de vases reluisants qui reflétaient la flamme -joyeuse d’un foyer devant lequel tournaient, comme des âmes en peine, -une demi-douzaine de belles oies onctueuses et appétissantes. Une -longue table couverte d’une nappe blanche, de brocs remplis de vin et -de tous les autres objets nécessaires, indiquait les préparatifs d’un -festin qui devait bientôt avoir lieu. Au coup de dix heures, Battista -Groffolo, le riche fermier dont nous avons parlé plus haut, fit son -entrée dans la salle de l’auberge; affublé d’un manteau rouge, la tête -ornée d’une espèce de couronne dentelée en papier doré, il ressemblait -à l’une de ces vieilles figures de rois bibliques qui servent -d’enseigne aux hôtelleries rustiques dans presque toute l’Europe. -Battista Groffolo monta sur l’estrade, s’assit avec gravité, et, à un -signe qu’il fit de la main, tous les assistants s’inclinèrent avec -respect. Après quelques instants de silence, on entendit frapper à la -porte de l’_osteria_ et l’on vit apparaître trois figures étranges, un -vieillard, une jeune fille et un enfant, habillés comme des magiciens -de théâtre: c’était Giacomo, Zina, la fille de Battista Groffolo, -et Lorenzo, qui représentaient les trois mages de l’Évangile, avec -le caractère distinctif que la tradition accorde à chacun de ces -personnages vénérables. Giacomo avait pris avec lui sa vieille guitare, -et tous trois portaient, suspendu au cou par un large ruban de soie -rouge, un petit coffret qui contenait l’offrande consacrée par la -légende. - -Les trois mages s’approchèrent du trône du roi, et Giacomo demanda -d’une voix respectueuse: «Où donc est le roi des Juifs qui vient de -naître? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous venons pour -l’adorer.» A ces paroles, un grand murmure s’éleva du milieu de la -foule. Hérode et sa cour parurent consternés. Cependant on fit asseoir -les trois mages, on leur rendit les devoirs de l’hospitalité, on leur -lava les pieds, et puis on les invita à prendre des forces pour la -continuation de leur saint pèlerinage. Le roi Hérode, les trois mages -et les principaux dignitaires de la cour prirent place à la table du -festin. Giacomo, animé par de copieuses rasades, oubliant le rôle dont -il était investi, voulut haranguer l’assemblée au nom de saint Pierre -et de saint Paul, et déjà il avait lancé sa fameuse citation: _Ecco -cosa dicevano_..., lorsqu’on lui fit observer qu’en sa qualité de -mage, il lui était impossible d’invoquer les deux grands apôtres dont -les épîtres sont postérieures à la mort de Jésus-Christ. Sans être -parfaitement convaincu de la justesse de cette observation, Giacomo -consentit à suspendre son discours. Après ce petit épisode, on se leva -de table; le roi Hérode remonta sur son trône, et il dit aux mages -qui l’écoutaient: «Allez, informez-vous de l’enfant, et, lorsque vous -l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’aille aussi l’adorer.» - -Les mages s’inclinèrent avec respect et sortirent de la salle. Ils -trouvèrent le village illuminé. Les fenêtres des principales maisons -étaient garnies de flambeaux et de jeunes filles déguisées sous les -costumes les plus bizarres et les plus divers, qui criaient aux -voyageurs: «Ohé! ohé! voici le roi des Juifs que vous cherchez!» et, -avec ces cris insultants, elles jetaient à la tête des voyageurs une -sorte de mannequin en paille qui simulait un enfant au maillot. Les -mages traversèrent toute cette foule de mécréants dans un profond -silence, paraissant insensibles aux injures dont ils étaient l’objet. -Ils arrivèrent ainsi en pleine campagne, suivis d’une cohue d’enfants -et de femmes, et précédés de loin par un char à deux roues et de forme -antique qui était traîné par des bœufs. Sur ce char, qui ressemblait -assez à celui que montaient jadis les triomphateurs romains, il y avait -quatre jeunes gens tenant chacun à la main une longue torche de résine -dont la flamme pétillante s’élançait dans les airs. Les ombres que -projetait cette lumière épaisse enveloppaient le char et dérobaient -entièrement aux yeux de la foule les détails de cette naïve mise en -scène, par laquelle on voulait représenter la mobilité de l’étoile -prophétique. - -C’était par une nuit d’une sérénité admirable que s’accomplissait -cette pieuse et touchante cérémonie. Le firmament était radieux, les -étoiles scintillaient d’une manière extraordinaire, l’air était doux, -l’obscurité et le silence régnaient dans la nature. On n’entendait de -temps en temps que les bêlements des moutons enfermés dans les fermes -du voisinage, que le cri plaintif de quelque oiseau mal abrité, que -les sons expirants d’une voix lointaine. Une douce et vague tristesse -remplissait les cœurs, lorsque, Giacomo frappant quelques accords -sur sa vieille guitare, les trois mages se mirent à chanter une -naïve complainte, en continuant leur chemin. Cette complainte était -un fragment d’une litanie de Lotti, célèbre compositeur vénitien du -commencement du XVIII^e siècle, et dont la mélodie suave s’était égarée -dans les contrées riantes des bords de la Brenta, où elle avait été -apportée sans doute par quelque noble dame, et y avait germé, comme -ces grains de semence que laissent tomber les oiseaux voyageurs, -messagers dociles d’une volonté mystérieuse. La mélodie de Lotti, -arrangée à deux parties par une main inconnue, était très-populaire -dans les provinces de terre ferme, où elle passait pour un de ces -chants naïfs qui semblent s’exhaler de la terre féconde comme les -parfums de l’aubépine en fleur. Giacomo était chargé de rendre la -partie de basse, tandis que Zina et Lorenzo chantaient à l’unisson la -partie de soprano. Voici quelles étaient les paroles de ce charmant -noël: - - Étoile mystérieuse, dont nous suivons depuis si longtemps les traces - mobiles et toujours nouvelles, conduis-nous enfin vers le berceau - de l’enfant qui a été promis au monde pour la félicité des hommes. - Avertis par ta clarté propice, nous venons des extrémités de l’Orient - pour adorer le Christ annoncé par les prophètes, et nous lui apportons - de l’or, de l’encens et de la myrrhe, ce que renferme de plus précieux - le pays de nos pères. Courbés sous le fardeau des ans, nous venons à - toi, enfant miraculeux, pour que tu dissipes les ténèbres qui nous - enveloppent de toutes parts, pour que tu arraches de nos cœurs flétris - ce doute funeste, que nous a légué le génie du mal. Sois mille fois - béni, ô roi d’Israël! Que ta lumière s’élève sur l’abîme de nos - misères, que ta parole sainte purge nos âmes souillées et qu’elle nous - réconcilie avec le Dieu créateur! O Christ rédempteur, que ton nom - soit béni à jamais! - -La voix mordante de Giacomo, celles plus agréables de Zina et de -Lorenzo, harmonieusement groupées ensemble, s’exhalaient ainsi en doux -accords, pendant que le cortége continuait sa marche et que les mages -entraient dans chaque maison un peu importante qu’ils trouvaient sur -leur chemin. Ils y étaient reçus avec une pieuse cordialité, et ils -allaient se prosterner, dans un coin de l’étable, aux pieds de l’enfant -Jésus couché dans la crèche et entouré de la sainte famille. - -Après ces diverses stations, les mages reprirent le cours de leur -pèlerinage, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés devant la grille d’un -château, où ils furent introduits par un domestique en livrée. On les -conduisit dans un grand salon, rempli de seigneurs et de nobles dames. -Giacomo salua humblement la compagnie, et, après avoir frappé sur sa -vieille guitare les deux seuls accords qui lui fussent familiers, tous -les trois recommencèrent à chanter le noël dont nous avons traduit les -paroles. La noble compagnie parut satisfaite de l’effet de l’ensemble, -mais on remarqua surtout la voix fraîche de Lorenzo, dont la grâce -enfantine avait déjà attiré les regards. Une jeune demoiselle, qui -paraissait parler avec autorité, fit approcher Lorenzo, et lui demanda -avec douceur: - -«Avez-vous des frères et des sœurs, mon bel enfant? - -—_No, signora_, répondit-il en rougissant un peu, je suis le seul -enfant de ma mère. - -—Aimez-vous bien votre mère? - -—Autant que j’aime le bon Dieu, dit-il sans la moindre hésitation. - -—Voilà une réponse qui annonce un cœur aussi pur que votre front.» - -Et un murmure d’approbation générale accompagna cet éloge. - -La _gentildonna_, attirant alors Lorenzo plus près du canapé où elle -était assise, lui dit avec un doux sourire: - -«Sans doute vous ne voudriez pas la quitter, cette mère que vous aimez -tant? - -—Si c’était pour son bonheur! répondit avec empressement Zina, qui -avait compris toute la portée de cette question. - -—Par exemple, répliqua la noble demoiselle en jetant les yeux sur un -vieillard silencieux qui était assis en face d’elle, de l’autre côté du -foyer, vous plairiez-vous avec nous, mon bel enfant? - -—_O santa Maria!_ s’écria encore Zina, qui, dans son affection pour -Lorenzo, devançait ses réponses, ce serait bien heureux pour l’enfant -et pour sa mère! - -—Eh bien! nous causerons de cela plus longuement demain,» reprit la -noble demoiselle; et, à un signe gracieux de sa main, les trois mages -se retirèrent. - -A une petite lieue de La Rosâ, sur la belle route qui conduit de Padoue -à Bassano, toute parsemée de hameaux pittoresques, de nombreuses -hôtelleries et de riches vergers, se trouvait le charmant village de -Cadolce, et dans ce village on remarquait une des habitations les -plus délicieuses de la terre ferme. Elle était assise sur le penchant -d’une colline, adossée à la lisière d’un bois qui répandait au loin sa -fraîcheur et son ombrage tutélaire. Le château, entouré de portiques, -était vaste et d’une architecture élégante. Son toit à l’italienne -se détachait de la verdure qui l’environnait et s’épanouissait au -soleil, comme un caprice de fée. Ce château était du XVI^e siècle; il -avait été construit par Palladio, avec les débris de vieux monuments -de la Grèce. Le château était séparé de la route par un large fossé -rempli d’eau et par une longue grille dorée qui laissait entrevoir un -riche parterre rempli de citronniers et des fleurs les plus rares, que -rafraîchissaient des jets d’eau toujours abondants. Une grande quantité -de jolis pigeons et de paons au chatoyant plumage étaient constamment -perchés sur le toit du château, qu’ils remplissaient du bruit de leurs -cris mélancoliques et de leurs roucoulements amoureux. L’intérieur -de ce château répondait à la magnificence de l’extérieur. De grands -appartements somptueusement décorés, des tableaux, des statues, une -bibliothèque choisie, une chapelle, un théâtre, un nombreux domestique, -tout annonçait la résidence d’un grand seigneur. Le village enveloppait -le château et s’étendait le long de la route en jolies maisonnettes -blanches, habitées par une population laborieuse. Cadolce était le -village le plus propre qu’il y eût entre Padoue et Bassano. Ses -habitants avaient une grande réputation de jovialité; ils étaient fous -de plaisir, et il était passé en proverbe que lorsqu’on s’ennuyait, -il fallait aller à Cadolce. Aussi y accourait-on en foule les jours -de fête; on y dansait, on y buvait à perdre haleine. L’auberge de la -_Luna_ était remplie de bons compagnons qui frappaient sur les tables -et brisaient les vitres de leurs dissonances _non préparées_. - -Dans une grande et belle pièce de la villa Cadolce, ornée de vieux -portraits de famille, parmi lesquels on remarquait plusieurs doges, -deux personnages s’entretenaient paisiblement. L’un de ces personnages, -enveloppé d’une longue robe noire, les mains croisées derrière le -dos, sa tête blanche légèrement inclinée sur la poitrine, marchait à -pas lents et mesurés. De temps en temps il poussait de gros soupirs -entremêlés de quelques rares monosyllabes qui semblaient s’échapper -avec peine de ses lèvres minces et serrées. «C’est fait, disait-il tout -bas, oui, c’est fait de l’indépendance et de la grandeur de Venise.» - -Après un long silence, pendant lequel il ne cessait de marcher, il -reprit, en élevant la voix et en redressant un peu sa tête sexagénaire: -«Cependant, si le sénat voulait m’écouter, nous pourrions voir briller -encore quelques beaux jours; nous aurions des alliés, de l’or, et des -soldats pour nous défendre.» - -Il se tut de nouveau, et, ralentissant sa marche, dont il paraissait -fatigué: «Mais, hélas! dit-il, nous sommes vieux, et tout le monde -nous abandonne. Les patriciens sont plus corrompus que le siècle où -nous avons le malheur de vivre; ils tiennent plus à leurs richesses et -à leur lâche oisiveté qu’à l’indépendance de la patrie. Pourvu qu’on -les laisse se promener au Broglio et souper dans leurs _casini_, ils -tendront la gorge au destin qu’on leur prépare. - -—Il me semble que Votre Excellence s’exagère beaucoup les dangers -qui menacent la république, dit l’autre personnage, qui était assis -nonchalamment sur un canapé de velours, tenant à la main un vieux -bouquin entr’ouvert dans lequel il essayait de lire de temps en temps. -Les puissances ennemies de l’indépendance de Venise sont trop occupées -de leurs propres affaires pour songer à nous inquiéter. - -—Ah! ce ne sont pas les armes des nations intéressées à notre perte -que je redoute pour ma patrie, répliqua le premier interlocuteur; -c’est l’esprit nouveau qui s’élève de tous les coins de l’horizon. Nos -vieilles institutions sont minées par un principe funeste qui échappe -à toute surveillance; les provinces s’agitent, les patriciens sont -désunis, et les citadins aspirent ouvertement à une réforme de l’État. -Il n’est pas jusqu’à nos bons gondoliers qui ne rembrunissent leur -visage; ils nous saluent avec moins de respect et ne chantent plus les -stances du Tasse avec la bénigne gaieté d’autrefois. Oui, mon ami, nous -marchons évidemment à une dissolution de toutes choses. - -—Votre Excellence sait mieux que moi que la république est un vieux -vaisseau dont la quille plonge trop avant dans le sein des ondes pour -carguer ses voiles à la moindre brise. Qu’elle se rassure donc, _per -Bacco!_ les lois de Venise sont l’œuvre d’une politique consommée, et -Horace semble avoir prévu les événements qui se préparent lorsqu’il -dit.... - -—Abbé, tu te trompes. Horace est assurément un grand poëte, qui a dit -des choses admirables sur l’homme et sa destinée; mais, malgré ton -savant commentaire, je doute qu’il ait entrevu les événements dont nous -sommes menacés. Crois-en ma vieille expérience: nous sommes destinés -à voir l’une des plus grandes révolutions de l’histoire. Rien de ce -que tu as lu ne peut être comparé à ce que je redoute. C’est un monde -qui s’écroule. Venise, qui a bravé tant d’orages, et dont les lois -sont l’œuvre du temps et de sa justice, se brisera contre l’écueil -que j’aperçois de loin. Je le répète, nous sommes vieux, la vie nous -échappe, Venise est une lampe près de s’éteindre et qui ne projette -plus qu’une flamme vacillante. On dirait que la nature elle-même -participe à cette évolution mystérieuse; car les saisons, et surtout -le printemps, ne sont plus ce qu’elles étaient pour nos pères. Oui, -oui, mon ami, la terre aussi se refroidit dans l’espace; le soleil se -voile de sinistres nuages, et l’homme perd de sa chaleur et de sa douce -gaieté. Il ne nous reste plus qu’à mourir dans la miséricorde de Dieu.» - -En proférant ces dernières paroles, le vieillard se laissa tomber sur -une chaise en couvrant ses yeux de ses mains décharnées. - -«_Per Bacco!_ Votre Excellence m’étonne, répliqua l’abbé. Je ne vois -pas que le soleil soit moins éclatant, que les fleurs soient moins -parfumées et le vin de Chypre moins généreux que par le passé. _Eh -vîa! eh vîa!_ laissez là vos sombres présages. Dieu et la nature -sont toujours les mêmes; le mal n’est que dans l’esprit de l’homme. -N’empoisonnons pas l’heure présente par des prévisions malheureuses; -laissons-nous aller doucement au courant qui nous entraîne, en chantant -avec Horace: - - Lætus in præsens animus, quod ultra est, - Oderit curare, et amara lento - Temperet risu. Nihil est ab omni - Parte beatum[9]. - -Le premier de ces deux interlocuteurs était Marco Zeno, noble Vénitien -dont la famille illustre remontait aux premiers temps de la république. -Toutes celles qui avaient de semblables prétentions historiques -étaient appelées _familles électorales_, parce qu’elles croyaient -descendre des douze tribuns qui, en 679, élurent le premier doge. -Marco Zeno pouvait avoir soixante ans à l’époque où nous place notre -récit. C’était un homme grand et sec, au front large et dépouillé. -Il avait une physionomie expressive, mais sévère; son abord calme, -son regard froid et redoutable vous inspiraient ce respect mêlé de -crainte qui est le propre des hommes habitués au commandement. Quoique -rempli de bienveillance pour toutes les personnes qui vivaient dans sa -familiarité, ses manières n’avaient rien de communicatif. On lisait -dans l’impassibilité de son visage qu’il était né dans une caste -privilégiée et souveraine dont il voulait qu’on respectât les droits. -Les grandes démonstrations répugnaient à sa froide raison. Il ne -pouvait supporter ni la joie bruyante ni la sensibilité trop expansive. -Il aimait les intelligences qui se dominent et qui se manifestent -avec mesure. Il connaissait trop les hommes pour se laisser prendre -aux apparences, et ne croyait facilement ni au dévouement absolu ni à -la méchanceté gratuite. C’était un esprit vaste et rompu au maniement -des affaires. Ayant été ambassadeur de la république de Venise dans -presque toutes les cours de l’Europe, il y avait étudié le mécanisme -des gouvernements, dont il connaissait le fort et le faible. Marco Zeno -n’avait aucun enthousiasme; il se méfiait des mensonges de la parole, -il voulait des faits positifs avant de prendre une détermination; -alors il agissait sans scrupule et sans hésitation. Il croyait à -l’amour, à la haine, à l’amitié, comme à des forces de la nature -humaine qu’on peut utiliser. Acteur profond, il était doué d’une âme -assez impressionnable pour bien jouer un rôle dans le drame de la vie -politique, qui avait été la grande préoccupation de sa vie. C’était -un de ces hommes d’État comme Venise en possédait beaucoup, une de -ces intelligences italiennes lucides et fortes, qui était arrivée à -ce point élevé de l’horizon de la vie où tout est clair, mais d’une -tristesse navrante. - -Cependant, sous la sèche enveloppe de ce vieux sénateur, dans cet -homme sombre et désabusé par une longue expérience de nos misères, -il y avait un recoin mystérieux où s’était réfugié tout ce qui lui -restait de vitalité: c’était l’amour de la patrie. Homme politique -un peu de l’école de Machiavel, dont le livre fameux n’est, après -tout, que la glorification du succès, Marco Zeno avait été élevé dans -les préjugés de cette oligarchie pour qui la nation se résumait tout -entière dans l’État, et l’État dans les mains d’une minorité choisie. -Ce mot abstrait, _l’État_, était alors pour les hommes politiques ce -que le mot _âme_ est encore de nos jours pour certains esprits, un -dieu jaloux, silencieux et voilé, qui semble n’avoir créé le monde que -pour l’absorber et l’anéantir. Bien que Marco Zeno eût habité la France -sous le règne de Louis XV, et qu’il eût vécu au milieu de la phalange -philosophique qui s’efforçait de dégager de l’histoire la grande loi -du progrès continu de l’esprit humain, il était resté impénétrable -à ce qu’il appelait les folles idées des temps nouveaux. Selon lui, -le pouvoir devait être toujours le partage des classes élevées de la -société, à la condition cependant qu’il fût exercé pour le bien de -tous. Il disait souvent que la loi devait être comme le soleil, qu’elle -devait éclairer les peuples sans qu’ils y pussent toucher. Pour Marco -Zeno comme pour toute l’aristocratie de Venise, la science politique se -résumait dans cette formule bien connue: _Pane in piazza, e giustizia -in palazzo_. - -Le second des deux interlocuteurs était l’abbé Zamaria, le secrétaire -et l’ami de Marco Zeno. Il l’avait suivi dans ses ambassades, et avait -partagé toutes les vicissitudes de sa fortune. C’était un tout petit -homme écourté, vif, d’un caractère doux et charmant, d’où s’épanchait -une gaieté bénigne et presque inaltérable. Son imagination sereine -ne réfléchissait que la partie lumineuse et consolante de la vie. -Très-versé dans les langues anciennes, sachant presque toutes celles -de l’Europe moderne, poëte, philosophe et surtout grand musicien, -l’abbé Zamaria réunissait toutes les connaissances de son temps, dont -il cachait la profondeur sous le rire d’un enfant. Il appartenait à -cette famille d’esprits aimables et fins, de philosophes pratiques -aux passions tempérées, aux goûts délicats, aux croyances molles et -flottantes, qui se laissent aller au courant qui les entraîne sans -projets lointains, sans ambition, goûtant à tous les fruits de la -route sans soucis et sans regrets. L’abbé Zamaria était un de ces -hommes contenus et sages qui trouvent le bonheur dans la modération des -désirs, dans un coin paisible, à côté d’un objet aimable, un de ces -joyeux abbés du XVIII^e siècle, plus dévots à la morale d’Horace qu’à -celle de l’Évangile, humant la vie _piano_, _piano_, et secouant les -chagrins comme l’oiseau secoue les gouttes de rosée qui tombent sur ses -ailes. - -Marco Zeno et l’abbé Zamaria étaient deux caractères parfaitement -opposés, qui représentaient assez fidèlement les deux grands éléments -de la société vénitienne, c’est-à-dire la minorité oligarchique qui -possédait les bénéfices et les soucis de la puissance, et le peuple -doux et spirituel qui se berçait mollement sur les lagunes, laissant -couler la vie comme une gondole légère _sul mare infido_. Marco Zeno -était veuf depuis longtemps. Une fille unique était l’héritière de sa -tendresse et de sa fortune. C’est dans un coin de la villa Cadolce -que vivait dans le recueillement le saint abbé dont il a été question -au commencement de cette histoire: il était le frère cadet du vieux -sénateur. - -Le château où s’est passée la scène que nous venons de raconter est -celui où avaient été reçus les trois mages dans la nuit de Noël. La -jeune personne qui avait accueilli avec tant de grâce l’enfant de -Catarina Sarti était la fille du vieux sénateur, et la nièce par -conséquent du prêtre vénérable dont Lorenzo avait su toucher le cœur. -En entrant dans cette illustre famille vénitienne, le jeune Lorenzo -héritait pour ainsi dire de la destinée de son père, qui avait été le -client de Marco Zeno, dont la protection s’était étendue sur la veuve, -à qui il faisait une pension. Lorsque la fille de Zeno questionna -Lorenzo sur le nombre de frères et de sœurs qu’il pouvait avoir, elle -ignorait qu’il fût le fils de Catarina Sarti. L’intérêt tout instinctif -qu’elle ressentit d’abord pour cet enfant qu’elle voyait pour la -première fois prit un caractère plus sérieux lorsqu’elle apprit quels -étaient les liens qui existaient depuis longtemps entre le père de -Lorenzo et sa propre famille. Admis dans la maison de Zeno sans autre -titre que celui d’une bienveillance généreuse, le fils de Catarina -Sarti ne tarda point à s’attirer l’affection du vieux sénateur, et -surtout celle de sa fille. - -Beata, fille unique du sénateur Marco Zeno, pouvait avoir à peu près -quinze ans à l’époque où Lorenzo fut reçu dans sa famille. Elle était -assez grande pour son âge, d’une taille élancée et fine, dont tous les -mouvements trahissaient la distinction de la race. Sa tête charmante, -d’une expression à la fois douce et sévère, reposait sur un cou -flexible, dont les lignes onduleuses allaient expirer mollement sur des -épaules délicates qui tressaillaient à la moindre émotion. Ses yeux -étaient d’un noir bleuâtre, ornés de longues et soyeuses paupières -qui en tempéraient l’éclat. Son regard profond et tendre, presque -toujours enveloppé d’un nuage mélancolique, révélait une âme sérieuse, -et son maintien noble, mais un peu sévère parfois, était adouci par -les signes d’une bonté compatissante qui lui attirait l’affection -respectueuse de ses domestiques et de ses inférieurs. Une chevelure -abondante et presque blonde, relevée derrière la tête en un bouquet -charmant, contenait une fleur naturelle dont Beata aimait à se parer -comme d’un symbole de la jeunesse et de ses espérances. Ayant perdu sa -mère de très-bonne heure, Beata avait été élevée sous la surveillance -de son père et par les soins particuliers de l’abbé Zamaria. Aussi son -instruction, variée et plus forte que ne l’était celle des femmes -ordinaires de son pays et de son temps, se ressentait un peu de la -pensée sérieuse qui en avait dirigé le cours. Beata connaissait la -langue française, qu’elle parlait avec une certaine facilité. On se -doute bien que les arts n’avaient point été oubliés dans l’éducation -d’une noble Vénitienne. La fille du sénateur dessinait un peu, peignait -agréablement, et surtout elle connaissait à fond l’art musical, dont -l’abbé Zamaria lui avait révélé les secrets les plus intimes. Sa voix -de _mezzo soprano_, d’un timbre suave et pénétrant, se colorait des -plus vifs reflets du sentiment, dont elle savait exprimer les nuances -les plus délicates. Ce qui paraîtra assez bizarre, c’est que Beata -avait un goût particulier pour le violoncelle, dont elle jouait avec -infiniment de grâce. Cette prédilection pour un instrument qui ne -semble pas convenir à la délicatesse d’une femme s’expliquait alors par -les mœurs de Venise, dont les écoles de musique étaient exclusivement -consacrées à l’éducation de pauvres jeunes filles. Celles-ci y -apprenaient à jouer de tous les instruments nécessaires pour former un -petit orchestre qui servait aux exercices de la maison. Nous aurons -l’occasion de faire remarquer plus tard combien cette organisation des -conservatoires de Venise a eu d’influence sur le goût musical de la -société vénitienne. - -Les talents aimables, les charmes et la rare distinction qu’on -remarquait dans cette noble jeune fille n’étaient cependant que -des accessoires, et comme la splendeur de qualités d’un ordre plus -élevé. Son esprit, d’une trempe peu commune, avait été nourri de -lectures sérieuses et diverses, et son jugement, mis en éveil par le -spectacle d’une société en décadence, avait acquis une maturité tout -à fait au-dessus de son âge. Héritière unique de la fortune et de la -tendresse de Marco Zeno, son père avait voulu qu’elle fût digne de -l’illustration de sa maison et du rang qu’il occupait dans l’État. -Dans les idées de ce vieux sénateur, qui étaient celles de la haute -aristocratie vénitienne, la femme d’un patricien devait être au-dessus -des autres femmes, non-seulement par les avantages de la naissance, -mais par l’élévation des sentiments. Il disait souvent que toute -prérogative sociale qui n’est point justifiée par une supériorité -morale est une véritable usurpation. Aussi n’avait-il épargné aucun -effort pour que Beata fût digne du nom qu’elle portait, et de -très-bonne heure il avait exercé son jeune esprit à lire, sans trop se -troubler, dans les profondeurs du cœur humain. - -Cette direction sévère donnée à l’éducation de Beata n’avait point -altéré, heureusement, la simplicité de son âme. Née dans un siècle -téméraire, au milieu d’une société en décadence, elle sut entendre -tout ce qui se disait contre les plus saintes vérités sans jamais -donner lieu de croire que le doute eût pénétré dans sa conscience. -Le commerce des hommes supérieurs et la lecture des livres les plus -hardis n’avaient porté atteinte ni à la modestie de son langage, ni -à l’accomplissement de ses plus humbles devoirs. Elle savait écouter -et se taire, et son dégoût profond pour les discussions arides et -pointilleuses de l’esprit l’avait fortifiée dans l’idée que la mission -de la femme était de relier et de concilier les hommes par l’attrait du -sentiment. Aussi les passions turbulentes se calmaient à son approche, -la sérénité de son front se répandait sur tous ceux qui la voyaient, -et les caractères les plus antipathiques se groupaient autour de sa -personne en acceptant avec amour le joug de son empire. La science de -la vie, si l’on peut donner ce nom à de simples pressentiments d’une -nature bien douée, avait traversé son cœur sans y déposer une goutte -de son amertume. A son regard doux et mélancolique, à cette adorable -langueur qui se trahissait par les sons voilés de sa voix expressive, -et qui lui faisait pencher la tête comme celle d’un épi d’or sous -la brise du matin, à ce mélange de tendresse et de raison, de joie -enfantine et de préoccupation sérieuse qui faisaient le fond de son -caractère, on reconnaissait une femme d’élite, une de ces créatures -privilégiées que Dieu semble envoyer sur la terre pour y raffermir le -culte de l’idéal. Lorsque, vers les heures paisibles du soir, Beata -promenait sa langueur dans le beau jardin de la villa Cadolce, au -milieu des orangers et des fleurs, préservant sa tête d’une ombrelle -de soie rose dont les reflets adoucis allaient se confondre avec ceux -de sa robe blanche et flottante, le cœur rempli de murmures confus, -laissant échapper de ses lèvres indolentes ce demi-sourire qui sied à -la grâce, et regardant au loin dans l’atmosphère les chaudes vapeurs -qui annoncent la fin du jour, on eût dit la personnification de Venise -ayant le pressentiment de sa destinée. - -Beata avait une amie d’enfance qu’elle aimait beaucoup: c’était -Tognina, la fille du médecin de Cadolce, petite et gracieuse personne, -vive, enjouée, spirituelle. Au moindre mot, le frais et blanc visage de -Tognina s’épanouissait de joie, et un doux sourire se jouait sur ses -lèvres de rose comme un rayon de soleil dans un vase rempli de lait. -Légère et un peu malicieuse, Tognina était une Vénitienne pure et sans -mélange, dont le caractère formait un heureux contraste avec celui -de Beata. Cette diversité dans les goûts et dans les instincts avait -resserré davantage l’affection qui existait entre ces deux jeunes -filles, qui n’avaient point de secrets l’une pour l’autre. - -Lorsque le jeune Lorenzo Sarti fut admis dans l’illustre famille dont -nous venons de faire connaître les différents membres, il ne tarda -point, nous l’avons dit, à devenir l’objet de la préoccupation de -Beata. De quelques années plus âgée seulement que cet enfant, qui avait -éveillé son intérêt par la gentillesse de ses manières et la naïveté -de ses réponses, Beata sentit croître en elle chaque jour les germes -d’une affection dont il était aussi difficile de définir le caractère -que de prévoir les développements. Il semblait que Lorenzo fût venu à -propos apporter un aliment à l’activité de cette noble fille, dont le -cœur sommeillait encore du doux sommeil de l’adolescence. Son père, -qui, hors de la politique, n’avait de volontés que celles de Beata, fut -très-heureux de la voir s’attacher le fils d’un bon Vénitien qui avait -été un client dévoué aux intérêts de la famille Zeno. Elle prit soin -de son éducation, lui fit donner des maîtres, et se plut à diriger son -esprit et à faire jaillir de son âme les bons instincts qu’elle pouvait -contenir. Toujours à ses côtés, Lorenzo était devenu comme le frère de -Beata. Il l’accompagnait partout, à l’église, à la promenade, dans les -cercles, portant son ombrelle, un livre de messe, ou bien un bouquet -de fleurs. Or, de toutes les séductions innocentes qui peuvent exister -entre deux êtres d’âge et de sexe différents, il n’y en a pas de plus -subtile que le plaisir qu’on éprouve à communiquer à une créature de -Dieu le souffle de la vie morale. Voir s’épanouir sous ses yeux un -jeune esprit qui se débat dans les limbes de l’instinct, dissiper peu à -peu les nuages qui enveloppent son berceau, le nourrir de sa substance, -le sentir tressaillir sous vos étreintes et le voir répondre à vos -efforts par ce premier sourire qui annonce l’arrivée du jour et le -triomphe de l’intelligence, c’est un bonheur qui égale presque celui -de la maternité, c’est un mystère qui participe du grand mystère de -la création. Aussi l’histoire est-elle féconde en exemples de cette -nature, et l’on peut affirmer que les plus belles fictions de la poésie -reposent sur cette donnée d’une vérité profonde, que l’amour n’a pas de -plus puissant auxiliaire que l’attrait de l’esprit[10]. On sait comment -Dante a traité ce sujet dans l’admirable épisode de Françoise de Rimini. - -S’il y a un charme tout-puissant à communiquer l’étincelle de la -vie à un esprit qui s’ignore, si la science possède un attrait qui -fascine celui qui la donne aussi bien que celui qui la reçoit, en -effaçant quelquefois les contrastes les plus vifs de l’âge et de la -fortune, les arts, surtout la musique, opèrent des miracles bien plus -surprenants encore. La musique, ce langage mystérieux de l’âme, dont -l’empire commence où finit celui de la parole, comme l’ont très-bien -dit quelques Pères de l’Église; la musique, qui est à la fois une -science très-compliquée et un art prodigieux qui satisfait la raison -et qui la dépasse par son rayonnement infini; la musique remue les -fibres les plus ténues de notre sensibilité, et amène à la surface du -cœur des accents ignorés qui nous révèlent tout entiers à ceux qui -nous écoutent. C’est ainsi que la mer agitée par la tempête se soulève -jusque dans ses profondeurs, et jette sur les rivages des débris -inconnus. Telle femme vous attire par sa beauté et vous charme par sa -conversation, qui semble trahir une créature délicate et conforme à -l’idéal que vous poursuivez: écoutez-la chanter, et, si votre oreille -est exercée à démêler la bonne note, vous serez étonné de la différence -qui existe souvent entre ces deux manifestations d’une seule et même -personne. C’est que dans le son musical, dans ce qu’on appelle le -timbre de la voix humaine, il y a ce qu’on trouve dans l’arome des -fleurs, la quintessence de la nature des choses. Une voix qui chante, -c’est un écho de l’âme, qui vous en dit plus en quelques minutes que -les plus longs discours. On peut mentir en parlant, on ne peut pas -tromper en chantant. - -C’est Beata qui enseigna à Lorenzo les premiers éléments de la musique, -et cette tâche lui fut aussi douce que facile à remplir, parce que -son élève était déjà tout préparé à la culture de cet art admirable. -Lorsqu’il eut surmonté les premières difficultés, que sa voix de -soprano fut assouplie à franchir les intervalles les plus ardus, et -qu’il eut une connaissance suffisante des signes phonétiques et de leur -valeur, Lorenzo passa sous la direction de l’abbé Zamaria, qui du reste -avait la haute main sur toute son éducation intellectuelle. L’abbé -Zamaria était un profond musicien, un érudit qui connaissait l’histoire -et la théorie de l’art presque aussi bien que le P. Martini de Bologne, -dont il était l’ami et le correspondant. Élève de Benedetto Marcello, -dont il admirait plus que personne le génie simple et grandiose, l’abbé -Zamaria avait suivi d’un œil curieux et intelligent les révolutions -qu’avait subies la musique depuis la grande époque de la Renaissance -jusqu’à la fin du XVIII^e siècle. Il avait surtout fait une étude -particulière de l’histoire de la musique à Venise, de ses théâtres -et de toutes les institutions qui s’y rattachaient, et, à force de -sagacité, d’érudition aussi variée que minutieuse, il était parvenu à -saisir le caractère de ce qu’il appelait l’école vénitienne, qu’il -croyait aussi réel et aussi tranché en musique que dans la peinture -et dans l’architecture. La partialité de l’abbé Zamaria pour tout ce -qui pouvait intéresser la gloire de son pays, son penchant à faire -ressortir l’influence particulière de Venise sur le développement de -l’esprit humain, en s’exagérant peut-être la part qu’elle pouvait -revendiquer dans l’histoire de la civilisation italienne, étaient -chez lui des sentiments naturels qui s’étaient fort accrus par le -désir d’être agréable à son ami le sénateur Zeno. Ce vieux patricien, -dont l’intelligence lucide et forte ne se faisait aucune illusion sur -l’affaiblissement de la république et sur les événements probables qui -d’un jour à l’autre pouvaient emporter son indépendance, s’était pris -d’une tendresse vraiment filiale pour la grandeur éclipsée de la reine -de l’Adriatique. Il s’était retourné vers le passé pour y chercher -une distraction à sa douleur actuelle, comme nous aimons tous, au -déclin de la vie, à réjouir nos regards attristés par le spectacle de -nos belles années. Cette passion jalouse pour la gloire de sa patrie, -qui réchauffait le cœur du vieux Marco Zeno, était partagée par toute -la haute noblesse de Venise; à vrai dire, elle forme un des traits -caractéristiques de l’aristocratie dans tous les pays du monde. On -a pu voir de nos jours que la démocratie fait assez bon marché des -limites territoriales qui séparent les différentes nations de l’Europe; -et cela se conçoit aisément: car l’esprit qui anime la démocratie -moderne participe un peu de la nature de l’esprit religieux, dont le -point d’appui est dans la conscience, et non plus dans les fictions -arbitraires de la pensée. L’aristocratie vit de traditions, parce que -c’est dans la tradition qu’elle trouve les titres de sa puissance, -tandis que la démocratie ne s’élève qu’au nom d’un principe de justice -que le temps a mûri, et dont il exige impérieusement la réalisation. -Aussi l’histoire nous montre-t-elle l’aristocratie partout et toujours -fidèle au culte des dieux domestiques, défendant jusqu’au dernier -soupir la nationalité dont elle est l’expression vivante, tandis que -la démocratie déborde comme un fleuve impétueux qu’agite le souffle -de Dieu. Cette lutte héroïque du patriciat et de la démocratie, qui -est le nœud de l’histoire universelle, a été surtout remarquable et -très-décisive dans la république de Venise, dont l’indépendance n’a pas -survécu d’une heure à la chute du gouvernement oligarchique. - -Ce sentiment profond d’attachement pour le sol natal, qui remplissait -l’âme tout entière du vénérable sénateur, se révélait autour de lui -d’une manière ingénieuse et frappante. Dans son palais de Venise -aussi bien que dans sa villa Cadolce, il n’y avait que des meubles -et des objets d’art provenant soit de la capitale, soit d’une ville -quelconque des États de la république. Il suffisait que le moindre -objet de luxe eût été fabriqué par un Vénitien ou par un sujet de la -république, pour qu’il eût à ses yeux un prix inestimable. Dans ses -deux magnifiques habitations, il n’avait admis que des tableaux et des -gravures de l’école vénitienne, depuis Jean Bellini jusqu’à Tiepolo, -qui ferme la série des grands artistes qui ont illustré cette terre de -la poésie et de la volupté, jusqu’aux petits tableaux de genre et aux -caricatures innombrables que produisait un peintre de mœurs alors très -à la mode et assez inconnu de nos jours, Pierre Longhi, mort à Venise -en 1780, qu’on voyait figurer dans les appartements de Marco Zeno au -milieu des chefs-d’œuvre des demi-dieux de la peinture. Les tableaux, -les gravures, les objets d’art, et en général toutes les productions -de l’esprit, étaient classées, non d’après leur mérite respectif et -reconnu, mais selon le degré de consanguinité qui les rapprochait de la -_cara Venezia_. Et d’abord, Marco Zeno plaçait au premier rang dans son -affection et dans son estime les artistes qui étaient nés dans la ville -même des lagunes, sur l’_isola madre_, comme il aimait à la qualifier. -Venaient ensuite les œuvres des sujets de la république, puis enfin -tout ce qui avait été créé à Venise par la main des étrangers. Il -suffisait qu’un livre eût été imprimé dans cette ville chérie pour -avoir droit à son intérêt, et alors il lui était bien difficile de le -juger sans un peu de partialité. - -Pour répondre à cette passion profonde et presque sacrée de Marco -Zeno, l’abbé Zamaria avait organisé la grande bibliothèque de son -palais de Venise et celle, moins considérable, qui se trouvait à la -villa Cadolce, dans un esprit tout aussi exclusif. Sur le premier -plan étaient classés par ordre chronologique les historiens, les -philosophes, les moralistes et les voyageurs vénitiens, si nombreux et -si curieux; puis venaient les poëtes qui ont illustré le dialecte doux -et charmant qu’on parle dans les lagunes, suivis de tous les livres -importants et célèbres qui ont été publiés depuis l’introduction de -l’imprimerie à Venise, en 1467. La partie la plus intéressante de -cette bibliothèque était celle qui était consacrée aux œuvres de l’art -musical, rangées d’après un plan systématique qui était le résultat -d’une grande érudition accompagnée d’une rare sagacité. On y voyait -figurer d’abord de nombreux recueils de _canzonnette_ populaires -sans nom d’auteur, et qui étaient presque aussi anciennes que la -république de Saint-Marc. Après ces monuments curieux de l’instinct -et de la poésie populaire qu’on trouve à l’origine de toutes les -nations modernes, l’abbé avait placé les chansons à deux, à trois -et même quatre parties, qu’on appelait _frottole_, et qui étaient -le produit d’un art qui commençait à devenir intéressant. Après -ces diverses manifestations de la fantaisie plus ou moins libre et -populaire, venaient les madrigaux savants d’Adrien Willaert, qui passe -pour le vrai fondateur de ce qu’on appelle l’école de Venise; ceux de -Costanzo Porta, les œuvres des deux Gabrielli, de Cipriano di Rore, -de Jean Croce, surnommé _il Chïozzetto_, de Claudio Merulo, de Lotti, -de Donato, etc., famille nombreuse de compositeurs originaux parmi -lesquels Benedetto Marcello occupe le premier rang. Dans la section -consacrée à la musique dramatique, on voyait figurer les premiers -opéras de Monteverde, qui peut être considéré comme le véritable -créateur du drame lyrique; ceux de Cavalli, de Cesti, de Legrenzi, de -Caldara, de Gasparini, de Galuppi, suivis de tous les opéras composés -à Venise par les nombreux musiciens qui, depuis Scarlatti jusqu’à -Cimarosa et Paisiello, ont visité cette ville des merveilles. Les -théoriciens n’y étaient pas oubliés non plus, depuis Zarlino et Nicolas -Vicentino jusqu’à Zacconi et Tartini, que l’abbé Zamaria avait connus -personnellement. Il avait même poussé le scrupule patriotique jusqu’à -mentionner par une note qu’il avait intercalée dans la compilation -de l’abbé Gerbert, _Scriptores ecclesiastici de musica sacra_, les -manuscrits d’un fameux théoricien de la fin du XIII^E siècle, Marchetto -de Padoue, dont le nom était emprunté à la ville qui lui a donné le -jour. - -On s’imagine bien que, sous la direction d’un pareil maître, -Lorenzo dut faire des progrès rapides dans l’étude de la musique. -Non-seulement l’abbé Zamaria lui apprit à chanter d’après les principes -alors en vigueur dans toutes les bonnes écoles d’Italie, il lui -enseigna aussi à jouer du clavecin, et compléta son éducation en lui -donnant les notions d’harmonie qui sont indispensables à tous ceux qui -veulent comprendre les lois d’un art plus compliqué qu’on ne le croit -communément. Du reste, l’abbé Zamaria procédait avec son jeune élève -comme il l’avait déjà fait avec Beata, en suivant la méthode de son -maître Benedetto Marcello, qui consistait à faire marcher de front -la lecture et la vocalisation avec la théorie dans des proportions -plus ou moins grandes et selon le degré d’aptitude de l’élève qu’on -instruisait. Les leçons de l’abbé Zamaria, auxquelles Beata assistait -toujours, étaient fort intéressantes par l’esprit et la passion qu’il -mettait à développer ses idées sur l’art qu’il aimait, et par les -rapprochements ingénieux et quelquefois profonds qu’il savait établir -entre la musique et les diverses connaissances de l’esprit humain. La -jovialité de son humeur, son érudition, aussi piquante que variée, -jaillissaient au moindre choc, et jetaient la lumière sur les objets -les plus obscurs. - -«Vois-tu, Lorenzo! lui disait souvent cet aimable abbé, la musique ne -s’apprend pas comme les _matematiche_. La voix est moins nécessaire -pour bien chanter que le sentiment; et pour devenir un compositeur -comme l’illustre Marcello ou le joyeux Buranello, il faut bien autre -chose que de savoir écrire sur la _cartella_[11] quelques leçons de -contre-point. Un grand poëte que tu ne connais pas encore, et qui -s’appelait Horace, a prouvé que, pour faire de beaux vers ou de la -bonne musique, il fallait le concours de la nature et du travail; ce -qui veut dire que, sans la permission du bon Dieu, qui se révèle à nous -par le sentiment, - - C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur - Pense de l’art des vers atteindre la hauteur.» - -«Ce serait vraiment trop commode, ajoutait un jour l’abbé Zamaria en -effleurant de sa main les joues de Lorenzo, si l’on pouvait élever -de jolis virtuoses comme toi, ainsi qu’on apprend à un _papagallo_ à -bégayer péniblement quelques mots confus. Non, non, me disait souvent -mon maître le grand Benedetto Marcello, on ne va pas en paradis avec -des coffres remplis de _zecchini_ d’or, et, pour pénétrer dans le monde -des belles choses, il faut être armé du rameau fatidique sans lequel on -ne franchira jamais les rives éternelles. N’est-ce pas, signora Beata, -que ces principes vous paraissent aussi vrais qu’à moi? Lorsqu’il -s’agit des beaux-arts, et surtout de musique, l’opinion des femmes est -très-importante à consulter.» - -Beata répondit à cette interpellation par un sourire gracieux qui -éclaira son beau visage d’un rayon lumineux. A ces causeries pleines -de substance et d’incidents comiques succédaient des scènes plus -animées, où l’abbé Zamaria donnait l’exemple, pour ainsi dire, des -principes qu’il venait de développer. Il fallait le voir alors assis -à son vieux clavecin, frappant de ses mains osseuses et jaunâtres sur -un petit clavier qui ne dépassait pas cinq octaves, et dont les sons -aigrelets ressemblaient à ceux d’une mandoline. «Allons, mon ami, -disait-il à Lorenzo, chantons ensemble ce joli duo de Clari que tu -as appris l’autre jour, et qui a pour objet l’éloge de la musique. -_Do, re, mi, che bella cosa che la musica!_ quelle belle chose que la -musique! Sur ces paroles fort simples, l’abbé Clari a fait un morceau -exquis, un canon à la sixte inférieure, d’une facture ingénieuse et -savante. Tu n’as pas oublié, je l’espère, ce qu’on entend en musique -par un canon? C’est une phrase plus ou moins longue, qui, après avoir -été exposée par une voix, est reproduite par les autres jusqu’à la -cadence qui forme le point d’arrêt; puis les phrases recommencent et -se poursuivent ainsi jusqu’à la conclusion, comme un écho qui répète -à des intervalles marqués le son qui l’a frappé. Il y a des canons -à deux, à trois, à quatre et même à six parties. C’est une forme un -peu vieillie aujourd’hui, qui était fort à la mode du temps de l’abbé -Clari, vers la seconde moitié du XVII^e siècle. Ce savant compositeur, -dont l’imagination était remplie de grâce, est né à Pise en 1669. Il a -été maître de chapelle à Pistoie, où il a publié en 1720 une nombreuse -collection de duos et de trios avec un simple accompagnement de basse -chiffrée qui sont des chefs-d’œuvre d’élégance. L’abbé Steffani, un -_nostro Veneziano_, puisqu’il a vu le jour à Castelfranco, sur le -territoire de la république, a imité avec bonheur la manière de l’abbé -Clari; mais les duos de l’abbé Steffani, qui a vécu longtemps à Munich, -puis à la cour de l’électeur de Brunswick, où il a connu Haendel, et -qui est mort à Francfort en 1730, les duos de l’abbé Steffani, je suis -forcé d’en convenir, ne valent pas ceux de l’abbé Clari, dont ils -reproduisent les formes sans la grâce qui les caractérise. Allons, -voyons, _caro Lorenzo_, attaque la première partie de soprano; moi, -je chanterai celle de contralto: _Do, re, mi, che bella cosa che la -musica! do, re, mi, che bella cosa che la musica!_» - -Et l’abbé Zamaria, de sa voix chevrotante qui avait dû être jadis un -ténor, s’animait, s’exaltait comme un enfant qui joue pour la première -fois d’un instrument dont il ne connaissait pas la puissance. - -«Bravo! Lorenzo, c’est cela; glisse rapidement sur cette syncope qui -précède la conclusion du thème proposé; pas de sons de gorge, la voix -pure et franche, mais sans efforts.... _Do, re, mi, che bella cosa_.... -Oh! oui, la musique est une belle chose! s’écria l’abbé Zamaria après -avoir achevé de chanter ce charmant duo, et en jetant par-dessus le -clavecin la petite calotte de velours qui lui couvrait la tête. Va, -mon cher enfant, tu as une organisation heureuse qui te rend digne de -comprendre l’art admirable que nous aimons tous dans cette maison, et -qui est le plus grand charme de la vie.» - -Ces éloges adressés à Lorenzo par l’abbé Zamaria, qui n’en était pas -prodigue, firent tressaillir le cœur de Beata, qui ne put comprimer -entièrement l’émotion qu’elle ressentait. A mesure que Lorenzo -grandissait et que son jeune esprit répondait aux soins dont il -était l’objet, l’affection de Beata pour cet enfant que la fortune -lui avait amené par la main grandissait aussi et remplissait son -cœur d’une satisfaction pleine de charme, qui l’entraînait doucement -vers un sentiment plus énergique dont elle ignorait la nature et -la toute-puissance. Elle était tout simplement heureuse de voir -s’épanouir cette jeune plante que Dieu avait commise à sa sollicitude; -elle était heureuse de voir ses efforts couronnés de succès et de -pouvoir se dire que son instinct ne l’avait pas trompée en lui -inspirant la pensée de s’attacher le fils de Catarina Sarti. Cette -adoption, qui avait été plutôt l’œuvre du hasard que le résultat -d’une détermination préméditée, était d’ailleurs conforme aux -habitudes de la haute aristocratie de Venise, qui aimait à étendre -les rameaux de son autorité et à couvrir de sa protection tous ceux -qui en réclamaient le bénéfice. Beata se laissait donc aller à son -penchant sans se préoccuper de l’avenir et sans craindre que le -sentiment confus qu’elle éprouvait pour Lorenzo pût jamais acquérir -un caractère dangereux pour la sérénité de son âme. Fille d’un grand -seigneur, fière de son nom et habituée dès l’enfance au respect qui -était dû à l’illustration de sa famille, Beata ne pouvait s’alarmer -de ces relations avec un jeune garçon qui avait quatre ans de moins -qu’elle, et dont la naissance modeste eût été d’ailleurs un obstacle -suffisant à des rêves impossibles. La différence de l’âge, bien plus -sensible dans le Midi que dans le Nord, la distance que la fortune -avait mise entre Beata et Lorenzo, distance qui, malgré l’altération -des mœurs et l’affaiblissement des vieilles institutions, était encore -plus respectée à Venise que dans aucun autre pays de l’Europe, toutes -ces raisons, jointes au caractère de Beata et à la rare distinction -de sa nature, ne lui permettaient point de s’inquiéter sur l’avenir -d’un penchant qui se présentait sous les apparences d’une affection -fraternelle. Aussi ne craignait-elle point d’avouer la joie que lui -faisaient éprouver les succès de Lorenzo et de réclamer, avec une -naïveté charmante, la part qui lui revenait dans son éducation. Elle -l’avait entouré d’une sollicitude où se mêlait à son insu l’attraction -mystérieuse des sexes, qui se fait toujours sentir, même entre les -différents membres de la famille la plus chaste. Beata se disait tout -bas, en voyant les rayons de la jeunesse effleurer le front de Lorenzo: -«C’est moi qui l’ai fait ce qu’il est; c’est moi qui l’ai soustrait -aux rigueurs d’une aveugle destinée! Il est mon œuvre, c’est l’écho de -mon âme. S’il tient de sa mère la vie du corps, il me doit celle de -l’esprit.» - -C’est ainsi que Beata laissait échapper les premiers murmures de son -cœur sans en approfondir la cause; c’est ainsi qu’elle voguait sur le -courant facile qui l’entraînait, sans prendre garde aux dangers de -la route. Bercée par des rêves charmants, les paupières mi-closes, -elle écartait le jour qui aurait pu l’éveiller: il est si doux, le -sommeil du matin! En grandissant sous la tutelle de Beata, Lorenzo, en -effet, développait chaque jour les plus heureuses dispositions, qui -le rendaient de plus en plus digne de l’intérêt de ses protecteurs. -Docile, studieux et très-reconnaissant pour les soins qu’on lui -prodiguait, son aimable caractère s’épanouissait sans efforts et -semblait répondre à toutes les espérances qu’on avait conçues de -lui. La musique, les langues et l’histoire formaient les principaux -éléments de l’instruction qu’on lui avait donnée, et sur ce fond -solide, qui ne pouvait que s’élargir avec le temps, l’imagination -hardie de Lorenzo jetait les plus vives couleurs. Il se sentait heureux -de vivre dans le milieu où l’avait conduit la fortune; il s’élançait -dans la carrière qu’on lui avait ouverte avec une joie radieuse où se -trahissait l’orgueil bien légitime d’une émancipation inespérée. Sa -vive intelligence avait franchi presque sans douleur les obstacles de -l’initiation, et il travaillait avec une telle ardeur, qu’on était -souvent obligé de modérer son zèle. - -La littérature française du XVIII^e siècle, qui était répandue dans -toute l’Europe, et que l’abbé Zamaria lui avait fait connaître, -commençait cependant à déposer dans l’esprit de Lorenzo quelques -germes de ces doctrines nouvelles qui devaient soulever le monde -et en changer les destinées. Les œuvres de Locke, de Condillac, de -Voltaire, surtout celles de Rousseau, furent dévorées successivement -et produisirent sur son imagination une fermentation que les pieux -conseils de sa mère, qui venait souvent le visiter à la villa Cadolce, -ne parvenaient pas toujours à calmer. Ce côté alarmant du caractère de -Lorenzo, qui aurait pu briser en un instant l’édifice encore fragile -de sa fortune, ne se révélait qu’à travers les lueurs d’une exaltation -juvénile qui ne manquait point de grâce, et qui était plutôt de nature -à charmer le regard attristé du vieux sénateur. Sans rien perdre du -respect qu’il devait à ses protecteurs, sans oublier la distance qui -le séparait de sa bienfaitrice, dont il était bien loin de soupçonner -le sentiment tendre et voilé, Lorenzo était fier néanmoins d’avoir -franchi le cercle fatal que le destin et les institutions humaines -avaient tracé autour de son berceau. Avide de connaissances, il -harcelait l’abbé Zamaria de mille questions qui annonçaient l’activité -de son intelligence. Lorenzo était naïvement glorieux d’être entré dans -ce monde enchanté, de parler la langue des patriciens, et de sentir -quelque chose en lui qui le rapprochait de la race des demi-dieux. Tout -souriait à ses désirs, tout s’aplanissait sous ses pas; il naviguait -à pleines voiles, et son cœur débordait d’espérances infinies. Aussi -comme il bénissait la main qui l’avait soulevé de terre! comme il -adorait l’ange qui lui avait ouvert les portes du paradis! - -La vie qu’on menait au palais Cadolce était remplie de nombreux -incidents qui venaient varier presque chaque jour le plaisir de la -villégiature. C’étaient de fréquentes réceptions des plus grands -personnages de la terre ferme, des collations splendides, des concerts -et de longues promenades, tantôt à pied, tantôt en carrosse, qui -aboutissaient presque toujours à quelque habitation seigneuriale, où -demeurait une famille de connaissance qu’on allait visiter. On faisait -aussi de petits voyages dans les villes environnantes, à Bassano, -à Trévise, à Vérone, à Vicence, et surtout à Padoue, où Marco Zeno -était souvent entraîné par son vieil ami Foscarini, qui remplissait -alors dans cette ville la charge de provéditeur. Dans ces excursions -agréables, où Beata et Lorenzo avaient si souvent occasion de se -rapprocher et de se communiquer les sensations que faisait naître en -eux l’aspect de lieux inconnus, leur cœur trouvait un aliment nouveau -à la passion naissante dont ils commençaient à sentir les atteintes. -Si l’amour est le sentiment le plus profond et le plus impérieux de -la nature humaine, si, comme l’oiseau fabuleux, il naît et se consume -dans le mystère, sans qu’on ait pu découvrir encore ni le principe qui -le fait vivre ni la cause qui le fait mourir, il est certain du moins -que la variété des phénomènes qu’il rencontre sur son passage avive son -ardeur et prolonge son illusion. - -Lorsque Marco Zeno, accompagné de sa fille, de l’abbé Zamaria, de -Lorenzo, de Tognina et d’une partie de sa maison, se rendait dans une -ville voisine appartenant à la république, il fallait voir avec quelle -prostration était reçu par les autorités et les populations empressées -ce simple sénateur, qui semblait enfermer dans un pli de sa toge la -destinée du moindre citoyen. Depuis l’antique Rome, jamais puissance -politique n’avait su imprimer son autorité sur les peuples vaincus -avec autant d’énergie que le gouvernement aristocratique de Venise. -Un noble Vénitien, en quittant les lagunes où son influence était -limitée par celle de ses confrères et de ses rivaux, devenait, dès -qu’il posait le pied sur la terre conquise, un proconsul dont les plus -grands seigneurs ambitionnaient la protection. Cette toute-puissance -de l’autorité, qui n’excluait ni l’attachement pour la métropole ni -le respect sincère pour ses institutions, n’était pas encore beaucoup -affaiblie, malgré le travail des idées nouvelles et l’approche des -temps difficiles. A son arrivée dans une ville, toutes les portes -s’ouvraient devant Marco Zeno, qui n’avait qu’un mot à dire pour -faciliter à l’abbé Zamaria l’accès des bibliothèques, des musées et de -tous les établissements scientifiques, où celui-ci pouvait satisfaire -amplement sa curiosité d’érudit. Aussi l’abbé usait-il largement de -son crédit, et, suivi de Lorenzo, de Beata et de son inséparable -amie Tognina, il ne manquait pas une occasion de montrer sa vaste -instruction, qui charmait son auditoire en l’éclairant. On pense bien -que la musique tenait une grande place dans les causeries savantes -de l’abbé Zamaria, qui n’avait garde d’oublier une date ou un fait -important de nature à flatter sa double passion de Vénitien et de -mélomane. - -En passant à Vicence et en visitant quelques-uns des admirables palais -qui embellissent cette charmante ville, vraiment digne d’être le -séjour d’un peuple de patriciens: «Toutes ces merveilles, dit l’abbé, -qui s’adressait particulièrement à Lorenzo, dont l’attention naïve -plaisait beaucoup au savant _cicerone_, toutes ces merveilles sont -l’œuvre de Palladio, qui est né dans cette ville en 1518, et dont le -génie grandiose et simple n’est pas sans quelque analogie avec le -génie de Palestrina, son contemporain, le sublime restaurateur de la -musique religieuse. Je te ferai sentir une autre fois toute la justesse -de ce rapprochement que je ne puis qu’indiquer aujourd’hui, et je me -contente seulement d’ajouter que c’est également dans cette même ville -de Vicence qu’est né, en 1511, Nicolas Vicentino, savant musicien qui -vécut à Rome, où il souleva, dans l’année 1551, une discussion qui -partagea le monde savant en deux camps ennemis. Nicolas Vicentino, -dont le caractère était fort irascible, prétendait que les genres -diatonique, chromatique et enharmonique de l’ancienne musique des Grecs -pouvaient être soumis à l’harmonie moderne, telle qu’elle existait -au XVI^e siècle. Pour donner plus d’évidence à sa démonstration, il -fit construire un instrument auquel il donna le nom d’_arcicembalo_, -qui contenait plusieurs claviers où se trouvaient reproduites les -différentes échelles de la musique grecque avec les intervalles qui -les caractérisaient. Cette question, qui a été si souvent débattue -depuis, fut jugée au désavantage de Vicentino, qui fut condamné à payer -deux écus d’or à son antagoniste Vicenzo Lusitano. Il n’en est pas -moins vrai que Nicolas Vicentino a joui de son temps d’une très-grande -renommée, puisqu’on a frappé plusieurs médailles en son honneur, -dont une représente un orgue avec cette légende: _Perfectæ musicæ -divisionisque inventor_.» - -En visitant Padoue, que Lorenzo voyait pour la première fois, l’abbé -Zamaria conduisit aussitôt ses joyeux disciples dans la vieille église -de Saint-Antoine, dont la chapelle était l’une des plus renommées -de l’Europe. Cette chapelle, richement dotée par la munificence de -la république et la générosité de plusieurs nobles familles, était -composée alors de quarante musiciens, huit violons, quatre altos, -quatre contre-basses, quatre instruments à vent et seize chanteurs, -parmi lesquels il y avait huit _sopranistes_. Le chœur contenait quatre -grandes orgues dorées qu’on touchait alternativement et quelquefois -toutes ensemble, ce qui produisait une sonorité immense qui couvrait -les voix, au lieu de les accompagner. La chapelle du _Santo_, comme on -dit à Padoue, avait été dirigée pendant un demi-siècle par le célèbre -Tartini, violoniste du premier mérite, théoricien ingénieux, qui mourut -dans cette ville, le 16 février 1770. Tartini était né à Pirano, en -Istrie, d’une famille honorable, qui l’avait envoyé à l’université de -Padoue pour y étudier la jurisprudence; mais la musique et une aventure -romanesque qui faillit lui coûter la vie en décidèrent autrement, et -firent de Tartini un des plus grands artistes de son temps. Il fonda à -Padoue une école célèbre de violon, qui a fourni à l’Europe et surtout -à la France les virtuoses les plus habiles, parmi lesquels on doit -citer L. Nardini, Mme de Sirmen, Pagin et La Houssaye. Il a composé -pour son instrument beaucoup de musique, et ses œuvres renferment de -telles difficultés de mécanisme, qu’on ne les a guère surpassées de nos -jours. - -Tartini était à la fois maître de chapelle et premier violon solo de -l’église Saint-Antoine, car il faut bien qu’on sache que depuis le -commencement du XVII^e siècle, c’est-à-dire avant Corelli, l’usage -s’était établi dans presque toute l’Italie de jouer des morceaux de -violon dans les églises pendant l’office divin. Cette manière de louer -Dieu doit paraître au moins singulière aux peuples du Nord, qui ne -vont guère à l’église que pour y pleurer les plaisirs et les joies de -ce monde. Les peuples du Midi, au contraire, et particulièrement les -Italiens, considèrent le temple comme un lieu consacré au culte des -sentiments aimables, et ils s’y rendent pour remercier la Providence -de les avoir fait naître sur une terre ornée des plus divins trésors. -Ils sont heureux de vivre, et c’est pourquoi ils offrent à l’auteur -de toutes choses un cœur rempli de concerts et de bénédictions. -Aussi la musique religieuse qu’on exécutait à la chapelle de Padoue -n’avait-elle rien de la gravité touchante qui caractérise les -admirables compositions de Palestrina et celles de l’école romaine en -général; cela ressemblait un peu trop au style souriant et maniéré des -tableaux de Tiepolo, qui sont en très-grand nombre dans l’église de -Saint-Antoine. - -C’était pendant la foire qui a lieu dans le mois de juin que Zeno et -sa suite s’étaient rendus à Padoue; époque brillante où cette grande -ville, ordinairement silencieuse, était remplie d’étrangers et surtout -de Vénitiens qui venaient prendre part aux fêtes qui s’y donnaient -pendant trois semaines. Le théâtre de Padoue était alors desservi -par les plus célèbres virtuoses de l’Italie, qu’on y faisait venir à -grands frais, et la chapelle déployait toutes ses pompes pour célébrer -dignement la fête de son patron. Le jour où l’abbé Zamaria, le sénateur -Zeno et le reste de la compagnie allèrent à l’église Saint-Antoine, -tous les musiciens de la chapelle, sous la direction du P. Valotti, -élève et successeur de Tartini, étaient réunis pour contribuer à -l’éclat de l’office divin. Après un prélude sur les quatre grandes -orgues, qui se répondirent en variant successivement le même thème, -emprunté à une mélodie de plain-chant, on exécuta une messe avec -accompagnement d’orchestre, de la composition du P. Valotti. Cette -messe, d’un style un peu trop fleuri, n’était pas dépourvue de mérite, -et se rapprochait beaucoup du style de la musique religieuse de -Jomelli. Au milieu de la cérémonie, et après un chœur à quatre parties -dont l’effet avait paru agréable, on vit apparaître à la tribune -de l’une des orgues le violoniste Pasqualini, qui venait jouer une -sonate _di chiesa_. Pasqualini était un gros homme d’une cinquantaine -d’années, d’une taille ramassée, d’une figure joviale, qui reluisait -sous sa large perruque poudrée à frimas, comme un de ces mascarons -grimaçants dont se sert l’architecture pour varier la nudité des -lignes. Pasqualini se mit en mesure d’attaquer son _andante religioso_ -avec l’emphase d’un _buffo caricato_. Lorsqu’il fut arrivé à la partie -brillante de son morceau, où se trouvaient condensés tous les artifices -du violon, les _staccati_, les effets de doubles cordes et les arpéges -les plus étendus, Pasqualini se démenait comme un diable dans un -bénitier, et à chaque coup d’archet qu’il donnait il s’échappait de sa -perruque un nuage de poussière qui allait enfariner l’organiste et les -chanteurs qui garnissaient la tribune. A cette scène, plus digne d’une -comédie que de la gravité d’une cérémonie religieuse, l’abbé Zamaria -ne put s’empêcher d’éclater de rire en disant tout bas à Lorenzo, qui -était assis près de lui: «Voilà un vieux _parrucconne_ qu’on devrait -envoyer à la foire pour amuser les gens de la campagne; il y serait -mieux à sa place que dans une église.» - -Fort heureusement, après cet épisode burlesque, qui ne dura que -quelques minutes, une voix suave, dont le caractère étrange frappa -Lorenzo d’un grand étonnement, vint chanter un motet qui était mieux -approprié à la circonstance. Jamais Lorenzo n’avait rien entendu de -comparable à cette voix qui ressemblait à une voix de femme sans en -avoir la limpidité. Il semblait interroger du regard l’abbé Zamaria, -qui s’amusait beaucoup de son étonnement, dont il n’avait ni le temps -ni la volonté de lui expliquer la cause. A mesure que le chanteur -développait la puissance de son talent et que cette voix mystérieuse -s’élevait dans les cordes supérieures, l’émotion remplaçait la -surprise dans le cœur de Lorenzo, et cette émotion était partagée par -Beata, dont l’oreille était cependant moins inaccoutumée à de pareils -phénomènes. Le morceau que chantait le virtuose était d’un très-beau -caractère; c’était un air à la fois religieux et pathétique qu’on -attribuait à Stradella, compositeur et chanteur célèbre du XVII^e -siècle, qui l’aurait écrit, s’il faut en croire un peu la légende, pour -exprimer ses propres sentiments dans une circonstance bien connue de -sa vie aventureuse. Lorsque le chanteur fut arrivé à la seconde partie -du morceau qu’il interprétait, à cette belle phrase en _sol majeur_ -dont les notes lourdes et douloureuses semblent s’élever vers le ciel -comme un cri de miséricorde longtemps retenu au fond du cœur, il fut si -pathétique, il déploya une si grande manière de phraser, sa respiration -était si bien ménagée, et il parut si pénétré des sentiments qu’il -exprimait avec une si rare perfection de style, que Beata, malgré ses -efforts pour dominer l’émotion qui la gagnait, ne put contenir de -grosses larmes qui sillonnèrent son beau visage. Son âme, déjà riche -par son propre fonds et plus riche encore par le souffle divin qui -commençait à l’agiter, s’ouvrait au moindre contact, comme une fleur -généreuse qui livre aux rayons du jour l’arome dont elle est remplie. -C’est ainsi que la jeunesse prête volontiers aux premiers objets qui la -captivent la vie surabondante qui est en elle; c’est ainsi que l’amour, -qui est la jeunesse éternelle, couvre la nature de la poésie qui forme -son essence, et qu’il croit entrevoir partout des horizons infinis -qui ne sont bien souvent que le mirage de ses propres illusions. Quel -est l’homme éclairé, quel est l’artiste devenu célèbre qui ne se -rappelle avec bonheur la simple histoire, l’image naïve ou la mélodie -rustique qui ont charmé son enfance et dont l’impression lui est restée -ineffaçable, malgré tout ce que son goût a pu lui dire depuis contre -ces bégayements de la muse populaire? Ces contrastes sont bien plus -fréquents en musique que dans les autres arts, et tel grand compositeur -qui remplit le monde du bruit de ses chefs-d’œuvre ne peut s’empêcher -de rêver et de s’attendrir en écoutant le refrain plaintif qui lui -apporte un souvenir du pays qui l’a vu naître. - -L’illusion de Beata n’était pas tout à fait de la même nature, car le -virtuose qui avait eu le pouvoir de lui arracher des larmes n’était -rien moins que le fameux Guadagni, l’un des plus admirables sopranistes -de la seconde moitié du XVIII^e siècle, le chanteur favori de Gluck, -qui avait composé pour lui le rôle d’Orfeo. Lorenzo, qui ne pouvait -encore s’expliquer la nature de la voix que possédait Guadagni, et -dont l’admiration pour le virtuose était mêlée d’une vague inquiétude, -demanda à l’abbé Zamaria, en sortant de l’église Saint-Antoine: - -«_Maestro_, comment s’appelle le chanteur que nous venons d’entendre, -et quelle est cette voix qu’on dirait sortir de la bouche d’un ange? - -—C’est un _canarino_, répondit l’abbé en riant, un oiseau rare qu’on -élève à grands frais pour l’amusement des oisifs et des _gentildonne_, -qui le préfèrent au rossignol des bois, parce qu’il est moins farouche -et qu’il chante toute l’année. Du reste, tu auras le plaisir de le -voir de près et de mieux apprécier son mérite, car Son Excellence m’a -chargé de l’inviter à venir à la villa Cadolce.» - -Bien que l’abbé Zamaria ne fût point un amateur très-passionné de -peinture, cet art, qui a eu un si grand éclat à Venise, occupait dans -son esprit et dans son patriotisme une place trop importante pour -qu’il négligeât les occasions d’en admirer les chefs-d’œuvre, qui lui -donnaient lieu à des rapprochements ingénieux. Aussi, avant de quitter -Padoue, l’abbé voulut-il visiter la vieille église _Dell’Arena_, où -se trouvent des fresques remarquables de Giotto, ce génie précurseur -qui vint arracher la peinture au joug de la tradition hiératique. En -examinant ces premiers linéaments d’un art qui a tant de rapports avec -la musique, l’abbé Zamaria fit observer à ses auditeurs habituels qu’à -l’époque où Giotto opérait la grande révolution que l’histoire lui -attribue, l’art musical était encore dans les langes, comme on peut -s’en convaincre par les écrits de Marchetto de Padoue, qui vivait à la -fin du XIII^e siècle. - -Pendant ces excursions aux environs de Cadolce, entreprises uniquement -pour visiter quelques amis, le sénateur Zeno, toujours préoccupé du -sort de la république, ne se laissait distraire par aucun incident -vulgaire. Retenu sur la terre ferme depuis quelques années par -l’affaiblissement de sa santé, il cherchait à utiliser le repos forcé -que lui avaient imposé les médecins en surveillant le mouvement des -esprits, en excitant la vigilance des magistrats contre les menées des -novateurs, qui devenaient de jour en jour plus nombreux. En traversant -les villes de Brescia, de Vérone, de Vicence, de Padoue, Zeno ne -voyait que les hommes importants du pays, qu’il savait être dévoués -à la domination de Venise. Il encourageait leur zèle, il cherchait -à dissiper leurs craintes sur les événements fâcheux qui pouvaient -survenir, et, comme un homme d’État habitué à contenir le secret de sa -pensée, il ne laissait transpirer que ce qu’il croyait utile au but -qu’il se proposait. Autour de ce personnage sombre et vénérable, dont -aucune illusion ne pouvait fasciner le regard pénétrant, Beata, Lorenzo -et l’abbé Zamaria lui-même s’agitaient comme des enfants qu’un rien -amuse, et qui portent avec eux la lumière dont ils éclairent l’horizon -qui les enchante. Malgré son âge, la sagacité de son esprit et sa vaste -érudition, l’abbé Zamaria n’était guère qu’un artiste plus occupé -des détails que du fond de la vie, et dont l’heureuse insouciance ne -s’était jamais arrêtée devant des problèmes redoutables. Un vieux -livre, un mur écroulé par le temps, et quelques pages de musique -ignorées, étaient pour lui des objets bien autrement importants que -la politique et ses vicissitudes. Était-il possible que Venise cessât -jamais d’être la reine de l’Adriatique? Oserait-on porter la main sur -ce nid d’alcyons qui flottait depuis tant de siècles sur la cime des -flots amers? Non, non, les sinistres présages de Marco Zeno n’étaient -pour l’abbé que des nuages sans consistance, qui passaient au-dessus -de sa riante imagination sans obscurcir la limpidité de ses jours; si -parfois il était amené à coordonner les faits de l’histoire et à voir -une loi au-dessus des phénomènes qui en agitent la surface, c’était -lorsqu’il voulait se rendre compte des progrès de l’art musical, afin -de mieux en caractériser les périodes décisives. C’était le seul côté -de son esprit par lequel il entrevoyait un plan, une certaine unité -dans cette succession d’images rapides qui forment le spectacle de la -vie. - -Pour Lorenzo et Beata, que leur âge mettait à l’abri de ces tristes -prévisions de l’avenir, ils étaient tout entiers sous le charme de -l’heure présente et des belles choses qui s’offraient à leurs regards. -Tout ce qu’ils voyaient, tout ce qu’ils entendaient, servait à -développer le sentiment qui les attirait l’un vers l’autre, comme deux -notes qu’une attraction secrète dispose à former un accord mystérieux. -Ils s’ignoraient encore eux-mêmes; aucun incident extérieur n’était -venu troubler leur sécurité, et, si Beata se méprenait sur la nature de -l’affection que lui inspirait le fils de Catarina Sarti, Lorenzo était -encore moins en état de comprendre quel ferment dangereux se mêlait à -la vive reconnaissance qu’il éprouvait pour sa noble bienfaitrice. Ils -s’enivraient tous deux de la séve de la jeunesse; ils écoutaient avec -ravissement le concert de leur cœur sans en comprendre le sens, et les -beautés de l’art aussi bien que les magnificences de la nature, qu’ils -rencontraient sur leur passage, prolongeaient pour eux l’illusion -bienheureuse de cet instant unique de la vie. Beata, qui trouvait un -plaisir secret dans ces promenades qui amusaient son esprit et son -cœur sans en troubler la sérénité, promenades qui étaient d’ailleurs -favorables à la santé de son père, cherchait à les multiplier par des -raisons plus ou moins ingénieuses, que Marco Zeno acceptait volontiers. -En quittant Padoue, elle le décida à visiter dans les environs quelques -amis, parmi lesquels se trouvait la famille Grimani, dont la villa -était située sur la rive gauche du canal de la Brenta. - -La vaste et magnifique plaine sur laquelle est assise la ville de -Padoue, et qui descend par des pentes ménagées des Alpes tyroliennes -à l’embouchure de la Brenta, forme l’un des plus beaux pays qu’il -y ait au monde. Couverte d’une végétation vigoureuse, d’un nombre -considérable de petites villes, de bourgs et de hameaux pittoresques -qui semblent y avoir été semés par la main d’une muse, cette terre -grasse et forte donne tout ce qu’on exige d’elle, et, au moindre -souffle de l’activité humaine, elle s’épanouit avec amour en produisant -des moissons miraculeuses. L’olivier, le citronnier, le figuier, le -mûrier, des fruits de toute espèce, des vins généreux et divers, tout -y vient en abondance et presque sans efforts. Dans ces campagnes -lumineuses que rafraîchissent incessamment les brises qui s’élèvent -des montagnes et celles qui traversent l’Adriatique, la vigne étale sa -magnificence en festons élégants qui égayent le regard et enchantent -le cœur. Le blé, le seigle, le maïs à la tige élancée, croissent -sans entraves au milieu de ces champs fortunés, dont l’horizon est -successivement resserré par des collines adoucies qui versent autour -d’elles l’ombre et la fraîcheur. Des pâturages abondants, de nombreux -troupeaux de moutons, de bœufs à la haute encolure, des fermes -joyeuses, une population active, tout révèle la force et la fécondité -de cette terre de promission. Je ne sais plus quel poëte de l’antiquité -a dit que le printemps semble avoir fixé son séjour dans cette heureuse -vallée, dont le paysage enchanteur faisait dire également à un empereur -grec que, si on n’avait la certitude que le paradis terrestre était -situé en Asie, on pourrait croire que c’est dans ce coin de la Vénétie -que Dieu a placé sa première créature pour lui donner une idée de la -félicité suprême. Tout y est si frais et si joyeux, la nature y est -si féconde et si charmante, que les nombreux poëtes qu’a produits le -dialecte de Padoue n’ont rien pu imaginer de plus beau que la réalité -puissante qu’ils avaient sous les yeux. Tous ont chanté les plaisirs -de la vie champêtre et les épisodes de l’économie domestique. C’est -la ferme et sa gaieté bruyante, c’est la moisson avec ses guirlandes -de bluets et de pavots, ce sont les vendangeurs joyeux, couronnés de -pampres et bondissant dans la plaine au son d’un instrument rustique; -c’est un rendez-vous au clair de la lune; c’est un baiser donné sous -une treille parfumée. Tels sont les sujets qu’aiment à traiter les -poëtes qui se sont produits dans le dialecte de Padoue. On dirait, à -les entendre, une fête perpétuelle de la nature sans douleur, sans -mystère et sans idéal. - -Dans cette plaine magnifique, au milieu de cette riche végétation -qui présente partout les riants aspects d’un jardin fabuleux, les -nobles de Venise avaient fait construire des palais élégants, où l’on -retrouvait toutes les somptuosités et toutes les délicatesses de la -civilisation. Les peuples du Midi, particulièrement les Italiens, -aiment à transporter aux champs les plaisirs et les illusions de la -ville. Comme les Grecs et comme les Romains, dont ils procèdent, ils -n’ont pas de la nature ce sentiment profond et religieux qu’elle -inspire aux peuples du Nord. Ce sont les conquêtes de l’esprit, ce -sont les joies et les voluptés de la vie qui excitent avant tout leur -admiration et qui stimulent leur activité. Les bois, les prés, les -eaux et la terre bien-aimée, ne sont, pour les races méridionales, que -des éléments propres à embellir l’existence de l’homme, des jouets -de sa fantaisie, qui ne s’élève guère au-dessus de l’horizon visible -qui borne ses regards. Les races du Nord, au contraire, dans leurs -courses vagabondes à travers les steppes immenses et les vastes forêts -où elles ont si longtemps séjourné avant d’aborder la civilisation -méridionale, semblent y avoir puisé une connaissance plus approfondie -de la nature et de ses mystères sacrés. Aussi leur imagination toute -lyrique se plaît-elle à reproduire les harmonies diverses du monde -matériel, qui est pour elles le symbole d’un monde supérieur et infini. -Les Vénitiens, dont le génie tenait à la fois du génie politique des -Romains et de la molle élégance des peuples helléniques, avaient -transformé la vie des champs en une fête de l’art; du fond des bois -solitaires où ils allaient se réfugier pendant les fortes chaleurs de -l’été, ils aimaient à entendre les éclats de rire et les concerts de la -sociabilité. - -En quittant la plaine de Padoue pour se rendre à Venise, on trouve -le canal de la Brenta, qui forme comme un trait d’union entre la -terre ferme et la mer Adriatique. Ce canal, qui parcourt un trajet -de six lieues, et dont on suivait le courant facile sur des barques -légères qu’on appelait des _péotes_, présentait, à la fin du siècle -dernier, un coup d’œil vraiment enchanteur. Les deux rives de ce fleuve -étaient garnies de maisons, de _casini_ et de villas délicieuses, où -l’aristocratie de Venise avait étalé toute sa magnificence. Construits -par les plus célèbres architectes vénitiens de la Renaissance, tels -que Sanmicheli, Sansovino, Scamozzi et surtout Palladio, ces palais, -tous ornés de statuettes élégantes et joyeuses qui semblaient danser -sur le toit comme les heures d’un jour sans nuages, s’épanouissaient -au soleil de distance en distance jusqu’à l’entrée des lagunes, et -formaient ainsi un horizon magique, au bout duquel on voyait surgir -lentement du sein des ondes ce rêve de poésie qu’on appelle Venise. -Les plus célèbres de ces villas qui se miraient dans les eaux de la -Brenta étaient celle qui appartenait aux Foscarini, et, plus que -toutes les autres, la villa Pisani, qui avait coûté plus de quatre -millions de francs. Le jardin de cette habitation princière s’avançait -en amphithéâtre jusqu’aux bords du canal, d’où les passagers -pouvaient admirer les fleurs les plus rares, les citronniers, les -grottes artificielles, les doux ombrages où venaient s’abriter les -_gentildonne_ au crépuscule du soir. Les rives de la Brenta ont été -chantées par tous les poëtes, surtout par les poëtes populaires de -Venise, qui leur avaient donné le nom si bien mérité de nouvelle -Arcadie, l’_Arcadia de’ tempi nostri_! - -La villa Grimani, où se rendaient Marco Zeno et sa suite, était située -à une lieue de Padoue, sur la rive gauche de la Brenta, où le jardin, -terminé par une balustrade de marbre blanc, venait aussi aboutir. Une -charmille ombreuse régnait le long de cette balustrade, d’où l’on -voyait passer les barques chargées de voyageurs qui allaient à Venise -ou qui en revenaient. Attendu par la famille Grimani, Marco Zeno fut -reconnu de loin, et tout le monde fut bientôt au bas de l’escalier, où -vinrent aborder les deux _péotes_ qui contenaient les visiteurs. La -famille Grimani, une des plus illustres de la république, était depuis -longtemps alliée à la famille Zeno. Un fils du sénateur Grimani, qui -pouvait avoir vingt-cinq ans, laissait entrevoir la possibilité de -resserrer encore davantage les intérêts des deux nobles familles. La -réception fut cordiale et splendide. Beata, entourée par la nombreuse -compagnie qui se trouvait réunie à la villa, fut entraînée à parcourir -le jardin, qui était magnifique, pendant que les deux vieux sénateurs -s’entretenaient des affaires de la république. Après le dîner, qui -eut lieu dans une vaste galerie où l’on remarquait de belles fresques -de Paul Véronèse, galerie qui ouvrait sur un parterre émaillé de -fleurs, ayant pour horizon les rives de la Brenta, l’abbé Zamaria, -dont la bonne humeur était toujours prête à déborder, éleva tout à -coup sa voix flûtée au-dessus de ce bourdonnement général qui forme la -péroraison d’un joyeux festin. - -«_Signori_, dit-il, il me vient une singulière idée! En regardant le -beau jardin qui est devant nous, en regardant ce fleuve qui enferme -l’horizon, les villas somptueuses qui témoignent si hautement du goût -et de la grandeur de notre chère patrie, je pense à ces populations -errantes que les Barbares chassèrent devant eux comme un troupeau -de moutons, et qui, vers le commencement du v^e siècle, vinrent -chercher un refuge sur les îlots solitaires de la mer Adriatique. -Que diraient-ils, ces pères conscrits de Venise, s’ils voyaient -aujourd’hui la ville miraculeuse dont ils ont été les fondateurs, et -s’ils pouvaient apprécier les changements que le temps et la main de -l’homme ont fait subir à ces campagnes de la Brenta, dont ils fuyaient -les rives désolées? Les fictions des poëtes ont-elles jamais égalé -le tableau qui se déroule sous nos yeux? et la Grèce, dans ses rêves -enchantés, n’a-t-elle pas été surpassée par le génie de Venise, qui -a fait des bords de la Brenta un séjour digne vraiment des dieux de -l’Olympe? - -—Très-bien dit, mon cher abbé, et très-bien pensé, répliqua d’une voix -grave le sénateur Zeno. Tu rends à notre patrie la justice qui lui est -due; mais il ne faut pas oublier d’ajouter que c’est l’aristocratie qui -a fait la grandeur de Venise, comme c’est le sénat de Rome qui a créé -la puissance de la ville éternelle. Rome et Venise, qui ont eu à peu -près la même origine, puisque ce sont des fugitifs, des _fuorusciti_, -qui en ont posé les premiers fondements, auront aussi, je le crains -bien, la même destinée, et, le jour où la plèbe jalouse qui aspire au -pouvoir aura triomphé des obstacles qu’on lui oppose, ce jour-là la -république de Saint-Marc aura cessé d’exister. C’est ainsi que la plèbe -romaine, ameutée par des tribuns factieux, a ruiné l’empire qu’avait -édifié la sagesse des patriciens. - -—Que Votre Excellence me pardonne si je ne partage pas ses tristes -prévisions, ajouta bien vite l’abbé Zamaria, qui craignait de voir la -conversation tourner au sérieux de la politique; malgré les bavardages -de quelques _chiachieroni_, les bons citadins de Venise n’ont pas -l’humeur assez sombre pour revendiquer un pouvoir dont ils seraient -fort embarrassés. Pourvu qu’ils vivent en paix, qu’ils chantent et -qu’ils vendent leurs drogues, que leur importe d’où vient la lumière -qui les éclaire et la justice qui les protége? Ils sont vraiment trop -sages pour vouloir perdre leur temps à siéger dans le grand conseil -et s’occuper des affaires de la république au lieu de veiller à leur -négoce. _Panem et circenses_, demandait la plèbe romaine; du pain, des -spectacles et _una chichera di cafè_, voilà tout ce qu’il faut aussi au -peuple de Venise. - -—Bravo, _signor abate_! s’écria le chevalier Grimani, jeune homme de -vingt-cinq ans qui se trouvait assis près de Beata, dont il était tout -préoccupé. Je partage entièrement votre sécurité, et je ne crois pas -que nous soyons arrivés à la fin du monde, parce qu’il plaît à quelques -bilieux de murmurer tout bas contre le gouvernement _della Signoria_. -N’est-il pas juste que la tête commande au corps et que _il maestro di -capella_, pour me servir d’un exemple que vous approuverez sans doute, -dirige l’œuvre qu’il a conçue à la sueur de son front? Il ferait beau -voir _i bottegaj_ de la place Saint-Marc deviser de la politique de -l’Europe! Mais laissons là ces craintes vaines et occupons-nous d’un -sujet plus intéressant. Le temps fuit, _e tu fuggir lo lasci_, mon -cher abbé, sans penser que nous serions heureux d’entendre la voix -de la signorina Beata, qu’on dit être admirable. Aussi bien voilà -le soleil qui pâlit et Vesper qui s’approche, continua le brillant -chevalier, dont l’esprit ne manquait ni de grâce ni de culture, et la -musique est le complément nécessaire d’une journée heureuse comme celle -qui vient de s’écouler.» - -En prononçant ces derniers mots, le chevalier jeta un regard dérobé -sur Beata, qui lui répondit silencieusement par une inclination de -tête. On se leva de table, et les convives, disséminés en groupes -divers que le hasard ou l’instinct avaient formés, commencèrent à se -promener dans le jardin qui conduisait à la charmille par une pente -adoucie. Beata, Tognina et le chevalier Grimani se perdirent dans une -allée solitaire, tandis que Lorenzo, que l’abbé Zamaria tenait par -la main, écoutait d’une oreille distraite les interminables discours -de son maître, qui pérorait au milieu de cinq ou six personnes qui -le suivaient en riant aux éclats. La nuit cependant commençait à -surgir du sein de la terre et à couvrir l’horizon de ses ombres -transparentes. La lune se dégageait lentement d’une atmosphère brumeuse -qui l’enveloppait comme un voile de gaze parsemé d’étincelles d’or, -et son disque projetait cette lumière douce et mystérieuse qui touche -les cœurs les plus endurcis et poétise les intelligences les plus -ternes. La noble compagnie, après avoir erré çà et là en sens divers, -s’était réunie sous la charmille autour d’une table demi-circulaire, -sur laquelle il y avait quelques livres et une mandoline, instrument -à cordes de la famille du luth, alors très-répandu en Italie. A voir -cet essaim de belles dames armées de grands éventails coloriés et -illustrés de légendes pittoresques et galantes, dont elles jouaient -avec coquetterie, vêtues de longues robes à ramages de couleurs vives -et diverses, causant, riant et se laissant aller à cette variété de -poses qui trahit le bien-être du corps et la gaieté de l’esprit, on eût -dit une grande volière remplie d’oiseaux au plumage d’or, de pourpre et -d’azur, qui s’égayent, au déclin du jour, par un _bisbiglio_ mélodieux. - -Il faisait une de ces nuits sereines qui évoquent la fantaisie des -natures les plus avares et les font s’épanouir en dégageant la note -mystérieuse que Dieu a déposée au fond de tous les cœurs. Une lumière -blanche et discrète s’infiltrait à travers le feuillage épais de -la charmille, et les ombres vacillantes qui enveloppaient la noble -compagnie faisaient mieux ressortir la façade de la villa Grimani, qui -s’élevait au fond du paysage, sur lequel se dessinaient les statuettes -élégantes qui en formaient le couronnement. L’air était doux, _l’onda -placida e tranquilla_, lorsque le chevalier manifesta de nouveau le -désir d’entendre la signora Beata, qui, après en avoir conféré avec -l’abbé Zamaria, se leva ainsi que Tognina, son amie. Placées l’une -à côté de l’autre et regardant la Brenta par-dessus la balustrade -qu’elles dominaient, ces deux jeunes filles se mirent à chanter un duo -de Clari qu’elles savaient par cœur, et que l’abbé Zamaria accompagnait -sur la mandoline. C’était un morceau agréable, un frais madrigal -parfaitement choisi pour la circonstance, et dont la mélodie légère -flottait à la surface de l’âme comme une fleur à la surface d’un lac -paisible: - - Cantando un di sedea - Laurinda al fonte. - -«Un jour Laure chantait assise au bord d’une fontaine;» et ces -paroles étaient emportées sur l’aile d’une phrase rapide que les deux -voix répétaient tour à tour avec une extrême délicatesse. Arrivée à -ce passage où Laure demande au zéphyr de «rafraîchir de son haleine -l’air embrasé,» la voix de Beata fit ressortir avec un goût exquis -cette modulation qui rend si bien l’affaissement qu’on éprouve pendant -les fortes chaleurs de l’été; et, appuyant avec grâce sur la note de -_ré_ naturel qui ramène le motif au ton de _la_ majeur, les deux voix -recommencèrent leur charmant badinage, qu’on aurait pu comparer à une -églogue de Virgile mise en musique par Cimarosa[12]. Ces deux jeunes -filles aussi pures que les rayons de la lune qui les éclairait, debout -en face d’une rivière dont les eaux limpides reflétaient leur image, -chantant une mélodie suave que la brise disséminait comme un parfum -dans l’espace, formaient un tableau qu’on ne voit qu’une fois dans -la vie, et qui laisse dans l’imagination des souvenirs ineffaçables. -Chaque note qui s’échappait de la bouche de Beata tombait dans le -silence de la nuit comme une étoile d’or qui se détache de la voûte des -cieux, et les deux voix, d’un timbre différent, se mariaient dans un -accord harmonieux. - -Un long silence succéda à ce morceau. Chacun semblait vouloir conserver -le plus longtemps possible l’émotion exquise dont il était pénétré, -lorsqu’on entendit au loin, sur le canal, un murmure de voix confuses. -Les voix s’étant approchées de la villa Grimani, on reconnut que -c’était une barque remplie d’ouvrières en soie qui retournaient à -Venise après avoir achevé leur journée. Elles chantaient une mélodie -populaire d’un accent mélancolique, dont les paroles, en dialecte -vénitien, étaient la traduction libre d’une strophe de la _Jérusalem -délivrée_[13]: «La fleur de la jeunesse ne dure qu’un instant et -s’enfuit avec le jour qui passe. Le printemps reviendra, mais la -jeunesse ne reviendra pas avec lui. Cueillons la rose de la vie qui -perd si vite sa fraîcheur; aimons, aimons, tandis que nous pouvons être -payés de retour.» - -La barque glissa rapidement et disparut comme un rêve de bonheur. - -La scène que nous venons de retracer avait produit sur Lorenzo une -très-vive impression. La voix de Beata, l’élégance de sa personne, -la familiarité avec laquelle le chevalier Grimani lui avait adressé -la parole, avaient excité dans son cœur un sentiment de peine qu’il -n’avait pas encore éprouvé. De retour à Cadolce, il n’y avait pas -retrouvé la joie paisible d’autrefois. Une distraction involontaire -venait traverser ses études, un malaise indéfinissable altérait -son caractère, jusqu’alors si doux et si humble. Qu’éprouvait-il -donc? Était-ce le tressaillement de la jeunesse, ou bien un levain -de jalousie qui mêlait déjà son amertume aux espérances de la vie -naissante? Se trouvait-il humilié de ne point appartenir à ce monde -d’élite où il n’était admis que par une faveur généreuse, ou était-ce -le premier éveil d’un sentiment exquis qui le remplissait tout à coup -de son ivresse, comme une essence qui s’échappe brusquement du vase qui -la contenait? Il y avait de tout cela dans le trouble qu’éprouvait le -jeune Lorenzo, dont le caractère commençait à se dessiner. Il en est -des sentiments comme des autres facultés de l’homme: après un sommeil -plus ou moins long destiné par la nature à en favoriser la germination, -il suffit de la moindre secousse pour les faire sortir de terre. Jamais -Lorenzo ne s’était encore trouvé au milieu d’un si grand nombre de -personnes distinguées. La vie qu’il avait menée jusqu’alors, studieuse -et recueillie, ne lui avait laissé entrevoir que le côté favorable -de sa position. L’affection presque paternelle que lui témoignait -l’abbé Zamaria, l’intérêt tendre et discret qu’il inspirait à Beata, -la bienveillance des subalternes l’avaient ébloui et lui avaient -dérobé la réalité du monde et des choses. Jusqu’au vieux Bernabò, le -camérier de Zeno, qui se plaisait à lui dire quelquefois: «Bravo, -Lorenzo; continuez à bien étudier; Son Excellence est très-contente de -vous!» Ce premier enchantement s’était un peu dissipé depuis la soirée -mémorable passée aux bords de la Brenta. La vue du chevalier Grimani et -sa contenance auprès de la signora avaient donné l’éveil à son esprit. -C’était comme une pierre qu’on eût jetée au fond d’une source limpide, -et qui va remuer la vase amoncelée dans ses profondeurs. - -Pourquoi l’avait-on laissé entièrement de côté pendant cette soirée de -délices? Personne n’avait paru s’inquiéter de sa présence, pas même la -charmante Tognina, qui se plaisait d’ordinaire à le poursuivre de ses -agaceries mutines; pas un regard ne s’était fixé sur lui, et la signora -Beata, qui l’enveloppait toujours de sa sollicitude, avait paru ignorer -qu’il fût là, tout près d’elle, au milieu de cette société ravie de sa -grâce et de sa voix touchante. N’était-il donc dans la maison de Zeno -qu’un objet de distraction, qu’un témoignage vivant de la munificence -d’un grand seigneur, qu’on repousse dans l’ombre aussitôt que le -cercle de l’intimité s’élargit? Telles étaient les questions que se -faisait sourdement ce jeune homme, et qui remplissaient son cœur d’un -trouble infini. Saturé de lectures diverses, qui n’avaient pas toujours -été dirigées par un goût très-sévère, puisant à la fois dans les romans -à la mode, dans les poëtes, surtout dans les philosophes français que -l’abbé Zamaria livrait à sa curiosité, la pâture dont il était avide, -l’esprit de Lorenzo laissait apercevoir les symptômes d’une activité -inquiète et prompte à s’alarmer. C’était une imagination ardente qui -se plaisait aux combinaisons romanesques, une sensibilité extrême qui -fermentait et cherchait une issue, un cœur rempli de tendresse, qui, -après avoir été longtemps contenu par le respect et le sommeil de -l’adolescence, se réveillait tout à coup et s’épanchait bruyamment, -comme pour s’assurer de sa propre vitalité. Rien n’est moins simple -que la jeunesse; tous les germes de la vie future se trouvent entassés -dans le cœur d’un enfant, et c’est avec ces premières sensations, -confusément perçues, que la destinée ourdit sa toile. Aussi prenez -bien garde, et ne vous oubliez pas devant ces regards mobiles qui -semblent glisser sur toutes choses! ne laissez rien apercevoir d’impur -ou d’équivoque à cette petite créature qui s’exerce à comprendre les -phénomènes qui se déroulent devant elle. Guidée par l’instinct et par -une intuition divine, elle saisira plus tard le sens caché de vos actes -et de vos paroles; comme cette plaque de métal préparée par l’art pour -y réfléchir la lumière, l’âme d’un enfant se laisse pénétrer par les -accidents du monde extérieur, qui s’y incrustent pour ainsi dire, et y -dessinent des images que le temps viendra dégager. - -Lorenzo lisait enfin dans son propre cœur; il se sentait ému à -l’aspect de Beata, et il comprenait le sens de cette émotion, dont il -était effrayé. Oserait-il jamais avouer un sentiment si téméraire? -Que dirait-on si l’on venait à découvrir que le fils de Catarina -Sarti avait osé lever les yeux sur une noble fille de Venise, qui -avait recueilli son enfance et sa pauvreté? Il fuyait les occasions -de la voir; il était timide, interdit en sa présence, il balbutiait -en répondant aux questions bienveillantes qu’elle lui adressait. -Il recherchait la solitude et les livres qui pouvaient nourrir -et accroître ses illusions. La nature, le paysage et ses beautés -mystérieuses, qui sont inaccessibles au vulgaire, et qui ne se révèlent -qu’aux yeux éclairés par le foyer intérieur du sentiment, parlaient à -son imagination un langage nouveau. Tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il -lisait et tout ce qu’il entendait, prenait la forme de l’objet aimable -qui s’élevait dans son âme comme un astre radieux. Dans une telle -disposition d’esprit, Lorenzo trouva sous sa main _la Nouvelle Héloïse_ -de Rousseau. Ce livre fameux, qui a ému le XVIII^e siècle, et qui a été -traduit dans toutes les langues de l’Europe, exerça sur l’imagination -de ce jeune homme une action puissante. Le monde un peu factice -que s’était créé Rousseau, ce mélange d’idéal et de réalité où les -sentiments éternels du cœur humain se mêlent aux sophismes de l’esprit, -où les discussions philosophiques entravent souvent l’épanchement -de l’âme, où les caractères semblent plutôt la personnification de -principes abstraits que des êtres pris dans la nature, tous ces -défauts, qui ont été souvent relevés dans le roman de Jean-Jacques, -n’empêcheront pas qu’il ne soit recherché et lu avec avidité par les -organisations tendres et poétiques. On a beau faire, la jeunesse -n’écoute point les sermons et se rit des froids pédagogues qui parlent -de l’amour comme d’un poison dont ils n’ont pu goûter les délicieuses -amertumes. Loin de se laisser effrayer par le danger qu’on lui signale, -elle s’y précipite, et ce n’est qu’après s’être sauvée du naufrage -qu’elle est disposée à entendre les avis qu’on lui a prodigués avant -l’heure. C’est ainsi que chaque génération recommence le même voyage et -chante l’éternelle chanson du _renouveau_. La jeunesse d’ailleurs n’est -point accessible à la vérité pure et sans alliage. Ce qui l’intéresse -avant tout, c’est le spectacle de la grandeur morale aux prises avec -le destin, c’est la lutte des sentiments contre les préjugés, c’est -le triomphe de la passion sur l’égoïsme de famille. Telles sont aussi -les qualités qui font de _la Nouvelle Héloïse_ un livre d’un attrait -singulier pour les cœurs tendres et les imaginations ardentes. Le -caractère de Saint-Preux, sa position subalterne dans la famille de -Julie, les moyens par lesquels il parvient à toucher son cœur, les -obstacles qu’il rencontre, ces deux jeunes filles si étroitement -unies et d’une tournure d’esprit si différente, les personnages -secondaires qui se groupent autour des deux amants, les idées hardies -que l’auteur soulève, l’admirable paysage où Rousseau a placé les rêves -de son génie, tous ces détails de l’économie domestique et de la vie -bourgeoise, où la musique et la poésie italienne occupent une si grande -place, devaient frapper notre adolescent. Aussi se mit-il à dévorer ces -pages éloquentes, qui semblaient traduire les émotions secrètes de son -cœur. Il s’identifiait avec le héros dont il aurait voulu partager la -destinée. Il le suivait dans les bosquets de Clarens, et se laissait -conduire avec lui dans les bras de Julie, qui lui imprimait sur les -lèvres le fatal et divin baiser. Tous les incidents de cette fable -touchante, où Rousseau a esquissé comme un tableau de la société que -pressentait son âme, excitaient d’autant plus l’intérêt de Lorenzo, -qu’il y trouvait une certaine analogie avec sa propre situation dans la -maison du sénateur. - -Derrière le bois qui couronnait les hauteurs de la villa Cadolce, -il y avait un petit chemin, un _stradotto_ tortueux et solitaire, -qui conduisait jusqu’au village de la Rosâ, et de l’autre extrémité -allait aboutir à la grande route de Cittadella. Ce chemin était bordé -d’un côté par le talus du parc et par un ruisseau qui en baignait -les contours, et de l’autre côté par une haie vive, touffue et -fort irrégulièrement plantée, qui déversait en tous sens sa riche -végétation. Des rameaux d’aubépine et de mûrier sauvage s’échappaient -de la haie, qui ne pouvait les contenir, et allaient s’entrelacer aux -branches folles des arbres, formant ainsi une voûte de verdure qui -préservait le chemin de l’ardeur du soleil. Une grande allée traversait -le parc, et au fond de cette avenue on apercevait le toit de la villa, -où les paons étalaient leur plumage d’or, remplissant les échos de -leurs cris plaintifs. - -Par une belle matinée de printemps, Lorenzo se promenait dans la grande -allée du parc de la villa Cadolce. Le cœur rempli d’inquiétude et de -cette fièvre de bonheur que donne la première atteinte du mal sacré, -il avait quitté brusquement sa chambre, et marchait sans but devant -lui, respirant à longs traits l’air fluide et chargé d’aromes que -l’aurore répand autour d’elle, comme pour annoncer l’arrivée du jour. -Les feuilles des arbres, encore trempées de rosée, jetaient mille -reflets divers qui égayaient le regard et provoquaient une délicieuse -sensation de fraîcheur. Les oiseaux babillaient dans les bocages, et -du milieu de leur concert, toujours le même et pourtant toujours -nouveau, s’élevaient quelques notes pénétrantes qui semblaient révéler -une joie plus vive, une sensibilité plus exquise. Je ne sais quel -poëte indien a dit que le langage des oiseaux fut compris un jour par -un couple d’amants qui promenaient leur bonheur à l’ombre des forêts, -et qu’ils parvinrent à s’entretenir avec les plus éloquents de ces -chantres merveilleux. Cette fiction ingénieuse, comme toutes celles de -la poésie primitive, renferme une observation profonde, et l’histoire -touchante de Philomèle et de Progné nous offre, ainsi que toutes les -métamorphoses de la fable antique, un témoignage de cette croyance -universellement répandue, que l’amour est la source de la poésie, de la -musique et de la science des choses divines. - -Le soleil s’élevait sur l’horizon et commençait à traverser ces légers -nuages du matin qui l’entourent comme une auréole. Une atmosphère déjà -tiède, toute saturée de parfums, d’étincelles et de bruits joyeux, -remplissait l’âme du jeune Lorenzo d’un bien-être ineffable. Arrivé -au bout de la grande allée, il franchit le ruisseau qui servait de -limite au parc, prit le chemin qui conduisait à la Rosâ, et se perdit -sous des arceaux de verdure. La fleur blanche des cerisiers jonchait -le chemin, et dans les éclaircies des buissons lumineux on voyait -reluire et s’agiter des myriades d’insectes, de papillons et de timides -fauvettes qui voltigeaient autour de leur couvée nouvelle. L’ombre, -la fraîcheur et le silence conviaient à la rêverie, et laissaient -errer l’esprit au milieu de ce pétillement sourd et mystérieux qui -est la vie de la nature, et que le génie de Beethoven a pu seul -reproduire dans la deuxième partie de la _Symphonie pastorale_. Lorenzo -cheminait lentement, savourant en lui-même les plus douces espérances, -lorsqu’une voix un peu fruste se fit entendre au loin. _Trà, là là_.... -Et ce refrain, qui terminait une cantilène villageoise, se répandit -dans les sinuosités du chemin comme la vibration prolongée d’un -instrument rustique. - -Après un instant de silence, la voix reprit son élan et fit entendre -de nouveau les mêmes notes, _là.... là_, ... lesquelles, suspendues -longtemps dans les airs, exhalèrent un parfum de gaieté franche et -naïve qui fixa l’attention de Lorenzo, parce qu’il crut reconnaître la -voix de Giacomo. C’était lui, en effet, qui s’en venait à califourchon -sur un âne en chantant comme un bienheureux. «_Eh! viva, il nostro -caro Lorenzo!_ lui dit-il en l’apercevant. Qu’il y a longtemps qu’on -ne vous a vu, _per Bacco_! et comme vous voilà grandi! Pourquoi donc -oubliez-vous ainsi vos amis de La Rosâ, où nous parlons si souvent -de vous? Hier encore je disais à Zina, que vous connaissez: «Que je -voudrais voir ce brave Lorenzo depuis qu’il est devenu un _bel signore_ -et aussi savant, dit-on, que le curé de Cittadella!—Ah! répondit-elle, -il ne pense guère à nous, _povera gente_; nous n’avons ni le langage ni -les belles manières des _cavalieri_ parmi lesquels il vit.» - -—Vous me faites injure, mon cher Giacomo, en me prêtant de tels -sentiments, répliqua vivement Lorenzo. Je ne suis point un _signore_, -comme vous voulez bien le croire, et je suis loin d’avoir oublié les -bonnes gens qui m’ont vu naître et qui ont entouré mon enfance d’une -affection si cordiale. - -—Il ne faut pas vous fâcher de mes paroles, répondit Giacomo avec -bonhomie, car je ne pensais point à mal en vous rapportant les -caquetages de cette mauvaise langue de Zina, qui vous aime bien -pourtant, et qui est toute fière d’avoir été pour quelque chose dans -votre bonheur. Vous rappelez-vous, _caro Lorenzo_, cette belle nuit -de Noël où nous fûmes introduits pour la première fois à la villa -Cadolce? Avec quelle présence d’esprit Zina répondit aux questions -que lui faisait la signora sur votre compte! Dame!... il y a déjà -quelques années de cela, et vous avez bien changé depuis lors, _per -Bacco_! Vous voilà comme le fils de Son Excellence, et, puisqu’on a -vu des rois épouser des bergères, pourquoi donc la fille du sénateur -n’épouserait-elle pas.... - -—Est-ce que tu t’imagines, Giacomo, que les choses de ce monde se -passent comme dans la belle histoire de Silvio et de Nisbé, que je t’ai -entendu raconter si souvent? répondit Lorenzo en coupant brusquement la -parole à son interlocuteur. Ce sont là des folies qu’il faut laisser -dans les contes de nourrices où tu les as puisées. La signora Beata -est trop grande dame pour penser à un pauvre garçon comme moi, sans -autre avenir que la protection que lui accorde son père. La fille d’un -sénateur de Venise est bien autrement difficile que la fille d’un roi, -fût-elle née, comme la charmante Nisbé, du baiser d’une immortelle. - -—Bah! bah! dit Giacomo, on a vu des choses moins surprenantes, et -_san Pietro e san Paolo_ disent positivement qu’il n’y a que les -montagnes qui ne se rencontrent jamais. _Addio_, signor Lorenzo, voilà -le jour qui s’avance, et il faut que j’aille au marché de Cittadella. -Au revoir, _arri malandrino_,» dit-il en frappant des deux talons sur -sa piteuse monture, qui trottinait conformément au proverbe: _Chi va -piano, va sano_. - -Et Giacomo s’éloigna en lançant par-dessus les arbres son joyeux -refrain, qui retentit dans les airs et s’éteignit peu à peu comme -le frais gazouillement de l’alouette matinale «qui se balance dans -l’espace, puis s’interrompt tout à coup pour s’écouter elle-même et -jouir de la douceur de ses propres concerts.» - - Qual lodoletta che ’n aere si spazia - Prima cantando, e poi tace contenta - Dell’ ultima dolcezza che la sazia[14]. - -Tout ému de la conversation qu’il venait d’avoir avec Giacomo, qui -avait touché à la corde sensible de son cœur, Lorenzo, au lieu de -poursuivre son chemin et d’aller à La Rosâ ainsi qu’il en avait -l’intention, s’en retourna tristement au château. La matinée était déjà -fort avancée, et le soleil radieux inondait la grande allée du parc -de ses rayons pénétrants, qui faisaient rechercher les coins ombreux, -propices au recueillement. Arrivé près du palais, il se détourna à -main gauche et prit une petite allée transversale qui aboutissait à -un bosquet où Beata avait l’habitude de se réfugier pendant certaines -heures de la journée. Ce bosquet, entouré de bancs de repos, était -formé par un taillis épais entremêlé d’arbres fruitiers de toute -espèce, qui donnaient à ce réduit l’aspect d’un verger délicieux où -l’utile se mêlait à l’agréable, conformément à la poétique de Palladio -sur les maisons de plaisance. Un treillis tapissé de chèvrefeuille -et de plantes grimpantes ne laissait pénétrer dans ce sanctuaire -qu’une lumière attiédie, qui colorait le feuillage sans le traverser. -Des statues représentant les muses avec leurs différents attributs -longeaient l’avenue, au bout de laquelle le regard se reposait sur un -parterre où des roses, des œillets et des citronniers encadraient un -bassin de marbre que remplissait bruyamment un jet d’eau intarissable. -Ce lieu semblait avoir été disposé pour convier aux doux épanchements -de l’âme, pour évoquer cette fantaisie aimable qui est le rayonnement -des natures bien douées. Contenue ainsi dans des limites qui la -charmaient sans l’étonner, l’imagination satisfaite n’entrevoyait pas -de plus vastes horizons ni un monde meilleur. - -Lorenzo, qui s’avançait lentement vers le bosquet où il s’était trouvé -tant de fois avec Beata, crut apercevoir à travers le feuillage les -reflets d’une robe blanche qui le firent tressaillir. Il n’osait plus -faire un pas, ses jambes tremblaient sous lui, et son cœur battait -violemment dans sa poitrine. Il essaya de se raffermir et de passer -à côté sans y jeter les yeux, feignant une indifférence et une -tranquillité dont la passion s’enveloppe souvent pour mieux dissimuler -sa faiblesse; mais il ne put aller plus loin et resta immobile derrière -un bouquet de lilas qui, fort heureusement, le dérobait à la vue. - -Quelle est donc cette mystérieuse puissance d’une première affection -qui transfigure tout à coup l’objet aimé et l’enveloppe d’une -atmosphère magique qui se communique à tout ce qui l’approche? Cette -robe blanche, dont les reflets lointains font tressaillir Lorenzo, il -l’avait vue bien souvent sans aucune émotion et sans se douter qu’elle -pût jamais devenir pour lui un signe d’ineffables souvenirs. Maintenant -il ne l’oubliera jamais, et jusqu’à son dernier soupir elle flottera -devant ses yeux comme un symbole de sa jeunesse et de ses divines -espérances. O savants qui ne croyez point aux miracles, pas même à -ceux que Dieu accomplit chaque jour par vos mains, qu’est-ce donc que -l’amour, si ce n’est un miracle permanent qui est aussi vieux que le -cœur de l’homme? - -Son trouble s’étant un peu calmé, Lorenzo regarda timidement à -travers les interstices du treillis; il vit Beata et Tognina, qui -causaient ensemble. Beata était vêtue en effet d’une robe blanche un -peu traînante qui lui dessinait la taille, et un fichu de soie noire, -jeté négligemment sur ses belles épaules, couvrait imparfaitement -d’inappréciables trésors, en faisant ressortir l’éclat et la -morbidesse de son teint. Une rose fixée au milieu du sein, deux -boucles de cheveux qui descendaient sur son cou gracieux, donnaient -à sa physionomie pleine de charme je ne sais quel air sérieux et -attendri qui se combinait heureusement avec la gaieté du jour et la -fraîcheur printanière du paysage. Elle tenait à la main une ombrelle -de soie à ramages, qui la préservait de ces mille petits insectes qui -tourbillonnent follement à la suite d’un rayon de soleil. Tognina, -moins grande et plus vive dans ses allures, portait une robe à fond -blanc varié d’arabesques aux couleurs saillantes, et sa belle chevelure -noire était ornée d’une petite branche de jasmin qui s’inclinait sur -l’oreille gauche. Ces deux jeunes filles, dont la mise révélait assez -bien le caractère, formaient une de ces légères dissonances d’esprit et -de mœurs avec lesquelles il semble que la nature se plaise à nouer les -affections les plus douces et les plus durables. A les voir se promener -ainsi nonchalamment au milieu d’un paysage enchanteur que l’art avait -soumis à ses lois, ces deux charmantes personnes, dont l’ombre se -dessinait par intervalles dans l’allée solitaire, où l’on n’entendait -que le bruit de l’eau jaillissante, présentaient une scène exquise -de la société polie dans un siècle de loisirs. Pour rendre toute la -suavité d’un pareil tableau, pour exprimer l’harmonie qui résulte du -contraste de deux femmes élégantes et bien nées, qui livrent à l’heure -qui passe le secret de leurs cœurs, il faudrait la musique de Mozart, -par exemple le duo du _Mariage de Figaro_ entre la comtesse et Suzanne, -lorsque, sur une phrase aussi transparente que le plus beau jour, elles -chantent en badinant: - - Che soave zefiretto - Questa sera spirerà! - -«Sais-tu bien, ma chère, dit Tognina en jouant avec son éventail, que -Lorenzo devient, ma foi, un beau garçon, et qu’il n’est plus permis de -le traiter sans cérémonie? - -—Je ne le sais que trop, répondit Beata avec un accent de tristesse. - -—Je ne vois pas qu’il y ait lieu à prendre le deuil pour un fait -aussi simple, répondit Tognina, et tu n’as pu croire que ton pupille -resterait toujours un agneau de Pâques à la toison immaculée! - -—Non, sans doute, répondit Beata, mais je vois arriver avec peine le -moment où il faudra me séparer de lui. - -—Te séparer de Lorenzo! et pourquoi donc? Tu es riche, fille unique, -maîtresse de faire tout ce que tu veux: il faudrait être furieusement -mélancolique pour gâter une si belle existence. - -—Tu en parles bien à ton aise, chère Tognina, et tu ignores les -difficultés de ma position. La fille d’un sénateur de Venise appartient -d’abord à la république, et puis à sa famille, qui en disposent selon -les intérêts de l’État ou les convenances de la société. Tu es cent -fois plus libre que moi, et il y a des jours où j’envie le sort de -Teresa, ma camériste, qui peut, du moins, suivre les inspirations de -son cœur. - -—On dirait, à t’entendre, que Lorenzo a pénétré fort avant dans le -tien, répliqua Tognina avec malice. Après tout, où serait le mal que -tu fusses touchée par les qualités d’un jeune homme que tu as élevé et -qui a répondu à tes espérances? Tu n’as guère que quatre ans de plus -que lui, et on surmonte bien des difficultés quand on aime, témoin -l’histoire de la fameuse Bianca Capello.» - -Sans répondre directement à cette dernière observation, qui touchait à -la plus vive de ses préoccupations, Beata feignit de prendre le change -et détourna la conversation sur un autre sujet. Les jeunes amies les -plus intimes ne se laissent pas ravir sans défense le mot suprême qui -résume leurs plus chères pensées, et ce n’est que par distraction ou -par le besoin qu’elles éprouvent de se voir encouragées dans leurs -sentiments qu’elles trahissent leur secret. Beata surtout était d’une -grande réserve, et l’idée qu’elle avait de sa dignité la rendait -très-circonspecte dans ses paroles. Après un instant de silence que -Tognina se garda bien d’interrompre, Beata, entraînée malgré elle vers -le sujet qui remplissait son cœur, ajouta négligemment: - -«J’ai eu hier un long entretien avec mon oncle, dont tu sais -l’affection pour Lorenzo. - -—Eh bien! que t’a dit le saint abbé? - -—Qu’il était temps de s’occuper de l’avenir de ce jeune homme, et -qu’on ferait bien de l’envoyer à l’université de Padoue y terminer ses -études. «Nous allons partir pour Venise, lui ai-je répondu, et là, nous -prendrons un parti définitif.—Que ce soit le plus tôt possible, ma -nièce,» a-t-il dit en m’étreignant doucement la main.» - -Quelques jours après ce dialogue significatif, dont Lorenzo n’avait pu -saisir que quelques mots sans suite, il y eut grande réception à la -villa Cadolce. La famille Grimani était venue rendre visite au sénateur -Zeno, et Guadagni se trouvait au nombre des invités. Le célèbre -virtuose pouvait avoir alors soixante et quelques années. Après avoir -parcouru l’Europe, après avoir visité successivement Paris, Londres, -Lisbonne, Vienne, Munich, Berlin et les principales villes de l’Italie, -en excitant partout la plus vive admiration, Gaetano Guadigni, qui -était né à Lodi vers 1725, était venu se fixer à Padoue en 1777, où -il s’était fait admettre parmi les chanteurs de la chapelle, et où -il devait mourir en 1797. Sa voix, qui avait eu jadis le caractère -et l’étendue d’un _mezzo soprano_ d’une douceur extrême, avait perdu -quelques notes dans le registre supérieur; mais l’âge avait épuré son -goût, et sa grande manière de dire le récitatif et de chanter les -morceaux expressifs en faisait encore le premier virtuose de son temps. -On allait à Padoue tout exprès pour l’entendre, et il se montrait aussi -facile au désir des _dilettanti_ qu’il était magnifique dans l’usage -qu’il faisait de sa grande fortune. Guadagni avait connu les plus -illustres compositeurs du XVIII^e siècle. Il avait connu Haendel lors -de son premier voyage en Angleterre, en 1749, et ce maître lui avait -confié une partie dans l’exécution de ses deux grands oratorios, _le -Messie_ et _Samson_. Il avait eu aussi des relations avec Piccini, qui -avait composé pour lui plusieurs opéras, et surtout avec Gluck, dont le -mâle et vigoureux génie sut trouver des chants pleins de tendresse pour -la voix exceptionnelle et le talent extraordinaire de son virtuose de -prédilection. Doué d’une belle figure, comédien assez distingué pour -avoir mérité les éloges de Garrick, qui lui donna même des conseils, -musicien excellent, puisqu’il s’était composé plusieurs scènes qu’il -intercalait souvent dans les opéras qui lui étaient confiés, Guadagni -avait un caractère irascible, et il était quelquefois d’une insolence -extrême envers les _impressarii_ et les pauvres compositeurs sans -renommée dont il daignait chanter la musique. Piccini, malgré l’extrême -douceur de son caractère, sut imposer à Guadagni sa volonté, et jamais -il ne lui permit de changer une note aux rôles qu’il lui confiait. -Quant à Gluck, qui préludait déjà à la grande révolution qu’il devait -opérer dans le drame lyrique, il n’était pas homme à souffrir qu’un -chanteur osât modifier la pensée dont il était l’interprète. - -D’une taille moyenne, chargé d’embonpoint comme l’étaient presque tous -les sopranistes après la première jeunesse, Guadagni, avec son teint -de cire jaune, sa poitrine grasse et son cou enfoncé dans les épaules, -avait un peu l’air d’une vieille marquise. Il tenait toujours à la main -une magnifique tabatière d’or, enrichie de diamants, qu’il roulait -entre ses doigts et qu’il montrait avec complaisance. C’était un cadeau -du grand Frédéric, et le plus riche qu’eût jamais fait ce roi, aussi -économe que mélomane. Guadagni avait eu l’honneur de chanter devant lui -à Potsdam en 1776. Il était fort curieux à entendre quand il se mettait -à parler des grands personnages qu’il avait approchés, et ses jugements -sur les compositeurs, les artistes célèbres de son temps, étaient d’une -parfaite justesse. - -«De tous les maîtres que j’ai connus dans ma longue carrière, -disait-il à l’abbé Zamaria, qui le harcelait de questions, les deux -plus illustres ont été Haendel et Gluck. Allemands tous les deux, -ils avaient dans le physique, dans le caractère, aussi bien que dans -le génie, de nombreux traits de ressemblance. Grand et fort comme un -Turc, Haendel avait une figure pleine de noblesse et un caractère -d’une violence extraordinaire. Il ne fallait pas lui résister, ni se -permettre le moindre changement à sa musique, si on ne voulait pas -avoir avec lui de terribles discussions. Un jour il faillit jeter la -Cuzzoni par la fenêtre, et sa lutte avec le célèbre Senesino a partagé -la haute société de Londres en deux camps ennemis. Pour moi, je n’ai eu -avec ce grand musicien que de très-bons rapports. Appelé à Londres pour -chanter dans ses deux magnifiques oratorios, _le Messie_ et _Samson_, -dont je n’oublierai jamais l’effet prodigieux, je me suis acquitté de -ma tâche à la grande satisfaction du maître, qui me dit un jour avec la -rude familiarité qui lui était propre: «A la bonne heure, voilà comment -il faut dire ma musique! Tu n’es pas un _asino d’orecchiante_, toi; tu -connais la composition, et tu comprends qu’on ne chante pas un morceau -d’un style sévère et religieux comme un air de Bononcini, avec le -sourire sur les lèvres et la bouche en cœur.» J’avoue cependant, ajouta -Guadagni, que je n’aimais pas beaucoup à chanter les airs et les duos -de Haendel, qui manquent de charme et qui sont constamment écrits, je -parle des duos, dans un style fugué, où l’expression des paroles n’est -qu’un prétexte à la science des imitations; mais ses récitatifs, et -particulièrement ses chœurs, sont admirables, et je n’oublierai jamais -l’émotion que me fit éprouver _le Messie_, lorsque j’entendis pour la -première fois, au théâtre de Covent-Garden, ce chef-d’œuvre qui a été -composé dans l’espace de vingt-quatre jours! - -—Cela est peut-être moins extraordinaire que vous ne le croyez, -mon cher Guadagni, répondit l’abbé Zamaria, dont l’érudition et le -patriotisme n’étaient jamais en défaut. Haendel, que nous pourrions -presque revendiquer comme un élève de l’école de Venise, puisqu’il a -été le disciple et l’imitateur de l’abbé Steffani, notre compatriote, -qui était maître de chapelle à la cour de Hanovre, Haendel a fait -entrer dans l’oratorio que vous admirez avec juste raison un grand -nombre d’idées mélodiques qu’il avait déjà émises sous une autre -forme. Accueilli avec bonté par l’abbé Steffani, qui jouissait à la -cour de Hanovre d’une grande considération, Haendel a publié dans -cette ville, vers 1711 ou 1712, un recueil de dix-huit _duetti_ et -_terzetti_ avec accompagnement de basse continue, qu’il a dédiés à la -princesse Caroline, et dont il existe plusieurs éditions. Dans ces -duos remarquables, dont les paroles sont aussi d’un abbé italien, -Ortensio Mauro, on reconnaît la manière de l’abbé Steffani, et l’on -trouve le germe de presque toutes les grandes compositions que Haendel -a produites plus tard. En voulez-vous la preuve? ajouta l’abbé Zamaria. -Cela n’est pas sans intérêt, suivez-moi.» - -Quand ils furent rendus à la bibliothèque, l’abbé dit à Lorenzo: -«Prends ce gros cahier que tu vois là-haut, c’est la partition du -_Messie_, et voici le recueil de _duetti_ dont je parlais tout à -l’heure.» - -S’étant assis au clavecin, l’abbé Zamaria se mit à feuilleter le -recueil qu’il avait à la main en disant: - -«Tenez, du premier motif du second duo que voici: - - No, di voi non vuò fidarmi, - -Haendel en a fait le chœur de la première partie du _Messie: Un enfant -nous est donné_. Le troisième motif de ce même duo: - - Sò per prova i vostri inganni. - -est devenu le thème principal du chœur de la seconde partie: _Nous -sommes dispersés comme un faible troupeau_. Dans le troisième duo, pour -deux voix de soprano, le motif qui accompagne ces paroles: - - Quel fior che all’alba ride, - -n’est-il pas exactement le même que celui du chœur qui termine la -première partie du _Messie_? Avec le quatrième motif de ce même duo, -Haendel a composé le premier duo de son oratorio, _Judas Machabée_. -Je pourrais poursuivre cette vérification, et il me serait facile de -vous prouver encore que le thème de la première fugue qu’on trouve -dans _la Fête d’Alexandre_, et d’autres morceaux de cette admirable -cantate, sont aussi indiqués dans ce recueil de _duetti_ que Haendel a -composés sous l’influence incontestable de l’abbé Steffani. Du reste, -ajouta l’abbé Zamaria, Haendel, dont le génie n’est pas sans quelque -ressemblance avec celui de notre Benedetto Marcello, son contemporain, -a procédé comme tous les hommes supérieurs, qui puisent dans les -souvenirs et dans les émotions naïves de la jeunesse le thème des -savantes conceptions de leur maturité. N’est-ce pas ainsi, après tout, -que se développe toute chose en ce monde, et la civilisation n’est-elle -pas comme un arbre séculaire dont la séve, renouvelée sans cesse par la -culture, porte des fruits toujours nouveaux? - -—A l’appui de votre observation aussi profonde que judicieuse, -répondit Guadagni, je puis vous citer aussi l’exemple de mon illustre -ami, _il cavaliere_ Gluck. Les ouvrages qui lui ont valu en France une -si grande renommée ne sont, pour ainsi dire, que la transformation de -ceux qu’il avait composés dans sa jeunesse. L’ouverture d’_Armide_, -par exemple, est la même que celle de son opéra de _Telemaco_, qu’il a -écrit pour moi il y a de cela une trentaine d’années, et avec le motif -d’un chœur de ce même opéra il a fait l’introduction de l’ouverture -d’_Iphigénie en Aulide_. Je n’ai pas besoin de vous apprendre que -l’_Alceste_ et l’_Orphée_, qu’il a arrangés pour l’Académie royale -de musique de Paris, sont, à peu de chose près, les mêmes ouvrages -qu’il a composés à la cour de Vienne de 1762 à 1764. Ah! que de -souvenirs réveille en moi l’année mémorable de 1762 qui vit naître -la partition d’_Orfeo_[15], dont je puis me flatter d’avoir au moins -inspiré l’idée! J’étais jeune alors, ajouta Guadagni en poussant un -gros soupir, dans la plénitude de mes facultés, et je pouvais affronter -sans crainte les regards d’un public avide de m’entendre. Il me semble -voir encore la belle Marie-Thérèse dans sa loge impériale, entourée de -sa cour, passant son mouchoir sur ses yeux remplis de larmes pendant -l’exécution de cette musique divine! Gluck était dans le ravissement, -il m’embrassait dans les coulisses comme un enfant, et lorsque après la -huitième représentation l’impératrice le fit appeler dans sa loge pour -lui témoigner sa satisfaction en lui disant: «Où avez-vous donc trouvé, -_maestro_, toutes les belles choses que nous venons d’entendre?—Dans -le désir de plaire à Votre Majesté et _là_,» dit-il en posant la main -sur son cœur.» - -Pendant que l’attention de l’abbé Zamaria était tout entière concentrée -sur Guadagni, Beata, qui faisait les honneurs de sa maison avec une -grâce parfaite, réservait tous ses soins pour la famille Grimani. -Le chevalier ne la quittait pas d’un instant, et elle paraissait -écouter avec plaisir les propos agréables qu’il lui adressait avec -cette aisance et ce contentement de soi-même que les gens bien élevés -comptent parmi leurs priviléges. Lorenzo, en voyant Beata, si attentive -pour son hôte, incliner la tête pour mieux entendre ce qu’il lui disait -et répondre par un sourire aux paroles du chevalier, éprouvait un -sentiment confus de jalousie et d’humiliation qu’il faut avoir ressenti -pour en connaître l’amertume. Ni l’esprit ni même le génie reconnu -et proclamé de tous ne peuvent tenir lieu, dans un certain monde, de -cette grâce de manières, de cette urbanité de langage que vous donnent -l’éducation et la naissance. Il y a tel homme médiocre qui marche sans -efforts et foule d’un pied léger le parquet d’un salon où tremble dans -un coin le poëte ou le penseur illustre. Voyez-vous ce jeune homme aux -formes délicates qui indiquent la race, à l’intelligence débile qui -effleure toutes choses sans rien pénétrer, au cœur tempéré par les -convenances, et qui laisse tomber de ses lèvres de rose quelques rares -monosyllabes sans accent et sans vie? C’est le fils de famille, c’est -le héros des femmes de haut lieu, qu’il séduit par la coupe de son -habit et une imperturbable assurance. Le chevalier Grimani appartenait -à cette lignée des Léandre, des Lindor et des don Ottavio, qui devient -si nombreuse dans les sociétés défaillantes, et dont le type, d’une -grâce suprême, a troublé le repos de la Grèce. Oui, c’est le faible -Pâris qui a tourné la tête de la belle Hélène et qui l’a enlevée à ses -dieux domestiques, et c’est également à ce débile rejeton de la race du -vieux Priam que les trois immortelles ont soumis le jugement de leur -querelle. Ah! les femmes, pour être des déesses, n’en restent pas moins -de leur sexe, et la sage Minerve elle-même n’a jamais pardonné au beau -Pâris son verdict en faveur de Vénus. - -Le chevalier Grimani, qui était jeune et de haute naissance, avait -toutes les qualités aimables d’un homme du monde. D’un extérieur -agréable, l’esprit assez cultivé et d’une parfaite distinction, il -était digne assurément d’attirer l’attention de Beata. Aussi Lorenzo -ne pouvait le voir sans en être douloureusement affecté, et, sans se -rendre bien compte de ce qu’il éprouvait, il regardait d’un œil d’envie -ce noble et brillant Vénitien qui venait troubler par sa présence les -rêves innocents de son cœur. Soit que Beata fût réellement sensible -aux soins empressés que lui rendait le chevalier, soit qu’elle voulût -rompre des habitudes qui lui paraissaient maintenant dangereuses, il -est certain qu’elle était depuis quelque temps d’une extrême réserve -avec Lorenzo, et c’est à peine si devant le monde elle avait l’air -de s’apercevoir qu’il était là, dans un coin, épiant ses moindres -mouvements. Il faut avoir été pauvre et jeté par la destinée au milieu -d’une société jalouse de ses priviléges, il faut avoir aimé une femme -que le prestige de quelques années de plus, celui de la naissance et -de la beauté, dérobaient à toutes vos espérances, pour comprendre la -situation pénible du jeune Lorenzo. Il se sentait mal à l’aise dans ce -palais où il avait été accueilli avec tant de bonté; il était humilié -de la place qu’il occupait dans la famille Zeno, et son caractère, -aigri par un sentiment qu’il n’osait avouer à personne, commençait à -développer les idées amères qu’il avait puisées dans les livres, et -surtout dans ceux de Rousseau. - -Les personnes de distinction qui habitaient les environs de Cadolce -furent invitées à venir passer une journée au château. On voulait -fêter dignement la famille Grimani, qui partait le lendemain, et clore -d’une manière brillante la saison de villégiature. On savait que, la -santé du sénateur Zeno s’étant raffermie, il devait quitter bientôt la -terre ferme et retourner à Venise, où l’appelaient de graves intérêts -politiques. Aussi personne ne manquait au rendez-vous, et c’était un -beau coup d’œil que de voir le parc de Cadolce parsemé de belles dames -et de _cavalieri_ qui portaient leurs ombrelles et les divertissaient -par des propos galants qui les faisaient rire aux éclats. Il existe un -joli tableau de Tiepolo qui représente une scène pareille de galanterie -aimable et de doux _far-niente_, au bas duquel le comte Algarotti a -placé ces deux vers qui renferment à peu près toute la morale de la -société vénitienne à la fin du siècle dernier: - - Vario è il vestir, ma il desir è un solo, - Cercan tutti fuggir tristezza e duolo. - -«Sous des costumes différents, ils n’ont tous qu’un même désir: c’est -de fuir la tristesse et la douleur.» Oh! que les temps sont changés! -et que nous sommes loin de cette sérénité d’esprit qui ne s’occupe que -de l’heure présente et s’attarde à goûter le bonheur sous un frais -ombrage, sans souci du lendemain! - -La soirée venue, toute la compagnie s’était réunie dans le salon, qui -était fort spacieux et qui donnait de plain-pied dans le jardin. En -face de la porte étaient le jet d’eau, la grande allée et le bois -qui fermait l’horizon. En attendant le souper, qui ne devait avoir -lieu qu’à minuit, selon les habitudes de la noblesse vénitienne, qui -aimait à prolonger ses veilles jusqu’à l’aurore, on se reposait en -respirant la fraîcheur du soir. La journée avait été très-chaude, et -l’atmosphère, traversée par une brise qui venait des montagnes du -Tyrol, conservait encore cette douce moiteur qui vous dispose à la -volupté. Le sénateur Zeno, la tête couverte d’un large chapeau de -paille d’Italie, ses deux mains appuyées sur une longue canne à pomme -d’or, était assis en face de la porte, au centre d’un demi-cercle que -formaient les nombreux invités. Beata causait avec le chevalier, ayant -à sa gauche son amie Tognina, tandis que l’abbé Zamaria s’entretenait -avec Guadagni, dont il s’efforçait d’évoquer les souvenirs. - -«Mon cher Guadagni, s’écria tout à coup l’abbé, les plus belles -paroles du monde ne valent pas, quand il s’agit de musique, un petit -exemple. Pour nous faire mieux apprécier la différence qui existe -entre l’_Orfeo_ de Gluck et celui que notre compatriote Bertoni a fait -représenter à Venise avec tant de succès en 1776, et dans lequel opéra -vous avez intercalé un air de votre composition qui a été remarqué par -les connaisseurs, dites-nous quelque chose de la belle partition de -l’illustre _Tedesco_. Ce sera pour la noble compagnie une bonne fortune -que d’entendre un virtuose qui a fait les délices de l’Europe pendant -quarante ans.» - -Après s’être fait un peu prier et avoir beaucoup insisté sur -l’insuffisance de ses moyens, Guadagni, qui n’était pas fâché qu’on lui -fît une douce violence, se rendit à l’invitation de l’abbé. Il s’assit -au clavecin qui était placé à droite de la porte qui conduisait au -jardin. Le salon n’était point éclairé; les étoiles scintillaient et -projetaient sur le fond bleuâtre de la nuit ces lueurs incertaines -qui ouvrent à l’imagination des perspectives infinies. L’arome des -citronniers, le murmure de l’eau jaillissante, je ne sais quelle douce -langueur et quel mystérieux silence, donnaient à cette scène improvisée -un caractère presque religieux qui s’harmonisait admirablement avec -le génie de Gluck. Au fond du bois, sur la cime de l’arbre le plus -élevé, un rossignol faisait éclater sa touchante mélopée qui formait -un heureux contraste avec l’art merveilleux du virtuose. Après un -prélude insignifiant, Guadagni, dont on ne pouvait distinguer les -traits, se mit à déclamer d’une voix nasillarde et un peu chevrotante -l’admirable récitatif qui précède l’air du troisième acte d’_Orfeo_. -A mesure que le récitatif développait les plaintes immortelles de -l’époux infortuné, la voix du virtuose se raffermissait aussi, et les -défaillances de l’âge semblaient disparaître sous les magnificences -d’un style incomparable. Avec quelle émotion profonde Guadagni poussa -le cri lamentable d’_Euridice! Euridice!_ ... qui retentissait dans le -silence de la nuit comme s’il eût été répercuté par les échos des lieux -ténébreux! Et lorsqu’à la fin de cette belle invocation Orfeo s’écrie: -_Son disperato!_ ... chacun se sentit tressaillir au fond du cœur. Il -serait impossible d’exprimer par des paroles la manière dont l’artiste -sut rendre le cantabile sublime qui suit le récitatif: - - Che farò senza Euridice? - Dove andrò senza il mio bene? - -Ce vieillard ridicule, dont les manières efféminées étaient plutôt -de nature à exciter le dégoût que l’admiration, paraissait un dieu -inspiré en chantant cette mélodie pathétique, ce qui fit dire à l’abbé -Zamaria qu’après avoir entendu un pareil morceau, il n’y avait plus -qu’à s’écrier avec le poëte: - - Ah! miseram Eurydicen, anima fugiente vocabat, - Eurydicen toto referebant flumine ripæ. - -Lorenzo avait écouté Guadagni avec le double intérêt de la curiosité et -de la passion qui trouvait dans les plaintes d’Orphée un aliment à ses -propres sentiments. Debout sur le palier de la porte, les yeux fixés -sur Beata dont il épiait les mouvements, refoulant la jalousie qui le -dévorait, il s’identifiait avec le personnage, et la musique de Gluck -ainsi que le talent de son interprète excitèrent son émotion jusqu’aux -larmes. Il s’enfuit de honte et alla se cacher derrière un gros -citronnier pour donner un libre cours à sa douleur. Inquiète de cette -disparition, retenue par les convenances et la crainte de se trahir, -Beata se leva lentement, et, feignant d’avoir besoin de marcher un peu, -elle prit le bras de Tognina et s’en alla dans le jardin. Elle aperçut -Lorenzo qui sanglotait dans un coin. Sans oser l’aborder, comme elle -le faisait autrefois, elle errait autour de lui comme une âme indécise -qui hésite à franchir le dernier degré qui sépare la pudeur de l’amour. -Elle l’observait de loin, jetant sur lui un regard plein d’inquiétude -et de tendresse. - -Le lendemain de cette soirée, la famille Grimani quitta la villa. -On était au mois d’octobre. Le départ du sénateur pour Venise était -irrévocablement fixé et devait avoir lieu sous peu de jours. Lorenzo, -qui était resté quelque temps sans voir sa mère, préoccupé qu’il était -par le nouveau sentiment qui remplissait son âme, résolut d’aller lui -faire ses adieux et de passer une journée à La Rosâ, où il n’avait -fait que de rares apparitions depuis son entrée dans la famille Zeno. -Le bruit de l’arrivée de Lorenzo s’étant répandu dans le village, -une foule de curieux accourut bientôt et remplit la petite maison -de Catarina Sarti. Zina, qui était mariée depuis quelques mois, son -père Battista Groffolo, et Giacomo furent invités à partager un repas -modeste que Catarina avait préparé pour fêter la présence de son fils. -Au milieu de la joie et de la cordialité qui présidaient à cette -réunion presque de famille, chacun des convives adressait à Catarina -des compliments sur Lorenzo, sur ses belles manières, sur l’instruction -qu’il avait acquise et le brillant avenir qui l’attendait. La pauvre -mère, toujours craintive dans ses prévisions, n’accueillait ces -compliments qu’avec tristesse: elle ne pouvait pas se dissimuler que -le départ de Lorenzo allait la priver de la plus grande joie de sa -vie, et que, si elle avait déjà beaucoup souffert depuis qu’il avait -été adopté par le sénateur Zeno, elle souffrirait encore davantage -d’une séparation dont elle n’entrevoyait pas le terme. Sans doute il -lui serait facile d’aller de temps en temps le voir à Venise; Lorenzo, -de son côté, pourrait accourir auprès de Catarina au moindre désir -qu’elle lui en manifesterait; mais de pareilles raisons ne sont jamais -suffisantes pour dissiper les inquiétudes d’une mère. Aussi est-ce les -larmes aux yeux qu’elle écoutait toutes les belles choses qu’on disait -de son fils, et c’est en vain que Giacomo lui citait doctoralement -l’autorité de saint Pierre et de saint Paul, pour lui apprendre à se -soumettre avec résignation à la volonté de Dieu: elle ne répondait rien -et pleurait en silence. - -Après le dîner, qui se prolongea assez tard dans l’après-midi, après le -départ des convives et leurs joyeuses félicitations, Catarina, prenant -Lorenzo par la main, le fit asseoir auprès d’elle, sur le banc de -pierre qui était sous la treille, devant sa maison. Une belle soirée -d’automne commençait à peine, et le soleil couchant dardait sur la -treille, et sur le figuier qui en était le soutien, ces rayons dorés et -affaiblis qui donnent à tous les objets un aspect doux et mélancolique. -La porte de la maison entr’ouverte laissait apercevoir un intérieur -modeste, mais d’une propreté exquise. Au chevet du lit, on voyait un -christ d’ivoire avec un bénitier au-dessous et une branche de buis; sur -la cheminée, une image de la _Madonna_ avec l’enfant Jésus, un portrait -du sénateur Zeno et une vieille gravure représentant un doge de la -république de Venise. Une mandoline était suspendue avec un tambour de -basque du côté opposé, et le plafond était garni de grappes de raisin -attachées par un fil, en prévision des besoins de l’hiver. Tenant -Lorenzo par la main, assise sur ce banc de pierre où elle l’avait si -souvent couvert de ses baisers, Catarina, d’une voix émue, lui adressa -de simples paroles qui restèrent gravées dans la mémoire du chevalier, -et qui eurent sur sa vie une grande influence: - -«Mon fils, vous allez partir, vous allez quitter ce beau pays où -votre enfance a été si heureuse et si sereine, loin de cette maison -où Dieu me fit la grâce de vous donner le jour. Je ne sais combien de -temps nous serons séparés l’un de l’autre, ni s’il me sera donné de -vous revoir encore une fois avant de mourir; mais, quelle que soit la -volonté de Dieu à cet égard, je m’y soumettrai sans murmures, si ce -n’est sans douleur. Vous avez été et vous serez jusqu’à mon dernier -soupir l’unique objet de mes plus vives préoccupations. Ayant eu le -malheur de perdre, trop tôt, hélas! votre père, j’ai concentré sur vous -toutes les tendresses de mon âme. J’ai pris un soin particulier de -votre éducation, j’ai versé dans votre cœur la semence des plus pures -doctrines, je l’ai nourri du pain fortifiant de l’Évangile, et ces -pieux sentiments, qui vous ont déjà valu des protecteurs si généreux, -vous attireront partout la bénédiction de Dieu et l’estime des honnêtes -gens. Conservez donc précieusement, mon fils, ce trésor toujours -inaltérable au fond de l’âme. Que la religion soit le guide de toutes -vos actions: c’est le moyen le plus sûr d’être heureux dans ce monde et -dans l’autre; car «mon joug est léger, a dit le Seigneur, et quiconque -me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père, qui -est aux cieux.» - -«Restez humble de cœur, rendez aux grands le respect qui leur est -dû, et n’enviez aucune supériorité, car c’est la volonté de Dieu -qu’il y ait dans ce monde des riches et des pauvres, des faibles et -des puissants. Je ne prétends pas vous dire qu’il faille supporter -l’injustice sans se plaindre, ni voir avec indifférence le triomphe -de l’iniquité. Au contraire, il est bon que la conscience ne tombe -jamais dans un lâche engourdissement, et qu’elle flétrisse, au moins en -silence, les actes coupables qui échappent pour un jour à la justice -des hommes; mais il faut prendre garde de confondre l’indignation -que doit toujours exciter le mal avec l’orgueil qui, en troublant la -sérénité de l’âme, empêche de voir la vérité. Tout se tient en nous, -mon fils, et un vice du cœur produit bientôt une erreur de l’esprit. -N’est-ce pas ainsi que les anges rebelles, pour n’avoir pu supporter -la gloire de Dieu, ont méconnu sa toute-puissance et ont dû à la plus -mauvaise des passions la perte de la félicité suprême? - -«Je ne suis qu’une simple femme et n’ai reçu qu’une instruction -modeste; mais votre père, qui était fort éclairé et qui avait beaucoup -étudié pour se rendre digne des emplois de la république, me disait -souvent que ce qu’on appelle la science est d’un bien faible secours -dans les épreuves de la vie. C’est par le caractère que les hommes -sont grands et forts, disait-il, et le caractère se forme lentement -par la discipline et les bons exemples. Il importe donc de s’habituer -de bonne heure à aimer le bien et surtout à le pratiquer, car des -principes qui n’aboutissent pas à des actions efficaces ressemblent à -cet arbre stérile dont parle l’Évangile, qui n’est bon qu’à être jeté -au feu. Aussi défiez-vous des belles paroles, «n’ouvrez pas votre âme à -toutes sortes de personnes,» comme dit l’_Ecclésiaste_: soyez prudent -et réservé avec les inconnus. Une page de la vie d’un homme vous en -apprendra plus sur son caractère que les plus beaux discours. L’esprit -est un flambeau qui a besoin d’un support, et dont la lumière ne -projette qu’une clarté douteuse, si elle n’est alimentée par le souffle -du sentiment. - -«Jésus se trouvant un jour assis à table dans la maison d’un nommé -Simon, il survint une jeune femme portant un vase d’albâtre tout rempli -de parfums exquis qu’elle versa sur la tête du Seigneur. Les disciples -se récrièrent contre cet élan irréfléchi, disant qu’on aurait pu faire -un meilleur emploi d’une chose aussi précieuse. Jésus, qui les avait -entendus, leur répondit: «N’affligez pas cette femme, qui a bien agi -envers moi.» Par cet exemple, Notre-Seigneur a voulu confondre la -prudence des sages et montrer combien la raison est impuissante à -comprendre les miracles de l’amour. Oui, mon fils, «il n’y a rien au -ciel et sur la terre de plus doux et de plus fort que l’amour...,» et -nous serions bien peu de chose sans la grâce qui suscite et féconde nos -volontés. - -«En déposant au fond de notre cœur la notion du bien et du mal, Dieu -l’a mise à la portée de la plus humble de ses créatures et à l’abri de -toute controverse. Écoutez donc cette voix intérieure qui accompagne -comme un écho chacune de vos actions: elle ne vous trompera jamais. -Il importe à notre bonheur autant qu’à notre salut de préserver le -cœur de toute souillure et de purifier la volonté par la prière, comme -la flamme purifie l’or de tout faux alliage. C’est là qu’est notre -force, c’est là qu’est la source de notre grandeur morale. C’est dans -ce grand foyer que vous puiserez, mon fils, l’inspiration pour vous -guider dans la vie et celle qui communique au génie le germe des plus -belles conceptions, car _le royaume de Dieu est au-dedans de nous_, dit -l’Évangile. - -«Ayez toujours présente à l’esprit cette grande vérité, qui est le -fondement de toutes les autres, qu’il y a un Dieu tout-puissant, -créateur du ciel et de la terre, dont la Providence veille sur nous -et juge nos cœurs. Si nous n’avions la certitude de l’existence d’un -être suprême par la révélation, par l’Évangile et par l’Église vivante, -nous en trouverions la preuve dans le spectacle de l’univers, dans les -nobles sentiments que nous inspire la vertu, dans l’horreur que nous -fait éprouver le vice triomphant, dans l’enthousiasme qu’excitent en -nous les belles actions et les œuvres du génie. Ce sont là les diverses -manifestations d’une âme immortelle qui se ressouvient de son origine -céleste. Nés dans le péché, nous avons été rachetés par le sang de -Jésus-Christ, dont l’intercession divine nous a reconquis notre libre -arbitre. Maître de choisir maintenant entre le bien et le mal, l’homme -est d’autant plus responsable de ses actes qu’il peut fortifier sa -volonté par le secours de la grâce qui descend dans le cœur de tous -ceux qui l’invoquent avec sincérité. - -«Soyez ferme dans vos bonnes résolutions, mon fils; marchez hardiment -dans le droit sentier de Jésus-Christ, et, quoi qu’il arrive, ne vous -laissez intimider ni par les railleries des esprits forts, ni par les -menaces des méchants. «Que votre paix intérieure ne dépende pas de la -langue des hommes.» Faites le bien, et comptez sur la justice de Dieu. -«S’il y a quelque joie en ce monde, elle est le partage d’un cœur -pur, et, s’il y a un endroit où règnent l’affliction et l’inquiétude, -c’est dans une mauvaise conscience.» Attendez-vous à des revers, à des -mécomptes dans vos projets; préparez votre âme à subir l’injustice -et votre corps à supporter la douleur. Cette vie n’est qu’une -préparation à une vie supérieure, une épreuve qui nous est imposée pour -essayer notre courage. Tout ce qui vient des hommes est imparfait et -transitoire; les plaisirs des sens s’épuisent vite et passent comme une -ombre; il n’y a d’infini que les plaisirs de l’esprit, qui cherche à se -prouver à lui-même les grandes vérités que nous tenons de la foi et du -sentiment. - -«Avant de finir cet entretien où mon cœur s’épanche avec tant -d’abandon, comme si j’avais le pressentiment que je vous vois pour la -dernière fois, et où il me semble que Dieu m’ait inspiré des idées et -un langage fort au-dessus de mon intelligence, comme s’il eût voulu -vous parler par ma voix, laissez-moi vous prémunir encore contre un -danger sans doute imaginaire, mais qu’il est de mon devoir de vous -signaler. Ai-je besoin de vous dire combien doit être respectée par -vous la noble fille qui vous a recueilli et qui vous a honoré d’une -affection de sœur? Vous lui devez tout, l’instruction que vous avez -reçue, le bien-être dont vous jouissez, et le brillant avenir qui -vous attend. Si jamais vous sentiez votre cœur envahi par des rêves -impossibles, j’aime à croire que vous repousseriez loin de vous une -idée coupable qui ferait votre honte et votre malheur. Je ne m’explique -pas davantage,» ajouta Catarina en jetant sur son fils un regard -scrutateur qui le fit pâlir. - -Après un moment de silence qui parut bien long à Lorenzo: - -«Et maintenant je n’ai plus rien à vous dire, mon fils, reprit-elle, si -ce n’est de garder le souvenir de cette soirée. Restez fidèle à la foi -de votre mère, méditez sur les belles maximes de votre père, honorez sa -mémoire. N’oubliez jamais que, sous cette terre bénie que vous foulez -d’un pied si distrait, gémissent les méchants dans la nuit éternelle, -et qu’au-dessus de votre tête, par delà ce soleil qui nous éclaire et -nous inonde de sa clarté, est le séjour des bienheureux, celui des -anges et du Seigneur.» - -Catarina se leva alors, et, après avoir béni son fils, elle le pressa -contre son cœur avec effusion. Ayant fermé la porte de sa petite maison -et mis la clef dans sa poche, ils sortirent tous deux de dessous la -treille où le pauvre chardonneret aveugle ne chantait plus depuis -longtemps. Arrivés aux dernières maisons du village, ils quittèrent la -grande route et prirent un chemin qui conduisait à travers champs à la -villa Cadolce. C’était la saison des vendanges. La population de La -Rosâ était répandue dans les vignes hautes et touffues qui sillonnent -ces belles campagnes, et qui s’enroulent amoureusement autour d’arbres -vigoureux plantés de distance en distance, comme les colonnes d’une -arcade. Du milieu de cette verdure déjà ternie et jaunissante -s’élevaient des bruits, des éclats de rire et des chants joyeux qui -attristaient la pauvre mère, dont le cœur était si rempli d’angoisse. -Les passants, qui s’en retournaient au village, saluaient Catarina et -s’arrêtaient pour féliciter Lorenzo de son départ, dont tout le monde -était instruit; c’étaient des _addio_ et des souhaits de bonheur à -n’en plus finir. La soirée était avancée; le soleil ne lançait plus -que ces lueurs intermittentes et rougeâtres qui donnent au paysage -une teinte sombre et religieuse. La terre, dépouillée de ses fruits, -exhalait un parfum salutaire et doux au cœur du laboureur. Catarina -et Lorenzo marchaient sans se dire un mot, sans oser interrompre ce -silence éloquent qui s’établit entre deux âmes quand elles se sentent -à l’unisson l’une de l’autre. Ils étaient arrivés ainsi, sans s’en -apercevoir, dans une grande plaine remplie de chaume, où un troupeau de -moutons errait et broutait çà et là jusqu’au pied d’une colline qui en -limitait l’horizon. L’_Angelus_ venait de sonner au clocher de La Rosâ, -et aucun bruit humain ne se faisait plus entendre au milieu de ces -champs où l’infini de la nuit s’ajoutait à l’infini du silence, lorsque -s’éleva la voix monotone d’un pâtre qui était couché nonchalamment sur -le penchant de la colline, d’où il observait son troupeau: il charmait -ses loisirs par un de ces chants traditionnels dont personne ne connaît -l’origine. Composée de quelques notes qui n’accusaient aucune tonalité -bien précise, cette mélodie agreste, que le pâtre laissait échapper -de ses lèvres indolentes, se dilatait comme un soupir de la nature -sur des paroles qui en exprimaient la poésie: «Oiseau, bel oiseau, où -vas-tu si loin de moi? Tu t’envoles vers l’aurore, emportant sous tes -ailes ma jeunesse et mon amour.» Et la _canzone_ se terminait par ce -refrain mélancolique: - - Ahi!... partenza amara! - -«Ah! s’écria le chevalier Sarti après m’avoir raconté cette première -partie de sa vie, quels tristes et doux souvenirs vous avez réveillés -en moi!» - - - - -III - -VENISE. - - -Lorenzo Sarti avait quinze ans lorsqu’il se rendit à Venise avec la -famille Zeno, dans le mois de novembre 1790. Le moment était favorable -pour visiter cette ville célèbre. Un nombre considérable d’étrangers, -surtout d’émigrés français, étaient accourus dans cette métropole -du plaisir pour y attendre la solution prochaine, croyaient-ils, de -ce grand drame qui devait durer cinquante ans. La présence de ces -étrangers, appartenant presque tous à la classe élevée de la société -européenne, faisait alors de Venise un foyer d’intrigues politiques et -galantes, où les projets de contre-révolution se discutaient au milieu -de folles mascarades et de joyeux festins. - -La révolution française de 1789 venait d’éclater au milieu de la -paix générale et de l’heureuse concorde qui commençait à s’établir -entre les peuples et les gouvernements; elle avait tout à coup divisé -l’Europe en deux camps ennemis. Généreuse à son début comme une -inspiration de sentiment depuis longtemps préparée par les études des -esprits éclairés, elle ne tarda point à s’altérer dans son principe -et à dépasser le but que lui avaient assigné les vrais besoins de la -nation. Après la compression de la classe moyenne et la chute de la -monarchie, qui, pendant des siècles, avaient travaillé de concert à -cette glorieuse émancipation de la raison publique, la France devint -la proie d’une horde de sophistes qui livrèrent la société et la -civilisation aux fureurs de la basse démagogie. Ces trois périodes -décisives de la révolution française, qui se résument dans l’assemblée -constituante, dans la législative et la convention, marquent aussi les -différents degrés de sympathie qu’inspira à l’Europe ce grand mouvement -national. Il avait épuisé et dépassé les idées les plus hardies du -XVIII^e siècle. - -L’esprit du XVIII^e siècle, tel qu’il se dégage de l’ensemble de ses -travaux et de ses actes, fut un esprit de liberté ayant pour but -l’émancipation de la nature humaine. Sous la main du christianisme et -la tutelle de l’Église, l’homme n’avait été qu’un instrument de la -Providence, un jouet de la grâce, dont il ne lui était pas permis de -sonder les voies mystérieuses. Le XVIII^e siècle le relève de cette -irresponsabilité aveugle, il brise les sceaux qui fermaient le livre -de la vie, et c’est dans la volonté éclairée par la raison qu’il place -désormais l’unique point d’appui de notre destinée. Telle est la -donnée générale de ce qu’on appelle la philosophie du XVIII^e siècle, -qui continue l’œuvre de la Renaissance, dont elle est la conséquence -logique. En effet, le mouvement de la Renaissance, si bien caractérisé -par Descartes dans son _Discours sur la Méthode_, s’arrête un instant -au XVII^e siècle pour essayer une sorte de compromis avec l’autorité -traditionnelle, d’où il ne résulte qu’une réforme timide de la -discipline intérieure du catholicisme. Après cet essai infructueux de -conciliation, le souffle libérateur reprend de nouveau son cours et -renverse tout ce qui lui fait obstacle. Bientôt enfin s’accomplit le -glorieux hyménée de l’esprit humain et de la nature prédit par Bacon, -et dont il avait préparé d’avance l’épithalame. De ce mariage fécond et -si longtemps retardé par la jalousie de l’Église doit naître «une race -de géants et de héros qui étoufferont le syllogisme de la scolastique, -délivreront le genre humain de l’ignorance et purgeront la terre de -toute injustice.» Voilà en quels termes magnifiques le génie de Bacon -annonce l’avénement de la science moderne qui inspire tout le XVIII^e -siècle, depuis Voltaire jusqu’à Kant. - -C’est alors qu’on vit se lever comme par enchantement un groupe -d’intelligences vives, audacieuses, pleines de confiance dans les -ressources de l’esprit humain dont elles croyaient avoir reculé les -bornes, s’attaquant à tous les objets, brisant tous les liens de -l’antique discipline, réformant les vieilles méthodes, et dédaignant le -passé, qui avait accumulé tant d’erreurs et de si profondes injustices. -Les hommes éminents du XVIII^e siècle conçurent le vaste projet de -changer la face de la civilisation et de commencer une ère nouvelle. -Histoire, législation, finances, politique, morale, littérature, -sciences, tout fut remanié et refondu par un principe nouveau qui, -partant de la sensation, allait aboutir à la souveraineté de la raison. -De là la prodigieuse activité de cette époque mémorable. S’appuyant -sur la volonté comme sur un levier dont on avait méconnu la puissance, -le XVIII^e siècle s’élance avec ravissement au-devant de l’avenir, où -il entrevoit dans un lointain lumineux le règne de la justice et de -l’amour. Aussi quelle joie, quels cris d’allégresse, quel enthousiasme -s’échappent du milieu de cette folle génération, qui semble sortir -d’un cachot et respirer pour la première fois l’air pur et fortifiant -de la liberté! Chacun secoue ses langes, chacun dénoue sa ceinture, -chacun s’empresse de rejeter la vieille enveloppe, comme un cilice de -mortification trop longtemps imposé à la crédulité de l’esprit humain. -La vieille société est attaquée de toutes parts, les distinctions -de naissance et de fortune font place à celles de l’esprit; on se -rapproche, on se réunit, on se répand au dehors, on se livre sans -contrainte aux plaisirs aimables de la vie en rêvant au bonheur des -générations futures. Tout change, tout se transforme, tout prend un air -de fête et de jeunesse. Les arts, la poésie, et surtout la musique, -s’empreignent d’une sensibilité plus pénétrante, et les femmes, qui -ont joué un rôle si important dans un siècle qui a proclamé que «les -grandes pensées viennent du cœur[16],» ne semblent-elles pas accuser -la révolution profonde qui se fait alors dans les idées et dans les -mœurs, non-seulement en se livrant avec plus d’abandon aux sentiments -qui les inspirent, mais aussi en repoussant ces vieux costumes qui -emprisonnaient leurs charmes, en revêtant ces robes élégantes aux -couleurs joyeuses et printanières, où l’on voyait briller un goût -exquis et une fantaisie adorables? Deux mots sacramentels, qui étaient -dans toutes les bouches, peuvent résumer l’esprit et les tendances -de cette grande époque d’émancipation: le mot _humanité_, qui fut -jeté dans la circulation par un écrivain obscur[17], et qui exprimait -admirablement les besoins de justice, d’égalité et de réformes -sociales, qui étaient dans le cœur de tous; et le mot _nature_, par -lequel se manifestait le mouvement scientifique qui poussait l’esprit -humain à étudier les phénomènes du monde extérieur. - -De ce désordre fécond où s’élaboraient les éléments d’une société -nouvelle, de cette bruyante insurrection contre le moyen âge et -les institutions du passé, il nous est resté un monument curieux, -l’_Encyclopédie_, vaste dépôt de connaissances un peu confuses, mais où -s’agite l’esprit divin, comme il s’agitait sur le chaos qui a précédé -la naissance du monde. En effet, cette tour de Babel fut élevée par une -génération de travailleurs intrépides, qu’animait une foi ardente dans -le triomphe de la raison par les progrès de l’esprit humain. L’idée -de progrès, c’est-à dire d’une extension successive de nos facultés -et de nos connaissances, d’une amélioration de notre destinée, n’est -pas sans doute une idée entièrement nouvelle, puisqu’elle résulte du -sentiment de notre activité intérieure et du spectacle de l’histoire. -Elle a été entrevue par l’antiquité, et il y a plus de deux mille ans -le philosophe Xénophane a pu dire: «Non, les dieux n’ont pas tout donné -aux mortels, c’est l’homme qui avec le temps et le travail a amélioré -sa destinée.» Cependant l’idée de progrès que saint Augustin, que Vico, -Pascal et surtout Leibnitz ont affirmée avec plus ou moins d’évidence, -n’a été formulée d’une manière scientifique que dans la seconde moitié -du XVIII^e siècle par Turgot, d’Alembert et Condorcet en France, par -Herder et Lessing en Allemagne. - -Doué de facultés perfectibles, éclairé par sa raison et servi par sa -volonté, l’homme est le maître de sa destinée. Contenu jusqu’alors par -de fausses abstractions qui lui avaient caché la vérité des choses, -aveuglé par de prétendus principes métaphysiques que lui avait imposés -l’autorité jalouse de perpétuer son ignorance, l’homme est parvenu à -dissiper ces vains fantômes de la scolastique qui lui dérobaient le -spectacle admirable de la nature. Mis en contact direct avec le monde -extérieur par ses organes, averti par la sensation de l’existence -des phénomènes, il en étudie les lois, et c’est dans ces lois qu’il -trouvera le secret de dompter la matière, de l’animer de son souffle -et de la faire servir à sa grandeur. La notion du bien et du mal, -du juste et de l’injuste, dont le germe est resté enfoui dans les -limbes de l’instinct, se développera à la clarté de l’entendement, et -la conscience, devenue plus délicate et plus rigoureuse, étendra sa -juridiction sur un plus grand nombre de rapports. La morale ne sera -plus un amas confus de préceptes arbitraires et variables, mais un -code de lois précises sanctionnées par la raison et le sentiment. Le -dieu mystérieux de la légende, conception remplie de contradictions -et de contes fabuleux, fera place à une intelligence suprême, dont -l’existence nécessaire sera prouvée par l’ordre de l’univers et les -lois de l’esprit humain, et qui couronnera l’édifice de la connaissance -au lieu d’en être la négation. Telle est la profession de foi de ce -XVIII^e siècle d’où est sortie la révolution de 1789, qui a changé la -face de l’Europe et posé les principes d’une nouvelle civilisation. -Qu’on lise l’admirable chapitre qui termine le livre de Condorcet, -_Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit humain_, et l’on y -trouvera, écrit de la main d’un martyr, le testament d’une génération -héroïque qui a cru avec Bacon et les grands esprits de la Renaissance -aux miracles de la science que nous voyons s’accomplir sous nos yeux. - -Né en France, propagé par les écrits de Voltaire, de Rousseau, de -Montesquieu, de Buffon et par l’_Encyclopédie_, ce mouvement de -rénovation se répandit dans toute l’Europe. De tous côtés, on se mit à -prêcher l’abolition des vieux abus, à ridiculiser les usages consacrés, -à bâtir des utopies qui avaient toutes pour objet la régénération -du genre humain. Les souverains les plus jaloux de leur autorité, -Catherine de Russie, le grand Frédéric, Joseph II, les rois de Suède, -de Portugal et d’Espagne, entraînés par l’esprit du siècle, essayèrent -tous d’améliorer l’administration, de simplifier, d’humaniser les -lois civiles et criminelles, de dégager l’action du gouvernement des -entraves de la féodalité, de répandre l’instruction en conviant les -peuples à un meilleur avenir. L’Italie ressentit aussi très-fortement -l’influence des idées nouvelles. Cette vieille terre de Saturne, qui a -vu s’accomplir tant de révolutions mémorables, était alors gouvernée -par des princes débonnaires que la mode du bel esprit philosophique, -la douceur des mœurs, la sécurité profonde dont ils jouissaient depuis -la paix d’Aix-la-Chapelle, autant que la raison d’État, avaient imbus -d’un esprit d’équité qui se manifestait chaque jour par des réformes -salutaires. On remarquait le gouvernement économe du Piémont et celui -de Parme, où régnait un élève de Condillac sous la tutelle d’un -ministre capable et tout-puissant. Beccaria écrivait à Milan son livre -hardi _Des Délits et des Peines_, dont les principes généreux étaient -transformés en lois par Léopold, grand-duc de Toscane. Rome voyait -s’asseoir sur le siége apostolique un Clément XIV, un Ganganelli, -un Pie VI, princes éclairés qui s’efforçaient de mettre la morale -de l’Évangile dans la politique; à Naples, dans la patrie de Vico, -de Giannone et de Filangieri, qui occupait un poste important dans -l’administration, le goût des réformes s’était emparé même du roi -Ferdinand IV, qui, pour varier ses plaisirs, avait fondé une sorte de -société idéale sur le modèle de la Salente de Fénelon[18]. - -Surgie comme Vénus du sein de la mer, Venise, après avoir été la -première puissance maritime du moyen âge et avoir possédé _un quart et -demi de l’empire romain_, après avoir sauvé la civilisation chrétienne -de la barbarie des Turcs et avoir échappé à la jalousie des rois de -l’Europe ligués contre elle au commencement du XVI^e siècle, avait été -dépouillée successivement d’une partie de ses conquêtes lointaines, -des îles de Chypre, de Candie, et enfin de la Morée. La reine de -l’Adriatique s’était endormie tout doucement au bruit de ses grelots -et de ses loisirs charmants. En effet, depuis la paix de Passarowitz, -conclue en 1718, qui mit fin à la dernière guerre que Venise eut -à soutenir contre l’empire ottoman, une langueur mortelle s’était -emparée de cette fière république de patriciens qui avait bravé tant -d’orages. Accroupie au fond de ses lagunes, elle laissa passer tout -le XVIII^e siècle sans se mêler à aucun des événements politiques qui -s’accomplirent en Europe, n’ayant d’autre souci que de garder son -repos, en se préservant du contact des idées nouvelles qui germaient -de toutes parts en Italie. Énervée par les voluptés et l’inaction, -Venise fut réveillée tout à coup de son long assoupissement par la -révolution française, qui devait être bien autrement redoutable à sa -puissance que la découverte du cap de Bonne-Espérance, qui lui avait -enlevé le monopole du commerce du monde. Deux partis divisèrent -alors le gouvernement de la république: l’un, très-nombreux, qui -avait la majorité dans le grand conseil, voulait la continuation de -la neutralité; l’autre, plus énergique, conseillait d’abandonner un -système désastreux jugé par l’expérience, en prenant part à l’action -qui allait inévitablement s’engager entre les grandes puissances de -l’Europe. Ce dernier parti se subdivisait en deux fractions, dont l’une -voulait une alliance avec l’Autriche, et l’autre avec la France. Le -sénateur qui a déjà figuré dans la première partie de ce récit, Marco -Zeno, était l’un des partisans les plus écoutés de l’alliance avec -l’Autriche. - -Dans les premiers temps de son arrivée à Venise, Lorenzo fut tout -ébloui du magnifique spectacle qu’il avait sous les yeux. Ce qu’il -avait lu et ce qu’on lui avait dit sur cette ville unique était fort -au-dessous de l’impression qu’il en recevait; son imagination ardente -et romanesque ne lui avait fait pressentir rien de comparable à la -place Saint-Marc, au palais ducal, au _Canalazzo_, cette voie lactée -qui traverse la ville et la divise en deux parties inégales rattachées -ensemble par le pont du Rialto, image de la volonté puissante qui avait -présidé aux destinées de la république. Son cœur se gonflait d’orgueil -en regardant ces magnifiques palais, dont chaque pierre atteste la -gloire de ce peuple de gentilshommes, d’artistes et de marins. Il se -mit à étudier avec passion l’histoire de Venise, qui présente l’intérêt -d’un poëme et d’un poëme épique, où la grandeur des événements se -combine avec l’héroïsme des caractères et la variété des épisodes. -Il se sentait fier d’appartenir à une nation qui a joué un rôle si -original dans les annales du monde, et, dans sa vanité de jeune homme, -il n’était pas fâché de tenir par un lien quelconque à cette fière -aristocratie qui considérait la gloire et la puissance de Venise comme -son patrimoine. - -Ces distractions de l’esprit, ce premier épanouissement de l’instinct -de connaître et d’admirer, loin d’affaiblir le sentiment que Lorenzo -éprouvait pour Beata, en accroissaient l’intensité. Dans ce caractère -à la fois ambitieux et tendre, l’amour se nourrissait de toutes les -aspirations de la vie, et les concentrait comme dans un foyer qui en -doublait la puissance. Depuis qu’il était à Venise, Lorenzo se sentait -plus fort vis-à-vis de lui-même. Placé sur un plus grand théâtre, il -paraissait aussi moins étonné de la distance qui le séparait de sa -bienfaitrice, et au fond de son cœur il ne désespérait pas de surmonter -un jour les difficultés qu’on opposerait à ses désirs. Sans doute ces -rêves d’un jeune homme de quinze ans étaient aussi vagues que le but -qu’il se proposait d’atteindre. C’était comme une sorte de mirage qui -lui faisait entrevoir au loin une source désirée, récompense suprême de -ses efforts. Aussi Lorenzo marchait-il hardiment dans la carrière que -lui ouvrait son imagination. Enchanté de l’heure présente, fier d’être -déjà du petit nombre des élus, heureux de vivre et de développer ses -facultés, il s’élançait dans l’avenir avec cette confiance et cette -allégresse bruyante de la jeunesse qui franchit en riant les plus -grands obstacles. - -Lorenzo travaillait avec la patience d’un bénédictin et l’ardeur d’un -néophyte qui veut conquérir sa place au banquet de la vie. L’histoire, -la littérature ancienne et moderne, la philosophie et surtout la -musique, étaient les sujets qui attiraient de préférence son attention. -Parmi les livres nombreux que la curiosité insatiable de Lorenzo lui -mit sous les yeux, les _Dialogues_ de Platon et la _Divine Comédie_ de -Dante étaient, avec les œuvres de Rousseau, ceux qui avaient le plus -vivement frappé son imagination. Platon et Dante, le poëte de l’idéal -antique et celui de l’idéal chrétien, qui étaient si loin des tendances -et des préoccupations du XVIII^e siècle, répondaient admirablement -à la nature réfléchie et affectueuse du jeune Vénitien. Son heureux -instinct le portait à réduire les faits à un petit nombre de principes, -à n’absorber de ses lectures que les parties vraiment nutritives, à -dégager ces parcelles d’or qui forment l’essence des vérités générales, -et, dans le peintre sublime et touchant du paradis et de l’enfer, -Lorenzo trouvait un poëte qui flattait sa passion, un poëte qui avait -consacré sa vie et un admirable génie à éterniser un rêve de l’amour. - -Cependant la contenance de Beata vis-à-vis de Lorenzo était bien -changée depuis son retour à Venise. Effrayée de la consistance qu’avait -prise l’affection, toute sereine d’abord, que lui avait inspirée -le fils de Catarina Sarti, surprise par un sentiment sérieux dont -elle n’avait pas dû prévoir les atteintes, elle résolut de couper -court à des relations équivoques qui ne pouvaient avoir pour elle -qu’une solution malheureuse. Comment faire cependant pour rompre -brusquement, et sans trahir son secret, les rapports de bienveillance -et de protection qui s’étaient établis entre elle et Lorenzo? Ce jeune -homme, dont la physionomie heureuse l’intéressait au moins autant que -l’aménité de son caractère et la vivacité de son esprit, n’avait point -mérité qu’on cherchât à l’éloigner d’une famille qui l’avait adopté -spontanément. Quel prétexte prendre pour mettre entre elle et Lorenzo -quelques années de séparation qui lui donneraient le temps d’étouffer -ou d’amortir un sentiment qui menaçait de devenir une passion orageuse -et funeste? Le prétexte qu’avait suggéré la pénétration de son oncle, -le saint prêtre, d’envoyer Lorenzo terminer ses études à l’université -de Padoue, eût été le plus convenable sans les objections que Beata -redoutait de la part de l’abbé Zamaria, qui s’était attaché d’autant -plus vivement à son élève, que celui-ci montrait un goût prononcé -pour la musique, et une grande aptitude à profiter de ses leçons. -Beata aurait pu sans doute surmonter ce dernier obstacle en faisant -intervenir la volonté de son père; mais en employant ce moyen extrême, -elle craignait de laisser deviner sa faiblesse. Excepté Tognina, qui -avait saisi comme à la dérobée quelque chose de ce roman mystérieux -qui commençait à se développer dans le cœur de son amie, personne dans -la maison ne soupçonnait à quelle source profonde s’alimentait la -sollicitude de Beata pour son frère d’adoption. - -Dans cette perplexité, entre la crainte de faire un éclat et la ferme -volonté où elle était de prévenir un danger qui alarmait sa pudeur, -Beata prit une résolution qui rassurait sa conscience sans lui imposer -un sacrifice trop douloureux: elle ordonna sa vie de manière à éviter -le plus possible la présence de Lorenzo; elle se fit un maintien sévère -et composa son visage pour mieux cacher à tout le monde, et surtout à -celui qui en était l’objet, la tendresse qui s’était glissée dans son -cœur. Renfermée ainsi en elle-même, cette noble créature, dont l’âme -était aussi élevée que l’intelligence, et qui joignait au sérieux du -caractère cette grâce des formes et cette adorable langueur qui sont -le plus bel attribut de son sexe, Beata souffrait silencieusement et -consumait son ardeur dans une lutte qui altérait son repos. Ce n’est -pas la naissance modeste de Lorenzo, ni aucun préjugé vulgaire, qui -avaient déterminé la fille du sénateur Zeno à combattre une affection -qui avait surpris son inexpérience: des idées aussi graves et aussi -arrêtées ne s’étaient même jamais présentées à son esprit. Elle -craignait d’affliger son père par une inclination qui aurait ajouté une -douleur domestique à la grande tristesse que lui faisaient éprouver les -affaires de l’État; mais elle était surtout retenue par un sentiment -de dignité personnelle, et ce sentiment exquis avait quelque chose -des chastes scrupules d’une sœur ou d’une mère. Elle rougissait de sa -faiblesse pour un jeune homme qu’elle avait pour ainsi dire vu croître -sous ses yeux. - -Elle s’indignait à l’idée d’avoir pu oublier son âge et les devoirs -qu’elle s’était imposés, en se laissant envahir le cœur par un trouble -délicieux qui avait endormi sa vigilance. Aussi que d’efforts il lui -fallut faire pour rompre le charme qui l’avait attirée insensiblement -au bord du précipice, pour dégager son âme du piége innocent que -lui avait tendu l’amour! Lorsqu’elle rencontrait Lorenzo, Beata le -saluait d’un mot froid et digne, puis elle s’enfuyait comme une ombre -en tressaillant. Elle ne s’informait pas ostensiblement de ce qu’il -faisait; elle ne lui adressait plus la parole que pour répondre à ses -questions d’un ton indifférent qui repoussait toute confiance. Son -regard évitait celui de Lorenzo, et ce n’est que de loin que ses beaux -yeux bleus remplis de tendresse osaient le suivre avec inquiétude. Dans -le monde, dans les _conversazioni_ où elle se trouvait forcément avec -Lorenzo, Beata était d’une gaieté extrême. Elle cherchait à s’étourdir, -à dissiper sa tristesse en vains propos, à dérouter l’attention par de -petits manéges de coquetterie féminine qui répugnaient à la sincérité -de son caractère. - -Ces artifices de la passion étaient une énigme pour Lorenzo, qui ne -savait comment s’expliquer ce changement de conduite à son égard. Il -avait beau s’interroger et se demander par quelle étourderie, par -quel manque de respect, il avait pu s’attirer la disgrâce d’une femme -supérieure qui mesurait ses moindres paroles, il ne trouvait rien -qui justifiât la froideur et l’air presque dédaigneux qu’on prenait -à son égard depuis quelque temps. Voulait-on lui faire comprendre -d’une manière indirecte qu’il fallait enfin ouvrir les yeux sur la -vraie position qu’on lui avait faite? Il n’avait jamais oublié ce -qu’il devait à sa bienfaitrice, ni la distance qui séparait le fils -de Catarina Sarti d’une _gentildonna_ vénitienne. Quelle pouvait -être la raison secrète de la réserve excessive de Beata à son égard? -Ne serait-ce pas une sorte de jalousie aristocratique qui se serait -emparée de la fille du sénateur en voyant Lorenzo grandir dans la vie, -et voudrait-on refouler ses aspirations pour conserver une supériorité -relative dont il essayait de s’affranchir? On se trompait fort si on -espérait attiédir son courage et contenir son ambition dans le cercle -étroit où le hasard l’avait fait naître. Il prouverait par son activité -et son intelligence qu’il était digne de l’intérêt qu’on lui avait -témoigné, et qu’en lui tendant la main pour l’aider à sortir de la -foule, on avait accompli un acte de justice. Ces bouffées d’orgueil -et de vanité plébéienne qui traversaient l’esprit de ce jeune homme -redoublaient son ardeur de connaître, de s’épandre et de grandir -dans l’estime de la femme dont il méconnaissait si grossièrement les -vrais sentiments. Il voulait attirer l’attention de Beata, adoucir sa -rigueur, et la forcer de voir en lui autre chose qu’un pauvre client de -sa famille qu’elle avait bien voulu honorer de sa protection. - -Le palais Zeno était situé sur la rive gauche du Grand-Canal, à -très-peu de distance du vieux palais Grimani. C’était une des œuvres -les plus remarquables de Scamozzi, l’élève de Palladio, dont il avait -imité le style élégant et grandiose. Construit en pierres d’Istrie vers -la seconde moitié du XVI^e siècle, comme presque tous les monuments qui -bordent les deux côtés de cette longue et magnifique voie triomphale, -le palais Zeno était composé de trois étages couronnés d’une terrasse -d’où s’élançait un groupe de statuettes mythologiques. L’une, placée -au milieu de la façade, représentait le Silence, symbole de la -politique mystérieuse de Venise, qui semblait dire aux passants, en -appuyant l’index sur la bouche: _Guardate, ma non tocate_, et surtout -_taisez-vous_! Deux entrées, l’une sur le Grand-Canal, et l’autre -du côté opposé, conduisaient à ce palais, où l’on voyait éclater la -magnificence d’une famille patricienne qui comptait dans ses annales -un doge, un héros, plusieurs cardinaux, un grand nombre d’ambassadeurs -et de procurateurs de Saint-Marc. Au fond d’un large vestibule où se -tenaient les gondoliers et les _facchini_ de la maison, un escalier -d’une légèreté admirable conduisait à un palier de marbre, sur lequel -débouchait un corridor long et spacieux qui se reproduisait à chaque -étage et le divisait en deux parties. Un grand salon carré qui -occupait le milieu du premier étage, et une salle à manger qui aurait -pu contenir aisément deux cents personnes, indiquaient les habitudes -d’une oligarchie puissante qui aimait à s’entourer de ses clients et -de ses égaux. D’un côté du salon était l’appartement de Beata, et de -l’autre celui de son père. L’abbé Zamaria demeurait au second étage, -ainsi que Lorenzo, dont la chambre était immédiatement au-dessus de -l’appartement de Beata. Les domestiques étaient logés au troisième -étage, à l’exception de Teresa, qui couchait dans un _camerino_ près -de sa maîtresse. En face du salon était la bibliothèque, une des -curiosités de Venise par la rareté des livres qu’elle renfermait et -l’ordre qu’y avait mis l’abbé Zamaria; à gauche de la bibliothèque se -trouvait la chapelle. Le salon, la salle à manger, la bibliothèque et -même la chapelle, étaient garnis de tableaux de maîtres représentant -des épisodes de l’histoire de Venise où avait figuré un membre de -la famille Zeno. Les moindres détails de ce palais accusaient la -munificence et la personnalité d’un vieux patricien qui a conscience de -ses droits aussi bien que de ses devoirs. - -Le palais Zeno était une des maisons les plus fréquentées de Venise. -C’était le rendez-vous de la meilleure compagnie, des femmes élégantes -et des hommes à la mode qui brillaient par l’esprit, les manières, ou -par des talents aimables. Il n’arrivait point à Venise un étranger de -distinction qu’il ne se fît aussitôt présenter à l’abbé Zamaria, qui -était le grand majordome et le juge de tout ce qui se rattachait aux -plaisirs de la maison. Il en conférait d’abord avec Beata, et, après -avoir obtenu son assentiment, tout était dit, car le vieux sénateur -n’entrait jamais dans ces menus détails de la vie domestique. Ce qui -attirait au palais Zeno un si grand nombre de personnes illustres, -c’était moins l’hospitalité magnifique qu’on y trouvait que la haute -distinction de Beata, le savoir et la grande érudition musicale de -l’abbé Zamaria. Membre de la Société Philharmonique de Bologne, ami -et correspondant du P. Martini, élève de Benedetto Marcello, l’abbé -Zamaria était non-seulement un contrapointiste du premier mérite, -mais aussi un homme de goût dont on recherchait les conseils. Tous -les compositeurs et les virtuoses célèbres de la seconde moitié du -XVIII^e siècle ont été reçus au palais Zeno, où ils étaient sûrs de -rencontrer l’élite de la société vénitienne. C’est là qu’on vit tour -à tour Sacchini, Paisiello, le doux et infortuné Cimarosa, à côté des -Caffarelli, des Pacchiarotti, des Marchesi, de la Gabrielli et des plus -fameuses cantatrices qui venaient se recommander à la bienveillance de -l’abbé, dont la protection valait un succès. _Che ne dice l’abate_? -(qu’en pense l’abbé?) se demandait-on à Venise, lorsqu’il était -question d’un chanteur inconnu ou d’un opéra nouveau dont on attendait -la représentation. Fallait-il un point d’orgue, une _cabaletta_ -brillante, quelques _gorgheggi_ compliqués pour faire ressortir la -bravoure d’une _prima donna_, on allait trouver l’abbé Zamaria, qui, -d’un trait de plume, calmait les plus grandes inquiétudes ou excitait -des jalousies féroces. Que de morceaux de sa composition ont été -intercalés dans les opéras des maîtres les plus illustres! Combien il a -jeté sur le papier de ces lieux communs qu’on appelait _arie di baule_, -airs de voyage que les virtuoses emportaient au fond de leurs malles, -et qu’ils chantaient dans toutes les villes, quel que fût l’ouvrage -dans lequel ils débutaient! - -Les noms les plus illustres de la république, les Pisani, les -Foscarini, les Grimani, les Tiepolo, retentissaient dans ce palais -au milieu des savants, des artistes, des poëtes et des critiques les -plus renommés de Venise et même de l’Europe. Goethe, Alfieri, le -comte Algarotti, Pindemonte, Cesarotti, le traducteur d’Homère et -d’Ossian, qui occupait une chaire de littérature grecque à l’université -de Padoue, étaient venus dans ce salon, où ils avaient laissé des -témoignages de leur satisfaction dans un magnifique album que l’on -conservait précieusement. C’était un spectacle unique que d’assister -à l’une de ces brillantes _conversazioni_ qui avaient lieu toutes les -semaines au palais Zeno, et de voir réunis dans un même salon les -caractères les plus antipathiques, Goldoni et les deux frères ennemis -Charles et Gasparo Gozzi, par exemple, qui partout ailleurs se seraient -pris aux cheveux, au lieu de se combattre à coups d’épigrammes; -Francesco Pesaro, Giuseppe Farsetti, Antonio Cappello, qui avait été -ambassadeur de la république en France lorsque éclata la révolution -de 1789, grand amateur de beaux-arts et protecteur de Canova qu’il -a deviné; Francesco Gritti, Cornelia Barbaro, sa belle-sœur, femme -de la plus haute distinction, qui fut l’amie de Métastase; la jeune -et charmante comtesse Benzoni, assise à côté du poëte Lamberti, qui -en était éperdument amoureux, et qui l’a chantée dans cette jolie -barcarolle connue de toute l’Europe: - - La biondina in gondoletta, - L’altra sera go menà. - -C’était la gloire de Beata d’avoir su triompher ainsi des rivalités qui -divisent trop souvent les hommes qui cultivent les arts de l’esprit. -Le sens exquis de cette jeune fille lui avait appris de très-bonne -heure combien il importe à la femme de cacher sa raison sous la grâce -et la modestie de son sexe. Silencieuse, recueillie, d’une discrétion -profonde, elle savait écouter avec indulgence les bavardages des gens -médiocres, et n’accordait son approbation explicite, mais toujours -avec réserve, qu’aux choses vraiment belles qui touchaient son âme. -On aimait à la consulter, on avait confiance dans la rectitude de -son jugement, qui ne se manifestait jamais que par des observations -de détail qui indiquaient plutôt une préférence de sentiment qu’un -blâme de l’esprit. Elle régnait naturellement sur les cœurs par le -charme divin de son regard mélancolique, par l’élégance de sa taille -et de ses manières, qui révélaient une nature supérieure digne de tous -les hommages. Aussi un sourire de sa bouche adorable suffisait pour -dissiper les plus gros nuages, et lorsque sa tête blonde s’inclinait -pour gronder un ami ou pour écouter une confidence qu’on avait à -lui faire, on était ravi de voir tant de séductions relevées d’une -si grande simplicité. C’était une muse qui inspirait tous ceux qui -l’approchaient, et non point une sirène qui cherchât à séduire par le -faste de sa beauté. - -L’abbé Zamaria était fort répandu dans la société de Venise. Les -cantatrices et les _gentildonne_ dilettante s’arrachaient à l’envi -ce petit abbé, qui n’avait de la morale du Christ que l’habit. On le -voyait partout, dans les théâtres, dans les _ridotti_, dans les cafés, -dans les églises, et ce n’était pas pour y faire pénitence. Partout où -il y avait du plaisir, de l’esprit et de la musique, on était sûr de -rencontrer le charmant abbé, qui bavardait comme une pie et riait comme -un enfant. Ami de Carlo Gozzi, son confrère à l’académie bouffonne des -_Granelleschi_, il se moquait avec lui des vieux classiques embourbés -dans les ornières des _Seicentisti_, qu’il appelait des _parrucconi_, -des _brontoloni_ insupportables. Il n’était guère plus favorable aux -novateurs qui, comme Goldoni, s’efforçaient d’introduire à Venise -la dignité et la vérité du théâtre français. «Ils veulent nous -étouffer, disait-il en parlant de ces novateurs, avec des _chiacchere -filosofiche_, des bavardages philosophiques, et des _urli francesi_. -Conservons notre esprit, nos mœurs, notre gaieté, et restons Vénitiens. -Nous n’avons que faire de la _musica tedesca_ ni de la littérature -française, _impastate_ (farcies) de réflexions et de modulations -_melancoliche_.» - -Lorenzo suivait l’abbé Zamaria dans les méandres de la vie vénitienne, -comme Dante suit Virgile dans les cercles ténébreux de la cité -divine. L’abbé était flatté de produire dans le monde un jeune homme -intelligent, au regard vif, à la physionomie ouverte, qui chantait -comme un ange, et dont il s’était plu à former l’éducation musicale -avec un soin tout paternel. Il le présentait comme son élève aux -femmes du monde, aux virtuoses, aux compositeurs, et tirait vanité -des succès de son disciple, qu’on appelait partout _il maestrino_. -Il l’introduisait dans les premières maisons, chez les Mocenigo, les -Dolfin, où Lorenzo était reçu avec une certaine déférence à cause de -l’affection que lui portait l’abbé Zamaria, et peut-être aussi parce -qu’on supposait que le sénateur Zeno avait des vues particulières sur -l’avenir de ce jeune homme. Lorenzo, dont les femmes remarquaient déjà -la taille svelte, le front épanoui et les beaux yeux noirs remplis -de feu et de désirs, jouissait avec bonheur de la nouvelle existence -qui s’ouvrait devant lui. Il courait les salons, les théâtres, les -_casini_, les académies, tantôt accompagné de l’abbé Zamaria, qui ne -cachait pas sous sa perruque la sagesse de Minerve, tantôt sans autres -guides que l’instinct des belles choses et la crainte de l’inconnu, -qui est la pudeur des jeunes gens. Comme il était ravi de se voir -dans cette ville d’enchantement, de s’attarder le soir sur la place -Saint-Marc, au milieu de cette foule joyeuse de promeneurs de tout rang -et de tous pays, de parcourir le Grand-Canal couché mollement dans une -gondole légère, et de s’enfuir au loin vers l’une de ces _isole beate_, -nids d’amour et de volupté qui entourent Venise comme des satellites -qu’elle entraîne dans son tourbillon! «Est-ce bien le fils de Catarina -Sarti, se disait-il tout bas avec ravissement, qui chante des duos avec -une Badoer, qui accompagne au _cembalo_ une Dolfin dont la main blanche -et potelée se pose gracieusement sur son épaule, qui s’entretient de -philosophie et de littérature avec un Mocenigo, et que le compositeur -Furlanetto daigne admettre dans sa familiarité?» - -Le bonheur d’être et de vivre dans une sphère supérieure, les -tressaillements sourds de la sensibilité qui s’éveille, un vague -pressentiment des idées du siècle, la confiance qu’il commençait à -avoir dans son activité, l’ivresse de l’amour, tout cela avait gonflé -le cœur de Lorenzo, tout cela faisait sourdre de son âme exaltée ces -mille désirs, ces mille espérances infinies qui montent, s’ébruitent et -se répandent dans l’espace en chantant à l’imagination le poëme divin, -la symphonie merveilleuse de la jeunesse, que nous avons tous entendue -une fois dans la vie, et dont il n’appartient qu’au génie de retenir un -écho lointain. - -Mais aussi dans quel temps et dans quelle société avait été jeté -Lorenzo! Venise se mourait; elle se mourait de langueur comme une -courtisane épuisée, le front couronné de roses, le sourire sur les -lèvres, banquetant, festoyant, entourée de _ruffiani_, de chanteurs, -de _ballerini_, d’improvisateurs, d’escrocs et d’espions, dernière -ressource des gouvernements avilis. Sous une aristocratie sombre, -taciturne, soupçonneuse, qui avait accaparé les bénéfices et les soucis -de l’autorité suprême, s’agitait un peuple d’enfants qui riait de tout, -s’amusait de tout, et ne s’occupait que du plaisir de l’heure présente. -Qu’avait-il besoin de travailler, de réfléchir et de s’inquiéter de -l’avenir, ce peuple doux et charmant qui vivait de sportules, de -_confetti_, de café, de sonnets, de musique et d’amour? Tant que -la république fut puissante au dehors, le peuple, prenant part aux -événements politiques, se nourrissait au moins de vanité nationale, -et la passion de la gloire relevait et ennoblissait son courage; mais -depuis que l’oligarchie de Venise, méconnaissant la marche du temps -et les principes de sa grandeur, s’était refusée à tout mouvement et -à toute transaction avec les idées nouvelles, le peuple, refoulé sur -lui-même, sans expansion au dehors et sans liberté au dedans, s’était -abandonné à l’une de ces effroyables anarchies de mœurs qui précèdent -la chute des empires. Les lois, les institutions, en conservant les -apparences de la force qui les avait créées, étaient impuissantes -à diriger les esprits, et la police du conseil des Dix, plus -inquisitoriale qu’elle ne l’avait jamais été, était presque le seul -appui de l’État. Cette profonde décadence n’était visible cependant -qu’aux yeux du philosophe ou d’un homme politique comme Marco Zeno. La -foule, les étrangers et la jeunesse, étaient captivés et éblouis par un -spectacle unique dans les annales du monde. - -Qu’on se figure une succession de fêtes magnifiques rappelant les -grands souvenirs de l’histoire de Venise! Un carnaval qui durait trois -mois, huit théâtres presque toujours ouverts, quatre conservatoires -ou écoles de musique, des _casini_, des _ridotti_, des cafés où l’on -jouait et causait toute la nuit; une population qui se déguisait -une grande partie de l’année comme pour échapper au sérieux de la -vie; l’inviolabilité des masques protégée par la loi et les usages, -servant à cacher l’inquisiteur d’État, le prince de l’Église, le -riche, le pauvre, le mari et l’amant, le confesseur aussi bien que la -pénitente; des académies de toute sorte, des couvents où l’on dansait -et chantait plus qu’on ne priait; des femmes charmantes, blondes, -tendres, voluptueuses, faciles, parlant un dialecte mélodieux qui -enivrait l’oreille; des loisirs infinis, une sociabilité exquise, de la -gaieté sans malice, de l’esprit, du goût, du faste, de l’instruction, -un _estro_ charmant, un _non so che_ plein de grâce et d’abandon; de -la musique partout, de la musique toujours: tels étaient les éléments -et les épisodes de cette fête merveilleuse de la fantaisie et de la -sensualité qui a terminé l’existence de Venise. - -«Quel est donc ce personnage singulier qui se dandine sur une jambe -effilée en chiffonnant son jabot d’un air d’importance? demanda Lorenzo -à un inconnu qui se trouvait assis à côté de lui dans un café de la -place Saint-Marc, à l’heure où toute la société de Venise venait y -étaler la variété piquante de ses costumes et de ses mœurs. - -—C’est le comte Lazara de Padoue, lui répondit-on, l’amant avoué -de la belle _gentildonna_ qui marche à côté de lui en tournant le -dos à son mari, qui les suit comme un _facchino_ chargé des gros -travaux du ménage: ce sont trois personnes de distinction qui vivent -en parfaite harmonie. Plus loin, continua l’inconnu, qui n’était pas -fâché de saisir l’occasion qu’on lui offrait d’esquisser en passant les -types de cette société étrange, voyez-vous ce monsieur long, maigre, -_attempato_, coquettement attifé, donnant le bras à une dame qui est -presque aussi âgée que lui? C’est le frère cadet d’un membre du conseil -des Dix, qui depuis vingt-cinq ans est amoureux de la femme qu’il -promène ainsi tous les jours avec une rare constance. Il a sacrifié une -brillante carrière à cette relation, qui n’est cimentée par d’autres -liens que les souvenirs du passé et l’habitude de se voir. Ce couple -heureux est suivi de trois personnes qui sont dans tout l’éclat de -la jeunesse: ce sont deux nouveaux mariés avec le _cicisbeo_ de la -signora, qui attend que la lune de miel soit un peu rognée pour prendre -possession de sa charge. C’est un amant en perspective que le mari -a placé lui-même au fond de la corbeille de noces comme un gage de -bonheur domestique. Regardez donc ce petit homme rondelet et mignon en -habit de fantaisie de couleur jaunâtre, le chapeau sur l’oreille, une -fleur à la boutonnière, riant en lui-même, et qui affecte de marcher -isolément pour être mieux remarqué? C’est le _cavaliere_ Zerbinelli, -homme d’esprit, poëte agréable, qui vient de publier un sonnet sur _les -serins_ (_i canarini_), qui a beaucoup de succès. Tenez, il est coudoyé -à l’instant par ce gros personnage que vous voyez s’avancer comme un -_stralunato_, le chapeau rabattu sur les yeux, le cou enfoncé dans les -épaules, enveloppé dramatiquement dans un manteau rouge _strappazzato_, -frippé, passé, usé: c’est _il signor Strabotto_, poëte classique et -rébarbatif fort maltraité par la critique, et qui médite assurément -quelque bonne épigramme contre ses ennemis. Derrière lui vient un -groupe de quatre personnes que vous voyez rire aux éclats. Cette -joyeuse _brigata_ est composée d’un évêque qui tient un éventail à la -main, d’une cantatrice qui fait fureur au théâtre _San-Samuele_, d’un -procurateur de Saint-Marc qui partage avec _monsignore_ les faveurs -de la _prima donna_, dont ils sont tous les deux éperdument amoureux, -et du vieux castrat Grotto, qui donne des conseils à la _diva_ et -ramasse les miettes du festin. Ils souperont ce soir ensemble, et ne se -quitteront probablement qu’aux premiers rayons du jour. - -—De grâce, monsieur, dit Lorenzo à son voisin, si ce n’est pas trop -abuser de votre complaisance, dites-moi donc le nom de ce monsieur -que je vois là-bas en habit vert et à boutons d’or, dont les jambes -longues et les bas de soie mal rattachés s’affaissent sur les talons et -semblent chercher un point d’appui? Il regarde toutes les femmes d’un -air attendri qui pique ma curiosité. - -—Je le crois bien, répondit l’inconnu; c’est le plus aimable original -de Venise. _Il signor_ Frangipani, qu’on a surnommé _l’Innamorato -morto_, l’amoureux transi de toutes les femmes, qu’il adore de loin -comme les madones en leur baisant délicatement le bout des doigts, -comme il dégusterait un sorbet à petites cuillerées. C’est un homme -de qualité, dilettante distingué qui a composé les paroles et la -musique d’une foule de jolies _canzonette_ qu’il chante lui-même avec -beaucoup de goût. Il y en a qui sont devenues populaires, telles que -_il Sospiro_ (le Soupir), _il Zefiro e la Rosa_ (la Rose et le Zéphyr), -_il Canto degl’Augelletti_ et _il Lamento degl’Agneletti_ (le Chant des -Oiseaux et la Plainte des Agneaux), _la Gondola incantata_ (la Gondole -enchantée), _il Papagallo felice_ (le Perroquet heureux), et beaucoup -d’autres. Regardez, monsieur, continua l’interlocuteur, cette belle et -splendide créature qui s’avance en attirant tous les regards: c’est -la Zanzzara, fameuse courtisane qui vit somptueusement des dépouilles -des grands seigneurs, qui se disputent au poids de l’or la possession -de ses charmes. C’est une femme d’esprit qui parle latin comme le -cardinal Bembo et protége les artistes. Sa maison est une véritable -académie toujours ouverte aux malheureux et aux poëtes sifflés qu’elle -réchauffe de sa charité. Elle est suivie de près par un groupe de -cinq ou six personnes de la plus haute distinction, qui hument la vie -comme un verre d’excellent _rosoglio_, et parmi lesquelles se trouve -la _contessina_ Zoppi, jolie blonde qui rit toujours, comme si on la -chatouillait, de ce joli petit rire à coups redoublés qui ressemble au -gazouillement d’un oiseau. Voyez comme elle joue coquettement de son -éventail en regardant d’un air moqueur ce gros balourd, à la démarche -solennelle, aux sourcils hérissés comme les soies d’un porc-épic. C’est -un savant en _us_, grand collecteur de médailles et de brimborions -historiques, ce qui l’a fait admettre dans deux ou trois académies. -Doué de la patience d’un bœuf et rétif comme un âne, _il signor_ -Stentato est le type de ces esprits qui passent leur vie à ramasser -des coquilles et à prouver, à force de citations, de quiproquos et -de _spropositi_, que les enfants d’Athènes, du temps de Socrate, -pleuraient quand on les fouettait.... Tenez, monsieur, dit encore -l’inconnu, il vaut mieux fixer votre attention sur cette belle personne -qui s’avance là-bas du côté de la _Piazzetta_. Voyez quelle noble -démarche, quel maintien sévère et doux qui inspire le respect et la -confiance! Aussi remarquez comme tout le monde s’écarte pour la laisser -passer! On dirait que la lumière de son âme rejaillit sur tout ce qui -l’approche et projette autour de sa personne une clarté divine. C’est -la fille du sénateur Zeno, une des femmes accomplies de Venise. Elle -donne le bras à son père, grand seigneur digne du rang qu’il occupe -dans l’État. Elle est accompagnée du chevalier Grimani, jeune patricien -plein d’agréments, qu’on dit être son fiancé.» - -A ces mots, Lorenzo perdit contenance. Le cœur oppressé, la respiration -haletante, il ne savait que dire et que répondre, et faillit se trouver -mal, lorsque son voisin se leva de sa chaise et lui dit sans façon: -«Jeune homme, le spectacle que vous avez sous les yeux et que vous -voyez sans doute pour la première fois, car je m’aperçois que vous -êtes nouveau dans cette ville, est unique dans le monde. La société -qui se déroule sur ce magnifique théâtre, où se sont accomplis tant -d’événements remarquables, est le fruit avancé d’une civilisation -merveilleuse qui n’a plus de séve. Ces femmes élégantes que vous voyez -briller au soleil comme des papillons aux ailes diaprées, ces hommes -aimables et polis qui s’enivrent de loisirs et de galanterie, ces -patriciens fastueux devant qui tout le monde s’incline, ce peuple doux -et charmant qui ne s’occupe que de _canzonette_ et de prières à la -Madone, cette foule de poëtes, de musiciens et d’artistes éphémères, -cette immense et joyeuse cohue que le plaisir emporte dans son -tourbillon, cette mascarade infinie qui cache tant de mystères et qui -semble la réalisation d’un rêve fantastique.... tout cela sera balayé -bientôt par le souffle de Dieu!» - -En prononçant ces paroles, l’inconnu fit un geste menaçant et disparut. - -Jeté dans ce tourbillon, étourdi par l’immense éclat de rire que -poussait cette société expirante, Lorenzo eut à se défendre contre -mille séductions qui s’offraient à lui à chaque pas. Libre d’aller et -de venir sans que personne lui demandât jamais compte de l’emploi de -son temps, sa figure, son esprit et sa jeunesse l’exposaient à des -dangers sans cesse renaissants qu’il était impossible de prévoir. Parmi -les connaissances nouvelles qu’il avait faites depuis qu’il était à -Venise, il y avait une jeune cantatrice du théâtre San-Benedetto, -qu’on appelait la Vicentina, parce qu’elle était née à Vicence -d’une très-pauvre famille. C’était une brune piquante de dix-huit -ans, qui avait une voix magnifique et de l’esprit comme un démon. -Il l’avait vue pour la première fois dans les coulisses du théâtre -San-Benedetto, où l’avait conduit imprudemment l’abbé Zamaria. Elle -venait de débuter tout récemment dans un opéra de Galuppi, et y avait -obtenu un grand succès qui faisait honneur à son maître, le castrat -Grotto, ainsi qu’à l’institution où elle avait été élevée, la _Scuola -de’ Medicanti_. Ils s’étaient retrouvés depuis chez Pacchiarotti, -sopraniste célèbre qui était alors à Venise, où il termina sa brillante -carrière. L’abbé Zamaria voulant que Lorenzo prît quelques leçons de -chant de cet admirable virtuose, le jeune Vénitien vit souvent chez -lui la Vicentina, qui venait aussi profiter des conseils de ce maître -consommé. La Vicentina était protégée par un vieux seigneur Zustiniani, -qui l’avait remarquée un soir sur la place Saint-Marc, où tout enfant -elle chantait devant un café. Frappé de la physionomie intelligente et -de la voix limpide et douce de cette jolie petite fille, Zustiniani -l’avait fait admettre à la _Scuola de’ Mendicanti_, dont il était un -des administrateurs. - -C’est ici le lieu de faire connaître l’organisation de ces écoles de -musique qui ont eu une si grande célébrité en Europe pendant tout le -XVIII^e siècle. Parmi les nombreuses institutions libérales qu’il -y avait à Venise et qui témoignaient de la munificence de cette -république de patriciens, on remarquait quatre hospices ou maisons -de refuge dont la fondation remontait au XVI^e siècle. Ce n’étaient -à l’origine que de pieux asiles où l’on recueillait les orphelines, -les infirmes et les pauvres filles abandonnées, qu’on y élevait aux -frais de l’État et avec le concours de la charité particulière. Vers -le milieu du XVII^e siècle, la musique devint une partie essentielle -de l’instruction qu’on donnait à ces jeunes filles, et le succès -ayant répondu à l’attente des novateurs, ces institutions prirent -insensiblement le caractère de véritables écoles, où l’art musical -était enseigné dans toutes ses parties par les maîtres les plus -illustres de l’Italie. Ces quatre _scuole_ dont Rousseau parle avec -enthousiasme dans le septième livre de ses _Confessions_, étaient -_la Pietà_, la plus ancienne de toutes, celle _de’ Mendicanti_, -_degl’Incurabili_, et _l’Ospedaletto_ de Saints-Jean-et-Paul. Elles -étaient administrées par une société de grands seigneurs et de citadins -que le goût de la musique et l’esprit de charité réunissaient pour -accomplir une œuvre généreuse et belle. Cet heureux mélange d’utilité -pratique et de munificence, où la poésie se dégage de la réalité comme -un parfum, se retrouve dans toutes les institutions de Venise, et -forme, à vrai dire, le trait saillant de son histoire. - -Chacune de ces écoles renfermait un nombre plus ou moins considérable -de jeunes filles, nombre qui s’élevait quelquefois jusqu’à cent, -et qui était rarement au-dessous de cinquante. A la _Pietà_ et aux -Incurables, il y eut presque toujours soixante-dix élèves. Pour être -admise dans l’un de ces asiles, la jeune fille devait être pauvre, -affligée de quelque infirmité, et avoir vu le jour sur le territoire de -la république; cependant cette dernière condition n’était pas toujours -nécessaire, car avec des protections et une belle voix on faisait -fléchir aisément la rigueur des statuts. Les élèves y recevaient une -instruction très-soignée, dont la musique formait l’objet principal. -Elles y restaient jusqu’à l’âge où elles pouvaient se marier ou trouver -l’emploi de leurs talents. Elles entraient dans les théâtres, dans les -chapelles, ou se destinaient à l’enseignement. Quelques-unes restaient -dans l’institution où elles avaient été élévées, y prenaient le voile -et remplissaient alors les fonctions de répétiteurs. On divisait les -élèves de chacune de ces écoles en deux grandes catégories: les -novices et les _provette_ ou anciennes, qui avaient déjà quelques -années de séjour dans l’établissement. - -Celles-ci enseignaient aux autres les premiers éléments de l’art sous -la surveillance du maître, dont elles étaient les coopérateurs. Les -jeunes filles qui avaient de la voix se vouaient particulièrement à -l’art de chanter. Les autres apprenaient à jouer d’un instrument, l’une -du violon, de la viole, l’autre de la basse; celle-ci donnait du cor, -celle-là s’exerçait sur le hautbois, sur la clarinette, sur le basson, -et l’ensemble de ces divers instruments formait un orchestre complet. -Presque toutes jouaient du clavecin et savaient l’harmonie, ce qui -les mettait en état de remplir à première vue une basse chiffrée et -d’accompagner la partition. Comme ces écoles étaient des espèces de -couvents, il y avait une église attenant à l’hospice, où les élèves, -cachées derrière une grille, assistaient à l’office et prenaient -part aux cérémonies du culte. Deux fois par semaine, le samedi et le -dimanche au soir, sans compter les fêtes extraordinaires, on chantait -les vêpres en musique ou quelque motet composé expressément pour ces -jeunes filles par le maître qui dirigeait l’école. Ces jours-là, -l’église était remplie d’une foule de curieux et de dilettanti qui -venaient admirer ces voix virginales inspirées par le plus pur -sentiment de l’art. On y exécutait des chœurs, des motets à une, deux -et trois voix, tantôt sans accompagnement, tantôt avec le concours -de l’orchestre ou de l’orgue. Très-souvent aussi la voix connue et -déjà célèbre de l’une de ces jeunes filles se produisait seule avec -un simple accompagnement de violon ou de violoncelle. Des espèces -d’intermèdes symphoniques, d’un style plus ou moins religieux, venaient -reposer l’oreille de la continuité des mêmes effets et suspendre -agréablement l’action du drame liturgique. Aux grandes solennités, à -la fête patronale de l’institution ou de tout autre saint personnage, -on exécutait des oratorios dont le libretto, imprimé avec luxe et -contenant le nom des élèves les plus remarquables, était distribué -gratuitement à la porte de l’église. C’est ainsi qu’en 1677 eut lieu à -l’hôpital _degl’ Incurabili_ l’exécution d’une scène dramatique de ce -genre pour la commémoration de saint François _Saverio_, qui avait fait -son noviciat dans ce pieux asile. Cet usage, qui était dans le goût de -la Renaissance et conforme d’ailleurs à l’esprit du catholicisme, s’est -perpétué jusqu’aux derniers jours du XVIII^e siècle. - -Dans les grandes cérémonies de l’État, ou lorsqu’il arrivait à Venise -un personnage illustre que la république avait intérêt à bien recevoir, -on faisait un choix parmi les élèves de chaque établissement, et, -sous la direction d’un chef désigné, on exécutait avec pompe quelque -grande composition. Bertoni, maître de chapelle aux _Mendicanti_, fut -chargé de composer une cantate qui fut chantée au palais Rezzonico, -devant l’empereur Joseph II, par cent jeunes filles, dont chaque -école avait fourni son contingent. Le doge, les procurateurs de -Saint-Marc qui avaient la surveillance de ces écoles, les nobles et -les riches citadins qui en étaient les administrateurs, faisaient -venir souvent dans leurs palais de Venise, et même dans leurs villas, -quelques-unes de ces jeunes filles pour contribuer à l’éclat de leurs -fêtes particulières. Avec une faible rétribution, dont une partie -servait à leur établissement dans le monde, on organisait assez -facilement un concert composé des élèves les plus habiles de l’une de -ces institutions; elles étaient accompagnées alors d’une maîtresse -d’un âge respectable qui dirigeait l’exécution. C’était un spectacle -assez curieux que de voir dans un salon ou dans un beau jardin, sur -les bords de la Brenta, dix à douze jeunes filles, les unes chantant -des duos, des trios, les autres jouant d’un instrument et formant un -petit orchestre. Il était défendu par les statuts qu’aucun homme, -excepté le maître qui enseignait les élèves, pénétrât dans l’intérieur -de ces établissements; mais il en était de cette règle comme de -beaucoup d’autres: on l’éludait facilement avec des protections. -Rousseau fut admis à visiter la _Scuola de’ Mendicanti_, et il nous -raconte dans ses _Confessions_ quelle fut sa surprise en voyant de -près la figure de ces sirènes, dont la voix harmonieuse l’avait tant -ému lorsqu’il les entendit pour la première fois dans l’église. Son -imagination s’était formé de plusieurs de ces pauvres orphelines un -idéal de grâce et de beauté qui fut dissipé par la réalité. Trente ans -après Rousseau, en 1770, Burney eut aussi la permission de visiter -l’école _de’ Mendicanti_, qui était alors dirigée par Bertoni. On -lui donna un petit concert dont il nous a transmis le récit dans son -_Voyage_. Le premier violon était joué par _Antonia Cubli_, d’origine -grecque; _Francesca Rossi_ tenait le clavecin et dirigeait le chœur; -_Laura Rifregari_, _Giacoma Frari_, chantèrent des airs de bravoure -d’une étonnante difficulté, tandis que _Francesca Tomj_ et _Antonia -Lucowich_ firent entendre des morceaux d’un style plus élevé. Burney -ajoute qu’il fut aussi édifié de la tenue et de la décence de ces -jeunes filles qu’il avait été charmé de leurs talents[19]. Le succès -de chacune de ces écoles variait selon le mérite et le goût plus ou -moins sévère du maître qui en avait la direction. C’est par la partie -instrumentale et la bonté de son orchestre que se distinguait surtout -la _Pietà_, tandis que la _Scuola de’ Mendicanti_ fut toujours célèbre -par le nombre des belles voix et la perfection de l’art de chanter. -C’est aux _Mendicanti_ que fut élevée la fameuse Faustina Bordoni, une -des grandes cantatrices de la première moitié du XVIII^e siècle, et -c’est également de la même école qu’est sortie Rosana Scalfii, pauvre -fille du peuple que l’illustre Marcello, séduit par la rare beauté de -sa voix, épousa secrètement. Galuppi, qui a dirigé longtemps l’école -_degl’Incurabili_, lui avait donné un grand éclat vers les dernières -années du XVIII^e siècle. Burney en parle avec le plus grand éloge. -Il dit en propres termes: «Plusieurs élèves de cette institution ont -de rares dispositions pour le chant, particulièrement la Rota, Pasqua -Rossi et Ortolani. Les deux dernières chantèrent un cantique sous la -forme de dialogue et avec accompagnement de chœurs. L’introduction -instrumentale, écrite pour deux orchestres, était remplie de détails -charmants, et les deux chœurs, soutenus de deux orgues, se répondaient -l’un à l’autre comme un écho. Je fus enchanté de l’exécution, ainsi que -le nombreux auditoire qui se trouvait avec moi dans l’église.» Sous la -direction de Sacchini, _l’Ospedaletto_ eut aussi un moment d’éclat qui -cessa d’exister après le départ de ce grand maître. - -On allait à l’église de ces écoles comme à un concert; on en parlait -huit jours à l’avance comme d’un spectacle qui promettait d’être -amusant, et, après une belle cérémonie qui avait attiré la foule aux -_Mendicanti_, à la _Pietà_ ou à _l’Ospedaletto_, on s’entretenait de -l’œuvre qu’on y avait entendue, on louait l’exécution de l’ensemble, et -si quelque _scolara_ s’était fait remarquer par une qualité saillante, -son nom devenait aussitôt la proie des poëtes à la mode, qui le -lançaient dans le monde et lui donnaient ainsi une célébrité précoce. -«Avez-vous entendu la _Rosalba_ aux _Mendicanti_? se disait-on dans les -_conversazioni_ de bonne compagnie. Quelle voix magnifique et quelle -flexibilité! _È un prodigio_, c’est un prodige de la nature.—J’ai été -à la _Pietà_, répondait une autre personne, où j’ai été émerveillé de -la _sinfonia_ et surtout de l’Albanese, qui a exécuté sur le violon une -sonate de Locatelli avec une rare _maestria_ de coup d’archet.—Moi, -répliquait un dilettante d’un goût plus difficile, je n’ai pas voulu -manquer l’occasion d’aller entendre à la chapelle des Incurables le -fameux _Miserere_ que Hasse a composé pour cette école, dont il a été -directeur au commencement de ce siècle. Ce morceau remarquable n’y est -chanté qu’une fois par an, et je tenais à m’assurer si on y a conservé -intacte la tradition du _Sassone_.» - -Telle était l’organisation des institutions musicales de Venise, -qui ont eu une si grande renommée, et dont parlent avec éloge tous -les voyageurs de l’Europe; elles ont été dirigées tour à tour par -les premiers maîtres de l’Italie et surtout de l’école napolitaine, -tels qu’Alexandre Scarlatti, son fondateur, Porpora, Hasse, Jomelli, -Sacchini, Anfossi, Cimarosa, Sarti; les compositeurs vénitiens Caldara, -Gasparini, Lotti, Galuppi, Bertoni, Furlanetto, ont aussi puissamment -contribué au succès de ces pieux établissements, où l’art s’était -épanoui insensiblement comme un luxe de la charité. Les conservatoires -de Naples pour les hommes et les _scuole_ de Venise pour les femmes -ont été les deux grands foyers de l’art de chanter pendant le XVIII^e -siècle. Si Naples a produit les Farinelli, les Caffarelli, les Gizzielo -et presque tous les sopranistes célèbres qui ont émerveillé l’Europe, -c’est des écoles de Venise que sont sorties les grandes cantatrices -qui ont illustré l’Italie depuis la naissance de l’opéra jusqu’à la -révolution française. - -A l’époque où nous sommes arrivés dans ce récit, les écoles musicales -de Venise se ressentaient de l’affaiblissement général de toutes les -institutions. La _Pietà_, la plus ancienne de toutes, survécut aux -trois autres, et finit par disparaître aussi quelques années après -la chute de la république. Sous la direction de Francesco Caffi, -il s’éleva en 1811 un institut philharmonique qui donna quelques -espérances qui s’évanouirent bientôt; une école de chant fut créée en -1822 pour fournir à la chapelle de Saint-Marc de jeunes enfants de -chœur; dirigée par un élève de Furlanetto, Ermagora Fabio, cette école -est le dernier écho d’un magnifique concert qui a duré deux cents ans. - -Après Bianca Sacchetti, la Vicentina a été la dernière cantatrice de -mérite qui soit sortie de l’école _de’ Mendicanti_; elle possédait une -voix magnifique, d’une grande flexibilité, qui avait été fort bien -dirigée par son maître, le vieux Grotto. Ses débuts avaient eu de -l’éclat; mais, depuis l’arrivée à Venise de Pacchiarotti, elle avait -compris que les conseils d’un pareil virtuose seraient pour elle d’un -prix inestimable; aussi, du consentement de Grotto et de Zustiniani, -qui payait les leçons, elle venait deux fois par semaine chez le -célèbre sopraniste, et là elle se rencontrait avec Lorenzo. Celui-ci, -dont la voix fragile se ressentait encore du travail de l’adolescence, -était obligé à de grands ménagements. On sait que pendant cette -opération mystérieuse qu’on appelle vulgairement la _mue_, l’organe -vocal de l’homme subit une véritable transformation; il descend d’une -octave et passe du diapason féminin à la partie inférieure de l’échelle -musicale. Pendant cette révolution, plus ou moins longue, dont la -physiologie ignore les lois et n’a pu encore prévoir le dénoûment, -l’élève qui se consacre à l’art de chanter doit s’interdire toute -espèce d’exercice. Il y a surtout un moment critique où l’organe vocal, -ayant perdu le caractère propre à l’enfance, n’a pas encore celui de -la virilité, où le jeune homme hésite entre les deux registres, et ne -sait littéralement sur quelle note chanter, ni même parler. Le moindre -effort peut compromettre alors l’avenir de la plus belle voix du monde. -Dans les conservatoires de Naples aussi bien que dans les écoles de -Venise (car les jeunes filles n’échappent pas entièrement à cette -crise de la _mue_, beaucoup moins dangereuse pour elles que pour les -garçons), les élèves employaient le temps que durait cette métamorphose -à étudier la composition ou à jouer de quelque instrument. Il leur -était défendu de chanter et même de parler trop haut, de manière à -fatiguer l’organe, dont on attendait patiemment la résurrection. La -première fois que la Vicentina se fit entendre à Pacchiarotti dans -quelques morceaux de musique contemporaine que Lorenzo accompagnait au -clavecin, il admira beaucoup la force, l’étendue et la souplesse de sa -voix de _soprano sfogato_. - -«_Cara mia_, lui dit le célèbre virtuose après un air de Nasolini -qu’elle avait _exécuté_ avec une bravoure étonnante, vous me rappelez -la fameuse Gabrielli, la cantatrice la plus extraordinaire qui ait -existé par la beauté de sa voix et sa prodigieuse vocalisation; -elle avait comme vous un clavier admirable de presque deux octaves -et demie, d’une égalité parfaite et d’une puissante sonorité. La -nature l’avait richement douée: elle était belle, spirituelle, assez -bonne musicienne, fantasque et capricieuse comme un démon, _una -matta_, une vraie folle qui faisait le désespoir des directeurs et -des intendants; aussi eut-elle de fréquents démêlés avec l’autorité -et fut-elle mise plusieurs fois en prison pour ses incartades et sa -désobéissance aux ordres du public. C’est elle qui fit cette réponse -si connue à Catherine de Russie, qui s’étonnait du prix de _quarante -mille roubles_ que demandait la cantatrice pour chanter à sa cour. -«Quarante mille roubles! s’écria l’impératrice; mais c’est la paye -d’un maréchal de l’empire.