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-The Project Gutenberg EBook of Le meurtre d'une âme, by Daniel Lesueur
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Le meurtre d'une âme
-
-Author: Daniel Lesueur
-
-Release Date: January 30, 2016 [EBook #51083]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEURTRE D'UNE ÂME ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
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-
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- ┌───────────────────────────────────────────────────────────────────┐
- │ Note de transcription: │
- │ │
- │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été │
- │ corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été │
- │ conservées et n'ont pas été harmonisées. │
- │ │
- │ Les mots en italiques sont _soulignés_. │
- └───────────────────────────────────────────────────────────────────┘
-
-
-
-
- MORTEL SECRET
-
-
- Le Meurtre
-
- d'une Ame
-
-
-
-
-ŒUVRES
-
-DE
-
-DANIEL LESUEUR
-
-
-ÉDITION ELZÉVIRIENNE
-
- POÉSIES.—_Visions divines._—_Les Vrais Dieux._—_Visions
- antiques._—_Sonnets philosophiques._—_Sursum Corda!_—
- _Souvenirs._—_Paroles d'Amour._ 1 vol. avec portrait. 6 »
-
- LORD BYRON. (Traduction). Tome Ier: _Heures d'Oisiveté._—_Childe
- Harold._ 1 vol. avec portrait. 6 »
-
- Tome II: _Le Giaour_.—_La Fiancée d'Abydos._—_Le Corsaire._—
- _Lara_, etc. 1 vol. 6 »
-
-
-ÉDITION IN-18 JÉSUS
-
-ROMANS
-
- MARCELLE. 1 vol. 3 50
- AMOUR D'AUJOURD'HUI. 1 vol. 3 50
- NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50
- UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50
- PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50
- JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50
- HAINE D'AMOUR. 1 vol. 3 50
- A FORCE D'AIMER. 1 vol. 3 50
- INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3 50
- LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 50
- COMÉDIENNE. 1 vol. 3 50
- AU DELA DE L'AMOUR. 1 vol. 3 50
- _Lointaine Revanche._—L'OR SANGLANT. 1 vol. 3 50
- — — LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 50
- L'HONNEUR D'UNE FEMME. 1 vol. 3 50
- FIANCÉE D'OUTRE-MER. 1 vol. 3 50
- _Mortel secret._—LYS ROYAL. 1 vol. 3 50
- — — LE MEURTRE D'UNE AME. 1 vol. 3 50
-
-
-ÉDITIONS DIVERSES
-
- UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3 50
- L'AUBERGE DES SAULES. 1 vol. in-8ᵒ, illustré. 9 »
-
-
-_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède et la Norvège._
-
-
-
-
- _DANIEL LESUEUR_
-
- MORTEL SECRET
-
-
- Le Meurtre
- d'une Ame
-
- [Illustration]
-
- _PARIS_
-
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
-
- 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
-
- M DCCCCII
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Le Meurtre d'une Ame
-
-
-
-
-I
-
-_EN L'ANNÉE TERRIBLE_
-
-
-Ce fut un soir d'hiver et d'invasion, un des derniers soirs de janvier
-mil huit cent soixante et onze.
-
-Le magnifique château de Solgrès, près d'Étréchy, dressait hors de la
-neige ses corps de bâtiment aux lignes nobles, aux amples façades,
-flanqués d'une tour plus ancienne. Les fenêtres en étaient partout
-obscures et muettes, sauf à l'un des angles du rez-de-chaussée. Là,
-des clartés brillaient aux vitres, sur lesquelles on n'avait même pas
-rabattu les volets, comme si la chaleur et la joie de l'intérieur
-eussent défié la rigueur de la température.
-
-L'immense parc dormait sous un linceul blanc. Dans un ciel de sombre
-cristal, les étoiles scintillaient avec cette splendeur glacée qu'elles
-ont durant les nuits d'hiver, quand toute vapeur gèle au sein d'une
-atmosphère implacable.
-
-Cependant, par une longue avenue, d'un pas qu'étouffait la neige,
-une femme se hâtait vers l'habitation. Sa souple et rapide démarche
-annonçait la jeunesse. Quand elle passa devant les croisées lumineuses
-donnant sur le perron, son brun et agréable visage de paysanne apparut,
-tout animé de froid sous sa fanchon de laine. Elle ne paraissait guère
-plus de vingt ans.
-
-C'était Louise Bellard, une fille du bourg d'Étréchy, mariée quinze
-jours avant la déclaration de guerre à l'un des gardes de Solgrès.
-Son mari, rappelé sous les drapeaux en septembre, était peut-être
-mort à cette heure. Elle n'en avait aucune nouvelle. Depuis peu, elle
-possédait la certitude qu'il l'avait laissée enceinte. Mais rien
-encore, dans sa svelte apparence, ne révélait extérieurement son état.
-
-Louise Bellard,—la Louison, comme on l'appelait à Étréchy,—s'approcha,
-non sans précaution, d'une des croisées lumineuses, et regarda par
-l'entre-bâillement d'un rideau.
-
-—«Canailles!... Gredins!...» mâchonna-t-elle.
-
-Dans la grande salle à manger de ses maîtres, des soldats allemands
-soupaient. Les bouteilles de la cave se dressaient en nombre sur
-la table, la plupart déjà vides. La fumée des pipes embrumait les
-tapisseries précieuses des murailles, malgré l'éclat du lustre et des
-appliques, dont toutes les bougies étaient allumées. Le débraillé, le
-sans-gêne et la lourde gaieté de ces hommes, suffoquaient la servante
-respectueuse de la famille de Solgrès. Dans chaque geste brutal,
-sur chaque face rougie de bien-être, elle croyait voir l'outrage
-intentionnel à la noble maison et à son pays vaincu.
-
-Quelle philosophie surhumaine ne lui aurait-il pas fallu pour faire la
-part de la détente inévitable des instincts chez des êtres rudes qui
-avaient risqué leur vie la veille et se sentaient prêts à la risquer le
-lendemain!... Malheur aux conducteurs de peuples qui déchaînent ainsi
-la brute chez des milliers d'hommes sans malveillance et sans haine, et
-les font se ruer au crime sous prétexte de gloire!... Mais miséricorde
-aux irresponsables!... L'héroïsme des champs de bataille est doublé
-par la sauvagerie des lendemains de victoire. Le soldat n'est plus
-qu'un élément inconscient dans ces forces lâchées comme la tempête. Les
-nations se détestent ou fraternisent au gré de la politique. Il n'y a
-pas d'irréconciliable antagonisme de races. Voilà pourquoi le rôle des
-chefs d'État est si redoutable, et la guerre si rarement légitime.
-
-La Louison ne se disait pas ces choses. Elle injuriait tout bas ces
-quelques hommes, qu'elle considérait comme les voleurs des biens de
-ses maîtres et les assassins de son mari. Tout en les maudissant, elle
-s'assurait qu'ils étaient bien absorbés par la digestion, la pipe,
-les cartes ou le sommeil, et qu'elle ne risquait pas d'attirer leur
-attention.
-
-Elle tourna autour du château et y pénétra par une porte de service. De
-ce côté, tout était silencieux et noir. Louise Bellard s'orienta, en
-tâtonnant, par les corridors et les escaliers. Elle parvint jusqu'au
-second étage. Là, sur un palier, une faible clarté filtrait sous une
-porte. La femme du garde frappa un léger coup.
-
-—«C'est moi, la Louison...» chuchota-t-elle, comme on ne lui ouvrait
-pas tout de suite.
-
-Une petite servante vint entre-bâiller la porte. C'était la fille
-d'un jardinier, qui, depuis l'occupation prussienne, formait toute la
-domesticité de ces dames.
-
-—«Mademoiselle Armande?... Il me faut absolument lui parler.»
-
-Une haute silhouette de femme glissa sous une portière, apparut dans la
-pénombre.
-
-—«Chut!... Pas de bruit... Ma mère repose.»
-
-—«Venez, mademoiselle... Écoutez-moi. Si vous saviez!...» insista
-Louise avec agitation.
-
-—«Veille sur madame la comtesse, Francine,» dit Mlle de Solgrès en
-s'adressant à la fillette.
-
-Refermant la porte avec précaution, elle fit un pas sur le palier:
-
-—«Qu'est-ce qu'il y a, Louison?... Des nouvelles de mon père, de mon
-frère?...»
-
-Sa voix trembla. Le vicomte Louis de Solgrès, officier de zouaves,
-était parti d'Oran pour l'Alsace dès le début de la guerre. Son
-régiment avait donné à Wœrth. On avait des raisons de le croire
-prisonnier. Quant au comte, s'étant rendu à Paris dès les prévisions
-d'un siège, pour régler certaines affaires, mettre en sûreté des
-valeurs et des papiers de famille enfermés dans l'hôtel de la rue
-de Verneuil, il s'était trouvé, volontairement ou par imprudence,
-bloqué dans la capitale. Depuis lors, la comtesse de Solgrès et sa
-fille Armande n'avaient reçu aucun message ni de l'un ni de l'autre.
-La douleur et l'inquiétude brisaient la première. Elle se laissait
-abattre, ne quittant plus son lit, refusant presque toute nourriture
-depuis que les vainqueurs occupaient le château. Armande, au contraire,
-s'exaltait, brûlait de rancune et de fièvre. Elle rêvait de se déguiser
-en homme, de partir, de faire le coup de fusil. Sans sa mère, couchée
-là, effondrée de désespoir, presque mourante, cette fille étrange eût
-accompli quelque folle action. C'était une grande créature sans grâce,
-presque masculine de façons et d'aspect, qu'on avait laissée croître
-en sauvageonne, un peu par indifférence, beaucoup par difficulté de
-la dompter. Toute la sollicitude des parents s'était concentrée sur
-leur fils, le vicomte Louis, aussi souple et brillant de nature que
-sa sœur était terne et peu maniable. Comme celle-ci avait horreur
-de la ville, des réceptions et des études, plus d'une fois, durant
-son adolescence, on l'avait laissée l'hiver entier à Solgrès, seule
-avec une gouvernante qu'elle n'écoutait guère, tandis que la famille
-s'installait à Paris pour la saison mondaine et l'instruction de Louis
-au lycée. Pendant ce temps, Armande courait en sabots dans la neige,
-chassait au lapin dans le parc, allait manger des choux au lard chez
-les paysans, empruntait des poulains de ferme pour d'invraisemblables
-chevauchées à califourchon. Peu facile à marier malgré le beau nom et
-la fortune considérable des Solgrès, elle entrait maintenant dans sa
-vingt-quatrième année.
-
-Si les Prussiens qui faisaient bombance sous son toit avaient connu
-cette fille bizarre, entrevue à peine, ils n'eussent pas vidé la
-cave aussi gaiement. Leur nombre, leurs casques, leurs bottes, leurs
-fusils, n'eussent pas suffi à les rassurer, s'ils avaient pu lire dans
-ce cerveau bouillant de fureur et ruminant des projets insensés. La
-présence de sa mère empêchait seule Armande de mettre le feu au château
-ou d'abattre quelques officiers ennemis à coups de carabine, comme
-autrefois les lapins du parc. En ce moment, dans l'ombre, elle avait
-saisi le bras de Louise:
-
-—«Parle donc!... Qu'y a-t-il de nouveau?...»
-
-L'autre répondit à voix basse:
-
-—«Un homme, mademoiselle... Un blessé qui s'est traîné jusque chez
-nous...
-
-—Français?...
-
-—Non, mais c'est tout comme... Un Italien de Garibaldi... Il porte au
-Gouvernement la nouvelle d'une grande victoire...
-
-—Comment?... D'où vient-il?...
-
-—De Dijon.
-
-—Pour aller à Tours?... Ce n'est guère le chemin.
-
-—Il a descendu la Seine en bateau avec des chalandiers... Les Prussiens
-l'ont arrêté... Il s'est sauvé... Mais il a reçu un coup de feu... Il
-allait crever sur la route, le pauvre diable, quand je l'ai ramassé.
-
-—Où est-il?
-
-—Chez moi, pardienne. Mais notre maison de garde, c'est une lanterne.
-Je suis venue vous demander où nous pourrions le cacher, en attendant
-qu'il soit en état de repartir.
-
-—Mène-moi auprès de lui.
-
-—Venez, mademoiselle. Faisons doucement. Quoiqu'ils soient à moitié
-ivres, les saligauds, ils pourraient nous entendre. Mais vous n'allez
-pas sortir comme ça!...»
-
-Louise venait de s'apercevoir qu'Armande n'avait même pas jeté un
-châle sur ses épaules.
-
-—«Pourquoi ne pas sortir comme ça?» demanda celle-ci.
-
-—«Il gèle à pierre fendre.
-
-—Eh! que veux-tu que ça me fasse?...»
-
-Dehors, en effet, dans la claire nuit glacée, Mlle de Solgrès ne
-frissonna même pas. Ses hautes épaules musclées semblèrent ignorer le
-froid sous la chemisette de flanelle écossaise qu'un ceinturon de cuir
-serrait sur les hanches, autour d'une taille modelée comme à coups
-de serpe. Quant à sa tête, une épaisse chevelure rousse, tordue sans
-coquetterie, la couvrait suffisamment.
-
-—«Viens ici,» dit-elle à Louise, en quittant l'allée pour couper à
-travers un taillis.
-
-—«Pourquoi, mademoiselle? Les racines et les broussailles nous
-empêcheront d'avancer.
-
-—Notre piste sera moins facile à suivre dans la neige. Qui sait s'ils
-ne s'aviseraient pas de quelque chose, ces sales Pruscos, en remarquant
-nos pas ensemble dans la direction de chez toi?»
-
-Tout au fond du parc, la petite maison de garde, gentille comme une
-chaumière d'opéra comique, se dressait à côté d'une grille d'entrée.
-Les deux femmes y pénétrèrent.
-
-Dans la chambre à coucher, sur le lit, un homme gisait, terrassé
-de fatigue, engourdi dans un sommeil de plomb. D'abord Armande le
-distingua mal. Une petite lampe à réflecteur, tournée vers lui du côté
-obscur, le laissait dans l'ombre. Louise releva la mèche, dirigea la
-lumière vers le visage du dormeur. Armande de Solgrès le contempla,
-dans un saisissement.
-
-C'était un garçon de vingt-cinq ans environ, du plus beau type
-méridional. Sa tête fine et brune, au teint mat, s'abandonnait sur
-l'oreiller, que recouvrait encore la courte-pointe rouge, car l'Italien
-s'était jeté hâtivement sur le lit. Le corps souple avait une pose
-gracieuse d'enfant lassé. Une des mains, ramenée au-dessus de la tête,
-se repliait à demi, montrant des doigts effilés et une paume délicate.
-Mais le visage surtout apparaissait d'une adorable pureté de lignes,
-avec la douceur sombre des cheveux bouclés et de la barbe mousseuse,
-avec la frange touffue des cils soulignant les longues paupières.
-L'homme était vêtu d'un costume foncé en mauvais état, le pantalon
-retenu dans des bottes basses. Une de ces bottes, fendue à la tige,
-laissait voir un linge taché de sang.
-
-A peine Armande avait-elle eu le temps de remarquer ces détails,
-que l'étranger, inquiété par l'éclat de la lampe, s'éveilla. Ses
-yeux de velours phosphorescent illuminèrent sa physionomie. La jeune
-châtelaine, peu timide cependant, restait déconcertée devant cette
-révélation d'une beauté masculine si différente de tout ce que sa
-sauvage adolescence lui avait fait connaître.
-
-—«Fusillez-moi donc, et que ça finisse, lâche vermine!...» murmura
-l'inconnu d'une voix appesantie de rêve.
-
-—«Non... non... nous sommes des amies,» balbutia précipitamment la
-fille du comte.
-
-Il se souleva sur son séant, secoua ses boucles noires, et sourit en
-reconnaissant Louise.
-
-—«C'est vrai?... Je suis donc en sécurité ici?...» demanda-t-il.
-
-—«Je m'appelle Armande de Solgrès,» dit la rude fille avec une hauteur
-impressionnante. «Mon frère est officier de zouaves. Êtes-vous
-réellement un soldat de Garibaldi?
-
-—Connaissez-vous l'écriture de notre Giuseppe?» interrogea l'Italien.
-
-Il parlait avec un accent prononcé, dont le chantonnement n'était pas
-sans charme. Sa voix, sur le nom vénéré, eut une inflexion adoratrice.
-
-Armande secoua la tête.
-
-—«Vous faut-il des preuves?» prononça l'Italien avec une ardeur
-captivante. «Nous les avons battus, les Allemands... Vous entendez...
-Nous les avons battus!... Nous avons sauvé Dijon après une lutte de
-trois jours. Riccioti Garibaldi,—le fils de Giuseppe, vous savez?...—a
-pris un drapeau allemand, celui du 8ᵉ poméranien. Oui... un drapeau...
-Le premier de cette guerre...[1] Est-ce que vous me croyez, madame?...»
-
-[1] Ce fut le seul.
-
-Il ne douta pas qu'elle ne le crût. Le visage ingrat d'Armande
-resplendit d'émotion et d'enthousiasme jusqu'à en être transfiguré. Peu
-éloquente, elle ne trouvait pas de paroles. Elle dit seulement, d'une
-intonation profonde:
-
-—«C'est bien... C'est bien!...» Puis elle ajouta vivement: «N'y
-avait-il que des Italiens?...
-
-—Nous étions très peu des nôtres, madame... Mais les Français avaient
-nos chefs,» fit le volontaire avec orgueil.
-
-Elle s'assombrit, puis demanda:
-
-—«Et maintenant... vous essayez de gagner Tours, paraît-il?...
-
-—J'ai une mission pour monsieur Gambetta.
-
-—Il faut que vous arriviez,» dit-elle.
-
-—«Après ce que j'ai passé, madame, j'arriverai, j'en suis certain,»
-affirma l'Italien avec un crâne sourire.
-
-Armande regarda la botte fendue, les linges ensanglantés de sa jambe.
-
-—«Vous êtes blessé?
-
-—Bah! ce n'est rien. Avec un jour de repos ici, puisque vous le
-permettez, et un bon pansement, je pourrai continuer ma route.
-
-—Mais qu'avez-vous?» s'inquiéta la jeune fille, avec un mouvement comme
-pour examiner le membre blessé.
-
-—«Oh! madame... Je ne permettrai pas...»
-
-Il voulut alors sauter du lit. Mais en posant le pied à terre, il ne
-put retenir une exclamation de douleur.
-
-—«Je sais panser les plaies. Vous allez me montrer la vôtre,» déclara
-énergiquement Mlle de Solgrès.
-
-Louise Bellard intervint alors:
-
-—«Est-ce bien prudent de rester ici, mademoiselle?...»
-
-A ce mot de «mademoiselle», le volontaire de Garibaldi jeta un regard
-étonné sur la personne qu'à sa décision, son énergie, son visage
-accentué, il avait prise pour une femme.
-
-—«N'êtes-vous pas la maîtresse de ce domaine?
-
-—Presque. Je suis la fille des maîtres. En ce moment j'ai toute
-autorité ici.» Mais aussitôt, comme surprise elle-même de sa docilité à
-satisfaire la curiosité de ce garçon, elle interrogea d'un ton brusque:
-«Votre nom?... Vous ne me l'avez pas dit.
-
-—Michel Occana,» répondit l'Italien.
-
-Ses lèvres se refermèrent, d'un pli résolu, comme dans la volonté bien
-arrêtée de n'en pas dire davantage.
-
-Pourtant ce n'était pas l'heure ni le lieu des questions approfondies,
-et Mlle de Solgrès ne songeait guère à en poser. Se doutait-elle que,
-de cette poignée d'hommes amenés par Garibaldi sous le drapeau de
-la France, il n'en était guère d'entraînés par le seul enthousiasme
-chevaleresque. Le goût des combats et de l'aventure, l'ambition, le
-regret de quelque amour ou l'embarras de quelque sottise, avaient plus
-ou moins déterminé ces jeunes gens. Qui sait si celui-ci n'espérait
-pas, par l'éclat du présent, effacer quelque faute du passé? Si Armande
-eut confusément une idée de ce genre, ce lui fut une raison pour
-suspendre plutôt que pour pousser l'interrogatoire. La délicatesse
-cachée sous ses âpres manières respectait le secret de son hôte.
-D'autant que cet hôte était un brave et risquait sa vie pour la France.
-Elle regarda soucieusement Louise, et lui dit:
-
-—«Si nous le cachions dans le souterrain?...
-
-—Les Prussiens sont donc tout près d'ici?» demanda Michel.
-
-—«Ils sont chez nous, dans le château.»
-
-L'Italien pâlit. Mais on put voir que ce n'était pas de crainte pour
-lui-même. Il eut une crispation convulsive de la main contre sa
-poitrine, comme pour protéger un objet caché, et il murmura:
-
-—«Diavolo! On la pincerait plus facilement aujourd'hui que la dernière
-fois.
-
-—Ah!...» chuchota Armande, «la lettre de Garibaldi?... »
-
-Le volontaire inclina la tête.
-
-—«Ne venez-vous pas d'échapper aux Prussiens?
-
-—Oui.
-
-—Comment ne vous l'ont-ils pas prise?
-
-—Elle était collée dans ma botte, sous un double cuir de la tige. Ils
-n'ont pas pensé à chercher là. Mais quand j'ai fui, une sentinelle a
-tiré sur moi. La satanée balle est entrée dans le mollet, juste à la
-bonne place. Quelle déveine, hein!... Il a fallu couper le cuir, sortir
-le papier pour qu'il ne fût pas abîmé par le sang. Rasé dans un fossé,
-j'y suis parvenu. Mais maintenant le message est dans ma poche, à la
-portée du premier qui me fouillera.
-
-—Important... ce papier?...
-
-—Tout un plan de campagne... Et quel plan!... Paris délivré... Aussi
-sûr que cette lampe brille, mademoiselle.»
-
-Armande frémissait, les mains jointes, les yeux agrandis et fulgurants.
-
-—«Je vous cacherai... Je vous guérirai... Il faut... il faut que vous
-rejoigniez Gambetta.»
-
-L'Italien glissa la main dans son veston, hésita, regarda du côté de
-Louise, l'air sombre.
-
-—«Cette femme n'a pas d'amoureux, pas de mari à qui bavarder?...»
-
-Un sanglot, un cri lui répondirent:
-
-—«Mon mari est soldat. Il fait son devoir, s'il vit encore.»
-
-Alors Michel Occana sortit le pli, le montra aux deux femmes. Et ces
-trois êtres, si différents de destinée comme d'origine, leurs fronts
-tout proches, penchés sur la chose sacrée, dans le cercle pâle de la
-petite lampe, formaient un tableau étrange. La chambre à coucher de
-cette maison de garde, avec ses humbles élégances, faisait un décor
-ingénu et paisible à leur colloque tragique. Au dehors s'étendait
-l'infini silence de la neige.
-
-Le soldat déguisé de Garibaldi tendait une enveloppe qu'entamait
-un petit cercle à l'un des angles et que souillaient des taches
-rougeâtres. Sur l'une des faces une main héroïque avait écrit:
-
- «_A Monsieur Léon Gambetta,
- ministre de la guerre_.»
-
-—«Comment arriverez-vous à Tours,» demanda Mlle de Solgrès avec
-désespoir, «si vous avez une balle dans la jambe?»
-
-Le bel Italien éclata de rire:
-
-—«Elle n'y est plus.
-
-—Elle n'a donc fait que traverser les chairs?...
-
-—Oh! elle y était restée... mais pas loin sous la peau, car le cuir de
-la botte et ce papier l'avaient amortis. Alors, je l'ai extraite.
-
-—Vous-même?... Avec quoi?
-
-—Mon couteau de poche.
-
-—Grand Dieu!» s'exclama Armande. Malgré son sang-froid, l'intrépide
-fille sentait une sueur se glacer sous ses cheveux. «Vous êtes un
-héros!» déclara-t-elle avec admiration.
-
-Maintenant, sans plus songer au voisinage redoutable ni même à la
-précieuse lettre, un sentiment nouveau de pitié émue, d'attendrissement
-irrésistible, la courbait à genoux, près du blessé. De ses mains
-patriciennes, elle enlevait la botte boueuse de cet homme, qu'une heure
-auparavant elle n'avait jamais vu. Elle détacha le mouchoir ensanglanté.
-
-—«Louise... Vite... donne-moi le liniment que je t'ai ordonné d'avoir
-toujours sous la main... De la charpie, des bandes de toile... Déchire
-tes draps, ton linge, si tu n'en as pas.»
-
-La blessure de Michel Occana était assez profonde. Malgré l'incroyable
-endurance du jeune homme, il ne pouvait songer à repartir avant
-quelques jours.
-
-—«Ce château a des issues secrètes,» lui expliquait Armande. «De ce
-côté-ci, justement, le parc se termine sur une colline de grès, toute
-creusée à l'intérieur par d'anciennes carrières, ou plutôt, d'après la
-légende, par des souterrains percés en prévision d'un siège, à l'époque
-féodale. Une porte de fer y conduit, dissimulée dans des broussailles.
-Les Prussiens ne l'ont pas remarquée.
-
-—Mais, mademoiselle,» fit observer Louise, «avec cette neige
-malencontreuse où tous nos pas marqueront, la cachette sera découverte
-bien vite.»
-
-Mlle de Solgrès réfléchit. Ses yeux, petits et roux comme ses
-cheveux, mais en ce moment d'une profondeur noire, étoilée de
-clartés nouvelles, se fixaient pensivement sur la femme du garde.
-Une complicité sublime unissait l'héritière noble et la paysanne. En
-cette dernière, un dévouement naissait qui devait plus tard faire ses
-preuves. Armande prononça en hésitant:
-
-—«La porte de fer du souterrain est au fond d'un ravin assez abrupt.
-Peut-être la neige n'a-t-elle pas tenu sur la pente.
-
-—Elle serait d'autant plus épaisse au fond. Et d'ailleurs, croyez-vous
-que les gredins ne descendraient pas dans le fossé, s'ils relevaient
-une piste jusqu'au bord.
-
-—Les galeries souterraines, dont vous parlez, n'ont-elles d'issue que
-dans votre parc?» demanda Michel Occana.
-
-—«Elles en ont au moins deux autres dans un bois, à l'extérieur,»
-répondit Armande.
-
-—«Ne pourrais-je m'y réfugier par là?...»
-
-C'était une idée. Mais quelle complication de faire ce grand circuit
-pour transporter dans le souterrain les objets indispensables au blessé
-et sa nourriture journalière!
-
-—«Une couverture me suffira,» dit l'Italien, «Avec une gourde de cognac
-pour laver ma plaie et me soutenir... Puis une miche de pain de temps à
-autre, j'aurai tout ce qu'il me faut. Je repartirai dans trois jours.
-
-—Votre blessure ne sera pas cicatrisée si tôt.
-
-—Bah! j'en ai vu d'autres. Vous ne savez pas comme je me raccommode
-vite. J'ai un sang de tous les diables. Je crois que si on me coupait
-une jambe, elle repousserait.»
-
-Le jeune homme riait, montrant de fines dents blanches, qui
-étincelaient sous sa moustache noire. Et la chaude animation de son
-teint, la vigueur nerveuse de sa physionomie, l'éclat de sa martiale
-jeunesse, proclamaient cette force vitale dont il se vantait gaiement.
-
-Alors, pendant cette lugubre soirée d'hiver, il y eut, dans l'horreur
-obscure, par les taillis brumeux, sur la terre glissante, le long
-de sentiers incertains, des allées et venues, des pas, des souffles
-d'effroi. Armande et Louise, soutenant le blessé, qui ne pouvait
-appuyer le pied sur le sol, parvinrent à l'emmener hors du parc sans
-donner l'éveil aux Prussiens. Comme plusieurs de leurs officiers et
-toute une petite garnison occupaient le château, des sentinelles
-gardaient les grilles. Cependant, la vaste circonvallation des murs
-était percée de quelques portes dont les vainqueurs ignoraient
-l'existence. Par l'une d'elles, donnant sur la forêt, le trio sortit.
-Quelles précautions! quelles craintes! quels efforts! La neige
-alourdissait la marche, déjà si pénible, puis fondait à l'ourlet des
-jupes, glaçant jusqu'aux os les deux femmes. Un silence effarant
-planait sous les branches, dans l'atmosphère d'encre. Le moindre
-craquement y surprenait, sinistre, faisant sauter le cœur. Un moment
-on désespéra de trouver l'ouverture de la caverne. Et la recherche
-était lente, avec ce blessé, que cependant, grâce aux ténèbres, ses
-compagnes ne voyaient pas blêmir de souffrance, et qui avançait
-vaillamment.
-
-—«Appuyez-vous contre cet arbre, monsieur,» dit la Louison. «Et que
-Mademoiselle se repose un instant. Je vais tourner cette butte. La
-grotte doit s'ouvrir de l'autre côté.
-
-—Si nous nous séparons, nous ne nous retrouverons plus,» observa
-Armande, qu'une angoisse étreignait, malgré sa bravoure.
-
-—«Mais si. Voilà la moitié de mes allumettes et l'un de mes
-rats-de-cave. Mais ne faites pas de lumière sans raison urgente. Et ne
-bougez pas.»
-
-Elle s'éloigna, vite effacée dans le noir. Michel et Armande restèrent
-seuls, immobiles, muets, dans les ténèbres. Le jeune homme n'avait pas
-dégagé son bras de celui de la jeune fille, mais il n'y prenait plus
-qu'un faible point d'appui, laissant peser tout son poids sur la main
-que soutenait l'arbre.
-
-Étrange situation pour cette fille de haute naissance, de jeunesse
-farouchement chaste!... Se trouver là, dans la nuit, presque enlacée
-à cet inconnu, et toute palpitante de la même périlleuse aventure!
-Était-ce la beauté de Michel Occana ou son dévouement à la France qui
-se peignait le plus vivement dans l'imagination enfiévrée d'Armande?
-Jamais elle ne s'était sentie vivre d'une vie grisante et exaltée
-comme à cette minute. Ce n'était pas le froid qui faisait courir dans
-ses veines des ondes frissonnantes. L'ombre profonde, en voilant son
-regard, lui permettait de contempler le volontaire garibaldien. Ce
-qu'elle voyait de lui n'était, malgré l'étroite proximité, qu'une
-silhouette indistincte. Une pâleur attirante indiquait le visage. Mais
-voilà que, dans cette pâleur, une flamme soudain surgit. L'accoutumance
-aux ténèbres aiguisait les prunelles d'Armande. Elle apercevait
-maintenant les yeux magnifiques et doux de l'Italien. Ces yeux la
-pénétraient d'une ardeur trouble, inconnue. Ce qui en émanait, brûlure
-suave, n'avait jamais encore effleuré l'âme de cette vierge sauvage
-et sans beauté. Pour qu'elle inspirât la passion, celle que n'osaient
-courtiser les paysans, et qu'ignoraient ou dédaignaient les hommes de
-son monde, il fallait les hasards de cette nuit tragique, le désir
-brusquement allumé par ses allures de guerrière dans le cœur d'un
-aventurier de vingt-cinq ans, privé longtemps d'amour et que la mort
-guettait. Tous deux, de leurs yeux qui se distinguaient à peine, de
-leurs yeux de mystère, d'amour et d'ombre, dans la nuit, échangèrent
-quelque chose de plus inoubliable qu'un aveu et de plus aigu qu'un
-baiser. Cependant ils n'avaient pas dit un mot ni fait un mouvement
-lorsque la Louison revint.
-
-—«J'ai trouvé!...» chuchota-t-elle, haletante. «Venez avec moi.»
-
-Bientôt, ils s'enfoncèrent dans un dédale de galeries, creusées à
-travers l'épaisse couche de grès qui forme le sous-sol de ce pays et
-donna le nom au domaine. Ce nom de Solgrès, par son ancienneté, montre
-qu'une telle richesse géologique était connue et sans doute exploitée
-dans un temps fort lointain. Des carrières de Solgrès sont sans
-doute sortis ces blocs qui, avant le macadam, formaient les longues
-routes cahotantes dénommées «pavés du roi». La nature, l'industrie et
-peut-être aussi les nécessités des guerres civiles, ont percé ou étendu
-les couloirs souterrains qui se relient au parc de Solgrès par une
-issue soigneusement masquée. C'est là que venaient d'entrer l'émissaire
-de Garibaldi et ses deux compagnes. Tout de suite ils ressentirent le
-bien-être relatif de cet endroit sec et abrité, à la température douce
-de cave. A mesure qu'ils y avançaient, la tiédeur ambiante augmentait.
-Maintenant ils osaient faire de la lumière. Les petits cristaux du grès
-scintillaient sur la blancheur des murailles. Le sable fin formé par
-cette pierre pulvérisée était souple et chaud comme du velours pour
-leurs pieds transis et meurtris.
-
-Les jeunes femmes conduisirent Michel jusqu'à la porte de fer qui
-donnait accès dans le parc. Louise, comme femme du garde, en avait une
-clef. Elle l'introduisit dans la serrure et fit jouer le lourd battant.
-
-—«Si la neige fond, je viendrai vous voir par ici,» dit-elle.
-
-—«Donne cette clef à Monsieur,» ordonna sa maîtresse.
-
-Louise hésita, étonnée.
-
-—«Si un danger le menace du dehors, il pourra se réfugier chez nous.»
-
-Malgré sa confiance et sa pitié, la Louison trouvait grave l'abandon de
-cette clef à un inconnu. Cependant elle ne put qu'obéir.
-
-—«Nous allons,» dit Armande à Michel, «vous laisser des allumettes, des
-rats-de-cave, la gourde d'eau-de-vie, et ce châle que j'ai emprunté à
-Louison.»
-
-En parlant, elle l'ôtait de ses épaules.
-
-—«Je ne veux pas,» dit l'Italien.
-
-—«Et moi, je le veux,» insista Mlle de Solgrès, avec un sourire qui
-para son visage d'une grâce inattendue.
-
-Déjà, elle portait ce rayon ineffable qui se pose avec l'amour sur le
-front des femmes, divinisant les plus belles et donnant du charme aux
-moins favorisées.
-
-On installa l'Italien dans une cavité, retirée comme une alcôve.
-Puis, malgré ses protestations, Armande et Louise promirent de faire
-immédiatement un autre voyage pour lui apporter quelques objets de
-première nécessité.
-
-Les vaillantes créatures le firent comme elles l'avaient dit. Bravant
-une seconde fois presque les mêmes fatigues et le froid encore accru,
-elles revinrent une heure plus tard, avec une couverture, un panier de
-provisions, un réchaud à alcool, une cruche d'eau et un peu de linge.
-
-Avant de se retirer pour la nuit, Armande voulut encore une fois
-panser la blessure de Michel. Et, sans doute, il y eut à ses doigts
-légers quelque influence miraculeuse, car, lorsqu'elle fut partie,
-le volontaire garibaldien ne sentit plus la cuisson et le battement
-douloureux de sa blessure. Une autre fièvre éloigna de ses yeux le
-sommeil. Cependant, c'était un lit presque confortable que le sien,
-creusé dans le sable moelleux, sous la bonne épaisseur de la couverture
-et du châle, que le jeune homme ramenait autour de ses membres.
-Vraiment la couche était presque voluptueuse pour un soldat qui, depuis
-plusieurs jours, dormait à la belle étoile, et, la veille, sur une
-planche, dans un poste ennemi. Pourtant Michel Occana restait les yeux
-ouverts parmi ces ténèbres et ce silence, absolus comme au fond d'une
-tombe. Et il se disait:
-
-«Elle viendra tôt, demain, la noble fille. Quel caractère tout de même,
-chez une femme! Si Dieu le veut, je la ferai connaître à Garibaldi. Il
-verra en elle une sœur d'âme de son intrépide Anita.»
-
-
-
-
-II
-
-_LES BAISERS TRAGIQUES_
-
-
-Des jours émouvants commencèrent pour Armande de Solgrès. La neige
-couvrait toujours le sol. Dans les salles d'apparat du château, de
-grands feux flambaient sans cesse, alimentés par les squelettes
-dépecés des plus beaux arbres du parc. Parmi la clarté dansante, de
-rudes silhouettes allaient et venaient, casquées et bottées, avec un
-laisser-aller plein d'arrogance. On entendait dans les escaliers des
-cliquetis de sabres et d'éperons. Le soir, il y avait des chants,
-des rires, des bruits de bombance, tout l'étalage d'une insultante
-sécurité. En haut, dans la très simple chambre où les châtelaines, la
-mère et la fille, s'étaient réfugiées, des échos montaient qui les
-faisaient à tout instant tressaillir et se regarder avec douleur.
-Mᵐᵉ de Solgrès, malade et s'enfonçant avec une âpre satisfaction dans
-une langueur qu'elle espérait mortelle, ne quittait pas son lit. Elle
-ne parlait pas, ne s'informait pas, ne demandait aucune nouvelle.
-Seuls ses yeux s'entretenaient parfois brièvement et lugubrement avec
-ceux de sa fille. Mais une telle détresse même n'unissait pas ces
-deux femmes. La mère, éprise de son rang, naguère uniquement occupée
-de son rôle mondain, ignorait tout de l'enfant rustique, rebelle aux
-grâces des salons. Elle l'avait toujours jugée laide, inéducable, et
-ne lui accordait qu'une affection distante, dédaigneuse. Si elle avait
-pu discerner quelque chose en cette nature si éloignée de la sienne,
-peut-être se fût-elle inquiétée du rêve qui dorait et embellissait les
-yeux de la jeune fille. Une exaltation dévorante faisait vivre mille
-fois à Armande chacune des heures immobiles. Tandis qu'elle semblait
-si calme à ce morne chevet, ou bien assise à sa broderie près du jour
-froid de la fenêtre, elle ne songeait qu'à son secret brûlant. Ce
-souterrain, là-bas, où elle cachait un homme... un héros!... Elle y
-était allée ce matin, avant que le jour se levât. Elle y retournerait
-tout à l'heure, quand descendrait la tristesse du soir. Mais les
-crépuscules, pour elle, n'avaient ni livides pâleurs, ni brumes
-glaciales. Elle ne sentait pas le froid, elle oubliait la pesanteur de
-tout l'attirail dont elle se chargeait à chaque voyage pour apporter
-quelque bien-être dans la réclusion de son hôte.
-
-Le volontaire garibaldien n'avait pu repartir si tôt qu'il l'espérait.
-Sa blessure mettait du temps à se cicatriser. Puis, sa hâte maintenant
-n'était pas si grande. Quel homme de son âge, arrêté malgré lui par
-une si singulière aventure, n'en eût goûté la saveur romanesque, fût
-resté insensible à la sollicitude passionnée d'une fille héroïque et
-naïve. Lui, il ne la trouvait pas laide. D'ailleurs, elle ne l'était
-pas, quand elle accourait dans sa solitude, d'un pas élastique et
-hardi, et qu'il la voyait surgir dans son cercle étroit de lumière,
-toute rosée de froid, avec du givre sur la lourde auréole des cheveux
-fauves, les prunelles brillant d'enthousiasme et d'amour. Oh! comme
-le cœur de Michel battait, quand, après l'interminable attente, il
-croyait saisir un bruit furtif, la poussière craquante du grès criant
-sous une approche hâtive. Leur angoisse à tous deux aiguisait la joie
-de la rencontre. Armande avait toujours peur de ne pas le retrouver
-là. Michel se demandait si quelque accident, quelque surprise, ne le
-priverait pas brusquement de ces visites, dont chacune lui laissait un
-plus pénétrant souvenir.
-
-Un jour, la jeune fille arriva plus tard que de coutume et toute
-bouleversée d'émotion. Dans le bois, non loin de la caverne, elle
-avait rencontré deux soldats prussiens qui battaient les taillis et
-semblaient examiner les moindres fissures du sol. Elle avait dû faire
-un grand détour pour ne pas éveiller leur attention.
-
-—«Ils avaient un chien avec eux et l'excitaient à chercher,» dit-elle.
-
-—«Bah!» s'écria Michel avec une feinte insouciance, «ils s'amusaient à
-débusquer des blaireaux ou des hérissons...
-
-—S'ils découvraient ainsi l'ouverture du souterrain?...»
-
-Le jeune homme eut un sourire et un geste vague.
-
-—«Le colonel qui loge ici n'oserait pourtant pas vous faire tuer, vous,
-un soldat?..» murmura-t-elle comme effrayée des mots qu'elle prononçait.
-
-—«Comment donc!» gouailla l'italien, «Vous croyez qu'il se gênerait?
-Je ne suis pas un belligérant. Où sont mes armes, mon uniforme?... Les
-Prussiens me condamneraient comme espion... J'ajoute qu'ils seraient
-dans leur droit.
-
-—Mon Dieu!...» gémit Armande.
-
-—«Le plus grand malheur,» dit Michel, «serait que la lettre de
-Garibaldi à Gambetta leur tombât entre les mains.
-
-—Voulez-vous me la confier?... Au moins jusqu'à ce que vous soyez en
-état de partir. Je connais, dans les caves du château, une cachette
-sûre.
-
-—Non, mademoiselle, même pour vous le remettre, je ne me séparerai pas
-de ce papier. D'ailleurs je vais pouvoir reprendre ma route. Je suis
-sûr que demain...
-
-—Demain!...» répéta la voix défaillante d'Armande.
-
-Il y eut un silence. Tous deux se regardaient à la clarté d'une petite
-lampe suspendue à la paroi. Et que de choses ils se dirent dans ce
-regard!
-
-—«Songez quel devoir glorieux et urgent me réclame,» reprit Michel. Et
-il poursuivit plus bas: «Mais... si vous le permettez, mademoiselle
-Armande... après la guerre, je reviendrai.
-
-—Oui,» dit-elle.
-
-Elle s'engageait toute par cette syllabe, car elle devinait ce qu'il
-avait voulu dire. Lui-même ne s'y trompa pas.
-
-—«Vous m'aimez donc?» demanda-t-il, haletant.
-
-Elle inclina la tête, craignant que, malgré la demi-obscurité, il ne
-vît un flot de sang rougir son visage jusque sous les racines des
-cheveux. Ignorante de toute coquetterie et même de toute grâce adroite,
-n'ayant jamais été courtisée avant de sentir éperdument la domination
-de l'amour, Armande restait interdite, aussi incapable de dissimuler
-ses sentiments que de les laisser entendre par des paroles. Mais jamais
-aveu passionné ne fut plus exaltant pour un homme que la soudaine
-confusion de cette vaillante. La créature de sang-froid, de tranquille
-bravoure, presque pas assez femme dans la résolution hardie de ses
-paroles et de ses actes, demeurait devant lui toute tremblante et
-désarmée de tendresse, toute palpitante de pudeur.
-
-Il l'entoura de ses bras, d'abord avec une timidité caressante, puis
-avec une fièvre bien vite accrue, quand il sentit contre sa poitrine ce
-corps de jeune guerrière, qu'une existence active et simple, en pleine
-nature, avait modelé en vigueur comme le marbre d'une Diane antique.
-
-—«Armande,» lui chuchotait-il près de l'oreille, «ne craignez pas de
-m'aimer. Vous verrez que votre noblesse ne dérogera pas en épousant
-l'homme que je suis. Je vous dirai mes origines... Je vous raconterai
-ma vie. Elle est courte, mais vous ne la jugerez pas indigne de vous...
-
-—J'en connais assez,» dit-elle, relevant un visage radieux.
-«Accomplissez votre mission... Le service que vous aurez rendu à la
-France fera que même un comte de Solgrès sera fier de vous donner sa
-fille.
-
-—Ah! si vous saviez,» soupira Michel, «comme je vous vois cependant
-élevée au-dessus de moi!... Non pas tant par le rang, mais par l'âme...
-Vous êtes admirable sans le savoir... Jamais je n'ai vu faire le bien
-et braver le danger avec un plus parfait oubli de soi. Vous n'avez pas
-l'air de vous douter que vous êtes extraordinaire...
-
-—Mais,» dit Armande sincèrement, «c'est à cause de la guerre que vous
-me voyez ainsi. Vous serez peut-être désappointé plus tard, car je ne
-suis guère brillante comme jeune fille du monde. Depuis mon enfance,
-j'ai toujours reçu plus de remontrances que de compliments.
-
-—Peut-être personne ne vous a-t-il comprise,» prononça Michel.
-
-Quelle douceur d'accent il mit dans ces mots! De quel profond regard il
-les accompagna!... Et tout à coup, voici que des perspectives imprévues
-s'éclairèrent dans l'âme d'Armande. La mélancolie de sa jeunesse,
-son isolement de cœur, qui la rendaient indomptée et sauvage, la
-ressaisirent avec un sens plus clair, et la noyèrent d'attendrissement.
-Mais aussi, quelque chose de triomphant et de suave émanait de l'heure
-présente, comme une aube de merveilleux avenir. C'est vrai que nul ne
-s'était incliné tendrement vers le secret de son âme. Comprise... Elle
-serait enfin comprise. Et déjà elle était aimée!... Dans l'élan de
-tout son être—ivresse d'âme plus encore que de sens—vers celui qui lui
-parlait le divin langage, Armande resserra involontairement l'étreinte
-par un mouvement d'inconscient abandon...
-
-A ce moment, un bruit vague parvint jusqu'à cette retraite de silence.
-Les deux jeunes gens tressaillirent. Serrés l'un contre l'autre, ils
-écoutaient... Le sang battait violemment dans leurs artères, plutôt
-d'exaltation que de crainte, car ils se sentaient prêts à tout braver,
-et presque avides de quelque péril qui les eût réunis plus étroitement,
-fût-ce dans la mort. Une seconde fois, plus distinct encore, le son
-leur parvint. C'était un aboiement, auquel succéda un appel de voix
-humaine.
-
-—«Le chien!...» murmura la jeune fille. «C'est le chien... Ce sont eux!»
-
-Elle n'avait pas besoin de désigner plus nettement les soldats ennemis
-qu'elle avait rencontrés.
-
-—«Ce maudit animal a peut-être flairé votre piste,» dit l'Italien d'une
-voix étouffée.
-
-—«Alors nous sommes perdus. Éteignez... Éteignez la lumière!...»
-
-Michel obéit. La nuit se fit, la nuit opaque et sans reflet des cryptes
-éternellement ténébreuses. Bientôt un silence non moins profond s'y
-ajouta. Les aboiements lointains s'étaient tus. On ne sait quel écho
-de la colline les avait fait paraître beaucoup plus proches qu'ils
-n'étaient en réalité. Peut-être une fissure du sol avait-elle causé
-cette illusion d'acoustique. Aucun danger immédiat ne menaçait Michel
-et Armande. Leur solitude était absolue, si loin de toute pensée qui
-pût s'inquiéter d'eux dans ce lieu étrange. Mais trop d'émotions
-surhumaines, tragiques et douces, affolaient ces deux jeunes êtres.
-Un vertige emporta leurs cœurs. Leurs lèvres se joignirent. Michel ne
-ralluma pas la lampe.
-
- * * * * *
-
-Vers la même heure, Louise Bellard, assise dans la salle à manger
-de sa maison de garde, cousait une chemise de layette. C'était la
-première taille, si petite, semblable à une brassière de poupée, avec
-l'ouverture dans le dos. La Louison étalait sur son genou ce chiffon,
-plus merveilleux pour elle qu'un pourpoint de roi. Elle avait un
-sourire sur les lèvres et des larmes dans les yeux.
-
-«Ah! si seulement je pouvais lui faire savoir que nous aurons un
-enfant!» soupira-t-elle, pensant à son mari, son Lucien, qu'une
-telle espérance eût réjoui là-bas parmi les fatigues, le froid, les
-privations, le danger. «Le verra-t-il jamais?...» Un sanglot la secoua.
-Mais elle se domina vite, essuya brusquement ses yeux et reprit son
-travail. «Si mademoiselle Armande me voyait, elle me trouverait lâche,
-pour sûr... Elle est si courageuse, mademoiselle Armande... En voilà
-une qui n'use pas ses yeux à pleurer. «A quoi ça sert-il?» qu'elle me
-fait, avec sa drôle de manière de vous bousculer quand, au fond, elle
-vous plaint. Elle a pourtant son père et son frère exposés, elle aussi.
-Quand je pense qu'elle n'a jamais voulu que j'aille à sa place porter
-les provisions à ce brave cœur d'Italien! «Y a du danger, c'est pas
-ton affaire, dans ta position,» qu'elle me dit. «Tu dois songer à ton
-enfant». Et c'est qu'il n'y a pas à lui désobéir...»
-
-Comme la Louison monologuait de la sorte, elle eut un sursaut. Quelque
-chose de noir venait de glisser sur le blanc de la neige au dehors.
-Elle leva les yeux, guetta un instant, et presque aussitôt aperçut un
-homme qui arpentait en flânant l'espace découvert devant sa maison.
-
-«Le colonel prussien!...» s'exclama-t-elle intérieurement. «Qu'est-ce
-qu'il vient faire dans le fond du parc, ce sale oiseau-là? Il fume son
-cigare, Dieu me pardonne! Tu ne pourrais pas aller empester et cracher
-ailleurs, espèce de gros goret?...»
-
-Cette représentation ne fut, d'ailleurs, pas émise à voix haute.
-Mais, à travers les carreaux, la Louison lança au chef ennemi un
-regard de haine plus expressif que sa naïve injure. Il ne manqua pas
-de s'en apercevoir. N'était-il pas venu rôder dans ce coin du parc
-exprès pour guetter la gentille paysanne? Il observait donc la maison
-rustique et reçut en plein l'éclair agressif de deux yeux noirs. Cette
-vivacité d'expression embellissait d'ailleurs le visage aux traits
-réguliers, mais un peu terne, de la jeune femme. Avec ses sombres
-cheveux plantés bas et ses lèvres d'une pourpre saine, où sinuait la
-répulsion, elle semblait une figure symbolique. C'était le type de la
-Française du peuple, c'est-à-dire la meilleure image de la Patrie,
-dans son désespoir et sa révolte en face de l'invasion victorieuse.
-L'officier prussien sentit plus âprement la brûlure de convoitise
-qui lui enfiévrait le sang depuis quelques jours. C'était un colosse
-brandebourgeois, aux cheveux et à la moustache couleur de paille. Ses
-muscles, empâtés de bière allemande, faisaient craquer le drap de son
-uniforme, tandis que, sous son casque à pointe, son visage flambait
-d'une couperose, allumée par les vins français. Il envoya à Louise
-Bellard une œillade et un sourire.
-
-Elle se détourna, tandis qu'un tremblement l'agitait à l'idée du
-souterrain tout proche.
-
-«Heureusement,» se dit-elle, «aucune trace n'y peut conduire. Que nous
-avons bien fait de ne point passer par là!... Mais si l'Italien, qui
-a la clef, avait l'imprudence d'entr'ouvrir seulement la porte, il
-pourrait être aperçu par ce sac de choucroute.»
-
-Cette idée cassait les membres de la Louison. Une faiblesse la rabattit
-sur sa chaise. Aussi faillit-elle s'évanouir d'émoi quand soudain un
-coup discret fut frappé à sa porte. Quelque chose d'insinuant et de
-suppliant dans cet appel lui fit imaginer que le soldat de Garibaldi,
-assez fou pour être sorti de son refuge, lui demandait asile. Elle
-retrouva la force de s'élancer. Elle ouvrit...
-
-Le colonel prussien pénétra sans façon dans la chambre.
-
-—«_Fulez-fus_ donner moi une allumette? Mon cigare il s'est _édeint_,»
-dit-il.
-
-—«Il y en a là, sur le poêle... Prenez-en vous-même, puisque tout vous
-appartient ici,» répliqua-t-elle, farouche.
-
-Elle avait fait trois pas en arrière et se tenait toute droite, blanche
-comme la petite chemise de la layette, qu'elle gardait entre les doigts.
-
-—«_Tute_ m'appartient?...» reprit l'Allemand. «Ah! je le _futrais_»!...
-Il s'avança, les mains agitées, les yeux luisants. «Je _futrais_ que le
-plus cholie chose ici m'appartiendrait...»
-
-Impossible de se tromper sur le sens de ses paroles et la violence de
-son désir.
-
-—«Si c'est de moi que vous parlez, vous ne m'aurez pas!...» cria Louise
-éperdue, cherchant autour d'elle une issue ou une arme. Mais elle se
-reprit et d'une voix plaintive: «Vous ne ferez pas cela!... Vous ne
-serez pas lâche avec une femme, vous, un militaire!...» supplia-t-elle.
-«Vous êtes un officier, vous ne vous conduirez pas comme une bête
-fauve!...»
-
-Le visage enflammé du Prussien pâlit un peu. Il hésita, puis il partit
-d'un gros rire.
-
-—«Mais non... mais non... pas une bête fauve. Un homme amoureux...
-voilà tout. _Fus_ êtes charmante quand _fus_ êtes encolérée ainsi.
-_Fus_ êtes plus _cholie_, _safez-fus_, que la demoiselle du château.»
-
-Il pensait la flatter, elle, une inférieure, par cette comparaison.
-Mais elle s'indigna d'entendre toucher à Armande.
-
-—«La demoiselle du château!... Il n'y a pas une femme dans toute
-l'Allemagne qui vaille seulement son petit doigt.»
-
-La gaieté du colonel brandebourgeois s'épanouit.
-
-—«_Gut!... Gut!_...» répétait-il en s'esclaffant. «Ces Françaises,
-elles ont de l'esprit! Des vrais petits diables!... Savez-vous une
-chose, mademoiselle?...
-
-—Appelez-moi «madame». Je suis mariée.
-
-—Ah!» fit l'Allemand soudain refroidi, avec un regard involontaire vers
-une porte du fond.
-
-—«Oh! n'ayez pas peur, mon mari n'est pas là... Il est allé se battre
-contre vous autres,» reprit la femme du garde avec une véritable
-dignité.
-
-—«Ça, c'est la guerre,» dit l'officier, en haussant les épaules. «Et
-alors, cette _betite_, elle aime son mari?...» ajouta-t-il en voulant
-lui prendre le menton.
-
-Elle eut un haut-le-corps en arrière.
-
-—«Oui, je l'aime, mon mari,» déclara-t-elle avec force.
-
-—«Bah!... il s'amuse avec les filles des villages où il passe.
-
-—Tant mieux!» s'écria-t-elle dans une espèce de rire sanglotant, «car
-ça prouverait qu'il n'est pas mort.»
-
-L'officier allemand la considéra d'un air moins brutal. Soit qu'en
-lui un peu de pitié se fût émue, soit que l'attitude de cette femme,
-sa défensive résolue, sa tristesse, eussent tempéré momentanément
-l'effervescence passionnée qui l'avait amené là.
-
-—«Allons,» fit-il d'un ton bon enfant, «si vous êtes _chentille_, on
-s'en occupera, de votre mari. On pourrait peut-être vous en faire avoir
-des nouvelles.»
-
-Louise joignit les mains.
-
-—«Oh! monsieur l'officier... Vous voudriez bien?» demanda-t-elle.
-
-—«_Barpleu!_...»
-
-Elle eut la candeur de croire que l'existence de ce mari, révélée au
-colonel prussien, détournerait à jamais celui-ci de son entreprise
-galante. Et la candeur non moins grande de penser qu'il pouvait
-découvrir le sort d'un pauvre pioupiou français dans cette mêlée
-formidable de deux peuples.
-
-—«Je vais vous écrire son nom... son régiment, monsieur l'officier...
-le temps de trouver du papier, une plume...»
-
-Elle devenait empressée, presque souriante, les yeux adoucis.
-
-La tentation, chez l'homme, se réveilla plus aiguë. Seulement il
-doutait de réussir par la force. Il eut recours à l'astuce.
-
-—«Vous m'apporterez les renseignements ce soir, au château,» dit-il.
-«Je ne puis pas attendre.»
-
-Louise se retourna, les bras tombés.
-
-—«Mais oui,» reprit-il, en fixant sur elle un regard plus explicite
-sans doute qu'il ne voulait. «Venez au château vers neuf heures, après
-dîner... Je vous promets de m'occuper de votre mari. S'il se trouve en
-Allemagne, je veillerai à ce qu'il soit bien traité et mis en liberté
-le plus tôt possible.»
-
-Elle demeurait figée.
-
-—«Vous entendez, la _cholie prunette_?
-
-—Oui, monsieur l'officier.
-
-—Et vous viendrez?»
-
-Elle fit un effort:
-
-—«Oui... monsieur l'officier.»
-
-Quand il fut parti, non sans lui avoir envoyé un baiser du pas
-de la porte, avec sa lourde galanterie germanique, Louise resta
-douloureusement pensive.
-
-«Si c'était vrai... S'il me donnait des nouvelles de mon Lucien. S'il
-empêchait qu'on le maltraite, là-bas, dans les forteresses de son
-maudit pays...» Un frisson la parcourut toute. «Oh! ce serait payer la
-chose trop cher! quelle abomination!»
-
-Elle se remit au travail de sa layette. Mais son aiguille, maintenant,
-courait moins vite. La joie mélancolique qui, tout à l'heure, lui
-mettait un sourire aux lèvres en même temps que des larmes aux yeux,
-avait disparu. Ses paupières étaient sèches, sa bouche se crispait avec
-amertume. Un horrible débat se livrait en elle.
-
-Le soir, vers neuf heures, la Louison sortit. Dehors, un souffle moite
-l'enveloppa. Le vent soufflait du sud. La neige commençait à fondre.
-C'était le dégel. La femme du garde rentra, pour glisser ses pieds
-chaussés de feutre dans des socques de bois. Puis elle se dirigea vers
-le château. Le long des allées, une obscurité d'encre traînait sous le
-ciel bas. Le sol spongieux s'écrasait sous ses semelles. Les arbres en
-s'égouttant laissaient parfois tomber comme une larme sur son visage.
-
-Elle arriva devant la terrasse et vit les croisées du rez-de-chaussée
-lumineuses, comme le soir où elle venait chercher Mlle Armande pour
-la conduire auprès de l'Italien. Louise gravit les marches du perron.
-Mais le bruit de ses socques sur la pierre l'interloqua. En deux coups
-de pied, elle s'en débarrassa et traversa la terrasse, ne sentant pas
-que ses chaussons se trempaient sur les dalles ruisselantes. S'arrêtant
-devant une fenêtre, elle regarda dans l'intérieur. C'était l'un des
-salons, qui servait de salle à manger au colonel. Celui-ci était encore
-à table, avec deux officiers subalternes. Tous trois fumaient, buvaient
-des liqueurs, devisaient avec une gaieté épaisse, dans le débraillement
-de leurs uniformes, car la digestion les échauffait, et la cheminée,
-bourrée de bois, flambait comme si la température ne se fût pas
-attiédie. Les ceinturons glissaient des tailles massives. Les faces
-rougeoyaient. Les bottes crottées se posaient sur les soies anciennes
-des petites chaises délicieuses. On voyait les éperons crever le tendre
-tissu.
-
-Ces hommes-là, bientôt, sans doute, rentrés chez eux, se sangleraient
-et se redresseraient pour des dîners de gala. Ils diraient des
-fadeurs aux dames, s'extasieraient devant des mobiliers de style,
-et sembleraient tirer leur plus grand plaisir des raffinements de
-l'élégance mondaine, de la discrétion des causeries, de l'arrangement
-artistique du cadre. Ici, le fond de nature éclatait dans la joie des
-contraintes abolies, de la civilisation bafouée, de l'art livré à
-l'ordure. Ces gens du monde—car c'en étaient—ne goûtaient, dans leur
-victoire, que l'ignoble délice de s'affranchir des lois du monde, de
-donner cours à la bestialité tenue en laisse depuis leur naissance.
-Le goût instinctif de destruction, inné chez tout être humain, en se
-satisfaisant, libérait en eux la sauvagerie primitive. Ils souillaient
-ou brisaient des meubles qu'ils eussent admirés dans un musée,
-fendaient des tableaux dont ils auraient vanté la poésie dans une
-exposition, se vautraient sur des étoffes dont la délicatesse les eût
-fait s'extasier devant un connaisseur. Tant il est vrai que presque
-tout est convention dans la politesse sociale, et comédie dans la
-subtilité des sensations dont se targuent les foules cultivées. Mais
-bénis soient les artistes, qui jettent cette parure somptueuse sur les
-laideurs de la grossièreté humaine! Et louées à jamais soient la vanité
-et la mode, qui contraignent les plus réfractaires à s'en parer!
-
-Louise ne réfléchissait pas si loin. Elle frémissait de dégoût et
-de haine devant cet étalage de brutalité soldatesque. Surtout elle
-s'hypnotisait d'aversion devant le colonel. Elle regardait sa face
-empourprée, sous les cheveux pâles, ses prunelles vacillantes entre
-les paupières alourdies, sa bouche odieuse bavant dans un rire le jus
-d'un cigare, ses mains énormes, la saillie débridée de son ventre sous
-l'uniforme entr'ouvert. Elle était venue jusqu'ici à l'appel de cet
-homme-là! Était-ce possible?... Pour son mari!... Mais son mari, son
-Lucien, préférerait cent fois la mort. Elle avait eu l'idée de cette
-soumission monstrueuse, elle, la Louison, qui portait aux profondeurs
-de son être l'enfant de son amour, le fils de l'absent, de celui qui,
-peut-être, mourait à cette heure par le fait même d'hommes tels que
-celui-ci, vêtus de cet uniforme, coiffés de ce casque, dont elle voyait
-luire la forme agressive et abhorrée!... Elle eut un cri étouffé,
-s'ébroua toute, comme pour secouer une effroyable souillure, et se
-détournant, courut, glissa ses pieds trempés dans ses sabots, puis
-s'enfuit dans la nuit, parmi la neige, en déroute, sous les pleurs
-des arbres, vers la petite maison où palpitaient, chauds encore, les
-baisers de son Lucien.
-
-A ce moment, le colonel brandebourgeois disait à ses subalternes, dans
-le plus pur allemand:
-
-—«Et maintenant, les enfants, vous allez me ficher la paix. J'attends
-la visite de la petite jardinière aux cheveux noirs. Une Française pure
-race, celle-là. Ça frétille et ça riposte, et ça a le diable sous la
-peau... C'est souple et vif comme une anguille... Depuis que je l'ai
-approchée cet après-midi, j'en ai du salpêtre dans les veines. Allez
-vous promener où vous voudrez. Mais si vous la rencontrez, pas de
-blague, hein?... Elle est à moi... La part du chef... Et si elle crie
-un peu, tâchez de ne pas entendre.»
-
-
-
-
-III
-
-_L'ARRÊT DU DESTIN_
-
-
-La blessure de Michel était suffisamment cicatrisée pour qu'il se
-remît en route. Et même ce garçon énergique n'eût pas attendu que
-la guérison fût aussi complète s'il n'avait eu la plus irrésistible
-des raisons pour reculer son départ. Maintenant que la neige avait
-fondu, ne risquant pas de déceler les traces compromettantes, la
-communication devenait plus facile entre le souterrain et le château.
-Mlle de Solgrès n'avait plus à faire le grand détour extérieur par
-le bois. En un instant, elle traversait le parc, s'enfonçait dans le
-ravin broussailleux, découvrait parmi les ronces la porte de fer, si
-bien dissimulée sous une couche de terre et de plantes grimpantes...
-Elle mettait la clef dans la serrure... Jamais elle n'avait besoin de
-tourner le pène. Le battant s'écartait comme de lui-même. Quelqu'un
-était là, toujours, à toute minute... A peine s'était-elle glissée dans
-l'ouverture, que deux bras aimants se refermaient autour d'elle...
-Et tout aussitôt le premier baiser dissipait miraculeusement les
-craintes, les hésitations, l'angoisse confuse, dont elle frissonnait
-tout à l'heure le long du chemin. D'ailleurs, ce n'était pas du
-remords qu'éprouvait Armande. Son esprit simple, sa nature inculte et
-droite, tenus à l'écart des subtilités sociales, ne pouvait concevoir
-qu'il y eût du mal à suivre jusqu'au bout un sentiment aussi absolu
-que celui qui l'entraînait vers Michel. «Puisque je suis certaine
-d'être née pour l'aimer et lui donner le bonheur, puisque je n'ai plus
-désormais que ce but dans ma vie, l'hypocrisie, le mensonge, la faute,
-consisteraient à me refuser à lui. Dussé-je subir plus tard la honte
-et les pires souffrances, je resterai fière d'avoir été choisie par la
-destinée pour être la récompense de son héroïsme, de son dévouement à
-la France.» Voilà comment raisonnait la jeune fille. L'enthousiasme
-et l'amour gonflaient son cœur ardent. Et comment n'aurait-elle
-pas adoré l'être charmant, beau et aventureux, qui tremblait d'une
-émotion si tendre quand il la tenait contre son cœur, et qui, depuis
-la première rencontre de leurs lèvres, avait su la rassurer en lui
-dévoilant une âme éclatante de loyauté et si délicieusement pénétrée de
-reconnaissance!...
-
-Le matin du jour où l'Italien devait partir, Mlle de Solgrès, en
-sortant du souterrain, vint trouver Louise Bellard.
-
-—«Écoute...» lui dit-elle. «C'est aujourd'hui qu'il nous quitte.»
-
-Elle n'avait pas besoin de le nommer. Depuis presque une quinzaine
-que le volontaire garibaldien était leur hôte secret, les deux femmes
-n'avaient eu l'imagination occupée que de lui. Et la Louison n'était
-pas sans avoir pénétré les sentiments de sa jeune maîtresse.
-
-—«Oui,» reprit Mlle de Solgrès. «J'ai bien peur qu'à sa première marche
-forcée, la blessure ne se rouvre. Mais il ne pense qu'à son devoir. Et
-ce n'est pas à moi de lui dire qu'il a tort.
-
-—Dieu vous bénira tous les deux, mademoiselle.
-
-—Puisse-t-il nous réunir bientôt!» murmura l'amoureuse.
-
-C'était une confidence. Louise en profita pour s'écrier:
-
-—«Ah! mademoiselle, vous êtes faits l'un pour l'autre.
-
-—Ma bonne Louison, tu vas me rendre un service. Cet après-midi,
-avant son départ, monsieur Michel viendra ici, chez toi. Moi, je l'y
-rejoindrai. Tu nous laisseras seuls... Pense donc que nous ne nous
-sommes pas vus à la lumière du jour depuis que nous nous sommes liés
-du plus éternel des liens. Oui, maintenant, tu peux être certaine de
-ce que tu avais sans doute deviné. Nous sommes des fiancés, Louise...»
-Armande rougit et ajouta plus bas: «Des époux.»
-
-—Mademoiselle,» dit Louise, «ma maison est la vôtre, comme tout ce
-qui m'appartient, et comme ma vie elle-même, s'il vous la faut. Mais
-n'est-ce pas bien imprudent de vous rencontrer ici?...
-
-—Cinq minutes seulement, Louise!... Pas plus. Le temps de voir ses
-chers yeux à la face du ciel, d'y lire mon bonheur et ses serments.
-
-—Mademoiselle, ne vous ai-je pas dit que le chef prussien était venu
-rôder par ici?
-
-—Une seule fois, n'est-ce pas? Avant-hier?...
-
-—Oui.
-
-—Il n'a pas reparu?
-
-—Non.
-
-—Eh bien! il n'y a guère de chance pour qu'il dirige encore sa
-promenade de ce côté,» fit Mlle de Solgrès. «Le dégel a tellement
-détrempé ces allées éloignées du parc!...»
-
-Une invincible réserve empêcha Louise d'en expliquer davantage à
-la jeune châtelaine. Après tout, c'est vrai, le colonel allemand
-paraissait oublier son caprice. Et ce caprice révoltait trop l'honnête
-paysanne pour qu'il ne lui répugnât pas d'en parler.
-
-—«De toutes façons,» reprit-elle, «je ferai le guet, et monsieur
-Michel disparaîtrait à la moindre alerte. Il se cacherait dans ma
-chambre du fond. Ces chacals n'ont pas fouillé ma pauvre petite
-bicoque. Ils ne s'en aviseront pas aujourd'hui.
-
-—Voilà ce que tu feras, Louise. A trois heures, tu t'avanceras jusqu'à
-la crête du ravin. Monsieur Michel entr'ouvrira la porte de fer. Si
-tu te mets à chanter, il rentrera immédiatement et ne bougera plus.
-Si tu lui fais signe qu'il peut venir, il te suivra chez toi. Je m'y
-trouverai ou j'arriverai aussitôt. Une demi-heure plus tard, nous nous
-serons dit adieu, et il sera loin. Est-ce entendu?
-
-—Comptez sur moi, mademoiselle.
-
-—D'ailleurs,» ajouta encore Armande, «le seul danger serait que les
-Prussiens le surprissent quand il sortira du souterrain. Dans le parc
-ou chez toi, s'ils l'aperçoivent un instant, cela ne peut pas leur
-porter ombrage. Il marche comme tout le monde, à présent, sa blessure
-n'éveillera donc pas les soupçons. Il n'a pas d'arme sur lui... Lors
-de sa récente arrestation, on lui a pris son revolver. Quant à la
-lettre, elle est fixée dans la tige de son autre botte, et parfaitement
-dissimulée sous ce morceau de cuir que tu nous as procuré toi-même...»
-
-Louise hocha la tête.
-
-—«On le trouverait bien jeune pour ne pas être au régiment...
-
-—Il est étranger.
-
-—Un trop beau monsieur pour les vêtements qu'il porte... Les Prussiens
-ne le prendraient pas pour un gars du pays.
-
-—Tu m'épouvantes!... Mais c'est qu'il en rencontrera, des Prussiens,
-par les routes.
-
-—Vous savez bien, mademoiselle, qu'il marchera surtout la nuit. Ayez
-bon espoir. Tours n'est pas si loin. Pourvu seulement qu'avec tant de
-retard, sa mission ne soit pas devenue inutile!»
-
-Inutile ou non, Michel Occana était bien résolu à l'accomplir. Il
-s'agissait de la France, deux fois aimée désormais, puisque c'était la
-patrie d'Armande. Et il s'agissait d'un ordre donné par Garibaldi, son
-chef adoré, son dieu. Aussi quand le jeune homme sortit du souterrain,
-quand il aperçut la silhouette attentive de la Louison, et reconnut le
-signal rassurant, ce fut dans un élan de joie héroïque qu'il bondit sur
-la pente du ravin, en atteignit le bord et salua le soleil,—un frileux
-soleil d'hiver,—qui lui sembla radieux comme la liberté, la gloire et
-l'amour, pour lesquels battait son cœur.
-
-—«Prenez garde, monsieur,» observa Louise, «votre jambe n'est peut-être
-pas bien solide.»
-
-Il sourit. Et devant le charme de ce sourire, prise un peu, elle aussi,
-à cette grâce virile du bel Italien, la paysanne comprit le doux
-égarement de sa jeune maîtresse.
-
-—«Monsieur,» dit-elle timidement, «mademoiselle de Solgrès est la
-meilleure des créatures du bon Dieu.
-
-—Elle en sera la plus heureuse, s'il ne tient qu'à moi,» s'écria Michel
-avec une sincérité d'accent qui lui valut immédiatement la confiance de
-Louison.
-
-—«N'est-elle pas encore là?» dit-il avec un vif regard dès qu'on eut
-atteint le seuil de la maison du garde.
-
-—«Oh! soyez tranquille, elle ne tardera pas,» répliqua la rustique
-confidente, non sans une intention de finesse.
-
-Comme son hôte allait et venait dans la chambre d'un pas impatient,
-elle lui dit:
-
-—«Asseyez-vous dans ce coin sombre. Mieux vaut ne pas attirer
-l'attention, si quelque indiscret venait à passer.»
-
-Puis, pour lui faire perdre la notion des minutes, elle étala devant
-lui le contenu d'un bissac préparé à son intention, lui montrant
-qu'elles avaient pensé à tout, avec Mademoiselle, et qu'il y avait du
-vieux cognac dans la gourde, du jambon exquis entre les tranches de
-pain, et des tablettes au sublimé pour fabriquer instantanément une
-solution antiseptique.
-
-—«Comment se fait-il qu'Armande ne vienne pas?» murmura le jeune homme,
-qu'un brusque pressentiment venait d'étreindre.
-
-La Louison s'approcha de la fenêtre... Mais aussitôt, d'un mouvement
-effaré, elle se rejeta en arrière.
-
-—«Cachez-vous!... Mon Dieu!... Cachez-vous!... Les voilà!...»
-souffla-t-elle.
-
-En même temps, preste et résolue, elle ouvrait une porte, poussait
-Michel vers l'intérieur.
-
-—«Là... derrière les rideaux du lit... Ne remuez pas... N'avancez
-pas... La porte est vitrée... Soyez tranquille... Je les éloignerai...
-Ils ne viennent pas pour vous.»
-
-Après un premier instant d'effroi, Louise, en effet, qui avait reconnu
-le colonel faisait cette réflexion:
-
-«Cet enragé-là n'a que sa marotte en tête. Il va me conter son
-boniment... Je lui promettrai tout ce qu'il voudra pour le faire
-partir. Nous verrons bien ensuite.»
-
-Elle ne se trompait pas. Bien qu'elle eût aperçu—ou cru apercevoir,
-dans son saisissement—plusieurs casques à pointe, l'officier supérieur
-prussien apparut seul,—d'ailleurs, sans avoir pris la peine de frapper.
-
-«Voilà donc,» pensait Louise, «pourquoi Mademoiselle ne se montrait
-pas. Elle aura vu ce coco-là sortir du château et s'enfoncer dans le
-parc... Elle n'aura pas voulu lui donner l'éveil. Mais quel sang elle
-doit se faire si elle s'est aperçue qu'il venait ici!...»
-
-La paysanne se préoccupait des autres plus que d'elle-même. Trop
-femme d'ailleurs, malgré sa rusticité, pour ne pas supposer qu'elle
-allait faire tout ce qu'elle voudrait d'un homme aveuglé par le désir.
-Pourtant, aux premiers mots de l'Allemand, elle se sentit panteler de
-terreur.
-
-—«Eh _pien, la pelle_,» jargonna-t-il, «on s'est donc moqué de moi
-l'autre jour?... On a donc cru qu'un colonel de l'armée royale de
-Prusse, ça se traitait comme un rustre, un laboureur de France?... Vous
-faites erreur, ma petite. Pour qui vous prenez-vous?... De plus grandes
-dames que vous n'ont pas fait tant de façons depuis que je me promène
-dans votre beau pays.
-
-—Ça n'est pas vrai!»
-
-Le démenti jaillit des lèvres frémissantes de Louise, sans qu'elle en
-eût mesuré l'imprudence. La phrase abominable de l'Allemand l'avait
-cinglée toute, dans sa solidarité de femme française, et plus loin
-encore, plus avant dans sa douleur, par le rictus dont il soulignait
-l'allusion à cette «promenade» dans le «beau pays»... Maintenant, elle
-se taisait, droite, blême, la haine et le désespoir dans les yeux. Le
-Prussien, sans se fâcher, la regarda. Et l'ignominie de ce regard était
-insoutenable, car il contenait tout ce que la convoitise de l'homme,
-la morgue du maître, l'ironie du vainqueur, peuvent avoir d'outrageant
-pour la pudeur d'une femme et pour la plus élémentaire dignité d'une
-créature humaine.
-
-—«Va, va... Injurie-moi,» fit le soudard. «Tu me plais comme ça... Tu
-as plus de chic,» ajouta-t-il, exprimant, par ce mot, qu'il était fier
-d'employer, l'espèce de beauté plus haute dont l'indignation revêtait
-l'humble femme.
-
-D'un geste tranquille, comme pour s'installer dans le logis, il
-déboucla son ceinturon, et se débarrassa de son sabre, qu'il posa en
-travers de la table. Il ôta également son casque.
-
-—«Tu t'es promise... Tu ne te refuseras pas. Tu es à moi,»
-prononça-t-il en s'avançant vers Louise.
-
-Elle recula, les yeux élargis, folle d'angoisse. Que faire?...
-Allait-elle devenir la proie de cette brute, sans un cri, sans
-une révolte, sans une tentative de fuite, parce que tout, sauf sa
-soumission, risquait de livrer celui qui s'abritait sous son toit?...
-Dans sa retraite éperdue, elle songeait encore à le sauvegarder. Car,
-au lieu de se réfugier dans sa chambre et de s'y barricader, comme
-elle aurait essayé de le faire sans cette tragique présence, elle se
-retirait dans l'angle opposé, où bientôt elle rencontrait le mur. Là,
-elle s'aplatit, comme pour s'incruster dans la pierre, les doigts, les
-ongles collés à la paroi, en une attitude de crucifiée. Et il semblait
-que la surface lisse lui donnât prise, tant elle s'y cramponnait
-désespérément.
-
-Le Prussien la suivit, balbutiant maintenant en sa langue des paroles
-de sensualité brutale. La malheureuse vit contre son visage cette face
-où s'accentuaient, dans une ivresse écœurante, les traits de la race
-détestée. Elle faillit hurler de dégoût... Mais un coup d'œil vers la
-porte de sa chambre lui rendit la force de rester muette. Cette porte
-était vitrée d'un grand carreau clair, que voilait un rideau de guipure
-commune. Une silhouette serait visible au travers. Le moindre appel,
-en attirant là l'Italien, perdrait celui-ci. Elle se contint, gardant
-encore on ne sait quel espoir d'apitoyer son bourreau.
-
-—«Laissez-moi,» gémit-elle tout bas... «Et je vous jure, monsieur
-l'officier... je vous jure... J'irai, ce soir, au château... Là, vous
-ferez ce que vous voudrez... Mais pas ici... Pas chez nous... Pas chez
-mon mari...»
-
-Un ricanement abominable accueillit ces supplications. Louise
-n'entendit pas le vil commentaire qui accompagna ce rire. L'émotion
-la suffoquait... Elle sentit sur elle les mains du soldat. Un vertige
-la prit. Le sol oscilla, le mur contre lequel se crispaient ses mains
-devint fluide... Ce fut une telle sensation d'horreur que, malgré elle,
-un cri lui déchira la gorge... Et alors, elle perdit connaissance.
-
-L'officier allemand n'eut pas le temps de se rendre compte que le corps
-dont s'emparaient ses bras avides ne s'y abandonnait que dans l'inertie
-d'une défaillance. Il poussait une exclamation de triomphe, au moment
-où, derrière lui, une porte brusquement ouverte livrait passage à un
-homme dont les yeux étincelants eussent paralysé son ardeur s'il eût pu
-les voir.
-
-Michel Occana, déjà inquiet pour son hôtesse, venait de tressaillir
-affreusement dans sa cachette au cri, lugubre comme un râle, qu'elle
-avait exhalé inconsciemment. D'un bond, il fut à la porte vitrée. Il
-vit la scène odieuse... la sauvage agression du colosse en uniforme
-prussien contre cette martyre à face agonisante. Il s'élança... D'un
-coup de poing formidable, il fit lâcher prise à l'officier. Telle fut
-la soudaineté et la violence de l'attaque, que le gros homme tourna sur
-lui-même, chancela et s'abattit, tandis que Michel soutenait la Louison
-et la posait doucement sur un siège.
-
-Une clameur furieuse accompagna la chute de l'Allemand. Dans son gosier
-de stentor un son incohérent éclata. Michel crut à une imprécation en
-entendant les syllabes gutturales:
-
-—«_Zur Hülfe!_...»
-
-Il allait bientôt voir que c'était un appel à l'aide.
-
-Cependant un silence suivit. Car le colonel brandebourgeois, ayant
-donné du front contre le bout du fourreau de son sabre, déposé par lui
-sur la table, se fendit le sourcil et demeura par terre dans une sorte
-d'étourdissement.
-
-Il n'avait pas eu le temps de se relever que la porte extérieure
-s'ouvrit et que deux soldats parurent. Quand ils virent leur chef
-gisant avec le front ensanglanté, ils se précipitèrent sur Michel
-Occana, la crosse haute. Un seul des coups qu'ils lui destinaient
-aurait suffi à l'assommer. Mais l'étroitesse du lieu et la simultanéité
-de leur mouvement fit que ces hommes entrechoquèrent leurs armes. Et
-ils n'avaient pas eu le temps de reprendre position, quand le colonel,
-se redressant, les arrêta d'un ordre bref.
-
-Michel, qui déjà se croyait mort, et qui pensa n'en valoir guère mieux,
-se félicita de cet instant de répit, car il eut la satisfaction de dire
-à l'officier allemand, d'un ton vibrant d'ironique dédain:
-
-—«Bravo!... vous êtes un homme de précaution. Vous postez vos soldats à
-la porte quand vous voulez faire violence à une femme. C'est pour vous
-une belle prouesse et pour eux un joli métier, colonel.»
-
-Son air de persiflage hautain, son aisance, son admirable visage,
-indiquaient trop qu'il n'était pas l'hôte habituel de cette maison
-de garde. Le chef prussien, qui, en se relevant, croyait d'abord
-se trouver en face d'un mari exaspéré, ne prit pas longtemps le
-change. Tout en essuyant avec son mouchoir le sang de son éraflure,
-il observait l'inconnu d'un œil attentif et soupçonneux. Le sarcasme
-insultant de l'Italien fit courir une pâleur sur sa face congestionnée,
-qui n'en devint ensuite que plus rouge.
-
-—«Et vous,» dit-il, «vous vous servez de l'attrait d'une femme pour
-tendre des guet-apens, et vous attaquez les gens par derrière. C'est
-digne d'un Français et d'un espion,» ajouta-t-il, montrant ainsi que
-son oreille étrangère n'avait pas reconnu l'accent italien dans une
-langue qu'il estropiait lui-même.
-
-Il s'adressa ensuite en allemand à ses hommes. Et ceux-ci, qui, déjà,
-maintenaient Michel par les bras, se mirent en devoir de le fouiller.
-
-Ce fut à ce moment que Louise revint à elle, et aussi qu'une sixième
-personne compléta par sa présence la signification poignante d'une
-telle scène.
-
-Armande de Solgrès entra.
-
-Depuis une demi-heure, elle passait par toutes les transes. Ayant vu
-l'officier allemand sortir du château, suivi de ses deux hommes, à
-la minute où elle-même partait pour rejoindre Michel, la jeune fille
-s'était bien gardée de se rendre directement à la maison de garde.
-Mais, par un détour, elle avait pu gagner, sans être observée, une
-éminence qui dominait cette maison. Elle avait donc vu le colonel y
-entrer, laissant les deux factionnaires à la porte. «Michel y est-il
-déjà?... Est-ce lui qu'on vient prendre?» se demanda-t-elle, torturée
-par la plus atroce inquiétude. Ce n'était point par lâcheté, mais par
-prudence pour lui, que la vaillante fille ne volait pas auprès de celui
-qu'elle aimait. Ne serait-ce pas l'accuser que de manifester leur
-entente? Ne risquait-elle pas de compromettre un système de défense
-inventé sous le coup de la surprise par l'ingénieux Italien ou par
-Louise, cette dévouée?
-
-Cependant, les minutes s'écoulaient sans que le colonel ressortît,
-et sans que les deux factionnaires bougeassent plus que des statues.
-Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Le logis était-il vide?...
-La Louison n'avait-elle pas eu le temps d'y ramener le réfugié? Et
-maintenant tous deux se tenaient-ils à l'abri, ou viendraient-ils se
-faire prendre comme dans une souricière?
-
-Tout à coup, les deux soldats, dans une alerte dont le saisissement
-fut visible, sautèrent, se bousculèrent, s'engouffrèrent dans la
-maisonnette. Puis ce fut tout autour le désert et un silence d'énigme.
-Armande n'y tint plus. Elle s'élança, dévala parmi les arbres, sans
-souci des sentiers, et ce fut seulement à l'approche du but qu'elle
-songea à se composer un maintien, à prendre un air indifférent. Quel
-coup lorsqu'elle entra!... Ce qu'elle n'avait pas osé prévoir, pour
-se persuader qu'une telle catastrophe n'appartenait pas au domaine
-du possible, devenait une réalité. Michel,—son Michel!...—était aux
-mains des soldats prussiens, qui, brutalement, exploraient ses effets,
-retournant les poches et palpant les doublures.
-
-—«Qu'est-ce que cet homme a fait, monsieur le colonel?...» demanda Mlle
-de Solgrès, d'une voix comme affaiblie, lointaine, qui l'interloqua
-elle-même.
-
-Le chef brandebourgeois se retourna, et tout le sang d'Armande se glaça
-dans ses veines quand elle vit le sillon rouge balafrer la redoutable
-figure. Lui, apercevant la jeune châtelaine, portait maussadement deux
-doigts à hauteur de visière.
-
-—«Cet homme est quelque espion, mademoiselle,» répliqua-t-il, sans
-remarquer le mouvement fier qui, chez son prisonnier, protestait contre
-un tel mot. «Et, en outre, il a tenté de m'assassiner.»
-
-C'était net. Aucune fable n'effacerait ce fait d'une agression, trop
-évidente par la blessure du chef allemand, et dont Armande ne pouvait
-imaginer les circonstances. Elle eut vers Occana un coup d'œil de
-désespoir, mais en même temps d'approbation, comme pour lui dire: «Tu
-exposais plus que ta vie...—ta mission sacrée! Donc, tu n'as pu agir
-que pour un motif supérieur.»
-
-Mais quelle surprise pour trois des acteurs de de cette scène,—car
-les soldats, ne comprenant que les ordres jetés par leur colonel dans
-leur langue, étaient revenus à leur immobilité d'automates,—lorsque
-Louise Bellard se leva, chancelante, et vint se jeter aux pieds de
-sa jeune maîtresse. Armande l'avait vue à demi pâmée,—par l'effroi,
-supposait-elle,—et ne lui attribuait aucun rôle direct dans ce qui
-se passait. Mais, dès que la paysanne ouvrit la bouche, elle comprit.
-L'éclair de la vérité lui jaillit aux yeux, tandis que lui apparaissait
-l'admirable ruse de cette simple femme.
-
-—«Oh! mademoiselle,» gémissait la Louison, «qu'allez-vous penser
-de moi?... Mais il faut bien tout vous dire... C'est mon bon ami,
-mademoiselle... Il me fréquentait depuis quelque temps... Il était dans
-ma chambre... Et comme il a cru voir par le carreau de la porte que
-monsieur l'officier me tarabustait un peu,—histoire de rire...—alors il
-a perdu la tête... Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'on va lui faire?»
-
-Si l'histoire était vraisemblable, l'accent, l'expression l'étaient
-encore davantage. Comédie sublime, qui suggestionna si fortement Mlle
-de Solgrès que celle-ci, sans hésiter, y prit son rôle par cette
-réponse:
-
-—«Toi, Louison!... Un galant!... Et pendant que ton mari se fait tuer
-peut-être! Ah! malheureuse!...»
-
-Louise, prosternée, sanglotait, le visage dans ses mains. Puis, tout à
-coup elle se releva, se tourna vers l'Italien, et l'apostrophant:
-
-—«C'est ta faute aussi, grand bêta!... Grand jaloux! Tu avais bien
-besoin d'arriver là comme un brutal!... Monsieur l'officier n'est
-pas capable de forcer une femme qui ne veut pas... Et si je voulais,
-c'était mon affaire.»
-
-Aucune psychologie n'atteindra en profondeur la finesse féminine.
-Cette paysanne trouvait ce qu'il fallait dire pour atténuer le dépit
-furieux du colonel et la confusion qu'il commençait d'éprouver devant
-Mlle de Solgrès. Tel fut le soulagement du Prussien et sa hâte de
-terminer la ridicule aventure, qu'il fut à deux doigts de laisser
-immédiatement aller son captif. Il ricanait sans déplaisir, retroussait
-sa moustache, et se tournant vers la jeune châtelaine, il se disposait
-à lui présenter quelque excuse galamment cavalière pour tant de bruit
-à propos de rien, lorsque, dans son mouvement, il rencontra les yeux
-de l'étranger. Le visage pâle et impassible de Michel, son regard
-fulgurant, marquaient une hauteur peu d'accord avec la vulgaire
-intrigue dont on le donnait pour héros. Son silence acquiesçait,
-mais c'était tout. Il n'offrait rien de l'embarras d'un rustre qu'un
-téméraire accès de vivacité aurait emporté dans un mauvais pas.
-
-—«Comment vous appelez-vous, mon gaillard?» demanda rudement l'officier.
-
-La Louison s'écria impétueusement:
-
-—«Mais c'est monsieur Michel. Il demeure à la ville et vient me voir en
-cachette.
-
-—Taisez-vous!...» tonna le Prussien. «Et vous, répondez!» ordonna-t-il
-à cet amoureux si étrangement muet.
-
-—«Mon nom est Michel... André Michel,» fit l'Italien.
-
-—«Où demeurez-vous?
-
-—Ordinairement à Paris. Mais j'en suis sorti avant le blocus. Ces
-derniers temps j'étais à Étampes.
-
-—Où cela?
-
-—A l'hôtel des Trois-Rois,» répliqua vivement Occana, qui, par bonheur,
-connaissait le nom de cet hôtel.
-
-Il ne douta pas que Mlle de Solgrès ne trouvât rapidement moyen
-d'aviser le patron, un bon patriote, qu'il eût à mystifier le chef
-allemand.
-
-—«Pourquoi ne servez-vous pas à l'armée?» interrogea encore celui-ci.
-
-—«Je ne suis pas citoyen français. Mes parents étaient Italiens,»
-déclara Michel avec toute l'assurance de la vérité.
-
-—«C'est bien. On contrôlera vos dires. Et gare à vous si vous avez
-menti!» conclut l'autre d'un air menaçant. Puis, s'adressant à ses
-hommes, il leur donna un ordre dans leur langue.
-
-Aussitôt ceux-ci prirent chacun un bras de Michel, et, marquant le
-pas comme à la parade, leurs bottes martelant le sol en mesure, ils
-l'emmenèrent hors de la maison.
-
-—«Ne soyez pas trop sévère pour cet écervelé, monsieur le colonel,»
-intervint Armande, qui parvint presque à poser sa voix et à prendre une
-attitude détachée. «L'ambassadeur italien est un ami de ma famille. Je
-serais désolée que quelque complication survînt avec ses nationaux par
-la faute d'une de mes servantes.
-
-—Je n'oublie pas les égards qu'on doit aux neutres, quand ils restent
-neutres,» dit l'officier prussien en appuyant sur les derniers mots.
-«J'ai l'honneur de vous saluer, mademoiselle.»
-
-Lorsqu'il fut sorti, avec sa raideur allemande, Louise dévoila son
-visage, obstinément enfoui depuis un moment dans son tablier. Elle vit
-disparaître la lourde silhouette, et sa rage de femme outragée, son
-désespoir de la catastrophe possible, s'exhalèrent en invectives:
-
-—«Ah! le cochon!... le cochon!...» répétait-elle à dix reprises, dans
-une frénésie écumante, tendant son poing fermé dans la direction de la
-porte.
-
-—«Tais-toi, Louise... Regarde-moi,» dit Armande avec autorité.
-
-La paysanne obéit.
-
-—«Si Michel sort du château sain et sauf, il le devra à ta présence
-d'esprit. Tu as été admirable, Louise... Laisse-moi t'embrasser.
-
-—Ah! mademoiselle,» s'écria l'humble femme en sanglotant... «Je lui
-devais bien ça... C'est en voulant me défendre qu'il...
-
-—Assez... Je sais... Je devine... Maintenant, il s'agit d'achever ton
-œuvre. Tu vas partir pour Étampes et faire la leçon à l'hôtelier des
-Trois-Rois. Moi, je ne puis m'y rendre. On remarquerait mon absence...
-Je m'en rapporte à ton tact. Tu ne diras que ce qu'il faudra dire...
-
-—Soyez tranquille, mademoiselle. Mais comment aller là-bas assez
-vite?...»
-
-Rapidement, elles réfléchirent. Les chevaux des écuries avaient été
-réquisitionnés. Il restait bien la vieille jument, une bête encore
-vaillante. Mais faire atteler, c'était imprudent. Louise proposa de
-s'adresser à un fermier de Solgrès, à qui on laissait sa carriole avec
-un bon cheval, car il approvisionnait les vainqueurs, chaque matin,
-au château. On lui demanderait le secret. L'homme était sûr. Armande
-approuva, et les deux jeunes femmes se séparèrent.
-
-La nuit suivante fut, pour Mlle de Solgrès, une longue veille occupée
-par l'inquiétude la plus aiguë. Où était-il, dans ce grand château qui
-serait un jour l'asile somptueux de leur tendresse et qu'il habiterait
-en maître, celui qu'elle aimait? Dans quel réduit de service, dans quel
-caveau peut-être, subissait-il l'affront de sa captivité sous la garde
-des soldats ennemis?... Il était là, sous le toit de ses ancêtres,
-à elle, l'homme à qui elle s'était donnée, à qui elle appartenait
-pour toujours... Et elle ne pouvait pas même lui porter un mot de
-consolation, d'espoir. Une effroyable tyrannie les séparait. La force
-des armes, qui broyait la Patrie, opprimait leurs deux cœurs... De
-quel poids la malheureuse et altière fille sentait tomber sur eux le
-joug détestable, tandis que, dans la soirée sans fin, très tard elle
-entendait encore sonner par les échos de l'immense demeure des bruits
-traînants d'éperons et de sabres, des voix rudes, des portes refermées
-avec fracas. Ses pressentiments furent horribles... Moins horribles
-cependant que la réalité toute proche. Pauvres yeux d'amante, élargis
-de fièvre et d'angoisse dans les ténèbres, les heures passaient sur
-eux comme sur tant de prunelles closes de sommeil, et rien ne les
-empêcherait de voir se lever le jour abominable!...
-
-Voici la scène qui se déroulait au rez-de-chaussée du château.
-
-Tandis que le colonel prussien soupait avec ses deux subordonnés, il
-leur raconta,—à sa manière,—son aventure de l'après-midi. Il ne se
-vanta pas d'avoir placé deux factionnaires devant la maison d'une femme
-qu'il croyait seule, afin d'assouvir en toute sécurité sa fantaisie
-sauvage de vainqueur. Il leur peignit avec fatuité une bonne fortune où
-la seule persuasion fût venue de ses avantages personnels. La piquante
-paysanne sur laquelle il avait jeté son dévolu roucoulait déjà comme
-une tourterelle en avril, quand l'irruption d'un intrus avait tout gâté.
-
-—«La brute a osé porter la main sur moi. Je ne sais à quoi il a tenu
-que je ne lui aie passé mon sabre au travers du corps?
-
-—N'était-ce pas un guet-apens, _herr colonel_?»
-
-Le chef hocha la tête.
-
-—«Et vous avez fait grâce à pareille canaille?
-
-—Le dernier mot n'est pas dit. Je vérifierai demain les prétentions de
-cet individu. S'il est ce qu'il affirme...
-
-—Et quoi donc?
-
-—Un Italien. Si c'est exact, je ne créerai pas d'incident. Dans le cas
-contraire...
-
-—Monsieur le colonel,» dit le lieutenant, «je me mets à votre
-disposition pour l'enquête. Je parle l'italien comme l'allemand...
-
-—Parfait. Nous l'interrogerons après souper. Êtes-vous capable de juger
-à l'accent si l'italien est sa langue maternelle?...
-
-—J'en réponds, mon colonel.»
-
-Fixés sur ce point, les trois officiers parlèrent d'autre chose. Ils se
-lamentèrent sur leur inaction. Quel ennui de surveiller une province
-où rien ne bougeait, alors que les camarades se couvraient de gloire
-ailleurs!
-
-—«Patience, messieurs. J'ai une communication du général. Ça chauffera
-par ici bientôt, paraît-il. Nous serions sur la ligne de jonction de
-Garibaldi avec l'armée de la Loire, si le plan qu'on prête à l'Italien
-doit se réaliser.
-
-—L'Italien!...» répéta le capitaine avec un sursaut. Il regarda son
-chef, puis son inférieur. La même pensée surgit dans le cerveau des
-trois officiers. Une gravité soudaine marqua d'une expression identique
-leurs trois physionomies. Le colonel se leva.
-
-—«Messieurs, allons examiner le prisonnier.»
-
-Il les conduisit à la salle de billard, s'assit le dos au tapis vert,
-sur lequel roulaient les billes d'une partie récente, et donna l'ordre
-qu'on amenât le nommé André Michel.
-
-—«Ça n'est pas un nom italien,» observa le lieutenant.
-
-—«Il le prononce peut-être à la française,» riposta le capitaine à voix
-basse.
-
-Presque aussitôt le volontaire garibaldien parut entre ses deux gardes.
-Le colonel le fit placer face à lui, debout, en pleine lumière.
-
-Occana venait de faire un effort surhumain pour ne pas boiter en
-marchant. Tout à l'heure, un des soldats l'ayant bousculé, lui avait,
-volontairement ou non, heurté la jambe du fourreau de son sabre. La
-blessure avait dû se rouvrir. Du moins elle se révélait en ce moment
-fort douloureuse. Pour rien au monde, il ne voulait la laisser voir. On
-eût découvert sans doute les traces d'une balle et reconnu en lui un
-belligérant.
-
-—«Parlez italien à cet homme,» dit le colonel au lieutenant.
-
-Celui-ci posa plusieurs questions, auxquelles l'interpellé répondit
-de bonne grâce. Résolu à dominer son orgueil, Michel se pénétrait
-maintenant de son rôle. Ne devait-il pas se résoudre à tout, même au
-mensonge et à la lâcheté, pourvu qu'il sauvât son message, pourvu
-qu'il le portât où il fallait.
-
-—«Eh bien?... Est-il vraiment Italien?» demanda le chef.
-
-—«J'en ai la certitude, monsieur le colonel.
-
-—Soit.»
-
-Il se tut, fronça les sourcils, puis, regardant Michel avec ses gros
-yeux sans pénétration, mais qu'il croyait acérés comme des baïonnettes.
-
-—«Allons?... Dis-nous un peu comment tu as laissé Garibaldi, mon
-gaillard.»
-
-Pas un frisson ne passa sur la belle figure pâle.
-
-—«Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je n'ai jamais vu Garibaldi.
-
-—Tu ne l'as jamais vu?... Mais tu le verrais, si je te laissais partir
-vivant, pour lui indiquer par lequel de nos points faibles il pourrait
-donner la main à l'armée de la Loire.
-
-—Vous tenez donc à ce que je sois un espion,» fit Occana, qui sourit
-d'un air tranquille. «Je serais un singulier espion, qui chercherait
-ses renseignements en surveillant la vertu des paysannes. Mais enfin,
-je ne me défends pas. Prouvez ce que vous dites. Je suis sujet italien.
-Vous ne pouvez me condamner sans preuves.»
-
-Il y eut un silence.
-
-Le colonel continuait à regarder son prisonnier avec une fixité qu'il
-supposait foudroyante. Mais au fond, il se sentait plein d'embarras.
-C'était sans doute un chef capable de bien se conduire sur un champ
-de bataille. Ailleurs, il laissait paraître une étonnante médiocrité.
-Surtout, il n'avait aucune idée de la façon dont on préside un tribunal
-et dont on dirige une enquête. En désespoir de cause, il allait
-ordonner qu'on fouillât de nouveau l'Italien plus minutieusement que la
-première fois et qu'on décousît ses vêtements, lorsque le capitaine,
-autrement observateur, lui glissa dans l'oreille:
-
-—«Demandez-lui donc, _herr colonel_, ce qu'il a bien pu insérer dans sa
-botte droite par cette fente de la tige, si bizarrement recousue.
-
-—Qu'on lui ôte sa botte droite!» cria le colonel.
-
-Ce commandement, que rien ne préparait, puisque le capitaine avait
-parlé tout bas, éclata si terriblement pour Michel qu'il ne contint
-pas tout à fait un geste de trouble. Il se ressaisit toutefois jusqu'à
-rester ferme, sans un battement de cils, quand un soldat, en lui
-arrachant sa botte, malmena sa plaie au point qu'il crut sentir un peu
-de sa chair et de ses os suivre la lourde chaussure. Il eut seulement
-un coup d'œil pour voir si quelque effusion de sang ne trahissait
-pas l'état de sa jambe. Mais rien n'apparut sur la chaussette, qui
-recouvrait un bandage étroitement serré. Déjà il respirait, revenant
-un peu de sa crainte et de sa vive souffrance physique, lorsqu'il
-s'aperçut, avec une consternation indicible, que le danger n'était pas
-moindre, bien au contraire. Le capitaine perspicace, qui avait si
-judicieusement remarqué la réparation singulière de la botte, tenait
-entre ses mains cette pièce de conviction. Sa figure s'éclairait
-d'une satisfaction à la fois cruelle et triomphante, tandis qu'il en
-examinait la tige sous une des lampes suspendues au-dessus du billard.
-Il dit tout haut en allemand—et Michel en comprit assez pour prévoir
-combien son sort s'aggravait:
-
-—«Ah! ah!... Veuillez voir ici, mon colonel. Il y a eu une pièce
-intérieure cousue dans la tige de cette botte. On distingue tous les
-points...»
-
-Son chef s'approcha, essayant de s'intéresser à cette découverte dont
-il ne saisissait pas du tout la portée.
-
-Déjà, le lieutenant, d'esprit plus ouvert, commençait à déduire une
-conséquence de ce petit fait, quand son capitaine lui fit un signe. Il
-importait à la hiérarchie que leur supérieur eût plus d'intelligence
-qu'eux. Donc, on l'amènerait à trouver ce que lui seul avait le droit
-de mettre en lumière.
-
-—«D'habitude, _herr colonel_, c'est dans leurs vêtements que les
-émissaires secrets cousent leurs messages entre deux épaisseurs
-d'étoffe...
-
-—Attendez, messieurs,» interrompit le colonel, soudain illuminé. «Ne
-poursuivez pas, capitaine. Il me vient une idée... Ne serait-ce pas une
-boîte aux lettres que ce gredin aurait installée dans sa botte?
-
-—Admirable, mon colonel! Mais... il aura dû y renoncer, au moins pour
-cette botte droite, car elle a eu un accident... Voyez-vous, une
-déchirure extérieure... qu'on a recousue à la diable.
-
-—Alors?...
-
-—Alors, si réellement un papier s'est trouvé caché là, puis déplacé, il
-faudrait peut-être voir s'il n'est pas dissimulé ailleurs...
-
-—Qu'on déshabille cet homme!» cria le colonel.
-
-—«Oh!» insinua le capitaine, «si l'on procédait comme nous avons
-commencé, par les pieds?...
-
-—Otez-lui son autre botte!» ordonna le chef, tandis que, derrière son
-dos, ses deux subordonnés, par leur mimique moqueuse, échangeaient leur
-pensée: «Ah! c'était dur... Mais enfin, nous y sommes!»
-
-Un soldat leva brutalement la jambe gauche de Michel Occana et lui tira
-sa botte.
-
-Le volontaire de Garibaldi croisa les bras et pencha légèrement la
-tête. Non pas qu'il s'inclinât devant de tels hommes, ses ennemis,
-les ennemis de tout ce qu'il aimait, mais parce que, la partie étant
-perdue, il se croyait le droit de s'appartenir, de descendre en
-lui-même, de passer les heures suprêmes avec ses souvenirs et sa
-pensée. A partir de cet instant, ceux qui étaient les maîtres de sa vie
-ne tireraient plus de lui une parole.
-
-La suite eut la rapidité et la simplicité des choses tragiques.
-
-Les trois officiers prussiens penchaient leurs têtes vers cet objet si
-peu fait en apparence pour exciter tant d'intérêt. Malgré l'adresse du
-travail, il ne fut pas difficile à un observateur attentif et prévenu,
-comme le capitaine, de découvrir l'apposition d'une bande de cuir
-intérieure qui n'était pas l'ouvrage du cordonnier. Avec son canif,
-il fendit une couture. La blancheur d'un papier apparut. Le colonel
-s'empara de la lettre, en lut la suscription, la tourna et la retourna.
-Enfin il l'ouvrit.
-
-—«Capitaine,» dit-il, «veuillez faire monter à cheval un sous-officier
-avec quatre hommes d'escorte, pour porter immédiatement cette lettre
-au quartier-général de notre corps d'armée. On la fera parvenir de là
-au généralissime ou à S. M. le Roi. Je vais la placer sous enveloppe
-scellée et vous la remettre. Puis vous reviendrez tout de suite ici
-pour le jugement de cet homme.»
-
-Elle ne fut pas longue, la cérémonie du jugement. Les trois officiers
-s'assirent, comme à un tribunal, derrière le billard, ayant en face
-d'eux l'émissaire secret de Garibaldi, celui qu'ils appelaient
-l'espion. Un sergent remplit le rôle de greffier. Quatre hommes de
-troupe, au lieu de deux, entouraient maintenant l'accusé, à qui
-l'on avait attaché les mains. Car ces soldats, qui allaient juger
-un soldat, et qui ne pouvaient plus douter de sa résolution et
-de sa bravoure, n'étaient pas assez généreux pour lui laisser une
-chance de s'ôter la vie lui-même. Ils tenaient à leur vengeance
-complète et à la triste gloire de leur inflexibilité. Le colonel,
-soufflé par le capitaine, plus apte à diriger les débats d'un conseil
-de guerre, commença l'interrogatoire en son mauvais français. Il
-essaya de tirer quelques renseignements de Michel, et lui fit même
-entrevoir que, s'il consentait à des révélations, il pourrait être
-envoyé au quartier-général du corps d'armée,—peut-être même jusqu'à
-Versailles,—au lieu de subir immédiatement une sentence qui ne faisait
-pas de doute. Un regard méprisant fut tout ce qu'il obtint.
-
-—«Vous ne voulez pas parler?...» conclut-il, en voyant qu'il ne
-vaincrait pas cet obstiné silence. «Vous savez pourtant que vous
-encourez doublement la peine capitale, selon les lois de la guerre,
-comme espion et comme étranger aux nations belligérantes... sans
-compter votre agression contre moi-même.»
-
-Cette fois, l'Italien ouvrit la bouche.
-
-—«Et vous, vous savez bien que je ne suis pas un espion, bien que mes
-actes, en jurisprudence militaire, ne soient pas moins graves. Je
-suis un soldat, je n'ai laissé le champ de bataille, où j'avais aidé
-à vous vaincre, à vous enlever un drapeau, que pour une mission plus
-dangereuse...
-
-—Tout soldat qui quitte son uniforme en temps de guerre, et qui
-dépose ses armes, ne peut être qu'un déserteur ou un espion!...» cria
-violemment le colonel, dont la face était devenue écarlate au mot de
-drapeau enlevé.
-
-Le capitaine essaya discrètement de le ramener à la sérénité de sa
-magistrature. L'autre continuait à grommeler des jurons entre ses
-dents. Il éclata encore une fois:
-
-—«Pourquoi, diable, vous qui êtes Italien, avez-vous éprouvé le besoin
-de tirer la France d'affaire?... Ce n'est pas votre Garibaldi avec sa
-poignée d'hommes qui la rendrait invincible pour nous, je suppose.
-Quelle outrecuidance!...
-
-—Quand on se bat pour la France, c'est pour soi-même qu'on se bat,»
-prononça Michel. «C'est pour la lumière et la liberté du monde. La
-France est comme ces êtres tourmentés d'idéal, dont les qualités
-profitent aux autres, tandis que leurs défauts ne nuisent qu'à
-eux-mêmes. Son rêve devient vite le rêve universel, et, si elle se
-trompe, elle en est seule crucifiée, car seule elle va jusqu'au bout
-de sa généreuse folie. La France est la joie et le sel de la terre. Si
-vous la mutilez, le sang de l'Europe coulera longtemps en secret, sous
-l'éclat des armures. Vous aurez mis un pli d'amertume au sourire de
-l'Humanité.»
-
-Dans la salle de billard, sous les suspensions claires, qui faisaient
-briller l'ivoire puéril tout prêt à rouler pour le choc des
-carambolages, sur ces hommes en attirail martial, qui allaient, par
-le jeu de lois indiscutées et sombres, disposer de la vie d'un autre,
-un silence profond descendit. Ce qui flotta, indistinct, formidable,
-ce fut l'âme adverse des races. Elles s'étonnèrent de leur lutte...
-Mais tout de suite, la haine aveugle les souleva. Un peu d'infini avait
-passé, reliant aux grandes causes obscures cet infime épisode de guerre.
-
-Et tout continua suivant l'ordre. Le colonel eut à voix basse une
-courte délibération avec ses deux assesseurs. Il prit le procès-verbal
-de la séance des mains du sergent, le fit signer au capitaine, puis au
-lieutenant, après l'avoir signé lui-même. Alors il se leva et dit:
-
-—«La sentence du conseil est: la mort.»
-
-Peu habitué à la solennité de ses fonctions, ce lourd officier
-brandebourgeois éprouva d'ailleurs un instant de trouble. Son visage
-pâlit. Il jeta un regard perplexe alentour, puis il ôta son casque, et
-s'adressant au condamné avec une certaine déférence:
-
-—«Monsieur, vous serez fusillé au point du jour. Avez-vous quelque
-révélation à faire ou quelque désir à exprimer?
-
-—Je voudrais,» dit Michel, «être exécuté devant le perron nord du
-château, du côté du parc, la figure tournée vers la façade, et qu'on ne
-me bandât pas les yeux.»
-
-Le colonel consulta d'un signe ses subordonnés et répondit:
-
-—«Le conseil vous l'accorde.»
-
-Et il donna quelques ordres en allemand, après lesquels le condamné fut
-emmené hors de la salle.
-
-Le volontaire garibaldien, devant la courtoisie tardive de son juge,
-avait eu, comme un éclair, la pensée de demander qu'on lui permît
-d'échanger quelques mots avec Mlle de Solgrès. Deux raisons avaient
-arrêté sur ses lèvres cette prière: l'improbabilité qu'on l'exauçât,
-car l'ennemi pouvait redouter la communication d'un secret important
-à cette jeune fille, dont le patriotisme et l'énergie sauraient en
-faire usage. Et aussi la crainte de compromettre celle qu'il aimait,
-soit dans son honneur de femme, soit dans sa sécurité et celle de sa
-famille. Amour ou complicité politique, tout lien soupçonné entre eux
-exposait Armande. Mais comment imaginer un tel lien s'il ne craignait
-pas de lui offrir le spectacle de son supplice? Lui seul la savait
-d'âme assez fortement trempée pour préférer cette vision atroce à la
-privation d'un suprême revoir. Voilà pourquoi il avait choisi la place
-de son exécution en face des fenêtres dont elle-même lui avait décrit
-plusieurs fois la disposition et la perspective.
-
-L'aube d'hiver se débrouillait à peine des molles buées du dégel,
-ce n'était encore qu'une pâleur plutôt qu'une clarté, quand Mlle de
-Solgrès crut entendre un sourd roulement de tambour. Elle se dressa
-sur son séant, n'ayant même pas à s'éveiller, car elle n'avait pas
-dormi. «Quoi!» pensa-t-elle, «est-ce que les Prussiens se mettent en
-marche?... Quittent-ils le château? Oh! mais alors... Peut-être qu'ils
-emmènent Michel. Où vont-ils le conduire, mon Dieu? Si ce n'était que
-pour une confrontation dans le pays, on ne partirait pas si matin, ni
-surtout tambour en tête.»
-
-Tandis qu'elle envisageait ces suppositions, Mlle de Solgrès s'était
-levée et revêtue d'un peignoir.
-
-Le roulement de tambour reprit, bref et lugubre... Elle frissonna, et
-resta debout, l'oreille tendue. Qu'est-ce que cela voulait dire?...
-Une minute... Peut-être deux... Puis ce fut le même son d'horreur,
-un son qui ne trompe pas, qui roule et qui s'étouffe aussitôt, comme
-une répercussion de sépulcre. Mais cette fois, ce glas des tambours
-s'élevait juste sous ses fenêtres. Armande s'y précipita. Elle ouvrit
-une croisée. Toute la scène lui apparut.
-
-Ce fut d'abord comme une hallucination, une pantomime de fantômes, dans
-le matin livide... Mais bientôt tout se précisa. En même temps que la
-signification terrible frappait l'esprit d'Armande, le jour grandissant
-dévoilait les détails à ses regards. En face d'elle, sur la pelouse,
-se tenait debout, les mains liées derrière le dos, celui qui allait
-mourir. Un souffle dissipa la brume. Soudain il fit clair. Alors, elle
-vit les yeux de son amant...
-
-Ils s'attachaient à elle, souriants, fiers, brûlants d'amour. Une telle
-fascination sortait d'eux, une volonté si impérieuse et si tendre, que
-dès lors et jusqu'à la consommation du drame, elle fut leur chose,
-agonisante et pantelante, mais extasiée et soumise.
-
-D'abord elle avait tendu les bras, sa bouche s'était ouverte pour
-une clameur de désespoir et de démence... Mais les yeux, les chers
-yeux souverains lui avaient dit: non! Un battement de paupières,
-un signe imperceptible de la tête, une supplication surhumaine des
-prunelles... La malheureuse amante avait compris... Pourquoi la
-révolte insensée et inutile, quand elle pouvait donner à celui qui
-allait mourir l'enchantement d'une sublime communion d'âmes? Rien
-n'eût sauvé le condamné devant lequel s'armaient les fusils du peloton
-d'exécution. Mais quelque chose pouvait lui cacher l'atrocité de cette
-fin soudaine, en pleine jeunesse, et c'était l'exaltation passionnée
-que lui verseraient les regards d'une femme. Elle lui jeta donc, de
-toutes ses forces éperdues, ce philtre d'enivrement, d'enthousiasme.
-Il devint radieux comme le martyr qui voit le ciel ouvert et livre aux
-bourreaux une chair désormais insensible. D'un geste, il écarta le
-mouchoir par lequel on voulut encore lui épargner la vue de l'appareil
-meurtrier. A quoi bon? Il ne voyait pas les fusils braqués, l'officier
-prêt à donner l'ordre... Il ne voyait que ce blanc visage de femme,
-ces yeux enflammés d'une tendresse héroïque, ces lèvres gonflées d'un
-immortel baiser, ces mains crispées et jointes... Créature d'amour
-et de douleur, qui représentait à la fois l'épouse élue et la patrie
-d'adoption, celle pour laquelle il aurait voulu vivre, mais aussi celle
-pour laquelle il était fier de mourir.
-
-Un éclair multiple jaillit. Un faisceau de détonations vibra dans l'air
-humide et sonore.
-
-Armande de Solgrès, cramponnée à l'appui de la fenêtre, spectatrice
-plus foudroyée mille fois que le cadavre abattu sur l'herbe, ne
-bougea pas, ne trembla pas, ne cria pas. Elle attendit encore que
-la fumée de la poudre se fût effacée, brume dans la brume, parmi
-l'atmosphère bleuâtre... Alors elle vit le corps étendu sur la face. Un
-sous-officier s'avançait, qui se pencha, dirigeant vers l'oreille le
-canon d'un revolver, pour donner le coup de grâce.
-
-Elle ne perçut pas la suite... Le surhumain courage avait suffi à la
-surhumaine épreuve, mais ne dura pas au delà. Mlle de Solgrès perdit
-connaissance. Elle glissa, tomba, et resta étendue sur le tapis de sa
-chambre, tandis qu'au dehors un pâle soleil de février commençait à
-dorer les arbres du parc.
-
-
-
-
-IV
-
-_L'HÉRITAGE D'UN HÉROS_
-
-
-Trois mois s'écoulèrent.
-
-Le printemps vêtait somptueusement les avenues magnifiques de Solgrès.
-Le vert éclatant et soyeux des feuillages nouveaux ondulait et
-frissonnait sur les ramures séculaires comme sur la vive armée des
-jeunes taillis. Les lilas se fanaient dans les massifs. Nulle main ne
-faisait la moisson des grappes odorantes et pourprées. Personne ne
-songeait à fleurir les mornes appartements, où tout gardait encore la
-trace d'un rude passage. Un deuil multiple pesait sur cette maison.
-C'était d'abord le veuvage tragique de celle qui s'appelait toujours
-Mlle Armande, et qui ne pouvait pleurer qu'en secret. C'était un autre
-veuvage, celui de la pauvre Louison, dont le mari était porté comme
-disparu. Jamais plus elle ne devait avoir de ses nouvelles. C'était la
-perte du fils de la famille, l'unique héritier du nom, le lieutenant
-Louis de Solgrès, mort au champ d'honneur, à Gravelotte. Quant au père,
-le comte de Solgrès, il n'avait pas quitté Paris après la capitulation.
-Tant que le département de Seine-et-Oise serait occupé par les
-Prussiens, il ne voulait pas rentrer dans son château. La garnison
-étrangère laissée dans cette belle demeure était d'ailleurs bien
-réduite. Peu après l'exécution de Michel Occana, le colonel qui l'avait
-ordonnée avait dû se remettre en campagne. Ce fut une délivrance pour
-la Louison, auprès de laquelle, cependant, il n'avait pas renouvelé
-ses tentatives amoureuses. Maintenant, depuis la signature de la paix,
-six soldats seulement restaient au château, sous les ordres d'un
-sous-officier. Relégués dans les communs, ils ne se montraient qu'avec
-une discrétion relative.
-
-Toutefois, dans cet après-midi de mai, d'une telle splendeur de
-lumière, de couleurs et de parfums, et d'une si mortelle tristesse pour
-tant de cœurs déchirés, Armande, se rendant à la maisonnette de Louise,
-rencontra l'un de ces hommes, qui, un brin d'aubépine aux dents et
-sifflotant un air inconnu, ne toucha pas même sa casquette plate en la
-dévisageant au passage. Elle s'arrêta et dut s'appuyer contre un arbre.
-Ce soldat, cette brute à la face injurieuse, c'était peut-être un de
-ceux... Elle haleta. L'image terrible surgissait. Il fallait attendre,
-les dents serrées, les yeux clos, que l'affreuse contraction du cœur
-cessât d'arrêter le sang dans ses artères.
-
-Cette pauvre femme, si bouleversée, si pâle, qui se retenait pour ne
-pas tomber, ce n'était plus la robuste fille aux allures de châtelaine
-héroïque, la «damoiselle» féodale, élevée parmi ses paysans et hardie
-aux rudes chevauchées. Une faiblesse morale et physique lui restait
-de l'effroyable épreuve. Quand on l'avait relevée sur le tapis de sa
-chambre, après qu'elle fut demeurée de longues heures sans secours,
-dans une prostration cataleptique, sous la brume pernicieuse entrant
-à pleine croisée ouverte, Armande avait failli mourir. Elle devint la
-proie d'une de ces maladies compliquées, dont les symptômes apparents
-ne révèlent jamais tout à fait la nature, parce que leurs pires ravages
-s'exercent dans des domaines qui échappent à la science, les domaines
-mystérieux où l'âme tient à la chair, où la substance vivante devient
-de la pensée, du souvenir, du désespoir. Le dévouement de Louise la
-sauva. Mais celle qui se releva du lit de douleur n'était pas celle
-qu'on y avait couchée. A la voir s'appuyer là, contre cet arbre, les
-lèvres tremblantes, son opulente chevelure fauve coupée en mèches
-inégales et jaunâtres, on eût vainement cherché cette vigueur, cette
-ardeur à vivre, qui prêtait jadis à Mlle de Solgrès une espèce d'âpre
-beauté.
-
-Elle fit un effort et continua son chemin.
-
-Lorsqu'elle atteignit la maison de garde, elle apparut si défaite, que
-la Louison, habituée pourtant au nouvel aspect de sa jeune maîtresse,
-en fut saisie.
-
-—«Qu'avez-vous, mademoiselle Armande? Vous n'allez pas retomber malade,
-j'espère?...
-
-—Tu devrais me le souhaiter pourtant, et de ne pas me rétablir, si tu
-m'aimes, ma pauvre Louison!...
-
-—Si je vous aime!...» fit la paysanne, dont le regard en dit plus long
-que la vivacité même de ce cri. «Vous voulez mourir, mademoiselle?...
-Vous trouvez donc que la mort n'a pas assez fait son œuvre parmi
-nous?... Songez-vous à vos malheureux parents?...
-
-—C'est en songeant à eux que je souhaite de disparaître,» répliqua
-Armande d'un air sombre.
-
-Louise joignit les mains et la regarda. L'explication ne venant pas,
-l'humble femme prononça doucement, à voix basse:
-
-—«Puisqu'ils ne savent pas... qu'ils ne sauront jamais...
-
-—Ils sauront, Louise,» dit Armande, qui plongea dans les yeux fidèles
-la détresse de ses propres yeux.
-
-—«Comment?...
-
-—Ils sauront parce que je ne pourrai bientôt plus le leur cacher. Mon
-amour n'est pas descendu tout entier dans la tombe avec Michel... Il
-vit en moi... Comprends-tu?... Devines-tu l'horreur de ce que je te
-dis là?... Toi qui es près d'être mère, qui auras un enfant pour ta
-consolation... Devines-tu que j'en aurai un pour ma malédiction et mon
-opprobre?...»
-
-Elle tordait ses doigts amincis, dont les os craquèrent.
-
-Louise Bellard oublia toute distance sociale et qui elle était, simple
-veuve d'un garde-chasse, auprès de cette noble héritière d'un nom
-superbe, d'une fortune et d'un domaine princiers. Elle ne vit devant
-elle qu'une femme anéantie d'épouvante et de douleur, une victime des
-maternités tragiques, portant dans sa chair le châtiment de l'amour,
-qu'expie éternellement un seul sexe. Elle lui prit les mains comme à
-une amie de son village, elle dénoua les doigts crispés, elle eut des
-larmes et des mots tendres. Et elle fit bien. Armande de Solgrès posa
-la tête sur son épaule et pleura éperdument. C'était le seul refuge
-où elle pouvait laisser éclater son cœur, cette honnête poitrine, si
-chaude de sympathie et de dévouement.
-
-—«Ne vous désolez pas ainsi, mademoiselle Armande. Nous trouverons un
-moyen de tout arranger. Vous partirez en voyage... Je vous suivrai,
-je vous soignerai... Personne que moi n'approchera de vous. Comment
-découvrirait-on la vérité? Qui pense à autre chose qu'à soi, dans ce
-temps de malheur?... Paris est à feu et à sang... Nous ne vaudrons
-peut-être pas mieux bientôt... Est-ce qu'on s'occupera d'un enfant qui
-vient au monde alors que chacun se voit sur le point de partir pour
-l'autre?...
-
-—Mon père et ma mère me maudiront. Ils ne m'ont jamais aimée. Ils
-me traitaient de fille inconséquente, écervelée, indomptable... Ils
-prétendront que leurs prévisions se réalisent...
-
-—Ne leur avouez pas. On leur donnera le change à eux-mêmes.
-
-—C'est impossible. Comment quitter ma mère sans un prétexte, dans
-l'état de santé où elle est?... Pour aller où?...
-
-—Une maman pardonne.
-
-—Pas celle-là.
-
-—Votre père ne reviendra pas à Solgrès de si tôt.
-
-—Il nous rappellera à Paris dès que cette affreuse guerre civile aura
-pris fin.
-
-—Enfin,» dit Louise, «vos parents n'ont plus que vous, mademoiselle
-Armande. Ils ne seront pas impitoyables pour le seul enfant qui leur
-reste, et quand ils pleurent encore l'autre.»
-
-Mlle de Solgrès se tut. Car elle se demandait si, au contraire, la
-perte du fils préféré, de ce vicomte de Solgrès qui eût continué
-brillamment la race, ne rendrait pas ses parents plus amers pour la
-fille si différente, et maintenant coupable, perdue.
-
-—«Ah! mademoiselle,» s'écria Louise, «quel dommage que j'aie trois
-grands mois d'avance sur vous! J'aurais déclaré des jumeaux et nourri
-votre cher petit avec le mien.
-
-—Cela ne t'empêchera pas de le nourrir,» observa Armande.
-
-Un faible sourire lui vint aux lèvres. L'idée lui paraissait touchante.
-Puis l'évocation de la petite vie future, l'image du nourrisson dans
-des bras berceurs, faisait tressaillir en elle l'instinct tout-puissant.
-
-Mère... Il y a deux façons de l'être socialement. Mais il n'y en a
-qu'une, souveraine et sacrée, par les entrailles et par le cœur.
-
-La Louison, tout illuminée par l'attente divine, trouvait des paroles
-bienfaisantes, d'un tact délicat.
-
-—«Pensez donc, mademoiselle!... Ce sera un ange de courage et de bonté,
-cet enfant, avec un père si brave et une mère si généreuse. Vous vous
-féliciterez un jour de l'avoir mis au monde.
-
-—Dieu le veuille!...» soupira la triste Armande.
-
-Et, regardant autour d'elle, dans cette chambre proprette, mais si
-médiocre, elle ajouta:
-
-—«Ah! que tu es heureuse!... Tu peux pleurer ouvertement l'homme que tu
-aimas, et te réjouir du fils qu'il t'a laissé. Le château de Solgrès
-envie la loge de garde à la grille de son parc... Oui, Louison, je
-t'envie... Et toi, tu ne souhaiterais pas de changer avec moi.»
-
-Les appréhensions de Mlle de Solgrès ne furent pas plus sombres que la
-réalité. Malgré les conseils de Louise, malgré l'ingéniosité de cette
-confidente prête à tous les subterfuges, Armande se résolut à révéler
-son état à sa mère. Peut-être cet aveu lui semblait-il inévitable.
-Peut-être le poids de la dissimulation était-il plus lourd que toutes
-les angoisses à cette créature de franchise violente, que le mensonge
-paralysait et suffoquait. Puis, à un moment donné, elle se sentit trop
-seule, quand la bonne Louison, ayant laborieusement donné le jour à
-un beau petit gars, se trouva aux prises avec la souffrance physique
-et la vigilance des commères. Pendant quelque temps, elles ne purent
-s'entretenir ensemble. Armande s'effara. La malheureuse n'osait plus
-se regarder dans les glaces. D'ailleurs le mois de juin s'achevait.
-La Commune, écrasée par l'armée de Versailles, expirait à Paris dans
-d'infernales convulsions, parmi les massacres et l'incendie. La
-comtesse de Solgrès, redevenue plus forte, parlait de partir avec sa
-fille pour aller rejoindre son mari. Maintenant, elle descendait dans
-le parc. Elle y faisait des promenades quotidiennes et toujours plus
-longues, afin de se préparer au voyage. Pour marcher, elle s'appuyait
-au bras d'Armande. Et c'était un si triste couple, ces deux femmes en
-deuil, l'une coquette, malgré son crêpe et ses cheveux gris, l'autre
-d'une morne indifférence où s'éteignait tout pétillement de jeunesse,
-que les soldats prussiens, flânant et fumant leur pipe dans le parc, se
-détournaient pour ne pas les rencontrer.
-
-En voyant l'uniforme abhorré qui s'effaçait au loin entre les arbres,
-Mᵐᵉ de Solgrès poussait un soupir:
-
-—«Les robes noires des femmes de France les intimident, ces bandits,»
-murmurait-elle.
-
-Parfois elle s'emportait.
-
-—«Ils font bien de se tenir à distance. Je leur cracherais au visage.
-
-—Oh! ma mère... Ce ne serait pas digne de vous.»
-
-La comtesse fit aigrement:
-
-—«Toi, on dirait que tu ne sens rien.»
-
-Et comme Armande pâlissait sans répondre.
-
-—«C'est vrai!... Je ne sais si c'est la maladie que tu as eue... Tu es
-d'une apathie!... La vue de ces gens-là ne te fait donc pas bouillir?...
-
-—Asseyons-nous, maman,» dit la jeune fille, qui défaillait.
-
-Toutes deux gagnèrent un bosquet dans lequel se trouvait un banc. Mais
-le silence accablé de la malheureuse exaspéra sa mère, étrangère à
-toute discipline nerveuse, et incapable de se contenir.
-
-—«D'ailleurs, tu ne peux pas comprendre ce que j'éprouve. Ils m'ont
-pris un fils adoré. Toi, ils ne t'ont pris qu'un frère... et que tu
-n'aimais pas.»
-
-L'injustice de ce mot fit jaillir le secret d'Armande.
-
-—«Ils m'ont pris bien davantage,» dit-elle, sans répondre à l'aigre
-allusion, qui ne pouvait être sincère.
-
-—«Que veux-tu dire?...
-
-—Ils m'ont pris l'être qui était ma vie elle-même, l'honneur et le
-bonheur de ma vie. Ils l'ont tué sous mes yeux... Oh! maman, que vous
-me pardonniez ou non, je souffre tant que rien ne peut ajouter à ma
-peine... Mais faut-il que je vous en cause une si cruelle!...»
-
-Elle ne s'agenouillait pas et ne joignait pas les mains. Elle se
-renversait en arrière contre la charmille, les bras abandonnés, comme
-prête à mourir.
-
-—«Deviens-tu folle?... De quoi parles-tu?» s'écria la comtesse.
-
-—«Maman, si vous avez pitié de moi et de mon père, il pourrait encore
-ne rien savoir. Nous n'irions pas le rejoindre. Voilà... Il faut que je
-disparaisse... J'ai aimé, maman, j'ai aimé...»
-
-Elle essaya d'en dire plus. Ses lèvres blanches tremblèrent et se
-turent. Et elle fixa sur le visage de sa mère ses yeux jadis d'une si
-ardente flamme rousse, maintenant ternes et semblables à deux globes
-pétrifiés, depuis qu'ils avaient vu!...
-
-—«Tu as aimé?...» répéta la mère, se refusant à comprendre. «Qui as-tu
-aimé?...
-
-—Qu'importe!... Il est mort.
-
-—Malheureuse!... Tu ne veux pas dire?...
-
-—Si, maman, je veux dire cette chose épouvantable... Cette chose
-que je n'ose exprimer... que vous n'osez croire... Je suis cette
-malheureuse!... Si celui qui fut mon mari devant Dieu vivait, tout
-serait déjà réparé... Mais, je vous le répète, il est mort. Ainsi, je
-vous en conjure, aidez-moi.»
-
-Dans le ton de ces terribles phrases, il n'y avait aucune bravade, pas
-même de la hauteur ou de l'énergie. Encore moins de la supplication
-ou de l'humilité. En faisant cet aveu à sa mère, Armande éprouvait
-moins d'émotion que naguère en s'ouvrant à Louise. Elle ne sentait
-pas ici la pitié compréhensive de là-bas. De la grande dame ou de la
-servante, la plus maternelle n'était pas la première. Or la tendresse
-seule pouvait plier la nature rétive d'Armande. Son indépendance était
-brisée, mais non pas sa réserve farouche. Dépouillée d'orgueil, elle
-se réfugiait dans l'inertie. Une lassitude muette, nulle explication,
-nulle invocation de légitimes excuses, voilà ce qu'elle opposerait au
-blâme hostile, réservant ses larmes pour la solitude, ou pour l'humble
-affection, anxieuse et divinatrice, de Louise, seule créature au monde
-avec qui elle pût parler de _lui_.
-
-Mᵐᵉ de Solgrès tourna vers sa fille un visage de rigidité et de froide
-fureur.
-
-—«Tu as fait cela!... Tu t'es conduite en créature perdue!... Tu as
-déshonoré notre nom!...
-
-—A quoi bon m'injurier, ma mère? Vous ne pouvez pas savoir...
-
-—Je ne VEUX pas savoir!...» cria la comtesse.
-
-—«Vous ne le pourriez pas. Les circonstances ne vous apprendraient
-rien. C'est dans les cœurs qu'il faudrait lire...
-
-—Dans le tien peut-être?... J'y verrais de jolies choses!...»
-
-Armande se tut.
-
-—«J'ai bien compris?» demanda sa mère, comme avec un dernier espoir
-d'écarter l'abominable calice, de n'y pas découvrir la suprême
-amertume. (Elle baissa la voix.) «Tu apporteras un bâtard dans notre
-famille?...
-
-—Un bâtard, soit! mais du sang d'un héros,» dit Armande, dont la triste
-pâleur s'illumina d'un des rayons disparus, éclair d'amour et d'orgueil.
-
-Cette révolte pour l'amant-martyr et pour l'enfant-victime parut à la
-comtesse une intolérable audace. Elle la châtia d'un mot affreux:
-
-—«Serait-ce à un Prussien que tu t'es abandonnée?...»
-
-L'amante du volontaire fusillé se leva. Sans une parole elle se mit à
-marcher en ligne droite, d'un pas rapide, comme vers un but précis. Une
-inquiétante exaltation brillait dans ses yeux fixes. Elle suivit toute
-l'allée d'un pas de somnambule.
-
-Mᵐᵉ de Solgrès marmotta: «Comédienne!...» Mais elle suivit sa fille,
-d'une allure qui pouvait surprendre chez une femme soi-disant minée
-par des mois de langueur et si minutieuse à mesurer sa promenade
-quotidienne.
-
-Comme elles arrivaient au bord de l'immense pelouse étendue derrière
-le château, un son de voix gutturales leur parvint. Deux soldats
-allemands, vautrés à l'ombre, fumaient et causaient. Armande, qui
-s'avançait droit sur eux, fit un bond de côté, comme à la vue de
-reptiles. Mais sa mère lui saisit le poignet et l'entraîna dans leur
-direction, tandis qu'elle lui chuchotait férocement:
-
-—«Je puis passer à côté d'eux désormais. Ce ne sont plus mes pires
-ennemis. Ma propre fille m'a fait plus de mal... Et cependant je
-supporte sa présence.»
-
-Avec une force nerveuse qu'elle n'avait pas employée à réagir contre
-ses maux réels et imaginaires, Mᵐᵉ de Solgrès continua de serrer le
-bras d'Armande et de la tirer, si bien que celle-ci n'aurait pu lui
-résister sans violence. Toutes deux s'approchèrent des hommes couchés,
-si bien qu'elles les frôlèrent de leurs jupes. Ils ne se levèrent pas
-et ricanèrent. Cette insulte cherchée cingla les cœurs sanglants des
-malheureuses, exaltant la furie de l'une et la douleur de l'autre.
-
-Quand la plus âgée eut enfin relâché son étreinte, la plus jeune
-s'élança. Elle se mit à courir sur le gazon, vers la façade du château
-où s'ouvraient les fenêtres de sa chambre. Quand elle fut à cinquante
-mètres environ des murailles, elle s'arrêta et sembla explorer le sol.
-La soyeuse verdure s'étendait sous ses pieds comme un tapis, brodé çà
-et là de pâquerettes. A quoi eût-elle reconnu la place où était tombé
-celui qu'elle aimait, où son sang avait coulé?... L'herbe était flétrie
-alors... Quelle touffe avait bu la rosée de pourpre et gardait un peu
-de cette vie si chère dans ses racines?... Une divination peut-être en
-avertit Armande. Elle s'agenouilla, se prosterna complètement, et baisa
-les brins verdoyants, dont la fraîcheur lui caressa les lèvres. Puis
-elle resta là, dans cette attitude, comme en délire ou en extase.
-
-Un accent cruel la fit tressaillir:
-
-—«Lève-toi... Si tu es folle, on t'enfermera. Mais ne te donne pas en
-spectacle à des soldats étrangers et à des domestiques.»
-
-La nécessité de garder secret le drame qui se déroulait chez elle
-empêcha seule la comtesse de rien changer extérieurement à sa
-façon d'être avec sa fille. Volontiers, elle l'eût éloignée de ses
-yeux, reléguée dans sa chambre. Plus volontiers encore, elle l'eût
-accablée de dédain, déchirée d'ironie, cinglée de mots amers. Elle se
-contint pour n'éveiller aucun soupçon dans cet intérieur familial et
-provincial, où les corridors avaient des échos et les murs des oreilles.
-
-Quand la pauvre fille s'informa de la ligne de conduite qui serait
-suivie à l'égard du comte:
-
-—«Ton père?...» répondit Mᵐᵉ de Solgrès, «Il saura tout. Je vais
-l'appeler ici d'urgence... Sa répulsion pour les Prussiens cédera
-comme la mienne. Pouvons-nous songer à l'honneur de la France quand le
-déshonneur est dans notre maison?...
-
-—Pourtant, ma mère, si nous essayions de lui épargner cette douleur?...
-
-—Et à toi sa colère indignée, n'est-ce pas?... Il continuerait à me
-dire sans doute que je te juge trop sévèrement, que je ne vois pas
-clair dans ta nature... Exquise nature, en vérité!...
-
-—Voulez-vous que je parte, ma mère, que je disparaisse?... Vous
-n'entendrez plus parler de moi...
-
-—Jusqu'au jour où tu traînerais notre nom dans quelque aventure plus
-scandaleuse encore?...
-
-—Oh!...
-
-—Et que dirait-on de cet escamotage? Une fille de ton rang ne
-s'éclipse pas comme une muscade. Tu resteras, et tu répareras comme
-nous te l'ordonnerons.
-
-—Je ne puis réparer qu'en me dévouant à mon enfant.»
-
-Cette conception de son devoir et de la vie, exprimée à plusieurs
-reprises par Armande comme toute naturelle, jeta sa mère dans un état
-d'exaspération inouïe.
-
-—«Ton enfant!...»—s'exclamait-elle, de cette voix sifflante et basse
-qu'elle prenait pour parler du redoutable secret, et seulement loin de
-toute oreille humaine, dans les profondeurs du parc.—«Ton enfant!...
-Tu oses parler de tes devoirs envers lui, quand tu as manqué au
-premier de tous, qui était de lui donner une naissance honnête et un
-nom légitime!... Et tu ne songes pas un instant à tes devoirs envers
-nous, tes parents, envers la dignité de nos cheveux blancs et la bonne
-renommée de notre famille. Sache que ton enfant passe après ta race,
-dont il n'est pas, dont il ne peut être...
-
-—Cependant, je le reconnaîtrai...»
-
-Mᵐᵉ de Solgrès contempla sa fille avec stupeur.
-
-—«Ah!...» dit-elle sans lui répondre... «Et tu voulais que je ne
-prévinsse pas ton père!... J'aurais lutté seule contre l'insanité
-de ton esprit et la bassesse de ton âme. Voilà ce qu'une Solgrès
-propose!... Donner son nom à un bâtard!... Souffleter de boue tout le
-passé d'une maison pleine d'honneur!...»
-
-Ce fut une autre explosion, suivie de commentaires non moins acerbes
-quand la comtesse apprit que Louise Bellard savait tout.
-
-—«Il ne manquait que cela!... Tu devais, naturellement, prendre pour
-confidente une femme de service... Toi qui, dès ton enfance, te
-plaisais mieux avec les paysans qu'avec les gens de notre monde... Mais
-je la chasserai, cette misérable, qui t'a servi de complice, quand elle
-aurait dû me prévenir!»
-
-Armande, plus murée que jamais dans une insensibilité apparente,
-répondit de sa voix sans accent:
-
-—«Pardon, ma mère... Vous ne la chasserez pas.
-
-—Tu as le front de plaider pour elle?
-
-—Je n'ai point à plaider. Si vous étiez accessible aux arguments
-de justice et de compassion, je vous dirais que son dévouement fut
-incomparable, que rien ne le lassera et qu'il m'empêchera sans doute
-de mourir de désespoir. Mais, vous parlant le langage de votre intérêt
-personnel, je vous ferai simplement observer qu'on ne maltraite pas
-quelqu'un qui détient un secret pareil... qu'on ne chasse pas la seule
-femme, mère justement elle-même, capable de nourrir dans une discrétion
-absolue le malheureux petit être, que vous ne me commanderez pas
-d'étrangler, je suppose.
-
-—C'est admirable!... Mademoiselle prend maintenant avec moi un ton
-supérieur et sardonique,» fit la comtesse, frappée par la justesse du
-raisonnement et d'autant plus irritée de la façon dont il lui était
-offert.
-
-A partir de ce moment jusqu'à l'arrivée de son mari, elle évita toute
-discussion avec sa fille, ne lui parlant que devant leurs gens, et
-s'enfermant, lorsqu'elles étaient seules, dans un mutisme hargneux.
-
-Aussitôt les communications rétablies avec la capitale, M. de Solgrès
-fut informé qu'une circonstance des plus graves,—«plus grave,» écrivait
-sa femme, «que toutes les épreuves de cette année de désastres»,
-réclamait sa présence immédiate au château. Il accourut.
-
-Le comte approchait de la vieillesse. Les fatigues du siège,—dont il
-n'avait éludé aucune, prenant le fusil et montant la garde par les
-nuits glaciales, comme un jeune homme,—venaient d'effacer les dernières
-traces de sa virile verdeur. Sa haute taille se voûtait. Ses joues
-s'étaient creusées sous la barbe devenue toute blanche. Son front,
-autour duquel s'élargissait la calvitie, prenait des tons cireux.
-Dans ses yeux, aux regards émoussés, se lisait la secrète anxiété du
-déclin. Ce gentilhomme n'était pas, comme sa femme, perpétuellement
-secoué d'une trépidation nerveuse. Il contrastait avec elle par son
-calme—contraste accentué par une réaction inconsciente des caractères
-l'un contre l'autre, dans ce ménage pourtant uni. Elle le dominait,
-sans que lui, ni elle-même peut-être, s'en doutât. Non pas qu'elle
-lui fût supérieure. Mais, à défaut de volonté, elle avait au moins
-de l'entêtement et des caprices, et ce rudiment de personnalité, si
-mince fût-il, manquait au comte de Solgrès. Il était l'homme de toutes
-les conventions et de toutes les traditions, sans aucun jugement
-individuel. Capable d'accomplir avec énergie ce qu'il croyait bien,
-mais d'une timidité extraordinaire devant une décision que ne lui
-dictait pas l'usage. Il avait une réputation d'intransigeance dans
-son loyalisme légitimiste, de belle tenue dans la vie, de droiture,
-de délicatesse, qui n'était point surfaite. On le tenait pour un
-parfait galant homme, et l'on avait raison. Il vivait suivant certains
-principes qu'il n'avait jamais discutés, et qui réalisent un type
-social très décoratif, sinon très utile dans notre société actuelle.
-Le comte de Solgrès n'avait pas choisi son chemin. Mais la route était
-sans ornières et il y marchait droit. Ses qualités, précisément parce
-qu'elles ne se subordonnaient pas à des sentiments influençables, mais
-par leur inflexibilité de forces héréditaires, allaient se dresser
-terriblement en lui contre l'infortunée Armande. Le cœur du père eût
-incliné vers l'indulgence et la tendresse, si ce cœur avait pu parler.
-Mais M. de Solgrès se serait effaré de l'entendre. Il écoutait des voix
-plus despotiques, délivré ainsi de tout débat de conscience. Puis, à
-la moindre hésitation, il s'inspirait d'une volonté plus forte: c'était
-celle de sa femme.
-
-Le jour de son arrivée à Solgrès, Armande, plus morte que vive, s'était
-réfugiée chez Louise Bellard. La comtesse l'y fit chercher dès que le
-coupé du voyageur entra dans la grande avenue, après avoir franchi le
-pont qui traverse la Juine, devant la propriété. Il ne fallait pas que
-rien dans la première entrevue éveillât les soupçons des domestiques,
-sortis respectueusement au-devant de leur maître.
-
-Nul ne s'étonna de la crise de sanglots convulsifs qui bouleversa
-Mademoiselle lorsqu'elle se fut jetée dans les bras de son père. De si
-cruels événements s'étaient produits depuis leur dernière séparation!
-Les vêtements noirs des parents et de l'enfant, le haut crêpe au
-chapeau du comte, attestaient leur deuil, l'irréparable perte du
-fils, du frère, orgueil et espoir de cette famille. Et les uniformes
-étrangers, apparus au détour d'un massif, dans une curiosité qui ne se
-gênait pas, témoignaient d'un malheur plus immense... C'était toute
-l'humiliation et toute la désolation d'un peuple qui s'engouffrait dans
-chaque âme française, comme une rafale de douleur, à la moindre brisure
-d'émoi. Personne, parmi les assistants, ne se doutait qu'il pouvait y
-avoir de plus horribles sources, une amertume plus abominable et plus
-corrosive, à ces larmes d'une fille de vingt ans.
-
-Armande ne pouvait se détacher de son père, sachant qu'elle ne
-l'embrasserait plus ainsi de longtemps,—peut-être jamais.
-
-Dès le lendemain, en effet, quand il eut passé toute la nuit en
-conférence avec sa mère, sans qu'elle-même, seule dans sa chambre
-de jeune fille, eût un instant fermé l'œil, elle le vit tel que son
-appréhension la plus angoissée n'avait pu le lui peindre.
-
-Le comte de Solgrès fit comparaître sa fille en présence de la
-comtesse. Dans un petit salon retiré, toutes portes closes, et les
-précautions prises pour que rien ne perçât de la navrante conférence,
-il commença ainsi:
-
-—«Mademoiselle de Solgrès, avez-vous, dans votre inqualifiable
-égarement, conservé un vestige du sentiment de l'honneur et une trace
-du devoir filial?...
-
-—Mon père...»
-
-Le vieux gentilhomme l'arrêta violemment:
-
-—«Je vous défends, entendez-vous?... Je vous défends de m'appeler votre
-père. Tout lien est rompu entre nous... Et vous n'avez chance d'en
-renouer une faible part que si vous montrez la plus entière obéissance.»
-
-Armande resta muette. Qu'allait-on exiger d'elle? Défaillante, elle
-tendit la main vers un siège.
-
-—«Restez debout!» ordonna le comte, qui lui-même se tenait droit, les
-bras croisés, devant une cheminée contre laquelle il ne s'adossait pas.
-
-Quant à Mᵐᵉ de Solgrès, effondrée dans une bergère, le coude au bras
-capitonné, elle appuyait obstinément un mouchoir contre son visage.
-
-Armande mit seulement deux doigts au dossier d'une chaise, car sans cet
-appui elle se fût trouvée mal. On ne le lui interdit pas.
-
-—«Répondez aux questions que je vous ai posées, mademoiselle.
-
-—J'y répondrai, monsieur,» dit-elle d'une voix oppressée. «Mais, j'en
-ai peur, vous ne croirez pas à mes réponses. Mes sentiments filiaux
-sont aussi fervents que jamais, et j'ai gardé le souci de l'honneur.
-
-—Nous ne le comprenons sans doute pas de la même façon, d'après ce que
-m'a expliqué votre mère. Écoutez-moi bien... Il ne s'agit pas de vos
-interprétations plus ou moins romanesques, mais de l'honneur tel qu'on
-l'a toujours placé si haut dans notre famille, et tel que tous les gens
-de cœur le conçoivent.
-
-—L'honneur ne consiste-t-il pas à dire la vérité et à remplir son
-devoir?...
-
-—Quelle vérité?» s'écria le comte. «Que vous êtes une fille coupable,
-indigne de votre nom?... Et quel devoir?... Celui d'une maternité
-honteuse?... Si c'est cela que vous proclamez et publiez, je vous
-avertis que la proclamation et la publication seront complètes. Vous
-quitterez cette maison à l'instant. Je vous chasserai ouvertement,
-comme vous l'avez mérité. Si l'on doit savoir, on saura. Mais on
-apprendra en même temps comment un Solgrès élague les branches
-pourries, quand il s'en trouve une, par extraordinaire, sur son arbre
-généalogique.»
-
-C'était bien toute la rigueur ancestrale qui sonnait, implacable, dans
-la bouche de cet homme. Rien n'ébranlait en lui la religion sociale de
-sa race. Il apparaissait terrible, parce qu'il était impersonnel. Ce
-qu'il ne voulait pas qu'on discutât, lui-même ne l'avait pas discuté
-dans le secret de sa conscience. Voilà pourquoi, sans être un caractère
-fort, il devenait une force dans ce moment critique. Armande en eut
-l'intuition. Et, domptée elle-même par la maladie, l'incertitude et le
-chagrin, elle trembla.
-
-—«Qu'exigez-vous de moi, monsieur? Dites-le sans me consulter. Si je le
-puis, je vous obéirai.
-
-—Voici. Sous prétexte d'un voyage de santé, nécessaire surtout à
-votre mère, vous partirez toutes deux. C'est le départ seulement que
-vous accomplirez ensemble. Madame de Solgrès, par un détour, viendra
-me rejoindre dans une résidence qui ne sera pas la vôtre. Vous, vous
-continuerez avec Louise Bellard, qui vous accompagnera officiellement
-d'ailleurs. Puisque cette femme sait tout, et qu'elle est sûre, nous
-nous servirons de son dévouement. On le reconnaîtra comme il convient.
-Il ne peut paraître bizarre à personne que Madame de Solgrès et sa
-fille, en plein mois de juillet, partent en Suisse, par exemple, pour
-se remettre moralement et physiquement de secousses pénibles, ni
-qu'elles emmènent une brave servante et son petit enfant, que la guerre
-n'a pas moins éprouvés.
-
-—«Ma mère ne restera pas avec moi?...» balbutia Armande, qui, malgré
-les duretés de la comtesse, eût souhaité le contact maternel durant des
-heures qu'elle prévoyait si sombres.
-
-—«Madame de Solgrès me sera plus nécessaire qu'à vous,» répliqua le
-comte, «et nous aurons à nous consoler mutuellement pendant une période
-où notre fille n'existera pas pour nous. Il dépendra de vous que cette
-fille nous revienne.
-
-—Comment cela, mon pè...?»
-
-La pauvre Armande rougit et s'arrêta, sans terminer ce mot de «père».
-
-—«Bien entendu, pour le monde, nous serons ensemble,» continua le
-vieillard, «Je prendrai toutes mes mesures à cet effet. L'endroit où
-vous séjournerez avec Louise Bellard sera soigneusement choisi...
-Quelque village écarté, où vous passerez pour deux sœurs.» (Il eut un
-âpre sourire.) «Cela ne contrariera ni votre manière d'être ni vos
-goûts...
-
-—Non, certes!» déclara vivement Mlle de Solgrès.
-
-Un regard la foudroya pour cette riposte, qui semblait une bravade,
-et qui pourtant était le cri involontaire de cette désespérée, trop
-heureuse de se vêtir en paysanne pour mieux se rapprocher d'un cœur
-aimant et mieux s'enfoncer dans l'obscurité apaisante.
-
-—«Après... l'événement,» poursuivit son père, «Louise Bellard restera
-à l'étranger, où elle nourrira et élèvera deux enfants, le sien,
-et... l'autre. Ils auront même éducation modeste, et, plus tard, même
-condition. Vous, mademoiselle, vous reviendrez avec nous. Mais nous
-réservons notre pardon, si vous vous en montrez digne, pour le jour de
-votre mariage.
-
-—Mon mariage! Mais, ma mère... Je veux dire... madame de Solgrès... ne
-vous a-t-elle pas dit?...
-
-—Quoi donc?...» demanda le vieux gentilhomme en écrasant sa fille du
-regard.
-
-—«...qu'il est mort.»
-
-Tout le visage d'Armande se contracta et trembla.
-
-—«Qui est mort?» questionna le père avec un accent indescriptible.
-
-—«Le seul homme que je puisse épouser.
-
-—Le seul homme que vous pourrez épouser sera celui qui consentira à
-vous prendre, et dont le nom s'alliera dignement avec le nôtre. La
-maison de Solgrès est assez bonne, et vous serez assez riche, pour que,
-malgré votre déchéance, nous espérions encore vous marier de façon
-honorable.
-
-—Mais pourquoi me marier?... Oh! je vous en prie, pourquoi?...» fit
-Armande, qui joignit les mains.
-
-—«Parce que telle est notre volonté, la seule condition suivant
-laquelle nous vous considérerons encore comme notre fille.»
-
-La scène, qui jusque-là se déroulait dans une solennité glaciale,
-devint alors humaine et déchirante. Armande se jeta aux genoux de ses
-parents, les supplia de ne pas la mettre à ce point en désaccord avec
-son cœur et sa conscience. Tout ce qu'elle leur demandait, c'était de
-la laisser vivre au loin avec son enfant... Elle ne consentirait pas
-à se séparer de lui. Elle voulait l'élever. Surtout elle ne pouvait
-concevoir la possibilité d'appartenir à un homme qui lui faisait
-horreur, quel qu'il fût... Jamais elle ne trahirait le souvenir...
-Jamais elle n'accepterait un nom qu'elle devrait au mensonge du
-silence, ou bien à un odieux marché!... Dans les protestations, dans
-les prières de cette infortunée, vibrait l'éloquence de la douleur
-et de la tendresse. Sa résistance était brisée. Toutes les barrières
-d'orgueil croulaient. Son âme crevait en un flot de supplications et
-de larmes. L'intuition de la maternité mettait à ses lèvres, sur sa
-physionomie, dans ses gestes, une chaleur émouvante.
-
-Le comte de Solgrès en éprouva d'abord de la surprise, puis du trouble.
-Peut-être fût-il arrivé jusqu'à l'attendrissement. Car, s'il avait le
-jugement étroit, il était d'une trempe fine. Tout accent de sincérité
-généreuse éveillait en lui une résonance. Et sa nature, au fond, ne se
-déterminait pas en sécheresse. Mais Mᵐᵉ de Solgrès intervint. Otant son
-mouchoir de devant ses yeux, elle éleva une voix acide.
-
-—«Mon cher ami,» dit-elle, «je m'étonne que vous prolongiez ces
-débats qui me tuent. Il était convenu que vous signifieriez à cette
-malheureuse enfant nos décisions et qu'elle y répondrait pour les
-accepter, ou que tout serait fini entre elle et nous. Vous n'admettiez
-pas qu'elle pût les discuter. Si vous aviez entendu les insanités
-qu'elle me débitait avant votre retour, vous comprendriez mieux à quoi
-vous exposez le nom de Solgrès si vous la laissez promener par le monde
-une maternité scandaleuse. Le moins qu'elle fera sera d'afficher la
-monstruosité de sa situation. Mais sa conduite passée nous éclaire sur
-l'avenir. Qui a bu boira. Si vous ne mariez pas Armande, cette fille-là
-deviendra la honte de nos vieux jours. Quant à son enfant, ce sera
-affaire au mari qu'elle épousera. Qu'il l'adopte, si bon lui semble.
-Mais je ne vois pas bien mademoiselle de Solgrès nous imposant comme
-petit-fils un bâtard, lui donnant notre nom, et édifiant le monde par
-ses vertus maternelles. Qu'une femme soit assez folle, assez éhontée
-pour cela, passe encore. Mais vous, comte de Solgrès, quel serait votre
-rôle? Quelle retraite serait assez profonde pour vous épargner les
-atteintes du mépris et de la risée publics?»
-
-Sous la douche de ces phrases cinglantes, le père et la fille se
-taisaient. Armande s'était redressée. De nouveau se fixait autour
-d'elle l'invisible armure, le hérissement hostile et muet. Le comte
-baissait les yeux comme pour ne pas voir.