—Que Votre Majesté fasse donc chanter un -maréchal de l’empire!» répliqua la _prima donna_, qui n’était pas moins -absolue que la tzarine dans son royaume de caprice et de fantaisie. -La Gabrielli a dû une grande partie de sa renommée à Guadagni, qui a -été longtemps épris de ses charmes. Il lui enseigna l’art de respirer -à propos, de modérer les éclats de sa voix, d’adoucir les aspérités -de sa fastueuse vocalisation, qui s’échappait comme un torrent -écumeux, en lui apprenant à lier les sons au fond de la gorge au lieu -de les _marteler_ et de les frapper isolément à coups de menton, -comme font la plupart des cantatrices modernes. Ce défaut dont vous -n’êtes pas exempte, ajouta Pacchiarotti avec douceur, est connu dans -les écoles par le sobriquet de vocalisation _cavallina_, parce que -l’effet qui se produit à l’oreille est semblable au hennissement du -cheval. Malgré les conseils d’un si excellent maître, la Gabrielli -n’a pu être qu’un prodige qui a étonné l’Europe par les artifices -d’un gosier incomparable. Elle manquait de goût et de style, et -ne chantait volontiers que la musique des compositeurs médiocres. -Elle affectionnait particulièrement les productions d’un certain -Mysliweczek qui a souvent écrit pour elle, et dont elle faisait valoir -les maigres inspirations. Dans un opéra de ce compositeur obscur, -l’_Olympiade_, qui fut représenté à Naples en 1779, il y avait un -air, _Se cerca, se dice_, dans lequel la Gabrielli produisit un effet -étourdissant; elle le chantait partout et disait cavalièrement aux -Jomelli, aux Piccini, aux Sacchini, c’est-à-dire aux plus grands -musiciens de l’Italie, qu’aucun compositeur n’avait aussi bien que -Mysliweczek compris la nature de son talent. - -«Je vous parle un peu longuement de la Gabrielli, continua -Pacchiarotti; mais c’est que cette femme célèbre a jeté un si vif -éclat, que vous pourriez être tentée d’imiter un si dangereux modèle. -Vous avez quelques-unes de ses qualités, _cara_ Vicentina, n’en ayez -pas les défauts. Le chant est peut-être la partie la plus délicate de -ce vaste ensemble qu’on appelle l’art musical. La voix, le physique, -la facilité naturelle, le mécanisme si difficile et si compliqué de -la vocalisation ne sont que des moyens pour atteindre le vrai but de -l’art, qui est l’expression des sentiments dans une situation donnée. -Il faut que le virtuose, ainsi que le compositeur, considère les -sons qu’il produit ou qu’il assemble, comme le poëte et le peintre -considèrent les mots et les couleurs dont ils ont besoin pour réaliser -leurs conceptions. Ce sont des éléments qui n’ont de valeur que par -l’idée ou le sentiment qu’ils manifestent. Je ne prétends pas dire -qu’il n’y ait pas dans les sons pris isolément et envisagés comme de -simples phénomènes de la nature une qualité matérielle dont il faille -se préoccuper: ce serait nier la clarté du jour et tomber d’un extrême -dans l’autre. Nous sommes des êtres sensibles et raisonnables, et, -pour toucher notre cœur ou convaincre notre esprit, il faut passer par -nos sens, ces portes d’ivoire de la cité divine. - -—Bravo! s’écria avec enthousiasme l’abbé Zamaria, qui assistait -à cette curieuse leçon dont il ne perdait pas un mot, c’est de -la plus haute philosophie. Vous parlez comme un ancien, mon cher -Pacchiarotti; Horace ou Quintilien ne diraient pas mieux. C’est là -une vérité générale qui s’applique à tous les arts, à la poésie, à -l’éloquence aussi bien qu’à la musique, et dont l’antiquité était -si pénétrée, qu’elle en faisait une règle essentielle de toutes les -manifestations de l’esprit humain. Aristote, Théophraste, Longin, -Denys d’Halicarnasse, Cicéron, les plus grands philosophes et les plus -fameux rhéteurs de la Grèce et de Rome, se sont très-longuement occupés -de la partie matérielle du langage, et ils attachaient une si grande -importance à ce que nous pourrions appeler la _mélodie_ du style, -qu’ils allaient jusqu’à désigner les mots et même les syllabes qui -devaient concourir au charme de l’oreille. Ces observateurs judicieux -de la nature avaient parfaitement compris que l’homme n’est pas un, -comme le dit excellemment Hippocrate, et que notre âme est enveloppée -d’un réseau d’organes délicats où elle vit et s’agite comme l’araignée -au milieu de sa toile. Aussi les vrais poëtes, les orateurs et les -écrivains dignes de ce nom ont-ils fait tous une large part aux besoins -de nos sens; ils nous ont présenté la vérité comme le Tasse veut qu’on -présente à l’enfant le breuvage salutaire. Telle était la doctrine de -l’antiquité qu’on trouve résumée dans cet adage connu: - - Gratior et pulchro veniens in corpore virtus. - -«La vertu est plus gracieuse quand elle habite un beau corps.» Cette -heureuse pondération entre le beau et le vrai a été troublée par -l’avénement du christianisme, qui a nié une moitié de la nature humaine -pour exalter la puissance de l’esprit. La Renaissance, ce mouvement -prodigieux que l’Italie a vu naître et qu’elle a communiqué à toute -l’Europe, a été une réaction légitime contre l’ascétisme de l’Église et -une revendication de la sensibilité méconnue. - -—Il ne m’appartient pas, monsieur l’abbé, répondit avec modestie -Pacchiarotti, de vous suivre dans ces hautes régions de l’histoire. Mon -domaine est heureusement beaucoup plus restreint, et je m’en réfère à -des autorités qui sont plus à ma portée. Dans son excellent livre de -l’_Opera in musica_, Planelli a donné une définition des beaux-arts qui -entre parfaitement dans vos vues et dont je puis apprécier la justesse: -«Les beaux-arts furent ainsi nommés, dit-il, parce qu’ils cherchent -à nous émouvoir en flattant nos sens. Ils ne sont pas, comme les -sciences, nés d’une pensée calme et réfléchie; ils ont été conçus par -l’esprit humain dans le trouble des passions.» Cela est vrai surtout de -la musique et de l’art de chanter, qui en est la partie la plus exquise -et qui agit directement sur notre sensibilité. Aussi nos maîtres les -plus estimés, Pistochi de Bologne, son élève Bernachi, Tosi et Mancini, -qui en ont résumé les principes dans leurs écrits, Porpora de Naples -et ses glorieux disciples, tels que Farinelli et Caffarelli, ont-ils -recommandé au virtuose une étude longue et patiente du mécanisme vocal -avant d’aborder l’expression des paroles et de franchir le seuil du -sanctuaire. Qui ne sait que le vieux Porpora a tenu pendant des années -son élève Caffarelli sur une page de _solfeggio_, sans lui permettre -de chanter même une simple _canzonetta_? L’élève, s’ennuyant de -gazouiller comme un oiseau toujours la même chose, demanda un jour -au _maestro_ quand il lui serait au moins permis de tourner la page. -«Quand tu sauras ton métier,» lui répondit brusquement Porpora. Et -deux ans après il lui dit en le prenant par les oreilles: «Maintenant -tu peux chanter ce que tu voudras, car tu es le premier virtuose de -l’Italie.» - -«Sans donner plus d’importance qu’il ne faut à de pareilles anecdotes, -ajouta Pacchiarotti, il est certain que les plus grands effets de l’art -tiennent à des artifices d’exécution sans lesquels le génie le plus -heureusement doué manque le but qu’il se propose. Un mot, un coup de -pinceau, un accord placé à propos, changent quelquefois la physionomie -de toute une œuvre. L’oreille surtout a des voluptés mystérieuses qui -se confondent souvent avec l’émotion du cœur, et dont il n’est pas -toujours facile d’indiquer la source. Que de choses en effet dans une -gamme bien faite, dont chaque son se détache sur un fond mélodique qui -ne se brise jamais, dans un trille lumineux qui scintille comme un -diamant, dans une simple note qu’on remplit successivement du souffle -de la vie! Et que de nuances dans ce qu’on appelle le timbre de la -voix, dans le tissu (_tessatura_) plus ou moins fin d’une vocalise, -dans cet heureux _empâtement_ des sons qui forme un tout harmonieux -et remplit l’oreille d’une sonorité suave, comme un fruit savoureux -parfume la bouche! Sans doute on a beaucoup abusé de ces délicatesses; -au lieu d’en faire un ornement de la vérité et du sentiment, on les -a prodiguées sans goût et sans mesure, comme les mauvais écrivains -prodiguent les images et les _concetti_ de l’esprit. N’existe-t-il -pas des peintres qui se jouent de la couleur, ainsi qu’il y a des -musiciens qui ne peuvent écrire trois mesures sans moduler? Faut-il -pour cela dédaigner la couleur et la modulation, comme le prétendent -certains anachorètes aussi dépourvus de bon sens que de sensibilité? -Voilà pourtant où conduirait l’exagération de certains principes émis -par un illustre compositeur. Je veux parler du chevalier Gluck, dont le -beau génie valait mieux que la fausse théorie qui s’est propagée sous -son nom. Parce qu’il avait rencontré des cantatrices extravagantes, -comme la Gabrielli, qui, ne tenant compte ni de la pensée du maître, -ni du caractère de la situation, donnaient une libre carrière à leurs -caprices et ne visaient qu’à éblouir l’oreille, il aurait voulu que -le virtuose aussi bien que le compositeur oubliassent pour ainsi -dire qu’ils étaient des musiciens pour devenir les instruments du -poëte et les interprètes passifs de la vérité logique. Si un pareil -système pouvait jamais prévaloir, ce serait la négation de tous -les arts. Est-ce qu’un Farinelli, un Guadagni, un Millico, pour -être d’admirables virtuoses, en étaient moins pathétiques et moins -touchants? On a fait grand bruit au delà des monts de ce qu’on appelle -_l’expression dramatique_, qu’on semble confondre avec l’émotion du -cœur, ce qui me paraît être une grande erreur. Je laisse à de plus -savants que moi à décider si le compositeur dramatique doit exiger de -la voix humaine des efforts qui en détruisent le charme, et pousser -la peinture des passions jusqu’au cri de la bête. Tout ce qu’il m’est -permis d’affirmer, c’est que Gluck a exagéré un principe vrai, et que -son système n’a pu réussir que chez une nation dépourvue d’instinct -musical, où il n’a produit en définitive qu’une école d’insupportables -déclamateurs. - -—C’est _soublime_, c’est _souperbe_, s’écria avec emphase le vieux -Grotto, qui était blotti dans un coin où il gesticulait comme un -possédé en roulant ses gros yeux de chouette; Pacchiarotti, tu es le -premier homme de notre temps, _tu sei il primo uomo della nostra età_,» -dit-il en se levant de sa chaise et avec un accent qui n’était pas -moins comique que le singulier compliment qu’il adressait au célèbre -sopraniste. - -Après cette sortie, qui amusa beaucoup la Vicentina: «Il est -certain, dit l’abbé Zamaria, qu’il est impossible de professer des -idées plus saines et plus élevées sur un art qui semblerait devoir -échapper à toute considération générale, et vos paroles ont d’autant -plus d’autorité, mon cher Pacchiarotti, que vous êtes parfaitement -désintéressé dans la question que vous défendez si bien, puisque -c’est par la sobriété du style, par la grande manière de chanter le -récitatif et d’exprimer la passion, que vous l’emportez sur tous vos -rivaux, et particulièrement sur le froid et beau Marchesi. Du reste, -continua l’abbé, il n’est pas inutile de dire en passant que l’abus des -fioritures et des oripeaux de la vocalisation, contre lesquels Marcello -s’est élevé bien avant Gluck dans son charmant opuscule _il Teatro alla -moda_, est plus ancien qu’on ne croit. On a prétendu (particulièrement -le comte Algarotti) que c’étaient Bernachi et Pasi, tous deux élèves -de Pistochi, qui avaient introduit dans la musique italienne, vers le -commencement du XVIII^e siècle, ce luxe de _gorgheggi_ qui sont un peu -à l’art de chanter ce qu’étaient à la composition les combinaisons -ingénieuses des contrapointistes du XVI^e siècle. Il me serait -très-facile de vous prouver que les Grecs n’étaient point étrangers aux -artifices du gosier, qui soulevaient déjà le blâme des philosophes, -et que, même dans le chant ecclésiastique appelé _cantofermo_, -on trouve des signes nombreux qui, reproduits dans la notation -moderne, représentent des effets assez compliqués de vocalisation. -Gui d’Arezzo, qui vivait au X^e siècle, ne parlait-il pas, dans le -quinzième chapitre de son _Micrologue_, d’un certain tremblement de la -voix qui est exactement le même effet que nous appelons aujourd’hui -_vibrato_, espèce de tressaillement qu’on imprime à l’organe vocal pour -simuler l’émotion de l’âme? On trouverait dans un autre théoricien du -XIII^e siècle, Jérôme de Moravie, l’explication d’une foule d’ornements -et de fredons qui se pratiquaient d’instinct sur la large mélopée du -plain-chant grégorien. Il est d’une bonne critique de ne pas attribuer -à des causes éloignées ce qui s’explique tout naturellement par le -jeu de nos facultés. Dans tous les temps et chez tous les peuples, on -a usé plus ou moins des artifices de la vocalisation; mais il vrai -de dire qu’au commencement du XVIII^e siècle, alors que la mélodie -s’épanouissait comme une fleur radieuse qui avait été longtemps -comprimée sous les broussailles du contre-point et les subtilités de -la musique madrigalesque, le chant fit tout à coup un pas énorme, et -donna naissance à cette merveilleuse bravoure de gosier qui a ébloui -le monde. Bernachi, Pasi, l’étonnant Caffarelli, la Gabrielli dont -vous parliez tout à l’heure, Marchesi et tant d’autres prodiges que -je pourrais citer, n’ont point inventé ce qui est dans la nature des -choses; mais ils ont perfectionné et poussé jusqu’au raffinement l’art -d’amuser l’oreille par les caprices de la vocalisation. Ne croyez -pas, mon cher Pacchiarotti, que ce soit là un phénomène particulier -à l’art que vous enseignez avec une si grande distinction. On l’a vu -se produire également ailleurs, et la poésie a ses virtuoses aussi -bien que l’éloquence. Il y a de certains moments, dans l’histoire des -œuvres de l’esprit, où l’homme, tout glorieux d’une conquête récente -qu’il vient de faire, se joue avec la forme matérielle comme un enfant -avec un hochet qui excite sa curiosité. On dirait d’un parvenu qui ne -peut s’empêcher d’étaler aux yeux de tous les marques de sa nouvelle -opulence. L’homme s’amuse alors à combiner des mots et des rimes -sonores, à grouper des images ou des couleurs étranges qui frappent -ses sens et le détournent du but où il aspirait d’abord. Ces moments -précèdent et suivent les grandes époques de l’art, les époques de -pleine maturité qui portent le nom de siècles d’or. Avant ou après -cette heure suprême de civilisation, il n’y a guère que des artisans -occupés à créer la langue ou des bateleurs qui en forcent les effets. -Les nombreux et admirables chanteurs que l’Italie a vus naître depuis -le commencement de ce siècle jusqu’à nos jours étaient des fantaisistes -qui se sont exagéré la part de liberté qui revient au virtuose dans -l’exécution d’une œuvre musicale. Il n’y a rien de plus difficile à -l’homme que d’éviter les extrêmes et de rester dans les limites de la -vérité ornée.» - -Ces réflexions de l’abbé Zamaria surprirent un peu Lorenzo, qui avait -entendu rarement sortir de la bouche de son maître des paroles aussi -constamment sérieuses et d’une si grande portée. Son intelligence -s’ouvrait facilement aux considérations générales qui ramènent les -questions d’école et de métier à un principe générateur qui les -simplifie; elle suivait avec un vif intérêt une discussion qui -répondait aux tendances de sa nature. Aussi ne perdait-il pas un mot de -ce que disaient Pacchiarotti et surtout l’abbé Zamaria, dont l’esprit -enjoué et le caractère enfantin ne retrouvaient un peu de gravité que -lorsqu’on touchait à l’objet de sa passion. L’abbé ne voyait le monde -qu’à travers l’art musical, et les questions de goût étaient pour lui -les seules vérités importantes de la vie. La Vicentina, au contraire, -qui n’entendait pas grand’chose à cette métaphysique de l’art de -charmer, dont elle n’appréciait que les effets, commençait à s’ennuyer -de servir ainsi de sujet à de savantes argumentations, et elle semblait -dire à Lorenzo, de ses beaux yeux étonnés et remplis de malice: «Est-ce -un philosophe ou bien une cantatrice qu’on veut faire de moi?» - -Pacchiarotti, qui aperçut sur le front de sa belle élève de légers -nuages dont il devina la cause, lui dit aussitôt: «_Figlia mia_, -il faut chanter de meilleure musique que le morceau de ce pauvre -Nasolini que vous nous avez fait entendre. Un virtuose qui ne -connaît que les œuvres des maîtres contemporains ne saurait avoir de -style, c’est-à-dire une manière large, soutenue, aisée, où la phrase -mélodique se développe avec noblesse, et exige de la prévoyance, -de la composition, une distribution intelligente des ombres et des -lumières. Or, pour obtenir ce résultat, il faut absolument remonter -à la tradition qui commence au XVIII^e siècle avec les œuvres et les -cantates de Scarlatti, de Porpora, avec la musique pénétrante et suave -de Leo et celle de Jomelli, son immortel disciple. Par-delà cette -époque mémorable, il y a eu sans doute quelques chanteurs de mérite, -tels que Stradella et Baldassar Ferri au XVII^e siècle, mais point -d’école et aucun ensemble de doctrines dont il faille se préoccuper. -C’est avec la musique dramatique, qui n’a pris une forme appréciable -pour nous qu’à partir du XVIII^e siècle, que commence l’art moderne; -quant aux chanteurs de la Renaissance, à ces nombreux interprètes -de la musique madrigalesque et des _canzoni a liuto et a ballo_ qui -ont précédé la naissance de l’opéra, c’est un point d’histoire qui -n’intéresse que des érudits comme M. l’abbé Zamaria ou _il padre_ -Martini. Par exemple, continua Pacchiarotti, essayez un peu de nous -dire une de ces cantates de Porpora qui sont là sous les yeux de -Lorenzo, et qui ont servi à l’éducation des plus grands virtuoses -qu’ait formés ce maître, tels que les Farinelli, les Caffarelli, les -Salimbeni, il Porporino, la Mingotti et la Gabrielli, qui a reçu -aussi du glorieux élève de Scarlatti des conseils dont elle n’a guère -profité. Cela intéressera d’autant plus M. l’abbé Zamaria, que Porpora -a passé les plus belles années de sa vie à Venise, où il a publié ses -meilleures cantates et dirigé _l’Ospedaletto_.» - -Pacchiarotti se mit alors à feuilleter du doigt un recueil de cantates -de différents auteurs, de Carissimi, de Scarlatti, de Marcello, de -Bassani, de Barbara Strozzi, noble Vénitienne, d’Astorga le Sicilien; -puis il arrêta son regard sur l’une des plus charmantes inspirations -de Porpora. C’était une cantate pour voix de soprano, précédée -d’un récitatif fort simple en apparence, mais dont le virtuose fit -comprendre la difficulté par les nuances infinies qu’il y apercevait: - - Fra gl’amorrosi lacci - Come s’arda e s’agghiacci - A un punto sol, - Tu m’insegnasti, o cara[20]! - -Sur ce texte un peu précieux, qui exprime non pas les vicissitudes de -l’amour, mais les velléités d’une fantaisie légèrement émue, Porpora a -écrit une déclamation élégante et très-accidentée par la modulation -qui sert de préface à un joli _cantabile_. - -La Vicentina, de sa voix puissante, se mit à déclamer avec pompe et -fracas ce simple récitatif, qui ne demandait au contraire qu’à être -effleuré des lèvres comme un léger prélude où l’âme s’essaye à trouver -le mot suprême qu’elle n’ose articuler. Aussi Pacchiarotti lui dit-il -après quelques mesures: «Vous n’y êtes pas, mon enfant, et vous donnez -à ce récit un accent passionné et _baldanzoso_ qui conviendrait tout -au plus à la musique de Gluck ou à celle de Jomelli. Il n’y a pas dans -l’œuvre de Porpora ni dans celle des premiers maîtres napolitains une -seule page qui comporte un tel luxe de sonorité. J’avais donc bien -raison de vous dire qu’un chanteur qui ne remonte pas à la tradition de -son école ne possédera jamais la variété de style qui est nécessaire -à un grand artiste. Écoutez-moi,» lui dit-il. Et, joignant l’exemple -au précepte, Pacchiarotti chanta le récitatif que nous venons de citer -et que Lorenzo accompagnait au clavecin. Il ne fit entendre d’abord -qu’un son à peine musical, plus voisin de la parole que de la mélodie -proprement dite. A mesure que le récit exprimait une nuance plus vive -de sentiment, le son s’épanouissait davantage et s’élevait en sonorité. -Lorsqu’il fut arrivé à ce passage où l’amant conjure sa bien-aimée de -le traiter avec moins de rigueur, promettant à ce prix d’oublier le -passé, l’admirable virtuose développa une phrase pleine de grâce qu’il -suspendit un instant sur un accord de _septième diminuée_, pour en -faire mieux désirer la conclusion, qu’il acheva d’un accent ému, mais -toujours tempéré. - -L’_aria_ fui exécutée aussi par le virtuose avec une coquetterie et une -fluidité de style inimitables qui étaient bien en rapport avec ces -paroles d’une aimable galanterie: - - Ch’io mai vi possa - Lasciar d’amare, - No, nol credete - Pupille care, - Ne men per gioco - V’ingannerò[21]! - -Ce madrigal de Métastase a éveillé aussi de nos jours la fantaisie -de Rossini. Il forme le premier morceau des _Soirées musicales_, -chef-d’œuvre de grâce mélodique et d’harmonie exquise, qui est au génie -de l’auteur de _Guillaume Tell_ ce que les _capitoli_ ou élégies sont à -celui de l’Arioste. En comparant l’_aria_ de Porpora à la _canzone_ de -Rossini, on voit à cent ans de distance, et à travers les modifications -et les progrès de l’art, la persistance du génie italien, facile, -élégant et toujours lumineux. Dans la cantate du maître napolitain, -remplie d’étincelles et de trilles innombrables qui jaillissent -d’une mélodie coquette et fort ingénieusement accompagnée, on sent -comme la fraîche haleine d’une muse qui a plus de caprices que de -passion[22]. Dans celle de Rossini, si admirablement modulée, et dont -presque chaque note reflète une dissonance qui fuit comme un désir, il -semble qu’on entende l’aveu d’un sentiment qui sourit et badine pour -ne point effaroucher l’oreille qui l’écoute. On dirait une scène de -villégiature, un doux entretien dans une allée ombreuse, au déclin d’un -beau jour. - -«Avez-vous bien saisi les différentes nuances que j’ai fait ressortir -dans le récitatif de Porpora? dit Pacchiarotti à la Vicentina, qui -avait écouté avec ravissement l’admirable virtuose. En passant -successivement d’un récit qui se rapproche presque de la parole -ordinaire à une sonorité plus intense qui va s’épanouir en une forme -vraiment musicale, j’ai suivi la tradition des grands chanteurs qui -avaient appliqué d’instinct une loi essentielle du goût. Cette loi -est bien simple, et quelques mots suffisent pour l’expliquer. Toutes -les fois que le récitatif révèle des faits qui tiennent plus à la vie -matérielle qu’à celle du sentiment, il faut parler plutôt que chanter. -Le récit s’élève-t-il au-dessus des vulgarités qui nous entourent, le -son doit être plus musical que prosaïque, et s’il entre enfin dans -la région de l’âme, la voix doit éclater et couvrir la parole de sa -magnificence. Cette progression de sonorité, qui répond à la logique -des passions, forme la grande difficulté du récitatif, qu’on déclame de -nos jours avec une fastueuse monotonie. - -—Admirablement dit! s’écria l’abbé Zamaria; et si je ne craignais -de vous interrompre encore une fois par des réminiscences de pédant, -j’ajouterais que les anciens ont professé une doctrine à peu près -semblable, qu’ils étendaient non-seulement à la mélopée, mais au -débit oratoire et à toutes les formes de la poésie. Or il n’est -pas indifférent d’avoir les anciens pour soi dans une question de -goût, car il n’y a pas d’art moderne qui ne puisse être ramené à un -principe de vérité connu de l’antiquité. Dans le dixième livre de ses -_Confessions_, saint Augustin rapporte que saint Anastase faisait -chanter les psaumes d’une voix si modérée, que l’effet ressemblait plus -à la parole qu’à la musique; ce qui faisait croire à saint Isidore de -Séville que c’est ainsi que les premiers Pères de l’Église voulaient -qu’on célébrât les louanges de Dieu. Ce qu’il y a de certain, mon cher -Pacchiarotti, c’est que les trois degrés de sonorité dont vous venez de -nous expliquer la loi n’ont point échappé à la sagacité de Quintilien, -qui recommande positivement à l’orateur d’éviter les accents extrêmes -et de se tenir sur le milieu de l’échelle vocale, _mediis igitur -utendum sonis_, entre la musique proprement dite et la parole ordinaire. - -—Je suis heureux d’apprendre, monsieur l’abbé, que les préceptes -de notre art pourraient au besoin s’appuyer de si graves autorités, -répondit Pacchiarotti; mais comme il est peu probable que la Vicentina -lise jamais les _Confessions_ de saint Augustin, je dirai que les -plus célèbres cantatrices du XVIII^e siècle, que j’ai presque toutes -entendues, confirment par leur exemple les principes que je viens -d’émettre, et qui ont mérité votre approbation. Quel siècle que -celui qui a vu briller tour à tour la Faustina, d’une grâce et d’une -coquetterie de style inimitable; la Cuzzoni, sa rivale, dont la voix -enchanteresse excitait des transports; la Mingotti, leur contemporaine, -qui n’avait point d’égale dans l’expression des sentiments élevés; -l’Astrua, d’une bravoure merveilleuse; la Bastardella (Lucrezia -Agujari), dont la voix surpassait en flexibilité et en étendue celle de -la Gabrielli; la Mara, Allemande d’origine comme la Mingotti, et comme -elle grande musicienne, qui a partagé avec la Gabrielli l’étonnement -de l’Europe; la belle Mme Grassini et la Todi, dont la voix expressive -de contralto lui a disputé la palme _del canto di portamento_; la -Morichelli, excellente comédienne et d’une jovialité charmante; la -Billington, la Banti, qui comme vous, _cara mia_ Vicentina, a eu -une origine modeste, et a été surnommée _cantante di piazza_, parce -qu’elle a commencé par chanter dans les rues. Bien que son éducation -ait été fort négligée, et qu’elle soit presque aussi ignorante qu’elle -est laide, la Banti possède une voix si délicieuse et un instinct si -parfait, qu’elle est aujourd’hui la dernière grande virtuose qui nous -reste d’une époque miraculeuse.» - -«Où allez-vous, Lorenzo? lui dit un jour la Vicentina en sortant de -chez Pacchiarotti, où pour la première fois ils s’étaient rencontrés -seuls et sans aucune des personnes qui avaient l’habitude d’assister à -ces leçons intéressantes. - -—Je retourne au palais Zeno, lui répondit-il. - -—Vous êtes donc bien pressé d’aller vous enfoncer dans vos livres et -de revoir la signora Beata, pour laquelle je vous soupçonne d’avoir -plus que du respect? - -—Oh! pour cela, vous vous trompez beaucoup, dit-il en rougissant. - -—Eh bien! si je me trompe, prouvez-le-moi en me donnant le bras. Vous -m’accompagnerez un instant chez moi, et puis nous irons nous promener -un peu, si votre philosophie ne s’y refuse pas. Je suis entièrement -libre aujourd’hui, je n’ai point de répétitions et ne chante pas ce -soir.» - -Surpris d’une invitation à laquelle il était loin de s’attendre, -Lorenzo ne sut d’abord que répondre. Balbutiant quelques mots -insignifiants, il suivit la Vicentina, poussé par la fausse honte de -paraître impoli s’il refusait, et par cette émotion confuse qu’éprouve -la jeunesse à la vue d’un danger qui l’attire. Arrivés chez la -Vicentina, qui demeurait tout près du théâtre San-Benedetto, dans un -appartement somptueux où éclatait le luxe frivole d’une _diva_ du jour: - -«Asseyez-vous là un instant, _maestrino mio_, lui dit-elle en le -conduisant dans un boudoir élégant tout rempli d’objets de séduction; -je vais donner quelques ordres, et je suis à vous pour toute la -journée.» - -Resté seul dans ce petit sanctuaire, d’où s’exhalaient des parfums -de toute nature, assis sur un sofa moelleux qui ne disposait point -à la contrition, Lorenzo parcourut d’un regard étonné ces mille -colifichets précieux qui forment l’arsenal de la coquetterie féminine. -En face d’une grande et belle glace de Murano enchâssée dans un -cadre d’or finement sculpté, il y avait un joli clavecin incrusté de -nacre, où la _prima donna_ pouvait se voir étudier, afin de ne point -contracter d’habitudes vicieuses et de conserver toujours sur ses -lèvres de rose un sourire inaltérable. Un grand nombre de gravures, -représentant différents épisodes de la vie galante, d’après Pierre -Longhi, peintre de mœurs et caricaturiste ingénieux, garnissaient les -murs et traduisaient aux yeux de tout le monde les pensées secrètes -et peu mélancoliques de la Vicentina, dont le portrait était suspendu -à une guirlande de fleurs que soutenaient deux Amours. L’un de ces -Amours joufflus et bien portants jouait de la trompette, et l’autre -du flageolet, emblème significatif de la double célébrité que déjà -s’était acquise la belle protégée de Zustiniani. Ce qui attira plus -particulièrement l’attention de Lorenzo, ce fut une série de petits -tableaux, d’un goût au moins équivoque, qui reproduisaient les -différentes situations d’un roman célèbre intitulé: _la Ballerina -infelice_ (la Danseuse malheureuse). On la voyait naître sous le -chaume, grandir sous la tutelle d’une fée invisible qui l’avait douée -de tous les charmes, quitter son village avec un beau seigneur, -s’élancer sur le théâtre aux applaudissements d’un public enthousiaste, -entourée d’adorateurs et au comble de la félicité humaine; puis, -frappée au cœur par un sentiment sérieux qui était venu la surprendre -au milieu de ses voluptés faciles, elle redescendait précipitamment la -colline fatale. Flétrie avant le temps, pauvre, vieille et délaissée, -on la voyait accroupie derrière le pilier d’une église où, d’une -main défaillante, elle jetait dans le tronc, pour le soulagement des -trépassés, la dernière obole qui lui restait. Alors s’accomplissait -un vrai miracle: cette obole de la charité s’échappait du tronc sous -la forme d’un ange qui allait délivrer une âme du purgatoire, et la -conduisait radieuse au séjour des bienheureux. - -Étonné de trouver une idée aussi sérieuse dans une fable vulgaire, -Lorenzo s’était levé pour examiner de plus près le tableau qui -représentait la danseuse au milieu de ses admirateurs, lorsque la -Vicentina entra sans bruit, et, s’appuyant gracieusement sur l’épaule -de Lorenzo, qui tournait le dos à la porte, elle lui dit tout bas à -l’oreille: «Que dites-vous de cette triste histoire, mon ami? Voilà -quelle sera peut-être aussi ma destinée, sans que je puisse même -espérer qu’un ange viendra un jour me délivrer de mes peines. - -—Qu’avez-vous donc à vous faire pardonner, que vous ayez à -craindre une si longue expiation?» répondit Lorenzo en se tournant -précipitamment du côté de la Vicentina, qui était ravissante sous le -nouveau costume qu’elle avait revêtu. - -Un joli manteau de soie rose enveloppait sa taille courte et souple, -que contenait à peine un corset à ramages aux vives couleurs. Un voile -en point de Venise, fixé par un grand peigne en écaille qui surmontait -l’édifice de sa chevelure abondante, faisait un joyeux contraste avec -le manteau rose, et redescendait en plis onduleux sur un sein adorable -que soulevait fréquemment un souffle généreux. Un bel œillet de couleur -de pourpre, ornement caractéristique de toute femme vénitienne, faisait -saillie du côté gauche de sa belle chevelure noire, qui garnissait -ses deux tempes d’un petit crochet qu’on appelait le carquois de -l’Amour. Joignez à cet ensemble deux beaux yeux pétillants d’esprit et -de malice, une bouche vermeille aux lèvres effilées qui distillaient -un sourire _inzucherà_, comme disent les poëtes des lagunes, et plus -exquis que l’ambroisie des dieux, un petit pied mignon contenu dans des -mules de velours où brillait une rose sans épine, et vous aurez une -idée bien imparfaite de cette charmante créature, qui semblait exprimer -par tout son être la poésie du caprice et de la volupté facile. - -«Vous êtes mordant, dit la Vicentina en baissant un peu les yeux pour -simuler une tristesse qui était bien loin de son cœur, car elle était -ravie de l’effet qu’avait produit sur Lorenzo son joli costume. Et -si j’avais à vous conter mon histoire, ajouta-t-elle en poussant un -petit soupir hypocrite, vous verriez que je n’ai d’autre faute à me -reprocher que d’avoir été trop sincère dans mes affections. Que n’ai-je -rencontré, comme la _Ballerina_, une âme qui répondît à la mienne! Je -ne craindrais ni la misère, ni les peines de l’autre vie.» - -Il serait assez difficile de dire ce qu’il y avait de vrai dans cette -petite scène de sentiment jouée par la Vicentina, qui depuis longtemps -avait jeté sur Lorenzo un regard de convoitise. Ce jeune homme qui -s’épanouissait avec bonheur au souffle de la vie, et qui semblait -impatient d’aborder des rivages inconnus, avait d’abord excité la -curiosité et puis l’intérêt de la brillante _prima donna_, qui, venue -en plein vent ainsi qu’un arbre abandonné, n’avait point fleuri à -l’heure désirée. Flétrie par des passions séniles qui avaient dévoré -son enfance, peut-être n’avait-elle pas encore ressenti cette secousse -intérieure qui soulève des montagnes et comble des abîmes. Lorenzo -était probablement pour la Vicentina ce qu’elle avait été elle-même -pour les artisans de sa fortune, une fleur matinale dont on aime à -respirer le premier parfum. Mais, si le cœur de la femme est une énigme -qui défie la sagacité de l’observateur le moins crédule, qu’est-ce -donc que celui d’une cantatrice adulée qui peut, comme Jupiter, faire -trembler l’Olympe d’un coup de sa prunelle? Où s’arrête la fiction dans -ces monstres charmants, et quel est le point imperceptible - - Ove le due nature son consorti[23], - -où le caprice des sens vient se mêler au sentiment de l’âme? Ce n’est -pas Lorenzo qui était en état de résoudre un problème si difficile, et -si la Vicentina avait réellement arrangé cette scène pour s’emparer -de l’imagination de notre adolescent, il faut avouer qu’elle en avait -admirablement combiné les épisodes. - -«Fiorilla, s’écria la Vicentina à sa camériste, la gondole est-elle -prête? - -—Oh! _signora_, il y a plus d’un quart d’heure que Tonio et Giuseppe -sont là à vous attendre, répondit une voix argentine en ouvrant la -porte du boudoir. - -—Puisqu’il en est ainsi, répliqua la _prima donna_, nous pouvons -partir.» - -Elle prit un masque qui était sur sa toilette au milieu de cahiers de -musique et de plusieurs éventails, et descendit légèrement l’escalier -de marbre au bas duquel était amarrée la gondole. Les barcaroles -s’empressèrent d’ouvrir la petite porte par où l’on pénètre à reculons -dans cette conque de Vénus, _conchiglia di Venere_; et après avoir -fait entrer Lorenzo, comme pour s’assurer de sa proie: «A Murano, dit -la Vicentina aux barcaroles, _all’orto di San Stefano_, au jardin de -Saint-Stephan.» - -La porte refermée et les deux barcaroles ayant pris leur place, l’un -à la proue, et l’autre à la poupe, la gondole s’éloigna rapidement. -On était au mois de juin. Après le carnaval et avant que la saison de -villégiature ne fût arrivée, la société vénitienne avait l’habitude -de se répandre au dehors, et d’aller rompre le jeûne de la pénitence -vers l’une de ces petites îles qui l’entourent et qui parsèment le -golfe Adriatique comme autant de bosquets enchantés. Murano, à deux -lieues au couchant de Venise, était le rendez-vous préféré par la bonne -compagnie. C’est dans cette île célèbre par ses verreries connues de -toute l’Europe, où il y avait un grand nombre de couvents, de casinos, -de jardins et de joyeuses académies, que les grands seigneurs avaient -leurs maisons de plaisance, avant que la république eût mis le pied sur -la terre ferme et fait la conquête de Padoue, au commencement du XIV^e -siècle. Murano était considéré comme le berceau de la civilisation -vénitienne. Les Vivarini y avaient fondé les premières écoles de -peinture, et Paul Véronèse, Tintoretto, Bassan et beaucoup d’autres, y -ont laissé de nombreux témoignages de leur génie. Après avoir traversé -le petit canal _de’ Mendicanti_, la gondole voguait en pleine mer -par une de ces journées où il semble que la nature ait conscience de -la vie qui la pénètre, et nous invite à partager son bonheur. Le -soleil radieux n’avait pas encore assez de force pour incommoder de -sa chaleur, et ses rayons, attiédis par des brises chargées d’aromes -printaniers, glissaient sur les vagues en les colorant de mille -reflets. Quelques oiseaux voltigeaient à l’horizon d’azur; des algues -marines, des fragments d’herbes et de fleurs qui décelaient le passage -récent des _fruttaioli_, ou marchands de fruits, qui tous les matins -venaient des îles approvisionner la capitale, flottaient çà et là sur -la cime des flots amers, comme si l’aurore les eût laissés tomber par -mégarde du haut des cieux. Assis mollement près de la Vicentina, qui -le couvait du regard, Lorenzo parut inquiet et comme troublé de la -situation où il se voyait pour la première fois. Ne sachant trop que -dire, respirant à peine, il cherchait à démêler dans la confusion de -ses idées la cause du léger malaise qu’il éprouvait. La Vicentina, qui -lisait plus clairement dans ses yeux que Lorenzo ne lisait dans son -propre cœur et qui jouissait intérieurement de l’empire de ses charmes, -semblait lui dire en voyant son émotion: - - O jeune adolescent! tu rougis devant moi. - Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi: - C’est ton front virginal, ta grâce, ta décence; - Viens. Il est d’autres jeux que les jeux de l’enfance[24]. - -Se rapprochant de Lorenzo et lui passant un bras derrière le cou: -«_Carino_, lui dit-elle d’une voix caressante, qu’avez-vous donc? -Regretteriez-vous de m’avoir consacré cette belle journée et -voulez-vous que nous retournions à Venise pour tranquilliser la signora -Beata sur votre sort? - -—Je vous ai déjà dit, répondit Lorenzo avec vivacité, que la noble -fille du sénateur Zeno n’a droit qu’à mon respect, et qu’elle ne -s’inquiète guère de l’usage que je puis faire de mon temps. - -—Pardonnez-moi, répliqua malicieusement la cantatrice, de supposer -l’existence d’un sentiment bien naturel dans votre position. Toute -grande dame qu’elle est, la signora Beata ne pourrait que se féliciter -d’inspirer une affection qui ferait envie à bien des femmes.... car, -mon cher Lorenzo, vous n’êtes pas un jeune homme ordinaire. J’ignore -quels sont vos projets d’avenir et quelle carrière vous comptez -embrasser; mais, avec votre esprit et vos connaissances, vous pouvez -hardiment aspirer à vous faire un nom qu’on serait heureuse de porter.» - -Ces paroles d’une fine coquetterie dissipèrent un peu l’embarras de -Lorenzo, dont la vanité n’avait pas besoin d’être si adroitement -excitée pour se prendre facilement à l’amorce qu’on lui jetait. Dans -ce caractère encore indécis, où l’imagination et la sensibilité -s’alliaient à des velléités précoces d’indépendance, un mot suffisait -pour éveiller l’ambition de paraître moins timide et moins soumis -qu’il ne l’était en effet. Cependant le nom de Beata, prononcé par la -Vicentina dans une pareille situation, souleva dans le cœur de Lorenzo -un trouble d’une nature différente. Une voix secrète lui disait que, -pour mériter l’estime de la femme qu’il adorait, il ne prenait pas -un bon chemin. Il comprenait vaguement qu’en se laissant aller à des -relations si fragiles, il profanait le noble sentiment qui était à ses -propres yeux le seul titre qu’il eût à l’amour de Beata. Pendant ce -combat intérieur, le front de Lorenzo se couvrit de légers soucis dont -la Vicentina devina promptement la cause. Experte comme elle l’était -dans les artifices de la séduction, elle se garda bien de faire des -questions importunes. Se penchant vers lui en souriant et sans proférer -un mot, elle se mit à murmurer tout bas à son oreille une _canzonetta_ -dont les paroles exprimaient indirectement ce qu’elle ne voulait pas -lui dire dans un langage plus familier: - - Coi pensieri malincolici - Non ti star a tormentar; - Vien con mi, montemo in gondola, - Ce n’andremo in mezzo al mar. - - Passeremo i porti e l’isole - Che contorna la città - E sul mare senza nuvole - La luna nascerà[25]. - -La voix de la Vicentina, tempérée par une émotion qui pouvait être -sincère, exhalait lentement la mélodie suave qui servait de véhicule -aux vers que nous venons de citer, et qui n’étaient que le commencement -d’une longue litanie au plaisir. Formée de larges notes que reliait -ensemble un rhythme flottant qui suivait le balancement de la gondole, -la _canzonetta_ exprimait admirablement cette volupté sereine mêlée -d’un léger nuage de mélancolie, qui forme le caractère de l’art et -de la poésie de Venise. Enlacé presque dans les bras de la jeune et -belle _prima donna_, bercé par les molles cadences de la gondole -qui effleurait les vagues comme un cygne amoureux, enivré par les -sourds tressaillements de cette voix dont les vibrations sonores -s’évaporaient et lui revenaient amorties comme un chant de sirènes -s’égayant dans les profondeurs de la mer, Lorenzo s’oublia dans un rêve -prestigieux, et la divine image de Beata se voila dans son cœur. Ce -n’était plus l’humble fils de Catarina Sarti, écoutant d’une oreille -pieuse les exhortations maternelles. Le nimbe de l’enfance bénie -n’entourait plus sa tête; il avait secoué ses langes, et ses désirs, -comme des coursiers impétueux, hennissaient d’impatience de franchir la -carrière qui s’ouvrait devant lui. «Sonnez, sonnez la fanfare joyeuse, -ô belles années de ma jeunesse! se disait-il dans son ravissement. -Vivre, c’est jouir; les passions sont un feu divin qui échauffe et -dilate l’intelligence. Vaines terreurs d’une éducation puérile, -scrupules d’une piété étroite, sous lesquels on voudrait étouffer la -nature humaine, vous avez disparu comme un nuage qui m’interceptait -la lumière de la vérité! Je suis un homme enfin, je sens, je vois, je -comprends que ce monde factice où j’ai été élevé est une fiction de -l’ignorance et de l’hypocrisie intéressées à perpétuer l’enfance du -genre humain. Mes yeux sont dessillés, l’infini est devant moi qui -excite mon activité, et où il n’y aura obstacle à mon ambition que ceux -de ma volonté. En avant donc, en avant, suivons nos désirs que je vois -tourbillonner là-bas, dans la plaine lumineuse, en chantant l’hymne de -la vie au milieu des belles passions de la nature humaine qui dansent -en chœur et font retentir les airs d’harmonies ineffables!» Et son -esprit s’élançait en effet, comme un cavalier intrépide qui - - Dinanzi polveroso va superbo[26], - -et s’évanouit dans l’espace. Après cette vision qui traversa -l’imagination de Lorenzo comme un éclair de la sensibilité qui, en -s’épanouissant brusquement, met en relief le fond du caractère, se -sentant plus fort vis-à-vis de la Vicentina, il acheva la _canzonetta_ -interrompue, qu’il connaissait aussi depuis longtemps: - - En rêvant l’autre jour que je voyais Vénus voguer sur la mer dans une - conque d’or, n’était-ce pas toi, ô ma bien-aimée, qui m’apparaissais - dans une gondole légère comme ton cœur? - - Tu es belle, tu es jeune et fraîche comme une fleur; écarte les - tristes pressentiments qui t’assiègent, ris et fais l’amour. - - Ridi adesso - E fa l’amor. - -Sur ces dernières paroles qui terminaient la _canzonetta_, la mélodie -plaintive qui les accompagnait s’épanouissait comme un sourire radieux -de la volupté[27]. - -En voyant cette barque se balancer sur l’onde azurée, en voyant ce -couple charmant que le hasard avait formé invoquer le plaisir en -effeuillant à ses pieds les premières heures du jour, en écoutant leurs -voix émues chanter alternativement une mélodie éclose sur les lèvres -de je ne sais quel gondolier qui en avait combiné le rhythme sur les -palpitations de son cœur; en plongeant le regard dans cet archipel -d’îles fortunées qui semblent avoir été ainsi groupées par la nature, -comme les notes diverses d’un accord harmonieux, ce n’est point une -fiction de la fantaisie qui se déroule sous vos yeux enchantés, mais -un épisode ordinaire de la vie vénitienne. On dirait une marine du -Canaletto illustrée par le poëte Lamberti, qu’on a justement surnommé -l’Anacréon des lagunes. - -Arrivés à Murano, la Vicentina fit aborder la gondole à un palier -de marbre sur lequel ouvrait une porte basse d’un accès mystérieux. -C’était le jardin de Saint-Stephan, où les voluptueux, les amants -discrets et les politiques allaient faire des parties fines à l’ombre -des frais bocages qui, pour les Vénitiens, avaient l’attrait d’une -chose rare. Autour d’un assez beau jardin, il y avait des _camerini_ ou -cabinets élégamment meublés, où l’on se faisait servir des collations -et des soupers délicats. Abrités sous une treille touffue qui longeait -une partie du jardin, ces cabinets, qui pouvaient contenir jusqu’à -six personnes, donnaient sur la mer, qui présentait aux regards des -convives un horizon varié d’incidents agréables. On ne pouvait y -pénétrer qu’après avoir frappé trois coups à la porte, pour donner le -temps à ceux qui voulaient se dérober à la curiosité des subalternes de -se couvrir du masque qu’en pareilles circonstances on portait toujours -avec soi. Du reste, la discrétion était la qualité non-seulement des -gondoliers, qui s’en faisaient un point d’honneur, mais de tous les -gens qui exerçaient une profession mercenaire. Sous un gouvernement -soupçonneux, qui cachait sa faiblesse sous l’appareil d’une pénétration -qu’on croyait infaillible, le silence et la réserve devenaient une loi -nécessaire dans les relations de la vie. Aussi le caractère du peuple -vénitien était-il un mélange de finesse et d’aimable étourderie. - -S’étant fait servir une _merenda_ ou goûter, composé de fruits, de -pâtes diverses, et un excellent vin de Chypre, qui était pour les -Vénitiens ce que le vin de champagne est pour nous, l’assaisonnement -nécessaire d’un rendez-vous galant: - -«Je voudrais bien savoir, dit Lorenzo d’un air dégagé, en buvant à -petites gorgées dans un verre de Murano qu’il tenait de ces deux mains -comme un calice, les coudes appuyés sur la table, ce que ton protecteur -Zustiniani dirait s’il nous voyait ici ensemble! Penses-tu qu’il fût -disposé à nous donner sa bénédiction? - -—Eh! pourquoi pas? répondit la Vicentina, un peu surprise de la -désinvolture avec laquelle il lui adressait une pareille question. Je -ne suis ni sa femme, ni sa fiancée, et mon cœur n’appartiendra qu’à -celui qui saura me plaire. - -—Je veux bien croire, répondit Lorenzo avec plus de malice qu’il ne -pensait, que Zustiniani n’a pas la prétention de t’épouser, et qu’il -est assez raisonnable pour ne pas exiger l’impossible; mais enfin tu -lui dois beaucoup, et, n’eût-il que le droit de surveiller ta conduite -comme cantatrice, il serait vraisemblablement peu édifié de nous savoir -seuls et _soletti_ dans ce _camerino_, d’où nous voyons comme d’une -loge de théâtre poindre à l’horizon le campanile de Saint-Marc qui nous -regarde comme un curieux qu’il est.» - -La _prima donna_ ouvrit de grands yeux étonnés à cette repartie; toute -bonne comédienne qu’elle pouvait être, elle ne s’était pas attendue à -une métamorphose aussi prompte de la part d’un jeune homme dont elle -venait, pour ainsi dire, de délier la langue. Dissimulant la peine que -lui faisaient les paroles de Lorenzo, pour qui elle aurait voulu être -aussi pure maintenant que Vénus sortant de la mer, car il n’y a pas de -femme, quelque déchue qu’elle soit, qui ne désire capter l’estime de -celui qui possède ses faveurs du moment, et qui ne s’efforce au moins -de jeter un voile sur un passé douloureux: - -«Si vous connaissiez ma vie, lui dit-elle avec une émotion concentrée, -vous seriez plus indulgent pour une pauvre fille qui, dès l’âge de -six ans, a dû mendier son pain sur des grandes routes en chantant des -chansons. Je n’ai pas été élevée par une fée bienfaisante comme la -_Ballerina_, ni sur les genoux d’une mère jalouse de mes douleurs. -Ainsi qu’un oiseau, il m’a fallu quitter le nid ayant à peine des ailes -pour chercher ma pâture dans les chants du bon Dieu. Que j’ai souffert -et combien j’ai pleuré intérieurement pendant que sur mes lèvres -endolories errait un sourire trompeur! il me fallait bien simuler la -joie et l’insouciance qui n’étaient pas dans mon âme, pour attirer les -regards du monde, qui ne s’intéresse guère qu’à ceux qui paraissent -heureux. C’est ainsi qu’à travers mille vicissitudes je suis arrivé -à Venise, où j’ai trouvé dans Zustiniani un protecteur généreux. Je -ne veux pas me faire meilleure qu’une autre, ajouta-t-elle d’une voix -moins émue, en me donnant à vos yeux pour une victime sans tache de la -destinée. Si j’ai failli, c’est que des péagers cruels ont prélevé sur -mon innocence un droit que je ne pouvais acquitter autrement. Hélas! -j’ai bien expié ces fautes involontaires, puisque mon cœur n’a jamais -connu l’amour!» - -Lorenzo fut touché du simple récit de la Vicentina, qui est, à peu de -chose près, l’histoire de la plupart de ces pauvres reines de théâtre -que les froids moralistes jugent avec tant de rigueur. N’ayant aucune -expérience de la vie et des cruelles nécessités qu’elle impose, c’était -bien plus la vanité de paraître au-dessus de la nouvelle position -qui lui était faite que l’intention de mortifier la charmante _prima -donna_ qui lui avait arraché les paroles blessantes que nous venons de -rapporter. - -«_Idolo mio_, lui dit-il en se levant précipitamment de table et en -attirant la Vicentina auprès de la fenêtre, dissipe la tristesse qui -ternit l’éclat de tes beaux yeux, et pardonne-moi les suppositions -gratuites qui me sont échappées. Je ne voudrais pas payer d’ingratitude -le bonheur dont tu m’as comblé aujourd’hui. Que veux-tu? continua-t-il -en lui pressant la taille et en s’appuyant avec abandon sur le rebord -avancé de la fenêtre encadrée de verdure. Je suis trop jeune encore -pour mesurer la portée de mes paroles, et tes baisers troubleraient -l’esprit à de plus forts que moi.» - -Il avait à peine prononcé ces mots, qu’un masque passa la tête hors -d’un cabinet voisin et se retira brusquement après les avoir observés -tous deux un instant. Ils étaient trop préoccupés l’un de l’autre -pour remarquer cette apparition qui les aurait rendus sans doute plus -circonspects. Penchée sur la fenêtre, et le regard éperdu sur le front -de son jeune amant, qui lui tenait toujours la taille enlacée: - -«Que la vie me serait un paradis, dit la Vicentina d’une petite voix -caressante, si je pouvais la passer avec toi! Tu serais mon maître -et mon conseil, et nous irions à travers le monde, moi en chantant -les œuvres de ton génie, qui puiserait peut-être dans ma tendresse -des inspirations qui feraient ta gloire. Tous les jours je reçois -de magnifiques propositions d’engagement pour Londres, Madrid, -Saint-Pétersbourg et les principales villes de l’Italie, et rien ne -s’oppose à ce que je les accepte, si tu voulais me suivre et partager -ma fortune. Eh bien! mon ami, lui dit-elle après un moment de silence, -que penses-tu de mon projet? La perspective d’agrandir ton esprit en -voyant sans cesse des pays et des hommes nouveaux ne te paraît-elle -pas une compensation suffisante à l’ennui de quitter Venise, où nous -pourrions revenir riches et indépendants? - -—Il ne manque à ton beau rêve pour devenir une réalité, répondit -Lorenzo en posant ses lèvres sur celles de la Vicentina, que le génie -que tu m’accordes avec tant de générosité. Je ne suis encore qu’un -écolier, et si l’on décide que je dois parcourir la carrière si -difficile de compositeur, il me faudra apprendre bien des choses que -j’ignore. - -—Ne peux-tu étudier ailleurs qu’à Venise, et n’y a-t-il que l’abbé -Zamaria au monde pour t’enseigner ce fastidieux _contrapunto_ dont je -vous entends parler si souvent? Est-il bien nécessaire de passer sa -jeunesse à grouper de grosses notes sans _bécarres_ ni _bémols_, pour -savoir écrire un de ces _duetti_ qui excitent l’enthousiasme du public -et font la réputation d’un _maestro_? Les Cimarosa, les Paisiello, les -plus grands compositeurs de l’Italie n’ont pas commencé autrement, et -si tu veux m’en croire, tu laisseras là ces gros livres de grimoire que -je te vois toujours entre les mains, et qui doivent être aussi inutiles -à l’inspiration du compositeur que le sont aux chanteurs modernes les -réflexions savantes et abstruses de Pacchiarotti. Je le laisse dire et -n’ai garde de perdre mon temps et ma peine à écouter ces dissertations -à perte de vue sur des nuances d’expression que les anges peuvent seuls -apprécier. Moi, je chante avec mon cœur et ne vais pas demander à saint -Augustin la permission de lancer _un’occhiata_ ou une volatine qui -plaisent au public que je veux charmer. Pacchiarotti et Zamaria sont -vieux, et nous sommes jeunes; ils ont les soucis de l’expérience de -leur âge, ayons les caprices, l’imprévu et l’espérance du nôtre. Viens, -partons ensemble, cher Lorenzo, soyons heureux avant d’être sages, et -nous pourrons chanter un jour avec Lamberti, ce poëte de l’amour et des -joies faciles: - - Dov’è quei dì beati - Che un merendin bastava - Che ambrosia el deventava - Solo da tè tocà? - - Ne ranghi, ne tesori - Te dava allora el cielo - Ma el fresco, el bon, el bello - E un cuor inzucherà[28].» - -En distillant ces jolis petits vers du bout des lèvres comme un rayon -de miel, la Vicentina rapprocha sa bouche de celle de Lorenzo, et leur -âme se fondit dans un long baiser harmonieux. Pendant ce court instant -d’ivresse, le masque reparut à la fenêtre du cabinet voisin, comme s’il -eût été inquiet du silence qui avait succédé au dialogue qu’on vient de -lire. Il regarda les deux amants, et s’évanouit à un mouvement que fit -Lorenzo pour se dégager des étreintes de la _prima donna_. - -Cependant la journée s’avançait, et le soleil pâlissant avertit la -Vicentina qu’il était trop tard pour aller dîner à Venise. «Finissons -cette fête improvisée par l’amour, dit-elle à son ami, en prenant un -léger repas qui nous permettra d’attendre les ombres propices du soir. -Trempons encore une fois nos lèvres dans ce vin généreux à qui je dois -le premier instant de bonheur que j’aie goûté dans ma vie. Toi qui -es savant, continua-t-elle en appuyant ses bras sur les épaules de -Lorenzo, dis-moi donc si ce vin exquis n’est pas la liqueur consacrée -à Vénus. Je ne sais plus où j’ai lu que l’île de Chypre avait appartenu -autrefois à la blonde fille de Jupiter, qui ne l’a cédée aux Vénitiens -qu’à la condition d’être toujours dévoués à son culte charmant. Voilà -pourquoi, assure-t-on, elle est si souvent chantée par nos poëtes et -nos musiciens; voilà pourquoi il n’y a pas un peintre de Venise qui -n’ait reproduit plusieurs fois sur la toile le type radieux de la mère -des plaisirs.» - -On fit servir un dîner substantiel et délicat; puis l’on attendit -ainsi, entre de joyeux propos et des _brindisi_ provoquants, que les -heures du jour eussent entièrement disparu derrière l’horizon qui se -couvrait peu à peu de teintes plus adoucies. - -La nuit s’approchait en effet avec son cortége d’étoiles d’or, qui -scintillaient au firmament, comme pour l’éclairer dans sa course -mystérieuse; un léger zéphyr sillonnait les vagues et poussait hors de -Venise un essaim de gondoles qu’on voyait s’ébattre au milieu de la -mer, chargé de _gentildonne_ et de _cavalieri_ qui venaient respirer -la fraîcheur du soir. Des bruits divers, des éclats de voix, le salut -joyeux qu’échangeaient entre eux les mariniers, les cloches de Murano -et des îles voisines qui disaient au jour un mélancolique adieu, tout -cela disposait l’âme au plus douces contemplations. Accoudés à la -fenêtre du _camerino_, Lorenzo et Vicentina admiraient ce spectacle -sans dire un mot, laissant leur esprit errer à l’aventure et s’emplir -de rêves féconds. Cependant les ombres grandissaient et couvraient -la mer d’une obscurité moins transparente, les bruits s’éteignaient -comme des dissonances à l’approche d’un accord qui les résout en les -absorbant, et le calme de la nuit succéda enfin aux efforts du jour. -Pendant ce court intervalle d’une obscurité complète qui sépare -le soir de la nuit sereine, au milieu du recueillement qui précède -le réveil des plaisirs, la lune apparut discrètement aux bords de -l’horizon, élargissant peu à peu son disque argenté, comme une divinité -coquette qui aurait voulu s’assurer qu’aucun astre jaloux n’épiait sa -course vagabonde. Alors, du fond de la mer qui présentait à l’œil la -transparence et les contours d’un lac paisible, on entendit s’élever -de différents côtés des concerts de voix et d’instruments qui se -mêlaient, s’entre-croisaient et se répandaient dans l’espace et le -silence en bouffées sonores d’un charme infini. On ne distinguait -d’abord que quelques syllabes mieux accentuées que les autres dans -ce murmure harmonieux qu’on aurait dit être l’écho lointain d’une -fête prestigieuse. Étaient-ce les Muses qui, assises en cercle dans -la voûte céleste, faisaient entendre cette harmonie des sphères qui -ravit Pythagore et le divin Platon, ou bien les Néréides avaient-elles -quitté leurs grottes profondes pour venir s’égayer à la surface des -flots? Non: c’était Venise, Venise tout entière qui voguait sur les -lagunes en chantant le bonheur de vivre et de respirer. Aussi, en -prêtant une oreille plus attentive à ce bourdonnement mystérieux, on y -discernait bientôt des rhythmes et des sonorités joyeuses qui berçaient -l’imagination, et lui ouvraient des perspectives moins grandioses que -charmantes. Des violons, des guitares et des mandolines entremêlées -de quelques instruments à vent jouaient des symphonies, et les voix -dialoguaient entre elles et se répondaient d’une barque à l’autre de -ces mots simples qui laissaient sous-entendre plus de choses qu’ils -n’en expriment: _Vieni nice_, viens respirer le frais sur la lagune, -_la fresc, aura a respirar_. Et ces paroles heureuses d’une langue -bénie s’envolaient des lèvres comme une essence de poésie qui vous -pénétrait d’une douce langueur. - -Qu’est-ce donc que la musique et qu’exprime-t-elle? Est-ce un désir, -un pressentiment, la réminiscence d’une béatitude éprouvée, ou bien -l’intuition d’un avenir promis à nos espérances? Êtres finis que nous -sommes, pourquoi le fini ne nous suffit-il pas, et pourquoi, au sein de -la satiété et des plaisirs, quelques accords rustiques entendus de loin -nous font-ils tressaillir, et remplissent-ils notre âme d’un trouble -sans objet? En écoutant ce concert de la vie joyeuse, en écoutant ces -bruits, ces chants et ces mélodies limpides qui semblaient glisser -sur les vagues et s’y confondre avec les rayons de la lune dont elles -imitaient le _tremolo_ mystérieux, en laissant errer sa pensée à -travers ces méandres d’étoiles qui peuplaient la profondeur des cieux, -Lorenzo fut saisi d’une vague mélancolie qui emplit son cœur de rêves -charmants. Oh! qu’il est doux de rêver ainsi au départ de la vie et de -se laisser bercer par de folles espérances! Elles sont bien heureuses, -les natures qui aiment à s’attarder le soir au coin d’un bois ou sur -une plage solitaire, à écouter le murmure de la brise, à suivre le -nuage qui passe, à interroger l’étoile qui brille, à se perdre dans -l’infini de leurs désirs et à se nourrir d’immortelles chimères! les -rêves d’or de la jeunesse se transforment en sources de poésie où -s’alimente l’inspiration des hommes supérieurs. Le génie ne serait-il -pas un rêve qui se perpétue, et le monde l’éclosion d’un rêve divin? - -Une voix douce et sonore, qui s’épanouit peu à peu et s’éleva comme -un soupir au-dessus de ces bourdonnements joyeux, fixa tout à coup -l’attention de Lorenzo, et vint dissiper les fantaisies de son -imagination. Il écouta d’abord avec quelque distraction cette voix -dont le timbre pénétrant ne lui était pas entièrement inconnu; mais -à une note prolongée et pleine d’émotion qui retentit sur la mer et -traversa le silence comme une clarté fugitive, il se sentit tressaillir -à ce _lamento_ d’une âme solitaire qui disait à la nuit: «O nuit, -prolonge ton cours et laisse-moi rêver encore! Que je ne voie pas, que -je ne voie jamais ce que tu caches peut-être sous ton ombre, et emporte -avec toi, si c’est possible, mes tristes pressentiments!» - -A ce chant large et plaintif qui formait un si grand contraste avec ce -qui avait précédé, Lorenzo, se réveillant comme d’un long sommeil, dit -brusquement à la Vicentina: «Allons-nous-en, il ne fait pas bon ici. - -—Tu as raison mon ami, lui répondit-elle, il vaut mieux aller nous -mêler à ces joyeuses gondoles qui dansent là-bas au clair de la lune.» - -Je ne sais quel philosophe d’Alexandrie, Plotin, je crois, a comparé -la vie humaine à un concert de voix diverses qui s’élèvent en même -temps. Au milieu de ces bruits confus qui l’assaillent de toutes parts, -l’âme n’entend plus cette voix divine qui retentit au fond de son être. -Il lui faut résister au charme qui l’entraîne et fermer quelquefois -l’oreille aux sonorités du monde extérieur, pour écouter le chant -_che nell’anima risuona_. C’est ce chant de l’âme que Lorenzo venait -d’entendre à travers l’enivrement où il était plongé depuis le matin. - -Descendus dans la gondole qui les attendait au bas du petit escalier -de San-Stefano, Lorenzo et la Vicentina s’acheminèrent lentement -vers Venise. Le temps était magnifique, la lune éclatante, et sur la -mer endormie on voyait errer çà et là des barques nombreuses qui se -rapprochaient, s’éloignaient les unes des autres, et se lutinaient -comme des hirondelles qui rasent les flots et se poursuivent de leurs -gazouillements joyeux. C’étaient des éclats de rire, des _addio_ et -des _felice notte_ à n’en plus finir. Les gondoliers se provoquaient, -s’appelaient de leur nom patronymique et se renvoyaient des _lazzi_ où -respiraient l’insouciance et la gaieté bénigne de ce peuple charmant. - -«_Guarda sta furbetta_, dit Giuseppe, l’un des deux gondoliers de la -Vicentina, regarde cette petite fourbe de lune, comme elle nous fait de -l’œil, _come ci fa l’occhietto_! - -—Ne t’y fie pas, _compare_, car elle est presque aussi trompeuse que -la mer, _che il mare infido_. - -—Oh! on n’en conte pas à Giuseppe Fieramosca, répliqua le premier -interlocuteur en riant. - -—_Taci, bricone_, tais-toi donc, répondit Antonio d’une voix discrète, -tu vas réveiller nos deux jeunes gens, qui dorment, je crois, comme -deux oiseaux dans leur nid. - -—_Che bella vita!_ répondit le premier d’une voix encore plus basse, -et qu’ils sont heureux, _per Bacco!_ de pouvoir lire sans lunettes dans -le livre d’amour. - -—Et toi, _birbante_, répliqua Antonio en se penchant sur la rame avec -un air de mystère, est-ce que tu as besoin d’un _cannocchiale_ ou -lunette d’approche pour observer les deux beaux yeux de ta blondine que -je t’ai vu _cocolare_ ce matin, comme si tu avais dû t’embarquer pour -le pays du gingembre et de la cannelle!» - -Ces saillies innocentes d’un peuple d’improvisateurs qui jouait au -naturel cette _comedia dell’arte_ que les Italiens ont colportée -dans toute l’Europe, et dont notre ancien théâtre de la Foire n’est -qu’une pâle imitation, n’empêchaient pas des _conversazioni_ et des -monologues d’un ordre plus élevé. - -«_Che vita beata!_ disait-on plus loin, et que Venise est heureuse de -posséder un ciel aussi pur! C’est ici qu’est _il paradiso_, et nous -n’avons que faire de l’aller chercher dans l’autre monde. - -—Est-ce qu’il y a un autre monde que celui où nous avons le plaisir de -vivre? est-ce que le bon Dieu a pu créer quelque chose de plus beau que -nos lagunes?» - -A ces propos sans suite, qui s’échappaient des lèvres comme d’un vase -qui déborde, se mêlaient des soupirs, des aveux, des déclarations, des -agaceries et des _rimproveri_ aussi légers que l’air qui effleurait -les gondoles de sa fraîche haleine. Il n’y a que Paisiello qui, dans -son introduction du _Roi Théodore_, ait su rendre _il dolce mormorio_ -et le flou harmonieux de l’une de ces nuits voluptueuses de Venise, -qui faisait dire à Sansovino dès le XVI^e siècle: «La musique avait -véritablement son siége dans notre ville!» (_La musica aveva la sua -propria sede in questa città!_) - -Ces barcarolles et ces _arie di batello_, qui formaient la musique -populaire de Venise, se divisaient en deux familles très-distinctes. -Les unes étaient des mélodies larges et flottantes, d’un caractère -mélancolique, et qui étaient au moins aussi anciennes que la -république. Écrites presque toutes dans les tons mineurs, on les -croyait des lambeaux de la musique des Grecs que le temps avait -épargnés. Marcello s’en est inspiré dans plusieurs de ses psaumes, -et Rossini en a imité le caractère dans l’admirable _canzone_ que -chante le gondolier au troisième acte d’_Otello_. Les autres, plus -gaies, plus vives, mieux rhythmées et beaucoup plus modernes, étaient -le fruit de l’instinct ou de quelques compositeurs aimables qui ont -cultivé ce genre facile. Tels étaient _il Chiozzetto_ (Jean Croce), -Bassani, Bonagiunta, chanteur de la chapelle ducale, Angelo Colonna, -et ce barbier Apollini, qui maniait le violon non moins dextrement -que le rasoir, et qui au commencement du XVIII^e siècle eut une vogue -étonnante que M. Perruchini, le dernier des Vénitiens, a presque -renouvelée de nos jours. Ces deux genres de mélodies étaient comme -les deux éléments qui composaient la société vénitienne. Les unes -reflétaient le caractère noble et sérieux de l’aristocratie; les -autres, la gaieté et l’insouciance d’un peuple qui vivait de rêves, de -sorbets et de concerts. - -Enveloppée d’une sorte de vapeur sonore qui s’élevait de toutes ces -gondoles joyeuses, celle de la Vicentina s’approchait de Venise sans -que Lorenzo eût osé proférer un mot. Silencieux, triste et mécontent -de lui-même, il cherchait à retenir l’accent de cette voix solitaire -qui avait retenti au fond de son cœur. Déjà les lumières du Grand-Canal -brillaient dans le lointain, déjà le _bisbiglio_ et les frémissements -de la ville devenaient plus distincts, lorsqu’au passage d’un -_traghetto_ Lorenzo crut reconnaître Beata, qui fuyait dans une gondole -et disparut comme un rayon de l’idéal. - - ............_Ave - Maria_, cantando; e cantando vanio - Come per acqua cupa cosa grave[29]. - - - - -IV - -FARINELLI ET LES SOPRANISTES. - - -Pendant que Lorenzo épanouissait sa jeunesse dans le tourbillon de -Venise et s’abandonnait aux séductions de la Vicentina, la tristesse -de Beata s’accroissait chaque jour, malgré les efforts qu’elle faisait -pour étouffer le sentiment qui s’était glissé dans son cœur. Ni les -distractions du monde, ni les devoirs qu’elle avait à remplir auprès de -son père, dont les préoccupations politiques accablaient la vieillesse, -ne parvenaient à affaiblir l’intérêt que lui avait inspiré Lorenzo. -Elle avait beau se dire intérieurement qu’une pareille affection ne -pouvait avoir de satisfaction légitime et qu’elle serait dans sa vie -une source d’amertumes et de douleurs: plus elle sentait avoir raison -contre sa propre faiblesse, et moins elle réussissait à s’en guérir. -C’est qu’il en est de l’amour comme de toutes les choses belles; rien -ne semble le justifier complétement aux yeux de la raison pratique. -C’est un élan généreux, un luxe de l’âme qui plaît d’autant plus qu’il -paraît inutile, et qu’on s’efforce vainement à lui trouver des titres -qui légitiment son empire. _Il est parce qu’il est_, comme la fleur des -champs et le Dieu créateur. - -Les dissipations où Lorenzo était entraîné depuis qu’il se trouvait -à Venise, les dangers qu’il courait au milieu de tant de séductions, -et la jalousie dont Beata ne pouvait se défendre, en voyant un -jeune homme, qu’elle avait jusqu’alors conduit par la main comme -une fée bienfaisante, échapper à sa tutelle et jouir avidement de -l’indépendance qu’il avait conquise, tout cela remplissait son cœur -d’une affliction d’autant plus grande qu’elle n’avait personne à qui -se confier. Discrète, réservée, attentive à se préserver des regards -curieux, elle gémissait en silence sans oser prendre un parti décisif. -Les femmes, qui ont une si grande force d’inertie pour supporter les -douleurs présentes de la vie, manquent, en général, de l’énergie -nécessaire pour les éviter. Elles savent souffrir avec résignation -et n’ont pas le courage de repousser la main qui s’appesantit sur -elles. Victimes souvent admirables, elles n’osent articuler un mot -qui pourrait les sauver. Ce mot suprême, Beata n’aurait pu le dire ni -à l’abbé Zamaria, qui en aurait plaisanté comme d’une velléité sans -importance, ni à son père le sénateur Zeno, dont elle pouvait craindre -d’éveiller la susceptibilité aristocratique. Refoulée ainsi sur -elle-même, cette noble fille se consumait dans une lutte douloureuse -dont rien ne pouvait la distraire, ni les conseils d’un ami, ni le -recours à des consolations d’un ordre supérieur. Nous touchons ici à un -point très-délicat du caractère de Beata. - -Privée des soins d’une mère qu’elle avait perdue presque en naissant, -la fille du sénateur avait été élevée par des subalternes, sous la -direction de son père et de l’abbé Zamaria. Dans cette éducation un peu -sévére où le zèle des instituteurs avait eu plus de part que l’instinct -de la nature, Beata avait puisé une instruction variée, l’habitude de -se recueillir et de se rendre compte des actes qu’elle accomplissait. -La fréquentation des hommes supérieurs, les livres et le monde qui -l’entourait, avaient développé ce penchant à la réflexion, sans altérer -ni la modestie de son langage, ni la soumission de son esprit aux -règles qui imposent à notre curiosité un frein salutaire. Mais si -Beata pratiquait avec mesure les grands principes du christianisme, -qui traverse l’histoire de Venise sans jamais absorber sa politique, -si elle suivait sans ostentation les offices et les prescriptions de -l’Église, si elle admirait la pompe de ses fêtes et la profondeur -touchante de ses rites, enfin si elle acceptait sans murmure les -usages de son temps et de son pays, c’était bien moins de sa part la -manifestation d’une foi naïve que l’effet d’une piété éclairée. La -religion contentait son âme sans la dominer; elle s’en exhalait comme -un parfum de poésie, et Beata y voyait une discipline nécessaire de -la vie, une solution consolante du problème de notre destinée, plus -encore qu’une vérité supérieure aux doutes de la raison. Recueillie et -aussi chaste par la pensée que dans ses actions, elle ne se rendait -pas compte de la nature de ses sentiments sur des questions aussi -redoutables. Elle priait, s’humiliait, mais sans trouver peut-être dans -l’accomplissement de ce devoir de bienséance publique l’apaisement -intérieur qui faisait la force et le bonheur de Catarina Sarti. Mélange -de grâce et de tendresse, d’abandon et de dignité, le caractère -de Beata répugnait à tout ce qui est extrême, et elle apportait -dans toutes ses actions cette réserve pleine de charmes où l’on -reconnaissait la fille d’un patricien. Sa religion, qui n’avait rien de -bien précis ni d’austère, était comme l’épanouissement d’une âme élevée -qui se complaît dans le culte des sentiments aimables; ses prières -montaient au ciel comme un encens et se confondaient avec le souffle de -l’amour. - -Lorsque Beata s’aperçut que Lorenzo était moins assidu à ses études -et qu’il passait des journées entières hors du palais, elle fut -saisie d’une inquiétude extrême. N’osant pas questionner directement -l’abbé Zamaria sur les nouvelles relations qu’avait pu contracter son -jeune élève, elle prenait des détours ingénieux pour s’éclairer sur -le sujet qui la préoccupait si vivement. Le soir, elle épiait avec -anxiété l’arrivée de Lorenzo: si elle ne l’entendait pas marcher dans -sa chambre, qui était au-dessus de son appartement, elle était agitée -et sonnait sa camériste sous un prétexte ou sous un autre, pour avoir -occasion de parler de lui. - -«Teresa, dit-elle un soir au moment de se coucher, Lorenzo est-il -rentré? - -—_Signora_, répondit la camériste sans se douter de l’effet produit -par ses paroles, _il signor_ Lorenzino n’a plus besoin qu’on s’inquiète -de son sort ni qu’on lui indique son chemin. Il connaît maintenant -Venise mieux que vous et moi, et, si jamais il se perd et tombe dans -les lagunes, soyez sans crainte, les _gentildonne_, et surtout la -belle Vicentina du théâtre San-Benedetto, iront le pêcher elles-mêmes -jusqu’au fond de l’Adriatique.» - -Demeurée seule après cette remarque de Teresa, qui avait projeté dans -son cœur une clarté sinistre, Beata se sentit défaillir. Elle se jeta -sur un canapé qui était auprès de son lit, se couvrit le visage de ses -deux mains, et resta comme anéantie par le coup qu’on venait de lui -porter. Elle aurait voulu pleurer, mais sa douleur était trop forte -pour laisser un passage à des larmes qui l’auraient soulagée. Oh! -qu’elle eût été heureuse si elle avait pu s’agenouiller aux pieds -d’une madone et lui confier le secret de sa vie! - -Le lendemain de cette nuit qui parut un siècle à la noble fille, ne -voyant pas Lorenzo à dîner, Beata ne put y tenir davantage. Elle prit -un masque, entra furtivement dans un gondole de place, et se mit à -parcourir Venise comme une âme désespérée. Où voulait-elle aller? Elle -n’en savait rien. Poussée par l’instinct de la jalousie, elle ordonne -aux _barcaroli_ de la conduire vers Murano. Elle descend machinalement -au _casino di San-Stefano_, bien étonnée de se trouver pour la première -fois dans un lieu aussi suspect. Elle entre toute tremblante dans un -_camerino_, se fait servir quelques rafraîchissements, et s’abandonne -à ses tristes pensées. Elle y était à peine depuis quelques minutes, -que son attention fut éveillée par un bruit de voix venant du cabinet -voisin. Elle écoute en tressaillant, met son masque, s’avance vers -la fenêtre, et croit apercevoir Lorenzo avec une femme. Ses yeux se -troublent, ses genoux fléchissent, et elle tombe évanouie sur le -carreau. Elle se relève cependant d’un bond fiévreux, essaye d’humecter -ses lèvres ardentes dans un verre d’eau, et ne peut avaler une goutte, -tant l’émotion avait contracté son gosier. L’oreille collée contre -la cloison qui sépare les deux cabinets, Beata s’efforce de saisir -quelques-unes des paroles échangées entre ses deux voisins; mais sa -respiration haletante l’empêche de percevoir autre chose que des sons -inintelligibles. Tout à coup il se fait un grand silence. Beata s’en -inquiète, revient se placer à la fenêtre du cabinet, et voit Lorenzo -dans les bras de la Vicentina! Elle recule à ce spectacle, et se sauve -épouvantée, en jetant sur la table sa bourse remplie de _zecchini_ d’or. - -Enfermée dans la gondole, Beata fut quelque temps immobile sans dire -un mot aux _barcaroli_ qui lui demandaient où il fallait la conduire. -«Où vous voudrez,» répondit-elle après un assez long silence. Puis, -se reprenant aussitôt: «Non, non, dit-elle, laissez-moi ici; dussé-je -y mourir de douleur,» ajouta-t-elle tout bas, répondant à son cœur -déchiré. Elle resta ainsi en face du jardin de San-Stefano jusqu’à -la nuit, les yeux attachés à la fenêtre où Lorenzo et la Vicentina -étaient voluptueusement accoudés. Lorsque les ombres du soir lui eurent -dérobé la vue de ce triste spectacle, Beata s’éloigna lentement de ce -lieu funeste, comme une colombe blessée aux sources de la vie. Prenant -le chemin de Venise, elle s’arrêta un instant au milieu de la mer -silencieuse, où son âme brisée exhala ce chant plaintif qui réveilla -Lorenzo de son ivresse. - -Quelle nuit que celle qui succéda à cette fatale journée! La honte, le -remords, l’amour trahi dans ses plus chastes espérances, déchirèrent le -cœur de Beata. Rentrée furtivement dans son palais sans que personne se -fût aperçu de son absence, elle se jeta sur son lit tout habillée sans -répondre un mot aux questions pleines de sollicitude que lui adressait -Teresa, sa camériste. «Laisse-moi, lui dit-elle, je n’ai besoin de -rien; tu peux te retirer.» - -Obéissant à regret à l’ordre de sa maîtresse, dont elle ne pouvait -s’expliquer l’état extraordinaire, Teresa resta dans l’antichambre -une partie de la nuit à épier le moment où l’on pourrait réclamer ses -services. Beata ne pleurait pas. Les yeux fermés et les mains croisées -sur sa poitrine, comme si elle eût voulu retenir son cœur prêt à -se briser, elle poussait de gros soupirs entremêlés d’exclamations -douloureuses, qui seules décelaient l’agitation extrême de son âme. Sa -vie, si courte encore, et pourtant si remplie, se déroulait devant -elle comme une vision de bonheur évanoui. Elle se rappelait cette belle -nuit de Noël où Lorenzo lui était apparu conduit par la destinée, et -cette soirée charmante où son frère d’adoption pleurait derrière un -citronnier de la villa Cadolce, larmes délicieuses qui avaient éveillé -sa pudeur endormie, et qu’elle aurait voulu essuyer de ses baisers! -«Mais, se disait-elle au fond de sa conscience troublée, après avoir -épuisé tous les griefs de la passion, ne l’ai-je pas rebuté par la -froideur de mon maintien? N’ai-je pas refoulé dans son cœur l’aveu -d’un sentiment dont ses regards timides me révélaient chaque jour -l’existence? N’est-ce pas moi qui l’ai poussé dans l’abîme, quand -un mot de ma bouche eût suffit pour l’enchaîner à mes pieds, docile -et tremblant? L’amour aurait préservé son innocence des séductions -vulgaires dont il est devenu la victime. Pauvre Lorenzo, s’écria-t-elle -en sanglotant, c’est moi qui t’ai perdu! Malheureuse que je suis!» - -Elle se leva brusquement de son lit après cette involontaire explosion -de douleur, et Teresa ne put contenir plus longtemps son inquiétude. -«Signora, dit la camériste en ouvrant discrètement la porte de sa -maîtresse, pardonnez à mon zèle si je viens vous importuner encore de -ma présence. Qu’avez-vous donc, chère maîtresse? continua Teresa, tout -attendrie de l’agitation extrême où elle voyait Beata, ordinairement si -calme et si sereine. Je ne vous reconnais plus. - -—Tu as bien raison de ne plus me reconnaître, répondit Beata en se -laissant tomber sur une chaise et en se couvrant le visage de ses -deux mains, mouvement qui lui était naturel. Je ne suis plus la même, -reprit-elle d’une voix étouffée. - -—Oserai-je demander à la signora si le chevalier Grimani est pour -quelque chose dans ce changement si extraordinaire? - -—Plût à Dieu! _volesse il cielo!_ s’écria Beata avec vivacité; je ne -serais pas si à plaindre!» - -Effrayée de cette réponse et des soupçons qu’elle fit naître tout à -coup dans son esprit, Teresa n’osa plus continuer ses questions, et -resta muette devant sa maîtresse désolée. Un long silence succéda à -cette scène douloureuse. Beata n’était pas moins étonnée de son aveu -involontaire que Teresa de ce qu’elle venait d’apprendre; et ces -deux femmes, si différentes et si éloignées l’une de l’autre par le -caractère et la condition, confondaient maintenant leur âme dans une -préoccupation commune. La passion comme la flamme a besoin d’aliment, -et ne peut être longtemps comprimée dans le cœur où elle a pris -naissance sans le dévorer ou le briser en éclats. Beata avait laissé -échapper le secret de sa vie, que Teresa était bien loin de soupçonner: -consternées l’une et l’autre par cette clarté sinistre qui s’était -faite tout à coup entre elles, elles semblaient craindre de se regarder -en face et de se dire tout haut ce qu’elles éprouvaient. Plongées -dans une demi-obscurité propice aux tendres aveux, et dans un silence -éloquent qui n’était interrompu que par quelques cris joyeux qui -s’élevaient du Grand-Canal comme un dernier écho de la nuit profonde, -ces deux femmes, montées comme deux harpes à l’unisson d’un sentiment -presque analogue, formaient un de ces doux et mystérieux accords qui -absorbent les dissonances de l’âme en laissant subsister le contraste -des caractères. La douleur de Beata, les tristes pressentiments et -la sollicitude de Teresa pour sa noble maîtresse, se peignaient dans -leurs regards, dans l’accablement et la molle langueur qu’exprimaient -leurs attitudes diverses. Rossini seul, dans le duo du premier acte -d’_Otello_ entre Desdemona et sa confidente, a su traduire, dans un -ensemble exquis, cette mélancolie touchante de l’amour qui ne peut se -contenir et qui cherche dans les épanchements de l’amitié un aliment à -sa propre douleur: - - Quanto son fieri i palpiti, - Che desta in noi l’amor! - -Quelque temps après cette fatale journée de Murano et la scène -douloureuse qui l’avait suivie entre Beata et Teresa, Lorenzo prit une -résolution qui n’était pas moins hardie que son émancipation précoce. -Honteux de sa chute et plus épris que jamais de la femme supérieure -qu’il avait outragée en s’abandonnant à de faciles voluptés qui avaient -déposé dans son cœur une amertume ineffaçable, il conçut la pensée de -se jeter aux pieds de sa bienfaitrice et d’implorer son pardon; mais, -en réfléchissant à ce projet assez audacieux qui lui était inspiré par -son amour, par le respect et la reconnaissance qu’il devait à Beata, il -comprit, non sans peine, qu’une pareille démarche de sa part laisserait -supposer que la noble fille du sénateur Zeno avait pu s’inquiéter de -sa conduite et en blâmer les irrégularités. La contenance de Beata -à son égard, la froideur de son maintien, les rares paroles qu’elle -daignait lui adresser, n’étaient-elles pas des signes évidents de son -indifférence pour le fils de Catarina Sarti, dont elle avait bien pu -s’occuper un instant dans les loisirs de la villégiature, mais qui ne -pouvait pas fixer son attention au milieu des grandeurs et des plaisirs -de Venise? Dans cette perplexité cruelle, entre la crainte d’essuyer -un affront qui aurait humilié son orgueil et l’amour dont la voix -impérieuse soulevait son cœur à la hauteur de son ambition, Lorenzo -transigea avec sa première idée, et dans un moment de transport et de -fiévreuse impatience, il écrivit à Beata la lettre qu’on va lire: - -«Signora, permettez à un malheureux qui ne saurait vivre plus longtemps -sous le poids de votre disgrâce, d’implorer son pardon et de vous -demander ce qui a pu lui attirer un châtiment si rigoureux! O vous, -ange consolateur, qui avez tendu à ma pauvreté une main si généreuse, -ayez encore pitié de moi et sauvez mon âme, après avoir soustrait -mon corps aux vicissitudes de la fortune! Que vos regards _pietosi_ -ne se détournent plus de moi! Ne repoussez pas les hommages et la -reconnaissance d’un cœur plein de votre image, et dont le plus grand -crime est de trop vous adorer. Si quelques irrégularités de ma conduite -ont mérité votre désapprobation, si ma présence dans votre palais -vous est importune, parlez, signora, ordonnez, j’expierai mes fautes, -j’obéirai à vos ordres, et je retournerai auprès d’une mère chérie -dont j’ai pu oublier, hélas! la tendre affection. Noble femme, Beata, -pleine de grâce et de douce majesté, achevez votre œuvre, ne repoussez -pas dans l’abîme une âme qui aspire à votre lumière, et soyez pour moi -comme cette divine créature dont parle le poëte de l’expiation et du -paradis: - - A noi venia la creatura bella - Bianco vestita e nella faccia quale - Par tremolando mattutina stella[30].» - -Cette lettre, si remplie d’exaltation juvénile, et qui exprimait -assez heureusement les sentiments et les tendances d’esprit de notre -adolescent, fut remise par lui à Teresa, mais avec une gaucherie -timide qui éveilla la malice de la soubrette. - -«D’où vient cette lettre? demanda Teresa d’un ton ironique et avec -cette jalousie secrète d’une femme et d’un subalterne qui voit un -parvenu occuper le cœur de sa maîtresse. - -—Que t’importe? dit Lorenzo, dont la fierté était si facilement -irritable. Fais ton devoir, et n’en demande pas davantage. - -—Voyez-vous ce _bambino_! dit Teresa tout bas en elle-même après le -départ de Lorenzo, qui s’était éloigné sans attendre sa réponse: il -fait déjà _il padron della casa_.» Teresa, qui était après tout une -assez bonne fille fort attachée à sa maîtresse, déposa la lettre de -Lorenzo sur la toilette de Beata, ne voulant pas la remettre elle-même, -pour éviter un embarras et des explications qui répugnaient au -caractère réservé de la _gentildonna_. - -Beata lut cette lettre le soir en se couchant et ne put contenir -d’abord l’expression de sa surprise et de son ravissement. «Il a osé -m’écrire, s’écria-t-elle avec une joie adorable, il m’aime, il est -digne de moi! O Dieu puissant de l’amour et des nobles âmes, tu n’es -donc pas un vain nom? dit-elle en pressant la lettre sur son cœur et -les yeux remplis de douces larmes. Lorenzo, cher Lorenzo, non, je ne -te repousserai pas, tu ne quitteras pas ce palais où tu fais la joie -de ma vie. Tu seras ici, toujours à côté de moi, et puissé-je être la -_stella mattutina_ qui éclairera les jours fortunés! O le bien-aimé -de mon cœur, cher et beau Lorenzo, tu seras à moi!...» En proférant -ces paroles avec une gaieté enfantine, Beata changea tout à coup de -visage. Elle jeta la lettre sur sa table de nuit et murmura entre ses -lèvres: «Malheureuse que je suis! Et mon père, que dirait-il s’il -apprenait jamais que sa fille unique et chérie a le cœur rempli d’une -passion funeste? Donnerai-je à sa vieillesse le triste spectacle -d’une affection si contraire à ses idées et à ses préjugés, que je -dois respecter? N’est-ce pas assez que, sous les prétextes les plus -frivoles, je retarde de jour en jour mon alliance avec le chevalier -Grimani, qui est, après le salut de l’État, le plus cher de ses -vœux? Mon âge, ma naissance, le bonheur de mon père et l’intérêt de -la république, ne sont-ils pas des obstacles insurmontables à la -réalisation de mon rêve insensé?» - -Retombée ainsi dans la perplexité de ses sentiments, poussée par -l’amour et contenue par le devoir et les bienséances, Beata ne changea -presque pas de conduite. Si son maintien avait quelque chose de moins -sévère, et si, dans ses regards attendris, on pouvait lire l’intérêt -toujours croissant que lui inspirait Lorenzo, elle ne fut pas moins -avare de ses paroles et laissa la lettre sans réponse. Cette lutte -intérieure, qui minait chaque jour la santé de Beata, échappait -complétement à l’inexpérience de Lorenzo. Il ne savait comment -s’expliquer le silence obstiné de Beata et la réserve de ses manières, -qui impliquaient le dédain ou la désapprobation de la démarche qu’il -avait osé faire. S’étant assuré que Teresa avait remis exactement la -lettre, il passa tour à tour de l’abattement à l’espérance, épiant un -regard de Beata qui pût lui révéler sa destinée et mettre fin à la -cruelle incertitude qui l’agitait. - -Une grande fête ou _accademia_ devait avoir lieu, sous peu de jours, -au palais Grimani. Le prétexte de cette _accademia_, où était invitée -toute la haute société de Venise, était l’anniversaire de la naissance -de Galuppi, compositeur illustre dont l’abbé Zamaria devait prononcer -l’éloge; mais en réalité la fête était donnée à l’intention de la -famille Zeno et surtout en l’honneur de Beata, dont le chevalier -Grimani cherchait à gagner les bonnes grâces en luttant contre la -résistance silencieuse qu’elle opposait à l’union projetée, depuis -quelques mois, par les deux familles. Le vieux palais Grimani était -situé sur le Grand-Canal, en face du palais Mocenigo. Œuvre remarquable -de Ludovico Lombardi, il était d’un style plus sévère que le second -palais Grimani, appartenant à une autre branche de la même famille, -joyau de la plus rare élégance, sorti des mains de l’ingénieur et -architecte véronais Sammicheli. L’architecture est celui de tous -les arts qui constate avec le plus d’évidence la civilisation d’un -peuple. Suscité par un besoin impérieux de la vie, il se développe, -grandit avec cette civilisation, et porte le double témoignage de -la réalité primitive et des transformations que le temps et le goût -lui ont fait subir. A Venise surtout, la nature particulière du sol -et les événements politiques qui donnèrent naissance à cette société -miraculeuse, imprimèrent à l’architecture un caractère indélébile -de solidité et d’élégance fastueuse qu’on ne retrouve nulle part -ailleurs au même degré. Deux grandes époques peuvent se remarquer -dans l’histoire de l’architecture vénitienne: l’une qui commence -avec la république même et dont l’église de Saint-Marc, bâtie au X^e -siècle, est le plus curieux monument; puis la Renaissance, où l’on vit -surgir comme par enchantement la plupart des magnifiques palais qui -garnissent les deux rives du _Canalazzo_. Dans la première époque, -on voit régner l’influence de la Grèce antique, celle de la Grèce -chrétienne et du monde oriental, qui se reconnaît non-seulement dans la -basilique de Saint-Marc, construite sur le modèle de Sainte-Sophie de -Constantinople, mais sur d’autres monuments qu’il est inutile de citer -ici. La seconde époque, qui a sa date aux XVI^e siècle, est le produit -de cette ère glorieuse de rajeunissement et d’immortelle émancipation. -C’est alors que Sansovino, Palladio, Sammicheli, Scamozzi, Antonio -da Ponte, qui a construit le Rialto, fra Giocondo, à qui on doit le -_Fondaco dei Tedeschi_[31], c’est alors, disons-nous, que ces grands -artistes, animés tous par l’esprit nouveau qui réjouissait le monde, -firent de Venise un lieu d’enchantement et - - Del genio uman la più sublime figlia, - -comme l’a qualifiée Alfieri. - -La famille Grimani, une des plus illustres de la république, était -particulièrement connue par son goût et la protection généreuse -qu’elle avait toujours accordée aux arts pendant le cours de sa longue -prospérité. Non moins ancienne que la famille Zeno, elle comptait aussi -dans ses annales domestiques trois doges, deux cardinaux, un grand -nombre de procurateurs de Saint-Marc, d’ambassadeurs et de personnages -considérables qui, presque tous, s’étaient fait remarquer par l’éclat -et la magnificence des habitudes. C’est à un Grimani qu’avait appartenu -ce fameux bréviaire enrichi d’or et de pierres précieuses où les -peintres flamands qui vinrent à Venise vers le milieu du XV^e siècle, -Hemmelinck de Bruges, Gérard de Gand et Livien d’Anvers, déposèrent -les premiers germes de l’alliance antique et encore mystérieuse qui a -existé entre la patrie de Titien et celle de Rubens. C’est également -au cardinal Domenico Grimani qu’appartenait la riche bibliothèque -du couvent Sant-Antonio qui fut brûlée en 1687. La famille Grimani -avait fait construire trois théâtres à ses frais, et c’est sur le -théâtre particulier du palais Grimani que fut représenté le 25 avril -1569 _i Pazzi amanti_, un des premiers opéras bouffons que mentionne -l’histoire. Du reste toutes les grandes familles vénitiennes avaient le -goût des choses de l’esprit, et considéraient comme un devoir de leur -haute position de protéger les arts qui relèvent et embellissent la -vie. Leurs palais étaient de véritables académies où la peinture, la -poésie, l’art dramatique et surtout la musique, concouraient à l’éclat -de l’existence, dont les nobles faisaient un moyen de gouvernement. -Parmi les protecteurs les plus zélés de l’art musical, qui fut toujours -si florissant à Venise, nous pouvons citer Sébastien Michele, ami de -Pierre Aaron, l’auteur célèbre du _Toscanello della musica_, qui a -précédé Zarlino dans la théorie du contre-point; Cornaro, évêque de -Padoue sur la fin du XVI^e siècle, qui attira dans la cathédrale de -cette ville les meilleurs chanteurs et instrumentistes de son temps; -Veniero, qui, pour se distraire de la goutte qui le tourmentait, -faisait venir chaque jour autour de son lit de douleur une _brigata_ -d’habiles musiciens; un autre membre de la famille Cornaro, qui, -ambassadeur à Vienne dans les premières années du XVIII^e siècle, -protégea Porpora et la jeunesse d’Haydn; Contarini, qui, dans sa villa -de Piazzola, avait un théâtre charmant où l’on jouait l’opéra tout -l’été; enfin Andrea Erizzo, dont la villa délicieuse de Pontelongo -était le rendez-vous des meilleurs _dilettanti_ et des virtuoses les -plus célèbres de l’Italie. - -Il était également dans les habitudes des grandes familles vénitiennes -d’avoir à leur service un compositeur renommé pour diriger leur -chapelle particulière et présider aux fêtes qu’elles donnaient -souvent dans leurs somptueux palais. Galuppi avait été l’organiste -de la famille Gritti; il avait été aussi l’ami et le commensal de la -famille Grimani, qui le considérait comme un client de la maison. -L’anniversaire de sa naissance était donc le prétexte de l’_accademia_ -qui devait avoir lieu sous peu de jours au palais Grimani, et où -l’abbé Zamaria, qui avait beaucoup connu Galuppi, devait lire un éloge -de l’illustre maestro que Venise pleurait encore. Cent jeunes filles -choisies dans les quatre _scuole_, l’_Ospedaletto_, _i Mendicanti_, -_gl’Incurabili_ et _la Pietà_, plusieurs chanteurs et instrumentistes -de la chapelle Saint-Marc, devaient exécuter, sous la direction de -Bertoni, un choix des meilleurs morceaux de Galuppi. Toute la société -de Venise, les Pisani, les Foscarini, les Contarini, les Balbi, les -Malipieri, les Zustiniani, les Cornaro, les Loredano, les Capello, noms -illustres qui sont l’histoire vivante de la république, se trouvaient à -cette réunion à côté du sculpteur Canova, du poëte élégiaque Lamberti, -de Mazzola, auteur du poëme ingénieux _i Cavei di Nina_ (les cheveux -de Nina), de François Gritti, auteur de charmants apologues pleins de -gaieté et de finesse, parmi lesquels on distingue _la Briglia d’oro_ -(la bride d’or), de Pierre Buratti, autre poëte vénitien, non moins -exquis et non moins joyeux que les précédents, et dont M. Perruchini -a mis en musique, de nos jours, presque toute l’odyssée de _concetti -amorosi_. - -Oh! le ravissant spectacle qu’offrait alors le salon du palais Grimani, -rempli de si grands noms et de si belles dames nonchalamment assises, -causant, riant, jouant de l’éventail et cachant derrière ce masque -mobile de la coquetterie les sourires, les œillades et les mines les -plus expressives et les plus délicieuses! La naissance, l’esprit, l’art -et la beauté, se trouvaient représentés dans cette réunion d’élite, où -Beata ressortait comme une rose mystique qui attirait invinciblement -le regard et répandait autour d’elle un parfum de poésie divine. Qui -aurait dit alors, en voyant ces groupes animés, ces _gentildonne_ -éclatantes, ces beaux seigneurs, ces artistes, ces poëtes et ces -chanteurs insouciants et enivrés de la vie, qu’un coup violent de -la destinée viendrait bientôt renverser la barque séculaire qui les -portait sur l’onde azurée? Il n’y avait que le vieux sénateur Zeno -qui, assis dans un coin du salon où il était entouré de sa fille et du -chevalier Grimani, portât sur son front vénérable l’expression d’une -noble tristesse. - -Dans un groupe des plus animés, on voyait s’agiter, comme une branche -d’aubépine en fleur au milieu d’un frais buisson, la longue et -belle chevelure noire d’une jeune femme qui tournait en tous sens -des regards avides et curieux. Chargés de fleurs et de parfums, ces -cheveux, qui se déroulaient en tresses vigoureuses, retombaient sur -un cou gras, onduleux, et parsemé d’un léger duvet qui trahissait -un sang généreux. Un sourire, qui était plutôt l’expression de la -santé et du bien-être que l’indice d’un esprit malicieux, s’égayait -sur ses lèvres humides et toujours entr’ouvertes, comme un rayon de -soleil sur des gouttes de rosée matinale. Vêtue d’une robe de brocart -semée de joyeux dessins, elle tenait à la main un riche éventail -dont elle jouait avec _maestria_, en l’ouvrant et en le fermant avec -fracas. Sur cet éventail, qui était un objet d’art assez curieux, on -avait reproduit une scène galante tirée d’une comédie vénitienne, et -dans laquelle on voyait une _gentildonna_ entourée d’un cercle de -_zerbinotti_ ou petits maîtres, qui la lutinaient de leurs propos -agaçants. Cette jeune femme très à la mode, à qui Lorenzo avait été -présenté par l’abbé Zamaria dès son arrivée à Venise, s’appelait Hélène -Badoer. Elle était mariée depuis quelques mois seulement, et son mari -avait complétement disparu derrière l’épanouissement radieux de sa -belle épouse. D’une stature plus forte que délicate, avec deux grands -yeux noirs ardents et peu discrets, un visage rayonnant, où l’ombre -d’un souci ne pouvait se fixer, des bras somptueux que terminait une -main blanche et potelée, Hélène Badoer ressemblait à ces types de -femmes vénitiennes qu’on voit dans les tableaux de Titien et de Paul -Veronèse. Excellente musicienne, possédant une voix de soprano étendue -et très-sonore, elle chantait avec plus de _brio_ que de sentiment, et -dans ses manières, dans ses goûts comme dans les instincts naïfs de -sa nature, Hélène Badoer exprimait les attraits et le contentement de -l’existence. Elle gazouillait comme un oiseau, et les syllabes amorties -tombaient de ses lèvres de rose comme des gouttes de miel qu’on eût -voulu recueillir dans une coupe d’or. Aussi ne répondait-elle aux -mille propos aimables qu’on lui adressait que par quelques paroles -insignifiantes, accompagnées d’une petite toux à pulsations légères, -qui faisaient résonner sa poitrine sonore et rebondir ses hanches -voluptueuses. Plus passionnée qu’intelligente, et moins accessible aux -séductions de l’esprit qu’à celles de la beauté extérieure, Hélène -Badoer ne pouvait voir un homme élégant et bien tourné sans le regarder -curieusement et tressaillir, comme tressaille une fleur à l’apparition -du jour. Ce n’est pas que les mœurs et la conduite de cette charmante -créature eussent jamais été l’objet d’aucune observation maligne; si -elle était coquette et cherchait à exercer la puissance de ses charmes -sur les hommes qui l’entouraient constamment, c’était bien moins de sa -part le désir de nouer une intrigue que le besoin de satisfaire les -instincts de sa nature galante. Elle aimait le monde et ses tourbillons -enivrants, elle aimait les joies et les fêtes de la vie. C’était une -Grecque légèrement modifiée par le christianisme qu’Hélène Badoer, -c’est-à-dire une Vénitienne pure et sans mélange. - -Lorenzo avait été fort bien accueilli par Hélène Badoer lors de son -arrivée à Venise. Présenté par l’abbé Zamaria, il allait souvent faire -de la musique avec elle, l’accompagnait au clavecin et se montrait tout -fier de la familiarité aimable avec laquelle on le traitait. Plusieurs -fois il s’était même enhardi jusqu’à saisir et porter à ses lèvres la -petite main blanche qu’elle posait volontiers sur son épaule en signe -d’un affectueux abandon, et, bien que ce témoignage de galanterie -respectueuse fût dans les usages de la société polie de Venise, ce n’en -était pas moins, de la part de Lorenzo, un acte assez significatif -d’émancipation précoce. Hélène Badoer fut d’abord pour notre adolescent -une agréable diversion à son amour pour Beata, une sorte de dérivatif -de la séve qui surabonde dans la jeunesse chaste et recueillie. -Cependant, depuis qu’il avait rencontré la Vicentina chez le célèbre -Pacchiarotti, Lorenzo avait un peu délaissé la belle _gentildonna_, -qui, l’apercevant au palais Grimani pour la première fois depuis -son mariage, lui dit avec gaieté: «Signor Lorenzo, est-ce que vous -composez un _opera buffa_ ou un _opera seria_, qu’on ne vous voit -plus au palais Badoer? Que c’est mal d’abandonner ainsi ses amis pour -des infidèles peut-être! ajouta-t-elle avec malice et en fixant ses -regards avides sur Lorenzo, dont la contenance était assez embarrassée. -Si vous étiez venu me voir ces jours-ci, continua-t-elle, je vous -aurais prié de me faire répéter un air de Galuppi que je dois chanter -ce soir. J’ai été forcée d’avoir recours au vieux Grotto, qui m’a fort -ennuyée de ses jérémiades sur la décadence de l’art. Tous ces vieux -maîtres s’imaginent que la bonne musique et le bel art de chanter ont -disparu de la terre avec leur jeunesse, dont ils voudraient nous faire -porter le deuil. _Io me ne rido!_ je me moque bien de ces lamentations -égoïstes, et je leur préfère de beaucoup celles que Lotti a mises en -musique et qu’on chante une fois tous les ans à San-Geminiano.» - -Un éclat de rire suivit cette boutade d’Hélène Badoer et s’éleva du -groupe de beaux esprits qui l’entouraient, comme le gazouillement d’une -troupe d’oiseaux voletant autour d’un rosier en fleurs. Lorenzo était -sur les épines d’être forcé de prêter l’oreille à ces vains propos, -tandis que son cœur était tout rempli de Beata, qu’il voyait causer -familièrement avec le chevalier Grimani. Il craignait d’ailleurs de -paraître trop bien dans les bonnes grâces d’Hélène Badoer, dont le -caractère était si différent de celui de Beata. Aussi ces deux femmes -n’avaient-elles aucun goût l’une pour l’autre, et ne se voyaient, par -convenance, qu’à de rares intervalles. - -Un grand bruit qui se fit tout à coup à l’extrémité du salon vint -interrompre cet aparté joyeux et délivrer Lorenzo de ses angoisses: -c’étaient les jeunes élèves des _scuole_ qui faisaient leur entrée et -se plaçaient sur une estrade qu’on avait dressée pour la circonstance. -Vêtues d’un uniforme très-simple, qui indiquait l’établissement auquel -elles appartenaient, et précédées d’une dame respectable qui les -surveillait, elles s’assirent sur des banquettes en velours rangées en -amphithéâtre. Deux orchestres peu nombreux étaient composés l’un des -instrumentistes de la chapelle ducale, l’autre de jeunes filles qui -jouaient du violon, de la viole, du violoncelle, de la contre-basse et -même de plusieurs instruments à vent. Ces orchestres étaient placés au -milieu de l’estrade, en face de Bertoni, qui les dirigeait. Parmi les -élèves de l’école des _Mendicanti_, on remarquait la Vicentina, qui -n’avait eu garde de manquer une si belle occasion de se trouver avec -Lorenzo, car ils ne s’étaient pas revus depuis la journée de Murano. -Grotto, Pacchiarotti et Furlanetto étaient aussi parmi les auditeurs de -cette _accademia_, consacrée à l’un des plus heureux génies de l’école -vénitienne. - -Le compositeur dont l’abbé Zamaria allait prononcer l’éloge, Baldassaro -Galuppi, surnommé _il Buranello_, parce qu’il était né dans l’île de -Burano en 1703, fut élève de Lotti; mais il n’est pas sorti de l’école -_degl’Incurabili_, comme l’ont affirmé à tort quelques biographes, -puisque les _scuole_ de Venise n’admettaient que des filles. Tout jeune -encore, il s’essaya dans la musique dramatique, et se fil remarquer par -la vivacité et le naturel de ses heureuses inspirations. Nommé maître -de chapelle de l’église Saint-Marc, où il succéda à Saratelli en 1762, -directeur de l’école des _Incurables_ quelques années après la mort de -l’illustre Lotti, son maître, Galuppi dut à sa grande renommée d’être -appelé à la cour de Russie par l’impératrice Catherine II. De retour -dans sa patrie, en 1768, il ne la quitta plus jusqu’à sa mort, arrivée -dans le mois de janvier 1785. C’était un homme vif, plein d’esprit et -de bonne humeur, que Galuppi. Sa taille mince, sa petite figure fine, -blanche et osseuse, ressortaient au milieu de sa nombreuse et belle -famille. Adoré de ses jeunes élèves des _Incurables_, fort recherché -dans le monde, qu’il amusait par ses saillies et un talent remarquable -sur le clavecin, entouré d’aisance et d’une haute considération, -Galuppi vécu heureux en conservant jusque dans son extrême vieillesse -la gaieté, le _brio_ et le feu qui caractérisent ses compositions. -Burney, qui le vit à Venise en 1770, en parle avec beaucoup d’intérêt, -et la définition qu’il lui attribue de la bonne musique peut être -considérée comme la qualification du génie vénitien lui-même. «La bonne -musique, disait Galuppi, consiste dans _la beauté_, _la clarté_ et _la -bonne modulation_.» N’est-ce pas aussi par la beauté des formes, par la -clarté du plan et la bonne modulation, c’est-à-dire le coloris, que se -distinguent les chefs-d’œuvre de la peinture vénitienne? - -Galuppi a écrit des opéras _seria_, des oratorios, divers morceaux de -musique religieuse pour la chapelle Saint-Marc, et surtout un nombre -considérable d’opéras _buffa_, où son imagination riante et facile -était particulièrement à l’aise. Ce n’est pas que la distinction des -genres soit bien tranchée dans l’œuvre de Galuppi, et que le style -de ses oratorios et de ses opéras sérieux, par exemple, diffère -beaucoup de celui de ses opéras bouffes; il règne dans toute sa -musique, comme dans les tableaux de Tiepoletto, son compatriote et son -contemporain, une sorte de lumière _blonde_ et souriante, qui n’est -pas toujours en harmonie avec la gravité du sujet. D’ailleurs cette -puissance de transformation, qui peut passer tour à tour du grave au -doux et du plaisant au sévère, n’est dans les arts que le partage de -quelques génies souverains. C’est donc dans le genre comique et de -demi-caractère que le joyeux Buranello, comme on l’appelait à Venise, -a particulièrement réussi, et cela n’a rien de surprenant, puisque -l’opéra _buffa_ est presque né à Venise, vers le milieu du XVI^e -siècle. On peut en trouver les germes dans les madrigaux burlesques -de Jean Croce, surnommé _il Chiozetto_, qui vivait à la fin du XVI^e -siècle; dans l’_Anfiparnasso o comedia armonica_, d’Horace Vecchi, et -surtout dans l’opéra que nous avons déjà cité: _I Pazzi amanti_, qui -fut représenté au palais Grimani en 1569. - -Comme directeur de l’école _degl’Incurabili_, dont la belle église, qui -n’existe plus de nos jours, était l’œuvre d’Antonio da Ponte, Galuppi -composa sur des paroles latines de Pierre Chiari un grand nombre -d’oratorios qui eurent beaucoup de succès. Sa _Maria Madalena_, à six -voix, fut exécutée aux Incurables en 1763, pour servir d’introduction -au fameux _Miserere_ de Hasse, qui avait été également directeur -de cette école au commencement du XVIII^e siècle. _Daniel dans la -fosse aux lions_ fut exécuté en 1773. Galuppi avait divisé cette -composition en deux chœurs, et on y avait surtout remarqué le chant -du prophète plongé dans la fosse, qui formait un contraste saisissant -et très-dramatique avec celui du roi. L’année suivante, en 1774, il -composa _Tres pueri hebraei in captivitate Babylonis_, où le cantique -des trois Hébreux excita l’enthousiasme des auditeurs. Le dernier -oratorio que Galuppi écrivit pour cette école, qui eut un si grand -éclat sous sa direction, c’est _Moïse de retour du mont Sinaï_, qui -fut exécuté en 1776. A l’arrivée à Venise du pape Pie VI, en 1783, on -chanta aux Incurables, devant Sa Sainteté, une cantate de Galuppi: -_Il Ritorno di Tobia_, dont les paroles italiennes étaient de Gasparo -Gozzi. Lotti, Marcello et Galuppi sont les trois grands compositeurs -vénitiens du XVIII^e siècle. - -Lorsque l’abbé Zamaria eut fini de lire son éloge de Galuppi, qui fut -souvent interrompu par les acclamations enthousiastes de l’assemblée, -et qui lui valut cette haute approbation du sénateur Zéno: «Tu m’as ému -jusqu’aux larmes, cher abbé, en parlant si dignement d’un enfant et -d’une gloire de Venise!» les jeunes filles des _scuole_ chantèrent avec -un ensemble parfait ce cantique des trois Hébreux dont nous venons de -parler. Elles étaient divisées en deux chœurs qui se répondaient l’un -à l’autre, et que rattachait ensemble un récit chanté, dans l’origine, -aux Incurables avec un immense succès par la Serafina, une des -meilleures élèves du Buranello. C’est la Vicentina qui fut chargée de -cette partie du coryphée biblique, et elle ne manqua pas de l’embellir -d’exclamations et de _portamenti_ ambitieux qui firent tressaillir -Pacchiarotti sur sa chaise curule. _Poveretto me!_ s’écria tout bas -le vieux sopraniste désespéré, en levant au ciel ses mains desséchées -comme du parchemin; mais la _prima donna_ était trop préoccupée de -Lorenzo, qu’elle ne perdait pas un instant de vue, pour prendre garde -aux gestes et aux regards effarés que Pacchiarotti échangeait avec -Grotto, son voisin. Elle voulait avant tout briller, avoir du succès, -et susciter dans le cœur de son jeune amant l’ambition de partager son -sort et sa gloire. - -Après d’autres morceaux d’ensemble exécutés par les chœurs et les deux -orchestres, réunis sous la conduite de Bertoni, l’abbé Zamaria, tout -guilleret et plein d’empressement, vint offrir la main à la belle -Badoer et la fit monter sur l’estrade en lui présentant un cahier de -musique orné de faveurs bleues et roses. Ce cahier contenait un air -de soprano d’un opéra _buffa_ de Galuppi, _la Calamita dei cuori_ -(le malheur des cœurs), tout rempli de _gorgheggi_ et de caprices -mélodiques d’un raffinement ingénieux. L’air fut accompagné par -l’orchestre des jeunes filles, composé des meilleurs élèves _della -Pietà_, et consistant dans le quatuor, une contre-basse, un cor, un -basson et un hautbois. Il fallait entendre comme la voix splendide et -facile d’Hélène Badoer se déroulait avec aisance et tombait de point -d’orgue en point d’orgue, pareille à une cascade d’eau limpide qui -reflète dans ses lames écumantes les mille caprices de la lumière! Elle -accompagnait ses trilles, ses gammes et ses arpéges scintillants de -petites mines, de _vezzi amorosi_ et d’œillades assassines qui étaient -bien en harmonie avec ces paroles, d’un goût un peu risqué: - - Noi altre femine, - Che siamo dritte, - Vogliamo gli uomini - Un poco storti. - Per le consorti - Non suono buoni - Quei dottoroni - Que fan zurlar[32]. - -En chantant cet air très-connu et très-populaire à Venise, comme -l’était presque toute la musique de Galuppi, Hélène Badoer excita -la gaieté de l’assemblée, qui partit d’un grand éclat de rire à -certains passages scabreux dont elle commentait le texte par une -pantomime expressive. L’abbé Zamaria se balançait sur sa chaise comme -un bienheureux en s’écriant de temps en temps: _Brava, Delinda!_ -C’était le nom du personnage qui dans l’opéra de Galuppi disait l’air -en question. L’abbé était si content de la manière dont Hélène avait -rendu la musique et l’esprit de Buranello, il chiffonnait son rabat et -roulait ses petits yeux malins d’une façon si comique, que Grotto ne -put s’empêcher de dire tout haut: «_Signori_, regardez un peu l’abbé! -voyez, il se prélasse, se rengorge et fait le gros dos _come un gatto -amoroso_, comme un chat amoureux!» A cette saillie toute vénitienne du -vieux sopraniste, l’assemblée fut prise d’un fou rire, et la gaieté -générale gagna jusqu’à Beata, qui jusqu’alors avait conservé la noble -sérénité de son maintien. - -Furieuse du succès que venait d’obtenir Hélène Badoer en présence de -Lorenzo, la Vicentina s’avança avec assurance du fond de l’estrade, -et vint chanter aussi un air d’un autre opéra _buffa_ de Galuppi, _il -Mondo alla roversa_ (le monde à l’envers). D’un style non moins fleuri -que le précédent, l’air de la Vicentina peignait les vicissitudes de -l’amour dans toutes les positions de la vie humaine et chez tous les -êtres inanimés: - - La pecora, la tortora, - La passera, la lodola, - Amor fa giubilar. - -Ces dernières paroles furent accentuées par la _prima donna_ avec un -_brio_ et une puissance de vocalisation qui excitèrent l’admiration du -public. Après un duo très-brillant pour deux sopranos que la Vicentina -et Hélène Badoer chantèrent ensemble, l’_accademia_ se termina par un -quatuor également tiré d’un opéra de Galuppi. - -En sortant du palais Grimani, vers une heure du matin, une grande -partie de la société qui s’y était réunie alla se promener sur la place -Saint-Marc. Beata monta dans la gondole de son père avec le chevalier -Grimani, et Lorenzo avec l’abbé Zamaria dans celle de la belle -Badoer, qui fut pendant le trajet d’une gaieté folle. Arrivés sur la -_Piazetta_, qui était remplie de promeneurs, Beata accepta le bras du -chevalier selon l’usage de Venise, et Lorenzo donna le sien à Hélène, -dont le mari était dans un autre groupe avec la Vicentina, Grotto -et Pacchiarotti. La soirée était délicieuse, et la place Saint-Marc -offrait un spectacle enchanteur à cette heure avancée de la nuit. Des -cafés ouverts, des _casini_ remplis de convives, des concerts en plein -vent, des causeries, mille bruits divers et des épisodes nombreux de -galanterie facile, égayaient ce vaste tableau de la vie vénitienne -qui se renouvelait tous les soirs et qui tous les soirs présentait un -attrait nouveau. Beata cependant paraissait soucieuse au milieu de -cette foule étourdie, où elle ne voyait pas un ami qui pût l’aider -de ses conseils et partager les peines de son âme. Elle ne prêtait -qu’une oreille distraite aux propos du chevalier, qui l’entretenait des -différents épisodes de la soirée, et surtout d’Hélène Badoer, dont il -critiquait la tenue, plaisantant sur l’empressement qu’elle avait mis à -saisir le bras du jeune Lorenzo. Cette observation maligne du chevalier -fit tressaillir la noble fille, qui ne put se défendre d’un mouvement -de jalousie dont les natures les plus élevées ne sont pas exemptes. -Elle craignait d’ailleurs que le chevalier ne devinât en partie son -secret, et qu’il ne finît par comprendre la raison du retard qu’elle -apportait à leur union. A cette perplexité cruelle, qui empoisonnait -sa vie, venait s’ajouter le chagrin de ne pouvoir répondre à la lettre -que Lorenzo lui avait écrite, et qui l’avait si vivement touchée. -Pendant toute la soirée elle l’avait observé avec inquiétude, épiant sa -contenance vis-à-vis de la Vicentina, qu’elle ne perdit pas un instant -de vue. Elle avait été heureuse de voir Lorenzo rester insensible aux -agaceries de la _prima donna_, et aurait voulu pouvoir récompenser par -un témoignage de satisfaction cette réserve mêlée de tristesse qu’elle -avait remarquée chez son frère d’adoption, et dont elle comprenait -si bien la cause. Cet hommage tacite que lui avait rendu Lorenzo au -milieu de tant d’objets de distraction avait flatté son âme: tant il -est impossible à la femme même la plus chaste d’échapper aux instincts -de sa nature, qui est d’aimer et de régner par l’amour qu’elle inspire. - -Après une heure de promenade, le chevalier Grimani proposa à la -compagnie d’aller achever cette belle nuit au _Salvadego_, célèbre -_osteria_ qui donnait d’excellents soupers, et où aimaient à se -retrouver les plus grands personnages de l’État. L’invitation fut -acceptée avec empressement par l’abbé Zamaria et communiquée par lui -à quelques personnes qui avaient assisté à l’_accademia_ du palais -Grimani. Une table de vingt couverts fut bientôt servie, dans une -grande salle éclairée par des lampes suspendues à de petites corbeilles -de fleurs qui tempéraient l’éclat de la lumière. Beata était assise -entre son père et le chevalier, Lorenzo à côté d’Hélène Badoer et -du poëte Lamberti, la Vicentina entre Grotto et l’abbé Zamaria, qui -occupait le milieu de la table en face du vieux sénateur Grimani et de -Pacchiarotti. Plus loin était Canova à côté du poëte François Gritti. -Les mets délicats, les pâtes légères arrosées de vins généreux, et -surtout de vin de Chypre, eurent bientôt ému l’imagination des convives -et établi entre eux cette familiarité décente qui est le plus grand -plaisir de la table. Les dieux eux-mêmes oubliaient dans les festins -leurs querelles immortelles. - -«Est-il vrai, _signori_, dit un convive d’une voix discrète, qu’il est -arrivé à Venise un prince illustre, un frère fugitif du roi de France?» - -Surpris d’une pareille question, tout le monde leva les yeux sur celui -qui avait osé la faire dans un lieu public. C’était Girolamo Dolfin, le -mari d’Hélène Badoer, qui n’avait point ouvert la bouche de la soirée, -et dont quelques vers de vin de Samos avaient dissipé la timidité -naturelle. Après un moment de silence, où chacun semblait interroger -son voisin sur l’opportunité d’un tel sujet de conversation: «C’est -très-vrai, répondit le chevalier Grimani, _il conte_ d’Artois est à -Venise depuis quelques jours, et la république se dispose à le recevoir -comme elle a reçu jadis son aïeul Henri III, avec les honneurs dus à -son rang et à son infortune. - -—_Ma_, dit un autre interlocuteur, les choses vont donc bien mal en -France pour qu’un prince du sang soit obligé de venir chercher un -refuge en Italie? - -—Ce n’est pas seulement la France qui est malade, répondit le sénateur -Grimani, père du chevalier, c’est toute l’Europe, et vous verrez -que l’Italie n’échappera qu’avec peine aux convulsions des idées -subversives qui circulent de toutes parts. - -—Je bois à la santé de la république, s’écria l’abbé Zamaria en levant -en l’air un verre de Murano rempli d’un excellent _rosoglio_ de Zara, à -la fermeté de son gouvernement qui ne se laisse point imposer par les -sophistes, _al nostro serenissimo principe_, Ludovico Manini, le cent -vingtième doge qui a l’honneur de présider aux destinées de ce pays, et -qui certes ne sera pas le dernier à porter la corne ducale et à jeter à -la mer Adriatique son anneau d’éternelle alliance. - -—Peut-être, répondit d’une voix basse et creuse un convive qui -jusqu’alors avait été peu remarqué. Si la république persiste à fermer -les yeux à la lumière, à vouloir s’isoler des grands événements qui se -préparent et qui menacent surtout le repos de l’Italie, elle pourra -bien succomber sous les artifices d’une politique égoïste, couarde et -surannée.» - -Celui qui eut la témérité de prononcer ces paroles hardies était un -membre de la minorité du grand conseil, un ami intime de François -Pesaro, de cet homme courageux qui voulait forcer la république à -secouer la torpeur d’une neutralité funeste. Une stupeur muette se -peignit sur tous les visages à cette sortie audacieuse contre le -gouvernement de la république, et tout le monde sut gré à Girolamo -Dolfin d’oser interrompre le cours de ces idées sombres en disant: -«On parle aussi de l’arrivée prochaine, dans nos lagunes, de la reine -Caroline de Naples, et il ne serait pas impossible, assure-t-on, que -son frère, l’empereur Léopold vînt à sa rencontre jusqu’à Venise. - -—Connaissez-vous, messieurs, s’écria le poëte fabuliste François -Gritti, un conte charmant de Voltaire, intitulé _Candide_? - -—Oui, vraiment, répondit l’abbé Zamaria, c’est de la philosophie la -plus profonde cachée sous les grâces d’un esprit inimitable. - -—Eh bien! ajouta Gritti, il y a dans ce chef-d’œuvre de fine raillerie -le récit d’un certain souper dans une auberge de Venise, qui pourrait -bien se renouveler de nos jours. Peut-être que ce pauvre roi Théodore, -qui n’avait pas même de quoi payer son écot, ne serait pas le plus à -plaindre aujourd’hui. - -—Je le crois bien, répondit vivement l’abbé, qui ne pouvait guère -s’empêcher de faire une allusion à son art favori, les rois n’ont pas -tous le bonheur d’être chantés par un poëte comme Casti et mis en -musique par un Paisiello! - -—Non, non, le malheur de ce temps-ci, c’est qu’il n’y a plus de -castrats, et, _senza castrati_, l’Italie est perdue, _l’Italia è -perduta_!» - -A cette incroyable naïveté du vieux Grotto, à qui le marasquin avait -un peu brouillé les idées, les convives poussèrent un éclat de rire -vraiment homérique. Grotto était plongé dans une sorte d’extase; il -gesticulait, se parlait tout bas à lui-même et poursuivait un soliloque -au milieu de la conversation générale. L’abbé Zamaria, qui se roulait -sur sa chaise comme un fou et qui n’était pas homme à laisser échapper -une si belle occasion de ramener les esprits sur un sujet plus -agréable, lui dit de son plus grand sérieux: «_Ma, caro mio_, il me -semble que nous ne sommes pas aussi à plaindre que vous voulez bien le -dire; qu’en pensez-vous, Pacchiarotti?» - -Cette remarque maligne de l’abbé n’était pas de nature à tempérer -l’hilarité des convives, parmi lesquels la Vicentina et Hélène Badoer -se faisaient surtout remarquer par leur gaieté bruyante. «Écoutez -donc, _signori_, reprit Grotto sans se déconcerter, et poursuivant -son idée fixe, quand on a entendu comme moi les plus admirables -sopranistes qu’ait produits l’Italie, lorsqu’on a vécu dans la -familiarité d’un Farinelli, qui est mort presque dans mes bras, -lorsqu’on a parcouru l’Europe et qu’on a pu apprécier le style et la -manière qui distinguaient chacun de ces incomparables virtuoses qui ont -émerveillé le monde, alors seulement on comprend toute la profondeur -du mal où nous sommes tombés! J’en appelle au témoignage de l’illustre -Pacchiarotti que voici, le dernier représentant qui nous reste de -la grande école. Qu’il dise si mes craintes sont exagérées et s’il -n’est pas juste de reconnaître que nous sommes à la veille de voir -disparaître un des plus beaux titres de gloire que possède l’Italie; -car c’est à la piété de l’Italie qu’on doit ces lévites consacrés, en -naissant, au dieu de la mélodie. - -—O mon cher Grotto, s’écria l’abbé Zamaria, la bouche souriante et -toute pleine de paroles, votre gloire est bien plus ancienne que vous -ne croyez! Il est déjà question de vos ancêtres dans la Bible, et, -s’il faut en croire un historien, il y en avait beaucoup à la cour de -Sémiramis. La Grèce les a connus, et ils étaient si nombreux à Rome, -qu’ils furent souvent l’objet de la préoccupation du législateur. Je -pourrais même vous citer des vers très-irrévérencieux d’Horace contre -eux. On en a vu commander des armées, gagner des batailles et gouverner -l’empire romain, comme on assure que votre ami Farinelli a gouverné -les Espagnes; mais il n’est pas probable que le général de Justinien, -que le rival heureux de Bélisaire chantât aussi bien que l’élève de -Porpora. Ce qui est certain, c’est que, vers le milieu du XV^e siècle, -les sopranistes étaient déjà admis dans la chapelle du pape, qu’on les -trouve également installés dans notre chapelle ducale de Saint-Marc, -dans celles de Saint-Antoine de Padoue et de plusieurs princes de -l’Europe, parmi lesquels il faut distinguer le duc de Bavière Albert -V, le protecteur d’Orlando di Lasso, qui avait à son service huit -sopranistes pour chanter les œuvres de son musicien favori, le -contemporain de Palestrina. - -—On apprend toujours des choses nouvelles avec vous, monsieur -l’abbé, répondit Grotto, un peu étourdi d’une érudition aussi prompte -qu’abondante. Mes souvenirs ne remontent pas aussi haut et s’arrêtent -à Bernachi, cet élève de Pistocchi, qui a fondé à Bologne une école -célèbre de chant, où mon ami Farinelli a rencontré un rival redoutable. - -—Mais où donc et en quelle année avez-vous connu Farinelli? répliqua -l’abbé, alléché par la curiosité. - -—A Londres, en 1736, où il luttait victorieusement avec son maître -Porpora contre Haendel et Senesino, et puis à Madrid, au comble de la -fortune. Je l’ai revu à Bologne quelques mois avant sa mort, arrivée le -15 juin 1782, et dont personne mieux que moi ne sait la cause. - -—_Per Bacco!_ s’écria l’abbé, il est mort de soixante-dix-sept ans -bien sonnés. - -—Il est mort d’ambition, dit Pacchiarotti, de regret de n’être plus -le favori du roi d’Espagne. Ce grand homme a eu la faiblesse d’oublier -l’art qui avait fait sa gloire pour les honneurs fragiles du courtisan. -Il était plus fier de son titre de chevalier de Calatrava, dont l’avait -décoré la reine d’Espagne, femme de Ferdinand VI, que d’avoir été le -chanteur le plus étonnant du XVIII^e siècle. Il a passé ses dernières -années dans une tristesse profonde, bourrelé de regrets au milieu -d’une existence princière. Au moins, son condisciple et son rival, -Caffarelli, a-t-il eu le bon esprit de placer son orgueil, qui était -excessif, dans les succès de sa brillante carrière, et je lui pardonne -volontiers d’avoir fait mettre sur la façade d’un palais construit peu -de temps avant sa mort, cette inscription ambitieuse: _Amphion Thebas, -ego domum_. - -—Ce qui fit dire à un mauvais plaisant, ajouta l’abbé Zamaria: _Ille -cum, tu sine_. - -—Je n’entends pas le latin, dit Grotto; mais ce que je sais -positivement, c’est que Farinelli est mort d’une peine de cœur!... - -—D’amour, répliqua l’intarissable abbé. - -—Oui, dit Grotto avec une certaine emphase, mon illustre ami Farinelli -a succombé à une passion funeste qu’il avait conçue pour la femme jeune -et belle de son neveu, qui était son héritier. - -—_Oh! questa è bella!_ s’écria l’abbé en se renversant sur sa -chaise. Le voilà donc connu, ce secret plein d’horreur! Mais cette -histoire doit être remplie d’intérêt, et je suis sûr que la compagnie -entendrait avec plaisir le récit d’une passion aussi chaste que -malheureuse. - -—Oui, bien certainement, dit la belle Badoer, nous écouterons avec -intérêt une histoire qui paraît devoir être si piquante. - -—Contez-nous donc, reprit l’abbé, les circonstances qui vous ont -rapproché de l’admirable virtuose qui, pendant vingt-cinq ans de sa -vie, a consacré ses talents à endormir les rois d’Espagne Philippe V, -de triste mémoire, et son fils non moins cacochyme, Ferdinand VI. - -—_Signori_, dit Grotto après s’être longtemps frotté les yeux comme -un homme qui, réveillé en sursaut, aurait de la peine à saisir le fil -de ses idées, les circonstances qui m’ont mis en relation avec Carlo -Broschi, connu dans le monde entier sous le nom de Farinelli, sont -bien simples, et quelques mots suffiront à vous les expliquer. Je suis -né dans un village près de Naples, dans le pays même de Farinelli, -de Caffarelli, de Gizzielo, de Millico, d’Aprile, je ne sais dans -quel mois de l’année 1718. Je suis le fils d’un pauvre marchand -d’oiseaux qui, toutes les semaines, allait vendre sur le marché de la -capitale des merles, des pinsons, des sansonnets, des _canarini_ et -des _cardeletti_ ou chardonnerets apprivoisés. Ma mère eut un rêve -où la vierge Marie lui apparut du haut des cieux et lui ordonna de -faire aussi de son enfant un rossignol des quatre saisons, agréable au -Seigneur. Pieuse et très-dévote à la _santa vergine Maria_, ma mère -obéit, et, à l’exemple du patriarche Abraham, elle leva le glaive sur -le fruit de ses entrailles, sans qu’un ange vînt du ciel, cette fois, -empêcher le sacrifice. - -—Bravo! dit l’abbé Zamaria; belle image biblique! - -—Je fus donc un sopraniste, et, à l’âge de onze ans, j’entrai au -conservatoire _di Santo-Onofrio_ de Naples, alors dirigé par Léo, -d’illustre et douce mémoire. J’y appris la musique, la composition, -et j’étudiai l’art de chanter avec Domenico Gizzi, qui avait été le -maître de Gioachino Conti, devenu si célèbre sous le nom de Gizzielo. -Après cinq ans de réclusion et d’études, trompant les espérances de ma -mère qui voulait me faire entrer dans une chapelle, je m’élançai dans -la carrière en débutant au théâtre San-Bartolomeo dans un opéra de -Pergolèse, _Adriano in Siria_. J’y remplissais un rôle de femme, et, -malgré la beauté du diable dont j’étais doué, car j’avais à peine seize -ans, on me trouva le nez trop gros pour représenter une coquette qui -devait enchaîner à ses pieds un empereur romain.» - -A cette naïveté, la Vicentina partit d’un grand éclat de rire en -s’écriant: «Ah! _maestro_, que vous deviez être beau cependant sous le -riche costume d’une princesse orientale! - -—Après d’autres tentatives plus ou moins heureuses, continua Grotto -sans se déconcerter, je quittai Naples deux jours après la mort de -Pergolèse, dont le tendre et mélodieux génie s’éteignit à Pozzuoli le -16 mars 1736. Je fus à Rome, où je m’essayai dans un opéra d’Orlandini, -_Ercole amante_, en chantant pour la première fois _da primo musico_. -Je représentai le fils de Jupiter et d’Alcmène; mais, dans une scène -capitale où je provoquais mes amis à partager mes travaux, je restai -court.... et ne pus achever cette phrase: _Compagnons d’Alcide, -avez-vous du cœur?_ En me voyant la bouche toute grande ouverte, -tremblant et muet, le public m’accabla de moqueries cruelles et -s’écria: _Si, si, abbiamo cuore_, nous avons le courage de t’attendre, -_Ercolino innamorato!_ Je m’enfuis de la scène épouvanté, et partis -le soir même pour l’Angleterre. J’arrivai à Londres dans le courant -de l’année 1736, et j’allai me présenter immédiatement à Farinelli, -pour qui j’avais une lettre de recommandation. Il m’accueillit avec -bonté, m’encouragea de ses conseils et de sa bourse, car il n’était pas -moins généreux que sublime dans son art. Il est vrai qu’il gagnait des -sommes fabuleuses et qu’il était vraiment l’idole de l’Angleterre. On -le comblait de cadeaux, et les plus grands personnages se disputaient -l’honneur de le posséder dans leurs palais. Il allait souvent chanter -à la cour, où les princesses de la famille royale ne dédaignaient pas -de l’accompagner au clavecin. Pour donner une idée de l’enthousiasme -que Farinelli a excité à Londres pendant les deux années qu’il a -passées dans cette ville, de 1734 à 1736, il me suffira de citer ce -mot qu’un Anglais prononça à haute et intelligible voix, pendant une -représentation de l’_Artaxerxès_ de Hasse: _Il n’y a qu’un Dieu et -qu’un Farinelli!_ - -«Il avait alors trente et un ans, étant né à Naples le 25 janvier -1705. D’une figure charmante, grand, élancé, plein de grâce et de -distinction, sa personne ajoutait au prestige de la plus belle voix de -soprano qui ait jamais existé. Elle avait une étendue de presque trois -octaves, depuis le _do_ au-dessous de la portée jusqu’à son homonyme -supérieur, et cet immense clavier de notes aussi pures que le cristal -était d’une égalité parfaite. Aucune difficulté, aucun artifice de -vocalisation ne lui était impossible: il accomplissait les tours les -plus scabreux et les plus _intrecciati_, le sourire sur les lèvres, -et sans que son beau visage trahît jamais l’effort. Son trille était -lumineux comme celui de l’alouette, et sa respiration si longue et si -puissante, qu’aucun instrumentiste ne pouvait lutter avec lui. Tout le -monde sait que lorsque Farinelli débuta à Rome en 1722 dans un opéra -de son maître Porpora, il soutint, contre un trompette allemand fort -célèbre, un assaut de ce genre qui excita l’enthousiasme de ce public -atrabilaire et capricieux, dont j’ai eu tant à me plaindre. Dans un -air avec accompagnement de trompette obligé, que Porpora avait composé -expressément pour la circonstance, il y avait un point d’orgue sur une -note culminante qui, après avoir été attaquée, insensiblement enflée, -et longtemps suspendue dans l’espace par la trompette, fut reprise par -le chanteur avec tant de grâce, d’éclat et de vitalité, qu’après de -nouveaux efforts, l’instrumentiste dut s’avouer vaincu. Porpora ménagea -encore à son élève chéri un triomphe de ce genre à son début à Londres -en 1734, où il éclipsa non-seulement Senesino et Carestini, le chanteur -favori de Haendel, mais aussi la Cuzzoni et la délicieuse Faustina. -A ces dons de la nature, à ces miracles de bravoure d’un gosier -incomparable où il n’a été surpassé que par Caffarelli, il joignait une -sensibilité exquise, un goût si pur et un style si élevé, qu’il n’y a -que Pacchiarotti qui l’ait égalé de nos jours dans cette partie morale -de l’art de chanter. Ah! _signori_, s’écria Grotto avec émotion en se -frappant le front de ses deux mains comme pour en faire jaillir des -souvenirs ineffaçables, il fallait lui entendre dire: _Pallido è il -sole_ et _Per questo dolce amplesso_, deux airs de Hasse, que le roi -d’Espagne Philippe V se faisait chanter tous les soirs, pour avoir une -idée de ce virtuose admirable qui aurait charmé les anges du ciel! - -«Dégoûté de la carrière dramatique pour laquelle je ne me sentais -plus de vocation, j’acceptai avec empressement la proposition que me -fit Farinelli de le suivre en Espagne en qualité d’accompagnateur; -car, bien qu’il fût assez habile claveciniste, il n’aimait point à -s’accompagner lui-même en public. Nous arrivâmes à Paris dans les -derniers jours de l’année 1736. Farinelli fut aussitôt mandé à la -cour de Versailles, où il chanta devant le roi Louis XV, qui fut si -émerveillé de son talent, qu’en témoignage de sa satisfaction il lui -envoya son portrait enrichi de diamants. Quatorze ans après, en 1750, -Caffarelli fut aussi appelé à Paris par la grande-dauphine, princesse -de Saxe, qui était passionnée pour la musique; il chanta plusieurs -fois au concert spirituel, avec non moins de succès que son rival -Farinelli, mais il se conduisit avec beaucoup moins de modestie et de -prudence. Blessé de n’avoir reçu de la part de Louis XV qu’une simple -boîte d’or, l’orgueilleux sopraniste dit au gentilhomme chargé de lui -remettre ce cadeau: «Eh quoi! le roi de France n’a rien de mieux à me -donner? Si encore on y avait ajouté son portrait!—Monsieur, répondit -le gentilhomme, Sa Majesté ne fait présent de son portrait qu’aux -ambassadeurs.—De tous les ambassadeurs du monde,» répondit l’élève de -Porpora, «on ne ferait pas un Caffarelli!» Ce fait ayant été rapporté -au roi, Louis XV s’en amusa beaucoup; mais la grande-dauphine, plus -sévère, manda le chanteur dans ses appartements, et, après lui avoir -donné un riche diamant, elle lui remit un passe-port en disant: «Il -est signé du roi et n’est valable que pour dix jours; je vous engage à -en profiter.» Caffarelli dut quitter Paris plus promptement qu’il ne -l’aurait voulu. - -«Après quelques mois de séjour dans la capitale de la France, nous -partîmes pour l’Espagne, non sans avoir été plusieurs fois à l’Académie -royale de musique, où nous entendîmes un opéra barbare d’un certain -Rameau, intitulé _Castor et Pollux_, je crois, et une prétendue -cantatrice, Mlle Fel, qui criait son amour comme si on l’eût écorchée -toute vive. «Sauvons-nous,» me dit Farinelli en riant, «car le feu -doit être à la maison!» Arrivé à Madrid, où il ne devait rester qu’une -saison, Farinelli y fut retenu vingt-cinq ans par la faveur la plus -étonnante que mentionne l’histoire. - -«Je ne vous dirai pas, _signori_, reprit Grotto après avoir aspiré -une large prise de tabac, ce qui est connu de toute l’Europe, et par -quel concours de circonstances Farinelli devint un instrument de la -politique. Tout le monde sait que le roi d’Espagne Philippe V était -frappé, dans les dernières années de sa vie, d’une sorte de mélancolie -noire voisine de la folie, qui le rendait impropre aux affaires. La -reine Élisabeth de Parme, cette princesse ambitieuse que l’adroit -Alberoni lui avait fait épouser en secondes noces, ne sachant plus -comment vaincre l’apathie de son triste époux, dont elle punissait -si bien les caprices dans les mystères de l’alcôve, eut recours à -Farinelli. Elle fit préparer un concert dans les appartements du -roi, où l’admirable sopraniste chanta plusieurs morceaux d’un tendre -caractère qui émurent jusqu’aux larmes ce nouveau Saül de la lignée de -Louis XIV. Il se réveilla comme d’un long sommeil, combla de caresses -son jeune David, consentit à se laisser faire la barbe, et reprit sa -place au conseil. Sous Ferdinand VI, qui avec la couronne de son père -avait hérité aussi de ses infirmités, Farinelli devint un personnage -si important, qu’il eut presque l’autorité d’un premier ministre. Créé -chevalier de Calatrava dans une circonstance tout à fait analogue à -celle où il avait conquis la faveur de Philippe V, Farinelli acquit -une si grande influence sur l’esprit du nouveau roi, qu’elle s’étendit -jusqu’aux affaires de l’État. Dispensateur de toutes les grâces, comblé -d’honneurs et de richesses, il se voyait courtisé par les grands -d’Espagne, par les _hidalgos_ et les plus jolies femmes du royaume. -Le ministre La Ensenada ne prenait aucune mesure sans le consulter. -Pour vous donner une idée de la faveur dont il jouissait à la cour -d’Espagne, qu’il vous suffise de savoir que Marie-Thérèse lui a écrit -de sa propre main une lettre que j’ai lue, et qui était des plus -flatteuses. - -—Je puis attester la vérité de ce fait, dit le sénateur Grimani. Me -trouvant à Vienne vers 1762 en qualité de secrétaire d’ambassade, -j’entendis un soir au cercle de la cour l’impératrice Marie-Thérèse -répondre au reproche qu’on lui faisait d’entretenir une correspondance -avec Mme de Pompadour: «Eh! messieurs, la politique a de cruelles -nécessités; _j’ai bien écrit à Farinelli_!» - -—Il faut dire à son honneur, reprit Grotto, qu’il supporta cette -prospérité inouïe avec calme et beaucoup de modestie. Il fut généreux, -protégéa le mérite inconnu et n’usa jamais de son crédit pour se -venger des injures dont il fut souvent l’objet. Directeur général du -théâtre et des fêtes au palais de Buen-Retiro, il fit venir à Madrid -les artistes les plus renommés, tels que Gizzielo et la Mingotti, -sans manifester jamais une ombre de jalousie. Seulement Farinelli -était d’une sévérité extrême pour les virtuoses qu’il avait sous sa -dépendance. Il leur était expressément défendu de chanter hors des -réunions de la cour, et il exigeait même qu’ils fissent calfeutrer -les fenêtres de la chambre où ils étudiaient leurs rôles. Un jour, -il poussa la rigueur à cet égard jusqu’à refuser à une grande dame -qui se trouvait dans un état des plus intéressants la permission -d’entendre la Mingotti dans son propre appartement. Il fallut un ordre -exprès du roi pour lever l’obstacle. Qui ne connaît l’anecdote de ce -tailleur mélomane qui, pour se payer d’un habit magnifique qu’il lui -apportait, ne demandait que le plaisir d’entendre chanter une seule -fois l’admirable sopraniste? Après avoir satisfait au désir de ce brave -homme, Farinelli lui remit une bourse qui contenait le double de la -somme que pouvait valoir l’habit, en lui disant pour vaincre son refus: -«Je vous ai cédé, il est juste que vous me cédiez à votre tour.» - -«Rappelé à Naples par une maladie que fit ma pauvre mère, j’assistai à -l’inauguration du théâtre San-Carlo, qui eut lieu le 4 novembre 1737, -le jour même de la fête du roi Charles VII, qui depuis a été Charles -III d’Espagne. Ce fut un spectacle magnifique. Commencé dans le mois -de mars de la même année, d’après un plan de l’architecte Madrano, ce -théâtre, qui est le plus grand et le plus beau de l’Europe, fut achevé -dans le mois d’octobre sous la direction d’un certain Angelo Carasale, -dont il fit la fortune et le malheur. A son entrée dans la salle, le -roi, frappé d’admiration, appela l’architecte et lui posa la main sur -l’épaule en témoignage de sa haute protection. «Je regrette seulement,» -dit le roi à Carasale, «que le théâtre ne communique pas directement -avec mon palais. S’il était possible d’établir une galerie intérieure, -ce serait plus commode pour moi et ma famille.» Carasale, inclinant -la tête, disparut. Après la représentation, il s’approcha du roi et -lui dit: «Sire, votre désir est accompli; Votre Majesté peut rentrer -maintenant dans son palais sans sortir du théâtre.» Dans l’espace de -trois heures qu’avait duré la représentation, l’architecte avait fait -abattre de gros murs et improvisé un escalier qu’il fit recouvrir de -riches tapisseries. Pendant huit jours, cet incident fut le sujet de -toutes les conversations, ce qui n’empêcha pas le pauvre Carasale, -quelque temps après, d’être renfermé au château Saint-Elme, où il -est mort sous une fausse accusation de péculat[33]. En 1744, à ce -même théâtre Saint-Charles, j’assistai à une solennite bien autrement -intéressante. Le roi, pour célébrer la victoire de Velletri, qu’il -venait de remporter sur les impériaux commandés par le prince de -Lobkowitz, avait fait venir à Naples Caffarelli et Gizzielo. Jamais -ces deux grands virtuoses n’avaient chanté ensemble, car l’un, plus -âgé de onze ans que l’autre, puisqu’il est né à Bari le 16 avril 1703, -tandis que Gizzielo a vu le jour à Arpino le 18 janvier 1714, était -déjà célèbre dans toute l’Europe et ne reconnaissait de rival que son -condisciple Farinelli. Aussi leur rencontre dans un opéra de Pergolèse, -_Achille in Sciro_, fut-elle un événement dans l’histoire de l’art de -chanter. Caffarelli, qui représentait le personnage héroïque d’Achille, -venait de chanter un air de bravoure qui avait excité l’étonnement du -public, lorsque parut Gizzielo sous le costume de l’astucieux Ulysse. - -—Pas mal, répondit l’abbé Zamaria; _per Bacco!_ vous avez donc lu -Homère, mon cher Grotto? - -—Tremblant comme l’oiseau à l’approche du vautour, continua le -vieux sopraniste, Gizzielo se recommanda intérieurement à la vierge -Marie, et fit vœu de lui consacrer un vase lacrymatoire de l’argent -le plus fin, s’il sortait sain et sauf d’une lutte aussi terrible. Il -commença d’une voix émue, et puis, encouragé par quelques murmures -approbateurs, il se raffermit et développa les notes les plus suaves -avec un style si pathétique et si touchant, que la salle retentit de -bruyantes acclamations. La victoire resta indécise entre la prodigieuse -flexibilité qui caractérisait surtout la manière de Caffarelli et la -grâce mêlée de tendresse qui était le partage de Gizzielo. - -—C’est à peu près mon histoire avec la Gabrielli que vous venez de -raconter, interrompit Pacchiarotti. Lorsque je me rencontrai pour la -première fois à Venise, en 1777, avec cette puissante et fantasque -prima donna, que tant de rapports de ressemblance rapprochaient de -Caffarelli, je me crus perdu. _Poveretto me_, m’écriai-je, _questo -è un portento!_ c’est un prodige! Je ne dus mon salut, dans cette -circonstance, qu’à un peu de sentiment dont la Gabrielli était -complétement dépourvue. - -—Je revis Gizzielo à Madrid, continua Grotto, où il fut appelé -par mon ami Farinelli en 1749. Les conseils de l’élève de Porpora -perfectionnèrent son goût, et je n’oublierai de ma vie la manière dont -il chantait un air de la _Didone abbandonata_ que Vinci avait composé -pour lui à Rome, en 1730, ainsi qu’un autre admirable morceau de -l’_Artaserse_, du même compositeur: - - E pure sono innocente.... - -dans lequel Gizzielo faisait pleurer son auditoire. Rappelé à la cour -de Lisbonne, où il avait déjà été une première fois en 1743, il y -est resté jusqu’en 1754. Comblé de richesses par le roi de Portugal, -Gizzielo s’est retiré à Rome, où il est mort presque à la fleur de -l’âge, en 1761[34]. - -«Farinelli dut quitter aussi l’Espagne en 1761, peu de temps après la -mort de Ferdinand VI. Charles III, en congédiant le grand virtuose avec -une pension considérable, lui rendit ce témoignage, qu’il avait usé -avec modération de la faveur dont l’avaient honoré ses prédécesseurs. -Il eut ordre, je crois, de se retirer à Bologne, dans cette ville -studieuse et paisible où trente ans plus tôt il avait rencontré -Bernachi, dont l’exemple et les sages conseils eurent une si grande -influence sur sa destinée d’artiste. Il aimait à reconnaître qu’après -Porpora, qui avait dirigé son enfance, les deux hommes qui avaient le -plus contribué à épurer son goût et son style, c’étaient l’empereur -Charles VI et le sopraniste Bernachi. Retiré dans une belle habitation -qu’il avait fait construire à une lieue de Bologne, entouré de sa -sœur et de ses deux enfants, qu’il affectionnait beaucoup, il y vécut -somptueusement, en exerçant l’hospitalité d’un grand seigneur. Il -recevait nombreuse compagnie, et pas un voyageur de distinction ne -passait à Bologne sans désirer lui être présenté. Ses appartements -étaient remplis d’un grand nombre de clavecins, dont chacun portait le -nom d’un peintre célèbre. Tantôt il jouait sur le _Rafaello d’Urbino_, -et tantôt sur le Titien, le Guide ou le Corrége. Plus souvent encore -il se plaisait à chanter en s’accompagnant de la viole d’amour. Parmi -les tableaux remarquables qu’il possédait, il y en avait un de son ami -Amiconi, où l’artiste avait groupé, dans une composition pleine de -grâce, le portrait de Farinelli, de Métastase, de la Faustina, et celui -du peintre Amiconi lui-même. Sa conversation, abondante en anecdotes -curieuses sur les grands personnages qu’il avait approchés, intéressait -les visiteurs et les convives qu’il avait constamment à sa table. Il -parlait volontiers de son séjour en Angleterre, où il avait connu -beaucoup d’hommes distingués, particulièrement lord Chesterfield. Un -jour, je l’ai entendu confirmer le fait si souvent rapporté de son -entrevue avec Senesino. Engagés, l’un au théâtre de Haendel, l’autre à -celui de Porpora, où ils chantaient tous les soirs, les deux célèbres -virtuoses n’avaient pu trouver l’occasion de s’entendre, lorsque je -ne sais trop quelle représentation extraordinaire les mit en présence -dans une scène combinée à cet effet. Senesino représentait un tyran -furieux et implacable, et Farinelli un prisonnier chargé de chaînes. -S’approchant humblement de son oppresseur, Farinelli chanta un air si -touchant et avec une voix si pure, que Senesino, oubliant le caractère -de son rôle, courut embrasser son rival aux applaudissements d’un -public ravi. - -«Parmi les voyageurs de distinction que j’ai vus chez Farinelli, je -dois citer l’électrice de Saxe, qui était venue tout exprès en Italie -pour voir et entendre l’incomparable sopraniste. C’était, je crois, en -1772. Après un déjeuner splendide qu’il avait donné à la princesse, il -se plaça au clavecin, et, d’une voix affaiblie par l’âge, il dit cet -air si fameux de Hasse: - - Solitario bosco ombroso.... - -avec un si grand style, que la princesse, non moins émue que l’avait -été Senesino, se précipita dans ses bras en s’écriant avec exaltation: -«Ah! je mourrai contente désormais, puisque j’ai eu le bonheur de vous -entendre!» - -«Hélas! continua Grotto en poussant un soupir, la gloire, la fortune, -l’amitié du P. Martini, l’estime dont il était entouré, la vénération -que j’avais pour lui, n’ont point empêché ce grand homme de terminer -tristement une existence qui avait été si complétement heureuse -jusqu’alors. Il ne pouvait se consoler d’avoir été forcé de quitter la -cour d’Espagne, dont il ne parlait jamais sans pleurer comme un enfant. -Joignez à ce chagrin d’une grandeur éclipsée la passion funeste que lui -inspira la femme de son neveu, et vous aurez une idée de l’amertume -de ses dernières années. Cette femme jeune, belle et distinguée, -appartenant à une des plus nobles familles de Bologne, repoussa avec -dédain le sentiment que Farinelli éprouvait pour elle. Lui qui, dans sa -jeunesse, avait été recherché et adoré, je puis l’affirmer, des plus -grandes dames de l’Europe, il me dit un jour d’un accent désespéré: -«Je donnerais ma fortune, ma vie et jusque ma part de paradis, pour -quelques jours de bonheur passés avec _Luccinda_!» Il chantait devant -elle, d’une voix chevrotante, les morceaux les plus touchants de son -répertoire, sans pouvoir adoucir son inhumaine. Enfin il s’oublia -jusqu’à éloigner son neveu et se fit le tuteur jaloux et tyrannique -d’une jeune femme dont la fierté a empoisonné et abrégé certainement sa -vie. - -—On pourrait appliquer à ce pauvre Farinelli, répondit l’abbé Zamaria, -ces deux vers de l’Arioste: - - Che la cagion del suo caso empio e tristo, - Tutto venia per aver troppo visto, - -ce qui veut dire que «trop d’expérience nuit au bonheur.» - -—Je possède une fort belle gravure d’Amiconi, dit Canova, où Farinelli -est représenté assis au milieu d’un portique, ayant à ses pieds un -groupe de petits Amours qui chantent et folâtrent autour de lui. Une -muse lui pose une couronne sur la tête, tandis qu’au fond du tableau -on aperçoit la Renommée qui s’élève au-dessus d’un nuage pour annoncer -l’avénement du grand artiste. Jeune, beau et plein de grâce, Farinelli -tient à la main une guirlande de roses dont il admire la fraîcheur, et -au bas de cette gravure, qui a été publiée à Londres, on lit ce vers -tiré de l’Énéide de Virgile: - - Primam merui qui laude coronam. - -—_Signori_, reprit Grotto avec une certaine dignité, Farinelli et -Caffarelli, dont le véritable nom était Majorano, comme vous le savez -sans doute, sont les deux sopranistes les plus admirables qu’ait -produits l’Italie, si féconde pourtant en semblables merveilles. Nés -dans la même contrée, l’un à Naples en 1705, l’autre à Bari en 1703, -tous les deux élèves de Porpora qu’ils ont laissé dans la misère, ils -ont vécu près d’un siècle et sont morts riches et glorieux, mon ami en -1782, et Caffarelli l’année suivante, dans son duché de Santo-Dorato. -Doués tous les deux d’un physique charmant et d’une voix de soprano -étendue, sonore, limpide, que leur maître avait assouplie dès l’enfance -par des exercices si bien gradués, qu’en sortant de ses mains ils -purent aborder les plus grands théâtres de l’Europe, ils déployèrent -des qualités différentes avec une égale habileté, et laissèrent le -monde indécis, ne sachant auquel des deux _usignuoli_ donner la -préférence. Si Farinelli se distinguait par la sensibilité, par un -goût sévère et contenu, Caffarelli éblouissait par les prodiges de sa -vocalisation luxuriante, qu’aucune femme, même la Gabrielli, ne pouvait -égaler. L’un touchait le cœur par l’expression des sentiments, l’autre -étonnait l’oreille par les caprices et les sensualités de son gosier; -le premier vous arrachait des larmes, le second des cris d’admiration; -et si Farinelli a été le chanteur des rois, des princes, des femmes -sensibles, des grands professeurs et des hommes distingués par la -culture de leur esprit, Caffarelli a été celui de la foule ébahie au -spectacle de la difficulté vaincue. L’un pourrait être comparé au -Tasse, et l’autre à Marini. - -—Et pourquoi pas à Homère et à Virgile? répondit l’abbé Zamaria en -riant. Puisque vous les avez déjà comparés à deux oiseaux, continua -l’abbé avec malice, Farinelli pourrait être assimilé au cygne, l’oiseau -favori des muses, qui chantait sur les ondes du Pénée les louanges -d’Apollon, et Caffarelli au phénix, dont le plumage d’or, de pourpre et -d’azur, selon Pline, faisait l’admiration des hommes et des dieux. - -—Quoi qu’il en soit, continua Grotto, Farinelli et Caffarelli doivent -être considérés comme les deux sopranistes les plus extraordinaires -qui aient existé, l’un dans le chant tempéré et _di mezzo carattere_, -l’autre dans le style de bravoure. Autour de ces deux illustres élèves -de Porpora, qui se sont partagé l’empire de l’art de charmer les hommes -par les inflexions de la voix, on pourrait classer en deux familles -distinctes tous les sopranistes célèbres qu’a produits notre pays: -dans la lignée de Farinelli, Bernachi d’abord, qui a fondé l’école de -Bologne; son savant élève Mancini; Orsini, dont la voix de contralto -plaisait tant à l’empereur Charles VI et à son maître de chapelle, Fux; -Senesino, qui a eu l’honneur de chanter avec Marie-Thérèse lorsqu’elle -n’était encore qu’une enfant, et dont la voix de _mezzo soprano_ et le -beau visage ont fait les délices de la cour de Dresde, où Haendel est -allé le chercher; Carestini, dont la modestie n’était surpassée que par -le goût, le talent et l’expression qui distinguaient ce chanteur favori -de Haendel; Guarducci, non moins touchant, et qui était si remarquable -dans la _Didone_ de Piccini; Salimbeni, beau comme l’Amour, élève -aussi de Porpora, et dont la voix enchanteresse de soprano avait le -privilége de toucher le grand Frédéric; Guadagni, que vous connaissez -tous, le chanteur inspiré de Glück, l’amant fortuné de la Gabrielli; -Millico, qui l’a peut-être égalé, l’ami intime de l’auteur d’_Orfeo_ -et d’_Alceste_; Aprile, qui fut aussi un excellent professeur; _il -Porporino_, dont la belle voix de contralto n’était pas à dédaigner, -non plus que celle de Rubinelli; enfin Pacchiarotti que voici, le -sublime Pacchiarotti, qui est, hélas! le dernier grand sopraniste qui -nous reste. - -—En vous remerciant des éloges que vous voulez bien m’accorder, -répondit Pacchiarotti, permettez-moi de ne pas désespérer de l’avenir. -J’ai entendu à Rome, il y a quelques années, un certain Crescentini -qui promet de devenir un virtuose digne de perpétuer la tradition de -Farinelli et de Guadagni. - -—Dans la famille des sopranistes qui ont surtout brillé par les -artifices de la vocalisation, reprit Grotto, on pourrait classer, -avant Caffarelli, Pasi, qui chantait au commencement du siècle; puis -Gizzielo, dont j’ai déjà parlé, et dont la voix de soprano égalait au -moins celle de l’élève de Porpora; enfin l’idole du jour, Marchesi, que -nous avons entendu à Venise, et qui possède, avec une figure charmante, -une voix de soprano dont la merveilleuse souplesse excite l’admiration -de l’Europe.» - -Grotto avait à peine terminé son récit, que la porte de la salle -s’ouvrit avec fracas, et l’on vit entrer un homme vêtu de noir, portant -une barrette ornée d’un gland d’or. A son aspect, tout le monde se -leva précipitamment, excepté le sénateur Zeno, qui ne bougea pas de -sa chaise. C’était un familier du conseil des dix, qui, en apercevant -le père de Beata, s’inclina et disparut sans proférer une parole. On -reconnut à cette scène muette et à la contenance du sénateur qu’il -était un des trois inquisiteurs d’État. Quelques jours après, on -apprit, non sans terreur, que le convive qui avait osé blâmer la -politique du gouvernement avait été enlevé de sa maison sans qu’on pût -savoir ce qu’il était devenu. - -Les convives se retirèrent un peu en désordre, plus ou moins préoccupés -de l’incident qui avait mis fin à ce souper improvisé. Il était trois -heures du matin. La lune resplendissante éclairait encore quelques -promeneurs attardés sur la place Saint-Marc. Lorenzo, dans la confusion -de cette scène, voyant Beata seule et séparée du chevalier Grimani, -la suivit en silence et l’accompagna jusqu’à la gondole de sa maison, -qui était amarrée au _traghetto_ de la Piazzetta. Son père s’y étant -placé le premier, Lorenzo offrit son bras à Beata pour l’aider à y -monter, et se disposait à se retirer lorsque le sénateur lui dit: -«Vous pouvez entrer.» Heureux et confus d’une faveur si inusitée, -Lorenzo obéit. Il s’assit humblement en face de Beata et du sénateur, -sans dire un mot, mais le cœur agité. A un mouvement que fit la -_gentildonna_ pour ramener les plis de sa robe qui traînait à ses -pieds, Lorenzo, allant au-devant de ses désirs, rencontra sa main qu’il -saisit fortement. Elle ne répondit point à son étreinte, mais elle -ne retira pas sa main, et laissa Lorenzo la presser longtemps avec -transport, nuance exquise d’une âme aussi pure que le ciel. Lorenzo -était ivre de bonheur. C’était le premier témoignage d’affection qu’il -recevait de Beata; ce contact innocent qu’il avait provoqué, et dont -il s’exagérait certainement la portée, fit épanouir ses plus chères -espérances et entr’ouvrit à son imagination un avenir de béatitude. -Il tremblait, ses genoux s’entre-choquaient, et sans la demi-obscurité -qui le dérobait aux regards du sénateur, son exaltation extraordinaire -aurait éveillé peut-être les soupçons du père de Beata. Oh! comme le -souvenir de la Vicentina lui était odieux dans cet instant de suprême -félicité! qu’il était honteux de sa chute, et combien les baisers de -la volupté lui paraissaient amers et décevants, comparés à l’extase du -véritable amour! Toute la soirée, Lorenzo avait imploré vainement, par -sa contenance recueillie et triste, un signe bienveillant de Beata, -sans se douter que cette noble créature était joyeuse comme un enfant -de le voir ainsi préoccupé d’elle et indifférent à tout autre objet. -Elle lui savait gré surtout de n’avoir point répondu aux agaceries de -la _prima donna_, ni aux propos aimables d’Hélène Badoer. Assise en -face de Lorenzo, elle le sentait tressaillir, et son cœur en éprouvait -une douce commotion. Elle était heureuse et à la fois étonnée de la -témérité de Lorenzo; sa conscience parfaitement tranquille épanchait -ses illusions et s’entr’ouvrait au bonheur. «Pourquoi, se disait-elle -recueillie en elle-même à côté de son père silencieux, et en attachant -sur Lorenzo un regard sérieux et attendri, pourquoi la destinée -briserait-elle une union si charmante qu’elle s’est plu à former? -Ne l’a-t-elle pas confié à ma sollicitude, cet enfant bien-aimé qui -a répondu à tous mes vœux, et ne suis-je pas assez riche pour fixer -irrévocablement son sort? Mon père pourrait-il trouver un fils plus -affectueux et plus digne de soutenir l’éclat de sa maison? et que sont -quelques années de plus, quand l’amour s’unit à l’amour?» - -Lorenzo, qui tournait le dos à la proue où était placée la lanterne -qui, ainsi qu’une étoile polaire, éclairait les mariniers à travers -les lagunes, se pencha un peu de côté et laissa pénétrer ainsi dans -la gondole un rayon furtif de lumière: il put voir alors deux grosses -larmes sillonner le beau visage de Beata. Oh! que n’était-il seul pour -tomber à ses pieds et les essuyer de ses lèvres, ces larmes précieuses -qu’il recueillit au fond de son cœur! Ému jusqu’au transport, Lorenzo -aurait peut-être fait un éclat irréparable, si, dans les profondeurs -d’un petit canal, une voix harmonieuse n’eût soupiré ces jolis vers -d’une chanson de Lamberti: - - La troppo cara imagine - Sempre xe viva in mi, - Non vedo altro che ti, - Ti sola sento. - -«Ton image chérie vit toujours dans mon cœur; je ne vois que toi, je -ne pense qu’à toi.» Ce sentiment si conforme à ce qu’il éprouvait -calma Lorenzo et le plongea dans une douce rêverie, où la légende de -Silvio et de Nisbé, dont Giacomo avait bercé son enfance, traversa -heureusement son esprit. - -Rentré au palais, Lorenzo ne put dormir de la nuit. Il marchait à -grands pas dans sa chambre avec une agitation extrême, se parlant tout -haut, couvrant de baisers ses propres mains qui avaient pressé celle -de Beata, et qui lui paraissaient encore empreintes du parfum de la -femme aimée. Tantôt il s’asseyait au clavecin et improvisait des chants -pour exhaler son bonheur; tantôt il récitait avec emphase des vers de -son poëte de prédilection, Dante, qu’il savait presque tout entier -par cœur. Il voulait écrire à Beata une seconde lettre pour lui dire -sa joie, son respect, son amour, son profond repentir, et, comme il -entre toujours un peu d’imitation dans tout ce que fait la jeunesse, -Lorenzo, en écrivant de nouveau à la fille du sénateur, pensait -indirectement à la fameuse lettre de Saint-Preux à Julie, dont il -n’avait pas oublié le début éloquent: «Puissances du ciel! vous m’avez -donné une âme pour la douleur; donnez-m’en une pour la félicité!» -Son bon instinct le préserva heureusement d’une faute qui l’aurait -compromis dans l’esprit de Beata, dont la fierté et la délicatesse -auraient été blessées d’un pareil langage. - -Le lendemain, Lorenzo resta toute la journée au palais sans presque -sortir de sa chambre, tant il était heureux de se trouver près -d’elle, de respirer le même air, de fouler la trace de ses pas. Il -prêtait l’oreille au moindre mouvement qui se faisait au-dessous de -lui dans l’appartement de Beata, et à chaque porte qu’on fermait, à -chaque bruit, son cœur bondissait, croyant entendre, dans les longs -corridors, le frôlement d’une robe de soie. Puis il se mettait à la -fenêtre, espérant que Beata serait à son balcon, d’où elle se plaisait -à contempler les incidents du Grand-Canal. Le palais s’était transformé -pour Lorenzo en un séjour enchanté; tout lui paraissait changé. Il -s’y sentait plus libre et plus fort, les domestiques étaient plus -respectueux à son égard, Teresa, la camériste, moins revêche, et le -sénateur Zeno lui-même n’avait pu, sans intention, lui accorder la -faveur de l’admettre dans sa gondole avec sa fille chérie, quand le -chevalier Grimani s’en retournait seul avec son père. - -Cependant Lorenzo n’était pas sans appréhension sur l’accueil que -lui ferait Beata. Son bonheur était si grand et si inespéré, qu’il -craignait de le voir s’évanouir comme un songe à l’apparition du jour. -«Elle n’a pas répondu à mon étreinte, se disait-il avec confusion; -j’ai saisi sa main comme une proie qu’on dérobe, et peut-être ne me -l’a-t-elle abandonnée un instant que par distraction, par pitié ou -indifférence? Ces larmes divines, que j’ai vues couler de ses beaux -yeux, est-ce bien moi, pauvre insensé, qui en suis la cause? Ah! c’est -l’absence du chevalier qu’on pleurait et le peu d’empressement qu’il -a mis à la suivre dans sa gondole!» Passant d’un extrême à l’autre, -Lorenzo, après s’être humilié ainsi devant la fortune, se relevait -avec orgueil, et trouvait qu’après tout il valait bien le chevalier -Grimani, dont le mérite consistait à porter avec grâce le nom de son -père. Ces alternatives de tendresse et de vanité, de soumission et de -révolte, d’aspirations généreuses et de susceptibilité démocratique, -comme on dirait de nos jours, étaient les affluents divers dont se -composaient le caractère de Lorenzo et la société où le sort l’avait -jeté. A dîner, où il vit Beata pour la première fois de la journée, -Lorenzo fut timide et embarrassé. Il n’osait lever les yeux sur elle, -de peur de rencontrer un visage sévère, où il aurait lu la condamnation -de sa témérité et l’anéantissement de ses espérances. Il ne répondait -que par monosyllabes aux questions que lui adressait l’abbé Zamaria, ne -voulant pas prolonger une conversation qui aurait pu trahir l’anxiété -de son esprit. Beata, au contraire, sans être moins réservée dans ses -manières, regardait Lorenzo avec une curiosité naïve, comme si elle -eût découvert en lui des qualités et des défauts qui lui eussent été -inconnus jusqu’alors, ou qu’il fût revenu d’un long voyage, empreint -de ce caractère d’étrangeté que donne l’absence. C’est que la femme -chaste et pure qui accorde un témoignage d’affection, ou qui s’est -laissé surprendre une faiblesse, éprouve une secousse intérieure qui -déchire le voile de sa pudeur alarmée. Elle contemple alors avec -des yeux étonnés celui qui l’a éveillée du bruit de ses ailes ou du -souffle de son haleine. Dans le regard profond, tendre et soucieux de -la fille du sénateur, il y avait comme une révélation de sa destinée. -Son âme confiante et généreuse s’était légèrement épanouie à ce premier -contact de l’amour, et, malgré son bon sens, elle était disposée à -croire que son père n’avait point agi sans intention en permettant à -Lorenzo d’entrer dans sa gondole. Elle voyait dans ce fait, bien simple -pourtant, une lueur d’espérance, un encouragement à ses vœux les plus -chers; tant elle est vraie, cette pensée de Pascal: «Que le cœur a ses -raisons, que la raison ne connaît pas.» Sur la fin du dîner, Teresa -vint parler tout bas à sa maîtresse, qui s’écria: «Ah! Tognina est ici! -Sans doute elle vient passer quelques jours avec nous pour voir la -fête de l’Ascension.» Elle se leva précipitamment de table, et courut -embrasser son amie d’enfance. - - - - -V - -PROMENADE A MURANO. - - -Il y avait à Venise un grand nombre de fêtes qui avaient toutes pour -objet la commémoration d’un événement important de l’histoire de -la république. C’était un succession de scènes dramatiques, où la -religion se mêlait à la politique pour perpétuer un souvenir glorieux -et entretenir dans l’imagination du peuple le respect de sa propre -tradition, source de l’amour de la patrie. L’homme, qui ne vit pas -seulement de pain, ne tient au sol qui l’a vu naître que par les -souvenirs du passé; sans tradition, il n’y a pas plus de famille que -de nationalité: c’est ce dont était bien pénétré le gouvernement de -Venise, et sa profonde sagacité avait transformé les annales de la -république en un spectacle magnifique qui se déroulait incessamment aux -yeux de la foule enchantée. Aussi de tous les peuples de l’Italie le -peuple vénitien est-il celui qui connaît le mieux son histoire, et on -a pu voir dans les événements de 1848 combien le culte du passé est un -puissant levier pour secouer le joug de l’étranger. - -Parmi ces fêtes, aussi nombreuses que variées, qui rappelaient divers -anniversaires (depuis la fondation de Venise et la translation du -corps de saint Marc jusqu’à la bataille de Lépante et à la peste de -1576), une des plus remarquables, et sans contredit la plus importante -de toutes, était celle de l’Ascension, instituée vers l’an 997 pour -rappeler la conquête de la Dalmatie par le doge Urseolo. On y rattacha -plus tard le souvenir de la concession faite par le pape Alexandre III -au doge Sébastien Ziani, en reconnaissance de l’asile que lui avait -accordé la république contre son persécuteur l’empereur Barberousse. En -remettant au doge un anneau, le pape prononça ces paroles: «Recevez-le -de moi comme une marque de l’empire de la mer. Vous et vos successeurs, -épousez-la tous les ans, afin que la postérité sache que la mer vous -appartient par le droit de la victoire, et doit être soumise à votre -république comme l’épouse l’est à l’époux[35].» Tel est le principal -fait historique qui servait de prétexte à l’une des plus belles -cérémonies qu’ait pu inventer l’imagination d’un peuple politique qui -considère l’art et la pensée comme faisant partie des éléments de sa -grandeur. - -La veille du jour de l’Ascension, _le Bucentaure_, grand et magnifique -vaisseau dont le nom, aussi bien que la forme, indiquait ce mélange -du christianisme et de ressouvenirs de l’antiquité fabuleuse qui -caractérisait la civilisation de Venise, sortait de l’arsenal et venait -aborder à la _Piazzetta_ sous la conduite de trois amiraux, placés -l’un à la poupe, l’autre à la proue, et le troisième dans une petite -galerie ornée d’arbustes et de fleurs, près du gouvernail. Quelle -est l’origine de ce nom bizarre du _Bucentaure_? Dérive-t-il, comme -le prétendent quelques-uns, de la corruption d’une phrase insérée -dans le décret du sénat qui ordonna, en 1311, qu’on fit construire un -vaisseau propre à contenir deux cents hommes, _ducentorum hominum_? -Ou bien a-t-on voulu désigner un vaisseau deux fois grand comme ce -navire, appelé _le Centaure_, dont parle Virgile dans un passage de son -_Énéide_? Quoi qu’il en soit de cette origine, il est certain que le -dernier _Bucentaure_, construit en 1729 sous le doge Mocenigo, était -un monument aussi curieux par la richesse des détails qu’imposant -dans son ensemble. Long de cent pieds sur vingt-quatre de large, ses -flancs s’ouvraient à la lumière par quarante-huit fenêtres ornées de -festons et d’ornements précieux. Il était divisé en deux étages, comme -la société qu’il représentait. Dans l’étage inférieur se trouvaient -les rameurs de l’arsenal, au nombre de cent soixante-huit; dans -l’étage supérieur venaient s’asseoir le doge, les dignitaires de -l’État, les ambassadeurs des puissances étrangères et les princes qui -se trouvaient à Venise. La longue et vaste nef qui contenait tout le -personnel du gouvernement de la république était également divisée en -deux compartiments qui se communiquaient. Des figures ingénieuses, qui -représentaient les vertus morales et politiques, la Justice, la Force, -la Prudence, les Sciences, les Arts utiles, les Muses, les Heures du -jour et de la nuit, ornaient le pourtour de cette magnifique salle, -au bout de laquelle siégeait le prince de Venise sur un trône d’or, -comme Jupiter au milieu des dieux de l’Olympe. Les divinités de la -mer, Neptune apaisant les flots de son trident, Éole enchaînant les -tempêtes, Téthys et ses nombreuses filles sortant de l’Océan pour -venir s’égayer à la clarté des cieux, Vénus sur sa conque légère, -qu’emportaient les Zéphyrs, un grand nombre de Tritons embouchant la -trompette, toutes ces créations charmantes de l’imagination grecque, -qui se plaisait à personnifier les phénomènes de la nature, se -déroulaient sur les deux faces extérieures du _Bucentaure_. La proue -du navire était ornée d’un gros lion assoupi par l’Amour, et la poupe, -portant l’étendard de la république, était soutenue par deux géants -qui plongeaient leurs pieds dans la mer. Le toit, recouvert de velours -cramoisi relevé de crépine et de _fiocchi d’oro_, réjouissait le regard -et indiquait un _sposalizio_ princier. - -Le jeudi 17 mai de l’année 1792, les cloches de Saint-Marc, lancées -à grande volée, annoncèrent la solennité de l’Ascension à un peuple -enchanté, pour qui la vie était un spectacle continuel. Le doge Luigi -Manini, ce pâle et dernier représentant d’un pouvoir occulte qui -ne lui avait laissé que la pompe extérieure de l’autorité suprême, -descendit lentement l’escalier des Géants du palais ducal, précédé de -ses estafiers portant l’ombrelle historique, le siége et les autres -insignes de la puissance, suivi de sa cour, des membres du conseil -des Dix, du sénat, du grand conseil, des ambassadeurs et des princes -étrangers qui se trouvaient à Venise. Il traversa la place et entra -dans _le Bucentaure_, qui l’attendait depuis la veille au soir. Au -moment où se mit en marche cette grande machine, qui, par le nom et la -forme qu’on lui avait donnés, par les souvenirs qui s’y rattachaient et -les ornements symboliques qu’on y avait ajoutés, était encore une image -véritable de la république, des coups de canon, partis des vaisseaux -qui l’escortaient, signalèrent à la foule qui encombrait la place, _la -Riva dei Schiavoni_ et le _Canalazzo_, le commencement de la cérémonie. -Toute la population et les étrangers accourus à Venise pour voir ce -spectacle unique dans le monde suivaient le cortége dans d’innombrables -gondoles qui voltigeaient autour du vaisseau national, comme des -satellites entraînés dans son tourbillon lumineux. Le ciel était -magnifique, et, à voir ces barques pavoisées de mille couleurs suivre -le sillage du _Bucentaure_, qui se balançait sur les vagues dociles, -on aurait dit une de ces théories de la Grèce sortant du Pirée sur une -trirème symbolique et allant porter le tribut annuel aux dieux des îles -Fortunées. Passant devant l’arsenal, les mariniers saluèrent une image -de la Vierge très-vénérée du peuple, et après s’être arrêté un instant -à l’île Sainte-Hélène, où il y avait un couvent de pauvres moines qui -offrirent au doge, selon un antique usage, un déjeuner frugal composé -de châtaignes bouillies, le cortége s’avança vers le Lido. Alors, _le -Bucentaure_ faisant halte en pleine Adriatique, le prince de Venise, du -haut d’une balustrade dorée qui bordait la poupe, prononça les paroles -sacramentelles d’une perpétuelle domination, et jeta à la mer l’anneau -nuptial. Mille cris d’allégresse, mêlés au bruit du canon, des cloches -et des fanfares, annoncèrent l’accomplissement de la cérémonie. Les -chanteurs de la chapelle ducale, qui avaient leur place assignée dans -la partie supérieure du _Bucentaure_, entonnèrent un madrigal à quatre -parties que Lotti avait composé expressément pour la circonstance, -en 1736. Ce morceau eut un tel succès à l’époque où il fut exécuté -pour la première fois, que tout le monde s’empressa de le copier et -qu’il se répandit dans toute l’Italie. Les paroles, qui étaient d’un -noble vénitien, Zaccharia Valaresso, exprimaient une pensée à la fois -politique et religieuse. Le poëte demandait à Dieu de protéger et -d’étendre la domination de Venise sur la mer jusqu’au jour funèbre où -la lune s’éclipserait aux yeux du monde qu’elle éclaire. C’était une -paraphrase de ces mots de la Genèse: «Dieu a posé un fondement au -milieu des eaux;» _posuit firmamentum in medio aquarum_. Le madrigal -de Lotti, par la couleur religieuse et mondaine qui le caractérise, -n’étant franchement écrit ni dans la tonalité moderne, ni dans celle du -plain-chant, semble un nouveau témoignage de la civilisation complexe -de Venise, où le paganisme n’a jamais été vaincu[36]. Après avoir -entendu la messe à la petite église de Saint-Nicolas du Lido, le doge -et sa suite remontèrent sur _le Bucentaure_, qui, toujours escorté -par de nombreuses péottes, des galères et une nuée de gondoles d’où -s’échappaient des _e viva San Marco, evohé! evohé!_ regagna la citée -glorieuse des plaisirs, née, comme Vénus, de la blanche écume de la mer -fécondée par un rayon de poésie. - -Arrivée au palais ducal, Sa Sérénité réunit les grands de l’État, les -ambassadeurs et les princes étrangers à un banquet vraiment royal, dans -une salle uniquement destinée à cet objet, et qui portait le nom de -Salle des banquets. On en donnait cinq tous les ans, le premier jour -de l’année, les jours de l’Ascension, de _San Vito_, de _San Stefano_ -et de _San Marco_. Un service d’argenterie, qui était une merveille -de la Renaissance, des porcelaines et des cristaux de Murano, dont le -travail exquis excitait l’admiration des étrangers, ornaient la table -où le prince traitait ses égaux, ses sujets et ses maîtres. Alors, -pendant que les regards des convives contemplaient un beau portrait -d’Henri III du Tintoretto, une _Adoration des Mages_ de Bonifacio, et -toute cette magnificence d’une république de patriciens, les chanteurs -de la chapelle ducale de Saint-Marc exécutèrent une cantate sans -accompagnement de Lotti, _il Tributo degli Dei_, qui fut suivie d’une -pastorale à quatre voix du même compositeur, _Sono duce in trono -assiso_, morceaux composés, comme le madrigal déjà cité, dans l’année -1736, et empreints de ce caractère de grandeur et de suavité qui -distingue l’art de Venise, et particulièrement le génie de Lotti. - -Beata et Tognina, Lorenzo et l’abbé Zamaria avaient suivi le cortége -du _Bucentaure_ jusqu’au Lido. Le sénateur Zeno ne les avait pas -accompagnés: il était retenu ce jour-là au palais de la seigneurie, où -il veillait, avec ses confrères les inquisiteurs, au salut de l’État. -Le hasard avait poussé la gondole de Beata tout près de la balustrade -du haut de laquelle le doge prononça les paroles historiques que -nous avons rapportées, lorsqu’une voix, partie d’une péotte voisine, -s’écria: «Va, va, épouse-la, cette mer trop docile, que tu ne sauras -pas défendre contre les destins qui se préparent!» Lorenzo fut assez -étonné de reconnaître dans la personne qui avait proféré ce pronostic -menaçant le même individu qu’il avait rencontré sur la place Saint-Marc -quelque temps après son arrivée à Venise, et qu’il n’avait pas revu -depuis. Dans la confusion inséparable d’une pareille fête, qui mettait -en mouvement toute la population de Venise, personne autre que Lorenzo -et l’abbé Zamaria n’entendit ce propos séditieux, qui aurait pu coûter -cher à celui qui avait osé le laisser échapper de sa bouche imprudente. - -Confondue dans la foule des petits bâtiments qui accompagnaient le -nouvel époux de la république à son retour du Lido, la gondole de Beata -s’arrêta à _la Riva dei Schiavoni_, où l’abbé Zamaria se fit descendre. -L’abbé prévint ses compagnons qu’il ne dînerait pas au palais et qu’il -ne fallait pas s’inquiéter de son sort; puis, ramenant à lui son petit -manteau de soie, il s’envola comme un oiseau à qui on ouvre la cage -où il était renfermé. Une idée traversa alors rapidement l’esprit de -Beata, qui dit à Tognina: - -«Connais-tu Murano? - -—Non, répondit l’amie; car les deux seuls voyages que j’aie faits à -Venise ont été de trop courte durée pour me laisser le temps de tout -voir. - -—Eh bien! répliqua Beata avec une joie qu’elle ne sut pas contenir, -si tu veux, nous irons nous y promener. Mon père est occupé et passera -probablement la journée au palais de la seigneurie. Allons donc à -Murano, où nous trouverons de beaux jardins en fleur et tout ce qui est -nécessaire à l’agrément de la vie. Je ne vous retiens pas, dit-elle -d’un ton plus sérieux à Lorenzo, et si vous avez des projets, vous êtes -libre. - -—Il est trop poli et trop aimable cavalier, répondit Tognina avec -gaieté, pour laisser deux femmes seules. J’aime à me flatter, -continua-t-elle, que notre société lui est plus agréable qu’importune. - -—Je n’ai pas mérité, signora, répondit Lorenzo avec un accent ému, que -vous puissiez douter de mon zèle et de mon obéissance. - -—Il ne s’agit ni d’obéissance ni de zèle, répliqua vivement Tognina, -mais du plaisir que vous pouvez trouver dans notre compagnie. - -—Je vous répondrai encore, dit Lorenzo en baissant les yeux, que je -n’ai pas mérité qu’une pareille question me soit adressée. - -—A la bonne heure! répondit Tognina en lui tendant la main, voilà qui -est parler en vrai Vénitien; c’est clair et concis.» - -Sur un ordre de Beata, les gondoliers prirent le chemin de Murano. -C’était bien une idée de femme que celle qu’eut la fille du sénateur -de revoir les lieux où son cœur avait tant souffert, et d’y conduire -enchaîné celui qui l’avait si cruellement outragée. C’est que le -bonheur se compose bien moins de la possession tranquille et absolue -de ce qu’on aime que du sentiment que donne la préférence dont nous -sommes l’objet. Nous avons besoin de montrer au monde les marques de -notre félicité, et l’envie qu’elle excite accroît notre jouissance et -en perpétue la durée. Beata, qui n’avait pas prévu les incidents de la -journée, et qui ne pensait pas surtout que l’abbé Zamaria, après avoir -amené Lorenzo avec lui au Lido, s’en irait tout seul prendre ailleurs -sa part de la joie commune, saisit avec empressement l’occasion qui lui -était offerte de constater sa victoire sur le théâtre même où avait -eu lieu la chute. La présence de Tognina la rassurait d’ailleurs et -lui permettait de savourer sans scrupule son innocente malice. Après -avoir traversé plusieurs canaux étroits et assez obscurs, la gondole -vogua bientôt en pleine mer par une de ces journées qui doublent le -prix de l’existence en nous rapprochant de la nature, dont la vie se -mêle à la nôtre et nous fait ressentir ses moindres tressaillements. -C’est dans de pareils moments que l’on comprend cette belle pensée d’un -philosophe, qui a comparé le monde à une lyre dont on ne peut toucher -une corde sans faire vibrer l’harmonie de l’ensemble[37]. Assises l’une -près de l’autre comme deux colombes et rapprochées par une affection -d’enfance que rien n’avait troublée, Beata et Tognina échangeaient des -regards surpris; toutes deux étaient étonnées de se retrouver ensemble -avec Lorenzo après quelques années de séparation. - -«Signor Lorenzo, dit Tognina pour rompre un silence qui est toujours -plus embarrassant pour des jeunes filles que les hasards de la -conversation, je suis chargée d’un message auprès de vous. Giacomo, -ayant appris que je venais passer quelques jours à Venise, est accouru -chez moi pour me prier de le rappeler à votre souvenir. Il désire même -que je vous embrasse de sa part; mais vous voudrez bien me dispenser de -cette partie de ma mission. - -—Le devoir d’un ambassadeur, répondit Lorenzo en regardant Beata, -qui souriait, est de remplir strictement la volonté de celui qu’il -représente. - -—Et ne savez-vous pas, répondit Tognina, qu’il y a des cas imprévus -qui sont laissés à l’appréciation de l’envoyé? Pour un futur -ambassadeur de la république peut-être, vous me paraissez peu au -courant de toutes les difficultés de votre charge, bien que Giacomo -m’ait assuré que vous étiez devenu beaucoup plus savant que le curé de -Cittadella. - -—Nous sommes dans un jour de fête où toutes les plaisanteries sont -permises, dit Lorenzo avec fermeté, et vous auriez raison de vous -moquer de ma future grandeur, si j’avais manifesté des prétentions -aussi ridicules. - -—Mais sérieusement, Lorenzo, que comptez-vous faire? Est-ce la -carrière de compositeur, de poëte, de philosophe ou de fonctionnaire, -que vous voulez parcourir? On m’a dit que vos connaissances vous -donnent le droit d’aspirer à toutes les gloires. - -—D’aspirer à toutes les gloires! répondit Lorenzo; c’est la plus -sanglante satire que vous puissiez m’adresser, chère Tognina! En -étourdie que vous êtes, vous venez de mettre le doigt sur l’infirmité -de ma nature. Je ne sais ni ce que je veux, ni où je vais. Mon esprit -est composé, comme le bouclier d’Achille, d’éléments divers, qui n’ont -pas été fondus par une main souveraine. J’erre au crépuscule de ma vie, -attendant qu’un ange vienne éclairer ma voie.» - -En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo baissa les yeux ainsi que -Beata, qui tremblait de bonheur en écoutant un si noble langage, dont -le sens ne lui avait point échappé. Gardant le silence, Tognina comprit -aussi, à la contenance de Beata et du fils de Catarina Sarti, que leurs -cœurs n’avaient plus besoin d’interprète pour s’entendre. Arrivées à la -petite porte du casino _di San Stefano_, Beata et Tognina descendirent -de la gondole; elles montèrent l’escalier de marbre qui conduisait -au jardin, pendant que Lorenzo était resté en arrière à parler aux -gondoliers. - -«Il est bien remarquable, ton frère d’adoption, dit Tognina. Et tu -l’aimes? - -—Ah! répondit Beata avec un soupir, en prenant la main de son amie -qu’elle pressa sur son cœur, je l’adore!» - -Lorenzo vint bientôt les rejoindre au jardin du casino, qui était -tout resplendissant de fleurs printanières, et dont la charmille, -qui longeait la terrasse donnant sur la mer, offrait déjà un abri de -verdure contre l’éclat du soleil. Il les trouva se promenant et causant -le long de ces petites allées, fort soigneusement entretenues. - -«Cela ne vaut pas le parc et le jardin de Cadolce, où j’espère bien te -voir cette année, dit Tognina à son amie. - -—Je ne partage pas ton espoir, répondit Beata. Je vois mon père trop -préoccupé et trop soucieux des affaires de l’État pour croire qu’il -puisse quitter Venise de sitôt. - -—Et vous, Lorenzo, reprit Tognina d’un air malicieux, ne viendrez-vous -pas faire une visite à votre mère, que vous n’avez pas revue depuis -votre départ de La Rosâ? - -—Ce serait le plus vif de mes désirs, répondit-il, si j’étais le -maître de mon temps, et si l’abbé Zamaria voulait y consentir. - -—Mais, dit Tognina, à quoi employez-vous donc ce temps si précieux, -que vous ne puissiez vous donner quelques jours de répit? L’abbé -Zamaria est-il devenu si exigeant, qu’il ne consente à vous laisser un -peu de liberté? Cela m’étonnerait bien de sa part. - -—Je ne manque ni de liberté ni de loisirs, et je suis plus embarrassé -de l’indépendance qu’on me laisse que je ne le serais du joug que je -recherche. - -—Cela est trop subtil pour mon esprit, répliqua la jeune fille avec -gaieté, et c’est probablement dans Platon ou dans les poëmes de Dante -que vous avez puisé ce beau langage que je ne comprends pas. On m’a -assuré que ces deux vieux radoteurs, que je n’ai jamais lus, grâce à -Dieu, sont toujours sur votre table de travail. - -—Et qui donc vous a si bien instruite de mes lectures? répondit -vivement Lorenzo. On vous a dit vrai; je lis et relis sans cesse ces -radoteurs, comme vous les qualifiez. Joignez-y Homère et Rousseau, que -vous ne connaissez pas davantage, et vous aurez le nom de mes meilleurs -amis, avec qui j’aime à m’entretenir dans les heures de solitude et de -tristesse. - -—Ah! mon Dieu, s’écria la malicieuse jeune fille, la tristesse d’un -_bambino_ de dix-sept ans! Et quel remède trouvez-vous dans ces auteurs -favoris contre la noire mélancolie qui dévore vos jours? - -—J’y trouve des rêves divins qui consolent de la réalité; j’y trouve -la poésie, qui vaut mieux que l’histoire, répliqua Lorenzo avec -exaltation. - -—_Gesù Maria!_ s’écria Tognina, il parle comme un prédicateur! Si -Giaccomo vous entendait maintenant, il vous placerait au moins à côté -de _san Pietro_ et de _san Paolo_. Pour moi, qui dors fort bien et qui -n’ai pas de chagrins, je n’ai pas besoin d’avoir recours à la poésie -pour me guérir, et j’ignore quel goût elle a et de quel pays elle vient. - -—Elle est aussi douce qu’auraient été pour moi vos baisers, si vous -aviez rempli le message dont on vous a chargée, dit Lorenzo; elle est -de tous les pays et de tous les temps, et se trouve aussi bien dans -les fleurs que nous admirons ici que dans vos beaux yeux noirs, qui -révèlent les tendres sentiments dont votre cœur est rempli. - -—Qu’en savez-vous? répondit Tognina avec entrain. Et croyez-vous donc -que je vous aurais donné trente-six baisers, pour vous laisser le temps -de les déguster?» - -Cette repartie fit sourire Beata, tandis que Lorenzo, poursuivant son -idée avec enthousiasme: «Oui, dit-il, la poésie est l’essence de toutes -les choses grandes et belles; elle rayonne avec la lumière, elle éclate -dans un ciel étoilé: nous la respirons avec la brise; elle flotte comme -une vapeur dans l’espace infini, dans l’horizon de la mer profonde, -dans une vallée riante, au fond d’un précipice qui vous donne le -vertige, dans le mouvement et dans le repos, dans le bruit et dans le -silence extrêmes; on la trouve dans un tableau, dans un livre, dans un -cœur épris d’un objet unique et charmant: car la poésie, c’est l’amour! - -—Peste! dit Tognina, décidément, mon cher Lorenzo, vous êtes plus fort -que _san Paolo_ et _san Pietro_, et cela vaut bien que je m’acquitte -entièrement de ma commission.» - -Prenant Lorenzo par la main, elle déposa sur son front un gracieux -baiser. Beata détourna la tête pour cacher la rougeur qui vint -illuminer tout à coup son beau visage. Il y eut un moment de silence et -d’embarras pendant lequel la fille du sénateur s’éloigna pour parler -au _cameriere_, et lui demander quel cabinet on pouvait mettre à sa -disposition. Le _cameriere_ répondit, comme s’il eût deviné la pensée -secrète de la _gentildonna_: - -«Je vous donnerai le _camerino_ où j’ai déjà eu l’honneur de servir _il -giovine cavaliere_ qui vous accompagne. - -—C’est bien, dit Beata, celui-là ou un autre, peu importe.» - -Innocent mensonge qui servait à dissimuler la véritable intention de sa -démarche! Après quelques tours de jardin, on fit une station sous un -joli bosquet, où Tognina détacha une branche de chèvrefeuille et la mit -à la boutonnière de Lorenzo en disant: «Qu’elle soit un gage de notre -amitié (_della nostra fratellanza_)!» faisant allusion à la cérémonie -du jour. - -Par ces petits manéges de galanterie, Tognina cherchait à dissiper -la réserve de son amie et à exciter son cœur, dont elle possédait -maintenant le secret, à plus d’abandon: pensée délicate, qu’une femme -seule peut concevoir. Lorenzo était dans un ravissement inexprimable. -L’arrivée de Tognina à Venise, ses familiarités aimables, les questions -qu’elle lui avait adressées, la brusque disparition de l’abbé Zamaria, -la contenance moins sévère de Beata après l’épisode du serrement de -main, enfin tous les incidents de la journée lui paraissaient révéler -l’intention de confirmer son bonheur et d’enhardir ses espérances. -Aussi avait-il peine à contenir sa joie, et son imagination, toujours -un peu romanesque, se plaisait à voir dans le baiser de Tognina et dans -la branche de chèvrefeuille qu’elle avait placée à sa boutonnière une -réponse indirecte que faisait Beata à la lettre qu’il avait osé lui -écrire. Cela donnait à son esprit une liberté d’allure qu’il n’avait -jamais eue qu’avec la Vicentina, et qui surprit la fille du sénateur -non moins que son amie. - -On vint avertir que la collation était prête, et tous trois se -rendirent dans le _camerino_ qui leur était désigné. C’était le -même où Lorenzo s’était trouvé avec la _prima donna_, ce qu’il -reconnut aussitôt à quelques détails d’ameublement et au campanile -de Saint-Marc, qui pointait hardiment à l’horizon d’azur. Une petite -table, placée près de la fenêtre qui ouvrait sur la mer, était chargée -de fruits, de pâtisseries, de plusieurs flacons d’un vin doré qui -pétillait comme la flamme, et de quelques vases de fleurs qui se -détachaient sur la blancheur du linge comme une aspiration généreuse -dans une vie de labeur. Ces jeunes filles, d’une physionomie si -différente, assises autour d’une table qui réjouissait le regard, -ayant en face d’elles un jeune homme de dix-sept ans, que le souffle -de l’amour épanouissait comme un arbrisseau à la séve trop vivace, -présentaient une de ces scènes de printemps telles que le Giorgione -aime à les reproduire dans son œuvre, qu’on devrait intituler _un rêve -de sociabilité élégante_. - -«Signor Lorenzo, dit Tognina en lui montrant un bouquet de cerises -quelle se disposait à manger, je voudrais bien savoir s’il y a de la -poésie là dedans, puisque vous en trouvez partout! - -—Sans doute, répondit-il avec assurance, car elles sont aussi belles -que bonnes, et aussi agréables au goût qu’à la vue. - -—Mais, répliqua la jeune fille avec cet instinct logique qui est -le propre des femmes et des enfants, si le fruit délicieux que vous -me voyez croquer avec tant de plaisir n’était que bon, et qu’il fût -privé de cette couleur de pourpre qui semble empruntée aux rayons de -l’aurore, aurait-il encore le privilége d’être ce que vous appelez -poétique? - -—Vous qui traitiez tout à l’heure Platon de vieux radoteur, répliqua -Lorenzo, visiblement préoccupé de la subtilité d’une pareille question, -vous ne vous doutez pas que vous venez de laisser échapper de vos -lèvres de rose un des artifices de sa dialectique. Vous parlez comme -Socrate, ma chère, et vos beaux yeux prêtent à l’argument que vous me -lancez à la tête une force qu’il n’avait pas dans la bouche du maître -de Platon. C’est vous dire, continua Lorenzo, que la beauté de la forme -ajoute un grand prix à la valeur des choses, et que si les cerises que -vous écrasez entre vos petites dents d’ivoire n’étaient que simplement -succulentes, elles n’auraient pas le privilége d’éveiller en nous une -image de fraîcheur et d’élégance qui sourit à notre esprit. Ce qui est -utile peut être quelquefois revêtu de beauté, tandis que le beau est -toujours utile. Le but suprême de nos efforts est d’arriver au beau à -travers l’utile. - -—Mais où donc est la poésie dans tout ce verbiage? répliqua Tognina en -regardant Beata, qui découpait _una fugazza_, une brioche de Vicence. -Et comment la poésie est-elle la même chose que l’amour, deux mots -parfaitement obscurs, et que je comprends aussi peu l’un que l’autre? - -—Si cela était vrai, répondit Lorenzo, vous seriez comme les roses -qui remplissent ces vases, ou comme le vin généreux qui me communique -sa chaleur bienfaisante; vous n’auriez pas conscience du parfum que -vous répandez ni du feu qui jaillit de vos regards. Tel est aussi le -caractère de la poésie, qui est l’essence de l’être, comme dirait -Platon, le parfum ou le rayonnement de la beauté, qu’on ne peut voir -sans l’aimer. Chrysalide enfermée dans sa coque d’or, la poésie s’en -échappe et devient un papillon céleste qu’on appelle l’amour. Voilà -les transformations successives que subit en nous le sentiment vague -d’abord que nous inspire la beauté, s’élevant des limbes de l’instinct -et des sensations confuses aux régions de la pure connaissance. Telles -sont aussi, assure-t-on, les épreuves diverses qui seront imposées à -notre âme avant qu’il lui soit permis de contempler face à face celui -qui est la source de l’amour éternel. - -«Oui, continua Lorenzo, il n’y a que le beau qui soit impérissable -et fécond dans ses résultats; voilà pourquoi la poésie, qui en émane -et qui nous révèle son existence, est plus utile et plus vraie que -l’histoire. Que m’importe la vie d’un homme qui ne renferme pas une -heure de poésie et d’amour? Qu’ai-je besoin de consulter les annales -d’un peuple qui broute et digère comme le castor, s’il n’a pas accompli -quelques faits importants qui le recommandent à mon admiration? -Pourquoi notre esprit est-il invinciblement attiré vers la Grèce et sa -merveilleuse civilisation, si ce n’est parce que cette terre bénie du -ciel a donné le jour aux plus beaux génies de l’humanité, parce que ses -héros, ses poëtes et ses philosophes ont été les instituteurs du genre -humain? Savez-vous bien que c’est la lecture d’Homère qui a inspiré à -l’élève d’Aristote l’ambition de s’élever jusqu’à l’idéal d’Achille, -que c’est l’exemple d’Alexandre qui a suscité César, lequel a été à -son tour le père spirituel d’une nombreuse postérité d’intelligences -souveraines? L’histoire est l’écho stérile de ce qui a été, tandis -que la poésie est l’intuition de ce qui doit être et sera un jour. La -civilisation n’est pas autre chose que la réalisation scientifique -d’un rêve divin, ce qui a fait dire à Platon que _toute invention est -poésie, et que tous les inventeurs sont poëtes_. En effet, la poésie -est comme un levain qui se retrouve dans toutes les combinaisons de -l’esprit humain; c’est le dernier résultat des plus sublimes efforts -de la pensée. Dante, ce poëte de mon cœur, qui a mêlé la doctrine de -Platon à celle de l’Évangile, ne doit-il pas son génie à un sourire de -l’Amour? - - Poco s’offerse a me cotal Beatrice - ...Raggiandomi d’un riso, - Tal che nel fuoco faria, l’uomo felice. - -«Et moi, infime que je suis, continua Lorenzo avec une exaltation -toujours croissante, si jamais je sors des ténèbres où je m’agite, si -je parviens à rompre l’enchantement de la destinée et à me faire un nom -parmi les hommes, je le devrai à la faveur inespérée dont on me comble -aujourd’hui. Cette heure fortunée marquera dans ma vie; le souvenir que -j’en conserverai traversera mon âme comme un souffle de poésie, qui -l’élèvera au-dessus d’elle-même, et sera peut-être la seule félicité -que je goûterai dans ce monde.» - -A ces dernières paroles, qui furent prononcées avec un accent vraiment -touchant, Beata, jusqu’alors taciturne, la tête inclinée sur son -assiette, se leva de table, et, portant un mouchoir à ses yeux, s’en -fut à la fenêtre cacher son émotion et le ravissement où l’avait -jetée un tel langage. Tognina la suivit, la prit par la taille et -l’embrassa avec effusion. Elles restèrent ainsi pendant quelque temps -silencieuses, tournant le dos à Lorenzo, qui n’avait pas bougé de sa -chaise, où il était resté confondu, ne sachant comment interpréter -cette scène muette, qui était pourtant assez significative. - -Cependant le jour pâlissait, l’horizon d’azur se teignait peu à peu -d’une vapeur rosée qui annonçait l’approche du soir et du recueillement -qui l’accompagne. La plage, presque déserte à cause de la fête de -Venise, où toute la population valide de Murano s’était rendue, -présentait au regard une surface tranquille où se réfléchissaient les -objets du rivage, et particulièrement la charmille du casino avec -son encadrement de verdure. Beata et Tognina, accoudées à cette même -fenêtre où Lorenzo s’étaient laissé enivrer par les chants d’une -sirène qui voulait l’attirer, comme l’enfant de la fable, dans le -royaume des mirages décevants, avançaient leurs têtes vers la mer, et -semblaient une apparition d’un monde bienheureux d’où nous viennent -les rêves d’or de la fantaisie, qui seule a la prescience de l’avenir. -Beata, qui n’avait point raconté à son amie l’épisode douloureux de -la Vicentina, éprouvait, au milieu des sentiments divers qui venaient -d’assaillir son cœur, une joie secrète semblable à celle du nautonier -qui contemple, du rivage, la mer profonde où il a failli périr. L’homme -qui a franchi le cap des Tempêtes, et qui revient un peu battu par -l’orage, est bien plus cher au cœur de la femme que s’il n’eût jamais -quitté le giron maternel. La femme aime le courage, les aventures; -elle aime à s’appuyer sur un cœur éprouvé et à pardonner à des lèvres -impies. Au moment où Tognina, cherchant un prétexte pour dissiper le -léger embarras où elle voyait son amie, se tournait vers Lorenzo dans -l’intention de lui adresser la parole, un _barcarol_, qui errait à -l’aventure, couché sur le dos comme un berger d’Arcadie, étreignant -à peine ses rames, humant le frais et plongeant un regard endormi -dans les méandres du ciel, se mit à chanter une complainte qui fixa -l’attention de nos trois convives: - - La luna è bianca..., - Il sole è rosso..., - Lo sposalizio si farà. - - La luna dice al sole: - Il lume tuo mi schiarerà.... - E Gesù Cristo ci benirà.... - - —E molti figli nascerà ... _Viva san Marco_[38]! - -répondit une autre voix moins éloignée, qui était celle de l’un des -deux gondoliers de Beata. Ce chant, d’un rhythme vaguement accusé, -où les silences périodiques trouvés par l’instinct sont des éléments -nécessaires à l’effet de l’ensemble; ces allitérations, qui répondent -aux besoins de l’oreille plutôt qu’aux exigences de l’esprit; ce -mélange de rêverie enfantine et de gaieté sereine et solitaire, -qui scintille comme la lumière ou s’évapore comme un parfum; ces -ressouvenirs de la poésie antique se mêlant au spiritualisme chrétien; -enfin cette mélopée, d’un accent mélancolique et d’une tonalité -indécise, qui n’est plus du plain-chant et qui n’est pas encore de -la musique moderne, tournant incessamment dans un cercle borné sans -jamais conclure par une note caractéristique, tous ces effets, tous ces -contrastes sont autant d’exemples de l’imagination douce et charmante -du peuple vénitien. On aurait dit une églogue de Théocrite, de Bion ou -de Virgile, chantée innocemment par une vierge des premiers siècles -du christianisme comme une hymne de l’Église triomphante. Tognina, -éclatant de rire à la réplique du gondolier, dit à Lorenzo: «Puisque la -lune demande le soleil en mariage, il n’y a plus de raison pour que le -Grand-Turc n’épouse pas aussi la république de Venise.» Cette saillie à -double sens fit sourire Beata, qui dit négligemment: «Il se fait tard, -et il est temps, je crois, de retourner à Venise.» Ils partirent tous -les trois dans la gondole qui les avait amenés. - -La journée avait été propice. La circonstance imprévue qui avait -rapproché Lorenzo de Beata sous les yeux d’une amie dont le charmant -caractère formait entre eux un heureux contraste était une de ces -combinaisons du sort qui décident de la destinée, et contre lesquelles -vient se briser la volonté des hommes. C’est ainsi qu’une légère -dissonance fait ressortir l’harmonie latente dans la nature des choses. -Dieu avait définitivement parlé au cœur de Beata; elle se sentait -attirée vers le fils de Catarina Sarti, comme une fleur vers la source -qui la vivifie. Quoi qu’il arrive désormais, quels que soient les -obstacles et les événements qui séparent ces deux âmes si différentes -au milieu de l’attrait qui les captive, aucune puissance ne pourra -rompre l’accord mystérieux qui s’est formé entre elles dans ce jour -fortuné. Ils se sont longtemps cherchés, longtemps ils ont erré dans -l’espace, comme deux étoiles du firmament qui oscillent autour de leur -centre d’attraction. Maintenant l’arrêt est prononcé, et ils sont -fiancés devant l’idéal, qui les éclaire de sa divine lumière. Leur cœur -est un paradis d’où s’élèvent des chants ineffables et des harmonies -célestes qu’ils n’oublieront jamais, et dont le souvenir se répercutera -à travers leur existence comme un écho de béatitude. Ce que Lorenzo -sera un jour, il le devra à cette heure d’enchantement. Les douces -larmes de Beata lui seront une rosée qui fécondera les nobles instincts -de sa nature. Reconquérir par le travail, par la science, l’art et la -vertu, le paradis que nous a fait entrevoir l’amour, n’est-ce pas là -tout le problème de la vie? Ah! qu’ils s’aiment ainsi dans ce monde et -dans l’autre! que les jours et les heures s’écoulent lentement pour -eux, que le temps et l’espace ne les séparent jamais! Protégez-les, -anges du ciel, étendez vos ailes sur cette gondole qui porte sur les -eaux l’esprit de Dieu. Le moment est solennel: le siècle va bientôt -expirer et emporter avec lui les doux loisirs, les aspirations -sereines, les saintes espérances d’une régénération pacifique, un -monde de politesse, d’élégance et de rêves enchantés! Mozart n’est -plus, Rossini vient de naître. Un horizon sanglant et troublé s’élève, -Venise est sur le penchant de sa ruine; dans quelques jours, elle ne -sera plus qu’un souvenir de l’histoire. Ralentissez, ralentissez donc -vos efforts, joyeux gondoliers! laissez Beata et Lorenzo savourer -chastement un bonheur inespéré! n’ayez pas hâte d’arriver dans cette -ville remplie de bruits, de joies et de lumières; ne frappez pas si -violemment les vagues endormies, colorées des reflets mélancoliques du -soir; laissez-les s’enivrer de la poésie du silence et de la musique -de leur cœur. Qu’ils traversent cette mer comme je leur souhaite de -traverser la vie: - - Quali colombe dal desio chiamate, - Con l’ali aperte e ferme al dolce nido - Volan per l’aer dal voler portate; - -«comme deux colombes appelées par le désir, ouvrant et refermant leurs -ailes, volent dans l’espace, emportées par la volonté vers leur doux -nid[39].» - - - - -VI - -L’ARISTOCRATIE DE VENISE. - - -La fête de l’Ascension était suivie d’une foire qu’on appelait la -_fiera della Sensa_, qui durait huit jours, et pendant laquelle avait -lieu sur la place Saint-Marc une sorte d’exposition générale de -l’art et de l’industrie de Venise. C’est à l’une de ces foires, qui -attiraient à Venise tous les curieux de l’Italie, que fut exposé le -groupe de _Dédale et Icare_, qui commença la réputation de Canova. -On s’y promenait tous les matins et tous les soirs à la clarté de -lanternes coloriées. Les femmes, enveloppées de leur _zendaletto_ ou -mantelet de soie noire, cachant leurs traits sous un masque de fine -dentelle nommé _baute_, s’y donnaient rendez-vous et profitaient -largement de la liberté que leur accordaient les mœurs pendant ces -derniers jours de folie, considérés comme un _festeggiamento_, une -continuation de la fête nuptiale du doge de Venise. - -Quelques jours après le départ de Tognina, qui était restée jusqu’à la -fin de la foire _della Sensa_, Lorenzo entra un matin dans la chambre -de l’abbé Zamaria, lui apportant à corriger une leçon de contre-point. -C’était une fugue à six parties réelles sur un thème de plain-chant, -selon l’usage des écoles d’Italie. Quoiqu’il fût déjà tard, l’abbé -était encore au lit, car il ne se levait guère avant midi. Il venait -de prendre son café, dont la tasse vide était près de lui à côté de -sa perruque et de quelques bouquins qu’il lisait le soir avant de -s’endormir. Ses petits yeux malins scintillaient sous un énorme bonnet -de nuit que retenait un ruban de soie un peu usé. Il était, comme -toujours, d’une humeur facile et prête à déborder en une loquacité -intarissable. Après avoir parcouru d’un œil scrutateur la _cartella_ -que lui avait présentée Lorenzo: «Voilà qui est bien, dit-il en se -frottant les mains. Te voilà maintenant en état de naviguer comme un -bon marin à travers vents et marées sans craindre de voir chavirer -_la navicella del tuo ingegno_, comme dit le poëte que tu préfères. -Viennent les idées, vienne l’inspiration, sans laquelle on n’est jamais -qu’un _brontolone di contrappunto_, un radoteur de contre-point, -et tu feras ton chemin comme les autres. C’est que, vois-tu, mon -cher Lorenzo, Dieu a arrangé les choses de manière que l’art sans -l’inspiration, ou l’inspiration sans l’art, sont comme un paralytique -et un aveugle qui ne voudraient point s’entr’aider: ils feraient un -_fiasco_ épouvantable et seraient condamnés à l’immobilité. Il faut -le concours de la grâce et du libre arbitre, disent les théologiens, -pour faire un bon chrétien, et Horace, qui savait tout, et que tu n’as -pas lu aussi attentivement que je l’aurais désiré, a posé cette même -question bien avant saint Augustin et les docteurs de l’Église, quand -il dit dans son _Art poétique_: - - Natura fieret laudabile carmen, an arte, - Quæsitum est. Ego nec studium sine divite vena, - Nec rude quid possit video ingenium: alterius sic - Altera poscit opem res, et conjurat amice. - -Cela veut dire que le génie sans l’étude ou l’étude sans le génie ne -peuvent rien créer de durable; en d’autres termes: - - Aide-toi, le ciel t’aidera; - -tant il est vrai, mon cher enfant, que les principes les plus abstraits -de l’esprit humain ont leur source dans le sens commun! - -«Garde-toi donc bien, continua l’abbé, d’imiter l’exemple de ces jeunes -compositeurs du jour, qui parlent avec un suprême dédain de ce qu’ils -appellent les combinaisons abstruses du contre-point. C’est absolument -comme s’ils se moquaient de la logique de l’esprit humain; car le -contre-point, dont l’étymologie, _punctum contra punctum_, indique un -vieux système de notation[40] qui a précédé les premiers tâtonnements -de l’harmonie, n’est rien moins que l’ensemble des lois qui règlent -la marche des sons entendus simultanément. Ce que les théoriciens des -IX^e, X^e et XI^e siècles, tels que Hucbald, Gui d’Arezzo, Francon de -Cologne et Jean Cotton, nommaient tour à tour _organum_, _diaphonie_, -et plus tard _dechant_ (_discantus_), est le germe des différentes -espèces de contre-points, simples ou fleuris, qui sont arrivés -jusqu’à nous et qui nous enseignent l’art de combiner les sons et de -former un concert harmonieux. Je pourrais citer telle définition de -la _diaphonie_ faite par Jean Cotton, au milieu du XI^e siècle, qui -ne s’éloigne guère de celles que donnent Zarlino et le P. Martini -d’une espèce de contre-point fleuri simple. Il dit, par exemple: «La -diaphonie est un ensemble de sons différents convenablement unis. Elle -est exécutée au moins par deux chanteurs, de telle sorte que, tandis -que l’un fait entendre la mélodie principale, l’autre, par des sons -différents, circule convenablement autour de cette mélodie, etc.» Ce -que Dante a exprimé admirablement dans les trois vers suivants: - - E come in fiamma favilla si vede, - E come in voce voce si discerne, - Quand’ una è ferma e l’altra va e riede[41]. - -Dans l’ordre de la succession, qui constitue la mélodie, comme -dans celui de la simultanéité, qui engendre l’harmonie, les sons -s’appellent et s’enchaînent d’après certaines lois d’affinité qui -n’ont pas été découvertes en un jour. Il a fallu plus de mille ans de -tâtonnements pour arriver à fixer la succession qui caractérise notre -gamme diatonique. L’épuration des intervalles, leur classification en -consonnants et dissonants, les règles qui concernent le mouvement des -différentes parties, enfin toute la dialectique musicale est l’œuvre du -moyen âge, qui se prolonge jusqu’à l’avénement de Palestrina. - -—Comment! s’écria Lorenzo avec surprise, notre gamme diatonique n’a -pas toujours existé telle que nous la possédons? - -—Dans la nature, oui, répondit l’abbé en souriant, mais non pas dans -la théorie. Est-ce que les astres qui roulent sur nos têtes n’ont -pas toujours obéi aux mêmes lois? Cependant, avant Kepler, Newton et -notre grand Galilée, qui les ont découvertes, la science astronomique -admettait d’autres principes de mécanique céleste. L’homme n’invente -jamais rien, il ne fait qu’apercevoir le vrai rapport des choses. Tu -le sais aussi bien que moi maintenant, continua l’abbé Zamaria en -regardant Lorenzo d’un air de satisfaction paternelle, le principe -de la composition musicale, ce qui fait la base de l’enseignement du -contre-point, c’est l’imitation, la faculté de reproduire incessamment -une phrase mélodique, d’en déduire les conséquences et d’en former -un discours qui ait son commencement, son milieu et sa fin. Ces -différentes sortes d’imitation, parmi lesquelles le _canon_ est la plus -sévère, vont se confondre dans une forme plus générale d’argumentation -qu’on appelle _fugue_, c’est-à-dire mouvement. Voilà ce grand arcane -qui effraye si fort les musiciens ignorants! La fugue, qui a son -principe dans l’imitation, comme toute la musique du reste (car la -mélodie elle-même, lorsqu’elle est un produit de l’art, se compose -d’une succession de petites phrases qui se répètent avec une certaine -symétrie qu’on nomme _carrure_), la fugue, c’est la forme suprême de -l’argumentation, c’est le syllogisme avec sa _majeure_, qu’on appelle -_sujet_, sa _mineure_ ou _réponse_ du sujet, et la conclusion, où -les motifs précédemment entendus sont rappelés dans une _stretta_ -vigoureuse. Or si, toutes les fois que l’esprit humain formule un -jugement, il obéit nécessairement aux lois du syllogisme qui sont ses -propres lois, le compositeur ne peut pas écrire un morceau d’ensemble -de quelque étendue où les règles de la fugue ne trouvent implicitement -leur application. Il en est ainsi dans tous les arts, dont les -magnifiques développements reposent sur quelques vérités premières qui -sont à la civilisation ce que les pilotis qui plongent dans la mer sont -à Venise. - -«La fugue n’est donc pas ce qu’un vain peuple pense, continua l’abbé -en déposant sur la table de nuit la _cartella_ qu’il tenait à la -main. Les maîtres qui ont fixé les règles de cette charpente de toute -composition musicale ne les ont pas plus inventées qu’Aristote n’a -inventé les lois du syllogisme, dont il a signalé l’existence au fond -de la raison. Seulement il est arrivé dans l’histoire de la musique ce -qu’on remarque dans l’histoire de la philosophie et de la littérature: -il y a eu une période de labeur pédantesque pendant laquelle les -doctes, absorbés qu’ils étaient par l’attrait nouveau de l’harmonie -naissante, se sont complu dans la combinaison abstraite des sons et ont -perdu de vue le but suprême de l’art, qui est de charmer l’imagination -et d’exprimer les mouvements de la vie. Pendant cette période, -d’ailleurs nécessaire, qui est une sorte d’adolescence de l’esprit -humain, les compositeurs savants, qui, chose étonnante, étaient pour -la plupart des étrangers, des _Fiaminghi_, se jouaient avec les formes -arides du contre-point, comme les docteurs de l’Église abusaient de -l’argumentation logique. Le règne de la scolastique musicale, qui a -duré à peu près trois cents ans, depuis le commencement du XIV^e siècle -jusqu’à la fin du XVI^e, a préparé l’épanouissement de la Renaissance, -où les formes élaborées du contre-point et de la fugue qui les résume -toutes, comme le syllogisme résume toute la logique, ont été mises au -service de l’imagination et du sentiment. Tel est le phénomène qui -s’est produit aussi dans les lettres et dans les arts. Palestrina -est à Okeghem[42] ce que Dante est à saint Thomas d’Aquin et Raphaël -à Cimabue, des poëtes qui succèdent à des argumentateurs, et qui -recouvrent la charpente de la scolastique des couleurs de la vie. - -«Et maintenant, cher Lorenzo, il faut t’élancer dans la carrière. Tu -sais écrire, tu connais les maîtres; marche donc hardiment sur les -flots, et mets-toi à composer des opéras bouffes, des opéras seria, des -oratorios, des messes, des motets, tout ce que tu voudras, mais surtout -des opéras bouffes; car je t’avoue que la musique me paraît bien -plus destinée à réjouir le cœur qu’à nous faire porter, comme on dit -vulgairement, le diable en terre. Va, mon enfant, fais honneur à ton -maître, et puisses-tu devenir un second Buranello, qui ajoute un nouvel -éclat à la gloire de Venise! - -—Je suis bien jeune encore, répondit Lorenzo d’une voix timide, pour -prendre une détermination. - -—Mais la détermination est toute prise, répliqua l’abbé, et, puisque -tu dois être un compositeur, il est bon, ce me semble, de commencer à -se rompre la main aux difficultés du théâtre. Il y a une expérience -qu’on ne peut acquérir que sur le champ de bataille, et dont les -écoles n’enseignent point le secret. Les Cimarosa, les Paisiello, les -Guglielmi, étaient déjà célèbres à vingt ans. - -—Sans doute, répondit Lorenzo avec embarras, ces hommes supérieurs -avaient une vocation décidée que je n’ai peut-être pas, et je -vous assure que j’ai encore besoin de réfléchir et de m’orienter -auparavant.... - -—Tu réfléchiras en composant, répliqua vivement l’abbé Zamaria, -et c’est en pleine mer, c’est-à-dire sur le théâtre, que tu devras -chercher l’étoile polaire pour te diriger vers le succès. Est-ce que -tu t’imagines qu’on fait de la musique comme un ver à soie file sa -coque? Le grand Benedetto Marcello n’était pas seulement un compositeur -sublime; c’était aussi un poëte, un érudit, un philosophe, un critique -mordant et plein de sagacité. Parce que l’inspiration est un don -naturel, une grâce qui descend sur nous comme la rosée du ciel, il -ne faut pas moins beaucoup réfléchir pour approprier les idées au -caractère des différents personnages et les coordonner dans un grand -ensemble où le désordre apparent de la passion est un effet de l’art. -Il y a tel madrigal de Scarlatti, _Cor mio_ par exemple, qui est une -fugue à cinq voix de la plus rare élégance; le _Miserere_ de Leo a deux -chœurs et cinq parties qui ne s’improvisent pas en un jour, et si tu -ajoutes à ces combinaisons des voix le coloris de l’instrumentation, -comme l’ont su trouver Gluck, Jomelli, Piccini, Sacchini et Paisiello, -tu seras convaincu qu’il ne faut pas une intelligence ordinaire pour -réussir dans un art qui exige autant de sensibilité que de profondeur. - -—Je ne veux pas déprécier un art que j’aime et que vous m’avez -enseigné avec autant de soin que d’affection, répondit Lorenzo d’un ton -plus assuré. Je comprends qu’on ne devient pas un grand compositeur, -dramatique surtout, sans posséder des facultés éminentes où le -sentiment s’allie à la spéculation du philosophe. Il ne m’appartient -pas de viser si haut et de prétendre à une gloire musicale que je -n’atteindrai sans doute jamais. - -—Et pourquoi pas? Tu as de l’imagination, du savoir, de la ténacité, -et ce sont là des avantages qu’on ne rencontre pas toujours dans un -jeune homme de dix-sept ans. - -—Sans être plus modeste qu’il ne faut, on peut avoir une ambition -d’une nature différente. - -—Qu’est-ce que tu entends par une ambition différente? répliqua l’abbé -non sans quelque surprise. Est-ce que tu veux faire le gentilhomme -et gouverner la république? Mon ami, il vaut mieux chanter les hommes -d’État que de se mêler de leurs affaires, et, si tu as l’ambition de -vouloir démêler l’écheveau des passions et des intérêts des hommes, tu -trouveras au théâtre de quoi occuper tes loisirs. Les sopranistes et -les _prime donne_ sont plus difficiles à diriger qu’une armée de trente -mille hommes, a dit le grand Frédéric à propos de la Mara, cantatrice -fantasque qu’il fut obligé d’envoyer à tous les diables. - -—Il y a plusieurs manières d’envisager la vie et de comprendre le rôle -qu’on doit y jouer, répondit Lorenzo en inclinant la tête pour éviter -le regard de son maître. - -—Ah çà! es-tu fou, ou bien amoureux? Tant mieux si c’est l’amour qui -t’échauffe la cervelle, _per Bacco!_ tu le mettras en musique, et cela -te fera faire des chefs-d’œuvre. Dis-moi, continua l’abbé en clignant -ses petits yeux égrillards, est-ce la Vicentina qui t’inspire ces -belles réflexions? Elle est jolie et vaut certes la peine que tu fasses -quelques folies pour elle, pourvu que ce soit en musique. - -—Je ne songe pas plus à la Vicentina qu’à la carrière de compositeur, -qui ne saurait satisfaire aux aspirations de mon cœur et de mon esprit, -répondit Lorenzo avec une fermeté inusitée. - -—Qu’est-ce que j’entends? dit l’abbé Zamaria en croisant les bras -sur sa poitrine. La musique, la gloire d’un Marcello, d’un Lotti, -d’un Buranello, d’un Cimarosa, ne sont pas dignes de fixer l’ambition -de _monsieur_ Lorenzo Sarti? _Gesù Maria!_ quel serpent ai-je donc -réchauffé dans mon sein?» - -Et, sautant précipitamment hors de son lit sans se donner le temps de -prendre aucun vêtement, il se mit à cheval sur une chaise qui était -devant son clavecin, et chanta à pleine voix un fragment d’un délicieux -trio de Clari: - - Addio, campagne amene, - Dove già lieto pascolai l’agnelle[43], - -avec un feu, une passion et un entrain qui faisaient tressaillir sa -frêle charpente et la petite bosse qu’il avait sur les épaules. - -«Trouverais-tu au-dessous de la dignité de pouvoir composer un pareil -chef-d’œuvre de grâce?» dit-il en se tournant vers Lorenzo, dont la -contenance était fort embarrassée en voyant la singulière posture de -l’abbé à califourchon sur une chaise. - -Sur ces entrefaites, on frappa à la porte, et le vieux Bernabo entra -dans la chambre en disant: «Signor Lorenzo, Son Excellence vous demande -ainsi que monsieur l’abbé. - -—Diable! répondit Zamaria un peu confus de sa toilette qui fit sourire -le _cameriere_, que nous veut-il donc?» - -Lorenzo, un peu inquiet de l’invitation qu’il venait de recevoir, -descendit au premier étage et fut introduit auprès du sénateur dans la -grande bibliothèque du palais, où il se tenait le plus habituellement. -Il était assis auprès d’une table chargée de livres et de papiers, -dans un grand fauteuil de cuir noir surmonté de ses armes sculptées en -bois. Sa fille était à côté de lui, parcourant un recueil de vieilles -estampes. Sa tête blanche, sa physionomie sévère, son maintien grave, -où l’âge, l’expérience et l’autorité avaient imprimé leurs traces -indélébiles, ne faisaient que mieux ressortir les cheveux blonds, -abondants et ornés de fleurs, la grâce et la jeunesse enchantée de -Beata. - -«Asseyez-vous,» dit le sénateur à Lorenzo, dont l’émotion s’était -accrue en la présence de Beata, qui n’avait osé lever les yeux sur lui. - -On attendait l’abbé Zamaria, qui s’habillait, et pendant ce temps -Lorenzo, plein d’anxiété sur la scène qui allait suivre, regardait -vaguement les belles reliures qui remplissaient les rayons de la -bibliothèque, l’une des plus riches et des plus choisies de Venise. -Les bibliothèques étaient nombreuses dans une ville qu’on avait -surnommée la librairie du monde, et où l’imprimerie fut introduite dès -l’année 1459. Indépendamment de la grande bibliothèque de Saint-Marc, -qui doit son origine au don que fit Pétrarque de ses manuscrits à -la république en 1380, et de celle de Saint-Georges, fondée par la -reconnaissance de Cosme de Médicis, qui avait trouvé à Venise une -hospitalité généreuse; indépendamment des académies, des couvents et -d’autres institutions publiques qui possédaient des collections de -livres assez remarquables, les grandes familles mettaient leur vanité à -former des bibliothèques qui leur étaient un titre à la considération -générale. On citait, parmi ces bibliothèques particulières, celle de -Pier Grimani, qui fut élu doge en 1752, celle de la famille Nani, et -surtout la fameuse collection des Pisani, qui était connue de toute -l’Italie. La bibliothèque de la famille Corneri, qui s’éteignit en -1798, était remarquable par ses richesses musicales. On citait encore -la bibliothèque des Tiepolo, qui provenait de celle des Contarini, -les collections de Joseph Farsetti, de François Pesaro, d’Antoine -Cappello, de Sébastien Zeno, cousin de notre sénateur, qui possédait -les plus belles éditions des Alde, ces illustres imprimeurs et savants -de Venise. - -La bibliothèque du sénateur Zeno, qui était sous la direction de l’abbé -Zamaria, formait une vaste salle carrée, divisée en compartiments, dont -chacun était consacré à une branche particulière des connaissances -humaines. Ces divisions étaient classées d’après une loi de succession -qui les reliait autour d’un principe générateur, de manière à former -un véritable tableau de la civilisation vénitienne. Au premier rang, -dans le compartiment d’honneur, qui servait de point de départ, comme -l’idée fondamentale de la hiérarchie, étaient placés les historiens, -et surtout les historiens de Venise, depuis les chroniqueurs obscurs -des premiers siècles de la république jusqu’à André Dandolo, qui -en est l’Hérodote, et depuis ce contemporain de Pétrarque jusqu’à -Bernard Justiniani, le premier historien critique de la ville des -doges. La science politique, qui a sa source dans l’expérience, venait -après l’histoire et contenait, indépendamment des œuvres de Platon, -d’Aristote et de Cicéron, celles de Machiavel et de son contradicteur -Paul Paruta, né à Venise en 1540 et mort dans cette même ville en -1598, après avoir rempli les plus hauts emplois de la république, -dont il défendit la constitution dans son livre célèbre: _Discours -politiques_ (_Discorsi politici_). A côté des œuvres de Paruta étaient -celles de Sarpi, l’historien indépendant du concile de Trente et le -théologien de la république contre les prétentions de la papauté. Les -écrits politiques de Paul et Dominique Morosini, de Luccio Durantino, -de Scipion Anmirato, de Botero, et l’ouvrage de Donato Giannoti -Fiorentino, _della Repubblica e Magistrati di Venezia_[44]; les -travaux de jurisprudence, les lois et décrets qui règlent les intérêts -de la vie civile, collections nombreuses et confuses que le temps avait -formées, et où la coutume jouait un plus grand rôle que la doctrine, -complétaient le compartiment consacré à la science politique. Dans un -rayon de ce compartiment, on voyait un grand in-folio, les _Statuts et -Fondements sur les navires et autres bâtiments_ (_Statuta et Fundamenta -super navibus et aliis lignis_), publié par le doge Renier Zeno, le 6 -août 1255. - -Les voyageurs vénitiens, qui ont précédé tous les autres dans -la connaissance des mœurs, des usages des peuples de la terre, -remplissaient toute une division de la bibliothèque. Les Nicolo, -Matteo et surtout Marco Paolo, étaient placés sur le premier rayon. Il -y avait là aussi le livre sur la Palestine que Marin Sanudo présenta -au pape Jean XXII, en 1321, _Liber secretorum fidelium crucis_, suivi -des ouvrages des deux Zeno, frères du fameux Charles Zeno, qui sauva -la république au combat naval de Chioggia contre les Génois. Les -aventures de Nicolas Conti, le voyage d’Alvise da Mosta en Flandre et -en Afrique, celui de Marco Caterino en Perse et de Giosafat Barbaro -en Asie, complétaient la série de ces glorieux et infatigables -aventuriers que Venise lançait sur tous les points du globe. La -médecine, la géographie, les sciences naturelles et les sciences -exactes, formaient la transition entre les moralistes, les économistes, -les financiers et la littérature proprement dite. Celle-ci, reléguée -au second plan, comme un luxe de l’esprit qui ne peut se produire -qu’après l’affermissement des sociétés civiles, remplissait une -division considérable. Le premier compartiment était consacré à la -littérature _della nobiltà veneziana_, aux ouvrages produits par de -nobles Vénitiens, parmi lesquels brillait l’_Histoire de la littérature -vénitienne_ par Marco Foscarini, monument inachevé d’érudition et de -patriotisme. Venaient ensuite les œuvres d’Apostolo Zeno, critique -et poëte fécond, qui a précédé Métastase dans le drame lyrique, et -divers poëmes, notamment en dialecte vénitien, une chanson de l’année -1277, et une autre à la louange de Venise, de 1420. Au nombre des -ouvrages en prose qu’a produits le dialecte vénitien, on voyait _il -Milione_ de Marco Paolo, et _il Libro delle Uxance dello imperio di -Romania_. Les arts avaient leurs représentants, et l’_Histoire de la -peinture vénitienne_ par Zanetti, celle des _architectes vénitiens_ -par Temanza, se trouvaient au milieu des œuvres du comte Algarotti, -qui a beaucoup écrit sur les beaux-arts. La division consacrée à la -musique était incontestablement la partie la plus intéressante de -cette grande collection de livres, formée par les soins de l’abbé -Zamaria; elle renfermait des trésors d’érudition. Les théoriciens -grecs, Aristoxène, Euclide, Nicomaque, Alypius, Gaudence, Bachius, -Aristide, Quintilien, publiés par Meibomius en 1652; les travaux de -Doni et de Burette sur la musique des anciens; les théoriciens du -moyen âge réunis dans la compilation de l’abbé Gerbert, _Scriptores -ecclesiastici de Musica sacra_, qui est de l’année 1784; l’_Histoire -de la musique_ du P. Martini, celle de Burney, que l’abbé Zamaria -avait connu personnellement, l’_Histoire_ de Hawkins et le premier -volume de celle de Forkel, qui parut en 1788, occupaient le premier -rayon. Le second était rempli par les théoriciens pratiques, Vanneo, -Zarlino, Tartini, le P. Martini (_Saggio di contrappunto_), et une -infinité d’autres qu’il est inutile de citer. Les compositions de -tous les maîtres de l’école vénitienne, depuis l’invention de la -gravure par Ottavio Petrucci de Fosonbrone, qui vint apporter à Venise -sa merveilleuse invention, jusqu’à Furlanetto, qui en est le dernier -représentant, remplissaient les autres compartiments avec un luxe de -notes et de commentaires qui étaient souvent consultés par les érudits -et les amateurs. Au-dessus de cette magnifique bibliothèque, on lisait -en lettres d’or ces vers d’un poëte latin du XV^e siècle, le Mantuan: - - Semper apud Venetos studium sapientiæ et omnis - In pretio doctrina fuit; superavit Athenas - Ingeniis, rebus gestis Lacedemona et Argos. - -L’abbé étant enfin descendu, le sénateur lui dit d’un ton affectueux: -«Assieds-toi, abbé, car ta présence est nécessaire ici.» - -A ces mots, Lorenzo fut saisi d’un redoublement de frayeur. -Qu’allait-il donc se passer? Le sénateur avait-il appris quelque chose -du mystérieux roman qui s’était noué entre Beata et le fils de Catarina -Sarti? Tognina avait-elle trahi le secret de son amie? La promenade -faite à Murano avait-elle éveillé la vigilance paternelle? Pâle et -tremblant sur les suites d’une scène qui paraissait combinée pour -frapper un coup décisif, Lorenzo ne voyait plus distinctement aucun -objet, et tout son sang avait reflué dans son cœur agité. Beata, qui -n’était pas moins inquiète, était restée penchée sur le recueil de -vieilles estampes, qu’elle faisait semblant d’admirer. - -«Vous savez, dit froidement le sénateur en s’adressant à Lorenzo, ce -que j’ai fait pour vous? Fils d’un ancien client de la maison Zeno, je -vous ai recueilli et j’ai payé une dette de reconnaissance à la mémoire -de votre père, en vous offrant les moyens de vous élever au-dessus -de votre condition. En cela j’ai obéi à l’esprit de l’aristocratie -vénitienne et particulièrement à celui de ma famille, qui a toujours -employé son crédit et sa fortune à augmenter le nombre de ses -serviteurs ou de ses obligés. Il y a près de six ans que vous êtes -dans ma maison, vivant de ma vie, sous la tutelle de l’abbé Zamaria, -que voici, et de ma fille, qui a bien voulu prendre soin de votre -éducation.» - -Le sénateur s’arrêta, et, regardant de nouveau Lorenzo avec sévérité, -il ajouta, après un court silence qui parut un siècle au pauvre jeune -homme: «Eh bien! je suis content de vous; vous vous êtes montré -digne de mes bontés. Votre application, votre intelligence et la -soumission de votre caractère vous ont acquis de nouveaux titres à ma -bienveillance; c’est pourquoi j’ai résolu de resserrer les liens qui -vous attachent à ma famille.» - -Ce fut un coup de théâtre que ces paroles, prononcées lentement, avec -autorité, et la baguette de Moïse ne fit pas sortir plus promptement -l’eau du rocher que l’espérance ne jaillit alors du cœur de Lorenzo et -de celui de Beata, qui leva sa tête charmante et projeta sur son père -un long regard, où l’étonnement se mêlait à la piété. - -«J’ai obtenu pour vous, continua le sénateur, le titre de chevalier de -l’Étole d’or, qui appartient à ma famille depuis longtemps ainsi qu’à -plusieurs autres grandes maisons, et j’attache à ce titre une pension -(_una mesata_) qui vous permettra de le soutenir honorablement[45]. Dès -ce jour, vous faites donc partie intégrante de la noblesse vénitienne, -à laquelle vous teniez déjà par votre naissance, et il importe que vous -sachiez quels devoirs cette nouvelle qualité vous impose. - -«De toutes les aristocraties de l’Europe, l’aristocratie vénitienne -est la seule qui ne soit pas le résultat de la conquête. Comme le -patriciat romain, auquel on l’a souvent comparée, elle est sortie des -entrailles mêmes de la société dont elle dirige la destinée. C’est là -ce qui fait sa force et la légitimité de sa domination. Ai-je besoin de -vous rappeler à quelles circonstances malheureuses cette ville, qui est -un miracle de l’industrie humaine, doit sa naissance? Qui ne sait que -lorsque des flots de Barbares se ruèrent comme des chiens à la curée -sur les débris de l’empire romain, de pauvres pêcheurs vinrent chercher -un refuge sur les îlots de l’Adriatique? Ils y étaient à peine établis -qu’ils éprouvèrent le besoin d’une police qui fut d’abord aussi simple -que leur association, et dont le premier devoir était de sauvegarder -leur indépendance. C’est de ces premiers magistrats librement élus par -les intéressés sous la pression de la nécessité, ce grand instituteur -des sociétés humaines, que descend la noblesse vénitienne. Rome a eu -à peu près la même origine. Vous apprendrez par l’histoire quelles -vicissitudes eut à traverser la république naissante, les discordes -civiles et les événements extérieurs qui modifièrent successivement ses -institutions. Ce que je puis vous affirmer, c’est que, le dernier jour -du mois de février de l’année 1297, où le gouvernement de Venise, ne -voulant plus être à la merci des flux et reflux d’un peuple turbulent, -ferma le grand conseil et limita le nombre de ceux qui devaient -participer à la souveraineté, ce jour-là la république de Saint-Marc -accomplit une révolution qui la sauva de sa ruine et lui donna la -force d’étendre sa domination sur l’Italie. La _serrata_ du grand -conseil est dans l’histoire des institutions de Venise ce que sont les -_murazzi_ qui empêchent l’Adriatique d’ensabler nos lagunes. A partir -de cette époque mémorable, Venise, débarrassée des soucis domestiques -qui entravaient son action, sortant de ce vaste chaos d’éléments confus -et de passions atroces qu’on appelle le moyen âge, s’éleva au premier -rang des nations politiques et offrit à l’Europe moderne le premier -exemple d’une société régulière gouvernée par des lois sages et des -pouvoirs non contestés. Aussi, pendant que l’Italie était la proie des -étrangers attirés dans son sein par la jalousie des factions, pendant -que Milan, Gênes, Pise, Florence, Naples et Rome même, succombaient -tour à tour sous le joug des Allemands, des Français et des Espagnols -qui venaient au secours de leurs partisans, au milieu de cette -anarchie de républiques éphémères et de monstrueux petits tyrans qui -s’entr’égorgeaient, Venise, forte par sa position, par la stabilité de -ses institutions où l’unité du pouvoir exécutif se combinait avec la -liberté des corps délibérants, fixait tous les regards, était le refuge -de tous les proscrits, et, comme Sparte jadis au milieu des révolutions -incessantes de la démocratie grecque, elle excitait l’admiration -des philosophes et des hommes d’État. L’inscription que vous voyez -au-dessus de cette bibliothèque, ajouta le sénateur en montrant du -doigt les vers latins que nous avons cités plus haut, n’est qu’un -faible témoignage de la justice qu’on s’est toujours plu à rendre à la -gloire de notre patrie. Dante, Pétrarque, Boccace, le Tasse, qui nous -appartient par la naissance de son père et la protection qu’il a reçue -de la famille Badoer, Machiavel, Galilée, les poëtes et les artistes -des peuples étrangers, ont tous considéré Venise comme la société qui -satisfaisait le plus la raison humaine, comme le foyer de civilisation -qui répondait le mieux à l’idéal qu’ils avaient conçu. On pourrait -appliquer à Venise tout entière ces paroles de Pétrarque à propos de la -place Saint-Marc: _Cui nescio an terrarum orbis parem habeat_. - -«Eh bien! jeune homme, reprit le père de Beata en redressant sa tête -sexagénaire, tout cela est l’œuvre de l’aristocratie. C’est vainement -qu’on chercherait à nier son influence sur cette société, qu’elle -a faite à son image; on la trouve gravée sur tous les monuments, -et, comme dit le Psalmiste, les cieux racontent sa gloire. Ce n’est -pas seulement dans les armes, dans les fonctions publiques, dans la -magistrature et dans les ambassades, que la noblesse vénitienne s’est -distinguée, mais dans tous les ordres des connaissances humaines. -Cette bibliothèque renferme des témoignages non moins éclatants de -sa grandeur que les annales de la république, et justifie ces belles -paroles de mon ami Marco Foscarini dans son _Histoire de la Littérature -vénitienne: Appunto dalle nobile famiglie_, dit-il, _uscirono i -migliori lumi della nostra litteratura, e non solo in una, ma in -tutte le facoltà_[46]. En cela, la noblesse vénitienne, qui est la -plus ancienne de l’Europe, soit par la date de son avènement dans -l’histoire moderne, soit par la prétention qu’affichent plusieurs de -nos grandes familles, telles que les Justiniani, les Venier et les -Marcello, de faire remonter leur origine jusqu’à l’empire romain, la -noblesse vénitienne est aussi la première aristocratie du monde, parce -qu’elle a toujours marché à la tête de la nation. Le patriciat romain, -dans sa grandeur un peu sauvage, dédaignait toute autre illustration -que celle des armes, de la magistrature, de la religion et de la -parole, l’instrument de sa domination, et ce n’est guère que sous les -empereurs qu’il se mit à pratiquer les lettres, dont il avait abandonné -jusqu’alors la culture à des rhéteurs grecs et à des affranchis, qui -l’amusaient comme des histrions. L’aristocratie vénitienne, qui a eu -ses Catons, ses Régulus, ses Scipions et ses Pompées, mais qui a su -prévenir l’éclosion des Syllas et des Césars, a toujours concilié les -lumières de l’esprit avec la force de caractère qu’exige l’exercice -du pouvoir, et il n’y a pas d’exemple dans l’histoire de notre patrie -d’un barbare comme Marius parvenant aux plus hautes charges de la -république. Les princes et les barons qui forment l’aristocratie des -autres nations de l’Europe ne sont que des instruments de la force, -les représentants attardés de la féodalité, déjà à moitié vaincus par -le clergé, par les juristes et les lettrés, qui ont suivi le mouvement -de l’esprit humain. L’aristocratie de Venise, expression toujours -vivante des besoins de la société, ne s’est jamais laissé dépasser et a -toujours légitimé son droit à la souveraineté par la supériorité de ses -vertus, de ses lumières et de son dévouement à la patrie. Comme l’a dit -Paruta, un de nos plus grands publicistes, _la nobiltà veneziana_ est -la seule au monde dont l’élévation morale, la prudence et la sagacité -politiques, unies aux connaissances, à l’urbanité des goûts et des -manières, justifient ce beau titre de _nobilitas_, qui est synonyme de -civilisation. - -«Mon enfant, l’expérience de la vie et l’histoire, quand vous pourrez -la consulter avec fruit, vous apprendront que le monde a toujours -été gouverné par des minorités. Quoi qu’on fasse, quelles que soient -les chimères dont se bercent aujourd’hui les factieux et les faiseurs -de systèmes, la foule, toujours absorbée par les travaux que lui -imposent ses besoins de chaque jour, n’aura jamais assez de loisirs et -d’indépendance d’esprit pour s’élever à la hauteur de la politique des -États. Heureuses les nations qui renferment dans leur sein des classes -supérieures consacrées par le temps et les services rendus! Partout -où ces classes, plus ou moins nombreuses, plus ou moins privilégiées, -qui représentent la tradition, c’est-à-dire la conscience des corps -politiques, n’existent pas, la foule besoigneuse, livrée à la mobilité -de ses instincts, est bientôt la proie d’un despote ou d’un conquérant. -Voyez la Grèce et ses fragiles démocraties tombant sous le joug de -Philippe, d’Alexandre et de ses successeurs, pour devenir ensuite une -province, une sorte de hochet de la grandeur romaine! Et cette Rome -si fière et si forte, qu’est-elle devenue, à son tour, après la chute -de son patriciat? Elle a donné le jour à une succession de monstres -qui ont effrayé l’humanité et soulevé contre ce colosse d’iniquités la -justice du genre humain. Le christianisme, pour avoir adouci le fond de -notre nature par une morale plus parfaite, n’a pu détruire les passions -qui nous agitent et les conséquences qui en résultent. L’Église a eu -ses Borgia; l’Italie, comme la Grèce, a eu des révolutions incessantes -qui l’ont conduite à sa perte, et nous voyons aujourd’hui la France en -proie à des convulsions qui menacent le repos du monde. L’Angleterre -est, après Venise, le seul pays de l’Europe où une aristocratie forte -préside aux destinées de la nation et lui conserve son indépendance et -sa liberté. Je ne me fais aucune illusion sur les dangers qui menacent -ma patrie; tu sais, abbé, qu’il y a longtemps que je suis préoccupé -des funestes doctrines qui agitent les esprits, et dont la France est -déjà la victime. Je dirai avec un grand citoyen qui a voulu sauver la -république romaine contre les démocrates de son temps: _Mihi nihil -unquam populare placuit_! Et il avait bien raison de craindre le règne -populaire, cet éloquent défenseur du patriciat et de la liberté, deux -choses qui sont toujours inséparables, puisqu’il devait payer de sa -tête l’honneur d’avoir prévu et combattu l’avénement du _magnanime -Auguste_, comme le qualifient les lâches sophistes aux gages des -Césars. Quelle que soit l’issue de la lutte où l’esprit humain est -engagé, la noblesse vénitienne aura fait son devoir. Si les passions -aveugles qu’on suscite contre sa domination légitime triomphent, elle -entraînera dans sa chute la république qu’elle a fondée, et qui, depuis -quatorze cents ans qu’elle existe, n’a pas vu un étranger troubler -l’eau de ses lagunes. - -«Dans quelques jours, ajouta le sénateur en se tournant vers Lorenzo, -vous partirez pour Padoue. Vous y achèverez vos études et prendrez -vos degrés universitaires, complément indispensable à l’éducation -d’un noble vénitien. Rappelez-vous seulement que les lettres doivent -servir d’ornement à l’esprit, de nourriture à l’âme, pour l’aider à -supporter dignement les épreuves de la vie, mais ne jamais devenir une -profession. Elles vous serviront à bien remplir les emplois que la -république pourra vous confier, mais il ne convient pas qu’un homme -destiné au commandement fasse étalage de prétentions littéraires. Vous -pourrez écrire des rapports comme ceux de nos ambassadeurs, qui sont -des modèles d’observation et de sagacité politique, élucider quelques -points de droit et d’administration publique, aborder même l’histoire, -si vos connaissances vous le permettent, ou bien vous élever à des -considérations d’un ordre supérieur ayant pour objet la morale, la -religion (mais non pas la théologie), ou la police des États. Toutefois -gardez-vous des vaines spéculations dont on est si prodigue dans ce -temps-ci; tenez-vous toujours près des faits positifs, qui sont plus -compliqués et plus difficiles à comprendre que ne se l’imaginent les -inventeurs de systèmes. La vie est un roman bien autrement incidenté -que les fictions des poëtes! Puisque vous appartenez à cette minorité -intelligente et libre contre laquelle s’élèvent tant de clameurs, ayez -le courage d’en défendre les intérêts et d’en remplir les devoirs, -dont le premier de tous est de se dévouer au bien de l’État. Ce que -je fais aujourd’hui pour vous est bien moins de ma part un acte de -générosité banal qu’un service que je crois rendre à mon pays en lui -procurant un serviteur fidèle, plus jeune que moi. Dans tous les temps, -l’aristocratie vénitienne a eu la sage prévoyance de réparer ses forces -appauvries en s’infusant un sang plus généreux. Vous trouverez dans les -annales de ma famille plus d’un exemple de pareilles adoptions, qui -ont accru son influence dans la république. Aussi je ne saurais trop -vous recommander d’étudier à fond l’histoire de notre pays et de vous -pénétrer de l’esprit de la noblesse vénitienne, dont le patriotisme a -toujours été la vertu dominante. Elle a tout subordonné au salut de -l’État, jusqu’à la religion, comme vous pouvez vous en convaincre par -ce proverbe, qui résume sa politique: - - Siamo Veneziani, e poi cristiani.» - -Après cette exhortation, prononcée d’une voix grave, le sénateur se -leva et dit à Beata: «Ma fille, donnez la main au chevalier Sarti.» - -Étourdie par ces paroles qui semblaient sanctionner le choix de son -cœur, Beata s’avança un peu gauchement vers Lorenzo et lui tendit -la main avec une cordialité affectueuse accompagnée d’un sourire -enchanteur. - - Addio, campagne amene, - Dove già lieto pascolai l’agnelle! - -répéta l’abbé Zamaria, presque en colère. - -«Que chantes-tu là, l’abbé? dit le sénateur. - -—Je dis que la musique s’en va à tous les diables, et que je ne me -doutais guère que depuis six ans j’élevais un diplomate. - -—Il cultivera la musique pour son plaisir, répondit le sénateur. -Marcello était un grand seigneur de Venise, ce qui ne l’a pas empêché -de devenir un compositeur de génie.» Puis le père de Beata se tourna -vers le camériste Bernabo, qu’il venait de sonner: «Faites monter ma -maison,» lui dit-il. - -Les domestiques des deux sexes ayant obéi à l’ordre qu’ils avaient -reçu, le sénateur, prenant Lorenzo par la main, leur adressa ces -quelques mots: «Je vous présente le chevalier Sarti, que je vous -ordonne de considérer comme un membre de ma famille. Allez, _mon fils_, -ajouta-t-il ensuite, les yeux fixés sur Lorenzo, car ce titre vous -appartient désormais.» - -Cette scène extraordinaire, que rien n’avait annoncée, dont Lorenzo ni -Beata ne pouvaient prévoir le dénoûment, produisit sur eux et sur tous -les assistants la plus grande surprise. Lorenzo était comme enivré de -ce qu’il venait d’entendre. Il interrogeait des yeux l’abbé Zamaria, -pour savoir quel sens il devait attacher à ces dernières paroles du -sénateur: _Allez, mon fils, car ce titre vous appartient désormais_. -Serait-il possible que le père de Beata, ayant deviné le secret de sa -fille, voulût approuver une alliance si disproportionnée sous tous les -rapports? Ou bien, par ces paroles affectueuses, le sénateur n’avait-il -entendu exprimer qu’un degré plus intime de parenté intellectuelle, -une adoption purement politique, sans vouloir confondre la destinée -de Lorenzo Sarti avec celle de l’une des plus illustres familles de -Venise? Le doute était au moins permis, et Beata elle-même, au milieu -du ravissement qu’elle venait d’éprouver, hésitait à croire que le nœud -de sa vie pût se délier d’une manière aussi heureuse. Cependant tout -le monde dans la maison était à peu près convaincu que Lorenzo n’était -devenu le chevalier Sarti que pour s’élever encore plus haut dans -l’estime et l’affection du sénateur, qui n’était pas homme à dévoiler -brusquement le fond de sa pensée. Dès lors une plus grande liberté -s’établit dans les relations de Lorenzo et de Beata, qui se crut au -moins autorisée à ne pas mettre autant de réserve dans la manifestation -de ses vrais sentiments. Le chevalier Sarti fut présenté successivement -à tous les membres de la famille, introduit avec plus de cérémonie -dans les maisons amies, chez les Grimani, les Dolfin et les Badoer. On -écrivit à Cadolce, au saint oncle de Beata, et celui-ci approuva de -tout son cœur cette ascension de son cher Lorenzo dans la hiérarchie -sociale, qui fît aussi la joie et le bonheur de Catarina Sarti. - -Il y eut à la suite de celle journée, dans la vie de Lorenzo et de -Beata, quelques heures de cette félicité suprême que doivent goûter -les âmes qui ont franchi sans remords la rive éternelle. Tout souriait -à leurs vœux. Ils se voyaient sans contrainte; les domestiques, -l’abbé Zamaria, le sénateur, les amis, Dieu et les hommes, semblaient -approuver une union si charmante. Ils allaient ensemble dans les -cercles, aux théâtres, aux concerts, et partout ils rencontraient des -visages joyeux qui paraissaient prendre part à la fête de leurs cœurs. -L’idée du prochain départ de Lorenzo pour Padoue venait bien obscurcir -un peu l’horizon qui s’ouvrait devant eux; mais l’espoir qu’après une -absence dont on ne fixait pas la durée, ils seraient unis pour ne -jamais se quitter, dissipait ces légers nuages et gonflait la voile -qui les menait au bonheur entrevu. Le chevalier Grimani lui-même avait -accueilli Lorenzo avec bonne grâce, et ne paraissait ni surpris ni -inquiet de la nouvelle position qu’on lui avait faite dans la famille -Zeno. Il n’était pas moins empressé auprès de Beata, et sa contenance -ne trahissait aucun embarras. - -Parmi les étrangers qui affluaient alors à Venise, les uns attirés par -le plaisir, les autres par les événements politiques qui préoccupaient -l’Europe et particulièrement les puissances de l’Italie, on remarquait -surtout un grand nombre d’émigrés français. La révolution de 1789, -qui, aux yeux de quelques rares philosophes et hommes d’État comme -Marco Zeno, était l’événement le plus considérable survenu en Europe -depuis la réforme de Luther, ne semblait à cette foule étourdie qu’une -fièvre passagère qui devait avoir son cours et qui s’arrêterait bientôt -devant les remèdes énergiques qu’on se disposait à lui administrer. -Les émigrés, pleins de confiance dans l’avenir, et qui s’attendaient -d’un jour à l’autre à rentrer en vainqueurs dans leur pays, qu’ils -avaient quitté comme pour un voyage d’agrément, dépensaient à Venise -le peu d’argent qu’ils avaient encore et leurs dernières illusions. -L’aristocratie vénitienne les avait accueillis avec empressement, et -les lois politiques qui défendaient aux nobles de recevoir dans leurs -palais et de fréquenter des étrangers avaient dû fléchir devant des -intérêts de caste qui se confondaient avec ceux de l’ordre social -menacé par les idées nouvelles. Aussi jamais Venise n’avait été plus -gaie; jamais ses _casini_, ses théâtres, ses canaux et la place -Saint-Marc, n’avaient retenti d’acclamations plus bruyantes, n’avaient -caché de voluptés plus exquises et de rêves plus enivrants. Lorsque -Beata et Lorenzo, dans la gondole du sénateur, qui les admettait -tous deux en sa présence, comme s’il eût voulu fêter l’avénement du -chevalier Sarti dans les hautes sphères de la vie sociale, descendaient -le Grand-Canal par une nuit éclatante, suivis de barques chargées -de musiciens dont les rhythmes, les mélodies et les joyeux accords -s’exhalaient dans l’espace et les sinuosités voisines, il n’est pas -de parole humaine qui pût exprimer la béatitude qu’ils éprouvaient. -Lorenzo ne pouvait détourner ses yeux de ceux de Beata, dont le noble -maintien était plus expansif désormais, et laissait entrevoir au fond -de son âme, ainsi que dans une source pure, l’amour s’épanouissant -comme une fleur d’espérance. O jeunesse, amour qui en féconde les -nobles instincts, poésie qui s’en dégage et monte à l’esprit comme -une essence généreuse, vous êtes la triple manifestation d’une seule -et même vérité, le principe de toute inspiration et de toute grandeur -morale! Heureux celui qui n’a point oublié les rêves de l’âge d’or! -mille fois heureux l’homme qui, sous des cheveux blanchis, entend -encore vibrer au fond de son cœur la voix d’un premier amour! Le -chevalier Sarti sera toute sa vie un grand et sérieux enfant, et -lorsqu’il rencontrera sur sa route douloureuse cette femme qu’il nomme -Frédérique, il croira se réveiller d’un long sommeil et voir se relever -devant lui l’image des jours fortunés! - -Le sénateur Zeno, qui ne s’occupait jamais de ce qui se passait -dans l’intérieur de son palais, et qui laissait à Beata une entière -liberté dans l’ordonnance de ses plaisirs domestiques, manifesta la -volonté de donner un grand dîner pour lequel il fixa lui-même la -liste des invités. Les Grimani, les Dolfin, les Badoer, les Mocenigo -et les divers membres de sa propre famille, au nombre de soixante -personnes, furent réunis dans une magnifique salle à manger qui -était, après la bibliothèque, la pièce la plus remarquable du palais. -Dessinée dans le goût somptueux de la Renaissance, elle était si -spacieuse, qu’elle aurait pu contenir aisément deux cents convives. -Des crédences sculptées avec un art infini, remplies d’argenterie, de -vaisselle, des porcelaines et des cristaux les plus rares, formaient -quatre grands panneaux d’une élévation moyenne, au-dessus desquels -étaient rangés un grand nombre de portraits de famille. Celui du doge -Renier Zeno, qui avait régné de 1252 à 1268, et sous le gouvernement -duquel fut construit le premier pont du Rialto, qui était d’abord en -bois, occupait la place d’honneur. On l’attribuait à Jean Bellini, -qui l’aurait peint d’après une esquisse remontant au XIII^e siècle. -C’était une figure longue, osseuse et froide, d’une expression noble et -sévère, justifiant le jugement porté par l’histoire sur ce prince qui -vit éclater la première guerre des Vénitiens contre les Génois: _Uomo -molto accorto e esercitato nei maneggi della republica_ (homme avisé -et très-entendu dans le gouvernement de la république). Sur le panneau -opposé, en face du doge, était le portrait de Charles Zeno, le héros -de la famille, l’un des personnages les plus curieux de l’histoire -de Venise, qui sauva la république, en 1380, contre les Génois, qui -assiégeaient Chiozza. Venaient ensuite des procurateurs, plusieurs -ambassadeurs, le portrait de ce cardinal Zeno dont le tombeau occupe -une chapelle particulière dans la basilique Saint-Marc, et celui de -plusieurs femmes, parmi lesquelles on remarquait la mère de Beata, -d’une beauté frappante. - -Lorenzo fut présenté à la compagnie par le sénateur, et chacun -s’empressa d’accueillir le chevalier Sarti comme un membre de la -famille Zeno, et comme un égal dans cette minorité choisie de la -société européenne. Il y avait parmi les convives quatre émigrés -français: un marquis de La Rochenoire, de la province du Vivarais, -homme fier et tout imbu des préjugés de sa caste; le comte de Narbal, -esprit éclairé et sage qui ne partageait aucune des illusions de ses -compagnons d’infortune, et qui subissait, en gémissant, un exil qu’il -s’était imposé par devoir; le baron de Laporte, d’un caractère aimable -et futile, effleurant toutes choses sans pouvoir se fixer sur rien, -aimant les arts et la petite littérature de son temps; enfin le vicomte -de Toussaint, jeune homme d’un ridicule parfait, ignorant et hâbleur, -bravache et poltron, qui, après s’être avisé de tournoyer autour -de Beata, avait été renvoyé par un regard foudroyant à son blason, -aussi équivoque que ses mœurs. Dans ce dîner, où la magnificence du -service répondait aux habitudes fastueuses et hospitalières de la -noblesse vénitienne, dont Marco Zeno avait tant à cœur de conserver les -traditions, la conversation, d’abord languissante et gênée à cause de -la présence des émigrés français, finit par se fixer sur un incident -du jour qui préoccupait tous les esprits. La maison de l’ambassadeur -de Venise à Paris, Alviso Pisani, venait d’être envahie par le peuple. -L’ambassadeur avait reçu de la république l’ordre de quitter la France -et de se rendre en Angleterre sans bruit et sans protestations, pour ne -pas rompre les relations diplomatiques des deux pays. - -«C’est une lâcheté, dit François Pesaro qui était au nombre des -convives, et dont la tête forte et le visage anguleux révélaient la -ténacité du caractère. Ce n’est point ainsi que se seraient conduits -nos pères avec un peuple de gueux, de _malcalzoni_. - -—Nos pères étaient forts et nous sommes faibles, répondit Antonio -Cappello, dont la sagacité avait si bien apprécié la révolution de -1789, qu’il avait vue commencer à Paris, où il était ambassadeur de -Venise. Sa figure fine et triste trahissait les appréhensions de son -âme sur le sort de son pays. - -—Nous sommes faibles parce que nous sommes irrésolus, répondit le père -du chevalier Grimani, qui partageait les opinions de Marco Zeno sur la -politique intérieure de la république. Le gouvernement de la seigneurie -veut appliquer à une situation nouvelle des principes de prudence qui -ne tromperont personne, et qui ont pu avoir leur efficacité lorsque -les puissances de l’Europe se reconnaissaient solidaires d’une -civilisation commune qui formait la base de leurs alliances. Ce qui -se passe en France, les troubles qui agitent ce pays, les questions -qu’on y soulève, les hommes audacieux qui s’y produisent et dont les -noms étaient complétement ignorés il y a quelques années, tout cela me -donne à penser que nous sommes à la veille d’immenses dangers qu’on ne -surmontera qu’avec du courage et de grands sacrifices. - -—Tranquillisez-vous, excellence, s’écria le marquis de La Rochenoire -d’un ton superbe, nous irons bientôt châtier les rebelles et rétablir -la monarchie sur ses bases séculaires. Nous sauverons le roi malgré -lui, nous remettrons le faible Louis XVI en possession de toute -l’autorité que lui ont transmise ses aïeux, et dont il s’est laissé -dépouiller. - -—Je le désire plus que je n’ose l’espérer, répliqua le comte de Narbal -d’une voix calme. Je crois, monsieur le marquis, que vous vous faites -illusion sur l’état de notre pays, et que, pussiez-vous réussir par la -force à replacer la monarchie française sur ses vieux fondements, vous -auriez encore à lutter contre les idées qui en ont amené la chute. - -—Mais ces idées sont l’œuvre des Jacobins, répondit le marquis avec -emportement. En chassant à coups de cravache ce ramassis de clubistes -et d’écrivassiers impudents, la noblesse reprendra la place qui lui -appartient dans l’État, dont elle est le plus ferme appui. - -—Le marquis a raison, dit le vicomte de Toussaint de sa petite voix de -fausset aigre, organe aussi frêle que son esprit; il faut traiter ces -coquins comme Louis XIV a traité ces messieurs de la religion prétendue -réformée. La noblesse française, qui est la plus illustre du monde, car -elle a donné des rois à une partie de l’Europe et même à Venise, si je -ne me trompe, rentrera l’épée à la main dans ce grand et beau pays de -France qu’elle a conquis jadis par son courage.» - -Un moment de silence suivit cette estocade du jeune émigré, qui fit -sourire les nobles convives et mit fort mal à l’aise le comte de Narbal. - -«Monsieur le vicomte voudrait-il nous dire dans quelle histoire -particulière il a trouvé que la république de Venise avait eu besoin -de demander à la France des chefs pour la gouverner? dit le savant -Mocenigo avec une feinte bonhomie qui cachait autant de finesse que -de vrai savoir. Nous étions convaincus jusqu’ici par nos annales que -Venise, encore au berceau de sa grandeur, sut résister aussi bien à -la domination de Charlemagne qu’à celle de son fils Pépin, roi des -Lombards, dont elle repoussa les attaques et incendia la flotte, au -commencement du IX^e siècle. Monsieur le vicomte a interverti les -rôles: il a sans doute voulu dire que la république de Venise, qui -est le premier corps politique formé en Europe depuis la chute de -l’empire romain, a presque toujours eu de bonnes relations avec la -couronne de France. Notre politique, qui n’a jamais été, comme chez -vous, un caprice de prince, mais le fruit de la sagesse et de la -nature des choses, nous a fait souvent rechercher l’alliance de la -France, et quelquefois aussi nous a imposé le devoir de combattre son -ambition. Puisque l’histoire vous est si familière, continua Mocenigo -avec cette ironie froide et polie qui caractérisait la plupart des -grands seigneurs vénitiens, vous devez avoir lu dans Villehardouin, -votre premier historien, comment, sans le concours de notre marine, -les puissants barons de France n’auraient pas entrepris la conquête de -Constantinople, qu’ils n’ont pas su garder. Un autre de vos historiens, -Philippe de Commines, a dû vous apprendre également que le gouvernement -de Venise, dont il parle avec une admiration intelligente, n’avait pas -voulu se laisser entraîner à la remorque d’un roi aussi aventureux que -votre Charles VIII. Enfin, monsieur le vicomte, si Venise a consenti à -donner une de ses filles à un membre de la maison de Lusignan, comme -elle a sanctionné plus tard l’alliance de Bianca Cappello avec le -grand-duc de Toscane; si elle a reçu avec éclat le roi de France Henri -III, dont elle a inscrit le nom sur son livre d’or; si elle a échappé à -la ligue de Cambrai, formée contre elle par le roi Louis XII, donné des -marques de sa munificence à Louis XIV en lui envoyant un des meilleurs -tableaux de Paul Véronèse[47]; si enfin elle a tout récemment accueilli -un des descendants fugitifs de ce prince, vous m’accorderez que ce sont -là des actes politiques d’une puissance qui a toujours été maîtresse -de sa destinée, et qui n’a jamais trouvé chez la France qu’ingratitude -et souvent même hostilité, pour prix d’une pareille conduite. Un de -nos ambassadeurs près du roi de France Henri II, Giovanni Soranzo, -terminait une de ses dépêches par ces paroles dont les événements qui -s’accomplissent aujourd’hui dans votre patrie, monsieur le vicomte, -justifient la justesse: _È il proprio del Francese il pensar poco_. - -—Vous êtes cruel, monsieur, et vous profitez de vos avantages en -politique plus habile que généreux, dit le comte de Narbal en souriant. -Toutefois permettez-moi de vous dire que ce qui se passe actuellement -dans mon pays est bien moins une révolution locale, comme celles qui -ont eu lieu depuis l’origine de la monarchie, qu’une évolution de -l’esprit humain qui pourrait bien intéresser toutes les puissances -de l’Europe. Ce n’est ni Voltaire ni Rousseau, comme le croient tant -d’imbéciles, qui ont amené la crise formidable où nous sommes engagés, -et dont je n’espère pas voir la fin. Ces deux grands philosophes n’ont -été que les instruments du destin, ou, si vous aimez mieux, de la -logique des idées. N’est-ce pas ainsi que, dans les arts et dans les -lettres, lorsqu’une révolution est imminente dans les goûts du public, -il se présente toujours un grand artiste pour l’accomplir? - -—C’est parfait, s’écria l’abbé Zamaria, et cela est vrai surtout de -l’art musical, dont l’histoire de Venise offre plus d’un exemple. - -—Est-ce que Venise possède une musique particulière? dit M. de Laporte -en s’adressant à l’abbé Zamaria. - -—Comment, si Venise possède une musique particulière! répondit l’abbé -avec étonnement. Je pourrais vous répondre comme ce prêtre égyptien -à je ne sais plus quel philosophe grec: «Vous autres Français, vous -êtes toujours jeunes, parce que vous ignorez tout ce qui se passe -hors de votre pays et de votre génération. Vivant au jour le jour, -tout vous étonne, tout zéphyr vous agite.» Sans vouloir vous rappeler -que les poëtes, les peintres et les architectes italiens ont été vos -instituteurs, qu’il me suffise de vous apprendre que les premiers -opéras italiens qui ont été représentés à la cour de France pendant -la minorité de Louis XIV étaient d’un compositeur vénitien, François -Cavalli, dont vous pouvez voir le tombeau dans l’église de _San -Geminiano_, où se trouve aussi celui de Lotti. - -—Je vous demande, monsieur l’abbé, répliqua M. de Laporte, qui était -après tout un homme d’esprit, si la musique vénitienne se distingue -fortement de la musique italienne proprement dite. - -—Ah! ceci est différent, répondit l’abbé. La question est même -très-subtile, et ce n’est pas la première fois qu’on me l’adresse. -Pour y répondre convenablement, il me faudrait entrer dans des détails -qui seraient ici hors de propos. Ce que je puis vous affirmer, c’est -que le génie vénitien n’a pas plus failli à l’art musical qu’à aucune -manifestation du beau. - -—Il serait cependant intéressant de connaître, dit Girolamo Dolfin, -dilettante distingué, en quoi nos illustres compositeurs Galuppi, -Marcello, Lotti, Caldara et Cavalli, se distinguent des autres -musiciens de l’Italie, et surtout des maîtres de l’école napolitaine. - -—Signor Girolamo, répondit l’abbé, le sujet est plus difficile à -traiter que vous ne le supposez. On ne peut parler convenablement de -la musique vénitienne sans toucher à l’histoire fort embrouillée de la -musique moderne. - -—Si cela intéresse la gloire de notre pays, dit le sénateur Zeno, nous -t’écouterions avec plaisir. - -—On ne sait presque rien d’un art qu’a illustré Benedetto Marcello, -remarqua le chevalier Grimani. - -—Si Vos Excellences le désirent, répondit l’abbé, j’essayerai de fixer -quelques idées; mais j’avertis la noble compagnie que, pour raconter -les vicissitudes de l’art musical à Venise, qui ne sont pas sans avoir -beaucoup d’analogie avec celles qu’a subies notre école de peinture, et -qui se rattachent plus qu’on ne croit aux péripéties de la civilisation -italienne, j’ai besoin de quelques jours de recueillement et de -beaucoup d’indulgence. - -—Nous t’accordons tout ce que tu demandes, répondit le père de Beata. -Je ne suis pas fâché que tu prouves devant ces nobles étrangers -qu’aucune branche des connaissances humaines n’a été négligée dans -notre patrie. - -—Oh! ce sera charmant, dit la belle Badoer, et je retiens ma place -d’avance. - -—Nous la retenons tous,» répondit le comte de Narbal. - -Le dîner s’acheva au milieu d’une causerie bruyante, traversée de -courants divers qui laissaient à chaque convive la liberté de choisir -l’interlocuteur préféré. Lorenzo, qui se trouvait à côté du comte de -Narbal, se sentit attiré vers cet esprit sage et ferme qui, avec plus -d’expérience que ne pouvait en avoir le jeune Vénitien, avait exprimé -des sentiments politiques assez en accord avec les aspirations de ce -caractère passionné, dont l’amour enchaînait les instincts. - -Le bruit se répandit bientôt à Venise qu’une brillante _conversazione_ -devait avoir lieu au palais Zeno. On disait que l’abbé Zamaria, -provoqué par les railleries de quelques émigrés français, avait -pris l’engagement de prouver que Venise avait eu des institutions -musicales qui ne le cédaient en rien à celles des autres États de -l’Italie. L’esprit et le savoir de l’abbé, la nature du sujet qu’il -avait à traiter, excitèrent au plus haut degré la curiosité publique. -Tout le monde voulut assister à une réunion qui avait pour objet de -glorifier le sentiment national, d’autant plus vivace qu’on avait -conscience de la situation périlleuse où se trouvait la république. -Les invitations furent très-nombreuses, et jamais on ne vit dans un -palais de Venise une réunion plus imposante, composée d’éléments -aussi divers. Indépendamment des convives qui avaient inspiré l’idée -de cette fête, on y avait admis tous les étrangers de distinction, -les familles illustres, les poëtes, les savants, les artistes et les -beaux esprits qui remplissaient alors cette ville, centre lumineux des -plus étourdissantes folies. Bertoni, Furlanetto, l’abbé Sabbattini, -maître de chapelle à Saint-Antoine de Padoue, où il avait succédé au -P. Valotti; Guadagni, Pacchiarotti s’y trouvaient, ainsi que Canova, -Gritti, Buratti, Gozzi, et Alfieri, arrivé à Venise depuis quelques -jours. La Vicentina avait trouvé le moyen de se faire inviter aussi -par l’abbé Zamaria avec Grotto et Zustiniani. Le départ de Lorenzo fut -retardé et remis après la fête, qui semblait avoir été organisée tout -exprès pour mettre le comble à la félicité des deux amants. - - - - -VII - -LA MUSIQUE DE VENISE. - - -Rien n’était changé dans la situation des deux amants. Depuis que -le sénateur Zeno avait reconnu Lorenzo comme un membre de sa propre -famille, sans trop spécifier le caractère de cette adoption inattendue, -le chevalier Sarti était devenu aux yeux de tout le monde une sorte -de personnage qui n’en était encore qu’aux premières faveurs de -sa fortune. Aussi Lorenzo et Beata se voyaient-ils presque sans -contrainte, et savouraient ces délices de l’espérance, qui valent -souvent mieux que la possession du bonheur entrevu. Sans avoir échangé -entre eux aucune parole significative, ils s’entendaient et n’osaient -interrompre ce silence éloquent qu’impose le véritable amour. La -veille du jour où devait avoir lieu la grande réunion qui forme le -sujet de ce chapitre, Beata et Lorenzo avaient dîné ensemble chez -les Grimani avec Hélène Badoer. Le soir, ils allèrent au théâtre -San-Samuel avec le sénateur Zeno et le chevalier Grimani. On donnait -une de ces pièces de la vieille comédie italienne, où l’imagination -féerique de l’Orient se combinait avec la peinture des sentiments. -Ce genre tout particulier, dans lequel l’improvisation du comédien -joue un rôle non moins important que celle du virtuose dans les opéras -italiens de la même époque, avait résisté à la réforme de Goldoni, -et conservait toujours un grand attrait pour le public vénitien. La -pièce était intitulée: _Lesbina o la Principessa innamorata_, «Lesbine -ou la princesse amoureuse,» et la scène se passait dans un temps -et dans un pays inconnus des historiens et des géographes. C’était -l’œuvre d’un imitateur de Charles Gozzi, dont les _fiabe_ charmantes -étaient aussi puisées à la grande source des légendes populaires. -Lesbina, fille unique d’un roi puissant, s’était éprise d’amour pour -Leandro, chevalier accompli, mais pauvre, qui servait dans les gardes -de son père. Lorsque les gardes du roi Pamphile, précédés de joyeuses -fanfares, passaient à l’heure de midi devant le palais, la princesse -était toujours accoudée au balcon de marbre pour voir Leandro, dont le -bel uniforme et l’aigrette d’or qui se balançait sur sa tête l’avaient -séduite plus encore que sa bravoure éprouvée. - -Un jour, Lesbina laissa tomber de son balcon un bouquet des fleurs -les plus rares, que Leandro s’empressa de ramasser et de porter à la -princesse. Celle-ci détacha une fleur de ce bouquet, et l’offrit au -chevalier courtois en lui disant: «Conservez-la en souvenir de moi -et de ce jour fortuné, où nos cœurs se sont entendus. Tant que vous -resterez fidèle à ce souvenir, la fleur que je vous donne gardera sa -fraîcheur, mais elle se flétrira aussitôt que vous m’aurez oubliée, -ou que vous changerez de sentiment.» Leandro partit bientôt pour la -guerre lointaine. Il vit des cieux nouveaux et des princesses plus -jeunes et plus belles que ne l’était Lesbina. Son cœur ambitieux, et -fragile aux séductions de la volupté, s’oublia; il fut infidèle, et -la fleur perdit son éclat printanier. Lesbina attendait le retour -de son cher Leandro. Des mois et des années s’étaient écoulés depuis -son départ, sans qu’on eût reçu de ses nouvelles. Toujours accoudée -au balcon de marbre, elle plongeait son regard dans l’horizon d’azur, -et demandait aux passants d’une voix plaintive: «Ne voyez-vous rien -venir? n’apercevez-vous pas au loin, dans un tourbillon lumineux, un -beau cavalier portant une aigrette d’or?—Non, non, répondaient les -passants: on ne voit que l’espace infini, on n’entend que le bruit du -jour qui expire.» Enfin, perdant l’espérance de revoir jamais celui qui -avait emporté son cœur, Lesbina dut se résoudre à épouser l’homme que -lui avait choisi son père. Le jour des noces arrivé, le palais du roi -se remplit de chants joyeux: seule, la princesse Lesbina était triste -et taciturne au milieu de la foule empressée; elle regardait autour -d’elle, et semblait attendre qu’un inconnu vînt interrompre la fête et -empêcher le sacrifice. Le soir, pendant que toute la cour dansait aux -sons d’une musique enivrante, Lesbina descendit dans le parc pour y -soulager son cœur; elle aperçut, sur un arbre qui était à sa portée, un -bel oiseau au plumage d’or qui tenait une fleur toute semblable à celle -que Leandro avait emportée à la guerre. Lesbina voulut prendre l’oiseau -mystérieux, qui s’enfuit devant elle, et qu’elle poursuivit d’arbre en -arbre jusqu’au bout du parc, puis au delà du royaume de son père et -jusqu’au bout du monde, qu’elle parcourut ainsi sans s’en apercevoir. -Arrivée aux confins de la terre, l’oiseau d’or disparut devant ses -yeux. Ne pouvant plus retourner sur ses pas, la princesse continua son -voyage douloureux à travers les astres qui remplissent l’immensité des -cieux. Frappant à la porte de chaque planète, elle demandait d’une -voix pleine d’anxiété: «Avez-vous vu passer un oiseau au plumage d’or, -portant une fleur?