-
-Mᵐᵉ de Solgrès, s'adressant à lui, dit encore:
-
-—«D'ailleurs, c'est bien simple. Choisissez entre la fille que voilà
-et l'épouse que je suis. Laissez-la me piétiner, me meurtrir par
-d'offensantes comédies comme celle que vous écoutiez tout à l'heure
-complaisamment... Et ce ne sera pas long. Encore une scène comme
-celle-ci, et je ne demanderai plus que la tombe!»
-
-Ayant tout dit, avec une nervosité agressive qui n'annonçait en rien
-son dernier soupir, la comtesse parut l'exhaler cependant. Il souleva
-sa poitrine et vint s'étouffer dans son mouchoir, tandis qu'elle
-retombait sur sa bergère. Et, se cachant de nouveau le visage, elle
-reprit son attitude d'auparavant.
-
-—«Retirez-vous dans votre chambre,» dit M. de Solgrès à sa fille.
-«Vous avez entendu votre mère. Ou vous accepterez les conditions que
-je vous ai exposées, ou tout sera fini entre vous et nous. Vous qui
-parlez si haut de votre devoir, tâchez de discerner où il est. Voyez si
-vous devez nous rendre le désespoir et l'opprobre en retour d'un passé
-d'honneur et du nom sans tache que nous vous avions donné.»
-
-Quelques jours après ce colloque, où trois âmes se trouvèrent si
-douloureusement aux prises, les maîtres de Solgrès avaient quitté
-leur château, emmenant avec eux la veuve de leur garde et son enfant
-nouveau-né. Dans le pays, on raconta qu'ils voyageaient à l'étranger,
-pour moins sentir le poids de leur deuil. On les estima de ne pouvoir
-supporter la vue des soldats ennemis à leur foyer. Les concierges de
-leur hôtel, au faubourg Saint-Germain, répondaient dans ce sens aux
-rares visiteurs qui s'informaient d'eux. Leur absence, bien qu'elle
-se prolongeât jusque assez avant dans l'hiver, ne provoqua pas
-d'interprétation malveillante. L'époque était favorable pour se laisser
-momentanément oublier. Sous le coup du désastre national, chaque
-existence avait assez à faire de se reconstituer, sans pénétrer celle
-d'autrui. La vie mondaine suspendue n'imposait aucune obligation de
-paraître. Jamais il ne fut moins difficile d'ensevelir un mystère.
-
-Et cependant quelque chose de ce mystère flotta vaguement autour de
-l'héritière de Solgrès, lorsqu'on fut plus tard à même de constater
-le changement de physionomie et la sauvagerie accrue de cette fille
-bizarre. Une nature moins spontanée se fût mieux prêtée à la légende.
-Mais celle-ci ne savait guère dissimuler. Et d'ailleurs, à quoi bon?
-Armande n'éprouvait nul désir de refaire sa vie en effaçant la tragique
-idylle, car, justement, toute sa vie, tout ce qu'elle pouvait vivre
-de douleur et de joie, de rêve et d'amour, y était contenu. Passive
-désormais, elle obéissait à ses parents, parce qu'elle s'inclinait
-devant la logique âpre, mais hautaine, de son père, et qu'elle
-eût considéré comme sacrilège de martyriser en lui des sentiments
-invincibles, qui ne manquaient pas de grandeur. N'était-il pas, en
-effet, le dépositaire d'un patrimoine d'honneur, le représentant de
-la race et le chef de la maison? Si toute sa personnalité d'homme se
-concentrait dans cet idéal, le crime serait d'autant plus abominable de
-porter la ruine dans ce domaine sacré.
-
-Mlle de Solgrès jouait donc, mais sans conviction, son rôle de riche
-et noble héritière, un des plus beaux partis de France. Et ce n'était
-pas faute de bonne volonté si son visage peu attrayant, où toute flamme
-de jeunesse était morte, s'imprégnait d'une indifférence et d'une
-mélancolie capables de décourager les plus déterminés épouseurs.
-
-Ses parents renonçaient à la persécuter sous ce rapport. Il fallait,
-pensaient-ils, laisser faire le temps. Et d'ailleurs, avec la fortune
-et le nom de leur fille, on parviendrait toujours à l'établir.
-Satisfaits d'avoir sauvé les apparences, ils se prêtaient à une
-détente. Car, avec le caractère si peu maniable d'Armande, ils avaient
-craint de ne pas remporter même ce relatif avantage.
-
-Des mois passèrent, qui, bien vite, se changèrent en années. Les
-châtelains de Solgrès vieillissaient. Leur fille commençait à espérer
-qu'elle était libre pour toujours. Chaque été, la famille allait en
-Suisse, et, pendant quelques jours, Mademoiselle, accompagnée seulement
-d'une femme de chambre, faisait une cure de lait dans un village de la
-montagne.
-
-Au retour d'un de ces voyages, le comte fit remettre en état la
-maisonnette de garde jadis habitée par le ménage Bellard. Depuis
-la guerre, cette maisonnette restait inhabitée. Les autres gardes
-suffisaient à la surveillance et à la sécurité du domaine. On n'avait
-pas remplacé le brave serviteur mort sur le champ de bataille.
-
-La curiosité des domestiques et des paysans s'émut lorsque des ouvriers
-furent requis pour débarrasser en partie la maison rustique des
-lierres, de la vigne vierge et des clématites, et pour la rendre de
-nouveau habitable. Qui donc allait-on y installer? Le comte n'avait
-engagé aucun garde dans le pays. Et cependant il ne manquait pas de
-braves gens qu'une telle situation eût rendus contents et fiers.
-
-Mais les plus envieux ne trouvèrent rien à dire quand ils surent à qui
-étaient destinées la maisonnette et la place. La Louison, remariée
-en Suisse, où l'amour sans doute l'avait retenue depuis qu'elle y
-accompagna ses maîtres, revenait au gîte. On lui rendait son nid. Et
-comme son second mari était un montagnard probe, actif et courageux,
-il remplacerait le premier dans toutes ses fonctions, et serait, comme
-lui, garde-chasse.
-
-Quand le couple arriva, on lui fit bon accueil. La Louison était aimée
-dans le village qui l'avait vue grandir. Elle reparaissait au bras d'un
-Suisse. Mais les Suisses sont de braves gens, qui s'étaient montrés
-bons voisins pendant nos malheurs. Celui-là, qui s'appelait Mathieu
-Nobert, bénéficia tout de suite auprès des campagnards français de leur
-sympathie pour ses compatriotes et de leur amitié pour sa femme.
-
-D'ailleurs, ils amenaient avec eux un vivant passe-partout, bien fait
-pour dilater les cœurs et épanouir les visages, un délicieux garçonnet
-de trois ou quatre ans, farouche comme un petit faon de montagne, mais
-d'une beauté émouvante.
-
-La première fois qu'ils traversèrent ensemble les rues d'Étréchy,
-toutes les commères accoururent sur leurs portes:
-
-—«Eh bien, Louison, vous voilà de retour? C'est gentil de rester fidèle
-au pays. Et ce chérubin-là? Le gars à ce pauvre Bellard... Dire que
-nous l'avons reçu dans ce monde! Mais, sainte Vierge! qu'il est devenu
-mignon!...»
-
-On le regardait mieux, et les cris d'admiration partaient:
-
-—«Quel amour, avec ses boucles noires!
-
-—Mais où a-t-il pris ces grands yeux-là?...
-
-—C'est vrai que Bellard était très brun. Et vous aussi, Louison, vous
-êtes brune. Mais ce bijou-là s'est taillé ses prunelles dans du jais.
-
-—Y a pas à dire, ma fille, il est plus beau que père et mère.
-
-—Tant mieux!» disait Louise en souriant avec fierté.
-
-Et Mathieu Nobert ajoutait avec bonhomie:
-
-—«Attendez seulement qu'il ait des petits frères, que je lui achèterai,
-moi. Ils seront encore plus beaux.»
-
-Un éclat de rire saluait cette fanfaronnade.
-
-—«Ah! ah! le jaloux. Eh ben, vous savez, faudra y mettre le prix pour
-en avoir de c't acabit-là. Faut croire que ce pauvre Bellard avait la
-main heureuse.»
-
-Tout en le bourrant de bonbons, l'épicière de la Grand'Rue demandait:
-
-—«Comment t'appelles-tu, mon ange? Pierrot?... Jeannot?... Jacquot?...
-
-—Mais non,» intervenait Louise. «Vous savez bien que mademoiselle de
-Solgrès a eu la bonté d'être sa marraine. Son nom est Armand.
-
-—Oh! un nom de grand seigneur. Il le portera bien. Et il n'en a pas
-d'autre?
-
-—Si... Michel... Armand-Michel Bellard.
-
-—Pourquoi Michel?
-
-—C'était un nom que Bellard avait choisi. Alors vous comprenez... en
-souvenir de son père...»
-
-Le soir même du jour où le ménage Nobert, avec l'enfant du premier
-mari, se fut installé dans la maison de garde, au fond du parc, non
-loin du souterrain, le comte et la comtesse de Solgrès dirent à leur
-fille, qui leur souhaitait le bonsoir:
-
-—«Nous avons à te parler.»
-
-Elle les suivit dans le petit salon si retiré, si sourd, où jadis ils
-avaient fixé une ligne de conduite dont ils ne s'étaient pas départis.
-Armande fut certaine que ses parents allaient aborder le sujet dont
-on ne s'entretenait jamais, lorsque son père, sans donner l'ordre aux
-domestiques d'éclairer la pièce si bien close, y transporta lui-même
-une lampe, en priant ces dames de le suivre. Quand tous trois s'y
-trouvèrent, et la porte soigneusement fermée, M. de Solgrès dit à
-Armande:
-
-—«Ma fille, tu nous rendras ce témoignage, à ta mère et à moi, qu'il
-n'était pas possible à des gens de notre sorte, ayant notre caractère
-et nos opinions, de pousser plus loin que nous ne l'avons fait le
-pardon du passé et le respect des sentiments naturels.»
-
-Mlle de Solgrès inclina la tête.
-
-—«Les circonstances nous ont aidés,» reprit le vieux gentilhomme,
-«Ce fut une fatalité bien extraordinaire,—et que j'appellerais
-providentielle, s'il n'était sacrilège d'imaginer la Providence
-frappant un innocent au profit d'un bâtard,—celle qui fit mourir
-l'enfant de Louise pendant le voyage qui suivit la naissance de...
-l'autre. Rendue ingénieuse par un dévouement que j'honore, cette
-excellente créature eut aussitôt l'idée d'une substitution qui
-consolait un peu son chagrin maternel en assurant à jamais ton honneur
-et notre repos. Arrivée au chalet que nous lui avions acheté dans la
-montagne, elle tenait dans les bras un petit être qu'elle nourrissait
-comme son fils, et qui passa pour tel. Rien depuis n'a jamais fait
-soupçonner à personne qu'il en soit autrement. Nous pourrions nous y
-tromper nous-mêmes, si tu n'avais assisté à cette courte et foudroyante
-maladie du petit Bellard, qui vous arrêta dans une auberge perdue.
-Car, après des années, une mère elle-même reconnaîtrait-elle un enfant
-quitté à trois semaines d'un autre quitté à trois mois?...
-
-—Je ne m'y tromperais pas,» dit Armande. «Il ressemble trop...
-
-—Tais-toi, imprudente!...» s'écria le père, d'une voix terrible,
-quoique étouffée, «Veux-tu me faire repentir d'un excès de
-faiblesse?... Veux-tu que je renvoie ces gens à leurs montagnes?...
-
-—Oh!...» gémit Armande.
-
-—«Tais-toi donc, alors!... Ne laisse jamais des réflexions pareilles
-te venir aux lèvres, ni même à la pensée. Cette ressemblance, Dieu
-merci, n'est pas la tienne. Nul ne discernerait le type des Solgrès
-dans cet enfant. Peu importe qu'il soit le portrait d'un homme que
-nul n'a vu dans ce château. Car...—et c'est une des affirmations
-que je veux obtenir encore de toi, solennellement, ce soir...—tu me
-jures que personne de nos gens, hors Louise, personne du pays, n'a eu
-connaissance du séjour ici de Michel Occana, que personne n'a vu ses
-traits?...
-
-—Personne de nos compatriotes,» répondit Mlle de Solgrès d'une voix qui
-ne tremblait pas, bien que toute couleur eût quitté son visage. «Il
-fut enseveli dans la forêt par ses bourreaux eux-mêmes, sans que j'aie
-découvert l'endroit, malgré mes recherches, après ma maladie.»
-
-Le comte reprit avec une certaine douceur:
-
-—«Ainsi, la chose est irrévocable. Le sort en est jeté. L'enfant que
-Louise Bellard élève est le sien, même légalement, puisqu'il remplace
-celui qui fut inscrit sur les registres civils d'Étréchy sous le nom
-d'Armand Bellard, ainsi qu'à l'église, où il a été baptisé comme ton
-filleul. Sur ton désir, elle l'appelle Michel, expliquant cela par un
-caprice de son mari mort. Soit. J'aime autant que ce nom d'Armand ne
-résonne pas trop souvent, n'éveille pas des analogies. Le véritable
-Armand Bellard repose dans un petit cimetière de Suisse, sous une
-pierre anonyme. Et le beau-père même du vivant ne doute pas que
-l'enfant qu'il caresse ne soit celui de sa femme, celui qui naquit
-ici, dans la maison où il demeure. Tout est donc bien. Et maintenant,
-Armande, écoute ce que je vais te dire. Cette vérité légale, cette
-vérité apparente, cette vérité nécessaire, elle est désormais pour nous
-la vérité absolue. Si l'enfant peut vivre et grandir sur ce domaine,
-c'est parce qu'il est Armand Bellard. Tu m'entends bien?... A partir de
-ce jour, il n'y aura plus, pour ta mère et pour moi, pour Louise,—dont
-nous sommes sûrs,—aucune autre réalité... Pas même dans nos pensées
-les plus secrètes. Il faut que, pour toi, il en soit de même. Tu as le
-droit de t'intéresser à cet enfant, de t'en occuper, dans la mesure
-où tu le ferais pour un filleul,—pas autrement. C'est beaucoup, étant
-donnée la situation. Sois-nous donc reconnaissante de t'en avoir
-accordé le privilège, et ne nous en fais pas repentir par la moindre
-inconséquence.»
-
-Il regarda sa fille, qui demeurait silencieuse.
-
-—«Jure-moi,» reprit-il, «qu'à aucun moment, rien dans tes actes, dans
-tes paroles, dans ta façon d'être, ne fera entendre ni à cet enfant,
-ni à personne au monde, que tu sois pour lui autre chose qu'une
-protectrice bienveillante, une châtelaine sans morgue, qui, par bonté
-pour ses parents, daigna le tenir sur les fonts baptismaux.»
-
-Armande se taisait toujours.
-
-—«Allons... Réponds-moi. Si tu n'acquiesces pas à ce que je te demande,
-j'exigerais que l'enfant soit élevé au loin.»
-
-Mlle de Solgrès fit un effort:
-
-—«Vous n'exceptez personne de ce serment?
-
-—Et qui veux-tu donc que j'excepte?
-
-—L'homme dont vous me forceriez d'accepter le nom. Mais en ce cas,
-mon père, vous me relevez de ma promesse de prendre un mari de votre
-main?... Si je ne puis tout lui dire, je ne l'épouserai pas.»
-
-A ce moment, la comtesse de Solgrès releva la tête.
-
-—«Cette fille est absolument folle,» dit-elle à son mari.
-
-Celui-ci éclata, de cette colère sourde et basse qu'imposait le mystère
-de leur entretien.
-
-—«Mais alors tout ce que nous avons fait pour toi, malheureuse, n'est
-qu'une duperie!... Mon but est de te voir mariée avant ma mort. C'est
-mon seul moyen d'assurer le succès de tant d'efforts, et de t'empêcher
-de galvauder notre nom... Car je lis dans ton âme inflexible,
-Armande... Tu le donnerais tôt ou tard à cet enfant de malheur, à ce
-fils d'aventurier...
-
-—De héros, mon père!...» s'écria-t-elle, tandis que son terne visage
-tout à coup resplendissait.
-
-—«Oui... Soit!... Il fut brave... Mais nous avons pris nos informations
-en secret. C'était un fils de famille dévoyé... Et de quelle
-famille!... Joueurs, duellistes et casse-cou, ce que deviennent dans
-notre civilisation, où ils n'ont plus de place, les condottieri...»
-
-Armande voulut interrompre. Un geste violent de son père l'arrêta.
-
-—«Assez!... Vas-tu peut-être te targuer de ta faute?... Sans mon
-énergie, tu en viendrais là, ma parole!...
-
-—Son ingratitude est inconcevable,» murmura la comtesse.
-
-M. de Solgrès reprit:
-
-—«Oui ou non, Armande veux-tu prêter le serment que j'exige de toi?...
-Tu es libre de t'y refuser. Mais sache-le... Dans ce cas, j'éloigne à
-jamais l'enfant. Et si sa mère,»—il appuya sur le mot en regardant au
-fond des yeux sa fille, qui frémit visiblement,—«si sa mère, Louise
-Bellard, a l'imprudence de te soutenir et de me résister, je chasse les
-parents...»
-
-Une voix aigre intervint.
-
-—«Nous tenons Louise. Elle n'oserait pas maintenant dire à son mari
-qu'elle s'est moquée de lui à ce point.»
-
-Armande ne tourna pas la tête, mais ses lèvres tremblèrent.
-
-—«Oh!» dit le comte, «ne soyons pas injustes. La discrétion de cette
-femme est insoupçonnable. Nous n'avons pas besoin de «la tenir» pour
-qu'elle garde son rôle jusqu'au bout.» Il ajouta: «Je voudrais être
-aussi sûr d'Armande.
-
-—Mais moi, vous «me tenez», mon père,» dit la révoltée, répétant
-avec une amertume insondable la dure parole. «Vous savez que je ne
-laisserai repartir ni l'enfant, ni... ses parents, tant que j'aurai un
-moyen, fût-il criminel, de l'empêcher. Donc je vous fais le serment tel
-que vous l'avez formulé tout à l'heure.
-
-—Tu jures?...
-
-—Je jure.
-
-—Sur quoi?...
-
-—Sur le cœur, percé de balles prussiennes, qui ne cessa de m'aimer
-qu'en cessant de battre, et sur l'enfant qu'il me laissa,» dit Armande.
-
-Elle resta une seconde immobile, la tête haute, comme grandie et
-soulevée par son tragique enthousiasme. Puis elle se détourna et sortit
-brusquement. Car des sanglots impétueux grondaient en elle en fracas
-d'orage.
-
-A peine eut-elle le temps de gagner sa chambre. Le verrou poussé, elle
-se jeta sur son lit et s'abîma en pleurs convulsifs.
-
-
-
-
-V
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-_LE MARTYRE D'UNE MÈRE_
-
-
-En 1876, le monde légitimiste s'émut d'un mariage autour duquel
-devaient forcément s'éveiller les commentaires. Le comte Pascal de
-Malboise épousait Mlle Armande de Solgrès.
-
-Ce comte de Malboise, qui, presque aussitôt après, allait hériter
-du titre de marquis, était le représentant d'une très ancienne et
-très noble famille. Il la représentait d'ailleurs assez mal, n'ayant
-perpétué jusqu'ici la notoriété d'un beau nom que par des frasques
-de viveur et des exploits sportifs. En approchant de la trentaine,
-complètement décavé,—car il n'avait pas eu de peine à dissiper un
-patrimoine singulièrement réduit par la Révolution,—il avait résolu
-de faire un riche mariage et de se lancer dans la politique. L'urne
-électorale lui avait été moins rétive que le cœur des héritières,
-car il fut député avant d'avoir rencontré une dot équivalente à ses
-appétits. Dès son apparition à la Chambre, il acquit vite une sorte
-de popularité, et même bientôt d'autorité, dans son parti. Ce n'est
-pas qu'il fût d'une intelligence supérieure. Mais point n'est besoin
-d'être intelligent pour faire de la politique d'opposition. Maintenir
-son propre pouvoir demande quelque habileté. Démolir le pouvoir des
-autres n'exige que de la violence. Or, la violence, l'audace, une
-verve fanfaronne, des mots à l'emporte-pièce, une promptitude extrême
-à descendre sur le terrain, pour y faire preuve d'une virtuosité
-redoutable à l'épée comme au pistolet, telles étaient les qualités
-spéciales qui donnèrent bien vite à Pascal de Malboise une tournure
-de champion tout à fait d'accord avec les idées «vieille France»,
-et le loyalisme chevaleresque qu'il se piquait de représenter.
-Admirablement doué d'ailleurs, au physique, pour ce rôle, avec sa
-stature herculéenne, ses façons à la fois hautaines et familières, sa
-voix tonitruante, sa grosse moustache roulée cavalièrement, son air à
-la fois rieur et agressif. Sa physionomie fut rapidement légendaire.
-Et sa bonne fortune voulut qu'il ne déplût pas aux foules, malgré
-l'aristocratie de son milieu et de ses opinions. Sa nature batailleuse
-et joviale était de celles pour qui notre race française a toutes les
-indulgences. Le fond d'égoïsme, de brutalité, d'ambition, disparaissait
-sous le brio extérieur. Puis sa taille de cuirassier géant, le
-faisant reconnaître dans toutes les réunions et tous les défilés
-parlementaires, séduisait le grêle gamin de Paris, qui, pour cela seul,
-l'acclamait. On l'eût bientôt surnommé l'Alcide légitimiste.
-
-Le comte de Solgrès, dès qu'il eut connaissance des projets de Pascal
-de Malboise sur sa fille, l'accueillit comme le gendre idéal. Il
-avait le don qui primait tous les autres en l'occurrence: un nom
-de la plus pure et de la plus ancienne noblesse. Voilà bien ce qui
-pouvait délivrer à jamais le vieux gentilhomme de ses angoisses quant
-à l'honneur familial. Après avoir épousé un Malboise, une Solgrès
-ne pouvait plus déchoir, par n'importe quelle révélation ou quelle
-aventure. D'autre part, le marché gardait tout ce qui restait de
-loyauté possible en pareil cas. L'immense fortune qui serait un jour
-celle d'Armande représentait bien, et sans illusion permise, ce que
-le jeune homme recherchait dans cette alliance. On ne le trompait
-donc pas. Nul dans son entourage,—et la pauvre Armande moins que tout
-autre,—ne pouvait se figurer que l'ex-viveur, jadis connu pour ses
-aventures galantes, et toujours friand de beauté féminine, épousait
-par amour une personne dépourvue de tout éclat, taxée de maussaderie,
-parce que le monde n'admet pas la mélancolie qui l'exclut d'une
-vie profonde, d'ailleurs à peine plus jeune que lui, et qui ne le
-paraissait guère.
-
-L'obligation morale, contractée envers ses parents, la joie incroyable
-qu'ils montraient de cette union, étaient des raisons suffisantes pour
-décider la créature brisée à s'y soumettre. Elle en voyait une autre.
-Peut-être Pascal de Malboise, cet homme d'argent et de plaisir, à qui
-certainement elle serait indifférente, consentirait-il, dans l'intérêt
-de sa propre liberté, à lui laisser ce qu'il considérerait comme une
-distraction et un joujou: la joie d'élever son petit Michel. Tandis
-qu'il mènerait à Paris sa vie d'homme de tribune, d'homme de salon, et
-aussi d'homme de boudoir, qu'est-ce que cela pourrait bien lui faire
-que sa femme, si peu décorative, restât dans leur château, et s'amusât,
-comme d'une poupée, avec un enfant de ses domestiques? Certes, elle
-oserait alors ce que ses parents lui interdisaient si rigoureusement
-aujourd'hui. Eux-mêmes, à leur fille mariée, n'auraient plus de
-représentations à faire. Ainsi se conclut le mariage.
-
-Certes, les causes qui le déterminèrent ne manquaient pas d'étrangeté.
-Malgré l'acuité de l'observation mondaine et la malveillance des
-jugements qu'elle prodigua, l'élégante assistance de cette messe
-nuptiale eût montré des pâleurs de saisissement et des reculs d'effroi,
-si tout à coup fussent devenues apparentes les pensées des héros de la
-fête, si l'on avait pu les lire, à travers ce voile virginal, sous la
-chevelure lustrée de l'époux et les mèches blanches des parents.
-
-Quoi qu'il en fût, le couple échangea les serments d'amour et de
-fidélité éternels, après que le prêtre eut énuméré toutes les raisons
-divines et humaines qu'ils avaient de former un ménage heureux et uni.
-
-Quelques semaines plus tard, par un délicieux après-midi de printemps,
-créé, semblait-il, pour l'enchantement de deux jeunes mariés, si l'on
-eût cherché dans quel coin de paradis ceux-ci cachaient leur ivresse,
-voici ce qu'un être agile et invisible aurait pu voir à la même heure:
-
-Dans un petit hôtel de la rue Lord-Byron, Pascal de Malboise remettait
-un trousseau de clefs à une toute jeune actrice, qui, n'étant pas
-encore habituée à de pareilles installations, sautait de joie comme une
-gamine.
-
-—«Écoute, mon gros Pascal,» disait cette jeune personne exubérante, si,
-avec cela, tu me fais entrer à la Comédie-Française, toutes mes amies
-en crèveront de dépit.
-
-—Tu auras la joie de les enterrer,» répliquait-il. «Je n'ai promis
-l'appoint de mon groupe au Ministère qu'à cette condition. Le président
-du conseil lui-même doit obtenir ça du ministre des beaux-arts.
-
-—Alors tu mérites un bécot,» faisait la petite comédienne, en tendant
-sa frimousse gentille.
-
-—«Je mérite même mieux.
-
-—Fi, le gourmand!...
-
-—Gourmand!... Appelle-moi meurt-de-faim! Si tu crois que c'est facile
-de sortir du jeûne quand on n'a que des os sur son assiette?»
-
-La cabotine s'esclaffait.
-
-—«Vraiment?... Si maigre que ça, ta légitime?...»
-
-A trente kilomètres de là, dans un parc aux futaies admirables, une
-femme du peuple, la femme d'un garde, se dirigeait vers la demeure des
-maîtres. Un petit garçon d'une beauté singulière, avec ses traits fins,
-son teint mat sous la soie des boucles sombres et la splendeur de ses
-grands yeux noirs, gambadait autour d'elle. Il chantonnait du ton le
-plus joyeux:
-
-—«Nous allons voir marraine... Nous allons voir marraine...» Et tout à
-coup, prenant un air important: «C'est vrai, dis, maman, qu'elle est
-maintenant une marquise, ma marraine?
-
-—Oui, c'est madame la marquise de Malboise.
-
-—Oh! la voilà...» cria-t-il en s'élançant hors de l'allée.
-
-Entre les arbres, il avait aperçu Armande, qui descendait le perron,
-et il courut au-devant d'elle. La Louison le suivit. Coupant au plus
-court, il bondissait maintenant à travers l'immense pelouse qui monte
-en un tapis rectangulaire derrière le château. Malgré sa vivacité, ses
-petites jambes de cinq ans n'allaient pas bien vite. Aussi les deux
-femmes se trouvaient toutes proches, lorsque, entre elles, soudain,
-l'enfant s'arrêta:
-
-—«Oh! la belle fleur!... Il faut que je la cueille.»
-
-C'était au milieu du gazon, à peu de distance de la façade, sous les
-fenêtres de la chambre qui fut celle d'Armande, jeune fille. Depuis le
-matin où, sur l'herbe décolorée et glaciale, la brève tragédie avait
-eu lieu, jamais celle qui en fut la spectatrice épouvantée n'avait
-posé les yeux à cette place sans un frisson d'horreur. Elle contempla
-l'enfant qui, insoucieusement, ramassait des fleurs là où avait coulé
-le sang de son père. Pétrifiée, elle leva vers Louise un visage blanc
-jusqu'aux lèvres. La femme du garde avait pâli elle-même.
-
-—«Michel,» cria celle-ci aussitôt, «mon petit Mimi, laisse les
-fleurs... Comment!... Tu n'as pas dit bonjour à ta marraine!...
-
-—Oh!» dit Armande, «ne l'empêchez pas.»
-
-Elle s'avança un peu et s'agenouilla près du petit garçon.
-
-—«Veux-tu me donner tes fleurs?» lui demanda-t-elle.
-
-—«Les voilà... Oh! vous pleurez?...» dit le petit, que stupéfiait la
-vue de deux larmes dans les yeux si tendres pour lui.
-
-—Mon amour... Mon cher amour!...» balbutia la pauvre femme, en serrant
-éperdument le souple petit corps contre sa poitrine.
-
-Heureusement, du château, nuls yeux réprobateurs ne surprirent cette
-effusion affolée. M. et Mᵐᵉ de Solgrès, relevés de leur surveillance
-ombrageuse depuis le mariage de leur fille, ne recherchaient plus
-avec elle une vie commune où trop de gêne subsistait. En ce moment,
-ils étaient à Paris, occupés à déménager leur hôtel de la rue
-Saint-Dominique, condamné par le percement du boulevard Saint-Germain.
-Le vieux couple se contenterait maintenant d'un appartement en ville,
-tandis que les jeunes mariés se feraient construire une demeure
-plus moderne dans les quartiers neufs. Déjà le marquis de Malboise
-avait jeté son dévolu sur un terrain, rue d'Offémont. Et il était
-en pourparlers avec l'architecte,—le même qui avait négocié l'achat
-et présidé aux travaux du petit hôtel offert à la jeune comédienne.
-Bagatelle, d'ailleurs, que ce cadeau à une maîtresse. Pour la demeure
-conjugale, l'artiste avait le champ libre. Car ce serait l'hôtel de
-Malboise. Il le fallait de caractère historique en rapport avec ce nom
-célèbre dans les fastes de la noblesse française, en rapport aussi
-avec la grande fortune qui en relevait le prestige. Aussi, le marquis
-fouillant dans ses archives de famille, retrouvait de vieux plans et de
-vieilles gravures, grâce auxquels l'architecte pourrait reconstituer
-une des maisons de ses ancêtres au temps de la Renaissance. Et de là
-surgit cet hôtel de la rue d'Offémont, dont tout Paris admire encore le
-style François Ier, si élégant et si pur.
-
-Lorsque cette exquise résidence fut achevée, M. de Malboise entendit
-que sa femme y menât un train digne de leur situation et nécessaire à
-son influence politique. Il se buta à une résistance inattendue.
-
-Jusqu'à présent, l'inclination d'Armande pour la vie campagnarde
-de Solgrès n'avait pas même été remarquée par son mari. C'était,
-croyait-il, le fait des circonstances, puisque le ménage n'avait à
-Paris qu'un pied-à-terre provisoire. Aujourd'hui seulement la lutte
-allait commencer.
-
-Elle se fit tout de suite d'autant plus âpre qu'elle s'alimentait d'un
-sujet permanent de rancune, dont le caractère apparut à la longue
-définitif. Le marquis de Malboise se prit à désespérer d'avoir des
-enfants, et il en éprouva le plus amer déboire. Lui aussi possédait
-à un vif degré l'orgueil du nom. Il rêvait de transmettre ce nom à
-un fils, avec tous les avantages de sa situation et de sa fortune.
-Quand il dut renoncer à cet espoir, le changement qui se produisit en
-lui fut terrible. En Pascal de Malboise dormait un fonds de violence
-et de brutalité que, jusqu'à présent, ses succès de toutes sortes
-lui avaient permis d'ignorer lui-même. Le fleuve le plus impétueux
-ne bouillonne que contre un obstacle. L'obstacle, pour cet homme de
-vie triomphante et brillante, serait désormais la femme antipathique,
-obstinée, muette, qui, après avoir désappointé son plus cher espoir,
-oserait maintenant opposer une incompréhensible volonté à la sienne.
-Bientôt, c'est ailleurs qu'il devait l'apercevoir, l'obstacle. Et
-sa force devait s'y ruer, accablante. Mais d'abord, il ne vit dans
-les goûts de retraite d'Armande que la bizarrerie d'une créature mal
-équilibrée, à demi stupide. C'est ainsi qu'il jugeait sa femme, et
-c'est dans ces termes qu'il l'apostrophait, durant leurs rares instants
-d'intimité,—c'est-à-dire d'enfer intérieur. Elle lui opposait une
-inertie, dont l'effet, presque physique, était d'exciter la fureur
-chez ce sanguin, tout en dehors, qui ne pouvait imaginer un sentiment
-dépourvu d'expression. La croyant insensible, il ne se gênait pas. Et
-ce fut ainsi que, par ses procédés blessants, il accumula dans ce cœur
-fermé,—où l'orgueil ancien n'était pas mort,—une haine irrévocable et
-froide. Lui-même ne tarda pas à détester Armande.
-
-M. et Mᵐᵉ de Solgrès achevèrent leur vie sans trop soupçonner ce
-couronnement sinistre de leur œuvre. Le ménage de Malboise gardait
-une correction extérieure, due à l'éducation traditionnelle, qui
-sauvegardait la façade, et pouvait donner le change même à des parents.
-Cependant ils en apprécièrent la désunion par ce fait que les deux
-époux vivaient presque constamment séparés,—Armande résidant la
-plupart du temps à Solgrès, Pascal n'y passant qu'une semaine ou deux,
-au moment de la chasse, et encore avec une bande d'amis qu'il prenait
-soin d'y amener.
-
-Les deux vieillards se suivirent de près dans la tombe.
-
-Leur disparition, par les biens considérables qu'ils laissaient,
-aggrava de questions d'argent l'hostilité entre leur gendre et sa
-femme. Le marquis et la marquise de Malboise, mariés sous le régime de
-la communauté, héritaient ensemble. Sauf pour l'admirable domaine de
-Solgrès, que le comte, par orgueil familial ou tardive impulsion de
-tendresse, léguait en propre à sa fille.
-
-Une palpitation de joie inaccoutumée jusqu'à en être pénible, agita
-le cœur d'Armande quand elle entendit cette clause du testament
-paternel. Solgrès lui appartenait!... Le souterrain qui creusait sa
-colline, et où elle avait rêvé dans les ténèbres un éblouissant rêve
-d'amour, ne serait pas profané, comblé ou vendu, car elle en restait
-seule maîtresse. L'extrémité du parc contenait en sous-sol la retraite
-sacrée... Et ce qui encore était à elle, bien à elle, rien qu'à elle,
-c'était la terre où le martyr adoré tomba dans l'horrible matin,
-l'herbe dans laquelle se crispèrent ses mains raidies, le sol qui but
-son sang, les arbres dont les branches convulsées tressaillirent dans
-le sursaut de la décharge, et qui, pour elle, avaient des faces de
-témoins.
-
-La marquise de Malboise était encore dans l'émotion de son double deuil
-lorsque son mari, retourné au champ clos parlementaire, lui annonça de
-Paris qu'il viendrait lui demander un moment d'entretien.
-
-Le lendemain il arrivait au château.
-
-Le couple, de plus en plus désuni, se trouvait face à face. Morne
-entrevue. Le premier regard assura les époux du peu d'agrément qu'ils
-éprouvaient à se voir, et du peu de peine qu'ils prenaient pour se
-moins déplaire réciproquement. Pascal épaississait, portait les
-années moins allègrement, bien qu'éloigné encore de la quarantaine.
-Sa figure lourde, aux yeux ronds, aux mâchoires proéminentes sous une
-grosse moustache rude, prenait,—surtout à cette minute de résolution
-mauvaise,—quelque ressemblance avec un bouledogue. Armande, blême et
-fanée, dans les durs reflets du crêpe, n'atténuait, ni par l'ombre d'un
-sourire, ni par une disposition seyante de sa massive chevelure,—beauté
-que sa maladresse transformait en laideur,—l'ingrat aspect de sa
-physionomie.
-
-—«Je suis venu vous annoncer,» prononça nettement le marquis, «la
-visite de notre notaire.
-
-—Notre notaire?...» répéta sa femme, étonnée.
-
-—«Oui.
-
-—Quel notaire?
-
-—Duquel voulez-vous que je parle, sinon de maître Bruloir, chargé de
-tout ce qui concerne notre communauté de biens.
-
-—Notre communauté, soit. Mais sur ce terrain, mon consentement vous est
-acquis pour toute chose. Qu'ai-je besoin de parler à monsieur Bruloir?
-Quant à mes propres, vous savez que cela regarde monsieur Jacquet,
-notaire de mes parents, et qui désormais sera le mien.
-
-—C'est que je ne veux pas,» dit brutalement Pascal. «Quel besoin
-avez-vous de compliquer la situation avec un notaire personnel?... Nous
-sommes bien assez divisés moralement. Si nous avons deux notaires, dont
-chacun fera du zèle en essayant de rouler l'autre dans l'intérêt de son
-client, nous arriverons à la guerre. Est-ce cela que vous désirez?»
-
-Armande ne répondit pas. Un peu déconcerté par son silence, Pascal
-reprit d'un ton moins acerbe:
-
-—«Si je vous demande de vous entretenir avec maître Bruloir, c'est
-parce que je trouve plus convenable de traiter certaines questions par
-son intermédiaire plutôt que de les discuter ouvertement avec vous.
-
-—Quelles questions?» demanda la marquise.
-
-Ce fut au tour de son mari de garder le silence,—un silence d'évidente
-gêne. A la fin, il dit:
-
-—«Ne devinez-vous pas?
-
-—Du tout.»
-
-Une expression de vague ironie eût démenti cette réponse pour un
-observateur même peu sagace.
-
-—«Mon Dieu, Armande, le sujet ne laisse point d'être délicat. Toutefois
-nous ne sommes pas des enfants... Encore moins des amoureux. Nous
-savons parfaitement l'un et l'autre que l'inclination romanesque ne
-fut pour rien dans notre mariage. Nous nous sommes fait mutuellement
-l'apport, moi, de mon nom et de mon titre, vous, de votre fortune. Si
-je meurs le premier, vous resterez marquise de Malboise. Mais si c'est
-le contraire, trouvez bon que, pas plus que vous, je n'aie fait un
-marché de dupe.»
-
-La grossière netteté de cette dernière phrase fit monter aux joues
-pâles d'Armande un flot de rouge, qui se fixa aux pommettes en deux
-taches, de feu. Pascal de Malboise ne se doutait guère de quel abîme de
-secrète honte jaillissait le brûlant afflux.
-
-—«Vous avez raison, monsieur,» dit sa femme. «Je vous dois mon argent.
-Vous l'aurez jusqu'au dernier sou.»
-
-La promptitude et la fierté de cette réponse humilièrent un peu le
-député. Il expliqua:
-
-—«Vous comprenez... Si nous avions eu des enfants, comme je le
-désirais avec tant d'ardeur, la nécessité d'un testament de votre part
-ne s'imposerait pas. Mais, voyez qu'un malheur arrive, et que je sois
-contraint à partager avec des collatéraux dont vous ne vous souciez pas
-plus que moi. Vous avouerez...
-
-—J'avoue, monsieur, que c'était une des conditions, au moins tacites,
-de notre _marché_...» (elle appuya sur le mot) «que je vous donnerais
-des enfants... De ce chef encore, je suis tenue à payer un dédit.
-
-—Oh! ma chère...
-
-—Je vais donc appeler au plus tôt monsieur Jacquet...
-
-—Mais, encore un coup, pourquoi maître Jacquet et non pas maître
-Bruloir?»
-
-Armande regarda son mari bien en face. Elle était toujours, malgré
-l'oppression de tant de contraintes et de douleurs, un être de
-droiture, d'intrépidité.
-
-—«Parce que,» déclara-t-elle, «je veux faire mon testament en toute
-liberté, en toute sécurité, sans divulgation ni commentaires possibles.»
-
-Un changement soudain abolit tout embarras sur la physionomie de
-Pascal. Il prit son air de lutteur qui va foncer en avant.
-
-—«Vous moquez-vous de moi?» demanda-t-il.
-
-—«C'est bien loin de ma pensée.
-
-—Alors, que signifie cette incohérence?... Ou, comme vous venez de
-vous y engager, vous testez en ma faveur... En ce cas, mon notaire
-et moi pouvons être admis sans inconvénient dans le secret de vos
-volontés... Ou bien vous me tendez je ne sais quel piège, avec votre
-astuce féminine... pour le plaisir de me jouer, parce que vous m'avez
-en haine!...»
-
-Le ton s'éleva sur les derniers mots... La fureur grondait devant le
-calme d'Armande, et dans la crainte d'une immense déception.
-
-—«Vous aurez la complaisance de me croire sur parole,» dit-elle.
-
-—«De croire quoi?... Vous me faites légataire de tous vos biens,
-avez-vous dit?
-
-—Je n'ai pas dit: «de tous mes biens...» mais «de tout mon argent».
-Des dents plus longues que les vôtres se contenteraient d'un pareil
-morceau. Songez à toutes les valeurs mobilières que cette expression
-représente.
-
-—Mobilières?...» répéta-t-il.
-
-Et il devint pâle.
-
-Le mari et la femme échangèrent deux regards aigus comme des pointes
-d'acier.
-
-Elle aussi, elle venait de pâlir. Quelle imprudence de se faire si bien
-comprendre! L'emportement de sa franchise la conduisait sans doute plus
-loin qu'elle ne voulait aller.
-
-Le marquis ne dit que ce mot:
-
-—«Et Solgrès?...»
-
-Armande essaya d'opposer à l'attaque ce silence d'inertie, devenu son
-refuge. Mais nulle barrière de volonté ne suffirait dans la crise
-actuelle. Un trop féroce intérêt entrait en jeu. Solgrès, ce domaine
-admirable, si riche en bois, en chasses, en prairies, qu'il suffisait
-à son propre entretien et donnait encore des revenus. Ce château, l'un
-des plus beaux de France, avec sa tour féodale, rattachée par une
-combinaison si heureuse au corps de logis du temps de Louis XIII. Ce
-Solgrès, si glorieux à posséder, que Pascal souffrait, en y entrant,
-de se dire: «Je suis chez ma femme», et qu'il ne s'était consolé du
-testament de son beau-père que par l'espoir assuré d'une donation, ou
-tout au moins d'un legs consenti par Armande.
-
-Il marcha vers elle, la face terreuse et gonflée de menace.
-
-—«Que prétendez-vous faire de Solgrès?» demanda-t-il.
-
-—«Le laisser à qui bon me semble.»
-
-Audacieuse réponse. Il y fallait tout le courage naturel de cette
-femme, et cette ardeur jalouse de lionne prête à mourir là où coula
-le sang du mâle sous les balles des chasseurs, oui, prête à mourir
-de douleur furieuse et pour leur barrer la voie vers son lionceau et
-vers son repaire. Solgrès à Pascal de Malboise!... Solgrès et son nid
-d'amour!... Solgrès et la pelouse du supplice!... Solgrès où vivait son
-enfant!... Jamais!... Jamais!... Jamais!... Ces deux syllabes, elle se
-les répétait follement. Et c'était leur fulgurance qui éclatait dans
-ses yeux, leur irréductible décision qui faisait palpiter ses narines,
-trembler ses lèvres, tandis qu'elle bravait la colère de Pascal.
-
-Un éclair de violence redoutable avait passé sur les traits du marquis.
-Mais il se contint, et ce fut d'une voix presque mesurée qu'il dit
-encore:
-
-—«Réfléchissez à la gravité de ce que vous m'apprenez, marquise de
-Malboise. Vous entendez que Solgrès passe après votre mort entre les
-mains d'un héritier que j'ignorerai jusque-là?...»
-
-Surprise par la forme de sa question et par les déductions qui
-apparurent immédiates, Armande inclina faiblement la tête.
-
-—«Solgrès est un patrimoine presque illustre, une demeure historique,»
-poursuivit-il. «Son transfert fera quelque bruit et attirera
-l'attention sur l'heureux légataire. Pouvez-vous me répondre...—Vous
-voyez, j'ai confiance en votre parole... D'ailleurs, vous savez mal
-mentir.—Pouvez-vous me répondre que moi, votre mari, je ne me trouverai
-pas, par ce fait, aux prises avec l'équivoque... peut-être avec le
-ridicule?...»
-
-L'exaltation intérieure d'Armande cessa de la soutenir. Un filet de
-glace coula dans ses veines. Quoi!... Pouvait-on faire tant de chemin
-en quelques phrases?... Où en était-elle?... A quoi maintenant tenait
-son secret?... Une seconde d'effarement... C'était trop. Le mari se
-jetait contre elle, et lui saisissait, lui meurtrissait les poignets.
-
-—«Malheureuse!... Que me cachez-vous? Qu'y a-t-il dans votre existence
-ou dans celle de votre famille?... Ce domaine, qui porte le nom de vos
-ancêtres, à qui pensez-vous le transmettre?...»
-
-Elle sentit en cet homme une telle frénésie, qu'elle crût sa dernière
-heure arrivée. La vérité ou le silence l'exposaient également. Et
-elle n'avait pas la ressource du mensonge. Quelle fable inventer?...
-Puis, comme il disait lui-même, elle ne saurait pas. Une ivresse
-d'indignation la souleva.
-
-—«Laissez-moi!...» gémit-elle en se tordant sous la cruelle étreinte.
-«Quelle honte!... Vous, un gentilhomme!... Battre une femme pour la
-dépouiller!...»
-
-Il la lâcha.
-
-—«C'est faux!» protesta-t-il. «La valeur de Solgrès n'est pas en cause.
-Mais il y a là-dessous quelque ignoble mystère que j'ai le droit de
-savoir... et que je vous arracherai!...»
-
-Les syllabes grincèrent comme des scies et des tenailles de torture.
-
-Et ce fut bien une torture, pire que tout ce qu'elle avait subi
-auparavant, qui commença pour Armande. Moralement, et parfois
-physiquement, elle endura ces persécutions multiples que peut seul
-exercer un mari, à qui toute une vie de femme est livrée, sans aucun
-asile d'âme ou de corps, quand ce mari n'a ni respect, ni scrupule, ni
-pitié.
-
-Maintenant, il ne la quittait plus comme autrefois. Il restait
-auprès d'elle ou la contraignait à le suivre, résolu à ne la laisser
-tranquille que lorsqu'il aurait percé le mystère que, malgré tout, elle
-parvenait à lui dérober.
-
-Elle résistait.
-
-L'inertie, l'obstination, le dédain, la ruse même,—car elle eut à
-la fin, traquée comme elle était, des subtilités astucieuses de
-femme, elle si peu fille d'Ève,—tout lui servit pour ne pas révéler
-cette détermination incroyable, qu'elle donnerait par testament le
-merveilleux, l'historique Solgrès, au fils d'un de ses gardes-chasse.
-Même, pendant longtemps, elle eut le courage de ne pas s'occuper du
-petit Michel, de rester éloignée de lui, afin de ne pas mettre sur la
-dangereuse piste une inquisition désormais en éveil.
-
-Pour obtenir une paix relative, pour ne pas pousser à bout une
-exaspération qu'elle jugeait sans frein, Armande parut renoncer à faire
-un testament. Elle ne convoqua pas son notaire.
-
-—«Vous pouvez,» dit-elle à son mari, «me donner au moins quelque répit
-pour réfléchir. Je ne suis pas, que je sache, en danger de mort.»
-
-Le fait est que cette mesure de prudence lui apparaissait à deux fins.
-En danger de mort?... Elle se sentait d'autant plus sûre de ne pas
-l'être qu'elle se hâtait moins d'instituer M. de Malboise son légataire
-universel et son principal héritier. Le brillant lutteur parlementaire
-lui était apparu sous de singuliers aspects,—avec le masque de
-bouledogue si férocement crispé, avec de sanglants feux follets au fond
-des yeux et la bave des paroles odieuses au bord des lèvres,—qu'elle ne
-le croyait pas incapable d'aider les hasards meurtriers. Mieux valait
-l'horreur de la perpétuelle bataille intestine que l'apaisement durant
-lequel cet homme souhaiterait sans cesse et tout bas qu'elle disparût.
-
-Mais un jour,—le jour où se préparait à la Chambre une chute de
-Ministère et où nul intérêt médiocre n'aurait arraché de son banc le
-meneur de l'opposition,—une scène étrange eut lieu à Solgrès.
-
-La marquise de Malboise et Louise Nobert, prenant les plus grandes
-précautions pour ne pas être observées, descendirent dans le ravin, au
-fond du parc, ouvrirent la porte de fer cachée parmi les broussailles,
-et s'enfoncèrent dans le souterrain. Elles emportaient des bougies, une
-pioche, un petit coffret d'acier. Quand elles parvinrent devant une
-anfractuosité formant comme une cellule, les deux femmes restèrent un
-instant recueillies—l'une suffoquée de souvenirs, l'autre, la bouche
-close par un respectueux attendrissement.
-
-—«Allons,» dit Armande, «ce n'est pas l'heure de rêver. Travaillons
-pour son fils.» Elle ajouta:—«Nous en avons pour un moment. Dieu
-veuille que nous ne soyons par surprises!»
-
-Elles explorèrent le sol et choisirent minutieusement une place sous un
-morceau de roc surplombant.
-
-—«Cette pierre en saillie, avec sa forme en tête de bélier, nous
-servira parfaitement de point de repère,» fit observer la marquise de
-Malboise. «A l'œuvre, Louise! Creuse là-dessous un trou aussi profond
-que le permettront tes forces. Je te relayerai, d'ailleurs. Tu sais que
-je ne crains pas la besogne manuelle.»
-
-Pendant que la femme du garde creusait la terre, Armande,
-s'agenouillant non loin d'elle, plaça son coffret sous la lumière d'une
-bougie. Tirant une petite clef de sa poche, elle la fit jouer dans la
-serrure avec un nombre de saccades qui correspondait à un chiffre.
-
-—«Tu as bien mis de côté la seconde clef de cette boîte, Louise, et tu
-te rappelles le secret?...
-
-—Oui, madame la marquise.
-
-—C'est comme la clef du souterrain, que je te laisse parce que tu
-ne quittes jamais Solgrès et que tu pourrais en avoir besoin, tu
-continues à la cacher soigneusement. Personne ne sait que tu l'as?
-
-—Personne, madame la marquise.
-
-—Bien. Tu comprends, nous ne savons pas ce qui peut arriver dans
-l'avenir. Je suis maîtresse de ce domaine. J'ai le droit de me réserver
-cette issue et d'en sauvegarder autant que possible le mystère.
-Cependant je n'ai pu en refuser une clef au marquis de Malboise. Il
-croit posséder la seule qui existe. Laissons-le donc supposer que je
-ne me soucie pas d'entrer ici. Ses soupçons pourraient s'éveiller sur
-l'intérêt qui m'y attire.
-
-—Vous pensez bien, madame la marquise, que ce ne sera pas moi qui lui
-apprendrai...
-
-—Oh! Louison, quelle phrase inutile!... Elle pourrait m'offenser même.
-Mon cœur est-il capable de méconnaître un instant le tien?...»
-
-Elles se turent. Pendant un instant, on n'entendit plus que les
-coups sourds de la pioche et des tintements de métal sous les doigts
-d'Armande, qui rangeait des objets dans le petit coffre. Celle-ci
-reprit la parole.
-
-—«Les parois d'acier sont à l'épreuve de l'humidité, des chocs, du feu.
-Regarde leur épaisseur. On me les a garanties. Cette boîte resterait
-vingt ans au fond de la mer, ou vingt heures dans une fournaise, sans
-que son contenu en souffrît.»
-
-Tandis qu'elle disposait ce contenu, elle en fit tout haut une espèce
-d'inventaire.
-
-—«Voici, au fond, l'acte testamentaire, entièrement écrit de ma main,
-signé, daté, par lequel je lègue le domaine de Solgrès, château, parc,
-chasses et fermes, à mon filleul Armand-Michel Bellard. Et, pour qu'il
-n'y ait jamais contestation de personne, je spécifie qu'il s'agit bien
-de l'enfant élevé chez moi par mon garde-chasse Mathieu Nobert et par
-sa femme Louise, à l'exclusion de tout autre. Puis, voilà des bijoux
-de famille. Tout ce que je possède en communauté avec monsieur de
-Malboise restera au marquis. Mais ce qui m'appartient personnellement
-constituera la fortune de Michel. Solgrès et ses revenus forment un
-beau patrimoine. J'y joins ces souvenirs de famille, dont quelques-uns
-ont une valeur matérielle très grande.
-
-Elle n'exagérait pas, si l'on en jugeait au scintillement des
-pierreries et à l'admirable travail de certaines parures anciennes. Le
-feu des brillants semblait éclairer le souterrain. Une énorme émeraude,
-simplement sertie dans des griffes d'or, était un joyau de musée.
-
-—«Ah!» dit enfin Armande, dont la voix s'altéra, «pourvu que ce
-portrait lui apparaisse comme le plus précieux de ce petit trésor!...
-Un jour il saura la vérité. Si je ne suis plus là, tu m'as juré de la
-lui faire connaître...
-
-—Je le jure encore!» s'écria Louise, qui suspendit un instant son
-travail.
-
-—«Alors il saura qui fut pour lui cette pauvre femme...» murmura la
-marquise de Malboise.
-
-Dans le creux de sa main, elle tenait un médaillon où se trouvait
-une miniature d'elle-même. Quand elle eut contemplé un instant cette
-image, sur laquelle s'ouvrait un couvercle d'or, elle la souleva. Entre
-la lame d'ivoire qui portait la peinture et le fond du médaillon, se
-trouvait une bouclette de cheveux noirs.
-
-—«Les cheveux de son père...» dit Armande.
-
-Elle referma d'un léger claquement la charnière minuscule.
-
-—«Tu lui diras,» ajouta-t-elle, «que cette chaîne coulée dans l'anneau
-du médaillon fut mon premier bijou. Elle n'a pas quitté mon cou pendant
-plusieurs années de mon enfance. Tu le lui diras, n'est-ce pas, ma
-Louison?...
-
-—Eh! vous le lui direz vous-même, quand le moment sera venu,» bougonna
-gentiment la paysanne, qui n'admettait pas cette idée qu'elle pût
-survivre à sa maîtresse.
-
-—«Je suis plus vieille que toi, Louise.
-
-—De deux ans... La belle affaire!... Laissez donc, madame la marquise,
-vous vivrez assez longtemps pour que tout s'arrange et pour qu'un jour
-peut-être vous puissiez adopter Michel.
-
-—Hélas!... comment l'espérer tant que mon mari vivra?
-
-—Il lui arrivera bien quelque chose de fâcheux, avec sa politique et
-ses duels.
-
-—Tais-toi!...»
-
-Elles achevèrent leur tâche en silence.
-
-Un trou profond fut creusé, le coffret enfoui, la terre tassée
-par-dessus. Pour effacer toutes traces de leur travail, les deux femmes
-eurent soin de ramener en abondance la poussière blanchâtre de grès qui
-recouvrait aux alentours le sol du souterrain. Quand ce fut terminé,
-elles-mêmes n'eussent pas été capables de reconnaître l'endroit de
-la cachette, si ce n'est par la saillie de pierre en forme de tête
-de bélier qui le surplombait. Pour ne pas confondre plus tard cette
-pierre avec d'autres, elles pratiquèrent encore certains repérages.
-D'ailleurs elles se promirent de se rendre ici de temps à autre, exprès
-pour assurer leur mémoire, et pour ne pas laisser le temps y établir la
-moindre confusion.
-
-
-
-
-VI
-
-_LE LOUP ET L'AGNEAU_
-
-
-Un jour, comme le marquis de Malboise faisait un tour de parc avec sa
-femme,—promenade rare, et qui prenait par extraordinaire un certain
-caractère de réconciliation, d'apaisement,—ils aperçurent de loin,
-au bord d'une allée, une espèce de grosse borne sombre, dont ils ne
-s'expliquèrent pas bien la nature.
-
-—«On dirait un amas de terre et de branchages,» dit Pascal en avançant,
-«Est-ce que vos jardiniers sont fous d'accumuler des détritus dans la
-plus jolie avenue, et si près du château?» Il ajouta bientôt: «Quelque
-chose remue vers le sommet. Est-ce un animal?... Non, c'est une tête...
-une casquette... Il y a un homme ou un enfant caché là.
-
-—Un enfant!...»
-
-La marquise avait tressailli. Elle s'expliquait. Ce devait être
-quelque jeu du petit Michel. Le garçonnet, très gâté, changeait,
-devenait turbulent et audacieux, lui donnait la perpétuelle inquiétude
-d'un conflit avec le maître. Serait-ce maintenant que l'aventure se
-produirait?...
-
-Elle prit un air dégagé.
-
-—«Ce doit être le fils des Nobert... Mon espiègle filleul.»
-
-—Quel filleul?» dit le marquis, se tournant vers elle, étonné.
-
-Il savait... On avait dû lui dire... Un caprice bienveillant de grande
-dame... Tenir l'humble bébé sur les fonts baptismaux. Mais ça ne
-comportait ensuite qu'une sollicitude très distante, très lointaine...
-D'ailleurs, séjournant si peu à Solgrès, il avait peut-être oublié
-jusqu'à l'existence du protégé de sa femme.
-
-Il la vit se troubler imperceptiblement, et répéta, les sourcils
-froncés:
-
-—«Quel filleul?
-
-—Mais vous vous rappelez?... L'enfant de notre brave Louise et de son
-premier mari, le pauvre Bellard, mort à la guerre.»
-
-Maintenant, elle distinguait très bien, au-dessus du singulier
-retranchement, les boucles sombres, la tête mutine de Michel.
-
-—«Comment,» s'écria le marquis, «c'est ce gamin qui se permet!...»
-
-Le gamin se permit bien autre chose, car, surgissant tout à coup de son
-espèce de taupinière, il s'écria d'une grêle voix vibrante:
-
-—«Qui vive?... Halte-là!... On n'approche pas du fort!»
-
-Armande essaya de rire, tandis que son cœur tremblait dans sa poitrine.
-Mais le marquis lui-même ne pouvait guère se fâcher. L'enfant était si
-beau, il avait une allure si crâne, son délicieux visage s'efforçait si
-comiquement d'apparaître redoutable! Aussi, ce fut avec une sévérité
-peu convaincue que M. de Malboise, en s'approchant, lui dit:
-
-—«Tu vas me faire le plaisir de démolir ton fort tout de suite,
-galopin! Qui est-ce qui m'a fichu un polisson pareil, pour oser
-défoncer les allées?... Si tu recommences, je te ferai donner les
-étrivières par le piqueur, devant tous les gens de l'office.»
-
-Avec l'instinct des moutards, qui ne se trompent pas sur la gravité
-d'une gronderie, le coupable ne se laissa point trop effrayer parla
-grosse voix et la grosse moustache. Puis la présence de sa marraine
-l'enhardissait, l'excitait. Son naïf orgueil saigna. Les étrivières!...
-Campé sur son rempart, il épaula son petit fusil. Avec cet air à la
-fois gauche et agressif des enfants qui ne sont guère sûrs de ne pas
-pousser la plaisanterie trop loin, il cria:
-
-—«En joue!... Feu!...»
-
-A ce moment, la marquise de Malboise sembla défaillir. Son cri étouffé,
-son geste instinctif pour chercher un appui, prévinrent Pascal, qui la
-soutint. Elle serait tombée sans cela.
-
-Tout de suite elle se reprit, trouva la force de se redresser, de
-s'écarter de celui qui l'aidait avec stupeur. Qu'allait-il penser?
-Se serait-elle jamais crue si faible? Mais comment prévoir, comment
-dominer la terrassante émotion qui l'accabla, lorsque l'inconscient
-petit être prit l'attitude des bourreaux de son père, imita le
-commandement meurtrier, ressuscita la scène de l'exécution.
-
-—«Vous vous trouviez mal, ma chère?» dit le marquis, l'observant avec
-une perspicacité narquoise.
-
-Il ne lui en fallait pas tant pour éveiller ses soupçons. Allait-il
-enfin découvrir une piste vers le mystère de ce cœur si bien scellé?...
-Mais quelle piste?... A propos de quoi cette défaillance?... Quel
-rapport y avait-il entre le secret d'Armande et un jeu d'enfant?
-
-L'enfant!...
-
-Il le regarda... se sentit plus frappé encore par sa beauté, par la
-finesse de son type. Ce fut une impression fugitive... La vérité était
-si loin de lui! Et cependant... Ce que son raisonnement ne discernait
-point s'enregistra dans les profondeurs obscures de son cerveau. Mais
-l'énervement de cette insaisissable lueur l'irrita, fit éclater sa
-colère. Il ordonna durement au petit Michel de retourner chez ses
-parents et de ne plus se montrer dans les parties cultivées du parc.
-
-—«Si je te retrouve près du château, tu auras affaire à moi!...» dit-il
-en levant sa canne de façon significative.
-
-Le mioche, avant de décamper, coula un regard sournois vers sa
-marraine. Mais il la vit si pâle, si oppressée, les yeux à terre, que,
-sans demander son reste, il partit au galop.
-
-L'incident n'eut pas de suite immédiate. Toutefois, sans qu'il en fût
-autrement question, la défiance, l'hostilité s'accentuèrent entre les
-deux époux. L'attention soupçonneuse du marquis se tournait maintenant
-vers cet enfant de gardes qui prenait, dans la propriété, des airs de
-fils de la maison. Il observa. De vagues indices se rassemblèrent.
-L'idée qu'il ne formulait pas encore fit dans son cerveau un singulier
-chemin.
-
-Au retour de sa prochaine absence, comme le phaéton qui l'avait cherché
-à la gare franchissait le pont de la Juine avant d'atteindre la grille
-de Solgrès, il aperçut, à l'endroit où la rivière bordait le parc, un
-garçonnet tout seul dans un bateau amarré à la rive. Le marquis se
-retourna vers son domestique.
-
-—«Qu'est-ce que ce gosse-là?... C'est bien le petit Bellard?
-
-—Oui, monsieur le marquis.
-
-—Ses parents sont donc fous de laisser un marmot de six ans barboter
-sur la rivière?»
-
-Du coin de l'œil, Pascal de Malboise crut surprendre l'ombre d'un
-sourire sur le visage du valet. Une colère monta en lui.
-
-—«Sacré moucheron!» cria-t-il en jetant les rênes. «Je ferai coffrer
-ça! Je ne veux plus le voir ici!» Il ajouta: «Rentrez la voiture.»
-
-Trois enjambées et il atteignit la barque.
-
-—«Sors de là et remonte sur le bord,» commanda-t-il en adoucissant sa
-voix. Et lorsque l'enfant l'eut rejoint:—«Tu ne vas donc pas à l'école?
-
-—Pas encore,» fit Michel sans paraître intimidé.
-
-C'était un petit gaillard plein de hardiesse. Dans ses veines coulait
-un sang doublement énergique et audacieux. Mais la souplesse italienne,
-l'âme trouble des anciens condottieri, se glissait dans le net alliage
-de l'hérédité immédiate. D'ailleurs, les influences bizarres qui
-dirigeaient son éducation, des gâteries extrêmes, et le quelque chose
-d'équivoque flottant autour de lui, commençaient à fausser ce caractère
-d'enfant.
-
-—«Tu pourrais répondre: «Pas encore, monsieur le marquis,» observa
-Malboise.
-
-—«Pourquoi que je vous dirais «monsieur le marquis», puisque la
-marquise est ma marraine?» répliqua le petit avec une malice effrontée.
-
-—«Mais j'espère que tu l'appelles «madame la marquise?» fit le maître.
-
-—«Non!» Et Michel secoua sa tête bouclée dans une protestation
-vigoureuse. «C'est ma marraine, à moi. Je l'appelle «marraine». Et elle
-m'appelle «son petit Michel... son enfant chéri!...»
-
-Il y a des mots qui, par leur simple son, semblent condenser des idées
-éparses et leur font prendre corps d'une façon soudaine et formidable.
-Après ce mot «son enfant chéri», l'innocent ne s'était pas arrêté.
-Il continuait d'énumérer fièrement les appellations de tendresse. Il
-répétait le «mon amour, mon cher amour», avec lequel Armande le pressa
-sur son cœur quand il cueillit les fleurs tragiques, sur la pelouse.
-Mais, plus significatives encore, ces syllabes ne pouvaient ajouter à
-l'effet des précédentes.
-
-«Son enfant chéri!...»
-
-Pascal de Malboise avait reculé d'un pas. Il restait là, comme sous le
-choc d'un coup de massue, assommé, hérissé, hagard... Et il regardait
-cet enfant. A la fin, une exclamation sourde et terrible lui échappa.
-Il tourna sur ses talons et se dirigea vers le château.
-
-Quand il se trouva en présence d'Armande, l'altération visible de ses
-traits lui servit. Son plan était fait. Il saurait la vérité.
-
-—«Ma chère amie,» lui dit-il, haletant, «vous allez avoir de la peine.
-Ce pauvre petit auquel vous vous intéressez... votre filleul, je
-crois...
-
-—Achevez!...» dit-elle en sursautant, et devenue blanche comme un linge.
-
-—«Il est tombé dans la Juine... On l'avait laissé seul... C'est moi
-qui, en passant le pont, ai vu son cadavre...
-
-—Son... Ah!... Mon fils!...»
-
-Un cri surhumain... Puis elle s'enfuit d'un élan si sauvage qu'il n'eut
-pas le temps de la retenir, de lui expliquer le piège, de la confondre.
-
-Il l'attendit, les dents serrées, les ongles meurtrissant les paumes.
-Une férocité implacable envahissait, comme une onde froide, l'âme de
-cet homme, empêchait toute effervescence de fureur.
-
-Peu d'instants après, Mᵐᵉ de Malboise reparut, marchant comme une
-condamnée vers l'échafaud, raidie, fixe, ivre de dédain et de désespoir
-devant la perfidie de sa destinée.
-
-—«Vous ne vous êtes pas donnée en spectacle, au moins?... Vous n'avez
-pas livré cette honte aux risées de la valetaille?...» lui dit
-seulement Pascal.
-
-Elle fut plus épouvantée de son calme qu'elle ne l'eût été de sa
-frénésie. Elle commençait à le connaître. Avec un geste de dénégation,
-elle murmura:
-
-—«Je l'ai aperçu tout de suite.»
-
-Il y eut un silence, un échange de regards. Les paroles sont sans
-expression pour ces vibrations forcenées de l'âme. A la fin, Pascal
-prononça—et de quel accent!
-
-—«Ainsi c'est à ce bâtard que vous légueriez Solgrès?...»
-
-Il n'alla pas jusqu'au bout de son idée. Sans doute, ce n'était pas
-seulement l'incomparable domaine qu'Armande laisserait à cet odieux
-enfant. Toutes les parties de leur fortune dont elle pouvait légalement
-disposer, seraient enlevées à lui, marquis de Malboise, pour enrichir
-cet être, pour glorifier ce déshonneur vivant!... Ah! tout s'éclairait
-à cette heure. Comme elle l'aimait, ce fils de l'amour, ce fruit de
-quelque faute abominable, dont il ne saurait jamais le secret! Un
-à un, dans sa chair à lui, au passage des réflexions tumultueuses,
-s'enfonçaient les aiguillons divers jaillis de sa découverte
-exaspérante. L'expression de sa face devint terrible.
-
-—«On m'a joué!» dit-il. «Un comte de Solgrès a machiné cette ignoble
-duperie!»
-
-Armande ne nia pas que ses parents n'eussent connu le triste mystère.
-Elle ne les défendit pas plus qu'elle-même. Peu lui importait, à cet
-instant, leur mémoire, ou sa propre fierté! Elle ne songeait qu'à
-Michel. Qu'est-ce que la haine d'un tel homme pourrait inventer contre
-cet enfant?...
-
-Sans un mot, sans un geste, sans une larme, elle entendit les plus
-sanglantes injures. Elle, l'orgueilleuse, l'indomptée, enfin elle se
-fit humble. Quand il eut dit tout ce que la violence humaine peut
-mettre d'intraduisible dans une bouche même aristocratique, lorsque
-l'être est déchaîné et que les portes sont closes, elle s'agenouilla
-devant lui:
-
-—«Faites de moi ce que vous voudrez... Chassez-moi... Mais, je vous en
-supplie, ne rendez pas responsable ce pauvre innocent!...
-
-—Que je vous chasse!...» dit Pascal. Et il ricana. «C'est tout ce que
-vous trouvez, vous! Que je me fasse bafouer publiquement, que je rende
-ma situation politique impossible... Vous chasser!... Mais d'où?...
-Solgrès vous appartient. C'est donc moi qui m'en irais, vous laissant
-étaler le scandale ici, avec votre bâtard!... Jamais, vous entendez
-bien, jamais!...»
-
-Il arpentait la chambre. Son pas lourd écrasait le tapis, toute sa
-colossale stature frémissait comme un arbre secoué par l'orage. De
-nouveau il se planta devant elle.
-
-—«Je défendrai l'honneur de mon nom comme votre père a défendu
-l'honneur du sien. Il m'apprend à n'avoir pas de scrupules. Vous pouvez
-compter que je n'en aurai pas.»
-
-Armande n'eut même pas un rictus d'ironie. Elle s'était relevée. Elle
-dit:
-
-—«Que voulez-vous de moi?»
-
-Sans lui répondre, il s'écria:
-
-—«Mais ce misérable couple... ces Nobert!... Ils sont au courant de
-tout?...
-
-—La femme seulement.
-
-—En voilà», s'exclama Pascal, qui ne vont pas s'engraisser davantage
-avec leur complicité de valets!... Demain, je leur enlève l'enfant, et
-je les flanque dehors.
-
-—Vous ne pouvez pas leur enlever l'enfant. Louise est légalement sa
-mère.»
-
-Le marquis resta béant. Quand il comprit, ce fut une accalmie dans
-la tempête. L'inattendu de cette déclaration le rendait perplexe.
-Était-ce une aggravation ou un allègement à cette situation déplorable?
-Rageusement, mais avec quelque chose de détendu, il grommela:
-
-—«Substitution d'enfant... La Cour d'assises... Vous allez bien dans
-votre famille!...»
-
-Puis, son cynisme avoua la cause d'une satisfaction mauvaise qui le
-soulageait: «Mais je vous tiens tous. Qu'elle bronche, seulement, cette
-Louison... Il y a d'abord son mari, qui la ferait danser... Et pour
-tous les deux, il y a... les gendarmes.»
-
-Le marquis de Malboise voyait juste. Il restait le maître absolu des
-circonstances. Sa femme... il la tenait par l'enfant, et la mère légale
-de l'enfant, il la tenait par la peur de son mari et la peur de la
-justice.
-
-Une seule chose ne dépendait pas de sa volonté, restait à jamais
-incertaine: la façon dont Armande disposerait de ses biens. Sur ce
-point, nul acte, nul serment ne pouvait le rassurer. Car il y avait
-toujours la menace du testament olographe, écrit postérieurement à tous
-actes notariés et déposé dans quelque cachette sûre.
-
-D'ailleurs, en dépit de ses inquiétudes pour Michel, Armande ne put
-s'engager, comme on l'exigeait d'elle, à promettre Solgrès à son
-mari. Même en paroles, la malheureuse héroïne de l'idylle tragique
-n'admettait pas que l'époux haï pût s'arroger le moindre droit sur
-cette terre qui avait bu le sang de l'amant-martyr et dont les
-retraites avaient caché l'extase de leurs baisers. Elle ne mentit pas
-ou mentit mal. Elle n'osa jurer sur la petite tête chérie—ce qui eût
-rassuré l'avidité du marquis de Malboise.
-
-Il demeura donc en face de cette perspective qui affolait son orgueil
-autant que ses âpres convoitises: le domaine de Solgrès passerait
-un jour à un jeune rustre, et lui-même, dépouillé de ce patrimoine
-splendide, se trouverait en même temps couvert de ridicule.
-
-La préoccupation de conjurer cette catastrophe s'installa en lui avec
-l'intensité croissante de l'idée fixe. Son besoin de vengeance, sa
-double haine, trouvèrent leur compte aux mesures qu'il imagina. Il
-essaya de mater l'obstination d'Armande en éloignant d'elle son enfant.
-Peut-être ainsi, du moins, se détacherait-elle de lui.
-
-Pour comprendre l'effrayante animosité qui faisait de Pascal un loup
-pour ce chétif agneau, il faut se rappeler avec quelle ardeur lui-même
-avait souhaité un fils. Plus que jamais il eût voulu en posséder
-un. Cette folie maternelle d'Armande se serait, sinon détournée
-entièrement, au moins partagée. Avec un enfant légitime, un Malboise,
-il fût devenu impossible, même à cette exaltée, de léguer à un autre
-le domaine familial. Un Malboise!... Il n'y en aurait plus. Cette
-femme, qui avait, dans on ne sait quelle aventure, donné le jour à un
-bâtard,—dont la beauté exaspérait Pascal,—laisserait s'éteindre la
-flamme de sa race, à lui, et se tarir le sang dont il sentait le flot
-pourtant impétueux dans ses artères!
-
-Une nature, même moins violemment et brutalement personnelle, moins
-despotique, moins brûlée de matérielles ambitions, d'âcre vanité, eût
-connu le poison des féroces rancunes. Chez Pascal, ce poison envahit
-tout. Chaque battement du pouls en remuait le fiel. Sans cesse il en
-eut à la bouche l'amertume atroce et dans le cerveau la cuisson de
-fièvre.
-
-Il fit placer Michel dans un pensionnat éloigné, qu'il choisit aussi
-dépourvu d'attraits, de confortable, de douceur familiale, de salubrité
-même, qu'il est possible pour un établissement de ce genre, en climat
-rude et en contrée pauvre.
-
-Louise obéit par peur. Son mari par intérêt. Pour Armande, que
-pouvait-elle dire?
-
-—«Les parents de cet enfant sont libres de l'élever ainsi que bon leur
-semble, ma chère,» lui dit M. de Malboise avec un raffinement cruel
-d'ironie.
-
-En secret, Louison, ravagée de larmes, se jetait à ses pieds.
-
-—«Vous savez si je l'aime, notre chérubin, madame la marquise? Je
-braverais même la révélation à mon mari, si je pensais que Nobert
-consentît à s'établir près du château et à garder Michel. Mais vous ne
-connaissez pas Nobert. C'est un brave homme, un peu borné, qui conçoit
-le devoir dans un seul sens, et qui ne transige pas, dur à lui-même et
-aux autres, malgré sa bonté. Un montagnard suisse, rigide comme les
-glaciers de son pays. S'il apprenait que je l'ai trompé, que l'enfant
-qu'il élève n'est pas le mien, ni celui de Bellard, je ne réponds pas
-de ce qu'il ferait,—mais sûr, ça serait plutôt dans le sens de monsieur
-le marquis... Les hommes, ça ne raisonne pas comme nous. Et puis, il
-y a sa place... Il est garde-chasse, c'est son profit et sa fierté...
-Il ne se laissera pas mettre à la porte comme un galvaudeux quand il a
-toujours agi en fidèle serviteur.»
-
-Comment vaincre de telles raisons? Mais la dévouée créature en insinua
-une autre,—inexprimable celle-là,—qu'elle n'osait formuler, qu'il
-fallait cependant faire entendre à la résistance désespérée d'Armande.
-
-—«Voyez-vous, madame la marquise, dans un sens, il vaut peut-être mieux
-pour le cher petit amour qu'il ne reste pas à Solgrès. Le séjour, à mon
-idée, risquerait de lui devenir malsain.
-
-—Qu'est-ce que tu veux dire, Louison?
-
-—Eh! oui... mon Dieu...» balbutia la paysanne avec un évident embarras.
-«C'est si grand, si accidenté... On ne peut pas le tenir, le diable
-mignon... Il y a cette Juine, cette coquine de rivière...
-
-—Oh! pour cela, Louise, il suffirait d'un peu de surveillance. Mais il
-est adroit et hardi. J'aime à le voir aventureux. C'est bien le fils
-d'un héros. Moi-même, à son âge, tu te le rappelles, j'effarais Solgrès
-d'équipées plus dangereuses que les siennes.
-
-—Il y avait moins d'embûches pour vous dans les bois et au bord de
-l'eau.»
-
-L'étrange intonation de ces mots saisit Armande.
-
-—«Tu ne supposes pas qu'il se trouverait quelqu'un d'assez lâche?...
-
-—Nous sommes nombreux, les serviteurs du château. Nous connaissez-vous
-bien tous, madame la marquise?
-
-—Voyons!...
-
-—Trop de gens commencent à comprendre qu'une dureté envers cet enfant
-n'est pas pour déplaire au maître.
-
-—Oh! c'est abominable!... Je ne pourrai jamais croire...
-
-—Madame la marquise, vous n'avez pas vu la bosse que Michel avait
-au front l'autre jour. Je me suis arrangée pour que vous n'en ayez
-connaissance que plus tard. Mais c'était un coup vilain à regarder, je
-vous assure.
-
-—Il s'était cogné dans une course étourdie.
-
-—Non... J'aurais dû vous avouer qu'il avait grimpé sur un arbre, pour
-cueillir des fruits mal mûrs.
-
-—Eh bien, je ne suis pas trop fâchée de la leçon. Il la méritait.
-
-—Il aurait pu se tuer, madame la marquise.»
-
-Armande pâlit.
-
-—«Il avait grimpé haut?
-
-—Très haut.
-
-—Et il est tombé?... L'as-tu raisonné, au moins?... Lui as-tu dit que
-le bon Dieu l'a puni?...
-
-—Il sait bien que ce n'est pas le bon Dieu, madame la marquise.
-
-—Comment?...
-
-—Quelqu'un s'en est chargé, qui l'a terrifié et l'a fait descendre trop
-vite.
-
-—Et qui donc?...» haleta la mère.
-
-Louise Nobert se tut, la regarda au fond des yeux.
-
-—«Lui?...» demanda Armande dans un souffle.
-
-La paysanne, sans détourner son regard, inclina la tête.
-
-—«Le misérable!...»
-
-Dans les yeux fixes de Louise, qui semblaient en dire plus que ses
-paroles, Armande lut un clair avertissement. Elle devina que sa
-confidente n'osait tout lui dire, ou n'osait peut-être tout croire.
-Une question de plus, et elle eût connu le récit de l'enfant: M.
-de Malboise avait secoué l'arbre, tandis que le petit, rudement
-apostrophé, dégringolait sans précaution, en toute hâte. Et la chute
-s'était produite. Louise avait imposé le silence au garçonnet, que,
-d'ailleurs, une fièvre de courbature et d'épouvante fit délirer cette
-nuit-là. Elle voulut se taire elle-même. Son torturant soupçon venait
-de lui échapper. Mais elle sut gré à sa maîtresse de ne point le lui
-faire préciser davantage. Comment émettre une pareille abomination?
-Comment y ajouter foi sans douter de son propre jugement, sans rougir
-d'envisager une conception si scélérate?
-
-Les deux femmes eurent peur de donner corps à leur pensée. Mais elles
-comprirent, dès le lendemain, que cette pensée dominait horriblement
-en elles et ne les quitterait plus, lorsque Armande, ayant fait venir
-Louise, lui dit seulement:
-
-—«Tu as raison. Il faut nous résigner à envoyer Michel dans un
-pensionnat.» Et lorsque la femme du garde, avec simplicité, répondit:
-«Je savais que vous vous rangeriez à mon avis. Car j'aime l'enfant
-autant que vous l'aimez, madame la marquise.»
-
-Qui donc, dans la société mondaine ou politique d'alors, se fût douté
-qu'une pareille tragédie se jouait, dont ce seigneurial domaine était
-le théâtre, tandis qu'un des hommes les plus en vue de France en était
-le sinistre héros? Mais qui donc se doute des dessous de la vie, de
-cette vie multiple et compliquée, dont les plus effroyables drames se
-passent dans le secret des cœurs? A parcourir les faits divers des
-journaux, d'une monotonie tellement prévue qu'on croit tous les jours
-lire le même suicide, les mêmes accidents de rue, le même assassinat
-et le même sauvetage, et que tout cela semble toujours avoir lieu
-en marge de l'existence quotidienne, dans des régions bizarres où
-nous ne pénétrons jamais, qui pourrait imaginer la tragique variété
-de l'angoisse humaine, l'infinie multitude des façons de souffrir
-et de faire souffrir, d'être héroïque ou criminel, admirable ou
-monstrueux?... Qui donc se représente le frisson dont se glacerait
-sa chair, la pitié dont ruisselleraient ses yeux, les cauchemars qui
-hanteraient ses nuits, si, dans une seule promenade, chaque homme,
-chaque femme qu'il croise, lui murmurait en passant son secret?
-
-Certes, il y a une vingtaine d'années, ceux qui rencontraient dans
-des cérémonies officielles, dans les réceptions obligatoires, ou
-simplement dans les rapports de voisinage et de villégiature, la
-marquise de Malboise, la jugeaient bien la personne la moins capable
-d'éveiller des idées romanesques. On la trouvait laide, revêche, et
-parfaitement insignifiante. C'était sa situation qu'on fréquentait
-plutôt qu'elle-même. Nul ne souhaitait faire tomber la barrière
-d'indifférence qu'elle élevait contre tous et toutes sous sa politesse
-glacée. Pas même mystérieuse, cette grande femme brusque, sèche et
-fanée, s'habillant mal et tenant les gens à distance. Non, pas même
-mystérieuse, car le mystère, pour la foule, ne va pas sans quelque
-attrait poétique ou sombre. Et elle n'en avait d'aucune sorte.
-
-Son mari paraissait d'ailleurs encore moins mystérieux qu'elle-même. Un
-personnage qui n'offrait rien d'indéchiffrable, ce Pascal de Malboise
-qui, sans influence réelle au Parlement, sans idées, sans valeur
-politique, était en passe de devenir chef de groupe, simplement par son
-obstination dans une attitude invariable, par sa fougue extérieure,
-ses interruptions à fracas, son nom, sa fortune, par tout l'en-dehors
-enfin qui faisait de lui une espèce de personnalité symbolique, bien
-représentative du principe d'autorité dont il était le champion.
-
-D'ailleurs, n'avait-il pas la vertu essentielle? Il durait. A chaque
-session parlementaire, il gagnait plus de chances d'être réélu pour
-la suivante. Il devenait le candidat de tout repos, qu'on nommait
-sans discussion de conscience, dans un arrondissement de majorité
-conservatrice, où son nom valait une profession de foi. Les autres,
-en luttant pour leurs opinions, risquaient de commettre des fautes,
-de recevoir de mauvais coups, et cessaient de plaire ou restaient
-sur le carreau. Lui, toujours sur la brèche, ne s'exposait en réalité
-jamais. Car, sans se compromettre sur aucune question particulière,
-il se contentait d'agiter en toute circonstance le drapeau de la
-monarchie. Son mandat participait un peu du droit divin, finissait par
-se confondre avec la cause sainte. Voter contre le marquis de Malboise,
-c'était renier l'Ancien Régime.
-
-Rien ne paraissait donc plus calme, plus transparent que la destinée de
-ce couple—destinée qui serpentait dans les ténèbres, les soupçons, la
-haine, l'angoisse.
-
-Le petit Michel grandissait pour ajouter à ces éléments d'horreur les
-complications de sa propre misère et de ses révoltes. Tantôt grisé de
-tendresse, d'exaltation, d'espérances singulières, dans ses entrevues
-avec celles qu'il continuait d'appeler sa mère et sa marraine, non sans
-l'intuition d'autres liens. Tantôt traité avec la dernière rudesse par
-le fait du marquis de Malboise et des trop dociles observateurs de
-cruelles consignes, le jeune garçon développait à faux son caractère.
-Les souffrances de sa sensibilité sans cesse meurtrie le rendaient
-hargneux et sournois. Sa hardiesse naturelle l'entraînait à des actes
-d'insurrection, de violence. En même temps, son imagination, surexcitée
-par tout ce qu'il devinait d'anormal dans son sort, s'acharnait à
-en découvrir le secret, et le détournait du travail par les plus
-chimériques rêveries. Sans cesse accusé d'insubordination et de
-paresse, il subissait des aggravations de châtiments, dont le seul
-résultat était de l'endurcir.
-
-Mais ce qui lui devint plus néfaste encore, ce fut sa vanité bavarde
-de joli enfant, issu d'une race fine, avec ce léger sang italien dans
-les veines, pétillant en mousse fanfaronne, et le sentiment d'être,
-parmi de vulgaires camarades, un petit personnage d'exception. Il avait
-saisi, aux lèvres de la pauvre Louise, d'imprudentes paroles.
-
-—«Prends patience, mon mignon,» lui disait-elle. «On ne te traitera pas
-toujours comme un pauvre petit chien galeux, qu'on enferme à l'écart.
-Un jour viendra où tu parleras en maître à ton tour là où tu n'es qu'un
-domestique... Crois-moi, tu seras riche et heureux. Ne te fais donc pas
-de bile. Et surtout sois sage, pour ne pas causer de malheur à ceux qui
-t'aiment.
-
-—Qui cela?... Toi et papa Nobert?
-
-—Oui. Et surtout ta marraine, madame la marquise. Tu dois l'aimer,
-celle-là, mieux que nous.
-
-—Pourquoi laisse-t-elle son mari être méchant pour moi?...
-
-—Elle ne peut pas faire autrement. Tu sauras plus tard tout ce que tu
-lui dois.
-
-—Mais toi, petite mère, tu peux bien dire à monsieur le marquis que
-tu ne veux pas me laisser dans cette vilaine pension... Oh! je t'en
-supplie, emmène-moi!...
-
-—Je ne peux pas,» disait Louise en pleurant.
-
-—«Tu n'es donc pas ma mère, puisque tu n'as pas le droit de prendre ton
-petit garçon?»
-
-Elle lui imposa silence, lui défendant de jamais répéter une chose
-pareille, mais si bouleversée qu'elle ne le dissuadait même pas.
-
-Depuis lors, avec la ruse des enfants et leur observation aiguë, il
-parvint plusieurs fois à la déconcerter par la même supposition, amenée
-incidemment, mais émise sous une forme affirmative et sûre. Et ceci eut
-une conséquence irréparable. Car il arriva, durant un des rares séjours
-de Michel à Solgrès, comme le petit garçon atteignait sa treizième
-année, qu'une altercation survint entre lui et le valet de chambre
-du marquis, un nommé Poinclou. Cet homme, ayant trouvé l'enfant dans
-une galerie, occupé à décrocher une arbalète d'un râtelier d'armes
-anciennes pour en faire jouer le ressort, s'emporta contre lui.
-
-—«Ce polisson-là!...» cria-t-il. «On n'a pas idée de son toupet!... Ma
-parole! il se croit le fils de la maison!
-
-—Je me crois ce que je suis!» riposta Michel, qui toisa le valet avec
-une hauteur puérile.
-
-Mais, malgré sa colère d'être réprimandé par un domestique, et sa
-bouffée de forfanterie, le jeune garçon demeura pétrifié d'effroi,
-quand il aperçut la haute silhouette du marquis, se dressant dans le
-cadre d'une portière soulevée. M. de Malboise l'avait entendu.
-
-Certes, Michel, dans sa hasardeuse réplique, n'avait mis qu'une
-crânerie de mots. A peine un éclat de cet orgueil secret tiré
-d'indices trop vagues sur son origine. Mais, pour les oreilles qui la
-recueillirent,—aussi bien celles du maître, qui savait, que celles
-du serviteur, promptes aux interprétations scabreuses,—la portée en
-éclata, redoutable. Ce fut d'autant plus significatif que, dans leur
-saisissement, les deux hommes trahirent, par le silence et les regards,
-l'un sa stupeur furieuse, l'autre, sa gêne d'inférieur, brusquement
-initié à un secret dont bien des apparences l'empêchaient de douter.
-
-La minute fut oppressante.
-
-A la fin, M. de Malboise s'avança, saisit Michel par le bras si
-rudement que l'enfant ne put retenir un cri, tandis que le marquis lui
-disait, modérant toutefois sa frénésie à cause du valet de chambre:
-
-—«Je te le ferai voir, ce que tu es, vaurien! Retourne chez tes
-parents! chez mon brave garde-chasse Nobert, chez cette bonne Louise,
-qui sont vraiment malheureux d'avoir pour fils un garnement de ton
-espèce. Et dis à ta mère de faire ton paquet. Demain je pars en voyage.
-C'est moi qui te reconduirai en pension.»
-
-Michel n'osa pas répliquer. Cependant il n'était plus le bambin qui
-s'était sauvé de sa forteresse dans la peur d'une correction. Grand
-pour son âge, l'air de quinze ans plutôt que de treize, beau comme son
-père, le volontaire italien, avec le même ovale de visage aux lignes
-pures et au teint mat, les mêmes boucles noires flottant au-dessus
-des yeux d'ombre veloutée, il se redressa, croisa les bras, quand le
-marquis l'eut lâché, et lui lança un regard où il y avait, sinon du
-défi, du moins quelque chose qui y ressemblait par l'âpreté hautaine,
-farouche. Puis il se tourna et quitta la galerie.
-
-Seul avec son valet de chambre, M. de Malboise dit négligemment à cet
-homme:
-
-—«Inutile, n'est-ce pas? Poinclou, de colporter les réflexions de ce
-moutard. Pour qui ne connaîtrait pas sa présomption ridicule et la trop
-grande bienveillance de la marquise, on pourrait y trouver prétexte à
-commérage.
-
-—Monsieur le marquis peut compter sur ma discrétion,» fit le domestique.
-
-—«A propos,» dit le maître, n'ayant pas l'air d'attacher une autre
-importance à sa précédente remarque, «vous êtes marié, n'est-ce pas?
-
-—Oui, monsieur le marquis.
-
-—Ne souhaitiez-vous pas que votre femme fût prise en service chez nous?
-
-—Si c'était un effet de votre bonté, monsieur le marquis, cela nous
-rendrait bien heureux.
-
-—Eh bien, Poinclou, voici à quoi je pensais,» reprit M. de Malboise,
-comme si cette idée ne lui venait pas à l'instant même. «Vous n'êtes
-plus bien jeune pour rester valet de chambre. J'ai envie de vous donner
-un poste de confiance, à vous et à votre femme, dans mon hôtel de la
-rue d'Offémont, à Paris. Vous y serez, non pas mes concierges, il n'y a
-pas de loge, mais mes intendants. Vous, Poinclou, vous vous occuperez
-plus spécialement de l'embauchage et de la direction des domestiques.
-Votre femme sera préposée à la lingerie. Et vous garderez la maison
-pendant nos séjours à Solgrès. Inutile de vous dire que vous toucherez
-des appointements correspondant à votre élévation en grade. Cela vous
-va-t-il?
-
-—Si cela me va, monsieur le marquis!» s'écria Poinclou rayonnant. «Je
-n'aurai qu'un regret, c'est d'abandonner le service intime de monsieur
-le marquis.
-
-—D'ici votre départ, vous formerez Ernest, mon second valet de chambre,
-qui vous remplacera auprès de moi.»
-
-Cette affaire liquidée avec un serviteur désormais sûr, M. de Malboise
-se rendit auprès de sa femme. Avec aussi peu de ménagements qu'elle
-pouvait en attendre de lui, il lui apprit la nouvelle incartade de
-Michel. Ce qu'il y ajouta d'exagération et de commentaires bouleversa
-la malheureuse. Suivant Pascal, le jeune garçon aurait déclaré tout
-haut devant les domestiques qu'il se croyait le fils de la marquise. Et
-Armande frémit d'une crainte mêlée d'une étrange douceur. Ainsi son
-enfant devinait... Il y avait donc une voix secrète dans le sang qui
-battait au cœur filial?... quelque chose dans les caresses maternelles
-à quoi il ne pouvait pas se méprendre?... Oh! de quelle étreinte elle
-l'envelopperait tout à l'heure!... Mais une nouvelle épée la transperça
-aussitôt, cette mère de toutes les douleurs. Son mari lui apprenait
-que, pour couper court au scandale, il emmènerait l'enfant dès le
-lendemain. Non pas pour le reconduire à son pensionnat, trop proche
-encore, mais pour le dépayser complètement.
-
-—«Je vais l'interner à l'étranger,» déclara-t-il. «Une langue vivante
-lui sera utile. La discipline sait se combiner avec la liberté partout
-ailleurs mieux qu'en France. Pour ce caractère indomptable, une
-éducation plus élastique donnera de meilleurs fruits. Il ne sera plus
-en contact fréquent avec la sentimentalité, les cachotteries, les
-indiscrétions, tout ce qui l'éclaire et l'exalte. Nous-mêmes serons
-enfin à l'abri de ses frasques.
-
-—Et... où comptez-vous le faire élever désormais?...» demanda la
-marquise, palpitante.
-
-—«En Allemagne.
-
-—En Allemagne!!...»
-
-L'écho fut déchirant. M. de Malboise écrasa sa femme d'un regard.
-
-—«Sans doute. Quel inconvénient voyez-vous à cela?»
-
-Elle ne répondit point.
-
-Cet homme, qui allait conduire l'enfant aux bourreaux de son père, ne
-savait pas à quel point lui-même agissait en bourreau. Il continuait
-à ignorer le drame, dont le dénouement avait ensanglanté la pelouse
-qu'il pouvait apercevoir là, sous les fenêtres. Ah! elle ne le lui
-révélerait pas. Qui sait à quelle insulte elle exposerait, en parlant,
-une mémoire sacrée, et la place tragique où, furtivement, elle
-s'agenouillait chaque jour? Elle ne rompit donc le silence que pour
-émettre des objections insignifiantes, sans portée, qui ne pouvaient en
-rien modifier une volonté de fer. Une fois de plus elle se meurtrit en
-vain contre la résolution implacable. Il fut décidé que, le lendemain,
-M. de Malboise partirait avec Michel, pour chercher en Allemagne un
-établissement d'éducation répondant à ses vues.
-
-—«Je ne me presserai pas,» dit-il. «L'occasion me servira pour visiter
-certaines régions qui m'intéressent. Le gamin n'est pas à plaindre,
-car ce voyage lui fera de belles vacances. D'ici la rentrée d'octobre,
-j'aurai trouvé ce qu'il nous faut, par des amis que j'ai là-bas, et je
-le laisserai entre bonnes mains.»
-
-
-
-
-VII
-
-_LE GOUFFRE_
-
-
-Par un matin du commencement d'octobre, deux promeneurs traversaient
-la place du Vieux-Marché, à Dresde. Leur pas de flânerie les eût
-distingués de la foule active courant à ses affaires, si leur aspect
-ne les eût déjà signalés pour des étrangers. C'était un homme, dont la
-robuste prestance ne laissait pas d'offrir de la distinction, et un
-jeune garçon d'une intéressante beauté. Les passants les regardaient
-un peu. Et cependant l'homme devait être soucieux de ne point se faire
-remarquer, car, son petit compagnon ayant prononcé quelques mots, il
-lui dit sévèrement et à voix basse:
-
-—«Tais-toi, Michel. On ne doit pas parler français sur cette place.»
-
-L'enfant leva des yeux étonnés, mais ne dit plus rien. Un instant plus
-tard, il comprenait.
-
-Celui près de qui, docilement, il marchait, s'avança jusqu'au milieu
-du vaste quadrilatère, et Michel se trouva au pied d'un monument qu'il
-n'avait pas remarqué d'abord. C'était, sur un fût de colonne tronquée,
-une femme debout, tenant et dressant un drapeau dans un geste d'immense
-orgueil. Un piédestal cubique supportait le tout, ayant à ses quatre
-angles des figures de villes domptées. Sur la colonne, Michel lut cette
-date:
-
- 1870
-
-Et sur la face antérieure du piédestal, ce nom:
-
- PARIS
-
-M. de Malboise, sans une parole, lui mit la main à l'épaule, le dirigea
-vers l'un des côtés.
-
-Sur la deuxième face, Michel lut:
-
- METZ
-
-Son guide le fit tourner encore. Il lut:
-
- SEDAN
-
-Puis il parvint devant la quatrième face du piédestal, et il lut:
-
- BEAUMONT
-
-L'enfant qui regardait cela portait dans ses veines le sang d'un soldat
-que les Allemands avaient fusillé. Il l'ignorait. Pourtant des larmes
-jaillirent de ses yeux. M. de Malboise se hâta de l'emmener.
-
-—«N'es-tu pas un homme?» lui dit-il au premier tournant de la rue. «Un
-Français doit-il venir là pour pleurer? J'ai voulu voir... mais plutôt
-crever que de leur laisser surprendre une émotion sur ma figure!»
-
-Dans le ton de la réprimande, il y avait tant de rage douloureuse que
-Michel en éprouva comme une espèce de rapprochement vers ce maître si
-mystérieux et si dur qui, depuis une quinzaine de jours, l'entraînait
-au hasard des routes et des villes vers une destinée inconnue. De son
-côté, M. de Malboise sentit, devant ces larmes arrachées à l'enfant
-néfaste par leur commun malheur de vaincus, un attendrissement vague.
-Dans cet étrange voyage, où ils allaient tous deux, taciturnes, avec
-des pensées qui empêchaient leurs yeux de se rencontrer jamais, ce fut
-la seule minute où quelque chose comme une sympathie détendit leurs
-cœurs. L'impression fut brève. Aussi bien, tous deux approchaient du
-but, de ce but inexpliqué que, diversement, ils pressentaient.
-
-M. de Malboise ne semblait pas se souvenir qu'il était parti pour
-chercher un pensionnat où placer Michel. On n'en avait visité aucun.
-Même on ne séjournait guère dans les villes. La nature, et surtout
-les sites les plus sauvages, semblaient attirer M. de Malboise. Dans
-les profondeurs accidentées de la Forêt-Noire, le long de fleuves
-solitaires, on avait fait d'interminables promenades. Un silence
-accablant pesait sur le rêve obscur de cet homme et le cœur inquiet
-de cet enfant. Parfois, au bord d'une eau rapide, à la crête d'un
-précipice, on s'était arrêté. Une sourde angoisse précipitait la
-respiration de Michel. Puis, brusquement, sans rien dire, M. de
-Malboise lui saisissait le bras, l'entraînait avec force. Et, pendant
-un moment, c'était une espèce de fuite, comme si, en arrière, on
-laissait quelque chose de redoutable.
-
-Depuis la veille seulement, ils étaient à Dresde. Et, sans doute,
-n'allaient-ils pas rester, car M. de Malboise, en quittant l'hôtel tout
-à l'heure, avait soldé la note et fait porter leur léger bagage à la
-gare, en consigne.
-
-Ils marchèrent à travers des rues et parvinrent sur une place à la
-noble disposition, bordée de trois côtés par des portiques et des
-palais. Le quatrième laissait voir un large fleuve, la chaussée d'un
-pont s'en allant vers l'autre rive, et, plus loin, des degrés montant à
-une terrasse monumentale. Une brume bleuâtre enveloppait ces choses, au
-début d'un jour d'automne qu'un soleil encore voilé éclairerait tout à
-l'heure.
-
-—«Comment s'appelle cette rivière?» demanda timidement Michel.
-
-—«L'Elbe,» dit brièvement le marquis.
-
-On descendit sur le quai.
-
-Un bateau était en partance, un grand bateau dont brillaient les parois
-vernies et les cuivres bien astiqués. Par les petites vitres ouvertes,
-on apercevait la nappe blanche ornée de fleurs et les couverts mis sur
-une longue table dans la salle à manger.
-
-Michel éprouva une joie quand M. de Malboise prit deux billets de
-premières et se dirigea vers la passerelle pour embarquer. Ce serait
-amusant de s'en aller sur ce bateau magnifique, au long de ce fleuve
-d'un gris si doux dans la lumière à peine rose.
-
-—«Tu n'auras pas froid sur le pont?» questionna M. de Malboise avec une
-sollicitude inaccoutumée.
-
-—«Oh! non, monsieur le marquis.
-
-—Qu'est-ce que je t'ai défendu?» s'écria la voix du maître, de nouveau
-hostile et rude.
-
-—«Oh! c'est vrai... Pardon, monsieur,» rectifia vivement le petit,
-que le plaisir avait excité jusqu'à l'étourderie d'énoncer le titre,
-interdit au cours de ce voyage.
-
-—«Eh bien, tu vas rester là. Tiens, prends ce pliant. Ne bouge pas,
-pour que je te retrouve si j'ai à te parler. Moi, je me tiendrai au
-fumoir. J'ai à écrire. Et je ne déjeunerai pas. Mais ta place est
-retenue à table. Voilà le numéro. A midi, tu descendras.
-
-—Comment saurai-je l'heure? Vous m'avez défendu d'emporter la montre
-que ma marraine m'a donnée... et d'ailleurs aussi mon portefeuille.
-
-—Bien entendu. Les enfants ne doivent rien avoir de précieux sur eux
-en voyage. Tu iras de temps à autre jusqu'à cette porte. Il y a une
-horloge en face, dans la rotonde vitrée.»
-
-Il fit un pas et revint.
-
-—«Ah! voilà aussi ton billet, pour le contrôle. Si on te parle, dis que
-tu es seul, que tu vas à Wehlen, chez un hôtelier français, ton parent.
-Mais réponds le moins possible.»
-
-Cette consigne ne troubla pas Michel. Bien au contraire. Jouir
-librement de sa promenade sans la présence pesante qui refoulait en lui
-toute impression agréable, qui comprimait toute dilatation de son être,
-lui sembla une trêve délicieuse.
-
-Le bateau filait maintenant à toute vapeur sur le beau fleuve. La
-brume se déchiquetait, criblée d'un soleil pâle, et laissait voir des
-collines aux lignes charmantes, sur lesquelles des villas claires
-se suspendaient entre les masses chaudement nuancées des feuillages
-d'automne. Des traînées d'azur moiraient l'eau grisâtre, et Michel
-s'amusait beaucoup à voir les barques des riverains bondir brusquement
-quand les atteignait le remous du bateau. Le temps ne lui dura guère.
-Il croyait être parti à peine quand, déjà bien loin en amont de Dresde,
-il eut la vision d'un palais baignant dans le fleuve ses degrés
-de marbre, tandis que des sentinelles montaient la garde sur ses
-terrasses, et que des esquifs dorés, aux armes royales, se balançaient
-contre sa berge. C'était Pillnitz.
-
-Plus loin, la rive commença de prendre un caractère plus abrupt. Des
-falaises apparurent, brunes, avec de grandes plaies blanches à leurs
-flancs, qui étaient des carrières de pierres. Et l'intérêt du paysage
-absorbait si bien Michel qu'il en oubliait l'heure du déjeuner. Une
-cloche sonna. Le jeune garçon se leva précipitamment. Dans sa hâte pour
-ne pas être en retard, il se trompa d'escalier, descendit un étage
-de trop. La porte qu'il prit pour celle de la salle à manger donnait
-sur le fumoir. Et alors il eut une vision qui le frappa, le pénétra
-d'un malaise. M. de Malboise était seul, dans la lumière étouffée et
-singulière de cette pièce, qu'éclairaient des hublots aux vitres de
-couleur. Il n'écrivait pas, comme il l'avait dit. Assis sur un divan,
-il accoudait à une table son bras droit, et, le menton sur sa paume,
-il regardait fixement devant lui. L'expression de ses yeux, sa pâleur,
-son immobilité, glacèrent Michel. Les rayons jaunes et verdâtres des
-vitraux aggravaient la lividité de cette face, empreinte d'une pensée
-effarante. Devant lui cependant, l'un des hublots restait ouvert. Et,
-presque au ras de cette ouverture, on voyait glisser l'eau blême. Cette
-eau... c'était le fleuve qui, de là-haut se déroulait, pittoresque
-et joyeux sous la pourpre tendre du soleil. Ici, elle parut sinistre
-au jeune garçon—sinistre comme l'âme de cet homme, qui méditait si
-terriblement dans la solitude. Michel se détourna, le cœur battant, et,
-craignant d'être vu, s'enfuit sur la pointe des pieds.
-
-Une heure plus tard, le bateau stoppait au ponton de Wehlen.
-
-M. de Malboise descendit le premier, enjoignant par un signe à Michel
-de le suivre à distance. Tous deux se mirent en marche, ainsi, séparés
-par une trentaine de pas. Peu de voyageurs avaient quitté le bateau en
-même temps qu'eux. Aucun ne s'engagea dans le chemin où s'enfonçait M.
-de Malboise, et à l'entrée duquel un écriteau portait cette indication,
-«_Nach der Basteï_» (vers la Basteï). La saison était trop avancée, les
-jours devenaient trop brumeux et trop courts pour que les visiteurs ne
-se fissent pas rares dans cette région célèbre de la Suisse saxonne.
-
-Le nom de Basteï, qui signifie «le Bastion», désigne un des sites
-les plus curieux de l'Europe. C'est le point culminant d'un chaos de
-roches déchiquetées, hérissées, gigantesques. Il se trouve à trois
-cents mètres à pic au-dessus de l'Elbe, et son couronnement arrondi,
-qui surplombe légèrement la vertigineuse muraille, ressemble, en effet,
-à un ouvrage avancé de fortification. Le sauvage amas de roches que
-domine la Basteï forme un ensemble si peu accessible, au bord du
-fleuve, entre les petits ports de Wehlen et de Rathen, qu'il faut cinq
-à six heures pour aller en voiture de l'un à l'autre de ces villages,
-par la route carrossable tournant le massif, tandis qu'il ne faut guère
-qu'une heure, à pied, par les sentiers, dont quelques-uns sont de vrais
-escaliers taillés dans le roc.
-
-C'était le plus direct de ces sentiers que commençait de gravir M. de
-Malboise. De Wehlen à la Basteï, la pente est plus longue et plus douce
-que du côté de Rathen. Le marquis allait d'un pas assez rapide, entre
-une rude et sombre muraille de pierre et un torrent, au bord duquel,
-parmi les rochers, croissaient quelques sapins. La verdure de ces
-arbres, noircie encore par l'automne, ne faisait qu'ajouter à l'horreur
-de ce triste paysage.
-
-Michel éprouvait moins cette lugubre influence que l'étonnement et la
-curiosité d'un spectacle si nouveau.
-
-A un moment, comme la solitude apparaissait profonde, le marquis
-s'arrêta et l'attendit. Mais il l'attendit sans bonne grâce, le dos
-tourné vers lui, ne l'encourageant pas d'un coup d'œil ou d'une parole.
-Il s'immobilisa simplement, puis quand il entendit le petit pas se
-rapprocher, il poursuivit sa course.
-
-Le sentier monta plus âprement, se resserra jusqu'à n'être plus qu'un
-couloir entre des blocs sourcilleux, où ruisselait l'humidité sous le
-feutre des lichens. Dans une fissure, à droite, du côté de l'Elbe, une
-sorte d'échelle posée à plat sur la pente du roc apparut. Un poteau
-indicateur désignait un point de vue curieux. M. de Malboise lut
-l'écriteau, regarda l'échelle, et d'une voix trouble dit:
-
-—«Montons là.»
-
-Ils y montèrent. Cette fois, l'homme avait laissé place à l'enfant,
-qui le précédait. Ils émergèrent sur une étroite plate-forme, à peine
-protégée par un primitif garde-fou composé de mauvais bâtons réunis à
-la diable. Le paysage se découvrit, toujours voilé, malgré le soleil,
-d'une fine gaze bleuâtre, qui noyait les lointains et estompait les
-plans rapprochés. Le fleuve, au-dessous, miroitait à deux cents pieds
-de profondeur. Telle était l'abrupte déclivité de l'escarpement qu'il
-fallait se pencher pour apercevoir la rive droite. En face, au delà
-des collines bordant l'Elbe à gauche, une plaine s'étendait, hérissée
-de hauteurs brusques et circonscrites, qui semblaient de monstrueux
-châteaux-forts, et qui étaient des îlots de roc, couronnés, en effet,
-presque tous, par les ruines d'anciens donjons ou par des ouvrages
-de défense modernes. La disposition étrange de ces masses éruptives
-isolées, se dressant çà et là dans l'immense perspective plate, donnait
-à ce pays saxon un aspect capable d'impressionner même l'ignorance de
-l'écolier qui le contemplait.
-
-—«Oh!... C'est beau!...» murmura le jeune garçon.
-
-Son admiration devint-elle contagieuse au point d'entraîner un
-mouvement involontaire et irréfléchi de son compagnon?... Le fait est
-que Michel subit tout à coup une poussée qui le projeta contre le
-garde-fou. La frêle barrière plia. L'enfant eut un cri:
-
-—«Maman!...»
-
-Et, dans sa frayeur, il se cramponna instinctivement au seul appui
-tout proche, c'est-à-dire aux vêtements de M. de Malboise. Puis, son
-équilibre reconquis, aussitôt il lâcha, interdit d'avoir osé.
-
-—«Plus de peur que de mal,» observa seulement le marquis avec une
-gaieté rauque.
-
-Il n'exprima aucun regret pour son étrange maladresse. Cependant Michel
-crut qu'il en restait violemment ému, à le voir tout drôle, les mains
-agitées comme s'il tremblait. Allons, il n'était pas si méchant qu'il
-voulait en avoir l'air.
-
-Le petit, soudain rasséréné, bondit au bas de l'échelle.
-
-Alors la marche silencieuse recommença, dans le sentier de sauvage
-solitude, entre les roches tragiques. On s'élevait encore.
-
-Mais, dans l'encaissement des mornes barrières arrêtant la vue, on
-ne pouvait pressentir le recul de l'horizon. Brusquement, le défilé
-aboutit à une sorte de plateau découvert. Une route plus riante
-s'ouvrait au delà, parmi les bois, tandis que, sur la gauche, se
-creusait un cirque gigantesque, plein d'une désolation pétrifiée. On
-eût dit d'une mer dont les eaux se seraient taries, laissant à nu la
-foule déchiquetée de ses écueils. M. de Malboise traversa le plateau,
-prit le chemin sous bois. Là, enfin, on rencontra des êtres humains.
-Deux Anglais descendaient vers Wehlen. Une femme passa chargée d'un
-fardeau de brindilles. Puis un enfant conduisant des chèvres.
-
-Mais déjà le jour d'automne se faisait plus sombre. Par les échappées,
-entre les roches, on n'apercevait au loin que des lignes indécises
-fondues dans les houles de brumes. Une vapeur froide montait du fleuve.
-Et maintenant le marquis hâtait le pas pour dépasser une maison, qui,
-dressée un peu plus haut encore, vers la droite, paraissait d'ailleurs
-muette et fermée. C'était l'auberge de la Basteï, toujours animée par
-la visite des excursionnistes durant les jours chauds et brillants
-de la belle saison, et qui, déjà, par ce mélancolique après-midi
-d'octobre, se résignait à l'abandon, à l'hivernage. Il aurait fallu
-grimper le sentier qui la contourne pour arriver au «Bastion»
-proprement dit, à cette espèce de plate-forme naturelle, avancée en
-balcon au sommet d'un roc de trois cents mètres, dressé à pic au-dessus
-de l'Elbe. Là, on recueille l'impression la plus grandiose de cette
-extraordinaire région. Mais sans doute M. de Malboise n'était pas venu
-chercher ici des impressions de ce genre, car, sans achever l'ascension
-de la Basteï, il se mit en devoir de descendre l'escalier taillé dans
-le roc sur l'autre pente, qui s'abaisse vers Rathen.
-
-Il est vrai que, de ce côté, il atteignait bientôt un site non moins
-prodigieux et certainement plus farouche. Tandis que la Basteï domine
-au delà de l'Elbe un vaste et rayonnant paysage, sa face opposée
-regarde, vers l'intérieur des terres, le plus âpre tableau de nature
-qu'il soit possible d'imaginer. Là encore, les rocs de deux à trois
-cents mètres surgissent, perpendiculaires et vertigineux, comme les
-tours d'une cité colossale. Un pont fait de main d'homme, reliant
-quelques-uns de leurs effroyables contre-forts, jette son ruban de
-pierre par-dessus les abîmes. De ce pont, ce que l'on contemple
-ressemble à un cercle de l'Enfer, évoqué par une vision du Dante. Les
-fantastiques architectures des rochers escaladent le ciel, enfermant
-comme en un puits sans issue et presque sans lumière, une vallée d'une
-tristesse sans nom. Quand on se penche par-dessus le parapet et qu'on
-explore du regard la profondeur lointaine, on peut croire que jamais
-le pas d'une créature vivante n'a foulé cette herbe incolore, n'a erré
-sous ces sapins ténébreux. Pourtant, parfois, un tintement grêle de
-clochette monte dans ce silence, qu'on croirait inviolé, éternel.
-Ce sont quelques chèvres, amenées jusque-là par un petit pâtre, au
-long d'invraisemblables sentiers. Car cette herbe, si maigre qu'elle
-soit, représente un peu de nourriture, et partout où la terre offre
-sa substance, il se trouve toujours plus de bouches qu'elle n'en peut
-assouvir.
-
-Le marquis de Malboise s'avança dans un des encorbellements construits
-en ouvrages avancés, au long de ce pont, sur des cimes de rocs, et
-d'où les voyageurs gagnent un frisson plus émouvant. Michel suivit,
-content de cet exemple qui l'autorisait. La hardiesse naturelle à
-son jeune esprit se délectait à l'exaltant spectacle. Même, ayant un
-effort à faire pour contenir son enthousiasme, tout près de déborder
-en extravagance de gestes et d'exclamations, il ne prit pas garde au
-trouble qui bouleversait M. de Malboise, ni à ces mots qui sifflèrent
-entre les lèvres convulsives de l'homme:
-
-—«Ah! c'est atroce... Je ne peux pas!...»
-
-Toutefois, à partir de cette minute, les façons du marquis devinrent
-si bizarres que l'enfant s'en étonna. M. de Malboise descendit, puis
-remonta, puis redescendit encore, dans ce sentier de Rathen, qui n'est,
-presque tout le temps, qu'un couloir dans les roches, et où il est
-impossible de s'égarer. De distance en distance, des points de vue sont
-ménagés sur quelque saillie avançant au-dessus de l'Elbe. Et nulle
-précaution contre les chutes. On ne peut enclore de barrières tous les
-accidents de la falaise. Le marquis s'y aventurait avec Michel. Puis,
-comme ne découvrant pas ce qu'il cherchait, brusquement il l'entraînait
-ailleurs. A la fin il le ramena sur le pont.
-
-Si c'était la fascination de la solitude qui retenait ainsi le marquis
-de Malboise, ce point devait le séduire en effet. Du côté de l'Elbe, on
-avait chance d'apercevoir des bateaux, allant vers Dresde ou remontant.
-Au-dessous de soi, l'on distinguait ou l'on devinait des habitations.
-Sur la rive opposée couraient des trains, au long d'une étroite voie,
-entre la colline et le fleuve. Mais ici!... C'était un désert clos,
-barré de roches effroyables, une vallée inaccessible, une solitude
-figée de froid et de mort, l'horreur immuable d'une fin de monde.
-
-De nouveau, M. de Malboise vint s'accouder au parapet. De nouveau,
-Michel, près de lui, en fit autant. L'écolier, dans sa lassitude
-croissante de l'interminable promenade, y gagnait au moins de goûter
-encore le terrifiant plaisir, trop brièvement éprouvé tout à l'heure,
-en face de ce chaos. Dans son romantisme enfantin, il cherchait à
-en exagérer le poignant vertige. Les mains à ses tempes, comme des
-œillères, pour ne rien voir que le vide, il avançait imprudemment le
-buste, sondait le gouffre, imaginait l'épouvante de la chute.
-
-Et tout à coup...—mais sut-il si le rêve affreux faisait tourbillonner
-son cerveau ou si la réalité s'y substituait infernalement?... Ce fut
-si prompt!... L'abîme, en un tel éclair, engloutit la proie chétive!...
-Le crime fut si simplement tragique, dans cette sauvage solitude, parmi
-ce crépuscule des rochers, précédant le crépuscule du jour!...
-
-Qu'était-ce pour cet homme de force herculéenne... Soulever à la
-ceinture un enfant trop penché, qu'aussitôt sa tête, ses épaules
-emportèrent?... La pensée, cette fois, n'eut pas le temps d'intervenir
-en une révolte éperdue, d'arrêter la main, comme une heure auparavant,
-lorsque ce garde-fou avait fléchi, comme à plusieurs reprises ensuite,
-sur les corniches tentatrices, dans la promenade abominable. L'acte
-fut si aisé qu'il en résulta pour celui qui venait de l'accomplir une
-stupeur inouïe.
-
-C'était donc fait!...
-
-Le meurtrier regardait le parapet vide.
-
-C'était donc fait!...
-
-Aucune trace ne restait sur la marge de pierre de l'enfantine petite
-vie qui, deux secondes avant, y mettait la tiédeur de son innocent
-contact. Aucun appel ne montait de l'abîme. Pas une clameur. Pas un
-gémissement. Et c'était fait!... Pascal de Malboise était seul.
-
-Il ne se pencha pas à son tour, il ne regarda pas. Qu'eût-il vu
-d'ailleurs? Les grandes ombres des rochers emplissaient le gouffre...
-Un corps d'enfant... Cela ne devait pas être discernable, de cette
-hauteur, dans cet entassement de chaos. Le meurtrier tourna sur
-ses talons, s'élança d'un élan de folie, fuyant le lieu sinistre,
-l'enceinte formidable et dévastée, l'horrible silence...
-
-Ce fut en courant qu'il dévala par le sentier de Rathen, malgré
-la perfide déclivité des dalles glissantes, sous l'obscurité qui
-s'épaississait dans ce couloir de pierre. Un peu avant le village,
-au lieu de continuer à descendre vers le ponton d'embarquement, soit
-pour prendre le bateau de Dresde, soit pour traverser en bac et gagner
-la gare du chemin de fer, il prit à gauche, s'enfonça dans le désert
-rocheux, parmi les broussailles et les sapins. De ce côté, il en avait
-pour deux heures de marche hasardeuse avant de tomber sur une route
-lointaine. Mais il était sûr de ne rencontrer personne qui l'eût
-remarqué avec Michel dans le trajet du matin.
-
- * * * * *
-
-Quelques jours plus tard, le député Pascal de Malboise se trouvait
-assis devant son pupitre, au Palais-Bourbon, quand s'ouvrit la session
-parlementaire. Les bras croisés sur son buste solide, la tête haute
-avec cet air de rondeur et d'arrogance qui intimidait sans déplaire, il
-offrait sa physionomie habituelle, et conquit bien vite à nouveau les
-applaudissements rieurs par la verve de ses interruptions.
-
-Là-bas, à Solgrès, il y avait une femme affolée de soupçons et de
-désespoir, mais qui, dans la pire exaltation de sa douleur, n'avait osé
-formuler une accusation nette, et certainement ne l'oserait jamais.
-Que servirait à la malheureuse Armande de saisir la justice, de faire
-ouvrir une scandaleuse enquête? L'enfant était mort dans une chute
-terrible, provoquée, assurait M. de Malboise, par une imprudence du
-jeune téméraire.
-
-Quand elle demanda que son mari la conduisît devant la tombe, la mît en
-présence des témoins, il lui dit froidement:
-
-—«Je le ferai pour ses parents, s'ils l'exigent. Mais non pour vous.
-Que vous était celui qui s'appelait Michel Bellard? Proclamerez-vous,
-par des démonstrations publiques de deuil, avec notre double honte,
-votre fraude à l'état civil, le crime de substitution, dont vous auriez
-aussitôt à répondre?...»
-
-Il faisait entendre ainsi qu'elle avait les mains liées contre lui-même.
-
-Elle les avait liées, en effet, et par un sentiment qui n'était pas un
-souci d'honneur personnel. Qu'importaient les conventions sociales à
-cette martyre dont le cœur mourait en elle-même, broyé par leur étau?
-Volontiers elle les eût bravées en une révolte suprême, se sentant
-près de quitter ce monde, et tentée de le bafouer, de le maudire en
-face, avant de se réfugier éperdument dans l'asile d'éternel pardon
-où toute mère est sainte. Mais un aveu, même tacite, de sa part,
-serait une délation pour Louise. La femme du garde tomberait dans les
-mains de la justice, elle aurait à expier son dévouement, elle verrait
-son ménage brisé, toutes ses humbles chances de repos et de bonheur
-détruites. Le rigide Nobert la quitterait, divorcerait sans doute. Ne
-pleurait-elle pas assez, la pauvre Louise, aussi déchirée par la mort
-de Michel que si l'enfant eût été véritablement le sien?... Fallait-il
-donc lui infliger un pire supplice, payer par une torture sans fin sa
-sublime complicité, la tendresse abondante dont elle avait secrètement
-enveloppé cette mère et son fils, rejetés hors du du domaine des
-tendresses légitimes? Et pourquoi?... Puisque rien ne rappellerait
-plus à la vie le petit être infortuné. Pour la vengeance?... Vengeance
-d'un crime si férocement lâche qu'Armande n'y pouvait croire, malgré
-sa répulsion pour le criminel probable, malgré les voix de suggestion
-lugubre qui lui chuchotaient au fond de l'âme: «Il l'a tué... Il l'a
-tué...»
-
-Et les preuves?... Où les prendrait-elle?... Elle n'avait, pour les
-aller découvrir, que les indications de son mari. S'il était coupable,
-il ne pouvait lui avoir ouvert qu'une fausse voie. La situation
-paralysait Armande. Mais ce qui la paralysait davantage, c'était le
-détraquement, l'effondrement final de toutes ses énergies, tendues
-de façon si atroce et depuis trop d'années. C'en était fait de ce
-caractère jadis résistant comme l'acier, de cette nature réputée
-indomptable, parce qu'elle ne cédait qu'à l'affection, et que toute
-affection la perça de glaives ou la déchira d'épines. Après la
-disparition de Michel, Armande ne fut plus elle-même. Son être brisé
-sembla tout à coup incapable de vibrer, même de douleur. Une morne
-indifférence engourdit ce cerveau, devenu débile. Ce n'était ni la
-folie, ni l'idiotisme, mais un état voisin. La châtelaine de Solgrès se
-promenait dans son parc, spectre mélancolique enfermé dans un mutisme
-presque complet, évitant toute rencontre, même celle de Louise, avec
-laquelle maintenant elle cessa de parler du passé.
-
-Elle arriva à un degré tel d'anéantissement sentimental, qu'elle ne
-manifestait même plus d'animosité contre son mari. M. de Malboise,
-d'ailleurs, changeait de manières à son égard, se montrant d'autant
-plus courtois et attentif qu'elle glissait davantage à l'enténèbrement
-intellectuel et à l'épuisement physique.
-
-Un jour, la jugeant au degré voulu de cet étrange désintéressement de
-tout, il fit venir son notaire. Un testament de deux lignes fut rédigé,
-par lequel la marquise de Malboise instituait son mari son légataire
-universel. Elle ne s'étonna pas, ne protesta pas, et signa l'écrit sans
-plus de réflexion que si c'eût été le bail d'un de ses fermiers.
-
-Peu après, ses facultés s'affaiblirent encore. Elle donna un signe
-caractéristique de démence, car, fréquemment, elle allait se poster sur
-un point particulier de la pelouse, en arrière du château. Là, pendant
-un instant, elle se tenait immobile, les bras croisés. Puis elle
-criait: «En joue!... Feu!...» Et se laissait tomber sur l'herbe, comme
-blessée à mort. Pendant de longues minutes, elle restait là, gisante.
-D'abord, on la croyait évanouie. On voulait la relever. Mais elle
-protestait par gestes, sans desserrer les lèvres, les yeux hallucinés,
-la face couverte de larmes silencieuses. On prit l'habitude de ne plus
-la contrarier en ce triste jeu de folle, inoffensif aux autres comme à
-elle-même.
-
-Pourtant, un matin d'hiver, comme elle demeurait longtemps étendue sur
-l'herbe glacée, quelqu'un s'inquiéta. Une femme de chambre descendit,
-s'approcha, essaya de la soulever, et jeta un grand cri...
-
-La marquise de Malboise était morte.
-
-
-
-
-VIII
-
-_UNE AME SANS FREIN_
-
-
-Une douzaine d'années plus tard, en plein mois d'août, au moment des
-vacances parlementaires, et durant une période où le marquis député
-Pascal de Malboise était notoirement absent de Paris, le coup de timbre
-d'une visite vibra dans le silence assoupi de son hôtel Renaissance,
-rue d'Offémont.
-
-Les domestiques étaient au loin, comme le maître—les uns à son château
-de Solgrès, les autres en vacances dans leurs pays respectifs. Seul le
-couple immuable des Poinclou, qui jamais ne bougeait de cette demeure
-depuis que M. de Malboise en avait confié la garde à l'ancien valet de
-chambre et à sa femme, coulait des jours paisibles dans un doux _far
-niente_. Ces deux bonnes gens, vieillis d'ailleurs, habitués à régir
-la valetaille et à se faire servir plutôt qu'à servir, ne se pressèrent
-pas de répondre à la sonnerie électrique. Chacun regarda l'autre
-par-dessus son éventail de cartes,—car ils étaient en train de faire
-un bézigue dans l'office, la pièce la plus fraîche de l'hôtel, où les
-volets clos maintenaient une température délicieuse. Enfin le mari,
-avec ses airs galants d'ancien valet de chambre avantageux, se leva,
-disant à sa femme:
-
-—«J'y vais, madame Poinclou. Ne te dérange pas.»
-
-Il fut un moment avant de revenir. Puis Mᵐᵉ Poinclou entendit deux voix
-et vit reparaître son mari accompagnant quelqu'un.
-
-—«Tiens, ma bonne, voici un monsieur que tu renseigneras mieux que moi.»
-
-Elle se sentit tout de suite bien disposée pour le beau garçon qui
-entrait. C'était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, svelte dans un
-complet gris clair, et dont le visage fin, au teint mat, offrait une
-jeunesse charmante sous le canotier de paille, qu'il retira aussitôt.
-Une courte et épaisse toison noire, du même brillant soyeux que la
-moustache, couronnait un front bien modelé, sous lequel s'ouvraient
-largement deux yeux sombres et magnifiques. On eût difficilement
-deviné le rang social et la nationalité de ce séduisant personnage. Il
-avait le type italien, et parlait le français comme un natif des bords
-de la Seine. Sa demi-élégance montrait des traces de mauvais goût
-exotique: une cravate de couleur criarde, le feu trouble de diamants
-évidemment faux aux boutons de ses manchettes. Cependant la grâce aisée
-de ses façons, la simplicité de ses gestes n'avaient rien de l'emphase
-rastaquouère, mais éveillaient plutôt cette indescriptible saveur
-d'aristocratie qui fait dire d'un homme: «Il a de la race.»
-
-—«Figure-toi,» dit Poinclou à sa femme, «que Monsieur voudrait savoir
-ce qu'est devenue la Louison.»
-
-Derrière le dos de l'étranger, les yeux finauds du vieillard clignaient
-comiquement. Sans doute, cette mimique évoquait toutes les hypothèses
-romanesques, mille fois ressassées dans leurs bavardages conjugaux,
-mais soigneusement gardées entre eux comme la source mystérieuse de
-leur existence douillette.
-
-Le masque ratatiné de la vieille devint sévère. Il ne s'agissait
-pas de manquer à la plus étroite circonspection. Qui sait s'ils n'y
-risqueraient pas leur place?
-
-—«La Louison?» fit Mᵐᵉ Poinclou, comme si sa mémoire ne la servait que
-bien vaguement. «La Louison?...» répéta-t-elle, en jetant à son mari un
-regard qui signifiait: «N'as-tu pas déjà trop parlé?...»—«Mais quelle
-Louison? Nous en connaissons tant!...
-
-—Je parle,» expliqua le jeune homme, «de madame Nobert, la femme d'un
-garde au château de Solgrès... Vous savez bien?
-
-—Ah! la veuve à Bellard, qui avait épousé Nobert en secondes noces?
-
-—Oui, c'est cela,» dit l'étranger, dont le visage, à ce nom de Bellard,
-avait légèrement tressailli. «Votre mari croit que vous savez son
-adresse, car il vient de m'apprendre qu'elle est devenue veuve pour la
-seconde fois et qu'elle a quitté Solgrès.
-
-—Puisque Poinclou est si bien informé, ce n'était pas la peine qu'il
-vous amène ici,» fit aigrement la vieille. «Je n'en sais pas aussi long
-que lui, pour sûr.
-
-—Oh! l'adresse seulement,» murmura Poinclou d'une voix faible. «C'est à
-cause d'un héritage.»
-
-Il était devenu écarlate, ce qui faisait ressortir la blancheur
-neigeuse de ses cheveux encore abondants.
-
-Ce mot d'héritage détendit un peu son acariâtre épouse. D'ailleurs, le
-bel étranger prenait doucement la parole. Et ce qui restait de féminin
-sous les rides et l'enveloppe parcheminée de la vieille ne résista pas
-au charme de cette virile jeunesse, de cette voix musicale et d'une
-politesse tout à fait flatteuse.
-
-—«Vous êtes trop bonne, j'en suis certain, madame, pour ne pas
-m'aider à accomplir une mission sacrée,» disait l'inconnu, «Mon
-oncle, monsieur Pillod, un grand industriel suisse, vient de mourir
-en me nommant pour son exécuteur testamentaire. Il laisse une somme
-importante à chacun des ouvriers qui ont travaillé au moins dix ans
-dans sa fabrique, même à ceux qui l'ont quittée par la suite. Nobert
-était dans ce cas. Il a été fort longtemps employé dans les ateliers de
-mon oncle, avant de se rendre en France, la patrie de sa femme. Il a
-donc droit...
-
-—Mais, Nobert est mort,» interrompit Mᵐᵉ Poinclou.
-
-—«Votre mari me l'a dit. Savez-vous si sa femme est son héritière?
-
-—Ah!... ça... par exemple!... As-tu une idée là-dessus, vieux poulet?»
-demanda-t-elle à son époux, qu'elle amnistiait par ce terme tendre.
-
-Mais le vieux poulet n'osait plus souffler mot. Il hocha simplement la
-tête.
-
-—«Le plus simple,» reprit le neveu de M. Pillod, «serait de m'indiquer
-l'endroit où s'est retirée madame Nobert. N'est-elle pas restée dans le
-pays?... A Étréchy?... ou à Étampes?
-
-—Non,» dit Mᵐᵉ Poinclou.
-
-—«Ah!»
-
-Il y eut un silence, qui sembla gêner la bonne femme, car elle reprit
-en bredouillant:
-
-—«Non, vous concevez... monsieur le marquis se remariera sans doute.
-Alors... garder comme ça autour de Solgrès des gens qui ne jurent que
-par sa première femme, ça ne serait pas agréable pour la seconde.
-Alors... il fait une rente à la Louison pour qu'elle vive ailleurs. Oh!
-une belle rente... Elle n'est pas dans le besoin.
-
-—Elle vit avec son fils, sans doute?» questionna l'étranger, tandis que
-la flamme veloutée de ses yeux devenait plus pénétrante.
-
-—«Son fils!...» exclamèrent en même temps les deux Poinclou.
-
-—«N'avait-elle pas un enfant de son premier mariage?
-
-—Comment le savez-vous?
-
-—Les ouvriers de l'usine le disaient, en jabotant sur la promise de
-leur camarade Nobert.
-
-—Oui... Eh bien, cet enfant-là, il est mort.
-
-—Aussi?... Pauvre femme, elle n'a pas eu de chance.»
-
-Cette remarque ne fut pas relevée.
-
-—«Elle l'a perdu tout jeune?» insista le questionneur.
-
-—«Vers les treize ans.
-
-—Naturellement il est mort à Solgrès?»
-
-Les vieux époux échangèrent un regard.
-
-—«Nous ne savons pas. Nous n'y étions plus.
-
-—A treize ans...» répéta l'autre, comme si l'âge seulement
-l'intéressait. «De quoi peut-on mourir à treize ans?... Méningite?...
-Fièvre typhoïde?... Accident?...
-
-—Nous ne savons pas.»
-
-Le neveu de M. Pillod vit qu'il n'obtiendrait aucun autre
-éclaircissement. Il prit donc le parti de déclarer que cette histoire
-ne le touchait en rien, mais qu'il avait un devoir à remplir comme
-exécuteur testamentaire, et que, si ses interlocuteurs ne pouvaient le
-renseigner, il s'adresserait directement au marquis de Malboise.
-
-—«Puisqu'il fait servir une rente à cette dame Nobert, il n'ignore pas
-où elle se trouve.
-
-—Ah!» dit la mère Poinclou, lançant de nouveau un coup d'œil à son
-mari, «je suppose que monsieur de Malboise nous saurait gré de lui
-éviter un dérangement à propos d'anciennes affaires dont il n'aime
-guère qu'on lui parle. Après tout, ça n'est pas un secret, l'adresse de
-la Louison. Elle s'est retirée ici, à Paris, quelque part sur la butte
-Montmartre.
-
-—C'est vague, ça, la butte Montmartre.
-
-—Attendez. Je vais vous dire. En montant la rue Lepic, n'est-ce pas?
-sur la droite, vous verrez une boutique d'herboriste qui s'appelle:
-_Aux mille fleurs_. C'est tenu par une belle-sœur de la Louison. La
-veuve à Nobert y est descendue après son malheur. Je ne crois pas
-qu'elle y demeure encore, rapport à ses nièces,—des petites pécores qui
-la grugeaient et l'insultaient. Parce que, voyez-vous, monsieur, tout
-ce qu'elle possède, la Louison, c'est du viager, bien entendu.»
-
-Cette explication du sans-gêne des nièces parut choquer le jeune
-homme, malgré l'indifférence qu'il manifestait. Sa voix tremblait
-imperceptiblement lorsqu'il prononça:
-
-—«Alors elle est malheureuse, la pauvre femme?...
-
-—Dame, elle vous dira ça elle-même, puisque vous devez la voir,» reprit
-la méfiante Mᵐᵉ Poinclou.
-
-—«Une boutique d'herboriste, rue Lepic, _Aux mille fleurs_,» se
-remémora l'étranger.
-
-—«Oui. Là-bas, on vous renseignera mieux qu'ici.»
-
-Il remercia les vieilles gens comme s'ils avaient montré la plus
-excessive complaisance, et partit.
-
-Quand Poinclou reparut, après l'avoir accompagné jusqu'à la porte, il
-subit une rebuffade de sa gracieuse moitié.
-
-—«Tu avais bien besoin de l'introduire, pour qu'il nous tire les vers
-du nez!
-
-—Oh! ce que nous lui avons dit n'est pas compromettant.
-
-—Sait-on ce qui est, ou ce qui n'est pas compromettant, Poinclou, dans
-une affaire où le diable n'y distinguerait goutte? Tu n'as pas vu sa
-figure, à ce joli fouinard-là, quand il a parlé de l'enfant?
-
-—Non,» fit Poinclou, «pour la bonne raison que je m'étais assis
-derrière lui, afin qu'il n'observe pas la mienne.
-
-—Il vient de Suisse, à ce qu'il dit,» continua la vieille en hochant
-la tête, «C'est en Suisse que la Louison a élevé le moutard jusqu'à
-trois ans. Qui sait s'il n'en connaît pas plus long que nous sur le
-soi-disant petit Bellard?...
-
-—Mais il serait à peine plus vieux que lui, si le mioche avait poussé.
-Qu'est-ce qu'il peut avoir, ce garçon-là?... Vingt-six, vingt-sept ans.
-
-—Et son oncle!... l'industriel, qui avait tant d'ouvriers!... Ah!
-vois-tu, Poinclou, si ce gaillard-là vient pour causer du grabuge, et
-si le marquis apprend que nous l'avons reçu ici, dans l'hôtel, et qu'il
-nous a fait bavarder!...»
-
-Tandis que l'inquiétude empoisonnait le repos du vieux couple et
-troublait leur bézigue d'amères distractions, celui qui s'était
-présenté à eux comme le neveu de M. Pillod se dirigeait vers
-Montmartre. Il trouva sans peine l'herboristerie _Aux mille fleurs_.
-Là, une jeune fille assez bien tournée, qui devait être l'une des
-pécores dont avait parlé la mère Poinclou, mais dont le visage
-s'épanouit en grâces et en sourires pour répondre à un monsieur si
-séduisant, lui donna tout de suite l'indication qu'il désirait:
-
-—«Madame Nobert?... Il faut continuer la rue Lepic, monsieur. Au-dessus
-du tournant, là-haut, vous trouverez la rue Durantin. La cinquième
-maison à gauche, entre les arbres... C'est là que madame Nobert
-demeure.»
-
-Des arbres, il y en avait plusieurs, en effet, et d'assez beaux, dans
-le petit jardin que traversa l'étranger pour arriver chez Mᵐᵉ Nobert.
-Sans doute, la paysanne, venue dans la grande ville pour des raisons
-qui n'étaient pas toutes de préférence, avait été séduite par l'aspect
-provincial de ce petit coin, par ces lambeaux de verdure et par ce
-large horizon, qui lui épargneraient la nostalgie d'un trop complet
-exil.
-
-La maison n'avait que deux étages, et il n'y avait pas de concierge.
-Comme le jeune homme faisait tinter en entrant la sonnette de la petite
-porte extérieure, une tête surgit hors d'une fenêtre, au premier. Le
-visiteur s'avança de trois pas et regarda cette tête. Des cheveux gris,
-partagés en bandeaux et couverts au sommet par une étroite coiffure en
-tulle noir, encadraient un visage flétri, mais avenant et fin. C'était
-une femme qui paraissait plutôt vieillie que vieille, car, justement,
-l'épaisseur de ces bandeaux, fort éloignés encore d'être blancs, et
-l'éclat de deux yeux foncés, contrastaient avec la pâleur, l'air usé,
-émacié, de la figure.
-
-Le nouveau venu s'était découvert, et, sans dire un mot, continuait de
-regarder cette femme.
-
-—Que désirez-vous, monsieur?» demanda-t-elle.
-
-—«Madame Nobert, madame.
-
-—C'est moi.»
-
-Il le savait, celui qui, dès l'apparition à la fenêtre, avait reconnu
-ce visage et s'étonnait douloureusement de le trouver si dévasté.
-Aussi, quand elle dit: «C'est moi», il demeura encore immobile, perdu
-dans sa contemplation rêveuse. Elle dut insister pour savoir ce qu'il
-souhaitait.
-
-—«Voulez-vous être assez bonne pour me recevoir, madame?
-
-—Montez,» dit-elle simplement.
-
-Elle lui ouvrit un petit salon d'une vulgarité naïve, tout encombré de
-bibelots disparates, où l'on devinait les souvenirs d'une existence
-rustique et sentimentale. Il y avait des fleurs sous des globes, des
-photographies dans des cadres communs, des vases gagnés dans des foires
-de village, des graminées sèches dans des cornets de porcelaine, toutes
-sortes d'humbles et laides choses, dont chacune parlait sans doute à
-celle qui les jugeait précieuses un langage attendrissant.
-
-Tout de suite le regard de Michel se fixa sur une place de la
-cheminée,—une place d'honneur, devant la pendule,—où se dressait, pâli
-sous son verre, dans son encadrement de peluche, le portrait d'un gamin
-de dix ans.
-
-—«Madame,» dit-il, tandis qu'une émotion assourdissait sa voix,
-«sommes-nous bien seuls ici?»
-
-Elle inclina la tête.
-
-—«Oui, monsieur.
-
-—Ce que j'ai à vous apprendre est grave. Je viens de la part d'une
-personne...»
-
-Il n'acheva pas. Il la voyait joindre les mains, mordre sa lèvre
-tremblante. Et quelle interrogation affolée jaillissait de ses yeux!...
-
-Les beaux traits du jeune homme se contractèrent. Il haleta.
-
-—«Je lui ressemble, n'est-ce pas?...» dit-il en désignant la
-photographie d'enfant sur la cheminée, tandis qu'une espèce de sanglot
-hachait les syllabes sur ses lèvres.
-
-Louise Nobert jeta un cri.
-
-—«Est-ce possible?... Michel!...»
-
-Il dit:
-
-—«C'est moi... Maman!...»
-
-Tous deux étaient aux bras l'un de l'autre. Elle, pleurant et riant,
-frémissante d'une de ces secousses qui bouleversent l'âme et le corps,
-balbutiait:
-
-—«Mon petit... mon petit... mon enfant!... Ah! j'avais bien raison
-d'espérer toujours!... je ne pouvais pas croire... quelque chose me
-disait... Dieu! si elle m'avait écouté, elle vivrait peut-être encore.
-
-—Qui cela?» demanda Michel en s'écartant.
-
-Louise ne remarqua pas la précipitation avide de la question, l'émoi
-déjà tombé, la fulguration brève des prunelles dans la face revenue au
-calme de ses lignes parfaites. Pourtant elle le dévorait des yeux, le
-regardant avec une tristesse soudaine dans son délire de joie.
-
-Il interrogea de nouveau:
-
-—«Qui cela?... Qui vivrait encore?...»
-
-Alors, doucement, avec un âpre sourire de sacrifice, elle répondit:
-
-—«Ta mère.
-
-—Ma mère!...»
-
-Il ne s'étonna pas. N'avait-il pas, depuis tant d'années, rapproché
-les indices, sondé les obscurités de son enfance, réfléchi avec un
-cerveau d'homme fait. Ne soupçonnait-il pas la vérité? Serait-il
-revenu sans cela? Certes, quand, tout à l'heure, la brusque vision
-de cette physionomie qui lui fut si douce, et qu'avaient si rudement
-pétrie le temps et la douleur, le clouait sans voix au milieu du petit
-jardin... quand l'indicible explosion de tendresse, chez la maternelle
-créature, lui faisait ouvrir les bras, éclater le cœur, tout son être
-avait sombré dans une ivresse d'attendrissement. Mais, pour une telle
-ivresse, bientôt dissipée, il n'eût pas quitté la vie d'aventures menée
-au loin, et qui, malgré de dures alternatives, lui donnait ce qu'il
-préférait: des hasards passionnants, la liberté, l'espoir renouvelé
-sans cesse de quelque chance merveilleuse.
-
-Le fils du volontaire garibaldien, descendant des condottieri sans
-scrupules, cet enfant conçu dans la tourmente des périls et des
-passions, et dont la mère elle-même, dépourvue de la mièvrerie de
-son sexe et de son temps, portait dans ses veines la sève ardente
-des Solgrès du seizième siècle, gentilshommes entreprenants et
-batailleurs, ce Michel dont l'adolescence fut un invraisemblable roman,
-ne rapportait pas dans le milieu social où il rentrait des sentiments
-et des principes en concordance avec ce milieu. La femme aveuglée
-et ignorante, qui exultait en ce moment dans la joie étourdissante
-de le retrouver, allait, malgré sa simplicité, s'en apercevoir bien
-vite. Déjà la physionomie de Michel, dont elle admirait la beauté,
-n'exprimait que trop la satisfaction orgueilleuse de la haute origine,
-pressentie jadis, affirmée aujourd'hui. Tout, dans cette physionomie:
-l'éclair des yeux, le gonflement des narines, le retroussis altier
-des lèvres, la reniait, elle, l'humble nourrice, que toutefois Michel
-continua d'appeler «maman».
-
-—«Ainsi, maman,» disait-il, «mes pressentiments ne m'avaient pas
-trompé? Ah! même tout petit, je sentais bouillonner en moi une sève
-impérieuse. Non, je n'étais pas né de serviteurs, et je ne devais pas
-vivre pour obéir. Ma mère, n'est-ce pas? c'était celle que je nommais
-«marraine». C'était la marquise de Malboise?
-
-—Oui,» répondit Louise, qui sentit comme une onde froide lui noyer le
-cœur, à mesure qu'il parlait...
-
-—«Et mon père?...
-
-—Ton père s'appelait Michel Occana.
-
-—D'Occana,» rectifia le jeune homme.
-
-—-«Non, je ne crois pas,» fit Louise, étonnée.
-
-—«Voyons!... Une Solgrès ne pouvait aimer qu'un homme noble comme
-elle-même. Vit-il toujours?
-
-—Non... Il est mort avant ta naissance. Autrement il aurait épousé ta
-mère.
-
-—Vous voyez bien!...»
-
-Elle ne voyait pas. Elle ne suivait pas dans ce cerveau chimérique
-l'envol des impatientes hypothèses. Mais le ton fiévreux, tendu, de
-l'interrogatoire, lui causait une impression pénible. Ce fils ne
-cherchait pas à connaître ses parents pour les aimer, pour sentir leur
-amour monter vers lui de leur tombe close, mais pour s'assurer qu'il
-devait la vie à des grands de ce monde... Et avec quelle indifférence
-il acceptait son dévouement, à elle-même, ne demandant même pas
-pourquoi elle l'avait si complètement adopté!
-
-Cependant leur entretien se poursuivait sans suite, dans un tumulte
-de questions sans réponses, et de réponses que rien n'appelait. Ils
-avaient tant à s'apprendre! Chacun avait conçu la réalité si différente
-de ce qu'elle était! Le travail accompli par leur cerveau pour passer
-des suppositions—longuement échafaudées—à la nette conception des
-faits, retardait sur la volubilité de leurs paroles. Et bien des mots
-tombaient sans être saisis, comme si les deux interlocuteurs eussent
-parlé des langues étrangères.
-
-—«Comment le marquis de Malboise a-t-il réussi à te faire passer pour
-mort?» interrogeait Louise. «T'avait-il perdu?... Enfermé?... Lui
-avais-tu échappé volontairement?... Et ton silence?... Obéissais-tu à
-des menaces?... à quelque abominable consigne?...»
-
-Au nom du marquis de Malboise, le visage de Michel s'était contracté de
-haine.
-
-—«Ah! maman,» s'écria-t-il, «dites-moi qu'il vit toujours, celui-là!
-
-—Il vit.
-
-—La justice n'est donc pas un vain mot. Et... il est heureux?
-
-—Heureux, riche, influent, estimé, envié... autant qu'un homme peut
-l'être.
-
-—Tant mieux!» murmura Michel. «Il souffrira davantage de tout perdre.
-
-—Mon pauvre enfant!... Quel mal a-t-il pu te faire?... Et tu ne sais
-pas encore tout.
-
-—C'est toi qui ne sais pas tout. Cet homme est un assassin!
-
-—Comment?... Qui a-t-il tué?
-
-—Moi.
-
-—Toi!!... Mais tu es vivant!»
-
-Le jeune homme eut un ricanement d'amertume.
-
-—«Vivant?... De quelle vie!... Si tu savais!... Mais cette existence
-même... cette existence qui n'a été qu'une longue misère jusqu'à ce
-que j'en aie fait une longue révolte, ce n'est pas sa faute si je
-la possède encore. Quand il m'a emmené dans cet odieux voyage, moi,
-l'enfant que j'étais alors, faible et forcément soumis, c'était pour
-me faire disparaître, pour me supprimer lâchement...
-
-—Mon Dieu!...
-
-—Ce marquis de Malboise, que tout le monde honore, qui, sans doute,
-siège encore à la Chambre, il m'a traîné dans une solitude affreuse,
-pour me précipiter dans un gouffre, d'une hauteur de trois cents
-mètres!...»
-
-Louise joignit des mains tremblantes. L'horreur dilatait ses yeux,
-retirait tout le sang de son visage, de cet honnête visage de pauvre
-femme vieillie, qui n'a jamais vu de l'existence que l'étroit chemin de
-sacrifice et de devoir, où, aveuglément, elle a marché.
-
-—«Est-ce que de tels crimes sont possibles?» balbutia-t-elle.
-
-—«Si je n'ai pas été mille fois brisé sur les aiguilles des rocs,»
-poursuivit Michel, «c'est parce que les branches d'un sapin ont arrêté
-ma chute. Leurs bras souples et veloutés m'ont saisi au passage, comme
-si, dans ce lieu, pourtant effroyable, la cruauté des choses se fût
-refusée à égaler la cruauté d'un homme. Je suis resté suspendu parmi
-les rameaux de cet arbre, évanoui, meurtri, déchiré, mais non pas
-mort...
-
-—Mon petit!... mon petit!... mon pauvre petit!...» gémissait Louise,
-que les sanglots étouffaient. Sa bouche gonflée de larmes balbutia
-encore: «Ah! si elle avait su!...»
-
-Car son indignation, sa pitié, son regret étaient doubles. Elle avait
-dans sa poitrine deux cœurs de mère, le sien et celui d'Armande. Ce que
-celle-ci aurait éprouvé la bouleversait autant que ce qu'elle éprouvait.
-
-—«Écoute, maman, écoute...» reprit le jeune homme, que son souvenir
-emportait, et qui, dans cette évocation de cauchemar, trouvait une
-douceur à répéter ces deux syllabes: «maman», autrefois jetées avec
-tant d'épouvante enfantine aux échos du précipice. «Te figures-tu,
-quand je revins à moi?... J'étais seul, dans un endroit effrayant...
-Il faisait nuit... De vives douleurs me tenaillaient la chair... Le
-sang coulait de mon visage et de mes mains... Et j'avais au cœur une
-palpitation d'effroi que je ne saurais te dire, à l'idée qu'on avait
-voulu ma mort, qu'un homme dont le pouvoir me semblait sans bornes
-avait résolu que je périrais, et me supposait à cette heure anéanti par
-sa main.
-
-—Mais c'est un monstre, cet homme!» cria Louise en se dressant, le
-poing crispé. «Il mérite les pires supplices!...
-
-—Il n'y échappera pas, sois tranquille,» dit Michel, avec une sombre
-résolution.
-
-—«Mais comment n'es-tu pas mort de frayeur et d'horreur?... Qui t'est
-venu en aide, malheureux enfant?...
-
-—Moi-même, d'abord. Tu sais que, dès cet âge, je ne manquais pas
-d'énergie. Je commençai par me laisser glisser au bas de l'arbre aussi
-doucement que je pus. Guidé par un clapotement de source, et malgré
-l'obscurité, je découvris un filet d'eau comme il en ruisselle partout
-dans ces rochers. Là, je lavai mon visage et mes mains, qui n'avaient
-que des écorchures. Puis, trop meurtri pour marcher, et n'osant
-d'ailleurs descendre jusqu'au fond de la vallée sous la nuit noire, je
-me blottis comme je pus dans une excavation, et j'attendis le jour. Au
-matin, des bergers me secoururent.
-
-—Leur as-tu dit qui tu étais, ce qui venait de t'arriver?...
-
-—Pas de danger, maman!...
-
-—Pourquoi, mon Dieu?... Et pourquoi n'es-tu pas accouru tout de suite
-auprès de nous?
-
-—Mais, comprends donc ma terreur! Retourner à Solgrès, reparaître
-devant monsieur de Malboise, me semblait la pire catastrophe qui pût
-encore m'arriver. Plutôt m'enfuir au bout du monde. Je devinais bien
-que le marquis avait intérêt à ma mort, qu'il se croyait à jamais
-débarrassé de moi. Il avait dû inventer quelque histoire au sujet de ma
-disparition. Et si je ressuscitais pour sa confusion et le renversement
-de son espoir, à quelle fin terrible, et cette fois certaine, sa fureur
-ne me vouerait-elle pas? N'avais-je pas jugé combien il est facile à
-un homme sans scrupules de tuer un enfant? Et je ne doutais pas que
-celui-ci ne réalisât toujours toutes ses volontés.
-
-—Hélas! en effet. Il ne les a que trop réalisées!
-
-—Qu'est-ce à dire?...
-
-—Ta mère, la marquise de Malboise, avait fait un testament en ta
-faveur. Elle te léguait Solgrès.
-
-—Solgrès!...» s'écria Michel avec un accent que rien ne saurait
-traduire.
-
-Son âme aventureuse et pleine d'orgueil avait vibré follement à ce
-nom. Solgrès... Le château... le parc immense... les fermes... les
-futaies majestueuses, l'opulente demeure... Tout ce qui restait dans
-son souvenir comme l'image de la magnificence, rehaussé encore par le
-mirage des premières années, et par le recul des années de détresse.
-Solgrès!... Lui, le maître de Solgrès! Lui, qui avait erré par le
-somptueux domaine, petit être dédaigné, avec le triple poids sur ses
-épaules de la pauvreté, de la faiblesse et de la servitude. Pantelant
-de joie et d'inquiétude, il cria:
-
-—«Ce testament... On ne l'a pas détruit?...»
-
-La Louison secoua tristement la tête.
-
-—«Non... On ne l'a pas détruit. Il reste intact, dans la cachette même
-où ta mère l'a placé. Mais on lui en a fait écrire un autre.
-
-—Un autre!...
-
-—Oui.
-
-—En faveur de qui?
-
-—De ton assassin.
-
-—Et elle était ma mère!...» râla Michel, foudroyé.
-
-—«Ne l'accuse pas. Ta perte l'avait presque privée de raison.
-
-—Mais j'attaquerai le second testament,» déclara Michel.
-
-Il s'était levé... Il tournait dans la petite pièce comme un fauve en
-cage à qui l'on vient d'arracher sa proie. Il écumait... Sa rage était
-effrayante à voir.
-
-—«Cet homme,» grondait-il, «cet homme ne mourra que de ma main, si ce
-n'est par celle du bourreau.»
-
-Louise, dans une consternation muette, regardait bouillir et fumer ce
-sang,—qui n'était pas le sien, malgré le mensonge de l'état civil et
-les artifices de la première éducation. Ah! non, ce n'était pas le fils
-de sa chair domptée, patiente, ce garçon fougueux et déchaîné. En lui
-se détendait le ressort terrible de la race. Mais ce ressort, faussé
-par la haine et le malheur, n'agissait si violemment que dans le sens
-des passions mauvaises.
-
-Pourtant la tourmente s'apaisa. La réflexion suivit. Michel, assis
-de nouveau, renfermé maintenant dans une espèce de positivisme net
-et froid qui voulait se rendre compte de tout avant de rien décider,
-adressait à sa mère adoptive un interrogatoire serré, catégorique.
-
-Quelle était au juste sa situation? Socialement, il n'existait plus.
-Son faux acte de naissance se trouvait complété par un faux acte de
-décès. Passant pour Armand-Michel Bellard, qu'il n'était pas, il avait
-été déclaré mort alors qu'il était encore vivant. Que lui servirait-il
-de réclamer cette personnalité étrangère à la sienne et dont le destin
-le débarrassait? A contester le second testament de la marquise de
-Malboise au nom du premier? C'eût été la plus inutile des folies. Aucun
-tribunal n'aurait cassé les dispositions dernières de la testatrice
-sous le prétexte d'intentions que rien ne démontrait, puisqu'il aurait
-fallu prouver qu'elle n'avait pas pu mettre en doute la mort du premier
-légataire? Et quand même?... Jamais les intentions, même évidentes, ne
-peuvent être opposées aux actes en matière de testament. Et quelles
-conséquences ne découleraient pas d'une intervention judiciaire, qui
-risquerait de faire découvrir la substitution d'enfant, la fraude à
-l'état civil? Mais le résultat immédiat d'une telle revendication
-serait de faire tomber Michel sous le coup de la loi militaire et de
-lui imposer trois ans de service dans l'armée. Perspective affreuse
-pour ce caractère affolé d'indépendance, qui ne se plierait à aucune
-discipline, et pour cette nature sensuelle, affamée de toutes les
-jouissances de la vie.
-
-Quel avantage lui restait-il donc à redevenir Michel Bellard?
-
-Sa vengeance?... L'accusation de tentative de meurtre contre le
-marquis?... Quelle piètre revanche? Et qui le croirait? Singulière
-victime, qui disparaissait pendant douze années, puis revenait dans
-toute la force d'une superbe et virile jeunesse, se plaindre d'avoir
-été tuée autrefois!... Il faudrait autre chose que cette imputation
-ridicule pour ébranler la situation d'un marquis de Malboise. Le
-revenant équivoque n'ébranlerait pas d'une ligne les solides assises
-d'une telle fortune politique et sociale. Au contraire... C'est lui qui
-s'y briserait... D'ailleurs, l'intervention de la justice, à laquelle,
-d'abord, il avait songé, et que réclamait à présent de toutes ses
-forces l'honnête et naïve Louise Nobert, devait paraître scabreuse à
-Michel pour d'autres raisons. Celles-là, il ne les disait pas. Son
-passé, pour si court qu'il fût, ne laissait pas d'être gênant, et
-il préférait que nul ne se mît en devoir de le sonder. Ce qu'il en
-racontait à la vieille femme crédule, toute transportée pour lui de
-pitié et d'admiration, eût paru louche à tout autre qu'à cette simple
-créature. Et cependant il passait bien des détails sous silence.
-
-Après avoir été recueilli par des bergers au fond des gorges de la
-Basteï, et leur avoir, en sa terreur, déclaré qu'il était orphelin,
-seul au monde, Michel s'était employé à des travaux rustiques pour
-gagner le pain qu'on lui donnait dans un pauvre village de la Suisse
-saxonne. Quelques misérables familles de cette contrée ayant résolu
-de se joindre à une bande d'émigrants pour chercher fortune en
-Amérique, le projet séduisit ce petit être brûlant d'imagination et
-de hardiesse. Il trouva moyen de se faire emmener, mettant tout en
-œuvre pour se rendre indispensable—d'une souplesse qui l'abaissait
-aux besognes les plus viles, d'une ingéniosité, d'une finesse, d'une
-décision audacieuses, qui le haussaient jusqu'au prestige auprès de
-ses lourds et grossiers compagnons. En Amérique, dans les faubourgs
-des grandes villes, où il essaya de tous les bas métiers, comme dans
-les entreprises agricoles du «_Far-West_», où il fit le coup de feu
-contre les Indiens, il traversa des périodes d'horrible misère, et
-trempa sa jeune âme dans cette noire région de sauvagerie qui se creuse
-au-dessous des civilisations les plus brillantes. Dans toute société,
-il y a des irréguliers, qui, par suite des circonstances ou de leurs
-vices, sont rejetés hors cadre, pour ainsi dire, abhorrant un ordre
-général auquel ils n'ont pas pu, ou pas voulu, s'adapter. Ceux-là
-ne mettent pas leur espoir dans le travail, mais dans la rapine, ne
-souhaitent pas un salaire, mais un butin. «Gagner sa vie» n'a pas de
-sens pour eux, à moins que ce ne soit dans l'acception du joueur qui
-attend tout d'un hasard et se sent résolu à y aider en trichant.
-
-Tels furent les gens vers qui la fatalité de son destin porta Michel.
-Ses penchants, sa jeune expérience du monde, n'étaient pas pour l'en
-éloigner. N'avait-il pas vu, lui, chétif, un puissant devenir son
-assassin?... L'acte infâme, inaccompli matériellement, n'avait que trop
-réussi dans le domaine moral. L'enfant jeté par-dessus les rochers de
-la Basteï ne s'y était pas fracassé les membres, mais, au choc, avait
-senti se dévaster son âme et se rompre tous les liens qui l'attachaient
-à l'existence normale. Cette société, où il n'avait plus de place, dont
-il se trouvait retranché civilement, il la jugeait construite sur la
-force, le mensonge et la violence. Il la haïssait et ne songeait qu'à
-l'exploiter. Ses qualités héréditaires: fierté, témérité, intelligence,
-détournées de leur juste direction, ne faisaient qu'ajouter leurs
-véhémences à ses théories, comme des forces fatales. Déjà, en
-Amérique, sa conduite s'était accordée, par une logique terrible,
-avec ses sentiments. Las et exaspéré d'une misérable existence aux
-États-Unis, Michel était parti pour le Brésil. De là, il avait passé
-dans l'Uruguay. Tout de suite, en ces républiques de la péninsule
-méridionale, où la discipline sociale est très relâchée, il s'était
-senti plus à l'aise que dans les stricts rouages de la confédération
-anglo-saxonne. Il tombait chez des races dégénérées, d'origine latine,
-et sa mentalité à demi-italienne s'accordait mieux avec la leur. Puis,
-le brigandage à peine dissimulé qui s'exerce aux frontières de ces
-pays bâtards, sur la limite des pampas immenses, les coups de fortune
-hasardeux qu'on y peut risquer, sous couleur de trafic, tentèrent ses
-instincts d'aventurier. Mais, ce qui acheva de le démoraliser, ce fut
-le jeu. On ne se doute pas en Europe de la frénésie avec laquelle on
-manie les cartes dans les tripots de Rio-Janeiro, de Montevideo ou de
-Buenos-Ayres, ni des scènes de lucre et de sang qui surviennent parmi
-ces milieux louches et cosmopolites, où passe l'écume des deux mondes,
-et où la police locale, souvent complice d'ailleurs, ne se soucie pas
-de mettre le nez.
-
-Voilà d'où venait ce beau garçon, sous les traits de qui la vieille
-Louise croyait revoir l'enfant innocent qu'elle pressait jadis sur son
-cœur et berçait dans ses bras. Elle aurait pâli, la pauvre femme, si
-elle avait aperçu les images évoquées sous ce front gracieux et uni,
-tandis que Michel résumait ses aventures en un récit soigneusement
-expurgé. Elle n'aurait pas eu ce sourire avec lequel elle lui disait:
-
-—«Tu as dû te faire bien apprécier là-bas. Tu y avais sans doute une
-belle position. Car te voilà chic et flambant comme un monsieur.»
-Elle ajouta: «Tu ne perdras rien cependant à être revenu de si loin
-pour embrasser ta maman Louison. Car j'ai à te remettre une petite
-fortune. La marquise de Malboise m'avait confié—avec le testament qui,
-malheureusement, n'est plus valable,—tous ses bijoux de famille. Ils
-sont restés dans la cachette même où nous les avons enfermés ensemble.
-
-—Comment!... Mais tu pouvais me considérer comme mort.
-
-—J'ai toujours conservé de l'espoir.
-
-—Et si je n'étais pas revenu?
-
-—Eh bien, le coffret et son contenu seraient restés là où ils sont—sous
-terre. Je n'allais pas livrer ces souvenirs sacrés de ma pauvre
-maîtresse morte à monsieur de Malboise, qui l'avait tant fait souffrir
-et qui déjà n'est que trop riche, grâce à elle.
-
-—Mais toi?
-
-—Quoi donc?... Moi?...
-
-—Tu pouvais t'approprier ces bijoux.
-
-—Ils ne m'appartenaient pas.
-
-—N'étais-tu pas l'héritière légale de ton fils Michel Bellard,
-officiellement décédé?»
-
-Louise élargit ses yeux d'étonnement.
-
-—«Je n'avais jamais pensé à cela,» dit-elle. Et elle ajouta, tandis
-que, lentement, la réflexion se dégageait dans son esprit: «Ça ne fait
-rien. C'était sacré. Jamais on ne m'aurait persuadée que j'avais des
-droits sur ces choses précieuses.»
-
-Michel la considéra avec un singulier sourire, demi narquois, demi ému.
-Puis il dit,—et ce fut toute l'expression de sa gratitude:
-
-—«C'est épatant, ça!»
-
-Cependant, l'idée de ces joyaux, de ces pierreries, de cet or, qui
-gisaient en lieu sûr pour lui, le faisait trembler de joie, lui ôtait,
-pour l'instant, son désir de vengeance. Sa hâte, fébrilement, éclata.
-Il aurait voulu courir et s'en emparer tout de suite. L'après-midi
-était trop avancé. Il décida de se rendre le lendemain matin dans les
-souterrains de Solgrès. Maman Louison, proposa-t-il, l'accompagnerait.
-Celle-ci n'en vit pas la nécessité.
-
-—«Cela me ferait mal,» soupira-t-elle. «Il me semblerait que je déterre
-cette pauvre marquise Armande, que je vais faire sauter hors de terre
-son cœur saignant. T'ai-je dit, mon petit, que le mien est atteint?
-Oui, j'ai une maladie de cœur. Épargne-moi. Je te décrirai si bien la
-place que tu la retrouveras sans peine.
-
-—J'entrerai dans le souterrain par les bois,» fit Michel. Je n'aurai
-pas besoin de pénétrer sur le domaine.
-
-—Retrouveras-tu facilement l'ouverture?
-
-—Que oui! J'y ai joué assez souvent. Nous faisions les brigands dans
-les cavernes avec mes petits camarades du village. Mais c'est heureux
-qu'il y ait des issues au dehors. Car monsieur de Malboise ne doit pas
-prêter au premier venu la clef de la porte de fer.
-
-—J'en ai une clef,» dit Louise.
-
-—«Toi!... Une clef?... Vraiment?...»
-
-Pourquoi eut-il ce sursaut passionné, cet éclair triomphant dans ses
-yeux noirs? Il ne se l'expliqua pas lui-même. Une issue secrète...
-une clef qui en rendait maître à l'insu de tout le monde, car, après
-vingt-cinq ans, nul ne se souvenait qu'elle fût restée aux mains de
-l'ancienne confidente,—cela venait de faire tressaillir d'aise l'homme
-d'aventures, le chercheur de hasards ténébreux, sans qu'il pût prévoir
-encore le parti qu'il en tirerait.
-
-—«Tu me la donneras, maman, cette clef?...»
-
-Elle eut un silence un peu soucieux.
-
-—«Pour quel usage? Moi, je ne la gardais que comme un souvenir. Elle
-est enveloppée dans un papier indiquant de la rendre au marquis de
-Malboise, s'il m'arrivait quelque chose.
-
-—On n'est tenu d'aucune loyauté envers un pareil bandit.
-
-—Oh! mon enfant!...» Un timide reproche passa sur la douce figure
-vieillie.—«C'est pour soi-même qu'on est loyal. Non, vois-tu... cette
-clef ne doit pas sortir de mes mains. La marquise Armande me l'a
-donnée. Elle est bien à moi. Mais je ne dois la transmettre qu'au
-propriétaire de Solgrès.»
-
-Michel n'insista pas.
-
-Aussi bien, qu'est-ce qui pouvait le toucher, à cette heure, hors la
-marche des aiguilles sur un cadran, car il lui semblait que jamais
-n'arriverait ce lendemain, qui lui livrerait un trésor. D'une oreille
-presque distraite, il écoutait les révélations que Louise, maintenant,
-lui faisait sur son père. L'héroïsme du volontaire garibaldien ne
-le toucha pas outre mesure. Immobile, l'air absorbé, il laissait son
-esprit voler vers l'avenir, tandis qu'il semblait perdu dans une
-respectueuse contemplation du passé. Quelle serait la valeur des
-bijoux contenus dans la cassette?... Quel genre de vie adopterait-il
-désormais? Quel nom prendrait-il?... Les perspectives neuves et libres,
-ouvertes devant lui, l'éblouissaient. Nuls liens, nuls devoirs, nulle
-personnalité antérieure, n'entravaient sa marche future. Il n'avait
-même pas d'état civil. Et il possédait de quoi s'en fabriquer un, car
-il rapportait de ses sombres aventures en Amérique les papiers d'un
-homme disparu, qu'il modifierait à sa guise par un facile maquillage.
-
-Quand il prit congé pour ce jour-là de sa mère adoptive et qu'elle lui
-demanda son adresse, il dit au hasard le nom d'un hôtel élégant, où il
-comptait se transporter avec sa prochaine richesse.
-
-—«Je vais l'inscrire,» dit-elle, en mettant ses lunettes.
-
-Tandis qu'elle traçait quelques mots de sa grosse écriture appliquée de
-paysanne, le jeune homme regardait par-dessus son épaule. Il éclata de
-rire.
-
-—«Michel Bellard!...» lut-il à haute voix. «Mais non, maman! Tu sais
-bien qu'il est mort, le petit Bellard.»
-
-Sa gaieté troubla l'humble femme.
-
-—«Que veux-tu dire?... N'est-ce pas ton nom?...
-
-—Jamais de la vie!... A quoi me servirait d'avoir du sang noble dans
-les veines, si je dois m'appeler comme un domestique?»
-
-Une faible rougeur colora les joues ridées. Une vapeur humide embruma
-les verres des lunettes.
-
-—«Alors?...
-
-—Alors je suis Michel d'Occana, puisque ainsi se nommait mon père.
-
-—Non,» corrigea Louise, enlevant la particule: «Michel Occana.
-
-—Qu'importe?
-
-—Et si sa famille réclame?...
-
-—Elle réclamera, _ma_ famille! Ça me donnera l'avantage de faire sa
-connaissance. Et nous verrons!»
-
-Il fanfaronnait d'un ton léger, avec tant d'animation radieuse sur sa
-jeune physionomie que sa mère adoptive en oublia la récente blessure.
-
-—«C'est vrai que tu es bâti en grand seigneur, toi, jusqu'au bout des
-ongles.
-
-—Tu seras quand même ma maman Louison,» dit-il en l'embrassant, «Mais
-entre nous seulement... Jamais devant le monde.»
-
-
-
-
-IX
-
-_LE FOND DE LA CASSETTE_
-
-
-Dans un salon de cercle, aux environs de la Madeleine, des hommes,
-pour la plupart en costume de soirée, se pressaient, assis ou debout,
-autour d'une table de baccara. On jouait gros jeu depuis une heure, et
-la veine n'avait pas favorisé le banquier. Cependant il faisait bonne
-contenance, sous des regards dont l'attention aiguë aurait pu blesser
-quelqu'un de susceptible.
-
-C'était un fort beau garçon, de cette beauté un peu exotique,—le teint
-trop mat, les yeux et les cheveux trop noirs,—que, précisément, on a
-chance de rencontrer dans les cercles ouverts, où l'on est admis en
-passant, sur simple présentation.
-
-Une voix gouailleuse dit:
-
-—«Cent louis qui tombent.»
-
-Le banquier tourna légèrement la tête.
-
-—«Ça va», dit-il. «Et davantage si vous voulez.
-
-—Allons donc!... Une plaisanterie!... Vous ne les avez plus en banque.
-
-—Je les tiens sur parole.»
-
-Il y eut un silence, peu flatteur pour l'étranger. Celui-ci appela le
-garçon de jeu.
-
-—«Donnez-moi des jetons,» lui dit-il. «Pour deux cents louis.»
-
-L'homme se pencha, murmura tout bas quelque chose.
-
-—«Oh! mon Dieu,» ricana le bel étranger, «on manque plutôt de
-confiance, dans votre boîte. Tenez...» ajouta-t-il en plongeant la
-main dans une poche intérieure de son habit, «c'est vrai, je n'ai plus
-d'argent sur moi. Mais me prêterez-vous, si je vous laisse ceci en
-gage?»
-
-D'un geste négligent, il tendait une admirable émeraude, soutenue par
-une mince chaîne d'or. Un des assistants s'écria:
-
-—«Mais c'est une ferronnière! Vous avez donc dévalisé votre
-trisaïeule?...
-
-—Un bijou de famille... Je l'avais sur moi pour le faire monter en
-bague. Ça tombe bien, puisque vous m'avez si proprement ratissé,
-messieurs.»
-
-Le garçon de jeu emporta l'émeraude, et, l'ayant montrée au caissier,
-il revint avec deux cents louis de jetons, qu'il plaça devant le
-banquier. Celui-ci tailla, jeta une bûche au tableau de droite, qui
-portait les deux mille francs. Il eut un imperceptible sourire, donna
-sept au tableau de gauche, et se servit. La seconde carte du premier
-tableau fut un huit. Celle de l'autre un quatre. Le banquier retourna
-ses cartes. Il avait un roi et un valet. Une rumeur légère courut dans
-le groupe.
-
-—«Tirez-vous?» demanda-t-il à gauche.
-
-Sur la réponse affirmative, il lança un cinq.
-
-Et tout à coup, devant lui, à côté de ses deux figures, on aperçut le
-neuf de carreau.
-
-—«Gagné,» dit-il tranquillement.
-
-Déjà on poussait vers lui les mises des deux tableaux, quand une voix
-s'éleva:
-
-—«Pardon! Je demande qu'on examine le jeu de cartes dont se sert
-monsieur d'Occana.
-
-—Mais, monsieur!...»
-
-Un brouhaha se produisit, les uns tenant pour l'interrupteur, les
-autres criant que de pareils procédés disqualifiaient un cercle.
-Les mots vifs commençaient à partir, quand un accord général se fit
-brusquement sur cette nouvelle: il y avait deux neuf de carreau dans le
-jeu de cartes du banquier.
-
-—«Gredin!... Misérable!...» hurlèrent les plus animés en lui mettant la
-main au collet.
-
-Blanc comme le plastron de sa chemise, celui qu'on avait appelé
-d'Occana cherchait à se dégager, en balbutiant:
-
-—«Mais, messieurs... C'est un accident... Comment pouvez-vous
-croire?... Je suis prêt à recommencer le coup.»
-
-Le gérant du cercle, accouru en hâte, intervint:
-
-—«Voyons, messieurs, pas de violences... C'est indigne de gentlemen
-tels que vous. La présence d'une double carte dans un jeu peut
-parfaitement être fortuite. Et monsieur d'Occana vous donnera
-satisfaction en s'abstenant de revenir.»
-
-Ses efforts pour arrêter l'esclandre eussent peut-être moins bien
-abouti si tous les hommes qui se trouvaient là eussent eu la conscience
-et les mains nettes. Mais déjà quelques-uns avaient filé, ne se
-souciant pas d'éclaircissements où la police devait intervenir.
-D'autres se disaient qu'ils passeraient un mauvais quart d'heure chez
-eux si leurs noms apparaissaient dans cette affaire. Les plus honnêtes,
-ceux qui avaient le droit de crier plus haut, étaient en même temps les
-moins empressés à figurer dans une histoire de ce genre. Les plus tarés
-se demandaient où ils iraient jouer si l'on fermait ce cercle trop
-accueillant. Pour toutes ces raisons, M. d'Occana se trouva bientôt
-sans plus d'encombre sur l'escalier, poussé par le gérant, qui lui
-glissait son émeraude dans la main, en lui conseillant de ne jamais
-revenir, tandis que, derrière lui, se tordaient les valets de pied en
-culotte de panne.
-
-Le jeune homme traversa la rue Royale, suivit les boulevards et
-l'avenue de l'Opéra. Malgré l'heure tardive, il y avait encore des
-flâneurs aux terrasses des cafés, tant la suave nuit de juin avait de
-charme. Le joueur malheureux s'en détourna, comme en une fuite, et
-courut se réfugier chez lui, dans son petit appartement luxueux de la
-rue Saint-Augustin.
-
-Sa chambre apparut, quand il eut tourné le commutateur, avec les
-chatoiements de soies pâles, les scintillements d'étroits carreaux
-multiples et les lignes serpentines du _modern-style_.
-
-Il ouvrit son armoire, en tira un coffret, qu'il posa sur une table.
-
-C'était une boîte en acier solide et pesante, dont les parois
-externes, jadis vernies et ornées de peintures, montraient des plaies
-rougeâtres de métal oxydé. Telle quelle, telle qu'il l'avait retirée
-du souterrain, Michel se plaisait à contempler et à manier cette
-cassette. Que de plaisirs en étaient sortis depuis dix-huit mois! Grâce
-à elle, il avait, pendant une année et demie, vécu la vie triomphante
-et joyeuse que le destin devait, pensait-il, à un descendant d'une des
-plus aristocratiques familles de France. Lui, qui avait dans ses veines
-le sang des Solgrès, et sur sa face, dans ses membres fins, l'élégance
-et la grâce italiennes, quel viveur magnifique il aurait fait s'il
-eût été reconnu légalement par sa mère! Elle en avait eu l'intention.
-Ce n'est pas elle qui l'avait renié. Les fatalités sociales s'étaient
-trouvées plus fortes que cette volonté de femme. Michel le savait,
-par les plus irréfutables preuves. Aussi cette mère, dont le nom
-remplissait d'orgueil, cette Armande, marquise de Malboise, qui l'avait
-porté dans son sein, qui l'avait chéri à en perdre la raison et à en
-mourir, elle rayonnait bien haut dans l'âme pervertie, mais non tout à
-fait avilie, de l'aventurier.
-
-Celui qui se faisait appeler maintenant Armand-Michel d'Occana était un
-homme qu'aucune croyance, aucun respect, aucune tendresse n'arrêtaient
-dans l'assouvissement de ses passions. Toutefois un sentiment exalté et
-pur fleurissait en lui parmi le taillis empoisonné des convoitises, des
-vanités, des haines et des vices. C'était le culte voué à la mémoire
-de sa mère, depuis qu'il avait appris par Louise de quel amour et à
-travers quels tourments la malheureuse l'avait aimé.
-
-En ce moment même, tandis que ses doigts palpaient, en l'ouvrant, le
-coffret d'acier, il éprouvait, à ce contact, l'émotion vague toujours
-puisée auprès de ce témoin de la maternelle sollicitude. Il souleva le
-couvercle. L'intérieur, capitonné de velours bleu, apparut. Quel espoir
-insensé animait Michel?... Ne savait-il pas que la cassette était
-vide. Cependant il en tâta tous les recoins, dans l'idée de trouver
-peut-être encore un dernier vestige de ces admirables joyaux, vendus
-les uns après les autres. Pas une parcelle d'or ou de pierreries ne
-restait. Michel souleva la doublure du fond. Un papier se cachait entre
-le capitonnage et le métal. Il le tira et le relut pour la centième
-fois.
-
- «_Je lègue à mon filleul, Armand-Michel Bellard, mon domaine de
- Solgrès avec toutes ses dépendances, et je désire qu'il en porte
- le nom._»
-
- Signé: «ARMANDE,
- «_marquise de Malboise._»
-
-«Michel de Solgrès!... Je serais Michel de Solgrès, maître d'un des
-plus beaux châteaux de France!» se dit le fils du volontaire italien.
-«Ah! marquis de Malboise, tortureur de femmes, tueur d'enfants, voleur
-d'héritages, notre compte n'est pas encore réglé!... Vous avez de la
-chance que l'ivresse d'être riche et d'être jeune m'ait absorbé pendant
-dix-huit mois. Mais maintenant que je n'ai plus rien, je vous conseille
-de prendre garde à vous!...»
-
-Avec un geste de rage, le jeune homme jeta au fond de la cassette la
-ferronnière ornée d'une émeraude, le seul des bijoux légués par sa mère
-qu'il n'eût pas transmué en billets de banque, fait fondre à tenter la
-chance des cartes, des courses, ou laissé aux mains des courtisanes
-coûteuses, pour connaître, lui, le paria, la saveur des caprices
-princiers.
-
-Mais était-ce bien le dernier des joyaux maternels qu'il n'eût pas
-vendu? Tandis que, pour se coucher, il ôtait les boutons de sa chemise,
-quelque chose brilla sur sa peau, dans l'entre-bâillement du plastron.
-C'était, à une petite chaîne de façon ancienne, un médaillon en or,
-un simple médaillon de fillette. Quand Michel fut au lit, avant de
-s'endormir, il détacha cette chaîne, ouvrit ce médaillon, et considéra
-un instant le portrait de femme qu'il contenait:
-
-«Ma mère!...» murmura-t-il, «Armande de Solgrès, marquise de
-Malboise...»
-
-Il prolongea la pompe des syllabes avec un orgueil attendri. Puis il
-prononça encore à voix haute: «Votre fils a une âme indomptée comme la
-vôtre. Seulement vous étiez femme... la société vous a vaincue. Lui, il
-est un homme... Et il n'a pas dit son dernier mot...»
-
-Qu'eût-elle répondu, la martyre, si elle avait entendu ce fils tant
-chéri confondre sa révolte d'amante et de mère avec la rébellion
-de l'égoïsme et des appétits effrénés? Mais les lèvres du portrait
-demeurèrent closes. Et les yeux fanés de larmes ne virent pas du moins
-cette suprême misère.
-
-Quinze jours plus tard, au Casino d'Houlgate, les jeunes filles et
-les matrones n'avaient de regards et de sourires que pour un valseur
-charmant qu'on disait étranger, riche et de noble origine. Michel,
-persuadé que les chevaux et les cartes ne lui rendraient pas la petite
-fortune qu'ils lui avaient prise, renonçait aux succès du demi-monde
-pour voir s'il aurait plus de fruit à recueillir par ceux de milieux
-honnêtes. Cette plage familiale d'Houlgate lui semblait le champ
-favorable à ses nouveaux exercices. Dès les premiers quadrilles au
-Casino, après les faciles présentations toujours obtenues par un voisin
-d'hôtel, le jeune homme, ne connaissant du monde que les bas-fonds
-des républiques sud-américaines et les régions galantes de Paris,
-eut la stupeur de constater qu'il recevait, de la part de correctes
-bourgeoises, des avances aussi claires que jadis de ses compagnes de
-plaisir. Seulement, ici, c'était pour le bon motif. C'était l'invite
-au mariage, faite par les candides flirteuses de vingt ans et par les
-avisées mamans de quarante-cinq.
-
-Les entreprises conjugales ne se bornaient pas aux escarmouches du
-Casino. Bientôt M. d'Occana, «ce jeune homme si distingué», reçut
-des invitations pour les parties de tennis, les five o'clock ou les
-sauteries dans les villas particulières. Il accepta tout, et se rendit
-compte que, s'il demandait la main d'une de ses danseuses, n'importe
-laquelle, il aurait la presque certitude qu'on lui dirait: «oui». «Oui»
-avant les premiers renseignements. Mais après?... Michel d'Occana
-n'offrait aucune surface, à peine une personnalité authentique,—et
-encore... grâce à des papiers qu'il ne fallait pas regarder à la
-loupe,—nulle situation, et tout juste, avec ce qui lui restait sur la
-vente de l'émeraude, de quoi payer la bague de fiançailles.
-
-Le premier acte était facile à jouer, mais aller jusqu'au dénouement
-lui parut peu commode. Pour cette raison, l'aventurier jeta son dévolu
-sur une orpheline, Denise Rouval, déjà majeure, et qu'il sut rendre
-éprise de lui au delà de toute clairvoyance, de toute guérison.
-
-Cette jeune fille possédait une petite dot, et surtout des espérances,
-car elle hériterait certainement d'un oncle qui l'avait élevée.
-L'opposition invincible de l'oncle au mariage de Denise avec un si beau
-garçon, d'origine et d'avenir si troubles, fit hésiter celui-ci. Mais
-il se trouvait à bout de ressources.
-
-Épouser celle qui, folle d'amour pour lui, bravait tout, c'était se
-tirer momentanément d'affaire, grâce aux quelques milliers de francs de
-la dot, et dans la certitude des merveilleux hasards toujours attendus
-par le déclassé.
-
-Michel se considérait comme le créancier du destin. Et il y avait un
-homme qui portait le poids de la dette: c'était le marquis de Malboise.
-Un jour ou l'autre, il le forcerait bien à s'acquitter envers lui, ce
-bandit titré et puissant, qui se carrait sur le domaine volé, dans la
-magnifique demeure des Solgrès. Comment? Ce n'était pas facile. Le
-plan devait être médité à loisir, exécuté avec prudence.
-
-Lorsque Michel s'était vu à la tête des deux cent cinquante à trois
-cent mille francs que représentait le contenu de la cassette, le
-désir de jouir de la vie avec toute la force, toute l'avidité de ses
-vingt-cinq ans, dans ce Paris où il arrivait enfiévré d'appétits et
-de curiosité, lui avait ôté la faculté de méditation nécessaire pour
-combiner la revanche. Il avait du temps, de l'argent devant lui,
-pensait-il. C'eût été folie de tout compromettre par une démarche mal
-combinée. Folie surtout de ne pas goûter d'abord à la coupe de délices
-qui s'offrait à ses jeunes lèvres, si longtemps séchées par toutes les
-soifs et crispées par toutes les amertumes. Un à un, les jours avaient
-passé. Un à un, s'en étaient allés aux mains des revendeurs les bijoux
-du coffret. Pour suspendre la fuite rapide de son trésor, Michel avait
-eu recours au jeu. Et alors cette fuite s'était précipitée, avec des
-ressauts et des retours qui l'avaient rendue plus affolante. Jusqu'au
-soir où, hanté par les suggestions perverses des bouges d'outre-océan
-corrupteurs de son adolescence, effaré d'avoir vu, en prenant
-l'émeraude, le fond de la cassette vide, Michel avait triché et s'était
-fait surprendre.
-
-Maintenant il se disait: «Il ne me faut plus qu'un nouveau répit, si
-court soit-il, pour dresser le piège où saisir cet atroce Malboise, et
-lui faire un peu rendre gorge...» Pour obtenir ce répit, l'aventurier
-épousa Denise Rouval, non sans l'espoir que son art de séduction
-capterait l'oncle, l'amènerait à une réconciliation et leur assurerait
-l'héritage. Cet espoir-là fut déçu—d'autant plus brutalement que
-l'oncle de Mᵐᵉ d'Occana mourut peu après, en pleine ébullition de
-colère contre sa nièce, et sans lui laisser un centime.
-
-Ce que fut le sort de la nouvelle épousée dépassa les pires prévisions
-du vieillard. Non qu'elle souffrît d'immédiats mauvais traitements,
-matériels ou moraux. Michel entendait trop la volupté de la vie pour
-provoquer dans le cercle de ses perceptions la disgrâce des larmes,
-la rancœur des querelles, le hérissement hostile des délicatesses
-blessées. Mieux eût valu pour Denise qu'il la maltraitât directement,
-car du moins elle l'eût pris en haine et se fût réjouie de ce qui le
-séparait d'elle. Mais il ne se départit jamais à son égard de la grâce
-câline qui enivrait la malheureuse en sa présence et la torturait de
-regret lorsqu'il n'était pas là.
-
-Bientôt il ne fut plus là souvent. Car le gentil logis de la lune de
-miel ne tarda pas à s'échanger contre un étroit appartement dénudé,
-puis contre une mansarde de pauvres. Denise n'eut pas un reproche
-à l'adresse de l'homme paresseux et léger, à qui la paternité même
-n'inspirait pas un effort. Elle acceptait la misère auprès de lui.
-Elle aurait toujours trouvé moyen d'en épargner les atteintes à leur
-fils—un petit être beau comme son père et qu'elle avait nommé du
-même prénom que lui. Mais, avec la misère, l'abandon survint. Michel
-disparut pendant des semaines, puis pendant des mois... Et si, de temps
-à autre, il envoyait un subside dérisoire, s'il réapparaissait, pour
-des visites hâtives, c'est qu'un seul lien lui tenait un peu au cœur.
-Cet homme gardait le sentiment de la race, si dominateur dans son
-ascendance maternelle. Il ne pouvait tout à fait oublier qu'il avait un
-enfant. Et comme ce fils était son image, il goûtait un plaisir fier
-à venir le contempler quelquefois. Quant à sa femme, qu'il n'avait
-pas aimée un instant, le malheur de cette infortunée était d'autant
-plus irrémédiable que, dans le mystère, l'absence, l'incertitude,
-l'éternelle attente, elle sentait s'exalter en elle la tendresse
-insensée qui, malgré tous les avertissements, la jeta naguère entre ses
-bras.
-
-Denise n'avait qu'une amie, qu'une consolation. Parfois, du triste
-quartier Mouffetard où elle cachait sa détresse, à l'écart de tout ce
-qui pouvait lui rappeler sa jeunesse heureuse, elle se dirigeait vers
-le lointain Montmartre, son petit garçon suspendu à son épaule. La
-course était longue avec ce cher fardeau. Quand le courage lui manquait
-pour marcher, elle escomptait son dîner en montant sur l'impériale d'un
-omnibus.
-
-Tout en haut de la rue Lepic, dans une humble maison nichée parmi
-la verdure d'un jardinet sauvage, elle trouvait une créature aussi
-isolée qu'elle-même, et qui, par un miracle qu'elle ne s'expliquait
-pas, partageait la folie de son cœur. «C'est ma nourrice,» avait dit
-à sa femme M. d'Occana en lui révélant l'existence de Louise Nobert.
-Jamais la vieille paysanne n'en dévoila davantage à la nouvelle venue
-qui pénétrait dans sa vie. Pourtant une sympathie les rapprocha bien
-vite, toutes deux brûlant du même culte pour l'être idolâtré, dont
-elles souffraient toutes deux. Aucune intimité, aucune mise en commun
-de leurs larmes, ne délia le sceau posé sur les lèvres flétries. La
-confidente de la mère morte garda le secret du fils vivant. Sans doute
-il lui interdisait de le livrer, même à l'épouse. L'âme rustique et
-tenace, mise à l'épreuve si longtemps, avait pris le pli du mystère.
-Elle ne se laissa pas déchiffrer.
-
-Denise renonça bien vite aux interrogations inutiles. N'était-ce pas
-assez pour elle, dévorée d'une double passion,—son mari, son fils,—de
-rencontrer une âme féminine uniquement dévouée aux mêmes êtres? Car
-Louise adorait le petit Michel, tellement semblable au nourrisson à qui
-jadis elle avait donné son lait et toute sa maternité en deuil, dans
-une ferveur de pitié, de respect, qui le sacrait à la fois son maître
-et son enfant.
-
-C'était pour la femme âgée comme pour la jeune femme, de douces
-heures, celles où le bébé jouait auprès d'elles dans l'étroit jardin.
-Les yeux de la première se fixaient parfois sur les feuillages,
-desséchés trop tôt par l'haleine de Paris et cendrés de poussière.
-Les prunelles fanées reflétaient alors un rêve lointain, que Denise
-essayait vainement de deviner. C'était, au delà des piètres arbres, les
-somptueux ombrages de Solgrès, le visage ardent et concentré d'Armande,
-la pelouse tragique ou était tombé l'aïeul de ce petit qui s'amusait
-là, sur le sable.
-
-—«Pauvre enfant!» murmurait Louise. Puis, craignant que sa mélancolie
-n'évoquât l'énigme, elle se hâtait d'ajouter: «Je voudrais tant le
-gâter, ce chéri. Et je suis si pauvre!... Cependant j'ai quelque chose
-de bon à lui donner, quand il aura faim, tout à l'heure.
-
-—Ce n'est pas bien de faire des folies pour ce petit gourmand, maman
-Louison,» protestait faiblement Denise.
-
-Au fond, sans juger la vieille femme, elle la croyait avare. Car, au
-début de leur mariage, Michel, en lui parlant de sa nourrice, la lui
-représentait comme vivant fort à l'aise d'une pension viagère, servie
-par des gens riches qui l'avaient eue jadis à leur service.
-
-—«Tes parents?» demanda Denise.
-
-—«Tu sais bien que tous mes parents sont morts,» fut la réponse,
-accompagnée d'un regard sardonique, glacial, comme toujours quand elle
-risquait une allusion aux sujets interdits.
-
-«Louise Nobert a la faiblesse de ceux qui ont trop vu le côté dur de
-la vie,» pensait Denise. «Elle craint de manquer un jour. Peut-être,
-en effet, resterait-elle sans ressources si ses protecteurs venaient à
-disparaître. En prévision, elle doit se faire une réserve. Pour cela,
-elle se prive de tout.»
-
-La paysanne se privait maintenant, en effet, avec des robes trop
-rapiécées en été, trop minces en hiver, plus jamais de vin dans le
-buffet, et, souvent, par les jours froids, pas de feu dans la cheminée.
-
-«Elle n'est pourtant pas solide, avec sa maladie de cœur,» se disait
-encore Mᵐᵉ d'Occana. «Se rendre la vie si pénible aujourd'hui pour un
-avenir douteux: quelle inconséquence! Mais c'est un raisonnement qu'on
-ne peut pas lui tenir.»
-
-Un jour, comme Denise et son enfant se trouvaient chez Louise, la
-voisine qui demeurait au-dessus de celle-ci vint la chercher pour
-déballer une bourriche de fruits, dont elle enverrait quelques-uns
-à ce chérubin du bon Dieu—si joli que c'était une joie pour elle de
-le guetter par la croisée. La maman et le bébé,—qui trottait déjà
-tout seul,—demeurèrent dans le salon aux bibelots disparates et si
-piteusement vulgaires, musée rétrospectif d'une vie simple, dont ils
-illustraient les étapes.
-
-Le garçonnet, tout à coup, eut la fantaisie qu'on lui approchât de
-l'oreille un gros coquillage, à la conque épineuse et rébarbative, à
-la profondeur rose, où, par jeu, maman Louison lui faisait souvent
-écouter le chuchotement des anges qui disent au petit Jésus les noms
-des enfants bien sages.
-
-—«Ze veux savoir si _l'anze_ dit mon nom, maman.»
-
-Denise prit l'énorme coquille, se disposant à l'approcher de la
-mignonne oreille, qu'elle dégageait des boucles brunes.
-
-—«Attends,» fit-elle, «il y a dedans un papier. Je vais l'ôter... Tu
-n'entendrais pas.»
-
-Négligemment, elle enlevait une lettre, glissée là, oubliée, ou cachée,
-peut-être. L'idée de la lire ne lui serait certes pas venue, si, avec
-un tressaillement, elle n'eût reconnu l'écriture de son mari. D'un
-geste vif, elle sortit le feuillet de l'enveloppe, l'ouvrit. Quelques
-lignes, vite parcourues, lui sautèrent au cœur:
-
- «_Chère maman Louison_,
-
- _«Si tu pouvais, puisque voici la fin du mois, envoyer encore cent
- francs à l'adresse que tu sais, tu me tirerais d'un bien grand
- embarras. Et je te rendrais le tout ensemble._
-
- «_A la hâte et un bon baiser de_
-
- _Ton dévoué_
-
- MICHEL.»
-
-Pâle et toute froide, Denise tenait toujours le coquillage, dans
-lequel, avec une sorte de honte, elle avait vivement replacé le billet.
-
-—«Maman, _t'est-ce_ tu fais?... Il va pas parler, _l'anze_, avec ce
-vilain papier.»
-
-Ce vilain papier!... Un frisson plus pénétrant secoua la jeune femme.
-
-—«Tais-toi... Tais-toi... Non, l'ange ne parlera pas aujourd'hui.»
-
-En hâte, elle remit le coquillage en place, tourné comme avant, et
-s'occupa de distraire le petit bonhomme, pour qu'il ne s'obstinât pas
-à le réclamer quand Louise rentrerait. Deux minutes après, celle-ci
-parut. Et le bébé ne songea plus à écouter les anges quand il vit le
-tablier de maman Louison gonflé de choses mystérieuses qui devaient
-être bonnes à manger. Elle étala des pommes, des poires, des nèfles,
-des noix, sur la table.
-
-—«Croyez-vous?... Hein!... Les enfants de cette dame sont cultivateurs.
-Alors ça vient d'eux. Est-elle gentille!... Je vais vous en faire
-un paquet, Denise, bien ficelé, pour que vous puissiez le porter
-commodément. Ça sera pour les goûters du bijou.»
-
-Denise la regardait, les mains jointes. Sur la tête de Louise, elle
-vit la coiffure en tulle noir et nœuds de velours, jadis pimpante,
-maintenant affaissée, jaunâtre, défraîchie. Elle vit la camisole
-de mérinos, dont les manches avaient été refaites en une étoffe
-différente. Elle vit la jupe raccourcie par un ourlet qui repliait
-le bord usé... Alors elle s'approcha, saisit dans ses bras la vieille
-femme, et baisa le front aux menues rides, sur lequel ses larmes
-coulèrent.
-
-—«Allons,» fit gaiement Louise, «vous voilà bien émue pour quelques
-méchants fruits!... Et encore on me les a donnés.
-
-—Ce n'est pas à cause des fruits. Mais écoutez... Notre pauvre
-Michel... Celui qui n'est pas là... Vous l'aimez tant!... Dites... Vous
-pouvez bien... à moi... Dites-le... que vous êtes sa vraie mère!...»
-
-Une fierté passa sur le visage de la paysanne. Son corps chétif,
-ratatiné, se redressa. Au fond de ses yeux ternes passa le reflet des
-jours tragiques, l'équipée de guerre et d'amour que sa complicité fit
-sienne, son humble honnêteté couvrant la faute héroïque d'une Armande
-de Solgrès, l'enfant qu'elle détachait de son sein en cachette pour le
-lui tendre, les longs soucis, le long secret... Elle répondit:
-
-—«Sa vraie mère?... Je suis bien plus!»
-
-
-
-
-X
-
-_LE MORT VIVANT_
-
-
-Ce jour-là, il devait y avoir une interpellation à la Chambre. De bonne
-heure, dans l'hémicycle du Palais-Bourbon, les députés arrivaient. Une
-vigueur allègre les animait tous en l'attente de la bataille oratoire,
-qui devait être une des dernières de la session, car juillet tirait à
-sa fin. Une splendeur d'été rayonnait au dehors, pénétrait jusque dans
-l'immense vaisseau assombri de boiseries, s'opalisait en traversant la
-verrière du plafond.
-
-La haute stature du marquis de Malboise parut à l'entrée de droite,
-s'avança, grandissant encore dans l'ascension des premiers degrés.
-Aussitôt ses collègues s'empressèrent autour de lui. Et non seulement
-ceux de son groupe, mais d'autres déjà placés au centre. Quelques-uns
-même quittèrent les bastilles de la gauche pour venir lui serrer
-la main. C'était l'homme du moment. Tous, jusqu'à ses adversaires,
-s'inclinaient devant sa chance merveilleuse. Le succès se suffit à
-lui-même. La foule n'admire le génie qu'à cause de la gloire.
-
-Or, Pascal de Malboise atteignait au faîte d'une magnifique destinée.
-Sa carrière de grand seigneur et d'homme politique allait être
-couronnée, à cinquante ans, par un mariage qui apparaissait de tous
-points comme une éclatante fortune. Le lendemain, toute la fleur
-du Paris élégant signerait au contrat du marquis de Malboise avec
-Mlle Régine d'Ambarès, la jeune fille la plus en vue du faubourg
-Saint-Germain, par sa beauté, par son nom, et par la légende qui
-faisait de sa mère une fille du duc d'Évreux,—ce descendant de Henri
-IV, si semblable de traits, de bravoure et de galanterie, à son aïeul.
-Nul n'ignorait que le prince-prétendant, parrain de la fiancée, avait
-voulu ce mariage. C'était accorder à son champion au Parlement un gage
-suprême de faveur que de lui donner la main de cette filleule, qu'on
-regardait comme sa cousine germaine, sans qu'il fît rien pour détruire
-cette opinion.
-
-Ceux qui veulent absolument voir l'envers des plus brillants tableaux,
-assuraient que le chef de la maison royale n'était pas fâché d'établir
-richement cette protégée à demi-parente, dont un père viveur avait
-dévoré le patrimoine, et d'arrêter du même coup les emprunts perpétuels
-du fringant et immoral comte d'Ambarès. Après tout, cette fille
-délicieuse était difficile à marier, avec sa haute et fine grâce de
-lys, avec son visage blanc et altier qu'on eût dit descendu d'un
-cadre, hors de quelque salle du trône, tant s'y avérait une illustre
-ressemblance. Rien n'accordait mieux la sollicitude, la politique et
-la tradition, que d'allier Régine, en dépit—ou peut-être justement à
-cause—de l'énorme différence d'âge, avec le marquis de Malboise, de
-fortune et de situation si décoratives, le plus bouillant leader du
-parti légitimiste, le maître opulent de Solgrès.
-
-Lui, il exultait. Son premier mariage avait satisfait son ambition
-d'argent. Le second allait satisfaire son ambition d'honneurs. Et il
-trouverait aussi l'ivresse d'une passion, qui se déchaînait en lui,
-tardive, et d'autant plus ardente.
-
-C'était un homme heureux que le marquis de Malboise. Et il portait bien
-son bonheur, sans morgue ni gaucherie, avec l'aisance robuste de sa
-stature dominatrice, ayant grand air et un reste de jeunesse sous les
-cheveux argentés, en ses pétulances d'enfant terrible, qui faisaient de
-lui l'interrupteur le plus pittoresque, le plus déconcertant, le plus
-redouté de la Chambre. Il acceptait les félicitations de tous, alliés
-et adversaires, avec la même cordialité.
-
-—«Vous allez voir!» disait-il, en son exubérance qui ne devenait jamais
-vulgaire. «Ils n'ont qu'à bien se tenir, les gouvernementaux. Je me
-sens en train aujourd'hui, je vous en réponds!
-
-—Il y a de quoi!» disait-on en riant,—et même quelquefois en riant
-jaune—«Ah! la vie doit vous sembler bonne!»
-
-Quelqu'un annonça:
-
-—«L'interpellation sera chaude pour Bardal.
-
-—Le garde des sceaux... Un crétin!... Il ne pouvait pas attendre les
-vacances pour ce mouvement judiciaire...
-
-—Ce sont les faméliques grondant à ses chausses qui ne pouvaient pas
-attendre,» s'écria Pascal.
-
-—«Gardez vos mots pour tout à l'heure, mon cher. Vous en aurez besoin.
-
-—Bah! Malboise ne sera jamais à court.
-
-—Enfin on ne pourra pas faire tomber le Gouvernement sur cette question
-de personnes.
-
-—Cette question de personnes est une question de principes,» déclara le
-marquis avec force. «Le Gouvernement a-t-il, oui ou non, sacrifié des
-magistrats parce qu'ils n'ont obéi qu'à leur conscience? C'est ce que
-nous allons voir.
-
-—La preuve sera difficile à faire.
-
-—Point n'est besoin de preuve pour convaincre. C'est une atmosphère à
-créer. Je m'en charge.»
-
-Il ne présumait pas de lui-même. On l'avait vu plus d'une fois jongler
-avec on ne sait quelles forces magnétiques et créer dans une assemblée
-de surprenants remous d'opinion. Sans discours de longue haleine,—car
-il montait rarement à la tribune,—rien qu'avec les éclats de trompette
-de sa voix de cuivre, excitant et dirigeant les charges, en jetant
-la note décisive au moment opportun, ce diable d'homme avait décidé
-plus d'une victoire, jeté bas plus d'un Ministère. Aussi on prédisait
-tout au moins la démission de Bardal comme garde des sceaux et la
-désorganisation du Cabinet, rien qu'à voir, au premier coup de sonnette
-du président, le marquis de Malboise s'asseoir devant son pupitre,
-se croiser les bras, et dresser sa face de molosse, aux babines
-moustachues, retroussées d'ironie.
-
-Cependant, la discussion était à peine ouverte qu'un huissier
-s'approcha du marquis pour lui remettre un billet. Pascal, tout
-frémissant d'attention, posa distraitement l'enveloppe.
-
-—«Pardon, monsieur le député,» murmura l'homme aux revers rouges, «il
-paraît que c'est urgent.
-
-—Bon, bon,» dit Malboise.
-
-—«C'est un monsieur qui me l'a remis.
-
-—Quelque demande de place pour la séance,» fit l'autre, se tournant
-avec humeur.
-
-—«Non, monsieur le député. Car on n'attend pas la réponse.
-
-—Allons, je vais voir...» dit le marquis, congédiant l'importun par un
-sifflement impatienté.
-
-L'huissier se retira. Malboise décacheta, les yeux en l'air,
-s'interrompant pour lancer à l'orateur une apostrophe qui mit toute la
-Chambre en gaieté. Puis, comme pour s'en débarrasser tout de suite, il
-abaissa son regard vers la lettre.
-
-Ceux qui l'observaient,—et ils étaient nombreux,—soit pour parer
-un de ses coups de boutoir, soit pour modeler leur attitude sur la
-sienne,—eurent la surprise de voir s'affaisser vers la poitrine cette
-tête arrogante, dont le front pâlissait. Un coup de massue n'eût pas
-mieux abattu ce taureau prêt à foncer. Il restait là maintenant,
-immobile et comme anéanti, incapable de reprendre son élan. Cependant,
-sa main, qu'il venait d'appuyer au pupitre pour en cacher le
-tremblement, tenait toujours la lettre.
-
-—«Est-ce que Malboise aurait reçu quelque fâcheuse nouvelle?...»
-chuchota un député à son voisin.
-
-—«Bah!... Une tuile peut-être... Mais il va se reprendre.»
-
-Non, pourtant... le marquis de Malboise ne se reprenait pas. A ses
-tempes, ses collègues les plus proches pouvaient maintenant voir perler
-des gouttes de sueur sur la peau livide. Le front restait penché. On
-n'apercevait guère l'expression de la face. Mais la décomposition des
-traits n'eût pas exprimé un effondrement plus sinistre que cette
-prostration visible.
-
-—«Regardez donc... Hercule a des vapeurs,» observa malignement à voix
-basse un membre de la gauche.
-
-—«Mais il va tomber d'un coup de sang!
-
-—Un coup de fiel plutôt... Il est vert.»
-
-Cependant les discours continuaient, scandés souvent par des cris
-d'animaux et des battements de pupitre. Mais, dans la ménagerie
-parlementaire, les singes seulement se démenaient, les fauves ne
-donnaient pas. Il leur manquait les appels de langue et les claquements
-de fouet du dompteur. Ce fut pour l'opposition une séance piteuse. La
-droite restait stagnante, dans le malaise de la cause inconnue qui
-paralysait son chef de file. L'interpellation, peu intéressante en
-elle-même et que rien ne venait corser, tombait à plat. Le Ministère se
-tira lestement d'affaire. Bardal, le garde des sceaux, conservait son
-portefeuille.
-
-Aussitôt le vote, et avant la fin de la séance, Pascal de Malboise
-partit, se dérobant de façon rogue à la sollicitude teintée d'aigreur
-que lui marquaient ses amis. D'aucuns le suivirent des yeux en haussant
-les épaules.
-
-—«Voilà ce que c'est que de convoler à cinquante ans avec une beauté de
-dix-huit. Agnès, peut-être, se moque déjà de cet Arnolphe.»
-
-Tandis que le désappointement et la jalousie s'exhalaient en
-réflexions malveillantes, Pascal, dans la victoria qui le ramenait rue
-Fortuny, souffrait d'une angoisse dépassant, et de beaucoup, les plus
-venimeuses hypothèses. La main crispée sur la lettre qu'on lui avait
-remise, il en palpait les plis redoutables, n'osant plus la lâcher,
-comme s'il eût craint qu'une vie mauvaise n'animât ce feuillet et n'en
-jetât au vent la clameur hurlante s'il le laissait un instant échapper.
-
-Elle n'était pourtant pas longue, la missive de désastre.
-
-Voici ce qu'elle contenait:
-
- «_Marquis de Malboise_,
-
- «_L'annonce de votre mariage, que je lis dans les journaux, me
- décide à intervenir dans votre existence._
-
- «_Vous ne pouvez pas m'avoir oublié. Je suis le fils de votre
- première femme, Armande de Solgrès... l'enfant que vous avez jeté,
- un après-midi du mois d'octobre 1884, au fond du gouffre de la
- Basteï. Nous étions tous les deux sur un encorbellement du pont
- qui avance au-dessus de l'abîme. Vous rappelez-vous? Il faisait
- déjà sombre. Heure ineffaçable de ma vie, et, je pense aussi, de
- la vôtre._
-
- «_Voulez-vous que nous en causions un peu?..._
-
- «_Celui qui s'appelait alors Michel Bellard porte aujourd'hui
- le nom de son père: Michel d'Occana. Vous trouverez ici son
- adresse, où il espère recevoir de votre part l'indication d'un
- rendez-vous. Sinon, vous ne manquerez pas de le rencontrer bientôt
- sur votre chemin._»
-
-Suivaient le nom et l'adresse—qui était celle d'un hôtel borgne, où
-Michel logeait momentanément.
-
-De cette page émanait pour le marquis de Malboise une indicible
-horreur. Si celui qui l'avait écrite n'était pas ce qu'il disait,
-comment savait-il des détails qu'un sépulcre seul aurait pu dire? A
-supposer que le meurtre eût eu quelque invisible témoin... que, parmi
-les hérissements des rochers, un être inaperçu de Malboise eût surpris
-la tragique scène, comment cet être aurait-il identifié la personnalité
-de l'assassin et celle de sa victime? De qui aurait-il appris que cet
-enfant, possesseur d'un état civil en règle, n'était pas le fils du
-garde-chasse de Solgrès?
-
-Voilà bien ce qui était effrayant dans la communication mystérieuse:
-elle réunissait deux secrets, dont un seul eût suffi à effarer celui
-qui s'apprêtait à devenir par alliance le cousin d'un prétendant au
-trône.
-
-Quelle vengeance ou quel chantage méditait-on contre lui? Quelles
-preuves possédait-on? L'ennemi inconnu parlait de son mariage...
-Quelqu'un avait-il intérêt à le faire manquer? Ce quelqu'un était-il
-en mesure d'appliquer à ce but les terribles armes qu'il paraissait
-détenir?
-
-Un froid de glace coulait dans les veines de Pascal, malgré la chaleur
-de cette fin d'après-midi, que dorait le poudroiement du soleil
-au déclin. Pourtant il n'éprouvait pas le frisson de surnaturel
-qu'aurait pu lui causer cette voix d'outre-tombe. Il ne croyait pas
-à la résurrection de l'enfant maudit. Ce n'est pas Michel qui avait
-tracé ces lignes. Michel était bien mort depuis plus de quinze ans. Un
-silence d'une telle durée l'attestait. Et, d'ailleurs, il se souvenait,
-celui qui avait cherché la place favorable, qui, de l'œil, avait
-sondé la profondeur vertigineuse, contemplé le hérissement hideux des
-rochers... Il se souvenait... Réchappait-on d'une chute de deux cents
-mètres? Quel miracle eût empêché ce corps frêle de s'écraser, chose
-molle et animée d'une horrible vitesse, contre la fureur immobile du
-granit?... Non, non... Ce n'était pas un spectre qui hantait M. de
-Malboise. Son sens d'ambitieux pratique lui faisait chercher par quel
-canal de tels secrets avaient pu se rejoindre pour surgir ensemble à la
-lumière, et de quelle manière on s'en servirait contre lui.
-
-Cependant sa voiture, qui le ramenait du Palais-Bourbon, franchissait
-le boulevard de Courcelles.
-
-—«Paul!» appela-t-il en se penchant vers son cocher. «Tournez donc vers
-Montmartre. Vous monterez la rue Lepic jusqu'à la rue Durantin. Je vous
-indiquerai.»
-
-Moins d'un quart d'heure après, l'équipage au train jaune, aux
-deux chevaux superbes, aux harnais armoriés, étonnait les hauteurs
-provinciales de la Butte.
-
-Comme il allait stopper devant un mur bas, surmonté d'un treillis de
-bois déteint et d'une verdure poudreuse, la porte située au milieu de
-ce mur s'ouvrit. Une jeune femme sortit, tenant par la main un petit
-garçon de trois à quatre ans. La femme, élégante pourtant de tournure,
-paraissait de condition bien modeste. Le bébé, adorablement beau, avec
-ses yeux sombres et sa chevelure brune et bouclée de Jean-Baptiste,
-n'était qu'un petit être sans conséquence, sous son sarrau de toile
-si propre, mais si pauvre. Toutefois, devant ce garçonnet, le grand
-seigneur, l'homme politique, le personnage arrogant et puissant,
-qui arrivait au fracas de sa voiture, eut une telle secousse qu'il
-en demeura comme foudroyé. Ses chevaux venaient de s'arrêter et
-encensaient dans un cliquetis de gourmettes. Lui ne songea pas à
-descendre. Hagard, les yeux hors de la tête, le buste projeté en avant,
-les lèvres écartées de stupeur, il regardait cet enfant.
-
-—«Oh! les dadas!...» s'exclamait le petit, tournant la tête en arrière
-et se faisant tirer.
-
-—«Allons,» dit la maman... «Allons, Michel, viens, mon trésor.»
-
-«Michel!...» balbutia le marquis de Malboise.
-
-Il eut un mouvement pour arrêter cette femme et ce petit garçon,
-pour leur parler. Il n'osa pas... Une terreur vague, indicible, le
-paralysait. Maintenant il y avait de la superstition dans son effroi.
-Cet enfant n'était-il pas la saisissante image de celui?... Un peu plus
-grand, il le revoyait dressé sur le fortin de terre au bord de l'allée,
-criant: «En joue!... Feu!...» tandis qu'Armande,—la mère!...—prise d'un
-affreux vertige, défaillait, se trahissant pour la première fois!...
-
-Mais ce qui retint aussi l'élan de Pascal, ce fut la prudence
-inconsciente. Dans l'intrigue dont il sentait autour de lui le réseau,
-tout geste précipité pouvait déclencher la catastrophe. Se contenir,
-rester maître de soi, c'était la ligne de conduite la plus évidemment
-indiquée, et de la sagesse la plus élémentaire.
-
-Cependant le valet de pied, ayant sauté à terre, s'étonnait de
-l'immobilité de son maître. Celui-ci, rappelé à lui-même par un
-mouvement du domestique, quitta la victoria, s'avança vers la petite
-porte.
-
-«De chez Louise!... Cet enfant sortait de chez Louise!...» se
-disait-il. «Nous allons bien savoir.»
-
-Quand Louise Nobert, appelée par la sonnette de son appartement, se
-trouva en face du marquis de Malboise, elle ne put retenir un cri.
-
-Depuis des années elle n'avait pas vu cet homme, incarnation de
-tyrannie domestique, et qui lui en imposait tant autrefois, à l'époque
-où elle se sentait sous sa main comme un atome,—elle, et aussi les
-destinées qui lui étaient chères. Mais surtout elle ne l'avait pas vu
-depuis qu'elle le savait un assassin. Et maintenant que sa répulsion
-égalait sa crainte, elle se demandait—pauvre vieille femme!—à quelles
-funestes bévues, pour elle ou d'autres, ne l'entraînerait pas le
-trouble de cette présence.
-
-—«Louise,» commença le marquis, «votre conscience est-elle tout à fait
-nette en ce qui me concerne?»
-
-Elle se taisait, tremblante, devant cette impérieuse entrée en matière.
-
-—«Je me suis montré très bon, très généreux à votre égard, Louise,»
-reprit M. de Malboise. «Jamais je ne vous ai rendue responsable du
-piège que l'on m'a tendu. Vous en étiez pourtant complice.
-
-—Non, monsieur le marquis,» dit précipitamment la vieille paysanne.
-«Car j'étais avec mademoiselle Armande, et mademoiselle Armande voulait
-tout vous dire avant votre mariage, et vous rendre votre parole. Ce
-sont ses parents qui l'ont forcée. Ce n'était pas à moi de parler,
-voyons... Personne ne m'en eût fait un devoir.»
-
-Une fébrilité secouait le corps usé. Deux taches rouges marbraient les
-pommettes jaunes,—jets de sang partis du cœur convulsif, trop las pour
-les rappeler à lui.
-
-—«Soit!... soit!...» dit M. de Malboise. «Je ne suis pas venu
-récriminer sur le passé. Mais si vous n'avez pas trahi les autres pour
-moi, j'espère bien qu'ensuite vous ne m'avez pas trahi, moi, pour
-servir quelque infâme vengeance?...
-
-—Comment, monsieur le marquis?...
-
-—Ce serait très mal, voyez-vous. Car enfin, grâce à moi, vous avez une
-vieillesse heureuse. Je vous fais des rentes, qui vous paraissaient à
-un moment trop considérables. Je ne sais ce qu'il en est maintenant,
-mais je suis prêt à les augmenter si cela vous convient.»
-
-Elle pensa à Michel, à ses continuels besoins d'argent. Mais sa
-répugnance fut la plus forte. Elle se tut.
-
-—«Seulement,» continua M. de Malboise, «il faut que vous soyez tout
-à fait franche avec moi.» Il s'était assis. Il essayait de prendre
-un air bonhomme. «Écoutez, Louise... Si, à un moment quelconque,
-devant n'importe qui, volontairement ou non, vous avez laissé échapper
-quelque chose concernant la malheureuse histoire que vous savez,
-avouez-le moi. Je vous donne ma parole d'honneur que vous n'en pâtirez
-nullement. Le mal sera fait, je tâcherai de parer aux conséquences.
-Vous me promettrez solennellement de ne pas recommencer. Voilà tout
-ce que j'exigerai de vous. Il faut que je sache à quoi m'en tenir.»
-Il s'arrêta un instant, la voyant plongée dans un de ces mutismes aux
-lèvres serrées que l'on sent invincibles. «Vous n'avez jamais eu à vous
-plaindre de moi, Louise. Aujourd'hui, vous me devez tout. Si vous ne
-parlez pas, vous n'aurez plus rien à attendre de ma bonne volonté.
-
-—«Mais,» balbutia-t-elle, «si je n'ai rien à vous dire?
-
-—Vous avez quelque chose à me dire,» reprit-il avec force. «Car il
-m'est arrivé des allusions, des menaces, relatives à des circonstances
-que vous seule, en dehors de moi, connaissez. Il est donc fatal que
-vous ayez commis une indiscrétion.
-
-—Il y a peut-être,» avança-t-elle, «des gens qui se sont doutés, qui
-soupçonnent...
-
-—Qui cela?...
-
-—Mais, par exemple, quelqu'un de vos anciens domestiques. Tenez... les
-Poinclou.»
-
-Il réfléchit.
-
-—«Non. Ce sont des malins. Je suis sûr d'eux.
-
-—Eh bien, je ne sais pas, monsieur le marquis. Moi, je n'ai rien dit à
-personne.»
-
-Il la regarda, d'un regard qui fut terrible pour cette humble,
-tellement naïve et sans défense, dans sa vieillesse affaiblie,—regard
-perçant, dominateur, aguerri à d'autres luttes qu'au choc avec les
-tristes prunelles fanées. Et tout à coup M. de Malboise prononça:
-
-—«Quel est l'enfant qui sortait d'ici quand je suis venu?»
-
-La chambre, avec ses bibelots papillotants, tourna autour de la pauvre
-femme. Allait-il vouloir tuer celui-là, comme l'autre?... Elle répondit
-d'une voix éteinte:
-
-—«Un enfant?... Lequel?... Ah! un petit voisin.
-
-—Et il se nomme?...
-
-—Je ne sais pas... Bébé... Sa mère l'appelle Bébé.
-
-—Non, sa mère l'appelle Michel.»
-
-Louise ouvrit des yeux d'angoisse, brusquement noircis. Son visage
-blême, tiraillé de rides, avec les deux taches cramoisies aux
-pommettes, eût inspiré à tout autre qu'à son interlocuteur la pitié
-pour une âme inoffensive, tout usée dans une enveloppe usée, et que le
-souffle d'un monde incompréhensible et dur secouait d'un effarement
-douloureux.
-
-—«Louise, pourquoi cet enfant porte-t-il le nom de Michel?... Et
-pourquoi ressemble-t-il à celui que vous éleviez à Solgrès?...»
-
-Louise garda le silence. Dans sa pensée, le moindre mot pouvait
-être dangereux à l'un ou l'autre de ces chers êtres, au père ou
-à l'enfant—peut-être à tous les deux. Elle ignorait que son fils
-adoptif eût écrit au marquis de Malboise. Celui-ci se doutait-il
-que son ancienne victime fût encore vivante? Quel parti le fils
-d'Armande voudrait-il tirer de la situation? Elle le savait animé de
-vagues projets de vengeance, de vagues espoirs de restitution?... Ne
-ferait-elle pas avorter ces projets, envoler ces espoirs, en révélant
-son existence?... Ne l'exposerait-elle pas aux représailles de cet
-homme, qui, déjà une fois, n'avait pas craint de le supprimer, et
-qu'elle croyait puissant comme un démon? Et le petit, l'innocent, qu'en
-adviendrait-il? Le marquis de Malboise laisserait-il subsister un seul
-être portant à la fois dans ses veines le sang et la honte de celle
-qui gardait son nom jusque dans la mort, dormant sous ses syllabes
-orgueilleuses et sous les armes parlantes de son écusson?
-
-Devant cette vieille femme obstinée, une irritation perlait de sueur le
-front du marquis. Il l'eût broyée s'il avait pu. Néfaste créature, dont
-l'astuce jadis l'avait joué et dont les roueries de sorcière allaient
-maintenant tenir en échec sa fortune! Mais que faire? La laisser périr
-de faim en lui retirant ses subsides... Parbleu! c'était facile. A
-quoi cela l'avancerait-il? D'ailleurs qui lui disait si ses ennemis
-ne la paieraient pas plus grassement pour le trahir que lui pour se
-garer de la trahison? Il ne réfléchissait pas que la sublime créature,
-dont toute la vie ne fut que sacrifice et fidélité, n'était pas de
-celles dont la conscience s'achète et dont les secrets se vendent.
-Que pouvait savoir un Pascal de Malboise d'une Louise Nobert? Tout ce
-qu'il comprenait, c'est qu'en ce moment, ses plus précieux intérêts, à
-lui, marquis, député, chef politique, favori royal, dépendaient d'un
-mot qui tomberait ou non de la bouche de cette infime servante, et
-qu'il n'avait pas le pouvoir de lui faire prononcer ce mot. Oui, tout
-son avenir, son honneur, son mariage, la possession de cette adorable
-Régine, aux lèvres de fleur—se suspendait là, à ces lèvres desséchées
-comme une cosse vide, déjetées par l'appauvrissement des mâchoires, et
-violacées par la stagnation du sang.
-
-Quelque question qu'il posât, elles ne s'ouvraient plus, ces lèvres.
-Il supposa, demanda tout,—même sur l'existence possible de Michel, et
-sur ce qu'elle l'avait revu peut-être, sur le complot qu'elle avait
-pu combiner avec lui. Il n'obtint pas un mot, et n'apprit rien d'une
-pâleur qui ne pouvait plus s'accroître. Hors de lui, il se leva. Sa
-colère trop contenue, sa brutalité foncière, débordèrent d'une poussée
-tumultueuse.
-
-—«Je te forcerai bien à parler, vieille mule!» cria-t-il. «Tu peux
-simuler la folie comme ta maîtresse, quand elle jouait ses simagrées
-sur le gazon...»
-
-A cette évocation de la plus tragique souffrance, ainsi bafouée par un
-commentaire méprisant, la vieille paysanne se dressa, d'un mouvement
-mécanique, dont la raideur fut d'un effet sinistre. Le marquis,
-interloqué, suspendit sa phrase. Mais, presque aussitôt, la rage
-l'emporta. Il poursuivit:
-
-—«Oui, j'ai réussi à lui faire dire ce qu'elle ne voulait pas, à
-celle-là, quand je lui ai raconté que son mioche se noyait... C'est
-comme ça que j'ai su qu'elle était sa mère... J'ai des moyens de délier
-les langues. On ne se moque pas de moi impunément!...»
-
-A ces paroles, si affreuses dans une telle bouche et tombant dans de
-telles oreilles, quelque chose de surhumain se souleva dans l'âme
-résignée. Louise ouvrit enfin les lèvres,—ces lèvres que la misère de
-l'âge rendait tout à l'heure plus odieuses à Malboise dans leur pli
-têtu,—et elle jeta ce cri:
-
-—«Assassin!...»
-
-L'homme recula, comme frappé en pleine poitrine. Elle savait donc
-aussi, celle-là! Comment savait-elle?... Ah! le mot de l'énigme était
-donc bien ici, dans cette vieille tête butée. Il le connaîtrait, ce
-mot. Il ne sortirait pas sans l'avoir arraché, par n'importe quel
-moyen. Revenu de sa surprise, il fonça vers la silhouette rigide, qui
-se dressait, malgré la servitude ancienne, avec une si étrange autorité.
-
-—«Expliquez-vous!... puisque vous osez me lancer une telle
-accusation!...»
-
-Il n'acheva pas. La violence de son geste venait-elle d'épouvanter
-la malheureuse? Cette scène avait-elle trop tendu les ressorts
-d'un organisme épuisé? La maladie de cœur dont souffrait Louise la
-rendait-elle incapable de soutenir plus longtemps une lutte si atroce?
-Quoi qu'il en fût, elle chancela et s'abattit tout d'une pièce.
-Renversée en arrière, elle échappa aux bras avancés instinctivement
-pour la retenir. M. de Malboise avait trop d'intérêt à prolonger
-l'entrevue pour ne pas la secourir. Mais il ne put prévenir sa chute.
-
-Penché sur le corps inerte, assez inquiet au fond pour lui-même de ce
-qu'on pourrait dire si l'on trouvait cette femme morte après sa visite,
-il essaya de se rendre compte. Louise, par miracle, dans cette petite
-pièce encombrée, ne s'était heurtée à aucun meuble, en tombant. On
-n'apercevait sur elle nulle trace de blessure, dont on pût conclure à
-une agression de son visiteur. Le pouls battait encore, quoique très
-faiblement. Rassuré sur ces points, et ne se souciant pas qu'elle
-expirât peut-être sous ses yeux,—car une telle crise, à cet âge, ne
-pouvait manquer de gravité,—Pascal quitta le petit appartement.
-
-Dans le jardin, il s'attarda, regardant les fenêtres de la maison aux
-étages supérieurs. Non pas qu'il eût l'intention d'appeler quelque
-charitable voisine au secours de la pauvre abandonnée, qui allait
-sans doute rendre le dernier soupir dans la solitude, mais pour se
-convaincre que personne ne l'observait. Aucun visage ne se montra
-derrière les carreaux. Les modestes habitants achevaient ailleurs leur
-journée de travail, ou profitaient de cette belle fin d'après-midi
-pour quelque promenade. A peine trois ou quatre galopins du quartier
-apparurent-ils sur le trottoir d'en face, hypnotisés d'admiration
-devant la magnifique voiture.
-
-Le marquis de Malboise s'enleva sur le marchepied, s'installa sur les
-coussins.
-
-—«A la maison,» dit-il au cocher.
-
-Les chevaux dressaient les oreilles, s'agitaient. Quand Paul rassembla
-ses rênes, des frissons coururent sur leurs robes lustrées. Puis ils
-eurent un élan trop vif, aussitôt réprimé, et tournèrent ensemble, avec
-des piaffements inutiles et nerveux.
-
-Le lendemain matin, Michel vint rendre visite à sa mère adoptive.
-
-Ce n'était pas le hasard qui l'amenait si tôt après le rude visiteur
-de la veille. Dans la nuit, une réflexion toute naturelle, mais un
-peu tardive, l'avait frappé, «Quand le marquis de Malboise aura lu ma
-lettre, son premier mouvement sera d'aller questionner Louise Nobert.
-Il faut que je la mette sur ses gardes, que je lui fasse la leçon.» Une
-hâte le prit de préparer la vieille femme. Certes, il aurait dû s'y
-prendre plus tôt, s'aviser de cette précaution avant de faire partir sa
-lettre. Cependant il ne pouvait se figurer que, déjà, cette négligence
-était irréparable. La séance de la Chambre avait duré jusqu'à six
-heures. Par les journaux, qui commentaient discrètement la singulière
-attitude de M. de Malboise, Michel savait que le marquis était demeuré
-jusqu'au bout. Sans doute, il avait donné les heures suivantes à une
-méditation dont on pouvait imaginer la profondeur. Un homme de sa
-force, en présence d'une si redoutable surprise du destin, n'agirait
-pas à la légère.
-
-Michel éprouvait donc une simple trépidation plutôt qu'une anxiété
-précise lorsqu'il traversa le jardin de la rue Durantin, à une heure
-très matinale. Il gravit l'étage, fit tinter la sonnette devant la
-porte étroite. Nulle réponse, nul bruit dans l'intérieur.
-
-—«Comment!» pensa-t-il, «elle dort encore!»
-
-Cela l'étonnait chez une personne attachée à ses habitudes rustiques.
-
-Il sonna de nouveau, sans plus de résultat. Alors il descendit, tourna
-dans le jardin, puis, à bout de patience, lança un caillou dans
-les carreaux, appela. Des gens se montrèrent. Le voisinage s'émut.
-Nul ne pensa que Mᵐᵉ Nobert avait pu sortir si tôt. On se décida
-à quérir un serrurier, qui ouvrit la porte. Louise gisait sur son
-lit, où elle avait pu se traîner entre deux syncopes. Elle respirait
-à peine, n'avait plus la force de parler, semblait ne reconnaître
-personne, indifférente aux soins qu'on lui donna aussitôt comme aux
-éclaircissements qu'on essaya de tirer d'elle.
-
-On alla chercher un médecin, qui pratiqua une piqûre d'éther. A la
-faveur de cette piqûre, la malade sembla revenir à elle.
-
-Comme elle recouvrait un peu de lucidité, elle promena son regard
-éteint autour de la chambre, puis le fixa sur Michel, dont le beau
-visage, assombri d'étranges pensées, s'inclinait vers le sien. A ce
-moment, tous deux étaient seuls. Les voisins, gens laborieux, s'étaient
-rendus à leurs occupations. Le médecin, voyant ses soins à peu près
-inutiles, ne s'était pas attardé.
-
-—«Mon enfant...» murmura-t-elle.
-
-Elle paraissait vouloir prononcer des mots qui ne venaient pas. Michel
-se pencha davantage et demanda précipitamment:
-
-—«Est-ce qu'il est venu?...
-
-—Oui,» dit-elle dans un souffle.
-
-—«Quand cela?... Hier soir?...
-
-—Oui.
-
-—Damnation!...»
-
-La mourante sursauta dans l'éclat furieux de ce cri, puis ferma les
-yeux comme pour ressaisir un reste d'existence, et prononça:
-
-—«Méfie-toi... de... de...
-
-—C'est lui qui vous a fait du mal?...» questionna Michel.
-
-La voix de ce garçon endurci tremblait d'une indignation et d'une
-pitié sincères. Devant la créature aimante, que, tout petit, il
-appelait «maman», qui, récemment encore, ouvrait à nouveau pour lui
-son cœur saignant d'un inlassable sacrifice, et qui maintenant allait
-mourir, quelque chose d'attendri et de sensible s'éveillait au fond de
-sa nature et crevait dans sa poitrine en un sanglot.
-
-—«Maman Louison...» balbutiait-il, tandis que, sur le visage dont
-l'expression devenait plus lointaine, il voyait descendre le voile de
-la mort.
-
-Tout à coup, un dernier éclair de conscience ranima ces traits presque
-pétrifiés, cette chair labourée de rides et qu'avaient si souvent lavée
-les larmes, ces yeux où s'effaçait une vision amère de la vie... La
-tête de Louise se tourna légèrement. Sa main, sur le drap, se souleva
-comme pour désigner quelque chose. Et Michel entendit ces mots:
-
-—«La clef... Là... Là... Prends...»
-
-Il répéta, secoué d'une émotion:
-
-—«La clef?... Quelle clef?» Puis, tout son être soulevé d'attention:
-«La clef du souterrain?...»
-
-Oui, c'était cela... Une lueur palpita dans les prunelles noyées
-d'ombre.
-
-—«Où donc?... Où donc?...» demandait le jeune homme.
-
-Il s'était élancé, ouvrant des tiroirs, soulevant des couvercles,
-bousculant de pauvres choses rangées avec minutie. Et, de seconde en
-seconde, il regardait vers la mourante pour surprendre une indication.
-Elle fit cet effort inouï de lui dire encore:
-
-—«La boîte... Chine...»
-
-Ce qu'il comprit aussitôt, quand, sous une pile de linge, il découvrit
-un petit coffret de fausse laque, illustré de personnages bleus et
-jaunes et de maisons aux toits retroussés. Il l'ouvrit en pressant
-un ressort. Une clef apparut, dont la petitesse l'étonna, car il
-s'attendait à une lourde ferraille de geôlier. Michel vint la placer
-devant la face de Louise.
-
-—«C'est bien la clef du souterrain?...»
-
-Les paupières battirent comme pour une affirmation. Un sombre rire
-découvrit férocement les mâchoires de Michel.
-
-—«Tu ne veux plus la lui rendre, cette clef, maman Louison?... Tu me la
-donnes, à moi?...»
-
-Plus un signe, plus un murmure... Le fils d'Armande se pencha. Celle
-qui l'avait tant aimé était morte.
-
-Et ce fut pour lui, l'homme qui avait vu de ces aventures et de ces
-spectacles dont le récit ne passe ensuite jamais les lèvres, l'étrange
-paria brûlé de haine, l'être d'égoïsme et d'audace, ce fut une minute
-éperdue, où son âme tournoya dans le vide comme jadis son corps
-d'enfant dans le gouffre de la Basteï. D'une secousse, le dernier
-lien qui le rattachait au mystère de ses premières années venait de se
-rompre. Nulle voix ne lui dirait plus jamais le roman de sa naissance,
-ni comment son père fut un martyr, ni comment sa mère baisait ses
-petites mains et sa tête bouclée, quand, dans le fond sauvage du grand
-parc, personne ne pouvait la surprendre.
-
-Saisi d'une détresse indéfinissable, il contemplait la forme sans
-vie étendue sous ses yeux. Une douleur à sa main droite le surprit.
-Il regarda. Dans sa paume s'incrustait la clef, qu'il serrait d'une
-crispation inconsciente. Alors, de nouveau, le rire féroce découvrit
-ses dents, qui grinçaient.
-
-—«Voilà donc ce qui m'en reste, de mon enfance... D'une si noble
-origine, de tant de richesses, d'un double amour maternel... Cette clef
-secrète de _mon_ domaine... Cette clef...»
-
-
-
-
-XI
-
-_LA RENCONTRE_
-
-
-Le contrat du marquis de Malboise avec Mlle d'Ambarès fut signé suivant
-le rite mondain, et non sans l'éclat tout particulier d'un événement de
-cette importance. Les deux mondes de la politique et de l'aristocratie
-mêlèrent leurs représentants les plus en vue dans les salons de la rue
-de Babylone, déshabitués depuis longtemps de pareils galas. En effet,
-le comte d'Ambarès ne les avait pas ouverts au cours d'un veuvage de
-dix années. Sa fille Régine, élevée au couvent, et lui-même, occupé de
-ses plaisirs au dehors, ne se retrouvaient guère dans leur hôtel que
-comme des hôtes passagers.
-
-On n'avait pas été sans remarquer l'absence, à cette soirée de
-contrat, de leur unique proche parent. Le comte avait un neveu,
-Hugues d'Ambarès, lieutenant dans un régiment de ligne. Ce jeune
-homme, contrairement à ses camarades de la noblesse, avait préféré
-l'infanterie à la cavalerie. Son manque de fortune lui fit trouver
-raisonnable le choix d'une arme moins brillante et dans laquelle il
-serait peu exposé à des contacts avec les officiers de son rang, mais
-plus riches, qu'il ne pourrait fréquenter sans imprudence ou sans
-humiliation.
-
-La famille d'Ambarès avait, plus que toute autre, souffert dans
-ses biens à l'époque de la Révolution. Des efforts maladroits pour
-les récupérer en quelque mesure par la spéculation, achevèrent le
-désastre. Si le père de Régine conservait l'hôtel de la rue de
-Babylone, et y faisait encore figure, c'était grâce à des faveurs
-princières, qui remontaient à l'un des règnes de la première moitié
-du siècle et s'étaient d'abord adressées au couple dont plus tard
-il épousa la fille. Le bruit public les attribuait, ces faveurs, à
-quelque tendre intrigue entre la jolie femme qui fut l'aïeule de
-Régine et le duc d'Évreux. L'hypothèse d'une paternité liant ce
-prince à celle qui devint la comtesse d'Ambarès, trouva par la suite
-confirmation dans l'intérêt que ne cessèrent de témoigner les membres
-de l'ex-famille royale à cette jeune personne, morte à la fleur de
-l'âge, et à sa fille, d'une ressemblance très significative, belle,
-blanche et fière, comme un lys détaché d'une illustre tige. Filleule
-du prince-prétendant, Régine tenait de lui sa dot, et surtout son
-fiancé, ce marquis de Malboise, de trente ans plus âgé qu'elle, à qui
-elle n'aurait pu refuser sa main sans courir le risque d'une disgrâce,
-devant laquelle s'effarait son père, viveur endetté, réduit aux
-expédients, sur le point peut-être, si on ne le tirait d'affaire, de
-compromettre irréparablement le nom qu'il portait.
-
-Voilà pourquoi Hugues d'Ambarès, officier pauvre, épris de sa cousine,
-et qui, dès leur enfance, l'avait considérée comme sa fiancée,
-n'assistait pas à la soirée de contrat. Et cependant, il se fût trouvé
-chez leurs communs ancêtres, dans le vieil hôtel familial.
-
-Maintenant on était à bien peu de jours du mariage. Pascal de Malboise
-passait le plus clair de son temps à Solgrès, s'occupant à moderniser
-cette magnifique demeure, au point de vue du confort, sans toucher à
-son caractère de haut style. Comme les noces avaient lieu en plein été,
-et durant une période qui s'annonçait très chaude, les futurs époux,
-redoutant les longs trajets en chemin de fer et les pérégrinations
-fatigantes par une semblable température, avaient décidé de s'installer
-aussitôt à Solgrès. Aucun séjour ne leur garantissait plus de fraîcheur
-que cet immense château, enveloppé de bois séculaires, et dont la tour
-ancienne, aux murailles de six pieds d'épaisseur, s'emplissait d'une
-ombre perpétuelle.
-
-Pascal éprouvait de l'orgueil à conduire ici la nouvelle marquise. A
-peine songeait-il que le somptueux domaine lui venait de sa première
-femme. C'était là un détail qu'il avait eu soin de ne pas mentionner
-dans ses descriptions, en peignant à sa fiancée le séjour dont il la
-faisait reine. Le savait-elle? Qui aurait déchiffré ce que savait ou ne
-savait pas Régine sur celui qu'elle épousait par contrainte et qu'elle
-n'avait jamais honoré d'une question à propos de lui-même, de son
-passé, de ses sentiments ou de ses souvenirs?...
-
-Pour dégeler un peu cette belle indifférente, il comptait justement
-sur Solgrès, sur la joie que devait éprouver une jeune femme, fût-elle
-la plus désintéressée de la terre, à se voir maîtresse d'une telle
-résidence, où la grâce du pittoresque s'alliait à un seigneurial
-prestige. Aussi n'épargnait-il rien pour que les agréments de
-l'habitation correspondissent à son aspect hautain, pour que la
-bonne prose des commodités intérieures donnât tout loisir à l'esprit
-pour goûter la poésie de l'architecture et du site. Il fit installer
-l'électricité, le téléphone, meubler les appartements intimes suivant
-les plus délicates fantaisies du _modern-style_, agencer toutes les
-ingénieuses merveilles de la lumière, de l'aération, du chauffage et de
-l'hydrothérapie, dans leurs raffinements d'invention la plus récente.
-
-Satisfait du dedans, il s'occupa enfin du dehors. Non pas que rien
-fût à modifier dans les belles lignes de l'édifice, ni dans les
-majestueuses plantations du parc. Mais, au delà des parties entretenues
-du domaine, il existait des étendues forestières par trop sauvages,
-qu'il fit éclaircir et surveiller de près. Deux nouveaux pavillons de
-gardes furent construits, et leurs titulaires engagés. M. de Malboise
-examina finalement les fameux souterrains, et s'assura que la massive
-porte en fer qui les séparait de la propriété restait inébranlable,
-indemne de la rouille, aussi bien dans sa serrure que dans ses gonds.
-Il fit jouer la clef, peu volumineuse mais très compliquée, qui ouvrait
-cette solide barrière, et il ne négligea pas d'entamer une petite
-enquête pour s'assurer qu'il n'en existait pas un double. De mémoire
-d'homme, à Solgrès, on n'avait pas eu connaissance d'une seconde clef
-semblable. Pourtant les quelques vieux serviteurs qui avaient connu
-la première marquise de Malboise, étaient dans la maison depuis des
-dix-huit, vingt, et même vingt-cinq ans.
-
-Un matin, Pascal fit seller sa jument de promenade, avec l'intention
-d'accomplir extérieurement le tour entier des murs, pour constater
-si le domaine restait bien clos de toutes parts, et si quelques
-réparations ne seraient pas nécessaires. Il croyait se rappeler qu'une
-espèce de sentier de ronde longeait partout la muraille. Mais quand
-il arriva du côté nord, dans la région vallonnée et boisée, où,
-précisément, débouchait le souterrain, le marquis s'aperçut que le
-chemin disparaissait presque tout à fait sous l'invasion des taillis,
-et qu'il ne pouvait continuer à cheval son exploration. Comme il en
-voulait avoir le cœur net, il prit le parti de laisser sa monture dans
-une auberge, et revint suivre à pied l'intervalle peu praticable.
-
-Pour le retrouver à l'origine, il traversait une région passablement
-tourmentée, proche, à ce qu'il estimait, de l'entrée des cavernes,
-lorsque, tout à coup, il se trouva en face d'un individu dont
-il n'était plus séparé que par trois ou quatre pas. Le marquis,
-escaladant, tête basse, et non sans souffler un peu, une pente qui
-semblait dure à sa corpulence, ne regardait que la montée immédiate et
-ne se rendait pas compte d'où ce passant pouvait bien sortir. Il ne
-s'en serait pas inquiété autrement, si, l'ayant mieux observé au second
-coup d'œil, il n'eût senti ses cheveux se dresser sur sa tête.
-
-L'homme qui se tenait immobile, et le regardait s'approcher comme
-s'il l'eût attendu, avait un visage, des yeux qui, depuis seize
-années, hantaient le souvenir de Pascal. C'était le visage au teint
-mat et aux lignes précises, les yeux d'un noir violet, troublés de
-la même inquiétude haineuse, qui l'accompagnaient dans les couloirs
-de pierre de la Basteï. Jamais ils ne l'avaient entièrement quitté
-depuis lors. Les modifications de l'âge, la moustache dissimulant la
-lèvre supérieure, changeaient peut-être assez Michel, pour que des
-indifférents, persuadés de sa mort, ne le reconnussent pas. Tel avait
-été le cas des Poinclou, qui, d'ailleurs, même dans son enfance, à
-Solgrès, ne l'avaient que très peu vu, puisqu'il était presque toujours
-en pension. Mais ceux qui gardaient vivante son image dans leur cœur,
-comme Louise, ou dans leur conscience, comme le marquis, ne pouvaient
-pas s'y tromper. Quelque chose d'ailleurs préparait Pascal à cette
-foudroyante évidence. C'était la lettre reçue pendant la séance de
-la Chambre,—lettre qu'il avait laissée sans réponse, qui n'avait été
-suivie d'aucune autre, mais dont les lignes lui restaient enfoncées
-dans l'âme comme autant de griffes acérées.
-
-L'émoi d'une telle rencontre fut si prodigieux, que Pascal de
-Malboise eut dans ses muscles d'athlète l'amollissement soudain qui
-fait tomber les femmes en pâmoison, et, dans son gosier d'aboyeur
-politique, le remous d'air aspiré puis violemment expiré, qui part en
-clameur inhumaine sur les lèvres d'un enfant fou de peur. Il domina
-le fléchissement de ses jambes, et retint le cri, qui s'étouffa en un
-râle. Un instant plus tard, par le retour de sa volonté, qui se tendait
-à cet effet depuis quelques jours, il était rentré dans son rôle.
-
-Ce rôle, mûrement prémédité, consistait à ne jamais reconnaître
-Michel, soit que celui-ci eût survécu par un impossible miracle, soit
-qu'un imposteur bien documenté vînt revendiquer sa place en ce monde.
-En conséquence, il leva un pied qui lui parut singulièrement lourd, et
-se disposa à poursuivre son chemin. Une voix l'arrêta.
-
-—«Marquis de Malboise, croyez-vous donc que nous n'avons rien à nous
-dire?
-
-—Mais... je ne crois pas... Non... Rien, monsieur,» dit Pascal, d'une
-voix qu'il maîtrisa presque jusqu'à l'intonation naturelle.
-
-—«Vraiment?...» fit l'autre.
-
-Il se tut, après ce mot, les bras croisés, blême d'une rage qui
-semblait trop suffocante pour trouver son expression. Pascal, tout
-aussi blême, pour d'autres causes, affecta l'air étonné.
-
-—«Qui donc êtes-vous?»
-
-Bien que dépourvu de toute poltronnerie, le marquis réfléchissait que
-le lieu était peu rassurant pour un entretien de ce genre, et qu'il
-n'avait pas d'arme—ne pouvant compter comme tel le stick de cheval
-qu'il tenait à la main.
-
-—«Vous m'avez parfaitement reconnu, marquis de Malboise... Vous m'avez
-parfaitement reconnu, assassin que vous êtes!...» énoncèrent les lèvres
-décolorées de Michel—ces lèvres qui, sous le noir de la moustache,
-paraissaient livides comme celles d'un cadavre. En même temps ses
-yeux se cernaient, s'enfonçant dans l'orbite, d'où jaillissait leur
-flamme. La décomposition de cette tête si belle était effrayante. Il
-continua,—d'une voix concentrée, plus sinistre que des éclats aigus:
-«Tueur d'enfant!... Tueur de femmes!... Assassin de ma mère!...
-Assassin de Louise!... Tu n'as pas commis ton crime le plus lâche
-quand tu m'as jeté, pauvre petit sans défense, dans le précipice de la
-Basteï!...
-
-—Si vous n'êtes pas fou,» dit le marquis, «vous avez des preuves que
-j'aie commis des forfaits si invraisemblables?»
-
-Il se rassurait devant la frénésie de son interlocuteur,—frénésie qui,
-malgré la froideur mesurée du ton, se trahissait par l'expression
-bouleversée de l'homme et l'excès de ses imputations. Puisque Michel
-lançait des accusations toutes morales, et semblait plus indigné de ce
-qui ne tombait pas sous le coup de la loi que des faits positifs, c'est
-qu'il n'était pas armé pour une délation nette, ou qu'il n'y songeait
-même point.
-
-Un silence tombait entre ces adversaires forcenés, qui se mesuraient
-pour l'attaque et la défense, écrasés par le sentiment de leur présence
-mutuelle, et trouvant les paroles insignifiantes auprès d'une réalité
-si extraordinaire. Ce fut le marquis de Malboise qui, le premier, tâcha
-de délimiter les régions où ils s'affrontaient.
-
-—«Que voulez-vous de moi?» demanda-t-il. «L'insanité de vos attaques
-a un but. Elle me fait croire que vous êtes un malheureux, si vous
-n'êtes pas un aliéné. Formulez vos vœux avec plus de modération. Qui
-vous dit que je refuserai d'y répondre?
-
-—Mes vœux?...» ricana Michel. Et il prononça avec force: «Mes droits!
-
-—Non,» répliqua Malboise. «C'est ce mot-là que je n'accepterai jamais.
-Et, ce mot-là, vous ne sauriez me l'imposer par aucun moyen.»
-
-Il disait vrai. Il en avait la pleine conscience, et, de plus en plus,
-recouvrait son sang-froid.
-
-Cependant, par ce peu de paroles, la situation se dessinait clairement.
-Le marquis ne pouvait mieux avouer qu'il reconnaissait son ancienne
-victime, mais que jamais il n'admettrait officiellement son identité.
-D'ailleurs, cette identité,—outre que Michel ne tenait pas à
-revendiquer l'humble nom de Bellard,—ne s'établirait que pour justifier
-Pascal. Celui-ci ne se fit pas faute de le rendre sensible.
-
-—«Vous ferez rire de vous,» observa-t-il, «si vous allez vous plaindre
-que je vous aie précipité dans un gouffre rocheux. Vous avez trop belle
-mine pour qu'on vous accorde créance. Vous reste-t-il seulement une
-cicatrice de ce soi-disant attentat?
-
-—Épargnez-moi vos plaisanteries, monsieur,» fit Michel, avec une
-hauteur qui ne le cédait pas à l'audace dédaigneuse de l'autre. «Nous
-savons tous deux à quoi nous en tenir. Et il n'y a pas ici d'oreilles
-pour qui nous ayons à feindre. Mieux vous me démontrerez que je n'ai
-nul recours contre vous auprès des tribunaux humains, plus vous me
-confirmerez dans l'intention de me faire justice moi-même.»
-
-Cet argument frappa M. de Malboise, bien qu'il n'en fît rien paraître.
-La peur immédiate et physique n'était entrée qu'à peine dans les divers
-mouvements intérieurs qui venaient de l'agiter. Cependant l'extrémité
-de violence où il acculerait un si implacable ennemi, si désespéré, en
-le bravant avec trop de mépris, ne laissait pas que de l'inquiéter.
-Était-ce quand il touchait au faîte du bonheur et des honneurs qu'il
-devrait tout perdre, frustré par la mort ou par un scandale trop
-éclatant. La félicité rend timide. Entre ces deux hommes, l'un qui
-ne possédait rien, pas même un nom, l'autre qui cumulait tout ce que
-l'ambition et la passion convoitent, le moins hardi devait être l'élu
-d'une si étonnante fortune. Il y eut presque de la conciliation dans
-l'accent de Pascal, lorsqu'il reprit:
-
-—«Au lieu de parler de justice et de vengeance, que ne faites-vous
-appel à ma générosité?
-
-—Votre générosité?... Je l'ai vue à l'œuvre,» riposta Michel
-ironiquement.
-
-—«Dites mon équité, si vous voulez. Pourquoi, si vous persistez à
-m'accuser de vous avoir fait du mal, ne me croiriez-vous pas disposé à
-réparer ce mal, fût-il imaginaire?»
-
-Le jeune homme eut un rire insultant.
-
-—«Qu'importent les mots?» dit Malboise en haussant les épaules. «Quand
-vous m'écriviez, il y a quelques jours, tout à l'heure quand vous
-m'abordiez, vous aviez préparé un traité à m'offrir, des conditions à
-me poser.
-
-—Oui,» répondit Michel.
-
-—«Parlez donc. Bien que le lieu soit fortuitement choisi, il ne
-me paraît pas défavorable à un tel entretien,» ajouta Pascal, en
-s'accotant à un arbre, tandis que son regard, promené alentour,
-constatait la paix sauvage et la solitude absolue de ce coin de forêt
-désert.
-
-—«Soit,» énonça le fils d'Armande. «Je vous tiendrai quitte de tous vos
-crimes, si vous me restituez Solgrès!
-
-—Solgrès!...» cria Pascal avec un sursaut de stupéfaction.
-
-—«Certainement... Solgrès... le château, le domaine, que vous m'avez
-volés. Vous savez bien que, moi vivant, ma mère n'eût jamais donné
-cette terre, cette demeure, à un autre. Elle me les destinait... Et si
-vous en doutiez, j'ai son testament, écrit de sa main avant que vous
-m'ayez fait disparaître, qui en fait foi.
-
-—Moi aussi, j'ai un testament, postérieur au vôtre, et qui me rend le
-maître légal de ces biens, annulant les volontés antérieures devant
-toutes les juridictions du monde.
-
-—Qui parle de juridiction, misérable?» écuma le dépossédé, dont le
-sang de nouveau s'enflamma. «Ne sais-je pas aussi bien que vous à quel
-point ont réussi vos machinations atroces? Je vous déclare, à vous,
-que Solgrès est mon bien. Vous n'en pouvez douter. De par la formelle
-intention de ma mère, j'en devais même porter le nom.
-
-—Le nom!...» hurla le marquis, bondissant presque. «Le nom que
-portait ma femme, le nom qu'elle échangea contre le mien! Vous... son
-bâtard!...»
-
-Michel croisa les bras et sourit.
-
-—«Vous voyez bien que vous me reconnaissez.»
-
-Un silence se fit, où vibrait un sifflement monotone,—le concert de
-millions d'insectes bourdonnants, qui montait plus aigu dans la chaleur
-croissante.
-
-—«Ce serait insensé!» reprit Pascal avec plus de calme. «Vous ne me
-posez pas sérieusement des conditions pareilles?
-
-—Écoutez dans quelle mesure je vous les pose,» répliqua l'aventurier.
-
-Il s'astreignait à dominer les ébullitions furieuses de sa haine, à se
-dresser en juge impassible, ayant comme assesseur la Fatalité.
-
-—«Je ne ressusciterai pas le nom de Solgrès. Je n'exige même pas que
-vous me cédiez ouvertement mon héritage. Ce serait vous condamner au
-scandale, tout en vous réclamant le prix pour l'éviter. Marché de
-dupe, auquel vous ne sauriez consentir. Je le comprends. Mais, avant
-votre mariage...—vous entendez, marquis de Malboise?... AVANT VOTRE
-MARIAGE—vous mettrez Solgrès en vente et vous m'en attribuerez la
-valeur.»
-
-Pascal devenait stupide d'étonnement. Presque docilement, il questionna:
-
-—«Dans ce cas, pourquoi vendre?... Vos exigences se réduisent à une
-somme d'argent. Et quand nous aurons débattu le chiffre?...
-
-—Non,» déclara Michel. «Ce n'est pas d'une somme d'argent que je me
-contenterai.
-
-—Comment?...
-
-—Regardez!» s'écria le jeune homme.
-
-D'un mouvement vif, il entr'ouvrait ses vêtements sur sa poitrine.
-Bientôt il eut détaché le ressort d'une chaîne, ouvert un médaillon, et
-le tendant, mais sans le lâcher:
-
-—«Vous ne l'avez pas oubliée, elle non plus?» dit-il.
-
-Une froide sensation glaça le marquis jusqu'aux moelles, tandis qu'il
-considérait le visage de sa femme morte.
-
-—«Qu'est-ce à dire? D'où tenez-vous ce portrait?
-
-—Vous la voyez?» continua Michel, sans répondre. «Elle fut une martyre
-à cause de sa tendresse pour moi. Aussi, dans l'abîme moral où vous
-m'avez précipité, dans ce gouffre pire que celui de la Basteï, où je
-me débats par votre faute, je garde un souvenir de lumière, et c'est
-le sien. J'ai commis des choses abominables,—quoique moins abominables
-que vos viles actions. Je m'en vante, pour que vous me sachiez sans
-scrupules, capable de vous supprimer, si je le puis sans danger, comme
-vous m'avez supprimé moi-même... Mais moi, je ne raterai pas mon
-coup!... Eh bien, ce bandit, votre œuvre,—cet être que vous avez fait
-mourir à l'existence du plein jour, et qui a ressuscité dans un enfer,
-il conserve, vous entendez! il conserve au fond de son abjection, des
-replis d'âme intacts. Il garde sur son cœur le portrait de sa mère,
-et il ne souffrira pas que cette mère soit bafouée dans sa tombe par
-le triomphe d'une autre, sur le domaine où elle a tant souffert, sur
-ce domaine qui était le sien, qu'elle me destinait... Et pourquoi me
-le destinait-elle?... On me l'a dit... On m'a tout dit. C'est parce
-qu'elle m'aimait, l'infortunée!... Mais c'est aussi parce que le sang
-de mon père arrosa le sol de ce parc, coula sous les fenêtres de ce
-château. Et vous y mèneriez par la main votre autre femme!... Une jeune
-créature insouciante, sous le nom même de celle que vous avez torturée,
-foulerait la pelouse où elle est morte de douleur!!... Cela ne sera
-pas, marquis de Malboise. Même si mon cœur n'était pas digne d'invoquer
-un sentiment filial pour s'opposer à ce sacrilège, ma haine envers vous
-suffirait à l'empêcher. Je vous hais trop, marquis de Malboise, pour
-vous laisser accomplir cette monstrueuse infamie, qui vous serait une
-monstrueuse joie. Réfléchissez donc à ce que je vous propose. Si vous
-menez la nouvelle marquise, en châtelaine, à Solgrès, je ne réponds pas
-de ce qui arrivera.»
-
-Michel se tut. Il avait parlé tout d'une haleine, avec une brûlante
-véhémence. Le mélange d'astuce et de sincérité, la comédie destinée
-à créer chez son adversaire une terrible persuasion, la réalité de
-sa haine, l'orgueil de se réclamer d'une telle mère, l'exaltation
-superstitieuse qui la lui rendait vraiment sacrée, la griserie des
-mots, venaient de hausser cet être sans grandeur morale jusqu'à une
-élévation singulièrement prestigieuse.
-
-Pascal de Malboise en demeurait étreint, effaré. Une influence étrange
-courbait son esprit audacieux. C'était comme un obstacle soudain, une
-vision comminatoire, un génie à l'épée flamboyante, qui se serait
-dressé entre lui et son rêve,—ce rêve de vanité et de passion qui,
-depuis les derniers jours surtout, le faisait se voir sans cesse
-amenant sa jeune épouse à Solgrès. Quoi!... ne réaliserait-il pas
-cette espérance d'enchantement?... Ne vivrait-il pas cette minute,
-dans l'irradiation de laquelle pâlissaient tous les succès, toutes les
-ivresses, toutes les voluptés de sa vie?... Vraiment il la pressentit à
-jamais interdite, sous l'impression de cauchemar qui l'enserrait là,
-muet, paralysé. Puis cela se dissipa quand se tut la voix impétueuse,
-suggestive, de Michel. L'habitude de la lutte et de la résistance le
-fit s'insurger contre sa bizarre faiblesse. La chaude ruée du sang
-dans ses muscles solides, parmi les stimulantes émanations de la
-forêt, à cette heure active de la montée du soleil, lui ôta le trouble
-invraisemblable d'écouter un spectre,—car tel était le désordre où le
-jetèrent un instant ce langage et ce visage d'outre-tombe. Il se secoua
-comme pour rejeter l'emprise mystérieuse.
-
-—«Tout cela est de la pure démence,» dit-il assez rudement. «Vendre
-Solgrès?... Comme vous y allez! Sur une injonction dénuée de toute base
-sérieuse. Et pour vous en remettre la valeur?... Quelques millions,
-n'est-ce pas? Mais me croyez-vous tombé en enfance? Des transactions
-pareilles ne se font pas sans formalités. Je vous fournirais ainsi des
-preuves contrôlées par-devant notaire que j'ai réellement des raisons
-pour craindre vos impostures.
-
-—Mes impostures!...» protesta Michel. «Cependant vous-même...
-
-—J'entrais dans vos hypothèses. Mais, en voilà assez! Je découvre trop
-clairement qu'avec un gaillard de votre espèce, la moindre concession
-me mènerait loin... Je vous ai offert de l'argent. Si vous vous trouvez
-dans l'embarras, j'en tiens à votre disposition... Modérément, car
-l'argent comptant est toujours rare... Et je ne songe pas à vendre mes
-terres,—pas même à les hypothéquer,» ajouta-t-il, par une bravade qui
-exaspéra Michel.
-
-—«C'est ainsi que vous me traitez!... Vous osez!...» rugit le jeune
-homme.
-
-—«Halte-là! Ne réitérez pas vos menaces,» fit le marquis, hautain.
-«J'ai mis déjà trop de patience à les entendre. Si vous y revenez, si
-vous cherchez à me voir, ou si vous m'écrivez des lettres sur le ton de
-la dernière, je vous ferai pincer pour chantage.
-
-—Et si je vous tue!!...» cria le fils d'Armande, qui mit dans ce mot
-toute la rage meurtrière de l'acte,—tellement hors de lui qu'il eût
-passé peut-être à l'exécution instantanée, s'il avait tenu quelque arme.
-
-—«Vous auriez tort,» riposta le marquis.
-
-Il sentait sa tactique réussir. Cela se marquait à la furie de son
-agresseur. Il répéta:
-
-—«Vous auriez grand tort. Car ma mort vous causerait sans profit des
-risques sérieux. Tandis que, je vous le répète, je ne demande qu'à
-vous obliger, si vous acceptez de moi quelques secours, non comme une
-restitution, mais comme...»
-
-Il n'acheva pas, tant Michel l'interrompit violemment:
-
-—«Des secours!... des secours... de vous!... Mais mon sang est
-aussi noble que le vôtre... Je suis un Solgrès, moi! Sans vous, je
-porterais ce nom et je posséderais mon héritage. Vous avez essayé de
-m'assassiner, vous m'avez volé mon patrimoine... Et vous m'offrez des
-secours!... Ah! je ne me pique pas de délicatesse... Vous m'avez fait
-rouler dans de tels bas-fonds que j'y ai singulièrement dévelouté mes
-scrupules. J'ai pillé des convois dans l'Amérique du Sud. J'ai aidé à
-vider les poches d'un ponte mort un peu trop subitement dans un tripot
-de Buenos-Ayres, j'ai triché au jeu et emprunté à des femmes, comptant
-bien ne jamais leur rendre... Peut-être ferai-je pire demain. Mais
-accepter de vous un secours!!...
-
-—Vous réfléchirez,» dit tranquillement Pascal.
-
-—«Vous aussi, vous réfléchirez, je pense,» fit le jeune homme,
-interloqué par ce sang-froid.
-
-—«Prenez garde que je ne réfléchisse au meilleur moyen de vous mettre
-en relation avec la police, pour chantage, faux nom, menace de mort,
-_et cætera_ sans compter vos aimables confidences de tout à l'heure, dont
-il doit rester quelques traces là d'où vous venez,» débita le lutteur
-parlementaire de sa voix nette et mordante d'interrupteur à la Chambre.
-
-Il se considérait comme le maître du terrain. Sa lucidité lui revenait,
-avec la mortification d'avoir pu, lui, l'homme politique, habitué à
-essuyer les invectives, les éclaboussements de fange, les imputations
-anonymes, les promesses de voies de fait, prendre une minute en
-considération des procédés dont la gravité ne vient jamais que de leur
-donner prise. Il lui avait fallu le saisissement inouï de la rencontre,
-l'aspect hallucinant de ce visage, l'émoi des possibilités ténébreuses,
-les tragiques évocations, pour que, vieux routier des luttes
-électorales, il se départît de la première vertu parlementaire, qui
-est de subir sans sourciller les pires outrages et les pires menaces.
-Si particulier que fût ici le cas, la règle générale ne s'y appliquait
-pas moins infailliblement, comme l'attestait l'air déconcerté du maître
-chanteur.
-
-Ce fut donc avec l'insolente désinvolture propre à sa silhouette de
-bravo politique, que Pascal de Malboise clôtura l'entretien par un
-salut sardonique. Puis il tourna sur ses talons et s'enfonça sous bois.
-
-Sombre, muet, un sourire atroce aux lèvres, le fils d'Armande le
-regarda partir.
-
-
-
-
-XII
-
-_DEVANT L'ÉNIGME_
-
-
-Un crime à jamais célèbre fut celui qui marqua la dernière année
-du dernier siècle, et dont le mystère continue à intriguer les
-imaginations: l'assassinat du marquis de Malboise, par un coup de feu,
-dans son parc, au moment où il amenait à son château de Solgrès sa
-jeune femme, épousée le matin même.
-
-Le meurtrier, ou les meurtriers—car les traces retrouvées dans
-le souterrain, empreintes doubles de pas, piétinement de lutte,
-éclaboussures de sang, firent supposer qu'ils étaient au moins
-deux,—semblent soustraits pour toujours à l'action de la justice. Le
-mobile même de cet attentat sans précédent déconcerte l'imagination.
-Pourtant les commentaires ne manquèrent pas. Ils abondèrent surtout
-dans le sens d'une machination politique. Le domaine de la raison
-d'État apparaît si favorable aux embûches scélérates! Rien ne pouvait
-mieux satisfaire le goût romanesque et la défiance des foules que
-l'hypothèse d'un aussi noir machiavélisme chez les gens au pouvoir.
-Pascal de Malboise gênait trop le Gouvernement. Le Gouvernement l'avait
-fait supprimer par quelque exécuteur de basses-œuvres, payé sur les
-fonds secrets, avec connivence de la police.
-
-Il fallait vraiment, de la part du criminel, une habileté infernale
-pour mettre en défaut des poursuites au succès desquelles le Ministère
-se trouvait intéressé. On n'épargna rien pour qu'elles aboutissent.
-Cependant, elles n'aboutirent pas.
-
-Si la vérité doit apparaître, c'est ce récit qui l'aura mise au jour.
-Mais, à supposer qu'il ne satisfasse pas la curiosité publique, aucune
-autre révélation n'apportera le dernier mot de cette dramatique
-affaire. Une seule personne au monde—mais contrainte au secret par
-le serment le plus solennel—pourrait confirmer ou démentir ce qui va
-suivre. Elle ne le fera pas. Régine d'Ambarès, seconde marquise de
-Malboise, ne trahira pas sa parole. Dans quelles circonstances elle
-l'engagea, c'est ce qu'on va voir ultérieurement.
-
-Il y avait dix mois environ que durait son virginal veuvage,—car
-l'époux, mort quelques heures après l'avoir conduite à l'autel, ne
-le fut que de nom,—lorsque Régine de Malboise reçut une visite, dont
-l'annonce, depuis la veille, lui bouleversait le cœur.
-
-Dans la chambre où elle se tenait, au premier étage de l'hôtel
-paternel,—son ancienne salle d'études enfantine, son asile de
-prédilection,—un domestique vint la prévenir que M. le lieutenant
-d'Ambarès l'attendait en bas.
-
-Elle descendit.
-
-Dans la galerie, qui tenait en façade toute la largeur de la maison,
-elle l'aperçut.
-
-Cette rencontre avec celui qu'elle aimait, était la quatrième seulement
-depuis que, par devoir, elle avait accepté le nom d'un autre. Chacune
-des trois précédentes entrevues, qui eurent lieu au moment de la
-catastrophe, marquait une phase dans l'inexplicable tragédie. Régine,
-depuis vingt-quatre heures, depuis qu'elle avait accepté de revoir
-Hugues, se les remémorait, les revivait dans leurs moindres détails.
-D'abord, l'apparition quasi fantastique du jeune homme, dans ce
-coin du parc de Solgrès où, nouvelle épousée, fuyant déjà le maître
-odieux, elle s'isolait en son désespoir. Quelle tentation alors, parmi
-la tourmente des reproches et des prières, quand il la supplia de
-partir avec lui! Puis, à peine avait-il disparu, transporté de rage
-et de douleur, devant l'approche du mari, à peine M. de Malboise
-avait-il rejoint sa jeune femme, que c'était le meurtre foudroyant, la
-détonation secouant le silence du soir, le marquis s'abattant à ses
-pieds, mort sur le coup, en éclaboussant de rouge sa robe blanche. Et
-les jours qui suivirent!... La torturante certitude que Hugues avait
-accompli l'acte sournois et sauvage, demeurait à jamais séparé d'elle
-par une barrière d'infamie! Sa faiblesse d'amour, à elle-même... Le
-mensonge au procureur de la République, lorsqu'elle assura n'avoir
-vu personne, ne soupçonner personne... Puis le lugubre défilé des
-funérailles, le saisissement de l'apercevoir, lui, si calme, avec
-son visage de loyauté, sous l'uniforme porté fièrement, et le cri
-intérieur de délivrance: «Non, ce n'est pas possible! Il n'a pas commis
-ce crime!» Ensuite, le même jour, dans cet hôtel d'Ambarès où, depuis
-lors, il n'avait pas remis les pieds, leur longue explication, le récit
-fait par Hugues de son aventure dans le souterrain, les circonstances
-que lui-même trouvait invraisemblables, dont il se refusait à instruire
-la justice, et les tenailles du doute se renfermant pour déchirer le
-cœur de celle qui l'aimait.
-
-Alors ce fut la séparation.
-
-Régine l'exigea absolue, bien que fussent si peu absolues en
-elles-mêmes les raisons qui lui dictaient tant de rigueur. Elle ne
-croyait plus que Hugues fût un criminel, et cependant elle ne pouvait,
-dans la sécurité de sa conscience, jurer qu'il fût étranger au crime.
-Y était-elle étrangère elle-même, puisque son mari avait été frappé
-le soir de leurs noces? Qui sait si son mariage n'était pas la cause
-indirecte de l'effroyable action? Comment élever son bonheur futur,
-comment appuyer son amour, sur cette base incertaine et sanglante?
-
-Elle avait donc interdit à Hugues de la voir, lui accordant la
-seule autorisation d'écrire. Car elle savait trop que si tous deux
-reprenaient la douce camaraderie de leur adolescence, la passion
-les éblouirait peu à peu jusqu'à l'abolition de tout scrupule. Ils
-se marieraient, sans qu'elle fût tout à fait certaine que la tache
-ineffaçable de Macbeth ne souillait pas, même imperceptiblement, la
-main dans laquelle se blottirait la sienne. Ce serait la hantise
-toujours présente, l'enfer secret, le pernicieux remords... Elle
-n'osait pas affronter cela.
-
-Mais voici que, de Nice où il se trouvait en garnison, Hugues venait de
-lui apprendre par une lettre que des données imprévues se présentaient.
-Sachant que tout son espoir de reconquérir Régine s'attachait à la
-découverte de l'assassin, il avait ouvert une enquête personnelle.
-Et voici que, dans les ténèbres du mystère, filtrait un faible rayon
-de clarté. Une piste se dessinait. Quelques petits faits, tels des
-maillons de chaîne, se renouaient les uns aux autres. Régine ne
-permettrait-elle pas qu'il vînt lui exposer ces premiers résultats?
-D'abord, c'était son droit, à lui, qu'elle n'acquittait pas encore, de
-plaider auprès d'elle à chaque incident nouveau. Puis, ce ne serait pas
-trop de leurs méditations combinées pour peser la valeur des indices et
-juger quel parti on en pouvait tirer.
-
-Ses arguments ne manquaient ni de logique ni d'éloquence. Peut-être
-n'en fallait-il pas tant à Régine pour estimer qu'après une si longue
-sagesse elle pouvait sans imprudence consentir à l'entretien. Le
-lieutenant d'Ambarès reçut la permission tant souhaitée. Le lendemain,
-il était à Paris et accourait rue de Babylone.
-
-Quand ils se trouvèrent face à face, dans cette galerie de l'hôtel
-d'Ambarès, qui leur était depuis l'enfance un lieu si familier, et où
-leurs deux cœurs se joignaient par tant de souvenirs, un indicible
-attendrissement les tint muets. Leurs yeux, qui se mouillaient,
-échangèrent un infini regard. Non, rien vraiment ne les séparait, rien
-qu'un très haut souci de droiture, de vérité. L'amour n'avait pas
-faibli, la confiance n'était pas éteinte. Elle ne doutait plus de lui,
-et lui savait que, même dans le doute, elle l'avait éperdument aimé.
-Régine parla la première.
-
-—«Hugues, vous avez bien fait de venir. Vous vous doutez que toute mon
-âme est tendue vers l'éclaircissement de l'horrible drame. Tant que je
-n'en connaîtrai pas le secret, je ne me considérerai pas comme libre.
-
-—C'est-à-dire comme mienne?» demanda-t-il, avec la plus séduisante
-expression de tendresse passionnée.
-
-—«C'est-à-dire comme tienne,» reprit-elle, employant le tutoiement de
-leur passé d'enfants,—à moins que ce fût celui de leur avenir d'époux.
-Elle sourit, hocha la tête et ajouta:
-
-—«C'est vrai. Pour moi, être libre veut dire être à vous.
-
-—Ma Régine!» s'écria-t-il en lui prenant les mains.
-
-Elle se dégagea, sans pruderie effarouchée, avec son noble redressement
-de beau lys royal, de blancheur inaccessible.
-
-—«Hugues, venez. Asseyons-nous dans ce coin, derrière ce paravent, là
-où vous me racontiez vos leçons d'histoire, quand nous étions petits.
-Et dites-moi ce que vous savez de notre histoire à nous, de notre
-sombre et fatale aventure.
-
-—Voulez-vous d'abord, ma Régine,» dit le lieutenant, «me donner
-l'assurance que vous avez compris, en y réfléchissant, l'impossibilité
-où je me trouvais,—où je me trouve encore,—de révéler aux magistrats
-ce que je sais? Faire connaître à qui que ce soit au monde ma présence
-dans le parc de Solgrès, mon passage par le souterrain, à l'heure
-même du crime, ce serait vous déshonorer. En supposant qu'on ne nous
-arrête pas tous deux immédiatement sous l'inculpation de ce meurtre
-abominable, et que nous puissions rester indemnes d'une accusation si
-vraisemblable, nul ne croirait que ma folie d'amoureux désespéré n'eût
-pas votre assentiment, qu'une coïncidence tragique avait seule ouvert
-devant mes pas la porte secrète, et que j'ai pu vous voir dans votre
-demeure d'épouse, le soir de vos noces, sans que rien de coupable ait
-jamais existé entre nous.
-
-—J'étais prête,» observa Régine, «à boire ce calice de honte pour
-établir votre innocence.
-
-—Aux yeux de qui?... Nul ne m'accusait. Aucun soupçon de ma démarche
-imprudente ne vint à quiconque. Et le hasard me fournissait un alibi.»
-
-Comme la jeune marquise baissait la tête, son cousin reprit avec une
-ombre d'amertume:
-
-—«C'était pour vous-même que vous souhaitiez de me disculper. Mon
-silence vous déconcertait comme une lâcheté de coupable.
-
-—Oh! ne dites pas cela.
-
-—Ce sentiment vous troublait, mais vous n'osiez l'analyser. Régine,
-croyez-vous que je puisse vous en vouloir?... Votre tendresse ne
-m'est-elle pas apparue même alors, puisque, pour échapper à ce doute,
-vous consentiez à tout proclamer et à vous perdre.
-
-—Oh! la vérité!...» murmura-t-elle. «Le grand jour... Comme j'y
-aspirais, à ce moment-là!...
-
-—Vous ne connaissez pas la justice humaine...»
-
-Elle se rappela Varouze, le piège atroce, l'insultante passion... Et
-elle frissonna.
-
-—«Je ne la connaissais pas... alors...
-
-—Et maintenant?...
-
-—Maintenant, je n'ai plus besoin d'elle. J'ai confiance en vous, Hugues.
-
-—Pas assez pour m'épouser.»
-
-Elle sourit gravement.
-
-—«Nous avons tous deux une tâche à remplir avant de songer à notre
-bonheur.
-
-—Quelle est donc la vôtre?
-
-—Vous le savez bien. Vous m'avez fait entendre que vous repousseriez
-ma main si je vous la tendais en y gardant la moindre parcelle de la
-fortune que m'a léguée monsieur de Malboise. Ce n'est pas si facile
-que cela d'organiser les œuvres qu'alimenteront de pareils revenus. Le
-Patronage de l'Épée-de-Bois prend toutefois une expansion magnifique.
-Solgrès devient un sanatorium tout à fait bien organisé. Savez-vous
-que des constructions charmantes s'élèvent dans le parc, sans trop
-en abîmer les perspectives? Il fallait bien séparer les anémiés, les
-malades, les poupons, les vieillards, toutes mes catégories de misère
-et de fragilité. Cela fait autant de petites colonies différentes.
-
-—Comme vous devez être heureuse de voir cela!»
-
-Régine secoua la tête.
-
-—«Je ne l'ai pas vu. Quand trouverai-je le courage de retourner à
-Solgrès?
-
-—Qui donc dirige pour vous un établissement de cette importance?
-
-—Oh! j'ai une administration bien organisée. Puis je vais placer
-là-bas, à la tête de tout, investie de ma propre autorité, une femme
-supérieure.
-
-—Et c'est?...
-
-—Une bien intéressante personne, jeune, distinguée, mère d'un petit
-garçon délicieux, et que son mari laisse dans l'abandon, dans la misère.
-
-—Où l'avez-vous connue?
-
-—A l'Épée-de-Bois. Toute pauvre qu'elle est, elle devenait le charme,
-la fée secourable de cette cité douloureuse. Elle m'a aidée à sauver
-de la mort deux enfants amoureux, dont l'idylle se terminera par le
-mariage, après avoir failli aboutir au suicide.
-
-—Ah! Régine, je découvre que votre tâche avance plus rapidement que
-la mienne. Réussirai-je à pénétrer le mystère du drame de Solgrès, à
-vous donner le mot de l'affreuse énigme?—ce mot que vous exigez pour
-disposer de votre cœur sans remords.»
-
-Elle eut un admirable sourire.
-
-—«Non, pas de mon cœur... Il est à vous.
-
-—Mais de votre main, Régine, de votre personne adorée... de votre
-vie... du droit pour moi de faire votre bonheur!...
-
-—Je ne suis pas une veuve comme les autres. Le jour de mes noces a
-été un jour de guet-apens, de meurtre. Quelle main a frappé celui que
-j'épousais en le détestant?... Qui donc a exaucé le vœu secret, le vœu
-monstrueux et inavoué qui rôdait dans les inconscientes ténèbres de nos
-âmes?... Ah! Hugues... Profiter du crime, ne serait-ce pas en devenir
-complices?»
-
-Régine s'animait, comme pour se persuader elle-même. Une angoisse
-pâlissait ses lèvres,—l'angoisse de se sentir moins forte, d'avoir à
-ressusciter sans cesse des arguments qui tendaient à s'effacer devant
-sa conscience.
-
-Hugues ne perçut pas la vacillation intérieure. Il entendit seulement
-la vibration énergique des paroles.
-
-—«Soit», dit-il. «C'est affaire à moi de vous prouver que ce crime fut
-tellement étranger à nous, à notre amour, et surgit de fatalités si
-lointaines, que nous avons le droit d'accepter ses conséquences, même
-si elles contiennent notre bonheur. J'y arriverai, si le plus fervent
-amour et la plus tenace volonté peuvent quelque chose en ce monde.
-
-—N'êtes-vous pas déjà sur la voie?» demanda Régine.
-
-—«J'ai recueilli des indications curieuses,» reprit l'officier. «Vous
-vous rappelez, n'est-ce pas, comment j'avais eu accès dans le parc,
-en cette soirée funeste? J'étais venu à bicyclette, et j'avais laissé
-ma machine dans le souterrain quand j'eus reconnu que la porte en
-était ouverte. Après vous avoir parlé, lorsque je m'échappai comme un
-malfaiteur à l'approche du marquis de Malboise, mon trouble fit que je
-m'égarai dans les galeries, et qu'ayant brûlé toutes mes allumettes,
-je me trouvai fort perplexe. Ce fut alors que je perçus une présence
-humaine dans l'obscurité, et que je reçus ce coup violent sur la tête
-qui me laissa sans connaissance. Revenu à moi, et ayant gagné la
-sortie, non sans peine, je m'éloignai sans éclaircir cette fâcheuse
-aventure, car je craignais trop de vous compromettre. La bicyclette...
-je ne songeai pas à la rechercher. J'en eus moins encore la velléité
-quand je connus l'assassinat. Cette bicyclette, Régine, qui pouvait
-me faire accuser, car elle portait mon nom, je n'en avais pas entendu
-parler depuis lors. Tout récemment, je viens de la reconnaître.
-
-—Où cela?... Comment?... Dans quelles mains.
-
-—A Monte-Carlo. En la possession d'un individu fort suspect.
-
-—Un repris de justice?
-
-—Un élégant, joli garçon, et beau joueur. Mais un de ces types
-équivoques, mélange de races, marqués de dégénérescence, de mollesse,
-de vice. Un être singulier, à tout prendre, d'une séduction bizarre,
-sans aucune vulgarité... mais que tout observateur, sur ses allures, sa
-façon de vivre, traiterait d'aventurier, d'aigrefin.
-
-—Son nom?...
-
-—Miguel Almado, ou le comte d'Almado. Mais le titre paraissait un
-accessoire d'occasion.
-
-—Un étranger, alors?
-
-—L'étranger par excellence. Ce personnage-là ne doit être dans son pays
-nulle part.
-
-—Et vous croyez que cet homme?...
-
-—Je ne croyais pas, tout d'abord. Je supposais que ce monsieur-là, dont
-l'existence n'offrait rien de clair, devait se fournir dans d'étranges
-maisons, et qu'il avait acheté ma bicyclette chez quelque receleur.
-Mais, plus je le regardais, plus une autre idée s'imposait à moi.
-
-—L'idée que lui-même?...»
-
-Hugues d'Ambarès fit lentement un signe d'affirmation, les yeux dans
-les yeux de Régine. Elle haleta.
-
-—«Mais pourquoi?...»
-
-L'officier leva doucement les épaules avec un sourire de doute, comme
-pour dire: «Ah! cela... si je le savais!...»
-
-—«Le vol, cependant,» reprit sa cousine, «n'était pour rien dans cette
-horrible affaire.
-
-—Non, certes, et de toute évidence.
-
-—Quel rapport pouvait exister entre le marquis de Malboise et le
-rastaquouère que vous venez de me dépeindre?
-
-—Sait-on jamais?... La vie est un drame si étrangement machiné. Là, les
-complications sont infinies, les postulats sans nombre.
-
-—Quelle était la société de cet individu? Avec qui se trouvait-il à
-Monte-Carlo?»
-
-Hugues répondit:
-
-—«Avec une femme.»
-
-Était-ce l'intonation soulignée qui, en accentuant cette circonstance,
-embarrassa Régine? Elle rougit. Son cousin ajouta:
-
-—«Et une femme que vous connaissez.
-
-—Moi!...
-
-—Je devrais dire: «que vous connaissiez», car la malheureuse est sortie
-des régions ouvertes à vos purs regards.
-
-—Mes regards doivent plonger dans toutes les régions, mon ami. Car là
-où il y a le plus de vilaine ombre, c'est là aussi qu'on souffre le
-plus.
-
-—Chère âme compatissante!
-
-—Il me semble que je devine...» dit la jeune femme, tandis qu'une
-profonde tristesse couvrait son beau visage. «Vous parlez de cette
-pauvre Mélina?
-
-—Elle-même.
-
-—Elle connaît cet homme?...
-
-—Si elle ne faisait que le connaître, à la façon dont vous
-l'entendez!...
-
-—Comment?... Elle est?...
-
-—Sa maîtresse... oui.
-
-—Mon Dieu!... Et... elle l'aime?...
-
-—Si toutefois ce n'est pas profaner le mot d'amour.
-
-—Non, Hugues. L'amour ne peut être profané. Il est trop élevé au-dessus
-de tout. Quand il est sincère, il relève ce qu'il y a de pire au monde,
-et lui-même n'en est pas souillé.
-
-—Je vous réponds que, chez cette malheureuse, il est sincère.
-
-—Elle en vaut mieux.
-
-—C'est ce que j'ai pensé. Aussi je lui ai demandé un service.
-
-—Un service? à elle!...
-
-—Ne vous révoltez pas... ne vous écartez pas ainsi, Régine. La plus
-élémentaire pitié me commandait de prévenir cette imprudente fille,
-que je voyais au bord du gouffre. Songez à quels désastres elle court,
-si celui dont elle a fait le maître de sa pauvre vie de cigale est un
-bandit, un assassin.
-
-—C'est vrai.
-
-—En lui donnant un moyen de s'en assurer, je m'en préparais la preuve.
-Car elle s'est engagée à me rendre compte...
-
-—Quoi!... Vous lui feriez trahir!...
-
-—Elle ne le voulait pas. Elle ne s'y est résolue qu'en s'avisant tout à
-coup...
-
-—De quoi donc?
-
-—Que sa sécurité seule n'est pas en cause, mais votre bonheur, Régine.»
-
-Mᵐᵉ de Malboise resta muette, tandis que des larmes s'amassaient dans
-ses yeux.
-
-—«Ceci est-il juste?» murmura-t-elle.
-
-—«Ah! Régine... C'est le rachat de ses fautes, cette intention de
-dévouement. Ne nous reprochons pas de l'avoir provoquée. D'ailleurs, le
-fil que je crois tenir est si frêle!...
-
-—Quelle donnée avez-vous donc! Et qu'avez-vous dit à Mélina?»
-
-Le lieutenant tira d'une pochette de sûreté une minuscule bonbonnière,
-qu'il ouvrit. Dans cette petite boîte était un fragment de chaîne d'or,
-qu'il mit sous les yeux de Régine.
-
-—«Vous rappelez-vous?
-
-—Comment l'aurais-je oublié?» s'écria-t-elle. «Le dessin de ces
-bizarres chaînons est gravé dans ma mémoire. Au moment où une agression
-soudaine vous terrassa dans la nuit du souterrain, votre main les
-arracha sur la poitrine de votre mystérieux adversaire. Au réveil, ce
-débris demeurait entre vos doigts crispés.
-
-—Vous en comprenez l'importance?
-
-—L'autre partie de cette chaîne, si elle n'a pas été jetée, anéantie,
-désignerait l'assassin.
-
-—Vous dites bien: si elle existe encore.
-
-—Comment croire que le criminel conserverait un bijou si compromettant?
-
-—Qui sait?... Les gredins sont superstitieux. Ceci n'est pas une chaîne
-d'homme. Donc, celui qui la portait devait y attacher une idée, un
-souvenir. Puis, il peut croire ces quelques centimètres perdus dans le
-souterrain. C'est par un hasard si extraordinaire qu'ils ne sont pas
-tombés de mes doigts!
-
-—Alors, cet objet, vous l'avez montré à Mélina?
-
-—Oui. Je le lui ai montré. Elle a juré que si elle découvrait le
-reste de cette chaîne entre les mains d'Almado, elle m'en informerait
-sur-le-champ.»
-
-Il y eut un silence. Régine pesait dans sa tête la valeur des éléments
-recueillis par son cousin.
-
-—«Au fond,» reprit-elle, «une seule chose accuse cet homme: la
-possession de votre bicyclette. Mais n'est-ce pas plutôt ce qui le
-disculpe? Il s'en serait débarrassé.
-
-—Pourquoi? Mon nom était dessus. Il a dû conserver la plaque. Comment
-expliquerais-je la présence de ma bicyclette, à l'heure du crime, dans
-le souterrain? L'ai-je recherchée? réclamée? Non. Il sait que l'enquête
-n'en a pas eu connaissance. Il calcule que j'ai intérêt à me taire, et
-se dit qu'à la rigueur une telle pièce de conviction le couvrirait au
-lieu de le perdre.
-
-—Hugues, vous croyez à la culpabilité de cet Almado?
-
-—J'y crois.
-
-—Sur de si faibles indices?
-
-—C'est une intuition. Vous ne pouvez pas comprendre... Vous n'avez pas
-vu le personnage.
-
-—Non, mais ce que je vois, c'est l'invraisemblance du crime,—un crime
-sans raison comme sans profit. Ah! Hugues, vous n'avez pas l'âme d'un
-policier. Votre ardeur vous égare.»
-
-Elle souriait, incrédule, émue, tandis que son amour mettait un éclat
-magnétique dans le clair azur de ses yeux. Hugues la contemplait avec
-admiration, soulevé par une joie indicible.
-
-—«Voyez-vous, Régine,» prononça-t-il avec une lenteur pénétrée, «je
-préfère que mes renseignements vous apparaissent trop vagues. Ainsi je
-me persuade que vous m'aurez cru sur ma seule parole, que vous n'aurez
-pas attendu la preuve de mon innocence pour me justifier.
-
-—Mon cher Hugues!... Me pardonnerez-vous d'avoir accueilli ces affreux
-soupçons?» demanda-t-elle avec une humilité radieuse.
-
-Il ne lui répondit pas, mais, ployant un genou, il lui baisa la main.
-
-Un instant après, comme il quittait l'hôtel d'Ambarès, il se rappela,
-en traversant l'étroit jardin, sous quelle influence désespérée il
-était sorti de cette maison pour la dernière fois, il y avait environ
-un an. Les circonstances extérieures n'avaient guère changé depuis
-lors. Comme il le constatait tout à l'heure avec délices, il devait à
-l'amour seul la douceur de l'heure présente. Le divin sentiment avait
-agi, guérissant du doute le cœur de Régine. Elle croyait en lui. Il
-n'avait pas recouvré sa confiance grâce à la force des preuves. Quel
-soulagement! Mais ces preuves superflues, il voulait les lui donner.
-
-Il conquerrait la vérité pour cette créature chérie, puisqu'elle ne
-pouvait, beau lys éclatant, s'épanouir que dans la lumière.
-
-
-
-
-XIII
-
-_LE FÉTICHE_
-
-
-Dans son cabinet de toilette, la pièce la plus luxueuse de son
-appartement, rue La Boëtie, Lina de Cardeville, la nouvelle étoile du
-monde où l'on s'amuse, est entre les mains de son coiffeur. Enveloppée
-de son peignoir blanc, l'ex-camériste de Régine d'Ambarès, seconde
-marquise de Malboise, renverse la tête en arrière au-dessus d'un
-immense bassin de porcelaine, que soutient sa femme de chambre. Car
-elle a changé de rôle. Elle, qui circulait en tablier de batiste autour
-d'une aristocratique maîtresse, elle voit s'empresser auprès de sa
-dédaigneuse personne la servilité des humbles. Tandis qu'elle se penche
-ainsi à la renverse, le flot lourd de ses cheveux tombe en cascade.
-C'est une toison magnifique, épaisse, onduleuse, dont les savantes
-préparations de l'artiste capillaire vont raviver la nuance fauve.
-
-Autour de ce groupe, absorbé en des rites mystérieux de coquetterie,
-ce ne sont que miroitements de glaces, caresses de soies moirantes
-palpitations de dentelles, éclat doux d'argent mat, d'ivoire et
-d'écaille blonde. Sur une chaise longue, aux bouquets pompadour, des
-coussins de mousseline de soie brodés, volantés, s'écroulent parmi les
-vaporeuses transparences de leurs doublures mauve ou vert d'eau. Les
-murs sont entièrement tendus de mousseline de soie. Çà et là, quelques
-gravures aux sujets galants s'y suspendent par des nœuds de taffetas. A
-terre, sur la moquette vert-nil, s'étend une neigeuse peau d'ours.
-
-On entend s'élever la voix impatiente de la propriétaire de toutes ces
-délicates choses. Et le ton n'a pas la suavité du décor.
-
-—«Vous n'en finissez pas aujourd'hui, mon pauvre Antonin!
-
-—Madame n'est pas raisonnable. Croit-elle qu'on peut travailler
-une chevelure pareille en aussi peu de temps que l'unique mèche de
-mademoiselle Toupinette?»
-
-La femme de chambre eut un rire complaisant à ce surnom d'une
-demi-mondaine rivale. D'habitude, la pauvreté capillaire de Mlle
-Toupinette ne manquait pas d'amuser Lina de Cardeville. Mais ce matin
-rien ne la déridait. Le bel esprit de M. Antonin renonçait à déplisser
-le front bas, qui se contractait obstinément en rapprochant les
-sourcils.
-
-—«Ah!» reprit-il, «on en a fait des manigances auprès de moi pour me
-faire dire que tout cela n'est pas à Madame, et que je lui fournis des
-demi-transformations, ou tout au moins des épingles grecques. A propos,
-il y a quelqu'un qui donnerait beaucoup pour être à ma place en ce
-moment.
-
-—Qui donc?» demanda Lina, sans intérêt.
-
-—«Un Américain que Madame doit connaître, ce richissime fabricant de
-pneus, le roi du caoutchouc, qu'on l'appelle.
-
-—Cet imbécile de Taunton!...
-
-—Oui, c'est cela, M. Toton.
-
-—Toton!...» répéta Lina avec un profond mépris pour cette prononciation
-grotesque, «Va pour Toton. Il tourne assez autour de moi, ce toton-là.
-
-—Madame a remarqué?
-
-—Si j'ai remarqué?... Ah! ça, on vous a donc oublié en nourrice, mon
-pauvre Antonin?... Non, mais voyez-vous qu'une femme ne s'aperçoive pas
-quand un type en pince pour elle!...
-
-—Alors,» s'exclama naïvement le coiffeur, «comment se fait-il que ce
-Yankee ne connaisse pas les cheveux de Madame? Il a tellement envie de
-les voir déroulés qu'il est venu me proposer de l'emmener ici comme
-mon aide, et qu'il m'aurait payé très cher pour y consentir.
-
-—Eh ben, il lui en aurait cuit, et à toi aussi, mon vieux! A-t-on idée
-d'un aplomb pareil!» s'écria Lina furieuse.
-
-—«C'est ce que je lui ai dit: «Madame de Cardeville n'est pas méchante,
-mais il ne faut pas faire le malin avec elle. Quand ça lui plaira, elle
-vous recevra.»
-
-—Je ne le recevrai pas du tout. Tu peux lui planter ça par la bobine,
-puisqu'il te fait ses confidences.
-
-—Oh! madame, un monsieur si bien, qui a peut-être plus de cent millions!
-
-—Dites donc, Antonin, ondulez-moi plus vite que ça, et gardez vos
-réflexions pour vous,» ordonna superbement Mᵐᵉ de Cardeville.
-
-L'obséquieux figaro échangea un regard avec la femme de chambre.
-Celle-ci leva les yeux au ciel et hocha la tête d'un air navré. «Rien
-à faire,» semblait-elle dire. Lina les vit dans une glace en face
-d'elle. Mais cela ne lui déplut pas. Elle mesurait la force de son
-désenchantement héroïque à l'étonnement de son vulgaire entourage.
-Fallait-il que Madame se fît de la bile à propos du cœur pour envoyer
-promener des occasions pareilles! Mais voilà, quand on laissait parler
-le sentiment, on était sûr de tout gâcher. Madame était une femme à
-toquades. Il n'y avait pas d'avenir auprès d'elle. C'est ainsi que
-pensait la camériste, tandis qu'elle essayait sur du papier de soie les
-fers à onduler, qu'elle passait ensuite à Antonin.
-
-Quelqu'un frappa à la porte. Lina tressaillit et devint pâle.
-
-—«Voyez donc, Berthe. C'est peut-être Monsieur.»
-
-«Sûr que non, Monsieur entrerait tout de go,» se dit la servante.
-
-Elle saisit un papier, que le valet de chambre lui passait par
-l'entre-bâillement de la porte.
-
-Mᵐᵉ de Cardeville y jeta un coup d'œil et le lança négligemment sur la
-table, devant elle, parmi les ongliers et les jeux de brosses chiffrés
-en or. Elle ne prit même pas la peine de le replier, pour soustraire
-le texte aux deux paires de prunelles curieuses qui se braquèrent
-aussitôt. C'était un exploit d'huissier.
-
-Cela décida Antonin à couler sa petite note avant de sortir.
-
-—«Vous êtes pressé, vous,» grogna la maussade cliente. «Vous pourriez
-bien attendre que je vous demande votre compte. Mais je ne vous
-réglerai pas plus tôt pour ça.
-
-—Madame va s'habiller?» questionna la femme de chambre quand le
-coiffeur eut disparu.
-
-—«Non.
-
-—Madame ne sort pas avant midi?
-
-—Non, et pas davantage après.
-
-—Madame n'est pas malade?
-
-—Si on vous le demande, vous répondrez que vous n'en savez rien,»
-répliqua sa maîtresse, qui ne se trompait pas sur l'ironie sournoise de
-cette sollicitude.
-
-—«Madame n'a plus besoin de moi?
-
-—Si. Donnez-moi ma robe d'intérieur rose garnie d'application, puis
-vous allez m'installer sur la chaise longue.»
-
-Quand ce fut fait, et Lina posée dans son nid de coussins, les pieds
-couverts par un duvet voilé d'un linon brodé et rebrodé à larges
-volants:
-
-—«Maintenant, montrez-moi vos talons,» ordonna-t-elle à sa femme de
-chambre.
-
-Une fois seule, elle prit un porte-cartes glissé d'avance entre le
-siège et le dossier de la chaise longue, en tira un papier qui devait
-avoir été parcouru souvent, car il était froissé, cassé aux plis, bien
-que la nuance corail pâle en fût toute fraîche, et elle relut pour la
-centième fois la lettre suivante:
-
- «_Mon ami_,
-
- «_O mon ami de l'inoubliable soir d'Auteuil!_
-
- «_Était-ce donc la dernière fois que je vous voyais? Ne
- sentirai-je plus sur mes yeux le poids si écrasant et si doux de
- votre regard? N'entendrai-je plus la musique enlaçante de votre
- voix!_
-
- «_Que vous ai-je fait?_
-
- «_J'ai refusé de vous dire mon véritable nom, de vous introduire
- chez moi, chez mon mari, près de ma fille, sous un prétexte
- quelconque, facile à trouver, je le reconnais, avec la multitude
- des relations mondaines. A cette condition, vous m'auriez dit
- vous-même qui vous étiez, vous m'auriez appris de vous autre chose
- que ce nom d'Armand, si puissant déjà sur mon cœur..._
-
- «_Croyez-vous donc que mon refus était irrévocable? N'avez-vous
- pas reçu mon dernier billet, qui vous disait l'affolement où me
- jette votre silence, et vous faisait prévoir ma soumission à votre
- volonté? Ah! doutez-vous de cette soumission?... Ne sentez-vous
- pas l'étrange empire que vous avez pris sur moi, en quelques
- rendez-vous, trop rares, trop courts?..._
-
- «_Il me semble que vous avez aspiré ma vie entre vos lèvres...
- (Vos lèvres!...) et que je ne respirerai plus, tant que votre
- souffle ne dilatera pas cet air, qui est de plomb autour de moi._
-
- «_Est-ce de l'amour?... A peine... Vous m'avez demandé si peu de
- chose qui y ressemble. Votre désir semble s'attacher à la mondaine
- dans son milieu deviné, plus qu'à la femme dans l'incognito du
- mystère?_
-
- «_Est-ce de la folie?... Hélas!... J'ai connu la folie de la
- souffrance. Et je suis si neuve à la folie du bonheur que je ne la
- reconnais pas._
-
- «_Mais ce bonheur?... Est-il déjà fini!... Et pour toujours!...
- Oh! non, ce n'est pas possible!... Rappelez-vous ce crépuscule
- près de la mare d'Auteuil?..._
-
- _Les choses de rêve que vous m'avez dites... Vous étiez le
- guérisseur magique de mon âme blessée. J'avais le pressentiment
- d'une communion surhumaine, d'un lien pur et caché qui nous
- unirait à toujours, tandis que je regardais mourir la lumière
- parmi le calme des branches, et pleuvoir des roses mystiques sur
- l'étang immobile..._
-
- «_Écrivez-moi, mon ami, où vous savez... où je vais tous les jours
- inutilement depuis une semaine. Dites-moi que je vais vous voir.
- Je ferai tout ce que vous voudrez._
-
- «_Ah! par pitié, ne te joue pas de moi!_
-
- «_Je t'aime._
-
- «CLAIRE.»
-
-A mesure que Lina de Cardeville avançait dans sa lecture, son visage se
-contractait de fureur, ses narines se gonflaient, des larmes rageuses,
-qu'elle écrasait d'un battement de cils, s'amassaient dans ses yeux.
-Quand elle eut fini, elle bouscula les coussins de sa chaise longue,
-puis, se tordant sur elle-même, elle les mordit jusqu'à mettre en
-lambeaux l'étoffe délicate du plus proche. Elle rugissait en même temps
-de sourdes injures, qu'eussent reconnues les galetas de l'Épée-de-Bois,
-dans son lointain quartier Mouffetard, plutôt que les lambris
-_modern-style_ de son merveilleux cabinet de toilette.
-
-—«Et c'est une femme du monde!...» criait-elle tout haut. «La mondaine
-dans son milieu...» comme elle dit. J'te crois, espèce d'éhontée, que
-ton Armand (puisqu'il court les bonnes fortunes sous ce nom-là) en
-veut à tes relations plutôt qu'à ta personne. Elle doit être chouette,
-ta personne!... Ce qu'il s'en bat l'œil!... Mais voilà!... Monsieur
-ne songe plus qu'à se pavaner dans la belle société. C'est sa marotte
-depuis quelque temps. Il se ferait pendre pour être reçu dans un vrai
-salon. Il jouera la passion pour celle qui l'y introduira, et toutes
-les poupées qu'il verra là-dedans lui paraîtront des déesses. Ce que
-la bonne bête de Lina comptera peu alors!... Ce qu'on lui lâchera le
-coude!... Ah! non, ce n'est rien de le dire.»
-
-A ce moment, comme un léger coup tambourina contre une porte, la jeune
-femme interrompit son monologue pour hurler:
-
-—«Qu'on me fiche la paix!...»
-
-Malgré cette injonction, le battant s'entre-bâilla, et la femme de
-chambre, avançant la tête, prononça timidement:
-
-—«Madame... C'est monsieur le comte.»
-
-Lina lança plus fort:
-
-—«C'vieux noceur-là!...»
-
-Un signe effaré de la camériste l'avertit que le visiteur s'était
-insinué à sa suite et pouvait entendre.
-
-—«Eh bien quoi!... qu'est-ce qu'il me veut?» reprit la demi-mondaine
-sans baisser la voix, «Il vient admirer son œuvre. Je ne suis pas
-fâchée qu'il sache à quoi s'en tenir. J'en ai assez de la vie où il m'a
-lancée! Ah! ouiche!... C'est gai, une existence où on est esclave de
-son luxe et de ceux qui vous le donnent. On n'a pas le droit de pleurer
-d'une peine de cœur sans qu'il vous arrive du papier timbré. Parce
-que je n'ai pas le goût de faire risette à des imbéciles, depuis deux
-ou trois semaines, me voilà au bout de mon rouleau, et les créanciers
-s'amènent. Eh bien, qu'ils prennent tout, qu'ils vendent tout ici... Je
-m'en moque!... »
-
-Comme la femme de chambre, ennuyée, regardait en arrière, Lina baissa
-la voix pour demander:
-
-—«Il est encore là?»
-
-L'autre inclina la tête. Alors l'orage se déchaîna de nouveau:
-
-—«Oui... qu'il m'écoute tant qu'il voudra, le comte d'Ambarès. Il ne
-prendra pas ça pour une invite, car il est aussi panné que moi. Il a eu
-beau manigancer le mariage qui a fait le malheur de sa fille, il n'en
-est guère plus riche à c't'heure. Ah! les gentilshommes et les femmes
-du monde, ça méprise les créatures comme nous, et ça fait pire. Les uns
-trafiquent d'une pauvre innocente, les autres nous chipent nos amants.
-Ah! la, la, malheur!... Tout ça, c'est canaille et compagnie!...»
-
-La femme de chambre avait disparu, courant sans doute après le
-visiteur en déroute, puis, se précipitant à l'office avec le récit de
-l'aventure. Et Lina continuait ses invectives rageuses.
-
-Quand elle en eut l'âme soulagée et la gorge sèche, elle sonna pour se
-faire donner une drogue au bromure, qui devait l'endormir.
-
-—«Madame a tort de prendre ces saletés-là,» observa la camériste. «Ça
-démolirait un bœuf. Si Madame voyait la mine qu'elle a!
-
-—Mon miroir,» réclama madame de Cardeville.
-
-Elle dut constater que la domestique avait raison. La tension exaspérée
-des nerfs et l'abus des stupéfiants, changeaient cette physionomie,
-dont la beauté était essentiellement celle «du diable». Il fallait
-la santé, la fraîcheur, et surtout la gaieté, à ces traits vulgaires
-et piquants, dont le charme n'avait rien d'idéal ni d'éthéré. Le
-pétillement des yeux, la blague de la voix, le piment rouge des lèvres,
-l'éclat du rire aux dents superbes, voilà ce qui, joint à la souplesse
-provocante d'une taille cambrée sur des hanches onduleuses, valait à
-la courtisane un succès bien professionnel. Aujourd'hui, tout cela
-s'effaçait sous le voile plombé de l'humeur noire, dans la fatigue des
-paupières meurtries, et la pâleur de la bouche crispée d'amertume.
-
-—«Madame a bien tort de se faire de la bile pour un homme,» dit la
-femme de chambre. «D'ailleurs, monsieur Miguel est fou de Madame. Il
-n'est pas près de se séparer d'elle.
-
-—Voilà huit jours qu'il n'a pas mis les pieds ici.
-
-—Madame lui a fait une telle scène la dernière fois.
-
-—Ce n'est pas moi qui lui en ai fait une, c'est lui qui m'a presque
-battue pour avoir ce papier...
-
-—Oui,» reprit la camériste avec un sourire vicieux et sournois, «la
-lettre qui est tombée d'une poche quand je brossais les effets de
-Monsieur. J'ai eu bien tort de la remettre à Madame.
-
-—Non, tu n'as pas eu tort. Ce qu'il est furieux de me la savoir entre
-les mains!...
-
-—A quoi ça avance-t-il Madame de le rendre furieux?
-
-—A me payer sa tête, tiens!... Puisqu'il se paie si bien la mienne.
-
-—Madame n'emploie peut-être pas le bon moyen. On ne prend pas les
-mouches avec du vinaigre, ni les amoureux avec des coups d'épingle.
-
-—C'est bon. Vous m'ennuyez. Allez voir dans la lingerie si j'y suis, et
-ne revenez pas me le dire.»
-
-La fille s'éloigna, et, quand elle fut de l'autre côté de la porte:
-«Oh! oh! ça commence à sentir mauvais dans cette boîte, avec une femme
-aussi dinde! Elle renvoie les amis sérieux à cause de son beau Miguel.
-Si elle se figure qu'elle le gardera quand il la verra dans la dèche!»
-
-Le soir, comme Mᵐᵉ de Cardeville allait s'asseoir à son dîner
-solitaire, sans appétit, la tête lourde d'un mauvais sommeil, la bouche
-pâteuse de drogues à l'opium, quelqu'un entra sans façon dans la salle
-à manger. Elle jeta un cri de joie:
-
-—«Miguel!...»
-
-L'ami de cœur s'avançait, beau ténébreux, dont l'expression assombrie,
-dure, ne faisait que rehausser, pour Lina, son irrésistible prestige:
-ardente pâleur, noir lustré de la moustache et des cheveux, noir
-velouté des prunelles, finesse aristocratique des traits, élégance de
-la tournure.
-
-Brutalement, sans lui souhaiter le bonsoir, il dit:
-
-—«Eh bien, as-tu réfléchi? Es-tu décidée à me rendre cette lettre?»
-
-Lina eut une révolte.
-
-—«Ah! ah!... C'est pour ça que tu viens?
-
-—Pas pour autre chose.
-
-—Elle te tient déjà tant que ça, cette femme? Tu as tant de souci de sa
-réputation?
-
-—C'est mon devoir de galant homme.»
-
-La cocotte partit d'un éclat de rire. Mais Miguel Almado s'avança vers
-elle d'un air si menaçant, qu'elle se tut. Alors la réaction se fit.
-Elle fondit en larmes.
-
-—«Tu ne m'aimes plus. C'est fini!... Tu ne m'aimes plus.»
-
-Il dit froidement:
-
-—«Tu es en train de gâcher ta situation à cause de moi. Je ne serais
-qu'un égoïste si je te laissais faire.
-
-—Oh! c'est donc possible?... Tu veux me quitter?»
-
-Miguel garda le silence.
-
-—«Mais... ma situation, je ne la gâcherais pas si tu étais gentil comme
-avant. C'est parce que tu changes, parce que tu me fais trop souffrir,
-que je m'en prends aux autres et que j'envoie tout promener.
-
-—Je ne puis pourtant pas être éternellement amoureux comme au premier
-jour.
-
-—Ce n'est pas ce que je te demande. Mais tu ne viens plus me voir...
-Tu me trompes... Tu intrigues avec les femmes du monde. Oh! je le vois
-bien, c'est toute ta vie que tu veux transformer. Tu veux rompre avec
-ton passé, faire peau neuve...»
-
-Devant cette intuition si juste, l'aventurier ne put s'empêcher de
-sourire bizarrement.
-
-Désespérée d'avoir vu trop clair, de n'être pas contredite, Lina
-poursuivit:
-
-—«Je te gêne à cause de ce que je sais, de ce que j'ai vu. Comme si
-cela ne m'avait pas—et c'est horrible à dire,—attachée à toi davantage,
-de penser que, par jalousie de moi, tu pouvais...»
-
-Elle n'acheva pas. Son amant s'était jeté sur elle, et lui fermait
-la bouche, en lui écrasant, d'une main féroce, les lèvres contre les
-dents. Quand il la lâcha, la pitoyable amoureuse cracha une injure
-avec des gouttelettes de sang. Puis elle se leva, quitta la salle à
-manger, et se retira dans sa chambre.
-
-Les domestiques, à l'arrivée de Monsieur, se doutant que l'explication
-serait vive, avaient suspendu le service. Almado sonna, réclama la
-suite du dîner et mangea tranquillement. Ensuite, il se rendit dans le
-boudoir, où Lina tendait une oreille anxieuse, craignant qu'il ne vînt
-pas la rejoindre, mais quittât la maison pour toujours.
-
-Lorsqu'elle l'entendit, pelotonnée de nouveau sur sa chaise longue,
-elle enfouit son visage dans les coussins et laissa les sanglots la
-secouer. Car elle espérait ainsi l'attendrir.
-
-—«Tu aurais dû,» fit-il d'une voix sourde, «ouvrir tout à l'heure la
-porte contre laquelle tes larbins collaient leurs oreilles, pour leur
-faire mieux entendre ce que tu disais. Tu veux donc me faire aller au
-bagne?... ou pire? C'est pour le coup que tu ne me verrais plus tous
-les jours.»
-
-Un visage ruisselant et congestionné émergea des linons suaves:
-
-—«Mais Miguel, je n'aurais jamais prononcé la chose. J'allais finir la
-phrase autrement.
-
-—Tu es folle, tiens!...» déclara-t-il.
-
-Pourtant une détente amollissait l'âpreté de sa voix. Il allait essayer
-d'une autre tactique. S'agenouillant sur le tapis, à côté de la tête
-bouleversée et peu séduisante, pour le moment, de sa maîtresse, il
-commença quelques cajoleries.
-
-—«Si tu n'étais pas si maladroite, ma pauvre Liline, tu m'aurais rendu
-cette lettre depuis huit jours. Je ne t'aurais pas tenu rigueur, et
-nous ne serions pas arrivés à ces sottes querelles.
-
-Il mettait tant de naturel à dire: «Je ne t'aurais pas tenu rigueur»,
-qu'elle ne s'avisa pas que les premiers torts venaient de lui, de la
-jalousie enragée dont il lui avait donné cause. Elle fondit devant sa
-magnanimité, prometteuse d'une réconciliation immédiate.
-
-—«Mais je te l'aurais déjà rendue, la lettre, si tu m'avais juré que tu
-n'aimes pas cette femme.
-
-—Ah! Dieu, non. Je ne l'aime pas. Je te le jure!