—Oui, lui répondait-on; mais il s’est envolé vers -d’autres climats!» Poussée par la force invincible du sentiment, la -princesse traversa les mondes innombrables, faisant la même question -et recevant toujours la même réponse: «Il s’est envolé vers d’autres -climats!» Elle parvint ainsi jusqu’aux portes du paradis, où l’ange qui -en gardait l’entrée lui répondit enfin: «L’oiseau que tu cherches et -que tu poursuis, ô belle enfant, n’a jamais existé. C’est une vision, -une chimère de ton cœur; mais la foi que tu as eue dans la constance -de Leandro, dont l’oiseau mystérieux représente le génie, t’a donné la -force de t’élever jusqu’à ce séjour bienheureux, qui seul renferme des -fleurs et des amours éternelles.» - -Cette légende, entremêlée de lazzis populaires, traversée par les -quatre masques de la comédie italienne, renfermait des scènes -intéressantes qui avaient affecté Beata. Elle revint toute triste au -palais, et c’est l’âme remplie de douloureux pressentiments, que la -fille du sénateur assista à la grande soirée qui précéda le départ -de Lorenzo, et où l’abbé Zamaria va raconter les vicissitudes de la -musique de Venise. - -De toutes les villes qui se sont élevées dans le monde par la volonté -d’un conquérant ou par un caprice de la fortune, Venise est la plus -extraordinaire. Née comme une fleur sur des rochers déserts, au fond -d’un golfe tout rempli de souvenirs mythologiques, elle s’y est -développée sous la double influence de la nécessité et d’un rayon de la -civilisation grecque, qui s’était fixée sur ces rivages hospitaliers. -Après avoir lutté contre les premières difficultés, après avoir hésité -pendant quatre cents ans sur le choix du lieu qui devait être le siége -définitif de la colonie naissante, abandonnant tour à tour Héraclée et -Malamocco, dont on avait reconnu les inconvénients, la république vit -son neuvième doge, Ange Partecipatio, fixer les destinées de Venise -sur un groupe de soixante petites îles, et faire construire, en 810, -sur la plus grande de toutes, le Rialto, un palais princier au même -emplacement qu’il occupe aujourd’hui. Telle fut l’origine modeste de -cette ville merveilleuse dont la grandeur inespérée s’explique par la -fatalité des circonstances qui la condamnaient à subjuguer ses voisins -pour sauvegarder son indépendance. Aussi, dès la fin du X^e siècle, -Venise avait purgé l’Adriatique des pirates qui l’infestaient, conquis -la Dalmatie, et pris possession de ce golfe qui lui appartenait par -le droit que donne la force qui protége et civilise. Au XI^e siècle, -elle suivit le grand mouvement des croisades, comme une puissance -politique qui se sert des sentiments religieux sans s’y abandonner -entièrement; elle établit des comptoirs dans tout l’Orient, et prit -une bonne part des dépouilles de l’empire grec. Forte alors de ses -colonies lointaines, de ses richesses et de ses institutions, qui -avaient suivi les transformations de sa fortune, la république tourna -son ambition vers la terre ferme, et devint à la fin du XIV^e siècle -un des premiers États de l’Italie. Se mêlant aux intérêts compliqués -de la Péninsule, elle sut résister à la papauté, dont elle repoussa -toujours les prétentions temporelles, combina des alliances avec les -grandes puissances de l’Europe qui se disputaient la possession de -ce beau pays, servit de barrière à la chrétienté contre la barbarie -des Turcs, gagna la bataille de Lépante, et atteignit un si haut -degré de prospérité matérielle et de grandeur morale, qu’elle excita -l’admiration des plus nobles esprits et la jalousie des puissances -rivales, dont Machiavel s’est fait l’interprète[48]. Il ne fallut rien -moins qu’une révolution dans es connaissances de l’esprit humain, la -découverte du cap de Bonne-Espérance et celle d’un monde nouveau, -pour affaiblir cette fière république de patriciens, qu’une autre -révolution plus formidable encore, celle de 1789, devait effacer de la -liste des nations. Entre ces deux époques, dont l’une ouvre l’ère de -la Renaissance et l’autre ferme le XVIII^e siècle, il s’écoule quatre -cents ans, pendant lesquels Venise, sans se faire illusion sur la -gravité des événements qui changent l’économie de l’Europe[49], déploie -toutes les magnificences de son génie industrieux, cache sa décadence -politique et commerciale sous un luxe de fêtes et de chefs-d’œuvre -incomparables, et se meurt lentement, le sourire sur les lèvres, pour -nous servir du mot de Salvien sur l’empire romain: _Moritur et ridet_. - -Deux influences se font remarquer dans la civilisation de Venise et -partagent son histoire en deux grandes époques, qui lui donnent une -physionomie particulière: l’influence de l’Orient, avec lequel elle -se trouve tout d’abord en contact et qui se prolonge jusqu’au XIV^e -siècle, alors qu’elle devient une puissance territoriale; celle -de l’Occident, dont l’esprit et le goût la pénètrent sensiblement -du XV^e au XVII^e siècle, et produisent l’âge d’or qu’on appelle -la Renaissance. Touchant à la Grèce par sa position géographique, -Venise lui emprunte sa légende héroïque, et se rattache à son passé -glorieux par la poésie, par la religion, par l’art, la science et les -intérêts. Non-seulement les monuments publics, tels que la basilique de -Saint-Marc, le palais ducal et ceux de plusieurs grandes familles qui -ont été construits avant le XV^e siècle, témoignent de la prépondérance -du goût oriental aussi bien dans le style de l’ensemble que dans les -détails de l’ornementation; les institutions, les mœurs, les costumes, -et jusqu’à la langue, prouvent encore que Venise est fille de la -Grèce antique et chrétienne, dont elle s’est approprié les dépouilles -et le génie[50]. Dès le VI^e siècle, une colonie d’artistes grecs -viennent orner de mosaïques les églises de Grado et de Torcello; une -autre colonie, plus nombreuse, est appelée à la fin du XI^e siècle -par le doge Selva pour embellir l’église qui avait été élevée à la -fin du IX^e siècle au patron de la république, d’après un décret qui -ordonnait de bâtir un temple qui n’eût pas son pareil au monde, _un -tempio senza uguale al mondo_. La conquête de Constantinople par les -croisés en 1204, la prise de cette même ville par les Turcs en 1453, -la possession de la Morée, l’acquisition de l’île de Chypre, ont -maintenu entre la Grèce et la reine de l’Adriatique une filiation -historique, intellectuelle et morale, que Venise se plaisait à faire -remonter jusqu’à la grande catastrophe des temps héroïques, la chute de -Troie[51]. - -En fixant le siége de sa puissance politique en Italie, le -christianisme n’avait jamais pu en extirper compléte l’esprit de -la civilisation qu’il venait de renverser. La langue latine, en -devenant pour la seconde fois la langue catholique par excellence, -avait perpétué au sein de l’Église les souvenirs, les arts et presque -tous les éléments du vieux monde qu’on avait détruit. Les peuples -du Nord qui s’établirent successivement sur ce sol fatigué par tant -de vicissitudes historiques subirent l’ascendant moral des vaincus, -et, loin de vouloir transformer à leur image le pays qu’ils avaient -conquis, ils se firent les conservateurs jaloux des débris de l’empire -romain. Telle fut la mission de Théodoric, et surtout de Charlemagne, -qui essaya naïvement de reconstituer l’empire des Césars au sein du -catholicisme. Aussi le moyen âge n’eut-il pas en Italie ce caractère -étrange de brusque solution avec le passé qu’il offrit dans le reste -de l’Europe. La société nouvelle ne rompit jamais ouvertement avec -le paganisme, dont elle s’était approprié les traditions sans en -méconnaître le bienfait. Les deux plus grands génies de l’Italie -catholique, saint Thomas d’Aquin et Dante, expriment admirablement -cette alliance des deux civilisations, dont l’une se reconnaît fille -de l’autre. Si le maître de la scolastique s’appuie de l’autorité -d’Aristote pour éclaircir les mystères de la foi, Dante n’ose -s’aventurer dans la cité nouvelle sans être guidé par le doux Virgile: - - Che spande di parlar si largo fiume. - -Quatre grands événements qui se succèdent dans l’espace de cinquante -ans marquent la fin de ce moyen âge ténébreux, _caliginoso_, comme le -qualifie un poëte du temps, et préparent l’éclosion de la Renaissance, -dont le nom indique si bien le caractère. L’invention de l’imprimerie -en 1450, qui arme l’esprit humain du levier que rêvait Archimède; la -prise de Constantinople par les Turcs en 1453, qui répand en Europe -les débris féconds de la civilisation grecque; la découverte de -l’Amérique en 1492, qui recule les limites de l’univers, et la réforme -de Luther en 1517, qui introduit pour la seconde fois dans le monde -catholique romain le principe de liberté qui finira par le dévorer; -ces événements, qui semblent indépendants les uns des autres, sont -la révélation d’un besoin de curiosité qui travaille les générations -nouvelles, et que l’autorité ne peut plus satisfaire. - -Le mouvement de la Renaissance, qui commence en Italie au XV^e siècle -et se prolonge jusqu’à la fin du XVI^e, se caractérise par deux -tendances opposées, qui ont pour résultat l’émancipation de l’esprit -humain et le réveil de la société séculière. Si dans les arts et dans -les lettres on s’efforce d’imiter l’antiquité, dont on a retrouvé les -chefs-d’œuvre immortels, et de ressaisir les traditions d’un idéal -qu’on ne dépassera pas, dans les sciences et dans la philosophie, qui -les résume toutes, on secoue le joug du passé, on repousse l’autorité -de Platon, d’Aristote, et celle de la scolastique, pour se livrer à -l’étude de la nature. On vit alors un spectacle unique. Un souffle -de vie nouvelle circule dans le monde et transforme, comme par -enchantement, la vieille société féodale. Les murs cyclopéens et les -donjons du moyen âge s’écroulent sous le marteau des démolisseurs, les -villes changent d’aspect et deviennent aussi riantes qu’elles avaient -été étroites et sombres. Les formes maigres, confuses et pointues de -l’architecture barbare se dénouent en lignes harmonieuses, et les -temples gothiques, qui semblaient n’avoir été construits que pour y -invoquer la mort, et où la lumière ne pénétrait qu’à regret comme la -joie dans le cœur des pénitents, font place à des églises spacieuses et -sereines, où la prière circule librement et s’exhale comme un encens -de poésie pour bénir et glorifier la Providence, qui a comblé l’homme -de bienfaits. Les images traditionnelles des personnages divins, -où l’inexpérience de l’ouvrier a été qualifiée de pieuse naïveté, -dépouillent leurs formes béates et niaises pour revêtir, sous la -main de l’artiste inspiré, celles de la belle humanité, transfigurée -par un goût et un sentiment supérieurs. Les statues endormies depuis -si longtemps dans leurs froides niches se réveillent, elles ouvrent -enfin les yeux à la lumière, elles se remuent, elles respirent, et -le symbole muet et sourd de la tradition devient un être vivant qui -nous voit, nous entend, s’intéresse à nos joies et à nos misères. -Des palais magnifiques, des costumes somptueux, le culte du plaisir -et de la jeunesse, des spectacles nouveaux, la grâce du langage et -des manières, le goût de la sociabilité élégante, l’art pénétrant -partout et donnant à toutes choses le mouvement et la vie, tels furent -les premiers résultats de ce grand réveil de la fantaisie humaine. -L’antiquité fut évoquée, les divinités charmantes du polythéisme -retrouvèrent de nombreux adorateurs, et, joyeuses de cette restauration -inespérée de leur empire, elles descendirent sur la terre pour se -mêler à ces _brigate_ de poëtes, d’artistes et de beaux esprits, qui -allaient chantant par les carrefours et au penchant des collines le -plaisir de vivre et les belles passions du cœur humain. Les femmes, qui -sont toujours la manifestation la plus vraie de la sociabilité d’une -époque, secouèrent les cendres de la pénitence, brisèrent l’enveloppe -austère dont les avait entourées l’ascétisme du moyen âge, et, sortant -de leurs alvéoles monastiques, elles se mirent à voleter sur la terre -fleurie, à cultiver les arts, les lettres et même les sciences les -plus abstraites, comme pour donner un témoignage irrécusable de leurs -aptitudes diverses et de leur droit à l’émancipation[52]. Il n’est pas -jusqu’aux courtisanes qui n’aient reçu le pardon de l’Église pour avoir -mêlé aux philtres de la séduction l’amour de la poésie[53]. Dans une -édition de _canzoni à ballo_, publiée à Florence en 1568, on voyait -une gravure en bois qui représentait douze femmes dansant et chantant -devant le palais des Médicis. On ne saurait mieux peindre cette -résurrection à la vie séculière qui caractérise la Renaissance, et qui -faisait dire à un contemporain, l’Allemand Ulrich de Hütten, ébloui -d’un tel spectacle: «O siècle! les études fleurissent, les esprits se -réveillent; c’est une joie que de vivre!» - -Oui, ce devait être une joie que de vivre au milieu de cette foule -de grands hommes qui remplissaient l’Italie des miracles de leur -génie, d’être le contemporain de Léonard de Vinci, de Raphaël, de -Michel-Ange, du Corrége, de l’Arioste, du Tasse, de Machiavel, de -Laurent de Médicis, de Léon X, de voir s’élever _Santa Maria dei -Fiori_ à Florence, Saint-Pierre à Rome, d’admirer pour la première -fois _la Transfiguration_, _le Jugement dernier_, _le Moïse_, _la -Cène_ de Léonard, l’_Orlando innamorato_, _la Jérusalem délivrée_, et -toutes ces merveilles d’une civilisation où le goût et les formes -plastiques de l’antiquité s’allient au spiritualisme chrétien. Dans ce -concert magnifique de la vie nouvelle, pendant que les architectes, -les peintres, les sculpteurs et les poëtes s’inspiraient à la fois -des monuments du passé, dont ils imitaient les beautés éternelles, et -de l’étude de la nature, les philosophes, tels que Telesio, Giordano -Bruno, Campanella, rompaient avec l’autorité, imaginaient des cités -idéales, des utopies divines, et préparaient l’avénement des Képler, -des Newton, des Galilée, de Bacon et de Descartes, ces maîtres de la -science positive qui gouverne aujourd’hui le monde. - -Arrivée plus tard que les autres puissances de l’Italie sur ce champ de -bataille de la civilisation nouvelle, Venise, qui avait été bénie par -Pétrarque et consacrée reine de l’esprit par le cardinal Bessarion, qui -lui légua aussi ses manuscrits en 1468, Venise, au milieu d’une ligue -périlleuse, celle de Cambrai, qui faillit compromettre son existence -politique, se fit une large place au soleil de la Renaissance et y -développa les propriétés de son génie. Tous ces palais magnifiques qui -ornent les deux rives du Grand-Canal s’élevèrent alors par enchantement -sous la main de ses grands architectes, Palladio, Sanmicheli, Scamozzi, -Antonio Daponte, fra Giocondo, et furent ornés de chefs-d’œuvre par les -Belin, qui donnent la main à l’école byzantine, par Giorgione, Titien, -Tintoretto, Paul Véronèse, coloristes incomparables, peintres de la -grâce, de la vie fastueuse et sans douleurs. Glorifiée, transfigurée -par ses artistes, ses poëtes, ses philosophes et ses grands hommes -d’État, Venise renaît plus charmante et plus belle, et devient un -séjour de délices, une merveille de l’histoire, quelque chose qui -ressemble à un conte de fée réalisé sur la terre par un peuple qui eut -le sens politique des Romains, le goût et l’atticisme qui distinguaient -les Grecs. - -Écoutons maintenant l’abbé Zamaria, pour savoir quel rôle a joué l’art -musical dans la civilisation de Venise et le grand mouvement de la -Renaissance. - - * * * * * - -«_Signori_, dit-il du haut d’une estrade qu’on avait dressée dans la -bibliothèque du palais Zeno, et devant une assemblée où se trouvait -tout ce que Venise renfermait alors de personnes illustres et -distinguées, savez-vous quel est l’inventeur de la musique? C’est le -Créateur du ciel et de la terre, celui qui dit à la mer: _Nec plus -ultra!_ qui fit l’homme à son image, et lui imposa la nécessité de -vivre au milieu de certains éléments dont le premier de tous est l’air -qu’il respire. Cet agent indispensable de la vie est aussi la source -de la sonorité, qu’il produit par ses vibrations infinies, comme la -lumière qui nous éclaire est l’agent de la couleur. L’acoustique et -l’optique sont deux sciences qui ont pour objet l’étude des phénomènes -de l’audition et de la vision, unis entre eux par de si nombreuses -analogies. - -«Dans l’échelle immense des bruits qui remplissent la nature, depuis -le murmure des ruisseaux jusqu’à l’éclat de la foudre, l’oreille ne -distingue qu’un certain nombre de sons ayant le caractère musical. Un -son possède le caractère musical lorsque l’oreille peut en apprécier -l’intensité et le classer dans une série où il soit facile de le -reconnaître et de ne pas le confondre avec un autre son qui le précède -ou le suit. Les savants se sont amusés à soumettre au calcul ces -appréciations instinctives de notre organe, et ils ont pu fixer les -deux limites extrêmes de l’échelle musicale, le son le plus grave et -le plus aigu que nous puissions percevoir distinctement; mais, entre -ces deux pôles de l’échelle musicale, soit qu’on remonte du son le plus -grave jusqu’au plus aigu, ou qu’on descende du plus aigu jusqu’à celui -que produit un tuyau d’orgue de trente-deux pieds, existe-t-il un point -d’arrêt qui oriente l’oreille, comme l’œil qui regarde un paysage pour -la première fois est forcé de choisir un point de repère pour ne point -s’égarer dans la multitude des objets qui le frappent? Oui, sans doute, -et cette division de l’étendue sonore, que l’homme n’a pas plus créée -qu’il n’a créé les sons et les couleurs, c’est l’_octave_, portion de -l’échelle renfermée entre deux notes dont l’une est la reproduction de -l’autre. Cette unité donnée par la nature, dont chaque degré est le -produit d’un nombre plus ou moins considérable de vibrations, s’appelle -vulgairement la _gamme_. - -«Il se présente ici une question très-importante, qui a préoccupé -les théoriciens de tous les temps, et qui reste encore aujourd’hui -un sujet de controverse. L’espace parcouru entre un son quelconque -de la série musicale et celui qui en reproduit la sensation, cette -_consonnance_ de l’octave donnée par la nature, et que l’oreille ne -peut franchir sans être forcée de recommencer le même voyage jusqu’à -la dernière limite des sons appréciables, la trouve-t-on constituée -dans la musique primitive des peuples dont il nous reste des -monuments? La réponse n’est pas aussi facile à faire qu’on pourrait -le croire d’abord. Non-seulement il est rare de trouver dans la -musique primitive des différents peuples l’espace renfermé entre les -limites de l’octave parcourue d’un bout à l’autre, de telle manière -que l’oreille perçoive et conserve cette unité d’impression que nous -appelons le _ton_ ou _tonalité_, mais les degrés même qui remplissent -cet espace infranchissable de l’octave varient souvent et de nombre -et de grandeur. Vous avez sans doute entendu dire que les Arabes, -les Égyptiens, les Indiens, les Chinois, ne possédaient pas la même -série de sons que nous autres peuples européens; qu’ils avaient des -intervalles plus petits ou plus grands que ceux que nous admettons -dans notre gamme diatonique. Comment expliquer ce fait d’observation, -qu’il est difficile de révoquer en doute? Puisque l’homme a toujours -été constitué de même, qu’il possède partout les mêmes organes et -qu’il vit au milieu des mêmes éléments, il devrait subir les mêmes -modifications et exprimer les mêmes sensations. Je le répète, l’homme -n’a pas plus créé le son qu’il n’a créé la couleur; notre oreille -perçoit la sonorité comme notre œil perçoit la lumière, et les sept -couleurs du prisme solaire nous sont données par la nature, comme les -sept notes de la gamme qui constituent l’unité de l’octave. D’où vient -cependant la variété d’émotions, de systèmes et d’écoles qui nous -frappe dans l’histoire des peuples? De la même cause qui a produit la -variété des langues, qui toutes peuvent se réduire à un petit nombre -de sons radicaux ou primitifs diversement combinés: cette cause, c’est -la liberté de l’âme. Nous retrouvons ici ce dualisme de notre nature, -composée de corps et d’esprit, de besoins impérieux et d’aspirations -infinies, de faiblesse et de grandeur, de providence et de liberté. -Nous ne pouvons créer un fétu, et nous transformons le monde à notre -image; il nous est impossible de produire un son ni une couleur, mais -nous faisons un Raphaël ou un Palestrina, un Titien ou un Marcello. - -—Admirablement dit, s’écria le sénateur Zeno; tu es toujours éloquent, -cher abbé, quand tu parles de musique. - -—Sans vouloir trop insister sur ce phénomène curieux de la variété -des échelles musicales, qui toutes peuvent être facilement ramenées au -type de notre gamme diatonique, voici comment je m’explique ce fait, -qui a si fort embarrassé les historiens de la musique. - -«La musique, comme nous la comprenons de nos jours, est un art -complexe qui est le résultat de trois éléments: mélodie, rhythme, -harmonie. Bien que ces trois éléments soient dans la nature, et -qu’ils s’offrent à nous presque simultanément dans une sensation -confuse, nous ne les percevons toutefois que l’un après l’autre, et, -historiquement parlant, la mélodie est le premier fait qui nous frappe -et nous saisit. La mélodie est une succession de sons quelconques qui -forment un chant compréhensible à notre oreille. Le rhythme, c’est -le mouvement qui traverse nécessairement la mélodie et lui donne un -caractère, ce qui a fait dire à Martianus Capella, un compilateur du -V^e siècle de notre ère, que la mélodie c’est la femme, et le rhythme -l’homme qui la féconde. L’harmonie résulte de plusieurs sons entendus -ensemble, et qui produisent ce que nous appelons un _accord_. Comme -succession mélodique, il peut exister un nombre plus ou moins grand -de combinaisons provenant d’un caprice de l’oreille, d’une nuance de -sentiment, ou d’une flexion particulière de l’organe dans un milieu -donné; mais aussitôt que l’harmonie intervient à l’état d’accords non -pas isolés, mais enchaînés l’un à l’autre par l’affinité des sons -qu’ils renferment et qui s’appellent, selon la belle expression d’un -Père de l’Église, cette harmonie impose à la série mélodique un ordre -nécessaire qui, de modification en modification, la ramène au type -de notre gamme diatonique. Voilà en quelques mots l’histoire de la -musique, dont la période de première maturité se caractérise par la -formation de la gamme dans les limites de l’octave et sous la pression -de l’harmonie, qui lui impose ses lois de régularité. Les différentes -échelles musicales ne seraient alors que des formes mélodiques -plus ou moins originales ou ingénieuses, des espèces de dialectes -remplis de nuances, d’exceptions et de subtilités, qui finissent -par disparaître devant la langue régulière qui les absorbe dans son -unité savante, comme la langue toscane s’est formée des différents -dialectes qui se parlaient en Italie, et dont elle a dû repousser les -nombreux idiotismes. Cette opération mystérieuse de l’instinct, qui -va de la sensation confuse et complexe à la multiplicité des aperçus -pour aboutir à l’unité savante, c’est la loi de notre développement -intellectuel qui se manifeste dans toutes nos connaissances, et surtout -dans la formation des langues littéraires. - -«Aussi n’est-ce pas sans raison que j’ai comparé les différentes -échelles musicales qui ont pu exister, ou qui existent encore chez des -peuples restés en dehors de notre civilisation, aux dialectes nombreux -qui précèdent la formation d’une langue littéraire. Rousseau, qui a -remarqué cette analogie, n’en a pas compris toutes les conséquences. -C’est un fait historique parfaitement démontré, qu’une langue est -d’autant plus compliquée, remplie d’exceptions, de raffinements et de -subtilités grammaticales, qu’elle est près de sa source et loin de ce -degré de perfectionnement où elle arrive par les efforts du temps, -du peuple surtout, qui simplifie tout ce qu’il touche, et des grands -écrivains, qui la fixent par des chefs-d’œuvre. La même différence -existe entre deux langues parlées par deux peuples qui n’ont pas -le même degré de culture: la plus ingénieuse et la plus riche en -combinaisons grammaticales sera celle qui n’a pas encore atteint son -entier développement. Prenons pour exemple les langues modernes qui -sont nées de l’altération de la langue latine, c’est-à-dire l’italien, -le français et l’espagnol. A partir des VIII^e et IX^e siècles, nous -voyons l’instinct des peuples nouveaux, mélanges de barbares et de -Romains abâtardis, se débarrasser peu à peu des formes savantes de la -langue souveraine, repousser les cas, tronquer les mots, raccourcir -les phrases, altérer les rhythmes et la prosodie, dépouiller ce luxe -et cette magnificence de la langue de Cicéron, que le génie pratique -d’Auguste avait déjà condamnés, pour se créer un instrument plus -simple et mieux adapté aux besoins d’intelligences plus nombreuses -et moins cultivées. De cette première transformation, accomplie vers -le XI^e siècle, sont nés les dialectes _romans_, qui ne sont pas -encore les langues modernes, et qui occupent, dans ce travail de -décomposition et de reconstitution, un point d’arrêt d’une grande -importance dans l’histoire. Ces dialectes, dont le plus remarquable -fut celui qu’on parlait dans le midi de la France, et qu’on appelle -la langue _provençale_, ces dialectes, qui étaient le produit de -l’instinct populaire et une simplification de la langue latine, sont -plus compliqués et plus remplis d’artifices que les langues modernes -arrivées à leur complet épanouissement. Le même phénomène s’est -également produit dans la civilisation particulière de chaque peuple, -dont la langue littéraire est le résultat d’un long travail d’épuration -entre les différents dialectes qui l’ont précédée, et qu’elle n’a pu -s’assimiler qu’en les simplifiant. Tel est encore une fois le procédé -de l’esprit humain dans la formation des langues, qui semblent perdre -en variété de formes et de modes ce qu’elles gagnent en clarté, -et ne devenir un instrument de l’idée générale qu’aux dépens de -l’imagination, dont elles réfléchissent d’abord les aperçus divers et -l’enchantement matinal. - -—Monsieur l’abbé, interrompit le comte de Narbal avec une parfaite -courtoisie, voulez-vous me permettre d’appuyer vos savantes -considérations d’un exemple tiré de l’histoire de mon pays, qui -prouvera combien vous avez pénétré avant dans la nature des choses? -La langue française du XVI^e siècle, de cette grande époque -d’individualités puissantes, de discordes civiles et de rénovation -sociale, où la monarchie eut tant de peine à triompher des nombreux -intérêts et des passions anarchiques de la féodalité, cette langue -naïve et piquante, pleine de séve, de courants, d’idiotismes et de -tours ingénieux, qui tient encore au patois par des racines vivaces, -perdra sans doute quelque chose de sa grâce enfantine, de sa verdeur -et de sa liberté d’allures en devenant, sous le règne de Louis XIV, -l’instrument d’une civilisation plus régulière. Comme la société dont -elle exprimait les tendances et les aspirations confuses, la langue de -Marot et de Rabelais, de Montaigne surtout et d’Amyot, en passant de -l’adolescence à la puberté, a dû s’épurer, choisir parmi les nombreux -éléments hétérogènes que lui avait légués le passé, répudier les formes -trop compliquées, les accents, les tours et les caprices particuliers, -se simplifier enfin sous la forte discipline du goût public et de la -raison générale. Dieu veuille que le siècle de Pascal et de Bossuet, -de Corneille et de Racine, de Molière et de La Fontaine, de La -Rochefoucauld et de La Bruyère, qui marque l’avénement de la société -française à son plus glorieux développement, n’ait pas été aussi le -commencement de cette décadence fatale qui, dans les nations comme dans -les individus, succède presque toujours à la maturité des facultés! - -—Mille grâces, monsieur le comte, reprit l’abbé Zamaria, du secours -que vous venez de prêter à mon argumentation, puisée, comme vous -l’avez très-bien dit, dans la nature des choses. Eh bien! telle a été -précisément la marche de l’art musical, dont les différentes échelles -primitives n’ont été que des espèces de dialectes ou de patois qui ont -servi à former notre gamme diatonique sous la pression de l’harmonie. - -«L’histoire des origines de la musique est partout enveloppée de -fables et de légendes qui cachent toujours, sous un voile plus ou -moins transparent, de profondes vérités. Les Chinois, ce peuple à la -fois si jeune et si vieux, si méthodique et si inexpérimenté, qui -s’est emprisonné l’esprit dans une langue symbolique, comme il a voulu -s’isoler du monde par la construction de sa grande muraille, les -Chinois racontent d’une manière fort ingénieuse comment a été fixée -la série de sons qui constitue l’échelle musicale. Sous le règne de -je ne sais plus quel empereur, qui vivait _deux mille six cents ans_ -avant Jésus-Christ, le premier ministre fut chargé de mettre un terme -au désordre qui existait dans les échelles musicales. Obéissant à son -maître, le ministre se transporta sur une haute montagne qui était -couverte d’une forêt de bambous. Il prit un de ces bambous, le coupa -entre deux nœuds, enleva la moelle qui le remplissait, et, soufflant -dans le roseau évidé, il en fit sortir un son qui n’était ni plus haut -ni plus bas que le ton qu’il prenait lui-même _lorsqu’il parlait sans -être affecté d’aucune passion_. Ainsi fut fixé le son générateur de -la série. Pendant que le ministre poursuivait d’autres expériences -nécessaires au but qu’il se proposait, un couple d’oiseaux, mâle et -femelle, vint se percher sur un arbre voisin. Le mâle se mit à chanter -et fit entendre six sons; la femelle, lui répondant, en articula six -autres, et il se trouva que les douze sons réunis ensemble formaient -les douze degrés de l’échelle chromatique. Le ministre, profitant de -la leçon qu’on venait de lui donner, coupa douze bambous et en fixa -la longueur nécessaire pour produire les douze demi-tons ou degrés -chromatiques qui sont contenus dans l’unité de l’octave. - -«Cette fiction charmante, qui touche au caractère moral de la musique -et à la constitution physique de l’échelle sonore, contient des vérités -fondamentales, qui ont été confirmées depuis par des expériences plus -rigoureuses et entrevues dans l’antiquité par un personnage presque -mythologique, qui joue un très-grand rôle dans l’histoire de la musique -et de la civilisation grecques: je veux parler de Pythagore. De tous -les contes dont ce grand philosophe a été le sujet, car Pythagore, -comme Socrate, n’a laissé qu’une tradition et des disciples, il reste -démontré qu’il fut le premier à soupçonner que le monde était soumis -à des lois immuables dont il appartenait aux géomètres de trouver -la formule. En conséquence de ce principe, qui a eu de si grands -résultats, Pythagore a soumis au calcul les phénomènes des corps -sonores et fixé la justesse absolue des intervalles qui sont contenus -dans les limites de l’octave. Par une expérience ingénieuse et fort -connue, Pythagore prouva qu’il avait le pressentiment de cette belle -pensée de Leibnitz: «La musique est un calcul secret que l’âme fait -à son insu.» Définition admirable, qui semble dérobée à la langue de -Platon, et qui concilie la liberté indéfinie du génie créateur de -l’homme avec l’ordre absolu qui règne dans la nature des choses: -_Mens agitat molem!_ Le système musical des Grecs a exercé une trop -grande influence sur l’origine du chant ecclésiastique pour que je me -dispense d’en dire quelques mots, sans lesquels il serait impossible de -comprendre les révolutions successives d’où est sorti l’art moderne. - -«Ce peuple, prédestiné au culte des belles choses, avait pris pour -mesure de l’échelle infinie des sons perceptibles non pas l’unité -naturelle de l’octave, mais celle du _tétracorde_, formé, comme -l’indique le mot, de quatre cordes ou degrés. La manière dont ces -quatre degrés se suivaient constituaient la variété du tétracorde, et -la succession des _tétracordes_ caractérisait la nature particulière -des échelles ou des modes. Si les _tétracordes_ s’enchaînaient l’un à -l’autre sans aucune solution de continuité, l’échelle qui en résultait -était qualifiée de système _conjoint_; dans le cas contraire, elle -recevait le nom de _disjoint_. Dans l’origine, les Grecs ne possédaient -que trois principaux modes, le _dorien_, le _phrygien_ et le _lydien_, -qui se distinguaient par la place qu’occupait le demi-ton dans le -tétracorde. A ces trois modes primitifs il en fut ajouté d’autres dans -la suite, et l’ensemble de leur système musical était formé d’une -assez grande variété d’échelles, qui se caractérisaient par la place -toujours variable qu’occupait le demi-ton dans la série diatonique. -Indépendamment du genre _diatonique_, qui procédait, comme notre gamme -moderne, par intervalles de tons et demi-tons diversement enchaînés, -les Grecs avaient aussi le genre _chromatique_, composé d’une -succession de demi-tons, et le genre _enharmonique_, où il entrait des -intervalles minimes de _quarts_ de ton. - -«On le voit, cette variété d’échelles musicales, où le _tétracorde_ -était l’élément constitutif, les trois systèmes, _diatonique_, -_chromatique_ et _enharmonique_, qui en résultaient selon la -composition du _tétracorde_, tout cela formait un ensemble de -combinaisons artificielles qui avaient une assez grande analogie -avec les nombreux dialectes locaux qui se parlaient dans la Grèce à -l’origine de son histoire. Ces dialectes, réduits par le temps au -nombre de trois, l’_éolien_, le _dorien_ et l’_ionien_, finirent -aussi par être absorbés dans la langue générale, la langue _attique_, -formée et consacrée par les chefs-d’œuvre du génie. Cette analogie -vous paraîtra encore plus frappante quand vous saurez que le _genre -enharmonique pur_, que notre oreille aurait de la peine à supporter -aujourd’hui, fut le premier en usage dans la Grèce, et disparut devant -le genre _diatonique_, comme un dialecte plein de subtilités et de -nuances devant une langue plus simple et plus régulière. Un célèbre -théoricien grec, Aristide Quintilien, dit en propres termes que le -genre _enharmonique_ fut abandonné comme n’étant pas accessible à -l’oreille du plus grand nombre. Ce fait historique, qui se trouve -confirmé par d’autres autorités, prête un nouvel appui à cette loi -d’analogie que j’ai établie entre les formes mélodiques et les langues -qui se simplifient d’autant plus qu’elles s’éloignent de leur source et -deviennent l’instrument d’une civilisation plus générale. - -—Voulez-vous me permettre de vous adresser une question? dit le P. -Sabbatini. Si j’ai bien compris le sens de vos savants prolégomènes, -les Grecs n’auraient pas connu l’harmonie, puisque la science des -accords n’est possible qu’avec le concours de notre gamme diatonique, -qui n’existait pas encore? - -—_Maestro_, répondit l’abbé Zamaria avec autorité, la question que -vous me faites l’honneur de m’adresser est si bien posée, qu’elle -porte avec elle sa propre solution. Que les Grecs aient connu et -goûté quelques-uns des effets produits par la simultanéité des sons -tels que l’octave, l’unisson, la quarte, la quinte, et même l’accord -parfait, cela est incontestable, puisque ces éléments de l’harmonie -sont dans la nature et résultent de la résonnance du corps sonore; mais -il est tout aussi certain qu’ils ne pouvaient posséder ce que vous -appelez si justement la _science des accords_, enchaînement de notes -simultanées, mélange de consonnances et de dissonances qui se préparent -et se résolvent les unes par les autres et qui supposent l’existence -d’une échelle mélodique moins variable que les différents modes qui -composaient le système musical des Grecs. Du reste, nous n’avons pas -besoin de les supposer plus savants qu’ils n’étaient pour croire aux -merveilleux effets qu’on attribue à leur mélopée. Une mélodie large -formée seulement de quelques notes qui ne dépassaient guère l’étendue -d’une quinte, mariée à l’une des plus belles langues qu’aient parlée -les hommes et pénétrée par ses rhythmes nombreux et délicats, d’une -grande variété d’accents; quelques effets puissants d’unisson et -d’octave, que doublaient et soutenaient des instruments comme la lyre, -la cythare et les flûtes de différentes espèces; la variété des modes -s’alliant à la variété des dialectes, l’élévation des sentiments -exprimés par la poésie, la pompe du spectacle, l’idée religieuse ou -patriotique qui excitait l’imagination d’un peuple si merveilleusement -doué, tout cela suffit pour nous expliquer l’impression profonde que -devait produire la musique au siècle de Phidias, de Praxitèle et de -Zeuxis, de Platon et de Sophocle. Éviter les extrêmes et se tenir en -toutes choses dans un milieu tempéré, telle était pour les Grecs la -mesure du juste et du beau, qu’ils appliquaient également à la musique. - -«Les Romains, qui ont emprunté aux Grecs presque tous les éléments de -leur civilisation, et dont la poésie, la sculpture et la peinture, -n’ont été qu’une imitation, un pâle reflet du génie hellénique, -n’ont pas eu, non plus, d’autre système musical que celui de leurs -prédécesseurs, qu’ils ont transmis à leur tour, sans aucune altération, -au christianisme triomphant. Si la raison et l’histoire ne nous -apprenaient que, dans le monde moral comme dans le monde physique, -la vie se compose d’une succession de phénomènes qui se modifient -incessamment sans jamais interrompre le travail de gestation, des -témoignages irrécusables nous prouveraient que les disciples de Jésus -ont pris au paganisme, qu’ils voulaient renverser, tous les instruments -matériels, toutes les formes plastiques de sa civilisation. Ils -n’apportèrent avec eux que l’esprit nouveau, qui a suffi pour changer -la face de la société. Que voulaient en effet ces humbles propagateurs -de la bonne nouvelle? Relever la nature humaine de la profonde -abjection où la tenait plongée une affreuse inégalité de richesses et -de lumières, mettre à la portée de tous la science secrète des docteurs -et des patriciens, vulgariser les grandes vérités de l’ordre moral, -qui depuis longtemps dépassaient le culte public et l’équité sociale, -illuminer l’âme de l’esclave et de l’homme libre, celle du pauvre et -du millionnaire, de l’ignorant et du philosophe, d’un même idéal de -justice et de beauté. Ces mots de l’Évangile: _Sinite parvulos venire -ad me_, donnent le vrai sens de la mission du christianisme. - -«Voyez, par exemple, ce que fit saint Ambroise, évêque de Milan, vers -l’an 384. Chef spirituel de la population d’une grande ville qui était -encore à demi païenne, dont il fallait ménager les habitudes et les -vieilles idées, il choisit, parmi les chants religieux du polythéisme, -les mélodies les plus populaires et les plus accessibles à l’oreille -et à la voix inexpérimentée de la foule: il les appropria au culte du -nouveau Dieu en y adaptant des paroles liturgiques. Cette opération, -qui a souvent été renouvelée depuis, et que saint Ambroise n’est -probablement pas le premier à avoir essayée, amena une simplification -du système musical des Grecs. Il se trouva que les mélodies choisies -par le saint évêque de Milan pouvaient être contenues dans quatre -échelles différentes ayant pour limites les deux notes extrêmes de -l’octave, dont la consonnance naturelle affaiblissait, si elle ne -l’absorbait entièrement, l’unité artificielle du tétracorde. Ces -quatre échelles, qui se caractérisaient par la place qu’occupait le -_demi-ton_ dans la série diatonique, furent assimilées aux modes -_dorien_, _phrygien_, _éolien_ et _mixolydien_, de la musique grecque. -Nous savons par saint Augustin, l’ami et le néophyte de l’évêque de -Milan, et par d’autres témoignages non moins importants, que les hymnes -et les chants consacrés par ce qu’on appelle la réforme de saint -Ambroise étaient d’une grande beauté, d’une douceur pénétrante, remplis -d’accents et de modulations que leur communiquaient les rhythmes -encore intacts de la poésie latine et l’influence toujours puissante -de la musique grecque ou orientale, dont ils étaient une imitation, -_secundum morem orientalium partium_, comme le dit saint Augustin. Une -critique supérieure, qui s’appuie moins sur des témoignages historiques -toujours plus ou moins contestables que sur la nécessité des choses et -les procédés de l’esprit humain, nous prouverait au besoin que saint -Ambroise, ou tout autre réformateur du chant ecclésiastique, n’a pu -agir autrement, qu’il a dû choisir en effet, dans le système musical -des Grecs légué par le paganisme romain, les airs les plus populaires, -et par conséquent les plus simples dans leur structure mélodique. -Cette première concession faite par l’Église à l’instinct de la foule, -qui altère et simplifie tout ce qu’elle s’approprie, se renouvellera -constamment, et forme le nœud de l’histoire de la musique au moyen âge. - -«Deux cents ans s’étaient à peine écoulés depuis la mort de saint -Ambroise, qu’une nouvelle réforme des chants liturgiques fut jugée -nécessaire et opérée par le pape saint Grégoire le Grand, qui monta -sur le siége apostolique en 591. Subissant de plus en plus l’influence -désastreuse des barbares, qui avaient traversé le monde romain et -s’étaient emparés de l’Italie, le peuple avait non-seulement perdu le -sentiment de la prosodie et de la valeur métrique de la langue latine; -mais, en chantant les hymnes de l’Église auxquelles cette langue -était adaptée, il en altérait le caractère mélodique, et dépassait -constamment les limites des quatre échelles fixées par l’évêque -de Milan. Voulant remédier à ce grave inconvénient, qui tendait à -bouleverser la liturgie, cette partie dramatique de la religion si -puissante sur les masses, saint Grégoire fit recueillir de nouveau ce -qui restait des anciennes mélodies grecques, et, les joignant à celles -qui avaient été choisies par saint Ambroise, il en forma un ensemble -qui fut appelé _Antiphonaire centonien_, c’est-à-dire _livre composé -de fragments_. S’apercevant bientôt que cette compilation de chants -divers ne pouvait être contenue dans les quatre échelles diatoniques -de saint Ambroise, le pape saint Grégoire en ajouta quatre autres, -qu’il rattacha aux premières par une opération des plus simples. Telle -est l’origine des huit tons ou échelles du chant ecclésiastique, qui -prit alors le nom de _plain-chant_ (_cantus planus_), parce qu’il -procédait par degrés d’égale valeur, et sans autre rhythme que celui -qui accompagne invinciblement toute émission de la parole humaine. - -«Les huit tons du chant ecclésiastique, qui porte aussi le nom de -_chant grégorien_, de son dernier réformateur, se divisent en deux -catégories: les tons _authentiques_, qui sont les quatre échelles -fixées par saint Ambroise, et les tons _plagaux_, ceux que saint -Grégoire a fait dériver des premiers. Ces catégories se distinguent -entre elles par la place toujours variable qu’occupe l’intervalle -de demi-ton dans la série diatonique. Il y a d’autres accidents qui -servent à caractériser les huit modes de la mélopée ecclésiastique, -et sur lesquels il est inutile d’insister. La réforme du chant -ecclésiastique opérée par saint Grégoire est, vous le voyez, un -nouveau témoignage de cette loi de simplification qui marque l’action -de l’instinct populaire aussi bien dans la formation des langues que -dans la construction des échelles musicales. Ainsi donc les mélodies -choisies par saint Ambroise parmi les chants populaires du polythéisme -étaient encore empreintes de certaines nuances de rhythme et de -modulation que ne possède déjà plus le plain-chant de saint Grégoire, -mélopée plus voisine de la parole que de la musique. Pour en revenir -à la comparaison que j’ai établie entre les langues et les formes -mélodiques qui vont se simplifiant à mesure qu’elles étendent la -sphère de leur action, on pourrait dire, sans attacher trop de rigueur -à ce rapprochement, que le chant de saint Ambroise est à la musique -grecque du temps d’Aristoxène[54] ce que la langue de Virgile est à -celle d’Homère, et que le plain-chant de saint Grégoire est à celui de -l’évêque de Milan ce que les langues modernes du XII^e siècle sont à -celles de Tacite, un dialecte transitoire qui n’a pas encore la fixité -d’une langue vraiment littéraire. - -«L’_Antiphonaire_ de saint Grégoire, ce recueil de mélodies diverses, -avec les huit échelles diatoniques qui leur servaient de base, -devint une partie intégrante de la liturgie, et on l’attacha même à -l’autel de l’ancienne basilique de Saint-Pierre par une chaîne en -fer, comme pour le préserver de toute altération et lui imprimer le -sceau de la perpétuité. Le pape compléta son œuvre en instituant pour -l’enseignement du chant ecclésiastique une école qui est l’origine de -la grande école romaine. Eh bien! malgré la chaîne en fer à laquelle -fut suspendu l’_Antiphonaire_ de saint Grégoire, malgré toutes les -précautions que prit le grand pontife pour donner à sa réforme la -stabilité d’une institution presque divine, le chant liturgique ne fut -pas plus à l’abri des caprices de la fantaisie que les vérités d’un -ordre supérieur n’ont échappé aux licences des esprits indépendants -ou téméraires. Les conciles que l’Église fut constamment obligée de -réunir, soit pour aviser aux besoins de la discipline ébranlée, soit -pour se défendre contre les hérésiarques qui niaient son pouvoir, -eurent à s’occuper avec non moins de vigilance des nombreuses -altérations du chant ecclésiastique. Cinquante ans après la mort de -saint Grégoire, vers le milieu du VII^e siècle, on ne s’entendait -déjà plus ni sur le nombre des tons, ni sur le caractère esthétique -des mélodies religieuses. Les uns admettaient huit, neuf et dix tons; -les autres en reconnaissaient douze, quatorze et jusqu’à quinze. -Non-seulement les théoriciens, plus ou moins préoccupés du système -musical des Grecs, qui avait été la source du chant liturgique, -enseignaient une doctrine qui n’était pas toujours d’accord avec la -pratique; mais chaque pays, chaque province du monde catholique où -avait pénétré l’_Antiphonaire_ de saint Grégoire, l’avait promptement -altéré par des variations et des interpolations involontaires. Qui ne -connaît la discussion mémorable qui eut lieu à Rome devant Charlemagne -entre des chantres romains et des chantres français sur la manière -d’interpréter les mélodies grégoriennes? La décision de Charlemagne est -pleine de bon sens. «Quelle est, dit-il, l’eau la plus pure, celle qui -vient de la source, ou des ruisseaux qui en dérivent?» Les chantres -français répondirent unanimement: «Celle qui vient directement de la -source.—Remontez donc, répliqua Charlemagne, à la source de saint -Grégoire, car il est manifeste que vous avez corrompu la mélodie -ecclésiastique.» Cet apologue ingénieux suffirait pour nous apprendre -que ce qu’on appelle la pureté originelle du chant grégorien est une -chimère. Si de nos jours, avec une notation compliquée et précise, qui -parle aux yeux autant qu’à l’esprit, qui fixe les moindres nuances -d’une composition musicale, il est difficile qu’on ne s’écarte pas de -la pensée de l’auteur, lorsqu’il n’est pas là présent pour diriger -lui-même l’exécution de son œuvre, comment pouvait-on empêcher que -le chant liturgique, bâti sur des échelles essentiellement mobiles, -transmis par des signes imparfaits et livré au sentiment d’interprètes -ignorants, ne fût promptement altéré et ne perdît l’accent de gravité -majestueuse qu’il avait à son origine? En général, c’est une bien -grande erreur que de chercher dans ces temps de ténèbres un principe, -une institution, une règle quelconque qui résiste à ce mouvement de -transformation qui emporte et caractérise le moyen âge. Tout est -mouvant; les éléments les plus hétérogènes se rapprochent et se -combinent un moment pour se désagréger l’instant d’après; l’Église est -un vaste théâtre où retentissent les échos de la vie extérieure, qui -troublent sa discipline et affaiblissent son autorité. Les langues -vulgaires sont à peine formées, que le peuple les introduit forcément -dans la liturgie, avec les chansons profanes et souvent obscènes qu’il -a apprises au dehors. C’est en vain que les conciles, que les docteurs -et les plus illustres personnages, comme saint Bernard, s’élèvent -contre ce scandale et réclament la sévérité des lois canoniques pour -préserver le chant liturgique des variations et des caprices de la -mode: quand tout le monde est coupable, tout le monde est innocent, et -dans les arts comme dans les questions de l’ordre moral et politique, -l’Église, ne pouvant résister aux envahissements de l’esprit séculier, -finit toujours par traiter avec la liberté. - -«Du VIII^e au XIII^e siècle, qui est une époque solennelle de -l’histoire du moyen âge, il se fait dans l’art musical, ainsi que -dans l’ensemble des connaissances humaines, un grand travail de -reconstitution dont il importe de connaître les résultats. Sous la -pression toujours croissante de la fantaisie populaire, qui introduit -dans les temples chrétiens des ressouvenirs de la vie extérieure et -des lambeaux de chansons en langue vulgaire, la mélopée grégorienne -s’altère de plus en plus, se surcharge d’accidents, de modulation et de -rhythmes divers qui amènent un immense désordre dont s’effrayent avec -juste raison les maîtres de l’art et les princes de l’Église. C’est -pourtant de ce désordre fécond, où les éléments nouveaux apportés par -les peuples du Nord se rapprochent et se combinent d’une manière plus -intime avec ceux qui caractérisent les nations de race latine, c’est du -contact de la fantaisie et de l’art séculiers avec le chant liturgique -que naît un art tout nouveau, l’harmonie, en même temps que la musique -mesurée, qui en est la manifestation directe. Sous les différents -noms d’_organum_, de _diaphonie_, qui indiquent la coexistence de -deux sons d’égale valeur, de _déchant_ (_discantus_), qui signale un -progrès dans le mouvement des voix et comme une anticipation d’une -partie sur l’autre, l’harmonie, qu’Isidore de Séville définissait -déjà au VI^e siècle: _Harmonia est modulatio vocis, et concordantia -plurimorum sonorum et coaptatio_, reçoit au XIII^e siècle son premier -développement, que j’appellerai son adolescence. Aux intervalles de -quarte, de quinte et d’octave, employés antérieurement, on ajoute -ceux de tierce et de sixte. La succession des _consonnances_ et des -_dissonances_ est réglée par la résolution de l’intervalle dissonant. -A la notation diffuse de Boèce, qui consistait dans l’emploi des -quinze premières lettres de l’alphabet romain, à celle plus simple de -saint Grégoire, qui se servit des _six premières lettres_ de ce même -alphabet, au système _neumatique_, mélange d’accents, de virgules et -de points diversement combinés, où l’œil avait peine à se reconnaître, -à ces trois manières très-imparfaites d’exprimer l’intensité des -sons, succèdent d’abord les lignes de la portée, et puis la _notation -proportionnelle_, c’est-à-dire un ensemble de signes dont la figure -indique tout à la fois la place qu’occupe le son dans l’échelle et sa -durée relative. Cette immense révolution, qui ne semble au premier -abord qu’un changement de méthode, n’est rien moins que le triomphe de -l’esprit séculier sur l’art religieux. Par son ignorance des lois de la -prosodie latine, la foule avait troublé les rhythmes savants dont le -chant de saint Ambroise était encore pénétré; elle méconnaissait chaque -jour davantage le caractère respectif des huit tons de saint Grégoire, -qui sont moins des échelles régulières que des formules mélodiques -léguées par le polythéisme; elle mêlait à ces _nomes_ ou airs -religieux, qui se transmettaient imparfaitement par l’enseignement oral -des initiés, les modulations et les rhythmes des chansons populaires -qui surgissaient alors de toutes parts. De là un désordre, une -confusion, qui firent sentir à la foule la nécessité d’une règle aussi -simple que son esprit. Il se trouva des hommes studieux qui répondirent -à ce besoin et qui imprimèrent à l’art musical cette régularité un -peu grossière que l’instinct du peuple avait déjà introduite dans -le mécanisme des langues vulgaires et dans les faits de la société -civile, qui subissait alors une transformation. Telle est la véritable -signification du mouvement qui substitue au rhythme traditionnel et à -l’indécision tonale des mélodies la précision de la musique mesurée, -qui est inhérente à l’harmonie. Les hommes qui dirigent ce mouvement, -et dont les écrits nous en révèlent les phases successives, sont -Hucbald, Francon de Cologne, Marchetto de Padoue et Guido d’Arezzo, qui -n’a rien inventé de ce qu’on lui attribue, ni les lignes de la portée, -ni le nom des notes _ut_, _ré_, _mi_, _fa_, _sol_, _la_, mais qui s’est -servi avec intelligence de tous ces procédés connus avant lui, et qui a -apporté dans l’enseignement de la musique cette lucidité pratique qui -est propre au génie italien. - -«Le XIII^e siècle est l’époque culminante du moyen âge. L’esprit -humain a fait une grande évolution et tend à se dégager de la tutelle -de l’autorité. Les corps politiques et la société civile, obéissant -à des principes mieux définis, commencent à avoir conscience de -leurs actes ainsi que de leur destinée. Les langues vulgaires sont -presque toutes formées et deviennent l’instrument d’une littérature -nouvelle qui répond aux sentiments de tous. Le catholicisme, plein -de séve et fort des luttes qu’il vient de traverser, s’épanouit -comme une plante généreuse, et produit chez les peuples du Nord ces -cathédrales gothiques qui frappent l’imagination par l’immensité de -l’espace qu’elles circonscrivent et la hardiesse de leurs voûtes -élégantes. En Italie, on voit apparaître successivement dans ce siècle -mémorable Brunetto Latini, Guido Cavalcanti et Dante Alighieri, qui -fixent irrévocablement la poésie vulgaire; saint Thomas d’Aquin, le -grand métaphysicien du catholicisme; saint François d’Assise, saint -Bonaventure, Thomas de Celano et Jacopone da Todi, l’auteur de la prose -du _Stabat Mater_, qui impriment au culte de la vierge Marie un éclat -inusité; Cimabüe et surtout Giotto, qui dégagent l’art de la peinture -de la tradition byzantine, et s’efforcent de lui faire exprimer les -formes et les couleurs de la vie. La musique participa à ce grand -mouvement d’émancipation, et donna naissance à ce nombre considérable -de poëtes et de musiciens populaires qu’on nomme _trouvères_ en -France, _minnesinger_ en Allemagne et _troubadours_ en Provence, -d’où nous vient le mot de _trovatori_, qui indique le premier éveil -de la fantaisie dans les arts de sentiment. Après quelques années de -ravissement, où l’imagination, satisfaite des efforts accomplis, semble -ne plus rien désirer, l’harmonie, appliquant ses procédés au chant -ecclésiastique, qu’elle dénature de plus en plus, aussi bien qu’aux -mélodies populaires, alors si nombreuses et si vivaces, réalise de -nouveaux progrès et acquiert la régularité d’un art véritable dont -les combinaisons captivent l’attention générale. Les intervalles sont -épurés et définitivement classés en _consonnants_ et en _dissonants_. -Les _consonnances parfaites_ distinguées des _consonnances imparfaites_ -par le sentiment plus ou moins grand de quiétude ou de repos qu’elles -procurent à l’oreille, les parties devenues plus nombreuses, reçoivent -une nouvelle direction, et leur entrelacement est soumis à des règles -qu’on respecte encore aujourd’hui. Enfin, sous les noms de musique -figurée et de _contre-point_, que lui donna pour la première fois un -célèbre théoricien du XIV^e siècle, Jean de Muris, l’harmonie devient -un art savant et compliqué, dans lequel se distinguent une classe de -compositeurs qui méritent de nous arrêter un instant. - -«Dès la fin du XIV^e siècle on voit s’élever dans les Pays-Bas, dans -le nord de la France, en Hollande et aussi en Angleterre, un nombre -considérable de musiciens célèbres qui s’appliquent à perfectionner -toutes les parties de l’art d’écrire et deviennent les premiers -harmonistes de l’Europe. Ces musiciens, que l’histoire désigne sous la -qualification commune de Flamands, _Fiaminghi_, parce que la plupart -sont originaires de la Flandre, remplissent un interrègne de cent -cinquante ans, qu’on peut subdiviser en trois différentes époques. La -première est illustrée par Guillaume Dufay, par Binchois, Dunstable -et Obrecht, ses contemporains; la seconde est surtout remarquable par -l’avénement d’Okeghem, chantre et chapelain du roi de France Charles -VII, le plus savant contre-pointiste de son temps, et le maître, à -ce que l’on croit, de Josquin Desprès, homme de génie dont la gloire -remplit toute la première moitié du XVI^e siècle. Guicciardini, dans -son _Histoire des Guerres de Flandre_, parle avec enthousiasme de ces -compositeurs célèbres, qui se répandent dans toute l’Europe, sont -recherchés par tous les princes souverains, et dirigent toutes les -chapelles, depuis celle du pape à Rome jusqu’à notre chapelle ducale de -Saint-Marc. - -—Es-tu bien sûr, abbé, de ce que tu dis? Notre chapelle ducale -aurait eu des étrangers pour directeurs! s’écria en ce moment avec un -sentiment de surprise et de chagrin patriotique le sénateur Zeno. - -—Très-certain, répondit l’abbé Zamaria; mais que Votre Excellence se -rassure. Ces ultramontains, qui brillent un instant dans l’histoire de -l’art et viennent fondre sur l’Italie, où ils s’emparent des meilleures -positions, ne sont guère que des _facchini_, des ouvriers laborieux et -intelligents, qui déblayent le terrain et préparent la langue dont se -servira un génie vraiment créateur qui les éclipsera tous de sa gloire -immortelle. En effet, on chercherait vainement chez ces musiciens -studieux autre chose que des formes abstraites, de la syntaxe des sons, -des combinaisons de voix, des imitations plus ou moins ingénieuses. -Les paroles liturgiques ou profanes qu’ils choisissent pour écrire -leurs morceaux ne sont qu’un prétexte à argumentations; le thème de -leurs messes ou motets, qu’ils empruntent au plain-chant ecclésiastique -et plus souvent encore aux chansons populaires, n’est qu’une espèce -de prémisse sur laquelle ils construisent le savant édifice de leurs -contre-points plus ou moins fleuris. En un mot, les musiciens flamands, -qui pendant un siècle et demi fixent l’attention générale de l’Europe, -ces barbares qui envahissent une seconde fois l’Italie, où ils fondent -des écoles et sont l’objet de l’admiration des plus nobles esprits, -remplissent, dans l’histoire de la musique européenne, cette période -curieuse qu’on appelle le règne de la scolastique. Dialecticiens -habiles, moins occupés du fond des idées que de l’ingéniosité de la -forme, distraits, captivés par les combinaisons d’une langue nouvelle, -dont ils admirent surtout les artifices, les contre-pointistes belges, -a dit Forkel avec esprit, «ressemblent à des jeunes gens sortant de -l’Université, où ils auraient montré de l’aptitude pour les discussions -logiques, qui s’empressent d’étaler leur science de fraîche date, et ne -peuvent avancer la moindre proposition sans la soumettre aux épreuves -d’une argumentation en règle[55].» Cette comparaison, faite par un -Allemand et puisée dans les mœurs de sa nation, est d’autant plus juste -qu’il l’applique à des compositeurs qui ont à peu près la même origine -et se distinguent par les mêmes qualités; car les contre-pointistes -flamands ont précisément développé dans l’art musical cette faculté -des combinaisons harmoniques qui est encore aujourd’hui le trait -distinctif de la grande école d’où est sorti Sébastien Bach. Comme les -docteurs scolastiques, qui avaient moins d’invention et de hardiesse -dans l’esprit que d’habileté à discuter sur des vérités dogmatiques -dont ils acceptaient l’autorité, et qui, dans l’histoire de la -philosophie, préparent la voie aux libres penseurs du XVI^e siècle, les -contre-pointistes belges et flamands ne se préoccupaient guère que des -procédés matériels de la composition, et ils prenaient naïvement dans -la tradition, c’est-à-dire dans le plain-chant ecclésiastique et dans -les chansons populaires, l’idée mélodique qui servait de thème à leurs -déductions canoniques. Les arts et les littératures de tous les peuples -n’ont-ils pas traversé une période semblable de labeur pédantesque, où -le sentiment et l’idée sont nécessairement subordonnés aux artifices -de la forme, qui captive alors tous les esprits cultivés? Je n’ai pas -besoin de vous apprendre, monsieur le comte, dit l’abbé en s’adressant -particulièrement à M. de Narbal, qu’il y a eu dans l’histoire de la -poésie française une époque semblable, où l’on s’ingéniait à inventer -les rhythmes et les coupes les plus bizarres, et telle pièce de vers -que je pourrais vous citer est aussi loin de la véritable poésie -inaugurée par Malherbe qu’un _canon énigmatique_ d’Okeghem ou que la -messe de Josquin Desprès sur la série de notes _la_, _sol_, _fa_, _ré_, -_mi_, dont elle porte le nom, sont loin de la messe _du pape Marcel_, -du divin Palestrina. - -«Je viens de prononcer un bien grand nom, un nom qui résume toute une -époque de l’histoire de l’art! Jean-Pierre Luigi da Palestrina est né -dans cette petite ville de la Romagne dont il prit le nom, au printemps -de l’année 1524, quatre ans après la mort de Raphaël. Issu d’une pauvre -famille dont on n’a jamais pu découvrir l’origine, il se rendit à Rome -à l’âge de seize ans, en 1540, et entra dans l’école de contre-point -fondée par le Français Goudimel. Au milieu de nombreux condisciples -parmi lesquels se trouvaient Jean Animuccia et Nanini, le jeune Pierre -ne tarda point à se distinguer. Élu maître des enfants de chœur de la -chapelle Julia en 1553, il publia, trois ans après, le premier recueil -de ses œuvres, où l’on remarque quatre messes qu’il dédia au pape -Jules III. Le souverain pontife, pour témoigner sa haute satisfaction -d’un hommage dont il sentait le prix, fit entrer Palestrina parmi -les chantres de sa chapelle, en le dispensant de l’examen préalable -qu’exigeaient les statuts. Après la mort de Jules III et la courte -apparition du pape Marcel II, qui ne régna que vingt-trois jours, la -tiare échut à Paul IV, dont le caractère impérieux et sanguinaire n’est -que trop connu. Voulant réformer les nombreux abus de la cour de Rome, -si vivement attaqués par les protestants ultramontains, le pape fit -expulser de sa chapelle tous les chantres mariés, et comme Palestrina -se trouvait dans ce cas, il dut quitter une place qui le faisait vivre -plus que modestement. Nommé peu de temps après maître de chapelle de -Saint-Jean de Latran, puis de Sainte-Marie-Majeure, où il a passé dix -années qui ont été les plus fécondes de sa vie, Palestrina rentra de -nouveau à Saint-Jean de Latran en 1571. Il perdit sa femme Lucrezia, -qui lui avait donné quatre fils, en 1580. Accablé de douleur et de -misère, Palestrina vécut encore quelques années, et il termina sa -glorieuse carrière le 2 février 1594, âgé de soixante-dix ans. Homme -pieux et bon, toujours aux prises avec les plus dures nécessités de la -vie, son âme fut à la hauteur de son génie. Si, dans la dédicace de -son premier livre des _Lamentations_ au pape Sixte V, il fit entendre -une voix suppliante, c’étaient moins les souffrances matérielles -qui lui arrachèrent ce cri de détresse que la douleur de ne pouvoir -publier les œuvres qui ont immortalisé son nom. Jusqu’à son lit de -mort, il disait au dernier fils qui lui restait: «Je vous laisse un -grand nombre d’ouvrages inédits.... Grâce au grand-duc de Toscane, je -vous laisse aussi ce qui est nécessaire pour les faire imprimer.... -Je vous recommande que cela se fasse au plus tôt, pour la gloire du -Tout-Puissant et la célébration de son culte.» Ces dernières paroles -sont bien dignes du musicien sublime qui le premier a su donner une -forme à la prière et à la poésie du culte catholique, et qui, par sa -merveilleuse création de la messe dite _du pape Marcel_, a sauvé la -musique religieuse. - -«Deux genres de musique ont existé simultanément pendant tout le -moyen âge: le chant liturgique, formé tour à tour par saint Ambroise -et saint Grégoire, et les chansons populaires, d’abord accompagnées -de paroles latines, puis alliées aux premiers accents des dialectes -modernes. Construit avec des fragments de mélodies antiques et -d’après des ressouvenirs du système musical des Grecs, dont il était -une simplification, le plain-chant ecclésiastique était purement -diatonique, et n’avait d’autre mesure que ce rhythme vague qui est -inhérent à la prosodie, et qu’on devine plus qu’on ne l’apprend. Au -contraire, les chansons populaires qui circulaient librement dans la -foule, dont elles exprimaient les sentiments, étaient non-seulement -empreintes d’un rhythme plus fortement accusé que la mélopée -religieuse, mais elles avaient aussi une tournure mélodique qui les -rapproche beaucoup de la musique moderne. Ces deux formes musicales, -qui étaient la manifestation des deux grands éléments dont se composait -la société du moyen âge, l’Église et l’esprit séculier, se trouvèrent -presque toujours en contact, et le peuple grossier, imbu de souvenirs -et de chants contemporains, les introduisit forcément dans le temple, -où ils altérèrent le caractère esthétique et la constitution matérielle -du plain-chant grégorien. Lorsque l’harmonie vint soumettre à ses -procédés de mesure rigoureuse le chant de l’Église et les mélodies -populaires, la confusion des deux genres de musique devint si grande, -qu’on eut de la peine à reconnaître sous ce fracas de sons, de -contre-points et de _gorgheggi_, la gravité traditionnelle du chant -liturgique. Les paroles les plus obscènes des chansons populaires -retentissaient dans l’Église, et servaient d’épigraphe aux messes -que composaient laborieusement sur ces thèmes inouïs les musiciens -flamands. C’est en vain que les conciles s’occupèrent incessamment -de ce grave sujet de discipline; c’est en vain que le pape Jean XXII -publia en 1322 sa fameuse décrétale contre les innovations harmoniques -qui défiguraient la mélodie grégorienne: le désordre s’accrut chaque -jour davantage et se prolongea jusqu’au milieu du XVI^e siècle, où le -concile de Bâle d’abord, puis celui de Trente dans sa vingt-deuxième -session, flétrirent d’un blâme solennel ce mélange grossier de paroles -et de musique profanes avec le texte et le chant de l’Église. C’est -pour obéir à la volonté du concile que le pape Pie IV nomma une -commission chargée d’examiner quelles seraient les mesures à prendre -pour réformer de pareils abus. La commission, présidée par les deux -cardinaux Vitellozzi et Borromée, arrêta les deux points suivants: 1^o -qu’on ne chanterait plus les messes et les motets qui contiendraient -des paroles différentes de celles de l’Église; 2^o que les messes -composées sur des thèmes empruntés à des chansons profanes seraient -bannies de la liturgie. Après de nombreuses discussions où furent émis -les avis les plus extrêmes, la commission jeta les yeux sur Palestrina, -qui s’était déjà fait connaître, et dont tout le monde citait les -admirables _improprii_ de la pénitence comme des modèles de musique -vraiment religieuse. On lui demanda de composer une messe où les -paroles de l’Église seraient respectées et contenues dans une forme de -l’art qui en révélât le sentiment. Saintement inspiré par la foi naïve -qui remplissait son cœur et par l’importance de la mission dont on -l’avait chargé, Palestrina composa trois messes qui furent exécutées au -palais du cardinal Vitellozzi. Celle qui réunit tous les suffrages et -qui excita l’admiration des juges les plus difficiles fut la troisième, -que Palestrina publia sous le titre de _messe du pape Marcel_ (_Missa -papæ Marcelli_), probablement par un sentiment de reconnaissance pour -la mémoire de ce pontife. Lorsque le pape Pie IV entendit pour la -première fois cette messe, le 19 juin 1565, il en fut si ravi, qu’il -nomma Palestrina compositeur de sa chapelle. Telle est l’histoire d’une -composition célèbre qui sauva l’art musical de la proscription dont -voulait le frapper l’autorité ecclésiastique. - -«Si maintenant, continua l’abbé, vous me demandez quelle est la valeur -absolue de l’œuvre de Palestrina, qui a touché à toutes les parties -du drame liturgique, si vous me demandez de préciser en quelques mots -le rôle que joue ce grand homme dans l’histoire générale de l’art, -je vous répondrai qu’il est le premier musicien sorti des bancs -de l’école qui ne se soit pas laissé entièrement absorber par les -artifices du métier, et qui ait considéré la forme comme l’instrument -de l’inspiration, qu’il est enfin le premier savant contre-pointiste -qui mérite la qualification suprême de _compositeur_. Il ferme l’ère de -la scolastique et ouvre celle de la Renaissance, dont il n’entrevoit -cependant que l’aurore. Élève et successeur des Flamands, qui avaient -élaboré tous les détails de la langue et préparé l’instrument -nécessaire à la manifestation du sentiment, Palestrina s’élance du -milieu de ces ouvriers patients attachés à la glèbe, c’est-à-dire à -_la lettre qui tue_; il leur apporte l’_esprit_ qui seul vivifie. -Génie éminemment italien, plein d’onction et de sérénité, il épure, -il simplifie les formes matérielles de la composition que lui ont -transmises ses maîtres, et les emplit du souffle de la vie. Il dit -des choses sublimes avec les mêmes moyens qui avaient servi de jouet -à l’esprit de combinaison; il chante, il prie au lieu d’argumenter; -il crée enfin la musique du catholicisme, entrevue seulement par les -grands esprits du moyen âge, et qu’on trouve définie dans ces paroles -de saint Bernard: _Sic suavis ut non sit levis, sic mulcet aures, -ut moveat corda, tristitiam levet, iram mitiget, sensum litteræ non -evacuet, sed fecondet_[56]. - -«Vous allez juger vous-mêmes, dit l’abbé en descendant de l’estrade sur -laquelle il était placé, si la musique de Palestrina, qui a donné son -nom à toute une école, et dont le style marque une date de l’histoire, -mérite les éloges qu’on lui prodigue depuis deux cents ans.» - -Les chanteurs de la chapelle ducale de Saint-Marc, qui étaient réunis -dans un coin de la bibliothèque, exécutèrent alors le _Sanctus_ de -la messe à six voix dite _du pape Marcel_, morceau remarquable, qui -communique à l’âme une émotion qu’il est impossible de définir; -le _Kyrie_ de la messe de _Requiem_, d’une expression profonde; -l’_impropria_ à quatre voix, _Vinea mea electo_, qu’on chante le -vendredi saint à la chapelle Sixtine, prière d’un accent ineffable -et vraiment divin, dont Mozart seul a pu égaler l’élévation dans son -_Ave verum_. L’exécution de ce morceau produisit dans l’assemblée une -explosion d’enthousiasme et de ravissement qui dura quelques minutes -pendant lesquelles Lorenzo s’approcha de Beata, dont le regard -l’invitait, pour ainsi dire, à venir lui communiquer son sentiment. - -Après le _Stabat Mater_ à deux chœurs, qui fut chanté aussi avec -beaucoup d’ensemble, on termina par le madrigal à quatre voix: _Alla -riva del Tebro_, qui est un modèle de ce genre de composition dite -_musica da camera_, musique de chambre, parce qu’elle tenait lieu, au -XVI^e siècle, de la musique dramatique, qui n’existait pas encore. - -«Ai-je besoin de vous faire remarquer, reprit l’abbé, qui était remonté -sur l’estrade, le charme particulier de ce morceau, qu’on dirait avoir -été composé par un poëte qui aurait eu l’âme et le génie de Virgile, -dont il rend en effet la molle langueur et la mélancolie touchante? Et -si vous saviez avec quelle simplicité de moyens Palestrina a obtenu -de tels effets! Subissant les lois de la _fugue_, qui était alors la -forme consacrée par les maîtres de l’art, il se joue de ses difficultés -avec une aisance admirable, et c’est au moyen de quelques dissonances -produites par les mouvements de la stratégie des parties[57] que -Palestrina parvient à exprimer la douleur de ce jeune berger pleurant, -sur les bords du Tibre, un amour dédaigné: - - ....Et mœstis late loca questibus implet; - -car il n’y a pas de mélodie proprement dite dans le délicieux madrigal -que vous venez d’entendre, ni dans aucune partie de l’œuvre si variée -de Palestrina. Tous les effets résultent des procédés du contre-point, -et il serait impossible d’y trouver une phrase musicale qui eût assez -de vitalité pour exister en dehors des combinaisons harmoniques qui -forment un ensemble si parfait. C’est dans ce style élevé de musique -purement vocale, dépourvu à la fois de modulations et d’accompagnements -d’aucune espèce, c’est dans le _style à la Palestrina_ qu’ont écrit le -Flamand Orlando di Lasso, son contemporain et son émule, l’Espagnol -Vittoria, Nanini, Benevoli, Allegri, Vallerano, et une foule de -compositeurs dont la tradition et l’enseignement se sont prolongés -jusqu’à nos jours, et constituent le patrimoine de l’école romaine. - -«Lorsqu’au jour de Noël de l’année 1512, le pape Jules II officia -pour la première fois dans la chapelle Sixtine, dont Michel-Ange -venait de peindre la voûte, Palestrina n’était pas encore né. Les -_Loges_, les _Stances_, toutes les incomparables merveilles qui -remplissent le Vatican étaient terminées, et la Renaissance avait -accompli son évolution, quand l’auteur de la _messe du pape Marcel_, -surnommé par ses contemporains le _prince des musiciens_, vint au -monde. L’intervalle de près de quatre-vingts ans qui existe entre -la mort de Raphaël et celle de Palestrina peut servir à mesurer la -distance qui sépare encore l’art musical des arts plastiques, qui -alors étaient parvenus au point le plus élevé de leur développement. -Rien dans les œuvres du fondateur de l’école romaine, ni dans celles -d’Orlando di Lasso, ne peut être comparé aux vastes compositions de -_la Cène_ de Léonard de Vinci, du _Jugement dernier_ de Michel-Ange, -de _l’École d’Athènes_, de _l’Incendie du Borgo_ et surtout de _la -Transfiguration_ de Raphaël. Dépourvue de moyens pour accentuer la -passion et pour peindre les accidents extérieurs, la musique en est -encore à cette phase de la puberté où l’on exprime d’une manière -indécise les sentiments indéfinis qu’on éprouve. On dirait la prière -d’un enfant ou celle d’une jeune fille émue qui manque des mots -nécessaires pour préciser l’objet de ses vœux, et donner une forme -aux aspirations confuses qui agitent son âme. Un motet de Palestrina, -comme celui _Sicut cervus desiderat ad fontes_, ou comme l’admirable -antienne à six voix _Tribularer si nescirem_, peut être comparé, -pour la simplicité naïve du style et le caractère de l’expression, à -une vierge de Fra Angelico ou du Pérugin. C’est pénétrant, plein de -componction et de divine tendresse, mais d’une harmonie un peu vague, -qui laisse transpirer le sentiment général, sans permettre de saisir le -sens particulier de la parole. Un exemple fera encore mieux comprendre -quelle différence il peut exister dans les moyens qu’emploie l’esprit -humain pour exprimer un même sentiment. - -«Ce n’est point une exagération de dire que le culte de la vierge -Marie a reçu en Italie un éclat de poésie qu’il n’a jamais eu chez -aucun peuple du monde catholique. Principalement dans cette partie de -la Romagne qu’on appelle l’Ombrie, sont nés quelques hommes tendres, -pieux et divinement inspirés, qui ont créé l’idéal ineffable de la -mère de Jésus-Christ: ce sont, avec saint François d’Assise, Jacopone -da Todi, Raphaël d’Urbino et Jean-Pierre Luigi da Palestrina. Sur -cette admirable séquence du _Stabat Mater dolorosa_, que Jacques des -Benedetti, connu sous le nom de Jacopone da Todi, publia à la fin du -XIII^e siècle, il a été fait un grand nombre de compositions musicales -parmi lesquelles je ne mentionnerai que la mélodie du plain-chant -romain, le _Stabat_ de Palestrina et celui de Pergolèse, que tout le -monde connaît. Il existe deux _Stabat_ de Palestrina, l’un à trois -chœurs qui est inédit, et celui que vous venez d’entendre à deux chœurs -de quatre parties. Eh bien! si l’on compare les paroles de Jacopone -à la musique de Palestrina, et si l’on rapproche cette dernière -composition du tableau de Raphaël connu sous le nom du _Spasimo_, -on a sous les yeux trois moments de l’histoire, la traduction d’un -sentiment dans trois langues différentes, qui sont loin d’avoir le même -degré de perfection. Dans le morceau de Palestrina, les deux chœurs -alternent et se répondent pieusement comme deux groupes de chrétiens -qui se raconteraient les incidents du grand sacrifice accompli sur le -Calvaire. A certains moments décisifs du récit, les deux chœurs se -réunissent comme s’ils étaient trop émus du spectacle de la douleur -maternelle pour s’écouter isolément: - - Oh! quam tristis et afflicta - Fuit illa benedicta! - -Puis ils recommencent à dialoguer pour confondre de nouveau leur -douleur au cri suprême: - - Dum emisit spiritum! - -Après un changement de mesure qui sépare la partie pathétique du drame -divin de la conclusion, qui est d’une expansion toute lyrique, les deux -chœurs reprennent la même série de strophes et d’antistrophes alternant -et s’unissant tour à tour jusqu’à la glorification finale: - - Fac ut animæ donetur - Paradisi gloria. - -Cela est beau, plein d’onction et d’une piété qui vous pénètre l’âme, -qui la remplit d’une tristesse résignée et vraiment chrétienne; mais on -chercherait inutilement dans la composition de Palestrina la douleur -profonde et concentrée que Raphaël a mise dans le regard éploré de -la Vierge qui tend les bras au divin supplicié, cette diversité de -personnages qui concourent à l’action générale et trahissent leur -caractère par la variété des attitudes, ces physionomies qui parlent et -qui expriment chacune une nuance particulière de sentiment, ces tons -d’une gamme si riche, ces horizons qui éclairent la nature, enfin tous -ces détails matériels qui révèlent les mœurs, le temps et les lieux -où s’accomplit le sacrifice. La musique n’avait encore ni perspective -ni fond de paysage, ni complication d’incidents dramatiques. Elle -peignait tout sur le même plan et n’exprimait que le sentiment général -des paroles, sans pouvoir individualiser l’accent de la passion. La -révolution qui s’est opérée dans la peinture depuis l’avénement de -Masaccio jusqu’à Raphaël, qui la résume, n’avait pas encore eu lieu -dans l’art musical à la mort de Palestrina. Cette révolution mémorable, -qui doit séculariser la musique et la faire entrer pleinement dans le -mouvement de la Renaissance, nous allons la voir éclater à Venise, où -il est bien temps que je revienne[58].» - - * * * * * - -Après cette première partie du discours de l’abbé Zamaria, qui fut -écoutée avec un très-vif intérêt, il y eut une sorte d’intermède qui -fut rempli par quelques morceaux de musique, dont un duo de Paisiello, -chanté par le vieux Pacchiarotti avec Beata. C’était le fameux duo -de l’_Olympiade_, composé à Naples en 1786 pour la Morichelli, qui -faisait Aristea, et pour je ne sais plus quel sopraniste célèbre -qui remplissait le rôle de Megacle. Beata, qui ne pouvait croire -entièrement au bonheur que la conduite de son père, depuis quelque -temps, semblait lui promettre, et qui ne voyait pas sans un triste -pressentiment le prochain départ de Lorenzo, mit une émotion singulière -dans ces paroles du récitatif: _E mi lasci cosi_, «et tu m’abandonnes -ainsi?» Sa voix de mezzo-soprano, d’un timbre si suave et si -pénétrant, s’éclaira comme d’un rayon d’espoir en articulant ces mots -significatifs: _Va.... ti perdono.... pur che torni mio sposo_; «va!... -je te pardonne.... si tu reviens mon époux!» Pacchiarotti, l’inimitable -Pacchiarotti lui-même, fut étonné de la manière dont cette jeune -personne chanta la phrase admirable de l’andante en _fa mineur_: - - Nè giorni tuoi felici. - Ricordati di me! - —Perchè cosi mi dici, - Anima mia, perchè[59]? - -Ce sentiment exquis, Beata le tirait de son propre cœur. Aussi Lorenzo -n’eut-il pas de peine cette fois à comprendre un langage si peu -équivoque, et ses yeux, attachés aux lèvres inspirées de la fille du -sénateur, exprimaient sans contrainte le ravissement où le plongeait la -certitude d’être aimé. Ce duo de l’_Olympiade_, qui faillit un instant -compromettre le secret de Beata, le chevalier Sarti ne se doutait -pas alors qu’un jour il le chanterait lui-même avec une autre femme, -Frédérique, qui devait réveiller dans son cœur flétri l’image d’un -bonheur depuis longtemps évanoui. - -«_Signori_, dit l’abbé Zamaria après ce court épisode, qui ne passa -pas inaperçu, la musique commence à Venise, comme chez tous les peuples -de l’Occident, par des chansons populaires qui remontent aussi loin que -les souvenirs de l’histoire, et par le plain-chant ecclésiastique, dont -je vous ai raconté la formation aux premiers siècles du christianisme. -Ces deux éléments, qu’on retrouve partout, se distinguent d’abord assez -fortement entre eux, puis ils se rapprochent, et finissent par se -confondre dans une période de temps qui est le fond de la civilisation -moderne. Aussitôt que notre basilique de Saint-Marc fut construite, au -commencement du X^e siècle, elle devint le centre de l’art religieux -de notre pays et l’objet de la plus grande sollicitude du sénat. -Sans nous arrêter sur des faits plus ou moins authentiques, il est -certain que, dès les premières années du XIV^e siècle, l’église de -Saint-Marc possédait un service musical et des orgues qui faisaient -déjà l’admiration de l’Italie. Je ne vous parlerai ni de ce prêtre -vénitien, nommé George, qui, au dire d’Éginhard, aurait construit un -orgue pour Louis le Débonnaire à Aix-la-Chapelle, ni d’une foule de -nos compatriotes qui se sont distingués dans la fabrication de ce -bel instrument, qui n’était pas inconnu à l’antiquité. Ce qui est -hors de toute contestation, c’est que le premier organiste connu de -l’église Saint-Marc se nommait Zucchetto, et qu’il eut pour successeur -Francesco da Pesaro. A partir de cette époque, la série des organistes -et des maîtres de chapelle de notre basilique est aussi connue que -celle de nos doges et de nos patriarches. Par une ordonnance du doge -Michel Steno, publiée le 18 février 1403, huit enfants de chœur sont -attachés au service de la chapelle ducale, élevés et entretenus aux -frais de la république. A la fin du XV^e siècle, vers 1470, l’église -de Saint-Marc possède un chœur nombreux de chanteurs, deux organistes -chargés de toucher les deux grandes orgues qui depuis lors ont toujours -existé dans notre chapelle ducale, et une foule d’instrumentistes que -la république rémunère avec munificence[60]. C’est quelques années -après cette organisation qu’on voit apparaître dans nos lagunes -un contre-pointiste belge, qui vint poser à Venise les bases d’un -enseignement scientifique de la composition musicale. - -«Le 12 décembre de l’année 1527, Adrian Willaert fut nommé maître de -chapelle de la basilique de Saint-Marc. Né à Bruges, dans les dernières -années du XV^e siècle, Willaert, après, avoir étudié le contre-point -à Paris sous la direction de Jean Mouton, après avoir été pendant -onze ans au service de Louis II, roi de Hongrie, était venu se fixer -à Venise, où il mourut dans le mois de septembre 1563. Willaert est -considéré comme le fondateur de l’école de Venise, qu’on peut diviser -en trois époques, dont chacune est représentée par un artiste célèbre. -Adrien Willaert et ses disciples immédiats, tels que Cyprien de -Rore, son compatriote, Nicolas Vicentino, Francesco della Viola et -le savant théoricien Zarlino, personnifient la première phase, Jean -Gabrieli la seconde, et Claude Monteverde la troisième, à laquelle se -rattachent Caldara, Lotti, Marcello, et les plus grands compositeurs du -commencement du XVIII^e siècle. - -«Ce qu’on appelle dans les arts une école, c’est-à-dire un centre -d’idées, de procédés et de souvenirs qui se perpétuent à travers les -générations, est le résultat de deux mouvements qui se combinent entre -eux, du mouvement général de l’esprit humain, auquel vient s’ajouter -l’influence locale du pays où il se manifeste. L’Italie, par exemple, -tout en participant à la civilisation de l’Europe, qui est l’œuvre -du christianisme, s’en distingue cependant par un caractère propre, -comme Venise, au milieu de la _civiltà italiana_, dont elle ressent -l’impulsion, conserve une personnalité saillante qu’elle imprime à tous -ses actes. Je ne vous rappellerai pas ce qu’a été Venise, par quels -miracles de courage, de patience et de sagacité, elle s’est élevée, du -fond de ces lagunes qui ont été son berceau, au premier rang des corps -politiques. Elle est un des exemples les plus étonnants de la puissance -de l’activité humaine, dirigée par la raison. Forte et infatigable dans -la guerre, qui n’a jamais été pour elle qu’un moyen de défendre son -indépendance et de protéger son industrie, calme et somptueuse dans -la paix, qui est le but constant de sa politique, cette république de -marchands et de patriciens, d’artistes et de diplomates, de penseurs et -de poëtes insouciants, a produit une civilisation éminemment originale, -où la libéralité du génie hellénique s’allie au bon sens pratique des -Romains. L’inscription que vous pouvez lire sur un des côtés extérieurs -de la basilique de Saint-Marc, inscription qui remonte au X^e siècle, -et qui est le premier témoignage de l’existence de notre dialecte: - - Lom po far e die in pensar - E vega que lo chi li po inchontrar, - -ce qui veut dire qu’avant de parler et d’agir, l’homme doit songer -aux conséquences qui peuvent en résulter, démontre que la prudence -a été de tout temps une des qualités du peuple vénitien. Généreuse, -hospitalière, soumise au christianisme, mais indépendante vis-à-vis -de l’Église, dont elle repousse la juridiction exceptionnelle, la -république tend la main à tous les illustres proscrits: Kepler, -Galilée, aux savants, aux artistes, aux princes déshérités, qu’elle -couvre de sa protection et de sa munificence. L’histoire, la politique, -la science, les mœurs, la littérature et les arts, qui en sont -l’expression, lui donnent un caractère de nationalité qui la distingue -fortement des autres civilisations de l’Italie. Et quels sont les -traits saillants de cet esprit national qui doit nécessairement -inspirer l’école vénitienne? La grâce, l’élégance, la morbidesse des -formes et du langage, le goût du plaisir, du mouvement et de la vie, -non de la vie qui se concentre dans les profondeurs de l’âme, qui -s’épure par la méditation et s’efforce d’atteindre les hauteurs de -l’idéal, mais de la vie qui s’épanche au dehors, qui recherche l’éclat, -la joie et la lumière, et se complaît au sein de la nature et de la -sociabilité. Point de fortes douleurs, pas de grandes tristesses, mais -de la grandeur, du faste, de la sensualité, un brio étonnant, une -harmonie qui enchante, les contrastes dramatiques de la passion, et la -couleur, la couleur enfin qui sert à rendre tous ces effets, telles -sont les propriétés reconnues de notre école de peinture, depuis les -Bellini jusqu’à Tiepoletto. Eh bien! c’est précisément par le sentiment -dramatique et le coloris, c’est-à-dire par le rhythme et la modulation, -qui en sont les agents, que se distingue aussi la musique de l’école -vénitienne. - -«Lorsque Adrien Willaert vint se fixer à Venise en 1527 et prit la -direction de la chapelle ducale de Saint-Marc, Palestrina était un -enfant de trois ans, et la musique religieuse n’avait pas encore subi -la grande révolution qui devait la purifier des artifices scolastiques -et des bouffonneries du moyen âge. Willaert s’était déjà signalé -par des compositions qui l’avaient rendu célèbre, puisque l’un de -ses motets, _Verbum bonum_, qu’on chantait à la chapelle de Léon X -en 1516, passait pour être du fameux Josquin Desprès: il n’était -cependant, comme tous ses compatriotes les Flamands, qu’un savant -contre-pointiste, plus habile à grouper des accords qu’à traduire le -sentiment des paroles. Le spectacle de notre glorieuse cité, la vue -des monuments qui s’y élevaient de toutes parts et des chefs-d’œuvre -qu’avaient déjà produits les deux Bellini et leurs disciples Giorgione -et Titien, les traditions orientales de la liturgie de notre basilique, -l’existence dans la chapelle de Saint-Marc de deux orgues pourvues d’un -grand moyen d’expression, la _pédale_, qu’un certain Bernardo Murer -avait inventée à Venise quelques années auparavant, cet ensemble de -faits et de circonstances produisit sans doute sur l’esprit du savant -contre-pointiste flamand une influence salutaire, qui s’est manifestée -dans ses nouvelles compositions. Il se préoccupa plus qu’on ne l’avait -fait jusqu’alors du sens général des paroles, et, dans ses madrigaux -aussi bien que dans ses motets religieux, il atteignit une certaine -expression dramatique qu’on ne connaissait pas avant lui, surtout -dans la musique d’église. Comme l’affirme d’une manière positive son -illustre élève Zarlino[61], Willaert fut le premier à introduire dans -la chapelle de Saint-Marc l’usage des grandes masses vocales divisées -en deux et trois chœurs à quatre et cinq parties, qui se répondaient -d’une extrémité de la basilique à l’autre, et produisaient une sorte -de contraste qui saisissait l’imagination des fidèles. Ce genre de -chœurs entrecoupés de silence, _choro spezzato_, ainsi que le qualifie -Zarlino, révèle une préoccupation évidente de l’effet dramatique, -et on le verra s’agrandir sous la main des compositeurs vénitiens, -dont il est la propriété. Un autre Flamand, Cyprien de Rore, élève et -successeur de Willaert comme directeur de la chapelle de Saint-Marc, -marcha sur les traces de son maître et s’acquit une grande renommée. -Dans ses madrigaux et ses motets à cinq, six et huit voix, il eut soin -de respecter la prosodie des paroles et de vivifier même l’ancienne -tonalité du plain-chant par des accidents chromatiques qui lui étaient -étrangers, et qui marquaient un nouvel effort vers le coloris et -l’expression morale des sentiments. Zarlino, que j’ai déjà cité, -Claude Merulo, compositeur éminent et organiste non moins célèbre, et -surtout Andrea Gabrieli, tous les trois maîtres de chapelle de notre -basilique, ont fécondé les traditions de Willaert, de Cyprien de Rore, -et imprimé au madrigal, mais particulièrement à la musique religieuse, -un caractère de grandeur, de variété et de complication dramatique, -qu’on ne trouve que dans l’école vénitienne. - -«Jean Gabrieli, qui représente la seconde phase de l’école nationale, -est né à Venise d’une famille patricienne vers le milieu du XVI^e -siècle. Élève et neveu d’Andrea Gabrieli, il honora sa mémoire -en publiant en 1587 un recueil de ses madrigaux et de ses motets -religieux, précédé d’une dédicace, où il témoigne son admiration -pour le savoir et les inventions harmoniques de son oncle. Nommé le -7 novembre 1584 maître de chapelle de l’église de Saint-Marc, où il -succéda à Merulo, Jean Gabrieli mourut à Venise, au comble de la -gloire, en 1612. Ce sont là tous les renseignements qu’on possède sur -sa vie; mais son œuvre, qui nous reste, permet d’apprécier l’étendue -et la vivacité de son génie. Ce génie hardi et vraiment original se -révèle non-seulement dans la conception des grands morceaux d’ensemble -à deux, trois et jusqu’à quatre chœurs, qui dialoguent entre eux et -forment des contrastes saisissants, mais aussi dans la marche des -différentes parties, qui s’affranchissent de l’imitation scolastique de -la fugue pour obéir à l’esprit des paroles et distraire l’oreille par -des dessins particuliers, qui ajoutent de la variété à l’effet imposant -de l’ensemble. Le rhythme déjà riche en combinaisons qui circule à -travers ces grandes masses chorales, l’instinct de la modulation qui -perce de toutes parts, non plus par de simples accidents chromatiques, -comme dans les œuvres de Cyprien de Rore, mais par des rapprochements -pleins d’élégance établis entre les différents tons du plain-chant, -le contraste qui résulte de l’opposition des différents chœurs, les -uns écrits tout entiers pour des voix graves, les autres pour des -voix moyennes et des voix aiguës qui se superposent et remplissent -un grand espace, toutes ces inventions si précieuses ne sont pas les -seules qu’on doive à ce maître. Gabrieli poussa plus loin que tous les -compositeurs qui l’avaient précédé le sentiment des effets dramatiques, -qui est la qualité dominante de l’école vénitienne. Ainsi il choisit -avec une grande liberté d’esprit les paroles liturgiques dont il forme -le texte de ses motets religieux, les dispose avec économie et de -manière à frapper vivement l’imagination par l’opposition des grands -effets d’ensemble avec la voix d’un simple coryphée, qui vient, comme -dans le chœur de la tragédie antique, exposer le sujet de la douleur -ou de la joie commune. A ces innovations hardies, qui impriment à -la musique religieuse le mouvement et les péripéties d’un drame -hiératique, Gabrieli ajoute le coloris de l’instrumentation, ce qui -achève de caractériser son génie et celui de l’école vénitienne. - -«Jusqu’à la seconde moitié du XVI^e siècle, les nombreux instruments -légués par le moyen âge n’avaient point de musique qui leur fût propre. -Divisés en quatre grandes familles (en instruments à cordes, à vent, à -clavier et à percussion), ils confondaient leurs effets avec ceux de -la voix humaine, qu’ils suivaient humblement à l’unisson, à l’octave -inférieure ou supérieure, selon la nature de leur diapason. Lorsque -le rhythme et une harmonie plus incidentée donnèrent l’éveil à la -fantaisie, les instruments furent classés en groupes moins nombreux et -plus rapprochés les uns des autres, on consulta le timbre et l’étendue -de leur échelle; mais excepté l’orgue, qui, par la variété de ses -jeux et le rôle important qu’il remplissait dans le culte catholique, -avait déjà inspiré, au commencement du XVI^e siècle, certaines formes -musicales appropriées à la nature de ce magnifique instrument, telles -que la _toccata_, la _sonata_ et les _ricercari_, tous les autres -ne faisaient qu’exécuter les morceaux qu’on écrivait pour la voix -humaine. De là cette expression mise en tête de toutes les publications -musicales: _Da cantare o da sonare_[62]. Gabrieli fut un des premiers -musiciens de son temps qui sût traiter les instruments avec goût, -tenir compte de leur timbre et de leur étendue, les assortir comme -des couleurs qui devaient relever l’effet général de ses grandes -compositions. Tantôt il écrit des morceaux à quatre et cinq parties, -exclusivement pour des bassons, des trombones, des cornets, ou pour les -différents instruments à cordes, et tantôt il oppose à un chœur de voix -humaines un chœur d’instruments qui alternent et dialoguent comme deux -personnages symboliques. Dans ces motets religieux, connus sous le nom -de _symphoniæ sacræ_, une espèce d’introduction symphonique précède le -chœur, auquel les instruments répondent ensuite, et qu’ils accompagnent -enfin avec une assez grande variété d’allures. Je pourrais vous citer -tel motet de Gabrieli, _Surrexit Christus_, composé pour la solennité -de Pâques, qui vous étonnerait par la manière dramatique dont il est -conçu. Précédé d’une symphonie à six instruments, deux cornets et -quatre trombones, le chœur à trois parties, _alto_, _tenor_ et _basse_, -chante les paroles liturgiques; une symphonie composée cette fois de -cornets, violons et trombones, répond de nouveau jusqu’à ce qu’un -coryphée intervienne en chantant: - - Et Dominus de cœlo intonuit. - -Après ce fragment de mélopée mesurée, le chœur, accompagné de tous les -instruments précédemment entendus, entonne un _Alleluia_ d’une grande -variété. Gabrieli a beaucoup écrit, et dans presque tous les genres -de musique connus de son temps. Ses œuvres, exécutées avec pompe par -les chanteurs et les instrumentistes habiles qui étaient au service -de la chapelle ducale et des principales églises de Venise, mises en -circulation par la gravure, qui en multiplia les éditions, répandirent -son nom dans toute l’Europe, et particulièrement en Allemagne, où -il trouva des disciples et de nombreux admirateurs. Contemporain -d’Orlando di Lasso et de Palestrina, auxquels il a survécu de seize -années, Gabrieli occupe une place éminente dans l’histoire générale -de l’art, entre le dernier, le plus illustre des contre-pointistes -flamands, et le fondateur de l’école romaine. S’il ne possède pas la -sérénité, l’onction et la pureté sublime qui caractérisent le style à -jamais inimitable de Pierre Luigi, Gabrieli est plus hardi dans ses -combinaisons harmoniques, plus éclatant et moins respectueux de la -tradition que le doux et immortel musicien qui a fait les délices de -son siècle et mérité cet éloge: - - Hic ille est Lassus lassum qui recreat orbem, - Discordemque sua copulat harmonia. - -Placé entre l’Allemagne, où est mort à la cour de Bavière Orlando -di Lasso, et le siége de la papauté, qui fut l’asile du pauvre et -divin Palestrina, Gabrieli, noble Vénitien, vivant au milieu d’une -cité merveilleuse où aboutissaient tous les courants de l’opinion du -monde, qui était toujours remplie de bruits, de fêtes et de spectacles -de toute nature, s’inspira nécessairement du génie de son pays et -des traditions de l’école qui en était l’expression. Ce fut un hardi -novateur, prompt à employer tout moyen qui lui semblait devoir produire -de l’effet, visant à l’éclat, au coloris, aux contrastes dramatiques, -aussi bien dans la musique religieuse que dans les madrigaux et les -chansons mondaines. Dans ses grandes compositions à deux, trois et -quatre chœurs, accompagnés d’une instrumentation déjà ingénieuse, -Gabrieli, marchant sur les traces de Willaert, de Cyprien de Rore, de -Merulo, et surtout de son oncle Andrea Gabrieli, se préoccupe bien -moins des lois qui gouvernent la langue musicale de son temps que de -l’esprit des paroles, dont il s’efforce de rendre le sens général, -cherchant parfois aussi à peindre le mot saillant par des figures de -rhythme et des caprices de vocalisation. C’est là un fait important -dans l’art de la composition, qui annonce une prochaine et plus -grande émancipation du génie créateur. Organiste habile, homme d’une -imagination hardie et grandiose dans ses conceptions, Gabrieli fut le -chef d’un enseignement fécond qu’il transmit à de nombreux élèves, -parmi lesquels nous citerons l’Allemand Henri Schütz, qui porta dans -son pays la fantaisie, le coloris et l’esprit dramatique de l’école -de Venise. Dans l’œuvre très-varié de Jean Gabrieli, où l’influence -persistante du moyen âge s’accuse encore par certains détails de la -langue musicale, se trouvent les germes d’une révolution qui sera -bientôt accomplie par Monteverde. - -«Claude Monteverde, qui représente la troisième période de l’école -vénitienne, est né à Crémone, on ne sait au juste en quelle année, mais -entre 1565 et 1570. Habile virtuose sur la viole, qui était alors un -instrument à la mode, il entra en cette qualité au service du duc de -Mantoue. Marc-Antonio Ingegnieri, son compatriote, qui dirigeait la -chapelle du duc, lui donna des leçons de contre-point qui le mirent -en état de révéler de plus hautes facultés. Sans pouvoir assurer si -Monteverde a succédé à Ingegnieri dans ses fonctions de directeur de -la musique du prince de Mantoue, on est certain qu’il fut appelé à -Venise et nommé maître de chapelle de la basilique de Saint-Marc le 19 -août 1613, un an après la mort de Gabrieli. C’est donc à Venise, où -Monteverde a passé la plus grande partie de sa vie, où il a fait graver -et publier ses œuvres les plus importantes, et où il est mort dans le -mois de septembre 1649, que s’est accomplie et surtout affermie la -révolution musicale dont je vais parler. - -«La série de sons qui composent la gamme moderne est formée, comme tout -le monde sait, de sept degrés, dont un huitième reproduit à l’octave -supérieure la sensation de celui qui sert de point de départ. Ce sont -là les deux limites extrêmes de l’espace que l’oreille ne peut franchir -sans être forcée de recommencer le même voyage, espace qui est pour -elle l’unité avec laquelle elle mesure l’échelle immense des sons ayant -le caractère musical. C’est une question posée depuis longtemps par -les théoriciens, que de savoir s’il existe un ordre nécessaire dans la -succession des degrés qui remplissent l’octave, ordre qui serait un -_a priori_ de notre nature, une loi imposée par l’organe qui perçoit -le phénomène, ou bien si les différents intervalles qui peuvent être -contenus dans l’unité primordiale de l’octave sont arbitrairement -distribués et dépendent de l’usage, du caprice ou des artifices de -l’art. Si l’on répond par l’affirmative, et qu’on reconnaisse un ordre -quelconque dans la succession des sons que renferme l’octave, il faut -alors expliquer la cause qui a produit une si grande variété d’échelles -mélodiques. Dans le cas contraire, on est forcé d’admettre toutes les -successions possibles, et cela jusqu’à l’infini. Or, il est évident -qu’il y a des successions qui répugnent à l’oreille, qui blessent même -sa sensibilité, et qu’elle ne peut supporter un instant que comme une -curiosité passagère qui lui fait désirer plus vivement le retour d’un -ordre meilleur. Donc il y a un principe qui guide notre sensibilité, -principe antérieur à la sensation que produit en nous le son musical, -et qui exige un certain ordre dans la succession et la nature des -intervalles qui sont les éléments de l’octave. Dans l’antiquité, -Pythagore et ses disciples classaient les intervalles d’après une loi -mathématique, c’est-à-dire d’après le nombre absolu de vibrations dont -ils sont le produit, tandis qu’Aristoxène et ses partisans voulaient -qu’on s’en rapportât à l’oreille, seul juge compétent des combinaisons -admissibles, comme l’œil est l’appréciateur suprême de l’harmonie -des couleurs. Ces deux manières d’envisager la question, dont l’une -caractérise le philosophe préoccupé de la cause du phénomène, et -l’autre l’artiste inquiet surtout de l’effet, ne sont pas aussi -inconciliables qu’on pourrait le croire; car s’il existe une loi qui -fixe les rapports des sons entre eux, cette loi, dont le compositeur -n’a pas plus à s’occuper que le peintre de la nature des couleurs, doit -être un jour accessible à la science des nombres, qui est la science -même des rapports. - -«Quoi qu’il en soit de la solution de ce problème réservé à l’avenir, -il est certain que les Grecs construisaient leur échelle de trois -manières différentes: en y faisant entrer des intervalles de _quart_ -de ton, qui donnaient naissance au genre dit _enharmonique_, le plus -ancien de tous, s’il faut en croire les théoriciens; en procédant par -intervalles de _demi-tons_, ce qui constitue le le genre _chromatique_, -ou bien par une succession de _tétracordes_, qui portait alors le nom -de genre _diatonique_ ou naturel. L’Église, en adoptant forcément -le système musical des Grecs, qu’elle trouva parmi les débris de -la civilisation romaine, écarta les deux premiers genres, qu’elle -jugeait sans doute trop difficiles pour l’oreille inexpérimentée du -peuple qu’elle voulait diriger; puis, simplifiant encore le genre -diatonique, elle en tira les huit échelles du plain-chant grégorien, -dont j’ai raconté la formation. Or, quel est le caractère respectif des -différents tons ou modes du plain-chant ecclésiastique? On pourrait -presque répondre que c’est de ne point en avoir, de créer des séries -de sons mobiles formées d’une _quarte_ et d’une _quinte_ superposées -l’une à l’autre d’une manière fort arbitraire, et qui se refusent -à une classification vraiment scientifique. En effet, les modes de -l’Église ne se distinguent que par le demi-ton qui entre dans la -composition du _tétracorde_ et qui n’occupe jamais le même degré. -Dépourvus de trois notes essentielles, de _finale_ et de _dominante_ -régulières, et de la _note sensible_, qui fait pressentir et désirer -à l’oreille l’accomplissement de la consonnance d’octave, les modes -du plain-chant ne sont que des formes mélodiques léguées par les -générations primitives, des espèces de dialectes peu compatibles avec -la régularité de succession qu’exige l’harmonie; aussi n’a-t-on jamais -pu s’entendre ni sur le nombre des tons, ni sur les accidents matériels -et l’expression morale qu’on leur attribuait. Notre Zarlino lui-même, -le plus savant théoricien qui après Glarean[63] se soit occupé de -la classification des modes ecclésiastiques, n’a pu y réussir d’une -manière satisfaisante. Aussitôt que l’instinct de l’harmonie essaya de -grouper quelques accords sur les échelles diatoniques du plain-chant -grégorien, on eut beaucoup de peine à fixer la nature des intervalles -qu’il fallait admettre ou repousser du contre-point. L’accord parfait -et son premier dérivé, qui sont les combinaisons les plus simples qui -se présentent à l’oreille et qui communiquent à l’âme le sentiment du -repos, quelques dissonances passagères, timidement préparées par le -retard ou la prolongation d’une note déjà entendue comme élément de -l’accord consonnant, dissonances qui étaient bien plus le résultat du -mouvement des parties, des associations amenées furtivement par le -rhythme, que des hardiesses de l’imagination: tels étaient les seuls -groupes de sons simultanés admis par les théoriciens jusqu’au milieu -du XVI^e siècle. Il se fit alors un mouvement général d’émancipation -dans l’esprit humain qui transforma toutes les connaissances, et qui -imprima aussi à l’art musical une impulsion nouvelle. - -«Le besoin de variété, de changement et de transformation des vieux -types du plain-chant grégorien, qu’on pourrait comparer aux types -traditionnels de la peinture byzantine, était si général parmi les -compositeurs de la première moitié du XVI^e siècle, que déjà Josquin -Desprès ne se faisait aucun scrupule d’en méconnaître le caractère -tonal et d’encourager ses élèves à poursuivre, avant tout, l’expression -des paroles. Cyprien de Rore, Nicolas Vicentino, élèves de Willaert, -Luca Marenzio, génie plein de ressources et d’élégance, surnommé par -ses contemporains _il dolce Cigno_, tous les trois appartenant à -l’école de Venise, cherchèrent à féconder les tons du plain-chant par -des accidents _chromatiques_ qui leur étaient étrangers, et qui étaient -des tâtonnements que faisait l’instinct de la modulation, c’est-à-dire -l’instinct du coloris et de la vie. Gesualdo, prince de Venuse dans le -royaume de Naples, dilettante et madrigaliste non moins célèbre que -Marenzio, fut plus hardi encore dans ses combinaisons harmoniques: l’un -des premiers, il osa attaquer sans préparation un genre de dissonances -qui devaient amener la ruine des formes mélodiques du plain-chant, -et faire entrer dans les conceptions de l’art l’unité primordiale de -notre gamme moderne. Cette révolution, depuis longtemps préparée par -les tentatives que je viens de signaler, fut accomplie avec plus de -suite et d’éclat par Monteverde, qui trouva à Venise un terrain tout -approprié à la fécondation de son idée. - -«Vous savez, _signori_, que les grandes inventions, dans les arts, -aussi bien que dans les sciences, ne sont jamais l’œuvre particulière -d’un seul génie qui en aurait puisé tous les éléments dans la source -de ses propres facultés. Il n’y a que Dieu, parce qu’il est infini, -qui ait pu créer le monde d’un désir de sa volonté. Il est vrai de -dire cependant qu’une invention ne s’inscrit et ne prend date dans -l’histoire que lorsqu’il vient un homme qui s’en assimile les effets -d’une manière originale qui frappe tous les esprits. C’est ainsi que -la couleur à l’huile, par exemple, avait été employée bien avant le -Flamand Van Eyck, qui est pourtant celui qui l’a propagée en Europe. -Parmi les intervalles qui étaient repoussés par tous les théoriciens du -moyen âge comme incompatibles avec la série diatonique du plain-chant -grégorien, il y avait surtout celui de _triton_. Cet intervalle -horrible, qu’on appelait _diabolus in musica_, consiste dans le -rapprochement de deux notes importantes de la gamme, le _quatrième_ -et le _septième_ degré. Par une cause plus physique que morale, qui -n’a pas encore été expliquée, il résulte que l’audition simultanée -de ces deux sons communique à l’oreille une vive appétence vers la -consonnance d’octave. Or, cet intervalle harmonique se trouve enclavé -dans un accord qui porte le nom de _septième dominante_, où il forme -la dissonance naturelle de _quinte mineure_, qui peut s’entendre sans -préparation, et qui se résout immédiatement sur l’accord de sixte, qui -renferme les éléments de l’accord parfait. L’effet de cet accord de -_septième dominante_ est tel, qu’il porte avec lui, comme une question -bien posée, les conditions logiques de sa propre résolution, et qu’il -transmet à l’oreille, puis par l’oreille à notre âme, le sentiment de -la série qui constitue l’unité de l’octave. Si vous contemplez pendant -quelque temps une couleur éclatante, le rouge par exemple, vous ne -tardez pas à éprouver le désir de reposer votre vue sur une nuance -moins vive, telle que la couleur complémentaire que le rouge fait -pressentir par l’auréole qu’il projette autour de lui. Cette couleur -complémentaire que le rouge projette est le _vert_, dont la sensation -peut être comparée à celle que produit _l’accord parfait_, sur lequel -l’oreille aspire à descendre après avoir entendu celui de _septième -dominante_. Tous les arts renferment de pareils contrastes de repos -et de mouvement, de consonnances et de dissonances qui s’appellent -et se répondent comme les rimes diverses de la poésie lyrique, dont -l’entrelacement avive et charme l’oreille. L’accord de _septième -dominante_, qui renferme la plus agréable des dissonances naturelles -que l’oreille puisse accepter sans avertissement ou préparation, en lui -faisant pressentir le voisinage de l’_accord parfait_ qui lui donne le -sentiment de l’unité de l’octave, avait été employé par un grand nombre -de compositeurs du XVI^e siècle, car on le trouve dans les œuvres -d’Aaron, de Cyprien de Rore, dans Palestrina même, Orlando di Lasso, -Gabrieli, surtout dans Gesualdo, dont les madrigaux sont empreints -d’une vivacité d’expression dramatique qui annonce la Renaissance. -Toutefois, cet esprit d’émancipation qui caractérise le mouvement du -XVI^e siècle a laissé une plus forte empreinte dans les compositions de -Monteverde, dont le génie audacieux ne fut pas sans avoir une certaine -conscience de la révolution qu’il venait accomplir. Guidé par son -instinct et par le sentiment dramatique qui préoccupait les poëtes et -les artistes de son temps, Monteverde osa proclamer, dans une préface -mise en tête du cinquième livre de ses madrigaux, publiée à Venise -en 1604 et reproduite trois ans après, en 1607, par son frère César -Monteverde, que la musique est faite pour charmer les oreilles et -peindre les mouvements de l’âme, non pour obéir à des règles abstraites -imposées par les théoriciens. Fort de ce principe et de l’autorité de -Platon, qu’il invoque pour soutenir que l’esprit des paroles doit être -le principal objet du compositeur, tandis que les anciens, c’est-à-dire -les scolastiques, voulaient que l’_armonia fosse signora dell’orazione_ -(que l’harmonie dominât la poésie), Monteverde prélude par un grand -nombre de combinaisons hardies, puis il arrive enfin à employer, sans -préparation, ce fameux accord de _septième dominante_, qui achève de -rompre la tradition du plain-chant grégorien. - -«C’est dans un madrigal à cinq voix, _cruda Amarilli_, que Monteverde -a fait apparaître pour la première fois l’accord de _septième -dominante_ sans préparation, accord dont la nouveauté, jointe à des -figures de rhythme non moins piquantes, souleva la réprobation des -vieux théoriciens. Un savant chanoine de Bologne, Artusi, se fit le -défenseur des principes admis jusqu’alors, et, dans un livre publié à -Venise en 1600[64], il combattit avec une grande vivacité de paroles -les hardiesses inouïes du novateur. Monteverde, qui avait pour lui -la jeunesse, le monde élégant et l’esprit du siècle, répondit à son -antagoniste comme celui à qui un philosophe niait le mouvement: il -marcha et entraîna la foule à sa suite. Ainsi s’opéra une révolution -qui avait pour objet d’introduire dans l’art de la composition cette -unité de l’octave que présente la nature. Il fallut un long concours -de siècles et de tâtonnements pour secouer le joug des théories -qu’on avait héritées du système musical des Grecs, et pour dégager de -la multiplicité des dialectes mélodiques cette langue générale dont -j’ai parlé au commencement de ce discours. Notre gamme moderne, avec -les deux seules séries que nous en avons tirées, le _mode majeur_ et -le _mode mineur_, est le résultat de la pression de l’harmonie, dont -les combinaisons savantes nous rendront un jour par la modulation -cette variété d’accents mélodiques qu’elle a dû absorber d’abord pour -constituer la langue régulière. Tel est, _signori_, le grand événement -qui marque la troisième période de l’école de Venise, dont Monteverde -exprime les tendances. Lui-même se plaisait à dire que «pour atteindre -le but qu’il s’était assigné, le ciel ne pouvait pas le placer dans une -ville mieux disposée à comprendre l’esprit de ses compositions.» Il -ajoutait que «les nombreux chanteurs et instrumentistes qui étaient au -service de la seigneurie lui avaient rendu sa tâche facile par le zèle -et l’enthousiasme qu’ils mirent à le seconder.» - -«Monteverde a beaucoup écrit, et dans tous les genres de musique connus -de son temps, il a porté la fécondité, la hardiesse de son génie. Il -fut un des premiers compositeurs à s’essayer dans la forme dramatique, -inaugurée à Florence dans les dernières années du XVI^e siècle par un -groupe de _dilettanti_ et d’académiciens qui cherchaient à restaurer la -mélopée des Grecs, cette pierre philosophale de tous les beaux esprits -de la Renaissance. Ils furent plus heureux qu’ils ne s’y attendaient, -et, au lieu de raviver une forme qui n’a jamais existé, ils trouvèrent -une combinaison nouvelle de la fantaisie. Monteverde fit représenter à -la cour de Mantoue en 1607 un opéra d’_Ariane_, puis celui d’_Orfeo_, -qui excitèrent un grand intérêt. En 1608, à l’occasion du mariage de -François de Gonzague avec Marguerite de Savoie, il composa la musique -d’un ballet _delle Ingrate_ (des Sorcières), où l’on remarque des -effets de rhythme et d’instrumentation inconnus jusqu’alors; mais -c’est à Venise que l’instinct dramatique de Monteverde eut occasion de -se développer sous des formes qui ont lieu de nous surprendre encore -aujourd’hui. En 1624, il fit représenter au palais Mocenigo, devant les -plus grands personnages de la république, un épisode de _la Jérusalem -délivrée_, le combat de Tancrède et de Clorinde, qui, pour l’expression -des sentiments, la gradation des effets, l’intelligence des contrastes -et du coloris de l’instrumentation, est un morceau important, et -annonce l’éclosion de la musique moderne. - -«La révolution opérée par Monteverde n’est point un fait isolé, -l’évolution d’un art particulier qui n’intéresserait que des amateurs -de curiosités historiques: c’est au contraire un des résultats les plus -directs du grand mouvement de la Renaissance, presque contemporain de -la peinture à l’huile, qui fut aussi propagée à Venise par un élève de -Van Eyck, de la perspective linéaire et du clair-obscur, qui permirent -à l’art du dessin de rendre le caractère de la passion avec les -accidents de costume, de lumière et de paysage qui révèlent son passage -dans le monde extérieur. L’invention de la modulation a eu les mêmes -conséquences pour l’art musical, en lui apportant le coloris nécessaire -pour exprimer les contrastes, la succession ou la simultanéité des -sentiments du cœur humain: car la mélodie, quelque développée qu’on -la suppose, n’accuse que l’existence d’une émotion intérieure, un -état, une disposition de l’âme, sans pouvoir indiquer l’âge ni le -caractère de celui qui l’éprouve, le temps et le lieu où s’accomplit -l’événement. C’est la propriété de l’harmonie, et particulièrement de -la dissonance, qui engendre la modulation fécondée par le rhythme, de -pouvoir entourer l’expression pure du sentiment, c’est-à-dire l’idée -mélodique, de tous les accessoires de temps, de lieu, d’ombre et de -lumière, qui constatent la présence de la nature dans le drame de la -passion. Telles sont, encore une fois, les conséquences de la tentative -de Monteverde, qui, dans la composition musicale, se lie étroitement -aux principes d’émancipation intellectuelle émis par les grands -philosophes de la Renaissance, Bacon, Descartes et notre immortel -Galilée. Et n’allez pas voir dans ce rapprochement un simple effet de -mon esprit préoccupé, qui voudrait trouver une base scientifique à un -art dont il s’exagère la portée! En avançant, par exemple, dans la -préface déjà citée, que l’_orazione_, c’est-à-dire le sens des paroles, -doit guider l’inspiration du compositeur et dominer les combinaisons -de l’harmonie au lieu d’en être l’esclave, Monteverde se place sur le -terrain solide de la philosophie nouvelle, qui fait de la sensation, -transformée par la raison, la source de la connaissance. Le maître -vénitien a eu parfaitement conscience de l’œuvre qu’il accomplissait, -et, s’il n’a pas prévu tous les résultats que devaient produire ses -hardiesses harmoniques, il n’ignorait pas qu’il rompait avec l’esprit -de la tradition scolastique. Cent ans après Monteverde, nous verrons -Gluck invoquer les mêmes principes dans la fameuse dédicace de son -opéra d’_Alceste_ au grand-duc de Toscane. Dans les arts, en effet, -comme dans l’ordre moral et politique, les révolutions fondamentales -ne produisent pas immédiatement toutes les conséquences qu’elles -renferment, et le temps seul peut les dégager. - -«De l’invention de Monteverde et du développement de la modulation, -dont il a trouvé la source, date en Italie et en Europe la distinction -des écoles et des nationalités dans l’art musical. Jusqu’au milieu -du XVI^e siècle, on ne rencontrait une certaine originalité d’accent -mélodique et de rhythme que dans les airs de danse et les chansons -populaires, fruits de l’instinct et du caprice de l’oreille. Les œuvres -de l’art, soumises aux combinaisons de l’harmonie purement consonnante, -étaient partout les mêmes et ne se distinguaient entre elles que par -un degré plus ou moins grand d’élégance et de facilité dans le jeu des -parties qui formaient le nœud du contre-point. A l’apparition du drame -lyrique, de la mélodie savante et du coloris, qui permit de rendre -les nuances du sentiment avec les accidents de la nature extérieure, -les peuples de l’Europe purent avoir une musique nationale, comme ils -avaient déjà une littérature et une civilisation qui leur étaient -propres. - -«En Italie, l’école napolitaine, fondée par Alexandre Scarlatti au -commencement du XVII^e siècle, est la fille aînée de l’école de Venise, -dont elle féconda les traditions et les procédés. Né en Sicile, vers -1657, et mort à Naples en 1725, Scarlatti fut un homme de génie, -qui, dans les opéras nombreux, dans les oratorios, les motets, dans -les cantates et les madrigaux qu’il a composés pendant une longue et -brillante carrière, a déployé une riche imagination et a su être à la -fois novateur dans la mélodie, dans le récitatif, dans les détails de -l’instrumentation, dont il classa les couleurs, non moins que dans -l’emploi de la modulation, qui ne faisait que de naître. Il forma -de nombreux élèves, parmi lesquels il faut distinguer Durante, qui -peut être considéré comme le représentant le plus savant de l’école -napolitaine, dont il a pour ainsi dire formulé les doctrines. Durante -a été, à son tour, le chef d’une nombreuse postérité de compositeurs -dont Pergolèse et Jomelli sont les plus illustres. Né à Aversa, dans le -royaume de Naples, en 1714, mort dans cette même ville le 28 août 1774, -Nicolas Jomelli ferme la première époque de l’école qui l’a produit. -Dans son œuvre, qui se compose d’opéras, de messes et d’oratorios, -Jomelli résume tous les progrès accomplis avant lui, et il ouvre -à la musique dramatique une carrière nouvelle où Gluck ne tardera -point à s’élancer. Piccinni, Sacchini, Traëtta, Guglielmi, Cimarosa -et Paisiello, sont les compositeurs napolitains qui remplissent la -seconde moitié du XVIII^e siècle; ils se distinguent bien moins par -la nouveauté de l’harmonie et la vigueur de l’instrumentation, comme -leurs prédécesseurs, que par le charme, la grâce de la mélodie, et le -sentiment comique, dont ils expriment avec bonheur toutes les nuances. - -«Après la mort de Monteverde, l’école vénitienne, plus brillante que -jamais, continue à développer les propriétés de notre génie national. -On voit apparaître Baldassar Donati, qui a succédé à Zarlino comme -maître de chapelle, auteur d’une foule de _canzonette villanesque_ -et de madrigaux à plusieurs voix remplis d’esprit et de jovialité; -puis Jean Crocce, surnommé _il Chiozzetto_ à cause du lieu de sa -naissance, musicien non moins bizarre, qui a laissé un grand nombre -de compositions bouffonnes. Dans le genre dramatique, on remarque -au premier rang François Cavalli, maître de chapelle de Saint-Marc, -compositeur fécond et hardi, dont les opéras eurent un succès -prodigieux, et le firent appeler en France pendant la minorité de Louis -XIV. Cesti, Caldara et Legrenzi succèdent à Cavalli comme compositeurs -dramatiques, et remplissent la seconde moitié du XVII^e siècle. Maître -de chapelle de Saint-Marc et directeur de l’école _dei mendicanti_, -Legrenzi a consacré sa vie presque exclusivement aux églises et aux -théâtres de Venise, qu’il a alimentés pendant cinquante ans. Il a -eu pour élèves Gasparini et Lotti, dont la gloire a fait oublier -celle de son maître. Né à Venise en 1667, Nicolas Lotti fut nommé -organiste du grand orgue de l’église de Saint-Marc en 1693, qu’il tint -pendant quarante ans, puis maître de chapelle en 1736, où il succéda -à Antonio Biffi. Génie sévère et grandiose, Lotti, qui a traité tous -les genres, et dont les opéras, les duos, les trios et les madrigaux -charmants ont eu beaucoup de popularité, s’est particulièrement -distingué dans la musique religieuse, où il a révélé une science et -une profondeur de sentiment peu communes. Ses messes, ses motets avec -ou sans accompagnement d’instruments, et surtout ses admirables vêpres -qu’on chante encore aujourd’hui à San-Geminiano[65], où reposent ses -dépouilles mortelles, sont des œuvres dignes de Palestrina par la -pureté de l’harmonie, par la noblesse, la clarté du style et la suavité -pénétrante des effets. Lotti, qui est mort le 5 janvier 1740, âgé de -soixante-treize ans, a joui d’une réputation qui n’a été surpassée que -par Benedetto Marcello. - -«Permettez à un vieux disciple de Benedetto Marcello de s’arrêter un -instant avec respect devant l’une des plus belles gloires musicales de -notre pays. Issu d’une noble famille patricienne, qui compte dans ses -annales un doge, six procurateurs et d’autres illustrations civiles et -militaires, Benedetto était le troisième fils d’Augustin Marcello et -de Paola Cappello. Il est né à Venise le 24 juillet 1686, et fut élevé -par son père avec le soin qu’exigeait sa naissance. L’intelligence de -Benedetto ne fut pas d’abord très-accessible à la musique, qui était -généralement cultivée dans la maison paternelle, et il montra surtout -de la répugnance pour l’étude du violon. Il fallut que les railleries -de l’un de ses frères, qui jouait fort bien de cet instrument, vinssent -exciter son émulation pour un art qui devait immortaliser son nom. -Benedetto s’adonna alors avec une telle ardeur à l’étude de cet -instrument rebelle et des autres parties de la musique, que son père se -vit obligé de ralentir son zèle. Il l’emmena à la campagne, ayant soin -de l’isoler de tous les objets qui pouvaient réveiller sa passion; mais -le jeune Benedetto, qui avait alors dix-sept ans, trompant la vigilance -paternelle, se procura du papier à musique, et composa secrètement -une messe qui parut un chef-d’œuvre. Convaincu de l’inutilité de ses -efforts, son père le laissa suivre l’instinct de son génie: il lui -donna un maître de composition, qui fut Gasparini, pour qui Benedetto -a toujours eu beaucoup de déférence. A la mort de son père, Benedetto -fit un voyage à Florence, où l’attirait l’amour de la langue et de -la belle poésie italienne, et puis il revint à Venise parcourir la -carrière d’avocat, noviciat indispensable à tout grand seigneur qui se -destine au service de la république. A vingt-cinq ans, il prit la robe -prétexte, et fut nommé membre du tribunal des quarante. On l’envoya -ensuite comme provéditeur à Pola, dont le climat détestable ruina sa -santé et fit tomber toutes ses dents. De retour à Venise, Benedetto ne -put y rester longtemps, et fut nommé camerlingue à Brescia, où il est -mort le 24 juillet 1739, âgé de cinquante-trois ans. - -«La vie si courte que je viens d’esquisser a été remplie par des -travaux qui attestent une activité prodigieuse. Doué d’une grande -intelligence cultivée par de fortes études littéraires, Benedetto -connaissait les langues savantes aussi bien que celle de son pays. Il -a publié différents écrits littéraires qui témoignent de l’étendue -de ses lumières non moins que de la vivacité piquante de son esprit. -Parmi ces écrits, très-nombreux et très-divers, je ne citerai que -le charmant opuscule _il Teatro alla moda_, qui est une critique -des plus ingénieuses contre les compositeurs et les chanteurs de -son temps. Publié sans nom d’auteur, cet opuscule courut l’Italie, -et fit ressortir tous les défauts que les hommes d’un goût éclairé -reprochaient dès lors à notre drame lyrique. L’insouciance du -compositeur pour la pièce et la situation qu’il avait à traiter, -l’ignorance du poëte pour les exigences de la musique, la tyrannie des -sopranistes et des _prime donne_ qui voulaient avoir partout le même -genre de morceaux et d’ornements sans aucun égard pour le caractère -du personnage qu’ils représentaient, l’insubordination des musiciens -de l’orchestre, le ridicule des costumes et de la mise en scène, -enfin toutes les invraisemblances de l’opéra italien, qui, trente -ans plus tard, déterminèrent la réforme de Gluck, y sont relevées -avec un bon sens plein de gaieté. Mais c’est dans la composition -musicale que le génie de Marcello a révélé toute sa profondeur. -Déjà il s’était fait connaître par des messes, des recueils de duos -et de trios, des madrigaux à plusieurs voix et quelques cantates, -lorsqu’une circonstance fortuite lui fit aborder un thème plus -digne de ses hautes facultés. Parmi les amis intimes de Marcello, -il y avait un noble vénitien, Girolamo Giustiniani, qui avait fait -d’excellentes études à l’université de Padoue sous la direction -particulière de Lazzarini, professeur éminent de littérature grecque. -Giustiniani eut un jour l’idée d’essayer ses talents pour la poésie -en traduisant en vers italiens les dix premiers psaumes de David, et -il vint consulter Marcello sur le mérite de sa tentative. Celui-ci -trouva la traduction fidèle et très-élégante, et engagea son ami à en -poursuivre l’achèvement, à quoi Giustiniani répondit: «Puisque mon -essai vous paraît digne d’approbation, vous devriez vous joindre à -moi et prêter à mes vers le secours de votre art.» Frappé de cette -proposition, Marcello, sans répondre d’une manière affirmative, se -mit à son clavecin, et en peu de jours il fit la musique des cinq -premiers psaumes. Il réunit aussitôt dans son palais quelques personnes -éclairées, pour leur faire entendre sa nouvelle composition. L’œuvre -des deux patriciens produisit un très-grand effet, surtout la musique -de Marcello, qui excita un enthousiasme mêlé d’étonnement. Encouragé -par le succès, Marcello conçut le projet de mettre successivement en -musique les cinquante premiers psaumes de David, qui furent exécutés -dans son palais et sous sa direction à mesure qu’il en achevait la -composition. Telle est l’origine de cette œuvre admirable. Je me -rappelle encore, comme si c’était d’hier, ces belles soirées du palais -Marcello, où se réunissait tout ce que Venise avait d’esprits cultivés, -d’artistes et de grands seigneurs. Le maître tenait le clavecin, -dirigeant de son regard sévère les chanteurs et les instrumentistes de -la chapelle de Saint-Marc qui interprétaient ses nobles et touchantes -inspirations. Il ne leur passait aucun caprice, exigeant la plus -scrupuleuse exactitude dans l’exécution matérielle de sa musique, -dont il s’efforçait de leur expliquer la pensée. C’est à l’une de ces -soirées mémorables que j’ai entendu pour la première fois la célèbre -Faustina Bordoni, à qui Marcello a bien voulu donner quelques conseils -dont elle a su profiter. Le peuple, accouru de tous les coins de -Venise, se tenait sur les places voisines du palais, écoutant avec -recueillement ces grandes et belles compositions. Un soir cependant, -après l’exécution de l’admirable chœur que tout le monde connaît -aujourd’hui, _i cieli immensi narrano_, la foule assemblée au pied du -palais, et dans les gondoles qui sillonnaient le Grand-Canal, poussa un -cri de ravissement qui retentit jusque sur la place Saint-Marc. - -«Les psaumes de Marcello se répandirent promptement dans toute -l’Europe. L’empereur Charles VI voulut les entendre à sa cour; le -cardinal Ottoboni les fit exécuter dans son palais, à Rome, par les -chanteurs de la chapelle Sixtine. Composés pour une, deux, trois et -quatre voix, avec une simple basse chiffrée et quelquefois avec un -accompagnement de violoncelle ou de viole, ces psaumes forment une -succession de morceaux très-variés, où domine le sentiment dramatique, -qui est la qualité caractéristique de l’école vénitienne. Non-seulement -Marcello s’est inspiré de la poésie hébraïque, mais il a consulté aussi -les vieux chants des synagogues juives de tous les pays du monde, ainsi -que quelques rares débris de la musique grecque et du plain-chant -grégorien, pour se pénétrer de leurs tonalités diverses et en saisir -l’étrangeté. Je ne vous citerai que le second psaume pour alto et basse -sur les paroles _quare fremuerunt gentes_ (_d’onde cotanto fremito_), -d’un si grand caractère, et dont le troisième mouvement, _rompiamo -dicono_, exprime avec tant d’énergie la révolte de l’orgueil contre -le gouvernement de la Providence; le huitième, pour voix de contralto -et chœur; le dixième, à quatre voix, _come augel cui mile reti_, d’un -accent mélodique à la fois si simple et si varié dans le mouvement, -surtout la dernière strophe; le seizième, pour lequel Marcello -s’est inspiré d’un chant grec, l’hymne au soleil, de Dionysius. Les -récitatifs, les airs, les duos, les trios et les chœurs qui traduisent -les élans lyriques du roi-prophète dans l’œuvre si originale du -maître vénitien ne pouvaient être conçus que par un grand esprit, par -un compositeur dégagé de tout préjugé scolastique, qui va droit au -sentiment qu’il veut exprimer et ne s’inquiète que de l’efficacité des -moyens qu’il emploie. - -«Marcello était d’un caractère non moins élevé que son génie. Pieux -sans bigoterie, généreux, il usait de sa fortune et de ses vastes -connaissances avec la munificence d’un patricien de Venise. Son palais -était toujours ouvert aux artistes, dont il aimait à se voir entouré. -Il fut le maître et le protecteur constant de la Faustina, ainsi que -de son mari, le fameux Hasse, _il Sassone_, avec lequel il n’a cessé -de correspondre. Il aimait tellement la musique et tout ce qui s’y -rattache, qu’un soir d’été, étant accoudé sur le balcon de son palais, -qui borde _il Canalazzo_, il entendit une voix de femme d’un timbre -ravissant qui chantait une de ces _arie di batello_ qui, depuis la -fondation de Venise, circulent dans nos lagunes. Il envoya chercher -cette femme, pauvre et jeune lavandière nommée Rosana Scalfi; elle lui -plut, il la fit élever avec soin, lui donna des conseils dans l’art du -chant, et puis il l’épousa secrètement. Cette femme s’est montrée digne -de la fortune que le hasard lui avait procurée, en faisant le bonheur -du maître illustre dont je viens de vous conter l’histoire. - -«Après Benedetto Marcello, l’école vénitienne a produit successivement -Galuppi, Bertoni et Furlanetto, que voici présent, et qui continue avec -éclat les traditions de notre genre national. - -«Ce n’est point forcer l’analogie des choses que de rattacher à -l’école de Venise le célèbre chevalier Gluck, qui est venu, il y a -trente ans, réformer si à propos notre drame lyrique, car c’est bien -moins le pays où le hasard l’a fait naître que la nature des idées qui -servent à classer un grand artiste dans l’histoire. Or, quels sont les -principes qui ont guidé le génie de Gluck du jour où il a eu conscience -de sa force? «Lorsque j’ai entrepris de mettre en musique l’opéra -d’_Alceste_,» dit-il dans la dédicace mise en tête de ce chef-d’œuvre, -«je me suis proposé d’éviter tous les abus que la vanité des chanteurs -et l’excessive complaisance des compositeurs avaient introduits dans -l’opéra italien.... Je cherchai à réduire la musique à sa véritable -fonction, celle de seconder la poésie dans l’expression des sentiments -et l’intérêt des situations.... Je crus que la musique devait ajouter -à la poésie ce qu’ajoutent à un dessin correct et bien composé la -vivacité des couleurs et l’accord heureux des lumières et des ombres -qui servent à animer les figures sans en altérer les contours.... J’ai -cru encore que la plus grande partie de mon travail devait se réduire -à chercher une belle simplicité, et j’ai évité de _faire parade de -difficultés aux dépens de la clarté; je n’ai attaché aucun prix à -la découverte d’une nouveauté, à moins qu’elle ne fût naturellement -donnée par la situation et liée à l’expression; enfin il n’y a aucune -règle que je n’aie cru devoir sacrifier de bonne grâce en faveur de -l’effet_.» Messieurs, les idées de Gluck sont les propres idées de -Marcello, celles que Monteverde a émises dans ses préfaces, les idées -de Gabrieli, de Cyprien de Rore, de Willaert, qui a fondé l’école de -Venise au commencement du XVI^e siècle. Il me serait facile de prouver -aussi qu’entre ces principes de Monteverde, de Marcello, de Gluck, qui -proclament l’indépendance du génie, la toute-puissance du sentiment -dans les arts, et le fameux discours de _la Méthode_, où Descartes se -révolte contre la tradition scolastique pour ne s’en rapporter qu’à -l’évidence du sens commun, il existe un lien des plus étroits, l’esprit -de la Renaissance qui s’élève sur les débris du moyen âge. - -«Il est temps de terminer ce long discours et d’en résumer la substance -en peu de mots. La musique moderne est fille de la musique grecque, -comme les langues que nous parlons et la civilisation de l’Europe -occidentale sont issues du monde romain transformé par un principe -nouveau, qui est le christianisme. La musique a participé à toutes -les vicissitudes de l’esprit humain, passant successivement de la -multiplicité des échelles primitives à des combinaisons de plus en -plus simples, imposées par l’instinct du peuple, qui fait invasion -dans la cité savante des praticiens. Aux trois systèmes compliqués de -la musique grecque, l’Église substitue les huit échelles diatoniques -du plain-chant grégorien, qui sont plus accessibles à l’oreille -inexpérimentée de la foule, et dans lesquelles la _consonnance_ -naturelle et primordiale de l’_octave_ est dominée par la fraction -du _tétracorde_. Sur ces échelles diatoniques, qui ne se distinguent -entre elles que par la place toujours variable qu’occupe le _demi-ton_, -et qui ressemblent bien plus à des dialectes où domine le caprice -qu’à une langue en possession de ce caractère de fixité qui révèle -une civilisation plus générale, les harmonistes ont créé la science -des accords, qui, du VIII^e au XIII^e siècle, arrive à son premier -développement. On voit alors se produire un phénomène des plus -curieux, on voit s’élever et se répandre dans toute l’Europe les -contre-pointistes flamands, ces dialecticiens de la scolastique -musicale, qui s’occupent moins du fond de la pensée que de la forme qui -doit la contenir, et qui s’attardent à perfectionner tous les éléments -matériels de la langue dont va se servir le divin Palestrina. Le chef -de l’école romaine ferme le moyen âge; il crée la véritable musique du -catholicisme, dont on n’égalera jamais la sublime sérénité, et il meurt -en laissant pressentir une révolution qui s’accomplira à Venise. - -«Fondée au commencement du XVI^e siècle par le Flamand Willaert, -notre école musicale développa le principe qui caractérise toute -la civilisation de Venise, c’est-à-dire la notion de la réalité -pratique relevée par le goût des plaisirs délicats et du faste de -la vie. Ce principe se traduit dans les arts plastiques, surtout en -peinture, par la prédominance du coloris, qui saisit l’éclat et les -contrastes du monde extérieur, et, dans la musique, par le sentiment -dramatique, dont le rhythme et la modulation sont les agents matériels. -Obéissant à l’influence secrète du pays qu’ils habitaient, comme des -plantes qui reçoivent de la terre qui les porte les sucs dont elles -se nourrissent, Adrien Willaert, Cyprien de Rore et Andrea Gabrieli -s’ingénient à combiner de vastes morceaux d’ensemble à deux, trois -et jusqu’à quatre chœurs, qui dialoguent et se répondent d’un bout -de la basilique de Saint-Marc à l’autre. A ces tentatives sourdes du -sentiment dramatique, vivifiées par des accidents chromatiques et -des figures de rhythme inusitées jusqu’alors, Jean Gabrieli ajoute -l’accompagnement des instruments, dont il assortit les timbres ou -les couleurs avec une hardiesse d’imagination très-remarquable. Il -fortifie la puissance de ces effets par l’intelligence de la poésie -et des paroles liturgiques, dont il forme une espèce de drame ou -d’oratorio qui lui inspire des combinaisons vocales de rhythme et -d’harmonie incompatibles avec l’existence du plain-chant grégorien. -Marchant sur les traces de ses prédécesseurs de l’école de Venise et -sur celles de Gesualdo, Monteverde achève d’accomplir la révolution -commencée avant lui, en employant avec une persistance particulière -ce fameux accord de septième dominante qui communique à l’oreille le -désir de la consonnance d’octave. Ainsi fut constituée dans l’art, et -par l’influence ou par la pression de l’harmonie, l’unité de notre -gamme diatonique, qui a fait disparaître en les absorbant les échelles -du plain-chant ecclésiastique, comme les dialectes disparaissent -devant une langue plus simple, instrument de la maturité de l’esprit. -De l’avénement de la dissonance naturelle, source de la modulation, -c’est-à-dire du coloris, date en Europe la distinction des écoles -nationales; car elle fournit au compositeur les moyens matériels de -rendre simultanément l’accent des passions contraires et d’entourer -la mélodie, qui n’exprime qu’un sentiment absolu de l’âme, de toutes -les modifications de temps, de lieu, d’ombre et de lumière, qui -accusent la présence de la nature extérieure. Aussi la révolution -opérée par Monteverde n’est-elle point un fait isolé. Contemporaine -de la naissance de l’opéra et de la mélodie savante, qui s’essayait -à suivre la poésie en se dégageant des complications de la musique -madrigalesque, l’invention de Monteverde est une conséquence directe -du mouvement général d’émancipation qui entraîne le XVI^e siècle. -Artiste de génie, Monteverde obéit à l’impulsion de son temps: il -veut que l’_orazione_ ou la poésie soit la maîtresse de l’harmonie, -contrairement aux préceptes des contre-pointistes, qui ne considéraient -la parole que comme un prétexte à leurs subtiles argumentations. De ce -principe, qui constitue l’oreille juge suprême de la beauté musicale, -dérivent tous les admirables effets de l’art moderne. Lotti, Marcello -et Galuppi, chacun selon les tendances particulières de son génie, -achèvent de consolider une révolution à laquelle vient se rattacher -aussi le chevalier Gluck. - -«La musique italienne se divise donc en trois grandes écoles: l’école -romaine, fondée par le divin Palestrina, qui fixa à jamais l’idéal de -la prière du catholicisme, dont elle semble révéler l’unité dogmatique, -en repoussant tout accident de modulation étranger au plain-chant -grégorien; l’école vénitienne, où éclatent le mouvement et la -fantaisie de la vie, et qui s’attache à développer les deux principaux -éléments de l’expression dramatique, le rhythme et le coloris; l’école -napolitaine, qui participe des deux autres, mais plus particulièrement -de l’école vénitienne. - -«Je crois, _signori_, avoir assez longuement répondu à la question -que j’avais promis de résoudre devant cette brillante assemblée, -en prouvant que le génie de Venise a eu sur l’art musical le même -genre d’influence que sur les autres parties de la civilisation. La -musique commence à Venise, comme chez toutes les nations modernes, -par des chansons populaires et le plain-chant ecclésiastique. Ces -deux éléments, qui correspondent aux deux grandes divisions de la -société au moyen âge, se mêlent bientôt, comme l’esprit séculier -pénètre celui de l’Église, et de la fermentation qui résulte de ce -contact, que l’autorité ne peut empêcher, se dégage un art nouveau dont -j’ai raconté les vicissitudes. Dans le grand et magnifique concert -de la Renaissance, alors que Venise s’élève radieuse par la main de -ses architectes, de ses peintres et de ses sculpteurs, elle produit -des musiciens qui ajoutent à sa gloire un rayon de plus, et qui -réfléchissent non moins fidèlement les propriétés de son génie. Fondée -par un maître flamand, qui lui communique le germe des combinaisons -harmoniques, notre école de musique a eu les mêmes destinées que -notre école de peinture, qui a reçu aussi des artistes ultramontains -la première étincelle du coloris qui la distingue essentiellement. -Qui ne sait en effet qu’Albert Durer, Hemmelinck de Bruges, Gérard de -Gand, Vivien d’Anvers, et beaucoup d’autres peintres de la Belgique, -de la Hollande et de l’Allemagne, furent accueillis à Venise avec la -munificence hospitalière qui nous caractérise, et qu’indépendamment -du fameux bréviaire du cardinal Grimani, qui contenait de si nombreux -témoignages de leurs talents, les galeries de nos patriciens étaient -remplies de leurs meilleurs chefs-d’œuvre? Mais si Antonello de Messine -vint révéler à Jean Bellini le secret de la peinture à l’huile, qui -avait été trouvé récemment par Van Eyck de Bruges, l’école de Venise -eut bientôt une telle supériorité dans l’art magique du coloris, -qu’elle fut à son tour l’institutrice des peintres flamands et -néerlandais. Elle paya largement sa dette de reconnaissance, puisque -l’œuvre du Giorgione, de Titien surtout, du Tintoretto et de Paul -Véronèse, sont la source où le génie de Rubens est venu s’abreuver. -Telles ont été également l’origine et l’influence de notre école -musicale, qui, après avoir été instituée par un contre-pointiste -flamand, a formé de nombreux élèves, parmi lesquels Léon Hasler et -Henri Schutz sont allés répandre en Allemagne et dans le nord de -l’Europe la science, le coloris et les tendances dramatiques qu’ils -avaient puisés dans l’école de Venise et dans l’enseignement de leurs -maîtres, Andrea et Jean Gabrieli. Bien que ces relations fréquentes de -l’Allemagne avec l’Italie, et particulièrement de la Hollande et de la -Belgique avec Venise, puissent s’expliquer par le grand événement de -la conquête, par la position géographique de notre belle cité et le -rôle politique et commercial qu’elle a joué jusqu’au milieu du XVII^e -siècle, nous serions tenté de voir dans cet échange de procédés et -d’influence réciproque la manifestation d’un rapport plus intime de -la nature des choses. Il existe une si grande analogie entre le son -et la couleur, entre les facultés de l’artiste qui se distingue par -l’éclat du pinceau et celles du compositeur qui a le sentiment de la -modulation, source du coloris et de l’expression dramatique, qu’il -n’est pas étonnant que des peuples doués des mêmes aptitudes aient -été attirés l’un vers l’autre et qu’ils se soient communiqué les -propriétés natives de leurs génies. Ce qui est certain, c’est que les -écoles flamande et hollandaise se distinguent par le sentiment profond -qu’elles ont de la réalité, par la fidélité avec laquelle elles se -plaisent à reproduire les épisodes de la vie bourgeoise, les accidents -du monde extérieur et surtout du paysage, dont elles imitent avec une -si grande perfection les tons solides et les horizons mystérieux. Or, -ce sont là aussi les qualités où brille d’une manière incomparable -l’école vénitienne, dont le goût plus délicat choisit mieux les objets -de son imitation, et n’aime à reproduire dans les œuvres de l’art que -la poésie de la nature, les grands événements de l’histoire nationale, -l’éclat et la pompe de la sociabilité. Il est constant néanmoins que -la Néerlande et la Belgique, ainsi que les villes libres de l’empire, -telles que Nuremberg et Augsbourg, ont eu avec Venise de fréquentes -relations commerciales qui ont donné lieu à des rapports plus intimes -et à un échange d’influence du Nord sur le Midi, du Midi sur le Nord, -qui est un des phénomènes curieux de l’histoire de l’esprit humain. - -«Greffé sur une abstraction teutonique, comme nos palais reposent sur -des pilotis séculaires, l’art de Venise s’est élancé de ce sol aride -comme une plante généreuse, portant des fruits d’or qui ont émerveillé -le monde. Dans la musique de chambre et les mille ramifications de la -fantaisie, dans la musique religieuse et le genre dramatique, qu’elle -a cultivé avec une prédilection significative, l’école de Venise a -été aussi féconde qu’originale. Nos églises, nos théâtres, les quatre -_scuole_ de chant, dont vous connaissez l’origine, les _accademie_, -les chapelles particulières, et jusqu’à nos places publiques, qui sont -aussi des spectacles non moins amusants que les autres, tout dans -Venise retentissait de concerts de voix et d’instruments qui faisaient -dire à Doni, en plein XVII^e siècle, qu’il n’avait appris à connaître -ce que c’était que l’harmonie que depuis son séjour à Venise. Trop -amoureux de la vie et de la lumière, du mouvement et de la passion, -pour se concentrer dans les profondeurs de l’âme ou s’élever dans les -régions sereines où planent Raphaël et Palestrina et toute l’école -romaine, le génie vénitien devait nécessairement se manifester dans -l’histoire par la recherche du coloris et l’imitation de la belle -nature: il devait produire en peinture les deux Bellini, Giorgione et -Titien leurs élèves, Tintoretto et Paul Véronèse; en musique, Willaert -et Cyprien de Rore, les deux Gabrieli, Monteverde, Cavalli, Lotti, -Marcello et Galuppi, qui se font admirer par des qualités analogues, -c’est-à-dire par le sentiment du rhythme et la modulation, par le -coloris de l’instrumentation et la fidélité de l’expression dramatique, -qu’ils introduisent jusque dans le temple du Seigneur. C’est à Venise -que se propage le secret de la peinture à l’huile, qui donne à l’art -le moyen de lutter avec la nature, d’imiter le rayonnement du monde -extérieur et la variété infinie des caractères. C’est également à -Venise que Monteverde vient consolider une révolution qui a pour objet -d’émanciper le génie, en lui fournissant les moyens matériels de rendre -l’accent de la passion et la simultanéité des effets dramatiques. Imbu -de l’esprit libérateur de la Renaissance, Monteverde ose proclamer le -principe professé avant lui en termes plus ou moins explicites par -Cyprien de Rore et Gabrieli, invoqué plus tard par Marcello et le -chevalier Gluck, que la musique doit avant tout obéir au sentiment, et -n’avoir d’autre règle que celle de colorer la poésie et d’en exprimer -la vérité. Ni Gabrieli, ni Monteverde, ni les premiers inventeurs du -drame lyrique, tels que Vincent Galilée, Jules Caccini et Peri, pas -plus que Marcello et Gluck, n’étaient de savants compositeurs selon la -doctrine admise par les écoles régnantes. Emportés par le courant du -siècle, excités par ce mouvement intérieur qui fait les grands hommes -et les grands poëtes, et que Dante a si admirablement définis lorsqu’il -dit, en parlant de lui-même: «Je suis un de ceux qui s’efforcent -d’exprimer ce qu’amour leur inspire,» ils ont dédaigné les règles -scolastiques qui les attachaient à la glèbe, et ont créé la langue de -la passion, c’est-à-dire la musique moderne. Qui sait si, au moment -où je parle, Dieu ne suscite pas un de ces réformateurs superbes, un -génie amoureux de la lumière, de la vie et de la passion, qui viendra -enchanter le monde par l’éclat du coloris, la nouveauté des modulations -et la puissance du rhythme, ces agents matériels des effets dramatiques -élaborés par l’école de Venise, dont il continuera l’impérissable -tradition?...» - -L’abbé Zamaria, dans les paroles qui terminaient son discours, semblait -avoir eu le pressentiment de l’avénement de Rossini, qui, en effet, a -composé à Venise son premier et son dernier opéra italien, _Tancredi_ -et _Semiramide_. L’auteur immortel du _Barbier de Séville_ et de -_Guillaume Tell_, que l’Italie n’est plus digne de comprendre, se plaît -à reconnaître que le public vénitien ne pouvait se rassasier de ce -prodigieux _crescendo_ qui éclate dans toutes ses partitions, et dont -on peut trouver les germes dans les œuvres de Monteverde et de Cavalli. -En s’enivrant ainsi du coloris puissant, du _brio_, du rhythme et de -toutes les qualités éminentes qui caractérisent la manière de Rossini, -le public de la Fenice ne se doutait pas qu’il saluait l’influence -historique de la civilisation de Venise. - - - - -VIII - -LES FIANÇAILLES DE BEATA. - - -Lorenzo avait quitté Venise quelques jours après la brillante assemblée -où l’abbé Zamaria avait raconté l’origine et les vicissitudes de la -musique moderne. Il s’était rendu à Padoue pour y suivre un cours -d’études dont le sénateur Zeno avait fixé lui-même les différents -sujets. Il s’était séparé de Beata avec tristesse, mais sans amertume; -car non-seulement Lorenzo et Beata croyaient se revoir bientôt, mais -tout leur donnait lieu d’espérer que l’avenir couronnerait leurs vœux -les plus chers. Aucun incident, aucune parole n’étaient venus trahir -les véritables intentions du sénateur sur le chevalier Sarti, qui, aux -yeux de tout le monde, paraissait appelé à une grande fortune. - -En descendant le canal de la Brenta, Lorenzo put jeter les yeux sur -la villa Grimani, dont le beau jardin et la longue charmille lui -rappelèrent de doux souvenirs. Suivi de son domestique Vecchiotto, il -arriva à Padoue dans le courant de l’année 1792. Le chevalier était -muni de nombreuses lettres de recommandation; il fut reçu dans les -meilleures maisons de la ville et traité comme un membre de la famille -Zeno. Il suivit un cours de langues et de littératures anciennes, un -autre de droit public et d’histoire, puis un cours de philosophie, -qui se composait d’un mélange hétérogène de logique, de théologie et -de mathématiques. Les premiers temps de son séjour dans cette ville -savante, qui avait été le refuge de tant d’illustres proscrits et -particulièrement de Dante Alighieri[66], s’écoulèrent assez rapidement: -le chevalier Sarti était dans l’ivresse de l’indépendance et du bonheur -entrevu. L’ardeur de connaître, l’ambition de mériter les faveurs que -la fortune semblait lui réserver, et celle de se maintenir dans les -hautes régions de la vie sociale où il se trouvait introduit presque -miraculeusement, ces divers sentiments avaient un peu surexcité la -vanité de Lorenzo et donné l’essor à son imagination romanesque. Il -lisait les poëtes, les philosophes et les historiens avec avidité, -moins pour y chercher des vérités utiles à son inexpérience que pour -y trouver des images de la beauté et des exemples de la passion -triomphante. - -Après quelques mois donnés à l’étude et aux soins de son installation, -Lorenzo alla voir sa mère, qui l’attendait avec la plus vive anxiété. -Il ne l’avait pas revue depuis son départ de la Rosâ, où il retrouva -tous ses amis d’enfance, le barbier Giacomo, aussi sentencieux -qu’autrefois, et Zina la fermière, entourée d’un groupe de jolis -enfants. On se montrait du doigt le chevalier Sarti dans le village -comme un exemple à suivre pour s’élever de la plus humble condition -parmi les heureux de ce monde. Catarina était dans toute la joie de -son âme de revoir son fils grandi, beau, riche, et aussi savant que -le fameux curé de Cittadella, à ce que Giacomo assurait. De la Rosâ, -Lorenzo se rendit à Cadolce pour visiter l’oncle de Beata, le saint -prêtre qui avait béni son enfance, et qu’il retrouva aussi tendre, -aussi pieux et aussi indulgent qu’il l’avait connu. Le chevalier alla -voir aussi la compagne inséparable de Beata, la fille du médecin de -Cadolce, Tognina, qui l’accueillit comme le futur époux de sa meilleure -amie; car elle pensait bien que le sénateur Zeno n’avait témoigné -tant de sollicitude à Lorenzo que pour le préparer à une plus haute -destinée. Il ne voulut pas reprendre le cours de ses études à Padoue -sans avoir fait un pèlerinage au village d’Arquà, où reposent les -cendres de Pétrarque, l’une de ses plus grandes admirations après le -poëte catholique et gibelin du XIII^e siècle. En quittant l’heureuse -vallée, dernier refuge de l’amant de Laure, le chevalier murmurait tout -bas ces vers en s’appliquant les paroles du poëte: - - Benedetto sia ’l giorno e ’l mese e l’anno, - E la stagione, e ’l tempo, e ’l punto, - E ’l bel paese, e ’l loco, ov’io fui giunto - Da duo begli occhi che legato m’hanno. - - Bénis soient le jour, le mois, l’année, la saison, l’instant et - l’heureuse contrée où je vis les deux beaux yeux qui m’ont enchaîné!... - -Les événements de la révolution française, qui se précipitaient comme -les scènes d’un drame immense conçu par une intelligence fatale -et mystérieuse, commençaient cependant à préoccuper vivement les -souverains de l’Italie. La chute de la monarchie au 10 août avait -amené dans les provinces de la Vénétie un flot de nouveaux émigrés -qui, malgré la vigilance du gouvernement, avaient répandu dans le -peuple le bruit de cette grande catastrophe. La mort de Louis XVI, -celle de la reine et la dispersion de la famille royale avaient achevé -d’exciter l’intérêt public pour de si nobles infortunes. Un nouveau -représentant de la république française était venu remplacer à Venise -celui de la monarchie. De tels changements avaient produit une stupeur -générale et profonde, mais les esprits étaient loin d’être unanimes -dans la manière d’en apprécier les conséquences. L’aristocratie, fidèle -à ses vieux errements, regrettait le passé, et ne craignait pas de -manifester ouvertement sa répugnance pour un ordre d’idées qui blessait -ses croyances et menaçait ses priviléges. Le peuple était encore -indifférent et regardait en curieux ce spectacle des vicissitudes -politiques dont il ne comprenait pas le sens. Une partie de la -jeunesse, quelques lettrés, et en général tous les hommes éclairés -des villes de terre ferme, étaient favorables aux principes de la -révolution française, dont ils attendaient une réforme de l’État et un -adoucissement dans les liens qui rattachaient les provinces à la cité -souveraine. Le gouvernement de la seigneurie, résistant à toutes les -impulsions qui lui venaient, soit de l’Italie, soit d’autres puissances -de l’Europe qui sollicitaient son alliance, s’efforçait de garder une -neutralité douteuse au milieu de la conflagration générale. Au fond, la -politique de ce gouvernement de vieillards temporiseurs était hostile -à la France, dont il redoutait l’ambition et les idées subversives. Un -parti énergique, qui était en minorité dans le grand conseil, voulait -que la république de Saint-Marc s’alliât avec l’Autriche, et prît -une part active dans la lutte prochaine qui allait s’engager, tandis -qu’un petit nombre d’esprits jeunes et mieux avisés conseillaient de -retremper les ressorts de l’État et de la politique de Venise dans une -alliance offensive et défensive avec la république française. Dans -cette alternative, le sénat, énervé par l’inaction et l’isolement où il -se tenait depuis un siècle, prenant son amour du repos pour la suprême -sagesse, et se croyant à l’abri des événements parce qu’il n’avait pas -le courage de les affronter, s’enveloppait de mystère et de sourdes -menées, au lieu de prendre un parti décisif qui lui aurait donné une -voix et des appuis dans les conseils de l’Europe. - -Padoue était avec Brescia et Bergame la ville de la Vénétie où les -principes de la révolution française avaient rencontré le plus de -partisans secrets. Une partie de la jeunesse studieuse, quelques -professeurs et plusieurs nobles de terre ferme, qui supportaient avec -impatience le joug des grands seigneurs du livre d’or, s’étaient laissé -gagner par les idées nouvelles d’émancipation et d’égalité, qu’ils -propageaient à leur tour clandestinement dans les classes inférieures. -Un mémoire que le chargé d’affaires de France venait de présenter au -sénat de Venise[67], pour justifier le droit qu’avait eu la nation -française de changer la forme de son gouvernement, circulait à Padoue -de main en main, et produisit une effervescence qui n’échappa point à -la sombre vigilance des inquisiteurs d’État. Le bruit qui se répandit, -quelque temps après, que l’armée républicaine avait repris Toulon et -chassé les ennemis du territoire de la France, ne fit qu’accroître -l’émotion et les espérances des novateurs. - -Un soir que Lorenzo sortait de la maison du comte Corazza, où il avait -passé quelques heures avec un petit nombre de personnes distinguées qui -s’y réunissaient souvent, il fut accosté par un individu qui lui dit -familièrement: «Vous marchez si vite, monsieur le chevalier, qu’on a -peine à vous suivre. Voilà ce que c’est que d’être jeune, _per Bacco_! -On va hardiment devant soi, sans s’inquiéter des pauvres écloppés qui -restent en chemin; et cela doit être ainsi, car s’il fallait que les -générations nouvelles fussent condamnées à mesurer leur pas sur celles -qui s’en vont, le progrès dont nous parlions tout à l’heure chez le -comte Corazza, mon ami, serait un vain mot, et la vie n’aurait pas de -sens. - -—J’ignorais, monsieur, répondit Lorenzo en regardant avec attention -la personne qui venait de l’interpeller et qu’il reconnut en effet -pour une de celles qu’il avait vues dans la maison Corazza, j’ignorais -qu’il vous serait agréable de m’avoir pour compagnon de voyage par une -si belle nuit, car je me serais fait un devoir de vous attendre. Aussi -bien, rien ne me presse. C’est plutôt le besoin de mouvement que le -désir d’arriver chez moi, où je n’ai que faire, qui me faisait hâter le -pas. - -—Parfaitement dit..., répliqua l’inconnu en prenant sans façon le bras -du chevalier. Le besoin de mouvement, le besoin d’agir et d’exercer la -force dont on se sent doué, plus encore que la volonté d’atteindre un -but déterminé.... voilà ce qui caractérise la jeunesse dans tous les -temps, et cela suffit pour que le monde change et se transforme sans -cesse. Mais si à cet instinct permanent de la vie il s’ajoute une idée -qui en concentre les aspirations, oh! alors on enfante des miracles. -C’est ce que vous verrez bientôt, monsieur le chevalier; car le temps -où nous vivons est gros d’événements mémorables. - -—Est-ce que vous croyez à une guerre prochaine? monsieur, répondit -Lorenzo d’une voix modeste. - -—Non-seulement je crois à une guerre, mais j’espère une révolution. -Le monde est vieux, j’entends le monde moral; car pour la matière, -elle est ce que nous la faisons, un témoin passif de notre existence, -une conquête et une image de notre activité. Il faut donc renouveler -le viatique qui a servi jusqu’ici d’aliment spirituel à la société -européenne. Les pouvoirs publics, les institutions et les classes qui -détiennent l’autorité, sont usés et ne répondent plus aux besoins -de l’opinion. Que faire dans une pareille situation, entre un passé -qui ne peut durer qu’en empêchant l’avenir de prendre sa place? -Faudra-t-il que les générations qui portent avec elles l’esprit -de Dieu, c’est-à-dire une notion plus élevée de sa justice, de sa -providence et des limites qu’elle s’impose, faudra-t-il que ces -générations s’agenouillent devant des sépulcres blanchis, et que la -vie recule devant la mort? Ce serait inique, si fort heureusement ce -n’était impossible. Or, on n’obtiendra jamais des pouvoirs existants -l’aveu, même implicite, de leur impuissance, et leur résignation à un -ordre plus équitable où ils ne seraient plus les dispensateurs suprêmes -de la souveraineté et de la fortune publiques. Dans cette occurrence, -l’histoire nous prouve que l’humanité se comporte comme la nature: -elle brise ce qui ne cède pas, et tranche par l’épée un nœud qu’on se -refuse à délier pacifiquement. Ni le christianisme, ni la réforme, ni -la révolution française, qui les résume et en féconde les principes, -n’ont pu triompher de leurs ennemis sans le concours de la force. Le -paganisme a résisté tant qu’il a pu, et, s’il a succombé, ce n’est pas -faute de s’être défendu par tous les moyens qui étaient en son pouvoir. -Le catholicisme en a fait autant, et les annales de l’Église sont -remplies de pages sanglantes et d’horreurs _salutaires_, comme disent -les casuistes. - -—Il est cependant triste de croire, dit Lorenzo, que la vérité ne -puisse être reconnue à l’éclat de son évidence, et qu’il faille le -concours de la force pour faire triompher l’esprit. A quoi servent -alors la conscience et la raison, s’il nous faut employer l’épée pour -protéger le juste et proclamer le vrai? - -—Oh! _sancta simplicitas!_ répondit l’inconnu en souriant, voilà bien -le langage d’un jeune homme de vingt ans, qui explique le _Phédon_ -peut-être ou _la Cité de Dieu_ de saint Augustin! Vous pensez donc, -mon cher chevalier, que le juste, le vrai et le beau, pour employer -la langue de vos maîtres, descendent du ciel comme le Saint-Esprit, -qui est venu illuminer les apôtres, et qu’il n’y a qu’à ouvrir les -yeux pour être subitement édifié? S’il en était ainsi, il n’y aurait -jamais eu de contradiction parmi les hommes, et nos premiers parents -seraient encore à s’ennuyer dans le paradis terrestre. C’est parce -que la vérité ne se présente jamais à l’état pur, c’est parce qu’il -faut l’extraire péniblement, comme l’or, des entrailles de l’histoire, -en la dégageant de l’erreur, que les hommes discutent et se font la -guerre. La conscience et la raison, que vous invoquiez tout à l’heure, -ne contiennent que la table de la loi, c’est-à-dire les principes -nécessaires dont le développement est l’œuvre du temps et de notre -libre arbitre. La conscience d’un Athénien contemporain de Socrate, -par exemple, n’avait pas d’autres vérités fondamentales que celles -qu’admettait un sujet de Marc-Aurèle ou un chrétien du moyen âge; -mais quelle différence dans les conséquences pratiques que chacun en -tirait! Lorsque le Christ disait: _Mon royaume n’est pas de ce monde_, -ce n’était là sans doute qu’une précaution de langage pour désarmer la -vigilance des pouvoirs politiques; car, aussitôt que ses disciples -ont été les plus forts, ils se sont empressés d’organiser la société -conformément à l’idéal de justice dont il les avait pénétrés. La -réforme, qui ne fut d’abord qu’une simple controverse sur quelques -points de discipline ecclésiastique, ne gouverne-t-elle pas aujourd’hui -la moitié de l’Europe et une partie du nouveau monde? L’esprit de -la révolution française, sorti de cette même source d’amour et de -miséricorde qu’on nomme l’Évangile, épuré par la réforme, agrandi par -les travaux immortels des libres penseurs de notre siècle, marque un -nouveau développement de la notion de justice, et s’applique à un -plus grand nombre de rapports. On pourrait comparer la conscience à -un tribunal dont la juridiction, d’abord très-restreinte et aussi -élémentaire que la société primitive, étend chaque jour la sphère de -son action. Devenant ainsi plus vigilant et plus rigoureux, ce tribunal -finit par soumettre à la même loi d’équité toutes les relations de -la vie. Telle est la destinée du genre humain, qui, dans l’ordre -moral comme dans l’ordre scientifique, est forcé de conquérir à la -sueur de son front cette portion de vérité relative qui constitue la -civilisation d’une époque. Eh bien! mon cher chevalier, nous sommes -précisément arrivés à l’une de ces grandes crises de l’histoire, à la -fin d’une civilisation que condamnent la conscience plus éclairée et -la raison du genre humain. Ne vous y trompez pas, c’est une religion -nouvelle qui s’avance avec l’armée française victorieuse; c’est la -religion de la jeunesse et de la vie qui vient prendre la place d’une -doctrine épuisée, d’un culte de vieillards, la religion de la mort. -Aussi voyez la misérable contenance de nos pères conscrits à la veille -de si grands événements! Irrésolus et tremblants, lâches et perfides, -ils ne savent ni conjurer le destin par des sacrifices expiatoires et -des réformes nécessaires, ni se défendre ouvertement contre le danger -qui les menace. Comme le sénat de Rome, dont il se dit l’émule, le -sénat de Venise attend que les Gaulois viennent assiéger le Capitole, -au lieu de se préparer à les combattre ou de leur tendre la main pour -partager avec eux les dépouilles de la vieille Italie. Malheureusement, -on ne trouvera pas un Camille cette fois pour défendre une cité dont -les jours sont comptés. - -—Monsieur, répondit Lorenzo avec une extrême vivacité, ce ne sont pas -là les sentiments d’un bon Vénitien. J’ignore si nous devons craindre -réellement tous les malheurs que vous nous annoncez; mais dans aucun -temps il n’est permis de faire des vœux contre l’indépendance de son -pays. - -—Et qui vous dit, monsieur le chevalier, qu’on souhaite la chute de -Venise plutôt que le triomphe de la justice? Contrairement à la formule -historique de l’aristocratie du livre d’or, je dirai: «Je suis homme -avant d’être Vénitien,» et le bonheur des peuples me touche un peu plus -que les intérêts d’une oligarchie odieuse et tyrannique. Je m’étonne de -voirie fils de Catarina Sarti se faire le champion d’un ordre social -plein d’iniquités, où le mérite, le courage, la vertu même, sont des -titres à la pauvreté et souvent à la proscription. Cela est d’autant -plus généreux de votre part, que cette aristocratie impuissante et -jalouse, dont vous défendez les droits usurpés, a laissé mourir votre -père dans un coin de l’Asie, loin de sa patrie, où ses grands talents -faisaient ombrage à la famille Zeno.... A propos, dit l’inconnu après -avoir fait quelques pas en silence, vous connaissez la nouvelle? - -—Quelle nouvelle? répondit Lorenzo, un peu distrait par ce qu’il -venait d’entendre. - -—Parbleu! les fiançailles de la signora Beata Zeno avec le chevalier -Grimani. On ne parle que de leur prochain mariage depuis quinze jours -dans tout Venise. Vous allez sans doute assister aux noces de la noble -fille de votre protecteur? Elles seront très-brillantes, à ce qu’on -assure, et les poëtes de carrefour ont déjà rimé de beaux sonnets en -l’honneur de cette alliance de deux illustres familles patriciennes.» - -Parvenu au détour d’une rue étroite, qui n’était éclairée que par une -petite lampe qui brûlait aux pieds d’une madone, l’inconnu, s’arrêtant -tout court, ajouta: - -«Savez-vous bien que nous sommes d’anciennes connaissances, monsieur -le chevalier? Non-seulement j’ai été fort lié avec votre père dans -ma jeunesse; mais rappelez-vous que, il y a six ou sept ans, j’ai eu -l’honneur de causer avec vous dans un café de la place Saint-Marc, et -de vous donner quelques renseignements sur le personnel et les mœurs -de cette société vénitienne dont je puis vous annoncer aujourd’hui -la chute inévitable. _Felice notte, signor cavaliere_,» dit-il en -s’éloignant de Lorenzo, et le laissant étourdi de tout ce qu’il venait -d’entendre. - -Assailli par une foule de sentiments et comme frappé de stupeur, -Lorenzo resta quelque temps immobile au coin de la rue où l’inconnu -l’avait quitté; puis il se mit à marcher précipitamment et sans but, -emporté qu’il était par une sorte de fièvre qu’il ne pouvait maîtriser. - -«Est-il possible, se dit enfin le chevalier en poussant une exclamation -douloureuse, est-il bien possible que cet homme m’ait dit la vérité? -Beata épouserait le chevalier Grimani, et l’on m’aurait fait un -mystère d’un si grand événement! Pourquoi me tromper ainsi, et quel -intérêt pouvait avoir le sénateur à me dire ces paroles mémorables -qui retentissent encore au fond de mon cœur: _Allez, mon fils, car -ce titre vous appartient désormais?_ N’aurait-il voulu me combler de -ses faveurs, m’élever dans la hiérarchie domestique de sa maison que -pour mieux marquer la distance qui me sépare de sa fille et détourner -mon ambition du but où elle aspire? La scène de la bibliothèque, -le long discours qu’il m’a tenu, tout cet appareil d’initiation -paternelle n’aurait donc été qu’un piége tendu à ma crédulité, un -stratagème de tyrannie pour me séparer de Beata, dont il aurait deviné -les sentiments secrets? Ah! je comprends maintenant la sécurité du -chevalier Grimani et sa courtoisie à mon égard, s’écria Lorenzo avec -rage et en précipitant ses pas. Il n’avait pas besoin de s’inquiéter -des vains honneurs dont on couvrait mon indigence, puisqu’il était -certain d’obtenir la main de Beata, qui lui est promise sans doute -depuis longtemps. Pendant qu’on m’envoyait ici à l’école étudier le -droit des gens et cet amas de puérilités qu’ils appellent la science de -Dieu ou théologie, on m’enlevait mon trésor, mon bien, ma vie, l’unique -objet de mes rêves et de mes aspirations! O mon Dieu! se dit-il tout à -coup en sanglotant, assis sur une borne devant une église, Beata aussi -m’aurait trompé! cette âme si noble et si pure se serait donc jouée -de moi, ou bien le spectacle de mon amour n’aura été pour elle qu’un -prélude agréable à une destinée plus sérieuse, une distraction de jeune -fille sans conséquence sur l’avenir de la femme et de la patricienne! -Ton souvenir, pauvre Lorenzo, restera peut-être au fond de son cœur -comme un mirage de la jeunesse, comme un rêve inachevé, comme une -goutte de poésie dont elle embellira les heures lentes et monotones de -la grandeur.» - -Ces mois à peine articulés s’échappaient en désordre de son cœur -oppressé à travers les larmes qui inondaient son visage. «Mais c’est -impossible, s’écria-t-il après un court silence et par un de ces -contrastes si naturels à la passion; non, Beata n’a pu me trahir! -Jamais le mensonge ni la dissimulation n’ont approché de cette -âme digne du ciel et du respect de la terre. La main qu’elle m’a -laissé presser dans la gondole, les larmes que j’ai vues couler, la -promenade à Murano, l’accueil qu’elle m’a fait pendant les derniers -instants de mon séjour à Venise et à la grande soirée du palais Zeno, -lorsque, tout émue de la musique divine de Palestrina, elle me fit -signe de m’approcher d’elle et que je pus lui dire tout bas d’une -voix tremblante: _Ah! signora.... que ne puis-je mourir aujourd’hui!_ -L’expression d’ineffable douceur que je vis éclater alors dans ses -beaux yeux.... l’accent de mélancolie qui s’exhalait de sa bouche -adorée en chantant le duo de Paisiello: - - Ne’ giorni tuoi felici - Ricordati di me.... - -non, ce n’étaient pas là des artifices d’une coquetterie vulgaire. Tout -mon être me répond de la sincérité de ses sentiments: c’est bien son -cœur qui parlait au mien, car l’amour ne peut pas plus se cacher que -la lumière. On l’aura trompée comme moi, on l’aura obsédée.... elle -aura succombé, comme succombent toutes les femmes, de lassitude morale -et pour avoir la paix domestique. Après avoir tué le père, on veut -torturer et déshonorer le fils; mais ils prennent mal leur temps pour -accomplir ce second sacrifice: le fils ne se laissera pas égorger aussi -facilement que le père. J’irai à Venise, j’irai surprendre ce vieillard -hypocrite qui apporte dans sa famille les habitudes d’un inquisiteur -d’État, et je lui prouverai que le chevalier Sarti a mis à profit les -leçons qu’on lui a payées à l’université de Padoue.» - -Ainsi parlait Lorenzo, troublé par une révélation si inattendue, -passant tour à tour de l’exaltation à l’abattement, de la superbe -juvénile aux larmes de l’amour, qui était la force et aussi la -faiblesse de ce caractère passionné. Il fut surpris par les premières -clartés du jour, errant encore sous les longues arcades de la ville -silencieuse. Cependant des groupes d’étudiants, qui paraissaient se -diriger vers un but indiqué d’avance, débouchaient de toutes parts en -poussant des cris joyeux. Les uns avaient à leurs chapeaux de larges -cocardes tricolores, les autres portaient des bannières illustrées -de légendes philosophiques; des bandes de musiciens précédaient -quelques-uns de ces groupes en jouant des airs nouveaux d’un rhythme -vif et entraînant. Lorenzo, épuisé par la fatigue et absorbé dans ses -réflexions douloureuses, regardait ce spectacle d’un œil indifférent et -sans y rien comprendre, lorsqu’il s’entendit interpeller. - -«Eh bien! chevalier, est-ce que vous n’êtes pas des nôtres? Que -faites-vous donc là tout seul à rêver, à contempler l’_aurore aux -doigts de rose_, comme dit le vieil Homère? Venez donc avec nous, si -vous voulez arracher la belle Hélène des bras de son ravisseur; car -nous allons détrôner la race de Priam. - -—Oui, oui, s’écrièrent-ils tous ensemble dans le groupe d’où partait -l’interpellation, nous allons prendre la ville de Neptune, _Neptunia -Troja_, le siége du patriciat et de la tyrannie. Joignez-vous à nous, -les dieux immortels nous ont promis la victoire!» - -Sans prêter une grande attention à ces plaisanteries d’écoliers -émancipés, Lorenzo suivit le flot toujours grossissant des curieux, -et se trouva conduit machinalement sur la grande place qui est à côté -de la cathédrale. Elle était déjà remplie de nombreuses escouades de -jeunes gens qui, à un signal donné, formèrent un vaste cercle autour -de plusieurs individus parmi lesquels un surtout se distinguait par -l’autorité de son langage. Attiré par la curiosité, Lorenzo s’approcha -de la foule et pénétra dans l’intérieur du carré, où il ne fut pas -peu surpris de retrouver l’individu qui l’avait abordé pendant la -nuit. C’est sur lui que se portaient tous les regards; c’est lui qui -paraissait être l’instigateur de ce rassemblement, dont il expliqua la -cause en quelques paroles véhémentes. - -«Je n’ai pas besoin de vous apprendre, dit-il, pourquoi nous sommes -réunis ici; nous allons remettre au provéditeur la pétition que vous -avez tous signée pour demander au sénat la réforme de la vieille -constitution de Venise. Les temps sont changés.... il faut que les -lois changent et deviennent l’expression des nouveaux besoins de la -société. C’est à la jeunesse, c’est à vous qu’il appartient d’organiser -la vie politique conformément au nouvel idéal de justice qui s’élève -dans l’humanité; car la jeunesse, vierge de toute souillure et de toute -préoccupation égoïste, est la voix de Dieu sur la terre, _vox Dei_, -l’organe du progrès et de la beauté morale, ainsi que le dit Aristote -dans l’admirable passage de sa _Rhétorique_ que vous connaissez tous. -Les générations s’épuisent et se nouent, comme les arbres où la séve -ne circule plus, et, si la jeunesse n’existait pas, il faudrait -l’inventer, ne fût-ce que pour transmettre intactes les notions du -juste, fécondées par l’enthousiasme toujours renaissant de la poésie -divine. Ne vous laissez ni intimider par des menaces, ni éconduire par -les promesses fallacieuses dont les pouvoirs sont si prodigues; soyez -fermes, parlez haut, et l’on vous écoulera. Vous avez pour vous le -droit.... vous aurez bientôt la force qui descend les Alpes, avec les -bataillons de cette grande et généreuse nation dont le drapeau est le -_labarum_ d’une révolution qui fera le tour du monde. - -«Oui, _giovinetti_, reprit-il d’une voix plus énergique, c’est la -religion du progrès, du mouvement et de la vie, que nous apportent les -disciples de Voltaire et de Rousseau, ces deux apôtres de la raison et -du sentiment qui valent bien saint Pierre et saint Paul, fondateurs -d’une religion pervertie, d’une religion d’enfants, où le diable joue -un plus grand rôle que le bon Dieu. Savez-vous ce que c’est que le -démon? C’est le mal, c’est l’ignorance qu’il faut extirper sur la -terre; c’est l’oppression du faible par le fort, c’est l’hypocrisie, -c’est le triomphe de l’iniquité. Le Dieu que nous adorons est le Dieu -de la vérité, celui qui se dégage incessamment de la conscience et -de la raison de l’humanité, le Dieu fort de Kepler et de Bacon, de -Descartes et de Galilée, dont le philosophe florentin a pu dire à ceux -qui en niaient l’existence: _E pur si muove!_ Il se meut en effet, -il marche, il grandit sans cesse avec nos connaissances et l’amour -de la justice, le Dieu vivant dont _les perfections sont celles de -nos âmes, moins les limites qui s’y rencontrent_, comme l’a dit aussi -un contemporain de Galilée, le grand Leibnitz. Au nom de ce Dieu de -lumières, qui proclame la liberté, allons protester contre celui qui -prêche l’ignorance et consacre la tyrannie!» - -Des cris tumultueux de _Viva la Francia! viva la libertà!_ -accueillirent ce discours provocateur. Les étudiants s’ébranlèrent -aussitôt après et s’acheminèrent avec beaucoup de discipline vers le -palais de la _Ragione_ (l’hôtel de ville), où ils furent reçus par la -force publique et dispersés. Cette première lutte fut suivie d’émeutes -et de sanglantes collisions qui durèrent plusieurs jours. L’autorité, -loin de sévir avec la rigueur qui lui était habituelle, se montra -patiente et modérée, parce que, connaissant l’état des esprits, elle -craignait une insurrection générale des provinces de terre ferme[68]. - -Entraîné dans cette révolte des étudiants de Padoue, Lorenzo y déploya -une exaltation qui fut remarquée. Poursuivi par un sbire, il fut -arrêté après avoir reçu un coup de stylet au bras gauche. Reconnu fort -heureusement par un familier des inquisiteurs, Lorenzo fut relâché en -considération du sénateur Zeno, dont on le croyait parent. Le chevalier -quitta Padoue quelques jours après ces tristes événements et se rendit -à Venise. On était à la fin de l’année 1794. Il descendit au palais -Zeno vers dix heures du soir, et le trouva silencieux. Tout le monde -était sorti, excepté les domestiques, qui parurent étonnés de le voir -un bras en écharpe. - -«Eh quoi! c’est vous, monsieur le chevalier? lui dit le vieux Bernabo, -les yeux écarquillés de surprise. - -—Eh! oui, c’est moi, répondit Lorenzo d’un ton résolu; qu’as-tu à me -dire? - -—Oh! rien,» murmura le vieillard en branlant la tête d’un air de pitié. - -Lorenzo monta à son appartement et alla se coucher sans demander -d’autres explications de l’accueil qu’on lui faisait. Il passa une -nuit pénible, moins tourmenté de sa blessure, qui était pourtant -douloureuse, que des tristes idées dont il ne pouvait se défendre. - -Le lendemain, de très-bonne heure, l’abbé Zamaria entra dans la chambre -de Lorenzo, et lui dit aussitôt en l’embrassant avec effusion: - -«Te voilà donc, mon cher enfant! Que je suis heureux de te revoir, bien -que tu m’aies un peu négligé pendant les deux années que tu as passées -à Padoue! Ah çà! tu es blessé? m’a-t-on dit. - -—Oui, cher maître, répondit Lorenzo, ému de cette marque de véritable -affection; mais la blessure n’a point de gravité. - -—Tant mieux! je voudrais qu’il en fût de même de tous les autres maux -que je prévois.» - -Après quelques instants de silence, l’abbé dit à Lorenzo en le -regardant avec une expression de gravité qui contrastait avec l’aimable -insouciance de son caractère: - -«Qu’est-il donc arrivé, que le sénateur Zeno soit si courroucé contre -toi? Sans doute quelque folie de jeune homme dont le bruit sera venu -à ses oreilles. Je ne l’ai jamais vu aussi irrité, et cela m’étonne -d’autant plus de sa part que nous sommes à la veille d’un grand -événement qui comble tous ses vœux et répand la joie dans la maison. Tu -sais que Beata se marie avec le chevalier Grimani? - -—C’est donc vrai? répondit Lorenzo en se levant brusquement sur son -séant.... Et quand doit avoir lieu ce bel hyménée? - -—Aussitôt que la _signora_ sera remise d’une légère indisposition qui -la retient dans son appartement depuis une quinzaine de jours, répondit -l’abbé sans remarquer l’extrême agitation du chevalier. Elle est sortie -pour la première fois depuis trois semaines, et ne s’en est pas bien -trouvée, à ce que m’a dit Teresa ce matin. - -—Je suis heureux, répondit Lorenzo avec une froide ironie, d’être -arrivé assez tôt pour joindre mes félicitations aux vôtres et prendre -ma part de la joie commune. - -—Mon enfant, répliqua l’abbé d’un ton pénétré et en faisant un effort -sur lui-même, je ne dois pas te cacher que je suis chargé d’une pénible -mission. J’ignore quelle faute tu as pu commettre.... mais ta présence -dans ce palais n’est plus possible. J’ai même reçu l’ordre de te dire -qu’il fallait aujourd’hui même te chercher un logement; mais, comme -tu es malade, je prends sur moi d’obtenir quelques jours de répit. Du -reste, continua l’abbé visiblement soulagé, Son Excellence ne te retire -aucun de ses bienfaits. Tu conserveras la pension viagère qu’il a -placée sur ta tête, et avec cela, _per Bacco_! tu pourras encore vivre -_da gentiluomo_. - -—Merci, mon cher maître, de votre intervention, répondit Lorenzo en se -précipitant hors de son lit. Je ne suis pas assez malade pour abuser -plus longtemps des bontés de Son Excellence. Ce que j’ai fait à Padoue, -je suis prêt à le recommencer à Venise en protestant contre l’odieuse -oligarchie qui nous opprime depuis si longtemps. - -—_Gesù, Maria!_ s’écria l’abbé en portant ses deux mains sur sa -perruque ébranlée. Mon pauvre garçon, tu as donc contracté aussi la -maladie du jour? Hélas! si tu avais suivi mes conseils, tu nous aurais -composé un bel opéra pour le théâtre San-Benedetto, au lieu d’aller te -gâter l’esprit et le cœur avec cette creuse métaphysique du _Contrat -social_ de Rousseau que tu aimes tant. Mais, _per Dio santo!_ à quelque -chose malheur est bon. La musique que tu allais abandonner, ingrat que -tu es, t’ouvre ses bras et le consolera des mécomptes d’une ambition -fourvoyée. Crois-moi, mon cher Lorenzo, il vaut mieux chanter les beaux -sentiments du cœur humain que d’être un mauvais conspirateur. Tu ne -changeras pas les hommes par tes discours et ta sotte philosophie; -tu peux au contraire les adoucir en les charmant, en faisant vibrer -la bonne note qu’ils ont tous au fond de l’âme, où Dieu l’a laissée -tomber, comme une étoile de son firmament. Comme dit le divin Arioste: - - Quel che l’uom vede, amor gli fa invisibile - E l’invisibil fa veder amor[69]. - -Telle est la puissance des beaux-arts, et surtout de la musique, qui -nous dispose à la bienveillance en endormant la bête féroce qui rugit -dans les profondeurs de notre être. - -—J’ai à vous remercier de vos conseils et de la sollicitude paternelle -que vous m’avez témoignée depuis tant d’années, répondit Lorenzo -avec une fermeté qui surprit l’abbé; mais je ne dois pas vous cacher -plus longtemps, cher et vénérable maître, qu’en me croyant destiné à -la carrière de compositeur, vous vous êtes trompé sur ma vocation. -J’aime beaucoup la musique; c’est un délicieux et noble délassement, -qui console de bien des peines, mais qui ne peut suffire à un esprit -inquiet, avide et chercheur de grandes vérités. Je ne suis rien, et -je ne sais pas grand’chose. Mon esprit et mon cœur ne sont remplis -que de rêves, que d’aspirations confuses, que d’élans généreux, qui -peut-être n’aboutiront jamais et feront le malheur de ma vie; mais je -ne donnerais pas la liberté et la béatitude intérieures dont je jouis -pour la gloire d’un Raphaël ou d’un Palestrina, d’un Titien ou d’un -Marcello. Je vous livre le secret des infirmités de ma nature, continua -le chevalier, qui achevait de s’habiller. Je ne veux point emprisonner -mon intelligence dans quelques notes de musique qui m’empêcheraient de -voir et d’admirer la lumière des cieux. Les artistes ne sont que des -enfants divinement inspirés, qui filent leur soie d’or comme l’insecte, -sans avoir conscience de l’œuvre qu’ils accomplissent, ni du but qu’ils -se proposent. Ils aiment, ils chantent, ils existent comme l’oiseau -dans l’espace, et traversent la vie sans en comprendre les mystères. -Je ne me sens pas assez doué de la grâce pour viser à une renommée que -je n’obtiendrai jamais, et qui d’ailleurs ne me tente pas. Je suis -à la fois et plus modeste et plus ambitieux que vous ne me croyez, -cher maître. Avant tout, je veux avoir du loisir dans la pensée et de -l’horizon dans l’âme, pour comprendre et aimer tout ce qui est beau. -Étudier l’œuvre de Dieu, voir s’accomplir sa justice sur la terre, -fortifier sa raison, épurer son cœur, s’élever sur les ailes de l’amour -à la connaissance des lois et de cette harmonie du monde qui ravissait -les sages, voilà un plus digne emploi de l’activité humaine que de -passer son temps à divertir la foule avec des chansons. - -—Bagatelle! s’écria l’abbé, de plus en plus étonné, en regardant -Lorenzo qui marchait à grands pas dans la chambre; il te faudra -l’échelle de Jacob pour opérer cette merveilleuse ascension et entendre -la pauvre harmonie de Pythagore, qui certes ne vaut pas celle de -Buranello. C’était bien la peine d’aller à Padoue pour y oublier le -contre-point que je t’ai enseigné et nous en rapporter toutes les -billevesées de la république de Platon! - -—Avec tout le respect que je vous dois, cher maître, répondit Lorenzo -sans se laisser déconcerter par les railleries de l’abbé Zamaria, vous -ne comprenez rien à ce qui se passe en moi. Vous me prenez toujours -pour un enfant revêtu de l’aube blanche, pour un Éliacin destiné à -porter l’encens et à chanter les louanges du Seigneur. Un dieu bien -autrement puissant que le Dieu des Juifs s’est révélé à moi et parle à -mon cœur. Vous n’entendez pas le bruit de son approche, vous ne voyez -pas les miracles qu’il accomplit et la Jérusalem nouvelle qui, à sa -voix, - - Sort du fond des déserts brillante de clartés! - -C’est ce dieu de la jeunesse et de l’avenir qui m’échauffe, me -transporte, et dont je veux suivre les lois. - -—Mon pauvre garçon, répondit l’abbé Zamaria douloureusement affecté, -je vois et je comprends très-bien que tu es fou comme l’était ton père, -et que, comme lui, tu gaspilleras de belles facultés.» - -Accompagné de l’abbé Zamaria, que cette séparation attristait fort, -Lorenzo quitta le jour même le palais Zeno. Il alla se loger dans un -petit appartement, _alla Giudecca_, avec son domestique Vecchiotto. -En proie à la jalousie et blessé dans son orgueil, Lorenzo ne sentit -pas, dans les premiers moments, toute la profondeur de sa chute. Il -se jeta dans le tourbillon de Venise, il courut les théâtres, les -casinos, cherchant à s’étourdir, à se donner de l’importance et à user -la fièvre qui le dévorait; mais après quelques semaines de dissipations -et d’enivrement, lorsque le chevalier Sarti se vit fermer toutes les -portes des maisons amies, qu’il n’entendit plus parler de Beata et -qu’il vit échouer toutes les tentatives qu’il avait faites pour la -rencontrer et lui parler, il comprit qu’un grand changement venait de -s’accomplir dans sa destinée, et qu’il était tombé d’un paradis qu’il -ne pouvait espérer de reconquérir que par l’audace et le concours des -événements politiques qui se préparaient. Ce n’est pas que le chevalier -Sarti fût animé d’aucun mauvais sentiment, et que la reconnaissance -qu’il devait à la famille Zeno fût déjà trop lourde à son cœur! Non; -ses aspirations généreuses pour une meilleure organisation des sociétés -humaines ne cachaient pas sous de vaines paroles cette haine des -supériorités naturelles qui ronge les démocraties modernes. Jeune, -ardent, ambitieux de connaître, de s’élever et d’élargir la sphère de -son activité morale, Lorenzo, dont le cœur était rempli de tendresse -et de véritable dévotion pour tout ce qui est grand et noble, s’était -formé un idéal de la vie qui se confondait avec son amour pour Beata, -l’unique et forte passion de son âme. Pour plaire à la femme qui -planait au-dessus de son imagination ravie, il était capable de tout -entreprendre et de tout supporter; mais cet amour méconnu ou dédaigné -pouvait le porter aux actes les plus désespérés. D’une intelligence -vive et fort étendue, doué à un très-haut degré de cette sagacité -d’observation qui caractérise les Vénitiens, le chevalier Sarti -tempérait ou, pour mieux dire, affaiblissait ces qualités militantes -de l’esprit par un penchant à la rêverie, par un goût excessif pour -les fictions romanesques, qui en eût fait plutôt un poëte qu’un homme -politique. Aussi n’avait-il été entraîné à la révolte des étudiants de -Padoue que par les suggestions de cet inconnu dont nous avons parlé, -et, une fois dans la mêlée, il n’était pas dans le caractère de Lorenzo -d’y jouer un rôle secondaire. - -Le bruit de cette révolte était parvenu à la connaissance du sénateur -Zeno. Dans le rapport qui fut transmis aux inquisiteurs d’État, -le nom du chevalier Sarti figurait parmi les instigateurs de ce -désordre. On pense quelle dut être la surprise de ce grave personnage -en apprenant qu’un client, qu’un membre presque de sa famille, était -compromis dans une manifestation contre le gouvernement de Venise! -Les circonstances étaient trop périlleuses et l’esprit public trop -disposé à l’insubordination, pour qu’un homme comme le sénateur Zeno -hésitât à donner un exemple de sévérité. Il ordonna immédiatement à -l’abbé Zamaria d’éloigner de son palais ce jeune téméraire qui avait -pu oublier le rang où il avait été élevé et les bienfaits dont on -l’avait comblé. Les domestiques reçurent l’injonction de n’avoir plus -aucun rapport avec le chevalier Sarti, et l’abbé Zamaria lui-même dut -mettre de la réserve dans ses relations avec Lorenzo, qu’il ne voyait -plus qu’à de rares intervalles. Lorenzo, nous l’avons déjà dit, fut -également repoussé de toutes les maisons patriciennes où il avait été -introduit par la faveur du sénateur. - - * * * * * - -Depuis le départ de Lorenzo pour Padoue, Beata n’avait pu se défendre -de tristes pressentiments. L’absence de son jeune ami, en laissant -un grand vide dans son cœur, lui avait fait mieux comprendre le -sérieux d’une affection qu’elle aurait pu croire plus accessible aux -atteintes du temps et de l’éloignement. Elle chercha à se distraire, à -s’étourdir; elle essaya de s’attacher sincèrement au chevalier Grimani, -toujours empressé et plein de courtoisie, et qui n’avait d’autre -défaut à ses yeux que d’être le fiancé que les convenances sociales -lui avaient destiné. Les efforts que tentait Beata pour dissiper -ses illusions et rompre l’enchantement ne faisaient qu’accroître -l’intensité de son amour. Le souvenir de la journée passée à Murano -avec Tognina, où Lorenzo lui était apparu tel que son âme l’avait -entrevu dès l’enfance, avait décidé du sort de Beata. Heureuses les -passions profondes qui n’ont pas à rougir de l’objet qui les a fait -naître! bienheureuses les natures élevées qui, au réveil de la raison, -peuvent être fières du choix qu’elles ont fait dans les ténèbres de -l’instinct et du sentiment! Ne pouvant supporter la solitude qui -s’était faite autour d’elle depuis que Lorenzo avait quitté Venise, -accablée de cet ennui mortel de l’absence, que connaissent bien ceux -qui ont aimé, pressée d’un autre côté par les instances de son père -d’accomplir enfin la promesse donnée depuis longtemps au chevalier -Grimani, Beata, surmontant la réserve toujours excessive de son -caractère, s’était décidée à écrire à Tognina en lui peignant toutes -les perplexités de son cœur. Puis, comme les réponses de son amie -se faisaient quelquefois attendre et qu’elle était chaque jour plus -impatiente d’avoir des nouvelles de Lorenzo, Beata, dont la santé était -visiblement altérée, résolut d’aller passer quelque temps à la villa -Cadolce auprès de son oncle, le saint abbé. Lorenzo était loin de se -douter que Beata fût aussi près de lui, et, dans les lettres fréquentes -qu’échangeait avec lui la charmante Tognina, celle-ci n’avait eu garde -de trahir la présence de sa noble amie. Cependant il fallut retourner à -Venise, où le sénateur rappelait sa fille pour conclure le mariage dont -il avait hâté les préparatifs en son absence. C’est sur ces entrefaites -qu’avaient eu lieu la révolte des étudiants et l’expulsion de Lorenzo -du palais Zeno. - -Les espérances de Beata furent anéanties par ce funeste événement: -aucune illusion n’était plus possible sur les intentions de son père, -et son rêve de bonheur se dissipa comme un nuage d’or à l’approche de -la tempête. Refoulée ainsi sur elle-même, séparée du compagnon de sa -jeunesse, devenu pour elle à la fois un frère, presque un fils, un -amant enfin sur qui s’étaient concentrées toutes ses affections, cette -noble créature se consumait dans le silence, n’osant avouer qu’à son -amie Tognina la cause secrète de ses peines et de son dépérissement. -Tognina lui avait conseillé de s’adresser au chevalier Grimani et -d’invoquer la générosité bien connue de son caractère en lui dévoilant -la vérité. La pudeur d’une femme, qui répugne toujours à de pareils -aveux, la fierté de son âme, mais surtout la honte de révéler sa -faiblesse pour un jeune homme dont elle avait recueilli l’enfance, lui -rendaient cette démarche odieuse et impraticable. Si elle avait eu -quelques années de moins, et qu’elle n’eût pas exercé sur Lorenzo une -sorte de tutelle maternelle qui excluait tout autre sentiment, Beata -aurait été moins timide vis-à-vis du chevalier Grimani et de l’opinion -publique. C’est ce scrupule de la femme, bien plus que l’obéissance -de la fille et les préjugés de la _gentildonna_, qui empêchait aussi -Beata de se jeter aux pieds de son oncle l’abbé, si digne de compatir -à des peines qui avaient fait le tourment de sa propre existence. -Comme il arrive toujours en pareil cas aux femmes les plus énergiques. -Beata, au lieu d’agir, de prendre une décision quelconque, d’affronter -les difficultés qui la pressaient de toutes parts, s’abandonna à la -tristesse, au découragement le plus profond. Elle n’eut même pas la -hardiesse de sortir de son appartement le jour où Lorenzo fut chassé du -palais de son père: c’est cachée derrière les rideaux de sa fenètre -qu’elle le vit descendre le perron et monter dans la gondole qui -emportait toutes les joies de sa vie. - -Cependant le père de Beata ne tarda pas à s’apercevoir de l’altération -de ses traits, de la langueur qui dévorait ses charmes et une santé qui -jusqu’alors avait toujours été parfaite. Il questionna sa fille sur -l’opportunité de son mariage, et lui demanda même si elle avait quelque -répugnance à une union tant désirée par les deux familles. Beata ne -répondit que d’une manière évasive, louant les qualités du chevalier -Grimani, et ne manifestant ni un très-vif désir de lui appartenir, ni -la volonté contraire. Comme le sénateur adorait sa fille et qu’il ne -pouvait pas soupçonner la véritable cause du malaise où il la voyait, -il fit retarder les préparatifs du mariage. Le chevalier Grimani -lui-même était allé au-devant de ce désir, averti par la camériste -Teresa et le médecin de Beata, qui avait ordonné de la distraire et de -l’arracher de son appartement, où elle se consumait dans une solitude -douloureuse. - -Quoique sur la pente de sa ruine, Venise n’était ni moins gaie ni -moins bruyante que dans les temps de sa grandeur. Ce peuple, qu’on -avait désaccoutumé depuis si longtemps de réfléchir sur le sort et le -gouvernement de son pays, s’abandonnait comme un enfant à l’ivresse -de l’heure présente, laissant à ses maîtres, avec les bénéfices du -pouvoir, les soucis de l’avenir. On connaissait bien d’une manière -vague, par les gazettes et les nombreux étrangers qui remplissaient -Venise, les grands événements de la révolution française; mais la foule -ne s’en inquiétait que comme d’un spectacle de plus qui lui promettait -de nouveaux plaisirs. L’or, les voluptés faciles, les mascarades et -les concerts, étourdissaient ce peuple charmant qui, ainsi qu’un -alcyon, s’endormait sur la cime des flots ténébreux. Beata traînait -sa tristesse au milieu de ces fêtes et de ces bruits joyeux de la -vie commune. Elle errait comme une âme désolée le long des canaux -solitaires, sur le chemin de Murano, où elle était invinciblement -attirée par le souvenir du plus grand bonheur qu’elle eût encore goûté -dans ce monde. Accompagnée de Teresa, qui se tenait silencieuse au fond -de la gondole, Beata passait des heures entières en face du jardin de -San-Stefano, s’efforçant de ressaisir par la pensée l’instant suprême, -l’heure bénie de sa destinée. C’est là que Lorenzo lui avait donné le -douloureux spectacle de sa chute dans les bras de la Vicentina; mais -c’est là aussi qu’il avait été sauvé par la rédemption de l’amour. -Beata, qui avait appris indirectement que Lorenzo demeurait sur le -canal de la Giudecca, le traversait en gondole plusieurs fois le jour, -heureuse de se sentir près de lui, espérant l’apercevoir peut-être. -Souvent elle se faisait suivre d’une barque chargée de musiciens dont -les doux accords, épurés par le silence de la nuit, berçaient son cœur -et assoupissaient sa tristesse dans un rêve de divines espérances. -Inquiète, troublée, oubliant sa réserve et tout entière à sa passion, -la fille du sénateur se mêlait fréquemment à la foule qui, pendant le -carnaval, remplissait nuit et jour la place Saint-Marc. Déguisée et le -visage couvert d’un masque, toujours suivie de sa fidèle camériste, -qui était elle-même désolée de voir dépérir ainsi sa noble et chère -maîtresse, Beata cherchait à découvrir, au milieu de ces ombres -errantes de la folie populaire, celui qui était pour elle toutes les -délices de la vie. Chaque fois qu’elle était coudoyée par un masque qui -avait quelque chose de la taille et de la démarche de Lorenzo, elle -tressaillait. Elle prêtait l’oreille aux _lazzi_, aux propos joyeux, -aux déclarations furtives qu’échangeaient entre eux les promeneurs -inconnus, espérant y saisir l’accent aimé, le verbe de son cœur. Si -elle voyait deux individus se parler tout bas, et puis s’éloigner avec -mystère vers la _Piazzetta_, loin de ce magnifique théâtre où éclatait -l’hilarité insouciante de la reine de l’Adriatique, Beata rougissait et -se disait en soupirant: «Hélas! il n’y a que moi de seule au monde; il -n’y a que moi qui ne puisse partager avec personne les peines et les -joies de mon âme!» - -A la voir ainsi repliée sur elle-même, triste au milieu de la gaieté -universelle, pensive et solitaire au milieu de la foule étourdie, le -cœur rempli d’une sainte émotion, et le regard éperdu dans l’horizon de -sa courte existence, on eût dit le génie de Venise frappé de sinistres -pressentiments et pleurant un passé glorieux qui ne devait plus -renaître. - -Beata se mit à lire avec avidité tous les livres qu’elle savait être -chers à Lorenzo, surtout Dante et Rousseau. _La Nouvelle Héloïse_ -produisit sur la fille du sénateur une impression d’autant plus -profonde, qu’elle y trouvait une certaine analogie avec sa propre -situation. Ce qui, dans un autre temps, aurait blessé la susceptibilité -et le goût de Beata dans les trop vives peintures du grand écrivain, -fut accepté sans réserve, et lui parut être l’expression d’une vérité -touchante. Son illusion fut encore plus grande quand elle lut l’épisode -immortel du cinquième chant de _la Divine Comédie_. Tout, dans la -destinée de Francesca da Rimini, semblait correspondre à celle de -Beata: naissance illustre, beauté, tendresse, amour invincible, et -aussi fatal peut-être dans sa fin dernière! Il n’est pas jusqu’au rayon -de grâce et de mélancolie divine dont le poëte a éclairé cette noble -victime de la passion, qui ne se trouvât être le partage de Beata. -Aussi ne pouvait-elle retenir ses larmes, lorsque, accoudée sur le bord -de son lit, elle se récitait tout bas ces vers, qui sont aujourd’hui -dans toutes les mémoires, et dont chaque mot allait remuer les fibres -les plus secrètes de son cœur: - - .....Francesca, i tuoi martiri - A lagrimar mi fanno tristo e pio! - -Ses pleurs redoublaient en proférant ces paroles miséricordieuses -qu’elle s’adressait à elle-même, et, comme une enfant qui s’attendrit -au bruit de ses propres sanglots, elle se répondait, du fond de son âme -attristée: - - .....Nessun maggior dolore - Che ricordarsi del tempo felice - Nella miseria.... - -Ce regret _del tempo felice_ était d’autant plus amer au cœur de -la noble Vénitienne, qu’elle était plus âgée que Lorenzo, et cette -inégalité dans la chaîne des jours écoulés la remplissait de confusion -et de remords innocents. Qu’on se figure la pauvre Beata errant pendant -la nuit sombre à travers les canaux étroits de la ville des lagunes, -s’arrêtant un instant sous le pont des Soupirs, _ponte dei Sospiri_, -pour écouler ce _lamento_ de l’éternelle douleur de l’amour murmuré par -un gondolier sous la dictée du plus grand musicien dramatique des temps -modernes, de l’auteur d’_Otello_, qui a pu s’inspirer à la fois de -Dante et de Shakspeare.... et on aura presque une vision _della città -dolente_, de l’empire ténébreux, telle que nous l’a laissée le _vates_ -du christianisme: tant il est vrai que les intuitions de la poésie sont -les sources fécondes des grandes réalités de l’histoire, cette Arachné -laborieuse qui tisse incessamment le rêve divin! - -Depuis quelque temps, la fille du sénateur, ne sachant où trouver le -repos qui la fuyait partout, allait assez volontiers à l’église. J’ai -déjà dit que les sentiments religieux de Beata n’avaient jamais eu -rien d’excessif ni de très-arrêté dans leur objet. Les croyances de la -jeune patricienne, née au déclin d’une société qui n’avait de culte -fervent que pour le plaisir, se confondaient avec les aspirations -de son âme généreuse, et se réduisaient dans la pratique au respect -des bienséances sociales, qui était la grande règle de sa conduite. -Tant que son amour pour Lorenzo fut la source de félicités intimes -qui lui laissaient entrevoir le bonheur, sa religion, qui avait le -sourire de l’espérance, était comme un hymne d’actions de grâce à -la vie et à l’être mystérieux qui la dispense; mais, en perdant ses -illusions les plus chères, Beata éprouva le besoin de tous les cœurs -malheureux, celui d’un ami discret et compatissant. Attirée à l’église -par les convenances du monde, par le désœuvrement et le spectacle des -cérémonies liturgiques qui à Venise s’accomplissaient avec beaucoup -d’éclat, Beata finit par y trouver un apaisement qu’elle n’avait point -soupçonné. Les prières publiques, en passant de la bouche du prêtre -dans celle des fidèles, qui en répercutait les accents, communiquaient -à son âme un tressaillement salutaire qui en dissipait les langueurs. - -Un jour de la semaine sainte de l’année 1795, Beata se trouvait à -l’église San-Geminiano, située au fond de la place Saint-Marc, en face -de la basilique. Il pouvait être cinq heures du soir. Le jour déclinait -et les ténèbres envahissaient déjà les deux nefs latérales, où régnait -le plus grand silence. Quelques lampes disséminées çà et là dans les -chapelles particulières projetaient une lumière douteuse qui ne faisait -qu’accroître l’impression de recueillement qu’on y éprouvait. Il -n’y avait encore que peu de monde dans l’église, lorsqu’un groupe de -femmes placées dans une tribune grillée derrière le grand autel se mit -à chanter tout bas un cantique à la Vierge à deux parties, de l’effet -le plus suave. Un autre chœur de femmes également invisibles, qui se -tenaient dans une tribune semblable, du côté opposé, répondit par une -antistrophe qui complétait le sens de la première. Les deux chœurs -dialoguaient ainsi, et puis confondaient leurs accords, pour se séparer -encore et se réunir de nouveau dans un ensemble plein de tendresse et -d’onction divine. Beata, qui était agenouillée sur une chaise à côté -d’un gros pilier qui la dérobait à la vue, écoutait ces voix virginales -en s’abandonnant à une pieuse rêverie qui n’était point dépourvue de -charme. Son cœur, toujours rempli du même objet, s’appliquait naïvement -le sens des paroles sacrées et se gonflait sous la pression de la -douleur immortelle. «Mon Dieu! s’écria-t-elle, ayez aussi pitié de -moi!» En proférant ces mots entrecoupés de soupirs, Beata joignit ses -deux mains, et, laissant tomber à terre son livre de prières, resta -plongée pendant quelques secondes dans une sorte d’extase qui fit -jaillir de son âme contristée comme un éclair furtif d’espérance et -de miséricorde. Elle se levait enfin rassérénée par l’émotion qu’elle -venait d’éprouver, lorsque, voulant chercher son livre de prières -qu’elle ne trouvait plus sous sa main, elle aperçut Lorenzo qui -pleurait à ses côtés, pressant contre son cœur ce livre de l’éternel -amour, dont il s’était emparé pendant le recueillement de Beata. Il -allait s’approcher d’elle et lui parler, quand il en fut empêché par -quelques personnes de la connaissance de la _signora_, qui la saluèrent -et sortirent avec elle de l’église. - -Quinze ou vingt jours après l’incident que je viens de raconter, le -_deux avril_ 1795 (car le chevalier avait fait encadrer cette date -mémorable dans un médaillon qu’il portait nuit et jour suspendu à -son cou), Lorenzo stationnait dans une gondole sur le Grand-Canal, -presque en face de l’appartement de Beata. Il avait essayé plusieurs -fois de la revoir, mais toujours inutilement, et il était encore en -possession du livre de prières, qu’il devait conserver du reste jusqu’à -son dernier soupir. Il était plus de deux heures du matin. La vie -commençait à s’éteindre dans la métropole du plaisir et de la gaieté -bruyante. Sur les lagunes silencieuses, on n’entendait plus que le -clapotement des vagues endormies venant se briser contre les escaliers -de marbre qui refrénaient leur indocilité. La lune resplendissante -versait sur le _Canalazzo_ une lumière encore adoucie par un rideau -de nuages mobiles qui l’escortaient comme une épousée se rendant -d’un pas timide au rendez-vous nuptial. La tiédeur printanière de -l’atmosphère, le silence, la nuit parsemée d’étoiles qui s’égayaient -dans les profondeurs des cieux, les nombreux palais qui bordaient les -deux rives, surmontés de statuettes élégantes qui projetaient leur -ombre dans les eaux du canal, quelques falots dont la pâle lumière -signalait au loin le _traghetto_ de la _Piazzetta_, et de l’autre côté -le pont du Rialto, tout cela formait un tableau étrange et fantastique -qui communiquait à l’âme je ne sais quelle impression de langueur et -de mélancolie attendrissante. Lorenzo, caché dans sa gondole, avait -les yeux fixés sur le balcon de Beata, qui était garni de fleurs. Il -épiait le moindre mouvement et semblait avoir le pressentiment de -quelque faveur de la fortune, lorsqu’il vit la fenêtre qui donnait sur -le balcon s’ouvrir lentement. C’était Beata, qui, vêtue d’un long -peignoir blanc et les cheveux épars sur ses belles épaules, venait -respirer la fraîcheur d’une nuit sereine. S’appuyant sur le rebord du -balcon, elle y resta plusieurs secondes inclinée sur le canal et comme -absorbée dans une pensée unique: on eût dit une apparition céleste -évoquée par la toute-puissance du sentiment. Elle se retira du balcon, -avança une chaise et s’assit sur la limite de son appartement, de telle -manière que Lorenzo ne pouvait apercevoir, du fond de la gondole, -que les plis ondoyants de sa robe blanche. Le doux frémissement d’un -instrument à cordes se fit entendre bientôt, et vint pour ainsi -dire prêter au silence son langage harmonieux. Beata avait pris son -violoncelle, dont elle jouait, nous l’avons dit, avec beaucoup de -grâce, et, préludant par quelques arpéges délicats, elle laissa exhaler -ensuite de son cœur ému cette plainte de l’amour et de la jeunesse -évanouie: - - Nel cor più non mi sento - Brillar la gioventù. - Amor, del mio tormento; - Amor, sei colpa tu! - - Hélas! je ne sens plus, dans mon cœur flétri, s’agiter le printemps de - la vie! Amour, cruel amour, tu es la cause de mes tourments! - -Cette adorable mélodie de Paisiello[70] sortait de la poitrine de Beata -en notes accentuées qui se dilataient dans l’espace, comme une essence -de l’âme la plus pure qui ait jamais existé. Transporté de bonheur -aux sons de cette voix aimée qu’il n’avait pas entendue depuis son -départ pour Padoue, Lorenzo s’avança sur la gondole et lui répondit -immédiatement: - - Ti sento, sì, ti sento, - Bel fior di gioventù! - Amor, del mio tormento, - Amor, sei colpa tu! - - Je te sens, je te sens, ô doux printemps de la vie! Amour, cruel - amour, tu es la cause de mes tourments! - -Lorenzo avait à peine fini de chanter ce second couplet de la même -mélodie de Paisiello, qu’il entend pousser un cri aigu, suivi d’un -bruit sourd, comme si quelque chose fût tombé à terre; il s’élance -aussitôt de sa gondole, franchit le perron, monte le grand escalier -du palais Zeno sans y rencontrer d’obstacle, et se précipite dans la -chambre de Beata, qu’il trouve évanouie sur sa chaise, le violoncelle -renversé à ses pieds. Il la prend dans ses bras, écarte ses beaux -cheveux blonds et appose ses lèvres frémissantes sur sa bouche divine. -O mon Dieu! qui pourra dire ce qu’éprouvèrent ces deux âmes confondant -leurs soupirs dans un baiser ineffable! - -Beata se réveille cependant, et, soulevant peu à peu ses paupières -engourdies, elle reconnaît Lorenzo, qui l’étreignait dans ses bras. -Elle se lève brusquement, et repousse son contact avec indignation. - -«Lâche que tu es, s’écrie-t-elle, qui t’a permis de franchir le -seuil de cette porte? Me prends-tu donc pour une Vicentina, que tu -oses m’outrager ainsi? Tu n’as pas encore appris à distinguer une -_gentildonna_ d’une baladine de place publique? _Ingannatore!