-
-—Pourquoi m'as-tu poussée à bout, au lieu de me dire cela tout de suite?
-
-—Parce que tu commences toujours par m'exaspérer.
-
-—Si je te rends la lettre, tu ne t'en iras pas? Tu resteras près de moi.
-
-—Certainement.
-
-—Jusqu'à demain?
-
-—Tant que tu voudras.»
-
-Le bout de papier sortit de dessous les coussins. Il fut rapidement
-dans la poche d'Almado.
-
-A peine la maîtresse domptée, étourdie de chagrin, puis grisée de
-caresses, eut-elle cédé en se figurant obtenir une victoire, que
-sa nature élastique rebondit à la gaieté la plus exubérante. Elle
-sauta sur ses pieds, dansa, battit des mains, se réjouit en termes
-extravagants de tenir son Miguel jusqu'au lendemain, comme si la nuit
-ne devait jamais finir.
-
-Finirait-elle, cette nuit-là, pour la pauvre fille?... Qui sait?...
-Cigale imprudente, qui chantait et stridulait dans l'ornière du mauvais
-chemin, sans entendre grincer, pour l'écraser dans l'ombre, les lourdes
-roues de la destinée.
-
-—«Figure-toi, Mimi,» disait-elle, «voilà que j'ai faim, maintenant! Tu
-m'as empêchée de dîner, vilain! Mais ça m'ennuie de retourner à table.
-On va faire apporter ici quelque chose de bon. Qu'en dis-tu? Du poulet
-froid, des gâteaux, du champagne. Je vais envoyer acheter un pâté, là,
-tout près. Il y a une spécialité épatante!»
-
-Le souper fut vite organisé. La femme de chambre et le domestique
-apportèrent une petite table volante toute servie.
-
-—«Vous n'avez rien oublié?» dit Lina en parcourant d'un coup d'œil
-les deux couverts, les friandises, le champagne dans le seau à
-glace.—«Non?... Eh bien, c'est bon. Je vous donne campos. Remontez dans
-vos chambres, ou allez au diable! Je ne veux plus vous entendre tourner
-dans l'appartement, ni avoir vos oreilles au trou de la serrure.
-Bonsoir!»
-
-Comme ils s'empressaient de déguerpir, elle les rappela.
-
-—«Fermez bien les portes, au moins. Je n'ai pas envie d'être cambriolée
-cette nuit.»
-
-Quelques heures plus tard, le silence le plus absolu régnait dans
-l'appartement de la demi-mondaine. Almado et elle se reposaient de leur
-orageuse soirée. Et ce n'était pas un repos sans cauchemars vagues ni
-sursauts nerveux, car leur tendresse, succédant aux reproches et à la
-violence, avait été trouble, fiévreuse, secrètement amère.
-
-Lina de Cardeville s'éveilla. Ses yeux s'enfoncèrent dans la pénombre
-de la chambre. L'ameublement luxueux, plus lourd, moins fanfreluché
-que dans le cabinet de toilette, chatoyait en teintes douces dans une
-lumière assourdie. Toute la nuit l'électricité brûlait en veilleuse,
-tamisée par les gros pétales translucides d'une fabuleuse fleur de
-verre, à la rosace du plafond.
-
-Celle qui jouissait de ces raffinements, qui promenait ses regards
-parmi ces choses coûteuses, se représenta tout à coup une misérable
-demeure dans la cour de l'Épée-de-Bois. C'étaient deux chambres au
-rez-de-chaussée d'une chancelante bicoque. Quatre femmes y vivaient:
-sa grand'mère, sa mère, ses deux sœurs. Le logis ne contenait que
-bien juste les objets indispensables, car le moindre signe d'aisance
-attirait la convoitise du père, vieil ouvrier noceur, qui, de par
-son droit de maître légal, raflait aussitôt ce qui pouvait se vendre
-et se boire. Mais, si toute beauté extérieure était absente de ce
-pauvre asile, la beauté des âmes y fleurissait, sublime. C'était la
-résignation et la patience laborieuse de l'aïeule qui, après s'être
-rendue aussi utile qu'elle le pouvait dans la famille, trouvait le
-temps de tricoter des bas pour les petits miséreux de la cité. C'était
-la vaillance de la mère, se rendant chaque jour à un lointain labeur
-maigrement rétribué. C'était la gaieté méritoire de la sœur infirme,
-fauvette chanteuse, dont les roulades mettaient de la joie au cœur
-du rude voisinage, tandis que ses doigts agiles exerçaient un ingrat
-et fastidieux travail. C'était la vertu douloureuse de l'autre sœur,
-prête à écraser en elle-même son chaste amour plutôt que de faillir ou
-de mettre en lutte avec un père inexorable celui qu'elle aimait. Avec
-quelle vivacité, en ce moment, ces quatre figures, dans leur humble
-décor, surgissaient devant la vision intérieure de Lina!
-
-Lina?... Est-ce là le nom qu'elle entendait sortir de leurs lèvres?
-Lina de Cardeville?... Les honnêtes créatures prononçaient-elles jamais
-ces syllabes effrontées, dont elles devaient rougir? Non... Mélina...
-La fraîche appellation de son enfance... C'est ce nom-là qui lui
-tintait aux oreilles.
-
-Une autre bouche le prononçait aussi. Sa jeune maîtresse affectueuse,
-cette Régine si haute, si pure, qui l'aimait... Celle-là aussi élevait
-la voix dans la nuit et l'appelait avec bonté: «Mélina!»
-
-Une émotion inconnue étreignit la pécheresse. Trop d'abominations se
-mêlaient depuis quelque temps au luxe et au plaisir pour lesquels
-elle avait abandonné, piétiné ces êtres et ces choses. Son amour
-recouvré n'étouffait pas la nostalgie qui s'emparait d'elle. Tout
-à l'heure, dans l'affolement de la jalousie, elle ne pensait qu'à
-reconquérir l'être qui la tenait par des liens honteux et terribles.
-Mais maintenant qu'il sommeillait à ses côtés, des frayeurs et des
-hantises montaient pour elle de ce sommeil, de cette belle tête brune
-et séduisante, de ce visage que jadis, en une nuit d'horreur, elle
-avait vu taché de sang.
-
-Une angoisse indescriptible, une sensation d'isolement presque
-terrifiante saisirent la malheureuse. Qui avait-elle désormais au
-monde pour s'inquiéter d'elle? A qui pouvait-elle dévoiler la misère
-de sa pauvre âme puérile, fragile, mais parfois secouée d'épouvantes
-obscures, de remords confus et déchirants?... Celui qui dormait
-là, dans ce lit, n'avait jamais partagé avec elle l'intimité d'un
-sentiment. La passion les avait unis passagèrement, dans l'ignorance
-l'un de l'autre. Qui était-il au juste, ce Miguel Almado? Elle ne
-savait rien de lui, rien... sinon l'action effroyable qu'elle lui avait
-vu commettre, là-bas, dans le train de Marseille. Quel souvenir!... Et
-il ne l'aimait plus... Elle le sentait bien, malgré la réconciliation
-de ce soir. Pourtant il représentait tout pour elle. En dehors de lui,
-c'était l'aridité atroce d'une existence de courtisane: le méprisant
-caprice de ceux qui la payaient, la haine sournoise des serviteurs, la
-rosserie des camarades envieuses.
-
-Jamais la dévoyée n'avait eu ainsi dans la bouche le goût de cendre et
-de fiel de ses tristes succès. Un si intolérable malaise lui oppressa
-le cœur, qu'elle se laissa glisser hors des draps jusque sur le
-tapis, où elle s'agenouilla. Ses lèvres s'agitaient comme pour prier.
-Cependant elle n'osait pas. Ne serait-ce pas un sacrilège de répéter
-dans la détresse de son infamie les saintes formules qui la consolaient
-durant sa pauvre et pure enfance?
-
-Tout à coup, Lina interrompit sa craintive oraison. Elle venait
-d'apercevoir sur le sol, tout près d'elle, un objet dont la vue la
-figea, béante. C'était une manière de très petit sac en peau suspendu
-à un cordon, et que Miguel portait constamment à son cou, comme un
-scapulaire.
-
-Elle savait que cette pochette contenait un médaillon, et que son
-amant attachait à ce bibelot une valeur extraordinaire, y associait
-des idées superstitieuses. C'était un fétiche pour Miguel. Jamais
-il ne s'en était séparé, fût-ce une seconde. A tous les instants
-décisifs, et surtout quand il jouait, il y portait la main par un geste
-d'imploration et d'hommage à sa vertu magique. Toujours il avait
-formellement refusé de montrer à Lina ce que contenait le médaillon.
-Il lui avait défendu, non seulement d'en ouvrir l'enveloppe, mais de
-s'en occuper et même de lui en parler. Il entrait dans des colères si
-redoutables quand elle essayait de désobéir, que, depuis longtemps,
-elle ne se permettrait plus la moindre allusion au mystérieux talisman.
-Quant à y toucher pendant que Miguel dormait, elle n'y pouvait songer.
-Une ou deux tentatives lui avaient démontré qu'il possédait sur ce
-point un sens particulier. Dans le plus profond sommeil, alors que
-des bruits éclatants ne l'auraient pas réveillé, la moindre approche
-menaçant la précieuse amulette le dressait en sursaut. Et alors c'était
-une défensive farouche, une réaction instinctive si brutale, qu'une
-fois il renversa Lina d'un coup de poing avant même de savoir ce
-qu'il faisait. Elle ne s'y était plus risquée. Mais sa curiosité s'en
-était accrue. Chez elle, le désir de savoir ce qu'il y avait dans le
-petit sac de peau devenait si maladif, qu'elle pâlissait à le voir
-brusquement, et se détournait pour ne pas irriter Miguel par une pensée
-qui eût jailli malgré elle de ses yeux. Voilà pourquoi l'apparition de
-cet objet bizarre, et là où elle ne s'attendait guère à le rencontrer,
-stupéfiait Lina. Évidemment le cordon s'était dénoué ou cassé, le
-fétiche avait glissé du cou d'Almado sans qu'il s'en avisât. Jamais
-pareille occasion ne s'offrirait de connaître enfin la chose fatidique.
-
-Avant de s'en saisir, Lina se souleva un peu pour s'assurer que Miguel
-dormait toujours. Le jeune homme n'avait pas changé d'attitude.
-D'ailleurs, il était de l'autre côté, et dans l'impossibilité de voir
-ce qu'elle faisait sans une évolution qui la mettrait sur ses gardes.
-Si elle l'entendait remuer, elle lancerait vivement la pochette sous le
-lit.
-
-Maintenant elle la tenait entre ses doigts, elle se tournait pour
-obtenir toute la lumière possible. La clarté, bien que très adoucie,
-était suffisante. Un petit fermoir joua aisément. De la menue
-enveloppe, Lina retira ce qu'elle s'attendait à trouver: un médaillon.
-Mais, avant même qu'elle se fût inquiétée de l'image féminine enchâssée
-dans l'or, un détail la bouleversa soudainement d'horreur. Du médaillon
-pendait un bout de chaîne cassée, et ce fragment était identique à
-celui que mit naguère sous ses yeux le lieutenant d'Ambarès.
-
-Ce que Hugues lui avait dit alors, les circonstances de leur
-conversation, la promesse qu'elle lui avait faite, tout était resté
-dans sa mémoire en traits indélébiles...—Tout—et surtout le dessin
-des curieux chaînons. D'ailleurs cette brisure même accentuait la
-similitude redoutable. Point ne fut besoin de réflexions, d'examen
-plus attentif, pour convaincre la jeune femme. Au premier regard,
-la persuasion venait d'entrer en elle comme une flèche. Et quelle
-persuasion!... Hugues d'Ambarès lui avait déclaré: «Celui qui détient
-l'autre morceau de cette chaîne est l'assassin du marquis de Malboise.»
-Accusation effrayante!... Crime fameux entre les crimes, et dont le
-mystère inquiétait encore le monde. Ténèbres sanglantes où se débattait
-toujours celle qui, pour Lina, était sacrée entre toutes, la noble
-Régine, la providence de sa famille, la protectrice de son adolescence.
-
-Qu'était-ce, auprès d'un tel drame, que l'acte violent et rapide
-accompli par Almado dans le train de Marseille? Un mauvais coup,
-donné dans un éblouissement de fureur jalouse, donné pour l'amour
-d'elle,—du moins elle le croyait,—et qu'elle pouvait presque oublier
-comme un songe sinistre, tant il s'était vite englouti, fait divers
-insignifiant, parmi le tourbillon des événements en marche. Qui
-s'était intéressé à ce cadavre d'un être taré, suspect, victime de son
-vil métier, et presque méconnaissable, quand les flots de l'Argens
-l'avaient soulevé, longtemps après l'assassinat, hors de leurs sables
-recéleurs? Oscar Lauriol, d'après l'instruction sommaire qui suivit,
-n'aurait même pas été assassiné. Son corps ne portait aucune trace de
-violence. La contusion de la tempe, à peine distincte encore, venait
-peut-être du choc contre quelque pierre. Qu'il fût tombé d'un train,
-personne ne l'imagina. Comment reconstituer la vérité? Suicide?...
-Accident?... Vengeance?... Qu'importait? Qui pouvait se préoccuper d'un
-si piètre sire, et de sa fin, digne de lui?
-
-Lina de Cardeville n'aurait pas été femme, ni surtout femme amoureuse,
-si elle n'avait pas, dans une telle indifférence ambiante, laissé
-s'éteindre en elle jusqu'au sens réel de l'horrible souvenir.
-Mais cette nuit, à cette minute, il ressuscitait pour multiplier
-l'effarement sans nom qui la pétrifiait. Miguel... le meurtrier
-du marquis de Malboise!... Était-ce possible?... Il aurait commis
-ce crime, qui, pour Lina, valait cent crimes, dans son horreur
-prestigieuse et les fatalités qui s'y enchaînaient!...
-
-Abasourdie par une si terrifiante évidence, la malheureuse fille
-restait prostrée sur le tapis, gardant toujours entre ses doigts le
-médaillon et le débris de chaîne, qu'elle contemplait avec des yeux
-hagards.
-
-Quelque chose de sa tragique stupeur flotta-t-il peu à peu dans la
-chambre calme, entre les soyeuses tentures, parmi les reflets sourds,
-et vint-il effleurer le sommeil d'Almado? Celui-ci, tout à coup, sans
-raison perceptible, s'éveilla. Surpris de ne pas retrouver Lina à son
-côté, il se dressa légèrement, crut l'apercevoir, et, se coulant sur le
-lit, se trouva juste au-dessus d'elle. Levant la tête, elle rencontra
-son regard si brusquement qu'elle jeta un cri. Paralysée d'émotion,
-elle ne songea même pas à dissimuler ce qu'elle tenait. D'ailleurs
-c'était trop tard. Miguel avait vu... Pis encore... Il jugeait, à
-l'égarement de Lina, l'effet produit par sa découverte. Pourtant le
-rugissement de fureur qui lui déchira la gorge exprimait autre chose
-qu'une inquiétude, encore confuse. Bondissant sur la jeune femme, il
-lui arracha le fétiche. Puis il hurla la plus basse injure, qu'aussitôt
-expliqua cette phrase:
-
-—«Comment oses-tu toucher au portrait de ma mère?...»
-
-Dans son étrange indignation, il était sincère, ce bandit. Un seul
-sentiment représentait en lui les délicatesses d'origine, le petit coin
-d'âme resté sain, malgré les contacts rudes ou fangeux d'une existence
-abominable. C'était un culte farouche, presque superstitieux, pour la
-mémoire de sa mère, de cette infortunée Armande de Solgrès, martyrisée
-pour l'avoir mis au monde et morte de l'avoir tant aimé. La noblesse de
-cette mère le remplissait d'orgueil. Sa tragique destinée concentrait
-les facultés d'amour et de pitié qu'il possédait comme tout être
-humain, car même le plus féroce n'en est jamais absolument dénué.
-
-«Je l'ai vengée,» se disait-il.
-
-Et par ce fait, dont il ne voulait pas approfondir les causes moins
-pures, il s'absolvait des actions les plus atroces.
-
-En ce moment, une ivresse de fureur l'animait contre sa maîtresse. Il
-croyait qu'elle avait eu l'audace de prendre à son cou le médaillon
-pendant qu'il dormait. Hors de lui, il levait le bras pour la frapper.
-Mais il la vit reculer à genoux sur le tapis, avec une expression si
-différente de la simple frayeur, que, troublé, il suspendit son geste.
-
-—«Qu'as-tu à me regarder comme ça?...»
-
-Elle ne répondit pas, se releva lentement, et, sans le quitter du
-regard, se glissa vers la porte dans un élan de fuite. Il la saisit au
-poignet. Mais, à son contact, une espèce de convulsion la secoua, comme
-d'une répulsion épouvantée.
-
-—«Es-tu folle?... Veux-tu répondre?... Où vas-tu?...»
-
-Elle trembla, balbutia des mots indistincts. Puis, comme avec un
-soupçon grandissant, une volonté terrible, il la maintenait, la
-traînait en arrière, lui enjoignait de parler, elle sentit son
-être puéril se dissoudre sous la flamme des yeux magnétiques, de
-l'esprit dominateur. Comment lui cacher ce qu'il allait lire en
-elle, infailliblement? Quel subterfuge déjouerait tant de résolution
-frénétique? Elle fut comme un étourneau dans les serres d'un aigle,
-palpitante, médusée, incapable d'une résistance morale ou matérielle.
-Des gémissements lui échappèrent, avec lesquels s'évadait la vérité
-trop écrasante, dont il fallait se soulager coûte que coûte.
-
-—«Mon Dieu! pourquoi ai-je voulu le voir?... Ah! je suis punie, va!...
-Je t'aimais... Tu étais le seul être qui m'empêchât de crever de
-dégoût dans cette sale vie!... Fais-moi ce que tu veux. Tiens, tue-moi
-aussi... J'en ai assez!
-
-—Assez de quoi?...» disait-il en lui broyant les bras.
-
-—«De toutes ces abominations!... Et cette chaîne!... Tu ne sais
-donc pas que c'est une preuve?... On a gardé l'autre morceau... Ah!
-malheur!... C'est toi que j'avertis à présent... Après avoir juré à
-l'autre... Je deviens folle, je ne sais plus ce qu'il faut dire, ou
-faire?... Mais tue-moi donc, Miguel... J'ai peur de trop t'aimer,
-d'être lâche... C'est l'enfer qui s'en mêle... Pense donc que j'étais
-là-bas, à Solgrès, près de mademoiselle Régine, le soir où tu...»
-Elle frissonna, se reprit: «Le soir où l'on a tiré sur le marquis de
-Malboise...»
-
-Un horrible silence se fit.
-
-Maintenant Lina défaillait sous les prunelles sauvages qu'Almado lui
-enfonçait jusqu'à l'âme. Il l'avait poussée contre le lit, et la tenait
-là, demi renversée, prise à l'étau de ses mains barbares, qui lui
-serraient les bras toujours plus fort, et rapprochant d'elle un visage
-dévasté de haine.
-
-—«Misérable fille!» gronda-t-il enfin d'une voix basse et furieuse. «On
-te payait sans doute pour m'espionner...
-
-—Non!... non!...
-
-—Comme l'autre là-bas... tu sais... ton galant de Monte-Carlo... Vous
-vous entendiez!...
-
-—Miguel!... Pas cela... Oh! non... Mais c'est affreux!...
-
-—Tu sais où il est, n'est-ce pas?... le mouchard...»
-
-Peut-être ne voulait-il encore qu'intimider la malheureuse... Et
-aussi satisfaire, en la bouleversant d'effroi, une rancune enragée.
-Mais le châtiment dépassa les forces de la victime. Quand elle
-entendit l'allusion monstrueuse, elle ne douta pas que l'acte ne
-suivît immédiatement la tacite menace, et que Miguel ne fût prêt à
-la supprimer comme il avait supprimé Lauriol. Le souvenir s'évoqua,
-sinistre, rendant l'appréhension plus insoutenable. Ce fut d'une si
-vertigineuse angoisse, que le peu de forces resté à Lina y sombra. Elle
-s'évanouit. Almado la sentit s'effondrer sous ses mains, comme une
-chose inerte. Elle s'abattit sur le lit, et en aurait glissé, si, d'un
-mouvement instinctif, il n'eût soulevé les jambes, de sorte qu'elle s'y
-trouva étendue.
-
-L'homme la contempla. Elle avait l'air d'une morte.
-
-Il se pencha sur ce visage qu'il avait aimé, et qu'il exécrait. Il
-regarda les lèvres, ces lèvres dangereuses d'où s'exhalaient au
-hasard toutes les extravagances de la vanité, de la sentimentalité,
-des scrupules et des hardiesses les plus imprévus, les plus
-contradictoires. Comment espérer qu'elles ne livreraient pas le secret
-terrible? Savait-on de quelle fidélité ou de quelle traîtrise,
-de quelle prudence ou de quelle folie, était capable la faible et
-instinctive créature? S'il s'assurait de son éternel silence, qui le
-saurait? Il n'était Almado que pour elle, et pour les comparses de leur
-vie galante, de ces gens qui n'aiment guère à éclairer la justice. Un
-plan rapide se dessina dans sa tête. La simulation d'un cambriolage,
-qui pouvait s'être produit après son départ, car il ne passait presque
-jamais la nuit. Puis la fuite facile, la cachette sûre... Ensuite un
-asile tout préparé par le destin, où l'attendait un dévouement aveugle,
-prêt à le seconder passivement, où il trouverait un autre nom, une
-autre peau, pour ainsi dire, dans laquelle il s'insinuerait d'une
-minute à l'autre.
-
-Almado jeta un coup d'œil autour de lui.
-
-Un tiroir de chiffonnier restait ouvert. Des écrins bâillaient. Des
-reflets de pierreries chatoyaient dans la pénombre. Pour qu'on crût
-à une intrusion de cambrioleurs, il faudrait emporter tout cela. La
-convoitise qu'il se dissimulait à lui-même s'ajouta, renfort hideux, au
-tumulte des passions meurtrières...
-
-Tuer n'était plus, pour ce hors-la-loi, l'acte effroyable devant
-lequel la chair et le sang reculent. N'avait-il pas détruit plusieurs
-existences humaines sans qu'aucunes représailles sociales ou divines
-l'eussent atteint? N'avait-il pas vu jadis avec quelle facilité un des
-grands de ce monde anéantissait sa vie d'enfant? Sa perversité, accrue
-à chaque crime, ne balança guère devant celui-là. L'évanouissement
-de Lina, cette mort apparente, le suggestionnait, annihilait toute
-hésitation de pitié. Elle ne l'implorerait pas, n'appellerait pas, ne
-souffrirait pas.
-
-Miguel eut un bon souple et foudroyant de fauve. Avec une précision et
-une force infaillibles, ses deux mains saisirent le cou nu de la jeune
-femme, ses deux pouces s'enfoncèrent dans la peau délicate.
-
-Il y eut un râle étouffé, une secousse convulsive du corps, une
-contraction effrayante du visage. Les yeux s'ouvrirent et se
-révulsèrent, mais sans rien voir. La lutte de la vie contre la mort fut
-courte et inconsciente, grâce à la prodigieuse énergie du meurtrier,
-qui ne laissa pas sa proie reprendre un seul instant le souffle. Lina
-expira sans savoir comment elle mourait, après avoir passé sur cette
-terre sans trop savoir comment elle y vivait. Frivole créature, broyée
-par une force incompréhensible, papillon qu'un enfant écrase sur la
-pierre dorée de soleil où palpitaient ses ailes.
-
-Quand il fut certain qu'elle ne se réveillerait plus, Almado regarda
-l'heure. La petite aiguille avait à peine dépassé minuit. C'était le
-moment, où, d'habitude, il quittait Lina lorsqu'il passait la soirée
-avec elle. N'étant que l'ami de cœur, il observait la discrétion de son
-triste rôle.
-
-Aucun domestique ne couchait dans l'appartement. Une sonnerie
-électrique placée près du lit de Madame appelait la femme de chambre
-quand c'était nécessaire. On s'expliquerait pourquoi la malheureuse
-n'avait pas eu recours à cette sonnerie, par la constatation qu'elle
-avait été surprise et étranglée pendant son sommeil.
-
-Miguel se garda bien de changer la position du corps. Il s'habilla en
-toute hâte, s'empara de tous les bijoux de prix, ouvrit les armoires,
-les tiroirs, bouleversa leur contenu, puis, armé d'un outil qu'il
-trouva dans la cuisine et qu'il y replaça ensuite, il arracha en partie
-la serrure de la porte extérieure. Ramenant cette porte tout contre,
-afin qu'elle ne parût pas ouverte, il descendit l'escalier, demanda
-ostensiblement le cordon en criant le nom de Mᵐᵉ de Cardeville, comme
-il le faisait d'ordinaire, et même eut soin de frapper contre le
-vitrage de la loge trois petits coups, qui le faisaient reconnaître
-quand on ne lui ouvrait pas tout de suite.
-
-Puis il s'en alla sur le trottoir sec, d'un pas vif, tandis que là-haut
-scintillaient les impassibles étoiles.
-
-
-
-
-XIV
-
-_DOUBLE MASQUE_
-
-
-Comme Régine de Malboise l'avait expliqué à son cousin Hugues,
-l'admirable domaine de Solgrès était devenu la propriété de ses amis
-les pauvres. La jeune marquise l'avait consacré à une fondation
-perpétuelle, dont les frais d'entretien étaient couverts par une
-rente considérable. Les trois quarts de la fortune laissée par son
-mari—dont elle avait accepté le nom contre son gré, et dont la mort
-tragique l'opprimait de son mystère, tout en la libérant,—constituaient
-les revenus du sanatorium populaire de Solgrès. L'autre quart était
-consacré au Patronage de l'Épée-de-Bois, transformé en Cercle
-Fraternel, et installé dans une belle construction neuve. Ceux qui
-le fréquentaient, enfants et adultes, savaient bien que si Mᵐᵉ de
-Malboise les décourageait d'espérer l'aumône, qui humilie, elle avait
-toutes sortes d'ingénieux moyens pour les préserver des privations. Il
-y avait des primes et des prix pour les travailleurs, pour ceux qui
-formaient des ligues anti-alcooliques et amenaient des recrues. Puis,
-c'étaient les caisses de mutualité ou de retraites, que la marquise
-subventionnait largement, un salaire maternel alloué aux mères qui
-nourrissaient elles-mêmes leurs enfants, vingt systèmes divers pour
-faire tomber l'argent du riche dans l'escarcelle du pauvre, tout en
-obtenant de celui-ci quelque effort d'amélioration, d'assainissement
-moral ou matériel. Inutile d'ajouter que dans les cas où le secours
-immédiat et direct s'imposait à son ardente charité, Régine de Malboise
-ouvrait une main généreuse.
-
-Le succès de son œuvre dans le quartier Mouffetard y promenait le
-miracle. L'espoir, la joie, le courage, soufflaient sur ce coin de
-misère, surtout depuis qu'on avait, au delà des rues sombres, la
-perspective enchantée de Solgrès, l'asile de fraîcheur, de repos, de
-splendeur verdoyante, où la faiblesse, la vieillesse, la maladie,
-devenaient presque des privilèges, puisqu'elles y donnaient droit de
-seigneurie.
-
-Denise d'Occana était la régente de ce paradis dolent et charmant.
-Mais chaque cité construite dans l'immense parc, pouponnière, hospice,
-refuges de convalescents, d'infirmes, de vieillards, avait son
-directeur particulier.
-
-Régine s'abstenait de visiter l'établissement merveilleux qu'elle avait
-créé. Solgrès demeurait pour elle un lieu d'angoisse et de fatalité.
-Ses intendants venaient à Paris lui rendre compte de tout. Parfois son
-amie, Claire Varouze, se faisait sa messagère auprès des protégés qui
-voulaient communiquer avec leur bienfaitrice.
-
-Régine insistait souvent pour l'envoyer là-bas. Il lui semblait que
-cette jeune femme, si malheureuse dans son ménage désuni, assoiffée
-d'émotions sentimentales, dévorée d'imagination, les nerfs et le
-cœur malades, revenait apaisée de ces visites. Pour avoir contemplé
-d'humbles souffrances et participé à leur soulagement, pour avoir vu de
-bien modestes joies susciter d'infinies gratitudes, l'épouse meurtrie,
-dédaignée, rapportait un sourire moins amer et moins de fièvre dans ses
-yeux étranges, ses yeux inégaux, brûlants et brillants, où flottait un
-songe fou.
-
-Elle aimait s'entretenir avec Denise d'Occana, cette autre blessée de
-la vie conjugale, qui maintenant pouvait se croire abandonnée pour
-toujours, car depuis longtemps son beau Michel ne lui était pas revenu
-de la vie aventureuse où il se plaisait loin d'elle. La directrice de
-Solgrès se consolait un peu, dans l'activité et la responsabilité de
-sa nouvelle tâche. Puis elle avait son autre Michel, le fils chéri,
-qu'elle se réjouissait de voir grandir en plein air, dans cette
-campagne merveilleuse, parmi la beauté des choses et la bonté des
-âmes—puisque, ici, la splendeur de la nature s'unissait à la splendeur
-de la charité.
-
-L'enfant, avec sa grâce de Jean-Baptiste brun, ses larges yeux de
-velours, ses boucles sombres, faisait la joie de la colonie de Solgrès.
-Protégé contre tout mal par l'affection universelle, il circulait
-librement dans le parc, ne considérant comme domaine interdit qu'un
-bâtiment très écarté, qui servait d'infirmerie pour les maladies
-contagieuses. Ce qu'il préférait dans le vaste domaine, c'était une
-partie restée sauvage, un coin de forêt accidenté, raviné, qui, tout au
-fond, près du mur de clôture, se confondait presque avec les futaies du
-dehors. Son indépendance enfantine exultait, comme en quelque région
-déserte et lointaine dont il se figurait être le Robinson Crusoé.
-
-Or, un jour d'automne ou le petit garçon vagabondait dans sa chère
-solitude, il lui arriva quelque chose d'extraordinaire.
-
-Descendu dans un fossé très broussailleux, il faisait la cueillette
-des mûres. Là, dans le fouillis des ronces énormes, elles étaient plus
-abondantes et plus grosses que partout ailleurs. Michel en remplissait
-une petite brouette, soigneusement tapissée de feuillage. Il s'animait,
-rouge d'ardeur, triomphant de sa moisson noire et luisante, qu'il
-allait voiturer fièrement tout à l'heure à travers l'admiration des
-foules, jusqu'à la grande maison où sa mère s'extasierait. Avec son
-joli visage, un peu barbouillé de jus pourpre, où les cheveux bouclés
-s'emmêlaient, et parmi l'enlacement des rameaux verts, on eût dit un
-jeune Bacchus.
-
-A un moment donné, il se trouvait si hardiment juché sur un
-escarpement, et si bien retenu par l'agrippement des ronces, qu'il ne
-savait plus trop comment redescendre au fond du ravin et regagner le
-sentier qui en sortait.
-
-Et ce fut alors que survint la chose fantastique.
-
-En face de Michel, dans l'autre revers du fossé, la muraille de terre
-parut s'entr'ouvrir sous l'échevèlement des plantes grimpantes. Un
-pan carré s'enfonça comme un battant de porte, découvrant une cavité
-noire... Puis dans l'embrasure béante, une silhouette d'homme surgit.
-
-Toute grande personne, à la place de cet enfant, eût éprouvé en cette
-conjoncture, un saisissement des plus désagréables. Michel eut peur.
-Pas trop cependant. Sa petite cervelle chimérique, où les contes de
-fées représentaient la réalité de l'univers, ne s'étonnait qu'à moitié
-de voir sortir un génie des entrailles de la colline. Surtout en cette
-retraite de sauvagerie délicieuse, que son imagination transformait en
-royaumes enchantés. D'ailleurs, ce devait être un bon génie, celui qui
-survenait là, d'une physionomie si séduisante et si grave.
-
-L'inconnu, avant d'émerger tout à fait hors de la caverne, explora les
-alentours d'un regard circonspect. Toutefois il n'aperçut pas d'abord
-l'enfant, immobile de stupeur sous un rideau de verdure. Il referma à
-clef derrière lui ce qui était bien une porte, malgré l'aspect terreux
-et rouillé qui la confondait avec le talus environnant. Et ce fut alors
-que, se tournant, il distingua le petit visage effaré, les yeux noirs
-braqués sur lui avec plus de curiosité que de frayeur.
-
-Au sursaut qui le secoua des pieds à la tête, à la pâleur qui décolora
-sa face déjà si pâle, un observateur moins naïf que ce garçonnet de
-sept ans eût compris que, de la chair mâle ou de la chair puérile,
-c'était la première qui se hérissait d'effroi. Pourtant l'intrus se
-reprit vite. Il venait de reconnaître à qui il avait affaire.
-
-—«Michel!» appela-t-il avec douceur. «Mon petit Michel. Viens... C'est
-moi... C'est papa. Tu ne me remets donc pas?»
-
-Le petit descendit vers lui, hésitant, mais sans aucune crainte. Il
-s'approcha, balbutia: «Papa...» ses grands yeux dilatés d'incertitude
-et de surprise. Mais aux caresses, aux appellations familières, à la
-voix, au regard, il s'assura qu'on ne le trompait pas.
-
-—«Papa... Oui... C'est bien toi!... Oh! comme maman va être contente!
-Mais... il y a si longtemps que je ne t'avais vu! Et tu as laissé
-pousser ta barbe...»
-
-Il promenait sa petite main sur une barbe de deux ou trois semaines,
-qui, frisant de près, ne déparait pas le visage viril si pareil au
-sien, soulignant finement l'ovale des joues.
-
-«Je vous ai cherchés rue de l'Épée-de-Bois,» dit le père. «Juge de mon
-étonnement quand je ne vous ai plus trouvés, quand on m'a dit que vous
-étiez ici.»
-
-Étonnement plus grand qu'il ne pouvait l'exprimer. Ici... C'est-à-dire
-à Solgrès, dans ce domaine où se rattachait sa propre destinée, où il
-avait vécu enfant, où il aurait dû maintenant gouverner en maître...
-Solgrès, le berceau de ses ancêtres maternels, Solgrès, où ses parents
-martyrs étaient morts, l'un fusillé, l'autre tuée de douleur, sur le
-même gazon, à la même place. Voilà qu'un stupéfiant hasard y ramenait
-son fils, l'y installait comme le petit roi d'un peuple débile et plein
-d'amour, lui restituait le séjour héréditaire par une dispensation
-merveilleuse de la charité.
-
-L'homme qui revenait sur cette terre fatidique après avoir marché dans
-des chemins de fange et de sang, n'était guère capable de philosophie
-généreuse ou d'émotions délicates. Toutefois quelque chose en lui de
-meilleur que lui-même, l'âme d'une race haute, parfois obscurément
-réveillée sous le linceul de ses vices, frémissait d'une délectation
-indéfinissable à constater que le séculaire patrimoine ne passerait pas
-en des mains violatrices, et qu'une destination sublime consacrait le
-sol où ses parents agonisèrent, victimes de l'héroïsme ou de l'amour
-maternel.
-
-Cependant le petit Michel questionnait:
-
-—«Pourquoi, papa, que tu n'es pas entré par la porte, que tu es sorti
-de dedans la terre?
-
-—Chut!... Il ne faut pas le dire. Il y a dans la terre de belles
-grottes illuminées, et un beau trésor, que je te montrerai si tu ne
-racontes pas que tu m'as vu venir par là?...»
-
-Phrase imprudente. Ce fut un de ces mots inconscients, faux avec un
-fond de vérité, comme en prononcent les lèvres gonflées de secrets
-oppressants. Le père insista:
-
-—«Tu ne diras pas par où je suis arrivé dans le parc...
-
-—Non,» fit le petit. «Les fées ne seraient pas contentes.
-
-—Quelles fées?
-
-—Celles qui t'ont conduit à travers la terre et qui gardent le trésor.
-
-—Justement. Elles nous feraient beaucoup de mai à tous les deux si tu
-parlais.
-
-—Je ne dirai rien. Mais tu me montreras le trésor.
-
-—Si les fées permettent aux petits garçons de pénétrer dans la terre.
-Je n'en suis pas sûr,» reprit Occana, s'avisant de son inconséquence.
-«Maintenant, tais-toi. Car ce sont là des choses terribles. Et
-conduis-moi près de ta mère.»
-
-Ils se mirent en route à travers le domaine, d'abord par des sentiers
-de forêt, puis le long de pelouses vastes comme des prairies, où
-paissaient les vaches superbes qui donnaient leur lait aux enfants
-et aux malades, puis sous la voûte des avenues développant leurs
-perspectives majestueuses.
-
-Dans une clairière, des chalets groupaient leurs gaies architectures
-toutes neuves.
-
-—«C'est la cité du Repos, expliqua l'enfant. Ceux qui sont là, on les
-appelle «les surmenés du travail». Tu comprends?... Ainsi regarde...
-Cette jeune fille assise devant une porte, c'est une pauvre infirme
-qui travaillait toute la journée à faire des petites boîtes en carton,
-dans une chambre sans air... près de là où nous étions, tu sais, à
-l'Épée-de-Bois. Et puis elle est devenue comme si elle allait mourir,
-parce qu'on a tué sa sœur... Tu vois, elle est en noir...»
-
-L'homme n'écoutait guère, absorbé dans ses souvenirs, en parcourant ces
-allées dont il reconnaissait tous les détours. Cependant un mot le fit
-tressaillir. Il leva les yeux.
-
-—«Cette jeune fille?...» murmura-t-il.
-
-Une ressemblance peut-être le troubla, car ses traits devinrent livides.
-
-—«Elle s'appelle Charlotte Cardevel,» ajouta le petit. «Pense donc!...
-Des méchants ont tué sa sœur, en lui serrant le cou... comme ça.»
-
-Ses menottes s'appliquèrent contre sa gorge. Il écarquilla les yeux et
-tira sa langue rose en un jeu lugubre.
-
-—«Finis!...» cria le père, qui tremblait.
-
-—«Tu m'as fait peur. Oh! pourquoi?...
-
-—Cette malheureuse pouvait te voir.»
-
-Occana précipita le pas. Un instant ce fut comme une fuite.
-
-—«Je ne peux pas te suivre,» haleta Michel.
-
-Mais on s'arrêta. Au bord d'une avenue, le visiteur considérait un
-accident en apparence bien dénué d'intérêt: deux ou trois pierres
-disposées là, par hasard ou avec intention, mais qui devaient occuper
-cette même place depuis des années, à en juger par leur enfoncement
-dans le sol et la mousse qui les couvrait. C'était la base d'une
-puérile forteresse, construite par lui lorsqu'il jouait dans ce parc
-sous le nom d'Armand-Michel Bellard.
-
-Ce jour-là, il avait excité la première colère sérieuse du marquis de
-Malboise. Il le revoyait, la canne levée. Et, à côté du maître haineux,
-la figure si blanche et si alarmée de sa mère...
-
-Alors il poursuivit son chemin, l'air si sombre, que le petit garçon
-n'osait plus lui parler.
-
-Cependant, quand ils eurent fait une autre rencontre, deux fillettes
-toutes pareilles, avec des teints de fleur, des yeux de ciel et des
-cheveux d'or envolés, Michel se remit à bavarder.
-
-—«Tu sais, papa, c'est Lou et Luce, mes petites amies, les filles à
-monsieur Montier, et qui n'ont plus de maman. Tu les as bien vues, à
-l'Épée-de-Bois?»
-
-Le nom de Montier tira Occana de sa rêverie.
-
-—«C'est le maréchal ferrant de Mouffetard? Ce grand barbare blond, à
-l'air si arrogant, dont ta mère avait peur?
-
-—Oh! maman n'avait pas peur de lui. Elle disait qu'il était très bon,
-mais qu'il était malheureux.
-
-—Oui... je sais pourquoi,» grommela le mari de Denise.
-
-Comment eût-il ignoré ce qui crevait les yeux à tout le quartier
-là-bas, ce qu'il y devait surprendre si peu qu'il y vînt, l'adoration
-humble, distante, mais d'une ardeur inguérissable, dont brûlait le bel
-ouvrier pour sa femme, à lui. Denise même, dans sa droiture, le lui
-avait fait comprendre, lui demandant de l'emmener ailleurs, pour ne pas
-torturer de sa présence ce cœur loyal. Occana en avait ri. La pitié,
-comme la jalousie, ne l'obsédait guère. Mais aujourd'hui, ce fut avec
-énervement qu'il demanda:
-
-—«Il est donc dans le pays, ce rustre? Il vous a donc suivis?
-
-—Oui. Il a une maison sur la route, en face de la grande grille.
-Oh! une forge magnifique, toute en feu d'artifice. Et il a beaucoup
-d'ouvriers... Et on ne ferre pas seulement les chevaux, chez lui... On
-y fait des masses de choses... des choses...»
-
-L'enfant, ne trouvant pas, renonça à expliquer. Car, en effet, Montier,
-actif, intelligent, plein d'initiative, déjà si habile dans son métier
-et consulté de préférence aux plus sûrs vétérinaires pour tout ce qui
-concernait les pieds des chevaux, avait encore étendu son entreprise.
-Il fabriquait à présent de la ferronnerie, de la charpenterie
-métallique. En cela aussi, tout de suite, il affirmait ses qualités
-d'adresse, de conscience, de goût inventif. Les architectes lui
-donnaient leurs commandes pour les nombreuses constructions de Solgrès.
-Et sa réputation s'étendait aux environs, dans les châteaux et dans les
-bourgs.
-
-L'annonce d'un tel voisinage préoccupait Occana. Il flairait
-l'adversaire, le rival vigilant,—peut-être déjà heureux,—qui lui
-rendrait son rôle difficile, qui surprendrait, malgré toutes les
-précautions, la moindre fissure du masque.
-
-L'accueil que lui fit Denise le confirma dans son inquiétude. Pour
-la première fois, cette pauvre esclave de son caprice ne le reçut
-pas, comme après chaque absence, avec la joie de celle qui attend
-sans cesse, et que le retour extasie sans la déconcerter. Pourtant
-Mᵐᵉ d'Occana restait fidèle à cet étrange mari, revenu à elle, par
-intervalles, d'une existence qu'elle ne soupçonnait pas. Seulement
-elle n'était plus seule, avec son enfant, à vivre un rêve farouche,
-à s'hypnotiser devant une image. Le flot d'une vie nouvelle la
-soulevait, l'enlaçait. Des perspectives s'ouvraient à ses yeux,
-des responsabilités s'imposaient à sa conscience. En acceptant de
-représenter à Solgrès la marquise Régine, elle s'interdisait l'égoïsme
-d'un amour exclusif et aveugle. Elle appartenait à ses pauvres avant
-d'appartenir à l'homme néfaste, dont le bon plaisir cessait d'être sa
-loi. Pouvait-elle même l'admettre dans ce gouvernement de charité, avec
-la mission dont elle était investie?... Que savait-elle de lui, après
-tout? Le doute, qui ne l'empêchait pas de risquer son pauvre cœur,
-jadis, lorsqu'elle ne dépendait que d'elle-même, la dressait, méfiante,
-en face de l'être suspect, maintenant qu'elle détenait des intérêts
-sacrés.
-
-—«Je pensais,» lui dit Occana, «que tu serais plus contente de me voir.
-J'ai terminé les affaires qui me retenaient loin de vous. Elles m'ont
-procuré un petit capital. L'avenir est libre devant moi. Je puis vous
-emmener, ou rester avec vous, ou partir seul. Mais en attendant que
-j'aie pris une décision, j'imagine que tu peux m'offrir l'hospitalité
-ici.
-
-—Je n'y suis pas chez moi.
-
-—Tu y es la maîtresse, si j'ai bien compris.
-
-—Non. La maîtresse est la marquise de Malboise, et je la représente.
-
-—La marquise de Malboise ne me refusera pas un abri à Solgrès,» dit
-Occana d'un ton bizarre en appuyant sur les deux noms.
-
-—«Pourquoi?»
-
-Il ricana:
-
-—«C'est assez grand.
-
-—Ne crois pas cela. Nous manquons de place. Les édifices projetés ne
-sont pas tous construits. Le château reçoit en attendant le plus grand
-nombre de nos pensionnaires. Si vaste qu'il soit, il y suffit à peine,
-d'autant qu'il faut compter avec l'isolement obligatoire de certains
-services.
-
-—Tu as ta chambre,» dit Occana.
-
-Denise rougit et se tut.
-
-Elle éprouvait comme la conscience d'une indélicatesse à installer
-son intimité conjugale dans cette demeure où elle n'était qu'une
-mandataire, à introniser par surprise ce mari, dont, hélas! elle ne
-pouvait répondre, et que sa bienfaitrice n'avait jamais associé à leurs
-projets.
-
-Mais le petit Michel déclara:
-
-—«Il faut que papa reste avec nous. Quand il part c'est pour trop
-longtemps.
-
-—Mon Dieu,» fit Denise en regardant son mari, «je veux bien. Mais
-pourquoi n'irais-tu pas à l'hôtel jusqu'à demain, jusqu'à ce que j'aie
-prévenu madame Régine? J'ai si grand'peur qu'elle ne nous trouve bien
-sans gêne, qu'elle ne te juge mal en pensant que tu reviens à moi pour
-profiter de la situation qu'elle m'a faite.
-
-—Je n'irai pas à l'hôtel,» dit Occana. «C'est ici que je veux être.
-N'insiste pas. Tu ne sais pas quelle importance j'attache à un séjour
-dans cette maison, fût-il très court. Je m'en irai prochainement, s'il
-le faut. Je ne suis pas embarrassé. J'ai de l'argent. Mais, par ruse ou
-par prière, obtiens de me garder quelques jours. Tu éviteras peut-être
-un grand malheur.»
-
-Un frisson secoua Denise. Jamais plus qu'à cette minute, elle n'avait
-senti près de cet homme une oppression intolérable de mystère.
-
-—«Soit,» dit-elle. «Je vais téléphoner à madame de Malboise.
-
-—Tu as le téléphone ici?...
-
-—Oui.
-
-—Un mauvais système de communication. Les gens peuvent dire «non» trop
-vite, avant d'avoir réfléchi. Pas moyen de les préparer, comme dans une
-lettre.
-
-—Je n'ai pas peur que la marquise me refuse un service. Tout ce que je
-crains, c'est qu'elle ne prenne de toi une opinion fâcheuse.
-
-—Bah! Elle en reviendra.»
-
-La directrice de Solgrès se leva, traversa la pièce où son mari l'avait
-trouvée—un parloir découpé par des cloisons dans l'immense vestibule du
-château. La hauteur du plafond aux voussures de pierre, sa somptuosité
-architecturale, contrastaient avec les dimensions restreintes, comme
-avec le mobilier presque rustique, de cette chambre. Le luxe intérieur
-du château avait disparu. Son aménagement correspondait à sa nouvelle
-destination utilitaire. Seules, les nobles lignes de ses façades,
-de ses grands toits aux cheminées sculptées, de sa tour, demeuraient
-un perpétuel enseignement de beauté, pour le rêve ou l'effort des
-laborieux qui s'abriteraient à son ombre, des enfants qui empliraient
-leurs prunelles neuves de sa majestueuse poésie.
-
-—«Denise!
-
-—Quoi donc?
-
-—Puisque tu téléphones à Paris, informe-toi s'il y a du nouveau.
-
-—A quel sujet?
-
-—N'importe!... Les nouvelles, les accidents, les crimes... Que
-sais-je?... Vous ne recevez pas de journaux ici?
-
-—Tu plaisantes, le _Petit Journal_ nous arrive à plusieurs exemplaires.
-Que deviendraient nos braves gens sans lui?
-
-—Il ne contenait rien de sensationnel ce matin?
-
-—Je ne l'ai pas lu.
-
-—Tu ne pourrais pas me le procurer?
-
-—C'est un peu difficile de mettre la main dessus, quand il circule d'un
-bout à l'autre du domaine.»
-
-Le petit Michel proposa:
-
-—«Maman, veux-tu que j'aille l'emprunter à monsieur Montier?»
-
-Avec une rougeur légère, Denise donna la permission. Le marmot décampa,
-joyeux d'aller raconter à ses mignonnes amies, Lou et Luce, que son
-papa était revenu, et qu'il allait demeurer avec eux.
-
-—«Tu n'arrives donc pas de Paris?» demanda la jeune femme après le
-départ de l'enfant, «puisque tu ne sais pas ce qui se passe.»
-
-Occana, sans répondre, dit négligemment:
-
-—«Oh! il y a une chose qui m'intéresse, comme un roman-feuilleton.
-C'est ce drame de la rue La Boëtie, l'assassinat de cette horizontale.
-As-tu suivi ça, Denise?
-
-—Certes!» s'écria-t-elle. «Cette malheureuse était la fille et la sœur
-de mes pauvres voisines, les Cardevel,—de bien braves femmes! Nous
-demeurions porte à porte, rue de l'Épée-de-Bois. La vieille grand'mère,
-qui ne pardonnait pas pourtant à cette brebis égarée, qui ne prononçait
-plus son nom, est morte de saisissement quand elle a lu, brusquement,
-l'horrible fait divers.
-
-—On n'imagine pas l'audace de ces cambrioleurs,» fit Occana.
-
-—«Mais ce ne sont peut-être pas des cambrioleurs. N'as-tu pas lu qu'on
-accuse l'amant de cette femme, un nommé Miguel Almado, qui a disparu
-depuis le crime?
-
-—Bah! on n'a pas l'ombre d'une preuve contre lui, sauf cette absence.
-Et même si on le pinçait... il aurait beau jeu à se défendre.
-
-—Pourquoi se cache-t-il?
-
-—C'est son tort. Moi, à sa place, je me montrerais. Rien n'indique sa
-culpabilité. Les domestiques l'ont laissé au mieux avec la dame, après
-une petite dispute de rien. Il est parti à son heure habituelle, a
-demandé le cordon d'une voix calme, s'arrêtant pour tapoter en familier
-de la maison aux carreaux de la loge...
-
-—Que me racontes-tu là?» dit Denise étonnée. «Tu as donc appris les
-journaux par cœur.
-
-—Moi?... Comment?... Non. J'étais avec des amis qui se passionnaient
-pour cette affaire. Tout le monde en parle.»
-
-Denise eut un léger sourire entendu.
-
-—«Tu veux me retenir avec toutes ces histoires. Cela t'ennuie que
-j'aille téléphoner à madame Régine.»
-
-Elle-même s'attardait inconsciemment. L'embarras de s'adresser à la
-marquise, dans le cas délicat qui survenait, se fit sentir davantage
-quand elle entendit vibrer au récepteur la voix si douce, mais si
-ferme, à laquelle on ne résistait pas.
-
-Est-ce pour cela qu'un singulier malaise remplaçait la joie grisante
-où la jetait d'habitude le retour de son mari? Une autre pensée se
-glissait en son cœur, bien qu'elle l'écartât, celle-ci, comme coupable.
-En imagination, elle suivait son enfant, son petit Michel, courant
-accomplir sa commission, de l'autre côté de la route. Il entrait à
-la forge. Il criait, avec sa hardiesse de petit homme qui se sait le
-bienvenu, sûr d'accorder une faveur en réclamant quelque chose:
-
-—«Monsieur Montier, je viens vous demander le _Petit Journal_?
-
-—Pour votre maman?» faisait l'homme au visage de loyauté, l'être soumis
-et fort dont elle avait jugé le dévouement en une heure d'anxiété grave.
-
-—«Non, monsieur Montier. Pour papa... qui est revenu.»
-
-Denise voyait pâlir la mâle et claire figure, cette physionomie de
-guerrier gaulois, enfantine et rude. Et elle avait un pincement au cœur
-de la souffrance silencieuse, imméritée, inguérissable.
-
-—«Tiens, mon mignon, voilà le _Petit Journal_.»
-
-Et il retournait à sa forge, se brûlant la face à la fournaise, se
-brûlant l'âme à l'impossible amour. Pauvre Montier!...
-
-Pourquoi Denise le plaignait-elle aujourd'hui d'une pitié si
-compréhensive, si lancinante, qu'elle s'en étonnait, s'en voulait
-presque?...
-
-Cependant l'accent de Régine au téléphone changeait. Une froideur
-perçait dans ses paroles. Elle ne refusait pas à M. d'Occana
-l'hospitalité dans Solgrès. Mais cette hospitalité ne pouvait être que
-passagère. A aucun titre, elle n'accepterait dans sa grande famille, où
-chacun accomplissait un devoir, celui qui n'avait pas compris le devoir
-dans sa petite famille, à lui.
-
-Denise ne répéta pas textuellement ces paroles à celui qu'elles
-intéressaient. Elle les lui laissa deviner.
-
-—«Ne t'inquiète pas,» dit sardoniquement son mari. «Je n'abuserai
-pas de sa bonne grâce, à ta marquise. Mon intention est de partir à
-l'étranger. Je ne demeurerai ici que très peu... quelques jours...
-Tiens,» ajouta-t-il encore avec un ricanement bizarre, «le temps de
-laisser pousser ma barbe. Et je ne serai pas gênant.»
-
-En effet, à peine dans Solgrès remarqua-t-on la présence de ce nouvel
-hôte. Silencieux, ne s'occupant de rien, ne parlant à personne, il
-s'enfermait dans sa chambre ou s'enfonçait dans les retraites les plus
-solitaires du parc. D'interminables réflexions semblaient l'occuper,
-surtout quand il parcourait les allées du domaine, ou s'arrêtait pour
-contempler de loin la masse imposante du château. Son petit garçon le
-distrayait seul, et avec peine, de sa méditation taciturne. Cependant,
-l'enfant même s'écarta de lui, quand il l'eut rudoyé parce que Michel
-lui demandait qu'il l'emmenât chez les fées et qu'il lui montrât «le
-trésor».
-
-Si cet homme voulait oublier ou se faire oublier, vraiment il n'aurait
-pu choisir un asile plus calme, plus sûr, que ce séjour d'exception,
-consacré par la bonté humaine, abrité par la magnificence de la nature.
-
-Un matin, il dit à sa femme:
-
-—«Ne trouves-tu pas que ma barbe est assez longue? En la taillant
-ainsi, en pointe, cela m'irait bien, n'est-ce pas?
-
-—Je t'aimais mieux avec les moustaches seules,» observa Denise.
-
-Il répliqua vivement:
-
-—«Cela me change donc beaucoup?
-
-—Aujourd'hui surtout, parce qu'elle a poussé. Je ne te rencontrerais
-que maintenant, j'aurais peine à te reconnaître.»
-
-Un moment après, et comme s'il ne songeait plus à cette remarque,
-Occana déclara qu'il allait quitter Solgrès.
-
-—«Ta marquise a eu le bon goût de ne pas me faire souvenir que son
-invitation était courte. Mais je ne suis pas d'humeur à vivre aux
-crochets des femmes. Il n'y a pas de place pour moi dans ce domaine,
-dont toi et Michel vous êtes presque les châtelains. Le dernier
-loqueteux y est accueilli, tandis que moi, j'y suis de trop. Ah! la
-destinée s'obstine...»
-
-Denise ne devina aucune signification secrète dans l'amertume de cette
-dernière phrase. Elle dit:
-
-—«Cette maison est un établissement de bienfaisance. Tu ne voudrais
-pourtant pas...
-
-—Y être hospitalisé?... Oh! que non... Je ne prends pas encore mes
-invalides, ma chère. Le monde est grand, et l'humanité bien petite. Je
-me sens un géant parmi des pygmées. Ce n'est pas moi qui mendierai ce
-que je peux conquérir. Rien ne résiste, je le vois maintenant, à celui
-qui ose et qui veut.
-
-—Tu as des projets?» demanda-t-elle.
-
-—«J'ai tâté ma force. Et cela me suffit. L'avenir est à moi.
-
-—Il te séparera de nous?...»
-
-Occana dit froidement:
-
-—«Je n'oublierai jamais mon fils.»
-
-Denise le regarda et se tut, ne réclamant rien pour elle-même. Les
-semaines passées auprès de cet homme venaient de lui montrer quel abîme
-le séparait d'elle, et à quel être de sa propre chimère elle avait
-gardé son cœur pendant des années. Était-ce possible qu'elle eût versé
-tant de larmes sur l'indifférence et l'absence de celui que, à présent,
-elle ne retrouvait plus?... Quand il était loin, elle le voyait tel
-qu'aux premiers jours de leur mariage, tel que toujours elle l'aurait
-aimé. Il était ici, et c'est à présent qu'elle le perdait. Avait-elle
-été aveugle? Est-ce lui qui avait changé?... De quel rêve insensé se
-réveillait-elle?... Pour garder quelque tendresse, quelque illusion,
-elle souhaitait qu'il s'éloignât.
-
-L'heure du départ, que tous deux appelaient, arriva plus tôt encore
-qu'ils ne l'avaient prévu.
-
-Le lendemain, de grand matin, Occana étant encore au lit, quelqu'un
-vint le demander. La domestique transmit le message à Denise, qui
-s'habillait. Elle passa un peignoir et descendit.
-
-En bas, dans le parloir, se tenaient deux messieurs qu'elle ne
-connaissait pas.
-
-—«Madame,» dit l'un, «c'est à monsieur d'Occana que j'ai affaire.
-
-—Il repose encore, monsieur.
-
-—Voulez-vous le réveiller?
-
-—Mais...
-
-—C'est très urgent,» insista le personnage.
-
-—«Qui dois-je lui faire annoncer?
-
-—Annoncez-lui vous-même, madame, et avec toute la discrétion qui
-conviendra pour votre entourage, le... commissaire de police d'Étampes,
-accompagné d'un inspecteur de Paris.»
-
-D'une main il désignait son compagnon, tandis que, de l'autre, il
-entrouvrait son pardessus, qui laissa voir un coin d'écharpe tricolore.
-
-Denise devint fort pâle, et se mit à trembler, le regardant sans mot
-dire.
-
-—«Remettez-vous, madame,» fit le commissaire avec courtoisie.
-«L'établissement que vous dirigez inspire un tel respect, que nous
-prendrons à tâche d'atténuer pour vous, pour le personnel de Solgrès,
-tout ce que notre mission a de pénible. Avertissez votre mari qu'il
-dépend de lui d'éviter un scandale.»
-
-En même temps, son regard se dirigea au dehors, et Denise, le suivant,
-aperçut au loin, sur la route, à quelque distance de la grande grille,
-les silhouettes de deux gendarmes à cheval.
-
-Une ombre affreuse lui tomba sur le cœur. Ce fut un enveloppement
-d'angoisse, comme si tout ce qu'elle redoutait confusément depuis des
-jours s'abattait sur elle d'un seul coup.
-
-Elle ne dit rien, monta à la chambre de son mari. Les deux hommes, sans
-qu'elle protestât, la suivirent. Ils s'arrêtèrent dans le corridor,
-devant la porte, qu'elle referma en entrant. Elle s'approcha du
-lit, toucha l'épaule du dormeur. Quand il eut ouvert les yeux, elle
-prononça, glaciale:
-
-—«On vient pour t'arrêter.»
-
-Intensément elle épiait le premier geste, pour deviner combien pesait
-le fardeau de cette conscience. Mais elle était loin de prévoir l'effet
-foudroyant de ses paroles.
-
-Occana se dressa sur son séant, hagard.
-
-—«Laisse-moi fuir!...
-
-—Impossible!
-
-—Où sont-ils?
-
-—Là... dans le couloir.
-
-—Il y a une autre porte... Il y a la fenêtre... Laisse-moi!... Tu ne
-sais pas... J'ai la clef du passage secret... du souterrain... Une
-minute d'avance, et je suis sauvé!
-
-—Qu'as-tu donc fait?...»
-
-Il la regarda dans les yeux, sûr qu'elle ne dirait rien, voulant la
-terroriser, l'intéresser sinistrement à sa fuite:
-
-—«J'ai tué.»
-
-Elle chancela, comme frappée à mort. Mais elle se raidit.
-
-—«Je ne peux rien pour toi. Cette seconde porte, tu le sais, donne sur
-une chambre sans issue. La fenêtre est à dix mètres du sol. Quoi que tu
-tentes, songe où tu as pris refuge. Ceux qui t'attendent sont prêts à
-ménager l'honneur de cette maison.»
-
-Le mot atteignit Occana comme d'un choc. Il s'était vêtu en hâte, et
-maintenant prenait un revolver dans un tiroir. Il s'arrêta, reposa
-l'arme.
-
-—«L'honneur de cette maison... » murmura-t-il. «L'honneur de
-Solgrès...» Puis avec un âpre sourire: «Il m'aura coûté cher, depuis
-que je suis au monde, cet honneur-là.»
-
-A ce moment, des coups impérieux résonnèrent contre la porte. Occana
-cria:
-
-—«Entrez!»
-
-Le commissaire et l'inspecteur de la Sûreté s'introduisirent dans la
-pièce.
-
-—«Veuillez nous suivre sans esclandre, par égard pour Madame, et pour
-la marquise de Malboise, chez qui vous vous trouvez.
-
-—Messieurs,» dit Occana d'un ton singulier, mais calme, presque digne,
-«vous ne savez pas à quel point ce nom de marquise de Malboise m'est
-sacré. D'ailleurs, étant innocent, je ne crains rien. J'ai hâte d'aller
-avec vous éclaircir ce malentendu. Marchons.»
-
-Denise, qui venait de le voir bouleversé d'une façon si effrayante, qui
-venait d'entendre l'aveu dont elle frissonnait encore, crut perdre le
-sens. Elle passa ses deux mains sur son visage trempé de sueur froide,
-puis elle balbutia, indiquant la pièce du fond:
-
-—«Ton fils...»
-
-Comprit-il ce qu'elle voulait dire? Le savait-elle bien elle-même?...
-Il se tourna, paisible.
-
-—«Embrasse-le pour moi. A quoi bon le réveiller pour lui dire adieu?
-Cette gaffe judiciaire ne peut me retenir longtemps.»
-
-Et il s'éloigna, le sourire aux lèvres.
-
-Quand il fut dehors, Denise se traîna jusqu'à la croisée. Elle le vit
-descendre le perron, gagner la grille, et monter avec ses deux gardes
-du corps dans une voiture, qui attendait. La portière claqua, les roues
-grincèrent. A l'instant même, les gendarmes prirent le trot, et tout
-disparut.
-
-Voici ce qui avait amené l'arrestation de l'hôte temporaire de Solgrès.
-
-Le petit Michel garda le secret de l'arrivée mystérieuse par le
-souterrain. Les recommandations de son père et le fantastique de
-l'aventure lui en imposaient trop pour qu'il osât désobéir. Il
-continuait à ne pas se rendre compte de l'existence d'une porte, et à
-croire que le talus s'était miraculeusement ouvert par la volonté des
-fées. Quant à y retourner voir, il n'en avait pas le courage tout seul.
-Mais la curiosité le dévorait. Sa puérile imagination s'enfiévrait
-en des rêves mirifiques. Puisque son père ne se décidait pas à le
-conduire dans le merveilleux domaine, ne pouvait-il, sans raconter
-l'aventure, inciter quelqu'un à l'y accompagner?
-
-—«Vous ne savez pas,» dit-il à ses petites amies, Louise et Lucie
-Montier, les jumelles, «il y a des cavernes tout illuminées dans la
-colline, au fond du parc, et dedans il y a un trésor.
-
-—Qui t'a dit ça?» questionnèrent les fillettes.
-
-—«C'est les fées,» dit le petit homme avec aplomb.
-
-—«Menteur!»
-
-Mais elles grillaient de le croire. Et lui, ravi d'«épater des filles»,
-suivant son langage d'écolier, s'excita dans l'affirmation.
-
-—«Oui, oui... Je les ai vues, dans le fossé, quand je cueillais des
-mûres. Et si on y retournait, on trouverait le trésor.
-
-—Qu'est-ce que c'est, un trésor?
-
-—Je ne sais pas. Ça brille... C'est beau comme les choses en or qu'il y
-a sur l'autel, quand monsieur le curé dit la messe.
-
-—Si on demandait à Léon d'y aller avec nous?»
-
-Léon était un apprenti de Montier, garçon de quinze ans, joyeux et
-dégourdi, dont les farces, les tours d'adresse, faisaient le bonheur
-des enfants. D'abord il se moqua d'eux et les envoya promener. Mais
-le mot de «trésor», avec sa puissance magique, hanta la cervelle du
-jeune paysan. «Le gosse a peut-être entendu conter quelque chose sur
-les cavernes du bois,» pensa-t-il. «Qui sait si les gens qui ont tué
-monsieur de Malboise, voici tantôt deux ans, n'y ont pas caché leur
-aubaine.»
-
-Dans le pays, des légendes commençaient à courir sur ce crime
-inexpliqué, à mesure que les détails s'effaçaient dans les mémoires.
-Les grottes en avaient conservé un prestige sinistre. On ne s'y
-aventurait guère. Mais c'était, en l'occurrence, une tentation de plus
-pour un adolescent hardi, tel que ce Léon. Sans plus s'inquiéter des
-enfants dont les racontars lui avaient mis martel en tête, il résolut
-d'explorer les souterrains au premier dimanche.
-
-C'est ce qu'il fit.
-
-Muni d'allumettes et d'un rat-de-cave, il se rendit dans le bois sans
-en rien dire à personne, et passa quelques heures à fouiller les
-recoins des galeries. Aucune trace du drame ténébreux n'y restait.
-L'instruction close, on avait gratté sur le mur la main sanglante. Et
-jamais ce lieu d'obscurité, de silence, ne livrerait le secret de ce
-qui s'était passé là.
-
-Le jeune Léon ne se sentait pas très à son aise durant son exploration.
-Mais le désir de réaliser une découverte extraordinaire le rendait
-intrépide. A la fin, comme il arrivait, sans s'en douter, tout près
-de la porte de fer communiquant avec le parc de Solgrès, il fut
-frappé de l'état du sol au fond d'une espèce de niche. Sous une
-pierre surplombante, qui figurait vaguement une tête de bélier, un
-petit monticule semblait fraîchement amoncelé, si l'on en jugeait
-par des traces de raclure tout autour. Et la terre noire s'y mêlait
-à la poussière blanchâtre du grès—preuve qu'on avait remué assez
-profondément.
-
-Léon se mit en devoir de disperser à coups de soulier ce petit tas,
-puis de creuser en dessous avec son couteau. Il ne tarda pas à
-sentir le heurt de la pointe contre une surface métallique. Alors il
-s'acharna. Et bientôt il découvrit partiellement le couvercle d'une
-boîte en acier. Son émotion fut si grande que la tête lui tourna
-presque.
-
-C'était un honnête enfant, ce Léon. La cupidité l'animait moins que
-l'idée de jouer un rôle, de se donner de l'importance. D'ailleurs,
-l'aspect de sa trouvaille, au lieu d'affermir son audace, le rendait
-plus timide. Qu'y avait-il dans ce coffre rébarbatif? Peut-être des
-objets précieux. Mais peut-être aussi quelque chose de dangereux et
-d'effroyable.
-
-Léon rejeta précipitamment un peu de terre pour le recouvrir, battit en
-retraite, galopa jusque chez Montier, et, tout d'une haleine, raconta
-la chose à son patron. Celui-ci approuva pleinement sa conduite. Il le
-prit avec lui et s'en alla prévenir le commissaire de police d'Étampes.
-Nul doute qu'on ne fût en présence d'un indice de la plus haute
-gravité, qui donnerait enfin la clef du mystérieux attentat dont le
-marquis de Malboise avait jadis été victime.
-
-Le commissaire de police pria Montier lui-même de l'accompagner
-avec les outils nécessaires, et enjoignit à Léon de ne pas ébruiter
-l'aventure.
-
-Quelques heures plus tard, le coffret, forcé en présence du juge de
-paix, découvrait son contenu. A la grande stupéfaction des assistants,
-ce ne fut rien de relatif à l'affaire de Malboise qui s'offrit à
-leurs yeux, mais des bijoux, que le commissaire de police reconnut
-immédiatement. Il alla chercher un papier, qu'il lut à haute voix,
-tandis que le juge de paix identifiait sur la description les colliers,
-les bagues, les bracelets, qu'ils avaient sous les yeux.
-
-—«Qu'est-ce donc que cette liste?» demanda ce magistrat.
-
-—«C'est,» répondit le commissaire de police, «l'énumération des bijoux
-volés chez madame de Cardeville, la demi-mondaine assassinée il y a
-quelques semaines, rue La Boëtie, à Paris. Tous mes confrères l'ont
-reçue comme moi.»
-
-Le juge de paix demanda:
-
-—«Ne soupçonne-t-on pas un des amants de cette femme, une espèce
-d'aventurier, connu dans certains milieux interlopes sous le nom de
-Miguel Almado.
-
-—C'est cela même.
-
-—Les journaux le décrivent comme un bellâtre, type du Midi, l'air
-fatal, la moustache noire conquérante?...
-
-—Il porte depuis peu sa barbe,» affirma tranquillement Montier.
-
-Les autres sursautèrent.
-
-—«Vous l'avez vu?
-
-—J'ai des raisons pour le croire.
-
-—Miguel Almado?...
-
-—Sous un autre nom.
-
-—Lequel?»
-
-Montier courba la nuque et se tut.
-
-—«Votre devoir, monsieur Montier,» prononça le commissaire, «est
-d'éclairer la justice.
-
-—Et si je me trompe?...» dit le maître forgeron, dont le visage
-énergique exprimait un grand trouble.
-
-—«On n'agira pas sans confirmation.
-
-—Comment cela?»
-
-Le commissaire de police réfléchit.
-
-—«Je vais aviser la Sûreté et prier qu'on m'envoie immédiatement la
-femme de chambre de madame de Cardeville pour qu'elle nous dise si ce
-sont bien là les bijoux de sa maîtresse. Cette femme de chambre pourra
-reconnaître l'homme que vous nous désignerez.
-
-—Ce n'est pas sûr. Je vous dis qu'il porte sa barbe. Et sa personnalité
-ici est tout autre,—personnalité attestée par sa propre femme. Une
-femme au-dessus de tout soupçon, respectée de la région entière. Si
-vous saviez!... A supposer que mon intuition soit juste, c'est dans un
-asile presque sacré qu'il faudra chercher et démasquer le criminel.
-
-—Agissons avec prudence et rapidité,» dit le commissaire. «Je vais
-réclamer d'urgence l'envoi d'un inspecteur de la Sûreté et de la femme
-de chambre. Dès demain ils seront ici. Vous leur désignerez votre
-homme, monsieur Montier, sans qu'aucun scrupule, aucun sentiment
-personnel vous retienne. C'est votre devoir. Nous verrons ce qui en
-résultera.»
-
-Le lendemain, dans l'après-midi, la femme de chambre de la malheureuse
-Lina, habillée en dame, une épaisse voilette à ramages sur la figure,
-et accompagnée par l'inspecteur de la Sûreté, qui passait pour son
-mari, se présenta à Solgrès. Tous deux semblaient des bourgeois cossus,
-venant s'informer des conditions requises pour faire admettre comme
-nourrice à la Pouponnière du sanatorium une pauvre fille abandonnée
-par son séducteur avec un enfant. Ayant reçu les renseignements, ils
-s'extasièrent avec tant de conviction sur la belle organisation de
-l'œuvre, qu'ils finirent par se faire promener partout, aussi bien dans
-le château que dans le parc.
-
-Au détour d'une allée écartée, un homme, assis sur un banc, semblait
-méditer, le front bas, dessinant sur le sable, avec sa canne, de
-vagues figures. Quand les deux visiteurs passèrent, accompagnés par
-un chef de service, il leva la tête. Ses yeux,—de magnifiques yeux
-noirs,—pleins d'une flamme inquiète, dévisagèrent ces étrangers,
-surtout la femme.
-
-Mais, dans le demi-jour à peine filtré par les lourdes ramures, et à
-travers la dentelle de la voilette,—cette sorte de dentelle blanche à
-dessins épais et irréguliers, qui rend méconnaissable,—il ne distingua
-pas ses traits. Elle, cependant, avait vu en plein ce visage d'une
-pâleur mate, aux lignes charmantes, dans la douceur veloutée des
-cheveux, des sourcils, des cils d'ombre. Malgré la barbe nouvellement
-poussée, l'experte chambrière des boudoirs équivoques ne pouvait se
-tromper sur cette physionomie de séducteur, dont elle avait constaté
-autour d'elle, et peut-être par elle-même, le charme irrésistible.
-
-—«Allons,» dit-elle à celui qui, momentanément, passait pour son mari,
-«pressons-nous un peu. N'oublions pas que nous reprenons le train de
-Paris tout à l'heure.»
-
-L'inspecteur de la Sûreté comprit. C'était une indication convenue.
-
-Tous deux retournèrent sur leurs pas. Mais, quelque diligence qu'ils
-fissent, la soirée se trouva trop avancée pour agir quand ils eurent
-rendu compte de leur mission et que les mesures furent prises.
-
-Le souci d'opérer avec la plus grande discrétion tempéra le zèle du
-commissaire de police, malgré sa hâte de mettre la main sur une si
-belle proie. Le lendemain matin seulement, presque à l'aube, alors que,
-sauf l'active directrice de Solgrès, bien peu de gens étaient debout,
-et encore moins dehors, on procéda à l'arrestation de Michel-Armand
-d'Occana, dit Miguel Almado.
-
-Ce dernier nom, qui, depuis le drame de la rue La Boëtie, volait dans
-toutes les bouches, fut le seul dont retentirent aussitôt les journaux
-du monde entier.
-
- «ARRESTATION DE MIGUEL ALMADO»
-
-Telle fut l'émouvante annonce que toutes les feuilles arborèrent en
-caractères énormes à leur manchette.
-
-Par une entente tacite, et surtout peut-être parce qu'on ne change
-pas une étiquette adoptée par la foule, personne, dans la presse, ni
-au Palais, ne donna couramment à l'inculpé, le nom d'Occana, sous
-lequel on l'avait découvert. C'était Almado qu'on soupçonnait et
-qu'on recherchait depuis l'assassinat de Mᵐᵉ de Cardeville. C'était
-Almado que connaissaient et qu'allaient retrouver les témoins de cette
-affaire. Almado seul aurait à se disculper de l'accusation qui pesait
-sur lui. L'instruction s'occupa dans la mesure nécessaire de son autre
-personnalité. Mais, comme celle-ci ne jetait aucune lumière sur le
-crime, les circonstances aidèrent, pour la laisser à l'écart, au
-scrupule des magistrats, soucieux d'épargner à Solgrès, à sa fondatrice
-et à sa directrice, une flétrissure inutile.
-
-Tandis que se déroulaient les premières phases de cette cause
-retentissante, la femme et l'enfant qu'aurait pu saisir et broyer
-l'horrible engrenage, demeuraient donc sous la sauvegarde d'une charité
-prestigieuse. L'œuvre de Solgrès rayonnait comme un exemple inouï de
-générosité privée. L'admiration, le respect, s'inclinaient au seuil.
-Dans cet asile, le cœur de la pauvre Denise pouvait se convulser
-d'angoisse et saigner un sang d'agonie. Du moins la honte imméritée ne
-l'atteignait pas, non plus que son fils.
-
-Et là-bas, en face de la grille tutélaire, de l'autre côté de la
-route, dans le reflet vermeil et le pétillement de la forge, un être
-en qui s'incarnaient le travail, l'honneur, la bonté, faisait ce
-rêve: la guérir un jour d'avoir tant souffert au contact du vice, de
-l'inconscience et de la haine.
-
-
-
-
-XV
-
-_HASARDEUSE IDYLLE_
-
-
-Un matin d'hiver, Régine de Malboise, qui, souffrante, s'attardait au
-lit, laissa glisser un journal qu'elle venait de lire et se perdit dans
-ses réflexions. Son visage exprimait une anxiété profonde. Parmi les
-nouvelles du jour, il y en avait deux dont tous les détails étaient
-pour elle matière de préoccupation soucieuse. La session des assises où
-comparaîtrait Almado allait s'ouvrir. Et là-bas, à Marseille, de graves
-désordres, provoqués par une grève, faisaient consigner les troupes,
-empêchaient le lieutenant d'Ambarès de venir à Paris.
-
-Par instants, elle songeait aux dangers que Hugues courrait peut-être,
-et, fermant les yeux, elle soupirait douloureusement. Puis, mesurant
-la responsabilité qui lui incomberait, à elle seule, si le procès avait
-lieu sans que son cousin pût la rejoindre, elle fixait dans le vide ses
-larges prunelles bleues, que dilatait une sorte d'épouvante.
-
-Tous deux avaient convenu d'attendre ce que révélerait l'audience pour
-décider s'ils feraient connaître leurs soupçons relatifs au drame de
-Malboise, ou s'ils en garderaient éternellement le secret.
-
-Cet Almado, que Hugues avait vu là-bas, dans le Midi, auprès de Lina
-de Cardeville, son infortunée victime future, cet Almado, qu'il avait
-trouvé en possession de sa bicyclette, volée dans le souterrain le soir
-où le marquis de Malboise fut tué d'un coup de fusil, cet Almado, qu'il
-avait jugé tellement suspect et qui se manifestait assassin, devait
-être, en effet, le meurtrier qui avait fait de Régine une veuve le jour
-même de ses noces. Mais pourquoi?... Quelle avait été la raison de ce
-crime, tellement désintéressé en apparence? Quel rapport pouvait-il
-y avoir entre cet aventurier, venu, disait l'enquête, de l'Amérique
-espagnole, dont il était originaire, et le marquis Pascal de Malboise?
-Mystère insondable! Mystère que ce bandit étrange emporterait peut-être
-à jamais dans la tombe, s'il était condamné à mort pour l'assassinat de
-sa maîtresse.
-
-Cette idée, oppressante comme un cauchemar, accablait Régine.
-D'ailleurs, le doute subsistait toujours. Les présomptions réunies
-par Hugues ne suffisaient pas, surtout devant l'invraisemblance, pour
-que sa cousine et lui arrivassent à une certitude, même approximative.
-L'un et l'autre ignoraient ce que la pauvre Lina avait découvert au
-prix de sa vie: l'identité de la chaîne, brisée par Hugues, le soir du
-crime, sur la poitrine du meurtrier. Alors?... Quel moyen de savoir,
-sans ouvrir à la justice cette piste nouvelle? Parleraient-ils?... Mais
-parler, si tard! après deux ans,—pour avouer des circonstances où se
-ternirait l'honneur de Régine,—car l'interprétation loyale en serait
-inadmissible pour le monde, plus inadmissible que jamais après ce long
-silence...
-
-Et si cet homme,—accusé du meurtre de Lina, mais qui, de ce fait,
-sauverait peut-être sa tête,—allait être convaincu du meurtre de M.
-de Malboise, ce serait donc Régine qui le condamnerait à mort, qui
-éclabousserait de sang, de honte, deux innocents qu'elle aimait, Denise
-et le petit Michel. Aurait-elle seulement l'excuse, à ses propres yeux,
-de justifier l'être cher entre tous, l'élu de son cœur, ce Hugues
-adoré, qu'elle avait un moment cru capable d'une aberration d'amour
-homicide, d'une folie sournoise et sanguinaire? Mais non!... Elle
-n'avait plus besoin de le justifier. L'épreuve le lui avait montré
-si soumis, si généreux, d'une force douce et d'un amour infini, sans
-la violence égoïste de passion, sans le délire brutal, qui incite au
-crime.
-
-Rien au monde maintenant n'insinuerait un doute en elle. Et pourquoi se
-refuser désormais au bonheur? Assez longtemps elle avait subi le poids
-de son sanglant veuvage et refusé la liberté si tragiquement acquise.
-C'était fini. Bientôt elle serait la femme de Hugues. Elle reprendrait
-ce nom d'Ambarès qui lui était cher, qui était vraiment le sien. Car
-la marquise de Malboise lui restait une étrangère. Sous ce titre elle
-éprouvait une gêne, comme dans un vêtement d'emprunt. Tout s'effacerait
-donc du sombre passé... Tout?... Hélas! non... L'énigme demeurait
-insoluble, l'ombre du mystère continuerait à dominer l'horizon de sa
-vie.
-
-C'était donc à une rêverie en même temps suave et troublée que
-s'abandonnait Régine.
-
-L'entrée de sa femme de chambre, qui, après avoir frappé, pénétrait
-auprès d'elle, lui rappela l'heure et son habituelle activité.
-
-—«Il doit être bien tard, Fanny.
-
-—Près de dix heures. Madame la marquise se trouve-t-elle mieux?
-
-—Encore un peu de migraine. Mais je vais me lever.
-
-—C'est que je venais dire à madame la marquise... Il y a là madame
-Varouze qui désire parler à Madame, tout de suite, pour une affaire
-importante.
-
-—Madame Varouze?» répéta machinalement Régine, étonnée d'une visite si
-matinale.
-
-—«Oui... Ce qui l'amène est tellement urgent, qu'elle demande si madame
-la marquise ne la recevrait pas au lit.
-
-—Mais... sans doute... A l'instant même... Priez madame Varouze de
-monter.»
-
-«Pauvre femme!...» pensa Régine, tandis qu'on allait prévenir son amie.
-«Le moment est-il arrivé de cette aventure que je crains sans cesse
-pour elle?... Avec sa sentimentalité maladive, son imagination toujours
-en fièvre, elle ne peut vivre sans amour près de ce mari qu'elle a
-adoré et dont la froideur haineuse l'affole. En vain ai-je voulu
-détourner vers la charité ces sources tumultueuses de tendresse...
-Les malheureux, pas plus que son enfant, ne suffiront à remplir ce
-cœur, non seulement vide, mais brisé, détraqué, ouvert à toutes les
-suggestions périlleuses.»
-
-Ses appréhensions furent dépassées par l'aspect de Claire Varouze, que
-la femme de chambre venait d'introduire. Celle qui entrait, avec une
-figure de morte où brillaient des yeux de délire, s'avança jusqu'au
-lit, se laissa tomber sur un siège tout proche, puis s'abattit de tout
-le buste contre les couvertures, en sanglotant.
-
-—«Claire!... Ma pauvre Claire!...» murmura la jeune marquise, posant
-une main de pitié sur l'épaule frémissante.
-
-—«Oh! Régine!... Si vous saviez!...
-
-—Je vous écoute... Que se passe-t-il?...
-
-—Je n'oserai jamais vous le dire!
-
-—N'êtes-vous pas venue pour cela?...
-
-—Si. Mais c'est au-dessus de mes forces. Ah! je n'ai plus qu'à mourir!
-
-—Mourir!... Et votre petite Marcelle?...»
-
-Au nom de sa fille, Mᵐᵉ Varouze versa des larmes plus véhémentes.
-
-—«Les enfants,» gémit-elle, «sont de petits êtres lâches. Ils
-n'admirent que le succès et la force. Marcelle, je le sens, est avec
-son père contre moi.
-
-—Maintenant peut-être... Mais plus tard?... D'ailleurs, est-ce pour
-vous ou pour elle-même que vous l'aimez?...
-
-—Qui m'aimera donc, moi?...» dit la désolée, levant son visage en
-pleurs, que dévorait la flamme des sombres yeux inégaux. «Être aimée...
-Être chère à quelqu'un en ce monde... C'était ma folie... Mais où
-m'a-t-elle menée?
-
-—Voyons... Confiez-moi toute votre peine,» prononça Régine, d'une voix
-dont l'intonation apaisait, caressait l'âme en détresse.
-
-Claire, avec son mouchoir, tamponna ses paupières ruisselantes.
-Puis elle tira d'un porte-cartes un papier, qu'elle tendit à Mᵐᵉ
-de Malboise, et que celle-ci considéra avec stupeur. C'était une
-invitation à se rendre auprès d'un juge d'instruction, en son cabinet,
-au Palais de Justice.
-
-—«Connaissez-vous ce juge, monsieur Treille?...
-
-—C'est celui qui est chargé de l'affaire Almado,» observa Régine. Car
-elle n'ignorait aucun détail de cette cause.
-
-A ce nom d'Almado, une rougeur intense envahit les traits de Mᵐᵉ
-Varouze, puis se dispersa, en laissant des plaques brûlantes sur
-le fond blafard du teint. Et elle se taisait, après avoir incliné
-affirmativement la tête, tandis que ses regards suppliaient qu'on la
-devinât, qu'on l'aidât.
-
-Régine, interdite, finit par demander en hésitant:
-
-—«Vous... vous avez quelque renseignement à donner sur cette
-affaire?...»
-
-L'autre, brusquement, éclata:
-
-—«Oh! Régine... qu'allez-vous penser?... Vous ne comprendrez pas...
-Vous me jugerez sans excuse... N'est-ce pas une chose horrible?... J'ai
-peur que ce misérable n'ait des lettres de moi.
-
-—Des lettres qu'il vous a volées... ou qu'il a volées chez quelqu'un? A
-qui s'adressaient-elles, ces lettres?...
-
-—Il ne les a pas volées.
-
-—Trouvées alors?... Interceptées?... Mais à qui, ces lettres? A qui?...
-
-—A lui-même,» dit la malheureuse femme, en courbant la tête.
-
-Mᵐᵉ de Malboise demeura muette de stupeur.
-
-Alors ce fut, de la part de Claire, au lieu des réticences, des
-paroles arrachées une à une, le soudain débondement de son cœur, le
-flot lâché de la confidence amère. Elle se hâtait à présent de tout
-dire, pour ne pas laisser à Régine le loisir des interprétations
-sévères, pour présenter son histoire inouïe sous le jour le moins
-déplorable.
-
-Son amie écoutait, consternée, mais non sans indulgence. L'explication,
-ce n'est pas toutefois le récit trépidant, désordonné, involontairement
-illusoire, de Claire, qui pouvait la lui fournir. L'explication,
-elle était bien plutôt dans le geste, dans la physionomie, dans
-l'accent, sur les traits dissymétriques, partout où se trahissait le
-déséquilibre, la dégénérescence, l'excitabilité du système nerveux.
-C'était presque un phénomène d'hypnotisme que racontait Mᵐᵉ Varouze,
-cette hasardeuse idylle, ces rendez-vous avec un inconnu, dont tout de
-suite, dès la première rencontre, le regard l'avait hantée, fascinée,
-la volonté l'avait conquise et dirigée malgré elle.
-
-—«Les jours, les rares jours, où je m'étais engagée à le rejoindre,»
-expliquait-elle, «j'avais beau prendre la résolution de n'y pas
-aller... Quand l'heure arrivait, il me fallait partir... C'était comme
-une force qui me poussait.»
-
-Elle donnait à cela des raisons romanesques: coup de foudre,
-irrésistible fatalité du sentiment, attraction des âmes... Et elle
-revenait sur son isolement, sur les blessures de sa vie conjugale, sur
-la beauté, le charme de ce passant, qui, d'une heure à l'autre, était
-devenu tout pour elle.
-
-—«Et,» demanda Régine d'une lèvre tremblante, «vous croyez que cet
-homme, cet inconnu, dont vous ne savez pas le vrai nom... ce serait...
-Miguel Almado?...»
-
-Tout bas, dans un chevrotement de honte, Claire avoua:
-
-—«L'idée m'en est venue, d'après un indice, puis un autre. Et d'abord,
-depuis la disparition d'Almado, qui s'est caché plusieurs semaines, je
-n'ai plus eu de nouvelles.
-
-—Quand avez-vous reçu les dernières?
-
-—La veille de cet horrible crime.
-
-—Mais les journaux ont publié son portrait. Ne l'avez-vous pas reconnu?
-
-—J'ai eu peur de le reconnaître... Almado porte sa barbe, tandis que
-l'autre... Puis les portraits des journaux sont si fantaisistes!
-
-—Alors qu'est-ce qui vous a fait croire?...
-
-—Des descriptions... Ses yeux, sa voix prenante, ses manières
-câlines... On le peint comme si séduisant, ce monstre!...»
-
-Était-ce une horreur sincère, ou une attraction morbide qui se
-traduisait par ce mot où sonna l'équivoque?... Régine oscilla entre la
-compassion et la révolte écœurée.
-
-—«Quel nom vous donnait cet inconnu comme étant le sien?
-
-—Armand. Un jour il a signé «Armando». Cela ressemble à Almado.
-
-—L'avez-vous vu souvent?
-
-—Cinq ou six fois. Et toujours dehors, dans des musées, des parcs... à
-la mare d'Auteuil. Jamais je ne me suis trouvée seule avec lui dans une
-chambre close. Me croyez-vous, Régine? me croyez-vous?...
-
-—Comment ne vous croirais-je pas? C'est le contraire dont je ne
-pourrais me persuader. Ce serait tellement invraisemblable que vous,
-Claire Varouze, si honnête, si fine, vous, une mondaine délicate, femme
-d'un haut magistrat, vous vous soyez mise à la merci du premier venu,
-parce qu'il avait des yeux noirs et de jolies moustaches?... Quels
-risques effroyables!... Sans compter l'impossibilité morale. Ce que
-vous avez fait me confond assez, sans que j'imagine autre chose.
-
-—Mais, Régine, ce que vous n'imaginez pas, Paris entier va le crier à
-tous ses échos comme une vérité incontestable, si le scandale éclate.
-O Dieu! Il n'y aura pas au monde une femme plus avilie que moi!... Mon
-mari pourra me rejeter comme la dernière des créatures... On m'ôtera
-ma fille... Non... Mais tout ce que je dis là n'est encore rien. Il
-n'y a pas de mots pour peindre l'ignominie où je sombrerai. Et cela
-pourquoi, Seigneur! pourquoi?... Pour avoir échangé quelques lettres et
-écouté quelques mots grisants, pour une intrigue imprudente et folle,
-mais innocentes... Quel châtiment, quelle torture!... Jamais pareille
-catastrophe n'aura écrasé une femme!... Jamais...» Elle s'interrompit,
-éclata d'un rire grinçant. «Madame Varouze, femme d'un conseiller à
-la Cour de Cassation, la maîtresse d'un assassin, d'un voleur... d'un
-guillotiné, peut-être!...»
-
-Sa voix s'étrangla, ses mains se tordirent. Elle glissait à la crise
-de nerfs ou à l'accès de folie. Régine eut la plus grande peine à la
-ramener au calme. Il lui fallut sortir elle-même de cette mesure, de
-cette lucidité tranquille, réglant les mouvements de son âme et leur
-expression habituelle. Tout en s'efforçant, avec une sobre autorité,
-de modérer l'effervescence de désespoir où s'affolait Claire, elle dut
-se répandre en affirmations et en protestations qui dépassaient sa
-pensée. Elle ne pouvait croire, déclarait-elle, que l'inconnu et Almado
-fussent le même homme. Mais si cela était, les magistrats certainement
-étoufferaient cette triste affaire. On sauverait Mᵐᵉ Varouze.
-Elle-même, Régine, interviendrait, agirait, userait de l'influence que
-son rôle philanthropique lui donnait, malgré sa jeunesse. D'ailleurs
-ces messieurs du Parquet se garderaient de compromettre l'honneur d'un
-homme de robe. Ils se tairaient par esprit de solidarité.
-
-En formulant cette hypothèse, Mᵐᵉ de Malboise se représentait avec
-inquiétude cet homme de robe, dont elle parlait,—cet André Varouze,
-gonflé de morgue, ambitieux, féroce quand son orgueil se croyait
-atteint, et qui serait implacable. Elle se le rappelait, directeur du
-cabinet ministériel de Bardal, jouant le garde des sceaux,—qu'il était
-alors effectivement, grâce à la timidité, à la nullité de son chef.
-Dans quel piège atroce il avait failli la broyer, à ce moment-là, lui
-donnant le choix entre sa haine et son désir, ayant bien pris ses
-mesures, n'ayant pas reculé devant un faux pour envoyer une marquise
-de Malboise à Saint-Lazare, si elle ne consentait à tomber dans ses
-bras. Le misérable!... Si Régine lui avait échappé, c'était grâce au
-sacrifice de Claire. Cette pauvre femme, qui pleurait maintenant,
-abîmée de honte, s'était jadis écrasé le cœur, avait renoncé à toute
-illusion de bonheur conjugal, bravé la rancune sans fin d'un tel mari,
-pour la sauver, sans la connaître, d'ailleurs, autrement que comme une
-rivale. Même c'est à cause de cela que, dans le désarroi de sa vie,
-elle était devenue sans résistance contre les sollicitations des rêves
-hasardeux. L'abîme où elle glissait ne s'était-il pas ouvert quand,
-pour voler au secours de Régine, elle avait brisé tout ce qui abritait
-sa faiblesse, sa chancelante nature de nostalgie et de névrose?
-
-«Ah!» se dit Régine, «il faut que je la sauve!...»
-
-—«Voyons,» reprit-elle tout haut, avec une douceur tendre, «que
-devons-nous faire tout de suite? Aviez-vous une idée en venant ici?
-Que comptiez-vous me demander?
-
-—De m'accompagner chez le juge d'instruction. Jamais je n'oserai y
-aller seule, en songeant à ce qu'il peut avoir à me communiquer. J'en
-tomberais morte sous ses yeux.»
-
-Claire parlait facilement de la mort, comme toutes les personnes de
-mentalité débile, qui empruntent ainsi une apparence de force et un
-factice héroïsme à la Reine des épouvantements.
-
-—«C'est entendu,» accéda Régine. «Pour quel moment vous a-t-il
-convoquée?
-
-—Pour trois heures, cet après-midi.
-
-—Voulez-vous rester avec moi jusque-là?
-
-—On s'étonnerait à la maison. Ma fille s'inquiéterait. Je viendrai
-plutôt vous prendre.
-
-—Soit. Mais pas dans votre voiture. Évitons le moindre commentaire. La
-mienne sera devant votre porte à trois heures moins vingt.»
-
-Lorsque les deux jeunes femmes pénétrèrent dans le cabinet de M.
-Treille, juge d'instruction, celui-ci s'étonna de les voir ensemble.
-
-—«Je n'ai convoqué que vous seule, madame,» dit-il à Claire, après
-s'être incliné devant sa compagne.
-
-—«Y a-t-il une difficulté judiciaire à ce que madame de Malboise
-assiste à notre entretien?
-
-—Aucune. La difficulté ne sera que pour vous, madame. Ce que j'ai à
-vous dire est très délicat.
-
-—Je n'ai pas de secret pour mon amie.
-
-—Vous en êtes bien sûre?» dit le juge, la regardant au fond des yeux.
-
-—«Tout à fait sûre.»
-
-M. Treille hésita un instant.
-
-—«C'est donc tellement grave?...» balbutia Mᵐᵉ Varouze, qu'un suprême
-espoir abandonnait.
-
-—«Vous allez voir...»
-
-Il prit une clef, ouvrit dans son bureau un tiroir à secret, et, d'une
-cachette intérieure, tira un menu paquet de papiers pliés. Claire
-tourna vers Régine des yeux d'égarement.
-
-—«Reconnaissez-vous ces lettres, madame?» demanda le magistrat d'un ton
-glacial.
-
-Elle ne répondit pas.
-
-—«Persistez-vous à ce que nous nous entretenions du contenu devant
-Madame?...
-
-—C'est fini!...» murmura Claire. «Je suis perdue!»
-
-Elle fouilla dans un petit sac qu'elle tenait à la main... M. Treille
-et Mᵐᵉ de Malboise se précipitèrent ensemble... La malheureuse femme
-venait de diriger contre elle-même un revolver,—arme de luxe, fine
-comme un bijou, mais très capable de donner la mort. Le coup partit
-tandis que le juge lui écartait vivement le bras. Personne n'eut de
-mal, la balle étant allée se perdre dans la boiserie.
-
-—«Quelle folie, madame!» s'exclama M. Treille, mais d'une voix moins
-dure que tout à l'heure. «Voulez-vous donc provoquer le scandale que
-nous pouvons peut-être éviter?
-
-—L'éviter?...» répétèrent les lèvres blanches prêtes à divaguer
-d'effroi.
-
-Cependant le dernier mot amollit l'affreuse tension des nerfs. Les
-larmes jaillirent.
-
-—«Je ne vous aurais pas parlé ainsi quand vous êtes entrée, madame. Je
-ne voyais aucune raison d'atténuer les suites de votre inconséquence.
-Et mon devoir est formel. Cependant votre désespoir me touche.»
-
-Régine prit la parole:
-
-—«Ah! monsieur le juge d'instruction, ce désespoir vous toucherait
-davantage encore si vous en connaissiez toute l'amertume, si vous
-saviez quelles fatalités ont pesé sur cette âme exaltée et sans
-défense, laissée à elle-même par des désastres intimes... Si vous
-compreniez de quelles fascinations peuvent être victimes ces natures
-crédules et nerveuses...»
-
-Elle n'en pouvait expliquer davantage. Mais le juge eut, vers elle, un
-coup d'œil d'intelligence, et murmura, hochant la tête:
-
-—«Je comprends...»
-
-Il connaissait la fragilité humaine, et surtout féminine, les
-détraquements de la volonté, les influences demi-hypnotiques sous
-lesquelles tombent de pauvres créatures trop vibrantes après
-d'excessives meurtrissures de leur sensibilité. Peut-être aussi
-connaissait-il André Varouze. Il eut pitié. S'asseyant à son bureau,
-et les yeux vers ses dossiers pour éviter la gêne de son regard à sa
-triste visiteuse, il prononça très doucement:
-
-—«Veuillez me répondre, madame. Je suis obligé de vous interroger,
-car vous êtes ici comme témoin. Votre déposition—à moins qu'elle ne
-comporte quelque renseignement relatif à la cause, ce qui me paraît peu
-probable—ne sera pas versée aux débats. Quant à vos lettres, je suis
-obligé d'en faire prendre copie. Mais je transcrirai moi-même celle ou
-se trouve votre véritable nom, c'est-à-dire la dernière... Et je vous
-rendrai les originaux... Ou bien nous les brûlerons ici, devant vous.
-Êtes-vous plus tranquille?...»
-
-Un faible «merci» traversa le mouchoir sous lequel Claire étouffait
-ses sanglots. Puis, tout de suite, cette exclamation navrée:—«Mais
-lui?... Ne parlera-t-il pas?... Ne me nommera-t-il pas?... Et en pleine
-audience peut-être!...»
-
-Le juge ne répondit que pour demander:
-
-—«Comment, madame, avez-vous eu l'imprudence de livrer à un inconnu
-le secret de votre personnalité?... Lui-même montrait plus de
-méfiance. Vous ne le connaissiez que sous le nom d'Armand. Et votre
-correspondance, poste restante, s'adressait à des initiales.
-
-—Il ne m'écrivait plus,» balbutia-t-elle. «Je pensais que ma
-résistance à révéler mon nom l'éloignait pour toujours. J'étais affolée.
-
-—Il ne vous écrivait plus parce qu'il avait changé de masque et qu'il
-se préparait à fuir hors de France. Savez-vous, madame, où l'on a
-retrouvé ces lettres?»
-
-Et le juge tapota de la main la petite liasse. Claire secoua la tête.
-
-—«Dans une cassette, enterrée au fond d'un souterrain... Dans la
-cassette qui contenait les bijoux de la malheureuse Lina de Cardeville.
-Ah! ce galant chevalier paraissait tenir à ses souvenirs amoureux!...
-
-—Monsieur!...» gémit la torturée, tandis que Mᵐᵉ de Malboise reprochait
-d'un signe au magistrat cette ironie cruelle et inutile.
-
-—«Mon Dieu!» reprit M. Treille, «on peut supposer qu'il gardait ces
-papiers pour quelque chantage futur, plutôt que par un sentiment de
-troubadour. Déjà son insistance à s'introduire, par vous, dans votre
-monde, indique le calcul. Sans doute, il méditait d'y faire des dupes,
-malgré les explications qu'il m'a données.
-
-—Quelles explications?... Qu'a-t-il dit de moi?...
-
-—Madame, il m'a parlé de vous en galant homme, et sa façon de
-s'exprimer, sa réserve, semblent indiquer, chez ce garçon mystérieux,
-une absence totale de vulgarité. C'est un être plein de contradictions.
-Il affirme qu'il est de haute race... Et ce ne serait pas impossible.
-Quant à son but, en vous poursuivant, c'était, à ce qu'il affirme, de
-rentrer par vous dans la société, dans le milieu qui devrait être le
-sien. La réussite, prétend-il, lui aurait permis de faire peau neuve,
-de jouer son véritable personnage, de renoncer aux expédients. Si, dans
-un mouvement de jalousie,—c'est du moins sa thèse,—il n'avait pas vu
-rouge, et serré trop fort le cou de sa...
-
-—Il avoue donc?...» s'écria Régine.
-
-—«Oui, parce qu'il ne peut plus faire autrement. Les lettres mêmes de
-Mᵐᵉ Varouze l'ont désigné. On l'a confronté avec l'employé du bureau où
-elles étaient adressées poste restante, et celui-ci l'a parfaitement
-reconnu, surtout après qu'on lui eut rasé la barbe. Nul autre que lui
-n'a donc volé et caché les bijoux qui accompagnaient ces lettres.
-
-—Mais,» observa Mᵐᵉ de Malboise, «ce vol doit l'empêcher de plaider la
-jalousie.
-
-—Le vol, d'après lui, n'était qu'une ruse pour simuler le cambriolage,
-après son acte de violence, qu'il voudrait faire passer pour un
-homicide involontaire. Mais, madame, je vous demande pardon si je vous
-arrête dans cette voie. Je n'ai pas à vous exposer l'instruction. Je
-dois écouter les révélations de votre amie.»
-
-Claire n'avait pas la force de dire grand'chose. D'ailleurs, sa triste
-aventure n'éclaircissait en rien ni le fond de l'affaire, ni la
-véritable personnalité de l'assassin.
-
-Elle avait rencontré Almado en allant faire des visites de charité, rue
-de l'Épée-de-Bois. Une première fois, c'était avec Mᵐᵉ de Malboise.
-L'inconnu avait fait impression sur elle par sa façon tenace de la
-regarder, comme par la séduction de sa physionomie. Mais ils ne
-s'étaient pas parlé. La seconde fois, elle était seule. L'étranger
-avait sauté dans un fiacre pour filer sa voiture. Inquiète de le voir
-s'attacher à sa poursuite et ne voulant pas qu'il découvrît où elle
-demeurait, Mᵐᵉ Varouze avait fait arrêter dans la cour du Carrousel,
-puis était entrée au musée du Louvre. Bientôt il l'avait rejointe,
-s'attachant à ses pas, osant enfin lui adresser la parole. Et c'est
-alors que, par la mélodie saisissante de sa voix, par l'originalité
-de ses discours, le magnétisme de ses regards, ses protestations de
-respect, la mélancolie de son âme désenchantée, il avait capturé ce
-cœur malade. Mᵐᵉ Varouze avait consenti à une correspondance, puis à un
-rendez-vous dans un endroit écarté du Bois de Boulogne. Almado l'avait
-conduite à la mare d'Auteuil. C'était à une fin de jour. Le décor était
-délicieux, d'un charme de lointain, de dépaysement, d'outre-vie, avec
-les reflets mourants, la grâce immobile des choses, leur silence...
-Là, cet homme jeune, beau, et qui paraissait sincère, avait murmuré
-des phrases si tristes et si tendres qu'à les évoquer seulement sans
-même les redire, Claire frissonna d'un frisson qui n'était pas tout de
-répulsion et d'effroi.
-
-Les deux témoins qui l'observaient en l'écoutant, échangèrent
-un regard. Évidemment, la représentation intérieure, chez cette
-imaginative, se dédoublait. L'homme d'Auteuil n'était pas l'inculpé de
-la Conciergerie. Rien n'effacerait le rêve d'une heure que le premier
-lui avait fait goûter. Malgré le crime avoué, l'appareil judiciaire, la
-guillotine imminente, une poésie resterait autour du sombre héros, dans
-ce souvenir de femme, une auréole parerait le front infâme.
-
-Cependant elle avait encore tout à craindre de lui. Au fond de sa
-prison. Almado tenait son honneur entre les mains. A quel prix
-l'empêcherait-on de livrer ce nom aux risées de la foule?...
-
-—«A aucun prix dont nous disposions, madame,» déclara le juge
-d'instruction. «Nous ne pouvons même pas avoir l'air de souhaiter le
-silence d'Almado, de le dicter, de le solliciter. Car le gredin s'en
-ferait une arme. Il nous proposerait un marché. Or, si dévoué que je
-puisse vous être comme homme, il m'est impossible de vous servir comme
-magistrat.»
-
-A ce moment Régine s'interposa.
-
-—«Monsieur le juge d'instruction,» demanda-t-elle, «pourriez-vous
-m'accorder l'autorisation de m'entretenir en particulier avec
-l'inculpé?»
-
-M. Treille sursauta et fixa sur celle qui parlait des yeux effarés.
-Quoi! elle aussi!... Cette jeune femme d'un si haut et si ferme
-caractère, d'un esprit si sage!... Subissait-elle en quelque mesure
-l'attraction malsaine? Il ne s'y trompa pas longtemps.
-
-—«S'il était en mon pouvoir, par une simple argumentation, de persuader
-à ce grand coupable qu'il ne doit parler à personne, pas même à son
-avocat, de l'irréprochable mondaine qu'il a un instant éblouie par ses
-mensonges, y aurait-il dans mon intervention quelque chose d'interdit,
-d'illégal?
-
-—Mon Dieu... pas précisément. C'est difficile, imprévu... mais faisable.
-
-—Alors, monsieur, voulez-vous me mettre à même...
-
-—Vous lui parleriez seule?...
-
-—Tout à fait seule.
-
-—Vous ne craindriez pas?...
-
-—Que voulez-vous que je craigne?...
-
-—Mais... avec un bandit si dangereux?...»
-
-Régine eut un léger rire.
-
-—«Ce serait plus dangereux pour lui que pour moi d'essayer quelque
-violence. D'ailleurs je ne refuse pas d'être protégée, mais je refuse
-d'être entendue par personne autre, car mon seul espoir d'influencer
-Almado tient au mystère de notre conversation.
-
-—Voyons...» dit le juge, risquant une facétie, «je ne peux pourtant pas
-vous faire accompagner par un agent qui serait sourd.
-
-—Postez l'agent de l'autre côté d'une porte vitrée, d'où il verra tout
-sans saisir un seul mot. Placez-moi à portée d'une de ces sonneries
-électriques qu'on déclenche en appuyant le pied sur le tapis, comme
-vous devez en avoir au Palais. Mettez les menottes au prisonnier. Que
-sais-je?...»
-
-Le magistrat se grattait le front.
-
-—«Madame, vous pouvez bien dire que si je consens à une aussi
-extraordinaire démarche, c'est seulement à cause de l'admirable
-mission de bienfaisance à laquelle vous vous consacrez. Votre zèle
-humanitaire...»
-
-La marquise l'interrompit.
-
-—«Vous consentez, monsieur?... Combien je vous remercie! Quand puis-je
-parler au prévenu?
-
-—Mais... tout de suite, si vous le souhaitez. Je vais prendre les
-mesures nécessaires.
-
-—Chère amie,» dit Régine à Mᵐᵉ Varouze, «rentrez chez vous. Aussitôt
-de retour rue de Babylone, je vous téléphonerai. Et vous viendrez me
-retrouver pour savoir le résultat de ce que je tente. J'espère rendre
-quelque sécurité à votre pauvre cœur.»
-
-Le juge d'instruction, avec son habitude de noter les moindres détails,
-remarqua que la marquise de Malboise ne proposait pas de courir
-elle-même chez Mᵐᵉ Varouze en sortant du Palais. Cela le dérouta, dans
-un si vif élan d'activité généreuse. «Il doit y avoir une raison,»
-pensa-t-il. «Ah! peut-être... le mari...» Il devina quelque roman là où
-gisait un drame.
-
-Jamais la marquise de Malboise n'avait remis les pieds dans la maison
-d'André Varouze depuis l'inoubliable scène. Jamais elle n'avait adressé
-la parole à cet homme. Parfois elle l'avait rencontré dans la rue ou à
-quelque messe funèbre—seule cérémonie officielle où elle allât depuis
-son mariage qui fut en même temps son veuvage. L'ancien directeur du
-cabinet au Ministère de la justice, maintenant conseiller à la Cour de
-Cassation et officier de la Légion d'honneur, lui adressait toujours un
-salut profond. Elle ne répondait pas et détournait la tête.
-
-
-
-
-XVI
-
-_LA RÉVÉLATION_
-
-
-Lettre de Régine, marquise de Malboise, au lieutenant Hugues d'Ambarès.
-
- «_Mon cher Hugues, mon cher fiancé_,
-
- «_Je puis vous appeler de ce nom._
-
- «_O mon ami! le mystère est dévoilé, l'ombre s'évanouit... Nous
- nous réveillons du lourd cauchemar. C'est ce réveil que je vous
- apporte. Oui, c'est la lumière du jour après la nuit._
-
- «_Vous ne savez pas ce que ces mots représentent pour moi. Vous
- les lirez avec une fièvre joyeuse, car ils vous annoncent notre
- union prochaine, le rêve de nos cœurs enfin réalisé. Mais ils ont,
- dans ma pensée, une signification de délivrance plus profonde.
- Car vous aurais-je donné un bonheur digne de vous, de votre fidèle
- et patient amour, si mon âme était demeurée assombrie par cette
- sanglante équivoque?_
-
- «_Tout cela est fini, Hugues._
-
- «_Je connais l'énigme d'un drame plus tragique cent fois que
- nous ne l'eussions imaginé, mais dont l'horreur ne saurait
- nous atteindre. Quand je vous aurai dit ce que je vous en peux
- révéler,—ce qui suffira pour effacer nos scrupules,—nous en
- détournerons notre esprit, nous n'aurons plus qu'à plaindre et à
- oublier._
-
- «_Écoutez ce récit, qui vous confondra d'étonnement._
-
- «_Mais, tout d'abord, laissez-moi vous remercier de m'avoir si
- promptement envoyé le débris de chaîne sur l'identification duquel
- reposait toute notre espérance. Je vous l'avais demandé la semaine
- dernière, parce que j'avais cru découvrir un rapport entre le
- travail très particulier des chaînons et le dessin d'un des fameux
- bijoux volés à Mᵐᵉ de Cardeville. Mon intention était d'obtenir du
- juge instructeur la permission de comparer sous ses yeux._
-
- «_Je me hâte de vous dire que cette idée m'abandonna dès que j'eus
- l'objet entre les mains. Le seul examen sur le journal illustré me
- fit constater mon erreur._
-
- «_Toutefois, dans l'irrésistible espoir que cette pièce de
- conviction n'était pas étrangère au passé d'Almado, je l'emportai
- hier en me rendant au Palais._
-
- «_Au Palais!...», vous exclamez-vous, mon cher Hugues. Et vous
- croyez peut-être que, sans m'entendre avec vous, j'ai pu risquer
- une intervention dans le procès. Non. Il ne s'agissait d'aucune
- déposition de ma part. Je ne l'aurais pas fait sans votre aveu
- formel. Désormais je n'y songe plus, et vous ne le demanderez pas._
-
- «_Une femme du monde,—que je ne puis vous nommer, bien
- entendu,—avait commis l'inconséquence d'écrire naguère à Almado.
- Vous n'ignorez pas que ce criminel fut un don Juan, charmeur,
- audacieux, de distinction réelle, et qu'il porta bien des masques.
- La malheureuse, affolée, eut recours à moi. Le juge d'instruction,
- ayant saisi ses lettres dans la cassette même où se trouvaient
- les bijoux de Mᵐᵉ de Cardeville, la convoquait. Elle perdait
- complètement la tête, et n'osait se rendre seule à une si pénible
- entrevue._
-
- «_Cette femme avait des droits à mon dévouement. Je résolus
- de l'aider dans la mesure de mes moyens. Et, tout d'abord, je
- l'accompagnai auprès de M. Treille._
-
- «_Ce que fut la scène, vous le devinez. Quand elle reconnut le
- paquet de ses lettres dans les mains du juge, la pauvre créature,
- dont le mari occupe une haute situation officielle et possède
- une âme de bourreau, se crut perdue. Elle essaya de se tuer
- avec un petit revolver, que M. Treille lui enleva vivement. Ce
- magistrat, d'abord fort mal disposé pour elle, s'attendrit un
- peu, en constatant la disproportion d'une catastrophe inouïe avec
- une faute restée toute d'imagination, et dont la cause était
- dans des chagrins intimes et un déséquilibre mental voisin de
- l'irresponsabilité. Il se montra un homme généreux et un galant
- homme. En tout ce qui dépendait de lui, le secret fut promis,
- assuré._
-
- «_Mais il y avait Almado. Celui-ci pouvait parler, livrer le nom
- en pleine audience, par fanfaronnade, astuce ou dépit... que
- savait-on?_
-
- «_C'est alors, Hugues, que la pensée me vint d'obtenir une
- entrevue avec cet homme, seul à seule. Vous saisissez mon
- projet... D'ailleurs, qu'importe? La suite vous le fera
- comprendre._
-
- «_Le juge d'instruction, après quelques difficultés, finit par
- consentir. A l'heure même, il me mit en présence de ce criminel
- fameux, dont la véritable personnalité reste inconnue, dont
- les aventures, certaines ou probables, ont déjà fourni tant de
- légendes._
-
- «_Avant de m'introduire dans le cabinet où l'on venait d'amener
- Almado, M. Treille m'expliqua que cette pièce n'avait pas d'autre
- issue que la porte près de laquelle se tenaient deux gardes.
- La fenêtre en était grillée. C'est un endroit destiné à ces
- sortes d'entrevues, où le prisonnier pourrait risquer un coup
- de force contre une femme ou quelqu'un de faible, et tenter de
- s'échapper. Le prévenu, en outre, devait avoir les menottes. Ces
- renseignements tendaient à me rassurer. Ils étaient superflus. Je
- n'avais pas peur._
-
- «_Peut-être allez-vous froncer les sourcils et supposer que je
- n'avais pas assez peur, que la curiosité l'emportait chez moi
- sur tout autre sentiment...—La curiosité, et aussi je ne sais
- quel bigarre orgueil à me trouver dans une situation incroyable,
- excessive, prête à converser, moi, Régine de Malboise, avec un
- assassin notoire, avec un de ces criminels prestigieux dont les
- détraquées du grand monde découpent le portrait dans les journaux,
- désespérées si elles n'ont pas leur place aux assises lorsqu'il y
- comparait._
-
- «_Eh bien, Hugues, je serai franche. Il y avait un peu de ce
- mauvais orgueil dans les battements de mon cœur. Peut-être
- allais-je tenir le secret de cette destinée, cette existence même,
- entre mes mains... Peut-être le romanesque bandit gardait-il
- le dernier mot de la mienne... Dans une conjoncture tellement
- extraordinaire, tout se bouleversait dans ma pensée, dans ma
- conscience... Et sans doute, étant femme, je ne pus me défendre
- tout à fait de goûter la saveur violente d'une si vertigineuse
- minute._
-
- «_La porte s'ouvrit. Almado, qui était assis, se leva. Le juge lui
- dit:_
-
- —«_Voici madame la marquise de Malboise, qui a désiré vous parler,
- Almado. Soyez sensible à un tel honneur. Quoi que madame la
- marquise ait à vous demander ou à vous dire, il vous sera tenu
- compte de votre confiance et de votre respect envers elle.»_
-
- «_Après ce petit discours, prononcé avec une emphase solennelle,
- le magistrat se retira._
-
- «_Avait-il ou non remarqué ce qui venait de me frapper si
- étrangement moi-même?... La commotion reçue par Almado en
- apprenant qui j'étais. Seul avec moi maintenant, il ne se
- rasseyait pas, mais demeurait dans un saisissement visible, d'une
- pâleur qui ne pouvait être normale, les yeux dilatés, tandis que
- ses lèvres balbutiaient quelque chose, d'un souffle si bas que je
- n'aurais rien discerné, si ce n'eût été les mots perçus toujours
- par notre oreille, ceux qui forment notre nom:_
-
- _—«Marquise de Malboise... Marquise de Malboise...» balbutiait-il._
-
- _—«Oui... c'est moi,» lui dis-je. «Qui peut vous étonner à ce
- point?»_
-
- _«Je dus répéter ma question, ajouter une phrase humaine et
- douce—quoique distante, comme vous le pensez bien. Il restait hors
- d'état de parler._
-
- _«Je ne vous décrirai pas la physionomie de cet homme, Hugues.
- Vous la connaissez par l'imagerie la plus abondante qui fut
- jamais. Cela me répugnerait de vous dire qu'il est beau. Ma plume
- voudrait, par dédain, éviter ce terme. Cependant, ce serait
- presque mentir que de passer sous silence un trait si manifeste,
- même de ne pas le souligner en notant des qualités de tenue,
- d'expression, d'attitude, une aisance singulière de façons,—et de
- bonnes façons,—qui marquent la race dans cet être tombé si bas,
- mais vraiment tombé de haut._
-
- _«Miguel Almado—ou plutôt Michel-Armand, tels sont ses véritables
- prénoms, qu'il transforma—a du sang bleu dans les veines, du sang
- de grande lignée. C'est un enfant naturel, l'enfant d'une faute.
- Et cette origine, si volontiers imaginée par les héros de bagne
- qui ont de la lecture, est vraie, hélas! en ce qui le concerne._
-
- _«Sans paraître observer son émotion, je lui dis brièvement ce
- qui m'avait décidée à lui parler. Il ne pouvait déshonorer une
- femme. Quels que fussent ses égarements, je me refusais à l'en
- croire capable. Cependant, s'il y voyait un intérêt de défense, je
- l'avertissais que peut-être, de mon côté, je connaissais contre
- lui des charges assez graves pour que mon silence valût le sien,
- et que je venais lui offrir cette transaction._
-
- _«Une espèce de joie parut sur son visage. J'avais à peine terminé
- qu'il prit vivement la parole:_
-
- _—«Madame,» dit-il, «j'ignore quelles sont les charges dont vous
- parlez, et qui peuvent me perdre. Si graves que je les suppose,
- votre silence m'importe peu auprès du grand service que j'oserai
- vous demander, que vous seule, parmi les êtres humains avec qui
- je converserai encore, êtes à même de me rendre... Consentez à
- écouter, à exaucer ma prière, et jamais je ne prononcerai le nom
- de votre amie, dussé-je, en me taisant, risquer ma tête.»_
-
- _«Il enchérissait sans doute un peu. Rien dans son intrigue avec
- la mondaine dont il s'agit n'était de nature à lui créer un alibi,
- à le disculper en quelque mesure. Et pourtant?... Avec un être
- intelligent, retors et volontaire comme cet Almado, il fallait
- tout prévoir._
-
- _«Je lui demandai, fort surprise, quel service il attendait de
- moi, supérieur à la discrétion d'où dépendait son salut. Il eut
- un mouvement découragé, comme pour avouer à quel point, de toutes
- façons, ce salut était compromis. Puis il reprit:_
-
- _—«Quoi qu'il arrive, madame, et par quelque issue que je sorte de
- cette vie infernale, j'ai résolu ceci: c'est que nul au monde ne
- connaîtra ma véritable personnalité. Depuis la minute où vous êtes
- entrée ici, j'ajoute en moi-même: hormis vous, madame la marquise
- de Malboise. Oui, dès que j'ai entendu votre nom...—Et vous allez
- comprendre ce qu'il représente pour moi... ce nom...—j'ai songé
- à vous confier mon secret. C'est le meilleur moyen de le rendre
- inaccessible aux autres... inaccessible à cette société infâme,
- qui va me condamner, m'exécuter ignominieusement peut-être, et
- dont l'hypocrisie est cause de ma ruine._
-
- _—«Si vous avez commis des crimes, Almado, en quoi la société en
- serait-elle cause?..._
-
- _—«Ce sont ses préjugés atroces,» me répondit-il, «qui m'ont
- privé du nom et de l'héritage auxquels j'avais droit, qui ont
- permis à un misérable de martyriser ma mère et de me supprimer
- impunément. Sa tentative pour m'assassiner, moi, pauvre enfant
- sans défense, a échoué... par un miracle!... Mais il m'a tué
- moralement, il a détruit mon existence normale, il m'a précipité
- dans un abîme de misère et de vice. Puis, en faisant croire à ma
- mort, il m'a dépouillé des biens immenses que ma mère me léguait
- par son testament...»_
-
- _«Almado énumérait avec un accent de vérité extraordinaire
- ces circonstances invraisemblables. Déjà je n'échappais plus
- à la singulière pénétration de sa parole, à je ne sais quelle
- force lumineuse qui ressortait de ses moindres mots et in
- enveloppait comme d'une atmosphère de vérité. Mais surtout j'étais
- impressionnée par la façon dont ce criminel parlait de sa mère. Sa
- voix sombrait sur ce mot, se faisait profonde et attendrie, comme
- imprégnée d'une ferveur religieuse. Je ne l'interrompais pas. Il
- continua:_
-
- _—«J'ai sur moi, madame, et tellement bien encastrés dans
- l'épaisseur d'une doublure qu'on ne m'en a pas dépouillé, le
- portrait de ma mère et son testament. Si vous n'aviez pas eu
- la pensée sublime de venir me trouver pour vous adresser à ma
- générosité, à ce qui me reste d'honneur, j'eusse anéanti ces
- reliques, je les eusse déchirées de mes dents, j'en eusse avalé
- les miettes, pour sauver d'un scandale infâme le nom de celle qui
- me mit au monde pour son humiliation et pour son malheur, et qui
- pourtant m'aima... qui m'aima!... qui m'eût reconnu hautement,
- noblement, si...»_
-
- _«Almado s'arrêta, la voix brisée. Il cacha sa tête dans ses
- mains, qu'alourdissaient les menottes. Je le laissai sécher les
- pleurs qu'il essayait de me dérober._
-
- _«Quand il reprit son calme,—un calme farouche,—il n'ajouta
- pas un mot. Mais il se mit en devoir de défaire quelque chose
- à l'intérieur de sa jaquette. Les menottes le gênaient. Je lui
- prêtai un canif en or, qui pendait à ma trousse de ceinture, et
- que le juge d'instruction ne m'avait pas enlevé,—par égard, ou par
- distraction. Grâce à ce petit instrument, Almado vint assez vite
- à bout de sa besogne. Un instant après, il retirait de la couture
- ouverte un papier et un médaillon. Ces objets, protégés par la
- toile raide du revers, n'avaient pas révélé leur présence quand on
- fouilla le prévenu._
-
- _«Almado me dit alors:_
-
- _—«Madame, je vous confie ces reliques, seules choses qui
- me soient précieuses au monde, ces reliques que je veux
- soustraire aux mains abjectes des policiers et des bourreaux.
- Consentirez-vous à en être dépositaire? Un jour peut-être, absous
- et libre, je vous prierai de me les rendre. Sinon, vous les
- livrerez au néant, où je serai descendu... En mourant, j'aurai la
- joie de savoir qu'elles me suivront jusque-là, sous la sauvegarde
- de votre loyauté et de votre pitié.»_
-
- _«Il ajouta:_
-
- _—«Voilà le service dont je parlais. J'y tiens par-dessus tout.
- Accordez-le moi, et je vais vous jurer sur ce portrait sacré que
- jamais le nom de votre amie ne sortira de mes lèvres.»_
-
- _«Quand Almado se tut, mon cher Hugues, je restai pensive,
- incertaine. Ce dépôt, qui me créait une entente secrète avec
- un tel homme, je répugnais à l'accepter. Des soupçons, des
- réflexions, se pressaient dans ma tête... Qu'était-ce que cette
- femme dont j'aurais à préserver l'image et la réputation?..._
-
- _«Almado observa mon trouble d'un œil singulier. Tout à coup il me
- tendit la miniature._
-
- _—«Regardez, madame la marquise de Malboise,» dit-il. «Voici ma
- mère. Savez-vous comment elle s'appelait?...»_
-
- _«Son intonation me fit courir dans les veines le frisson du
- pressentiment._
-
- _«Et alors il prononça le nom..._
-
- _«O Hugues!... ce nom..._
-
- _«Si vous saviez!..._
-
- _«C'est celui pour l'honneur duquel nous donnerions l'un et
- l'autre notre vie. Et cependant il nous est odieux. Bientôt il
- n'existera plus... Nulle autre femme, quand je serai la vôtre, ne
- le portera plus. Nous devons tout accomplir pour qu'il demeure
- intact. Celle qui le garde dans la tombe a tout souffert pour
- qu'il ne fût pas outragé. Ce nom... et son nom de jeune fille,
- comme sa mémoire, doivent demeurer très haut... à l'écart de toute
- honte._
-
- _«Béni soit le Ciel, qui, dans l'ignominie où son fils est tombé,
- fait briller une lueur de conscience, et permet que ce malheureux
- respecte et défende ce qui doit être inattaqué!_
-
- _«Ce nom, que je n'écris pas, même pour vous, que j'ai juré de
- ne pas révéler, il est sur vos lèvres, qui n'osent le prononcer,
- n'est-ce pas?... Que cela suffise!... Ne me questionnez jamais
- sur un secret si terrible. Aurais-je seulement le droit de vous
- laisser entrevoir la faute et le calvaire d'une femme, d'offenser
- la pudeur de cette tombe, si je ne vous devais pas, mon ami
- bien-aimé, l'explication du crime dont j'eus le malheur de vous
- accuser un instant._
-
- _«Lorsque Almado me présenta le portrait de sa mère, ce ne fut
- peut-être pas la révélation du nom de cette infortunée, si
- bouleversante que fût cette révélation, dont je restai écrasée
- jusqu'à la stupeur. Au médaillon contenant la déchirante figure,
- un morceau de chaîne pendait... Vous lisez bien, Hugues... un
- morceau de chaîne d'or... Le fragment pareil à celui que vous
- m'aviez envoyé, et que j'avais sur moi._
-
- _«Je ne m'arrête pas à vous peindre ce que j'éprouvais. Sans mot
- dire, je tirai de ma poche l'autre débris, et les assemblant à la
- brisure, qui ne laissait pas de doute, je mis le tout sous les
- yeux d'Almado. Cet étrange criminel eut à peine un tressaut de
- surprise. D'une voix calme, il me dit:_
-
- _—«C'était donc en votre possession, ce bout de chaîne, que
- je suis revenu chercher vainement dans le souterrain?... Tant
- mieux! Maintenant que vous savez tout, oserez-vous dénoncer
- celui qui vous a délivrée d'un monstre... celui qui vous a sauvé
- d'appartenir au tortionnaire d'une femme, à l'assassin d'un
- enfant?»_
-
- _«Toute tremblante, je demandai:_
-
- _—«Alors... c'est vous... qui l'avez tué?_
-
- _—«Oui,» répliqua-t-il avec force. «Et j'en suis fier! C'est la
- seule action méritoire de ma vie.»_
-
- _«Quelle minute, ô mon Hugues! Quelle minute de délivrance et
- d'horreur!... Je ne pouvais prononcer un mot. Ce fut lui qui
- reprit:_
-
- _—«Je connais l'homme qui arracha cette chaîne de ma poitrine.
- Son nom était sur la bicyclette dont je m'emparai ensuite.
- Parlera-t-il, celui-là?...»_
-
- _«Je répondis:_
-
- _—«Non. Mais dites-moi tout. Pourquoi, comment avez-vous frappé
- Hugues d'Ambarès, dans la nuit du souterrain?... Vous avez failli
- le tuer, lui aussi._
-
- _—«Je ne voulais pourtant que l'étourdir et passer. J'avais
- cru lui donner le temps de sortir des galeries, où je l'avais
- vu s'engager après sa conversation avec vous. Du taillis où je
- me cachais, je m'étais trouvé témoin de votre rencontre. Je le
- croyais déjà bien loin, quand, tout à coup, grâce à ma lanterne,
- je l'aperçus. Il me barrait le chemin. Ayant voilé la lumière,
- je ne pouvais tirer sur lui. D'ailleurs, je vous le répète, mon
- intention n'était pas de le tuer. Je pris mon fusil par le canon,
- et, quand je le sentis près de moi, je lui assénai un coup de
- crosse sur la tête...»_
-
- _«Il me fallut, mon cher Hugues, un effort pour ne pas crier à
- ce bandit mon indignation, dans le frémissement que son horrible
- aveu m'inspira. Il me vit pâlir et reculer, comprit sans doute,
- et haussa légèrement les épaules, avec un air de finesse et de
- souriante supériorité. Puis il acheva son récit._
-
- _«Dans la violence du coup qu'il vous porta, Almado fit partir
- sa carabine, dont la balle lui laboura l'épaule. De là, sur le
- mur, ces taches de sang, et la trace de cette main, qu'il y appuya
- après l'avoir portée à sa blessure. Ensuite, il tamponna cette
- blessure comme il put. Elle n'était que superficielle, et lui
- engourdit à peine le bras. Ayant découvert votre bicyclette, il ne
- manqua pas de s'en emparer. Hors du souterrain, il enfouit dans un
- trou, sous un amas de feuilles sèches, l'instrument de son crime.
- C'était une carabine de fabrication spéciale, rapportée par lui
- d'Amérique. Vous vous rappelez combien l'origine de cette arme
- déconcerta la justice._
-
- _«Grâce à votre bicyclette, Almado fut rapidement loin du théâtre
- du meurtre. Très tard dans la nuit, il entra dans une hôtellerie
- de village, et fit soigner sa plaie. Il prétendit avoir été
- renversé avec sa machine par une voiture, dont la roue aurait
- déchiré sa manche et abîmé son épaule. Aucun médecin n'était à
- proximité. Le voyageur assura que son écorchure guérirait bien
- sans le secours de la Faculté. Nul observateur compétent ne put
- donc reconnaître la marque d'une balle dans le sillon sanglant qui
- labourait la chair du meurtrier._
-
- _«Maintenant, mon cher Hugues, vous savez tout de ce lugubre
- drame. Vous voyez que nous avons le droit d'en séparer notre vie,
- d'en séparer notre amour. C'est ce que j'avais hâte de vous dire,
- pour emplir votre cœur de cette clarté libératrice où s'illumine
- le mien._
-
- _«Si cette lettre vous paraît incomplète, incohérente peut-être,
- n'en accusez que l'émotion dont je palpite depuis hier, et mon
- empressement à tout vous dire, à la fois, sur-le-champ. Je vous
- donnerai de vive voix les détails que vous souhaiterez connaître
- encore._
-
- _«Pour l'instant, la plume tombe de ma main lassée... Il me
- tarde de la poser, de me taire, d'oublier toutes ces pensées
- d'horreur... pour regarder dans vos yeux..._
-
- _«O mon Hugues! j'y vois renaître, enfin, dégagé de toute ombre,
- notre amour d'autrefois, fait d'innocence et d'espérance._
-
- _«Et j'appuie mon front sur ta poitrine, où tout est pur, où tout
- est noble, où tout est bon._
-
- _«Je t'aime._
-
- «RÉGINE.»
-
- ⁂
-
-
-Tout commentaire de cette lettre serait inutile.
-
-Chacun se rappelle comment le célèbre Almado échappa à la justice des
-hommes par le suicide. Ayant trouvé le moyen d'être laissé seul un
-instant, il s'étrangla avec son mouchoir roulé en corde. L'énergie et
-la promptitude déployées pour accomplir un tel acte, stupéfièrent ses
-gardiens. Mais, surtout, le désappointement fut universel de ne pas
-voir se dérouler un procès si impatiemment attendu, et dont on espérait
-des révélations si curieuses.
-
-Miguel Almado, dit Michel d'Occana, emportait dans la mort le secret de
-sa véritable personnalité.
-
-Bientôt après, le nom qui fut celui de sa mère,—comme l'apprit, dans un
-si tragique émoi, celle qui le portait à son tour, disparut de ce monde.
-
-Car il n'y a plus de marquise de Malboise depuis que Régine est la
-femme de son cousin Hugues d'Ambarès.
-
-
-Fin de
-
-_LE MEURTRE D'UNE AME_
-
-Seconde et dernière Partie de
-
-_MORTEL SECRET_
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- I. En l'Année terrible 1
-
- II. Les Baisers tragiques 24
-
- III. L'Arrêt du Destin 43
-
- IV. L'Héritage d'un Héros 79
-
- V. Le Martyre d'une Mère 119
-
- VI. Le Loup et l'Agneau 145
-
- VII. Le Gouffre 172
-
- VIII. Une Ame sans frein 193
-
- IX. Le Fond de la Cassette 224
-
- X. Le Mort vivant 243
-
- XI. La Rencontre 269
-
- XII. Devant l'Énigme 289
-
- XIII. Le Fétiche 308
-
- XIV. Double Masque 340
-
- XV. Hasardeuse Idylle 375
-
- XVI. La Révélation 398
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- _Achevé d'imprimer_
-
- le trente avril mil neuf cent deux
-
- PAR
-
- ALPHONSE LEMERRE
-
- 6, RUE DES BERGERS, 6
-
- _A PARIS_
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le meurtre d'une âme, by Daniel Lesueur
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEURTRE D'UNE ÂME ***
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- The Project Gutenberg eBook of Le Meurtre d'une Ame,
- by Daniel Lesueur.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Le meurtre d'une âme, by Daniel Lesueur
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-Title: Le meurtre d'une âme
-
-Author: Daniel Lesueur
-
-Release Date: January 30, 2016 [EBook #51083]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEURTRE D'UNE ÂME ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
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-<div class="transnote covernote">
- <p> The cover image was created by the transcriber and is placed in
- the public domain.</p>
-</div>
-
-<div class="transnote p2">
-<div class="chapter">
- <h3>Note de transcription: </h3>
-</div>
- <ul>
- <li>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
- L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été conservées et n'ont pas
- été harmonisées.</li>
- <li>La Table des Matières se trouve <a href="#TABLE">ici</a>.</li>
- </ul>
-</div>
-
-
-<p class="p4 ac">MORTEL SECRET</p>
-
-<hr class="p2 small" />
-
-<p class="p2 i30"><span class="x-larger">Le Meurtre</span></p>
-
-<p class="i45"><span class="x-larger">d'une Ame</span></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="ac">ŒUVRES</p>
-<p class="ac"><span class="smaller">DE</span></p>
-<p class="ac"><span class="larger">DANIEL LESUEUR</span></p>
-
-<hr class="p1 small" />
-
-<p class="p2 ac">ÉDITION ELZÉVIRIENNE</p>
-
-<table id="ADS-1" summary="Ads">
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Poésies.</span>—<i>Visions
- divines.</i>—<i>Les Vrais
- Dieux.</i>—<i>Visions antiques.</i>—<i>Sonnets philosophiques.</i>—<i>Sursum
- Corda!</i>—<i>Souvenirs.</i>—<i>Paroles d'Amour.</i> 1 vol. avec portrait.</td>
- <td class="c2">6</td>
- <td class="c3">»</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Lord Byron.</span> (Traduction). Tome I<sup>er</sup>:
- <i>Heures d'Oisiveté.</i>—<i>Childe Harold.</i> 1 vol. avec portrait.</td>
- <td class="c2">6</td>
- <td class="c3">»</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1">Tome II: <i>Le Giaour</i>.—<i>La Fiancée d'Abydos.</i>—<i>Le
- Corsaire.</i>—<i>Lara</i>, etc. 1 vol.</td>
- <td class="c2">6</td>
- <td class="c3">»</td>
- </tr>
-</table>
-
-<p class="ac p2">ÉDITION IN-18 JÉSUS</p>
-
-<p class="ac smaller">ROMANS</p>
-
-<table id="ADS-2" summary="Ads - Novels">
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Marcelle.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Amour d'Aujourd'hui.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Névrosée.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Une Vie Tragique.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Passion Slave.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Justice de Femme.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Haine d'Amour.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">A force d'aimer.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Invincible Charme.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Lèvres Closes.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Comédienne.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Au dela de l'Amour.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><i>Lointaine Revanche.</i>—<span class="sc">L'Or sanglant.</span>
- 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1">—&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;
- —&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;<span class="sc">La Fleur de
- joie.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">L'Honneur d'une Femme.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Fiancée d'outre-mer.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><i>Mortel secret.</i>—<span class="sc">Lys
- Royal.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1">—&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;
- —&nbsp; &nbsp; &nbsp; <span class="sc">Le Meurtre
- d'une Ame.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
-</table>
-
-
-<p class="ac smaller">ÉDITIONS DIVERSES</p>
-
-<table id="ADS-3" summary="Ads - Other eds.">
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">Un Mystérieux
- Amour.</span> 1 vol.</td>
- <td class="c2">3</td>
- <td class="c3">50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1-1"><span class="sc">L'Auberge des Saules.</span> 1 vol.
- in-8<sup>o</sup>, illustré.</td>
- <td class="c2">9</td>
- <td class="c3">»</td>
- </tr>
-</table>
-
-<p class="ac smaller"><i>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour
- tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<p class="ac"><i>DANIEL LESUEUR</i></p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="ac larger">MORTEL SECRET</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<div class="chapter">
-<h1 class="p2"><span class="x-larger">Le Meurtre</span><br />
-<span class="larger">d'une Ame</span></h1>
-</div>
-
-<div class="figcenter"><a name="i_logo.jpg" id="i_logo.jpg"></a>
- <img src="images/i_logo.jpg"
- alt="Logo." />
-</div>
-
-<p class="p2 ac"><i>PARIS</i><br />
-ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR<br />
-<span class="smaller">23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31<br />
-M DCCCCII</span></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
-
-<div class="figcenter"><a name="i_005.jpg" id="i_005.jpg"></a>
- <img src="images/i_005.jpg"
- alt="Image décorative en haut de page." />
-</div>
-
-<div class="chapter">
- <p class="ac p3 larger">Le Meurtre d'une Ame</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break p2"><a name="I" id="I"></a>I</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>EN L'ANNÉE TERRIBLE</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_c.jpg" alt="Lettre C." />
-</div>
-<p class="drop-cap">Ce fut un soir d'hiver et d'invasion, un
-des derniers soirs de janvier mil huit
-cent soixante et onze.</p>
-
-<p>Le magnifique château de Solgrès, près
-d'Étréchy, dressait hors de la neige ses corps de
-bâtiment aux lignes nobles, aux amples façades,
-flanqués d'une tour plus ancienne. Les fenêtres
-en étaient partout obscures et muettes, sauf
-à l'un des angles du rez-de-chaussée. Là, des
-clartés brillaient aux vitres, sur lesquelles on
-n'avait même pas rabattu les volets, comme si la
-<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span>
-chaleur et la joie de l'intérieur eussent défié
-la rigueur de la température.</p>
-
-<p>L'immense parc dormait sous un linceul
-blanc. Dans un ciel de sombre cristal, les étoiles
-scintillaient avec cette splendeur glacée qu'elles
-ont durant les nuits d'hiver, quand toute vapeur
-gèle au sein d'une atmosphère implacable.</p>
-
-<p>Cependant, par une longue avenue, d'un pas
-qu'étouffait la neige, une femme se hâtait vers
-l'habitation. Sa souple et rapide démarche
-annonçait la jeunesse. Quand elle passa devant
-les croisées lumineuses donnant sur le perron,
-son brun et agréable visage de paysanne apparut,
-tout animé de froid sous sa fanchon de laine.
-Elle ne paraissait guère plus de vingt ans.</p>
-
-<p>C'était Louise Bellard, une fille du bourg
-d'Étréchy, mariée quinze jours avant la déclaration
-de guerre à l'un des gardes de Solgrès.
-Son mari, rappelé sous les drapeaux en septembre,
-était peut-être mort à cette heure. Elle
-n'en avait aucune nouvelle. Depuis peu, elle
-possédait la certitude qu'il l'avait laissée enceinte.
-Mais rien encore, dans sa svelte apparence,
-ne révélait extérieurement son état.</p>
-
-<p>Louise Bellard,—la Louison, comme on
-l'appelait à Étréchy,—s'approcha, non sans
-précaution, d'une des croisées lumineuses, et
-regarda par l'entre-bâillement d'un rideau.</p>
-
-<p>—«Canailles!... Gredins!...» mâchonna-t-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p>
-
-<p>Dans la grande salle à manger de ses maîtres,
-des soldats allemands soupaient. Les bouteilles
-de la cave se dressaient en nombre sur la table,
-la plupart déjà vides. La fumée des pipes embrumait
-les tapisseries précieuses des murailles,
-malgré l'éclat du lustre et des appliques, dont
-toutes les bougies étaient allumées. Le débraillé,
-le sans-gêne et la lourde gaieté de ces hommes,
-suffoquaient la servante respectueuse de la
-famille de Solgrès. Dans chaque geste brutal,
-sur chaque face rougie de bien-être, elle croyait
-voir l'outrage intentionnel à la noble maison et
-à son pays vaincu.</p>
-
-<p>Quelle philosophie surhumaine ne lui aurait-il
-pas fallu pour faire la part de la détente inévitable
-des instincts chez des êtres rudes qui
-avaient risqué leur vie la veille et se sentaient
-prêts à la risquer le lendemain!... Malheur aux
-conducteurs de peuples qui déchaînent ainsi la
-brute chez des milliers d'hommes sans malveillance
-et sans haine, et les font se ruer au crime
-sous prétexte de gloire!... Mais miséricorde aux
-irresponsables!... L'héroïsme des champs de
-bataille est doublé par la sauvagerie des lendemains
-de victoire. Le soldat n'est plus qu'un
-élément inconscient dans ces forces lâchées
-comme la tempête. Les nations se détestent
-ou fraternisent au gré de la politique. Il n'y
-a pas d'irréconciliable antagonisme de races.
-Voilà pourquoi le rôle des chefs d'État est si
-<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span>
-redoutable, et la guerre si rarement légitime.</p>
-
-<p>La Louison ne se disait pas ces choses. Elle
-injuriait tout bas ces quelques hommes, qu'elle
-considérait comme les voleurs des biens de ses
-maîtres et les assassins de son mari. Tout en les
-maudissant, elle s'assurait qu'ils étaient bien
-absorbés par la digestion, la pipe, les cartes ou
-le sommeil, et qu'elle ne risquait pas d'attirer
-leur attention.</p>
-
-<p>Elle tourna autour du château et y pénétra
-par une porte de service. De ce côté, tout était
-silencieux et noir. Louise Bellard s'orienta, en
-tâtonnant, par les corridors et les escaliers. Elle
-parvint jusqu'au second étage. Là, sur un palier,
-une faible clarté filtrait sous une porte. La femme
-du garde frappa un léger coup.</p>
-
-<p>—«C'est moi, la Louison...» chuchota-t-elle,
-comme on ne lui ouvrait pas tout de suite.</p>
-
-<p>Une petite servante vint entre-bâiller la
-porte. C'était la fille d'un jardinier, qui, depuis
-l'occupation prussienne, formait toute la domesticité
-de ces dames.</p>
-
-<p>—«Mademoiselle Armande?... Il me faut
-absolument lui parler.»</p>
-
-<p>Une haute silhouette de femme glissa sous
-une portière, apparut dans la pénombre.</p>
-
-<p>—«Chut!... Pas de bruit... Ma mère repose.»</p>
-
-<p>—«Venez, mademoiselle... Écoutez-moi. Si
-vous saviez!...» insista Louise avec agitation.</p>
-
-<p>—«Veille sur madame la comtesse, Francine,»
-<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span>
-dit M<sup>lle</sup> de Solgrès en s'adressant à la
-fillette.</p>
-
-<p>Refermant la porte avec précaution, elle fit un
-pas sur le palier:</p>
-
-<p>—«Qu'est-ce qu'il y a, Louison?... Des nouvelles
-de mon père, de mon frère?...»</p>
-
-<p>Sa voix trembla. Le vicomte Louis de Solgrès,
-officier de zouaves, était parti d'Oran pour
-l'Alsace dès le début de la guerre. Son régiment
-avait donné à Wœrth. On avait des raisons de
-le croire prisonnier. Quant au comte, s'étant
-rendu à Paris dès les prévisions d'un siège, pour
-régler certaines affaires, mettre en sûreté des
-valeurs et des papiers de famille enfermés dans
-l'hôtel de la rue de Verneuil, il s'était trouvé,
-volontairement ou par imprudence, bloqué dans
-la capitale. Depuis lors, la comtesse de Solgrès
-et sa fille Armande n'avaient reçu aucun message
-ni de l'un ni de l'autre. La douleur et
-l'inquiétude brisaient la première. Elle se laissait
-abattre, ne quittant plus son lit, refusant presque
-toute nourriture depuis que les vainqueurs occupaient
-le château. Armande, au contraire, s'exaltait,
-brûlait de rancune et de fièvre. Elle rêvait
-de se déguiser en homme, de partir, de faire le
-coup de fusil. Sans sa mère, couchée là, effondrée
-de désespoir, presque mourante, cette fille étrange
-eût accompli quelque folle action. C'était une
-grande créature sans grâce, presque masculine
-de façons et d'aspect, qu'on avait laissée croître
-<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span>
-en sauvageonne, un peu par indifférence, beaucoup
-par difficulté de la dompter. Toute la sollicitude
-des parents s'était concentrée sur leur
-fils, le vicomte Louis, aussi souple et brillant de
-nature que sa sœur était terne et peu maniable.
-Comme celle-ci avait horreur de la ville, des
-réceptions et des études, plus d'une fois, durant
-son adolescence, on l'avait laissée l'hiver
-entier à Solgrès, seule avec une gouvernante
-qu'elle n'écoutait guère, tandis que la famille
-s'installait à Paris pour la saison mondaine et
-l'instruction de Louis au lycée. Pendant ce temps,
-Armande courait en sabots dans la neige, chassait
-au lapin dans le parc, allait manger des
-choux au lard chez les paysans, empruntait des
-poulains de ferme pour d'invraisemblables chevauchées
-à califourchon. Peu facile à marier
-malgré le beau nom et la fortune considérable
-des Solgrès, elle entrait maintenant dans sa vingt-quatrième
-année.</p>
-
-<p>Si les Prussiens qui faisaient bombance sous
-son toit avaient connu cette fille bizarre, entrevue
-à peine, ils n'eussent pas vidé la cave aussi
-gaiement. Leur nombre, leurs casques, leurs
-bottes, leurs fusils, n'eussent pas suffi à les rassurer,
-s'ils avaient pu lire dans ce cerveau bouillant
-de fureur et ruminant des projets insensés.
-La présence de sa mère empêchait seule Armande
-de mettre le feu au château ou d'abattre quelques
-officiers ennemis à coups de carabine, comme
-<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span>
-autrefois les lapins du parc. En ce moment, dans
-l'ombre, elle avait saisi le bras de Louise:</p>
-
-<p>—«Parle donc!... Qu'y a-t-il de nouveau?...»</p>
-
-<p>L'autre répondit à voix basse:</p>
-
-<p>—«Un homme, mademoiselle... Un blessé
-qui s'est traîné jusque chez nous...</p>
-
-<p>—Français?...</p>
-
-<p>—Non, mais c'est tout comme... Un Italien
-de Garibaldi... Il porte au Gouvernement la
-nouvelle d'une grande victoire...</p>
-
-<p>—Comment?... D'où vient-il?...</p>
-
-<p>—De Dijon.</p>
-
-<p>—Pour aller à Tours?... Ce n'est guère le
-chemin.</p>
-
-<p>—Il a descendu la Seine en bateau avec des
-chalandiers... Les Prussiens l'ont arrêté... Il s'est
-sauvé... Mais il a reçu un coup de feu... Il allait
-crever sur la route, le pauvre diable, quand je
-l'ai ramassé.</p>
-
-<p>—Où est-il?</p>
-
-<p>—Chez moi, pardienne. Mais notre maison
-de garde, c'est une lanterne. Je suis venue vous
-demander où nous pourrions le cacher, en attendant
-qu'il soit en état de repartir.</p>
-
-<p>—Mène-moi auprès de lui.</p>
-
-<p>—Venez, mademoiselle. Faisons doucement.
-Quoiqu'ils soient à moitié ivres, les saligauds, ils
-pourraient nous entendre. Mais vous n'allez pas
-sortir comme ça!...»</p>
-
-<p>Louise venait de s'apercevoir qu'Armande
-<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>
-n'avait même pas jeté un châle sur ses épaules.</p>
-
-<p>—«Pourquoi ne pas sortir comme ça?»
-demanda celle-ci.</p>
-
-<p>—«Il gèle à pierre fendre.</p>
-
-<p>—Eh! que veux-tu que ça me fasse?...»</p>
-
-<p>Dehors, en effet, dans la claire nuit glacée,
-M<sup>lle</sup> de Solgrès ne frissonna même pas. Ses
-hautes épaules musclées semblèrent ignorer le
-froid sous la chemisette de flanelle écossaise
-qu'un ceinturon de cuir serrait sur les hanches,
-autour d'une taille modelée comme à coups de
-serpe. Quant à sa tête, une épaisse chevelure
-rousse, tordue sans coquetterie, la couvrait suffisamment.</p>
-
-<p>—«Viens ici,» dit-elle à Louise, en quittant
-l'allée pour couper à travers un taillis.</p>
-
-<p>—«Pourquoi, mademoiselle? Les racines
-et les broussailles nous empêcheront d'avancer.</p>
-
-<p>—Notre piste sera moins facile à suivre dans
-la neige. Qui sait s'ils ne s'aviseraient pas de
-quelque chose, ces sales Pruscos, en remarquant
-nos pas ensemble dans la direction de chez
-toi?»</p>
-
-<p>Tout au fond du parc, la petite maison de
-garde, gentille comme une chaumière d'opéra
-comique, se dressait à côté d'une grille d'entrée.
-Les deux femmes y pénétrèrent.</p>
-
-<p>Dans la chambre à coucher, sur le lit, un
-homme gisait, terrassé de fatigue, engourdi dans
-un sommeil de plomb. D'abord Armande le distingua
-<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span>
-mal. Une petite lampe à réflecteur, tournée
-vers lui du côté obscur, le laissait dans
-l'ombre. Louise releva la mèche, dirigea la lumière
-vers le visage du dormeur. Armande de
-Solgrès le contempla, dans un saisissement.</p>
-
-<p>C'était un garçon de vingt-cinq ans environ,
-du plus beau type méridional. Sa tête fine et
-brune, au teint mat, s'abandonnait sur l'oreiller,
-que recouvrait encore la courte-pointe rouge, car
-l'Italien s'était jeté hâtivement sur le lit. Le corps
-souple avait une pose gracieuse d'enfant lassé.
-Une des mains, ramenée au-dessus de la tête,
-se repliait à demi, montrant des doigts effilés et
-une paume délicate. Mais le visage surtout apparaissait
-d'une adorable pureté de lignes, avec la
-douceur sombre des cheveux bouclés et de la
-barbe mousseuse, avec la frange touffue des cils
-soulignant les longues paupières. L'homme était
-vêtu d'un costume foncé en mauvais état, le pantalon
-retenu dans des bottes basses. Une de ces
-bottes, fendue à la tige, laissait voir un linge taché
-de sang.</p>
-
-<p>A peine Armande avait-elle eu le temps de
-remarquer ces détails, que l'étranger, inquiété
-par l'éclat de la lampe, s'éveilla. Ses yeux de velours
-phosphorescent illuminèrent sa physionomie.
-La jeune châtelaine, peu timide cependant,
-restait déconcertée devant cette révélation d'une
-beauté masculine si différente de tout ce que sa
-sauvage adolescence lui avait fait connaître.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span></p>
-
-<p>—«Fusillez-moi donc, et que ça finisse, lâche
-vermine!...» murmura l'inconnu d'une voix
-appesantie de rêve.</p>
-
-<p>—«Non... non... nous sommes des amies,»
-balbutia précipitamment la fille du comte.</p>
-
-<p>Il se souleva sur son séant, secoua ses boucles
-noires, et sourit en reconnaissant Louise.</p>
-
-<p>—«C'est vrai?... Je suis donc en sécurité
-ici?...» demanda-t-il.</p>
-
-<p>—«Je m'appelle Armande de Solgrès,» dit
-la rude fille avec une hauteur impressionnante.
-«Mon frère est officier de zouaves. Êtes-vous
-réellement un soldat de Garibaldi?</p>
-
-<p>—Connaissez-vous l'écriture de notre Giuseppe?»
-interrogea l'Italien.</p>
-
-<p>Il parlait avec un accent prononcé, dont le
-chantonnement n'était pas sans charme. Sa voix,
-sur le nom vénéré, eut une inflexion adoratrice.</p>
-
-<p>Armande secoua la tête.</p>
-
-<p>—«Vous faut-il des preuves?» prononça
-l'Italien avec une ardeur captivante. «Nous les
-avons battus, les Allemands... Vous entendez...
-Nous les avons battus!... Nous avons sauvé Dijon
-après une lutte de trois jours. Riccioti Garibaldi,—le
-fils de Giuseppe, vous savez?...—a pris un
-drapeau allemand, celui du 8<sup>e</sup> poméranien. Oui...
-un drapeau... Le premier de cette guerre...
-<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a>
-<a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> Est-ce
-que vous me croyez, madame?...»</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a>
-<a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce fut le seul.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span></p>
-
-<p>Il ne douta pas qu'elle ne le crût. Le visage
-ingrat d'Armande resplendit d'émotion et d'enthousiasme
-jusqu'à en être transfiguré. Peu éloquente,
-elle ne trouvait pas de paroles. Elle dit
-seulement, d'une intonation profonde:</p>
-
-<p>—«C'est bien... C'est bien!...» Puis elle
-ajouta vivement: «N'y avait-il que des Italiens?...</p>
-
-<p>—Nous étions très peu des nôtres, madame...
-Mais les Français avaient nos chefs,» fit le volontaire
-avec orgueil.</p>
-
-<p>Elle s'assombrit, puis demanda:</p>
-
-<p>—«Et maintenant... vous essayez de gagner
-Tours, paraît-il?...</p>
-
-<p>—J'ai une mission pour monsieur Gambetta.</p>
-
-<p>—Il faut que vous arriviez,» dit-elle.</p>
-
-<p>—«Après ce que j'ai passé, madame, j'arriverai,
-j'en suis certain,» affirma l'Italien avec un
-crâne sourire.</p>
-
-<p>Armande regarda la botte fendue, les linges
-ensanglantés de sa jambe.</p>
-
-<p>—«Vous êtes blessé?</p>
-
-<p>—Bah! ce n'est rien. Avec un jour de repos
-ici, puisque vous le permettez, et un bon pansement,
-je pourrai continuer ma route.</p>
-
-<p>—Mais qu'avez-vous?» s'inquiéta la jeune
-fille, avec un mouvement comme pour examiner
-le membre blessé.</p>
-
-<p>—«Oh! madame... Je ne permettrai pas...»</p>
-
-<p>Il voulut alors sauter du lit. Mais en posant le
-<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>
-pied à terre, il ne put retenir une exclamation de
-douleur.</p>
-
-<p>—«Je sais panser les plaies. Vous allez me
-montrer la vôtre,» déclara énergiquement M<sup>lle</sup> de
-Solgrès.</p>
-
-<p>Louise Bellard intervint alors:</p>
-
-<p>—«Est-ce bien prudent de rester ici, mademoiselle?...»</p>
-
-<p>A ce mot de «mademoiselle», le volontaire
-de Garibaldi jeta un regard étonné sur la personne
-qu'à sa décision, son énergie, son visage
-accentué, il avait prise pour une femme.</p>
-
-<p>—«N'êtes-vous pas la maîtresse de ce domaine?</p>
-
-<p>—Presque. Je suis la fille des maîtres. En ce
-moment j'ai toute autorité ici.» Mais aussitôt,
-comme surprise elle-même de sa docilité à satisfaire
-la curiosité de ce garçon, elle interrogea
-d'un ton brusque: «Votre nom?... Vous ne me
-l'avez pas dit.</p>
-
-<p>—Michel Occana,» répondit l'Italien.</p>
-
-<p>Ses lèvres se refermèrent, d'un pli résolu,
-comme dans la volonté bien arrêtée de n'en pas
-dire davantage.</p>
-
-<p>Pourtant ce n'était pas l'heure ni le lieu des
-questions approfondies, et M<sup>lle</sup> de Solgrès ne
-songeait guère à en poser. Se doutait-elle que,
-de cette poignée d'hommes amenés par Garibaldi
-sous le drapeau de la France, il n'en était
-guère d'entraînés par le seul enthousiasme chevaleresque.
-<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span>
-Le goût des combats et de l'aventure,
-l'ambition, le regret de quelque amour ou l'embarras
-de quelque sottise, avaient plus ou moins
-déterminé ces jeunes gens. Qui sait si celui-ci
-n'espérait pas, par l'éclat du présent, effacer
-quelque faute du passé? Si Armande eut confusément
-une idée de ce genre, ce lui fut une raison
-pour suspendre plutôt que pour pousser
-l'interrogatoire. La délicatesse cachée sous ses
-âpres manières respectait le secret de son hôte.
-D'autant que cet hôte était un brave et risquait
-sa vie pour la France. Elle regarda soucieusement
-Louise, et lui dit:</p>
-
-<p>—«Si nous le cachions dans le souterrain?...</p>
-
-<p>—Les Prussiens sont donc tout près d'ici?»
-demanda Michel.</p>
-
-<p>—«Ils sont chez nous, dans le château.»</p>
-
-<p>L'Italien pâlit. Mais on put voir que ce n'était
-pas de crainte pour lui-même. Il eut une crispation
-convulsive de la main contre sa poitrine,
-comme pour protéger un objet caché, et il murmura:</p>
-
-<p>—«Diavolo! On la pincerait plus facilement
-aujourd'hui que la dernière fois.</p>
-
-<p>—Ah!...» chuchota Armande, «la lettre de
-Garibaldi?... »</p>
-
-<p>Le volontaire inclina la tête.</p>
-
-<p>—«Ne venez-vous pas d'échapper aux Prussiens?</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span></p>
-
-<p>—Comment ne vous l'ont-ils pas prise?</p>
-
-<p>—Elle était collée dans ma botte, sous un
-double cuir de la tige. Ils n'ont pas pensé à
-chercher là. Mais quand j'ai fui, une sentinelle a
-tiré sur moi. La satanée balle est entrée dans le
-mollet, juste à la bonne place. Quelle déveine,
-hein!... Il a fallu couper le cuir, sortir le papier
-pour qu'il ne fût pas abîmé par le sang. Rasé
-dans un fossé, j'y suis parvenu. Mais maintenant
-le message est dans ma poche, à la portée du
-premier qui me fouillera.</p>
-
-<p>—Important... ce papier?...</p>
-
-<p>—Tout un plan de campagne... Et quel
-plan!... Paris délivré... Aussi sûr que cette lampe
-brille, mademoiselle.»</p>
-
-<p>Armande frémissait, les mains jointes, les yeux
-agrandis et fulgurants.</p>
-
-<p>—«Je vous cacherai... Je vous guérirai... Il
-faut... il faut que vous rejoigniez Gambetta.»</p>
-
-<p>L'Italien glissa la main dans son veston, hésita,
-regarda du côté de Louise, l'air sombre.</p>
-
-<p>—«Cette femme n'a pas d'amoureux, pas de
-mari à qui bavarder?...»</p>
-
-<p>Un sanglot, un cri lui répondirent:</p>
-
-<p>—«Mon mari est soldat. Il fait son devoir,
-s'il vit encore.»</p>
-
-<p>Alors Michel Occana sortit le pli, le montra
-aux deux femmes. Et ces trois êtres, si différents
-de destinée comme d'origine, leurs fronts tout
-proches, penchés sur la chose sacrée, dans le
-<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>
-cercle pâle de la petite lampe, formaient un tableau
-étrange. La chambre à coucher de cette
-maison de garde, avec ses humbles élégances,
-faisait un décor ingénu et paisible à leur colloque
-tragique. Au dehors s'étendait l'infini silence de
-la neige.</p>
-
-<p>Le soldat déguisé de Garibaldi tendait une
-enveloppe qu'entamait un petit cercle à l'un des
-angles et que souillaient des taches rougeâtres.
-Sur l'une des faces une main héroïque avait écrit:</p>
-
-<p class="ac">
-«<i>A Monsieur Léon Gambetta,<br />
-ministre de la guerre</i>.»<br />
-</p>
-
-<p>—«Comment arriverez-vous à Tours,» demanda
-M<sup>lle</sup> de Solgrès avec désespoir, «si vous
-avez une balle dans la jambe?»</p>
-
-<p>Le bel Italien éclata de rire:</p>
-
-<p>—«Elle n'y est plus.</p>
-
-<p>—Elle n'a donc fait que traverser les
-chairs?...</p>
-
-<p>—Oh! elle y était restée... mais pas loin sous
-la peau, car le cuir de la botte et ce papier
-l'avaient amortis. Alors, je l'ai extraite.</p>
-
-<p>—Vous-même?... Avec quoi?</p>
-
-<p>—Mon couteau de poche.</p>
-
-<p>—Grand Dieu!» s'exclama Armande. Malgré
-son sang-froid, l'intrépide fille sentait une sueur
-se glacer sous ses cheveux. «Vous êtes un héros!»
-déclara-t-elle avec admiration.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span></p>
-
-<p>Maintenant, sans plus songer au voisinage
-redoutable ni même à la précieuse lettre, un sentiment
-nouveau de pitié émue, d'attendrissement
-irrésistible, la courbait à genoux, près du blessé.
-De ses mains patriciennes, elle enlevait la botte
-boueuse de cet homme, qu'une heure auparavant
-elle n'avait jamais vu. Elle détacha le mouchoir
-ensanglanté.</p>
-
-<p>—«Louise... Vite... donne-moi le liniment
-que je t'ai ordonné d'avoir toujours sous la
-main... De la charpie, des bandes de toile... Déchire
-tes draps, ton linge, si tu n'en as pas.»</p>
-
-<p>La blessure de Michel Occana était assez profonde.
-Malgré l'incroyable endurance du jeune
-homme, il ne pouvait songer à repartir avant
-quelques jours.</p>
-
-<p>—«Ce château a des issues secrètes,» lui
-expliquait Armande. «De ce côté-ci, justement,
-le parc se termine sur une colline de grès, toute
-creusée à l'intérieur par d'anciennes carrières, ou
-plutôt, d'après la légende, par des souterrains
-percés en prévision d'un siège, à l'époque féodale.
-Une porte de fer y conduit, dissimulée dans des
-broussailles. Les Prussiens ne l'ont pas remarquée.</p>
-
-<p>—Mais, mademoiselle,» fit observer Louise,
-«avec cette neige malencontreuse où tous nos
-pas marqueront, la cachette sera découverte bien
-vite.»</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Solgrès réfléchit. Ses yeux, petits et
-roux comme ses cheveux, mais en ce moment
-<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span>
-d'une profondeur noire, étoilée de clartés nouvelles,
-se fixaient pensivement sur la femme du
-garde. Une complicité sublime unissait l'héritière
-noble et la paysanne. En cette dernière, un dévouement
-naissait qui devait plus tard faire ses
-preuves. Armande prononça en hésitant:</p>
-
-<p>—«La porte de fer du souterrain est au fond
-d'un ravin assez abrupt. Peut-être la neige n'a-t-elle
-pas tenu sur la pente.</p>
-
-<p>—Elle serait d'autant plus épaisse au fond.
-Et d'ailleurs, croyez-vous que les gredins ne descendraient
-pas dans le fossé, s'ils relevaient une
-piste jusqu'au bord.</p>
-
-<p>—Les galeries souterraines, dont vous parlez,
-n'ont-elles d'issue que dans votre parc?» demanda
-Michel Occana.</p>
-
-<p>—«Elles en ont au moins deux autres dans
-un bois, à l'extérieur,» répondit Armande.</p>
-
-<p>—«Ne pourrais-je m'y réfugier par là?...»</p>
-
-<p>C'était une idée. Mais quelle complication de
-faire ce grand circuit pour transporter dans le
-souterrain les objets indispensables au blessé et
-sa nourriture journalière!</p>
-
-<p>—«Une couverture me suffira,» dit l'Italien,
-«Avec une gourde de cognac pour laver ma
-plaie et me soutenir... Puis une miche de pain de
-temps à autre, j'aurai tout ce qu'il me faut. Je
-repartirai dans trois jours.</p>
-
-<p>—Votre blessure ne sera pas cicatrisée si
-tôt.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span></p>
-
-<p>—Bah! j'en ai vu d'autres. Vous ne savez pas
-comme je me raccommode vite. J'ai un sang de
-tous les diables. Je crois que si on me coupait
-une jambe, elle repousserait.»</p>
-
-<p>Le jeune homme riait, montrant de fines dents
-blanches, qui étincelaient sous sa moustache
-noire. Et la chaude animation de son teint, la
-vigueur nerveuse de sa physionomie, l'éclat de
-sa martiale jeunesse, proclamaient cette force
-vitale dont il se vantait gaiement.</p>
-
-<p>Alors, pendant cette lugubre soirée d'hiver, il
-y eut, dans l'horreur obscure, par les taillis brumeux,
-sur la terre glissante, le long de sentiers
-incertains, des allées et venues, des pas, des
-souffles d'effroi. Armande et Louise, soutenant le
-blessé, qui ne pouvait appuyer le pied sur le sol,
-parvinrent à l'emmener hors du parc sans donner
-l'éveil aux Prussiens. Comme plusieurs de
-leurs officiers et toute une petite garnison occupaient
-le château, des sentinelles gardaient les
-grilles. Cependant, la vaste circonvallation des
-murs était percée de quelques portes dont les
-vainqueurs ignoraient l'existence. Par l'une
-d'elles, donnant sur la forêt, le trio sortit. Quelles
-précautions! quelles craintes! quels efforts! La
-neige alourdissait la marche, déjà si pénible,
-puis fondait à l'ourlet des jupes, glaçant jusqu'aux
-os les deux femmes. Un silence effarant
-planait sous les branches, dans l'atmosphère
-d'encre. Le moindre craquement y surprenait,
-<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>
-sinistre, faisant sauter le cœur. Un moment on
-désespéra de trouver l'ouverture de la caverne.
-Et la recherche était lente, avec ce blessé, que
-cependant, grâce aux ténèbres, ses compagnes
-ne voyaient pas blêmir de souffrance, et qui
-avançait vaillamment.</p>
-
-<p>—«Appuyez-vous contre cet arbre, monsieur,»
-dit la Louison. «Et que Mademoiselle se
-repose un instant. Je vais tourner cette butte. La
-grotte doit s'ouvrir de l'autre côté.</p>
-
-<p>—Si nous nous séparons, nous ne nous retrouverons
-plus,» observa Armande, qu'une angoisse
-étreignait, malgré sa bravoure.</p>
-
-<p>—«Mais si. Voilà la moitié de mes allumettes
-et l'un de mes rats-de-cave. Mais ne faites pas de
-lumière sans raison urgente. Et ne bougez pas.»</p>
-
-<p>Elle s'éloigna, vite effacée dans le noir. Michel
-et Armande restèrent seuls, immobiles, muets,
-dans les ténèbres. Le jeune homme n'avait pas
-dégagé son bras de celui de la jeune fille, mais il
-n'y prenait plus qu'un faible point d'appui, laissant
-peser tout son poids sur la main que soutenait
-l'arbre.</p>
-
-<p>Étrange situation pour cette fille de haute naissance,
-de jeunesse farouchement chaste!... Se
-trouver là, dans la nuit, presque enlacée à cet inconnu,
-et toute palpitante de la même périlleuse
-aventure! Était-ce la beauté de Michel Occana
-ou son dévouement à la France qui se peignait
-le plus vivement dans l'imagination enfiévrée
-<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>
-d'Armande? Jamais elle ne s'était sentie vivre
-d'une vie grisante et exaltée comme à cette minute.
-Ce n'était pas le froid qui faisait courir
-dans ses veines des ondes frissonnantes. L'ombre
-profonde, en voilant son regard, lui permettait
-de contempler le volontaire garibaldien. Ce
-qu'elle voyait de lui n'était, malgré l'étroite
-proximité, qu'une silhouette indistincte. Une
-pâleur attirante indiquait le visage. Mais voilà
-que, dans cette pâleur, une flamme soudain surgit.
-L'accoutumance aux ténèbres aiguisait les
-prunelles d'Armande. Elle apercevait maintenant
-les yeux magnifiques et doux de l'Italien. Ces
-yeux la pénétraient d'une ardeur trouble, inconnue.
-Ce qui en émanait, brûlure suave, n'avait
-jamais encore effleuré l'âme de cette vierge sauvage
-et sans beauté. Pour qu'elle inspirât la passion,
-celle que n'osaient courtiser les paysans, et
-qu'ignoraient ou dédaignaient les hommes de
-son monde, il fallait les hasards de cette nuit tragique,
-le désir brusquement allumé par ses allures
-de guerrière dans le cœur d'un aventurier de
-vingt-cinq ans, privé longtemps d'amour et que
-la mort guettait. Tous deux, de leurs yeux qui se
-distinguaient à peine, de leurs yeux de mystère,
-d'amour et d'ombre, dans la nuit, échangèrent
-quelque chose de plus inoubliable qu'un aveu et
-de plus aigu qu'un baiser. Cependant ils n'avaient
-pas dit un mot ni fait un mouvement lorsque
-la Louison revint.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span></p>
-
-<p>—«J'ai trouvé!...» chuchota-t-elle, haletante.
-«Venez avec moi.»</p>
-
-<p>Bientôt, ils s'enfoncèrent dans un dédale de
-galeries, creusées à travers l'épaisse couche de
-grès qui forme le sous-sol de ce pays et donna
-le nom au domaine. Ce nom de Solgrès, par
-son ancienneté, montre qu'une telle richesse
-géologique était connue et sans doute exploitée
-dans un temps fort lointain. Des carrières
-de Solgrès sont sans doute sortis ces blocs qui,
-avant le macadam, formaient les longues routes
-cahotantes dénommées «pavés du roi». La
-nature, l'industrie et peut-être aussi les nécessités
-des guerres civiles, ont percé ou étendu les
-couloirs souterrains qui se relient au parc de
-Solgrès par une issue soigneusement masquée.
-C'est là que venaient d'entrer l'émissaire de Garibaldi
-et ses deux compagnes. Tout de suite ils
-ressentirent le bien-être relatif de cet endroit sec
-et abrité, à la température douce de cave. A mesure
-qu'ils y avançaient, la tiédeur ambiante
-augmentait. Maintenant ils osaient faire de la lumière.
-Les petits cristaux du grès scintillaient sur
-la blancheur des murailles. Le sable fin formé
-par cette pierre pulvérisée était souple et chaud
-comme du velours pour leurs pieds transis et
-meurtris.</p>
-
-<p>Les jeunes femmes conduisirent Michel jusqu'à
-la porte de fer qui donnait accès dans le
-parc. Louise, comme femme du garde, en avait
-<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span>
-une clef. Elle l'introduisit dans la serrure et fit
-jouer le lourd battant.</p>
-
-<p>—«Si la neige fond, je viendrai vous voir
-par ici,» dit-elle.</p>
-
-<p>—«Donne cette clef à Monsieur,» ordonna
-sa maîtresse.</p>
-
-<p>Louise hésita, étonnée.</p>
-
-<p>—«Si un danger le menace du dehors, il
-pourra se réfugier chez nous.»</p>
-
-<p>Malgré sa confiance et sa pitié, la Louison
-trouvait grave l'abandon de cette clef à un inconnu.
-Cependant elle ne put qu'obéir.</p>
-
-<p>—«Nous allons,» dit Armande à Michel,
-«vous laisser des allumettes, des rats-de-cave,
-la gourde d'eau-de-vie, et ce châle que j'ai emprunté
-à Louison.»</p>
-
-<p>En parlant, elle l'ôtait de ses épaules.</p>
-
-<p>—«Je ne veux pas,» dit l'Italien.</p>
-
-<p>—«Et moi, je le veux,» insista M<sup>lle</sup> de Solgrès,
-avec un sourire qui para son visage d'une
-grâce inattendue.</p>
-
-<p>Déjà, elle portait ce rayon ineffable qui se
-pose avec l'amour sur le front des femmes, divinisant
-les plus belles et donnant du charme aux
-moins favorisées.</p>
-
-<p>On installa l'Italien dans une cavité, retirée
-comme une alcôve. Puis, malgré ses protestations,
-Armande et Louise promirent de faire immédiatement
-un autre voyage pour lui apporter
-quelques objets de première nécessité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span></p>
-
-<p>Les vaillantes créatures le firent comme elles
-l'avaient dit. Bravant une seconde fois presque
-les mêmes fatigues et le froid encore accru, elles
-revinrent une heure plus tard, avec une couverture,
-un panier de provisions, un réchaud à alcool,
-une cruche d'eau et un peu de linge.</p>
-
-<p>Avant de se retirer pour la nuit, Armande voulut
-encore une fois panser la blessure de Michel.
-Et, sans doute, il y eut à ses doigts légers quelque
-influence miraculeuse, car, lorsqu'elle fut partie,
-le volontaire garibaldien ne sentit plus la cuisson
-et le battement douloureux de sa blessure.
-Une autre fièvre éloigna de ses yeux le sommeil.
-Cependant, c'était un lit presque confortable
-que le sien, creusé dans le sable moelleux, sous la
-bonne épaisseur de la couverture et du châle,
-que le jeune homme ramenait autour de ses
-membres. Vraiment la couche était presque voluptueuse
-pour un soldat qui, depuis plusieurs
-jours, dormait à la belle étoile, et, la veille, sur
-une planche, dans un poste ennemi. Pourtant
-Michel Occana restait les yeux ouverts parmi ces
-ténèbres et ce silence, absolus comme au fond
-d'une tombe. Et il se disait:</p>
-
-<p>«Elle viendra tôt, demain, la noble fille. Quel
-caractère tout de même, chez une femme! Si
-Dieu le veut, je la ferai connaître à Garibaldi. Il
-verra en elle une sœur d'âme de son intrépide
-Anita.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="II" id="II"></a>II</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>LES BAISERS TRAGIQUES</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_d.jpg" alt="Lettre D." />
-</div>
-<p class="drop-cap">Des jours émouvants commencèrent
-pour Armande de Solgrès. La neige
-couvrait toujours le sol. Dans les salles
-d'apparat du château, de grands feux flambaient
-sans cesse, alimentés par les squelettes dépecés
-des plus beaux arbres du parc. Parmi la clarté
-dansante, de rudes silhouettes allaient et venaient,
-casquées et bottées, avec un laisser-aller plein
-d'arrogance. On entendait dans les escaliers des
-cliquetis de sabres et d'éperons. Le soir, il y avait
-des chants, des rires, des bruits de bombance, tout
-l'étalage d'une insultante sécurité. En haut, dans
-la très simple chambre où les châtelaines, la mère
-et la fille, s'étaient réfugiées, des échos montaient
-qui les faisaient à tout instant tressaillir et se
-<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>
-regarder avec douleur. M<sup>me</sup> de Solgrès, malade
-et s'enfonçant avec une âpre satisfaction dans une
-langueur qu'elle espérait mortelle, ne quittait
-pas son lit. Elle ne parlait pas, ne s'informait
-pas, ne demandait aucune nouvelle. Seuls ses
-yeux s'entretenaient parfois brièvement et lugubrement
-avec ceux de sa fille. Mais une telle
-détresse même n'unissait pas ces deux femmes.
-La mère, éprise de son rang, naguère uniquement
-occupée de son rôle mondain, ignorait
-tout de l'enfant rustique, rebelle aux grâces des
-salons. Elle l'avait toujours jugée laide, inéducable,
-et ne lui accordait qu'une affection distante,
-dédaigneuse. Si elle avait pu discerner
-quelque chose en cette nature si éloignée de la
-sienne, peut-être se fût-elle inquiétée du rêve
-qui dorait et embellissait les yeux de la jeune
-fille. Une exaltation dévorante faisait vivre mille
-fois à Armande chacune des heures immobiles.
-Tandis qu'elle semblait si calme à ce morne
-chevet, ou bien assise à sa broderie près du jour
-froid de la fenêtre, elle ne songeait qu'à son
-secret brûlant. Ce souterrain, là-bas, où elle
-cachait un homme... un héros!... Elle y était allée
-ce matin, avant que le jour se levât. Elle y retournerait
-tout à l'heure, quand descendrait la tristesse
-du soir. Mais les crépuscules, pour elle,
-n'avaient ni livides pâleurs, ni brumes glaciales.
-Elle ne sentait pas le froid, elle oubliait la pesanteur
-de tout l'attirail dont elle se chargeait à
-<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>
-chaque voyage pour apporter quelque bien-être
-dans la réclusion de son hôte.</p>
-
-<p>Le volontaire garibaldien n'avait pu repartir
-si tôt qu'il l'espérait. Sa blessure mettait du
-temps à se cicatriser. Puis, sa hâte maintenant
-n'était pas si grande. Quel homme de son âge,
-arrêté malgré lui par une si singulière aventure,
-n'en eût goûté la saveur romanesque, fût resté
-insensible à la sollicitude passionnée d'une fille
-héroïque et naïve. Lui, il ne la trouvait pas laide.
-D'ailleurs, elle ne l'était pas, quand elle accourait
-dans sa solitude, d'un pas élastique et hardi, et
-qu'il la voyait surgir dans son cercle étroit de
-lumière, toute rosée de froid, avec du givre sur
-la lourde auréole des cheveux fauves, les prunelles
-brillant d'enthousiasme et d'amour. Oh!
-comme le cœur de Michel battait, quand, après
-l'interminable attente, il croyait saisir un bruit
-furtif, la poussière craquante du grès criant sous
-une approche hâtive. Leur angoisse à tous deux
-aiguisait la joie de la rencontre. Armande avait
-toujours peur de ne pas le retrouver là. Michel
-se demandait si quelque accident, quelque surprise,
-ne le priverait pas brusquement de ces
-visites, dont chacune lui laissait un plus pénétrant
-souvenir.</p>
-
-<p>Un jour, la jeune fille arriva plus tard que de
-coutume et toute bouleversée d'émotion. Dans
-le bois, non loin de la caverne, elle avait rencontré
-deux soldats prussiens qui battaient les
-<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>
-taillis et semblaient examiner les moindres fissures
-du sol. Elle avait dû faire un grand détour
-pour ne pas éveiller leur attention.</p>
-
-<p>—«Ils avaient un chien avec eux et l'excitaient
-à chercher,» dit-elle.</p>
-
-<p>—«Bah!» s'écria Michel avec une feinte
-insouciance, «ils s'amusaient à débusquer des
-blaireaux ou des hérissons...</p>
-
-<p>—S'ils découvraient ainsi l'ouverture du souterrain?...»</p>
-
-<p>Le jeune homme eut un sourire et un geste
-vague.</p>
-
-<p>—«Le colonel qui loge ici n'oserait pourtant
-pas vous faire tuer, vous, un soldat?..» murmura-t-elle
-comme effrayée des mots qu'elle
-prononçait.</p>
-
-<p>—«Comment donc!» gouailla l'italien,
-«Vous croyez qu'il se gênerait? Je ne suis pas
-un belligérant. Où sont mes armes, mon uniforme?...
-Les Prussiens me condamneraient
-comme espion... J'ajoute qu'ils seraient dans
-leur droit.</p>
-
-<p>—Mon Dieu!...» gémit Armande.</p>
-
-<p>—«Le plus grand malheur,» dit Michel,
-«serait que la lettre de Garibaldi à Gambetta
-leur tombât entre les mains.</p>
-
-<p>—Voulez-vous me la confier?... Au moins
-jusqu'à ce que vous soyez en état de partir. Je
-connais, dans les caves du château, une cachette
-sûre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span></p>
-
-<p>—Non, mademoiselle, même pour vous le
-remettre, je ne me séparerai pas de ce papier.
-D'ailleurs je vais pouvoir reprendre ma route.
-Je suis sûr que demain...</p>
-
-<p>—Demain!...» répéta la voix défaillante
-d'Armande.</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Tous deux se regardaient
-à la clarté d'une petite lampe suspendue à la
-paroi. Et que de choses ils se dirent dans ce
-regard!</p>
-
-<p>—«Songez quel devoir glorieux et urgent
-me réclame,» reprit Michel. Et il poursuivit plus
-bas: «Mais... si vous le permettez, mademoiselle
-Armande... après la guerre, je reviendrai.</p>
-
-<p>—Oui,» dit-elle.</p>
-
-<p>Elle s'engageait toute par cette syllabe, car
-elle devinait ce qu'il avait voulu dire. Lui-même
-ne s'y trompa pas.</p>
-
-<p>—«Vous m'aimez donc?» demanda-t-il, haletant.</p>
-
-<p>Elle inclina la tête, craignant que, malgré la
-demi-obscurité, il ne vît un flot de sang rougir
-son visage jusque sous les racines des cheveux.
-Ignorante de toute coquetterie et même de toute
-grâce adroite, n'ayant jamais été courtisée avant
-de sentir éperdument la domination de l'amour,
-Armande restait interdite, aussi incapable de
-dissimuler ses sentiments que de les laisser
-entendre par des paroles. Mais jamais aveu passionné
-ne fut plus exaltant pour un homme que
-<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>
-la soudaine confusion de cette vaillante. La
-créature de sang-froid, de tranquille bravoure,
-presque pas assez femme dans la résolution
-hardie de ses paroles et de ses actes, demeurait
-devant lui toute tremblante et désarmée de tendresse,
-toute palpitante de pudeur.</p>
-
-<p>Il l'entoura de ses bras, d'abord avec une
-timidité caressante, puis avec une fièvre bien
-vite accrue, quand il sentit contre sa poitrine ce
-corps de jeune guerrière, qu'une existence active
-et simple, en pleine nature, avait modelé en
-vigueur comme le marbre d'une Diane antique.</p>
-
-<p>—«Armande,» lui chuchotait-il près de
-l'oreille, «ne craignez pas de m'aimer. Vous
-verrez que votre noblesse ne dérogera pas en
-épousant l'homme que je suis. Je vous dirai mes
-origines... Je vous raconterai ma vie. Elle est
-courte, mais vous ne la jugerez pas indigne de
-vous...</p>
-
-<p>—J'en connais assez,» dit-elle, relevant un
-visage radieux. «Accomplissez votre mission...
-Le service que vous aurez rendu à la France fera
-que même un comte de Solgrès sera fier de
-vous donner sa fille.</p>
-
-<p>—Ah! si vous saviez,» soupira Michel,
-«comme je vous vois cependant élevée au-dessus
-de moi!... Non pas tant par le rang, mais par
-l'âme... Vous êtes admirable sans le savoir...
-Jamais je n'ai vu faire le bien et braver le danger
-avec un plus parfait oubli de soi. Vous n'avez
-<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>
-pas l'air de vous douter que vous êtes extraordinaire...</p>
-
-<p>—Mais,» dit Armande sincèrement, «c'est à
-cause de la guerre que vous me voyez ainsi.
-Vous serez peut-être désappointé plus tard, car
-je ne suis guère brillante comme jeune fille du
-monde. Depuis mon enfance, j'ai toujours reçu
-plus de remontrances que de compliments.</p>
-
-<p>—Peut-être personne ne vous a-t-il comprise,»
-prononça Michel.</p>
-
-<p>Quelle douceur d'accent il mit dans ces mots!
-De quel profond regard il les accompagna!...
-Et tout à coup, voici que des perspectives imprévues
-s'éclairèrent dans l'âme d'Armande. La
-mélancolie de sa jeunesse, son isolement de
-cœur, qui la rendaient indomptée et sauvage, la
-ressaisirent avec un sens plus clair, et la noyèrent
-d'attendrissement. Mais aussi, quelque chose de
-triomphant et de suave émanait de l'heure présente,
-comme une aube de merveilleux avenir.
-C'est vrai que nul ne s'était incliné tendrement
-vers le secret de son âme. Comprise... Elle serait
-enfin comprise. Et déjà elle était aimée!... Dans
-l'élan de tout son être—ivresse d'âme plus
-encore que de sens—vers celui qui lui parlait
-le divin langage, Armande resserra involontairement
-l'étreinte par un mouvement d'inconscient
-abandon...</p>
-
-<p>A ce moment, un bruit vague parvint jusqu'à
-cette retraite de silence. Les deux jeunes gens
-<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>
-tressaillirent. Serrés l'un contre l'autre, ils écoutaient...
-Le sang battait violemment dans leurs
-artères, plutôt d'exaltation que de crainte, car
-ils se sentaient prêts à tout braver, et presque
-avides de quelque péril qui les eût réunis plus
-étroitement, fût-ce dans la mort. Une seconde
-fois, plus distinct encore, le son leur parvint.
-C'était un aboiement, auquel succéda un appel
-de voix humaine.</p>
-
-<p>—«Le chien!...» murmura la jeune fille.
-«C'est le chien... Ce sont eux!»</p>
-
-<p>Elle n'avait pas besoin de désigner plus nettement
-les soldats ennemis qu'elle avait rencontrés.</p>
-
-<p>—«Ce maudit animal a peut-être flairé votre
-piste,» dit l'Italien d'une voix étouffée.</p>
-
-<p>—«Alors nous sommes perdus. Éteignez...
-Éteignez la lumière!...»</p>
-
-<p>Michel obéit. La nuit se fit, la nuit opaque et
-sans reflet des cryptes éternellement ténébreuses.
-Bientôt un silence non moins profond s'y ajouta.
-Les aboiements lointains s'étaient tus. On ne
-sait quel écho de la colline les avait fait paraître
-beaucoup plus proches qu'ils n'étaient en réalité.
-Peut-être une fissure du sol avait-elle causé cette
-illusion d'acoustique. Aucun danger immédiat
-ne menaçait Michel et Armande. Leur solitude
-était absolue, si loin de toute pensée qui pût
-s'inquiéter d'eux dans ce lieu étrange. Mais trop
-d'émotions surhumaines, tragiques et douces,
-<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>
-affolaient ces deux jeunes êtres. Un vertige
-emporta leurs cœurs. Leurs lèvres se joignirent.
-Michel ne ralluma pas la lampe.</p>
-
-<hr class="sect" />
-
-<p>Vers la même heure, Louise Bellard, assise
-dans la salle à manger de sa maison de garde,
-cousait une chemise de layette. C'était la première
-taille, si petite, semblable à une brassière
-de poupée, avec l'ouverture dans le dos. La
-Louison étalait sur son genou ce chiffon, plus
-merveilleux pour elle qu'un pourpoint de roi.
-Elle avait un sourire sur les lèvres et des larmes
-dans les yeux.</p>
-
-<p>«Ah! si seulement je pouvais lui faire savoir
-que nous aurons un enfant!» soupira-t-elle, pensant
-à son mari, son Lucien, qu'une telle espérance
-eût réjoui là-bas parmi les fatigues, le
-froid, les privations, le danger. «Le verra-t-il
-jamais?...» Un sanglot la secoua. Mais elle se
-domina vite, essuya brusquement ses yeux et
-reprit son travail. «Si mademoiselle Armande
-me voyait, elle me trouverait lâche, pour sûr...
-Elle est si courageuse, mademoiselle Armande...
-En voilà une qui n'use pas ses yeux à pleurer.
-«A quoi ça sert-il?» qu'elle me fait, avec sa
-drôle de manière de vous bousculer quand, au
-fond, elle vous plaint. Elle a pourtant son père
-et son frère exposés, elle aussi. Quand je pense
-qu'elle n'a jamais voulu que j'aille à sa place
-porter les provisions à ce brave cœur d'Italien!
-<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>
-«Y a du danger, c'est pas ton affaire, dans ta
-position,» qu'elle me dit. «Tu dois songer à ton
-enfant». Et c'est qu'il n'y a pas à lui désobéir...»</p>
-
-<p>Comme la Louison monologuait de la sorte,
-elle eut un sursaut. Quelque chose de noir venait
-de glisser sur le blanc de la neige au dehors.
-Elle leva les yeux, guetta un instant, et presque
-aussitôt aperçut un homme qui arpentait en
-flânant l'espace découvert devant sa maison.</p>
-
-<p>«Le colonel prussien!...» s'exclama-t-elle
-intérieurement. «Qu'est-ce qu'il vient faire dans
-le fond du parc, ce sale oiseau-là? Il fume son
-cigare, Dieu me pardonne! Tu ne pourrais pas
-aller empester et cracher ailleurs, espèce de gros
-goret?...»</p>
-
-<p>Cette représentation ne fut, d'ailleurs, pas
-émise à voix haute. Mais, à travers les carreaux,
-la Louison lança au chef ennemi un regard de
-haine plus expressif que sa naïve injure. Il ne
-manqua pas de s'en apercevoir. N'était-il pas
-venu rôder dans ce coin du parc exprès pour
-guetter la gentille paysanne? Il observait donc
-la maison rustique et reçut en plein l'éclair agressif
-de deux yeux noirs. Cette vivacité d'expression
-embellissait d'ailleurs le visage aux traits réguliers,
-mais un peu terne, de la jeune femme.
-Avec ses sombres cheveux plantés bas et ses
-lèvres d'une pourpre saine, où sinuait la répulsion,
-elle semblait une figure symbolique. C'était
-le type de la Française du peuple, c'est-à-dire
-<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>
-la meilleure image de la Patrie, dans son désespoir
-et sa révolte en face de l'invasion victorieuse.
-L'officier prussien sentit plus âprement la
-brûlure de convoitise qui lui enfiévrait le sang
-depuis quelques jours. C'était un colosse brandebourgeois,
-aux cheveux et à la moustache couleur
-de paille. Ses muscles, empâtés de bière
-allemande, faisaient craquer le drap de son uniforme,
-tandis que, sous son casque à pointe, son
-visage flambait d'une couperose, allumée par les
-vins français. Il envoya à Louise Bellard une œillade
-et un sourire.</p>
-
-<p>Elle se détourna, tandis qu'un tremblement
-l'agitait à l'idée du souterrain tout proche.</p>
-
-<p>«Heureusement,» se dit-elle, «aucune trace
-n'y peut conduire. Que nous avons bien fait de
-ne point passer par là!... Mais si l'Italien, qui a
-la clef, avait l'imprudence d'entr'ouvrir seulement
-la porte, il pourrait être aperçu par ce sac
-de choucroute.»</p>
-
-<p>Cette idée cassait les membres de la Louison.
-Une faiblesse la rabattit sur sa chaise. Aussi faillit-elle
-s'évanouir d'émoi quand soudain un coup
-discret fut frappé à sa porte. Quelque chose
-d'insinuant et de suppliant dans cet appel lui fit
-imaginer que le soldat de Garibaldi, assez fou
-pour être sorti de son refuge, lui demandait asile.
-Elle retrouva la force de s'élancer. Elle ouvrit...</p>
-
-<p>Le colonel prussien pénétra sans façon dans la
-chambre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span></p>
-
-<p>—«<i>Fulez-fus</i> donner moi une allumette? Mon
-cigare il s'est <i>édeint</i>,» dit-il.</p>
-
-<p>—«Il y en a là, sur le poêle... Prenez-en vous-même,
-puisque tout vous appartient ici,» répliqua-t-elle,
-farouche.</p>
-
-<p>Elle avait fait trois pas en arrière et se tenait
-toute droite, blanche comme la petite chemise
-de la layette, qu'elle gardait entre les doigts.</p>
-
-<p>—«<i>Tute</i> m'appartient?...» reprit l'Allemand.
-«Ah! je le <i>futrais</i>»!... Il s'avança, les mains agitées,
-les yeux luisants. «Je <i>futrais</i> que le plus
-cholie chose ici m'appartiendrait...»</p>
-
-<p>Impossible de se tromper sur le sens de ses
-paroles et la violence de son désir.</p>
-
-<p>—«Si c'est de moi que vous parlez, vous ne
-m'aurez pas!...» cria Louise éperdue, cherchant
-autour d'elle une issue ou une arme. Mais elle se
-reprit et d'une voix plaintive: «Vous ne ferez
-pas cela!... Vous ne serez pas lâche avec une
-femme, vous, un militaire!...» supplia-t-elle.
-«Vous êtes un officier, vous ne vous conduirez
-pas comme une bête fauve!...»</p>
-
-<p>Le visage enflammé du Prussien pâlit un peu.
-Il hésita, puis il partit d'un gros rire.</p>
-
-<p>—«Mais non... mais non... pas une bête
-fauve. Un homme amoureux... voilà tout. <i>Fus</i>
-êtes charmante quand <i>fus</i> êtes encolérée ainsi.
-<i>Fus</i> êtes plus <i>cholie</i>, <i>safez-fus</i>, que la demoiselle
-du château.»</p>
-
-<p>Il pensait la flatter, elle, une inférieure, par
-<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>
-cette comparaison. Mais elle s'indigna d'entendre
-toucher à Armande.</p>
-
-<p>—«La demoiselle du château!... Il n'y a pas
-une femme dans toute l'Allemagne qui vaille
-seulement son petit doigt.»</p>
-
-<p>La gaieté du colonel brandebourgeois s'épanouit.</p>
-
-<p>—«<i>Gut!... Gut!</i>...» répétait-il en s'esclaffant.
-«Ces Françaises, elles ont de l'esprit! Des vrais
-petits diables!... Savez-vous une chose, mademoiselle?...</p>
-
-<p>—Appelez-moi «madame». Je suis mariée.</p>
-
-<p>—Ah!» fit l'Allemand soudain refroidi, avec
-un regard involontaire vers une porte du fond.</p>
-
-<p>—«Oh! n'ayez pas peur, mon mari n'est pas
-là... Il est allé se battre contre vous autres,» reprit
-la femme du garde avec une véritable dignité.</p>
-
-<p>—«Ça, c'est la guerre,» dit l'officier, en
-haussant les épaules. «Et alors, cette <i>betite</i>, elle
-aime son mari?...» ajouta-t-il en voulant lui
-prendre le menton.</p>
-
-<p>Elle eut un haut-le-corps en arrière.</p>
-
-<p>—«Oui, je l'aime, mon mari,» déclara-t-elle
-avec force.</p>
-
-<p>—«Bah!... il s'amuse avec les filles des villages
-où il passe.</p>
-
-<p>—Tant mieux!» s'écria-t-elle dans une espèce
-de rire sanglotant, «car ça prouverait qu'il n'est
-pas mort.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span></p>
-
-<p>L'officier allemand la considéra d'un air moins
-brutal. Soit qu'en lui un peu de pitié se fût émue,
-soit que l'attitude de cette femme, sa défensive
-résolue, sa tristesse, eussent tempéré momentanément
-l'effervescence passionnée qui l'avait
-amené là.</p>
-
-<p>—«Allons,» fit-il d'un ton bon enfant, «si
-vous êtes <i>chentille</i>, on s'en occupera, de votre
-mari. On pourrait peut-être vous en faire avoir
-des nouvelles.»</p>
-
-<p>Louise joignit les mains.</p>
-
-<p>—«Oh! monsieur l'officier... Vous voudriez
-bien?» demanda-t-elle.</p>
-
-<p>—«<i>Barpleu!</i>...»</p>
-
-<p>Elle eut la candeur de croire que l'existence de
-ce mari, révélée au colonel prussien, détournerait
-à jamais celui-ci de son entreprise galante.
-Et la candeur non moins grande de penser qu'il
-pouvait découvrir le sort d'un pauvre pioupiou
-français dans cette mêlée formidable de deux
-peuples.</p>
-
-<p>—«Je vais vous écrire son nom... son régiment,
-monsieur l'officier... le temps de trouver
-du papier, une plume...»</p>
-
-<p>Elle devenait empressée, presque souriante,
-les yeux adoucis.</p>
-
-<p>La tentation, chez l'homme, se réveilla plus
-aiguë. Seulement il doutait de réussir par la force.
-Il eut recours à l'astuce.</p>
-
-<p>—«Vous m'apporterez les renseignements
-<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>
-ce soir, au château,» dit-il. «Je ne puis pas attendre.»</p>
-
-<p>Louise se retourna, les bras tombés.</p>
-
-<p>—«Mais oui,» reprit-il, en fixant sur elle un
-regard plus explicite sans doute qu'il ne voulait.
-«Venez au château vers neuf heures, après
-dîner... Je vous promets de m'occuper de votre
-mari. S'il se trouve en Allemagne, je veillerai à ce
-qu'il soit bien traité et mis en liberté le plus tôt
-possible.»</p>
-
-<p>Elle demeurait figée.</p>
-
-<p>—«Vous entendez, la <i>cholie prunette</i>?</p>
-
-<p>—Oui, monsieur l'officier.</p>
-
-<p>—Et vous viendrez?»</p>
-
-<p>Elle fit un effort:</p>
-
-<p>—«Oui... monsieur l'officier.»</p>
-
-<p>Quand il fut parti, non sans lui avoir envoyé
-un baiser du pas de la porte, avec sa lourde galanterie
-germanique, Louise resta douloureusement
-pensive.</p>
-
-<p>«Si c'était vrai... S'il me donnait des nouvelles
-de mon Lucien. S'il empêchait qu'on le maltraite,
-là-bas, dans les forteresses de son maudit
-pays...» Un frisson la parcourut toute. «Oh!
-ce serait payer la chose trop cher! quelle abomination!»</p>
-
-<p>Elle se remit au travail de sa layette. Mais son
-aiguille, maintenant, courait moins vite. La joie
-mélancolique qui, tout à l'heure, lui mettait un
-sourire aux lèvres en même temps que des larmes
-<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>
-aux yeux, avait disparu. Ses paupières étaient
-sèches, sa bouche se crispait avec amertume. Un
-horrible débat se livrait en elle.</p>
-
-<p>Le soir, vers neuf heures, la Louison sortit.
-Dehors, un souffle moite l'enveloppa. Le vent
-soufflait du sud. La neige commençait à fondre.
-C'était le dégel. La femme du garde rentra, pour
-glisser ses pieds chaussés de feutre dans des
-socques de bois. Puis elle se dirigea vers le château.
-Le long des allées, une obscurité d'encre
-traînait sous le ciel bas. Le sol spongieux s'écrasait
-sous ses semelles. Les arbres en s'égouttant
-laissaient parfois tomber comme une larme sur
-son visage.</p>
-
-<p>Elle arriva devant la terrasse et vit les croisées
-du rez-de-chaussée lumineuses, comme le soir où
-elle venait chercher M<sup>lle</sup> Armande pour la conduire
-auprès de l'Italien. Louise gravit les marches
-du perron. Mais le bruit de ses socques sur
-la pierre l'interloqua. En deux coups de pied, elle
-s'en débarrassa et traversa la terrasse, ne sentant
-pas que ses chaussons se trempaient sur les dalles
-ruisselantes. S'arrêtant devant une fenêtre, elle
-regarda dans l'intérieur. C'était l'un des salons,
-qui servait de salle à manger au colonel. Celui-ci
-était encore à table, avec deux officiers subalternes.
-Tous trois fumaient, buvaient des liqueurs,
-devisaient avec une gaieté épaisse, dans le débraillement
-de leurs uniformes, car la digestion
-les échauffait, et la cheminée, bourrée de bois,
-<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>
-flambait comme si la température ne se fût pas
-attiédie. Les ceinturons glissaient des tailles massives.
-Les faces rougeoyaient. Les bottes crottées
-se posaient sur les soies anciennes des petites
-chaises délicieuses. On voyait les éperons crever
-le tendre tissu.</p>
-
-<p>Ces hommes-là, bientôt, sans doute, rentrés
-chez eux, se sangleraient et se redresseraient
-pour des dîners de gala. Ils diraient des fadeurs
-aux dames, s'extasieraient devant des mobiliers
-de style, et sembleraient tirer leur plus grand
-plaisir des raffinements de l'élégance mondaine,
-de la discrétion des causeries, de l'arrangement
-artistique du cadre. Ici, le fond de nature éclatait
-dans la joie des contraintes abolies, de la civilisation
-bafouée, de l'art livré à l'ordure. Ces gens
-du monde—car c'en étaient—ne goûtaient,
-dans leur victoire, que l'ignoble délice de s'affranchir
-des lois du monde, de donner cours à
-la bestialité tenue en laisse depuis leur naissance.
-Le goût instinctif de destruction, inné chez tout
-être humain, en se satisfaisant, libérait en eux la
-sauvagerie primitive. Ils souillaient ou brisaient
-des meubles qu'ils eussent admirés dans un musée,
-fendaient des tableaux dont ils auraient
-vanté la poésie dans une exposition, se vautraient
-sur des étoffes dont la délicatesse les eût fait
-s'extasier devant un connaisseur. Tant il est vrai
-que presque tout est convention dans la politesse
-sociale, et comédie dans la subtilité des sensations
-<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>
-dont se targuent les foules cultivées. Mais bénis
-soient les artistes, qui jettent cette parure somptueuse
-sur les laideurs de la grossièreté humaine!
-Et louées à jamais soient la vanité et la mode,
-qui contraignent les plus réfractaires à s'en
-parer!</p>
-
-<p>Louise ne réfléchissait pas si loin. Elle frémissait
-de dégoût et de haine devant cet étalage de
-brutalité soldatesque. Surtout elle s'hypnotisait
-d'aversion devant le colonel. Elle regardait sa
-face empourprée, sous les cheveux pâles, ses prunelles
-vacillantes entre les paupières alourdies,
-sa bouche odieuse bavant dans un rire le jus d'un
-cigare, ses mains énormes, la saillie débridée de
-son ventre sous l'uniforme entr'ouvert. Elle était
-venue jusqu'ici à l'appel de cet homme-là! Était-ce
-possible?... Pour son mari!... Mais son mari,
-son Lucien, préférerait cent fois la mort. Elle
-avait eu l'idée de cette soumission monstrueuse,
-elle, la Louison, qui portait aux profondeurs de
-son être l'enfant de son amour, le fils de l'absent,
-de celui qui, peut-être, mourait à cette heure
-par le fait même d'hommes tels que celui-ci, vêtus
-de cet uniforme, coiffés de ce casque, dont
-elle voyait luire la forme agressive et abhorrée!...
-Elle eut un cri étouffé, s'ébroua toute, comme
-pour secouer une effroyable souillure, et se détournant,
-courut, glissa ses pieds trempés dans
-ses sabots, puis s'enfuit dans la nuit, parmi la
-neige, en déroute, sous les pleurs des arbres, vers
-<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>
-la petite maison où palpitaient, chauds encore,
-les baisers de son Lucien.</p>
-
-<p>A ce moment, le colonel brandebourgeois disait
-à ses subalternes, dans le plus pur allemand:</p>
-
-<p>—«Et maintenant, les enfants, vous allez me
-ficher la paix. J'attends la visite de la petite jardinière
-aux cheveux noirs. Une Française pure
-race, celle-là. Ça frétille et ça riposte, et ça a le
-diable sous la peau... C'est souple et vif comme
-une anguille... Depuis que je l'ai approchée cet
-après-midi, j'en ai du salpêtre dans les veines.
-Allez vous promener où vous voudrez. Mais si
-vous la rencontrez, pas de blague, hein?... Elle
-est à moi... La part du chef... Et si elle crie un
-peu, tâchez de ne pas entendre.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="III" id="III"></a>III</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>L'ARRÊT DU DESTIN</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_l.jpg" alt="Lettre L." />
-</div>
-<p class="drop-cap">La blessure de Michel était suffisamment
-cicatrisée pour qu'il se remît en route.
-Et même ce garçon énergique n'eût
-pas attendu que la guérison fût aussi complète
-s'il n'avait eu la plus irrésistible des raisons pour
-reculer son départ. Maintenant que la neige avait
-fondu, ne risquant pas de déceler les traces compromettantes,
-la communication devenait plus
-facile entre le souterrain et le château. M<sup>lle</sup> de
-Solgrès n'avait plus à faire le grand détour extérieur
-par le bois. En un instant, elle traversait le
-parc, s'enfonçait dans le ravin broussailleux, découvrait
-parmi les ronces la porte de fer, si bien
-dissimulée sous une couche de terre et de plantes
-<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span>
-grimpantes... Elle mettait la clef dans la serrure...
-Jamais elle n'avait besoin de tourner le pène. Le
-battant s'écartait comme de lui-même. Quelqu'un
-était là, toujours, à toute minute... A peine
-s'était-elle glissée dans l'ouverture, que deux
-bras aimants se refermaient autour d'elle... Et
-tout aussitôt le premier baiser dissipait miraculeusement
-les craintes, les hésitations, l'angoisse
-confuse, dont elle frissonnait tout à l'heure le
-long du chemin. D'ailleurs, ce n'était pas du remords
-qu'éprouvait Armande. Son esprit simple,
-sa nature inculte et droite, tenus à l'écart des
-subtilités sociales, ne pouvait concevoir qu'il y
-eût du mal à suivre jusqu'au bout un sentiment
-aussi absolu que celui qui l'entraînait vers Michel.
-«Puisque je suis certaine d'être née pour l'aimer
-et lui donner le bonheur, puisque je n'ai plus
-désormais que ce but dans ma vie, l'hypocrisie,
-le mensonge, la faute, consisteraient à me refuser
-à lui. Dussé-je subir plus tard la honte et les
-pires souffrances, je resterai fière d'avoir été
-choisie par la destinée pour être la récompense
-de son héroïsme, de son dévouement à la
-France.» Voilà comment raisonnait la jeune
-fille. L'enthousiasme et l'amour gonflaient son
-cœur ardent. Et comment n'aurait-elle pas adoré
-l'être charmant, beau et aventureux, qui tremblait
-d'une émotion si tendre quand il la tenait
-contre son cœur, et qui, depuis la première rencontre
-de leurs lèvres, avait su la rassurer en lui
-<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span>
-dévoilant une âme éclatante de loyauté et si délicieusement
-pénétrée de reconnaissance!...</p>
-
-<p>Le matin du jour où l'Italien devait partir,
-M<sup>lle</sup> de Solgrès, en sortant du souterrain, vint
-trouver Louise Bellard.</p>
-
-<p>—«Écoute...» lui dit-elle. «C'est aujourd'hui
-qu'il nous quitte.»</p>
-
-<p>Elle n'avait pas besoin de le nommer. Depuis
-presque une quinzaine que le volontaire garibaldien
-était leur hôte secret, les deux femmes
-n'avaient eu l'imagination occupée que de lui.
-Et la Louison n'était pas sans avoir pénétré les
-sentiments de sa jeune maîtresse.</p>
-
-<p>—«Oui,» reprit M<sup>lle</sup> de Solgrès. «J'ai bien
-peur qu'à sa première marche forcée, la blessure
-ne se rouvre. Mais il ne pense qu'à son devoir.
-Et ce n'est pas à moi de lui dire qu'il a tort.</p>
-
-<p>—Dieu vous bénira tous les deux, mademoiselle.</p>
-
-<p>—Puisse-t-il nous réunir bientôt!» murmura
-l'amoureuse.</p>
-
-<p>C'était une confidence. Louise en profita pour
-s'écrier:</p>
-
-<p>—«Ah! mademoiselle, vous êtes faits l'un
-pour l'autre.</p>
-
-<p>—Ma bonne Louison, tu vas me rendre un
-service. Cet après-midi, avant son départ, monsieur
-Michel viendra ici, chez toi. Moi, je l'y
-rejoindrai. Tu nous laisseras seuls... Pense donc
-que nous ne nous sommes pas vus à la lumière du
-<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span>
-jour depuis que nous nous sommes liés du plus
-éternel des liens. Oui, maintenant, tu peux être
-certaine de ce que tu avais sans doute deviné.
-Nous sommes des fiancés, Louise...» Armande
-rougit et ajouta plus bas: «Des époux.»</p>
-
-<p>—Mademoiselle,» dit Louise, «ma maison
-est la vôtre, comme tout ce qui m'appartient, et
-comme ma vie elle-même, s'il vous la faut. Mais
-n'est-ce pas bien imprudent de vous rencontrer
-ici?...</p>
-
-<p>—Cinq minutes seulement, Louise!... Pas
-plus. Le temps de voir ses chers yeux à la face
-du ciel, d'y lire mon bonheur et ses serments.</p>
-
-<p>—Mademoiselle, ne vous ai-je pas dit que le
-chef prussien était venu rôder par ici?</p>
-
-<p>—Une seule fois, n'est-ce pas? Avant-hier?...</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>—Il n'a pas reparu?</p>
-
-<p>—Non.</p>
-
-<p>—Eh bien! il n'y a guère de chance pour
-qu'il dirige encore sa promenade de ce côté,» fit
-M<sup>lle</sup> de Solgrès. «Le dégel a tellement détrempé
-ces allées éloignées du parc!...»</p>
-
-<p>Une invincible réserve empêcha Louise d'en
-expliquer davantage à la jeune châtelaine. Après
-tout, c'est vrai, le colonel allemand paraissait oublier
-son caprice. Et ce caprice révoltait trop
-l'honnête paysanne pour qu'il ne lui répugnât
-pas d'en parler.</p>
-
-<p>—«De toutes façons,» reprit-elle, «je ferai
-<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>
-le guet, et monsieur Michel disparaîtrait à la
-moindre alerte. Il se cacherait dans ma chambre
-du fond. Ces chacals n'ont pas fouillé ma pauvre
-petite bicoque. Ils ne s'en aviseront pas aujourd'hui.</p>
-
-<p>—Voilà ce que tu feras, Louise. A trois
-heures, tu t'avanceras jusqu'à la crête du ravin.
-Monsieur Michel entr'ouvrira la porte de fer. Si
-tu te mets à chanter, il rentrera immédiatement
-et ne bougera plus. Si tu lui fais signe qu'il peut
-venir, il te suivra chez toi. Je m'y trouverai ou
-j'arriverai aussitôt. Une demi-heure plus tard,
-nous nous serons dit adieu, et il sera loin. Est-ce
-entendu?</p>
-
-<p>—Comptez sur moi, mademoiselle.</p>
-
-<p>—D'ailleurs,» ajouta encore Armande, «le
-seul danger serait que les Prussiens le surprissent
-quand il sortira du souterrain. Dans le parc ou
-chez toi, s'ils l'aperçoivent un instant, cela ne
-peut pas leur porter ombrage. Il marche comme
-tout le monde, à présent, sa blessure n'éveillera
-donc pas les soupçons. Il n'a pas d'arme sur lui...
-Lors de sa récente arrestation, on lui a pris son
-revolver. Quant à la lettre, elle est fixée dans
-la tige de son autre botte, et parfaitement dissimulée
-sous ce morceau de cuir que tu nous as
-procuré toi-même...»</p>
-
-<p>Louise hocha la tête.</p>
-
-<p>—«On le trouverait bien jeune pour ne pas
-être au régiment...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span></p>
-
-<p>—Il est étranger.</p>
-
-<p>—Un trop beau monsieur pour les vêtements
-qu'il porte... Les Prussiens ne le prendraient pas
-pour un gars du pays.</p>
-
-<p>—Tu m'épouvantes!... Mais c'est qu'il en
-rencontrera, des Prussiens, par les routes.</p>
-
-<p>—Vous savez bien, mademoiselle, qu'il marchera
-surtout la nuit. Ayez bon espoir. Tours
-n'est pas si loin. Pourvu seulement qu'avec tant
-de retard, sa mission ne soit pas devenue inutile!»</p>
-
-<p>Inutile ou non, Michel Occana était bien résolu
-à l'accomplir. Il s'agissait de la France, deux
-fois aimée désormais, puisque c'était la patrie
-d'Armande. Et il s'agissait d'un ordre donné par
-Garibaldi, son chef adoré, son dieu. Aussi quand
-le jeune homme sortit du souterrain, quand il
-aperçut la silhouette attentive de la Louison, et
-reconnut le signal rassurant, ce fut dans un élan
-de joie héroïque qu'il bondit sur la pente du ravin,
-en atteignit le bord et salua le soleil,—un
-frileux soleil d'hiver,—qui lui sembla radieux
-comme la liberté, la gloire et l'amour, pour lesquels
-battait son cœur.</p>
-
-<p>—«Prenez garde, monsieur,» observa Louise,
-«votre jambe n'est peut-être pas bien solide.»</p>
-
-<p>Il sourit. Et devant le charme de ce sourire,
-prise un peu, elle aussi, à cette grâce virile du
-bel Italien, la paysanne comprit le doux égarement
-de sa jeune maîtresse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span></p>
-
-<p>—«Monsieur,» dit-elle timidement, «mademoiselle
-de Solgrès est la meilleure des créatures
-du bon Dieu.</p>
-
-<p>—Elle en sera la plus heureuse, s'il ne tient
-qu'à moi,» s'écria Michel avec une sincérité
-d'accent qui lui valut immédiatement la confiance
-de Louison.</p>
-
-<p>—«N'est-elle pas encore là?» dit-il avec un
-vif regard dès qu'on eut atteint le seuil de la
-maison du garde.</p>
-
-<p>—«Oh! soyez tranquille, elle ne tardera pas,»
-répliqua la rustique confidente, non sans une intention
-de finesse.</p>
-
-<p>Comme son hôte allait et venait dans la
-chambre d'un pas impatient, elle lui dit:</p>
-
-<p>—«Asseyez-vous dans ce coin sombre. Mieux
-vaut ne pas attirer l'attention, si quelque indiscret
-venait à passer.»</p>
-
-<p>Puis, pour lui faire perdre la notion des minutes,
-elle étala devant lui le contenu d'un bissac
-préparé à son intention, lui montrant qu'elles
-avaient pensé à tout, avec Mademoiselle, et qu'il
-y avait du vieux cognac dans la gourde, du jambon
-exquis entre les tranches de pain, et des tablettes
-au sublimé pour fabriquer instantanément
-une solution antiseptique.</p>
-
-<p>—«Comment se fait-il qu'Armande ne vienne
-pas?» murmura le jeune homme, qu'un brusque
-pressentiment venait d'étreindre.</p>
-
-<p>La Louison s'approcha de la fenêtre... Mais
-<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>
-aussitôt, d'un mouvement effaré, elle se rejeta en
-arrière.</p>
-
-<p>—«Cachez-vous!... Mon Dieu!... Cachez-vous!...
-Les voilà!...» souffla-t-elle.</p>
-
-<p>En même temps, preste et résolue, elle ouvrait
-une porte, poussait Michel vers l'intérieur.</p>
-
-<p>—«Là... derrière les rideaux du lit... Ne remuez
-pas... N'avancez pas... La porte est vitrée...
-Soyez tranquille... Je les éloignerai... Ils ne viennent
-pas pour vous.»</p>
-
-<p>Après un premier instant d'effroi, Louise, en
-effet, qui avait reconnu le colonel faisait cette
-réflexion:</p>
-
-<p>«Cet enragé-là n'a que sa marotte en tête. Il
-va me conter son boniment... Je lui promettrai
-tout ce qu'il voudra pour le faire partir. Nous
-verrons bien ensuite.»</p>
-
-<p>Elle ne se trompait pas. Bien qu'elle eût aperçu—ou
-cru apercevoir, dans son saisissement—plusieurs
-casques à pointe, l'officier supérieur
-prussien apparut seul,—d'ailleurs, sans avoir
-pris la peine de frapper.</p>
-
-<p>«Voilà donc,» pensait Louise, «pourquoi
-Mademoiselle ne se montrait pas. Elle aura vu ce
-coco-là sortir du château et s'enfoncer dans le
-parc... Elle n'aura pas voulu lui donner l'éveil.
-Mais quel sang elle doit se faire si elle s'est aperçue
-qu'il venait ici!...»</p>
-
-<p>La paysanne se préoccupait des autres plus
-que d'elle-même. Trop femme d'ailleurs, malgré
-<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>
-sa rusticité, pour ne pas supposer qu'elle allait
-faire tout ce qu'elle voudrait d'un homme aveuglé
-par le désir. Pourtant, aux premiers mots de
-l'Allemand, elle se sentit panteler de terreur.</p>
-
-<p>—«Eh <i>pien, la pelle</i>,» jargonna-t-il, «on
-s'est donc moqué de moi l'autre jour?... On a
-donc cru qu'un colonel de l'armée royale de
-Prusse, ça se traitait comme un rustre, un laboureur
-de France?... Vous faites erreur, ma petite.
-Pour qui vous prenez-vous?... De plus grandes
-dames que vous n'ont pas fait tant de façons
-depuis que je me promène dans votre beau
-pays.</p>
-
-<p>—Ça n'est pas vrai!»</p>
-
-<p>Le démenti jaillit des lèvres frémissantes de
-Louise, sans qu'elle en eût mesuré l'imprudence.
-La phrase abominable de l'Allemand l'avait cinglée
-toute, dans sa solidarité de femme française,
-et plus loin encore, plus avant dans sa douleur,
-par le rictus dont il soulignait l'allusion à cette
-«promenade» dans le «beau pays»... Maintenant,
-elle se taisait, droite, blême, la haine et le
-désespoir dans les yeux. Le Prussien, sans se fâcher,
-la regarda. Et l'ignominie de ce regard était
-insoutenable, car il contenait tout ce que la convoitise
-de l'homme, la morgue du maître, l'ironie
-du vainqueur, peuvent avoir d'outrageant
-pour la pudeur d'une femme et pour la plus élémentaire
-dignité d'une créature humaine.</p>
-
-<p>—«Va, va... Injurie-moi,» fit le soudard.
-<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>
-«Tu me plais comme ça... Tu as plus de chic,»
-ajouta-t-il, exprimant, par ce mot, qu'il était fier
-d'employer, l'espèce de beauté plus haute dont
-l'indignation revêtait l'humble femme.</p>
-
-<p>D'un geste tranquille, comme pour s'installer
-dans le logis, il déboucla son ceinturon, et se
-débarrassa de son sabre, qu'il posa en travers de
-la table. Il ôta également son casque.</p>
-
-<p>—«Tu t'es promise... Tu ne te refuseras pas.
-Tu es à moi,» prononça-t-il en s'avançant vers
-Louise.</p>
-
-<p>Elle recula, les yeux élargis, folle d'angoisse.
-Que faire?... Allait-elle devenir la proie de cette
-brute, sans un cri, sans une révolte, sans une tentative
-de fuite, parce que tout, sauf sa soumission,
-risquait de livrer celui qui s'abritait sous
-son toit?... Dans sa retraite éperdue, elle songeait
-encore à le sauvegarder. Car, au lieu de se
-réfugier dans sa chambre et de s'y barricader,
-comme elle aurait essayé de le faire sans cette
-tragique présence, elle se retirait dans l'angle
-opposé, où bientôt elle rencontrait le mur. Là,
-elle s'aplatit, comme pour s'incruster dans la
-pierre, les doigts, les ongles collés à la paroi, en
-une attitude de crucifiée. Et il semblait que la
-surface lisse lui donnât prise, tant elle s'y cramponnait
-désespérément.</p>
-
-<p>Le Prussien la suivit, balbutiant maintenant
-en sa langue des paroles de sensualité brutale.
-La malheureuse vit contre son visage cette face
-<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>
-où s'accentuaient, dans une ivresse écœurante,
-les traits de la race détestée. Elle faillit hurler
-de dégoût... Mais un coup d'œil vers la porte
-de sa chambre lui rendit la force de rester
-muette. Cette porte était vitrée d'un grand
-carreau clair, que voilait un rideau de guipure
-commune. Une silhouette serait visible au travers.
-Le moindre appel, en attirant là l'Italien,
-perdrait celui-ci. Elle se contint, gardant encore
-on ne sait quel espoir d'apitoyer son bourreau.</p>
-
-<p>—«Laissez-moi,» gémit-elle tout bas...
-«Et je vous jure, monsieur l'officier... je vous
-jure... J'irai, ce soir, au château... Là, vous ferez
-ce que vous voudrez... Mais pas ici... Pas chez
-nous... Pas chez mon mari...»</p>
-
-<p>Un ricanement abominable accueillit ces supplications.
-Louise n'entendit pas le vil commentaire
-qui accompagna ce rire. L'émotion la suffoquait...
-Elle sentit sur elle les mains du soldat.
-Un vertige la prit. Le sol oscilla, le mur contre
-lequel se crispaient ses mains devint fluide... Ce
-fut une telle sensation d'horreur que, malgré
-elle, un cri lui déchira la gorge... Et alors, elle
-perdit connaissance.</p>
-
-<p>L'officier allemand n'eut pas le temps de se
-rendre compte que le corps dont s'emparaient
-ses bras avides ne s'y abandonnait que dans
-l'inertie d'une défaillance. Il poussait une exclamation
-de triomphe, au moment où, derrière lui,
-une porte brusquement ouverte livrait passage à
-<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>
-un homme dont les yeux étincelants eussent paralysé
-son ardeur s'il eût pu les voir.</p>
-
-<p>Michel Occana, déjà inquiet pour son hôtesse,
-venait de tressaillir affreusement dans sa cachette
-au cri, lugubre comme un râle, qu'elle avait
-exhalé inconsciemment. D'un bond, il fut à la
-porte vitrée. Il vit la scène odieuse... la sauvage
-agression du colosse en uniforme prussien contre
-cette martyre à face agonisante. Il s'élança...
-D'un coup de poing formidable, il fit lâcher prise
-à l'officier. Telle fut la soudaineté et la violence
-de l'attaque, que le gros homme tourna sur lui-même,
-chancela et s'abattit, tandis que Michel
-soutenait la Louison et la posait doucement sur
-un siège.</p>
-
-<p>Une clameur furieuse accompagna la chute de
-l'Allemand. Dans son gosier de stentor un son
-incohérent éclata. Michel crut à une imprécation
-en entendant les syllabes gutturales:</p>
-
-<p>—«<i>Zur Hülfe!</i>...»</p>
-
-<p>Il allait bientôt voir que c'était un appel à
-l'aide.</p>
-
-<p>Cependant un silence suivit. Car le colonel
-brandebourgeois, ayant donné du front contre
-le bout du fourreau de son sabre, déposé par lui
-sur la table, se fendit le sourcil et demeura par
-terre dans une sorte d'étourdissement.</p>
-
-<p>Il n'avait pas eu le temps de se relever que la
-porte extérieure s'ouvrit et que deux soldats parurent.
-Quand ils virent leur chef gisant avec le
-<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>
-front ensanglanté, ils se précipitèrent sur Michel
-Occana, la crosse haute. Un seul des coups qu'ils
-lui destinaient aurait suffi à l'assommer. Mais
-l'étroitesse du lieu et la simultanéité de leur
-mouvement fit que ces hommes entrechoquèrent
-leurs armes. Et ils n'avaient pas eu le temps de
-reprendre position, quand le colonel, se redressant,
-les arrêta d'un ordre bref.</p>
-
-<p>Michel, qui déjà se croyait mort, et qui pensa
-n'en valoir guère mieux, se félicita de cet instant
-de répit, car il eut la satisfaction de dire à l'officier
-allemand, d'un ton vibrant d'ironique
-dédain:</p>
-
-<p>—«Bravo!... vous êtes un homme de précaution.
-Vous postez vos soldats à la porte
-quand vous voulez faire violence à une femme.
-C'est pour vous une belle prouesse et pour eux
-un joli métier, colonel.»</p>
-
-<p>Son air de persiflage hautain, son aisance, son
-admirable visage, indiquaient trop qu'il n'était
-pas l'hôte habituel de cette maison de garde. Le
-chef prussien, qui, en se relevant, croyait d'abord
-se trouver en face d'un mari exaspéré, ne prit
-pas longtemps le change. Tout en essuyant avec
-son mouchoir le sang de son éraflure, il observait
-l'inconnu d'un œil attentif et soupçonneux.
-Le sarcasme insultant de l'Italien fit courir une
-pâleur sur sa face congestionnée, qui n'en devint
-ensuite que plus rouge.</p>
-
-<p>—«Et vous,» dit-il, «vous vous servez de
-<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>
-l'attrait d'une femme pour tendre des guet-apens,
-et vous attaquez les gens par derrière.
-C'est digne d'un Français et d'un espion,»
-ajouta-t-il, montrant ainsi que son oreille étrangère
-n'avait pas reconnu l'accent italien dans une
-langue qu'il estropiait lui-même.</p>
-
-<p>Il s'adressa ensuite en allemand à ses hommes.
-Et ceux-ci, qui, déjà, maintenaient Michel par
-les bras, se mirent en devoir de le fouiller.</p>
-
-<p>Ce fut à ce moment que Louise revint à elle,
-et aussi qu'une sixième personne compléta par
-sa présence la signification poignante d'une telle
-scène.</p>
-
-<p>Armande de Solgrès entra.</p>
-
-<p>Depuis une demi-heure, elle passait par toutes
-les transes. Ayant vu l'officier allemand sortir
-du château, suivi de ses deux hommes, à la minute
-où elle-même partait pour rejoindre Michel,
-la jeune fille s'était bien gardée de se rendre directement
-à la maison de garde. Mais, par un
-détour, elle avait pu gagner, sans être observée,
-une éminence qui dominait cette maison. Elle
-avait donc vu le colonel y entrer, laissant les
-deux factionnaires à la porte. «Michel y est-il
-déjà?... Est-ce lui qu'on vient prendre?» se demanda-t-elle,
-torturée par la plus atroce inquiétude.
-Ce n'était point par lâcheté, mais par prudence
-pour lui, que la vaillante fille ne volait pas
-auprès de celui qu'elle aimait. Ne serait-ce pas
-l'accuser que de manifester leur entente? Ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span>
-risquait-elle pas de compromettre un système
-de défense inventé sous le coup de la surprise
-par l'ingénieux Italien ou par Louise, cette dévouée?</p>
-
-<p>Cependant, les minutes s'écoulaient sans que
-le colonel ressortît, et sans que les deux factionnaires
-bougeassent plus que des statues. Qu'est-ce
-que cela pouvait signifier? Le logis était-il
-vide?... La Louison n'avait-elle pas eu le temps
-d'y ramener le réfugié? Et maintenant tous deux
-se tenaient-ils à l'abri, ou viendraient-ils se faire
-prendre comme dans une souricière?</p>
-
-<p>Tout à coup, les deux soldats, dans une alerte
-dont le saisissement fut visible, sautèrent, se
-bousculèrent, s'engouffrèrent dans la maisonnette.
-Puis ce fut tout autour le désert et un
-silence d'énigme. Armande n'y tint plus. Elle
-s'élança, dévala parmi les arbres, sans souci des
-sentiers, et ce fut seulement à l'approche du but
-qu'elle songea à se composer un maintien, à
-prendre un air indifférent. Quel coup lorsqu'elle
-entra!... Ce qu'elle n'avait pas osé prévoir, pour
-se persuader qu'une telle catastrophe n'appartenait
-pas au domaine du possible, devenait une
-réalité. Michel,—son Michel!...—était aux
-mains des soldats prussiens, qui, brutalement,
-exploraient ses effets, retournant les poches et
-palpant les doublures.</p>
-
-<p>—«Qu'est-ce que cet homme a fait, monsieur
-le colonel?...» demanda M<sup>lle</sup> de Solgrès,
-<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>
-d'une voix comme affaiblie, lointaine, qui l'interloqua
-elle-même.</p>
-
-<p>Le chef brandebourgeois se retourna, et tout
-le sang d'Armande se glaça dans ses veines
-quand elle vit le sillon rouge balafrer la redoutable
-figure. Lui, apercevant la jeune châtelaine,
-portait maussadement deux doigts à hauteur de
-visière.</p>
-
-<p>—«Cet homme est quelque espion, mademoiselle,»
-répliqua-t-il, sans remarquer le mouvement
-fier qui, chez son prisonnier, protestait
-contre un tel mot. «Et, en outre, il a tenté de
-m'assassiner.»</p>
-
-<p>C'était net. Aucune fable n'effacerait ce fait
-d'une agression, trop évidente par la blessure du
-chef allemand, et dont Armande ne pouvait
-imaginer les circonstances. Elle eut vers Occana
-un coup d'œil de désespoir, mais en même temps
-d'approbation, comme pour lui dire: «Tu exposais
-plus que ta vie...—ta mission sacrée!
-Donc, tu n'as pu agir que pour un motif supérieur.»</p>
-
-<p>Mais quelle surprise pour trois des acteurs de
-de cette scène,—car les soldats, ne comprenant
-que les ordres jetés par leur colonel dans
-leur langue, étaient revenus à leur immobilité
-d'automates,—lorsque Louise Bellard se leva,
-chancelante, et vint se jeter aux pieds de sa jeune
-maîtresse. Armande l'avait vue à demi pâmée,—par
-l'effroi, supposait-elle,—et ne lui attribuait
-<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>
-aucun rôle direct dans ce qui se passait.
-Mais, dès que la paysanne ouvrit la bouche, elle
-comprit. L'éclair de la vérité lui jaillit aux yeux,
-tandis que lui apparaissait l'admirable ruse de
-cette simple femme.</p>
-
-<p>—«Oh! mademoiselle,» gémissait la Louison,
-«qu'allez-vous penser de moi?... Mais il
-faut bien tout vous dire... C'est mon bon ami,
-mademoiselle... Il me fréquentait depuis quelque
-temps... Il était dans ma chambre... Et
-comme il a cru voir par le carreau de la porte
-que monsieur l'officier me tarabustait un peu,—histoire
-de rire...—alors il a perdu la tête... Ah!
-mon Dieu!... Qu'est-ce qu'on va lui faire?»</p>
-
-<p>Si l'histoire était vraisemblable, l'accent, l'expression
-l'étaient encore davantage. Comédie
-sublime, qui suggestionna si fortement M<sup>lle</sup> de
-Solgrès que celle-ci, sans hésiter, y prit son rôle
-par cette réponse:</p>
-
-<p>—«Toi, Louison!... Un galant!... Et pendant
-que ton mari se fait tuer peut-être! Ah! malheureuse!...»</p>
-
-<p>Louise, prosternée, sanglotait, le visage dans
-ses mains. Puis, tout à coup elle se releva, se
-tourna vers l'Italien, et l'apostrophant:</p>
-
-<p>—«C'est ta faute aussi, grand bêta!... Grand
-jaloux! Tu avais bien besoin d'arriver là comme
-un brutal!... Monsieur l'officier n'est pas capable
-de forcer une femme qui ne veut pas... Et si je
-voulais, c'était mon affaire.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span></p>
-
-<p>Aucune psychologie n'atteindra en profondeur
-la finesse féminine. Cette paysanne trouvait ce
-qu'il fallait dire pour atténuer le dépit furieux du
-colonel et la confusion qu'il commençait d'éprouver
-devant M<sup>lle</sup> de Solgrès. Tel fut le soulagement
-du Prussien et sa hâte de terminer la
-ridicule aventure, qu'il fut à deux doigts de
-laisser immédiatement aller son captif. Il ricanait
-sans déplaisir, retroussait sa moustache, et
-se tournant vers la jeune châtelaine, il se disposait
-à lui présenter quelque excuse galamment
-cavalière pour tant de bruit à propos de rien,
-lorsque, dans son mouvement, il rencontra les
-yeux de l'étranger. Le visage pâle et impassible
-de Michel, son regard fulgurant, marquaient une
-hauteur peu d'accord avec la vulgaire intrigue
-dont on le donnait pour héros. Son silence acquiesçait,
-mais c'était tout. Il n'offrait rien de
-l'embarras d'un rustre qu'un téméraire accès de
-vivacité aurait emporté dans un mauvais pas.</p>
-
-<p>—«Comment vous appelez-vous, mon gaillard?»
-demanda rudement l'officier.</p>
-
-<p>La Louison s'écria impétueusement:</p>
-
-<p>—«Mais c'est monsieur Michel. Il demeure à
-la ville et vient me voir en cachette.</p>
-
-<p>—Taisez-vous!...» tonna le Prussien. «Et
-vous, répondez!» ordonna-t-il à cet amoureux si
-étrangement muet.</p>
-
-<p>—«Mon nom est Michel... André Michel,»
-fit l'Italien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span></p>
-
-<p>—«Où demeurez-vous?</p>
-
-<p>—Ordinairement à Paris. Mais j'en suis sorti
-avant le blocus. Ces derniers temps j'étais à
-Étampes.</p>
-
-<p>—Où cela?</p>
-
-<p>—A l'hôtel des Trois-Rois,» répliqua vivement
-Occana, qui, par bonheur, connaissait le
-nom de cet hôtel.</p>
-
-<p>Il ne douta pas que M<sup>lle</sup> de Solgrès ne trouvât
-rapidement moyen d'aviser le patron, un
-bon patriote, qu'il eût à mystifier le chef allemand.</p>
-
-<p>—«Pourquoi ne servez-vous pas à l'armée?»
-interrogea encore celui-ci.</p>
-
-<p>—«Je ne suis pas citoyen français. Mes parents
-étaient Italiens,» déclara Michel avec toute
-l'assurance de la vérité.</p>
-
-<p>—«C'est bien. On contrôlera vos dires.
-Et gare à vous si vous avez menti!» conclut
-l'autre d'un air menaçant. Puis, s'adressant à ses
-hommes, il leur donna un ordre dans leur langue.</p>
-
-<p>Aussitôt ceux-ci prirent chacun un bras de
-Michel, et, marquant le pas comme à la parade,
-leurs bottes martelant le sol en mesure, ils l'emmenèrent
-hors de la maison.</p>
-
-<p>—«Ne soyez pas trop sévère pour cet écervelé,
-monsieur le colonel,» intervint Armande,
-qui parvint presque à poser sa voix et à prendre
-une attitude détachée. «L'ambassadeur italien
-est un ami de ma famille. Je serais désolée que
-<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span>
-quelque complication survînt avec ses nationaux
-par la faute d'une de mes servantes.</p>
-
-<p>—Je n'oublie pas les égards qu'on doit
-aux neutres, quand ils restent neutres,» dit l'officier
-prussien en appuyant sur les derniers
-mots. «J'ai l'honneur de vous saluer, mademoiselle.»</p>
-
-<p>Lorsqu'il fut sorti, avec sa raideur allemande,
-Louise dévoila son visage, obstinément enfoui
-depuis un moment dans son tablier. Elle vit disparaître
-la lourde silhouette, et sa rage de femme
-outragée, son désespoir de la catastrophe possible,
-s'exhalèrent en invectives:</p>
-
-<p>—«Ah! le cochon!... le cochon!...» répétait-elle
-à dix reprises, dans une frénésie écumante,
-tendant son poing fermé dans la direction de la
-porte.</p>
-
-<p>—«Tais-toi, Louise... Regarde-moi,» dit
-Armande avec autorité.</p>
-
-<p>La paysanne obéit.</p>
-
-<p>—«Si Michel sort du château sain et sauf, il
-le devra à ta présence d'esprit. Tu as été admirable,
-Louise... Laisse-moi t'embrasser.</p>
-
-<p>—Ah! mademoiselle,» s'écria l'humble femme
-en sanglotant... «Je lui devais bien ça... C'est
-en voulant me défendre qu'il...</p>
-
-<p>—Assez... Je sais... Je devine... Maintenant,
-il s'agit d'achever ton œuvre. Tu vas partir pour
-Étampes et faire la leçon à l'hôtelier des Trois-Rois.
-Moi, je ne puis m'y rendre. On remarquerait
-<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>
-mon absence... Je m'en rapporte à ton tact.
-Tu ne diras que ce qu'il faudra dire...</p>
-
-<p>—Soyez tranquille, mademoiselle. Mais comment
-aller là-bas assez vite?...»</p>
-
-<p>Rapidement, elles réfléchirent. Les chevaux
-des écuries avaient été réquisitionnés. Il restait
-bien la vieille jument, une bête encore vaillante.
-Mais faire atteler, c'était imprudent. Louise proposa
-de s'adresser à un fermier de Solgrès, à qui
-on laissait sa carriole avec un bon cheval, car il
-approvisionnait les vainqueurs, chaque matin, au
-château. On lui demanderait le secret. L'homme
-était sûr. Armande approuva, et les deux jeunes
-femmes se séparèrent.</p>
-
-<p>La nuit suivante fut, pour M<sup>lle</sup> de Solgrès, une
-longue veille occupée par l'inquiétude la plus
-aiguë. Où était-il, dans ce grand château qui
-serait un jour l'asile somptueux de leur tendresse
-et qu'il habiterait en maître, celui qu'elle aimait?
-Dans quel réduit de service, dans quel caveau
-peut-être, subissait-il l'affront de sa captivité sous
-la garde des soldats ennemis?... Il était là, sous
-le toit de ses ancêtres, à elle, l'homme à qui elle
-s'était donnée, à qui elle appartenait pour toujours...
-Et elle ne pouvait pas même lui porter
-un mot de consolation, d'espoir. Une effroyable
-tyrannie les séparait. La force des armes, qui
-broyait la Patrie, opprimait leurs deux cœurs...
-De quel poids la malheureuse et altière fille sentait
-tomber sur eux le joug détestable, tandis
-<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>
-que, dans la soirée sans fin, très tard elle entendait
-encore sonner par les échos de l'immense
-demeure des bruits traînants d'éperons et de
-sabres, des voix rudes, des portes refermées avec
-fracas. Ses pressentiments furent horribles...
-Moins horribles cependant que la réalité toute
-proche. Pauvres yeux d'amante, élargis de fièvre
-et d'angoisse dans les ténèbres, les heures passaient
-sur eux comme sur tant de prunelles closes
-de sommeil, et rien ne les empêcherait de voir
-se lever le jour abominable!...</p>
-
-<p>Voici la scène qui se déroulait au rez-de-chaussée
-du château.</p>
-
-<p>Tandis que le colonel prussien soupait avec
-ses deux subordonnés, il leur raconta,—à sa
-manière,—son aventure de l'après-midi. Il ne
-se vanta pas d'avoir placé deux factionnaires devant
-la maison d'une femme qu'il croyait seule,
-afin d'assouvir en toute sécurité sa fantaisie sauvage
-de vainqueur. Il leur peignit avec fatuité
-une bonne fortune où la seule persuasion fût
-venue de ses avantages personnels. La piquante
-paysanne sur laquelle il avait jeté son dévolu
-roucoulait déjà comme une tourterelle en avril,
-quand l'irruption d'un intrus avait tout gâté.</p>
-
-<p>—«La brute a osé porter la main sur moi.
-Je ne sais à quoi il a tenu que je ne lui aie passé
-mon sabre au travers du corps?</p>
-
-<p>—N'était-ce pas un guet-apens, <i>herr colonel</i>?»</p>
-
-<p>Le chef hocha la tête.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span></p>
-
-<p>—«Et vous avez fait grâce à pareille canaille?</p>
-
-<p>—Le dernier mot n'est pas dit. Je vérifierai
-demain les prétentions de cet individu. S'il est ce
-qu'il affirme...</p>
-
-<p>—Et quoi donc?</p>
-
-<p>—Un Italien. Si c'est exact, je ne créerai pas
-d'incident. Dans le cas contraire...</p>
-
-<p>—Monsieur le colonel,» dit le lieutenant,
-«je me mets à votre disposition pour l'enquête.
-Je parle l'italien comme l'allemand...</p>
-
-<p>—Parfait. Nous l'interrogerons après souper.
-Êtes-vous capable de juger à l'accent si l'italien
-est sa langue maternelle?...</p>
-
-<p>—J'en réponds, mon colonel.»</p>
-
-<p>Fixés sur ce point, les trois officiers parlèrent
-d'autre chose. Ils se lamentèrent sur leur inaction.
-Quel ennui de surveiller une province où rien ne
-bougeait, alors que les camarades se couvraient
-de gloire ailleurs!</p>
-
-<p>—«Patience, messieurs. J'ai une communication
-du général. Ça chauffera par ici bientôt,
-paraît-il. Nous serions sur la ligne de jonction de
-Garibaldi avec l'armée de la Loire, si le plan
-qu'on prête à l'Italien doit se réaliser.</p>
-
-<p>—L'Italien!...» répéta le capitaine avec un
-sursaut. Il regarda son chef, puis son inférieur.
-La même pensée surgit dans le cerveau des trois
-officiers. Une gravité soudaine marqua d'une
-expression identique leurs trois physionomies.
-Le colonel se leva.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span></p>
-
-<p>—«Messieurs, allons examiner le prisonnier.»</p>
-
-<p>Il les conduisit à la salle de billard, s'assit le
-dos au tapis vert, sur lequel roulaient les billes
-d'une partie récente, et donna l'ordre qu'on
-amenât le nommé André Michel.</p>
-
-<p>—«Ça n'est pas un nom italien,» observa
-le lieutenant.</p>
-
-<p>—«Il le prononce peut-être à la française,»
-riposta le capitaine à voix basse.</p>
-
-<p>Presque aussitôt le volontaire garibaldien parut
-entre ses deux gardes. Le colonel le fit placer
-face à lui, debout, en pleine lumière.</p>
-
-<p>Occana venait de faire un effort surhumain
-pour ne pas boiter en marchant. Tout à l'heure,
-un des soldats l'ayant bousculé, lui avait, volontairement
-ou non, heurté la jambe du fourreau
-de son sabre. La blessure avait dû se rouvrir.
-Du moins elle se révélait en ce moment fort
-douloureuse. Pour rien au monde, il ne voulait
-la laisser voir. On eût découvert sans doute les
-traces d'une balle et reconnu en lui un belligérant.</p>
-
-<p>—«Parlez italien à cet homme,» dit le colonel
-au lieutenant.</p>
-
-<p>Celui-ci posa plusieurs questions, auxquelles
-l'interpellé répondit de bonne grâce. Résolu à
-dominer son orgueil, Michel se pénétrait maintenant
-de son rôle. Ne devait-il pas se résoudre à
-tout, même au mensonge et à la lâcheté, pourvu
-<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>
-qu'il sauvât son message, pourvu qu'il le portât
-où il fallait.</p>
-
-<p>—«Eh bien?... Est-il vraiment Italien?» demanda
-le chef.</p>
-
-<p>—«J'en ai la certitude, monsieur le colonel.</p>
-
-<p>—Soit.»</p>
-
-<p>Il se tut, fronça les sourcils, puis, regardant
-Michel avec ses gros yeux sans pénétration, mais
-qu'il croyait acérés comme des baïonnettes.</p>
-
-<p>—«Allons?... Dis-nous un peu comment tu
-as laissé Garibaldi, mon gaillard.»</p>
-
-<p>Pas un frisson ne passa sur la belle figure pâle.</p>
-
-<p>—«Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je
-n'ai jamais vu Garibaldi.</p>
-
-<p>—Tu ne l'as jamais vu?... Mais tu le verrais,
-si je te laissais partir vivant, pour lui indiquer
-par lequel de nos points faibles il pourrait donner
-la main à l'armée de la Loire.</p>
-
-<p>—Vous tenez donc à ce que je sois un espion,»
-fit Occana, qui sourit d'un air tranquille.
-«Je serais un singulier espion, qui chercherait
-ses renseignements en surveillant la vertu des
-paysannes. Mais enfin, je ne me défends pas.
-Prouvez ce que vous dites. Je suis sujet italien.
-Vous ne pouvez me condamner sans preuves.»</p>
-
-<p>Il y eut un silence.</p>
-
-<p>Le colonel continuait à regarder son prisonnier
-avec une fixité qu'il supposait foudroyante.
-Mais au fond, il se sentait plein d'embarras.
-C'était sans doute un chef capable de bien se
-<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>
-conduire sur un champ de bataille. Ailleurs, il
-laissait paraître une étonnante médiocrité. Surtout,
-il n'avait aucune idée de la façon dont on
-préside un tribunal et dont on dirige une enquête.
-En désespoir de cause, il allait ordonner
-qu'on fouillât de nouveau l'Italien plus minutieusement
-que la première fois et qu'on décousît ses
-vêtements, lorsque le capitaine, autrement observateur,
-lui glissa dans l'oreille:</p>
-
-<p>—«Demandez-lui donc, <i>herr colonel</i>, ce qu'il
-a bien pu insérer dans sa botte droite par cette
-fente de la tige, si bizarrement recousue.</p>
-
-<p>—Qu'on lui ôte sa botte droite!» cria le colonel.</p>
-
-<p>Ce commandement, que rien ne préparait,
-puisque le capitaine avait parlé tout bas, éclata
-si terriblement pour Michel qu'il ne contint pas
-tout à fait un geste de trouble. Il se ressaisit toutefois
-jusqu'à rester ferme, sans un battement de
-cils, quand un soldat, en lui arrachant sa botte,
-malmena sa plaie au point qu'il crut sentir un peu
-de sa chair et de ses os suivre la lourde chaussure.
-Il eut seulement un coup d'œil pour voir si
-quelque effusion de sang ne trahissait pas l'état
-de sa jambe. Mais rien n'apparut sur la chaussette,
-qui recouvrait un bandage étroitement
-serré. Déjà il respirait, revenant un peu de sa
-crainte et de sa vive souffrance physique, lorsqu'il
-s'aperçut, avec une consternation indicible,
-que le danger n'était pas moindre, bien au contraire.
-<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span>
-Le capitaine perspicace, qui avait si judicieusement
-remarqué la réparation singulière de
-la botte, tenait entre ses mains cette pièce de
-conviction. Sa figure s'éclairait d'une satisfaction
-à la fois cruelle et triomphante, tandis qu'il en
-examinait la tige sous une des lampes suspendues
-au-dessus du billard. Il dit tout haut en allemand—et
-Michel en comprit assez pour prévoir combien
-son sort s'aggravait:</p>
-
-<p>—«Ah! ah!... Veuillez voir ici, mon colonel.
-Il y a eu une pièce intérieure cousue dans la tige
-de cette botte. On distingue tous les points...»</p>
-
-<p>Son chef s'approcha, essayant de s'intéresser à
-cette découverte dont il ne saisissait pas du tout
-la portée.</p>
-
-<p>Déjà, le lieutenant, d'esprit plus ouvert, commençait
-à déduire une conséquence de ce petit
-fait, quand son capitaine lui fit un signe. Il importait
-à la hiérarchie que leur supérieur eût plus
-d'intelligence qu'eux. Donc, on l'amènerait à
-trouver ce que lui seul avait le droit de mettre en
-lumière.</p>
-
-<p>—«D'habitude, <i>herr colonel</i>, c'est dans leurs
-vêtements que les émissaires secrets cousent leurs
-messages entre deux épaisseurs d'étoffe...</p>
-
-<p>—Attendez, messieurs,» interrompit le colonel,
-soudain illuminé. «Ne poursuivez pas, capitaine.
-Il me vient une idée... Ne serait-ce pas une
-boîte aux lettres que ce gredin aurait installée
-dans sa botte?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span></p>
-
-<p>—Admirable, mon colonel! Mais... il aura dû
-y renoncer, au moins pour cette botte droite, car
-elle a eu un accident... Voyez-vous, une déchirure
-extérieure... qu'on a recousue à la diable.</p>
-
-<p>—Alors?...</p>
-
-<p>—Alors, si réellement un papier s'est trouvé
-caché là, puis déplacé, il faudrait peut-être voir
-s'il n'est pas dissimulé ailleurs...</p>
-
-<p>—Qu'on déshabille cet homme!» cria le colonel.</p>
-
-<p>—«Oh!» insinua le capitaine, «si l'on procédait
-comme nous avons commencé, par les
-pieds?...</p>
-
-<p>—Otez-lui son autre botte!» ordonna le chef,
-tandis que, derrière son dos, ses deux subordonnés,
-par leur mimique moqueuse, échangeaient
-leur pensée: «Ah! c'était dur... Mais enfin, nous
-y sommes!»</p>
-
-<p>Un soldat leva brutalement la jambe gauche
-de Michel Occana et lui tira sa botte.</p>
-
-<p>Le volontaire de Garibaldi croisa les bras et
-pencha légèrement la tête. Non pas qu'il s'inclinât
-devant de tels hommes, ses ennemis, les
-ennemis de tout ce qu'il aimait, mais parce que,
-la partie étant perdue, il se croyait le droit de
-s'appartenir, de descendre en lui-même, de passer
-les heures suprêmes avec ses souvenirs et sa
-pensée. A partir de cet instant, ceux qui étaient
-les maîtres de sa vie ne tireraient plus de lui une
-parole.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span></p>
-
-<p>La suite eut la rapidité et la simplicité des
-choses tragiques.</p>
-
-<p>Les trois officiers prussiens penchaient leurs
-têtes vers cet objet si peu fait en apparence pour
-exciter tant d'intérêt. Malgré l'adresse du travail,
-il ne fut pas difficile à un observateur attentif et
-prévenu, comme le capitaine, de découvrir l'apposition
-d'une bande de cuir intérieure qui n'était
-pas l'ouvrage du cordonnier. Avec son canif,
-il fendit une couture. La blancheur d'un papier
-apparut. Le colonel s'empara de la lettre, en lut
-la suscription, la tourna et la retourna. Enfin il
-l'ouvrit.</p>
-
-<p>—«Capitaine,» dit-il, «veuillez faire monter
-à cheval un sous-officier avec quatre hommes
-d'escorte, pour porter immédiatement cette lettre
-au quartier-général de notre corps d'armée. On la
-fera parvenir de là au généralissime ou à S. M. le
-Roi. Je vais la placer sous enveloppe scellée et
-vous la remettre. Puis vous reviendrez tout de
-suite ici pour le jugement de cet homme.»</p>
-
-<p>Elle ne fut pas longue, la cérémonie du jugement.
-Les trois officiers s'assirent, comme à un
-tribunal, derrière le billard, ayant en face d'eux
-l'émissaire secret de Garibaldi, celui qu'ils appelaient
-l'espion. Un sergent remplit le rôle de greffier.
-Quatre hommes de troupe, au lieu de deux,
-entouraient maintenant l'accusé, à qui l'on avait
-attaché les mains. Car ces soldats, qui allaient
-juger un soldat, et qui ne pouvaient plus douter
-<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
-de sa résolution et de sa bravoure, n'étaient pas
-assez généreux pour lui laisser une chance de
-s'ôter la vie lui-même. Ils tenaient à leur vengeance
-complète et à la triste gloire de leur inflexibilité.
-Le colonel, soufflé par le capitaine,
-plus apte à diriger les débats d'un conseil de
-guerre, commença l'interrogatoire en son mauvais
-français. Il essaya de tirer quelques renseignements
-de Michel, et lui fit même entrevoir
-que, s'il consentait à des révélations, il pourrait
-être envoyé au quartier-général du corps d'armée,—peut-être
-même jusqu'à Versailles,—au lieu
-de subir immédiatement une sentence qui ne faisait
-pas de doute. Un regard méprisant fut tout
-ce qu'il obtint.</p>
-
-<p>—«Vous ne voulez pas parler?...» conclut-il,
-en voyant qu'il ne vaincrait pas cet obstiné
-silence. «Vous savez pourtant que vous encourez
-doublement la peine capitale, selon les lois
-de la guerre, comme espion et comme étranger
-aux nations belligérantes... sans compter votre
-agression contre moi-même.»</p>
-
-<p>Cette fois, l'Italien ouvrit la bouche.</p>
-
-<p>—«Et vous, vous savez bien que je ne suis
-pas un espion, bien que mes actes, en jurisprudence
-militaire, ne soient pas moins graves. Je
-suis un soldat, je n'ai laissé le champ de bataille,
-où j'avais aidé à vous vaincre, à vous enlever un
-drapeau, que pour une mission plus dangereuse...</p>
-
-<p>—Tout soldat qui quitte son uniforme en
-<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>
-temps de guerre, et qui dépose ses armes, ne
-peut être qu'un déserteur ou un espion!...» cria
-violemment le colonel, dont la face était devenue
-écarlate au mot de drapeau enlevé.</p>
-
-<p>Le capitaine essaya discrètement de le ramener
-à la sérénité de sa magistrature. L'autre continuait
-à grommeler des jurons entre ses dents.
-Il éclata encore une fois:</p>
-
-<p>—«Pourquoi, diable, vous qui êtes Italien,
-avez-vous éprouvé le besoin de tirer la France
-d'affaire?... Ce n'est pas votre Garibaldi avec sa
-poignée d'hommes qui la rendrait invincible
-pour nous, je suppose. Quelle outrecuidance!...</p>
-
-<p>—Quand on se bat pour la France, c'est pour
-soi-même qu'on se bat,» prononça Michel.
-«C'est pour la lumière et la liberté du monde.
-La France est comme ces êtres tourmentés d'idéal,
-dont les qualités profitent aux autres, tandis que
-leurs défauts ne nuisent qu'à eux-mêmes. Son
-rêve devient vite le rêve universel, et, si elle se
-trompe, elle en est seule crucifiée, car seule elle
-va jusqu'au bout de sa généreuse folie. La France
-est la joie et le sel de la terre. Si vous la mutilez,
-le sang de l'Europe coulera longtemps en secret,
-sous l'éclat des armures. Vous aurez mis un pli
-d'amertume au sourire de l'Humanité.»</p>
-
-<p>Dans la salle de billard, sous les suspensions
-claires, qui faisaient briller l'ivoire puéril tout
-prêt à rouler pour le choc des carambolages, sur
-ces hommes en attirail martial, qui allaient, par
-<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>
-le jeu de lois indiscutées et sombres, disposer de
-la vie d'un autre, un silence profond descendit.
-Ce qui flotta, indistinct, formidable, ce fut l'âme
-adverse des races. Elles s'étonnèrent de leur
-lutte... Mais tout de suite, la haine aveugle les
-souleva. Un peu d'infini avait passé, reliant aux
-grandes causes obscures cet infime épisode de
-guerre.</p>
-
-<p>Et tout continua suivant l'ordre. Le colonel
-eut à voix basse une courte délibération avec ses
-deux assesseurs. Il prit le procès-verbal de la
-séance des mains du sergent, le fit signer au capitaine,
-puis au lieutenant, après l'avoir signé
-lui-même. Alors il se leva et dit:</p>
-
-<p>—«La sentence du conseil est: la mort.»</p>
-
-<p>Peu habitué à la solennité de ses fonctions, ce
-lourd officier brandebourgeois éprouva d'ailleurs
-un instant de trouble. Son visage pâlit. Il jeta un
-regard perplexe alentour, puis il ôta son casque,
-et s'adressant au condamné avec une certaine
-déférence:</p>
-
-<p>—«Monsieur, vous serez fusillé au point du
-jour. Avez-vous quelque révélation à faire ou
-quelque désir à exprimer?</p>
-
-<p>—Je voudrais,» dit Michel, «être exécuté
-devant le perron nord du château, du côté du
-parc, la figure tournée vers la façade, et qu'on ne
-me bandât pas les yeux.»</p>
-
-<p>Le colonel consulta d'un signe ses subordonnés
-et répondit:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span></p>
-
-<p>—«Le conseil vous l'accorde.»</p>
-
-<p>Et il donna quelques ordres en allemand,
-après lesquels le condamné fut emmené hors de
-la salle.</p>
-
-<p>Le volontaire garibaldien, devant la courtoisie
-tardive de son juge, avait eu, comme un éclair,
-la pensée de demander qu'on lui permît d'échanger
-quelques mots avec M<sup>lle</sup> de Solgrès.
-Deux raisons avaient arrêté sur ses lèvres cette
-prière: l'improbabilité qu'on l'exauçât, car l'ennemi
-pouvait redouter la communication d'un
-secret important à cette jeune fille, dont le patriotisme
-et l'énergie sauraient en faire usage.
-Et aussi la crainte de compromettre celle qu'il
-aimait, soit dans son honneur de femme, soit
-dans sa sécurité et celle de sa famille. Amour ou
-complicité politique, tout lien soupçonné entre
-eux exposait Armande. Mais comment imaginer
-un tel lien s'il ne craignait pas de lui offrir le
-spectacle de son supplice? Lui seul la savait
-d'âme assez fortement trempée pour préférer
-cette vision atroce à la privation d'un suprême
-revoir. Voilà pourquoi il avait choisi la place de
-son exécution en face des fenêtres dont elle-même
-lui avait décrit plusieurs fois la disposition
-et la perspective.</p>
-
-<p>L'aube d'hiver se débrouillait à peine des
-molles buées du dégel, ce n'était encore qu'une
-pâleur plutôt qu'une clarté, quand M<sup>lle</sup> de Solgrès
-crut entendre un sourd roulement de tambour.
-<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>
-Elle se dressa sur son séant, n'ayant même
-pas à s'éveiller, car elle n'avait pas dormi.
-«Quoi!» pensa-t-elle, «est-ce que les Prussiens
-se mettent en marche?... Quittent-ils le château?
-Oh! mais alors... Peut-être qu'ils emmènent Michel.
-Où vont-ils le conduire, mon Dieu? Si ce
-n'était que pour une confrontation dans le pays,
-on ne partirait pas si matin, ni surtout tambour
-en tête.»</p>
-
-<p>Tandis qu'elle envisageait ces suppositions,
-M<sup>lle</sup> de Solgrès s'était levée et revêtue d'un peignoir.</p>
-
-<p>Le roulement de tambour reprit, bref et lugubre...
-Elle frissonna, et resta debout, l'oreille
-tendue. Qu'est-ce que cela voulait dire?... Une
-minute... Peut-être deux... Puis ce fut le même
-son d'horreur, un son qui ne trompe pas, qui
-roule et qui s'étouffe aussitôt, comme une répercussion
-de sépulcre. Mais cette fois, ce glas des
-tambours s'élevait juste sous ses fenêtres. Armande
-s'y précipita. Elle ouvrit une croisée.
-Toute la scène lui apparut.</p>
-
-<p>Ce fut d'abord comme une hallucination, une
-pantomime de fantômes, dans le matin livide...
-Mais bientôt tout se précisa. En même temps que
-la signification terrible frappait l'esprit d'Armande,
-le jour grandissant dévoilait les détails à
-ses regards. En face d'elle, sur la pelouse, se tenait
-debout, les mains liées derrière le dos, celui
-qui allait mourir. Un souffle dissipa la brume.
-<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>
-Soudain il fit clair. Alors, elle vit les yeux de son
-amant...</p>
-
-<p>Ils s'attachaient à elle, souriants, fiers, brûlants
-d'amour. Une telle fascination sortait d'eux, une
-volonté si impérieuse et si tendre, que dès lors et
-jusqu'à la consommation du drame, elle fut leur
-chose, agonisante et pantelante, mais extasiée et
-soumise.</p>
-
-<p>D'abord elle avait tendu les bras, sa bouche
-s'était ouverte pour une clameur de désespoir et
-de démence... Mais les yeux, les chers yeux souverains
-lui avaient dit: non! Un battement de
-paupières, un signe imperceptible de la tête, une
-supplication surhumaine des prunelles... La malheureuse
-amante avait compris... Pourquoi la
-révolte insensée et inutile, quand elle pouvait
-donner à celui qui allait mourir l'enchantement
-d'une sublime communion d'âmes? Rien n'eût
-sauvé le condamné devant lequel s'armaient les
-fusils du peloton d'exécution. Mais quelque
-chose pouvait lui cacher l'atrocité de cette fin
-soudaine, en pleine jeunesse, et c'était l'exaltation
-passionnée que lui verseraient les regards
-d'une femme. Elle lui jeta donc, de toutes ses
-forces éperdues, ce philtre d'enivrement, d'enthousiasme.
-Il devint radieux comme le martyr
-qui voit le ciel ouvert et livre aux bourreaux une
-chair désormais insensible. D'un geste, il écarta
-le mouchoir par lequel on voulut encore lui épargner
-la vue de l'appareil meurtrier. A quoi bon?
-<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span>
-Il ne voyait pas les fusils braqués, l'officier prêt à
-donner l'ordre... Il ne voyait que ce blanc visage
-de femme, ces yeux enflammés d'une tendresse
-héroïque, ces lèvres gonflées d'un immortel baiser,
-ces mains crispées et jointes... Créature d'amour
-et de douleur, qui représentait à la fois
-l'épouse élue et la patrie d'adoption, celle pour
-laquelle il aurait voulu vivre, mais aussi celle
-pour laquelle il était fier de mourir.</p>
-
-<p>Un éclair multiple jaillit. Un faisceau de détonations
-vibra dans l'air humide et sonore.</p>
-
-<p>Armande de Solgrès, cramponnée à l'appui
-de la fenêtre, spectatrice plus foudroyée mille
-fois que le cadavre abattu sur l'herbe, ne bougea
-pas, ne trembla pas, ne cria pas. Elle attendit
-encore que la fumée de la poudre se fût effacée,
-brume dans la brume, parmi l'atmosphère
-bleuâtre... Alors elle vit le corps étendu sur la
-face. Un sous-officier s'avançait, qui se pencha,
-dirigeant vers l'oreille le canon d'un revolver,
-pour donner le coup de grâce.</p>
-
-<p>Elle ne perçut pas la suite... Le surhumain
-courage avait suffi à la surhumaine épreuve, mais
-ne dura pas au delà. M<sup>lle</sup> de Solgrès perdit connaissance.
-Elle glissa, tomba, et resta étendue sur
-le tapis de sa chambre, tandis qu'au dehors un
-pâle soleil de février commençait à dorer les
-arbres du parc.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>L'HÉRITAGE D'UN HÉROS</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_t.jpg" alt="Lettre T." />
-</div>
-<p class="drop-cap">Trois mois s'écoulèrent.</p>
-
-<p>Le printemps vêtait somptueusement
-les avenues magnifiques de Solgrès.
-Le vert éclatant et soyeux des feuillages
-nouveaux ondulait et frissonnait sur les ramures
-séculaires comme sur la vive armée des
-jeunes taillis. Les lilas se fanaient dans les massifs.
-Nulle main ne faisait la moisson des grappes
-odorantes et pourprées. Personne ne songeait à
-fleurir les mornes appartements, où tout gardait
-encore la trace d'un rude passage. Un deuil multiple
-pesait sur cette maison. C'était d'abord le
-veuvage tragique de celle qui s'appelait toujours
-M<sup>lle</sup> Armande, et qui ne pouvait pleurer qu'en
-secret. C'était un autre veuvage, celui de la
-<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>
-pauvre Louison, dont le mari était porté comme
-disparu. Jamais plus elle ne devait avoir de ses
-nouvelles. C'était la perte du fils de la famille,
-l'unique héritier du nom, le lieutenant Louis
-de Solgrès, mort au champ d'honneur, à Gravelotte.
-Quant au père, le comte de Solgrès, il
-n'avait pas quitté Paris après la capitulation.
-Tant que le département de Seine-et-Oise serait
-occupé par les Prussiens, il ne voulait pas rentrer
-dans son château. La garnison étrangère laissée
-dans cette belle demeure était d'ailleurs bien
-réduite. Peu après l'exécution de Michel Occana,
-le colonel qui l'avait ordonnée avait dû se remettre
-en campagne. Ce fut une délivrance pour
-la Louison, auprès de laquelle, cependant, il
-n'avait pas renouvelé ses tentatives amoureuses.
-Maintenant, depuis la signature de la paix, six
-soldats seulement restaient au château, sous les
-ordres d'un sous-officier. Relégués dans les communs,
-ils ne se montraient qu'avec une discrétion
-relative.</p>
-
-<p>Toutefois, dans cet après-midi de mai, d'une
-telle splendeur de lumière, de couleurs et de parfums,
-et d'une si mortelle tristesse pour tant de
-cœurs déchirés, Armande, se rendant à la maisonnette
-de Louise, rencontra l'un de ces
-hommes, qui, un brin d'aubépine aux dents et
-sifflotant un air inconnu, ne toucha pas même
-sa casquette plate en la dévisageant au passage.
-Elle s'arrêta et dut s'appuyer contre un arbre. Ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span>
-soldat, cette brute à la face injurieuse, c'était
-peut-être un de ceux... Elle haleta. L'image terrible
-surgissait. Il fallait attendre, les dents serrées,
-les yeux clos, que l'affreuse contraction du
-cœur cessât d'arrêter le sang dans ses artères.</p>
-
-<p>Cette pauvre femme, si bouleversée, si pâle,
-qui se retenait pour ne pas tomber, ce n'était
-plus la robuste fille aux allures de châtelaine héroïque,
-la «damoiselle» féodale, élevée parmi ses
-paysans et hardie aux rudes chevauchées. Une
-faiblesse morale et physique lui restait de l'effroyable
-épreuve. Quand on l'avait relevée sur
-le tapis de sa chambre, après qu'elle fut demeurée
-de longues heures sans secours, dans une
-prostration cataleptique, sous la brume pernicieuse
-entrant à pleine croisée ouverte, Armande
-avait failli mourir. Elle devint la proie d'une de
-ces maladies compliquées, dont les symptômes
-apparents ne révèlent jamais tout à fait la nature,
-parce que leurs pires ravages s'exercent dans des
-domaines qui échappent à la science, les domaines
-mystérieux où l'âme tient à la chair, où
-la substance vivante devient de la pensée, du
-souvenir, du désespoir. Le dévouement de Louise
-la sauva. Mais celle qui se releva du lit de douleur
-n'était pas celle qu'on y avait couchée. A la
-voir s'appuyer là, contre cet arbre, les lèvres
-tremblantes, son opulente chevelure fauve coupée
-en mèches inégales et jaunâtres, on eût vainement
-cherché cette vigueur, cette ardeur à
-<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>
-vivre, qui prêtait jadis à M<sup>lle</sup> de Solgrès une
-espèce d'âpre beauté.</p>
-
-<p>Elle fit un effort et continua son chemin.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle atteignit la maison de garde, elle
-apparut si défaite, que la Louison, habituée pourtant
-au nouvel aspect de sa jeune maîtresse, en
-fut saisie.</p>
-
-<p>—«Qu'avez-vous, mademoiselle Armande?
-Vous n'allez pas retomber malade, j'espère?...</p>
-
-<p>—Tu devrais me le souhaiter pourtant, et de
-ne pas me rétablir, si tu m'aimes, ma pauvre
-Louison!...</p>
-
-<p>—Si je vous aime!...» fit la paysanne, dont
-le regard en dit plus long que la vivacité même
-de ce cri. «Vous voulez mourir, mademoiselle?...
-Vous trouvez donc que la mort n'a pas assez fait
-son œuvre parmi nous?... Songez-vous à vos
-malheureux parents?...</p>
-
-<p>—C'est en songeant à eux que je souhaite
-de disparaître,» répliqua Armande d'un air
-sombre.</p>
-
-<p>Louise joignit les mains et la regarda. L'explication
-ne venant pas, l'humble femme prononça
-doucement, à voix basse:</p>
-
-<p>—«Puisqu'ils ne savent pas... qu'ils ne sauront
-jamais...</p>
-
-<p>—Ils sauront, Louise,» dit Armande, qui
-plongea dans les yeux fidèles la détresse de ses
-propres yeux.</p>
-
-<p>—«Comment?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span></p>
-
-<p>—Ils sauront parce que je ne pourrai bientôt
-plus le leur cacher. Mon amour n'est pas descendu
-tout entier dans la tombe avec Michel... Il
-vit en moi... Comprends-tu?... Devines-tu l'horreur
-de ce que je te dis là?... Toi qui es près
-d'être mère, qui auras un enfant pour ta consolation...
-Devines-tu que j'en aurai un pour ma
-malédiction et mon opprobre?...»</p>
-
-<p>Elle tordait ses doigts amincis, dont les os craquèrent.</p>
-
-<p>Louise Bellard oublia toute distance sociale et
-qui elle était, simple veuve d'un garde-chasse,
-auprès de cette noble héritière d'un nom superbe,
-d'une fortune et d'un domaine princiers.
-Elle ne vit devant elle qu'une femme
-anéantie d'épouvante et de douleur, une victime
-des maternités tragiques, portant dans sa chair
-le châtiment de l'amour, qu'expie éternellement
-un seul sexe. Elle lui prit les mains comme à une
-amie de son village, elle dénoua les doigts crispés,
-elle eut des larmes et des mots tendres. Et
-elle fit bien. Armande de Solgrès posa la tête sur
-son épaule et pleura éperdument. C'était le seul
-refuge où elle pouvait laisser éclater son cœur,
-cette honnête poitrine, si chaude de sympathie
-et de dévouement.</p>
-
-<p>—«Ne vous désolez pas ainsi, mademoiselle
-Armande. Nous trouverons un moyen de tout
-arranger. Vous partirez en voyage... Je vous
-suivrai, je vous soignerai... Personne que moi
-<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>
-n'approchera de vous. Comment découvrirait-on
-la vérité? Qui pense à autre chose qu'à soi, dans
-ce temps de malheur?... Paris est à feu et à sang...
-Nous ne vaudrons peut-être pas mieux bientôt...
-Est-ce qu'on s'occupera d'un enfant qui vient au
-monde alors que chacun se voit sur le point de
-partir pour l'autre?...</p>
-
-<p>—Mon père et ma mère me maudiront. Ils ne
-m'ont jamais aimée. Ils me traitaient de fille inconséquente,
-écervelée, indomptable... Ils prétendront
-que leurs prévisions se réalisent...</p>
-
-<p>—Ne leur avouez pas. On leur donnera le
-change à eux-mêmes.</p>
-
-<p>—C'est impossible. Comment quitter ma
-mère sans un prétexte, dans l'état de santé où
-elle est?... Pour aller où?...</p>
-
-<p>—Une maman pardonne.</p>
-
-<p>—Pas celle-là.</p>
-
-<p>—Votre père ne reviendra pas à Solgrès de
-si tôt.</p>
-
-<p>—Il nous rappellera à Paris dès que cette
-affreuse guerre civile aura pris fin.</p>
-
-<p>—Enfin,» dit Louise, «vos parents n'ont
-plus que vous, mademoiselle Armande. Ils ne
-seront pas impitoyables pour le seul enfant qui
-leur reste, et quand ils pleurent encore l'autre.»</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Solgrès se tut. Car elle se demandait
-si, au contraire, la perte du fils préféré, de ce
-vicomte de Solgrès qui eût continué brillamment
-la race, ne rendrait pas ses parents plus
-<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>
-amers pour la fille si différente, et maintenant
-coupable, perdue.</p>
-
-<p>—«Ah! mademoiselle,» s'écria Louise, «quel
-dommage que j'aie trois grands mois d'avance
-sur vous! J'aurais déclaré des jumeaux et nourri
-votre cher petit avec le mien.</p>
-
-<p>—Cela ne t'empêchera pas de le nourrir,»
-observa Armande.</p>
-
-<p>Un faible sourire lui vint aux lèvres. L'idée
-lui paraissait touchante. Puis l'évocation de la
-petite vie future, l'image du nourrisson dans des
-bras berceurs, faisait tressaillir en elle l'instinct
-tout-puissant.</p>
-
-<p>Mère... Il y a deux façons de l'être socialement.
-Mais il n'y en a qu'une, souveraine et sacrée,
-par les entrailles et par le cœur.</p>
-
-<p>La Louison, tout illuminée par l'attente divine,
-trouvait des paroles bienfaisantes, d'un tact délicat.</p>
-
-<p>—«Pensez donc, mademoiselle!... Ce sera
-un ange de courage et de bonté, cet enfant,
-avec un père si brave et une mère si généreuse.
-Vous vous féliciterez un jour de l'avoir mis au
-monde.</p>
-
-<p>—Dieu le veuille!...» soupira la triste Armande.</p>
-
-<p>Et, regardant autour d'elle, dans cette chambre
-proprette, mais si médiocre, elle ajouta:</p>
-
-<p>—«Ah! que tu es heureuse!... Tu peux
-pleurer ouvertement l'homme que tu aimas, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>
-te réjouir du fils qu'il t'a laissé. Le château de
-Solgrès envie la loge de garde à la grille de son
-parc... Oui, Louison, je t'envie... Et toi, tu ne
-souhaiterais pas de changer avec moi.»</p>
-
-<p>Les appréhensions de M<sup>lle</sup> de Solgrès ne furent
-pas plus sombres que la réalité. Malgré les
-conseils de Louise, malgré l'ingéniosité de cette
-confidente prête à tous les subterfuges, Armande
-se résolut à révéler son état à sa mère. Peut-être
-cet aveu lui semblait-il inévitable. Peut-être le
-poids de la dissimulation était-il plus lourd que
-toutes les angoisses à cette créature de franchise
-violente, que le mensonge paralysait et suffoquait.
-Puis, à un moment donné, elle se sentit
-trop seule, quand la bonne Louison, ayant laborieusement
-donné le jour à un beau petit gars,
-se trouva aux prises avec la souffrance physique
-et la vigilance des commères. Pendant quelque
-temps, elles ne purent s'entretenir ensemble.
-Armande s'effara. La malheureuse n'osait plus se
-regarder dans les glaces. D'ailleurs le mois de
-juin s'achevait. La Commune, écrasée par l'armée
-de Versailles, expirait à Paris dans d'infernales
-convulsions, parmi les massacres et l'incendie.
-La comtesse de Solgrès, redevenue plus
-forte, parlait de partir avec sa fille pour aller
-rejoindre son mari. Maintenant, elle descendait
-dans le parc. Elle y faisait des promenades quotidiennes
-et toujours plus longues, afin de se
-préparer au voyage. Pour marcher, elle s'appuyait
-<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>
-au bras d'Armande. Et c'était un si triste couple,
-ces deux femmes en deuil, l'une coquette, malgré
-son crêpe et ses cheveux gris, l'autre d'une
-morne indifférence où s'éteignait tout pétillement
-de jeunesse, que les soldats prussiens, flânant
-et fumant leur pipe dans le parc, se détournaient
-pour ne pas les rencontrer.</p>
-
-<p>En voyant l'uniforme abhorré qui s'effaçait au
-loin entre les arbres, M<sup>me</sup> de Solgrès poussait un
-soupir:</p>
-
-<p>—«Les robes noires des femmes de France
-les intimident, ces bandits,» murmurait-elle.</p>
-
-<p>Parfois elle s'emportait.</p>
-
-<p>—«Ils font bien de se tenir à distance. Je
-leur cracherais au visage.</p>
-
-<p>—Oh! ma mère... Ce ne serait pas digne de
-vous.»</p>
-
-<p>La comtesse fit aigrement:</p>
-
-<p>—«Toi, on dirait que tu ne sens rien.»</p>
-
-<p>Et comme Armande pâlissait sans répondre.</p>
-
-<p>—«C'est vrai!... Je ne sais si c'est la maladie
-que tu as eue... Tu es d'une apathie!... La vue de
-ces gens-là ne te fait donc pas bouillir?...</p>
-
-<p>—Asseyons-nous, maman,» dit la jeune fille,
-qui défaillait.</p>
-
-<p>Toutes deux gagnèrent un bosquet dans lequel
-se trouvait un banc. Mais le silence accablé
-de la malheureuse exaspéra sa mère, étrangère à
-toute discipline nerveuse, et incapable de se contenir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span></p>
-
-<p>—«D'ailleurs, tu ne peux pas comprendre
-ce que j'éprouve. Ils m'ont pris un fils adoré.
-Toi, ils ne t'ont pris qu'un frère... et que tu n'aimais
-pas.»</p>
-
-<p>L'injustice de ce mot fit jaillir le secret d'Armande.</p>
-
-<p>—«Ils m'ont pris bien davantage,» dit-elle,
-sans répondre à l'aigre allusion, qui ne pouvait
-être sincère.</p>
-
-<p>—«Que veux-tu dire?...</p>
-
-<p>—Ils m'ont pris l'être qui était ma vie elle-même,
-l'honneur et le bonheur de ma vie. Ils
-l'ont tué sous mes yeux... Oh! maman, que vous
-me pardonniez ou non, je souffre tant que rien
-ne peut ajouter à ma peine... Mais faut-il que je
-vous en cause une si cruelle!...»</p>
-
-<p>Elle ne s'agenouillait pas et ne joignait pas les
-mains. Elle se renversait en arrière contre la
-charmille, les bras abandonnés, comme prête à
-mourir.</p>
-
-<p>—«Deviens-tu folle?... De quoi parles-tu?»
-s'écria la comtesse.</p>
-
-<p>—«Maman, si vous avez pitié de moi et
-de mon père, il pourrait encore ne rien savoir.
-Nous n'irions pas le rejoindre. Voilà... Il faut
-que je disparaisse... J'ai aimé, maman, j'ai
-aimé...»</p>
-
-<p>Elle essaya d'en dire plus. Ses lèvres blanches
-tremblèrent et se turent. Et elle fixa sur le visage
-de sa mère ses yeux jadis d'une si ardente
-<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>
-flamme rousse, maintenant ternes et semblables
-à deux globes pétrifiés, depuis qu'ils avaient
-vu!...</p>
-
-<p>—«Tu as aimé?...» répéta la mère, se refusant
-à comprendre. «Qui as-tu aimé?...</p>
-
-<p>—Qu'importe!... Il est mort.</p>
-
-<p>—Malheureuse!... Tu ne veux pas dire?...</p>
-
-<p>—Si, maman, je veux dire cette chose épouvantable...
-Cette chose que je n'ose exprimer...
-que vous n'osez croire... Je suis cette malheureuse!...
-Si celui qui fut mon mari devant Dieu
-vivait, tout serait déjà réparé... Mais, je vous le
-répète, il est mort. Ainsi, je vous en conjure, aidez-moi.»</p>
-
-<p>Dans le ton de ces terribles phrases, il n'y
-avait aucune bravade, pas même de la hauteur
-ou de l'énergie. Encore moins de la supplication
-ou de l'humilité. En faisant cet aveu à sa mère,
-Armande éprouvait moins d'émotion que naguère
-en s'ouvrant à Louise. Elle ne sentait pas
-ici la pitié compréhensive de là-bas. De la grande
-dame ou de la servante, la plus maternelle n'était
-pas la première. Or la tendresse seule pouvait
-plier la nature rétive d'Armande. Son indépendance
-était brisée, mais non pas sa réserve farouche.
-Dépouillée d'orgueil, elle se réfugiait
-dans l'inertie. Une lassitude muette, nulle explication,
-nulle invocation de légitimes excuses,
-voilà ce qu'elle opposerait au blâme hostile,
-réservant ses larmes pour la solitude, ou pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>
-l'humble affection, anxieuse et divinatrice, de
-Louise, seule créature au monde avec qui elle
-pût parler de <i>lui</i>.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Solgrès tourna vers sa fille un visage
-de rigidité et de froide fureur.</p>
-
-<p>—«Tu as fait cela!... Tu t'es conduite en
-créature perdue!... Tu as déshonoré notre
-nom!...</p>
-
-<p>—A quoi bon m'injurier, ma mère? Vous ne
-pouvez pas savoir...</p>
-
-<p>—Je ne <span class="sc">VEUX</span> pas savoir!...» cria la comtesse.</p>
-
-<p>—«Vous ne le pourriez pas. Les circonstances
-ne vous apprendraient rien. C'est dans les
-cœurs qu'il faudrait lire...</p>
-
-<p>—Dans le tien peut-être?... J'y verrais de jolies
-choses!...»</p>
-
-<p>Armande se tut.</p>
-
-<p>—«J'ai bien compris?» demanda sa mère,
-comme avec un dernier espoir d'écarter l'abominable
-calice, de n'y pas découvrir la suprême
-amertume. (Elle baissa la voix.) «Tu apporteras
-un bâtard dans notre famille?...</p>
-
-<p>—Un bâtard, soit! mais du sang d'un héros,»
-dit Armande, dont la triste pâleur s'illumina
-d'un des rayons disparus, éclair d'amour et d'orgueil.</p>
-
-<p>Cette révolte pour l'amant-martyr et pour
-l'enfant-victime parut à la comtesse une intolérable
-audace. Elle la châtia d'un mot affreux:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span></p>
-
-<p>—«Serait-ce à un Prussien que tu t'es abandonnée?...»</p>
-
-<p>L'amante du volontaire fusillé se leva. Sans
-une parole elle se mit à marcher en ligne droite,
-d'un pas rapide, comme vers un but précis. Une
-inquiétante exaltation brillait dans ses yeux
-fixes. Elle suivit toute l'allée d'un pas de somnambule.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Solgrès marmotta: «Comédienne!...»
-Mais elle suivit sa fille, d'une allure qui pouvait
-surprendre chez une femme soi-disant minée par
-des mois de langueur et si minutieuse à mesurer
-sa promenade quotidienne.</p>
-
-<p>Comme elles arrivaient au bord de l'immense
-pelouse étendue derrière le château, un son de
-voix gutturales leur parvint. Deux soldats allemands,
-vautrés à l'ombre, fumaient et causaient.
-Armande, qui s'avançait droit sur eux, fit un
-bond de côté, comme à la vue de reptiles. Mais
-sa mère lui saisit le poignet et l'entraîna dans
-leur direction, tandis qu'elle lui chuchotait férocement:</p>
-
-<p>—«Je puis passer à côté d'eux désormais. Ce
-ne sont plus mes pires ennemis. Ma propre fille
-m'a fait plus de mal... Et cependant je supporte
-sa présence.»</p>
-
-<p>Avec une force nerveuse qu'elle n'avait pas
-employée à réagir contre ses maux réels et imaginaires,
-M<sup>me</sup> de Solgrès continua de serrer le
-bras d'Armande et de la tirer, si bien que celle-ci
-<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>
-n'aurait pu lui résister sans violence. Toutes
-deux s'approchèrent des hommes couchés, si
-bien qu'elles les frôlèrent de leurs jupes. Ils ne
-se levèrent pas et ricanèrent. Cette insulte cherchée
-cingla les cœurs sanglants des malheureuses,
-exaltant la furie de l'une et la douleur de l'autre.</p>
-
-<p>Quand la plus âgée eut enfin relâché son
-étreinte, la plus jeune s'élança. Elle se mit à courir
-sur le gazon, vers la façade du château où
-s'ouvraient les fenêtres de sa chambre. Quand
-elle fut à cinquante mètres environ des murailles,
-elle s'arrêta et sembla explorer le sol. La soyeuse
-verdure s'étendait sous ses pieds comme un tapis,
-brodé çà et là de pâquerettes. A quoi eût-elle reconnu
-la place où était tombé celui qu'elle aimait,
-où son sang avait coulé?... L'herbe était flétrie
-alors... Quelle touffe avait bu la rosée de pourpre
-et gardait un peu de cette vie si chère dans ses
-racines?... Une divination peut-être en avertit
-Armande. Elle s'agenouilla, se prosterna complètement,
-et baisa les brins verdoyants, dont la
-fraîcheur lui caressa les lèvres. Puis elle resta là,
-dans cette attitude, comme en délire ou en extase.</p>
-
-<p>Un accent cruel la fit tressaillir:</p>
-
-<p>—«Lève-toi... Si tu es folle, on t'enfermera.
-Mais ne te donne pas en spectacle à des soldats
-étrangers et à des domestiques.»</p>
-
-<p>La nécessité de garder secret le drame qui se
-déroulait chez elle empêcha seule la comtesse de
-<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>
-rien changer extérieurement à sa façon d'être
-avec sa fille. Volontiers, elle l'eût éloignée de
-ses yeux, reléguée dans sa chambre. Plus volontiers
-encore, elle l'eût accablée de dédain, déchirée
-d'ironie, cinglée de mots amers. Elle se
-contint pour n'éveiller aucun soupçon dans cet
-intérieur familial et provincial, où les corridors
-avaient des échos et les murs des oreilles.</p>
-
-<p>Quand la pauvre fille s'informa de la ligne de
-conduite qui serait suivie à l'égard du comte:</p>
-
-<p>—«Ton père?...» répondit Mme de Solgrès,
-«Il saura tout. Je vais l'appeler ici d'urgence...
-Sa répulsion pour les Prussiens cédera comme la
-mienne. Pouvons-nous songer à l'honneur de la
-France quand le déshonneur est dans notre maison?...</p>
-
-<p>—Pourtant, ma mère, si nous essayions de lui
-épargner cette douleur?...</p>
-
-<p>—Et à toi sa colère indignée, n'est-ce pas?...
-Il continuerait à me dire sans doute que je te
-juge trop sévèrement, que je ne vois pas clair
-dans ta nature... Exquise nature, en vérité!...</p>
-
-<p>—Voulez-vous que je parte, ma mère, que je
-disparaisse?... Vous n'entendrez plus parler de
-moi...</p>
-
-<p>—Jusqu'au jour où tu traînerais notre nom
-dans quelque aventure plus scandaleuse encore?...</p>
-
-<p>—Oh!...</p>
-
-<p>—Et que dirait-on de cet escamotage? Une
-<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>
-fille de ton rang ne s'éclipse pas comme une
-muscade. Tu resteras, et tu répareras comme
-nous te l'ordonnerons.</p>
-
-<p>—Je ne puis réparer qu'en me dévouant à
-mon enfant.»</p>
-
-<p>Cette conception de son devoir et de la vie,
-exprimée à plusieurs reprises par Armande
-comme toute naturelle, jeta sa mère dans un
-état d'exaspération inouïe.</p>
-
-<p>—«Ton enfant!...»—s'exclamait-elle, de
-cette voix sifflante et basse qu'elle prenait pour
-parler du redoutable secret, et seulement loin de
-toute oreille humaine, dans les profondeurs du
-parc.—«Ton enfant!... Tu oses parler de tes
-devoirs envers lui, quand tu as manqué au premier
-de tous, qui était de lui donner une naissance
-honnête et un nom légitime!... Et tu ne
-songes pas un instant à tes devoirs envers nous,
-tes parents, envers la dignité de nos cheveux
-blancs et la bonne renommée de notre famille.
-Sache que ton enfant passe après ta race, dont il
-n'est pas, dont il ne peut être...</p>
-
-<p>—Cependant, je le reconnaîtrai...»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Solgrès contempla sa fille avec stupeur.</p>
-
-<p>—«Ah!...» dit-elle sans lui répondre... «Et
-tu voulais que je ne prévinsse pas ton père!...
-J'aurais lutté seule contre l'insanité de ton esprit
-et la bassesse de ton âme. Voilà ce qu'une Solgrès
-propose!... Donner son nom à un bâtard!...
-<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span>
-Souffleter de boue tout le passé d'une maison
-pleine d'honneur!...»</p>
-
-<p>Ce fut une autre explosion, suivie de commentaires
-non moins acerbes quand la comtesse
-apprit que Louise Bellard savait tout.</p>
-
-<p>—«Il ne manquait que cela!... Tu devais,
-naturellement, prendre pour confidente une
-femme de service... Toi qui, dès ton enfance, te
-plaisais mieux avec les paysans qu'avec les gens
-de notre monde... Mais je la chasserai, cette misérable,
-qui t'a servi de complice, quand elle
-aurait dû me prévenir!»</p>
-
-<p>Armande, plus murée que jamais dans une
-insensibilité apparente, répondit de sa voix sans
-accent:</p>
-
-<p>—«Pardon, ma mère... Vous ne la chasserez
-pas.</p>
-
-<p>—Tu as le front de plaider pour elle?</p>
-
-<p>—Je n'ai point à plaider. Si vous étiez accessible
-aux arguments de justice et de compassion,
-je vous dirais que son dévouement fut incomparable,
-que rien ne le lassera et qu'il m'empêchera
-sans doute de mourir de désespoir. Mais, vous
-parlant le langage de votre intérêt personnel, je
-vous ferai simplement observer qu'on ne maltraite
-pas quelqu'un qui détient un secret pareil...
-qu'on ne chasse pas la seule femme, mère justement
-elle-même, capable de nourrir dans une discrétion
-absolue le malheureux petit être, que vous
-ne me commanderez pas d'étrangler, je suppose.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span></p>
-
-<p>—C'est admirable!... Mademoiselle prend
-maintenant avec moi un ton supérieur et sardonique,»
-fit la comtesse, frappée par la justesse
-du raisonnement et d'autant plus irritée de la
-façon dont il lui était offert.</p>
-
-<p>A partir de ce moment jusqu'à l'arrivée de son
-mari, elle évita toute discussion avec sa fille, ne
-lui parlant que devant leurs gens, et s'enfermant,
-lorsqu'elles étaient seules, dans un mutisme hargneux.</p>
-
-<p>Aussitôt les communications rétablies avec la
-capitale, M. de Solgrès fut informé qu'une circonstance
-des plus graves,—«plus grave,»
-écrivait sa femme, «que toutes les épreuves de
-cette année de désastres», réclamait sa présence
-immédiate au château. Il accourut.</p>
-
-<p>Le comte approchait de la vieillesse. Les fatigues
-du siège,—dont il n'avait éludé aucune,
-prenant le fusil et montant la garde par les nuits
-glaciales, comme un jeune homme,—venaient
-d'effacer les dernières traces de sa virile verdeur.
-Sa haute taille se voûtait. Ses joues s'étaient creusées
-sous la barbe devenue toute blanche. Son
-front, autour duquel s'élargissait la calvitie, prenait
-des tons cireux. Dans ses yeux, aux regards
-émoussés, se lisait la secrète anxiété du déclin.
-Ce gentilhomme n'était pas, comme sa femme,
-perpétuellement secoué d'une trépidation nerveuse.
-Il contrastait avec elle par son calme—contraste
-accentué par une réaction inconsciente
-<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
-des caractères l'un contre l'autre, dans ce ménage
-pourtant uni. Elle le dominait, sans que lui, ni
-elle-même peut-être, s'en doutât. Non pas qu'elle
-lui fût supérieure. Mais, à défaut de volonté, elle
-avait au moins de l'entêtement et des caprices,
-et ce rudiment de personnalité, si mince fût-il,
-manquait au comte de Solgrès. Il était l'homme
-de toutes les conventions et de toutes les traditions,
-sans aucun jugement individuel. Capable
-d'accomplir avec énergie ce qu'il croyait bien,
-mais d'une timidité extraordinaire devant une
-décision que ne lui dictait pas l'usage. Il avait
-une réputation d'intransigeance dans son loyalisme
-légitimiste, de belle tenue dans la vie, de
-droiture, de délicatesse, qui n'était point surfaite.
-On le tenait pour un parfait galant homme,
-et l'on avait raison. Il vivait suivant certains principes
-qu'il n'avait jamais discutés, et qui réalisent
-un type social très décoratif, sinon très
-utile dans notre société actuelle. Le comte de
-Solgrès n'avait pas choisi son chemin. Mais la
-route était sans ornières et il y marchait droit.
-Ses qualités, précisément parce qu'elles ne se
-subordonnaient pas à des sentiments influençables,
-mais par leur inflexibilité de forces héréditaires,
-allaient se dresser terriblement en lui
-contre l'infortunée Armande. Le cœur du père
-eût incliné vers l'indulgence et la tendresse, si ce
-cœur avait pu parler. Mais M. de Solgrès se serait
-effaré de l'entendre. Il écoutait des voix plus
-<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>
-despotiques, délivré ainsi de tout débat de conscience.
-Puis, à la moindre hésitation, il s'inspirait
-d'une volonté plus forte: c'était celle de sa
-femme.</p>
-
-<p>Le jour de son arrivée à Solgrès, Armande,
-plus morte que vive, s'était réfugiée chez Louise
-Bellard. La comtesse l'y fit chercher dès que le
-coupé du voyageur entra dans la grande avenue,
-après avoir franchi le pont qui traverse la Juine,
-devant la propriété. Il ne fallait pas que rien dans
-la première entrevue éveillât les soupçons des
-domestiques, sortis respectueusement au-devant
-de leur maître.</p>
-
-<p>Nul ne s'étonna de la crise de sanglots convulsifs
-qui bouleversa Mademoiselle lorsqu'elle
-se fut jetée dans les bras de son père. De si cruels
-événements s'étaient produits depuis leur dernière
-séparation! Les vêtements noirs des parents
-et de l'enfant, le haut crêpe au chapeau du
-comte, attestaient leur deuil, l'irréparable perte
-du fils, du frère, orgueil et espoir de cette famille.
-Et les uniformes étrangers, apparus au
-détour d'un massif, dans une curiosité qui ne se
-gênait pas, témoignaient d'un malheur plus immense...
-C'était toute l'humiliation et toute la
-désolation d'un peuple qui s'engouffrait dans
-chaque âme française, comme une rafale de douleur,
-à la moindre brisure d'émoi. Personne,
-parmi les assistants, ne se doutait qu'il pouvait
-y avoir de plus horribles sources, une amertume
-<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>
-plus abominable et plus corrosive, à ces larmes
-d'une fille de vingt ans.</p>
-
-<p>Armande ne pouvait se détacher de son père,
-sachant qu'elle ne l'embrasserait plus ainsi de
-longtemps,—peut-être jamais.</p>
-
-<p>Dès le lendemain, en effet, quand il eut passé
-toute la nuit en conférence avec sa mère, sans
-qu'elle-même, seule dans sa chambre de jeune
-fille, eût un instant fermé l'œil, elle le vit tel que
-son appréhension la plus angoissée n'avait pu le
-lui peindre.</p>
-
-<p>Le comte de Solgrès fit comparaître sa fille en
-présence de la comtesse. Dans un petit salon
-retiré, toutes portes closes, et les précautions
-prises pour que rien ne perçât de la navrante
-conférence, il commença ainsi:</p>
-
-<p>—«Mademoiselle de Solgrès, avez-vous, dans
-votre inqualifiable égarement, conservé un vestige
-du sentiment de l'honneur et une trace du
-devoir filial?...</p>
-
-<p>—Mon père...»</p>
-
-<p>Le vieux gentilhomme l'arrêta violemment:</p>
-
-<p>—«Je vous défends, entendez-vous?... Je
-vous défends de m'appeler votre père. Tout lien
-est rompu entre nous... Et vous n'avez chance
-d'en renouer une faible part que si vous montrez
-la plus entière obéissance.»</p>
-
-<p>Armande resta muette. Qu'allait-on exiger
-d'elle? Défaillante, elle tendit la main vers un
-siège.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span></p>
-
-<p>—«Restez debout!» ordonna le comte, qui
-lui-même se tenait droit, les bras croisés, devant
-une cheminée contre laquelle il ne s'adossait pas.</p>
-
-<p>Quant à M<sup>me</sup> de Solgrès, effondrée dans une
-bergère, le coude au bras capitonné, elle appuyait
-obstinément un mouchoir contre son visage.</p>
-
-<p>Armande mit seulement deux doigts au dossier
-d'une chaise, car sans cet appui elle se fût
-trouvée mal. On ne le lui interdit pas.</p>
-
-<p>—«Répondez aux questions que je vous ai
-posées, mademoiselle.</p>
-
-<p>—J'y répondrai, monsieur,» dit-elle d'une
-voix oppressée. «Mais, j'en ai peur, vous ne
-croirez pas à mes réponses. Mes sentiments filiaux
-sont aussi fervents que jamais, et j'ai gardé
-le souci de l'honneur.</p>
-
-<p>—Nous ne le comprenons sans doute pas de
-la même façon, d'après ce que m'a expliqué
-votre mère. Écoutez-moi bien... Il ne s'agit pas
-de vos interprétations plus ou moins romanesques,
-mais de l'honneur tel qu'on l'a toujours
-placé si haut dans notre famille, et tel que tous
-les gens de cœur le conçoivent.</p>
-
-<p>—L'honneur ne consiste-t-il pas à dire la vérité
-et à remplir son devoir?...</p>
-
-<p>—Quelle vérité?» s'écria le comte. «Que
-vous êtes une fille coupable, indigne de votre
-nom?... Et quel devoir?... Celui d'une maternité
-honteuse?... Si c'est cela que vous proclamez et
-publiez, je vous avertis que la proclamation et
-<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>
-la publication seront complètes. Vous quitterez
-cette maison à l'instant. Je vous chasserai ouvertement,
-comme vous l'avez mérité. Si l'on doit
-savoir, on saura. Mais on apprendra en même
-temps comment un Solgrès élague les branches
-pourries, quand il s'en trouve une, par extraordinaire,
-sur son arbre généalogique.»</p>
-
-<p>C'était bien toute la rigueur ancestrale qui
-sonnait, implacable, dans la bouche de cet
-homme. Rien n'ébranlait en lui la religion sociale
-de sa race. Il apparaissait terrible, parce qu'il
-était impersonnel. Ce qu'il ne voulait pas qu'on
-discutât, lui-même ne l'avait pas discuté dans le
-secret de sa conscience. Voilà pourquoi, sans
-être un caractère fort, il devenait une force dans
-ce moment critique. Armande en eut l'intuition.
-Et, domptée elle-même par la maladie, l'incertitude
-et le chagrin, elle trembla.</p>
-
-<p>—«Qu'exigez-vous de moi, monsieur? Dites-le
-sans me consulter. Si je le puis, je vous obéirai.</p>
-
-<p>—Voici. Sous prétexte d'un voyage de santé,
-nécessaire surtout à votre mère, vous partirez
-toutes deux. C'est le départ seulement que vous
-accomplirez ensemble. Madame de Solgrès, par un
-détour, viendra me rejoindre dans une résidence
-qui ne sera pas la vôtre. Vous, vous continuerez
-avec Louise Bellard, qui vous accompagnera officiellement
-d'ailleurs. Puisque cette femme sait
-tout, et qu'elle est sûre, nous nous servirons de
-son dévouement. On le reconnaîtra comme il
-<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>
-convient. Il ne peut paraître bizarre à personne
-que Madame de Solgrès et sa fille, en plein mois
-de juillet, partent en Suisse, par exemple, pour se
-remettre moralement et physiquement de secousses
-pénibles, ni qu'elles emmènent une brave
-servante et son petit enfant, que la guerre n'a
-pas moins éprouvés.</p>
-
-<p>—«Ma mère ne restera pas avec moi?...» balbutia
-Armande, qui, malgré les duretés de la
-comtesse, eût souhaité le contact maternel durant
-des heures qu'elle prévoyait si sombres.</p>
-
-<p>—«Madame de Solgrès me sera plus nécessaire
-qu'à vous,» répliqua le comte, «et nous aurons
-à nous consoler mutuellement pendant une période
-où notre fille n'existera pas pour nous. Il
-dépendra de vous que cette fille nous revienne.</p>
-
-<p>—Comment cela, mon pè...?»</p>
-
-<p>La pauvre Armande rougit et s'arrêta, sans
-terminer ce mot de «père».</p>
-
-<p>—«Bien entendu, pour le monde, nous serons
-ensemble,» continua le vieillard, «Je prendrai
-toutes mes mesures à cet effet. L'endroit où vous
-séjournerez avec Louise Bellard sera soigneusement
-choisi... Quelque village écarté, où vous
-passerez pour deux sœurs.» (Il eut un âpre sourire.)
-«Cela ne contrariera ni votre manière
-d'être ni vos goûts...</p>
-
-<p>—Non, certes!» déclara vivement M<sup>lle</sup> de
-Solgrès.</p>
-
-<p>Un regard la foudroya pour cette riposte, qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span>
-semblait une bravade, et qui pourtant était le cri
-involontaire de cette désespérée, trop heureuse
-de se vêtir en paysanne pour mieux se rapprocher
-d'un cœur aimant et mieux s'enfoncer dans
-l'obscurité apaisante.</p>
-
-<p>—«Après... l'événement,» poursuivit son
-père, «Louise Bellard restera à l'étranger, où elle
-nourrira et élèvera deux enfants, le sien, et...
-l'autre. Ils auront même éducation modeste, et,
-plus tard, même condition. Vous, mademoiselle,
-vous reviendrez avec nous. Mais nous réservons
-notre pardon, si vous vous en montrez digne,
-pour le jour de votre mariage.</p>
-
-<p>—Mon mariage! Mais, ma mère... Je veux
-dire... madame de Solgrès... ne vous a-t-elle pas
-dit?...</p>
-
-<p>—Quoi donc?...» demanda le vieux gentilhomme
-en écrasant sa fille du regard.</p>
-
-<p>—«...qu'il est mort.»</p>
-
-<p>Tout le visage d'Armande se contracta et
-trembla.</p>
-
-<p>—«Qui est mort?» questionna le père avec
-un accent indescriptible.</p>
-
-<p>—«Le seul homme que je puisse épouser.</p>
-
-<p>—Le seul homme que vous pourrez épouser
-sera celui qui consentira à vous prendre, et dont
-le nom s'alliera dignement avec le nôtre. La maison
-de Solgrès est assez bonne, et vous serez assez
-riche, pour que, malgré votre déchéance, nous
-espérions encore vous marier de façon honorable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span></p>
-
-<p>—Mais pourquoi me marier?... Oh! je vous
-en prie, pourquoi?...» fit Armande, qui joignit
-les mains.</p>
-
-<p>—«Parce que telle est notre volonté, la seule
-condition suivant laquelle nous vous considérerons
-encore comme notre fille.»</p>
-
-<p>La scène, qui jusque-là se déroulait dans une
-solennité glaciale, devint alors humaine et déchirante.
-Armande se jeta aux genoux de ses parents,
-les supplia de ne pas la mettre à ce point
-en désaccord avec son cœur et sa conscience.
-Tout ce qu'elle leur demandait, c'était de la
-laisser vivre au loin avec son enfant... Elle ne
-consentirait pas à se séparer de lui. Elle voulait
-l'élever. Surtout elle ne pouvait concevoir la possibilité
-d'appartenir à un homme qui lui faisait
-horreur, quel qu'il fût... Jamais elle ne trahirait
-le souvenir... Jamais elle n'accepterait un nom
-qu'elle devrait au mensonge du silence, ou bien
-à un odieux marché!... Dans les protestations,
-dans les prières de cette infortunée, vibrait l'éloquence
-de la douleur et de la tendresse. Sa résistance
-était brisée. Toutes les barrières d'orgueil
-croulaient. Son âme crevait en un flot de supplications
-et de larmes. L'intuition de la maternité
-mettait à ses lèvres, sur sa physionomie, dans ses
-gestes, une chaleur émouvante.</p>
-
-<p>Le comte de Solgrès en éprouva d'abord de la
-surprise, puis du trouble. Peut-être fût-il arrivé
-jusqu'à l'attendrissement. Car, s'il avait le jugement
-<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>
-étroit, il était d'une trempe fine. Tout accent
-de sincérité généreuse éveillait en lui une
-résonance. Et sa nature, au fond, ne se déterminait
-pas en sécheresse. Mais M<sup>me</sup> de Solgrès intervint.
-Otant son mouchoir de devant ses yeux,
-elle éleva une voix acide.</p>
-
-<p>—«Mon cher ami,» dit-elle, «je m'étonne que
-vous prolongiez ces débats qui me tuent. Il était
-convenu que vous signifieriez à cette malheureuse
-enfant nos décisions et qu'elle y répondrait pour
-les accepter, ou que tout serait fini entre elle et
-nous. Vous n'admettiez pas qu'elle pût les discuter.
-Si vous aviez entendu les insanités qu'elle
-me débitait avant votre retour, vous comprendriez
-mieux à quoi vous exposez le nom de Solgrès
-si vous la laissez promener par le monde une
-maternité scandaleuse. Le moins qu'elle fera sera
-d'afficher la monstruosité de sa situation. Mais sa
-conduite passée nous éclaire sur l'avenir. Qui a
-bu boira. Si vous ne mariez pas Armande, cette
-fille-là deviendra la honte de nos vieux jours.
-Quant à son enfant, ce sera affaire au mari qu'elle
-épousera. Qu'il l'adopte, si bon lui semble. Mais
-je ne vois pas bien mademoiselle de Solgrès nous
-imposant comme petit-fils un bâtard, lui donnant
-notre nom, et édifiant le monde par ses vertus
-maternelles. Qu'une femme soit assez folle, assez
-éhontée pour cela, passe encore. Mais vous,
-comte de Solgrès, quel serait votre rôle? Quelle
-retraite serait assez profonde pour vous épargner
-<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>
-les atteintes du mépris et de la risée publics?»</p>
-
-<p>Sous la douche de ces phrases cinglantes, le
-père et la fille se taisaient. Armande s'était redressée.
-De nouveau se fixait autour d'elle l'invisible
-armure, le hérissement hostile et muet. Le
-comte baissait les yeux comme pour ne pas voir.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Solgrès, s'adressant à lui, dit encore:</p>
-
-<p>—«D'ailleurs, c'est bien simple. Choisissez
-entre la fille que voilà et l'épouse que je suis.
-Laissez-la me piétiner, me meurtrir par d'offensantes
-comédies comme celle que vous écoutiez
-tout à l'heure complaisamment... Et ce ne sera
-pas long. Encore une scène comme celle-ci, et je
-ne demanderai plus que la tombe!»</p>
-
-<p>Ayant tout dit, avec une nervosité agressive
-qui n'annonçait en rien son dernier soupir, la
-comtesse parut l'exhaler cependant. Il souleva sa
-poitrine et vint s'étouffer dans son mouchoir,
-tandis qu'elle retombait sur sa bergère. Et, se cachant
-de nouveau le visage, elle reprit son attitude
-d'auparavant.</p>
-
-<p>—«Retirez-vous dans votre chambre,» dit
-M. de Solgrès à sa fille. «Vous avez entendu
-votre mère. Ou vous accepterez les conditions
-que je vous ai exposées, ou tout sera fini entre
-vous et nous. Vous qui parlez si haut de votre
-devoir, tâchez de discerner où il est. Voyez si
-vous devez nous rendre le désespoir et l'opprobre
-en retour d'un passé d'honneur et du nom
-sans tache que nous vous avions donné.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span></p>
-
-<p>Quelques jours après ce colloque, où trois
-âmes se trouvèrent si douloureusement aux prises,
-les maîtres de Solgrès avaient quitté leur château,
-emmenant avec eux la veuve de leur garde et son
-enfant nouveau-né. Dans le pays, on raconta
-qu'ils voyageaient à l'étranger, pour moins sentir
-le poids de leur deuil. On les estima de ne
-pouvoir supporter la vue des soldats ennemis à
-leur foyer. Les concierges de leur hôtel, au faubourg
-Saint-Germain, répondaient dans ce sens
-aux rares visiteurs qui s'informaient d'eux. Leur
-absence, bien qu'elle se prolongeât jusque assez
-avant dans l'hiver, ne provoqua pas d'interprétation
-malveillante. L'époque était favorable
-pour se laisser momentanément oublier. Sous le
-coup du désastre national, chaque existence
-avait assez à faire de se reconstituer, sans pénétrer
-celle d'autrui. La vie mondaine suspendue
-n'imposait aucune obligation de paraître. Jamais
-il ne fut moins difficile d'ensevelir un mystère.</p>
-
-<p>Et cependant quelque chose de ce mystère
-flotta vaguement autour de l'héritière de Solgrès,
-lorsqu'on fut plus tard à même de constater le
-changement de physionomie et la sauvagerie
-accrue de cette fille bizarre. Une nature moins
-spontanée se fût mieux prêtée à la légende. Mais
-celle-ci ne savait guère dissimuler. Et d'ailleurs,
-à quoi bon? Armande n'éprouvait nul désir de
-refaire sa vie en effaçant la tragique idylle, car,
-<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>
-justement, toute sa vie, tout ce qu'elle pouvait
-vivre de douleur et de joie, de rêve et d'amour,
-y était contenu. Passive désormais, elle obéissait
-à ses parents, parce qu'elle s'inclinait devant la
-logique âpre, mais hautaine, de son père, et
-qu'elle eût considéré comme sacrilège de martyriser
-en lui des sentiments invincibles, qui ne
-manquaient pas de grandeur. N'était-il pas, en
-effet, le dépositaire d'un patrimoine d'honneur,
-le représentant de la race et le chef de la maison?
-Si toute sa personnalité d'homme se concentrait
-dans cet idéal, le crime serait d'autant
-plus abominable de porter la ruine dans ce domaine
-sacré.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Solgrès jouait donc, mais sans conviction,
-son rôle de riche et noble héritière, un des
-plus beaux partis de France. Et ce n'était pas
-faute de bonne volonté si son visage peu attrayant,
-où toute flamme de jeunesse était morte, s'imprégnait
-d'une indifférence et d'une mélancolie
-capables de décourager les plus déterminés épouseurs.</p>
-
-<p>Ses parents renonçaient à la persécuter sous ce
-rapport. Il fallait, pensaient-ils, laisser faire le
-temps. Et d'ailleurs, avec la fortune et le nom de
-leur fille, on parviendrait toujours à l'établir.
-Satisfaits d'avoir sauvé les apparences, ils se
-prêtaient à une détente. Car, avec le caractère si
-peu maniable d'Armande, ils avaient craint de
-ne pas remporter même ce relatif avantage.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span></p>
-
-<p>Des mois passèrent, qui, bien vite, se changèrent
-en années. Les châtelains de Solgrès vieillissaient.
-Leur fille commençait à espérer qu'elle
-était libre pour toujours. Chaque été, la famille
-allait en Suisse, et, pendant quelques jours, Mademoiselle,
-accompagnée seulement d'une femme
-de chambre, faisait une cure de lait dans un village
-de la montagne.</p>
-
-<p>Au retour d'un de ces voyages, le comte fit
-remettre en état la maisonnette de garde jadis
-habitée par le ménage Bellard. Depuis la guerre,
-cette maisonnette restait inhabitée. Les autres
-gardes suffisaient à la surveillance et à la sécurité
-du domaine. On n'avait pas remplacé le brave
-serviteur mort sur le champ de bataille.</p>
-
-<p>La curiosité des domestiques et des paysans
-s'émut lorsque des ouvriers furent requis pour
-débarrasser en partie la maison rustique des
-lierres, de la vigne vierge et des clématites, et
-pour la rendre de nouveau habitable. Qui donc
-allait-on y installer? Le comte n'avait engagé
-aucun garde dans le pays. Et cependant il ne
-manquait pas de braves gens qu'une telle situation
-eût rendus contents et fiers.</p>
-
-<p>Mais les plus envieux ne trouvèrent rien à dire
-quand ils surent à qui étaient destinées la maisonnette
-et la place. La Louison, remariée en
-Suisse, où l'amour sans doute l'avait retenue depuis
-qu'elle y accompagna ses maîtres, revenait
-au gîte. On lui rendait son nid. Et comme son
-<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>
-second mari était un montagnard probe, actif et
-courageux, il remplacerait le premier dans toutes
-ses fonctions, et serait, comme lui, garde-chasse.</p>
-
-<p>Quand le couple arriva, on lui fit bon accueil.