_» -ajouta-t-elle tout bas en fondant en larmes. - -Lorenzo, tout interdit et ne sachant que répondre à cette apostrophe -foudroyante, se laissa tomber sur une chaise, et, se couvrant le visage -de ses deux mains, il se mit à pleurer sans proférer une parole. - -«Pardonnez-moi, Lorenzo, lui dit alors Beata, attendrie à son tour -de ce langage muet, pardonnez-moi les paroles amères qui viennent de -m’échapper.... Mais, dites-moi, qui vous a enhardi à ce point? Comment -avez-vous pu monter ici à cette heure, et que me voulez-vous? - -—Ce que je vous veux? répondit Lorenzo en sanglotant. Hélas! -pouvez-vous me le demander? Voilà plus d’un an que je tourne autour -de ce palais sans pouvoir y pénétrer. Le cri que j’ai entendu sortir -de cet appartement m’ayant fait craindre quelque grand malheur, je -suis accouru, au risque de vous déplaire et de perdre le seul bien qui -m’attache à la vie. - -—Je vous remercie, répondit Beata d’une voix plus calme; mais vous -avez commis une grande imprudence: car, si mon père vous surprenait -ici, vous seriez perdu. - -—Eh! qu’il me surprenne donc, qu’il me chasse une seconde fois de son -palais, qu’il me fasse appréhender par ses sbires et jeter dans un -puits de la tyrannie patricienne! Je supporterai tout avec joie.... -si vous daignez compatir à mes peines. Beata, ange de mon cœur, cher -et unique objet de mes pensées, ô vous qui m’avez soulevé de terre -et introduit dans les régions sereines de la vie, dites un mot et je -retombe dans le néant d’où vous m’avez tiré.... car je vous adore.» - -Étonnée d’un langage si nouveau pour elle, et qui remuait toutes -les fibres de son âme, Beata resta muette et comme enivrée de sa -félicité; puis, rompant un silence qui lui pesait, elle dit d’une voix -languissante: «Ingrat que vous êtes, vous ne pensez qu’à vous!» - -A cet aveu indirect échappé à la tendresse de Beata, Lorenzo, ne se -contenant plus, se lève et s’écrie avec un véritable transport: «Dieu -du ciel! ai-je bien entendu? Vous ne me haïssez pas, vous avez quelque -pitié de moi, Beata! Le spectacle de mon amour ne vous est donc pas -indifférent? Ah! s’il est vrai que vous éprouviez pour moi plus que -de la compassion, si votre cœur n’est point insensible aux vœux que -je forme depuis que la Providence m’a conduit à vos pieds, si vous ne -repoussez pas les adorations d’une âme qui est toute remplie de votre -image et qui vous sera dévouée jusqu’à la mort, eh bien! suivez-moi, -partons ensemble; allons chercher sur la terre étrangère un refuge, un -coin paisible où il me soit permis de vous consacrer ma vie. Je suis -jeune, j’ai quelques talents, je travaillerai, et je m’efforcerai de -tirer de mes facultés de quoi embellir vos jours. Venez, partons, et -que l’amour conduise nos pas vers un port fortuné!» - -En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo enlaçait la taille de -Beata, qui, de faiblesse et de bonheur, inclina sa tête charmante sur -l’épaule de son amant. Après un instant de ravissement silencieux: - -«Hélas! répondit Beata en se dégageant de la douce étreinte, c’est là -un beau rêve impossible. Vous oubliez, Lorenzo, que je suis la fille du -sénateur Zeno. - -—C’est vrai, répondit le chevalier Sarti blessé de cette remarque, -et j’oubliais aussi que, dans le cœur d’une _gentildonna_, tout est -subordonné aux préjugés de caste. - -—Vous voulez dire sans doute au sentiment de l’honneur, répliqua Beata -avec fierté. Vous avez de l’esprit, Lorenzo, des connaissances, une -imagination brillante et des idées généreuses qui m’ont inspiré pour -vous un intérêt que je ne veux pas dissimuler; mais il ne vous est pas -moins difficile de comprendre quels devoirs imposent à une femme les -traditions d’une famille illustre. Je ne sais pas ce que je ferais, si -je n’avais à répondre de mes actes qu’à ma seule conscience; mais enfin -je suis une fille de Venise, qui compte parmi ses ancêtres un doge de -la république. - -—Je comprends très-bien, _signora_, dit Lorenzo avec un mélange -d’ironie et d’émotion, que le fils de Catarina Sarti n’est pas digne -d’aspirer à un bonheur qui appartient de droit au chevalier Grimani. -Pauvre et sans aïeux, je ne puis vous offrir qu’un cœur dévoué, un -amour immense. Ah! que n’êtes-vous la fille d’un gondolier, ou que ne -puis-je mettre à vos pieds le trône de Venise, et vous verriez si mon -cœur s’inquiéterait alors de l’opinion des hommes! C’est vous, Beata, -que j’adore, et non pas le nom que vous portez. Aucune lâche convoitise -de fortune ni d’ambition ne souille la pureté de mes sentiments. - -—Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, répliqua la noble -fille du sénateur, attristée que Lorenzo pût lui attribuer des idées -aussi mesquines. Sans me croire au-dessus des femmes de ma condition, -je sais comprendre la sainteté d’une affection et le prix qu’on doit -y attacher. Le chevalier Grimani n’a droit qu’à mon estime, et plût à -Dieu que je fusse plus digne d’apprécier les nobles qualités qui le -distinguent! - -—Eh bien! répondit Lorenzo avec un redoublement de tendresse, en -saisissant de nouveau la taille de Beata, qu’il entraîna doucement sur -le balcon, qui vous arrête, et pourquoi résister à l’amour qui nous -convie à ses félicités? Y a-t-il sur la terre un bonheur comparable -à celui de deux âmes qu’une attraction divine a rapprochées malgré -les obstacles de la société? N’est-ce pas la Providence qui, de mon -humble berceau, m’a conduit à la villa Cadolce en cette belle nuit -de Noël où je vis briller dans vos yeux compatissants l’étoile de ma -destinée? Vous avez pétri mon cœur de vos mains pieuses et délicates, -vous y avez gravé votre image et l’avez rempli de vos concerts. Je ne -suis qu’un écho, qu’une statue muette qu’anime un rayon de votre grâce -enchanteresse, comme ce colosse de l’antiquité qu’un regard de l’Aurore -rendait éloquent. Parlez, Beata, qu’un souffle de votre âme féconde la -mienne et m’entr’ouvre les cieux. Rien n’est beau, rien n’est grand, -rien n’est doux comme l’amour.» - -Lorenzo tremblait en disant ces mots à voix basse. Beata, les coudes -appuyés sur le balcon, cachait sa tête entre ses deux mains, comme pour -mieux se garantir contre la séduction d’un si doux langage. «Ah! le -bonheur!... répondit-elle en poussant un soupir et après avoir savouré -la chaste émotion qu’elle venait d’éprouver. Et le devoir, Lorenzo, et -mon père, qui mourrait de douleur!...» - -Le chevalier Sarti fut un peu déconcerté par cette exclamation, qui -trahissait les perplexités de Beata, placée entre la voix de sa -conscience et l’élan de son cœur. Dans toute autre circonstance, -Lorenzo eût compris ce qu’il y avait de tendresse refoulée et -d’élévation de sentiments dans la plainte de la noble fille; mais, -jeune comme il était et fasciné par la passion, il répliqua avec -vivacité: «Si le sénateur Zeno aime sa fille un peu plus qu’il ne -tient à ses préjugés, il ne résistera pas longtemps à la voix de la -nature. Parlez donc, rompez ce silence funeste qui vous consume, -ayez le courage de vos sentiments, et ne vous laissez point immoler -à de prétendues convenances sociales, échafaudage d’iniquités et de -sophismes derrière lequel se cache l’orgueil implacable des familles. -Si Dieu n’avait placé au fond de notre cœur une source inépuisable -d’inspirations généreuses qui communiquent à l’esprit le pressentiment -de l’infini; si la spontanéité de l’âme, d’où nous vient la notion -du juste et du beau, n’était heureusement à l’abri de la volonté; si -la poésie, si l’amour enfin, ne protestaient incessamment contre la -réalité et les artifices de la raison, il y a longtemps que le monde ne -serait plus qu’une caverne de voleurs. Parlez, Beata, secouez le joug -des vains préjugés, suivez les conseils du cœur, qui ne trompe jamais, -et laissez-vous entraîner par l’amour, le souverain maître de la vie et -de la mort, qui seul peut nous ouvrir le royaume des rêves enchantés et -des divines chimères!» - -Beata écoutait ce langage, séduisant comme une musique lointaine, qui, -sans rien lui dire de précis, la remplissait d’un trouble délicieux. -Ce mélange d’imagination et de sentiment, d’exaltation juvénile et -de subtilités, d’erreurs involontaires et de vérités morales de -l’ordre le plus élevé, qui caractérisait l’esprit du chevalier Sarti, -charmait la _gentildonna_ et endormait sa vigilance sans pourtant -la convaincre entièrement. Plongée dans une sorte de béatitude et -comme transfigurée par l’espérance, Beata resta immobile dans la même -position et sans proférer un mot. Lorenzo, se penchant alors vers son -oreille, écartant les deux mains dont elle se couvrait le visage, lui -dit, en lui montrant la lune resplendissante au milieu d’un cortége -d’étoiles qui semblaient lui sourire: «Regardez, Beata, ce globe -magnifique qui projette sur nous sa clarté propice, ces étoiles qui -remplissent l’immensité des cieux, et dont l’esprit humain n’a pu -encore ni fixer le nombre ni comprendre l’utilité, ces astres qui -s’échelonnent dans l’espace, comme les cordes d’une lyre, depuis -Saturne jusqu’à celui qu’on nomme Mercure, qui semble former la note la -plus élevée de l’harmonie des sphères; ces pléiades enfin qui servent -de point de mire au navigateur sur la vaste solitude des mers, et que -le berger contemple avec joie depuis des siècles infinis.... Eh bien! -je m’imagine que ce sont là des groupes d’âmes bienheureuses qui, -purifiées par l’amour, ont été admises dans les célestes demeures! -La légende de Silvio et de Nisbé, qui a charmé mon enfance; celle de -la princesse Lesbina, que nous avons vu jouer ensemble au théâtre -San-Samuel; ces contes merveilleux et ces fictions de l’âge d’or, -dont tous les peuples de la terre nous ont transmis le souvenir, ne -seraient-ils pas des pressentiments d’une vérité sublime, que l’homme -doit constater un jour par les efforts de son génie? Ah! tout le -prouve, la poésie et l’histoire, les religions et la philosophie: -l’amour, qui nous ouvre les portes de la vie, est aussi le dernier -terme de notre destinée. Beata, muse, ange chéri de mon cœur, ne -repoussez pas mes vœux et prononcez le mot suprême de l’existence! -Qu’en s’échappant de vos lèvres comme un rayon de lumière éthérée, -il soit pour nous l’aurore d’un jour sans nuages et d’éternelles -félicités. Venez, partons, ne laissons point écouler l’heure bénie, et -que votre âme se confie à l’amour!» - -Lorenzo achevait à peine de parler, lorsque la camériste Teresa, qui -ne s’endormait jamais avant sa maîtresse, entra précipitamment dans la -chambre de Beata, en s’écriant avec terreur: «_Signora_, Son Excellence -votre père vient de ce côté!» - -Il y eut alors un moment de confusion et d’extrême angoisse pendant -lequel le chevalier, ne sachant comment se soustraire aux regards du -sénateur, s’il entrait dans l’appartement de sa fille, resta immobile -à la place où il se trouvait; puis, franchissant la balustrade, il mit -un pied sur le rebord extérieur du balcon qui faisait saillie sur le -canal. Beata tremblait, et Lorenzo n’était pas moins ému, tandis que -la pauvre Teresa se tenait aux aguets devant la porte de sa maîtresse. -Cependant le bruit sourd des pas du sénateur dans le long corridor -devenait de plus en plus distinct; il fallait prendre un parti: ou -bien affronter hardiment le père de Beata et lui tout avouer, ou -se tenir caché derrière la fenêtre qu’on aurait fermée, car il n’y -avait pas moyen de s’échapper par une autre issue. Dans une situation -aussi périlleuse, Lorenzo, qui se tenait toujours cramponné à la -balustrade, sur le rebord extérieur du balcon, uniquement préoccupé de -sauver l’honneur et la paix domestique de la noble fille qu’il avait -compromise, eut comme une vision généreuse qui illumina rapidement son -esprit. Se débarrassant de son petit manteau, qu’il jeta loin de lui, -il attendit qu’on frappât à la porte, et se précipita du haut du balcon -dans les eaux profondes du _Canalazzo_. Au bruit de sa chute, Beata -poussa un cri déchirant et tomba évanouie. Son père, qui était entré -une seconde après, et qui avait tout deviné, s’empressa de la relever, -et l’étreignant contre son cœur, il lui dit d’une voix attendrie: «Vous -voulez donc me faire mourir de douleur, ma fille?» - -En disant ces mots, le sénateur se laissa choir sur la chaise près du -balcon, que Beata y avait placée. Celle-ci, pleurant à chaudes larmes, -se jeta alors aux genoux de son père, qu’elle embrassait avec effusion -et sans proférer une parole; mais de son âme, oppressée par la honte, -par le respect filial, par l’amour de Lorenzo, qui venait de s’immoler -pour elle, et qu’elle devait croire perdu à jamais, semblaient sortir -les mêmes accents qu’un chantre divin a prêtés à Desdemona dans une -situation presque semblable: - - Se il padre m’abbandona, - Da chi sperar pietà? - - - - -IX - -LE DERNIER CARNAVAL DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE. - - -L’armée française s’avançait à grands pas en Italie, et, par une suite -de combats miraculeux, elle jetait l’épouvante parmi les puissances -coalisées contre le génie de la Révolution. Venise, menacée d’un côté -par l’Autriche, qui gardait les portes du Tyrol, et de l’autre par -les phalanges de Bonaparte, qui touchaient déjà à ses provinces de -terre ferme, était toujours indécise et prétendait faire respecter sa -neutralité douteuse par de si puissants adversaires. Ses hommes d’État, -blanchis dans les conseils, nourris dans les arcanes de la vieille -politique de l’Europe, s’ingéniaient à ourdir des ruses diplomatiques, -lorsque l’ennemi était aux portes de Scées. Ils ne se doutaient pas, -ces Pères conscrits du _Livre d’or_, que des germes de ruine étaient -depuis longtemps introduits dans la ville chère à Vénus, dans la cité -glorieuse des doges! - -Parmi les étrangers que protégeait un caractère public, il y avait -alors à Venise un nommé Villetard, secrétaire de l’ambassade française. -Lallemand, qui était l’ambassadeur en titre, avait succédé à d’Henin, -qui fut le premier représentant de la république française auprès de -la seigneurie de Saint-Marc. Jeune, ambitieux, ardent propagateur des -idées nouvelles qu’il croyait destinées à changer la face du monde, -Villetard avait les qualités et les défauts d’un brouillon fanatique; -il avait attiré et groupé autour de lui tous les esprits mécontents -et s’était constitué le chef d’une opposition sourde qui, grâce aux -progrès de l’armée française, devenait chaque jour plus redoutable. On -n’a pas oublié ce personnage mystérieux que Lorenzo rencontra dans un -café de la place Saint-Marc, à son arrivée à Venise, en 1790, et qu’il -revit, à Padoue, la veille de la révolte des étudiants! C’était un -noble Vénitien, nommé Zorzi. Ami d’enfance d’Angelo Querini, sénateur -et érudit fort distingué dont il partageait les sentiments politiques, -Zorzi était de ce petit nombre d’esprits éclairés qui, avec Paul -Renier, l’avant-dernier doge de la république, avaient essayé, en 1762, -de réformer la vieille constitution, et surtout de limiter la puissance -du conseil des Dix. Leurs efforts furent combattus avec succès par -l’éloquence de Marco Foscarini, le doge alors régnant et l’une des -illustrations de Venise. Doué d’une grande intelligence, Zorzi avait -beaucoup voyagé, et, de ses courses aventureuses à travers l’Europe, -il avait rapporté dans sa patrie des vues hardies et une fortune -délabrée. Il avait connu le père du chevalier Sarti et s’était lié avec -Villetard, dont il servait les projets. - -Zorzi était sincère dans l’opposition qu’il faisait au gouvernement -de la seigneurie, et, s’il désirait ardemment une réforme de la -vieille constitution de la république patricienne, il était loin de -vouloir qu’on touchât à l’indépendance de sa patrie. C’était un esprit -généreux, très-convaincu de la nécessité d’une transformation des -vieilles sociétés humaines. La philosophie du XVIII^e siècle, et la -révolution française, qui en était la conséquence, étaient pour Zorzi -comme pour Villetard l’avénement d’un nouvel idéal de justice, qu’il -fallait réaliser par la persuasion ou par la force. Les menées de -Villetard et de ses partisans n’avaient point échappé à la vigilance -des inquisiteurs d’État. Plusieurs fois le conseil des Dix avait été au -moment de le faire arrêter, ainsi que Zorzi et les jeunes gens qu’ils -avaient embauchés; mais on craignait la colère de la France, qu’on -voulait ménager pour mieux la tromper. On n’attendait qu’une occasion -favorable, un revers de l’armée victorieuse, pour mettre la main sur ce -groupe de factieux qu’on ne perdait pas un instant de vue. - -Le chevalier Sarti s’était heureusement tiré des dangers qu’il avait -affrontés, dans la nuit mémorable de son entrevue avec Beata. Nageur -inexpérimenté, il n’avait écouté que son amour, en se précipitant -du haut du balcon dans le Grand-Canal, où il aurait inévitablement -succombé dans ses efforts pour gagner la rive opposée, sans la -rencontre d’un batelier, marchand de fruits, qui vint à son secours et -le transporta, presque mourant, à son appartement _della Giudecca_. -Remis, après quelques jours de repos, de la secousse violente qu’il -venait d’éprouver, le chevalier se trouva dans l’une des situations -les plus pénibles de sa vie. Non-seulement il pouvait craindre que -le sénateur Zeno, en apprenant qu’il avait osé s’introduire dans la -chambre de sa fille, ne le fît jeter dans un cachot sans autre forme -de procès, comme cela se pratiquait à Venise dans les conjonctures -difficiles; mais il comprenait que Beata était perdue pour lui, si les -événements politiques qui se compliquaient à l’extérieur ne venaient -contrarier les projets d’alliance formés entre les deux nobles -familles. Décidé à n’abandonner l’espoir de posséder la femme qu’il -adorait qu’avec le dernier souffle de la vie, Lorenzo ne se laissa pas -décourager par les difficultés qui l’enveloppaient de toutes parts. -Il résolut de revoir Beata d’une manière ou d’une autre, de pénétrer -encore une fois dans le palais de son père, et de l’enlever même, si -cela lui était possible. Un seul doute l’arrêtait: était-il assez aimé -de la _gentildonna_ pour obtenir son consentement à un parti aussi -extrême? N’avait-il pas eu lieu de se convaincre, tout récemment, que -cette âme si belle et si charmante, qui était capable des plus grands -sacrifices de résignation, n’avait pas assez d’énergie et avait trop -de hauteur pour braver ouvertement l’opinion des hommes et manquer -aux devoirs de sa position? La nature d’esprit du chevalier Sarti, -sa jeunesse et la passion dont il était enivré, ne lui permettaient -pas de tenir compte de ces diverses nuances du caractère de Beata. -Pour une imagination exaltée qui, s’inspirant de Platon, de Dante et -Rousseau, considérait l’amour comme la source de toute grandeur et de -toute félicité, pouvait-il exister un autre devoir que celui d’obéir à -l’instinct du cœur? - -Lorenzo se promenait un jour sur le quai des Esclavons (_riva dei -Schiavoni_), rêvant à sa triste position et aux moyens de revoir Beata, -quand il fut heurté par une espèce de _facchino_ ou de commissionnaire -qui lui dit, en s’excusant: _Perdono, eccellenza_, et il continua son -chemin en murmurant entre ses dents le refrain d’une vieille chanson -populaire: - - Sulla riva dei Schiavoni - Là si mangia i bon bocconi[71]. - -Absorbé dans ses réflexions, le chevalier avait à peine fait attention -à cet incident, lorsqu’il fut poussé de nouveau par le même individu -qui était revenu sur ses pas. - -«_Balordo_, lui dit alors le chevalier avec humeur, tu ne vois donc pas -clair! - -—_Eh! eccellenza_, je pourrais vous en dire autant,» répliqua le -_facchino_ en fronçant de gros sourcils d’un air mystérieux. - -Arrivé sur le pont de la Paille (_ponte della Paglia_), l’homme se -retourna comme pour s’assurer si on l’avait suivi. Le chevalier -connaissait trop bien les mœurs de Venise pour ne pas deviner que cet -homme avait quelque chose à lui communiquer. L’ayant rejoint sur le -pont de la Paille, qui est l’un des plus anciens de Venise, et où le -_facchino_ l’attendait en faisant semblant de regarder le pont des -Soupirs, qui rattache le palais ducal aux prisons: - -«Que me veux-tu? lui dit le chevalier, à voix basse. - -—Je regarde cette arche si bien nommée _ponte dei Sospiri_, répliqua -l’homme du peuple sans paraître avoir compris la question du chevalier, -sombre et court passage qui sépare la vie de la mort, et à l’entrée -duquel on devrait écrire, en lettres de bronze: - - Per me si va nella città dolente, - Per me si va nell’eterno dolore. - -—Je vois que tu me connais, reprit le chevalier; parle, qu’as-tu à me -dire? - -—Je n’ai rien à vous dire, _eccellenza_, si ce n’est que la vie -est courte et qu’il vaut mieux la passer en liberté, _passarsela in -libertà_, qu’à l’ombre de ce vieux palais mauresque. - -—Me prends-tu donc pour _una spia_, un familier du conseil des Dix, -pour t’exprimer ainsi comme un oracle? répondit le chevalier avec -impatience. Qui t’envoie vers moi, et quelle est ta mission? - -—Ma mission est de vous avertir de prendre garde aux griffes du lion, -qui est d’autant plus irritable qu’il se sent vieillir. Par le temps -qui court, il fait bon d’avoir des amis. - -—Je ne suis pas plus avancé, répondit Lorenzo d’un air un peu -soucieux, et tes énigmes sont toujours impénétrables. - -—Si vous êtes curieux d’en savoir davantage, _signor cavaliere_, -répliqua le _facchino_ d’un ton résolu, vous n’avez qu’à me suivre.» - -Étonné de l’invitation, Lorenzo ne sut d’abord que répondre. Il -descendit le pont de la Paille, suivant machinalement les pas du -_facchino_, dont le langage réservé et la citation faite si à propos -décelaient une éducation supérieure à celle d’un homme du peuple. Ce -pouvait être un émissaire de l’inquisition chargé de lui tendre un -piége, ou bien un partisan déguisé des ennemis de la république, qui, -connaissant la position difficile du chevalier, voulait l’engager dans -quelque entreprise ténébreuse et coupable. Ces idées traversaient -rapidement l’esprit de Lorenzo, lorsqu’il vit cet individu prendre une -gondole au _traghetto_ du pont de la Paille et entrer en lui faisant -signe de le suivre. Le chevalier hésita, parut se consulter un peu, et -puis, réfléchissant aux deux vers de la _Divine Comédie_, que l’inconnu -ne lui avait cités évidemment que pour gagner sa confiance, il eut foi -en sa bonne étoile, et se glissa dans la gondole du _facchino_. - -La gondole s’enfuit rapide comme un oiseau, en rasant les eaux -silencieuses et _torbide_ des canaux étroits. Après s’être éloigné -à tire-d’aile du pont des Soupirs et avoir fait un grand nombre de -circuits, comme une hirondelle qui, ayant longtemps poursuivi sa proie, -cherche un lieu sûr pour s’abattre, la gondole vint aborder devant une -petite porte basse que couronnait un sarment de vigne. A un signal -donné, la porte s’ouvrit discrètement, et tous deux, Lorenzo et son -compagnon, montèrent un escalier de marbre assez mal éclairé, dont -les dalles étaient usées par le temps. Ils furent introduits dans un -salon de modeste apparence, au milieu duquel était une grande table -recouverte d’un tapis à ramages, chargée de livres et de papiers. -Quelques vieux fauteuils armoriés, qui accusaient une somptuosité -éclipsée et des prétentions d’une origine historique, étaient rangés -autour de la table; des cartes de géographie et plusieurs portraits -de personnages illustres, parmi lesquels on remarquait celui de -_Fra-Paolo_, le célèbre historien du concile de Trente, étaient -suspendus aux murs lambrissés, et complétaient l’intérieur d’un homme -studieux et jadis opulent, qui avait dû subir des revers de fortune. - -«Asseyez-vous là un instant, monsieur le chevalier, dit le _facchino_ -en avançant un fauteuil, et vous ne tarderez pas à vous assurer que je -méritais la confiance que vous m’avez accordée en me suivant jusqu’ici.» - -En parlant ainsi, il souleva une portière en velours, et disparut. -Resté seul, Lorenzo interrogeait du regard les différents objets qui -composaient l’ameublement du salon, cherchant à deviner le caractère de -la personne chez laquelle il se trouvait, et l’issue de l’aventure où -il était engagé, lorsque, la portière s’entr’ouvrant de nouveau, il vit -apparaître un personnage qui lui dit avec une cordialité empressée: - -«Ah! vous voilà enfin, mon cher chevalier! Savez-vous qu’il y a au -moins dix jours que je vous cherche dans tous les coins de Venise? -Vraiment, je commençais à être inquiet de vous, car nous sommes dans un -temps où le canal Orfano est le meilleur instrument politique de nos -illustrissimes seigneurs. _Ma, pazienza_ ...» dit-il un peu plus bas en -tendant la main au chevalier, qu’il pria de se rasseoir. - -L’individu qui s’exprimait avec si peu de retenue contre le -gouvernement de la république était ce noble Vénitien, nommé Zorzi, -dont nous avons parlé plus haut, et que Lorenzo n’avait pas revu depuis -l’événement de Padoue. C’était un homme d’une soixantaine d’années, -d’une figure très-distinguée, dont l’expression annonçait une volonté -et une intelligence peu communes. Des lèvres minces et serrées, un -front étroit et plissé par l’habitude de la réflexion, de beaux yeux -noirs dont la flamme tourbillonnait sous une arcade proéminente, une -taille nerveuse, souple, et des manières distinguées, formaient un -ensemble qui saisissait et qui donnait l’idée d’un homme politique -peu disposé à s’en rapporter à la Providence pour le gouvernement des -choses de ce monde. - -«Je vais sans doute au-devant de votre pensée en vous expliquant -la démarche que je fais auprès de vous, dit Zorzi à Lorenzo, qui -l’écoutait, en effet, avec une certaine anxiété. Ami d’enfance de votre -père, dont le dévouement à sa patrie n’était égalé que par l’ardeur -de son esprit pour les idées grandes et généreuses que nous sommes -à la veille de voir triompher sur le vieux monde qui s’écroule, je -vous porte un intérêt d’autant plus vif, mon cher chevalier, que j’ai -peut-être contribué, sans le vouloir, à précipiter la crise au milieu -de laquelle vous vous débattez. Je sais tout ce qui vous arrive: votre -séparation de la famille Zeno, et la tentative que vous avez faite -récemment pour voir la _gentildonna_ qui vous captive et qui sera, dans -quelques jours, l’épouse du chevalier Grimani.» - -Lorenzo fit un mouvement de surprise mêlée d’indignation, auquel Zorzi -répondit immédiatement: «Vous êtes jeune, chevalier, et vous êtes -amoureux; deux grands défauts qui empêchent l’esprit de bien voir ce -qui se passe dans le cœur humain. Le temps vous corrigera de l’une de -ces infirmités; mais je doute que vous puissiez jamais vous guérir de -la noble folie qui caractérise toute une classe d’intelligences qu’on -nomme des poëtes. Votre père, à qui vous ressemblez beaucoup, est mort -victime de ses propres illusions sur les prétendues vertus héréditaires -qu’il prêtait aux aristocraties. Ce qui est plus certain, c’est que, -loin d’avoir quelque indulgence pour le fils d’un homme qu’il a -sacrifié à l’ambition de sa maison, le sénateur Zeno a résolu de vous -faire arrêter, ou tout au moins de vous expulser de Venise. Voilà ce -que j’ai appris par une voie sûre et dont je tenais à vous instruire. -Il y a dix jours que mon domestique, tantôt sous un déguisement et -tantôt sous un autre, cherche à vous rejoindre; car je n’ai pas voulu, -par prudence, l’envoyer à votre domicile, où il aurait pu être remarqué -par quelque émissaire de l’inquisition. - -—Que faire, monsieur, dans la position où je me trouve? répondit -Lorenzo, à qui la perspective de quitter Venise était cent fois plus -douloureuse que la crainte de la prison. - -—N’être ni la dupe ni la victime de vos ennemis, répliqua Zorzi en -frappant sur la table avec un couteau d’ivoire qu’il tenait à la main. - -—Des ennemis! c’est beaucoup dire, répondit Lorenzo avec modestie; -hors le sénateur Zeno, dont j’ai pu blesser les préjugés et alarmer la -tendresse paternelle, à qui donc fais-je obstacle? Je ne possède rien -qui soit de nature à exciter l’envie de personne. - -—Je m’aperçois que vous êtes encore plus amoureux et plus poëte que -je ne le pensais, dit Zorzi en souriant. Vous vous imaginez donc que -les hommes ont besoin de bonnes raisons pour se haïr cordialement? -Que faisait Abel à son frère Caïn pour en être si détesté? Il était -plus beau, plus jeune et plus agréable au Seigneur. Le cœur humain -est un foyer de passions, c’est-à-dire de forces qui s’attirent, -se repoussent, s’équilibrent et se combinent de mille manières. -Mettez seulement deux hommes en présence, et il se dégagera de leur -contact, comme de celui de deux corps, une sorte d’attraction ou de -répulsion qu’on nomme sympathie et antipathie, deux mots qui expriment -admirablement cette action aveugle et fatale de la nature matérielle. -L’éducation et les institutions sociales peuvent sans doute donner à -ces forces une direction utile, comme on resserre entre deux rives -un fleuve impétueux; mais il n’est, heureusement, dans le pouvoir de -personne de les anéantir. Il n’y a que des imbéciles ou des hypocrites -qui s’indignent contre les passions, qui sont à l’homme ce que les -vents sont à la voile du vaisseau qui traverse l’Océan. Dans tous -les temps, un jeune homme intelligent qui, comme vous, chevalier, a -su se frayer un passage dans une société gouvernée par le destin, je -veux dire par le privilége de la naissance, aurait excité l’envie -des heureux de ce monde; mais, à l’heure où nous sommes, en face des -événements qui se préparent, vous devez être considéré comme un ennemi -de l’ordre public, parce que les idées que vous professez et les -sentiments qui vous animent troublent le repos de ceux qui occupent -les meilleures places au banquet de la vie. Il en est de l’ordre comme -de la définition de Dieu: chacun le conçoit dans les limites de son -égoïsme intellectuel et moral. - -«Mais revenons à l’objet qui vous touche, continua Zorzi après un -instant de silence. Vous savez ce qui se passe en Italie, et, sûrement, -vous avez entendu parler des affaires de Montenotte, de Millesimo et -de Lodi? Ce sont là les premiers épisodes d’une iliade qui ne durera -pas dix ans, et qui pourrait bien se terminer, comme celle des poëmes -homériques, par la prise de Troie. Ce qui n’est pas douteux, mon cher -chevalier, c’est que la lutte est engagée entre le vieux monde et le -nouveau, et si Venise, la ville de Neptune, la citadelle du patriciat, -comme l’ont heureusement qualifiée vos condisciples de Padoue, ne se -soumet à la loi du temps en modifiant sa politique et ses institutions, -elle succombera, comme Ilion, sous la colère d’un nouvel Achille, qui -vaut bien, je crois, le fils de Pélée. Voulez-vous épouser la belle -Hélène et l’enlever au blond Ménélas que lui destine son père? ajouta -Zorzi en laissant errer sur ses lèvres un léger sourire. Joignez-vous -à nous. Nous formons un parti déjà puissant, qui a des ramifications -dans le grand conseil et dans le sénat, et qui compte sur le concours -de la jeunesse éclairée et de tous ceux qui souffrent. Nous voulons -l’indépendance et la grandeur de notre pays en forçant la vieille -république de Saint-Marc à s’allier à la jeune république française, -qui lui offre l’appui de ses armes victorieuses pour s’enrichir de la -moitié de la péninsule. Joignez-vous à nous qui sommes les précurseurs -de l’avenir, et nous vous protégerons contre la haine du sénateur -Zeno, l’un des partisans les plus obstinés des errements du passé.» - -Lorenzo ne répondit pas immédiatement à cette ouverture, qui le -surprit encore plus qu’il n’en fut flatté. Il se demandait, dans son -for intérieur, de quelle importance pouvait être à un parti politique -l’adhésion d’un jeune homme de dix-huit ans sans fortune, sans -illustration personnelle, et d’une naissance modeste! Il comprenait -que Zorzi, ayant été l’ami de son père, cherchât à lui donner de bons -conseils pour le tirer de la position difficile où il se trouvait -vis-à-vis d’une famille puissante; mais entre une démarche qui lui -paraissait si simple et une sorte de conciliabule à la manière -de Catilina, il y avait une différence que saisit le bon sens du -chevalier. Cependant le noble Vénitien avait de très-bonnes raisons -pour agir comme il le faisait et pour attacher un véritable intérêt à -s’emparer de l’esprit du chevalier. Depuis la révolte des étudiants de -Padoue, où Zorzi avait joué le rôle d’un tribun, il avait été dénoncé -au conseil des Dix comme un factieux. Déjà son arrestation avait été -ordonnée, lorsqu’on avisa qu’il serait prudent de ménager encore -l’agent de la France, qu’on savait être l’ami et le protecteur du noble -Vénitien. Zorzi, qui était parfaitement édifié sur les intentions du -gouvernement à son égard, n’ignorait pas non plus que le sénateur Zeno -avait conseillé la plus grande rigueur contre tous ceux qui avaient -des opinions inquiétantes pour la sécurité de l’État. Il avait insisté -d’une manière particulière sur la nécessité de faire un exemple qui -imprimât la terreur aux sujets de la république, en sacrifiant un -personnage tel que Zorzi, qui jouissait d’une grande influence, grâce -à ses idées connues, à ses lumières et à ses nombreuses relations -dans le populaire et la _cittadinanza_. On comprend maintenant que -Zorzi eût besoin de s’entourer de mystère et que, par haine contre -le sénateur Zeno, par affection peut-être pour le fils d’un ancien -ami qu’il avait compromis, autant que pour se faire un mérite auprès -de Villetard en augmentant le nombre des partisans de la France, il -eût le plus vif désir d’attirer Lorenzo Sarti dans une faction peu -nombreuse qui se donnait comme l’expression des nouvelles générations. -D’ailleurs, la propagande est la première condition de l’existence -des partis qui aspirent à la domination, et la position critique du -chevalier, son amour pour la fille d’un patricien, pouvaient le rendre -un instrument très-utile entre les mains d’hommes aussi avisés que -Zorzi et Villetard. Zorzi était un esprit trop pénétrant pour ne pas -démêler la cause du silence et de la réserve que gardait Lorenzo, et, -allant au-devant des scrupules qui retenaient sa confiance, il lui dit: -«Vous êtes surpris, chevalier, de la démarche que je fais auprès de -vous, et vous cherchez à comprendre quels peuvent être les vrais motifs -de ma conduite? Ils sont bien simples, je vous assure: c’est l’intérêt, -c’est le plaisir de la vengeance, les deux plus puissants ressorts du -cœur humain. Comme vous, je hais le sénateur Zeno, et, comme vous, je -suis menacé d’aller finir mes jours dans un puits ou sous les plombs -du palais ducal. Vous voyez que ce n’est point une générosité d’enfant -qui me porte à rechercher votre amitié! En vous offrant l’appui de -mon expérience et celui de mes amis pour vous aider à sortir du pas -difficile où vous vous trouvez, j’entends moins accomplir un devoir que -satisfaire une passion. C’est ce qui doit vous garantir la solidité de -l’alliance que je vous propose. Je suis un homme politique et non pas -un saint, ni un philosophe spéculatif en quête d’un futur contingent. -Ce n’est point à mon âge qu’on se paye de chimères et qu’on court -après la palme du martyre. Tenez-vous à la fille du sénateur Zeno, et -voulez-vous empêcher qu’elle ne devienne la femme de ce fat de Grimani, -aux lèvres de rose et au sourire vainqueur? Je vous offre les seuls -moyens par lesquels vous puissiez atteindre le but de vos désirs. -Croyez-moi, chevalier, mettez-vous sous la protection d’un parti qui, -d’un jour à l’autre, peut gouverner Venise et régénérer l’Italie. Vous -n’avez pas d’autre espoir d’échapper à la colère du sénateur et de -surmonter les obstacles qu’on oppose à votre amour.» - -Ces dernières paroles, prononcées avec l’accent de la sincérité, -ébranlèrent le chevalier Sarti, qui répondit, avec un reste de bon sens -bien rare dans un jeune homme de dix-huit ans, chez qui l’imagination -et le sentiment étaient les qualités dominantes: «J’accepte avec -reconnaissance l’offre de votre amitié; mais il me reste toujours à -connaître, monsieur, ce que vous attendez de moi, et par quels services -je puis aider au triomphe de la cause qui vous est si chère. Vous -n’ignorez pas que, depuis que j’ai quitté le palais Zeno, je n’ai plus -aucune relation avec les familles patriciennes qui, avant ma disgrâce, -m’accueillaient comme l’un des élus du livre d’or! Isolé, pauvre, en -butte à la haine d’un homme puissant, je n’ai à vous offrir que ma -jeunesse et l’ardeur de mes espérances. - -—_Eh! per Dio santo_, s’écria Zorzi, ce sont les âmes qui gémissent -dans le purgatoire qui aspirent au paradis, et ce ne peuvent être que -des mécontents comme vous et moi qui désirent des changements, si ce -n’est des révolutions. N’est-ce pas à la race maudite de Caïn qu’on -doit l’invention des arts utiles et même celle de la musique qui nous -console dans nos peines? Si vous étiez le fils du sénateur Zeno, un -membre de la minorité satisfaite qui nous opprime, je n’aurais pas -plus songé à vous ouvrir ma pensée que vous n’auriez été disposé à -m’entendre. Mais vous êtes amoureux, et cela nous suffit, car c’est -l’amour qui perdit Troie, a dit un poëte charmant. Dans quelques jours, -ajouta Zorzi en se levant, je vous mettrai en relation avec un de mes -bons amis dont vous n’aurez qu’à vous louer, j’espère. Si la signora -Beata a pour vous l’affection dont vous êtes digne, il ne dépendra pas -de nous que vous ne puissiez mettre à l’épreuve son dévouement.» - -Telles furent les circonstances fortuites qui rapprochèrent le -chevalier Sarti du parti des mécontents, dont Villetard et Zorzi -étaient les chefs. Ce parti peu nombreux encore ne pouvait se -recruter que parmi les jeunes gens d’une certaine distinction qui -n’appartenaient pas à l’aristocratie, parmi les citadins éclairés -et mécontents, et surtout les nobles de terre ferme qui désiraient -une réforme des vieilles institutions de la république. Par sa -position singulière entre l’aristocratie qui l’avait admis dans ses -rangs et les opinions qu’il avait puisées autant dans les traditions -de sa famille que dans ses propres instincts, le chevalier Sarti -n’était point une conquête à dédaigner pour les meneurs. Or le moyen -le plus sûr et le plus honorable d’arriver au but qu’ils avaient -en vue, c’était de pousser le gouvernement de la Seigneurie à une -alliance avec la France, dont le contact aurait pénétré Venise de -l’esprit de la révolution. C’est là précisément ce que ne voulait pas -l’aristocratie qui, depuis six cents ans, tenait dans ses mains la -destinée de l’État. Presque unanime à résister aux innovations qu’on -voudrait essayer à l’intérieur, elle était divisée sur le choix de -la politique à suivre pour se préserver du mal qu’elle redoutait le -plus. Tandis qu’une majorité considérable croyait échapper à l’orage -en gardant la neutralité, une fraction énergique voulait participer à -la lutte en s’appuyant sur l’Autriche, qui était la puissance la plus -intéressée à défendre les institutions du passé. On peut affirmer, -toutefois, qu’aucun des partis qui divisaient alors cette république -de patriciens si miraculeusement conservée au milieu des vicissitudes -de l’histoire moderne, ne mettait au nombre des éventualités possibles -de la guerre qui désolait l’Italie, la chute d’une ville merveilleuse -qui avait tant contribué à la civilisation de l’Europe. Villetard -lui-même était sincère dans ses machinations contre le gouvernement -oligarchique, et Zorzi ne lui aurait jamais prêté son concours s’il lui -avait soupçonné des intentions hostiles à l’indépendance de sa patrie. -Le peuple, très-attaché au gouvernement de son pays qui lui rendait -la vie douce, n’était point susceptible d’être remué par des idées -d’émancipation et d’égalité dont il n’éprouvait pas le besoin. Dans une -pareille situation, les partisans de la France ne pouvaient prendre -trop de précautions pour se dérober à la vue d’un pouvoir jaloux, qui -connaissait le danger dont il était menacé. - -Venise, en effet, se trouvait dans un de ces moments solennels où les -opinions politiques ont la gravité et l’importance des sentiments -religieux, car elles impliquent une affirmation de l’ordre moral tout -entier, comme le disait très-bien Zorzi au chevalier Sarti. Il en -est toujours ainsi dans les grandes crises de l’histoire, telles que -l’avénement du christianisme, la réforme et la révolution française. -On ne peut toucher à l’économie des pouvoirs politiques d’une manière -aussi profonde que l’a fait la révolution de 89, sans s’appuyer sur -une nouvelle notion du droit, qui ne peut être lui-même qu’une -manifestation de la pensée religieuse. Au fond des principes qui ont -fait la révolution française et qui la caractérisent éminemment, se -trouvent les éléments d’une véritable théodicée. L’Église ne s’y est -pas plus trompée que les philosophes du XVIII^e siècle, qui, pour -accomplir l’œuvre de notre régénération politique et morale, ont dû -frapper l’arbre à sa racine. Et ce qui prouve qu’ils ont eu raison -d’agir comme ils l’ont fait, c’est que toutes les réactions qui ont -essayé, depuis cinquante ans, d’anéantir la liberté politique en -Europe, ont trouvé dans le pouvoir religieux et principalement dans le -catholicisme de zélés coopérateurs. C’est qu’il est aussi impossible -aux religions de ne point s’immiscer dans l’ordre matériel des sociétés -humaines, qu’aux philosophes politiques de se passer d’un idéal divin, -source du droit dont ils poursuivent la réalisation. Tout ce qui a -été dit depuis Descartes, Leibnitz et Montesquieu jusqu’à nos jours, -sur les prétendues limites de la raison et de la foi, de la religion -et de la société civile, sont de vaines et subtiles paroles qui -n’ont convaincu ni le prêtre, ni le libre penseur, ni les suppôts du -despotisme, ni les amants de la liberté. - -Le sénateur Zeno, nous l’avons dit plusieurs fois, était, avec François -Pesaro, un des hommes les plus importants du parti de la guerre. -Éclairé par une longue expérience du pouvoir, par une connaissance -profonde des annales de son pays et des gouvernements de l’Europe qu’il -avait vus fonctionner de près, il ne s’était pas fait d’illusion sur la -gravité de la lutte que les novateurs avaient engagée contre l’ordre -des sociétés existantes. Plusieurs années avant que la révolution de -89 ne vint à dessiller les yeux des plus aveugles, le sénateur Zeno, -dans une longue conversation avec l’abbé Zamaria, avait apprécié avec -une grande sûreté de jugement le caractère de la crise politique qu’il -voyait approcher. Depuis que la monarchie française avait succombé, -autant par les fautes de ses défenseurs que par l’audace de ses -ennemis, le sénateur Zeno avait prévu que l’Italie ne tarderait pas à -devenir le théâtre d’une guerre pour laquelle il fallait se tenir prêt. -Homme des vieux jours, imbu des idées du patriciat qui avaient fait la -force de Venise et dont il possédait, plus que personne, les grandes -traditions et les sentiments élevés, le sénateur Zeno aurait voulu -qu’en résistant avec vigueur au tumulte des passions contemporaines, -l’aristocratie se montrât plus digne de l’autorité dont elle était -investie pour le bien de la nation. Il n’était point éloigné de -consentir à quelques réformes partielles de la constitution de l’État, -à faire la part des nécessités du temps en corrigeant les abus reconnus -par l’expérience, et en laissant introduire dans l’administration -tous les changements qui seraient compatibles avec la nature de la -souveraineté. - -Depuis que l’armée française avait franchi les Alpes, le sénateur -avait compris, au langage impérieux du chef qui la commandait, que la -destinée de Venise se trouvait inévitablement engagée dans la lutte qui -commençait d’une manière si extraordinaire. Il avait donc conseillé -au gouvernement de son pays de s’allier à l’Autriche et de courir les -chances de la guerre, qui ne pouvaient pas être plus désastreuses, -disait-il, que celles d’une lâche neutralité qu’on n’était pas sûr, -d’ailleurs, de faire accepter par les puissances belligérantes. Il -s’était efforcé de convaincre la Seigneurie que jamais la république -de Saint-Marc ne s’était trouvée en face de plus grandes difficultés, -et qu’il fallait bien se garder de confondre la guerre actuelle avec -celles dont l’Italie a été le théâtre depuis le XIV^e siècle. «Vous -êtes dans une erreur profonde, dit-il un jour en plein sénat après -avoir longuement plaidé en faveur de l’alliance avec l’Autriche, si -vous pensez que l’armée de bandits qui est à vos portes, et qui traîne -après elle le souffle empesté d’une révolution perverse, ressemble -à aucune de celles qui ont envahi la péninsule depuis Charles VIII, -Louis XII, François I^{er}, jusqu’à Louis XIV! Vous n’avez plus à -traiter avec une vieille monarchie dont les traditions ambitieuses -étaient contenues par un droit public qui obligeait tous les peuples -de l’Europe! Que vous soyez les amis de la république française ou ses -adversaires déclarés, le danger n’est pas moins grand pour la stabilité -de cet État et des institutions qui le régissent. Menacés de périr par -la conquête ou de voir cette ville glorieuse devenir la proie d’idées -subversives de toute autorité, ne vaut-il pas mieux courir les hasards -de la guerre en défendant l’œuvre de nos pères et la civilisation -qui l’a consacrée?» Le sénat étant resté insensible à ces sages et -patriotiques paroles, le père de Beata s’était écrié, en s’appropriant -avec bonheur un passage de l’_Iliade_: «La divine Pallas les prive de -la raison. Ils approuvent qui les conseille mal, _aucun n’applaudit à -Polydamas qui leur donnait un avis salutaire_[72].» - -Le sénateur Zeno était certainement une des plus nobles -personnifications de l’ordre social contre lequel s’était élevée la -révolution française. Ses idées, ses sentiments, ses vertus aussi -bien que ses erreurs, tenaient par les racines les plus profondes -à l’état de choses qui allait subir une si grande transformation. -Son âme forte et vraiment patricienne, qui s’était identifiée avec -le sort de son pays dont il avait fait la préoccupation constante -de sa vie, n’aurait pu concevoir que cette Venise, qui lui était si -chère, trouvât le bonheur et l’indépendance sous une autre forme de -gouvernement que celle que depuis six cents ans elle possédait. Toucher -à ce gouvernement de minorités choisies qui avait élevé le genre humain -et fait la gloire de sa patrie, admettre la plèbe dans les conseils -de l’État, étendre à la société civile et politique cette égalité -mystique proclamée par l’Évangile comme une vision de la vie future, -c’était, pour le sénateur Zeno, plus que le renversement de vérités -éprouvées par l’expérience des siècles, c’était une impiété, dans le -sens rigoureux de ce mot. Enfermée dans la période historique où elle -avait pris son essor, la haute intelligence du sénateur Zeno ne pouvait -comprendre l’évolution de l’esprit humain qui avait amené la révolution -française et qui allait détruire ce culte des dieux lares, qui, pour -l’aristocratie vénitienne comme pour le patriciat romain, était le gage -de la grandeur héroïque de la cité terrestre. L’ordre politique et la -société civile étaient donc inséparables, pour le sénateur Zeno comme -pour les novateurs, de ce fond d’idées, de notions et de sentiments qui -constituent la vie morale d’un peuple, c’est-à-dire sa religion. Il ne -peut pas en être autrement dans les grandes périodes de l’histoire, et -ceux qui, après cinquante ans d’essais infructueux de conciliation, -sont encore à s’imaginer que les principes qui ont amené la révolution -de 89 ne dépassent pas l’ordre politique et la société civile, n’ont -jamais compris le sens profond de cette révolution et n’étaient pas -dignes de la conduire à ses fins dernières. - -Après la république, sa fille était l’objet le plus cher des affections -du sénateur. Il l’aimait d’une tendresse profonde, mais calme et -pleine de sécurité. Jamais il n’intervenait dans les actes de sa vie -intérieure, où Beata était libre d’ordonner toutes choses selon ses -goûts et ses convenances. Excepté dans les grandes solennités qui -rappelaient le souvenir d’un événement national ou celui d’un épisode -glorieux des annales domestiques, le sénateur Zeno n’avait de volontés -que celles de sa fille, qui gouvernait d’une manière absolue son palais -et ses nombreux serviteurs. Lorsqu’il vit Beata prendre intérêt à -l’avenir d’un jeune enfant qui tenait déjà à sa famille par les liens -d’un antique patronage, il fut heureux de cet incident qui venait -jeter un peu de variété dans l’isolement moral où l’avait laissée la -mort de sa mère. Quelques années plus tard, Lorenzo s’étant montré -digne des soins qu’on lui avait prodigués, le sénateur crut devoir -achever l’œuvre de sa fille en adoptant le chevalier Sarti. La révolte -des étudiants de Padoue, où le chevalier se trouva si malheureusement -impliqué, vint rompre l’enchantement du vénérable sénateur. Il n’apprit -pas sans un étonnement mêlé de tristesse qu’un jeune homme qui avait -été élevé dans sa maison, et qu’il avait comblé de ses bienfaits, -avait pu s’oublier jusqu’à tremper dans une manifestation contre le -gouvernement de Venise. Les circonstances étaient trop graves pour -que le sénateur ne jugeât pas sévèrement un acte qui blessait ses -croyances les plus vives. Il ordonna d’éloigner immédiatement de -son palais le jeune téméraire qui avait donné un si funeste exemple -d’insubordination, et défendit à sa fille, ainsi qu’à l’abbé Zamaria et -à toute sa maison, d’avoir désormais aucun rapport avec le chevalier -Sarti. On ne sait précisément à quelle cause attribuer la visite -tout à fait imprévue que fit le sénateur à sa fille, dans la nuit où -Lorenzo s’était introduit dans la chambre de Beata; cela n’était pas -dans ses habitudes. La tristesse et la langueur de la noble signora -qui frappaient tout le monde, la résistance passive qu’elle opposait à -la conclusion de son mariage avec le chevalier Grimani, avaient-elles -enfin éveillé des soupçons dans l’esprit de son père, ou bien fut-il -averti par quelque subalterne de la présence de Lorenzo? on l’ignore. -Ce qu’il y a de certain, c’est qu’après la scène du balcon que nous -avons racontée et l’exclamation touchante du vieux sénateur: «Ma fille, -vous voulez donc me faire mourir de douleur?» il releva Beata qui -s’était précipitée à ses pieds, essuya ses larmes, en lui disant d’un -ton sévère mais paternel: «Je suis bien sûr, ma fille, que vous serez -toujours digne de ma tendresse et que vous n’oublierez jamais le nom -que vous portez!» Ils se séparèrent silencieusement et sans autres -explications. - -Quelle que fût l’impression réelle que garda le sénateur de l’événement -domestique que je viens de rappeler, et dont il ne pouvait pas deviner -toute la gravité, il résolut cependant de presser le mariage de sa -fille avec le chevalier Grimani et de renvoyer Lorenzo Sarti à sa -mère. Cette dernière résolution ne lui était point inspirée par une -crainte personnelle qui était bien loin de son esprit, mais par une -pensée toute politique. Il voulait donner un exemple de sévérité qui -imprimât le respect et, au besoin, la terreur à la jeunesse de Venise, -dont l’autorité commençait à s’inquiéter. L’intention du sénateur étant -parvenue on ne sait comment à la connaissance de Zorzi, celui-ci voulut -en profiter pour se venger de l’homme éminent, qui était le plus opposé -au parti de la révolution; c’est alors qu’il chercha à s’emparer du -chevalier Sarti, dont la passion pour la fille du sénateur Zeno pouvait -en faire un instrument entre les mains des meneurs. - -Beata, après la nuit d’angoisse et d’inexprimables félicités que nous -avons racontée, était tombée dans un abattement de sinistre augure. -Aucune illusion n’était plus possible pour son âme désolée. La volonté -de son père, et, plus encore, le spectacle de sa douleur qu’elle avait -eu sous les yeux, lui enlevaient tout espoir d’échapper à la rigueur -de son sort. Dominée par un sentiment profond qui l’avait envahie -tout entière et qu’elle savait désormais inconciliable avec la piété -filiale, il ne lui restait plus qu’à se résigner au sacrifice de ses -espérances. La vie se fermait devant elle, son rêve de bonheur s’était -dissipé au contact d’une réalité poignante, et, de quelque côté qu’elle -dirigeât ses regards, elle n’apercevait qu’un avenir désenchanté et -plein de ténèbres. - - Nulla fugæ ratio, nulla spes, omnia muta, - Omnia sunt deserta, ostentant omnia letum[73]. - -Cependant, une douceur secrète lui restait au fond du cœur: celle de -se savoir aimée! Lorenzo avait tout bravé pour la voir, et avait tout -risqué pour lui sauver l’honneur! Rassurée, dès le lendemain, sur le -sort de son amant qu’elle savait hors de danger, Beata trouvait dans le -souvenir de cette nuit mémorable un charme qu’elle ne pouvait définir! -Elle pardonnait au chevalier Sarti jusqu’à ses propositions téméraires, -jusqu’au baiser qu’il lui avait imprimé insolemment sur ses lèvres -endormies, tant la femme est indulgente pour tout ce qui lui révèle le -désir de la posséder! Son âme naïve et vierge de tout grossier désir -avait conservé comme un frémissement plein de volupté de l’étreinte -où l’avait tenue, pour la première fois, celui qui avait grandi à ses -côtés comme un frère adoré. Accoudée sur le balcon et la tête entre -ses mains, il lui semblait entendre encore la voix de Lorenzo lui -racontant l’épopée divine de l’amour, évoquant de son imagination, -nourrie de la lecture des poëtes et des philosophes, les rêves d’or du -genre humain, et lui apprenant à lire dans le grand livre des cieux, où -les âmes bienheureuses chantent les louanges du souverain maître de la -vie et de la mort. «Ces fictions de la fantaisie inspirée, ces images -de béatitude venant illuminer les ténèbres d’une nature imparfaite et -misérable, ne seraient-elles pas, en effet, des pressentiments d’un -monde mystérieux promis à nos désirs infinis et se dévoilant chaque -jour davantage à nos faibles regards?» se disait Beata d’après Lorenzo, -dont toutes les paroles lui étaient restées gravées dans l’esprit. -C’est ainsi qu’avec son sens si droit, plus apte à bien juger les -choses et les rapports de la vie qu’à s’élever dans les régions des -poétiques chimères, Beata était pourtant conduite, par le sentiment, -jusqu’au seuil de problèmes redoutables. Puis, retombant de ces visions -célestes mais éphémères dans la triste réalité de sa position, elle -rapportait de son ravissement le besoin d’un aliment plus solide -pour son cœur affligé. Elle se prit alors d’un goût plus prononcé -pour les cérémonies de l’Église et les pratiques de la religion, qui -n’avaient été pour elle jusqu’ici que des objets d’une pieuse et noble -distraction, et, lisant les livres saints non plus _à la lumière sèche -de l’esprit_, selon la belle expression d’un saint personnage, mais -_à la clarté de l’âme_, Beata se sentit pénétrée, peu à peu, d’une -force et d’une onction dont les effets lui étaient inconnus. Elle -priait, chantait des hymnes, mêlait ses soupirs à la grande douleur de -tous, et, remontant la chaîne des promesses sanctionnées par le divin -sacrifice, elle fut étonnée de retrouver au bout de ses aspirations -un monde idéal aussi beau, mieux défini et plus consolant que celui -qu’elle avait entrevu dans le mirage de l’amour. - -Un jour de solitude et de recueillement, où Beata, pour mieux confondre -sa vie intérieure avec celle de Lorenzo, parcourait d’un œil distrait -le poëte de l’enfer et du paradis, son attention fut arrêtée par ces -trois vers qu’elle n’avait pas encore remarqués: - - O voi ch’avete gl’intelletti sani, - Mirate la dottrina che s’ascande - Setto, ’l velame delli versi strani[74]! - - O vous qui avez l’esprit sain, admirez la doctrine qui se cache sous - le voile de ces vers étranges! - -Surprise d’abord par le sens mystérieux qui se dérobe, en effet, sous -l’image transparente de la poésie, Beata se sentit comme éblouie par -une clarté subite! Il lui semblait qu’un voile était tombé de ses yeux -et que, pour la première fois, elle comprenait le sens attaché aux -belles créations de l’esprit humain. Beata aurait pu s’écrier alors, -avec un philosophe non moins sublime que le poëte catholique: «Où a -passé l’amour, l’intelligence n’a que faire[75].» Ce travail intérieur -de la conscience, cette condensation, dirons-nous, des aspirations du -sentiment en une croyance plus ferme et plus pratique, se fit avec le -calme et la mesure qui étaient les traits distinctifs du caractère de -Beata; mais elle sortit de cette épreuve lente et laborieuse avec une -résolution dont on verra bientôt les suites. - -Le chevalier Sarti avait déjà fait plusieurs tentatives infructueuses -pour revoir Beata et pénétrer de nouveau dans le palais de son père; -courant les théâtres, les églises et les casinos, il n’avait pu réussir -à la rencontrer nulle part. Il avait été plusieurs fois à Murano dans -l’espoir qu’un heureux hasard y conduirait aussi la noble gentildonna. -Il passait des nuits entières sous son balcon à épier le moindre -signe d’intelligence, et toujours son attente avait été frustrée. Il -lui écrivit alors, mais ses lettres restèrent toutes sans réponse. -Dans cette cruelle situation, Lorenzo, ne sachant quel parti prendre, -passait tour à tour de l’abattement à la colère, du désespoir à -l’indignation. Tantôt il voulait aller se jeter aux pieds du sénateur, -implorer son pardon et renoncer à la folle ambition de posséder la main -de Beata, pour avoir le bonheur de la voir et de passer humblement -ses jours à côté d’elle; tantôt il s’abandonnait aux pensées les plus -téméraires, il allait jusqu’à concevoir un projet d’enlèvement. - -L’abbé Zamaria, qui était venu le voir clandestinement et qui avait -toujours pour lui la même affection, ne l’avait point encouragé à -suivre la première impulsion; il lui avait fait comprendre que le -sénateur Zeno n’était pas homme à revenir d’une détermination qu’il -avait prise. «Tu ferais mieux, mon cher enfant, lui dit-il d’un ton -sérieux et paternel, d’aller passer quelque temps auprès de ta mère et -de te livrer entièrement à l’étude de ton art. Dans les conjonctures -difficiles où se trouve la république, il pourrait t’arriver un -malheur plus grand et qui serait, peut-être, irréparable.» Ces -dernières paroles de l’abbé Zamaria, que Lorenzo avait trouvé, -d’ailleurs, moins expansif qu’autrefois et comme attristé lui-même de -l’état général des esprits, le confirmèrent dans l’opinion que Zorzi -lui avait dit la vérité sur le danger dont il était menacé de la part -du sénateur. Alors, ne voyant d’autre moyen de sortir de la position -qu’on lui avait faite que la protection de ses nouveaux amis, il se -jeta résolûment dans leurs bras. Il s’abandonna sans contrainte à -l’attrait de ses illusions, à la fougue de son âge et de son caractère, -où les idées de transformation politique et d’ambition personnelle -étaient confusément mêlées dans une vague aspiration de vie nouvelle, -d’amour et de poésie. Son imagination ardente, surexcitée par les -événements et la passion sincère et profonde qu’il nourrissait pour la -fille du sénateur, déploya ses voiles à tous les vents de l’horizon. -Il vit plusieurs fois Zorzi et Villetard, qui flattèrent sa vanité en -paraissant attacher un grand prix à son adhésion au parti de la France, -fortifié chaque jour de nouveaux prosélytes. On lui fit espérer, non -sans quelque raison de probabilité, que le sénateur Zeno serait bientôt -dans l’impuissance de lui nuire, et qu’alors le chevalier Sarti aurait -le pouvoir de réaliser le plus cher de ses vœux. - -C’est que Venise se remplissait de plus en plus de bruit, de trouble -et de terreur. Cerné par les armées ennemies, voyant son territoire -envahi, ses provinces de terre ferme agitées par les novateurs, et -quelques-unes prêtes à s’insurger contre la cité souveraine et la -domination du patriciat, le gouvernement de la sérénissime Seigneurie -était acculé dans le labyrinthe de ses ruses diplomatiques. Il croyait -toujours pouvoir échapper à la nécessité de faire la guerre, dont -il subissait déjà tous les inconvénients, par un coup du sort ou -quelque stratagème de politique ténébreuse. Pouvant avoir de l’or, des -soldats et un général digne de ce nom pour se défendre, il laissait -tomber de ses mains débiles ces précieux instruments de l’indépendance -nationale, pour se livrer à des intrigues de cabinet. La bataille de -Castiglione, donnée le 5 août 1796, aux portes de la république, vint -accroître les perplexités de la Seigneurie et encourager l’audace des -partisans de la France. Le nom de Bonaparte commençait à circuler dans -les classes populaires et à exciter la haine des uns, l’enthousiasme -des autres, la curiosité de tous. Le chevalier Sarti, surtout, se prit -d’une grande admiration pour le héros de la démocratie française, sur -lequel Villetard lui avait donné des renseignements qui étaient encore -peu connus à une époque où la figure épique du général républicain ne -faisait que se dégager du fond merveilleux des événements contemporains. - -«C’est l’homme des temps nouveaux, s’écria un jour le chevalier au -milieu d’un groupe de jeunes gens qui l’écoutaient avec déférence, -c’est l’incarnation puissante de la révolution française qui, selon de -saintes prophéties, doit faire le tour du monde. Comme Achille, dans -l’âge héroïque, et comme Alexandre, au sein de la Grèce florissante, -Bonaparte est fils de la chair et de l’idée divine du progrès dont il -est le bras séculier. Il vient aussi de l’Occident au pays de l’aurore -propager, avec son épée, les germes d’une civilisation plus humaine. -Tandis que nos vieillards, «assis au-dessus des portes de Scées, -babillent comme des cigales sur la cime d’un arbre[76],» les Grecs -envahissent la plaine lumineuse qui touche à nos rivages, et menacent -de pénétrer jusqu’à nos lagunes, dernier refuge de la race de Priam. -Eussent-ils d’ailleurs un Hector pour les défendre, nos illustres -patriciens devront livrer la beauté suprême qui est le sujet de la -lutte, et qui s’appelle aujourd’hui la liberté de l’esprit humain. Car, - - Vuolsi cosi colà ove si puote - Ciò che si vuole[77]..... - -—_Bravo, caro maestrino mio_, s’écria tout à coup la voix d’une femme -qui passait sur la place Saint-Marc, tout près du groupe au milieu -duquel se trouvait Lorenzo. Tu parles vraiment comme un ange, et, -bien que je ne comprenne guère mieux ton beau langage métaphysique -que la doctrine de saint Augustin, dont nous entretenait le vieux -Pacchiarotti, notre maître, j’applaudis à tes idées que je partage avec -toute la brillante jeunesse dont tu es, ce me semble, devenu l’oracle. -_Viva la Francia, viva la libertà!_» dit-elle d’une voix argentine en -se perdant dans la foule, suivie d’un cortége d’adorateurs. - -C’était la Vicentina, revenue depuis peu de temps à Venise, d’une -longue excursion qu’elle avait faite dans les principales villes de -l’Italie. Protégée par un grand personnage de l’armée française, dont -elle avait fait la conquête sur le théâtre de Bologne, elle s’était -lancée dans le courant des opinions du jour avec l’étourderie d’une -_prima donna_ et d’une jolie femme, qui est habituée à régner sur -la terre et sur l’onde. Coiffée à la Titus, ses beaux cheveux noirs -parsemés de rubans qui simulaient, avec un savant artifice, les -couleurs que portait son amant, le sein orné d’une rosette éclatante -qui attirait les regards et qu’on aurait pu prendre aussi pour un -symbole séditieux, cette frivole et charmante créature qui s’en allait -droit devant elle, écartant les indiscrets d’un coup de son éventail, -était l’expression vivante de ce monde curieux d’hommes de plaisir et -de fantaisie, de poëtes, d’artistes et d’ambitieux de toutes sortes, -de soldats sans fortune, de femmes à la mode, de citadins éclairés, de -rêveurs et de néophytes ardents qui, placés entre l’aristocratie et le -peuple insouciant des lagunes, voyaient dans la révolution française -une source d’événements merveilleux, un grand spectacle de la vie -qui frappait leur imagination et donnait l’essor à leurs plus douces -chimères. - -«Quel avenir s’ouvre devant nous! disait un officier d’un régiment -d’Esclavons alors en garnison à Venise, en laissant traîner son sabre -sur les dalles de la place Saint-Marc, pour imiter la désinvolture -soldatesque des officiers français qu’il avait eu occasion de voir -sur la terre ferme. De la gloire, de l’or, des femmes et la conquête -de la vieille Italie, voilà ce qui est au bout de notre épée, si -le gouvernement de la Seigneurie se décide enfin à accepter les -propositions que lui fait l’homme du destin, comme dit M. le chevalier -Sarti. - -—Déjà la trompette sonne, les escadrons s’ébranlent, les panaches -et les aigrettes d’or se balancent dans les airs, et je vois poindre -à l’horizon d’azur l’armée française conduite par le génie de la -victoire, s’écria un jeune écrivain qui visait à la poésie dramatique, -où il avait eu des succès. Venise renaîtra plus charmante et plus belle -sous le dogat de M. le chevalier Sarti, qui sera élevé à la dignité -suprême par la jeunesse et la démocratie triomphantes. Que dites-vous, -_signori_, de ma prophétie? - -—Qu’elle est plus vraisemblable que ton dernier drame historique, -répliqua un critique de la presse vénitienne qui commençait alors à -s’émanciper; mais il faut la compléter en nous faisant tous membres du -sénat, à la place des vieillards impuissants qui ont usurpé les droits -du peuple souverain. - -—Il s’agit bien de Venise et de sa constitution décrépite! dit un -élégant citadin d’un esprit hardi et très-cultivé; il s’agit de -l’Italie tout entière, dont il faut relever la nationalité au milieu -de cette grande régénération des peuples qui se prépare. On ne redonne -pas la vie à un corps épuisé. La destinée particulière de Venise est -accomplie; elle ne peut plus être, désormais, qu’un fleuron historique -de la patrie commune: _alma parens_. - -—Mais que deviendront les princes qui, au nom du droit public, règnent -aujourd’hui dans les différentes parties de la Péninsule? répondit un -avocat qui se préoccupait beaucoup plus de la lettre que de l’esprit de -la révolution. - -—Ce qu’est devenu le duc de Modène, qui s’est enfui de ses États -avec d’immenses trésors qu’il est venu cacher au fond de nos lagunes, -répondit le premier interlocuteur. - -—Et le pape, qu’en ferez-vous? - -—Le grand aumônier de la république universelle, ou bien nous -l’enverrons à Constantinople convertir le Grand-Turc et le consoler de -n’avoir pu épouser la reine de l’Adriatique, répliqua le citadin avec -une froide ironie. Aussi bien, son règne n’est plus de ce monde. Qu’en -pensez-vous, chevalier? - -—_Le secret de l’avenir repose sur les genoux de Jupiter_, dit _il -poeta sovrano_, que j’invoquais il y a quelques instants, répliqua -Lorenzo. Sans prétendre donner mon avis sur des questions aussi -graves, il est certain qu’un nouvel idéal de la vie morale s’élève -dans l’humanité, et que la destinée de l’Italie est dans les mains de -l’homme providentiel qui est aux portes de Venise. Si son âme est à -la hauteur de son génie, il peut relever cette nation glorieuse _ove -il bel si risuona_, dont il parle la langue et porte le sang dans ses -veines.» - -Ainsi allait devisant cette brillante jeunesse sur laquelle le -chevalier Sarti avait acquis un très-grand ascendant. Excité par Zorzi -et Villetard, et plus encore par le sentiment qui remplissait son cœur, -Lorenzo avait secoué cette sorte de rêverie tendre et contemplative qui -était la disposition habituelle et, pour ainsi dire, la grâce de son -esprit. Son caractère ouvert et généreux, son enthousiasme pour les -belles choses, ses connaissances variées, la tournure romanesque et un -peu métaphysique de son imagination, ces qualités diverses, jointes à -l’ardeur de ses convictions et à une volonté impérieuse, lui avaient -donné une prépondérance marquée sur cette portion de la population -vénitienne qui formait le parti de la France. Signalé à la police de -l’inquisition, l’arrestation du chevalier avait été ordonnée et allait -s’effectuer, lorsqu’on apprit la nouvelle de la bataille d’Arcole, -puis celle de Rivoli, qui eut lieu le 13 janvier 1797. Ces événements -prodigieux, qui achevaient la déroute de l’Autriche, excitèrent -à Venise une émotion profonde. Le gouvernement fut atterré; les -novateurs, au comble de la joie et de l’enivrement, levaient la tête et -menaçaient hautement l’aristocratie d’une prochaine déchéance. Quelques -jours après ce glorieux épisode de la campagne d’Italie qui amena la -reddition de Mantoue, Zorzi arriva un matin de bonne heure chez le -chevalier Sarti, _alla giudecca_. - -«_Vittoria, vittoria!_ s’écria-t-il, à peine introduit dans la chambre -à coucher de Lorenzo. Nous serons bientôt les maîtres de Venise, -et il vous sera fait une bonne part, chevalier, dans le triomphe -des amis de la liberté. Mais en attendant que ce fait inévitable -s’accomplisse, je viens vous apprendre une nouvelle qui vous intéresse -particulièrement. La fille du sénateur Zeno épouse, dans trois jours, -le chevalier Grimani. Il s’agit d’empêcher cet odieux sacrifice, et -je viens vous en offrir les moyens. Il y a demain une grande fête au -casino du _Salvadego_, où doivent se trouver les Grimani, le sénateur -Zeno avec sa fille Beata, et leurs amis les Badoer et les Dolfin. Vous -irez aussi, chevalier, et, entouré de vos amis qui vous accompagneront -sous un déguisement qu’autorise le carnaval, vous enlèverez la belle -Hélène et vous partirez à l’instant pour la terre ferme. Villetard vous -donnera, pour le général en chef de l’armée française, une lettre qui -vous mettra à l’abri de toutes recherches. - -—Êtes-vous bien certain, monsieur, répondit Lorenzo abattu, que -la signora Beata ait donné son consentement au mariage dont vous -m’annoncez la triste nouvelle? - -—Puisque tout est préparé pour la cérémonie nuptiale, jusqu’à -l’appartement que doivent habiter les deux époux! répliqua Zorzi avec -impatience. Voulez-vous attendre que le fruit d’or ait été cueilli au -jardin des Hespérides, pour vous décider à prendre un parti? - -—Eh bien, répondit Lorenzo tout à coup, je me rends à vos conseils, et -j’accepte l’offre de mes amis.» - -Le carnaval qui précéda de quelques mois la chute de la république -de Venise ne fut ni moins gai, ni moins bruyant que ceux des années -précédentes. Cette ville unique, monument admirable d’un peuple -industrieux qui, sans l’initiative d’un législateur suprême et sans -l’aide d’un conquérant, s’était élevé, par ses propres efforts, du -sein de la pauvreté et de l’ignorance au comble de la fortune et de -la civilisation, allait s’éteindre et disparaître de la scène du -monde sans se douter presque qu’elle assistait au dernier banquet de -sa vie nationale. Et voyez, quelles combinaisons du sort! un État -indépendant consacré par les siècles, par les traités et le droit -public de l’Europe chrétienne, une puissance catholique qui avait été -le boulevard de l’Église contre l’islamisme et la barbarie des Turcs, -une république italienne qui fut une des merveilles de la civilisation -et l’alliée de la France dès le XII^e siècle, va être anéantie et -vendue à l’encan par un général républicain qui parle la langue de -Dante et de Machiavel, par le représentant d’une grande et généreuse -nation qui avait proclamé la fraternité des peuples et le respect -des nationalités! et, lorsque l’Europe indignée se soulève contre -le prodigieux génie qui avait voulu l’enchaîner à son despotisme et -qu’elle le relègue par delà les mers comme un perturbateur du repos -public, les rois de la Sainte-Alliance infirment aussitôt la portée de -l’acte accompli en manquant à leurs promesses de liberté. Ils relèvent -et restaurent tous les anciens pouvoirs qui avaient disparu dans la -tourmente révolutionnaire; mais cette glorieuse république de Venise, -qui fut le premier holocauste de l’ambition fatale de Bonaparte, reste -entre les mains de l’Autriche. Et on s’étonne ensuite de l’instabilité -des sociétés modernes et des secousses incessantes qui viennent -ébranler les gouvernements les mieux affermis! La révolution de 89 a -posé des principes qui ont pénétré dans les entrailles de la terre et -qui la soulèveront sous les pas des audacieux qui essayeraient d’en -étouffer la virtualité. Ce ne sont ni des soldats aux gardes ni des -vœux à la madone qui peuvent conjurer ces principes, et empêcher la -conscience moderne d’organiser le monde à son image. - -Pendant que les destinées de la république étaient l’objet des -douloureuses préoccupations d’un petit nombre d’esprits clairvoyants, -pendant que le palais ducal était rempli de soucis, d’ombres -gémissantes et de pâles terreurs, et que le bélier de l’ennemi battait -les murs de la ville sacrée jusqu’alors invulnérable, le peuple -s’enivrait du bruit de ses grelots et de ses douces chansons. S’il -connaissait les événements extérieurs par la rumeur des gazettes et -les propos mystérieux qui échappaient aux partisans de la révolution, -il avait une trop grande confiance dans la sagesse de ses maîtres, -pour s’inquiéter sérieusement du sort de son pays. D’ailleurs le -carnaval était à Venise une fête véritablement nationale, et, plus les -circonstances politiques étaient menaçantes pour le gouvernement de -l’aristocratie, plus celle-ci mit de soin à cacher ses inquiétudes aux -yeux de la foule étourdie. Aussi voyait-on les lagunes, _il Canalazzo_, -la place Saint-Marc, les casinos, et jusqu’aux pieux réduits de la -pénitence qui étaient si nombreux à Venise, se remplir de lumières -discrètes, de mouvement et de masques joyeux et bizarres qui offraient -le spectacle d’un rêve magique, s’épanouissant au-dessus d’un abîme où -allait disparaître bientôt ce monde frivole et charmant. - - Nos delubra deum miseri, quibus ultimus esset - Ille dies, festa velamus fronde per urbem[78]. - -Le soir où devait avoir lieu au _Salvadego_ la brillante réunion dont -Zorzi était venu instruire le chevalier Sarti, Beata remontait le -Grand-Canal dans une gondole avec son père, son fiancé et le sénateur -Grimani. Vaincue par les prières du sénateur Zeno et par la crainte -qu’une plus longue résistance de sa part n’accrût les dangers dont -elle savait que Lorenzo était menacé, Beata avait fini par se laisser -arracher une sorte de consentement tacite au mariage qui allait -s’accomplir sous d’aussi tristes auspices. Mais en faisant le sacrifice -de sa vie au repos de son vieux père qu’elle voyait accablé d’une si -grande douleur, en s’inclinant humblement sous la main de la destinée -qui s’appesantissait sur elle, Beata n’avait point perdu l’espoir de -retarder encore, sous un prétexte ou sous un autre, le jour funeste -où il lui faudrait renoncer aux béatitudes que l’amour lui avait fait -entrevoir. Elle conservait au fond du cœur je ne sais quelle force -secrète et quel pressentiment d’heureux augure, qui lui faisaient -affronter son malheur sans rien perdre de la dignité de sa contenance. -Elle souffrait mortellement, mais sans trahir par aucun signe extérieur -l’émotion de son âme et le secret de sa vie. Les deux sénateurs étaient -silencieux dans la gondole, tandis que le chevalier Grimani, qui était -assis à côté de Beata, lui témoignait, par son empressement et des -paroles délicates, combien il était heureux de partager le sort d’une -femme accomplie dont il n’avait pas été facile de vaincre les scrupules -et la pudique résistance. - -«Que voulez-vous, chevalier? lui disait Beata d’une voix timide; il y a -des natures faibles que le bonheur effraye, et qui semblent en redouter -l’approche, comme si elles devaient y trouver le terme de leur courte -existence. Peut-être ne suis-je pas digne de toutes les félicités dont -il a plu à Dieu de me combler.» - -Le chevalier, qui ne pouvait voir dans ces paroles de Beata que -l’expression d’une douce tristesse et d’une chaste inquiétude faciles -à comprendre en pareille circonstance, s’efforçait de rassurer la -gentildonna sur l’avenir qui les attendait, en protestant de son amour -et de sa soumission aux moindres désirs qu’elle pourrait manifester. -La gondole s’avançait vers la _piazzetta_ au milieu d’un cortége de -barques toutes éclairées par des lanternes de couleurs diverses, -projetant sur l’eau profonde du _Canalazzo_ une lumière mystérieuse -qui frappait l’imagination en lui ouvrant des perspectives infinies. -Des cris, des éclats de rire, des instruments, des voix mélodieuses, -retentissaient au fond de ces méandres de la ville enchantée. Arrivés -au _traghetto_, les quatre personnages descendirent sur la _piazzetta_, -dont la foule encombrait tous les abords. Ils étaient revêtus d’un -domino noir qui était le déguisement le plus commode et celui que -préféraient les gens de qualité. Beata, donnant le bras au chevalier -Grimani, suivit tristement les deux sénateurs, qui avaient de la peine -à se frayer un passage à travers les flots de la multitude qui se -précipitait sur la grande place. - -Quel spectacle offrait alors ce grand et magnifique théâtre de la -grandeur vénitienne, où tous les siècles, tous les styles et toutes -les civilisations du monde se trouvent représentés! L’histoire de -Venise n’est-elle pas écrite sur ces monuments qui racontent les -vicissitudes d’un peuple admirable par sa patience, son activité, par -son génie des arts et de la vie politique? Quelle gaieté, quelle folie -charmante, quel enivrement de l’heure qui passe et quelle insouciance -du lendemain on voyait éclater au milieu de cette place où les masques -et les costumes les plus bizarres donnaient un échantillon de toutes -les conditions de la société, mêlées aux caprices d’une fantaisie -adorable: paysans, gentilshommes, docteurs enfarinés de théologie, -médecins courbés sous une large perruque et le front armé de lunettes -redoutables, _cicisbei_, _monsignori_ élégants, turcs, _zingari_, -chinois, soldats du pape portant un parapluie à la main, charlatans, -devins, moines de tous les ordres suivis et raillés par la nombreuse -famille des arlequins, des pierrots, des colombines et des pantalons, -ces types de la vieille comédie italienne, qui forment un monde à part -dont on ignore l’histoire! D’où viennent-ils, en effet, ces beaux -Léandre, ces Lindor à l’habit bleu céleste, ces Scaramouche, ces -Brighella et ces princesses à la robe de pourpre, à la voix d’ange et -au cœur de colombe, qu’on voit danser et rire au clair de la lune et -s’ébattre dans un carrefour enchanté, comme des ombres bienheureuses? -Qui donc a pu imaginer ces _brigate_ joyeuses d’hommes et de femmes -de loisir, ces chœurs de farfadets et d’_innamorati_ courant sur la -pointe des pieds à un rendez-vous promis sous une fenêtre _bénie_, où -ils restent jusqu’à l’aurore? Est-ce un rêve, une fiction de la poésie, -un ressouvenir du passé, ou bien un pressentiment de l’avenir? c’est -tout cela ensemble, c’est de la féerie et de l’histoire, de la poésie -et de la réalité: c’est le carnaval de Venise aux derniers jours de son -indépendance. Pendant que ce festin de Balthazar déroule ses pompes et -ses folles mascarades sur cette place de Saint-Marc qui est une des -merveilles du monde, le destin de la république siége au palais ducal -dans la personne du faible Louis Manini, qui pleure, en s’écriant -devant quelques conseillers aussi faibles que lui: - - .... Divum, inclementia divum - Has evertit opes, sternitque a culmine Trojam. - - C’est le courroux, l’impitoyable courroux des dieux, qui renverse cet - empire et qui précipite du faîte Ilion[79]. - -Beata traversait avec peine cette cohue bruyante, l’âme remplie d’une -tristesse indéfinissable, enveloppée dans un domino noir qui laissait -apercevoir l’élégance et la souplesse de sa taille divine, ses beaux -yeux abrités sous un masque de velours qui lui permettait de tout -voir sans trahir sa propre émotion; elle s’appuyait légèrement sur le -bras du chevalier Grimani, prêtant l’oreille aux _lazzi_ de la foule, -aux _aparté_ des couples heureux. Au détour du campanile, au moment -d’entrer dans la grande place, Beata fut assez rudement poussée par -un flot de masques venant dans le sens contraire, et se trouva tout à -coup séparée du chevalier Grimani. Elle voulut ressaisir immédiatement -le bras de son fiancé; mais, heurtée par les divers courants de -cette foule innombrable, elle fut comme enfermée dans un cercle -qu’elle ne put franchir. Ce cercle, allant toujours se rétrécissant -autour d’elle, la poussait vers la _piazzetta_ et le Grand-Canal, -malgré les efforts qu’elle faisait pour résister à cette impulsion. -La liberté dont on jouissait à Venise, pendant le carnaval, était -si grande, le masque était si respecté et le déguisement autorisait -tant d’intrigues et d’espiègleries innocentes, que Beata ne fut pas -trop alarmée d’un incident qui n’avait rien de bien extraordinaire, -au milieu d’une multitude qui se soulevait et s’apaisait comme les -vagues de l’Adriatique. Cependant son inquiétude devint un peu plus -vive lorsqu’elle se sentit prendre le bras par un des masques qui -l’approchaient et qu’il lui dit à l’oreille: - -«Où vas-tu, _anima affannata_? et que cherches-tu dans ce tourbillon de -folies et de vaines paroles? est-ce la paix, la lumière, et l’idéal de -ta noble vie? - - ...._Beata_, i tuoi martiri - A lagrimar mi fanno tristo e pio. - -Si tu veux me suivre, je te conduirai dans les bras de celui que tu -adores et qui est digne de ton amour.» - -En prononçant ces mots qui trahissaient un ami de Lorenzo, le masque -inconnu pressait les pas de la gentildonna et l’entraînait de plus en -plus vers le _traghetto_, où, sans doute, devait se trouver une gondole -prête à les recevoir. Éperdue, indécise, ne sachant comment échapper -à la contrainte dont elle se voyait l’objet, Beata fit de nouveaux -efforts pour remonter le courrant de la foule, en repoussant la main -qui étreignait son bras. Le masque, reprenant alors son bras avec plus -de violence, lui dit: «Pourquoi veux-tu fuir ton bon génie qui te parle -par ma voix? Sais-tu bien l’avenir qui t’attend, ô noble fille de -Venise? - - Amor ch’a nullo amato amar perdona - -te suivra comme une ombre jusque dans le lit nuptial, où tu ne pourras -étouffer des souvenirs vengeurs de la foi trahie! le temps presse, -l’heure est propice, écoute les conseils d’un ami: car dans quelques -jours, peut-être il sera trop tard.» - -Le masque n’avait pas achevé de prononcer ces dernières paroles, que -le cercle qui enfermait Beata fut rompu par un courant de nouveaux -venus qui remontait la _piazzetta_. - -Libre alors, la pauvre gentildonna s’éloigna rapidement du lieu où -elle avait été entraînée et se perdit dans la foule. Elle tremblait, -et regardait sans cesse derrière elle pour s’assurer si on ne la -poursuivait pas. Son trouble, qui était grand, provenait bien moins -du danger qu’elle avait couru d’être enlevée, pensait-elle, que des -paroles mystérieuses qu’on lui avait adressées. Ce ne pouvait être -évidemment qu’un ami de Lorenzo, qui, pour se faire connaître de la -fille du sénateur, lui avait appliqué les vers de _la Divine Comédie_ -que nous avons cités, et que Beata savait par cœur. Que voulaient dire -surtout ces mots sinistres: _Dans quelques jours, il sera peut-être -trop tard_? Lorenzo serait-il menacé d’un grand malheur, comme elle -avait tout lieu de le craindre? Cette pensée était la plus amère de -toutes au cœur de la noble signora. Ce n’est qu’au _Salvadego_ que -Beata retrouva les siens et le chevalier Grimani, qui l’avait cherchée -vainement au milieu de la foule, et qui commençait à s’inquiéter de son -absence. Elle se garda bien de parler à son fiancé de l’aventure qui -lui était arrivée, et, attribuant son éloignement à la violence de la -multitude qui l’avait arrachée au bras du chevalier, elle contint son -émotion et refoula dans son âme ses tristes pressentiments. - -La célèbre _osteria_ du _Salvadego_ (le sauvage) était située au fond -de la grande place, à l’angle à main droite, lorsqu’on tourne le dos -à la basilique de Venise. Elle avait deux issues, l’une sur la place -même, l’autre par derrière, ouvrant sur un petit canal. _L’osteria_ -était plus particulièrement fréquentée par l’aristocratie qui, dans -les dernières années de la république, y donnait souvent des fêtes -où elle pouvait se rencontrer avec les ambassadeurs des puissances -étrangères sans éveiller les soupçons des inquisiteurs d’État. Pendant -le carnaval, les vastes et somptueux appartements du _Salvadego_ -étaient transformés en un casino public, dont chaque salle avait une -destination particulière. On dansait dans l’une, on jouait au pharaon -dans l’autre, on soupait ici, on tenait la _conversazione_ plus loin, -et toutes ces pièces, communiquant de plain-pied, formaient un grand -et bel ensemble où l’on pouvait circuler facilement. Des _camerini_ -étaient mis à la disposition des personnes qui voulaient s’isoler de -la foule et jouir de la fête sans en subir les inconvénients. Le salon -qui avait été choisi pour la réunion de la noble compagnie était l’un -des plus spacieux de l’établissement et dominait toutes les autres -pièces. Quatre de ses fenêtres avaient jour sur la place, et, du fond -d’un cabinet de repos qui en était la partie extrême, on pouvait -plonger le regard dans une longue enfilade d’appartements lumineux, ou -bien contempler, du haut de la fenêtre qui s’y trouvait, le spectacle -unique qu’offrait la place Saint-Marc. C’étaient les Dolfin qui avaient -organisé cette fête au _Salvadego_, pour y célébrer l’alliance des deux -nobles familles. Un souper de cinquante couverts avait été commandé -pour une heure du matin. L’abbé Zamaria, retenu dans son lit par une -indisposition assez grave, n’était pas au nombre des convives. - -Comme il était encore de bonne heure, les personnes qui se trouvaient -déjà réunies eurent le désir de se mêler un instant à la foule qui -emplissait les différentes salles du casino. On se rendit d’abord -à la salle de jeu, où plusieurs tables chargées de _zecchini_ d’or -excitaient la convoitise des passants. Un personnage masqué, assis au -centre de chaque table et entouré de deux associés qui partageaient -sa fortune, remplissait les fonctions de banquier. Un râteau d’ivoire -à la main, ce banquier, qui était presque toujours un membre de -l’aristocratie, renvoyait aux gagnants ou ramenait à lui des piles de -_zecchini_ d’or, sans proférer un mot. Les ponteurs, debout autour -de la table et non moins silencieux que le banquier et ses deux -associés, chargeaient la carte qu’ils avaient devant eux de la somme -qu’ils voulaient risquer, gagnaient ou perdaient, s’en allaient ou -revenaient sans qu’on pût lire sur leur visage les émotions diverses -qu’ils devaient éprouver. A voir ces costumes variés, ces masques -impénétrables qui représentaient différents types de la nature humaine, -moins la vivacité du regard et ces tressaillements involontaires de la -physionomie qui accusent la vie, à les voir groupés silencieusement -autour d’un tapis vert où présidait une sorte de Rhadamanthe un sceptre -à la main, on eût dit un troupeau de larves évoquées un instant sur la -terre pour y goûter encore le plaisir qui leur avait coûté si cher. - -Beata, donnant le bras au chevalier Grimani, s’était arrêtée un moment -devant l’une de ces tables de jeu. Tout émue encore de l’épisode de -la place Saint-Marc, dont elle craignait les suites, elle regardait -avec distraction les joueurs qui se disputaient l’or amoncelé sur le -tapis, lorsqu’elle remarqua un masque qui semblait la regarder avec une -attention particulière. - -Elle détourna la tête pour échapper à l’obsession dont elle se voyait -l’objet; mais le masque inflexible suivait tous ses mouvements sans -lui laisser de répit. Beata fit alors un effort pour quitter la salle -où elle se sentait mal à l’aise, quand le masque dont elle cherchait à -éviter le regard scrutateur, ayant été favorisé par la fortune, étendit -une main blanche et délicate sur le tapis vert pour ramasser l’or qu’il -venait de gagner. A la vue de cette main, Beata se troubla si fort que -le chevalier Grimani s’en aperçut et lui demanda avec sollicitude: -«Qu’avez-vous, _signora_?—Allons-nous-en, répondit-elle d’une voix -étouffée; ces joueurs me font mal.» Ce n’étaient pas les passions des -joueurs qui avaient ému la noble fille, mais la présence de Lorenzo -dont elle avait cru reconnaître la main. - -Beata entraîna le chevalier dans la salle de danse, contiguë à celle -qu’on venait de quitter. C’était la plus grande et la plus magnifique -du casino. Un orchestre nombreux était placé dans une galerie élevée, -où il planait au-dessus de la foule, qu’il enivrait de ses rhythmes -agaçants. Les _sonatori_ étaient masqués et déguisés comme tout le -monde, et le costume dont chacun était revêtu formait un contraste plus -ou moins comique avec l’instrument qu’il jouait. Celui qui donnait du -cor représentait un ours, les violons des singes, les contre-basses -des arlequins; le hautbois était un berger des Abruzzes; la flûte -un polichinelle, la clarinette le docteur Pandolfo de la comédie -italienne, le basson un loup, et le trompette un soldat de l’armée -vénitienne. De beaux lustres, chargés de bougies qui étaient contenues -dans des globes de couleurs joyeuses, jetaient une lumière adoucie -que de nombreuses glaces de Murano réfléchissaient à perte de vue. -Le coup d’œil était d’un effet magique, et un étranger, qui serait -entré dans cette salle splendide sans posséder aucune notion du pays -qu’il aurait visité pour la première fois, aurait eu de la peine à -distinguer s’il assistait à une scène de la vie réelle, ou si son -esprit était le jouet d’une fascination étrange. L’homme éprouve un -si grand besoin d’échapper à sa condition ordinaire, quelque élevée -qu’elle puisse être, de franchir les limites du monde connu où il -s’agite sous le regard de tous, que le masque et le déguisement sous -lesquels il peut se dérober un instant à son esclavage sont pour lui -comme une transformation de son être, une métamorphose qui semble lui -prêter des facultés nouvelles et le faire participer aux jouissances de -l’infini, où il aspire par le sentiment et la connaissance. Le sommeil -qui nous arrache aux soucis de la réalité, le rêve qui nous transporte -sur ses ailes divines, l’ivresse qui multiplie nos illusions, le jeu -qui déchaîne dans notre âme les passions terribles de la convoitise, -l’ambition, la gloire, la religion, la poésie et l’amour qui nous -transfigurent, ne sont-ils pas des modes différents par lesquels son -être, borné dans sa substance, mais grand par ses désirs, essaye de -trouver une issue au fini qui l’étouffe, comme l’oiseau vient frapper -de la tête aux barreaux de la cage où il pleure sa liberté native? Un -bal comme celui qui avait lieu au _Salvadego_, à l’heure suprême où -était arrivée Venise, ces tourbillons d’esprits frivoles et sérieux -que soulevait une musique enchanteresse, ces masques et ces costumes -de toutes les formes, ces carrés de danseurs éperdus où le patricien -coudoyait le gondolier, où le pauvre était aussi libre que le riche, -et le prince souverain soumis à la même loi de sociabilité polie que -le dernier _facchino_ de ses États, où l’amour, le caprice et la -curiosité trouvaient un aliment qui se renouvelait sans cesse sans -s’épuiser jamais; c’était comme une vision de ce monde d’enchantements -et d’éternels loisirs que les contes de fées, qui ne sont pas ce -qu’un vain peuple de philosophes pense, nous ont fait entrevoir dès le -berceau. - -En entrant précipitamment dans la salle du bal, Beata regardait de -tous côtés, avec anxiété, si elle n’était pas suivie. La rencontre -qu’elle avait faite sur la place Saint-Marc, et le nouvel incident qui -venait de se passer à la table de jeu où elle était certaine d’avoir -reconnu Lorenzo, lui faisaient craindre quelque catastrophe dont elle -et son jeune amant pourraient être les victimes. Si elle eût osé -communiquer au chevalier Grimani ses appréhensions sans mettre à jour -la source de ses peines, elle se serait retirée du milieu de cette -foule dont la gaieté turbulente et le contact la faisaient tressaillir -jusqu’au fond de l’âme. Cependant, ne pouvant résister plus longtemps -au trouble qui s’était emparé de son esprit, Beata feignit d’être -inquiète de l’absence de son père, qui était resté à causer avec le -sénateur Grimani dans le salon où devait avoir lieu le souper, et -manifesta le désir d’aller le rejoindre. Elle allait revenir sur ses -pas, lorsqu’elle fut abordée par trois masques représentant les trois -rois mages de l’Évangile avec l’encens, l’or et la myrrhe. L’un des -mages, ayant une guitare suspendue à son cou, en fit jaillir quelques -accords, et tous trois se mirent à chanter la complainte naïve dont on -a pu lire le texte dans la première partie de cette histoire. C’était -la reproduction exacte de la scène charmante qui s’était passée à la -villa _Cadolce_ pendant cette nuit de Noël, où le jeune Lorenzo fut -accueilli avec tant de grâce par la fille du sénateur Zeno! Aux sons -de la guitare et de ces trois voix harmonieuses qui s’élevèrent tout -à coup au-dessus du bruit général, le bal fut comme suspendu, et tout -le monde s’approcha du groupe qui entourait les mages. Beata, de plus -en plus troublée par cette scène dont elle ne pouvait méconnaître la -signification, voulut faire un effort pour échapper à ce spectacle -douloureux, et tomba évanouie dans les bras du chevalier Grimani. -On s’empressa d’ôter le masque à la gentildonna, et, pendant que le -chevalier Grimani était allé chercher du secours, les trois mages -enlevèrent Beata dans leurs bras comme pour la transporter dans une -pièce plus convenable à sa situation. - -Quand ils furent parvenus à la porte du casino qui ouvrait sur le petit -canal, il y eut un effroyable tumulte et des cris douloureux, dont -les personnes qui étaient restées dans la salle du bal ne pouvaient -s’expliquer la cause. C’est que les mages venaient d’être arrêtés, et -l’un d’eux presque tué sur place par un coup de stylet. Beata, toujours -évanouie, fut transportée dans le cabinet de repos qui touchait au -salon du banquet. Là, étendue sur un canapé, entourée de son père, -de son fiancé et de ses amis, elle reprit lentement ses sens; mais, -fatiguée de l’horrible secousse qu’elle venait d’éprouver, Beata, ayant -auprès d’elle sa camériste Teresa qu’on avait envoyé chercher, pria -qu’on la laissât seule un instant, et tout le monde se retira. - -Que s’était-il passé dans la salle du bal depuis l’apparition des trois -mages? Beata l’ignorait complétement. Elle interrogea Teresa pour -savoir si elle avait entendu parler de Lorenzo, et la camériste ne put -rien lui apprendre de précis. - -Un bruit vague s’était seulement répandu dans le casino, qu’on avait -fait des arrestations, et qu’un nommé Zorzi avait été tué d’un coup -de stylet par un sbire. Le nom de Zorzi était bien connu de la -_Signora_; mais elle ne soupçonnait pas les relations qui s’étaient -établies entre ce personnage politique et le chevalier Sarti. Cependant -l’épisode de la place Saint-Marc, celui de la table de jeu, la scène du -bal et les pressentiments de son propre cœur lui faisaient craindre que -Lorenzo ne se trouvât impliqué dans quelque complot sinistre dont elle -ne s’expliquait pas la nature. Aurait-il voulu l’enlever pour empêcher -l’odieux mariage qui allait briser toutes ses espérances? Cela était -d’autant plus probable, qu’à la dernière entrevue qu’il avait eue avec -Beata sur le balcon de son palais, Lorenzo avait osé lui conseiller de -quitter son père et sa patrie, et de s’enfuir avec lui sur la terre -étrangère. Cette idée avilissante, qu’elle n’aurait pas pardonnée -à tout autre, émanée de la bouche du chevalier Sarti, lui devenait -presque un titre de plus à l’affection profonde de cette admirable -créature. Pour apaiser l’inquiétude de sa maîtresse autant que pour -satisfaire sa propre curiosité, Teresa demanda la permission d’aller se -mêler à la foule qui emplissait plus que jamais les salles du casino, -afin d’y recueillir quelques éclaircissements sur les événements de la -soirée. - -Restée seule dans le cabinet dont la porte entr’ouverte lui permet de -plonger un regard furtif dans cette longue suite de salles lumineuses, -Beata, qui était fatiguée des vives émotions qu’elle venait d’éprouver, -et par la crainte toujours persistante d’un plus grand malheur, -s’affaissa sur elle-même et fut saisie d’une espèce d’engourdissement -physique et moral qui n’était plus la vie, et n’était pas le sommeil. -Étendue sur le canapé, le coude appuyé sur un coussin de velours, -les yeux à demi fermés, et plongée dans cet état indéfinissable où -l’âme survit encore à la défaillance des organes matériels, Beata -entendait bruire au loin les flots de la gaieté populaire. Les -sonorités joyeuses de l’orchestre, qui lui parvenaient adoucies par -l’espace qui la séparait de la salle du bal, l’enivrement de la foule -que la danse emportait dans un tourbillon infini, les jets de lumière -qui pénétraient furtivement dans le réduit où elle s’était réfugiée, -les cris qui s’élevaient de la place Saint-Marc, les masques qui -passaient devant la porte du cabinet et dont l’ombre fugitive décelait -le rapprochement, ces incidents, ces bruits, ces harmonies de la vie -heureuse et insouciante, formaient un contraste si douloureux avec la -situation de Beata, qu’elle se réveilla en sursaut, se mit à sangloter -amèrement en s’écriant «Oh! mon Dieu, mon Dieu, ayez enfin pitié de -moi!» Après un instant de silence qui succède d’ordinaire aux crises -violentes: «Ah! dit-elle, les yeux inondés de larmes, et son beau -visage caché entre ses deux mains, selon son habitude de recueillement, -qu’elle est vraie et profonde cette pensée du poëte de l’amour, que mon -cher Lorenzo m’a appris à admirer: - - ....Nessun maggior dolore - Che ricordarsi del tempo felice - Nella miseria....» - -Concentrée ainsi sur elle-même et pleurant comme un ange de lumière -égaré dans un lieu de ténèbres (_in un luoco d’ogni luce muto_), -elle se rappelait avec ravissement les doux souvenirs de sa courte -et noble vie, l’arrivée de Lorenzo à la villa Cadolce, le duo chanté -avec Tognina aux bords de la Brenta, la promenade à Murano, la nuit du -balcon et _il disiato riso.... baciato da cotante amante_, l’ineffable -baiser cueilli sur ses lèvres innocentes qui en conservaient encore un -chaste frémissement. Beata était plongée dans ce mirage d’un bonheur à -jamais évanoui, lorsque Teresa entre précipitamment dans le cabinet, et -lui dit avec une émotion qu’elle ne sut pas contenir: «Signora, Lorenzo -est arrêté, et l’on croit qu’il est enfermé dans les plombs du palais -ducal.» - -A cette triste nouvelle, que son cœur pressentait depuis longtemps, -Beata se leva brusquement, prit son masque et quitta le casino sans -prendre congé de la compagnie. Le sénateur Zeno et les Grimani se -retirèrent aussi peu d’instants après, en laissant les autres convives -fort préoccupés de ce qui venait de se passer. - -Dès le lendemain matin, Beata se rendit chez le chevalier Grimani. -Elle lui raconta sa vie, son amour, son désespoir, en lui manifestant -sa ferme résolution de ne point contracter une alliance dont elle ne -se croyait pas digne. «Dieu a disposé de mon cœur, lui dit-elle avec -une énergie qui contrastait singulièrement avec sa réserve ordinaire, -et je vous estime trop, chevalier, pour vous donner les restes d’une -existence vouée au malheur. Non-seulement, ajouta-t-elle, je viens -vous conjurer de m’aider à rompre le nœud qui devait nous unir, mais -j’attends plus encore de votre générosité. Je vous demande, à genoux, -d’employer votre crédit et celui de votre puissante famille pour faire -mettre en liberté le chevalier Sarti. Je vous aurai une reconnaissance -éternelle de cet acte d’abnégation qui n’est pas au-dessus de l’idée -que je me suis faite de votre caractère.» - -Touché, vaincu par les larmes de Beata et l’expression d’un sentiment -si profond dont il apprenait l’existence pour la première fois, le -chevalier Grimani se montra digne de la confiance qu’il avait inspirée. -Il promit son concours à tout ce que désirait la noble fille du -sénateur Zeno. - -«Quelque pénible que soit le sacrifice que vous exigez de moi, signora, -répondit le chevalier Grimani avec une émotion qu’il ne chercha point -à comprimer, j’obéirai à vos ordres, comme j’eusse été heureux de le -faire toute ma vie. Malheureusement, les obstacles que rencontrera -votre désir de la part de votre père et du mien ne sont pas les seuls -qu’il faille prévoir. J’ignore quelle est l’accusation portée contre -le chevalier Sarti, et, dans les circonstances graves où se trouve -la république, il se peut que la Seigneurie soit peu accessible à la -clémence. - -—Sauvez-le, sauvez-le, s’écria avec exaltation la gentildonna, si vous -avez encore quelque pitié pour une femme qui vous fut destinée et qui -ne peut vous donner, hélas! que son estime et son amitié.» - -Et, tendant au chevalier une main qu’il baisa avec respect, la fille du -sénateur se retira. - - - - -X - -CHUTE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE. - - -Sous prétexte de servir la passion du chevalier Sarti et d’enlever -Beata, Zorzi et Villetard avaient organisé un vrai complot politique. -On voulait s’emparer de plusieurs personnages importants de la -république, tels que François Pesaro et le sénateur Zeno, dont on -connaissait l’hostilité contre les idées nouvelles, et intimider -par un coup d’audace les ennemis de la démocratie et de l’alliance -française. C’est Zorzi qui avait abordé Beata sur la place Saint-Marc -où il faillit l’enlever, et c’est lui aussi qui avait eu l’idée de -la mascarade des rois mages, dont l’apparition au _Salvadego_ avait -produit sur Beata une si grande émotion. Pendant ce temps-là les -autres conjurés, disséminés dans les différentes salles du casino, -s’efforçaient de mettre à exécution le plan qui avait été conçu par -Zorzi, sans se douter que depuis plusieurs jours ils étaient surveillés -par la police de l’inquisition. Les deux portes du casino étaient -gardées à vue par des sbires déguisés, et c’est à l’une de ces entrées -que Zorzi reçut dans le côté droit un coup de stylet qui fit manquer -l’entreprise. L’instinct de Beata ne l’avait pas trompée: c’était bien -Lorenzo qui se trouvait à la table de jeu, au moment où la fille du -sénateur s’y était arrêtée au bras du chevalier Grimani. Ce masque qui -la poursuivait d’un regard impitoyable, c’était le chevalier Sarti, -qui l’avait attendue à la sortie de son palais, et qui n’avait perdu -ses traces que sur la place Saint-Marc. Il n’y a pas de déguisement -qui puisse cacher aux yeux d’un amant la femme qu’il aime. La taille -élégante de Beata, sa démarche noble et les molles langueurs de -sa contenance, auraient suffi au chevalier Sarti pour lui révéler -la présence de la signora, quand même l’encombrement de la place -Saint-Marc ne lui eût pas permis de l’approcher assez pour respirer le -parfum de sa blonde chevelure. Après la scène muette de la salle de -jeu, Lorenzo, ayant ramassé l’or qu’il venait de gagner, était sorti du -casino pour aller changer de déguisement et prendre le costume de l’un -des rois mages; il fut arrêté à la porte du _Salvadego_ et conduit sous -les plombs du palais ducal. - -Le chevalier y passa une nuit horrible. Aucune explication ne lui fut -donnée sur les imputations dont il était l’objet. Était-ce le sénateur -Zeno qui avait voulu se débarrasser d’un jeune téméraire qui avait osé -lever les yeux sur sa fille, ou bien le chevalier Grimani aurait-il eu -quelques soupçons du complot qui se tramait contre sa fiancée? - -Pourquoi Beata avait-elle opposé une si vive résistance au masque qui -l’avait abordée sur la place Saint-Marc en lui parlant un langage dont -elle ne pouvait méconnaître l’origine? Est-ce que l’odieux mariage qui -allait s’accomplir et auquel on voulait la soustraire ne lui répugnait -pas autant que se l’était imaginé le pauvre Lorenzo, qui avait cru -trouver dans une fille de Venise une de ces créatures chimériques -nées d’un souffle de la fantaisie? Qu’était-ce donc que la vie de ce -monde, si rien ne résistait au contact du malheur, et si un caractère -aussi noble que celui de Beata pouvait succomber lâchement aux préjugés -d’une société avilie? «Ah! les femmes, se disait Lorenzo, ce sont des -monstres de volupté et de sentiment, d’égoïsme sordide et d’abnégation -héroïque, moitié anges et moitié démons, où la vérité et le mensonge, -la force et les plus honteuses faiblesses se combinent et s’entremêlent -d’une si étrange manière, qu’on ne sait si on doit les bénir ou les -mépriser, les haïr ou les adorer!» - -Le lendemain de la nuit qui suivit son arrestation, Lorenzo essaya -d’obtenir du geôlier, qui vint lui apporter un déjeuner plus que -frugal, quelques éclaircissements sur sa situation. On ne lui répondit -que par des monosyllabes insignifiants, en lui recommandant la patience -et la soumission aux ordres de la Seigneurie. - -«Mais de quoi m’accuse-t-on? répliqua Lorenzo avec vivacité. - -—Je l’ignore, répondit le familier de l’inquisition, et ma mission -n’est point de m’enquérir de la cause qui m’amène ici tant d’illustres -convives. - -—Pensez-vous qu’on me retienne longtemps dans ce lieu de misère? - -—_Dio lo sà_,» répondit le geôlier en se retirant et en fermant la -porte avec fracas. - -Les prisons si connues dans l’histoire sous le nom de _plombs_ de -Venise étaient des espèces de mansardes placées sous le toit du palais -ducal, et recouvertes en feuilles de zinc ou de plomb. C’étaient des -cellules où l’air et l’espace étaient assez rigoureusement mesurés. Le -plus grand supplice qu’éprouvaient ceux qui s’y trouvaient renfermés, -c’était, après l’incertitude du sort qui les attendait, une chaleur -étouffante pendant l’été et un froid excessif en hiver. Casanova, dans -ses mémoires plus véridiques qu’on ne pense, a laissé une description -des plombs de Venise dont on ne peut contester l’exactitude. Dans ce -palais mauresque, bâti en 1355 par le doge Marino Faliero, sur les -débris de celui qui avait été construit à l’origine de la république, -en 807, par Angelo Participazio, se trouvaient réunis tous les -pouvoirs, tous les rouages du gouvernement de Venise, depuis le -représentant viager de la souveraineté sur son trône d’or, le grand -conseil, le sénat, l’inquisition, les tribunaux, jusqu’à l’exécuteur -des ordres rigoureux pourchassant devant lui les _anime dannate_ et -qui, après avoir traversé le pont des Soupirs, les faisait descendre de -cercle en cercle dans ces puits ténébreux, _bolgie infernali_, où l’on -entendait: - - Diverse lingue, orribili favelle, - Parole di dolore, accenti d’ira[80]. - -Peu de jours après l’arrestation du chevalier, qui avait eu lieu à la -fin du mois de février 1797, le geôlier, qui s’était montré d’abord si -laconique, entrant un matin dans la cellule de Lorenzo, qu’il trouva -plus triste et plus abattu que la veille: «Eh! bien, signore, lui -dit-il, car on voit à vos manières distinguées que vous appartenez sans -doute à quelque illustrissime famille de Venise, que faites-vous donc -là, accroupi sur la fenêtre, par un temps aussi froid? Par _San Marco -Benedetto_, n’allez-vous pas contracter aussi cette vilaine maladie du -désespoir qui ne sert à rien, et qui a laissé ici tant de victimes? -Tenez, ajouta-t-il avec un air de bonhomie, voici de quoi vous -distraire un peu. Ce sont quelques vieux livres qui m’ont été légués -par un de vos prédécesseurs, qui n’a quitté ces combles, où l’on voit -briller au moins la lumière du ciel, que pour descendre dans un lieu -moins favorable à la lecture.» - -Le geôlier remit alors à Lorenzo trois ou quatre volumes reliés avec un -certain luxe. - -«Vous êtes bien légèrement vêtu pour la saison où nous sommes, -reprit le geôlier avec sollicitude, et, puisqu’on a égaré le manteau -que vous portiez au moment de votre arrestation, j’ai pensé à vous -offrir cette robe de chambre en velours, qui vous tiendra un peu plus -chaud que votre bel habit de soie. C’est un cadeau que m’a fait une -gentildonna en reconnaissance des petits services que j’ai pu rendre à -son mari, qui a été six ans mon pensionnaire. Voyons, continua-t-il, -enveloppez-vous à l’instant dans cette bonne douillette, et croyez bien -qu’on n’est pas un Turc pour être chargé d’une si pénible mission.» - -Ces prévenances, ces attentions presque délicates de la part d’un -gardien de ces tristes demeures, étaient fort extraordinaires. Lorenzo, -enveloppé dans la riche robe de chambre qu’on lui avait apportée, et -dont les cordons de soie entremêlés de fils d’or entouraient plusieurs -fois sa taille, se mit à feuilleter les livres que le geôlier avait -déposés sur une petite table aux pieds vermoulus qui, avec une chaise -et un lit délabré, formaient tout le mobilier de sa chambre. Les -volumes contenaient les _Dialogues de Platon_, la _Divine comédie_ et -la _Nouvelle Héloïse_. Ce choix d’œuvres préférées, fournies par le -hasard, étonna le chevalier. Il lut quelques pages du _Phédon_, du -_Philèbe_, où le maître essaye de donner une définition du souverain -bien, qu’il ne faut pas confondre avec le plaisir, et se plut -davantage à la lecture de la _République_, où la description de la -fameuse caverne, image de la vie humaine, avait une certaine analogie -avec l’état de son âme et de sa situation. Mais la froide dialectique -de Socrate et de son divin disciple, ces subtilités d’un art suprême, -qui avaient pu intéresser le chevalier Sarti alors qu’il était libre -et plein d’espérance, n’étaient pas de nature à le distraire longtemps -de l’unique objet qui remplissait son cœur. C’était Beata, Beata dans -les bras de son époux et rayonnant de bonheur, qu’il avait sans cesse -devant les yeux! Son imagination exaltée lui retraçait tous les détails -de ce mariage inique. Il voyait la fiancée à l’église, prononçant le -mot irrévocable, assise au banquet au milieu de ses nombreux amis, et -puis se glissant furtivement dans la chambre nuptiale.... Horrible -pensée dont il ne pouvait supporter l’obsession! - -«La voilà, s’écria-t-il avec désespoir, cette noble patricienne que je -croyais au-dessus de la caste odieuse où elle est née, la voilà qui -répudie devant Dieu les sentiments de sa jeunesse! Elle ment, elle -ment en promettant au compagnon de sa vie un cœur virginal où n’aurait -pénétré aucun désir de la terre: car c’est moi qui en ai respiré les -premiers parfums! Oui, elle m’aime, j’en suis certain, et la poésie -de l’amour l’avait tellement transfigurée à mes yeux éblouis, que je -n’avais aperçu ni la tache originelle de sa naissance, ni les honteuses -défaillances de sa nature. Mais rendue à elle-même et dépouillée de -l’éclat que lui avait prêté mon fol enthousiasme, la fille du sénateur -Zeno n’est plus qu’une femme comme les autres, une esclave des préjugés -et des somptuosités de la société. Maintenant tout sourit à ses désirs. -Après une jeunesse enchantée par un amour passager qui aura déposé, -au fond de son âme, quelques souvenirs voilés qu’elle pourra évoquer -dans les jours d’ennui sans se compromettre au yeux du monde, la voilà -en pleine possession de tous les avantages de la vie! tandis que moi, -pauvre insensé, qui avais pris au sérieux un sentiment qui n’était pour -elle qu’une fantaisie de gentildonna, je suis condamné, peut-être, à -passer mes jours dans une prison d’État. Ah! que n’ai-je suivi les -conseils de l’abbé Zamaria? le culte de l’art m’aurait guéri d’une -passion funeste qui empoisonnera toute mon existence.» - -Dans les premiers jours du mois de mars, le geôlier, dont les -prévenances pour le chevalier Sarti devenaient de plus en plus -délicates, entra dans sa cellule avec un vase rempli de branches de -lilas. «Je vous apporte, lui dit-il d’un air tout joyeux, les prémices -du printemps. Je sais, par une longue expérience, que la vue des fleurs -produit toujours une impression agréable sur les prisonniers, et, comme -je tiens à ce que vous soyez content de mes petits services, j’ai fait -venir de Murano ces premières pousses de lilas dont l’odeur parfumera -votre chambrette. Dame! monsieur le chevalier, on n’a pas de ces -attentions-là pour tout le monde.» - -Tout en remerciant Girolamo (c’était le petit nom du geôlier) de sa -bonne volonté, le chevalier ne parut pas étonné qu’on eût de pareils -soins pour un détenu sans appui et sans nom. Sans expérience de la -vie, et l’imagination frappée du lâche abandon dont il se croyait -l’objet, Lorenzo était resté presque insensible à ces témoignages -réitérés d’un cœur compatissant qui cherchait à lui alléger le poids -de la solitude. Il ne s’était pas demandé une seule fois, dans son -aveuglement, quelle main pieuse et discrète avait pu introduire dans -une prison aussi rigoureuse des livres si bien choisis pour les -besoins de son esprit, et tant de douceurs incompatibles avec le régime -de ces lieux sinistres. Cette riche robe de chambre dans laquelle il -était encore enveloppé, ce linge blanc qui recouvrait son grabat, -ces fleurs qui répandaient dans sa cellule un parfum d’espérance et -de liberté, ne parlaient-ils pas assez clairement? Le hasard est-il -donc si intelligent qu’on puisse lui attribuer les effets d’une âme -miséricordieuse? Un peu désappointé de l’inutilité de ses efforts pour -distraire son prisonnier, qu’il voyait toujours plongé dans une morne -tristesse, Girolamo, en se retirant, dit à Lorenzo avec un accent tout -particulier: «S’il y a des anges en paradis, monsieur le chevalier, il -y a sur la terre des femmes qui leur ressemblent.» - -En effet, c’était l’âme de Beata qui avait opéré ces miracles; c’était -elle qui, avec le concours du chevalier Grimani, constamment généreux, -et par le crédit de sa propre famille, avait obtenu d’adoucir la -captivité de Lorenzo, et de faire pénétrer dans ces lieux de misère -un rayon de sa pieuse sollicitude. Ce n’était plus cette femme timide -que le moindre mot équivoque faisait tressaillir, et qui cachait son -amour comme un avare cache son trésor. Marchant la tête haute, et le -front rayonnant d’innocence, la fille du sénateur Zeno ne s’était -interdit aucune démarche pour intéresser les amis de son père au sort -du chevalier Sarti. Elle avait gagné le geôlier à prix d’or et en lui -promettant de lui faire obtenir un emploi supérieur à celui qu’il -remplissait, s’il consentait à faire tenir à son prisonnier les objets -dont il pourrait avoir besoin. Munie d’un ordre des inquisiteurs d’État -que lui avait obtenu, non sans de grandes difficultés, le chevalier -Grimani, Beata allait tous les matins s’informer, auprès de la femme -du geôlier, de la santé de Lorenzo. Plus d’une fois même elle avait -supplié Girolamo de lui permettre de monter avec lui dans la cellule -qui renfermait toutes les joies de sa vie; mais Girolamo répondait par -un refus invariable à une demande qu’il n’eût pu satisfaire qu’au péril -de sa tête. - -L’arrestation du chevalier Sarti avait été pour Beata une de ces -catastrophes qui transforment et mûrissent promptement les caractères -qui les subissent. Cette nature élégante et fière s’était laissé -envahir par un sentiment vague, plein de charme et de rêverie -innocente, où la pitié avait au moins autant de part que l’attrait -mystérieux du sexe. Lorsque plus tard elle sentit s’élever du fond -de son cœur ce trouble délicieux qui nous enivre et nous transporte -au-dessus de nous-mêmes, elle en fut effrayée et s’efforça de le -refouler dans sa source, ou tout au moins de le contenir dans de justes -limites. Gouvernant sa vie avec la prudence et la dignité qui lui -étaient propres, elle crut avoir atteint le but qu’elle désirait en -conciliant son amour pour Lorenzo avec les exigences de sa position, -son rêve de bonheur avec son devoir de fille et de patricienne. Elle -s’endormit ainsi, pendant quelques années, comme un alcyon sur la cime -des flots amers, bercée par leurs murmures décevants. Mais survint -un orage qui souleva les eaux de l’abîme, et Beata se réveilla en -sursaut, tout émue du danger qu’elle avait couru. Après le renvoi de -Lorenzo du palais de son père, son cœur, fortement éprouvé, chercha -des consolations dans l’art, dans la poésie que Lorenzo lui avait fait -comprendre et dans les cérémonies de l’Église, qui sont elles-mêmes un -long poëme en action, racontant les plus grands miracles de l’amour. - -Beata resta pendant quelque temps encore dans une sorte d’indécision -douloureuse, attendant je ne sais quel coup du sort qui vînt éclaircir -sa destinée. L’arrestation du chevalier Sarti mit un terme à ces -cruelles perplexités, et Beata sortit de ces épreuves du malheur avec -une résolution inébranlable. On aurait dit que ce n’était plus la même -femme timide, réservée, tendre, compatissante, mais fière, et tenant à -dérober au vulgaire le secret de son ravissement intérieur. Le voile -était déchiré, et le souffle de l’amour avait élevé son cœur au-dessus -des vanités de la société. - -Un soir que Beata était seule avec son père dans le grand salon du -palais Zeno, elle contemplait ce noble vieillard assis devant une -table, où il examinait des papiers d’État qu’on venait de lui apporter. -Une lampe posée sur la table du sénateur éclairait à peine ce vaste -salon carré, rempli de portraits de famille parmi lesquels se trouvait -celui de la mère de Beata. Celle-ci, émue à l’aspect de cette tête -blanche qui succombait sous le poids des soucis politiques, s’approcha -de lui en silence et tomba à ses genoux qu’elle mouilla de larmes. Le -sénateur, presque aussi touché que sa fille, l’attira doucement sur son -cœur, et, lui baisant le front avec une effusion qui ne lui était pas -habituelle: - -«Oui, oui, ma fille, je vous comprends, lui dit-il d’une voix étouffée; -je ne vous forcerai jamais à contracter une alliance qui ne répond pas -à vos désirs.» - -Ce n’était pas là la réponse que Beata avait espéré tirer de la bouche -de son père. Lorenzo était toujours en prison, et, malgré ses démarches -incessantes et les nombreux appuis qu’elle avait acquis à sa cause, -elle n’avait pu réussir encore à l’arracher de sa captivité. Un mot -de son père aurait peut-être aplani toutes les difficultés, et c’est -ce mot qu’elle n’osait lui demander ouvertement, essayant de le faire -jaillir, par ses caresses, de son cœur paternel. Le sénateur Zeno, -eût-il deviné tout l’intérêt que prenait sa fille au sort du chevalier -Sarti, n’était pas homme à faiblir sur une question aussi grave. -Les circonstances où se trouvait la république exigeaient toute la -vigilance et la rigueur de l’autorité. - -Les jours s’écoulaient, et les événements extérieurs de la guerre -devenaient de plus en plus menaçants pour Venise, sans que les -démarches de Beata en faveur du chevalier Sarti eussent amené aucun -résultat. Sa santé, déjà fort altérée, aurait eu besoin de repos et -de cette sérénité d’esprit qu’elle avait perdue et qu’elle ne devait -plus retrouver. Dans cet état d’alanguissement que venait augmenter -encore la tristesse profonde où elle voyait son père plongé, l’âme de -cette noble fille se repliait sur elle-même, comme si elle eût cherché, -pour ainsi dire, à condenser ses espérances, à donner une forme plus -arrêtée aux vagues aspirations vers un idéal entrevu, à ces hymnes que -chante la jeunesse à la beauté du jour, à ces douces chimères de la -poésie dont elle s’était nourrie jusqu’alors. Beata allait donc souvent -à l’église, et particulièrement à celle de _San-Geminiano_, située, -nous l’avons dit, au fond de la place Saint-Marc, et qui n’existe plus -aujourd’hui. Elle y était attirée par le souvenir de la scène touchante -qui s’y était passée une année avant, lorsque Lorenzo, caché derrière -un pilier, se précipita sur le livre de prières que Beata avait laissé -tomber à terre, dans un moment de contrition. - -Une après-midi où elle se sentait plus désolée qu’elle ne l’avait -jamais été, parce que depuis plusieurs jours elle n’avait pu pénétrer -chez Girolamo le geôlier, dont la conduite commençait à éveiller -les soupçons des inquisiteurs d’État, Beata se rendit à l’église -San-Geminiano. On était dans le mois d’avril, et rien ne laissait -espérer à Beata la délivrance possible du chevalier Sarti. Il devait -y avoir ce jour-là, à San-Geminiano, je ne sais plus quelle cérémonie -à laquelle devaient prendre part plusieurs jeunes élèves des _scuole_ -de Venise. Beata, qui était connue du maître de chapelle et du plus -grand nombre des jeunes personnes qu’il avait sous sa direction, -monta à la _cantoria_, tribune grillée qui se trouvait derrière le -maître autel. Un orgue de petites dimensions était placé en avant de -la tribune, qu’il divisait ainsi en deux compartiments, dont chacun -était occupé par un chœur de voix virginales. Après quelques préludes -sur l’orgue, exécutés par le maître de chapelle auprès de qui Beata -était assise, ayant à ses côtés sa camériste, les jeunes filles -commencèrent à chanter des litanies de Lotti, célèbre compositeur de -l’école de Venise, dont les cendres reposaient dans l’église même -de San-Geminiano. Chacun de ces chœurs, à deux parties, et sans -accompagnement, disait une strophe que l’autre reprenait ensuite avec -la même onction pénétrante, et puis les deux groupes confondaient leurs -accents isolés dans un ensemble harmonieux. Ces pieuses lamentations, -d’une harmonie aussi pure que les voix qui les murmuraient, ces doux -accords qui se dilataient lentement et répandaient dans le vaisseau -de l’église une sonorité mystérieuse si bien appropriée au sens des -paroles liturgiques, cette poésie de la prière qui remonte au berceau -du genre humain et qui résume en quelques mots, accessibles à tous, -les plus grandes vérités de l’ordre moral, produisirent sur Beata une -impression profonde et décisive. Son cœur s’entr’ouvrit comme si -une secousse violente en eût brisé les ressorts, et qu’un rayon de -miséricorde en eût éclairé les replis les plus cachés. Elle tomba à -genoux presque machinalement, et un déluge de larmes vint inonder son -visage fatigué par les angoisses. Saisie tout à coup par un besoin -d’expansion et de prières plus fort que sa volonté, ce qui est bien -le signe de la vraie douleur, Beata, sans proférer un mot et comme -dominée par l’émotion qui remplissait son âme, fit signe au maître de -chapelle de se lever de son siége et se mit à sa place. C’était pendant -un de ces moments de silence où le chœur se taisait pour laisser aux -fidèles quelques minutes de recueillement. Beata promena hardiment -ses doigts sur l’un des claviers du petit orgue, et en tira une -succession d’accords dont elle n’avait pas trop conscience, mais qui -répondaient à ces divins murmures du sentiment, _venas divini susurri_, -que la parole est impuissante à traduire. Elle tremblait, pleurait -amèrement, et, dans cet état d’exaltation extraordinaire, Beata ne -put s’empêcher de donner un libre cours à sa douleur en chantant ce -qui lui venait à l’esprit. Elle se rappela, ou plutôt son cœur lui -dicta une belle phrase d’un _Miserere_ de Stradella, pour une seule -voix de ténor, qu’elle avait souvent chanté avec l’abbé Zamaria. Cette -phrase de quelques mesures seulement, mais touchante et pathétique, -Beata se l’appropria avec une telle puissance d’émotion religieuse, -qu’elle la fit éprouver à toutes les personnes qui l’entouraient. On -ne s’expliquait pas cet étrange épisode qui venait interrompre la -cérémonie du jour! - -_Miserere mei, Domine_, disait-elle en levant ses beaux yeux au ciel -comme pour y chercher la force qui lui manquait, tout en regrettant les -joies de la terre. _Miserere mei secundum magnam misericordiam tuam._ - -Puis reprenant les premières paroles qui exprimaient le grand besoin -de son cœur défaillant: _Miserere mei..., miserere mei, Domine_, -s’écria-t-elle à plusieurs reprises, en poussant un sanglot qui -retentit dans l’église et produisit un étonnement général. - -Chacun se demandait tout bas ce que cela voulait dire, lorsqu’au milieu -de la stupeur silencieuse qui avait succédé à cette scène émouvante -qui s’était passée derrière le treillage de la _cantoria_, on vit un -inconnu fendre la foule qui remplissait la grande nef en criant tout -haut comme un insensé: «C’est elle.... c’est elle.... je l’ai reconnue -à sa voix touchante, c’est l’ange de ma vie.... laissez-moi passer.» - -Celui qui causait un pareil scandale n’était autre que le chevalier -Sarti, sorti de prison depuis quelques jours. - - * * * * * - -La république de Venise, resserrée presque aux limites de ses -lagunes, berceau de sa puissance, n’avait plus que quelques jours -à vivre. Travaillée au dedans par le parti démocratique que les -agents de la France y avaient suscité, pressée au dehors par les -armées ennemies qui occupaient ses provinces de terre ferme, elle -attendait que le sort se fût prononcé sur elle, sans essayer de se -le rendre favorable par une détermination courageuse qui l’eût, au -moins, amnistiée devant l’histoire. C’est en vain que des hommes -énergiques, comme François Pesaro et le sénateur Zeno, conseillaient -depuis longtemps au gouvernement de la Seigneurie de secouer les -ténèbres dont il était enveloppé, et d’opposer au danger imminent -qu’ils lui signalaient une résistance plus efficace que des ruses -diplomatiques. Ce gouvernement de vieillards, qui possédait plus de -ressources qu’il n’en fallait pour braver les menaces de Bonaparte -et tenir en échec sa fortune, retombait toujours dans cette léthargie -fatale qui a perdu la république. Cependant, ni le caractère du chef -de l’armée française, ni la haute portée de son génie et l’influence -qu’il pouvait avoir un jour sur les destinées du monde, n’avaient -échappé à la sagacité de l’aristocratie vénitienne. Dès les premiers -rapports que les ambassadeurs de Venise eurent avec cet homme -redoutable, ils furent frappés de l’étendue et de la profondeur de -son coup d’œil, et communiquèrent au sénat l’impression qu’ils en -avaient reçue. «La variété des objets, dirent les commissaires envoyés -près le général Bonaparte dans le mois de juin de l’année 1796, la -finesse de ses observations, l’étendue de ses vues, la manière dont -il les développait, ses aperçus sur les intérêts de sa nation et des -autres; tout cela nous autorise à penser, non-seulement que cet homme -est doué de beaucoup de talent pour les affaires politiques, mais -qu’il doit avoir un jour une grande influence dans son pays[81].» -Depuis cette conférence, les événements de la guerre n’avaient que -trop confirmé les prévisions des deux patriciens. Le 25 mars 1797, le -procurateur François Pesaro et le _Sage de terre ferme_ Jean-Baptiste -Cornaro furent envoyés à Goritz, où se trouvait le général Bonaparte, -pour se plaindre de l’oppression qu’exerçait l’année française sur -les provinces de la république. Dans cette longue entrevue, les -commissaires vénitiens eurent lieu de se convaincre que le sort de leur -pays dépendait de l’intérêt qu’aurait Bonaparte à le sacrifier à son -ambition, dont ils avaient sondé l’égoïsme implacable. - -De retour à Venise, François Pesaro propagea l’alarme et, avec le -concours de son ami le sénateur Zeno et des autres partisans d’une -alliance ouverte avec l’Autriche, il poussa le gouvernement à prendre -des mesures énergiques. On ordonna secrètement la levée en masse des -paysans du Véronais et du Bergamasque, dont la diversion pouvait être -fatale à l’armée française. A la première nouvelle qu’eut le général -Bonaparte de ces préparatifs d’armement, il envoya à Venise un de ses -aides de camp, Junot, avec une lettre menaçante pour le doge, Louis -Manini. Junot fut introduit dans le grand conseil présidé par le doge, -le 15 avril 1797. Il lut à haute voix la lettre du général en chef; -puis le ministre du Directoire, inspiré par les conseils de Villetard, -son secrétaire, demanda la mise en liberté de tous les partisans de -la France, qui remplissaient les prisons de la république. C’est à -l’occasion de ces événements politiques que le chevalier Sarti sortit -des plombs de Venise, où il était resté renfermé un peu plus de six -semaines. - -Rendu à la liberté, Lorenzo fut bientôt instruit, par la voix publique, -de tout ce qui s’était passé pendant le temps de sa captivité. Il -apprit alors quelle avait été la conduite admirable de Beata, la -rupture de son mariage avec le chevalier Grimani, les démarches hardies -et compromettantes qu’elle n’avait pas craint de faire en faveur des -prisonniers. Tout Venise était persuadé que c’était à l’influence de la -noble fille du sénateur Zeno qu’on devait l’élargissement des victimes -de l’inquisition. Saisi de honte et de remords d’avoir pu méconnaître -un seul instant le caractère angélique de cette femme qui se révélait -à lui sous une face toute nouvelle, le chevalier Sarti courut au -palais Zeno, résolu de tout braver pour implorer son pardon. Hélas! -il trouva la maison tout en deuil! L’abbé Zamaria était mort depuis -quelques jours. Cet esprit charmant, qui reflétait la gaieté bénigne et -l’insouciance du peuple vénitien, s’était éteint sans douleur, comme -_una lucciola di mare_ qui s’est épuisée à bourdonner et à s’ébattre -autour du rayon de lumière qui l’avait portée. Plusieurs fois il -avait demandé à voir son cher Lorenzo, dont il ignorait la captivité. -Beata avait ordonné aux domestiques de lui cacher ce malheur, qui -aurait attristé inutilement ses dernières heures qui furent douces et -sereines. N’ayant trouvé au palais que le vieux Bernabo, dont l’accueil -froid et morose fut loin de l’encourager à renouveler la tentative, le -chevalier Sarti eut le pressentiment qu’il pourrait rencontrer Beata -à l’église San-Geminiano, où il y avait, ce jour-là, une cérémonie -extraordinaire. Après l’avoir cherchée inutilement dans tous les coins -et recoins de l’église, Lorenzo reconnut sa voix, et, traversant la -foule comme un fou, il monta précipitamment à la _cantoria_, où il -vit Beata entourée de toutes les jeunes _scolare_ qu’elle avait émues -et qui pleuraient avec elle, en ignorant la cause de sa douleur. -L’arrivée de Lorenzo, le désordre de ses traits et de ses paroles, -l’étonnement, le ravissement de Beata à la vue du chevalier, qu’elle -croyait encore et pour longtemps sous les plombs, donnèrent à cette -scène la signification qui lui manquait. Ce fut bientôt l’histoire de -tout Venise et, au milieu de cette ville remplie de soldats, de bruit -et d’anxiété, on ne s’entretenait que de l’amour touchant et romanesque -du chevalier Sarti pour la fille du sénateur Zeno. - -Les partisans de la révolution, qui, depuis l’apparition de Junot à -Venise, avaient relevé la tête et parlaient haut comme les maîtres -futurs de la république, exaltaient la conduite généreuse de Beata. -«Fille d’un patricien, disaient-ils avec enthousiasme, elle n’a point -dédaigné les vœux du chevalier Sarti qui lui doit tout, jusqu’à la -liberté qu’il vient de récupérer. Voilà un signe éclatant du triomphe -des idées nouvelles, ajoutaient-ils, et il appartenait à notre brave -chevalier de pénétrer le premier dans le cœur de l’aristocratie.» Ces -propos et d’autres encore témoignent de la popularité du chevalier -Sarti parmi la jeunesse qui formait le noyau du parti démocratique. - -L’imagination de Lorenzo, le charme de sa personne, la position -singulière où il se trouvait entre l’aristocratie qui avait accueilli -sa jeunesse et les instincts de sa nature avide de mouvement, de -justice et de lumière, lui avaient acquis un grand nombre d’amis -dévoués. On s’intéressait à son amour comme à un épisode du drame -politique, dont on attendait impatiemment le dénoûment. - -La délivrance inespérée du chevalier Sarti fut, pour la fille du -sénateur, un événement qui précipita la crise où son âme était engagée. -En voyant apparaître Lorenzo au moment où elle laissait échapper ce -cri de miséricorde qui avait retenti dans l’église San-Geminiano, -il lui semblait que Dieu, dont elle venait d’invoquer le secours, -avait répondu à son appel! Étourdie d’abord par ce coup inattendu, -puis enivrée du bonheur de savoir Lorenzo hors de tout danger, Beata, -après ces secousses réitérées qui lui avaient donné une énergie dont -on ne la croyait pas capable, retomba dans une sorte de langueur qui -effraya son père. La lutte intérieure qu’elle soutenait depuis si -longtemps avait épuisé les forces de la gentildonna. La mort récente -de l’abbé Zamaria, la situation de la république et la tristesse que -son père et tous les siens en éprouvaient, achevèrent de briser sa -constitution. Ses relations avec la famille Grimani étaient rompues, -et ce n’est pas sans étonnement que leurs amis communs apprirent que -l’alliance projetée entre les deux illustres familles était sacrifiée -à M. le chevalier Sarti! La malignité du monde aristocratique, qui -se trouvait blessé d’une préférence si choquante, n’épargna pas les -suppositions offensantes pour expliquer une inclination si peu digne -d’une patricienne. De telles injures, si elles fussent parvenues -jusqu’aux oreilles de Beata, n’auraient point atteint le but que s’en -proposaient les méchants. Son âme, après de nombreuses hésitations, -était entrée dans un ordre d’espérances qui la plaçaient au-dessus des -misères de la vie. La lumière s’était faite en elle, et le mot suprême, -le _fiat lux_, avait été prononcé par l’amour. Ses doutes s’étaient -dissipés, les contradictions de son cœur et de sa raison, dont elle -avait eu tant à souffrir, de ses devoirs comme fille et de sa tendresse -pour Lorenzo, s’étaient enfin conciliées dans une vérité supérieure, -qu’elle entrevoyait depuis longtemps. Dieu, en se révélant à elle dans -une de ces visions du sentiment qui témoignent autant de son existence -que le spectacle merveilleux du monde extérieur, lui avait expliqué -l’énigme de sa destinée. Aussi, dans la défaillance physique où elle -était tombée depuis quelque temps, Beata éprouvait une douceur infinie, -une sécurité profonde. Elle avait désormais une conscience nette du -but où elle aspirait. Loin de répudier aucune illusion de sa jeunesse, -elle s’en faisait un appui pour se raffermir dans sa nouvelle croyance. -Ce qui n’avait été jusqu’alors pour Beata que le pressentiment d’une -nature bien douée lui parut une certitude, et le bonheur qui échappait -ici-bas à son âme contristée, elle crut l’entrevoir dans un meilleur -avenir. Dieu enfin, tel que Beata l’avait senti surgir de son cœur ému, -loin d’être la contradiction du sentiment qui avait rempli sa vie, en -était la conséquence et le couronnement. - -Un soir Beata, se trouvant plus faible que les jours précédents, était -restée dans sa chambre seule avec son père, dont l’inquiétude pour -la santé de sa fille était devenue extrême. On avait déjà consulté -plusieurs médecins, qui tous avaient déclaré que ce n’était qu’une -maladie de langueur pour laquelle il fallait surtout des distractions. -Le sénateur était assis au chevet de sa fille, dont il contemplait -les traits altérés avec une tristesse silencieuse. Une lampe ombragée -de fleurs, posée sur un guéridon, éclairait à demi cette scène simple -comme les grandes douleurs de la vie. La tête blanche du vieux -sénateur Zeno s’inclinait sur le lit où reposait Beata, et, de son -regard attendri, il semblait interroger le cœur de sa fille. Aucune -explication n’avait eu lieu entre eux depuis la rupture du mariage -projeté avec le chevalier Grimani. Comme cela arrive souvent en -pareilles circonstances, le sénateur était presque le seul à ignorer ce -qui était connu de tout Venise. Son esprit était trop préoccupé de la -situation de la république et trop imbu des préjugés de l’aristocratie, -pour avoir deviné que l’inclination de Beata pour le chevalier Sarti -était la véritable cause du mal qui avait dévoré une santé aussi -florissante. Cependant, il n’avait pas échappé à la sagacité du -sénateur que le renvoi du chevalier Sarti de sa maison et sa détention -sous les plombs du palais ducal avaient été de tristes événements -pour sa fille. Sans attacher au chagrin de Beata plus d’importance -qu’il n’en avait à ses propres yeux, il comprenait que l’éloignement -d’un jeune homme intelligent, qu’elle avait vu croître à ses côtés -comme un frère, et dont elle avait soigné l’enfance, avait dû lui être -extrêmement pénible. - -«Comment vous trouvez-vous, ma fille? dit le sénateur en prenant la -main de Beata, qui avait la moiteur de la fièvre. - -—Je me sens beaucoup mieux, mon père, répondit la gentildonna d’une -voix affaiblie. Tout me donne lieu d’espérer que je serai bientôt en -état de me rendre à Cadolce, dont le bon air achèvera de me guérir. - -—Que Dieu vous entende, ma fille!» répliqua le sénateur en portant -la main de Beata à ses lèvres. Après un moment de silence et -d’attendrissement comprimé: «Vous savez, dit le sénateur, que le -chevalier Sarti a été mis en liberté! - -—Oui, mon père, j’ai appris cette bonne nouvelle qui m’a rendue bien -heureuse!» - -Un nouveau silence succéda à cet aveu, qui surprit le sénateur par -la fermeté d’accent que Beata avait mise dans ses paroles. Ils se -regardèrent tous deux, le père et la fille, comme deux êtres qui se -seraient révélé, involontairement, un secret important! - -«Je ne doute pas, ma fille, répondit lentement le vieux sénateur, que -le sort du chevalier Sarti ne doive vous intéresser; mais je suis bien -certain aussi que vous n’avez jamais oublié que vous êtes l’héritière -d’une grande maison. - -—Hélas! je n’ai que trop sacrifié à ces chimères de la vanité humaine, -dit Beata d’une voix plus ferme encore. Je sais ce que je vous dois, -mon père, mais je sais également ce que je dois au sentiment profond -que Dieu a gravé dans mon cœur.» - -Le sénateur eut à peine le temps d’exprimer l’étonnement qu’il -éprouvait, lorsque Bernabo vint l’avertir qu’un messager d’État était -venu lui apporter l’ordre de se rendre immédiatement au palais ducal. - -Cette scène domestique se passait dans la soirée du 30 avril 1797, -quinze jours après la délivrance du chevalier Sarti. Les événements -politiques s’étaient compliqués depuis d’une façon sinistre. -L’insurrection de Vérone, au 17 avril, et les épisodes sanglants qui -s’en étaient suivis, avaient excité l’indignation du général Bonaparte, -qui déclara la guerre à la république. Vérone fut reprise par l’armée -française, Padoue occupée, et une division s’avança jusqu’au bord -des lagunes. La consternation était dans la ville de Saint-Marc. Le -rapport des commissaires envoyés récemment près de Bonaparte était -parvenu au doge dans la soirée du 30 avril, et ce rapport ne laissait -plus aucun doute sur les intentions du général en chef, de changer la -constitution de Venise. Le doge épouvanté, au lieu de communiquer ce -rapport au sénat, comme le prescrivait la constitution, réunit dans -ses appartements un conseil privé de quarante-trois personnes, parmi -lesquelles se trouvaient François Pesaro et Marco Zeno[82]. Il était -dix heures du soir quand le sénateur, quittant précipitamment la -chambre de sa fille, arriva au palais où siégeait éperdu le dernier -représentant d’une illustre république de patriciens. Il monta -péniblement l’escalier des Géants, et traversant une longue file -d’appartements somptueux, il pénétra jusqu’à celui qu’occupait le -souverain de Venise. - - Apparet domus intus, et atria longa patescunt; - Apparent Priami et veterum penetralia regum. - -Louis Manini, tenant à la main le rapport des commissaires, était -assis sous un baldaquin orné d’arabesques d’or et sculpté de ses -armes. Les quarante-trois personnes qu’il avait réunies formaient -un demi-cercle autour de son trône chancelant. Un silence profond -régnait dans cette assemblée clandestine, dont chaque membre appréciait -l’importance et l’illégalité. On se regardait avec terreur, et personne -n’osait prendre la responsabilité de proposer le premier une chance de -salut. - -«La gravité des circonstances, dit enfin le doge d’une voix oppressée, -a fait juger cette réunion nécessaire, pour que chacun de vous pût -indiquer les moyens les plus convenables d’exposer au grand conseil la -situation de la république. Mais avant de faire vos propositions, je -vous prie d’entendre le chevalier Daniel Delfino.» - -Le chevalier Delfino, prenant alors la parole, raconta que, pendant -son ambassade à Paris, il avait eu occasion de faire la connaissance -d’un financier qui avait une grande influence sur le général en chef -de l’armée française. Or, comme ce financier se trouvait maintenant -en Italie, le chevalier Delfino proposait de l’aller trouver et de -réclamer ses bons offices pour apaiser la colère de Bonaparte, et en -obtenir de meilleures conditions pour la république. - -A cette incroyable puérilité d’un vieux diplomate qui, pour sauver son -pays contre une armée envahissante, n’avait rien de mieux à proposer -qu’une intrigue d’antichambre, le procurateur François Pesaro s’écria -avec indignation: «Ce sont des armes qu’il nous faut, et non pas de -vaines paroles! Défendez-vous donc, si vous voulez, au moins, être -dignes de la mort qu’on vous prépare.» - -Cette sortie vigoureuse d’un noble caractère ne fit qu’accroître la -terreur de l’assemblée, dont François Capello exprima les sentiments -secrets en disant: «Que personne ne connaissant encore le traité de -Leoben, qui venait d’être signé entre la France et l’Autriche, il était -prudent de ne pas s’écarter du système de temporisation qu’on avait -suivi jusqu’alors.» - -Un murmure approbateur s’éleva dans l’assemblée à ce conseil -pusillanime d’un patricien, qui avait été aussi ambassadeur à la cour -de France lorsque éclata la grande révolution de 1789, dont il avait -apprécié admirablement l’esprit novateur: tant il est vrai que, dans la -vie publique comme dans la vie privée, l’intelligence est une faible -garantie de la sagesse des hommes! Enfin, le doge, déployant le rapport -des commissaires qu’il avait à la main, se mit en devoir d’en lire le -contenu d’une voix entrecoupée par des sanglots. Lorsqu’il fut arrivé -à ce passage du rapport où le général Bonaparte dit aux commissaires -de la république: «Je viens de conclure la paix avec l’empereur; -je pouvais aller à Vienne, j’y ai renoncé; j’ai quatre-vingt mille -hommes.... je ne veux plus d’inquisition, plus de sénat.... _je serai -un Attila pour Venise_[83]:—Misérable, s’écria tout à coup le vieux -sénateur Zeno, qui ne put contenir plus longtemps l’indignation qui -s’était amassée dans son cœur, misérable bandit, digne représentant -d’une révolution perverse! Il ose porter la main sur un édifice -politique qui a résisté à tant d’orages, et qui est une merveille de -la civilisation! Ah! si Dieu veut exaucer les vœux que je forme contre -le soldat audacieux qui nous tient un pareil langage, c’est lui qui -sera traité un jour comme un Attila, c’est lui que le monde civilisé -expulsera de son sein comme un perturbateur du repos public. Puisque -vous ne savez pas vous défendre, je lègue la vengeance de ma patrie à -la vieille aristocratie de l’Europe.» - -Ces paroles, et l’accent avec lequel elles furent prononcées, -produisirent sur l’assemblée un effet extraordinaire. La lecture du -rapport fut interrompue; chacun cherchait à deviner sur la physionomie -de son voisin l’impression qu’il avait reçue. Sur ces entrefaites, -on vint apporter au doge une lettre du commandant de la flottille, -qui annonçait que l’ennemi avait commencé les hostilités contre les -Vénitiens. En effet, on entendait dans le lointain des coups de canon -qui retentissaient sourdement dans ce palais du patriciat comme la voix -du destin. Le doge, plus tremblant que jamais, marchait à grands pas -dans la salle du conseil, en disant tout haut et les larmes aux yeux: -«Cette nuit même, nous ne sommes pas sûrs de dormir tranquillement -dans notre lit.» Alors, François Pesaro laissa échapper de sa poitrine -oppressée ces mots que l’histoire a recueillis: «Je vois que c’en -est fait de ma patrie. Je ne puis la secourir, mais un galant homme -trouve une patrie partout[84].» Après quelques secondes d’un silence de -sinistre augure, le sénateur Zeno se leva de son siége et, tendant la -main à son ami, il lui dit avec une tristesse profonde qui fut partagée -par tous ceux qui étaient dignes de le comprendre: - - Venit summa dies et ineluctabile tempus - Dardaniæ. Fuimus Troes; fuit Ilium et ingens - Gloria Teucrorum. - - Hélas! il est venu ce jour.... le dernier jour de cet empire! Ilion - n’est plus, ils ne sont plus les Troyens et leur gloire immense. - -Il était quatre heures du matin quand le sénateur Zeno rentra dans son -palais, l’âme navrée de tout ce qui venait de se passer. Il se rendit -immédiatement dans la chambre de sa fille, qu’il trouva entourée de -serviteurs et de deux médecins, qu’on avait mandés pendant une crise -qui avait excité les plus vives inquiétudes. Le sénateur s’assit au -chevet de Beata, et, à la vue de ce beau visage endolori, le pauvre -père ne put contenir son émotion, et de grosses larmes silencieuses -s’échappèrent de ses yeux. Il passa le reste de la nuit à veiller à la -conservation du seul bien qui lui restait désormais. - -Cependant une amélioration sensible s’était produite dans la santé -de Beata au commencement du mois de mai. La crise qu’elle avait -traversée paraissait être un effort de la nature pour ressaisir la -plénitude de ses facultés. Très-faible encore, mais soutenue par -l’espoir d’une convalescence prochaine, Beata se disposait à partir -pour la terre ferme. Tout était prêt à la villa Cadolce pour la -recevoir. Une après-midi qu’elle se sentit comme vivifiée par l’éclat -d’un beau soleil de printemps, Beata manifesta le désir de faire une -courte promenade pour essayer ses forces, disait-elle, et se préparer -à entreprendre un plus long voyage. On fit préparer une gondole -découverte qu’on remplit de ouate, et sur laquelle on jeta un large -tapis de velours bleu à franges d’or. Des coussins de satin rose lui -formaient une espèce de lit de repos, sur lequel elle put s’étendre -sans trop de fatigue. Beata mit ce jour-là une robe blanche et un fichu -de crêpe noir, vêtement simple qu’elle aimait à porter, parce qu’il -plaisait à Lorenzo. Son père voulut l’accompagner, mais elle le pria de -n’en rien faire et de la laisser aller seule avec Teresa, la camériste. -Beata emporta un grand bouquet de fleurs diverses. Elle en détacha une -branche de chèvrefeuille qu’elle mit à son sein par-dessus le fichu -de crêpe noir. Étendue dans la barque, ayant en face d’elle la bonne -Teresa qui lui était si dévouée, ses beaux cheveux blonds déroulés sur -les coussins de satin rose qui soutenaient son corps amaigri, la fille -du sénateur offrait comme une image mélancolique de Venise expirante, -qui lutte contre la destruction dont elle sent les atteintes, en se -disant, tout bas, avec la jeune captive du poëte: - - Je ne veux pas mourir encore.... - -Beata se fit conduire à Murano et s’arrêta longtemps en face de la -charmille _di San Stefano_, qui lui rappelait à la fois des souvenirs -poignants et le plus beau jour de sa noble vie. Puis elle ordonna à -l’un de ses gondoliers de lui chanter la jolie complainte qui avait -excité l’hilarité de son amie Tognina, voulant compléter le tableau de -son rêve de bonheur: - - La luna è bianca..... - Il sole è rosso.... - Lo sposalizio si farà.... - - La luna dice al sole: - Il lume tuo mi schiarerà.... - E Gesù Cristo ci benirà.... - -«Oui, oui, répondit Beata avec un sourire de tristesse; il nous bénira -dans ce monde ou dans l’autre. - -—Ah! signora, répliqua Teresa, que l’exclamation de sa maîtresse avait -émue, pouvez-vous penser à la mort, quand tout vous parle de la vie et -des félicités qui vous attendent?» - -Après avoir satisfait au désir de son cœur ingénu, Beata retourna -paisiblement à Venise. La journée était déjà fort avancée. Le soleil, -qui commençait à quitter l’horizon, projetait sur la ville merveilleuse -ces beaux rayons jaunes d’un soir d’été, qui sont comme le dernier -adieu du jour qui s’en va. Les cloches de Saint-Marc tintaient dans -le lointain, et leurs notes mélancoliques étaient en harmonie avec -l’aspect de la nature et les sentiments de Beata. Au lieu de franchir -le petit canal _de’ Mendicanti_, qui est en face de Murano, faisant -un détour par l’_isola di San Pietro_, la barque qui portait un si -précieux trésor traversait lentement le canal _di San Marco_, qui -forme l’entrée magnifique de cette longue voie triomphale qu’on -appelle _il Canalazzo_. Il était à peu près huit heures du soir. Les -ombres s’allongeaient derrière la gondole silencieuse, dont le sillage -ressemblait à un brasier d’étincelles d’or. A gauche, la belle église -_di San Giorgio Maggiore_ se dégageait de la pénombre qui enveloppait -l’île tout entière, tandis que le quai des Esclavons, _la Riva dei -Schiavoni_, était rempli d’une foule curieuse qui faisait face à la -mer, comme si elle eût été frappée de quelque spectacle inattendu. -Tous les regards étaient dirigés sur la gondole de Beata, dont la -pâleur et la défaillance inspiraient une douloureuse compassion. -Arrivée près de la Piazzetta, Beata crut apercevoir Lorenzo au milieu -d’un groupe de personnes qui se tenaient sur le Traghetto; elle fit -approcher la gondole et, ayant reconnu en effet le chevalier Sarti -entouré de plusieurs de ses amis, elle posa une main sur son cœur et, -de l’autre, elle lui envoya un baiser, comme pour lui dire un éternel -adieu.... Et la barque disparut dans l’ombre de la nuit naissante. Un -cri d’admiration s’éleva du milieu de cette foule attendrie par le -témoignage d’un amour si profond et si naïf. - -Ce fut là le dernier effort de la pauvre Beata. Au lieu du soulagement -qu’elle avait espéré, sa faiblesse ne fit que s’accroître chaque jour -davantage, et bientôt il ne resta plus le moindre doute sur sa fin -prochaine. Elle ne souffrait pas, elle s’éteignait comme une flamme -qui n’a plus d’aliment. L’intérêt qu’on prenait à cette noble créature -était si grand à Venise, surtout parmi les partisans de la révolution -qui allait s’accomplir, que la foule encombrait le palais Zeno pour -avoir de ses nouvelles. Le chevalier Grimani fut l’un des premiers à -accourir auprès de la femme qui lui avait été destinée, et dont il -avait pu apprécier le caractère élevé. Après avoir reçu les sacrements -de l’Église avec une sérénité qui excita l’admiration du prêtre et des -serviteurs de sa maison qui assistaient à cette pieuse cérémonie, Beata -éprouva un soulagement moral dont son pauvre corps ressentit pendant -quelques heures la douce influence. Sans se faire aucune illusion sur -son état, Beata profita des instants de répit que lui accordait la -nature pour accomplir un vœu de son cœur. Elle pria son père de faire -venir le chevalier Sarti. Le sénateur acquiesça au désir de sa fille -sans hasarder la moindre observation. On n’eut pas besoin d’aller -chercher bien loin le chevalier: car, depuis huit jours, il n’avait pas -quitté le palais où Teresa l’avait introduit et le tenait caché par -pitié. Mais, avant qu’il fût permis à Lorenzo d’entrer dans la chambre -de la signora, Beata fit un effort pour se vêtir de la robe blanche -et du fichu de crêpe noir qu’elle portait le jour de la promenade à -Murano. Elle mit aussi une branche de chèvrefeuille à sa ceinture, et -fit placer sur sa table de nuit une Bible et _la Divine Comédie_ de -Dante Alighieri. Lorsque tous ces préparatifs furent terminés et que -Beata, étendue dans son lit, put lire sur tous les objets dont elle -s’était entourée l’expression de son âme, le sénateur Zeno, précédant -le chevalier Sarti dans la chambre de sa fille, lui dit avec émotion: - -«Venez contempler votre ouvrage, monsieur le chevalier! - -—Non, mon père, répondit Beata, c’est l’ouvrage de Dieu.» - -Le sénateur se retira en laissant la camériste Teresa avec Beata et -le chevalier. La chambre était remplie de de fleurs et éclairée comme -s’il se fût agi d’une fête nuptiale. «Asseyez-vous là, près de moi, -Lorenzo,» dit Beata avec un sourire charmant. - -Lorenzo, tombant à genoux, saisit la main de Beata, la couvrit de -baisers et de larmes. «Pourquoi pleurez-vous, mon ami? lui dit-elle -avec douceur. J’ai un si grand plaisir à vous voir, et j’ai tant de -choses à vous dire! Asseyez-vous, Lorenzo, et écoutez-moi.» - -Lorenzo se releva avec peine et s’assit tout près du lit de Beata. La -camériste, qui se tenait debout derrière le chevet de sa maîtresse, -allait se retirer dans le fond de la chambre, lorsque Beata lui dit: -«Tu peux rester, car je n’ai plus de secrets pour toi, ma bonne Teresa. -Savez-vous, mon ami, dit Beata, après avoir appuyé sa tête languissante -sur sa main droite, pendant que Teresa prenait soin d’écarter de son -visage les longues mèches de ses cheveux dénoués; savez-vous qu’il y a -bien longtemps que j’aspire au bonheur que je goûte en ce moment! Du -jour où la Providence vous a conduit à la villa Cadolce, dès ce jour -bienheureux, qui est le premier de mon existence morale, je me suis -sentie attirée vers vous par une force invincible contre laquelle je -n’ai cessé de lutter. Je vous vois encore apparaître dans le salon -de mon père pendant cette belle nuit de Noël; je vous vois avec vos -cheveux blonds et la grâce touchante du jeune âge, et je sens encore -au fond de mon cœur le doux frémissement que me firent éprouver les -réponses naïves qui s’échappaient de vos lèvres innocentes! Quoique -je fusse plus âgée que vous de quelques années, je n’étais pas moins -ignorante sur la nature des sentiments qui peuvent nous agiter. Je -n’avais jamais rien senti de semblable à ce que votre présence me fit -éprouver! J’étais à la fois charmée et confuse en vous voyant. Absent, -je m’inquiétais de vous et je vous recherchais.... présent, vous me -troubliez jusqu’à la confusion de moi-même. Je ne savais comment -gouverner mon pauvre cœur. Élevée par des hommes, puisque je n’ai pas -connu ma mère, hélas! habituée dès l’enfance à contenir l’expression de -mes pensées, je n’avais personne autour de moi à qui je pusse demander -un conseil. Mon amie Tognina était d’un caractère trop opposé au mien -pour m’encourager à lui ouvrir mon âme. Sa gaieté bruyante effarouchait -ma timidité naturelle. Un jour que je me promenais avec elle dans une -allée ombreuse du parc de Cadolce, elle me fit tressaillir par les -questions indirectes qu’elle me faisait à votre sujet. Ce fut aussi -pendant le soir de ce même jour, qu’après avoir entendu chanter à -Guadagni l’admirable morceau de Gluck: - - Che farò senza Euridice? - Dove andrò senza il mio bene? - -je vous vis pleurer à la porte du salon où nous étions tous réunis, -et puis disparaître tout à coup. Vos larmes me touchèrent, je fus -inquiète, je sortis du salon pour m’assurer de ce que vous étiez -devenu, et, en vous apercevant accoudé derrière le citronnier de la -grande allée, je sentis dans tout mon être une commotion si profonde, -qu’elle éveilla mon instinct. Je compris alors, pour la première fois, -ce que j’étais pour vous et quel genre d’intérêt vous m’aviez inspiré! -je devins triste, soucieuse de l’avenir et mécontente de moi-même. -J’eus honte de ma faiblesse, je cachai mon secret au fond de mon cœur -avec l’inquiétude et la vigilance d’un coupable, et je pris la ferme -résolution de vous éloigner de moi, ou de réprimer vos illusions par la -froideur de mon maintien. - -«Ce que j’ai souffert, mon ami, dans cette lutte homicide contre le -sentiment le plus pur de la nature, Dieu seul le sait! ma position -était affreuse. Fille unique d’un patricien austère qui a conservé -toutes les idées des temps qui ne sont plus; fiancée à un homme de -mon rang et qui était digne de mon affection, je me sentais captivée -par un enfant, pour ainsi dire, que j’avais vu croître à mes côtés -et dont j’avais pris plaisir à développer la belle intelligence. Que -penserait-on de moi, que dirait le monde si l’on venait à découvrir ma -faiblesse pour un jeune homme confié à ma sollicitude? L’idée qu’on -pourrait mal apprécier le sentiment étrange que j’éprouvais pour vous -me rendait surtout malheureuse! Le moindre regard, la moindre parole un -peu équivoque qu’on m’adressait à votre sujet, me faisaient rougir; je -ne savais quelle contenance prendre pour ne pas trahir le secret de mon -cœur. Plus je faisais d’efforts pour étouffer une passion insensée qui -ne pouvait que troubler ma vie, et moins je réussissais à vous oublier. -Pardonnez-moi, Lorenzo, ces aveux qui n’ont rien de blessant pour vous: -car c’est votre âge, bien plus que la condition où Dieu vous a fait -naître, qui me paraissait un obstacle infranchissable. D’autres sujets -de tristesse vinrent encore aggraver ma position, ajouta Beata d’une -voix plus faible en baissant les paupières. Je me reprochai la trop -grande sévérité de ma conduite à votre égard, et je craignis d’avoir -contribué peut-être à vous jeter dans un monde indigne de vous.» - -A cette manière discrète et touchante de lui rappeler les fautes qu’il -avait commises, le chevalier Sarti saisissant avec transport la main de -Beata qu’il pressa contre son front humilié: «Ah! signora, dit-il avec -douleur, je n’étais pas digne de troubler par mes erreurs une âme aussi -pure que la vôtre! - -—La lettre que je reçus de vous quelque temps après, continua la -gentildonna en entr’ouvrant ses beaux yeux et en laissant errer sur -ses lèvres pâles un sourire de joie enfantine, cette lettre qui ne -m’a pas quittée depuis, ajouta-t-elle en tirant de son sein un papier -tout froissé, me rendit en partie le calme intérieur que j’avais -perdu. Je fus touchée de l’expression de vos sentiments, je fus -heureuse d’avoir été comprise, mais je n’eus pas le courage de vous -répondre, ni la force de prendre une résolution. Contente du présent, -j’oubliai l’avenir et les inextricables difficultés de ma position, -et mon cœur se remplit de vagues et lointaines espérances. Je laissai -courir le temps, jouissant avec délices des témoignages discrets de -votre affection, dont je me rappelle les moindres particularités. La -promenade à Murano que nous fîmes ensemble avec Tognina est surtout -présente à mon souvenir! A partir de ce jour, le plus beau de ma vie, -ma destinée fut irrévocablement fixée. En écoutant les belles paroles -qui sortaient si abondamment de votre bouche inspirée, j’éprouvai je ne -sais quel ravissement intérieur où mon âme s’éleva à la hauteur des -idées que vous veniez d’exprimer avec tant d’éloquence. Je dérobai à -vos regards les larmes de bonheur que je ne pus m’empêcher de verser, -et je revins à Venise, comme transfigurée par la poésie de vos nobles -sentiments. J’hésitais cependant à rompre le silence que j’avais -imposé à mon cœur depuis tant d’années. Mon père qui avait en moi -une si grande confiance et dont je craignais, avant tout, d’affliger -la vieillesse, m’obligeait à garder vis-à-vis de vous une extrême -réserve. J’ai eu pendant un moment quelques lueurs d’espérance sur les -intentions de mon père à votre égard, et je compte parmi les instants -heureux de ma vie les quelques jours qui précédèrent votre départ pour -l’université de Padoue. Hélas! mon illusion fut de courte durée. Je ne -vous dirai pas, mon ami, tout ce que j’ai souffert pendant votre longue -absence, ni les innocents stratagèmes qu’il m’a fallu employer pour -retarder, de jour en jour, mon mariage avec le chevalier Grimani; je -ne vous rappellerai pas non plus tout ce qui est survenu depuis votre -retour à Venise, ajouta Beata en posant sur ses yeux la main qui lui -restait libre. Mais, pour que vous puissiez comprendre la conduite que -j’ai tenue depuis le jour fatal où vous avez quitté le palais de mon -père, je dois vous dire ce qui se passait dans mon âme, pendant que je -luttais ainsi contre la destinée que je m’étais faite.» - -En prononçant ces dernières paroles, Beata, fatiguée par les efforts -qu’elle venait de faire, fut prise d’une toux sèche et si persistante -qu’on fut obligé de la soulever de son lit et d’humecter ses lèvres de -quelques gouttes d’essence. Le chevalier tremblait en tenant dans ses -bras le corps épuisé de cette femme adorée, qui lui dit, en tournant -vers lui ses yeux presque éteints: «Si vous manquez déjà de courage, -mon ami, que sera-ce donc plus tard?...» - -Lorenzo, pour toute réponse, se mit à sangloter si fort, que Teresa, -effrayée, sonna le médecin qui veillait dans l’antichambre. La crise ne -dura pas longtemps: Beata soulagée fut remise dans la position qu’elle -avait auparavant, et le médecin se retira ainsi que les domestiques qui -l’avaient suivi. - -«Mon ami, reprit la gentildonna avec un doux et charmant sourire qui -vint éclairer subitement ce beau visage déjà flétri par la souffrance, -après le bonheur de vous avoir connu, je vous dois encore les plus -pures jouissances que j’ai goûtées dans ce monde. Oui, cher Lorenzo, -j’ose vous le dire aujourd’hui pour la première fois, le sentiment -que vous m’avez inspiré a été pour moi la source d’une vie nouvelle. -Vous avez réveillé mon âme endormie et vous lui avez communiqué une -impulsion pour laquelle je vous devrai une éternelle reconnaissance. -C’est un devoir pour moi de vous raconter comment s’est opéré, dans les -dispositions secrètes de mon cœur, un si grand changement. - -«Vous le savez, mon ami, ayant perdu ma mère de très-bonne heure, j’ai -été élevée par des serviteurs dévoués, sous la surveillance de mon -père et de l’abbé Zamaria, qui prit un soin tout particulier de mon -instruction. On m’enseigna plus de choses que les femmes de mon temps -et de ma condition n’avaient coutume d’en apprendre, et les livres -eurent plus de part à mon éducation que l’instinct de la nature. Je -manquai de cette discipline qu’insinuent dans le cœur d’un enfant les -baisers de la femme qui lui a donné le jour, et dont rien ne saurait -suppléer la tendresse. Heureusement les arts et surtout la musique, -ce langage mystérieux du sentiment qui nous révèle ce que la parole -est impuissante à exprimer, vinrent tempérer par leur douce influence -ce qu’il y avait de trop sévère, de trop aride peut-être, dans la -nourriture qu’on donnait à mon esprit. - -«Vivant au milieu d’une société brillante qui ne pensait qu’au plaisir, -adorée de mon père qui, pour me rendre plus digne de l’héritage qu’il -me destinait, aimait à m’entretenir du spectacle de l’histoire et des -problèmes redoutables qui touchent au gouvernement des hommes, sa -principale occupation, je grandissais comme une plante qu’on soigne -trop et à qui l’on mesure l’air vivifiant, ou comme un oiseau qui, dans -la cage d’or où il est éclos artificiellement, ignore les vicissitudes -de la liberté. Soumise aux devoirs de mon sexe, à ceux de ma position, -j’accomplissais tout ce qui m’était prescrit par les bienséances du -monde que j’avais sous les yeux, sans en comprendre bien le sens. Les -arts, la littérature, et même les pratiques extérieures de la religion, -me paraissaient des distractions aimables, l’ornement nécessaire d’une -société polie. Ainsi s’écoulaient les jours paisibles de mon existence, -et mon âme, bornée dans ses désirs parce qu’aucun accident de la route -n’avait éveillé encore sa noble curiosité, ne s’élevait pas au-dessus -de l’horizon de la vie matérielle. - -«C’est alors que la Providence vous a conduit à la villa Cadolce. -Je pris soin, à mon tour, de votre éducation, et, sous la haute -surveillance de l’abbé Zamaria, je me plaisais à cultiver votre belle -nature et à en faire jaillir les sources généreuses. On eût dit que mon -cœur inoccupé avait saisi avec empressement l’occasion de satisfaire -ses besoins d’affection, et que vous étiez pour moi comme un jeune -frère, sur lequel une sœur plus âgée aime à exercer ses instincts de -maternité. Je ne vous dirai pas, mon ami, quel bonheur j’éprouvai à -voir se développer chaque jour votre intelligence si docile aux soins -qu’on lui prodiguait, de quel ravissement je fus saisie lorsque je vis -éclater dans vos yeux et sur votre front si pur l’étincelle de la vie -morale. Une émotion confuse et inexplicable m’agitait à votre aspect; -une joie intime et délicieuse, qui doit ressembler au tressaillement -de bonheur qu’éprouve une mère, alors qu’elle voit l’âme de son enfant -se dégager—_qual mattutina stella_—des limbes de l’instinct, me -pénétrait aussi aux moindres paroles que je vous entendais proférer! -Il me semblait que tout se renouvelait au dedans de moi, qu’une séve -printanière circulait dans mes veines, et que mon cœur s’emplissait -d’un souffle régénérateur. Éclairée par cette lumière intérieure -que je ne savais comment qualifier, je promenais sur le monde des -regards curieux. Chaque chose m’apparaissait sous un aspect nouveau. -La société, les arts et la nature me parlèrent un langage que je -comprenais pour la première fois, et l’horizon de la vie s’agrandit -tout à coup devant mon âme enchantée. - -«Ah! Lorenzo, quels jours d’inexprimable félicité succédèrent pour -moi à ce réveil de mon cœur! Quels moments délicieux je passai à la -villa Cadolce, en assistant aux leçons que vous donnait l’abbé Zamaria -avec un entrain et une ardeur de jeune homme! Combien j’étais heureuse -de vous sentir à mes côtés, pendant ces promenades charmantes que -nous faisions à Vicence, à Padoue, et sur les bords de la Brenta! Je -n’ai point oublié la visite que nous fîmes à la villa Grimani et la -scène qui s’ensuivit le soir, sous la charmille. En chantant avec -mon amie Tognina le duo si frais et si élégant de Clari, que le cher -abbé Zamaria accompagnait sur la mandoline, je croyais exprimer mes -propres sentiments. J’étais comme enivrée de l’écho de mon âme, et, -en contemplant la lune qui s’égayait au-dessus de nos têtes, et dont -la lumière mystérieuse éclairait discrètement ce paysage enchanté, je -compris ce qu’était la poésie de la vie. Je vous voyais, Lorenzo, sans -vous regarder. L’inquiétude que vous éprouviez me révéla l’existence -d’un sentiment analogue au mien, et, lorsque la barque des ouvrières -en soie remonta le canal de la Brenta, et que leurs voix mélodieuses -emplirent le silence de cette nuit sereine en chantant la jeunesse et -la brièveté des jours qui nous sont accordés, mon cœur s’ouvrit tout -entier à la douce espérance! Je ne savais trop ce que je voulais, ni -vers quel avenir tendaient mes aspirations; mais j’étais heureuse de -vivre, et tout souriait à ma faible raison, qui n’apercevait rien au -delà de la sphère étoilée et des heures fugitives. - -«J’emportai mon bonheur à Venise. Malgré les sages conseils de mon -oncle, ce prêtre vénérable qui a tant souffert et qui avait pour vous -une si grande affection; malgré les pressentiments et les scrupules -de ma conscience, je m’abandonnai aux rêves décevants qui charmaient -mon imagination. Je résolus de surveiller mon cœur, de vivre à côté -de vous sans trahir ma faiblesse, et de laisser faire la destinée. Ma -timidité naturelle, la réserve que m’imposait une situation unique, -la tendresse de mon père, la sévérité de ses idées, les engagements -qu’il avait contractés pour mon avenir, et d’autres circonstances que -j’ai oubliées.... n’empêchaient pas mes illusions de se maintenir, -de s’enraciner, pour ainsi dire, dans la substance de mon être, -et de m’envelopper de nuages d’or qui me cachaient la réalité. Je -vous admirais, Lorenzo! votre intelligence si vive, l’ardeur de -connaître qui s’était emparée de vous, la tournure romanesque de -votre imagination et, je puis tout vous dire maintenant, l’élégance -de votre personne et l’expression de vos traits, me causaient une -émotion de tendresse et d’orgueil. J’étais fière de vos succès dans -le monde, je vous voyais grandir dans la vie avec une joie secrète. -Vos goûts devenaient les miens; les livres que vous préfériez, je -m’efforçais aussi de les comprendre, et le paradis était dans mon -cœur. Mais comment vous expliquer, mon ami, ce que j’ai éprouvé le -jour où Tognina nous conduisit à Murano? Cette journée bénie du ciel -décida de ma destinée. En entendant sortir de votre bouche tant de -belles paroles, en vous écoutant définir la poésie, que vous appeliez -l’_essence_ de tout ce qu’il y a de grand et de beau sur la terre, -je fus comme éblouie de l’éclat de votre esprit, je ne pus contenir -l’impression de ravissement que vous aviez excitée en moi. Je me -dérobais à vos regards, et, appuyée sur la fenêtre du _camerino_, je -savourais la béatitude d’un rêve de-bonheur. Les autres incidents de -cette soirée mémorable achevèrent d’élever mon esprit jusqu’à l’idéal -que vous m’aviez fait entrevoir, et je revins à Venise en bénissant la -Providence de vous avoir conduit sur mon chemin. - -«Vous savez le reste, ajouta Beata, visiblement fatiguée de l’effort -qu’elle venait de faire. Votre départ pour l’université de Padoue, la -tristesse de l’absence, l’irritation de mon père contre vous, et les -malheurs qui en furent la suite, tout vint m’accabler à la fois. Je -résistai pendant quelque temps à la pression des événements, par la -patience et l’inertie naturelle de mon caractère. Je me réfugiai dans -mon for intérieur, et je fortifiai mon âme par la lecture des livres -qui vous étaient chers, surtout par celle de _la Divine Comédie_, -dont vous m’aviez fait connaître tant d’admirables passages. Par un -artifice de la douleur, que vous ignorez sans doute, je m’identifiai -avec l’adorable _Francesca da Rimini_, dont le sort me paraissait -digne d’envie. Je me mis à chanter aussi la musique qui vous plaisait; -enfin, j’évoquai toutes les forces de mon être pour vivre avec votre -pensée, et cela ne me suffisait pas! Je sentais au dedans de moi un -vide affreux que je ne savais comment combler. J’eus recours alors à -la prière solitaire et aux pratiques de la religion que je n’avais -jamais négligée, mais qui n’avait jamais été pour moi un objet de -méditation. Je ne trouvai pas d’abord dans le recueillement ni dans -le spectacle des cérémonies du culte l’apaisement que j’y avais -cherché: il me fallut de plus grandes douleurs pour faire jaillir -de mon âme l’étincelle divine qui m’entr’ouvrit le royaume des -éternelles espérances. L’événement qui eut lieu dans ce palais, et -votre arrestation au casino du _Salvadego_ me donnèrent une force -de résolution dont je ne me croyais pas capable. En vous apercevant -agenouillé à mes pieds dans la _cantoria_ de San Geminiano, pendant que -mon pauvre cœur vous cherchait sous les plombs du palais ducal, je vis -clairement que ce miracle ne pouvait être que l’œuvre de Dieu. - -«Je ne suis pas une savante comme vous, mon ami. Je ne pourrais pas -analyser l’espèce de révolution qui s’est faite en moi depuis les -derniers événements que je viens de rappeler. Ce que je puis seulement -vous affirmer, c’est que l’émotion que j’ai ressentie dans l’église -San Geminiano a achevé d’initier mon esprit aux mystères de béatitude -infinie que la journée passée à Murano m’avait fait pressentir. La -poésie dont vous avez rempli mon âme ce jour-là m’a fait comprendre -Dieu, l’amour m’a rendue chrétienne. Ah! soyez mille fois béni, -Lorenzo, pour tout le bien que vous m’avez fait! Sans vous, je -serais restée une créature bien misérable! Vous avez éveillé les -plus nobles instincts de ma nature, vous avez suscité dans mon cœur -le besoin d’aimer, et le sentiment profond que vous m’avez inspiré -a été la cause de tout le bonheur que j’ai pu goûter dans ce monde -et me sera un titre, je l’espère, devant la miséricorde de Dieu. -Je regrette pourtant la vie..., ajouta Beata, dont la respiration -haletante indiquait l’épuisement des forces. Oui, je regrette la vie -que j’aurais partagée avec vous et la douce lumière du ciel qui aurait -éclairé notre bonheur! Cher Lorenzo, pourquoi Dieu ne s’est-il pas -révélé plus tôt à mon âme insouciante? Il m’aurait donné le courage de -surmonter tous les obstacles qui nous séparent sur cette terre! mais -que sa volonté soit faite. Nous nous reverrons dans un monde meilleur. -N’est-ce pas, Lorenzo, que vous croyez avec moi à cette vie future -qu’ont pressentie les poëtes et les philosophes de tous les temps, me -disiez-vous, et qui nous est promise par le Maître divin qui a dit: _Il -sera beaucoup pardonné à qui a beaucoup aimé_? Oh! je le sens mieux -que je ne puis l’exprimer, ce monde que nous traversons si rapidement -ne peut être qu’un passage, une station, que sais-je? une épreuve qui -nous est imposée par le créateur de tant de merveilles! Toutes choses, -ici-bas, nous parlent d’un juge rémunérateur du bien et du mal; tout -nous atteste la destinée immortelle de notre âme. L’éclat du jour, -les magnificences de la nature, nos désirs infinis et la rapidité des -heures qui nous sont départies, l’idéal de justice et de beauté qui -s’élève et subsiste en nous malgré les iniquités et les imperfections -des hommes que nous avons sous les yeux, l’insatiable curiosité de -notre esprit jointe à la faiblesse de nos organes, des aspirations vers -le bonheur et la perfection dans un être fragile et périssable.... -tout cela peut-il se concevoir sans une vie future? Non, cher Lorenzo, -Dieu n’a pu mettre dans mon cœur le sentiment profond que vous m’avez -inspiré, pour m’abandonner ensuite! Vous l’avez dit, vous l’avez dit, -cher compagnon de ma courte existence, l’amour est le souverain maître -de la vie et de la mort. Il a élevé mon âme jusqu’à la poésie qui m’a -fait comprendre la grandeur de Dieu, comme le dit aussi Béatrix dans -ces beaux vers que vous m’avez fait connaître: - - Questo decreto, frate, sta sepulto - Agl’occhi di ciascun il cui ingegno - Nella fiamma d’_amor_ non è adulto[85].» - -Une pâleur mortelle, suivie d’une transpiration abondante et d’un -affaissement qui dura quelques minutes, avertirent le chevalier que la -pauvre Beata était suspendue dans l’abîme par un dernier souffle de -vie. Il sanglotait bruyamment en pressant la main déjà froide de la -gentildonna contre ses lèvres, et il allait appeler du secours, lorsque -Beata, entr’ouvrant péniblement ses beaux yeux, lui dit tout bas, -comme si elle eût deviné sa pensée: «Pas encore, mon ami.... j’ai une -prière à vous adresser. Tenez, lui dit-elle, en lui offrant une mèche -de ses cheveux qu’elle avait cachée dans un évangile qui était sous -sa main, conservez cela en souvenir de moi. Lorenzo, ô vous que j’ai -tant aimé, ne m’oubliez pas! quel que soit le nombre de jours qui vous -sera départi par la Providence, que mon nom reste doux à vos lèvres.... -Réjouissez-vous, comme dit le saint prophète, _de la femme de votre -jeunesse_.» - -Puis, tirant de son sein un christ en ivoire qu’elle embrassa avec -effusion, elle le présenta au chevalier en lui disant: «Imitez-moi, mon -ami, et que nos âmes se confondent à travers Jésus-Christ.» - -Le chevalier s’empressa de satisfaire au désir de Beata, qui, ayant -remis le christ sur sa poitrine, ajouta: «Maintenant je suis heureuse! -nous nous reverrons.... je vous attendrai; je serai la _stella -mattutina_ que vous invoquerez dans les grandes difficultés de votre -vie, Lorenzo,» murmura-t-elle de ses lèvres contractées par le frisson -de la mort. - -A ce spectacle le chevalier se mit à crier: «Au secours! au secours!» -Les domestiques, les médecins, un prêtre et le sénateur entrèrent -précipitamment dans la chambre de la gentildonna agonisante. Le -sénateur s’approcha du lit de sa fille qui, faisant un effort suprême, -s’écria: «Jésus, mon Dieu, ayez pitié de moi ...» Ce furent les -dernières paroles qu’elle put articuler. Lorenzo éperdu se précipita -sur la main glacée de Beata et dit dans une sorte d’extase: - - Ita nè _Beata_ nell’alto cielo, nel reame ove gl’angeli hanno pace. - - Beata s’est envolée comme un ange dans le royaume des cieux[86]. - -Beata était morte dans la nuit du 10 au 11 mai 1797. Quelques jours -après, le 16 mai, une flottille amenait sur la place Saint-Marc une -division de l’armée française, et la république de Venise avait cessé -d’exister. - - - FIN. - - - - - TABLE DES MATIÈRES. - - - DÉDICACE Page v - - I. Une sonate de Beethoven 1 - - II. Beata 35 - - III. Venise 137 - - IV. Farinelli et les sopranistes 212 - - V. Promenade à Murano 267 - - VI. L’aristocratie de Venise 290 - - VII. La musique de Venise 327 - - VIII. Les fiançailles de Beata 415 - - IX. Le dernier carnaval de la république de Venise 458 - - X. Chute de la république de Venise 509 - - FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. - - - - - TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE - Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation - rue de Vaugirard, 9 - - - - - FOOTNOTES: - -[1] On retrouve ces détails sur la jeunesse de Beethoven, qui -redressent tant d’erreurs, dans la _biographie_ de M. Antoine -Schindler.—Leipzig, 1845. - -[2] Dans le _Banquet_. - -[3] Me séparer encore aujourd’hui de toi, sans pouvoir l’empêcher, -c’est pour mon cœur une bien vive douleur! - -[4] _Rêveries d’un Promeneur solitaire._ - -[5] Dans ses _Problèmes_. - -[6] Des journaux allemands ont révoqué en doute ce fait de la vie de -Beethoven; nous pouvons assurer qu’il est incontestable et puisé à -bonne source. - -[7] Giulietta di Guicciardi est morte à Vienne depuis 1840. - -[8] Voir mon premier volume de _Critique et littérature musicales_. - -[9] «Content du présent, que notre esprit évite de s’inquiéter de -l’avenir! que par une douce gaieté il tempère l’amertume de la vie! -Ici-bas il n’est pas de parfait bonheur.» (Horace, ode IV, livre II.) - -[10] «L’amour donne de l’esprit, et il se soutient par l’esprit.» -(Pascal, _Discours sur les passions de l’amour_.) - -[11] Morceau de peau d’âne préparée pour y écrire de la musique. - -[12] Le duo de l’abbé Clari dont il est question ici est connu à Paris -depuis une trentaine d’années. Chanté d’abord aux exercices de l’école -Choron, les amateurs et les artistes l’ont ensuite répandu dans les -salons et dans les concerts publics. - -[13] La quinzième strophe du chant XVI^e. - -[14] Dante, _Paradiso_, canto XX, terzina 24. - -[15] _Orfeo ed Euridice_ fut représenté à Vienne le 5 octobre 1762 -dans le théâtre près Hofburg, en présence de toute la cour impériale. -Guadagni chantait le rôle d’Orfeo; une cantatrice nommée Bianchi -remplissait celui d’Euridice, et Glebero-Clavarau celui de l’Amour, -écrit pour voix de soprano. Voy. _Christoph Willibald Ritter fougluck_, -par Antoine Schmid, p. 992 et 98. - -[16] _Pensées_ de Vauvenargues. - -[17] L’abbé de Saint-Pierre. - -[18] La colonie _di San-Leucio_ fut fondée en 1789 par un décret du -roi de Naples où l’on remarque les passages suivants: «Le mérite seul -distingue entre eux les colons de San-Leucio. Le luxe est absolument -interdit, et une parfaite égalité règne dans les vêtements. Les jeunes -époux se choisissent librement, et les parents n’auront pas le droit de -s’opposer à leur union, etc.» Voy. l’_Histoire du royaume de Naples_, -par le général Colletta, t. I^{er}. - -[19] _Voyage de Burney_, t. I^{er}, p. 158 de la traduction française. - -[20] «Tu m’as appris, ô ma belle, comment un cœur épris passe, en un -instant, de l’abattement à l’espérance.» - -[21] «Ne croyez pas que je puisse jamais cesser de vous aimer, ô mon -cœur! Pas même en badinant, je ne voudrais vous tromper.» - -[22] Dans un roman de Mme Sand qui a été beaucoup lu, _Consuelo_, on -trouve sur le premier plan de ce joli tableau de la vie vénitienne -la figure du vieux Porpora. Nous n’étonnerons sans doute personne en -disant que Mme Sand a prêté au maître napolitain les couleurs de sa -belle imagination. Mme Sand est moins un historien qu’un poëte; aussi -le Porpora qu’elle a créé n’a-t-il presque rien de commun avec l’auteur -de la cantate dont il est question ici. - -[23] Dante, _Enfer_, chant XII. - -[24] André Chénier, _Idylles_. - -[25] «Ne te laisse pas tourmenter ainsi par des idées mélancoliques; -viens avec moi dans ma gondole, nous irons nous promener au loin -dans la mer! Nous laisserons derrière nous les ports et les îles qui -entourent la ville, et là, sous un ciel sans nuage, la lune nous -sourira.» - -[26] Dante, _Enfer_, chant IX, terzina 23 et 24. - -[27] La _canzonetta_ dont il est question dans ce passage a été trouvée -manuscrite dans les papiers du chevalier Sarti. C’est une mélodie -délicieuse en sol mineur, d’un rhythme onduleux, qui se termine par une -cadence en _sol_ majeur d’un effet ravissant. - -[28] «Où sont ces jours heureux où nous goûtions ensemble un repas -modeste qui, partagé avec toi, devenait une ambroisie? Tu ne possédais -alors ni rang ni richesses, mais de la jeunesse, de la beauté et un -cœur aimant.» - -[29] Dante, _Paradiso_, chant III, terzina 40. - -[30] Dante, _Purgatorio_, chant XII. - -[31] Fra Giocondo fut appelé par Louis XI en France, où il a construit -le vieux pont de Notre-Dame, puis à Rome, où Léon X, après la mort -de Bramante, l’adjoignit à Raphaël pour diriger les travaux de -Saint-Pierre. - -[32] «Nous autres femmes qui sommes sincères, nous voulons que les -hommes soient un peu soumis. Ces grands docteurs pédants et ridicules -ne font jamais de bons maris.» - -[33] Voy. Coletta, _Histoire du royaume de Naples_, t. I^{er}, page 129 -de la traduction française. Le théâtre Saint-Charles, avec les belles -peintures de Nicolini, fut brûlé en 1816 et reconstruit immédiatement -par l’ordre du roi Ferdinand IV, fils de Charles VII de Naples. - -[34] Grétry, qui se trouvait alors à Rome, dit dans ses _Mémoires_, -p. 116: «Un fameux chanteur que j’ai vu à Rome, Gizzielo, envoyait -son accordeur dans les maisons où il voulait montrer ses talents, -non-seulement de crainte qu’il ne fût trop haut (le clavecin), mais -aussi pour la perfection de l’accord.» - -[35] Voy. Daru, _Histoire de Venise_, t. I^{er}, p. 170, et le charmant -livre, _Origine delle feste Veneziane_, de Giustina-Renier-Michel. - -[36] Le madrigal de Lotti, dont il est parlé ici, se trouve dans la -_Collection de musique vocale et classique_ de M. le prince de la -Moskowa. - -[37] Plotin. - -[38] La lune est blanche.... - Le soleil est rouge.... - Le mariage se fera. - - La lune dit au soleil: Ta lumière m’éclairera.... Et Jésus-Christ - nous bénira.... - - —Et beaucoup d’enfants il en naîtra.... Vive saint Marc! - -[39] Dante, _Inferno_, chant V. - -[40] Le système _neumatique_. - -[41] «Comme on voit une étincelle dans la flamme et comme on discerne -une voix au milieu d’autres voix, lorsque _l’une reste en place et que -l’autre se joue autour_.» _Paradiso_, chant VIII. - -[42] Célèbre compositeur belge de la fin du XV^e siècle. - -[43] «Adieu, paysage enchanté où j’aimais à conduire paître mon -troupeau.» - -[44] Roma, 1541. - -[45] Le titre de chevalier de l’Étole d’or était purement honorifique. - -[46] «C’est des familles nobles que sont sorties, dans tous les genres, -les plus grandes lumières de notre littérature.» - -[47] _Le Repos chez Simon le pharisien_, au musée du Louvre. - -[48] Voy. son poëme de _l’Ane d’or_. - -[49] A la nouvelle qui se répandit à Venise que les Portugais avaient -trouvé une nouvelle route pour aller aux Indes, la république vit -que la branche la plus importante de son commerce était près de lui -échapper. Voy. Daru, t. III, p. 295. - -[50] Le dialecte vénitien renferma dès l’origine un grand nombre de -mots grecs, empruntés au dialecte ionien, dont il a la douceur. - -[51] La petite île de Saint-Pierre di Castello, qui ne tenait à Venise -que par un pont en bois, portait jadis le nom de _Troie_, en souvenir -des Troyens qui seraient venus s’y réfugier. - -[52] Un nombre considérable de femmes distinguées ont cultivé en Italie -la littérature vulgaire grecque et latine, et les mathématiques pendant -les XV^e et XVI^e siècles. - -[53] La plus célèbre de ces _meretrici_ fut la belle Imperia, qui a -été célébrée par Béroalde et Sadolet jeune, et qui reçut des leçons de -poésie de Nicolas Campano. Sa table de toilette était toujours couverte -de livres savants. Elle a été inhumée dans l’église Saint-Grégoire -à Rome, et sur son tombeau on grava cette inscription: _Imperia, -cortisana Romana, quæ, digna tanto nomine, raræ inter homines formæ -specimen dedit, Vixit annos XXVI, dies XII, obiit 1511, die 15 augusti_. - -[54] Philosophe et théoricien grec, disciple d’Aristote, qui vivait -trois cents ans avant Jésus-Christ, auteur d’un livre estimé sur la -musique, _Traité des éléments harmoniques_. - -[55] Forkel, _Histoire générale de la Musique_, t. II, p. 69. - -[56] _S. Bernardus, epist. 1312 ad Guidonem._ «Chant plein de gravité, -qui est doux et pas mondain, qui charme les oreilles et touche le cœur, -qui dissipe la tristesse, calme la colère, et qui, au lieu d’éviter le -sens des paroles, en féconde l’esprit.» - -[57] Telles que les dissonances de _neuvième_ et de _septième_. - -[58] Il y aurait aussi un curieux rapprochement à faire entre le -_Stabat_ de Palestrina, que vient d’analyser l’abbé Zamaria, celui de -Pergolèse au commencement du XVIII^e siècle, et le _Stabat_ que Rossini -a composé de nos jours, avec tous les moyens d’expression que possède -l’art moderne. Ce serait raconter l’histoire de la musique depuis trois -cents ans et les vicissitudes éprouvées par le sentiment religieux et -la poésie catholique. - -[59] «Dans tes jours de bonheur souviens-toi de moi.—Pourquoi me dis-tu -cela, mon bien-aimé, pourquoi?» - -[60] Voy. l’ouvrage de Winterfeld, _Johannes Gabrieli und sein -Zeitalter_ (_Jean-Gabriel et son temps_), partie I, p. 33, gr. in-4^o. - -[61] _Instituzioni armoniche_, 1 vol. in-folio. - -[62] Adrien Willaert a publié à Venise en 1554 un recueil de ses -compositions portant ce titre: _Fantasia, ricercari, contrapuncti -appropiati per cantare o sonare d’ogni sorte di strumenti_. - -[63] Savant théoricien allemand du XVI^e siècle, mort à Fribourg en -1563. - -[64] _L’Artusi, ovvero delle imperfezioni della moderna Musica_, etc., -in-folio. - -[65] L’église de San-Geminiano, qui n’existe plus, était l’une des -plus anciennes de Venise. Elle s’élevait au fond de la grande place -de Saint-Marc, en face de la basilique. Lotti, dans son testament, -avait ordonné qu’on ne chantât ses vêpres qu’une seule fois par an, -le jour de la fête de San-Geminiano. Après l’exécution, on déposait -le manuscrit dans les archives de l’église, où il était soigneusement -gardé. - -[66] On a la certitude que Dante était à Padoue dans l’année 1306. Voy. -Cesare Balbo, _Vita di Dante_, p. 246, éd. de Florence. - -[67] Le 6 juin 1793. - -[68] Voy. Daru, t. VI, p. 346. - -[69] «L’amour cache la vérité à l’homme et lui fait voir les choses -Invisibles.» Arioste, canto 1^{er}. - -[70] Dans l’opéra de la _Molinara_, composé à Naples en 1786. - -[71] Sur le quai des Esclavons, on mange de bons morceaux. - -[72] L’_Iliade_, chant XVIII. - -[73] Point de salut, point d’espoir! Partout le silence, le désert, la -mort. - -[74] _Enfer_, chant IX, tergina 21. - -[75] Plotin. - -[76] Homère, _Iliade_. - -[77] Dante, _Inferno_, chant III. - -[78] Et nous, nous malheureux, dont c’était le dernier jour, nous -parions de guirlandes, comme un jour de fête, les temples de Troie. -(Virgile, _Énéide_, liv. II.) - -[79] _Énéide_, liv. II. - -[80] Dante, Inferno, chant III. - -[81] Ces commissaires étaient les patriciens Nicolas Bataja et Nicolas -Erizzo. Voy. Daru, VII, v, p. 19. - -[82] Voy. Daru, VII, v, p. 137. - -[83] Voy. Daru, VII, v, p. 144. - -[84] Daru, VII, v, p. 161, 162. - -[85] Cette loi est incompréhensible pour celui qui n’a pas été éclairé -par l’amour. Dante, _Paradiso_. - -[86] Dante, _Vita nuova_. - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le chevalier Sarti, by Paul Scudo - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER SARTI *** - -***** This file should be named 51084-0.txt or 51084-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/0/8/51084/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/51084-0.zip b/old/51084-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 86ae32d..0000000 --- a/old/51084-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/51084-h.zip b/old/51084-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 5cbd958..0000000 --- a/old/51084-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/51084-h/51084-h.htm b/old/51084-h/51084-h.htm deleted file mode 100644 index 682a537..0000000 --- a/old/51084-h/51084-h.htm +++ /dev/null @@ -1,20087 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Le Chevalier Sarti, by P. Scudo. - </title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - <style type="text/css"> - -body {margin-left: 10%; - margin-right: 10%;} - -div.limit {max-width: 35em; - margin-left: auto; - margin-right: auto;} - -div.chapter {page-break-before: always;} - -.ls {letter-spacing: 0.5em;} - - h1,h2 {text-align: center; - clear: both;} - -p {margin-top: 0.2em; - text-align: justify; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 1.5em;} - -.pi6 {margin-top: 0.2em; - text-align: justify; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em; - padding-left: 6em;} - -.pc {margin-top: 0.2em; - text-align: center; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em;} - -.pch {margin-top: 1.5em; - text-align: center; - margin-bottom: 1.5em; - text-indent: 0em; - font-size: 125%;} - -.pc1 {margin-top: 1em; - text-align: center; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em;} - -.pc2 {margin-top: 2em; - text-align: center; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em;} - -.pc4 {margin-top: 4em; - text-align: center; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em;} - -.pn1 {margin-top: 1em; - text-align: justify; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em;} - -.pr8 {margin-top: 0.2em; - text-align: right; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em; - padding-right: 8em;} - -.pbq {margin-top: 0.2em; - text-align: justify; - margin-bottom: 0; - text-indent: 1.2em; - font-size: 90%; - margin-left: 5%; - margin-right: 5%;} - -.pp4 {margin-top: 0em; - font-size: 90%; - text-align: justify; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em; - padding-left: 4em;} - - -.pp7 {margin-top: 0em; - font-size: 90%; - text-align: justify; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em; - padding-left: 7em;} - -.pp8 {margin-top: 0em; - font-size: 90%; - text-align: justify; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em; - padding-left: 8em;} - -.pp10 {margin-top: 0em; - font-size: 90%; - text-align: justify; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em; - padding-left: 10em;} - -.pp16 {margin-top: 0em; - font-size: 90%; - text-align: justify; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em; - padding-left: 16em;} - -.pfn4 {margin-top: 1em; - font-size: 90%; - text-align: justify; - margin-bottom: 0; - text-indent: 0em; - margin-left: 4em; - margin-right: 1em;} - -.pfp10 {margin-top: 0em; - font-size: 90%; - text-align: left; - margin-bottom: 0; - text-indent: 0em; - margin-left: 10em; - margin-right: 1em;} - -.pfp9 {margin-top: 0em; - font-size: 90%; - text-align: left; - margin-bottom: 0; - text-indent: 0em; - margin-left: 9em; - margin-right: 1em;} - -.pfp6 {margin-top: 0em; - font-size: 90%; - text-align: left; - margin-bottom: 0; - text-indent: 0em; - margin-left: 6em; - margin-right: 1em;} - -.ptn {margin-top: 0.3em; - text-align: justify; - margin-bottom: 0; - text-indent: -1em; - margin-left: 2%;} - -.p1 {margin-top: 1em;} -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} - -.small {font-size: 75%;} -.reduct {font-size: 90%;} -.lmid {font-size: 110%;} -.mid {font-size: 125%;} -.large {font-size: 150%;} -.elarge {font-size: 175%;} - -hr {width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: 33.5%; - margin-right: 33.5%; - clear: both;} - -hr.chap {width: 65%; - margin-left: 17.5%; - margin-right: 17.5%;} - -hr.full {width: 95%; - margin-left: 2.5%; - margin-right: 2.5%;} - -hr.d1 {width: 5%; - margin-left: 47.5%; - margin-right: 47.5%; - margin-top: 0.5em; - margin-bottom: 0.5em;} - -hr.d3 {width: 20%; - margin-left: 40%; - margin-right: 40%; - margin-top: 4em; - margin-bottom: 1em;} - -hr.d4 {width: 20%; - margin-left: 40%; - margin-right: 40%; - margin-top: 1em; - margin-bottom: 4em;} - -table {margin-left: auto; - margin-right: auto; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em;} - - .tdl {text-align: left;} - .tdr {text-align: right;} - -.smcap {font-variant: small-caps;} - - -.figcenter {margin: auto; - text-align: center; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em;} - -.footnotes {border: dashed 1px; - padding: 1em;} - -.label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor {vertical-align: super; - font-size: .8em; - text-decoration: none; - font-style: normal; - font-weight: normal;} - -.ln1 {position: absolute; - text-align: right; - top: auto; - margin-left: -1em;} - -.pagenum { /* visibility: hidden; */ - position: absolute; - left: 94%; - color: gray; - font-size: smaller; - text-align: right; - text-indent: 0em; - font-style: normal; - font-weight: normal;} - - -.transnote {background-color: #E6E6FA; - color: black; - font-size:smaller; - padding:0.5em; - margin-bottom:5em; - font-family:sans-serif, serif;} - </style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Le chevalier Sarti, by Paul Scudo - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le chevalier Sarti - -Author: Paul Scudo - -Release Date: January 30, 2016 [EBook #51084] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER SARTI *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<div class="limit"> - -<div class="chapter"> - -<div class="transnote p4"> -<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p> -<p class="ptn">—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p> -<p class="ptn">—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p> -<p class="ptn">—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; -l’image a été placée dans le domaine public.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p class="pc4 large">LE</p> -<p class="pc2 elarge">CHEVALIER SARTI</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p> - -<hr class="d3" /> -<p class="pc">TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE<br /> -Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation<br /> -rue de Vaugirard, 9</p> - -<hr class="d4" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p> - -<h1>LE<br /><span class="elarge">CHEVALIER SARTI</span></h1> - -<p class="pc2 mid">PAR P. SCUDO</p> - -<p class="pp16 p4"><i>Amor mi mosse, che mi fa parlare.</i><br /> -C’est l’amour qui me fait parler.</p> - -<p class="pr8"><span class="smcap">Dante.</span></p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/b1.jpg" width="200" height="42" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc4 large">PARIS</p> - -<p class="pc1 mid">LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C<sup>ie</sup></p> - -<p class="pc2">RUE PIERRE-SARRAZIN, N<sup>o</sup> 14<br /> -(Près de l’École de médecine)</p> - -<hr class="d1" /> - -<p class="pc mid">1857</p> - -<p class="pc1 reduct">Droit de traduction réservé</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a><br /><a name="Page_v" id="Page_v">[v]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 lmid">A</p> - -<p class="pc2 large">GIACOMO MEYERBEER</p> - -<p class="pi6 p4"><span class="smcap">Cher grand Maitre</span>,</p> - -<p class="p1">Vous m’avez permis d’attacher votre nom illustre à ce -livre modeste où il est souvent question de l’art admirable -qui n’a pas de secrets pour vous. Les hasards de la vie m’ont -rapproché d’un homme intéressant qui m’a honoré de sa -confiance, et dont les nombreuses vicissitudes m’ont paru -dignes d’être racontées au public. La longue carrière du -chevalier Sarti, ses voyages, la nature de son esprit, la -variété de ses lumières, son goût pour la musique, dont il -a fait une étude approfondie, ont excité ma curiosité et -m’ont fourni les matériaux d’une histoire où l’amour, l’art -et la poésie se croisent et se confondent incessamment.</p> - -<p>Publié, pour la première fois, dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, -par fragments qui ont paru à de longs intervalles, -ce livre contient le récit d’une période bien déterminée de -la vie du chevalier Sarti. L’action qui se passe à Venise<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[vi]</a></span> -s’arrête avec le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, à la chute de la république -de Saint-Marc.</p> - -<p>Si les dieux et la fortune me le permettent, je reprendrai -plus tard l’histoire d’un homme que j’ai rencontré, pour -la première fois, dans le pays qui vous a vu naître, c’est-à-dire -dans la patrie de Sébastien Bach, d’Haydn, de -Mozart, de Beethoven et de Weber, votre condisciple bien-aimé. -En me faisant l’interprète fidèle des idées et des sentiments -du chevalier Sarti, qui avait un si grand culte -pour l’art et la littérature de l’Allemagne, je pourrai alors -caractériser l’œuvre profonde et si originale de votre génie -éminemment dramatique.</p> - -<p>Car vous savez, cher grand maître, que je vous aime -autant que je vous admire.</p> - -<p class="pr8"><span class="smcap">P. Scudo.</span></p> - -<p class="pi6 p2">Paris, ce 15 mars 1857.</p> - -<hr class="d3" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 mid">LE</p> - -<p class="pc1 elarge">CHEVALIER SARTI.</p> - -<p class="pc1 lmid">HISTOIRE MUSICALE.</p> - -<hr class="full" /> - -<h2 class="p4">I</h2> - -<p class="pch">UNE SONATE DE BEETHOVEN.</p> - -<p>«Que pensez-vous de Beethoven? demandais-je un -jour à un homme d’un esprit original, avec qui j’aimais -à m’entretenir de l’art qui est l’objet constant de -mes études.</p> - -<p>—Ce que je pense de Beethoven? répondit-il en jetant -sur moi un regard inquiet et soupçonneux; où voulez-vous -en venir?</p> - -<p>—Mais ma question vous l’a dit: à connaître vos -idées sur ce génie immortel dont, malgré tant de jugements -divers, il semble que le caractère soit encore méconnu.»</p> - -<p>Après un long silence dont j’avais peine à m’expliquer -la cause: «Suivez-moi,» me dit cet homme singulier. -Arrivé chez lui, il ouvrit son secrétaire, prit un papier, -et me le remit en disant: «Lisez ce brouillon si vous -pouvez, et, lorsque vous l’aurez déchiffré, vous comprendrez -pourquoi j’ai dû hésiter à répondre à une question -qui vous paraissait toute simple.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span></p> - -<p>Le brouillon que j’emportai chez moi contenait en -langue italienne le récit qu’on va lire.</p> - -<p class="p2">Il est donc vrai, vous partez; vous allez vous marier! -Vous quittez le doux climat où je vous ai connue; vous -brisez la chaîne invisible qui, malgré les complots des -méchants, nous attachait l’un à l’autre, et vous allez -disposer d’un cœur dont j’ai respiré les premiers parfums! -Que la destinée s’accomplisse! Je m’attendais au -coup qui me frappe; depuis longtemps j’avais pressenti -le triste réveil qui devait succéder à mon rêve de bonheur. -Au milieu des rares qualités qui vous distinguent, -à travers ce tissu de grâces et d’attraits qui vous -enveloppe comme d’un voile magique, mes yeux éblouis -avaient pourtant su découvrir les imperceptibles défaillances -de votre riche nature. Oui, enfant adorable que -le Seigneur a illuminée d’un rayon de sa miséricorde, -vous aussi vous portez témoignage de la fragilité de la -femme et des temps malheureux où nous vivons. Avant -de recevoir mon adieu suprême, écoutez-moi, je vous -en conjure.</p> - -<p>Il y aura bientôt six ans que j’ai reçu de vous l’aveu -d’un sentiment qui a fait depuis le charme et le tourment -de ma vie. C’était par une belle soirée d’automne, -si vous vous en souvenez encore; car pour moi j’ai consigné -les moindres particularités de cet instant mémorable. -Vous étiez dans le petit salon de votre tante, les -fenêtres ouvertes sur le parc qui encadre cette magnifique -habitation. Il pouvait être huit heures du soir. Votre -tante et le reste de la compagnie se promenaient d’un -côté et de l’autre, respirant le frais et s’égayant à dire -de ces propos aimables qui n’ont rien de précis et qui -s’échappent de nos lèvres comme une vibration involontaire<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span> -de la fantaisie. Nous étions restés seuls dans -l’intérieur du château, ainsi que cela nous arrivait souvent. -Vous étiez à votre piano, laissant errer vos doigts -agiles et distraits sur le clavier, tandis que moi je feignais -de lire, assis à quelques pas de vous. Le soleil allait -disparaître de l’horizon, et nous envoyait ses derniers -rayons adoucis et tremblants. Les ombres du soir -descendaient lentement de la colline prochaine, et la -lune, comme une vierge pudique, se dégageant péniblement -du fond lumineux encore qui la contenait, s’épanouissait -avec une coquetterie timide au-dessus de la -forêt. Le petit salon où nous étions tous deux était -rempli de mystère et de parfums que nous apportait la -brise attiédie du soir. Rien ne venait rompre le cours de -notre pensée solitaire, si ce n’est quelques éclats de rire -des promeneurs ou bien le sifflement mélancolique d’un -bouvier traversant la grande route. L’obscurité, qui -gagnait peu à peu l’intérieur de l’appartement, ne me -laissait plus apercevoir ni vos tresses blondes retombant -comme une gerbe de fleurs sur un cou plein de suavité, -ni vos yeux bleus aux reflets mélancoliques, ni cette -taille élégante et pleine qui semblait accuser la force -tempérée par la grâce et la volupté épurée par l’élévation -de la pensée et la chasteté du cœur. Tout à coup vos -doigts, qui jusqu’alors avaient glissé au hasard sur les -touches dociles, traduisant ces vagues aperçus qu’on -appelle rêveries,—divins préludes de l’âme qui semble -se voiler de mystère comme à l’approche du Seigneur,—vos -doigts se fixèrent presque involontairement sur -un thème dont les notes mélancoliques et profondes me -firent tressaillir: c’était la sonate pour piano, en <i>ut -dièse mineur</i>, de Beethoven.</p> - -<p>Dès les premières mesures de cette composition admirable,<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span> -je fus saisi comme d’un frisson douloureux. Ma -tête s’inclina sur le livre, qui me glissa doucement des -mains. Ces longs et lugubres accords retentissaient au -fond de mon âme et y réveillaient les échos endormis -de ma triste destinée. Lorsque le thème conduit par le -mouvement périodique de la basse s’élève au ton relatif -de <i>mi majeur</i>, un rayon de la lune, perçant de légers -nuages qui avaient contrarié son essor, vint effleurer -votre taille charmante et traduire en quelque sorte cette -belle modulation du génie. Mon émotion s’accroissait -avec le développement de cet andante qui semble un -écho des plaintes du Golgotha recueilli par l’ange de la -douleur. Les larmes gagnaient insensiblement mes paupières -lorsque à la quinzième mesure, en écoutant ces -notes déchirantes et cette dissonance de <i>septième</i> qui -exprime un si profond désespoir, je ne pus contenir mes -sanglots: Beethoven venait de trahir le secret de mon -cœur. O poëtes, artistes inspirés par la grâce divine, vous -avez le don des miracles, vous seuls possédez la science -de la vie, et, en chantant les peines et les plaisirs qui -traversent votre âme, vous chantez la joie et la tristesse -de tous! Vous aviez interprété dans une langue sublime -cette immortelle inspiration, dont le thème, après avoir -été présenté dans le ton d’<i>ut dièse mineur</i>, disparaît sous -un réseau de modulations pénétrantes et surgit de nouveau -avant d’aller expirer tristement dans la tonalité primitive; -et vous meniez avec énergie l’allégro impétueux -qui en forme la seconde partie, où le délire de la passion -éclate, se brise et se soulève en imprécations pathétiques -qui vont échouer dans un cri suprême et désespéré. -Electrisé par ce choc terrible, je fis un bond, et, me levant -précipitamment, j’allai à la fenêtre cacher le trouble -qui m’agitait. Après quelques minutes de silence, pendant<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span> -lesquelles je cherchais à ressaisir le fil de mes idées -en plongeant mon regard distrait dans les profondeurs -de la nuit, vous me dites d’une voix qui trahissait aussi -une émotion que vous auriez voulu réprimer:</p> - -<p>«Qu’avez-vous, monsieur?</p> - -<p>—Je souffre, vous répondis-je, de la douleur de Beethoven, -dont je viens d’entendre les profonds déchirements. -Pauvre et sublime génie, que tu as dû verser de -larmes dans ta longue agonie qui a duré autant que ta vie!</p> - -<p>—Est-ce que Beethoven a été malheureux?</p> - -<p>—Pouvez-vous en douter? Comment aurait-il pu -écrire la sonate en <i>ut dièse mineur</i>, la ballade d’<i>Adélaïde</i>, -l’andante de la symphonie en <i>la</i> et tant d’autres pages -admirables que vous connaîtrez plus tard, s’il n’en avait -trouvé la source au fond de son propre cœur? Croyez-vous -donc que l’art soit un vain jouet de l’esprit, un luxe -d’imagination qu’on acquiert ou qu’on rejette à volonté, -un savant édifice de mensonges dont les écoles et les -livres peuvent enseigner la recette? Oh! ce sont là les -détestables doctrines qu’on proclame aujourd’hui pour -flatter la foule jalouse de toute autorité supérieure qui -s’impose à ses respects. On voudrait bien que les acclamations -confuses d’un peuple ignorant, qui donnent la -puissance politique, eussent aussi la virtualité de créer la -souveraineté du génie; mais ici la volonté de l’homme -vient se heurter contre un impénétrable mystère de la -vie. Non, non, mademoiselle, on ne parvient point à simuler -l’accent de la passion qu’on n’a jamais éprouvée; -on ne touche point les hommes par l’expression factice -d’un sentiment qui n’a point traversé votre cœur, et -l’art, dans sa magnificence et la diversité de ses modes, -est à la fois la transfiguration de la réalité et un pressentiment -de nos futures destinées. Si je ne craignais de<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span> -passer à vos yeux pour un pédant, je vous citerais de -bien grands noms, des poëtes et des penseurs immortels, -qui ont tous soutenu le principe de la vérité de -l’art, et prouvé qu’il est impossible à l’homme de faire -partager un sentiment qu’il n’a pas ressenti. Horace -n’a-t-il pas dit après Aristote:</p> - -<p class="pp8 p1">....Si vis me flere, dolendum est<br /> -Primum ipsi tibi?....</p> - -<p class="pn1">Et ce précepte, qui a été répété par Boileau et par tous -ceux qui se sont mêlés d’enseigner l’art d’écrire et de -parler, n’est pas seulement une règle d’esthétique; c’est -une vérité générale qui s’applique à tous les actes de la -vie. Savez-vous ce que c’est qu’un sophiste? C’est un -homme qui, ne croyant à rien, prêche le pour et le -contre avec une égale ferveur, et qui s’imagine faire illusion -sur l’état de son cœur et de son esprit par les froids -artifices de la dialectique. Savez-vous ce que c’est qu’un -rhéteur? C’est encore un artisan de paroles qui s’efforce -de suppléer à l’inspiration qui lui manque par -d’ingénieuses combinaisons de mots. Partout où vous -verrez les machines et les procédés du métier se substituer -à l’action directe de l’esprit humain, soyez certaine -qu’il y a pervertissement de notre nature, abaissement -de nos facultés. Les sophistes, les rhéteurs, les histrions, -et tous ceux enfin qui mettent des mots à la place d’idées, -des formes vides et des simulacres inanimés à la place -de sentiments, sont, dans l’ordre intellectuel, ce que les -hypocrites sont dans l’ordre moral: ils mentent à la vérité -des choses, ils trompent le prochain comme ils essayent -de tromper le Créateur. Ce sont des faux-monnayeurs -qui achètent la puissance et les voluptés de la -terre avec des titres falsifiés; mais leur règne est de<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span> -courte durée. Dieu n’a pas voulu que l’homme pût se -passer de lui, et il a dit à la liberté comme à la mer: -<i>Nec plus ultra</i>, tu n’iras pas plus loin, et tu ne franchiras -pas les limites où il m’a plu de circonscrire le jeu de -ton action. Non, la volonté et ses savants artifices ne -peuvent pas tenir lieu de l’inspiration absente, et c’est -bien vainement que l’homme essaye de suppléer par les -calculs de la pensée à la voix mystérieuse du sentiment. -La vie de Beethoven, et particulièrement l’histoire de la -sonate que vous venez de jouer avec une émotion si pénétrante, -prouveraient la vérité de ce principe bien -mieux que de vagues généralités.</p> - -<p>—Pourquoi, monsieur, n’auriez-vous pas la bonté -de me dire quelle est l’origine de cette sonate en -<i>ut dièse mineur</i>, que je préfère entre toutes celles que -nous devons au génie vaste et profond de Beethoven? -Je ne connais rien de l’existence de ce grand homme, -et vous savez combien j’aime à vous entendre parler -de l’art qui fait le charme de ma vie. Je n’avais rien -compris à la musique avant qu’une heureuse combinaison -du sort vous eût amené dans ce pays. Ma tante, -qui apprécie votre esprit et vos connaissances autant -qu’elle estime votre caractère, est charmée de voir que -je me plaise à vos causeries attachantes. Elle prétend -que votre manière d’envisager les arts et les considérations -que vous inspirent les œuvres des maîtres contiennent -des préceptes aussi utiles pour la pratique de -la vie que pour la formation du goût.</p> - -<p>—Mme la comtesse de Narbal, votre tante, est une -femme trop supérieure pour ne pas avoir senti que ce -qu’on appelle vulgairement le goût est un résumé de -toutes les nuances délicates de l’esprit et du cœur. Les -arts, je le répète, ne font que reproduire l’idéal qui est<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span> -en nous et que nous voudrions réaliser sur la terre, si -les inconséquences ou les faiblesses de notre nature ne -venaient y mettre obstacle. En voulez-vous un exemple? -Regardez autour de vous, et voyez l’ordre et l’élégance -exquise qui éclatent partout dans cette belle habitation: -tout ici accuse l’influence d’une femme d’élite, qui a su -donner à son existence l’harmonie qui règne dans son -âme. Le goût de Mme de Narbal se reconnaît dans -l’éducation brillante et solide qu’elle vous a donnée, -mademoiselle, aussi bien que dans l’usage qu’elle fait -de sa fortune. La main discrète et pieuse qui se glisse -furtivement dans la demeure du pauvre, les livres -choisis, les gravures, les objets précieux qui ornent ces -appartements, ainsi que la musique qu’on y entend et -les plaisirs délicats qu’on y cultive, sont les manifestations -diverses d’une noble créature, dont l’esprit et -le cœur concourent harmonieusement au vrai but de -la vie: la réalisation du beau! Ah! que de souvenirs -douloureux et charmants réveille en moi le spectacle -de cet intérieur paisible où je reçois un accueil si bienveillant!... -Mais j’allais oublier Beethoven et la sonate -en <i>ut dièse mineur</i> dont vous désirez connaître l’origine. -Aussi bien il est encore de bonne heure, et Mme de -Narbal, qui aime à prolonger ses promenades tant que -l’atmosphère conserve sa douce moiteur, nous laisse -plus que le temps nécessaire au récit que vous exigez -de moi. Et comment pourrions-nous mieux employer -les heures propices de cette nuit sereine qu’à nous -entretenir du musicien sublime qui a si bien compris -les harmonies de la nature!</p> - -<p>«L’auteur de la <i>Symphonie pastorale</i> est né à Bonn le -17 décembre 1770. Son grand-père était originaire de -Maëstricht; sa mère, Marie-Madeleine Keverich, était<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span> -de Coblentz, et son père, Jean Van Beethoven, chantait -la partie de ténor à la chapelle de l’électeur de Cologne. -Issu d’une pauvre famille d’artistes, Beethoven eut une -enfance agitée, et son éducation se ressentit de l’impétuosité -de son caractère. Il apprit les éléments de la -langue latine dans une école publique de sa ville natale, -et son père lui enseigna les principes de la -musique. Il fallut le contraindre d’abord à étudier l’art -qui devait immortaliser son nom. Il répugnait à s’asseoir -tranquillement devant un piano et à soumettre ses -mains à un exercice purement machinal. Sa résistance -ne fut pas moins vive pour l’étude du violon, dont il n’a -jamais pu surmonter les difficultés. Il passa ensuite sous -la direction de Pfeiffer, <i>oboïste</i> distingué, dont les conseils -ont eu la meilleure influence sur le développement -de son goût, ainsi qu’il se plaisait à le proclamer plus -tard, tandis qu’il a toujours nié devoir la moindre -reconnaissance à l’organiste de la cour électorale, -Neefe, dont il reçut également des leçons<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Van der -Eder lui apprit à jouer de l’orgue, et cet instrument -magnifique, qu’il a toujours beaucoup aimé, a dû -éveiller dans son âme encore novice les sonorités puissantes -et diverses qu’il a introduites dans la symphonie.</p> - -<p>«Jamais grand homme n’a eu plus que Beethoven le -caractère de son génie ou le génie plus conforme à la -nature de son caractère. Dès ses premières années, il -révéla les inégalités maladives de son humeur misanthropique -et l’insubordination glorieuse de son esprit. -Il n’apprit rien comme les autres. Les déductions logiques -effarouchaient cette imagination ravie du spectacle<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span> -de la nature. Il restait sourd aux préceptes scolastiques, -et son cœur ne s’ouvrait et ne s’emplissait d’émotions -fécondes qu’en étudiant les œuvres concrètes des maîtres -préférés. Il procédait par l’intuition, qui est la méthode -du génie. Il aimait à s’abreuver aux sources vives, et, -comme un oiseau du ciel, à tremper ses ailes dans les -eaux des torrents. Bach, Haendel et Mozart furent ses -véritables instituteurs. Il déchiffra leurs œuvres et s’en -appropria les sucs inspirateurs. Il prit à l’un son harmonie -âcre et sauvage et le savant badinage de ses -fugues charmantes; au second, l’allure pleine de -majesté de sa phrase mélodique; au troisième, le rayon -de sa grâce divine, dont il ressentit longtemps l’influence -secrète. La jeunesse de Mozart et celle de Beethoven -présentent déjà le contraste qu’on remarquera dans -leur destinée: l’un, doux et humble, reçoit avec piété -les conseils de ses maîtres et s’épanouit harmonieusement -et sans douleur au sein de la famille où le -nimbe de la béatitude couronne déjà son berceau, -tandis que l’autre, inquiet et révolté, s’élève le front -sillonné par l’éclair des tempêtes.</p> - -<p>«Toutefois, celui qui apprit à Beethoven à parler la -langue des mystères, ce fut le maître des dieux et des -hommes, comme dit Platon<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, celui qui naquit après le -chaos qu’il soumit à l’harmonie: ce fut l’amour. Croiriez-vous, -mademoiselle, qu’il y a des pédants qui se -sont demandé sérieusement si l’auteur de la sonate en -<i>ut dièse mineur</i> et de la symphonie en <i>la</i> avait jamais -éprouvé de tendres préoccupations? Oh! les doctes -ignorants, qui s’imaginent que des hommes comme -Gluck, comme Weber et Beethoven, se forgent dans les<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span> -ateliers de contre-point! Pauvres critiques que ceux-là -qui n’ont jamais vu dans la musique que la <i>science des -sons</i>, comme ils disent, et non pas l’art de moduler -<i>i dolci lamenti</i> de la passion!</p> - -<p>«Il y avait dans la ville de Bonn une noble famille -appelée de Breuning, où le jeune Beethoven était accueilli -avec bonté. Dans cette famille aussi distinguée -par les dons de la fortune que par le goût et la culture -de l’esprit, le caractère inquiet et l’imagination ardente -du jeune artiste trouvaient un asile paisible. Il y allait -presque tous les jours, tantôt avec une composition -nouvelle qu’il venait faire entendre, tantôt avec un -visage sombre et le cœur contristé par une de ces douleurs -sans nom qui sont l’aliment et le privilége du -génie. On l’écoutait avec bienveillance, on l’encourageait, -on cherchait à dissiper les nuages qui s’élevaient de son -âme troublée; on était plein d’indulgence pour les inégalités -de son caractère. Quelquefois il disparaissait -pendant des semaines entières, et, lorsqu’il revenait au -bercail, on le recevait sans rancune, en lui adressant -seulement de tendres reproches. C’est dans l’intérieur -de cette famille éclairée, dans la réunion des personnes -élégantes qu’on y rencontrait et les conversations spirituelles -qui s’y engageaient, que Beethoven puisa le -goût de la société d’élite qu’il aima toujours à fréquenter, -et les premières notions qu’il ait recueillies sur les -poëtes et les grands écrivains de son pays. Parmi les -personnes qui venaient habituellement dans la famille -de Breuning, il y avait une jeune fille blonde, vive, -spirituelle, tendre et légèrement coquette, qui s’appelait -Jeanne de Honrath. Elle était de Cologne, et plusieurs -fois par an elle venait passer quelques jours dans cette -maison amie. Mlle de Honrath était petite, mais d’une<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span> -tournure élégante, instruite, d’un caractère enjoué, -fort bonne musicienne et chantant avec goût. Beethoven, -qui pour Mlle Honrath n’était encore qu’un enfant, était -cependant déjà vivement épris d’elle. Il trahissait le -trouble de son cœur par des emportements qui amusaient -beaucoup la charmante personne qui en était la -cause, par des improvisations sur le piano qui la ravissaient, -la faisaient rêver et parfois la touchaient jusqu’aux -larmes: car tel est le privilége du génie fécondé -par l’amour, qu’il fait tout oublier, les différences d’âge -aussi bien que celles de rang et de fortune. Oui, quoique -Mlle de Honrath fût déjà fiancée à un homme qu’elle -épousa plus tard, et qu’elle eût au moins dix ans de -plus que le jeune Beethoven, elle ne pouvait pas l’entendre -impunément jouer du piano, docile interprète -de sa douleur ou de ses vagues espérances. L’émotion -la gagnait alors, et cet enfant, qui était déjà l’un des -plus admirables improvisateurs qui aient existé, grandissait -tout à coup à ses yeux sous les feux de la passion -naissante. Mlle de Honrath était bien plus à l’aise en -causant avec Beethoven, dont elle provoquait les emportements -naïfs par une raillerie galante: on aurait -dit une gazelle se jouant avec un lionceau. Un jour, -en quittant la maison de Breuning pour se rendre à -Cologne, Mlle de Honrath fit ses adieux à son jeune -amant par ces trois vers d’une chanson connue:</p> - -<p class="pp8 p1">Mich heute noch von dir zu trennen<br /> -Und dieses nicht verhindern kœnnen<br /> -Ist zu empfindlich für mein Herz<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>!</p> - -<p class="pn1">Mlle de Honrath n’en épousa pas moins un capitaine<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> -autrichien, Charles Greth, qui est mort, le 15 octobre -1827, maréchal de camp et commandant-propriétaire -du 13<sup>e</sup> régiment de ligne.</p> - -<p>«Beethoven conserva longtemps dans son cœur les -traces sanglantes de ce premier amour. Quoiqu’il fût -d’un âge où les enfants ordinaires dorment encore du -sommeil de la gestation maternelle, il ressentit profondément -ce qu’il appelait l’infidélité de Mlle de Honrath, -et ni les années, ni les distractions de la gloire et de -nouvelles et plus fortes douleurs ne purent effacer entièrement -l’image de cette jeune et gracieuse fille qui, -aux premiers jours de la vie, était venue se mirer dans -son âme encore vierge. Il est si vrai que l’amour est la -source de toute poésie et de toute grandeur morale, -que ce qui distingue les hommes supérieurs de ce troupeau -de scribes et de pionniers vulgaires qui sont -chargés des gros travaux de la société matérielle, c’est -un cœur toujours jeune, qui, comme l’oiseau fabuleux, -brûle, se consume et renaît incessamment de ses cendres -à peine attiédies. Les vrais poëtes et les artistes -prédestinés n’ont presque pas d’enfance et jamais de -vieillesse. Leur âme s’épanouit comme le calice des -fleurs aux premiers rayons de l’aurore, et la mort -seule peut tarir la séve qui les agite. Michel-Ange a été -amoureux jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans d’une -femme qu’il n’a jamais possédée, et Goethe, au déclin -de sa longue existence, reçut les offrandes d’un cœur -de seize ans qui devra l’immortalité au baiser que le -chantre de Marguerite a déposé sur son front virginal. -C’est ainsi qu’une goutte d’ambre éternise le papillon -fragile. Alfieri, Byron, Canova, ont tous avoué que le -souvenir d’une première affection d’enfance avait survécu, -dans leur cœur attristé, à toutes les traverses de la<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span> -destinée. Alfieri dit de ces affections précoces: <i>Effetti -che poche persone intendono e pochissime provano; ma a -que, soli pochissimi è concesso l’uscir dalla folla volgare -in tutte le umane arti</i>; «émotions que peu de personnes -comprennent et que peu sont en état d’éprouver; mais -à celles-là seulement il est donné de se faire un nom -dans les beaux-arts.» Toutefois le plus grand miracle -d’un amour précoce, durable et fécond, que présente -l’histoire, est celui de Dante. C’est à l’âge de neuf ans -que l’auteur de <i>la Divine Comédie</i> ressentit cette terrible -secousse qui devait décider de sa destinée et créer l’un -des plus beaux chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Dans -un petit livre intitulé <i>Vita Nuova</i>, qui est aussi curieux -pour le philosophe qu’intéressant pour l’artiste, le poëte -raconte que ce fut dans le mois de mai de l’année 1276 -qu’il vit pour la première fois, dans une maison de Florence, -celle qui devint l’objet de ses rêves immortels. -En apercevant cette jeune fille qui avait quelques mois -de moins que lui, il s’écria, dit-il, au fond de son âme -ravie: <i>Ecce deus fortior me, qui veniens dominabitur -mihi.</i> «Voilà un dieu plus fort que moi, qui va me -subjuguer!» Neuf ans plus tard, il rencontra Béatrix -dans une rue de Florence, accompagnée de deux nobles -dames. Vêtue d’une robe blanche et marchant avec -une distinction imposante, elle tourna la tête et fixa sur -le jeune homme silencieux et tremblant ses regards -<i>pietosi</i>. Depuis cet instant suprême, et surtout depuis la -mort de Béatrix, arrivée en 1290, Dante résolut de consacrer -toutes ses facultés à perpétuer dans le souvenir -des hommes le nom de cette femme qui, en traversant -la vie, avait projeté sur lui son ombre charmante.</p> - -<p>«Beethoven, dont le sombre génie a tant de rapports -avec celui du premier poëte italien, quitta la ville de<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> -Bonn en 1792 pour aller achever ses études musicales -à Vienne, le centre où s’étaient développés la symphonie -et tout le grand mouvement de la musique instrumentale. -Il avait déjà visité la capitale de l’Autriche dans -l’hiver de l’année 1786 à 1787, et il avait eu la bonne -fortune d’être présenté à Mozart, qui lui prédit sa gloire. -L’auteur de <i>Don Juan</i>, l’ayant entendu improviser sur -un thème qu’il lui avait donné, fut émerveillé de la -fécondité hardie de son imagination, et c’est alors qu’il -dit à quelques personnes qui se trouvaient présentes: -«Voilà un jeune homme dont vous entendrez parler!» -Beethoven, qui avait en 1792 vingt-deux ans, ne s’était -encore fait connaître que par des productions légères, -des chansons, des cantates et quelques morceaux de -piano où l’on remarque l’imitation presque constante -de la manière de Mozart et certaines lueurs qui accusent -l’enfantement pénible de sa propre originalité. Il fut -accueilli à Vienne avec une rare bienveillance par le -docteur Van Swieten, ancien médecin particulier de -l’impératrice Marie-Thérèse, et grand amateur de musique. -La maison du docteur Van Swieten était une sorte -d’académie où se réunissaient trois fois par semaine -grand nombre d’amateurs et d’artistes éclairés, pour y -étudier en commun les chefs-d’œuvre de l’art. C’est -là que le jeune Beethoven eut l’occasion de se familiariser -de plus en plus avec les divines compositions de Bach, -de Haendel, d’Haydn et de Mozart, sans en exclure les -grands maîtres de l’école italienne, dont il remonta la -chaîne jusqu’à Palestrina.</p> - -<p>«Vers ce même temps, Beethoven fit aussi la connaissance -du prince de Lichnowsky, qui avait été élève de -Mozart et dont la femme était fille de ce comte de Thoun, -chez qui l’auteur de <i>Don Juan</i> et du <i>Mariage de Figaro</i><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span> -était descendu à Prague, lorsqu’il visita cette ville pour -la première fois, en 1786. Dans la maison du prince de -Lichnowsky, le jeune Beethoven rencontra la tendre sollicitude -qu’il avait déjà trouvée chez la famille de Breuning. -Il y était traité comme un enfant de génie qui a -besoin de conseils et de consolations. Un quatuor composé -des artistes les plus célèbres qu’il y eût alors à -Vienne était mis à la disposition du jeune musicien -pour y exécuter les conceptions de son génie à mesure -qu’elles se produisaient à la lumière. Les avis de ces -hommes distingués furent très-utiles à Beethoven, qui -apprit ainsi à connaître la nature et le mécanisme de -chaque instrument. Il reçut aussi des conseils d’Haydn -et d’Albrechtsberger, savant et rigide contre-pointiste -qui effaroucha l’imagination ardente de son élève au -lieu de l’éclairer; car il paraît que Beethoven ne trouva -point dans ce dernier ni dans le créateur de la symphonie -le maître qu’il fallait à son génie, plus spontané que -patient et soumis. Beethoven a souvent déclaré à ses -amis, dans les dernières années de sa vie, que l’homme -qui lui a été le plus utile pour la connaissance des procédés -matériels de la composition fut Schenk, musicien -aimable, connu par un opéra qui a eu du succès: <i>le -Barbier de village</i>.</p> - -<p>«La révolution française, en portant au dehors le -trouble qui la dévorait, vint ravager l’Allemagne et -détruire toutes ces principautés charmantes qui faisaient -des bords du Rhin un pays enchanté. L’électeur de -Cologne fut chassé de ses États. Fils de Marie-Thérèse, -Maximilien d’Autriche était un prince généreux et galant, -quoique prêtre, qui avait fait de sa cour le séjour des -arts et des plaisirs délicats. Protecteur du vrai mérite, -il avait su apprécier le génie précoce du jeune Beethoven,<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> -qu’il avait nommé organiste de sa chapelle, en lui accordant -une pension pour aller achever ses études à Vienne. -La chute de l’électeur de Cologne, en privant Beethoven -de sa place d’organiste et de la pension que lui faisait -ce prince généreux, le fixa pour toujours à Vienne, où -il dut chercher des moyens d’existence. Il y fut bientôt -rejoint par ses deux frères, dont les misérables discussions -furent pour lui une source d’amertume qui empoisonna -son existence.</p> - -<p>«Vers le commencement de ce siècle, alors que Beethoven -était dans la plénitude de la vie et de ses facultés, -il fut atteint de la plus horrible infirmité qui puisse -affliger un musicien: il devint sourd. Ce mal, qui commença -à se faire sentir en 1776, ne fit que s’accroître -avec les années, et l’ignorance des médecins dont il -suivit les conseils le rendit incurable. Voilà donc un -compositeur, voilà un génie grandiose qui enfante tout -un monde nouveau, condamné à ne jamais entendre -ce qui fera le charme éternel de la postérité! Voilà un -poëte grand comme Homère, grand comme Dante, -Michel-Ange ou Shakspeare, dont il possède la fantaisie -féconde, qui ne pourra jamais pénétrer dans cette forêt -enchantée qu’il fait surgir d’un coup de sa baguette et -qu’il remplit de sonorités mystérieuses! Vous imaginez-vous -quelle dut être alors la douleur de ce grand homme! -Un sombre désespoir s’empara de son âme. Honteux de -son infirmité, qu’il n’osait avouer, il fuyait la société -des hommes, et, ne pouvant plus communiquer avec le -monde extérieur, il se repliait sur lui-même pour écouter -la seule voix qu’il pût entendre, la voix de ce génie -familier qui visitait Socrate, et qui parle à la conscience -de tous les êtres supérieurs. Dans un testament que -Beethoven fit en 1802, et dont on a trouvé le brouillon<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> -après sa mort, on remarque ces paroles: «Hommes -qui me croyez méchant, fou ou misanthrope, vous me -calomniez parce que vous ignorez la cause qui dirige -mes actions. Mon cœur et ma raison étaient faits pour -comprendre et goûter les douces relations de la vie, si -une affreuse infirmité que des médecins ignorants ont -rendue à jamais incurable ne m’eût séparé du monde -que j’aimais. Né avec un tempérament de feu et une -imagination qui se plaisait au milieu de causeries -aimables et d’épanchements affectueux, je suis condamné -à vivre comme un proscrit. Que de pensées -amères sont venues m’assaillir dans cette solitude profonde! -que de fois j’ai conçu le funeste projet de trancher -violemment le fil de ma destinée.... si l’art, l’art -immortel, n’eût arrêté la main homicide! Il me paraissait -indigne de quitter ce monde avant d’avoir accompli -tout ce que je rêvais.... O Dieu tout-puissant qui vois -le fond de mon cœur, tu sais que la haine et l’envie -n’y ont jamais pénétré. Et vous qui lirez ces lignes, -pensez que celui qui les a écrites a fait tous ses efforts -pour se rendre digne de l’estime de ses semblables.»</p> - -<p>«Ne dirait-on pas une page de Rousseau, une de ces -pages où l’auteur de <i>la Nouvelle Héloïse</i> a raconté dans ses -rêveries solitaires les tristesses dont son âme fut assaillie -aux approches de l’heure suprême? Pourquoi Rousseau -n’a-t-il pas eu la foi de Beethoven lorsqu’il laissait -échapper ces paroles navrantes: «Un tiède alanguissement -énerve toutes mes facultés. L’esprit de vie s’éteint -en moi par degrés, mon âme ne s’élance plus qu’avec -peine hors de sa caduque enveloppe, et sans l’espérance -de l’état auquel j’aspire, parce que je m’y sens -avoir droit, je n’existerais plus que par des souvenirs. -Aussi, pour me contempler moi-même avant mon<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> -déclin, il faut que je remonte au moins de quelques -années au temps où, perdant tout espoir ici-bas et ne -trouvant plus d’aliment pour mon cœur sur la terre, -je m’accoutumais peu à peu à le nourrir de sa propre -substance et à chercher toute sa pâture au dedans de -moi<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.» Beethoven, cent fois plus malheureux que -Rousseau, n’a point succombé, lui, au vertige de la solitude. -Son génie l’a retenu au bord de l’abîme et lui a dit: -«Marche, marche, accomplis ta destinée!» ce que le -grand musicien a fait en luttant contre les souffrances -physiques, contre les chagrins domestiques, contre l’envie -des méchants et les défaillances intérieures. Il a ainsi -traversé le monde, où il a laissé une trace impérissable.</p> - -<p>«Beethoven a presque toujours vécu à Vienne ou -dans les environs de cette ville pittoresque. En 1809, trois -amateurs distingués, l’archiduc Rodolphe, les princes -de Kinsky et Lobkowits, voulant empêcher qu’un si -grand musicien ne quittât l’Autriche pour aller remplir -les fonctions de maître de chapelle à la cour de Jérôme -Bonaparte, roi de Westphalie, se cotisèrent pour lui -faire une pension de 4000 florins, qui ne lui fut payée -ni très-exactement ni dans sa totalité. En 1810, il fit la -connaissance de Mme Bettina d’Arnim, qui le mit en -relation avec Goethe, pour lequel il professait la plus -vive admiration. Ces deux grands poëtes se rencontrèrent -pour la première fois aux eaux de Tœplitz, en -Bohême, dans l’été de l’année 1812. Beethoven a raconté, -dans une lettre très-connue à Bettina, la piquante anecdote -où Goethe, un peu trop courtisan peut-être pour -l’auteur de <i>Faust</i>, joue un rôle si ridicule à côté du -grand compositeur, qui n’a jamais voulu humilier son<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span> -génie devant personne: «Car,» dit Beethoven dans cette -lettre, «les rois et les princes peuvent bien créer des -conseillers intimes et des titres de toute espèce; mais -les hommes supérieurs sont l’œuvre de Dieu.»</p> - -<p>«En 1816, Beethoven eut un long procès à soutenir -contre sa belle-sœur, la femme de son frère aîné, qui -était mort l’année précédente, pour revendiquer la -tutelle d’un neveu dont la conduite indigne a fait le -tourment de ses dernières années. Pendant le congrès -de Vienne, 1815, Beethoven fut l’objet des attentions -les plus délicates de la part des princes coalisés, et -après une longue maladie qu’il fit en 1825, miné par -les chagrins domestiques, par le délaissement de l’opinion -que Rossini occupait alors tout entière, usé par -les secousses et la fièvre de son génie, il mourut à -Vienne le 26 mars 1827, âgé de cinquante-six ans trois -mois et neuf jours. Beethoven était d’une forte stature, -qui rappelait celle de Haendel et de Jomelli. Sa tête -puissante, ses cheveux abondants et fortement enracinés, -son front ample, ses sourcils épais et fauves sous lesquels -on voyait luire son regard dominateur, ses traits -vigoureusement dessinés comme ceux de Gluck, tout, -dans Beethoven, annonçait la passion, la fougue et la -ténacité victorieuse. Il y avait du Mirabeau dans cet -homme-là, et parfois du Danton.</p> - -<p>«L’auteur de <i>Fidelio</i> ne s’est jamais marié. Malgré son -infirmité, qui aurait exigé les soins d’une femme simple -et dévouée, il ne voulut point contracter un lien qui -pouvait gêner son essor et limiter le jeu de la destinée. -Il aimait les hasards de la fortune, et son cœur, comme -son imagination, redoutait la discipline et le joug de la -loi admise. D’ailleurs son caractère difficile, son tempérament -nerveux, son humeur sauvage et cette mélancolie<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span> -indéfinissable, qui est le partage de tous les -hommes supérieurs, ainsi que l’a remarqué Aristote<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, -parce que les hommes supérieurs ont bien vite compris -que cette vie n’est qu’un mirage fallacieux; toutes ces -aspérités enfin n’auraient pu être supportées que par -une main délicate et pieuse. Beethoven recherchait la -solitude, où se conçoivent les grandes choses; car le -bruit de la foule vulgaire effarouche la pudeur de l’âme -et dissipe les idées fécondes, qui s’envolent alors comme -une troupe d’oiseaux à l’approche du voyageur. Il -fuyait dans les bois, dont il aimait à respirer les senteurs -enivrantes et à écouter le mystérieux <i>susurrement</i>, -ces soupirs de la nature qui semble tressaillir sous les -baisers de l’homme qui la féconde. Il a passé les trois -quarts de sa vie dans les riants villages de Bade et de -Hetzendorf, qui bordent la forêt de la résidence impériale -de Schœnbrunn. C’est sous les ombrages de cette -belle forêt qu’il a composé, en 1800, l’oratorio du <i>Christ -au mont des Oliviers</i>, et, en 1805, son opéra de <i>Fidelio</i>. -Beethoven connaissait les grands poëtes de tous les -pays; Homère, Goethe, Schiller et surtout Shakspeare, -étaient ceux qu’il lisait le plus souvent. Il travaillait -beaucoup, et surtout pendant les heures avancées de la -nuit. Sa pensée, lente à s’élaborer, n’arrivait à son -terme qu’après de nombreux tâtonnements dont ses -manuscrits conservent la trace. Il y a tel ouvrage, -<i>Fidelio</i> par exemple, qu’il a écrit en entier jusqu’à -trois fois. Le caractère de Beethoven, comme celui de -son génie, c’était la fierté et l’indépendance. Il ne fut -jamais décoré d’aucun ordre, ni revêtu d’aucun titre. -Il aimait la liberté; il estimait les âmes fières comme<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span> -la sienne, et il est mort plein de foi dans le Dieu des -chrétiens et dans les béatitudes d’une vie future.</p> - -<p>«L’œuvre de Beethoven est l’un des plus considérables -qui existent en musique. Par la diversité aussi bien que -par la grandeur de ses formes, on ne peut le comparer -qu’à l’œuvre de Michel-Ange ou à celui de Shakspeare. -Il a traité tous les genres, et écrit pour toutes sortes -d’instruments, depuis le <i>lied</i> jusqu’à l’opéra, depuis le -simple caprice jusqu’à la symphonie, où tous les -dialectes et tous les styles viennent se fondre dans un -tableau puissant. Quelles que soient les beautés qu’on -remarque dans <i>Fidelio</i>, dans le <i>Christ au mont des Oliviers</i>, -dans la grande messe en <i>ré</i>, dans les cantates et -dans cette admirable ballade d’<i>Adélaïde</i> que vous chantez -si bien, Beethoven est très-inférieur à Mozart et même à -Weber dans la musique vocale et dans le drame lyrique. -Son génie fougueux et son inépuisable fantaisie ne -pouvaient s’astreindre à respecter les limites de la voix -humaine, dont il exigeait des efforts impossibles. Il y a -des choses inexécutables aussi bien dans sa symphonie -avec chœurs que dans ses cantates et dans <i>Fidelio</i>. La -surdité de Beethoven ne lui permettait pas d’ailleurs de -juger par lui-même de l’effet que produisait un passage -écrit dans les cordes inusitées de la voix. Un jour qu’on -répétait, sous sa direction, l’oratorio du <i>Christ au mont -des Oliviers</i>, Mlle Sontag et Mlle Unger, qui chantaient, -l’une les solos de soprano, et l’autre ceux de contralto, -eurent avec Beethoven une discussion plaisante. Ne -pouvant atteindre à certaines cordes trop élevées, elles -demandèrent à l’auteur de vouloir bien les changer: -«Non pas, dit-il, je vous prie de chanter exactement -comme cela est écrit. J’avoue que ma musique n’est -pas aussi commode à interpréter que les jolis lieux<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> -communs de messieurs les Italiens; mais je désire -qu’on l’exécute telle qu’elle est.</p> - -<p>«—Mais si c’est impossible, maître!</p> - -<p>«—Si, si! répondit Beethoven en secouant la tête.</p> - -<p>«—Vous êtes le tyran des pauvres chanteurs,» lui -répliqua Mlle Unger avec vivacité; et les deux cantatrices, -s’entendant comme deux larrons en foire, modifièrent -sans rien dire les passages en question, laissant -Beethoven dans l’ignorance de leur espièglerie.</p> - -<p>«C’est dans la musique instrumentale qu’éclatent la -puissance et l’originalité de Beethoven. Poëte lyrique, -âme religieuse et profonde, imagination grandiose et -charmante, il n’est complétement lui-même qu’au milieu -de ces instruments qui parlent toutes les langues et -qui reproduisent toutes les sonorités de la nature. La -sonate, le concerto, le trio, le quatuor, toutes ces formes -de la poésie des sons, que Bach, Haydn et Mozart semblaient -avoir fixées pour toujours, reçoivent de Beethoven -une physionomie nouvelle: il en agrandit le cadre -et en fait des tableaux où la fantaisie la plus vagabonde -se combine avec le sanglot de la douleur et l’imprécation -dramatique. Oui, le caractère distinctif de la musique -instrumentale de Beethoven, c’est d’avoir été conçue -sous l’influence d’un sentiment réel, dont elle trahit le -secret et raconte les vicissitudes. Ce sont de véritables -drames où la passion se développe au milieu de toutes -les richesses de l’imagination, dont elle provoque le -rayonnement; on y trouve tous les accents, depuis le -simple récitatif jusqu’à l’explosion pathétique du désespoir. -Aussi chacune de ses œuvres se rapporte-t-elle à -un épisode de sa vie, dont elle perpétue le souvenir. -C’est ainsi, par exemple, que la <i>Symphonie héroïque</i> -(la troisième), terminée en 1804, avait été conçue pour<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> -célébrer la gloire de Napoléon, en qui Beethoven avait -cru voir, comme l’Europe, le génie de la liberté. La -première idée de ce lugubre et magnifique poëme lui -avait été inspirée par le général Bernadotte, ambassadeur -de la république française à la cour de Vienne. -Le quatuor <i>opera</i> 132, dans lequel se trouve un <i>adagio</i> -d’une mélodie si pénétrante, fut composé dans le printemps -de l’année 1825, après une longue maladie que -fit Beethoven, et dont il a consacré le souvenir par cette -épigraphe: <i>Canzone di ringraziamento in modo lidico, -offerta alla Divinita da un guarito</i>.</p> - -<p>«Au milieu de l’œuvre colossal de Beethoven, que dominent -ses neuf symphonies, les sonates pour piano, -au nombre de 54, occupent une place à part; elles sont -à son génie ce que les <i>lieder</i> sont à celui de Goethe: l’expression -d’un sentiment éprouvé, l’idéalisation d’un -épisode de la vie. Ce sont des poëmes intimes qui ont -tous une histoire, dont l’amour est toujours le sujet. -Beethoven n’a pas cessé un seul instant d’avoir le cœur -rempli par un objet aimable, et c’est parce qu’il craignait -de rompre le cours de ses enchantements qu’il -n’a jamais voulu se marier. En cela, je l’approuve. Il -ne faut pas que l’artiste, que le poëte inspiré se laisse -emprisonner dans les liens de la société civile: qu’il -vive, comme le prêtre, dans la solitude, dans la contemplation -des choses saintes, et que son âme, dégagée -de toute servitude, puisse prêter l’oreille aux bruits qui -viennent d’en haut! Plusieurs femmes distinguées, -appartenant toutes à l’aristocratie, ont eu l’art de fixer -l’attention de Beethoven, dont elles ont accueilli les -hommages. Parmi ces femmes, on cite Mme la comtesse -Marie Erdœdy, à qui il a dédié les deux admirables -trios qui portent le chiffre d’<i>opera</i> 70. Cette dame,<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> -qui habitait la Hongrie, avait fait construire au milieu -de son parc un petit temple où personne n’avait le -droit de pénétrer qu’elle, et qui était consacré au génie -de son amant. Il est si vrai que la musique de Beethoven -et particulièrement ses sonates pour le piano sont -l’expression dramatique d’un sentiment éprouvé, la -peinture idéale d’un fait de la vie, qu’il avait soin de -recommander à ses éditeurs de conserver à toutes ses -œuvres les qualifications esthétiques qu’il leur avait -données. «Ma musique, disait-il souvent, doit s’interpréter -avec le cœur et non pas avec le <i>métronome</i>. Il faut -la sentir et la déclamer comme un morceau de poésie, -et non pas la <i>jouer</i> avec de simples doigts.» Que celui -qui ne sait pas comprendre ce que veulent dire ces mots: -les <i>adieux</i>, l’<i>absence</i> et le <i>retour</i>, ne s’attaque jamais à -la sonate <i>opera</i> 81! Quel est le véritable artiste qui ne -devinera pas que le <i>largo</i> de la troisième sonate en <i>re -mineur</i> est le rêve d’une âme mélancolique que rien -ne fixe et ne satisfait, qui se débat au milieu d’ombres -insaisissables qui l’enveloppent et la troublent? Voulez-vous -connaître l’idée fondamentale des deux sonates -<i>opera</i> 27 et 29? lisez <i>la Tempête</i> de Shakspeare.</p> - -<p>«Tous les biographes de Beethoven ont divisé son -œuvre en trois grandes catégories qui correspondent à -trois époques différentes de la vie de ce grand homme. -Pendant la première période, qui s’étend depuis 1790 -jusqu’en 1800, il imite, avec plus ou moins d’indépendance, -les maîtres qui l’ont précédé et surtout -Mozart, dont il a eu de la peine à repousser la <i>dolce -maestà</i>. Dans la seconde phase, qui commence avec le -siècle et se prolonge jusqu’en 1816, Beethoven déchire -les liens qui le retenaient captif sur les bords du passé, -et il développe les magnificences de sa propre nature.<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span> -Dans la troisième et dernière période, qui se continue -jusqu’à la mort, il exagère certains procédés de facture -qui trahissent plutôt le système que l’épanchement naïf -d’une inspiration nouvelle. Ces trois <i>manières</i>, comme -disent les savants, se remarquent chez tous les hommes -de génie qui ne sont pas morts trop jeunes, comme -Tasse, Raphaël et Mozart; elles sont la manifestation des -trois grandes périodes que parcourt incessamment -l’esprit humain avant d’arriver au terme fatal: la jeunesse, -la maturité et la décadence. Dans la première -période, l’homme prélude et s’essaye aux combats de -la vie sous les yeux de sa mère; puis il s’épanouit glorieusement -sous le feu des passions; enfin il décroît et il -meurt. Ce sont là les trois âges du monde dont parlent les -poëtes. Pour les hommes voués au culte de la beauté, -l’âge d’or, c’est l’âge de l’amour, passion sublime et -sainte qui n’éclate dans toute sa puissance que vers le -milieu <i>di nostra vita</i>. Tant que la flamme scintille sur -l’autel sacré, il n’y a pas dépérissement dans les facultés -créatrices de l’homme, et ses œuvres inspirées jaillissent -du cœur empreintes d’une éternelle jeunesse. -Gluck n’a-t-il pas composé son opéra d’<i>Armide</i> à l’âge -de soixante ans? En voulant suppléer à la défaillance de -l’amour par les savantes combinaisons de l’esprit, on -s’élève peut-être dans la hiérarchie des êtres pensants, -mais on décline comme artiste créateur; car, ainsi que -le disaient les troubadours qui avaient conservé la tradition -des doctrines platoniciennes: «Pour bien chanter -et pour <i>trouver</i>, il faut <i>aimer</i>.» Heureux le poëte, -heureux l’artiste qui ne double pas le cap des tempêtes, -et qui expire, comme Raphaël, le Tasse, Mozart et -Byron, au sein de la fleur divine dont il avait aspiré les -sucs enivrants!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span></p> - -<p>«C’est ainsi que pensait Beethoven, qui n’a produit les -plus belles œuvres de son génie que pendant l’époque -bienheureuse qui s’étend de 1800 à 1816. C’est alors qu’il -fit la connaissance d’une femme qui a joué un grand -rôle dans sa vie, et dont le souvenir traversera les âges -avec les sombres et mélancoliques accords de la sonate -en <i>ut dièse mineur</i> qui lui est dédiée. Elle s’appelait Giulietta -di Guicciardi, et, par l’élégance de sa personne, -par sa blonde et riche chevelure et la vivacité de son esprit, -elle vint raviver dans le cœur de Beethoven l’image -voilée de Mlle de Honrath. A vrai dire, l’homme ne -saurait aimer profondément qu’un seul type de femme, -dont il cherche constamment l’idéal parmi les fragments -épars que lui présente la réalité. Il se passe au -fond de notre cœur quelque chose de semblable à la -greffe des plantes, dont la vieille séve sert à produire -des fruits nouveaux. C’est ainsi que les nouvelles affections -prennent souvent racine dans les souvenirs du -passé, dont elles semblent raviver les rêves évanouis. -Hélas! plus que personne, je puis témoigner de la -vérité de cette résurrection de nos sentiments.</p> - -<p>«La passion de Beethoven pour Giulietta di Guicciardi -fut des plus ardentes, et paraît avoir survécu, dans cette -âme incessamment agitée, à d’autres séductions de la -fortune. Jamais il ne put oublier le nom de cette femme -qui avait gouverné son cœur pendant la période la plus -glorieuse de sa vie, et, jusqu’au moment suprême, ses -lèvres expirantes murmuraient ce nom. C’est surtout -vers l’année 1806 que cette liaison semble avoir été dans -sa plus grande intensité. Trois lettres de Beethoven, -dont on a trouvé le brouillon après sa mort, nous prouvent -d’une manière incontestable que ce magnifique -génie était bien différent du sauvage faiseur de symphonies<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> -dont nous parlent les biographes. Ces trois lettres, -dont j’ai retenu les passages les plus saillants, parce que -j’y trouvais la confirmation de mes principes, ont été -écrites pendant une absence de quelques mois que fit -Beethoven. Étant allé prendre les eaux dans je ne sais -plus quel village de Hongrie, il écrivait à sa Giulietta, -le 6 juillet 1806: «Mon ange, ma vie, mon tout, je ne -puis t’adresser aujourd’hui que quelques lignes que je -trace avec ton propre crayon. Pourquoi cette tristesse? -l’amour n’est-il pas une loi de sacrifice? Mon cœur est -si rempli de ton image, que la langue est impuissante -à exprimer ce que j’éprouve. Console-toi, ma bien-aimée, -sois-moi fidèle, et laissons aux dieux à faire le -reste....»—«Tu souffres, tu souffres, ma bien-aimée! -Et moi, si tu savais quelle vie affreuse je mène loin -de toi!... Je ne puis fermer les yeux; loin de toi, je -ne suis plus qu’une ombre errante. Quand pourrai-je -donc, enlacé dans tes bras, m’élancer vers les sphères -éternelles? O Dieu tout-puissant! pourquoi séparez-vous -deux cœurs si nécessaires l’un à l’autre? Ton -amour, ma Giulietta, fait le charme et le tourment de -ma vie. Avec quelle anxiété j’attends le moment où je -pourrai accourir auprès de toi pour ne plus nous séparer! -Amour, amour, dieu tout-puissant, tu es ma -force, tu es la source de toute inspiration!»</p> - -<p>«Mais qui pourra jamais sonder l’impénétrable mystère -du cœur de la femme? Quelques mois après cette correspondance, -qui semble révéler les impatiences et les -béatitudes d’un amour partagé, Beethoven apprend que -l’objet de son culte, que celle qui l’a comblé tout récemment -encore des plus vifs témoignages de sa tendresse -est fiancée à un homme obscur dont elle doit bientôt -partager le sort. Rien ne saurait dépeindre le profond<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> -désespoir qui s’empara de ce grand homme. Il s’éloigna -de Vienne alors comme un lion blessé qui porte dans -ses flancs un trait empoisonné, et s’en alla chercher un -refuge en Hongrie auprès de sa vieille amie, la comtesse -Erdœdy; mais, ne pouvant rester en place, il disparut -tout à coup du château, et, pendant trois jours, il erra -dans la campagne solitaire, en proie à sa douleur, que -rien ne pouvait apaiser. Il fut trouvé gisant aux bords -d’un fossé par la femme du professeur de piano de la -comtesse Erdœdy, qui le ramena au château. Beethoven -a avoué à cette femme qu’il avait voulu se laisser mourir -de faim. Obsédée par les conseils de sa famille, et surtout -par les instances de sa mère, qui voulait que sa -fille épousât un homme titré, Giulietta di Guicciardi devint -la femme d’un comte de Gallemberg, pauvre gentilhomme -qu’elle avait connu avant Beethoven. Ce comte -de Gallemberg était aussi musicien et vivait exclusivement -de son talent. Il a composé la musique de plusieurs -ballets qui ont eu du succès. En 1822, la comtesse de -Gallemberg, succombant sous le poids de ses remords, -vint, les larmes aux yeux, implorer le pardon de son -glorieux amant, qui, après l’avoir regardée d’un œil -courroucé, détourna la tête sans lui répondre un mot<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<p>«Le nom de cette femme, qui n’a pas su se maintenir -à la hauteur du sentiment qu’elle avait inspiré, survivra -cependant à sa fragile enveloppe par la sonate en <i>ut -dièse mineur</i>, où Beethoven a versé, comme dans un calice -d’amertume, les sanglots de sa douleur<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> - -<p>J’avais à peine terminé ce récit, que votre main tremblante,<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> -mademoiselle, étreignant timidement la mienne, -vint me révéler que vous aviez pénétré le secret de mon -cœur. L’arrivée de Mme de Narbal et des personnes qui -l’accompagnaient refoula brusquement dans sa source -l’émotion qui nous gagnait tous deux comme un fluide -électrique. Six ans se sont écoulés depuis cette soirée -fatale, cause de tant d’événements que je ne vous rappellerai -pas et que le temps a déjà entraînés dans la nuit -éternelle. Hélas! elles n’existent plus que dans mon souvenir, -ces heures bienheureuses où vous chantiez à côté -de moi la musique des maîtres et surtout celle de Mozart, -dont le génie mélancolique et tendre répondait si -bien à la nature de vos sentiments. Vos soupirs, mêlés -à ses divins accords, répandaient dans mon âme une -ivresse impossible à décrire. Que sont-ils devenus, les -serments que vous me faisiez alors de rompre tous les -obstacles qui s’opposeraient à notre amour? Hélas! ils -se sont évanouis avec le bruit de vos paroles. Vous subissez -la loi du destin, le monde triomphe, et vous allez -aussi sacrifier la poésie du cœur à des arrangements -matériels; mais vous ne tromperez pas le Dieu tout-puissant -qui vous a pétrie de la substance la plus pure, -et vous ne trouverez pas le bonheur là où l’on vous a dit -de le chercher. Non, non, les voluptés de la matière ne -peuvent pas tenir lieu des béatitudes infinies du sentiment. -On ne donne pas plus le change à son propre -cœur qu’on ne fait illusion par des simulacres inanimés. -Une vie sans amour, c’est une œuvre sans inspiration. -Avant de nous séparer pour toujours, permettez-moi de -vous demander une grâce dernière. Pendant les heures -solitaires que vous pourrez arracher à votre nouvelle -existence, pendant le calme de la nuit, alors que l’âme -se dégage des bruits de la terre et s’emplit de mystérieux<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span> -pressentiments, je vous en conjure, mettez-vous -quelquefois au piano, jouez la sonate en <i>ut dièse mineur</i> -de Beethoven, et donnez quelques larmes au souvenir -d’un cœur que vous avez brisé et qui vous crie du rivage: -«Frédérique, Frédérique, adieu pour jamais!»</p> - -<p>Pour moi, il ne me reste plus qu’à terminer ma triste -vie en chantant avec le poëte que nous lisions ensemble:</p> - -<p class="pp8 p1">En vain le jour succède au jour,<br /> -Ils glissent sans laisser de trace:<br /> -Dans mon âme rien ne t’efface,<br /> -O dernier songe de l’amour!</p> - -<p class="p1">Le récit qu’on vient de lire, dans lequel la biographie -de Beethoven sert de cadre à un épisode de la vie intime, -n’est pas, je l’ai dit, une fiction de ma fantaisie, -ainsi qu’on pourrait être tenté de le croire. Ce n’est pas -un de ces pastiches à la mode, où l’histoire de l’art s’enveloppe -d’une forme romanesque pour se faire mieux -écouter d’un public distrait ou indifférent. J’ai peu de -goût pour ce genre de littérature qui altère la vérité -sans grand profit pour l’imagination. J’aime mieux -aborder franchement la vie des grands maîtres, et traduire -aussi fidèlement que possible la poésie de leurs -œuvres immortelles. Les pages qu’on vient de lire racontent -un épisode <i>vrai</i> de la vie d’un homme qui n’est -pas tout à fait inconnu des lecteurs qui connaissent -mon étude sur le <i>Don Juan</i> de Mozart<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. On se rappellera -peut-être encore ce passage où, à propos de l’adorable -duo de <i>Là ci darem la mano</i>, il est fait allusion à -une personne qui le chanta devant moi. J’eus alors occasion -de faire connaissance avec celui que la maîtresse<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> -de la maison appelait familièrement <i>caro cavaliere</i>. Son -goût exquis pour la musique, ses connaissances profondes -et variées sur les arts en général, et, plus que -tout cela, sa qualité d’italien établirent entre nous une -liaison d’autant plus solide, qu’il était peu communicatif -de sa nature, et qu’il accordait difficilement sa confiance. -Dans les longs épanchements qui depuis survinrent -entre nous, frappé de l’originalité de son esprit, de -l’abondance de ses souvenirs et de l’intérêt que présentaient -plusieurs événements de sa vie, je lui disais -souvent:</p> - -<p>«Chevalier, vous devriez écrire vos mémoires.</p> - -<p>—Eh! pourquoi donc écrirais-je ce que vous appelez -mes mémoires? me répondait-il avec insouciance. -Je ne suis ni un homme politique, ni un artiste, ni un -philosophe de profession, pour avoir le droit d’importuner -mes semblables du récit de mes escapades. Si j’avais -une patrie, une famille, je pourrais du moins m’imaginer -que le récit de mes interminables fantaisies -pourrait intéresser un cœur dévoué, et alors seulement -je pourrais me décider à faire ce qui m’a toujours paru -la chose la plus pénible de ce monde: m’asseoir devant -une table pour noircir du papier; mais, triste débris -d’un temps qui n’est plus, ne tenant plus à rien sur la -terre et ne vivant que de souvenirs intimes, à qui pourrais-je -parler si, par impossible, il me prenait envie de -couler en bronze mes bavardages?</p> - -<p>—Vous parleriez à cet être mystérieux et tout-puissant -qui s’intéresse à tout ce qui est beau et vrai, à cet -être éternellement jeune qui est partout et qui n’oublie -jamais rien de ce qui est digne de mémoire, le public. -Je suis étonné, mon cher chevalier, ajoutai-je, de vous -entendre professer de telles maximes, vous qui êtes un<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span> -esprit éminemment religieux et qui pensez que, sans -l’amour et le sacrifice, ce monde que nous traversons -serait une caverne de voleurs.</p> - -<p>—Ah! vous me battez avec mes propres armes, me -répondit-il un jour en me prenant affectueusement la -main. Au fait, vous avez mille fois raison. En laissant -tomber de mes lèvres les paroles dédaigneuses et amères -que vous avez si justement relevées, je ne cherchais -qu’un sophisme pour excuser mon incurable dégoût de -tout ce qui est œuvre et prétention littéraires. La chose -que j’ai toujours le plus admirée dans les annales de la -révolution française, c’est la magnifique réponse de -Vergniaud à ceux qui l’accusaient de soulever par sa -correspondance les provinces contre la domination de -Paris: «Je n’ai qu’un mot à dire pour détruire ces calomnies,» -répondit avec un dédain suprême le grand -orateur: «c’est que, depuis que je siége à la Convention -nationale, je n’ai pas écrit <i>une seule lettre</i>.» Je n’ai -pas l’éloquence du chef de la Gironde, pour me permettre -de pousser aussi loin que lui cette glorieuse indifférence -pour les colifichets littéraires; mais je puis me -vanter du moins de n’avoir jamais écrit que des lettres -tout empreintes de l’expression d’un sentiment éprouvé. -Tenez, continua-t-il en ouvrant un tiroir de son secrétaire, -voici l’histoire toute palpitante de ma vie.» C’étaient -de nombreux paquets de lettres de toutes les -grandeurs, étiquetées avec le soin minutieux d’un archiviste. -«Voici la dernière lettre que j’ai écrite: elle -se rattache à un épisode douloureux dont vous connaissez -quelques détails, et, comme il y est beaucoup question -de musique, je vous autorise à la lire.»</p> - -<p>J’emportai le brouillon de cette longue épître en langue -italienne, qui contenait le récit qu’on a lu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span></p> - -<p>«Et quelle est la fin de cette histoire? demandai-je -au chevalier quelques jours après.</p> - -<p>—Ah! me répondit-il en soupirant, c’est la fin de -toute chose en ce monde; le rêve divin s’est dissipé, et a -fait place à la triste réalité. Si cette histoire peut vous -intéresser, je ne demande pas mieux que de vous la -dire; mais alors il faut que vous me permettiez de remonter -le cours de mes souvenirs, car tout se tient et -tout s’enchaîne dans mon obscure existence. Aussi bien, -vous me rendrez un vrai service d’ami en écoutant avec -indulgence le récit de mes divagations. Il n’y a rien de -plus pénible dans la vie que d’être le seul confident de -ses douleurs. Que vous êtes heureux, vous autres artistes, -de pouvoir chanter vos peines, comme l’oiseau sur la -branche flexible, et de dissiper en magnifiques accords -les orages de votre cœur!</p> - -<p>—Chevalier, lui répondis-je, je vous remercie du témoignage -de confiance que vous voulez bien me donner; -mais, prenez-y garde, vous allez parler devant un indiscret -qui a de fréquentes communications avec le public.</p> - -<p>—A votre aise, me dit-il en me tendant la main; je -me fie à votre goût et à la délicatesse de vos sentiments.»</p> - -<p>C’est dans la conversation du chevalier, dans sa nombreuse -correspondance, qu’il finit par me communiquer -aussi, et dans des renseignements qui me sont -venus d’autre source, que j’ai puisé l’histoire de cet -homme intéressant. J’ai redressé les dates et complété -tous les passages relatifs à l’art musical, qui joue un -très-grand rôle dans la vie du chevalier Sarti, que je -vais raconter.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">II</h2> - -<p class="pch">BEATA.</p> - -<p>Dans une province de l’ancienne république de Venise -vivait, vers la fin du siècle dernier, un prêtre de cinquante -ans, qui, par l’austérité de ses mœurs et l’abondance -de ses aumônes, s’était acquis la réputation d’un -saint. Fils d’un grand seigneur, on disait que, pour -expier une passion qui contrariait les vues ambitieuses -de son père, il avait passé quinze ans dans une prison -d’État. Il n’en était sorti qu’à la mort de la femme qui -avait été la cause innocente de ses malheurs. Il embrassa -alors la carrière ecclésiastique; mais, fatigué par -les chagrins et les privations d’une longue captivité, il -lui avait été impossible d’accepter un rôle actif dans la -milice de l’Église. Il vivait avec un frère qui par sa sollicitude -cherchait à cicatriser les profondes blessures de -la tyrannie paternelle. On disait dans le peuple des environs -que ce prêtre ne se nourrissait que de cendres et -de prières. Il était grand, d’une maigreur effrayante. Un -visage jaune, des yeux éteints, la tête constamment penchée -sur sa poitrine, tout accusait en lui les ravages -d’une grande douleur. Jamais on ne l’avait vu sourire,<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span> -jamais il ne cherchait à égayer le fond de ses tristes -pensées. Toujours taciturne, il ne répondait que par des -monosyllabes et s’enveloppait dans sa douleur. Sa charité, -sa douceur, ses souffrances, le mystère de son -amour, avaient inspiré à tout le monde une tendre -pitié. Sévère pour lui-même, il était plein d’indulgence -pour les autres, surtout quand il s’agissait des faiblesses -du cœur. On allait le consulter comme un oracle, on -implorait sa bénédiction. Tous les jours de l’année, -quelque temps qu’il fît, il passait par le village de La -Rosâ pour se rendre dans une petite ville voisine, où -était enterrée celle que le nombre des années et les -consolations de la religion n’avaient pu lui faire oublier. -Là, se prosternant sur la pierre de sa tombe, qu’il couvrait -de fleurs et de larmes, il passait des heures entières -dans une profonde méditation; puis il s’en revenait -silencieux et triste, les yeux tout rouges et le visage -défait. Lorsque les enfants de La Rosâ l’apercevaient de -loin, ils s’écriaient: <i>Ecco il santo, il santo</i>, «voici le -saint!» et ils couraient au-devant de lui, touchant du -bout des doigts les plis de sa soutane et faisant ensuite -le signe de la croix.</p> - -<p>Parmi les enfants qui accouraient ainsi au-devant de -l’abbé, il y en avait un surtout qui était toujours le premier -à guetter son passage. Il s’agenouillait sur la route, -et, les mains jointes sur sa poitrine, il lui disait avec -une grâce charmante: «<i>Santo padre</i>, bénissez-moi!» Ce -joli enfant avait fait impression sur le pauvre abbé; c’était -comme un rayon de soleil qui avait pénétré dans son âme. -Un jour que Lorenzo, c’était le nom de l’enfant, demandait -à l’abbé sa bénédiction ordinaire, il lui offrit quelques -fleurs en disant: «Tenez, <i>santo padre</i>, ajoutez-les aux -vôtres.» Vivement ému, le pauvre abbé fondit en larmes,<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> -prit l’enfant dans ses bras, le couvrit de baisers, et le -remit à sa mère sans proférer une parole. Depuis ce -jour, il souriait en passant aux doux regards de Lorenzo, -et s’arrêtait pour le caresser. Tout le monde fut émerveillé -de cet incident, toutes les mères enviaient le bonheur -de Catarina Sarti.</p> - -<p>Catarina était la veuve de l’un de ces petits nobles -vénitiens à qui les grands seigneurs du Livre d’or abandonnaient -volontiers les fonctions subalternes de l’État. -Son mari était mort consul de la république dans un -port de l’Orient, et l’avait laissée avec un enfant et sans -fortune. Catarina, encore jeune, était une très-jolie -personne, d’une rare distinction de manières et de sentiments. -Elle vivait d’une petite pension que lui faisait -un riche sénateur dont son mari avait été le client. Son -enfant, Lorenzo, était à la fois le charme et la grande -préoccupation de sa vie. Une jolie tête blonde, de beaux -yeux noirs, un visage qui s’épanouissait avec bonheur, -et une peau d’un tissu si délicat que la moindre émotion -la colorait d’un vif incarnat, telles étaient les qualités -extérieures du jeune Lorenzo.</p> - -<p>La vivacité de son esprit qui se prenait à toutes -choses, la sagacité de ses reparties et la gentillesse de -ses manières, faisaient du fils de Catarina un enfant -vraiment intéressant. Aussi, lorsqu’il jouait devant sa -porte, ses longs cheveux blonds flottant sur les épaules, -on s’arrêtait pour le voir, et les jeunes filles le prenaient -dans leurs bras, le caressaient comme un <i>bambino</i>. Catarina -était idolâtre de son enfant; un regard, un baiser -de Lorenzo, la consolaient de toutes ses peines. Rien ne -lui coûtait, aucun sacrifice ne lui paraissait impossible -quand il s’agissait de ce fils bien-aimé. Elle aurait voulu -lui alléger le poids de la vie et le couvrir de son amour<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span> -comme d’une tunique sacrée qui le préservât des outrages -de l’homme et de la nature. Qu’elle était heureuse -lorsque, vers le soir, elle s’asseyait à la porte de sa jolie -petite maison, sous l’ombrage frais d’une vigne généreuse -et d’un grand figuier tout chargé de fruits délicieux! -Les derniers rayons du soleil venant expirer sur -les feuilles de la treille infiltraient dans ce réduit paisible -une lumière douce et mélancolique. Un pauvre -chardonneret aveugle chantait tristement dans sa cage -et semblait regretter la clarté du jour qu’il ne devait -plus revoir. Catarina, tenant Lorenzo sur ses genoux, -pressant entre ses mains sa tête charmante, lui disait de -ces jolis riens, de ces ravissantes niaiseries de la tendresse -maternelle, dans le dialecte le plus mélodieux -qu’il y ait au monde, le dialecte vénitien. «<i>Tesoro mio</i>, -lui disait-elle, m’aimes-tu bien? J’ai rêvé que tu voulais -me fuir, est-ce bien vrai, <i>viscere mie</i>?» Et, prenant au -sérieux son propre badinage, elle fixait sur lui des regards -attendris et pleins d’inquiétude. Le plus souvent -ces mots sans suite étaient ajustés sur une cantilène -suave très-répandue parmi les habitants de La Rosâ. -Pieuse et dévote comme une Italienne, Catarina mettait -un soin extrême à remplir le cœur de son enfant de -principes consolateurs. Dans l’effusion naïve de son -âme, elle ne cessait de lui répéter: «<i>Lorenzo mio</i>, il faut -être obéissant et laborieux, parce qu’ainsi l’ordonne -celui qui est mort pour nous. Oh! c’est qu’il aime bien -les petits enfants, notre Seigneur Jésus-Christ! Et quand -ils sont sages et qu’ils disent bien leurs prières, il les -reçoit en paradis.</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’on voit en paradis, ma mère? demandait -Lorenzo.</p> - -<p>—On y voit des anges et on y mange du pain<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span> -d’or qui est plus doux que le miel, et si tu veux y -aller aussi, il faut t’agenouiller soir et matin devant la -<i>madonna</i> et la prier de te prendre sous sa divine protection.»</p> - -<p>Au nombre des qualités aimables qui distinguaient le -jeune Lorenzo, nous aurions tort d’oublier une très-jolie -voix de soprano et une mémoire heureuse qui retenait -facilement les mélodies les plus fugitives. Sa mère, -qui avait quelques notions de musique, avait préparé -son instinct en lui chantant de ces jolies barcarolles -vénitiennes dont elle était abondamment pourvue. Souvent -la voix de la mère et celle du fils s’attiraient et se -mêlaient ensemble comme deux rayons de lumière -d’intensité différente. Ces petits concerts de famille, où -dominaient les intervalles caressants de <i>tierce</i> et de <i>sixte</i>, -avaient établi la réputation de Lorenzo dans le village -de La Rosâ. Il n’y avait point de fête à laquelle il ne fût -invité, il n’y avait point de cérémonie où Lorenzo ne fît -entendre sa jolie voix.</p> - -<p>Parmi les petits camarades qu’il fréquentait, il y en -avait un qu’il affectionnait plus particulièrement que -les autres. Il s’appelait Zopo et appartenait à une -famille honorable qui demeurait juste en face de la -maison de Catarina. Toujours ensemble, ces deux enfants -échappaient souvent à la surveillance maternelle, -et ils couraient au loin dans les champs, se roulant -dans les prés et furetant les buissons pour y dénicher -des oiseaux. Lorsque la faim les prenait, ils grimpaient -sur un mûrier et se rassasiaient de ses fruits savoureux, -puis ils descendaient et venaient s’endormir sous son -ombrage hospitalier. Les heures s’envolaient ainsi rapides, -emportant avec elles cette béatitude des premiers -jours de la vie qu’on ne retrouve plus. Très-souvent<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> -aussi Lorenzo et son jeune ami, prenant chacun deux -morceaux de bois en guise de violon, allaient marmottant -de maison en maison une espèce de <i>canzonetta</i> -populaire qui se terminait par ces paroles: <i>Ahi! che -partenza amara</i>! «Hélas! quel départ douloureux!» Les -jeunes filles accueillaient Lorenzo avec une prédilection -marquée et lui faisaient chanter tout seul le refrain -connu. «Bravo, lui disaient-elles en le couvrant de -baisers, bravo, <i>anima mia</i>, tu chantes comme un ange -<i>del paradiso</i>.»</p> - -<p>Un jour de Pâques de je ne sais plus quelle année, -il faisait un temps admirable. Le souffle du printemps -épanouissait de sa chaude haleine le bourgeon des -plantes et le cœur des jeunes filles. Toute la population -de La Rosâ était sur pied, joyeuse, éclatante de mille -couleurs. Les femmes avaient leurs cheveux noirs roulés -en tresses pressées, sur lesquelles brillaient quelques -épingles d’or qui en affermissaient l’élégant édifice. -Une petite quenouille d’argent faisait saillie du côté -gauche de la tête, et son léger fuseau, attaché par une -chaînette du même métal, se balançait avec grâce. Un -bel œillet de couleur pourpre, la fleur favorite des -Vénitiennes, ornait le côté opposé de la tresse et penchait -galamment sur l’oreille droite. Un corsage bleu -étreignait la taille et montait en s’évasant pour cacher -dans ses replis moelleux de charmants trésors. Les plus -riches avaient le cou enlacé d’une chaîne d’or à petits -anneaux, au bout de laquelle pendait une croix. Un bas -très-blanc, parsemé de petitefleurs idéales, un soulier -de soie rose à grands talons, un <i>zenzale</i> ou voile gracieusement -fixé sur le haut de la tête, complétaient le -costume très-coquet de ces <i>villanelle</i>. Les hommes portaient -un habit à grandes basques, un gilet de drap rouge,<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> -des culottes de velours bleu, de gros souliers à boucles -d’argent, une belle ceinture de soie cramoisie nouée au -flanc gauche et cachant le manche d’un stylet. Le tout était -surmonté d’un chapeau à larges bords retroussés. Sous -le chapeau posé crânement sur l’oreille, on voyait un -bonnet de soie à raies rouges et blanches, dont la houppe -descendait jusqu’à la poitrine. Tout ce monde était sur -la place du village, emplissant l’air d’éclats de rire et -attendant l’heure de la messe. La fête devait être magnifique. -On avait fait venir l’organiste de Bassano, et -Lorenzo devait chanter un petit motet que lui avait -enseigné le curé de La Rosâ, assez bon connaisseur en -musique. Une vingtaine de jeunes filles choisies parmi -les plus habiles avaient appris un cantique à l’unisson, -qui devait aussi faire partie de la cérémonie.