-La Louison était aimée dans le village qui l'avait
-vue grandir. Elle reparaissait au bras d'un Suisse.
-Mais les Suisses sont de braves gens, qui s'étaient
-montrés bons voisins pendant nos malheurs.
-Celui-là, qui s'appelait Mathieu Nobert, bénéficia
-tout de suite auprès des campagnards français de
-leur sympathie pour ses compatriotes et de leur
-amitié pour sa femme.</p>
-
-<p>D'ailleurs, ils amenaient avec eux un vivant
-passe-partout, bien fait pour dilater les cœurs et
-épanouir les visages, un délicieux garçonnet de
-trois ou quatre ans, farouche comme un petit
-faon de montagne, mais d'une beauté émouvante.</p>
-
-<p>La première fois qu'ils traversèrent ensemble
-les rues d'Étréchy, toutes les commères accoururent
-sur leurs portes:</p>
-
-<p>—«Eh bien, Louison, vous voilà de retour?
-C'est gentil de rester fidèle au pays. Et ce chérubin-là?
-Le gars à ce pauvre Bellard... Dire que
-nous l'avons reçu dans ce monde! Mais, sainte
-Vierge! qu'il est devenu mignon!...»</p>
-
-<p>On le regardait mieux, et les cris d'admiration
-partaient:</p>
-
-<p>—«Quel amour, avec ses boucles noires!</p>
-
-<p>—Mais où a-t-il pris ces grands yeux-là?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span></p>
-
-<p>—C'est vrai que Bellard était très brun. Et
-vous aussi, Louison, vous êtes brune. Mais ce bijou-là
-s'est taillé ses prunelles dans du jais.</p>
-
-<p>—Y a pas à dire, ma fille, il est plus beau que
-père et mère.</p>
-
-<p>—Tant mieux!» disait Louise en souriant
-avec fierté.</p>
-
-<p>Et Mathieu Nobert ajoutait avec bonhomie:</p>
-
-<p>—«Attendez seulement qu'il ait des petits
-frères, que je lui achèterai, moi. Ils seront encore
-plus beaux.»</p>
-
-<p>Un éclat de rire saluait cette fanfaronnade.</p>
-
-<p>—«Ah! ah! le jaloux. Eh ben, vous savez,
-faudra y mettre le prix pour en avoir de c't acabit-là.
-Faut croire que ce pauvre Bellard avait la
-main heureuse.»</p>
-
-<p>Tout en le bourrant de bonbons, l'épicière de
-la Grand'Rue demandait:</p>
-
-<p>—«Comment t'appelles-tu, mon ange? Pierrot?...
-Jeannot?... Jacquot?...</p>
-
-<p>—Mais non,» intervenait Louise. «Vous
-savez bien que mademoiselle de Solgrès a eu la
-bonté d'être sa marraine. Son nom est Armand.</p>
-
-<p>—Oh! un nom de grand seigneur. Il le portera
-bien. Et il n'en a pas d'autre?</p>
-
-<p>—Si... Michel... Armand-Michel Bellard.</p>
-
-<p>—Pourquoi Michel?</p>
-
-<p>—C'était un nom que Bellard avait choisi.
-Alors vous comprenez... en souvenir de son
-père...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span></p>
-
-<p>Le soir même du jour où le ménage Nobert,
-avec l'enfant du premier mari, se fut installé
-dans la maison de garde, au fond du parc, non
-loin du souterrain, le comte et la comtesse de
-Solgrès dirent à leur fille, qui leur souhaitait le
-bonsoir:</p>
-
-<p>—«Nous avons à te parler.»</p>
-
-<p>Elle les suivit dans le petit salon si retiré, si
-sourd, où jadis ils avaient fixé une ligne de conduite
-dont ils ne s'étaient pas départis. Armande
-fut certaine que ses parents allaient aborder le
-sujet dont on ne s'entretenait jamais, lorsque son
-père, sans donner l'ordre aux domestiques d'éclairer
-la pièce si bien close, y transporta lui-même
-une lampe, en priant ces dames de le
-suivre. Quand tous trois s'y trouvèrent, et la
-porte soigneusement fermée, M. de Solgrès dit à
-Armande:</p>
-
-<p>—«Ma fille, tu nous rendras ce témoignage,
-à ta mère et à moi, qu'il n'était pas possible à des
-gens de notre sorte, ayant notre caractère et nos
-opinions, de pousser plus loin que nous ne
-l'avons fait le pardon du passé et le respect des
-sentiments naturels.»</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Solgrès inclina la tête.</p>
-
-<p>—«Les circonstances nous ont aidés,» reprit
-le vieux gentilhomme, «Ce fut une fatalité
-bien extraordinaire,—et que j'appellerais providentielle,
-s'il n'était sacrilège d'imaginer la
-Providence frappant un innocent au profit d'un
-<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span>
-bâtard,—celle qui fit mourir l'enfant de Louise
-pendant le voyage qui suivit la naissance de...
-l'autre. Rendue ingénieuse par un dévouement
-que j'honore, cette excellente créature eut aussitôt
-l'idée d'une substitution qui consolait un peu
-son chagrin maternel en assurant à jamais ton
-honneur et notre repos. Arrivée au chalet que
-nous lui avions acheté dans la montagne, elle
-tenait dans les bras un petit être qu'elle nourrissait
-comme son fils, et qui passa pour tel. Rien
-depuis n'a jamais fait soupçonner à personne
-qu'il en soit autrement. Nous pourrions nous y
-tromper nous-mêmes, si tu n'avais assisté à cette
-courte et foudroyante maladie du petit Bellard,
-qui vous arrêta dans une auberge perdue. Car,
-après des années, une mère elle-même reconnaîtrait-elle
-un enfant quitté à trois semaines d'un
-autre quitté à trois mois?...</p>
-
-<p>—Je ne m'y tromperais pas,» dit Armande.
-«Il ressemble trop...</p>
-
-<p>—Tais-toi, imprudente!...» s'écria le père,
-d'une voix terrible, quoique étouffée, «Veux-tu
-me faire repentir d'un excès de faiblesse?... Veux-tu
-que je renvoie ces gens à leurs montagnes?...</p>
-
-<p>—Oh!...» gémit Armande.</p>
-
-<p>—«Tais-toi donc, alors!... Ne laisse jamais
-des réflexions pareilles te venir aux lèvres, ni
-même à la pensée. Cette ressemblance, Dieu
-merci, n'est pas la tienne. Nul ne discernerait
-le type des Solgrès dans cet enfant. Peu importe
-<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>
-qu'il soit le portrait d'un homme que nul n'a vu
-dans ce château. Car...—et c'est une des affirmations
-que je veux obtenir encore de toi, solennellement,
-ce soir...—tu me jures que personne
-de nos gens, hors Louise, personne du pays, n'a
-eu connaissance du séjour ici de Michel Occana,
-que personne n'a vu ses traits?...</p>
-
-<p>—Personne de nos compatriotes,» répondit
-M<sup>lle</sup> de Solgrès d'une voix qui ne tremblait pas,
-bien que toute couleur eût quitté son visage.
-«Il fut enseveli dans la forêt par ses bourreaux
-eux-mêmes, sans que j'aie découvert l'endroit,
-malgré mes recherches, après ma maladie.»</p>
-
-<p>Le comte reprit avec une certaine douceur:</p>
-
-<p>—«Ainsi, la chose est irrévocable. Le sort en
-est jeté. L'enfant que Louise Bellard élève est le
-sien, même légalement, puisqu'il remplace celui
-qui fut inscrit sur les registres civils d'Étréchy
-sous le nom d'Armand Bellard, ainsi qu'à l'église,
-où il a été baptisé comme ton filleul. Sur ton
-désir, elle l'appelle Michel, expliquant cela par
-un caprice de son mari mort. Soit. J'aime autant
-que ce nom d'Armand ne résonne pas trop souvent,
-n'éveille pas des analogies. Le véritable
-Armand Bellard repose dans un petit cimetière
-de Suisse, sous une pierre anonyme. Et le beau-père
-même du vivant ne doute pas que l'enfant
-qu'il caresse ne soit celui de sa femme, celui qui
-naquit ici, dans la maison où il demeure. Tout est
-donc bien. Et maintenant, Armande, écoute ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
-que je vais te dire. Cette vérité légale, cette vérité
-apparente, cette vérité nécessaire, elle est
-désormais pour nous la vérité absolue. Si l'enfant
-peut vivre et grandir sur ce domaine, c'est
-parce qu'il est Armand Bellard. Tu m'entends
-bien?... A partir de ce jour, il n'y aura plus, pour
-ta mère et pour moi, pour Louise,—dont nous
-sommes sûrs,—aucune autre réalité... Pas même
-dans nos pensées les plus secrètes. Il faut que,
-pour toi, il en soit de même. Tu as le droit de
-t'intéresser à cet enfant, de t'en occuper, dans la
-mesure où tu le ferais pour un filleul,—pas autrement.
-C'est beaucoup, étant donnée la situation.
-Sois-nous donc reconnaissante de t'en avoir
-accordé le privilège, et ne nous en fais pas repentir
-par la moindre inconséquence.»</p>
-
-<p>Il regarda sa fille, qui demeurait silencieuse.</p>
-
-<p>—«Jure-moi,» reprit-il, «qu'à aucun moment,
-rien dans tes actes, dans tes paroles, dans
-ta façon d'être, ne fera entendre ni à cet enfant,
-ni à personne au monde, que tu sois pour lui
-autre chose qu'une protectrice bienveillante, une
-châtelaine sans morgue, qui, par bonté pour ses
-parents, daigna le tenir sur les fonts baptismaux.»</p>
-
-<p>Armande se taisait toujours.</p>
-
-<p>—«Allons... Réponds-moi. Si tu n'acquiesces
-pas à ce que je te demande, j'exigerais que l'enfant
-soit élevé au loin.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span></p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Solgrès fit un effort:</p>
-
-<p>—«Vous n'exceptez personne de ce serment?</p>
-
-<p>—Et qui veux-tu donc que j'excepte?</p>
-
-<p>—L'homme dont vous me forceriez d'accepter
-le nom. Mais en ce cas, mon père, vous me
-relevez de ma promesse de prendre un mari de
-votre main?... Si je ne puis tout lui dire, je ne
-l'épouserai pas.»</p>
-
-<p>A ce moment, la comtesse de Solgrès releva la
-tête.</p>
-
-<p>—«Cette fille est absolument folle,» dit-elle
-à son mari.</p>
-
-<p>Celui-ci éclata, de cette colère sourde et
-basse qu'imposait le mystère de leur entretien.</p>
-
-<p>—«Mais alors tout ce que nous avons fait
-pour toi, malheureuse, n'est qu'une duperie!...
-Mon but est de te voir mariée avant ma mort.
-C'est mon seul moyen d'assurer le succès de tant
-d'efforts, et de t'empêcher de galvauder notre
-nom... Car je lis dans ton âme inflexible, Armande...
-Tu le donnerais tôt ou tard à cet enfant
-de malheur, à ce fils d'aventurier...</p>
-
-<p>—De héros, mon père!...» s'écria-t-elle,
-tandis que son terne visage tout à coup resplendissait.</p>
-
-<p>—«Oui... Soit!... Il fut brave... Mais nous
-avons pris nos informations en secret. C'était un
-fils de famille dévoyé... Et de quelle famille!...
-Joueurs, duellistes et casse-cou, ce que deviennent
-dans notre civilisation, où ils n'ont plus de
-place, les condottieri...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span></p>
-
-<p>Armande voulut interrompre. Un geste violent
-de son père l'arrêta.</p>
-
-<p>—«Assez!... Vas-tu peut-être te targuer de ta
-faute?... Sans mon énergie, tu en viendrais là,
-ma parole!...</p>
-
-<p>—Son ingratitude est inconcevable,» murmura
-la comtesse.</p>
-
-<p>M. de Solgrès reprit:</p>
-
-<p>—«Oui ou non, Armande veux-tu prêter le
-serment que j'exige de toi?... Tu es libre de t'y
-refuser. Mais sache-le... Dans ce cas, j'éloigne à
-jamais l'enfant. Et si sa mère,»—il appuya sur
-le mot en regardant au fond des yeux sa fille,
-qui frémit visiblement,—«si sa mère, Louise
-Bellard, a l'imprudence de te soutenir et de me
-résister, je chasse les parents...»</p>
-
-<p>Une voix aigre intervint.</p>
-
-<p>—«Nous tenons Louise. Elle n'oserait pas
-maintenant dire à son mari qu'elle s'est moquée
-de lui à ce point.»</p>
-
-<p>Armande ne tourna pas la tête, mais ses lèvres
-tremblèrent.</p>
-
-<p>—«Oh!» dit le comte, «ne soyons pas injustes.
-La discrétion de cette femme est insoupçonnable.
-Nous n'avons pas besoin de «la tenir»
-pour qu'elle garde son rôle jusqu'au bout.» Il
-ajouta: «Je voudrais être aussi sûr d'Armande.</p>
-
-<p>—Mais moi, vous «me tenez», mon père,»
-dit la révoltée, répétant avec une amertume insondable
-la dure parole. «Vous savez que je ne laisserai
-<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>
-repartir ni l'enfant, ni... ses parents, tant
-que j'aurai un moyen, fût-il criminel, de l'empêcher.
-Donc je vous fais le serment tel que vous
-l'avez formulé tout à l'heure.</p>
-
-<p>—Tu jures?...</p>
-
-<p>—Je jure.</p>
-
-<p>—Sur quoi?...</p>
-
-<p>—Sur le cœur, percé de balles prussiennes,
-qui ne cessa de m'aimer qu'en cessant de battre,
-et sur l'enfant qu'il me laissa,» dit Armande.</p>
-
-<p>Elle resta une seconde immobile, la tête haute,
-comme grandie et soulevée par son tragique enthousiasme.
-Puis elle se détourna et sortit brusquement.
-Car des sanglots impétueux grondaient
-en elle en fracas d'orage.</p>
-
-<p>A peine eut-elle le temps de gagner sa chambre.
-Le verrou poussé, elle se jeta sur son lit et s'abîma
-en pleurs convulsifs.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="V" id="V"></a>V</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>LE MARTYRE D'UNE MÈRE</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_e.jpg" alt="Lettre E." />
-</div>
-<p class="drop-cap">En 1876, le monde légitimiste s'émut
-d'un mariage autour duquel devaient
-forcément s'éveiller les commentaires.
-Le comte Pascal de Malboise épousait M<sup>lle</sup> Armande
-de Solgrès.</p>
-
-<p>Ce comte de Malboise, qui, presque aussitôt
-après, allait hériter du titre de marquis, était le
-représentant d'une très ancienne et très noble
-famille. Il la représentait d'ailleurs assez mal,
-n'ayant perpétué jusqu'ici la notoriété d'un beau
-nom que par des frasques de viveur et des
-exploits sportifs. En approchant de la trentaine,
-complètement décavé,—car il n'avait pas eu
-de peine à dissiper un patrimoine singulièrement
-réduit par la Révolution,—il avait résolu de
-<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>
-faire un riche mariage et de se lancer dans la
-politique. L'urne électorale lui avait été moins
-rétive que le cœur des héritières, car il fut député
-avant d'avoir rencontré une dot équivalente à
-ses appétits. Dès son apparition à la Chambre,
-il acquit vite une sorte de popularité, et même
-bientôt d'autorité, dans son parti. Ce n'est pas
-qu'il fût d'une intelligence supérieure. Mais
-point n'est besoin d'être intelligent pour faire de
-la politique d'opposition. Maintenir son propre
-pouvoir demande quelque habileté. Démolir le
-pouvoir des autres n'exige que de la violence.
-Or, la violence, l'audace, une verve fanfaronne,
-des mots à l'emporte-pièce, une promptitude
-extrême à descendre sur le terrain, pour y faire
-preuve d'une virtuosité redoutable à l'épée
-comme au pistolet, telles étaient les qualités spéciales
-qui donnèrent bien vite à Pascal de Malboise
-une tournure de champion tout à fait
-d'accord avec les idées «vieille France», et le
-loyalisme chevaleresque qu'il se piquait de
-représenter. Admirablement doué d'ailleurs, au
-physique, pour ce rôle, avec sa stature herculéenne,
-ses façons à la fois hautaines et familières,
-sa voix tonitruante, sa grosse moustache
-roulée cavalièrement, son air à la fois rieur et
-agressif. Sa physionomie fut rapidement légendaire.
-Et sa bonne fortune voulut qu'il ne déplût
-pas aux foules, malgré l'aristocratie de son milieu
-et de ses opinions. Sa nature batailleuse et joviale
-<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>
-était de celles pour qui notre race française a
-toutes les indulgences. Le fond d'égoïsme, de
-brutalité, d'ambition, disparaissait sous le brio
-extérieur. Puis sa taille de cuirassier géant, le
-faisant reconnaître dans toutes les réunions et
-tous les défilés parlementaires, séduisait le grêle
-gamin de Paris, qui, pour cela seul, l'acclamait.
-On l'eût bientôt surnommé l'Alcide légitimiste.</p>
-
-<p>Le comte de Solgrès, dès qu'il eut connaissance
-des projets de Pascal de Malboise sur sa
-fille, l'accueillit comme le gendre idéal. Il avait
-le don qui primait tous les autres en l'occurrence:
-un nom de la plus pure et de la plus ancienne
-noblesse. Voilà bien ce qui pouvait délivrer à
-jamais le vieux gentilhomme de ses angoisses
-quant à l'honneur familial. Après avoir épousé
-un Malboise, une Solgrès ne pouvait plus déchoir,
-par n'importe quelle révélation ou quelle
-aventure. D'autre part, le marché gardait tout
-ce qui restait de loyauté possible en pareil cas.
-L'immense fortune qui serait un jour celle
-d'Armande représentait bien, et sans illusion
-permise, ce que le jeune homme recherchait
-dans cette alliance. On ne le trompait donc
-pas. Nul dans son entourage,—et la pauvre
-Armande moins que tout autre,—ne pouvait se
-figurer que l'ex-viveur, jadis connu pour ses
-aventures galantes, et toujours friand de beauté
-féminine, épousait par amour une personne dépourvue
-de tout éclat, taxée de maussaderie,
-<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>
-parce que le monde n'admet pas la mélancolie
-qui l'exclut d'une vie profonde, d'ailleurs à peine
-plus jeune que lui, et qui ne le paraissait guère.</p>
-
-<p>L'obligation morale, contractée envers ses
-parents, la joie incroyable qu'ils montraient de
-cette union, étaient des raisons suffisantes pour
-décider la créature brisée à s'y soumettre. Elle en
-voyait une autre. Peut-être Pascal de Malboise,
-cet homme d'argent et de plaisir, à qui certainement
-elle serait indifférente, consentirait-il,
-dans l'intérêt de sa propre liberté, à lui laisser
-ce qu'il considérerait comme une distraction et
-un joujou: la joie d'élever son petit Michel.
-Tandis qu'il mènerait à Paris sa vie d'homme
-de tribune, d'homme de salon, et aussi d'homme
-de boudoir, qu'est-ce que cela pourrait bien lui
-faire que sa femme, si peu décorative, restât dans
-leur château, et s'amusât, comme d'une poupée,
-avec un enfant de ses domestiques? Certes, elle
-oserait alors ce que ses parents lui interdisaient
-si rigoureusement aujourd'hui. Eux-mêmes, à
-leur fille mariée, n'auraient plus de représentations
-à faire. Ainsi se conclut le mariage.</p>
-
-<p>Certes, les causes qui le déterminèrent ne
-manquaient pas d'étrangeté. Malgré l'acuité de
-l'observation mondaine et la malveillance des
-jugements qu'elle prodigua, l'élégante assistance
-de cette messe nuptiale eût montré des pâleurs
-de saisissement et des reculs d'effroi, si tout à
-coup fussent devenues apparentes les pensées
-<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>
-des héros de la fête, si l'on avait pu les lire, à
-travers ce voile virginal, sous la chevelure lustrée
-de l'époux et les mèches blanches des parents.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en fût, le couple échangea les serments
-d'amour et de fidélité éternels, après que
-le prêtre eut énuméré toutes les raisons divines
-et humaines qu'ils avaient de former un ménage
-heureux et uni.</p>
-
-<p>Quelques semaines plus tard, par un délicieux
-après-midi de printemps, créé, semblait-il, pour
-l'enchantement de deux jeunes mariés, si l'on
-eût cherché dans quel coin de paradis ceux-ci
-cachaient leur ivresse, voici ce qu'un être agile
-et invisible aurait pu voir à la même heure:</p>
-
-<p>Dans un petit hôtel de la rue Lord-Byron,
-Pascal de Malboise remettait un trousseau de
-clefs à une toute jeune actrice, qui, n'étant pas
-encore habituée à de pareilles installations, sautait
-de joie comme une gamine.</p>
-
-<p>—«Écoute, mon gros Pascal,» disait cette
-jeune personne exubérante, si, avec cela, tu me
-fais entrer à la Comédie-Française, toutes mes
-amies en crèveront de dépit.</p>
-
-<p>—Tu auras la joie de les enterrer,» répliquait-il.
-«Je n'ai promis l'appoint de mon groupe
-au Ministère qu'à cette condition. Le président
-du conseil lui-même doit obtenir ça du ministre
-des beaux-arts.</p>
-
-<p>—Alors tu mérites un bécot,» faisait la petite
-comédienne, en tendant sa frimousse gentille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p>
-
-<p>—«Je mérite même mieux.</p>
-
-<p>—Fi, le gourmand!...</p>
-
-<p>—Gourmand!... Appelle-moi meurt-de-faim!
-Si tu crois que c'est facile de sortir du jeûne
-quand on n'a que des os sur son assiette?»</p>
-
-<p>La cabotine s'esclaffait.</p>
-
-<p>—«Vraiment?... Si maigre que ça, ta légitime?...»</p>
-
-<p>A trente kilomètres de là, dans un parc aux
-futaies admirables, une femme du peuple, la
-femme d'un garde, se dirigeait vers la demeure
-des maîtres. Un petit garçon d'une beauté singulière,
-avec ses traits fins, son teint mat sous la
-soie des boucles sombres et la splendeur de ses
-grands yeux noirs, gambadait autour d'elle. Il
-chantonnait du ton le plus joyeux:</p>
-
-<p>—«Nous allons voir marraine... Nous allons
-voir marraine...» Et tout à coup, prenant un air
-important: «C'est vrai, dis, maman, qu'elle est
-maintenant une marquise, ma marraine?</p>
-
-<p>—Oui, c'est madame la marquise de Malboise.</p>
-
-<p>—Oh! la voilà...» cria-t-il en s'élançant hors
-de l'allée.</p>
-
-<p>Entre les arbres, il avait aperçu Armande, qui
-descendait le perron, et il courut au-devant d'elle.
-La Louison le suivit. Coupant au plus court, il
-bondissait maintenant à travers l'immense pelouse
-qui monte en un tapis rectangulaire derrière
-le château. Malgré sa vivacité, ses petites
-<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>
-jambes de cinq ans n'allaient pas bien vite.
-Aussi les deux femmes se trouvaient toutes
-proches, lorsque, entre elles, soudain, l'enfant
-s'arrêta:</p>
-
-<p>—«Oh! la belle fleur!... Il faut que je la
-cueille.»</p>
-
-<p>C'était au milieu du gazon, à peu de distance
-de la façade, sous les fenêtres de la chambre qui
-fut celle d'Armande, jeune fille. Depuis le matin
-où, sur l'herbe décolorée et glaciale, la brève tragédie
-avait eu lieu, jamais celle qui en fut la
-spectatrice épouvantée n'avait posé les yeux à
-cette place sans un frisson d'horreur. Elle contempla
-l'enfant qui, insoucieusement, ramassait
-des fleurs là où avait coulé le sang de son père.
-Pétrifiée, elle leva vers Louise un visage blanc
-jusqu'aux lèvres. La femme du garde avait pâli
-elle-même.</p>
-
-<p>—«Michel,» cria celle-ci aussitôt, «mon
-petit Mimi, laisse les fleurs... Comment!... Tu
-n'as pas dit bonjour à ta marraine!...</p>
-
-<p>—Oh!» dit Armande, «ne l'empêchez
-pas.»</p>
-
-<p>Elle s'avança un peu et s'agenouilla près du
-petit garçon.</p>
-
-<p>—«Veux-tu me donner tes fleurs?» lui demanda-t-elle.</p>
-
-<p>—«Les voilà... Oh! vous pleurez?...» dit le
-petit, que stupéfiait la vue de deux larmes dans
-les yeux si tendres pour lui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span></p>
-
-<p>—Mon amour... Mon cher amour!...» balbutia
-la pauvre femme, en serrant éperdument le
-souple petit corps contre sa poitrine.</p>
-
-<p>Heureusement, du château, nuls yeux réprobateurs
-ne surprirent cette effusion affolée. M. et
-M<sup>me</sup> de Solgrès, relevés de leur surveillance ombrageuse
-depuis le mariage de leur fille, ne recherchaient
-plus avec elle une vie commune où
-trop de gêne subsistait. En ce moment, ils étaient
-à Paris, occupés à déménager leur hôtel de la rue
-Saint-Dominique, condamné par le percement du
-boulevard Saint-Germain. Le vieux couple se contenterait
-maintenant d'un appartement en ville,
-tandis que les jeunes mariés se feraient construire
-une demeure plus moderne dans les quartiers
-neufs. Déjà le marquis de Malboise avait jeté son
-dévolu sur un terrain, rue d'Offémont. Et il était
-en pourparlers avec l'architecte,—le même qui
-avait négocié l'achat et présidé aux travaux du
-petit hôtel offert à la jeune comédienne. Bagatelle,
-d'ailleurs, que ce cadeau à une maîtresse.
-Pour la demeure conjugale, l'artiste avait le
-champ libre. Car ce serait l'hôtel de Malboise.
-Il le fallait de caractère historique en rapport avec
-ce nom célèbre dans les fastes de la noblesse
-française, en rapport aussi avec la grande fortune
-qui en relevait le prestige. Aussi, le marquis
-fouillant dans ses archives de famille, retrouvait
-de vieux plans et de vieilles gravures, grâce
-auxquels l'architecte pourrait reconstituer une
-<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>
-des maisons de ses ancêtres au temps de la Renaissance.
-Et de là surgit cet hôtel de la rue
-d'Offémont, dont tout Paris admire encore le
-style François I<sup>er</sup>, si élégant et si pur.</p>
-
-<p>Lorsque cette exquise résidence fut achevée,
-M. de Malboise entendit que sa femme y menât
-un train digne de leur situation et nécessaire à
-son influence politique. Il se buta à une résistance
-inattendue.</p>
-
-<p>Jusqu'à présent, l'inclination d'Armande pour
-la vie campagnarde de Solgrès n'avait pas même
-été remarquée par son mari. C'était, croyait-il, le
-fait des circonstances, puisque le ménage n'avait
-à Paris qu'un pied-à-terre provisoire. Aujourd'hui
-seulement la lutte allait commencer.</p>
-
-<p>Elle se fit tout de suite d'autant plus âpre
-qu'elle s'alimentait d'un sujet permanent de rancune,
-dont le caractère apparut à la longue définitif.
-Le marquis de Malboise se prit à désespérer
-d'avoir des enfants, et il en éprouva le plus amer
-déboire. Lui aussi possédait à un vif degré l'orgueil
-du nom. Il rêvait de transmettre ce nom à
-un fils, avec tous les avantages de sa situation et
-de sa fortune. Quand il dut renoncer à cet espoir,
-le changement qui se produisit en lui fut terrible.
-En Pascal de Malboise dormait un fonds de violence
-et de brutalité que, jusqu'à présent, ses
-succès de toutes sortes lui avaient permis d'ignorer
-lui-même. Le fleuve le plus impétueux ne
-bouillonne que contre un obstacle. L'obstacle,
-<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span>
-pour cet homme de vie triomphante et brillante,
-serait désormais la femme antipathique, obstinée,
-muette, qui, après avoir désappointé son plus
-cher espoir, oserait maintenant opposer une incompréhensible
-volonté à la sienne. Bientôt,
-c'est ailleurs qu'il devait l'apercevoir, l'obstacle.
-Et sa force devait s'y ruer, accablante. Mais d'abord,
-il ne vit dans les goûts de retraite d'Armande
-que la bizarrerie d'une créature mal équilibrée,
-à demi stupide. C'est ainsi qu'il jugeait
-sa femme, et c'est dans ces termes qu'il l'apostrophait,
-durant leurs rares instants d'intimité,—c'est-à-dire
-d'enfer intérieur. Elle lui opposait
-une inertie, dont l'effet, presque physique, était
-d'exciter la fureur chez ce sanguin, tout en dehors,
-qui ne pouvait imaginer un sentiment dépourvu
-d'expression. La croyant insensible, il ne se gênait
-pas. Et ce fut ainsi que, par ses procédés
-blessants, il accumula dans ce cœur fermé,—où
-l'orgueil ancien n'était pas mort,—une haine
-irrévocable et froide. Lui-même ne tarda pas à
-détester Armande.</p>
-
-<p>M. et M<sup>me</sup> de Solgrès achevèrent leur vie sans
-trop soupçonner ce couronnement sinistre de
-leur œuvre. Le ménage de Malboise gardait une
-correction extérieure, due à l'éducation traditionnelle,
-qui sauvegardait la façade, et pouvait
-donner le change même à des parents. Cependant
-ils en apprécièrent la désunion par ce fait
-que les deux époux vivaient presque constamment
-<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>
-séparés,—Armande résidant la plupart
-du temps à Solgrès, Pascal n'y passant qu'une
-semaine ou deux, au moment de la chasse, et encore
-avec une bande d'amis qu'il prenait soin
-d'y amener.</p>
-
-<p>Les deux vieillards se suivirent de près dans
-la tombe.</p>
-
-<p>Leur disparition, par les biens considérables
-qu'ils laissaient, aggrava de questions d'argent
-l'hostilité entre leur gendre et sa femme. Le
-marquis et la marquise de Malboise, mariés sous
-le régime de la communauté, héritaient ensemble.
-Sauf pour l'admirable domaine de Solgrès,
-que le comte, par orgueil familial ou tardive impulsion
-de tendresse, léguait en propre à sa
-fille.</p>
-
-<p>Une palpitation de joie inaccoutumée jusqu'à
-en être pénible, agita le cœur d'Armande quand
-elle entendit cette clause du testament paternel.
-Solgrès lui appartenait!... Le souterrain qui
-creusait sa colline, et où elle avait rêvé dans les
-ténèbres un éblouissant rêve d'amour, ne serait
-pas profané, comblé ou vendu, car elle en restait
-seule maîtresse. L'extrémité du parc contenait
-en sous-sol la retraite sacrée... Et ce qui encore
-était à elle, bien à elle, rien qu'à elle, c'était la
-terre où le martyr adoré tomba dans l'horrible
-matin, l'herbe dans laquelle se crispèrent ses
-mains raidies, le sol qui but son sang, les arbres
-dont les branches convulsées tressaillirent dans
-<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>
-le sursaut de la décharge, et qui, pour elle,
-avaient des faces de témoins.</p>
-
-<p>La marquise de Malboise était encore dans
-l'émotion de son double deuil lorsque son mari,
-retourné au champ clos parlementaire, lui annonça
-de Paris qu'il viendrait lui demander un
-moment d'entretien.</p>
-
-<p>Le lendemain il arrivait au château.</p>
-
-<p>Le couple, de plus en plus désuni, se trouvait
-face à face. Morne entrevue. Le premier regard
-assura les époux du peu d'agrément qu'ils éprouvaient
-à se voir, et du peu de peine qu'ils prenaient
-pour se moins déplaire réciproquement.
-Pascal épaississait, portait les années moins allègrement,
-bien qu'éloigné encore de la quarantaine.
-Sa figure lourde, aux yeux ronds, aux mâchoires
-proéminentes sous une grosse moustache
-rude, prenait,—surtout à cette minute de résolution
-mauvaise,—quelque ressemblance avec
-un bouledogue. Armande, blême et fanée, dans
-les durs reflets du crêpe, n'atténuait, ni par
-l'ombre d'un sourire, ni par une disposition
-seyante de sa massive chevelure,—beauté que
-sa maladresse transformait en laideur,—l'ingrat
-aspect de sa physionomie.</p>
-
-<p>—«Je suis venu vous annoncer,» prononça
-nettement le marquis, «la visite de notre notaire.</p>
-
-<p>—Notre notaire?...» répéta sa femme, étonnée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span></p>
-
-<p>—«Oui.</p>
-
-<p>—Quel notaire?</p>
-
-<p>—Duquel voulez-vous que je parle, sinon de
-maître Bruloir, chargé de tout ce qui concerne
-notre communauté de biens.</p>
-
-<p>—Notre communauté, soit. Mais sur ce terrain,
-mon consentement vous est acquis pour
-toute chose. Qu'ai-je besoin de parler à monsieur
-Bruloir? Quant à mes propres, vous savez
-que cela regarde monsieur Jacquet, notaire de
-mes parents, et qui désormais sera le mien.</p>
-
-<p>—C'est que je ne veux pas,» dit brutalement
-Pascal. «Quel besoin avez-vous de compliquer
-la situation avec un notaire personnel?...
-Nous sommes bien assez divisés moralement. Si
-nous avons deux notaires, dont chacun fera du
-zèle en essayant de rouler l'autre dans l'intérêt
-de son client, nous arriverons à la guerre. Est-ce
-cela que vous désirez?»</p>
-
-<p>Armande ne répondit pas. Un peu déconcerté
-par son silence, Pascal reprit d'un ton moins
-acerbe:</p>
-
-<p>—«Si je vous demande de vous entretenir
-avec maître Bruloir, c'est parce que je trouve
-plus convenable de traiter certaines questions
-par son intermédiaire plutôt que de les discuter
-ouvertement avec vous.</p>
-
-<p>—Quelles questions?» demanda la marquise.</p>
-
-<p>Ce fut au tour de son mari de garder le silence,—un
-<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>
-silence d'évidente gêne. A la fin, il
-dit:</p>
-
-<p>—«Ne devinez-vous pas?</p>
-
-<p>—Du tout.»</p>
-
-<p>Une expression de vague ironie eût démenti
-cette réponse pour un observateur même peu sagace.</p>
-
-<p>—«Mon Dieu, Armande, le sujet ne laisse
-point d'être délicat. Toutefois nous ne sommes
-pas des enfants... Encore moins des amoureux.
-Nous savons parfaitement l'un et l'autre que
-l'inclination romanesque ne fut pour rien dans
-notre mariage. Nous nous sommes fait mutuellement
-l'apport, moi, de mon nom et de mon
-titre, vous, de votre fortune. Si je meurs le premier,
-vous resterez marquise de Malboise. Mais
-si c'est le contraire, trouvez bon que, pas plus
-que vous, je n'aie fait un marché de dupe.»</p>
-
-<p>La grossière netteté de cette dernière phrase
-fit monter aux joues pâles d'Armande un flot de
-rouge, qui se fixa aux pommettes en deux taches,
-de feu. Pascal de Malboise ne se doutait guère de
-quel abîme de secrète honte jaillissait le brûlant
-afflux.</p>
-
-<p>—«Vous avez raison, monsieur,» dit sa
-femme. «Je vous dois mon argent. Vous l'aurez
-jusqu'au dernier sou.»</p>
-
-<p>La promptitude et la fierté de cette réponse
-humilièrent un peu le député. Il expliqua:</p>
-
-<p>—«Vous comprenez... Si nous avions eu des
-<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>
-enfants, comme je le désirais avec tant d'ardeur,
-la nécessité d'un testament de votre part ne
-s'imposerait pas. Mais, voyez qu'un malheur arrive,
-et que je sois contraint à partager avec des
-collatéraux dont vous ne vous souciez pas plus
-que moi. Vous avouerez...</p>
-
-<p>—J'avoue, monsieur, que c'était une des conditions,
-au moins tacites, de notre <i>marché</i>...»
-(elle appuya sur le mot) «que je vous donnerais
-des enfants... De ce chef encore, je suis tenue à
-payer un dédit.</p>
-
-<p>—Oh! ma chère...</p>
-
-<p>—Je vais donc appeler au plus tôt monsieur
-Jacquet...</p>
-
-<p>—Mais, encore un coup, pourquoi maître Jacquet
-et non pas maître Bruloir?»</p>
-
-<p>Armande regarda son mari bien en face. Elle
-était toujours, malgré l'oppression de tant de
-contraintes et de douleurs, un être de droiture,
-d'intrépidité.</p>
-
-<p>—«Parce que,» déclara-t-elle, «je veux faire
-mon testament en toute liberté, en toute sécurité,
-sans divulgation ni commentaires possibles.»</p>
-
-<p>Un changement soudain abolit tout embarras
-sur la physionomie de Pascal. Il prit son air de
-lutteur qui va foncer en avant.</p>
-
-<p>—«Vous moquez-vous de moi?» demanda-t-il.</p>
-
-<p>—«C'est bien loin de ma pensée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span></p>
-
-<p>—Alors, que signifie cette incohérence?...
-Ou, comme vous venez de vous y engager, vous
-testez en ma faveur... En ce cas, mon notaire et
-moi pouvons être admis sans inconvénient dans
-le secret de vos volontés... Ou bien vous me tendez
-je ne sais quel piège, avec votre astuce féminine...
-pour le plaisir de me jouer, parce que vous
-m'avez en haine!...»</p>
-
-<p>Le ton s'éleva sur les derniers mots... La fureur
-grondait devant le calme d'Armande, et
-dans la crainte d'une immense déception.</p>
-
-<p>—«Vous aurez la complaisance de me croire
-sur parole,» dit-elle.</p>
-
-<p>—«De croire quoi?... Vous me faites légataire
-de tous vos biens, avez-vous dit?</p>
-
-<p>—Je n'ai pas dit: «de tous mes biens...»
-mais «de tout mon argent». Des dents plus
-longues que les vôtres se contenteraient d'un
-pareil morceau. Songez à toutes les valeurs mobilières
-que cette expression représente.</p>
-
-<p>—Mobilières?...» répéta-t-il.</p>
-
-<p>Et il devint pâle.</p>
-
-<p>Le mari et la femme échangèrent deux regards
-aigus comme des pointes d'acier.</p>
-
-<p>Elle aussi, elle venait de pâlir. Quelle imprudence
-de se faire si bien comprendre! L'emportement
-de sa franchise la conduisait sans doute
-plus loin qu'elle ne voulait aller.</p>
-
-<p>Le marquis ne dit que ce mot:</p>
-
-<p>—«Et Solgrès?...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span></p>
-
-<p>Armande essaya d'opposer à l'attaque ce silence
-d'inertie, devenu son refuge. Mais nulle
-barrière de volonté ne suffirait dans la crise actuelle.
-Un trop féroce intérêt entrait en jeu. Solgrès,
-ce domaine admirable, si riche en bois, en
-chasses, en prairies, qu'il suffisait à son propre
-entretien et donnait encore des revenus. Ce château,
-l'un des plus beaux de France, avec sa tour
-féodale, rattachée par une combinaison si heureuse
-au corps de logis du temps de Louis XIII.
-Ce Solgrès, si glorieux à posséder, que Pascal
-souffrait, en y entrant, de se dire: «Je suis chez
-ma femme», et qu'il ne s'était consolé du testament
-de son beau-père que par l'espoir assuré
-d'une donation, ou tout au moins d'un legs consenti
-par Armande.</p>
-
-<p>Il marcha vers elle, la face terreuse et gonflée
-de menace.</p>
-
-<p>—«Que prétendez-vous faire de Solgrès?»
-demanda-t-il.</p>
-
-<p>—«Le laisser à qui bon me semble.»</p>
-
-<p>Audacieuse réponse. Il y fallait tout le courage
-naturel de cette femme, et cette ardeur jalouse
-de lionne prête à mourir là où coula le sang du
-mâle sous les balles des chasseurs, oui, prête à
-mourir de douleur furieuse et pour leur barrer la
-voie vers son lionceau et vers son repaire. Solgrès
-à Pascal de Malboise!... Solgrès et son nid
-d'amour!... Solgrès et la pelouse du supplice!...
-Solgrès où vivait son enfant!... Jamais!... Jamais!...
-<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>
-Jamais!... Ces deux syllabes, elle se les
-répétait follement. Et c'était leur fulgurance qui
-éclatait dans ses yeux, leur irréductible décision
-qui faisait palpiter ses narines, trembler ses
-lèvres, tandis qu'elle bravait la colère de Pascal.</p>
-
-<p>Un éclair de violence redoutable avait passé
-sur les traits du marquis. Mais il se contint, et ce
-fut d'une voix presque mesurée qu'il dit encore:</p>
-
-<p>—«Réfléchissez à la gravité de ce que vous
-m'apprenez, marquise de Malboise. Vous entendez
-que Solgrès passe après votre mort entre les
-mains d'un héritier que j'ignorerai jusque-là?...»</p>
-
-<p>Surprise par la forme de sa question et par les
-déductions qui apparurent immédiates, Armande
-inclina faiblement la tête.</p>
-
-<p>—«Solgrès est un patrimoine presque illustre,
-une demeure historique,» poursuivit-il.
-«Son transfert fera quelque bruit et attirera l'attention
-sur l'heureux légataire. Pouvez-vous me
-répondre...—Vous voyez, j'ai confiance en
-votre parole... D'ailleurs, vous savez mal mentir.—Pouvez-vous
-me répondre que moi, votre
-mari, je ne me trouverai pas, par ce fait, aux
-prises avec l'équivoque... peut-être avec le ridicule?...»</p>
-
-<p>L'exaltation intérieure d'Armande cessa de la
-soutenir. Un filet de glace coula dans ses veines.
-Quoi!... Pouvait-on faire tant de chemin en quelques
-<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>
-phrases?... Où en était-elle?... A quoi maintenant
-tenait son secret?... Une seconde d'effarement...
-C'était trop. Le mari se jetait contre
-elle, et lui saisissait, lui meurtrissait les poignets.</p>
-
-<p>—«Malheureuse!... Que me cachez-vous?
-Qu'y a-t-il dans votre existence ou dans celle de
-votre famille?... Ce domaine, qui porte le nom
-de vos ancêtres, à qui pensez-vous le transmettre?...»</p>
-
-<p>Elle sentit en cet homme une telle frénésie,
-qu'elle crût sa dernière heure arrivée. La vérité
-ou le silence l'exposaient également. Et elle n'avait
-pas la ressource du mensonge. Quelle fable
-inventer?... Puis, comme il disait lui-même, elle
-ne saurait pas. Une ivresse d'indignation la souleva.</p>
-
-<p>—«Laissez-moi!...» gémit-elle en se tordant
-sous la cruelle étreinte. «Quelle honte!... Vous,
-un gentilhomme!... Battre une femme pour la
-dépouiller!...»</p>
-
-<p>Il la lâcha.</p>
-
-<p>—«C'est faux!» protesta-t-il. «La valeur de
-Solgrès n'est pas en cause. Mais il y a là-dessous
-quelque ignoble mystère que j'ai le droit de savoir...
-et que je vous arracherai!...»</p>
-
-<p>Les syllabes grincèrent comme des scies et des
-tenailles de torture.</p>
-
-<p>Et ce fut bien une torture, pire que tout ce
-qu'elle avait subi auparavant, qui commença
-<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>
-pour Armande. Moralement, et parfois physiquement,
-elle endura ces persécutions multiples
-que peut seul exercer un mari, à qui toute une
-vie de femme est livrée, sans aucun asile d'âme
-ou de corps, quand ce mari n'a ni respect, ni
-scrupule, ni pitié.</p>
-
-<p>Maintenant, il ne la quittait plus comme autrefois.
-Il restait auprès d'elle ou la contraignait
-à le suivre, résolu à ne la laisser tranquille que
-lorsqu'il aurait percé le mystère que, malgré tout,
-elle parvenait à lui dérober.</p>
-
-<p>Elle résistait.</p>
-
-<p>L'inertie, l'obstination, le dédain, la ruse
-même,—car elle eut à la fin, traquée comme
-elle était, des subtilités astucieuses de femme,
-elle si peu fille d'Ève,—tout lui servit pour ne
-pas révéler cette détermination incroyable,
-qu'elle donnerait par testament le merveilleux,
-l'historique Solgrès, au fils d'un de ses gardes-chasse.
-Même, pendant longtemps, elle eut le
-courage de ne pas s'occuper du petit Michel, de
-rester éloignée de lui, afin de ne pas mettre sur
-la dangereuse piste une inquisition désormais en
-éveil.</p>
-
-<p>Pour obtenir une paix relative, pour ne pas
-pousser à bout une exaspération qu'elle jugeait
-sans frein, Armande parut renoncer à faire un
-testament. Elle ne convoqua pas son notaire.</p>
-
-<p>—«Vous pouvez,» dit-elle à son mari, «me
-donner au moins quelque répit pour réfléchir.
-<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>
-Je ne suis pas, que je sache, en danger de
-mort.»</p>
-
-<p>Le fait est que cette mesure de prudence lui
-apparaissait à deux fins. En danger de mort?...
-Elle se sentait d'autant plus sûre de ne pas l'être
-qu'elle se hâtait moins d'instituer M. de Malboise
-son légataire universel et son principal héritier.
-Le brillant lutteur parlementaire lui était apparu
-sous de singuliers aspects,—avec le masque de
-bouledogue si férocement crispé, avec de sanglants
-feux follets au fond des yeux et la bave
-des paroles odieuses au bord des lèvres,—qu'elle
-ne le croyait pas incapable d'aider les
-hasards meurtriers. Mieux valait l'horreur de la
-perpétuelle bataille intestine que l'apaisement
-durant lequel cet homme souhaiterait sans cesse
-et tout bas qu'elle disparût.</p>
-
-<p>Mais un jour,—le jour où se préparait à la
-Chambre une chute de Ministère et où nul intérêt
-médiocre n'aurait arraché de son banc le meneur
-de l'opposition,—une scène étrange eut
-lieu à Solgrès.</p>
-
-<p>La marquise de Malboise et Louise Nobert,
-prenant les plus grandes précautions pour ne pas
-être observées, descendirent dans le ravin, au
-fond du parc, ouvrirent la porte de fer cachée
-parmi les broussailles, et s'enfoncèrent dans le
-souterrain. Elles emportaient des bougies, une
-pioche, un petit coffret d'acier. Quand elles parvinrent
-devant une anfractuosité formant comme
-<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>
-une cellule, les deux femmes restèrent un instant
-recueillies—l'une suffoquée de souvenirs, l'autre,
-la bouche close par un respectueux attendrissement.</p>
-
-<p>—«Allons,» dit Armande, «ce n'est pas
-l'heure de rêver. Travaillons pour son fils.» Elle
-ajouta:—«Nous en avons pour un moment.
-Dieu veuille que nous ne soyons par surprises!»</p>
-
-<p>Elles explorèrent le sol et choisirent minutieusement
-une place sous un morceau de roc
-surplombant.</p>
-
-<p>—«Cette pierre en saillie, avec sa forme en
-tête de bélier, nous servira parfaitement de point
-de repère,» fit observer la marquise de Malboise.
-«A l'œuvre, Louise! Creuse là-dessous un trou
-aussi profond que le permettront tes forces. Je
-te relayerai, d'ailleurs. Tu sais que je ne crains
-pas la besogne manuelle.»</p>
-
-<p>Pendant que la femme du garde creusait la
-terre, Armande, s'agenouillant non loin d'elle,
-plaça son coffret sous la lumière d'une bougie.
-Tirant une petite clef de sa poche, elle la fit
-jouer dans la serrure avec un nombre de saccades
-qui correspondait à un chiffre.</p>
-
-<p>—«Tu as bien mis de côté la seconde clef de
-cette boîte, Louise, et tu te rappelles le secret?...</p>
-
-<p>—Oui, madame la marquise.</p>
-
-<p>—C'est comme la clef du souterrain, que je
-te laisse parce que tu ne quittes jamais Solgrès et
-<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>
-que tu pourrais en avoir besoin, tu continues à la
-cacher soigneusement. Personne ne sait que tu
-l'as?</p>
-
-<p>—Personne, madame la marquise.</p>
-
-<p>—Bien. Tu comprends, nous ne savons pas
-ce qui peut arriver dans l'avenir. Je suis maîtresse
-de ce domaine. J'ai le droit de me réserver cette
-issue et d'en sauvegarder autant que possible le
-mystère. Cependant je n'ai pu en refuser une
-clef au marquis de Malboise. Il croit posséder la
-seule qui existe. Laissons-le donc supposer que
-je ne me soucie pas d'entrer ici. Ses soupçons
-pourraient s'éveiller sur l'intérêt qui m'y attire.</p>
-
-<p>—Vous pensez bien, madame la marquise,
-que ce ne sera pas moi qui lui apprendrai...</p>
-
-<p>—Oh! Louison, quelle phrase inutile!... Elle
-pourrait m'offenser même. Mon cœur est-il capable
-de méconnaître un instant le tien?...»</p>
-
-<p>Elles se turent. Pendant un instant, on n'entendit
-plus que les coups sourds de la pioche et
-des tintements de métal sous les doigts d'Armande,
-qui rangeait des objets dans le petit
-coffre. Celle-ci reprit la parole.</p>
-
-<p>—«Les parois d'acier sont à l'épreuve de
-l'humidité, des chocs, du feu. Regarde leur épaisseur.
-On me les a garanties. Cette boîte resterait
-vingt ans au fond de la mer, ou vingt heures dans
-une fournaise, sans que son contenu en souffrît.»</p>
-
-<p>Tandis qu'elle disposait ce contenu, elle en fit
-tout haut une espèce d'inventaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span></p>
-
-<p>—«Voici, au fond, l'acte testamentaire, entièrement
-écrit de ma main, signé, daté, par lequel
-je lègue le domaine de Solgrès, château,
-parc, chasses et fermes, à mon filleul Armand-Michel
-Bellard. Et, pour qu'il n'y ait jamais contestation
-de personne, je spécifie qu'il s'agit bien
-de l'enfant élevé chez moi par mon garde-chasse
-Mathieu Nobert et par sa femme Louise, à
-l'exclusion de tout autre. Puis, voilà des bijoux
-de famille. Tout ce que je possède en communauté
-avec monsieur de Malboise restera au marquis.
-Mais ce qui m'appartient personnellement
-constituera la fortune de Michel. Solgrès et ses
-revenus forment un beau patrimoine. J'y joins
-ces souvenirs de famille, dont quelques-uns ont
-une valeur matérielle très grande.</p>
-
-<p>Elle n'exagérait pas, si l'on en jugeait au scintillement
-des pierreries et à l'admirable travail
-de certaines parures anciennes. Le feu des brillants
-semblait éclairer le souterrain. Une énorme
-émeraude, simplement sertie dans des griffes
-d'or, était un joyau de musée.</p>
-
-<p>—«Ah!» dit enfin Armande, dont la voix
-s'altéra, «pourvu que ce portrait lui apparaisse
-comme le plus précieux de ce petit trésor!... Un
-jour il saura la vérité. Si je ne suis plus là, tu
-m'as juré de la lui faire connaître...</p>
-
-<p>—Je le jure encore!» s'écria Louise, qui suspendit
-un instant son travail.</p>
-
-<p>—«Alors il saura qui fut pour lui cette
-<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>
-pauvre femme...» murmura la marquise de Malboise.</p>
-
-<p>Dans le creux de sa main, elle tenait un médaillon
-où se trouvait une miniature d'elle-même.
-Quand elle eut contemplé un instant cette
-image, sur laquelle s'ouvrait un couvercle d'or,
-elle la souleva. Entre la lame d'ivoire qui portait
-la peinture et le fond du médaillon, se trouvait
-une bouclette de cheveux noirs.</p>
-
-<p>—«Les cheveux de son père...» dit Armande.</p>
-
-<p>Elle referma d'un léger claquement la charnière
-minuscule.</p>
-
-<p>—«Tu lui diras,» ajouta-t-elle, «que cette
-chaîne coulée dans l'anneau du médaillon fut
-mon premier bijou. Elle n'a pas quitté mon cou
-pendant plusieurs années de mon enfance. Tu le
-lui diras, n'est-ce pas, ma Louison?...</p>
-
-<p>—Eh! vous le lui direz vous-même, quand le
-moment sera venu,» bougonna gentiment la
-paysanne, qui n'admettait pas cette idée qu'elle
-pût survivre à sa maîtresse.</p>
-
-<p>—«Je suis plus vieille que toi, Louise.</p>
-
-<p>—De deux ans... La belle affaire!... Laissez
-donc, madame la marquise, vous vivrez assez
-longtemps pour que tout s'arrange et pour qu'un
-jour peut-être vous puissiez adopter Michel.</p>
-
-<p>—Hélas!... comment l'espérer tant que mon
-mari vivra?</p>
-
-<p>—Il lui arrivera bien quelque chose de fâcheux,
-avec sa politique et ses duels.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p>
-
-<p>—Tais-toi!...»</p>
-
-<p>Elles achevèrent leur tâche en silence.</p>
-
-<p>Un trou profond fut creusé, le coffret enfoui,
-la terre tassée par-dessus. Pour effacer toutes
-traces de leur travail, les deux femmes eurent
-soin de ramener en abondance la poussière blanchâtre
-de grès qui recouvrait aux alentours le sol
-du souterrain. Quand ce fut terminé, elles-mêmes
-n'eussent pas été capables de reconnaître
-l'endroit de la cachette, si ce n'est par la
-saillie de pierre en forme de tête de bélier qui le
-surplombait. Pour ne pas confondre plus tard
-cette pierre avec d'autres, elles pratiquèrent encore
-certains repérages. D'ailleurs elles se promirent
-de se rendre ici de temps à autre, exprès
-pour assurer leur mémoire, et pour ne pas laisser
-le temps y établir la moindre confusion.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>LE LOUP ET L'AGNEAU</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_u.jpg" alt="Lettre U." />
-</div>
-<p class="drop-cap">Un jour, comme le marquis de Malboise
-faisait un tour de parc avec sa femme,—promenade
-rare, et qui prenait par
-extraordinaire un certain caractère de réconciliation,
-d'apaisement,—ils aperçurent de loin, au
-bord d'une allée, une espèce de grosse borne
-sombre, dont ils ne s'expliquèrent pas bien la
-nature.</p>
-
-<p>—«On dirait un amas de terre et de branchages,»
-dit Pascal en avançant, «Est-ce que
-vos jardiniers sont fous d'accumuler des détritus
-dans la plus jolie avenue, et si près du château?»
-Il ajouta bientôt: «Quelque chose remue vers
-le sommet. Est-ce un animal?... Non, c'est une
-tête... une casquette... Il y a un homme ou un
-enfant caché là.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span></p>
-
-<p>—Un enfant!...»</p>
-
-<p>La marquise avait tressailli. Elle s'expliquait.
-Ce devait être quelque jeu du petit Michel. Le
-garçonnet, très gâté, changeait, devenait turbulent
-et audacieux, lui donnait la perpétuelle
-inquiétude d'un conflit avec le maître. Serait-ce
-maintenant que l'aventure se produirait?...</p>
-
-<p>Elle prit un air dégagé.</p>
-
-<p>—«Ce doit être le fils des Nobert... Mon
-espiègle filleul.»</p>
-
-<p>—Quel filleul?» dit le marquis, se tournant
-vers elle, étonné.</p>
-
-<p>Il savait... On avait dû lui dire... Un caprice
-bienveillant de grande dame... Tenir l'humble
-bébé sur les fonts baptismaux. Mais ça ne comportait
-ensuite qu'une sollicitude très distante,
-très lointaine... D'ailleurs, séjournant si peu à
-Solgrès, il avait peut-être oublié jusqu'à l'existence
-du protégé de sa femme.</p>
-
-<p>Il la vit se troubler imperceptiblement, et répéta,
-les sourcils froncés:</p>
-
-<p>—«Quel filleul?</p>
-
-<p>—Mais vous vous rappelez?... L'enfant de
-notre brave Louise et de son premier mari, le
-pauvre Bellard, mort à la guerre.»</p>
-
-<p>Maintenant, elle distinguait très bien, au-dessus
-du singulier retranchement, les boucles sombres,
-la tête mutine de Michel.</p>
-
-<p>—«Comment,» s'écria le marquis, «c'est
-ce gamin qui se permet!...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span></p>
-
-<p>Le gamin se permit bien autre chose, car, surgissant
-tout à coup de son espèce de taupinière,
-il s'écria d'une grêle voix vibrante:</p>
-
-<p>—«Qui vive?... Halte-là!... On n'approche
-pas du fort!»</p>
-
-<p>Armande essaya de rire, tandis que son cœur
-tremblait dans sa poitrine. Mais le marquis lui-même
-ne pouvait guère se fâcher. L'enfant était
-si beau, il avait une allure si crâne, son délicieux
-visage s'efforçait si comiquement d'apparaître
-redoutable! Aussi, ce fut avec une sévérité peu
-convaincue que M. de Malboise, en s'approchant,
-lui dit:</p>
-
-<p>—«Tu vas me faire le plaisir de démolir ton
-fort tout de suite, galopin! Qui est-ce qui m'a
-fichu un polisson pareil, pour oser défoncer les
-allées?... Si tu recommences, je te ferai donner
-les étrivières par le piqueur, devant tous les gens
-de l'office.»</p>
-
-<p>Avec l'instinct des moutards, qui ne se trompent
-pas sur la gravité d'une gronderie, le coupable
-ne se laissa point trop effrayer parla grosse
-voix et la grosse moustache. Puis la présence de
-sa marraine l'enhardissait, l'excitait. Son naïf orgueil
-saigna. Les étrivières!... Campé sur son
-rempart, il épaula son petit fusil. Avec cet air à
-la fois gauche et agressif des enfants qui ne sont
-guère sûrs de ne pas pousser la plaisanterie
-trop loin, il cria:</p>
-
-<p>—«En joue!... Feu!...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span></p>
-
-<p>A ce moment, la marquise de Malboise sembla
-défaillir. Son cri étouffé, son geste instinctif
-pour chercher un appui, prévinrent Pascal, qui
-la soutint. Elle serait tombée sans cela.</p>
-
-<p>Tout de suite elle se reprit, trouva la force de
-se redresser, de s'écarter de celui qui l'aidait avec
-stupeur. Qu'allait-il penser? Se serait-elle jamais
-crue si faible? Mais comment prévoir, comment
-dominer la terrassante émotion qui l'accabla,
-lorsque l'inconscient petit être prit l'attitude des
-bourreaux de son père, imita le commandement
-meurtrier, ressuscita la scène de l'exécution.</p>
-
-<p>—«Vous vous trouviez mal, ma chère?» dit
-le marquis, l'observant avec une perspicacité
-narquoise.</p>
-
-<p>Il ne lui en fallait pas tant pour éveiller ses
-soupçons. Allait-il enfin découvrir une piste vers
-le mystère de ce cœur si bien scellé?... Mais
-quelle piste?... A propos de quoi cette défaillance?...
-Quel rapport y avait-il entre le secret
-d'Armande et un jeu d'enfant?</p>
-
-<p>L'enfant!...</p>
-
-<p>Il le regarda... se sentit plus frappé encore par
-sa beauté, par la finesse de son type. Ce fut une
-impression fugitive... La vérité était si loin de
-lui! Et cependant... Ce que son raisonnement ne
-discernait point s'enregistra dans les profondeurs
-obscures de son cerveau. Mais l'énervement de
-cette insaisissable lueur l'irrita, fit éclater sa colère.
-Il ordonna durement au petit Michel de retourner
-<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>
-chez ses parents et de ne plus se montrer
-dans les parties cultivées du parc.</p>
-
-<p>—«Si je te retrouve près du château, tu auras
-affaire à moi!...» dit-il en levant sa canne de
-façon significative.</p>
-
-<p>Le mioche, avant de décamper, coula un regard
-sournois vers sa marraine. Mais il la vit si
-pâle, si oppressée, les yeux à terre, que, sans demander
-son reste, il partit au galop.</p>
-
-<p>L'incident n'eut pas de suite immédiate. Toutefois,
-sans qu'il en fût autrement question, la
-défiance, l'hostilité s'accentuèrent entre les deux
-époux. L'attention soupçonneuse du marquis se
-tournait maintenant vers cet enfant de gardes
-qui prenait, dans la propriété, des airs de fils de
-la maison. Il observa. De vagues indices se rassemblèrent.
-L'idée qu'il ne formulait pas encore
-fit dans son cerveau un singulier chemin.</p>
-
-<p>Au retour de sa prochaine absence, comme le
-phaéton qui l'avait cherché à la gare franchissait
-le pont de la Juine avant d'atteindre la grille de
-Solgrès, il aperçut, à l'endroit où la rivière bordait
-le parc, un garçonnet tout seul dans un bateau
-amarré à la rive. Le marquis se retourna
-vers son domestique.</p>
-
-<p>—«Qu'est-ce que ce gosse-là?... C'est bien
-le petit Bellard?</p>
-
-<p>—Oui, monsieur le marquis.</p>
-
-<p>—Ses parents sont donc fous de laisser un
-marmot de six ans barboter sur la rivière?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span></p>
-
-<p>Du coin de l'œil, Pascal de Malboise crut surprendre
-l'ombre d'un sourire sur le visage du valet.
-Une colère monta en lui.</p>
-
-<p>—«Sacré moucheron!» cria-t-il en jetant
-les rênes. «Je ferai coffrer ça! Je ne veux plus le
-voir ici!» Il ajouta: «Rentrez la voiture.»</p>
-
-<p>Trois enjambées et il atteignit la barque.</p>
-
-<p>—«Sors de là et remonte sur le bord,» commanda-t-il
-en adoucissant sa voix. Et lorsque l'enfant
-l'eut rejoint:—«Tu ne vas donc pas à
-l'école?</p>
-
-<p>—Pas encore,» fit Michel sans paraître intimidé.</p>
-
-<p>C'était un petit gaillard plein de hardiesse.
-Dans ses veines coulait un sang doublement
-énergique et audacieux. Mais la souplesse italienne,
-l'âme trouble des anciens condottieri, se
-glissait dans le net alliage de l'hérédité immédiate.
-D'ailleurs, les influences bizarres qui dirigeaient
-son éducation, des gâteries extrêmes, et
-le quelque chose d'équivoque flottant autour de
-lui, commençaient à fausser ce caractère d'enfant.</p>
-
-<p>—«Tu pourrais répondre: «Pas encore, monsieur
-le marquis,» observa Malboise.</p>
-
-<p>—«Pourquoi que je vous dirais «monsieur le
-marquis», puisque la marquise est ma marraine?»
-répliqua le petit avec une malice effrontée.</p>
-
-<p>—«Mais j'espère que tu l'appelles «madame
-la marquise?» fit le maître.</p>
-
-<p>—«Non!» Et Michel secoua sa tête bouclée
-<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>
-dans une protestation vigoureuse. «C'est ma
-marraine, à moi. Je l'appelle «marraine». Et elle
-m'appelle «son petit Michel... son enfant chéri!...»</p>
-
-<p>Il y a des mots qui, par leur simple son, semblent
-condenser des idées éparses et leur font
-prendre corps d'une façon soudaine et formidable.
-Après ce mot «son enfant chéri», l'innocent
-ne s'était pas arrêté. Il continuait d'énumérer
-fièrement les appellations de tendresse. Il
-répétait le «mon amour, mon cher amour»,
-avec lequel Armande le pressa sur son cœur
-quand il cueillit les fleurs tragiques, sur la pelouse.
-Mais, plus significatives encore, ces syllabes
-ne pouvaient ajouter à l'effet des précédentes.</p>
-
-<p>«Son enfant chéri!...»</p>
-
-<p>Pascal de Malboise avait reculé d'un pas. Il
-restait là, comme sous le choc d'un coup de
-massue, assommé, hérissé, hagard... Et il regardait
-cet enfant. A la fin, une exclamation sourde
-et terrible lui échappa. Il tourna sur ses talons
-et se dirigea vers le château.</p>
-
-<p>Quand il se trouva en présence d'Armande,
-l'altération visible de ses traits lui servit. Son
-plan était fait. Il saurait la vérité.</p>
-
-<p>—«Ma chère amie,» lui dit-il, haletant,
-«vous allez avoir de la peine. Ce pauvre petit
-auquel vous vous intéressez... votre filleul, je
-crois...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span></p>
-
-<p>—Achevez!...» dit-elle en sursautant, et devenue
-blanche comme un linge.</p>
-
-<p>—«Il est tombé dans la Juine... On l'avait
-laissé seul... C'est moi qui, en passant le pont,
-ai vu son cadavre...</p>
-
-<p>—Son... Ah!... Mon fils!...»</p>
-
-<p>Un cri surhumain... Puis elle s'enfuit d'un élan
-si sauvage qu'il n'eut pas le temps de la retenir,
-de lui expliquer le piège, de la confondre.</p>
-
-<p>Il l'attendit, les dents serrées, les ongles meurtrissant
-les paumes. Une férocité implacable envahissait,
-comme une onde froide, l'âme de cet
-homme, empêchait toute effervescence de fureur.</p>
-
-<p>Peu d'instants après, M<sup>me</sup> de Malboise reparut,
-marchant comme une condamnée vers l'échafaud,
-raidie, fixe, ivre de dédain et de désespoir
-devant la perfidie de sa destinée.</p>
-
-<p>—«Vous ne vous êtes pas donnée en spectacle,
-au moins?... Vous n'avez pas livré cette honte
-aux risées de la valetaille?...» lui dit seulement
-Pascal.</p>
-
-<p>Elle fut plus épouvantée de son calme qu'elle
-ne l'eût été de sa frénésie. Elle commençait à le
-connaître. Avec un geste de dénégation, elle
-murmura:</p>
-
-<p>—«Je l'ai aperçu tout de suite.»</p>
-
-<p>Il y eut un silence, un échange de regards.
-Les paroles sont sans expression pour ces vibrations
-forcenées de l'âme. A la fin, Pascal prononça—et
-de quel accent!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span></p>
-
-<p>—«Ainsi c'est à ce bâtard que vous légueriez
-Solgrès?...»</p>
-
-<p>Il n'alla pas jusqu'au bout de son idée. Sans
-doute, ce n'était pas seulement l'incomparable
-domaine qu'Armande laisserait à cet odieux
-enfant. Toutes les parties de leur fortune dont
-elle pouvait légalement disposer, seraient enlevées
-à lui, marquis de Malboise, pour enrichir
-cet être, pour glorifier ce déshonneur vivant!...
-Ah! tout s'éclairait à cette heure. Comme elle
-l'aimait, ce fils de l'amour, ce fruit de quelque
-faute abominable, dont il ne saurait jamais le
-secret! Un à un, dans sa chair à lui, au passage
-des réflexions tumultueuses, s'enfonçaient les
-aiguillons divers jaillis de sa découverte exaspérante.
-L'expression de sa face devint terrible.</p>
-
-<p>—«On m'a joué!» dit-il. «Un comte de
-Solgrès a machiné cette ignoble duperie!»</p>
-
-<p>Armande ne nia pas que ses parents n'eussent
-connu le triste mystère. Elle ne les défendit pas
-plus qu'elle-même. Peu lui importait, à cet
-instant, leur mémoire, ou sa propre fierté! Elle
-ne songeait qu'à Michel. Qu'est-ce que la haine
-d'un tel homme pourrait inventer contre cet
-enfant?...</p>
-
-<p>Sans un mot, sans un geste, sans une larme,
-elle entendit les plus sanglantes injures. Elle,
-l'orgueilleuse, l'indomptée, enfin elle se fit
-humble. Quand il eut dit tout ce que la violence
-humaine peut mettre d'intraduisible dans une
-<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>
-bouche même aristocratique, lorsque l'être est
-déchaîné et que les portes sont closes, elle s'agenouilla
-devant lui:</p>
-
-<p>—«Faites de moi ce que vous voudrez...
-Chassez-moi... Mais, je vous en supplie, ne rendez
-pas responsable ce pauvre innocent!...</p>
-
-<p>—Que je vous chasse!...» dit Pascal. Et il
-ricana. «C'est tout ce que vous trouvez, vous!
-Que je me fasse bafouer publiquement, que je
-rende ma situation politique impossible... Vous
-chasser!... Mais d'où?... Solgrès vous appartient.
-C'est donc moi qui m'en irais, vous laissant
-étaler le scandale ici, avec votre bâtard!...
-Jamais, vous entendez bien, jamais!...»</p>
-
-<p>Il arpentait la chambre. Son pas lourd écrasait
-le tapis, toute sa colossale stature frémissait
-comme un arbre secoué par l'orage. De nouveau
-il se planta devant elle.</p>
-
-<p>—«Je défendrai l'honneur de mon nom
-comme votre père a défendu l'honneur du sien.
-Il m'apprend à n'avoir pas de scrupules. Vous
-pouvez compter que je n'en aurai pas.»</p>
-
-<p>Armande n'eut même pas un rictus d'ironie.
-Elle s'était relevée. Elle dit:</p>
-
-<p>—«Que voulez-vous de moi?»</p>
-
-<p>Sans lui répondre, il s'écria:</p>
-
-<p>—«Mais ce misérable couple... ces Nobert!...
-Ils sont au courant de tout?...</p>
-
-<p>—La femme seulement.</p>
-
-<p>—En voilà», s'exclama Pascal, qui ne vont
-<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>
-pas s'engraisser davantage avec leur complicité
-de valets!... Demain, je leur enlève l'enfant, et
-je les flanque dehors.</p>
-
-<p>—Vous ne pouvez pas leur enlever l'enfant.
-Louise est légalement sa mère.»</p>
-
-<p>Le marquis resta béant. Quand il comprit, ce
-fut une accalmie dans la tempête. L'inattendu de
-cette déclaration le rendait perplexe. Était-ce
-une aggravation ou un allègement à cette situation
-déplorable? Rageusement, mais avec quelque
-chose de détendu, il grommela:</p>
-
-<p>—«Substitution d'enfant... La Cour d'assises...
-Vous allez bien dans votre famille!...»</p>
-
-<p>Puis, son cynisme avoua la cause d'une satisfaction
-mauvaise qui le soulageait: «Mais je vous
-tiens tous. Qu'elle bronche, seulement, cette Louison...
-Il y a d'abord son mari, qui la ferait danser...
-Et pour tous les deux, il y a... les gendarmes.»</p>
-
-<p>Le marquis de Malboise voyait juste. Il restait
-le maître absolu des circonstances. Sa femme...
-il la tenait par l'enfant, et la mère légale de
-l'enfant, il la tenait par la peur de son mari et la
-peur de la justice.</p>
-
-<p>Une seule chose ne dépendait pas de sa volonté,
-restait à jamais incertaine: la façon dont
-Armande disposerait de ses biens. Sur ce point,
-nul acte, nul serment ne pouvait le rassurer. Car
-il y avait toujours la menace du testament olographe,
-écrit postérieurement à tous actes notariés
-et déposé dans quelque cachette sûre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span></p>
-
-<p>D'ailleurs, en dépit de ses inquiétudes pour
-Michel, Armande ne put s'engager, comme on
-l'exigeait d'elle, à promettre Solgrès à son mari.
-Même en paroles, la malheureuse héroïne de
-l'idylle tragique n'admettait pas que l'époux haï
-pût s'arroger le moindre droit sur cette terre qui
-avait bu le sang de l'amant-martyr et dont les
-retraites avaient caché l'extase de leurs baisers.
-Elle ne mentit pas ou mentit mal. Elle n'osa
-jurer sur la petite tête chérie—ce qui eût rassuré
-l'avidité du marquis de Malboise.</p>
-
-<p>Il demeura donc en face de cette perspective
-qui affolait son orgueil autant que ses âpres convoitises:
-le domaine de Solgrès passerait un jour
-à un jeune rustre, et lui-même, dépouillé de ce
-patrimoine splendide, se trouverait en même
-temps couvert de ridicule.</p>
-
-<p>La préoccupation de conjurer cette catastrophe
-s'installa en lui avec l'intensité croissante
-de l'idée fixe. Son besoin de vengeance, sa double
-haine, trouvèrent leur compte aux mesures qu'il
-imagina. Il essaya de mater l'obstination d'Armande
-en éloignant d'elle son enfant. Peut-être
-ainsi, du moins, se détacherait-elle de lui.</p>
-
-<p>Pour comprendre l'effrayante animosité qui
-faisait de Pascal un loup pour ce chétif agneau,
-il faut se rappeler avec quelle ardeur lui-même
-avait souhaité un fils. Plus que jamais il eût voulu
-en posséder un. Cette folie maternelle d'Armande
-se serait, sinon détournée entièrement, au
-<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span>
-moins partagée. Avec un enfant légitime, un Malboise,
-il fût devenu impossible, même à cette
-exaltée, de léguer à un autre le domaine familial.
-Un Malboise!... Il n'y en aurait plus. Cette
-femme, qui avait, dans on ne sait quelle aventure,
-donné le jour à un bâtard,—dont la
-beauté exaspérait Pascal,—laisserait s'éteindre
-la flamme de sa race, à lui, et se tarir le sang
-dont il sentait le flot pourtant impétueux dans
-ses artères!</p>
-
-<p>Une nature, même moins violemment et brutalement
-personnelle, moins despotique, moins
-brûlée de matérielles ambitions, d'âcre vanité,
-eût connu le poison des féroces rancunes. Chez
-Pascal, ce poison envahit tout. Chaque battement
-du pouls en remuait le fiel. Sans cesse il
-en eut à la bouche l'amertume atroce et dans
-le cerveau la cuisson de fièvre.</p>
-
-<p>Il fit placer Michel dans un pensionnat éloigné,
-qu'il choisit aussi dépourvu d'attraits, de
-confortable, de douceur familiale, de salubrité
-même, qu'il est possible pour un établissement
-de ce genre, en climat rude et en contrée
-pauvre.</p>
-
-<p>Louise obéit par peur. Son mari par intérêt.
-Pour Armande, que pouvait-elle dire?</p>
-
-<p>—«Les parents de cet enfant sont libres de
-l'élever ainsi que bon leur semble, ma chère,»
-lui dit M. de Malboise avec un raffinement cruel
-d'ironie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span></p>
-
-<p>En secret, Louison, ravagée de larmes, se jetait
-à ses pieds.</p>
-
-<p>—«Vous savez si je l'aime, notre chérubin,
-madame la marquise? Je braverais même la révélation
-à mon mari, si je pensais que Nobert consentît
-à s'établir près du château et à garder
-Michel. Mais vous ne connaissez pas Nobert.
-C'est un brave homme, un peu borné, qui conçoit
-le devoir dans un seul sens, et qui ne transige
-pas, dur à lui-même et aux autres, malgré sa
-bonté. Un montagnard suisse, rigide comme les
-glaciers de son pays. S'il apprenait que je l'ai
-trompé, que l'enfant qu'il élève n'est pas le
-mien, ni celui de Bellard, je ne réponds pas de
-ce qu'il ferait,—mais sûr, ça serait plutôt dans
-le sens de monsieur le marquis... Les hommes, ça
-ne raisonne pas comme nous. Et puis, il y a sa
-place... Il est garde-chasse, c'est son profit et
-sa fierté... Il ne se laissera pas mettre à la porte
-comme un galvaudeux quand il a toujours agi
-en fidèle serviteur.»</p>
-
-<p>Comment vaincre de telles raisons? Mais la
-dévouée créature en insinua une autre,—inexprimable
-celle-là,—qu'elle n'osait formuler,
-qu'il fallait cependant faire entendre à la résistance
-désespérée d'Armande.</p>
-
-<p>—«Voyez-vous, madame la marquise, dans
-un sens, il vaut peut-être mieux pour le cher petit
-amour qu'il ne reste pas à Solgrès. Le séjour, à
-mon idée, risquerait de lui devenir malsain.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span></p>
-
-<p>—Qu'est-ce que tu veux dire, Louison?</p>
-
-<p>—Eh! oui... mon Dieu...» balbutia la
-paysanne avec un évident embarras. «C'est si
-grand, si accidenté... On ne peut pas le tenir,
-le diable mignon... Il y a cette Juine, cette
-coquine de rivière...</p>
-
-<p>—Oh! pour cela, Louise, il suffirait d'un peu
-de surveillance. Mais il est adroit et hardi. J'aime
-à le voir aventureux. C'est bien le fils d'un
-héros. Moi-même, à son âge, tu te le rappelles,
-j'effarais Solgrès d'équipées plus dangereuses
-que les siennes.</p>
-
-<p>—Il y avait moins d'embûches pour vous
-dans les bois et au bord de l'eau.»</p>
-
-<p>L'étrange intonation de ces mots saisit Armande.</p>
-
-<p>—«Tu ne supposes pas qu'il se trouverait
-quelqu'un d'assez lâche?...</p>
-
-<p>—Nous sommes nombreux, les serviteurs du
-château. Nous connaissez-vous bien tous, madame
-la marquise?</p>
-
-<p>—Voyons!...</p>
-
-<p>—Trop de gens commencent à comprendre
-qu'une dureté envers cet enfant n'est pas pour
-déplaire au maître.</p>
-
-<p>—Oh! c'est abominable!... Je ne pourrai jamais
-croire...</p>
-
-<p>—Madame la marquise, vous n'avez pas vu
-la bosse que Michel avait au front l'autre jour.
-Je me suis arrangée pour que vous n'en ayez
-<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>
-connaissance que plus tard. Mais c'était un coup
-vilain à regarder, je vous assure.</p>
-
-<p>—Il s'était cogné dans une course étourdie.</p>
-
-<p>—Non... J'aurais dû vous avouer qu'il avait
-grimpé sur un arbre, pour cueillir des fruits mal
-mûrs.</p>
-
-<p>—Eh bien, je ne suis pas trop fâchée de la leçon.
-Il la méritait.</p>
-
-<p>—Il aurait pu se tuer, madame la marquise.»</p>
-
-<p>Armande pâlit.</p>
-
-<p>—«Il avait grimpé haut?</p>
-
-<p>—Très haut.</p>
-
-<p>—Et il est tombé?... L'as-tu raisonné, au
-moins?... Lui as-tu dit que le bon Dieu l'a
-puni?...</p>
-
-<p>—Il sait bien que ce n'est pas le bon Dieu,
-madame la marquise.</p>
-
-<p>—Comment?...</p>
-
-<p>—Quelqu'un s'en est chargé, qui l'a terrifié
-et l'a fait descendre trop vite.</p>
-
-<p>—Et qui donc?...» haleta la mère.</p>
-
-<p>Louise Nobert se tut, la regarda au fond des
-yeux.</p>
-
-<p>—«Lui?...» demanda Armande dans un
-souffle.</p>
-
-<p>La paysanne, sans détourner son regard, inclina
-la tête.</p>
-
-<p>—«Le misérable!...»</p>
-
-<p>Dans les yeux fixes de Louise, qui semblaient
-en dire plus que ses paroles, Armande lut un
-<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
-clair avertissement. Elle devina que sa confidente
-n'osait tout lui dire, ou n'osait peut-être tout
-croire. Une question de plus, et elle eût connu le
-récit de l'enfant: M. de Malboise avait secoué
-l'arbre, tandis que le petit, rudement apostrophé,
-dégringolait sans précaution, en toute hâte. Et la
-chute s'était produite. Louise avait imposé le silence
-au garçonnet, que, d'ailleurs, une fièvre de
-courbature et d'épouvante fit délirer cette nuit-là.
-Elle voulut se taire elle-même. Son torturant
-soupçon venait de lui échapper. Mais elle sut gré
-à sa maîtresse de ne point le lui faire préciser
-davantage. Comment émettre une pareille abomination?
-Comment y ajouter foi sans douter de
-son propre jugement, sans rougir d'envisager
-une conception si scélérate?</p>
-
-<p>Les deux femmes eurent peur de donner corps
-à leur pensée. Mais elles comprirent, dès le lendemain,
-que cette pensée dominait horriblement
-en elles et ne les quitterait plus, lorsque Armande,
-ayant fait venir Louise, lui dit seulement:</p>
-
-<p>—«Tu as raison. Il faut nous résigner à envoyer
-Michel dans un pensionnat.» Et lorsque la
-femme du garde, avec simplicité, répondit: «Je
-savais que vous vous rangeriez à mon avis. Car
-j'aime l'enfant autant que vous l'aimez, madame
-la marquise.»</p>
-
-<p>Qui donc, dans la société mondaine ou politique
-d'alors, se fût douté qu'une pareille tragédie
-se jouait, dont ce seigneurial domaine était
-<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>
-le théâtre, tandis qu'un des hommes les plus en
-vue de France en était le sinistre héros? Mais qui
-donc se doute des dessous de la vie, de cette vie
-multiple et compliquée, dont les plus effroyables
-drames se passent dans le secret des cœurs? A
-parcourir les faits divers des journaux, d'une
-monotonie tellement prévue qu'on croit tous les
-jours lire le même suicide, les mêmes accidents
-de rue, le même assassinat et le même sauvetage,
-et que tout cela semble toujours avoir lieu en
-marge de l'existence quotidienne, dans des
-régions bizarres où nous ne pénétrons jamais,
-qui pourrait imaginer la tragique variété de l'angoisse
-humaine, l'infinie multitude des façons de
-souffrir et de faire souffrir, d'être héroïque ou
-criminel, admirable ou monstrueux?... Qui donc
-se représente le frisson dont se glacerait sa chair,
-la pitié dont ruisselleraient ses yeux, les cauchemars
-qui hanteraient ses nuits, si, dans une seule
-promenade, chaque homme, chaque femme qu'il
-croise, lui murmurait en passant son secret?</p>
-
-<p>Certes, il y a une vingtaine d'années, ceux qui
-rencontraient dans des cérémonies officielles,
-dans les réceptions obligatoires, ou simplement
-dans les rapports de voisinage et de villégiature,
-la marquise de Malboise, la jugeaient bien la
-personne la moins capable d'éveiller des idées
-romanesques. On la trouvait laide, revêche, et
-parfaitement insignifiante. C'était sa situation
-qu'on fréquentait plutôt qu'elle-même. Nul ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span>
-souhaitait faire tomber la barrière d'indifférence
-qu'elle élevait contre tous et toutes sous sa politesse
-glacée. Pas même mystérieuse, cette grande
-femme brusque, sèche et fanée, s'habillant mal
-et tenant les gens à distance. Non, pas même
-mystérieuse, car le mystère, pour la foule, ne va
-pas sans quelque attrait poétique ou sombre. Et
-elle n'en avait d'aucune sorte.</p>
-
-<p>Son mari paraissait d'ailleurs encore moins
-mystérieux qu'elle-même. Un personnage qui
-n'offrait rien d'indéchiffrable, ce Pascal de Malboise
-qui, sans influence réelle au Parlement,
-sans idées, sans valeur politique, était en passe
-de devenir chef de groupe, simplement par son
-obstination dans une attitude invariable, par sa
-fougue extérieure, ses interruptions à fracas, son
-nom, sa fortune, par tout l'en-dehors enfin qui
-faisait de lui une espèce de personnalité symbolique,
-bien représentative du principe d'autorité
-dont il était le champion.</p>
-
-<p>D'ailleurs, n'avait-il pas la vertu essentielle? Il
-durait. A chaque session parlementaire, il gagnait
-plus de chances d'être réélu pour la suivante.
-Il devenait le candidat de tout repos,
-qu'on nommait sans discussion de conscience,
-dans un arrondissement de majorité conservatrice,
-où son nom valait une profession de foi.
-Les autres, en luttant pour leurs opinions, risquaient
-de commettre des fautes, de recevoir de
-mauvais coups, et cessaient de plaire ou restaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>
-sur le carreau. Lui, toujours sur la brèche,
-ne s'exposait en réalité jamais. Car, sans se compromettre
-sur aucune question particulière, il se
-contentait d'agiter en toute circonstance le drapeau
-de la monarchie. Son mandat participait un
-peu du droit divin, finissait par se confondre avec
-la cause sainte. Voter contre le marquis de Malboise,
-c'était renier l'Ancien Régime.</p>
-
-<p>Rien ne paraissait donc plus calme, plus transparent
-que la destinée de ce couple—destinée
-qui serpentait dans les ténèbres, les soupçons, la
-haine, l'angoisse.</p>
-
-<p>Le petit Michel grandissait pour ajouter à ces
-éléments d'horreur les complications de sa propre
-misère et de ses révoltes. Tantôt grisé de tendresse,
-d'exaltation, d'espérances singulières,
-dans ses entrevues avec celles qu'il continuait
-d'appeler sa mère et sa marraine, non sans l'intuition
-d'autres liens. Tantôt traité avec la dernière
-rudesse par le fait du marquis de Malboise
-et des trop dociles observateurs de cruelles consignes,
-le jeune garçon développait à faux son
-caractère. Les souffrances de sa sensibilité sans
-cesse meurtrie le rendaient hargneux et sournois.
-Sa hardiesse naturelle l'entraînait à des actes
-d'insurrection, de violence. En même temps, son
-imagination, surexcitée par tout ce qu'il devinait
-d'anormal dans son sort, s'acharnait à en découvrir
-le secret, et le détournait du travail par les
-plus chimériques rêveries. Sans cesse accusé
-<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>
-d'insubordination et de paresse, il subissait des
-aggravations de châtiments, dont le seul résultat
-était de l'endurcir.</p>
-
-<p>Mais ce qui lui devint plus néfaste encore, ce
-fut sa vanité bavarde de joli enfant, issu d'une
-race fine, avec ce léger sang italien dans les
-veines, pétillant en mousse fanfaronne, et le sentiment
-d'être, parmi de vulgaires camarades, un
-petit personnage d'exception. Il avait saisi, aux
-lèvres de la pauvre Louise, d'imprudentes paroles.</p>
-
-<p>—«Prends patience, mon mignon,» lui disait-elle.
-«On ne te traitera pas toujours comme
-un pauvre petit chien galeux, qu'on enferme à
-l'écart. Un jour viendra où tu parleras en maître
-à ton tour là où tu n'es qu'un domestique...
-Crois-moi, tu seras riche et heureux. Ne te fais
-donc pas de bile. Et surtout sois sage, pour ne
-pas causer de malheur à ceux qui t'aiment.</p>
-
-<p>—Qui cela?... Toi et papa Nobert?</p>
-
-<p>—Oui. Et surtout ta marraine, madame la
-marquise. Tu dois l'aimer, celle-là, mieux que
-nous.</p>
-
-<p>—Pourquoi laisse-t-elle son mari être méchant
-pour moi?...</p>
-
-<p>—Elle ne peut pas faire autrement. Tu sauras
-plus tard tout ce que tu lui dois.</p>
-
-<p>—Mais toi, petite mère, tu peux bien dire à
-monsieur le marquis que tu ne veux pas me laisser
-dans cette vilaine pension... Oh! je t'en supplie,
-emmène-moi!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p>
-
-<p>—Je ne peux pas,» disait Louise en pleurant.</p>
-
-<p>—«Tu n'es donc pas ma mère, puisque tu
-n'as pas le droit de prendre ton petit garçon?»</p>
-
-<p>Elle lui imposa silence, lui défendant de jamais
-répéter une chose pareille, mais si bouleversée
-qu'elle ne le dissuadait même pas.</p>
-
-<p>Depuis lors, avec la ruse des enfants et leur
-observation aiguë, il parvint plusieurs fois à la
-déconcerter par la même supposition, amenée
-incidemment, mais émise sous une forme affirmative
-et sûre. Et ceci eut une conséquence irréparable.
-Car il arriva, durant un des rares séjours
-de Michel à Solgrès, comme le petit garçon atteignait
-sa treizième année, qu'une altercation
-survint entre lui et le valet de chambre du marquis,
-un nommé Poinclou. Cet homme, ayant
-trouvé l'enfant dans une galerie, occupé à décrocher
-une arbalète d'un râtelier d'armes anciennes
-pour en faire jouer le ressort, s'emporta
-contre lui.</p>
-
-<p>—«Ce polisson-là!...» cria-t-il. «On n'a pas
-idée de son toupet!... Ma parole! il se croit le
-fils de la maison!</p>
-
-<p>—Je me crois ce que je suis!» riposta Michel,
-qui toisa le valet avec une hauteur puérile.</p>
-
-<p>Mais, malgré sa colère d'être réprimandé par
-un domestique, et sa bouffée de forfanterie, le
-jeune garçon demeura pétrifié d'effroi, quand il
-aperçut la haute silhouette du marquis, se dressant
-<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>
-dans le cadre d'une portière soulevée. M. de
-Malboise l'avait entendu.</p>
-
-<p>Certes, Michel, dans sa hasardeuse réplique,
-n'avait mis qu'une crânerie de mots. A peine un
-éclat de cet orgueil secret tiré d'indices trop vagues
-sur son origine. Mais, pour les oreilles qui
-la recueillirent,—aussi bien celles du maître,
-qui savait, que celles du serviteur, promptes aux
-interprétations scabreuses,—la portée en éclata,
-redoutable. Ce fut d'autant plus significatif que,
-dans leur saisissement, les deux hommes trahirent,
-par le silence et les regards, l'un sa stupeur
-furieuse, l'autre, sa gêne d'inférieur, brusquement
-initié à un secret dont bien des apparences
-l'empêchaient de douter.</p>
-
-<p>La minute fut oppressante.</p>
-
-<p>A la fin, M. de Malboise s'avança, saisit Michel
-par le bras si rudement que l'enfant ne put
-retenir un cri, tandis que le marquis lui disait,
-modérant toutefois sa frénésie à cause du valet
-de chambre:</p>
-
-<p>—«Je te le ferai voir, ce que tu es, vaurien!
-Retourne chez tes parents! chez mon brave
-garde-chasse Nobert, chez cette bonne Louise,
-qui sont vraiment malheureux d'avoir pour fils
-un garnement de ton espèce. Et dis à ta mère de
-faire ton paquet. Demain je pars en voyage.
-C'est moi qui te reconduirai en pension.»</p>
-
-<p>Michel n'osa pas répliquer. Cependant il n'était
-plus le bambin qui s'était sauvé de sa forteresse
-<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span>
-dans la peur d'une correction. Grand pour
-son âge, l'air de quinze ans plutôt que de treize,
-beau comme son père, le volontaire italien, avec
-le même ovale de visage aux lignes pures et au
-teint mat, les mêmes boucles noires flottant au-dessus
-des yeux d'ombre veloutée, il se redressa,
-croisa les bras, quand le marquis l'eut lâché, et
-lui lança un regard où il y avait, sinon du défi,
-du moins quelque chose qui y ressemblait par
-l'âpreté hautaine, farouche. Puis il se tourna et
-quitta la galerie.</p>
-
-<p>Seul avec son valet de chambre, M. de Malboise
-dit négligemment à cet homme:</p>
-
-<p>—«Inutile, n'est-ce pas? Poinclou, de colporter
-les réflexions de ce moutard. Pour qui ne connaîtrait
-pas sa présomption ridicule et la trop
-grande bienveillance de la marquise, on pourrait
-y trouver prétexte à commérage.</p>
-
-<p>—Monsieur le marquis peut compter sur ma
-discrétion,» fit le domestique.</p>
-
-<p>—«A propos,» dit le maître, n'ayant pas
-l'air d'attacher une autre importance à sa précédente
-remarque, «vous êtes marié, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>—Oui, monsieur le marquis.</p>
-
-<p>—Ne souhaitiez-vous pas que votre femme
-fût prise en service chez nous?</p>
-
-<p>—Si c'était un effet de votre bonté, monsieur
-le marquis, cela nous rendrait bien heureux.</p>
-
-<p>—Eh bien, Poinclou, voici à quoi je pensais,»
-reprit M. de Malboise, comme si cette
-<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>
-idée ne lui venait pas à l'instant même. «Vous
-n'êtes plus bien jeune pour rester valet de
-chambre. J'ai envie de vous donner un poste de
-confiance, à vous et à votre femme, dans mon
-hôtel de la rue d'Offémont, à Paris. Vous y serez,
-non pas mes concierges, il n'y a pas de loge,
-mais mes intendants. Vous, Poinclou, vous vous
-occuperez plus spécialement de l'embauchage
-et de la direction des domestiques. Votre femme
-sera préposée à la lingerie. Et vous garderez la
-maison pendant nos séjours à Solgrès. Inutile de
-vous dire que vous toucherez des appointements
-correspondant à votre élévation en grade. Cela
-vous va-t-il?</p>
-
-<p>—Si cela me va, monsieur le marquis!» s'écria
-Poinclou rayonnant. «Je n'aurai qu'un regret,
-c'est d'abandonner le service intime de
-monsieur le marquis.</p>
-
-<p>—D'ici votre départ, vous formerez Ernest,
-mon second valet de chambre, qui vous remplacera
-auprès de moi.»</p>
-
-<p>Cette affaire liquidée avec un serviteur désormais
-sûr, M. de Malboise se rendit auprès de sa
-femme. Avec aussi peu de ménagements qu'elle
-pouvait en attendre de lui, il lui apprit la nouvelle
-incartade de Michel. Ce qu'il y ajouta
-d'exagération et de commentaires bouleversa la
-malheureuse. Suivant Pascal, le jeune garçon aurait
-déclaré tout haut devant les domestiques
-qu'il se croyait le fils de la marquise. Et Armande
-<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>
-frémit d'une crainte mêlée d'une étrange douceur.
-Ainsi son enfant devinait... Il y avait donc
-une voix secrète dans le sang qui battait au cœur
-filial?... quelque chose dans les caresses maternelles
-à quoi il ne pouvait pas se méprendre?...
-Oh! de quelle étreinte elle l'envelopperait tout à
-l'heure!... Mais une nouvelle épée la transperça
-aussitôt, cette mère de toutes les douleurs. Son
-mari lui apprenait que, pour couper court au
-scandale, il emmènerait l'enfant dès le lendemain.
-Non pas pour le reconduire à son pensionnat,
-trop proche encore, mais pour le dépayser
-complètement.</p>
-
-<p>—«Je vais l'interner à l'étranger,» déclara-t-il.
-«Une langue vivante lui sera utile. La discipline
-sait se combiner avec la liberté partout
-ailleurs mieux qu'en France. Pour ce caractère indomptable,
-une éducation plus élastique donnera
-de meilleurs fruits. Il ne sera plus en contact
-fréquent avec la sentimentalité, les cachotteries,
-les indiscrétions, tout ce qui l'éclaire et l'exalte.
-Nous-mêmes serons enfin à l'abri de ses frasques.</p>
-
-<p>—Et... où comptez-vous le faire élever désormais?...»
-demanda la marquise, palpitante.</p>
-
-<p>—«En Allemagne.</p>
-
-<p>—En Allemagne!!...»</p>
-
-<p>L'écho fut déchirant. M. de Malboise écrasa
-sa femme d'un regard.</p>
-
-<p>—«Sans doute. Quel inconvénient voyez-vous
-à cela?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span></p>
-
-<p>Elle ne répondit point.</p>
-
-<p>Cet homme, qui allait conduire l'enfant aux
-bourreaux de son père, ne savait pas à quel point
-lui-même agissait en bourreau. Il continuait à
-ignorer le drame, dont le dénouement avait ensanglanté
-la pelouse qu'il pouvait apercevoir là,
-sous les fenêtres. Ah! elle ne le lui révélerait pas.
-Qui sait à quelle insulte elle exposerait, en parlant,
-une mémoire sacrée, et la place tragique
-où, furtivement, elle s'agenouillait chaque jour?
-Elle ne rompit donc le silence que pour émettre
-des objections insignifiantes, sans portée, qui ne
-pouvaient en rien modifier une volonté de fer.
-Une fois de plus elle se meurtrit en vain contre
-la résolution implacable. Il fut décidé que, le
-lendemain, M. de Malboise partirait avec Michel,
-pour chercher en Allemagne un établissement
-d'éducation répondant à ses vues.</p>
-
-<p>—«Je ne me presserai pas,» dit-il. «L'occasion
-me servira pour visiter certaines régions
-qui m'intéressent. Le gamin n'est pas à plaindre,
-car ce voyage lui fera de belles vacances. D'ici la
-rentrée d'octobre, j'aurai trouvé ce qu'il nous
-faut, par des amis que j'ai là-bas, et je le laisserai
-entre bonnes mains.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>LE GOUFFRE</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_p.jpg" alt="Lettre P." />
-</div>
-<p class="drop-cap">Par un matin du commencement d'octobre,
-deux promeneurs traversaient
-la place du Vieux-Marché, à Dresde.
-Leur pas de flânerie les eût distingués de la foule
-active courant à ses affaires, si leur aspect ne les
-eût déjà signalés pour des étrangers. C'était un
-homme, dont la robuste prestance ne laissait pas
-d'offrir de la distinction, et un jeune garçon
-d'une intéressante beauté. Les passants les regardaient
-un peu. Et cependant l'homme devait
-être soucieux de ne point se faire remarquer, car,
-son petit compagnon ayant prononcé quelques
-mots, il lui dit sévèrement et à voix basse:</p>
-
-<p>—«Tais-toi, Michel. On ne doit pas parler
-français sur cette place.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span></p>
-
-<p>L'enfant leva des yeux étonnés, mais ne dit
-plus rien. Un instant plus tard, il comprenait.</p>
-
-<p>Celui près de qui, docilement, il marchait,
-s'avança jusqu'au milieu du vaste quadrilatère, et
-Michel se trouva au pied d'un monument qu'il
-n'avait pas remarqué d'abord. C'était, sur un
-fût de colonne tronquée, une femme debout, tenant
-et dressant un drapeau dans un geste d'immense
-orgueil. Un piédestal cubique supportait
-le tout, ayant à ses quatre angles des figures de
-villes domptées. Sur la colonne, Michel lut cette
-date:</p>
-
-<p class="ac">
-1870
-</p>
-
-<p>Et sur la face antérieure du piédestal, ce nom:</p>
-
-<p class="ac">
-PARIS
-</p>
-
-<p>M. de Malboise, sans une parole, lui mit la
-main à l'épaule, le dirigea vers l'un des côtés.</p>
-
-<p>Sur la deuxième face, Michel lut:</p>
-
-<p class="ac">
-METZ
-</p>
-
-<p>Son guide le fit tourner encore. Il lut:</p>
-
-<p class="ac">
-SEDAN
-</p>
-
-<p>Puis il parvint devant la quatrième face du
-piédestal, et il lut:</p>
-
-<p class="ac">
-BEAUMONT
-</p>
-
-<p>L'enfant qui regardait cela portait dans ses
-veines le sang d'un soldat que les Allemands
-<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>
-avaient fusillé. Il l'ignorait. Pourtant des larmes
-jaillirent de ses yeux. M. de Malboise se hâta de
-l'emmener.</p>
-
-<p>—«N'es-tu pas un homme?» lui dit-il au
-premier tournant de la rue. «Un Français doit-il
-venir là pour pleurer? J'ai voulu voir... mais plutôt
-crever que de leur laisser surprendre une
-émotion sur ma figure!»</p>
-
-<p>Dans le ton de la réprimande, il y avait tant
-de rage douloureuse que Michel en éprouva
-comme une espèce de rapprochement vers ce
-maître si mystérieux et si dur qui, depuis une
-quinzaine de jours, l'entraînait au hasard des
-routes et des villes vers une destinée inconnue.
-De son côté, M. de Malboise sentit, devant ces
-larmes arrachées à l'enfant néfaste par leur commun
-malheur de vaincus, un attendrissement
-vague. Dans cet étrange voyage, où ils allaient
-tous deux, taciturnes, avec des pensées qui empêchaient
-leurs yeux de se rencontrer jamais, ce
-fut la seule minute où quelque chose comme une
-sympathie détendit leurs cœurs. L'impression
-fut brève. Aussi bien, tous deux approchaient du
-but, de ce but inexpliqué que, diversement, ils
-pressentaient.</p>
-
-<p>M. de Malboise ne semblait pas se souvenir
-qu'il était parti pour chercher un pensionnat où
-placer Michel. On n'en avait visité aucun. Même
-on ne séjournait guère dans les villes. La nature,
-et surtout les sites les plus sauvages, semblaient
-<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>
-attirer M. de Malboise. Dans les profondeurs
-accidentées de la Forêt-Noire, le long de fleuves
-solitaires, on avait fait d'interminables promenades.
-Un silence accablant pesait sur le rêve
-obscur de cet homme et le cœur inquiet de cet
-enfant. Parfois, au bord d'une eau rapide, à la
-crête d'un précipice, on s'était arrêté. Une sourde
-angoisse précipitait la respiration de Michel.
-Puis, brusquement, sans rien dire, M. de Malboise
-lui saisissait le bras, l'entraînait avec force.
-Et, pendant un moment, c'était une espèce de
-fuite, comme si, en arrière, on laissait quelque
-chose de redoutable.</p>
-
-<p>Depuis la veille seulement, ils étaient à
-Dresde. Et, sans doute, n'allaient-ils pas rester,
-car M. de Malboise, en quittant l'hôtel tout à
-l'heure, avait soldé la note et fait porter leur
-léger bagage à la gare, en consigne.</p>
-
-<p>Ils marchèrent à travers des rues et parvinrent
-sur une place à la noble disposition, bordée de
-trois côtés par des portiques et des palais. Le quatrième
-laissait voir un large fleuve, la chaussée
-d'un pont s'en allant vers l'autre rive, et, plus
-loin, des degrés montant à une terrasse monumentale.
-Une brume bleuâtre enveloppait ces
-choses, au début d'un jour d'automne qu'un
-soleil encore voilé éclairerait tout à l'heure.</p>
-
-<p>—«Comment s'appelle cette rivière?» demanda
-timidement Michel.</p>
-
-<p>—«L'Elbe,» dit brièvement le marquis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span></p>
-
-<p>On descendit sur le quai.</p>
-
-<p>Un bateau était en partance, un grand bateau
-dont brillaient les parois vernies et les cuivres
-bien astiqués. Par les petites vitres ouvertes, on
-apercevait la nappe blanche ornée de fleurs et
-les couverts mis sur une longue table dans la
-salle à manger.</p>
-
-<p>Michel éprouva une joie quand M. de Malboise
-prit deux billets de premières et se dirigea
-vers la passerelle pour embarquer. Ce serait
-amusant de s'en aller sur ce bateau magnifique,
-au long de ce fleuve d'un gris si doux dans la
-lumière à peine rose.</p>
-
-<p>—«Tu n'auras pas froid sur le pont?» questionna
-M. de Malboise avec une sollicitude
-inaccoutumée.</p>
-
-<p>—«Oh! non, monsieur le marquis.</p>
-
-<p>—Qu'est-ce que je t'ai défendu?» s'écria la
-voix du maître, de nouveau hostile et rude.</p>
-
-<p>—«Oh! c'est vrai... Pardon, monsieur,» rectifia
-vivement le petit, que le plaisir avait excité
-jusqu'à l'étourderie d'énoncer le titre, interdit au
-cours de ce voyage.</p>
-
-<p>—«Eh bien, tu vas rester là. Tiens, prends ce
-pliant. Ne bouge pas, pour que je te retrouve si
-j'ai à te parler. Moi, je me tiendrai au fumoir.
-J'ai à écrire. Et je ne déjeunerai pas. Mais ta
-place est retenue à table. Voilà le numéro. A
-midi, tu descendras.</p>
-
-<p>—Comment saurai-je l'heure? Vous m'avez
-<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>
-défendu d'emporter la montre que ma marraine
-m'a donnée... et d'ailleurs aussi mon portefeuille.</p>
-
-<p>—Bien entendu. Les enfants ne doivent rien
-avoir de précieux sur eux en voyage. Tu iras de
-temps à autre jusqu'à cette porte. Il y a une horloge
-en face, dans la rotonde vitrée.»</p>
-
-<p>Il fit un pas et revint.</p>
-
-<p>—«Ah! voilà aussi ton billet, pour le contrôle.
-Si on te parle, dis que tu es seul, que tu vas
-à Wehlen, chez un hôtelier français, ton parent.
-Mais réponds le moins possible.»</p>
-
-<p>Cette consigne ne troubla pas Michel. Bien
-au contraire. Jouir librement de sa promenade
-sans la présence pesante qui refoulait en lui
-toute impression agréable, qui comprimait toute
-dilatation de son être, lui sembla une trêve
-délicieuse.</p>
-
-<p>Le bateau filait maintenant à toute vapeur sur
-le beau fleuve. La brume se déchiquetait, criblée
-d'un soleil pâle, et laissait voir des collines aux
-lignes charmantes, sur lesquelles des villas claires
-se suspendaient entre les masses chaudement
-nuancées des feuillages d'automne. Des traînées
-d'azur moiraient l'eau grisâtre, et Michel s'amusait
-beaucoup à voir les barques des riverains
-bondir brusquement quand les atteignait le
-remous du bateau. Le temps ne lui dura guère.
-Il croyait être parti à peine quand, déjà bien
-loin en amont de Dresde, il eut la vision d'un
-<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span>
-palais baignant dans le fleuve ses degrés de
-marbre, tandis que des sentinelles montaient la
-garde sur ses terrasses, et que des esquifs dorés,
-aux armes royales, se balançaient contre sa
-berge. C'était Pillnitz.</p>
-
-<p>Plus loin, la rive commença de prendre un
-caractère plus abrupt. Des falaises apparurent,
-brunes, avec de grandes plaies blanches à leurs
-flancs, qui étaient des carrières de pierres. Et
-l'intérêt du paysage absorbait si bien Michel
-qu'il en oubliait l'heure du déjeuner. Une
-cloche sonna. Le jeune garçon se leva précipitamment.
-Dans sa hâte pour ne pas être en
-retard, il se trompa d'escalier, descendit un étage
-de trop. La porte qu'il prit pour celle de la
-salle à manger donnait sur le fumoir. Et alors il
-eut une vision qui le frappa, le pénétra d'un
-malaise. M. de Malboise était seul, dans la
-lumière étouffée et singulière de cette pièce,
-qu'éclairaient des hublots aux vitres de couleur.
-Il n'écrivait pas, comme il l'avait dit. Assis sur
-un divan, il accoudait à une table son bras droit,
-et, le menton sur sa paume, il regardait fixement
-devant lui. L'expression de ses yeux, sa pâleur,
-son immobilité, glacèrent Michel. Les rayons
-jaunes et verdâtres des vitraux aggravaient la
-lividité de cette face, empreinte d'une pensée
-effarante. Devant lui cependant, l'un des hublots
-restait ouvert. Et, presque au ras de cette ouverture,
-on voyait glisser l'eau blême. Cette eau...
-<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>
-c'était le fleuve qui, de là-haut se déroulait, pittoresque
-et joyeux sous la pourpre tendre du
-soleil. Ici, elle parut sinistre au jeune garçon—sinistre
-comme l'âme de cet homme, qui méditait
-si terriblement dans la solitude. Michel se
-détourna, le cœur battant, et, craignant d'être
-vu, s'enfuit sur la pointe des pieds.</p>
-
-<p>Une heure plus tard, le bateau stoppait au
-ponton de Wehlen.</p>
-
-<p>M. de Malboise descendit le premier, enjoignant
-par un signe à Michel de le suivre à distance.
-Tous deux se mirent en marche, ainsi,
-séparés par une trentaine de pas. Peu de voyageurs
-avaient quitté le bateau en même temps
-qu'eux. Aucun ne s'engagea dans le chemin où
-s'enfonçait M. de Malboise, et à l'entrée duquel
-un écriteau portait cette indication, «<i>Nach der
-Basteï</i>» (vers la Basteï). La saison était trop
-avancée, les jours devenaient trop brumeux et
-trop courts pour que les visiteurs ne se fissent
-pas rares dans cette région célèbre de la Suisse
-saxonne.</p>
-
-<p>Le nom de Basteï, qui signifie «le Bastion»,
-désigne un des sites les plus curieux de l'Europe.
-C'est le point culminant d'un chaos de roches
-déchiquetées, hérissées, gigantesques. Il se trouve
-à trois cents mètres à pic au-dessus de l'Elbe, et
-son couronnement arrondi, qui surplombe légèrement
-la vertigineuse muraille, ressemble, en
-effet, à un ouvrage avancé de fortification. Le
-<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>
-sauvage amas de roches que domine la Basteï
-forme un ensemble si peu accessible, au bord du
-fleuve, entre les petits ports de Wehlen et de
-Rathen, qu'il faut cinq à six heures pour aller en
-voiture de l'un à l'autre de ces villages, par
-la route carrossable tournant le massif, tandis
-qu'il ne faut guère qu'une heure, à pied, par les
-sentiers, dont quelques-uns sont de vrais escaliers
-taillés dans le roc.</p>
-
-<p>C'était le plus direct de ces sentiers que commençait
-de gravir M. de Malboise. De Wehlen
-à la Basteï, la pente est plus longue et plus
-douce que du côté de Rathen. Le marquis allait
-d'un pas assez rapide, entre une rude et sombre
-muraille de pierre et un torrent, au bord duquel,
-parmi les rochers, croissaient quelques sapins.
-La verdure de ces arbres, noircie encore par
-l'automne, ne faisait qu'ajouter à l'horreur de ce
-triste paysage.</p>
-
-<p>Michel éprouvait moins cette lugubre influence
-que l'étonnement et la curiosité d'un spectacle
-si nouveau.</p>
-
-<p>A un moment, comme la solitude apparaissait
-profonde, le marquis s'arrêta et l'attendit. Mais
-il l'attendit sans bonne grâce, le dos tourné vers
-lui, ne l'encourageant pas d'un coup d'œil ou
-d'une parole. Il s'immobilisa simplement, puis
-quand il entendit le petit pas se rapprocher, il
-poursuivit sa course.</p>
-
-<p>Le sentier monta plus âprement, se resserra
-<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>
-jusqu'à n'être plus qu'un couloir entre des blocs
-sourcilleux, où ruisselait l'humidité sous le feutre
-des lichens. Dans une fissure, à droite, du côté
-de l'Elbe, une sorte d'échelle posée à plat sur
-la pente du roc apparut. Un poteau indicateur
-désignait un point de vue curieux. M. de Malboise
-lut l'écriteau, regarda l'échelle, et d'une
-voix trouble dit:</p>
-
-<p>—«Montons là.»</p>
-
-<p>Ils y montèrent. Cette fois, l'homme avait
-laissé place à l'enfant, qui le précédait. Ils émergèrent
-sur une étroite plate-forme, à peine protégée
-par un primitif garde-fou composé de
-mauvais bâtons réunis à la diable. Le paysage
-se découvrit, toujours voilé, malgré le soleil,
-d'une fine gaze bleuâtre, qui noyait les lointains
-et estompait les plans rapprochés. Le fleuve,
-au-dessous, miroitait à deux cents pieds de profondeur.
-Telle était l'abrupte déclivité de l'escarpement
-qu'il fallait se pencher pour apercevoir
-la rive droite. En face, au delà des collines bordant
-l'Elbe à gauche, une plaine s'étendait,
-hérissée de hauteurs brusques et circonscrites,
-qui semblaient de monstrueux châteaux-forts, et
-qui étaient des îlots de roc, couronnés, en effet,
-presque tous, par les ruines d'anciens donjons
-ou par des ouvrages de défense modernes. La
-disposition étrange de ces masses éruptives
-isolées, se dressant çà et là dans l'immense perspective
-plate, donnait à ce pays saxon un aspect
-<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>
-capable d'impressionner même l'ignorance de
-l'écolier qui le contemplait.</p>
-
-<p>—«Oh!... C'est beau!...» murmura le jeune
-garçon.</p>
-
-<p>Son admiration devint-elle contagieuse au
-point d'entraîner un mouvement involontaire et
-irréfléchi de son compagnon?... Le fait est que
-Michel subit tout à coup une poussée qui le projeta
-contre le garde-fou. La frêle barrière plia.
-L'enfant eut un cri:</p>
-
-<p>—«Maman!...»</p>
-
-<p>Et, dans sa frayeur, il se cramponna instinctivement
-au seul appui tout proche, c'est-à-dire
-aux vêtements de M. de Malboise. Puis, son équilibre
-reconquis, aussitôt il lâcha, interdit d'avoir
-osé.</p>
-
-<p>—«Plus de peur que de mal,» observa seulement
-le marquis avec une gaieté rauque.</p>
-
-<p>Il n'exprima aucun regret pour son étrange
-maladresse. Cependant Michel crut qu'il en restait
-violemment ému, à le voir tout drôle, les
-mains agitées comme s'il tremblait. Allons, il
-n'était pas si méchant qu'il voulait en avoir l'air.</p>
-
-<p>Le petit, soudain rasséréné, bondit au bas de
-l'échelle.</p>
-
-<p>Alors la marche silencieuse recommença, dans
-le sentier de sauvage solitude, entre les roches
-tragiques. On s'élevait encore.</p>
-
-<p>Mais, dans l'encaissement des mornes barrières
-arrêtant la vue, on ne pouvait pressentir le
-<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>
-recul de l'horizon. Brusquement, le défilé aboutit
-à une sorte de plateau découvert. Une route plus
-riante s'ouvrait au delà, parmi les bois, tandis
-que, sur la gauche, se creusait un cirque gigantesque,
-plein d'une désolation pétrifiée. On eût
-dit d'une mer dont les eaux se seraient taries,
-laissant à nu la foule déchiquetée de ses écueils.
-M. de Malboise traversa le plateau, prit le chemin
-sous bois. Là, enfin, on rencontra des êtres humains.
-Deux Anglais descendaient vers Wehlen.
-Une femme passa chargée d'un fardeau de brindilles.
-Puis un enfant conduisant des chèvres.</p>
-
-<p>Mais déjà le jour d'automne se faisait plus
-sombre. Par les échappées, entre les roches, on
-n'apercevait au loin que des lignes indécises
-fondues dans les houles de brumes. Une vapeur
-froide montait du fleuve. Et maintenant le marquis
-hâtait le pas pour dépasser une maison, qui,
-dressée un peu plus haut encore, vers la droite,
-paraissait d'ailleurs muette et fermée. C'était
-l'auberge de la Basteï, toujours animée par la
-visite des excursionnistes durant les jours chauds
-et brillants de la belle saison, et qui, déjà, par ce
-mélancolique après-midi d'octobre, se résignait
-à l'abandon, à l'hivernage. Il aurait fallu grimper
-le sentier qui la contourne pour arriver au «Bastion»
-proprement dit, à cette espèce de plate-forme
-naturelle, avancée en balcon au sommet
-d'un roc de trois cents mètres, dressé à pic au-dessus
-de l'Elbe. Là, on recueille l'impression la
-<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>
-plus grandiose de cette extraordinaire région.
-Mais sans doute M. de Malboise n'était pas venu
-chercher ici des impressions de ce genre, car,
-sans achever l'ascension de la Basteï, il se mit en
-devoir de descendre l'escalier taillé dans le roc
-sur l'autre pente, qui s'abaisse vers Rathen.</p>
-
-<p>Il est vrai que, de ce côté, il atteignait bientôt
-un site non moins prodigieux et certainement
-plus farouche. Tandis que la Basteï domine au
-delà de l'Elbe un vaste et rayonnant paysage, sa
-face opposée regarde, vers l'intérieur des terres,
-le plus âpre tableau de nature qu'il soit possible
-d'imaginer. Là encore, les rocs de deux à trois
-cents mètres surgissent, perpendiculaires et vertigineux,
-comme les tours d'une cité colossale.
-Un pont fait de main d'homme, reliant quelques-uns
-de leurs effroyables contre-forts, jette son
-ruban de pierre par-dessus les abîmes. De ce
-pont, ce que l'on contemple ressemble à un cercle
-de l'Enfer, évoqué par une vision du Dante.
-Les fantastiques architectures des rochers escaladent
-le ciel, enfermant comme en un puits sans
-issue et presque sans lumière, une vallée d'une
-tristesse sans nom. Quand on se penche par-dessus
-le parapet et qu'on explore du regard la
-profondeur lointaine, on peut croire que jamais
-le pas d'une créature vivante n'a foulé cette
-herbe incolore, n'a erré sous ces sapins ténébreux.
-Pourtant, parfois, un tintement grêle de clochette
-monte dans ce silence, qu'on croirait inviolé,
-<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>
-éternel. Ce sont quelques chèvres, amenées
-jusque-là par un petit pâtre, au long d'invraisemblables
-sentiers. Car cette herbe, si maigre
-qu'elle soit, représente un peu de nourriture, et
-partout où la terre offre sa substance, il se trouve
-toujours plus de bouches qu'elle n'en peut assouvir.</p>
-
-<p>Le marquis de Malboise s'avança dans un des
-encorbellements construits en ouvrages avancés,
-au long de ce pont, sur des cimes de rocs, et d'où
-les voyageurs gagnent un frisson plus émouvant.
-Michel suivit, content de cet exemple qui l'autorisait.
-La hardiesse naturelle à son jeune esprit
-se délectait à l'exaltant spectacle. Même, ayant
-un effort à faire pour contenir son enthousiasme,
-tout près de déborder en extravagance de gestes
-et d'exclamations, il ne prit pas garde au trouble
-qui bouleversait M. de Malboise, ni à ces mots
-qui sifflèrent entre les lèvres convulsives de
-l'homme:</p>
-
-<p>—«Ah! c'est atroce... Je ne peux pas!...»</p>
-
-<p>Toutefois, à partir de cette minute, les façons
-du marquis devinrent si bizarres que l'enfant s'en
-étonna. M. de Malboise descendit, puis remonta,
-puis redescendit encore, dans ce sentier de Rathen,
-qui n'est, presque tout le temps, qu'un
-couloir dans les roches, et où il est impossible
-de s'égarer. De distance en distance, des points
-de vue sont ménagés sur quelque saillie avançant
-au-dessus de l'Elbe. Et nulle précaution contre
-<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>
-les chutes. On ne peut enclore de barrières tous
-les accidents de la falaise. Le marquis s'y aventurait
-avec Michel. Puis, comme ne découvrant
-pas ce qu'il cherchait, brusquement il l'entraînait
-ailleurs. A la fin il le ramena sur le pont.</p>
-
-<p>Si c'était la fascination de la solitude qui retenait
-ainsi le marquis de Malboise, ce point
-devait le séduire en effet. Du côté de l'Elbe, on
-avait chance d'apercevoir des bateaux, allant
-vers Dresde ou remontant. Au-dessous de soi, l'on
-distinguait ou l'on devinait des habitations. Sur
-la rive opposée couraient des trains, au long
-d'une étroite voie, entre la colline et le fleuve.
-Mais ici!... C'était un désert clos, barré de roches
-effroyables, une vallée inaccessible, une solitude
-figée de froid et de mort, l'horreur immuable
-d'une fin de monde.</p>
-
-<p>De nouveau, M. de Malboise vint s'accouder
-au parapet. De nouveau, Michel, près de lui, en
-fit autant. L'écolier, dans sa lassitude croissante
-de l'interminable promenade, y gagnait au
-moins de goûter encore le terrifiant plaisir, trop
-brièvement éprouvé tout à l'heure, en face de ce
-chaos. Dans son romantisme enfantin, il cherchait
-à en exagérer le poignant vertige. Les mains à
-ses tempes, comme des œillères, pour ne rien
-voir que le vide, il avançait imprudemment le
-buste, sondait le gouffre, imaginait l'épouvante
-de la chute.</p>
-
-<p>Et tout à coup...—mais sut-il si le rêve affreux
-<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>
-faisait tourbillonner son cerveau ou si la
-réalité s'y substituait infernalement?... Ce fut si
-prompt!... L'abîme, en un tel éclair, engloutit la
-proie chétive!... Le crime fut si simplement tragique,
-dans cette sauvage solitude, parmi ce crépuscule
-des rochers, précédant le crépuscule du
-jour!...</p>
-
-<p>Qu'était-ce pour cet homme de force herculéenne...
-Soulever à la ceinture un enfant trop
-penché, qu'aussitôt sa tête, ses épaules emportèrent?...
-La pensée, cette fois, n'eut pas le temps
-d'intervenir en une révolte éperdue, d'arrêter la
-main, comme une heure auparavant, lorsque ce
-garde-fou avait fléchi, comme à plusieurs reprises
-ensuite, sur les corniches tentatrices, dans la promenade
-abominable. L'acte fut si aisé qu'il en
-résulta pour celui qui venait de l'accomplir une
-stupeur inouïe.</p>
-
-<p>C'était donc fait!...</p>
-
-<p>Le meurtrier regardait le parapet vide.</p>
-
-<p>C'était donc fait!...</p>
-
-<p>Aucune trace ne restait sur la marge de pierre
-de l'enfantine petite vie qui, deux secondes avant,
-y mettait la tiédeur de son innocent contact.
-Aucun appel ne montait de l'abîme. Pas une
-clameur. Pas un gémissement. Et c'était fait!...
-Pascal de Malboise était seul.</p>
-
-<p>Il ne se pencha pas à son tour, il ne regarda
-pas. Qu'eût-il vu d'ailleurs? Les grandes ombres
-des rochers emplissaient le gouffre... Un
-<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>
-corps d'enfant... Cela ne devait pas être discernable,
-de cette hauteur, dans cet entassement de
-chaos. Le meurtrier tourna sur ses talons, s'élança
-d'un élan de folie, fuyant le lieu sinistre, l'enceinte
-formidable et dévastée, l'horrible silence...</p>
-
-<p>Ce fut en courant qu'il dévala par le sentier de
-Rathen, malgré la perfide déclivité des dalles
-glissantes, sous l'obscurité qui s'épaississait dans
-ce couloir de pierre. Un peu avant le village, au
-lieu de continuer à descendre vers le ponton
-d'embarquement, soit pour prendre le bateau
-de Dresde, soit pour traverser en bac et gagner
-la gare du chemin de fer, il prit à gauche, s'enfonça
-dans le désert rocheux, parmi les broussailles
-et les sapins. De ce côté, il en avait pour
-deux heures de marche hasardeuse avant de tomber
-sur une route lointaine. Mais il était sûr de
-ne rencontrer personne qui l'eût remarqué avec
-Michel dans le trajet du matin.</p>
-
-<hr class="sect" />
-
-<p>Quelques jours plus tard, le député Pascal de
-Malboise se trouvait assis devant son pupitre,
-au Palais-Bourbon, quand s'ouvrit la session
-parlementaire. Les bras croisés sur son buste
-solide, la tête haute avec cet air de rondeur et
-d'arrogance qui intimidait sans déplaire, il offrait
-sa physionomie habituelle, et conquit bien vite
-à nouveau les applaudissements rieurs par la
-verve de ses interruptions.</p>
-
-<p>Là-bas, à Solgrès, il y avait une femme affolée
-<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-de soupçons et de désespoir, mais qui, dans la
-pire exaltation de sa douleur, n'avait osé formuler
-une accusation nette, et certainement ne
-l'oserait jamais. Que servirait à la malheureuse
-Armande de saisir la justice, de faire ouvrir une
-scandaleuse enquête? L'enfant était mort dans
-une chute terrible, provoquée, assurait M. de
-Malboise, par une imprudence du jeune téméraire.</p>
-
-<p>Quand elle demanda que son mari la conduisît
-devant la tombe, la mît en présence des
-témoins, il lui dit froidement:</p>
-
-<p>—«Je le ferai pour ses parents, s'ils l'exigent.
-Mais non pour vous. Que vous était celui qui
-s'appelait Michel Bellard? Proclamerez-vous, par
-des démonstrations publiques de deuil, avec
-notre double honte, votre fraude à l'état civil, le
-crime de substitution, dont vous auriez aussitôt à
-répondre?...»</p>
-
-<p>Il faisait entendre ainsi qu'elle avait les mains
-liées contre lui-même.</p>
-
-<p>Elle les avait liées, en effet, et par un sentiment
-qui n'était pas un souci d'honneur personnel.
-Qu'importaient les conventions sociales
-à cette martyre dont le cœur mourait en elle-même,
-broyé par leur étau? Volontiers elle les
-eût bravées en une révolte suprême, se sentant
-près de quitter ce monde, et tentée de le bafouer,
-de le maudire en face, avant de se réfugier éperdument
-dans l'asile d'éternel pardon où toute
-<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>
-mère est sainte. Mais un aveu, même tacite, de
-sa part, serait une délation pour Louise. La femme
-du garde tomberait dans les mains de la justice,
-elle aurait à expier son dévouement, elle verrait
-son ménage brisé, toutes ses humbles chances
-de repos et de bonheur détruites. Le rigide
-Nobert la quitterait, divorcerait sans doute. Ne
-pleurait-elle pas assez, la pauvre Louise, aussi
-déchirée par la mort de Michel que si l'enfant
-eût été véritablement le sien?... Fallait-il donc
-lui infliger un pire supplice, payer par une torture
-sans fin sa sublime complicité, la tendresse
-abondante dont elle avait secrètement enveloppé
-cette mère et son fils, rejetés hors du
-du domaine des tendresses légitimes? Et pourquoi?...
-Puisque rien ne rappellerait plus à la vie
-le petit être infortuné. Pour la vengeance?...
-Vengeance d'un crime si férocement lâche qu'Armande
-n'y pouvait croire, malgré sa répulsion
-pour le criminel probable, malgré les voix de
-suggestion lugubre qui lui chuchotaient au fond
-de l'âme: «Il l'a tué... Il l'a tué...»</p>
-
-<p>Et les preuves?... Où les prendrait-elle?...
-Elle n'avait, pour les aller découvrir, que les indications
-de son mari. S'il était coupable, il ne
-pouvait lui avoir ouvert qu'une fausse voie. La
-situation paralysait Armande. Mais ce qui la paralysait
-davantage, c'était le détraquement, l'effondrement
-final de toutes ses énergies, tendues
-de façon si atroce et depuis trop d'années. C'en
-<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>
-était fait de ce caractère jadis résistant comme
-l'acier, de cette nature réputée indomptable,
-parce qu'elle ne cédait qu'à l'affection, et que
-toute affection la perça de glaives ou la déchira
-d'épines. Après la disparition de Michel, Armande
-ne fut plus elle-même. Son être brisé
-sembla tout à coup incapable de vibrer, même
-de douleur. Une morne indifférence engourdit
-ce cerveau, devenu débile. Ce n'était ni la folie,
-ni l'idiotisme, mais un état voisin. La châtelaine
-de Solgrès se promenait dans son parc, spectre
-mélancolique enfermé dans un mutisme presque
-complet, évitant toute rencontre, même celle de
-Louise, avec laquelle maintenant elle cessa de
-parler du passé.</p>
-
-<p>Elle arriva à un degré tel d'anéantissement
-sentimental, qu'elle ne manifestait même plus
-d'animosité contre son mari. M. de Malboise,
-d'ailleurs, changeait de manières à son égard,
-se montrant d'autant plus courtois et attentif
-qu'elle glissait davantage à l'enténèbrement intellectuel
-et à l'épuisement physique.</p>
-
-<p>Un jour, la jugeant au degré voulu de cet
-étrange désintéressement de tout, il fit venir son
-notaire. Un testament de deux lignes fut rédigé,
-par lequel la marquise de Malboise instituait son
-mari son légataire universel. Elle ne s'étonna
-pas, ne protesta pas, et signa l'écrit sans plus de
-réflexion que si c'eût été le bail d'un de ses fermiers.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span></p>
-
-<p>Peu après, ses facultés s'affaiblirent encore.
-Elle donna un signe caractéristique de démence,
-car, fréquemment, elle allait se poster sur un
-point particulier de la pelouse, en arrière du
-château. Là, pendant un instant, elle se tenait
-immobile, les bras croisés. Puis elle criait:
-«En joue!... Feu!...» Et se laissait tomber sur
-l'herbe, comme blessée à mort. Pendant de longues
-minutes, elle restait là, gisante. D'abord,
-on la croyait évanouie. On voulait la relever.
-Mais elle protestait par gestes, sans desserrer les
-lèvres, les yeux hallucinés, la face couverte de
-larmes silencieuses. On prit l'habitude de ne
-plus la contrarier en ce triste jeu de folle, inoffensif
-aux autres comme à elle-même.</p>
-
-<p>Pourtant, un matin d'hiver, comme elle demeurait
-longtemps étendue sur l'herbe glacée, quelqu'un
-s'inquiéta. Une femme de chambre descendit,
-s'approcha, essaya de la soulever, et jeta
-un grand cri...</p>
-
-<p>La marquise de Malboise était morte.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>UNE AME SANS FREIN</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_u.jpg" alt="Lettre U." />
-</div>
-<p class="drop-cap">Une douzaine d'années plus tard, en plein
-mois d'août, au moment des vacances
-parlementaires, et durant une période
-où le marquis député Pascal de Malboise était
-notoirement absent de Paris, le coup de timbre
-d'une visite vibra dans le silence assoupi de son
-hôtel Renaissance, rue d'Offémont.</p>
-
-<p>Les domestiques étaient au loin, comme le
-maître—les uns à son château de Solgrès, les
-autres en vacances dans leurs pays respectifs.
-Seul le couple immuable des Poinclou, qui jamais
-ne bougeait de cette demeure depuis que
-M. de Malboise en avait confié la garde à l'ancien
-valet de chambre et à sa femme, coulait des jours
-paisibles dans un doux <i>far niente</i>. Ces deux
-<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>
-bonnes gens, vieillis d'ailleurs, habitués à régir la
-valetaille et à se faire servir plutôt qu'à servir,
-ne se pressèrent pas de répondre à la sonnerie
-électrique. Chacun regarda l'autre par-dessus son
-éventail de cartes,—car ils étaient en train de
-faire un bézigue dans l'office, la pièce la plus
-fraîche de l'hôtel, où les volets clos maintenaient
-une température délicieuse. Enfin le mari, avec
-ses airs galants d'ancien valet de chambre avantageux,
-se leva, disant à sa femme:</p>
-
-<p>—«J'y vais, madame Poinclou. Ne te dérange
-pas.»</p>
-
-<p>Il fut un moment avant de revenir. Puis
-M<sup>me</sup> Poinclou entendit deux voix et vit reparaître
-son mari accompagnant quelqu'un.</p>
-
-<p>—«Tiens, ma bonne, voici un monsieur que
-tu renseigneras mieux que moi.»</p>
-
-<p>Elle se sentit tout de suite bien disposée pour
-le beau garçon qui entrait. C'était un homme de
-vingt-cinq à vingt-six ans, svelte dans un complet
-gris clair, et dont le visage fin, au teint mat,
-offrait une jeunesse charmante sous le canotier
-de paille, qu'il retira aussitôt. Une courte et
-épaisse toison noire, du même brillant soyeux
-que la moustache, couronnait un front bien modelé,
-sous lequel s'ouvraient largement deux
-yeux sombres et magnifiques. On eût difficilement
-deviné le rang social et la nationalité de ce
-séduisant personnage. Il avait le type italien, et
-parlait le français comme un natif des bords de
-<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>
-la Seine. Sa demi-élégance montrait des traces de
-mauvais goût exotique: une cravate de couleur
-criarde, le feu trouble de diamants évidemment
-faux aux boutons de ses manchettes. Cependant
-la grâce aisée de ses façons, la simplicité de ses
-gestes n'avaient rien de l'emphase rastaquouère,
-mais éveillaient plutôt cette indescriptible saveur
-d'aristocratie qui fait dire d'un homme: «Il a de
-la race.»</p>
-
-<p>—«Figure-toi,» dit Poinclou à sa femme,
-«que Monsieur voudrait savoir ce qu'est devenue
-la Louison.»</p>
-
-<p>Derrière le dos de l'étranger, les yeux finauds
-du vieillard clignaient comiquement. Sans doute,
-cette mimique évoquait toutes les hypothèses
-romanesques, mille fois ressassées dans leurs bavardages
-conjugaux, mais soigneusement gardées
-entre eux comme la source mystérieuse de
-leur existence douillette.</p>
-
-<p>Le masque ratatiné de la vieille devint sévère.
-Il ne s'agissait pas de manquer à la plus étroite
-circonspection. Qui sait s'ils n'y risqueraient pas
-leur place?</p>
-
-<p>—«La Louison?» fit M<sup>me</sup> Poinclou, comme
-si sa mémoire ne la servait que bien vaguement.
-«La Louison?...» répéta-t-elle, en jetant à son
-mari un regard qui signifiait: «N'as-tu pas déjà
-trop parlé?...»—«Mais quelle Louison? Nous
-en connaissons tant!...</p>
-
-<p>—Je parle,» expliqua le jeune homme, «de
-<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>
-madame Nobert, la femme d'un garde au château
-de Solgrès... Vous savez bien?</p>
-
-<p>—Ah! la veuve à Bellard, qui avait épousé
-Nobert en secondes noces?</p>
-
-<p>—Oui, c'est cela,» dit l'étranger, dont le visage,
-à ce nom de Bellard, avait légèrement tressailli.
-«Votre mari croit que vous savez son
-adresse, car il vient de m'apprendre qu'elle est
-devenue veuve pour la seconde fois et qu'elle a
-quitté Solgrès.</p>
-
-<p>—Puisque Poinclou est si bien informé, ce
-n'était pas la peine qu'il vous amène ici,» fit
-aigrement la vieille. «Je n'en sais pas aussi long
-que lui, pour sûr.</p>
-
-<p>—Oh! l'adresse seulement,» murmura Poinclou
-d'une voix faible. «C'est à cause d'un héritage.»</p>
-
-<p>Il était devenu écarlate, ce qui faisait ressortir
-la blancheur neigeuse de ses cheveux encore
-abondants.</p>
-
-<p>Ce mot d'héritage détendit un peu son acariâtre
-épouse. D'ailleurs, le bel étranger prenait
-doucement la parole. Et ce qui restait de féminin
-sous les rides et l'enveloppe parcheminée de la
-vieille ne résista pas au charme de cette virile
-jeunesse, de cette voix musicale et d'une politesse
-tout à fait flatteuse.</p>
-
-<p>—«Vous êtes trop bonne, j'en suis certain,
-madame, pour ne pas m'aider à accomplir une
-mission sacrée,» disait l'inconnu, «Mon oncle,
-<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>
-monsieur Pillod, un grand industriel suisse, vient
-de mourir en me nommant pour son exécuteur
-testamentaire. Il laisse une somme importante à
-chacun des ouvriers qui ont travaillé au moins
-dix ans dans sa fabrique, même à ceux qui l'ont
-quittée par la suite. Nobert était dans ce cas. Il a
-été fort longtemps employé dans les ateliers de
-mon oncle, avant de se rendre en France, la patrie
-de sa femme. Il a donc droit...</p>
-
-<p>—Mais, Nobert est mort,» interrompit
-M<sup>me</sup> Poinclou.</p>
-
-<p>—«Votre mari me l'a dit. Savez-vous si sa
-femme est son héritière?</p>
-
-<p>—Ah!... ça... par exemple!... As-tu une idée
-là-dessus, vieux poulet?» demanda-t-elle à son
-époux, qu'elle amnistiait par ce terme tendre.</p>
-
-<p>Mais le vieux poulet n'osait plus souffler mot.
-Il hocha simplement la tête.</p>
-
-<p>—«Le plus simple,» reprit le neveu de
-M. Pillod, «serait de m'indiquer l'endroit où
-s'est retirée madame Nobert. N'est-elle pas restée
-dans le pays?... A Étréchy?... ou à Étampes?</p>
-
-<p>—Non,» dit M<sup>me</sup> Poinclou.</p>
-
-<p>—«Ah!»</p>
-
-<p>Il y eut un silence, qui sembla gêner la bonne
-femme, car elle reprit en bredouillant:</p>
-
-<p>—«Non, vous concevez... monsieur le marquis
-se remariera sans doute. Alors... garder
-comme ça autour de Solgrès des gens qui ne
-jurent que par sa première femme, ça ne serait
-<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
-pas agréable pour la seconde. Alors... il fait une
-rente à la Louison pour qu'elle vive ailleurs.
-Oh! une belle rente... Elle n'est pas dans le
-besoin.</p>
-
-<p>—Elle vit avec son fils, sans doute?» questionna
-l'étranger, tandis que la flamme veloutée
-de ses yeux devenait plus pénétrante.</p>
-
-<p>—«Son fils!...» exclamèrent en même temps
-les deux Poinclou.</p>
-
-<p>—«N'avait-elle pas un enfant de son premier
-mariage?</p>
-
-<p>—Comment le savez-vous?</p>
-
-<p>—Les ouvriers de l'usine le disaient, en jabotant
-sur la promise de leur camarade Nobert.</p>
-
-<p>—Oui... Eh bien, cet enfant-là, il est mort.</p>
-
-<p>—Aussi?... Pauvre femme, elle n'a pas eu de
-chance.»</p>
-
-<p>Cette remarque ne fut pas relevée.</p>
-
-<p>—«Elle l'a perdu tout jeune?» insista le
-questionneur.</p>
-
-<p>—«Vers les treize ans.</p>
-
-<p>—Naturellement il est mort à Solgrès?»</p>
-
-<p>Les vieux époux échangèrent un regard.</p>
-
-<p>—«Nous ne savons pas. Nous n'y étions
-plus.</p>
-
-<p>—A treize ans...» répéta l'autre, comme si
-l'âge seulement l'intéressait. «De quoi peut-on
-mourir à treize ans?... Méningite?... Fièvre typhoïde?...
-Accident?...</p>
-
-<p>—Nous ne savons pas.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p>
-
-<p>Le neveu de M. Pillod vit qu'il n'obtiendrait
-aucun autre éclaircissement. Il prit donc le parti
-de déclarer que cette histoire ne le touchait en
-rien, mais qu'il avait un devoir à remplir comme
-exécuteur testamentaire, et que, si ses interlocuteurs
-ne pouvaient le renseigner, il s'adresserait
-directement au marquis de Malboise.</p>
-
-<p>—«Puisqu'il fait servir une rente à cette
-dame Nobert, il n'ignore pas où elle se trouve.</p>
-
-<p>—Ah!» dit la mère Poinclou, lançant de
-nouveau un coup d'œil à son mari, «je suppose
-que monsieur de Malboise nous saurait gré de lui
-éviter un dérangement à propos d'anciennes
-affaires dont il n'aime guère qu'on lui parle.
-Après tout, ça n'est pas un secret, l'adresse de la
-Louison. Elle s'est retirée ici, à Paris, quelque
-part sur la butte Montmartre.</p>
-
-<p>—C'est vague, ça, la butte Montmartre.</p>
-
-<p>—Attendez. Je vais vous dire. En montant la
-rue Lepic, n'est-ce pas? sur la droite, vous verrez
-une boutique d'herboriste qui s'appelle: <i>Aux
-mille fleurs</i>. C'est tenu par une belle-sœur de la
-Louison. La veuve à Nobert y est descendue
-après son malheur. Je ne crois pas qu'elle y demeure
-encore, rapport à ses nièces,—des petites
-pécores qui la grugeaient et l'insultaient. Parce
-que, voyez-vous, monsieur, tout ce qu'elle possède,
-la Louison, c'est du viager, bien entendu.»</p>
-
-<p>Cette explication du sans-gêne des nièces
-parut choquer le jeune homme, malgré l'indifférence
-<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span>
-qu'il manifestait. Sa voix tremblait imperceptiblement
-lorsqu'il prononça:</p>
-
-<p>—«Alors elle est malheureuse, la pauvre
-femme?...</p>
-
-<p>—Dame, elle vous dira ça elle-même, puisque
-vous devez la voir,» reprit la méfiante
-M<sup>me</sup> Poinclou.</p>
-
-<p>—«Une boutique d'herboriste, rue Lepic,
-<i>Aux mille fleurs</i>,» se remémora l'étranger.</p>
-
-<p>—«Oui. Là-bas, on vous renseignera mieux
-qu'ici.»</p>
-
-<p>Il remercia les vieilles gens comme s'ils avaient
-montré la plus excessive complaisance, et partit.</p>
-
-<p>Quand Poinclou reparut, après l'avoir accompagné
-jusqu'à la porte, il subit une rebuffade de
-sa gracieuse moitié.</p>
-
-<p>—«Tu avais bien besoin de l'introduire,
-pour qu'il nous tire les vers du nez!</p>
-
-<p>—Oh! ce que nous lui avons dit n'est pas
-compromettant.</p>
-
-<p>—Sait-on ce qui est, ou ce qui n'est pas compromettant,
-Poinclou, dans une affaire où le
-diable n'y distinguerait goutte? Tu n'as pas vu
-sa figure, à ce joli fouinard-là, quand il a parlé
-de l'enfant?</p>
-
-<p>—Non,» fit Poinclou, «pour la bonne raison
-que je m'étais assis derrière lui, afin qu'il
-n'observe pas la mienne.</p>
-
-<p>—Il vient de Suisse, à ce qu'il dit,» continua
-la vieille en hochant la tête, «C'est en Suisse
-<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span>
-que la Louison a élevé le moutard jusqu'à trois
-ans. Qui sait s'il n'en connaît pas plus long que
-nous sur le soi-disant petit Bellard?...</p>
-
-<p>—Mais il serait à peine plus vieux que lui, si
-le mioche avait poussé. Qu'est-ce qu'il peut
-avoir, ce garçon-là?... Vingt-six, vingt-sept ans.</p>
-
-<p>—Et son oncle!... l'industriel, qui avait tant
-d'ouvriers!... Ah! vois-tu, Poinclou, si ce gaillard-là
-vient pour causer du grabuge, et si le
-marquis apprend que nous l'avons reçu ici, dans
-l'hôtel, et qu'il nous a fait bavarder!...»</p>
-
-<p>Tandis que l'inquiétude empoisonnait le repos
-du vieux couple et troublait leur bézigue d'amères
-distractions, celui qui s'était présenté à eux
-comme le neveu de M. Pillod se dirigeait vers
-Montmartre. Il trouva sans peine l'herboristerie
-<i>Aux mille fleurs</i>. Là, une jeune fille assez bien
-tournée, qui devait être l'une des pécores dont
-avait parlé la mère Poinclou, mais dont le visage
-s'épanouit en grâces et en sourires pour répondre
-à un monsieur si séduisant, lui donna tout de
-suite l'indication qu'il désirait:</p>
-
-<p>—«Madame Nobert?... Il faut continuer la
-rue Lepic, monsieur. Au-dessus du tournant, là-haut,
-vous trouverez la rue Durantin. La cinquième
-maison à gauche, entre les arbres... C'est
-là que madame Nobert demeure.»</p>
-
-<p>Des arbres, il y en avait plusieurs, en effet, et
-d'assez beaux, dans le petit jardin que traversa
-<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>
-l'étranger pour arriver chez M<sup>me</sup> Nobert. Sans
-doute, la paysanne, venue dans la grande ville
-pour des raisons qui n'étaient pas toutes de préférence,
-avait été séduite par l'aspect provincial
-de ce petit coin, par ces lambeaux de verdure et
-par ce large horizon, qui lui épargneraient la
-nostalgie d'un trop complet exil.</p>
-
-<p>La maison n'avait que deux étages, et il n'y
-avait pas de concierge. Comme le jeune homme
-faisait tinter en entrant la sonnette de la petite
-porte extérieure, une tête surgit hors d'une fenêtre,
-au premier. Le visiteur s'avança de trois
-pas et regarda cette tête. Des cheveux gris,
-partagés en bandeaux et couverts au sommet
-par une étroite coiffure en tulle noir, encadraient
-un visage flétri, mais avenant et fin. C'était une
-femme qui paraissait plutôt vieillie que vieille,
-car, justement, l'épaisseur de ces bandeaux, fort
-éloignés encore d'être blancs, et l'éclat de deux
-yeux foncés, contrastaient avec la pâleur, l'air
-usé, émacié, de la figure.</p>
-
-<p>Le nouveau venu s'était découvert, et, sans
-dire un mot, continuait de regarder cette femme.</p>
-
-<p>—Que désirez-vous, monsieur?» demanda-t-elle.</p>
-
-<p>—«Madame Nobert, madame.</p>
-
-<p>—C'est moi.»</p>
-
-<p>Il le savait, celui qui, dès l'apparition à la fenêtre,
-avait reconnu ce visage et s'étonnait douloureusement
-de le trouver si dévasté. Aussi,
-quand elle dit: «C'est moi», il demeura encore
-<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>
-immobile, perdu dans sa contemplation rêveuse.
-Elle dut insister pour savoir ce qu'il souhaitait.</p>
-
-<p>—«Voulez-vous être assez bonne pour me
-recevoir, madame?</p>
-
-<p>—Montez,» dit-elle simplement.</p>
-
-<p>Elle lui ouvrit un petit salon d'une vulgarité
-naïve, tout encombré de bibelots disparates, où
-l'on devinait les souvenirs d'une existence rustique
-et sentimentale. Il y avait des fleurs sous
-des globes, des photographies dans des cadres
-communs, des vases gagnés dans des foires de
-village, des graminées sèches dans des cornets
-de porcelaine, toutes sortes d'humbles et laides
-choses, dont chacune parlait sans doute à celle
-qui les jugeait précieuses un langage attendrissant.</p>
-
-<p>Tout de suite le regard de Michel se fixa sur
-une place de la cheminée,—une place d'honneur,
-devant la pendule,—où se dressait, pâli
-sous son verre, dans son encadrement de peluche,
-le portrait d'un gamin de dix ans.</p>
-
-<p>—«Madame,» dit-il, tandis qu'une émotion
-assourdissait sa voix, «sommes-nous bien seuls
-ici?»</p>
-
-<p>Elle inclina la tête.</p>
-
-<p>—«Oui, monsieur.</p>
-
-<p>—Ce que j'ai à vous apprendre est grave. Je
-viens de la part d'une personne...»</p>
-
-<p>Il n'acheva pas. Il la voyait joindre les mains,
-<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span>
-mordre sa lèvre tremblante. Et quelle interrogation
-affolée jaillissait de ses yeux!...</p>
-
-<p>Les beaux traits du jeune homme se contractèrent.
-Il haleta.</p>
-
-<p>—«Je lui ressemble, n'est-ce pas?...» dit-il
-en désignant la photographie d'enfant sur la cheminée,
-tandis qu'une espèce de sanglot hachait
-les syllabes sur ses lèvres.</p>
-
-<p>Louise Nobert jeta un cri.</p>
-
-<p>—«Est-ce possible?... Michel!...»</p>
-
-<p>Il dit:</p>
-
-<p>—«C'est moi... Maman!...»</p>
-
-<p>Tous deux étaient aux bras l'un de l'autre.
-Elle, pleurant et riant, frémissante d'une de ces
-secousses qui bouleversent l'âme et le corps, balbutiait:</p>
-
-<p>—«Mon petit... mon petit... mon enfant!...
-Ah! j'avais bien raison d'espérer toujours!... je
-ne pouvais pas croire... quelque chose me disait...
-Dieu! si elle m'avait écouté, elle vivrait
-peut-être encore.</p>
-
-<p>—Qui cela?» demanda Michel en s'écartant.</p>
-
-<p>Louise ne remarqua pas la précipitation avide
-de la question, l'émoi déjà tombé, la fulguration
-brève des prunelles dans la face revenue au calme
-de ses lignes parfaites. Pourtant elle le dévorait
-des yeux, le regardant avec une tristesse soudaine
-dans son délire de joie.</p>
-
-<p>Il interrogea de nouveau:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span></p>
-
-<p>—«Qui cela?... Qui vivrait encore?...»</p>
-
-<p>Alors, doucement, avec un âpre sourire de sacrifice,
-elle répondit:</p>
-
-<p>—«Ta mère.</p>
-
-<p>—Ma mère!...»</p>
-
-<p>Il ne s'étonna pas. N'avait-il pas, depuis tant
-d'années, rapproché les indices, sondé les obscurités
-de son enfance, réfléchi avec un cerveau
-d'homme fait. Ne soupçonnait-il pas la vérité?
-Serait-il revenu sans cela? Certes, quand, tout à
-l'heure, la brusque vision de cette physionomie
-qui lui fut si douce, et qu'avaient si rudement
-pétrie le temps et la douleur, le clouait sans voix
-au milieu du petit jardin... quand l'indicible
-explosion de tendresse, chez la maternelle créature,
-lui faisait ouvrir les bras, éclater le cœur,
-tout son être avait sombré dans une ivresse d'attendrissement.
-Mais, pour une telle ivresse,
-bientôt dissipée, il n'eût pas quitté la vie d'aventures
-menée au loin, et qui, malgré de dures
-alternatives, lui donnait ce qu'il préférait: des
-hasards passionnants, la liberté, l'espoir renouvelé
-sans cesse de quelque chance merveilleuse.</p>
-
-<p>Le fils du volontaire garibaldien, descendant
-des condottieri sans scrupules, cet enfant conçu
-dans la tourmente des périls et des passions, et
-dont la mère elle-même, dépourvue de la mièvrerie
-de son sexe et de son temps, portait dans
-ses veines la sève ardente des Solgrès du seizième
-siècle, gentilshommes entreprenants et
-<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>
-batailleurs, ce Michel dont l'adolescence fut un
-invraisemblable roman, ne rapportait pas dans le
-milieu social où il rentrait des sentiments et des
-principes en concordance avec ce milieu. La
-femme aveuglée et ignorante, qui exultait en ce
-moment dans la joie étourdissante de le retrouver,
-allait, malgré sa simplicité, s'en apercevoir
-bien vite. Déjà la physionomie de Michel,
-dont elle admirait la beauté, n'exprimait que
-trop la satisfaction orgueilleuse de la haute origine,
-pressentie jadis, affirmée aujourd'hui. Tout,
-dans cette physionomie: l'éclair des yeux, le
-gonflement des narines, le retroussis altier des
-lèvres, la reniait, elle, l'humble nourrice, que
-toutefois Michel continua d'appeler «maman».</p>
-
-<p>—«Ainsi, maman,» disait-il, «mes pressentiments
-ne m'avaient pas trompé? Ah! même
-tout petit, je sentais bouillonner en moi une sève
-impérieuse. Non, je n'étais pas né de serviteurs,
-et je ne devais pas vivre pour obéir. Ma mère,
-n'est-ce pas? c'était celle que je nommais «marraine».
-C'était la marquise de Malboise?</p>
-
-<p>—Oui,» répondit Louise, qui sentit comme
-une onde froide lui noyer le cœur, à mesure
-qu'il parlait...</p>
-
-<p>—«Et mon père?...</p>
-
-<p>—Ton père s'appelait Michel Occana.</p>
-
-<p>—D'Occana,» rectifia le jeune homme.</p>
-
-<p>—-«Non, je ne crois pas,» fit Louise, étonnée.</p>
-
-<p>—«Voyons!... Une Solgrès ne pouvait aimer
-<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span>
-qu'un homme noble comme elle-même. Vit-il
-toujours?</p>
-
-<p>—Non... Il est mort avant ta naissance. Autrement
-il aurait épousé ta mère.</p>
-
-<p>—Vous voyez bien!...»</p>
-
-<p>Elle ne voyait pas. Elle ne suivait pas dans ce
-cerveau chimérique l'envol des impatientes hypothèses.
-Mais le ton fiévreux, tendu, de l'interrogatoire,
-lui causait une impression pénible. Ce
-fils ne cherchait pas à connaître ses parents pour
-les aimer, pour sentir leur amour monter vers lui
-de leur tombe close, mais pour s'assurer qu'il
-devait la vie à des grands de ce monde... Et avec
-quelle indifférence il acceptait son dévouement,
-à elle-même, ne demandant même pas pourquoi
-elle l'avait si complètement adopté!</p>
-
-<p>Cependant leur entretien se poursuivait sans
-suite, dans un tumulte de questions sans réponses,
-et de réponses que rien n'appelait. Ils
-avaient tant à s'apprendre! Chacun avait conçu
-la réalité si différente de ce qu'elle était! Le travail
-accompli par leur cerveau pour passer des
-suppositions—longuement échafaudées—à la
-nette conception des faits, retardait sur la volubilité
-de leurs paroles. Et bien des mots tombaient
-sans être saisis, comme si les deux interlocuteurs
-eussent parlé des langues étrangères.</p>
-
-<p>—«Comment le marquis de Malboise a-t-il
-réussi à te faire passer pour mort?» interrogeait
-Louise. «T'avait-il perdu?... Enfermé?... Lui
-<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span>
-avais-tu échappé volontairement?... Et ton silence?...
-Obéissais-tu à des menaces?... à quelque
-abominable consigne?...»</p>
-
-<p>Au nom du marquis de Malboise, le visage de
-Michel s'était contracté de haine.</p>
-
-<p>—«Ah! maman,» s'écria-t-il, «dites-moi
-qu'il vit toujours, celui-là!</p>
-
-<p>—Il vit.</p>
-
-<p>—La justice n'est donc pas un vain mot. Et...
-il est heureux?</p>
-
-<p>—Heureux, riche, influent, estimé, envié...
-autant qu'un homme peut l'être.</p>
-
-<p>—Tant mieux!» murmura Michel. «Il souffrira
-davantage de tout perdre.</p>
-
-<p>—Mon pauvre enfant!... Quel mal a-t-il pu te
-faire?... Et tu ne sais pas encore tout.</p>
-
-<p>—C'est toi qui ne sais pas tout. Cet homme
-est un assassin!</p>
-
-<p>—Comment?... Qui a-t-il tué?</p>
-
-<p>—Moi.</p>
-
-<p>—Toi!!... Mais tu es vivant!»</p>
-
-<p>Le jeune homme eut un ricanement d'amertume.</p>
-
-<p>—«Vivant?... De quelle vie!... Si tu savais!...
-Mais cette existence même... cette existence qui
-n'a été qu'une longue misère jusqu'à ce que
-j'en aie fait une longue révolte, ce n'est pas sa
-faute si je la possède encore. Quand il m'a emmené
-dans cet odieux voyage, moi, l'enfant que
-j'étais alors, faible et forcément soumis, c'était
-<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>
-pour me faire disparaître, pour me supprimer
-lâchement...</p>
-
-<p>—Mon Dieu!...</p>
-
-<p>—Ce marquis de Malboise, que tout le
-monde honore, qui, sans doute, siège encore à
-la Chambre, il m'a traîné dans une solitude
-affreuse, pour me précipiter dans un gouffre,
-d'une hauteur de trois cents mètres!...»</p>
-
-<p>Louise joignit des mains tremblantes. L'horreur
-dilatait ses yeux, retirait tout le sang de son
-visage, de cet honnête visage de pauvre femme
-vieillie, qui n'a jamais vu de l'existence que
-l'étroit chemin de sacrifice et de devoir, où,
-aveuglément, elle a marché.</p>
-
-<p>—«Est-ce que de tels crimes sont possibles?»