</p> - -<p>Tout à coup la cloche sonne, la foule s’ébranle et se -dirige vers l’église, dont le campanile élégant pointait -au loin dans l’horizon. L’église était aussi revêtue de ses -plus beaux ornements. Chaque saint était paré de ses -habits de fête, qu’il tenait de la pieuse libéralité de ses -adorateurs. Les mystères du sacrifice divin s’accomplirent -avec un ordre parfait, et, après quelques simples -accords qui répandirent dans l’église une sonorité vague, -après que les jeunes filles eurent murmuré leur cantique -de grâce, dont l’expression était aussi chaste que -le fond de leur cœur, Lorenzo chanta d’une voix limpide -ces mots consolateurs: <i>O salutaris hostia!</i> et tout le -monde fut ravi du sentiment naïf et touchant dont il -semblait pénétré. Catarina fut bien heureuse du succès -de son enfant. Le reste de la journée se passa en jeux -divers, à rouler des œufs dorés sur une pente de terre -glaise, à danser sur une pelouse fleurie, à se parler tout -bas au coin d’une haie parfumée, à se presser la main<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span> -à la clarté discrète de la lune. O printemps de la vie, -aspirations douces et charmantes de la religion et du -premier amour, pourquoi vous envolez-vous si vite?</p> - -<p>Parmi les notables habitants du village de La Rosâ, où -s’écoulait l’enfance de Lorenzo, il y avait un certain -Giacomo Landi, qui jouait un rôle assez important. Il -était barbier de son état, et joignait à cette profession -utile un goût très-vif pour la musique, dont il ne connaissait -pas une note. C’était un homme trapu, au -visage rubicond, sur lequel s’épanouissait un nez -énorme dont les racines se dilataient chaque jour à -cause de la grande quantité de tabac qu’on lui faisait -absorber. De grosses lèvres qui ne pouvaient se joindre, -une demi-douzaine de dents plantées au hasard, comme -des quilles sur un terrain raboteux, et quelques rares -cheveux gris qui grimpaient péniblement autour de la -tête, formaient une physionomie des plus singulières. -Ce corps, que la nature avait traité un peu sans façon, -était animé d’un esprit à la fois jovial et sentencieux, -dont le mélange était assez piquant.</p> - -<p>Giacomo Landi avait passé une partie de sa jeunesse -près du curé de Cittadella en qualité d’enfant de chœur, -et, bien qu’il n’eût jamais su lire très-couramment, sa -mémoire n’en était pas moins remplie de toute sorte -d’éléments, de vers, de cantiques, de chansons, de légendes -mystérieuses, et surtout d’un grand nombre de -fragments des sermons du curé de Cittadella. Il paraît -que ce bon curé avait l’habitude de citer souvent -dans ses homélies les épîtres de saint Pierre et de saint -Paul, car le nom de ces deux apôtres était resté aussi -grand dans la mémoire de Giacomo qu’ils le sont dans -l’histoire du christianisme. Il n’y avait rien de plus -curieux que de voir Giacomo, entouré d’un groupe de<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span> -paysans dont il était l’oracle, pérorant d’un ton plein -d’importance sur quelques rares nouvelles politiques -qu’il plaisait au gouvernement de la république de Venise -de laisser pénétrer dans les provinces soumises à sa -domination. Une grande poignée de tabac sur le haut -du pouce, les yeux écarquillés et les sourcils froncés, -Giacomo, d’une voix solennelle, terminait toutes ses -harangues par cette phrase invariable: <i>Ecco cosa dicevano -san Pietro e san Paolo.</i> «Voici ce que disaient saint -Pierre et saint Paul.»</p> - -<p>C’était le plus souvent au cabaret que Giacomo aimait -à étaler les bribes de son érudition sacrée. Là, attablé -devant un <i>fiasco</i> de bon vin de Bassano, excité par le -choc des verres et les applaudissements de ses nombreux -admirateurs, sa verve éclatait comme un feu d’artifice -aux gerbes les plus bizarres.</p> - -<p>Nous avons dit que Giacomo avait un goût prononcé -pour la musique, dont il ignorait jusqu’aux plus simples -éléments; mais son oreille était si juste, sa mémoire si -heureuse et si bien fournie de refrains, de <i>canzonnette</i> -et de noëls de toute espèce et de toutes les époques, -qu’il semblait improviser tout ce qu’il chantait de sa voix -de basse peu étendue, mais sonore et assez agréable. -Aussi Giacomo était-il l’organisateur de toutes les fêtes, -la joie des enfants et des jeunes filles, dont il excitait la -gaieté par des propos galants et des contes malicieux -qu’il inventait à leur intention, en mêlant à ces fictions -de sa fantaisie, quel qu’en fût le caractère, son invariable -citation: <i>Ecco cosa dicevano san Pietro e san Paolo.</i> -Aux longues veillées d’hiver, Giacomo visitait les étables -des cultivateurs aisés, où il était attendu et accueilli avec -empressement. Dans ces réunions paisibles, qui avaient -pour but apparent quelques travaux de ménage, et qui<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> -étaient pour la jeunesse un prétexte à des loisirs plus -charmants, Giacomo trouvait toujours un auditoire empressé -d’entendre ses sermons et ses improvisations -burlesques, où l’histoire sacrée et profane, la légende et -le conte quelquefois libertin se mêlaient dans un désordre -pittoresque qui n’était pas, je vous l’assure, un -effet de l’art. Lorsqu’il arrivait à l’une de ces veillées, -c’était à qui s’emparerait de lui pour savoir les nouvelles -du jour ou pour se faire dire la bonne aventure: car -Giacomo, comme les bardes primitifs, réunissait tous -les dons de la sapience et du gai savoir. Le plus souvent -il apportait avec lui une vieille guitare fêlée dont il s’accompagnait -par des fragments d’accords empruntés à -la <i>tonique</i> ou à la <i>dominante</i>, ces deux pivots de l’harmonie -antédiluvienne. Giacomo affectionnait beaucoup -le jeune Lorenzo, qu’il amusait par ses chansons et ses -contes à dormir debout.</p> - -<p>Un soir que Giacomo s’était rendu à la veillée chez son -compère Battista Groffolo, un des plus riches fermiers -de La Rosâ, il y trouva très-joyeuse compagnie. Dans -une vaste et belle écurie très-proprement tenue, où -ruminaient une douzaine de grands bœufs étendus sur -une litière fraîche et odorante, il y avait un grand nombre -de jeunes gens des deux sexes diversement occupés. -Des lampes en fer à la forme antique, suspendues à une -corde au milieu de l’étable, éclairaient à peine d’une -lumière jaunâtre les groupes les plus rapprochés, et -projetaient sur tout le reste une ombre vacillante propice -aux doux mystères. Les femmes filaient, cousaient, -tricotaient; les hommes écossaient des pois ou dévidaient -de la laine, occupations légères qui laissaient à -l’esprit une liberté suffisante. C’était le moment favorable -pour les longues histoires, les vieux contes et les<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span> -tendres déclarations. Dans un coin de l’étable, plusieurs -jeunes filles s’étaient groupées autour de l’une de ces -lampes dont nous venons de parler: elles travaillaient, -riaient, chuchotaient, échangeant de doux regards et -d’agaçantes paroles avec quelques jeunes <i>contadini</i> délurés -qui se tenaient près d’elles. La plus éveillée de ces -jeunes filles, celle qui paraissait dominer les autres par -son esprit et sa gaieté bruyante, était Zina, la fille de -Battista Groffolo, le maître de la maison. Elle tenait sur -ses genoux Lorenzo, qu’elle caressait et faisait babiller -comme un sansonnet. A l’apparition de Giacomo au -milieu de tout ce monde si bien disposé à la distraction, -il se fit un grand brouhaha.</p> - -<p>«<i>Sapientissimo dottore</i>, lui dit aussitôt Zina d’un air -moqueur, que nous apprendrez-vous de nouveau aujourd’hui? -Quels sont les mariages et les fêtes qui se -préparent, et comment se portent les habitants de Cadolce, -où vous allez si souvent prêcher à l’<i>osteria della -Luna</i>?</p> - -<p>—Vous êtes la plus malicieuse jeune fille de La Rosâ, -lui répliqua Giacomo avec bonhomie, et, pour vous -punir de l’indiscrétion de votre langue, qui s’exerce si -souvent à mes dépens, je ne vous dirai pas un secret -qui vous concerne et qui m’a été confié par un beau -jeune homme de Bassano.</p> - -<p>—Ah! vous voulez détourner la conversation en -excitant ma curiosité féminine, répondit Zina un peu -intriguée; mais vous n’y parviendrez pas, <i>dottor mio</i>. -Tenez, je vous offre la paix, si vous voulez nous chanter -une belle <i>canzonetta</i> bien longue, et que nous puissions -retenir pour vous faire honneur.</p> - -<p>—Non, non, répliquèrent les autres jeunes filles; -contez-nous plutôt une belle histoire d’amour, une histoire<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> -qui ne se trouve pas dans les épîtres de saint Pierre -et de saint Paul.»</p> - -<p>A ces mots, Giacomo éprouva une joie secrète qu’il -ne sut pas contenir. Il était ravi qu’on lui offrît l’occasion -de faire briller sa faconde et de tirer de sa mémoire un -de ces vieux contes qui s’y trouvaient enfouis depuis -son enfance.</p> - -<p>«Que vous raconterai-je? dit-il d’un air important. -Je voudrais trouver un sujet qui fût digne des beaux -yeux qui me regardent.</p> - -<p>—Pas mal commencé, répondit Zina en riant.</p> - -<p>—Ma foi, je vais vous dire une vieille histoire que -je tiens du vénérable curé de Cittadella, et qui remonte -à je ne sais plus quelle génération. Je désire qu’elle -vous intéresse; ce sera une preuve en faveur de mon -goût.</p> - -<p>—De mieux en mieux, repartit encore l’intarissable -Zina; nous vous écoutons toutes, <i>le orecchie spalancate</i>.»</p> - -<p>Après avoir aspiré une large prise de tabac, Giacomo -commença ainsi d’une voix sonore:</p> - -<p>«Il y avait autrefois un roi....</p> - -<p>—Et une reine, sans doute, dit tout bas Zina en se -pinçant les lèvres.</p> - -<p>—C’est possible, mais l’histoire ne le dit pas. Je le -répète, il y avait un roi qui, chassé de sa patrie par -un peuple ennemi, vint aborder les côtes de la mer -Adriatique. Heureux d’avoir échappé à l’inconstance de -la fortune et à celle des flots, ce roi s’avança dans les -terres de la Vénétie, et vint fonder une ville qui existe -encore et que vous connaissez tous, Padoue. Ce prince -s’appelait Antoine, et, comme c’était un prince pieux et -reconnaissant, il fit bâtir une église magnifique en l’honneur<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span> -de son patron. C’est depuis lors que <i>il Santo</i> de -Padoue est vénéré dans toute l’Italie.</p> - -<p>«A quelque distance de la ville, dans les fermes du -roi, il y avait un jeune pâtre d’une figure intéressante, -plein de grâce et de modestie. Il était chargé de conduire -un nombreux troupeau de chèvres, et il passait sa -vie au milieu des forêts sombres et des vastes prairies. -Lorsque la solitude pesait trop à son cœur, il détachait -une branche de bouleau, s’en faisait un chalumeau qui -répandait sa tristesse en sons plaintifs et doux que la -brise emportait au loin et que l’écho répétait. Très-souvent -aussi il cherchait à soulager son âme agitée -par de vagues désirs en implorant la protection de -saint Antoine. Quel était donc son mal, et de quoi se -plaignait-il?</p> - -<p>«Un jour le jeune pâtre vit au penchant d’une colline, -à l’ombre d’un bois d’oliviers, une jeune femme qui -paraissait écouter avec intérêt la mélodie suave que murmurait -son chalumeau: c’était Nisbé, la fille unique du -roi. Elle fuyait le bruit de la ville, et venait respirer -l’air des champs en marchant au hasard le long d’un -ruisseau dont les eaux limpides reflétaient son image. -Frappée des sons mélodieux qui se faisaient entendre, -Nisbé s’arrête, prête l’oreille, et cherche à découvrir la -cause du plaisir qui la charme. Elle voit le jeune pâtre, -remarque sa beauté, et s’étonne de rencontrer tant de -distinction dans un homme d’une condition aussi obscure. -Nisbé s’assied au bord du ruisseau, fixe ses beaux yeux -sur l’objet qui la captive et s’abandonne au cours de -ses pensées. Elle revient le lendemain, puis le jour -suivant, et puis tous les jours, entraînée qu’elle était -par une force fatale. Enfin Nisbé s’approche de Silvio -(c’était le nom du jeune pâtre), le questionne sur<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> -sa famille, s’intéresse à ses travaux, à ses espérances, -et lui promet la protection de son père. Vous -le savez mieux que moi, <i>care mie</i>, ajouta Giacomo d’un -air qui voulait être malicieux, l’amour est un grand -maître, qui mène loin ceux qui fréquentent son école. -Silvio et Nisbé n’ignorèrent pas longtemps le sentiment -qu’ils avaient conçu l’un pour l’autre; de doux regards -les eurent bientôt initiés au mystère de leurs cœurs. On -a vu des rois épouser des bergères, dit un vieux proverbe; -mais j’ignore s’il y a jamais eu des princesses -qui aient épousé des bergers: saint Pierre et saint Paul -se taisent complétement sur ce sujet. Tout ce que je puis -vous assurer, c’est que le père de Nisbé ne voulait pas -de Silvio pour son gendre; il reprocha à sa fille la -bassesse de son inclination, et lui défendit de sortir de -la ville en lui annonçant que, sous peu de jours, elle -deviendrait la femme d’un prince son ami.</p> - -<p>«Or, il faut que vous sachiez que Nisbé était née bien -loin, bien loin d’ici, presque au bout du monde, tout près -de la demeure du soleil, dans un pays où règne un -éternel printemps, où coulent incessamment des ruisseaux -de miel, où les figues mûrissent en un jour, où -les oiseaux au plumage d’or chantent des hymnes ravissants, -où la vie s’écoule comme un fleuve docile, et où -chaque heure apporte une félicité nouvelle. Dans cette -terre de béatitude qui touche au paradis, les dieux communiquent -souvent avec les hommes pour se reposer -du poids de leur immortalité. Une déesse de l’Olympe -avait conçu une passion ardente pour le roi qui est le -sujet de cette histoire, et la charmante Nisbé était le -fruit de cette union mystérieuse. Sa mère lui avait légué -le don funeste de ne jamais mourir, et peut-être aussi -un cœur sensible et trop disposé à se laisser toucher<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span> -par un homme que la destinée avait placé si loin d’elle. -En recevant de son père l’ordre de ne plus voir Silvio, -Nisbé en fut tout attristée. Un voile sombre s’étendit sur -sa vie, jusque-là si douce et si sereine. Dans l’excès de -sa douleur, Nisbé suppliait sa mère d’arrêter le nombre -de ses jours. «Bienheureuses les femmes, disait-elle, -que la mort vient arracher aux peines de leur cœur! -car, sans amour, l’immortalité est le plus cruel des -supplices. O ma mère, tranche le fil de ma vie, transforme-moi -en une fleur des champs, en un arbre de -la forêt, ou bien fais de moi et de Silvio deux oiseaux -du ciel, pour que nous puissions nous aimer en -liberté.»</p> - -<p>«Soulagée par cette prière, Nisbé s’endormit. La -déesse, touchée du sort de sa fille, lui envoya des rêves -consolateurs qui lui firent espérer une délivrance prochaine. -Le lendemain Nisbé, se trouvant moins rigoureusement -surveillée, quitta furtivement le palais de -son père et courut auprès de Silvio. Leur joie à tous -deux fut extrême. Assis l’un près de l’autre, ils se comblaient -des plus chastes caresses de l’amour, lorsqu’ils -aperçurent des gardes du roi qui venaient à eux: «Idole -de mon âme! s’écria tout à coup Nisbé, tu le vois, il -faut nous quitter. Les hommes sont jaloux de notre -bonheur, et il n’y en a plus pour nous sur cette -terre; mais, console-toi, une voix secrète me dit que -nous nous reverrons ailleurs ...» Et Silvio vit alors -s’échapper de ses bras palpitants une blanche colombe -qui s’envola vers les cieux. Il resta immobile d’étonnement -et de frayeur. Les mains levées comme pour -saisir l’objet adoré, sa langue ne put proférer une -parole. L’histoire ajoute que les dieux, touchés de la -douleur de ce jeune mortel, changèrent Nisbé en une<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> -étoile charmante, la plus belle de la voûte céleste, -celle qui se lève avant l’aurore, qui se couche la dernière -pour servir de flambeau aux amants heureux, et -qu’on appelle depuis lors <i>l’étoile du berger</i>.»</p> - -<p>La légende qu’on vient de lire, et que Giacomo avait -racontée dans toute la naïveté de son âme, était très-répandue -dans les provinces de la république de Venise. -C’est un commentaire de ces vers bien connus du premier -livre de l’<i>Énéide</i>:</p> - -<p class="pp8 p1">Antenor potuit, mediis elapsus Achivis,<br /> -Illyricos penetrare sinus....</p> - -<p class="pn1">dans lesquels le poëte latin raconte l’histoire d’Anténor, -qui pénétra heureusement dans le golfe d’Illyrie, -s’avança jusqu’au fond du royaume des Liburniens, où -il fonda la ville de Padoue, qui devint le refuge des -Troyens fugitifs. Ce conte, où se mêlent et s’entre-croisent -les ressouvenirs de l’antiquité avec l’histoire moderne, -et dans lequel la poésie de la nature comme la -comprenaient les Grecs se confond avec les pieuses -légendes du christianisme, est un trait caractéristique -de la double civilisation dont l’Italie a été le théâtre. -A vrai dire, le paganisme n’y a jamais été complétement -vaincu, et Dante, en choisissant Virgile pour le -guider à travers les cercles mystérieux de la cité catholique, -a exprimé d’une manière saisissante et profonde -ce double caractère toujours persistant de la civilisation -italienne.</p> - -<p>Parmi les fêtes populaires des provinces de la Vénétie -où l’on retrouvait encore les traces de cette civilisation -complexe, la fête de la Nativité était une des plus -pittoresques. La veille au soir du saint jour de Noël, la -principale auberge de La Rosâ était éclairée d’une<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span> -manière tout à fait inusitée. Une partie de la population -s’y trouvait réunie dans l’attente d’un grand événement. -Au milieu de la cuisine, assez spacieuse, on avait dressé -une estrade sur laquelle était placé un fauteuil recouvert -d’un vieux tapis qui simulait la pompe d’un trône -royal. Une étagère qui montait jusqu’au plafond était -chargée de vaisselle et de vases reluisants qui reflétaient -la flamme joyeuse d’un foyer devant lequel tournaient, -comme des âmes en peine, une demi-douzaine de belles -oies onctueuses et appétissantes. Une longue table couverte -d’une nappe blanche, de brocs remplis de vin et -de tous les autres objets nécessaires, indiquait les préparatifs -d’un festin qui devait bientôt avoir lieu. Au -coup de dix heures, Battista Groffolo, le riche fermier dont -nous avons parlé plus haut, fit son entrée dans la salle -de l’auberge; affublé d’un manteau rouge, la tête ornée -d’une espèce de couronne dentelée en papier doré, il -ressemblait à l’une de ces vieilles figures de rois -bibliques qui servent d’enseigne aux hôtelleries rustiques -dans presque toute l’Europe. Battista Groffolo -monta sur l’estrade, s’assit avec gravité, et, à un signe -qu’il fit de la main, tous les assistants s’inclinèrent avec -respect. Après quelques instants de silence, on entendit -frapper à la porte de l’<i>osteria</i> et l’on vit apparaître trois -figures étranges, un vieillard, une jeune fille et un enfant, -habillés comme des magiciens de théâtre: c’était -Giacomo, Zina, la fille de Battista Groffolo, et Lorenzo, -qui représentaient les trois mages de l’Évangile, avec -le caractère distinctif que la tradition accorde à chacun -de ces personnages vénérables. Giacomo avait pris avec -lui sa vieille guitare, et tous trois portaient, suspendu -au cou par un large ruban de soie rouge, un petit coffret -qui contenait l’offrande consacrée par la légende.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span></p> - -<p>Les trois mages s’approchèrent du trône du roi, et -Giacomo demanda d’une voix respectueuse: «Où donc -est le roi des Juifs qui vient de naître? car nous avons -vu son étoile en Orient, et nous venons pour l’adorer.» -A ces paroles, un grand murmure s’éleva du milieu de -la foule. Hérode et sa cour parurent consternés. Cependant -on fit asseoir les trois mages, on leur rendit les -devoirs de l’hospitalité, on leur lava les pieds, et puis -on les invita à prendre des forces pour la continuation -de leur saint pèlerinage. Le roi Hérode, les trois mages -et les principaux dignitaires de la cour prirent place à -la table du festin. Giacomo, animé par de copieuses -rasades, oubliant le rôle dont il était investi, voulut -haranguer l’assemblée au nom de saint Pierre et de -saint Paul, et déjà il avait lancé sa fameuse citation: -<i>Ecco cosa dicevano</i>..., lorsqu’on lui fit observer qu’en sa -qualité de mage, il lui était impossible d’invoquer les -deux grands apôtres dont les épîtres sont postérieures à -la mort de Jésus-Christ. Sans être parfaitement convaincu -de la justesse de cette observation, Giacomo -consentit à suspendre son discours. Après ce petit -épisode, on se leva de table; le roi Hérode remonta sur -son trône, et il dit aux mages qui l’écoutaient: «Allez, -informez-vous de l’enfant, et, lorsque vous l’aurez -trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’aille aussi -l’adorer.»</p> - -<p>Les mages s’inclinèrent avec respect et sortirent de la -salle. Ils trouvèrent le village illuminé. Les fenêtres des -principales maisons étaient garnies de flambeaux et de -jeunes filles déguisées sous les costumes les plus -bizarres et les plus divers, qui criaient aux voyageurs: -«Ohé! ohé! voici le roi des Juifs que vous cherchez!» -et, avec ces cris insultants, elles jetaient à la tête des<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span> -voyageurs une sorte de mannequin en paille qui simulait -un enfant au maillot. Les mages traversèrent toute -cette foule de mécréants dans un profond silence, -paraissant insensibles aux injures dont ils étaient l’objet. -Ils arrivèrent ainsi en pleine campagne, suivis d’une -cohue d’enfants et de femmes, et précédés de loin par -un char à deux roues et de forme antique qui était -traîné par des bœufs. Sur ce char, qui ressemblait assez -à celui que montaient jadis les triomphateurs romains, -il y avait quatre jeunes gens tenant chacun à la main -une longue torche de résine dont la flamme pétillante -s’élançait dans les airs. Les ombres que projetait cette -lumière épaisse enveloppaient le char et dérobaient -entièrement aux yeux de la foule les détails de cette -naïve mise en scène, par laquelle on voulait représenter -la mobilité de l’étoile prophétique.</p> - -<p>C’était par une nuit d’une sérénité admirable que -s’accomplissait cette pieuse et touchante cérémonie. -Le firmament était radieux, les étoiles scintillaient d’une -manière extraordinaire, l’air était doux, l’obscurité et -le silence régnaient dans la nature. On n’entendait de -temps en temps que les bêlements des moutons enfermés -dans les fermes du voisinage, que le cri plaintif de -quelque oiseau mal abrité, que les sons expirants d’une -voix lointaine. Une douce et vague tristesse remplissait -les cœurs, lorsque, Giacomo frappant quelques accords -sur sa vieille guitare, les trois mages se mirent à chanter -une naïve complainte, en continuant leur chemin. Cette -complainte était un fragment d’une litanie de Lotti, célèbre -compositeur vénitien du commencement du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, -et dont la mélodie suave s’était égarée dans les contrées -riantes des bords de la Brenta, où elle avait été apportée -sans doute par quelque noble dame, et y avait germé,<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span> -comme ces grains de semence que laissent tomber les oiseaux -voyageurs, messagers dociles d’une volonté mystérieuse. -La mélodie de Lotti, arrangée à deux parties par -une main inconnue, était très-populaire dans les provinces -de terre ferme, où elle passait pour un de ces chants -naïfs qui semblent s’exhaler de la terre féconde comme -les parfums de l’aubépine en fleur. Giacomo était -chargé de rendre la partie de basse, tandis que Zina et -Lorenzo chantaient à l’unisson la partie de soprano. -Voici quelles étaient les paroles de ce charmant noël:</p> - -<p class="pbq p1">Étoile mystérieuse, dont nous suivons depuis si longtemps les -traces mobiles et toujours nouvelles, conduis-nous enfin vers le -berceau de l’enfant qui a été promis au monde pour la félicité -des hommes. Avertis par ta clarté propice, nous venons des -extrémités de l’Orient pour adorer le Christ annoncé par les prophètes, -et nous lui apportons de l’or, de l’encens et de la myrrhe, -ce que renferme de plus précieux le pays de nos pères. Courbés -sous le fardeau des ans, nous venons à toi, enfant miraculeux, -pour que tu dissipes les ténèbres qui nous enveloppent de toutes -parts, pour que tu arraches de nos cœurs flétris ce doute funeste, -que nous a légué le génie du mal. Sois mille fois béni, ô roi -d’Israël! Que ta lumière s’élève sur l’abîme de nos misères, que -ta parole sainte purge nos âmes souillées et qu’elle nous réconcilie -avec le Dieu créateur! O Christ rédempteur, que ton nom soit -béni à jamais!</p> - -<p class="p1">La voix mordante de Giacomo, celles plus agréables -de Zina et de Lorenzo, harmonieusement groupées -ensemble, s’exhalaient ainsi en doux accords, pendant -que le cortége continuait sa marche et que les mages -entraient dans chaque maison un peu importante qu’ils -trouvaient sur leur chemin. Ils y étaient reçus avec une -pieuse cordialité, et ils allaient se prosterner, dans un -coin de l’étable, aux pieds de l’enfant Jésus couché -dans la crèche et entouré de la sainte famille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span></p> - -<p>Après ces diverses stations, les mages reprirent le -cours de leur pèlerinage, jusqu’à ce qu’ils fussent -arrivés devant la grille d’un château, où ils furent introduits -par un domestique en livrée. On les conduisit -dans un grand salon, rempli de seigneurs et de nobles -dames. Giacomo salua humblement la compagnie, et, -après avoir frappé sur sa vieille guitare les deux seuls -accords qui lui fussent familiers, tous les trois recommencèrent -à chanter le noël dont nous avons traduit -les paroles. La noble compagnie parut satisfaite de -l’effet de l’ensemble, mais on remarqua surtout la voix -fraîche de Lorenzo, dont la grâce enfantine avait déjà -attiré les regards. Une jeune demoiselle, qui paraissait -parler avec autorité, fit approcher Lorenzo, et lui demanda -avec douceur:</p> - -<p>«Avez-vous des frères et des sœurs, mon bel enfant?</p> - -<p>—<i>No, signora</i>, répondit-il en rougissant un peu, je -suis le seul enfant de ma mère.</p> - -<p>—Aimez-vous bien votre mère?</p> - -<p>—Autant que j’aime le bon Dieu, dit-il sans la moindre -hésitation.</p> - -<p>—Voilà une réponse qui annonce un cœur aussi pur -que votre front.»</p> - -<p>Et un murmure d’approbation générale accompagna -cet éloge.</p> - -<p>La <i>gentildonna</i>, attirant alors Lorenzo plus près du -canapé où elle était assise, lui dit avec un doux sourire:</p> - -<p>«Sans doute vous ne voudriez pas la quitter, cette -mère que vous aimez tant?</p> - -<p>—Si c’était pour son bonheur! répondit avec empressement -Zina, qui avait compris toute la portée de cette -question.</p> - -<p>—Par exemple, répliqua la noble demoiselle en jetant<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span> -les yeux sur un vieillard silencieux qui était assis en -face d’elle, de l’autre côté du foyer, vous plairiez-vous -avec nous, mon bel enfant?</p> - -<p>—<i>O santa Maria!</i> s’écria encore Zina, qui, dans son -affection pour Lorenzo, devançait ses réponses, ce serait -bien heureux pour l’enfant et pour sa mère!</p> - -<p>—Eh bien! nous causerons de cela plus longuement -demain,» reprit la noble demoiselle; et, à un signe -gracieux de sa main, les trois mages se retirèrent.</p> - -<p>A une petite lieue de La Rosâ, sur la belle route qui -conduit de Padoue à Bassano, toute parsemée de hameaux -pittoresques, de nombreuses hôtelleries et de riches -vergers, se trouvait le charmant village de Cadolce, -et dans ce village on remarquait une des habitations les -plus délicieuses de la terre ferme. Elle était assise sur -le penchant d’une colline, adossée à la lisière d’un bois -qui répandait au loin sa fraîcheur et son ombrage tutélaire. -Le château, entouré de portiques, était vaste et -d’une architecture élégante. Son toit à l’italienne se détachait -de la verdure qui l’environnait et s’épanouissait -au soleil, comme un caprice de fée. Ce château était du -XVI<sup>e</sup> siècle; il avait été construit par Palladio, avec les -débris de vieux monuments de la Grèce. Le château -était séparé de la route par un large fossé rempli d’eau -et par une longue grille dorée qui laissait entrevoir un -riche parterre rempli de citronniers et des fleurs les -plus rares, que rafraîchissaient des jets d’eau toujours -abondants. Une grande quantité de jolis pigeons et de -paons au chatoyant plumage étaient constamment perchés -sur le toit du château, qu’ils remplissaient du bruit -de leurs cris mélancoliques et de leurs roucoulements -amoureux. L’intérieur de ce château répondait à la magnificence -de l’extérieur. De grands appartements somptueusement<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span> -décorés, des tableaux, des statues, une -bibliothèque choisie, une chapelle, un théâtre, un nombreux -domestique, tout annonçait la résidence d’un -grand seigneur. Le village enveloppait le château et s’étendait -le long de la route en jolies maisonnettes blanches, -habitées par une population laborieuse. Cadolce -était le village le plus propre qu’il y eût entre Padoue et -Bassano. Ses habitants avaient une grande réputation -de jovialité; ils étaient fous de plaisir, et il était passé en -proverbe que lorsqu’on s’ennuyait, il fallait aller à Cadolce. -Aussi y accourait-on en foule les jours de fête; -on y dansait, on y buvait à perdre haleine. L’auberge -de la <i>Luna</i> était remplie de bons compagnons qui frappaient -sur les tables et brisaient les vitres de leurs dissonances -<i>non préparées</i>.</p> - -<p>Dans une grande et belle pièce de la villa Cadolce, -ornée de vieux portraits de famille, parmi lesquels on -remarquait plusieurs doges, deux personnages s’entretenaient -paisiblement. L’un de ces personnages, enveloppé -d’une longue robe noire, les mains croisées derrière -le dos, sa tête blanche légèrement inclinée sur la -poitrine, marchait à pas lents et mesurés. De temps en -temps il poussait de gros soupirs entremêlés de quelques -rares monosyllabes qui semblaient s’échapper avec -peine de ses lèvres minces et serrées. «C’est fait, disait-il -tout bas, oui, c’est fait de l’indépendance et de la -grandeur de Venise.»</p> - -<p>Après un long silence, pendant lequel il ne cessait de -marcher, il reprit, en élevant la voix et en redressant un -peu sa tête sexagénaire: «Cependant, si le sénat voulait -m’écouter, nous pourrions voir briller encore quelques -beaux jours; nous aurions des alliés, de l’or, et -des soldats pour nous défendre.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span></p> - -<p>Il se tut de nouveau, et, ralentissant sa marche, dont -il paraissait fatigué: «Mais, hélas! dit-il, nous sommes -vieux, et tout le monde nous abandonne. Les patriciens -sont plus corrompus que le siècle où nous avons le malheur -de vivre; ils tiennent plus à leurs richesses et à leur -lâche oisiveté qu’à l’indépendance de la patrie. Pourvu -qu’on les laisse se promener au Broglio et souper dans -leurs <i>casini</i>, ils tendront la gorge au destin qu’on leur -prépare.</p> - -<p>—Il me semble que Votre Excellence s’exagère beaucoup -les dangers qui menacent la république, dit l’autre -personnage, qui était assis nonchalamment sur un -canapé de velours, tenant à la main un vieux bouquin -entr’ouvert dans lequel il essayait de lire de temps en -temps. Les puissances ennemies de l’indépendance de -Venise sont trop occupées de leurs propres affaires pour -songer à nous inquiéter.</p> - -<p>—Ah! ce ne sont pas les armes des nations intéressées -à notre perte que je redoute pour ma patrie, répliqua -le premier interlocuteur; c’est l’esprit nouveau qui -s’élève de tous les coins de l’horizon. Nos vieilles institutions -sont minées par un principe funeste qui échappe à -toute surveillance; les provinces s’agitent, les patriciens -sont désunis, et les citadins aspirent ouvertement à une -réforme de l’État. Il n’est pas jusqu’à nos bons gondoliers -qui ne rembrunissent leur visage; ils nous saluent -avec moins de respect et ne chantent plus les stances du -Tasse avec la bénigne gaieté d’autrefois. Oui, mon ami, -nous marchons évidemment à une dissolution de toutes -choses.</p> - -<p>—Votre Excellence sait mieux que moi que la république -est un vieux vaisseau dont la quille plonge trop -avant dans le sein des ondes pour carguer ses voiles à<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span> -la moindre brise. Qu’elle se rassure donc, <i>per Bacco!</i> les -lois de Venise sont l’œuvre d’une politique consommée, -et Horace semble avoir prévu les événements qui se -préparent lorsqu’il dit....</p> - -<p>—Abbé, tu te trompes. Horace est assurément un -grand poëte, qui a dit des choses admirables sur -l’homme et sa destinée; mais, malgré ton savant commentaire, -je doute qu’il ait entrevu les événements dont -nous sommes menacés. Crois-en ma vieille expérience: -nous sommes destinés à voir l’une des plus grandes révolutions -de l’histoire. Rien de ce que tu as lu ne peut -être comparé à ce que je redoute. C’est un monde qui -s’écroule. Venise, qui a bravé tant d’orages, et dont les -lois sont l’œuvre du temps et de sa justice, se brisera -contre l’écueil que j’aperçois de loin. Je le répète, nous -sommes vieux, la vie nous échappe, Venise est une -lampe près de s’éteindre et qui ne projette plus qu’une -flamme vacillante. On dirait que la nature elle-même -participe à cette évolution mystérieuse; car les saisons, -et surtout le printemps, ne sont plus ce qu’elles étaient -pour nos pères. Oui, oui, mon ami, la terre aussi se refroidit -dans l’espace; le soleil se voile de sinistres nuages, -et l’homme perd de sa chaleur et de sa douce gaieté. Il -ne nous reste plus qu’à mourir dans la miséricorde de -Dieu.»</p> - -<p>En proférant ces dernières paroles, le vieillard se -laissa tomber sur une chaise en couvrant ses yeux de -ses mains décharnées.</p> - -<p>«<i>Per Bacco!</i> Votre Excellence m’étonne, répliqua -l’abbé. Je ne vois pas que le soleil soit moins éclatant, -que les fleurs soient moins parfumées et le vin de Chypre -moins généreux que par le passé. <i>Eh vîa! eh vîa!</i> -laissez là vos sombres présages. Dieu et la nature sont<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span> -toujours les mêmes; le mal n’est que dans l’esprit de -l’homme. N’empoisonnons pas l’heure présente par des -prévisions malheureuses; laissons-nous aller doucement -au courant qui nous entraîne, en chantant avec Horace:</p> - -<p class="pp8 p1">Lætus in præsens animus, quod ultra est,<br /> -Oderit curare, et amara lento<br /> -Temperet risu. Nihil est ab omni</p> -<p class="pp10">Parte beatum<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.<br /></p> - -<p class="p1">Le premier de ces deux interlocuteurs était Marco -Zeno, noble Vénitien dont la famille illustre remontait -aux premiers temps de la république. Toutes celles qui -avaient de semblables prétentions historiques étaient -appelées <i>familles électorales</i>, parce qu’elles croyaient -descendre des douze tribuns qui, en 679, élurent le premier -doge. Marco Zeno pouvait avoir soixante ans à l’époque -où nous place notre récit. C’était un homme -grand et sec, au front large et dépouillé. Il avait une -physionomie expressive, mais sévère; son abord calme, -son regard froid et redoutable vous inspiraient ce -respect mêlé de crainte qui est le propre des hommes -habitués au commandement. Quoique rempli de bienveillance -pour toutes les personnes qui vivaient dans sa -familiarité, ses manières n’avaient rien de communicatif. -On lisait dans l’impassibilité de son visage qu’il était né -dans une caste privilégiée et souveraine dont il voulait -qu’on respectât les droits. Les grandes démonstrations -répugnaient à sa froide raison. Il ne pouvait supporter -ni la joie bruyante ni la sensibilité trop expansive. Il aimait -les intelligences qui se dominent et qui se manifestent<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span> -avec mesure. Il connaissait trop les hommes -pour se laisser prendre aux apparences, et ne croyait -facilement ni au dévouement absolu ni à la méchanceté -gratuite. C’était un esprit vaste et rompu au maniement -des affaires. Ayant été ambassadeur de la république de -Venise dans presque toutes les cours de l’Europe, il y -avait étudié le mécanisme des gouvernements, dont il -connaissait le fort et le faible. Marco Zeno n’avait aucun -enthousiasme; il se méfiait des mensonges de la parole, -il voulait des faits positifs avant de prendre une détermination; -alors il agissait sans scrupule et sans hésitation. -Il croyait à l’amour, à la haine, à l’amitié, comme à des -forces de la nature humaine qu’on peut utiliser. Acteur -profond, il était doué d’une âme assez impressionnable -pour bien jouer un rôle dans le drame de la vie politique, -qui avait été la grande préoccupation de sa vie. -C’était un de ces hommes d’État comme Venise en possédait -beaucoup, une de ces intelligences italiennes lucides -et fortes, qui était arrivée à ce point élevé de l’horizon -de la vie où tout est clair, mais d’une tristesse navrante.</p> - -<p>Cependant, sous la sèche enveloppe de ce vieux -sénateur, dans cet homme sombre et désabusé par une -longue expérience de nos misères, il y avait un recoin -mystérieux où s’était réfugié tout ce qui lui restait de -vitalité: c’était l’amour de la patrie. Homme politique un -peu de l’école de Machiavel, dont le livre fameux n’est, -après tout, que la glorification du succès, Marco Zeno -avait été élevé dans les préjugés de cette oligarchie pour -qui la nation se résumait tout entière dans l’État, et -l’État dans les mains d’une minorité choisie. Ce mot abstrait, -<i>l’État</i>, était alors pour les hommes politiques -ce que le mot <i>âme</i> est encore de nos jours pour certains<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span> -esprits, un dieu jaloux, silencieux et voilé, qui semble -n’avoir créé le monde que pour l’absorber et l’anéantir. -Bien que Marco Zeno eût habité la France sous le règne -de Louis XV, et qu’il eût vécu au milieu de la phalange -philosophique qui s’efforçait de dégager de l’histoire la -grande loi du progrès continu de l’esprit humain, il était -resté impénétrable à ce qu’il appelait les folles idées des -temps nouveaux. Selon lui, le pouvoir devait être toujours -le partage des classes élevées de la société, à la -condition cependant qu’il fût exercé pour le bien de -tous. Il disait souvent que la loi devait être comme le -soleil, qu’elle devait éclairer les peuples sans qu’ils y -pussent toucher. Pour Marco Zeno comme pour toute -l’aristocratie de Venise, la science politique se résumait -dans cette formule bien connue: <i>Pane in piazza, e giustizia -in palazzo</i>.</p> - -<p>Le second des deux interlocuteurs était l’abbé Zamaria, -le secrétaire et l’ami de Marco Zeno. Il l’avait suivi -dans ses ambassades, et avait partagé toutes les vicissitudes -de sa fortune. C’était un tout petit homme écourté, -vif, d’un caractère doux et charmant, d’où s’épanchait -une gaieté bénigne et presque inaltérable. Son imagination -sereine ne réfléchissait que la partie lumineuse et -consolante de la vie. Très-versé dans les langues anciennes, -sachant presque toutes celles de l’Europe moderne, -poëte, philosophe et surtout grand musicien, l’abbé Zamaria -réunissait toutes les connaissances de son temps, -dont il cachait la profondeur sous le rire d’un enfant. Il -appartenait à cette famille d’esprits aimables et fins, de -philosophes pratiques aux passions tempérées, aux -goûts délicats, aux croyances molles et flottantes, qui se -laissent aller au courant qui les entraîne sans projets -lointains, sans ambition, goûtant à tous les fruits de la<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> -route sans soucis et sans regrets. L’abbé Zamaria était -un de ces hommes contenus et sages qui trouvent le -bonheur dans la modération des désirs, dans un coin -paisible, à côté d’un objet aimable, un de ces joyeux -abbés du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, plus dévots à la morale d’Horace -qu’à celle de l’Évangile, humant la vie <i>piano</i>, <i>piano</i>, et -secouant les chagrins comme l’oiseau secoue les gouttes -de rosée qui tombent sur ses ailes.</p> - -<p>Marco Zeno et l’abbé Zamaria étaient deux caractères -parfaitement opposés, qui représentaient assez fidèlement -les deux grands éléments de la société vénitienne, -c’est-à-dire la minorité oligarchique qui possédait les -bénéfices et les soucis de la puissance, et le peuple doux -et spirituel qui se berçait mollement sur les lagunes, -laissant couler la vie comme une gondole légère <i>sul -mare infido</i>. Marco Zeno était veuf depuis longtemps. -Une fille unique était l’héritière de sa tendresse et de sa -fortune. C’est dans un coin de la villa Cadolce que vivait -dans le recueillement le saint abbé dont il a été -question au commencement de cette histoire: il était le -frère cadet du vieux sénateur.</p> - -<p>Le château où s’est passée la scène que nous venons -de raconter est celui où avaient été reçus les trois mages -dans la nuit de Noël. La jeune personne qui avait accueilli -avec tant de grâce l’enfant de Catarina Sarti était -la fille du vieux sénateur, et la nièce par conséquent du -prêtre vénérable dont Lorenzo avait su toucher le cœur. -En entrant dans cette illustre famille vénitienne, le -jeune Lorenzo héritait pour ainsi dire de la destinée de -son père, qui avait été le client de Marco Zeno, dont la -protection s’était étendue sur la veuve, à qui il faisait -une pension. Lorsque la fille de Zeno questionna Lorenzo -sur le nombre de frères et de sœurs qu’il pouvait<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span> -avoir, elle ignorait qu’il fût le fils de Catarina Sarti. -L’intérêt tout instinctif qu’elle ressentit d’abord pour cet -enfant qu’elle voyait pour la première fois prit un caractère -plus sérieux lorsqu’elle apprit quels étaient les -liens qui existaient depuis longtemps entre le père de -Lorenzo et sa propre famille. Admis dans la maison de -Zeno sans autre titre que celui d’une bienveillance généreuse, -le fils de Catarina Sarti ne tarda point à s’attirer -l’affection du vieux sénateur, et surtout celle de sa -fille.</p> - -<p>Beata, fille unique du sénateur Marco Zeno, pouvait -avoir à peu près quinze ans à l’époque où Lorenzo fut -reçu dans sa famille. Elle était assez grande pour son -âge, d’une taille élancée et fine, dont tous les mouvements -trahissaient la distinction de la race. Sa tête charmante, -d’une expression à la fois douce et sévère, reposait -sur un cou flexible, dont les lignes onduleuses -allaient expirer mollement sur des épaules délicates qui -tressaillaient à la moindre émotion. Ses yeux étaient -d’un noir bleuâtre, ornés de longues et soyeuses paupières -qui en tempéraient l’éclat. Son regard profond et -tendre, presque toujours enveloppé d’un nuage mélancolique, -révélait une âme sérieuse, et son maintien -noble, mais un peu sévère parfois, était adouci par les -signes d’une bonté compatissante qui lui attirait l’affection -respectueuse de ses domestiques et de ses inférieurs. -Une chevelure abondante et presque blonde, relevée -derrière la tête en un bouquet charmant, contenait une -fleur naturelle dont Beata aimait à se parer comme -d’un symbole de la jeunesse et de ses espérances. Ayant -perdu sa mère de très-bonne heure, Beata avait été élevée -sous la surveillance de son père et par les soins particuliers -de l’abbé Zamaria. Aussi son instruction, variée<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span> -et plus forte que ne l’était celle des femmes ordinaires -de son pays et de son temps, se ressentait un peu de la -pensée sérieuse qui en avait dirigé le cours. Beata connaissait -la langue française, qu’elle parlait avec une -certaine facilité. On se doute bien que les arts n’avaient -point été oubliés dans l’éducation d’une noble Vénitienne. -La fille du sénateur dessinait un peu, peignait -agréablement, et surtout elle connaissait à fond l’art -musical, dont l’abbé Zamaria lui avait révélé les secrets -les plus intimes. Sa voix de <i>mezzo soprano</i>, d’un timbre -suave et pénétrant, se colorait des plus vifs reflets du -sentiment, dont elle savait exprimer les nuances les -plus délicates. Ce qui paraîtra assez bizarre, c’est que -Beata avait un goût particulier pour le violoncelle, dont -elle jouait avec infiniment de grâce. Cette prédilection -pour un instrument qui ne semble pas convenir à la délicatesse -d’une femme s’expliquait alors par les mœurs -de Venise, dont les écoles de musique étaient exclusivement -consacrées à l’éducation de pauvres jeunes filles. -Celles-ci y apprenaient à jouer de tous les instruments -nécessaires pour former un petit orchestre qui servait -aux exercices de la maison. Nous aurons l’occasion de -faire remarquer plus tard combien cette organisation -des conservatoires de Venise a eu d’influence sur le -goût musical de la société vénitienne.</p> - -<p>Les talents aimables, les charmes et la rare distinction -qu’on remarquait dans cette noble jeune fille n’étaient -cependant que des accessoires, et comme la splendeur -de qualités d’un ordre plus élevé. Son esprit, d’une -trempe peu commune, avait été nourri de lectures sérieuses -et diverses, et son jugement, mis en éveil par le -spectacle d’une société en décadence, avait acquis une -maturité tout à fait au-dessus de son âge. Héritière unique<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span> -de la fortune et de la tendresse de Marco Zeno, son -père avait voulu qu’elle fût digne de l’illustration de sa -maison et du rang qu’il occupait dans l’État. Dans les -idées de ce vieux sénateur, qui étaient celles de la haute -aristocratie vénitienne, la femme d’un patricien devait -être au-dessus des autres femmes, non-seulement par -les avantages de la naissance, mais par l’élévation des -sentiments. Il disait souvent que toute prérogative sociale -qui n’est point justifiée par une supériorité morale -est une véritable usurpation. Aussi n’avait-il épargné aucun -effort pour que Beata fût digne du nom qu’elle portait, -et de très-bonne heure il avait exercé son jeune -esprit à lire, sans trop se troubler, dans les profondeurs -du cœur humain.</p> - -<p>Cette direction sévère donnée à l’éducation de Beata -n’avait point altéré, heureusement, la simplicité de son -âme. Née dans un siècle téméraire, au milieu d’une société -en décadence, elle sut entendre tout ce qui se disait -contre les plus saintes vérités sans jamais donner lieu -de croire que le doute eût pénétré dans sa conscience. -Le commerce des hommes supérieurs et la lecture des -livres les plus hardis n’avaient porté atteinte ni à la modestie -de son langage, ni à l’accomplissement de ses plus -humbles devoirs. Elle savait écouter et se taire, et son -dégoût profond pour les discussions arides et pointilleuses -de l’esprit l’avait fortifiée dans l’idée que la mission -de la femme était de relier et de concilier les -hommes par l’attrait du sentiment. Aussi les passions -turbulentes se calmaient à son approche, la sérénité de -son front se répandait sur tous ceux qui la voyaient, et -les caractères les plus antipathiques se groupaient autour -de sa personne en acceptant avec amour le joug de -son empire. La science de la vie, si l’on peut donner ce<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span> -nom à de simples pressentiments d’une nature bien -douée, avait traversé son cœur sans y déposer une goutte -de son amertume. A son regard doux et mélancolique, -à cette adorable langueur qui se trahissait par les sons -voilés de sa voix expressive, et qui lui faisait pencher -la tête comme celle d’un épi d’or sous la brise du matin, -à ce mélange de tendresse et de raison, de joie enfantine -et de préoccupation sérieuse qui faisaient le fond de son -caractère, on reconnaissait une femme d’élite, une de -ces créatures privilégiées que Dieu semble envoyer sur -la terre pour y raffermir le culte de l’idéal. Lorsque, vers -les heures paisibles du soir, Beata promenait sa langueur -dans le beau jardin de la villa Cadolce, au milieu des -orangers et des fleurs, préservant sa tête d’une ombrelle -de soie rose dont les reflets adoucis allaient se confondre -avec ceux de sa robe blanche et flottante, le cœur rempli -de murmures confus, laissant échapper de ses lèvres -indolentes ce demi-sourire qui sied à la grâce, et regardant -au loin dans l’atmosphère les chaudes vapeurs -qui annoncent la fin du jour, on eût dit la personnification -de Venise ayant le pressentiment de sa destinée.</p> - -<p>Beata avait une amie d’enfance qu’elle aimait beaucoup: -c’était Tognina, la fille du médecin de Cadolce, -petite et gracieuse personne, vive, enjouée, spirituelle. -Au moindre mot, le frais et blanc visage de Tognina -s’épanouissait de joie, et un doux sourire se jouait sur -ses lèvres de rose comme un rayon de soleil dans un -vase rempli de lait. Légère et un peu malicieuse, Tognina -était une Vénitienne pure et sans mélange, dont le caractère -formait un heureux contraste avec celui de Beata. -Cette diversité dans les goûts et dans les instincts avait -resserré davantage l’affection qui existait entre ces deux<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span> -jeunes filles, qui n’avaient point de secrets l’une pour -l’autre.</p> - -<p>Lorsque le jeune Lorenzo Sarti fut admis dans l’illustre -famille dont nous venons de faire connaître les différents -membres, il ne tarda point, nous l’avons dit, à devenir -l’objet de la préoccupation de Beata. De quelques années -plus âgée seulement que cet enfant, qui avait éveillé son -intérêt par la gentillesse de ses manières et la naïveté -de ses réponses, Beata sentit croître en elle chaque jour -les germes d’une affection dont il était aussi difficile de -définir le caractère que de prévoir les développements. -Il semblait que Lorenzo fût venu à propos apporter un -aliment à l’activité de cette noble fille, dont le cœur sommeillait -encore du doux sommeil de l’adolescence. Son -père, qui, hors de la politique, n’avait de volontés que -celles de Beata, fut très-heureux de la voir s’attacher le -fils d’un bon Vénitien qui avait été un client dévoué aux -intérêts de la famille Zeno. Elle prit soin de son éducation, -lui fit donner des maîtres, et se plut à diriger son -esprit et à faire jaillir de son âme les bons instincts -qu’elle pouvait contenir. Toujours à ses côtés, Lorenzo -était devenu comme le frère de Beata. Il l’accompagnait -partout, à l’église, à la promenade, dans les cercles, -portant son ombrelle, un livre de messe, ou bien un -bouquet de fleurs. Or, de toutes les séductions innocentes -qui peuvent exister entre deux êtres d’âge et de -sexe différents, il n’y en a pas de plus subtile que le -plaisir qu’on éprouve à communiquer à une créature de -Dieu le souffle de la vie morale. Voir s’épanouir sous -ses yeux un jeune esprit qui se débat dans les limbes de -l’instinct, dissiper peu à peu les nuages qui enveloppent -son berceau, le nourrir de sa substance, le sentir tressaillir -sous vos étreintes et le voir répondre à vos efforts<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span> -par ce premier sourire qui annonce l’arrivée du jour et -le triomphe de l’intelligence, c’est un bonheur qui égale -presque celui de la maternité, c’est un mystère qui participe -du grand mystère de la création. Aussi l’histoire -est-elle féconde en exemples de cette nature, et l’on peut -affirmer que les plus belles fictions de la poésie reposent -sur cette donnée d’une vérité profonde, que l’amour -n’a pas de plus puissant auxiliaire que l’attrait de l’esprit<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. -On sait comment Dante a traité ce sujet dans l’admirable -épisode de Françoise de Rimini.</p> - -<p>S’il y a un charme tout-puissant à communiquer l’étincelle -de la vie à un esprit qui s’ignore, si la science -possède un attrait qui fascine celui qui la donne aussi -bien que celui qui la reçoit, en effaçant quelquefois les -contrastes les plus vifs de l’âge et de la fortune, les arts, -surtout la musique, opèrent des miracles bien plus surprenants -encore. La musique, ce langage mystérieux de -l’âme, dont l’empire commence où finit celui de la parole, -comme l’ont très-bien dit quelques Pères de l’Église; -la musique, qui est à la fois une science très-compliquée -et un art prodigieux qui satisfait la raison et -qui la dépasse par son rayonnement infini; la musique -remue les fibres les plus ténues de notre sensibilité, et -amène à la surface du cœur des accents ignorés qui nous -révèlent tout entiers à ceux qui nous écoutent. C’est -ainsi que la mer agitée par la tempête se soulève jusque -dans ses profondeurs, et jette sur les rivages des débris -inconnus. Telle femme vous attire par sa beauté et vous -charme par sa conversation, qui semble trahir une créature -délicate et conforme à l’idéal que vous poursuivez:<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> -écoutez-la chanter, et, si votre oreille est exercée à démêler -la bonne note, vous serez étonné de la différence -qui existe souvent entre ces deux manifestations d’une -seule et même personne. C’est que dans le son musical, -dans ce qu’on appelle le timbre de la voix humaine, il y -a ce qu’on trouve dans l’arome des fleurs, la quintessence -de la nature des choses. Une voix qui chante, c’est -un écho de l’âme, qui vous en dit plus en quelques minutes -que les plus longs discours. On peut mentir en -parlant, on ne peut pas tromper en chantant.</p> - -<p>C’est Beata qui enseigna à Lorenzo les premiers éléments -de la musique, et cette tâche lui fut aussi douce -que facile à remplir, parce que son élève était déjà tout -préparé à la culture de cet art admirable. Lorsqu’il eut -surmonté les premières difficultés, que sa voix de soprano -fut assouplie à franchir les intervalles les plus ardus, -et qu’il eut une connaissance suffisante des signes -phonétiques et de leur valeur, Lorenzo passa sous la direction -de l’abbé Zamaria, qui du reste avait la haute -main sur toute son éducation intellectuelle. L’abbé Zamaria -était un profond musicien, un érudit qui connaissait -l’histoire et la théorie de l’art presque aussi bien -que le P. Martini de Bologne, dont il était l’ami et le -correspondant. Élève de Benedetto Marcello, dont il admirait -plus que personne le génie simple et grandiose, -l’abbé Zamaria avait suivi d’un œil curieux et intelligent -les révolutions qu’avait subies la musique depuis la -grande époque de la Renaissance jusqu’à la fin du -XVIII<sup>e</sup> siècle. Il avait surtout fait une étude particulière de -l’histoire de la musique à Venise, de ses théâtres et de -toutes les institutions qui s’y rattachaient, et, à force -de sagacité, d’érudition aussi variée que minutieuse, il -était parvenu à saisir le caractère de ce qu’il appelait<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span> -l’école vénitienne, qu’il croyait aussi réel et aussi tranché -en musique que dans la peinture et dans l’architecture. -La partialité de l’abbé Zamaria pour tout ce qui pouvait -intéresser la gloire de son pays, son penchant à faire -ressortir l’influence particulière de Venise sur le développement -de l’esprit humain, en s’exagérant peut-être -la part qu’elle pouvait revendiquer dans l’histoire de la -civilisation italienne, étaient chez lui des sentiments naturels -qui s’étaient fort accrus par le désir d’être agréable -à son ami le sénateur Zeno. Ce vieux patricien, dont -l’intelligence lucide et forte ne se faisait aucune illusion -sur l’affaiblissement de la république et sur les événements -probables qui d’un jour à l’autre pouvaient emporter -son indépendance, s’était pris d’une tendresse -vraiment filiale pour la grandeur éclipsée de la reine -de l’Adriatique. Il s’était retourné vers le passé pour y -chercher une distraction à sa douleur actuelle, comme -nous aimons tous, au déclin de la vie, à réjouir nos regards -attristés par le spectacle de nos belles années. -Cette passion jalouse pour la gloire de sa patrie, qui réchauffait -le cœur du vieux Marco Zeno, était partagée -par toute la haute noblesse de Venise; à vrai dire, elle -forme un des traits caractéristiques de l’aristocratie dans -tous les pays du monde. On a pu voir de nos jours que -la démocratie fait assez bon marché des limites territoriales -qui séparent les différentes nations de l’Europe; et -cela se conçoit aisément: car l’esprit qui anime la démocratie -moderne participe un peu de la nature de l’esprit -religieux, dont le point d’appui est dans la conscience, -et non plus dans les fictions arbitraires de la pensée. -L’aristocratie vit de traditions, parce que c’est dans la -tradition qu’elle trouve les titres de sa puissance, tandis -que la démocratie ne s’élève qu’au nom d’un principe<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span> -de justice que le temps a mûri, et dont il exige impérieusement -la réalisation. Aussi l’histoire nous montre-t-elle -l’aristocratie partout et toujours fidèle au culte des -dieux domestiques, défendant jusqu’au dernier soupir -la nationalité dont elle est l’expression vivante, tandis -que la démocratie déborde comme un fleuve impétueux -qu’agite le souffle de Dieu. Cette lutte héroïque du patriciat -et de la démocratie, qui est le nœud de l’histoire -universelle, a été surtout remarquable et très-décisive -dans la république de Venise, dont l’indépendance n’a -pas survécu d’une heure à la chute du gouvernement -oligarchique.</p> - -<p>Ce sentiment profond d’attachement pour le sol -natal, qui remplissait l’âme tout entière du vénérable -sénateur, se révélait autour de lui d’une manière ingénieuse -et frappante. Dans son palais de Venise aussi -bien que dans sa villa Cadolce, il n’y avait que des -meubles et des objets d’art provenant soit de la capitale, -soit d’une ville quelconque des États de la république. -Il suffisait que le moindre objet de luxe eût été fabriqué -par un Vénitien ou par un sujet de la république, -pour qu’il eût à ses yeux un prix inestimable. Dans ses -deux magnifiques habitations, il n’avait admis que des -tableaux et des gravures de l’école vénitienne, depuis -Jean Bellini jusqu’à Tiepolo, qui ferme la série des -grands artistes qui ont illustré cette terre de la poésie -et de la volupté, jusqu’aux petits tableaux de genre et -aux caricatures innombrables que produisait un peintre -de mœurs alors très à la mode et assez inconnu de nos -jours, Pierre Longhi, mort à Venise en 1780, qu’on -voyait figurer dans les appartements de Marco Zeno -au milieu des chefs-d’œuvre des demi-dieux de la peinture. -Les tableaux, les gravures, les objets d’art, et en<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span> -général toutes les productions de l’esprit, étaient classées, -non d’après leur mérite respectif et reconnu, -mais selon le degré de consanguinité qui les rapprochait -de la <i>cara Venezia</i>. Et d’abord, Marco Zeno plaçait au -premier rang dans son affection et dans son estime -les artistes qui étaient nés dans la ville même des lagunes, -sur l’<i>isola madre</i>, comme il aimait à la qualifier. -Venaient ensuite les œuvres des sujets de la république, -puis enfin tout ce qui avait été créé à Venise par la -main des étrangers. Il suffisait qu’un livre eût été -imprimé dans cette ville chérie pour avoir droit à son -intérêt, et alors il lui était bien difficile de le juger sans -un peu de partialité.</p> - -<p>Pour répondre à cette passion profonde et presque -sacrée de Marco Zeno, l’abbé Zamaria avait organisé -la grande bibliothèque de son palais de Venise et celle, -moins considérable, qui se trouvait à la villa Cadolce, -dans un esprit tout aussi exclusif. Sur le premier plan -étaient classés par ordre chronologique les historiens, -les philosophes, les moralistes et les voyageurs vénitiens, -si nombreux et si curieux; puis venaient les -poëtes qui ont illustré le dialecte doux et charmant -qu’on parle dans les lagunes, suivis de tous les livres -importants et célèbres qui ont été publiés depuis l’introduction -de l’imprimerie à Venise, en 1467. La partie -la plus intéressante de cette bibliothèque était celle qui -était consacrée aux œuvres de l’art musical, rangées -d’après un plan systématique qui était le résultat d’une -grande érudition accompagnée d’une rare sagacité. On -y voyait figurer d’abord de nombreux recueils de -<i>canzonnette</i> populaires sans nom d’auteur, et qui étaient -presque aussi anciennes que la république de Saint-Marc. -Après ces monuments curieux de l’instinct et de<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span> -la poésie populaire qu’on trouve à l’origine de toutes -les nations modernes, l’abbé avait placé les chansons à -deux, à trois et même quatre parties, qu’on appelait -<i>frottole</i>, et qui étaient le produit d’un art qui commençait -à devenir intéressant. Après ces diverses manifestations -de la fantaisie plus ou moins libre et populaire, venaient -les madrigaux savants d’Adrien Willaert, qui passe -pour le vrai fondateur de ce qu’on appelle l’école de -Venise; ceux de Costanzo Porta, les œuvres des deux -Gabrielli, de Cipriano di Rore, de Jean Croce, surnommé -<i>il Chïozzetto</i>, de Claudio Merulo, de Lotti, de -Donato, etc., famille nombreuse de compositeurs originaux -parmi lesquels Benedetto Marcello occupe le -premier rang. Dans la section consacrée à la musique -dramatique, on voyait figurer les premiers opéras de -Monteverde, qui peut être considéré comme le véritable -créateur du drame lyrique; ceux de Cavalli, de Cesti, -de Legrenzi, de Caldara, de Gasparini, de Galuppi, -suivis de tous les opéras composés à Venise par les -nombreux musiciens qui, depuis Scarlatti jusqu’à -Cimarosa et Paisiello, ont visité cette ville des merveilles. -Les théoriciens n’y étaient pas oubliés non plus, -depuis Zarlino et Nicolas Vicentino jusqu’à Zacconi et -Tartini, que l’abbé Zamaria avait connus personnellement. -Il avait même poussé le scrupule patriotique -jusqu’à mentionner par une note qu’il avait intercalée -dans la compilation de l’abbé Gerbert, <i>Scriptores ecclesiastici -de musica sacra</i>, les manuscrits d’un fameux -théoricien de la fin du <span class="smcap">XIII<sup>e</sup></span> siècle, Marchetto de Padoue, -dont le nom était emprunté à la ville qui lui a donné -le jour.</p> - -<p>On s’imagine bien que, sous la direction d’un pareil -maître, Lorenzo dut faire des progrès rapides dans l’étude<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span> -de la musique. Non-seulement l’abbé Zamaria lui -apprit à chanter d’après les principes alors en vigueur -dans toutes les bonnes écoles d’Italie, il lui enseigna -aussi à jouer du clavecin, et compléta son éducation en -lui donnant les notions d’harmonie qui sont indispensables -à tous ceux qui veulent comprendre les lois d’un -art plus compliqué qu’on ne le croit communément. Du -reste, l’abbé Zamaria procédait avec son jeune élève -comme il l’avait déjà fait avec Beata, en suivant la -méthode de son maître Benedetto Marcello, qui consistait -à faire marcher de front la lecture et la vocalisation -avec la théorie dans des proportions plus ou -moins grandes et selon le degré d’aptitude de l’élève -qu’on instruisait. Les leçons de l’abbé Zamaria, -auxquelles Beata assistait toujours, étaient fort intéressantes -par l’esprit et la passion qu’il mettait à développer -ses idées sur l’art qu’il aimait, et par les rapprochements -ingénieux et quelquefois profonds qu’il savait -établir entre la musique et les diverses connaissances -de l’esprit humain. La jovialité de son humeur, son -érudition, aussi piquante que variée, jaillissaient au -moindre choc, et jetaient la lumière sur les objets les -plus obscurs.</p> - -<p>«Vois-tu, Lorenzo! lui disait souvent cet aimable -abbé, la musique ne s’apprend pas comme les <i>matematiche</i>. -La voix est moins nécessaire pour bien chanter -que le sentiment; et pour devenir un compositeur -comme l’illustre Marcello ou le joyeux Buranello, il faut -bien autre chose que de savoir écrire sur la <i>cartella</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a> -quelques leçons de contre-point. Un grand poëte -que tu ne connais pas encore, et qui s’appelait Horace,<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span> -a prouvé que, pour faire de beaux vers ou de la bonne -musique, il fallait le concours de la nature et du travail; -ce qui veut dire que, sans la permission du bon Dieu, -qui se révèle à nous par le sentiment,</p> - -<p class="pp8 p1">C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur<br /> -Pense de l’art des vers atteindre la hauteur.»</p> - -<p class="p1">«Ce serait vraiment trop commode, ajoutait un jour -l’abbé Zamaria en effleurant de sa main les joues de Lorenzo, -si l’on pouvait élever de jolis virtuoses comme -toi, ainsi qu’on apprend à un <i>papagallo</i> à bégayer péniblement -quelques mots confus. Non, non, me disait -souvent mon maître le grand Benedetto Marcello, on ne -va pas en paradis avec des coffres remplis de <i>zecchini</i> -d’or, et, pour pénétrer dans le monde des belles choses, -il faut être armé du rameau fatidique sans lequel on -ne franchira jamais les rives éternelles. N’est-ce pas, -signora Beata, que ces principes vous paraissent aussi -vrais qu’à moi? Lorsqu’il s’agit des beaux-arts, et surtout -de musique, l’opinion des femmes est très-importante -à consulter.»</p> - -<p>Beata répondit à cette interpellation par un sourire -gracieux qui éclaira son beau visage d’un rayon lumineux. -A ces causeries pleines de substance et d’incidents -comiques succédaient des scènes plus animées, où -l’abbé Zamaria donnait l’exemple, pour ainsi dire, des -principes qu’il venait de développer. Il fallait le voir -alors assis à son vieux clavecin, frappant de ses mains -osseuses et jaunâtres sur un petit clavier qui ne dépassait -pas cinq octaves, et dont les sons aigrelets ressemblaient -à ceux d’une mandoline. «Allons, mon -ami, disait-il à Lorenzo, chantons ensemble ce joli duo -de Clari que tu as appris l’autre jour, et qui a pour<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span> -objet l’éloge de la musique. <i>Do, re, mi, che bella cosa -che la musica!</i> quelle belle chose que la musique! Sur -ces paroles fort simples, l’abbé Clari a fait un morceau -exquis, un canon à la sixte inférieure, d’une facture -ingénieuse et savante. Tu n’as pas oublié, je l’espère, -ce qu’on entend en musique par un canon? C’est une -phrase plus ou moins longue, qui, après avoir été -exposée par une voix, est reproduite par les autres -jusqu’à la cadence qui forme le point d’arrêt; puis les -phrases recommencent et se poursuivent ainsi jusqu’à -la conclusion, comme un écho qui répète à des intervalles -marqués le son qui l’a frappé. Il y a des canons -à deux, à trois, à quatre et même à six parties. C’est -une forme un peu vieillie aujourd’hui, qui était fort à -la mode du temps de l’abbé Clari, vers la seconde -moitié du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Ce savant compositeur, dont -l’imagination était remplie de grâce, est né à Pise -en 1669. Il a été maître de chapelle à Pistoie, où il a -publié en 1720 une nombreuse collection de duos et de -trios avec un simple accompagnement de basse chiffrée -qui sont des chefs-d’œuvre d’élégance. L’abbé Steffani, -un <i>nostro Veneziano</i>, puisqu’il a vu le jour à Castelfranco, -sur le territoire de la république, a imité avec bonheur -la manière de l’abbé Clari; mais les duos de l’abbé -Steffani, qui a vécu longtemps à Munich, puis à la cour -de l’électeur de Brunswick, où il a connu Haendel, et -qui est mort à Francfort en 1730, les duos de l’abbé -Steffani, je suis forcé d’en convenir, ne valent pas ceux -de l’abbé Clari, dont ils reproduisent les formes sans -la grâce qui les caractérise. Allons, voyons, <i>caro Lorenzo</i>, -attaque la première partie de soprano; moi, je chanterai -celle de contralto: <i>Do, re, mi, che bella cosa che la -musica! do, re, mi, che bella cosa che la musica!</i>»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span></p> - -<p>Et l’abbé Zamaria, de sa voix chevrotante qui avait -dû être jadis un ténor, s’animait, s’exaltait comme un -enfant qui joue pour la première fois d’un instrument -dont il ne connaissait pas la puissance.</p> - -<p>«Bravo! Lorenzo, c’est cela; glisse rapidement sur -cette syncope qui précède la conclusion du thème proposé; -pas de sons de gorge, la voix pure et franche, -mais sans efforts.... <i>Do, re, mi, che bella cosa</i>.... Oh! -oui, la musique est une belle chose! s’écria l’abbé Zamaria -après avoir achevé de chanter ce charmant duo, -et en jetant par-dessus le clavecin la petite calotte de -velours qui lui couvrait la tête. Va, mon cher enfant, -tu as une organisation heureuse qui te rend digne de -comprendre l’art admirable que nous aimons tous dans -cette maison, et qui est le plus grand charme de la -vie.»</p> - -<p>Ces éloges adressés à Lorenzo par l’abbé Zamaria, qui -n’en était pas prodigue, firent tressaillir le cœur de -Beata, qui ne put comprimer entièrement l’émotion -qu’elle ressentait. A mesure que Lorenzo grandissait et -que son jeune esprit répondait aux soins dont il était -l’objet, l’affection de Beata pour cet enfant que la fortune -lui avait amené par la main grandissait aussi et -remplissait son cœur d’une satisfaction pleine de charme, -qui l’entraînait doucement vers un sentiment plus énergique -dont elle ignorait la nature et la toute-puissance. -Elle était tout simplement heureuse de voir s’épanouir -cette jeune plante que Dieu avait commise à sa sollicitude; -elle était heureuse de voir ses efforts couronnés -de succès et de pouvoir se dire que son instinct ne l’avait -pas trompée en lui inspirant la pensée de s’attacher -le fils de Catarina Sarti. Cette adoption, qui avait été -plutôt l’œuvre du hasard que le résultat d’une détermination<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span> -préméditée, était d’ailleurs conforme aux habitudes -de la haute aristocratie de Venise, qui aimait à -étendre les rameaux de son autorité et à couvrir de sa -protection tous ceux qui en réclamaient le bénéfice. -Beata se laissait donc aller à son penchant sans se -préoccuper de l’avenir et sans craindre que le sentiment -confus qu’elle éprouvait pour Lorenzo pût jamais -acquérir un caractère dangereux pour la sérénité de -son âme. Fille d’un grand seigneur, fière de son nom -et habituée dès l’enfance au respect qui était dû à l’illustration -de sa famille, Beata ne pouvait s’alarmer de -ces relations avec un jeune garçon qui avait quatre ans -de moins qu’elle, et dont la naissance modeste eût été -d’ailleurs un obstacle suffisant à des rêves impossibles. -La différence de l’âge, bien plus sensible dans le Midi -que dans le Nord, la distance que la fortune avait mise -entre Beata et Lorenzo, distance qui, malgré l’altération -des mœurs et l’affaiblissement des vieilles institutions, -était encore plus respectée à Venise que dans -aucun autre pays de l’Europe, toutes ces raisons, jointes -au caractère de Beata et à la rare distinction de sa nature, -ne lui permettaient point de s’inquiéter sur l’avenir -d’un penchant qui se présentait sous les apparences -d’une affection fraternelle. Aussi ne craignait-elle point -d’avouer la joie que lui faisaient éprouver les succès de -Lorenzo et de réclamer, avec une naïveté charmante, -la part qui lui revenait dans son éducation. Elle l’avait -entouré d’une sollicitude où se mêlait à son insu l’attraction -mystérieuse des sexes, qui se fait toujours sentir, -même entre les différents membres de la famille la -plus chaste. Beata se disait tout bas, en voyant les -rayons de la jeunesse effleurer le front de Lorenzo: -«C’est moi qui l’ai fait ce qu’il est; c’est moi qui<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span> -l’ai soustrait aux rigueurs d’une aveugle destinée! -Il est mon œuvre, c’est l’écho de mon âme. S’il -tient de sa mère la vie du corps, il me doit celle de -l’esprit.»</p> - -<p>C’est ainsi que Beata laissait échapper les premiers -murmures de son cœur sans en approfondir la cause; -c’est ainsi qu’elle voguait sur le courant facile qui l’entraînait, -sans prendre garde aux dangers de la route. -Bercée par des rêves charmants, les paupières mi-closes, -elle écartait le jour qui aurait pu l’éveiller: il -est si doux, le sommeil du matin! En grandissant sous -la tutelle de Beata, Lorenzo, en effet, développait chaque -jour les plus heureuses dispositions, qui le rendaient -de plus en plus digne de l’intérêt de ses protecteurs. -Docile, studieux et très-reconnaissant pour les soins -qu’on lui prodiguait, son aimable caractère s’épanouissait -sans efforts et semblait répondre à toutes les -espérances qu’on avait conçues de lui. La musique, les -langues et l’histoire formaient les principaux éléments -de l’instruction qu’on lui avait donnée, et sur ce fond -solide, qui ne pouvait que s’élargir avec le temps, l’imagination -hardie de Lorenzo jetait les plus vives couleurs. -Il se sentait heureux de vivre dans le milieu où -l’avait conduit la fortune; il s’élançait dans la carrière -qu’on lui avait ouverte avec une joie radieuse où se trahissait -l’orgueil bien légitime d’une émancipation inespérée. -Sa vive intelligence avait franchi presque sans -douleur les obstacles de l’initiation, et il travaillait avec -une telle ardeur, qu’on était souvent obligé de modérer -son zèle.</p> - -<p>La littérature française du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, qui était répandue -dans toute l’Europe, et que l’abbé Zamaria lui -avait fait connaître, commençait cependant à déposer<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span> -dans l’esprit de Lorenzo quelques germes de ces doctrines -nouvelles qui devaient soulever le monde et en -changer les destinées. Les œuvres de Locke, de Condillac, -de Voltaire, surtout celles de Rousseau, furent -dévorées successivement et produisirent sur son imagination -une fermentation que les pieux conseils de sa -mère, qui venait souvent le visiter à la villa Cadolce, -ne parvenaient pas toujours à calmer. Ce côté alarmant -du caractère de Lorenzo, qui aurait pu briser en -un instant l’édifice encore fragile de sa fortune, ne se -révélait qu’à travers les lueurs d’une exaltation juvénile -qui ne manquait point de grâce, et qui était plutôt de -nature à charmer le regard attristé du vieux sénateur. -Sans rien perdre du respect qu’il devait à ses protecteurs, -sans oublier la distance qui le séparait de sa -bienfaitrice, dont il était bien loin de soupçonner le sentiment -tendre et voilé, Lorenzo était fier néanmoins d’avoir -franchi le cercle fatal que le destin et les institutions humaines -avaient tracé autour de son berceau. Avide de -connaissances, il harcelait l’abbé Zamaria de mille -questions qui annonçaient l’activité de son intelligence. -Lorenzo était naïvement glorieux d’être entré dans ce -monde enchanté, de parler la langue des patriciens, et -de sentir quelque chose en lui qui le rapprochait de la -race des demi-dieux. Tout souriait à ses désirs, tout -s’aplanissait sous ses pas; il naviguait à pleines voiles, -et son cœur débordait d’espérances infinies. Aussi -comme il bénissait la main qui l’avait soulevé de terre! -comme il adorait l’ange qui lui avait ouvert les portes du -paradis!</p> - -<p>La vie qu’on menait au palais Cadolce était remplie -de nombreux incidents qui venaient varier presque -chaque jour le plaisir de la villégiature. C’étaient de fréquentes<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span> -réceptions des plus grands personnages de la -terre ferme, des collations splendides, des concerts et -de longues promenades, tantôt à pied, tantôt en carrosse, -qui aboutissaient presque toujours à quelque -habitation seigneuriale, où demeurait une famille de -connaissance qu’on allait visiter. On faisait aussi de -petits voyages dans les villes environnantes, à Bassano, -à Trévise, à Vérone, à Vicence, et surtout à Padoue, -où Marco Zeno était souvent entraîné par son vieil ami -Foscarini, qui remplissait alors dans cette ville la charge -de provéditeur. Dans ces excursions agréables, où Beata -et Lorenzo avaient si souvent occasion de se rapprocher -et de se communiquer les sensations que faisait naître -en eux l’aspect de lieux inconnus, leur cœur trouvait -un aliment nouveau à la passion naissante dont ils commençaient -à sentir les atteintes. Si l’amour est le sentiment -le plus profond et le plus impérieux de la nature -humaine, si, comme l’oiseau fabuleux, il naît et se consume -dans le mystère, sans qu’on ait pu découvrir -encore ni le principe qui le fait vivre ni la cause qui le -fait mourir, il est certain du moins que la variété des -phénomènes qu’il rencontre sur son passage avive son -ardeur et prolonge son illusion.</p> - -<p>Lorsque Marco Zeno, accompagné de sa fille, de -l’abbé Zamaria, de Lorenzo, de Tognina et d’une partie -de sa maison, se rendait dans une ville voisine appartenant -à la république, il fallait voir avec quelle prostration -était reçu par les autorités et les populations empressées -ce simple sénateur, qui semblait enfermer -dans un pli de sa toge la destinée du moindre citoyen. -Depuis l’antique Rome, jamais puissance politique n’avait -su imprimer son autorité sur les peuples vaincus -avec autant d’énergie que le gouvernement aristocratique<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span> -de Venise. Un noble Vénitien, en quittant les lagunes -où son influence était limitée par celle de ses -confrères et de ses rivaux, devenait, dès qu’il posait le -pied sur la terre conquise, un proconsul dont les plus -grands seigneurs ambitionnaient la protection. Cette -toute-puissance de l’autorité, qui n’excluait ni l’attachement -pour la métropole ni le respect sincère pour -ses institutions, n’était pas encore beaucoup affaiblie, -malgré le travail des idées nouvelles et l’approche des -temps difficiles. A son arrivée dans une ville, toutes -les portes s’ouvraient devant Marco Zeno, qui n’avait -qu’un mot à dire pour faciliter à l’abbé Zamaria l’accès -des bibliothèques, des musées et de tous les établissements -scientifiques, où celui-ci pouvait satisfaire -amplement sa curiosité d’érudit. Aussi l’abbé usait-il -largement de son crédit, et, suivi de Lorenzo, de -Beata et de son inséparable amie Tognina, il ne manquait -pas une occasion de montrer sa vaste instruction, -qui charmait son auditoire en l’éclairant. On pense -bien que la musique tenait une grande place dans -les causeries savantes de l’abbé Zamaria, qui n’avait -garde d’oublier une date ou un fait important de -nature à flatter sa double passion de Vénitien et de -mélomane.</p> - -<p>En passant à Vicence et en visitant quelques-uns des -admirables palais qui embellissent cette charmante ville, -vraiment digne d’être le séjour d’un peuple de patriciens: -«Toutes ces merveilles, dit l’abbé, qui s’adressait -particulièrement à Lorenzo, dont l’attention naïve -plaisait beaucoup au savant <i>cicerone</i>, toutes ces merveilles -sont l’œuvre de Palladio, qui est né dans cette -ville en 1518, et dont le génie grandiose et simple n’est -pas sans quelque analogie avec le génie de Palestrina,<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span> -son contemporain, le sublime restaurateur de la musique -religieuse. Je te ferai sentir une autre fois toute -la justesse de ce rapprochement que je ne puis qu’indiquer -aujourd’hui, et je me contente seulement d’ajouter -que c’est également dans cette même ville de -Vicence qu’est né, en 1511, Nicolas Vicentino, savant -musicien qui vécut à Rome, où il souleva, dans l’année -1551, une discussion qui partagea le monde savant -en deux camps ennemis. Nicolas Vicentino, dont -le caractère était fort irascible, prétendait que les genres -diatonique, chromatique et enharmonique de l’ancienne -musique des Grecs pouvaient être soumis à l’harmonie -moderne, telle qu’elle existait au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Pour donner -plus d’évidence à sa démonstration, il fit construire -un instrument auquel il donna le nom d’<i>arcicembalo</i>, -qui contenait plusieurs claviers où se trouvaient reproduites -les différentes échelles de la musique grecque -avec les intervalles qui les caractérisaient. Cette question, -qui a été si souvent débattue depuis, fut jugée -au désavantage de Vicentino, qui fut condamné à -payer deux écus d’or à son antagoniste Vicenzo Lusitano. -Il n’en est pas moins vrai que Nicolas Vicentino a -joui de son temps d’une très-grande renommée, puisqu’on -a frappé plusieurs médailles en son honneur, -dont une représente un orgue avec cette légende: <i>Perfectæ -musicæ divisionisque inventor</i>.»</p> - -<p>En visitant Padoue, que Lorenzo voyait pour la première -fois, l’abbé Zamaria conduisit aussitôt ses joyeux -disciples dans la vieille église de Saint-Antoine, dont la -chapelle était l’une des plus renommées de l’Europe. -Cette chapelle, richement dotée par la munificence de -la république et la générosité de plusieurs nobles familles, -était composée alors de quarante musiciens, huit<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span> -violons, quatre altos, quatre contre-basses, quatre instruments -à vent et seize chanteurs, parmi lesquels il y -avait huit <i>sopranistes</i>. Le chœur contenait quatre grandes -orgues dorées qu’on touchait alternativement et quelquefois -toutes ensemble, ce qui produisait une sonorité -immense qui couvrait les voix, au lieu de les accompagner. -La chapelle du <i>Santo</i>, comme on dit à Padoue, -avait été dirigée pendant un demi-siècle par le célèbre -Tartini, violoniste du premier mérite, théoricien ingénieux, -qui mourut dans cette ville, le 16 février 1770. -Tartini était né à Pirano, en Istrie, d’une famille honorable, -qui l’avait envoyé à l’université de Padoue pour -y étudier la jurisprudence; mais la musique et une -aventure romanesque qui faillit lui coûter la vie en décidèrent -autrement, et firent de Tartini un des plus -grands artistes de son temps. Il fonda à Padoue une -école célèbre de violon, qui a fourni à l’Europe et surtout -à la France les virtuoses les plus habiles, parmi -lesquels on doit citer L. Nardini, Mme de Sirmen, Pagin -et La Houssaye. Il a composé pour son instrument -beaucoup de musique, et ses œuvres renferment de -telles difficultés de mécanisme, qu’on ne les a guère -surpassées de nos jours.</p> - -<p>Tartini était à la fois maître de chapelle et premier -violon solo de l’église Saint-Antoine, car il faut bien -qu’on sache que depuis le commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, -c’est-à-dire avant Corelli, l’usage s’était établi dans presque -toute l’Italie de jouer des morceaux de violon dans -les églises pendant l’office divin. Cette manière de louer -Dieu doit paraître au moins singulière aux peuples du -Nord, qui ne vont guère à l’église que pour y pleurer -les plaisirs et les joies de ce monde. Les peuples du -Midi, au contraire, et particulièrement les Italiens, considèrent<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span> -le temple comme un lieu consacré au culte des -sentiments aimables, et ils s’y rendent pour remercier -la Providence de les avoir fait naître sur une terre ornée -des plus divins trésors. Ils sont heureux de vivre, et -c’est pourquoi ils offrent à l’auteur de toutes choses un -cœur rempli de concerts et de bénédictions. Aussi la -musique religieuse qu’on exécutait à la chapelle de Padoue -n’avait-elle rien de la gravité touchante qui caractérise -les admirables compositions de Palestrina et -celles de l’école romaine en général; cela ressemblait -un peu trop au style souriant et maniéré des tableaux -de Tiepolo, qui sont en très-grand nombre dans l’église -de Saint-Antoine.</p> - -<p>C’était pendant la foire qui a lieu dans le mois de -juin que Zeno et sa suite s’étaient rendus à Padoue; -époque brillante où cette grande ville, ordinairement -silencieuse, était remplie d’étrangers et surtout de Vénitiens -qui venaient prendre part aux fêtes qui s’y donnaient -pendant trois semaines. Le théâtre de Padoue -était alors desservi par les plus célèbres virtuoses de -l’Italie, qu’on y faisait venir à grands frais, et la chapelle -déployait toutes ses pompes pour célébrer dignement -la fête de son patron. Le jour où l’abbé Zamaria, le sénateur -Zeno et le reste de la compagnie allèrent à -l’église Saint-Antoine, tous les musiciens de la chapelle, -sous la direction du P. Valotti, élève et successeur de -Tartini, étaient réunis pour contribuer à l’éclat de -l’office divin. Après un prélude sur les quatre grandes -orgues, qui se répondirent en variant successivement le -même thème, emprunté à une mélodie de plain-chant, -on exécuta une messe avec accompagnement d’orchestre, -de la composition du P. Valotti. Cette messe, d’un -style un peu trop fleuri, n’était pas dépourvue de mérite,<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span> -et se rapprochait beaucoup du style de la musique -religieuse de Jomelli. Au milieu de la cérémonie, et -après un chœur à quatre parties dont l’effet avait paru -agréable, on vit apparaître à la tribune de l’une des -orgues le violoniste Pasqualini, qui venait jouer une -sonate <i>di chiesa</i>. Pasqualini était un gros homme d’une -cinquantaine d’années, d’une taille ramassée, d’une -figure joviale, qui reluisait sous sa large perruque poudrée -à frimas, comme un de ces mascarons grimaçants dont -se sert l’architecture pour varier la nudité des lignes. -Pasqualini se mit en mesure d’attaquer son <i>andante -religioso</i> avec l’emphase d’un <i>buffo caricato</i>. Lorsqu’il fut -arrivé à la partie brillante de son morceau, où se trouvaient -condensés tous les artifices du violon, les <i>staccati</i>, -les effets de doubles cordes et les arpéges les plus -étendus, Pasqualini se démenait comme un diable dans -un bénitier, et à chaque coup d’archet qu’il donnait il -s’échappait de sa perruque un nuage de poussière qui -allait enfariner l’organiste et les chanteurs qui garnissaient -la tribune. A cette scène, plus digne d’une comédie -que de la gravité d’une cérémonie religieuse, l’abbé -Zamaria ne put s’empêcher d’éclater de rire en disant -tout bas à Lorenzo, qui était assis près de lui: «Voilà un -vieux <i>parrucconne</i> qu’on devrait envoyer à la foire pour -amuser les gens de la campagne; il y serait mieux à sa -place que dans une église.»</p> - -<p>Fort heureusement, après cet épisode burlesque, -qui ne dura que quelques minutes, une voix suave, dont -le caractère étrange frappa Lorenzo d’un grand étonnement, -vint chanter un motet qui était mieux approprié -à la circonstance. Jamais Lorenzo n’avait rien entendu -de comparable à cette voix qui ressemblait à une voix -de femme sans en avoir la limpidité. Il semblait interroger<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span> -du regard l’abbé Zamaria, qui s’amusait beaucoup -de son étonnement, dont il n’avait ni le temps ni la volonté -de lui expliquer la cause. A mesure que le chanteur -développait la puissance de son talent et que cette -voix mystérieuse s’élevait dans les cordes supérieures, -l’émotion remplaçait la surprise dans le cœur de Lorenzo, -et cette émotion était partagée par Beata, dont -l’oreille était cependant moins inaccoutumée à de -pareils phénomènes. Le morceau que chantait le virtuose -était d’un très-beau caractère; c’était un air à la -fois religieux et pathétique qu’on attribuait à Stradella, -compositeur et chanteur célèbre du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, qui -l’aurait écrit, s’il faut en croire un peu la légende, pour -exprimer ses propres sentiments dans une circonstance -bien connue de sa vie aventureuse. Lorsque le chanteur -fut arrivé à la seconde partie du morceau qu’il interprétait, -à cette belle phrase en <i>sol majeur</i> dont les notes -lourdes et douloureuses semblent s’élever vers le ciel -comme un cri de miséricorde longtemps retenu au fond -du cœur, il fut si pathétique, il déploya une si grande -manière de phraser, sa respiration était si bien ménagée, -et il parut si pénétré des sentiments qu’il exprimait -avec une si rare perfection de style, que Beata, -malgré ses efforts pour dominer l’émotion qui la gagnait, -ne put contenir de grosses larmes qui sillonnèrent -son beau visage. Son âme, déjà riche par son propre -fonds et plus riche encore par le souffle divin qui commençait -à l’agiter, s’ouvrait au moindre contact, comme -une fleur généreuse qui livre aux rayons du jour l’arome -dont elle est remplie. C’est ainsi que la jeunesse prête -volontiers aux premiers objets qui la captivent la vie -surabondante qui est en elle; c’est ainsi que l’amour, -qui est la jeunesse éternelle, couvre la nature de la<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span> -poésie qui forme son essence, et qu’il croit entrevoir -partout des horizons infinis qui ne sont bien souvent -que le mirage de ses propres illusions. Quel est l’homme -éclairé, quel est l’artiste devenu célèbre qui ne se rappelle -avec bonheur la simple histoire, l’image naïve ou -la mélodie rustique qui ont charmé son enfance et dont -l’impression lui est restée ineffaçable, malgré tout ce -que son goût a pu lui dire depuis contre ces bégayements -de la muse populaire? Ces contrastes sont bien plus -fréquents en musique que dans les autres arts, et tel -grand compositeur qui remplit le monde du bruit de ses -chefs-d’œuvre ne peut s’empêcher de rêver et de s’attendrir -en écoutant le refrain plaintif qui lui apporte -un souvenir du pays qui l’a vu naître.</p> - -<p>L’illusion de Beata n’était pas tout à fait de la même -nature, car le virtuose qui avait eu le pouvoir de lui -arracher des larmes n’était rien moins que le fameux -Guadagni, l’un des plus admirables sopranistes de la -seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, le chanteur favori de -Gluck, qui avait composé pour lui le rôle d’Orfeo. Lorenzo, -qui ne pouvait encore s’expliquer la nature de -la voix que possédait Guadagni, et dont l’admiration -pour le virtuose était mêlée d’une vague inquiétude, demanda -à l’abbé Zamaria, en sortant de l’église Saint-Antoine:</p> - -<p>«<i>Maestro</i>, comment s’appelle le chanteur que nous -venons d’entendre, et quelle est cette voix qu’on dirait -sortir de la bouche d’un ange?</p> - -<p>—C’est un <i>canarino</i>, répondit l’abbé en riant, un -oiseau rare qu’on élève à grands frais pour l’amusement -des oisifs et des <i>gentildonne</i>, qui le préfèrent au rossignol -des bois, parce qu’il est moins farouche et qu’il -chante toute l’année. Du reste, tu auras le plaisir de<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span> -le voir de près et de mieux apprécier son mérite, car -Son Excellence m’a chargé de l’inviter à venir à la villa -Cadolce.»</p> - -<p>Bien que l’abbé Zamaria ne fût point un amateur -très-passionné de peinture, cet art, qui a eu un si grand -éclat à Venise, occupait dans son esprit et dans son patriotisme -une place trop importante pour qu’il négligeât -les occasions d’en admirer les chefs-d’œuvre, qui lui -donnaient lieu à des rapprochements ingénieux. Aussi, -avant de quitter Padoue, l’abbé voulut-il visiter la vieille -église <i>Dell’Arena</i>, où se trouvent des fresques remarquables -de Giotto, ce génie précurseur qui vint arracher -la peinture au joug de la tradition hiératique. En examinant -ces premiers linéaments d’un art qui a tant de -rapports avec la musique, l’abbé Zamaria fit observer à -ses auditeurs habituels qu’à l’époque où Giotto opérait -la grande révolution que l’histoire lui attribue, l’art musical -était encore dans les langes, comme on peut s’en -convaincre par les écrits de Marchetto de Padoue, qui -vivait à la fin du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Pendant ces excursions aux environs de Cadolce, entreprises -uniquement pour visiter quelques amis, le sénateur -Zeno, toujours préoccupé du sort de la république, -ne se laissait distraire par aucun incident vulgaire. -Retenu sur la terre ferme depuis quelques années par -l’affaiblissement de sa santé, il cherchait à utiliser le -repos forcé que lui avaient imposé les médecins en surveillant -le mouvement des esprits, en excitant la vigilance -des magistrats contre les menées des novateurs, -qui devenaient de jour en jour plus nombreux. En traversant -les villes de Brescia, de Vérone, de Vicence, de -Padoue, Zeno ne voyait que les hommes importants du -pays, qu’il savait être dévoués à la domination de Venise.<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span> -Il encourageait leur zèle, il cherchait à dissiper leurs -craintes sur les événements fâcheux qui pouvaient survenir, -et, comme un homme d’État habitué à contenir le -secret de sa pensée, il ne laissait transpirer que ce qu’il -croyait utile au but qu’il se proposait. Autour de ce personnage -sombre et vénérable, dont aucune illusion ne -pouvait fasciner le regard pénétrant, Beata, Lorenzo et -l’abbé Zamaria lui-même s’agitaient comme des enfants -qu’un rien amuse, et qui portent avec eux la lumière -dont ils éclairent l’horizon qui les enchante. Malgré son -âge, la sagacité de son esprit et sa vaste érudition, l’abbé -Zamaria n’était guère qu’un artiste plus occupé des -détails que du fond de la vie, et dont l’heureuse insouciance -ne s’était jamais arrêtée devant des problèmes -redoutables. Un vieux livre, un mur écroulé par le temps, -et quelques pages de musique ignorées, étaient pour -lui des objets bien autrement importants que la politique -et ses vicissitudes. Était-il possible que Venise -cessât jamais d’être la reine de l’Adriatique? Oserait-on -porter la main sur ce nid d’alcyons qui flottait depuis -tant de siècles sur la cime des flots amers? Non, non, -les sinistres présages de Marco Zeno n’étaient pour -l’abbé que des nuages sans consistance, qui passaient -au-dessus de sa riante imagination sans obscurcir la -limpidité de ses jours; si parfois il était amené à coordonner -les faits de l’histoire et à voir une loi au-dessus -des phénomènes qui en agitent la surface, c’était -lorsqu’il voulait se rendre compte des progrès de l’art -musical, afin de mieux en caractériser les périodes -décisives. C’était le seul côté de son esprit par lequel -il entrevoyait un plan, une certaine unité dans cette -succession d’images rapides qui forment le spectacle -de la vie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span></p> - -<p>Pour Lorenzo et Beata, que leur âge mettait à l’abri -de ces tristes prévisions de l’avenir, ils étaient tout entiers -sous le charme de l’heure présente et des belles -choses qui s’offraient à leurs regards. Tout ce qu’ils -voyaient, tout ce qu’ils entendaient, servait à développer -le sentiment qui les attirait l’un vers l’autre, comme -deux notes qu’une attraction secrète dispose à former -un accord mystérieux. Ils s’ignoraient encore eux-mêmes; -aucun incident extérieur n’était venu troubler leur -sécurité, et, si Beata se méprenait sur la nature de l’affection -que lui inspirait le fils de Catarina Sarti, Lorenzo -était encore moins en état de comprendre quel ferment -dangereux se mêlait à la vive reconnaissance qu’il -éprouvait pour sa noble bienfaitrice. Ils s’enivraient -tous deux de la séve de la jeunesse; ils écoutaient avec -ravissement le concert de leur cœur sans en comprendre -le sens, et les beautés de l’art aussi bien que les -magnificences de la nature, qu’ils rencontraient sur -leur passage, prolongeaient pour eux l’illusion bienheureuse -de cet instant unique de la vie. Beata, qui trouvait -un plaisir secret dans ces promenades qui amusaient -son esprit et son cœur sans en troubler la sérénité, -promenades qui étaient d’ailleurs favorables à la -santé de son père, cherchait à les multiplier par des -raisons plus ou moins ingénieuses, que Marco Zeno -acceptait volontiers. En quittant Padoue, elle le décida -à visiter dans les environs quelques amis, parmi lesquels -se trouvait la famille Grimani, dont la villa était -située sur la rive gauche du canal de la Brenta.</p> - -<p>La vaste et magnifique plaine sur laquelle est assise -la ville de Padoue, et qui descend par des pentes ménagées -des Alpes tyroliennes à l’embouchure de la Brenta, -forme l’un des plus beaux pays qu’il y ait au monde.<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span> -Couverte d’une végétation vigoureuse, d’un nombre -considérable de petites villes, de bourgs et de hameaux -pittoresques qui semblent y avoir été semés par la main -d’une muse, cette terre grasse et forte donne tout ce -qu’on exige d’elle, et, au moindre souffle de l’activité -humaine, elle s’épanouit avec amour en produisant des -moissons miraculeuses. L’olivier, le citronnier, le -figuier, le mûrier, des fruits de toute espèce, des vins -généreux et divers, tout y vient en abondance et presque -sans efforts. Dans ces campagnes lumineuses que -rafraîchissent incessamment les brises qui s’élèvent des -montagnes et celles qui traversent l’Adriatique, la vigne -étale sa magnificence en festons élégants qui égayent le -regard et enchantent le cœur. Le blé, le seigle, le maïs -à la tige élancée, croissent sans entraves au milieu de -ces champs fortunés, dont l’horizon est successivement -resserré par des collines adoucies qui versent autour -d’elles l’ombre et la fraîcheur. Des pâturages abondants, -de nombreux troupeaux de moutons, de bœufs à la -haute encolure, des fermes joyeuses, une population -active, tout révèle la force et la fécondité de cette terre -de promission. Je ne sais plus quel poëte de l’antiquité -a dit que le printemps semble avoir fixé son séjour -dans cette heureuse vallée, dont le paysage enchanteur -faisait dire également à un empereur grec que, si on -n’avait la certitude que le paradis terrestre était situé -en Asie, on pourrait croire que c’est dans ce coin de la -Vénétie que Dieu a placé sa première créature pour lui -donner une idée de la félicité suprême. Tout y est si frais et -si joyeux, la nature y est si féconde et si charmante, que -les nombreux poëtes qu’a produits le dialecte de Padoue -n’ont rien pu imaginer de plus beau que la réalité puissante -qu’ils avaient sous les yeux. Tous ont chanté les<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span> -plaisirs de la vie champêtre et les épisodes de l’économie -domestique. C’est la ferme et sa gaieté bruyante, -c’est la moisson avec ses guirlandes de bluets et de pavots, -ce sont les vendangeurs joyeux, couronnés de -pampres et bondissant dans la plaine au son d’un instrument -rustique; c’est un rendez-vous au clair de la -lune; c’est un baiser donné sous une treille parfumée. -Tels sont les sujets qu’aiment à traiter les poëtes qui se -sont produits dans le dialecte de Padoue. On dirait, à -les entendre, une fête perpétuelle de la nature sans -douleur, sans mystère et sans idéal.</p> - -<p>Dans cette plaine magnifique, au milieu de cette riche -végétation qui présente partout les riants aspects -d’un jardin fabuleux, les nobles de Venise avaient fait -construire des palais élégants, où l’on retrouvait toutes -les somptuosités et toutes les délicatesses de la civilisation. -Les peuples du Midi, particulièrement les Italiens, aiment -à transporter aux champs les plaisirs et les illusions de la -ville. Comme les Grecs et comme les Romains, dont ils procèdent, -ils n’ont pas de la nature ce sentiment profond et -religieux qu’elle inspire aux peuples du Nord. Ce sont -les conquêtes de l’esprit, ce sont les joies et les voluptés -de la vie qui excitent avant tout leur admiration et qui stimulent -leur activité. Les bois, les prés, les eaux et la terre -bien-aimée, ne sont, pour les races méridionales, que -des éléments propres à embellir l’existence de l’homme, -des jouets de sa fantaisie, qui ne s’élève guère au-dessus -de l’horizon visible qui borne ses regards. Les races -du Nord, au contraire, dans leurs courses vagabondes à -travers les steppes immenses et les vastes forêts où elles -ont si longtemps séjourné avant d’aborder la civilisation -méridionale, semblent y avoir puisé une connaissance -plus approfondie de la nature et de ses mystères sacrés.<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span> -Aussi leur imagination toute lyrique se plaît-elle à reproduire -les harmonies diverses du monde matériel, qui -est pour elles le symbole d’un monde supérieur et infini. -Les Vénitiens, dont le génie tenait à la fois du génie politique -des Romains et de la molle élégance des peuples -helléniques, avaient transformé la vie des champs en une -fête de l’art; du fond des bois solitaires où ils allaient se -réfugier pendant les fortes chaleurs de l’été, ils aimaient -à entendre les éclats de rire et les concerts de la sociabilité.</p> - -<p>En quittant la plaine de Padoue pour se rendre à Venise, -on trouve le canal de la Brenta, qui forme comme -un trait d’union entre la terre ferme et la mer Adriatique. -Ce canal, qui parcourt un trajet de six lieues, et -dont on suivait le courant facile sur des barques légères -qu’on appelait des <i>péotes</i>, présentait, à la fin du siècle -dernier, un coup d’œil vraiment enchanteur. Les deux -rives de ce fleuve étaient garnies de maisons, de <i>casini</i> -et de villas délicieuses, où l’aristocratie de Venise avait -étalé toute sa magnificence. Construits par les plus célèbres -architectes vénitiens de la Renaissance, tels que -Sanmicheli, Sansovino, Scamozzi et surtout Palladio, -ces palais, tous ornés de statuettes élégantes et joyeuses -qui semblaient danser sur le toit comme les heures -d’un jour sans nuages, s’épanouissaient au soleil de distance -en distance jusqu’à l’entrée des lagunes, et formaient -ainsi un horizon magique, au bout duquel on -voyait surgir lentement du sein des ondes ce rêve de -poésie qu’on appelle Venise. Les plus célèbres de ces -villas qui se miraient dans les eaux de la Brenta étaient -celle qui appartenait aux Foscarini, et, plus que toutes -les autres, la villa Pisani, qui avait coûté plus de quatre -millions de francs. Le jardin de cette habitation -princière s’avançait en amphithéâtre jusqu’aux bords du<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span> -canal, d’où les passagers pouvaient admirer les fleurs -les plus rares, les citronniers, les grottes artificielles, -les doux ombrages où venaient s’abriter les <i>gentildonne</i> -au crépuscule du soir. Les rives de la Brenta ont été -chantées par tous les poëtes, surtout par les poëtes populaires -de Venise, qui leur avaient donné le nom si -bien mérité de nouvelle Arcadie, l’<i>Arcadia de’ tempi -nostri</i>!</p> - -<p>La villa Grimani, où se rendaient Marco Zeno et sa -suite, était située à une lieue de Padoue, sur la rive -gauche de la Brenta, où le jardin, terminé par une balustrade -de marbre blanc, venait aussi aboutir. Une -charmille ombreuse régnait le long de cette balustrade, -d’où l’on voyait passer les barques chargées de voyageurs -qui allaient à Venise ou qui en revenaient. Attendu par -la famille Grimani, Marco Zeno fut reconnu de loin, et -tout le monde fut bientôt au bas de l’escalier, où vinrent -aborder les deux <i>péotes</i> qui contenaient les visiteurs. -La famille Grimani, une des plus illustres de la -république, était depuis longtemps alliée à la famille -Zeno. Un fils du sénateur Grimani, qui pouvait avoir -vingt-cinq ans, laissait entrevoir la possibilité de resserrer -encore davantage les intérêts des deux nobles -familles. La réception fut cordiale et splendide. Beata, -entourée par la nombreuse compagnie qui se trouvait -réunie à la villa, fut entraînée à parcourir le jardin, qui -était magnifique, pendant que les deux vieux sénateurs -s’entretenaient des affaires de la république. Après le -dîner, qui eut lieu dans une vaste galerie où l’on remarquait -de belles fresques de Paul Véronèse, galerie -qui ouvrait sur un parterre émaillé de fleurs, ayant -pour horizon les rives de la Brenta, l’abbé Zamaria, -dont la bonne humeur était toujours prête à déborder,<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span> -éleva tout à coup sa voix flûtée au-dessus de ce bourdonnement -général qui forme la péroraison d’un joyeux -festin.</p> - -<p>«<i>Signori</i>, dit-il, il me vient une singulière idée! En -regardant le beau jardin qui est devant nous, en regardant -ce fleuve qui enferme l’horizon, les villas somptueuses -qui témoignent si hautement du goût et de la -grandeur de notre chère patrie, je pense à ces populations -errantes que les Barbares chassèrent devant eux -comme un troupeau de moutons, et qui, vers le commencement -du v<sup>e</sup> siècle, vinrent chercher un refuge -sur les îlots solitaires de la mer Adriatique. Que diraient-ils, -ces pères conscrits de Venise, s’ils voyaient -aujourd’hui la ville miraculeuse dont ils ont été les fondateurs, -et s’ils pouvaient apprécier les changements -que le temps et la main de l’homme ont fait subir à ces -campagnes de la Brenta, dont ils fuyaient les rives désolées? -Les fictions des poëtes ont-elles jamais égalé le -tableau qui se déroule sous nos yeux? et la Grèce, dans -ses rêves enchantés, n’a-t-elle pas été surpassée par le -génie de Venise, qui a fait des bords de la Brenta un -séjour digne vraiment des dieux de l’Olympe?</p> - -<p>—Très-bien dit, mon cher abbé, et très-bien pensé, -répliqua d’une voix grave le sénateur Zeno. Tu rends à -notre patrie la justice qui lui est due; mais il ne faut -pas oublier d’ajouter que c’est l’aristocratie qui a fait la -grandeur de Venise, comme c’est le sénat de Rome qui -a créé la puissance de la ville éternelle. Rome et Venise, -qui ont eu à peu près la même origine, puisque ce sont -des fugitifs, des <i>fuorusciti</i>, qui en ont posé les premiers -fondements, auront aussi, je le crains bien, la même -destinée, et, le jour où la plèbe jalouse qui aspire au -pouvoir aura triomphé des obstacles qu’on lui oppose,<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span> -ce jour-là la république de Saint-Marc aura cessé -d’exister. C’est ainsi que la plèbe romaine, ameutée par -des tribuns factieux, a ruiné l’empire qu’avait édifié la -sagesse des patriciens.</p> - -<p>—Que Votre Excellence me pardonne si je ne partage -pas ses tristes prévisions, ajouta bien vite l’abbé Zamaria, -qui craignait de voir la conversation tourner au sérieux -de la politique; malgré les bavardages de quelques <i>chiachieroni</i>, -les bons citadins de Venise n’ont pas l’humeur -assez sombre pour revendiquer un pouvoir dont ils seraient -fort embarrassés. Pourvu qu’ils vivent en paix, -qu’ils chantent et qu’ils vendent leurs drogues, que leur -importe d’où vient la lumière qui les éclaire et la justice -qui les protége? Ils sont vraiment trop sages pour vouloir -perdre leur temps à siéger dans le grand conseil et -s’occuper des affaires de la république au lieu de veiller -à leur négoce. <i>Panem et circenses</i>, demandait la -plèbe romaine; du pain, des spectacles et <i>una chichera -di cafè</i>, voilà tout ce qu’il faut aussi au peuple de -Venise.</p> - -<p>—Bravo, <i>signor abate</i>! s’écria le chevalier Grimani, -jeune homme de vingt-cinq ans qui se trouvait assis -près de Beata, dont il était tout préoccupé. Je partage -entièrement votre sécurité, et je ne crois pas que nous -soyons arrivés à la fin du monde, parce qu’il plaît à -quelques bilieux de murmurer tout bas contre le gouvernement -<i>della Signoria</i>. N’est-il pas juste que la tête -commande au corps et que <i>il maestro di capella</i>, pour -me servir d’un exemple que vous approuverez sans -doute, dirige l’œuvre qu’il a conçue à la sueur de son -front? Il ferait beau voir <i>i bottegaj</i> de la place Saint-Marc -deviser de la politique de l’Europe! Mais laissons -là ces craintes vaines et occupons-nous d’un sujet plus<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span> -intéressant. Le temps fuit, <i>e tu fuggir lo lasci</i>, mon -cher abbé, sans penser que nous serions heureux d’entendre -la voix de la signorina Beata, qu’on dit être admirable. -Aussi bien voilà le soleil qui pâlit et Vesper -qui s’approche, continua le brillant chevalier, dont l’esprit -ne manquait ni de grâce ni de culture, et la musique -est le complément nécessaire d’une journée heureuse -comme celle qui vient de s’écouler.»</p> - -<p>En prononçant ces derniers mots, le chevalier jeta un -regard dérobé sur Beata, qui lui répondit silencieusement -par une inclination de tête. On se leva de table, et -les convives, disséminés en groupes divers que le hasard -ou l’instinct avaient formés, commencèrent à se promener -dans le jardin qui conduisait à la charmille par -une pente adoucie. Beata, Tognina et le chevalier Grimani -se perdirent dans une allée solitaire, tandis que -Lorenzo, que l’abbé Zamaria tenait par la main, écoutait -d’une oreille distraite les interminables discours de -son maître, qui pérorait au milieu de cinq ou six personnes -qui le suivaient en riant aux éclats. La nuit cependant -commençait à surgir du sein de la terre et à -couvrir l’horizon de ses ombres transparentes. La lune -se dégageait lentement d’une atmosphère brumeuse qui -l’enveloppait comme un voile de gaze parsemé d’étincelles -d’or, et son disque projetait cette lumière douce -et mystérieuse qui touche les cœurs les plus endurcis et -poétise les intelligences les plus ternes. La noble compagnie, -après avoir erré çà et là en sens divers, s’était -réunie sous la charmille autour d’une table demi-circulaire, -sur laquelle il y avait quelques livres et une mandoline, -instrument à cordes de la famille du luth, alors -très-répandu en Italie. A voir cet essaim de belles dames -armées de grands éventails coloriés et illustrés de légendes<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span> -pittoresques et galantes, dont elles jouaient avec coquetterie, -vêtues de longues robes à ramages de couleurs -vives et diverses, causant, riant et se laissant aller à -cette variété de poses qui trahit le bien-être du corps -et la gaieté de l’esprit, on eût dit une grande volière -remplie d’oiseaux au plumage d’or, de pourpre et d’azur, -qui s’égayent, au déclin du jour, par un <i>bisbiglio</i> -mélodieux.</p> - -<p>Il faisait une de ces nuits sereines qui évoquent la -fantaisie des natures les plus avares et les font s’épanouir -en dégageant la note mystérieuse que Dieu a déposée -au fond de tous les cœurs. Une lumière blanche et discrète -s’infiltrait à travers le feuillage épais de la charmille, -et les ombres vacillantes qui enveloppaient la -noble compagnie faisaient mieux ressortir la façade de -la villa Grimani, qui s’élevait au fond du paysage, sur -lequel se dessinaient les statuettes élégantes qui en formaient -le couronnement. L’air était doux, <i>l’onda placida -e tranquilla</i>, lorsque le chevalier manifesta de nouveau -le désir d’entendre la signora Beata, qui, après en avoir -conféré avec l’abbé Zamaria, se leva ainsi que Tognina, -son amie. Placées l’une à côté de l’autre et regardant -la Brenta par-dessus la balustrade qu’elles dominaient, -ces deux jeunes filles se mirent à chanter un duo de -Clari qu’elles savaient par cœur, et que l’abbé Zamaria -accompagnait sur la mandoline. C’était un morceau -agréable, un frais madrigal parfaitement choisi pour la -circonstance, et dont la mélodie légère flottait à la -surface de l’âme comme une fleur à la surface d’un lac -paisible:</p> - -<p class="pp8 p1">Cantando un di sedea<br /> -Laurinda al fonte.</p> - -<p class="pn1">«Un jour Laure chantait assise au bord d’une fontaine;»<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span> -et ces paroles étaient emportées sur l’aile d’une -phrase rapide que les deux voix répétaient tour à tour -avec une extrême délicatesse. Arrivée à ce passage où -Laure demande au zéphyr de «rafraîchir de son haleine -l’air embrasé,» la voix de Beata fit ressortir avec -un goût exquis cette modulation qui rend si bien l’affaissement -qu’on éprouve pendant les fortes chaleurs de -l’été; et, appuyant avec grâce sur la note de <i>ré</i> naturel -qui ramène le motif au ton de <i>la</i> majeur, les deux voix -recommencèrent leur charmant badinage, qu’on aurait -pu comparer à une églogue de Virgile mise en musique -par Cimarosa<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. Ces deux jeunes filles aussi pures que -les rayons de la lune qui les éclairait, debout en face -d’une rivière dont les eaux limpides reflétaient leur -image, chantant une mélodie suave que la brise disséminait -comme un parfum dans l’espace, formaient un -tableau qu’on ne voit qu’une fois dans la vie, et qui -laisse dans l’imagination des souvenirs ineffaçables. -Chaque note qui s’échappait de la bouche de Beata -tombait dans le silence de la nuit comme une étoile -d’or qui se détache de la voûte des cieux, et les deux -voix, d’un timbre différent, se mariaient dans un accord -harmonieux.</p> - -<p>Un long silence succéda à ce morceau. Chacun semblait -vouloir conserver le plus longtemps possible l’émotion -exquise dont il était pénétré, lorsqu’on entendit -au loin, sur le canal, un murmure de voix confuses. Les -voix s’étant approchées de la villa Grimani, on reconnut -que c’était une barque remplie d’ouvrières en soie qui<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span> -retournaient à Venise après avoir achevé leur journée. -Elles chantaient une mélodie populaire d’un accent mélancolique, -dont les paroles, en dialecte vénitien, étaient -la traduction libre d’une strophe de la <i>Jérusalem délivrée</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>: -«La fleur de la jeunesse ne dure qu’un instant -et s’enfuit avec le jour qui passe. Le printemps reviendra, -mais la jeunesse ne reviendra pas avec lui. Cueillons -la rose de la vie qui perd si vite sa fraîcheur; -aimons, aimons, tandis que nous pouvons être payés de -retour.»</p> - -<p>La barque glissa rapidement et disparut comme un -rêve de bonheur.</p> - -<p>La scène que nous venons de retracer avait produit -sur Lorenzo une très-vive impression. La voix de Beata, -l’élégance de sa personne, la familiarité avec laquelle -le chevalier Grimani lui avait adressé la parole, avaient -excité dans son cœur un sentiment de peine qu’il n’avait -pas encore éprouvé. De retour à Cadolce, il n’y avait pas -retrouvé la joie paisible d’autrefois. Une distraction involontaire -venait traverser ses études, un malaise indéfinissable -altérait son caractère, jusqu’alors si doux et si -humble. Qu’éprouvait-il donc? Était-ce le tressaillement -de la jeunesse, ou bien un levain de jalousie qui mêlait -déjà son amertume aux espérances de la vie naissante? -Se trouvait-il humilié de ne point appartenir à ce monde -d’élite où il n’était admis que par une faveur généreuse, -ou était-ce le premier éveil d’un sentiment exquis qui le -remplissait tout à coup de son ivresse, comme une essence -qui s’échappe brusquement du vase qui la contenait? Il y -avait de tout cela dans le trouble qu’éprouvait le jeune -Lorenzo, dont le caractère commençait à se dessiner. Il en<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span> -est des sentiments comme des autres facultés de l’homme: -après un sommeil plus ou moins long destiné par la nature -à en favoriser la germination, il suffit de la moindre -secousse pour les faire sortir de terre. Jamais Lorenzo ne -s’était encore trouvé au milieu d’un si grand nombre de -personnes distinguées. La vie qu’il avait menée jusqu’alors, -studieuse et recueillie, ne lui avait laissé entrevoir -que le côté favorable de sa position. L’affection presque -paternelle que lui témoignait l’abbé Zamaria, l’intérêt -tendre et discret qu’il inspirait à Beata, la bienveillance -des subalternes l’avaient ébloui et lui avaient dérobé la -réalité du monde et des choses. Jusqu’au vieux Bernabò, -le camérier de Zeno, qui se plaisait à lui dire -quelquefois: «Bravo, Lorenzo; continuez à bien étudier; -Son Excellence est très-contente de vous!» Ce -premier enchantement s’était un peu dissipé depuis la -soirée mémorable passée aux bords de la Brenta. La vue -du chevalier Grimani et sa contenance auprès de la signora -avaient donné l’éveil à son esprit. C’était comme -une pierre qu’on eût jetée au fond d’une source limpide, -et qui va remuer la vase amoncelée dans ses profondeurs.</p> - -<p>Pourquoi l’avait-on laissé entièrement de côté pendant -cette soirée de délices? Personne n’avait paru s’inquiéter -de sa présence, pas même la charmante Tognina, qui se -plaisait d’ordinaire à le poursuivre de ses agaceries mutines; -pas un regard ne s’était fixé sur lui, et la signora -Beata, qui l’enveloppait toujours de sa sollicitude, avait -paru ignorer qu’il fût là, tout près d’elle, au milieu de cette -société ravie de sa grâce et de sa voix touchante. N’était-il -donc dans la maison de Zeno qu’un objet de distraction, -qu’un témoignage vivant de la munificence -d’un grand seigneur, qu’on repousse dans l’ombre aussitôt<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span> -que le cercle de l’intimité s’élargit? Telles étaient -les questions que se faisait sourdement ce jeune homme, -et qui remplissaient son cœur d’un trouble infini. Saturé -de lectures diverses, qui n’avaient pas toujours été dirigées -par un goût très-sévère, puisant à la fois dans -les romans à la mode, dans les poëtes, surtout dans les -philosophes français que l’abbé Zamaria livrait à sa curiosité, -la pâture dont il était avide, l’esprit de Lorenzo -laissait apercevoir les symptômes d’une activité inquiète -et prompte à s’alarmer. C’était une imagination ardente -qui se plaisait aux combinaisons romanesques, une -sensibilité extrême qui fermentait et cherchait une issue, -un cœur rempli de tendresse, qui, après avoir été -longtemps contenu par le respect et le sommeil de l’adolescence, -se réveillait tout à coup et s’épanchait -bruyamment, comme pour s’assurer de sa propre vitalité. -Rien n’est moins simple que la jeunesse; tous les -germes de la vie future se trouvent entassés dans le -cœur d’un enfant, et c’est avec ces premières sensations, -confusément perçues, que la destinée ourdit sa toile. -Aussi prenez bien garde, et ne vous oubliez pas devant -ces regards mobiles qui semblent glisser sur toutes -choses! ne laissez rien apercevoir d’impur ou d’équivoque -à cette petite créature qui s’exerce à comprendre -les phénomènes qui se déroulent devant elle. Guidée par -l’instinct et par une intuition divine, elle saisira plus -tard le sens caché de vos actes et de vos paroles; comme -cette plaque de métal préparée par l’art pour y réfléchir -la lumière, l’âme d’un enfant se laisse pénétrer -par les accidents du monde extérieur, qui s’y incrustent -pour ainsi dire, et y dessinent des images que le temps -viendra dégager.</p> - -<p>Lorenzo lisait enfin dans son propre cœur; il se sentait<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span> -ému à l’aspect de Beata, et il comprenait le sens de -cette émotion, dont il était effrayé. Oserait-il jamais -avouer un sentiment si téméraire? Que dirait-on si l’on -venait à découvrir que le fils de Catarina Sarti avait osé -lever les yeux sur une noble fille de Venise, qui avait -recueilli son enfance et sa pauvreté? Il fuyait les occasions -de la voir; il était timide, interdit en sa présence, -il balbutiait en répondant aux questions bienveillantes -qu’elle lui adressait. Il recherchait la solitude et les livres -qui pouvaient nourrir et accroître ses illusions. La nature, -le paysage et ses beautés mystérieuses, qui sont -inaccessibles au vulgaire, et qui ne se révèlent qu’aux -yeux éclairés par le foyer intérieur du sentiment, parlaient -à son imagination un langage nouveau. Tout ce -qu’il voyait, tout ce qu’il lisait et tout ce qu’il entendait, -prenait la forme de l’objet aimable qui s’élevait dans son -âme comme un astre radieux. Dans une telle disposition -d’esprit, Lorenzo trouva sous sa main <i>la Nouvelle Héloïse</i> -de Rousseau. Ce livre fameux, qui a ému le -<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et qui a été traduit dans toutes les langues -de l’Europe, exerça sur l’imagination de ce jeune -homme une action puissante. Le monde un peu factice -que s’était créé Rousseau, ce mélange d’idéal et de -réalité où les sentiments éternels du cœur humain se -mêlent aux sophismes de l’esprit, où les discussions -philosophiques entravent souvent l’épanchement de -l’âme, où les caractères semblent plutôt la personnification -de principes abstraits que des êtres pris dans la nature, -tous ces défauts, qui ont été souvent relevés dans -le roman de Jean-Jacques, n’empêcheront pas qu’il ne -soit recherché et lu avec avidité par les organisations -tendres et poétiques. On a beau faire, la jeunesse -n’écoute point les sermons et se rit des froids pédagogues<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span> -qui parlent de l’amour comme d’un poison dont ils n’ont -pu goûter les délicieuses amertumes. Loin de se laisser -effrayer par le danger qu’on lui signale, elle s’y précipite, -et ce n’est qu’après s’être sauvée du naufrage -qu’elle est disposée à entendre les avis qu’on lui a prodigués -avant l’heure. C’est ainsi que chaque génération -recommence le même voyage et chante l’éternelle chanson -du <i>renouveau</i>. La jeunesse d’ailleurs n’est point -accessible à la vérité pure et sans alliage. Ce qui l’intéresse -avant tout, c’est le spectacle de la grandeur morale -aux prises avec le destin, c’est la lutte des sentiments -contre les préjugés, c’est le triomphe de la passion sur -l’égoïsme de famille. Telles sont aussi les qualités qui -font de <i>la Nouvelle Héloïse</i> un livre d’un attrait singulier -pour les cœurs tendres et les imaginations ardentes. Le -caractère de Saint-Preux, sa position subalterne dans -la famille de Julie, les moyens par lesquels il parvient -à toucher son cœur, les obstacles qu’il rencontre, ces -deux jeunes filles si étroitement unies et d’une tournure -d’esprit si différente, les personnages secondaires qui se -groupent autour des deux amants, les idées hardies que -l’auteur soulève, l’admirable paysage où Rousseau a -placé les rêves de son génie, tous ces détails de l’économie -domestique et de la vie bourgeoise, où la musique -et la poésie italienne occupent une si grande place, devaient -frapper notre adolescent. Aussi se mit-il à dévorer -ces pages éloquentes, qui semblaient traduire les -émotions secrètes de son cœur. Il s’identifiait avec le -héros dont il aurait voulu partager la destinée. Il le suivait -dans les bosquets de Clarens, et se laissait conduire -avec lui dans les bras de Julie, qui lui imprimait sur les -lèvres le fatal et divin baiser. Tous les incidents de cette -fable touchante, où Rousseau a esquissé comme un tableau<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span> -de la société que pressentait son âme, excitaient -d’autant plus l’intérêt de Lorenzo, qu’il y trouvait une -certaine analogie avec sa propre situation dans la maison -du sénateur.</p> - -<p>Derrière le bois qui couronnait les hauteurs de la -villa Cadolce, il y avait un petit chemin, un <i>stradotto</i> -tortueux et solitaire, qui conduisait jusqu’au village de -la Rosâ, et de l’autre extrémité allait aboutir à la grande -route de Cittadella. Ce chemin était bordé d’un côté par -le talus du parc et par un ruisseau qui en baignait les -contours, et de l’autre côté par une haie vive, touffue -et fort irrégulièrement plantée, qui déversait en tous sens -sa riche végétation. Des rameaux d’aubépine et de mûrier -sauvage s’échappaient de la haie, qui ne pouvait les -contenir, et allaient s’entrelacer aux branches folles des -arbres, formant ainsi une voûte de verdure qui préservait -le chemin de l’ardeur du soleil. Une grande -allée traversait le parc, et au fond de cette avenue on -apercevait le toit de la villa, où les paons étalaient -leur plumage d’or, remplissant les échos de leurs cris -plaintifs.</p> - -<p>Par une belle matinée de printemps, Lorenzo se promenait -dans la grande allée du parc de la villa Cadolce. -Le cœur rempli d’inquiétude et de cette fièvre de bonheur -que donne la première atteinte du mal sacré, il -avait quitté brusquement sa chambre, et marchait sans -but devant lui, respirant à longs traits l’air fluide et -chargé d’aromes que l’aurore répand autour d’elle, -comme pour annoncer l’arrivée du jour. Les feuilles des -arbres, encore trempées de rosée, jetaient mille reflets -divers qui égayaient le regard et provoquaient une délicieuse -sensation de fraîcheur. Les oiseaux babillaient -dans les bocages, et du milieu de leur concert, toujours<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span> -le même et pourtant toujours nouveau, s’élevaient quelques -notes pénétrantes qui semblaient révéler une joie -plus vive, une sensibilité plus exquise. Je ne sais quel -poëte indien a dit que le langage des oiseaux fut compris -un jour par un couple d’amants qui promenaient -leur bonheur à l’ombre des forêts, et qu’ils parvinrent -à s’entretenir avec les plus éloquents de ces chantres -merveilleux. Cette fiction ingénieuse, comme toutes -celles de la poésie primitive, renferme une observation -profonde, et l’histoire touchante de Philomèle et de Progné -nous offre, ainsi que toutes les métamorphoses -de la fable antique, un témoignage de cette croyance -universellement répandue, que l’amour est la source -de la poésie, de la musique et de la science des choses -divines.</p> - -<p>Le soleil s’élevait sur l’horizon et commençait à traverser -ces légers nuages du matin qui l’entourent comme -une auréole. Une atmosphère déjà tiède, toute saturée -de parfums, d’étincelles et de bruits joyeux, remplissait -l’âme du jeune Lorenzo d’un bien-être ineffable. Arrivé -au bout de la grande allée, il franchit le ruisseau qui -servait de limite au parc, prit le chemin qui conduisait -à la Rosâ, et se perdit sous des arceaux de verdure. La -fleur blanche des cerisiers jonchait le chemin, et dans -les éclaircies des buissons lumineux on voyait reluire et -s’agiter des myriades d’insectes, de papillons et de -timides fauvettes qui voltigeaient autour de leur couvée -nouvelle. L’ombre, la fraîcheur et le silence conviaient -à la rêverie, et laissaient errer l’esprit au milieu de ce -pétillement sourd et mystérieux qui est la vie de la nature, -et que le génie de Beethoven a pu seul reproduire -dans la deuxième partie de la <i>Symphonie pastorale</i>. Lorenzo -cheminait lentement, savourant en lui-même les<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span> -plus douces espérances, lorsqu’une voix un peu fruste -se fit entendre au loin. <i>Trà, là là</i>.... Et ce refrain, qui -terminait une cantilène villageoise, se répandit dans les -sinuosités du chemin comme la vibration prolongée d’un -instrument rustique.</p> - -<p>Après un instant de silence, la voix reprit son élan et -fit entendre de nouveau les mêmes notes, <i>là.... là</i>, ... -lesquelles, suspendues longtemps dans les airs, exhalèrent -un parfum de gaieté franche et naïve qui fixa l’attention -de Lorenzo, parce qu’il crut reconnaître la voix de -Giacomo. C’était lui, en effet, qui s’en venait à califourchon -sur un âne en chantant comme un bienheureux. -«<i>Eh! viva, il nostro caro Lorenzo!</i> lui dit-il en l’apercevant. -Qu’il y a longtemps qu’on ne vous a vu, <i>per Bacco</i>! -et comme vous voilà grandi! Pourquoi donc oubliez-vous -ainsi vos amis de La Rosâ, où nous parlons si souvent -de vous? Hier encore je disais à Zina, que vous connaissez: -«Que je voudrais voir ce brave Lorenzo depuis -qu’il est devenu un <i>bel signore</i> et aussi savant, dit-on, -que le curé de Cittadella!—Ah! répondit-elle, il ne -pense guère à nous, <i>povera gente</i>; nous n’avons ni le -langage ni les belles manières des <i>cavalieri</i> parmi lesquels -il vit.»</p> - -<p>—Vous me faites injure, mon cher Giacomo, en me -prêtant de tels sentiments, répliqua vivement Lorenzo. -Je ne suis point un <i>signore</i>, comme vous voulez bien le -croire, et je suis loin d’avoir oublié les bonnes gens qui -m’ont vu naître et qui ont entouré mon enfance d’une -affection si cordiale.</p> - -<p>—Il ne faut pas vous fâcher de mes paroles, répondit -Giacomo avec bonhomie, car je ne pensais point à -mal en vous rapportant les caquetages de cette mauvaise -langue de Zina, qui vous aime bien pourtant, et qui est<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span> -toute fière d’avoir été pour quelque chose dans votre -bonheur. Vous rappelez-vous, <i>caro Lorenzo</i>, cette belle -nuit de Noël où nous fûmes introduits pour la première -fois à la villa Cadolce? Avec quelle présence d’esprit -Zina répondit aux questions que lui faisait la signora -sur votre compte! Dame!... il y a déjà quelques années -de cela, et vous avez bien changé depuis lors, -<i>per Bacco</i>! Vous voilà comme le fils de Son Excellence, -et, puisqu’on a vu des rois épouser des bergères, -pourquoi donc la fille du sénateur n’épouserait-elle -pas....</p> - -<p>—Est-ce que tu t’imagines, Giacomo, que les choses -de ce monde se passent comme dans la belle histoire de -Silvio et de Nisbé, que je t’ai entendu raconter si souvent? -répondit Lorenzo en coupant brusquement la parole -à son interlocuteur. Ce sont là des folies qu’il faut -laisser dans les contes de nourrices où tu les as puisées. -La signora Beata est trop grande dame pour penser à -un pauvre garçon comme moi, sans autre avenir que la -protection que lui accorde son père. La fille d’un sénateur -de Venise est bien autrement difficile que la fille -d’un roi, fût-elle née, comme la charmante Nisbé, du -baiser d’une immortelle.</p> - -<p>—Bah! bah! dit Giacomo, on a vu des choses moins -surprenantes, et <i>san Pietro e san Paolo</i> disent positivement -qu’il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent -jamais. <i>Addio</i>, signor Lorenzo, voilà le jour qui -s’avance, et il faut que j’aille au marché de Cittadella. -Au revoir, <i>arri malandrino</i>,» dit-il en frappant des deux -talons sur sa piteuse monture, qui trottinait conformément -au proverbe: <i>Chi va piano, va sano</i>.</p> - -<p>Et Giacomo s’éloigna en lançant par-dessus les -arbres son joyeux refrain, qui retentit dans les airs et<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span> -s’éteignit peu à peu comme le frais gazouillement de -l’alouette matinale «qui se balance dans l’espace, puis -s’interrompt tout à coup pour s’écouter elle-même et -jouir de la douceur de ses propres concerts.»</p> - -<p class="pp8 p1">Qual lodoletta che ’n aere si spazia<br /> -Prima cantando, e poi tace contenta<br /> -Dell’ ultima dolcezza che la sazia<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> - -<p class="p1">Tout ému de la conversation qu’il venait d’avoir avec -Giacomo, qui avait touché à la corde sensible de son -cœur, Lorenzo, au lieu de poursuivre son chemin et -d’aller à La Rosâ ainsi qu’il en avait l’intention, s’en -retourna tristement au château. La matinée était déjà -fort avancée, et le soleil radieux inondait la grande -allée du parc de ses rayons pénétrants, qui faisaient -rechercher les coins ombreux, propices au recueillement. -Arrivé près du palais, il se détourna à main -gauche et prit une petite allée transversale qui aboutissait -à un bosquet où Beata avait l’habitude de se réfugier -pendant certaines heures de la journée. Ce bosquet, -entouré de bancs de repos, était formé par un -taillis épais entremêlé d’arbres fruitiers de toute espèce, -qui donnaient à ce réduit l’aspect d’un verger délicieux -où l’utile se mêlait à l’agréable, conformément à la -poétique de Palladio sur les maisons de plaisance. Un -treillis tapissé de chèvrefeuille et de plantes grimpantes -ne laissait pénétrer dans ce sanctuaire qu’une lumière -attiédie, qui colorait le feuillage sans le traverser. Des -statues représentant les muses avec leurs différents attributs -longeaient l’avenue, au bout de laquelle le regard -se reposait sur un parterre où des roses, des œillets<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span> -et des citronniers encadraient un bassin de marbre que -remplissait bruyamment un jet d’eau intarissable. Ce -lieu semblait avoir été disposé pour convier aux doux -épanchements de l’âme, pour évoquer cette fantaisie -aimable qui est le rayonnement des natures bien douées. -Contenue ainsi dans des limites qui la charmaient sans -l’étonner, l’imagination satisfaite n’entrevoyait pas de -plus vastes horizons ni un monde meilleur.</p> - -<p>Lorenzo, qui s’avançait lentement vers le bosquet où -il s’était trouvé tant de fois avec Beata, crut apercevoir -à travers le feuillage les reflets d’une robe blanche qui -le firent tressaillir. Il n’osait plus faire un pas, ses -jambes tremblaient sous lui, et son cœur battait violemment -dans sa poitrine. Il essaya de se raffermir et de -passer à côté sans y jeter les yeux, feignant une indifférence -et une tranquillité dont la passion s’enveloppe -souvent pour mieux dissimuler sa faiblesse; mais il ne -put aller plus loin et resta immobile derrière un bouquet -de lilas qui, fort heureusement, le dérobait à -la vue.</p> - -<p>Quelle est donc cette mystérieuse puissance d’une -première affection qui transfigure tout à coup l’objet -aimé et l’enveloppe d’une atmosphère magique qui se -communique à tout ce qui l’approche? Cette robe -blanche, dont les reflets lointains font tressaillir Lorenzo, -il l’avait vue bien souvent sans aucune émotion -et sans se douter qu’elle pût jamais devenir pour lui -un signe d’ineffables souvenirs. Maintenant il ne l’oubliera -jamais, et jusqu’à son dernier soupir elle flottera -devant ses yeux comme un symbole de sa jeunesse et -de ses divines espérances. O savants qui ne croyez point -aux miracles, pas même à ceux que Dieu accomplit -chaque jour par vos mains, qu’est-ce donc que l’amour,<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span> -si ce n’est un miracle permanent qui est aussi vieux que -le cœur de l’homme?</p> - -<p>Son trouble s’étant un peu calmé, Lorenzo regarda -timidement à travers les interstices du treillis; il vit -Beata et Tognina, qui causaient ensemble. Beata était -vêtue en effet d’une robe blanche un peu traînante qui -lui dessinait la taille, et un fichu de soie noire, jeté négligemment -sur ses belles épaules, couvrait imparfaitement -d’inappréciables trésors, en faisant ressortir -l’éclat et la morbidesse de son teint. Une rose fixée au -milieu du sein, deux boucles de cheveux qui descendaient -sur son cou gracieux, donnaient à sa physionomie -pleine de charme je ne sais quel air sérieux et attendri -qui se combinait heureusement avec la gaieté -du jour et la fraîcheur printanière du paysage. Elle -tenait à la main une ombrelle de soie à ramages, qui -la préservait de ces mille petits insectes qui tourbillonnent -follement à la suite d’un rayon de soleil. Tognina, -moins grande et plus vive dans ses allures, portait une -robe à fond blanc varié d’arabesques aux couleurs -saillantes, et sa belle chevelure noire était ornée d’une -petite branche de jasmin qui s’inclinait sur l’oreille -gauche. Ces deux jeunes filles, dont la mise révélait -assez bien le caractère, formaient une de ces légères -dissonances d’esprit et de mœurs avec lesquelles il -semble que la nature se plaise à nouer les affections les -plus douces et les plus durables. A les voir se promener -ainsi nonchalamment au milieu d’un paysage enchanteur -que l’art avait soumis à ses lois, ces deux -charmantes personnes, dont l’ombre se dessinait par -intervalles dans l’allée solitaire, où l’on n’entendait que -le bruit de l’eau jaillissante, présentaient une scène -exquise de la société polie dans un siècle de loisirs.<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span> -Pour rendre toute la suavité d’un pareil tableau, pour -exprimer l’harmonie qui résulte du contraste de deux -femmes élégantes et bien nées, qui livrent à l’heure qui -passe le secret de leurs cœurs, il faudrait la musique -de Mozart, par exemple le duo du <i>Mariage de Figaro</i> -entre la comtesse et Suzanne, lorsque, sur une phrase -aussi transparente que le plus beau jour, elles chantent -en badinant:</p> - -<p class="pp8 p1">Che soave zefiretto<br /> -Questa sera spirerà!</p> - -<p class="p1">«Sais-tu bien, ma chère, dit Tognina en jouant avec -son éventail, que Lorenzo devient, ma foi, un beau -garçon, et qu’il n’est plus permis de le traiter sans -cérémonie?</p> - -<p>—Je ne le sais que trop, répondit Beata avec un accent -de tristesse.</p> - -<p>—Je ne vois pas qu’il y ait lieu à prendre le deuil -pour un fait aussi simple, répondit Tognina, et tu n’as -pu croire que ton pupille resterait toujours un agneau -de Pâques à la toison immaculée!</p> - -<p>—Non, sans doute, répondit Beata, mais je vois -arriver avec peine le moment où il faudra me séparer -de lui.</p> - -<p>—Te séparer de Lorenzo! et pourquoi donc? Tu es -riche, fille unique, maîtresse de faire tout ce que tu -veux: il faudrait être furieusement mélancolique pour -gâter une si belle existence.</p> - -<p>—Tu en parles bien à ton aise, chère Tognina, et -tu ignores les difficultés de ma position. La fille d’un -sénateur de Venise appartient d’abord à la république, -et puis à sa famille, qui en disposent selon les intérêts -de l’État ou les convenances de la société. Tu es cent<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span> -fois plus libre que moi, et il y a des jours où j’envie le -sort de Teresa, ma camériste, qui peut, du moins, -suivre les inspirations de son cœur.</p> - -<p>—On dirait, à t’entendre, que Lorenzo a pénétré -fort avant dans le tien, répliqua Tognina avec malice. -Après tout, où serait le mal que tu fusses touchée par -les qualités d’un jeune homme que tu as élevé et qui -a répondu à tes espérances? Tu n’as guère que quatre -ans de plus que lui, et on surmonte bien des difficultés -quand on aime, témoin l’histoire de la fameuse Bianca -Capello.»</p> - -<p>Sans répondre directement à cette dernière observation, -qui touchait à la plus vive de ses préoccupations, -Beata feignit de prendre le change et détourna la conversation -sur un autre sujet. Les jeunes amies les plus -intimes ne se laissent pas ravir sans défense le mot suprême -qui résume leurs plus chères pensées, et ce -n’est que par distraction ou par le besoin qu’elles -éprouvent de se voir encouragées dans leurs sentiments -qu’elles trahissent leur secret. Beata surtout était d’une -grande réserve, et l’idée qu’elle avait de sa dignité la -rendait très-circonspecte dans ses paroles. Après un -instant de silence que Tognina se garda bien d’interrompre, -Beata, entraînée malgré elle vers le sujet qui -remplissait son cœur, ajouta négligemment:</p> - -<p>«J’ai eu hier un long entretien avec mon oncle, dont -tu sais l’affection pour Lorenzo.</p> - -<p>—Eh bien! que t’a dit le saint abbé?</p> - -<p>—Qu’il était temps de s’occuper de l’avenir de ce -jeune homme, et qu’on ferait bien de l’envoyer à l’université -de Padoue y terminer ses études. «Nous -allons partir pour Venise, lui ai-je répondu, et -là, nous prendrons un parti définitif.—Que ce<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span> -soit le plus tôt possible, ma nièce,» a-t-il dit en -m’étreignant doucement la main.»</p> - -<p>Quelques jours après ce dialogue significatif, dont -Lorenzo n’avait pu saisir que quelques mots sans suite, -il y eut grande réception à la villa Cadolce. La famille -Grimani était venue rendre visite au sénateur Zeno, et -Guadagni se trouvait au nombre des invités. Le célèbre -virtuose pouvait avoir alors soixante et quelques années. -Après avoir parcouru l’Europe, après avoir visité successivement -Paris, Londres, Lisbonne, Vienne, Munich, -Berlin et les principales villes de l’Italie, en excitant -partout la plus vive admiration, Gaetano Guadigni, qui -était né à Lodi vers 1725, était venu se fixer à Padoue -en 1777, où il s’était fait admettre parmi les chanteurs -de la chapelle, et où il devait mourir en 1797. Sa voix, -qui avait eu jadis le caractère et l’étendue d’un <i>mezzo -soprano</i> d’une douceur extrême, avait perdu quelques -notes dans le registre supérieur; mais l’âge avait épuré -son goût, et sa grande manière de dire le récitatif et de -chanter les morceaux expressifs en faisait encore le -premier virtuose de son temps. On allait à Padoue tout -exprès pour l’entendre, et il se montrait aussi facile au -désir des <i>dilettanti</i> qu’il était magnifique dans l’usage -qu’il faisait de sa grande fortune. Guadagni avait connu -les plus illustres compositeurs du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Il avait -connu Haendel lors de son premier voyage en Angleterre, -en 1749, et ce maître lui avait confié une partie -dans l’exécution de ses deux grands oratorios, <i>le Messie</i> -et <i>Samson</i>. Il avait eu aussi des relations avec Piccini, qui -avait composé pour lui plusieurs opéras, et surtout avec -Gluck, dont le mâle et vigoureux génie sut trouver des -chants pleins de tendresse pour la voix exceptionnelle et -le talent extraordinaire de son virtuose de prédilection.<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span> -Doué d’une belle figure, comédien assez distingué pour -avoir mérité les éloges de Garrick, qui lui donna même -des conseils, musicien excellent, puisqu’il s’était composé -plusieurs scènes qu’il intercalait souvent dans les -opéras qui lui étaient confiés, Guadagni avait un caractère -irascible, et il était quelquefois d’une insolence -extrême envers les <i>impressarii</i> et les pauvres compositeurs -sans renommée dont il daignait chanter la musique. -Piccini, malgré l’extrême douceur de son caractère, -sut imposer à Guadagni sa volonté, et jamais il ne lui -permit de changer une note aux rôles qu’il lui confiait. -Quant à Gluck, qui préludait déjà à la grande révolution -qu’il devait opérer dans le drame lyrique, il n’était pas -homme à souffrir qu’un chanteur osât modifier la pensée -dont il était l’interprète.</p> - -<p>D’une taille moyenne, chargé d’embonpoint comme -l’étaient presque tous les sopranistes après la première -jeunesse, Guadagni, avec son teint de cire jaune, sa -poitrine grasse et son cou enfoncé dans les épaules, -avait un peu l’air d’une vieille marquise. Il tenait toujours -à la main une magnifique tabatière d’or, enrichie -de diamants, qu’il roulait entre ses doigts et qu’il montrait -avec complaisance. C’était un cadeau du grand -Frédéric, et le plus riche qu’eût jamais fait ce roi, -aussi économe que mélomane. Guadagni avait eu l’honneur -de chanter devant lui à Potsdam en 1776. Il était -fort curieux à entendre quand il se mettait à parler des -grands personnages qu’il avait approchés, et ses jugements -sur les compositeurs, les artistes célèbres de son -temps, étaient d’une parfaite justesse.</p> - -<p>«De tous les maîtres que j’ai connus dans ma longue -carrière, disait-il à l’abbé Zamaria, qui le harcelait de -questions, les deux plus illustres ont été Haendel et<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span> -Gluck. Allemands tous les deux, ils avaient dans le physique, -dans le caractère, aussi bien que dans le génie, -de nombreux traits de ressemblance. Grand et fort -comme un Turc, Haendel avait une figure pleine de -noblesse et un caractère d’une violence extraordinaire. -Il ne fallait pas lui résister, ni se permettre le moindre -changement à sa musique, si on ne voulait pas avoir -avec lui de terribles discussions. Un jour il faillit jeter -la Cuzzoni par la fenêtre, et sa lutte avec le célèbre -Senesino a partagé la haute société de Londres en deux -camps ennemis. Pour moi, je n’ai eu avec ce grand -musicien que de très-bons rapports. Appelé à Londres -pour chanter dans ses deux magnifiques oratorios, <i>le -Messie</i> et <i>Samson</i>, dont je n’oublierai jamais l’effet prodigieux, -je me suis acquitté de ma tâche à la grande satisfaction -du maître, qui me dit un jour avec la rude -familiarité qui lui était propre: «A la bonne heure, -voilà comment il faut dire ma musique! Tu n’es pas -un <i>asino d’orecchiante</i>, toi; tu connais la composition, -et tu comprends qu’on ne chante pas un morceau -d’un style sévère et religieux comme un air de -Bononcini, avec le sourire sur les lèvres et la bouche -en cœur.» J’avoue cependant, ajouta Guadagni, que -je n’aimais pas beaucoup à chanter les airs et les duos -de Haendel, qui manquent de charme et qui sont constamment -écrits, je parle des duos, dans un style fugué, -où l’expression des paroles n’est qu’un prétexte à la -science des imitations; mais ses récitatifs, et particulièrement -ses chœurs, sont admirables, et je n’oublierai -jamais l’émotion que me fit éprouver <i>le Messie</i>, -lorsque j’entendis pour la première fois, au théâtre de -Covent-Garden, ce chef-d’œuvre qui a été composé -dans l’espace de vingt-quatre jours!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span></p> - -<p>—Cela est peut-être moins extraordinaire que vous -ne le croyez, mon cher Guadagni, répondit l’abbé Zamaria, -dont l’érudition et le patriotisme n’étaient jamais -en défaut. Haendel, que nous pourrions presque revendiquer -comme un élève de l’école de Venise, puisqu’il -a été le disciple et l’imitateur de l’abbé Steffani, notre -compatriote, qui était maître de chapelle à la cour de -Hanovre, Haendel a fait entrer dans l’oratorio que vous -admirez avec juste raison un grand nombre d’idées -mélodiques qu’il avait déjà émises sous une autre forme. -Accueilli avec bonté par l’abbé Steffani, qui jouissait à -la cour de Hanovre d’une grande considération, Haendel -a publié dans cette ville, vers 1711 ou 1712, un recueil -de dix-huit <i>duetti</i> et <i>terzetti</i> avec accompagnement de -basse continue, qu’il a dédiés à la princesse Caroline, -et dont il existe plusieurs éditions. Dans ces duos remarquables, -dont les paroles sont aussi d’un abbé italien, -Ortensio Mauro, on reconnaît la manière de l’abbé -Steffani, et l’on trouve le germe de presque toutes les -grandes compositions que Haendel a produites plus -tard. En voulez-vous la preuve? ajouta l’abbé Zamaria. -Cela n’est pas sans intérêt, suivez-moi.»</p> - -<p>Quand ils furent rendus à la bibliothèque, l’abbé dit -à Lorenzo: «Prends ce gros cahier que tu vois là-haut, -c’est la partition du <i>Messie</i>, et voici le recueil de <i>duetti</i> -dont je parlais tout à l’heure.»</p> - -<p>S’étant assis au clavecin, l’abbé Zamaria se mit à -feuilleter le recueil qu’il avait à la main en disant:</p> - -<p>«Tenez, du premier motif du second duo que -voici:</p> - -<p class="pp8 p1">No, di voi non vuò fidarmi,</p> - -<p class="pn1">Haendel en a fait le chœur de la première partie du<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span> -<i>Messie: Un enfant nous est donné</i>. Le troisième motif de -ce même duo:</p> - -<p class="pp8 p1">Sò per prova i vostri inganni.</p> - -<p class="pn1">est devenu le thème principal du chœur de la seconde -partie: <i>Nous sommes dispersés comme un faible troupeau</i>. -Dans le troisième duo, pour deux voix de soprano, le -motif qui accompagne ces paroles:</p> - -<p class="pp8 p1">Quel fior che all’alba ride,</p> - -<p class="pn1">n’est-il pas exactement le même que celui du chœur qui -termine la première partie du <i>Messie</i>? Avec le quatrième -motif de ce même duo, Haendel a composé le -premier duo de son oratorio, <i>Judas Machabée</i>. Je pourrais -poursuivre cette vérification, et il me serait facile -de vous prouver encore que le thème de la première -fugue qu’on trouve dans <i>la Fête d’Alexandre</i>, et d’autres -morceaux de cette admirable cantate, sont aussi indiqués -dans ce recueil de <i>duetti</i> que Haendel a composés -sous l’influence incontestable de l’abbé Steffani. Du -reste, ajouta l’abbé Zamaria, Haendel, dont le génie -n’est pas sans quelque ressemblance avec celui de notre -Benedetto Marcello, son contemporain, a procédé -comme tous les hommes supérieurs, qui puisent dans -les souvenirs et dans les émotions naïves de la jeunesse -le thème des savantes conceptions de leur maturité. -N’est-ce pas ainsi, après tout, que se développe toute -chose en ce monde, et la civilisation n’est-elle pas -comme un arbre séculaire dont la séve, renouvelée -sans cesse par la culture, porte des fruits toujours nouveaux?</p> - -<p>—A l’appui de votre observation aussi profonde que -judicieuse, répondit Guadagni, je puis vous citer aussi<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span> -l’exemple de mon illustre ami, <i>il cavaliere</i> Gluck. Les -ouvrages qui lui ont valu en France une si grande -renommée ne sont, pour ainsi dire, que la transformation -de ceux qu’il avait composés dans sa jeunesse. -L’ouverture d’<i>Armide</i>, par exemple, est la même que -celle de son opéra de <i>Telemaco</i>, qu’il a écrit pour moi il -y a de cela une trentaine d’années, et avec le motif -d’un chœur de ce même opéra il a fait l’introduction de -l’ouverture d’<i>Iphigénie en Aulide</i>. Je n’ai pas besoin de -vous apprendre que l’<i>Alceste</i> et l’<i>Orphée</i>, qu’il a arrangés -pour l’Académie royale de musique de Paris, sont, à -peu de chose près, les mêmes ouvrages qu’il a composés -à la cour de Vienne de 1762 à 1764. Ah! que de -souvenirs réveille en moi l’année mémorable de 1762 -qui vit naître la partition d’<i>Orfeo</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, dont je puis me flatter -d’avoir au moins inspiré l’idée! J’étais jeune alors, -ajouta Guadagni en poussant un gros soupir, dans la -plénitude de mes facultés, et je pouvais affronter sans -crainte les regards d’un public avide de m’entendre. -Il me semble voir encore la belle Marie-Thérèse dans -sa loge impériale, entourée de sa cour, passant son -mouchoir sur ses yeux remplis de larmes pendant l’exécution -de cette musique divine! Gluck était dans le -ravissement, il m’embrassait dans les coulisses comme -un enfant, et lorsque après la huitième représentation -l’impératrice le fit appeler dans sa loge pour lui témoigner -sa satisfaction en lui disant: «Où avez-vous donc -trouvé, <i>maestro</i>, toutes les belles choses que nous<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span> -venons d’entendre?—Dans le désir de plaire à Votre -Majesté et <i>là</i>,» dit-il en posant la main sur son -cœur.»</p> - -<p>Pendant que l’attention de l’abbé Zamaria était tout -entière concentrée sur Guadagni, Beata, qui faisait les -honneurs de sa maison avec une grâce parfaite, réservait -tous ses soins pour la famille Grimani. Le chevalier -ne la quittait pas d’un instant, et elle paraissait écouter -avec plaisir les propos agréables qu’il lui adressait avec -cette aisance et ce contentement de soi-même que les -gens bien élevés comptent parmi leurs priviléges. Lorenzo, -en voyant Beata, si attentive pour son hôte, incliner -la tête pour mieux entendre ce qu’il lui disait et -répondre par un sourire aux paroles du chevalier, éprouvait -un sentiment confus de jalousie et d’humiliation -qu’il faut avoir ressenti pour en connaître l’amertume. -Ni l’esprit ni même le génie reconnu et proclamé de tous -ne peuvent tenir lieu, dans un certain monde, de cette -grâce de manières, de cette urbanité de langage que -vous donnent l’éducation et la naissance. Il y a tel homme -médiocre qui marche sans efforts et foule d’un pied léger -le parquet d’un salon où tremble dans un coin le poëte -ou le penseur illustre. Voyez-vous ce jeune homme aux -formes délicates qui indiquent la race, à l’intelligence -débile qui effleure toutes choses sans rien pénétrer, au -cœur tempéré par les convenances, et qui laisse tomber -de ses lèvres de rose quelques rares monosyllabes sans -accent et sans vie? C’est le fils de famille, c’est le héros -des femmes de haut lieu, qu’il séduit par la coupe de son -habit et une imperturbable assurance. Le chevalier Grimani -appartenait à cette lignée des Léandre, des Lindor -et des don Ottavio, qui devient si nombreuse dans les -sociétés défaillantes, et dont le type, d’une grâce suprême,<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span> -a troublé le repos de la Grèce. Oui, c’est le -faible Pâris qui a tourné la tête de la belle Hélène et -qui l’a enlevée à ses dieux domestiques, et c’est également -à ce débile rejeton de la race du vieux Priam que -les trois immortelles ont soumis le jugement de leur -querelle. Ah! les femmes, pour être des déesses, n’en -restent pas moins de leur sexe, et la sage Minerve elle-même -n’a jamais pardonné au beau Pâris son verdict en -faveur de Vénus.</p> - -<p>Le chevalier Grimani, qui était jeune et de haute -naissance, avait toutes les qualités aimables d’un homme -du monde. D’un extérieur agréable, l’esprit assez cultivé -et d’une parfaite distinction, il était digne assurément -d’attirer l’attention de Beata. Aussi Lorenzo ne -pouvait le voir sans en être douloureusement affecté, -et, sans se rendre bien compte de ce qu’il éprouvait, il -regardait d’un œil d’envie ce noble et brillant Vénitien -qui venait troubler par sa présence les rêves innocents -de son cœur. Soit que Beata fût réellement sensible aux -soins empressés que lui rendait le chevalier, soit qu’elle -voulût rompre des habitudes qui lui paraissaient maintenant -dangereuses, il est certain qu’elle était depuis -quelque temps d’une extrême réserve avec Lorenzo, et -c’est à peine si devant le monde elle avait l’air de s’apercevoir -qu’il était là, dans un coin, épiant ses moindres -mouvements. Il faut avoir été pauvre et jeté par la destinée -au milieu d’une société jalouse de ses priviléges, -il faut avoir aimé une femme que le prestige de quelques -années de plus, celui de la naissance et de la beauté, -dérobaient à toutes vos espérances, pour comprendre -la situation pénible du jeune Lorenzo. Il se sentait mal -à l’aise dans ce palais où il avait été accueilli avec tant de -bonté; il était humilié de la place qu’il occupait dans la<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span> -famille Zeno, et son caractère, aigri par un sentiment -qu’il n’osait avouer à personne, commençait à développer -les idées amères qu’il avait puisées dans les livres, -et surtout dans ceux de Rousseau.</p> - -<p>Les personnes de distinction qui habitaient les environs -de Cadolce furent invitées à venir passer une journée -au château. On voulait fêter dignement la famille -Grimani, qui partait le lendemain, et clore d’une manière -brillante la saison de villégiature. On savait que, -la santé du sénateur Zeno s’étant raffermie, il devait -quitter bientôt la terre ferme et retourner à Venise, où -l’appelaient de graves intérêts politiques. Aussi personne -ne manquait au rendez-vous, et c’était un beau coup -d’œil que de voir le parc de Cadolce parsemé de belles -dames et de <i>cavalieri</i> qui portaient leurs ombrelles et -les divertissaient par des propos galants qui les faisaient -rire aux éclats. Il existe un joli tableau de Tiepolo qui -représente une scène pareille de galanterie aimable et -de doux <i>far-niente</i>, au bas duquel le comte Algarotti a -placé ces deux vers qui renferment à peu près toute la -morale de la société vénitienne à la fin du siècle dernier:</p> - -<p class="pp8 p1">Vario è il vestir, ma il desir è un solo,<br /> -Cercan tutti fuggir tristezza e duolo.</p> - -<p class="pn1">«Sous des costumes différents, ils n’ont tous qu’un -même désir: c’est de fuir la tristesse et la douleur.» -Oh! que les temps sont changés! et que nous sommes -loin de cette sérénité d’esprit qui ne s’occupe que de -l’heure présente et s’attarde à goûter le bonheur sous -un frais ombrage, sans souci du lendemain!</p> - -<p>La soirée venue, toute la compagnie s’était réunie -dans le salon, qui était fort spacieux et qui donnait de<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span> -plain-pied dans le jardin. En face de la porte étaient -le jet d’eau, la grande allée et le bois qui fermait l’horizon. -En attendant le souper, qui ne devait avoir lieu -qu’à minuit, selon les habitudes de la noblesse vénitienne, -qui aimait à prolonger ses veilles jusqu’à l’aurore, -on se reposait en respirant la fraîcheur du soir. La -journée avait été très-chaude, et l’atmosphère, traversée -par une brise qui venait des montagnes du Tyrol, -conservait encore cette douce moiteur qui vous dispose -à la volupté. Le sénateur Zeno, la tête couverte d’un -large chapeau de paille d’Italie, ses deux mains appuyées -sur une longue canne à pomme d’or, était assis en face -de la porte, au centre d’un demi-cercle que formaient -les nombreux invités. Beata causait avec le chevalier, -ayant à sa gauche son amie Tognina, tandis que l’abbé -Zamaria s’entretenait avec Guadagni, dont il s’efforçait -d’évoquer les souvenirs.</p> - -<p>«Mon cher Guadagni, s’écria tout à coup l’abbé, les -plus belles paroles du monde ne valent pas, quand il -s’agit de musique, un petit exemple. Pour nous faire -mieux apprécier la différence qui existe entre l’<i>Orfeo</i> -de Gluck et celui que notre compatriote Bertoni a fait -représenter à Venise avec tant de succès en 1776, et -dans lequel opéra vous avez intercalé un air de votre -composition qui a été remarqué par les connaisseurs, -dites-nous quelque chose de la belle partition de l’illustre -<i>Tedesco</i>. Ce sera pour la noble compagnie une bonne -fortune que d’entendre un virtuose qui a fait les délices -de l’Europe pendant quarante ans.»</p> - -<p>Après s’être fait un peu prier et avoir beaucoup insisté -sur l’insuffisance de ses moyens, Guadagni, qui n’était -pas fâché qu’on lui fît une douce violence, se rendit à l’invitation -de l’abbé. Il s’assit au clavecin qui était placé à<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span> -droite de la porte qui conduisait au jardin. Le salon -n’était point éclairé; les étoiles scintillaient et projetaient -sur le fond bleuâtre de la nuit ces lueurs incertaines qui -ouvrent à l’imagination des perspectives infinies. L’arome -des citronniers, le murmure de l’eau jaillissante, -je ne sais quelle douce langueur et quel mystérieux silence, -donnaient à cette scène improvisée un caractère -presque religieux qui s’harmonisait admirablement avec -le génie de Gluck. Au fond du bois, sur la cime de -l’arbre le plus élevé, un rossignol faisait éclater sa touchante -mélopée qui formait un heureux contraste avec -l’art merveilleux du virtuose. Après un prélude insignifiant, -Guadagni, dont on ne pouvait distinguer les traits, -se mit à déclamer d’une voix nasillarde et un peu chevrotante -l’admirable récitatif qui précède l’air du troisième -acte d’<i>Orfeo</i>. A mesure que le récitatif développait -les plaintes immortelles de l’époux infortuné, la -voix du virtuose se raffermissait aussi, et les défaillances -de l’âge semblaient disparaître sous les magnificences -d’un style incomparable. Avec quelle émotion profonde -Guadagni poussa le cri lamentable d’<i>Euridice! Euridice!</i> ... -qui retentissait dans le silence de la nuit comme -s’il eût été répercuté par les échos des lieux ténébreux! -Et lorsqu’à la fin de cette belle invocation Orfeo s’écrie: -<i>Son disperato!</i> ... chacun se sentit tressaillir au fond du -cœur. Il serait impossible d’exprimer par des paroles -la manière dont l’artiste sut rendre le cantabile sublime -qui suit le récitatif:</p> - -<p class="pp8 p1">Che farò senza Euridice?<br /> -Dove andrò senza il mio bene?</p> - -<p class="p1">Ce vieillard ridicule, dont les manières efféminées -étaient plutôt de nature à exciter le dégoût que l’admiration,<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span> -paraissait un dieu inspiré en chantant cette mélodie -pathétique, ce qui fit dire à l’abbé Zamaria qu’après -avoir entendu un pareil morceau, il n’y avait plus -qu’à s’écrier avec le poëte:</p> - -<p class="pp8 p1">Ah! miseram Eurydicen, anima fugiente vocabat,<br /> -Eurydicen toto referebant flumine ripæ.</p> - -<p class="p1">Lorenzo avait écouté Guadagni avec le double intérêt -de la curiosité et de la passion qui trouvait dans les -plaintes d’Orphée un aliment à ses propres sentiments. -Debout sur le palier de la porte, les yeux fixés sur Beata -dont il épiait les mouvements, refoulant la jalousie qui -le dévorait, il s’identifiait avec le personnage, et la musique -de Gluck ainsi que le talent de son interprète excitèrent -son émotion jusqu’aux larmes. Il s’enfuit de honte -et alla se cacher derrière un gros citronnier pour donner -un libre cours à sa douleur. Inquiète de cette disparition, -retenue par les convenances et la crainte de -se trahir, Beata se leva lentement, et, feignant d’avoir -besoin de marcher un peu, elle prit le bras de Tognina -et s’en alla dans le jardin. Elle aperçut Lorenzo qui sanglotait -dans un coin. Sans oser l’aborder, comme elle -le faisait autrefois, elle errait autour de lui comme une -âme indécise qui hésite à franchir le dernier degré qui -sépare la pudeur de l’amour. Elle l’observait de loin, -jetant sur lui un regard plein d’inquiétude et de tendresse.</p> - -<p>Le lendemain de cette soirée, la famille Grimani quitta -la villa. On était au mois d’octobre. Le départ du sénateur -pour Venise était irrévocablement fixé et devait -avoir lieu sous peu de jours. Lorenzo, qui était resté -quelque temps sans voir sa mère, préoccupé qu’il était -par le nouveau sentiment qui remplissait son âme, résolut<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span> -d’aller lui faire ses adieux et de passer une journée -à La Rosâ, où il n’avait fait que de rares apparitions -depuis son entrée dans la famille Zeno. Le bruit -de l’arrivée de Lorenzo s’étant répandu dans le village, -une foule de curieux accourut bientôt et remplit la petite -maison de Catarina Sarti. Zina, qui était mariée depuis -quelques mois, son père Battista Groffolo, et Giacomo -furent invités à partager un repas modeste que -Catarina avait préparé pour fêter la présence de son -fils. Au milieu de la joie et de la cordialité qui présidaient -à cette réunion presque de famille, chacun des -convives adressait à Catarina des compliments sur Lorenzo, -sur ses belles manières, sur l’instruction qu’il -avait acquise et le brillant avenir qui l’attendait. La -pauvre mère, toujours craintive dans ses prévisions, -n’accueillait ces compliments qu’avec tristesse: elle ne -pouvait pas se dissimuler que le départ de Lorenzo -allait la priver de la plus grande joie de sa vie, et que, -si elle avait déjà beaucoup souffert depuis qu’il avait -été adopté par le sénateur Zeno, elle souffrirait encore -davantage d’une séparation dont elle n’entrevoyait pas -le terme. Sans doute il lui serait facile d’aller de -temps en temps le voir à Venise; Lorenzo, de son côté, -pourrait accourir auprès de Catarina au moindre désir -qu’elle lui en manifesterait; mais de pareilles raisons -ne sont jamais suffisantes pour dissiper les inquiétudes -d’une mère. Aussi est-ce les larmes aux yeux qu’elle -écoutait toutes les belles choses qu’on disait de son -fils, et c’est en vain que Giacomo lui citait doctoralement -l’autorité de saint Pierre et de saint Paul, pour -lui apprendre à se soumettre avec résignation à la -volonté de Dieu: elle ne répondait rien et pleurait en -silence.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span></p> - -<p>Après le dîner, qui se prolongea assez tard dans l’après-midi, -après le départ des convives et leurs joyeuses -félicitations, Catarina, prenant Lorenzo par la main, le -fit asseoir auprès d’elle, sur le banc de pierre qui était -sous la treille, devant sa maison. Une belle soirée d’automne -commençait à peine, et le soleil couchant dardait -sur la treille, et sur le figuier qui en était le soutien, ces -rayons dorés et affaiblis qui donnent à tous les objets -un aspect doux et mélancolique. La porte de la maison -entr’ouverte laissait apercevoir un intérieur modeste, -mais d’une propreté exquise. Au chevet du lit, on voyait -un christ d’ivoire avec un bénitier au-dessous et une -branche de buis; sur la cheminée, une image de la <i>Madonna</i> -avec l’enfant Jésus, un portrait du sénateur Zeno -et une vieille gravure représentant un doge de la république -de Venise. Une mandoline était suspendue avec -un tambour de basque du côté opposé, et le plafond était -garni de grappes de raisin attachées par un fil, en prévision -des besoins de l’hiver. Tenant Lorenzo par la -main, assise sur ce banc de pierre où elle l’avait si souvent -couvert de ses baisers, Catarina, d’une voix émue, -lui adressa de simples paroles qui restèrent gravées -dans la mémoire du chevalier, et qui eurent sur sa vie -une grande influence:</p> - -<p>«Mon fils, vous allez partir, vous allez quitter ce beau -pays où votre enfance a été si heureuse et si sereine, -loin de cette maison où Dieu me fit la grâce de vous -donner le jour. Je ne sais combien de temps nous serons -séparés l’un de l’autre, ni s’il me sera donné de vous -revoir encore une fois avant de mourir; mais, quelle -que soit la volonté de Dieu à cet égard, je m’y soumettrai -sans murmures, si ce n’est sans douleur. Vous avez -été et vous serez jusqu’à mon dernier soupir l’unique<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span> -objet de mes plus vives préoccupations. Ayant eu le -malheur de perdre, trop tôt, hélas! votre père, j’ai -concentré sur vous toutes les tendresses de mon âme. -J’ai pris un soin particulier de votre éducation, j’ai versé -dans votre cœur la semence des plus pures doctrines, -je l’ai nourri du pain fortifiant de l’Évangile, et ces -pieux sentiments, qui vous ont déjà valu des protecteurs -si généreux, vous attireront partout la bénédiction de -Dieu et l’estime des honnêtes gens. Conservez donc -précieusement, mon fils, ce trésor toujours inaltérable -au fond de l’âme. Que la religion soit le guide de -toutes vos actions: c’est le moyen le plus sûr d’être -heureux dans ce monde et dans l’autre; car «mon joug -est léger, a dit le Seigneur, et quiconque me confessera -devant les hommes, je le confesserai devant mon -Père, qui est aux cieux.»</p> - -<p>«Restez humble de cœur, rendez aux grands le respect -qui leur est dû, et n’enviez aucune supériorité, car -c’est la volonté de Dieu qu’il y ait dans ce monde des riches -et des pauvres, des faibles et des puissants. Je ne -prétends pas vous dire qu’il faille supporter l’injustice -sans se plaindre, ni voir avec indifférence le triomphe -de l’iniquité. Au contraire, il est bon que la conscience -ne tombe jamais dans un lâche engourdissement, et -qu’elle flétrisse, au moins en silence, les actes coupables -qui échappent pour un jour à la justice des hommes; -mais il faut prendre garde de confondre l’indignation -que doit toujours exciter le mal avec l’orgueil qui, en -troublant la sérénité de l’âme, empêche de voir la vérité. -Tout se tient en nous, mon fils, et un vice du cœur produit -bientôt une erreur de l’esprit. N’est-ce pas ainsi que les -anges rebelles, pour n’avoir pu supporter la gloire de -Dieu, ont méconnu sa toute-puissance et ont dû à la<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span> -plus mauvaise des passions la perte de la félicité suprême?</p> - -<p>«Je ne suis qu’une simple femme et n’ai reçu -qu’une instruction modeste; mais votre père, qui était -fort éclairé et qui avait beaucoup étudié pour se rendre -digne des emplois de la république, me disait souvent -que ce qu’on appelle la science est d’un bien faible secours -dans les épreuves de la vie. C’est par le caractère -que les hommes sont grands et forts, disait-il, et le caractère -se forme lentement par la discipline et les bons -exemples. Il importe donc de s’habituer de bonne heure -à aimer le bien et surtout à le pratiquer, car des principes -qui n’aboutissent pas à des actions efficaces ressemblent -à cet arbre stérile dont parle l’Évangile, qui -n’est bon qu’à être jeté au feu. Aussi défiez-vous des -belles paroles, «n’ouvrez pas votre âme à toutes sortes -de personnes,» comme dit l’<i>Ecclésiaste</i>: soyez prudent -et réservé avec les inconnus. Une page de la vie -d’un homme vous en apprendra plus sur son caractère -que les plus beaux discours. L’esprit est un flambeau -qui a besoin d’un support, et dont la lumière ne projette -qu’une clarté douteuse, si elle n’est alimentée par -le souffle du sentiment.</p> - -<p>«Jésus se trouvant un jour assis à table dans la maison -d’un nommé Simon, il survint une jeune femme -portant un vase d’albâtre tout rempli de parfums -exquis qu’elle versa sur la tête du Seigneur. Les disciples -se récrièrent contre cet élan irréfléchi, disant qu’on -aurait pu faire un meilleur emploi d’une chose aussi -précieuse. Jésus, qui les avait entendus, leur répondit: -«N’affligez pas cette femme, qui a bien agi envers -moi.» Par cet exemple, Notre-Seigneur a voulu confondre -la prudence des sages et montrer combien la raison<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span> -est impuissante à comprendre les miracles de l’amour. -Oui, mon fils, «il n’y a rien au ciel et sur la -terre de plus doux et de plus fort que l’amour...,» et -nous serions bien peu de chose sans la grâce qui suscite -et féconde nos volontés.</p> - -<p>«En déposant au fond de notre cœur la notion du -bien et du mal, Dieu l’a mise à la portée de la plus -humble de ses créatures et à l’abri de toute controverse. -Écoutez donc cette voix intérieure qui accompagne -comme un écho chacune de vos actions: elle ne vous -trompera jamais. Il importe à notre bonheur autant -qu’à notre salut de préserver le cœur de toute souillure -et de purifier la volonté par la prière, comme la flamme -purifie l’or de tout faux alliage. C’est là qu’est notre -force, c’est là qu’est la source de notre grandeur morale. -C’est dans ce grand foyer que vous puiserez, mon -fils, l’inspiration pour vous guider dans la vie et celle -qui communique au génie le germe des plus belles conceptions, -car <i>le royaume de Dieu est au-dedans de nous</i>, -dit l’Évangile.</p> - -<p>«Ayez toujours présente à l’esprit cette grande vérité, -qui est le fondement de toutes les autres, qu’il y a un -Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, dont -la Providence veille sur nous et juge nos cœurs. Si nous -n’avions la certitude de l’existence d’un être suprême -par la révélation, par l’Évangile et par l’Église vivante, -nous en trouverions la preuve dans le spectacle de l’univers, -dans les nobles sentiments que nous inspire la -vertu, dans l’horreur que nous fait éprouver le vice -triomphant, dans l’enthousiasme qu’excitent en nous -les belles actions et les œuvres du génie. Ce sont là les -diverses manifestations d’une âme immortelle qui se -ressouvient de son origine céleste. Nés dans le péché,<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span> -nous avons été rachetés par le sang de Jésus-Christ, -dont l’intercession divine nous a reconquis notre libre -arbitre. Maître de choisir maintenant entre le bien et le -mal, l’homme est d’autant plus responsable de ses actes -qu’il peut fortifier sa volonté par le secours de la grâce -qui descend dans le cœur de tous ceux qui l’invoquent -avec sincérité.</p> - -<p>«Soyez ferme dans vos bonnes résolutions, mon fils; -marchez hardiment dans le droit sentier de Jésus-Christ, -et, quoi qu’il arrive, ne vous laissez intimider ni -par les railleries des esprits forts, ni par les menaces -des méchants. «Que votre paix intérieure ne dépende -pas de la langue des hommes.» Faites le bien, et -comptez sur la justice de Dieu. «S’il y a quelque joie -en ce monde, elle est le partage d’un cœur pur, et, -s’il y a un endroit où règnent l’affliction et l’inquiétude, -c’est dans une mauvaise conscience.» Attendez-vous -à des revers, à des mécomptes dans vos projets; -préparez votre âme à subir l’injustice et votre -corps à supporter la douleur. Cette vie n’est qu’une préparation -à une vie supérieure, une épreuve qui nous -est imposée pour essayer notre courage. Tout ce qui -vient des hommes est imparfait et transitoire; les plaisirs -des sens s’épuisent vite et passent comme une ombre; -il n’y a d’infini que les plaisirs de l’esprit, qui cherche -à se prouver à lui-même les grandes vérités que -nous tenons de la foi et du sentiment.</p> - -<p>«Avant de finir cet entretien où mon cœur s’épanche -avec tant d’abandon, comme si j’avais le pressentiment -que je vous vois pour la dernière fois, et où il me semble -que Dieu m’ait inspiré des idées et un langage fort -au-dessus de mon intelligence, comme s’il eût voulu -vous parler par ma voix, laissez-moi vous prémunir encore<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span> -contre un danger sans doute imaginaire, mais qu’il -est de mon devoir de vous signaler. Ai-je besoin de vous -dire combien doit être respectée par vous la noble fille -qui vous a recueilli et qui vous a honoré d’une affection -de sœur? Vous lui devez tout, l’instruction que vous -avez reçue, le bien-être dont vous jouissez, et le brillant -avenir qui vous attend. Si jamais vous sentiez -votre cœur envahi par des rêves impossibles, j’aime à -croire que vous repousseriez loin de vous une idée coupable -qui ferait votre honte et votre malheur. Je ne m’explique -pas davantage,» ajouta Catarina en jetant sur -son fils un regard scrutateur qui le fit pâlir.</p> - -<p>Après un moment de silence qui parut bien long à -Lorenzo:</p> - -<p>«Et maintenant je n’ai plus rien à vous dire, mon -fils, reprit-elle, si ce n’est de garder le souvenir de -cette soirée. Restez fidèle à la foi de votre mère, méditez -sur les belles maximes de votre père, honorez sa -mémoire. N’oubliez jamais que, sous cette terre bénie -que vous foulez d’un pied si distrait, gémissent les méchants -dans la nuit éternelle, et qu’au-dessus de votre -tête, par delà ce soleil qui nous éclaire et nous inonde -de sa clarté, est le séjour des bienheureux, celui des anges -et du Seigneur.»</p> - -<p>Catarina se leva alors, et, après avoir béni son fils, -elle le pressa contre son cœur avec effusion. Ayant -fermé la porte de sa petite maison et mis la clef dans sa -poche, ils sortirent tous deux de dessous la treille où le -pauvre chardonneret aveugle ne chantait plus depuis -longtemps. Arrivés aux dernières maisons du village, -ils quittèrent la grande route et prirent un chemin qui -conduisait à travers champs à la villa Cadolce. C’était -la saison des vendanges. La population de La Rosâ était<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span> -répandue dans les vignes hautes et touffues qui sillonnent -ces belles campagnes, et qui s’enroulent amoureusement -autour d’arbres vigoureux plantés de distance -en distance, comme les colonnes d’une arcade. Du milieu -de cette verdure déjà ternie et jaunissante s’élevaient -des bruits, des éclats de rire et des chants joyeux -qui attristaient la pauvre mère, dont le cœur était si -rempli d’angoisse. Les passants, qui s’en retournaient -au village, saluaient Catarina et s’arrêtaient pour féliciter -Lorenzo de son départ, dont tout le monde était -instruit; c’étaient des <i>addio</i> et des souhaits de bonheur -à n’en plus finir. La soirée était avancée; le soleil ne -lançait plus que ces lueurs intermittentes et rougeâtres -qui donnent au paysage une teinte sombre et religieuse. -La terre, dépouillée de ses fruits, exhalait un parfum -salutaire et doux au cœur du laboureur. Catarina et -Lorenzo marchaient sans se dire un mot, sans oser interrompre -ce silence éloquent qui s’établit entre deux -âmes quand elles se sentent à l’unisson l’une de l’autre. Ils -étaient arrivés ainsi, sans s’en apercevoir, dans une grande -plaine remplie de chaume, où un troupeau de moutons -errait et broutait çà et là jusqu’au pied d’une colline qui -en limitait l’horizon. L’<i>Angelus</i> venait de sonner au clocher -de La Rosâ, et aucun bruit humain ne se faisait -plus entendre au milieu de ces champs où l’infini de la -nuit s’ajoutait à l’infini du silence, lorsque s’éleva la -voix monotone d’un pâtre qui était couché nonchalamment -sur le penchant de la colline, d’où il observait son -troupeau: il charmait ses loisirs par un de ces chants -traditionnels dont personne ne connaît l’origine. Composée -de quelques notes qui n’accusaient aucune tonalité -bien précise, cette mélodie agreste, que le pâtre laissait -échapper de ses lèvres indolentes, se dilatait comme<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span> -un soupir de la nature sur des paroles qui en exprimaient -la poésie: «Oiseau, bel oiseau, où vas-tu si -loin de moi? Tu t’envoles vers l’aurore, emportant sous -tes ailes ma jeunesse et mon amour.» Et la <i>canzone</i> se -terminait par ce refrain mélancolique:</p> - -<p class="pp8 p1">Ahi!... partenza amara!</p> - -<p class="p1">«Ah! s’écria le chevalier Sarti après m’avoir raconté -cette première partie de sa vie, quels tristes et doux -souvenirs vous avez réveillés en moi!»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">III</h2> - -<p class="pch">VENISE.</p> - -<p>Lorenzo Sarti avait quinze ans lorsqu’il se rendit à -Venise avec la famille Zeno, dans le mois de novembre -1790. Le moment était favorable pour visiter cette -ville célèbre. Un nombre considérable d’étrangers, -surtout d’émigrés français, étaient accourus dans cette -métropole du plaisir pour y attendre la solution prochaine, -croyaient-ils, de ce grand drame qui devait durer -cinquante ans. La présence de ces étrangers, -appartenant presque tous à la classe élevée de la société -européenne, faisait alors de Venise un foyer d’intrigues -politiques et galantes, où les projets de contre-révolution -se discutaient au milieu de folles mascarades et de -joyeux festins.</p> - -<p>La révolution française de 1789 venait d’éclater au -milieu de la paix générale et de l’heureuse concorde -qui commençait à s’établir entre les peuples et les gouvernements; -elle avait tout à coup divisé l’Europe en -deux camps ennemis. Généreuse à son début comme -une inspiration de sentiment depuis longtemps préparée -par les études des esprits éclairés, elle ne tarda -point à s’altérer dans son principe et à dépasser le but<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span> -que lui avaient assigné les vrais besoins de la nation. -Après la compression de la classe moyenne et la chute -de la monarchie, qui, pendant des siècles, avaient travaillé -de concert à cette glorieuse émancipation de la -raison publique, la France devint la proie d’une horde -de sophistes qui livrèrent la société et la civilisation aux -fureurs de la basse démagogie. Ces trois périodes décisives -de la révolution française, qui se résument dans -l’assemblée constituante, dans la législative et la convention, -marquent aussi les différents degrés de sympathie -qu’inspira à l’Europe ce grand mouvement national. -Il avait épuisé et dépassé les idées les plus -hardies du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>L’esprit du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, tel qu’il se dégage de l’ensemble -de ses travaux et de ses actes, fut un esprit de -liberté ayant pour but l’émancipation de la nature humaine. -Sous la main du christianisme et la tutelle de -l’Église, l’homme n’avait été qu’un instrument de la -Providence, un jouet de la grâce, dont il ne lui était pas -permis de sonder les voies mystérieuses. Le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle -le relève de cette irresponsabilité aveugle, il brise les -sceaux qui fermaient le livre de la vie, et c’est dans la -volonté éclairée par la raison qu’il place désormais l’unique -point d’appui de notre destinée. Telle est la -donnée générale de ce qu’on appelle la philosophie du -<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, qui continue l’œuvre de la Renaissance, -dont elle est la conséquence logique. En effet, le mouvement -de la Renaissance, si bien caractérisé par Descartes -dans son <i>Discours sur la Méthode</i>, s’arrête un -instant au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle pour essayer une sorte de compromis -avec l’autorité traditionnelle, d’où il ne résulte -qu’une réforme timide de la discipline intérieure du catholicisme. -Après cet essai infructueux de conciliation,<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span> -le souffle libérateur reprend de nouveau son cours et -renverse tout ce qui lui fait obstacle. Bientôt enfin s’accomplit -le glorieux hyménée de l’esprit humain et de -la nature prédit par Bacon, et dont il avait préparé d’avance -l’épithalame. De ce mariage fécond et si longtemps -retardé par la jalousie de l’Église doit naître -«une race de géants et de héros qui étoufferont le syllogisme -de la scolastique, délivreront le genre humain -de l’ignorance et purgeront la terre de toute injustice.» -Voilà en quels termes magnifiques le génie de Bacon -annonce l’avénement de la science moderne qui inspire -tout le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, depuis Voltaire jusqu’à Kant.</p> - -<p>C’est alors qu’on vit se lever comme par enchantement -un groupe d’intelligences vives, audacieuses, pleines -de confiance dans les ressources de l’esprit humain -dont elles croyaient avoir reculé les bornes, s’attaquant -à tous les objets, brisant tous les liens de l’antique discipline, -réformant les vieilles méthodes, et dédaignant le -passé, qui avait accumulé tant d’erreurs et de si profondes -injustices. Les hommes éminents du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle conçurent -le vaste projet de changer la face de la civilisation -et de commencer une ère nouvelle. Histoire, législation, -finances, politique, morale, littérature, sciences, tout -fut remanié et refondu par un principe nouveau qui, -partant de la sensation, allait aboutir à la souveraineté -de la raison. De là la prodigieuse activité de cette époque -mémorable. S’appuyant sur la volonté comme sur un -levier dont on avait méconnu la puissance, le XVIII<sup>e</sup> siècle -s’élance avec ravissement au-devant de l’avenir, où -il entrevoit dans un lointain lumineux le règne de la -justice et de l’amour. Aussi quelle joie, quels cris d’allégresse, -quel enthousiasme s’échappent du milieu de -cette folle génération, qui semble sortir d’un cachot et<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span> -respirer pour la première fois l’air pur et fortifiant de -la liberté! Chacun secoue ses langes, chacun dénoue -sa ceinture, chacun s’empresse de rejeter la vieille enveloppe, -comme un cilice de mortification trop longtemps -imposé à la crédulité de l’esprit humain. La -vieille société est attaquée de toutes parts, les distinctions -de naissance et de fortune font place à celles de -l’esprit; on se rapproche, on se réunit, on se répand -au dehors, on se livre sans contrainte aux plaisirs aimables -de la vie en rêvant au bonheur des générations -futures. Tout change, tout se transforme, tout prend -un air de fête et de jeunesse. Les arts, la poésie, et surtout -la musique, s’empreignent d’une sensibilité plus -pénétrante, et les femmes, qui ont joué un rôle si important -dans un siècle qui a proclamé que «les grandes -pensées viennent du cœur<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>,» ne semblent-elles -pas accuser la révolution profonde qui se fait alors dans -les idées et dans les mœurs, non-seulement en se livrant -avec plus d’abandon aux sentiments qui les inspirent, -mais aussi en repoussant ces vieux costumes qui emprisonnaient -leurs charmes, en revêtant ces robes élégantes -aux couleurs joyeuses et printanières, où l’on -voyait briller un goût exquis et une fantaisie adorables? -Deux mots sacramentels, qui étaient dans toutes les -bouches, peuvent résumer l’esprit et les tendances de -cette grande époque d’émancipation: le mot <i>humanité</i>, -qui fut jeté dans la circulation par un écrivain obscur<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, -et qui exprimait admirablement les besoins de justice, -d’égalité et de réformes sociales, qui étaient dans le -cœur de tous; et le mot <i>nature</i>, par lequel se manifestait<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span> -le mouvement scientifique qui poussait l’esprit humain -à étudier les phénomènes du monde extérieur.</p> - -<p>De ce désordre fécond où s’élaboraient les éléments -d’une société nouvelle, de cette bruyante insurrection -contre le moyen âge et les institutions du passé, il nous -est resté un monument curieux, l’<i>Encyclopédie</i>, vaste -dépôt de connaissances un peu confuses, mais où s’agite -l’esprit divin, comme il s’agitait sur le chaos qui a -précédé la naissance du monde. En effet, cette tour de -Babel fut élevée par une génération de travailleurs intrépides, -qu’animait une foi ardente dans le triomphe -de la raison par les progrès de l’esprit humain. L’idée -de progrès, c’est-à dire d’une extension successive de -nos facultés et de nos connaissances, d’une amélioration -de notre destinée, n’est pas sans doute une idée entièrement -nouvelle, puisqu’elle résulte du sentiment de notre -activité intérieure et du spectacle de l’histoire. Elle -a été entrevue par l’antiquité, et il y a plus de deux -mille ans le philosophe Xénophane a pu dire: «Non, -les dieux n’ont pas tout donné aux mortels, c’est -l’homme qui avec le temps et le travail a amélioré sa -destinée.» Cependant l’idée de progrès que saint Augustin, -que Vico, Pascal et surtout Leibnitz ont affirmée -avec plus ou moins d’évidence, n’a été formulée d’une -manière scientifique que dans la seconde moitié du -<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle par Turgot, d’Alembert et Condorcet en -France, par Herder et Lessing en Allemagne.</p> - -<p>Doué de facultés perfectibles, éclairé par sa raison et -servi par sa volonté, l’homme est le maître de sa destinée. -Contenu jusqu’alors par de fausses abstractions qui -lui avaient caché la vérité des choses, aveuglé par de -prétendus principes métaphysiques que lui avait imposés -l’autorité jalouse de perpétuer son ignorance,<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span> -l’homme est parvenu à dissiper ces vains fantômes de -la scolastique qui lui dérobaient le spectacle admirable -de la nature. Mis en contact direct avec le monde extérieur -par ses organes, averti par la sensation de l’existence -des phénomènes, il en étudie les lois, et c’est -dans ces lois qu’il trouvera le secret de dompter la matière, -de l’animer de son souffle et de la faire servir à -sa grandeur. La notion du bien et du mal, du juste et -de l’injuste, dont le germe est resté enfoui dans les -limbes de l’instinct, se développera à la clarté de l’entendement, -et la conscience, devenue plus délicate et -plus rigoureuse, étendra sa juridiction sur un plus -grand nombre de rapports. La morale ne sera plus un -amas confus de préceptes arbitraires et variables, mais -un code de lois précises sanctionnées par la raison et le -sentiment. Le dieu mystérieux de la légende, conception -remplie de contradictions et de contes fabuleux, fera -place à une intelligence suprême, dont l’existence nécessaire -sera prouvée par l’ordre de l’univers et les lois de -l’esprit humain, et qui couronnera l’édifice de la connaissance -au lieu d’en être la négation. Telle est la profession -de foi de ce <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle d’où est sortie la révolution -de 1789, qui a changé la face de l’Europe et posé -les principes d’une nouvelle civilisation. Qu’on lise l’admirable -chapitre qui termine le livre de Condorcet, -<i>Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit humain</i>, et -l’on y trouvera, écrit de la main d’un martyr, le testament -d’une génération héroïque qui a cru avec Bacon -et les grands esprits de la Renaissance aux miracles -de la science que nous voyons s’accomplir sous nos -yeux.</p> - -<p>Né en France, propagé par les écrits de Voltaire, de -Rousseau, de Montesquieu, de Buffon et par l’<i>Encyclopédie</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span> -ce mouvement de rénovation se répandit dans -toute l’Europe. De tous côtés, on se mit à prêcher l’abolition -des vieux abus, à ridiculiser les usages consacrés, -à bâtir des utopies qui avaient toutes pour objet la régénération -du genre humain. Les souverains les plus -jaloux de leur autorité, Catherine de Russie, le grand -Frédéric, Joseph II, les rois de Suède, de Portugal et -d’Espagne, entraînés par l’esprit du siècle, essayèrent -tous d’améliorer l’administration, de simplifier, d’humaniser -les lois civiles et criminelles, de dégager l’action -du gouvernement des entraves de la féodalité, de répandre -l’instruction en conviant les peuples à un meilleur -avenir. L’Italie ressentit aussi très-fortement l’influence -des idées nouvelles. Cette vieille terre de Saturne, -qui a vu s’accomplir tant de révolutions mémorables, -était alors gouvernée par des princes débonnaires que -la mode du bel esprit philosophique, la douceur des -mœurs, la sécurité profonde dont ils jouissaient depuis -la paix d’Aix-la-Chapelle, autant que la raison d’État, -avaient imbus d’un esprit d’équité qui se manifestait -chaque jour par des réformes salutaires. On remarquait -le gouvernement économe du Piémont et celui de Parme, -où régnait un élève de Condillac sous la tutelle d’un ministre -capable et tout-puissant. Beccaria écrivait à Milan -son livre hardi <i>Des Délits et des Peines</i>, dont les principes -généreux étaient transformés en lois par Léopold, -grand-duc de Toscane. Rome voyait s’asseoir sur le siége -apostolique un Clément XIV, un Ganganelli, un Pie VI, -princes éclairés qui s’efforçaient de mettre la morale de -l’Évangile dans la politique; à Naples, dans la patrie -de Vico, de Giannone et de Filangieri, qui occupait un -poste important dans l’administration, le goût des réformes -s’était emparé même du roi Ferdinand IV, qui,<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span> -pour varier ses plaisirs, avait fondé une sorte de société -idéale sur le modèle de la Salente de Fénelon<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> - -<p>Surgie comme Vénus du sein de la mer, Venise, -après avoir été la première puissance maritime du -moyen âge et avoir possédé <i>un quart et demi de l’empire -romain</i>, après avoir sauvé la civilisation chrétienne de -la barbarie des Turcs et avoir échappé à la jalousie des -rois de l’Europe ligués contre elle au commencement -du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, avait été dépouillée successivement d’une -partie de ses conquêtes lointaines, des îles de Chypre, -de Candie, et enfin de la Morée. La reine de l’Adriatique -s’était endormie tout doucement au bruit de ses grelots -et de ses loisirs charmants. En effet, depuis la paix de -Passarowitz, conclue en 1718, qui mit fin à la dernière -guerre que Venise eut à soutenir contre l’empire ottoman, -une langueur mortelle s’était emparée de cette -fière république de patriciens qui avait bravé tant d’orages. -Accroupie au fond de ses lagunes, elle laissa passer -tout le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle sans se mêler à aucun des événements -politiques qui s’accomplirent en Europe, n’ayant -d’autre souci que de garder son repos, en se préservant -du contact des idées nouvelles qui germaient de -toutes parts en Italie. Énervée par les voluptés et l’inaction, -Venise fut réveillée tout à coup de son long assoupissement -par la révolution française, qui devait être -bien autrement redoutable à sa puissance que la découverte -du cap de Bonne-Espérance, qui lui avait enlevé<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span> -le monopole du commerce du monde. Deux partis divisèrent -alors le gouvernement de la république: l’un, -très-nombreux, qui avait la majorité dans le grand -conseil, voulait la continuation de la neutralité; l’autre, -plus énergique, conseillait d’abandonner un système -désastreux jugé par l’expérience, en prenant part à -l’action qui allait inévitablement s’engager entre les -grandes puissances de l’Europe. Ce dernier parti se -subdivisait en deux fractions, dont l’une voulait une -alliance avec l’Autriche, et l’autre avec la France. Le -sénateur qui a déjà figuré dans la première partie de ce -récit, Marco Zeno, était l’un des partisans les plus écoutés -de l’alliance avec l’Autriche.</p> - -<p>Dans les premiers temps de son arrivée à Venise, Lorenzo -fut tout ébloui du magnifique spectacle qu’il avait -sous les yeux. Ce qu’il avait lu et ce qu’on lui avait dit -sur cette ville unique était fort au-dessous de l’impression -qu’il en recevait; son imagination ardente et romanesque -ne lui avait fait pressentir rien de comparable -à la place Saint-Marc, au palais ducal, au <i>Canalazzo</i>, -cette voie lactée qui traverse la ville et la divise en deux -parties inégales rattachées ensemble par le pont du -Rialto, image de la volonté puissante qui avait présidé -aux destinées de la république. Son cœur se gonflait -d’orgueil en regardant ces magnifiques palais, dont -chaque pierre atteste la gloire de ce peuple de gentilshommes, -d’artistes et de marins. Il se mit à étudier avec -passion l’histoire de Venise, qui présente l’intérêt d’un -poëme et d’un poëme épique, où la grandeur des événements -se combine avec l’héroïsme des caractères et -la variété des épisodes. Il se sentait fier d’appartenir -à une nation qui a joué un rôle si original dans les -annales du monde, et, dans sa vanité de jeune homme,<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span> -il n’était pas fâché de tenir par un lien quelconque à -cette fière aristocratie qui considérait la gloire et la -puissance de Venise comme son patrimoine.</p> - -<p>Ces distractions de l’esprit, ce premier épanouissement -de l’instinct de connaître et d’admirer, loin d’affaiblir -le sentiment que Lorenzo éprouvait pour Beata, en -accroissaient l’intensité. Dans ce caractère à la fois ambitieux -et tendre, l’amour se nourrissait de toutes les -aspirations de la vie, et les concentrait comme dans un -foyer qui en doublait la puissance. Depuis qu’il était à -Venise, Lorenzo se sentait plus fort vis-à-vis de lui-même. -Placé sur un plus grand théâtre, il paraissait aussi -moins étonné de la distance qui le séparait de sa bienfaitrice, -et au fond de son cœur il ne désespérait pas de -surmonter un jour les difficultés qu’on opposerait à ses -désirs. Sans doute ces rêves d’un jeune homme de -quinze ans étaient aussi vagues que le but qu’il se proposait -d’atteindre. C’était comme une sorte de mirage -qui lui faisait entrevoir au loin une source désirée, récompense -suprême de ses efforts. Aussi Lorenzo marchait-il -hardiment dans la carrière que lui ouvrait son -imagination. Enchanté de l’heure présente, fier d’être -déjà du petit nombre des élus, heureux de vivre et de -développer ses facultés, il s’élançait dans l’avenir avec -cette confiance et cette allégresse bruyante de la jeunesse -qui franchit en riant les plus grands obstacles.</p> - -<p>Lorenzo travaillait avec la patience d’un bénédictin et -l’ardeur d’un néophyte qui veut conquérir sa place au -banquet de la vie. L’histoire, la littérature ancienne et moderne, -la philosophie et surtout la musique, étaient les sujets -qui attiraient de préférence son attention. Parmi les -livres nombreux que la curiosité insatiable de Lorenzo -lui mit sous les yeux, les <i>Dialogues</i> de Platon et la <i>Divine Comédie</i><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span> -de Dante étaient, avec les œuvres de Rousseau, -ceux qui avaient le plus vivement frappé son imagination. -Platon et Dante, le poëte de l’idéal antique et -celui de l’idéal chrétien, qui étaient si loin des tendances -et des préoccupations du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, répondaient -admirablement à la nature réfléchie et affectueuse du -jeune Vénitien. Son heureux instinct le portait à réduire -les faits à un petit nombre de principes, à n’absorber -de ses lectures que les parties vraiment nutritives, -à dégager ces parcelles d’or qui forment l’essence des vérités -générales, et, dans le peintre sublime et touchant du -paradis et de l’enfer, Lorenzo trouvait un poëte qui -flattait sa passion, un poëte qui avait consacré sa vie et -un admirable génie à éterniser un rêve de l’amour.</p> - -<p>Cependant la contenance de Beata vis-à-vis de Lorenzo -était bien changée depuis son retour à Venise. Effrayée -de la consistance qu’avait prise l’affection, toute sereine -d’abord, que lui avait inspirée le fils de Catarina Sarti, -surprise par un sentiment sérieux dont elle n’avait pas -dû prévoir les atteintes, elle résolut de couper court à des -relations équivoques qui ne pouvaient avoir pour elle -qu’une solution malheureuse. Comment faire cependant -pour rompre brusquement, et sans trahir son secret, -les rapports de bienveillance et de protection qui -s’étaient établis entre elle et Lorenzo? Ce jeune homme, -dont la physionomie heureuse l’intéressait au moins -autant que l’aménité de son caractère et la vivacité de -son esprit, n’avait point mérité qu’on cherchât à l’éloigner -d’une famille qui l’avait adopté spontanément. -Quel prétexte prendre pour mettre entre elle et Lorenzo -quelques années de séparation qui lui donneraient le -temps d’étouffer ou d’amortir un sentiment qui menaçait -de devenir une passion orageuse et funeste? Le<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span> -prétexte qu’avait suggéré la pénétration de son oncle, le -saint prêtre, d’envoyer Lorenzo terminer ses études à -l’université de Padoue, eût été le plus convenable sans -les objections que Beata redoutait de la part de l’abbé -Zamaria, qui s’était attaché d’autant plus vivement à son -élève, que celui-ci montrait un goût prononcé pour la -musique, et une grande aptitude à profiter de ses leçons. -Beata aurait pu sans doute surmonter ce dernier obstacle -en faisant intervenir la volonté de son père; mais en -employant ce moyen extrême, elle craignait de laisser -deviner sa faiblesse. Excepté Tognina, qui avait saisi -comme à la dérobée quelque chose de ce roman mystérieux -qui commençait à se développer dans le cœur de -son amie, personne dans la maison ne soupçonnait à -quelle source profonde s’alimentait la sollicitude de -Beata pour son frère d’adoption.</p> - -<p>Dans cette perplexité, entre la crainte de faire un -éclat et la ferme volonté où elle était de prévenir un -danger qui alarmait sa pudeur, Beata prit une résolution -qui rassurait sa conscience sans lui imposer un sacrifice -trop douloureux: elle ordonna sa vie de manière -à éviter le plus possible la présence de Lorenzo; elle se -fit un maintien sévère et composa son visage pour -mieux cacher à tout le monde, et surtout à celui qui en -était l’objet, la tendresse qui s’était glissée dans son -cœur. Renfermée ainsi en elle-même, cette noble créature, -dont l’âme était aussi élevée que l’intelligence, et -qui joignait au sérieux du caractère cette grâce des -formes et cette adorable langueur qui sont le plus bel -attribut de son sexe, Beata souffrait silencieusement et -consumait son ardeur dans une lutte qui altérait son -repos. Ce n’est pas la naissance modeste de Lorenzo, ni -aucun préjugé vulgaire, qui avaient déterminé la fille<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span> -du sénateur Zeno à combattre une affection qui avait -surpris son inexpérience: des idées aussi graves et aussi -arrêtées ne s’étaient même jamais présentées à son esprit. -Elle craignait d’affliger son père par une inclination -qui aurait ajouté une douleur domestique à la -grande tristesse que lui faisaient éprouver les affaires -de l’État; mais elle était surtout retenue par un sentiment -de dignité personnelle, et ce sentiment exquis avait -quelque chose des chastes scrupules d’une sœur ou d’une -mère. Elle rougissait de sa faiblesse pour un jeune homme -qu’elle avait pour ainsi dire vu croître sous ses yeux.</p> - -<p>Elle s’indignait à l’idée d’avoir pu oublier son âge et -les devoirs qu’elle s’était imposés, en se laissant envahir -le cœur par un trouble délicieux qui avait endormi sa -vigilance. Aussi que d’efforts il lui fallut faire pour -rompre le charme qui l’avait attirée insensiblement au -bord du précipice, pour dégager son âme du piége -innocent que lui avait tendu l’amour! Lorsqu’elle rencontrait -Lorenzo, Beata le saluait d’un mot froid et -digne, puis elle s’enfuyait comme une ombre en tressaillant. -Elle ne s’informait pas ostensiblement de ce -qu’il faisait; elle ne lui adressait plus la parole que pour -répondre à ses questions d’un ton indifférent qui repoussait -toute confiance. Son regard évitait celui de -Lorenzo, et ce n’est que de loin que ses beaux yeux -bleus remplis de tendresse osaient le suivre avec inquiétude. -Dans le monde, dans les <i>conversazioni</i> où elle -se trouvait forcément avec Lorenzo, Beata était d’une -gaieté extrême. Elle cherchait à s’étourdir, à dissiper -sa tristesse en vains propos, à dérouter l’attention par -de petits manéges de coquetterie féminine qui répugnaient -à la sincérité de son caractère.</p> - -<p>Ces artifices de la passion étaient une énigme pour<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span> -Lorenzo, qui ne savait comment s’expliquer ce changement -de conduite à son égard. Il avait beau s’interroger -et se demander par quelle étourderie, par quel manque -de respect, il avait pu s’attirer la disgrâce d’une femme -supérieure qui mesurait ses moindres paroles, il ne -trouvait rien qui justifiât la froideur et l’air presque -dédaigneux qu’on prenait à son égard depuis quelque -temps. Voulait-on lui faire comprendre d’une manière -indirecte qu’il fallait enfin ouvrir les yeux sur la vraie -position qu’on lui avait faite? Il n’avait jamais oublié -ce qu’il devait à sa bienfaitrice, ni la distance qui séparait -le fils de Catarina Sarti d’une <i>gentildonna</i> vénitienne. -Quelle pouvait être la raison secrète de la réserve -excessive de Beata à son égard? Ne serait-ce pas -une sorte de jalousie aristocratique qui se serait -emparée de la fille du sénateur en voyant Lorenzo -grandir dans la vie, et voudrait-on refouler ses aspirations -pour conserver une supériorité relative dont il -essayait de s’affranchir? On se trompait fort si on espérait -attiédir son courage et contenir son ambition dans -le cercle étroit où le hasard l’avait fait naître. Il prouverait -par son activité et son intelligence qu’il était -digne de l’intérêt qu’on lui avait témoigné, et qu’en lui -tendant la main pour l’aider à sortir de la foule, on -avait accompli un acte de justice. Ces bouffées d’orgueil -et de vanité plébéienne qui traversaient l’esprit de -ce jeune homme redoublaient son ardeur de connaître, -de s’épandre et de grandir dans l’estime de la femme -dont il méconnaissait si grossièrement les vrais sentiments. -Il voulait attirer l’attention de Beata, adoucir sa -rigueur, et la forcer de voir en lui autre chose qu’un -pauvre client de sa famille qu’elle avait bien voulu honorer -de sa protection.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span></p> - -<p>Le palais Zeno était situé sur la rive gauche du Grand-Canal, -à très-peu de distance du vieux palais Grimani. -C’était une des œuvres les plus remarquables de Scamozzi, -l’élève de Palladio, dont il avait imité le style -élégant et grandiose. Construit en pierres d’Istrie vers -la seconde moitié du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, comme presque tous -les monuments qui bordent les deux côtés de cette longue -et magnifique voie triomphale, le palais Zeno était -composé de trois étages couronnés d’une terrasse d’où -s’élançait un groupe de statuettes mythologiques. L’une, -placée au milieu de la façade, représentait le Silence, -symbole de la politique mystérieuse de Venise, qui -semblait dire aux passants, en appuyant l’index sur -la bouche: <i>Guardate, ma non tocate</i>, et surtout <i>taisez-vous</i>! -Deux entrées, l’une sur le Grand-Canal, et l’autre -du côté opposé, conduisaient à ce palais, où l’on -voyait éclater la magnificence d’une famille patricienne -qui comptait dans ses annales un doge, un héros, plusieurs -cardinaux, un grand nombre d’ambassadeurs et -de procurateurs de Saint-Marc. Au fond d’un large vestibule -où se tenaient les gondoliers et les <i>facchini</i> de la -maison, un escalier d’une légèreté admirable conduisait -à un palier de marbre, sur lequel débouchait un corridor -long et spacieux qui se reproduisait à chaque étage -et le divisait en deux parties. Un grand salon carré qui -occupait le milieu du premier étage, et une salle à manger -qui aurait pu contenir aisément deux cents personnes, -indiquaient les habitudes d’une oligarchie puissante -qui aimait à s’entourer de ses clients et de ses égaux. -D’un côté du salon était l’appartement de Beata, et de -l’autre celui de son père. L’abbé Zamaria demeurait au -second étage, ainsi que Lorenzo, dont la chambre était -immédiatement au-dessus de l’appartement de Beata.<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span> -Les domestiques étaient logés au troisième étage, à l’exception -de Teresa, qui couchait dans un <i>camerino</i> près -de sa maîtresse. En face du salon était la bibliothèque, -une des curiosités de Venise par la rareté des livres -qu’elle renfermait et l’ordre qu’y avait mis l’abbé Zamaria; -à gauche de la bibliothèque se trouvait la chapelle. -Le salon, la salle à manger, la bibliothèque et même la -chapelle, étaient garnis de tableaux de maîtres représentant -des épisodes de l’histoire de Venise où avait figuré -un membre de la famille Zeno. Les moindres détails de -ce palais accusaient la munificence et la personnalité -d’un vieux patricien qui a conscience de ses droits aussi -bien que de ses devoirs.</p> - -<p>Le palais Zeno était une des maisons les plus fréquentées -de Venise. C’était le rendez-vous de la meilleure -compagnie, des femmes élégantes et des hommes -à la mode qui brillaient par l’esprit, les manières, ou -par des talents aimables. Il n’arrivait point à Venise un -étranger de distinction qu’il ne se fît aussitôt présenter -à l’abbé Zamaria, qui était le grand majordome et le -juge de tout ce qui se rattachait aux plaisirs de la maison. -Il en conférait d’abord avec Beata, et, après avoir -obtenu son assentiment, tout était dit, car le vieux sénateur -n’entrait jamais dans ces menus détails de la vie -domestique. Ce qui attirait au palais Zeno un si grand -nombre de personnes illustres, c’était moins l’hospitalité -magnifique qu’on y trouvait que la haute distinction -de Beata, le savoir et la grande érudition musicale -de l’abbé Zamaria. Membre de la Société Philharmonique -de Bologne, ami et correspondant du P. Martini, -élève de Benedetto Marcello, l’abbé Zamaria était non-seulement -un contrapointiste du premier mérite, mais -aussi un homme de goût dont on recherchait les conseils.<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span> -Tous les compositeurs et les virtuoses célèbres de -la seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle ont été reçus au palais -Zeno, où ils étaient sûrs de rencontrer l’élite de la société -vénitienne. C’est là qu’on vit tour à tour Sacchini, -Paisiello, le doux et infortuné Cimarosa, à côté des Caffarelli, -des Pacchiarotti, des Marchesi, de la Gabrielli et -des plus fameuses cantatrices qui venaient se recommander -à la bienveillance de l’abbé, dont la protection -valait un succès. <i>Che ne dice l’abate</i>? (qu’en pense -l’abbé?) se demandait-on à Venise, lorsqu’il était question -d’un chanteur inconnu ou d’un opéra nouveau -dont on attendait la représentation. Fallait-il un point -d’orgue, une <i>cabaletta</i> brillante, quelques <i>gorgheggi</i> -compliqués pour faire ressortir la bravoure d’une <i>prima -donna</i>, on allait trouver l’abbé Zamaria, qui, d’un trait -de plume, calmait les plus grandes inquiétudes ou excitait -des jalousies féroces. Que de morceaux de sa composition -ont été intercalés dans les opéras des maîtres -les plus illustres! Combien il a jeté sur le papier de ces -lieux communs qu’on appelait <i>arie di baule</i>, airs de -voyage que les virtuoses emportaient au fond de leurs -malles, et qu’ils chantaient dans toutes les villes, quel -que fût l’ouvrage dans lequel ils débutaient!</p> - -<p>Les noms les plus illustres de la république, les Pisani, -les Foscarini, les Grimani, les Tiepolo, retentissaient -dans ce palais au milieu des savants, des artistes, -des poëtes et des critiques les plus renommés de Venise -et même de l’Europe. Goethe, Alfieri, le comte Algarotti, -Pindemonte, Cesarotti, le traducteur d’Homère et -d’Ossian, qui occupait une chaire de littérature grecque -à l’université de Padoue, étaient venus dans ce salon, où -ils avaient laissé des témoignages de leur satisfaction -dans un magnifique album que l’on conservait précieusement.<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span> -C’était un spectacle unique que d’assister à l’une -de ces brillantes <i>conversazioni</i> qui avaient lieu toutes les -semaines au palais Zeno, et de voir réunis dans un même -salon les caractères les plus antipathiques, Goldoni et les -deux frères ennemis Charles et Gasparo Gozzi, par exemple, -qui partout ailleurs se seraient pris aux cheveux, au -lieu de se combattre à coups d’épigrammes; Francesco -Pesaro, Giuseppe Farsetti, Antonio Cappello, qui avait -été ambassadeur de la république en France lorsque -éclata la révolution de 1789, grand amateur de beaux-arts -et protecteur de Canova qu’il a deviné; Francesco -Gritti, Cornelia Barbaro, sa belle-sœur, femme de la -plus haute distinction, qui fut l’amie de Métastase; la -jeune et charmante comtesse Benzoni, assise à côté du -poëte Lamberti, qui en était éperdument amoureux, et -qui l’a chantée dans cette jolie barcarolle connue de -toute l’Europe:</p> - -<p class="pp8 p1">La biondina in gondoletta,<br /> -L’altra sera go menà.</p> - -<p class="p1">C’était la gloire de Beata d’avoir su triompher ainsi -des rivalités qui divisent trop souvent les hommes qui -cultivent les arts de l’esprit. Le sens exquis de cette -jeune fille lui avait appris de très-bonne heure combien -il importe à la femme de cacher sa raison sous la grâce -et la modestie de son sexe. Silencieuse, recueillie, d’une -discrétion profonde, elle savait écouter avec indulgence -les bavardages des gens médiocres, et n’accordait son -approbation explicite, mais toujours avec réserve, -qu’aux choses vraiment belles qui touchaient son âme. -On aimait à la consulter, on avait confiance dans la -rectitude de son jugement, qui ne se manifestait jamais -que par des observations de détail qui indiquaient plutôt<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span> -une préférence de sentiment qu’un blâme de l’esprit. -Elle régnait naturellement sur les cœurs par le charme -divin de son regard mélancolique, par l’élégance de sa -taille et de ses manières, qui révélaient une nature supérieure -digne de tous les hommages. Aussi un sourire -de sa bouche adorable suffisait pour dissiper les plus -gros nuages, et lorsque sa tête blonde s’inclinait pour -gronder un ami ou pour écouter une confidence qu’on -avait à lui faire, on était ravi de voir tant de séductions -relevées d’une si grande simplicité. C’était une muse -qui inspirait tous ceux qui l’approchaient, et non point -une sirène qui cherchât à séduire par le faste de sa -beauté.</p> - -<p>L’abbé Zamaria était fort répandu dans la société de -Venise. Les cantatrices et les <i>gentildonne</i> dilettante s’arrachaient -à l’envi ce petit abbé, qui n’avait de la morale -du Christ que l’habit. On le voyait partout, dans les -théâtres, dans les <i>ridotti</i>, dans les cafés, dans les églises, -et ce n’était pas pour y faire pénitence. Partout où il y -avait du plaisir, de l’esprit et de la musique, on était -sûr de rencontrer le charmant abbé, qui bavardait -comme une pie et riait comme un enfant. Ami de Carlo -Gozzi, son confrère à l’académie bouffonne des <i>Granelleschi</i>, -il se moquait avec lui des vieux classiques embourbés -dans les ornières des <i>Seicentisti</i>, qu’il appelait -des <i>parrucconi</i>, des <i>brontoloni</i> insupportables. Il n’était -guère plus favorable aux novateurs qui, comme Goldoni, -s’efforçaient d’introduire à Venise la dignité et la -vérité du théâtre français. «Ils veulent nous étouffer, -disait-il en parlant de ces novateurs, avec des <i>chiacchere -filosofiche</i>, des bavardages philosophiques, et des <i>urli -francesi</i>. Conservons notre esprit, nos mœurs, notre -gaieté, et restons Vénitiens. Nous n’avons que faire de<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span> -la <i>musica tedesca</i> ni de la littérature française, <i>impastate</i> -(farcies) de réflexions et de modulations <i>melancoliche</i>.»</p> - -<p>Lorenzo suivait l’abbé Zamaria dans les méandres de -la vie vénitienne, comme Dante suit Virgile dans les -cercles ténébreux de la cité divine. L’abbé était flatté de -produire dans le monde un jeune homme intelligent, -au regard vif, à la physionomie ouverte, qui chantait -comme un ange, et dont il s’était plu à former l’éducation -musicale avec un soin tout paternel. Il le présentait -comme son élève aux femmes du monde, aux virtuoses, -aux compositeurs, et tirait vanité des succès de son disciple, -qu’on appelait partout <i>il maestrino</i>. Il l’introduisait -dans les premières maisons, chez les Mocenigo, les -Dolfin, où Lorenzo était reçu avec une certaine déférence -à cause de l’affection que lui portait l’abbé Zamaria, -et peut-être aussi parce qu’on supposait que le -sénateur Zeno avait des vues particulières sur l’avenir -de ce jeune homme. Lorenzo, dont les femmes remarquaient -déjà la taille svelte, le front épanoui et les beaux -yeux noirs remplis de feu et de désirs, jouissait avec -bonheur de la nouvelle existence qui s’ouvrait devant -lui. Il courait les salons, les théâtres, les <i>casini</i>, les académies, -tantôt accompagné de l’abbé Zamaria, qui ne -cachait pas sous sa perruque la sagesse de Minerve, -tantôt sans autres guides que l’instinct des belles choses -et la crainte de l’inconnu, qui est la pudeur des jeunes -gens. Comme il était ravi de se voir dans cette ville -d’enchantement, de s’attarder le soir sur la place Saint-Marc, -au milieu de cette foule joyeuse de promeneurs -de tout rang et de tous pays, de parcourir le Grand-Canal -couché mollement dans une gondole légère, et de s’enfuir -au loin vers l’une de ces <i>isole beate</i>, nids d’amour -et de volupté qui entourent Venise comme des satellites<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span> -qu’elle entraîne dans son tourbillon! «Est-ce bien le fils -de Catarina Sarti, se disait-il tout bas avec ravissement, -qui chante des duos avec une Badoer, qui accompagne -au <i>cembalo</i> une Dolfin dont la main blanche et potelée -se pose gracieusement sur son épaule, qui s’entretient -de philosophie et de littérature avec un Mocenigo, et -que le compositeur Furlanetto daigne admettre dans sa -familiarité?»</p> - -<p>Le bonheur d’être et de vivre dans une sphère supérieure, -les tressaillements sourds de la sensibilité qui -s’éveille, un vague pressentiment des idées du siècle, la -confiance qu’il commençait à avoir dans son activité, -l’ivresse de l’amour, tout cela avait gonflé le cœur de -Lorenzo, tout cela faisait sourdre de son âme exaltée -ces mille désirs, ces mille espérances infinies qui montent, -s’ébruitent et se répandent dans l’espace en chantant -à l’imagination le poëme divin, la symphonie merveilleuse -de la jeunesse, que nous avons tous entendue -une fois dans la vie, et dont il n’appartient qu’au génie -de retenir un écho lointain.</p> - -<p>Mais aussi dans quel temps et dans quelle société avait -été jeté Lorenzo! Venise se mourait; elle se mourait de -langueur comme une courtisane épuisée, le front couronné -de roses, le sourire sur les lèvres, banquetant, -festoyant, entourée de <i>ruffiani</i>, de chanteurs, de <i>ballerini</i>, -d’improvisateurs, d’escrocs et d’espions, dernière -ressource des gouvernements avilis. Sous une aristocratie -sombre, taciturne, soupçonneuse, qui avait accaparé -les bénéfices et les soucis de l’autorité suprême, -s’agitait un peuple d’enfants qui riait de tout, s’amusait -de tout, et ne s’occupait que du plaisir de l’heure présente. -Qu’avait-il besoin de travailler, de réfléchir et de -s’inquiéter de l’avenir, ce peuple doux et charmant qui<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span> -vivait de sportules, de <i>confetti</i>, de café, de sonnets, de -musique et d’amour? Tant que la république fut puissante -au dehors, le peuple, prenant part aux événements -politiques, se nourrissait au moins de vanité nationale, -et la passion de la gloire relevait et ennoblissait son -courage; mais depuis que l’oligarchie de Venise, méconnaissant -la marche du temps et les principes de sa -grandeur, s’était refusée à tout mouvement et à toute -transaction avec les idées nouvelles, le peuple, refoulé -sur lui-même, sans expansion au dehors et sans liberté -au dedans, s’était abandonné à l’une de ces effroyables -anarchies de mœurs qui précèdent la chute des empires. -Les lois, les institutions, en conservant les apparences -de la force qui les avait créées, étaient impuissantes à -diriger les esprits, et la police du conseil des Dix, plus -inquisitoriale qu’elle ne l’avait jamais été, était presque -le seul appui de l’État. Cette profonde décadence n’était -visible cependant qu’aux yeux du philosophe ou d’un -homme politique comme Marco Zeno. La foule, les -étrangers et la jeunesse, étaient captivés et éblouis par -un spectacle unique dans les annales du monde.</p> - -<p>Qu’on se figure une succession de fêtes magnifiques -rappelant les grands souvenirs de l’histoire de Venise! -Un carnaval qui durait trois mois, huit théâtres presque -toujours ouverts, quatre conservatoires ou écoles de -musique, des <i>casini</i>, des <i>ridotti</i>, des cafés où l’on jouait -et causait toute la nuit; une population qui se déguisait -une grande partie de l’année comme pour échapper au -sérieux de la vie; l’inviolabilité des masques protégée -par la loi et les usages, servant à cacher l’inquisiteur -d’État, le prince de l’Église, le riche, le pauvre, le mari -et l’amant, le confesseur aussi bien que la pénitente; des -académies de toute sorte, des couvents où l’on dansait<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span> -et chantait plus qu’on ne priait; des femmes charmantes, -blondes, tendres, voluptueuses, faciles, parlant un dialecte -mélodieux qui enivrait l’oreille; des loisirs infinis, -une sociabilité exquise, de la gaieté sans malice, de -l’esprit, du goût, du faste, de l’instruction, un <i>estro</i> charmant, -un <i>non so che</i> plein de grâce et d’abandon; de la -musique partout, de la musique toujours: tels étaient -les éléments et les épisodes de cette fête merveilleuse de -la fantaisie et de la sensualité qui a terminé l’existence -de Venise.</p> - -<p>«Quel est donc ce personnage singulier qui se dandine -sur une jambe effilée en chiffonnant son jabot d’un air -d’importance? demanda Lorenzo à un inconnu qui se -trouvait assis à côté de lui dans un café de la place Saint-Marc, -à l’heure où toute la société de Venise venait -y étaler la variété piquante de ses costumes et de ses -mœurs.</p> - -<p>—C’est le comte Lazara de Padoue, lui répondit-on, -l’amant avoué de la belle <i>gentildonna</i> qui marche à côté -de lui en tournant le dos à son mari, qui les suit comme -un <i>facchino</i> chargé des gros travaux du ménage: ce -sont trois personnes de distinction qui vivent en parfaite -harmonie. Plus loin, continua l’inconnu, qui n’était pas -fâché de saisir l’occasion qu’on lui offrait d’esquisser en -passant les types de cette société étrange, voyez-vous ce -monsieur long, maigre, <i>attempato</i>, coquettement attifé, -donnant le bras à une dame qui est presque aussi âgée -que lui? C’est le frère cadet d’un membre du conseil des -Dix, qui depuis vingt-cinq ans est amoureux de la femme -qu’il promène ainsi tous les jours avec une rare constance. -Il a sacrifié une brillante carrière à cette relation, -qui n’est cimentée par d’autres liens que les souvenirs -du passé et l’habitude de se voir. Ce couple heureux est<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span> -suivi de trois personnes qui sont dans tout l’éclat de la -jeunesse: ce sont deux nouveaux mariés avec le <i>cicisbeo</i> -de la signora, qui attend que la lune de miel soit un peu -rognée pour prendre possession de sa charge. C’est un -amant en perspective que le mari a placé lui-même au -fond de la corbeille de noces comme un gage de bonheur -domestique. Regardez donc ce petit homme rondelet -et mignon en habit de fantaisie de couleur jaunâtre, -le chapeau sur l’oreille, une fleur à la boutonnière, -riant en lui-même, et qui affecte de marcher isolément -pour être mieux remarqué? C’est le <i>cavaliere</i> Zerbinelli, -homme d’esprit, poëte agréable, qui vient de publier un -sonnet sur <i>les serins</i> (<i>i canarini</i>), qui a beaucoup de -succès. Tenez, il est coudoyé à l’instant par ce gros personnage -que vous voyez s’avancer comme un <i>stralunato</i>, -le chapeau rabattu sur les yeux, le cou enfoncé dans les -épaules, enveloppé dramatiquement dans un manteau -rouge <i>strappazzato</i>, frippé, passé, usé: c’est <i>il signor -Strabotto</i>, poëte classique et rébarbatif fort maltraité par -la critique, et qui médite assurément quelque bonne -épigramme contre ses ennemis. Derrière lui vient un -groupe de quatre personnes que vous voyez rire aux -éclats. Cette joyeuse <i>brigata</i> est composée d’un évêque -qui tient un éventail à la main, d’une cantatrice qui fait -fureur au théâtre <i>San-Samuele</i>, d’un procurateur de -Saint-Marc qui partage avec <i>monsignore</i> les faveurs de -la <i>prima donna</i>, dont ils sont tous les deux éperdument -amoureux, et du vieux castrat Grotto, qui donne des -conseils à la <i>diva</i> et ramasse les miettes du festin. Ils -souperont ce soir ensemble, et ne se quitteront probablement -qu’aux premiers rayons du jour.</p> - -<p>—De grâce, monsieur, dit Lorenzo à son voisin, si ce -n’est pas trop abuser de votre complaisance, dites-moi<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span> -donc le nom de ce monsieur que je vois là-bas en habit -vert et à boutons d’or, dont les jambes longues et -les bas de soie mal rattachés s’affaissent sur les talons -et semblent chercher un point d’appui? Il regarde -toutes les femmes d’un air attendri qui pique ma curiosité.</p> - -<p>—Je le crois bien, répondit l’inconnu; c’est le plus -aimable original de Venise. <i>Il signor</i> Frangipani, qu’on -a surnommé <i>l’Innamorato morto</i>, l’amoureux transi de -toutes les femmes, qu’il adore de loin comme les madones -en leur baisant délicatement le bout des doigts, -comme il dégusterait un sorbet à petites cuillerées. -C’est un homme de qualité, dilettante distingué qui a -composé les paroles et la musique d’une foule de jolies -<i>canzonette</i> qu’il chante lui-même avec beaucoup de goût. -Il y en a qui sont devenues populaires, telles que <i>il -Sospiro</i> (le Soupir), <i>il Zefiro e la Rosa</i> (la Rose et le Zéphyr), -<i>il Canto degl’Augelletti</i> et <i>il Lamento degl’Agneletti</i> -(le Chant des Oiseaux et la Plainte des Agneaux), <i>la -Gondola incantata</i> (la Gondole enchantée), <i>il Papagallo -felice</i> (le Perroquet heureux), et beaucoup d’autres. Regardez, -monsieur, continua l’interlocuteur, cette belle -et splendide créature qui s’avance en attirant tous les -regards: c’est la Zanzzara, fameuse courtisane qui vit -somptueusement des dépouilles des grands seigneurs, -qui se disputent au poids de l’or la possession de ses -charmes. C’est une femme d’esprit qui parle latin comme -le cardinal Bembo et protége les artistes. Sa maison est -une véritable académie toujours ouverte aux malheureux -et aux poëtes sifflés qu’elle réchauffe de sa charité. -Elle est suivie de près par un groupe de cinq ou six personnes -de la plus haute distinction, qui hument la vie -comme un verre d’excellent <i>rosoglio</i>, et parmi lesquelles<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span> -se trouve la <i>contessina</i> Zoppi, jolie blonde qui rit toujours, -comme si on la chatouillait, de ce joli petit rire -à coups redoublés qui ressemble au gazouillement d’un -oiseau. Voyez comme elle joue coquettement de son -éventail en regardant d’un air moqueur ce gros balourd, -à la démarche solennelle, aux sourcils hérissés comme -les soies d’un porc-épic. C’est un savant en <i>us</i>, grand -collecteur de médailles et de brimborions historiques, -ce qui l’a fait admettre dans deux ou trois académies. -Doué de la patience d’un bœuf et rétif comme un âne, -<i>il signor</i> Stentato est le type de ces esprits qui passent -leur vie à ramasser des coquilles et à prouver, à force -de citations, de quiproquos et de <i>spropositi</i>, que les enfants -d’Athènes, du temps de Socrate, pleuraient quand -on les fouettait.... Tenez, monsieur, dit encore l’inconnu, -il vaut mieux fixer votre attention sur cette belle personne -qui s’avance là-bas du côté de la <i>Piazzetta</i>. Voyez -quelle noble démarche, quel maintien sévère et doux -qui inspire le respect et la confiance! Aussi remarquez -comme tout le monde s’écarte pour la laisser passer! -On dirait que la lumière de son âme rejaillit sur tout ce -qui l’approche et projette autour de sa personne une -clarté divine. C’est la fille du sénateur Zeno, une des -femmes accomplies de Venise. Elle donne le bras à son -père, grand seigneur digne du rang qu’il occupe dans -l’État. Elle est accompagnée du chevalier Grimani, -jeune patricien plein d’agréments, qu’on dit être son -fiancé.»</p> - -<p>A ces mots, Lorenzo perdit contenance. Le cœur oppressé, -la respiration haletante, il ne savait que dire et -que répondre, et faillit se trouver mal, lorsque son voisin -se leva de sa chaise et lui dit sans façon: «Jeune -homme, le spectacle que vous avez sous les yeux et que<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span> -vous voyez sans doute pour la première fois, car je m’aperçois -que vous êtes nouveau dans cette ville, est unique -dans le monde. La société qui se déroule sur ce -magnifique théâtre, où se sont accomplis tant d’événements -remarquables, est le fruit avancé d’une civilisation -merveilleuse qui n’a plus de séve. Ces femmes -élégantes que vous voyez briller au soleil comme des -papillons aux ailes diaprées, ces hommes aimables et -polis qui s’enivrent de loisirs et de galanterie, ces patriciens -fastueux devant qui tout le monde s’incline, ce -peuple doux et charmant qui ne s’occupe que de <i>canzonette</i> -et de prières à la Madone, cette foule de poëtes, de -musiciens et d’artistes éphémères, cette immense et -joyeuse cohue que le plaisir emporte dans son tourbillon, -cette mascarade infinie qui cache tant de mystères et -qui semble la réalisation d’un rêve fantastique.... tout -cela sera balayé bientôt par le souffle de Dieu!»</p> - -<p>En prononçant ces paroles, l’inconnu fit un geste menaçant -et disparut.</p> - -<p>Jeté dans ce tourbillon, étourdi par l’immense éclat -de rire que poussait cette société expirante, Lorenzo eut -à se défendre contre mille séductions qui s’offraient à lui à -chaque pas. Libre d’aller et de venir sans que personne -lui demandât jamais compte de l’emploi de son temps, -sa figure, son esprit et sa jeunesse l’exposaient à des -dangers sans cesse renaissants qu’il était impossible de -prévoir. Parmi les connaissances nouvelles qu’il avait faites -depuis qu’il était à Venise, il y avait une jeune cantatrice -du théâtre San-Benedetto, qu’on appelait la Vicentina, -parce qu’elle était née à Vicence d’une très-pauvre -famille. C’était une brune piquante de dix-huit ans, qui -avait une voix magnifique et de l’esprit comme un démon. -Il l’avait vue pour la première fois dans les coulisses du<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span> -théâtre San-Benedetto, où l’avait conduit imprudemment -l’abbé Zamaria. Elle venait de débuter tout récemment -dans un opéra de Galuppi, et y avait obtenu un grand -succès qui faisait honneur à son maître, le castrat -Grotto, ainsi qu’à l’institution où elle avait été élevée, -la <i>Scuola de’ Medicanti</i>. Ils s’étaient retrouvés depuis chez -Pacchiarotti, sopraniste célèbre qui était alors à Venise, -où il termina sa brillante carrière. L’abbé Zamaria voulant -que Lorenzo prît quelques leçons de chant de cet -admirable virtuose, le jeune Vénitien vit souvent chez -lui la Vicentina, qui venait aussi profiter des conseils de -ce maître consommé. La Vicentina était protégée par un -vieux seigneur Zustiniani, qui l’avait remarquée un soir -sur la place Saint-Marc, où tout enfant elle chantait devant -un café. Frappé de la physionomie intelligente et -de la voix limpide et douce de cette jolie petite fille, -Zustiniani l’avait fait admettre à la <i>Scuola de’ Mendicanti</i>, -dont il était un des administrateurs.</p> - -<p>C’est ici le lieu de faire connaître l’organisation de ces -écoles de musique qui ont eu une si grande célébrité en -Europe pendant tout le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Parmi les nombreuses -institutions libérales qu’il y avait à Venise et qui témoignaient -de la munificence de cette république de patriciens, -on remarquait quatre hospices ou maisons de -refuge dont la fondation remontait au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Ce -n’étaient à l’origine que de pieux asiles où l’on recueillait -les orphelines, les infirmes et les pauvres filles -abandonnées, qu’on y élevait aux frais de l’État et avec -le concours de la charité particulière. Vers le milieu du -<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, la musique devint une partie essentielle de -l’instruction qu’on donnait à ces jeunes filles, et le succès -ayant répondu à l’attente des novateurs, ces institutions -prirent insensiblement le caractère de véritables<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span> -écoles, où l’art musical était enseigné dans toutes ses -parties par les maîtres les plus illustres de l’Italie. Ces -quatre <i>scuole</i> dont Rousseau parle avec enthousiasme -dans le septième livre de ses <i>Confessions</i>, étaient <i>la Pietà</i>, -la plus ancienne de toutes, celle <i>de’ Mendicanti</i>, <i>degl’Incurabili</i>, -et <i>l’Ospedaletto</i> de Saints-Jean-et-Paul. Elles -étaient administrées par une société de grands seigneurs -et de citadins que le goût de la musique et l’esprit de -charité réunissaient pour accomplir une œuvre généreuse -et belle. Cet heureux mélange d’utilité pratique et -de munificence, où la poésie se dégage de la réalité -comme un parfum, se retrouve dans toutes les institutions -de Venise, et forme, à vrai dire, le trait saillant de -son histoire.</p> - -<p>Chacune de ces écoles renfermait un nombre plus ou -moins considérable de jeunes filles, nombre qui s’élevait -quelquefois jusqu’à cent, et qui était rarement au-dessous -de cinquante. A la <i>Pietà</i> et aux Incurables, il y -eut presque toujours soixante-dix élèves. Pour être admise -dans l’un de ces asiles, la jeune fille devait être -pauvre, affligée de quelque infirmité, et avoir vu le jour -sur le territoire de la république; cependant cette dernière -condition n’était pas toujours nécessaire, car avec -des protections et une belle voix on faisait fléchir aisément -la rigueur des statuts. Les élèves y recevaient une -instruction très-soignée, dont la musique formait l’objet -principal. Elles y restaient jusqu’à l’âge où elles -pouvaient se marier ou trouver l’emploi de leurs talents. -Elles entraient dans les théâtres, dans les chapelles, -ou se destinaient à l’enseignement. Quelques-unes -restaient dans l’institution où elles avaient été élévées, -y prenaient le voile et remplissaient alors les fonctions -de répétiteurs. On divisait les élèves de chacune<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span> -de ces écoles en deux grandes catégories: les novices -et les <i>provette</i> ou anciennes, qui avaient déjà quelques -années de séjour dans l’établissement.</p> - -<p>Celles-ci enseignaient aux autres les premiers éléments -de l’art sous la surveillance du maître, dont elles -étaient les coopérateurs. Les jeunes filles qui avaient de -la voix se vouaient particulièrement à l’art de chanter. -Les autres apprenaient à jouer d’un instrument, l’une -du violon, de la viole, l’autre de la basse; celle-ci donnait -du cor, celle-là s’exerçait sur le hautbois, sur la -clarinette, sur le basson, et l’ensemble de ces divers -instruments formait un orchestre complet. Presque toutes -jouaient du clavecin et savaient l’harmonie, ce qui -les mettait en état de remplir à première vue une basse -chiffrée et d’accompagner la partition. Comme ces écoles -étaient des espèces de couvents, il y avait une église -attenant à l’hospice, où les élèves, cachées derrière une -grille, assistaient à l’office et prenaient part aux cérémonies -du culte. Deux fois par semaine, le samedi et le -dimanche au soir, sans compter les fêtes extraordinaires, -on chantait les vêpres en musique ou quelque motet -composé expressément pour ces jeunes filles par le maître -qui dirigeait l’école. Ces jours-là, l’église était remplie -d’une foule de curieux et de dilettanti qui venaient -admirer ces voix virginales inspirées par le plus pur -sentiment de l’art. On y exécutait des chœurs, des motets -à une, deux et trois voix, tantôt sans accompagnement, -tantôt avec le concours de l’orchestre ou de l’orgue. -Très-souvent aussi la voix connue et déjà célèbre -de l’une de ces jeunes filles se produisait seule avec un -simple accompagnement de violon ou de violoncelle. -Des espèces d’intermèdes symphoniques, d’un style plus -ou moins religieux, venaient reposer l’oreille de la continuité<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span> -des mêmes effets et suspendre agréablement -l’action du drame liturgique. Aux grandes solennités, à -la fête patronale de l’institution ou de tout autre saint -personnage, on exécutait des oratorios dont le libretto, -imprimé avec luxe et contenant le nom des élèves les -plus remarquables, était distribué gratuitement à la -porte de l’église. C’est ainsi qu’en 1677 eut lieu à l’hôpital -<i>degl’ Incurabili</i> l’exécution d’une scène dramatique -de ce genre pour la commémoration de saint François -<i>Saverio</i>, qui avait fait son noviciat dans ce pieux asile. -Cet usage, qui était dans le goût de la Renaissance et -conforme d’ailleurs à l’esprit du catholicisme, s’est perpétué -jusqu’aux derniers jours du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Dans les grandes cérémonies de l’État, ou lorsqu’il -arrivait à Venise un personnage illustre que la république -avait intérêt à bien recevoir, on faisait un choix -parmi les élèves de chaque établissement, et, sous la direction -d’un chef désigné, on exécutait avec pompe -quelque grande composition. Bertoni, maître de chapelle -aux <i>Mendicanti</i>, fut chargé de composer une cantate -qui fut chantée au palais Rezzonico, devant l’empereur -Joseph II, par cent jeunes filles, dont chaque -école avait fourni son contingent. Le doge, les procurateurs -de Saint-Marc qui avaient la surveillance de ces -écoles, les nobles et les riches citadins qui en étaient -les administrateurs, faisaient venir souvent dans leurs -palais de Venise, et même dans leurs villas, quelques-unes -de ces jeunes filles pour contribuer à l’éclat de -leurs fêtes particulières. Avec une faible rétribution, -dont une partie servait à leur établissement dans le -monde, on organisait assez facilement un concert composé -des élèves les plus habiles de l’une de ces institutions; -elles étaient accompagnées alors d’une maîtresse<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span> -d’un âge respectable qui dirigeait l’exécution. C’était un -spectacle assez curieux que de voir dans un salon ou -dans un beau jardin, sur les bords de la Brenta, dix à -douze jeunes filles, les unes chantant des duos, des -trios, les autres jouant d’un instrument et formant un -petit orchestre. Il était défendu par les statuts qu’aucun -homme, excepté le maître qui enseignait les élèves, pénétrât -dans l’intérieur de ces établissements; mais il en -était de cette règle comme de beaucoup d’autres: on -l’éludait facilement avec des protections. Rousseau fut -admis à visiter la <i>Scuola de’ Mendicanti</i>, et il nous raconte -dans ses <i>Confessions</i> quelle fut sa surprise en -voyant de près la figure de ces sirènes, dont la voix harmonieuse -l’avait tant ému lorsqu’il les entendit pour -la première fois dans l’église. Son imagination s’était -formé de plusieurs de ces pauvres orphelines un idéal -de grâce et de beauté qui fut dissipé par la réalité. Trente -ans après Rousseau, en 1770, Burney eut aussi la permission -de visiter l’école <i>de’ Mendicanti</i>, qui était alors -dirigée par Bertoni. On lui donna un petit concert dont -il nous a transmis le récit dans son <i>Voyage</i>. Le premier -violon était joué par <i>Antonia Cubli</i>, d’origine grecque; -<i>Francesca Rossi</i> tenait le clavecin et dirigeait le chœur; -<i>Laura Rifregari</i>, <i>Giacoma Frari</i>, chantèrent des airs de -bravoure d’une étonnante difficulté, tandis que <i>Francesca -Tomj</i> et <i>Antonia Lucowich</i> firent entendre des morceaux -d’un style plus élevé. Burney ajoute qu’il fut -aussi édifié de la tenue et de la décence de ces jeunes -filles qu’il avait été charmé de leurs talents<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>. Le succès -de chacune de ces écoles variait selon le mérite et le -goût plus ou moins sévère du maître qui en avait la direction.<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span> -C’est par la partie instrumentale et la bonté de -son orchestre que se distinguait surtout la <i>Pietà</i>, tandis -que la <i>Scuola de’ Mendicanti</i> fut toujours célèbre par le -nombre des belles voix et la perfection de l’art de chanter. -C’est aux <i>Mendicanti</i> que fut élevée la fameuse -Faustina Bordoni, une des grandes cantatrices de la -première moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et c’est également de -la même école qu’est sortie Rosana Scalfii, pauvre fille -du peuple que l’illustre Marcello, séduit par la rare beauté -de sa voix, épousa secrètement. Galuppi, qui a dirigé -longtemps l’école <i>degl’Incurabili</i>, lui avait donné un -grand éclat vers les dernières années du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. -Burney en parle avec le plus grand éloge. Il dit en propres -termes: «Plusieurs élèves de cette institution ont -de rares dispositions pour le chant, particulièrement la -Rota, Pasqua Rossi et Ortolani. Les deux dernières -chantèrent un cantique sous la forme de dialogue et -avec accompagnement de chœurs. L’introduction instrumentale, -écrite pour deux orchestres, était remplie de -détails charmants, et les deux chœurs, soutenus de -deux orgues, se répondaient l’un à l’autre comme un -écho. Je fus enchanté de l’exécution, ainsi que le nombreux -auditoire qui se trouvait avec moi dans l’église.» -Sous la direction de Sacchini, <i>l’Ospedaletto</i> eut aussi un -moment d’éclat qui cessa d’exister après le départ de ce -grand maître.</p> - -<p>On allait à l’église de ces écoles comme à un concert; -on en parlait huit jours à l’avance comme d’un spectacle -qui promettait d’être amusant, et, après une belle -cérémonie qui avait attiré la foule aux <i>Mendicanti</i>, à la -<i>Pietà</i> ou à <i>l’Ospedaletto</i>, on s’entretenait de l’œuvre -qu’on y avait entendue, on louait l’exécution de l’ensemble, -et si quelque <i>scolara</i> s’était fait remarquer par<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span> -une qualité saillante, son nom devenait aussitôt la -proie des poëtes à la mode, qui le lançaient dans le -monde et lui donnaient ainsi une célébrité précoce. -«Avez-vous entendu la <i>Rosalba</i> aux <i>Mendicanti</i>? se disait-on -dans les <i>conversazioni</i> de bonne compagnie. -Quelle voix magnifique et quelle flexibilité! <i>È un prodigio</i>, -c’est un prodige de la nature.—J’ai été à la <i>Pietà</i>, -répondait une autre personne, où j’ai été émerveillé de -la <i>sinfonia</i> et surtout de l’Albanese, qui a exécuté sur -le violon une sonate de Locatelli avec une rare <i>maestria</i> -de coup d’archet.—Moi, répliquait un dilettante d’un -goût plus difficile, je n’ai pas voulu manquer l’occasion -d’aller entendre à la chapelle des Incurables le fameux <i>Miserere</i> -que Hasse a composé pour cette école, dont il a -été directeur au commencement de ce siècle. Ce morceau -remarquable n’y est chanté qu’une fois par an, et -je tenais à m’assurer si on y a conservé intacte la tradition -du <i>Sassone</i>.»</p> - -<p>Telle était l’organisation des institutions musicales de -Venise, qui ont eu une si grande renommée, et dont -parlent avec éloge tous les voyageurs de l’Europe; elles -ont été dirigées tour à tour par les premiers maîtres -de l’Italie et surtout de l’école napolitaine, tels qu’Alexandre -Scarlatti, son fondateur, Porpora, Hasse, Jomelli, -Sacchini, Anfossi, Cimarosa, Sarti; les compositeurs -vénitiens Caldara, Gasparini, Lotti, Galuppi, Bertoni, -Furlanetto, ont aussi puissamment contribué au -succès de ces pieux établissements, où l’art s’était épanoui -insensiblement comme un luxe de la charité. Les -conservatoires de Naples pour les hommes et les <i>scuole</i> -de Venise pour les femmes ont été les deux grands -foyers de l’art de chanter pendant le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Si Naples -a produit les Farinelli, les Caffarelli, les Gizzielo et<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span> -presque tous les sopranistes célèbres qui ont émerveillé -l’Europe, c’est des écoles de Venise que sont -sorties les grandes cantatrices qui ont illustré l’Italie -depuis la naissance de l’opéra jusqu’à la révolution -française.</p> - -<p>A l’époque où nous sommes arrivés dans ce récit, les -écoles musicales de Venise se ressentaient de l’affaiblissement -général de toutes les institutions. La <i>Pietà</i>, la -plus ancienne de toutes, survécut aux trois autres, et -finit par disparaître aussi quelques années après la -chute de la république. Sous la direction de Francesco -Caffi, il s’éleva en 1811 un institut philharmonique qui -donna quelques espérances qui s’évanouirent bientôt; -une école de chant fut créée en 1822 pour fournir à la -chapelle de Saint-Marc de jeunes enfants de chœur; dirigée -par un élève de Furlanetto, Ermagora Fabio, -cette école est le dernier écho d’un magnifique concert -qui a duré deux cents ans.</p> - -<p>Après Bianca Sacchetti, la Vicentina a été la dernière -cantatrice de mérite qui soit sortie de l’école <i>de’ Mendicanti</i>; -elle possédait une voix magnifique, d’une grande -flexibilité, qui avait été fort bien dirigée par son maître, -le vieux Grotto. Ses débuts avaient eu de l’éclat; mais, -depuis l’arrivée à Venise de Pacchiarotti, elle avait compris -que les conseils d’un pareil virtuose seraient pour -elle d’un prix inestimable; aussi, du consentement de -Grotto et de Zustiniani, qui payait les leçons, elle venait -deux fois par semaine chez le célèbre sopraniste, -et là elle se rencontrait avec Lorenzo. Celui-ci, dont la -voix fragile se ressentait encore du travail de l’adolescence, -était obligé à de grands ménagements. On sait -que pendant cette opération mystérieuse qu’on appelle -vulgairement la <i>mue</i>, l’organe vocal de l’homme subit<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span> -une véritable transformation; il descend d’une octave et -passe du diapason féminin à la partie inférieure de l’échelle -musicale. Pendant cette révolution, plus ou -moins longue, dont la physiologie ignore les lois et n’a -pu encore prévoir le dénoûment, l’élève qui se consacre -à l’art de chanter doit s’interdire toute espèce d’exercice. -Il y a surtout un moment critique où l’organe vocal, -ayant perdu le caractère propre à l’enfance, n’a -pas encore celui de la virilité, où le jeune homme hésite -entre les deux registres, et ne sait littéralement sur -quelle note chanter, ni même parler. Le moindre effort -peut compromettre alors l’avenir de la plus belle -voix du monde. Dans les conservatoires de Naples aussi -bien que dans les écoles de Venise (car les jeunes filles -n’échappent pas entièrement à cette crise de la <i>mue</i>, -beaucoup moins dangereuse pour elles que pour les -garçons), les élèves employaient le temps que durait -cette métamorphose à étudier la composition ou à jouer -de quelque instrument. Il leur était défendu de chanter -et même de parler trop haut, de manière à fatiguer l’organe, -dont on attendait patiemment la résurrection. La -première fois que la Vicentina se fit entendre à Pacchiarotti -dans quelques morceaux de musique contemporaine -que Lorenzo accompagnait au clavecin, il admira -beaucoup la force, l’étendue et la souplesse de sa voix -de <i>soprano sfogato</i>.</p> - -<p>«<i>Cara mia</i>, lui dit le célèbre virtuose après un air de -Nasolini qu’elle avait <i>exécuté</i> avec une bravoure étonnante, -vous me rappelez la fameuse Gabrielli, la cantatrice -la plus extraordinaire qui ait existé par la beauté -de sa voix et sa prodigieuse vocalisation; elle avait -comme vous un clavier admirable de presque deux octaves -et demie, d’une égalité parfaite et d’une puissante<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span> -sonorité. La nature l’avait richement douée: elle était -belle, spirituelle, assez bonne musicienne, fantasque et -capricieuse comme un démon, <i>una matta</i>, une vraie -folle qui faisait le désespoir des directeurs et des intendants; -aussi eut-elle de fréquents démêlés avec l’autorité -et fut-elle mise plusieurs fois en prison pour ses -incartades et sa désobéissance aux ordres du public. -C’est elle qui fit cette réponse si connue à Catherine de -Russie, qui s’étonnait du prix de <i>quarante mille roubles</i> -que demandait la cantatrice pour chanter à sa cour. -«Quarante mille roubles! s’écria l’impératrice; mais -c’est la paye d’un maréchal de l’empire.—Que Votre -Majesté fasse donc chanter un maréchal de l’empire!» -répliqua la <i>prima donna</i>, qui n’était pas moins absolue -que la tzarine dans son royaume de caprice et de fantaisie. -La Gabrielli a dû une grande partie de sa renommée -à Guadagni, qui a été longtemps épris de ses charmes. -Il lui enseigna l’art de respirer à propos, de -modérer les éclats de sa voix, d’adoucir les aspérités de -sa fastueuse vocalisation, qui s’échappait comme un -torrent écumeux, en lui apprenant à lier les sons au -fond de la gorge au lieu de les <i>marteler</i> et de les frapper -isolément à coups de menton, comme font la plupart -des cantatrices modernes. Ce défaut dont vous n’êtes -pas exempte, ajouta Pacchiarotti avec douceur, est -connu dans les écoles par le sobriquet de vocalisation -<i>cavallina</i>, parce que l’effet qui se produit à l’oreille -est semblable au hennissement du cheval. Malgré les -conseils d’un si excellent maître, la Gabrielli n’a pu -être qu’un prodige qui a étonné l’Europe par les artifices -d’un gosier incomparable. Elle manquait de -goût et de style, et ne chantait volontiers que la musique -des compositeurs médiocres. Elle affectionnait particulièrement<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span> -les productions d’un certain Mysliweczek -qui a souvent écrit pour elle, et dont elle faisait valoir -les maigres inspirations. Dans un opéra de ce compositeur -obscur, l’<i>Olympiade</i>, qui fut représenté à Naples -en 1779, il y avait un air, <i>Se cerca, se dice</i>, dans -lequel la Gabrielli produisit un effet étourdissant; elle le -chantait partout et disait cavalièrement aux Jomelli, -aux Piccini, aux Sacchini, c’est-à-dire aux plus grands -musiciens de l’Italie, qu’aucun compositeur n’avait -aussi bien que Mysliweczek compris la nature de son -talent.</p> - -<p>«Je vous parle un peu longuement de la Gabrielli, -continua Pacchiarotti; mais c’est que cette femme célèbre -a jeté un si vif éclat, que vous pourriez être tentée -d’imiter un si dangereux modèle. Vous avez quelques-unes -de ses qualités, <i>cara</i> Vicentina, n’en ayez pas les -défauts. Le chant est peut-être la partie la plus délicate -de ce vaste ensemble qu’on appelle l’art musical. La -voix, le physique, la facilité naturelle, le mécanisme si -difficile et si compliqué de la vocalisation ne sont que -des moyens pour atteindre le vrai but de l’art, qui est -l’expression des sentiments dans une situation donnée. -Il faut que le virtuose, ainsi que le compositeur, considère -les sons qu’il produit ou qu’il assemble, comme le -poëte et le peintre considèrent les mots et les couleurs -dont ils ont besoin pour réaliser leurs conceptions. Ce -sont des éléments qui n’ont de valeur que par l’idée ou -le sentiment qu’ils manifestent. Je ne prétends pas dire -qu’il n’y ait pas dans les sons pris isolément et envisagés -comme de simples phénomènes de la nature une -qualité matérielle dont il faille se préoccuper: ce serait -nier la clarté du jour et tomber d’un extrême dans l’autre. -Nous sommes des êtres sensibles et raisonnables,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span> -et, pour toucher notre cœur ou convaincre notre esprit, -il faut passer par nos sens, ces portes d’ivoire de la cité -divine.</p> - -<p>—Bravo! s’écria avec enthousiasme l’abbé Zamaria, -qui assistait à cette curieuse leçon dont il ne perdait pas -un mot, c’est de la plus haute philosophie. Vous parlez -comme un ancien, mon cher Pacchiarotti; Horace ou -Quintilien ne diraient pas mieux. C’est là une vérité générale -qui s’applique à tous les arts, à la poésie, à l’éloquence -aussi bien qu’à la musique, et dont l’antiquité -était si pénétrée, qu’elle en faisait une règle essentielle -de toutes les manifestations de l’esprit humain. Aristote, -Théophraste, Longin, Denys d’Halicarnasse, Cicéron, les -plus grands philosophes et les plus fameux rhéteurs de -la Grèce et de Rome, se sont très-longuement occupés -de la partie matérielle du langage, et ils attachaient une -si grande importance à ce que nous pourrions appeler -la <i>mélodie</i> du style, qu’ils allaient jusqu’à désigner les -mots et même les syllabes qui devaient concourir au -charme de l’oreille. Ces observateurs judicieux de la -nature avaient parfaitement compris que l’homme n’est -pas un, comme le dit excellemment Hippocrate, et que -notre âme est enveloppée d’un réseau d’organes délicats -où elle vit et s’agite comme l’araignée au milieu de sa -toile. Aussi les vrais poëtes, les orateurs et les écrivains -dignes de ce nom ont-ils fait tous une large part -aux besoins de nos sens; ils nous ont présenté la vérité -comme le Tasse veut qu’on présente à l’enfant le breuvage -salutaire. Telle était la doctrine de l’antiquité qu’on -trouve résumée dans cet adage connu:</p> - -<p class="pp8 p1">Gratior et pulchro veniens in corpore virtus.</p> - -<p class="p1">«La vertu est plus gracieuse quand elle habite un beau<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span> -corps.» Cette heureuse pondération entre le beau et le -vrai a été troublée par l’avénement du christianisme, -qui a nié une moitié de la nature humaine pour exalter -la puissance de l’esprit. La Renaissance, ce mouvement -prodigieux que l’Italie a vu naître et qu’elle a communiqué -à toute l’Europe, a été une réaction légitime contre -l’ascétisme de l’Église et une revendication de la sensibilité -méconnue.</p> - -<p>—Il ne m’appartient pas, monsieur l’abbé, répondit -avec modestie Pacchiarotti, de vous suivre dans ces hautes -régions de l’histoire. Mon domaine est heureusement -beaucoup plus restreint, et je m’en réfère à des autorités -qui sont plus à ma portée. Dans son excellent livre de -l’<i>Opera in musica</i>, Planelli a donné une définition des -beaux-arts qui entre parfaitement dans vos vues et dont -je puis apprécier la justesse: «Les beaux-arts furent -ainsi nommés, dit-il, parce qu’ils cherchent à nous -émouvoir en flattant nos sens. Ils ne sont pas, comme -les sciences, nés d’une pensée calme et réfléchie; ils -ont été conçus par l’esprit humain dans le trouble des -passions.» Cela est vrai surtout de la musique et de -l’art de chanter, qui en est la partie la plus exquise et -qui agit directement sur notre sensibilité. Aussi nos -maîtres les plus estimés, Pistochi de Bologne, son élève -Bernachi, Tosi et Mancini, qui en ont résumé les principes -dans leurs écrits, Porpora de Naples et ses glorieux -disciples, tels que Farinelli et Caffarelli, ont-ils recommandé -au virtuose une étude longue et patiente du mécanisme -vocal avant d’aborder l’expression des paroles et -de franchir le seuil du sanctuaire. Qui ne sait que le vieux -Porpora a tenu pendant des années son élève Caffarelli -sur une page de <i>solfeggio</i>, sans lui permettre de chanter -même une simple <i>canzonetta</i>? L’élève, s’ennuyant<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span> -de gazouiller comme un oiseau toujours la même chose, -demanda un jour au <i>maestro</i> quand il lui serait au moins -permis de tourner la page. «Quand tu sauras ton métier,» -lui répondit brusquement Porpora. Et deux ans -après il lui dit en le prenant par les oreilles: «Maintenant -tu peux chanter ce que tu voudras, car tu es le -premier virtuose de l’Italie.»</p> - -<p>«Sans donner plus d’importance qu’il ne faut à de -pareilles anecdotes, ajouta Pacchiarotti, il est certain -que les plus grands effets de l’art tiennent à des artifices -d’exécution sans lesquels le génie le plus heureusement -doué manque le but qu’il se propose. Un mot, un coup -de pinceau, un accord placé à propos, changent quelquefois -la physionomie de toute une œuvre. L’oreille surtout -a des voluptés mystérieuses qui se confondent -souvent avec l’émotion du cœur, et dont il n’est pas toujours -facile d’indiquer la source. Que de choses en effet -dans une gamme bien faite, dont chaque son se détache -sur un fond mélodique qui ne se brise jamais, dans un -trille lumineux qui scintille comme un diamant, dans -une simple note qu’on remplit successivement du souffle -de la vie! Et que de nuances dans ce qu’on appelle -le timbre de la voix, dans le tissu (<i>tessatura</i>) plus ou -moins fin d’une vocalise, dans cet heureux <i>empâtement</i> -des sons qui forme un tout harmonieux et remplit -l’oreille d’une sonorité suave, comme un fruit savoureux -parfume la bouche! Sans doute on a beaucoup abusé de -ces délicatesses; au lieu d’en faire un ornement de la -vérité et du sentiment, on les a prodiguées sans goût et -sans mesure, comme les mauvais écrivains prodiguent -les images et les <i>concetti</i> de l’esprit. N’existe-t-il pas des -peintres qui se jouent de la couleur, ainsi qu’il y a des -musiciens qui ne peuvent écrire trois mesures sans moduler?<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span> -Faut-il pour cela dédaigner la couleur et la modulation, -comme le prétendent certains anachorètes aussi -dépourvus de bon sens que de sensibilité? Voilà pourtant -où conduirait l’exagération de certains principes émis par -un illustre compositeur. Je veux parler du chevalier -Gluck, dont le beau génie valait mieux que la fausse -théorie qui s’est propagée sous son nom. Parce qu’il -avait rencontré des cantatrices extravagantes, comme la -Gabrielli, qui, ne tenant compte ni de la pensée du maître, -ni du caractère de la situation, donnaient une libre -carrière à leurs caprices et ne visaient qu’à éblouir -l’oreille, il aurait voulu que le virtuose aussi bien que le -compositeur oubliassent pour ainsi dire qu’ils étaient -des musiciens pour devenir les instruments du poëte et -les interprètes passifs de la vérité logique. Si un pareil -système pouvait jamais prévaloir, ce serait la négation -de tous les arts. Est-ce qu’un Farinelli, un Guadagni, -un Millico, pour être d’admirables virtuoses, en étaient -moins pathétiques et moins touchants? On a fait grand -bruit au delà des monts de ce qu’on appelle <i>l’expression -dramatique</i>, qu’on semble confondre avec l’émotion -du cœur, ce qui me paraît être une grande erreur. Je laisse -à de plus savants que moi à décider si le compositeur -dramatique doit exiger de la voix humaine des efforts -qui en détruisent le charme, et pousser la peinture des -passions jusqu’au cri de la bête. Tout ce qu’il m’est -permis d’affirmer, c’est que Gluck a exagéré un principe -vrai, et que son système n’a pu réussir que chez une -nation dépourvue d’instinct musical, où il n’a produit -en définitive qu’une école d’insupportables déclamateurs.</p> - -<p>—C’est <i>soublime</i>, c’est <i>souperbe</i>, s’écria avec emphase -le vieux Grotto, qui était blotti dans un coin où il gesticulait<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span> -comme un possédé en roulant ses gros yeux de -chouette; Pacchiarotti, tu es le premier homme de notre -temps, <i>tu sei il primo uomo della nostra età</i>,» dit-il en se -levant de sa chaise et avec un accent qui n’était pas -moins comique que le singulier compliment qu’il adressait -au célèbre sopraniste.</p> - -<p>Après cette sortie, qui amusa beaucoup la Vicentina: -«Il est certain, dit l’abbé Zamaria, qu’il est impossible -de professer des idées plus saines et plus élevées sur un -art qui semblerait devoir échapper à toute considération -générale, et vos paroles ont d’autant plus d’autorité, -mon cher Pacchiarotti, que vous êtes parfaitement désintéressé -dans la question que vous défendez si bien, puisque -c’est par la sobriété du style, par la grande manière -de chanter le récitatif et d’exprimer la passion, que -vous l’emportez sur tous vos rivaux, et particulièrement -sur le froid et beau Marchesi. Du reste, continua l’abbé, -il n’est pas inutile de dire en passant que l’abus des fioritures -et des oripeaux de la vocalisation, contre lesquels -Marcello s’est élevé bien avant Gluck dans son charmant -opuscule <i>il Teatro alla moda</i>, est plus ancien qu’on ne -croit. On a prétendu (particulièrement le comte Algarotti) -que c’étaient Bernachi et Pasi, tous deux élèves de -Pistochi, qui avaient introduit dans la musique italienne, -vers le commencement du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ce luxe de <i>gorgheggi</i> -qui sont un peu à l’art de chanter ce qu’étaient à -la composition les combinaisons ingénieuses des contrapointistes -du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Il me serait très-facile de vous -prouver que les Grecs n’étaient point étrangers aux -artifices du gosier, qui soulevaient déjà le blâme des -philosophes, et que, même dans le chant ecclésiastique -appelé <i>cantofermo</i>, on trouve des signes nombreux qui, -reproduits dans la notation moderne, représentent des<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span> -effets assez compliqués de vocalisation. Gui d’Arezzo, -qui vivait au <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle, ne parlait-il pas, dans le quinzième -chapitre de son <i>Micrologue</i>, d’un certain tremblement -de la voix qui est exactement le même effet que -nous appelons aujourd’hui <i>vibrato</i>, espèce de tressaillement -qu’on imprime à l’organe vocal pour simuler -l’émotion de l’âme? On trouverait dans un autre théoricien -du XIII<sup>e</sup> siècle, Jérôme de Moravie, l’explication d’une -foule d’ornements et de fredons qui se pratiquaient -d’instinct sur la large mélopée du plain-chant grégorien. -Il est d’une bonne critique de ne pas attribuer à -des causes éloignées ce qui s’explique tout naturellement -par le jeu de nos facultés. Dans tous les temps et -chez tous les peuples, on a usé plus ou moins des artifices -de la vocalisation; mais il vrai de dire qu’au commencement -du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, alors que la mélodie s’épanouissait -comme une fleur radieuse qui avait été longtemps -comprimée sous les broussailles du contre-point -et les subtilités de la musique madrigalesque, le chant -fit tout à coup un pas énorme, et donna naissance à cette -merveilleuse bravoure de gosier qui a ébloui le monde. -Bernachi, Pasi, l’étonnant Caffarelli, la Gabrielli dont vous -parliez tout à l’heure, Marchesi et tant d’autres prodiges -que je pourrais citer, n’ont point inventé ce qui est dans -la nature des choses; mais ils ont perfectionné et poussé -jusqu’au raffinement l’art d’amuser l’oreille par les caprices -de la vocalisation. Ne croyez pas, mon cher Pacchiarotti, -que ce soit là un phénomène particulier à -l’art que vous enseignez avec une si grande distinction. -On l’a vu se produire également ailleurs, et la poésie -a ses virtuoses aussi bien que l’éloquence. Il y a de certains -moments, dans l’histoire des œuvres de l’esprit, où -l’homme, tout glorieux d’une conquête récente qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span> -vient de faire, se joue avec la forme matérielle comme -un enfant avec un hochet qui excite sa curiosité. On dirait -d’un parvenu qui ne peut s’empêcher d’étaler aux -yeux de tous les marques de sa nouvelle opulence. -L’homme s’amuse alors à combiner des mots et des -rimes sonores, à grouper des images ou des couleurs -étranges qui frappent ses sens et le détournent du but où -il aspirait d’abord. Ces moments précèdent et suivent les -grandes époques de l’art, les époques de pleine maturité -qui portent le nom de siècles d’or. Avant ou après -cette heure suprême de civilisation, il n’y a guère que -des artisans occupés à créer la langue ou des bateleurs -qui en forcent les effets. Les nombreux et admirables -chanteurs que l’Italie a vus naître depuis le commencement -de ce siècle jusqu’à nos jours étaient des fantaisistes -qui se sont exagéré la part de liberté qui revient -au virtuose dans l’exécution d’une œuvre musicale. -Il n’y a rien de plus difficile à l’homme que d’éviter -les extrêmes et de rester dans les limites de la vérité -ornée.»</p> - -<p>Ces réflexions de l’abbé Zamaria surprirent un peu -Lorenzo, qui avait entendu rarement sortir de la bouche -de son maître des paroles aussi constamment -sérieuses et d’une si grande portée. Son intelligence -s’ouvrait facilement aux considérations générales qui -ramènent les questions d’école et de métier à un principe -générateur qui les simplifie; elle suivait avec un vif intérêt -une discussion qui répondait aux tendances de sa -nature. Aussi ne perdait-il pas un mot de ce que disaient -Pacchiarotti et surtout l’abbé Zamaria, dont l’esprit -enjoué et le caractère enfantin ne retrouvaient un -peu de gravité que lorsqu’on touchait à l’objet de sa -passion. L’abbé ne voyait le monde qu’à travers l’art<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span> -musical, et les questions de goût étaient pour lui les -seules vérités importantes de la vie. La Vicentina, au -contraire, qui n’entendait pas grand’chose à cette métaphysique -de l’art de charmer, dont elle n’appréciait que -les effets, commençait à s’ennuyer de servir ainsi de sujet -à de savantes argumentations, et elle semblait dire -à Lorenzo, de ses beaux yeux étonnés et remplis de -malice: «Est-ce un philosophe ou bien une cantatrice -qu’on veut faire de moi?»</p> - -<p>Pacchiarotti, qui aperçut sur le front de sa belle élève -de légers nuages dont il devina la cause, lui dit aussitôt: -«<i>Figlia mia</i>, il faut chanter de meilleure musique -que le morceau de ce pauvre Nasolini que vous nous -avez fait entendre. Un virtuose qui ne connaît que les -œuvres des maîtres contemporains ne saurait avoir de -style, c’est-à-dire une manière large, soutenue, aisée, -où la phrase mélodique se développe avec noblesse, et -exige de la prévoyance, de la composition, une distribution -intelligente des ombres et des lumières. Or, -pour obtenir ce résultat, il faut absolument remonter à -la tradition qui commence au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle avec les œuvres -et les cantates de Scarlatti, de Porpora, avec la musique -pénétrante et suave de Leo et celle de Jomelli, son immortel -disciple. Par-delà cette époque mémorable, il y -a eu sans doute quelques chanteurs de mérite, tels que -Stradella et Baldassar Ferri au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, mais point -d’école et aucun ensemble de doctrines dont il faille se -préoccuper. C’est avec la musique dramatique, qui n’a -pris une forme appréciable pour nous qu’à partir du -<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, que commence l’art moderne; quant aux -chanteurs de la Renaissance, à ces nombreux interprètes -de la musique madrigalesque et des <i>canzoni a liuto et a -ballo</i> qui ont précédé la naissance de l’opéra, c’est un<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span> -point d’histoire qui n’intéresse que des érudits comme -M. l’abbé Zamaria ou <i>il padre</i> Martini. Par exemple, -continua Pacchiarotti, essayez un peu de nous dire une -de ces cantates de Porpora qui sont là sous les yeux de -Lorenzo, et qui ont servi à l’éducation des plus grands -virtuoses qu’ait formés ce maître, tels que les Farinelli, -les Caffarelli, les Salimbeni, il Porporino, la Mingotti -et la Gabrielli, qui a reçu aussi du glorieux élève de -Scarlatti des conseils dont elle n’a guère profité. Cela -intéressera d’autant plus M. l’abbé Zamaria, que -Porpora a passé les plus belles années de sa vie à -Venise, où il a publié ses meilleures cantates et dirigé -<i>l’Ospedaletto</i>.»</p> - -<p>Pacchiarotti se mit alors à feuilleter du doigt un recueil -de cantates de différents auteurs, de Carissimi, de -Scarlatti, de Marcello, de Bassani, de Barbara Strozzi, -noble Vénitienne, d’Astorga le Sicilien; puis il arrêta -son regard sur l’une des plus charmantes inspirations -de Porpora. C’était une cantate pour voix de soprano, -précédée d’un récitatif fort simple en apparence, mais -dont le virtuose fit comprendre la difficulté par les -nuances infinies qu’il y apercevait:</p> - -<p class="pp10 p1">Fra gl’amorrosi lacci</p> -<p class="pp8">Come s’arda e s’agghiacci</p> -<p class="pp10">A un punto sol,</p> -<p class="pp8">Tu m’insegnasti, o cara<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>!</p> - -<p class="p1">Sur ce texte un peu précieux, qui exprime non pas -les vicissitudes de l’amour, mais les velléités d’une fantaisie -légèrement émue, Porpora a écrit une déclamation<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span> -élégante et très-accidentée par la modulation qui -sert de préface à un joli <i>cantabile</i>.</p> - -<p>La Vicentina, de sa voix puissante, se mit à déclamer -avec pompe et fracas ce simple récitatif, qui ne demandait -au contraire qu’à être effleuré des lèvres comme -un léger prélude où l’âme s’essaye à trouver le mot suprême -qu’elle n’ose articuler. Aussi Pacchiarotti lui dit-il -après quelques mesures: «Vous n’y êtes pas, mon enfant, -et vous donnez à ce récit un accent passionné et -<i>baldanzoso</i> qui conviendrait tout au plus à la musique -de Gluck ou à celle de Jomelli. Il n’y a pas dans l’œuvre -de Porpora ni dans celle des premiers maîtres napolitains -une seule page qui comporte un tel luxe de sonorité. -J’avais donc bien raison de vous dire qu’un chanteur -qui ne remonte pas à la tradition de son école ne -possédera jamais la variété de style qui est nécessaire à -un grand artiste. Écoutez-moi,» lui dit-il. Et, joignant -l’exemple au précepte, Pacchiarotti chanta le récitatif -que nous venons de citer et que Lorenzo accompagnait -au clavecin. Il ne fit entendre d’abord qu’un son à peine -musical, plus voisin de la parole que de la mélodie proprement -dite. A mesure que le récit exprimait une -nuance plus vive de sentiment, le son s’épanouissait -davantage et s’élevait en sonorité. Lorsqu’il fut arrivé à -ce passage où l’amant conjure sa bien-aimée de le traiter -avec moins de rigueur, promettant à ce prix d’oublier -le passé, l’admirable virtuose développa une phrase -pleine de grâce qu’il suspendit un instant sur un accord -de <i>septième diminuée</i>, pour en faire mieux désirer la -conclusion, qu’il acheva d’un accent ému, mais toujours -tempéré.</p> - -<p>L’<i>aria</i> fui exécutée aussi par le virtuose avec une -coquetterie et une fluidité de style inimitables qui<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span> -étaient bien en rapport avec ces paroles d’une aimable -galanterie:</p> - -<p class="pp8 p1">Ch’io mai vi possa<br /> -Lasciar d’amare,<br /> -No, nol credete<br /> -Pupille care,<br /> -Ne men per gioco<br /> -V’ingannerò<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>!</p> - -<p class="p1">Ce madrigal de Métastase a éveillé aussi de nos jours -la fantaisie de Rossini. Il forme le premier morceau des -<i>Soirées musicales</i>, chef-d’œuvre de grâce mélodique et -d’harmonie exquise, qui est au génie de l’auteur de -<i>Guillaume Tell</i> ce que les <i>capitoli</i> ou élégies sont à celui -de l’Arioste. En comparant l’<i>aria</i> de Porpora à la <i>canzone</i> -de Rossini, on voit à cent ans de distance, et à -travers les modifications et les progrès de l’art, la persistance -du génie italien, facile, élégant et toujours lumineux. -Dans la cantate du maître napolitain, remplie -d’étincelles et de trilles innombrables qui jaillissent -d’une mélodie coquette et fort ingénieusement accompagnée, -on sent comme la fraîche haleine d’une muse -qui a plus de caprices que de passion<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>. Dans celle de -Rossini, si admirablement modulée, et dont presque -chaque note reflète une dissonance qui fuit comme un -désir, il semble qu’on entende l’aveu d’un sentiment qui -sourit et badine pour ne point effaroucher l’oreille qui<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span> -l’écoute. On dirait une scène de villégiature, un doux -entretien dans une allée ombreuse, au déclin d’un beau -jour.</p> - -<p>«Avez-vous bien saisi les différentes nuances que j’ai -fait ressortir dans le récitatif de Porpora? dit Pacchiarotti -à la Vicentina, qui avait écouté avec ravissement -l’admirable virtuose. En passant successivement d’un -récit qui se rapproche presque de la parole ordinaire à -une sonorité plus intense qui va s’épanouir en une forme -vraiment musicale, j’ai suivi la tradition des grands -chanteurs qui avaient appliqué d’instinct une loi essentielle -du goût. Cette loi est bien simple, et quelques -mots suffisent pour l’expliquer. Toutes les fois que le -récitatif révèle des faits qui tiennent plus à la vie matérielle -qu’à celle du sentiment, il faut parler plutôt que -chanter. Le récit s’élève-t-il au-dessus des vulgarités qui -nous entourent, le son doit être plus musical que prosaïque, -et s’il entre enfin dans la région de l’âme, la -voix doit éclater et couvrir la parole de sa magnificence. -Cette progression de sonorité, qui répond à la logique des -passions, forme la grande difficulté du récitatif, qu’on -déclame de nos jours avec une fastueuse monotonie.</p> - -<p>—Admirablement dit! s’écria l’abbé Zamaria; et si -je ne craignais de vous interrompre encore une fois par -des réminiscences de pédant, j’ajouterais que les anciens -ont professé une doctrine à peu près semblable, -qu’ils étendaient non-seulement à la mélopée, mais au -débit oratoire et à toutes les formes de la poésie. Or il -n’est pas indifférent d’avoir les anciens pour soi dans -une question de goût, car il n’y a pas d’art moderne -qui ne puisse être ramené à un principe de vérité connu -de l’antiquité. Dans le dixième livre de ses <i>Confessions</i>, -saint Augustin rapporte que saint Anastase faisait<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span> -chanter les psaumes d’une voix si modérée, que -l’effet ressemblait plus à la parole qu’à la musique; ce -qui faisait croire à saint Isidore de Séville que c’est -ainsi que les premiers Pères de l’Église voulaient qu’on -célébrât les louanges de Dieu. Ce qu’il y a de certain, -mon cher Pacchiarotti, c’est que les trois degrés de sonorité -dont vous venez de nous expliquer la loi n’ont point -échappé à la sagacité de Quintilien, qui recommande -positivement à l’orateur d’éviter les accents extrêmes -et de se tenir sur le milieu de l’échelle vocale, <i>mediis -igitur utendum sonis</i>, entre la musique proprement dite -et la parole ordinaire.</p> - -<p>—Je suis heureux d’apprendre, monsieur l’abbé, -que les préceptes de notre art pourraient au besoin s’appuyer -de si graves autorités, répondit Pacchiarotti; -mais comme il est peu probable que la Vicentina lise -jamais les <i>Confessions</i> de saint Augustin, je dirai que -les plus célèbres cantatrices du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, que j’ai -presque toutes entendues, confirment par leur exemple -les principes que je viens d’émettre, et qui ont mérité -votre approbation. Quel siècle que celui qui a vu briller -tour à tour la Faustina, d’une grâce et d’une coquetterie -de style inimitable; la Cuzzoni, sa rivale, dont la -voix enchanteresse excitait des transports; la Mingotti, -leur contemporaine, qui n’avait point d’égale -dans l’expression des sentiments élevés; l’Astrua, -d’une bravoure merveilleuse; la Bastardella (Lucrezia -Agujari), dont la voix surpassait en flexibilité et en étendue -celle de la Gabrielli; la Mara, Allemande d’origine -comme la Mingotti, et comme elle grande musicienne, -qui a partagé avec la Gabrielli l’étonnement de l’Europe; -la belle Mme Grassini et la Todi, dont la voix expressive -de contralto lui a disputé la palme <i>del canto di portamento</i>;<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span> -la Morichelli, excellente comédienne et d’une -jovialité charmante; la Billington, la Banti, qui comme -vous, <i>cara mia</i> Vicentina, a eu une origine modeste, et a été -surnommée <i>cantante di piazza</i>, parce qu’elle a commencé -par chanter dans les rues. Bien que son éducation ait été -fort négligée, et qu’elle soit presque aussi ignorante qu’elle -est laide, la Banti possède une voix si délicieuse et un instinct -si parfait, qu’elle est aujourd’hui la dernière grande -virtuose qui nous reste d’une époque miraculeuse.»</p> - -<p>«Où allez-vous, Lorenzo? lui dit un jour la Vicentina -en sortant de chez Pacchiarotti, où pour la première -fois ils s’étaient rencontrés seuls et sans aucune des personnes -qui avaient l’habitude d’assister à ces leçons intéressantes.</p> - -<p>—Je retourne au palais Zeno, lui répondit-il.</p> - -<p>—Vous êtes donc bien pressé d’aller vous enfoncer -dans vos livres et de revoir la signora Beata, pour laquelle -je vous soupçonne d’avoir plus que du respect?</p> - -<p>—Oh! pour cela, vous vous trompez beaucoup, dit-il -en rougissant.</p> - -<p>—Eh bien! si je me trompe, prouvez-le-moi en me -donnant le bras. Vous m’accompagnerez un instant chez -moi, et puis nous irons nous promener un peu, si votre -philosophie ne s’y refuse pas. Je suis entièrement libre -aujourd’hui, je n’ai point de répétitions et ne chante pas -ce soir.»</p> - -<p>Surpris d’une invitation à laquelle il était loin de s’attendre, -Lorenzo ne sut d’abord que répondre. Balbutiant -quelques mots insignifiants, il suivit la Vicentina, poussé -par la fausse honte de paraître impoli s’il refusait, et par -cette émotion confuse qu’éprouve la jeunesse à la vue -d’un danger qui l’attire. Arrivés chez la Vicentina, qui -demeurait tout près du théâtre San-Benedetto, dans un<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span> -appartement somptueux où éclatait le luxe frivole d’une -<i>diva</i> du jour:</p> - -<p>«Asseyez-vous là un instant, <i>maestrino mio</i>, lui dit-elle -en le conduisant dans un boudoir élégant tout rempli -d’objets de séduction; je vais donner quelques ordres, -et je suis à vous pour toute la journée.»</p> - -<p>Resté seul dans ce petit sanctuaire, d’où s’exhalaient -des parfums de toute nature, assis sur un sofa moelleux -qui ne disposait point à la contrition, Lorenzo parcourut -d’un regard étonné ces mille colifichets précieux qui -forment l’arsenal de la coquetterie féminine. En face -d’une grande et belle glace de Murano enchâssée dans -un cadre d’or finement sculpté, il y avait un joli clavecin -incrusté de nacre, où la <i>prima donna</i> pouvait se voir -étudier, afin de ne point contracter d’habitudes vicieuses -et de conserver toujours sur ses lèvres de rose un sourire -inaltérable. Un grand nombre de gravures, représentant -différents épisodes de la vie galante, d’après -Pierre Longhi, peintre de mœurs et caricaturiste ingénieux, -garnissaient les murs et traduisaient aux yeux de -tout le monde les pensées secrètes et peu mélancoliques -de la Vicentina, dont le portrait était suspendu à une -guirlande de fleurs que soutenaient deux Amours. L’un -de ces Amours joufflus et bien portants jouait de la -trompette, et l’autre du flageolet, emblème significatif -de la double célébrité que déjà s’était acquise la belle -protégée de Zustiniani. Ce qui attira plus particulièrement -l’attention de Lorenzo, ce fut une série de petits -tableaux, d’un goût au moins équivoque, qui reproduisaient -les différentes situations d’un roman célèbre intitulé: -<i>la Ballerina infelice</i> (la Danseuse malheureuse). On -la voyait naître sous le chaume, grandir sous la tutelle -d’une fée invisible qui l’avait douée de tous les charmes,<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span> -quitter son village avec un beau seigneur, s’élancer sur -le théâtre aux applaudissements d’un public enthousiaste, -entourée d’adorateurs et au comble de la félicité -humaine; puis, frappée au cœur par un sentiment sérieux -qui était venu la surprendre au milieu de ses -voluptés faciles, elle redescendait précipitamment la colline -fatale. Flétrie avant le temps, pauvre, vieille et délaissée, -on la voyait accroupie derrière le pilier d’une -église où, d’une main défaillante, elle jetait dans le -tronc, pour le soulagement des trépassés, la dernière -obole qui lui restait. Alors s’accomplissait un vrai miracle: -cette obole de la charité s’échappait du tronc sous -la forme d’un ange qui allait délivrer une âme du purgatoire, -et la conduisait radieuse au séjour des bienheureux.</p> - -<p>Étonné de trouver une idée aussi sérieuse dans une -fable vulgaire, Lorenzo s’était levé pour examiner de -plus près le tableau qui représentait la danseuse au milieu -de ses admirateurs, lorsque la Vicentina entra -sans bruit, et, s’appuyant gracieusement sur l’épaule de -Lorenzo, qui tournait le dos à la porte, elle lui dit tout -bas à l’oreille: «Que dites-vous de cette triste histoire, -mon ami? Voilà quelle sera peut-être aussi ma destinée, -sans que je puisse même espérer qu’un ange viendra -un jour me délivrer de mes peines.</p> - -<p>—Qu’avez-vous donc à vous faire pardonner, que -vous ayez à craindre une si longue expiation?» répondit -Lorenzo en se tournant précipitamment du côté de la -Vicentina, qui était ravissante sous le nouveau costume -qu’elle avait revêtu.</p> - -<p>Un joli manteau de soie rose enveloppait sa taille -courte et souple, que contenait à peine un corset à ramages -aux vives couleurs. Un voile en point de Venise,<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span> -fixé par un grand peigne en écaille qui surmontait -l’édifice de sa chevelure abondante, faisait un joyeux -contraste avec le manteau rose, et redescendait en plis -onduleux sur un sein adorable que soulevait fréquemment -un souffle généreux. Un bel œillet de couleur -de pourpre, ornement caractéristique de toute -femme vénitienne, faisait saillie du côté gauche de sa -belle chevelure noire, qui garnissait ses deux tempes -d’un petit crochet qu’on appelait le carquois de l’Amour. -Joignez à cet ensemble deux beaux yeux pétillants d’esprit -et de malice, une bouche vermeille aux lèvres effilées -qui distillaient un sourire <i>inzucherà</i>, comme disent -les poëtes des lagunes, et plus exquis que l’ambroisie des -dieux, un petit pied mignon contenu dans des mules -de velours où brillait une rose sans épine, et vous aurez -une idée bien imparfaite de cette charmante créature, -qui semblait exprimer par tout son être la poésie -du caprice et de la volupté facile.</p> - -<p>«Vous êtes mordant, dit la Vicentina en baissant un -peu les yeux pour simuler une tristesse qui était bien -loin de son cœur, car elle était ravie de l’effet qu’avait -produit sur Lorenzo son joli costume. Et si j’avais à -vous conter mon histoire, ajouta-t-elle en poussant un -petit soupir hypocrite, vous verriez que je n’ai d’autre -faute à me reprocher que d’avoir été trop sincère dans -mes affections. Que n’ai-je rencontré, comme la <i>Ballerina</i>, -une âme qui répondît à la mienne! Je ne craindrais -ni la misère, ni les peines de l’autre vie.»</p> - -<p>Il serait assez difficile de dire ce qu’il y avait de vrai -dans cette petite scène de sentiment jouée par la Vicentina, -qui depuis longtemps avait jeté sur Lorenzo un -regard de convoitise. Ce jeune homme qui s’épanouissait -avec bonheur au souffle de la vie, et qui semblait<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span> -impatient d’aborder des rivages inconnus, avait d’abord -excité la curiosité et puis l’intérêt de la brillante <i>prima -donna</i>, qui, venue en plein vent ainsi qu’un arbre abandonné, -n’avait point fleuri à l’heure désirée. Flétrie par -des passions séniles qui avaient dévoré son enfance, -peut-être n’avait-elle pas encore ressenti cette secousse -intérieure qui soulève des montagnes et comble des -abîmes. Lorenzo était probablement pour la Vicentina -ce qu’elle avait été elle-même pour les artisans de sa -fortune, une fleur matinale dont on aime à respirer le -premier parfum. Mais, si le cœur de la femme est une -énigme qui défie la sagacité de l’observateur le moins -crédule, qu’est-ce donc que celui d’une cantatrice adulée -qui peut, comme Jupiter, faire trembler l’Olympe d’un -coup de sa prunelle? Où s’arrête la fiction dans ces -monstres charmants, et quel est le point imperceptible</p> - -<p class="pp8 p1">Ove le due nature son consorti<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>,</p> - -<p class="pn1">où le caprice des sens vient se mêler au sentiment de -l’âme? Ce n’est pas Lorenzo qui était en état de résoudre -un problème si difficile, et si la Vicentina avait -réellement arrangé cette scène pour s’emparer de l’imagination -de notre adolescent, il faut avouer qu’elle en -avait admirablement combiné les épisodes.</p> - -<p>«Fiorilla, s’écria la Vicentina à sa camériste, la gondole -est-elle prête?</p> - -<p>—Oh! <i>signora</i>, il y a plus d’un quart d’heure que -Tonio et Giuseppe sont là à vous attendre, répondit une -voix argentine en ouvrant la porte du boudoir.</p> - -<p>—Puisqu’il en est ainsi, répliqua la <i>prima donna</i>, -nous pouvons partir.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span></p> - -<p>Elle prit un masque qui était sur sa toilette au milieu -de cahiers de musique et de plusieurs éventails, et descendit -légèrement l’escalier de marbre au bas duquel -était amarrée la gondole. Les barcaroles s’empressèrent -d’ouvrir la petite porte par où l’on pénètre à reculons -dans cette conque de Vénus, <i>conchiglia di Venere</i>; et après -avoir fait entrer Lorenzo, comme pour s’assurer de sa -proie: «A Murano, dit la Vicentina aux barcaroles, -<i>all’orto di San Stefano</i>, au jardin de Saint-Stephan.»</p> - -<p>La porte refermée et les deux barcaroles ayant pris -leur place, l’un à la proue, et l’autre à la poupe, la gondole -s’éloigna rapidement. On était au mois de juin. -Après le carnaval et avant que la saison de villégiature -ne fût arrivée, la société vénitienne avait l’habitude de -se répandre au dehors, et d’aller rompre le jeûne de la -pénitence vers l’une de ces petites îles qui l’entourent -et qui parsèment le golfe Adriatique comme autant de -bosquets enchantés. Murano, à deux lieues au couchant -de Venise, était le rendez-vous préféré par la bonne -compagnie. C’est dans cette île célèbre par ses verreries -connues de toute l’Europe, où il y avait un grand nombre -de couvents, de casinos, de jardins et de joyeuses -académies, que les grands seigneurs avaient leurs maisons -de plaisance, avant que la république eût mis le -pied sur la terre ferme et fait la conquête de Padoue, au -commencement du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. Murano était considéré -comme le berceau de la civilisation vénitienne. Les Vivarini -y avaient fondé les premières écoles de peinture, -et Paul Véronèse, Tintoretto, Bassan et beaucoup d’autres, -y ont laissé de nombreux témoignages de leur -génie. Après avoir traversé le petit canal <i>de’ Mendicanti</i>, -la gondole voguait en pleine mer par une de ces journées -où il semble que la nature ait conscience de la<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span> -vie qui la pénètre, et nous invite à partager son bonheur. -Le soleil radieux n’avait pas encore assez de force -pour incommoder de sa chaleur, et ses rayons, attiédis -par des brises chargées d’aromes printaniers, glissaient -sur les vagues en les colorant de mille reflets. Quelques -oiseaux voltigeaient à l’horizon d’azur; des algues marines, -des fragments d’herbes et de fleurs qui décelaient -le passage récent des <i>fruttaioli</i>, ou marchands de fruits, -qui tous les matins venaient des îles approvisionner la -capitale, flottaient çà et là sur la cime des flots amers, -comme si l’aurore les eût laissés tomber par mégarde -du haut des cieux. Assis mollement près de la Vicentina, -qui le couvait du regard, Lorenzo parut inquiet et -comme troublé de la situation où il se voyait pour la -première fois. Ne sachant trop que dire, respirant à -peine, il cherchait à démêler dans la confusion de ses -idées la cause du léger malaise qu’il éprouvait. La Vicentina, -qui lisait plus clairement dans ses yeux que Lorenzo -ne lisait dans son propre cœur et qui jouissait -intérieurement de l’empire de ses charmes, semblait -lui dire en voyant son émotion:</p> - -<p class="pp8 p1">O jeune adolescent! tu rougis devant moi.<br /> -Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi:<br /> -C’est ton front virginal, ta grâce, ta décence;<br /> -Viens. Il est d’autres jeux que les jeux de l’enfance<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p> - -<p class="p1">Se rapprochant de Lorenzo et lui passant un bras -derrière le cou: «<i>Carino</i>, lui dit-elle d’une voix caressante, -qu’avez-vous donc? Regretteriez-vous de m’avoir -consacré cette belle journée et voulez-vous que nous retournions -à Venise pour tranquilliser la signora Beata -sur votre sort?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span></p> - -<p>—Je vous ai déjà dit, répondit Lorenzo avec vivacité, -que la noble fille du sénateur Zeno n’a droit qu’à mon -respect, et qu’elle ne s’inquiète guère de l’usage que je -puis faire de mon temps.</p> - -<p>—Pardonnez-moi, répliqua malicieusement la cantatrice, -de supposer l’existence d’un sentiment bien naturel -dans votre position. Toute grande dame qu’elle -est, la signora Beata ne pourrait que se féliciter d’inspirer -une affection qui ferait envie à bien des femmes.... -car, mon cher Lorenzo, vous n’êtes pas un jeune homme -ordinaire. J’ignore quels sont vos projets d’avenir et -quelle carrière vous comptez embrasser; mais, avec -votre esprit et vos connaissances, vous pouvez hardiment -aspirer à vous faire un nom qu’on serait heureuse de -porter.»</p> - -<p>Ces paroles d’une fine coquetterie dissipèrent un peu -l’embarras de Lorenzo, dont la vanité n’avait pas besoin -d’être si adroitement excitée pour se prendre facilement -à l’amorce qu’on lui jetait. Dans ce caractère encore indécis, -où l’imagination et la sensibilité s’alliaient à des -velléités précoces d’indépendance, un mot suffisait pour -éveiller l’ambition de paraître moins timide et moins -soumis qu’il ne l’était en effet. Cependant le nom de -Beata, prononcé par la Vicentina dans une pareille situation, -souleva dans le cœur de Lorenzo un trouble -d’une nature différente. Une voix secrète lui disait -que, pour mériter l’estime de la femme qu’il adorait, il -ne prenait pas un bon chemin. Il comprenait vaguement -qu’en se laissant aller à des relations si fragiles, il profanait -le noble sentiment qui était à ses propres yeux le -seul titre qu’il eût à l’amour de Beata. Pendant ce combat -intérieur, le front de Lorenzo se couvrit de légers -soucis dont la Vicentina devina promptement la cause.<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span> -Experte comme elle l’était dans les artifices de la séduction, -elle se garda bien de faire des questions importunes. -Se penchant vers lui en souriant et sans proférer un -mot, elle se mit à murmurer tout bas à son oreille une -<i>canzonetta</i> dont les paroles exprimaient indirectement -ce qu’elle ne voulait pas lui dire dans un langage plus -familier:</p> - -<p class="pp8 p1">Coi pensieri malincolici<br /> -Non ti star a tormentar;</p> -<p class="pp7">Vien con mi, montemo in gondola,<br /> -Ce n’andremo in mezzo al mar.</p> - -<p class="pp7 p1">Passeremo i porti e l’isole</p> -<p class="pp8">Che contorna la città</p> -<p class="pp7">E sul mare senza nuvole</p> -<p class="pp8">La luna nascerà<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> - -<p class="p1">La voix de la Vicentina, tempérée par une émotion -qui pouvait être sincère, exhalait lentement la mélodie -suave qui servait de véhicule aux vers que nous venons -de citer, et qui n’étaient que le commencement d’une -longue litanie au plaisir. Formée de larges notes que -reliait ensemble un rhythme flottant qui suivait le balancement -de la gondole, la <i>canzonetta</i> exprimait admirablement -cette volupté sereine mêlée d’un léger nuage -de mélancolie, qui forme le caractère de l’art et de la -poésie de Venise. Enlacé presque dans les bras de la -jeune et belle <i>prima donna</i>, bercé par les molles cadences -de la gondole qui effleurait les vagues comme un -cygne amoureux, enivré par les sourds tressaillements -de cette voix dont les vibrations sonores s’évaporaient<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span> -et lui revenaient amorties comme un chant de sirènes -s’égayant dans les profondeurs de la mer, Lorenzo s’oublia -dans un rêve prestigieux, et la divine image de -Beata se voila dans son cœur. Ce n’était plus l’humble -fils de Catarina Sarti, écoutant d’une oreille pieuse les -exhortations maternelles. Le nimbe de l’enfance bénie -n’entourait plus sa tête; il avait secoué ses langes, et -ses désirs, comme des coursiers impétueux, hennissaient -d’impatience de franchir la carrière qui s’ouvrait -devant lui. «Sonnez, sonnez la fanfare joyeuse, ô belles -années de ma jeunesse! se disait-il dans son ravissement. -Vivre, c’est jouir; les passions sont un feu divin -qui échauffe et dilate l’intelligence. Vaines terreurs -d’une éducation puérile, scrupules d’une piété étroite, -sous lesquels on voudrait étouffer la nature humaine, -vous avez disparu comme un nuage qui m’interceptait -la lumière de la vérité! Je suis un homme enfin, je -sens, je vois, je comprends que ce monde factice où -j’ai été élevé est une fiction de l’ignorance et de l’hypocrisie -intéressées à perpétuer l’enfance du genre humain. -Mes yeux sont dessillés, l’infini est devant moi -qui excite mon activité, et où il n’y aura obstacle à mon -ambition que ceux de ma volonté. En avant donc, en -avant, suivons nos désirs que je vois tourbillonner là-bas, -dans la plaine lumineuse, en chantant l’hymne de -la vie au milieu des belles passions de la nature humaine -qui dansent en chœur et font retentir les airs -d’harmonies ineffables!» Et son esprit s’élançait en -effet, comme un cavalier intrépide qui</p> - -<p class="pp8 p1"> -Dinanzi polveroso va superbo<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>,</p> - -<p class="pn1">et s’évanouit dans l’espace. Après cette vision qui traversa<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span> -l’imagination de Lorenzo comme un éclair de la -sensibilité qui, en s’épanouissant brusquement, met en -relief le fond du caractère, se sentant plus fort vis-à-vis -de la Vicentina, il acheva la <i>canzonetta</i> interrompue, -qu’il connaissait aussi depuis longtemps:</p> - -<div class="pbq"> - -<p class="p1">En rêvant l’autre jour que je voyais Vénus voguer sur la mer -dans une conque d’or, n’était-ce pas toi, ô ma bien-aimée, qui -m’apparaissais dans une gondole légère comme ton cœur?</p> - -<p>Tu es belle, tu es jeune et fraîche comme une fleur; écarte les -tristes pressentiments qui t’assiègent, ris et fais l’amour.</p> - -<p class="pp8 p1">Ridi adesso<br /> -E fa l’amor.</p></div> - -<p class="p1">Sur ces dernières paroles qui terminaient la <i>canzonetta</i>, -la mélodie plaintive qui les accompagnait s’épanouissait -comme un sourire radieux de la volupté<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> - -<p>En voyant cette barque se balancer sur l’onde azurée, -en voyant ce couple charmant que le hasard avait formé -invoquer le plaisir en effeuillant à ses pieds les premières -heures du jour, en écoutant leurs voix émues chanter -alternativement une mélodie éclose sur les lèvres de je -ne sais quel gondolier qui en avait combiné le rhythme -sur les palpitations de son cœur; en plongeant le regard -dans cet archipel d’îles fortunées qui semblent avoir été -ainsi groupées par la nature, comme les notes diverses -d’un accord harmonieux, ce n’est point une fiction de -la fantaisie qui se déroule sous vos yeux enchantés, mais -un épisode ordinaire de la vie vénitienne. On dirait une -marine du Canaletto illustrée par le poëte Lamberti, -qu’on a justement surnommé l’Anacréon des lagunes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span></p> - -<p>Arrivés à Murano, la Vicentina fit aborder la gondole -à un palier de marbre sur lequel ouvrait une porte -basse d’un accès mystérieux. C’était le jardin de Saint-Stephan, -où les voluptueux, les amants discrets et les -politiques allaient faire des parties fines à l’ombre des -frais bocages qui, pour les Vénitiens, avaient l’attrait -d’une chose rare. Autour d’un assez beau jardin, il y -avait des <i>camerini</i> ou cabinets élégamment meublés, où -l’on se faisait servir des collations et des soupers délicats. -Abrités sous une treille touffue qui longeait une -partie du jardin, ces cabinets, qui pouvaient contenir -jusqu’à six personnes, donnaient sur la mer, qui présentait -aux regards des convives un horizon varié d’incidents -agréables. On ne pouvait y pénétrer qu’après -avoir frappé trois coups à la porte, pour donner le temps -à ceux qui voulaient se dérober à la curiosité des subalternes -de se couvrir du masque qu’en pareilles circonstances -on portait toujours avec soi. Du reste, la discrétion -était la qualité non-seulement des gondoliers, qui -s’en faisaient un point d’honneur, mais de tous les gens -qui exerçaient une profession mercenaire. Sous un gouvernement -soupçonneux, qui cachait sa faiblesse sous -l’appareil d’une pénétration qu’on croyait infaillible, le -silence et la réserve devenaient une loi nécessaire dans -les relations de la vie. Aussi le caractère du peuple vénitien -était-il un mélange de finesse et d’aimable étourderie.</p> - -<p>S’étant fait servir une <i>merenda</i> ou goûter, composé de -fruits, de pâtes diverses, et un excellent vin de Chypre, -qui était pour les Vénitiens ce que le vin de champagne -est pour nous, l’assaisonnement nécessaire d’un rendez-vous -galant:</p> - -<p>«Je voudrais bien savoir, dit Lorenzo d’un air dégagé,<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span> -en buvant à petites gorgées dans un verre de Murano -qu’il tenait de ces deux mains comme un calice, les coudes -appuyés sur la table, ce que ton protecteur Zustiniani -dirait s’il nous voyait ici ensemble! Penses-tu qu’il -fût disposé à nous donner sa bénédiction?</p> - -<p>—Eh! pourquoi pas? répondit la Vicentina, un peu -surprise de la désinvolture avec laquelle il lui adressait -une pareille question. Je ne suis ni sa femme, ni sa fiancée, -et mon cœur n’appartiendra qu’à celui qui saura -me plaire.</p> - -<p>—Je veux bien croire, répondit Lorenzo avec plus de -malice qu’il ne pensait, que Zustiniani n’a pas la prétention -de t’épouser, et qu’il est assez raisonnable pour ne -pas exiger l’impossible; mais enfin tu lui dois beaucoup, -et, n’eût-il que le droit de surveiller ta conduite -comme cantatrice, il serait vraisemblablement peu édifié -de nous savoir seuls et <i>soletti</i> dans ce <i>camerino</i>, d’où -nous voyons comme d’une loge de théâtre poindre à -l’horizon le campanile de Saint-Marc qui nous regarde -comme un curieux qu’il est.»</p> - -<p>La <i>prima donna</i> ouvrit de grands yeux étonnés à cette -repartie; toute bonne comédienne qu’elle pouvait être, -elle ne s’était pas attendue à une métamorphose aussi -prompte de la part d’un jeune homme dont elle venait, -pour ainsi dire, de délier la langue. Dissimulant la peine -que lui faisaient les paroles de Lorenzo, pour qui elle -aurait voulu être aussi pure maintenant que Vénus sortant -de la mer, car il n’y a pas de femme, quelque déchue -qu’elle soit, qui ne désire capter l’estime de celui -qui possède ses faveurs du moment, et qui ne s’efforce -au moins de jeter un voile sur un passé douloureux:</p> - -<p>«Si vous connaissiez ma vie, lui dit-elle avec une<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span> -émotion concentrée, vous seriez plus indulgent pour une -pauvre fille qui, dès l’âge de six ans, a dû mendier son -pain sur des grandes routes en chantant des chansons. -Je n’ai pas été élevée par une fée bienfaisante comme la -<i>Ballerina</i>, ni sur les genoux d’une mère jalouse de mes -douleurs. Ainsi qu’un oiseau, il m’a fallu quitter le nid -ayant à peine des ailes pour chercher ma pâture dans -les chants du bon Dieu. Que j’ai souffert et combien j’ai -pleuré intérieurement pendant que sur mes lèvres endolories -errait un sourire trompeur! il me fallait bien -simuler la joie et l’insouciance qui n’étaient pas dans -mon âme, pour attirer les regards du monde, qui ne -s’intéresse guère qu’à ceux qui paraissent heureux. C’est -ainsi qu’à travers mille vicissitudes je suis arrivé à Venise, -où j’ai trouvé dans Zustiniani un protecteur généreux. -Je ne veux pas me faire meilleure qu’une -autre, ajouta-t-elle d’une voix moins émue, en me -donnant à vos yeux pour une victime sans tache de la -destinée. Si j’ai failli, c’est que des péagers cruels ont -prélevé sur mon innocence un droit que je ne pouvais -acquitter autrement. Hélas! j’ai bien expié ces -fautes involontaires, puisque mon cœur n’a jamais -connu l’amour!»</p> - -<p>Lorenzo fut touché du simple récit de la Vicentina, -qui est, à peu de chose près, l’histoire de la plupart de -ces pauvres reines de théâtre que les froids moralistes -jugent avec tant de rigueur. N’ayant aucune expérience -de la vie et des cruelles nécessités qu’elle impose, -c’était bien plus la vanité de paraître au-dessus -de la nouvelle position qui lui était faite que l’intention -de mortifier la charmante <i>prima donna</i> qui lui avait -arraché les paroles blessantes que nous venons de rapporter.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span></p> - -<p>«<i>Idolo mio</i>, lui dit-il en se levant précipitamment de -table et en attirant la Vicentina auprès de la fenêtre, -dissipe la tristesse qui ternit l’éclat de tes beaux yeux, -et pardonne-moi les suppositions gratuites qui me sont -échappées. Je ne voudrais pas payer d’ingratitude le -bonheur dont tu m’as comblé aujourd’hui. Que veux-tu? -continua-t-il en lui pressant la taille et en s’appuyant -avec abandon sur le rebord avancé de la fenêtre encadrée -de verdure. Je suis trop jeune encore pour mesurer -la portée de mes paroles, et tes baisers troubleraient -l’esprit à de plus forts que moi.»</p> - -<p>Il avait à peine prononcé ces mots, qu’un masque -passa la tête hors d’un cabinet voisin et se retira brusquement -après les avoir observés tous deux un instant. -Ils étaient trop préoccupés l’un de l’autre pour remarquer -cette apparition qui les aurait rendus sans doute -plus circonspects. Penchée sur la fenêtre, et le regard -éperdu sur le front de son jeune amant, qui lui tenait -toujours la taille enlacée:</p> - -<p>«Que la vie me serait un paradis, dit la Vicentina -d’une petite voix caressante, si je pouvais la passer avec -toi! Tu serais mon maître et mon conseil, et nous irions -à travers le monde, moi en chantant les œuvres de ton -génie, qui puiserait peut-être dans ma tendresse des -inspirations qui feraient ta gloire. Tous les jours je reçois -de magnifiques propositions d’engagement pour -Londres, Madrid, Saint-Pétersbourg et les principales -villes de l’Italie, et rien ne s’oppose à ce que je les accepte, -si tu voulais me suivre et partager ma fortune. -Eh bien! mon ami, lui dit-elle après un moment de silence, -que penses-tu de mon projet? La perspective -d’agrandir ton esprit en voyant sans cesse des pays et des -hommes nouveaux ne te paraît-elle pas une compensation<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span> -suffisante à l’ennui de quitter Venise, où nous pourrions -revenir riches et indépendants?</p> - -<p>—Il ne manque à ton beau rêve pour devenir une -réalité, répondit Lorenzo en posant ses lèvres sur celles -de la Vicentina, que le génie que tu m’accordes avec -tant de générosité. Je ne suis encore qu’un écolier, et -si l’on décide que je dois parcourir la carrière si difficile -de compositeur, il me faudra apprendre bien des -choses que j’ignore.</p> - -<p>—Ne peux-tu étudier ailleurs qu’à Venise, et n’y -a-t-il que l’abbé Zamaria au monde pour t’enseigner ce -fastidieux <i>contrapunto</i> dont je vous entends parler si souvent? -Est-il bien nécessaire de passer sa jeunesse à grouper -de grosses notes sans <i>bécarres</i> ni <i>bémols</i>, pour savoir -écrire un de ces <i>duetti</i> qui excitent l’enthousiasme du -public et font la réputation d’un <i>maestro</i>? Les Cimarosa, -les Paisiello, les plus grands compositeurs de l’Italie -n’ont pas commencé autrement, et si tu veux m’en -croire, tu laisseras là ces gros livres de grimoire que je -te vois toujours entre les mains, et qui doivent être aussi -inutiles à l’inspiration du compositeur que le sont aux -chanteurs modernes les réflexions savantes et abstruses -de Pacchiarotti. Je le laisse dire et n’ai garde de perdre -mon temps et ma peine à écouter ces dissertations à -perte de vue sur des nuances d’expression que les anges -peuvent seuls apprécier. Moi, je chante avec mon -cœur et ne vais pas demander à saint Augustin la permission -de lancer <i>un’occhiata</i> ou une volatine qui plaisent -au public que je veux charmer. Pacchiarotti et Zamaria -sont vieux, et nous sommes jeunes; ils ont les -soucis de l’expérience de leur âge, ayons les caprices, -l’imprévu et l’espérance du nôtre. Viens, partons ensemble, -cher Lorenzo, soyons heureux avant d’être sages,<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span> -et nous pourrons chanter un jour avec Lamberti, -ce poëte de l’amour et des joies faciles:</p> - -<p class="pp8 p1">Dov’è quei dì beati</p> -<p class="pp7">Che un merendin bastava<br /> -Che ambrosia el deventava</p> -<p class="pp8">Solo da tè tocà?</p> - -<p class="pp8 p1">Ne ranghi, ne tesori</p> -<p class="pp7">Te dava allora el cielo<br /> -Ma el fresco, el bon, el bello</p> -<p class="pp8">E un cuor inzucherà<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.»</p> - -<p class="p1">En distillant ces jolis petits vers du bout des lèvres -comme un rayon de miel, la Vicentina rapprocha sa -bouche de celle de Lorenzo, et leur âme se fondit dans -un long baiser harmonieux. Pendant ce court instant -d’ivresse, le masque reparut à la fenêtre du cabinet voisin, -comme s’il eût été inquiet du silence qui avait succédé -au dialogue qu’on vient de lire. Il regarda les deux -amants, et s’évanouit à un mouvement que fit Lorenzo -pour se dégager des étreintes de la <i>prima donna</i>.</p> - -<p>Cependant la journée s’avançait, et le soleil pâlissant -avertit la Vicentina qu’il était trop tard pour aller dîner -à Venise. «Finissons cette fête improvisée par l’amour, -dit-elle à son ami, en prenant un léger repas qui nous -permettra d’attendre les ombres propices du soir. -Trempons encore une fois nos lèvres dans ce vin généreux -à qui je dois le premier instant de bonheur que -j’aie goûté dans ma vie. Toi qui es savant, continua-t-elle -en appuyant ses bras sur les épaules de Lorenzo, -dis-moi donc si ce vin exquis n’est pas la liqueur consacrée<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span> -à Vénus. Je ne sais plus où j’ai lu que l’île de -Chypre avait appartenu autrefois à la blonde fille de Jupiter, -qui ne l’a cédée aux Vénitiens qu’à la condition -d’être toujours dévoués à son culte charmant. Voilà -pourquoi, assure-t-on, elle est si souvent chantée par -nos poëtes et nos musiciens; voilà pourquoi il n’y -a pas un peintre de Venise qui n’ait reproduit plusieurs -fois sur la toile le type radieux de la mère des -plaisirs.»</p> - -<p>On fit servir un dîner substantiel et délicat; puis l’on -attendit ainsi, entre de joyeux propos et des <i>brindisi</i> -provoquants, que les heures du jour eussent entièrement -disparu derrière l’horizon qui se couvrait peu à peu de -teintes plus adoucies.</p> - -<p>La nuit s’approchait en effet avec son cortége d’étoiles -d’or, qui scintillaient au firmament, comme pour -l’éclairer dans sa course mystérieuse; un léger zéphyr -sillonnait les vagues et poussait hors de Venise un essaim -de gondoles qu’on voyait s’ébattre au milieu de la mer, -chargé de <i>gentildonne</i> et de <i>cavalieri</i> qui venaient respirer -la fraîcheur du soir. Des bruits divers, des éclats de -voix, le salut joyeux qu’échangeaient entre eux les mariniers, -les cloches de Murano et des îles voisines qui -disaient au jour un mélancolique adieu, tout cela disposait -l’âme au plus douces contemplations. Accoudés -à la fenêtre du <i>camerino</i>, Lorenzo et Vicentina admiraient -ce spectacle sans dire un mot, laissant leur -esprit errer à l’aventure et s’emplir de rêves féconds. -Cependant les ombres grandissaient et couvraient la mer -d’une obscurité moins transparente, les bruits s’éteignaient -comme des dissonances à l’approche d’un -accord qui les résout en les absorbant, et le calme de la -nuit succéda enfin aux efforts du jour. Pendant ce court<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span> -intervalle d’une obscurité complète qui sépare le soir de -la nuit sereine, au milieu du recueillement qui précède -le réveil des plaisirs, la lune apparut discrètement aux -bords de l’horizon, élargissant peu à peu son disque -argenté, comme une divinité coquette qui aurait voulu -s’assurer qu’aucun astre jaloux n’épiait sa course vagabonde. -Alors, du fond de la mer qui présentait à l’œil -la transparence et les contours d’un lac paisible, on entendit -s’élever de différents côtés des concerts de voix et -d’instruments qui se mêlaient, s’entre-croisaient et se répandaient -dans l’espace et le silence en bouffées sonores -d’un charme infini. On ne distinguait d’abord que quelques -syllabes mieux accentuées que les autres dans ce -murmure harmonieux qu’on aurait dit être l’écho lointain -d’une fête prestigieuse. Étaient-ce les Muses qui, -assises en cercle dans la voûte céleste, faisaient entendre -cette harmonie des sphères qui ravit Pythagore et le -divin Platon, ou bien les Néréides avaient-elles quitté -leurs grottes profondes pour venir s’égayer à la surface -des flots? Non: c’était Venise, Venise tout entière qui -voguait sur les lagunes en chantant le bonheur de vivre -et de respirer. Aussi, en prêtant une oreille plus attentive -à ce bourdonnement mystérieux, on y discernait -bientôt des rhythmes et des sonorités joyeuses qui berçaient -l’imagination, et lui ouvraient des perspectives -moins grandioses que charmantes. Des violons, des guitares -et des mandolines entremêlées de quelques instruments -à vent jouaient des symphonies, et les voix dialoguaient -entre elles et se répondaient d’une barque à -l’autre de ces mots simples qui laissaient sous-entendre -plus de choses qu’ils n’en expriment: <i>Vieni nice</i>, viens -respirer le frais sur la lagune, <i>la fresc, aura a respirar</i>. -Et ces paroles heureuses d’une langue bénie s’envolaient<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span> -des lèvres comme une essence de poésie qui vous pénétrait -d’une douce langueur.</p> - -<p>Qu’est-ce donc que la musique et qu’exprime-t-elle? -Est-ce un désir, un pressentiment, la réminiscence d’une -béatitude éprouvée, ou bien l’intuition d’un avenir promis -à nos espérances? Êtres finis que nous sommes, -pourquoi le fini ne nous suffit-il pas, et pourquoi, au -sein de la satiété et des plaisirs, quelques accords rustiques -entendus de loin nous font-ils tressaillir, et remplissent-ils -notre âme d’un trouble sans objet? En -écoutant ce concert de la vie joyeuse, en écoutant ces -bruits, ces chants et ces mélodies limpides qui semblaient -glisser sur les vagues et s’y confondre avec les rayons -de la lune dont elles imitaient le <i>tremolo</i> mystérieux, en -laissant errer sa pensée à travers ces méandres d’étoiles -qui peuplaient la profondeur des cieux, Lorenzo fut -saisi d’une vague mélancolie qui emplit son cœur de -rêves charmants. Oh! qu’il est doux de rêver ainsi au -départ de la vie et de se laisser bercer par de folles espérances! -Elles sont bien heureuses, les natures qui -aiment à s’attarder le soir au coin d’un bois ou sur une -plage solitaire, à écouter le murmure de la brise, à suivre -le nuage qui passe, à interroger l’étoile qui brille, à -se perdre dans l’infini de leurs désirs et à se nourrir -d’immortelles chimères! les rêves d’or de la jeunesse se -transforment en sources de poésie où s’alimente l’inspiration -des hommes supérieurs. Le génie ne serait-il -pas un rêve qui se perpétue, et le monde l’éclosion d’un -rêve divin?</p> - -<p>Une voix douce et sonore, qui s’épanouit peu à peu et -s’éleva comme un soupir au-dessus de ces bourdonnements -joyeux, fixa tout à coup l’attention de Lorenzo, et -vint dissiper les fantaisies de son imagination. Il écouta<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span> -d’abord avec quelque distraction cette voix dont le timbre -pénétrant ne lui était pas entièrement inconnu; -mais à une note prolongée et pleine d’émotion qui retentit -sur la mer et traversa le silence comme une clarté -fugitive, il se sentit tressaillir à ce <i>lamento</i> d’une âme solitaire -qui disait à la nuit: «O nuit, prolonge ton cours -et laisse-moi rêver encore! Que je ne voie pas, que je ne -voie jamais ce que tu caches peut-être sous ton ombre, -et emporte avec toi, si c’est possible, mes tristes pressentiments!»</p> - -<p>A ce chant large et plaintif qui formait un si grand -contraste avec ce qui avait précédé, Lorenzo, se réveillant -comme d’un long sommeil, dit brusquement à la -Vicentina: «Allons-nous-en, il ne fait pas bon ici.</p> - -<p>—Tu as raison mon ami, lui répondit-elle, il vaut -mieux aller nous mêler à ces joyeuses gondoles qui dansent -là-bas au clair de la lune.»</p> - -<p>Je ne sais quel philosophe d’Alexandrie, Plotin, je -crois, a comparé la vie humaine à un concert de voix -diverses qui s’élèvent en même temps. Au milieu de ces -bruits confus qui l’assaillent de toutes parts, l’âme n’entend -plus cette voix divine qui retentit au fond de son -être. Il lui faut résister au charme qui l’entraîne et fermer -quelquefois l’oreille aux sonorités du monde extérieur, -pour écouter le chant <i>che nell’anima risuona</i>. -C’est ce chant de l’âme que Lorenzo venait d’entendre -à travers l’enivrement où il était plongé depuis le -matin.</p> - -<p>Descendus dans la gondole qui les attendait au bas du -petit escalier de San-Stefano, Lorenzo et la Vicentina -s’acheminèrent lentement vers Venise. Le temps était -magnifique, la lune éclatante, et sur la mer endormie on -voyait errer çà et là des barques nombreuses qui se<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span> -rapprochaient, s’éloignaient les unes des autres, et se -lutinaient comme des hirondelles qui rasent les flots et -se poursuivent de leurs gazouillements joyeux. C’étaient -des éclats de rire, des <i>addio</i> et des <i>felice notte</i> à n’en -plus finir. Les gondoliers se provoquaient, s’appelaient -de leur nom patronymique et se renvoyaient des <i>lazzi</i> -où respiraient l’insouciance et la gaieté bénigne de ce -peuple charmant.</p> - -<p>«<i>Guarda sta furbetta</i>, dit Giuseppe, l’un des deux -gondoliers de la Vicentina, regarde cette petite fourbe -de lune, comme elle nous fait de l’œil, <i>come ci fa l’occhietto</i>!</p> - -<p>—Ne t’y fie pas, <i>compare</i>, car elle est presque aussi -trompeuse que la mer, <i>che il mare infido</i>.</p> - -<p>—Oh! on n’en conte pas à Giuseppe Fieramosca, répliqua -le premier interlocuteur en riant.</p> - -<p>—<i>Taci, bricone</i>, tais-toi donc, répondit Antonio d’une -voix discrète, tu vas réveiller nos deux jeunes gens, -qui dorment, je crois, comme deux oiseaux dans -leur nid.</p> - -<p>—<i>Che bella vita!</i> répondit le premier d’une voix encore -plus basse, et qu’ils sont heureux, <i>per Bacco!</i> de -pouvoir lire sans lunettes dans le livre d’amour.</p> - -<p>—Et toi, <i>birbante</i>, répliqua Antonio en se penchant -sur la rame avec un air de mystère, est-ce que tu as -besoin d’un <i>cannocchiale</i> ou lunette d’approche pour -observer les deux beaux yeux de ta blondine que je t’ai -vu <i>cocolare</i> ce matin, comme si tu avais dû t’embarquer -pour le pays du gingembre et de la cannelle!»</p> - -<p>Ces saillies innocentes d’un peuple d’improvisateurs -qui jouait au naturel cette <i>comedia dell’arte</i> que les Italiens -ont colportée dans toute l’Europe, et dont notre ancien -théâtre de la Foire n’est qu’une pâle imitation,<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span> -n’empêchaient pas des <i>conversazioni</i> et des monologues -d’un ordre plus élevé.</p> - -<p>«<i>Che vita beata!</i> disait-on plus loin, et que Venise est -heureuse de posséder un ciel aussi pur! C’est ici qu’est -<i>il paradiso</i>, et nous n’avons que faire de l’aller chercher -dans l’autre monde.</p> - -<p>—Est-ce qu’il y a un autre monde que celui où nous -avons le plaisir de vivre? est-ce que le bon Dieu a pu -créer quelque chose de plus beau que nos lagunes?»</p> - -<p>A ces propos sans suite, qui s’échappaient des lèvres -comme d’un vase qui déborde, se mêlaient des soupirs, -des aveux, des déclarations, des agaceries et des <i>rimproveri</i> -aussi légers que l’air qui effleurait les gondoles -de sa fraîche haleine. Il n’y a que Paisiello qui, dans son -introduction du <i>Roi Théodore</i>, ait su rendre <i>il dolce mormorio</i> -et le flou harmonieux de l’une de ces nuits voluptueuses -de Venise, qui faisait dire à Sansovino dès le -<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle: «La musique avait véritablement son siége -dans notre ville!» (<i>La musica aveva la sua propria sede -in questa città!</i>)</p> - -<p>Ces barcarolles et ces <i>arie di batello</i>, qui formaient la -musique populaire de Venise, se divisaient en deux familles -très-distinctes. Les unes étaient des mélodies larges -et flottantes, d’un caractère mélancolique, et qui étaient -au moins aussi anciennes que la république. Écrites -presque toutes dans les tons mineurs, on les croyait des -lambeaux de la musique des Grecs que le temps avait -épargnés. Marcello s’en est inspiré dans plusieurs de -ses psaumes, et Rossini en a imité le caractère dans -l’admirable <i>canzone</i> que chante le gondolier au troisième -acte d’<i>Otello</i>. Les autres, plus gaies, plus vives, mieux -rhythmées et beaucoup plus modernes, étaient le fruit -de l’instinct ou de quelques compositeurs aimables qui<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span> -ont cultivé ce genre facile. Tels étaient <i>il Chiozzetto</i> -(Jean Croce), Bassani, Bonagiunta, chanteur de la chapelle -ducale, Angelo Colonna, et ce barbier Apollini, qui -maniait le violon non moins dextrement que le rasoir, -et qui au commencement du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle eut une vogue -étonnante que M. Perruchini, le dernier des Vénitiens, -a presque renouvelée de nos jours. Ces deux genres de -mélodies étaient comme les deux éléments qui composaient -la société vénitienne. Les unes reflétaient le caractère -noble et sérieux de l’aristocratie; les autres, la -gaieté et l’insouciance d’un peuple qui vivait de rêves, de -sorbets et de concerts.</p> - -<p>Enveloppée d’une sorte de vapeur sonore qui s’élevait -de toutes ces gondoles joyeuses, celle de la Vicentina -s’approchait de Venise sans que Lorenzo eût osé proférer -un mot. Silencieux, triste et mécontent de lui-même, il -cherchait à retenir l’accent de cette voix solitaire qui -avait retenti au fond de son cœur. Déjà les lumières du -Grand-Canal brillaient dans le lointain, déjà le <i>bisbiglio</i> -et les frémissements de la ville devenaient plus distincts, -lorsqu’au passage d’un <i>traghetto</i> Lorenzo crut reconnaître -Beata, qui fuyait dans une gondole et disparut -comme un rayon de l’idéal.</p> - -<p class="pp8 p1">............<i>Ave<br /> -Maria</i>, cantando; e cantando vanio<br /> -Come per acqua cupa cosa grave<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IV</h2> - -<p class="pch">FARINELLI ET LES SOPRANISTES.</p> - -<p>Pendant que Lorenzo épanouissait sa jeunesse dans -le tourbillon de Venise et s’abandonnait aux séductions -de la Vicentina, la tristesse de Beata s’accroissait chaque -jour, malgré les efforts qu’elle faisait pour étouffer le -sentiment qui s’était glissé dans son cœur. Ni les distractions -du monde, ni les devoirs qu’elle avait à remplir -auprès de son père, dont les préoccupations politiques -accablaient la vieillesse, ne parvenaient à affaiblir -l’intérêt que lui avait inspiré Lorenzo. Elle avait beau -se dire intérieurement qu’une pareille affection ne pouvait -avoir de satisfaction légitime et qu’elle serait dans -sa vie une source d’amertumes et de douleurs: plus elle -sentait avoir raison contre sa propre faiblesse, et moins -elle réussissait à s’en guérir. C’est qu’il en est de l’amour -comme de toutes les choses belles; rien ne semble le justifier -complétement aux yeux de la raison pratique. C’est -un élan généreux, un luxe de l’âme qui plaît d’autant -plus qu’il paraît inutile, et qu’on s’efforce vainement à lui -trouver des titres qui légitiment son empire. <i>Il est parce -qu’il est</i>, comme la fleur des champs et le Dieu créateur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span></p> - -<p>Les dissipations où Lorenzo était entraîné depuis qu’il -se trouvait à Venise, les dangers qu’il courait au milieu -de tant de séductions, et la jalousie dont Beata ne pouvait -se défendre, en voyant un jeune homme, qu’elle -avait jusqu’alors conduit par la main comme une fée -bienfaisante, échapper à sa tutelle et jouir avidement de -l’indépendance qu’il avait conquise, tout cela remplissait -son cœur d’une affliction d’autant plus grande qu’elle -n’avait personne à qui se confier. Discrète, réservée, -attentive à se préserver des regards curieux, elle gémissait -en silence sans oser prendre un parti décisif. Les -femmes, qui ont une si grande force d’inertie pour supporter -les douleurs présentes de la vie, manquent, en -général, de l’énergie nécessaire pour les éviter. Elles -savent souffrir avec résignation et n’ont pas le courage -de repousser la main qui s’appesantit sur elles. Victimes -souvent admirables, elles n’osent articuler un mot -qui pourrait les sauver. Ce mot suprême, Beata n’aurait -pu le dire ni à l’abbé Zamaria, qui en aurait plaisanté -comme d’une velléité sans importance, ni à son père le -sénateur Zeno, dont elle pouvait craindre d’éveiller la -susceptibilité aristocratique. Refoulée ainsi sur elle-même, -cette noble fille se consumait dans une lutte -douloureuse dont rien ne pouvait la distraire, ni les -conseils d’un ami, ni le recours à des consolations d’un -ordre supérieur. Nous touchons ici à un point très-délicat -du caractère de Beata.</p> - -<p>Privée des soins d’une mère qu’elle avait perdue -presque en naissant, la fille du sénateur avait été élevée -par des subalternes, sous la direction de son père -et de l’abbé Zamaria. Dans cette éducation un peu sévére -où le zèle des instituteurs avait eu plus de part que -l’instinct de la nature, Beata avait puisé une instruction<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span> -variée, l’habitude de se recueillir et de se rendre compte -des actes qu’elle accomplissait. La fréquentation des -hommes supérieurs, les livres et le monde qui l’entourait, -avaient développé ce penchant à la réflexion, sans -altérer ni la modestie de son langage, ni la soumission -de son esprit aux règles qui imposent à notre curiosité -un frein salutaire. Mais si Beata pratiquait avec mesure -les grands principes du christianisme, qui traverse -l’histoire de Venise sans jamais absorber sa politique, -si elle suivait sans ostentation les offices et les prescriptions -de l’Église, si elle admirait la pompe de ses fêtes et -la profondeur touchante de ses rites, enfin si elle acceptait -sans murmure les usages de son temps et de son -pays, c’était bien moins de sa part la manifestation d’une -foi naïve que l’effet d’une piété éclairée. La religion -contentait son âme sans la dominer; elle s’en exhalait -comme un parfum de poésie, et Beata y voyait une discipline -nécessaire de la vie, une solution consolante du -problème de notre destinée, plus encore qu’une vérité -supérieure aux doutes de la raison. Recueillie et aussi -chaste par la pensée que dans ses actions, elle ne se -rendait pas compte de la nature de ses sentiments sur -des questions aussi redoutables. Elle priait, s’humiliait, -mais sans trouver peut-être dans l’accomplissement de -ce devoir de bienséance publique l’apaisement intérieur -qui faisait la force et le bonheur de Catarina Sarti. Mélange -de grâce et de tendresse, d’abandon et de dignité, -le caractère de Beata répugnait à tout ce qui est extrême, -et elle apportait dans toutes ses actions cette réserve -pleine de charmes où l’on reconnaissait la fille d’un patricien. -Sa religion, qui n’avait rien de bien précis ni -d’austère, était comme l’épanouissement d’une âme élevée -qui se complaît dans le culte des sentiments aimables;<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span> -ses prières montaient au ciel comme un encens et -se confondaient avec le souffle de l’amour.</p> - -<p>Lorsque Beata s’aperçut que Lorenzo était moins assidu -à ses études et qu’il passait des journées entières -hors du palais, elle fut saisie d’une inquiétude extrême. -N’osant pas questionner directement l’abbé Zamaria sur -les nouvelles relations qu’avait pu contracter son jeune -élève, elle prenait des détours ingénieux pour s’éclairer -sur le sujet qui la préoccupait si vivement. Le soir, elle -épiait avec anxiété l’arrivée de Lorenzo: si elle ne l’entendait -pas marcher dans sa chambre, qui était au-dessus -de son appartement, elle était agitée et sonnait -sa camériste sous un prétexte ou sous un autre, pour -avoir occasion de parler de lui.</p> - -<p>«Teresa, dit-elle un soir au moment de se coucher, -Lorenzo est-il rentré?</p> - -<p>—<i>Signora</i>, répondit la camériste sans se douter de -l’effet produit par ses paroles, <i>il signor</i> Lorenzino n’a -plus besoin qu’on s’inquiète de son sort ni qu’on -lui indique son chemin. Il connaît maintenant Venise -mieux que vous et moi, et, si jamais il se perd et -tombe dans les lagunes, soyez sans crainte, les <i>gentildonne</i>, -et surtout la belle Vicentina du théâtre San-Benedetto, -iront le pêcher elles-mêmes jusqu’au fond de -l’Adriatique.»</p> - -<p>Demeurée seule après cette remarque de Teresa, qui -avait projeté dans son cœur une clarté sinistre, Beata -se sentit défaillir. Elle se jeta sur un canapé qui était -auprès de son lit, se couvrit le visage de ses deux mains, -et resta comme anéantie par le coup qu’on venait de lui -porter. Elle aurait voulu pleurer, mais sa douleur était -trop forte pour laisser un passage à des larmes qui l’auraient -soulagée. Oh! qu’elle eût été heureuse si elle avait<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span> -pu s’agenouiller aux pieds d’une madone et lui confier -le secret de sa vie!</p> - -<p>Le lendemain de cette nuit qui parut un siècle à la -noble fille, ne voyant pas Lorenzo à dîner, Beata ne put -y tenir davantage. Elle prit un masque, entra furtivement -dans un gondole de place, et se mit à parcourir -Venise comme une âme désespérée. Où voulait-elle -aller? Elle n’en savait rien. Poussée par l’instinct de la -jalousie, elle ordonne aux <i>barcaroli</i> de la conduire vers -Murano. Elle descend machinalement au <i>casino di San-Stefano</i>, -bien étonnée de se trouver pour la première -fois dans un lieu aussi suspect. Elle entre toute tremblante -dans un <i>camerino</i>, se fait servir quelques rafraîchissements, -et s’abandonne à ses tristes pensées. Elle y -était à peine depuis quelques minutes, que son attention -fut éveillée par un bruit de voix venant du cabinet voisin. -Elle écoute en tressaillant, met son masque, -s’avance vers la fenêtre, et croit apercevoir Lorenzo -avec une femme. Ses yeux se troublent, ses genoux fléchissent, -et elle tombe évanouie sur le carreau. Elle se -relève cependant d’un bond fiévreux, essaye d’humecter -ses lèvres ardentes dans un verre d’eau, et ne peut avaler -une goutte, tant l’émotion avait contracté son gosier. -L’oreille collée contre la cloison qui sépare les deux -cabinets, Beata s’efforce de saisir quelques-unes des paroles -échangées entre ses deux voisins; mais sa respiration -haletante l’empêche de percevoir autre chose que -des sons inintelligibles. Tout à coup il se fait un grand -silence. Beata s’en inquiète, revient se placer à la fenêtre -du cabinet, et voit Lorenzo dans les bras de la Vicentina! -Elle recule à ce spectacle, et se sauve épouvantée, en -jetant sur la table sa bourse remplie de <i>zecchini</i> d’or.</p> - -<p>Enfermée dans la gondole, Beata fut quelque temps<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span> -immobile sans dire un mot aux <i>barcaroli</i> qui lui demandaient -où il fallait la conduire. «Où vous voudrez,» répondit-elle -après un assez long silence. Puis, se reprenant -aussitôt: «Non, non, dit-elle, laissez-moi ici; -dussé-je y mourir de douleur,» ajouta-t-elle tout bas, -répondant à son cœur déchiré. Elle resta ainsi en face -du jardin de San-Stefano jusqu’à la nuit, les yeux attachés -à la fenêtre où Lorenzo et la Vicentina étaient voluptueusement -accoudés. Lorsque les ombres du soir lui -eurent dérobé la vue de ce triste spectacle, Beata s’éloigna -lentement de ce lieu funeste, comme une colombe -blessée aux sources de la vie. Prenant le chemin de Venise, -elle s’arrêta un instant au milieu de la mer silencieuse, -où son âme brisée exhala ce chant plaintif qui -réveilla Lorenzo de son ivresse.</p> - -<p>Quelle nuit que celle qui succéda à cette fatale journée! -La honte, le remords, l’amour trahi dans ses plus -chastes espérances, déchirèrent le cœur de Beata. Rentrée -furtivement dans son palais sans que personne se -fût aperçu de son absence, elle se jeta sur son lit tout -habillée sans répondre un mot aux questions pleines de -sollicitude que lui adressait Teresa, sa camériste. «Laisse-moi, -lui dit-elle, je n’ai besoin de rien; tu peux te retirer.»</p> - -<p>Obéissant à regret à l’ordre de sa maîtresse, dont elle -ne pouvait s’expliquer l’état extraordinaire, Teresa resta -dans l’antichambre une partie de la nuit à épier le moment -où l’on pourrait réclamer ses services. Beata ne -pleurait pas. Les yeux fermés et les mains croisées sur -sa poitrine, comme si elle eût voulu retenir son cœur -prêt à se briser, elle poussait de gros soupirs entremêlés -d’exclamations douloureuses, qui seules décelaient -l’agitation extrême de son âme. Sa vie, si courte encore,<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span> -et pourtant si remplie, se déroulait devant elle comme -une vision de bonheur évanoui. Elle se rappelait cette -belle nuit de Noël où Lorenzo lui était apparu conduit -par la destinée, et cette soirée charmante où son frère -d’adoption pleurait derrière un citronnier de la villa Cadolce, -larmes délicieuses qui avaient éveillé sa pudeur -endormie, et qu’elle aurait voulu essuyer de ses baisers! -«Mais, se disait-elle au fond de sa conscience troublée, -après avoir épuisé tous les griefs de la passion, ne l’ai-je -pas rebuté par la froideur de mon maintien? N’ai-je -pas refoulé dans son cœur l’aveu d’un sentiment dont ses -regards timides me révélaient chaque jour l’existence? -N’est-ce pas moi qui l’ai poussé dans l’abîme, quand un -mot de ma bouche eût suffit pour l’enchaîner à mes pieds, -docile et tremblant? L’amour aurait préservé son innocence -des séductions vulgaires dont il est devenu la -victime. Pauvre Lorenzo, s’écria-t-elle en sanglotant, -c’est moi qui t’ai perdu! Malheureuse que je suis!»</p> - -<p>Elle se leva brusquement de son lit après cette involontaire -explosion de douleur, et Teresa ne put contenir -plus longtemps son inquiétude. «Signora, dit la camériste -en ouvrant discrètement la porte de sa maîtresse, pardonnez -à mon zèle si je viens vous importuner encore -de ma présence. Qu’avez-vous donc, chère maîtresse? -continua Teresa, tout attendrie de l’agitation extrême où -elle voyait Beata, ordinairement si calme et si sereine. -Je ne vous reconnais plus.</p> - -<p>—Tu as bien raison de ne plus me reconnaître, répondit -Beata en se laissant tomber sur une chaise et -en se couvrant le visage de ses deux mains, mouvement -qui lui était naturel. Je ne suis plus la même, reprit-elle -d’une voix étouffée.</p> - -<p>—Oserai-je demander à la signora si le chevalier<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span> -Grimani est pour quelque chose dans ce changement si -extraordinaire?</p> - -<p>—Plût à Dieu! <i>volesse il cielo!</i> s’écria Beata avec vivacité; -je ne serais pas si à plaindre!»</p> - -<p>Effrayée de cette réponse et des soupçons qu’elle fit -naître tout à coup dans son esprit, Teresa n’osa plus -continuer ses questions, et resta muette devant sa maîtresse -désolée. Un long silence succéda à cette scène douloureuse. -Beata n’était pas moins étonnée de son aveu -involontaire que Teresa de ce qu’elle venait d’apprendre; -et ces deux femmes, si différentes et si éloignées -l’une de l’autre par le caractère et la condition, confondaient -maintenant leur âme dans une préoccupation -commune. La passion comme la flamme a besoin d’aliment, -et ne peut être longtemps comprimée dans le -cœur où elle a pris naissance sans le dévorer ou le briser -en éclats. Beata avait laissé échapper le secret de sa -vie, que Teresa était bien loin de soupçonner: consternées -l’une et l’autre par cette clarté sinistre qui s’était -faite tout à coup entre elles, elles semblaient craindre -de se regarder en face et de se dire tout haut ce qu’elles -éprouvaient. Plongées dans une demi-obscurité propice -aux tendres aveux, et dans un silence éloquent qui -n’était interrompu que par quelques cris joyeux qui -s’élevaient du Grand-Canal comme un dernier écho de -la nuit profonde, ces deux femmes, montées comme -deux harpes à l’unisson d’un sentiment presque analogue, -formaient un de ces doux et mystérieux accords -qui absorbent les dissonances de l’âme en laissant subsister -le contraste des caractères. La douleur de Beata, -les tristes pressentiments et la sollicitude de Teresa pour -sa noble maîtresse, se peignaient dans leurs regards, dans -l’accablement et la molle langueur qu’exprimaient leurs<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> -attitudes diverses. Rossini seul, dans le duo du premier -acte d’<i>Otello</i> entre Desdemona et sa confidente, a su traduire, -dans un ensemble exquis, cette mélancolie touchante -de l’amour qui ne peut se contenir et qui cherche -dans les épanchements de l’amitié un aliment à sa -propre douleur:</p> - -<p class="pp8 p1">Quanto son fieri i palpiti,<br /> -Che desta in noi l’amor!</p> - -<p class="p1">Quelque temps après cette fatale journée de Murano -et la scène douloureuse qui l’avait suivie entre Beata et -Teresa, Lorenzo prit une résolution qui n’était pas -moins hardie que son émancipation précoce. Honteux de -sa chute et plus épris que jamais de la femme supérieure -qu’il avait outragée en s’abandonnant à de faciles voluptés -qui avaient déposé dans son cœur une amertume -ineffaçable, il conçut la pensée de se jeter aux pieds de -sa bienfaitrice et d’implorer son pardon; mais, en réfléchissant -à ce projet assez audacieux qui lui était inspiré -par son amour, par le respect et la reconnaissance qu’il -devait à Beata, il comprit, non sans peine, qu’une pareille -démarche de sa part laisserait supposer que la -noble fille du sénateur Zeno avait pu s’inquiéter de sa -conduite et en blâmer les irrégularités. La contenance -de Beata à son égard, la froideur de son maintien, les -rares paroles qu’elle daignait lui adresser, n’étaient-elles -pas des signes évidents de son indifférence pour le -fils de Catarina Sarti, dont elle avait bien pu s’occuper -un instant dans les loisirs de la villégiature, mais qui ne -pouvait pas fixer son attention au milieu des grandeurs -et des plaisirs de Venise? Dans cette perplexité cruelle, -entre la crainte d’essuyer un affront qui aurait humilié -son orgueil et l’amour dont la voix impérieuse soulevait<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span> -son cœur à la hauteur de son ambition, Lorenzo transigea -avec sa première idée, et dans un moment de transport -et de fiévreuse impatience, il écrivit à Beata la lettre -qu’on va lire:</p> - -<p>«Signora, permettez à un malheureux qui ne saurait -vivre plus longtemps sous le poids de votre disgrâce, -d’implorer son pardon et de vous demander ce qui a pu -lui attirer un châtiment si rigoureux! O vous, ange consolateur, -qui avez tendu à ma pauvreté une main si généreuse, -ayez encore pitié de moi et sauvez mon âme, -après avoir soustrait mon corps aux vicissitudes de la -fortune! Que vos regards <i>pietosi</i> ne se détournent plus -de moi! Ne repoussez pas les hommages et la reconnaissance -d’un cœur plein de votre image, et dont le -plus grand crime est de trop vous adorer. Si quelques -irrégularités de ma conduite ont mérité votre désapprobation, -si ma présence dans votre palais vous est -importune, parlez, signora, ordonnez, j’expierai mes -fautes, j’obéirai à vos ordres, et je retournerai auprès -d’une mère chérie dont j’ai pu oublier, hélas! la tendre -affection. Noble femme, Beata, pleine de grâce et de -douce majesté, achevez votre œuvre, ne repoussez pas -dans l’abîme une âme qui aspire à votre lumière, et -soyez pour moi comme cette divine créature dont parle -le poëte de l’expiation et du paradis:</p> - -<p class="pp8 p1">A noi venia la creatura bella<br /> -Bianco vestita e nella faccia quale<br /> -Par tremolando mattutina stella<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.»</p> - -<p class="p1">Cette lettre, si remplie d’exaltation juvénile, et qui -exprimait assez heureusement les sentiments et les tendances -d’esprit de notre adolescent, fut remise par lui<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span> -à Teresa, mais avec une gaucherie timide qui éveilla la -malice de la soubrette.</p> - -<p>«D’où vient cette lettre? demanda Teresa d’un ton -ironique et avec cette jalousie secrète d’une femme et -d’un subalterne qui voit un parvenu occuper le cœur de -sa maîtresse.</p> - -<p>—Que t’importe? dit Lorenzo, dont la fierté était si -facilement irritable. Fais ton devoir, et n’en demande -pas davantage.</p> - -<p>—Voyez-vous ce <i>bambino</i>! dit Teresa tout bas en -elle-même après le départ de Lorenzo, qui s’était éloigné -sans attendre sa réponse: il fait déjà <i>il padron della -casa</i>.» Teresa, qui était après tout une assez bonne fille -fort attachée à sa maîtresse, déposa la lettre de Lorenzo -sur la toilette de Beata, ne voulant pas la remettre elle-même, -pour éviter un embarras et des explications qui -répugnaient au caractère réservé de la <i>gentildonna</i>.</p> - -<p>Beata lut cette lettre le soir en se couchant et ne put -contenir d’abord l’expression de sa surprise et de son -ravissement. «Il a osé m’écrire, s’écria-t-elle avec une -joie adorable, il m’aime, il est digne de moi! O Dieu -puissant de l’amour et des nobles âmes, tu n’es donc -pas un vain nom? dit-elle en pressant la lettre sur son -cœur et les yeux remplis de douces larmes. Lorenzo, -cher Lorenzo, non, je ne te repousserai pas, tu ne quitteras -pas ce palais où tu fais la joie de ma vie. Tu seras -ici, toujours à côté de moi, et puissé-je être la <i>stella -mattutina</i> qui éclairera les jours fortunés! O le bien-aimé -de mon cœur, cher et beau Lorenzo, tu seras à -moi!...» En proférant ces paroles avec une gaieté enfantine, -Beata changea tout à coup de visage. Elle jeta la -lettre sur sa table de nuit et murmura entre ses lèvres: -«Malheureuse que je suis! Et mon père, que dirait-il<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span> -s’il apprenait jamais que sa fille unique et chérie a le -cœur rempli d’une passion funeste? Donnerai-je à sa -vieillesse le triste spectacle d’une affection si contraire à -ses idées et à ses préjugés, que je dois respecter? N’est-ce -pas assez que, sous les prétextes les plus frivoles, je -retarde de jour en jour mon alliance avec le chevalier -Grimani, qui est, après le salut de l’État, le plus cher -de ses vœux? Mon âge, ma naissance, le bonheur de -mon père et l’intérêt de la république, ne sont-ils pas -des obstacles insurmontables à la réalisation de mon -rêve insensé?»</p> - -<p>Retombée ainsi dans la perplexité de ses sentiments, -poussée par l’amour et contenue par le devoir et les -bienséances, Beata ne changea presque pas de conduite. -Si son maintien avait quelque chose de moins -sévère, et si, dans ses regards attendris, on pouvait lire -l’intérêt toujours croissant que lui inspirait Lorenzo, -elle ne fut pas moins avare de ses paroles et laissa la -lettre sans réponse. Cette lutte intérieure, qui minait -chaque jour la santé de Beata, échappait complétement -à l’inexpérience de Lorenzo. Il ne savait comment -s’expliquer le silence obstiné de Beata et la réserve de -ses manières, qui impliquaient le dédain ou la désapprobation -de la démarche qu’il avait osé faire. S’étant -assuré que Teresa avait remis exactement la lettre, -il passa tour à tour de l’abattement à l’espérance, -épiant un regard de Beata qui pût lui révéler sa destinée -et mettre fin à la cruelle incertitude qui l’agitait.</p> - -<p>Une grande fête ou <i>accademia</i> devait avoir lieu, sous -peu de jours, au palais Grimani. Le prétexte de cette -<i>accademia</i>, où était invitée toute la haute société de -Venise, était l’anniversaire de la naissance de Galuppi, -compositeur illustre dont l’abbé Zamaria devait prononcer<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span> -l’éloge; mais en réalité la fête était donnée à -l’intention de la famille Zeno et surtout en l’honneur de -Beata, dont le chevalier Grimani cherchait à gagner les -bonnes grâces en luttant contre la résistance silencieuse -qu’elle opposait à l’union projetée, depuis quelques -mois, par les deux familles. Le vieux palais Grimani -était situé sur le Grand-Canal, en face du palais Mocenigo. -Œuvre remarquable de Ludovico Lombardi, il -était d’un style plus sévère que le second palais Grimani, -appartenant à une autre branche de la même -famille, joyau de la plus rare élégance, sorti des mains -de l’ingénieur et architecte véronais Sammicheli. L’architecture -est celui de tous les arts qui constate avec le -plus d’évidence la civilisation d’un peuple. Suscité par -un besoin impérieux de la vie, il se développe, grandit -avec cette civilisation, et porte le double témoignage de -la réalité primitive et des transformations que le temps -et le goût lui ont fait subir. A Venise surtout, la nature -particulière du sol et les événements politiques qui donnèrent -naissance à cette société miraculeuse, imprimèrent -à l’architecture un caractère indélébile de solidité -et d’élégance fastueuse qu’on ne retrouve nulle -part ailleurs au même degré. Deux grandes époques -peuvent se remarquer dans l’histoire de l’architecture -vénitienne: l’une qui commence avec la république -même et dont l’église de Saint-Marc, bâtie au X<sup>e</sup> siècle, -est le plus curieux monument; puis la Renaissance, où -l’on vit surgir comme par enchantement la plupart des -magnifiques palais qui garnissent les deux rives du -<i>Canalazzo</i>. Dans la première époque, on voit régner -l’influence de la Grèce antique, celle de la Grèce chrétienne -et du monde oriental, qui se reconnaît non-seulement -dans la basilique de Saint-Marc, construite sur<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span> -le modèle de Sainte-Sophie de Constantinople, mais sur -d’autres monuments qu’il est inutile de citer ici. La -seconde époque, qui a sa date aux <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, est le produit -de cette ère glorieuse de rajeunissement et d’immortelle -émancipation. C’est alors que Sansovino, Palladio, -Sammicheli, Scamozzi, Antonio da Ponte, qui a -construit le Rialto, fra Giocondo, à qui on doit le <i>Fondaco -dei Tedeschi</i><a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>, c’est alors, disons-nous, que ces grands -artistes, animés tous par l’esprit nouveau qui réjouissait -le monde, firent de Venise un lieu d’enchantement et</p> - -<p class="pp8 p1">Del genio uman la più sublime figlia,</p> - -<p class="pn1">comme l’a qualifiée Alfieri.</p> - -<p>La famille Grimani, une des plus illustres de la république, -était particulièrement connue par son goût -et la protection généreuse qu’elle avait toujours accordée -aux arts pendant le cours de sa longue prospérité. -Non moins ancienne que la famille Zeno, elle comptait -aussi dans ses annales domestiques trois doges, deux -cardinaux, un grand nombre de procurateurs de Saint-Marc, -d’ambassadeurs et de personnages considérables -qui, presque tous, s’étaient fait remarquer par l’éclat -et la magnificence des habitudes. C’est à un Grimani -qu’avait appartenu ce fameux bréviaire enrichi d’or et -de pierres précieuses où les peintres flamands qui vinrent -à Venise vers le milieu du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, Hemmelinck -de Bruges, Gérard de Gand et Livien d’Anvers, déposèrent -les premiers germes de l’alliance antique et encore -mystérieuse qui a existé entre la patrie de Titien et<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span> -celle de Rubens. C’est également au cardinal Domenico -Grimani qu’appartenait la riche bibliothèque du couvent -Sant-Antonio qui fut brûlée en 1687. La famille -Grimani avait fait construire trois théâtres à ses frais, -et c’est sur le théâtre particulier du palais Grimani que -fut représenté le 25 avril 1569 <i>i Pazzi amanti</i>, un des -premiers opéras bouffons que mentionne l’histoire. Du -reste toutes les grandes familles vénitiennes avaient le -goût des choses de l’esprit, et considéraient comme un -devoir de leur haute position de protéger les arts qui -relèvent et embellissent la vie. Leurs palais étaient de -véritables académies où la peinture, la poésie, l’art dramatique -et surtout la musique, concouraient à l’éclat de -l’existence, dont les nobles faisaient un moyen de gouvernement. -Parmi les protecteurs les plus zélés de l’art -musical, qui fut toujours si florissant à Venise, nous -pouvons citer Sébastien Michele, ami de Pierre Aaron, -l’auteur célèbre du <i>Toscanello della musica</i>, qui a précédé -Zarlino dans la théorie du contre-point; Cornaro, -évêque de Padoue sur la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, qui attira dans -la cathédrale de cette ville les meilleurs chanteurs et -instrumentistes de son temps; Veniero, qui, pour se -distraire de la goutte qui le tourmentait, faisait venir -chaque jour autour de son lit de douleur une <i>brigata</i> -d’habiles musiciens; un autre membre de la famille -Cornaro, qui, ambassadeur à Vienne dans les premières -années du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, protégea Porpora et la jeunesse -d’Haydn; Contarini, qui, dans sa villa de Piazzola, avait -un théâtre charmant où l’on jouait l’opéra tout l’été; -enfin Andrea Erizzo, dont la villa délicieuse de Pontelongo -était le rendez-vous des meilleurs <i>dilettanti</i> et des -virtuoses les plus célèbres de l’Italie.</p> - -<p>Il était également dans les habitudes des grandes familles<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span> -vénitiennes d’avoir à leur service un compositeur -renommé pour diriger leur chapelle particulière et présider -aux fêtes qu’elles donnaient souvent dans leurs -somptueux palais. Galuppi avait été l’organiste de la -famille Gritti; il avait été aussi l’ami et le commensal -de la famille Grimani, qui le considérait comme un -client de la maison. L’anniversaire de sa naissance était -donc le prétexte de l’<i>accademia</i> qui devait avoir lieu sous -peu de jours au palais Grimani, et où l’abbé Zamaria, -qui avait beaucoup connu Galuppi, devait lire un éloge -de l’illustre maestro que Venise pleurait encore. Cent -jeunes filles choisies dans les quatre <i>scuole</i>, l’<i>Ospedaletto</i>, -<i>i Mendicanti</i>, <i>gl’Incurabili</i> et <i>la Pietà</i>, plusieurs -chanteurs et instrumentistes de la chapelle Saint-Marc, -devaient exécuter, sous la direction de Bertoni, un -choix des meilleurs morceaux de Galuppi. Toute la -société de Venise, les Pisani, les Foscarini, les Contarini, -les Balbi, les Malipieri, les Zustiniani, les Cornaro, -les Loredano, les Capello, noms illustres qui -sont l’histoire vivante de la république, se trouvaient à -cette réunion à côté du sculpteur Canova, du poëte -élégiaque Lamberti, de Mazzola, auteur du poëme ingénieux -<i>i Cavei di Nina</i> (les cheveux de Nina), de François -Gritti, auteur de charmants apologues pleins de -gaieté et de finesse, parmi lesquels on distingue <i>la Briglia -d’oro</i> (la bride d’or), de Pierre Buratti, autre poëte -vénitien, non moins exquis et non moins joyeux que -les précédents, et dont M. Perruchini a mis en musique, -de nos jours, presque toute l’odyssée de <i>concetti amorosi</i>.</p> - -<p>Oh! le ravissant spectacle qu’offrait alors le salon du -palais Grimani, rempli de si grands noms et de si belles -dames nonchalamment assises, causant, riant, jouant -de l’éventail et cachant derrière ce masque mobile de la<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span> -coquetterie les sourires, les œillades et les mines les -plus expressives et les plus délicieuses! La naissance, -l’esprit, l’art et la beauté, se trouvaient représentés dans -cette réunion d’élite, où Beata ressortait comme une rose -mystique qui attirait invinciblement le regard et répandait -autour d’elle un parfum de poésie divine. Qui aurait -dit alors, en voyant ces groupes animés, ces <i>gentildonne</i> -éclatantes, ces beaux seigneurs, ces artistes, ces poëtes -et ces chanteurs insouciants et enivrés de la vie, qu’un -coup violent de la destinée viendrait bientôt renverser la -barque séculaire qui les portait sur l’onde azurée? Il -n’y avait que le vieux sénateur Zeno qui, assis dans un -coin du salon où il était entouré de sa fille et du chevalier -Grimani, portât sur son front vénérable l’expression -d’une noble tristesse.</p> - -<p>Dans un groupe des plus animés, on voyait s’agiter, -comme une branche d’aubépine en fleur au milieu d’un -frais buisson, la longue et belle chevelure noire d’une -jeune femme qui tournait en tous sens des regards avides -et curieux. Chargés de fleurs et de parfums, ces cheveux, -qui se déroulaient en tresses vigoureuses, retombaient -sur un cou gras, onduleux, et parsemé d’un léger -duvet qui trahissait un sang généreux. Un sourire, qui -était plutôt l’expression de la santé et du bien-être que -l’indice d’un esprit malicieux, s’égayait sur ses lèvres -humides et toujours entr’ouvertes, comme un rayon -de soleil sur des gouttes de rosée matinale. Vêtue d’une -robe de brocart semée de joyeux dessins, elle tenait à -la main un riche éventail dont elle jouait avec <i>maestria</i>, -en l’ouvrant et en le fermant avec fracas. Sur cet éventail, -qui était un objet d’art assez curieux, on avait reproduit -une scène galante tirée d’une comédie vénitienne, -et dans laquelle on voyait une <i>gentildonna</i> entourée d’un<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span> -cercle de <i>zerbinotti</i> ou petits maîtres, qui la lutinaient -de leurs propos agaçants. Cette jeune femme très à la -mode, à qui Lorenzo avait été présenté par l’abbé Zamaria -dès son arrivée à Venise, s’appelait Hélène Badoer. -Elle était mariée depuis quelques mois seulement, et -son mari avait complétement disparu derrière l’épanouissement -radieux de sa belle épouse. D’une stature plus -forte que délicate, avec deux grands yeux noirs ardents -et peu discrets, un visage rayonnant, où l’ombre d’un -souci ne pouvait se fixer, des bras somptueux que terminait -une main blanche et potelée, Hélène Badoer ressemblait -à ces types de femmes vénitiennes qu’on voit -dans les tableaux de Titien et de Paul Veronèse. Excellente -musicienne, possédant une voix de soprano étendue -et très-sonore, elle chantait avec plus de <i>brio</i> que de -sentiment, et dans ses manières, dans ses goûts comme -dans les instincts naïfs de sa nature, Hélène Badoer -exprimait les attraits et le contentement de l’existence. -Elle gazouillait comme un oiseau, et les syllabes amorties -tombaient de ses lèvres de rose comme des gouttes -de miel qu’on eût voulu recueillir dans une coupe d’or. -Aussi ne répondait-elle aux mille propos aimables qu’on -lui adressait que par quelques paroles insignifiantes, -accompagnées d’une petite toux à pulsations légères, -qui faisaient résonner sa poitrine sonore et rebondir ses -hanches voluptueuses. Plus passionnée qu’intelligente, et -moins accessible aux séductions de l’esprit qu’à celles -de la beauté extérieure, Hélène Badoer ne pouvait voir -un homme élégant et bien tourné sans le regarder curieusement -et tressaillir, comme tressaille une fleur à -l’apparition du jour. Ce n’est pas que les mœurs et la -conduite de cette charmante créature eussent jamais été -l’objet d’aucune observation maligne; si elle était coquette<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span> -et cherchait à exercer la puissance de ses charmes -sur les hommes qui l’entouraient constamment, c’était -bien moins de sa part le désir de nouer une intrigue que -le besoin de satisfaire les instincts de sa nature galante. -Elle aimait le monde et ses tourbillons enivrants, elle -aimait les joies et les fêtes de la vie. C’était une Grecque -légèrement modifiée par le christianisme qu’Hélène Badoer, -c’est-à-dire une Vénitienne pure et sans mélange.</p> - -<p>Lorenzo avait été fort bien accueilli par Hélène Badoer -lors de son arrivée à Venise. Présenté par l’abbé Zamaria, -il allait souvent faire de la musique avec elle, l’accompagnait -au clavecin et se montrait tout fier de la -familiarité aimable avec laquelle on le traitait. Plusieurs -fois il s’était même enhardi jusqu’à saisir et porter à ses -lèvres la petite main blanche qu’elle posait volontiers -sur son épaule en signe d’un affectueux abandon, et, -bien que ce témoignage de galanterie respectueuse fût -dans les usages de la société polie de Venise, ce n’en -était pas moins, de la part de Lorenzo, un acte assez -significatif d’émancipation précoce. Hélène Badoer fut -d’abord pour notre adolescent une agréable diversion à -son amour pour Beata, une sorte de dérivatif de la séve -qui surabonde dans la jeunesse chaste et recueillie. Cependant, -depuis qu’il avait rencontré la Vicentina chez le -célèbre Pacchiarotti, Lorenzo avait un peu délaissé la belle -<i>gentildonna</i>, qui, l’apercevant au palais Grimani pour la -première fois depuis son mariage, lui dit avec gaieté: «Signor -Lorenzo, est-ce que vous composez un <i>opera buffa</i> -ou un <i>opera seria</i>, qu’on ne vous voit plus au palais Badoer? -Que c’est mal d’abandonner ainsi ses amis pour des -infidèles peut-être! ajouta-t-elle avec malice et en fixant -ses regards avides sur Lorenzo, dont la contenance était -assez embarrassée. Si vous étiez venu me voir ces jours-ci,<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span> -continua-t-elle, je vous aurais prié de me faire répéter -un air de Galuppi que je dois chanter ce soir. J’ai -été forcée d’avoir recours au vieux Grotto, qui m’a fort -ennuyée de ses jérémiades sur la décadence de l’art. -Tous ces vieux maîtres s’imaginent que la bonne musique -et le bel art de chanter ont disparu de la terre -avec leur jeunesse, dont ils voudraient nous faire porter -le deuil. <i>Io me ne rido!</i> je me moque bien de ces lamentations -égoïstes, et je leur préfère de beaucoup celles -que Lotti a mises en musique et qu’on chante une fois -tous les ans à San-Geminiano.»</p> - -<p>Un éclat de rire suivit cette boutade d’Hélène Badoer -et s’éleva du groupe de beaux esprits qui l’entouraient, -comme le gazouillement d’une troupe d’oiseaux voletant -autour d’un rosier en fleurs. Lorenzo était sur les épines -d’être forcé de prêter l’oreille à ces vains propos, tandis -que son cœur était tout rempli de Beata, qu’il voyait -causer familièrement avec le chevalier Grimani. Il craignait -d’ailleurs de paraître trop bien dans les bonnes -grâces d’Hélène Badoer, dont le caractère était si différent -de celui de Beata. Aussi ces deux femmes n’avaient-elles -aucun goût l’une pour l’autre, et ne se voyaient, par -convenance, qu’à de rares intervalles.</p> - -<p>Un grand bruit qui se fit tout à coup à l’extrémité du -salon vint interrompre cet aparté joyeux et délivrer -Lorenzo de ses angoisses: c’étaient les jeunes élèves des -<i>scuole</i> qui faisaient leur entrée et se plaçaient sur une -estrade qu’on avait dressée pour la circonstance. Vêtues -d’un uniforme très-simple, qui indiquait l’établissement -auquel elles appartenaient, et précédées d’une dame -respectable qui les surveillait, elles s’assirent sur des -banquettes en velours rangées en amphithéâtre. Deux -orchestres peu nombreux étaient composés l’un des<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span> -instrumentistes de la chapelle ducale, l’autre de jeunes -filles qui jouaient du violon, de la viole, du violoncelle, -de la contre-basse et même de plusieurs instruments à -vent. Ces orchestres étaient placés au milieu de l’estrade, -en face de Bertoni, qui les dirigeait. Parmi les élèves de -l’école des <i>Mendicanti</i>, on remarquait la Vicentina, qui -n’avait eu garde de manquer une si belle occasion de se -trouver avec Lorenzo, car ils ne s’étaient pas revus depuis -la journée de Murano. Grotto, Pacchiarotti et Furlanetto -étaient aussi parmi les auditeurs de cette <i>accademia</i>, -consacrée à l’un des plus heureux génies de l’école -vénitienne.</p> - -<p>Le compositeur dont l’abbé Zamaria allait prononcer -l’éloge, Baldassaro Galuppi, surnommé <i>il Buranello</i>, -parce qu’il était né dans l’île de Burano en 1703, fut -élève de Lotti; mais il n’est pas sorti de l’école <i>degl’Incurabili</i>, -comme l’ont affirmé à tort quelques biographes, -puisque les <i>scuole</i> de Venise n’admettaient que des filles. -Tout jeune encore, il s’essaya dans la musique dramatique, -et se fil remarquer par la vivacité et le naturel -de ses heureuses inspirations. Nommé maître de chapelle -de l’église Saint-Marc, où il succéda à Saratelli en 1762, -directeur de l’école des <i>Incurables</i> quelques années après -la mort de l’illustre Lotti, son maître, Galuppi dut à sa -grande renommée d’être appelé à la cour de Russie par -l’impératrice Catherine II. De retour dans sa patrie, -en 1768, il ne la quitta plus jusqu’à sa mort, arrivée -dans le mois de janvier 1785. C’était un homme vif, -plein d’esprit et de bonne humeur, que Galuppi. Sa taille -mince, sa petite figure fine, blanche et osseuse, ressortaient -au milieu de sa nombreuse et belle famille. Adoré -de ses jeunes élèves des <i>Incurables</i>, fort recherché dans -le monde, qu’il amusait par ses saillies et un talent remarquable<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span> -sur le clavecin, entouré d’aisance et d’une -haute considération, Galuppi vécu heureux en conservant -jusque dans son extrême vieillesse la gaieté, le <i>brio</i> -et le feu qui caractérisent ses compositions. Burney, qui -le vit à Venise en 1770, en parle avec beaucoup d’intérêt, -et la définition qu’il lui attribue de la bonne musique -peut être considérée comme la qualification du génie -vénitien lui-même. «La bonne musique, disait Galuppi, -consiste dans <i>la beauté</i>, <i>la clarté</i> et <i>la bonne modulation</i>.» -N’est-ce pas aussi par la beauté des formes, par la clarté -du plan et la bonne modulation, c’est-à-dire le coloris, -que se distinguent les chefs-d’œuvre de la peinture -vénitienne?</p> - -<p>Galuppi a écrit des opéras <i>seria</i>, des oratorios, divers -morceaux de musique religieuse pour la chapelle Saint-Marc, -et surtout un nombre considérable d’opéras <i>buffa</i>, -où son imagination riante et facile était particulièrement -à l’aise. Ce n’est pas que la distinction des genres soit -bien tranchée dans l’œuvre de Galuppi, et que le style -de ses oratorios et de ses opéras sérieux, par exemple, -diffère beaucoup de celui de ses opéras bouffes; il règne -dans toute sa musique, comme dans les tableaux de -Tiepoletto, son compatriote et son contemporain, une -sorte de lumière <i>blonde</i> et souriante, qui n’est pas toujours -en harmonie avec la gravité du sujet. D’ailleurs -cette puissance de transformation, qui peut passer tour -à tour du grave au doux et du plaisant au sévère, n’est -dans les arts que le partage de quelques génies souverains. -C’est donc dans le genre comique et de demi-caractère -que le joyeux Buranello, comme on l’appelait -à Venise, a particulièrement réussi, et cela n’a rien de -surprenant, puisque l’opéra <i>buffa</i> est presque né à Venise, -<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span>vers le milieu du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. On peut en trouver -les germes dans les madrigaux burlesques de Jean Croce, -surnommé <i>il Chiozetto</i>, qui vivait à la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle; -dans l’<i>Anfiparnasso o comedia armonica</i>, d’Horace Vecchi, -et surtout dans l’opéra que nous avons déjà cité: <i>I Pazzi -amanti</i>, qui fut représenté au palais Grimani en 1569.</p> - -<p>Comme directeur de l’école <i>degl’Incurabili</i>, dont la -belle église, qui n’existe plus de nos jours, était l’œuvre -d’Antonio da Ponte, Galuppi composa sur des paroles -latines de Pierre Chiari un grand nombre d’oratorios -qui eurent beaucoup de succès. Sa <i>Maria Madalena</i>, à six -voix, fut exécutée aux Incurables en 1763, pour servir -d’introduction au fameux <i>Miserere</i> de Hasse, qui avait été -également directeur de cette école au commencement -du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. <i>Daniel dans la fosse aux lions</i> fut exécuté -en 1773. Galuppi avait divisé cette composition en deux -chœurs, et on y avait surtout remarqué le chant du -prophète plongé dans la fosse, qui formait un contraste -saisissant et très-dramatique avec celui du roi. L’année -suivante, en 1774, il composa <i>Tres pueri hebraei in captivitate -Babylonis</i>, où le cantique des trois Hébreux excita -l’enthousiasme des auditeurs. Le dernier oratorio que -Galuppi écrivit pour cette école, qui eut un si grand -éclat sous sa direction, c’est <i>Moïse de retour du mont -Sinaï</i>, qui fut exécuté en 1776. A l’arrivée à Venise du -pape Pie VI, en 1783, on chanta aux Incurables, devant -Sa Sainteté, une cantate de Galuppi: <i>Il Ritorno di -Tobia</i>, dont les paroles italiennes étaient de Gasparo -Gozzi. Lotti, Marcello et Galuppi sont les trois grands -compositeurs vénitiens du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Lorsque l’abbé Zamaria eut fini de lire son éloge de -Galuppi, qui fut souvent interrompu par les acclamations -enthousiastes de l’assemblée, et qui lui valut cette haute -approbation du sénateur Zéno: «Tu m’as ému jusqu’aux<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span> -larmes, cher abbé, en parlant si dignement d’un enfant -et d’une gloire de Venise!» les jeunes filles des <i>scuole</i> -chantèrent avec un ensemble parfait ce cantique des -trois Hébreux dont nous venons de parler. Elles étaient -divisées en deux chœurs qui se répondaient l’un à -l’autre, et que rattachait ensemble un récit chanté, dans -l’origine, aux Incurables avec un immense succès par -la Serafina, une des meilleures élèves du Buranello. -C’est la Vicentina qui fut chargée de cette partie du -coryphée biblique, et elle ne manqua pas de l’embellir -d’exclamations et de <i>portamenti</i> ambitieux qui firent -tressaillir Pacchiarotti sur sa chaise curule. <i>Poveretto -me!</i> s’écria tout bas le vieux sopraniste désespéré, en -levant au ciel ses mains desséchées comme du parchemin; -mais la <i>prima donna</i> était trop préoccupée de -Lorenzo, qu’elle ne perdait pas un instant de vue, pour -prendre garde aux gestes et aux regards effarés que -Pacchiarotti échangeait avec Grotto, son voisin. Elle voulait -avant tout briller, avoir du succès, et susciter dans -le cœur de son jeune amant l’ambition de partager son -sort et sa gloire.</p> - -<p>Après d’autres morceaux d’ensemble exécutés par les -chœurs et les deux orchestres, réunis sous la conduite -de Bertoni, l’abbé Zamaria, tout guilleret et plein d’empressement, -vint offrir la main à la belle Badoer et la fit -monter sur l’estrade en lui présentant un cahier de musique -orné de faveurs bleues et roses. Ce cahier contenait -un air de soprano d’un opéra <i>buffa</i> de Galuppi, <i>la -Calamita dei cuori</i> (le malheur des cœurs), tout rempli -de <i>gorgheggi</i> et de caprices mélodiques d’un raffinement -ingénieux. L’air fut accompagné par l’orchestre des -jeunes filles, composé des meilleurs élèves <i>della Pietà</i>, -et consistant dans le quatuor, une contre-basse, un cor,<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span> -un basson et un hautbois. Il fallait entendre comme la -voix splendide et facile d’Hélène Badoer se déroulait avec -aisance et tombait de point d’orgue en point d’orgue, -pareille à une cascade d’eau limpide qui reflète dans ses -lames écumantes les mille caprices de la lumière! Elle -accompagnait ses trilles, ses gammes et ses arpéges -scintillants de petites mines, de <i>vezzi amorosi</i> et d’œillades -assassines qui étaient bien en harmonie avec ces -paroles, d’un goût un peu risqué:</p> - -<p class="pp8 p1">Noi altre femine,<br /> -Che siamo dritte,<br /> -Vogliamo gli uomini<br /> -Un poco storti.<br /> -Per le consorti<br /> -Non suono buoni<br /> -Quei dottoroni<br /> -Que fan zurlar<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p> - -<p class="p1">En chantant cet air très-connu et très-populaire à -Venise, comme l’était presque toute la musique de Galuppi, -Hélène Badoer excita la gaieté de l’assemblée, qui -partit d’un grand éclat de rire à certains passages scabreux -dont elle commentait le texte par une pantomime -expressive. L’abbé Zamaria se balançait sur sa chaise -comme un bienheureux en s’écriant de temps en temps: -<i>Brava, Delinda!</i> C’était le nom du personnage qui -dans l’opéra de Galuppi disait l’air en question. L’abbé -était si content de la manière dont Hélène avait rendu la -musique et l’esprit de Buranello, il chiffonnait son rabat -et roulait ses petits yeux malins d’une façon si comique, -que Grotto ne put s’empêcher de dire tout haut: «<i>Signori</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span> -regardez un peu l’abbé! voyez, il se prélasse, se rengorge -et fait le gros dos <i>come un gatto amoroso</i>, comme -un chat amoureux!» A cette saillie toute vénitienne du -vieux sopraniste, l’assemblée fut prise d’un fou rire, et -la gaieté générale gagna jusqu’à Beata, qui jusqu’alors -avait conservé la noble sérénité de son maintien.</p> - -<p>Furieuse du succès que venait d’obtenir Hélène Badoer -en présence de Lorenzo, la Vicentina s’avança -avec assurance du fond de l’estrade, et vint chanter -aussi un air d’un autre opéra <i>buffa</i> de Galuppi, <i>il Mondo -alla roversa</i> (le monde à l’envers). D’un style non moins -fleuri que le précédent, l’air de la Vicentina peignait les -vicissitudes de l’amour dans toutes les positions de la -vie humaine et chez tous les êtres inanimés:</p> - -<p class="pp8 p1">La pecora, la tortora,<br /> -La passera, la lodola,<br /> -Amor fa giubilar.</p> - -<p class="pn1">Ces dernières paroles furent accentuées par la <i>prima -donna</i> avec un <i>brio</i> et une puissance de vocalisation qui -excitèrent l’admiration du public. Après un duo très-brillant -pour deux sopranos que la Vicentina et Hélène -Badoer chantèrent ensemble, l’<i>accademia</i> se termina par -un quatuor également tiré d’un opéra de Galuppi.</p> - -<p>En sortant du palais Grimani, vers une heure du matin, -une grande partie de la société qui s’y était réunie -alla se promener sur la place Saint-Marc. Beata monta -dans la gondole de son père avec le chevalier Grimani, -et Lorenzo avec l’abbé Zamaria dans celle de la belle -Badoer, qui fut pendant le trajet d’une gaieté folle. Arrivés -sur la <i>Piazetta</i>, qui était remplie de promeneurs, -Beata accepta le bras du chevalier selon l’usage de Venise, -et Lorenzo donna le sien à Hélène, dont le mari<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span> -était dans un autre groupe avec la Vicentina, Grotto et -Pacchiarotti. La soirée était délicieuse, et la place Saint-Marc -offrait un spectacle enchanteur à cette heure avancée -de la nuit. Des cafés ouverts, des <i>casini</i> remplis de -convives, des concerts en plein vent, des causeries, -mille bruits divers et des épisodes nombreux de galanterie -facile, égayaient ce vaste tableau de la vie vénitienne -qui se renouvelait tous les soirs et qui tous les soirs présentait -un attrait nouveau. Beata cependant paraissait -soucieuse au milieu de cette foule étourdie, où elle ne -voyait pas un ami qui pût l’aider de ses conseils et partager -les peines de son âme. Elle ne prêtait qu’une -oreille distraite aux propos du chevalier, qui l’entretenait -des différents épisodes de la soirée, et surtout d’Hélène -Badoer, dont il critiquait la tenue, plaisantant sur -l’empressement qu’elle avait mis à saisir le bras du jeune -Lorenzo. Cette observation maligne du chevalier fit tressaillir -la noble fille, qui ne put se défendre d’un mouvement -de jalousie dont les natures les plus élevées ne -sont pas exemptes. Elle craignait d’ailleurs que le chevalier -ne devinât en partie son secret, et qu’il ne finît -par comprendre la raison du retard qu’elle apportait à -leur union. A cette perplexité cruelle, qui empoisonnait -sa vie, venait s’ajouter le chagrin de ne pouvoir répondre -à la lettre que Lorenzo lui avait écrite, et qui l’avait -si vivement touchée. Pendant toute la soirée elle l’avait -observé avec inquiétude, épiant sa contenance vis-à-vis -de la Vicentina, qu’elle ne perdit pas un instant de vue. -Elle avait été heureuse de voir Lorenzo rester insensible -aux agaceries de la <i>prima donna</i>, et aurait voulu pouvoir -récompenser par un témoignage de satisfaction cette -réserve mêlée de tristesse qu’elle avait remarquée chez -son frère d’adoption, et dont elle comprenait si bien la<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span> -cause. Cet hommage tacite que lui avait rendu Lorenzo -au milieu de tant d’objets de distraction avait flatté son -âme: tant il est impossible à la femme même la plus -chaste d’échapper aux instincts de sa nature, qui est d’aimer -et de régner par l’amour qu’elle inspire.</p> - -<p>Après une heure de promenade, le chevalier Grimani -proposa à la compagnie d’aller achever cette belle nuit -au <i>Salvadego</i>, célèbre <i>osteria</i> qui donnait d’excellents -soupers, et où aimaient à se retrouver les plus grands -personnages de l’État. L’invitation fut acceptée avec -empressement par l’abbé Zamaria et communiquée -par lui à quelques personnes qui avaient assisté à l’<i>accademia</i> -du palais Grimani. Une table de vingt couverts -fut bientôt servie, dans une grande salle éclairée -par des lampes suspendues à de petites corbeilles de -fleurs qui tempéraient l’éclat de la lumière. Beata était -assise entre son père et le chevalier, Lorenzo à côté -d’Hélène Badoer et du poëte Lamberti, la Vicentina -entre Grotto et l’abbé Zamaria, qui occupait le milieu -de la table en face du vieux sénateur Grimani et de -Pacchiarotti. Plus loin était Canova à côté du poëte -François Gritti. Les mets délicats, les pâtes légères -arrosées de vins généreux, et surtout de vin de Chypre, -eurent bientôt ému l’imagination des convives et établi -entre eux cette familiarité décente qui est le plus grand -plaisir de la table. Les dieux eux-mêmes oubliaient -dans les festins leurs querelles immortelles.</p> - -<p>«Est-il vrai, <i>signori</i>, dit un convive d’une voix discrète, -qu’il est arrivé à Venise un prince illustre, un -frère fugitif du roi de France?»</p> - -<p>Surpris d’une pareille question, tout le monde leva -les yeux sur celui qui avait osé la faire dans un lieu public. -C’était Girolamo Dolfin, le mari d’Hélène Badoer,<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span> -qui n’avait point ouvert la bouche de la soirée, et dont -quelques vers de vin de Samos avaient dissipé la timidité -naturelle. Après un moment de silence, où chacun -semblait interroger son voisin sur l’opportunité d’un -tel sujet de conversation: «C’est très-vrai, répondit le -chevalier Grimani, <i>il conte</i> d’Artois est à Venise depuis -quelques jours, et la république se dispose à le recevoir -comme elle a reçu jadis son aïeul Henri III, avec les -honneurs dus à son rang et à son infortune.</p> - -<p>—<i>Ma</i>, dit un autre interlocuteur, les choses vont donc -bien mal en France pour qu’un prince du sang soit -obligé de venir chercher un refuge en Italie?</p> - -<p>—Ce n’est pas seulement la France qui est malade, -répondit le sénateur Grimani, père du chevalier, c’est -toute l’Europe, et vous verrez que l’Italie n’échappera -qu’avec peine aux convulsions des idées subversives qui -circulent de toutes parts.</p> - -<p>—Je bois à la santé de la république, s’écria l’abbé -Zamaria en levant en l’air un verre de Murano rempli -d’un excellent <i>rosoglio</i> de Zara, à la fermeté de son gouvernement -qui ne se laisse point imposer par les sophistes, -<i>al nostro serenissimo principe</i>, Ludovico Manini, le -cent vingtième doge qui a l’honneur de présider aux -destinées de ce pays, et qui certes ne sera pas le dernier -à porter la corne ducale et à jeter à la mer Adriatique -son anneau d’éternelle alliance.</p> - -<p>—Peut-être, répondit d’une voix basse et creuse un -convive qui jusqu’alors avait été peu remarqué. Si la république -persiste à fermer les yeux à la lumière, à vouloir -s’isoler des grands événements qui se préparent et -qui menacent surtout le repos de l’Italie, elle pourra -bien succomber sous les artifices d’une politique égoïste, -couarde et surannée.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span></p> - -<p>Celui qui eut la témérité de prononcer ces paroles -hardies était un membre de la minorité du grand conseil, -un ami intime de François Pesaro, de cet homme -courageux qui voulait forcer la république à secouer la -torpeur d’une neutralité funeste. Une stupeur muette se -peignit sur tous les visages à cette sortie audacieuse -contre le gouvernement de la république, et tout le -monde sut gré à Girolamo Dolfin d’oser interrompre le -cours de ces idées sombres en disant: «On parle aussi -de l’arrivée prochaine, dans nos lagunes, de la reine -Caroline de Naples, et il ne serait pas impossible, -assure-t-on, que son frère, l’empereur Léopold vînt à -sa rencontre jusqu’à Venise.</p> - -<p>—Connaissez-vous, messieurs, s’écria le poëte fabuliste -François Gritti, un conte charmant de Voltaire, intitulé -<i>Candide</i>?</p> - -<p>—Oui, vraiment, répondit l’abbé Zamaria, c’est de la -philosophie la plus profonde cachée sous les grâces d’un -esprit inimitable.</p> - -<p>—Eh bien! ajouta Gritti, il y a dans ce chef-d’œuvre -de fine raillerie le récit d’un certain souper dans une -auberge de Venise, qui pourrait bien se renouveler de -nos jours. Peut-être que ce pauvre roi Théodore, qui -n’avait pas même de quoi payer son écot, ne serait pas -le plus à plaindre aujourd’hui.</p> - -<p>—Je le crois bien, répondit vivement l’abbé, qui ne -pouvait guère s’empêcher de faire une allusion à son art -favori, les rois n’ont pas tous le bonheur d’être chantés -par un poëte comme Casti et mis en musique par un -Paisiello!</p> - -<p>—Non, non, le malheur de ce temps-ci, c’est qu’il n’y -a plus de castrats, et, <i>senza castrati</i>, l’Italie est perdue, -<i>l’Italia è perduta</i>!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span></p> - -<p>A cette incroyable naïveté du vieux Grotto, à qui le -marasquin avait un peu brouillé les idées, les convives -poussèrent un éclat de rire vraiment homérique. Grotto -était plongé dans une sorte d’extase; il gesticulait, se -parlait tout bas à lui-même et poursuivait un soliloque -au milieu de la conversation générale. L’abbé Zamaria, -qui se roulait sur sa chaise comme un fou et qui n’était -pas homme à laisser échapper une si belle occasion de -ramener les esprits sur un sujet plus agréable, lui dit -de son plus grand sérieux: «<i>Ma, caro mio</i>, il me semble -que nous ne sommes pas aussi à plaindre que vous -voulez bien le dire; qu’en pensez-vous, Pacchiarotti?»</p> - -<p>Cette remarque maligne de l’abbé n’était pas de nature -à tempérer l’hilarité des convives, parmi lesquels la -Vicentina et Hélène Badoer se faisaient surtout remarquer -par leur gaieté bruyante. «Écoutez donc, <i>signori</i>, -reprit Grotto sans se déconcerter, et poursuivant son idée -fixe, quand on a entendu comme moi les plus admirables -sopranistes qu’ait produits l’Italie, lorsqu’on a vécu dans -la familiarité d’un Farinelli, qui est mort presque dans -mes bras, lorsqu’on a parcouru l’Europe et qu’on a pu apprécier -le style et la manière qui distinguaient chacun de -ces incomparables virtuoses qui ont émerveillé le monde, -alors seulement on comprend toute la profondeur du -mal où nous sommes tombés! J’en appelle au témoignage -de l’illustre Pacchiarotti que voici, le dernier représentant -qui nous reste de la grande école. Qu’il dise si mes -craintes sont exagérées et s’il n’est pas juste de reconnaître -que nous sommes à la veille de voir disparaître -un des plus beaux titres de gloire que possède l’Italie; -car c’est à la piété de l’Italie qu’on doit ces lévites consacrés, -en naissant, au dieu de la mélodie.</p> - -<p>—O mon cher Grotto, s’écria l’abbé Zamaria, la bouche<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span> -souriante et toute pleine de paroles, votre gloire est -bien plus ancienne que vous ne croyez! Il est déjà question -de vos ancêtres dans la Bible, et, s’il faut en croire -un historien, il y en avait beaucoup à la cour de Sémiramis. -La Grèce les a connus, et ils étaient si nombreux -à Rome, qu’ils furent souvent l’objet de la préoccupation -du législateur. Je pourrais même vous citer des vers -très-irrévérencieux d’Horace contre eux. On en a vu -commander des armées, gagner des batailles et gouverner -l’empire romain, comme on assure que votre ami -Farinelli a gouverné les Espagnes; mais il n’est pas probable -que le général de Justinien, que le rival heureux -de Bélisaire chantât aussi bien que l’élève de Porpora. -Ce qui est certain, c’est que, vers le milieu du XV<sup>e</sup> siècle, -les sopranistes étaient déjà admis dans la chapelle du -pape, qu’on les trouve également installés dans notre -chapelle ducale de Saint-Marc, dans celles de Saint-Antoine -de Padoue et de plusieurs princes de l’Europe, -parmi lesquels il faut distinguer le duc de Bavière Albert -V, le protecteur d’Orlando di Lasso, qui avait à son -service huit sopranistes pour chanter les œuvres de son -musicien favori, le contemporain de Palestrina.</p> - -<p>—On apprend toujours des choses nouvelles avec -vous, monsieur l’abbé, répondit Grotto, un peu étourdi -d’une érudition aussi prompte qu’abondante. Mes souvenirs -ne remontent pas aussi haut et s’arrêtent à Bernachi, -cet élève de Pistocchi, qui a fondé à Bologne une -école célèbre de chant, où mon ami Farinelli a rencontré -un rival redoutable.</p> - -<p>—Mais où donc et en quelle année avez-vous connu -Farinelli? répliqua l’abbé, alléché par la curiosité.</p> - -<p>—A Londres, en 1736, où il luttait victorieusement -avec son maître Porpora contre Haendel et Senesino, et<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span> -puis à Madrid, au comble de la fortune. Je l’ai revu à -Bologne quelques mois avant sa mort, arrivée le 15 juin -1782, et dont personne mieux que moi ne sait la cause.</p> - -<p>—<i>Per Bacco!</i> s’écria l’abbé, il est mort de soixante-dix-sept -ans bien sonnés.</p> - -<p>—Il est mort d’ambition, dit Pacchiarotti, de regret -de n’être plus le favori du roi d’Espagne. Ce grand -homme a eu la faiblesse d’oublier l’art qui avait fait sa -gloire pour les honneurs fragiles du courtisan. Il était -plus fier de son titre de chevalier de Calatrava, dont l’avait -décoré la reine d’Espagne, femme de Ferdinand VI, -que d’avoir été le chanteur le plus étonnant du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. -Il a passé ses dernières années dans une tristesse -profonde, bourrelé de regrets au milieu d’une existence -princière. Au moins, son condisciple et son rival, Caffarelli, -a-t-il eu le bon esprit de placer son orgueil, qui -était excessif, dans les succès de sa brillante carrière, et -je lui pardonne volontiers d’avoir fait mettre sur la façade -d’un palais construit peu de temps avant sa mort, -cette inscription ambitieuse: <i>Amphion Thebas, ego domum</i>.</p> - -<p>—Ce qui fit dire à un mauvais plaisant, ajouta l’abbé -Zamaria: <i>Ille cum, tu sine</i>.</p> - -<p>—Je n’entends pas le latin, dit Grotto; mais ce que je -sais positivement, c’est que Farinelli est mort d’une peine -de cœur!...</p> - -<p>—D’amour, répliqua l’intarissable abbé.</p> - -<p>—Oui, dit Grotto avec une certaine emphase, mon -illustre ami Farinelli a succombé à une passion funeste -qu’il avait conçue pour la femme jeune et belle de son -neveu, qui était son héritier.</p> - -<p>—<i>Oh! questa è bella!</i> s’écria l’abbé en se renversant -sur sa chaise. Le voilà donc connu, ce secret plein d’horreur! -Mais cette histoire doit être remplie d’intérêt, et je<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span> -suis sûr que la compagnie entendrait avec plaisir le récit -d’une passion aussi chaste que malheureuse.</p> - -<p>—Oui, bien certainement, dit la belle Badoer, nous -écouterons avec intérêt une histoire qui paraît devoir -être si piquante.</p> - -<p>—Contez-nous donc, reprit l’abbé, les circonstances -qui vous ont rapproché de l’admirable virtuose qui, pendant -vingt-cinq ans de sa vie, a consacré ses talents à -endormir les rois d’Espagne Philippe V, de triste mémoire, -et son fils non moins cacochyme, Ferdinand VI.</p> - -<p>—<i>Signori</i>, dit Grotto après s’être longtemps frotté les -yeux comme un homme qui, réveillé en sursaut, aurait -de la peine à saisir le fil de ses idées, les circonstances -qui m’ont mis en relation avec Carlo Broschi, connu dans -le monde entier sous le nom de Farinelli, sont bien simples, -et quelques mots suffiront à vous les expliquer. Je -suis né dans un village près de Naples, dans le pays -même de Farinelli, de Caffarelli, de Gizzielo, de Millico, -d’Aprile, je ne sais dans quel mois de l’année 1718. Je -suis le fils d’un pauvre marchand d’oiseaux qui, toutes -les semaines, allait vendre sur le marché de la capitale -des merles, des pinsons, des sansonnets, des <i>canarini</i> et -des <i>cardeletti</i> ou chardonnerets apprivoisés. Ma mère -eut un rêve où la vierge Marie lui apparut du haut des -cieux et lui ordonna de faire aussi de son enfant un rossignol -des quatre saisons, agréable au Seigneur. Pieuse -et très-dévote à la <i>santa vergine Maria</i>, ma mère obéit, -et, à l’exemple du patriarche Abraham, elle leva le glaive -sur le fruit de ses entrailles, sans qu’un ange vînt du -ciel, cette fois, empêcher le sacrifice.</p> - -<p>—Bravo! dit l’abbé Zamaria; belle image biblique!</p> - -<p>—Je fus donc un sopraniste, et, à l’âge de onze ans, -j’entrai au conservatoire <i>di Santo-Onofrio</i> de Naples,<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span> -alors dirigé par Léo, d’illustre et douce mémoire. J’y -appris la musique, la composition, et j’étudiai l’art de -chanter avec Domenico Gizzi, qui avait été le maître de -Gioachino Conti, devenu si célèbre sous le nom de Gizzielo. -Après cinq ans de réclusion et d’études, trompant -les espérances de ma mère qui voulait me faire entrer -dans une chapelle, je m’élançai dans la carrière en débutant -au théâtre San-Bartolomeo dans un opéra de Pergolèse, -<i>Adriano in Siria</i>. J’y remplissais un rôle de -femme, et, malgré la beauté du diable dont j’étais doué, -car j’avais à peine seize ans, on me trouva le nez trop -gros pour représenter une coquette qui devait enchaîner -à ses pieds un empereur romain.»</p> - -<p>A cette naïveté, la Vicentina partit d’un grand éclat -de rire en s’écriant: «Ah! <i>maestro</i>, que vous deviez être -beau cependant sous le riche costume d’une princesse -orientale!</p> - -<p>—Après d’autres tentatives plus ou moins heureuses, -continua Grotto sans se déconcerter, je quittai Naples -deux jours après la mort de Pergolèse, dont le tendre et -mélodieux génie s’éteignit à Pozzuoli le 16 mars 1736. Je -fus à Rome, où je m’essayai dans un opéra d’Orlandini, -<i>Ercole amante</i>, en chantant pour la première fois <i>da -primo musico</i>. Je représentai le fils de Jupiter et d’Alcmène; -mais, dans une scène capitale où je provoquais -mes amis à partager mes travaux, je restai court.... et ne -pus achever cette phrase: <i>Compagnons d’Alcide, avez-vous -du cœur?</i> En me voyant la bouche toute grande ouverte, -tremblant et muet, le public m’accabla de moqueries -cruelles et s’écria: <i>Si, si, abbiamo cuore</i>, nous avons -le courage de t’attendre, <i>Ercolino innamorato!</i> Je m’enfuis -de la scène épouvanté, et partis le soir même pour -l’Angleterre. J’arrivai à Londres dans le courant de l’année<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span> -1736, et j’allai me présenter immédiatement à Farinelli, -pour qui j’avais une lettre de recommandation. -Il m’accueillit avec bonté, m’encouragea de ses conseils -et de sa bourse, car il n’était pas moins généreux que -sublime dans son art. Il est vrai qu’il gagnait des sommes -fabuleuses et qu’il était vraiment l’idole de l’Angleterre. -On le comblait de cadeaux, et les plus grands personnages -se disputaient l’honneur de le posséder dans leurs -palais. Il allait souvent chanter à la cour, où les princesses -de la famille royale ne dédaignaient pas de l’accompagner -au clavecin. Pour donner une idée de l’enthousiasme -que Farinelli a excité à Londres pendant les -deux années qu’il a passées dans cette ville, de 1734 à -1736, il me suffira de citer ce mot qu’un Anglais prononça -à haute et intelligible voix, pendant une représentation -de l’<i>Artaxerxès</i> de Hasse: <i>Il n’y a qu’un Dieu et -qu’un Farinelli!</i></p> - -<p>«Il avait alors trente et un ans, étant né à Naples le -25 janvier 1705. D’une figure charmante, grand, élancé, -plein de grâce et de distinction, sa personne ajoutait au -prestige de la plus belle voix de soprano qui ait jamais -existé. Elle avait une étendue de presque trois octaves, -depuis le <i>do</i> au-dessous de la portée jusqu’à son homonyme -supérieur, et cet immense clavier de notes aussi -pures que le cristal était d’une égalité parfaite. Aucune -difficulté, aucun artifice de vocalisation ne lui était impossible: -il accomplissait les tours les plus scabreux et -les plus <i>intrecciati</i>, le sourire sur les lèvres, et sans que -son beau visage trahît jamais l’effort. Son trille était lumineux -comme celui de l’alouette, et sa respiration si -longue et si puissante, qu’aucun instrumentiste ne pouvait -lutter avec lui. Tout le monde sait que lorsque Farinelli -débuta à Rome en 1722 dans un opéra de son maître<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span> -Porpora, il soutint, contre un trompette allemand -fort célèbre, un assaut de ce genre qui excita l’enthousiasme -de ce public atrabilaire et capricieux, dont j’ai -eu tant à me plaindre. Dans un air avec accompagnement -de trompette obligé, que Porpora avait composé -expressément pour la circonstance, il y avait un point -d’orgue sur une note culminante qui, après avoir été -attaquée, insensiblement enflée, et longtemps suspendue -dans l’espace par la trompette, fut reprise par le -chanteur avec tant de grâce, d’éclat et de vitalité, qu’après -de nouveaux efforts, l’instrumentiste dut s’avouer -vaincu. Porpora ménagea encore à son élève chéri un -triomphe de ce genre à son début à Londres en 1734, -où il éclipsa non-seulement Senesino et Carestini, le -chanteur favori de Haendel, mais aussi la Cuzzoni et la -délicieuse Faustina. A ces dons de la nature, à ces miracles -de bravoure d’un gosier incomparable où il n’a été -surpassé que par Caffarelli, il joignait une sensibilité -exquise, un goût si pur et un style si élevé, qu’il n’y a -que Pacchiarotti qui l’ait égalé de nos jours dans cette -partie morale de l’art de chanter. Ah! <i>signori</i>, s’écria -Grotto avec émotion en se frappant le front de ses deux -mains comme pour en faire jaillir des souvenirs ineffaçables, -il fallait lui entendre dire: <i>Pallido è il sole</i> et -<i>Per questo dolce amplesso</i>, deux airs de Hasse, que le roi -d’Espagne Philippe V se faisait chanter tous les soirs, -pour avoir une idée de ce virtuose admirable qui aurait -charmé les anges du ciel!</p> - -<p>«Dégoûté de la carrière dramatique pour laquelle je -ne me sentais plus de vocation, j’acceptai avec empressement -la proposition que me fit Farinelli de le suivre en -Espagne en qualité d’accompagnateur; car, bien qu’il -fût assez habile claveciniste, il n’aimait point à s’accompagner<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span> -lui-même en public. Nous arrivâmes à Paris -dans les derniers jours de l’année 1736. Farinelli fut -aussitôt mandé à la cour de Versailles, où il chanta devant -le roi Louis XV, qui fut si émerveillé de son talent, -qu’en témoignage de sa satisfaction il lui envoya son -portrait enrichi de diamants. Quatorze ans après, en -1750, Caffarelli fut aussi appelé à Paris par la grande-dauphine, -princesse de Saxe, qui était passionnée pour -la musique; il chanta plusieurs fois au concert spirituel, -avec non moins de succès que son rival Farinelli, mais -il se conduisit avec beaucoup moins de modestie et de -prudence. Blessé de n’avoir reçu de la part de Louis XV -qu’une simple boîte d’or, l’orgueilleux sopraniste dit au -gentilhomme chargé de lui remettre ce cadeau: «Eh -quoi! le roi de France n’a rien de mieux à me donner? -Si encore on y avait ajouté son portrait!—Monsieur, -répondit le gentilhomme, Sa Majesté ne fait présent -de son portrait qu’aux ambassadeurs.—De tous -les ambassadeurs du monde,» répondit l’élève de Porpora, -«on ne ferait pas un Caffarelli!» Ce fait ayant été -rapporté au roi, Louis XV s’en amusa beaucoup; mais -la grande-dauphine, plus sévère, manda le chanteur -dans ses appartements, et, après lui avoir donné un riche -diamant, elle lui remit un passe-port en disant: «Il -est signé du roi et n’est valable que pour dix jours; je -vous engage à en profiter.» Caffarelli dut quitter -Paris plus promptement qu’il ne l’aurait voulu.</p> - -<p>«Après quelques mois de séjour dans la capitale de -la France, nous partîmes pour l’Espagne, non sans avoir -été plusieurs fois à l’Académie royale de musique, où -nous entendîmes un opéra barbare d’un certain Rameau, -intitulé <i>Castor et Pollux</i>, je crois, et une prétendue cantatrice, -Mlle Fel, qui criait son amour comme si on l’eût<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span> -écorchée toute vive. «Sauvons-nous,» me dit Farinelli -en riant, «car le feu doit être à la maison!» Arrivé à -Madrid, où il ne devait rester qu’une saison, Farinelli y -fut retenu vingt-cinq ans par la faveur la plus étonnante -que mentionne l’histoire.</p> - -<p>«Je ne vous dirai pas, <i>signori</i>, reprit Grotto après -avoir aspiré une large prise de tabac, ce qui est connu -de toute l’Europe, et par quel concours de circonstances -Farinelli devint un instrument de la politique. Tout le -monde sait que le roi d’Espagne Philippe V était frappé, -dans les dernières années de sa vie, d’une sorte de mélancolie -noire voisine de la folie, qui le rendait impropre -aux affaires. La reine Élisabeth de Parme, cette princesse -ambitieuse que l’adroit Alberoni lui avait fait épouser -en secondes noces, ne sachant plus comment vaincre -l’apathie de son triste époux, dont elle punissait si bien -les caprices dans les mystères de l’alcôve, eut recours à -Farinelli. Elle fit préparer un concert dans les appartements -du roi, où l’admirable sopraniste chanta plusieurs -morceaux d’un tendre caractère qui émurent jusqu’aux -larmes ce nouveau Saül de la lignée de Louis XIV. Il se -réveilla comme d’un long sommeil, combla de caresses -son jeune David, consentit à se laisser faire la barbe, et -reprit sa place au conseil. Sous Ferdinand VI, qui avec -la couronne de son père avait hérité aussi de ses infirmités, -Farinelli devint un personnage si important, qu’il -eut presque l’autorité d’un premier ministre. Créé chevalier -de Calatrava dans une circonstance tout à fait analogue -à celle où il avait conquis la faveur de Philippe V, -Farinelli acquit une si grande influence sur l’esprit du -nouveau roi, qu’elle s’étendit jusqu’aux affaires de -l’État. Dispensateur de toutes les grâces, comblé d’honneurs -et de richesses, il se voyait courtisé par les grands<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span> -d’Espagne, par les <i>hidalgos</i> et les plus jolies femmes du -royaume. Le ministre La Ensenada ne prenait aucune -mesure sans le consulter. Pour vous donner une idée de -la faveur dont il jouissait à la cour d’Espagne, qu’il -vous suffise de savoir que Marie-Thérèse lui a écrit de -sa propre main une lettre que j’ai lue, et qui était des -plus flatteuses.</p> - -<p>—Je puis attester la vérité de ce fait, dit le sénateur -Grimani. Me trouvant à Vienne vers 1762 en qualité de -secrétaire d’ambassade, j’entendis un soir au cercle de -la cour l’impératrice Marie-Thérèse répondre au reproche -qu’on lui faisait d’entretenir une correspondance -avec Mme de Pompadour: «Eh! messieurs, la politique -a de cruelles nécessités; <i>j’ai bien écrit à Farinelli</i>!»</p> - -<p>—Il faut dire à son honneur, reprit Grotto, qu’il supporta -cette prospérité inouïe avec calme et beaucoup de -modestie. Il fut généreux, protégéa le mérite inconnu -et n’usa jamais de son crédit pour se venger des injures -dont il fut souvent l’objet. Directeur général du théâtre -et des fêtes au palais de Buen-Retiro, il fit venir à Madrid -les artistes les plus renommés, tels que Gizzielo et -la Mingotti, sans manifester jamais une ombre de jalousie. -Seulement Farinelli était d’une sévérité extrême -pour les virtuoses qu’il avait sous sa dépendance. Il leur -était expressément défendu de chanter hors des réunions -de la cour, et il exigeait même qu’ils fissent calfeutrer -les fenêtres de la chambre où ils étudiaient leurs -rôles. Un jour, il poussa la rigueur à cet égard jusqu’à -refuser à une grande dame qui se trouvait dans un état -des plus intéressants la permission d’entendre la Mingotti -dans son propre appartement. Il fallut un ordre -exprès du roi pour lever l’obstacle. Qui ne connaît -l’anecdote de ce tailleur mélomane qui, pour se payer<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span> -d’un habit magnifique qu’il lui apportait, ne demandait -que le plaisir d’entendre chanter une seule fois l’admirable -sopraniste? Après avoir satisfait au désir de ce -brave homme, Farinelli lui remit une bourse qui contenait -le double de la somme que pouvait valoir l’habit, -en lui disant pour vaincre son refus: «Je vous ai cédé, -il est juste que vous me cédiez à votre tour.»</p> - -<p>«Rappelé à Naples par une maladie que fit ma pauvre -mère, j’assistai à l’inauguration du théâtre San-Carlo, -qui eut lieu le 4 novembre 1737, le jour même -de la fête du roi Charles VII, qui depuis a été Charles III -d’Espagne. Ce fut un spectacle magnifique. Commencé -dans le mois de mars de la même année, d’après un -plan de l’architecte Madrano, ce théâtre, qui est le plus -grand et le plus beau de l’Europe, fut achevé dans le -mois d’octobre sous la direction d’un certain Angelo -Carasale, dont il fit la fortune et le malheur. A son entrée -dans la salle, le roi, frappé d’admiration, appela -l’architecte et lui posa la main sur l’épaule en témoignage -de sa haute protection. «Je regrette seulement,» -dit le roi à Carasale, «que le théâtre ne communique -pas directement avec mon palais. S’il était possible -d’établir une galerie intérieure, ce serait plus commode -pour moi et ma famille.» Carasale, inclinant -la tête, disparut. Après la représentation, il s’approcha -du roi et lui dit: «Sire, votre désir est accompli; Votre -Majesté peut rentrer maintenant dans son palais sans -sortir du théâtre.» Dans l’espace de trois heures -qu’avait duré la représentation, l’architecte avait fait -abattre de gros murs et improvisé un escalier qu’il fit -recouvrir de riches tapisseries. Pendant huit jours, cet -incident fut le sujet de toutes les conversations, ce qui -n’empêcha pas le pauvre Carasale, quelque temps après,<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span> -d’être renfermé au château Saint-Elme, où il est mort -sous une fausse accusation de péculat<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>. En 1744, à ce -même théâtre Saint-Charles, j’assistai à une solennite -bien autrement intéressante. Le roi, pour célébrer la -victoire de Velletri, qu’il venait de remporter sur les impériaux -commandés par le prince de Lobkowitz, avait fait -venir à Naples Caffarelli et Gizzielo. Jamais ces deux -grands virtuoses n’avaient chanté ensemble, car l’un, -plus âgé de onze ans que l’autre, puisqu’il est né à Bari -le 16 avril 1703, tandis que Gizzielo a vu le jour à Arpino -le 18 janvier 1714, était déjà célèbre dans toute l’Europe -et ne reconnaissait de rival que son condisciple Farinelli. -Aussi leur rencontre dans un opéra de Pergolèse, -<i>Achille in Sciro</i>, fut-elle un événement dans l’histoire de -l’art de chanter. Caffarelli, qui représentait le personnage -héroïque d’Achille, venait de chanter un air de -bravoure qui avait excité l’étonnement du public, -lorsque parut Gizzielo sous le costume de l’astucieux -Ulysse.</p> - -<p>—Pas mal, répondit l’abbé Zamaria; <i>per Bacco!</i> vous -avez donc lu Homère, mon cher Grotto?</p> - -<p>—Tremblant comme l’oiseau à l’approche du vautour, -continua le vieux sopraniste, Gizzielo se recommanda -intérieurement à la vierge Marie, et fit vœu de -lui consacrer un vase lacrymatoire de l’argent le plus -fin, s’il sortait sain et sauf d’une lutte aussi terrible. Il -commença d’une voix émue, et puis, encouragé par -quelques murmures approbateurs, il se raffermit et développa -les notes les plus suaves avec un style si pathétique<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span> -et si touchant, que la salle retentit de bruyantes -acclamations. La victoire resta indécise entre la prodigieuse -flexibilité qui caractérisait surtout la manière de -Caffarelli et la grâce mêlée de tendresse qui était le partage -de Gizzielo.</p> - -<p>—C’est à peu près mon histoire avec la Gabrielli que -vous venez de raconter, interrompit Pacchiarotti. Lorsque -je me rencontrai pour la première fois à Venise, en -1777, avec cette puissante et fantasque prima donna, -que tant de rapports de ressemblance rapprochaient de -Caffarelli, je me crus perdu. <i>Poveretto me</i>, m’écriai-je, -<i>questo è un portento!</i> c’est un prodige! Je ne dus mon -salut, dans cette circonstance, qu’à un peu de sentiment -dont la Gabrielli était complétement dépourvue.</p> - -<p>—Je revis Gizzielo à Madrid, continua Grotto, où il -fut appelé par mon ami Farinelli en 1749. Les conseils -de l’élève de Porpora perfectionnèrent son goût, et je -n’oublierai de ma vie la manière dont il chantait un air -de la <i>Didone abbandonata</i> que Vinci avait composé pour -lui à Rome, en 1730, ainsi qu’un autre admirable morceau -de l’<i>Artaserse</i>, du même compositeur:</p> - -<p class="pp8 p1">E pure sono innocente....</p> - -<p class="pn1">dans lequel Gizzielo faisait pleurer son auditoire. Rappelé -à la cour de Lisbonne, où il avait déjà été une première -fois en 1743, il y est resté jusqu’en 1754. Comblé -de richesses par le roi de Portugal, Gizzielo s’est retiré -à Rome, où il est mort presque à la fleur de l’âge, -en 1761<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span></p> - -<p>«Farinelli dut quitter aussi l’Espagne en 1761, peu de -temps après la mort de Ferdinand VI. Charles III, en -congédiant le grand virtuose avec une pension considérable, -lui rendit ce témoignage, qu’il avait usé avec modération -de la faveur dont l’avaient honoré ses prédécesseurs. -Il eut ordre, je crois, de se retirer à Bologne, -dans cette ville studieuse et paisible où trente ans plus -tôt il avait rencontré Bernachi, dont l’exemple et les -sages conseils eurent une si grande influence sur sa destinée -d’artiste. Il aimait à reconnaître qu’après Porpora, -qui avait dirigé son enfance, les deux hommes qui -avaient le plus contribué à épurer son goût et son style, -c’étaient l’empereur Charles VI et le sopraniste Bernachi. -Retiré dans une belle habitation qu’il avait fait -construire à une lieue de Bologne, entouré de sa sœur -et de ses deux enfants, qu’il affectionnait beaucoup, il -y vécut somptueusement, en exerçant l’hospitalité d’un -grand seigneur. Il recevait nombreuse compagnie, et -pas un voyageur de distinction ne passait à Bologne sans -désirer lui être présenté. Ses appartements étaient remplis -d’un grand nombre de clavecins, dont chacun portait -le nom d’un peintre célèbre. Tantôt il jouait sur le -<i>Rafaello d’Urbino</i>, et tantôt sur le Titien, le Guide ou le -Corrége. Plus souvent encore il se plaisait à chanter en -s’accompagnant de la viole d’amour. Parmi les tableaux -remarquables qu’il possédait, il y en avait un de son -ami Amiconi, où l’artiste avait groupé, dans une composition -pleine de grâce, le portrait de Farinelli, de Métastase, -de la Faustina, et celui du peintre Amiconi -lui-même. Sa conversation, abondante en anecdotes curieuses -sur les grands personnages qu’il avait approchés, -intéressait les visiteurs et les convives qu’il avait constamment -à sa table. Il parlait volontiers de son séjour<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span> -en Angleterre, où il avait connu beaucoup d’hommes -distingués, particulièrement lord Chesterfield. Un jour, -je l’ai entendu confirmer le fait si souvent rapporté de -son entrevue avec Senesino. Engagés, l’un au théâtre de -Haendel, l’autre à celui de Porpora, où ils chantaient -tous les soirs, les deux célèbres virtuoses n’avaient pu -trouver l’occasion de s’entendre, lorsque je ne sais trop -quelle représentation extraordinaire les mit en présence -dans une scène combinée à cet effet. Senesino représentait -un tyran furieux et implacable, et Farinelli un -prisonnier chargé de chaînes. S’approchant humblement -de son oppresseur, Farinelli chanta un air si touchant -et avec une voix si pure, que Senesino, oubliant le caractère -de son rôle, courut embrasser son rival aux -applaudissements d’un public ravi.</p> - -<p>«Parmi les voyageurs de distinction que j’ai vus chez -Farinelli, je dois citer l’électrice de Saxe, qui était venue -tout exprès en Italie pour voir et entendre l’incomparable -sopraniste. C’était, je crois, en 1772. Après un déjeuner -splendide qu’il avait donné à la princesse, il se -plaça au clavecin, et, d’une voix affaiblie par l’âge, il dit -cet air si fameux de Hasse:</p> - -<p class="pp8 p1">Solitario bosco ombroso....</p> - -<p class="pn1">avec un si grand style, que la princesse, non moins -émue que l’avait été Senesino, se précipita dans ses -bras en s’écriant avec exaltation: «Ah! je mourrai -contente désormais, puisque j’ai eu le bonheur de -vous entendre!»</p> - -<p>«Hélas! continua Grotto en poussant un soupir, la -gloire, la fortune, l’amitié du P. Martini, l’estime dont -il était entouré, la vénération que j’avais pour lui, n’ont -point empêché ce grand homme de terminer tristement<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span> -une existence qui avait été si complétement heureuse -jusqu’alors. Il ne pouvait se consoler d’avoir été forcé -de quitter la cour d’Espagne, dont il ne parlait jamais -sans pleurer comme un enfant. Joignez à ce chagrin -d’une grandeur éclipsée la passion funeste que lui inspira -la femme de son neveu, et vous aurez une idée de -l’amertume de ses dernières années. Cette femme jeune, -belle et distinguée, appartenant à une des plus nobles familles -de Bologne, repoussa avec dédain le sentiment -que Farinelli éprouvait pour elle. Lui qui, dans sa jeunesse, -avait été recherché et adoré, je puis l’affirmer, -des plus grandes dames de l’Europe, il me dit un jour -d’un accent désespéré: «Je donnerais ma fortune, ma -vie et jusque ma part de paradis, pour quelques jours -de bonheur passés avec <i>Luccinda</i>!» Il chantait devant -elle, d’une voix chevrotante, les morceaux les plus touchants -de son répertoire, sans pouvoir adoucir son inhumaine. -Enfin il s’oublia jusqu’à éloigner son neveu -et se fit le tuteur jaloux et tyrannique d’une jeune -femme dont la fierté a empoisonné et abrégé certainement -sa vie.</p> - -<p>—On pourrait appliquer à ce pauvre Farinelli, répondit -l’abbé Zamaria, ces deux vers de l’Arioste:</p> - -<p class="pp8 p1">Che la cagion del suo caso empio e tristo,<br /> -Tutto venia per aver troppo visto,</p> - -<p class="pn1">ce qui veut dire que «trop d’expérience nuit au bonheur.»</p> - -<p>—Je possède une fort belle gravure d’Amiconi, dit -Canova, où Farinelli est représenté assis au milieu d’un -portique, ayant à ses pieds un groupe de petits Amours -qui chantent et folâtrent autour de lui. Une muse lui -pose une couronne sur la tête, tandis qu’au fond du tableau<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span> -on aperçoit la Renommée qui s’élève au-dessus -d’un nuage pour annoncer l’avénement du grand artiste. -Jeune, beau et plein de grâce, Farinelli tient à la -main une guirlande de roses dont il admire la fraîcheur, -et au bas de cette gravure, qui a été publiée à Londres, -on lit ce vers tiré de l’Énéide de Virgile:</p> - -<p class="pp8 p1">Primam merui qui laude coronam.</p> - -<p class="p1">—<i>Signori</i>, reprit Grotto avec une certaine dignité, -Farinelli et Caffarelli, dont le véritable nom était Majorano, -comme vous le savez sans doute, sont les deux -sopranistes les plus admirables qu’ait produits l’Italie, -si féconde pourtant en semblables merveilles. Nés dans -la même contrée, l’un à Naples en 1705, l’autre à Bari -en 1703, tous les deux élèves de Porpora qu’ils ont laissé -dans la misère, ils ont vécu près d’un siècle et sont -morts riches et glorieux, mon ami en 1782, et Caffarelli -l’année suivante, dans son duché de Santo-Dorato. Doués -tous les deux d’un physique charmant et d’une voix de -soprano étendue, sonore, limpide, que leur maître avait -assouplie dès l’enfance par des exercices si bien gradués, -qu’en sortant de ses mains ils purent aborder les -plus grands théâtres de l’Europe, ils déployèrent des -qualités différentes avec une égale habileté, et laissèrent -le monde indécis, ne sachant auquel des deux <i>usignuoli</i> -donner la préférence. Si Farinelli se distinguait -par la sensibilité, par un goût sévère et contenu, Caffarelli -éblouissait par les prodiges de sa vocalisation luxuriante, -qu’aucune femme, même la Gabrielli, ne pouvait -égaler. L’un touchait le cœur par l’expression des sentiments, -l’autre étonnait l’oreille par les caprices et les -sensualités de son gosier; le premier vous arrachait des -larmes, le second des cris d’admiration; et si Farinelli a<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span> -été le chanteur des rois, des princes, des femmes sensibles, -des grands professeurs et des hommes distingués -par la culture de leur esprit, Caffarelli a été celui de la -foule ébahie au spectacle de la difficulté vaincue. L’un -pourrait être comparé au Tasse, et l’autre à Marini.</p> - -<p>—Et pourquoi pas à Homère et à Virgile? répondit -l’abbé Zamaria en riant. Puisque vous les avez déjà -comparés à deux oiseaux, continua l’abbé avec malice, -Farinelli pourrait être assimilé au cygne, l’oiseau favori -des muses, qui chantait sur les ondes du Pénée les -louanges d’Apollon, et Caffarelli au phénix, dont le plumage -d’or, de pourpre et d’azur, selon Pline, faisait -l’admiration des hommes et des dieux.</p> - -<p>—Quoi qu’il en soit, continua Grotto, Farinelli et -Caffarelli doivent être considérés comme les deux sopranistes -les plus extraordinaires qui aient existé, l’un -dans le chant tempéré et <i>di mezzo carattere</i>, l’autre dans -le style de bravoure. Autour de ces deux illustres élèves -de Porpora, qui se sont partagé l’empire de l’art de -charmer les hommes par les inflexions de la voix, on -pourrait classer en deux familles distinctes tous les sopranistes -célèbres qu’a produits notre pays: dans la lignée -de Farinelli, Bernachi d’abord, qui a fondé l’école -de Bologne; son savant élève Mancini; Orsini, dont la -voix de contralto plaisait tant à l’empereur Charles VI et -à son maître de chapelle, Fux; Senesino, qui a eu l’honneur -de chanter avec Marie-Thérèse lorsqu’elle n’était -encore qu’une enfant, et dont la voix de <i>mezzo soprano</i> -et le beau visage ont fait les délices de la cour de -Dresde, où Haendel est allé le chercher; Carestini, dont -la modestie n’était surpassée que par le goût, le talent -et l’expression qui distinguaient ce chanteur favori de -Haendel; Guarducci, non moins touchant, et qui était<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span> -si remarquable dans la <i>Didone</i> de Piccini; Salimbeni, -beau comme l’Amour, élève aussi de Porpora, et dont -la voix enchanteresse de soprano avait le privilége de -toucher le grand Frédéric; Guadagni, que vous connaissez -tous, le chanteur inspiré de Glück, l’amant fortuné -de la Gabrielli; Millico, qui l’a peut-être égalé, -l’ami intime de l’auteur d’<i>Orfeo</i> et d’<i>Alceste</i>; Aprile, qui -fut aussi un excellent professeur; <i>il Porporino</i>, dont la -belle voix de contralto n’était pas à dédaigner, non plus -que celle de Rubinelli; enfin Pacchiarotti que voici, le -sublime Pacchiarotti, qui est, hélas! le dernier grand -sopraniste qui nous reste.</p> - -<p>—En vous remerciant des éloges que vous voulez -bien m’accorder, répondit Pacchiarotti, permettez-moi -de ne pas désespérer de l’avenir. J’ai entendu à Rome, -il y a quelques années, un certain Crescentini qui promet -de devenir un virtuose digne de perpétuer la tradition -de Farinelli et de Guadagni.</p> - -<p>—Dans la famille des sopranistes qui ont surtout -brillé par les artifices de la vocalisation, reprit Grotto, -on pourrait classer, avant Caffarelli, Pasi, qui chantait -au commencement du siècle; puis Gizzielo, dont j’ai -déjà parlé, et dont la voix de soprano égalait au moins -celle de l’élève de Porpora; enfin l’idole du jour, -Marchesi, que nous avons entendu à Venise, et qui possède, -avec une figure charmante, une voix de soprano -dont la merveilleuse souplesse excite l’admiration de -l’Europe.»</p> - -<p>Grotto avait à peine terminé son récit, que la porte de -la salle s’ouvrit avec fracas, et l’on vit entrer un homme -vêtu de noir, portant une barrette ornée d’un gland -d’or. A son aspect, tout le monde se leva précipitamment, -excepté le sénateur Zeno, qui ne bougea pas de<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span> -sa chaise. C’était un familier du conseil des dix, qui, en -apercevant le père de Beata, s’inclina et disparut sans -proférer une parole. On reconnut à cette scène muette -et à la contenance du sénateur qu’il était un des trois -inquisiteurs d’État. Quelques jours après, on apprit, non -sans terreur, que le convive qui avait osé blâmer la politique -du gouvernement avait été enlevé de sa maison -sans qu’on pût savoir ce qu’il était devenu.</p> - -<p>Les convives se retirèrent un peu en désordre, plus -ou moins préoccupés de l’incident qui avait mis fin à ce -souper improvisé. Il était trois heures du matin. La lune -resplendissante éclairait encore quelques promeneurs -attardés sur la place Saint-Marc. Lorenzo, dans la confusion -de cette scène, voyant Beata seule et séparée du -chevalier Grimani, la suivit en silence et l’accompagna -jusqu’à la gondole de sa maison, qui était amarrée au -<i>traghetto</i> de la Piazzetta. Son père s’y étant placé le premier, -Lorenzo offrit son bras à Beata pour l’aider à y -monter, et se disposait à se retirer lorsque le sénateur -lui dit: «Vous pouvez entrer.» Heureux et confus d’une -faveur si inusitée, Lorenzo obéit. Il s’assit humblement -en face de Beata et du sénateur, sans dire un mot, mais -le cœur agité. A un mouvement que fit la <i>gentildonna</i> -pour ramener les plis de sa robe qui traînait à ses pieds, -Lorenzo, allant au-devant de ses désirs, rencontra sa -main qu’il saisit fortement. Elle ne répondit point à son -étreinte, mais elle ne retira pas sa main, et laissa Lorenzo -la presser longtemps avec transport, nuance exquise -d’une âme aussi pure que le ciel. Lorenzo était ivre -de bonheur. C’était le premier témoignage d’affection -qu’il recevait de Beata; ce contact innocent qu’il avait provoqué, -et dont il s’exagérait certainement la portée, fit -épanouir ses plus chères espérances et entr’ouvrit à son<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span> -imagination un avenir de béatitude. Il tremblait, ses genoux -s’entre-choquaient, et sans la demi-obscurité qui le -dérobait aux regards du sénateur, son exaltation extraordinaire -aurait éveillé peut-être les soupçons du père -de Beata. Oh! comme le souvenir de la Vicentina lui -était odieux dans cet instant de suprême félicité! qu’il -était honteux de sa chute, et combien les baisers de la -volupté lui paraissaient amers et décevants, comparés à -l’extase du véritable amour! Toute la soirée, Lorenzo -avait imploré vainement, par sa contenance recueillie et -triste, un signe bienveillant de Beata, sans se douter que -cette noble créature était joyeuse comme un enfant de -le voir ainsi préoccupé d’elle et indifférent à tout autre -objet. Elle lui savait gré surtout de n’avoir point répondu -aux agaceries de la <i>prima donna</i>, ni aux propos aimables -d’Hélène Badoer. Assise en face de Lorenzo, elle le -sentait tressaillir, et son cœur en éprouvait une douce -commotion. Elle était heureuse et à la fois étonnée de -la témérité de Lorenzo; sa conscience parfaitement -tranquille épanchait ses illusions et s’entr’ouvrait au bonheur. -«Pourquoi, se disait-elle recueillie en elle-même -à côté de son père silencieux, et en attachant sur Lorenzo -un regard sérieux et attendri, pourquoi la destinée -briserait-elle une union si charmante qu’elle s’est -plu à former? Ne l’a-t-elle pas confié à ma sollicitude, -cet enfant bien-aimé qui a répondu à tous mes vœux, -et ne suis-je pas assez riche pour fixer irrévocablement -son sort? Mon père pourrait-il trouver un fils plus affectueux -et plus digne de soutenir l’éclat de sa maison? et -que sont quelques années de plus, quand l’amour s’unit -à l’amour?»</p> - -<p>Lorenzo, qui tournait le dos à la proue où était placée -la lanterne qui, ainsi qu’une étoile polaire, éclairait<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span> -les mariniers à travers les lagunes, se pencha un peu de -côté et laissa pénétrer ainsi dans la gondole un rayon -furtif de lumière: il put voir alors deux grosses larmes -sillonner le beau visage de Beata. Oh! que n’était-il seul -pour tomber à ses pieds et les essuyer de ses lèvres, -ces larmes précieuses qu’il recueillit au fond de son -cœur! Ému jusqu’au transport, Lorenzo aurait peut-être -fait un éclat irréparable, si, dans les profondeurs -d’un petit canal, une voix harmonieuse n’eût soupiré -ces jolis vers d’une chanson de Lamberti:</p> - -<p class="pp8 p1">La troppo cara imagine<br /> -Sempre xe viva in mi,<br /> -Non vedo altro che ti,</p> -<p class="pp10">Ti sola sento.</p> - -<p class="pn1">«Ton image chérie vit toujours dans mon cœur; je ne -vois que toi, je ne pense qu’à toi.» Ce sentiment si -conforme à ce qu’il éprouvait calma Lorenzo et le plongea -dans une douce rêverie, où la légende de Silvio et -de Nisbé, dont Giacomo avait bercé son enfance, traversa -heureusement son esprit.</p> - -<p>Rentré au palais, Lorenzo ne put dormir de la nuit. -Il marchait à grands pas dans sa chambre avec une agitation -extrême, se parlant tout haut, couvrant de baisers -ses propres mains qui avaient pressé celle de Beata, et -qui lui paraissaient encore empreintes du parfum de la -femme aimée. Tantôt il s’asseyait au clavecin et improvisait -des chants pour exhaler son bonheur; tantôt il -récitait avec emphase des vers de son poëte de prédilection, -Dante, qu’il savait presque tout entier par -cœur. Il voulait écrire à Beata une seconde lettre pour -lui dire sa joie, son respect, son amour, son profond -repentir, et, comme il entre toujours un peu d’imitation<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span> -dans tout ce que fait la jeunesse, Lorenzo, en écrivant -de nouveau à la fille du sénateur, pensait indirectement -à la fameuse lettre de Saint-Preux à Julie, dont il n’avait -pas oublié le début éloquent: «Puissances du ciel! -vous m’avez donné une âme pour la douleur; donnez-m’en -une pour la félicité!» Son bon instinct le préserva -heureusement d’une faute qui l’aurait compromis -dans l’esprit de Beata, dont la fierté et la délicatesse -auraient été blessées d’un pareil langage.</p> - -<p>Le lendemain, Lorenzo resta toute la journée au palais -sans presque sortir de sa chambre, tant il était -heureux de se trouver près d’elle, de respirer le même -air, de fouler la trace de ses pas. Il prêtait l’oreille au -moindre mouvement qui se faisait au-dessous de lui -dans l’appartement de Beata, et à chaque porte qu’on -fermait, à chaque bruit, son cœur bondissait, croyant -entendre, dans les longs corridors, le frôlement d’une -robe de soie. Puis il se mettait à la fenêtre, espérant -que Beata serait à son balcon, d’où elle se plaisait à -contempler les incidents du Grand-Canal. Le palais s’était -transformé pour Lorenzo en un séjour enchanté; -tout lui paraissait changé. Il s’y sentait plus libre et -plus fort, les domestiques étaient plus respectueux à -son égard, Teresa, la camériste, moins revêche, et le -sénateur Zeno lui-même n’avait pu, sans intention, lui -accorder la faveur de l’admettre dans sa gondole avec -sa fille chérie, quand le chevalier Grimani s’en retournait -seul avec son père.</p> - -<p>Cependant Lorenzo n’était pas sans appréhension sur -l’accueil que lui ferait Beata. Son bonheur était si grand -et si inespéré, qu’il craignait de le voir s’évanouir -comme un songe à l’apparition du jour. «Elle n’a pas -répondu à mon étreinte, se disait-il avec confusion;<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span> -j’ai saisi sa main comme une proie qu’on dérobe, et -peut-être ne me l’a-t-elle abandonnée un instant que -par distraction, par pitié ou indifférence? Ces larmes -divines, que j’ai vues couler de ses beaux yeux, est-ce -bien moi, pauvre insensé, qui en suis la cause? Ah! -c’est l’absence du chevalier qu’on pleurait et le peu -d’empressement qu’il a mis à la suivre dans sa gondole!» -Passant d’un extrême à l’autre, Lorenzo, après -s’être humilié ainsi devant la fortune, se relevait avec -orgueil, et trouvait qu’après tout il valait bien le chevalier -Grimani, dont le mérite consistait à porter avec -grâce le nom de son père. Ces alternatives de tendresse -et de vanité, de soumission et de révolte, d’aspirations -généreuses et de susceptibilité démocratique, comme -on dirait de nos jours, étaient les affluents divers dont -se composaient le caractère de Lorenzo et la société où -le sort l’avait jeté. A dîner, où il vit Beata pour la première -fois de la journée, Lorenzo fut timide et embarrassé. -Il n’osait lever les yeux sur elle, de peur de rencontrer -un visage sévère, où il aurait lu la condamnation -de sa témérité et l’anéantissement de ses espérances. Il -ne répondait que par monosyllabes aux questions que -lui adressait l’abbé Zamaria, ne voulant pas prolonger -une conversation qui aurait pu trahir l’anxiété de son -esprit. Beata, au contraire, sans être moins réservée -dans ses manières, regardait Lorenzo avec une curiosité -naïve, comme si elle eût découvert en lui des qualités -et des défauts qui lui eussent été inconnus jusqu’alors, -ou qu’il fût revenu d’un long voyage, empreint de ce -caractère d’étrangeté que donne l’absence. C’est que la -femme chaste et pure qui accorde un témoignage d’affection, -ou qui s’est laissé surprendre une faiblesse, -éprouve une secousse intérieure qui déchire le voile de<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span> -sa pudeur alarmée. Elle contemple alors avec des yeux -étonnés celui qui l’a éveillée du bruit de ses ailes ou du -souffle de son haleine. Dans le regard profond, tendre et -soucieux de la fille du sénateur, il y avait comme une -révélation de sa destinée. Son âme confiante et généreuse -s’était légèrement épanouie à ce premier contact -de l’amour, et, malgré son bon sens, elle était disposée -à croire que son père n’avait point agi sans intention en -permettant à Lorenzo d’entrer dans sa gondole. Elle -voyait dans ce fait, bien simple pourtant, une lueur -d’espérance, un encouragement à ses vœux les plus -chers; tant elle est vraie, cette pensée de Pascal: «Que -le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît pas.» -Sur la fin du dîner, Teresa vint parler tout bas à sa -maîtresse, qui s’écria: «Ah! Tognina est ici! Sans -doute elle vient passer quelques jours avec nous pour -voir la fête de l’Ascension.» Elle se leva précipitamment -de table, et courut embrasser son amie d’enfance.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">V</h2> - -<p class="pch">PROMENADE A MURANO.</p> - -<p>Il y avait à Venise un grand nombre de fêtes qui -avaient toutes pour objet la commémoration d’un événement -important de l’histoire de la république. C’était -un succession de scènes dramatiques, où la religion se -mêlait à la politique pour perpétuer un souvenir glorieux -et entretenir dans l’imagination du peuple le respect -de sa propre tradition, source de l’amour de la -patrie. L’homme, qui ne vit pas seulement de pain, ne -tient au sol qui l’a vu naître que par les souvenirs du -passé; sans tradition, il n’y a pas plus de famille que -de nationalité: c’est ce dont était bien pénétré le gouvernement -de Venise, et sa profonde sagacité avait -transformé les annales de la république en un spectacle -magnifique qui se déroulait incessamment aux yeux de -la foule enchantée. Aussi de tous les peuples de l’Italie -le peuple vénitien est-il celui qui connaît le mieux son -histoire, et on a pu voir dans les événements de 1848 -combien le culte du passé est un puissant levier pour -secouer le joug de l’étranger.</p> - -<p>Parmi ces fêtes, aussi nombreuses que variées, qui -rappelaient divers anniversaires (depuis la fondation de<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span> -Venise et la translation du corps de saint Marc jusqu’à -la bataille de Lépante et à la peste de 1576), une des -plus remarquables, et sans contredit la plus importante -de toutes, était celle de l’Ascension, instituée -vers l’an 997 pour rappeler la conquête de la Dalmatie -par le doge Urseolo. On y rattacha plus tard le souvenir -de la concession faite par le pape Alexandre III au -doge Sébastien Ziani, en reconnaissance de l’asile que -lui avait accordé la république contre son persécuteur -l’empereur Barberousse. En remettant au doge un anneau, -le pape prononça ces paroles: «Recevez-le de -moi comme une marque de l’empire de la mer. Vous et -vos successeurs, épousez-la tous les ans, afin que la -postérité sache que la mer vous appartient par le droit -de la victoire, et doit être soumise à votre république -comme l’épouse l’est à l’époux<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.» Tel est le principal -fait historique qui servait de prétexte à l’une des plus -belles cérémonies qu’ait pu inventer l’imagination d’un -peuple politique qui considère l’art et la pensée comme -faisant partie des éléments de sa grandeur.</p> - -<p>La veille du jour de l’Ascension, <i>le Bucentaure</i>, grand -et magnifique vaisseau dont le nom, aussi bien que la -forme, indiquait ce mélange du christianisme et de -ressouvenirs de l’antiquité fabuleuse qui caractérisait la -civilisation de Venise, sortait de l’arsenal et venait aborder -à la <i>Piazzetta</i> sous la conduite de trois amiraux, -placés l’un à la poupe, l’autre à la proue, et le troisième -dans une petite galerie ornée d’arbustes et de fleurs, -près du gouvernail. Quelle est l’origine de ce nom bizarre -du <i>Bucentaure</i>? Dérive-t-il, comme le prétendent -quelques-uns, de la corruption d’une phrase insérée<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span> -dans le décret du sénat qui ordonna, en 1311, qu’on fit -construire un vaisseau propre à contenir deux cents -hommes, <i>ducentorum hominum</i>? Ou bien a-t-on voulu -désigner un vaisseau deux fois grand comme ce navire, -appelé <i>le Centaure</i>, dont parle Virgile dans un passage -de son <i>Énéide</i>? Quoi qu’il en soit de cette origine, il est -certain que le dernier <i>Bucentaure</i>, construit en 1729 -sous le doge Mocenigo, était un monument aussi curieux -par la richesse des détails qu’imposant dans son -ensemble. Long de cent pieds sur vingt-quatre de large, -ses flancs s’ouvraient à la lumière par quarante-huit -fenêtres ornées de festons et d’ornements précieux. Il -était divisé en deux étages, comme la société qu’il représentait. -Dans l’étage inférieur se trouvaient les rameurs -de l’arsenal, au nombre de cent soixante-huit; -dans l’étage supérieur venaient s’asseoir le doge, les -dignitaires de l’État, les ambassadeurs des puissances -étrangères et les princes qui se trouvaient à Venise. La -longue et vaste nef qui contenait tout le personnel du -gouvernement de la république était également divisée -en deux compartiments qui se communiquaient. Des -figures ingénieuses, qui représentaient les vertus morales -et politiques, la Justice, la Force, la Prudence, les -Sciences, les Arts utiles, les Muses, les Heures du jour et -de la nuit, ornaient le pourtour de cette magnifique -salle, au bout de laquelle siégeait le prince de Venise -sur un trône d’or, comme Jupiter au milieu des dieux -de l’Olympe. Les divinités de la mer, Neptune apaisant -les flots de son trident, Éole enchaînant les tempêtes, -Téthys et ses nombreuses filles sortant de l’Océan pour -venir s’égayer à la clarté des cieux, Vénus sur sa conque -légère, qu’emportaient les Zéphyrs, un grand nombre -de Tritons embouchant la trompette, toutes ces créations<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span> -charmantes de l’imagination grecque, qui se plaisait à -personnifier les phénomènes de la nature, se déroulaient -sur les deux faces extérieures du <i>Bucentaure</i>. La proue -du navire était ornée d’un gros lion assoupi par -l’Amour, et la poupe, portant l’étendard de la république, -était soutenue par deux géants qui plongeaient -leurs pieds dans la mer. Le toit, recouvert de velours -cramoisi relevé de crépine et de <i>fiocchi d’oro</i>, réjouissait -le regard et indiquait un <i>sposalizio</i> princier.</p> - -<p>Le jeudi 17 mai de l’année 1792, les cloches de Saint-Marc, -lancées à grande volée, annoncèrent la solennité -de l’Ascension à un peuple enchanté, pour qui la vie -était un spectacle continuel. Le doge Luigi Manini, ce -pâle et dernier représentant d’un pouvoir occulte qui -ne lui avait laissé que la pompe extérieure de l’autorité -suprême, descendit lentement l’escalier des Géants du -palais ducal, précédé de ses estafiers portant l’ombrelle -historique, le siége et les autres insignes de la puissance, -suivi de sa cour, des membres du conseil des Dix, du -sénat, du grand conseil, des ambassadeurs et des princes -étrangers qui se trouvaient à Venise. Il traversa la -place et entra dans <i>le Bucentaure</i>, qui l’attendait depuis -la veille au soir. Au moment où se mit en marche cette -grande machine, qui, par le nom et la forme qu’on lui -avait donnés, par les souvenirs qui s’y rattachaient et les -ornements symboliques qu’on y avait ajoutés, était encore -une image véritable de la république, des coups de -canon, partis des vaisseaux qui l’escortaient, signalèrent -à la foule qui encombrait la place, <i>la Riva dei -Schiavoni</i> et le <i>Canalazzo</i>, le commencement de la cérémonie. -Toute la population et les étrangers accourus -à Venise pour voir ce spectacle unique dans le monde -suivaient le cortége dans d’innombrables gondoles qui<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span> -voltigeaient autour du vaisseau national, comme des -satellites entraînés dans son tourbillon lumineux. Le -ciel était magnifique, et, à voir ces barques pavoisées de -mille couleurs suivre le sillage du <i>Bucentaure</i>, qui se -balançait sur les vagues dociles, on aurait dit une de -ces théories de la Grèce sortant du Pirée sur une trirème -symbolique et allant porter le tribut annuel aux dieux -des îles Fortunées. Passant devant l’arsenal, les mariniers -saluèrent une image de la Vierge très-vénérée du -peuple, et après s’être arrêté un instant à l’île Sainte-Hélène, -où il y avait un couvent de pauvres moines qui -offrirent au doge, selon un antique usage, un déjeuner -frugal composé de châtaignes bouillies, le cortége -s’avança vers le Lido. Alors, <i>le Bucentaure</i> faisant halte -en pleine Adriatique, le prince de Venise, du haut d’une -balustrade dorée qui bordait la poupe, prononça les paroles -sacramentelles d’une perpétuelle domination, et -jeta à la mer l’anneau nuptial. Mille cris d’allégresse, -mêlés au bruit du canon, des cloches et des fanfares, -annoncèrent l’accomplissement de la cérémonie. Les -chanteurs de la chapelle ducale, qui avaient leur place -assignée dans la partie supérieure du <i>Bucentaure</i>, entonnèrent -un madrigal à quatre parties que Lotti avait -composé expressément pour la circonstance, en 1736. -Ce morceau eut un tel succès à l’époque où il fut exécuté -pour la première fois, que tout le monde s’empressa -de le copier et qu’il se répandit dans toute -l’Italie. Les paroles, qui étaient d’un noble vénitien, -Zaccharia Valaresso, exprimaient une pensée à la fois -politique et religieuse. Le poëte demandait à Dieu de -protéger et d’étendre la domination de Venise sur la -mer jusqu’au jour funèbre où la lune s’éclipserait aux -yeux du monde qu’elle éclaire. C’était une paraphrase<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span> -de ces mots de la Genèse: «Dieu a posé un fondement -au milieu des eaux;» <i>posuit firmamentum in medio -aquarum</i>. Le madrigal de Lotti, par la couleur religieuse -et mondaine qui le caractérise, n’étant franchement -écrit ni dans la tonalité moderne, ni dans celle du plain-chant, -semble un nouveau témoignage de la civilisation -complexe de Venise, où le paganisme n’a jamais été -vaincu<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>. Après avoir entendu la messe à la petite église -de Saint-Nicolas du Lido, le doge et sa suite remontèrent -sur <i>le Bucentaure</i>, qui, toujours escorté par de -nombreuses péottes, des galères et une nuée de gondoles -d’où s’échappaient des <i>e viva San Marco, evohé! -evohé!</i> regagna la citée glorieuse des plaisirs, née, -comme Vénus, de la blanche écume de la mer fécondée -par un rayon de poésie.</p> - -<p>Arrivée au palais ducal, Sa Sérénité réunit les grands -de l’État, les ambassadeurs et les princes étrangers à un -banquet vraiment royal, dans une salle uniquement destinée -à cet objet, et qui portait le nom de Salle des banquets. -On en donnait cinq tous les ans, le premier jour -de l’année, les jours de l’Ascension, de <i>San Vito</i>, de -<i>San Stefano</i> et de <i>San Marco</i>. Un service d’argenterie, qui -était une merveille de la Renaissance, des porcelaines -et des cristaux de Murano, dont le travail exquis excitait -l’admiration des étrangers, ornaient la table où le -prince traitait ses égaux, ses sujets et ses maîtres. Alors, -pendant que les regards des convives contemplaient un -beau portrait d’Henri III du Tintoretto, une <i>Adoration -des Mages</i> de Bonifacio, et toute cette magnificence d’une -république de patriciens, les chanteurs de la chapelle -ducale de Saint-Marc exécutèrent une cantate sans<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span> -accompagnement de Lotti, <i>il Tributo degli Dei</i>, qui fut -suivie d’une pastorale à quatre voix du même compositeur, -<i>Sono duce in trono assiso</i>, morceaux composés, -comme le madrigal déjà cité, dans l’année 1736, et -empreints de ce caractère de grandeur et de suavité qui -distingue l’art de Venise, et particulièrement le génie de -Lotti.</p> - -<p>Beata et Tognina, Lorenzo et l’abbé Zamaria avaient -suivi le cortége du <i>Bucentaure</i> jusqu’au Lido. Le sénateur -Zeno ne les avait pas accompagnés: il était retenu -ce jour-là au palais de la seigneurie, où il veillait, avec -ses confrères les inquisiteurs, au salut de l’État. Le hasard -avait poussé la gondole de Beata tout près de la -balustrade du haut de laquelle le doge prononça les -paroles historiques que nous avons rapportées, lorsqu’une -voix, partie d’une péotte voisine, s’écria: «Va, -va, épouse-la, cette mer trop docile, que tu ne sauras -pas défendre contre les destins qui se préparent!» -Lorenzo fut assez étonné de reconnaître dans la personne -qui avait proféré ce pronostic menaçant le -même individu qu’il avait rencontré sur la place Saint-Marc -quelque temps après son arrivée à Venise, et qu’il -n’avait pas revu depuis. Dans la confusion inséparable -d’une pareille fête, qui mettait en mouvement toute la -population de Venise, personne autre que Lorenzo et -l’abbé Zamaria n’entendit ce propos séditieux, qui aurait -pu coûter cher à celui qui avait osé le laisser échapper -de sa bouche imprudente.</p> - -<p>Confondue dans la foule des petits bâtiments qui accompagnaient -le nouvel époux de la république à son -retour du Lido, la gondole de Beata s’arrêta à <i>la Riva -dei Schiavoni</i>, où l’abbé Zamaria se fit descendre. -L’abbé prévint ses compagnons qu’il ne dînerait pas au<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span> -palais et qu’il ne fallait pas s’inquiéter de son sort; puis, -ramenant à lui son petit manteau de soie, il s’envola -comme un oiseau à qui on ouvre la cage où il était renfermé. -Une idée traversa alors rapidement l’esprit de -Beata, qui dit à Tognina:</p> - -<p>«Connais-tu Murano?</p> - -<p>—Non, répondit l’amie; car les deux seuls voyages -que j’aie faits à Venise ont été de trop courte durée pour -me laisser le temps de tout voir.</p> - -<p>—Eh bien! répliqua Beata avec une joie qu’elle ne -sut pas contenir, si tu veux, nous irons nous y promener. -Mon père est occupé et passera probablement la -journée au palais de la seigneurie. Allons donc à Murano, -où nous trouverons de beaux jardins en fleur et -tout ce qui est nécessaire à l’agrément de la vie. Je ne -vous retiens pas, dit-elle d’un ton plus sérieux à Lorenzo, -et si vous avez des projets, vous êtes libre.</p> - -<p>—Il est trop poli et trop aimable cavalier, répondit -Tognina avec gaieté, pour laisser deux femmes seules. -J’aime à me flatter, continua-t-elle, que notre société lui -est plus agréable qu’importune.</p> - -<p>—Je n’ai pas mérité, signora, répondit Lorenzo avec -un accent ému, que vous puissiez douter de mon zèle et -de mon obéissance.</p> - -<p>—Il ne s’agit ni d’obéissance ni de zèle, répliqua vivement -Tognina, mais du plaisir que vous pouvez trouver -dans notre compagnie.</p> - -<p>—Je vous répondrai encore, dit Lorenzo en baissant -les yeux, que je n’ai pas mérité qu’une pareille question -me soit adressée.</p> - -<p>—A la bonne heure! répondit Tognina en lui tendant -la main, voilà qui est parler en vrai Vénitien; c’est -clair et concis.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span></p> - -<p>Sur un ordre de Beata, les gondoliers prirent le chemin -de Murano. C’était bien une idée de femme que -celle qu’eut la fille du sénateur de revoir les lieux où -son cœur avait tant souffert, et d’y conduire enchaîné -celui qui l’avait si cruellement outragée. C’est que le -bonheur se compose bien moins de la possession -tranquille et absolue de ce qu’on aime que du sentiment -que donne la préférence dont nous sommes -l’objet. Nous avons besoin de montrer au monde -les marques de notre félicité, et l’envie qu’elle excite -accroît notre jouissance et en perpétue la durée. -Beata, qui n’avait pas prévu les incidents de la journée, -et qui ne pensait pas surtout que l’abbé Zamaria, après -avoir amené Lorenzo avec lui au Lido, s’en irait tout -seul prendre ailleurs sa part de la joie commune, saisit -avec empressement l’occasion qui lui était offerte de -constater sa victoire sur le théâtre même où avait eu -lieu la chute. La présence de Tognina la rassurait d’ailleurs -et lui permettait de savourer sans scrupule son -innocente malice. Après avoir traversé plusieurs canaux -étroits et assez obscurs, la gondole vogua bientôt en -pleine mer par une de ces journées qui doublent le prix -de l’existence en nous rapprochant de la nature, dont -la vie se mêle à la nôtre et nous fait ressentir ses moindres -tressaillements. C’est dans de pareils moments que -l’on comprend cette belle pensée d’un philosophe, qui -a comparé le monde à une lyre dont on ne peut toucher -une corde sans faire vibrer l’harmonie de l’ensemble<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>. -Assises l’une près de l’autre comme deux colombes et -rapprochées par une affection d’enfance que rien n’avait -troublée, Beata et Tognina échangeaient des regards<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span> -surpris; toutes deux étaient étonnées de se retrouver -ensemble avec Lorenzo après quelques années de séparation.</p> - -<p>«Signor Lorenzo, dit Tognina pour rompre un silence -qui est toujours plus embarrassant pour des jeunes filles -que les hasards de la conversation, je suis chargée d’un -message auprès de vous. Giacomo, ayant appris que je -venais passer quelques jours à Venise, est accouru chez -moi pour me prier de le rappeler à votre souvenir. Il -désire même que je vous embrasse de sa part; mais -vous voudrez bien me dispenser de cette partie de ma -mission.</p> - -<p>—Le devoir d’un ambassadeur, répondit Lorenzo en -regardant Beata, qui souriait, est de remplir strictement -la volonté de celui qu’il représente.</p> - -<p>—Et ne savez-vous pas, répondit Tognina, qu’il y a -des cas imprévus qui sont laissés à l’appréciation de -l’envoyé? Pour un futur ambassadeur de la république -peut-être, vous me paraissez peu au courant de toutes -les difficultés de votre charge, bien que Giacomo m’ait -assuré que vous étiez devenu beaucoup plus savant que -le curé de Cittadella.</p> - -<p>—Nous sommes dans un jour de fête où toutes les -plaisanteries sont permises, dit Lorenzo avec fermeté, -et vous auriez raison de vous moquer de ma future grandeur, -si j’avais manifesté des prétentions aussi ridicules.</p> - -<p>—Mais sérieusement, Lorenzo, que comptez-vous -faire? Est-ce la carrière de compositeur, de poëte, de -philosophe ou de fonctionnaire, que vous voulez parcourir? -On m’a dit que vos connaissances vous donnent le -droit d’aspirer à toutes les gloires.</p> - -<p>—D’aspirer à toutes les gloires! répondit Lorenzo;<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span> -c’est la plus sanglante satire que vous puissiez m’adresser, -chère Tognina! En étourdie que vous êtes, vous -venez de mettre le doigt sur l’infirmité de ma nature. Je -ne sais ni ce que je veux, ni où je vais. Mon esprit est -composé, comme le bouclier d’Achille, d’éléments divers, -qui n’ont pas été fondus par une main souveraine. -J’erre au crépuscule de ma vie, attendant qu’un ange -vienne éclairer ma voie.»</p> - -<p>En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo baissa -les yeux ainsi que Beata, qui tremblait de bonheur en -écoutant un si noble langage, dont le sens ne lui avait -point échappé. Gardant le silence, Tognina comprit -aussi, à la contenance de Beata et du fils de Catarina -Sarti, que leurs cœurs n’avaient plus besoin d’interprète -pour s’entendre. Arrivées à la petite porte du casino <i>di -San Stefano</i>, Beata et Tognina descendirent de la gondole; -elles montèrent l’escalier de marbre qui conduisait -au jardin, pendant que Lorenzo était resté en arrière -à parler aux gondoliers.</p> - -<p>«Il est bien remarquable, ton frère d’adoption, dit -Tognina. Et tu l’aimes?</p> - -<p>—Ah! répondit Beata avec un soupir, en prenant la -main de son amie qu’elle pressa sur son cœur, je l’adore!»</p> - -<p>Lorenzo vint bientôt les rejoindre au jardin du casino, -qui était tout resplendissant de fleurs printanières, et -dont la charmille, qui longeait la terrasse donnant sur -la mer, offrait déjà un abri de verdure contre l’éclat du -soleil. Il les trouva se promenant et causant le long de -ces petites allées, fort soigneusement entretenues.</p> - -<p>«Cela ne vaut pas le parc et le jardin de Cadolce, -où j’espère bien te voir cette année, dit Tognina à son -amie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span></p> - -<p>—Je ne partage pas ton espoir, répondit Beata. Je -vois mon père trop préoccupé et trop soucieux des affaires -de l’État pour croire qu’il puisse quitter Venise -de sitôt.</p> - -<p>—Et vous, Lorenzo, reprit Tognina d’un air malicieux, -ne viendrez-vous pas faire une visite à votre mère, -que vous n’avez pas revue depuis votre départ de La -Rosâ?</p> - -<p>—Ce serait le plus vif de mes désirs, répondit-il, si -j’étais le maître de mon temps, et si l’abbé Zamaria voulait -y consentir.</p> - -<p>—Mais, dit Tognina, à quoi employez-vous donc ce -temps si précieux, que vous ne puissiez vous donner -quelques jours de répit? L’abbé Zamaria est-il devenu -si exigeant, qu’il ne consente à vous laisser un peu de -liberté? Cela m’étonnerait bien de sa part.</p> - -<p>—Je ne manque ni de liberté ni de loisirs, et je suis -plus embarrassé de l’indépendance qu’on me laisse que -je ne le serais du joug que je recherche.</p> - -<p>—Cela est trop subtil pour mon esprit, répliqua la -jeune fille avec gaieté, et c’est probablement dans Platon -ou dans les poëmes de Dante que vous avez puisé ce -beau langage que je ne comprends pas. On m’a assuré -que ces deux vieux radoteurs, que je n’ai jamais lus, -grâce à Dieu, sont toujours sur votre table de travail.</p> - -<p>—Et qui donc vous a si bien instruite de mes lectures? -répondit vivement Lorenzo. On vous a dit vrai; -je lis et relis sans cesse ces radoteurs, comme vous les -qualifiez. Joignez-y Homère et Rousseau, que vous ne -connaissez pas davantage, et vous aurez le nom de mes -meilleurs amis, avec qui j’aime à m’entretenir dans les -heures de solitude et de tristesse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span></p> - -<p>—Ah! mon Dieu, s’écria la malicieuse jeune fille, la -tristesse d’un <i>bambino</i> de dix-sept ans! Et quel remède -trouvez-vous dans ces auteurs favoris contre la noire -mélancolie qui dévore vos jours?</p> - -<p>—J’y trouve des rêves divins qui consolent de la -réalité; j’y trouve la poésie, qui vaut mieux que l’histoire, -répliqua Lorenzo avec exaltation.</p> - -<p>—<i>Gesù Maria!</i> s’écria Tognina, il parle comme un -prédicateur! Si Giaccomo vous entendait maintenant, il -vous placerait au moins à côté de <i>san Pietro</i> et de <i>san -Paolo</i>. Pour moi, qui dors fort bien et qui n’ai pas de -chagrins, je n’ai pas besoin d’avoir recours à la poésie -pour me guérir, et j’ignore quel goût elle a et de quel -pays elle vient.</p> - -<p>—Elle est aussi douce qu’auraient été pour moi vos -baisers, si vous aviez rempli le message dont on vous a -chargée, dit Lorenzo; elle est de tous les pays et de tous -les temps, et se trouve aussi bien dans les fleurs que -nous admirons ici que dans vos beaux yeux noirs, -qui révèlent les tendres sentiments dont votre cœur est -rempli.</p> - -<p>—Qu’en savez-vous? répondit Tognina avec entrain. -Et croyez-vous donc que je vous aurais donné trente-six -baisers, pour vous laisser le temps de les déguster?»</p> - -<p>Cette repartie fit sourire Beata, tandis que Lorenzo, -poursuivant son idée avec enthousiasme: «Oui, dit-il, -la poésie est l’essence de toutes les choses grandes et -belles; elle rayonne avec la lumière, elle éclate dans un -ciel étoilé: nous la respirons avec la brise; elle flotte -comme une vapeur dans l’espace infini, dans l’horizon -de la mer profonde, dans une vallée riante, au fond d’un -précipice qui vous donne le vertige, dans le mouvement et -dans le repos, dans le bruit et dans le silence extrêmes;<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span> -on la trouve dans un tableau, dans un livre, dans un -cœur épris d’un objet unique et charmant: car la poésie, -c’est l’amour!</p> - -<p>—Peste! dit Tognina, décidément, mon cher Lorenzo, -vous êtes plus fort que <i>san Paolo</i> et <i>san Pietro</i>, et cela -vaut bien que je m’acquitte entièrement de ma commission.»</p> - -<p>Prenant Lorenzo par la main, elle déposa sur son -front un gracieux baiser. Beata détourna la tête pour -cacher la rougeur qui vint illuminer tout à coup son -beau visage. Il y eut un moment de silence et d’embarras -pendant lequel la fille du sénateur s’éloigna pour parler -au <i>cameriere</i>, et lui demander quel cabinet on pouvait -mettre à sa disposition. Le <i>cameriere</i> répondit, comme -s’il eût deviné la pensée secrète de la <i>gentildonna</i>:</p> - -<p>«Je vous donnerai le <i>camerino</i> où j’ai déjà eu l’honneur -de servir <i>il giovine cavaliere</i> qui vous accompagne.</p> - -<p>—C’est bien, dit Beata, celui-là ou un autre, peu importe.»</p> - -<p>Innocent mensonge qui servait à dissimuler la véritable -intention de sa démarche! Après quelques tours -de jardin, on fit une station sous un joli bosquet, où -Tognina détacha une branche de chèvrefeuille et la mit -à la boutonnière de Lorenzo en disant: «Qu’elle soit un -gage de notre amitié (<i>della nostra fratellanza</i>)!» faisant -allusion à la cérémonie du jour.</p> - -<p>Par ces petits manéges de galanterie, Tognina cherchait -à dissiper la réserve de son amie et à exciter son -cœur, dont elle possédait maintenant le secret, à plus -d’abandon: pensée délicate, qu’une femme seule peut -concevoir. Lorenzo était dans un ravissement inexprimable. -L’arrivée de Tognina à Venise, ses familiarités -aimables, les questions qu’elle lui avait adressées, la<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span> -brusque disparition de l’abbé Zamaria, la contenance -moins sévère de Beata après l’épisode du serrement de -main, enfin tous les incidents de la journée lui paraissaient -révéler l’intention de confirmer son bonheur et -d’enhardir ses espérances. Aussi avait-il peine à contenir -sa joie, et son imagination, toujours un peu romanesque, -se plaisait à voir dans le baiser de Tognina et -dans la branche de chèvrefeuille qu’elle avait placée à -sa boutonnière une réponse indirecte que faisait Beata -à la lettre qu’il avait osé lui écrire. Cela donnait à son -esprit une liberté d’allure qu’il n’avait jamais eue qu’avec -la Vicentina, et qui surprit la fille du sénateur non -moins que son amie.</p> - -<p>On vint avertir que la collation était prête, et tous -trois se rendirent dans le <i>camerino</i> qui leur était désigné. -C’était le même où Lorenzo s’était trouvé avec la -<i>prima donna</i>, ce qu’il reconnut aussitôt à quelques détails -d’ameublement et au campanile de Saint-Marc, qui pointait -hardiment à l’horizon d’azur. Une petite table, placée -près de la fenêtre qui ouvrait sur la mer, était -chargée de fruits, de pâtisseries, de plusieurs flacons -d’un vin doré qui pétillait comme la flamme, et de quelques -vases de fleurs qui se détachaient sur la blancheur -du linge comme une aspiration généreuse dans une vie -de labeur. Ces jeunes filles, d’une physionomie si différente, -assises autour d’une table qui réjouissait le regard, -ayant en face d’elles un jeune homme de dix-sept -ans, que le souffle de l’amour épanouissait comme un -arbrisseau à la séve trop vivace, présentaient une de -ces scènes de printemps telles que le Giorgione aime à -les reproduire dans son œuvre, qu’on devrait intituler -<i>un rêve de sociabilité élégante</i>.</p> - -<p>«Signor Lorenzo, dit Tognina en lui montrant un<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span> -bouquet de cerises quelle se disposait à manger, je voudrais -bien savoir s’il y a de la poésie là dedans, puisque -vous en trouvez partout!</p> - -<p>—Sans doute, répondit-il avec assurance, car elles -sont aussi belles que bonnes, et aussi agréables au goût -qu’à la vue.</p> - -<p>—Mais, répliqua la jeune fille avec cet instinct logique -qui est le propre des femmes et des enfants, si le -fruit délicieux que vous me voyez croquer avec tant de -plaisir n’était que bon, et qu’il fût privé de cette couleur -de pourpre qui semble empruntée aux rayons de l’aurore, -aurait-il encore le privilége d’être ce que vous -appelez poétique?</p> - -<p>—Vous qui traitiez tout à l’heure Platon de vieux radoteur, -répliqua Lorenzo, visiblement préoccupé de la -subtilité d’une pareille question, vous ne vous doutez -pas que vous venez de laisser échapper de vos lèvres de -rose un des artifices de sa dialectique. Vous parlez -comme Socrate, ma chère, et vos beaux yeux prêtent -à l’argument que vous me lancez à la tête une force -qu’il n’avait pas dans la bouche du maître de Platon. -C’est vous dire, continua Lorenzo, que la beauté de la -forme ajoute un grand prix à la valeur des choses, et -que si les cerises que vous écrasez entre vos petites -dents d’ivoire n’étaient que simplement succulentes, -elles n’auraient pas le privilége d’éveiller en nous une -image de fraîcheur et d’élégance qui sourit à notre esprit. -Ce qui est utile peut être quelquefois revêtu de -beauté, tandis que le beau est toujours utile. Le but -suprême de nos efforts est d’arriver au beau à travers -l’utile.</p> - -<p>—Mais où donc est la poésie dans tout ce verbiage? -répliqua Tognina en regardant Beata, qui découpait<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span> -<i>una fugazza</i>, une brioche de Vicence. Et comment la -poésie est-elle la même chose que l’amour, deux mots -parfaitement obscurs, et que je comprends aussi peu -l’un que l’autre?</p> - -<p>—Si cela était vrai, répondit Lorenzo, vous seriez -comme les roses qui remplissent ces vases, ou comme -le vin généreux qui me communique sa chaleur bienfaisante; -vous n’auriez pas conscience du parfum que -vous répandez ni du feu qui jaillit de vos regards. Tel -est aussi le caractère de la poésie, qui est l’essence de -l’être, comme dirait Platon, le parfum ou le rayonnement -de la beauté, qu’on ne peut voir sans l’aimer. -Chrysalide enfermée dans sa coque d’or, la poésie s’en -échappe et devient un papillon céleste qu’on appelle l’amour. -Voilà les transformations successives que subit -en nous le sentiment vague d’abord que nous inspire la -beauté, s’élevant des limbes de l’instinct et des sensations -confuses aux régions de la pure connaissance. -Telles sont aussi, assure-t-on, les épreuves diverses qui -seront imposées à notre âme avant qu’il lui soit permis -de contempler face à face celui qui est la source de -l’amour éternel.</p> - -<p>«Oui, continua Lorenzo, il n’y a que le beau qui soit -impérissable et fécond dans ses résultats; voilà pourquoi -la poésie, qui en émane et qui nous révèle son -existence, est plus utile et plus vraie que l’histoire. Que -m’importe la vie d’un homme qui ne renferme pas une -heure de poésie et d’amour? Qu’ai-je besoin de consulter -les annales d’un peuple qui broute et digère comme -le castor, s’il n’a pas accompli quelques faits importants -qui le recommandent à mon admiration? Pourquoi notre -esprit est-il invinciblement attiré vers la Grèce et sa -merveilleuse civilisation, si ce n’est parce que cette terre<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span> -bénie du ciel a donné le jour aux plus beaux génies de -l’humanité, parce que ses héros, ses poëtes et ses philosophes -ont été les instituteurs du genre humain? Savez-vous -bien que c’est la lecture d’Homère qui a inspiré à -l’élève d’Aristote l’ambition de s’élever jusqu’à l’idéal -d’Achille, que c’est l’exemple d’Alexandre qui a suscité -César, lequel a été à son tour le père spirituel d’une -nombreuse postérité d’intelligences souveraines? L’histoire -est l’écho stérile de ce qui a été, tandis que la poésie -est l’intuition de ce qui doit être et sera un jour. La -civilisation n’est pas autre chose que la réalisation -scientifique d’un rêve divin, ce qui a fait dire à Platon -que <i>toute invention est poésie, et que tous les inventeurs -sont poëtes</i>. En effet, la poésie est comme un levain qui -se retrouve dans toutes les combinaisons de l’esprit humain; -c’est le dernier résultat des plus sublimes efforts -de la pensée. Dante, ce poëte de mon cœur, qui a mêlé -la doctrine de Platon à celle de l’Évangile, ne doit-il pas -son génie à un sourire de l’Amour?</p> - -<p class="pp8 p1">Poco s’offerse a me cotal Beatrice<br /> -...Raggiandomi d’un riso,<br /> -Tal che nel fuoco faria, l’uomo felice.</p> - -<p class="p1">«Et moi, infime que je suis, continua Lorenzo avec -une exaltation toujours croissante, si jamais je sors des -ténèbres où je m’agite, si je parviens à rompre l’enchantement -de la destinée et à me faire un nom parmi -les hommes, je le devrai à la faveur inespérée dont on -me comble aujourd’hui. Cette heure fortunée marquera -dans ma vie; le souvenir que j’en conserverai traversera -mon âme comme un souffle de poésie, qui l’élèvera au-dessus -d’elle-même, et sera peut-être la seule félicité -que je goûterai dans ce monde.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span></p> - -<p>A ces dernières paroles, qui furent prononcées avec -un accent vraiment touchant, Beata, jusqu’alors taciturne, -la tête inclinée sur son assiette, se leva de table, -et, portant un mouchoir à ses yeux, s’en fut à la fenêtre -cacher son émotion et le ravissement où l’avait jetée un -tel langage. Tognina la suivit, la prit par la taille et -l’embrassa avec effusion. Elles restèrent ainsi pendant -quelque temps silencieuses, tournant le dos à Lorenzo, -qui n’avait pas bougé de sa chaise, où il était resté confondu, -ne sachant comment interpréter cette scène -muette, qui était pourtant assez significative.</p> - -<p>Cependant le jour pâlissait, l’horizon d’azur se teignait -peu à peu d’une vapeur rosée qui annonçait l’approche -du soir et du recueillement qui l’accompagne. La plage, -presque déserte à cause de la fête de Venise, où toute -la population valide de Murano s’était rendue, présentait -au regard une surface tranquille où se réfléchissaient -les objets du rivage, et particulièrement la charmille -du casino avec son encadrement de verdure. -Beata et Tognina, accoudées à cette même fenêtre où -Lorenzo s’étaient laissé enivrer par les chants d’une sirène -qui voulait l’attirer, comme l’enfant de la fable, -dans le royaume des mirages décevants, avançaient -leurs têtes vers la mer, et semblaient une apparition -d’un monde bienheureux d’où nous viennent les rêves -d’or de la fantaisie, qui seule a la prescience de l’avenir. -Beata, qui n’avait point raconté à son amie l’épisode -douloureux de la Vicentina, éprouvait, au milieu -des sentiments divers qui venaient d’assaillir son cœur, -une joie secrète semblable à celle du nautonier qui -contemple, du rivage, la mer profonde où il a failli périr. -L’homme qui a franchi le cap des Tempêtes, et qui -revient un peu battu par l’orage, est bien plus cher au<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span> -cœur de la femme que s’il n’eût jamais quitté le giron -maternel. La femme aime le courage, les aventures; -elle aime à s’appuyer sur un cœur éprouvé et à pardonner -à des lèvres impies. Au moment où Tognina, cherchant -un prétexte pour dissiper le léger embarras où -elle voyait son amie, se tournait vers Lorenzo dans l’intention -de lui adresser la parole, un <i>barcarol</i>, qui errait -à l’aventure, couché sur le dos comme un berger d’Arcadie, -étreignant à peine ses rames, humant le frais et -plongeant un regard endormi dans les méandres du -ciel, se mit à chanter une complainte qui fixa l’attention -de nos trois convives:</p> - -<p class="pp8 p1">La luna è bianca...,<br /> -Il sole è rosso...,<br /> -Lo sposalizio si farà.</p> - -<p class="pp7 p1">La luna dice al sole:<br /> -Il lume tuo mi schiarerà....<br /> -E Gesù Cristo ci benirà....</p> - -<p class="pp4 p1">—E molti figli nascerà ... <i>Viva san Marco</i><a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>!</p> - -<p class="pn1">répondit une autre voix moins éloignée, qui était celle -de l’un des deux gondoliers de Beata. Ce chant, d’un -rhythme vaguement accusé, où les silences périodiques -trouvés par l’instinct sont des éléments nécessaires à -l’effet de l’ensemble; ces allitérations, qui répondent -aux besoins de l’oreille plutôt qu’aux exigences de l’esprit;<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span> -ce mélange de rêverie enfantine et de gaieté sereine -et solitaire, qui scintille comme la lumière ou s’évapore -comme un parfum; ces ressouvenirs de la poésie -antique se mêlant au spiritualisme chrétien; enfin cette -mélopée, d’un accent mélancolique et d’une tonalité indécise, -qui n’est plus du plain-chant et qui n’est pas -encore de la musique moderne, tournant incessamment -dans un cercle borné sans jamais conclure par une note -caractéristique, tous ces effets, tous ces contrastes sont -autant d’exemples de l’imagination douce et charmante -du peuple vénitien. On aurait dit une églogue de Théocrite, -de Bion ou de Virgile, chantée innocemment par -une vierge des premiers siècles du christianisme comme -une hymne de l’Église triomphante. Tognina, éclatant -de rire à la réplique du gondolier, dit à Lorenzo: -«Puisque la lune demande le soleil en mariage, il n’y a -plus de raison pour que le Grand-Turc n’épouse pas -aussi la république de Venise.» Cette saillie à double -sens fit sourire Beata, qui dit négligemment: «Il se fait -tard, et il est temps, je crois, de retourner à Venise.» -Ils partirent tous les trois dans la gondole qui les avait -amenés.</p> - -<p>La journée avait été propice. La circonstance imprévue -qui avait rapproché Lorenzo de Beata sous les yeux d’une -amie dont le charmant caractère formait entre eux un -heureux contraste était une de ces combinaisons du sort -qui décident de la destinée, et contre lesquelles vient se -briser la volonté des hommes. C’est ainsi qu’une légère -dissonance fait ressortir l’harmonie latente dans la nature -des choses. Dieu avait définitivement parlé au cœur -de Beata; elle se sentait attirée vers le fils de Catarina -Sarti, comme une fleur vers la source qui la vivifie. Quoi -qu’il arrive désormais, quels que soient les obstacles et<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span> -les événements qui séparent ces deux âmes si différentes -au milieu de l’attrait qui les captive, aucune puissance -ne pourra rompre l’accord mystérieux qui s’est formé -entre elles dans ce jour fortuné. Ils se sont longtemps -cherchés, longtemps ils ont erré dans l’espace, comme -deux étoiles du firmament qui oscillent autour de leur -centre d’attraction. Maintenant l’arrêt est prononcé, et -ils sont fiancés devant l’idéal, qui les éclaire de sa divine -lumière. Leur cœur est un paradis d’où s’élèvent des -chants ineffables et des harmonies célestes qu’ils n’oublieront -jamais, et dont le souvenir se répercutera à travers -leur existence comme un écho de béatitude. Ce que -Lorenzo sera un jour, il le devra à cette heure d’enchantement. -Les douces larmes de Beata lui seront une rosée -qui fécondera les nobles instincts de sa nature. Reconquérir -par le travail, par la science, l’art et la vertu, le -paradis que nous a fait entrevoir l’amour, n’est-ce pas -là tout le problème de la vie? Ah! qu’ils s’aiment ainsi -dans ce monde et dans l’autre! que les jours et les heures -s’écoulent lentement pour eux, que le temps et l’espace -ne les séparent jamais! Protégez-les, anges du ciel, -étendez vos ailes sur cette gondole qui porte sur les -eaux l’esprit de Dieu. Le moment est solennel: le siècle -va bientôt expirer et emporter avec lui les doux loisirs, -les aspirations sereines, les saintes espérances d’une -régénération pacifique, un monde de politesse, d’élégance -et de rêves enchantés! Mozart n’est plus, Rossini -vient de naître. Un horizon sanglant et troublé s’élève, -Venise est sur le penchant de sa ruine; dans quelques -jours, elle ne sera plus qu’un souvenir de l’histoire. -Ralentissez, ralentissez donc vos efforts, joyeux gondoliers! -laissez Beata et Lorenzo savourer chastement un -bonheur inespéré! n’ayez pas hâte d’arriver dans cette<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span> -ville remplie de bruits, de joies et de lumières; ne frappez -pas si violemment les vagues endormies, colorées -des reflets mélancoliques du soir; laissez-les s’enivrer -de la poésie du silence et de la musique de leur cœur. -Qu’ils traversent cette mer comme je leur souhaite de -traverser la vie:</p> - -<p class="pp8 p1">Quali colombe dal desio chiamate,<br /> -Con l’ali aperte e ferme al dolce nido<br /> -Volan per l’aer dal voler portate;</p> - -<p class="pn1">«comme deux colombes appelées par le désir, ouvrant -et refermant leurs ailes, volent dans l’espace, emportées -par la volonté vers leur doux nid<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="pc4">VI</h2> - -<p class="pch">L’ARISTOCRATIE DE VENISE.</p> - -<p>La fête de l’Ascension était suivie d’une foire qu’on -appelait la <i>fiera della Sensa</i>, qui durait huit jours, et -pendant laquelle avait lieu sur la place Saint-Marc une -sorte d’exposition générale de l’art et de l’industrie de -Venise. C’est à l’une de ces foires, qui attiraient à Venise -tous les curieux de l’Italie, que fut exposé le groupe de -<i>Dédale et Icare</i>, qui commença la réputation de Canova. -On s’y promenait tous les matins et tous les soirs à la -clarté de lanternes coloriées. Les femmes, enveloppées -de leur <i>zendaletto</i> ou mantelet de soie noire, cachant -leurs traits sous un masque de fine dentelle nommé -<i>baute</i>, s’y donnaient rendez-vous et profitaient largement -de la liberté que leur accordaient les mœurs pendant -ces derniers jours de folie, considérés comme un -<i>festeggiamento</i>, une continuation de la fête nuptiale du -doge de Venise.</p> - -<p>Quelques jours après le départ de Tognina, qui était -restée jusqu’à la fin de la foire <i>della Sensa</i>, Lorenzo entra -un matin dans la chambre de l’abbé Zamaria, lui apportant -à corriger une leçon de contre-point. C’était une -fugue à six parties réelles sur un thème de plain-chant,<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span> -selon l’usage des écoles d’Italie. Quoiqu’il fût déjà tard, -l’abbé était encore au lit, car il ne se levait guère avant -midi. Il venait de prendre son café, dont la tasse vide -était près de lui à côté de sa perruque et de quelques -bouquins qu’il lisait le soir avant de s’endormir. Ses -petits yeux malins scintillaient sous un énorme bonnet -de nuit que retenait un ruban de soie un peu usé. Il -était, comme toujours, d’une humeur facile et prête à -déborder en une loquacité intarissable. Après avoir parcouru -d’un œil scrutateur la <i>cartella</i> que lui avait présentée -Lorenzo: «Voilà qui est bien, dit-il en se frottant -les mains. Te voilà maintenant en état de naviguer -comme un bon marin à travers vents et marées sans -craindre de voir chavirer <i>la navicella del tuo ingegno</i>, -comme dit le poëte que tu préfères. Viennent les idées, -vienne l’inspiration, sans laquelle on n’est jamais qu’un -<i>brontolone di contrappunto</i>, un radoteur de contre-point, -et tu feras ton chemin comme les autres. C’est que, -vois-tu, mon cher Lorenzo, Dieu a arrangé les choses de -manière que l’art sans l’inspiration, ou l’inspiration sans -l’art, sont comme un paralytique et un aveugle qui ne -voudraient point s’entr’aider: ils feraient un <i>fiasco</i> épouvantable -et seraient condamnés à l’immobilité. Il faut -le concours de la grâce et du libre arbitre, disent les -théologiens, pour faire un bon chrétien, et Horace, qui -savait tout, et que tu n’as pas lu aussi attentivement que -je l’aurais désiré, a posé cette même question bien avant -saint Augustin et les docteurs de l’Église, quand il dit -dans son <i>Art poétique</i>:</p> - -<p class="pp8 p1">Natura fieret laudabile carmen, an arte,<br /> -Quæsitum est. Ego nec studium sine divite vena,<br /> -Nec rude quid possit video ingenium: alterius sic<br /> -Altera poscit opem res, et conjurat amice.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span></p> - -<p class="pn1">Cela veut dire que le génie sans l’étude ou l’étude sans -le génie ne peuvent rien créer de durable; en d’autres -termes:</p> - -<p class="pp8 p1">Aide-toi, le ciel t’aidera;</p> - -<p class="pn1">tant il est vrai, mon cher enfant, que les principes les -plus abstraits de l’esprit humain ont leur source dans le -sens commun!</p> - -<p>«Garde-toi donc bien, continua l’abbé, d’imiter -l’exemple de ces jeunes compositeurs du jour, qui parlent -avec un suprême dédain de ce qu’ils appellent les -combinaisons abstruses du contre-point. C’est absolument -comme s’ils se moquaient de la logique de l’esprit -humain; car le contre-point, dont l’étymologie, <i>punctum -contra punctum</i>, indique un vieux système de notation<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a> -qui a précédé les premiers tâtonnements de l’harmonie, -n’est rien moins que l’ensemble des lois qui règlent la -marche des sons entendus simultanément. Ce que les -théoriciens des <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup>, <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècles, tels que Hucbald, -Gui d’Arezzo, Francon de Cologne et Jean Cotton, nommaient -tour à tour <i>organum</i>, <i>diaphonie</i>, et plus tard -<i>dechant</i> (<i>discantus</i>), est le germe des différentes espèces -de contre-points, simples ou fleuris, qui sont arrivés -jusqu’à nous et qui nous enseignent l’art de combiner -les sons et de former un concert harmonieux. Je pourrais -citer telle définition de la <i>diaphonie</i> faite par Jean Cotton, -au milieu du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, qui ne s’éloigne guère de celles -que donnent Zarlino et le P. Martini d’une espèce de -contre-point fleuri simple. Il dit, par exemple: «La diaphonie -est un ensemble de sons différents convenablement -unis. Elle est exécutée au moins par deux chanteurs,<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span> -de telle sorte que, tandis que l’un fait entendre la -mélodie principale, l’autre, par des sons différents, -circule convenablement autour de cette mélodie, etc.» -Ce que Dante a exprimé admirablement dans les trois -vers suivants:</p> - -<p class="pp8 p1">E come in fiamma favilla si vede,<br /> -E come in voce voce si discerne,<br /> -Quand’ una è ferma e l’altra va e riede<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p> - -<p class="pn1">Dans l’ordre de la succession, qui constitue la mélodie, -comme dans celui de la simultanéité, qui engendre -l’harmonie, les sons s’appellent et s’enchaînent d’après -certaines lois d’affinité qui n’ont pas été découvertes en -un jour. Il a fallu plus de mille ans de tâtonnements -pour arriver à fixer la succession qui caractérise notre -gamme diatonique. L’épuration des intervalles, leur -classification en consonnants et dissonants, les règles -qui concernent le mouvement des différentes parties, -enfin toute la dialectique musicale est l’œuvre du -moyen âge, qui se prolonge jusqu’à l’avénement de -Palestrina.</p> - -<p>—Comment! s’écria Lorenzo avec surprise, notre -gamme diatonique n’a pas toujours existé telle que nous -la possédons?</p> - -<p>—Dans la nature, oui, répondit l’abbé en souriant, -mais non pas dans la théorie. Est-ce que les astres qui -roulent sur nos têtes n’ont pas toujours obéi aux mêmes -lois? Cependant, avant Kepler, Newton et notre grand -Galilée, qui les ont découvertes, la science astronomique -admettait d’autres principes de mécanique céleste.<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span> -L’homme n’invente jamais rien, il ne fait qu’apercevoir -le vrai rapport des choses. Tu le sais aussi bien que -moi maintenant, continua l’abbé Zamaria en regardant -Lorenzo d’un air de satisfaction paternelle, le principe -de la composition musicale, ce qui fait la base de l’enseignement -du contre-point, c’est l’imitation, la faculté -de reproduire incessamment une phrase mélodique, d’en -déduire les conséquences et d’en former un discours qui -ait son commencement, son milieu et sa fin. Ces différentes -sortes d’imitation, parmi lesquelles le <i>canon</i> est -la plus sévère, vont se confondre dans une forme plus -générale d’argumentation qu’on appelle <i>fugue</i>, c’est-à-dire -mouvement. Voilà ce grand arcane qui effraye si -fort les musiciens ignorants! La fugue, qui a son principe -dans l’imitation, comme toute la musique du reste -(car la mélodie elle-même, lorsqu’elle est un produit de -l’art, se compose d’une succession de petites phrases -qui se répètent avec une certaine symétrie qu’on nomme -<i>carrure</i>), la fugue, c’est la forme suprême de l’argumentation, -c’est le syllogisme avec sa <i>majeure</i>, qu’on appelle -<i>sujet</i>, sa <i>mineure</i> ou <i>réponse</i> du sujet, et la conclusion, -où les motifs précédemment entendus sont rappelés dans -une <i>stretta</i> vigoureuse. Or si, toutes les fois que l’esprit -humain formule un jugement, il obéit nécessairement -aux lois du syllogisme qui sont ses propres lois, le compositeur -ne peut pas écrire un morceau d’ensemble de -quelque étendue où les règles de la fugue ne trouvent -implicitement leur application. Il en est ainsi dans tous -les arts, dont les magnifiques développements reposent -sur quelques vérités premières qui sont à la civilisation -ce que les pilotis qui plongent dans la mer sont -à Venise.</p> - -<p>«La fugue n’est donc pas ce qu’un vain peuple pense,<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span> -continua l’abbé en déposant sur la table de nuit la <i>cartella</i> -qu’il tenait à la main. Les maîtres qui ont fixé les -règles de cette charpente de toute composition musicale -ne les ont pas plus inventées qu’Aristote n’a inventé -les lois du syllogisme, dont il a signalé l’existence au -fond de la raison. Seulement il est arrivé dans l’histoire -de la musique ce qu’on remarque dans l’histoire de la -philosophie et de la littérature: il y a eu une période -de labeur pédantesque pendant laquelle les doctes, absorbés -qu’ils étaient par l’attrait nouveau de l’harmonie -naissante, se sont complu dans la combinaison abstraite -des sons et ont perdu de vue le but suprême de l’art, -qui est de charmer l’imagination et d’exprimer les mouvements -de la vie. Pendant cette période, d’ailleurs nécessaire, -qui est une sorte d’adolescence de l’esprit humain, -les compositeurs savants, qui, chose étonnante, -étaient pour la plupart des étrangers, des <i>Fiaminghi</i>, se -jouaient avec les formes arides du contre-point, comme -les docteurs de l’Église abusaient de l’argumentation logique. -Le règne de la scolastique musicale, qui a duré -à peu près trois cents ans, depuis le commencement du -<span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle jusqu’à la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>, a préparé l’épanouissement -de la Renaissance, où les formes élaborées du -contre-point et de la fugue qui les résume toutes, comme -le syllogisme résume toute la logique, ont été mises au -service de l’imagination et du sentiment. Tel est le phénomène -qui s’est produit aussi dans les lettres et dans -les arts. Palestrina est à Okeghem<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a> ce que Dante est à -saint Thomas d’Aquin et Raphaël à Cimabue, des poëtes -qui succèdent à des argumentateurs, et qui recouvrent -la charpente de la scolastique des couleurs de la vie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span></p> - -<p>«Et maintenant, cher Lorenzo, il faut t’élancer dans -la carrière. Tu sais écrire, tu connais les maîtres; marche -donc hardiment sur les flots, et mets-toi à composer -des opéras bouffes, des opéras seria, des oratorios, des -messes, des motets, tout ce que tu voudras, mais surtout -des opéras bouffes; car je t’avoue que la musique -me paraît bien plus destinée à réjouir le cœur qu’à -nous faire porter, comme on dit vulgairement, le diable -en terre. Va, mon enfant, fais honneur à ton maître, et -puisses-tu devenir un second Buranello, qui ajoute un -nouvel éclat à la gloire de Venise!</p> - -<p>—Je suis bien jeune encore, répondit Lorenzo d’une -voix timide, pour prendre une détermination.</p> - -<p>—Mais la détermination est toute prise, répliqua -l’abbé, et, puisque tu dois être un compositeur, il est -bon, ce me semble, de commencer à se rompre la main -aux difficultés du théâtre. Il y a une expérience qu’on -ne peut acquérir que sur le champ de bataille, et dont -les écoles n’enseignent point le secret. Les Cimarosa, -les Paisiello, les Guglielmi, étaient déjà célèbres à vingt -ans.</p> - -<p>—Sans doute, répondit Lorenzo avec embarras, -ces hommes supérieurs avaient une vocation décidée -que je n’ai peut-être pas, et je vous assure que j’ai -encore besoin de réfléchir et de m’orienter auparavant....</p> - -<p>—Tu réfléchiras en composant, répliqua vivement -l’abbé Zamaria, et c’est en pleine mer, c’est-à-dire sur -le théâtre, que tu devras chercher l’étoile polaire pour -te diriger vers le succès. Est-ce que tu t’imagines qu’on -fait de la musique comme un ver à soie file sa coque? -Le grand Benedetto Marcello n’était pas seulement un -compositeur sublime; c’était aussi un poëte, un érudit,<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span> -un philosophe, un critique mordant et plein de sagacité. -Parce que l’inspiration est un don naturel, une grâce -qui descend sur nous comme la rosée du ciel, il ne -faut pas moins beaucoup réfléchir pour approprier les -idées au caractère des différents personnages et les -coordonner dans un grand ensemble où le désordre -apparent de la passion est un effet de l’art. Il y a tel madrigal -de Scarlatti, <i>Cor mio</i> par exemple, qui est une -fugue à cinq voix de la plus rare élégance; le <i>Miserere</i> -de Leo a deux chœurs et cinq parties qui ne s’improvisent -pas en un jour, et si tu ajoutes à ces combinaisons -des voix le coloris de l’instrumentation, comme -l’ont su trouver Gluck, Jomelli, Piccini, Sacchini et Paisiello, -tu seras convaincu qu’il ne faut pas une intelligence -ordinaire pour réussir dans un art qui exige autant -de sensibilité que de profondeur.</p> - -<p>—Je ne veux pas déprécier un art que j’aime et que -vous m’avez enseigné avec autant de soin que d’affection, -répondit Lorenzo d’un ton plus assuré. Je comprends -qu’on ne devient pas un grand compositeur, dramatique -surtout, sans posséder des facultés éminentes -où le sentiment s’allie à la spéculation du philosophe. -Il ne m’appartient pas de viser si haut et de prétendre -à une gloire musicale que je n’atteindrai sans doute -jamais.</p> - -<p>—Et pourquoi pas? Tu as de l’imagination, du savoir, -de la ténacité, et ce sont là des avantages qu’on ne -rencontre pas toujours dans un jeune homme de dix-sept -ans.</p> - -<p>—Sans être plus modeste qu’il ne faut, on peut avoir -une ambition d’une nature différente.</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu entends par une ambition différente? -répliqua l’abbé non sans quelque surprise. Est-ce<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span> -que tu veux faire le gentilhomme et gouverner la république? -Mon ami, il vaut mieux chanter les hommes -d’État que de se mêler de leurs affaires, et, si tu as -l’ambition de vouloir démêler l’écheveau des passions -et des intérêts des hommes, tu trouveras au théâtre de -quoi occuper tes loisirs. Les sopranistes et les <i>prime -donne</i> sont plus difficiles à diriger qu’une armée de -trente mille hommes, a dit le grand Frédéric à propos -de la Mara, cantatrice fantasque qu’il fut obligé d’envoyer -à tous les diables.</p> - -<p>—Il y a plusieurs manières d’envisager la vie et -de comprendre le rôle qu’on doit y jouer, répondit -Lorenzo en inclinant la tête pour éviter le regard de -son maître.</p> - -<p>—Ah çà! es-tu fou, ou bien amoureux? Tant mieux -si c’est l’amour qui t’échauffe la cervelle, <i>per Bacco!</i> tu -le mettras en musique, et cela te fera faire des chefs-d’œuvre. -Dis-moi, continua l’abbé en clignant ses petits -yeux égrillards, est-ce la Vicentina qui t’inspire ces belles -réflexions? Elle est jolie et vaut certes la peine que tu -fasses quelques folies pour elle, pourvu que ce soit en -musique.</p> - -<p>—Je ne songe pas plus à la Vicentina qu’à la carrière -de compositeur, qui ne saurait satisfaire aux aspirations -de mon cœur et de mon esprit, répondit Lorenzo avec -une fermeté inusitée.</p> - -<p>—Qu’est-ce que j’entends? dit l’abbé Zamaria en croisant -les bras sur sa poitrine. La musique, la gloire d’un -Marcello, d’un Lotti, d’un Buranello, d’un Cimarosa, ne -sont pas dignes de fixer l’ambition de <i>monsieur</i> Lorenzo -Sarti? <i>Gesù Maria!</i> quel serpent ai-je donc réchauffé dans -mon sein?»</p> - -<p>Et, sautant précipitamment hors de son lit sans se<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span> -donner le temps de prendre aucun vêtement, il se mit -à cheval sur une chaise qui était devant son clavecin, et -chanta à pleine voix un fragment d’un délicieux trio de -Clari:</p> - -<p class="pp8 p1">Addio, campagne amene,<br /> -Dove già lieto pascolai l’agnelle<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>,</p> - -<p class="pn1">avec un feu, une passion et un entrain qui faisaient -tressaillir sa frêle charpente et la petite bosse qu’il avait -sur les épaules.</p> - -<p>«Trouverais-tu au-dessous de la dignité de pouvoir -composer un pareil chef-d’œuvre de grâce?» dit-il en -se tournant vers Lorenzo, dont la contenance était fort -embarrassée en voyant la singulière posture de l’abbé à -califourchon sur une chaise.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, on frappa à la porte, et le vieux -Bernabo entra dans la chambre en disant: «Signor -Lorenzo, Son Excellence vous demande ainsi que monsieur -l’abbé.</p> - -<p>—Diable! répondit Zamaria un peu confus de sa -toilette qui fit sourire le <i>cameriere</i>, que nous veut-il -donc?»</p> - -<p>Lorenzo, un peu inquiet de l’invitation qu’il venait de -recevoir, descendit au premier étage et fut introduit -auprès du sénateur dans la grande bibliothèque du palais, -où il se tenait le plus habituellement. Il était assis -auprès d’une table chargée de livres et de papiers, dans -un grand fauteuil de cuir noir surmonté de ses armes -sculptées en bois. Sa fille était à côté de lui, parcourant -un recueil de vieilles estampes. Sa tête blanche, sa physionomie -sévère, son maintien grave, où l’âge, l’expérience<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span> -et l’autorité avaient imprimé leurs traces indélébiles, -ne faisaient que mieux ressortir les cheveux blonds, -abondants et ornés de fleurs, la grâce et la jeunesse -enchantée de Beata.</p> - -<p>«Asseyez-vous,» dit le sénateur à Lorenzo, dont l’émotion -s’était accrue en la présence de Beata, qui n’avait osé -lever les yeux sur lui.</p> - -<p>On attendait l’abbé Zamaria, qui s’habillait, et pendant -ce temps Lorenzo, plein d’anxiété sur la scène qui -allait suivre, regardait vaguement les belles reliures qui -remplissaient les rayons de la bibliothèque, l’une des -plus riches et des plus choisies de Venise. Les bibliothèques -étaient nombreuses dans une ville qu’on avait -surnommée la librairie du monde, et où l’imprimerie -fut introduite dès l’année 1459. Indépendamment de la -grande bibliothèque de Saint-Marc, qui doit son origine -au don que fit Pétrarque de ses manuscrits à la république -en 1380, et de celle de Saint-Georges, fondée -par la reconnaissance de Cosme de Médicis, qui avait -trouvé à Venise une hospitalité généreuse; indépendamment -des académies, des couvents et d’autres institutions -publiques qui possédaient des collections -de livres assez remarquables, les grandes familles mettaient -leur vanité à former des bibliothèques qui leur -étaient un titre à la considération générale. On citait, -parmi ces bibliothèques particulières, celle de Pier -Grimani, qui fut élu doge en 1752, celle de la famille -Nani, et surtout la fameuse collection des Pisani, qui -était connue de toute l’Italie. La bibliothèque de la -famille Corneri, qui s’éteignit en 1798, était remarquable -par ses richesses musicales. On citait encore la -bibliothèque des Tiepolo, qui provenait de celle des -Contarini, les collections de Joseph Farsetti, de François<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span> -Pesaro, d’Antoine Cappello, de Sébastien Zeno, -cousin de notre sénateur, qui possédait les plus belles -éditions des Alde, ces illustres imprimeurs et savants de -Venise.</p> - -<p>La bibliothèque du sénateur Zeno, qui était sous la -direction de l’abbé Zamaria, formait une vaste salle -carrée, divisée en compartiments, dont chacun était -consacré à une branche particulière des connaissances -humaines. Ces divisions étaient classées d’après une loi -de succession qui les reliait autour d’un principe générateur, -de manière à former un véritable tableau de la -civilisation vénitienne. Au premier rang, dans le compartiment -d’honneur, qui servait de point de départ, -comme l’idée fondamentale de la hiérarchie, étaient -placés les historiens, et surtout les historiens de Venise, -depuis les chroniqueurs obscurs des premiers siècles de -la république jusqu’à André Dandolo, qui en est l’Hérodote, -et depuis ce contemporain de Pétrarque jusqu’à -Bernard Justiniani, le premier historien critique de la -ville des doges. La science politique, qui a sa source dans -l’expérience, venait après l’histoire et contenait, indépendamment -des œuvres de Platon, d’Aristote et de Cicéron, -celles de Machiavel et de son contradicteur Paul -Paruta, né à Venise en 1540 et mort dans cette même -ville en 1598, après avoir rempli les plus hauts emplois -de la république, dont il défendit la constitution dans son -livre célèbre: <i>Discours politiques</i> (<i>Discorsi politici</i>). A -côté des œuvres de Paruta étaient celles de Sarpi, l’historien -indépendant du concile de Trente et le théologien -de la république contre les prétentions de la papauté. -Les écrits politiques de Paul et Dominique Morosini, de -Luccio Durantino, de Scipion Anmirato, de Botero, et -l’ouvrage de Donato Giannoti Fiorentino, <i>della Repubblica<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span> -e Magistrati di Venezia</i><a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>; les travaux de jurisprudence, -les lois et décrets qui règlent les intérêts de la -vie civile, collections nombreuses et confuses que le -temps avait formées, et où la coutume jouait un plus -grand rôle que la doctrine, complétaient le compartiment -consacré à la science politique. Dans un rayon -de ce compartiment, on voyait un grand in-folio, les -<i>Statuts et Fondements sur les navires et autres bâtiments</i> -(<i>Statuta et Fundamenta super navibus et aliis lignis</i>), publié -par le doge Renier Zeno, le 6 août 1255.</p> - -<p>Les voyageurs vénitiens, qui ont précédé tous les -autres dans la connaissance des mœurs, des usages des -peuples de la terre, remplissaient toute une division de -la bibliothèque. Les Nicolo, Matteo et surtout Marco -Paolo, étaient placés sur le premier rayon. Il y avait là -aussi le livre sur la Palestine que Marin Sanudo présenta -au pape Jean XXII, en 1321, <i>Liber secretorum fidelium -crucis</i>, suivi des ouvrages des deux Zeno, frères -du fameux Charles Zeno, qui sauva la république au -combat naval de Chioggia contre les Génois. Les aventures -de Nicolas Conti, le voyage d’Alvise da Mosta en -Flandre et en Afrique, celui de Marco Caterino en Perse -et de Giosafat Barbaro en Asie, complétaient la série de -ces glorieux et infatigables aventuriers que Venise lançait -sur tous les points du globe. La médecine, la géographie, -les sciences naturelles et les sciences exactes, -formaient la transition entre les moralistes, les économistes, -les financiers et la littérature proprement dite. -Celle-ci, reléguée au second plan, comme un luxe de -l’esprit qui ne peut se produire qu’après l’affermissement -des sociétés civiles, remplissait une division considérable.