-balbutia-t-elle.</p>
-
-<p>—«Si je n'ai pas été mille fois brisé sur les
-aiguilles des rocs,» poursuivit Michel, «c'est
-parce que les branches d'un sapin ont arrêté ma
-chute. Leurs bras souples et veloutés m'ont saisi
-au passage, comme si, dans ce lieu, pourtant
-effroyable, la cruauté des choses se fût refusée à
-égaler la cruauté d'un homme. Je suis resté suspendu
-parmi les rameaux de cet arbre, évanoui,
-meurtri, déchiré, mais non pas mort...</p>
-
-<p>—Mon petit!... mon petit!... mon pauvre
-petit!...» gémissait Louise, que les sanglots
-étouffaient. Sa bouche gonflée de larmes balbutia
-encore: «Ah! si elle avait su!...»</p>
-
-<p>Car son indignation, sa pitié, son regret
-<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span>
-étaient doubles. Elle avait dans sa poitrine deux
-cœurs de mère, le sien et celui d'Armande. Ce
-que celle-ci aurait éprouvé la bouleversait autant
-que ce qu'elle éprouvait.</p>
-
-<p>—«Écoute, maman, écoute...» reprit le
-jeune homme, que son souvenir emportait, et
-qui, dans cette évocation de cauchemar, trouvait
-une douceur à répéter ces deux syllabes: «maman»,
-autrefois jetées avec tant d'épouvante
-enfantine aux échos du précipice. «Te figures-tu,
-quand je revins à moi?... J'étais seul, dans un
-endroit effrayant... Il faisait nuit... De vives douleurs
-me tenaillaient la chair... Le sang coulait
-de mon visage et de mes mains... Et j'avais au
-cœur une palpitation d'effroi que je ne saurais te
-dire, à l'idée qu'on avait voulu ma mort, qu'un
-homme dont le pouvoir me semblait sans bornes
-avait résolu que je périrais, et me supposait à
-cette heure anéanti par sa main.</p>
-
-<p>—Mais c'est un monstre, cet homme!» cria
-Louise en se dressant, le poing crispé. «Il mérite
-les pires supplices!...</p>
-
-<p>—Il n'y échappera pas, sois tranquille,» dit
-Michel, avec une sombre résolution.</p>
-
-<p>—«Mais comment n'es-tu pas mort de frayeur
-et d'horreur?... Qui t'est venu en aide, malheureux
-enfant?...</p>
-
-<p>—Moi-même, d'abord. Tu sais que, dès cet
-âge, je ne manquais pas d'énergie. Je commençai
-par me laisser glisser au bas de l'arbre aussi doucement
-<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>
-que je pus. Guidé par un clapotement
-de source, et malgré l'obscurité, je découvris un
-filet d'eau comme il en ruisselle partout dans ces
-rochers. Là, je lavai mon visage et mes mains,
-qui n'avaient que des écorchures. Puis, trop
-meurtri pour marcher, et n'osant d'ailleurs descendre
-jusqu'au fond de la vallée sous la nuit
-noire, je me blottis comme je pus dans une excavation,
-et j'attendis le jour. Au matin, des bergers
-me secoururent.</p>
-
-<p>—Leur as-tu dit qui tu étais, ce qui venait de
-t'arriver?...</p>
-
-<p>—Pas de danger, maman!...</p>
-
-<p>—Pourquoi, mon Dieu?... Et pourquoi n'es-tu
-pas accouru tout de suite auprès de nous?</p>
-
-<p>—Mais, comprends donc ma terreur! Retourner
-à Solgrès, reparaître devant monsieur de
-Malboise, me semblait la pire catastrophe qui
-pût encore m'arriver. Plutôt m'enfuir au bout du
-monde. Je devinais bien que le marquis avait
-intérêt à ma mort, qu'il se croyait à jamais débarrassé
-de moi. Il avait dû inventer quelque
-histoire au sujet de ma disparition. Et si je ressuscitais
-pour sa confusion et le renversement de
-son espoir, à quelle fin terrible, et cette fois certaine,
-sa fureur ne me vouerait-elle pas? N'avais-je
-pas jugé combien il est facile à un homme sans
-scrupules de tuer un enfant? Et je ne doutais pas
-que celui-ci ne réalisât toujours toutes ses volontés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span></p>
-
-<p>—Hélas! en effet. Il ne les a que trop réalisées!</p>
-
-<p>—Qu'est-ce à dire?...</p>
-
-<p>—Ta mère, la marquise de Malboise, avait
-fait un testament en ta faveur. Elle te léguait
-Solgrès.</p>
-
-<p>—Solgrès!...» s'écria Michel avec un accent
-que rien ne saurait traduire.</p>
-
-<p>Son âme aventureuse et pleine d'orgueil avait
-vibré follement à ce nom. Solgrès... Le château...
-le parc immense... les fermes... les futaies majestueuses,
-l'opulente demeure... Tout ce qui restait
-dans son souvenir comme l'image de la magnificence,
-rehaussé encore par le mirage des premières
-années, et par le recul des années de détresse.
-Solgrès!... Lui, le maître de Solgrès! Lui,
-qui avait erré par le somptueux domaine, petit
-être dédaigné, avec le triple poids sur ses épaules
-de la pauvreté, de la faiblesse et de la servitude.
-Pantelant de joie et d'inquiétude, il cria:</p>
-
-<p>—«Ce testament... On ne l'a pas détruit?...»</p>
-
-<p>La Louison secoua tristement la tête.</p>
-
-<p>—«Non... On ne l'a pas détruit. Il reste intact,
-dans la cachette même où ta mère l'a placé.
-Mais on lui en a fait écrire un autre.</p>
-
-<p>—Un autre!...</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>—En faveur de qui?</p>
-
-<p>—De ton assassin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span></p>
-
-<p>—Et elle était ma mère!...» râla Michel, foudroyé.</p>
-
-<p>—«Ne l'accuse pas. Ta perte l'avait presque
-privée de raison.</p>
-
-<p>—Mais j'attaquerai le second testament,»
-déclara Michel.</p>
-
-<p>Il s'était levé... Il tournait dans la petite pièce
-comme un fauve en cage à qui l'on vient d'arracher
-sa proie. Il écumait... Sa rage était effrayante
-à voir.</p>
-
-<p>—«Cet homme,» grondait-il, «cet homme
-ne mourra que de ma main, si ce n'est par celle
-du bourreau.»</p>
-
-<p>Louise, dans une consternation muette, regardait
-bouillir et fumer ce sang,—qui n'était pas
-le sien, malgré le mensonge de l'état civil et les
-artifices de la première éducation. Ah! non, ce
-n'était pas le fils de sa chair domptée, patiente,
-ce garçon fougueux et déchaîné. En lui se détendait
-le ressort terrible de la race. Mais ce ressort,
-faussé par la haine et le malheur, n'agissait si
-violemment que dans le sens des passions mauvaises.</p>
-
-<p>Pourtant la tourmente s'apaisa. La réflexion
-suivit. Michel, assis de nouveau, renfermé maintenant
-dans une espèce de positivisme net et
-froid qui voulait se rendre compte de tout avant
-de rien décider, adressait à sa mère adoptive un
-interrogatoire serré, catégorique.</p>
-
-<p>Quelle était au juste sa situation? Socialement,
-<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>
-il n'existait plus. Son faux acte de naissance
-se trouvait complété par un faux acte de
-décès. Passant pour Armand-Michel Bellard,
-qu'il n'était pas, il avait été déclaré mort alors
-qu'il était encore vivant. Que lui servirait-il de
-réclamer cette personnalité étrangère à la sienne
-et dont le destin le débarrassait? A contester le
-second testament de la marquise de Malboise au
-nom du premier? C'eût été la plus inutile des
-folies. Aucun tribunal n'aurait cassé les dispositions
-dernières de la testatrice sous le prétexte
-d'intentions que rien ne démontrait, puisqu'il
-aurait fallu prouver qu'elle n'avait pas pu mettre
-en doute la mort du premier légataire? Et quand
-même?... Jamais les intentions, même évidentes,
-ne peuvent être opposées aux actes en matière
-de testament. Et quelles conséquences ne découleraient
-pas d'une intervention judiciaire, qui
-risquerait de faire découvrir la substitution d'enfant,
-la fraude à l'état civil? Mais le résultat immédiat
-d'une telle revendication serait de faire
-tomber Michel sous le coup de la loi militaire et
-de lui imposer trois ans de service dans l'armée.
-Perspective affreuse pour ce caractère affolé
-d'indépendance, qui ne se plierait à aucune discipline,
-et pour cette nature sensuelle, affamée de
-toutes les jouissances de la vie.</p>
-
-<p>Quel avantage lui restait-il donc à redevenir
-Michel Bellard?</p>
-
-<p>Sa vengeance?... L'accusation de tentative de
-<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>
-meurtre contre le marquis?... Quelle piètre revanche?
-Et qui le croirait? Singulière victime, qui
-disparaissait pendant douze années, puis revenait
-dans toute la force d'une superbe et virile jeunesse,
-se plaindre d'avoir été tuée autrefois!... Il
-faudrait autre chose que cette imputation ridicule
-pour ébranler la situation d'un marquis de
-Malboise. Le revenant équivoque n'ébranlerait
-pas d'une ligne les solides assises d'une telle fortune
-politique et sociale. Au contraire... C'est
-lui qui s'y briserait... D'ailleurs, l'intervention de
-la justice, à laquelle, d'abord, il avait songé, et
-que réclamait à présent de toutes ses forces l'honnête
-et naïve Louise Nobert, devait paraître scabreuse
-à Michel pour d'autres raisons. Celles-là,
-il ne les disait pas. Son passé, pour si court qu'il
-fût, ne laissait pas d'être gênant, et il préférait
-que nul ne se mît en devoir de le sonder.
-Ce qu'il en racontait à la vieille femme crédule,
-toute transportée pour lui de pitié et d'admiration,
-eût paru louche à tout autre qu'à cette
-simple créature. Et cependant il passait bien des
-détails sous silence.</p>
-
-<p>Après avoir été recueilli par des bergers au
-fond des gorges de la Basteï, et leur avoir, en sa
-terreur, déclaré qu'il était orphelin, seul au
-monde, Michel s'était employé à des travaux
-rustiques pour gagner le pain qu'on lui donnait
-dans un pauvre village de la Suisse saxonne.
-Quelques misérables familles de cette contrée
-<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>
-ayant résolu de se joindre à une bande d'émigrants
-pour chercher fortune en Amérique,
-le projet séduisit ce petit être brûlant d'imagination
-et de hardiesse. Il trouva moyen de se
-faire emmener, mettant tout en œuvre pour se
-rendre indispensable—d'une souplesse qui l'abaissait
-aux besognes les plus viles, d'une ingéniosité,
-d'une finesse, d'une décision audacieuses,
-qui le haussaient jusqu'au prestige auprès de ses
-lourds et grossiers compagnons. En Amérique,
-dans les faubourgs des grandes villes, où il
-essaya de tous les bas métiers, comme dans les
-entreprises agricoles du «<i>Far-West</i>», où il fit le
-coup de feu contre les Indiens, il traversa des
-périodes d'horrible misère, et trempa sa jeune
-âme dans cette noire région de sauvagerie qui se
-creuse au-dessous des civilisations les plus brillantes.
-Dans toute société, il y a des irréguliers,
-qui, par suite des circonstances ou de leurs vices,
-sont rejetés hors cadre, pour ainsi dire, abhorrant
-un ordre général auquel ils n'ont pas pu, ou
-pas voulu, s'adapter. Ceux-là ne mettent pas
-leur espoir dans le travail, mais dans la rapine,
-ne souhaitent pas un salaire, mais un butin.
-«Gagner sa vie» n'a pas de sens pour eux, à
-moins que ce ne soit dans l'acception du joueur
-qui attend tout d'un hasard et se sent résolu à y
-aider en trichant.</p>
-
-<p>Tels furent les gens vers qui la fatalité de son
-destin porta Michel. Ses penchants, sa jeune
-<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>
-expérience du monde, n'étaient pas pour l'en
-éloigner. N'avait-il pas vu, lui, chétif, un puissant
-devenir son assassin?... L'acte infâme, inaccompli
-matériellement, n'avait que trop réussi
-dans le domaine moral. L'enfant jeté par-dessus
-les rochers de la Basteï ne s'y était pas fracassé
-les membres, mais, au choc, avait senti se dévaster
-son âme et se rompre tous les liens qui
-l'attachaient à l'existence normale. Cette société,
-où il n'avait plus de place, dont il se trouvait
-retranché civilement, il la jugeait construite sur
-la force, le mensonge et la violence. Il la haïssait
-et ne songeait qu'à l'exploiter. Ses qualités héréditaires:
-fierté, témérité, intelligence, détournées
-de leur juste direction, ne faisaient qu'ajouter
-leurs véhémences à ses théories, comme
-des forces fatales. Déjà, en Amérique, sa conduite
-s'était accordée, par une logique terrible,
-avec ses sentiments. Las et exaspéré d'une misérable
-existence aux États-Unis, Michel était parti
-pour le Brésil. De là, il avait passé dans l'Uruguay.
-Tout de suite, en ces républiques de la
-péninsule méridionale, où la discipline sociale
-est très relâchée, il s'était senti plus à l'aise que
-dans les stricts rouages de la confédération anglo-saxonne.
-Il tombait chez des races dégénérées,
-d'origine latine, et sa mentalité à demi-italienne
-s'accordait mieux avec la leur. Puis, le brigandage
-à peine dissimulé qui s'exerce aux frontières
-de ces pays bâtards, sur la limite des pampas
-<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>
-immenses, les coups de fortune hasardeux
-qu'on y peut risquer, sous couleur de trafic, tentèrent
-ses instincts d'aventurier. Mais, ce qui
-acheva de le démoraliser, ce fut le jeu. On ne se
-doute pas en Europe de la frénésie avec laquelle
-on manie les cartes dans les tripots de Rio-Janeiro,
-de Montevideo ou de Buenos-Ayres, ni
-des scènes de lucre et de sang qui surviennent
-parmi ces milieux louches et cosmopolites, où
-passe l'écume des deux mondes, et où la police
-locale, souvent complice d'ailleurs, ne se soucie
-pas de mettre le nez.</p>
-
-<p>Voilà d'où venait ce beau garçon, sous les
-traits de qui la vieille Louise croyait revoir l'enfant
-innocent qu'elle pressait jadis sur son cœur
-et berçait dans ses bras. Elle aurait pâli, la pauvre
-femme, si elle avait aperçu les images évoquées
-sous ce front gracieux et uni, tandis que Michel
-résumait ses aventures en un récit soigneusement
-expurgé. Elle n'aurait pas eu ce sourire
-avec lequel elle lui disait:</p>
-
-<p>—«Tu as dû te faire bien apprécier là-bas.
-Tu y avais sans doute une belle position. Car te
-voilà chic et flambant comme un monsieur.»
-Elle ajouta: «Tu ne perdras rien cependant à
-être revenu de si loin pour embrasser ta maman
-Louison. Car j'ai à te remettre une petite fortune.
-La marquise de Malboise m'avait confié—avec
-le testament qui, malheureusement, n'est
-plus valable,—tous ses bijoux de famille. Ils
-<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>
-sont restés dans la cachette même où nous les
-avons enfermés ensemble.</p>
-
-<p>—Comment!... Mais tu pouvais me considérer
-comme mort.</p>
-
-<p>—J'ai toujours conservé de l'espoir.</p>
-
-<p>—Et si je n'étais pas revenu?</p>
-
-<p>—Eh bien, le coffret et son contenu seraient
-restés là où ils sont—sous terre. Je n'allais pas
-livrer ces souvenirs sacrés de ma pauvre maîtresse
-morte à monsieur de Malboise, qui l'avait
-tant fait souffrir et qui déjà n'est que trop riche,
-grâce à elle.</p>
-
-<p>—Mais toi?</p>
-
-<p>—Quoi donc?... Moi?...</p>
-
-<p>—Tu pouvais t'approprier ces bijoux.</p>
-
-<p>—Ils ne m'appartenaient pas.</p>
-
-<p>—N'étais-tu pas l'héritière légale de ton fils
-Michel Bellard, officiellement décédé?»</p>
-
-<p>Louise élargit ses yeux d'étonnement.</p>
-
-<p>—«Je n'avais jamais pensé à cela,» dit-elle.
-Et elle ajouta, tandis que, lentement, la réflexion
-se dégageait dans son esprit: «Ça ne fait rien.
-C'était sacré. Jamais on ne m'aurait persuadée
-que j'avais des droits sur ces choses précieuses.»</p>
-
-<p>Michel la considéra avec un singulier sourire,
-demi narquois, demi ému. Puis il dit,—et ce
-fut toute l'expression de sa gratitude:</p>
-
-<p>—«C'est épatant, ça!»</p>
-
-<p>Cependant, l'idée de ces joyaux, de ces pierreries,
-de cet or, qui gisaient en lieu sûr pour lui,
-<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>
-le faisait trembler de joie, lui ôtait, pour l'instant,
-son désir de vengeance. Sa hâte, fébrilement,
-éclata. Il aurait voulu courir et s'en emparer
-tout de suite. L'après-midi était trop avancé. Il
-décida de se rendre le lendemain matin dans les
-souterrains de Solgrès. Maman Louison, proposa-t-il,
-l'accompagnerait. Celle-ci n'en vit pas la
-nécessité.</p>
-
-<p>—«Cela me ferait mal,» soupira-t-elle. «Il
-me semblerait que je déterre cette pauvre marquise
-Armande, que je vais faire sauter hors de
-terre son cœur saignant. T'ai-je dit, mon petit,
-que le mien est atteint? Oui, j'ai une maladie de
-cœur. Épargne-moi. Je te décrirai si bien la place
-que tu la retrouveras sans peine.</p>
-
-<p>—J'entrerai dans le souterrain par les bois,»
-fit Michel. Je n'aurai pas besoin de pénétrer sur
-le domaine.</p>
-
-<p>—Retrouveras-tu facilement l'ouverture?</p>
-
-<p>—Que oui! J'y ai joué assez souvent. Nous
-faisions les brigands dans les cavernes avec mes
-petits camarades du village. Mais c'est heureux
-qu'il y ait des issues au dehors. Car monsieur de
-Malboise ne doit pas prêter au premier venu la
-clef de la porte de fer.</p>
-
-<p>—J'en ai une clef,» dit Louise.</p>
-
-<p>—«Toi!... Une clef?... Vraiment?...»</p>
-
-<p>Pourquoi eut-il ce sursaut passionné, cet éclair
-triomphant dans ses yeux noirs? Il ne se l'expliqua
-pas lui-même. Une issue secrète... une
-<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>
-clef qui en rendait maître à l'insu de tout le
-monde, car, après vingt-cinq ans, nul ne se souvenait
-qu'elle fût restée aux mains de l'ancienne
-confidente,—cela venait de faire tressaillir
-d'aise l'homme d'aventures, le chercheur de
-hasards ténébreux, sans qu'il pût prévoir encore
-le parti qu'il en tirerait.</p>
-
-<p>—«Tu me la donneras, maman, cette clef?...»</p>
-
-<p>Elle eut un silence un peu soucieux.</p>
-
-<p>—«Pour quel usage? Moi, je ne la gardais
-que comme un souvenir. Elle est enveloppée dans
-un papier indiquant de la rendre au marquis
-de Malboise, s'il m'arrivait quelque chose.</p>
-
-<p>—On n'est tenu d'aucune loyauté envers un
-pareil bandit.</p>
-
-<p>—Oh! mon enfant!...» Un timide reproche
-passa sur la douce figure vieillie.—«C'est pour
-soi-même qu'on est loyal. Non, vois-tu... cette
-clef ne doit pas sortir de mes mains. La marquise
-Armande me l'a donnée. Elle est bien à moi.
-Mais je ne dois la transmettre qu'au propriétaire
-de Solgrès.»</p>
-
-<p>Michel n'insista pas.</p>
-
-<p>Aussi bien, qu'est-ce qui pouvait le toucher,
-à cette heure, hors la marche des aiguilles sur
-un cadran, car il lui semblait que jamais n'arriverait
-ce lendemain, qui lui livrerait un trésor.
-D'une oreille presque distraite, il écoutait les
-révélations que Louise, maintenant, lui faisait
-sur son père. L'héroïsme du volontaire garibaldien
-<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>
-ne le toucha pas outre mesure. Immobile,
-l'air absorbé, il laissait son esprit voler vers l'avenir,
-tandis qu'il semblait perdu dans une respectueuse
-contemplation du passé. Quelle serait
-la valeur des bijoux contenus dans la cassette?...
-Quel genre de vie adopterait-il désormais? Quel
-nom prendrait-il?... Les perspectives neuves et
-libres, ouvertes devant lui, l'éblouissaient. Nuls
-liens, nuls devoirs, nulle personnalité antérieure,
-n'entravaient sa marche future. Il n'avait même
-pas d'état civil. Et il possédait de quoi s'en fabriquer
-un, car il rapportait de ses sombres aventures
-en Amérique les papiers d'un homme disparu,
-qu'il modifierait à sa guise par un facile
-maquillage.</p>
-
-<p>Quand il prit congé pour ce jour-là de sa
-mère adoptive et qu'elle lui demanda son adresse,
-il dit au hasard le nom d'un hôtel élégant, où il
-comptait se transporter avec sa prochaine richesse.</p>
-
-<p>—«Je vais l'inscrire,» dit-elle, en mettant ses
-lunettes.</p>
-
-<p>Tandis qu'elle traçait quelques mots de sa
-grosse écriture appliquée de paysanne, le jeune
-homme regardait par-dessus son épaule. Il éclata
-de rire.</p>
-
-<p>—«Michel Bellard!...» lut-il à haute voix.
-«Mais non, maman! Tu sais bien qu'il est mort,
-le petit Bellard.»</p>
-
-<p>Sa gaieté troubla l'humble femme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span></p>
-
-<p>—«Que veux-tu dire?... N'est-ce pas ton
-nom?...</p>
-
-<p>—Jamais de la vie!... A quoi me servirait
-d'avoir du sang noble dans les veines, si je dois
-m'appeler comme un domestique?»</p>
-
-<p>Une faible rougeur colora les joues ridées.
-Une vapeur humide embruma les verres des
-lunettes.</p>
-
-<p>—«Alors?...</p>
-
-<p>—Alors je suis Michel d'Occana, puisque
-ainsi se nommait mon père.</p>
-
-<p>—Non,» corrigea Louise, enlevant la particule:
-«Michel Occana.</p>
-
-<p>—Qu'importe?</p>
-
-<p>—Et si sa famille réclame?...</p>
-
-<p>—Elle réclamera, <i>ma</i> famille! Ça me donnera
-l'avantage de faire sa connaissance. Et nous
-verrons!»</p>
-
-<p>Il fanfaronnait d'un ton léger, avec tant d'animation
-radieuse sur sa jeune physionomie que
-sa mère adoptive en oublia la récente blessure.</p>
-
-<p>—«C'est vrai que tu es bâti en grand seigneur,
-toi, jusqu'au bout des ongles.</p>
-
-<p>—Tu seras quand même ma maman Louison,»
-dit-il en l'embrassant, «Mais entre nous
-seulement... Jamais devant le monde.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>LE FOND DE LA CASSETTE</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_d.jpg" alt="Lettre D." />
-</div>
-<p class="drop-cap">Dans un salon de cercle, aux environs
-de la Madeleine, des hommes, pour la
-plupart en costume de soirée, se pressaient,
-assis ou debout, autour d'une table de
-baccara. On jouait gros jeu depuis une heure,
-et la veine n'avait pas favorisé le banquier.
-Cependant il faisait bonne contenance, sous des
-regards dont l'attention aiguë aurait pu blesser
-quelqu'un de susceptible.</p>
-
-<p>C'était un fort beau garçon, de cette beauté
-un peu exotique,—le teint trop mat, les yeux
-et les cheveux trop noirs,—que, précisément,
-on a chance de rencontrer dans les cercles
-ouverts, où l'on est admis en passant, sur simple
-présentation.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span></p>
-
-<p>Une voix gouailleuse dit:</p>
-
-<p>—«Cent louis qui tombent.»</p>
-
-<p>Le banquier tourna légèrement la tête.</p>
-
-<p>—«Ça va», dit-il. «Et davantage si vous
-voulez.</p>
-
-<p>—Allons donc!... Une plaisanterie!... Vous
-ne les avez plus en banque.</p>
-
-<p>—Je les tiens sur parole.»</p>
-
-<p>Il y eut un silence, peu flatteur pour l'étranger.
-Celui-ci appela le garçon de jeu.</p>
-
-<p>—«Donnez-moi des jetons,» lui dit-il.
-«Pour deux cents louis.»</p>
-
-<p>L'homme se pencha, murmura tout bas quelque
-chose.</p>
-
-<p>—«Oh! mon Dieu,» ricana le bel étranger,
-«on manque plutôt de confiance, dans votre
-boîte. Tenez...» ajouta-t-il en plongeant la main
-dans une poche intérieure de son habit, «c'est
-vrai, je n'ai plus d'argent sur moi. Mais me prêterez-vous,
-si je vous laisse ceci en gage?»</p>
-
-<p>D'un geste négligent, il tendait une admirable
-émeraude, soutenue par une mince chaîne d'or.
-Un des assistants s'écria:</p>
-
-<p>—«Mais c'est une ferronnière! Vous avez
-donc dévalisé votre trisaïeule?...</p>
-
-<p>—Un bijou de famille... Je l'avais sur moi
-pour le faire monter en bague. Ça tombe bien,
-puisque vous m'avez si proprement ratissé, messieurs.»</p>
-
-<p>Le garçon de jeu emporta l'émeraude, et,
-<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span>
-l'ayant montrée au caissier, il revint avec deux
-cents louis de jetons, qu'il plaça devant le banquier.
-Celui-ci tailla, jeta une bûche au tableau
-de droite, qui portait les deux mille francs. Il eut
-un imperceptible sourire, donna sept au tableau
-de gauche, et se servit. La seconde carte du premier
-tableau fut un huit. Celle de l'autre un
-quatre. Le banquier retourna ses cartes. Il avait
-un roi et un valet. Une rumeur légère courut
-dans le groupe.</p>
-
-<p>—«Tirez-vous?» demanda-t-il à gauche.</p>
-
-<p>Sur la réponse affirmative, il lança un cinq.</p>
-
-<p>Et tout à coup, devant lui, à côté de ses deux
-figures, on aperçut le neuf de carreau.</p>
-
-<p>—«Gagné,» dit-il tranquillement.</p>
-
-<p>Déjà on poussait vers lui les mises des deux
-tableaux, quand une voix s'éleva:</p>
-
-<p>—«Pardon! Je demande qu'on examine le jeu
-de cartes dont se sert monsieur d'Occana.</p>
-
-<p>—Mais, monsieur!...»</p>
-
-<p>Un brouhaha se produisit, les uns tenant pour
-l'interrupteur, les autres criant que de pareils
-procédés disqualifiaient un cercle. Les mots vifs
-commençaient à partir, quand un accord général
-se fit brusquement sur cette nouvelle: il y avait
-deux neuf de carreau dans le jeu de cartes du
-banquier.</p>
-
-<p>—«Gredin!... Misérable!...» hurlèrent les
-plus animés en lui mettant la main au collet.</p>
-
-<p>Blanc comme le plastron de sa chemise, celui
-<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>
-qu'on avait appelé d'Occana cherchait à se dégager,
-en balbutiant:</p>
-
-<p>—«Mais, messieurs... C'est un accident...
-Comment pouvez-vous croire?... Je suis prêt à
-recommencer le coup.»</p>
-
-<p>Le gérant du cercle, accouru en hâte, intervint:</p>
-
-<p>—«Voyons, messieurs, pas de violences...
-C'est indigne de gentlemen tels que vous. La
-présence d'une double carte dans un jeu peut
-parfaitement être fortuite. Et monsieur d'Occana
-vous donnera satisfaction en s'abstenant de revenir.»</p>
-
-<p>Ses efforts pour arrêter l'esclandre eussent
-peut-être moins bien abouti si tous les hommes
-qui se trouvaient là eussent eu la conscience et
-les mains nettes. Mais déjà quelques-uns avaient
-filé, ne se souciant pas d'éclaircissements où la
-police devait intervenir. D'autres se disaient qu'ils
-passeraient un mauvais quart d'heure chez eux si
-leurs noms apparaissaient dans cette affaire.
-Les plus honnêtes, ceux qui avaient le droit
-de crier plus haut, étaient en même temps
-les moins empressés à figurer dans une histoire
-de ce genre. Les plus tarés se demandaient où
-ils iraient jouer si l'on fermait ce cercle trop
-accueillant. Pour toutes ces raisons, M. d'Occana
-se trouva bientôt sans plus d'encombre sur l'escalier,
-poussé par le gérant, qui lui glissait son
-émeraude dans la main, en lui conseillant de ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span>
-jamais revenir, tandis que, derrière lui, se tordaient
-les valets de pied en culotte de panne.</p>
-
-<p>Le jeune homme traversa la rue Royale, suivit
-les boulevards et l'avenue de l'Opéra. Malgré
-l'heure tardive, il y avait encore des flâneurs aux
-terrasses des cafés, tant la suave nuit de juin avait
-de charme. Le joueur malheureux s'en détourna,
-comme en une fuite, et courut se réfugier chez
-lui, dans son petit appartement luxueux de la
-rue Saint-Augustin.</p>
-
-<p>Sa chambre apparut, quand il eut tourné le
-commutateur, avec les chatoiements de soies
-pâles, les scintillements d'étroits carreaux multiples
-et les lignes serpentines du <i>modern-style</i>.</p>
-
-<p>Il ouvrit son armoire, en tira un coffret, qu'il
-posa sur une table.</p>
-
-<p>C'était une boîte en acier solide et pesante,
-dont les parois externes, jadis vernies et ornées
-de peintures, montraient des plaies rougeâtres
-de métal oxydé. Telle quelle, telle qu'il l'avait
-retirée du souterrain, Michel se plaisait à contempler
-et à manier cette cassette. Que de plaisirs
-en étaient sortis depuis dix-huit mois! Grâce à
-elle, il avait, pendant une année et demie, vécu
-la vie triomphante et joyeuse que le destin devait,
-pensait-il, à un descendant d'une des plus
-aristocratiques familles de France. Lui, qui avait
-dans ses veines le sang des Solgrès, et sur sa face,
-dans ses membres fins, l'élégance et la grâce italiennes,
-quel viveur magnifique il aurait fait s'il
-<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>
-eût été reconnu légalement par sa mère! Elle
-en avait eu l'intention. Ce n'est pas elle qui
-l'avait renié. Les fatalités sociales s'étaient trouvées
-plus fortes que cette volonté de femme.
-Michel le savait, par les plus irréfutables preuves.
-Aussi cette mère, dont le nom remplissait d'orgueil,
-cette Armande, marquise de Malboise, qui
-l'avait porté dans son sein, qui l'avait chéri à en
-perdre la raison et à en mourir, elle rayonnait
-bien haut dans l'âme pervertie, mais non tout à
-fait avilie, de l'aventurier.</p>
-
-<p>Celui qui se faisait appeler maintenant Armand-Michel
-d'Occana était un homme qu'aucune
-croyance, aucun respect, aucune tendresse
-n'arrêtaient dans l'assouvissement de ses passions.
-Toutefois un sentiment exalté et pur fleurissait
-en lui parmi le taillis empoisonné des convoitises,
-des vanités, des haines et des vices. C'était
-le culte voué à la mémoire de sa mère, depuis
-qu'il avait appris par Louise de quel amour et à
-travers quels tourments la malheureuse l'avait
-aimé.</p>
-
-<p>En ce moment même, tandis que ses doigts
-palpaient, en l'ouvrant, le coffret d'acier, il
-éprouvait, à ce contact, l'émotion vague toujours
-puisée auprès de ce témoin de la maternelle sollicitude.
-Il souleva le couvercle. L'intérieur, capitonné
-de velours bleu, apparut. Quel espoir
-insensé animait Michel?... Ne savait-il pas que la
-cassette était vide. Cependant il en tâta tous les
-<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>
-recoins, dans l'idée de trouver peut-être encore
-un dernier vestige de ces admirables joyaux,
-vendus les uns après les autres. Pas une parcelle
-d'or ou de pierreries ne restait. Michel souleva la
-doublure du fond. Un papier se cachait entre le
-capitonnage et le métal. Il le tira et le relut pour
-la centième fois.</p>
-
-<div class="bq">
-<p>«<i>Je lègue à mon filleul, Armand-Michel Bellard,
-mon domaine de Solgrès avec toutes ses dépendances,
-et je désire qu'il en porte le nom.</i>»</p>
-
-<p class="ar">
-Signé: «<span class="sc">Armande</span>,<br />
-«<i>marquise de Malboise</i>.»<br />
-</p></div>
-
-<p>«Michel de Solgrès!... Je serais Michel de Solgrès,
-maître d'un des plus beaux châteaux de
-France!» se dit le fils du volontaire italien. «Ah!
-marquis de Malboise, tortureur de femmes,
-tueur d'enfants, voleur d'héritages, notre compte
-n'est pas encore réglé!... Vous avez de la chance
-que l'ivresse d'être riche et d'être jeune m'ait
-absorbé pendant dix-huit mois. Mais maintenant
-que je n'ai plus rien, je vous conseille de prendre
-garde à vous!...»</p>
-
-<p>Avec un geste de rage, le jeune homme jeta
-au fond de la cassette la ferronnière ornée d'une
-émeraude, le seul des bijoux légués par sa mère
-qu'il n'eût pas transmué en billets de banque,
-fait fondre à tenter la chance des cartes, des
-<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>
-courses, ou laissé aux mains des courtisanes coûteuses,
-pour connaître, lui, le paria, la saveur des
-caprices princiers.</p>
-
-<p>Mais était-ce bien le dernier des joyaux maternels
-qu'il n'eût pas vendu? Tandis que, pour se
-coucher, il ôtait les boutons de sa chemise, quelque
-chose brilla sur sa peau, dans l'entre-bâillement
-du plastron. C'était, à une petite chaîne
-de façon ancienne, un médaillon en or, un simple
-médaillon de fillette. Quand Michel fut au lit,
-avant de s'endormir, il détacha cette chaîne, ouvrit
-ce médaillon, et considéra un instant le portrait
-de femme qu'il contenait:</p>
-
-<p>«Ma mère!...» murmura-t-il, «Armande de
-Solgrès, marquise de Malboise...»</p>
-
-<p>Il prolongea la pompe des syllabes avec un
-orgueil attendri. Puis il prononça encore à voix
-haute: «Votre fils a une âme indomptée comme
-la vôtre. Seulement vous étiez femme... la société
-vous a vaincue. Lui, il est un homme... Et il n'a
-pas dit son dernier mot...»</p>
-
-<p>Qu'eût-elle répondu, la martyre, si elle avait
-entendu ce fils tant chéri confondre sa révolte
-d'amante et de mère avec la rébellion de l'égoïsme
-et des appétits effrénés? Mais les lèvres du portrait
-demeurèrent closes. Et les yeux fanés de larmes
-ne virent pas du moins cette suprême misère.</p>
-
-<p>Quinze jours plus tard, au Casino d'Houlgate,
-les jeunes filles et les matrones n'avaient de
-regards et de sourires que pour un valseur charmant
-<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>
-qu'on disait étranger, riche et de noble origine.
-Michel, persuadé que les chevaux et les
-cartes ne lui rendraient pas la petite fortune qu'ils
-lui avaient prise, renonçait aux succès du demi-monde
-pour voir s'il aurait plus de fruit à recueillir
-par ceux de milieux honnêtes. Cette plage
-familiale d'Houlgate lui semblait le champ favorable
-à ses nouveaux exercices. Dès les premiers
-quadrilles au Casino, après les faciles présentations
-toujours obtenues par un voisin d'hôtel, le
-jeune homme, ne connaissant du monde que les
-bas-fonds des républiques sud-américaines et les
-régions galantes de Paris, eut la stupeur de
-constater qu'il recevait, de la part de correctes
-bourgeoises, des avances aussi claires que jadis
-de ses compagnes de plaisir. Seulement, ici,
-c'était pour le bon motif. C'était l'invite au mariage,
-faite par les candides flirteuses de vingt
-ans et par les avisées mamans de quarante-cinq.</p>
-
-<p>Les entreprises conjugales ne se bornaient pas
-aux escarmouches du Casino. Bientôt M. d'Occana,
-«ce jeune homme si distingué», reçut
-des invitations pour les parties de tennis, les
-five o'clock ou les sauteries dans les villas particulières.
-Il accepta tout, et se rendit compte que,
-s'il demandait la main d'une de ses danseuses,
-n'importe laquelle, il aurait la presque certitude
-qu'on lui dirait: «oui». «Oui» avant les premiers
-renseignements. Mais après?... Michel
-d'Occana n'offrait aucune surface, à peine une
-<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span>
-personnalité authentique,—et encore... grâce
-à des papiers qu'il ne fallait pas regarder à la
-loupe,—nulle situation, et tout juste, avec ce
-qui lui restait sur la vente de l'émeraude, de quoi
-payer la bague de fiançailles.</p>
-
-<p>Le premier acte était facile à jouer, mais aller
-jusqu'au dénouement lui parut peu commode.
-Pour cette raison, l'aventurier jeta son dévolu sur
-une orpheline, Denise Rouval, déjà majeure, et
-qu'il sut rendre éprise de lui au delà de toute
-clairvoyance, de toute guérison.</p>
-
-<p>Cette jeune fille possédait une petite dot, et
-surtout des espérances, car elle hériterait certainement
-d'un oncle qui l'avait élevée. L'opposition
-invincible de l'oncle au mariage de Denise
-avec un si beau garçon, d'origine et d'avenir si
-troubles, fit hésiter celui-ci. Mais il se trouvait à
-bout de ressources.</p>
-
-<p>Épouser celle qui, folle d'amour pour lui, bravait
-tout, c'était se tirer momentanément d'affaire,
-grâce aux quelques milliers de francs de la
-dot, et dans la certitude des merveilleux hasards
-toujours attendus par le déclassé.</p>
-
-<p>Michel se considérait comme le créancier du
-destin. Et il y avait un homme qui portait le
-poids de la dette: c'était le marquis de Malboise.
-Un jour ou l'autre, il le forcerait bien à s'acquitter
-envers lui, ce bandit titré et puissant, qui se
-carrait sur le domaine volé, dans la magnifique
-demeure des Solgrès. Comment? Ce n'était pas
-<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>
-facile. Le plan devait être médité à loisir, exécuté
-avec prudence.</p>
-
-<p>Lorsque Michel s'était vu à la tête des deux
-cent cinquante à trois cent mille francs que
-représentait le contenu de la cassette, le désir de
-jouir de la vie avec toute la force, toute l'avidité
-de ses vingt-cinq ans, dans ce Paris où il arrivait
-enfiévré d'appétits et de curiosité, lui avait ôté
-la faculté de méditation nécessaire pour combiner
-la revanche. Il avait du temps, de l'argent
-devant lui, pensait-il. C'eût été folie de tout compromettre
-par une démarche mal combinée. Folie
-surtout de ne pas goûter d'abord à la coupe de
-délices qui s'offrait à ses jeunes lèvres, si longtemps
-séchées par toutes les soifs et crispées par
-toutes les amertumes. Un à un, les jours avaient
-passé. Un à un, s'en étaient allés aux mains des
-revendeurs les bijoux du coffret. Pour suspendre
-la fuite rapide de son trésor, Michel avait eu
-recours au jeu. Et alors cette fuite s'était précipitée,
-avec des ressauts et des retours qui l'avaient
-rendue plus affolante. Jusqu'au soir où, hanté par
-les suggestions perverses des bouges d'outre-océan
-corrupteurs de son adolescence, effaré d'avoir vu,
-en prenant l'émeraude, le fond de la cassette vide,
-Michel avait triché et s'était fait surprendre.</p>
-
-<p>Maintenant il se disait: «Il ne me faut plus
-qu'un nouveau répit, si court soit-il, pour dresser
-le piège où saisir cet atroce Malboise, et lui
-faire un peu rendre gorge...» Pour obtenir ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>
-répit, l'aventurier épousa Denise Rouval, non sans
-l'espoir que son art de séduction capterait l'oncle,
-l'amènerait à une réconciliation et leur assurerait
-l'héritage. Cet espoir-là fut déçu—d'autant
-plus brutalement que l'oncle de M<sup>me</sup> d'Occana
-mourut peu après, en pleine ébullition de colère
-contre sa nièce, et sans lui laisser un centime.</p>
-
-<p>Ce que fut le sort de la nouvelle épousée dépassa
-les pires prévisions du vieillard. Non qu'elle
-souffrît d'immédiats mauvais traitements, matériels
-ou moraux. Michel entendait trop la volupté
-de la vie pour provoquer dans le cercle de ses
-perceptions la disgrâce des larmes, la rancœur
-des querelles, le hérissement hostile des délicatesses
-blessées. Mieux eût valu pour Denise qu'il
-la maltraitât directement, car du moins elle l'eût
-pris en haine et se fût réjouie de ce qui le séparait
-d'elle. Mais il ne se départit jamais à son
-égard de la grâce câline qui enivrait la malheureuse
-en sa présence et la torturait de regret
-lorsqu'il n'était pas là.</p>
-
-<p>Bientôt il ne fut plus là souvent. Car le gentil
-logis de la lune de miel ne tarda pas à s'échanger
-contre un étroit appartement dénudé, puis contre
-une mansarde de pauvres. Denise n'eut pas un
-reproche à l'adresse de l'homme paresseux et
-léger, à qui la paternité même n'inspirait pas un
-effort. Elle acceptait la misère auprès de lui. Elle
-aurait toujours trouvé moyen d'en épargner les
-atteintes à leur fils—un petit être beau comme
-<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span>
-son père et qu'elle avait nommé du même prénom
-que lui. Mais, avec la misère, l'abandon survint.
-Michel disparut pendant des semaines, puis
-pendant des mois... Et si, de temps à autre, il
-envoyait un subside dérisoire, s'il réapparaissait,
-pour des visites hâtives, c'est qu'un seul lien lui
-tenait un peu au cœur. Cet homme gardait le
-sentiment de la race, si dominateur dans son
-ascendance maternelle. Il ne pouvait tout à fait
-oublier qu'il avait un enfant. Et comme ce fils
-était son image, il goûtait un plaisir fier à venir
-le contempler quelquefois. Quant à sa femme,
-qu'il n'avait pas aimée un instant, le malheur de
-cette infortunée était d'autant plus irrémédiable
-que, dans le mystère, l'absence, l'incertitude,
-l'éternelle attente, elle sentait s'exalter en elle
-la tendresse insensée qui, malgré tous les avertissements,
-la jeta naguère entre ses bras.</p>
-
-<p>Denise n'avait qu'une amie, qu'une consolation.
-Parfois, du triste quartier Mouffetard où
-elle cachait sa détresse, à l'écart de tout ce qui
-pouvait lui rappeler sa jeunesse heureuse, elle se
-dirigeait vers le lointain Montmartre, son petit
-garçon suspendu à son épaule. La course était
-longue avec ce cher fardeau. Quand le courage
-lui manquait pour marcher, elle escomptait son
-dîner en montant sur l'impériale d'un omnibus.</p>
-
-<p>Tout en haut de la rue Lepic, dans une humble
-maison nichée parmi la verdure d'un jardinet
-sauvage, elle trouvait une créature aussi isolée
-<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span>
-qu'elle-même, et qui, par un miracle qu'elle ne
-s'expliquait pas, partageait la folie de son cœur.
-«C'est ma nourrice,» avait dit à sa femme
-M. d'Occana en lui révélant l'existence de Louise
-Nobert. Jamais la vieille paysanne n'en dévoila
-davantage à la nouvelle venue qui pénétrait dans
-sa vie. Pourtant une sympathie les rapprocha
-bien vite, toutes deux brûlant du même culte
-pour l'être idolâtré, dont elles souffraient toutes
-deux. Aucune intimité, aucune mise en commun
-de leurs larmes, ne délia le sceau posé sur les
-lèvres flétries. La confidente de la mère morte
-garda le secret du fils vivant. Sans doute il lui
-interdisait de le livrer, même à l'épouse. L'âme
-rustique et tenace, mise à l'épreuve si longtemps,
-avait pris le pli du mystère. Elle ne se laissa pas
-déchiffrer.</p>
-
-<p>Denise renonça bien vite aux interrogations
-inutiles. N'était-ce pas assez pour elle, dévorée
-d'une double passion,—son mari, son fils,—de
-rencontrer une âme féminine uniquement
-dévouée aux mêmes êtres? Car Louise adorait le
-petit Michel, tellement semblable au nourrisson à
-qui jadis elle avait donné son lait et toute sa maternité
-en deuil, dans une ferveur de pitié, de respect,
-qui le sacrait à la fois son maître et son enfant.</p>
-
-<p>C'était pour la femme âgée comme pour la
-jeune femme, de douces heures, celles où le bébé
-jouait auprès d'elles dans l'étroit jardin. Les
-yeux de la première se fixaient parfois sur les
-<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>
-feuillages, desséchés trop tôt par l'haleine de
-Paris et cendrés de poussière. Les prunelles fanées
-reflétaient alors un rêve lointain, que Denise
-essayait vainement de deviner. C'était, au delà
-des piètres arbres, les somptueux ombrages de
-Solgrès, le visage ardent et concentré d'Armande,
-la pelouse tragique ou était tombé l'aïeul de ce
-petit qui s'amusait là, sur le sable.</p>
-
-<p>—«Pauvre enfant!» murmurait Louise. Puis,
-craignant que sa mélancolie n'évoquât l'énigme,
-elle se hâtait d'ajouter: «Je voudrais tant le
-gâter, ce chéri. Et je suis si pauvre!... Cependant
-j'ai quelque chose de bon à lui donner, quand il
-aura faim, tout à l'heure.</p>
-
-<p>—Ce n'est pas bien de faire des folies pour
-ce petit gourmand, maman Louison,» protestait
-faiblement Denise.</p>
-
-<p>Au fond, sans juger la vieille femme, elle la
-croyait avare. Car, au début de leur mariage,
-Michel, en lui parlant de sa nourrice, la lui représentait
-comme vivant fort à l'aise d'une pension
-viagère, servie par des gens riches qui
-l'avaient eue jadis à leur service.</p>
-
-<p>—«Tes parents?» demanda Denise.</p>
-
-<p>—«Tu sais bien que tous mes parents sont
-morts,» fut la réponse, accompagnée d'un regard
-sardonique, glacial, comme toujours quand
-elle risquait une allusion aux sujets interdits.</p>
-
-<p>«Louise Nobert a la faiblesse de ceux qui ont
-trop vu le côté dur de la vie,» pensait Denise.
-<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span>
-«Elle craint de manquer un jour. Peut-être, en
-effet, resterait-elle sans ressources si ses protecteurs
-venaient à disparaître. En prévision, elle
-doit se faire une réserve. Pour cela, elle se prive
-de tout.»</p>
-
-<p>La paysanne se privait maintenant, en effet,
-avec des robes trop rapiécées en été, trop minces
-en hiver, plus jamais de vin dans le buffet, et,
-souvent, par les jours froids, pas de feu dans la
-cheminée.</p>
-
-<p>«Elle n'est pourtant pas solide, avec sa maladie
-de cœur,» se disait encore M<sup>me</sup> d'Occana. «Se
-rendre la vie si pénible aujourd'hui pour un avenir
-douteux: quelle inconséquence! Mais c'est
-un raisonnement qu'on ne peut pas lui tenir.»</p>
-
-<p>Un jour, comme Denise et son enfant se trouvaient
-chez Louise, la voisine qui demeurait au-dessus
-de celle-ci vint la chercher pour déballer
-une bourriche de fruits, dont elle enverrait quelques-uns
-à ce chérubin du bon Dieu—si joli
-que c'était une joie pour elle de le guetter par
-la croisée. La maman et le bébé,—qui trottait
-déjà tout seul,—demeurèrent dans le salon aux
-bibelots disparates et si piteusement vulgaires,
-musée rétrospectif d'une vie simple, dont ils
-illustraient les étapes.</p>
-
-<p>Le garçonnet, tout à coup, eut la fantaisie
-qu'on lui approchât de l'oreille un gros coquillage,
-à la conque épineuse et rébarbative, à la
-profondeur rose, où, par jeu, maman Louison
-<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>
-lui faisait souvent écouter le chuchotement des
-anges qui disent au petit Jésus les noms des enfants
-bien sages.</p>
-
-<p>—«Ze veux savoir si <i>l'anze</i> dit mon nom,
-maman.»</p>
-
-<p>Denise prit l'énorme coquille, se disposant à
-l'approcher de la mignonne oreille, qu'elle dégageait
-des boucles brunes.</p>
-
-<p>—«Attends,» fit-elle, «il y a dedans un
-papier. Je vais l'ôter... Tu n'entendrais pas.»</p>
-
-<p>Négligemment, elle enlevait une lettre, glissée
-là, oubliée, ou cachée, peut-être. L'idée de la
-lire ne lui serait certes pas venue, si, avec un tressaillement,
-elle n'eût reconnu l'écriture de son
-mari. D'un geste vif, elle sortit le feuillet de l'enveloppe,
-l'ouvrit. Quelques lignes, vite parcourues,
-lui sautèrent au cœur:</p>
-
-<div class="bq">
-<p>
-«<i>Chère maman Louison</i>,<br />
-</p>
-
-<p><i>«Si tu pouvais, puisque voici la fin du mois,
-envoyer encore cent francs à l'adresse que tu sais, tu
-me tirerais d'un bien grand embarras. Et je te rendrais
-le tout ensemble.</i></p>
-
-<p>«<i>A la hâte et un bon baiser de</i></p>
-
-<p class="i50">
-<i>Ton dévoué</i></p>
-<p class="i60 sc">Michel.»</p>
-</div>
-
-<p>Pâle et toute froide, Denise tenait toujours le
-<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>
-coquillage, dans lequel, avec une sorte de honte,
-elle avait vivement replacé le billet.</p>
-
-<p>—«Maman, <i>t'est-ce</i> tu fais?... Il va pas parler,
-<i>l'anze</i>, avec ce vilain papier.»</p>
-
-<p>Ce vilain papier!... Un frisson plus pénétrant
-secoua la jeune femme.</p>
-
-<p>—«Tais-toi... Tais-toi... Non, l'ange ne parlera
-pas aujourd'hui.»</p>
-
-<p>En hâte, elle remit le coquillage en place,
-tourné comme avant, et s'occupa de distraire le
-petit bonhomme, pour qu'il ne s'obstinât pas à
-le réclamer quand Louise rentrerait. Deux minutes
-après, celle-ci parut. Et le bébé ne songea
-plus à écouter les anges quand il vit le tablier
-de maman Louison gonflé de choses mystérieuses
-qui devaient être bonnes à manger. Elle étala
-des pommes, des poires, des nèfles, des noix, sur
-la table.</p>
-
-<p>—«Croyez-vous?... Hein!... Les enfants de
-cette dame sont cultivateurs. Alors ça vient
-d'eux. Est-elle gentille!... Je vais vous en faire
-un paquet, Denise, bien ficelé, pour que vous
-puissiez le porter commodément. Ça sera pour
-les goûters du bijou.»</p>
-
-<p>Denise la regardait, les mains jointes. Sur la
-tête de Louise, elle vit la coiffure en tulle noir
-et nœuds de velours, jadis pimpante, maintenant
-affaissée, jaunâtre, défraîchie. Elle vit la camisole
-de mérinos, dont les manches avaient été refaites
-en une étoffe différente. Elle vit la jupe
-<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>
-raccourcie par un ourlet qui repliait le bord usé...
-Alors elle s'approcha, saisit dans ses bras la vieille
-femme, et baisa le front aux menues rides, sur
-lequel ses larmes coulèrent.</p>
-
-<p>—«Allons,» fit gaiement Louise, «vous
-voilà bien émue pour quelques méchants fruits!...
-Et encore on me les a donnés.</p>
-
-<p>—Ce n'est pas à cause des fruits. Mais écoutez...
-Notre pauvre Michel... Celui qui n'est pas
-là... Vous l'aimez tant!... Dites... Vous pouvez
-bien... à moi... Dites-le... que vous êtes sa vraie
-mère!...»</p>
-
-<p>Une fierté passa sur le visage de la paysanne.
-Son corps chétif, ratatiné, se redressa. Au fond
-de ses yeux ternes passa le reflet des jours tragiques,
-l'équipée de guerre et d'amour que sa
-complicité fit sienne, son humble honnêteté couvrant
-la faute héroïque d'une Armande de Solgrès,
-l'enfant qu'elle détachait de son sein en
-cachette pour le lui tendre, les longs soucis, le
-long secret... Elle répondit:</p>
-
-<p>—«Sa vraie mère?... Je suis bien plus!»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="X" id="X"></a>X</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>LE MORT VIVANT</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_c.jpg" alt="Lettre C." />
-</div>
-<p class="drop-cap">Ce jour-là, il devait y avoir une interpellation
-à la Chambre. De bonne
-heure, dans l'hémicycle du Palais-Bourbon,
-les députés arrivaient. Une vigueur allègre
-les animait tous en l'attente de la bataille oratoire,
-qui devait être une des dernières de la session,
-car juillet tirait à sa fin. Une splendeur
-d'été rayonnait au dehors, pénétrait jusque dans
-l'immense vaisseau assombri de boiseries, s'opalisait
-en traversant la verrière du plafond.</p>
-
-<p>La haute stature du marquis de Malboise parut
-à l'entrée de droite, s'avança, grandissant
-encore dans l'ascension des premiers degrés.
-Aussitôt ses collègues s'empressèrent autour de
-lui. Et non seulement ceux de son groupe, mais
-d'autres déjà placés au centre. Quelques-uns
-<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>
-même quittèrent les bastilles de la gauche pour
-venir lui serrer la main. C'était l'homme du moment.
-Tous, jusqu'à ses adversaires, s'inclinaient
-devant sa chance merveilleuse. Le succès se suffit
-à lui-même. La foule n'admire le génie qu'à
-cause de la gloire.</p>
-
-<p>Or, Pascal de Malboise atteignait au faîte
-d'une magnifique destinée. Sa carrière de grand
-seigneur et d'homme politique allait être couronnée,
-à cinquante ans, par un mariage qui
-apparaissait de tous points comme une éclatante
-fortune. Le lendemain, toute la fleur du Paris
-élégant signerait au contrat du marquis de
-Malboise avec M<sup>lle</sup> Régine d'Ambarès, la jeune
-fille la plus en vue du faubourg Saint-Germain,
-par sa beauté, par son nom, et par la légende qui
-faisait de sa mère une fille du duc d'Évreux,—ce
-descendant de Henri IV, si semblable de
-traits, de bravoure et de galanterie, à son aïeul.
-Nul n'ignorait que le prince-prétendant, parrain
-de la fiancée, avait voulu ce mariage. C'était
-accorder à son champion au Parlement un gage
-suprême de faveur que de lui donner la main de
-cette filleule, qu'on regardait comme sa cousine
-germaine, sans qu'il fît rien pour détruire cette
-opinion.</p>
-
-<p>Ceux qui veulent absolument voir l'envers
-des plus brillants tableaux, assuraient que le chef
-de la maison royale n'était pas fâché d'établir
-richement cette protégée à demi-parente, dont
-<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>
-un père viveur avait dévoré le patrimoine, et
-d'arrêter du même coup les emprunts perpétuels
-du fringant et immoral comte d'Ambarès. Après
-tout, cette fille délicieuse était difficile à marier,
-avec sa haute et fine grâce de lys, avec son visage
-blanc et altier qu'on eût dit descendu d'un
-cadre, hors de quelque salle du trône, tant s'y
-avérait une illustre ressemblance. Rien n'accordait
-mieux la sollicitude, la politique et la tradition,
-que d'allier Régine, en dépit—ou peut-être
-justement à cause—de l'énorme différence
-d'âge, avec le marquis de Malboise, de fortune
-et de situation si décoratives, le plus bouillant
-leader du parti légitimiste, le maître opulent de
-Solgrès.</p>
-
-<p>Lui, il exultait. Son premier mariage avait
-satisfait son ambition d'argent. Le second allait
-satisfaire son ambition d'honneurs. Et il trouverait
-aussi l'ivresse d'une passion, qui se déchaînait
-en lui, tardive, et d'autant plus ardente.</p>
-
-<p>C'était un homme heureux que le marquis de
-Malboise. Et il portait bien son bonheur, sans
-morgue ni gaucherie, avec l'aisance robuste de
-sa stature dominatrice, ayant grand air et un
-reste de jeunesse sous les cheveux argentés, en
-ses pétulances d'enfant terrible, qui faisaient de
-lui l'interrupteur le plus pittoresque, le plus déconcertant,
-le plus redouté de la Chambre. Il
-acceptait les félicitations de tous, alliés et adversaires,
-avec la même cordialité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span></p>
-
-<p>—«Vous allez voir!» disait-il, en son exubérance
-qui ne devenait jamais vulgaire. «Ils
-n'ont qu'à bien se tenir, les gouvernementaux.
-Je me sens en train aujourd'hui, je vous en réponds!</p>
-
-<p>—Il y a de quoi!» disait-on en riant,—et
-même quelquefois en riant jaune—«Ah! la vie
-doit vous sembler bonne!»</p>
-
-<p>Quelqu'un annonça:</p>
-
-<p>—«L'interpellation sera chaude pour Bardal.</p>
-
-<p>—Le garde des sceaux... Un crétin!... Il ne
-pouvait pas attendre les vacances pour ce mouvement
-judiciaire...</p>
-
-<p>—Ce sont les faméliques grondant à ses
-chausses qui ne pouvaient pas attendre,» s'écria
-Pascal.</p>
-
-<p>—«Gardez vos mots pour tout à l'heure,
-mon cher. Vous en aurez besoin.</p>
-
-<p>—Bah! Malboise ne sera jamais à court.</p>
-
-<p>—Enfin on ne pourra pas faire tomber le
-Gouvernement sur cette question de personnes.</p>
-
-<p>—Cette question de personnes est une question
-de principes,» déclara le marquis avec force.
-«Le Gouvernement a-t-il, oui ou non, sacrifié
-des magistrats parce qu'ils n'ont obéi qu'à leur
-conscience? C'est ce que nous allons voir.</p>
-
-<p>—La preuve sera difficile à faire.</p>
-
-<p>—Point n'est besoin de preuve pour convaincre.
-C'est une atmosphère à créer. Je m'en
-charge.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span></p>
-
-<p>Il ne présumait pas de lui-même. On l'avait
-vu plus d'une fois jongler avec on ne sait quelles
-forces magnétiques et créer dans une assemblée
-de surprenants remous d'opinion. Sans discours
-de longue haleine,—car il montait rarement à
-la tribune,—rien qu'avec les éclats de trompette
-de sa voix de cuivre, excitant et dirigeant
-les charges, en jetant la note décisive au moment
-opportun, ce diable d'homme avait décidé
-plus d'une victoire, jeté bas plus d'un Ministère.
-Aussi on prédisait tout au moins la démission
-de Bardal comme garde des sceaux et la désorganisation
-du Cabinet, rien qu'à voir, au premier
-coup de sonnette du président, le marquis
-de Malboise s'asseoir devant son pupitre, se
-croiser les bras, et dresser sa face de molosse, aux
-babines moustachues, retroussées d'ironie.</p>
-
-<p>Cependant, la discussion était à peine ouverte
-qu'un huissier s'approcha du marquis pour
-lui remettre un billet. Pascal, tout frémissant
-d'attention, posa distraitement l'enveloppe.</p>
-
-<p>—«Pardon, monsieur le député,» murmura
-l'homme aux revers rouges, «il paraît que c'est
-urgent.</p>
-
-<p>—Bon, bon,» dit Malboise.</p>
-
-<p>—«C'est un monsieur qui me l'a remis.</p>
-
-<p>—Quelque demande de place pour la
-séance,» fit l'autre, se tournant avec humeur.</p>
-
-<p>—«Non, monsieur le député. Car on n'attend
-pas la réponse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span></p>
-
-<p>—Allons, je vais voir...» dit le marquis, congédiant
-l'importun par un sifflement impatienté.</p>
-
-<p>L'huissier se retira. Malboise décacheta, les
-yeux en l'air, s'interrompant pour lancer à l'orateur
-une apostrophe qui mit toute la Chambre
-en gaieté. Puis, comme pour s'en débarrasser
-tout de suite, il abaissa son regard vers la lettre.</p>
-
-<p>Ceux qui l'observaient,—et ils étaient nombreux,—soit
-pour parer un de ses coups de
-boutoir, soit pour modeler leur attitude sur la
-sienne,—eurent la surprise de voir s'affaisser
-vers la poitrine cette tête arrogante, dont le front
-pâlissait. Un coup de massue n'eût pas mieux
-abattu ce taureau prêt à foncer. Il restait là maintenant,
-immobile et comme anéanti, incapable
-de reprendre son élan. Cependant, sa main, qu'il
-venait d'appuyer au pupitre pour en cacher le
-tremblement, tenait toujours la lettre.</p>
-
-<p>—«Est-ce que Malboise aurait reçu quelque
-fâcheuse nouvelle?...» chuchota un député à son
-voisin.</p>
-
-<p>—«Bah!... Une tuile peut-être... Mais il va
-se reprendre.»</p>
-
-<p>Non, pourtant... le marquis de Malboise ne
-se reprenait pas. A ses tempes, ses collègues les
-plus proches pouvaient maintenant voir perler
-des gouttes de sueur sur la peau livide. Le front
-restait penché. On n'apercevait guère l'expression
-de la face. Mais la décomposition des traits
-<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>
-n'eût pas exprimé un effondrement plus sinistre
-que cette prostration visible.</p>
-
-<p>—«Regardez donc... Hercule a des vapeurs,»
-observa malignement à voix basse un
-membre de la gauche.</p>
-
-<p>—«Mais il va tomber d'un coup de sang!</p>
-
-<p>—Un coup de fiel plutôt... Il est vert.»</p>
-
-<p>Cependant les discours continuaient, scandés
-souvent par des cris d'animaux et des battements
-de pupitre. Mais, dans la ménagerie parlementaire,
-les singes seulement se démenaient, les
-fauves ne donnaient pas. Il leur manquait les appels
-de langue et les claquements de fouet du
-dompteur. Ce fut pour l'opposition une séance
-piteuse. La droite restait stagnante, dans le malaise
-de la cause inconnue qui paralysait son chef
-de file. L'interpellation, peu intéressante en elle-même
-et que rien ne venait corser, tombait à
-plat. Le Ministère se tira lestement d'affaire. Bardal,
-le garde des sceaux, conservait son portefeuille.</p>
-
-<p>Aussitôt le vote, et avant la fin de la séance,
-Pascal de Malboise partit, se dérobant de façon
-rogue à la sollicitude teintée d'aigreur que lui
-marquaient ses amis. D'aucuns le suivirent des
-yeux en haussant les épaules.</p>
-
-<p>—«Voilà ce que c'est que de convoler à cinquante
-ans avec une beauté de dix-huit. Agnès,
-peut-être, se moque déjà de cet Arnolphe.»</p>
-
-<p>Tandis que le désappointement et la jalousie
-<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>
-s'exhalaient en réflexions malveillantes, Pascal,
-dans la victoria qui le ramenait rue Fortuny,
-souffrait d'une angoisse dépassant, et de beaucoup,
-les plus venimeuses hypothèses. La main
-crispée sur la lettre qu'on lui avait remise, il en
-palpait les plis redoutables, n'osant plus la lâcher,
-comme s'il eût craint qu'une vie mauvaise
-n'animât ce feuillet et n'en jetât au vent la clameur
-hurlante s'il le laissait un instant échapper.</p>
-
-<p>Elle n'était pourtant pas longue, la missive de
-désastre.</p>
-
-<p>Voici ce qu'elle contenait:</p>
-
-<div class="bq">
-<p class="i20">
-«<i>Marquis de Malboise</i>,<br />
-</p>
-
-<p>«<i>L'annonce de votre mariage, que je lis dans les
-journaux, me décide à intervenir dans votre existence.</i></p>
-
-<p>«<i>Vous ne pouvez pas m'avoir oublié. Je suis le
-fils de votre première femme, Armande de Solgrès...
-l'enfant que vous avez jeté, un après-midi du mois
-d'octobre 1884, au fond du gouffre de la Basteï.
-Nous étions tous les deux sur un encorbellement du
-pont qui avance au-dessus de l'abîme. Vous rappelez-vous?
-Il faisait déjà sombre. Heure ineffaçable de
-ma vie, et, je pense aussi, de la vôtre.</i></p>
-
-<p>«<i>Voulez-vous que nous en causions un peu?...</i></p>
-
-<p>«<i>Celui qui s'appelait alors Michel Bellard porte
-aujourd'hui le nom de son père: Michel d'Occana.
-Vous trouverez ici son adresse, où il espère recevoir
-<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span>
-de votre part l'indication d'un rendez-vous. Sinon,
-vous ne manquerez pas de le rencontrer bientôt sur
-votre chemin.</i>»</p>
-</div>
-
-<p>Suivaient le nom et l'adresse—qui était celle
-d'un hôtel borgne, où Michel logeait momentanément.</p>
-
-<p>De cette page émanait pour le marquis de
-Malboise une indicible horreur. Si celui qui
-l'avait écrite n'était pas ce qu'il disait, comment
-savait-il des détails qu'un sépulcre seul aurait pu
-dire? A supposer que le meurtre eût eu quelque
-invisible témoin... que, parmi les hérissements
-des rochers, un être inaperçu de Malboise eût
-surpris la tragique scène, comment cet être aurait-il
-identifié la personnalité de l'assassin et
-celle de sa victime? De qui aurait-il appris que
-cet enfant, possesseur d'un état civil en règle,
-n'était pas le fils du garde-chasse de Solgrès?</p>
-
-<p>Voilà bien ce qui était effrayant dans la communication
-mystérieuse: elle réunissait deux
-secrets, dont un seul eût suffi à effarer celui qui
-s'apprêtait à devenir par alliance le cousin d'un
-prétendant au trône.</p>
-
-<p>Quelle vengeance ou quel chantage méditait-on
-contre lui? Quelles preuves possédait-on?
-L'ennemi inconnu parlait de son mariage...
-Quelqu'un avait-il intérêt à le faire manquer?
-Ce quelqu'un était-il en mesure d'appliquer à ce
-but les terribles armes qu'il paraissait détenir?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span></p>
-
-<p>Un froid de glace coulait dans les veines de
-Pascal, malgré la chaleur de cette fin d'après-midi,
-que dorait le poudroiement du soleil au
-déclin. Pourtant il n'éprouvait pas le frisson de
-surnaturel qu'aurait pu lui causer cette voix
-d'outre-tombe. Il ne croyait pas à la résurrection
-de l'enfant maudit. Ce n'est pas Michel qui avait
-tracé ces lignes. Michel était bien mort depuis
-plus de quinze ans. Un silence d'une telle durée
-l'attestait. Et, d'ailleurs, il se souvenait, celui qui
-avait cherché la place favorable, qui, de l'œil,
-avait sondé la profondeur vertigineuse, contemplé
-le hérissement hideux des rochers... Il se
-souvenait... Réchappait-on d'une chute de deux
-cents mètres? Quel miracle eût empêché ce corps
-frêle de s'écraser, chose molle et animée d'une
-horrible vitesse, contre la fureur immobile du
-granit?... Non, non... Ce n'était pas un spectre
-qui hantait M. de Malboise. Son sens d'ambitieux
-pratique lui faisait chercher par quel canal de
-tels secrets avaient pu se rejoindre pour surgir
-ensemble à la lumière, et de quelle manière on
-s'en servirait contre lui.</p>
-
-<p>Cependant sa voiture, qui le ramenait du
-Palais-Bourbon, franchissait le boulevard de
-Courcelles.</p>
-
-<p>—«Paul!» appela-t-il en se penchant vers
-son cocher. «Tournez donc vers Montmartre.
-Vous monterez la rue Lepic jusqu'à la rue Durantin.
-Je vous indiquerai.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span></p>
-
-<p>Moins d'un quart d'heure après, l'équipage au
-train jaune, aux deux chevaux superbes, aux harnais
-armoriés, étonnait les hauteurs provinciales
-de la Butte.</p>
-
-<p>Comme il allait stopper devant un mur bas,
-surmonté d'un treillis de bois déteint et d'une
-verdure poudreuse, la porte située au milieu de
-ce mur s'ouvrit. Une jeune femme sortit, tenant
-par la main un petit garçon de trois à quatre
-ans. La femme, élégante pourtant de tournure,
-paraissait de condition bien modeste. Le bébé,
-adorablement beau, avec ses yeux sombres et sa
-chevelure brune et bouclée de Jean-Baptiste,
-n'était qu'un petit être sans conséquence, sous
-son sarrau de toile si propre, mais si pauvre. Toutefois,
-devant ce garçonnet, le grand seigneur,
-l'homme politique, le personnage arrogant et
-puissant, qui arrivait au fracas de sa voiture, eut
-une telle secousse qu'il en demeura comme foudroyé.
-Ses chevaux venaient de s'arrêter et encensaient
-dans un cliquetis de gourmettes. Lui
-ne songea pas à descendre. Hagard, les yeux
-hors de la tête, le buste projeté en avant, les
-lèvres écartées de stupeur, il regardait cet enfant.</p>
-
-<p>—«Oh! les dadas!...» s'exclamait le petit,
-tournant la tête en arrière et se faisant tirer.</p>
-
-<p>—«Allons,» dit la maman... «Allons, Michel,
-viens, mon trésor.»</p>
-
-<p>«Michel!...» balbutia le marquis de Malboise.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span></p>
-
-<p>Il eut un mouvement pour arrêter cette femme
-et ce petit garçon, pour leur parler. Il n'osa pas...
-Une terreur vague, indicible, le paralysait. Maintenant
-il y avait de la superstition dans son
-effroi. Cet enfant n'était-il pas la saisissante
-image de celui?... Un peu plus grand, il le revoyait
-dressé sur le fortin de terre au bord de
-l'allée, criant: «En joue!... Feu!...» tandis
-qu'Armande,—la mère!...—prise d'un affreux
-vertige, défaillait, se trahissant pour la première
-fois!...</p>
-
-<p>Mais ce qui retint aussi l'élan de Pascal, ce
-fut la prudence inconsciente. Dans l'intrigue
-dont il sentait autour de lui le réseau, tout geste
-précipité pouvait déclencher la catastrophe. Se
-contenir, rester maître de soi, c'était la ligne de
-conduite la plus évidemment indiquée, et de la
-sagesse la plus élémentaire.</p>
-
-<p>Cependant le valet de pied, ayant sauté à
-terre, s'étonnait de l'immobilité de son maître.
-Celui-ci, rappelé à lui-même par un mouvement
-du domestique, quitta la victoria, s'avança vers
-la petite porte.</p>
-
-<p>«De chez Louise!... Cet enfant sortait de chez
-Louise!...» se disait-il. «Nous allons bien savoir.»</p>
-
-<p>Quand Louise Nobert, appelée par la sonnette
-de son appartement, se trouva en face du marquis
-de Malboise, elle ne put retenir un cri.</p>
-
-<p>Depuis des années elle n'avait pas vu cet
-<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span>
-homme, incarnation de tyrannie domestique, et
-qui lui en imposait tant autrefois, à l'époque où
-elle se sentait sous sa main comme un atome,—elle,
-et aussi les destinées qui lui étaient chères.
-Mais surtout elle ne l'avait pas vu depuis qu'elle
-le savait un assassin. Et maintenant que sa répulsion
-égalait sa crainte, elle se demandait—pauvre
-vieille femme!—à quelles funestes bévues,
-pour elle ou d'autres, ne l'entraînerait pas
-le trouble de cette présence.</p>
-
-<p>—«Louise,» commença le marquis, «votre
-conscience est-elle tout à fait nette en ce qui me
-concerne?»</p>
-
-<p>Elle se taisait, tremblante, devant cette impérieuse
-entrée en matière.</p>
-
-<p>—«Je me suis montré très bon, très généreux
-à votre égard, Louise,» reprit M. de Malboise.
-«Jamais je ne vous ai rendue responsable
-du piège que l'on m'a tendu. Vous en étiez pourtant
-complice.</p>
-
-<p>—Non, monsieur le marquis,» dit précipitamment
-la vieille paysanne. «Car j'étais avec
-mademoiselle Armande, et mademoiselle Armande
-voulait tout vous dire avant votre mariage,
-et vous rendre votre parole. Ce sont ses
-parents qui l'ont forcée. Ce n'était pas à moi de
-parler, voyons... Personne ne m'en eût fait un
-devoir.»</p>
-
-<p>Une fébrilité secouait le corps usé. Deux
-taches rouges marbraient les pommettes jaunes,—jets
-<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span>
-de sang partis du cœur convulsif, trop
-las pour les rappeler à lui.</p>
-
-<p>—«Soit!... soit!...» dit M. de Malboise. «Je
-ne suis pas venu récriminer sur le passé. Mais
-si vous n'avez pas trahi les autres pour moi,
-j'espère bien qu'ensuite vous ne m'avez pas
-trahi, moi, pour servir quelque infâme vengeance?...</p>
-
-<p>—Comment, monsieur le marquis?...</p>
-
-<p>—Ce serait très mal, voyez-vous. Car enfin,
-grâce à moi, vous avez une vieillesse heureuse.
-Je vous fais des rentes, qui vous paraissaient à un
-moment trop considérables. Je ne sais ce qu'il
-en est maintenant, mais je suis prêt à les augmenter
-si cela vous convient.»</p>
-
-<p>Elle pensa à Michel, à ses continuels besoins
-d'argent. Mais sa répugnance fut la plus forte.
-Elle se tut.</p>
-
-<p>—«Seulement,» continua M. de Malboise,
-«il faut que vous soyez tout à fait franche avec
-moi.» Il s'était assis. Il essayait de prendre un air
-bonhomme. «Écoutez, Louise... Si, à un moment
-quelconque, devant n'importe qui, volontairement
-ou non, vous avez laissé échapper quelque
-chose concernant la malheureuse histoire
-que vous savez, avouez-le moi. Je vous donne
-ma parole d'honneur que vous n'en pâtirez nullement.
-Le mal sera fait, je tâcherai de parer
-aux conséquences. Vous me promettrez solennellement
-de ne pas recommencer. Voilà tout
-<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span>
-ce que j'exigerai de vous. Il faut que je sache à
-quoi m'en tenir.» Il s'arrêta un instant, la voyant
-plongée dans un de ces mutismes aux lèvres serrées
-que l'on sent invincibles. «Vous n'avez jamais
-eu à vous plaindre de moi, Louise. Aujourd'hui,
-vous me devez tout. Si vous ne parlez pas, vous
-n'aurez plus rien à attendre de ma bonne volonté.</p>
-
-<p>—«Mais,» balbutia-t-elle, «si je n'ai rien à
-vous dire?</p>
-
-<p>—Vous avez quelque chose à me dire,»
-reprit-il avec force. «Car il m'est arrivé des allusions,
-des menaces, relatives à des circonstances
-que vous seule, en dehors de moi, connaissez. Il
-est donc fatal que vous ayez commis une indiscrétion.</p>
-
-<p>—Il y a peut-être,» avança-t-elle, «des gens
-qui se sont doutés, qui soupçonnent...</p>
-
-<p>—Qui cela?...</p>
-
-<p>—Mais, par exemple, quelqu'un de vos anciens
-domestiques. Tenez... les Poinclou.»</p>
-
-<p>Il réfléchit.</p>
-
-<p>—«Non. Ce sont des malins. Je suis sûr
-d'eux.</p>
-
-<p>—Eh bien, je ne sais pas, monsieur le marquis.
-Moi, je n'ai rien dit à personne.»</p>
-
-<p>Il la regarda, d'un regard qui fut terrible pour
-cette humble, tellement naïve et sans défense,
-dans sa vieillesse affaiblie,—regard perçant,
-dominateur, aguerri à d'autres luttes qu'au choc
-<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>
-avec les tristes prunelles fanées. Et tout à coup
-M. de Malboise prononça:</p>
-
-<p>—«Quel est l'enfant qui sortait d'ici quand
-je suis venu?»</p>
-
-<p>La chambre, avec ses bibelots papillotants,
-tourna autour de la pauvre femme. Allait-il
-vouloir tuer celui-là, comme l'autre?... Elle répondit
-d'une voix éteinte:</p>
-
-<p>—«Un enfant?... Lequel?... Ah! un petit
-voisin.</p>
-
-<p>—Et il se nomme?...</p>
-
-<p>—Je ne sais pas... Bébé... Sa mère l'appelle
-Bébé.</p>
-
-<p>—Non, sa mère l'appelle Michel.»</p>
-
-<p>Louise ouvrit des yeux d'angoisse, brusquement
-noircis. Son visage blême, tiraillé de rides,
-avec les deux taches cramoisies aux pommettes,
-eût inspiré à tout autre qu'à son interlocuteur la
-pitié pour une âme inoffensive, tout usée dans
-une enveloppe usée, et que le souffle d'un monde
-incompréhensible et dur secouait d'un effarement
-douloureux.</p>
-
-<p>—«Louise, pourquoi cet enfant porte-t-il le
-nom de Michel?... Et pourquoi ressemble-t-il à
-celui que vous éleviez à Solgrès?...»</p>
-
-<p>Louise garda le silence. Dans sa pensée, le
-moindre mot pouvait être dangereux à l'un ou
-l'autre de ces chers êtres, au père ou à l'enfant—peut-être
-à tous les deux. Elle ignorait que
-son fils adoptif eût écrit au marquis de Malboise.
-<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>
-Celui-ci se doutait-il que son ancienne
-victime fût encore vivante? Quel parti le fils
-d'Armande voudrait-il tirer de la situation? Elle
-le savait animé de vagues projets de vengeance,
-de vagues espoirs de restitution?... Ne ferait-elle
-pas avorter ces projets, envoler ces espoirs, en
-révélant son existence?... Ne l'exposerait-elle pas
-aux représailles de cet homme, qui, déjà une
-fois, n'avait pas craint de le supprimer, et qu'elle
-croyait puissant comme un démon? Et le petit,
-l'innocent, qu'en adviendrait-il? Le marquis
-de Malboise laisserait-il subsister un seul être
-portant à la fois dans ses veines le sang et la
-honte de celle qui gardait son nom jusque dans
-la mort, dormant sous ses syllabes orgueilleuses
-et sous les armes parlantes de son écusson?</p>
-
-<p>Devant cette vieille femme obstinée, une irritation
-perlait de sueur le front du marquis. Il
-l'eût broyée s'il avait pu. Néfaste créature, dont
-l'astuce jadis l'avait joué et dont les roueries de
-sorcière allaient maintenant tenir en échec sa
-fortune! Mais que faire? La laisser périr de faim
-en lui retirant ses subsides... Parbleu! c'était
-facile. A quoi cela l'avancerait-il? D'ailleurs qui
-lui disait si ses ennemis ne la paieraient pas plus
-grassement pour le trahir que lui pour se garer
-de la trahison? Il ne réfléchissait pas que la sublime
-créature, dont toute la vie ne fut que
-sacrifice et fidélité, n'était pas de celles dont la
-conscience s'achète et dont les secrets se vendent.
-<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span>
-Que pouvait savoir un Pascal de Malboise d'une
-Louise Nobert? Tout ce qu'il comprenait, c'est
-qu'en ce moment, ses plus précieux intérêts, à
-lui, marquis, député, chef politique, favori royal,
-dépendaient d'un mot qui tomberait ou non de
-la bouche de cette infime servante, et qu'il n'avait
-pas le pouvoir de lui faire prononcer ce
-mot. Oui, tout son avenir, son honneur, son mariage,
-la possession de cette adorable Régine,
-aux lèvres de fleur—se suspendait là, à ces
-lèvres desséchées comme une cosse vide, déjetées
-par l'appauvrissement des mâchoires, et
-violacées par la stagnation du sang.</p>
-
-<p>Quelque question qu'il posât, elles ne s'ouvraient
-plus, ces lèvres. Il supposa, demanda
-tout,—même sur l'existence possible de Michel,
-et sur ce qu'elle l'avait revu peut-être, sur le
-complot qu'elle avait pu combiner avec lui. Il
-n'obtint pas un mot, et n'apprit rien d'une
-pâleur qui ne pouvait plus s'accroître. Hors de
-lui, il se leva. Sa colère trop contenue, sa brutalité
-foncière, débordèrent d'une poussée tumultueuse.</p>
-
-<p>—«Je te forcerai bien à parler, vieille
-mule!» cria-t-il. «Tu peux simuler la folie
-comme ta maîtresse, quand elle jouait ses simagrées
-sur le gazon...»</p>
-
-<p>A cette évocation de la plus tragique souffrance,
-ainsi bafouée par un commentaire méprisant,
-la vieille paysanne se dressa, d'un mouvement
-<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>
-mécanique, dont la raideur fut d'un
-effet sinistre. Le marquis, interloqué, suspendit
-sa phrase. Mais, presque aussitôt, la rage l'emporta.
-Il poursuivit:</p>
-
-<p>—«Oui, j'ai réussi à lui faire dire ce qu'elle
-ne voulait pas, à celle-là, quand je lui ai raconté
-que son mioche se noyait... C'est comme ça que
-j'ai su qu'elle était sa mère... J'ai des moyens de
-délier les langues. On ne se moque pas de moi
-impunément!...»</p>
-
-<p>A ces paroles, si affreuses dans une telle
-bouche et tombant dans de telles oreilles, quelque
-chose de surhumain se souleva dans l'âme
-résignée. Louise ouvrit enfin les lèvres,—ces
-lèvres que la misère de l'âge rendait tout à
-l'heure plus odieuses à Malboise dans leur pli
-têtu,—et elle jeta ce cri:</p>
-
-<p>—«Assassin!...»</p>
-
-<p>L'homme recula, comme frappé en pleine poitrine.
-Elle savait donc aussi, celle-là! Comment
-savait-elle?... Ah! le mot de l'énigme était donc
-bien ici, dans cette vieille tête butée. Il le connaîtrait,
-ce mot. Il ne sortirait pas sans l'avoir arraché,
-par n'importe quel moyen. Revenu de sa
-surprise, il fonça vers la silhouette rigide, qui se
-dressait, malgré la servitude ancienne, avec une
-si étrange autorité.</p>
-
-<p>—«Expliquez-vous!... puisque vous osez me
-lancer une telle accusation!...»</p>
-
-<p>Il n'acheva pas. La violence de son geste
-<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span>
-venait-elle d'épouvanter la malheureuse? Cette
-scène avait-elle trop tendu les ressorts d'un
-organisme épuisé? La maladie de cœur dont
-souffrait Louise la rendait-elle incapable de soutenir
-plus longtemps une lutte si atroce? Quoi
-qu'il en fût, elle chancela et s'abattit tout d'une
-pièce. Renversée en arrière, elle échappa aux
-bras avancés instinctivement pour la retenir.
-M. de Malboise avait trop d'intérêt à prolonger
-l'entrevue pour ne pas la secourir. Mais il ne put
-prévenir sa chute.</p>
-
-<p>Penché sur le corps inerte, assez inquiet au
-fond pour lui-même de ce qu'on pourrait dire si
-l'on trouvait cette femme morte après sa visite,
-il essaya de se rendre compte. Louise, par miracle,
-dans cette petite pièce encombrée, ne
-s'était heurtée à aucun meuble, en tombant. On
-n'apercevait sur elle nulle trace de blessure, dont
-on pût conclure à une agression de son visiteur.
-Le pouls battait encore, quoique très faiblement.
-Rassuré sur ces points, et ne se souciant pas
-qu'elle expirât peut-être sous ses yeux,—car
-une telle crise, à cet âge, ne pouvait manquer de
-gravité,—Pascal quitta le petit appartement.</p>
-
-<p>Dans le jardin, il s'attarda, regardant les fenêtres
-de la maison aux étages supérieurs. Non pas
-qu'il eût l'intention d'appeler quelque charitable
-voisine au secours de la pauvre abandonnée,
-qui allait sans doute rendre le dernier soupir
-dans la solitude, mais pour se convaincre que
-<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>
-personne ne l'observait. Aucun visage ne se
-montra derrière les carreaux. Les modestes habitants
-achevaient ailleurs leur journée de travail,
-ou profitaient de cette belle fin d'après-midi
-pour quelque promenade. A peine trois ou quatre
-galopins du quartier apparurent-ils sur le trottoir
-d'en face, hypnotisés d'admiration devant la
-magnifique voiture.</p>
-
-<p>Le marquis de Malboise s'enleva sur le marchepied,
-s'installa sur les coussins.</p>
-
-<p>—«A la maison,» dit-il au cocher.</p>
-
-<p>Les chevaux dressaient les oreilles, s'agitaient.
-Quand Paul rassembla ses rênes, des frissons
-coururent sur leurs robes lustrées. Puis ils eurent
-un élan trop vif, aussitôt réprimé, et tournèrent
-ensemble, avec des piaffements inutiles et nerveux.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, Michel vint rendre visite
-à sa mère adoptive.</p>
-
-<p>Ce n'était pas le hasard qui l'amenait si tôt
-après le rude visiteur de la veille. Dans la nuit,
-une réflexion toute naturelle, mais un peu tardive,
-l'avait frappé, «Quand le marquis de
-Malboise aura lu ma lettre, son premier mouvement
-sera d'aller questionner Louise Nobert. Il
-faut que je la mette sur ses gardes, que je lui
-fasse la leçon.» Une hâte le prit de préparer
-la vieille femme. Certes, il aurait dû s'y prendre
-plus tôt, s'aviser de cette précaution avant de
-faire partir sa lettre. Cependant il ne pouvait se
-<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span>
-figurer que, déjà, cette négligence était irréparable.
-La séance de la Chambre avait duré jusqu'à
-six heures. Par les journaux, qui commentaient
-discrètement la singulière attitude de M. de
-Malboise, Michel savait que le marquis était demeuré
-jusqu'au bout. Sans doute, il avait donné
-les heures suivantes à une méditation dont on
-pouvait imaginer la profondeur. Un homme de
-sa force, en présence d'une si redoutable surprise
-du destin, n'agirait pas à la légère.</p>
-
-<p>Michel éprouvait donc une simple trépidation
-plutôt qu'une anxiété précise lorsqu'il traversa
-le jardin de la rue Durantin, à une heure très
-matinale. Il gravit l'étage, fit tinter la sonnette
-devant la porte étroite. Nulle réponse, nul bruit
-dans l'intérieur.</p>
-
-<p>—«Comment!» pensa-t-il, «elle dort encore!»</p>
-
-<p>Cela l'étonnait chez une personne attachée à
-ses habitudes rustiques.</p>
-
-<p>Il sonna de nouveau, sans plus de résultat.
-Alors il descendit, tourna dans le jardin, puis, à
-bout de patience, lança un caillou dans les carreaux,
-appela. Des gens se montrèrent. Le voisinage
-s'émut. Nul ne pensa que M<sup>me</sup> Nobert
-avait pu sortir si tôt. On se décida à quérir un
-serrurier, qui ouvrit la porte. Louise gisait sur
-son lit, où elle avait pu se traîner entre deux
-syncopes. Elle respirait à peine, n'avait plus la
-force de parler, semblait ne reconnaître personne,
-<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span>
-indifférente aux soins qu'on lui donna
-aussitôt comme aux éclaircissements qu'on
-essaya de tirer d'elle.</p>
-
-<p>On alla chercher un médecin, qui pratiqua une
-piqûre d'éther. A la faveur de cette piqûre, la
-malade sembla revenir à elle.</p>
-
-<p>Comme elle recouvrait un peu de lucidité,
-elle promena son regard éteint autour de la
-chambre, puis le fixa sur Michel, dont le beau
-visage, assombri d'étranges pensées, s'inclinait
-vers le sien. A ce moment, tous deux étaient
-seuls. Les voisins, gens laborieux, s'étaient rendus
-à leurs occupations. Le médecin, voyant ses
-soins à peu près inutiles, ne s'était pas attardé.</p>
-
-<p>—«Mon enfant...» murmura-t-elle.</p>
-
-<p>Elle paraissait vouloir prononcer des mots qui
-ne venaient pas. Michel se pencha davantage et
-demanda précipitamment:</p>
-
-<p>—«Est-ce qu'il est venu?...</p>
-
-<p>—Oui,» dit-elle dans un souffle.</p>
-
-<p>—«Quand cela?... Hier soir?...</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>—Damnation!...»</p>
-
-<p>La mourante sursauta dans l'éclat furieux de
-ce cri, puis ferma les yeux comme pour ressaisir
-un reste d'existence, et prononça:</p>
-
-<p>—«Méfie-toi... de... de...</p>
-
-<p>—C'est lui qui vous a fait du mal?...» questionna
-Michel.</p>
-
-<p>La voix de ce garçon endurci tremblait d'une
-<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>
-indignation et d'une pitié sincères. Devant la
-créature aimante, que, tout petit, il appelait
-«maman», qui, récemment encore, ouvrait à
-nouveau pour lui son cœur saignant d'un inlassable
-sacrifice, et qui maintenant allait mourir,
-quelque chose d'attendri et de sensible s'éveillait
-au fond de sa nature et crevait dans sa poitrine
-en un sanglot.</p>
-
-<p>—«Maman Louison...» balbutiait-il, tandis
-que, sur le visage dont l'expression devenait
-plus lointaine, il voyait descendre le voile de la
-mort.</p>
-
-<p>Tout à coup, un dernier éclair de conscience
-ranima ces traits presque pétrifiés, cette chair
-labourée de rides et qu'avaient si souvent lavée
-les larmes, ces yeux où s'effaçait une vision
-amère de la vie... La tête de Louise se tourna
-légèrement. Sa main, sur le drap, se souleva
-comme pour désigner quelque chose. Et Michel
-entendit ces mots:</p>
-
-<p>—«La clef... Là... Là... Prends...»</p>
-
-<p>Il répéta, secoué d'une émotion:</p>
-
-<p>—«La clef?... Quelle clef?» Puis, tout son
-être soulevé d'attention: «La clef du souterrain?...»</p>
-
-<p>Oui, c'était cela... Une lueur palpita dans les
-prunelles noyées d'ombre.</p>
-
-<p>—«Où donc?... Où donc?...» demandait le
-jeune homme.</p>
-
-<p>Il s'était élancé, ouvrant des tiroirs, soulevant
-<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>
-des couvercles, bousculant de pauvres choses
-rangées avec minutie. Et, de seconde en seconde,
-il regardait vers la mourante pour surprendre
-une indication. Elle fit cet effort inouï de lui dire
-encore:</p>
-
-<p>—«La boîte... Chine...»</p>
-
-<p>Ce qu'il comprit aussitôt, quand, sous une
-pile de linge, il découvrit un petit coffret de
-fausse laque, illustré de personnages bleus et
-jaunes et de maisons aux toits retroussés. Il l'ouvrit
-en pressant un ressort. Une clef apparut,
-dont la petitesse l'étonna, car il s'attendait à une
-lourde ferraille de geôlier. Michel vint la placer
-devant la face de Louise.</p>
-
-<p>—«C'est bien la clef du souterrain?...»</p>
-
-<p>Les paupières battirent comme pour une affirmation.
-Un sombre rire découvrit férocement
-les mâchoires de Michel.</p>
-
-<p>—«Tu ne veux plus la lui rendre, cette clef,
-maman Louison?... Tu me la donnes, à moi?...»</p>
-
-<p>Plus un signe, plus un murmure... Le fils d'Armande
-se pencha. Celle qui l'avait tant aimé
-était morte.</p>
-
-<p>Et ce fut pour lui, l'homme qui avait vu de
-ces aventures et de ces spectacles dont le récit
-ne passe ensuite jamais les lèvres, l'étrange paria
-brûlé de haine, l'être d'égoïsme et d'audace, ce
-fut une minute éperdue, où son âme tournoya
-dans le vide comme jadis son corps d'enfant
-dans le gouffre de la Basteï. D'une secousse, le
-<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>
-dernier lien qui le rattachait au mystère de ses
-premières années venait de se rompre. Nulle voix
-ne lui dirait plus jamais le roman de sa naissance,
-ni comment son père fut un martyr, ni
-comment sa mère baisait ses petites mains et sa
-tête bouclée, quand, dans le fond sauvage du
-grand parc, personne ne pouvait la surprendre.</p>
-
-<p>Saisi d'une détresse indéfinissable, il contemplait
-la forme sans vie étendue sous ses yeux.
-Une douleur à sa main droite le surprit. Il regarda.
-Dans sa paume s'incrustait la clef, qu'il
-serrait d'une crispation inconsciente. Alors, de
-nouveau, le rire féroce découvrit ses dents, qui
-grinçaient.</p>
-
-<p>—«Voilà donc ce qui m'en reste, de mon
-enfance... D'une si noble origine, de tant de richesses,
-d'un double amour maternel... Cette
-clef secrète de <i>mon</i> domaine... Cette clef...»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>LA RENCONTRE</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_l.jpg" alt="Lettre L." />
-</div>
-<p class="drop-cap">Le contrat du marquis de Malboise avec
-M<sup>lle</sup> d'Ambarès fut signé suivant le
-rite mondain, et non sans l'éclat tout
-particulier d'un événement de cette importance.
-Les deux mondes de la politique et de l'aristocratie
-mêlèrent leurs représentants les plus en
-vue dans les salons de la rue de Babylone, déshabitués
-depuis longtemps de pareils galas. En
-effet, le comte d'Ambarès ne les avait pas ouverts
-au cours d'un veuvage de dix années. Sa fille
-Régine, élevée au couvent, et lui-même, occupé
-de ses plaisirs au dehors, ne se retrouvaient guère
-dans leur hôtel que comme des hôtes passagers.</p>
-
-<p>On n'avait pas été sans remarquer l'absence,
-à cette soirée de contrat, de leur unique proche
-parent. Le comte avait un neveu, Hugues d'Ambarès,
-<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span>
-lieutenant dans un régiment de ligne. Ce
-jeune homme, contrairement à ses camarades de
-la noblesse, avait préféré l'infanterie à la cavalerie.
-Son manque de fortune lui fit trouver raisonnable
-le choix d'une arme moins brillante et
-dans laquelle il serait peu exposé à des contacts
-avec les officiers de son rang, mais plus riches,
-qu'il ne pourrait fréquenter sans imprudence ou
-sans humiliation.</p>
-
-<p>La famille d'Ambarès avait, plus que toute
-autre, souffert dans ses biens à l'époque de la
-Révolution. Des efforts maladroits pour les récupérer
-en quelque mesure par la spéculation,
-achevèrent le désastre. Si le père de Régine conservait
-l'hôtel de la rue de Babylone, et y faisait
-encore figure, c'était grâce à des faveurs princières,
-qui remontaient à l'un des règnes de la
-première moitié du siècle et s'étaient d'abord
-adressées au couple dont plus tard il épousa la
-fille. Le bruit public les attribuait, ces faveurs, à
-quelque tendre intrigue entre la jolie femme qui
-fut l'aïeule de Régine et le duc d'Évreux. L'hypothèse
-d'une paternité liant ce prince à celle
-qui devint la comtesse d'Ambarès, trouva par la
-suite confirmation dans l'intérêt que ne cessèrent
-de témoigner les membres de l'ex-famille royale
-à cette jeune personne, morte à la fleur de l'âge,
-et à sa fille, d'une ressemblance très significative,
-belle, blanche et fière, comme un lys détaché
-d'une illustre tige. Filleule du prince-prétendant,
-<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>
-Régine tenait de lui sa dot, et surtout
-son fiancé, ce marquis de Malboise, de trente
-ans plus âgé qu'elle, à qui elle n'aurait pu refuser
-sa main sans courir le risque d'une disgrâce, devant
-laquelle s'effarait son père, viveur endetté,
-réduit aux expédients, sur le point peut-être, si
-on ne le tirait d'affaire, de compromettre irréparablement
-le nom qu'il portait.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi Hugues d'Ambarès, officier
-pauvre, épris de sa cousine, et qui, dès leur enfance,
-l'avait considérée comme sa fiancée, n'assistait
-pas à la soirée de contrat. Et cependant,
-il se fût trouvé chez leurs communs ancêtres,
-dans le vieil hôtel familial.</p>
-
-<p>Maintenant on était à bien peu de jours du
-mariage. Pascal de Malboise passait le plus clair
-de son temps à Solgrès, s'occupant à moderniser
-cette magnifique demeure, au point de vue du
-confort, sans toucher à son caractère de haut style.
-Comme les noces avaient lieu en plein été, et
-durant une période qui s'annonçait très chaude,
-les futurs époux, redoutant les longs trajets en
-chemin de fer et les pérégrinations fatigantes
-par une semblable température, avaient décidé
-de s'installer aussitôt à Solgrès. Aucun séjour ne
-leur garantissait plus de fraîcheur que cet immense
-château, enveloppé de bois séculaires, et
-dont la tour ancienne, aux murailles de six
-pieds d'épaisseur, s'emplissait d'une ombre perpétuelle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span></p>
-
-<p>Pascal éprouvait de l'orgueil à conduire ici la
-nouvelle marquise. A peine songeait-il que le
-somptueux domaine lui venait de sa première
-femme. C'était là un détail qu'il avait eu soin
-de ne pas mentionner dans ses descriptions, en
-peignant à sa fiancée le séjour dont il la faisait
-reine. Le savait-elle? Qui aurait déchiffré ce que
-savait ou ne savait pas Régine sur celui qu'elle
-épousait par contrainte et qu'elle n'avait jamais
-honoré d'une question à propos de lui-même, de
-son passé, de ses sentiments ou de ses souvenirs?...</p>
-
-<p>Pour dégeler un peu cette belle indifférente, il
-comptait justement sur Solgrès, sur la joie que
-devait éprouver une jeune femme, fût-elle la plus
-désintéressée de la terre, à se voir maîtresse d'une
-telle résidence, où la grâce du pittoresque s'alliait
-à un seigneurial prestige. Aussi n'épargnait-il
-rien pour que les agréments de l'habitation
-correspondissent à son aspect hautain, pour
-que la bonne prose des commodités intérieures
-donnât tout loisir à l'esprit pour goûter la poésie
-de l'architecture et du site. Il fit installer l'électricité,
-le téléphone, meubler les appartements
-intimes suivant les plus délicates fantaisies du
-<i>modern-style</i>, agencer toutes les ingénieuses merveilles
-de la lumière, de l'aération, du chauffage
-et de l'hydrothérapie, dans leurs raffinements
-d'invention la plus récente.</p>
-
-<p>Satisfait du dedans, il s'occupa enfin du dehors.
-<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>
-Non pas que rien fût à modifier dans les
-belles lignes de l'édifice, ni dans les majestueuses
-plantations du parc. Mais, au delà des
-parties entretenues du domaine, il existait des
-étendues forestières par trop sauvages, qu'il fit
-éclaircir et surveiller de près. Deux nouveaux
-pavillons de gardes furent construits, et leurs
-titulaires engagés. M. de Malboise examina finalement
-les fameux souterrains, et s'assura que la
-massive porte en fer qui les séparait de la propriété
-restait inébranlable, indemne de la rouille,
-aussi bien dans sa serrure que dans ses gonds. Il
-fit jouer la clef, peu volumineuse mais très compliquée,
-qui ouvrait cette solide barrière, et il ne
-négligea pas d'entamer une petite enquête pour
-s'assurer qu'il n'en existait pas un double. De
-mémoire d'homme, à Solgrès, on n'avait pas eu
-connaissance d'une seconde clef semblable. Pourtant
-les quelques vieux serviteurs qui avaient
-connu la première marquise de Malboise, étaient
-dans la maison depuis des dix-huit, vingt, et
-même vingt-cinq ans.</p>
-
-<p>Un matin, Pascal fit seller sa jument de promenade,
-avec l'intention d'accomplir extérieurement
-le tour entier des murs, pour constater si
-le domaine restait bien clos de toutes parts, et si
-quelques réparations ne seraient pas nécessaires.
-Il croyait se rappeler qu'une espèce de sentier de
-ronde longeait partout la muraille. Mais quand
-il arriva du côté nord, dans la région vallonnée
-<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span>
-et boisée, où, précisément, débouchait le souterrain,
-le marquis s'aperçut que le chemin disparaissait
-presque tout à fait sous l'invasion des
-taillis, et qu'il ne pouvait continuer à cheval son
-exploration. Comme il en voulait avoir le cœur
-net, il prit le parti de laisser sa monture dans une
-auberge, et revint suivre à pied l'intervalle peu
-praticable.</p>
-
-<p>Pour le retrouver à l'origine, il traversait une
-région passablement tourmentée, proche, à ce
-qu'il estimait, de l'entrée des cavernes, lorsque,
-tout à coup, il se trouva en face d'un individu
-dont il n'était plus séparé que par trois ou quatre
-pas. Le marquis, escaladant, tête basse, et non
-sans souffler un peu, une pente qui semblait dure
-à sa corpulence, ne regardait que la montée immédiate
-et ne se rendait pas compte d'où ce
-passant pouvait bien sortir. Il ne s'en serait pas
-inquiété autrement, si, l'ayant mieux observé au
-second coup d'œil, il n'eût senti ses cheveux se
-dresser sur sa tête.</p>
-
-<p>L'homme qui se tenait immobile, et le regardait
-s'approcher comme s'il l'eût attendu, avait
-un visage, des yeux qui, depuis seize années, hantaient
-le souvenir de Pascal. C'était le visage au
-teint mat et aux lignes précises, les yeux d'un
-noir violet, troublés de la même inquiétude haineuse,
-qui l'accompagnaient dans les couloirs de
-pierre de la Basteï. Jamais ils ne l'avaient entièrement
-quitté depuis lors. Les modifications de
-<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span>
-l'âge, la moustache dissimulant la lèvre supérieure,
-changeaient peut-être assez Michel, pour
-que des indifférents, persuadés de sa mort, ne le
-reconnussent pas. Tel avait été le cas des Poinclou,
-qui, d'ailleurs, même dans son enfance, à
-Solgrès, ne l'avaient que très peu vu, puisqu'il
-était presque toujours en pension. Mais ceux qui
-gardaient vivante son image dans leur cœur,
-comme Louise, ou dans leur conscience, comme
-le marquis, ne pouvaient pas s'y tromper.
-Quelque chose d'ailleurs préparait Pascal à cette
-foudroyante évidence. C'était la lettre reçue pendant
-la séance de la Chambre,—lettre qu'il
-avait laissée sans réponse, qui n'avait été suivie
-d'aucune autre, mais dont les lignes lui restaient
-enfoncées dans l'âme comme autant de griffes
-acérées.</p>
-
-<p>L'émoi d'une telle rencontre fut si prodigieux,
-que Pascal de Malboise eut dans ses muscles
-d'athlète l'amollissement soudain qui fait tomber
-les femmes en pâmoison, et, dans son gosier d'aboyeur
-politique, le remous d'air aspiré puis violemment
-expiré, qui part en clameur inhumaine
-sur les lèvres d'un enfant fou de peur. Il domina
-le fléchissement de ses jambes, et retint le cri, qui
-s'étouffa en un râle. Un instant plus tard, par le
-retour de sa volonté, qui se tendait à cet effet
-depuis quelques jours, il était rentré dans son
-rôle.</p>
-
-<p>Ce rôle, mûrement prémédité, consistait à ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>
-jamais reconnaître Michel, soit que celui-ci eût
-survécu par un impossible miracle, soit qu'un
-imposteur bien documenté vînt revendiquer sa
-place en ce monde. En conséquence, il leva un
-pied qui lui parut singulièrement lourd, et se
-disposa à poursuivre son chemin. Une voix l'arrêta.</p>
-
-<p>—«Marquis de Malboise, croyez-vous donc
-que nous n'avons rien à nous dire?</p>
-
-<p>—Mais... je ne crois pas... Non... Rien, monsieur,»
-dit Pascal, d'une voix qu'il maîtrisa
-presque jusqu'à l'intonation naturelle.</p>
-
-<p>—«Vraiment?...» fit l'autre.</p>
-
-<p>Il se tut, après ce mot, les bras croisés, blême
-d'une rage qui semblait trop suffocante pour
-trouver son expression. Pascal, tout aussi blême,
-pour d'autres causes, affecta l'air étonné.</p>
-
-<p>—«Qui donc êtes-vous?»</p>
-
-<p>Bien que dépourvu de toute poltronnerie, le
-marquis réfléchissait que le lieu était peu rassurant
-pour un entretien de ce genre, et qu'il n'avait
-pas d'arme—ne pouvant compter comme
-tel le stick de cheval qu'il tenait à la main.</p>
-
-<p>—«Vous m'avez parfaitement reconnu, marquis
-de Malboise... Vous m'avez parfaitement
-reconnu, assassin que vous êtes!...» énoncèrent
-les lèvres décolorées de Michel—ces lèvres qui,
-sous le noir de la moustache, paraissaient livides
-comme celles d'un cadavre. En même temps ses
-yeux se cernaient, s'enfonçant dans l'orbite, d'où
-<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>
-jaillissait leur flamme. La décomposition de cette
-tête si belle était effrayante. Il continua,—d'une
-voix concentrée, plus sinistre que des éclats
-aigus: «Tueur d'enfant!... Tueur de femmes!...
-Assassin de ma mère!... Assassin de Louise!...
-Tu n'as pas commis ton crime le plus lâche
-quand tu m'as jeté, pauvre petit sans défense,
-dans le précipice de la Basteï!...</p>
-
-<p>—Si vous n'êtes pas fou,» dit le marquis,
-«vous avez des preuves que j'aie commis des
-forfaits si invraisemblables?»</p>
-
-<p>Il se rassurait devant la frénésie de son interlocuteur,—frénésie
-qui, malgré la froideur mesurée
-du ton, se trahissait par l'expression bouleversée
-de l'homme et l'excès de ses imputations.
-Puisque Michel lançait des accusations toutes
-morales, et semblait plus indigné de ce qui ne
-tombait pas sous le coup de la loi que des faits
-positifs, c'est qu'il n'était pas armé pour une délation
-nette, ou qu'il n'y songeait même point.</p>
-
-<p>Un silence tombait entre ces adversaires forcenés,
-qui se mesuraient pour l'attaque et la défense,
-écrasés par le sentiment de leur présence
-mutuelle, et trouvant les paroles insignifiantes
-auprès d'une réalité si extraordinaire. Ce fut le
-marquis de Malboise qui, le premier, tâcha de
-délimiter les régions où ils s'affrontaient.</p>
-
-<p>—«Que voulez-vous de moi?» demanda-t-il.
-«L'insanité de vos attaques a un but. Elle me
-fait croire que vous êtes un malheureux, si vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span>
-n'êtes pas un aliéné. Formulez vos vœux avec
-plus de modération. Qui vous dit que je refuserai
-d'y répondre?</p>
-
-<p>—Mes vœux?...» ricana Michel. Et il prononça
-avec force: «Mes droits!</p>
-
-<p>—Non,» répliqua Malboise. «C'est ce
-mot-là que je n'accepterai jamais. Et, ce mot-là,
-vous ne sauriez me l'imposer par aucun moyen.»</p>
-
-<p>Il disait vrai. Il en avait la pleine conscience,
-et, de plus en plus, recouvrait son sang-froid.</p>
-
-<p>Cependant, par ce peu de paroles, la situation
-se dessinait clairement. Le marquis ne pouvait
-mieux avouer qu'il reconnaissait son ancienne
-victime, mais que jamais il n'admettrait officiellement
-son identité. D'ailleurs, cette identité,—outre
-que Michel ne tenait pas à revendiquer
-l'humble nom de Bellard,—ne s'établirait que
-pour justifier Pascal. Celui-ci ne se fit pas faute
-de le rendre sensible.</p>
-
-<p>—«Vous ferez rire de vous,» observa-t-il,
-«si vous allez vous plaindre que je vous aie précipité
-dans un gouffre rocheux. Vous avez trop
-belle mine pour qu'on vous accorde créance.
-Vous reste-t-il seulement une cicatrice de ce soi-disant
-attentat?</p>
-
-<p>—Épargnez-moi vos plaisanteries, monsieur,»
-fit Michel, avec une hauteur qui ne le cédait pas
-à l'audace dédaigneuse de l'autre. «Nous savons
-tous deux à quoi nous en tenir. Et il n'y a pas ici
-d'oreilles pour qui nous ayons à feindre. Mieux
-<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span>
-vous me démontrerez que je n'ai nul recours
-contre vous auprès des tribunaux humains, plus
-vous me confirmerez dans l'intention de me faire
-justice moi-même.»</p>
-
-<p>Cet argument frappa M. de Malboise, bien
-qu'il n'en fît rien paraître. La peur immédiate et
-physique n'était entrée qu'à peine dans les divers
-mouvements intérieurs qui venaient de l'agiter.
-Cependant l'extrémité de violence où il acculerait
-un si implacable ennemi, si désespéré, en le
-bravant avec trop de mépris, ne laissait pas que
-de l'inquiéter. Était-ce quand il touchait au faîte
-du bonheur et des honneurs qu'il devrait tout
-perdre, frustré par la mort ou par un scandale
-trop éclatant. La félicité rend timide. Entre ces
-deux hommes, l'un qui ne possédait rien, pas
-même un nom, l'autre qui cumulait tout ce que
-l'ambition et la passion convoitent, le moins
-hardi devait être l'élu d'une si étonnante fortune.
-Il y eut presque de la conciliation dans l'accent
-de Pascal, lorsqu'il reprit:</p>
-
-<p>—«Au lieu de parler de justice et de vengeance,
-que ne faites-vous appel à ma générosité?</p>
-
-<p>—Votre générosité?... Je l'ai vue à l'œuvre,»
-riposta Michel ironiquement.</p>
-
-<p>—«Dites mon équité, si vous voulez. Pourquoi,
-si vous persistez à m'accuser de vous avoir
-fait du mal, ne me croiriez-vous pas disposé à
-réparer ce mal, fût-il imaginaire?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p>
-
-<p>Le jeune homme eut un rire insultant.</p>
-
-<p>—«Qu'importent les mots?» dit Malboise
-en haussant les épaules. «Quand vous m'écriviez,
-il y a quelques jours, tout à l'heure quand vous
-m'abordiez, vous aviez préparé un traité à m'offrir,
-des conditions à me poser.</p>
-
-<p>—Oui,» répondit Michel.</p>
-
-<p>—«Parlez donc. Bien que le lieu soit fortuitement
-choisi, il ne me paraît pas défavorable à
-un tel entretien,» ajouta Pascal, en s'accotant à un
-arbre, tandis que son regard, promené alentour,
-constatait la paix sauvage et la solitude absolue
-de ce coin de forêt désert.</p>
-
-<p>—«Soit,» énonça le fils d'Armande. «Je vous
-tiendrai quitte de tous vos crimes, si vous me restituez
-Solgrès!</p>
-
-<p>—Solgrès!...» cria Pascal avec un sursaut de
-stupéfaction.</p>
-
-<p>—«Certainement... Solgrès... le château, le
-domaine, que vous m'avez volés. Vous savez bien
-que, moi vivant, ma mère n'eût jamais donné
-cette terre, cette demeure, à un autre. Elle me les
-destinait... Et si vous en doutiez, j'ai son testament,
-écrit de sa main avant que vous m'ayez
-fait disparaître, qui en fait foi.</p>
-
-<p>—Moi aussi, j'ai un testament, postérieur au
-vôtre, et qui me rend le maître légal de ces biens,
-annulant les volontés antérieures devant toutes
-les juridictions du monde.</p>
-
-<p>—Qui parle de juridiction, misérable?» écuma
-<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span>
-le dépossédé, dont le sang de nouveau s'enflamma.
-«Ne sais-je pas aussi bien que vous à
-quel point ont réussi vos machinations atroces?
-Je vous déclare, à vous, que Solgrès est mon
-bien. Vous n'en pouvez douter. De par la formelle
-intention de ma mère, j'en devais même
-porter le nom.</p>
-
-<p>—Le nom!...» hurla le marquis, bondissant
-presque. «Le nom que portait ma femme, le nom
-qu'elle échangea contre le mien! Vous... son bâtard!...»</p>
-
-<p>Michel croisa les bras et sourit.</p>
-
-<p>—«Vous voyez bien que vous me reconnaissez.»</p>
-
-<p>Un silence se fit, où vibrait un sifflement monotone,—le
-concert de millions d'insectes bourdonnants,
-qui montait plus aigu dans la chaleur
-croissante.</p>
-
-<p>—«Ce serait insensé!» reprit Pascal avec
-plus de calme. «Vous ne me posez pas sérieusement
-des conditions pareilles?</p>
-
-<p>—Écoutez dans quelle mesure je vous les
-pose,» répliqua l'aventurier.</p>
-
-<p>Il s'astreignait à dominer les ébullitions furieuses
-de sa haine, à se dresser en juge impassible,
-ayant comme assesseur la Fatalité.</p>
-
-<p>—«Je ne ressusciterai pas le nom de Solgrès.
-Je n'exige même pas que vous me cédiez ouvertement
-mon héritage. Ce serait vous condamner
-au scandale, tout en vous réclamant le prix pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span>
-l'éviter. Marché de dupe, auquel vous ne sauriez
-consentir. Je le comprends. Mais, avant votre
-mariage...—vous entendez, marquis de Malboise?...
-<span class="sc">AVANT VOTRE MARIAGE</span>—vous mettrez
-Solgrès en vente et vous m'en attribuerez la valeur.»</p>
-
-<p>Pascal devenait stupide d'étonnement. Presque
-docilement, il questionna:</p>
-
-<p>—«Dans ce cas, pourquoi vendre?... Vos exigences
-se réduisent à une somme d'argent. Et
-quand nous aurons débattu le chiffre?...</p>
-
-<p>—Non,» déclara Michel. «Ce n'est pas d'une
-somme d'argent que je me contenterai.</p>
-
-<p>—Comment?...</p>
-
-<p>—Regardez!» s'écria le jeune homme.</p>
-
-<p>D'un mouvement vif, il entr'ouvrait ses vêtements
-sur sa poitrine. Bientôt il eut détaché le
-ressort d'une chaîne, ouvert un médaillon, et le
-tendant, mais sans le lâcher:</p>
-
-<p>—«Vous ne l'avez pas oubliée, elle non
-plus?» dit-il.</p>
-
-<p>Une froide sensation glaça le marquis jusqu'aux
-moelles, tandis qu'il considérait le visage
-de sa femme morte.</p>
-
-<p>—«Qu'est-ce à dire? D'où tenez-vous ce portrait?</p>
-
-<p>—Vous la voyez?» continua Michel, sans répondre.
-«Elle fut une martyre à cause de sa tendresse
-pour moi. Aussi, dans l'abîme moral où
-vous m'avez précipité, dans ce gouffre pire que
-<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span>
-celui de la Basteï, où je me débats par votre faute,
-je garde un souvenir de lumière, et c'est le sien.
-J'ai commis des choses abominables,—quoique
-moins abominables que vos viles actions. Je
-m'en vante, pour que vous me sachiez sans scrupules,
-capable de vous supprimer, si je le puis
-sans danger, comme vous m'avez supprimé moi-même...
-Mais moi, je ne raterai pas mon coup!...
-Eh bien, ce bandit, votre œuvre,—cet être que
-vous avez fait mourir à l'existence du plein jour,
-et qui a ressuscité dans un enfer, il conserve, vous
-entendez! il conserve au fond de son abjection,
-des replis d'âme intacts. Il garde sur son cœur le
-portrait de sa mère, et il ne souffrira pas que
-cette mère soit bafouée dans sa tombe par le
-triomphe d'une autre, sur le domaine où elle a
-tant souffert, sur ce domaine qui était le sien,
-qu'elle me destinait... Et pourquoi me le destinait-elle?...
-On me l'a dit... On m'a tout dit.
-C'est parce qu'elle m'aimait, l'infortunée!...
-Mais c'est aussi parce que le sang de mon père
-arrosa le sol de ce parc, coula sous les fenêtres
-de ce château. Et vous y mèneriez par la
-main votre autre femme!... Une jeune créature
-insouciante, sous le nom même de celle que vous
-avez torturée, foulerait la pelouse où elle est
-morte de douleur!!... Cela ne sera pas, marquis
-de Malboise. Même si mon cœur n'était pas digne
-d'invoquer un sentiment filial pour s'opposer à
-ce sacrilège, ma haine envers vous suffirait à
-<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span>
-l'empêcher. Je vous hais trop, marquis de Malboise,
-pour vous laisser accomplir cette monstrueuse
-infamie, qui vous serait une monstrueuse
-joie. Réfléchissez donc à ce que je vous propose.
-Si vous menez la nouvelle marquise, en
-châtelaine, à Solgrès, je ne réponds pas de ce qui
-arrivera.»</p>
-
-<p>Michel se tut. Il avait parlé tout d'une haleine,
-avec une brûlante véhémence. Le mélange d'astuce
-et de sincérité, la comédie destinée à créer
-chez son adversaire une terrible persuasion, la
-réalité de sa haine, l'orgueil de se réclamer d'une
-telle mère, l'exaltation superstitieuse qui la lui
-rendait vraiment sacrée, la griserie des mots, venaient
-de hausser cet être sans grandeur morale
-jusqu'à une élévation singulièrement prestigieuse.</p>
-
-<p>Pascal de Malboise en demeurait étreint, effaré.
-Une influence étrange courbait son esprit audacieux.
-C'était comme un obstacle soudain, une
-vision comminatoire, un génie à l'épée flamboyante,
-qui se serait dressé entre lui et son rêve,—ce
-rêve de vanité et de passion qui, depuis les
-derniers jours surtout, le faisait se voir sans
-cesse amenant sa jeune épouse à Solgrès. Quoi!...
-ne réaliserait-il pas cette espérance d'enchantement?...
-Ne vivrait-il pas cette minute, dans l'irradiation
-de laquelle pâlissaient tous les succès,
-toutes les ivresses, toutes les voluptés de sa vie?...
-Vraiment il la pressentit à jamais interdite, sous
-<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span>
-l'impression de cauchemar qui l'enserrait là,
-muet, paralysé. Puis cela se dissipa quand se tut
-la voix impétueuse, suggestive, de Michel. L'habitude
-de la lutte et de la résistance le fit s'insurger
-contre sa bizarre faiblesse. La chaude ruée
-du sang dans ses muscles solides, parmi les stimulantes
-émanations de la forêt, à cette heure
-active de la montée du soleil, lui ôta le trouble
-invraisemblable d'écouter un spectre,—car tel
-était le désordre où le jetèrent un instant ce langage
-et ce visage d'outre-tombe. Il se secoua
-comme pour rejeter l'emprise mystérieuse.</p>
-
-<p>—«Tout cela est de la pure démence,» dit-il
-assez rudement. «Vendre Solgrès?... Comme
-vous y allez! Sur une injonction dénuée de toute
-base sérieuse. Et pour vous en remettre la valeur?...
-Quelques millions, n'est-ce pas? Mais me
-croyez-vous tombé en enfance? Des transactions
-pareilles ne se font pas sans formalités. Je vous
-fournirais ainsi des preuves contrôlées par-devant
-notaire que j'ai réellement des raisons pour
-craindre vos impostures.</p>
-
-<p>—Mes impostures!...» protesta Michel. «Cependant
-vous-même...</p>
-
-<p>—J'entrais dans vos hypothèses. Mais, en
-voilà assez! Je découvre trop clairement qu'avec
-un gaillard de votre espèce, la moindre concession
-me mènerait loin... Je vous ai offert de l'argent.
-Si vous vous trouvez dans l'embarras, j'en
-tiens à votre disposition... Modérément, car l'argent
-<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span>
-comptant est toujours rare... Et je ne songe
-pas à vendre mes terres,—pas même à les hypothéquer,»
-ajouta-t-il, par une bravade qui
-exaspéra Michel.</p>
-
-<p>—«C'est ainsi que vous me traitez!... Vous
-osez!...» rugit le jeune homme.</p>
-
-<p>—«Halte-là! Ne réitérez pas vos menaces,»
-fit le marquis, hautain. «J'ai mis déjà trop de
-patience à les entendre. Si vous y revenez, si vous
-cherchez à me voir, ou si vous m'écrivez des lettres
-sur le ton de la dernière, je vous ferai pincer pour
-chantage.</p>
-
-<p>—Et si je vous tue!!...» cria le fils d'Armande,
-qui mit dans ce mot toute la rage meurtrière de
-l'acte,—tellement hors de lui qu'il eût passé
-peut-être à l'exécution instantanée, s'il avait tenu
-quelque arme.</p>
-
-<p>—«Vous auriez tort,» riposta le marquis.</p>
-
-<p>Il sentait sa tactique réussir. Cela se marquait
-à la furie de son agresseur. Il répéta:</p>
-
-<p>—«Vous auriez grand tort. Car ma mort
-vous causerait sans profit des risques sérieux.
-Tandis que, je vous le répète, je ne demande
-qu'à vous obliger, si vous acceptez de moi quelques
-secours, non comme une restitution, mais
-comme...»</p>
-
-<p>Il n'acheva pas, tant Michel l'interrompit violemment:</p>
-
-<p>—«Des secours!... des secours... de vous!...
-Mais mon sang est aussi noble que le vôtre... Je
-<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span>
-suis un Solgrès, moi! Sans vous, je porterais ce
-nom et je posséderais mon héritage. Vous avez
-essayé de m'assassiner, vous m'avez volé mon
-patrimoine... Et vous m'offrez des secours!... Ah!
-je ne me pique pas de délicatesse... Vous m'avez
-fait rouler dans de tels bas-fonds que j'y ai singulièrement
-dévelouté mes scrupules. J'ai pillé
-des convois dans l'Amérique du Sud. J'ai aidé à
-vider les poches d'un ponte mort un peu trop
-subitement dans un tripot de Buenos-Ayres, j'ai
-triché au jeu et emprunté à des femmes, comptant
-bien ne jamais leur rendre... Peut-être ferai-je
-pire demain. Mais accepter de vous un secours!!...</p>
-
-<p>—Vous réfléchirez,» dit tranquillement Pascal.</p>
-
-<p>—«Vous aussi, vous réfléchirez, je pense,»
-fit le jeune homme, interloqué par ce sang-froid.</p>
-
-<p>—«Prenez garde que je ne réfléchisse au
-meilleur moyen de vous mettre en relation avec
-la police, pour chantage, faux nom, menace de
-mort, <i>et cætera</i> sans compter vos aimables confidences
-de tout à l'heure, dont il doit rester quelques
-traces là d'où vous venez,» débita le lutteur
-parlementaire de sa voix nette et mordante d'interrupteur
-à la Chambre.</p>
-
-<p>Il se considérait comme le maître du terrain.
-Sa lucidité lui revenait, avec la mortification
-d'avoir pu, lui, l'homme politique, habitué à essuyer
-les invectives, les éclaboussements de
-fange, les imputations anonymes, les promesses
-<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span>
-de voies de fait, prendre une minute en considération
-des procédés dont la gravité ne vient jamais
-que de leur donner prise. Il lui avait fallu le
-saisissement inouï de la rencontre, l'aspect hallucinant
-de ce visage, l'émoi des possibilités ténébreuses,
-les tragiques évocations, pour que,
-vieux routier des luttes électorales, il se départît
-de la première vertu parlementaire, qui est de
-subir sans sourciller les pires outrages et les pires
-menaces. Si particulier que fût ici le cas, la règle
-générale ne s'y appliquait pas moins infailliblement,
-comme l'attestait l'air déconcerté du maître
-chanteur.</p>
-
-<p>Ce fut donc avec l'insolente désinvolture
-propre à sa silhouette de bravo politique, que
-Pascal de Malboise clôtura l'entretien par un
-salut sardonique. Puis il tourna sur ses talons et
-s'enfonça sous bois.</p>
-
-<p>Sombre, muet, un sourire atroce aux lèvres, le
-fils d'Armande le regarda partir.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>DEVANT L'ÉNIGME</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_u.jpg" alt="Lettre U." />
-</div>
-<p class="drop-cap">Un crime à jamais célèbre fut celui qui
-marqua la dernière année du dernier
-siècle, et dont le mystère continue à
-intriguer les imaginations: l'assassinat du marquis
-de Malboise, par un coup de feu, dans son
-parc, au moment où il amenait à son château
-de Solgrès sa jeune femme, épousée le matin
-même.</p>
-
-<p>Le meurtrier, ou les meurtriers—car les
-traces retrouvées dans le souterrain, empreintes
-doubles de pas, piétinement de lutte, éclaboussures
-de sang, firent supposer qu'ils étaient au
-moins deux,—semblent soustraits pour toujours
-à l'action de la justice. Le mobile même de cet
-attentat sans précédent déconcerte l'imagination.
-<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span>
-Pourtant les commentaires ne manquèrent pas.
-Ils abondèrent surtout dans le sens d'une machination
-politique. Le domaine de la raison d'État
-apparaît si favorable aux embûches scélérates!
-Rien ne pouvait mieux satisfaire le goût romanesque
-et la défiance des foules que l'hypothèse
-d'un aussi noir machiavélisme chez les gens au
-pouvoir. Pascal de Malboise gênait trop le Gouvernement.
-Le Gouvernement l'avait fait supprimer
-par quelque exécuteur de basses-œuvres,
-payé sur les fonds secrets, avec connivence de la
-police.</p>
-
-<p>Il fallait vraiment, de la part du criminel, une
-habileté infernale pour mettre en défaut des
-poursuites au succès desquelles le Ministère se
-trouvait intéressé. On n'épargna rien pour
-qu'elles aboutissent. Cependant, elles n'aboutirent
-pas.</p>
-
-<p>Si la vérité doit apparaître, c'est ce récit qui
-l'aura mise au jour. Mais, à supposer qu'il ne satisfasse
-pas la curiosité publique, aucune autre
-révélation n'apportera le dernier mot de cette
-dramatique affaire. Une seule personne au monde—mais
-contrainte au secret par le serment le
-plus solennel—pourrait confirmer ou démentir
-ce qui va suivre. Elle ne le fera pas. Régine d'Ambarès,
-seconde marquise de Malboise, ne trahira
-pas sa parole. Dans quelles circonstances elle
-l'engagea, c'est ce qu'on va voir ultérieurement.</p>
-
-<p>Il y avait dix mois environ que durait son virginal
-<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span>
-veuvage,—car l'époux, mort quelques
-heures après l'avoir conduite à l'autel, ne le fut
-que de nom,—lorsque Régine de Malboise reçut
-une visite, dont l'annonce, depuis la veille, lui
-bouleversait le cœur.</p>
-
-<p>Dans la chambre où elle se tenait, au premier
-étage de l'hôtel paternel,—son ancienne salle
-d'études enfantine, son asile de prédilection,—un
-domestique vint la prévenir que M. le lieutenant
-d'Ambarès l'attendait en bas.</p>
-
-<p>Elle descendit.</p>
-
-<p>Dans la galerie, qui tenait en façade toute la
-largeur de la maison, elle l'aperçut.</p>
-
-<p>Cette rencontre avec celui qu'elle aimait, était
-la quatrième seulement depuis que, par devoir,
-elle avait accepté le nom d'un autre. Chacune
-des trois précédentes entrevues, qui eurent lieu
-au moment de la catastrophe, marquait une
-phase dans l'inexplicable tragédie. Régine, depuis
-vingt-quatre heures, depuis qu'elle avait
-accepté de revoir Hugues, se les remémorait, les
-revivait dans leurs moindres détails. D'abord,
-l'apparition quasi fantastique du jeune homme,
-dans ce coin du parc de Solgrès où, nouvelle
-épousée, fuyant déjà le maître odieux, elle s'isolait
-en son désespoir. Quelle tentation alors,
-parmi la tourmente des reproches et des prières,
-quand il la supplia de partir avec lui! Puis, à
-peine avait-il disparu, transporté de rage et de
-douleur, devant l'approche du mari, à peine
-<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span>
-M. de Malboise avait-il rejoint sa jeune femme,
-que c'était le meurtre foudroyant, la détonation
-secouant le silence du soir, le marquis s'abattant
-à ses pieds, mort sur le coup, en éclaboussant de
-rouge sa robe blanche. Et les jours qui suivirent!...
-La torturante certitude que Hugues avait
-accompli l'acte sournois et sauvage, demeurait à
-jamais séparé d'elle par une barrière d'infamie!
-Sa faiblesse d'amour, à elle-même... Le mensonge
-au procureur de la République, lorsqu'elle assura
-n'avoir vu personne, ne soupçonner personne...
-Puis le lugubre défilé des funérailles, le saisissement
-de l'apercevoir, lui, si calme, avec son visage
-de loyauté, sous l'uniforme porté fièrement,
-et le cri intérieur de délivrance: «Non, ce n'est
-pas possible! Il n'a pas commis ce crime!» Ensuite,
-le même jour, dans cet hôtel d'Ambarès
-où, depuis lors, il n'avait pas remis les pieds,
-leur longue explication, le récit fait par Hugues
-de son aventure dans le souterrain, les circonstances
-que lui-même trouvait invraisemblables,
-dont il se refusait à instruire la justice, et les tenailles
-du doute se renfermant pour déchirer le
-cœur de celle qui l'aimait.</p>
-
-<p>Alors ce fut la séparation.</p>
-
-<p>Régine l'exigea absolue, bien que fussent si
-peu absolues en elles-mêmes les raisons qui lui
-dictaient tant de rigueur. Elle ne croyait plus que
-Hugues fût un criminel, et cependant elle ne
-pouvait, dans la sécurité de sa conscience, jurer
-<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span>
-qu'il fût étranger au crime. Y était-elle étrangère
-elle-même, puisque son mari avait été frappé le
-soir de leurs noces? Qui sait si son mariage n'était
-pas la cause indirecte de l'effroyable action?
-Comment élever son bonheur futur, comment
-appuyer son amour, sur cette base incertaine et
-sanglante?</p>
-
-<p>Elle avait donc interdit à Hugues de la voir, lui
-accordant la seule autorisation d'écrire. Car elle
-savait trop que si tous deux reprenaient la douce
-camaraderie de leur adolescence, la passion les
-éblouirait peu à peu jusqu'à l'abolition de tout
-scrupule. Ils se marieraient, sans qu'elle fût tout
-à fait certaine que la tache ineffaçable de Macbeth
-ne souillait pas, même imperceptiblement, la
-main dans laquelle se blottirait la sienne. Ce
-serait la hantise toujours présente, l'enfer secret,
-le pernicieux remords... Elle n'osait pas affronter
-cela.</p>
-
-<p>Mais voici que, de Nice où il se trouvait en
-garnison, Hugues venait de lui apprendre par
-une lettre que des données imprévues se présentaient.
-Sachant que tout son espoir de reconquérir
-Régine s'attachait à la découverte de l'assassin,
-il avait ouvert une enquête personnelle.
-Et voici que, dans les ténèbres du mystère, filtrait
-un faible rayon de clarté. Une piste se dessinait.
-Quelques petits faits, tels des maillons de chaîne,
-se renouaient les uns aux autres. Régine ne permettrait-elle
-pas qu'il vînt lui exposer ces premiers
-<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span>
-résultats? D'abord, c'était son droit, à lui,
-qu'elle n'acquittait pas encore, de plaider auprès
-d'elle à chaque incident nouveau. Puis, ce ne
-serait pas trop de leurs méditations combinées
-pour peser la valeur des indices et juger quel
-parti on en pouvait tirer.</p>
-
-<p>Ses arguments ne manquaient ni de logique
-ni d'éloquence. Peut-être n'en fallait-il pas tant à
-Régine pour estimer qu'après une si longue
-sagesse elle pouvait sans imprudence consentir
-à l'entretien. Le lieutenant d'Ambarès reçut la
-permission tant souhaitée. Le lendemain, il était
-à Paris et accourait rue de Babylone.</p>
-
-<p>Quand ils se trouvèrent face à face, dans cette
-galerie de l'hôtel d'Ambarès, qui leur était depuis
-l'enfance un lieu si familier, et où leurs deux
-cœurs se joignaient par tant de souvenirs, un
-indicible attendrissement les tint muets. Leurs
-yeux, qui se mouillaient, échangèrent un infini
-regard. Non, rien vraiment ne les séparait, rien
-qu'un très haut souci de droiture, de vérité.
-L'amour n'avait pas faibli, la confiance n'était
-pas éteinte. Elle ne doutait plus de lui, et lui
-savait que, même dans le doute, elle l'avait éperdument
-aimé. Régine parla la première.</p>
-
-<p>—«Hugues, vous avez bien fait de venir.
-Vous vous doutez que toute mon âme est tendue
-vers l'éclaircissement de l'horrible drame.
-Tant que je n'en connaîtrai pas le secret, je ne
-me considérerai pas comme libre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span></p>
-
-<p>—C'est-à-dire comme mienne?» demanda-t-il,
-avec la plus séduisante expression de tendresse
-passionnée.</p>
-
-<p>—«C'est-à-dire comme tienne,» reprit-elle,
-employant le tutoiement de leur passé d'enfants,—à
-moins que ce fût celui de leur avenir d'époux.
-Elle sourit, hocha la tête et ajouta:</p>
-
-<p>—«C'est vrai. Pour moi, être libre veut dire
-être à vous.</p>
-
-<p>—Ma Régine!» s'écria-t-il en lui prenant les
-mains.</p>
-
-<p>Elle se dégagea, sans pruderie effarouchée,
-avec son noble redressement de beau lys royal,
-de blancheur inaccessible.</p>
-
-<p>—«Hugues, venez. Asseyons-nous dans ce
-coin, derrière ce paravent, là où vous me racontiez
-vos leçons d'histoire, quand nous étions
-petits. Et dites-moi ce que vous savez de notre
-histoire à nous, de notre sombre et fatale aventure.</p>
-
-<p>—Voulez-vous d'abord, ma Régine,» dit le
-lieutenant, «me donner l'assurance que vous avez
-compris, en y réfléchissant, l'impossibilité où je
-me trouvais,—où je me trouve encore,—de
-révéler aux magistrats ce que je sais? Faire connaître
-à qui que ce soit au monde ma présence
-dans le parc de Solgrès, mon passage par le souterrain,
-à l'heure même du crime, ce serait vous
-déshonorer. En supposant qu'on ne nous arrête
-pas tous deux immédiatement sous l'inculpation
-<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span>
-de ce meurtre abominable, et que nous puissions
-rester indemnes d'une accusation si vraisemblable,
-nul ne croirait que ma folie d'amoureux
-désespéré n'eût pas votre assentiment, qu'une
-coïncidence tragique avait seule ouvert devant
-mes pas la porte secrète, et que j'ai pu vous
-voir dans votre demeure d'épouse, le soir de vos
-noces, sans que rien de coupable ait jamais
-existé entre nous.</p>
-
-<p>—J'étais prête,» observa Régine, «à boire
-ce calice de honte pour établir votre innocence.</p>
-
-<p>—Aux yeux de qui?... Nul ne m'accusait.
-Aucun soupçon de ma démarche imprudente ne
-vint à quiconque. Et le hasard me fournissait un
-alibi.»</p>
-
-<p>Comme la jeune marquise baissait la tête,
-son cousin reprit avec une ombre d'amertume:</p>
-
-<p>—«C'était pour vous-même que vous souhaitiez
-de me disculper. Mon silence vous déconcertait
-comme une lâcheté de coupable.</p>
-
-<p>—Oh! ne dites pas cela.</p>
-
-<p>—Ce sentiment vous troublait, mais vous
-n'osiez l'analyser. Régine, croyez-vous que je
-puisse vous en vouloir?... Votre tendresse ne
-m'est-elle pas apparue même alors, puisque, pour
-échapper à ce doute, vous consentiez à tout proclamer
-et à vous perdre.</p>
-
-<p>—Oh! la vérité!...» murmura-t-elle. «Le
-grand jour... Comme j'y aspirais, à ce moment-là!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span></p>
-
-<p>—Vous ne connaissez pas la justice humaine...»</p>
-
-<p>Elle se rappela Varouze, le piège atroce, l'insultante
-passion... Et elle frissonna.</p>
-
-<p>—«Je ne la connaissais pas... alors...</p>
-
-<p>—Et maintenant?...</p>
-
-<p>—Maintenant, je n'ai plus besoin d'elle. J'ai
-confiance en vous, Hugues.</p>
-
-<p>—Pas assez pour m'épouser.»</p>
-
-<p>Elle sourit gravement.</p>
-
-<p>—«Nous avons tous deux une tâche à remplir
-avant de songer à notre bonheur.</p>
-
-<p>—Quelle est donc la vôtre?</p>
-
-<p>—Vous le savez bien. Vous m'avez fait entendre
-que vous repousseriez ma main si je vous
-la tendais en y gardant la moindre parcelle de la
-fortune que m'a léguée monsieur de Malboise.
-Ce n'est pas si facile que cela d'organiser les
-œuvres qu'alimenteront de pareils revenus. Le
-Patronage de l'Épée-de-Bois prend toutefois une
-expansion magnifique. Solgrès devient un sanatorium
-tout à fait bien organisé. Savez-vous que
-des constructions charmantes s'élèvent dans le
-parc, sans trop en abîmer les perspectives? Il
-fallait bien séparer les anémiés, les malades, les
-poupons, les vieillards, toutes mes catégories de
-misère et de fragilité. Cela fait autant de petites
-colonies différentes.</p>
-
-<p>—Comme vous devez être heureuse de voir
-cela!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span></p>
-
-<p>Régine secoua la tête.</p>
-
-<p>—«Je ne l'ai pas vu. Quand trouverai-je le
-courage de retourner à Solgrès?</p>
-
-<p>—Qui donc dirige pour vous un établissement
-de cette importance?</p>
-
-<p>—Oh! j'ai une administration bien organisée.
-Puis je vais placer là-bas, à la tête de tout,
-investie de ma propre autorité, une femme supérieure.</p>
-
-<p>—Et c'est?...</p>
-
-<p>—Une bien intéressante personne, jeune,
-distinguée, mère d'un petit garçon délicieux, et
-que son mari laisse dans l'abandon, dans la
-misère.</p>
-
-<p>—Où l'avez-vous connue?</p>
-
-<p>—A l'Épée-de-Bois. Toute pauvre qu'elle est,
-elle devenait le charme, la fée secourable de
-cette cité douloureuse. Elle m'a aidée à sauver
-de la mort deux enfants amoureux, dont l'idylle
-se terminera par le mariage, après avoir failli
-aboutir au suicide.</p>
-
-<p>—Ah! Régine, je découvre que votre tâche
-avance plus rapidement que la mienne. Réussirai-je
-à pénétrer le mystère du drame de Solgrès,
-à vous donner le mot de l'affreuse énigme?—ce
-mot que vous exigez pour disposer de votre
-cœur sans remords.»</p>
-
-<p>Elle eut un admirable sourire.</p>
-
-<p>—«Non, pas de mon cœur... Il est à vous.</p>
-
-<p>—Mais de votre main, Régine, de votre personne
-<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span>
-adorée... de votre vie... du droit pour moi
-de faire votre bonheur!...</p>
-
-<p>—Je ne suis pas une veuve comme les autres.
-Le jour de mes noces a été un jour de guet-apens,
-de meurtre. Quelle main a frappé celui que j'épousais
-en le détestant?... Qui donc a exaucé le
-vœu secret, le vœu monstrueux et inavoué qui
-rôdait dans les inconscientes ténèbres de nos
-âmes?... Ah! Hugues... Profiter du crime, ne
-serait-ce pas en devenir complices?»</p>
-
-<p>Régine s'animait, comme pour se persuader
-elle-même. Une angoisse pâlissait ses lèvres,—l'angoisse
-de se sentir moins forte, d'avoir à
-ressusciter sans cesse des arguments qui tendaient
-à s'effacer devant sa conscience.</p>
-
-<p>Hugues ne perçut pas la vacillation intérieure.
-Il entendit seulement la vibration énergique des
-paroles.</p>
-
-<p>—«Soit», dit-il. «C'est affaire à moi de
-vous prouver que ce crime fut tellement étranger
-à nous, à notre amour, et surgit de fatalités si
-lointaines, que nous avons le droit d'accepter ses
-conséquences, même si elles contiennent notre
-bonheur. J'y arriverai, si le plus fervent amour
-et la plus tenace volonté peuvent quelque chose
-en ce monde.</p>
-
-<p>—N'êtes-vous pas déjà sur la voie?» demanda
-Régine.</p>
-
-<p>—«J'ai recueilli des indications curieuses,»
-reprit l'officier. «Vous vous rappelez, n'est-ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span>
-pas, comment j'avais eu accès dans le parc, en
-cette soirée funeste? J'étais venu à bicyclette, et
-j'avais laissé ma machine dans le souterrain quand
-j'eus reconnu que la porte en était ouverte. Après
-vous avoir parlé, lorsque je m'échappai comme
-un malfaiteur à l'approche du marquis de Malboise,
-mon trouble fit que je m'égarai dans les
-galeries, et qu'ayant brûlé toutes mes allumettes,
-je me trouvai fort perplexe. Ce fut alors que je
-perçus une présence humaine dans l'obscurité, et
-que je reçus ce coup violent sur la tête qui me
-laissa sans connaissance. Revenu à moi, et ayant
-gagné la sortie, non sans peine, je m'éloignai
-sans éclaircir cette fâcheuse aventure, car je craignais
-trop de vous compromettre. La bicyclette...
-je ne songeai pas à la rechercher. J'en eus moins
-encore la velléité quand je connus l'assassinat.
-Cette bicyclette, Régine, qui pouvait me faire
-accuser, car elle portait mon nom, je n'en avais
-pas entendu parler depuis lors. Tout récemment,
-je viens de la reconnaître.</p>
-
-<p>—Où cela?... Comment?... Dans quelles
-mains.</p>
-
-<p>—A Monte-Carlo. En la possession d'un individu
-fort suspect.</p>
-
-<p>—Un repris de justice?</p>
-
-<p>—Un élégant, joli garçon, et beau joueur.
-Mais un de ces types équivoques, mélange de
-races, marqués de dégénérescence, de mollesse,
-de vice. Un être singulier, à tout prendre, d'une
-<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span>
-séduction bizarre, sans aucune vulgarité... mais
-que tout observateur, sur ses allures, sa façon de
-vivre, traiterait d'aventurier, d'aigrefin.</p>
-
-<p>—Son nom?...</p>
-
-<p>—Miguel Almado, ou le comte d'Almado.
-Mais le titre paraissait un accessoire d'occasion.</p>
-
-<p>—Un étranger, alors?</p>
-
-<p>—L'étranger par excellence. Ce personnage-là
-ne doit être dans son pays nulle part.</p>
-
-<p>—Et vous croyez que cet homme?...</p>
-
-<p>—Je ne croyais pas, tout d'abord. Je supposais
-que ce monsieur-là, dont l'existence n'offrait
-rien de clair, devait se fournir dans d'étranges
-maisons, et qu'il avait acheté ma bicyclette chez
-quelque receleur. Mais, plus je le regardais, plus
-une autre idée s'imposait à moi.</p>
-
-<p>—L'idée que lui-même?...»</p>
-
-<p>Hugues d'Ambarès fit lentement un signe
-d'affirmation, les yeux dans les yeux de Régine.
-Elle haleta.</p>
-
-<p>—«Mais pourquoi?...»</p>
-
-<p>L'officier leva doucement les épaules avec un
-sourire de doute, comme pour dire: «Ah! cela...
-si je le savais!...»</p>
-
-<p>—«Le vol, cependant,» reprit sa cousine,
-«n'était pour rien dans cette horrible affaire.</p>
-
-<p>—Non, certes, et de toute évidence.</p>
-
-<p>—Quel rapport pouvait exister entre le marquis
-de Malboise et le rastaquouère que vous
-venez de me dépeindre?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span></p>
-
-<p>—Sait-on jamais?... La vie est un drame si
-étrangement machiné. Là, les complications sont
-infinies, les postulats sans nombre.</p>
-
-<p>—Quelle était la société de cet individu?
-Avec qui se trouvait-il à Monte-Carlo?»</p>
-
-<p>Hugues répondit:</p>
-
-<p>—«Avec une femme.»</p>
-
-<p>Était-ce l'intonation soulignée qui, en accentuant
-cette circonstance, embarrassa Régine?
-Elle rougit. Son cousin ajouta:</p>
-
-<p>—«Et une femme que vous connaissez.</p>
-
-<p>—Moi!...</p>
-
-<p>—Je devrais dire: «que vous connaissiez»,
-car la malheureuse est sortie des régions ouvertes
-à vos purs regards.</p>
-
-<p>—Mes regards doivent plonger dans toutes
-les régions, mon ami. Car là où il y a le plus de
-vilaine ombre, c'est là aussi qu'on souffre le
-plus.</p>
-
-<p>—Chère âme compatissante!</p>
-
-<p>—Il me semble que je devine...» dit la jeune
-femme, tandis qu'une profonde tristesse couvrait
-son beau visage. «Vous parlez de cette pauvre
-Mélina?</p>
-
-<p>—Elle-même.</p>
-
-<p>—Elle connaît cet homme?...</p>
-
-<p>—Si elle ne faisait que le connaître, à la façon
-dont vous l'entendez!...</p>
-
-<p>—Comment?... Elle est?...</p>
-
-<p>—Sa maîtresse... oui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p>
-
-<p>—Mon Dieu!... Et... elle l'aime?...</p>
-
-<p>—Si toutefois ce n'est pas profaner le mot
-d'amour.</p>
-
-<p>—Non, Hugues. L'amour ne peut être profané.
-Il est trop élevé au-dessus de tout. Quand
-il est sincère, il relève ce qu'il y a de pire au
-monde, et lui-même n'en est pas souillé.</p>
-
-<p>—Je vous réponds que, chez cette malheureuse,
-il est sincère.</p>
-
-<p>—Elle en vaut mieux.</p>
-
-<p>—C'est ce que j'ai pensé. Aussi je lui ai demandé
-un service.</p>
-
-<p>—Un service? à elle!...</p>
-
-<p>—Ne vous révoltez pas... ne vous écartez pas
-ainsi, Régine. La plus élémentaire pitié me commandait
-de prévenir cette imprudente fille, que
-je voyais au bord du gouffre. Songez à quels désastres
-elle court, si celui dont elle a fait le maître
-de sa pauvre vie de cigale est un bandit, un
-assassin.</p>
-
-<p>—C'est vrai.</p>
-
-<p>—En lui donnant un moyen de s'en assurer,
-je m'en préparais la preuve. Car elle s'est engagée
-à me rendre compte...</p>
-
-<p>—Quoi!... Vous lui feriez trahir!...</p>
-
-<p>—Elle ne le voulait pas. Elle ne s'y est résolue
-qu'en s'avisant tout à coup...</p>
-
-<p>—De quoi donc?</p>
-
-<p>—Que sa sécurité seule n'est pas en cause,
-mais votre bonheur, Régine.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span></p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Malboise resta muette, tandis que des
-larmes s'amassaient dans ses yeux.</p>
-
-<p>—«Ceci est-il juste?» murmura-t-elle.</p>
-
-<p>—«Ah! Régine... C'est le rachat de ses fautes,
-cette intention de dévouement. Ne nous reprochons
-pas de l'avoir provoquée. D'ailleurs, le fil
-que je crois tenir est si frêle!...</p>
-
-<p>—Quelle donnée avez-vous donc! Et qu'avez-vous
-dit à Mélina?»</p>
-
-<p>Le lieutenant tira d'une pochette de sûreté
-une minuscule bonbonnière, qu'il ouvrit. Dans
-cette petite boîte était un fragment de chaîne
-d'or, qu'il mit sous les yeux de Régine.</p>
-
-<p>—«Vous rappelez-vous?</p>
-
-<p>—Comment l'aurais-je oublié?» s'écria-t-elle.
-«Le dessin de ces bizarres chaînons est gravé
-dans ma mémoire. Au moment où une agression
-soudaine vous terrassa dans la nuit du souterrain,
-votre main les arracha sur la poitrine de votre
-mystérieux adversaire. Au réveil, ce débris demeurait
-entre vos doigts crispés.</p>
-
-<p>—Vous en comprenez l'importance?</p>
-
-<p>—L'autre partie de cette chaîne, si elle n'a
-pas été jetée, anéantie, désignerait l'assassin.</p>
-
-<p>—Vous dites bien: si elle existe encore.</p>
-
-<p>—Comment croire que le criminel conserverait
-un bijou si compromettant?</p>
-
-<p>—Qui sait?... Les gredins sont superstitieux.
-Ceci n'est pas une chaîne d'homme. Donc, celui
-qui la portait devait y attacher une idée, un souvenir.
-<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span>
-Puis, il peut croire ces quelques centimètres
-perdus dans le souterrain. C'est par un hasard si
-extraordinaire qu'ils ne sont pas tombés de mes
-doigts!</p>
-
-<p>—Alors, cet objet, vous l'avez montré à
-Mélina?</p>
-
-<p>—Oui. Je le lui ai montré. Elle a juré que si
-elle découvrait le reste de cette chaîne entre les
-mains d'Almado, elle m'en informerait sur-le-champ.»</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Régine pesait dans sa tête
-la valeur des éléments recueillis par son cousin.</p>
-
-<p>—«Au fond,» reprit-elle, «une seule chose
-accuse cet homme: la possession de votre bicyclette.
-Mais n'est-ce pas plutôt ce qui le disculpe?
-Il s'en serait débarrassé.</p>
-
-<p>—Pourquoi? Mon nom était dessus. Il a dû
-conserver la plaque. Comment expliquerais-je la
-présence de ma bicyclette, à l'heure du crime,
-dans le souterrain? L'ai-je recherchée? réclamée?
-Non. Il sait que l'enquête n'en a pas eu connaissance.
-Il calcule que j'ai intérêt à me taire, et se
-dit qu'à la rigueur une telle pièce de conviction
-le couvrirait au lieu de le perdre.</p>
-
-<p>—Hugues, vous croyez à la culpabilité de
-cet Almado?</p>
-
-<p>—J'y crois.</p>
-
-<p>—Sur de si faibles indices?</p>
-
-<p>—C'est une intuition. Vous ne pouvez pas
-comprendre... Vous n'avez pas vu le personnage.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p>
-
-<p>—Non, mais ce que je vois, c'est l'invraisemblance
-du crime,—un crime sans raison comme
-sans profit. Ah! Hugues, vous n'avez pas l'âme
-d'un policier. Votre ardeur vous égare.»</p>
-
-<p>Elle souriait, incrédule, émue, tandis que son
-amour mettait un éclat magnétique dans le clair
-azur de ses yeux. Hugues la contemplait avec
-admiration, soulevé par une joie indicible.</p>
-
-<p>—«Voyez-vous, Régine,» prononça-t-il avec
-une lenteur pénétrée, «je préfère que mes renseignements
-vous apparaissent trop vagues. Ainsi
-je me persuade que vous m'aurez cru sur ma
-seule parole, que vous n'aurez pas attendu la
-preuve de mon innocence pour me justifier.</p>
-
-<p>—Mon cher Hugues!... Me pardonnerez-vous
-d'avoir accueilli ces affreux soupçons?» demanda-t-elle
-avec une humilité radieuse.</p>
-
-<p>Il ne lui répondit pas, mais, ployant un genou,
-il lui baisa la main.</p>
-
-<p>Un instant après, comme il quittait l'hôtel
-d'Ambarès, il se rappela, en traversant l'étroit
-jardin, sous quelle influence désespérée il était
-sorti de cette maison pour la dernière fois, il y
-avait environ un an. Les circonstances extérieures
-n'avaient guère changé depuis lors. Comme il le
-constatait tout à l'heure avec délices, il devait à
-l'amour seul la douceur de l'heure présente. Le
-divin sentiment avait agi, guérissant du doute le
-cœur de Régine. Elle croyait en lui. Il n'avait
-pas recouvré sa confiance grâce à la force des
-<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span>
-preuves. Quel soulagement! Mais ces preuves
-superflues, il voulait les lui donner.</p>
-
-<p>Il conquerrait la vérité pour cette créature
-chérie, puisqu'elle ne pouvait, beau lys éclatant,
-s'épanouir que dans la lumière.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>LE FÉTICHE</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_d.jpg" alt="Lettre D." />
-</div>
-<p class="drop-cap">Dans son cabinet de toilette, la pièce la
-plus luxueuse de son appartement, rue
-La Boëtie, Lina de Cardeville, la nouvelle
-étoile du monde où l'on s'amuse, est entre
-les mains de son coiffeur. Enveloppée de son
-peignoir blanc, l'ex-camériste de Régine d'Ambarès,
-seconde marquise de Malboise, renverse
-la tête en arrière au-dessus d'un immense bassin
-de porcelaine, que soutient sa femme de chambre.
-Car elle a changé de rôle. Elle, qui circulait en
-tablier de batiste autour d'une aristocratique
-maîtresse, elle voit s'empresser auprès de sa dédaigneuse
-personne la servilité des humbles.
-Tandis qu'elle se penche ainsi à la renverse, le
-flot lourd de ses cheveux tombe en cascade.
-<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span>
-C'est une toison magnifique, épaisse, onduleuse,
-dont les savantes préparations de l'artiste capillaire
-vont raviver la nuance fauve.</p>
-
-<p>Autour de ce groupe, absorbé en des rites
-mystérieux de coquetterie, ce ne sont que miroitements
-de glaces, caresses de soies moirantes
-palpitations de dentelles, éclat doux d'argent
-mat, d'ivoire et d'écaille blonde. Sur une chaise
-longue, aux bouquets pompadour, des coussins
-de mousseline de soie brodés, volantés, s'écroulent
-parmi les vaporeuses transparences de leurs
-doublures mauve ou vert d'eau. Les murs sont
-entièrement tendus de mousseline de soie. Çà et
-là, quelques gravures aux sujets galants s'y suspendent
-par des nœuds de taffetas. A terre, sur
-la moquette vert-nil, s'étend une neigeuse peau
-d'ours.</p>
-
-<p>On entend s'élever la voix impatiente de la
-propriétaire de toutes ces délicates choses. Et le
-ton n'a pas la suavité du décor.</p>
-
-<p>—«Vous n'en finissez pas aujourd'hui, mon
-pauvre Antonin!</p>
-
-<p>—Madame n'est pas raisonnable. Croit-elle
-qu'on peut travailler une chevelure pareille en
-aussi peu de temps que l'unique mèche de
-mademoiselle Toupinette?»</p>
-
-<p>La femme de chambre eut un rire complaisant
-à ce surnom d'une demi-mondaine rivale. D'habitude,
-la pauvreté capillaire de M<sup>lle</sup> Toupinette
-ne manquait pas d'amuser Lina de Cardeville.