<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span> -Le premier compartiment était consacré à la -littérature <i>della nobiltà veneziana</i>, aux ouvrages produits -par de nobles Vénitiens, parmi lesquels brillait l’<i>Histoire -de la littérature vénitienne</i> par Marco Foscarini, monument -inachevé d’érudition et de patriotisme. Venaient -ensuite les œuvres d’Apostolo Zeno, critique et poëte -fécond, qui a précédé Métastase dans le drame lyrique, -et divers poëmes, notamment en dialecte vénitien, une -chanson de l’année 1277, et une autre à la louange de -Venise, de 1420. Au nombre des ouvrages en prose qu’a -produits le dialecte vénitien, on voyait <i>il Milione</i> de -Marco Paolo, et <i>il Libro delle Uxance dello imperio di -Romania</i>. Les arts avaient leurs représentants, et l’<i>Histoire -de la peinture vénitienne</i> par Zanetti, celle des <i>architectes -vénitiens</i> par Temanza, se trouvaient au milieu des -œuvres du comte Algarotti, qui a beaucoup écrit sur les -beaux-arts. La division consacrée à la musique était -incontestablement la partie la plus intéressante de cette -grande collection de livres, formée par les soins de -l’abbé Zamaria; elle renfermait des trésors d’érudition. -Les théoriciens grecs, Aristoxène, Euclide, Nicomaque, -Alypius, Gaudence, Bachius, Aristide, Quintilien, publiés -par Meibomius en 1652; les travaux de Doni et de Burette -sur la musique des anciens; les théoriciens du -moyen âge réunis dans la compilation de l’abbé Gerbert, -<i>Scriptores ecclesiastici de Musica sacra</i>, qui est de l’année -1784; l’<i>Histoire de la musique</i> du P. Martini, celle -de Burney, que l’abbé Zamaria avait connu personnellement, -l’<i>Histoire</i> de Hawkins et le premier volume de -celle de Forkel, qui parut en 1788, occupaient le premier -rayon. Le second était rempli par les théoriciens -pratiques, Vanneo, Zarlino, Tartini, le P. Martini -(<i>Saggio di contrappunto</i>), et une infinité d’autres qu’il est<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span> -inutile de citer. Les compositions de tous les maîtres -de l’école vénitienne, depuis l’invention de la gravure -par Ottavio Petrucci de Fosonbrone, qui vint apporter à -Venise sa merveilleuse invention, jusqu’à Furlanetto, -qui en est le dernier représentant, remplissaient les -autres compartiments avec un luxe de notes et de commentaires -qui étaient souvent consultés par les érudits -et les amateurs. Au-dessus de cette magnifique bibliothèque, -on lisait en lettres d’or ces vers d’un poëte latin -du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, le Mantuan:</p> - -<p class="pp8 p1">Semper apud Venetos studium sapientiæ et omnis<br /> -In pretio doctrina fuit; superavit Athenas<br /> -Ingeniis, rebus gestis Lacedemona et Argos.</p> - -<p class="p1">L’abbé étant enfin descendu, le sénateur lui dit d’un -ton affectueux: «Assieds-toi, abbé, car ta présence est -nécessaire ici.»</p> - -<p>A ces mots, Lorenzo fut saisi d’un redoublement de -frayeur. Qu’allait-il donc se passer? Le sénateur avait-il -appris quelque chose du mystérieux roman qui s’était -noué entre Beata et le fils de Catarina Sarti? Tognina -avait-elle trahi le secret de son amie? La promenade -faite à Murano avait-elle éveillé la vigilance paternelle? -Pâle et tremblant sur les suites d’une scène qui paraissait -combinée pour frapper un coup décisif, Lorenzo -ne voyait plus distinctement aucun objet, et tout son -sang avait reflué dans son cœur agité. Beata, qui n’était -pas moins inquiète, était restée penchée sur le recueil -de vieilles estampes, qu’elle faisait semblant d’admirer.</p> - -<p>«Vous savez, dit froidement le sénateur en s’adressant -à Lorenzo, ce que j’ai fait pour vous? Fils d’un -ancien client de la maison Zeno, je vous ai recueilli et -j’ai payé une dette de reconnaissance à la mémoire de<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span> -votre père, en vous offrant les moyens de vous élever -au-dessus de votre condition. En cela j’ai obéi à l’esprit -de l’aristocratie vénitienne et particulièrement à celui -de ma famille, qui a toujours employé son crédit et sa -fortune à augmenter le nombre de ses serviteurs ou de -ses obligés. Il y a près de six ans que vous êtes dans ma -maison, vivant de ma vie, sous la tutelle de l’abbé Zamaria, -que voici, et de ma fille, qui a bien voulu -prendre soin de votre éducation.»</p> - -<p>Le sénateur s’arrêta, et, regardant de nouveau Lorenzo -avec sévérité, il ajouta, après un court silence -qui parut un siècle au pauvre jeune homme: «Eh bien! -je suis content de vous; vous vous êtes montré digne de -mes bontés. Votre application, votre intelligence et la -soumission de votre caractère vous ont acquis de nouveaux -titres à ma bienveillance; c’est pourquoi j’ai -résolu de resserrer les liens qui vous attachent à ma -famille.»</p> - -<p>Ce fut un coup de théâtre que ces paroles, prononcées -lentement, avec autorité, et la baguette de Moïse -ne fit pas sortir plus promptement l’eau du rocher que -l’espérance ne jaillit alors du cœur de Lorenzo et de -celui de Beata, qui leva sa tête charmante et projeta sur -son père un long regard, où l’étonnement se mêlait à -la piété.</p> - -<p>«J’ai obtenu pour vous, continua le sénateur, le titre -de chevalier de l’Étole d’or, qui appartient à ma famille -depuis longtemps ainsi qu’à plusieurs autres grandes -maisons, et j’attache à ce titre une pension (<i>una mesata</i>) -qui vous permettra de le soutenir honorablement<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>. Dès -ce jour, vous faites donc partie intégrante de la noblesse<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span> -vénitienne, à laquelle vous teniez déjà par votre naissance, -et il importe que vous sachiez quels devoirs -cette nouvelle qualité vous impose.</p> - -<p>«De toutes les aristocraties de l’Europe, l’aristocratie -vénitienne est la seule qui ne soit pas le résultat de la -conquête. Comme le patriciat romain, auquel on l’a -souvent comparée, elle est sortie des entrailles mêmes -de la société dont elle dirige la destinée. C’est là ce qui -fait sa force et la légitimité de sa domination. Ai-je -besoin de vous rappeler à quelles circonstances malheureuses -cette ville, qui est un miracle de l’industrie -humaine, doit sa naissance? Qui ne sait que lorsque -des flots de Barbares se ruèrent comme des chiens à la -curée sur les débris de l’empire romain, de pauvres -pêcheurs vinrent chercher un refuge sur les îlots de -l’Adriatique? Ils y étaient à peine établis qu’ils éprouvèrent -le besoin d’une police qui fut d’abord aussi -simple que leur association, et dont le premier devoir -était de sauvegarder leur indépendance. C’est de ces -premiers magistrats librement élus par les intéressés -sous la pression de la nécessité, ce grand instituteur -des sociétés humaines, que descend la noblesse vénitienne. -Rome a eu à peu près la même origine. Vous -apprendrez par l’histoire quelles vicissitudes eut à traverser -la république naissante, les discordes civiles et -les événements extérieurs qui modifièrent successivement -ses institutions. Ce que je puis vous affirmer, -c’est que, le dernier jour du mois de février de l’année -1297, où le gouvernement de Venise, ne voulant -plus être à la merci des flux et reflux d’un peuple turbulent, -ferma le grand conseil et limita le nombre de -ceux qui devaient participer à la souveraineté, ce jour-là -la république de Saint-Marc accomplit une révolution<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span> -qui la sauva de sa ruine et lui donna la force d’étendre -sa domination sur l’Italie. La <i>serrata</i> du grand conseil -est dans l’histoire des institutions de Venise ce que sont -les <i>murazzi</i> qui empêchent l’Adriatique d’ensabler nos -lagunes. A partir de cette époque mémorable, Venise, -débarrassée des soucis domestiques qui entravaient son -action, sortant de ce vaste chaos d’éléments confus et -de passions atroces qu’on appelle le moyen âge, s’éleva -au premier rang des nations politiques et offrit à l’Europe -moderne le premier exemple d’une société régulière -gouvernée par des lois sages et des pouvoirs non -contestés. Aussi, pendant que l’Italie était la proie des -étrangers attirés dans son sein par la jalousie des factions, -pendant que Milan, Gênes, Pise, Florence, -Naples et Rome même, succombaient tour à tour sous -le joug des Allemands, des Français et des Espagnols -qui venaient au secours de leurs partisans, au milieu -de cette anarchie de républiques éphémères et de monstrueux -petits tyrans qui s’entr’égorgeaient, Venise, -forte par sa position, par la stabilité de ses institutions -où l’unité du pouvoir exécutif se combinait avec la liberté -des corps délibérants, fixait tous les regards, était -le refuge de tous les proscrits, et, comme Sparte jadis -au milieu des révolutions incessantes de la démocratie -grecque, elle excitait l’admiration des philosophes et -des hommes d’État. L’inscription que vous voyez au-dessus -de cette bibliothèque, ajouta le sénateur en -montrant du doigt les vers latins que nous avons cités -plus haut, n’est qu’un faible témoignage de la justice -qu’on s’est toujours plu à rendre à la gloire de notre -patrie. Dante, Pétrarque, Boccace, le Tasse, qui nous -appartient par la naissance de son père et la protection -qu’il a reçue de la famille Badoer, Machiavel, Galilée,<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span> -les poëtes et les artistes des peuples étrangers, ont tous -considéré Venise comme la société qui satisfaisait le -plus la raison humaine, comme le foyer de civilisation -qui répondait le mieux à l’idéal qu’ils avaient conçu. On -pourrait appliquer à Venise tout entière ces paroles de -Pétrarque à propos de la place Saint-Marc: <i>Cui nescio -an terrarum orbis parem habeat</i>.</p> - -<p>«Eh bien! jeune homme, reprit le père de Beata en -redressant sa tête sexagénaire, tout cela est l’œuvre de -l’aristocratie. C’est vainement qu’on chercherait à nier -son influence sur cette société, qu’elle a faite à son -image; on la trouve gravée sur tous les monuments, -et, comme dit le Psalmiste, les cieux racontent sa -gloire. Ce n’est pas seulement dans les armes, dans les -fonctions publiques, dans la magistrature et dans les -ambassades, que la noblesse vénitienne s’est distinguée, -mais dans tous les ordres des connaissances humaines. -Cette bibliothèque renferme des témoignages non moins -éclatants de sa grandeur que les annales de la république, -et justifie ces belles paroles de mon ami Marco -Foscarini dans son <i>Histoire de la Littérature vénitienne: -Appunto dalle nobile famiglie</i>, dit-il, <i>uscirono i migliori -lumi della nostra litteratura, e non solo in una, ma in -tutte le facoltà</i><a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. En cela, la noblesse vénitienne, qui est -la plus ancienne de l’Europe, soit par la date de son -avènement dans l’histoire moderne, soit par la prétention -qu’affichent plusieurs de nos grandes familles, -telles que les Justiniani, les Venier et les Marcello, de -faire remonter leur origine jusqu’à l’empire romain, -la noblesse vénitienne est aussi la première aristocratie<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span> -du monde, parce qu’elle a toujours marché à la tête de -la nation. Le patriciat romain, dans sa grandeur un -peu sauvage, dédaignait toute autre illustration que -celle des armes, de la magistrature, de la religion et de -la parole, l’instrument de sa domination, et ce n’est -guère que sous les empereurs qu’il se mit à pratiquer -les lettres, dont il avait abandonné jusqu’alors la culture -à des rhéteurs grecs et à des affranchis, qui l’amusaient -comme des histrions. L’aristocratie vénitienne, -qui a eu ses Catons, ses Régulus, ses Scipions et ses -Pompées, mais qui a su prévenir l’éclosion des Syllas et -des Césars, a toujours concilié les lumières de l’esprit -avec la force de caractère qu’exige l’exercice du pouvoir, -et il n’y a pas d’exemple dans l’histoire de notre -patrie d’un barbare comme Marius parvenant aux plus -hautes charges de la république. Les princes et les -barons qui forment l’aristocratie des autres nations de -l’Europe ne sont que des instruments de la force, les -représentants attardés de la féodalité, déjà à moitié -vaincus par le clergé, par les juristes et les lettrés, qui -ont suivi le mouvement de l’esprit humain. L’aristocratie -de Venise, expression toujours vivante des besoins -de la société, ne s’est jamais laissé dépasser et a -toujours légitimé son droit à la souveraineté par la supériorité -de ses vertus, de ses lumières et de son dévouement -à la patrie. Comme l’a dit Paruta, un de nos plus -grands publicistes, <i>la nobiltà veneziana</i> est la seule au -monde dont l’élévation morale, la prudence et la sagacité -politiques, unies aux connaissances, à l’urbanité -des goûts et des manières, justifient ce beau titre de -<i>nobilitas</i>, qui est synonyme de civilisation.</p> - -<p>«Mon enfant, l’expérience de la vie et l’histoire, -quand vous pourrez la consulter avec fruit, vous apprendront<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span> -que le monde a toujours été gouverné par des -minorités. Quoi qu’on fasse, quelles que soient les chimères -dont se bercent aujourd’hui les factieux et les faiseurs -de systèmes, la foule, toujours absorbée par les travaux -que lui imposent ses besoins de chaque jour, n’aura -jamais assez de loisirs et d’indépendance d’esprit pour -s’élever à la hauteur de la politique des États. Heureuses -les nations qui renferment dans leur sein des classes supérieures -consacrées par le temps et les services rendus! -Partout où ces classes, plus ou moins nombreuses, plus -ou moins privilégiées, qui représentent la tradition, -c’est-à-dire la conscience des corps politiques, n’existent -pas, la foule besoigneuse, livrée à la mobilité de -ses instincts, est bientôt la proie d’un despote ou d’un -conquérant. Voyez la Grèce et ses fragiles démocraties -tombant sous le joug de Philippe, d’Alexandre et de -ses successeurs, pour devenir ensuite une province, -une sorte de hochet de la grandeur romaine! Et cette -Rome si fière et si forte, qu’est-elle devenue, à son -tour, après la chute de son patriciat? Elle a donné le -jour à une succession de monstres qui ont effrayé l’humanité -et soulevé contre ce colosse d’iniquités la justice -du genre humain. Le christianisme, pour avoir adouci -le fond de notre nature par une morale plus parfaite, -n’a pu détruire les passions qui nous agitent et les conséquences -qui en résultent. L’Église a eu ses Borgia; -l’Italie, comme la Grèce, a eu des révolutions incessantes -qui l’ont conduite à sa perte, et nous voyons aujourd’hui -la France en proie à des convulsions qui menacent -le repos du monde. L’Angleterre est, après -Venise, le seul pays de l’Europe où une aristocratie -forte préside aux destinées de la nation et lui conserve -son indépendance et sa liberté. Je ne me fais aucune<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span> -illusion sur les dangers qui menacent ma patrie; tu sais, -abbé, qu’il y a longtemps que je suis préoccupé des funestes -doctrines qui agitent les esprits, et dont la France -est déjà la victime. Je dirai avec un grand citoyen qui a -voulu sauver la république romaine contre les démocrates -de son temps: <i>Mihi nihil unquam populare placuit</i>! -Et il avait bien raison de craindre le règne populaire, -cet éloquent défenseur du patriciat et de la liberté, -deux choses qui sont toujours inséparables, puisqu’il -devait payer de sa tête l’honneur d’avoir prévu et combattu -l’avénement du <i>magnanime Auguste</i>, comme le -qualifient les lâches sophistes aux gages des Césars. -Quelle que soit l’issue de la lutte où l’esprit humain -est engagé, la noblesse vénitienne aura fait son devoir. -Si les passions aveugles qu’on suscite contre sa domination -légitime triomphent, elle entraînera dans sa chute -la république qu’elle a fondée, et qui, depuis quatorze -cents ans qu’elle existe, n’a pas vu un étranger troubler -l’eau de ses lagunes.</p> - -<p>«Dans quelques jours, ajouta le sénateur en se tournant -vers Lorenzo, vous partirez pour Padoue. Vous y -achèverez vos études et prendrez vos degrés universitaires, -complément indispensable à l’éducation d’un -noble vénitien. Rappelez-vous seulement que les lettres -doivent servir d’ornement à l’esprit, de nourriture à -l’âme, pour l’aider à supporter dignement les épreuves -de la vie, mais ne jamais devenir une profession. Elles -vous serviront à bien remplir les emplois que la république -pourra vous confier, mais il ne convient pas -qu’un homme destiné au commandement fasse étalage -de prétentions littéraires. Vous pourrez écrire des rapports -comme ceux de nos ambassadeurs, qui sont des -modèles d’observation et de sagacité politique, élucider<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span> -quelques points de droit et d’administration publique, -aborder même l’histoire, si vos connaissances vous le -permettent, ou bien vous élever à des considérations -d’un ordre supérieur ayant pour objet la morale, la religion -(mais non pas la théologie), ou la police des États. -Toutefois gardez-vous des vaines spéculations dont on -est si prodigue dans ce temps-ci; tenez-vous toujours -près des faits positifs, qui sont plus compliqués et plus -difficiles à comprendre que ne se l’imaginent les inventeurs -de systèmes. La vie est un roman bien autrement -incidenté que les fictions des poëtes! Puisque vous appartenez -à cette minorité intelligente et libre contre laquelle -s’élèvent tant de clameurs, ayez le courage d’en -défendre les intérêts et d’en remplir les devoirs, dont le -premier de tous est de se dévouer au bien de l’État. Ce -que je fais aujourd’hui pour vous est bien moins de ma -part un acte de générosité banal qu’un service que je -crois rendre à mon pays en lui procurant un serviteur -fidèle, plus jeune que moi. Dans tous les temps, l’aristocratie -vénitienne a eu la sage prévoyance de réparer -ses forces appauvries en s’infusant un sang plus généreux. -Vous trouverez dans les annales de ma famille -plus d’un exemple de pareilles adoptions, qui ont accru -son influence dans la république. Aussi je ne saurais -trop vous recommander d’étudier à fond l’histoire de -notre pays et de vous pénétrer de l’esprit de la noblesse -vénitienne, dont le patriotisme a toujours été la vertu -dominante. Elle a tout subordonné au salut de l’État, -jusqu’à la religion, comme vous pouvez vous en convaincre -par ce proverbe, qui résume sa politique:</p> - -<p class="pp8 p1">Siamo Veneziani, e poi cristiani.»</p> - -<p class="p1">Après cette exhortation, prononcée d’une voix grave,<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span> -le sénateur se leva et dit à Beata: «Ma fille, donnez la -main au chevalier Sarti.»</p> - -<p>Étourdie par ces paroles qui semblaient sanctionner -le choix de son cœur, Beata s’avança un peu gauchement -vers Lorenzo et lui tendit la main avec une -cordialité affectueuse accompagnée d’un sourire enchanteur.</p> - -<p class="pp8 p1">Addio, campagne amene,<br /> -Dove già lieto pascolai l’agnelle!</p> - -<p class="pn1">répéta l’abbé Zamaria, presque en colère.</p> - -<p>«Que chantes-tu là, l’abbé? dit le sénateur.</p> - -<p>—Je dis que la musique s’en va à tous les diables, -et que je ne me doutais guère que depuis six ans j’élevais -un diplomate.</p> - -<p>—Il cultivera la musique pour son plaisir, répondit -le sénateur. Marcello était un grand seigneur de Venise, -ce qui ne l’a pas empêché de devenir un compositeur -de génie.» Puis le père de Beata se tourna vers -le camériste Bernabo, qu’il venait de sonner: «Faites -monter ma maison,» lui dit-il.</p> - -<p>Les domestiques des deux sexes ayant obéi à l’ordre -qu’ils avaient reçu, le sénateur, prenant Lorenzo par -la main, leur adressa ces quelques mots: «Je vous -présente le chevalier Sarti, que je vous ordonne de -considérer comme un membre de ma famille. Allez, -<i>mon fils</i>, ajouta-t-il ensuite, les yeux fixés sur Lorenzo, -car ce titre vous appartient désormais.»</p> - -<p>Cette scène extraordinaire, que rien n’avait annoncée, -dont Lorenzo ni Beata ne pouvaient prévoir le -dénoûment, produisit sur eux et sur tous les assistants -la plus grande surprise. Lorenzo était comme enivré de -ce qu’il venait d’entendre. Il interrogeait des yeux l’abbé -Zamaria, pour savoir quel sens il devait attacher à ces<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span> -dernières paroles du sénateur: <i>Allez, mon fils, car ce -titre vous appartient désormais</i>. Serait-il possible que le -père de Beata, ayant deviné le secret de sa fille, voulût -approuver une alliance si disproportionnée sous tous -les rapports? Ou bien, par ces paroles affectueuses, le -sénateur n’avait-il entendu exprimer qu’un degré plus -intime de parenté intellectuelle, une adoption purement -politique, sans vouloir confondre la destinée de -Lorenzo Sarti avec celle de l’une des plus illustres familles -de Venise? Le doute était au moins permis, et -Beata elle-même, au milieu du ravissement qu’elle venait -d’éprouver, hésitait à croire que le nœud de sa vie -pût se délier d’une manière aussi heureuse. Cependant -tout le monde dans la maison était à peu près convaincu -que Lorenzo n’était devenu le chevalier Sarti -que pour s’élever encore plus haut dans l’estime et -l’affection du sénateur, qui n’était pas homme à dévoiler -brusquement le fond de sa pensée. Dès lors une -plus grande liberté s’établit dans les relations de Lorenzo -et de Beata, qui se crut au moins autorisée à ne -pas mettre autant de réserve dans la manifestation de -ses vrais sentiments. Le chevalier Sarti fut présenté -successivement à tous les membres de la famille, introduit -avec plus de cérémonie dans les maisons amies, -chez les Grimani, les Dolfin et les Badoer. On écrivit à -Cadolce, au saint oncle de Beata, et celui-ci approuva -de tout son cœur cette ascension de son cher Lorenzo -dans la hiérarchie sociale, qui fît aussi la joie et le -bonheur de Catarina Sarti.</p> - -<p>Il y eut à la suite de celle journée, dans la vie de Lorenzo -et de Beata, quelques heures de cette félicité suprême -que doivent goûter les âmes qui ont franchi sans -remords la rive éternelle. Tout souriait à leurs vœux.<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span> -Ils se voyaient sans contrainte; les domestiques, l’abbé -Zamaria, le sénateur, les amis, Dieu et les hommes, -semblaient approuver une union si charmante. Ils allaient -ensemble dans les cercles, aux théâtres, aux concerts, -et partout ils rencontraient des visages joyeux qui -paraissaient prendre part à la fête de leurs cœurs. -L’idée du prochain départ de Lorenzo pour Padoue venait -bien obscurcir un peu l’horizon qui s’ouvrait devant -eux; mais l’espoir qu’après une absence dont on -ne fixait pas la durée, ils seraient unis pour ne jamais -se quitter, dissipait ces légers nuages et gonflait la voile -qui les menait au bonheur entrevu. Le chevalier Grimani -lui-même avait accueilli Lorenzo avec bonne -grâce, et ne paraissait ni surpris ni inquiet de la nouvelle -position qu’on lui avait faite dans la famille Zeno. -Il n’était pas moins empressé auprès de Beata, et sa -contenance ne trahissait aucun embarras.</p> - -<p>Parmi les étrangers qui affluaient alors à Venise, les -uns attirés par le plaisir, les autres par les événements -politiques qui préoccupaient l’Europe et particulièrement -les puissances de l’Italie, on remarquait surtout un -grand nombre d’émigrés français. La révolution de 1789, -qui, aux yeux de quelques rares philosophes et hommes -d’État comme Marco Zeno, était l’événement le plus -considérable survenu en Europe depuis la réforme de -Luther, ne semblait à cette foule étourdie qu’une fièvre -passagère qui devait avoir son cours et qui s’arrêterait -bientôt devant les remèdes énergiques qu’on se disposait -à lui administrer. Les émigrés, pleins de confiance -dans l’avenir, et qui s’attendaient d’un jour à l’autre à -rentrer en vainqueurs dans leur pays, qu’ils avaient -quitté comme pour un voyage d’agrément, dépensaient -à Venise le peu d’argent qu’ils avaient encore et leurs<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span> -dernières illusions. L’aristocratie vénitienne les avait -accueillis avec empressement, et les lois politiques qui -défendaient aux nobles de recevoir dans leurs palais et -de fréquenter des étrangers avaient dû fléchir devant -des intérêts de caste qui se confondaient avec ceux de -l’ordre social menacé par les idées nouvelles. Aussi jamais -Venise n’avait été plus gaie; jamais ses <i>casini</i>, ses -théâtres, ses canaux et la place Saint-Marc, n’avaient -retenti d’acclamations plus bruyantes, n’avaient caché -de voluptés plus exquises et de rêves plus enivrants. -Lorsque Beata et Lorenzo, dans la gondole du sénateur, -qui les admettait tous deux en sa présence, comme s’il -eût voulu fêter l’avénement du chevalier Sarti dans les -hautes sphères de la vie sociale, descendaient le Grand-Canal -par une nuit éclatante, suivis de barques chargées -de musiciens dont les rhythmes, les mélodies et les -joyeux accords s’exhalaient dans l’espace et les sinuosités -voisines, il n’est pas de parole humaine qui pût -exprimer la béatitude qu’ils éprouvaient. Lorenzo ne -pouvait détourner ses yeux de ceux de Beata, dont le -noble maintien était plus expansif désormais, et laissait -entrevoir au fond de son âme, ainsi que dans une -source pure, l’amour s’épanouissant comme une fleur -d’espérance. O jeunesse, amour qui en féconde les -nobles instincts, poésie qui s’en dégage et monte à l’esprit -comme une essence généreuse, vous êtes la triple -manifestation d’une seule et même vérité, le principe -de toute inspiration et de toute grandeur morale! Heureux -celui qui n’a point oublié les rêves de l’âge d’or! -mille fois heureux l’homme qui, sous des cheveux -blanchis, entend encore vibrer au fond de son cœur la -voix d’un premier amour! Le chevalier Sarti sera toute -sa vie un grand et sérieux enfant, et lorsqu’il rencontrera<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span> -sur sa route douloureuse cette femme qu’il -nomme Frédérique, il croira se réveiller d’un long -sommeil et voir se relever devant lui l’image des jours -fortunés!</p> - -<p>Le sénateur Zeno, qui ne s’occupait jamais de ce qui -se passait dans l’intérieur de son palais, et qui laissait à -Beata une entière liberté dans l’ordonnance de ses plaisirs -domestiques, manifesta la volonté de donner un -grand dîner pour lequel il fixa lui-même la liste des -invités. Les Grimani, les Dolfin, les Badoer, les Mocenigo -et les divers membres de sa propre famille, au -nombre de soixante personnes, furent réunis dans une -magnifique salle à manger qui était, après la bibliothèque, -la pièce la plus remarquable du palais. Dessinée -dans le goût somptueux de la Renaissance, elle était si -spacieuse, qu’elle aurait pu contenir aisément deux -cents convives. Des crédences sculptées avec un art infini, -remplies d’argenterie, de vaisselle, des porcelaines -et des cristaux les plus rares, formaient quatre grands -panneaux d’une élévation moyenne, au-dessus desquels -étaient rangés un grand nombre de portraits de famille. -Celui du doge Renier Zeno, qui avait régné de 1252 à -1268, et sous le gouvernement duquel fut construit le -premier pont du Rialto, qui était d’abord en bois, occupait -la place d’honneur. On l’attribuait à Jean Bellini, -qui l’aurait peint d’après une esquisse remontant au -XIII<sup>e</sup> siècle. C’était une figure longue, osseuse et froide, -d’une expression noble et sévère, justifiant le jugement -porté par l’histoire sur ce prince qui vit éclater la première -guerre des Vénitiens contre les Génois: <i>Uomo -molto accorto e esercitato nei maneggi della republica</i> -(homme avisé et très-entendu dans le gouvernement de -la république). Sur le panneau opposé, en face du doge,<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span> -était le portrait de Charles Zeno, le héros de la famille, -l’un des personnages les plus curieux de l’histoire de -Venise, qui sauva la république, en 1380, contre les -Génois, qui assiégeaient Chiozza. Venaient ensuite des -procurateurs, plusieurs ambassadeurs, le portrait de ce -cardinal Zeno dont le tombeau occupe une chapelle -particulière dans la basilique Saint-Marc, et celui de -plusieurs femmes, parmi lesquelles on remarquait la -mère de Beata, d’une beauté frappante.</p> - -<p>Lorenzo fut présenté à la compagnie par le sénateur, -et chacun s’empressa d’accueillir le chevalier Sarti -comme un membre de la famille Zeno, et comme un -égal dans cette minorité choisie de la société européenne. -Il y avait parmi les convives quatre émigrés -français: un marquis de La Rochenoire, de la province -du Vivarais, homme fier et tout imbu des préjugés de -sa caste; le comte de Narbal, esprit éclairé et sage qui -ne partageait aucune des illusions de ses compagnons -d’infortune, et qui subissait, en gémissant, un exil qu’il -s’était imposé par devoir; le baron de Laporte, d’un -caractère aimable et futile, effleurant toutes choses sans -pouvoir se fixer sur rien, aimant les arts et la petite -littérature de son temps; enfin le vicomte de Toussaint, -jeune homme d’un ridicule parfait, ignorant et hâbleur, -bravache et poltron, qui, après s’être avisé de tournoyer -autour de Beata, avait été renvoyé par un regard -foudroyant à son blason, aussi équivoque que ses -mœurs. Dans ce dîner, où la magnificence du service -répondait aux habitudes fastueuses et hospitalières de la -noblesse vénitienne, dont Marco Zeno avait tant à cœur -de conserver les traditions, la conversation, d’abord -languissante et gênée à cause de la présence des émigrés -français, finit par se fixer sur un incident du jour<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span> -qui préoccupait tous les esprits. La maison de l’ambassadeur -de Venise à Paris, Alviso Pisani, venait d’être -envahie par le peuple. L’ambassadeur avait reçu de la -république l’ordre de quitter la France et de se rendre -en Angleterre sans bruit et sans protestations, pour ne -pas rompre les relations diplomatiques des deux pays.</p> - -<p>«C’est une lâcheté, dit François Pesaro qui était au -nombre des convives, et dont la tête forte et le visage -anguleux révélaient la ténacité du caractère. Ce n’est -point ainsi que se seraient conduits nos pères avec un -peuple de gueux, de <i>malcalzoni</i>.</p> - -<p>—Nos pères étaient forts et nous sommes faibles, -répondit Antonio Cappello, dont la sagacité avait si bien -apprécié la révolution de 1789, qu’il avait vue commencer -à Paris, où il était ambassadeur de Venise. Sa -figure fine et triste trahissait les appréhensions de son -âme sur le sort de son pays.</p> - -<p>—Nous sommes faibles parce que nous sommes irrésolus, -répondit le père du chevalier Grimani, qui partageait -les opinions de Marco Zeno sur la politique intérieure -de la république. Le gouvernement de la seigneurie -veut appliquer à une situation nouvelle des -principes de prudence qui ne tromperont personne, et -qui ont pu avoir leur efficacité lorsque les puissances -de l’Europe se reconnaissaient solidaires d’une civilisation -commune qui formait la base de leurs alliances. Ce -qui se passe en France, les troubles qui agitent ce pays, -les questions qu’on y soulève, les hommes audacieux qui -s’y produisent et dont les noms étaient complétement -ignorés il y a quelques années, tout cela me donne à -penser que nous sommes à la veille d’immenses dangers -qu’on ne surmontera qu’avec du courage et de grands -sacrifices.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span></p> - -<p>—Tranquillisez-vous, excellence, s’écria le marquis -de La Rochenoire d’un ton superbe, nous irons bientôt -châtier les rebelles et rétablir la monarchie sur ses bases -séculaires. Nous sauverons le roi malgré lui, nous remettrons -le faible Louis XVI en possession de toute -l’autorité que lui ont transmise ses aïeux, et dont il -s’est laissé dépouiller.</p> - -<p>—Je le désire plus que je n’ose l’espérer, répliqua le -comte de Narbal d’une voix calme. Je crois, monsieur -le marquis, que vous vous faites illusion sur l’état de -notre pays, et que, pussiez-vous réussir par la force à -replacer la monarchie française sur ses vieux fondements, -vous auriez encore à lutter contre les idées qui -en ont amené la chute.</p> - -<p>—Mais ces idées sont l’œuvre des Jacobins, répondit -le marquis avec emportement. En chassant à coups de -cravache ce ramassis de clubistes et d’écrivassiers impudents, -la noblesse reprendra la place qui lui appartient -dans l’État, dont elle est le plus ferme appui.</p> - -<p>—Le marquis a raison, dit le vicomte de Toussaint -de sa petite voix de fausset aigre, organe aussi frêle que -son esprit; il faut traiter ces coquins comme Louis XIV -a traité ces messieurs de la religion prétendue réformée. -La noblesse française, qui est la plus illustre du monde, -car elle a donné des rois à une partie de l’Europe et -même à Venise, si je ne me trompe, rentrera l’épée à -la main dans ce grand et beau pays de France qu’elle a -conquis jadis par son courage.»</p> - -<p>Un moment de silence suivit cette estocade du jeune -émigré, qui fit sourire les nobles convives et mit fort -mal à l’aise le comte de Narbal.</p> - -<p>«Monsieur le vicomte voudrait-il nous dire dans -quelle histoire particulière il a trouvé que la république<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span> -de Venise avait eu besoin de demander à la -France des chefs pour la gouverner? dit le savant Mocenigo -avec une feinte bonhomie qui cachait autant de -finesse que de vrai savoir. Nous étions convaincus jusqu’ici -par nos annales que Venise, encore au berceau -de sa grandeur, sut résister aussi bien à la domination -de Charlemagne qu’à celle de son fils Pépin, roi des -Lombards, dont elle repoussa les attaques et incendia -la flotte, au commencement du <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle. Monsieur le -vicomte a interverti les rôles: il a sans doute voulu dire -que la république de Venise, qui est le premier corps -politique formé en Europe depuis la chute de l’empire -romain, a presque toujours eu de bonnes relations avec -la couronne de France. Notre politique, qui n’a jamais -été, comme chez vous, un caprice de prince, mais le -fruit de la sagesse et de la nature des choses, nous a -fait souvent rechercher l’alliance de la France, et quelquefois -aussi nous a imposé le devoir de combattre son -ambition. Puisque l’histoire vous est si familière, continua -Mocenigo avec cette ironie froide et polie qui caractérisait -la plupart des grands seigneurs vénitiens, -vous devez avoir lu dans Villehardouin, votre premier -historien, comment, sans le concours de notre marine, -les puissants barons de France n’auraient pas entrepris -la conquête de Constantinople, qu’ils n’ont pas su garder. -Un autre de vos historiens, Philippe de Commines, -a dû vous apprendre également que le gouvernement de -Venise, dont il parle avec une admiration intelligente, -n’avait pas voulu se laisser entraîner à la remorque d’un -roi aussi aventureux que votre Charles VIII. Enfin, -monsieur le vicomte, si Venise a consenti à donner une -de ses filles à un membre de la maison de Lusignan, -comme elle a sanctionné plus tard l’alliance de Bianca<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span> -Cappello avec le grand-duc de Toscane; si elle a reçu -avec éclat le roi de France Henri III, dont elle a inscrit -le nom sur son livre d’or; si elle a échappé à la ligue -de Cambrai, formée contre elle par le roi Louis XII, -donné des marques de sa munificence à Louis XIV en -lui envoyant un des meilleurs tableaux de Paul Véronèse<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>; -si enfin elle a tout récemment accueilli un des -descendants fugitifs de ce prince, vous m’accorderez -que ce sont là des actes politiques d’une puissance qui a -toujours été maîtresse de sa destinée, et qui n’a jamais -trouvé chez la France qu’ingratitude et souvent même -hostilité, pour prix d’une pareille conduite. Un de nos -ambassadeurs près du roi de France Henri II, Giovanni -Soranzo, terminait une de ses dépêches par ces paroles -dont les événements qui s’accomplissent aujourd’hui -dans votre patrie, monsieur le vicomte, justifient la justesse: -<i>È il proprio del Francese il pensar poco</i>.</p> - -<p>—Vous êtes cruel, monsieur, et vous profitez de vos -avantages en politique plus habile que généreux, dit le -comte de Narbal en souriant. Toutefois permettez-moi -de vous dire que ce qui se passe actuellement dans mon -pays est bien moins une révolution locale, comme celles -qui ont eu lieu depuis l’origine de la monarchie, qu’une -évolution de l’esprit humain qui pourrait bien intéresser -toutes les puissances de l’Europe. Ce n’est ni Voltaire ni -Rousseau, comme le croient tant d’imbéciles, qui ont -amené la crise formidable où nous sommes engagés, et -dont je n’espère pas voir la fin. Ces deux grands philosophes -n’ont été que les instruments du destin, ou, si -vous aimez mieux, de la logique des idées. N’est-ce -pas ainsi que, dans les arts et dans les lettres, lorsqu’une<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span> -révolution est imminente dans les goûts du public, -il se présente toujours un grand artiste pour l’accomplir?</p> - -<p>—C’est parfait, s’écria l’abbé Zamaria, et cela est -vrai surtout de l’art musical, dont l’histoire de Venise -offre plus d’un exemple.</p> - -<p>—Est-ce que Venise possède une musique particulière? -dit M. de Laporte en s’adressant à l’abbé Zamaria.</p> - -<p>—Comment, si Venise possède une musique particulière! -répondit l’abbé avec étonnement. Je pourrais vous -répondre comme ce prêtre égyptien à je ne sais plus -quel philosophe grec: «Vous autres Français, vous êtes -toujours jeunes, parce que vous ignorez tout ce qui se -passe hors de votre pays et de votre génération. Vivant -au jour le jour, tout vous étonne, tout zéphyr vous -agite.» Sans vouloir vous rappeler que les poëtes, les -peintres et les architectes italiens ont été vos instituteurs, -qu’il me suffise de vous apprendre que les premiers -opéras italiens qui ont été représentés à la cour -de France pendant la minorité de Louis XIV étaient -d’un compositeur vénitien, François Cavalli, dont vous -pouvez voir le tombeau dans l’église de <i>San Geminiano</i>, -où se trouve aussi celui de Lotti.</p> - -<p>—Je vous demande, monsieur l’abbé, répliqua -M. de Laporte, qui était après tout un homme d’esprit, -si la musique vénitienne se distingue fortement de la -musique italienne proprement dite.</p> - -<p>—Ah! ceci est différent, répondit l’abbé. La question -est même très-subtile, et ce n’est pas la première fois -qu’on me l’adresse. Pour y répondre convenablement, -il me faudrait entrer dans des détails qui seraient ici -hors de propos. Ce que je puis vous affirmer, c’est que<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span> -le génie vénitien n’a pas plus failli à l’art musical qu’à -aucune manifestation du beau.</p> - -<p>—Il serait cependant intéressant de connaître, dit -Girolamo Dolfin, dilettante distingué, en quoi nos illustres -compositeurs Galuppi, Marcello, Lotti, Caldara et -Cavalli, se distinguent des autres musiciens de l’Italie, et -surtout des maîtres de l’école napolitaine.</p> - -<p>—Signor Girolamo, répondit l’abbé, le sujet est plus -difficile à traiter que vous ne le supposez. On ne peut -parler convenablement de la musique vénitienne sans -toucher à l’histoire fort embrouillée de la musique moderne.</p> - -<p>—Si cela intéresse la gloire de notre pays, dit le sénateur -Zeno, nous t’écouterions avec plaisir.</p> - -<p>—On ne sait presque rien d’un art qu’a illustré Benedetto -Marcello, remarqua le chevalier Grimani.</p> - -<p>—Si Vos Excellences le désirent, répondit l’abbé, -j’essayerai de fixer quelques idées; mais j’avertis la -noble compagnie que, pour raconter les vicissitudes -de l’art musical à Venise, qui ne sont pas sans avoir -beaucoup d’analogie avec celles qu’a subies notre école -de peinture, et qui se rattachent plus qu’on ne croit -aux péripéties de la civilisation italienne, j’ai besoin de -quelques jours de recueillement et de beaucoup d’indulgence.</p> - -<p>—Nous t’accordons tout ce que tu demandes, répondit -le père de Beata. Je ne suis pas fâché que tu prouves -devant ces nobles étrangers qu’aucune branche des -connaissances humaines n’a été négligée dans notre -patrie.</p> - -<p>—Oh! ce sera charmant, dit la belle Badoer, et je -retiens ma place d’avance.</p> - -<p>—Nous la retenons tous,» répondit le comte de Narbal.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span></p> - -<p>Le dîner s’acheva au milieu d’une causerie bruyante, -traversée de courants divers qui laissaient à chaque -convive la liberté de choisir l’interlocuteur préféré. Lorenzo, -qui se trouvait à côté du comte de Narbal, se -sentit attiré vers cet esprit sage et ferme qui, avec plus -d’expérience que ne pouvait en avoir le jeune Vénitien, -avait exprimé des sentiments politiques assez en accord -avec les aspirations de ce caractère passionné, dont l’amour -enchaînait les instincts.</p> - -<p>Le bruit se répandit bientôt à Venise qu’une brillante -<i>conversazione</i> devait avoir lieu au palais Zeno. On disait -que l’abbé Zamaria, provoqué par les railleries de quelques -émigrés français, avait pris l’engagement de prouver -que Venise avait eu des institutions musicales qui -ne le cédaient en rien à celles des autres États de l’Italie. -L’esprit et le savoir de l’abbé, la nature du sujet -qu’il avait à traiter, excitèrent au plus haut degré la -curiosité publique. Tout le monde voulut assister à une -réunion qui avait pour objet de glorifier le sentiment -national, d’autant plus vivace qu’on avait conscience de -la situation périlleuse où se trouvait la république. Les -invitations furent très-nombreuses, et jamais on ne vit -dans un palais de Venise une réunion plus imposante, -composée d’éléments aussi divers. Indépendamment des -convives qui avaient inspiré l’idée de cette fête, on y avait -admis tous les étrangers de distinction, les familles illustres, -les poëtes, les savants, les artistes et les beaux -esprits qui remplissaient alors cette ville, centre lumineux -des plus étourdissantes folies. Bertoni, Furlanetto, -l’abbé Sabbattini, maître de chapelle à Saint-Antoine de -Padoue, où il avait succédé au P. Valotti; Guadagni, -Pacchiarotti s’y trouvaient, ainsi que Canova, Gritti, -Buratti, Gozzi, et Alfieri, arrivé à Venise depuis quelques<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span> -jours. La Vicentina avait trouvé le moyen de se faire inviter -aussi par l’abbé Zamaria avec Grotto et Zustiniani. -Le départ de Lorenzo fut retardé et remis après la fête, -qui semblait avoir été organisée tout exprès pour mettre -le comble à la félicité des deux amants.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VII</h2> - -<p class="pch">LA MUSIQUE DE VENISE.</p> - -<p>Rien n’était changé dans la situation des deux amants. -Depuis que le sénateur Zeno avait reconnu Lorenzo -comme un membre de sa propre famille, sans trop spécifier -le caractère de cette adoption inattendue, le chevalier -Sarti était devenu aux yeux de tout le monde une -sorte de personnage qui n’en était encore qu’aux premières -faveurs de sa fortune. Aussi Lorenzo et Beata se -voyaient-ils presque sans contrainte, et savouraient ces -délices de l’espérance, qui valent souvent mieux que la -possession du bonheur entrevu. Sans avoir échangé entre -eux aucune parole significative, ils s’entendaient et -n’osaient interrompre ce silence éloquent qu’impose le -véritable amour. La veille du jour où devait avoir lieu -la grande réunion qui forme le sujet de ce chapitre, Beata -et Lorenzo avaient dîné ensemble chez les Grimani avec -Hélène Badoer. Le soir, ils allèrent au théâtre San-Samuel -avec le sénateur Zeno et le chevalier Grimani. -On donnait une de ces pièces de la vieille comédie italienne, -où l’imagination féerique de l’Orient se combinait -avec la peinture des sentiments. Ce genre tout -particulier, dans lequel l’improvisation du comédien<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span> -joue un rôle non moins important que celle du virtuose -dans les opéras italiens de la même époque, avait résisté -à la réforme de Goldoni, et conservait toujours un -grand attrait pour le public vénitien. La pièce était intitulée: -<i>Lesbina o la Principessa innamorata</i>, «Lesbine ou -la princesse amoureuse,» et la scène se passait dans un -temps et dans un pays inconnus des historiens et des -géographes. C’était l’œuvre d’un imitateur de Charles -Gozzi, dont les <i>fiabe</i> charmantes étaient aussi puisées à -la grande source des légendes populaires. Lesbina, fille -unique d’un roi puissant, s’était éprise d’amour pour -Leandro, chevalier accompli, mais pauvre, qui servait -dans les gardes de son père. Lorsque les gardes du roi -Pamphile, précédés de joyeuses fanfares, passaient à -l’heure de midi devant le palais, la princesse était toujours -accoudée au balcon de marbre pour voir Leandro, -dont le bel uniforme et l’aigrette d’or qui se balançait -sur sa tête l’avaient séduite plus encore que sa bravoure -éprouvée.</p> - -<p>Un jour, Lesbina laissa tomber de son balcon un bouquet -des fleurs les plus rares, que Leandro s’empressa -de ramasser et de porter à la princesse. Celle-ci détacha -une fleur de ce bouquet, et l’offrit au chevalier courtois -en lui disant: «Conservez-la en souvenir de moi et de -ce jour fortuné, où nos cœurs se sont entendus. Tant -que vous resterez fidèle à ce souvenir, la fleur que je -vous donne gardera sa fraîcheur, mais elle se flétrira -aussitôt que vous m’aurez oubliée, ou que vous changerez -de sentiment.» Leandro partit bientôt pour la -guerre lointaine. Il vit des cieux nouveaux et des princesses -plus jeunes et plus belles que ne l’était Lesbina. -Son cœur ambitieux, et fragile aux séductions de la -volupté, s’oublia; il fut infidèle, et la fleur perdit son<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span> -éclat printanier. Lesbina attendait le retour de son -cher Leandro. Des mois et des années s’étaient écoulés -depuis son départ, sans qu’on eût reçu de ses nouvelles. -Toujours accoudée au balcon de marbre, elle plongeait -son regard dans l’horizon d’azur, et demandait aux -passants d’une voix plaintive: «Ne voyez-vous rien venir? -n’apercevez-vous pas au loin, dans un tourbillon -lumineux, un beau cavalier portant une aigrette d’or?—Non, -non, répondaient les passants: on ne voit -que l’espace infini, on n’entend que le bruit du jour -qui expire.» Enfin, perdant l’espérance de revoir jamais -celui qui avait emporté son cœur, Lesbina dut se -résoudre à épouser l’homme que lui avait choisi son -père. Le jour des noces arrivé, le palais du roi se remplit -de chants joyeux: seule, la princesse Lesbina était -triste et taciturne au milieu de la foule empressée; elle -regardait autour d’elle, et semblait attendre qu’un inconnu -vînt interrompre la fête et empêcher le sacrifice. -Le soir, pendant que toute la cour dansait aux sons -d’une musique enivrante, Lesbina descendit dans le -parc pour y soulager son cœur; elle aperçut, sur un -arbre qui était à sa portée, un bel oiseau au plumage -d’or qui tenait une fleur toute semblable à celle que -Leandro avait emportée à la guerre. Lesbina voulut -prendre l’oiseau mystérieux, qui s’enfuit devant elle, et -qu’elle poursuivit d’arbre en arbre jusqu’au bout du -parc, puis au delà du royaume de son père et jusqu’au -bout du monde, qu’elle parcourut ainsi sans s’en apercevoir. -Arrivée aux confins de la terre, l’oiseau d’or -disparut devant ses yeux. Ne pouvant plus retourner -sur ses pas, la princesse continua son voyage douloureux -à travers les astres qui remplissent l’immensité -des cieux. Frappant à la porte de chaque planète, elle<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span> -demandait d’une voix pleine d’anxiété: «Avez-vous vu -passer un oiseau au plumage d’or, portant une fleur?—Oui, -lui répondait-on; mais il s’est envolé vers -d’autres climats!» Poussée par la force invincible du -sentiment, la princesse traversa les mondes innombrables, -faisant la même question et recevant toujours -la même réponse: «Il s’est envolé vers d’autres climats!» -Elle parvint ainsi jusqu’aux portes du paradis, -où l’ange qui en gardait l’entrée lui répondit enfin: -«L’oiseau que tu cherches et que tu poursuis, ô belle -enfant, n’a jamais existé. C’est une vision, une chimère -de ton cœur; mais la foi que tu as eue dans la constance -de Leandro, dont l’oiseau mystérieux représente le génie, -t’a donné la force de t’élever jusqu’à ce séjour -bienheureux, qui seul renferme des fleurs et des amours -éternelles.»</p> - -<p>Cette légende, entremêlée de lazzis populaires, traversée -par les quatre masques de la comédie italienne, -renfermait des scènes intéressantes qui avaient affecté -Beata. Elle revint toute triste au palais, et c’est l’âme -remplie de douloureux pressentiments, que la fille du -sénateur assista à la grande soirée qui précéda le départ -de Lorenzo, et où l’abbé Zamaria va raconter les vicissitudes -de la musique de Venise.</p> - -<p>De toutes les villes qui se sont élevées dans le monde -par la volonté d’un conquérant ou par un caprice de la -fortune, Venise est la plus extraordinaire. Née comme -une fleur sur des rochers déserts, au fond d’un golfe -tout rempli de souvenirs mythologiques, elle s’y est développée -sous la double influence de la nécessité et -d’un rayon de la civilisation grecque, qui s’était fixée -sur ces rivages hospitaliers. Après avoir lutté contre les -premières difficultés, après avoir hésité pendant quatre<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span> -cents ans sur le choix du lieu qui devait être le siége -définitif de la colonie naissante, abandonnant tour à -tour Héraclée et Malamocco, dont on avait reconnu les -inconvénients, la république vit son neuvième doge, -Ange Partecipatio, fixer les destinées de Venise sur un -groupe de soixante petites îles, et faire construire, en -810, sur la plus grande de toutes, le Rialto, un palais -princier au même emplacement qu’il occupe aujourd’hui. -Telle fut l’origine modeste de cette ville merveilleuse -dont la grandeur inespérée s’explique par la fatalité des -circonstances qui la condamnaient à subjuguer ses voisins -pour sauvegarder son indépendance. Aussi, dès la -fin du <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle, Venise avait purgé l’Adriatique des pirates -qui l’infestaient, conquis la Dalmatie, et pris possession -de ce golfe qui lui appartenait par le droit que -donne la force qui protége et civilise. Au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, elle -suivit le grand mouvement des croisades, comme une -puissance politique qui se sert des sentiments religieux -sans s’y abandonner entièrement; elle établit des comptoirs -dans tout l’Orient, et prit une bonne part des dépouilles -de l’empire grec. Forte alors de ses colonies -lointaines, de ses richesses et de ses institutions, qui -avaient suivi les transformations de sa fortune, la république -tourna son ambition vers la terre ferme, et devint -à la fin du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle un des premiers États de l’Italie. -Se mêlant aux intérêts compliqués de la Péninsule, -elle sut résister à la papauté, dont elle repoussa toujours -les prétentions temporelles, combina des alliances avec -les grandes puissances de l’Europe qui se disputaient la -possession de ce beau pays, servit de barrière à la chrétienté -contre la barbarie des Turcs, gagna la bataille de -Lépante, et atteignit un si haut degré de prospérité matérielle -et de grandeur morale, qu’elle excita l’admiration<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span> -des plus nobles esprits et la jalousie des puissances -rivales, dont Machiavel s’est fait l’interprète<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>. Il ne fallut -rien moins qu’une révolution dans es connaissances -de l’esprit humain, la découverte du cap de Bonne-Espérance -et celle d’un monde nouveau, pour affaiblir -cette fière république de patriciens, qu’une autre révolution -plus formidable encore, celle de 1789, devait effacer -de la liste des nations. Entre ces deux époques, -dont l’une ouvre l’ère de la Renaissance et l’autre ferme -le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, il s’écoule quatre cents ans, pendant lesquels -Venise, sans se faire illusion sur la gravité des -événements qui changent l’économie de l’Europe<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, déploie -toutes les magnificences de son génie industrieux, -cache sa décadence politique et commerciale sous un -luxe de fêtes et de chefs-d’œuvre incomparables, et se -meurt lentement, le sourire sur les lèvres, pour nous -servir du mot de Salvien sur l’empire romain: <i>Moritur -et ridet</i>.</p> - -<p>Deux influences se font remarquer dans la civilisation -de Venise et partagent son histoire en deux grandes -époques, qui lui donnent une physionomie particulière: -l’influence de l’Orient, avec lequel elle se trouve tout -d’abord en contact et qui se prolonge jusqu’au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, -alors qu’elle devient une puissance territoriale; celle -de l’Occident, dont l’esprit et le goût la pénètrent sensiblement -du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, et produisent l’âge d’or -qu’on appelle la Renaissance. Touchant à la Grèce par sa -position géographique, Venise lui emprunte sa légende<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span> -héroïque, et se rattache à son passé glorieux par la poésie, -par la religion, par l’art, la science et les intérêts. -Non-seulement les monuments publics, tels que la basilique -de Saint-Marc, le palais ducal et ceux de plusieurs -grandes familles qui ont été construits avant le -<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, témoignent de la prépondérance du goût -oriental aussi bien dans le style de l’ensemble que dans -les détails de l’ornementation; les institutions, les -mœurs, les costumes, et jusqu’à la langue, prouvent encore -que Venise est fille de la Grèce antique et chrétienne, -dont elle s’est approprié les dépouilles et le génie<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>. -Dès le <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle, une colonie d’artistes grecs viennent -orner de mosaïques les églises de Grado et de Torcello; -une autre colonie, plus nombreuse, est appelée à -la fin du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle par le doge Selva pour embellir l’église -qui avait été élevée à la fin du <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle au patron -de la république, d’après un décret qui ordonnait de -bâtir un temple qui n’eût pas son pareil au monde, <i>un -tempio senza uguale al mondo</i>. La conquête de Constantinople -par les croisés en 1204, la prise de cette même -ville par les Turcs en 1453, la possession de la Morée, -l’acquisition de l’île de Chypre, ont maintenu entre la -Grèce et la reine de l’Adriatique une filiation historique, -intellectuelle et morale, que Venise se plaisait à faire remonter -jusqu’à la grande catastrophe des temps héroïques, -la chute de Troie<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p> - -<p>En fixant le siége de sa puissance politique en Italie, -le christianisme n’avait jamais pu en extirper compléte<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span> -l’esprit de la civilisation qu’il venait de renverser. -La langue latine, en devenant pour la seconde fois la -langue catholique par excellence, avait perpétué au sein -de l’Église les souvenirs, les arts et presque tous les éléments -du vieux monde qu’on avait détruit. Les peuples -du Nord qui s’établirent successivement sur ce sol fatigué -par tant de vicissitudes historiques subirent l’ascendant -moral des vaincus, et, loin de vouloir transformer à -leur image le pays qu’ils avaient conquis, ils se firent -les conservateurs jaloux des débris de l’empire romain. -Telle fut la mission de Théodoric, et surtout de Charlemagne, -qui essaya naïvement de reconstituer l’empire -des Césars au sein du catholicisme. Aussi le moyen âge -n’eut-il pas en Italie ce caractère étrange de brusque -solution avec le passé qu’il offrit dans le reste de l’Europe. -La société nouvelle ne rompit jamais ouvertement -avec le paganisme, dont elle s’était approprié les traditions -sans en méconnaître le bienfait. Les deux plus -grands génies de l’Italie catholique, saint Thomas d’Aquin -et Dante, expriment admirablement cette alliance -des deux civilisations, dont l’une se reconnaît fille de -l’autre. Si le maître de la scolastique s’appuie de l’autorité -d’Aristote pour éclaircir les mystères de la foi, -Dante n’ose s’aventurer dans la cité nouvelle sans être -guidé par le doux Virgile:</p> - -<p class="pp8 p1">Che spande di parlar si largo fiume.</p> - -<p class="pn1">Quatre grands événements qui se succèdent dans l’espace -de cinquante ans marquent la fin de ce moyen âge -ténébreux, <i>caliginoso</i>, comme le qualifie un poëte du -temps, et préparent l’éclosion de la Renaissance, dont le -nom indique si bien le caractère. L’invention de l’imprimerie -en 1450, qui arme l’esprit humain du levier<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span> -que rêvait Archimède; la prise de Constantinople par -les Turcs en 1453, qui répand en Europe les débris féconds -de la civilisation grecque; la découverte de l’Amérique -en 1492, qui recule les limites de l’univers, et -la réforme de Luther en 1517, qui introduit pour la seconde -fois dans le monde catholique romain le principe -de liberté qui finira par le dévorer; ces événements, -qui semblent indépendants les uns des autres, -sont la révélation d’un besoin de curiosité qui travaille -les générations nouvelles, et que l’autorité ne peut plus -satisfaire.</p> - -<p>Le mouvement de la Renaissance, qui commence en -Italie au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle et se prolonge jusqu’à la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>, -se caractérise par deux tendances opposées, qui ont pour -résultat l’émancipation de l’esprit humain et le réveil -de la société séculière. Si dans les arts et dans les lettres -on s’efforce d’imiter l’antiquité, dont on a retrouvé les -chefs-d’œuvre immortels, et de ressaisir les traditions -d’un idéal qu’on ne dépassera pas, dans les sciences et -dans la philosophie, qui les résume toutes, on secoue le -joug du passé, on repousse l’autorité de Platon, d’Aristote, -et celle de la scolastique, pour se livrer à l’étude de la -nature. On vit alors un spectacle unique. Un souffle de -vie nouvelle circule dans le monde et transforme, comme -par enchantement, la vieille société féodale. Les murs -cyclopéens et les donjons du moyen âge s’écroulent -sous le marteau des démolisseurs, les villes changent -d’aspect et deviennent aussi riantes qu’elles avaient été -étroites et sombres. Les formes maigres, confuses et -pointues de l’architecture barbare se dénouent en lignes -harmonieuses, et les temples gothiques, qui semblaient -n’avoir été construits que pour y invoquer la -mort, et où la lumière ne pénétrait qu’à regret comme<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span> -la joie dans le cœur des pénitents, font place à des -églises spacieuses et sereines, où la prière circule librement -et s’exhale comme un encens de poésie pour bénir -et glorifier la Providence, qui a comblé l’homme de -bienfaits. Les images traditionnelles des personnages -divins, où l’inexpérience de l’ouvrier a été qualifiée de -pieuse naïveté, dépouillent leurs formes béates et niaises -pour revêtir, sous la main de l’artiste inspiré, celles de -la belle humanité, transfigurée par un goût et un sentiment -supérieurs. Les statues endormies depuis si longtemps -dans leurs froides niches se réveillent, elles ouvrent -enfin les yeux à la lumière, elles se remuent, elles -respirent, et le symbole muet et sourd de la tradition -devient un être vivant qui nous voit, nous entend, s’intéresse -à nos joies et à nos misères. Des palais magnifiques, -des costumes somptueux, le culte du plaisir et de -la jeunesse, des spectacles nouveaux, la grâce du langage -et des manières, le goût de la sociabilité élégante, -l’art pénétrant partout et donnant à toutes choses le -mouvement et la vie, tels furent les premiers résultats -de ce grand réveil de la fantaisie humaine. L’antiquité -fut évoquée, les divinités charmantes du polythéisme -retrouvèrent de nombreux adorateurs, et, joyeuses de -cette restauration inespérée de leur empire, elles descendirent -sur la terre pour se mêler à ces <i>brigate</i> de -poëtes, d’artistes et de beaux esprits, qui allaient chantant -par les carrefours et au penchant des collines le -plaisir de vivre et les belles passions du cœur humain. -Les femmes, qui sont toujours la manifestation la plus -vraie de la sociabilité d’une époque, secouèrent les cendres -de la pénitence, brisèrent l’enveloppe austère dont -les avait entourées l’ascétisme du moyen âge, et, sortant -de leurs alvéoles monastiques, elles se mirent à voleter<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span> -sur la terre fleurie, à cultiver les arts, les lettres et -même les sciences les plus abstraites, comme pour donner -un témoignage irrécusable de leurs aptitudes diverses -et de leur droit à l’émancipation<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. Il n’est pas -jusqu’aux courtisanes qui n’aient reçu le pardon de l’Église -pour avoir mêlé aux philtres de la séduction l’amour -de la poésie<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>. Dans une édition de <i>canzoni à ballo</i>, -publiée à Florence en 1568, on voyait une gravure en -bois qui représentait douze femmes dansant et chantant -devant le palais des Médicis. On ne saurait mieux peindre -cette résurrection à la vie séculière qui caractérise la Renaissance, -et qui faisait dire à un contemporain, l’Allemand -Ulrich de Hütten, ébloui d’un tel spectacle: «O -siècle! les études fleurissent, les esprits se réveillent; -c’est une joie que de vivre!»</p> - -<p>Oui, ce devait être une joie que de vivre au milieu de -cette foule de grands hommes qui remplissaient l’Italie -des miracles de leur génie, d’être le contemporain de -Léonard de Vinci, de Raphaël, de Michel-Ange, du Corrége, -de l’Arioste, du Tasse, de Machiavel, de Laurent -de Médicis, de Léon X, de voir s’élever <i>Santa Maria dei -Fiori</i> à Florence, Saint-Pierre à Rome, d’admirer pour -la première fois <i>la Transfiguration</i>, <i>le Jugement dernier</i>, -<i>le Moïse</i>, <i>la Cène</i> de Léonard, l’<i>Orlando innamorato</i>, <i>la -Jérusalem délivrée</i>, et toutes ces merveilles d’une civilisation<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span> -où le goût et les formes plastiques de l’antiquité -s’allient au spiritualisme chrétien. Dans ce concert magnifique -de la vie nouvelle, pendant que les architectes, -les peintres, les sculpteurs et les poëtes s’inspiraient à la -fois des monuments du passé, dont ils imitaient les -beautés éternelles, et de l’étude de la nature, les philosophes, -tels que Telesio, Giordano Bruno, Campanella, -rompaient avec l’autorité, imaginaient des cités idéales, -des utopies divines, et préparaient l’avénement des Képler, -des Newton, des Galilée, de Bacon et de Descartes, -ces maîtres de la science positive qui gouverne aujourd’hui -le monde.</p> - -<p>Arrivée plus tard que les autres puissances de l’Italie -sur ce champ de bataille de la civilisation nouvelle, Venise, -qui avait été bénie par Pétrarque et consacrée -reine de l’esprit par le cardinal Bessarion, qui lui -légua aussi ses manuscrits en 1468, Venise, au milieu -d’une ligue périlleuse, celle de Cambrai, qui faillit compromettre -son existence politique, se fit une large place -au soleil de la Renaissance et y développa les propriétés -de son génie. Tous ces palais magnifiques qui ornent les -deux rives du Grand-Canal s’élevèrent alors par enchantement -sous la main de ses grands architectes, Palladio, -Sanmicheli, Scamozzi, Antonio Daponte, fra Giocondo, -et furent ornés de chefs-d’œuvre par les Belin, qui donnent -la main à l’école byzantine, par Giorgione, Titien, -Tintoretto, Paul Véronèse, coloristes incomparables, -peintres de la grâce, de la vie fastueuse et sans douleurs. -Glorifiée, transfigurée par ses artistes, ses poëtes, -ses philosophes et ses grands hommes d’État, Venise renaît -plus charmante et plus belle, et devient un séjour -de délices, une merveille de l’histoire, quelque chose -qui ressemble à un conte de fée réalisé sur la terre par<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span> -un peuple qui eut le sens politique des Romains, le -goût et l’atticisme qui distinguaient les Grecs.</p> - -<p>Écoutons maintenant l’abbé Zamaria, pour savoir quel -rôle a joué l’art musical dans la civilisation de Venise et -le grand mouvement de la Renaissance.</p> - -<p class="p2">«<i>Signori</i>, dit-il du haut d’une estrade qu’on avait -dressée dans la bibliothèque du palais Zeno, et devant -une assemblée où se trouvait tout ce que Venise renfermait -alors de personnes illustres et distinguées, savez-vous -quel est l’inventeur de la musique? C’est le Créateur -du ciel et de la terre, celui qui dit à la mer: <i>Nec plus -ultra!</i> qui fit l’homme à son image, et lui imposa la -nécessité de vivre au milieu de certains éléments dont -le premier de tous est l’air qu’il respire. Cet agent indispensable -de la vie est aussi la source de la sonorité, qu’il -produit par ses vibrations infinies, comme la lumière -qui nous éclaire est l’agent de la couleur. L’acoustique -et l’optique sont deux sciences qui ont pour objet l’étude -des phénomènes de l’audition et de la vision, unis entre -eux par de si nombreuses analogies.</p> - -<p>«Dans l’échelle immense des bruits qui remplissent la -nature, depuis le murmure des ruisseaux jusqu’à l’éclat -de la foudre, l’oreille ne distingue qu’un certain nombre -de sons ayant le caractère musical. Un son possède le -caractère musical lorsque l’oreille peut en apprécier -l’intensité et le classer dans une série où il soit facile de -le reconnaître et de ne pas le confondre avec un autre -son qui le précède ou le suit. Les savants se sont amusés -à soumettre au calcul ces appréciations instinctives de -notre organe, et ils ont pu fixer les deux limites extrêmes -de l’échelle musicale, le son le plus grave et le plus -aigu que nous puissions percevoir distinctement; mais,<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span> -entre ces deux pôles de l’échelle musicale, soit qu’on -remonte du son le plus grave jusqu’au plus aigu, ou -qu’on descende du plus aigu jusqu’à celui que produit -un tuyau d’orgue de trente-deux pieds, existe-t-il un -point d’arrêt qui oriente l’oreille, comme l’œil qui regarde -un paysage pour la première fois est forcé de -choisir un point de repère pour ne point s’égarer dans -la multitude des objets qui le frappent? Oui, sans doute, -et cette division de l’étendue sonore, que l’homme n’a -pas plus créée qu’il n’a créé les sons et les couleurs, c’est -l’<i>octave</i>, portion de l’échelle renfermée entre deux notes -dont l’une est la reproduction de l’autre. Cette unité -donnée par la nature, dont chaque degré est le produit -d’un nombre plus ou moins considérable de vibrations, -s’appelle vulgairement la <i>gamme</i>.</p> - -<p>«Il se présente ici une question très-importante, qui -a préoccupé les théoriciens de tous les temps, et qui -reste encore aujourd’hui un sujet de controverse. L’espace -parcouru entre un son quelconque de la série musicale -et celui qui en reproduit la sensation, cette <i>consonnance</i> -de l’octave donnée par la nature, et que l’oreille -ne peut franchir sans être forcée de recommencer le -même voyage jusqu’à la dernière limite des sons appréciables, -la trouve-t-on constituée dans la musique primitive -des peuples dont il nous reste des monuments? -La réponse n’est pas aussi facile à faire qu’on pourrait -le croire d’abord. Non-seulement il est rare de trouver -dans la musique primitive des différents peuples l’espace -renfermé entre les limites de l’octave parcourue d’un -bout à l’autre, de telle manière que l’oreille perçoive et -conserve cette unité d’impression que nous appelons le -<i>ton</i> ou <i>tonalité</i>, mais les degrés même qui remplissent -cet espace infranchissable de l’octave varient souvent et<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span> -de nombre et de grandeur. Vous avez sans doute entendu -dire que les Arabes, les Égyptiens, les Indiens, les Chinois, -ne possédaient pas la même série de sons que nous -autres peuples européens; qu’ils avaient des intervalles -plus petits ou plus grands que ceux que nous admettons -dans notre gamme diatonique. Comment expliquer ce -fait d’observation, qu’il est difficile de révoquer en doute? -Puisque l’homme a toujours été constitué de même, -qu’il possède partout les mêmes organes et qu’il vit au -milieu des mêmes éléments, il devrait subir les mêmes -modifications et exprimer les mêmes sensations. Je le -répète, l’homme n’a pas plus créé le son qu’il n’a créé -la couleur; notre oreille perçoit la sonorité comme notre -œil perçoit la lumière, et les sept couleurs du prisme -solaire nous sont données par la nature, comme les -sept notes de la gamme qui constituent l’unité de l’octave. -D’où vient cependant la variété d’émotions, de -systèmes et d’écoles qui nous frappe dans l’histoire des -peuples? De la même cause qui a produit la variété des -langues, qui toutes peuvent se réduire à un petit nombre -de sons radicaux ou primitifs diversement combinés: -cette cause, c’est la liberté de l’âme. Nous retrouvons -ici ce dualisme de notre nature, composée de corps et -d’esprit, de besoins impérieux et d’aspirations infinies, -de faiblesse et de grandeur, de providence et de liberté. -Nous ne pouvons créer un fétu, et nous transformons -le monde à notre image; il nous est impossible de produire -un son ni une couleur, mais nous faisons un -Raphaël ou un Palestrina, un Titien ou un Marcello.</p> - -<p>—Admirablement dit, s’écria le sénateur Zeno; tu es -toujours éloquent, cher abbé, quand tu parles de musique.</p> - -<p>—Sans vouloir trop insister sur ce phénomène curieux<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span> -de la variété des échelles musicales, qui toutes peuvent -être facilement ramenées au type de notre gamme diatonique, -voici comment je m’explique ce fait, qui a si -fort embarrassé les historiens de la musique.</p> - -<p>«La musique, comme nous la comprenons de nos -jours, est un art complexe qui est le résultat de trois -éléments: mélodie, rhythme, harmonie. Bien que ces -trois éléments soient dans la nature, et qu’ils s’offrent -à nous presque simultanément dans une sensation confuse, -nous ne les percevons toutefois que l’un après -l’autre, et, historiquement parlant, la mélodie est le -premier fait qui nous frappe et nous saisit. La mélodie -est une succession de sons quelconques qui forment un -chant compréhensible à notre oreille. Le rhythme, -c’est le mouvement qui traverse nécessairement la mélodie -et lui donne un caractère, ce qui a fait dire à -Martianus Capella, un compilateur du <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècle de notre -ère, que la mélodie c’est la femme, et le rhythme -l’homme qui la féconde. L’harmonie résulte de plusieurs -sons entendus ensemble, et qui produisent ce que nous -appelons un <i>accord</i>. Comme succession mélodique, il -peut exister un nombre plus ou moins grand de combinaisons -provenant d’un caprice de l’oreille, d’une -nuance de sentiment, ou d’une flexion particulière de -l’organe dans un milieu donné; mais aussitôt que l’harmonie -intervient à l’état d’accords non pas isolés, mais -enchaînés l’un à l’autre par l’affinité des sons qu’ils renferment -et qui s’appellent, selon la belle expression -d’un Père de l’Église, cette harmonie impose à la série -mélodique un ordre nécessaire qui, de modification en -modification, la ramène au type de notre gamme diatonique. -Voilà en quelques mots l’histoire de la musique, -dont la période de première maturité se caractérise par<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span> -la formation de la gamme dans les limites de l’octave et -sous la pression de l’harmonie, qui lui impose ses lois -de régularité. Les différentes échelles musicales ne seraient -alors que des formes mélodiques plus ou moins -originales ou ingénieuses, des espèces de dialectes remplis -de nuances, d’exceptions et de subtilités, qui finissent -par disparaître devant la langue régulière qui les -absorbe dans son unité savante, comme la langue toscane -s’est formée des différents dialectes qui se parlaient -en Italie, et dont elle a dû repousser les nombreux -idiotismes. Cette opération mystérieuse de l’instinct, -qui va de la sensation confuse et complexe à la multiplicité -des aperçus pour aboutir à l’unité savante, c’est -la loi de notre développement intellectuel qui se manifeste -dans toutes nos connaissances, et surtout dans la -formation des langues littéraires.</p> - -<p>«Aussi n’est-ce pas sans raison que j’ai comparé les -différentes échelles musicales qui ont pu exister, ou qui -existent encore chez des peuples restés en dehors de -notre civilisation, aux dialectes nombreux qui précèdent -la formation d’une langue littéraire. Rousseau, qui a -remarqué cette analogie, n’en a pas compris toutes les -conséquences. C’est un fait historique parfaitement démontré, -qu’une langue est d’autant plus compliquée, -remplie d’exceptions, de raffinements et de subtilités -grammaticales, qu’elle est près de sa source et loin de ce -degré de perfectionnement où elle arrive par les efforts -du temps, du peuple surtout, qui simplifie tout ce qu’il -touche, et des grands écrivains, qui la fixent par des -chefs-d’œuvre. La même différence existe entre deux -langues parlées par deux peuples qui n’ont pas le -même degré de culture: la plus ingénieuse et la plus -riche en combinaisons grammaticales sera celle qui<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span> -n’a pas encore atteint son entier développement. Prenons -pour exemple les langues modernes qui sont -nées de l’altération de la langue latine, c’est-à-dire -l’italien, le français et l’espagnol. A partir des <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> et -<span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècles, nous voyons l’instinct des peuples nouveaux, -mélanges de barbares et de Romains abâtardis, se débarrasser -peu à peu des formes savantes de la langue -souveraine, repousser les cas, tronquer les mots, raccourcir -les phrases, altérer les rhythmes et la prosodie, -dépouiller ce luxe et cette magnificence de la langue de -Cicéron, que le génie pratique d’Auguste avait déjà -condamnés, pour se créer un instrument plus simple et -mieux adapté aux besoins d’intelligences plus nombreuses -et moins cultivées. De cette première transformation, -accomplie vers le <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, sont nés les dialectes -<i>romans</i>, qui ne sont pas encore les langues -modernes, et qui occupent, dans ce travail de décomposition -et de reconstitution, un point d’arrêt d’une -grande importance dans l’histoire. Ces dialectes, dont -le plus remarquable fut celui qu’on parlait dans le midi -de la France, et qu’on appelle la langue <i>provençale</i>, ces -dialectes, qui étaient le produit de l’instinct populaire -et une simplification de la langue latine, sont plus compliqués -et plus remplis d’artifices que les langues modernes -arrivées à leur complet épanouissement. Le -même phénomène s’est également produit dans la civilisation -particulière de chaque peuple, dont la langue -littéraire est le résultat d’un long travail d’épuration -entre les différents dialectes qui l’ont précédée, et -qu’elle n’a pu s’assimiler qu’en les simplifiant. Tel est -encore une fois le procédé de l’esprit humain dans la -formation des langues, qui semblent perdre en variété -de formes et de modes ce qu’elles gagnent en clarté, et<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span> -ne devenir un instrument de l’idée générale qu’aux dépens -de l’imagination, dont elles réfléchissent d’abord -les aperçus divers et l’enchantement matinal.</p> - -<p>—Monsieur l’abbé, interrompit le comte de Narbal -avec une parfaite courtoisie, voulez-vous me permettre -d’appuyer vos savantes considérations d’un exemple -tiré de l’histoire de mon pays, qui prouvera combien -vous avez pénétré avant dans la nature des choses? La -langue française du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, de cette grande époque -d’individualités puissantes, de discordes civiles et de -rénovation sociale, où la monarchie eut tant de peine -à triompher des nombreux intérêts et des passions anarchiques -de la féodalité, cette langue naïve et piquante, -pleine de séve, de courants, d’idiotismes et de tours ingénieux, -qui tient encore au patois par des racines -vivaces, perdra sans doute quelque chose de sa grâce -enfantine, de sa verdeur et de sa liberté d’allures en devenant, -sous le règne de Louis XIV, l’instrument d’une -civilisation plus régulière. Comme la société dont elle -exprimait les tendances et les aspirations confuses, la -langue de Marot et de Rabelais, de Montaigne surtout et -d’Amyot, en passant de l’adolescence à la puberté, a dû -s’épurer, choisir parmi les nombreux éléments hétérogènes -que lui avait légués le passé, répudier les formes -trop compliquées, les accents, les tours et les caprices -particuliers, se simplifier enfin sous la forte discipline -du goût public et de la raison générale. Dieu veuille que -le siècle de Pascal et de Bossuet, de Corneille et de -Racine, de Molière et de La Fontaine, de La Rochefoucauld -et de La Bruyère, qui marque l’avénement de la -société française à son plus glorieux développement, -n’ait pas été aussi le commencement de cette décadence -fatale qui, dans les nations comme dans les individus,<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span> -succède presque toujours à la maturité des facultés!</p> - -<p>—Mille grâces, monsieur le comte, reprit l’abbé Zamaria, -du secours que vous venez de prêter à mon argumentation, -puisée, comme vous l’avez très-bien dit, -dans la nature des choses. Eh bien! telle a été précisément -la marche de l’art musical, dont les différentes -échelles primitives n’ont été que des espèces de dialectes -ou de patois qui ont servi à former notre gamme diatonique -sous la pression de l’harmonie.</p> - -<p>«L’histoire des origines de la musique est partout enveloppée -de fables et de légendes qui cachent toujours, -sous un voile plus ou moins transparent, de profondes -vérités. Les Chinois, ce peuple à la fois si jeune et si -vieux, si méthodique et si inexpérimenté, qui s’est emprisonné -l’esprit dans une langue symbolique, comme il -a voulu s’isoler du monde par la construction de sa -grande muraille, les Chinois racontent d’une manière -fort ingénieuse comment a été fixée la série de sons qui -constitue l’échelle musicale. Sous le règne de je ne sais -plus quel empereur, qui vivait <i>deux mille six cents ans</i> -avant Jésus-Christ, le premier ministre fut chargé de mettre -un terme au désordre qui existait dans les échelles -musicales. Obéissant à son maître, le ministre se transporta -sur une haute montagne qui était couverte d’une -forêt de bambous. Il prit un de ces bambous, le coupa -entre deux nœuds, enleva la moelle qui le remplissait, -et, soufflant dans le roseau évidé, il en fit sortir un son -qui n’était ni plus haut ni plus bas que le ton qu’il prenait -lui-même <i>lorsqu’il parlait sans être affecté d’aucune -passion</i>. Ainsi fut fixé le son générateur de la série. -Pendant que le ministre poursuivait d’autres expériences -nécessaires au but qu’il se proposait, un couple<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span> -d’oiseaux, mâle et femelle, vint se percher sur un arbre -voisin. Le mâle se mit à chanter et fit entendre six sons; -la femelle, lui répondant, en articula six autres, et il -se trouva que les douze sons réunis ensemble formaient -les douze degrés de l’échelle chromatique. Le ministre, -profitant de la leçon qu’on venait de lui donner, coupa -douze bambous et en fixa la longueur nécessaire pour -produire les douze demi-tons ou degrés chromatiques -qui sont contenus dans l’unité de l’octave.</p> - -<p>«Cette fiction charmante, qui touche au caractère -moral de la musique et à la constitution physique de -l’échelle sonore, contient des vérités fondamentales, qui -ont été confirmées depuis par des expériences plus rigoureuses -et entrevues dans l’antiquité par un personnage -presque mythologique, qui joue un très-grand -rôle dans l’histoire de la musique et de la civilisation -grecques: je veux parler de Pythagore. De tous les -contes dont ce grand philosophe a été le sujet, car Pythagore, -comme Socrate, n’a laissé qu’une tradition et -des disciples, il reste démontré qu’il fut le premier à -soupçonner que le monde était soumis à des lois immuables -dont il appartenait aux géomètres de trouver la -formule. En conséquence de ce principe, qui a eu de si -grands résultats, Pythagore a soumis au calcul les phénomènes -des corps sonores et fixé la justesse absolue des -intervalles qui sont contenus dans les limites de l’octave. -Par une expérience ingénieuse et fort connue, -Pythagore prouva qu’il avait le pressentiment de cette -belle pensée de Leibnitz: «La musique est un calcul secret -que l’âme fait à son insu.» Définition admirable, -qui semble dérobée à la langue de Platon, et qui concilie -la liberté indéfinie du génie créateur de l’homme -avec l’ordre absolu qui règne dans la nature des choses:<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span> -<i>Mens agitat molem!</i> Le système musical des Grecs a -exercé une trop grande influence sur l’origine du chant -ecclésiastique pour que je me dispense d’en dire quelques -mots, sans lesquels il serait impossible de comprendre -les révolutions successives d’où est sorti l’art -moderne.</p> - -<p>«Ce peuple, prédestiné au culte des belles choses, -avait pris pour mesure de l’échelle infinie des sons perceptibles -non pas l’unité naturelle de l’octave, mais -celle du <i>tétracorde</i>, formé, comme l’indique le mot, de -quatre cordes ou degrés. La manière dont ces quatre -degrés se suivaient constituaient la variété du tétracorde, -et la succession des <i>tétracordes</i> caractérisait la nature particulière -des échelles ou des modes. Si les <i>tétracordes</i> -s’enchaînaient l’un à l’autre sans aucune solution de -continuité, l’échelle qui en résultait était qualifiée de -système <i>conjoint</i>; dans le cas contraire, elle recevait le -nom de <i>disjoint</i>. Dans l’origine, les Grecs ne possédaient -que trois principaux modes, le <i>dorien</i>, le <i>phrygien</i> -et le <i>lydien</i>, qui se distinguaient par la place qu’occupait -le demi-ton dans le tétracorde. A ces trois modes -primitifs il en fut ajouté d’autres dans la suite, et l’ensemble -de leur système musical était formé d’une assez -grande variété d’échelles, qui se caractérisaient par la -place toujours variable qu’occupait le demi-ton dans la -série diatonique. Indépendamment du genre <i>diatonique</i>, -qui procédait, comme notre gamme moderne, par intervalles -de tons et demi-tons diversement enchaînés, -les Grecs avaient aussi le genre <i>chromatique</i>, composé -d’une succession de demi-tons, et le genre <i>enharmonique</i>, -où il entrait des intervalles minimes de <i>quarts</i> de -ton.</p> - -<p>«On le voit, cette variété d’échelles musicales, où le<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span> -<i>tétracorde</i> était l’élément constitutif, les trois systèmes, -<i>diatonique</i>, <i>chromatique</i> et <i>enharmonique</i>, qui en résultaient -selon la composition du <i>tétracorde</i>, tout cela formait -un ensemble de combinaisons artificielles qui -avaient une assez grande analogie avec les nombreux -dialectes locaux qui se parlaient dans la Grèce à l’origine -de son histoire. Ces dialectes, réduits par le temps au -nombre de trois, l’<i>éolien</i>, le <i>dorien</i> et l’<i>ionien</i>, finirent -aussi par être absorbés dans la langue générale, la langue -<i>attique</i>, formée et consacrée par les chefs-d’œuvre du génie. -Cette analogie vous paraîtra encore plus frappante -quand vous saurez que le <i>genre enharmonique pur</i>, que notre -oreille aurait de la peine à supporter aujourd’hui, fut -le premier en usage dans la Grèce, et disparut devant le -genre <i>diatonique</i>, comme un dialecte plein de subtilités -et de nuances devant une langue plus simple et plus -régulière. Un célèbre théoricien grec, Aristide Quintilien, -dit en propres termes que le genre <i>enharmonique</i> -fut abandonné comme n’étant pas accessible à l’oreille -du plus grand nombre. Ce fait historique, qui se -trouve confirmé par d’autres autorités, prête un nouvel -appui à cette loi d’analogie que j’ai établie entre -les formes mélodiques et les langues qui se simplifient -d’autant plus qu’elles s’éloignent de leur source -et deviennent l’instrument d’une civilisation plus générale.</p> - -<p>—Voulez-vous me permettre de vous adresser une -question? dit le P. Sabbatini. Si j’ai bien compris le -sens de vos savants prolégomènes, les Grecs n’auraient -pas connu l’harmonie, puisque la science des accords -n’est possible qu’avec le concours de notre gamme diatonique, -qui n’existait pas encore?</p> - -<p>—<i>Maestro</i>, répondit l’abbé Zamaria avec autorité, la<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span> -question que vous me faites l’honneur de m’adresser -est si bien posée, qu’elle porte avec elle sa propre solution. -Que les Grecs aient connu et goûté quelques-uns -des effets produits par la simultanéité des sons tels que -l’octave, l’unisson, la quarte, la quinte, et même l’accord -parfait, cela est incontestable, puisque ces éléments de -l’harmonie sont dans la nature et résultent de la résonnance -du corps sonore; mais il est tout aussi certain -qu’ils ne pouvaient posséder ce que vous appelez si justement -la <i>science des accords</i>, enchaînement de notes -simultanées, mélange de consonnances et de dissonances -qui se préparent et se résolvent les unes par les -autres et qui supposent l’existence d’une échelle mélodique -moins variable que les différents modes qui composaient -le système musical des Grecs. Du reste, nous -n’avons pas besoin de les supposer plus savants qu’ils -n’étaient pour croire aux merveilleux effets qu’on attribue -à leur mélopée. Une mélodie large formée seulement -de quelques notes qui ne dépassaient guère l’étendue -d’une quinte, mariée à l’une des plus belles -langues qu’aient parlée les hommes et pénétrée par ses -rhythmes nombreux et délicats, d’une grande variété -d’accents; quelques effets puissants d’unisson et d’octave, -que doublaient et soutenaient des instruments comme -la lyre, la cythare et les flûtes de différentes espèces; la -variété des modes s’alliant à la variété des dialectes, -l’élévation des sentiments exprimés par la poésie, la -pompe du spectacle, l’idée religieuse ou patriotique qui -excitait l’imagination d’un peuple si merveilleusement -doué, tout cela suffit pour nous expliquer l’impression -profonde que devait produire la musique au siècle de -Phidias, de Praxitèle et de Zeuxis, de Platon et de Sophocle. -Éviter les extrêmes et se tenir en toutes choses<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span> -dans un milieu tempéré, telle était pour les Grecs la -mesure du juste et du beau, qu’ils appliquaient également -à la musique.</p> - -<p>«Les Romains, qui ont emprunté aux Grecs presque -tous les éléments de leur civilisation, et dont la poésie, -la sculpture et la peinture, n’ont été qu’une imitation, -un pâle reflet du génie hellénique, n’ont pas eu, non -plus, d’autre système musical que celui de leurs prédécesseurs, -qu’ils ont transmis à leur tour, sans aucune -altération, au christianisme triomphant. Si la raison et -l’histoire ne nous apprenaient que, dans le monde moral -comme dans le monde physique, la vie se compose -d’une succession de phénomènes qui se modifient incessamment -sans jamais interrompre le travail de gestation, -des témoignages irrécusables nous prouveraient que les -disciples de Jésus ont pris au paganisme, qu’ils voulaient -renverser, tous les instruments matériels, toutes -les formes plastiques de sa civilisation. Ils n’apportèrent -avec eux que l’esprit nouveau, qui a suffi pour changer -la face de la société. Que voulaient en effet ces humbles -propagateurs de la bonne nouvelle? Relever la nature -humaine de la profonde abjection où la tenait plongée -une affreuse inégalité de richesses et de lumières, mettre -à la portée de tous la science secrète des docteurs et -des patriciens, vulgariser les grandes vérités de l’ordre -moral, qui depuis longtemps dépassaient le culte public -et l’équité sociale, illuminer l’âme de l’esclave et de -l’homme libre, celle du pauvre et du millionnaire, de -l’ignorant et du philosophe, d’un même idéal de justice -et de beauté. Ces mots de l’Évangile: <i>Sinite parvulos -venire ad me</i>, donnent le vrai sens de la mission du -christianisme.</p> - -<p>«Voyez, par exemple, ce que fit saint Ambroise, évêque<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span> -de Milan, vers l’an 384. Chef spirituel de la population -d’une grande ville qui était encore à demi païenne, -dont il fallait ménager les habitudes et les vieilles idées, -il choisit, parmi les chants religieux du polythéisme, les -mélodies les plus populaires et les plus accessibles à -l’oreille et à la voix inexpérimentée de la foule: il les -appropria au culte du nouveau Dieu en y adaptant des -paroles liturgiques. Cette opération, qui a souvent été -renouvelée depuis, et que saint Ambroise n’est probablement -pas le premier à avoir essayée, amena une -simplification du système musical des Grecs. Il se trouva -que les mélodies choisies par le saint évêque de Milan -pouvaient être contenues dans quatre échelles différentes -ayant pour limites les deux notes extrêmes de l’octave, -dont la consonnance naturelle affaiblissait, si elle ne -l’absorbait entièrement, l’unité artificielle du tétracorde. -Ces quatre échelles, qui se caractérisaient par la place -qu’occupait le <i>demi-ton</i> dans la série diatonique, furent -assimilées aux modes <i>dorien</i>, <i>phrygien</i>, <i>éolien</i> et -<i>mixolydien</i>, de la musique grecque. Nous savons par -saint Augustin, l’ami et le néophyte de l’évêque de Milan, -et par d’autres témoignages non moins importants, -que les hymnes et les chants consacrés par ce qu’on -appelle la réforme de saint Ambroise étaient d’une -grande beauté, d’une douceur pénétrante, remplis d’accents -et de modulations que leur communiquaient les -rhythmes encore intacts de la poésie latine et l’influence -toujours puissante de la musique grecque ou orientale, -dont ils étaient une imitation, <i>secundum morem orientalium -partium</i>, comme le dit saint Augustin. Une critique -supérieure, qui s’appuie moins sur des témoignages -historiques toujours plus ou moins contestables que sur -la nécessité des choses et les procédés de l’esprit humain,<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span> -nous prouverait au besoin que saint Ambroise, -ou tout autre réformateur du chant ecclésiastique, n’a -pu agir autrement, qu’il a dû choisir en effet, dans le -système musical des Grecs légué par le paganisme romain, -les airs les plus populaires, et par conséquent les -plus simples dans leur structure mélodique. Cette première -concession faite par l’Église à l’instinct de la foule, -qui altère et simplifie tout ce qu’elle s’approprie, se renouvellera -constamment, et forme le nœud de l’histoire -de la musique au moyen âge.</p> - -<p>«Deux cents ans s’étaient à peine écoulés depuis la -mort de saint Ambroise, qu’une nouvelle réforme des -chants liturgiques fut jugée nécessaire et opérée par le -pape saint Grégoire le Grand, qui monta sur le siége -apostolique en 591. Subissant de plus en plus l’influence -désastreuse des barbares, qui avaient traversé le monde -romain et s’étaient emparés de l’Italie, le peuple avait -non-seulement perdu le sentiment de la prosodie et de -la valeur métrique de la langue latine; mais, en chantant -les hymnes de l’Église auxquelles cette langue était -adaptée, il en altérait le caractère mélodique, et dépassait -constamment les limites des quatre échelles fixées -par l’évêque de Milan. Voulant remédier à ce grave inconvénient, -qui tendait à bouleverser la liturgie, cette -partie dramatique de la religion si puissante sur les -masses, saint Grégoire fit recueillir de nouveau ce qui -restait des anciennes mélodies grecques, et, les joignant -à celles qui avaient été choisies par saint Ambroise, il -en forma un ensemble qui fut appelé <i>Antiphonaire centonien</i>, -c’est-à-dire <i>livre composé de fragments</i>. S’apercevant -bientôt que cette compilation de chants divers ne -pouvait être contenue dans les quatre échelles diatoniques -de saint Ambroise, le pape saint Grégoire en ajouta<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span> -quatre autres, qu’il rattacha aux premières par une -opération des plus simples. Telle est l’origine des huit -tons ou échelles du chant ecclésiastique, qui prit alors -le nom de <i>plain-chant</i> (<i>cantus planus</i>), parce qu’il procédait -par degrés d’égale valeur, et sans autre rhythme -que celui qui accompagne invinciblement toute émission -de la parole humaine.</p> - -<p>«Les huit tons du chant ecclésiastique, qui porte -aussi le nom de <i>chant grégorien</i>, de son dernier réformateur, -se divisent en deux catégories: les tons <i>authentiques</i>, -qui sont les quatre échelles fixées par saint Ambroise, -et les tons <i>plagaux</i>, ceux que saint Grégoire a fait -dériver des premiers. Ces catégories se distinguent entre -elles par la place toujours variable qu’occupe l’intervalle -de demi-ton dans la série diatonique. Il y a d’autres accidents -qui servent à caractériser les huit modes de la -mélopée ecclésiastique, et sur lesquels il est inutile -d’insister. La réforme du chant ecclésiastique opérée -par saint Grégoire est, vous le voyez, un nouveau témoignage -de cette loi de simplification qui marque -l’action de l’instinct populaire aussi bien dans la formation -des langues que dans la construction des échelles -musicales. Ainsi donc les mélodies choisies par saint -Ambroise parmi les chants populaires du polythéisme -étaient encore empreintes de certaines nuances de -rhythme et de modulation que ne possède déjà plus le -plain-chant de saint Grégoire, mélopée plus voisine de la -parole que de la musique. Pour en revenir à la comparaison -que j’ai établie entre les langues et les formes -mélodiques qui vont se simplifiant à mesure qu’elles -étendent la sphère de leur action, on pourrait dire, sans -attacher trop de rigueur à ce rapprochement, que le -chant de saint Ambroise est à la musique grecque du<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span> -temps d’Aristoxène<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a> ce que la langue de Virgile est à -celle d’Homère, et que le plain-chant de saint Grégoire -est à celui de l’évêque de Milan ce que les langues modernes -du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle sont à celles de Tacite, un dialecte -transitoire qui n’a pas encore la fixité d’une langue -vraiment littéraire.</p> - -<p>«L’<i>Antiphonaire</i> de saint Grégoire, ce recueil de mélodies -diverses, avec les huit échelles diatoniques qui leur -servaient de base, devint une partie intégrante de la liturgie, -et on l’attacha même à l’autel de l’ancienne basilique -de Saint-Pierre par une chaîne en fer, comme -pour le préserver de toute altération et lui imprimer le -sceau de la perpétuité. Le pape compléta son œuvre en -instituant pour l’enseignement du chant ecclésiastique -une école qui est l’origine de la grande école romaine. -Eh bien! malgré la chaîne en fer à laquelle fut suspendu -l’<i>Antiphonaire</i> de saint Grégoire, malgré toutes -les précautions que prit le grand pontife pour donner à -sa réforme la stabilité d’une institution presque divine, -le chant liturgique ne fut pas plus à l’abri des caprices -de la fantaisie que les vérités d’un ordre supérieur n’ont -échappé aux licences des esprits indépendants ou téméraires. -Les conciles que l’Église fut constamment obligée -de réunir, soit pour aviser aux besoins de la discipline -ébranlée, soit pour se défendre contre les hérésiarques -qui niaient son pouvoir, eurent à s’occuper avec non -moins de vigilance des nombreuses altérations du chant -ecclésiastique. Cinquante ans après la mort de saint -Grégoire, vers le milieu du <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, on ne s’entendait -déjà plus ni sur le nombre des tons, ni sur le caractère<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span> -esthétique des mélodies religieuses. Les uns admettaient -huit, neuf et dix tons; les autres en reconnaissaient -douze, quatorze et jusqu’à quinze. Non-seulement -les théoriciens, plus ou moins préoccupés du système -musical des Grecs, qui avait été la source du chant -liturgique, enseignaient une doctrine qui n’était pas -toujours d’accord avec la pratique; mais chaque pays, -chaque province du monde catholique où avait pénétré -l’<i>Antiphonaire</i> de saint Grégoire, l’avait promptement altéré -par des variations et des interpolations involontaires. -Qui ne connaît la discussion mémorable qui eut -lieu à Rome devant Charlemagne entre des chantres -romains et des chantres français sur la manière d’interpréter -les mélodies grégoriennes? La décision de Charlemagne -est pleine de bon sens. «Quelle est, dit-il, l’eau -la plus pure, celle qui vient de la source, ou des ruisseaux -qui en dérivent?» Les chantres français répondirent -unanimement: «Celle qui vient directement de la -source.—Remontez donc, répliqua Charlemagne, à -la source de saint Grégoire, car il est manifeste que -vous avez corrompu la mélodie ecclésiastique.» Cet -apologue ingénieux suffirait pour nous apprendre que -ce qu’on appelle la pureté originelle du chant grégorien -est une chimère. Si de nos jours, avec une notation -compliquée et précise, qui parle aux yeux autant qu’à -l’esprit, qui fixe les moindres nuances d’une composition -musicale, il est difficile qu’on ne s’écarte pas de la -pensée de l’auteur, lorsqu’il n’est pas là présent pour -diriger lui-même l’exécution de son œuvre, comment -pouvait-on empêcher que le chant liturgique, bâti sur -des échelles essentiellement mobiles, transmis par des -signes imparfaits et livré au sentiment d’interprètes -ignorants, ne fût promptement altéré et ne perdît l’accent<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span> -de gravité majestueuse qu’il avait à son origine? -En général, c’est une bien grande erreur que de chercher -dans ces temps de ténèbres un principe, une institution, -une règle quelconque qui résiste à ce mouvement -de transformation qui emporte et caractérise le -moyen âge. Tout est mouvant; les éléments les plus hétérogènes -se rapprochent et se combinent un moment -pour se désagréger l’instant d’après; l’Église est un vaste -théâtre où retentissent les échos de la vie extérieure, qui -troublent sa discipline et affaiblissent son autorité. Les -langues vulgaires sont à peine formées, que le peuple -les introduit forcément dans la liturgie, avec les chansons -profanes et souvent obscènes qu’il a apprises au -dehors. C’est en vain que les conciles, que les docteurs -et les plus illustres personnages, comme saint Bernard, -s’élèvent contre ce scandale et réclament la sévérité des -lois canoniques pour préserver le chant liturgique des -variations et des caprices de la mode: quand tout le -monde est coupable, tout le monde est innocent, et dans -les arts comme dans les questions de l’ordre moral et -politique, l’Église, ne pouvant résister aux envahissements -de l’esprit séculier, finit toujours par traiter -avec la liberté.</p> - -<p>«Du <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, qui est une époque solennelle -de l’histoire du moyen âge, il se fait dans l’art musical, -ainsi que dans l’ensemble des connaissances humaines, -un grand travail de reconstitution dont il importe de -connaître les résultats. Sous la pression toujours croissante -de la fantaisie populaire, qui introduit dans les -temples chrétiens des ressouvenirs de la vie extérieure -et des lambeaux de chansons en langue vulgaire, la mélopée -grégorienne s’altère de plus en plus, se surcharge -d’accidents, de modulation et de rhythmes divers qui<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span> -amènent un immense désordre dont s’effrayent avec juste -raison les maîtres de l’art et les princes de l’Église. C’est -pourtant de ce désordre fécond, où les éléments nouveaux -apportés par les peuples du Nord se rapprochent -et se combinent d’une manière plus intime avec ceux -qui caractérisent les nations de race latine, c’est du -contact de la fantaisie et de l’art séculiers avec le chant -liturgique que naît un art tout nouveau, l’harmonie, -en même temps que la musique mesurée, qui en est la -manifestation directe. Sous les différents noms d’<i>organum</i>, -de <i>diaphonie</i>, qui indiquent la coexistence de deux -sons d’égale valeur, de <i>déchant</i> (<i>discantus</i>), qui signale -un progrès dans le mouvement des voix et comme une -anticipation d’une partie sur l’autre, l’harmonie, qu’Isidore -de Séville définissait déjà au <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle: <i>Harmonia -est modulatio vocis, et concordantia plurimorum sonorum -et coaptatio</i>, reçoit au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle son premier développement, -que j’appellerai son adolescence. Aux intervalles -de quarte, de quinte et d’octave, employés antérieurement, -on ajoute ceux de tierce et de sixte. La succession -des <i>consonnances</i> et des <i>dissonances</i> est réglée par -la résolution de l’intervalle dissonant. A la notation -diffuse de Boèce, qui consistait dans l’emploi des quinze -premières lettres de l’alphabet romain, à celle plus -simple de saint Grégoire, qui se servit des <i>six premières -lettres</i> de ce même alphabet, au système <i>neumatique</i>, -mélange d’accents, de virgules et de points diversement -combinés, où l’œil avait peine à se reconnaître, à ces -trois manières très-imparfaites d’exprimer l’intensité -des sons, succèdent d’abord les lignes de la portée, et -puis la <i>notation proportionnelle</i>, c’est-à-dire un ensemble -de signes dont la figure indique tout à la fois la place -qu’occupe le son dans l’échelle et sa durée relative.<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span> -Cette immense révolution, qui ne semble au premier -abord qu’un changement de méthode, n’est rien moins -que le triomphe de l’esprit séculier sur l’art religieux. -Par son ignorance des lois de la prosodie latine, la foule -avait troublé les rhythmes savants dont le chant de saint -Ambroise était encore pénétré; elle méconnaissait chaque -jour davantage le caractère respectif des huit tons -de saint Grégoire, qui sont moins des échelles régulières -que des formules mélodiques léguées par le polythéisme; -elle mêlait à ces <i>nomes</i> ou airs religieux, qui -se transmettaient imparfaitement par l’enseignement -oral des initiés, les modulations et les rhythmes des -chansons populaires qui surgissaient alors de toutes -parts. De là un désordre, une confusion, qui firent -sentir à la foule la nécessité d’une règle aussi simple que -son esprit. Il se trouva des hommes studieux qui répondirent -à ce besoin et qui imprimèrent à l’art musical -cette régularité un peu grossière que l’instinct du peuple -avait déjà introduite dans le mécanisme des langues -vulgaires et dans les faits de la société civile, qui subissait -alors une transformation. Telle est la véritable signification -du mouvement qui substitue au rhythme traditionnel -et à l’indécision tonale des mélodies la précision -de la musique mesurée, qui est inhérente à l’harmonie. -Les hommes qui dirigent ce mouvement, et dont -les écrits nous en révèlent les phases successives, sont -Hucbald, Francon de Cologne, Marchetto de Padoue et -Guido d’Arezzo, qui n’a rien inventé de ce qu’on lui -attribue, ni les lignes de la portée, ni le nom des notes -<i>ut</i>, <i>ré</i>, <i>mi</i>, <i>fa</i>, <i>sol</i>, <i>la</i>, mais qui s’est servi avec intelligence -de tous ces procédés connus avant lui, et qui a -apporté dans l’enseignement de la musique cette lucidité -pratique qui est propre au génie italien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span></p> - -<p>«Le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle est l’époque culminante du moyen -âge. L’esprit humain a fait une grande évolution et tend -à se dégager de la tutelle de l’autorité. Les corps politiques -et la société civile, obéissant à des principes -mieux définis, commencent à avoir conscience de leurs -actes ainsi que de leur destinée. Les langues vulgaires -sont presque toutes formées et deviennent l’instrument -d’une littérature nouvelle qui répond aux sentiments de -tous. Le catholicisme, plein de séve et fort des luttes -qu’il vient de traverser, s’épanouit comme une plante généreuse, -et produit chez les peuples du Nord ces cathédrales -gothiques qui frappent l’imagination par l’immensité -de l’espace qu’elles circonscrivent et la hardiesse -de leurs voûtes élégantes. En Italie, on voit apparaître -successivement dans ce siècle mémorable Brunetto Latini, -Guido Cavalcanti et Dante Alighieri, qui fixent -irrévocablement la poésie vulgaire; saint Thomas d’Aquin, -le grand métaphysicien du catholicisme; saint -François d’Assise, saint Bonaventure, Thomas de Celano -et Jacopone da Todi, l’auteur de la prose du <i>Stabat Mater</i>, -qui impriment au culte de la vierge Marie un éclat -inusité; Cimabüe et surtout Giotto, qui dégagent l’art -de la peinture de la tradition byzantine, et s’efforcent -de lui faire exprimer les formes et les couleurs de la -vie. La musique participa à ce grand mouvement d’émancipation, -et donna naissance à ce nombre considérable -de poëtes et de musiciens populaires qu’on nomme -<i>trouvères</i> en France, <i>minnesinger</i> en Allemagne et <i>troubadours</i> -en Provence, d’où nous vient le mot de <i>trovatori</i>, -qui indique le premier éveil de la fantaisie dans -les arts de sentiment. Après quelques années de ravissement, -où l’imagination, satisfaite des efforts accomplis, -semble ne plus rien désirer, l’harmonie, appliquant<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span> -ses procédés au chant ecclésiastique, qu’elle -dénature de plus en plus, aussi bien qu’aux mélodies -populaires, alors si nombreuses et si vivaces, réalise -de nouveaux progrès et acquiert la régularité d’un art -véritable dont les combinaisons captivent l’attention générale. -Les intervalles sont épurés et définitivement -classés en <i>consonnants</i> et en <i>dissonants</i>. Les <i>consonnances -parfaites</i> distinguées des <i>consonnances imparfaites</i> par le -sentiment plus ou moins grand de quiétude ou de repos -qu’elles procurent à l’oreille, les parties devenues plus -nombreuses, reçoivent une nouvelle direction, et leur -entrelacement est soumis à des règles qu’on respecte -encore aujourd’hui. Enfin, sous les noms de musique -figurée et de <i>contre-point</i>, que lui donna pour la première -fois un célèbre théoricien du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, Jean de -Muris, l’harmonie devient un art savant et compliqué, -dans lequel se distinguent une classe de compositeurs -qui méritent de nous arrêter un instant.</p> - -<p>«Dès la fin du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle on voit s’élever dans les -Pays-Bas, dans le nord de la France, en Hollande et -aussi en Angleterre, un nombre considérable de musiciens -célèbres qui s’appliquent à perfectionner toutes -les parties de l’art d’écrire et deviennent les premiers -harmonistes de l’Europe. Ces musiciens, que l’histoire -désigne sous la qualification commune de Flamands, -<i>Fiaminghi</i>, parce que la plupart sont originaires de la -Flandre, remplissent un interrègne de cent cinquante -ans, qu’on peut subdiviser en trois différentes époques. -La première est illustrée par Guillaume Dufay, par Binchois, -Dunstable et Obrecht, ses contemporains; la -seconde est surtout remarquable par l’avénement d’Okeghem, -chantre et chapelain du roi de France Charles VII, -le plus savant contre-pointiste de son temps, et le maître,<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span> -à ce que l’on croit, de Josquin Desprès, homme de génie -dont la gloire remplit toute la première moitié du -<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Guicciardini, dans son <i>Histoire des Guerres -de Flandre</i>, parle avec enthousiasme de ces compositeurs -célèbres, qui se répandent dans toute l’Europe, -sont recherchés par tous les princes souverains, et dirigent -toutes les chapelles, depuis celle du pape à Rome -jusqu’à notre chapelle ducale de Saint-Marc.</p> - -<p>—Es-tu bien sûr, abbé, de ce que tu dis? Notre -chapelle ducale aurait eu des étrangers pour directeurs! -s’écria en ce moment avec un sentiment de surprise et -de chagrin patriotique le sénateur Zeno.</p> - -<p>—Très-certain, répondit l’abbé Zamaria; mais que -Votre Excellence se rassure. Ces ultramontains, qui -brillent un instant dans l’histoire de l’art et viennent -fondre sur l’Italie, où ils s’emparent des meilleures positions, -ne sont guère que des <i>facchini</i>, des ouvriers -laborieux et intelligents, qui déblayent le terrain et préparent -la langue dont se servira un génie vraiment -créateur qui les éclipsera tous de sa gloire immortelle. -En effet, on chercherait vainement chez ces musiciens -studieux autre chose que des formes abstraites, de la -syntaxe des sons, des combinaisons de voix, des imitations -plus ou moins ingénieuses. Les paroles liturgiques -ou profanes qu’ils choisissent pour écrire leurs -morceaux ne sont qu’un prétexte à argumentations; le -thème de leurs messes ou motets, qu’ils empruntent au -plain-chant ecclésiastique et plus souvent encore aux -chansons populaires, n’est qu’une espèce de prémisse -sur laquelle ils construisent le savant édifice de leurs -contre-points plus ou moins fleuris. En un mot, les musiciens -flamands, qui pendant un siècle et demi fixent -l’attention générale de l’Europe, ces barbares qui envahissent<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span> -une seconde fois l’Italie, où ils fondent des -écoles et sont l’objet de l’admiration des plus nobles -esprits, remplissent, dans l’histoire de la musique européenne, -cette période curieuse qu’on appelle le règne -de la scolastique. Dialecticiens habiles, moins occupés -du fond des idées que de l’ingéniosité de la forme, distraits, -captivés par les combinaisons d’une langue nouvelle, -dont ils admirent surtout les artifices, les contre-pointistes -belges, a dit Forkel avec esprit, «ressemblent -à des jeunes gens sortant de l’Université, où -ils auraient montré de l’aptitude pour les discussions -logiques, qui s’empressent d’étaler leur science de fraîche -date, et ne peuvent avancer la moindre proposition -sans la soumettre aux épreuves d’une argumentation en -règle<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.» Cette comparaison, faite par un Allemand et -puisée dans les mœurs de sa nation, est d’autant plus -juste qu’il l’applique à des compositeurs qui ont à peu -près la même origine et se distinguent par les mêmes -qualités; car les contre-pointistes flamands ont précisément -développé dans l’art musical cette faculté des combinaisons -harmoniques qui est encore aujourd’hui le -trait distinctif de la grande école d’où est sorti Sébastien -Bach. Comme les docteurs scolastiques, qui avaient -moins d’invention et de hardiesse dans l’esprit que d’habileté -à discuter sur des vérités dogmatiques dont ils -acceptaient l’autorité, et qui, dans l’histoire de la philosophie, -préparent la voie aux libres penseurs du -<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, les contre-pointistes belges et flamands ne -se préoccupaient guère que des procédés matériels de -la composition, et ils prenaient naïvement dans la tradition, -c’est-à-dire dans le plain-chant ecclésiastique et<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[364]</a></span> -dans les chansons populaires, l’idée mélodique qui servait -de thème à leurs déductions canoniques. Les arts -et les littératures de tous les peuples n’ont-ils pas traversé -une période semblable de labeur pédantesque, -où le sentiment et l’idée sont nécessairement subordonnés -aux artifices de la forme, qui captive alors tous -les esprits cultivés? Je n’ai pas besoin de vous apprendre, -monsieur le comte, dit l’abbé en s’adressant particulièrement -à M. de Narbal, qu’il y a eu dans l’histoire de -la poésie française une époque semblable, où l’on s’ingéniait -à inventer les rhythmes et les coupes les plus -bizarres, et telle pièce de vers que je pourrais vous citer -est aussi loin de la véritable poésie inaugurée par Malherbe -qu’un <i>canon énigmatique</i> d’Okeghem ou que la -messe de Josquin Desprès sur la série de notes <i>la</i>, <i>sol</i>, -<i>fa</i>, <i>ré</i>, <i>mi</i>, dont elle porte le nom, sont loin de la messe -<i>du pape Marcel</i>, du divin Palestrina.</p> - -<p>«Je viens de prononcer un bien grand nom, un nom -qui résume toute une époque de l’histoire de l’art! -Jean-Pierre Luigi da Palestrina est né dans cette petite -ville de la Romagne dont il prit le nom, au printemps -de l’année 1524, quatre ans après la mort de Raphaël. -Issu d’une pauvre famille dont on n’a jamais pu découvrir -l’origine, il se rendit à Rome à l’âge de seize ans, -en 1540, et entra dans l’école de contre-point fondée par -le Français Goudimel. Au milieu de nombreux condisciples -parmi lesquels se trouvaient Jean Animuccia et -Nanini, le jeune Pierre ne tarda point à se distinguer. -Élu maître des enfants de chœur de la chapelle Julia -en 1553, il publia, trois ans après, le premier recueil de -ses œuvres, où l’on remarque quatre messes qu’il dédia -au pape Jules III. Le souverain pontife, pour témoigner -sa haute satisfaction d’un hommage dont il sentait le<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[365]</a></span> -prix, fit entrer Palestrina parmi les chantres de sa chapelle, -en le dispensant de l’examen préalable qu’exigeaient -les statuts. Après la mort de Jules III et la courte -apparition du pape Marcel II, qui ne régna que vingt-trois -jours, la tiare échut à Paul IV, dont le caractère -impérieux et sanguinaire n’est que trop connu. Voulant -réformer les nombreux abus de la cour de Rome, si -vivement attaqués par les protestants ultramontains, -le pape fit expulser de sa chapelle tous les chantres -mariés, et comme Palestrina se trouvait dans ce cas, -il dut quitter une place qui le faisait vivre plus que -modestement. Nommé peu de temps après maître de -chapelle de Saint-Jean de Latran, puis de Sainte-Marie-Majeure, -où il a passé dix années qui ont été les -plus fécondes de sa vie, Palestrina rentra de nouveau à -Saint-Jean de Latran en 1571. Il perdit sa femme Lucrezia, -qui lui avait donné quatre fils, en 1580. Accablé de -douleur et de misère, Palestrina vécut encore quelques -années, et il termina sa glorieuse carrière le 2 février -1594, âgé de soixante-dix ans. Homme pieux et -bon, toujours aux prises avec les plus dures nécessités -de la vie, son âme fut à la hauteur de son génie. Si, -dans la dédicace de son premier livre des <i>Lamentations</i> -au pape Sixte V, il fit entendre une voix suppliante, -c’étaient moins les souffrances matérielles qui lui arrachèrent -ce cri de détresse que la douleur de ne pouvoir -publier les œuvres qui ont immortalisé son nom. Jusqu’à -son lit de mort, il disait au dernier fils qui lui restait: -«Je vous laisse un grand nombre d’ouvrages inédits.... -Grâce au grand-duc de Toscane, je vous laisse -aussi ce qui est nécessaire pour les faire imprimer.... Je -vous recommande que cela se fasse au plus tôt, pour la -gloire du Tout-Puissant et la célébration de son culte.»<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[366]</a></span> -Ces dernières paroles sont bien dignes du musicien sublime -qui le premier a su donner une forme à la prière -et à la poésie du culte catholique, et qui, par sa merveilleuse -création de la messe dite <i>du pape Marcel</i>, a -sauvé la musique religieuse.</p> - -<p>«Deux genres de musique ont existé simultanément -pendant tout le moyen âge: le chant liturgique, formé -tour à tour par saint Ambroise et saint Grégoire, et les -chansons populaires, d’abord accompagnées de paroles -latines, puis alliées aux premiers accents des dialectes -modernes. Construit avec des fragments de mélodies -antiques et d’après des ressouvenirs du système musical -des Grecs, dont il était une simplification, le plain-chant -ecclésiastique était purement diatonique, et n’avait d’autre -mesure que ce rhythme vague qui est inhérent à la -prosodie, et qu’on devine plus qu’on ne l’apprend. Au -contraire, les chansons populaires qui circulaient librement -dans la foule, dont elles exprimaient les sentiments, -étaient non-seulement empreintes d’un rhythme -plus fortement accusé que la mélopée religieuse, mais -elles avaient aussi une tournure mélodique qui les rapproche -beaucoup de la musique moderne. Ces deux formes -musicales, qui étaient la manifestation des deux -grands éléments dont se composait la société du moyen -âge, l’Église et l’esprit séculier, se trouvèrent presque -toujours en contact, et le peuple grossier, imbu de souvenirs -et de chants contemporains, les introduisit forcément -dans le temple, où ils altérèrent le caractère esthétique -et la constitution matérielle du plain-chant -grégorien. Lorsque l’harmonie vint soumettre à ses -procédés de mesure rigoureuse le chant de l’Église et -les mélodies populaires, la confusion des deux genres -de musique devint si grande, qu’on eut de la peine à reconnaître<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[367]</a></span> -sous ce fracas de sons, de contre-points et de -<i>gorgheggi</i>, la gravité traditionnelle du chant liturgique. -Les paroles les plus obscènes des chansons populaires -retentissaient dans l’Église, et servaient d’épigraphe aux -messes que composaient laborieusement sur ces thèmes -inouïs les musiciens flamands. C’est en vain que les conciles -s’occupèrent incessamment de ce grave sujet de -discipline; c’est en vain que le pape Jean XXII publia -en 1322 sa fameuse décrétale contre les innovations -harmoniques qui défiguraient la mélodie grégorienne: -le désordre s’accrut chaque jour davantage et se prolongea -jusqu’au milieu du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, où le concile de -Bâle d’abord, puis celui de Trente dans sa vingt-deuxième -session, flétrirent d’un blâme solennel ce mélange grossier -de paroles et de musique profanes avec le texte et le -chant de l’Église. C’est pour obéir à la volonté du concile -que le pape Pie IV nomma une commission chargée -d’examiner quelles seraient les mesures à prendre pour -réformer de pareils abus. La commission, présidée par -les deux cardinaux Vitellozzi et Borromée, arrêta les -deux points suivants: 1<sup>o</sup> qu’on ne chanterait plus les -messes et les motets qui contiendraient des paroles différentes -de celles de l’Église; 2<sup>o</sup> que les messes composées -sur des thèmes empruntés à des chansons profanes -seraient bannies de la liturgie. Après de nombreuses -discussions où furent émis les avis les plus extrêmes, la -commission jeta les yeux sur Palestrina, qui s’était déjà -fait connaître, et dont tout le monde citait les admirables -<i>improprii</i> de la pénitence comme des modèles de -musique vraiment religieuse. On lui demanda de composer -une messe où les paroles de l’Église seraient respectées -et contenues dans une forme de l’art qui en révélât -le sentiment. Saintement inspiré par la foi naïve<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[368]</a></span> -qui remplissait son cœur et par l’importance de la mission -dont on l’avait chargé, Palestrina composa trois -messes qui furent exécutées au palais du cardinal Vitellozzi. -Celle qui réunit tous les suffrages et qui excita -l’admiration des juges les plus difficiles fut la troisième, -que Palestrina publia sous le titre de <i>messe du pape Marcel</i> -(<i>Missa papæ Marcelli</i>), probablement par un sentiment -de reconnaissance pour la mémoire de ce pontife. -Lorsque le pape Pie IV entendit pour la première fois -cette messe, le 19 juin 1565, il en fut si ravi, qu’il -nomma Palestrina compositeur de sa chapelle. Telle est -l’histoire d’une composition célèbre qui sauva l’art musical -de la proscription dont voulait le frapper l’autorité -ecclésiastique.</p> - -<p>«Si maintenant, continua l’abbé, vous me demandez -quelle est la valeur absolue de l’œuvre de Palestrina, -qui a touché à toutes les parties du drame liturgique, si -vous me demandez de préciser en quelques mots le rôle -que joue ce grand homme dans l’histoire générale de -l’art, je vous répondrai qu’il est le premier musicien -sorti des bancs de l’école qui ne se soit pas laissé entièrement -absorber par les artifices du métier, et qui ait -considéré la forme comme l’instrument de l’inspiration, -qu’il est enfin le premier savant contre-pointiste qui -mérite la qualification suprême de <i>compositeur</i>. Il ferme -l’ère de la scolastique et ouvre celle de la Renaissance, -dont il n’entrevoit cependant que l’aurore. Élève et successeur -des Flamands, qui avaient élaboré tous les détails -de la langue et préparé l’instrument nécessaire à la -manifestation du sentiment, Palestrina s’élance du milieu -de ces ouvriers patients attachés à la glèbe, c’est-à-dire -à <i>la lettre qui tue</i>; il leur apporte l’<i>esprit</i> qui seul -vivifie. Génie éminemment italien, plein d’onction et de<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[369]</a></span> -sérénité, il épure, il simplifie les formes matérielles de -la composition que lui ont transmises ses maîtres, et les -emplit du souffle de la vie. Il dit des choses sublimes -avec les mêmes moyens qui avaient servi de jouet à l’esprit -de combinaison; il chante, il prie au lieu d’argumenter; -il crée enfin la musique du catholicisme, entrevue -seulement par les grands esprits du moyen âge, -et qu’on trouve définie dans ces paroles de saint Bernard: -<i>Sic suavis ut non sit levis, sic mulcet aures, ut -moveat corda, tristitiam levet, iram mitiget, sensum litteræ -non evacuet, sed fecondet</i><a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p> - -<p>«Vous allez juger vous-mêmes, dit l’abbé en descendant -de l’estrade sur laquelle il était placé, si la musique -de Palestrina, qui a donné son nom à toute une école, -et dont le style marque une date de l’histoire, mérite les -éloges qu’on lui prodigue depuis deux cents ans.»</p> - -<p>Les chanteurs de la chapelle ducale de Saint-Marc, -qui étaient réunis dans un coin de la bibliothèque, exécutèrent -alors le <i>Sanctus</i> de la messe à six voix dite <i>du -pape Marcel</i>, morceau remarquable, qui communique à -l’âme une émotion qu’il est impossible de définir; le -<i>Kyrie</i> de la messe de <i>Requiem</i>, d’une expression profonde; -l’<i>impropria</i> à quatre voix, <i>Vinea mea electo</i>, qu’on -chante le vendredi saint à la chapelle Sixtine, prière -d’un accent ineffable et vraiment divin, dont Mozart -seul a pu égaler l’élévation dans son <i>Ave verum</i>. L’exécution -de ce morceau produisit dans l’assemblée une -explosion d’enthousiasme et de ravissement qui dura -quelques minutes pendant lesquelles Lorenzo s’approcha<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[370]</a></span> -de Beata, dont le regard l’invitait, pour ainsi dire, à -venir lui communiquer son sentiment.</p> - -<p>Après le <i>Stabat Mater</i> à deux chœurs, qui fut chanté -aussi avec beaucoup d’ensemble, on termina par le madrigal -à quatre voix: <i>Alla riva del Tebro</i>, qui est un -modèle de ce genre de composition dite <i>musica da camera</i>, -musique de chambre, parce qu’elle tenait lieu, au -<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, de la musique dramatique, qui n’existait -pas encore.</p> - -<p>«Ai-je besoin de vous faire remarquer, reprit l’abbé, -qui était remonté sur l’estrade, le charme particulier de -ce morceau, qu’on dirait avoir été composé par un -poëte qui aurait eu l’âme et le génie de Virgile, dont il -rend en effet la molle langueur et la mélancolie touchante? -Et si vous saviez avec quelle simplicité de -moyens Palestrina a obtenu de tels effets! Subissant les -lois de la <i>fugue</i>, qui était alors la forme consacrée par -les maîtres de l’art, il se joue de ses difficultés avec une -aisance admirable, et c’est au moyen de quelques dissonances -produites par les mouvements de la stratégie -des parties<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a> que Palestrina parvient à exprimer la -douleur de ce jeune berger pleurant, sur les bords du -Tibre, un amour dédaigné:</p> - -<p class="pp8 p1">....Et mœstis late loca questibus implet;</p> - -<p class="pn1">car il n’y a pas de mélodie proprement dite dans le délicieux -madrigal que vous venez d’entendre, ni dans aucune -partie de l’œuvre si variée de Palestrina. Tous les -effets résultent des procédés du contre-point, et il serait -impossible d’y trouver une phrase musicale qui eût assez -de vitalité pour exister en dehors des combinaisons harmoniques -qui forment un ensemble si parfait. C’est dans<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[371]</a></span> -ce style élevé de musique purement vocale, dépourvu à -la fois de modulations et d’accompagnements d’aucune -espèce, c’est dans le <i>style à la Palestrina</i> qu’ont écrit le -Flamand Orlando di Lasso, son contemporain et son -émule, l’Espagnol Vittoria, Nanini, Benevoli, Allegri, -Vallerano, et une foule de compositeurs dont la tradition -et l’enseignement se sont prolongés jusqu’à nos -jours, et constituent le patrimoine de l’école romaine.</p> - -<p>«Lorsqu’au jour de Noël de l’année 1512, le pape -Jules II officia pour la première fois dans la chapelle -Sixtine, dont Michel-Ange venait de peindre la voûte, -Palestrina n’était pas encore né. Les <i>Loges</i>, les <i>Stances</i>, -toutes les incomparables merveilles qui remplissent le -Vatican étaient terminées, et la Renaissance avait accompli -son évolution, quand l’auteur de la <i>messe du pape -Marcel</i>, surnommé par ses contemporains le <i>prince des -musiciens</i>, vint au monde. L’intervalle de près de quatre-vingts -ans qui existe entre la mort de Raphaël et celle de -Palestrina peut servir à mesurer la distance qui sépare -encore l’art musical des arts plastiques, qui alors étaient -parvenus au point le plus élevé de leur développement. -Rien dans les œuvres du fondateur de l’école romaine, ni -dans celles d’Orlando di Lasso, ne peut être comparé -aux vastes compositions de <i>la Cène</i> de Léonard de -Vinci, du <i>Jugement dernier</i> de Michel-Ange, de <i>l’École -d’Athènes</i>, de <i>l’Incendie du Borgo</i> et surtout de <i>la Transfiguration</i> -de Raphaël. Dépourvue de moyens pour accentuer -la passion et pour peindre les accidents extérieurs, -la musique en est encore à cette phase de la puberté -où l’on exprime d’une manière indécise les sentiments -indéfinis qu’on éprouve. On dirait la prière d’un -enfant ou celle d’une jeune fille émue qui manque des -mots nécessaires pour préciser l’objet de ses vœux, et<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[372]</a></span> -donner une forme aux aspirations confuses qui agitent -son âme. Un motet de Palestrina, comme celui <i>Sicut -cervus desiderat ad fontes</i>, ou comme l’admirable antienne -à six voix <i>Tribularer si nescirem</i>, peut être comparé, -pour la simplicité naïve du style et le caractère de -l’expression, à une vierge de Fra Angelico ou du Pérugin. -C’est pénétrant, plein de componction et de divine -tendresse, mais d’une harmonie un peu vague, qui -laisse transpirer le sentiment général, sans permettre de -saisir le sens particulier de la parole. Un exemple fera -encore mieux comprendre quelle différence il peut exister -dans les moyens qu’emploie l’esprit humain pour -exprimer un même sentiment.</p> - -<p>«Ce n’est point une exagération de dire que le culte -de la vierge Marie a reçu en Italie un éclat de poésie -qu’il n’a jamais eu chez aucun peuple du monde catholique. -Principalement dans cette partie de la Romagne -qu’on appelle l’Ombrie, sont nés quelques hommes tendres, -pieux et divinement inspirés, qui ont créé l’idéal -ineffable de la mère de Jésus-Christ: ce sont, avec saint -François d’Assise, Jacopone da Todi, Raphaël d’Urbino -et Jean-Pierre Luigi da Palestrina. Sur cette admirable -séquence du <i>Stabat Mater dolorosa</i>, que Jacques des Benedetti, -connu sous le nom de Jacopone da Todi, publia -à la fin du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, il a été fait un grand nombre de -compositions musicales parmi lesquelles je ne mentionnerai -que la mélodie du plain-chant romain, le <i>Stabat</i> de -Palestrina et celui de Pergolèse, que tout le monde -connaît. Il existe deux <i>Stabat</i> de Palestrina, l’un à trois -chœurs qui est inédit, et celui que vous venez d’entendre -à deux chœurs de quatre parties. Eh bien! si l’on compare -les paroles de Jacopone à la musique de Palestrina, -et si l’on rapproche cette dernière composition du tableau<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[373]</a></span> -de Raphaël connu sous le nom du <i>Spasimo</i>, on a -sous les yeux trois moments de l’histoire, la traduction -d’un sentiment dans trois langues différentes, qui sont -loin d’avoir le même degré de perfection. Dans le morceau -de Palestrina, les deux chœurs alternent et se répondent -pieusement comme deux groupes de chrétiens -qui se raconteraient les incidents du grand sacrifice accompli -sur le Calvaire. A certains moments décisifs du -récit, les deux chœurs se réunissent comme s’ils étaient -trop émus du spectacle de la douleur maternelle pour -s’écouter isolément:</p> - -<p class="pp8 p1">Oh! quam tristis et afflicta<br /> -Fuit illa benedicta!</p> - -<p class="pn1">Puis ils recommencent à dialoguer pour confondre de -nouveau leur douleur au cri suprême:</p> - -<p class="pp8 p1">Dum emisit spiritum!</p> - -<p class="pn1">Après un changement de mesure qui sépare la partie -pathétique du drame divin de la conclusion, qui est -d’une expansion toute lyrique, les deux chœurs reprennent -la même série de strophes et d’antistrophes alternant -et s’unissant tour à tour jusqu’à la glorification -finale:</p> - -<p class="pp8 p1">Fac ut animæ donetur<br /> -Paradisi gloria.</p> - -<p class="pn1">Cela est beau, plein d’onction et d’une piété qui vous -pénètre l’âme, qui la remplit d’une tristesse résignée -et vraiment chrétienne; mais on chercherait inutilement -dans la composition de Palestrina la douleur profonde -et concentrée que Raphaël a mise dans le regard -éploré de la Vierge qui tend les bras au divin supplicié,<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[374]</a></span> -cette diversité de personnages qui concourent à l’action -générale et trahissent leur caractère par la variété des -attitudes, ces physionomies qui parlent et qui expriment -chacune une nuance particulière de sentiment, ces tons -d’une gamme si riche, ces horizons qui éclairent la nature, -enfin tous ces détails matériels qui révèlent les -mœurs, le temps et les lieux où s’accomplit le sacrifice. -La musique n’avait encore ni perspective ni fond de -paysage, ni complication d’incidents dramatiques. Elle -peignait tout sur le même plan et n’exprimait que le -sentiment général des paroles, sans pouvoir individualiser -l’accent de la passion. La révolution qui s’est opérée -dans la peinture depuis l’avénement de Masaccio jusqu’à -Raphaël, qui la résume, n’avait pas encore eu lieu dans -l’art musical à la mort de Palestrina. Cette révolution -mémorable, qui doit séculariser la musique et la faire -entrer pleinement dans le mouvement de la Renaissance, -nous allons la voir éclater à Venise, où il est bien temps -que je revienne<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>.»</p> - -<p class="p2">Après cette première partie du discours de l’abbé -Zamaria, qui fut écoutée avec un très-vif intérêt, il y -eut une sorte d’intermède qui fut rempli par quelques -morceaux de musique, dont un duo de Paisiello, chanté -par le vieux Pacchiarotti avec Beata. C’était le fameux -duo de l’<i>Olympiade</i>, composé à Naples en 1786 pour la -Morichelli, qui faisait Aristea, et pour je ne sais plus quel<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[375]</a></span> -sopraniste célèbre qui remplissait le rôle de Megacle. -Beata, qui ne pouvait croire entièrement au bonheur -que la conduite de son père, depuis quelque temps, -semblait lui promettre, et qui ne voyait pas sans un -triste pressentiment le prochain départ de Lorenzo, mit -une émotion singulière dans ces paroles du récitatif: -<i>E mi lasci cosi</i>, «et tu m’abandonnes ainsi?» Sa voix de -mezzo-soprano, d’un timbre si suave et si pénétrant, -s’éclaira comme d’un rayon d’espoir en articulant ces -mots significatifs: <i>Va.... ti perdono.... pur che torni mio -sposo</i>; «va!... je te pardonne.... si tu reviens mon -époux!» Pacchiarotti, l’inimitable Pacchiarotti lui-même, -fut étonné de la manière dont cette jeune personne -chanta la phrase admirable de l’andante en <i>fa -mineur</i>:</p> - -<p class="pp8 p1">Nè giorni tuoi felici.<br /> -Ricordati di me!<br /> -—Perchè cosi mi dici,<br /> -Anima mia, perchè<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>?</p> - -<p class="pn1">Ce sentiment exquis, Beata le tirait de son propre cœur. -Aussi Lorenzo n’eut-il pas de peine cette fois à comprendre -un langage si peu équivoque, et ses yeux, attachés -aux lèvres inspirées de la fille du sénateur, exprimaient -sans contrainte le ravissement où le plongeait la -certitude d’être aimé. Ce duo de l’<i>Olympiade</i>, qui faillit -un instant compromettre le secret de Beata, le chevalier -Sarti ne se doutait pas alors qu’un jour il le chanterait -lui-même avec une autre femme, Frédérique, qui devait -réveiller dans son cœur flétri l’image d’un bonheur -depuis longtemps évanoui.</p> - -<p>«<i>Signori</i>, dit l’abbé Zamaria après ce court épisode,<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[376]</a></span> -qui ne passa pas inaperçu, la musique commence à -Venise, comme chez tous les peuples de l’Occident, par -des chansons populaires qui remontent aussi loin que -les souvenirs de l’histoire, et par le plain-chant ecclésiastique, -dont je vous ai raconté la formation aux premiers -siècles du christianisme. Ces deux éléments, qu’on -retrouve partout, se distinguent d’abord assez fortement -entre eux, puis ils se rapprochent, et finissent par se -confondre dans une période de temps qui est le fond de -la civilisation moderne. Aussitôt que notre basilique de -Saint-Marc fut construite, au commencement du <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle, -elle devint le centre de l’art religieux de notre pays -et l’objet de la plus grande sollicitude du sénat. Sans -nous arrêter sur des faits plus ou moins authentiques, -il est certain que, dès les premières années du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, -l’église de Saint-Marc possédait un service musical -et des orgues qui faisaient déjà l’admiration de l’Italie. -Je ne vous parlerai ni de ce prêtre vénitien, nommé -George, qui, au dire d’Éginhard, aurait construit un -orgue pour Louis le Débonnaire à Aix-la-Chapelle, ni -d’une foule de nos compatriotes qui se sont distingués -dans la fabrication de ce bel instrument, qui n’était pas -inconnu à l’antiquité. Ce qui est hors de toute contestation, -c’est que le premier organiste connu de l’église -Saint-Marc se nommait Zucchetto, et qu’il eut pour -successeur Francesco da Pesaro. A partir de cette -époque, la série des organistes et des maîtres de chapelle -de notre basilique est aussi connue que celle de -nos doges et de nos patriarches. Par une ordonnance -du doge Michel Steno, publiée le 18 février 1403, huit -enfants de chœur sont attachés au service de la chapelle -ducale, élevés et entretenus aux frais de la république. -<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[377]</a></span>A la fin du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, vers 1470, l’église de Saint-Marc -possède un chœur nombreux de chanteurs, deux organistes -chargés de toucher les deux grandes orgues qui -depuis lors ont toujours existé dans notre chapelle ducale, -et une foule d’instrumentistes que la république -rémunère avec munificence<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>. C’est quelques années -après cette organisation qu’on voit apparaître dans nos -lagunes un contre-pointiste belge, qui vint poser à Venise -les bases d’un enseignement scientifique de la -composition musicale.</p> - -<p>«Le 12 décembre de l’année 1527, Adrian Willaert -fut nommé maître de chapelle de la basilique de Saint-Marc. -Né à Bruges, dans les dernières années du -<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, Willaert, après, avoir étudié le contre-point -à Paris sous la direction de Jean Mouton, après avoir -été pendant onze ans au service de Louis II, roi de Hongrie, -était venu se fixer à Venise, où il mourut dans le -mois de septembre 1563. Willaert est considéré comme -le fondateur de l’école de Venise, qu’on peut diviser en -trois époques, dont chacune est représentée par un artiste -célèbre. Adrien Willaert et ses disciples immédiats, -tels que Cyprien de Rore, son compatriote, Nicolas Vicentino, -Francesco della Viola et le savant théoricien -Zarlino, personnifient la première phase, Jean Gabrieli -la seconde, et Claude Monteverde la troisième, à laquelle -se rattachent Caldara, Lotti, Marcello, et les plus -grands compositeurs du commencement du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>«Ce qu’on appelle dans les arts une école, c’est-à-dire -un centre d’idées, de procédés et de souvenirs qui -se perpétuent à travers les générations, est le résultat -de deux mouvements qui se combinent entre eux, du<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[378]</a></span> -mouvement général de l’esprit humain, auquel vient -s’ajouter l’influence locale du pays où il se manifeste. -L’Italie, par exemple, tout en participant à la civilisation -de l’Europe, qui est l’œuvre du christianisme, s’en distingue -cependant par un caractère propre, comme Venise, -au milieu de la <i>civiltà italiana</i>, dont elle ressent -l’impulsion, conserve une personnalité saillante qu’elle -imprime à tous ses actes. Je ne vous rappellerai pas ce -qu’a été Venise, par quels miracles de courage, de patience -et de sagacité, elle s’est élevée, du fond de ces lagunes -qui ont été son berceau, au premier rang des -corps politiques. Elle est un des exemples les plus -étonnants de la puissance de l’activité humaine, dirigée -par la raison. Forte et infatigable dans la guerre, qui -n’a jamais été pour elle qu’un moyen de défendre son -indépendance et de protéger son industrie, calme et -somptueuse dans la paix, qui est le but constant de sa -politique, cette république de marchands et de patriciens, -d’artistes et de diplomates, de penseurs et de -poëtes insouciants, a produit une civilisation éminemment -originale, où la libéralité du génie hellénique s’allie -au bon sens pratique des Romains. L’inscription que -vous pouvez lire sur un des côtés extérieurs de la basilique -de Saint-Marc, inscription qui remonte au <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle, -et qui est le premier témoignage de l’existence de -notre dialecte:</p> - -<p class="pp8 p1">Lom po far e die in pensar<br /> -E vega que lo chi li po inchontrar,</p> - -<p class="pn1">ce qui veut dire qu’avant de parler et d’agir, l’homme doit -songer aux conséquences qui peuvent en résulter, démontre -que la prudence a été de tout temps une des qualités -du peuple vénitien. Généreuse, hospitalière, soumise<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[379]</a></span> -au christianisme, mais indépendante vis-à-vis de l’Église, -dont elle repousse la juridiction exceptionnelle, la république -tend la main à tous les illustres proscrits: Kepler, -Galilée, aux savants, aux artistes, aux princes déshérités, -qu’elle couvre de sa protection et de sa munificence. -L’histoire, la politique, la science, les mœurs, -la littérature et les arts, qui en sont l’expression, lui -donnent un caractère de nationalité qui la distingue -fortement des autres civilisations de l’Italie. Et quels -sont les traits saillants de cet esprit national qui doit -nécessairement inspirer l’école vénitienne? La grâce, -l’élégance, la morbidesse des formes et du langage, le -goût du plaisir, du mouvement et de la vie, non de la vie -qui se concentre dans les profondeurs de l’âme, qui s’épure -par la méditation et s’efforce d’atteindre les hauteurs -de l’idéal, mais de la vie qui s’épanche au dehors, qui -recherche l’éclat, la joie et la lumière, et se complaît -au sein de la nature et de la sociabilité. Point de fortes -douleurs, pas de grandes tristesses, mais de la grandeur, -du faste, de la sensualité, un brio étonnant, une harmonie -qui enchante, les contrastes dramatiques de la -passion, et la couleur, la couleur enfin qui sert à rendre -tous ces effets, telles sont les propriétés reconnues de -notre école de peinture, depuis les Bellini jusqu’à Tiepoletto. -Eh bien! c’est précisément par le sentiment -dramatique et le coloris, c’est-à-dire par le rhythme et -la modulation, qui en sont les agents, que se distingue -aussi la musique de l’école vénitienne.</p> - -<p>«Lorsque Adrien Willaert vint se fixer à Venise en -1527 et prit la direction de la chapelle ducale de Saint-Marc, -Palestrina était un enfant de trois ans, et la musique -religieuse n’avait pas encore subi la grande révolution -qui devait la purifier des artifices scolastiques et<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[380]</a></span> -des bouffonneries du moyen âge. Willaert s’était déjà -signalé par des compositions qui l’avaient rendu célèbre, -puisque l’un de ses motets, <i>Verbum bonum</i>, qu’on -chantait à la chapelle de Léon X en 1516, passait pour -être du fameux Josquin Desprès: il n’était cependant, -comme tous ses compatriotes les Flamands, qu’un savant -contre-pointiste, plus habile à grouper des accords -qu’à traduire le sentiment des paroles. Le spectacle de -notre glorieuse cité, la vue des monuments qui s’y élevaient -de toutes parts et des chefs-d’œuvre qu’avaient -déjà produits les deux Bellini et leurs disciples Giorgione -et Titien, les traditions orientales de la liturgie de notre -basilique, l’existence dans la chapelle de Saint-Marc de -deux orgues pourvues d’un grand moyen d’expression, -la <i>pédale</i>, qu’un certain Bernardo Murer avait inventée -à Venise quelques années auparavant, cet ensemble de -faits et de circonstances produisit sans doute sur l’esprit -du savant contre-pointiste flamand une influence salutaire, -qui s’est manifestée dans ses nouvelles compositions. -Il se préoccupa plus qu’on ne l’avait fait jusqu’alors -du sens général des paroles, et, dans ses -madrigaux aussi bien que dans ses motets religieux, il -atteignit une certaine expression dramatique qu’on ne -connaissait pas avant lui, surtout dans la musique d’église. -Comme l’affirme d’une manière positive son illustre -élève Zarlino<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>, Willaert fut le premier à introduire -dans la chapelle de Saint-Marc l’usage des grandes -masses vocales divisées en deux et trois chœurs à quatre -et cinq parties, qui se répondaient d’une extrémité de -la basilique à l’autre, et produisaient une sorte de contraste -qui saisissait l’imagination des fidèles. Ce genre<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[381]</a></span> -de chœurs entrecoupés de silence, <i>choro spezzato</i>, ainsi -que le qualifie Zarlino, révèle une préoccupation évidente -de l’effet dramatique, et on le verra s’agrandir -sous la main des compositeurs vénitiens, dont il est la -propriété. Un autre Flamand, Cyprien de Rore, élève -et successeur de Willaert comme directeur de la chapelle -de Saint-Marc, marcha sur les traces de son maître -et s’acquit une grande renommée. Dans ses madrigaux -et ses motets à cinq, six et huit voix, il eut soin de -respecter la prosodie des paroles et de vivifier même -l’ancienne tonalité du plain-chant par des accidents -chromatiques qui lui étaient étrangers, et qui marquaient -un nouvel effort vers le coloris et l’expression -morale des sentiments. Zarlino, que j’ai déjà cité, -Claude Merulo, compositeur éminent et organiste non -moins célèbre, et surtout Andrea Gabrieli, tous les trois -maîtres de chapelle de notre basilique, ont fécondé les -traditions de Willaert, de Cyprien de Rore, et imprimé -au madrigal, mais particulièrement à la musique religieuse, -un caractère de grandeur, de variété et de -complication dramatique, qu’on ne trouve que dans l’école -vénitienne.</p> - -<p>«Jean Gabrieli, qui représente la seconde phase de -l’école nationale, est né à Venise d’une famille patricienne -vers le milieu du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Élève et neveu d’Andrea -Gabrieli, il honora sa mémoire en publiant en 1587 un -recueil de ses madrigaux et de ses motets religieux, précédé -d’une dédicace, où il témoigne son admiration pour -le savoir et les inventions harmoniques de son oncle. -Nommé le 7 novembre 1584 maître de chapelle de l’église -de Saint-Marc, où il succéda à Merulo, Jean Gabrieli -mourut à Venise, au comble de la gloire, en 1612. Ce -sont là tous les renseignements qu’on possède sur sa<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[382]</a></span> -vie; mais son œuvre, qui nous reste, permet d’apprécier -l’étendue et la vivacité de son génie. Ce génie hardi -et vraiment original se révèle non-seulement dans la -conception des grands morceaux d’ensemble à deux, -trois et jusqu’à quatre chœurs, qui dialoguent entre eux -et forment des contrastes saisissants, mais aussi dans la -marche des différentes parties, qui s’affranchissent de -l’imitation scolastique de la fugue pour obéir à l’esprit -des paroles et distraire l’oreille par des dessins particuliers, -qui ajoutent de la variété à l’effet imposant de -l’ensemble. Le rhythme déjà riche en combinaisons qui -circule à travers ces grandes masses chorales, l’instinct -de la modulation qui perce de toutes parts, non plus -par de simples accidents chromatiques, comme dans les -œuvres de Cyprien de Rore, mais par des rapprochements -pleins d’élégance établis entre les différents tons -du plain-chant, le contraste qui résulte de l’opposition -des différents chœurs, les uns écrits tout entiers pour -des voix graves, les autres pour des voix moyennes et -des voix aiguës qui se superposent et remplissent un -grand espace, toutes ces inventions si précieuses ne sont -pas les seules qu’on doive à ce maître. Gabrieli poussa -plus loin que tous les compositeurs qui l’avaient précédé -le sentiment des effets dramatiques, qui est la -qualité dominante de l’école vénitienne. Ainsi il choisit -avec une grande liberté d’esprit les paroles liturgiques -dont il forme le texte de ses motets religieux, les dispose -avec économie et de manière à frapper vivement -l’imagination par l’opposition des grands effets d’ensemble -avec la voix d’un simple coryphée, qui vient, comme -dans le chœur de la tragédie antique, exposer le sujet de -la douleur ou de la joie commune. A ces innovations -hardies, qui impriment à la musique religieuse le<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[383]</a></span> -mouvement et les péripéties d’un drame hiératique, Gabrieli -ajoute le coloris de l’instrumentation, ce qui -achève de caractériser son génie et celui de l’école vénitienne.</p> - -<p>«Jusqu’à la seconde moitié du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, les nombreux -instruments légués par le moyen âge n’avaient -point de musique qui leur fût propre. Divisés en quatre -grandes familles (en instruments à cordes, à vent, à clavier -et à percussion), ils confondaient leurs effets avec -ceux de la voix humaine, qu’ils suivaient humblement -à l’unisson, à l’octave inférieure ou supérieure, selon la -nature de leur diapason. Lorsque le rhythme et une -harmonie plus incidentée donnèrent l’éveil à la fantaisie, -les instruments furent classés en groupes moins nombreux -et plus rapprochés les uns des autres, on consulta -le timbre et l’étendue de leur échelle; mais excepté -l’orgue, qui, par la variété de ses jeux et le rôle -important qu’il remplissait dans le culte catholique, -avait déjà inspiré, au commencement du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, -certaines formes musicales appropriées à la nature de -ce magnifique instrument, telles que la <i>toccata</i>, la <i>sonata</i> -et les <i>ricercari</i>, tous les autres ne faisaient qu’exécuter -les morceaux qu’on écrivait pour la voix humaine. -De là cette expression mise en tête de toutes les publications -musicales: <i>Da cantare o da sonare</i><a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Gabrieli -fut un des premiers musiciens de son temps qui sût -traiter les instruments avec goût, tenir compte de leur -timbre et de leur étendue, les assortir comme des couleurs -qui devaient relever l’effet général de ses grandes -compositions. Tantôt il écrit des morceaux à quatre et<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[384]</a></span> -cinq parties, exclusivement pour des bassons, des trombones, -des cornets, ou pour les différents instruments -à cordes, et tantôt il oppose à un chœur de voix humaines -un chœur d’instruments qui alternent et dialoguent -comme deux personnages symboliques. Dans ces -motets religieux, connus sous le nom de <i>symphoniæ sacræ</i>, -une espèce d’introduction symphonique précède le -chœur, auquel les instruments répondent ensuite, et -qu’ils accompagnent enfin avec une assez grande variété -d’allures. Je pourrais vous citer tel motet de Gabrieli, -<i>Surrexit Christus</i>, composé pour la solennité -de Pâques, qui vous étonnerait par la manière dramatique -dont il est conçu. Précédé d’une symphonie à six -instruments, deux cornets et quatre trombones, le chœur -à trois parties, <i>alto</i>, <i>tenor</i> et <i>basse</i>, chante les paroles -liturgiques; une symphonie composée cette fois de cornets, -violons et trombones, répond de nouveau jusqu’à -ce qu’un coryphée intervienne en chantant:</p> - -<p class="pp8 p1">Et Dominus de cœlo intonuit.</p> - -<p class="pn1">Après ce fragment de mélopée mesurée, le chœur, accompagné -de tous les instruments précédemment entendus, -entonne un <i>Alleluia</i> d’une grande variété. Gabrieli -a beaucoup écrit, et dans presque tous les genres de -musique connus de son temps. Ses œuvres, exécutées -avec pompe par les chanteurs et les instrumentistes habiles -qui étaient au service de la chapelle ducale et des -principales églises de Venise, mises en circulation par -la gravure, qui en multiplia les éditions, répandirent -son nom dans toute l’Europe, et particulièrement en -Allemagne, où il trouva des disciples et de nombreux -admirateurs. Contemporain d’Orlando di Lasso et de -Palestrina, auxquels il a survécu de seize années, Gabrieli<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span> -occupe une place éminente dans l’histoire générale -de l’art, entre le dernier, le plus illustre des contre-pointistes -flamands, et le fondateur de l’école romaine. -S’il ne possède pas la sérénité, l’onction et la pureté sublime -qui caractérisent le style à jamais inimitable de -Pierre Luigi, Gabrieli est plus hardi dans ses combinaisons -harmoniques, plus éclatant et moins respectueux -de la tradition que le doux et immortel musicien qui a -fait les délices de son siècle et mérité cet éloge:</p> - -<p class="pp7 p1">Hic ille est Lassus lassum qui recreat orbem,</p> -<p class="pp8">Discordemque sua copulat harmonia.</p> - -<p class="pn1">Placé entre l’Allemagne, où est mort à la cour de Bavière -Orlando di Lasso, et le siége de la papauté, qui -fut l’asile du pauvre et divin Palestrina, Gabrieli, noble -Vénitien, vivant au milieu d’une cité merveilleuse où -aboutissaient tous les courants de l’opinion du monde, -qui était toujours remplie de bruits, de fêtes et de spectacles -de toute nature, s’inspira nécessairement du -génie de son pays et des traditions de l’école qui en -était l’expression. Ce fut un hardi novateur, prompt à -employer tout moyen qui lui semblait devoir produire -de l’effet, visant à l’éclat, au coloris, aux contrastes dramatiques, -aussi bien dans la musique religieuse que -dans les madrigaux et les chansons mondaines. Dans -ses grandes compositions à deux, trois et quatre chœurs, -accompagnés d’une instrumentation déjà ingénieuse, -Gabrieli, marchant sur les traces de Willaert, de Cyprien -de Rore, de Merulo, et surtout de son oncle Andrea -Gabrieli, se préoccupe bien moins des lois qui gouvernent -la langue musicale de son temps que de l’esprit -des paroles, dont il s’efforce de rendre le sens général, -cherchant parfois aussi à peindre le mot saillant par<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span> -des figures de rhythme et des caprices de vocalisation. -C’est là un fait important dans l’art de la composition, -qui annonce une prochaine et plus grande émancipation -du génie créateur. Organiste habile, homme d’une imagination -hardie et grandiose dans ses conceptions, Gabrieli -fut le chef d’un enseignement fécond qu’il transmit à de -nombreux élèves, parmi lesquels nous citerons l’Allemand -Henri Schütz, qui porta dans son pays la fantaisie, -le coloris et l’esprit dramatique de l’école de Venise. -Dans l’œuvre très-varié de Jean Gabrieli, où l’influence -persistante du moyen âge s’accuse encore par certains détails -de la langue musicale, se trouvent les germes d’une -révolution qui sera bientôt accomplie par Monteverde.</p> - -<p>«Claude Monteverde, qui représente la troisième période -de l’école vénitienne, est né à Crémone, on ne sait -au juste en quelle année, mais entre 1565 et 1570. Habile -virtuose sur la viole, qui était alors un instrument -à la mode, il entra en cette qualité au service du duc -de Mantoue. Marc-Antonio Ingegnieri, son compatriote, -qui dirigeait la chapelle du duc, lui donna des leçons -de contre-point qui le mirent en état de révéler de plus -hautes facultés. Sans pouvoir assurer si Monteverde a -succédé à Ingegnieri dans ses fonctions de directeur de -la musique du prince de Mantoue, on est certain qu’il fut -appelé à Venise et nommé maître de chapelle de la basilique -de Saint-Marc le 19 août 1613, un an après la mort -de Gabrieli. C’est donc à Venise, où Monteverde a passé -la plus grande partie de sa vie, où il a fait graver et publier -ses œuvres les plus importantes, et où il est mort dans -le mois de septembre 1649, que s’est accomplie et surtout -affermie la révolution musicale dont je vais parler.</p> - -<p>«La série de sons qui composent la gamme moderne -est formée, comme tout le monde sait, de sept degrés,<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span> -dont un huitième reproduit à l’octave supérieure la sensation -de celui qui sert de point de départ. Ce sont là -les deux limites extrêmes de l’espace que l’oreille ne -peut franchir sans être forcée de recommencer le même -voyage, espace qui est pour elle l’unité avec laquelle -elle mesure l’échelle immense des sons ayant le caractère -musical. C’est une question posée depuis longtemps -par les théoriciens, que de savoir s’il existe un -ordre nécessaire dans la succession des degrés qui remplissent -l’octave, ordre qui serait un <i>a priori</i> de notre -nature, une loi imposée par l’organe qui perçoit le phénomène, -ou bien si les différents intervalles qui peuvent -être contenus dans l’unité primordiale de l’octave sont -arbitrairement distribués et dépendent de l’usage, du -caprice ou des artifices de l’art. Si l’on répond par -l’affirmative, et qu’on reconnaisse un ordre quelconque -dans la succession des sons que renferme l’octave, il -faut alors expliquer la cause qui a produit une si grande -variété d’échelles mélodiques. Dans le cas contraire, on -est forcé d’admettre toutes les successions possibles, et cela -jusqu’à l’infini. Or, il est évident qu’il y a des successions -qui répugnent à l’oreille, qui blessent même sa sensibilité, -et qu’elle ne peut supporter un instant que comme une curiosité -passagère qui lui fait désirer plus vivement le retour -d’un ordre meilleur. Donc il y a un principe qui guide -notre sensibilité, principe antérieur à la sensation que -produit en nous le son musical, et qui exige un certain -ordre dans la succession et la nature des intervalles qui -sont les éléments de l’octave. Dans l’antiquité, Pythagore -et ses disciples classaient les intervalles d’après une loi -mathématique, c’est-à-dire d’après le nombre absolu -de vibrations dont ils sont le produit, tandis qu’Aristoxène -et ses partisans voulaient qu’on s’en rapportât à<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span> -l’oreille, seul juge compétent des combinaisons admissibles, -comme l’œil est l’appréciateur suprême de l’harmonie -des couleurs. Ces deux manières d’envisager la -question, dont l’une caractérise le philosophe préoccupé -de la cause du phénomène, et l’autre l’artiste inquiet -surtout de l’effet, ne sont pas aussi inconciliables qu’on -pourrait le croire; car s’il existe une loi qui fixe les -rapports des sons entre eux, cette loi, dont le compositeur -n’a pas plus à s’occuper que le peintre de la -nature des couleurs, doit être un jour accessible à la -science des nombres, qui est la science même des -rapports.</p> - -<p>«Quoi qu’il en soit de la solution de ce problème réservé -à l’avenir, il est certain que les Grecs construisaient -leur échelle de trois manières différentes: en y -faisant entrer des intervalles de <i>quart</i> de ton, qui donnaient -naissance au genre dit <i>enharmonique</i>, le plus ancien -de tous, s’il faut en croire les théoriciens; en procédant -par intervalles de <i>demi-tons</i>, ce qui constitue le -le genre <i>chromatique</i>, ou bien par une succession de <i>tétracordes</i>, -qui portait alors le nom de genre <i>diatonique</i> -ou naturel. L’Église, en adoptant forcément le système -musical des Grecs, qu’elle trouva parmi les débris de la -civilisation romaine, écarta les deux premiers genres, -qu’elle jugeait sans doute trop difficiles pour l’oreille -inexpérimentée du peuple qu’elle voulait diriger; puis, -simplifiant encore le genre diatonique, elle en tira les -huit échelles du plain-chant grégorien, dont j’ai raconté -la formation. Or, quel est le caractère respectif des différents -tons ou modes du plain-chant ecclésiastique? -On pourrait presque répondre que c’est de ne point en -avoir, de créer des séries de sons mobiles formées d’une -<i>quarte</i> et d’une <i>quinte</i> superposées l’une à l’autre d’une<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span> -manière fort arbitraire, et qui se refusent à une classification -vraiment scientifique. En effet, les modes de -l’Église ne se distinguent que par le demi-ton qui entre -dans la composition du <i>tétracorde</i> et qui n’occupe jamais -le même degré. Dépourvus de trois notes essentielles, -de <i>finale</i> et de <i>dominante</i> régulières, et de la <i>note -sensible</i>, qui fait pressentir et désirer à l’oreille l’accomplissement -de la consonnance d’octave, les modes du -plain-chant ne sont que des formes mélodiques léguées -par les générations primitives, des espèces de dialectes -peu compatibles avec la régularité de succession qu’exige -l’harmonie; aussi n’a-t-on jamais pu s’entendre ni sur -le nombre des tons, ni sur les accidents matériels et -l’expression morale qu’on leur attribuait. Notre Zarlino -lui-même, le plus savant théoricien qui après Glarean<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a> -se soit occupé de la classification des modes ecclésiastiques, -n’a pu y réussir d’une manière satisfaisante. Aussitôt -que l’instinct de l’harmonie essaya de grouper -quelques accords sur les échelles diatoniques du plain-chant -grégorien, on eut beaucoup de peine à fixer la -nature des intervalles qu’il fallait admettre ou repousser -du contre-point. L’accord parfait et son premier dérivé, -qui sont les combinaisons les plus simples qui se présentent -à l’oreille et qui communiquent à l’âme le sentiment -du repos, quelques dissonances passagères, -timidement préparées par le retard ou la prolongation -d’une note déjà entendue comme élément de l’accord -consonnant, dissonances qui étaient bien plus le résultat -du mouvement des parties, des associations amenées -furtivement par le rhythme, que des hardiesses de -l’imagination: tels étaient les seuls groupes de sons<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span> -simultanés admis par les théoriciens jusqu’au milieu du -<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Il se fit alors un mouvement général d’émancipation -dans l’esprit humain qui transforma toutes les -connaissances, et qui imprima aussi à l’art musical une -impulsion nouvelle.</p> - -<p>«Le besoin de variété, de changement et de transformation -des vieux types du plain-chant grégorien, qu’on -pourrait comparer aux types traditionnels de la peinture -byzantine, était si général parmi les compositeurs -de la première moitié du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, que déjà Josquin -Desprès ne se faisait aucun scrupule d’en méconnaître -le caractère tonal et d’encourager ses élèves à poursuivre, -avant tout, l’expression des paroles. Cyprien de -Rore, Nicolas Vicentino, élèves de Willaert, Luca Marenzio, -génie plein de ressources et d’élégance, surnommé -par ses contemporains <i>il dolce Cigno</i>, tous les -trois appartenant à l’école de Venise, cherchèrent à féconder -les tons du plain-chant par des accidents <i>chromatiques</i> -qui leur étaient étrangers, et qui étaient des -tâtonnements que faisait l’instinct de la modulation, -c’est-à-dire l’instinct du coloris et de la vie. Gesualdo, -prince de Venuse dans le royaume de Naples, dilettante -et madrigaliste non moins célèbre que Marenzio, fut -plus hardi encore dans ses combinaisons harmoniques: -l’un des premiers, il osa attaquer sans préparation un -genre de dissonances qui devaient amener la ruine des -formes mélodiques du plain-chant, et faire entrer dans -les conceptions de l’art l’unité primordiale de notre -gamme moderne. Cette révolution, depuis longtemps -préparée par les tentatives que je viens de signaler, fut -accomplie avec plus de suite et d’éclat par Monteverde, -qui trouva à Venise un terrain tout approprié à la fécondation -de son idée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span></p> - -<p>«Vous savez, <i>signori</i>, que les grandes inventions, -dans les arts, aussi bien que dans les sciences, ne sont -jamais l’œuvre particulière d’un seul génie qui en aurait -puisé tous les éléments dans la source de ses propres -facultés. Il n’y a que Dieu, parce qu’il est infini, -qui ait pu créer le monde d’un désir de sa volonté. Il est -vrai de dire cependant qu’une invention ne s’inscrit et -ne prend date dans l’histoire que lorsqu’il vient un -homme qui s’en assimile les effets d’une manière originale -qui frappe tous les esprits. C’est ainsi que la couleur -à l’huile, par exemple, avait été employée bien -avant le Flamand Van Eyck, qui est pourtant celui qui -l’a propagée en Europe. Parmi les intervalles qui étaient -repoussés par tous les théoriciens du moyen âge comme -incompatibles avec la série diatonique du plain-chant -grégorien, il y avait surtout celui de <i>triton</i>. Cet intervalle -horrible, qu’on appelait <i>diabolus in musica</i>, consiste -dans le rapprochement de deux notes importantes de la -gamme, le <i>quatrième</i> et le <i>septième</i> degré. Par une -cause plus physique que morale, qui n’a pas encore été -expliquée, il résulte que l’audition simultanée de ces -deux sons communique à l’oreille une vive appétence -vers la consonnance d’octave. Or, cet intervalle harmonique -se trouve enclavé dans un accord qui porte le nom -de <i>septième dominante</i>, où il forme la dissonance naturelle -de <i>quinte mineure</i>, qui peut s’entendre sans préparation, -et qui se résout immédiatement sur l’accord de -sixte, qui renferme les éléments de l’accord parfait. -L’effet de cet accord de <i>septième dominante</i> est tel, qu’il -porte avec lui, comme une question bien posée, les conditions -logiques de sa propre résolution, et qu’il transmet -à l’oreille, puis par l’oreille à notre âme, le sentiment -de la série qui constitue l’unité de l’octave. Si vous<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span> -contemplez pendant quelque temps une couleur éclatante, -le rouge par exemple, vous ne tardez pas à éprouver -le désir de reposer votre vue sur une nuance moins -vive, telle que la couleur complémentaire que le rouge -fait pressentir par l’auréole qu’il projette autour de lui. -Cette couleur complémentaire que le rouge projette est -le <i>vert</i>, dont la sensation peut être comparée à celle que -produit <i>l’accord parfait</i>, sur lequel l’oreille aspire à descendre -après avoir entendu celui de <i>septième dominante</i>. -Tous les arts renferment de pareils contrastes de repos -et de mouvement, de consonnances et de dissonances -qui s’appellent et se répondent comme les rimes diverses -de la poésie lyrique, dont l’entrelacement avive -et charme l’oreille. L’accord de <i>septième dominante</i>, qui -renferme la plus agréable des dissonances naturelles -que l’oreille puisse accepter sans avertissement ou préparation, -en lui faisant pressentir le voisinage de l’<i>accord -parfait</i> qui lui donne le sentiment de l’unité de l’octave, -avait été employé par un grand nombre de compositeurs -du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, car on le trouve dans les œuvres -d’Aaron, de Cyprien de Rore, dans Palestrina même, -Orlando di Lasso, Gabrieli, surtout dans Gesualdo, -dont les madrigaux sont empreints d’une vivacité d’expression -dramatique qui annonce la Renaissance. Toutefois, -cet esprit d’émancipation qui caractérise le -mouvement du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle a laissé une plus forte empreinte -dans les compositions de Monteverde, dont le -génie audacieux ne fut pas sans avoir une certaine conscience -de la révolution qu’il venait accomplir. Guidé -par son instinct et par le sentiment dramatique qui -préoccupait les poëtes et les artistes de son temps, Monteverde -osa proclamer, dans une préface mise en tête -du cinquième livre de ses madrigaux, publiée à Venise<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span> -en 1604 et reproduite trois ans après, en 1607, par son -frère César Monteverde, que la musique est faite pour -charmer les oreilles et peindre les mouvements de l’âme, -non pour obéir à des règles abstraites imposées par les -théoriciens. Fort de ce principe et de l’autorité de Platon, -qu’il invoque pour soutenir que l’esprit des paroles -doit être le principal objet du compositeur, tandis que -les anciens, c’est-à-dire les scolastiques, voulaient que -l’<i>armonia fosse signora dell’orazione</i> (que l’harmonie dominât -la poésie), Monteverde prélude par un grand -nombre de combinaisons hardies, puis il arrive enfin à -employer, sans préparation, ce fameux accord de <i>septième -dominante</i>, qui achève de rompre la tradition du -plain-chant grégorien.</p> - -<p>«C’est dans un madrigal à cinq voix, <i>cruda Amarilli</i>, -que Monteverde a fait apparaître pour la première fois -l’accord de <i>septième dominante</i> sans préparation, accord -dont la nouveauté, jointe à des figures de rhythme -non moins piquantes, souleva la réprobation des vieux -théoriciens. Un savant chanoine de Bologne, Artusi, se -fit le défenseur des principes admis jusqu’alors, et, dans -un livre publié à Venise en 1600<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>, il combattit avec une -grande vivacité de paroles les hardiesses inouïes du novateur. -Monteverde, qui avait pour lui la jeunesse, le -monde élégant et l’esprit du siècle, répondit à son antagoniste -comme celui à qui un philosophe niait le mouvement: -il marcha et entraîna la foule à sa suite. Ainsi -s’opéra une révolution qui avait pour objet d’introduire -dans l’art de la composition cette unité de l’octave que -présente la nature. Il fallut un long concours de siècles -et de tâtonnements pour secouer le joug des théories<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span> -qu’on avait héritées du système musical des Grecs, et -pour dégager de la multiplicité des dialectes mélodiques -cette langue générale dont j’ai parlé au commencement -de ce discours. Notre gamme moderne, avec les deux -seules séries que nous en avons tirées, le <i>mode majeur</i> -et le <i>mode mineur</i>, est le résultat de la pression de l’harmonie, -dont les combinaisons savantes nous rendront -un jour par la modulation cette variété d’accents -mélodiques qu’elle a dû absorber d’abord pour constituer -la langue régulière. Tel est, <i>signori</i>, le grand -événement qui marque la troisième période de l’école -de Venise, dont Monteverde exprime les tendances. -Lui-même se plaisait à dire que «pour atteindre le -but qu’il s’était assigné, le ciel ne pouvait pas le placer -dans une ville mieux disposée à comprendre l’esprit -de ses compositions.» Il ajoutait que «les nombreux -chanteurs et instrumentistes qui étaient au -service de la seigneurie lui avaient rendu sa tâche -facile par le zèle et l’enthousiasme qu’ils mirent à le -seconder.»</p> - -<p>«Monteverde a beaucoup écrit, et dans tous les genres -de musique connus de son temps, il a porté la fécondité, -la hardiesse de son génie. Il fut un des premiers compositeurs -à s’essayer dans la forme dramatique, inaugurée -à Florence dans les dernières années du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle -par un groupe de <i>dilettanti</i> et d’académiciens qui -cherchaient à restaurer la mélopée des Grecs, cette -pierre philosophale de tous les beaux esprits de la Renaissance. -Ils furent plus heureux qu’ils ne s’y attendaient, -et, au lieu de raviver une forme qui n’a jamais -existé, ils trouvèrent une combinaison nouvelle de la -fantaisie. Monteverde fit représenter à la cour de Mantoue -en 1607 un opéra d’<i>Ariane</i>, puis celui d’<i>Orfeo</i>, qui<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[395]</a></span> -excitèrent un grand intérêt. En 1608, à l’occasion du -mariage de François de Gonzague avec Marguerite de -Savoie, il composa la musique d’un ballet <i>delle Ingrate</i> -(des Sorcières), où l’on remarque des effets de rhythme -et d’instrumentation inconnus jusqu’alors; mais c’est à -Venise que l’instinct dramatique de Monteverde eut occasion -de se développer sous des formes qui ont lieu de -nous surprendre encore aujourd’hui. En 1624, il fit représenter -au palais Mocenigo, devant les plus grands -personnages de la république, un épisode de <i>la Jérusalem -délivrée</i>, le combat de Tancrède et de Clorinde, qui, -pour l’expression des sentiments, la gradation des effets, -l’intelligence des contrastes et du coloris de l’instrumentation, -est un morceau important, et annonce l’éclosion -de la musique moderne.</p> - -<p>«La révolution opérée par Monteverde n’est point un -fait isolé, l’évolution d’un art particulier qui n’intéresserait -que des amateurs de curiosités historiques: c’est au -contraire un des résultats les plus directs du grand mouvement -de la Renaissance, presque contemporain de la -peinture à l’huile, qui fut aussi propagée à Venise par -un élève de Van Eyck, de la perspective linéaire et du -clair-obscur, qui permirent à l’art du dessin de rendre -le caractère de la passion avec les accidents de costume, -de lumière et de paysage qui révèlent son passage dans -le monde extérieur. L’invention de la modulation a eu -les mêmes conséquences pour l’art musical, en lui apportant -le coloris nécessaire pour exprimer les contrastes, -la succession ou la simultanéité des sentiments du -cœur humain: car la mélodie, quelque développée qu’on -la suppose, n’accuse que l’existence d’une émotion intérieure, -un état, une disposition de l’âme, sans pouvoir -indiquer l’âge ni le caractère de celui qui l’éprouve, le<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[396]</a></span> -temps et le lieu où s’accomplit l’événement. C’est la propriété -de l’harmonie, et particulièrement de la dissonance, -qui engendre la modulation fécondée par le -rhythme, de pouvoir entourer l’expression pure du sentiment, -c’est-à-dire l’idée mélodique, de tous les accessoires -de temps, de lieu, d’ombre et de lumière, qui -constatent la présence de la nature dans le drame de la -passion. Telles sont, encore une fois, les conséquences -de la tentative de Monteverde, qui, dans la composition -musicale, se lie étroitement aux principes d’émancipation -intellectuelle émis par les grands philosophes de la -Renaissance, Bacon, Descartes et notre immortel Galilée. -Et n’allez pas voir dans ce rapprochement un simple -effet de mon esprit préoccupé, qui voudrait trouver une -base scientifique à un art dont il s’exagère la portée! -En avançant, par exemple, dans la préface déjà citée, -que l’<i>orazione</i>, c’est-à-dire le sens des paroles, doit guider -l’inspiration du compositeur et dominer les combinaisons -de l’harmonie au lieu d’en être l’esclave, Monteverde -se place sur le terrain solide de la philosophie -nouvelle, qui fait de la sensation, transformée par la -raison, la source de la connaissance. Le maître vénitien -a eu parfaitement conscience de l’œuvre qu’il accomplissait, -et, s’il n’a pas prévu tous les résultats que devaient -produire ses hardiesses harmoniques, il n’ignorait pas -qu’il rompait avec l’esprit de la tradition scolastique. -Cent ans après Monteverde, nous verrons Gluck invoquer -les mêmes principes dans la fameuse dédicace de -son opéra d’<i>Alceste</i> au grand-duc de Toscane. Dans les -arts, en effet, comme dans l’ordre moral et politique, -les révolutions fondamentales ne produisent pas immédiatement -toutes les conséquences qu’elles renferment, -et le temps seul peut les dégager.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[397]</a></span></p> - -<p>«De l’invention de Monteverde et du développement -de la modulation, dont il a trouvé la source, date en -Italie et en Europe la distinction des écoles et des nationalités -dans l’art musical. Jusqu’au milieu du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, -on ne rencontrait une certaine originalité d’accent mélodique -et de rhythme que dans les airs de danse et les -chansons populaires, fruits de l’instinct et du caprice de -l’oreille. Les œuvres de l’art, soumises aux combinaisons -de l’harmonie purement consonnante, étaient partout -les mêmes et ne se distinguaient entre elles que par un -degré plus ou moins grand d’élégance et de facilité dans -le jeu des parties qui formaient le nœud du contre-point. -A l’apparition du drame lyrique, de la mélodie savante -et du coloris, qui permit de rendre les nuances du sentiment -avec les accidents de la nature extérieure, les -peuples de l’Europe purent avoir une musique nationale, -comme ils avaient déjà une littérature et une civilisation -qui leur étaient propres.</p> - -<p>«En Italie, l’école napolitaine, fondée par Alexandre -Scarlatti au commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, est la fille -aînée de l’école de Venise, dont elle féconda les traditions -et les procédés. Né en Sicile, vers 1657, et mort à -Naples en 1725, Scarlatti fut un homme de génie, qui, -dans les opéras nombreux, dans les oratorios, les motets, -dans les cantates et les madrigaux qu’il a composés -pendant une longue et brillante carrière, a déployé une -riche imagination et a su être à la fois novateur dans la -mélodie, dans le récitatif, dans les détails de l’instrumentation, -dont il classa les couleurs, non moins que -dans l’emploi de la modulation, qui ne faisait que de -naître. Il forma de nombreux élèves, parmi lesquels il -faut distinguer Durante, qui peut être considéré comme -le représentant le plus savant de l’école napolitaine,<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[398]</a></span> -dont il a pour ainsi dire formulé les doctrines. Durante -a été, à son tour, le chef d’une nombreuse postérité de -compositeurs dont Pergolèse et Jomelli sont les plus illustres. -Né à Aversa, dans le royaume de Naples, en -1714, mort dans cette même ville le 28 août 1774, Nicolas -Jomelli ferme la première époque de l’école qui -l’a produit. Dans son œuvre, qui se compose d’opéras, -de messes et d’oratorios, Jomelli résume tous les progrès -accomplis avant lui, et il ouvre à la musique dramatique -une carrière nouvelle où Gluck ne tardera -point à s’élancer. Piccinni, Sacchini, Traëtta, Guglielmi, -Cimarosa et Paisiello, sont les compositeurs napolitains -qui remplissent la seconde moitié du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; ils se -distinguent bien moins par la nouveauté de l’harmonie -et la vigueur de l’instrumentation, comme leurs prédécesseurs, -que par le charme, la grâce de la mélodie, et -le sentiment comique, dont ils expriment avec bonheur -toutes les nuances.</p> - -<p>«Après la mort de Monteverde, l’école vénitienne, plus -brillante que jamais, continue à développer les propriétés -de notre génie national. On voit apparaître Baldassar -Donati, qui a succédé à Zarlino comme maître de chapelle, -auteur d’une foule de <i>canzonette villanesque</i> et de -madrigaux à plusieurs voix remplis d’esprit et de jovialité; -puis Jean Crocce, surnommé <i>il Chiozzetto</i> à cause -du lieu de sa naissance, musicien non moins bizarre, -qui a laissé un grand nombre de compositions bouffonnes. -Dans le genre dramatique, on remarque au premier -rang François Cavalli, maître de chapelle de Saint-Marc, -compositeur fécond et hardi, dont les opéras -eurent un succès prodigieux, et le firent appeler en -France pendant la minorité de Louis XIV. Cesti, Caldara -et Legrenzi succèdent à Cavalli comme compositeurs<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[399]</a></span> -dramatiques, et remplissent la seconde moitié du -<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Maître de chapelle de Saint-Marc et directeur -de l’école <i>dei mendicanti</i>, Legrenzi a consacré sa -vie presque exclusivement aux églises et aux théâtres -de Venise, qu’il a alimentés pendant cinquante ans. Il a -eu pour élèves Gasparini et Lotti, dont la gloire a fait -oublier celle de son maître. Né à Venise en 1667, Nicolas -Lotti fut nommé organiste du grand orgue de -l’église de Saint-Marc en 1693, qu’il tint pendant quarante -ans, puis maître de chapelle en 1736, où il succéda -à Antonio Biffi. Génie sévère et grandiose, Lotti, -qui a traité tous les genres, et dont les opéras, les duos, -les trios et les madrigaux charmants ont eu beaucoup -de popularité, s’est particulièrement distingué dans la -musique religieuse, où il a révélé une science et une -profondeur de sentiment peu communes. Ses messes, -ses motets avec ou sans accompagnement d’instruments, -et surtout ses admirables vêpres qu’on chante -encore aujourd’hui à San-Geminiano<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>, où reposent ses -dépouilles mortelles, sont des œuvres dignes de Palestrina -par la pureté de l’harmonie, par la noblesse, la -clarté du style et la suavité pénétrante des effets. Lotti, -qui est mort le 5 janvier 1740, âgé de soixante-treize -ans, a joui d’une réputation qui n’a été surpassée que -par Benedetto Marcello.</p> - -<p>«Permettez à un vieux disciple de Benedetto Marcello -de s’arrêter un instant avec respect devant l’une des plus -belles gloires musicales de notre pays. Issu d’une noble<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[400]</a></span> -famille patricienne, qui compte dans ses annales -un doge, six procurateurs et d’autres illustrations civiles -et militaires, Benedetto était le troisième fils d’Augustin -Marcello et de Paola Cappello. Il est né à Venise le -24 juillet 1686, et fut élevé par son père avec le soin -qu’exigeait sa naissance. L’intelligence de Benedetto ne -fut pas d’abord très-accessible à la musique, qui était -généralement cultivée dans la maison paternelle, et il -montra surtout de la répugnance pour l’étude du violon. -Il fallut que les railleries de l’un de ses frères, qui -jouait fort bien de cet instrument, vinssent exciter son -émulation pour un art qui devait immortaliser son nom. -Benedetto s’adonna alors avec une telle ardeur à l’étude -de cet instrument rebelle et des autres parties de la musique, -que son père se vit obligé de ralentir son zèle. Il -l’emmena à la campagne, ayant soin de l’isoler de tous -les objets qui pouvaient réveiller sa passion; mais le -jeune Benedetto, qui avait alors dix-sept ans, trompant -la vigilance paternelle, se procura du papier à musique, -et composa secrètement une messe qui parut un chef-d’œuvre. -Convaincu de l’inutilité de ses efforts, son père -le laissa suivre l’instinct de son génie: il lui donna un -maître de composition, qui fut Gasparini, pour qui Benedetto -a toujours eu beaucoup de déférence. A la mort -de son père, Benedetto fit un voyage à Florence, où l’attirait -l’amour de la langue et de la belle poésie italienne, -et puis il revint à Venise parcourir la carrière d’avocat, -noviciat indispensable à tout grand seigneur qui se destine -au service de la république. A vingt-cinq ans, il -prit la robe prétexte, et fut nommé membre du tribunal -des quarante. On l’envoya ensuite comme provéditeur à -Pola, dont le climat détestable ruina sa santé et fit tomber -toutes ses dents. De retour à Venise, Benedetto ne<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[401]</a></span> -put y rester longtemps, et fut nommé camerlingue à -Brescia, où il est mort le 24 juillet 1739, âgé de cinquante-trois -ans.</p> - -<p>«La vie si courte que je viens d’esquisser a été remplie -par des travaux qui attestent une activité prodigieuse. -Doué d’une grande intelligence cultivée par de -fortes études littéraires, Benedetto connaissait les langues -savantes aussi bien que celle de son pays. Il a publié -différents écrits littéraires qui témoignent de l’étendue -de ses lumières non moins que de la vivacité -piquante de son esprit. Parmi ces écrits, très-nombreux -et très-divers, je ne citerai que le charmant opuscule <i>il -Teatro alla moda</i>, qui est une critique des plus ingénieuses -contre les compositeurs et les chanteurs de son -temps. Publié sans nom d’auteur, cet opuscule courut -l’Italie, et fit ressortir tous les défauts que les hommes -d’un goût éclairé reprochaient dès lors à notre drame -lyrique. L’insouciance du compositeur pour la pièce et -la situation qu’il avait à traiter, l’ignorance du poëte -pour les exigences de la musique, la tyrannie des sopranistes -et des <i>prime donne</i> qui voulaient avoir partout -le même genre de morceaux et d’ornements sans aucun -égard pour le caractère du personnage qu’ils représentaient, -l’insubordination des musiciens de l’orchestre, le -ridicule des costumes et de la mise en scène, enfin toutes -les invraisemblances de l’opéra italien, qui, trente -ans plus tard, déterminèrent la réforme de Gluck, y -sont relevées avec un bon sens plein de gaieté. Mais -c’est dans la composition musicale que le génie de Marcello -a révélé toute sa profondeur. Déjà il s’était fait -connaître par des messes, des recueils de duos et de -trios, des madrigaux à plusieurs voix et quelques cantates, -lorsqu’une circonstance fortuite lui fit aborder un<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[402]</a></span> -thème plus digne de ses hautes facultés. Parmi les amis -intimes de Marcello, il y avait un noble vénitien, Girolamo -Giustiniani, qui avait fait d’excellentes études à -l’université de Padoue sous la direction particulière de -Lazzarini, professeur éminent de littérature grecque. -Giustiniani eut un jour l’idée d’essayer ses talents pour -la poésie en traduisant en vers italiens les dix premiers -psaumes de David, et il vint consulter Marcello sur le -mérite de sa tentative. Celui-ci trouva la traduction -fidèle et très-élégante, et engagea son ami à en poursuivre -l’achèvement, à quoi Giustiniani répondit: «Puisque -mon essai vous paraît digne d’approbation, vous -devriez vous joindre à moi et prêter à mes vers le secours -de votre art.» Frappé de cette proposition, -Marcello, sans répondre d’une manière affirmative, se -mit à son clavecin, et en peu de jours il fit la musique -des cinq premiers psaumes. Il réunit aussitôt dans son -palais quelques personnes éclairées, pour leur faire entendre -sa nouvelle composition. L’œuvre des deux patriciens -produisit un très-grand effet, surtout la musique -de Marcello, qui excita un enthousiasme mêlé d’étonnement. -Encouragé par le succès, Marcello conçut le projet -de mettre successivement en musique les cinquante -premiers psaumes de David, qui furent exécutés dans -son palais et sous sa direction à mesure qu’il en achevait -la composition. Telle est l’origine de cette œuvre -admirable. Je me rappelle encore, comme si c’était -d’hier, ces belles soirées du palais Marcello, où se réunissait -tout ce que Venise avait d’esprits cultivés, d’artistes -et de grands seigneurs. Le maître tenait le clavecin, -dirigeant de son regard sévère les chanteurs et les -instrumentistes de la chapelle de Saint-Marc qui interprétaient -ses nobles et touchantes inspirations. Il ne<span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[403]</a></span> -leur passait aucun caprice, exigeant la plus scrupuleuse -exactitude dans l’exécution matérielle de sa musique, -dont il s’efforçait de leur expliquer la pensée. C’est à -l’une de ces soirées mémorables que j’ai entendu pour -la première fois la célèbre Faustina Bordoni, à qui Marcello -a bien voulu donner quelques conseils dont elle a -su profiter. Le peuple, accouru de tous les coins de Venise, -se tenait sur les places voisines du palais, écoutant -avec recueillement ces grandes et belles compositions. -Un soir cependant, après l’exécution de l’admirable -chœur que tout le monde connaît aujourd’hui, <i>i cieli -immensi narrano</i>, la foule assemblée au pied du palais, -et dans les gondoles qui sillonnaient le Grand-Canal, -poussa un cri de ravissement qui retentit jusque sur la -place Saint-Marc.</p> - -<p>«Les psaumes de Marcello se répandirent promptement -dans toute l’Europe. L’empereur Charles VI voulut -les entendre à sa cour; le cardinal Ottoboni les fit exécuter -dans son palais, à Rome, par les chanteurs de la -chapelle Sixtine. Composés pour une, deux, trois et -quatre voix, avec une simple basse chiffrée et quelquefois -avec un accompagnement de violoncelle ou de viole, -ces psaumes forment une succession de morceaux très-variés, -où domine le sentiment dramatique, qui est la -qualité caractéristique de l’école vénitienne. Non-seulement -Marcello s’est inspiré de la poésie hébraïque, mais -il a consulté aussi les vieux chants des synagogues juives -de tous les pays du monde, ainsi que quelques rares -débris de la musique grecque et du plain-chant grégorien, -pour se pénétrer de leurs tonalités diverses et en -saisir l’étrangeté. Je ne vous citerai que le second -psaume pour alto et basse sur les paroles <i>quare fremuerunt -gentes</i> (<i>d’onde cotanto fremito</i>), d’un si grand caractère,<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[404]</a></span> -et dont le troisième mouvement, <i>rompiamo dicono</i>, -exprime avec tant d’énergie la révolte de l’orgueil contre -le gouvernement de la Providence; le huitième, pour -voix de contralto et chœur; le dixième, à quatre voix, -<i>come augel cui mile reti</i>, d’un accent mélodique à la fois -si simple et si varié dans le mouvement, surtout la dernière -strophe; le seizième, pour lequel Marcello s’est -inspiré d’un chant grec, l’hymne au soleil, de Dionysius. -Les récitatifs, les airs, les duos, les trios et les chœurs -qui traduisent les élans lyriques du roi-prophète dans -l’œuvre si originale du maître vénitien ne pouvaient -être conçus que par un grand esprit, par un compositeur -dégagé de tout préjugé scolastique, qui va droit au -sentiment qu’il veut exprimer et ne s’inquiète que de -l’efficacité des moyens qu’il emploie.</p> - -<p>«Marcello était d’un caractère non moins élevé que -son génie. Pieux sans bigoterie, généreux, il usait de sa -fortune et de ses vastes connaissances avec la munificence -d’un patricien de Venise. Son palais était toujours -ouvert aux artistes, dont il aimait à se voir entouré. Il -fut le maître et le protecteur constant de la Faustina, -ainsi que de son mari, le fameux Hasse, <i>il Sassone</i>, -avec lequel il n’a cessé de correspondre. Il aimait tellement -la musique et tout ce qui s’y rattache, qu’un soir -d’été, étant accoudé sur le balcon de son palais, qui -borde <i>il Canalazzo</i>, il entendit une voix de femme d’un -timbre ravissant qui chantait une de ces <i>arie di batello</i> -qui, depuis la fondation de Venise, circulent dans nos -lagunes. Il envoya chercher cette femme, pauvre et -jeune lavandière nommée Rosana Scalfi; elle lui plut, -il la fit élever avec soin, lui donna des conseils dans -l’art du chant, et puis il l’épousa secrètement. Cette -femme s’est montrée digne de la fortune que le hasard<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[405]</a></span> -lui avait procurée, en faisant le bonheur du maître illustre -dont je viens de vous conter l’histoire.</p> - -<p>«Après Benedetto Marcello, l’école vénitienne a produit -successivement Galuppi, Bertoni et Furlanetto, que -voici présent, et qui continue avec éclat les traditions de -notre genre national.</p> - -<p>«Ce n’est point forcer l’analogie des choses que de -rattacher à l’école de Venise le célèbre chevalier Gluck, -qui est venu, il y a trente ans, réformer si à propos -notre drame lyrique, car c’est bien moins le pays où le -hasard l’a fait naître que la nature des idées qui servent -à classer un grand artiste dans l’histoire. Or, quels sont -les principes qui ont guidé le génie de Gluck du jour où -il a eu conscience de sa force? «Lorsque j’ai entrepris -de mettre en musique l’opéra d’<i>Alceste</i>,» dit-il dans la -dédicace mise en tête de ce chef-d’œuvre, «je me suis -proposé d’éviter tous les abus que la vanité des chanteurs -et l’excessive complaisance des compositeurs -avaient introduits dans l’opéra italien.... Je cherchai à -réduire la musique à sa véritable fonction, celle de seconder -la poésie dans l’expression des sentiments et l’intérêt -des situations.... Je crus que la musique devait -ajouter à la poésie ce qu’ajoutent à un dessin correct et -bien composé la vivacité des couleurs et l’accord heureux -des lumières et des ombres qui servent à animer -les figures sans en altérer les contours.... J’ai cru encore -que la plus grande partie de mon travail devait se -réduire à chercher une belle simplicité, et j’ai évité de -<i>faire parade de difficultés aux dépens de la clarté; je -n’ai attaché aucun prix à la découverte d’une nouveauté, -à moins qu’elle ne fût naturellement donnée -par la situation et liée à l’expression; enfin il n’y a -aucune règle que je n’aie cru devoir sacrifier de bonne<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[406]</a></span> -grâce en faveur de l’effet</i>.» Messieurs, les idées de -Gluck sont les propres idées de Marcello, celles que -Monteverde a émises dans ses préfaces, les idées de Gabrieli, -de Cyprien de Rore, de Willaert, qui a fondé -l’école de Venise au commencement du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Il -me serait facile de prouver aussi qu’entre ces principes -de Monteverde, de Marcello, de Gluck, qui proclament -l’indépendance du génie, la toute-puissance du sentiment -dans les arts, et le fameux discours de <i>la Méthode</i>, -où Descartes se révolte contre la tradition scolastique -pour ne s’en rapporter qu’à l’évidence du sens commun, -il existe un lien des plus étroits, l’esprit de la Renaissance -qui s’élève sur les débris du moyen âge.</p> - -<p>«Il est temps de terminer ce long discours et d’en résumer -la substance en peu de mots. La musique moderne -est fille de la musique grecque, comme les langues -que nous parlons et la civilisation de l’Europe occidentale -sont issues du monde romain transformé par un -principe nouveau, qui est le christianisme. La musique -a participé à toutes les vicissitudes de l’esprit humain, -passant successivement de la multiplicité des échelles -primitives à des combinaisons de plus en plus simples, -imposées par l’instinct du peuple, qui fait invasion dans -la cité savante des praticiens. Aux trois systèmes compliqués -de la musique grecque, l’Église substitue les huit -échelles diatoniques du plain-chant grégorien, qui sont -plus accessibles à l’oreille inexpérimentée de la foule, et -dans lesquelles la <i>consonnance</i> naturelle et primordiale -de l’<i>octave</i> est dominée par la fraction du <i>tétracorde</i>. Sur -ces échelles diatoniques, qui ne se distinguent entre -elles que par la place toujours variable qu’occupe le -<i>demi-ton</i>, et qui ressemblent bien plus à des dialectes -où domine le caprice qu’à une langue en possession de<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[407]</a></span> -ce caractère de fixité qui révèle une civilisation plus générale, -les harmonistes ont créé la science des accords, -qui, du <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, arrive à son premier développement. -On voit alors se produire un phénomène -des plus curieux, on voit s’élever et se répandre dans -toute l’Europe les contre-pointistes flamands, ces dialecticiens -de la scolastique musicale, qui s’occupent moins -du fond de la pensée que de la forme qui doit la contenir, -et qui s’attardent à perfectionner tous les éléments -matériels de la langue dont va se servir le divin Palestrina. -Le chef de l’école romaine ferme le moyen âge; -il crée la véritable musique du catholicisme, dont on -n’égalera jamais la sublime sérénité, et il meurt en -laissant pressentir une révolution qui s’accomplira à -Venise.</p> - -<p>«Fondée au commencement du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle par le -Flamand Willaert, notre école musicale développa le -principe qui caractérise toute la civilisation de Venise, -c’est-à-dire la notion de la réalité pratique relevée par -le goût des plaisirs délicats et du faste de la vie. Ce principe -se traduit dans les arts plastiques, surtout en peinture, -par la prédominance du coloris, qui saisit l’éclat -et les contrastes du monde extérieur, et, dans la musique, -par le sentiment dramatique, dont le rhythme et -la modulation sont les agents matériels. Obéissant à -l’influence secrète du pays qu’ils habitaient, comme des -plantes qui reçoivent de la terre qui les porte les sucs -dont elles se nourrissent, Adrien Willaert, Cyprien de -Rore et Andrea Gabrieli s’ingénient à combiner de -vastes morceaux d’ensemble à deux, trois et jusqu’à -quatre chœurs, qui dialoguent et se répondent d’un bout -de la basilique de Saint-Marc à l’autre. A ces tentatives -sourdes du sentiment dramatique, vivifiées par des accidents<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[408]</a></span> -chromatiques et des figures de rhythme inusitées -jusqu’alors, Jean Gabrieli ajoute l’accompagnement des -instruments, dont il assortit les timbres ou les couleurs -avec une hardiesse d’imagination très-remarquable. Il -fortifie la puissance de ces effets par l’intelligence de la -poésie et des paroles liturgiques, dont il forme une espèce -de drame ou d’oratorio qui lui inspire des combinaisons -vocales de rhythme et d’harmonie incompatibles -avec l’existence du plain-chant grégorien. Marchant -sur les traces de ses prédécesseurs de l’école de Venise -et sur celles de Gesualdo, Monteverde achève d’accomplir -la révolution commencée avant lui, en employant -avec une persistance particulière ce fameux accord de -septième dominante qui communique à l’oreille le désir -de la consonnance d’octave. Ainsi fut constituée dans -l’art, et par l’influence ou par la pression de l’harmonie, -l’unité de notre gamme diatonique, qui a fait disparaître -en les absorbant les échelles du plain-chant ecclésiastique, -comme les dialectes disparaissent devant une langue -plus simple, instrument de la maturité de l’esprit. -De l’avénement de la dissonance naturelle, source de la -modulation, c’est-à-dire du coloris, date en Europe la -distinction des écoles nationales; car elle fournit au compositeur -les moyens matériels de rendre simultanément -l’accent des passions contraires et d’entourer la mélodie, -qui n’exprime qu’un sentiment absolu de l’âme, de -toutes les modifications de temps, de lieu, d’ombre et -de lumière, qui accusent la présence de la nature extérieure. -Aussi la révolution opérée par Monteverde n’est-elle -point un fait isolé. Contemporaine de la naissance -de l’opéra et de la mélodie savante, qui s’essayait à -suivre la poésie en se dégageant des complications de la -musique madrigalesque, l’invention de Monteverde est<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[409]</a></span> -une conséquence directe du mouvement général d’émancipation -qui entraîne le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Artiste de génie, -Monteverde obéit à l’impulsion de son temps: il veut -que l’<i>orazione</i> ou la poésie soit la maîtresse de l’harmonie, -contrairement aux préceptes des contre-pointistes, -qui ne considéraient la parole que comme un prétexte -à leurs subtiles argumentations. De ce principe, qui -constitue l’oreille juge suprême de la beauté musicale, -dérivent tous les admirables effets de l’art moderne. -Lotti, Marcello et Galuppi, chacun selon les tendances -particulières de son génie, achèvent de consolider une -révolution à laquelle vient se rattacher aussi le chevalier -Gluck.</p> - -<p>«La musique italienne se divise donc en trois grandes -écoles: l’école romaine, fondée par le divin Palestrina, -qui fixa à jamais l’idéal de la prière du catholicisme, -dont elle semble révéler l’unité dogmatique, en repoussant -tout accident de modulation étranger au plain-chant -grégorien; l’école vénitienne, où éclatent le mouvement -et la fantaisie de la vie, et qui s’attache à -développer les deux principaux éléments de l’expression -dramatique, le rhythme et le coloris; l’école napolitaine, -qui participe des deux autres, mais plus particulièrement -de l’école vénitienne.</p> - -<p>«Je crois, <i>signori</i>, avoir assez longuement répondu -à la question que j’avais promis de résoudre devant cette -brillante assemblée, en prouvant que le génie de Venise -a eu sur l’art musical le même genre d’influence que -sur les autres parties de la civilisation. La musique -commence à Venise, comme chez toutes les nations modernes, -par des chansons populaires et le plain-chant -ecclésiastique. Ces deux éléments, qui correspondent -aux deux grandes divisions de la société au moyen âge,<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[410]</a></span> -se mêlent bientôt, comme l’esprit séculier pénètre celui -de l’Église, et de la fermentation qui résulte de ce contact, -que l’autorité ne peut empêcher, se dégage un art -nouveau dont j’ai raconté les vicissitudes. Dans le grand -et magnifique concert de la Renaissance, alors que Venise -s’élève radieuse par la main de ses architectes, de -ses peintres et de ses sculpteurs, elle produit des musiciens -qui ajoutent à sa gloire un rayon de plus, et qui -réfléchissent non moins fidèlement les propriétés de son -génie. Fondée par un maître flamand, qui lui communique -le germe des combinaisons harmoniques, notre -école de musique a eu les mêmes destinées que notre -école de peinture, qui a reçu aussi des artistes ultramontains -la première étincelle du coloris qui la distingue -essentiellement. Qui ne sait en effet qu’Albert -Durer, Hemmelinck de Bruges, Gérard de Gand, Vivien -d’Anvers, et beaucoup d’autres peintres de la Belgique, -de la Hollande et de l’Allemagne, furent accueillis à Venise -avec la munificence hospitalière qui nous caractérise, -et qu’indépendamment du fameux bréviaire du cardinal -Grimani, qui contenait de si nombreux témoignages de -leurs talents, les galeries de nos patriciens étaient remplies -de leurs meilleurs chefs-d’œuvre? Mais si Antonello -de Messine vint révéler à Jean Bellini le secret de la -peinture à l’huile, qui avait été trouvé récemment par -Van Eyck de Bruges, l’école de Venise eut bientôt une -telle supériorité dans l’art magique du coloris, qu’elle -fut à son tour l’institutrice des peintres flamands et -néerlandais. Elle paya largement sa dette de reconnaissance, -puisque l’œuvre du Giorgione, de Titien surtout, -du Tintoretto et de Paul Véronèse, sont la source où le -génie de Rubens est venu s’abreuver. Telles ont été -également l’origine et l’influence de notre école musicale,<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[411]</a></span> -qui, après avoir été instituée par un contre-pointiste -flamand, a formé de nombreux élèves, parmi lesquels -Léon Hasler et Henri Schutz sont allés répandre -en Allemagne et dans le nord de l’Europe la science, le -coloris et les tendances dramatiques qu’ils avaient puisés -dans l’école de Venise et dans l’enseignement de -leurs maîtres, Andrea et Jean Gabrieli. Bien que ces -relations fréquentes de l’Allemagne avec l’Italie, et particulièrement -de la Hollande et de la Belgique avec Venise, -puissent s’expliquer par le grand événement de la -conquête, par la position géographique de notre belle -cité et le rôle politique et commercial qu’elle a joué -jusqu’au milieu du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, nous serions tenté de -voir dans cet échange de procédés et d’influence réciproque -la manifestation d’un rapport plus intime de la -nature des choses. Il existe une si grande analogie entre -le son et la couleur, entre les facultés de l’artiste qui se -distingue par l’éclat du pinceau et celles du compositeur -qui a le sentiment de la modulation, source du coloris -et de l’expression dramatique, qu’il n’est pas étonnant -que des peuples doués des mêmes aptitudes aient -été attirés l’un vers l’autre et qu’ils se soient communiqué -les propriétés natives de leurs génies. Ce qui est -certain, c’est que les écoles flamande et hollandaise se -distinguent par le sentiment profond qu’elles ont de la -réalité, par la fidélité avec laquelle elles se plaisent à -reproduire les épisodes de la vie bourgeoise, les accidents -du monde extérieur et surtout du paysage, dont -elles imitent avec une si grande perfection les tons solides -et les horizons mystérieux. Or, ce sont là aussi les -qualités où brille d’une manière incomparable l’école -vénitienne, dont le goût plus délicat choisit mieux les -objets de son imitation, et n’aime à reproduire dans les<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[412]</a></span> -œuvres de l’art que la poésie de la nature, les grands -événements de l’histoire nationale, l’éclat et la pompe -de la sociabilité. Il est constant néanmoins que la Néerlande -et la Belgique, ainsi que les villes libres de l’empire, -telles que Nuremberg et Augsbourg, ont eu avec -Venise de fréquentes relations commerciales qui ont -donné lieu à des rapports plus intimes et à un échange -d’influence du Nord sur le Midi, du Midi sur le Nord, -qui est un des phénomènes curieux de l’histoire de l’esprit -humain.</p> - -<p>«Greffé sur une abstraction teutonique, comme nos -palais reposent sur des pilotis séculaires, l’art de Venise -s’est élancé de ce sol aride comme une plante généreuse, -portant des fruits d’or qui ont émerveillé le monde. -Dans la musique de chambre et les mille ramifications -de la fantaisie, dans la musique religieuse et le genre -dramatique, qu’elle a cultivé avec une prédilection significative, -l’école de Venise a été aussi féconde qu’originale. -Nos églises, nos théâtres, les quatre <i>scuole</i> de -chant, dont vous connaissez l’origine, les <i>accademie</i>, les -chapelles particulières, et jusqu’à nos places publiques, -qui sont aussi des spectacles non moins amusants que -les autres, tout dans Venise retentissait de concerts de -voix et d’instruments qui faisaient dire à Doni, en plein -<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, qu’il n’avait appris à connaître ce que c’était -que l’harmonie que depuis son séjour à Venise. -Trop amoureux de la vie et de la lumière, du mouvement -et de la passion, pour se concentrer dans les profondeurs -de l’âme ou s’élever dans les régions sereines -où planent Raphaël et Palestrina et toute l’école romaine, -le génie vénitien devait nécessairement se manifester -dans l’histoire par la recherche du coloris et -l’imitation de la belle nature: il devait produire en<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[413]</a></span> -peinture les deux Bellini, Giorgione et Titien leurs -élèves, Tintoretto et Paul Véronèse; en musique, Willaert -et Cyprien de Rore, les deux Gabrieli, Monteverde, -Cavalli, Lotti, Marcello et Galuppi, qui se font admirer -par des qualités analogues, c’est-à-dire par le sentiment -du rhythme et la modulation, par le coloris de l’instrumentation -et la fidélité de l’expression dramatique, -qu’ils introduisent jusque dans le temple du Seigneur. -C’est à Venise que se propage le secret de la -peinture à l’huile, qui donne à l’art le moyen de lutter -avec la nature, d’imiter le rayonnement du monde extérieur -et la variété infinie des caractères. C’est également -à Venise que Monteverde vient consolider une révolution -qui a pour objet d’émanciper le génie, en lui fournissant -les moyens matériels de rendre l’accent de la -passion et la simultanéité des effets dramatiques. Imbu -de l’esprit libérateur de la Renaissance, Monteverde ose -proclamer le principe professé avant lui en termes plus -ou moins explicites par Cyprien de Rore et Gabrieli, -invoqué plus tard par Marcello et le chevalier Gluck, -que la musique doit avant tout obéir au sentiment, et -n’avoir d’autre règle que celle de colorer la poésie et -d’en exprimer la vérité. Ni Gabrieli, ni Monteverde, ni -les premiers inventeurs du drame lyrique, tels que Vincent -Galilée, Jules Caccini et Peri, pas plus que Marcello -et Gluck, n’étaient de savants compositeurs selon la -doctrine admise par les écoles régnantes. Emportés par -le courant du siècle, excités par ce mouvement intérieur -qui fait les grands hommes et les grands poëtes, -et que Dante a si admirablement définis lorsqu’il dit, -en parlant de lui-même: «Je suis un de ceux qui s’efforcent -d’exprimer ce qu’amour leur inspire,» ils ont -dédaigné les règles scolastiques qui les attachaient à la<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[414]</a></span> -glèbe, et ont créé la langue de la passion, c’est-à-dire -la musique moderne. Qui sait si, au moment où je -parle, Dieu ne suscite pas un de ces réformateurs superbes, -un génie amoureux de la lumière, de la vie et -de la passion, qui viendra enchanter le monde par l’éclat -du coloris, la nouveauté des modulations et la -puissance du rhythme, ces agents matériels des effets -dramatiques élaborés par l’école de Venise, dont il continuera -l’impérissable tradition?...»</p> - -<p>L’abbé Zamaria, dans les paroles qui terminaient son -discours, semblait avoir eu le pressentiment de l’avénement -de Rossini, qui, en effet, a composé à Venise son -premier et son dernier opéra italien, <i>Tancredi</i> et <i>Semiramide</i>. -L’auteur immortel du <i>Barbier de Séville</i> et de -<i>Guillaume Tell</i>, que l’Italie n’est plus digne de comprendre, -se plaît à reconnaître que le public vénitien -ne pouvait se rassasier de ce prodigieux <i>crescendo</i> qui -éclate dans toutes ses partitions, et dont on peut trouver -les germes dans les œuvres de Monteverde et de Cavalli. -En s’enivrant ainsi du coloris puissant, du <i>brio</i>, du -rhythme et de toutes les qualités éminentes qui caractérisent -la manière de Rossini, le public de la Fenice -ne se doutait pas qu’il saluait l’influence historique de -la civilisation de Venise.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[415]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VIII</h2> - -<p class="pch">LES FIANÇAILLES DE BEATA.</p> - -<p>Lorenzo avait quitté Venise quelques jours après la -brillante assemblée où l’abbé Zamaria avait raconté -l’origine et les vicissitudes de la musique moderne. Il -s’était rendu à Padoue pour y suivre un cours d’études -dont le sénateur Zeno avait fixé lui-même les différents -sujets. Il s’était séparé de Beata avec tristesse, mais sans -amertume; car non-seulement Lorenzo et Beata croyaient -se revoir bientôt, mais tout leur donnait lieu d’espérer -que l’avenir couronnerait leurs vœux les plus chers. Aucun -incident, aucune parole n’étaient venus trahir les -véritables intentions du sénateur sur le chevalier Sarti, -qui, aux yeux de tout le monde, paraissait appelé à une -grande fortune.</p> - -<p>En descendant le canal de la Brenta, Lorenzo put -jeter les yeux sur la villa Grimani, dont le beau jardin et -la longue charmille lui rappelèrent de doux souvenirs. -Suivi de son domestique Vecchiotto, il arriva à Padoue -dans le courant de l’année 1792. Le chevalier était muni -de nombreuses lettres de recommandation; il fut reçu -dans les meilleures maisons de la ville et traité comme -un membre de la famille Zeno. Il suivit un cours de langues<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[416]</a></span> -et de littératures anciennes, un autre de droit public -et d’histoire, puis un cours de philosophie, qui se -composait d’un mélange hétérogène de logique, de théologie -et de mathématiques. Les premiers temps de son -séjour dans cette ville savante, qui avait été le refuge de -tant d’illustres proscrits et particulièrement de Dante -Alighieri<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>, s’écoulèrent assez rapidement: le chevalier -Sarti était dans l’ivresse de l’indépendance et du bonheur -entrevu. L’ardeur de connaître, l’ambition de mériter -les faveurs que la fortune semblait lui réserver, et -celle de se maintenir dans les hautes régions de la vie -sociale où il se trouvait introduit presque miraculeusement, -ces divers sentiments avaient un peu surexcité la -vanité de Lorenzo et donné l’essor à son imagination -romanesque. Il lisait les poëtes, les philosophes et les -historiens avec avidité, moins pour y chercher des vérités -utiles à son inexpérience que pour y trouver des -images de la beauté et des exemples de la passion triomphante.</p> - -<p>Après quelques mois donnés à l’étude et aux soins de -son installation, Lorenzo alla voir sa mère, qui l’attendait -avec la plus vive anxiété. Il ne l’avait pas revue depuis -son départ de la Rosâ, où il retrouva tous ses amis -d’enfance, le barbier Giacomo, aussi sentencieux qu’autrefois, -et Zina la fermière, entourée d’un groupe de -jolis enfants. On se montrait du doigt le chevalier Sarti -dans le village comme un exemple à suivre pour s’élever -de la plus humble condition parmi les heureux de ce -monde. Catarina était dans toute la joie de son âme de -revoir son fils grandi, beau, riche, et aussi savant que -le fameux curé de Cittadella, à ce que Giacomo assurait.<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[417]</a></span> -De la Rosâ, Lorenzo se rendit à Cadolce pour visiter -l’oncle de Beata, le saint prêtre qui avait béni son enfance, -et qu’il retrouva aussi tendre, aussi pieux et aussi -indulgent qu’il l’avait connu. Le chevalier alla voir aussi -la compagne inséparable de Beata, la fille du médecin -de Cadolce, Tognina, qui l’accueillit comme le futur -époux de sa meilleure amie; car elle pensait bien que -le sénateur Zeno n’avait témoigné tant de sollicitude à -Lorenzo que pour le préparer à une plus haute destinée. -Il ne voulut pas reprendre le cours de ses études à -Padoue sans avoir fait un pèlerinage au village d’Arquà, -où reposent les cendres de Pétrarque, l’une de ses plus -grandes admirations après le poëte catholique et gibelin -du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. En quittant l’heureuse vallée, dernier -refuge de l’amant de Laure, le chevalier murmurait tout -bas ces vers en s’appliquant les paroles du poëte:</p> - -<p class="pp8 p1">Benedetto sia ’l giorno e ’l mese e l’anno,<br /> -E la stagione, e ’l tempo, e ’l punto,<br /> -E ’l bel paese, e ’l loco, ov’io fui giunto<br /> -Da duo begli occhi che legato m’hanno.</p> - -<p class="pbq p1">Bénis soient le jour, le mois, l’année, la saison, l’instant -et l’heureuse contrée où je vis les deux beaux yeux qui m’ont -enchaîné!...</p> - -<p class="p1">Les événements de la révolution française, qui se précipitaient -comme les scènes d’un drame immense conçu -par une intelligence fatale et mystérieuse, commençaient -cependant à préoccuper vivement les souverains de l’Italie. -La chute de la monarchie au 10 août avait amené -dans les provinces de la Vénétie un flot de nouveaux -émigrés qui, malgré la vigilance du gouvernement, -avaient répandu dans le peuple le bruit de cette grande -catastrophe. La mort de Louis XVI, celle de la reine et<span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[418]</a></span> -la dispersion de la famille royale avaient achevé d’exciter -l’intérêt public pour de si nobles infortunes. Un nouveau -représentant de la république française était venu -remplacer à Venise celui de la monarchie. De tels changements -avaient produit une stupeur générale et profonde, -mais les esprits étaient loin d’être unanimes -dans la manière d’en apprécier les conséquences. L’aristocratie, -fidèle à ses vieux errements, regrettait le -passé, et ne craignait pas de manifester ouvertement sa -répugnance pour un ordre d’idées qui blessait ses -croyances et menaçait ses priviléges. Le peuple était -encore indifférent et regardait en curieux ce spectacle -des vicissitudes politiques dont il ne comprenait pas le -sens. Une partie de la jeunesse, quelques lettrés, et en -général tous les hommes éclairés des villes de terre -ferme, étaient favorables aux principes de la révolution -française, dont ils attendaient une réforme de l’État et -un adoucissement dans les liens qui rattachaient les -provinces à la cité souveraine. Le gouvernement de la -seigneurie, résistant à toutes les impulsions qui lui venaient, -soit de l’Italie, soit d’autres puissances de l’Europe -qui sollicitaient son alliance, s’efforçait de garder -une neutralité douteuse au milieu de la conflagration -générale. Au fond, la politique de ce gouvernement de -vieillards temporiseurs était hostile à la France, dont il -redoutait l’ambition et les idées subversives. Un parti -énergique, qui était en minorité dans le grand conseil, -voulait que la république de Saint-Marc s’alliât avec -l’Autriche, et prît une part active dans la lutte prochaine -qui allait s’engager, tandis qu’un petit nombre d’esprits -jeunes et mieux avisés conseillaient de retremper les -ressorts de l’État et de la politique de Venise dans une -alliance offensive et défensive avec la république française.<span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[419]</a></span> -Dans cette alternative, le sénat, énervé par l’inaction -et l’isolement où il se tenait depuis un siècle, prenant -son amour du repos pour la suprême sagesse, et se -croyant à l’abri des événements parce qu’il n’avait pas -le courage de les affronter, s’enveloppait de mystère et -de sourdes menées, au lieu de prendre un parti décisif -qui lui aurait donné une voix et des appuis dans les -conseils de l’Europe.</p> - -<p>Padoue était avec Brescia et Bergame la ville de la Vénétie -où les principes de la révolution française avaient -rencontré le plus de partisans secrets. Une partie de la -jeunesse studieuse, quelques professeurs et plusieurs -nobles de terre ferme, qui supportaient avec impatience -le joug des grands seigneurs du livre d’or, s’étaient -laissé gagner par les idées nouvelles d’émancipation et -d’égalité, qu’ils propageaient à leur tour clandestinement -dans les classes inférieures. Un mémoire que le chargé -d’affaires de France venait de présenter au sénat de Venise<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>, -pour justifier le droit qu’avait eu la nation française -de changer la forme de son gouvernement, circulait -à Padoue de main en main, et produisit une effervescence -qui n’échappa point à la sombre vigilance des -inquisiteurs d’État. Le bruit qui se répandit, quelque -temps après, que l’armée républicaine avait repris Toulon -et chassé les ennemis du territoire de la France, ne -fit qu’accroître l’émotion et les espérances des novateurs.</p> - -<p>Un soir que Lorenzo sortait de la maison du comte -Corazza, où il avait passé quelques heures avec un petit -nombre de personnes distinguées qui s’y réunissaient -souvent, il fut accosté par un individu qui lui dit familièrement:<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[420]</a></span> -«Vous marchez si vite, monsieur le chevalier, -qu’on a peine à vous suivre. Voilà ce que c’est que -d’être jeune, <i>per Bacco</i>! On va hardiment devant soi, -sans s’inquiéter des pauvres écloppés qui restent en chemin; -et cela doit être ainsi, car s’il fallait que les générations -nouvelles fussent condamnées à mesurer leur -pas sur celles qui s’en vont, le progrès dont nous parlions -tout à l’heure chez le comte Corazza, mon ami, -serait un vain mot, et la vie n’aurait pas de sens.</p> - -<p>—J’ignorais, monsieur, répondit Lorenzo en regardant -avec attention la personne qui venait de l’interpeller -et qu’il reconnut en effet pour une de celles qu’il -avait vues dans la maison Corazza, j’ignorais qu’il vous -serait agréable de m’avoir pour compagnon de voyage -par une si belle nuit, car je me serais fait un devoir de -vous attendre. Aussi bien, rien ne me presse. C’est plutôt -le besoin de mouvement que le désir d’arriver chez -moi, où je n’ai que faire, qui me faisait hâter le pas.</p> - -<p>—Parfaitement dit..., répliqua l’inconnu en prenant -sans façon le bras du chevalier. Le besoin de mouvement, -le besoin d’agir et d’exercer la force dont on se -sent doué, plus encore que la volonté d’atteindre un but -déterminé.... voilà ce qui caractérise la jeunesse dans -tous les temps, et cela suffit pour que le monde change -et se transforme sans cesse. Mais si à cet instinct permanent -de la vie il s’ajoute une idée qui en concentre -les aspirations, oh! alors on enfante des miracles. C’est -ce que vous verrez bientôt, monsieur le chevalier; car -le temps où nous vivons est gros d’événements mémorables.</p> - -<p>—Est-ce que vous croyez à une guerre prochaine? -monsieur, répondit Lorenzo d’une voix modeste.</p> - -<p>—Non-seulement je crois à une guerre, mais j’espère<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[421]</a></span> -une révolution. Le monde est vieux, j’entends le -monde moral; car pour la matière, elle est ce que nous -la faisons, un témoin passif de notre existence, une -conquête et une image de notre activité. Il faut donc renouveler -le viatique qui a servi jusqu’ici d’aliment spirituel -à la société européenne. Les pouvoirs publics, les -institutions et les classes qui détiennent l’autorité, sont -usés et ne répondent plus aux besoins de l’opinion. Que -faire dans une pareille situation, entre un passé qui ne -peut durer qu’en empêchant l’avenir de prendre sa -place? Faudra-t-il que les générations qui portent avec -elles l’esprit de Dieu, c’est-à-dire une notion plus élevée -de sa justice, de sa providence et des limites qu’elle -s’impose, faudra-t-il que ces générations s’agenouillent -devant des sépulcres blanchis, et que la vie recule devant -la mort? Ce serait inique, si fort heureusement ce -n’était impossible. Or, on n’obtiendra jamais des pouvoirs -existants l’aveu, même implicite, de leur impuissance, -et leur résignation à un ordre plus équitable où -ils ne seraient plus les dispensateurs suprêmes de la -souveraineté et de la fortune publiques. Dans cette occurrence, -l’histoire nous prouve que l’humanité se comporte -comme la nature: elle brise ce qui ne cède pas, -et tranche par l’épée un nœud qu’on se refuse à délier -pacifiquement. Ni le christianisme, ni la réforme, ni la -révolution française, qui les résume et en féconde les -principes, n’ont pu triompher de leurs ennemis sans le -concours de la force. Le paganisme a résisté tant qu’il a -pu, et, s’il a succombé, ce n’est pas faute de s’être défendu -par tous les moyens qui étaient en son pouvoir. -Le catholicisme en a fait autant, et les annales de l’Église -sont remplies de pages sanglantes et d’horreurs -<i>salutaires</i>, comme disent les casuistes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[422]</a></span></p> - -<p>—Il est cependant triste de croire, dit Lorenzo, que -la vérité ne puisse être reconnue à l’éclat de son évidence, -et qu’il faille le concours de la force pour faire -triompher l’esprit. A quoi servent alors la conscience et -la raison, s’il nous faut employer l’épée pour protéger -le juste et proclamer le vrai?</p> - -<p>—Oh! <i>sancta simplicitas!</i> répondit l’inconnu en souriant, -voilà bien le langage d’un jeune homme de vingt -ans, qui explique le <i>Phédon</i> peut-être ou <i>la Cité de Dieu</i> -de saint Augustin! Vous pensez donc, mon cher chevalier, -que le juste, le vrai et le beau, pour employer la -langue de vos maîtres, descendent du ciel comme le -Saint-Esprit, qui est venu illuminer les apôtres, et qu’il -n’y a qu’à ouvrir les yeux pour être subitement édifié? -S’il en était ainsi, il n’y aurait jamais eu de contradiction -parmi les hommes, et nos premiers parents seraient -encore à s’ennuyer dans le paradis terrestre. C’est parce -que la vérité ne se présente jamais à l’état pur, c’est -parce qu’il faut l’extraire péniblement, comme l’or, des -entrailles de l’histoire, en la dégageant de l’erreur, que -les hommes discutent et se font la guerre. La conscience -et la raison, que vous invoquiez tout à l’heure, ne contiennent -que la table de la loi, c’est-à-dire les principes -nécessaires dont le développement est l’œuvre du temps -et de notre libre arbitre. La conscience d’un Athénien -contemporain de Socrate, par exemple, n’avait pas d’autres -vérités fondamentales que celles qu’admettait un -sujet de Marc-Aurèle ou un chrétien du moyen âge; -mais quelle différence dans les conséquences pratiques -que chacun en tirait! Lorsque le Christ disait: <i>Mon -royaume n’est pas de ce monde</i>, ce n’était là sans doute -qu’une précaution de langage pour désarmer la vigilance -des pouvoirs politiques; car, aussitôt que ses disciples<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[423]</a></span> -ont été les plus forts, ils se sont empressés d’organiser -la société conformément à l’idéal de justice dont -il les avait pénétrés. La réforme, qui ne fut d’abord -qu’une simple controverse sur quelques points de discipline -ecclésiastique, ne gouverne-t-elle pas aujourd’hui -la moitié de l’Europe et une partie du nouveau monde? -L’esprit de la révolution française, sorti de cette même -source d’amour et de miséricorde qu’on nomme l’Évangile, -épuré par la réforme, agrandi par les travaux immortels -des libres penseurs de notre siècle, marque un -nouveau développement de la notion de justice, et s’applique -à un plus grand nombre de rapports. On pourrait -comparer la conscience à un tribunal dont la juridiction, -d’abord très-restreinte et aussi élémentaire que -la société primitive, étend chaque jour la sphère de son -action. Devenant ainsi plus vigilant et plus rigoureux, -ce tribunal finit par soumettre à la même loi d’équité -toutes les relations de la vie. Telle est la destinée du -genre humain, qui, dans l’ordre moral comme dans -l’ordre scientifique, est forcé de conquérir à la sueur de -son front cette portion de vérité relative qui constitue -la civilisation d’une époque. Eh bien! mon cher chevalier, -nous sommes précisément arrivés à l’une de ces -grandes crises de l’histoire, à la fin d’une civilisation -que condamnent la conscience plus éclairée et la raison -du genre humain. Ne vous y trompez pas, c’est une religion -nouvelle qui s’avance avec l’armée française victorieuse; -c’est la religion de la jeunesse et de la vie qui -vient prendre la place d’une doctrine épuisée, d’un -culte de vieillards, la religion de la mort. Aussi voyez la -misérable contenance de nos pères conscrits à la veille -de si grands événements! Irrésolus et tremblants, lâches -et perfides, ils ne savent ni conjurer le destin par des<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[424]</a></span> -sacrifices expiatoires et des réformes nécessaires, ni se -défendre ouvertement contre le danger qui les menace. -Comme le sénat de Rome, dont il se dit l’émule, le sénat -de Venise attend que les Gaulois viennent assiéger le -Capitole, au lieu de se préparer à les combattre ou de -leur tendre la main pour partager avec eux les dépouilles -de la vieille Italie. Malheureusement, on ne trouvera pas -un Camille cette fois pour défendre une cité dont les -jours sont comptés.</p> - -<p>—Monsieur, répondit Lorenzo avec une extrême vivacité, -ce ne sont pas là les sentiments d’un bon Vénitien. -J’ignore si nous devons craindre réellement tous -les malheurs que vous nous annoncez; mais dans aucun -temps il n’est permis de faire des vœux contre l’indépendance -de son pays.</p> - -<p>—Et qui vous dit, monsieur le chevalier, qu’on souhaite -la chute de Venise plutôt que le triomphe de la -justice? Contrairement à la formule historique de l’aristocratie -du livre d’or, je dirai: «Je suis homme avant -d’être Vénitien,» et le bonheur des peuples me touche -un peu plus que les intérêts d’une oligarchie odieuse et -tyrannique. Je m’étonne de voirie fils de Catarina Sarti -se faire le champion d’un ordre social plein d’iniquités, -où le mérite, le courage, la vertu même, sont des titres -à la pauvreté et souvent à la proscription. Cela est d’autant -plus généreux de votre part, que cette aristocratie -impuissante et jalouse, dont vous défendez les droits usurpés, -a laissé mourir votre père dans un coin de l’Asie, -loin de sa patrie, où ses grands talents faisaient ombrage -à la famille Zeno.... A propos, dit l’inconnu après avoir -fait quelques pas en silence, vous connaissez la nouvelle?</p> - -<p>—Quelle nouvelle? répondit Lorenzo, un peu distrait -par ce qu’il venait d’entendre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[425]</a></span></p> - -<p>—Parbleu! les fiançailles de la signora Beata Zeno -avec le chevalier Grimani. On ne parle que de leur prochain -mariage depuis quinze jours dans tout Venise. Vous -allez sans doute assister aux noces de la noble fille de -votre protecteur? Elles seront très-brillantes, à ce qu’on -assure, et les poëtes de carrefour ont déjà rimé de -beaux sonnets en l’honneur de cette alliance de deux -illustres familles patriciennes.»</p> - -<p>Parvenu au détour d’une rue étroite, qui n’était éclairée -que par une petite lampe qui brûlait aux pieds d’une -madone, l’inconnu, s’arrêtant tout court, ajouta:</p> - -<p>«Savez-vous bien que nous sommes d’anciennes connaissances, -monsieur le chevalier? Non-seulement j’ai été -fort lié avec votre père dans ma jeunesse; mais rappelez-vous -que, il y a six ou sept ans, j’ai eu l’honneur -de causer avec vous dans un café de la place Saint-Marc, -et de vous donner quelques renseignements sur -le personnel et les mœurs de cette société vénitienne -dont je puis vous annoncer aujourd’hui la chute inévitable. -<i>Felice notte, signor cavaliere</i>,» dit-il en s’éloignant -de Lorenzo, et le laissant étourdi de tout ce qu’il venait -d’entendre.</p> - -<p>Assailli par une foule de sentiments et comme frappé -de stupeur, Lorenzo resta quelque temps immobile au -coin de la rue où l’inconnu l’avait quitté; puis il se -mit à marcher précipitamment et sans but, emporté qu’il -était par une sorte de fièvre qu’il ne pouvait maîtriser.</p> - -<p>«Est-il possible, se dit enfin le chevalier en poussant -une exclamation douloureuse, est-il bien possible -que cet homme m’ait dit la vérité? Beata épouserait le -chevalier Grimani, et l’on m’aurait fait un mystère d’un -si grand événement! Pourquoi me tromper ainsi, et -quel intérêt pouvait avoir le sénateur à me dire ces paroles<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[426]</a></span> -mémorables qui retentissent encore au fond de -mon cœur: <i>Allez, mon fils, car ce titre vous appartient -désormais?</i> N’aurait-il voulu me combler de ses -faveurs, m’élever dans la hiérarchie domestique de sa -maison que pour mieux marquer la distance qui me sépare -de sa fille et détourner mon ambition du but où -elle aspire? La scène de la bibliothèque, le long discours -qu’il m’a tenu, tout cet appareil d’initiation paternelle -n’aurait donc été qu’un piége tendu à ma crédulité, -un stratagème de tyrannie pour me séparer de -Beata, dont il aurait deviné les sentiments secrets? Ah! -je comprends maintenant la sécurité du chevalier Grimani -et sa courtoisie à mon égard, s’écria Lorenzo avec -rage et en précipitant ses pas. Il n’avait pas besoin de -s’inquiéter des vains honneurs dont on couvrait mon indigence, -puisqu’il était certain d’obtenir la main de -Beata, qui lui est promise sans doute depuis longtemps. -Pendant qu’on m’envoyait ici à l’école étudier le droit -des gens et cet amas de puérilités qu’ils appellent la -science de Dieu ou théologie, on m’enlevait mon trésor, -mon bien, ma vie, l’unique objet de mes rêves et de mes -aspirations! O mon Dieu! se dit-il tout à coup en sanglotant, -assis sur une borne devant une église, Beata -aussi m’aurait trompé! cette âme si noble et si pure se -serait donc jouée de moi, ou bien le spectacle de mon -amour n’aura été pour elle qu’un prélude agréable à -une destinée plus sérieuse, une distraction de jeune fille -sans conséquence sur l’avenir de la femme et de la patricienne! -Ton souvenir, pauvre Lorenzo, restera peut-être -au fond de son cœur comme un mirage de la jeunesse, -comme un rêve inachevé, comme une goutte de -poésie dont elle embellira les heures lentes et monotones -de la grandeur.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[427]</a></span></p> - -<p>Ces mois à peine articulés s’échappaient en désordre -de son cœur oppressé à travers les larmes qui inondaient -son visage. «Mais c’est impossible, s’écria-t-il après un -court silence et par un de ces contrastes si naturels à la -passion; non, Beata n’a pu me trahir! Jamais le mensonge -ni la dissimulation n’ont approché de cette âme -digne du ciel et du respect de la terre. La main qu’elle -m’a laissé presser dans la gondole, les larmes que j’ai -vues couler, la promenade à Murano, l’accueil qu’elle -m’a fait pendant les derniers instants de mon séjour à -Venise et à la grande soirée du palais Zeno, lorsque, -tout émue de la musique divine de Palestrina, elle me -fit signe de m’approcher d’elle et que je pus lui dire tout -bas d’une voix tremblante: <i>Ah! signora.... que ne puis-je -mourir aujourd’hui!</i> L’expression d’ineffable douceur -que je vis éclater alors dans ses beaux yeux.... l’accent -de mélancolie qui s’exhalait de sa bouche adorée en -chantant le duo de Paisiello:</p> - -<p class="pp8 p1">Ne’ giorni tuoi felici<br /> -Ricordati di me....</p> - -<p class="pn1">non, ce n’étaient pas là des artifices d’une coquetterie -vulgaire. Tout mon être me répond de la sincérité de -ses sentiments: c’est bien son cœur qui parlait au mien, -car l’amour ne peut pas plus se cacher que la lumière. -On l’aura trompée comme moi, on l’aura obsédée.... elle -aura succombé, comme succombent toutes les femmes, -de lassitude morale et pour avoir la paix domestique. -Après avoir tué le père, on veut torturer et déshonorer -le fils; mais ils prennent mal leur temps pour accomplir -ce second sacrifice: le fils ne se laissera pas égorger -aussi facilement que le père. J’irai à Venise, j’irai -surprendre ce vieillard hypocrite qui apporte dans sa<span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[428]</a></span> -famille les habitudes d’un inquisiteur d’État, et je lui -prouverai que le chevalier Sarti a mis à profit les leçons -qu’on lui a payées à l’université de Padoue.»</p> - -<p>Ainsi parlait Lorenzo, troublé par une révélation si -inattendue, passant tour à tour de l’exaltation à l’abattement, -de la superbe juvénile aux larmes de l’amour, qui -était la force et aussi la faiblesse de ce caractère passionné. -Il fut surpris par les premières clartés du jour, -errant encore sous les longues arcades de la ville silencieuse. -Cependant des groupes d’étudiants, qui paraissaient -se diriger vers un but indiqué d’avance, débouchaient -de toutes parts en poussant des cris joyeux. Les -uns avaient à leurs chapeaux de larges cocardes tricolores, -les autres portaient des bannières illustrées de légendes -philosophiques; des bandes de musiciens précédaient -quelques-uns de ces groupes en jouant des airs -nouveaux d’un rhythme vif et entraînant. Lorenzo, -épuisé par la fatigue et absorbé dans ses réflexions douloureuses, -regardait ce spectacle d’un œil indifférent et -sans y rien comprendre, lorsqu’il s’entendit interpeller.</p> - -<p>«Eh bien! chevalier, est-ce que vous n’êtes pas des -nôtres? Que faites-vous donc là tout seul à rêver, à -contempler l’<i>aurore aux doigts de rose</i>, comme dit le -vieil Homère? Venez donc avec nous, si vous voulez arracher -la belle Hélène des bras de son ravisseur; car -nous allons détrôner la race de Priam.</p> - -<p>—Oui, oui, s’écrièrent-ils tous ensemble dans le -groupe d’où partait l’interpellation, nous allons prendre -la ville de Neptune, <i>Neptunia Troja</i>, le siége du patriciat -et de la tyrannie. Joignez-vous à nous, les dieux -immortels nous ont promis la victoire!»</p> - -<p>Sans prêter une grande attention à ces plaisanteries -d’écoliers émancipés, Lorenzo suivit le flot toujours<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[429]</a></span> -grossissant des curieux, et se trouva conduit machinalement -sur la grande place qui est à côté de la cathédrale. -Elle était déjà remplie de nombreuses escouades -de jeunes gens qui, à un signal donné, formèrent un -vaste cercle autour de plusieurs individus parmi lesquels -un surtout se distinguait par l’autorité de son langage. -Attiré par la curiosité, Lorenzo s’approcha de la foule et -pénétra dans l’intérieur du carré, où il ne fut pas peu -surpris de retrouver l’individu qui l’avait abordé pendant -la nuit. C’est sur lui que se portaient tous les regards; -c’est lui qui paraissait être l’instigateur de ce -rassemblement, dont il expliqua la cause en quelques -paroles véhémentes.</p> - -<p>«Je n’ai pas besoin de vous apprendre, dit-il, -pourquoi nous sommes réunis ici; nous allons remettre -au provéditeur la pétition que vous avez tous -signée pour demander au sénat la réforme de la -vieille constitution de Venise. Les temps sont changés.... -il faut que les lois changent et deviennent l’expression -des nouveaux besoins de la société. C’est à la -jeunesse, c’est à vous qu’il appartient d’organiser la vie -politique conformément au nouvel idéal de justice qui -s’élève dans l’humanité; car la jeunesse, vierge de toute -souillure et de toute préoccupation égoïste, est la voix -de Dieu sur la terre, <i>vox Dei</i>, l’organe du progrès et de -la beauté morale, ainsi que le dit Aristote dans l’admirable -passage de sa <i>Rhétorique</i> que vous connaissez -tous. Les générations s’épuisent et se nouent, comme -les arbres où la séve ne circule plus, et, si la jeunesse -n’existait pas, il faudrait l’inventer, ne fût-ce que pour -transmettre intactes les notions du juste, fécondées par -l’enthousiasme toujours renaissant de la poésie divine. -Ne vous laissez ni intimider par des menaces, ni éconduire<span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[430]</a></span> -par les promesses fallacieuses dont les pouvoirs -sont si prodigues; soyez fermes, parlez haut, et l’on -vous écoulera. Vous avez pour vous le droit.... vous aurez -bientôt la force qui descend les Alpes, avec les bataillons -de cette grande et généreuse nation dont le -drapeau est le <i>labarum</i> d’une révolution qui fera le tour -du monde.</p> - -<p>«Oui, <i>giovinetti</i>, reprit-il d’une voix plus énergique, -c’est la religion du progrès, du mouvement et de la vie, -que nous apportent les disciples de Voltaire et de Rousseau, -ces deux apôtres de la raison et du sentiment qui -valent bien saint Pierre et saint Paul, fondateurs d’une -religion pervertie, d’une religion d’enfants, où le diable -joue un plus grand rôle que le bon Dieu. Savez-vous ce -que c’est que le démon? C’est le mal, c’est l’ignorance -qu’il faut extirper sur la terre; c’est l’oppression du -faible par le fort, c’est l’hypocrisie, c’est le triomphe de -l’iniquité. Le Dieu que nous adorons est le Dieu de la -vérité, celui qui se dégage incessamment de la conscience -et de la raison de l’humanité, le Dieu fort de Kepler et -de Bacon, de Descartes et de Galilée, dont le philosophe -florentin a pu dire à ceux qui en niaient l’existence: -<i>E pur si muove!</i> Il se meut en effet, il marche, il grandit -sans cesse avec nos connaissances et l’amour de la -justice, le Dieu vivant dont <i>les perfections sont celles de -nos âmes, moins les limites qui s’y rencontrent</i>, comme l’a -dit aussi un contemporain de Galilée, le grand Leibnitz. -Au nom de ce Dieu de lumières, qui proclame la liberté, -allons protester contre celui qui prêche l’ignorance et -consacre la tyrannie!»</p> - -<p>Des cris tumultueux de <i>Viva la Francia! viva la libertà!</i> -accueillirent ce discours provocateur. Les étudiants -s’ébranlèrent aussitôt après et s’acheminèrent<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[431]</a></span> -avec beaucoup de discipline vers le palais de la <i>Ragione</i> -(l’hôtel de ville), où ils furent reçus par la force publique -et dispersés. Cette première lutte fut suivie d’émeutes -et de sanglantes collisions qui durèrent plusieurs -jours. L’autorité, loin de sévir avec la rigueur qui lui -était habituelle, se montra patiente et modérée, parce -que, connaissant l’état des esprits, elle craignait une -insurrection générale des provinces de terre ferme<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p> - -<p>Entraîné dans cette révolte des étudiants de Padoue, -Lorenzo y déploya une exaltation qui fut remarquée. -Poursuivi par un sbire, il fut arrêté après avoir reçu un -coup de stylet au bras gauche. Reconnu fort heureusement -par un familier des inquisiteurs, Lorenzo fut relâché -en considération du sénateur Zeno, dont on le -croyait parent. Le chevalier quitta Padoue quelques -jours après ces tristes événements et se rendit à Venise. -On était à la fin de l’année 1794. Il descendit au palais -Zeno vers dix heures du soir, et le trouva silencieux. -Tout le monde était sorti, excepté les domestiques, qui -parurent étonnés de le voir un bras en écharpe.</p> - -<p>«Eh quoi! c’est vous, monsieur le chevalier? lui dit -le vieux Bernabo, les yeux écarquillés de surprise.</p> - -<p>—Eh! oui, c’est moi, répondit Lorenzo d’un ton résolu; -qu’as-tu à me dire?</p> - -<p>—Oh! rien,» murmura le vieillard en branlant la -tête d’un air de pitié.</p> - -<p>Lorenzo monta à son appartement et alla se coucher -sans demander d’autres explications de l’accueil qu’on -lui faisait. Il passa une nuit pénible, moins tourmenté -de sa blessure, qui était pourtant douloureuse, que des -tristes idées dont il ne pouvait se défendre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[432]</a></span></p> - -<p>Le lendemain, de très-bonne heure, l’abbé Zamaria -entra dans la chambre de Lorenzo, et lui dit aussitôt en -l’embrassant avec effusion:</p> - -<p>«Te voilà donc, mon cher enfant! Que je suis heureux -de te revoir, bien que tu m’aies un peu négligé -pendant les deux années que tu as passées à Padoue! -Ah çà! tu es blessé? m’a-t-on dit.</p> - -<p>—Oui, cher maître, répondit Lorenzo, ému de cette -marque de véritable affection; mais la blessure n’a point -de gravité.</p> - -<p>—Tant mieux! je voudrais qu’il en fût de même de -tous les autres maux que je prévois.»</p> - -<p>Après quelques instants de silence, l’abbé dit à Lorenzo -en le regardant avec une expression de gravité -qui contrastait avec l’aimable insouciance de son caractère:</p> - -<p>«Qu’est-il donc arrivé, que le sénateur Zeno soit si -courroucé contre toi? Sans doute quelque folie de jeune -homme dont le bruit sera venu à ses oreilles. Je ne l’ai -jamais vu aussi irrité, et cela m’étonne d’autant plus de -sa part que nous sommes à la veille d’un grand événement -qui comble tous ses vœux et répand la joie dans -la maison. Tu sais que Beata se marie avec le chevalier -Grimani?</p> - -<p>—C’est donc vrai? répondit Lorenzo en se levant -brusquement sur son séant.... Et quand doit avoir lieu -ce bel hyménée?</p> - -<p>—Aussitôt que la <i>signora</i> sera remise d’une légère -indisposition qui la retient dans son appartement depuis -une quinzaine de jours, répondit l’abbé sans remarquer -l’extrême agitation du chevalier. Elle est sortie pour la -première fois depuis trois semaines, et ne s’en est pas -bien trouvée, à ce que m’a dit Teresa ce matin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[433]</a></span></p> - -<p>—Je suis heureux, répondit Lorenzo avec une froide -ironie, d’être arrivé assez tôt pour joindre mes félicitations -aux vôtres et prendre ma part de la joie commune.</p> - -<p>—Mon enfant, répliqua l’abbé d’un ton pénétré et en -faisant un effort sur lui-même, je ne dois pas te cacher -que je suis chargé d’une pénible mission. J’ignore quelle -faute tu as pu commettre.... mais ta présence dans ce -palais n’est plus possible. J’ai même reçu l’ordre de te -dire qu’il fallait aujourd’hui même te chercher un logement; -mais, comme tu es malade, je prends sur moi -d’obtenir quelques jours de répit. Du reste, continua -l’abbé visiblement soulagé, Son Excellence ne te retire -aucun de ses bienfaits. Tu conserveras la pension viagère -qu’il a placée sur ta tête, et avec cela, <i>per Bacco</i>! -tu pourras encore vivre <i>da gentiluomo</i>.</p> - -<p>—Merci, mon cher maître, de votre intervention, -répondit Lorenzo en se précipitant hors de son lit. -Je ne suis pas assez malade pour abuser plus longtemps -des bontés de Son Excellence. Ce que j’ai fait à Padoue, -je suis prêt à le recommencer à Venise en protestant -contre l’odieuse oligarchie qui nous opprime depuis si -longtemps.</p> - -<p>—<i>Gesù, Maria!</i> s’écria l’abbé en portant ses deux -mains sur sa perruque ébranlée. Mon pauvre garçon, -tu as donc contracté aussi la maladie du jour? Hélas! si -tu avais suivi mes conseils, tu nous aurais composé un -bel opéra pour le théâtre San-Benedetto, au lieu d’aller -te gâter l’esprit et le cœur avec cette creuse métaphysique -du <i>Contrat social</i> de Rousseau que tu aimes tant. -Mais, <i>per Dio santo!</i> à quelque chose malheur est bon. -La musique que tu allais abandonner, ingrat que tu es, -t’ouvre ses bras et le consolera des mécomptes d’une<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[434]</a></span> -ambition fourvoyée. Crois-moi, mon cher Lorenzo, il -vaut mieux chanter les beaux sentiments du cœur humain -que d’être un mauvais conspirateur. Tu ne changeras -pas les hommes par tes discours et ta sotte philosophie; -tu peux au contraire les adoucir en les charmant, -en faisant vibrer la bonne note qu’ils ont tous au fond -de l’âme, où Dieu l’a laissée tomber, comme une étoile -de son firmament. Comme dit le divin Arioste:</p> - -<p class="pp8 p1">Quel che l’uom vede, amor gli fa invisibile<br /> -E l’invisibil fa veder amor<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p> - -<p class="pn1">Telle est la puissance des beaux-arts, et surtout de la -musique, qui nous dispose à la bienveillance en endormant -la bête féroce qui rugit dans les profondeurs -de notre être.</p> - -<p>—J’ai à vous remercier de vos conseils et de la sollicitude -paternelle que vous m’avez témoignée depuis -tant d’années, répondit Lorenzo avec une fermeté qui -surprit l’abbé; mais je ne dois pas vous cacher plus -longtemps, cher et vénérable maître, qu’en me croyant -destiné à la carrière de compositeur, vous vous êtes -trompé sur ma vocation. J’aime beaucoup la musique; -c’est un délicieux et noble délassement, qui console de -bien des peines, mais qui ne peut suffire à un esprit inquiet, -avide et chercheur de grandes vérités. Je ne suis -rien, et je ne sais pas grand’chose. Mon esprit et mon -cœur ne sont remplis que de rêves, que d’aspirations -confuses, que d’élans généreux, qui peut-être n’aboutiront -jamais et feront le malheur de ma vie; mais -je ne donnerais pas la liberté et la béatitude intérieures<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[435]</a></span> -dont je jouis pour la gloire d’un Raphaël ou d’un Palestrina, -d’un Titien ou d’un Marcello. Je vous livre le -secret des infirmités de ma nature, continua le chevalier, -qui achevait de s’habiller. Je ne veux point emprisonner -mon intelligence dans quelques notes de musique -qui m’empêcheraient de voir et d’admirer la lumière -des cieux. Les artistes ne sont que des enfants divinement -inspirés, qui filent leur soie d’or comme l’insecte, -sans avoir conscience de l’œuvre qu’ils accomplissent, -ni du but qu’ils se proposent. Ils aiment, ils chantent, -ils existent comme l’oiseau dans l’espace, et traversent -la vie sans en comprendre les mystères. Je ne me sens -pas assez doué de la grâce pour viser à une renommée -que je n’obtiendrai jamais, et qui d’ailleurs ne me tente -pas. Je suis à la fois et plus modeste et plus ambitieux -que vous ne me croyez, cher maître. Avant tout, je veux -avoir du loisir dans la pensée et de l’horizon dans l’âme, -pour comprendre et aimer tout ce qui est beau. Étudier -l’œuvre de Dieu, voir s’accomplir sa justice sur la terre, -fortifier sa raison, épurer son cœur, s’élever sur les -ailes de l’amour à la connaissance des lois et de cette -harmonie du monde qui ravissait les sages, voilà un -plus digne emploi de l’activité humaine que de passer -son temps à divertir la foule avec des chansons.</p> - -<p>—Bagatelle! s’écria l’abbé, de plus en plus étonné, -en regardant Lorenzo qui marchait à grands pas dans -la chambre; il te faudra l’échelle de Jacob pour opérer -cette merveilleuse ascension et entendre la pauvre harmonie -de Pythagore, qui certes ne vaut pas celle de -Buranello. C’était bien la peine d’aller à Padoue pour y -oublier le contre-point que je t’ai enseigné et nous en -rapporter toutes les billevesées de la république de -Platon!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[436]</a></span></p> - -<p>—Avec tout le respect que je vous dois, cher maître, -répondit Lorenzo sans se laisser déconcerter par les -railleries de l’abbé Zamaria, vous ne comprenez rien à -ce qui se passe en moi. Vous me prenez toujours pour -un enfant revêtu de l’aube blanche, pour un Éliacin -destiné à porter l’encens et à chanter les louanges du -Seigneur. Un dieu bien autrement puissant que le Dieu -des Juifs s’est révélé à moi et parle à mon cœur. Vous -n’entendez pas le bruit de son approche, vous ne voyez -pas les miracles qu’il accomplit et la Jérusalem nouvelle -qui, à sa voix,</p> - -<p class="pp8 p1">Sort du fond des déserts brillante de clartés!</p> - -<p class="pn1">C’est ce dieu de la jeunesse et de l’avenir qui m’échauffe, -me transporte, et dont je veux suivre les -lois.</p> - -<p>—Mon pauvre garçon, répondit l’abbé Zamaria douloureusement -affecté, je vois et je comprends très-bien -que tu es fou comme l’était ton père, et que, comme -lui, tu gaspilleras de belles facultés.»</p> - -<p>Accompagné de l’abbé Zamaria, que cette séparation -attristait fort, Lorenzo quitta le jour même le palais -Zeno. Il alla se loger dans un petit appartement, <i>alla -Giudecca</i>, avec son domestique Vecchiotto. En proie à -la jalousie et blessé dans son orgueil, Lorenzo ne sentit -pas, dans les premiers moments, toute la profondeur -de sa chute. Il se jeta dans le tourbillon de Venise, il -courut les théâtres, les casinos, cherchant à s’étourdir, -à se donner de l’importance et à user la fièvre qui le -dévorait; mais après quelques semaines de dissipations -et d’enivrement, lorsque le chevalier Sarti se vit fermer -toutes les portes des maisons amies, qu’il n’entendit -plus parler de Beata et qu’il vit échouer toutes les tentatives<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[437]</a></span> -qu’il avait faites pour la rencontrer et lui parler, -il comprit qu’un grand changement venait de s’accomplir -dans sa destinée, et qu’il était tombé d’un paradis -qu’il ne pouvait espérer de reconquérir que par l’audace -et le concours des événements politiques qui se préparaient. -Ce n’est pas que le chevalier Sarti fût animé -d’aucun mauvais sentiment, et que la reconnaissance -qu’il devait à la famille Zeno fût déjà trop lourde à son -cœur! Non; ses aspirations généreuses pour une meilleure -organisation des sociétés humaines ne cachaient -pas sous de vaines paroles cette haine des supériorités -naturelles qui ronge les démocraties modernes. Jeune, -ardent, ambitieux de connaître, de s’élever et d’élargir -la sphère de son activité morale, Lorenzo, dont le cœur -était rempli de tendresse et de véritable dévotion pour -tout ce qui est grand et noble, s’était formé un idéal de -la vie qui se confondait avec son amour pour Beata, l’unique -et forte passion de son âme. Pour plaire à la -femme qui planait au-dessus de son imagination ravie, -il était capable de tout entreprendre et de tout supporter; -mais cet amour méconnu ou dédaigné pouvait le -porter aux actes les plus désespérés. D’une intelligence -vive et fort étendue, doué à un très-haut degré de cette -sagacité d’observation qui caractérise les Vénitiens, le -chevalier Sarti tempérait ou, pour mieux dire, affaiblissait -ces qualités militantes de l’esprit par un penchant à la -rêverie, par un goût excessif pour les fictions romanesques, -qui en eût fait plutôt un poëte qu’un homme politique. -Aussi n’avait-il été entraîné à la révolte des -étudiants de Padoue que par les suggestions de cet inconnu -dont nous avons parlé, et, une fois dans la mêlée, -il n’était pas dans le caractère de Lorenzo d’y jouer un -rôle secondaire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[438]</a></span></p> - -<p>Le bruit de cette révolte était parvenu à la connaissance -du sénateur Zeno. Dans le rapport qui fut transmis -aux inquisiteurs d’État, le nom du chevalier Sarti -figurait parmi les instigateurs de ce désordre. On pense -quelle dut être la surprise de ce grave personnage en -apprenant qu’un client, qu’un membre presque de sa -famille, était compromis dans une manifestation contre -le gouvernement de Venise! Les circonstances étaient -trop périlleuses et l’esprit public trop disposé à l’insubordination, -pour qu’un homme comme le sénateur -Zeno hésitât à donner un exemple de sévérité. Il ordonna -immédiatement à l’abbé Zamaria d’éloigner de son -palais ce jeune téméraire qui avait pu oublier le rang -où il avait été élevé et les bienfaits dont on l’avait comblé. -Les domestiques reçurent l’injonction de n’avoir -plus aucun rapport avec le chevalier Sarti, et l’abbé -Zamaria lui-même dut mettre de la réserve dans ses -relations avec Lorenzo, qu’il ne voyait plus qu’à de -rares intervalles. Lorenzo, nous l’avons déjà dit, fut -également repoussé de toutes les maisons patriciennes -où il avait été introduit par la faveur du sénateur.</p> - -<p class="p2">Depuis le départ de Lorenzo pour Padoue, Beata n’avait -pu se défendre de tristes pressentiments. L’absence -de son jeune ami, en laissant un grand vide dans son -cœur, lui avait fait mieux comprendre le sérieux d’une -affection qu’elle aurait pu croire plus accessible aux -atteintes du temps et de l’éloignement. Elle chercha à -se distraire, à s’étourdir; elle essaya de s’attacher sincèrement -au chevalier Grimani, toujours empressé et -plein de courtoisie, et qui n’avait d’autre défaut à ses -yeux que d’être le fiancé que les convenances sociales -lui avaient destiné. Les efforts que tentait Beata pour<span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[439]</a></span> -dissiper ses illusions et rompre l’enchantement ne faisaient -qu’accroître l’intensité de son amour. Le souvenir -de la journée passée à Murano avec Tognina, où Lorenzo -lui était apparu tel que son âme l’avait entrevu -dès l’enfance, avait décidé du sort de Beata. Heureuses -les passions profondes qui n’ont pas à rougir de l’objet -qui les a fait naître! bienheureuses les natures élevées -qui, au réveil de la raison, peuvent être fières du choix -qu’elles ont fait dans les ténèbres de l’instinct et du sentiment! -Ne pouvant supporter la solitude qui s’était -faite autour d’elle depuis que Lorenzo avait quitté Venise, -accablée de cet ennui mortel de l’absence, que -connaissent bien ceux qui ont aimé, pressée d’un autre -côté par les instances de son père d’accomplir enfin la -promesse donnée depuis longtemps au chevalier Grimani, -Beata, surmontant la réserve toujours excessive -de son caractère, s’était décidée à écrire à Tognina en -lui peignant toutes les perplexités de son cœur. Puis, -comme les réponses de son amie se faisaient quelquefois -attendre et qu’elle était chaque jour plus impatiente -d’avoir des nouvelles de Lorenzo, Beata, dont la santé -était visiblement altérée, résolut d’aller passer quelque -temps à la villa Cadolce auprès de son oncle, le saint -abbé. Lorenzo était loin de se douter que Beata fût aussi -près de lui, et, dans les lettres fréquentes qu’échangeait -avec lui la charmante Tognina, celle-ci n’avait eu garde -de trahir la présence de sa noble amie. Cependant il -fallut retourner à Venise, où le sénateur rappelait sa -fille pour conclure le mariage dont il avait hâté les préparatifs -en son absence. C’est sur ces entrefaites qu’avaient -eu lieu la révolte des étudiants et l’expulsion de -Lorenzo du palais Zeno.</p> - -<p>Les espérances de Beata furent anéanties par ce funeste<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[440]</a></span> -événement: aucune illusion n’était plus possible -sur les intentions de son père, et son rêve de bonheur -se dissipa comme un nuage d’or à l’approche de la tempête. -Refoulée ainsi sur elle-même, séparée du compagnon -de sa jeunesse, devenu pour elle à la fois un frère, -presque un fils, un amant enfin sur qui s’étaient concentrées -toutes ses affections, cette noble créature se -consumait dans le silence, n’osant avouer qu’à son -amie Tognina la cause secrète de ses peines et de son -dépérissement. Tognina lui avait conseillé de s’adresser -au chevalier Grimani et d’invoquer la générosité bien -connue de son caractère en lui dévoilant la vérité. La -pudeur d’une femme, qui répugne toujours à de pareils -aveux, la fierté de son âme, mais surtout la honte de -révéler sa faiblesse pour un jeune homme dont elle -avait recueilli l’enfance, lui rendaient cette démarche -odieuse et impraticable. Si elle avait eu quelques années -de moins, et qu’elle n’eût pas exercé sur Lorenzo une -sorte de tutelle maternelle qui excluait tout autre sentiment, -Beata aurait été moins timide vis-à-vis du chevalier -Grimani et de l’opinion publique. C’est ce scrupule -de la femme, bien plus que l’obéissance de la fille et les -préjugés de la <i>gentildonna</i>, qui empêchait aussi Beata -de se jeter aux pieds de son oncle l’abbé, si digne de -compatir à des peines qui avaient fait le tourment de sa -propre existence. Comme il arrive toujours en pareil -cas aux femmes les plus énergiques. Beata, au lieu d’agir, -de prendre une décision quelconque, d’affronter -les difficultés qui la pressaient de toutes parts, s’abandonna -à la tristesse, au découragement le plus profond. -Elle n’eut même pas la hardiesse de sortir de son appartement -le jour où Lorenzo fut chassé du palais de -son père: c’est cachée derrière les rideaux de sa fenètre<span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[441]</a></span> -qu’elle le vit descendre le perron et monter dans la -gondole qui emportait toutes les joies de sa vie.</p> - -<p>Cependant le père de Beata ne tarda pas à s’apercevoir -de l’altération de ses traits, de la langueur qui dévorait -ses charmes et une santé qui jusqu’alors avait -toujours été parfaite. Il questionna sa fille sur l’opportunité -de son mariage, et lui demanda même si elle -avait quelque répugnance à une union tant désirée par -les deux familles. Beata ne répondit que d’une manière -évasive, louant les qualités du chevalier Grimani, et ne -manifestant ni un très-vif désir de lui appartenir, ni la -volonté contraire. Comme le sénateur adorait sa fille et -qu’il ne pouvait pas soupçonner la véritable cause du -malaise où il la voyait, il fit retarder les préparatifs du -mariage. Le chevalier Grimani lui-même était allé au-devant -de ce désir, averti par la camériste Teresa et le -médecin de Beata, qui avait ordonné de la distraire et de -l’arracher de son appartement, où elle se consumait -dans une solitude douloureuse.</p> - -<p>Quoique sur la pente de sa ruine, Venise n’était ni -moins gaie ni moins bruyante que dans les temps de -sa grandeur. Ce peuple, qu’on avait désaccoutumé depuis -si longtemps de réfléchir sur le sort et le gouvernement -de son pays, s’abandonnait comme un enfant à -l’ivresse de l’heure présente, laissant à ses maîtres, avec -les bénéfices du pouvoir, les soucis de l’avenir. On connaissait -bien d’une manière vague, par les gazettes et -les nombreux étrangers qui remplissaient Venise, les -grands événements de la révolution française; mais la -foule ne s’en inquiétait que comme d’un spectacle de -plus qui lui promettait de nouveaux plaisirs. L’or, les -voluptés faciles, les mascarades et les concerts, étourdissaient -ce peuple charmant qui, ainsi qu’un alcyon, s’endormait<span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[442]</a></span> -sur la cime des flots ténébreux. Beata traînait -sa tristesse au milieu de ces fêtes et de ces bruits joyeux -de la vie commune. Elle errait comme une âme désolée -le long des canaux solitaires, sur le chemin de Murano, -où elle était invinciblement attirée par le souvenir du -plus grand bonheur qu’elle eût encore goûté dans ce -monde. Accompagnée de Teresa, qui se tenait silencieuse -au fond de la gondole, Beata passait des heures -entières en face du jardin de San-Stefano, s’efforçant -de ressaisir par la pensée l’instant suprême, l’heure bénie -de sa destinée. C’est là que Lorenzo lui avait donné -le douloureux spectacle de sa chute dans les bras de la -Vicentina; mais c’est là aussi qu’il avait été sauvé par la -rédemption de l’amour. Beata, qui avait appris indirectement -que Lorenzo demeurait sur le canal de la Giudecca, -le traversait en gondole plusieurs fois le jour, -heureuse de se sentir près de lui, espérant l’apercevoir -peut-être. Souvent elle se faisait suivre d’une barque -chargée de musiciens dont les doux accords, épurés par -le silence de la nuit, berçaient son cœur et assoupissaient -sa tristesse dans un rêve de divines espérances. -Inquiète, troublée, oubliant sa réserve et tout entière à -sa passion, la fille du sénateur se mêlait fréquemment -à la foule qui, pendant le carnaval, remplissait nuit et -jour la place Saint-Marc. Déguisée et le visage couvert -d’un masque, toujours suivie de sa fidèle camériste, qui -était elle-même désolée de voir dépérir ainsi sa noble -et chère maîtresse, Beata cherchait à découvrir, au milieu -de ces ombres errantes de la folie populaire, celui -qui était pour elle toutes les délices de la vie. Chaque -fois qu’elle était coudoyée par un masque qui avait -quelque chose de la taille et de la démarche de Lorenzo, -elle tressaillait. Elle prêtait l’oreille aux <i>lazzi</i>, aux propos<span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[443]</a></span> -joyeux, aux déclarations furtives qu’échangeaient -entre eux les promeneurs inconnus, espérant y saisir -l’accent aimé, le verbe de son cœur. Si elle voyait deux -individus se parler tout bas, et puis s’éloigner avec -mystère vers la <i>Piazzetta</i>, loin de ce magnifique théâtre -où éclatait l’hilarité insouciante de la reine de l’Adriatique, -Beata rougissait et se disait en soupirant: «Hélas! -il n’y a que moi de seule au monde; il n’y a que moi -qui ne puisse partager avec personne les peines et les -joies de mon âme!»</p> - -<p>A la voir ainsi repliée sur elle-même, triste au milieu -de la gaieté universelle, pensive et solitaire au milieu -de la foule étourdie, le cœur rempli d’une sainte émotion, -et le regard éperdu dans l’horizon de sa courte -existence, on eût dit le génie de Venise frappé de sinistres -pressentiments et pleurant un passé glorieux qui -ne devait plus renaître.</p> - -<p>Beata se mit à lire avec avidité tous les livres qu’elle -savait être chers à Lorenzo, surtout Dante et Rousseau. -<i>La Nouvelle Héloïse</i> produisit sur la fille du sénateur une -impression d’autant plus profonde, qu’elle y trouvait -une certaine analogie avec sa propre situation. Ce qui, -dans un autre temps, aurait blessé la susceptibilité et le -goût de Beata dans les trop vives peintures du grand -écrivain, fut accepté sans réserve, et lui parut être l’expression -d’une vérité touchante. Son illusion fut encore -plus grande quand elle lut l’épisode immortel du cinquième -chant de <i>la Divine Comédie</i>. Tout, dans la destinée -de Francesca da Rimini, semblait correspondre à -celle de Beata: naissance illustre, beauté, tendresse, -amour invincible, et aussi fatal peut-être dans sa fin -dernière! Il n’est pas jusqu’au rayon de grâce et de -mélancolie divine dont le poëte a éclairé cette noble<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[444]</a></span> -victime de la passion, qui ne se trouvât être le partage -de Beata. Aussi ne pouvait-elle retenir ses larmes, lorsque, -accoudée sur le bord de son lit, elle se récitait tout -bas ces vers, qui sont aujourd’hui dans toutes les mémoires, -et dont chaque mot allait remuer les fibres les -plus secrètes de son cœur:</p> - -<p class="pp8 p1"><span class="ls">.....</span>Francesca, i tuoi martiri<br /> -A lagrimar mi fanno tristo e pio!</p> - -<p class="pn1">Ses pleurs redoublaient en proférant ces paroles miséricordieuses -qu’elle s’adressait à elle-même, et, comme -une enfant qui s’attendrit au bruit de ses propres sanglots, -elle se répondait, du fond de son âme attristée:</p> - -<p class="pp8 p1"><span class="ls">.....</span>Nessun maggior dolore<br /> -Che ricordarsi del tempo felice<br /> -Nella miseria....</p> - -<p class="pn1">Ce regret <i>del tempo felice</i> était d’autant plus amer au -cœur de la noble Vénitienne, qu’elle était plus âgée que -Lorenzo, et cette inégalité dans la chaîne des jours -écoulés la remplissait de confusion et de remords innocents. -Qu’on se figure la pauvre Beata errant pendant la -nuit sombre à travers les canaux étroits de la ville des -lagunes, s’arrêtant un instant sous le pont des Soupirs, -<i>ponte dei Sospiri</i>, pour écouler ce <i>lamento</i> de l’éternelle -douleur de l’amour murmuré par un gondolier sous la -dictée du plus grand musicien dramatique des temps -modernes, de l’auteur d’<i>Otello</i>, qui a pu s’inspirer à la -fois de Dante et de Shakspeare.... et on aura presque -une vision <i>della città dolente</i>, de l’empire ténébreux, telle -que nous l’a laissée le <i>vates</i> du christianisme: tant il -est vrai que les intuitions de la poésie sont les sources -fécondes des grandes réalités de l’histoire, cette Arachné -laborieuse qui tisse incessamment le rêve divin!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[445]</a></span></p> - -<p>Depuis quelque temps, la fille du sénateur, ne sachant -où trouver le repos qui la fuyait partout, allait assez -volontiers à l’église. J’ai déjà dit que les sentiments religieux -de Beata n’avaient jamais eu rien d’excessif ni -de très-arrêté dans leur objet. Les croyances de la -jeune patricienne, née au déclin d’une société qui n’avait -de culte fervent que pour le plaisir, se confondaient -avec les aspirations de son âme généreuse, et se réduisaient -dans la pratique au respect des bienséances sociales, -qui était la grande règle de sa conduite. Tant que -son amour pour Lorenzo fut la source de félicités intimes -qui lui laissaient entrevoir le bonheur, sa religion, qui -avait le sourire de l’espérance, était comme un hymne -d’actions de grâce à la vie et à l’être mystérieux qui la -dispense; mais, en perdant ses illusions les plus chères, -Beata éprouva le besoin de tous les cœurs malheureux, -celui d’un ami discret et compatissant. Attirée à l’église -par les convenances du monde, par le désœuvrement et -le spectacle des cérémonies liturgiques qui à Venise -s’accomplissaient avec beaucoup d’éclat, Beata finit par -y trouver un apaisement qu’elle n’avait point soupçonné. -Les prières publiques, en passant de la bouche -du prêtre dans celle des fidèles, qui en répercutait les -accents, communiquaient à son âme un tressaillement -salutaire qui en dissipait les langueurs.</p> - -<p>Un jour de la semaine sainte de l’année 1795, Beata -se trouvait à l’église San-Geminiano, située au fond de -la place Saint-Marc, en face de la basilique. Il pouvait -être cinq heures du soir. Le jour déclinait et les ténèbres -envahissaient déjà les deux nefs latérales, où régnait -le plus grand silence. Quelques lampes disséminées çà -et là dans les chapelles particulières projetaient une lumière -douteuse qui ne faisait qu’accroître l’impression<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[446]</a></span> -de recueillement qu’on y éprouvait. Il n’y avait encore -que peu de monde dans l’église, lorsqu’un groupe de -femmes placées dans une tribune grillée derrière le -grand autel se mit à chanter tout bas un cantique à la -Vierge à deux parties, de l’effet le plus suave. Un autre -chœur de femmes également invisibles, qui se tenaient -dans une tribune semblable, du côté opposé, répondit -par une antistrophe qui complétait le sens de la première. -Les deux chœurs dialoguaient ainsi, et puis confondaient -leurs accords, pour se séparer encore et se -réunir de nouveau dans un ensemble plein de tendresse -et d’onction divine. Beata, qui était agenouillée sur une -chaise à côté d’un gros pilier qui la dérobait à la vue, -écoutait ces voix virginales en s’abandonnant à une -pieuse rêverie qui n’était point dépourvue de charme. Son -cœur, toujours rempli du même objet, s’appliquait naïvement -le sens des paroles sacrées et se gonflait sous la -pression de la douleur immortelle. «Mon Dieu! s’écria-t-elle, -ayez aussi pitié de moi!» En proférant ces mots -entrecoupés de soupirs, Beata joignit ses deux mains, -et, laissant tomber à terre son livre de prières, resta -plongée pendant quelques secondes dans une sorte -d’extase qui fit jaillir de son âme contristée comme un -éclair furtif d’espérance et de miséricorde. Elle se levait -enfin rassérénée par l’émotion qu’elle venait d’éprouver, -lorsque, voulant chercher son livre de prières qu’elle ne -trouvait plus sous sa main, elle aperçut Lorenzo qui -pleurait à ses côtés, pressant contre son cœur ce livre -de l’éternel amour, dont il s’était emparé pendant le -recueillement de Beata. Il allait s’approcher d’elle et lui -parler, quand il en fut empêché par quelques personnes -de la connaissance de la <i>signora</i>, qui la saluèrent et -sortirent avec elle de l’église.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[447]</a></span></p> - -<p>Quinze ou vingt jours après l’incident que je viens de -raconter, le <i>deux avril</i> 1795 (car le chevalier avait fait -encadrer cette date mémorable dans un médaillon qu’il -portait nuit et jour suspendu à son cou), Lorenzo stationnait -dans une gondole sur le Grand-Canal, presque -en face de l’appartement de Beata. Il avait essayé plusieurs -fois de la revoir, mais toujours inutilement, et il -était encore en possession du livre de prières, qu’il devait -conserver du reste jusqu’à son dernier soupir. Il -était plus de deux heures du matin. La vie commençait -à s’éteindre dans la métropole du plaisir et de la gaieté -bruyante. Sur les lagunes silencieuses, on n’entendait -plus que le clapotement des vagues endormies venant -se briser contre les escaliers de marbre qui refrénaient -leur indocilité. La lune resplendissante versait sur le -<i>Canalazzo</i> une lumière encore adoucie par un rideau de -nuages mobiles qui l’escortaient comme une épousée se -rendant d’un pas timide au rendez-vous nuptial. La -tiédeur printanière de l’atmosphère, le silence, la nuit -parsemée d’étoiles qui s’égayaient dans les profondeurs -des cieux, les nombreux palais qui bordaient les deux -rives, surmontés de statuettes élégantes qui projetaient -leur ombre dans les eaux du canal, quelques falots -dont la pâle lumière signalait au loin le <i>traghetto</i> de la -<i>Piazzetta</i>, et de l’autre côté le pont du Rialto, tout cela -formait un tableau étrange et fantastique qui communiquait -à l’âme je ne sais quelle impression de langueur -et de mélancolie attendrissante. Lorenzo, caché dans sa -gondole, avait les yeux fixés sur le balcon de Beata, qui -était garni de fleurs. Il épiait le moindre mouvement et -semblait avoir le pressentiment de quelque faveur de la -fortune, lorsqu’il vit la fenêtre qui donnait sur le balcon -s’ouvrir lentement. C’était Beata, qui, vêtue d’un long<span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[448]</a></span> -peignoir blanc et les cheveux épars sur ses belles -épaules, venait respirer la fraîcheur d’une nuit sereine. -S’appuyant sur le rebord du balcon, elle y resta plusieurs -secondes inclinée sur le canal et comme absorbée -dans une pensée unique: on eût dit une apparition céleste -évoquée par la toute-puissance du sentiment. Elle -se retira du balcon, avança une chaise et s’assit sur la -limite de son appartement, de telle manière que Lorenzo -ne pouvait apercevoir, du fond de la gondole, que les -plis ondoyants de sa robe blanche. Le doux frémissement -d’un instrument à cordes se fit entendre bientôt, -et vint pour ainsi dire prêter au silence son langage harmonieux. -Beata avait pris son violoncelle, dont elle -jouait, nous l’avons dit, avec beaucoup de grâce, et, -préludant par quelques arpéges délicats, elle laissa -exhaler ensuite de son cœur ému cette plainte de l’amour -et de la jeunesse évanouie:</p> - -<p class="pp8 p1">Nel cor più non mi sento<br /> -Brillar la gioventù.<br /> -Amor, del mio tormento;<br /> -Amor, sei colpa tu!</p> - -<p class="pbq p1">Hélas! je ne sens plus, dans mon cœur flétri, s’agiter le -printemps de la vie! Amour, cruel amour, tu es la cause de -mes tourments!</p> - -<p class="p1">Cette adorable mélodie de Paisiello<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a> sortait de la poitrine -de Beata en notes accentuées qui se dilataient -dans l’espace, comme une essence de l’âme la plus pure -qui ait jamais existé. Transporté de bonheur aux sons -de cette voix aimée qu’il n’avait pas entendue depuis<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[449]</a></span> -son départ pour Padoue, Lorenzo s’avança sur la gondole -et lui répondit immédiatement:</p> - -<p class="pp8 p1">Ti sento, sì, ti sento,<br /> -Bel fior di gioventù!<br /> -Amor, del mio tormento,<br /> -Amor, sei colpa tu!</p> - -<p class="pbq p1">Je te sens, je te sens, ô doux printemps de la vie! Amour, -cruel amour, tu es la cause de mes tourments!</p> - -<p class="p1">Lorenzo avait à peine fini de chanter ce second couplet -de la même mélodie de Paisiello, qu’il entend pousser -un cri aigu, suivi d’un bruit sourd, comme si quelque -chose fût tombé à terre; il s’élance aussitôt de sa -gondole, franchit le perron, monte le grand escalier du -palais Zeno sans y rencontrer d’obstacle, et se précipite -dans la chambre de Beata, qu’il trouve évanouie sur sa -chaise, le violoncelle renversé à ses pieds. Il la prend -dans ses bras, écarte ses beaux cheveux blonds et appose -ses lèvres frémissantes sur sa bouche divine. O -mon Dieu! qui pourra dire ce qu’éprouvèrent ces deux -âmes confondant leurs soupirs dans un baiser ineffable!</p> - -<p>Beata se réveille cependant, et, soulevant peu à peu -ses paupières engourdies, elle reconnaît Lorenzo, qui -l’étreignait dans ses bras. Elle se lève brusquement, et -repousse son contact avec indignation.</p> - -<p>«Lâche que tu es, s’écrie-t-elle, qui t’a permis de -franchir le seuil de cette porte? Me prends-tu donc pour -une Vicentina, que tu oses m’outrager ainsi? Tu n’as -pas encore appris à distinguer une <i>gentildonna</i> d’une -baladine de place publique? <i>Ingannatore!</i>» ajouta-t-elle -tout bas en fondant en larmes.</p> - -<p>Lorenzo, tout interdit et ne sachant que répondre à<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[450]</a></span> -cette apostrophe foudroyante, se laissa tomber sur une -chaise, et, se couvrant le visage de ses deux mains, il se -mit à pleurer sans proférer une parole.</p> - -<p>«Pardonnez-moi, Lorenzo, lui dit alors Beata, attendrie -à son tour de ce langage muet, pardonnez-moi les -paroles amères qui viennent de m’échapper.... Mais, -dites-moi, qui vous a enhardi à ce point? Comment avez-vous -pu monter ici à cette heure, et que me voulez-vous?</p> - -<p>—Ce que je vous veux? répondit Lorenzo en sanglotant. -Hélas! pouvez-vous me le demander? Voilà plus -d’un an que je tourne autour de ce palais sans pouvoir -y pénétrer. Le cri que j’ai entendu sortir de cet appartement -m’ayant fait craindre quelque grand malheur, je -suis accouru, au risque de vous déplaire et de perdre le -seul bien qui m’attache à la vie.</p> - -<p>—Je vous remercie, répondit Beata d’une voix plus -calme; mais vous avez commis une grande imprudence: -car, si mon père vous surprenait ici, vous seriez perdu.</p> - -<p>—Eh! qu’il me surprenne donc, qu’il me chasse une -seconde fois de son palais, qu’il me fasse appréhender -par ses sbires et jeter dans un puits de la tyrannie patricienne! -Je supporterai tout avec joie.... si vous daignez -compatir à mes peines. Beata, ange de mon cœur, -cher et unique objet de mes pensées, ô vous qui m’avez -soulevé de terre et introduit dans les régions sereines de -la vie, dites un mot et je retombe dans le néant d’où -vous m’avez tiré.... car je vous adore.»</p> - -<p>Étonnée d’un langage si nouveau pour elle, et qui remuait -toutes les fibres de son âme, Beata resta muette -et comme enivrée de sa félicité; puis, rompant un silence -qui lui pesait, elle dit d’une voix languissante: -«Ingrat que vous êtes, vous ne pensez qu’à vous!»</p> - -<p>A cet aveu indirect échappé à la tendresse de Beata,<span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[451]</a></span> -Lorenzo, ne se contenant plus, se lève et s’écrie avec un -véritable transport: «Dieu du ciel! ai-je bien entendu? -Vous ne me haïssez pas, vous avez quelque pitié de moi, -Beata! Le spectacle de mon amour ne vous est donc pas -indifférent? Ah! s’il est vrai que vous éprouviez pour -moi plus que de la compassion, si votre cœur n’est point -insensible aux vœux que je forme depuis que la Providence -m’a conduit à vos pieds, si vous ne repoussez -pas les adorations d’une âme qui est toute remplie de -votre image et qui vous sera dévouée jusqu’à la mort, -eh bien! suivez-moi, partons ensemble; allons chercher -sur la terre étrangère un refuge, un coin paisible où il -me soit permis de vous consacrer ma vie. Je suis jeune, -j’ai quelques talents, je travaillerai, et je m’efforcerai de -tirer de mes facultés de quoi embellir vos jours. Venez, -partons, et que l’amour conduise nos pas vers un port -fortuné!»</p> - -<p>En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo enlaçait -la taille de Beata, qui, de faiblesse et de bonheur, inclina -sa tête charmante sur l’épaule de son amant. Après un -instant de ravissement silencieux:</p> - -<p>«Hélas! répondit Beata en se dégageant de la douce -étreinte, c’est là un beau rêve impossible. Vous oubliez, -Lorenzo, que je suis la fille du sénateur Zeno.</p> - -<p>—C’est vrai, répondit le chevalier Sarti blessé de -cette remarque, et j’oubliais aussi que, dans le cœur -d’une <i>gentildonna</i>, tout est subordonné aux préjugés de -caste.</p> - -<p>—Vous voulez dire sans doute au sentiment de l’honneur, -répliqua Beata avec fierté. Vous avez de l’esprit, -Lorenzo, des connaissances, une imagination brillante -et des idées généreuses qui m’ont inspiré pour vous un -intérêt que je ne veux pas dissimuler; mais il ne vous<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[452]</a></span> -est pas moins difficile de comprendre quels devoirs imposent -à une femme les traditions d’une famille illustre. -Je ne sais pas ce que je ferais, si je n’avais à répondre -de mes actes qu’à ma seule conscience; mais enfin je -suis une fille de Venise, qui compte parmi ses ancêtres -un doge de la république.</p> - -<p>—Je comprends très-bien, <i>signora</i>, dit Lorenzo avec -un mélange d’ironie et d’émotion, que le fils de Catarina -Sarti n’est pas digne d’aspirer à un bonheur qui appartient -de droit au chevalier Grimani. Pauvre et sans -aïeux, je ne puis vous offrir qu’un cœur dévoué, un -amour immense. Ah! que n’êtes-vous la fille d’un gondolier, -ou que ne puis-je mettre à vos pieds le trône de -Venise, et vous verriez si mon cœur s’inquiéterait alors -de l’opinion des hommes! C’est vous, Beata, que j’adore, -et non pas le nom que vous portez. Aucune lâche convoitise -de fortune ni d’ambition ne souille la pureté de -mes sentiments.</p> - -<p>—Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, -répliqua la noble fille du sénateur, attristée que Lorenzo -pût lui attribuer des idées aussi mesquines. Sans me -croire au-dessus des femmes de ma condition, je sais -comprendre la sainteté d’une affection et le prix qu’on -doit y attacher. Le chevalier Grimani n’a droit qu’à mon -estime, et plût à Dieu que je fusse plus digne d’apprécier -les nobles qualités qui le distinguent!</p> - -<p>—Eh bien! répondit Lorenzo avec un redoublement -de tendresse, en saisissant de nouveau la taille de Beata, -qu’il entraîna doucement sur le balcon, qui vous arrête, -et pourquoi résister à l’amour qui nous convie à ses -félicités? Y a-t-il sur la terre un bonheur comparable à -celui de deux âmes qu’une attraction divine a rapprochées -malgré les obstacles de la société? N’est-ce pas la<span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">[453]</a></span> -Providence qui, de mon humble berceau, m’a conduit -à la villa Cadolce en cette belle nuit de Noël où je vis -briller dans vos yeux compatissants l’étoile de ma destinée? -Vous avez pétri mon cœur de vos mains pieuses -et délicates, vous y avez gravé votre image et l’avez -rempli de vos concerts. Je ne suis qu’un écho, qu’une -statue muette qu’anime un rayon de votre grâce enchanteresse, -comme ce colosse de l’antiquité qu’un regard -de l’Aurore rendait éloquent. Parlez, Beata, qu’un souffle -de votre âme féconde la mienne et m’entr’ouvre les -cieux. Rien n’est beau, rien n’est grand, rien n’est doux -comme l’amour.»</p> - -<p>Lorenzo tremblait en disant ces mots à voix basse. -Beata, les coudes appuyés sur le balcon, cachait sa tête -entre ses deux mains, comme pour mieux se garantir -contre la séduction d’un si doux langage. «Ah! le bonheur!... -répondit-elle en poussant un soupir et après -avoir savouré la chaste émotion qu’elle venait d’éprouver. -Et le devoir, Lorenzo, et mon père, qui mourrait -de douleur!...»</p> - -<p>Le chevalier Sarti fut un peu déconcerté par cette -exclamation, qui trahissait les perplexités de Beata, -placée entre la voix de sa conscience et l’élan de son -cœur. Dans toute autre circonstance, Lorenzo eût compris -ce qu’il y avait de tendresse refoulée et d’élévation -de sentiments dans la plainte de la noble fille; mais, -jeune comme il était et fasciné par la passion, il répliqua -avec vivacité: «Si le sénateur Zeno aime sa fille un -peu plus qu’il ne tient à ses préjugés, il ne résistera pas -longtemps à la voix de la nature. Parlez donc, rompez -ce silence funeste qui vous consume, ayez le courage -de vos sentiments, et ne vous laissez point immoler à -de prétendues convenances sociales, échafaudage d’iniquités<span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">[454]</a></span> -et de sophismes derrière lequel se cache l’orgueil -implacable des familles. Si Dieu n’avait placé au fond de -notre cœur une source inépuisable d’inspirations généreuses -qui communiquent à l’esprit le pressentiment de -l’infini; si la spontanéité de l’âme, d’où nous vient la -notion du juste et du beau, n’était heureusement à l’abri -de la volonté; si la poésie, si l’amour enfin, ne protestaient -incessamment contre la réalité et les artifices de -la raison, il y a longtemps que le monde ne serait plus -qu’une caverne de voleurs. Parlez, Beata, secouez le -joug des vains préjugés, suivez les conseils du cœur, -qui ne trompe jamais, et laissez-vous entraîner par -l’amour, le souverain maître de la vie et de la mort, qui -seul peut nous ouvrir le royaume des rêves enchantés -et des divines chimères!»</p> - -<p>Beata écoutait ce langage, séduisant comme une musique -lointaine, qui, sans rien lui dire de précis, la -remplissait d’un trouble délicieux. Ce mélange d’imagination -et de sentiment, d’exaltation juvénile et de -subtilités, d’erreurs involontaires et de vérités morales -de l’ordre le plus élevé, qui caractérisait l’esprit du -chevalier Sarti, charmait la <i>gentildonna</i> et endormait sa -vigilance sans pourtant la convaincre entièrement. Plongée -dans une sorte de béatitude et comme transfigurée -par l’espérance, Beata resta immobile dans la même -position et sans proférer un mot. Lorenzo, se penchant -alors vers son oreille, écartant les deux mains dont elle -se couvrait le visage, lui dit, en lui montrant la lune -resplendissante au milieu d’un cortége d’étoiles qui -semblaient lui sourire: «Regardez, Beata, ce globe -magnifique qui projette sur nous sa clarté propice, ces -étoiles qui remplissent l’immensité des cieux, et dont -l’esprit humain n’a pu encore ni fixer le nombre ni<span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">[455]</a></span> -comprendre l’utilité, ces astres qui s’échelonnent dans -l’espace, comme les cordes d’une lyre, depuis Saturne -jusqu’à celui qu’on nomme Mercure, qui semble former -la note la plus élevée de l’harmonie des sphères; ces -pléiades enfin qui servent de point de mire au navigateur -sur la vaste solitude des mers, et que le berger -contemple avec joie depuis des siècles infinis.... Eh bien! -je m’imagine que ce sont là des groupes d’âmes bienheureuses -qui, purifiées par l’amour, ont été admises -dans les célestes demeures! La légende de Silvio et de -Nisbé, qui a charmé mon enfance; celle de la princesse -Lesbina, que nous avons vu jouer ensemble au théâtre -San-Samuel; ces contes merveilleux et ces fictions de -l’âge d’or, dont tous les peuples de la terre nous ont -transmis le souvenir, ne seraient-ils pas des pressentiments -d’une vérité sublime, que l’homme doit constater -un jour par les efforts de son génie? Ah! tout le -prouve, la poésie et l’histoire, les religions et la philosophie: -l’amour, qui nous ouvre les portes de la vie, est -aussi le dernier terme de notre destinée. Beata, muse, -ange chéri de mon cœur, ne repoussez pas mes vœux et -prononcez le mot suprême de l’existence! Qu’en s’échappant -de vos lèvres comme un rayon de lumière éthérée, -il soit pour nous l’aurore d’un jour sans nuages et -d’éternelles félicités. Venez, partons, ne laissons point -écouler l’heure bénie, et que votre âme se confie à -l’amour!»</p> - -<p>Lorenzo achevait à peine de parler, lorsque la camériste -Teresa, qui ne s’endormait jamais avant sa maîtresse, -entra précipitamment dans la chambre de Beata, -en s’écriant avec terreur: «<i>Signora</i>, Son Excellence votre -père vient de ce côté!»</p> - -<p>Il y eut alors un moment de confusion et d’extrême<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">[456]</a></span> -angoisse pendant lequel le chevalier, ne sachant comment -se soustraire aux regards du sénateur, s’il entrait -dans l’appartement de sa fille, resta immobile à la place -où il se trouvait; puis, franchissant la balustrade, il mit -un pied sur le rebord extérieur du balcon qui faisait -saillie sur le canal. Beata tremblait, et Lorenzo n’était -pas moins ému, tandis que la pauvre Teresa se tenait -aux aguets devant la porte de sa maîtresse. Cependant le -bruit sourd des pas du sénateur dans le long corridor -devenait de plus en plus distinct; il fallait prendre un -parti: ou bien affronter hardiment le père de Beata et -lui tout avouer, ou se tenir caché derrière la fenêtre -qu’on aurait fermée, car il n’y avait pas moyen de -s’échapper par une autre issue. Dans une situation aussi -périlleuse, Lorenzo, qui se tenait toujours cramponné à -la balustrade, sur le rebord extérieur du balcon, uniquement -préoccupé de sauver l’honneur et la paix domestique -de la noble fille qu’il avait compromise, eut -comme une vision généreuse qui illumina rapidement -son esprit. Se débarrassant de son petit manteau, qu’il -jeta loin de lui, il attendit qu’on frappât à la porte, et se -précipita du haut du balcon dans les eaux profondes du -<i>Canalazzo</i>. Au bruit de sa chute, Beata poussa un cri -déchirant et tomba évanouie. Son père, qui était entré -une seconde après, et qui avait tout deviné, s’empressa -de la relever, et l’étreignant contre son cœur, il lui dit -d’une voix attendrie: «Vous voulez donc me faire mourir -de douleur, ma fille?»</p> - -<p>En disant ces mots, le sénateur se laissa choir sur la -chaise près du balcon, que Beata y avait placée. Celle-ci, -pleurant à chaudes larmes, se jeta alors aux genoux de -son père, qu’elle embrassait avec effusion et sans proférer -une parole; mais de son âme, oppressée par la<span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">[457]</a></span> -honte, par le respect filial, par l’amour de Lorenzo, qui -venait de s’immoler pour elle, et qu’elle devait croire -perdu à jamais, semblaient sortir les mêmes accents -qu’un chantre divin a prêtés à Desdemona dans une -situation presque semblable:</p> - -<p class="pp7 p1">Se il padre m’abbandona,</p> -<p class="pp8">Da chi sperar pietà?</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">[458]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IX</h2> - -<p class="pch">LE DERNIER CARNAVAL DE LA RÉPUBLIQUE -DE VENISE.</p> - -<p>L’armée française s’avançait à grands pas en Italie, et, -par une suite de combats miraculeux, elle jetait l’épouvante -parmi les puissances coalisées contre le génie de -la Révolution. Venise, menacée d’un côté par l’Autriche, -qui gardait les portes du Tyrol, et de l’autre par les -phalanges de Bonaparte, qui touchaient déjà à ses provinces -de terre ferme, était toujours indécise et prétendait -faire respecter sa neutralité douteuse par de si puissants -adversaires. Ses hommes d’État, blanchis dans les -conseils, nourris dans les arcanes de la vieille politique -de l’Europe, s’ingéniaient à ourdir des ruses diplomatiques, -lorsque l’ennemi était aux portes de Scées. Ils ne -se doutaient pas, ces Pères conscrits du <i>Livre d’or</i>, que -des germes de ruine étaient depuis longtemps introduits -dans la ville chère à Vénus, dans la cité glorieuse des -doges!</p> - -<p>Parmi les étrangers que protégeait un caractère public, -il y avait alors à Venise un nommé Villetard, secrétaire -de l’ambassade française. Lallemand, qui était -l’ambassadeur en titre, avait succédé à d’Henin, qui fut<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">[459]</a></span> -le premier représentant de la république française auprès -de la seigneurie de Saint-Marc. Jeune, ambitieux, -ardent propagateur des idées nouvelles qu’il croyait destinées -à changer la face du monde, Villetard avait les -qualités et les défauts d’un brouillon fanatique; il avait -attiré et groupé autour de lui tous les esprits mécontents -et s’était constitué le chef d’une opposition sourde -qui, grâce aux progrès de l’armée française, devenait -chaque jour plus redoutable. On n’a pas oublié ce personnage -mystérieux que Lorenzo rencontra dans un café -de la place Saint-Marc, à son arrivée à Venise, en 1790, -et qu’il revit, à Padoue, la veille de la révolte des étudiants! -C’était un noble Vénitien, nommé Zorzi. Ami -d’enfance d’Angelo Querini, sénateur et érudit fort distingué -dont il partageait les sentiments politiques, Zorzi -était de ce petit nombre d’esprits éclairés qui, avec Paul -Renier, l’avant-dernier doge de la république, avaient -essayé, en 1762, de réformer la vieille constitution, et -surtout de limiter la puissance du conseil des Dix. Leurs -efforts furent combattus avec succès par l’éloquence de -Marco Foscarini, le doge alors régnant et l’une des illustrations -de Venise. Doué d’une grande intelligence, -Zorzi avait beaucoup voyagé, et, de ses courses aventureuses -à travers l’Europe, il avait rapporté dans sa patrie -des vues hardies et une fortune délabrée. Il avait -connu le père du chevalier Sarti et s’était lié avec Villetard, -dont il servait les projets.</p> - -<p>Zorzi était sincère dans l’opposition qu’il faisait au -gouvernement de la seigneurie, et, s’il désirait ardemment -une réforme de la vieille constitution de la république -patricienne, il était loin de vouloir qu’on touchât -à l’indépendance de sa patrie. C’était un esprit généreux, -très-convaincu de la nécessité d’une transformation<span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">[460]</a></span> -des vieilles sociétés humaines. La philosophie du -<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et la révolution française, qui en était la -conséquence, étaient pour Zorzi comme pour Villetard -l’avénement d’un nouvel idéal de justice, qu’il fallait -réaliser par la persuasion ou par la force. Les menées -de Villetard et de ses partisans n’avaient point échappé -à la vigilance des inquisiteurs d’État. Plusieurs fois le -conseil des Dix avait été au moment de le faire arrêter, -ainsi que Zorzi et les jeunes gens qu’ils avaient embauchés; -mais on craignait la colère de la France, qu’on -voulait ménager pour mieux la tromper. On n’attendait -qu’une occasion favorable, un revers de l’armée -victorieuse, pour mettre la main sur ce groupe de factieux -qu’on ne perdait pas un instant de vue.</p> - -<p>Le chevalier Sarti s’était heureusement tiré des dangers -qu’il avait affrontés, dans la nuit mémorable de son -entrevue avec Beata. Nageur inexpérimenté, il n’avait -écouté que son amour, en se précipitant du haut du -balcon dans le Grand-Canal, où il aurait inévitablement -succombé dans ses efforts pour gagner la rive opposée, -sans la rencontre d’un batelier, marchand de fruits, qui -vint à son secours et le transporta, presque mourant, à -son appartement <i>della Giudecca</i>. Remis, après quelques -jours de repos, de la secousse violente qu’il venait d’éprouver, -le chevalier se trouva dans l’une des situations -les plus pénibles de sa vie. Non-seulement il pouvait -craindre que le sénateur Zeno, en apprenant qu’il avait -osé s’introduire dans la chambre de sa fille, ne le fît jeter -dans un cachot sans autre forme de procès, comme cela -se pratiquait à Venise dans les conjonctures difficiles; -mais il comprenait que Beata était perdue pour lui, si -les événements politiques qui se compliquaient à l’extérieur -ne venaient contrarier les projets d’alliance formés<span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">[461]</a></span> -entre les deux nobles familles. Décidé à n’abandonner -l’espoir de posséder la femme qu’il adorait qu’avec le -dernier souffle de la vie, Lorenzo ne se laissa pas décourager -par les difficultés qui l’enveloppaient de toutes -parts. Il résolut de revoir Beata d’une manière ou d’une -autre, de pénétrer encore une fois dans le palais de son -père, et de l’enlever même, si cela lui était possible. Un -seul doute l’arrêtait: était-il assez aimé de la <i>gentildonna</i> -pour obtenir son consentement à un parti aussi extrême? -N’avait-il pas eu lieu de se convaincre, tout récemment, -que cette âme si belle et si charmante, qui était capable -des plus grands sacrifices de résignation, n’avait pas -assez d’énergie et avait trop de hauteur pour braver -ouvertement l’opinion des hommes et manquer aux devoirs -de sa position? La nature d’esprit du chevalier -Sarti, sa jeunesse et la passion dont il était enivré, ne lui -permettaient pas de tenir compte de ces diverses nuances -du caractère de Beata. Pour une imagination exaltée -qui, s’inspirant de Platon, de Dante et Rousseau, considérait -l’amour comme la source de toute grandeur et de -toute félicité, pouvait-il exister un autre devoir que celui -d’obéir à l’instinct du cœur?</p> - -<p>Lorenzo se promenait un jour sur le quai des Esclavons -(<i>riva dei Schiavoni</i>), rêvant à sa triste position et -aux moyens de revoir Beata, quand il fut heurté par -une espèce de <i>facchino</i> ou de commissionnaire qui lui -dit, en s’excusant: <i>Perdono, eccellenza</i>, et il continua -son chemin en murmurant entre ses dents le refrain -d’une vieille chanson populaire:</p> - -<p class="pp8 p1">Sulla riva dei Schiavoni<br /> -Là si mangia i bon bocconi<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">[462]</a></span></p> - -<p class="p1">Absorbé dans ses réflexions, le chevalier avait à peine -fait attention à cet incident, lorsqu’il fut poussé de nouveau -par le même individu qui était revenu sur ses pas.</p> - -<p>«<i>Balordo</i>, lui dit alors le chevalier avec humeur, tu -ne vois donc pas clair!</p> - -<p>—<i>Eh! eccellenza</i>, je pourrais vous en dire autant,» répliqua -le <i>facchino</i> en fronçant de gros sourcils d’un air -mystérieux.</p> - -<p>Arrivé sur le pont de la Paille (<i>ponte della Paglia</i>), -l’homme se retourna comme pour s’assurer si on l’avait -suivi. Le chevalier connaissait trop bien les mœurs de -Venise pour ne pas deviner que cet homme avait quelque -chose à lui communiquer. L’ayant rejoint sur le pont -de la Paille, qui est l’un des plus anciens de Venise, et -où le <i>facchino</i> l’attendait en faisant semblant de regarder -le pont des Soupirs, qui rattache le palais ducal aux prisons:</p> - -<p>«Que me veux-tu? lui dit le chevalier, à voix basse.</p> - -<p>—Je regarde cette arche si bien nommée <i>ponte dei -Sospiri</i>, répliqua l’homme du peuple sans paraître avoir -compris la question du chevalier, sombre et court passage -qui sépare la vie de la mort, et à l’entrée duquel -on devrait écrire, en lettres de bronze:</p> - -<p class="pp8 p1">Per me si va nella città dolente,<br /> -Per me si va nell’eterno dolore.</p> - -<p class="p1">—Je vois que tu me connais, reprit le chevalier; -parle, qu’as-tu à me dire?</p> - -<p>—Je n’ai rien à vous dire, <i>eccellenza</i>, si ce n’est que -la vie est courte et qu’il vaut mieux la passer en liberté, -<i>passarsela in libertà</i>, qu’à l’ombre de ce vieux palais -mauresque.</p> - -<p>—Me prends-tu donc pour <i>una spia</i>, un familier du<span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">[463]</a></span> -conseil des Dix, pour t’exprimer ainsi comme un oracle? -répondit le chevalier avec impatience. Qui t’envoie -vers moi, et quelle est ta mission?</p> - -<p>—Ma mission est de vous avertir de prendre garde -aux griffes du lion, qui est d’autant plus irritable qu’il -se sent vieillir. Par le temps qui court, il fait bon d’avoir -des amis.</p> - -<p>—Je ne suis pas plus avancé, répondit Lorenzo d’un -air un peu soucieux, et tes énigmes sont toujours impénétrables.</p> - -<p>—Si vous êtes curieux d’en savoir davantage, <i>signor -cavaliere</i>, répliqua le <i>facchino</i> d’un ton résolu, vous -n’avez qu’à me suivre.»</p> - -<p>Étonné de l’invitation, Lorenzo ne sut d’abord que -répondre. Il descendit le pont de la Paille, suivant machinalement -les pas du <i>facchino</i>, dont le langage réservé -et la citation faite si à propos décelaient une éducation -supérieure à celle d’un homme du peuple. Ce pouvait -être un émissaire de l’inquisition chargé de lui tendre -un piége, ou bien un partisan déguisé des ennemis de -la république, qui, connaissant la position difficile du -chevalier, voulait l’engager dans quelque entreprise -ténébreuse et coupable. Ces idées traversaient rapidement -l’esprit de Lorenzo, lorsqu’il vit cet individu -prendre une gondole au <i>traghetto</i> du pont de la Paille et -entrer en lui faisant signe de le suivre. Le chevalier -hésita, parut se consulter un peu, et puis, réfléchissant -aux deux vers de la <i>Divine Comédie</i>, que l’inconnu ne -lui avait cités évidemment que pour gagner sa confiance, -il eut foi en sa bonne étoile, et se glissa dans la -gondole du <i>facchino</i>.</p> - -<p>La gondole s’enfuit rapide comme un oiseau, en rasant -les eaux silencieuses et <i>torbide</i> des canaux étroits.<span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">[464]</a></span> -Après s’être éloigné à tire-d’aile du pont des Soupirs et -avoir fait un grand nombre de circuits, comme une hirondelle -qui, ayant longtemps poursuivi sa proie, cherche -un lieu sûr pour s’abattre, la gondole vint aborder devant -une petite porte basse que couronnait un sarment -de vigne. A un signal donné, la porte s’ouvrit discrètement, -et tous deux, Lorenzo et son compagnon, montèrent -un escalier de marbre assez mal éclairé, dont les -dalles étaient usées par le temps. Ils furent introduits -dans un salon de modeste apparence, au milieu duquel -était une grande table recouverte d’un tapis à ramages, -chargée de livres et de papiers. Quelques vieux fauteuils -armoriés, qui accusaient une somptuosité éclipsée et des -prétentions d’une origine historique, étaient rangés -autour de la table; des cartes de géographie et plusieurs -portraits de personnages illustres, parmi lesquels on -remarquait celui de <i>Fra-Paolo</i>, le célèbre historien du -concile de Trente, étaient suspendus aux murs lambrissés, -et complétaient l’intérieur d’un homme studieux et -jadis opulent, qui avait dû subir des revers de fortune.</p> - -<p>«Asseyez-vous là un instant, monsieur le chevalier, dit -le <i>facchino</i> en avançant un fauteuil, et vous ne tarderez -pas à vous assurer que je méritais la confiance que vous -m’avez accordée en me suivant jusqu’ici.»</p> - -<p>En parlant ainsi, il souleva une portière en velours, -et disparut. Resté seul, Lorenzo interrogeait du regard -les différents objets qui composaient l’ameublement du -salon, cherchant à deviner le caractère de la personne -chez laquelle il se trouvait, et l’issue de l’aventure où -il était engagé, lorsque, la portière s’entr’ouvrant de -nouveau, il vit apparaître un personnage qui lui dit -avec une cordialité empressée:</p> - -<p>«Ah! vous voilà enfin, mon cher chevalier! Savez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">[465]</a></span> -qu’il y a au moins dix jours que je vous cherche -dans tous les coins de Venise? Vraiment, je commençais -à être inquiet de vous, car nous sommes dans un temps -où le canal Orfano est le meilleur instrument politique -de nos illustrissimes seigneurs. <i>Ma, pazienza</i> ...» dit-il un -peu plus bas en tendant la main au chevalier, qu’il pria -de se rasseoir.</p> - -<p>L’individu qui s’exprimait avec si peu de retenue -contre le gouvernement de la république était ce noble -Vénitien, nommé Zorzi, dont nous avons parlé plus -haut, et que Lorenzo n’avait pas revu depuis l’événement -de Padoue. C’était un homme d’une soixantaine d’années, -d’une figure très-distinguée, dont l’expression -annonçait une volonté et une intelligence peu communes. -Des lèvres minces et serrées, un front étroit et -plissé par l’habitude de la réflexion, de beaux yeux noirs -dont la flamme tourbillonnait sous une arcade proéminente, -une taille nerveuse, souple, et des manières distinguées, -formaient un ensemble qui saisissait et qui -donnait l’idée d’un homme politique peu disposé à s’en -rapporter à la Providence pour le gouvernement des -choses de ce monde.</p> - -<p>«Je vais sans doute au-devant de votre pensée en -vous expliquant la démarche que je fais auprès de vous, -dit Zorzi à Lorenzo, qui l’écoutait, en effet, avec une -certaine anxiété. Ami d’enfance de votre père, dont le -dévouement à sa patrie n’était égalé que par l’ardeur de -son esprit pour les idées grandes et généreuses que -nous sommes à la veille de voir triompher sur le vieux -monde qui s’écroule, je vous porte un intérêt d’autant -plus vif, mon cher chevalier, que j’ai peut-être contribué, -sans le vouloir, à précipiter la crise au milieu de -laquelle vous vous débattez. Je sais tout ce qui vous<span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">[466]</a></span> -arrive: votre séparation de la famille Zeno, et la tentative -que vous avez faite récemment pour voir la <i>gentildonna</i> -qui vous captive et qui sera, dans quelques jours, -l’épouse du chevalier Grimani.»</p> - -<p>Lorenzo fit un mouvement de surprise mêlée d’indignation, -auquel Zorzi répondit immédiatement: «Vous -êtes jeune, chevalier, et vous êtes amoureux; deux -grands défauts qui empêchent l’esprit de bien voir ce -qui se passe dans le cœur humain. Le temps vous corrigera -de l’une de ces infirmités; mais je doute que vous -puissiez jamais vous guérir de la noble folie qui caractérise -toute une classe d’intelligences qu’on nomme des -poëtes. Votre père, à qui vous ressemblez beaucoup, -est mort victime de ses propres illusions sur les prétendues -vertus héréditaires qu’il prêtait aux aristocraties. -Ce qui est plus certain, c’est que, loin d’avoir quelque -indulgence pour le fils d’un homme qu’il a sacrifié à -l’ambition de sa maison, le sénateur Zeno a résolu de -vous faire arrêter, ou tout au moins de vous expulser -de Venise. Voilà ce que j’ai appris par une voie sûre et -dont je tenais à vous instruire. Il y a dix jours que mon -domestique, tantôt sous un déguisement et tantôt sous -un autre, cherche à vous rejoindre; car je n’ai pas voulu, -par prudence, l’envoyer à votre domicile, où il aurait -pu être remarqué par quelque émissaire de l’inquisition.</p> - -<p>—Que faire, monsieur, dans la position où je me -trouve? répondit Lorenzo, à qui la perspective de quitter -Venise était cent fois plus douloureuse que la crainte de -la prison.</p> - -<p>—N’être ni la dupe ni la victime de vos ennemis, -répliqua Zorzi en frappant sur la table avec un couteau -d’ivoire qu’il tenait à la main.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">[467]</a></span></p> - -<p>—Des ennemis! c’est beaucoup dire, répondit Lorenzo -avec modestie; hors le sénateur Zeno, dont j’ai pu blesser -les préjugés et alarmer la tendresse paternelle, à qui -donc fais-je obstacle? Je ne possède rien qui soit de nature -à exciter l’envie de personne.</p> - -<p>—Je m’aperçois que vous êtes encore plus amoureux -et plus poëte que je ne le pensais, dit Zorzi en souriant. -Vous vous imaginez donc que les hommes ont besoin -de bonnes raisons pour se haïr cordialement? Que faisait -Abel à son frère Caïn pour en être si détesté? Il -était plus beau, plus jeune et plus agréable au Seigneur. -Le cœur humain est un foyer de passions, c’est-à-dire -de forces qui s’attirent, se repoussent, s’équilibrent et -se combinent de mille manières. Mettez seulement deux -hommes en présence, et il se dégagera de leur contact, -comme de celui de deux corps, une sorte d’attraction -ou de répulsion qu’on nomme sympathie et antipathie, -deux mots qui expriment admirablement cette action -aveugle et fatale de la nature matérielle. L’éducation et -les institutions sociales peuvent sans doute donner à ces -forces une direction utile, comme on resserre entre -deux rives un fleuve impétueux; mais il n’est, heureusement, -dans le pouvoir de personne de les anéantir. Il -n’y a que des imbéciles ou des hypocrites qui s’indignent -contre les passions, qui sont à l’homme ce que les vents -sont à la voile du vaisseau qui traverse l’Océan. Dans -tous les temps, un jeune homme intelligent qui, comme -vous, chevalier, a su se frayer un passage dans une société -gouvernée par le destin, je veux dire par le privilége -de la naissance, aurait excité l’envie des heureux -de ce monde; mais, à l’heure où nous sommes, en face -des événements qui se préparent, vous devez être considéré -comme un ennemi de l’ordre public, parce que<span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">[468]</a></span> -les idées que vous professez et les sentiments qui vous -animent troublent le repos de ceux qui occupent les -meilleures places au banquet de la vie. Il en est de -l’ordre comme de la définition de Dieu: chacun le conçoit -dans les limites de son égoïsme intellectuel et -moral.</p> - -<p>«Mais revenons à l’objet qui vous touche, continua -Zorzi après un instant de silence. Vous savez ce qui se -passe en Italie, et, sûrement, vous avez entendu parler -des affaires de Montenotte, de Millesimo et de Lodi? Ce -sont là les premiers épisodes d’une iliade qui ne durera -pas dix ans, et qui pourrait bien se terminer, comme -celle des poëmes homériques, par la prise de Troie. Ce -qui n’est pas douteux, mon cher chevalier, c’est que la -lutte est engagée entre le vieux monde et le nouveau, et -si Venise, la ville de Neptune, la citadelle du patriciat, -comme l’ont heureusement qualifiée vos condisciples de -Padoue, ne se soumet à la loi du temps en modifiant sa -politique et ses institutions, elle succombera, comme -Ilion, sous la colère d’un nouvel Achille, qui vaut bien, -je crois, le fils de Pélée. Voulez-vous épouser la belle -Hélène et l’enlever au blond Ménélas que lui destine son -père? ajouta Zorzi en laissant errer sur ses lèvres un -léger sourire. Joignez-vous à nous. Nous formons un -parti déjà puissant, qui a des ramifications dans le grand -conseil et dans le sénat, et qui compte sur le concours -de la jeunesse éclairée et de tous ceux qui souffrent. -Nous voulons l’indépendance et la grandeur de notre -pays en forçant la vieille république de Saint-Marc à -s’allier à la jeune république française, qui lui offre -l’appui de ses armes victorieuses pour s’enrichir de la -moitié de la péninsule. Joignez-vous à nous qui sommes -les précurseurs de l’avenir, et nous vous protégerons<span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">[469]</a></span> -contre la haine du sénateur Zeno, l’un des partisans les -plus obstinés des errements du passé.»</p> - -<p>Lorenzo ne répondit pas immédiatement à cette ouverture, -qui le surprit encore plus qu’il n’en fut flatté. Il -se demandait, dans son for intérieur, de quelle importance -pouvait être à un parti politique l’adhésion d’un -jeune homme de dix-huit ans sans fortune, sans illustration -personnelle, et d’une naissance modeste! Il comprenait -que Zorzi, ayant été l’ami de son père, cherchât -à lui donner de bons conseils pour le tirer de la position -difficile où il se trouvait vis-à-vis d’une famille puissante; -mais entre une démarche qui lui paraissait si -simple et une sorte de conciliabule à la manière de -Catilina, il y avait une différence que saisit le bon sens -du chevalier. Cependant le noble Vénitien avait de très-bonnes -raisons pour agir comme il le faisait et pour attacher -un véritable intérêt à s’emparer de l’esprit du chevalier. -Depuis la révolte des étudiants de Padoue, où -Zorzi avait joué le rôle d’un tribun, il avait été dénoncé -au conseil des Dix comme un factieux. Déjà son arrestation -avait été ordonnée, lorsqu’on avisa qu’il serait -prudent de ménager encore l’agent de la France, qu’on -savait être l’ami et le protecteur du noble Vénitien. Zorzi, -qui était parfaitement édifié sur les intentions du gouvernement -à son égard, n’ignorait pas non plus que le -sénateur Zeno avait conseillé la plus grande rigueur -contre tous ceux qui avaient des opinions inquiétantes -pour la sécurité de l’État. Il avait insisté d’une manière -particulière sur la nécessité de faire un exemple qui imprimât -la terreur aux sujets de la république, en sacrifiant -un personnage tel que Zorzi, qui jouissait d’une -grande influence, grâce à ses idées connues, à ses lumières -et à ses nombreuses relations dans le populaire<span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">[470]</a></span> -et la <i>cittadinanza</i>. On comprend maintenant que -Zorzi eût besoin de s’entourer de mystère et que, par -haine contre le sénateur Zeno, par affection peut-être -pour le fils d’un ancien ami qu’il avait compromis, -autant que pour se faire un mérite auprès de Villetard -en augmentant le nombre des partisans de la France, il -eût le plus vif désir d’attirer Lorenzo Sarti dans une faction -peu nombreuse qui se donnait comme l’expression -des nouvelles générations. D’ailleurs, la propagande est -la première condition de l’existence des partis qui -aspirent à la domination, et la position critique du chevalier, -son amour pour la fille d’un patricien, pouvaient -le rendre un instrument très-utile entre les mains -d’hommes aussi avisés que Zorzi et Villetard. Zorzi était -un esprit trop pénétrant pour ne pas démêler la cause -du silence et de la réserve que gardait Lorenzo, et, -allant au-devant des scrupules qui retenaient sa confiance, -il lui dit: «Vous êtes surpris, chevalier, de la -démarche que je fais auprès de vous, et vous cherchez à -comprendre quels peuvent être les vrais motifs de ma conduite? -Ils sont bien simples, je vous assure: c’est l’intérêt, -c’est le plaisir de la vengeance, les deux plus puissants -ressorts du cœur humain. Comme vous, je hais le -sénateur Zeno, et, comme vous, je suis menacé d’aller -finir mes jours dans un puits ou sous les plombs du palais -ducal. Vous voyez que ce n’est point une générosité -d’enfant qui me porte à rechercher votre amitié! En -vous offrant l’appui de mon expérience et celui de mes -amis pour vous aider à sortir du pas difficile où vous -vous trouvez, j’entends moins accomplir un devoir que -satisfaire une passion. C’est ce qui doit vous garantir la -solidité de l’alliance que je vous propose. Je suis un -homme politique et non pas un saint, ni un philosophe<span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">[471]</a></span> -spéculatif en quête d’un futur contingent. Ce n’est point -à mon âge qu’on se paye de chimères et qu’on court -après la palme du martyre. Tenez-vous à la fille du sénateur -Zeno, et voulez-vous empêcher qu’elle ne devienne la -femme de ce fat de Grimani, aux lèvres de rose et au -sourire vainqueur? Je vous offre les seuls moyens par -lesquels vous puissiez atteindre le but de vos désirs. -Croyez-moi, chevalier, mettez-vous sous la protection -d’un parti qui, d’un jour à l’autre, peut gouverner Venise -et régénérer l’Italie. Vous n’avez pas d’autre espoir -d’échapper à la colère du sénateur et de surmonter les -obstacles qu’on oppose à votre amour.»</p> - -<p>Ces dernières paroles, prononcées avec l’accent de la -sincérité, ébranlèrent le chevalier Sarti, qui répondit, -avec un reste de bon sens bien rare dans un jeune -homme de dix-huit ans, chez qui l’imagination et le -sentiment étaient les qualités dominantes: «J’accepte -avec reconnaissance l’offre de votre amitié; mais il me -reste toujours à connaître, monsieur, ce que vous attendez -de moi, et par quels services je puis aider au -triomphe de la cause qui vous est si chère. Vous n’ignorez -pas que, depuis que j’ai quitté le palais Zeno, je -n’ai plus aucune relation avec les familles patriciennes -qui, avant ma disgrâce, m’accueillaient comme l’un des -élus du livre d’or! Isolé, pauvre, en butte à la haine -d’un homme puissant, je n’ai à vous offrir que ma jeunesse -et l’ardeur de mes espérances.</p> - -<p>—<i>Eh! per Dio santo</i>, s’écria Zorzi, ce sont les âmes -qui gémissent dans le purgatoire qui aspirent au paradis, -et ce ne peuvent être que des mécontents comme vous -et moi qui désirent des changements, si ce n’est des -révolutions. N’est-ce pas à la race maudite de Caïn -qu’on doit l’invention des arts utiles et même celle de la<span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">[472]</a></span> -musique qui nous console dans nos peines? Si vous étiez -le fils du sénateur Zeno, un membre de la minorité satisfaite -qui nous opprime, je n’aurais pas plus songé à -vous ouvrir ma pensée que vous n’auriez été disposé à -m’entendre. Mais vous êtes amoureux, et cela nous suffit, -car c’est l’amour qui perdit Troie, a dit un poëte charmant. -Dans quelques jours, ajouta Zorzi en se levant, je -vous mettrai en relation avec un de mes bons amis dont -vous n’aurez qu’à vous louer, j’espère. Si la signora -Beata a pour vous l’affection dont vous êtes digne, il ne -dépendra pas de nous que vous ne puissiez mettre à -l’épreuve son dévouement.»</p> - -<p>Telles furent les circonstances fortuites qui rapprochèrent -le chevalier Sarti du parti des mécontents, dont -Villetard et Zorzi étaient les chefs. Ce parti peu nombreux -encore ne pouvait se recruter que parmi les jeunes -gens d’une certaine distinction qui n’appartenaient pas à -l’aristocratie, parmi les citadins éclairés et mécontents, et -surtout les nobles de terre ferme qui désiraient une réforme -des vieilles institutions de la république. Par sa position -singulière entre l’aristocratie qui l’avait admis dans -ses rangs et les opinions qu’il avait puisées autant dans -les traditions de sa famille que dans ses propres instincts, -le chevalier Sarti n’était point une conquête à dédaigner -pour les meneurs. Or le moyen le plus sûr et le plus -honorable d’arriver au but qu’ils avaient en vue, c’était de -pousser le gouvernement de la Seigneurie à une alliance -avec la France, dont le contact aurait pénétré Venise de -l’esprit de la révolution. C’est là précisément ce que ne -voulait pas l’aristocratie qui, depuis six cents ans, tenait -dans ses mains la destinée de l’État. Presque unanime à -résister aux innovations qu’on voudrait essayer à l’intérieur, -elle était divisée sur le choix de la politique à<span class="pagenum"><a name="Page_473" id="Page_473">[473]</a></span> -suivre pour se préserver du mal qu’elle redoutait le plus. -Tandis qu’une majorité considérable croyait échapper à -l’orage en gardant la neutralité, une fraction énergique -voulait participer à la lutte en s’appuyant sur l’Autriche, -qui était la puissance la plus intéressée à défendre les -institutions du passé. On peut affirmer, toutefois, qu’aucun -des partis qui divisaient alors cette république de -patriciens si miraculeusement conservée au milieu des -vicissitudes de l’histoire moderne, ne mettait au nombre -des éventualités possibles de la guerre qui désolait -l’Italie, la chute d’une ville merveilleuse qui avait tant -contribué à la civilisation de l’Europe. Villetard lui-même -était sincère dans ses machinations contre le -gouvernement oligarchique, et Zorzi ne lui aurait jamais -prêté son concours s’il lui avait soupçonné des intentions -hostiles à l’indépendance de sa patrie. Le peuple, -très-attaché au gouvernement de son pays qui lui rendait -la vie douce, n’était point susceptible d’être remué -par des idées d’émancipation et d’égalité dont il n’éprouvait -pas le besoin. Dans une pareille situation, les partisans -de la France ne pouvaient prendre trop de précautions -pour se dérober à la vue d’un pouvoir jaloux, -qui connaissait le danger dont il était menacé.</p> - -<p>Venise, en effet, se trouvait dans un de ces moments -solennels où les opinions politiques ont la gravité et -l’importance des sentiments religieux, car elles impliquent -une affirmation de l’ordre moral tout entier, -comme le disait très-bien Zorzi au chevalier Sarti. Il en -est toujours ainsi dans les grandes crises de l’histoire, -telles que l’avénement du christianisme, la réforme et la -révolution française. On ne peut toucher à l’économie des -pouvoirs politiques d’une manière aussi profonde que -l’a fait la révolution de 89, sans s’appuyer sur une nouvelle<span class="pagenum"><a name="Page_474" id="Page_474">[474]</a></span> -notion du droit, qui ne peut être lui-même qu’une -manifestation de la pensée religieuse. Au fond des principes -qui ont fait la révolution française et qui la caractérisent -éminemment, se trouvent les éléments d’une véritable -théodicée. L’Église ne s’y est pas plus trompée que -les philosophes du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, qui, pour accomplir -l’œuvre de notre régénération politique et morale, -ont dû frapper l’arbre à sa racine. Et ce qui prouve -qu’ils ont eu raison d’agir comme ils l’ont fait, c’est que -toutes les réactions qui ont essayé, depuis cinquante ans, -d’anéantir la liberté politique en Europe, ont trouvé -dans le pouvoir religieux et principalement dans le catholicisme -de zélés coopérateurs. C’est qu’il est aussi -impossible aux religions de ne point s’immiscer dans -l’ordre matériel des sociétés humaines, qu’aux philosophes -politiques de se passer d’un idéal divin, source du -droit dont ils poursuivent la réalisation. Tout ce qui a -été dit depuis Descartes, Leibnitz et Montesquieu jusqu’à -nos jours, sur les prétendues limites de la raison et -de la foi, de la religion et de la société civile, sont de -vaines et subtiles paroles qui n’ont convaincu ni le prêtre, -ni le libre penseur, ni les suppôts du despotisme, -ni les amants de la liberté.</p> - -<p>Le sénateur Zeno, nous l’avons dit plusieurs fois, était, -avec François Pesaro, un des hommes les plus importants -du parti de la guerre. Éclairé par une longue -expérience du pouvoir, par une connaissance profonde -des annales de son pays et des gouvernements de l’Europe -qu’il avait vus fonctionner de près, il ne s’était -pas fait d’illusion sur la gravité de la lutte que les novateurs -avaient engagée contre l’ordre des sociétés existantes. -Plusieurs années avant que la révolution de 89 -ne vint à dessiller les yeux des plus aveugles, le sénateur<span class="pagenum"><a name="Page_475" id="Page_475">[475]</a></span> -Zeno, dans une longue conversation avec l’abbé Zamaria, -avait apprécié avec une grande sûreté de jugement -le caractère de la crise politique qu’il voyait -approcher. Depuis que la monarchie française avait succombé, -autant par les fautes de ses défenseurs que par -l’audace de ses ennemis, le sénateur Zeno avait prévu -que l’Italie ne tarderait pas à devenir le théâtre d’une -guerre pour laquelle il fallait se tenir prêt. Homme des -vieux jours, imbu des idées du patriciat qui avaient fait -la force de Venise et dont il possédait, plus que personne, -les grandes traditions et les sentiments élevés, le -sénateur Zeno aurait voulu qu’en résistant avec vigueur -au tumulte des passions contemporaines, l’aristocratie -se montrât plus digne de l’autorité dont elle était investie -pour le bien de la nation. Il n’était point éloigné de -consentir à quelques réformes partielles de la constitution -de l’État, à faire la part des nécessités du temps en -corrigeant les abus reconnus par l’expérience, et en -laissant introduire dans l’administration tous les changements -qui seraient compatibles avec la nature de la -souveraineté.</p> - -<p>Depuis que l’armée française avait franchi les Alpes, -le sénateur avait compris, au langage impérieux du chef -qui la commandait, que la destinée de Venise se trouvait -inévitablement engagée dans la lutte qui commençait -d’une manière si extraordinaire. Il avait donc -conseillé au gouvernement de son pays de s’allier à -l’Autriche et de courir les chances de la guerre, qui ne -pouvaient pas être plus désastreuses, disait-il, que celles -d’une lâche neutralité qu’on n’était pas sûr, d’ailleurs, -de faire accepter par les puissances belligérantes. Il -s’était efforcé de convaincre la Seigneurie que jamais la -république de Saint-Marc ne s’était trouvée en face<span class="pagenum"><a name="Page_476" id="Page_476">[476]</a></span> -de plus grandes difficultés, et qu’il fallait bien se garder -de confondre la guerre actuelle avec celles dont l’Italie -a été le théâtre depuis le <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. «Vous êtes dans une -erreur profonde, dit-il un jour en plein sénat après -avoir longuement plaidé en faveur de l’alliance avec -l’Autriche, si vous pensez que l’armée de bandits qui est -à vos portes, et qui traîne après elle le souffle empesté -d’une révolution perverse, ressemble à aucune de celles -qui ont envahi la péninsule depuis Charles VIII, Louis XII, -François I<sup>er</sup>, jusqu’à Louis XIV! Vous n’avez plus à traiter -avec une vieille monarchie dont les traditions ambitieuses -étaient contenues par un droit public qui -obligeait tous les peuples de l’Europe! Que vous soyez -les amis de la république française ou ses adversaires -déclarés, le danger n’est pas moins grand pour la stabilité -de cet État et des institutions qui le régissent. Menacés -de périr par la conquête ou de voir cette ville -glorieuse devenir la proie d’idées subversives de toute -autorité, ne vaut-il pas mieux courir les hasards de la -guerre en défendant l’œuvre de nos pères et la civilisation -qui l’a consacrée?» Le sénat étant resté insensible à -ces sages et patriotiques paroles, le père de Beata s’était -écrié, en s’appropriant avec bonheur un passage de -l’<i>Iliade</i>: «La divine Pallas les prive de la raison. Ils approuvent -qui les conseille mal, <i>aucun n’applaudit à Polydamas -qui leur donnait un avis salutaire</i><a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>.»</p> - -<p>Le sénateur Zeno était certainement une des plus -nobles personnifications de l’ordre social contre lequel -s’était élevée la révolution française. Ses idées, ses sentiments, -ses vertus aussi bien que ses erreurs, tenaient -par les racines les plus profondes à l’état de choses qui<span class="pagenum"><a name="Page_477" id="Page_477">[477]</a></span> -allait subir une si grande transformation. Son âme forte -et vraiment patricienne, qui s’était identifiée avec le -sort de son pays dont il avait fait la préoccupation constante -de sa vie, n’aurait pu concevoir que cette Venise, -qui lui était si chère, trouvât le bonheur et l’indépendance -sous une autre forme de gouvernement que celle -que depuis six cents ans elle possédait. Toucher à ce -gouvernement de minorités choisies qui avait élevé le -genre humain et fait la gloire de sa patrie, admettre la -plèbe dans les conseils de l’État, étendre à la société -civile et politique cette égalité mystique proclamée par -l’Évangile comme une vision de la vie future, c’était, -pour le sénateur Zeno, plus que le renversement de vérités -éprouvées par l’expérience des siècles, c’était une -impiété, dans le sens rigoureux de ce mot. Enfermée -dans la période historique où elle avait pris son essor, la -haute intelligence du sénateur Zeno ne pouvait comprendre -l’évolution de l’esprit humain qui avait amené -la révolution française et qui allait détruire ce culte des -dieux lares, qui, pour l’aristocratie vénitienne comme -pour le patriciat romain, était le gage de la grandeur -héroïque de la cité terrestre. L’ordre politique et la société -civile étaient donc inséparables, pour le sénateur -Zeno comme pour les novateurs, de ce fond d’idées, -de notions et de sentiments qui constituent la vie morale -d’un peuple, c’est-à-dire sa religion. Il ne peut pas -en être autrement dans les grandes périodes de l’histoire, -et ceux qui, après cinquante ans d’essais infructueux de -conciliation, sont encore à s’imaginer que les principes -qui ont amené la révolution de 89 ne dépassent pas -l’ordre politique et la société civile, n’ont jamais compris -le sens profond de cette révolution et n’étaient pas -dignes de la conduire à ses fins dernières.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_478" id="Page_478">[478]</a></span></p> - -<p>Après la république, sa fille était l’objet le plus cher -des affections du sénateur. Il l’aimait d’une tendresse -profonde, mais calme et pleine de sécurité. Jamais il -n’intervenait dans les actes de sa vie intérieure, où Beata -était libre d’ordonner toutes choses selon ses goûts et ses -convenances. Excepté dans les grandes solennités qui -rappelaient le souvenir d’un événement national ou celui -d’un épisode glorieux des annales domestiques, le -sénateur Zeno n’avait de volontés que celles de sa fille, -qui gouvernait d’une manière absolue son palais et ses -nombreux serviteurs. Lorsqu’il vit Beata prendre intérêt -à l’avenir d’un jeune enfant qui tenait déjà à sa -famille par les liens d’un antique patronage, il fut heureux -de cet incident qui venait jeter un peu de variété -dans l’isolement moral où l’avait laissée la mort de sa -mère. Quelques années plus tard, Lorenzo s’étant montré -digne des soins qu’on lui avait prodigués, le sénateur -crut devoir achever l’œuvre de sa fille en adoptant -le chevalier Sarti. La révolte des étudiants de Padoue, où -le chevalier se trouva si malheureusement impliqué, vint -rompre l’enchantement du vénérable sénateur. Il n’apprit -pas sans un étonnement mêlé de tristesse qu’un -jeune homme qui avait été élevé dans sa maison, et qu’il -avait comblé de ses bienfaits, avait pu s’oublier jusqu’à -tremper dans une manifestation contre le gouvernement -de Venise. Les circonstances étaient trop graves pour -que le sénateur ne jugeât pas sévèrement un acte qui -blessait ses croyances les plus vives. Il ordonna d’éloigner -immédiatement de son palais le jeune téméraire qui -avait donné un si funeste exemple d’insubordination, et -défendit à sa fille, ainsi qu’à l’abbé Zamaria et à toute sa -maison, d’avoir désormais aucun rapport avec le chevalier -Sarti. On ne sait précisément à quelle cause attribuer<span class="pagenum"><a name="Page_479" id="Page_479">[479]</a></span> -la visite tout à fait imprévue que fit le sénateur à -sa fille, dans la nuit où Lorenzo s’était introduit dans la -chambre de Beata; cela n’était pas dans ses habitudes. La -tristesse et la langueur de la noble signora qui frappaient -tout le monde, la résistance passive qu’elle opposait à -la conclusion de son mariage avec le chevalier Grimani, -avaient-elles enfin éveillé des soupçons dans l’esprit -de son père, ou bien fut-il averti par quelque subalterne -de la présence de Lorenzo? on l’ignore. Ce qu’il y a de -certain, c’est qu’après la scène du balcon que nous avons -racontée et l’exclamation touchante du vieux sénateur: -«Ma fille, vous voulez donc me faire mourir de douleur?» -il releva Beata qui s’était précipitée à ses pieds, essuya -ses larmes, en lui disant d’un ton sévère mais paternel: -«Je suis bien sûr, ma fille, que vous serez toujours digne -de ma tendresse et que vous n’oublierez jamais le nom que -vous portez!» Ils se séparèrent silencieusement et sans -autres explications.</p> - -<p>Quelle que fût l’impression réelle que garda le sénateur -de l’événement domestique que je viens de rappeler, -et dont il ne pouvait pas deviner toute la gravité, il résolut -cependant de presser le mariage de sa fille avec le -chevalier Grimani et de renvoyer Lorenzo Sarti à sa -mère. Cette dernière résolution ne lui était point inspirée -par une crainte personnelle qui était bien loin de -son esprit, mais par une pensée toute politique. Il voulait -donner un exemple de sévérité qui imprimât le respect -et, au besoin, la terreur à la jeunesse de Venise, -dont l’autorité commençait à s’inquiéter. L’intention -du sénateur étant parvenue on ne sait comment à la -connaissance de Zorzi, celui-ci voulut en profiter pour -se venger de l’homme éminent, qui était le plus opposé -au parti de la révolution; c’est alors qu’il chercha à<span class="pagenum"><a name="Page_480" id="Page_480">[480]</a></span> -s’emparer du chevalier Sarti, dont la passion pour la -fille du sénateur Zeno pouvait en faire un instrument -entre les mains des meneurs.</p> - -<p>Beata, après la nuit d’angoisse et d’inexprimables félicités -que nous avons racontée, était tombée dans un -abattement de sinistre augure. Aucune illusion n’était -plus possible pour son âme désolée. La volonté de son -père, et, plus encore, le spectacle de sa douleur qu’elle -avait eu sous les yeux, lui enlevaient tout espoir d’échapper -à la rigueur de son sort. Dominée par un sentiment -profond qui l’avait envahie tout entière et qu’elle -savait désormais inconciliable avec la piété filiale, il ne -lui restait plus qu’à se résigner au sacrifice de ses espérances. -La vie se fermait devant elle, son rêve de -bonheur s’était dissipé au contact d’une réalité poignante, -et, de quelque côté qu’elle dirigeât ses regards, -elle n’apercevait qu’un avenir désenchanté et plein de -ténèbres.</p> - -<p class="pp8 p1">Nulla fugæ ratio, nulla spes, omnia muta,<br /> -Omnia sunt deserta, ostentant omnia letum<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.</p> - -<p class="p1">Cependant, une douceur secrète lui restait au fond -du cœur: celle de se savoir aimée! Lorenzo avait tout -bravé pour la voir, et avait tout risqué pour lui sauver -l’honneur! Rassurée, dès le lendemain, sur le sort de -son amant qu’elle savait hors de danger, Beata trouvait -dans le souvenir de cette nuit mémorable un charme -qu’elle ne pouvait définir! Elle pardonnait au chevalier -Sarti jusqu’à ses propositions téméraires, jusqu’au baiser -qu’il lui avait imprimé insolemment sur ses lèvres -endormies, tant la femme est indulgente pour tout ce<span class="pagenum"><a name="Page_481" id="Page_481">[481]</a></span> -qui lui révèle le désir de la posséder! Son âme naïve et -vierge de tout grossier désir avait conservé comme un -frémissement plein de volupté de l’étreinte où l’avait -tenue, pour la première fois, celui qui avait grandi à -ses côtés comme un frère adoré. Accoudée sur le balcon -et la tête entre ses mains, il lui semblait entendre encore -la voix de Lorenzo lui racontant l’épopée divine de -l’amour, évoquant de son imagination, nourrie de la -lecture des poëtes et des philosophes, les rêves d’or du -genre humain, et lui apprenant à lire dans le grand -livre des cieux, où les âmes bienheureuses chantent les -louanges du souverain maître de la vie et de la mort. -«Ces fictions de la fantaisie inspirée, ces images de béatitude -venant illuminer les ténèbres d’une nature imparfaite -et misérable, ne seraient-elles pas, en effet, des -pressentiments d’un monde mystérieux promis à nos -désirs infinis et se dévoilant chaque jour davantage à -nos faibles regards?» se disait Beata d’après Lorenzo, -dont toutes les paroles lui étaient restées gravées dans -l’esprit. C’est ainsi qu’avec son sens si droit, plus apte -à bien juger les choses et les rapports de la vie qu’à s’élever -dans les régions des poétiques chimères, Beata -était pourtant conduite, par le sentiment, jusqu’au seuil -de problèmes redoutables. Puis, retombant de ces visions -célestes mais éphémères dans la triste réalité de sa -position, elle rapportait de son ravissement le besoin -d’un aliment plus solide pour son cœur affligé. Elle se -prit alors d’un goût plus prononcé pour les cérémonies -de l’Église et les pratiques de la religion, qui n’avaient -été pour elle jusqu’ici que des objets d’une pieuse et -noble distraction, et, lisant les livres saints non plus <i>à -la lumière sèche de l’esprit</i>, selon la belle expression d’un -saint personnage, mais <i>à la clarté de l’âme</i>, Beata se<span class="pagenum"><a name="Page_482" id="Page_482">[482]</a></span> -sentit pénétrée, peu à peu, d’une force et d’une onction -dont les effets lui étaient inconnus. Elle priait, chantait -des hymnes, mêlait ses soupirs à la grande douleur de -tous, et, remontant la chaîne des promesses sanctionnées -par le divin sacrifice, elle fut étonnée de retrouver au -bout de ses aspirations un monde idéal aussi beau, -mieux défini et plus consolant que celui qu’elle avait -entrevu dans le mirage de l’amour.</p> - -<p>Un jour de solitude et de recueillement, où Beata, -pour mieux confondre sa vie intérieure avec celle de -Lorenzo, parcourait d’un œil distrait le poëte de l’enfer -et du paradis, son attention fut arrêtée par ces trois -vers qu’elle n’avait pas encore remarqués:</p> - -<p class="pp8 p1">O voi ch’avete gl’intelletti sani,<br /> -Mirate la dottrina che s’ascande<br /> -Setto, ’l velame delli versi strani<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>!</p> - -<p class="pbq p1">O vous qui avez l’esprit sain, admirez la doctrine qui se -cache sous le voile de ces vers étranges!</p> - -<p class="p1">Surprise d’abord par le sens mystérieux qui se dérobe, -en effet, sous l’image transparente de la poésie, -Beata se sentit comme éblouie par une clarté subite! -Il lui semblait qu’un voile était tombé de ses yeux et -que, pour la première fois, elle comprenait le sens -attaché aux belles créations de l’esprit humain. Beata -aurait pu s’écrier alors, avec un philosophe non moins -sublime que le poëte catholique: «Où a passé l’amour, -l’intelligence n’a que faire<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>.» Ce travail intérieur de la -conscience, cette condensation, dirons-nous, des aspirations -du sentiment en une croyance plus ferme et<span class="pagenum"><a name="Page_483" id="Page_483">[483]</a></span> -plus pratique, se fit avec le calme et la mesure qui étaient -les traits distinctifs du caractère de Beata; mais elle sortit -de cette épreuve lente et laborieuse avec une résolution -dont on verra bientôt les suites.</p> - -<p>Le chevalier Sarti avait déjà fait plusieurs tentatives -infructueuses pour revoir Beata et pénétrer de nouveau -dans le palais de son père; courant les théâtres, les -églises et les casinos, il n’avait pu réussir à la rencontrer -nulle part. Il avait été plusieurs fois à Murano dans l’espoir -qu’un heureux hasard y conduirait aussi la noble -gentildonna. Il passait des nuits entières sous son balcon -à épier le moindre signe d’intelligence, et toujours son -attente avait été frustrée. Il lui écrivit alors, mais ses -lettres restèrent toutes sans réponse. Dans cette cruelle -situation, Lorenzo, ne sachant quel parti prendre, passait -tour à tour de l’abattement à la colère, du désespoir -à l’indignation. Tantôt il voulait aller se jeter aux pieds -du sénateur, implorer son pardon et renoncer à la folle -ambition de posséder la main de Beata, pour avoir le -bonheur de la voir et de passer humblement ses jours -à côté d’elle; tantôt il s’abandonnait aux pensées les -plus téméraires, il allait jusqu’à concevoir un projet -d’enlèvement.</p> - -<p>L’abbé Zamaria, qui était venu le voir clandestinement -et qui avait toujours pour lui la même affection, ne l’avait -point encouragé à suivre la première impulsion; il -lui avait fait comprendre que le sénateur Zeno n’était -pas homme à revenir d’une détermination qu’il avait -prise. «Tu ferais mieux, mon cher enfant, lui dit-il -d’un ton sérieux et paternel, d’aller passer quelque -temps auprès de ta mère et de te livrer entièrement à -l’étude de ton art. Dans les conjonctures difficiles où se -trouve la république, il pourrait t’arriver un malheur<span class="pagenum"><a name="Page_484" id="Page_484">[484]</a></span> -plus grand et qui serait, peut-être, irréparable.» Ces -dernières paroles de l’abbé Zamaria, que Lorenzo avait -trouvé, d’ailleurs, moins expansif qu’autrefois et comme -attristé lui-même de l’état général des esprits, le confirmèrent -dans l’opinion que Zorzi lui avait dit la vérité -sur le danger dont il était menacé de la part du sénateur. -Alors, ne voyant d’autre moyen de sortir de la position -qu’on lui avait faite que la protection de ses nouveaux -amis, il se jeta résolûment dans leurs bras. Il -s’abandonna sans contrainte à l’attrait de ses illusions, -à la fougue de son âge et de son caractère, où les idées -de transformation politique et d’ambition personnelle -étaient confusément mêlées dans une vague aspiration -de vie nouvelle, d’amour et de poésie. Son imagination -ardente, surexcitée par les événements et la passion -sincère et profonde qu’il nourrissait pour la fille du -sénateur, déploya ses voiles à tous les vents de l’horizon. -Il vit plusieurs fois Zorzi et Villetard, qui flattèrent sa -vanité en paraissant attacher un grand prix à son adhésion -au parti de la France, fortifié chaque jour de nouveaux -prosélytes. On lui fit espérer, non sans quelque -raison de probabilité, que le sénateur Zeno serait bientôt -dans l’impuissance de lui nuire, et qu’alors le chevalier -Sarti aurait le pouvoir de réaliser le plus cher de -ses vœux.</p> - -<p>C’est que Venise se remplissait de plus en plus de -bruit, de trouble et de terreur. Cerné par les armées -ennemies, voyant son territoire envahi, ses provinces -de terre ferme agitées par les novateurs, et quelques-unes -prêtes à s’insurger contre la cité souveraine et la -domination du patriciat, le gouvernement de la sérénissime -Seigneurie était acculé dans le labyrinthe de ses -ruses diplomatiques. Il croyait toujours pouvoir échapper<span class="pagenum"><a name="Page_485" id="Page_485">[485]</a></span> -à la nécessité de faire la guerre, dont il subissait -déjà tous les inconvénients, par un coup du sort ou -quelque stratagème de politique ténébreuse. Pouvant -avoir de l’or, des soldats et un général digne de ce nom -pour se défendre, il laissait tomber de ses mains débiles -ces précieux instruments de l’indépendance nationale, -pour se livrer à des intrigues de cabinet. La bataille de -Castiglione, donnée le 5 août 1796, aux portes de la république, -vint accroître les perplexités de la Seigneurie -et encourager l’audace des partisans de la France. Le -nom de Bonaparte commençait à circuler dans les classes -populaires et à exciter la haine des uns, l’enthousiasme -des autres, la curiosité de tous. Le chevalier Sarti, surtout, -se prit d’une grande admiration pour le héros de -la démocratie française, sur lequel Villetard lui avait -donné des renseignements qui étaient encore peu connus -à une époque où la figure épique du général républicain -ne faisait que se dégager du fond merveilleux -des événements contemporains.</p> - -<p>«C’est l’homme des temps nouveaux, s’écria un jour -le chevalier au milieu d’un groupe de jeunes gens qui -l’écoutaient avec déférence, c’est l’incarnation puissante -de la révolution française qui, selon de saintes prophéties, -doit faire le tour du monde. Comme Achille, dans -l’âge héroïque, et comme Alexandre, au sein de la Grèce -florissante, Bonaparte est fils de la chair et de l’idée divine -du progrès dont il est le bras séculier. Il vient aussi -de l’Occident au pays de l’aurore propager, avec son -épée, les germes d’une civilisation plus humaine. Tandis -que nos vieillards, «assis au-dessus des portes de Scées, -babillent comme des cigales sur la cime d’un arbre<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>,»<span class="pagenum"><a name="Page_486" id="Page_486">[486]</a></span> -les Grecs envahissent la plaine lumineuse qui touche à -nos rivages, et menacent de pénétrer jusqu’à nos lagunes, -dernier refuge de la race de Priam. Eussent-ils -d’ailleurs un Hector pour les défendre, nos illustres patriciens -devront livrer la beauté suprême qui est le sujet -de la lutte, et qui s’appelle aujourd’hui la liberté de l’esprit -humain. Car,</p> - -<p class="pp8 p1">Vuolsi cosi colà ove si puote<br /> -Ciò che si vuole<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.....</p> - -<p class="p1">—<i>Bravo, caro maestrino mio</i>, s’écria tout à coup la voix -d’une femme qui passait sur la place Saint-Marc, tout -près du groupe au milieu duquel se trouvait Lorenzo. -Tu parles vraiment comme un ange, et, bien que je ne -comprenne guère mieux ton beau langage métaphysique -que la doctrine de saint Augustin, dont nous entretenait -le vieux Pacchiarotti, notre maître, j’applaudis à tes -idées que je partage avec toute la brillante jeunesse dont -tu es, ce me semble, devenu l’oracle. <i>Viva la Francia, -viva la libertà!</i>» dit-elle d’une voix argentine en se perdant -dans la foule, suivie d’un cortége d’adorateurs.</p> - -<p>C’était la Vicentina, revenue depuis peu de temps à -Venise, d’une longue excursion qu’elle avait faite dans -les principales villes de l’Italie. Protégée par un grand -personnage de l’armée française, dont elle avait fait la -conquête sur le théâtre de Bologne, elle s’était lancée -dans le courant des opinions du jour avec l’étourderie -d’une <i>prima donna</i> et d’une jolie femme, qui est habituée -à régner sur la terre et sur l’onde. Coiffée à la Titus, -ses beaux cheveux noirs parsemés de rubans qui simulaient, -avec un savant artifice, les couleurs que portait -son amant, le sein orné d’une rosette éclatante qui attirait<span class="pagenum"><a name="Page_487" id="Page_487">[487]</a></span> -les regards et qu’on aurait pu prendre aussi pour -un symbole séditieux, cette frivole et charmante créature -qui s’en allait droit devant elle, écartant les indiscrets -d’un coup de son éventail, était l’expression vivante -de ce monde curieux d’hommes de plaisir et de fantaisie, -de poëtes, d’artistes et d’ambitieux de toutes -sortes, de soldats sans fortune, de femmes à la mode, de -citadins éclairés, de rêveurs et de néophytes ardents -qui, placés entre l’aristocratie et le peuple insouciant -des lagunes, voyaient dans la révolution française une -source d’événements merveilleux, un grand spectacle de -la vie qui frappait leur imagination et donnait l’essor à -leurs plus douces chimères.</p> - -<p>«Quel avenir s’ouvre devant nous! disait un officier -d’un régiment d’Esclavons alors en garnison à Venise, -en laissant traîner son sabre sur les dalles de la place -Saint-Marc, pour imiter la désinvolture soldatesque des -officiers français qu’il avait eu occasion de voir sur la -terre ferme. De la gloire, de l’or, des femmes et la conquête -de la vieille Italie, voilà ce qui est au bout de notre -épée, si le gouvernement de la Seigneurie se décide enfin -à accepter les propositions que lui fait l’homme du destin, -comme dit M. le chevalier Sarti.</p> - -<p>—Déjà la trompette sonne, les escadrons s’ébranlent, -les panaches et les aigrettes d’or se balancent dans les -airs, et je vois poindre à l’horizon d’azur l’armée française -conduite par le génie de la victoire, s’écria un -jeune écrivain qui visait à la poésie dramatique, où il -avait eu des succès. Venise renaîtra plus charmante et -plus belle sous le dogat de M. le chevalier Sarti, qui -sera élevé à la dignité suprême par la jeunesse et la -démocratie triomphantes. Que dites-vous, <i>signori</i>, de ma -prophétie?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_488" id="Page_488">[488]</a></span></p> - -<p>—Qu’elle est plus vraisemblable que ton dernier -drame historique, répliqua un critique de la presse vénitienne -qui commençait alors à s’émanciper; mais il -faut la compléter en nous faisant tous membres du -sénat, à la place des vieillards impuissants qui ont usurpé -les droits du peuple souverain.</p> - -<p>—Il s’agit bien de Venise et de sa constitution décrépite! -dit un élégant citadin d’un esprit hardi et très-cultivé; -il s’agit de l’Italie tout entière, dont il faut -relever la nationalité au milieu de cette grande régénération -des peuples qui se prépare. On ne redonne pas -la vie à un corps épuisé. La destinée particulière de -Venise est accomplie; elle ne peut plus être, désormais, -qu’un fleuron historique de la patrie commune: -<i>alma parens</i>.</p> - -<p>—Mais que deviendront les princes qui, au nom du -droit public, règnent aujourd’hui dans les différentes -parties de la Péninsule? répondit un avocat qui se préoccupait -beaucoup plus de la lettre que de l’esprit de la -révolution.</p> - -<p>—Ce qu’est devenu le duc de Modène, qui s’est enfui -de ses États avec d’immenses trésors qu’il est venu cacher -au fond de nos lagunes, répondit le premier interlocuteur.</p> - -<p>—Et le pape, qu’en ferez-vous?</p> - -<p>—Le grand aumônier de la république universelle, -ou bien nous l’enverrons à Constantinople convertir le -Grand-Turc et le consoler de n’avoir pu épouser la reine -de l’Adriatique, répliqua le citadin avec une froide ironie. -Aussi bien, son règne n’est plus de ce monde. Qu’en -pensez-vous, chevalier?</p> - -<p>—<i>Le secret de l’avenir repose sur les genoux de Jupiter</i>, -dit <i>il poeta sovrano</i>, que j’invoquais il y a quelques<span class="pagenum"><a name="Page_489" id="Page_489">[489]</a></span> -instants, répliqua Lorenzo. Sans prétendre donner -mon avis sur des questions aussi graves, il est certain -qu’un nouvel idéal de la vie morale s’élève dans -l’humanité, et que la destinée de l’Italie est dans les -mains de l’homme providentiel qui est aux portes -de Venise. Si son âme est à la hauteur de son génie, -il peut relever cette nation glorieuse <i>ove il bel si -risuona</i>, dont il parle la langue et porte le sang dans -ses veines.»</p> - -<p>Ainsi allait devisant cette brillante jeunesse sur laquelle -le chevalier Sarti avait acquis un très-grand ascendant. -Excité par Zorzi et Villetard, et plus encore par -le sentiment qui remplissait son cœur, Lorenzo avait -secoué cette sorte de rêverie tendre et contemplative -qui était la disposition habituelle et, pour ainsi dire, la -grâce de son esprit. Son caractère ouvert et généreux, -son enthousiasme pour les belles choses, ses connaissances -variées, la tournure romanesque et un peu métaphysique -de son imagination, ces qualités diverses, -jointes à l’ardeur de ses convictions et à une volonté impérieuse, -lui avaient donné une prépondérance marquée -sur cette portion de la population vénitienne qui formait -le parti de la France. Signalé à la police de l’inquisition, -l’arrestation du chevalier avait été ordonnée et allait -s’effectuer, lorsqu’on apprit la nouvelle de la bataille -d’Arcole, puis celle de Rivoli, qui eut lieu le 13 janvier -1797. Ces événements prodigieux, qui achevaient -la déroute de l’Autriche, excitèrent à Venise une émotion -profonde. Le gouvernement fut atterré; les novateurs, -au comble de la joie et de l’enivrement, levaient -la tête et menaçaient hautement l’aristocratie d’une prochaine -déchéance. Quelques jours après ce glorieux épisode -de la campagne d’Italie qui amena la reddition de<span class="pagenum"><a name="Page_490" id="Page_490">[490]</a></span> -Mantoue, Zorzi arriva un matin de bonne heure chez le -chevalier Sarti, <i>alla giudecca</i>.</p> - -<p>«<i>Vittoria, vittoria!</i> s’écria-t-il, à peine introduit dans -la chambre à coucher de Lorenzo. Nous serons bientôt -les maîtres de Venise, et il vous sera fait une bonne -part, chevalier, dans le triomphe des amis de la liberté. -Mais en attendant que ce fait inévitable s’accomplisse, je -viens vous apprendre une nouvelle qui vous intéresse -particulièrement. La fille du sénateur Zeno épouse, dans -trois jours, le chevalier Grimani. Il s’agit d’empêcher -cet odieux sacrifice, et je viens vous en offrir les moyens. -Il y a demain une grande fête au casino du <i>Salvadego</i>, -où doivent se trouver les Grimani, le sénateur Zeno -avec sa fille Beata, et leurs amis les Badoer et les Dolfin. -Vous irez aussi, chevalier, et, entouré de vos amis qui -vous accompagneront sous un déguisement qu’autorise -le carnaval, vous enlèverez la belle Hélène et vous partirez -à l’instant pour la terre ferme. Villetard vous donnera, -pour le général en chef de l’armée française, une -lettre qui vous mettra à l’abri de toutes recherches.</p> - -<p>—Êtes-vous bien certain, monsieur, répondit Lorenzo -abattu, que la signora Beata ait donné son consentement -au mariage dont vous m’annoncez la triste -nouvelle?</p> - -<p>—Puisque tout est préparé pour la cérémonie nuptiale, -jusqu’à l’appartement que doivent habiter les deux -époux! répliqua Zorzi avec impatience. Voulez-vous -attendre que le fruit d’or ait été cueilli au jardin des -Hespérides, pour vous décider à prendre un parti?</p> - -<p>—Eh bien, répondit Lorenzo tout à coup, je me rends -à vos conseils, et j’accepte l’offre de mes amis.»</p> - -<p>Le carnaval qui précéda de quelques mois la chute -de la république de Venise ne fut ni moins gai, ni<span class="pagenum"><a name="Page_491" id="Page_491">[491]</a></span> -moins bruyant que ceux des années précédentes. Cette -ville unique, monument admirable d’un peuple industrieux -qui, sans l’initiative d’un législateur suprême -et sans l’aide d’un conquérant, s’était élevé, par ses -propres efforts, du sein de la pauvreté et de l’ignorance -au comble de la fortune et de la civilisation, allait s’éteindre -et disparaître de la scène du monde sans se -douter presque qu’elle assistait au dernier banquet de -sa vie nationale. Et voyez, quelles combinaisons du -sort! un État indépendant consacré par les siècles, par -les traités et le droit public de l’Europe chrétienne, une -puissance catholique qui avait été le boulevard de -l’Église contre l’islamisme et la barbarie des Turcs, une -république italienne qui fut une des merveilles de la -civilisation et l’alliée de la France dès le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, va -être anéantie et vendue à l’encan par un général républicain -qui parle la langue de Dante et de Machiavel, -par le représentant d’une grande et généreuse nation -qui avait proclamé la fraternité des peuples et le respect -des nationalités! et, lorsque l’Europe indignée se soulève -contre le prodigieux génie qui avait voulu l’enchaîner -à son despotisme et qu’elle le relègue par delà les mers -comme un perturbateur du repos public, les rois de -la Sainte-Alliance infirment aussitôt la portée de l’acte -accompli en manquant à leurs promesses de liberté. -Ils relèvent et restaurent tous les anciens pouvoirs qui -avaient disparu dans la tourmente révolutionnaire; -mais cette glorieuse république de Venise, qui fut le -premier holocauste de l’ambition fatale de Bonaparte, -reste entre les mains de l’Autriche. Et on s’étonne ensuite -de l’instabilité des sociétés modernes et des secousses -incessantes qui viennent ébranler les gouvernements -les mieux affermis! La révolution de 89 a posé des<span class="pagenum"><a name="Page_492" id="Page_492">[492]</a></span> -principes qui ont pénétré dans les entrailles de la terre -et qui la soulèveront sous les pas des audacieux qui essayeraient -d’en étouffer la virtualité. Ce ne sont ni des -soldats aux gardes ni des vœux à la madone qui peuvent -conjurer ces principes, et empêcher la conscience -moderne d’organiser le monde à son image.</p> - -<p>Pendant que les destinées de la république étaient -l’objet des douloureuses préoccupations d’un petit nombre -d’esprits clairvoyants, pendant que le palais ducal -était rempli de soucis, d’ombres gémissantes et de pâles -terreurs, et que le bélier de l’ennemi battait les murs -de la ville sacrée jusqu’alors invulnérable, le peuple -s’enivrait du bruit de ses grelots et de ses douces chansons. -S’il connaissait les événements extérieurs par la -rumeur des gazettes et les propos mystérieux qui échappaient -aux partisans de la révolution, il avait une trop -grande confiance dans la sagesse de ses maîtres, pour -s’inquiéter sérieusement du sort de son pays. D’ailleurs -le carnaval était à Venise une fête véritablement nationale, -et, plus les circonstances politiques étaient menaçantes -pour le gouvernement de l’aristocratie, plus celle-ci -mit de soin à cacher ses inquiétudes aux yeux de la -foule étourdie. Aussi voyait-on les lagunes, <i>il Canalazzo</i>, -la place Saint-Marc, les casinos, et jusqu’aux pieux réduits -de la pénitence qui étaient si nombreux à Venise, -se remplir de lumières discrètes, de mouvement et -de masques joyeux et bizarres qui offraient le spectacle -d’un rêve magique, s’épanouissant au-dessus d’un -abîme où allait disparaître bientôt ce monde frivole et -charmant.</p> - -<p class="pp8 p1">Nos delubra deum miseri, quibus ultimus esset<br /> -Ille dies, festa velamus fronde per urbem<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_493" id="Page_493">[493]</a></span></p> - -<p class="p1">Le soir où devait avoir lieu au <i>Salvadego</i> la brillante -réunion dont Zorzi était venu instruire le chevalier Sarti, -Beata remontait le Grand-Canal dans une gondole avec son -père, son fiancé et le sénateur Grimani. Vaincue par les -prières du sénateur Zeno et par la crainte qu’une plus -longue résistance de sa part n’accrût les dangers dont elle -savait que Lorenzo était menacé, Beata avait fini par -se laisser arracher une sorte de consentement tacite -au mariage qui allait s’accomplir sous d’aussi tristes -auspices. Mais en faisant le sacrifice de sa vie au repos -de son vieux père qu’elle voyait accablé d’une si grande -douleur, en s’inclinant humblement sous la main de la -destinée qui s’appesantissait sur elle, Beata n’avait point -perdu l’espoir de retarder encore, sous un prétexte ou -sous un autre, le jour funeste où il lui faudrait renoncer -aux béatitudes que l’amour lui avait fait entrevoir. Elle -conservait au fond du cœur je ne sais quelle force secrète -et quel pressentiment d’heureux augure, qui lui -faisaient affronter son malheur sans rien perdre de la -dignité de sa contenance. Elle souffrait mortellement, -mais sans trahir par aucun signe extérieur l’émotion -de son âme et le secret de sa vie. Les deux sénateurs -étaient silencieux dans la gondole, tandis que le chevalier -Grimani, qui était assis à côté de Beata, lui témoignait, -par son empressement et des paroles délicates, -combien il était heureux de partager le sort d’une -femme accomplie dont il n’avait pas été facile de vaincre -les scrupules et la pudique résistance.</p> - -<p>«Que voulez-vous, chevalier? lui disait Beata d’une -voix timide; il y a des natures faibles que le bonheur -effraye, et qui semblent en redouter l’approche, comme<span class="pagenum"><a name="Page_494" id="Page_494">[494]</a></span> -si elles devaient y trouver le terme de leur courte existence. -Peut-être ne suis-je pas digne de toutes les félicités -dont il a plu à Dieu de me combler.»</p> - -<p>Le chevalier, qui ne pouvait voir dans ces paroles de -Beata que l’expression d’une douce tristesse et d’une -chaste inquiétude faciles à comprendre en pareille circonstance, -s’efforçait de rassurer la gentildonna sur l’avenir -qui les attendait, en protestant de son amour et de -sa soumission aux moindres désirs qu’elle pourrait manifester. -La gondole s’avançait vers la <i>piazzetta</i> au -milieu d’un cortége de barques toutes éclairées par des -lanternes de couleurs diverses, projetant sur l’eau profonde -du <i>Canalazzo</i> une lumière mystérieuse qui frappait -l’imagination en lui ouvrant des perspectives infinies. -Des cris, des éclats de rire, des instruments, des -voix mélodieuses, retentissaient au fond de ces méandres -de la ville enchantée. Arrivés au <i>traghetto</i>, les quatre -personnages descendirent sur la <i>piazzetta</i>, dont la foule -encombrait tous les abords. Ils étaient revêtus d’un domino -noir qui était le déguisement le plus commode et -celui que préféraient les gens de qualité. Beata, donnant -le bras au chevalier Grimani, suivit tristement les -deux sénateurs, qui avaient de la peine à se frayer -un passage à travers les flots de la multitude qui se précipitait -sur la grande place.</p> - -<p>Quel spectacle offrait alors ce grand et magnifique -théâtre de la grandeur vénitienne, où tous les siècles, -tous les styles et toutes les civilisations du monde se -trouvent représentés! L’histoire de Venise n’est-elle pas -écrite sur ces monuments qui racontent les vicissitudes -d’un peuple admirable par sa patience, son activité, par -son génie des arts et de la vie politique? Quelle gaieté, -quelle folie charmante, quel enivrement de l’heure qui<span class="pagenum"><a name="Page_495" id="Page_495">[495]</a></span> -passe et quelle insouciance du lendemain on voyait -éclater au milieu de cette place où les masques et les -costumes les plus bizarres donnaient un échantillon de -toutes les conditions de la société, mêlées aux caprices -d’une fantaisie adorable: paysans, gentilshommes, docteurs -enfarinés de théologie, médecins courbés sous une -large perruque et le front armé de lunettes redoutables, -<i>cicisbei</i>, <i>monsignori</i> élégants, turcs, <i>zingari</i>, chinois, soldats -du pape portant un parapluie à la main, charlatans, -devins, moines de tous les ordres suivis et raillés -par la nombreuse famille des arlequins, des pierrots, -des colombines et des pantalons, ces types de la vieille -comédie italienne, qui forment un monde à part dont on -ignore l’histoire! D’où viennent-ils, en effet, ces beaux -Léandre, ces Lindor à l’habit bleu céleste, ces Scaramouche, -ces Brighella et ces princesses à la robe de -pourpre, à la voix d’ange et au cœur de colombe, qu’on -voit danser et rire au clair de la lune et s’ébattre dans un -carrefour enchanté, comme des ombres bienheureuses? -Qui donc a pu imaginer ces <i>brigate</i> joyeuses -d’hommes et de femmes de loisir, ces chœurs de farfadets -et d’<i>innamorati</i> courant sur la pointe des pieds -à un rendez-vous promis sous une fenêtre <i>bénie</i>, où -ils restent jusqu’à l’aurore? Est-ce un rêve, une fiction -de la poésie, un ressouvenir du passé, ou bien un pressentiment -de l’avenir? c’est tout cela ensemble, c’est de -la féerie et de l’histoire, de la poésie et de la réalité: -c’est le carnaval de Venise aux derniers jours de -son indépendance. Pendant que ce festin de Balthazar -déroule ses pompes et ses folles mascarades sur -cette place de Saint-Marc qui est une des merveilles du -monde, le destin de la république siége au palais ducal -dans la personne du faible Louis Manini, qui pleure,<span class="pagenum"><a name="Page_496" id="Page_496">[496]</a></span> -en s’écriant devant quelques conseillers aussi faibles -que lui:</p> - -<p class="pp10 p1"><span class="ls">....</span>Divum, inclementia divum</p> -<p class="pp8">Has evertit opes, sternitque a culmine Trojam.</p> - -<p class="pbq p1">C’est le courroux, l’impitoyable courroux des dieux, qui renverse -cet empire et qui précipite du faîte Ilion<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p> - -<p class="p1">Beata traversait avec peine cette cohue bruyante, l’âme -remplie d’une tristesse indéfinissable, enveloppée dans -un domino noir qui laissait apercevoir l’élégance et la -souplesse de sa taille divine, ses beaux yeux abrités sous -un masque de velours qui lui permettait de tout voir -sans trahir sa propre émotion; elle s’appuyait légèrement -sur le bras du chevalier Grimani, prêtant l’oreille -aux <i>lazzi</i> de la foule, aux <i>aparté</i> des couples heureux. Au -détour du campanile, au moment d’entrer dans la grande -place, Beata fut assez rudement poussée par un flot de -masques venant dans le sens contraire, et se trouva tout -à coup séparée du chevalier Grimani. Elle voulut ressaisir -immédiatement le bras de son fiancé; mais, heurtée -par les divers courants de cette foule innombrable, elle -fut comme enfermée dans un cercle qu’elle ne put franchir. -Ce cercle, allant toujours se rétrécissant autour -d’elle, la poussait vers la <i>piazzetta</i> et le Grand-Canal, malgré -les efforts qu’elle faisait pour résister à cette impulsion. -La liberté dont on jouissait à Venise, pendant le -carnaval, était si grande, le masque était si respecté et -le déguisement autorisait tant d’intrigues et d’espiègleries -innocentes, que Beata ne fut pas trop alarmée d’un -incident qui n’avait rien de bien extraordinaire, au milieu -d’une multitude qui se soulevait et s’apaisait comme<span class="pagenum"><a name="Page_497" id="Page_497">[497]</a></span> -les vagues de l’Adriatique. Cependant son inquiétude -devint un peu plus vive lorsqu’elle se sentit prendre le -bras par un des masques qui l’approchaient et qu’il lui -dit à l’oreille:</p> - -<p>«Où vas-tu, <i>anima affannata</i>? et que cherches-tu -dans ce tourbillon de folies et de vaines paroles? est-ce -la paix, la lumière, et l’idéal de ta noble vie?</p> - -<p class="pp8 p1"><span class="ls">....</span><i>Beata</i>, i tuoi martiri<br /> -A lagrimar mi fanno tristo e pio.</p> - -<p class="pn1">Si tu veux me suivre, je te conduirai dans les bras -de celui que tu adores et qui est digne de ton -amour.»</p> - -<p>En prononçant ces mots qui trahissaient un ami de -Lorenzo, le masque inconnu pressait les pas de la gentildonna -et l’entraînait de plus en plus vers le <i>traghetto</i>, -où, sans doute, devait se trouver une gondole prête à -les recevoir. Éperdue, indécise, ne sachant comment -échapper à la contrainte dont elle se voyait l’objet, Beata -fit de nouveaux efforts pour remonter le courrant de la -foule, en repoussant la main qui étreignait son bras. -Le masque, reprenant alors son bras avec plus de violence, -lui dit: «Pourquoi veux-tu fuir ton bon génie qui -te parle par ma voix? Sais-tu bien l’avenir qui t’attend, -ô noble fille de Venise?</p> - -<p class="pp8 p1">Amor ch’a nullo amato amar perdona</p> - -<p class="pn1">te suivra comme une ombre jusque dans le lit nuptial, -où tu ne pourras étouffer des souvenirs vengeurs de la -foi trahie! le temps presse, l’heure est propice, écoute -les conseils d’un ami: car dans quelques jours, peut-être -il sera trop tard.»</p> - -<p>Le masque n’avait pas achevé de prononcer ces dernières<span class="pagenum"><a name="Page_498" id="Page_498">[498]</a></span> -paroles, que le cercle qui enfermait Beata fut -rompu par un courant de nouveaux venus qui remontait -la <i>piazzetta</i>.</p> - -<p>Libre alors, la pauvre gentildonna s’éloigna rapidement -du lieu où elle avait été entraînée et se perdit dans -la foule. Elle tremblait, et regardait sans cesse derrière -elle pour s’assurer si on ne la poursuivait pas. Son -trouble, qui était grand, provenait bien moins du danger -qu’elle avait couru d’être enlevée, pensait-elle, que -des paroles mystérieuses qu’on lui avait adressées. Ce ne -pouvait être évidemment qu’un ami de Lorenzo, qui, -pour se faire connaître de la fille du sénateur, lui avait -appliqué les vers de <i>la Divine Comédie</i> que nous avons -cités, et que Beata savait par cœur. Que voulaient dire -surtout ces mots sinistres: <i>Dans quelques jours, il sera -peut-être trop tard</i>? Lorenzo serait-il menacé d’un grand -malheur, comme elle avait tout lieu de le craindre? Cette -pensée était la plus amère de toutes au cœur de la noble -signora. Ce n’est qu’au <i>Salvadego</i> que Beata retrouva -les siens et le chevalier Grimani, qui l’avait cherchée -vainement au milieu de la foule, et qui commençait à -s’inquiéter de son absence. Elle se garda bien de parler -à son fiancé de l’aventure qui lui était arrivée, et, attribuant -son éloignement à la violence de la multitude qui -l’avait arrachée au bras du chevalier, elle contint son -émotion et refoula dans son âme ses tristes pressentiments.</p> - -<p>La célèbre <i>osteria</i> du <i>Salvadego</i> (le sauvage) était située -au fond de la grande place, à l’angle à main droite, -lorsqu’on tourne le dos à la basilique de Venise. Elle -avait deux issues, l’une sur la place même, l’autre -par derrière, ouvrant sur un petit canal. <i>L’osteria</i> était -plus particulièrement fréquentée par l’aristocratie qui,<span class="pagenum"><a name="Page_499" id="Page_499">[499]</a></span> -dans les dernières années de la république, y donnait -souvent des fêtes où elle pouvait se rencontrer avec les -ambassadeurs des puissances étrangères sans éveiller -les soupçons des inquisiteurs d’État. Pendant le carnaval, -les vastes et somptueux appartements du <i>Salvadego</i> -étaient transformés en un casino public, dont chaque -salle avait une destination particulière. On dansait dans -l’une, on jouait au pharaon dans l’autre, on soupait ici, -on tenait la <i>conversazione</i> plus loin, et toutes ces pièces, -communiquant de plain-pied, formaient un grand et bel -ensemble où l’on pouvait circuler facilement. Des <i>camerini</i> -étaient mis à la disposition des personnes qui voulaient -s’isoler de la foule et jouir de la fête sans en -subir les inconvénients. Le salon qui avait été choisi -pour la réunion de la noble compagnie était l’un des -plus spacieux de l’établissement et dominait toutes les -autres pièces. Quatre de ses fenêtres avaient jour sur la -place, et, du fond d’un cabinet de repos qui en était la -partie extrême, on pouvait plonger le regard dans une -longue enfilade d’appartements lumineux, ou bien -contempler, du haut de la fenêtre qui s’y trouvait, le -spectacle unique qu’offrait la place Saint-Marc. C’étaient -les Dolfin qui avaient organisé cette fête au <i>Salvadego</i>, -pour y célébrer l’alliance des deux nobles familles. Un -souper de cinquante couverts avait été commandé pour -une heure du matin. L’abbé Zamaria, retenu dans son -lit par une indisposition assez grave, n’était pas au -nombre des convives.</p> - -<p>Comme il était encore de bonne heure, les personnes -qui se trouvaient déjà réunies eurent le désir de se mêler -un instant à la foule qui emplissait les différentes -salles du casino. On se rendit d’abord à la salle de jeu, -où plusieurs tables chargées de <i>zecchini</i> d’or excitaient<span class="pagenum"><a name="Page_500" id="Page_500">[500]</a></span> -la convoitise des passants. Un personnage masqué, assis -au centre de chaque table et entouré de deux associés -qui partageaient sa fortune, remplissait les fonctions de -banquier. Un râteau d’ivoire à la main, ce banquier, qui -était presque toujours un membre de l’aristocratie, renvoyait -aux gagnants ou ramenait à lui des piles de -<i>zecchini</i> d’or, sans proférer un mot. Les ponteurs, debout -autour de la table et non moins silencieux que le -banquier et ses deux associés, chargeaient la carte -qu’ils avaient devant eux de la somme qu’ils voulaient -risquer, gagnaient ou perdaient, s’en allaient ou revenaient -sans qu’on pût lire sur leur visage les émotions -diverses qu’ils devaient éprouver. A voir ces costumes -variés, ces masques impénétrables qui représentaient -différents types de la nature humaine, moins la vivacité -du regard et ces tressaillements involontaires de la physionomie -qui accusent la vie, à les voir groupés silencieusement -autour d’un tapis vert où présidait une sorte -de Rhadamanthe un sceptre à la main, on eût dit -un troupeau de larves évoquées un instant sur la terre -pour y goûter encore le plaisir qui leur avait coûté si -cher.</p> - -<p>Beata, donnant le bras au chevalier Grimani, s’était -arrêtée un moment devant l’une de ces tables de -jeu. Tout émue encore de l’épisode de la place Saint-Marc, -dont elle craignait les suites, elle regardait -avec distraction les joueurs qui se disputaient l’or -amoncelé sur le tapis, lorsqu’elle remarqua un masque -qui semblait la regarder avec une attention particulière.</p> - -<p>Elle détourna la tête pour échapper à l’obsession dont -elle se voyait l’objet; mais le masque inflexible suivait -tous ses mouvements sans lui laisser de répit. Beata fit<span class="pagenum"><a name="Page_501" id="Page_501">[501]</a></span> -alors un effort pour quitter la salle où elle se sentait mal -à l’aise, quand le masque dont elle cherchait à éviter le -regard scrutateur, ayant été favorisé par la fortune, -étendit une main blanche et délicate sur le tapis vert -pour ramasser l’or qu’il venait de gagner. A la vue de -cette main, Beata se troubla si fort que le chevalier Grimani -s’en aperçut et lui demanda avec sollicitude: -«Qu’avez-vous, <i>signora</i>?—Allons-nous-en, répondit-elle -d’une voix étouffée; ces joueurs me font mal.» Ce n’étaient -pas les passions des joueurs qui avaient ému la -noble fille, mais la présence de Lorenzo dont elle avait -cru reconnaître la main.</p> - -<p>Beata entraîna le chevalier dans la salle de danse, contiguë -à celle qu’on venait de quitter. C’était la plus grande -et la plus magnifique du casino. Un orchestre nombreux -était placé dans une galerie élevée, où il planait au-dessus -de la foule, qu’il enivrait de ses rhythmes agaçants. -Les <i>sonatori</i> étaient masqués et déguisés comme tout le -monde, et le costume dont chacun était revêtu formait un -contraste plus ou moins comique avec l’instrument qu’il -jouait. Celui qui donnait du cor représentait un ours, -les violons des singes, les contre-basses des arlequins; le -hautbois était un berger des Abruzzes; la flûte un polichinelle, -la clarinette le docteur Pandolfo de la comédie -italienne, le basson un loup, et le trompette un soldat de -l’armée vénitienne. De beaux lustres, chargés de bougies -qui étaient contenues dans des globes de couleurs -joyeuses, jetaient une lumière adoucie que de nombreuses -glaces de Murano réfléchissaient à perte de vue. -Le coup d’œil était d’un effet magique, et un étranger, -qui serait entré dans cette salle splendide sans posséder -aucune notion du pays qu’il aurait visité pour la -première fois, aurait eu de la peine à distinguer s’il assistait<span class="pagenum"><a name="Page_502" id="Page_502">[502]</a></span> -à une scène de la vie réelle, ou si son esprit était -le jouet d’une fascination étrange. L’homme éprouve un -si grand besoin d’échapper à sa condition ordinaire, -quelque élevée qu’elle puisse être, de franchir les limites -du monde connu où il s’agite sous le regard de tous, -que le masque et le déguisement sous lesquels il peut -se dérober un instant à son esclavage sont pour lui -comme une transformation de son être, une métamorphose -qui semble lui prêter des facultés nouvelles et le -faire participer aux jouissances de l’infini, où il aspire -par le sentiment et la connaissance. Le sommeil qui -nous arrache aux soucis de la réalité, le rêve qui nous -transporte sur ses ailes divines, l’ivresse qui multiplie -nos illusions, le jeu qui déchaîne dans notre âme les -passions terribles de la convoitise, l’ambition, la gloire, -la religion, la poésie et l’amour qui nous transfigurent, -ne sont-ils pas des modes différents par lesquels son -être, borné dans sa substance, mais grand par ses désirs, -essaye de trouver une issue au fini qui l’étouffe, -comme l’oiseau vient frapper de la tête aux barreaux de -la cage où il pleure sa liberté native? Un bal comme -celui qui avait lieu au <i>Salvadego</i>, à l’heure suprême où -était arrivée Venise, ces tourbillons d’esprits frivoles et -sérieux que soulevait une musique enchanteresse, ces -masques et ces costumes de toutes les formes, ces carrés -de danseurs éperdus où le patricien coudoyait le -gondolier, où le pauvre était aussi libre que le riche, et -le prince souverain soumis à la même loi de sociabilité -polie que le dernier <i>facchino</i> de ses États, où l’amour, le -caprice et la curiosité trouvaient un aliment qui se renouvelait -sans cesse sans s’épuiser jamais; c’était -comme une vision de ce monde d’enchantements et d’éternels -loisirs que les contes de fées, qui ne sont pas ce<span class="pagenum"><a name="Page_503" id="Page_503">[503]</a></span> -qu’un vain peuple de philosophes pense, nous ont fait -entrevoir dès le berceau.</p> - -<p>En entrant précipitamment dans la salle du bal, -Beata regardait de tous côtés, avec anxiété, si elle -n’était pas suivie. La rencontre qu’elle avait faite sur la -place Saint-Marc, et le nouvel incident qui venait de se -passer à la table de jeu où elle était certaine d’avoir reconnu -Lorenzo, lui faisaient craindre quelque catastrophe -dont elle et son jeune amant pourraient être les victimes. -Si elle eût osé communiquer au chevalier Grimani ses -appréhensions sans mettre à jour la source de ses -peines, elle se serait retirée du milieu de cette foule -dont la gaieté turbulente et le contact la faisaient tressaillir -jusqu’au fond de l’âme. Cependant, ne pouvant -résister plus longtemps au trouble qui s’était emparé de -son esprit, Beata feignit d’être inquiète de l’absence de -son père, qui était resté à causer avec le sénateur Grimani -dans le salon où devait avoir lieu le souper, et -manifesta le désir d’aller le rejoindre. Elle allait revenir -sur ses pas, lorsqu’elle fut abordée par trois masques -représentant les trois rois mages de l’Évangile avec l’encens, -l’or et la myrrhe. L’un des mages, ayant une guitare -suspendue à son cou, en fit jaillir quelques accords, -et tous trois se mirent à chanter la complainte naïve -dont on a pu lire le texte dans la première partie de -cette histoire. C’était la reproduction exacte de la scène -charmante qui s’était passée à la villa <i>Cadolce</i> pendant -cette nuit de Noël, où le jeune Lorenzo fut accueilli avec -tant de grâce par la fille du sénateur Zeno! Aux sons de -la guitare et de ces trois voix harmonieuses qui s’élevèrent -tout à coup au-dessus du bruit général, le bal -fut comme suspendu, et tout le monde s’approcha du -groupe qui entourait les mages. Beata, de plus en plus<span class="pagenum"><a name="Page_504" id="Page_504">[504]</a></span> -troublée par cette scène dont elle ne pouvait méconnaître -la signification, voulut faire un effort pour -échapper à ce spectacle douloureux, et tomba évanouie -dans les bras du chevalier Grimani. On s’empressa -d’ôter le masque à la gentildonna, et, pendant que le -chevalier Grimani était allé chercher du secours, les -trois mages enlevèrent Beata dans leurs bras comme -pour la transporter dans une pièce plus convenable à sa -situation.</p> - -<p>Quand ils furent parvenus à la porte du casino qui -ouvrait sur le petit canal, il y eut un effroyable tumulte -et des cris douloureux, dont les personnes qui étaient -restées dans la salle du bal ne pouvaient s’expliquer la -cause. C’est que les mages venaient d’être arrêtés, et -l’un d’eux presque tué sur place par un coup de stylet. -Beata, toujours évanouie, fut transportée dans le cabinet -de repos qui touchait au salon du banquet. Là, -étendue sur un canapé, entourée de son père, de son -fiancé et de ses amis, elle reprit lentement ses sens; -mais, fatiguée de l’horrible secousse qu’elle venait d’éprouver, -Beata, ayant auprès d’elle sa camériste Teresa -qu’on avait envoyé chercher, pria qu’on la laissât seule -un instant, et tout le monde se retira.</p> - -<p>Que s’était-il passé dans la salle du bal depuis l’apparition -des trois mages? Beata l’ignorait complétement. -Elle interrogea Teresa pour savoir si elle avait entendu -parler de Lorenzo, et la camériste ne put rien lui apprendre -de précis.</p> - -<p>Un bruit vague s’était seulement répandu dans le -casino, qu’on avait fait des arrestations, et qu’un -nommé Zorzi avait été tué d’un coup de stylet par un -sbire. Le nom de Zorzi était bien connu de la <i>Signora</i>; -mais elle ne soupçonnait pas les relations qui s’étaient<span class="pagenum"><a name="Page_505" id="Page_505">[505]</a></span> -établies entre ce personnage politique et le chevalier -Sarti. Cependant l’épisode de la place Saint-Marc, celui -de la table de jeu, la scène du bal et les pressentiments -de son propre cœur lui faisaient craindre que Lorenzo -ne se trouvât impliqué dans quelque complot sinistre -dont elle ne s’expliquait pas la nature. Aurait-il voulu -l’enlever pour empêcher l’odieux mariage qui allait -briser toutes ses espérances? Cela était d’autant plus -probable, qu’à la dernière entrevue qu’il avait eue avec -Beata sur le balcon de son palais, Lorenzo avait osé lui -conseiller de quitter son père et sa patrie, et de s’enfuir -avec lui sur la terre étrangère. Cette idée avilissante, -qu’elle n’aurait pas pardonnée à tout autre, émanée de -la bouche du chevalier Sarti, lui devenait presque un -titre de plus à l’affection profonde de cette admirable -créature. Pour apaiser l’inquiétude de sa maîtresse -autant que pour satisfaire sa propre curiosité, Teresa -demanda la permission d’aller se mêler à la foule qui -emplissait plus que jamais les salles du casino, afin d’y -recueillir quelques éclaircissements sur les événements -de la soirée.</p> - -<p>Restée seule dans le cabinet dont la porte entr’ouverte -lui permet de plonger un regard furtif dans cette longue -suite de salles lumineuses, Beata, qui était fatiguée des -vives émotions qu’elle venait d’éprouver, et par la -crainte toujours persistante d’un plus grand malheur, -s’affaissa sur elle-même et fut saisie d’une espèce d’engourdissement -physique et moral qui n’était plus la vie, -et n’était pas le sommeil. Étendue sur le canapé, le -coude appuyé sur un coussin de velours, les yeux à -demi fermés, et plongée dans cet état indéfinissable où -l’âme survit encore à la défaillance des organes matériels, -Beata entendait bruire au loin les flots de la<span class="pagenum"><a name="Page_506" id="Page_506">[506]</a></span> -gaieté populaire. Les sonorités joyeuses de l’orchestre, -qui lui parvenaient adoucies par l’espace qui la séparait -de la salle du bal, l’enivrement de la foule que la danse -emportait dans un tourbillon infini, les jets de lumière -qui pénétraient furtivement dans le réduit où elle s’était -réfugiée, les cris qui s’élevaient de la place Saint-Marc, les -masques qui passaient devant la porte du cabinet et -dont l’ombre fugitive décelait le rapprochement, ces -incidents, ces bruits, ces harmonies de la vie heureuse -et insouciante, formaient un contraste si douloureux -avec la situation de Beata, qu’elle se réveilla en sursaut, -se mit à sangloter amèrement en s’écriant «Oh! mon -Dieu, mon Dieu, ayez enfin pitié de moi!» Après un -instant de silence qui succède d’ordinaire aux crises -violentes: «Ah! dit-elle, les yeux inondés de larmes, -et son beau visage caché entre ses deux mains, selon -son habitude de recueillement, qu’elle est vraie et -profonde cette pensée du poëte de l’amour, que mon -cher Lorenzo m’a appris à admirer:</p> - -<p class="pp8 p1"><span class="ls">....</span>Nessun maggior dolore<br /> -Che ricordarsi del tempo felice<br /> -Nella miseria....»</p> - -<p class="p1">Concentrée ainsi sur elle-même et pleurant comme -un ange de lumière égaré dans un lieu de ténèbres (<i>in -un luoco d’ogni luce muto</i>), elle se rappelait avec ravissement -les doux souvenirs de sa courte et noble vie, l’arrivée -de Lorenzo à la villa Cadolce, le duo chanté avec -Tognina aux bords de la Brenta, la promenade à Murano, -la nuit du balcon et <i>il disiato riso.... baciato da -cotante amante</i>, l’ineffable baiser cueilli sur ses lèvres -innocentes qui en conservaient encore un chaste frémissement. -Beata était plongée dans ce mirage d’un bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_507" id="Page_507">[507]</a></span> -à jamais évanoui, lorsque Teresa entre précipitamment -dans le cabinet, et lui dit avec une émotion -qu’elle ne sut pas contenir: «Signora, Lorenzo est -arrêté, et l’on croit qu’il est enfermé dans les plombs -du palais ducal.»</p> - -<p>A cette triste nouvelle, que son cœur pressentait depuis -longtemps, Beata se leva brusquement, prit son -masque et quitta le casino sans prendre congé de la -compagnie. Le sénateur Zeno et les Grimani se retirèrent -aussi peu d’instants après, en laissant les -autres convives fort préoccupés de ce qui venait de se -passer.</p> - -<p>Dès le lendemain matin, Beata se rendit chez le -chevalier Grimani. Elle lui raconta sa vie, son amour, -son désespoir, en lui manifestant sa ferme résolution -de ne point contracter une alliance dont elle ne se -croyait pas digne. «Dieu a disposé de mon cœur, lui -dit-elle avec une énergie qui contrastait singulièrement -avec sa réserve ordinaire, et je vous estime trop, -chevalier, pour vous donner les restes d’une existence -vouée au malheur. Non-seulement, ajouta-t-elle, je viens -vous conjurer de m’aider à rompre le nœud qui devait -nous unir, mais j’attends plus encore de votre générosité. -Je vous demande, à genoux, d’employer votre -crédit et celui de votre puissante famille pour faire -mettre en liberté le chevalier Sarti. Je vous aurai une -reconnaissance éternelle de cet acte d’abnégation qui -n’est pas au-dessus de l’idée que je me suis faite de -votre caractère.»</p> - -<p>Touché, vaincu par les larmes de Beata et l’expression -d’un sentiment si profond dont il apprenait l’existence -pour la première fois, le chevalier Grimani se montra -digne de la confiance qu’il avait inspirée. Il promit son<span class="pagenum"><a name="Page_508" id="Page_508">[508]</a></span> -concours à tout ce que désirait la noble fille du sénateur -Zeno.</p> - -<p>«Quelque pénible que soit le sacrifice que vous exigez -de moi, signora, répondit le chevalier Grimani avec -une émotion qu’il ne chercha point à comprimer, -j’obéirai à vos ordres, comme j’eusse été heureux de le -faire toute ma vie. Malheureusement, les obstacles que -rencontrera votre désir de la part de votre père et du -mien ne sont pas les seuls qu’il faille prévoir. J’ignore -quelle est l’accusation portée contre le chevalier Sarti, -et, dans les circonstances graves où se trouve la république, -il se peut que la Seigneurie soit peu accessible -à la clémence.</p> - -<p>—Sauvez-le, sauvez-le, s’écria avec exaltation la gentildonna, -si vous avez encore quelque pitié pour une -femme qui vous fut destinée et qui ne peut vous donner, -hélas! que son estime et son amitié.»</p> - -<p>Et, tendant au chevalier une main qu’il baisa avec -respect, la fille du sénateur se retira.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_509" id="Page_509">[509]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">X</h2> - -<p class="pch">CHUTE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE.</p> - -<p>Sous prétexte de servir la passion du chevalier Sarti -et d’enlever Beata, Zorzi et Villetard avaient organisé un -vrai complot politique. On voulait s’emparer de plusieurs -personnages importants de la république, tels -que François Pesaro et le sénateur Zeno, dont on connaissait -l’hostilité contre les idées nouvelles, et intimider -par un coup d’audace les ennemis de la démocratie -et de l’alliance française. C’est Zorzi qui avait abordé -Beata sur la place Saint-Marc où il faillit l’enlever, et c’est -lui aussi qui avait eu l’idée de la mascarade des rois -mages, dont l’apparition au <i>Salvadego</i> avait produit sur -Beata une si grande émotion. Pendant ce temps-là les -autres conjurés, disséminés dans les différentes salles -du casino, s’efforçaient de mettre à exécution le plan -qui avait été conçu par Zorzi, sans se douter que depuis -plusieurs jours ils étaient surveillés par la police de l’inquisition. -Les deux portes du casino étaient gardées à -vue par des sbires déguisés, et c’est à l’une de ces entrées -que Zorzi reçut dans le côté droit un coup de stylet -qui fit manquer l’entreprise. L’instinct de Beata ne -l’avait pas trompée: c’était bien Lorenzo qui se trouvait<span class="pagenum"><a name="Page_510" id="Page_510">[510]</a></span> -à la table de jeu, au moment où la fille du sénateur s’y -était arrêtée au bras du chevalier Grimani. Ce masque -qui la poursuivait d’un regard impitoyable, c’était le -chevalier Sarti, qui l’avait attendue à la sortie de son -palais, et qui n’avait perdu ses traces que sur la place -Saint-Marc. Il n’y a pas de déguisement qui puisse cacher -aux yeux d’un amant la femme qu’il aime. La taille -élégante de Beata, sa démarche noble et les molles langueurs -de sa contenance, auraient suffi au chevalier -Sarti pour lui révéler la présence de la signora, quand -même l’encombrement de la place Saint-Marc ne lui eût -pas permis de l’approcher assez pour respirer le parfum -de sa blonde chevelure. Après la scène muette de la salle -de jeu, Lorenzo, ayant ramassé l’or qu’il venait de -gagner, était sorti du casino pour aller changer de déguisement -et prendre le costume de l’un des rois mages; -il fut arrêté à la porte du <i>Salvadego</i> et conduit sous les -plombs du palais ducal.</p> - -<p>Le chevalier y passa une nuit horrible. Aucune explication -ne lui fut donnée sur les imputations dont il était -l’objet. Était-ce le sénateur Zeno qui avait voulu se débarrasser -d’un jeune téméraire qui avait osé lever les -yeux sur sa fille, ou bien le chevalier Grimani aurait-il -eu quelques soupçons du complot qui se tramait contre -sa fiancée?</p> - -<p>Pourquoi Beata avait-elle opposé une si vive résistance -au masque qui l’avait abordée sur la place Saint-Marc en -lui parlant un langage dont elle ne pouvait méconnaître -l’origine? Est-ce que l’odieux mariage qui allait s’accomplir -et auquel on voulait la soustraire ne lui répugnait -pas autant que se l’était imaginé le pauvre -Lorenzo, qui avait cru trouver dans une fille de Venise -une de ces créatures chimériques nées d’un souffle de<span class="pagenum"><a name="Page_511" id="Page_511">[511]</a></span> -la fantaisie? Qu’était-ce donc que la vie de ce monde, -si rien ne résistait au contact du malheur, et si un -caractère aussi noble que celui de Beata pouvait succomber -lâchement aux préjugés d’une société avilie? -«Ah! les femmes, se disait Lorenzo, ce sont des monstres -de volupté et de sentiment, d’égoïsme sordide et -d’abnégation héroïque, moitié anges et moitié démons, -où la vérité et le mensonge, la force et les plus honteuses -faiblesses se combinent et s’entremêlent d’une si -étrange manière, qu’on ne sait si on doit les bénir ou -les mépriser, les haïr ou les adorer!»</p> - -<p>Le lendemain de la nuit qui suivit son arrestation, -Lorenzo essaya d’obtenir du geôlier, qui vint lui apporter -un déjeuner plus que frugal, quelques éclaircissements -sur sa situation. On ne lui répondit que par des -monosyllabes insignifiants, en lui recommandant la -patience et la soumission aux ordres de la Seigneurie.</p> - -<p>«Mais de quoi m’accuse-t-on? répliqua Lorenzo avec -vivacité.</p> - -<p>—Je l’ignore, répondit le familier de l’inquisition, et -ma mission n’est point de m’enquérir de la cause qui -m’amène ici tant d’illustres convives.</p> - -<p>—Pensez-vous qu’on me retienne longtemps dans ce -lieu de misère?</p> - -<p>—<i>Dio lo sà</i>,» répondit le geôlier en se retirant et en -fermant la porte avec fracas.</p> - -<p>Les prisons si connues dans l’histoire sous le nom de -<i>plombs</i> de Venise étaient des espèces de mansardes placées -sous le toit du palais ducal, et recouvertes en feuilles -de zinc ou de plomb. C’étaient des cellules où l’air et -l’espace étaient assez rigoureusement mesurés. Le plus -grand supplice qu’éprouvaient ceux qui s’y trouvaient -renfermés, c’était, après l’incertitude du sort qui les<span class="pagenum"><a name="Page_512" id="Page_512">[512]</a></span> -attendait, une chaleur étouffante pendant l’été et un -froid excessif en hiver. Casanova, dans ses mémoires -plus véridiques qu’on ne pense, a laissé une description -des plombs de Venise dont on ne peut contester l’exactitude. -Dans ce palais mauresque, bâti en 1355 par le -doge Marino Faliero, sur les débris de celui qui avait été -construit à l’origine de la république, en 807, par Angelo -Participazio, se trouvaient réunis tous les pouvoirs, tous -les rouages du gouvernement de Venise, depuis le représentant -viager de la souveraineté sur son trône d’or, -le grand conseil, le sénat, l’inquisition, les tribunaux, -jusqu’à l’exécuteur des ordres rigoureux pourchassant -devant lui les <i>anime dannate</i> et qui, après avoir traversé -le pont des Soupirs, les faisait descendre de cercle en -cercle dans ces puits ténébreux, <i>bolgie infernali</i>, où l’on -entendait:</p> - -<p class="pp8 p1">Diverse lingue, orribili favelle,<br /> -Parole di dolore, accenti d’ira<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p> - -<p class="p1">Peu de jours après l’arrestation du chevalier, qui -avait eu lieu à la fin du mois de février 1797, le geôlier, -qui s’était montré d’abord si laconique, entrant un matin -dans la cellule de Lorenzo, qu’il trouva plus triste et -plus abattu que la veille: «Eh! bien, signore, lui dit-il, -car on voit à vos manières distinguées que vous appartenez -sans doute à quelque illustrissime famille de Venise, -que faites-vous donc là, accroupi sur la fenêtre, -par un temps aussi froid? Par <i>San Marco Benedetto</i>, n’allez-vous -pas contracter aussi cette vilaine maladie du -désespoir qui ne sert à rien, et qui a laissé ici tant de -victimes? Tenez, ajouta-t-il avec un air de bonhomie,<span class="pagenum"><a name="Page_513" id="Page_513">[513]</a></span> -voici de quoi vous distraire un peu. Ce sont quelques -vieux livres qui m’ont été légués par un de vos prédécesseurs, -qui n’a quitté ces combles, où l’on voit briller -au moins la lumière du ciel, que pour descendre dans -un lieu moins favorable à la lecture.»</p> - -<p>Le geôlier remit alors à Lorenzo trois ou quatre volumes -reliés avec un certain luxe.</p> - -<p>«Vous êtes bien légèrement vêtu pour la saison où -nous sommes, reprit le geôlier avec sollicitude, et, puisqu’on -a égaré le manteau que vous portiez au moment -de votre arrestation, j’ai pensé à vous offrir cette robe de -chambre en velours, qui vous tiendra un peu plus chaud -que votre bel habit de soie. C’est un cadeau que m’a -fait une gentildonna en reconnaissance des petits services -que j’ai pu rendre à son mari, qui a été six ans -mon pensionnaire. Voyons, continua-t-il, enveloppez-vous -à l’instant dans cette bonne douillette, et croyez -bien qu’on n’est pas un Turc pour être chargé d’une -si pénible mission.»</p> - -<p>Ces prévenances, ces attentions presque délicates de -la part d’un gardien de ces tristes demeures, étaient fort -extraordinaires. Lorenzo, enveloppé dans la riche robe -de chambre qu’on lui avait apportée, et dont les cordons -de soie entremêlés de fils d’or entouraient plusieurs -fois sa taille, se mit à feuilleter les livres que le geôlier -avait déposés sur une petite table aux pieds vermoulus -qui, avec une chaise et un lit délabré, formaient tout le -mobilier de sa chambre. Les volumes contenaient les -<i>Dialogues de Platon</i>, la <i>Divine comédie</i> et la <i>Nouvelle Héloïse</i>. -Ce choix d’œuvres préférées, fournies par le hasard, -étonna le chevalier. Il lut quelques pages du -<i>Phédon</i>, du <i>Philèbe</i>, où le maître essaye de donner une -définition du souverain bien, qu’il ne faut pas confondre<span class="pagenum"><a name="Page_514" id="Page_514">[514]</a></span> -avec le plaisir, et se plut davantage à la lecture de la -<i>République</i>, où la description de la fameuse caverne, -image de la vie humaine, avait une certaine analogie -avec l’état de son âme et de sa situation. Mais la froide -dialectique de Socrate et de son divin disciple, ces subtilités -d’un art suprême, qui avaient pu intéresser le chevalier -Sarti alors qu’il était libre et plein d’espérance, -n’étaient pas de nature à le distraire longtemps de l’unique -objet qui remplissait son cœur. C’était Beata, Beata -dans les bras de son époux et rayonnant de bonheur, -qu’il avait sans cesse devant les yeux! Son imagination -exaltée lui retraçait tous les détails de ce mariage inique. -Il voyait la fiancée à l’église, prononçant le mot irrévocable, -assise au banquet au milieu de ses nombreux -amis, et puis se glissant furtivement dans la chambre -nuptiale.... Horrible pensée dont il ne pouvait supporter -l’obsession!</p> - -<p>«La voilà, s’écria-t-il avec désespoir, cette noble patricienne -que je croyais au-dessus de la caste odieuse où -elle est née, la voilà qui répudie devant Dieu les sentiments -de sa jeunesse! Elle ment, elle ment en promettant -au compagnon de sa vie un cœur virginal où n’aurait -pénétré aucun désir de la terre: car c’est moi qui -en ai respiré les premiers parfums! Oui, elle m’aime, -j’en suis certain, et la poésie de l’amour l’avait tellement -transfigurée à mes yeux éblouis, que je n’avais aperçu -ni la tache originelle de sa naissance, ni les honteuses -défaillances de sa nature. Mais rendue à elle-même et -dépouillée de l’éclat que lui avait prêté mon fol enthousiasme, -la fille du sénateur Zeno n’est plus qu’une femme -comme les autres, une esclave des préjugés et des somptuosités -de la société. Maintenant tout sourit à ses désirs. -Après une jeunesse enchantée par un amour passager<span class="pagenum"><a name="Page_515" id="Page_515">[515]</a></span> -qui aura déposé, au fond de son âme, quelques -souvenirs voilés qu’elle pourra évoquer dans les jours -d’ennui sans se compromettre au yeux du monde, la -voilà en pleine possession de tous les avantages de la -vie! tandis que moi, pauvre insensé, qui avais pris au -sérieux un sentiment qui n’était pour elle qu’une fantaisie -de gentildonna, je suis condamné, peut-être, à -passer mes jours dans une prison d’État. Ah! que n’ai-je -suivi les conseils de l’abbé Zamaria? le culte de l’art -m’aurait guéri d’une passion funeste qui empoisonnera -toute mon existence.»</p> - -<p>Dans les premiers jours du mois de mars, le geôlier, -dont les prévenances pour le chevalier Sarti devenaient -de plus en plus délicates, entra dans sa cellule avec un -vase rempli de branches de lilas. «Je vous apporte, lui -dit-il d’un air tout joyeux, les prémices du printemps. -Je sais, par une longue expérience, que la vue des fleurs -produit toujours une impression agréable sur les prisonniers, -et, comme je tiens à ce que vous soyez content -de mes petits services, j’ai fait venir de Murano ces premières -pousses de lilas dont l’odeur parfumera votre -chambrette. Dame! monsieur le chevalier, on n’a pas de -ces attentions-là pour tout le monde.»</p> - -<p>Tout en remerciant Girolamo (c’était le petit nom du -geôlier) de sa bonne volonté, le chevalier ne parut pas -étonné qu’on eût de pareils soins pour un détenu sans -appui et sans nom. Sans expérience de la vie, et l’imagination -frappée du lâche abandon dont il se croyait -l’objet, Lorenzo était resté presque insensible à ces témoignages -réitérés d’un cœur compatissant qui cherchait -à lui alléger le poids de la solitude. Il ne s’était pas demandé -une seule fois, dans son aveuglement, quelle -main pieuse et discrète avait pu introduire dans une<span class="pagenum"><a name="Page_516" id="Page_516">[516]</a></span> -prison aussi rigoureuse des livres si bien choisis pour -les besoins de son esprit, et tant de douceurs incompatibles -avec le régime de ces lieux sinistres. Cette riche -robe de chambre dans laquelle il était encore enveloppé, -ce linge blanc qui recouvrait son grabat, ces fleurs qui -répandaient dans sa cellule un parfum d’espérance et -de liberté, ne parlaient-ils pas assez clairement? Le hasard -est-il donc si intelligent qu’on puisse lui attribuer -les effets d’une âme miséricordieuse? Un peu désappointé -de l’inutilité de ses efforts pour distraire son prisonnier, -qu’il voyait toujours plongé dans une morne -tristesse, Girolamo, en se retirant, dit à Lorenzo avec -un accent tout particulier: «S’il y a des anges en paradis, -monsieur le chevalier, il y a sur la terre des femmes -qui leur ressemblent.»</p> - -<p>En effet, c’était l’âme de Beata qui avait opéré ces miracles; -c’était elle qui, avec le concours du chevalier -Grimani, constamment généreux, et par le crédit de sa -propre famille, avait obtenu d’adoucir la captivité de -Lorenzo, et de faire pénétrer dans ces lieux de misère -un rayon de sa pieuse sollicitude. Ce n’était plus cette -femme timide que le moindre mot équivoque faisait -tressaillir, et qui cachait son amour comme un avare -cache son trésor. Marchant la tête haute, et le front -rayonnant d’innocence, la fille du sénateur Zeno ne s’était -interdit aucune démarche pour intéresser les amis -de son père au sort du chevalier Sarti. Elle avait gagné -le geôlier à prix d’or et en lui promettant de lui faire -obtenir un emploi supérieur à celui qu’il remplissait, -s’il consentait à faire tenir à son prisonnier les objets -dont il pourrait avoir besoin. Munie d’un ordre des inquisiteurs -d’État que lui avait obtenu, non sans de -grandes difficultés, le chevalier Grimani, Beata allait<span class="pagenum"><a name="Page_517" id="Page_517">[517]</a></span> -tous les matins s’informer, auprès de la femme du -geôlier, de la santé de Lorenzo. Plus d’une fois même elle -avait supplié Girolamo de lui permettre de monter avec -lui dans la cellule qui renfermait toutes les joies de sa -vie; mais Girolamo répondait par un refus invariable à -une demande qu’il n’eût pu satisfaire qu’au péril de -sa tête.</p> - -<p>L’arrestation du chevalier Sarti avait été pour Beata -une de ces catastrophes qui transforment et mûrissent -promptement les caractères qui les subissent. Cette nature -élégante et fière s’était laissé envahir par un sentiment -vague, plein de charme et de rêverie innocente, -où la pitié avait au moins autant de part que l’attrait -mystérieux du sexe. Lorsque plus tard elle sentit s’élever -du fond de son cœur ce trouble délicieux qui nous enivre -et nous transporte au-dessus de nous-mêmes, elle en fut -effrayée et s’efforça de le refouler dans sa source, ou -tout au moins de le contenir dans de justes limites. -Gouvernant sa vie avec la prudence et la dignité qui lui -étaient propres, elle crut avoir atteint le but qu’elle désirait -en conciliant son amour pour Lorenzo avec les -exigences de sa position, son rêve de bonheur avec son -devoir de fille et de patricienne. Elle s’endormit ainsi, -pendant quelques années, comme un alcyon sur la cime -des flots amers, bercée par leurs murmures décevants. -Mais survint un orage qui souleva les eaux de l’abîme, -et Beata se réveilla en sursaut, tout émue du danger -qu’elle avait couru. Après le renvoi de Lorenzo du palais -de son père, son cœur, fortement éprouvé, chercha des -consolations dans l’art, dans la poésie que Lorenzo lui -avait fait comprendre et dans les cérémonies de l’Église, -qui sont elles-mêmes un long poëme en action, racontant -les plus grands miracles de l’amour.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_518" id="Page_518">[518]</a></span></p> - -<p>Beata resta pendant quelque temps encore dans une -sorte d’indécision douloureuse, attendant je ne sais quel -coup du sort qui vînt éclaircir sa destinée. L’arrestation -du chevalier Sarti mit un terme à ces cruelles perplexités, -et Beata sortit de ces épreuves du malheur avec une résolution -inébranlable. On aurait dit que ce n’était plus -la même femme timide, réservée, tendre, compatissante, -mais fière, et tenant à dérober au vulgaire le secret de -son ravissement intérieur. Le voile était déchiré, et le -souffle de l’amour avait élevé son cœur au-dessus des -vanités de la société.</p> - -<p>Un soir que Beata était seule avec son père dans le -grand salon du palais Zeno, elle contemplait ce noble -vieillard assis devant une table, où il examinait des papiers -d’État qu’on venait de lui apporter. Une lampe -posée sur la table du sénateur éclairait à peine ce vaste -salon carré, rempli de portraits de famille parmi lesquels -se trouvait celui de la mère de Beata. Celle-ci, émue à -l’aspect de cette tête blanche qui succombait sous le -poids des soucis politiques, s’approcha de lui en silence -et tomba à ses genoux qu’elle mouilla de larmes. Le -sénateur, presque aussi touché que sa fille, l’attira doucement -sur son cœur, et, lui baisant le front avec une -effusion qui ne lui était pas habituelle:</p> - -<p>«Oui, oui, ma fille, je vous comprends, lui dit-il -d’une voix étouffée; je ne vous forcerai jamais à contracter -une alliance qui ne répond pas à vos désirs.»</p> - -<p>Ce n’était pas là la réponse que Beata avait espéré -tirer de la bouche de son père. Lorenzo était toujours -en prison, et, malgré ses démarches incessantes et les -nombreux appuis qu’elle avait acquis à sa cause, elle -n’avait pu réussir encore à l’arracher de sa captivité. -Un mot de son père aurait peut-être aplani toutes les<span class="pagenum"><a name="Page_519" id="Page_519">[519]</a></span> -difficultés, et c’est ce mot qu’elle n’osait lui demander -ouvertement, essayant de le faire jaillir, par ses caresses, -de son cœur paternel. Le sénateur Zeno, eût-il deviné -tout l’intérêt que prenait sa fille au sort du chevalier -Sarti, n’était pas homme à faiblir sur une question aussi -grave. Les circonstances où se trouvait la république -exigeaient toute la vigilance et la rigueur de l’autorité.</p> - -<p>Les jours s’écoulaient, et les événements extérieurs de -la guerre devenaient de plus en plus menaçants pour -Venise, sans que les démarches de Beata en faveur du -chevalier Sarti eussent amené aucun résultat. Sa santé, -déjà fort altérée, aurait eu besoin de repos et de cette -sérénité d’esprit qu’elle avait perdue et qu’elle ne devait -plus retrouver. Dans cet état d’alanguissement que venait -augmenter encore la tristesse profonde où elle voyait -son père plongé, l’âme de cette noble fille se repliait -sur elle-même, comme si elle eût cherché, pour ainsi -dire, à condenser ses espérances, à donner une forme -plus arrêtée aux vagues aspirations vers un idéal entrevu, -à ces hymnes que chante la jeunesse à la beauté -du jour, à ces douces chimères de la poésie dont elle -s’était nourrie jusqu’alors. Beata allait donc souvent à -l’église, et particulièrement à celle de <i>San-Geminiano</i>, -située, nous l’avons dit, au fond de la place Saint-Marc, -et qui n’existe plus aujourd’hui. Elle y était attirée par -le souvenir de la scène touchante qui s’y était passée une -année avant, lorsque Lorenzo, caché derrière un pilier, -se précipita sur le livre de prières que Beata avait laissé -tomber à terre, dans un moment de contrition.</p> - -<p>Une après-midi où elle se sentait plus désolée qu’elle -ne l’avait jamais été, parce que depuis plusieurs jours -elle n’avait pu pénétrer chez Girolamo le geôlier, dont<span class="pagenum"><a name="Page_520" id="Page_520">[520]</a></span> -la conduite commençait à éveiller les soupçons des inquisiteurs -d’État, Beata se rendit à l’église San-Geminiano. -On était dans le mois d’avril, et rien ne laissait -espérer à Beata la délivrance possible du chevalier Sarti. -Il devait y avoir ce jour-là, à San-Geminiano, je ne sais -plus quelle cérémonie à laquelle devaient prendre part -plusieurs jeunes élèves des <i>scuole</i> de Venise. Beata, qui -était connue du maître de chapelle et du plus grand -nombre des jeunes personnes qu’il avait sous sa direction, -monta à la <i>cantoria</i>, tribune grillée qui se trouvait -derrière le maître autel. Un orgue de petites dimensions -était placé en avant de la tribune, qu’il divisait ainsi en -deux compartiments, dont chacun était occupé par un -chœur de voix virginales. Après quelques préludes sur -l’orgue, exécutés par le maître de chapelle auprès de -qui Beata était assise, ayant à ses côtés sa camériste, les -jeunes filles commencèrent à chanter des litanies de -Lotti, célèbre compositeur de l’école de Venise, dont les -cendres reposaient dans l’église même de San-Geminiano. -Chacun de ces chœurs, à deux parties, et sans -accompagnement, disait une strophe que l’autre reprenait -ensuite avec la même onction pénétrante, et puis -les deux groupes confondaient leurs accents isolés dans -un ensemble harmonieux. Ces pieuses lamentations, -d’une harmonie aussi pure que les voix qui les murmuraient, -ces doux accords qui se dilataient lentement et -répandaient dans le vaisseau de l’église une sonorité -mystérieuse si bien appropriée au sens des paroles -liturgiques, cette poésie de la prière qui remonte au -berceau du genre humain et qui résume en quelques -mots, accessibles à tous, les plus grandes vérités de -l’ordre moral, produisirent sur Beata une impression -profonde et décisive. Son cœur s’entr’ouvrit comme si<span class="pagenum"><a name="Page_521" id="Page_521">[521]</a></span> -une secousse violente en eût brisé les ressorts, et qu’un -rayon de miséricorde en eût éclairé les replis les plus -cachés. Elle tomba à genoux presque machinalement, -et un déluge de larmes vint inonder son visage fatigué -par les angoisses. Saisie tout à coup par un besoin d’expansion -et de prières plus fort que sa volonté, ce qui -est bien le signe de la vraie douleur, Beata, sans proférer -un mot et comme dominée par l’émotion qui remplissait -son âme, fit signe au maître de chapelle de se -lever de son siége et se mit à sa place. C’était pendant -un de ces moments de silence où le chœur se taisait -pour laisser aux fidèles quelques minutes de recueillement. -Beata promena hardiment ses doigts sur l’un des -claviers du petit orgue, et en tira une succession d’accords -dont elle n’avait pas trop conscience, mais qui -répondaient à ces divins murmures du sentiment, <i>venas -divini susurri</i>, que la parole est impuissante à traduire. -Elle tremblait, pleurait amèrement, et, dans cet état -d’exaltation extraordinaire, Beata ne put s’empêcher de -donner un libre cours à sa douleur en chantant ce qui -lui venait à l’esprit. Elle se rappela, ou plutôt son cœur -lui dicta une belle phrase d’un <i>Miserere</i> de Stradella, -pour une seule voix de ténor, qu’elle avait souvent chanté -avec l’abbé Zamaria. Cette phrase de quelques mesures -seulement, mais touchante et pathétique, Beata se l’appropria -avec une telle puissance d’émotion religieuse, -qu’elle la fit éprouver à toutes les personnes qui l’entouraient. -On ne s’expliquait pas cet étrange épisode qui -venait interrompre la cérémonie du jour!</p> - -<p><i>Miserere mei, Domine</i>, disait-elle en levant ses beaux -yeux au ciel comme pour y chercher la force qui lui -manquait, tout en regrettant les joies de la terre. <i>Miserere -mei secundum magnam misericordiam tuam.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_522" id="Page_522">[522]</a></span></p> - -<p>Puis reprenant les premières paroles qui exprimaient -le grand besoin de son cœur défaillant: <i>Miserere mei..., -miserere mei, Domine</i>, s’écria-t-elle à plusieurs reprises, -en poussant un sanglot qui retentit dans l’église et produisit -un étonnement général.</p> - -<p>Chacun se demandait tout bas ce que cela voulait dire, -lorsqu’au milieu de la stupeur silencieuse qui avait succédé -à cette scène émouvante qui s’était passée derrière -le treillage de la <i>cantoria</i>, on vit un inconnu fendre la -foule qui remplissait la grande nef en criant tout haut -comme un insensé: «C’est elle.... c’est elle.... je l’ai reconnue -à sa voix touchante, c’est l’ange de ma vie.... -laissez-moi passer.»</p> - -<p>Celui qui causait un pareil scandale n’était autre que -le chevalier Sarti, sorti de prison depuis quelques jours.</p> - -<p class="p2">La république de Venise, resserrée presque aux limites -de ses lagunes, berceau de sa puissance, n’avait plus -que quelques jours à vivre. Travaillée au dedans par -le parti démocratique que les agents de la France y -avaient suscité, pressée au dehors par les armées ennemies -qui occupaient ses provinces de terre ferme, -elle attendait que le sort se fût prononcé sur elle, sans -essayer de se le rendre favorable par une détermination -courageuse qui l’eût, au moins, amnistiée devant l’histoire. -C’est en vain que des hommes énergiques, comme -François Pesaro et le sénateur Zeno, conseillaient depuis -longtemps au gouvernement de la Seigneurie de secouer -les ténèbres dont il était enveloppé, et d’opposer -au danger imminent qu’ils lui signalaient une résistance -plus efficace que des ruses diplomatiques. Ce -gouvernement de vieillards, qui possédait plus de ressources -qu’il n’en fallait pour braver les menaces de<span class="pagenum"><a name="Page_523" id="Page_523">[523]</a></span> -Bonaparte et tenir en échec sa fortune, retombait toujours -dans cette léthargie fatale qui a perdu la république. -Cependant, ni le caractère du chef de l’armée -française, ni la haute portée de son génie et l’influence -qu’il pouvait avoir un jour sur les destinées du monde, -n’avaient échappé à la sagacité de l’aristocratie vénitienne. -Dès les premiers rapports que les ambassadeurs -de Venise eurent avec cet homme redoutable, ils furent -frappés de l’étendue et de la profondeur de son coup -d’œil, et communiquèrent au sénat l’impression qu’ils -en avaient reçue. «La variété des objets, dirent les commissaires -envoyés près le général Bonaparte dans le -mois de juin de l’année 1796, la finesse de ses observations, -l’étendue de ses vues, la manière dont il les développait, -ses aperçus sur les intérêts de sa nation et des -autres; tout cela nous autorise à penser, non-seulement -que cet homme est doué de beaucoup de talent pour les -affaires politiques, mais qu’il doit avoir un jour une -grande influence dans son pays<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>.» Depuis cette conférence, -les événements de la guerre n’avaient que trop -confirmé les prévisions des deux patriciens. Le 25 mars -1797, le procurateur François Pesaro et le <i>Sage de terre -ferme</i> Jean-Baptiste Cornaro furent envoyés à Goritz, où -se trouvait le général Bonaparte, pour se plaindre de -l’oppression qu’exerçait l’année française sur les provinces -de la république. Dans cette longue entrevue, les -commissaires vénitiens eurent lieu de se convaincre -que le sort de leur pays dépendait de l’intérêt qu’aurait -Bonaparte à le sacrifier à son ambition, dont ils avaient -sondé l’égoïsme implacable.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_524" id="Page_524">[524]</a></span></p> - -<p>De retour à Venise, François Pesaro propagea l’alarme -et, avec le concours de son ami le sénateur Zeno et des -autres partisans d’une alliance ouverte avec l’Autriche, -il poussa le gouvernement à prendre des mesures énergiques. -On ordonna secrètement la levée en masse des -paysans du Véronais et du Bergamasque, dont la diversion -pouvait être fatale à l’armée française. A la première -nouvelle qu’eut le général Bonaparte de ces préparatifs -d’armement, il envoya à Venise un de ses aides -de camp, Junot, avec une lettre menaçante pour le -doge, Louis Manini. Junot fut introduit dans le grand -conseil présidé par le doge, le 15 avril 1797. Il lut à -haute voix la lettre du général en chef; puis le ministre -du Directoire, inspiré par les conseils de Villetard, son -secrétaire, demanda la mise en liberté de tous les partisans -de la France, qui remplissaient les prisons de la -république. C’est à l’occasion de ces événements politiques -que le chevalier Sarti sortit des plombs de Venise, -où il était resté renfermé un peu plus de six semaines.</p> - -<p>Rendu à la liberté, Lorenzo fut bientôt instruit, par -la voix publique, de tout ce qui s’était passé pendant le -temps de sa captivité. Il apprit alors quelle avait été la -conduite admirable de Beata, la rupture de son mariage -avec le chevalier Grimani, les démarches hardies et -compromettantes qu’elle n’avait pas craint de faire en -faveur des prisonniers. Tout Venise était persuadé -que c’était à l’influence de la noble fille du sénateur -Zeno qu’on devait l’élargissement des victimes de l’inquisition. -Saisi de honte et de remords d’avoir pu -méconnaître un seul instant le caractère angélique de -cette femme qui se révélait à lui sous une face toute -nouvelle, le chevalier Sarti courut au palais Zeno, résolu -de tout braver pour implorer son pardon. Hélas!<span class="pagenum"><a name="Page_525" id="Page_525">[525]</a></span> -il trouva la maison tout en deuil! L’abbé Zamaria était -mort depuis quelques jours. Cet esprit charmant, qui -reflétait la gaieté bénigne et l’insouciance du peuple -vénitien, s’était éteint sans douleur, comme <i>una lucciola -di mare</i> qui s’est épuisée à bourdonner et à s’ébattre -autour du rayon de lumière qui l’avait portée. Plusieurs -fois il avait demandé à voir son cher Lorenzo, dont il -ignorait la captivité. Beata avait ordonné aux domestiques -de lui cacher ce malheur, qui aurait attristé -inutilement ses dernières heures qui furent douces et -sereines. N’ayant trouvé au palais que le vieux Bernabo, -dont l’accueil froid et morose fut loin de l’encourager -à renouveler la tentative, le chevalier Sarti eut le pressentiment -qu’il pourrait rencontrer Beata à l’église San-Geminiano, -où il y avait, ce jour-là, une cérémonie -extraordinaire. Après l’avoir cherchée inutilement dans -tous les coins et recoins de l’église, Lorenzo reconnut -sa voix, et, traversant la foule comme un fou, il monta -précipitamment à la <i>cantoria</i>, où il vit Beata entourée -de toutes les jeunes <i>scolare</i> qu’elle avait émues et qui -pleuraient avec elle, en ignorant la cause de sa douleur. -L’arrivée de Lorenzo, le désordre de ses traits et -de ses paroles, l’étonnement, le ravissement de Beata -à la vue du chevalier, qu’elle croyait encore et pour -longtemps sous les plombs, donnèrent à cette scène la -signification qui lui manquait. Ce fut bientôt l’histoire -de tout Venise et, au milieu de cette ville remplie de -soldats, de bruit et d’anxiété, on ne s’entretenait que de -l’amour touchant et romanesque du chevalier Sarti pour -la fille du sénateur Zeno.</p> - -<p>Les partisans de la révolution, qui, depuis l’apparition -de Junot à Venise, avaient relevé la tête et parlaient -haut comme les maîtres futurs de la république, exaltaient<span class="pagenum"><a name="Page_526" id="Page_526">[526]</a></span> -la conduite généreuse de Beata. «Fille d’un patricien, -disaient-ils avec enthousiasme, elle n’a point dédaigné -les vœux du chevalier Sarti qui lui doit tout, -jusqu’à la liberté qu’il vient de récupérer. Voilà un signe -éclatant du triomphe des idées nouvelles, ajoutaient-ils, -et il appartenait à notre brave chevalier de pénétrer le -premier dans le cœur de l’aristocratie.» Ces propos et -d’autres encore témoignent de la popularité du chevalier -Sarti parmi la jeunesse qui formait le noyau du -parti démocratique.</p> - -<p>L’imagination de Lorenzo, le charme de sa personne, -la position singulière où il se trouvait entre l’aristocratie -qui avait accueilli sa jeunesse et les instincts de sa nature -avide de mouvement, de justice et de lumière, lui -avaient acquis un grand nombre d’amis dévoués. On s’intéressait -à son amour comme à un épisode du drame politique, -dont on attendait impatiemment le dénoûment.</p> - -<p>La délivrance inespérée du chevalier Sarti fut, pour -la fille du sénateur, un événement qui précipita la crise -où son âme était engagée. En voyant apparaître Lorenzo -au moment où elle laissait échapper ce cri de -miséricorde qui avait retenti dans l’église San-Geminiano, -il lui semblait que Dieu, dont elle venait d’invoquer -le secours, avait répondu à son appel! Étourdie -d’abord par ce coup inattendu, puis enivrée du bonheur -de savoir Lorenzo hors de tout danger, Beata, après ces -secousses réitérées qui lui avaient donné une énergie -dont on ne la croyait pas capable, retomba dans une -sorte de langueur qui effraya son père. La lutte intérieure -qu’elle soutenait depuis si longtemps avait épuisé -les forces de la gentildonna. La mort récente de l’abbé -Zamaria, la situation de la république et la tristesse que -son père et tous les siens en éprouvaient, achevèrent de<span class="pagenum"><a name="Page_527" id="Page_527">[527]</a></span> -briser sa constitution. Ses relations avec la famille Grimani -étaient rompues, et ce n’est pas sans étonnement -que leurs amis communs apprirent que l’alliance projetée -entre les deux illustres familles était sacrifiée à -M. le chevalier Sarti! La malignité du monde aristocratique, -qui se trouvait blessé d’une préférence si -choquante, n’épargna pas les suppositions offensantes -pour expliquer une inclination si peu digne d’une patricienne. -De telles injures, si elles fussent parvenues jusqu’aux -oreilles de Beata, n’auraient point atteint le but -que s’en proposaient les méchants. Son âme, après de -nombreuses hésitations, était entrée dans un ordre -d’espérances qui la plaçaient au-dessus des misères de -la vie. La lumière s’était faite en elle, et le mot suprême, -le <i>fiat lux</i>, avait été prononcé par l’amour. Ses doutes -s’étaient dissipés, les contradictions de son cœur et de -sa raison, dont elle avait eu tant à souffrir, de ses devoirs -comme fille et de sa tendresse pour Lorenzo, s’étaient -enfin conciliées dans une vérité supérieure, qu’elle -entrevoyait depuis longtemps. Dieu, en se révélant à -elle dans une de ces visions du sentiment qui témoignent -autant de son existence que le spectacle merveilleux du -monde extérieur, lui avait expliqué l’énigme de sa -destinée. Aussi, dans la défaillance physique où elle était -tombée depuis quelque temps, Beata éprouvait une -douceur infinie, une sécurité profonde. Elle avait -désormais une conscience nette du but où elle aspirait. -Loin de répudier aucune illusion de sa jeunesse, elle -s’en faisait un appui pour se raffermir dans sa nouvelle -croyance. Ce qui n’avait été jusqu’alors pour Beata que -le pressentiment d’une nature bien douée lui parut une -certitude, et le bonheur qui échappait ici-bas à son -âme contristée, elle crut l’entrevoir dans un meilleur<span class="pagenum"><a name="Page_528" id="Page_528">[528]</a></span> -avenir. Dieu enfin, tel que Beata l’avait senti surgir de -son cœur ému, loin d’être la contradiction du sentiment -qui avait rempli sa vie, en était la conséquence et le -couronnement.</p> - -<p>Un soir Beata, se trouvant plus faible que les jours -précédents, était restée dans sa chambre seule avec son -père, dont l’inquiétude pour la santé de sa fille était -devenue extrême. On avait déjà consulté plusieurs médecins, -qui tous avaient déclaré que ce n’était qu’une -maladie de langueur pour laquelle il fallait surtout des -distractions. Le sénateur était assis au chevet de sa fille, -dont il contemplait les traits altérés avec une tristesse -silencieuse. Une lampe ombragée de fleurs, posée sur un -guéridon, éclairait à demi cette scène simple comme -les grandes douleurs de la vie. La tête blanche du vieux -sénateur Zeno s’inclinait sur le lit où reposait Beata, -et, de son regard attendri, il semblait interroger le cœur -de sa fille. Aucune explication n’avait eu lieu entre eux -depuis la rupture du mariage projeté avec le chevalier -Grimani. Comme cela arrive souvent en pareilles circonstances, -le sénateur était presque le seul à ignorer -ce qui était connu de tout Venise. Son esprit était trop -préoccupé de la situation de la république et trop imbu -des préjugés de l’aristocratie, pour avoir deviné que -l’inclination de Beata pour le chevalier Sarti était la -véritable cause du mal qui avait dévoré une santé aussi -florissante. Cependant, il n’avait pas échappé à la sagacité -du sénateur que le renvoi du chevalier Sarti de sa -maison et sa détention sous les plombs du palais ducal -avaient été de tristes événements pour sa fille. Sans -attacher au chagrin de Beata plus d’importance qu’il -n’en avait à ses propres yeux, il comprenait que l’éloignement -d’un jeune homme intelligent, qu’elle avait vu<span class="pagenum"><a name="Page_529" id="Page_529">[529]</a></span> -croître à ses côtés comme un frère, et dont elle avait -soigné l’enfance, avait dû lui être extrêmement pénible.</p> - -<p>«Comment vous trouvez-vous, ma fille? dit le sénateur -en prenant la main de Beata, qui avait la moiteur de la -fièvre.</p> - -<p>—Je me sens beaucoup mieux, mon père, répondit -la gentildonna d’une voix affaiblie. Tout me donne lieu -d’espérer que je serai bientôt en état de me rendre à -Cadolce, dont le bon air achèvera de me guérir.</p> - -<p>—Que Dieu vous entende, ma fille!» répliqua le sénateur -en portant la main de Beata à ses lèvres. Après -un moment de silence et d’attendrissement comprimé: -«Vous savez, dit le sénateur, que le chevalier Sarti a -été mis en liberté!</p> - -<p>—Oui, mon père, j’ai appris cette bonne nouvelle -qui m’a rendue bien heureuse!»</p> - -<p>Un nouveau silence succéda à cet aveu, qui surprit le -sénateur par la fermeté d’accent que Beata avait mise -dans ses paroles. Ils se regardèrent tous deux, le père -et la fille, comme deux êtres qui se seraient révélé, involontairement, -un secret important!</p> - -<p>«Je ne doute pas, ma fille, répondit lentement le -vieux sénateur, que le sort du chevalier Sarti ne doive -vous intéresser; mais je suis bien certain aussi que vous -n’avez jamais oublié que vous êtes l’héritière d’une -grande maison.</p> - -<p>—Hélas! je n’ai que trop sacrifié à ces chimères de -la vanité humaine, dit Beata d’une voix plus ferme -encore. Je sais ce que je vous dois, mon père, mais je -sais également ce que je dois au sentiment profond que -Dieu a gravé dans mon cœur.»</p> - -<p>Le sénateur eut à peine le temps d’exprimer l’étonnement -qu’il éprouvait, lorsque Bernabo vint l’avertir<span class="pagenum"><a name="Page_530" id="Page_530">[530]</a></span> -qu’un messager d’État était venu lui apporter l’ordre -de se rendre immédiatement au palais ducal.</p> - -<p>Cette scène domestique se passait dans la soirée du -30 avril 1797, quinze jours après la délivrance du chevalier -Sarti. Les événements politiques s’étaient compliqués -depuis d’une façon sinistre. L’insurrection de -Vérone, au 17 avril, et les épisodes sanglants qui s’en -étaient suivis, avaient excité l’indignation du général Bonaparte, -qui déclara la guerre à la république. Vérone -fut reprise par l’armée française, Padoue occupée, et -une division s’avança jusqu’au bord des lagunes. La -consternation était dans la ville de Saint-Marc. Le rapport -des commissaires envoyés récemment près de Bonaparte -était parvenu au doge dans la soirée du 30 avril, -et ce rapport ne laissait plus aucun doute sur les intentions -du général en chef, de changer la constitution -de Venise. Le doge épouvanté, au lieu de communiquer -ce rapport au sénat, comme le prescrivait la constitution, -réunit dans ses appartements un conseil privé de -quarante-trois personnes, parmi lesquelles se trouvaient -François Pesaro et Marco Zeno<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>. Il était dix heures du -soir quand le sénateur, quittant précipitamment la -chambre de sa fille, arriva au palais où siégeait éperdu -le dernier représentant d’une illustre république de patriciens. -Il monta péniblement l’escalier des Géants, et -traversant une longue file d’appartements somptueux, il -pénétra jusqu’à celui qu’occupait le souverain de Venise.</p> - -<p class="pp8 p1">Apparet domus intus, et atria longa patescunt;<br /> -Apparent Priami et veterum penetralia regum.</p> - -<p class="p1">Louis Manini, tenant à la main le rapport des commissaires,<span class="pagenum"><a name="Page_531" id="Page_531">[531]</a></span> -était assis sous un baldaquin orné d’arabesques -d’or et sculpté de ses armes. Les quarante-trois -personnes qu’il avait réunies formaient un demi-cercle -autour de son trône chancelant. Un silence profond régnait -dans cette assemblée clandestine, dont chaque -membre appréciait l’importance et l’illégalité. On se regardait -avec terreur, et personne n’osait prendre la responsabilité -de proposer le premier une chance de salut.</p> - -<p>«La gravité des circonstances, dit enfin le doge d’une -voix oppressée, a fait juger cette réunion nécessaire, -pour que chacun de vous pût indiquer les moyens les -plus convenables d’exposer au grand conseil la situation -de la république. Mais avant de faire vos propositions, -je vous prie d’entendre le chevalier Daniel Delfino.»</p> - -<p>Le chevalier Delfino, prenant alors la parole, raconta -que, pendant son ambassade à Paris, il avait eu occasion -de faire la connaissance d’un financier qui avait -une grande influence sur le général en chef de l’armée -française. Or, comme ce financier se trouvait maintenant -en Italie, le chevalier Delfino proposait de l’aller -trouver et de réclamer ses bons offices pour apaiser la -colère de Bonaparte, et en obtenir de meilleures conditions -pour la république.</p> - -<p>A cette incroyable puérilité d’un vieux diplomate qui, -pour sauver son pays contre une armée envahissante, -n’avait rien de mieux à proposer qu’une intrigue d’antichambre, -le procurateur François Pesaro s’écria avec -indignation: «Ce sont des armes qu’il nous faut, et non -pas de vaines paroles! Défendez-vous donc, si vous voulez, -au moins, être dignes de la mort qu’on vous prépare.»</p> - -<p>Cette sortie vigoureuse d’un noble caractère ne fit<span class="pagenum"><a name="Page_532" id="Page_532">[532]</a></span> -qu’accroître la terreur de l’assemblée, dont François -Capello exprima les sentiments secrets en disant: «Que -personne ne connaissant encore le traité de Leoben, qui -venait d’être signé entre la France et l’Autriche, il était -prudent de ne pas s’écarter du système de temporisation -qu’on avait suivi jusqu’alors.»</p> - -<p>Un murmure approbateur s’éleva dans l’assemblée à -ce conseil pusillanime d’un patricien, qui avait été aussi -ambassadeur à la cour de France lorsque éclata la grande -révolution de 1789, dont il avait apprécié admirablement -l’esprit novateur: tant il est vrai que, dans la vie publique -comme dans la vie privée, l’intelligence est une -faible garantie de la sagesse des hommes! Enfin, le -doge, déployant le rapport des commissaires qu’il avait -à la main, se mit en devoir d’en lire le contenu d’une -voix entrecoupée par des sanglots. Lorsqu’il fut arrivé à -ce passage du rapport où le général Bonaparte dit aux -commissaires de la république: «Je viens de conclure -la paix avec l’empereur; je pouvais aller à Vienne, j’y -ai renoncé; j’ai quatre-vingt mille hommes.... je ne veux -plus d’inquisition, plus de sénat.... <i>je serai un Attila pour -Venise</i><a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>:—Misérable, s’écria tout à coup le vieux sénateur -Zeno, qui ne put contenir plus longtemps l’indignation -qui s’était amassée dans son cœur, misérable -bandit, digne représentant d’une révolution perverse! -Il ose porter la main sur un édifice politique qui a résisté -à tant d’orages, et qui est une merveille de la civilisation! -Ah! si Dieu veut exaucer les vœux que je forme -contre le soldat audacieux qui nous tient un pareil langage, -c’est lui qui sera traité un jour comme un Attila, -c’est lui que le monde civilisé expulsera de son sein<span class="pagenum"><a name="Page_533" id="Page_533">[533]</a></span> -comme un perturbateur du repos public. Puisque vous -ne savez pas vous défendre, je lègue la vengeance de -ma patrie à la vieille aristocratie de l’Europe.»</p> - -<p>Ces paroles, et l’accent avec lequel elles furent prononcées, -produisirent sur l’assemblée un effet extraordinaire. -La lecture du rapport fut interrompue; chacun -cherchait à deviner sur la physionomie de son voisin -l’impression qu’il avait reçue. Sur ces entrefaites, on -vint apporter au doge une lettre du commandant de la -flottille, qui annonçait que l’ennemi avait commencé les -hostilités contre les Vénitiens. En effet, on entendait -dans le lointain des coups de canon qui retentissaient -sourdement dans ce palais du patriciat comme la voix -du destin. Le doge, plus tremblant que jamais, marchait -à grands pas dans la salle du conseil, en disant -tout haut et les larmes aux yeux: «Cette nuit même, -nous ne sommes pas sûrs de dormir tranquillement dans -notre lit.» Alors, François Pesaro laissa échapper de -sa poitrine oppressée ces mots que l’histoire a recueillis: -«Je vois que c’en est fait de ma patrie. Je ne -puis la secourir, mais un galant homme trouve une patrie -partout<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>.» Après quelques secondes d’un silence de -sinistre augure, le sénateur Zeno se leva de son siége -et, tendant la main à son ami, il lui dit avec une tristesse -profonde qui fut partagée par tous ceux qui étaient -dignes de le comprendre:</p> - -<p class="pp8 p1">Venit summa dies et ineluctabile tempus<br /> -Dardaniæ. Fuimus Troes; fuit Ilium et ingens<br /> -Gloria Teucrorum.</p> - -<p class="pbq p1">Hélas! il est venu ce jour.... le dernier jour de cet empire! -Ilion n’est plus, ils ne sont plus les Troyens et leur gloire immense.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_534" id="Page_534">[534]</a></span></p> - -<p class="p1">Il était quatre heures du matin quand le sénateur -Zeno rentra dans son palais, l’âme navrée de tout ce qui -venait de se passer. Il se rendit immédiatement dans la -chambre de sa fille, qu’il trouva entourée de serviteurs -et de deux médecins, qu’on avait mandés pendant une -crise qui avait excité les plus vives inquiétudes. Le sénateur -s’assit au chevet de Beata, et, à la vue de ce beau -visage endolori, le pauvre père ne put contenir son -émotion, et de grosses larmes silencieuses s’échappèrent -de ses yeux. Il passa le reste de la nuit à veiller à la -conservation du seul bien qui lui restait désormais.</p> - -<p>Cependant une amélioration sensible s’était produite -dans la santé de Beata au commencement du mois de -mai. La crise qu’elle avait traversée paraissait être un -effort de la nature pour ressaisir la plénitude de ses facultés. -Très-faible encore, mais soutenue par l’espoir -d’une convalescence prochaine, Beata se disposait à -partir pour la terre ferme. Tout était prêt à la villa Cadolce -pour la recevoir. Une après-midi qu’elle se sentit -comme vivifiée par l’éclat d’un beau soleil de printemps, -Beata manifesta le désir de faire une courte promenade -pour essayer ses forces, disait-elle, et se préparer à entreprendre -un plus long voyage. On fit préparer une -gondole découverte qu’on remplit de ouate, et sur laquelle -on jeta un large tapis de velours bleu à franges -d’or. Des coussins de satin rose lui formaient une espèce -de lit de repos, sur lequel elle put s’étendre sans -trop de fatigue. Beata mit ce jour-là une robe blanche -et un fichu de crêpe noir, vêtement simple qu’elle aimait -à porter, parce qu’il plaisait à Lorenzo. Son père -voulut l’accompagner, mais elle le pria de n’en rien -faire et de la laisser aller seule avec Teresa, la camériste. -Beata emporta un grand bouquet de fleurs diverses.<span class="pagenum"><a name="Page_535" id="Page_535">[535]</a></span> -Elle en détacha une branche de chèvrefeuille qu’elle -mit à son sein par-dessus le fichu de crêpe noir. Étendue -dans la barque, ayant en face d’elle la bonne Teresa -qui lui était si dévouée, ses beaux cheveux blonds -déroulés sur les coussins de satin rose qui soutenaient -son corps amaigri, la fille du sénateur offrait comme -une image mélancolique de Venise expirante, qui lutte -contre la destruction dont elle sent les atteintes, en se -disant, tout bas, avec la jeune captive du poëte:</p> - -<p class="pp8 p1">Je ne veux pas mourir encore....</p> - -<p class="p1">Beata se fit conduire à Murano et s’arrêta longtemps -en face de la charmille <i>di San Stefano</i>, qui lui rappelait -à la fois des souvenirs poignants et le plus beau -jour de sa noble vie. Puis elle ordonna à l’un de ses -gondoliers de lui chanter la jolie complainte qui avait -excité l’hilarité de son amie Tognina, voulant compléter -le tableau de son rêve de bonheur:</p> - -<p class="pp8 p1">La luna è bianca.....<br /> -Il sole è rosso....<br /> -Lo sposalizio si farà....</p> - -<p class="pp8 p1">La luna dice al sole:<br /> -Il lume tuo mi schiarerà....<br /> -E Gesù Cristo ci benirà....</p> - -<p class="p1">«Oui, oui, répondit Beata avec un sourire de tristesse; -il nous bénira dans ce monde ou dans l’autre.</p> - -<p>—Ah! signora, répliqua Teresa, que l’exclamation -de sa maîtresse avait émue, pouvez-vous penser à la -mort, quand tout vous parle de la vie et des félicités qui -vous attendent?»</p> - -<p>Après avoir satisfait au désir de son cœur ingénu, -Beata retourna paisiblement à Venise. La journée était<span class="pagenum"><a name="Page_536" id="Page_536">[536]</a></span> -déjà fort avancée. Le soleil, qui commençait à quitter -l’horizon, projetait sur la ville merveilleuse ces beaux -rayons jaunes d’un soir d’été, qui sont comme le dernier -adieu du jour qui s’en va. Les cloches de Saint-Marc -tintaient dans le lointain, et leurs notes mélancoliques -étaient en harmonie avec l’aspect de la nature -et les sentiments de Beata. Au lieu de franchir le petit -canal <i>de’ Mendicanti</i>, qui est en face de Murano, faisant -un détour par l’<i>isola di San Pietro</i>, la barque qui portait -un si précieux trésor traversait lentement le canal -<i>di San Marco</i>, qui forme l’entrée magnifique de cette -longue voie triomphale qu’on appelle <i>il Canalazzo</i>. Il -était à peu près huit heures du soir. Les ombres s’allongeaient -derrière la gondole silencieuse, dont le sillage -ressemblait à un brasier d’étincelles d’or. A gauche, -la belle église <i>di San Giorgio Maggiore</i> se dégageait de la -pénombre qui enveloppait l’île tout entière, tandis que -le quai des Esclavons, <i>la Riva dei Schiavoni</i>, était rempli -d’une foule curieuse qui faisait face à la mer, comme -si elle eût été frappée de quelque spectacle inattendu. -Tous les regards étaient dirigés sur la gondole de Beata, -dont la pâleur et la défaillance inspiraient une douloureuse -compassion. Arrivée près de la Piazzetta, Beata -crut apercevoir Lorenzo au milieu d’un groupe de personnes -qui se tenaient sur le Traghetto; elle fit approcher -la gondole et, ayant reconnu en effet le chevalier -Sarti entouré de plusieurs de ses amis, elle posa une -main sur son cœur et, de l’autre, elle lui envoya un -baiser, comme pour lui dire un éternel adieu.... Et la -barque disparut dans l’ombre de la nuit naissante. Un -cri d’admiration s’éleva du milieu de cette foule attendrie -par le témoignage d’un amour si profond et si naïf.</p> - -<p>Ce fut là le dernier effort de la pauvre Beata. Au lieu<span class="pagenum"><a name="Page_537" id="Page_537">[537]</a></span> -du soulagement qu’elle avait espéré, sa faiblesse ne fit -que s’accroître chaque jour davantage, et bientôt il ne -resta plus le moindre doute sur sa fin prochaine. Elle ne -souffrait pas, elle s’éteignait comme une flamme qui -n’a plus d’aliment. L’intérêt qu’on prenait à cette -noble créature était si grand à Venise, surtout parmi -les partisans de la révolution qui allait s’accomplir, que -la foule encombrait le palais Zeno pour avoir de ses -nouvelles. Le chevalier Grimani fut l’un des premiers à -accourir auprès de la femme qui lui avait été destinée, -et dont il avait pu apprécier le caractère élevé. Après -avoir reçu les sacrements de l’Église avec une sérénité qui -excita l’admiration du prêtre et des serviteurs de sa -maison qui assistaient à cette pieuse cérémonie, Beata -éprouva un soulagement moral dont son pauvre corps -ressentit pendant quelques heures la douce influence. -Sans se faire aucune illusion sur son état, Beata profita -des instants de répit que lui accordait la nature pour accomplir -un vœu de son cœur. Elle pria son père de faire -venir le chevalier Sarti. Le sénateur acquiesça au désir -de sa fille sans hasarder la moindre observation. On -n’eut pas besoin d’aller chercher bien loin le chevalier: -car, depuis huit jours, il n’avait pas quitté le palais où Teresa -l’avait introduit et le tenait caché par pitié. Mais, -avant qu’il fût permis à Lorenzo d’entrer dans la chambre -de la signora, Beata fit un effort pour se vêtir de la robe -blanche et du fichu de crêpe noir qu’elle portait le jour -de la promenade à Murano. Elle mit aussi une branche -de chèvrefeuille à sa ceinture, et fit placer sur sa table de -nuit une Bible et <i>la Divine Comédie</i> de Dante Alighieri. -Lorsque tous ces préparatifs furent terminés et que -Beata, étendue dans son lit, put lire sur tous les objets -dont elle s’était entourée l’expression de son âme, le sénateur<span class="pagenum"><a name="Page_538" id="Page_538">[538]</a></span> -Zeno, précédant le chevalier Sarti dans la chambre -de sa fille, lui dit avec émotion:</p> - -<p>«Venez contempler votre ouvrage, monsieur le chevalier!</p> - -<p>—Non, mon père, répondit Beata, c’est l’ouvrage -de Dieu.»</p> - -<p>Le sénateur se retira en laissant la camériste Teresa -avec Beata et le chevalier. La chambre était remplie de -de fleurs et éclairée comme s’il se fût agi d’une fête -nuptiale. «Asseyez-vous là, près de moi, Lorenzo,» dit -Beata avec un sourire charmant.</p> - -<p>Lorenzo, tombant à genoux, saisit la main de Beata, la -couvrit de baisers et de larmes. «Pourquoi pleurez-vous, -mon ami? lui dit-elle avec douceur. J’ai un si -grand plaisir à vous voir, et j’ai tant de choses à vous -dire! Asseyez-vous, Lorenzo, et écoutez-moi.»</p> - -<p>Lorenzo se releva avec peine et s’assit tout près du lit -de Beata. La camériste, qui se tenait debout derrière le -chevet de sa maîtresse, allait se retirer dans le fond de la -chambre, lorsque Beata lui dit: «Tu peux rester, car je -n’ai plus de secrets pour toi, ma bonne Teresa. Savez-vous, -mon ami, dit Beata, après avoir appuyé sa tête languissante -sur sa main droite, pendant que Teresa prenait -soin d’écarter de son visage les longues mèches de -ses cheveux dénoués; savez-vous qu’il y a bien longtemps -que j’aspire au bonheur que je goûte en ce moment! -Du jour où la Providence vous a conduit à la villa Cadolce, -dès ce jour bienheureux, qui est le premier de -mon existence morale, je me suis sentie attirée vers -vous par une force invincible contre laquelle je n’ai -cessé de lutter. Je vous vois encore apparaître dans le -salon de mon père pendant cette belle nuit de Noël; je -vous vois avec vos cheveux blonds et la grâce touchante<span class="pagenum"><a name="Page_539" id="Page_539">[539]</a></span> -du jeune âge, et je sens encore au fond de mon cœur -le doux frémissement que me firent éprouver les réponses -naïves qui s’échappaient de vos lèvres innocentes! -Quoique je fusse plus âgée que vous de quelques -années, je n’étais pas moins ignorante sur la -nature des sentiments qui peuvent nous agiter. Je n’avais -jamais rien senti de semblable à ce que votre -présence me fit éprouver! J’étais à la fois charmée et -confuse en vous voyant. Absent, je m’inquiétais de vous -et je vous recherchais.... présent, vous me troubliez -jusqu’à la confusion de moi-même. Je ne savais comment -gouverner mon pauvre cœur. Élevée par des -hommes, puisque je n’ai pas connu ma mère, hélas! -habituée dès l’enfance à contenir l’expression de mes -pensées, je n’avais personne autour de moi à qui je -pusse demander un conseil. Mon amie Tognina était -d’un caractère trop opposé au mien pour m’encourager -à lui ouvrir mon âme. Sa gaieté bruyante effarouchait -ma timidité naturelle. Un jour que je me -promenais avec elle dans une allée ombreuse du -parc de Cadolce, elle me fit tressaillir par les questions -indirectes qu’elle me faisait à votre sujet. Ce fut -aussi pendant le soir de ce même jour, qu’après avoir -entendu chanter à Guadagni l’admirable morceau de -Gluck:</p> - -<p class="pp8 p1">Che farò senza Euridice?<br /> -Dove andrò senza il mio bene?</p> - -<p class="pn1">je vous vis pleurer à la porte du salon où nous étions -tous réunis, et puis disparaître tout à coup. Vos larmes -me touchèrent, je fus inquiète, je sortis du salon pour -m’assurer de ce que vous étiez devenu, et, en vous -apercevant accoudé derrière le citronnier de la grande<span class="pagenum"><a name="Page_540" id="Page_540">[540]</a></span> -allée, je sentis dans tout mon être une commotion si -profonde, qu’elle éveilla mon instinct. Je compris alors, -pour la première fois, ce que j’étais pour vous et quel -genre d’intérêt vous m’aviez inspiré! je devins triste, -soucieuse de l’avenir et mécontente de moi-même. J’eus -honte de ma faiblesse, je cachai mon secret au fond de -mon cœur avec l’inquiétude et la vigilance d’un coupable, -et je pris la ferme résolution de vous éloigner -de moi, ou de réprimer vos illusions par la froideur de -mon maintien.</p> - -<p>«Ce que j’ai souffert, mon ami, dans cette lutte homicide -contre le sentiment le plus pur de la nature, -Dieu seul le sait! ma position était affreuse. Fille unique -d’un patricien austère qui a conservé toutes les idées -des temps qui ne sont plus; fiancée à un homme de -mon rang et qui était digne de mon affection, je me -sentais captivée par un enfant, pour ainsi dire, que -j’avais vu croître à mes côtés et dont j’avais pris plaisir -à développer la belle intelligence. Que penserait-on -de moi, que dirait le monde si l’on venait à découvrir -ma faiblesse pour un jeune homme confié à ma sollicitude? -L’idée qu’on pourrait mal apprécier le sentiment -étrange que j’éprouvais pour vous me rendait -surtout malheureuse! Le moindre regard, la moindre -parole un peu équivoque qu’on m’adressait à votre sujet, -me faisaient rougir; je ne savais quelle contenance -prendre pour ne pas trahir le secret de mon cœur. Plus -je faisais d’efforts pour étouffer une passion insensée -qui ne pouvait que troubler ma vie, et moins je réussissais -à vous oublier. Pardonnez-moi, Lorenzo, ces -aveux qui n’ont rien de blessant pour vous: car c’est -votre âge, bien plus que la condition où Dieu vous a fait -naître, qui me paraissait un obstacle infranchissable.<span class="pagenum"><a name="Page_541" id="Page_541">[541]</a></span> -D’autres sujets de tristesse vinrent encore aggraver ma -position, ajouta Beata d’une voix plus faible en baissant -les paupières. Je me reprochai la trop grande -sévérité de ma conduite à votre égard, et je craignis -d’avoir contribué peut-être à vous jeter dans un monde -indigne de vous.»</p> - -<p>A cette manière discrète et touchante de lui rappeler -les fautes qu’il avait commises, le chevalier Sarti saisissant -avec transport la main de Beata qu’il pressa contre -son front humilié: «Ah! signora, dit-il avec douleur, -je n’étais pas digne de troubler par mes erreurs une -âme aussi pure que la vôtre!</p> - -<p>—La lettre que je reçus de vous quelque temps -après, continua la gentildonna en entr’ouvrant ses beaux -yeux et en laissant errer sur ses lèvres pâles un sourire -de joie enfantine, cette lettre qui ne m’a pas quittée -depuis, ajouta-t-elle en tirant de son sein un papier -tout froissé, me rendit en partie le calme intérieur que -j’avais perdu. Je fus touchée de l’expression de vos sentiments, -je fus heureuse d’avoir été comprise, mais -je n’eus pas le courage de vous répondre, ni la force -de prendre une résolution. Contente du présent, j’oubliai -l’avenir et les inextricables difficultés de ma position, -et mon cœur se remplit de vagues et lointaines -espérances. Je laissai courir le temps, jouissant avec -délices des témoignages discrets de votre affection, dont -je me rappelle les moindres particularités. La promenade -à Murano que nous fîmes ensemble avec Tognina -est surtout présente à mon souvenir! A partir de ce -jour, le plus beau de ma vie, ma destinée fut irrévocablement -fixée. En écoutant les belles paroles qui sortaient -si abondamment de votre bouche inspirée, -j’éprouvai je ne sais quel ravissement intérieur où mon<span class="pagenum"><a name="Page_542" id="Page_542">[542]</a></span> -âme s’éleva à la hauteur des idées que vous veniez d’exprimer -avec tant d’éloquence. Je dérobai à vos regards -les larmes de bonheur que je ne pus m’empêcher de -verser, et je revins à Venise, comme transfigurée par la -poésie de vos nobles sentiments. J’hésitais cependant à -rompre le silence que j’avais imposé à mon cœur depuis -tant d’années. Mon père qui avait en moi une si -grande confiance et dont je craignais, avant tout, d’affliger -la vieillesse, m’obligeait à garder vis-à-vis de vous -une extrême réserve. J’ai eu pendant un moment quelques -lueurs d’espérance sur les intentions de mon père -à votre égard, et je compte parmi les instants heureux -de ma vie les quelques jours qui précédèrent votre départ -pour l’université de Padoue. Hélas! mon illusion -fut de courte durée. Je ne vous dirai pas, mon ami, tout -ce que j’ai souffert pendant votre longue absence, ni les -innocents stratagèmes qu’il m’a fallu employer pour -retarder, de jour en jour, mon mariage avec le chevalier -Grimani; je ne vous rappellerai pas non plus tout -ce qui est survenu depuis votre retour à Venise, ajouta -Beata en posant sur ses yeux la main qui lui restait -libre. Mais, pour que vous puissiez comprendre la -conduite que j’ai tenue depuis le jour fatal où vous -avez quitté le palais de mon père, je dois vous dire ce -qui se passait dans mon âme, pendant que je luttais ainsi -contre la destinée que je m’étais faite.»</p> - -<p>En prononçant ces dernières paroles, Beata, fatiguée -par les efforts qu’elle venait de faire, fut prise d’une -toux sèche et si persistante qu’on fut obligé de la soulever -de son lit et d’humecter ses lèvres de quelques -gouttes d’essence. Le chevalier tremblait en tenant dans -ses bras le corps épuisé de cette femme adorée, qui lui dit, -en tournant vers lui ses yeux presque éteints: «Si vous<span class="pagenum"><a name="Page_543" id="Page_543">[543]</a></span> -manquez déjà de courage, mon ami, que sera-ce donc -plus tard?...»</p> - -<p>Lorenzo, pour toute réponse, se mit à sangloter si -fort, que Teresa, effrayée, sonna le médecin qui veillait -dans l’antichambre. La crise ne dura pas longtemps: -Beata soulagée fut remise dans la position qu’elle avait -auparavant, et le médecin se retira ainsi que les domestiques -qui l’avaient suivi.</p> - -<p>«Mon ami, reprit la gentildonna avec un doux et charmant -sourire qui vint éclairer subitement ce beau visage -déjà flétri par la souffrance, après le bonheur de vous -avoir connu, je vous dois encore les plus pures jouissances -que j’ai goûtées dans ce monde. Oui, cher Lorenzo, -j’ose vous le dire aujourd’hui pour la première fois, le -sentiment que vous m’avez inspiré a été pour moi la -source d’une vie nouvelle. Vous avez réveillé mon âme -endormie et vous lui avez communiqué une impulsion -pour laquelle je vous devrai une éternelle reconnaissance. -C’est un devoir pour moi de vous raconter comment -s’est opéré, dans les dispositions secrètes de mon -cœur, un si grand changement.</p> - -<p>«Vous le savez, mon ami, ayant perdu ma mère de -très-bonne heure, j’ai été élevée par des serviteurs dévoués, -sous la surveillance de mon père et de l’abbé Zamaria, -qui prit un soin tout particulier de mon instruction. -On m’enseigna plus de choses que les femmes de -mon temps et de ma condition n’avaient coutume d’en -apprendre, et les livres eurent plus de part à mon éducation -que l’instinct de la nature. Je manquai de cette -discipline qu’insinuent dans le cœur d’un enfant les -baisers de la femme qui lui a donné le jour, et dont rien -ne saurait suppléer la tendresse. Heureusement les arts -et surtout la musique, ce langage mystérieux du sentiment<span class="pagenum"><a name="Page_544" id="Page_544">[544]</a></span> -qui nous révèle ce que la parole est impuissante à -exprimer, vinrent tempérer par leur douce influence -ce qu’il y avait de trop sévère, de trop aride peut-être, -dans la nourriture qu’on donnait à mon esprit.</p> - -<p>«Vivant au milieu d’une société brillante qui ne pensait -qu’au plaisir, adorée de mon père qui, pour me rendre -plus digne de l’héritage qu’il me destinait, aimait à -m’entretenir du spectacle de l’histoire et des problèmes -redoutables qui touchent au gouvernement des -hommes, sa principale occupation, je grandissais -comme une plante qu’on soigne trop et à qui l’on mesure -l’air vivifiant, ou comme un oiseau qui, dans la -cage d’or où il est éclos artificiellement, ignore les vicissitudes -de la liberté. Soumise aux devoirs de mon sexe, -à ceux de ma position, j’accomplissais tout ce qui m’était -prescrit par les bienséances du monde que j’avais -sous les yeux, sans en comprendre bien le sens. Les -arts, la littérature, et même les pratiques extérieures de -la religion, me paraissaient des distractions aimables, -l’ornement nécessaire d’une société polie. Ainsi s’écoulaient -les jours paisibles de mon existence, et mon âme, -bornée dans ses désirs parce qu’aucun accident de la -route n’avait éveillé encore sa noble curiosité, ne s’élevait -pas au-dessus de l’horizon de la vie matérielle.</p> - -<p>«C’est alors que la Providence vous a conduit à la villa -Cadolce. Je pris soin, à mon tour, de votre éducation, et, -sous la haute surveillance de l’abbé Zamaria, je me plaisais -à cultiver votre belle nature et à en faire jaillir les -sources généreuses. On eût dit que mon cœur inoccupé -avait saisi avec empressement l’occasion de satisfaire ses -besoins d’affection, et que vous étiez pour moi comme -un jeune frère, sur lequel une sœur plus âgée aime à -exercer ses instincts de maternité. Je ne vous dirai pas,<span class="pagenum"><a name="Page_545" id="Page_545">[545]</a></span> -mon ami, quel bonheur j’éprouvai à voir se développer -chaque jour votre intelligence si docile aux soins qu’on -lui prodiguait, de quel ravissement je fus saisie lorsque -je vis éclater dans vos yeux et sur votre front si pur -l’étincelle de la vie morale. Une émotion confuse et -inexplicable m’agitait à votre aspect; une joie intime et -délicieuse, qui doit ressembler au tressaillement de bonheur -qu’éprouve une mère, alors qu’elle voit l’âme de -son enfant se dégager—<i>qual mattutina stella</i>—des limbes -de l’instinct, me pénétrait aussi aux moindres paroles -que je vous entendais proférer! Il me semblait -que tout se renouvelait au dedans de moi, qu’une séve -printanière circulait dans mes veines, et que mon cœur -s’emplissait d’un souffle régénérateur. Éclairée par cette -lumière intérieure que je ne savais comment qualifier, -je promenais sur le monde des regards curieux. Chaque -chose m’apparaissait sous un aspect nouveau. La société, -les arts et la nature me parlèrent un langage que -je comprenais pour la première fois, et l’horizon de la -vie s’agrandit tout à coup devant mon âme enchantée.</p> - -<p>«Ah! Lorenzo, quels jours d’inexprimable félicité succédèrent -pour moi à ce réveil de mon cœur! Quels -moments délicieux je passai à la villa Cadolce, en assistant -aux leçons que vous donnait l’abbé Zamaria avec -un entrain et une ardeur de jeune homme! Combien -j’étais heureuse de vous sentir à mes côtés, pendant ces -promenades charmantes que nous faisions à Vicence, à -Padoue, et sur les bords de la Brenta! Je n’ai point oublié -la visite que nous fîmes à la villa Grimani et la -scène qui s’ensuivit le soir, sous la charmille. En chantant -avec mon amie Tognina le duo si frais et si élégant -de Clari, que le cher abbé Zamaria accompagnait -sur la mandoline, je croyais exprimer mes<span class="pagenum"><a name="Page_546" id="Page_546">[546]</a></span> -propres sentiments. J’étais comme enivrée de l’écho -de mon âme, et, en contemplant la lune qui s’égayait -au-dessus de nos têtes, et dont la lumière mystérieuse -éclairait discrètement ce paysage enchanté, je compris -ce qu’était la poésie de la vie. Je vous voyais, Lorenzo, -sans vous regarder. L’inquiétude que vous éprouviez -me révéla l’existence d’un sentiment analogue au mien, -et, lorsque la barque des ouvrières en soie remonta le -canal de la Brenta, et que leurs voix mélodieuses emplirent -le silence de cette nuit sereine en chantant la jeunesse -et la brièveté des jours qui nous sont accordés, -mon cœur s’ouvrit tout entier à la douce espérance! Je -ne savais trop ce que je voulais, ni vers quel avenir tendaient -mes aspirations; mais j’étais heureuse de vivre, -et tout souriait à ma faible raison, qui n’apercevait rien -au delà de la sphère étoilée et des heures fugitives.</p> - -<p>«J’emportai mon bonheur à Venise. Malgré les sages -conseils de mon oncle, ce prêtre vénérable qui a tant -souffert et qui avait pour vous une si grande affection; -malgré les pressentiments et les scrupules de ma conscience, -je m’abandonnai aux rêves décevants qui charmaient -mon imagination. Je résolus de surveiller mon -cœur, de vivre à côté de vous sans trahir ma faiblesse, -et de laisser faire la destinée. Ma timidité naturelle, la -réserve que m’imposait une situation unique, la tendresse -de mon père, la sévérité de ses idées, les engagements -qu’il avait contractés pour mon avenir, et d’autres -circonstances que j’ai oubliées.... n’empêchaient pas -mes illusions de se maintenir, de s’enraciner, pour ainsi -dire, dans la substance de mon être, et de m’envelopper -de nuages d’or qui me cachaient la réalité. Je vous admirais, -Lorenzo! votre intelligence si vive, l’ardeur -de connaître qui s’était emparée de vous, la tournure romanesque<span class="pagenum"><a name="Page_547" id="Page_547">[547]</a></span> -de votre imagination et, je puis tout vous dire -maintenant, l’élégance de votre personne et l’expression -de vos traits, me causaient une émotion de tendresse -et d’orgueil. J’étais fière de vos succès dans le -monde, je vous voyais grandir dans la vie avec une joie -secrète. Vos goûts devenaient les miens; les livres que -vous préfériez, je m’efforçais aussi de les comprendre, -et le paradis était dans mon cœur. Mais comment vous -expliquer, mon ami, ce que j’ai éprouvé le jour où Tognina -nous conduisit à Murano? Cette journée bénie du -ciel décida de ma destinée. En entendant sortir de votre -bouche tant de belles paroles, en vous écoutant définir -la poésie, que vous appeliez l’<i>essence</i> de tout ce qu’il y a -de grand et de beau sur la terre, je fus comme éblouie -de l’éclat de votre esprit, je ne pus contenir l’impression -de ravissement que vous aviez excitée en moi. Je me dérobais -à vos regards, et, appuyée sur la fenêtre du <i>camerino</i>, -je savourais la béatitude d’un rêve de-bonheur. -Les autres incidents de cette soirée mémorable achevèrent -d’élever mon esprit jusqu’à l’idéal que vous m’aviez -fait entrevoir, et je revins à Venise en bénissant la -Providence de vous avoir conduit sur mon chemin.</p> - -<p>«Vous savez le reste, ajouta Beata, visiblement fatiguée -de l’effort qu’elle venait de faire. Votre départ pour -l’université de Padoue, la tristesse de l’absence, l’irritation -de mon père contre vous, et les malheurs qui en -furent la suite, tout vint m’accabler à la fois. Je résistai -pendant quelque temps à la pression des événements, -par la patience et l’inertie naturelle de mon caractère. -Je me réfugiai dans mon for intérieur, et je fortifiai -mon âme par la lecture des livres qui vous étaient chers, -surtout par celle de <i>la Divine Comédie</i>, dont vous m’aviez -fait connaître tant d’admirables passages. Par un artifice<span class="pagenum"><a name="Page_548" id="Page_548">[548]</a></span> -de la douleur, que vous ignorez sans doute, je m’identifiai -avec l’adorable <i>Francesca da Rimini</i>, dont le -sort me paraissait digne d’envie. Je me mis à chanter -aussi la musique qui vous plaisait; enfin, j’évoquai toutes -les forces de mon être pour vivre avec votre pensée, -et cela ne me suffisait pas! Je sentais au dedans de moi -un vide affreux que je ne savais comment combler. -J’eus recours alors à la prière solitaire et aux pratiques -de la religion que je n’avais jamais négligée, mais qui -n’avait jamais été pour moi un objet de méditation. Je -ne trouvai pas d’abord dans le recueillement ni dans le -spectacle des cérémonies du culte l’apaisement que j’y -avais cherché: il me fallut de plus grandes douleurs pour -faire jaillir de mon âme l’étincelle divine qui m’entr’ouvrit -le royaume des éternelles espérances. L’événement -qui eut lieu dans ce palais, et votre arrestation au casino -du <i>Salvadego</i> me donnèrent une force de résolution -dont je ne me croyais pas capable. En vous apercevant -agenouillé à mes pieds dans la <i>cantoria</i> de San Geminiano, -pendant que mon pauvre cœur vous cherchait -sous les plombs du palais ducal, je vis clairement que -ce miracle ne pouvait être que l’œuvre de Dieu.</p> - -<p>«Je ne suis pas une savante comme vous, mon ami. -Je ne pourrais pas analyser l’espèce de révolution qui -s’est faite en moi depuis les derniers événements que je -viens de rappeler. Ce que je puis seulement vous affirmer, -c’est que l’émotion que j’ai ressentie dans l’église -San Geminiano a achevé d’initier mon esprit aux mystères -de béatitude infinie que la journée passée à Murano -m’avait fait pressentir. La poésie dont vous avez -rempli mon âme ce jour-là m’a fait comprendre Dieu, -l’amour m’a rendue chrétienne. Ah! soyez mille fois -béni, Lorenzo, pour tout le bien que vous m’avez fait!<span class="pagenum"><a name="Page_549" id="Page_549">[549]</a></span> -Sans vous, je serais restée une créature bien misérable! -Vous avez éveillé les plus nobles instincts de ma nature, -vous avez suscité dans mon cœur le besoin d’aimer, et -le sentiment profond que vous m’avez inspiré a été la -cause de tout le bonheur que j’ai pu goûter dans ce -monde et me sera un titre, je l’espère, devant la miséricorde -de Dieu. Je regrette pourtant la vie..., ajouta -Beata, dont la respiration haletante indiquait l’épuisement -des forces. Oui, je regrette la vie que j’aurais -partagée avec vous et la douce lumière du ciel qui aurait -éclairé notre bonheur! Cher Lorenzo, pourquoi -Dieu ne s’est-il pas révélé plus tôt à mon âme insouciante? -Il m’aurait donné le courage de surmonter tous -les obstacles qui nous séparent sur cette terre! mais -que sa volonté soit faite. Nous nous reverrons dans un -monde meilleur. N’est-ce pas, Lorenzo, que vous croyez -avec moi à cette vie future qu’ont pressentie les poëtes et -les philosophes de tous les temps, me disiez-vous, et qui -nous est promise par le Maître divin qui a dit: <i>Il sera -beaucoup pardonné à qui a beaucoup aimé</i>? Oh! je le -sens mieux que je ne puis l’exprimer, ce monde que -nous traversons si rapidement ne peut être qu’un passage, -une station, que sais-je? une épreuve qui nous est -imposée par le créateur de tant de merveilles! Toutes -choses, ici-bas, nous parlent d’un juge rémunérateur -du bien et du mal; tout nous atteste la destinée immortelle -de notre âme. L’éclat du jour, les magnificences -de la nature, nos désirs infinis et la rapidité des heures -qui nous sont départies, l’idéal de justice et de beauté -qui s’élève et subsiste en nous malgré les iniquités et -les imperfections des hommes que nous avons sous les -yeux, l’insatiable curiosité de notre esprit jointe à la -faiblesse de nos organes, des aspirations vers le bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_550" id="Page_550">[550]</a></span> -et la perfection dans un être fragile et périssable.... -tout cela peut-il se concevoir sans une vie future? Non, -cher Lorenzo, Dieu n’a pu mettre dans mon cœur le -sentiment profond que vous m’avez inspiré, pour m’abandonner -ensuite! Vous l’avez dit, vous l’avez dit, -cher compagnon de ma courte existence, l’amour est -le souverain maître de la vie et de la mort. Il a élevé -mon âme jusqu’à la poésie qui m’a fait comprendre la -grandeur de Dieu, comme le dit aussi Béatrix dans ces -beaux vers que vous m’avez fait connaître:</p> - -<p class="pp8 p1">Questo decreto, frate, sta sepulto<br /> -Agl’occhi di ciascun il cui ingegno<br /> -Nella fiamma d’<i>amor</i> non è adulto<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>.»</p> - -<p class="p1">Une pâleur mortelle, suivie d’une transpiration abondante -et d’un affaissement qui dura quelques minutes, -avertirent le chevalier que la pauvre Beata était suspendue -dans l’abîme par un dernier souffle de vie. Il -sanglotait bruyamment en pressant la main déjà froide -de la gentildonna contre ses lèvres, et il allait appeler -du secours, lorsque Beata, entr’ouvrant péniblement ses -beaux yeux, lui dit tout bas, comme si elle eût deviné sa -pensée: «Pas encore, mon ami.... j’ai une prière à vous -adresser. Tenez, lui dit-elle, en lui offrant une mèche -de ses cheveux qu’elle avait cachée dans un évangile -qui était sous sa main, conservez cela en souvenir -de moi. Lorenzo, ô vous que j’ai tant aimé, ne -m’oubliez pas! quel que soit le nombre de jours qui -vous sera départi par la Providence, que mon nom reste -doux à vos lèvres.... Réjouissez-vous, comme dit le saint -prophète, <i>de la femme de votre jeunesse</i>.»</p> - -<p>Puis, tirant de son sein un christ en ivoire qu’elle<span class="pagenum"><a name="Page_551" id="Page_551">[551]</a></span> -embrassa avec effusion, elle le présenta au chevalier en -lui disant: «Imitez-moi, mon ami, et que nos âmes se -confondent à travers Jésus-Christ.»</p> - -<p>Le chevalier s’empressa de satisfaire au désir de Beata, -qui, ayant remis le christ sur sa poitrine, ajouta: «Maintenant -je suis heureuse! nous nous reverrons.... je vous -attendrai; je serai la <i>stella mattutina</i> que vous invoquerez -dans les grandes difficultés de votre vie, Lorenzo,» -murmura-t-elle de ses lèvres contractées par le frisson -de la mort.</p> - -<p>A ce spectacle le chevalier se mit à crier: «Au secours! -au secours!» Les domestiques, les médecins, un prêtre -et le sénateur entrèrent précipitamment dans la chambre -de la gentildonna agonisante. Le sénateur s’approcha -du lit de sa fille qui, faisant un effort suprême, s’écria: -«Jésus, mon Dieu, ayez pitié de moi ...» Ce furent -les dernières paroles qu’elle put articuler. Lorenzo -éperdu se précipita sur la main glacée de Beata et dit -dans une sorte d’extase:</p> - -<p class="pbq p1">Ita nè <i>Beata</i> nell’alto cielo, nel reame ove gl’angeli hanno -pace.</p> - -<p class="pbq p1">Beata s’est envolée comme un ange dans le royaume des -cieux<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p> - -<p class="p1">Beata était morte dans la nuit du 10 au 11 mai 1797. -Quelques jours après, le 16 mai, une flottille amenait -sur la place Saint-Marc une division de l’armée française, -et la république de Venise avait cessé d’exister.</p> - -<p class="pc4 mid">FIN.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_552" id="Page_552">[552]</a><br /><a name="Page_553" id="Page_553">[553]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES.</h2> - -<table id="toc" summary="cont"> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl"><span class="smcap">Dédicace</span></td> - <td class="tdr"><span class="small">Page</span> <a href="#Page_v">v</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl">I.</td> - <td class="tdl">Une sonate de Beethoven</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl">II.</td> - <td class="tdl">Beata</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_35">35</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl">III.</td> - <td class="tdl">Venise</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_137">137</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl">IV.</td> - <td class="tdl">Farinelli et les sopranistes</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_212">212</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl">V.</td> - <td class="tdl">Promenade à Murano</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_267">267</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl">VI.</td> - <td class="tdl">L’aristocratie de Venise</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_290">290</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl">VII.</td> - <td class="tdl">La musique de Venise</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_327">327</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl">VIII.</td> - <td class="tdl">Les fiançailles de Beata</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_415">415</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl">IX.</td> - <td class="tdl">Le dernier carnaval de la république de Venise</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_458">458</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdl">X.</td> - <td class="tdl">Chute de la république de Venise</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_509">509</a></td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc4">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_554" id="Page_554">[554]</a><br /><a name="Page_555" id="Page_555">[555]</a></span></p> - -<hr class="d3" /> - -<p class="pc">TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE<br /> -Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation<br /> -rue de Vaugirard, 9</p> - -<hr class="d4" /> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">FOOTNOTES:</h2> - -<div class="footnotes"> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a></span> -On retrouve ces détails sur la jeunesse de Beethoven, qui redressent -tant d’erreurs, dans la <i>biographie</i> de M. Antoine Schindler.—Leipzig, -1845.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a></span> -Dans le <i>Banquet</i>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a></span> -Me séparer encore aujourd’hui de toi, sans pouvoir l’empêcher, -c’est pour mon cœur une bien vive douleur!</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a></span> -<i>Rêveries d’un Promeneur solitaire.</i></p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a></span> -Dans ses <i>Problèmes</i>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a></span> -Des journaux allemands ont révoqué en doute ce fait de la vie de -Beethoven; nous pouvons assurer qu’il est incontestable et puisé à -bonne source.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a></span> -Giulietta di Guicciardi est morte à Vienne depuis 1840.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a></span> -Voir mon premier volume de <i>Critique et littérature musicales</i>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a></span> -«Content du présent, que notre esprit évite de s’inquiéter de -l’avenir! que par une douce gaieté il tempère l’amertume de la vie! -Ici-bas il n’est pas de parfait bonheur.» (Horace, ode <span class="smcap">IV</span>, livre II.)</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a></span> -«L’amour donne de l’esprit, et il se soutient par l’esprit.» (Pascal, -<i>Discours sur les passions de l’amour</i>.)</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a></span> -Morceau de peau d’âne préparée pour y écrire de la musique.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a></span> -Le duo de l’abbé Clari dont il est question ici est connu à Paris -depuis une trentaine d’années. Chanté d’abord aux exercices de l’école -Choron, les amateurs et les artistes l’ont ensuite répandu dans les -salons et dans les concerts publics.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a></span> -La quinzième strophe du chant <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a></span> -Dante, <i>Paradiso</i>, canto <span class="smcap">XX</span>, terzina 24.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a></span> -<i>Orfeo ed Euridice</i> fut représenté à Vienne le 5 octobre 1762 dans -le théâtre près Hofburg, en présence de toute la cour impériale. Guadagni -chantait le rôle d’Orfeo; une cantatrice nommée Bianchi remplissait -celui d’Euridice, et Glebero-Clavarau celui de l’Amour, écrit -pour voix de soprano. Voy. <i>Christoph Willibald Ritter fougluck</i>, par -Antoine Schmid, p. 992 et 98.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a></span> -<i>Pensées</i> de Vauvenargues.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a></span> -L’abbé de Saint-Pierre.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a></span> -La colonie <i>di San-Leucio</i> fut fondée en 1789 par un décret du roi -de Naples où l’on remarque les passages suivants: «Le mérite seul -distingue entre eux les colons de San-Leucio. Le luxe est absolument -interdit, et une parfaite égalité règne dans les vêtements. Les jeunes -époux se choisissent librement, et les parents n’auront pas le droit de -s’opposer à leur union, etc.» Voy. l’<i>Histoire du royaume de Naples</i>, -par le général Colletta, t. I<sup>er</sup>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a></span> -<i>Voyage de Burney</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 158 de la traduction française.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a></span> -«Tu m’as appris, ô ma belle, comment un cœur épris passe, en -un instant, de l’abattement à l’espérance.»</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a></span> -«Ne croyez pas que je puisse jamais cesser de vous aimer, ô -mon cœur! Pas même en badinant, je ne voudrais vous tromper.»</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a></span> -Dans un roman de Mme Sand qui a été beaucoup lu, <i>Consuelo</i>, -on trouve sur le premier plan de ce joli tableau de la vie vénitienne la -figure du vieux Porpora. Nous n’étonnerons sans doute personne en -disant que Mme Sand a prêté au maître napolitain les couleurs de sa -belle imagination. Mme Sand est moins un historien qu’un poëte; aussi -le Porpora qu’elle a créé n’a-t-il presque rien de commun avec l’auteur -de la cantate dont il est question ici.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a></span> -Dante, <i>Enfer</i>, chant XII.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a></span> -André Chénier, <i>Idylles</i>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a></span> -«Ne te laisse pas tourmenter ainsi par des idées mélancoliques; -viens avec moi dans ma gondole, nous irons nous promener au loin -dans la mer! Nous laisserons derrière nous les ports et les îles qui -entourent la ville, et là, sous un ciel sans nuage, la lune nous -sourira.»</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a></span> -Dante, <i>Enfer</i>, chant IX, terzina 23 et 24.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a></span> -La <i>canzonetta</i> dont il est question dans ce passage a été trouvée -manuscrite dans les papiers du chevalier Sarti. C’est une mélodie délicieuse -en sol mineur, d’un rhythme onduleux, qui se termine par une -cadence en <i>sol</i> majeur d’un effet ravissant.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a></span> -«Où sont ces jours heureux où nous goûtions ensemble un repas -modeste qui, partagé avec toi, devenait une ambroisie? Tu ne possédais -alors ni rang ni richesses, mais de la jeunesse, de la beauté et un -cœur aimant.»</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a></span> -Dante, <i>Paradiso</i>, chant III, terzina 40.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a></span> -Dante, <i>Purgatorio</i>, chant XII.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a></span> -Fra Giocondo fut appelé par Louis XI en France, où il a construit -le vieux pont de Notre-Dame, puis à Rome, où Léon X, après la mort -de Bramante, l’adjoignit à Raphaël pour diriger les travaux de Saint-Pierre.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a></span> -«Nous autres femmes qui sommes sincères, nous voulons que les -hommes soient un peu soumis. Ces grands docteurs pédants et ridicules -ne font jamais de bons maris.»</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a></span> -Voy. Coletta, <i>Histoire du royaume de Naples</i>, t. I<sup>er</sup>, page 129 de -la traduction française. Le théâtre Saint-Charles, avec les belles peintures -de Nicolini, fut brûlé en 1816 et reconstruit immédiatement par -l’ordre du roi Ferdinand IV, fils de Charles VII de Naples.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a></span> -Grétry, qui se trouvait alors à Rome, dit dans ses <i>Mémoires</i>, -p. 116: «Un fameux chanteur que j’ai vu à Rome, Gizzielo, envoyait -son accordeur dans les maisons où il voulait montrer ses talents, non-seulement -de crainte qu’il ne fût trop haut (le clavecin), mais aussi -pour la perfection de l’accord.»</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a></span> -Voy. Daru, <i>Histoire de Venise</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 170, et le charmant -livre, <i>Origine delle feste Veneziane</i>, de Giustina-Renier-Michel.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a></span> -Le madrigal de Lotti, dont il est parlé ici, se trouve dans la -<i>Collection de musique vocale et classique</i> de M. le prince de la Moskowa.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a></span> -Plotin.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a></span></p> - -<p class="pfp10">La lune est blanche....<br /> -Le soleil est rouge....<br /> -Le mariage se fera.</p> - -<p class="pfp9 p1">La lune dit au soleil:<br /> -Ta lumière m’éclairera....<br /> -Et Jésus-Christ nous bénira....</p> - -<p class="pfp6 p1">—Et beaucoup d’enfants il en naîtra.... Vive saint Marc!</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a></span> -Dante, <i>Inferno</i>, chant V.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a></span> -Le système <i>neumatique</i>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a></span> -«Comme on voit une étincelle dans la flamme et comme on discerne -une voix au milieu d’autres voix, lorsque <i>l’une reste en place et -que l’autre se joue autour</i>.» <i>Paradiso</i>, chant VIII.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a></span> -Célèbre compositeur belge de la fin du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a></span> -«Adieu, paysage enchanté où j’aimais à conduire paître mon -troupeau.»</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a></span> -Roma, 1541.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a></span> -Le titre de chevalier de l’Étole d’or était purement honorifique.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a></span> -«C’est des familles nobles que sont sorties, dans tous les genres, -les plus grandes lumières de notre littérature.»</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a></span> -<i>Le Repos chez Simon le pharisien</i>, au musée du Louvre.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a></span> -Voy. son poëme de <i>l’Ane d’or</i>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a></span> -A la nouvelle qui se répandit à Venise que les Portugais avaient -trouvé une nouvelle route pour aller aux Indes, la république vit que -la branche la plus importante de son commerce était près de lui échapper. -Voy. Daru, t. III, p. 295.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a></span> -Le dialecte vénitien renferma dès l’origine un grand nombre de -mots grecs, empruntés au dialecte ionien, dont il a la douceur.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a></span> -La petite île de Saint-Pierre di Castello, qui ne tenait à Venise -que par un pont en bois, portait jadis le nom de <i>Troie</i>, en souvenir -des Troyens qui seraient venus s’y réfugier.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a></span> -Un nombre considérable de femmes distinguées ont cultivé en -Italie la littérature vulgaire grecque et latine, et les mathématiques -pendant les <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a></span> -La plus célèbre de ces <i>meretrici</i> fut la belle Imperia, qui a été -célébrée par Béroalde et Sadolet jeune, et qui reçut des leçons de -poésie de Nicolas Campano. Sa table de toilette était toujours couverte -de livres savants. Elle a été inhumée dans l’église Saint-Grégoire à -Rome, et sur son tombeau on grava cette inscription: <i>Imperia, cortisana -Romana, quæ, digna tanto nomine, raræ inter homines formæ -specimen dedit, Vixit annos XXVI, dies XII, obiit 1511, die 15 augusti</i>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a></span> -Philosophe et théoricien grec, disciple d’Aristote, qui vivait trois -cents ans avant Jésus-Christ, auteur d’un livre estimé sur la musique, -<i>Traité des éléments harmoniques</i>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a></span> -Forkel, <i>Histoire générale de la Musique</i>, t. II, p. 69.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a></span> -<i>S. Bernardus, epist. 1312 ad Guidonem.</i> «Chant plein de gravité, -qui est doux et pas mondain, qui charme les oreilles et touche le -cœur, qui dissipe la tristesse, calme la colère, et qui, au lieu d’éviter -le sens des paroles, en féconde l’esprit.»</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a></span> -Telles que les dissonances de <i>neuvième</i> et de <i>septième</i>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a></span> -Il y aurait aussi un curieux rapprochement à faire entre le <i>Stabat</i> -de Palestrina, que vient d’analyser l’abbé Zamaria, celui de Pergolèse -au commencement du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et le <i>Stabat</i> que Rossini a composé -de nos jours, avec tous les moyens d’expression que possède l’art moderne. -Ce serait raconter l’histoire de la musique depuis trois cents -ans et les vicissitudes éprouvées par le sentiment religieux et la poésie -catholique.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a></span> -«Dans tes jours de bonheur souviens-toi de moi.—Pourquoi me -dis-tu cela, mon bien-aimé, pourquoi?»</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a></span> -Voy. l’ouvrage de Winterfeld, <i>Johannes Gabrieli und sein Zeitalter</i> -(<i>Jean-Gabriel et son temps</i>), partie I, p. 33, gr. in-4<sup>o</sup>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a></span> -<i>Instituzioni armoniche</i>, 1 vol. in-folio.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a></span> -Adrien Willaert a publié à Venise en 1554 un recueil de ses compositions -portant ce titre: <i>Fantasia, ricercari, contrapuncti appropiati -per cantare o sonare d’ogni sorte di strumenti</i>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a></span> -Savant théoricien allemand du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, mort à Fribourg -en 1563.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a></span> -<i>L’Artusi, ovvero delle imperfezioni della moderna Musica</i>, etc., -in-folio.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a></span> -L’église de San-Geminiano, qui n’existe plus, était l’une des plus -anciennes de Venise. Elle s’élevait au fond de la grande place de Saint-Marc, -en face de la basilique. Lotti, dans son testament, avait ordonné -qu’on ne chantât ses vêpres qu’une seule fois par an, le jour de la fête -de San-Geminiano. Après l’exécution, on déposait le manuscrit dans -les archives de l’église, où il était soigneusement gardé.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a></span> -On a la certitude que Dante était à Padoue dans l’année 1306. -Voy. Cesare Balbo, <i>Vita di Dante</i>, p. 246, éd. de Florence.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a></span> -Le 6 juin 1793.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a></span> -Voy. Daru, t. VI, p. 346.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a></span> -«L’amour cache la vérité à l’homme et lui fait voir les choses -Invisibles.» Arioste, canto 1<sup>er</sup>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a></span> -Dans l’opéra de la <i>Molinara</i>, composé à Naples en 1786.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a></span> -Sur le quai des Esclavons, on mange de bons morceaux.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a></span> -L’<i>Iliade</i>, chant XVIII.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a></span> -Point de salut, point d’espoir! Partout le silence, le désert, la -mort.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a></span> -<i>Enfer</i>, chant IX, tergina 21.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a></span> -Plotin.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a></span> -Homère, <i>Iliade</i>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a></span> -Dante, <i>Inferno</i>, chant III.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a></span> -Et nous, nous malheureux, dont c’était le dernier jour, nous -parions de guirlandes, comme un jour de fête, les temples de Troie. -(Virgile, <i>Énéide</i>, liv. II.)</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a></span> -<i>Énéide</i>, liv. II.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a></span> -Dante, Inferno, chant III.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a></span> -Ces commissaires étaient les patriciens Nicolas Bataja et Nicolas -Erizzo. Voy. Daru, VII, v, p. 19.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a></span> -Voy. Daru, VII, v, p. 137.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a></span> -Voy. Daru, VII, v, p. 144.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a></span> -Daru, VII, v, p. 161, 162.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a></span> -Cette loi est incompréhensible pour celui qui n’a pas été éclairé -par l’amour. Dante, <i>Paradiso</i>.</p> - -<p class="pfn4"><span class="ln1"><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a></span> -Dante, <i>Vita nuova</i>.</p></div></div> - - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le chevalier Sarti, by Paul Scudo - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER SARTI *** - -***** This file should be named 51084-h.htm or 51084-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/0/8/51084/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/51084-h/images/b1.jpg b/old/51084-h/images/b1.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 418c446..0000000 --- a/old/51084-h/images/b1.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51084-h/images/cover.jpg b/old/51084-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f8a88e2..0000000 --- a/old/51084-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