-<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span>
-Mais ce matin rien ne la déridait. Le bel esprit
-de M. Antonin renonçait à déplisser le front bas,
-qui se contractait obstinément en rapprochant
-les sourcils.</p>
-
-<p>—«Ah!» reprit-il, «on en a fait des manigances
-auprès de moi pour me faire dire que tout
-cela n'est pas à Madame, et que je lui fournis
-des demi-transformations, ou tout au moins des
-épingles grecques. A propos, il y a quelqu'un
-qui donnerait beaucoup pour être à ma place en
-ce moment.</p>
-
-<p>—Qui donc?» demanda Lina, sans intérêt.</p>
-
-<p>—«Un Américain que Madame doit connaître,
-ce richissime fabricant de pneus, le roi du caoutchouc,
-qu'on l'appelle.</p>
-
-<p>—Cet imbécile de Taunton!...</p>
-
-<p>—Oui, c'est cela, M. Toton.</p>
-
-<p>—Toton!...» répéta Lina avec un profond
-mépris pour cette prononciation grotesque, «Va
-pour Toton. Il tourne assez autour de moi, ce
-toton-là.</p>
-
-<p>—Madame a remarqué?</p>
-
-<p>—Si j'ai remarqué?... Ah! ça, on vous a donc
-oublié en nourrice, mon pauvre Antonin?... Non,
-mais voyez-vous qu'une femme ne s'aperçoive
-pas quand un type en pince pour elle!...</p>
-
-<p>—Alors,» s'exclama naïvement le coiffeur,
-«comment se fait-il que ce Yankee ne connaisse
-pas les cheveux de Madame? Il a tellement envie
-de les voir déroulés qu'il est venu me proposer
-<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span>
-de l'emmener ici comme mon aide, et qu'il m'aurait
-payé très cher pour y consentir.</p>
-
-<p>—Eh ben, il lui en aurait cuit, et à toi aussi,
-mon vieux! A-t-on idée d'un aplomb pareil!»
-s'écria Lina furieuse.</p>
-
-<p>—«C'est ce que je lui ai dit: «Madame de
-Cardeville n'est pas méchante, mais il ne faut
-pas faire le malin avec elle. Quand ça lui plaira,
-elle vous recevra.»</p>
-
-<p>—Je ne le recevrai pas du tout. Tu peux lui
-planter ça par la bobine, puisqu'il te fait ses confidences.</p>
-
-<p>—Oh! madame, un monsieur si bien, qui a
-peut-être plus de cent millions!</p>
-
-<p>—Dites donc, Antonin, ondulez-moi plus
-vite que ça, et gardez vos réflexions pour vous,»
-ordonna superbement M<sup>me</sup> de Cardeville.</p>
-
-<p>L'obséquieux figaro échangea un regard avec
-la femme de chambre. Celle-ci leva les yeux
-au ciel et hocha la tête d'un air navré. «Rien
-à faire,» semblait-elle dire. Lina les vit dans
-une glace en face d'elle. Mais cela ne lui déplut
-pas. Elle mesurait la force de son désenchantement
-héroïque à l'étonnement de son vulgaire
-entourage. Fallait-il que Madame se fît de
-la bile à propos du cœur pour envoyer promener
-des occasions pareilles! Mais voilà, quand on
-laissait parler le sentiment, on était sûr de tout
-gâcher. Madame était une femme à toquades. Il
-n'y avait pas d'avenir auprès d'elle. C'est ainsi
-<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span>
-que pensait la camériste, tandis qu'elle essayait
-sur du papier de soie les fers à onduler, qu'elle
-passait ensuite à Antonin.</p>
-
-<p>Quelqu'un frappa à la porte. Lina tressaillit et
-devint pâle.</p>
-
-<p>—«Voyez donc, Berthe. C'est peut-être
-Monsieur.»</p>
-
-<p>«Sûr que non, Monsieur entrerait tout de go,»
-se dit la servante.</p>
-
-<p>Elle saisit un papier, que le valet de chambre
-lui passait par l'entre-bâillement de la porte.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Cardeville y jeta un coup d'œil et le
-lança négligemment sur la table, devant elle,
-parmi les ongliers et les jeux de brosses chiffrés
-en or. Elle ne prit même pas la peine de le replier,
-pour soustraire le texte aux deux paires de prunelles
-curieuses qui se braquèrent aussitôt. C'était
-un exploit d'huissier.</p>
-
-<p>Cela décida Antonin à couler sa petite note
-avant de sortir.</p>
-
-<p>—«Vous êtes pressé, vous,» grogna la
-maussade cliente. «Vous pourriez bien attendre
-que je vous demande votre compte. Mais je ne
-vous réglerai pas plus tôt pour ça.</p>
-
-<p>—Madame va s'habiller?» questionna la
-femme de chambre quand le coiffeur eut disparu.</p>
-
-<p>—«Non.</p>
-
-<p>—Madame ne sort pas avant midi?</p>
-
-<p>—Non, et pas davantage après.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span></p>
-
-<p>—Madame n'est pas malade?</p>
-
-<p>—Si on vous le demande, vous répondrez que
-vous n'en savez rien,» répliqua sa maîtresse, qui
-ne se trompait pas sur l'ironie sournoise de cette
-sollicitude.</p>
-
-<p>—«Madame n'a plus besoin de moi?</p>
-
-<p>—Si. Donnez-moi ma robe d'intérieur rose
-garnie d'application, puis vous allez m'installer
-sur la chaise longue.»</p>
-
-<p>Quand ce fut fait, et Lina posée dans son nid
-de coussins, les pieds couverts par un duvet voilé
-d'un linon brodé et rebrodé à larges volants:</p>
-
-<p>—«Maintenant, montrez-moi vos talons,»
-ordonna-t-elle à sa femme de chambre.</p>
-
-<p>Une fois seule, elle prit un porte-cartes glissé
-d'avance entre le siège et le dossier de la chaise
-longue, en tira un papier qui devait avoir été
-parcouru souvent, car il était froissé, cassé aux
-plis, bien que la nuance corail pâle en fût toute
-fraîche, et elle relut pour la centième fois la
-lettre suivante:</p>
-
-<div class="bq">
-<p class="i20">
-«<i>Mon ami</i>,<br />
-</p>
-
-<p>«<i>O mon ami de l'inoubliable soir d'Auteuil!</i></p>
-
-<p>«<i>Était-ce donc la dernière fois que je vous voyais?
-Ne sentirai-je plus sur mes yeux le poids si écrasant
-et si doux de votre regard? N'entendrai-je
-plus la musique enlaçante de votre voix!</i></p>
-
-<p>«<i>Que vous ai-je fait?</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span></p>
-
-<p>«<i>J'ai refusé de vous dire mon véritable nom, de
-vous introduire chez moi, chez mon mari, près de ma
-fille, sous un prétexte quelconque, facile à trouver,
-je le reconnais, avec la multitude des relations mondaines.
-A cette condition, vous m'auriez dit vous-même
-qui vous étiez, vous m'auriez appris de vous
-autre chose que ce nom d'Armand, si puissant déjà
-sur mon cœur...</i></p>
-
-<p>«<i>Croyez-vous donc que mon refus était irrévocable?
-N'avez-vous pas reçu mon dernier billet, qui
-vous disait l'affolement où me jette votre silence, et
-vous faisait prévoir ma soumission à votre volonté?
-Ah! doutez-vous de cette soumission?... Ne sentez-vous
-pas l'étrange empire que vous avez pris sur moi,
-en quelques rendez-vous, trop rares, trop courts?...</i></p>
-
-<p>«<i>Il me semble que vous avez aspiré ma vie entre
-vos lèvres... (Vos lèvres!...) et que je ne respirerai
-plus, tant que votre souffle ne dilatera pas cet air,
-qui est de plomb autour de moi.</i></p>
-
-<p>«<i>Est-ce de l'amour?... A peine... Vous m'avez
-demandé si peu de chose qui y ressemble. Votre désir
-semble s'attacher à la mondaine dans son milieu deviné,
-plus qu'à la femme dans l'incognito du mystère?</i></p>
-
-<p>«<i>Est-ce de la folie?... Hélas!... J'ai connu la
-folie de la souffrance. Et je suis si neuve à la folie
-du bonheur que je ne la reconnais pas.</i></p>
-
-<p>«<i>Mais ce bonheur?... Est-il déjà fini!... Et pour
-toujours!... Oh! non, ce n'est pas possible!... Rappelez-vous
-ce crépuscule près de la mare d'Auteuil?...</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span></p>
-
-<p><i>Les choses de rêve que vous m'avez dites... Vous
-étiez le guérisseur magique de mon âme blessée.
-J'avais le pressentiment d'une communion surhumaine,
-d'un lien pur et caché qui nous unirait à toujours,
-tandis que je regardais mourir la lumière
-parmi le calme des branches, et pleuvoir des roses
-mystiques sur l'étang immobile...</i></p>
-
-<p>«<i>Écrivez-moi, mon ami, où vous savez... où je
-vais tous les jours inutilement depuis une semaine.
-Dites-moi que je vais vous voir. Je ferai tout ce que
-vous voudrez.</i></p>
-
-<p>«<i>Ah! par pitié, ne te joue pas de moi!</i></p>
-
-<p>«<i>Je t'aime.</i></p>
-
-<p class="i60">
-«<span class="sc">Claire.</span>»<br />
-</p>
-</div>
-
-<p>A mesure que Lina de Cardeville avançait
-dans sa lecture, son visage se contractait de
-fureur, ses narines se gonflaient, des larmes rageuses,
-qu'elle écrasait d'un battement de cils,
-s'amassaient dans ses yeux. Quand elle eut fini,
-elle bouscula les coussins de sa chaise longue,
-puis, se tordant sur elle-même, elle les mordit
-jusqu'à mettre en lambeaux l'étoffe délicate du
-plus proche. Elle rugissait en même temps de
-sourdes injures, qu'eussent reconnues les galetas
-de l'Épée-de-Bois, dans son lointain quartier
-Mouffetard, plutôt que les lambris <i>modern-style</i>
-de son merveilleux cabinet de toilette.</p>
-
-<p>—«Et c'est une femme du monde!...» criait-elle
-tout haut. «La mondaine dans son milieu...»
-<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span>
-comme elle dit. J'te crois, espèce d'éhontée, que
-ton Armand (puisqu'il court les bonnes fortunes
-sous ce nom-là) en veut à tes relations plutôt
-qu'à ta personne. Elle doit être chouette, ta personne!...
-Ce qu'il s'en bat l'œil!... Mais voilà!...
-Monsieur ne songe plus qu'à se pavaner dans la
-belle société. C'est sa marotte depuis quelque
-temps. Il se ferait pendre pour être reçu dans
-un vrai salon. Il jouera la passion pour celle qui
-l'y introduira, et toutes les poupées qu'il verra
-là-dedans lui paraîtront des déesses. Ce que la
-bonne bête de Lina comptera peu alors!... Ce
-qu'on lui lâchera le coude!... Ah! non, ce n'est
-rien de le dire.»</p>
-
-<p>A ce moment, comme un léger coup tambourina
-contre une porte, la jeune femme interrompit
-son monologue pour hurler:</p>
-
-<p>—«Qu'on me fiche la paix!...»</p>
-
-<p>Malgré cette injonction, le battant s'entre-bâilla,
-et la femme de chambre, avançant la
-tête, prononça timidement:</p>
-
-<p>—«Madame... C'est monsieur le comte.»</p>
-
-<p>Lina lança plus fort:</p>
-
-<p>—«C'vieux noceur-là!...»</p>
-
-<p>Un signe effaré de la camériste l'avertit que le
-visiteur s'était insinué à sa suite et pouvait entendre.</p>
-
-<p>—«Eh bien quoi!... qu'est-ce qu'il me veut?»
-reprit la demi-mondaine sans baisser la voix,
-«Il vient admirer son œuvre. Je ne suis pas
-<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span>
-fâchée qu'il sache à quoi s'en tenir. J'en ai assez
-de la vie où il m'a lancée! Ah! ouiche!... C'est
-gai, une existence où on est esclave de son luxe
-et de ceux qui vous le donnent. On n'a pas le
-droit de pleurer d'une peine de cœur sans qu'il
-vous arrive du papier timbré. Parce que je n'ai
-pas le goût de faire risette à des imbéciles, depuis
-deux ou trois semaines, me voilà au bout de mon
-rouleau, et les créanciers s'amènent. Eh bien,
-qu'ils prennent tout, qu'ils vendent tout ici... Je
-m'en moque!... »</p>
-
-<p>Comme la femme de chambre, ennuyée, regardait
-en arrière, Lina baissa la voix pour demander:</p>
-
-<p>—«Il est encore là?»</p>
-
-<p>L'autre inclina la tête. Alors l'orage se déchaîna
-de nouveau:</p>
-
-<p>—«Oui... qu'il m'écoute tant qu'il voudra,
-le comte d'Ambarès. Il ne prendra pas ça pour
-une invite, car il est aussi panné que moi. Il a eu
-beau manigancer le mariage qui a fait le malheur
-de sa fille, il n'en est guère plus riche à
-c't'heure. Ah! les gentilshommes et les femmes
-du monde, ça méprise les créatures comme nous,
-et ça fait pire. Les uns trafiquent d'une pauvre
-innocente, les autres nous chipent nos amants.
-Ah! la, la, malheur!... Tout ça, c'est canaille et
-compagnie!...»</p>
-
-<p>La femme de chambre avait disparu, courant
-sans doute après le visiteur en déroute, puis, se
-<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span>
-précipitant à l'office avec le récit de l'aventure.
-Et Lina continuait ses invectives rageuses.</p>
-
-<p>Quand elle en eut l'âme soulagée et la gorge
-sèche, elle sonna pour se faire donner une drogue
-au bromure, qui devait l'endormir.</p>
-
-<p>—«Madame a tort de prendre ces saletés-là,»
-observa la camériste. «Ça démolirait un bœuf.
-Si Madame voyait la mine qu'elle a!</p>
-
-<p>—Mon miroir,» réclama madame de Cardeville.</p>
-
-<p>Elle dut constater que la domestique avait raison.
-La tension exaspérée des nerfs et l'abus des
-stupéfiants, changeaient cette physionomie, dont
-la beauté était essentiellement celle «du diable».
-Il fallait la santé, la fraîcheur, et surtout la gaieté,
-à ces traits vulgaires et piquants, dont le charme
-n'avait rien d'idéal ni d'éthéré. Le pétillement
-des yeux, la blague de la voix, le piment rouge
-des lèvres, l'éclat du rire aux dents superbes,
-voilà ce qui, joint à la souplesse provocante d'une
-taille cambrée sur des hanches onduleuses, valait
-à la courtisane un succès bien professionnel.
-Aujourd'hui, tout cela s'effaçait sous le voile
-plombé de l'humeur noire, dans la fatigue des
-paupières meurtries, et la pâleur de la bouche
-crispée d'amertume.</p>
-
-<p>—«Madame a bien tort de se faire de la bile
-pour un homme,» dit la femme de chambre.
-«D'ailleurs, monsieur Miguel est fou de Madame.
-Il n'est pas près de se séparer d'elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span></p>
-
-<p>—Voilà huit jours qu'il n'a pas mis les pieds
-ici.</p>
-
-<p>—Madame lui a fait une telle scène la dernière
-fois.</p>
-
-<p>—Ce n'est pas moi qui lui en ai fait une, c'est
-lui qui m'a presque battue pour avoir ce papier...</p>
-
-<p>—Oui,» reprit la camériste avec un sourire
-vicieux et sournois, «la lettre qui est tombée
-d'une poche quand je brossais les effets de
-Monsieur. J'ai eu bien tort de la remettre à
-Madame.</p>
-
-<p>—Non, tu n'as pas eu tort. Ce qu'il est furieux
-de me la savoir entre les mains!...</p>
-
-<p>—A quoi ça avance-t-il Madame de le rendre
-furieux?</p>
-
-<p>—A me payer sa tête, tiens!... Puisqu'il se paie
-si bien la mienne.</p>
-
-<p>—Madame n'emploie peut-être pas le bon
-moyen. On ne prend pas les mouches avec du
-vinaigre, ni les amoureux avec des coups d'épingle.</p>
-
-<p>—C'est bon. Vous m'ennuyez. Allez voir dans
-la lingerie si j'y suis, et ne revenez pas me le
-dire.»</p>
-
-<p>La fille s'éloigna, et, quand elle fut de l'autre
-côté de la porte: «Oh! oh! ça commence à sentir
-mauvais dans cette boîte, avec une femme aussi
-dinde! Elle renvoie les amis sérieux à cause de
-son beau Miguel. Si elle se figure qu'elle le gardera
-quand il la verra dans la dèche!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span></p>
-
-<p>Le soir, comme M<sup>me</sup> de Cardeville allait s'asseoir
-à son dîner solitaire, sans appétit, la tête
-lourde d'un mauvais sommeil, la bouche pâteuse
-de drogues à l'opium, quelqu'un entra sans façon
-dans la salle à manger. Elle jeta un cri de joie:</p>
-
-<p>—«Miguel!...»</p>
-
-<p>L'ami de cœur s'avançait, beau ténébreux,
-dont l'expression assombrie, dure, ne faisait que
-rehausser, pour Lina, son irrésistible prestige:
-ardente pâleur, noir lustré de la moustache et
-des cheveux, noir velouté des prunelles, finesse
-aristocratique des traits, élégance de la tournure.</p>
-
-<p>Brutalement, sans lui souhaiter le bonsoir, il
-dit:</p>
-
-<p>—«Eh bien, as-tu réfléchi? Es-tu décidée à
-me rendre cette lettre?»</p>
-
-<p>Lina eut une révolte.</p>
-
-<p>—«Ah! ah!... C'est pour ça que tu viens?</p>
-
-<p>—Pas pour autre chose.</p>
-
-<p>—Elle te tient déjà tant que ça, cette femme?
-Tu as tant de souci de sa réputation?</p>
-
-<p>—C'est mon devoir de galant homme.»</p>
-
-<p>La cocotte partit d'un éclat de rire. Mais Miguel
-Almado s'avança vers elle d'un air si menaçant,
-qu'elle se tut. Alors la réaction se fit. Elle
-fondit en larmes.</p>
-
-<p>—«Tu ne m'aimes plus. C'est fini!... Tu ne
-m'aimes plus.»</p>
-
-<p>Il dit froidement:</p>
-
-<p>—«Tu es en train de gâcher ta situation à
-<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span>
-cause de moi. Je ne serais qu'un égoïste si je te
-laissais faire.</p>
-
-<p>—Oh! c'est donc possible?... Tu veux me
-quitter?»</p>
-
-<p>Miguel garda le silence.</p>
-
-<p>—«Mais... ma situation, je ne la gâcherais pas
-si tu étais gentil comme avant. C'est parce que
-tu changes, parce que tu me fais trop souffrir,
-que je m'en prends aux autres et que j'envoie
-tout promener.</p>
-
-<p>—Je ne puis pourtant pas être éternellement
-amoureux comme au premier jour.</p>
-
-<p>—Ce n'est pas ce que je te demande. Mais tu
-ne viens plus me voir... Tu me trompes... Tu
-intrigues avec les femmes du monde. Oh! je le
-vois bien, c'est toute ta vie que tu veux transformer.
-Tu veux rompre avec ton passé, faire peau
-neuve...»</p>
-
-<p>Devant cette intuition si juste, l'aventurier ne
-put s'empêcher de sourire bizarrement.</p>
-
-<p>Désespérée d'avoir vu trop clair, de n'être pas
-contredite, Lina poursuivit:</p>
-
-<p>—«Je te gêne à cause de ce que je sais, de ce
-que j'ai vu. Comme si cela ne m'avait pas—et
-c'est horrible à dire,—attachée à toi davantage,
-de penser que, par jalousie de moi, tu pouvais...»</p>
-
-<p>Elle n'acheva pas. Son amant s'était jeté sur
-elle, et lui fermait la bouche, en lui écrasant,
-d'une main féroce, les lèvres contre les dents.
-<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span>
-Quand il la lâcha, la pitoyable amoureuse cracha
-une injure avec des gouttelettes de sang. Puis
-elle se leva, quitta la salle à manger, et se retira
-dans sa chambre.</p>
-
-<p>Les domestiques, à l'arrivée de Monsieur, se
-doutant que l'explication serait vive, avaient
-suspendu le service. Almado sonna, réclama la
-suite du dîner et mangea tranquillement. Ensuite,
-il se rendit dans le boudoir, où Lina tendait
-une oreille anxieuse, craignant qu'il ne vînt
-pas la rejoindre, mais quittât la maison pour
-toujours.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle l'entendit, pelotonnée de nouveau
-sur sa chaise longue, elle enfouit son visage dans
-les coussins et laissa les sanglots la secouer. Car
-elle espérait ainsi l'attendrir.</p>
-
-<p>—«Tu aurais dû,» fit-il d'une voix sourde,
-«ouvrir tout à l'heure la porte contre laquelle
-tes larbins collaient leurs oreilles, pour leur faire
-mieux entendre ce que tu disais. Tu veux donc
-me faire aller au bagne?... ou pire? C'est pour le
-coup que tu ne me verrais plus tous les jours.»</p>
-
-<p>Un visage ruisselant et congestionné émergea
-des linons suaves:</p>
-
-<p>—«Mais Miguel, je n'aurais jamais prononcé
-la chose. J'allais finir la phrase autrement.</p>
-
-<p>—Tu es folle, tiens!...» déclara-t-il.</p>
-
-<p>Pourtant une détente amollissait l'âpreté de sa
-voix. Il allait essayer d'une autre tactique. S'agenouillant
-sur le tapis, à côté de la tête bouleversée
-<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span>
-et peu séduisante, pour le moment, de sa
-maîtresse, il commença quelques cajoleries.</p>
-
-<p>—«Si tu n'étais pas si maladroite, ma pauvre
-Liline, tu m'aurais rendu cette lettre depuis huit
-jours. Je ne t'aurais pas tenu rigueur, et nous ne
-serions pas arrivés à ces sottes querelles.</p>
-
-<p>Il mettait tant de naturel à dire: «Je ne t'aurais
-pas tenu rigueur», qu'elle ne s'avisa pas que
-les premiers torts venaient de lui, de la jalousie
-enragée dont il lui avait donné cause. Elle fondit
-devant sa magnanimité, prometteuse d'une réconciliation
-immédiate.</p>
-
-<p>—«Mais je te l'aurais déjà rendue, la lettre, si
-tu m'avais juré que tu n'aimes pas cette femme.</p>
-
-<p>—Ah! Dieu, non. Je ne l'aime pas. Je te le
-jure!</p>
-
-<p>—Pourquoi m'as-tu poussée à bout, au lieu
-de me dire cela tout de suite?</p>
-
-<p>—Parce que tu commences toujours par
-m'exaspérer.</p>
-
-<p>—Si je te rends la lettre, tu ne t'en iras pas?
-Tu resteras près de moi.</p>
-
-<p>—Certainement.</p>
-
-<p>—Jusqu'à demain?</p>
-
-<p>—Tant que tu voudras.»</p>
-
-<p>Le bout de papier sortit de dessous les coussins.
-Il fut rapidement dans la poche d'Almado.</p>
-
-<p>A peine la maîtresse domptée, étourdie de
-chagrin, puis grisée de caresses, eut-elle cédé en
-se figurant obtenir une victoire, que sa nature
-<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span>
-élastique rebondit à la gaieté la plus exubérante.
-Elle sauta sur ses pieds, dansa, battit des mains,
-se réjouit en termes extravagants de tenir son
-Miguel jusqu'au lendemain, comme si la nuit ne
-devait jamais finir.</p>
-
-<p>Finirait-elle, cette nuit-là, pour la pauvre
-fille?... Qui sait?... Cigale imprudente, qui chantait
-et stridulait dans l'ornière du mauvais chemin,
-sans entendre grincer, pour l'écraser dans
-l'ombre, les lourdes roues de la destinée.</p>
-
-<p>—«Figure-toi, Mimi,» disait-elle, «voilà que
-j'ai faim, maintenant! Tu m'as empêchée de
-dîner, vilain! Mais ça m'ennuie de retourner à
-table. On va faire apporter ici quelque chose de
-bon. Qu'en dis-tu? Du poulet froid, des gâteaux,
-du champagne. Je vais envoyer acheter un pâté,
-là, tout près. Il y a une spécialité épatante!»</p>
-
-<p>Le souper fut vite organisé. La femme de
-chambre et le domestique apportèrent une petite
-table volante toute servie.</p>
-
-<p>—«Vous n'avez rien oublié?» dit Lina en parcourant
-d'un coup d'œil les deux couverts, les
-friandises, le champagne dans le seau à glace.—«Non?...
-Eh bien, c'est bon. Je vous donne
-campos. Remontez dans vos chambres, ou allez au
-diable! Je ne veux plus vous entendre tourner
-dans l'appartement, ni avoir vos oreilles au trou
-de la serrure. Bonsoir!»</p>
-
-<p>Comme ils s'empressaient de déguerpir, elle
-les rappela.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span></p>
-
-<p>—«Fermez bien les portes, au moins. Je n'ai
-pas envie d'être cambriolée cette nuit.»</p>
-
-<p>Quelques heures plus tard, le silence le plus
-absolu régnait dans l'appartement de la demi-mondaine.
-Almado et elle se reposaient de leur
-orageuse soirée. Et ce n'était pas un repos sans
-cauchemars vagues ni sursauts nerveux, car leur
-tendresse, succédant aux reproches et à la violence,
-avait été trouble, fiévreuse, secrètement
-amère.</p>
-
-<p>Lina de Cardeville s'éveilla. Ses yeux s'enfoncèrent
-dans la pénombre de la chambre. L'ameublement
-luxueux, plus lourd, moins fanfreluché
-que dans le cabinet de toilette, chatoyait en
-teintes douces dans une lumière assourdie. Toute
-la nuit l'électricité brûlait en veilleuse, tamisée
-par les gros pétales translucides d'une fabuleuse
-fleur de verre, à la rosace du plafond.</p>
-
-<p>Celle qui jouissait de ces raffinements, qui
-promenait ses regards parmi ces choses coûteuses,
-se représenta tout à coup une misérable
-demeure dans la cour de l'Épée-de-Bois. C'étaient
-deux chambres au rez-de-chaussée d'une chancelante
-bicoque. Quatre femmes y vivaient: sa
-grand'mère, sa mère, ses deux sœurs. Le logis ne
-contenait que bien juste les objets indispensables,
-car le moindre signe d'aisance attirait la
-convoitise du père, vieil ouvrier noceur, qui, de
-par son droit de maître légal, raflait aussitôt ce
-qui pouvait se vendre et se boire. Mais, si toute
-<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span>
-beauté extérieure était absente de ce pauvre
-asile, la beauté des âmes y fleurissait, sublime.
-C'était la résignation et la patience laborieuse
-de l'aïeule qui, après s'être rendue aussi utile
-qu'elle le pouvait dans la famille, trouvait le
-temps de tricoter des bas pour les petits miséreux
-de la cité. C'était la vaillance de la mère, se
-rendant chaque jour à un lointain labeur maigrement
-rétribué. C'était la gaieté méritoire de la
-sœur infirme, fauvette chanteuse, dont les roulades
-mettaient de la joie au cœur du rude voisinage,
-tandis que ses doigts agiles exerçaient
-un ingrat et fastidieux travail. C'était la vertu
-douloureuse de l'autre sœur, prête à écraser en
-elle-même son chaste amour plutôt que de faillir
-ou de mettre en lutte avec un père inexorable
-celui qu'elle aimait. Avec quelle vivacité, en ce
-moment, ces quatre figures, dans leur humble
-décor, surgissaient devant la vision intérieure de
-Lina!</p>
-
-<p>Lina?... Est-ce là le nom qu'elle entendait
-sortir de leurs lèvres? Lina de Cardeville?... Les
-honnêtes créatures prononçaient-elles jamais ces
-syllabes effrontées, dont elles devaient rougir?
-Non... Mélina... La fraîche appellation de son
-enfance... C'est ce nom-là qui lui tintait aux
-oreilles.</p>
-
-<p>Une autre bouche le prononçait aussi. Sa
-jeune maîtresse affectueuse, cette Régine si
-haute, si pure, qui l'aimait... Celle-là aussi élevait
-<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span>
-la voix dans la nuit et l'appelait avec bonté:
-«Mélina!»</p>
-
-<p>Une émotion inconnue étreignit la pécheresse.
-Trop d'abominations se mêlaient depuis
-quelque temps au luxe et au plaisir pour lesquels
-elle avait abandonné, piétiné ces êtres et ces
-choses. Son amour recouvré n'étouffait pas la
-nostalgie qui s'emparait d'elle. Tout à l'heure,
-dans l'affolement de la jalousie, elle ne pensait
-qu'à reconquérir l'être qui la tenait par des liens
-honteux et terribles. Mais maintenant qu'il sommeillait
-à ses côtés, des frayeurs et des hantises
-montaient pour elle de ce sommeil, de cette
-belle tête brune et séduisante, de ce visage
-que jadis, en une nuit d'horreur, elle avait vu
-taché de sang.</p>
-
-<p>Une angoisse indescriptible, une sensation
-d'isolement presque terrifiante saisirent la malheureuse.
-Qui avait-elle désormais au monde
-pour s'inquiéter d'elle? A qui pouvait-elle dévoiler
-la misère de sa pauvre âme puérile, fragile,
-mais parfois secouée d'épouvantes obscures, de
-remords confus et déchirants?... Celui qui dormait
-là, dans ce lit, n'avait jamais partagé avec
-elle l'intimité d'un sentiment. La passion les avait
-unis passagèrement, dans l'ignorance l'un de
-l'autre. Qui était-il au juste, ce Miguel Almado?
-Elle ne savait rien de lui, rien... sinon l'action
-effroyable qu'elle lui avait vu commettre, là-bas,
-dans le train de Marseille. Quel souvenir!... Et il
-<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span>
-ne l'aimait plus... Elle le sentait bien, malgré la
-réconciliation de ce soir. Pourtant il représentait
-tout pour elle. En dehors de lui, c'était l'aridité
-atroce d'une existence de courtisane: le méprisant
-caprice de ceux qui la payaient, la haine
-sournoise des serviteurs, la rosserie des camarades
-envieuses.</p>
-
-<p>Jamais la dévoyée n'avait eu ainsi dans la
-bouche le goût de cendre et de fiel de ses tristes
-succès. Un si intolérable malaise lui oppressa le
-cœur, qu'elle se laissa glisser hors des draps
-jusque sur le tapis, où elle s'agenouilla. Ses
-lèvres s'agitaient comme pour prier. Cependant
-elle n'osait pas. Ne serait-ce pas un sacrilège de
-répéter dans la détresse de son infamie les saintes
-formules qui la consolaient durant sa pauvre et
-pure enfance?</p>
-
-<p>Tout à coup, Lina interrompit sa craintive
-oraison. Elle venait d'apercevoir sur le sol, tout
-près d'elle, un objet dont la vue la figea, béante.
-C'était une manière de très petit sac en peau suspendu
-à un cordon, et que Miguel portait constamment
-à son cou, comme un scapulaire.</p>
-
-<p>Elle savait que cette pochette contenait un médaillon,
-et que son amant attachait à ce bibelot
-une valeur extraordinaire, y associait des idées
-superstitieuses. C'était un fétiche pour Miguel.
-Jamais il ne s'en était séparé, fût-ce une seconde.
-A tous les instants décisifs, et surtout quand il
-jouait, il y portait la main par un geste d'imploration
-<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span>
-et d'hommage à sa vertu magique. Toujours
-il avait formellement refusé de montrer à
-Lina ce que contenait le médaillon. Il lui avait défendu,
-non seulement d'en ouvrir l'enveloppe,
-mais de s'en occuper et même de lui en parler. Il
-entrait dans des colères si redoutables quand
-elle essayait de désobéir, que, depuis longtemps,
-elle ne se permettrait plus la moindre allusion
-au mystérieux talisman. Quant à y toucher pendant
-que Miguel dormait, elle n'y pouvait songer.
-Une ou deux tentatives lui avaient démontré
-qu'il possédait sur ce point un sens particulier.
-Dans le plus profond sommeil, alors que des
-bruits éclatants ne l'auraient pas réveillé, la
-moindre approche menaçant la précieuse amulette
-le dressait en sursaut. Et alors c'était une
-défensive farouche, une réaction instinctive si
-brutale, qu'une fois il renversa Lina d'un coup
-de poing avant même de savoir ce qu'il faisait.
-Elle ne s'y était plus risquée. Mais sa curiosité
-s'en était accrue. Chez elle, le désir de savoir ce
-qu'il y avait dans le petit sac de peau devenait si
-maladif, qu'elle pâlissait à le voir brusquement,
-et se détournait pour ne pas irriter Miguel par
-une pensée qui eût jailli malgré elle de ses yeux.
-Voilà pourquoi l'apparition de cet objet bizarre,
-et là où elle ne s'attendait guère à le rencontrer,
-stupéfiait Lina. Évidemment le cordon s'était
-dénoué ou cassé, le fétiche avait glissé du cou
-d'Almado sans qu'il s'en avisât. Jamais pareille
-<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span>
-occasion ne s'offrirait de connaître enfin la chose
-fatidique.</p>
-
-<p>Avant de s'en saisir, Lina se souleva un peu
-pour s'assurer que Miguel dormait toujours. Le
-jeune homme n'avait pas changé d'attitude.
-D'ailleurs, il était de l'autre côté, et dans l'impossibilité
-de voir ce qu'elle faisait sans une évolution
-qui la mettrait sur ses gardes. Si elle l'entendait
-remuer, elle lancerait vivement la pochette
-sous le lit.</p>
-
-<p>Maintenant elle la tenait entre ses doigts, elle
-se tournait pour obtenir toute la lumière possible.
-La clarté, bien que très adoucie, était suffisante.
-Un petit fermoir joua aisément. De la
-menue enveloppe, Lina retira ce qu'elle s'attendait
-à trouver: un médaillon. Mais, avant même
-qu'elle se fût inquiétée de l'image féminine
-enchâssée dans l'or, un détail la bouleversa soudainement
-d'horreur. Du médaillon pendait un
-bout de chaîne cassée, et ce fragment était identique
-à celui que mit naguère sous ses yeux le
-lieutenant d'Ambarès.</p>
-
-<p>Ce que Hugues lui avait dit alors, les circonstances
-de leur conversation, la promesse
-qu'elle lui avait faite, tout était resté dans sa
-mémoire en traits indélébiles...—Tout—et
-surtout le dessin des curieux chaînons. D'ailleurs
-cette brisure même accentuait la similitude
-redoutable. Point ne fut besoin de réflexions,
-d'examen plus attentif, pour convaincre la jeune
-<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span>
-femme. Au premier regard, la persuasion venait
-d'entrer en elle comme une flèche. Et quelle persuasion!...
-Hugues d'Ambarès lui avait déclaré:
-«Celui qui détient l'autre morceau de cette
-chaîne est l'assassin du marquis de Malboise.»
-Accusation effrayante!... Crime fameux entre les
-crimes, et dont le mystère inquiétait encore le
-monde. Ténèbres sanglantes où se débattait toujours
-celle qui, pour Lina, était sacrée entre
-toutes, la noble Régine, la providence de sa
-famille, la protectrice de son adolescence.</p>
-
-<p>Qu'était-ce, auprès d'un tel drame, que l'acte
-violent et rapide accompli par Almado dans le
-train de Marseille? Un mauvais coup, donné
-dans un éblouissement de fureur jalouse, donné
-pour l'amour d'elle,—du moins elle le croyait,—et
-qu'elle pouvait presque oublier comme un
-songe sinistre, tant il s'était vite englouti, fait
-divers insignifiant, parmi le tourbillon des événements
-en marche. Qui s'était intéressé à ce
-cadavre d'un être taré, suspect, victime de son
-vil métier, et presque méconnaissable, quand les
-flots de l'Argens l'avaient soulevé, longtemps
-après l'assassinat, hors de leurs sables recéleurs?
-Oscar Lauriol, d'après l'instruction sommaire
-qui suivit, n'aurait même pas été assassiné. Son
-corps ne portait aucune trace de violence. La
-contusion de la tempe, à peine distincte encore,
-venait peut-être du choc contre quelque pierre.
-Qu'il fût tombé d'un train, personne ne l'imagina.
-<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span>
-Comment reconstituer la vérité? Suicide?...
-Accident?... Vengeance?... Qu'importait? Qui
-pouvait se préoccuper d'un si piètre sire, et de sa
-fin, digne de lui?</p>
-
-<p>Lina de Cardeville n'aurait pas été femme, ni
-surtout femme amoureuse, si elle n'avait pas,
-dans une telle indifférence ambiante, laissé
-s'éteindre en elle jusqu'au sens réel de l'horrible
-souvenir. Mais cette nuit, à cette minute, il ressuscitait
-pour multiplier l'effarement sans nom
-qui la pétrifiait. Miguel... le meurtrier du marquis
-de Malboise!... Était-ce possible?... Il aurait
-commis ce crime, qui, pour Lina, valait cent
-crimes, dans son horreur prestigieuse et les fatalités
-qui s'y enchaînaient!...</p>
-
-<p>Abasourdie par une si terrifiante évidence, la
-malheureuse fille restait prostrée sur le tapis,
-gardant toujours entre ses doigts le médaillon et
-le débris de chaîne, qu'elle contemplait avec des
-yeux hagards.</p>
-
-<p>Quelque chose de sa tragique stupeur flotta-t-il
-peu à peu dans la chambre calme, entre les
-soyeuses tentures, parmi les reflets sourds, et
-vint-il effleurer le sommeil d'Almado? Celui-ci,
-tout à coup, sans raison perceptible, s'éveilla.
-Surpris de ne pas retrouver Lina à son côté, il se
-dressa légèrement, crut l'apercevoir, et, se coulant
-sur le lit, se trouva juste au-dessus d'elle. Levant
-la tête, elle rencontra son regard si brusquement
-qu'elle jeta un cri. Paralysée d'émotion, elle ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span>
-songea même pas à dissimuler ce qu'elle tenait.
-D'ailleurs c'était trop tard. Miguel avait vu... Pis
-encore... Il jugeait, à l'égarement de Lina, l'effet
-produit par sa découverte. Pourtant le rugissement
-de fureur qui lui déchira la gorge exprimait
-autre chose qu'une inquiétude, encore
-confuse. Bondissant sur la jeune femme, il lui
-arracha le fétiche. Puis il hurla la plus basse
-injure, qu'aussitôt expliqua cette phrase:</p>
-
-<p>—«Comment oses-tu toucher au portrait
-de ma mère?...»</p>
-
-<p>Dans son étrange indignation, il était sincère,
-ce bandit. Un seul sentiment représentait en lui
-les délicatesses d'origine, le petit coin d'âme
-resté sain, malgré les contacts rudes ou fangeux
-d'une existence abominable. C'était un culte
-farouche, presque superstitieux, pour la mémoire
-de sa mère, de cette infortunée Armande de
-Solgrès, martyrisée pour l'avoir mis au monde
-et morte de l'avoir tant aimé. La noblesse de
-cette mère le remplissait d'orgueil. Sa tragique
-destinée concentrait les facultés d'amour et de
-pitié qu'il possédait comme tout être humain,
-car même le plus féroce n'en est jamais absolument
-dénué.</p>
-
-<p>«Je l'ai vengée,» se disait-il.</p>
-
-<p>Et par ce fait, dont il ne voulait pas approfondir
-les causes moins pures, il s'absolvait des
-actions les plus atroces.</p>
-
-<p>En ce moment, une ivresse de fureur l'animait
-<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span>
-contre sa maîtresse. Il croyait qu'elle avait eu
-l'audace de prendre à son cou le médaillon pendant
-qu'il dormait. Hors de lui, il levait le bras
-pour la frapper. Mais il la vit reculer à genoux
-sur le tapis, avec une expression si différente de
-la simple frayeur, que, troublé, il suspendit son
-geste.</p>
-
-<p>—«Qu'as-tu à me regarder comme ça?...»</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas, se releva lentement, et,
-sans le quitter du regard, se glissa vers la porte
-dans un élan de fuite. Il la saisit au poignet.
-Mais, à son contact, une espèce de convulsion la
-secoua, comme d'une répulsion épouvantée.</p>
-
-<p>—«Es-tu folle?... Veux-tu répondre?... Où
-vas-tu?...»</p>
-
-<p>Elle trembla, balbutia des mots indistincts.
-Puis, comme avec un soupçon grandissant, une
-volonté terrible, il la maintenait, la traînait en
-arrière, lui enjoignait de parler, elle sentit son
-être puéril se dissoudre sous la flamme des yeux
-magnétiques, de l'esprit dominateur. Comment
-lui cacher ce qu'il allait lire en elle, infailliblement?
-Quel subterfuge déjouerait tant de résolution
-frénétique? Elle fut comme un étourneau
-dans les serres d'un aigle, palpitante, médusée,
-incapable d'une résistance morale ou matérielle.
-Des gémissements lui échappèrent, avec lesquels
-s'évadait la vérité trop écrasante, dont il fallait
-se soulager coûte que coûte.</p>
-
-<p>—«Mon Dieu! pourquoi ai-je voulu le
-<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span>
-voir?... Ah! je suis punie, va!... Je t'aimais... Tu
-étais le seul être qui m'empêchât de crever de
-dégoût dans cette sale vie!... Fais-moi ce que
-tu veux. Tiens, tue-moi aussi... J'en ai assez!</p>
-
-<p>—Assez de quoi?...» disait-il en lui broyant
-les bras.</p>
-
-<p>—«De toutes ces abominations!... Et cette
-chaîne!... Tu ne sais donc pas que c'est une
-preuve?... On a gardé l'autre morceau... Ah!
-malheur!... C'est toi que j'avertis à présent...
-Après avoir juré à l'autre... Je deviens folle, je
-ne sais plus ce qu'il faut dire, ou faire?... Mais
-tue-moi donc, Miguel... J'ai peur de trop
-t'aimer, d'être lâche... C'est l'enfer qui s'en
-mêle... Pense donc que j'étais là-bas, à Solgrès,
-près de mademoiselle Régine, le soir où tu...»
-Elle frissonna, se reprit: «Le soir où l'on a tiré
-sur le marquis de Malboise...»</p>
-
-<p>Un horrible silence se fit.</p>
-
-<p>Maintenant Lina défaillait sous les prunelles
-sauvages qu'Almado lui enfonçait jusqu'à l'âme.
-Il l'avait poussée contre le lit, et la tenait là,
-demi renversée, prise à l'étau de ses mains barbares,
-qui lui serraient les bras toujours plus fort,
-et rapprochant d'elle un visage dévasté de haine.</p>
-
-<p>—«Misérable fille!» gronda-t-il enfin d'une
-voix basse et furieuse. «On te payait sans doute
-pour m'espionner...</p>
-
-<p>—Non!... non!...</p>
-
-<p>—Comme l'autre là-bas... tu sais... ton
-<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span>
-galant de Monte-Carlo... Vous vous entendiez!...</p>
-
-<p>—Miguel!... Pas cela... Oh! non... Mais c'est
-affreux!...</p>
-
-<p>—Tu sais où il est, n'est-ce pas?... le mouchard...»</p>
-
-<p>Peut-être ne voulait-il encore qu'intimider la
-malheureuse... Et aussi satisfaire, en la bouleversant
-d'effroi, une rancune enragée. Mais le
-châtiment dépassa les forces de la victime.
-Quand elle entendit l'allusion monstrueuse, elle
-ne douta pas que l'acte ne suivît immédiatement
-la tacite menace, et que Miguel ne fût prêt à
-la supprimer comme il avait supprimé Lauriol.
-Le souvenir s'évoqua, sinistre, rendant l'appréhension
-plus insoutenable. Ce fut d'une si vertigineuse
-angoisse, que le peu de forces resté à
-Lina y sombra. Elle s'évanouit. Almado la sentit
-s'effondrer sous ses mains, comme une chose
-inerte. Elle s'abattit sur le lit, et en aurait glissé,
-si, d'un mouvement instinctif, il n'eût soulevé
-les jambes, de sorte qu'elle s'y trouva étendue.</p>
-
-<p>L'homme la contempla. Elle avait l'air d'une
-morte.</p>
-
-<p>Il se pencha sur ce visage qu'il avait aimé, et
-qu'il exécrait. Il regarda les lèvres, ces lèvres
-dangereuses d'où s'exhalaient au hasard toutes
-les extravagances de la vanité, de la sentimentalité,
-des scrupules et des hardiesses les plus
-imprévus, les plus contradictoires. Comment
-espérer qu'elles ne livreraient pas le secret terrible?
-<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span>
-Savait-on de quelle fidélité ou de quelle
-traîtrise, de quelle prudence ou de quelle folie,
-était capable la faible et instinctive créature? S'il
-s'assurait de son éternel silence, qui le saurait?
-Il n'était Almado que pour elle, et pour les comparses
-de leur vie galante, de ces gens qui
-n'aiment guère à éclairer la justice. Un plan
-rapide se dessina dans sa tête. La simulation
-d'un cambriolage, qui pouvait s'être produit
-après son départ, car il ne passait presque jamais
-la nuit. Puis la fuite facile, la cachette sûre...
-Ensuite un asile tout préparé par le destin, où
-l'attendait un dévouement aveugle, prêt à le
-seconder passivement, où il trouverait un autre
-nom, une autre peau, pour ainsi dire, dans laquelle
-il s'insinuerait d'une minute à l'autre.</p>
-
-<p>Almado jeta un coup d'œil autour de lui.</p>
-
-<p>Un tiroir de chiffonnier restait ouvert. Des
-écrins bâillaient. Des reflets de pierreries chatoyaient
-dans la pénombre. Pour qu'on crût à
-une intrusion de cambrioleurs, il faudrait emporter
-tout cela. La convoitise qu'il se dissimulait
-à lui-même s'ajouta, renfort hideux, au tumulte
-des passions meurtrières...</p>
-
-<p>Tuer n'était plus, pour ce hors-la-loi, l'acte
-effroyable devant lequel la chair et le sang reculent.
-N'avait-il pas détruit plusieurs existences
-humaines sans qu'aucunes représailles sociales
-ou divines l'eussent atteint? N'avait-il pas vu
-jadis avec quelle facilité un des grands de ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span>
-monde anéantissait sa vie d'enfant? Sa perversité,
-accrue à chaque crime, ne balança guère
-devant celui-là. L'évanouissement de Lina, cette
-mort apparente, le suggestionnait, annihilait
-toute hésitation de pitié. Elle ne l'implorerait
-pas, n'appellerait pas, ne souffrirait pas.</p>
-
-<p>Miguel eut un bon souple et foudroyant de
-fauve. Avec une précision et une force infaillibles,
-ses deux mains saisirent le cou nu de la jeune
-femme, ses deux pouces s'enfoncèrent dans la
-peau délicate.</p>
-
-<p>Il y eut un râle étouffé, une secousse convulsive
-du corps, une contraction effrayante du
-visage. Les yeux s'ouvrirent et se révulsèrent,
-mais sans rien voir. La lutte de la vie contre la
-mort fut courte et inconsciente, grâce à la prodigieuse
-énergie du meurtrier, qui ne laissa pas sa
-proie reprendre un seul instant le souffle. Lina
-expira sans savoir comment elle mourait, après
-avoir passé sur cette terre sans trop savoir comment
-elle y vivait. Frivole créature, broyée par
-une force incompréhensible, papillon qu'un enfant
-écrase sur la pierre dorée de soleil où palpitaient
-ses ailes.</p>
-
-<p>Quand il fut certain qu'elle ne se réveillerait
-plus, Almado regarda l'heure. La petite aiguille
-avait à peine dépassé minuit. C'était le moment,
-où, d'habitude, il quittait Lina lorsqu'il passait la
-soirée avec elle. N'étant que l'ami de cœur, il
-observait la discrétion de son triste rôle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span></p>
-
-<p>Aucun domestique ne couchait dans l'appartement.
-Une sonnerie électrique placée près du
-lit de Madame appelait la femme de chambre
-quand c'était nécessaire. On s'expliquerait pourquoi
-la malheureuse n'avait pas eu recours à
-cette sonnerie, par la constatation qu'elle avait
-été surprise et étranglée pendant son sommeil.</p>
-
-<p>Miguel se garda bien de changer la position
-du corps. Il s'habilla en toute hâte, s'empara de
-tous les bijoux de prix, ouvrit les armoires, les
-tiroirs, bouleversa leur contenu, puis, armé d'un
-outil qu'il trouva dans la cuisine et qu'il y replaça
-ensuite, il arracha en partie la serrure de la porte
-extérieure. Ramenant cette porte tout contre,
-afin qu'elle ne parût pas ouverte, il descendit
-l'escalier, demanda ostensiblement le cordon en
-criant le nom de M<sup>me</sup> de Cardeville, comme il le
-faisait d'ordinaire, et même eut soin de frapper
-contre le vitrage de la loge trois petits coups,
-qui le faisaient reconnaître quand on ne lui ouvrait
-pas tout de suite.</p>
-
-<p>Puis il s'en alla sur le trottoir sec, d'un pas vif,
-tandis que là-haut scintillaient les impassibles
-étoiles.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>DOUBLE MASQUE</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_c.jpg" alt="Lettre C." />
-</div>
-<p class="drop-cap">Comme Régine de Malboise l'avait expliqué
-à son cousin Hugues, l'admirable
-domaine de Solgrès était devenu la
-propriété de ses amis les pauvres. La jeune marquise
-l'avait consacré à une fondation perpétuelle,
-dont les frais d'entretien étaient couverts
-par une rente considérable. Les trois quarts de la
-fortune laissée par son mari—dont elle avait
-accepté le nom contre son gré, et dont la mort
-tragique l'opprimait de son mystère, tout en la
-libérant,—constituaient les revenus du sanatorium
-populaire de Solgrès. L'autre quart était
-consacré au Patronage de l'Épée-de-Bois, transformé
-en Cercle Fraternel, et installé dans une
-belle construction neuve. Ceux qui le fréquentaient,
-<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span>
-enfants et adultes, savaient bien que si
-M<sup>me</sup> de Malboise les décourageait d'espérer l'aumône,
-qui humilie, elle avait toutes sortes d'ingénieux
-moyens pour les préserver des privations.
-Il y avait des primes et des prix pour les travailleurs,
-pour ceux qui formaient des ligues anti-alcooliques
-et amenaient des recrues. Puis,
-c'étaient les caisses de mutualité ou de retraites,
-que la marquise subventionnait largement, un
-salaire maternel alloué aux mères qui nourrissaient
-elles-mêmes leurs enfants, vingt systèmes
-divers pour faire tomber l'argent du riche dans
-l'escarcelle du pauvre, tout en obtenant de
-celui-ci quelque effort d'amélioration, d'assainissement
-moral ou matériel. Inutile d'ajouter
-que dans les cas où le secours immédiat et
-direct s'imposait à son ardente charité, Régine
-de Malboise ouvrait une main généreuse.</p>
-
-<p>Le succès de son œuvre dans le quartier Mouffetard
-y promenait le miracle. L'espoir, la joie,
-le courage, soufflaient sur ce coin de misère, surtout
-depuis qu'on avait, au delà des rues sombres,
-la perspective enchantée de Solgrès, l'asile de
-fraîcheur, de repos, de splendeur verdoyante, où
-la faiblesse, la vieillesse, la maladie, devenaient
-presque des privilèges, puisqu'elles y donnaient
-droit de seigneurie.</p>
-
-<p>Denise d'Occana était la régente de ce paradis
-dolent et charmant. Mais chaque cité construite
-dans l'immense parc, pouponnière, hospice, refuges
-<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span>
-de convalescents, d'infirmes, de vieillards,
-avait son directeur particulier.</p>
-
-<p>Régine s'abstenait de visiter l'établissement
-merveilleux qu'elle avait créé. Solgrès demeurait
-pour elle un lieu d'angoisse et de fatalité. Ses intendants
-venaient à Paris lui rendre compte de
-tout. Parfois son amie, Claire Varouze, se faisait
-sa messagère auprès des protégés qui voulaient
-communiquer avec leur bienfaitrice.</p>
-
-<p>Régine insistait souvent pour l'envoyer là-bas.
-Il lui semblait que cette jeune femme, si malheureuse
-dans son ménage désuni, assoiffée d'émotions
-sentimentales, dévorée d'imagination, les
-nerfs et le cœur malades, revenait apaisée de ces
-visites. Pour avoir contemplé d'humbles souffrances
-et participé à leur soulagement, pour
-avoir vu de bien modestes joies susciter d'infinies
-gratitudes, l'épouse meurtrie, dédaignée, rapportait
-un sourire moins amer et moins de fièvre
-dans ses yeux étranges, ses yeux inégaux, brûlants
-et brillants, où flottait un songe fou.</p>
-
-<p>Elle aimait s'entretenir avec Denise d'Occana,
-cette autre blessée de la vie conjugale, qui maintenant
-pouvait se croire abandonnée pour toujours,
-car depuis longtemps son beau Michel ne
-lui était pas revenu de la vie aventureuse où il se
-plaisait loin d'elle. La directrice de Solgrès se
-consolait un peu, dans l'activité et la responsabilité
-de sa nouvelle tâche. Puis elle avait son autre
-Michel, le fils chéri, qu'elle se réjouissait de voir
-<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span>
-grandir en plein air, dans cette campagne merveilleuse,
-parmi la beauté des choses et la bonté
-des âmes—puisque, ici, la splendeur de la nature
-s'unissait à la splendeur de la charité.</p>
-
-<p>L'enfant, avec sa grâce de Jean-Baptiste brun,
-ses larges yeux de velours, ses boucles sombres,
-faisait la joie de la colonie de Solgrès. Protégé
-contre tout mal par l'affection universelle, il circulait
-librement dans le parc, ne considérant
-comme domaine interdit qu'un bâtiment très
-écarté, qui servait d'infirmerie pour les maladies
-contagieuses. Ce qu'il préférait dans le vaste domaine,
-c'était une partie restée sauvage, un coin
-de forêt accidenté, raviné, qui, tout au fond, près
-du mur de clôture, se confondait presque avec
-les futaies du dehors. Son indépendance enfantine
-exultait, comme en quelque région déserte
-et lointaine dont il se figurait être le Robinson
-Crusoé.</p>
-
-<p>Or, un jour d'automne ou le petit garçon vagabondait
-dans sa chère solitude, il lui arriva
-quelque chose d'extraordinaire.</p>
-
-<p>Descendu dans un fossé très broussailleux, il
-faisait la cueillette des mûres. Là, dans le fouillis
-des ronces énormes, elles étaient plus abondantes
-et plus grosses que partout ailleurs. Michel
-en remplissait une petite brouette, soigneusement
-tapissée de feuillage. Il s'animait, rouge
-d'ardeur, triomphant de sa moisson noire et luisante,
-qu'il allait voiturer fièrement tout à l'heure
-<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span>
-à travers l'admiration des foules, jusqu'à la
-grande maison où sa mère s'extasierait. Avec
-son joli visage, un peu barbouillé de jus pourpre,
-où les cheveux bouclés s'emmêlaient, et parmi
-l'enlacement des rameaux verts, on eût dit un
-jeune Bacchus.</p>
-
-<p>A un moment donné, il se trouvait si hardiment
-juché sur un escarpement, et si bien retenu
-par l'agrippement des ronces, qu'il ne savait plus
-trop comment redescendre au fond du ravin et
-regagner le sentier qui en sortait.</p>
-
-<p>Et ce fut alors que survint la chose fantastique.</p>
-
-<p>En face de Michel, dans l'autre revers du fossé,
-la muraille de terre parut s'entr'ouvrir sous l'échevèlement
-des plantes grimpantes. Un pan
-carré s'enfonça comme un battant de porte, découvrant
-une cavité noire... Puis dans l'embrasure
-béante, une silhouette d'homme surgit.</p>
-
-<p>Toute grande personne, à la place de cet enfant,
-eût éprouvé en cette conjoncture, un saisissement
-des plus désagréables. Michel eut peur.
-Pas trop cependant. Sa petite cervelle chimérique,
-où les contes de fées représentaient la réalité
-de l'univers, ne s'étonnait qu'à moitié de voir
-sortir un génie des entrailles de la colline. Surtout
-en cette retraite de sauvagerie délicieuse,
-que son imagination transformait en royaumes
-enchantés. D'ailleurs, ce devait être un bon
-génie, celui qui survenait là, d'une physionomie
-si séduisante et si grave.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span></p>
-
-<p>L'inconnu, avant d'émerger tout à fait hors de
-la caverne, explora les alentours d'un regard circonspect.
-Toutefois il n'aperçut pas d'abord l'enfant,
-immobile de stupeur sous un rideau de
-verdure. Il referma à clef derrière lui ce qui était
-bien une porte, malgré l'aspect terreux et rouillé
-qui la confondait avec le talus environnant. Et ce
-fut alors que, se tournant, il distingua le petit
-visage effaré, les yeux noirs braqués sur lui avec
-plus de curiosité que de frayeur.</p>
-
-<p>Au sursaut qui le secoua des pieds à la tête, à
-la pâleur qui décolora sa face déjà si pâle, un
-observateur moins naïf que ce garçonnet de sept
-ans eût compris que, de la chair mâle ou de la
-chair puérile, c'était la première qui se hérissait
-d'effroi. Pourtant l'intrus se reprit vite. Il venait
-de reconnaître à qui il avait affaire.</p>
-
-<p>—«Michel!» appela-t-il avec douceur. «Mon
-petit Michel. Viens... C'est moi... C'est papa.
-Tu ne me remets donc pas?»</p>
-
-<p>Le petit descendit vers lui, hésitant, mais sans
-aucune crainte. Il s'approcha, balbutia: «Papa...»
-ses grands yeux dilatés d'incertitude et de surprise.
-Mais aux caresses, aux appellations familières,
-à la voix, au regard, il s'assura qu'on ne le
-trompait pas.</p>
-
-<p>—«Papa... Oui... C'est bien toi!... Oh! comme
-maman va être contente! Mais... il y a si longtemps
-que je ne t'avais vu! Et tu as laissé pousser
-ta barbe...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span></p>
-
-<p>Il promenait sa petite main sur une barbe de
-deux ou trois semaines, qui, frisant de près, ne
-déparait pas le visage viril si pareil au sien, soulignant
-finement l'ovale des joues.</p>
-
-<p>«Je vous ai cherchés rue de l'Épée-de-Bois,»
-dit le père. «Juge de mon étonnement quand
-je ne vous ai plus trouvés, quand on m'a dit que
-vous étiez ici.»</p>
-
-<p>Étonnement plus grand qu'il ne pouvait l'exprimer.
-Ici... C'est-à-dire à Solgrès, dans ce domaine
-où se rattachait sa propre destinée, où il avait
-vécu enfant, où il aurait dû maintenant gouverner
-en maître... Solgrès, le berceau de ses ancêtres
-maternels, Solgrès, où ses parents martyrs
-étaient morts, l'un fusillé, l'autre tuée de douleur,
-sur le même gazon, à la même place. Voilà
-qu'un stupéfiant hasard y ramenait son fils, l'y
-installait comme le petit roi d'un peuple débile et
-plein d'amour, lui restituait le séjour héréditaire
-par une dispensation merveilleuse de la
-charité.</p>
-
-<p>L'homme qui revenait sur cette terre fatidique
-après avoir marché dans des chemins de fange et
-de sang, n'était guère capable de philosophie
-généreuse ou d'émotions délicates. Toutefois
-quelque chose en lui de meilleur que lui-même,
-l'âme d'une race haute, parfois obscurément réveillée
-sous le linceul de ses vices, frémissait
-d'une délectation indéfinissable à constater que
-le séculaire patrimoine ne passerait pas en des
-<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span>
-mains violatrices, et qu'une destination sublime
-consacrait le sol où ses parents agonisèrent, victimes
-de l'héroïsme ou de l'amour maternel.</p>
-
-<p>Cependant le petit Michel questionnait:</p>
-
-<p>—«Pourquoi, papa, que tu n'es pas entré par
-la porte, que tu es sorti de dedans la terre?</p>
-
-<p>—Chut!... Il ne faut pas le dire. Il y a dans la
-terre de belles grottes illuminées, et un beau
-trésor, que je te montrerai si tu ne racontes pas
-que tu m'as vu venir par là?...»</p>
-
-<p>Phrase imprudente. Ce fut un de ces mots inconscients,
-faux avec un fond de vérité, comme
-en prononcent les lèvres gonflées de secrets
-oppressants. Le père insista:</p>
-
-<p>—«Tu ne diras pas par où je suis arrivé dans
-le parc...</p>
-
-<p>—Non,» fit le petit. «Les fées ne seraient
-pas contentes.</p>
-
-<p>—Quelles fées?</p>
-
-<p>—Celles qui t'ont conduit à travers la terre
-et qui gardent le trésor.</p>
-
-<p>—Justement. Elles nous feraient beaucoup de
-mai à tous les deux si tu parlais.</p>
-
-<p>—Je ne dirai rien. Mais tu me montreras le
-trésor.</p>
-
-<p>—Si les fées permettent aux petits garçons
-de pénétrer dans la terre. Je n'en suis pas sûr,»
-reprit Occana, s'avisant de son inconséquence.
-«Maintenant, tais-toi. Car ce sont là des choses
-terribles. Et conduis-moi près de ta mère.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span></p>
-
-<p>Ils se mirent en route à travers le domaine,
-d'abord par des sentiers de forêt, puis le long de
-pelouses vastes comme des prairies, où paissaient
-les vaches superbes qui donnaient leur lait aux
-enfants et aux malades, puis sous la voûte des
-avenues développant leurs perspectives majestueuses.</p>
-
-<p>Dans une clairière, des chalets groupaient
-leurs gaies architectures toutes neuves.</p>
-
-<p>—«C'est la cité du Repos, expliqua l'enfant.
-Ceux qui sont là, on les appelle «les surmenés
-du travail». Tu comprends?... Ainsi regarde...
-Cette jeune fille assise devant une porte, c'est
-une pauvre infirme qui travaillait toute la journée
-à faire des petites boîtes en carton, dans une
-chambre sans air... près de là où nous étions, tu
-sais, à l'Épée-de-Bois. Et puis elle est devenue
-comme si elle allait mourir, parce qu'on a tué sa
-sœur... Tu vois, elle est en noir...»</p>
-
-<p>L'homme n'écoutait guère, absorbé dans ses
-souvenirs, en parcourant ces allées dont il reconnaissait
-tous les détours. Cependant un mot le
-fit tressaillir. Il leva les yeux.</p>
-
-<p>—«Cette jeune fille?...» murmura-t-il.</p>
-
-<p>Une ressemblance peut-être le troubla, car ses
-traits devinrent livides.</p>
-
-<p>—«Elle s'appelle Charlotte Cardevel,» ajouta
-le petit. «Pense donc!... Des méchants ont tué
-sa sœur, en lui serrant le cou... comme ça.»</p>
-
-<p>Ses menottes s'appliquèrent contre sa gorge.
-<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span>
-Il écarquilla les yeux et tira sa langue rose en un
-jeu lugubre.</p>
-
-<p>—«Finis!...» cria le père, qui tremblait.</p>
-
-<p>—«Tu m'as fait peur. Oh! pourquoi?...</p>
-
-<p>—Cette malheureuse pouvait te voir.»</p>
-
-<p>Occana précipita le pas. Un instant ce fut
-comme une fuite.</p>
-
-<p>—«Je ne peux pas te suivre,» haleta Michel.</p>
-
-<p>Mais on s'arrêta. Au bord d'une avenue, le visiteur
-considérait un accident en apparence bien
-dénué d'intérêt: deux ou trois pierres disposées
-là, par hasard ou avec intention, mais qui devaient
-occuper cette même place depuis des années,
-à en juger par leur enfoncement dans le
-sol et la mousse qui les couvrait. C'était la base
-d'une puérile forteresse, construite par lui lorsqu'il
-jouait dans ce parc sous le nom d'Armand-Michel
-Bellard.</p>
-
-<p>Ce jour-là, il avait excité la première colère
-sérieuse du marquis de Malboise. Il le revoyait,
-la canne levée. Et, à côté du maître haineux, la
-figure si blanche et si alarmée de sa mère...</p>
-
-<p>Alors il poursuivit son chemin, l'air si sombre,
-que le petit garçon n'osait plus lui parler.</p>
-
-<p>Cependant, quand ils eurent fait une autre
-rencontre, deux fillettes toutes pareilles, avec des
-teints de fleur, des yeux de ciel et des cheveux
-d'or envolés, Michel se remit à bavarder.</p>
-
-<p>—«Tu sais, papa, c'est Lou et Luce, mes
-petites amies, les filles à monsieur Montier, et qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span>
-n'ont plus de maman. Tu les as bien vues, à
-l'Épée-de-Bois?»</p>
-
-<p>Le nom de Montier tira Occana de sa rêverie.</p>
-
-<p>—«C'est le maréchal ferrant de Mouffetard?
-Ce grand barbare blond, à l'air si arrogant, dont
-ta mère avait peur?</p>
-
-<p>—Oh! maman n'avait pas peur de lui. Elle
-disait qu'il était très bon, mais qu'il était malheureux.</p>
-
-<p>—Oui... je sais pourquoi,» grommela le
-mari de Denise.</p>
-
-<p>Comment eût-il ignoré ce qui crevait les yeux
-à tout le quartier là-bas, ce qu'il y devait surprendre
-si peu qu'il y vînt, l'adoration humble,
-distante, mais d'une ardeur inguérissable, dont
-brûlait le bel ouvrier pour sa femme, à lui. Denise
-même, dans sa droiture, le lui avait fait comprendre,
-lui demandant de l'emmener ailleurs,
-pour ne pas torturer de sa présence ce cœur
-loyal. Occana en avait ri. La pitié, comme la
-jalousie, ne l'obsédait guère. Mais aujourd'hui,
-ce fut avec énervement qu'il demanda:</p>
-
-<p>—«Il est donc dans le pays, ce rustre? Il vous
-a donc suivis?</p>
-
-<p>—Oui. Il a une maison sur la route, en face
-de la grande grille. Oh! une forge magnifique,
-toute en feu d'artifice. Et il a beaucoup d'ouvriers...
-Et on ne ferre pas seulement les chevaux,
-chez lui... On y fait des masses de choses... des
-choses...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span></p>
-
-<p>L'enfant, ne trouvant pas, renonça à expliquer.
-Car, en effet, Montier, actif, intelligent,
-plein d'initiative, déjà si habile dans son métier
-et consulté de préférence aux plus sûrs vétérinaires
-pour tout ce qui concernait les pieds des
-chevaux, avait encore étendu son entreprise. Il
-fabriquait à présent de la ferronnerie, de la charpenterie
-métallique. En cela aussi, tout de suite,
-il affirmait ses qualités d'adresse, de conscience,
-de goût inventif. Les architectes lui donnaient
-leurs commandes pour les nombreuses constructions
-de Solgrès. Et sa réputation s'étendait aux
-environs, dans les châteaux et dans les bourgs.</p>
-
-<p>L'annonce d'un tel voisinage préoccupait Occana.
-Il flairait l'adversaire, le rival vigilant,—peut-être
-déjà heureux,—qui lui rendrait son
-rôle difficile, qui surprendrait, malgré toutes les
-précautions, la moindre fissure du masque.</p>
-
-<p>L'accueil que lui fit Denise le confirma dans
-son inquiétude. Pour la première fois, cette
-pauvre esclave de son caprice ne le reçut pas,
-comme après chaque absence, avec la joie de
-celle qui attend sans cesse, et que le retour
-extasie sans la déconcerter. Pourtant M<sup>me</sup> d'Occana
-restait fidèle à cet étrange mari, revenu à
-elle, par intervalles, d'une existence qu'elle ne
-soupçonnait pas. Seulement elle n'était plus
-seule, avec son enfant, à vivre un rêve farouche,
-à s'hypnotiser devant une image. Le flot d'une
-vie nouvelle la soulevait, l'enlaçait. Des perspectives
-<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span>
-s'ouvraient à ses yeux, des responsabilités
-s'imposaient à sa conscience. En acceptant de
-représenter à Solgrès la marquise Régine, elle
-s'interdisait l'égoïsme d'un amour exclusif et
-aveugle. Elle appartenait à ses pauvres avant
-d'appartenir à l'homme néfaste, dont le bon
-plaisir cessait d'être sa loi. Pouvait-elle même
-l'admettre dans ce gouvernement de charité,
-avec la mission dont elle était investie?... Que
-savait-elle de lui, après tout? Le doute, qui ne
-l'empêchait pas de risquer son pauvre cœur,
-jadis, lorsqu'elle ne dépendait que d'elle-même,
-la dressait, méfiante, en face de l'être suspect,
-maintenant qu'elle détenait des intérêts sacrés.</p>
-
-<p>—«Je pensais,» lui dit Occana, «que tu serais
-plus contente de me voir. J'ai terminé les
-affaires qui me retenaient loin de vous. Elles
-m'ont procuré un petit capital. L'avenir est libre
-devant moi. Je puis vous emmener, ou rester
-avec vous, ou partir seul. Mais en attendant que
-j'aie pris une décision, j'imagine que tu peux
-m'offrir l'hospitalité ici.</p>
-
-<p>—Je n'y suis pas chez moi.</p>
-
-<p>—Tu y es la maîtresse, si j'ai bien compris.</p>
-
-<p>—Non. La maîtresse est la marquise de Malboise,
-et je la représente.</p>
-
-<p>—La marquise de Malboise ne me refusera
-pas un abri à Solgrès,» dit Occana d'un ton
-bizarre en appuyant sur les deux noms.</p>
-
-<p>—«Pourquoi?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span></p>
-
-<p>Il ricana:</p>
-
-<p>—«C'est assez grand.</p>
-
-<p>—Ne crois pas cela. Nous manquons de place.
-Les édifices projetés ne sont pas tous construits.
-Le château reçoit en attendant le plus grand
-nombre de nos pensionnaires. Si vaste qu'il soit,
-il y suffit à peine, d'autant qu'il faut compter
-avec l'isolement obligatoire de certains services.</p>
-
-<p>—Tu as ta chambre,» dit Occana.</p>
-
-<p>Denise rougit et se tut.</p>
-
-<p>Elle éprouvait comme la conscience d'une indélicatesse
-à installer son intimité conjugale
-dans cette demeure où elle n'était qu'une mandataire,
-à introniser par surprise ce mari, dont,
-hélas! elle ne pouvait répondre, et que sa bienfaitrice
-n'avait jamais associé à leurs projets.</p>
-
-<p>Mais le petit Michel déclara:</p>
-
-<p>—«Il faut que papa reste avec nous. Quand
-il part c'est pour trop longtemps.</p>
-
-<p>—Mon Dieu,» fit Denise en regardant son
-mari, «je veux bien. Mais pourquoi n'irais-tu pas
-à l'hôtel jusqu'à demain, jusqu'à ce que j'aie prévenu
-madame Régine? J'ai si grand'peur qu'elle
-ne nous trouve bien sans gêne, qu'elle ne te juge
-mal en pensant que tu reviens à moi pour profiter
-de la situation qu'elle m'a faite.</p>
-
-<p>—Je n'irai pas à l'hôtel,» dit Occana. «C'est
-ici que je veux être. N'insiste pas. Tu ne sais pas
-quelle importance j'attache à un séjour dans cette
-<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span>
-maison, fût-il très court. Je m'en irai prochainement,
-s'il le faut. Je ne suis pas embarrassé. J'ai
-de l'argent. Mais, par ruse ou par prière, obtiens
-de me garder quelques jours. Tu éviteras peut-être
-un grand malheur.»</p>
-
-<p>Un frisson secoua Denise. Jamais plus qu'à
-cette minute, elle n'avait senti près de cet homme
-une oppression intolérable de mystère.</p>
-
-<p>—«Soit,» dit-elle. «Je vais téléphoner à
-madame de Malboise.</p>
-
-<p>—Tu as le téléphone ici?...</p>
-
-<p>—Oui.</p>
-
-<p>—Un mauvais système de communication.
-Les gens peuvent dire «non» trop vite, avant
-d'avoir réfléchi. Pas moyen de les préparer,
-comme dans une lettre.</p>
-
-<p>—Je n'ai pas peur que la marquise me refuse
-un service. Tout ce que je crains, c'est qu'elle ne
-prenne de toi une opinion fâcheuse.</p>
-
-<p>—Bah! Elle en reviendra.»</p>
-
-<p>La directrice de Solgrès se leva, traversa la
-pièce où son mari l'avait trouvée—un parloir
-découpé par des cloisons dans l'immense vestibule
-du château. La hauteur du plafond aux
-voussures de pierre, sa somptuosité architecturale,
-contrastaient avec les dimensions restreintes,
-comme avec le mobilier presque rustique, de cette
-chambre. Le luxe intérieur du château avait disparu.
-Son aménagement correspondait à sa nouvelle
-destination utilitaire. Seules, les nobles
-<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span>
-lignes de ses façades, de ses grands toits aux cheminées
-sculptées, de sa tour, demeuraient un
-perpétuel enseignement de beauté, pour le rêve
-ou l'effort des laborieux qui s'abriteraient à son
-ombre, des enfants qui empliraient leurs prunelles
-neuves de sa majestueuse poésie.</p>
-
-<p>—«Denise!</p>
-
-<p>—Quoi donc?</p>
-
-<p>—Puisque tu téléphones à Paris, informe-toi
-s'il y a du nouveau.</p>
-
-<p>—A quel sujet?</p>
-
-<p>—N'importe!... Les nouvelles, les accidents,
-les crimes... Que sais-je?... Vous ne recevez pas
-de journaux ici?</p>
-
-<p>—Tu plaisantes, le <i>Petit Journal</i> nous arrive
-à plusieurs exemplaires. Que deviendraient nos
-braves gens sans lui?</p>
-
-<p>—Il ne contenait rien de sensationnel ce matin?</p>
-
-<p>—Je ne l'ai pas lu.</p>
-
-<p>—Tu ne pourrais pas me le procurer?</p>
-
-<p>—C'est un peu difficile de mettre la main
-dessus, quand il circule d'un bout à l'autre du
-domaine.»</p>
-
-<p>Le petit Michel proposa:</p>
-
-<p>—«Maman, veux-tu que j'aille l'emprunter à
-monsieur Montier?»</p>
-
-<p>Avec une rougeur légère, Denise donna la
-permission. Le marmot décampa, joyeux d'aller
-raconter à ses mignonnes amies, Lou et Luce,
-<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span>
-que son papa était revenu, et qu'il allait demeurer
-avec eux.</p>
-
-<p>—«Tu n'arrives donc pas de Paris?» demanda
-la jeune femme après le départ de l'enfant,
-«puisque tu ne sais pas ce qui se passe.»</p>
-
-<p>Occana, sans répondre, dit négligemment:</p>
-
-<p>—«Oh! il y a une chose qui m'intéresse,
-comme un roman-feuilleton. C'est ce drame de
-la rue La Boëtie, l'assassinat de cette horizontale.
-As-tu suivi ça, Denise?</p>
-
-<p>—Certes!» s'écria-t-elle. «Cette malheureuse
-était la fille et la sœur de mes pauvres voisines,
-les Cardevel,—de bien braves femmes!
-Nous demeurions porte à porte, rue de l'Épée-de-Bois.
-La vieille grand'mère, qui ne pardonnait
-pas pourtant à cette brebis égarée, qui ne prononçait
-plus son nom, est morte de saisissement
-quand elle a lu, brusquement, l'horrible fait
-divers.</p>
-
-<p>—On n'imagine pas l'audace de ces cambrioleurs,»
-fit Occana.</p>
-
-<p>—«Mais ce ne sont peut-être pas des cambrioleurs.
-N'as-tu pas lu qu'on accuse l'amant de
-cette femme, un nommé Miguel Almado, qui a
-disparu depuis le crime?</p>
-
-<p>—Bah! on n'a pas l'ombre d'une preuve
-contre lui, sauf cette absence. Et même si on le
-pinçait... il aurait beau jeu à se défendre.</p>
-
-<p>—Pourquoi se cache-t-il?</p>
-
-<p>—C'est son tort. Moi, à sa place, je me montrerais.
-<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span>
-Rien n'indique sa culpabilité. Les domestiques
-l'ont laissé au mieux avec la dame, après
-une petite dispute de rien. Il est parti à son heure
-habituelle, a demandé le cordon d'une voix
-calme, s'arrêtant pour tapoter en familier de la
-maison aux carreaux de la loge...</p>
-
-<p>—Que me racontes-tu là?» dit Denise étonnée.
-«Tu as donc appris les journaux par cœur.</p>
-
-<p>—Moi?... Comment?... Non. J'étais avec des
-amis qui se passionnaient pour cette affaire. Tout
-le monde en parle.»</p>
-
-<p>Denise eut un léger sourire entendu.</p>
-
-<p>—«Tu veux me retenir avec toutes ces histoires.
-Cela t'ennuie que j'aille téléphoner à
-madame Régine.»</p>
-
-<p>Elle-même s'attardait inconsciemment. L'embarras
-de s'adresser à la marquise, dans le cas
-délicat qui survenait, se fit sentir davantage
-quand elle entendit vibrer au récepteur la voix
-si douce, mais si ferme, à laquelle on ne résistait
-pas.</p>
-
-<p>Est-ce pour cela qu'un singulier malaise remplaçait
-la joie grisante où la jetait d'habitude le
-retour de son mari? Une autre pensée se glissait
-en son cœur, bien qu'elle l'écartât, celle-ci,
-comme coupable. En imagination, elle suivait
-son enfant, son petit Michel, courant accomplir
-sa commission, de l'autre côté de la route. Il entrait
-à la forge. Il criait, avec sa hardiesse de
-petit homme qui se sait le bienvenu, sûr d'accorder
-<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span>
-une faveur en réclamant quelque chose:</p>
-
-<p>—«Monsieur Montier, je viens vous demander
-le <i>Petit Journal</i>?</p>
-
-<p>—Pour votre maman?» faisait l'homme au
-visage de loyauté, l'être soumis et fort dont elle
-avait jugé le dévouement en une heure d'anxiété
-grave.</p>
-
-<p>—«Non, monsieur Montier. Pour papa... qui
-est revenu.»</p>
-
-<p>Denise voyait pâlir la mâle et claire figure,
-cette physionomie de guerrier gaulois, enfantine
-et rude. Et elle avait un pincement au cœur de
-la souffrance silencieuse, imméritée, inguérissable.</p>
-
-<p>—«Tiens, mon mignon, voilà le <i>Petit Journal</i>.»</p>
-
-<p>Et il retournait à sa forge, se brûlant la face à
-la fournaise, se brûlant l'âme à l'impossible
-amour. Pauvre Montier!...</p>
-
-<p>Pourquoi Denise le plaignait-elle aujourd'hui
-d'une pitié si compréhensive, si lancinante, qu'elle
-s'en étonnait, s'en voulait presque?...</p>
-
-<p>Cependant l'accent de Régine au téléphone
-changeait. Une froideur perçait dans ses paroles.
-Elle ne refusait pas à M. d'Occana l'hospitalité
-dans Solgrès. Mais cette hospitalité ne pouvait
-être que passagère. A aucun titre, elle n'accepterait
-dans sa grande famille, où chacun accomplissait
-un devoir, celui qui n'avait pas compris
-le devoir dans sa petite famille, à lui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span></p>
-
-<p>Denise ne répéta pas textuellement ces paroles
-à celui qu'elles intéressaient. Elle les lui
-laissa deviner.</p>
-
-<p>—«Ne t'inquiète pas,» dit sardoniquement
-son mari. «Je n'abuserai pas de sa bonne grâce,
-à ta marquise. Mon intention est de partir à
-l'étranger. Je ne demeurerai ici que très peu...
-quelques jours... Tiens,» ajouta-t-il encore avec
-un ricanement bizarre, «le temps de laisser pousser
-ma barbe. Et je ne serai pas gênant.»</p>
-
-<p>En effet, à peine dans Solgrès remarqua-t-on
-la présence de ce nouvel hôte. Silencieux, ne
-s'occupant de rien, ne parlant à personne, il s'enfermait
-dans sa chambre ou s'enfonçait dans les
-retraites les plus solitaires du parc. D'interminables
-réflexions semblaient l'occuper, surtout
-quand il parcourait les allées du domaine, ou
-s'arrêtait pour contempler de loin la masse imposante
-du château. Son petit garçon le distrayait
-seul, et avec peine, de sa méditation taciturne.
-Cependant, l'enfant même s'écarta de lui, quand
-il l'eut rudoyé parce que Michel lui demandait
-qu'il l'emmenât chez les fées et qu'il lui montrât
-«le trésor».</p>
-
-<p>Si cet homme voulait oublier ou se faire oublier,
-vraiment il n'aurait pu choisir un asile plus
-calme, plus sûr, que ce séjour d'exception, consacré
-par la bonté humaine, abrité par la magnificence
-de la nature.</p>
-
-<p>Un matin, il dit à sa femme:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span></p>
-
-<p>—«Ne trouves-tu pas que ma barbe est assez
-longue? En la taillant ainsi, en pointe, cela m'irait
-bien, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>—Je t'aimais mieux avec les moustaches
-seules,» observa Denise.</p>
-
-<p>Il répliqua vivement:</p>
-
-<p>—«Cela me change donc beaucoup?</p>
-
-<p>—Aujourd'hui surtout, parce qu'elle a poussé.
-Je ne te rencontrerais que maintenant, j'aurais
-peine à te reconnaître.»</p>
-
-<p>Un moment après, et comme s'il ne songeait
-plus à cette remarque, Occana déclara qu'il allait
-quitter Solgrès.</p>
-
-<p>—«Ta marquise a eu le bon goût de ne pas
-me faire souvenir que son invitation était courte.
-Mais je ne suis pas d'humeur à vivre aux crochets
-des femmes. Il n'y a pas de place pour moi dans
-ce domaine, dont toi et Michel vous êtes presque
-les châtelains. Le dernier loqueteux y est accueilli,
-tandis que moi, j'y suis de trop. Ah! la destinée
-s'obstine...»</p>
-
-<p>Denise ne devina aucune signification secrète
-dans l'amertume de cette dernière phrase. Elle
-dit:</p>
-
-<p>—«Cette maison est un établissement de
-bienfaisance. Tu ne voudrais pourtant pas...</p>
-
-<p>—Y être hospitalisé?... Oh! que non... Je ne
-prends pas encore mes invalides, ma chère. Le
-monde est grand, et l'humanité bien petite. Je
-me sens un géant parmi des pygmées. Ce n'est
-<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span>
-pas moi qui mendierai ce que je peux conquérir.
-Rien ne résiste, je le vois maintenant, à celui qui
-ose et qui veut.</p>
-
-<p>—Tu as des projets?» demanda-t-elle.</p>
-
-<p>—«J'ai tâté ma force. Et cela me suffit. L'avenir
-est à moi.</p>
-
-<p>—Il te séparera de nous?...»</p>
-
-<p>Occana dit froidement:</p>
-
-<p>—«Je n'oublierai jamais mon fils.»</p>
-
-<p>Denise le regarda et se tut, ne réclamant rien
-pour elle-même. Les semaines passées auprès de
-cet homme venaient de lui montrer quel abîme
-le séparait d'elle, et à quel être de sa propre chimère
-elle avait gardé son cœur pendant des années.
-Était-ce possible qu'elle eût versé tant de
-larmes sur l'indifférence et l'absence de celui
-que, à présent, elle ne retrouvait plus?... Quand
-il était loin, elle le voyait tel qu'aux premiers
-jours de leur mariage, tel que toujours elle
-l'aurait aimé. Il était ici, et c'est à présent qu'elle
-le perdait. Avait-elle été aveugle? Est-ce lui qui
-avait changé?... De quel rêve insensé se réveillait-elle?...
-Pour garder quelque tendresse, quelque
-illusion, elle souhaitait qu'il s'éloignât.</p>
-
-<p>L'heure du départ, que tous deux appelaient,
-arriva plus tôt encore qu'ils ne l'avaient prévu.</p>
-
-<p>Le lendemain, de grand matin, Occana étant
-encore au lit, quelqu'un vint le demander. La
-domestique transmit le message à Denise, qui
-s'habillait. Elle passa un peignoir et descendit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span></p>
-
-<p>En bas, dans le parloir, se tenaient deux messieurs
-qu'elle ne connaissait pas.</p>
-
-<p>—«Madame,» dit l'un, «c'est à monsieur
-d'Occana que j'ai affaire.</p>
-
-<p>—Il repose encore, monsieur.</p>
-
-<p>—Voulez-vous le réveiller?</p>
-
-<p>—Mais...</p>
-
-<p>—C'est très urgent,» insista le personnage.</p>
-
-<p>—«Qui dois-je lui faire annoncer?</p>
-
-<p>—Annoncez-lui vous-même, madame, et avec
-toute la discrétion qui conviendra pour votre entourage,
-le... commissaire de police d'Étampes,
-accompagné d'un inspecteur de Paris.»</p>
-
-<p>D'une main il désignait son compagnon, tandis
-que, de l'autre, il entrouvrait son pardessus,
-qui laissa voir un coin d'écharpe tricolore.</p>
-
-<p>Denise devint fort pâle, et se mit à trembler,
-le regardant sans mot dire.</p>
-
-<p>—«Remettez-vous, madame,» fit le commissaire
-avec courtoisie. «L'établissement que vous
-dirigez inspire un tel respect, que nous prendrons
-à tâche d'atténuer pour vous, pour le personnel
-de Solgrès, tout ce que notre mission a de
-pénible. Avertissez votre mari qu'il dépend de
-lui d'éviter un scandale.»</p>
-
-<p>En même temps, son regard se dirigea au dehors,
-et Denise, le suivant, aperçut au loin, sur
-la route, à quelque distance de la grande grille,
-les silhouettes de deux gendarmes à cheval.</p>
-
-<p>Une ombre affreuse lui tomba sur le cœur. Ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span>
-fut un enveloppement d'angoisse, comme si tout
-ce qu'elle redoutait confusément depuis des
-jours s'abattait sur elle d'un seul coup.</p>
-
-<p>Elle ne dit rien, monta à la chambre de son
-mari. Les deux hommes, sans qu'elle protestât, la
-suivirent. Ils s'arrêtèrent dans le corridor, devant
-la porte, qu'elle referma en entrant. Elle s'approcha
-du lit, toucha l'épaule du dormeur. Quand
-il eut ouvert les yeux, elle prononça, glaciale:</p>
-
-<p>—«On vient pour t'arrêter.»</p>
-
-<p>Intensément elle épiait le premier geste, pour
-deviner combien pesait le fardeau de cette conscience.
-Mais elle était loin de prévoir l'effet
-foudroyant de ses paroles.</p>
-
-<p>Occana se dressa sur son séant, hagard.</p>
-
-<p>—«Laisse-moi fuir!...</p>
-
-<p>—Impossible!</p>
-
-<p>—Où sont-ils?</p>
-
-<p>—Là... dans le couloir.</p>
-
-<p>—Il y a une autre porte... Il y a la fenêtre...
-Laisse-moi!... Tu ne sais pas... J'ai la clef du passage
-secret... du souterrain... Une minute d'avance,
-et je suis sauvé!</p>
-
-<p>—Qu'as-tu donc fait?...»</p>
-
-<p>Il la regarda dans les yeux, sûr qu'elle ne dirait
-rien, voulant la terroriser, l'intéresser sinistrement
-à sa fuite:</p>
-
-<p>—«J'ai tué.»</p>
-
-<p>Elle chancela, comme frappée à mort. Mais
-elle se raidit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span></p>
-
-<p>—«Je ne peux rien pour toi. Cette seconde
-porte, tu le sais, donne sur une chambre sans
-issue. La fenêtre est à dix mètres du sol. Quoi
-que tu tentes, songe où tu as pris refuge. Ceux
-qui t'attendent sont prêts à ménager l'honneur
-de cette maison.»</p>
-
-<p>Le mot atteignit Occana comme d'un choc.
-Il s'était vêtu en hâte, et maintenant prenait
-un revolver dans un tiroir. Il s'arrêta, reposa
-l'arme.</p>
-
-<p>—«L'honneur de cette maison... » murmura-t-il.
-«L'honneur de Solgrès...» Puis avec un
-âpre sourire: «Il m'aura coûté cher, depuis que
-je suis au monde, cet honneur-là.»</p>
-
-<p>A ce moment, des coups impérieux résonnèrent
-contre la porte. Occana cria:</p>
-
-<p>—«Entrez!»</p>
-
-<p>Le commissaire et l'inspecteur de la Sûreté
-s'introduisirent dans la pièce.</p>
-
-<p>—«Veuillez nous suivre sans esclandre, par
-égard pour Madame, et pour la marquise de
-Malboise, chez qui vous vous trouvez.</p>
-
-<p>—Messieurs,» dit Occana d'un ton singulier,
-mais calme, presque digne, «vous ne savez pas à
-quel point ce nom de marquise de Malboise
-m'est sacré. D'ailleurs, étant innocent, je ne
-crains rien. J'ai hâte d'aller avec vous éclaircir ce
-malentendu. Marchons.»</p>
-
-<p>Denise, qui venait de le voir bouleversé d'une
-façon si effrayante, qui venait d'entendre l'aveu
-<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[Pg 365]</a></span>
-dont elle frissonnait encore, crut perdre le sens.
-Elle passa ses deux mains sur son visage trempé
-de sueur froide, puis elle balbutia, indiquant la
-pièce du fond:</p>
-
-<p>—«Ton fils...»</p>
-
-<p>Comprit-il ce qu'elle voulait dire? Le savait-elle
-bien elle-même?... Il se tourna, paisible.</p>
-
-<p>—«Embrasse-le pour moi. A quoi bon le
-réveiller pour lui dire adieu? Cette gaffe judiciaire
-ne peut me retenir longtemps.»</p>
-
-<p>Et il s'éloigna, le sourire aux lèvres.</p>
-
-<p>Quand il fut dehors, Denise se traîna jusqu'à
-la croisée. Elle le vit descendre le perron, gagner
-la grille, et monter avec ses deux gardes du corps
-dans une voiture, qui attendait. La portière claqua,
-les roues grincèrent. A l'instant même, les
-gendarmes prirent le trot, et tout disparut.</p>
-
-<p>Voici ce qui avait amené l'arrestation de l'hôte
-temporaire de Solgrès.</p>
-
-<p>Le petit Michel garda le secret de l'arrivée
-mystérieuse par le souterrain. Les recommandations
-de son père et le fantastique de l'aventure
-lui en imposaient trop pour qu'il osât désobéir.
-Il continuait à ne pas se rendre compte de l'existence
-d'une porte, et à croire que le talus s'était
-miraculeusement ouvert par la volonté des fées.
-Quant à y retourner voir, il n'en avait pas le
-courage tout seul. Mais la curiosité le dévorait.
-Sa puérile imagination s'enfiévrait en des rêves
-mirifiques. Puisque son père ne se décidait pas à
-<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[Pg 366]</a></span>
-le conduire dans le merveilleux domaine, ne
-pouvait-il, sans raconter l'aventure, inciter quelqu'un
-à l'y accompagner?</p>
-
-<p>—«Vous ne savez pas,» dit-il à ses petites
-amies, Louise et Lucie Montier, les jumelles, «il
-y a des cavernes tout illuminées dans la colline,
-au fond du parc, et dedans il y a un trésor.</p>
-
-<p>—Qui t'a dit ça?» questionnèrent les fillettes.</p>
-
-<p>—«C'est les fées,» dit le petit homme avec
-aplomb.</p>
-
-<p>—«Menteur!»</p>
-
-<p>Mais elles grillaient de le croire. Et lui, ravi
-d'«épater des filles», suivant son langage d'écolier,
-s'excita dans l'affirmation.</p>
-
-<p>—«Oui, oui... Je les ai vues, dans le fossé,
-quand je cueillais des mûres. Et si on y retournait,
-on trouverait le trésor.</p>
-
-<p>—Qu'est-ce que c'est, un trésor?</p>
-
-<p>—Je ne sais pas. Ça brille... C'est beau
-comme les choses en or qu'il y a sur l'autel,
-quand monsieur le curé dit la messe.</p>
-
-<p>—Si on demandait à Léon d'y aller avec
-nous?»</p>
-
-<p>Léon était un apprenti de Montier, garçon de
-quinze ans, joyeux et dégourdi, dont les farces,
-les tours d'adresse, faisaient le bonheur des enfants.
-D'abord il se moqua d'eux et les envoya
-promener. Mais le mot de «trésor», avec sa
-puissance magique, hanta la cervelle du jeune
-<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[Pg 367]</a></span>
-paysan. «Le gosse a peut-être entendu conter
-quelque chose sur les cavernes du bois,» pensa-t-il.
-«Qui sait si les gens qui ont tué monsieur de
-Malboise, voici tantôt deux ans, n'y ont pas
-caché leur aubaine.»</p>
-
-<p>Dans le pays, des légendes commençaient à
-courir sur ce crime inexpliqué, à mesure que les
-détails s'effaçaient dans les mémoires. Les grottes
-en avaient conservé un prestige sinistre. On ne
-s'y aventurait guère. Mais c'était, en l'occurrence,
-une tentation de plus pour un adolescent hardi,
-tel que ce Léon. Sans plus s'inquiéter des enfants
-dont les racontars lui avaient mis martel en tête,
-il résolut d'explorer les souterrains au premier
-dimanche.</p>
-
-<p>C'est ce qu'il fit.</p>
-
-<p>Muni d'allumettes et d'un rat-de-cave, il se
-rendit dans le bois sans en rien dire à personne,
-et passa quelques heures à fouiller les recoins des
-galeries. Aucune trace du drame ténébreux n'y
-restait. L'instruction close, on avait gratté sur le
-mur la main sanglante. Et jamais ce lieu d'obscurité,
-de silence, ne livrerait le secret de ce qui
-s'était passé là.</p>
-
-<p>Le jeune Léon ne se sentait pas très à son
-aise durant son exploration. Mais le désir de
-réaliser une découverte extraordinaire le rendait
-intrépide. A la fin, comme il arrivait, sans s'en
-douter, tout près de la porte de fer communiquant
-avec le parc de Solgrès, il fut frappé de
-<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[Pg 368]</a></span>
-l'état du sol au fond d'une espèce de niche. Sous
-une pierre surplombante, qui figurait vaguement
-une tête de bélier, un petit monticule semblait
-fraîchement amoncelé, si l'on en jugeait par des
-traces de raclure tout autour. Et la terre noire s'y
-mêlait à la poussière blanchâtre du grès—preuve
-qu'on avait remué assez profondément.</p>
-
-<p>Léon se mit en devoir de disperser à coups de
-soulier ce petit tas, puis de creuser en dessous
-avec son couteau. Il ne tarda pas à sentir le
-heurt de la pointe contre une surface métallique.
-Alors il s'acharna. Et bientôt il découvrit partiellement
-le couvercle d'une boîte en acier. Son
-émotion fut si grande que la tête lui tourna
-presque.</p>
-
-<p>C'était un honnête enfant, ce Léon. La cupidité
-l'animait moins que l'idée de jouer un rôle,
-de se donner de l'importance. D'ailleurs, l'aspect
-de sa trouvaille, au lieu d'affermir son audace, le
-rendait plus timide. Qu'y avait-il dans ce coffre
-rébarbatif? Peut-être des objets précieux. Mais
-peut-être aussi quelque chose de dangereux et
-d'effroyable.</p>
-
-<p>Léon rejeta précipitamment un peu de terre
-pour le recouvrir, battit en retraite, galopa jusque
-chez Montier, et, tout d'une haleine, raconta
-la chose à son patron. Celui-ci approuva pleinement
-sa conduite. Il le prit avec lui et s'en alla
-prévenir le commissaire de police d'Étampes.
-Nul doute qu'on ne fût en présence d'un indice
-<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[Pg 369]</a></span>
-de la plus haute gravité, qui donnerait enfin la
-clef du mystérieux attentat dont le marquis de
-Malboise avait jadis été victime.</p>
-
-<p>Le commissaire de police pria Montier lui-même
-de l'accompagner avec les outils nécessaires,
-et enjoignit à Léon de ne pas ébruiter
-l'aventure.</p>
-
-<p>Quelques heures plus tard, le coffret, forcé en
-présence du juge de paix, découvrait son contenu.
-A la grande stupéfaction des assistants,
-ce ne fut rien de relatif à l'affaire de Malboise
-qui s'offrit à leurs yeux, mais des bijoux, que le
-commissaire de police reconnut immédiatement.
-Il alla chercher un papier, qu'il lut à haute voix,
-tandis que le juge de paix identifiait sur la description
-les colliers, les bagues, les bracelets,
-qu'ils avaient sous les yeux.</p>
-
-<p>—«Qu'est-ce donc que cette liste?» demanda
-ce magistrat.</p>
-
-<p>—«C'est,» répondit le commissaire de
-police, «l'énumération des bijoux volés chez
-madame de Cardeville, la demi-mondaine assassinée
-il y a quelques semaines, rue La Boëtie, à Paris.
-Tous mes confrères l'ont reçue comme moi.»</p>
-
-<p>Le juge de paix demanda:</p>
-
-<p>—«Ne soupçonne-t-on pas un des amants
-de cette femme, une espèce d'aventurier, connu
-dans certains milieux interlopes sous le nom de
-Miguel Almado.</p>
-
-<p>—C'est cela même.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[Pg 370]</a></span></p>
-
-<p>—Les journaux le décrivent comme un bellâtre,
-type du Midi, l'air fatal, la moustache noire
-conquérante?...</p>
-
-<p>—Il porte depuis peu sa barbe,» affirma
-tranquillement Montier.</p>
-
-<p>Les autres sursautèrent.</p>
-
-<p>—«Vous l'avez vu?</p>
-
-<p>—J'ai des raisons pour le croire.</p>
-
-<p>—Miguel Almado?...</p>
-
-<p>—Sous un autre nom.</p>
-
-<p>—Lequel?»</p>
-
-<p>Montier courba la nuque et se tut.</p>
-
-<p>—«Votre devoir, monsieur Montier,» prononça
-le commissaire, «est d'éclairer la justice.</p>
-
-<p>—Et si je me trompe?...» dit le maître forgeron,
-dont le visage énergique exprimait un
-grand trouble.</p>
-
-<p>—«On n'agira pas sans confirmation.</p>
-
-<p>—Comment cela?»</p>
-
-<p>Le commissaire de police réfléchit.</p>
-
-<p>—«Je vais aviser la Sûreté et prier qu'on
-m'envoie immédiatement la femme de chambre
-de madame de Cardeville pour qu'elle nous dise
-si ce sont bien là les bijoux de sa maîtresse.
-Cette femme de chambre pourra reconnaître
-l'homme que vous nous désignerez.</p>
-
-<p>—Ce n'est pas sûr. Je vous dis qu'il porte sa
-barbe. Et sa personnalité ici est tout autre,—personnalité
-attestée par sa propre femme. Une
-femme au-dessus de tout soupçon, respectée de
-<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[Pg 371]</a></span>
-la région entière. Si vous saviez!... A supposer
-que mon intuition soit juste, c'est dans un asile
-presque sacré qu'il faudra chercher et démasquer
-le criminel.</p>
-
-<p>—Agissons avec prudence et rapidité,» dit le
-commissaire. «Je vais réclamer d'urgence l'envoi
-d'un inspecteur de la Sûreté et de la femme
-de chambre. Dès demain ils seront ici. Vous
-leur désignerez votre homme, monsieur Montier,
-sans qu'aucun scrupule, aucun sentiment personnel
-vous retienne. C'est votre devoir. Nous
-verrons ce qui en résultera.»</p>
-
-<p>Le lendemain, dans l'après-midi, la femme de
-chambre de la malheureuse Lina, habillée en
-dame, une épaisse voilette à ramages sur la figure,
-et accompagnée par l'inspecteur de la Sûreté, qui
-passait pour son mari, se présenta à Solgrès.
-Tous deux semblaient des bourgeois cossus, venant
-s'informer des conditions requises pour
-faire admettre comme nourrice à la Pouponnière
-du sanatorium une pauvre fille abandonnée par
-son séducteur avec un enfant. Ayant reçu les
-renseignements, ils s'extasièrent avec tant de
-conviction sur la belle organisation de l'œuvre,
-qu'ils finirent par se faire promener partout, aussi
-bien dans le château que dans le parc.</p>
-
-<p>Au détour d'une allée écartée, un homme,
-assis sur un banc, semblait méditer, le front bas,
-dessinant sur le sable, avec sa canne, de vagues
-figures. Quand les deux visiteurs passèrent,
-<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[Pg 372]</a></span>
-accompagnés par un chef de service, il leva la
-tête. Ses yeux,—de magnifiques yeux noirs,—pleins
-d'une flamme inquiète, dévisagèrent ces
-étrangers, surtout la femme.</p>
-
-<p>Mais, dans le demi-jour à peine filtré par les
-lourdes ramures, et à travers la dentelle de la
-voilette,—cette sorte de dentelle blanche à
-dessins épais et irréguliers, qui rend méconnaissable,—il
-ne distingua pas ses traits. Elle, cependant,
-avait vu en plein ce visage d'une pâleur
-mate, aux lignes charmantes, dans la douceur
-veloutée des cheveux, des sourcils, des cils
-d'ombre. Malgré la barbe nouvellement poussée,
-l'experte chambrière des boudoirs équivoques
-ne pouvait se tromper sur cette physionomie de
-séducteur, dont elle avait constaté autour d'elle,
-et peut-être par elle-même, le charme irrésistible.</p>
-
-<p>—«Allons,» dit-elle à celui qui, momentanément,
-passait pour son mari, «pressons-nous
-un peu. N'oublions pas que nous reprenons le
-train de Paris tout à l'heure.»</p>
-
-<p>L'inspecteur de la Sûreté comprit. C'était une
-indication convenue.</p>
-
-<p>Tous deux retournèrent sur leurs pas. Mais,
-quelque diligence qu'ils fissent, la soirée se trouva
-trop avancée pour agir quand ils eurent rendu
-compte de leur mission et que les mesures furent
-prises.</p>
-
-<p>Le souci d'opérer avec la plus grande discrétion
-tempéra le zèle du commissaire de police,
-<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[Pg 373]</a></span>
-malgré sa hâte de mettre la main sur une si
-belle proie. Le lendemain matin seulement, presque
-à l'aube, alors que, sauf l'active directrice
-de Solgrès, bien peu de gens étaient debout,
-et encore moins dehors, on procéda à l'arrestation
-de Michel-Armand d'Occana, dit Miguel
-Almado.</p>
-
-<p>Ce dernier nom, qui, depuis le drame de la
-rue La Boëtie, volait dans toutes les bouches, fut
-le seul dont retentirent aussitôt les journaux du
-monde entier.</p>
-
-<p class="ac">
-«ARRESTATION DE MIGUEL ALMADO»
-</p>
-
-<p>Telle fut l'émouvante annonce que toutes les
-feuilles arborèrent en caractères énormes à leur
-manchette.</p>
-
-<p>Par une entente tacite, et surtout peut-être
-parce qu'on ne change pas une étiquette adoptée
-par la foule, personne, dans la presse, ni au Palais,
-ne donna couramment à l'inculpé, le nom d'Occana,
-sous lequel on l'avait découvert. C'était
-Almado qu'on soupçonnait et qu'on recherchait
-depuis l'assassinat de M<sup>me</sup> de Cardeville. C'était
-Almado que connaissaient et qu'allaient retrouver
-les témoins de cette affaire. Almado seul aurait
-à se disculper de l'accusation qui pesait sur lui.
-L'instruction s'occupa dans la mesure nécessaire
-de son autre personnalité. Mais, comme celle-ci
-ne jetait aucune lumière sur le crime, les circonstances
-<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[Pg 374]</a></span>
-aidèrent, pour la laisser à l'écart, au scrupule
-des magistrats, soucieux d'épargner à
-Solgrès, à sa fondatrice et à sa directrice, une
-flétrissure inutile.</p>
-
-<p>Tandis que se déroulaient les premières phases
-de cette cause retentissante, la femme et l'enfant
-qu'aurait pu saisir et broyer l'horrible engrenage,
-demeuraient donc sous la sauvegarde d'une charité
-prestigieuse. L'œuvre de Solgrès rayonnait
-comme un exemple inouï de générosité privée.
-L'admiration, le respect, s'inclinaient au seuil.
-Dans cet asile, le cœur de la pauvre Denise pouvait
-se convulser d'angoisse et saigner un sang
-d'agonie. Du moins la honte imméritée ne l'atteignait
-pas, non plus que son fils.</p>
-
-<p>Et là-bas, en face de la grille tutélaire, de
-l'autre côté de la route, dans le reflet vermeil et
-le pétillement de la forge, un être en qui s'incarnaient
-le travail, l'honneur, la bonté, faisait ce
-rêve: la guérir un jour d'avoir tant souffert au
-contact du vice, de l'inconscience et de la haine.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[Pg 375]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>HASARDEUSE IDYLLE</i></p>
-
-<div class="p2">
- <img class="drop-cap" src="images/initial_u.jpg" alt="Lettre U." />
-</div>
-<p class="drop-cap">Un matin d'hiver, Régine de Malboise,
-qui, souffrante, s'attardait au lit, laissa
-glisser un journal qu'elle venait de
-lire et se perdit dans ses réflexions. Son visage
-exprimait une anxiété profonde. Parmi les nouvelles
-du jour, il y en avait deux dont tous les
-détails étaient pour elle matière de préoccupation
-soucieuse. La session des assises où comparaîtrait
-Almado allait s'ouvrir. Et là-bas, à Marseille, de
-graves désordres, provoqués par une grève, faisaient
-consigner les troupes, empêchaient le
-lieutenant d'Ambarès de venir à Paris.</p>
-
-<p>Par instants, elle songeait aux dangers que
-Hugues courrait peut-être, et, fermant les yeux,
-elle soupirait douloureusement. Puis, mesurant
-<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[Pg 376]</a></span>
-la responsabilité qui lui incomberait, à elle seule,
-si le procès avait lieu sans que son cousin pût la
-rejoindre, elle fixait dans le vide ses larges prunelles
-bleues, que dilatait une sorte d'épouvante.</p>
-
-<p>Tous deux avaient convenu d'attendre ce que
-révélerait l'audience pour décider s'ils feraient
-connaître leurs soupçons relatifs au drame de
-Malboise, ou s'ils en garderaient éternellement
-le secret.</p>
-
-<p>Cet Almado, que Hugues avait vu là-bas,
-dans le Midi, auprès de Lina de Cardeville, son
-infortunée victime future, cet Almado, qu'il avait
-trouvé en possession de sa bicyclette, volée dans
-le souterrain le soir où le marquis de Malboise
-fut tué d'un coup de fusil, cet Almado, qu'il avait
-jugé tellement suspect et qui se manifestait assassin,
-devait être, en effet, le meurtrier qui avait
-fait de Régine une veuve le jour même de ses
-noces. Mais pourquoi?... Quelle avait été la raison
-de ce crime, tellement désintéressé en apparence?
-Quel rapport pouvait-il y avoir entre cet
-aventurier, venu, disait l'enquête, de l'Amérique
-espagnole, dont il était originaire, et le marquis
-Pascal de Malboise? Mystère insondable! Mystère
-que ce bandit étrange emporterait peut-être
-à jamais dans la tombe, s'il était condamné à
-mort pour l'assassinat de sa maîtresse.</p>
-
-<p>Cette idée, oppressante comme un cauchemar,
-accablait Régine. D'ailleurs, le doute subsistait
-toujours. Les présomptions réunies par
-<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[Pg 377]</a></span>
-Hugues ne suffisaient pas, surtout devant l'invraisemblance,
-pour que sa cousine et lui arrivassent
-à une certitude, même approximative.
-L'un et l'autre ignoraient ce que la pauvre Lina
-avait découvert au prix de sa vie: l'identité de la
-chaîne, brisée par Hugues, le soir du crime, sur la
-poitrine du meurtrier. Alors?... Quel moyen de
-savoir, sans ouvrir à la justice cette piste nouvelle?
-Parleraient-ils?... Mais parler, si tard!
-après deux ans,—pour avouer des circonstances
-où se ternirait l'honneur de Régine,—car l'interprétation
-loyale en serait inadmissible pour
-le monde, plus inadmissible que jamais après ce
-long silence...</p>
-
-<p>Et si cet homme,—accusé du meurtre de Lina,
-mais qui, de ce fait, sauverait peut-être sa tête,—allait
-être convaincu du meurtre de M. de
-Malboise, ce serait donc Régine qui le condamnerait
-à mort, qui éclabousserait de sang, de
-honte, deux innocents qu'elle aimait, Denise et
-le petit Michel. Aurait-elle seulement l'excuse, à
-ses propres yeux, de justifier l'être cher entre
-tous, l'élu de son cœur, ce Hugues adoré, qu'elle
-avait un moment cru capable d'une aberration
-d'amour homicide, d'une folie sournoise et sanguinaire?
-Mais non!... Elle n'avait plus besoin de
-le justifier. L'épreuve le lui avait montré si soumis,
-si généreux, d'une force douce et d'un
-amour infini, sans la violence égoïste de passion,
-sans le délire brutal, qui incite au crime.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[Pg 378]</a></span></p>
-
-<p>Rien au monde maintenant n'insinuerait un
-doute en elle. Et pourquoi se refuser désormais
-au bonheur? Assez longtemps elle avait subi le
-poids de son sanglant veuvage et refusé la liberté
-si tragiquement acquise. C'était fini. Bientôt
-elle serait la femme de Hugues. Elle reprendrait
-ce nom d'Ambarès qui lui était cher, qui était
-vraiment le sien. Car la marquise de Malboise
-lui restait une étrangère. Sous ce titre elle éprouvait
-une gêne, comme dans un vêtement d'emprunt.
-Tout s'effacerait donc du sombre passé...
-Tout?... Hélas! non... L'énigme demeurait insoluble,
-l'ombre du mystère continuerait à dominer
-l'horizon de sa vie.</p>
-
-<p>C'était donc à une rêverie en même temps
-suave et troublée que s'abandonnait Régine.</p>
-
-<p>L'entrée de sa femme de chambre, qui, après
-avoir frappé, pénétrait auprès d'elle, lui rappela
-l'heure et son habituelle activité.</p>
-
-<p>—«Il doit être bien tard, Fanny.</p>
-
-<p>—Près de dix heures. Madame la marquise se
-trouve-t-elle mieux?</p>
-
-<p>—Encore un peu de migraine. Mais je vais
-me lever.</p>
-
-<p>—C'est que je venais dire à madame la marquise...
-Il y a là madame Varouze qui désire parler
-à Madame, tout de suite, pour une affaire
-importante.</p>
-
-<p>—Madame Varouze?» répéta machinalement
-Régine, étonnée d'une visite si matinale.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[Pg 379]</a></span></p>
-
-<p>—«Oui... Ce qui l'amène est tellement
-urgent, qu'elle demande si madame la marquise
-ne la recevrait pas au lit.</p>
-
-<p>—Mais... sans doute... A l'instant même...
-Priez madame Varouze de monter.»</p>
-
-<p>«Pauvre femme!...» pensa Régine, tandis
-qu'on allait prévenir son amie. «Le moment
-est-il arrivé de cette aventure que je crains sans
-cesse pour elle?... Avec sa sentimentalité maladive,
-son imagination toujours en fièvre, elle ne
-peut vivre sans amour près de ce mari qu'elle a
-adoré et dont la froideur haineuse l'affole. En
-vain ai-je voulu détourner vers la charité ces
-sources tumultueuses de tendresse... Les malheureux,
-pas plus que son enfant, ne suffiront à
-remplir ce cœur, non seulement vide, mais brisé,
-détraqué, ouvert à toutes les suggestions périlleuses.»</p>
-
-<p>Ses appréhensions furent dépassées par l'aspect
-de Claire Varouze, que la femme de chambre
-venait d'introduire. Celle qui entrait, avec une
-figure de morte où brillaient des yeux de délire,
-s'avança jusqu'au lit, se laissa tomber sur un
-siège tout proche, puis s'abattit de tout le buste
-contre les couvertures, en sanglotant.</p>
-
-<p>—«Claire!... Ma pauvre Claire!...» murmura
-la jeune marquise, posant une main de
-pitié sur l'épaule frémissante.</p>
-
-<p>—«Oh! Régine!... Si vous saviez!...</p>
-
-<p>—Je vous écoute... Que se passe-t-il?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[Pg 380]</a></span></p>
-
-<p>—Je n'oserai jamais vous le dire!</p>
-
-<p>—N'êtes-vous pas venue pour cela?...</p>
-
-<p>—Si. Mais c'est au-dessus de mes forces. Ah!
-je n'ai plus qu'à mourir!</p>
-
-<p>—Mourir!... Et votre petite Marcelle?...»</p>
-
-<p>Au nom de sa fille, M<sup>me</sup> Varouze versa des
-larmes plus véhémentes.</p>
-
-<p>—«Les enfants,» gémit-elle, «sont de petits
-êtres lâches. Ils n'admirent que le succès
-et la force. Marcelle, je le sens, est avec son
-père contre moi.</p>
-
-<p>—Maintenant peut-être... Mais plus tard?...
-D'ailleurs, est-ce pour vous ou pour elle-même
-que vous l'aimez?...</p>
-
-<p>—Qui m'aimera donc, moi?...» dit la désolée,
-levant son visage en pleurs, que dévorait
-la flamme des sombres yeux inégaux. «Être
-aimée... Être chère à quelqu'un en ce monde...
-C'était ma folie... Mais où m'a-t-elle menée?</p>
-
-<p>—Voyons... Confiez-moi toute votre peine,»
-prononça Régine, d'une voix dont l'intonation
-apaisait, caressait l'âme en détresse.</p>
-
-<p>Claire, avec son mouchoir, tamponna ses paupières
-ruisselantes. Puis elle tira d'un porte-cartes
-un papier, qu'elle tendit à M<sup>me</sup> de Malboise,
-et que celle-ci considéra avec stupeur. C'était
-une invitation à se rendre auprès d'un juge
-d'instruction, en son cabinet, au Palais de Justice.</p>
-
-<p>—«Connaissez-vous ce juge, monsieur
-Treille?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[Pg 381]</a></span></p>
-
-<p>—C'est celui qui est chargé de l'affaire
-Almado,» observa Régine. Car elle n'ignorait
-aucun détail de cette cause.</p>
-
-<p>A ce nom d'Almado, une rougeur intense envahit
-les traits de M<sup>me</sup> Varouze, puis se dispersa,
-en laissant des plaques brûlantes sur le fond
-blafard du teint. Et elle se taisait, après avoir
-incliné affirmativement la tête, tandis que ses
-regards suppliaient qu'on la devinât, qu'on
-l'aidât.</p>
-
-<p>Régine, interdite, finit par demander en hésitant:</p>
-
-<p>—«Vous... vous avez quelque renseignement
-à donner sur cette affaire?...»</p>
-
-<p>L'autre, brusquement, éclata:</p>
-
-<p>—«Oh! Régine... qu'allez-vous penser?...
-Vous ne comprendrez pas... Vous me jugerez
-sans excuse... N'est-ce pas une chose horrible?...
-J'ai peur que ce misérable n'ait des lettres de
-moi.</p>
-
-<p>—Des lettres qu'il vous a volées... ou qu'il a
-volées chez quelqu'un? A qui s'adressaient-elles,
-ces lettres?...</p>
-
-<p>—Il ne les a pas volées.</p>
-
-<p>—Trouvées alors?... Interceptées?... Mais à
-qui, ces lettres? A qui?...</p>
-
-<p>—A lui-même,» dit la malheureuse femme,
-en courbant la tête.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Malboise demeura muette de stupeur.</p>
-
-<p>Alors ce fut, de la part de Claire, au lieu des
-<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[Pg 382]</a></span>
-réticences, des paroles arrachées une à une, le
-soudain débondement de son cœur, le flot lâché
-de la confidence amère. Elle se hâtait à présent
-de tout dire, pour ne pas laisser à Régine le loisir
-des interprétations sévères, pour présenter son
-histoire inouïe sous le jour le moins déplorable.</p>
-
-<p>Son amie écoutait, consternée, mais non sans
-indulgence. L'explication, ce n'est pas toutefois
-le récit trépidant, désordonné, involontairement
-illusoire, de Claire, qui pouvait la lui
-fournir. L'explication, elle était bien plutôt dans
-le geste, dans la physionomie, dans l'accent, sur
-les traits dissymétriques, partout où se trahissait
-le déséquilibre, la dégénérescence, l'excitabilité
-du système nerveux. C'était presque un phénomène
-d'hypnotisme que racontait M<sup>me</sup> Varouze,
-cette hasardeuse idylle, ces rendez-vous avec un
-inconnu, dont tout de suite, dès la première rencontre,
-le regard l'avait hantée, fascinée, la volonté
-l'avait conquise et dirigée malgré elle.</p>
-
-<p>—«Les jours, les rares jours, où je m'étais
-engagée à le rejoindre,» expliquait-elle, «j'avais
-beau prendre la résolution de n'y pas aller...
-Quand l'heure arrivait, il me fallait partir...
-C'était comme une force qui me poussait.»</p>
-
-<p>Elle donnait à cela des raisons romanesques:
-coup de foudre, irrésistible fatalité du
-sentiment, attraction des âmes... Et elle revenait
-sur son isolement, sur les blessures de sa vie
-<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[Pg 383]</a></span>
-conjugale, sur la beauté, le charme de ce passant,
-qui, d'une heure à l'autre, était devenu tout
-pour elle.</p>
-
-<p>—«Et,» demanda Régine d'une lèvre tremblante,
-«vous croyez que cet homme, cet inconnu,
-dont vous ne savez pas le vrai nom... ce
-serait... Miguel Almado?...»</p>
-
-<p>Tout bas, dans un chevrotement de honte,
-Claire avoua:</p>
-
-<p>—«L'idée m'en est venue, d'après un indice,
-puis un autre. Et d'abord, depuis la disparition
-d'Almado, qui s'est caché plusieurs semaines, je
-n'ai plus eu de nouvelles.</p>
-
-<p>—Quand avez-vous reçu les dernières?</p>
-
-<p>—La veille de cet horrible crime.</p>
-
-<p>—Mais les journaux ont publié son portrait.
-Ne l'avez-vous pas reconnu?</p>
-
-<p>—J'ai eu peur de le reconnaître... Almado
-porte sa barbe, tandis que l'autre... Puis les portraits
-des journaux sont si fantaisistes!</p>
-
-<p>—Alors qu'est-ce qui vous a fait croire?...</p>
-
-<p>—Des descriptions... Ses yeux, sa voix prenante,
-ses manières câlines... On le peint comme
-si séduisant, ce monstre!...»</p>
-
-<p>Était-ce une horreur sincère, ou une attraction
-morbide qui se traduisait par ce mot où sonna
-l'équivoque?... Régine oscilla entre la compassion
-et la révolte écœurée.</p>
-
-<p>—«Quel nom vous donnait cet inconnu
-comme étant le sien?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[Pg 384]</a></span></p>
-
-<p>—Armand. Un jour il a signé «Armando».
-Cela ressemble à Almado.</p>
-
-<p>—L'avez-vous vu souvent?</p>
-
-<p>—Cinq ou six fois. Et toujours dehors, dans
-des musées, des parcs... à la mare d'Auteuil. Jamais
-je ne me suis trouvée seule avec lui dans
-une chambre close. Me croyez-vous, Régine? me
-croyez-vous?...</p>
-
-<p>—Comment ne vous croirais-je pas? C'est le
-contraire dont je ne pourrais me persuader. Ce
-serait tellement invraisemblable que vous, Claire
-Varouze, si honnête, si fine, vous, une mondaine
-délicate, femme d'un haut magistrat, vous vous
-soyez mise à la merci du premier venu, parce qu'il
-avait des yeux noirs et de jolies moustaches?...
-Quels risques effroyables!... Sans compter l'impossibilité
-morale. Ce que vous avez fait me confond
-assez, sans que j'imagine autre chose.</p>
-
-<p>—Mais, Régine, ce que vous n'imaginez pas,
-Paris entier va le crier à tous ses échos comme
-une vérité incontestable, si le scandale éclate.
-O Dieu! Il n'y aura pas au monde une femme plus
-avilie que moi!... Mon mari pourra me rejeter
-comme la dernière des créatures... On m'ôtera
-ma fille... Non... Mais tout ce que je dis là n'est
-encore rien. Il n'y a pas de mots pour peindre
-l'ignominie où je sombrerai. Et cela pourquoi,
-Seigneur! pourquoi?... Pour avoir échangé quelques
-lettres et écouté quelques mots grisants,
-pour une intrigue imprudente et folle, mais innocentes... Quel
-<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[Pg 385]</a></span>
-châtiment, quelle torture!... Jamais
-pareille catastrophe n'aura écrasé une femme!...
-Jamais...» Elle s'interrompit, éclata d'un rire
-grinçant. «Madame Varouze, femme d'un conseiller
-à la Cour de Cassation, la maîtresse d'un
-assassin, d'un voleur... d'un guillotiné, peut-être!...»</p>
-
-<p>Sa voix s'étrangla, ses mains se tordirent. Elle
-glissait à la crise de nerfs ou à l'accès de folie.
-Régine eut la plus grande peine à la ramener au
-calme. Il lui fallut sortir elle-même de cette mesure,
-de cette lucidité tranquille, réglant les
-mouvements de son âme et leur expression habituelle.
-Tout en s'efforçant, avec une sobre autorité,
-de modérer l'effervescence de désespoir
-où s'affolait Claire, elle dut se répandre en affirmations
-et en protestations qui dépassaient sa
-pensée. Elle ne pouvait croire, déclarait-elle, que
-l'inconnu et Almado fussent le même homme.
-Mais si cela était, les magistrats certainement
-étoufferaient cette triste affaire. On sauverait
-M<sup>me</sup> Varouze. Elle-même, Régine, interviendrait,
-agirait, userait de l'influence que son rôle philanthropique
-lui donnait, malgré sa jeunesse.
-D'ailleurs ces messieurs du Parquet se garderaient
-de compromettre l'honneur d'un homme de
-robe. Ils se tairaient par esprit de solidarité.</p>
-
-<p>En formulant cette hypothèse, M<sup>me</sup> de Malboise
-se représentait avec inquiétude cet homme
-de robe, dont elle parlait,—cet André Varouze,
-<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[Pg 386]</a></span>
-gonflé de morgue, ambitieux, féroce quand son
-orgueil se croyait atteint, et qui serait implacable.
-Elle se le rappelait, directeur du cabinet ministériel
-de Bardal, jouant le garde des sceaux,—qu'il
-était alors effectivement, grâce à la timidité,
-à la nullité de son chef. Dans quel piège
-atroce il avait failli la broyer, à ce moment-là, lui
-donnant le choix entre sa haine et son désir,
-ayant bien pris ses mesures, n'ayant pas reculé
-devant un faux pour envoyer une marquise de
-Malboise à Saint-Lazare, si elle ne consentait à
-tomber dans ses bras. Le misérable!... Si Régine
-lui avait échappé, c'était grâce au sacrifice de
-Claire. Cette pauvre femme, qui pleurait maintenant,
-abîmée de honte, s'était jadis écrasé
-le cœur, avait renoncé à toute illusion de bonheur
-conjugal, bravé la rancune sans fin d'un tel
-mari, pour la sauver, sans la connaître, d'ailleurs,
-autrement que comme une rivale. Même c'est à
-cause de cela que, dans le désarroi de sa vie, elle
-était devenue sans résistance contre les sollicitations
-des rêves hasardeux. L'abîme où elle glissait
-ne s'était-il pas ouvert quand, pour voler au
-secours de Régine, elle avait brisé tout ce qui
-abritait sa faiblesse, sa chancelante nature de
-nostalgie et de névrose?</p>
-
-<p>«Ah!» se dit Régine, «il faut que je la
-sauve!...»</p>
-
-<p>—«Voyons,» reprit-elle tout haut, avec une
-douceur tendre, «que devons-nous faire tout de
-<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[Pg 387]</a></span>
-suite? Aviez-vous une idée en venant ici? Que
-comptiez-vous me demander?</p>
-
-<p>—De m'accompagner chez le juge d'instruction.
-Jamais je n'oserai y aller seule, en songeant
-à ce qu'il peut avoir à me communiquer. J'en
-tomberais morte sous ses yeux.»</p>
-
-<p>Claire parlait facilement de la mort, comme
-toutes les personnes de mentalité débile, qui
-empruntent ainsi une apparence de force et
-un factice héroïsme à la Reine des épouvantements.</p>
-
-<p>—«C'est entendu,» accéda Régine. «Pour
-quel moment vous a-t-il convoquée?</p>
-
-<p>—Pour trois heures, cet après-midi.</p>
-
-<p>—Voulez-vous rester avec moi jusque-là?</p>
-
-<p>—On s'étonnerait à la maison. Ma fille s'inquiéterait.
-Je viendrai plutôt vous prendre.</p>
-
-<p>—Soit. Mais pas dans votre voiture. Évitons
-le moindre commentaire. La mienne sera devant
-votre porte à trois heures moins vingt.»</p>
-
-<p>Lorsque les deux jeunes femmes pénétrèrent
-dans le cabinet de M. Treille, juge d'instruction,
-celui-ci s'étonna de les voir ensemble.</p>
-
-<p>—«Je n'ai convoqué que vous seule, madame,»
-dit-il à Claire, après s'être incliné devant
-sa compagne.</p>
-
-<p>—«Y a-t-il une difficulté judiciaire à ce que
-madame de Malboise assiste à notre entretien?</p>
-
-<p>—Aucune. La difficulté ne sera que pour vous,
-madame. Ce que j'ai à vous dire est très délicat.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[Pg 388]</a></span></p>
-
-<p>—Je n'ai pas de secret pour mon amie.</p>
-
-<p>—Vous en êtes bien sûre?» dit le juge, la
-regardant au fond des yeux.</p>
-
-<p>—«Tout à fait sûre.»</p>
-
-<p>M. Treille hésita un instant.</p>
-
-<p>—«C'est donc tellement grave?...» balbutia
-M<sup>me</sup> Varouze, qu'un suprême espoir abandonnait.</p>
-
-<p>—«Vous allez voir...»</p>
-
-<p>Il prit une clef, ouvrit dans son bureau un
-tiroir à secret, et, d'une cachette intérieure, tira
-un menu paquet de papiers pliés. Claire tourna
-vers Régine des yeux d'égarement.</p>
-
-<p>—«Reconnaissez-vous ces lettres, madame?»
-demanda le magistrat d'un ton glacial.</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas.</p>
-
-<p>—«Persistez-vous à ce que nous nous entretenions
-du contenu devant Madame?...</p>
-
-<p>—C'est fini!...» murmura Claire. «Je suis
-perdue!»</p>
-
-<p>Elle fouilla dans un petit sac qu'elle tenait à la
-main... M. Treille et M<sup>me</sup> de Malboise se précipitèrent
-ensemble... La malheureuse femme venait
-de diriger contre elle-même un revolver,—arme
-de luxe, fine comme un bijou, mais très capable
-de donner la mort. Le coup partit tandis que le
-juge lui écartait vivement le bras. Personne n'eut
-de mal, la balle étant allée se perdre dans la
-boiserie.</p>
-
-<p>—«Quelle folie, madame!» s'exclama
-<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[Pg 389]</a></span>
-M. Treille, mais d'une voix moins dure que tout
-à l'heure. «Voulez-vous donc provoquer le
-scandale que nous pouvons peut-être éviter?</p>
-
-<p>—L'éviter?...» répétèrent les lèvres blanches
-prêtes à divaguer d'effroi.</p>
-
-<p>Cependant le dernier mot amollit l'affreuse
-tension des nerfs. Les larmes jaillirent.</p>
-
-<p>—«Je ne vous aurais pas parlé ainsi quand
-vous êtes entrée, madame. Je ne voyais aucune
-raison d'atténuer les suites de votre inconséquence.
-Et mon devoir est formel. Cependant
-votre désespoir me touche.»</p>
-
-<p>Régine prit la parole:</p>
-
-<p>—«Ah! monsieur le juge d'instruction, ce
-désespoir vous toucherait davantage encore si
-vous en connaissiez toute l'amertume, si vous
-saviez quelles fatalités ont pesé sur cette âme
-exaltée et sans défense, laissée à elle-même par
-des désastres intimes... Si vous compreniez de
-quelles fascinations peuvent être victimes ces
-natures crédules et nerveuses...»</p>
-
-<p>Elle n'en pouvait expliquer davantage. Mais
-le juge eut, vers elle, un coup d'œil d'intelligence,
-et murmura, hochant la tête:</p>
-
-<p>—«Je comprends...»</p>
-
-<p>Il connaissait la fragilité humaine, et surtout
-féminine, les détraquements de la volonté, les
-influences demi-hypnotiques sous lesquelles
-tombent de pauvres créatures trop vibrantes
-après d'excessives meurtrissures de leur sensibilité.
-<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[Pg 390]</a></span>
-Peut-être aussi connaissait-il André Varouze.
-Il eut pitié. S'asseyant à son bureau, et les
-yeux vers ses dossiers pour éviter la gêne de son
-regard à sa triste visiteuse, il prononça très doucement:</p>
-
-<p>—«Veuillez me répondre, madame. Je suis
-obligé de vous interroger, car vous êtes ici
-comme témoin. Votre déposition—à moins
-qu'elle ne comporte quelque renseignement
-relatif à la cause, ce qui me paraît peu probable—ne
-sera pas versée aux débats. Quant à vos
-lettres, je suis obligé d'en faire prendre copie.
-Mais je transcrirai moi-même celle ou se trouve
-votre véritable nom, c'est-à-dire la dernière... Et
-je vous rendrai les originaux... Ou bien nous les
-brûlerons ici, devant vous. Êtes-vous plus tranquille?...»</p>
-
-<p>Un faible «merci» traversa le mouchoir sous
-lequel Claire étouffait ses sanglots. Puis, tout de
-suite, cette exclamation navrée:—«Mais lui?...
-Ne parlera-t-il pas?... Ne me nommera-t-il pas?...
-Et en pleine audience peut-être!...»</p>
-
-<p>Le juge ne répondit que pour demander:</p>
-
-<p>—«Comment, madame, avez-vous eu l'imprudence
-de livrer à un inconnu le secret de votre
-personnalité?... Lui-même montrait plus de méfiance.
-Vous ne le connaissiez que sous le nom
-d'Armand. Et votre correspondance, poste restante,
-s'adressait à des initiales.</p>
-
-<p>—Il ne m'écrivait plus,» balbutia-t-elle. «Je
-<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[Pg 391]</a></span>
-pensais que ma résistance à révéler mon nom
-l'éloignait pour toujours. J'étais affolée.</p>
-
-<p>—Il ne vous écrivait plus parce qu'il avait
-changé de masque et qu'il se préparait à fuir
-hors de France. Savez-vous, madame, où l'on
-a retrouvé ces lettres?»</p>
-
-<p>Et le juge tapota de la main la petite liasse.
-Claire secoua la tête.</p>
-
-<p>—«Dans une cassette, enterrée au fond d'un
-souterrain... Dans la cassette qui contenait les
-bijoux de la malheureuse Lina de Cardeville.
-Ah! ce galant chevalier paraissait tenir à ses
-souvenirs amoureux!...</p>
-
-<p>—Monsieur!...» gémit la torturée, tandis que
-M<sup>me</sup> de Malboise reprochait d'un signe au magistrat
-cette ironie cruelle et inutile.</p>
-
-<p>—«Mon Dieu!» reprit M. Treille, «on peut
-supposer qu'il gardait ces papiers pour quelque
-chantage futur, plutôt que par un sentiment de
-troubadour. Déjà son insistance à s'introduire,
-par vous, dans votre monde, indique le calcul.
-Sans doute, il méditait d'y faire des dupes, malgré
-les explications qu'il m'a données.</p>
-
-<p>—Quelles explications?... Qu'a-t-il dit de
-moi?...</p>
-
-<p>—Madame, il m'a parlé de vous en galant
-homme, et sa façon de s'exprimer, sa réserve,
-semblent indiquer, chez ce garçon mystérieux,
-une absence totale de vulgarité. C'est un être
-plein de contradictions. Il affirme qu'il est de
-<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[Pg 392]</a></span>
-haute race... Et ce ne serait pas impossible.
-Quant à son but, en vous poursuivant, c'était, à
-ce qu'il affirme, de rentrer par vous dans la
-société, dans le milieu qui devrait être le sien.
-La réussite, prétend-il, lui aurait permis de faire
-peau neuve, de jouer son véritable personnage,
-de renoncer aux expédients. Si, dans un mouvement
-de jalousie,—c'est du moins sa thèse,—il
-n'avait pas vu rouge, et serré trop fort le cou
-de sa...</p>
-
-<p>—Il avoue donc?...» s'écria Régine.</p>
-
-<p>—«Oui, parce qu'il ne peut plus faire autrement.
-Les lettres mêmes de M<sup>me</sup> Varouze l'ont
-désigné. On l'a confronté avec l'employé du
-bureau où elles étaient adressées poste restante,
-et celui-ci l'a parfaitement reconnu, surtout après
-qu'on lui eut rasé la barbe. Nul autre que lui n'a
-donc volé et caché les bijoux qui accompagnaient
-ces lettres.</p>
-
-<p>—Mais,» observa M<sup>me</sup> de Malboise, «ce vol
-doit l'empêcher de plaider la jalousie.</p>
-
-<p>—Le vol, d'après lui, n'était qu'une ruse
-pour simuler le cambriolage, après son acte de
-violence, qu'il voudrait faire passer pour un homicide
-involontaire. Mais, madame, je vous
-demande pardon si je vous arrête dans cette voie.
-Je n'ai pas à vous exposer l'instruction. Je dois
-écouter les révélations de votre amie.»</p>
-
-<p>Claire n'avait pas la force de dire grand'chose.
-D'ailleurs, sa triste aventure n'éclaircissait
-<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[Pg 393]</a></span>
-en rien ni le fond de l'affaire, ni la véritable
-personnalité de l'assassin.</p>
-
-<p>Elle avait rencontré Almado en allant faire des
-visites de charité, rue de l'Épée-de-Bois. Une
-première fois, c'était avec M<sup>me</sup> de Malboise.
-L'inconnu avait fait impression sur elle par sa
-façon tenace de la regarder, comme par la séduction
-de sa physionomie. Mais ils ne s'étaient
-pas parlé. La seconde fois, elle était seule.
-L'étranger avait sauté dans un fiacre pour filer
-sa voiture. Inquiète de le voir s'attacher à sa
-poursuite et ne voulant pas qu'il découvrît où
-elle demeurait, M<sup>me</sup> Varouze avait fait arrêter
-dans la cour du Carrousel, puis était entrée au
-musée du Louvre. Bientôt il l'avait rejointe, s'attachant
-à ses pas, osant enfin lui adresser la
-parole. Et c'est alors que, par la mélodie saisissante
-de sa voix, par l'originalité de ses discours,
-le magnétisme de ses regards, ses protestations
-de respect, la mélancolie de son âme désenchantée,
-il avait capturé ce cœur malade.
-M<sup>me</sup> Varouze avait consenti à une correspondance,
-puis à un rendez-vous dans un endroit
-écarté du Bois de Boulogne. Almado
-l'avait conduite à la mare d'Auteuil. C'était à
-une fin de jour. Le décor était délicieux, d'un
-charme de lointain, de dépaysement, d'outre-vie,
-avec les reflets mourants, la grâce immobile des
-choses, leur silence... Là, cet homme jeune,
-beau, et qui paraissait sincère, avait murmuré
-<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[Pg 394]</a></span>
-des phrases si tristes et si tendres qu'à les évoquer
-seulement sans même les redire, Claire
-frissonna d'un frisson qui n'était pas tout de
-répulsion et d'effroi.</p>
-
-<p>Les deux témoins qui l'observaient en l'écoutant,
-échangèrent un regard. Évidemment, la
-représentation intérieure, chez cette imaginative,
-se dédoublait. L'homme d'Auteuil n'était pas
-l'inculpé de la Conciergerie. Rien n'effacerait le
-rêve d'une heure que le premier lui avait fait
-goûter. Malgré le crime avoué, l'appareil judiciaire,
-la guillotine imminente, une poésie resterait
-autour du sombre héros, dans ce souvenir
-de femme, une auréole parerait le front infâme.</p>
-
-<p>Cependant elle avait encore tout à craindre
-de lui. Au fond de sa prison. Almado tenait son
-honneur entre les mains. A quel prix l'empêcherait-on
-de livrer ce nom aux risées de la
-foule?...</p>
-
-<p>—«A aucun prix dont nous disposions,
-madame,» déclara le juge d'instruction. «Nous
-ne pouvons même pas avoir l'air de souhaiter le
-silence d'Almado, de le dicter, de le solliciter.
-Car le gredin s'en ferait une arme. Il nous proposerait
-un marché. Or, si dévoué que je puisse
-vous être comme homme, il m'est impossible de
-vous servir comme magistrat.»</p>
-
-<p>A ce moment Régine s'interposa.</p>
-
-<p>—«Monsieur le juge d'instruction,» demanda-t-elle,
-«pourriez-vous m'accorder l'autorisation
-<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[Pg 395]</a></span>
-de m'entretenir en particulier avec l'inculpé?»</p>
-
-<p>M. Treille sursauta et fixa sur celle qui parlait
-des yeux effarés. Quoi! elle aussi!... Cette jeune
-femme d'un si haut et si ferme caractère, d'un
-esprit si sage!... Subissait-elle en quelque mesure
-l'attraction malsaine? Il ne s'y trompa pas longtemps.</p>
-
-<p>—«S'il était en mon pouvoir, par une simple
-argumentation, de persuader à ce grand coupable
-qu'il ne doit parler à personne, pas même
-à son avocat, de l'irréprochable mondaine qu'il
-a un instant éblouie par ses mensonges, y aurait-il
-dans mon intervention quelque chose d'interdit,
-d'illégal?</p>
-
-<p>—Mon Dieu... pas précisément. C'est difficile,
-imprévu... mais faisable.</p>
-
-<p>—Alors, monsieur, voulez-vous me mettre à
-même...</p>
-
-<p>—Vous lui parleriez seule?...</p>
-
-<p>—Tout à fait seule.</p>
-
-<p>—Vous ne craindriez pas?...</p>
-
-<p>—Que voulez-vous que je craigne?...</p>
-
-<p>—Mais... avec un bandit si dangereux?...»</p>
-
-<p>Régine eut un léger rire.</p>
-
-<p>—«Ce serait plus dangereux pour lui que
-pour moi d'essayer quelque violence. D'ailleurs
-je ne refuse pas d'être protégée, mais je refuse
-d'être entendue par personne autre, car mon seul
-espoir d'influencer Almado tient au mystère de
-notre conversation.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[Pg 396]</a></span></p>
-
-<p>—Voyons...» dit le juge, risquant une
-facétie, «je ne peux pourtant pas vous faire
-accompagner par un agent qui serait sourd.</p>
-
-<p>—Postez l'agent de l'autre côté d'une porte
-vitrée, d'où il verra tout sans saisir un seul mot.
-Placez-moi à portée d'une de ces sonneries électriques
-qu'on déclenche en appuyant le pied sur
-le tapis, comme vous devez en avoir au Palais.
-Mettez les menottes au prisonnier. Que sais-je?...»</p>
-
-<p>Le magistrat se grattait le front.</p>
-
-<p>—«Madame, vous pouvez bien dire que si
-je consens à une aussi extraordinaire démarche,
-c'est seulement à cause de l'admirable mission
-de bienfaisance à laquelle vous vous consacrez.
-Votre zèle humanitaire...»</p>
-
-<p>La marquise l'interrompit.</p>
-
-<p>—«Vous consentez, monsieur?... Combien
-je vous remercie! Quand puis-je parler au prévenu?</p>
-
-<p>—Mais... tout de suite, si vous le souhaitez.
-Je vais prendre les mesures nécessaires.</p>
-
-<p>—Chère amie,» dit Régine à M<sup>me</sup> Varouze,
-«rentrez chez vous. Aussitôt de retour rue de
-Babylone, je vous téléphonerai. Et vous viendrez
-me retrouver pour savoir le résultat de ce que je
-tente. J'espère rendre quelque sécurité à votre
-pauvre cœur.»</p>
-
-<p>Le juge d'instruction, avec son habitude de
-noter les moindres détails, remarqua que la marquise
-<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[Pg 397]</a></span>
-de Malboise ne proposait pas de courir
-elle-même chez M<sup>me</sup> Varouze en sortant du
-Palais. Cela le dérouta, dans un si vif élan d'activité
-généreuse. «Il doit y avoir une raison,»
-pensa-t-il. «Ah! peut-être... le mari...» Il devina
-quelque roman là où gisait un drame.</p>
-
-<p>Jamais la marquise de Malboise n'avait remis
-les pieds dans la maison d'André Varouze depuis
-l'inoubliable scène. Jamais elle n'avait adressé la
-parole à cet homme. Parfois elle l'avait rencontré
-dans la rue ou à quelque messe funèbre—seule
-cérémonie officielle où elle allât depuis son
-mariage qui fut en même temps son veuvage.
-L'ancien directeur du cabinet au Ministère de la
-justice, maintenant conseiller à la Cour de Cassation
-et officier de la Légion d'honneur, lui
-adressait toujours un salut profond. Elle ne
-répondait pas et détournait la tête.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[Pg 398]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="no-break"><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2>
-</div>
-
-<p class="ac"><i>LA RÉVÉLATION</i></p>
-
-<p class="ac">Lettre de Régine, marquise de Malboise,
-au lieutenant Hugues d'Ambarès.</p>
-
-<div class="bq">
-<p class="i20">
-«<i>Mon cher Hugues, mon cher fiancé</i>,
-</p>
-
-<div>
- <img class="drop-cap" src="images/initial_j.jpg" alt="Lettre J." />
-</div>
-<p class="drop-cap">«<i>Je puis vous appeler de ce nom.</i></p>
-
-<p>«<i>O mon ami! le mystère est dévoilé,
-l'ombre s'évanouit... Nous nous réveillons
-du lourd cauchemar. C'est ce réveil que je vous
-apporte. Oui, c'est la lumière du jour après la nuit.</i></p>
-
-<p>«<i>Vous ne savez pas ce que ces mots représentent
-pour moi. Vous les lirez avec une fièvre joyeuse, car
-ils vous annoncent notre union prochaine, le rêve de
-nos cœurs enfin réalisé. Mais ils ont, dans ma pensée,
-une signification de délivrance plus profonde.
-<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[Pg 399]</a></span>
-Car vous aurais-je donné un bonheur digne de vous,
-de votre fidèle et patient amour, si mon âme était demeurée
-assombrie par cette sanglante équivoque?</i></p>
-
-<p>«<i>Tout cela est fini, Hugues.</i></p>
-
-<p>«<i>Je connais l'énigme d'un drame plus tragique
-cent fois que nous ne l'eussions imaginé, mais dont
-l'horreur ne saurait nous atteindre. Quand je vous
-aurai dit ce que je vous en peux révéler,—ce qui
-suffira pour effacer nos scrupules,—nous en détournerons
-notre esprit, nous n'aurons plus qu'à plaindre
-et à oublier.</i></p>
-
-<p>«<i>Écoutez ce récit, qui vous confondra d'étonnement.</i></p>
-
-<p>«<i>Mais, tout d'abord, laissez-moi vous remercier
-de m'avoir si promptement envoyé le débris de chaîne
-sur l'identification duquel reposait toute notre espérance.
-Je vous l'avais demandé la semaine dernière,
-parce que j'avais cru découvrir un rapport entre le
-travail très particulier des chaînons et le dessin d'un
-des fameux bijoux volés à M<sup>me</sup> de Cardeville. Mon
-intention était d'obtenir du juge instructeur la permission
-de comparer sous ses yeux.</i></p>
-
-<p>«<i>Je me hâte de vous dire que cette idée m'abandonna
-dès que j'eus l'objet entre les mains. Le seul
-examen sur le journal illustré me fit constater mon
-erreur.</i></p>
-
-<p>«<i>Toutefois, dans l'irrésistible espoir que cette
-pièce de conviction n'était pas étrangère au passé
-d'Almado, je l'emportai hier en me rendant au
-Palais.</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[Pg 400]</a></span></p>
-
-<p>«<i>Au Palais!...», vous exclamez-vous, mon cher
-Hugues. Et vous croyez peut-être que, sans m'entendre
-avec vous, j'ai pu risquer une intervention
-dans le procès. Non. Il ne s'agissait d'aucune déposition
-de ma part. Je ne l'aurais pas fait sans votre
-aveu formel. Désormais je n'y songe plus, et vous ne
-le demanderez pas.</i></p>
-
-<p>«<i>Une femme du monde,—que je ne puis vous
-nommer, bien entendu,—avait commis l'inconséquence
-d'écrire naguère à Almado. Vous n'ignorez
-pas que ce criminel fut un don Juan, charmeur, audacieux,
-de distinction réelle, et qu'il porta bien des
-masques. La malheureuse, affolée, eut recours à moi.
-Le juge d'instruction, ayant saisi ses lettres dans la
-cassette même où se trouvaient les bijoux de M<sup>me</sup> de
-Cardeville, la convoquait. Elle perdait complètement
-la tête, et n'osait se rendre seule à une si pénible
-entrevue.</i></p>
-
-<p>«<i>Cette femme avait des droits à mon dévouement.
-Je résolus de l'aider dans la mesure de mes
-moyens. Et, tout d'abord, je l'accompagnai auprès
-de M. Treille.</i></p>
-
-<p>«<i>Ce que fut la scène, vous le devinez. Quand elle
-reconnut le paquet de ses lettres dans les mains du
-juge, la pauvre créature, dont le mari occupe une
-haute situation officielle et possède une âme de bourreau,
-se crut perdue. Elle essaya de se tuer avec un
-petit revolver, que M. Treille lui enleva vivement.
-Ce magistrat, d'abord fort mal disposé pour elle,
-s'attendrit un peu, en constatant la disproportion
-<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[Pg 401]</a></span>
-d'une catastrophe inouïe avec une faute restée toute
-d'imagination, et dont la cause était dans des chagrins
-intimes et un déséquilibre mental voisin de l'irresponsabilité.
-Il se montra un homme généreux et
-un galant homme. En tout ce qui dépendait de lui, le
-secret fut promis, assuré.</i></p>
-
-<p>«<i>Mais il y avait Almado. Celui-ci pouvait
-parler, livrer le nom en pleine audience, par fanfaronnade,
-astuce ou dépit... que savait-on?</i></p>
-
-<p>«<i>C'est alors, Hugues, que la pensée me vint
-d'obtenir une entrevue avec cet homme, seul à seule.
-Vous saisissez mon projet... D'ailleurs, qu'importe?
-La suite vous le fera comprendre.</i></p>
-
-<p>«<i>Le juge d'instruction, après quelques difficultés,
-finit par consentir. A l'heure même, il me mit en présence
-de ce criminel fameux, dont la véritable personnalité
-reste inconnue, dont les aventures, certaines
-ou probables, ont déjà fourni tant de légendes.</i></p>
-
-<p>«<i>Avant de m'introduire dans le cabinet où l'on
-venait d'amener Almado, M. Treille m'expliqua que
-cette pièce n'avait pas d'autre issue que la porte près
-de laquelle se tenaient deux gardes. La fenêtre en était
-grillée. C'est un endroit destiné à ces sortes d'entrevues,
-où le prisonnier pourrait risquer un coup de
-force contre une femme ou quelqu'un de faible, et
-tenter de s'échapper. Le prévenu, en outre, devait
-avoir les menottes. Ces renseignements tendaient à
-me rassurer. Ils étaient superflus. Je n'avais pas peur.</i></p>
-
-<p>«<i>Peut-être allez-vous froncer les sourcils et supposer
-que je n'avais pas assez peur, que la curiosité
-<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[Pg 402]</a></span>
-l'emportait chez moi sur tout autre sentiment...—La
-curiosité, et aussi je ne sais quel bigarre orgueil
-à me trouver dans une situation incroyable, excessive,
-prête à converser, moi, Régine de Malboise,
-avec un assassin notoire, avec un de ces criminels
-prestigieux dont les détraquées du grand monde découpent
-le portrait dans les journaux, désespérées si
-elles n'ont pas leur place aux assises lorsqu'il y comparait.</i></p>
-
-<p>«<i>Eh bien, Hugues, je serai franche. Il y avait un
-peu de ce mauvais orgueil dans les battements de
-mon cœur. Peut-être allais-je tenir le secret de cette
-destinée, cette existence même, entre mes mains...
-Peut-être le romanesque bandit gardait-il le dernier
-mot de la mienne... Dans une conjoncture tellement
-extraordinaire, tout se bouleversait dans ma pensée,
-dans ma conscience... Et sans doute, étant femme, je
-ne pus me défendre tout à fait de goûter la saveur
-violente d'une si vertigineuse minute.</i></p>
-
-<p>«<i>La porte s'ouvrit. Almado, qui était assis, se
-leva. Le juge lui dit:</i></p>
-
-<p>—«<i>Voici madame la marquise de Malboise,
-qui a désiré vous parler, Almado. Soyez sensible à un
-tel honneur. Quoi que madame la marquise ait à vous
-demander ou à vous dire, il vous sera tenu compte
-de votre confiance et de votre respect envers elle.</i>»</p>
-
-<p>«<i>Après ce petit discours, prononcé avec une emphase
-solennelle, le magistrat se retira.</i></p>
-
-<p>«<i>Avait-il ou non remarqué ce qui venait de me
-frapper si étrangement moi-même?... La commotion
-<span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[Pg 403]</a></span>
-reçue par Almado en apprenant qui j'étais. Seul avec
-moi maintenant, il ne se rasseyait pas, mais demeurait
-dans un saisissement visible, d'une pâleur qui ne
-pouvait être normale, les yeux dilatés, tandis que ses
-lèvres balbutiaient quelque chose, d'un souffle si bas
-que je n'aurais rien discerné, si ce n'eût été les mots
-perçus toujours par notre oreille, ceux qui forment
-notre nom:</i></p>
-
-<p><i>—«Marquise de Malboise... Marquise de
-Malboise...» balbutiait-il.</i></p>
-
-<p><i>—«Oui... c'est moi,» lui dis-je. «Qui peut
-vous étonner à ce point?»</i></p>
-
-<p><i>«Je dus répéter ma question, ajouter une phrase
-humaine et douce—quoique distante, comme vous
-le pensez bien. Il restait hors d'état de parler.</i></p>
-
-<p><i>«Je ne vous décrirai pas la physionomie de cet
-homme, Hugues. Vous la connaissez par l'imagerie
-la plus abondante qui fut jamais. Cela me répugnerait
-de vous dire qu'il est beau. Ma plume voudrait,
-par dédain, éviter ce terme. Cependant, ce serait
-presque mentir que de passer sous silence un trait si
-manifeste, même de ne pas le souligner en notant des
-qualités de tenue, d'expression, d'attitude, une aisance
-singulière de façons,—et de bonnes façons,—qui
-marquent la race dans cet être tombé si bas, mais
-vraiment tombé de haut.</i></p>
-
-<p><i>«Miguel Almado—ou plutôt Michel-Armand,
-tels sont ses véritables prénoms, qu'il transforma—a
-du sang bleu dans les veines, du sang de grande
-lignée. C'est un enfant naturel, l'enfant d'une faute.
-<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[Pg 404]</a></span>
-Et cette origine, si volontiers imaginée par les héros
-de bagne qui ont de la lecture, est vraie, hélas!
-en ce qui le concerne.</i></p>
-
-<p><i>«Sans paraître observer son émotion, je lui dis
-brièvement ce qui m'avait décidée à lui parler. Il ne
-pouvait déshonorer une femme. Quels que fussent ses
-égarements, je me refusais à l'en croire capable. Cependant,
-s'il y voyait un intérêt de défense, je l'avertissais
-que peut-être, de mon côté, je connaissais
-contre lui des charges assez graves pour que mon
-silence valût le sien, et que je venais lui offrir cette
-transaction.</i></p>
-
-<p><i>«Une espèce de joie parut sur son visage. J'avais
-à peine terminé qu'il prit vivement la parole:</i></p>
-
-<p><i>—«Madame,» dit-il, «j'ignore quelles sont
-les charges dont vous parlez, et qui peuvent me
-perdre. Si graves que je les suppose, votre silence
-m'importe peu auprès du grand service que j'oserai
-vous demander, que vous seule, parmi les êtres humains
-avec qui je converserai encore, êtes à même de
-me rendre... Consentez à écouter, à exaucer ma
-prière, et jamais je ne prononcerai le nom de votre
-amie, dussé-je, en me taisant, risquer ma tête.»</i></p>
-
-<p><i>«Il enchérissait sans doute un peu. Rien dans son
-intrigue avec la mondaine dont il s'agit n'était de
-nature à lui créer un alibi, à le disculper en quelque
-mesure. Et pourtant?... Avec un être intelligent, retors
-et volontaire comme cet Almado, il fallait tout
-prévoir.</i></p>
-
-<p><i>«Je lui demandai, fort surprise, quel service
-<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[Pg 405]</a></span>
-il attendait de moi, supérieur à la discrétion d'où
-dépendait son salut. Il eut un mouvement découragé,
-comme pour avouer à quel point, de toutes façons,
-ce salut était compromis. Puis il reprit:</i></p>
-
-<p><i>—«Quoi qu'il arrive, madame, et par quelque
-issue que je sorte de cette vie infernale, j'ai résolu
-ceci: c'est que nul au monde ne connaîtra ma véritable
-personnalité. Depuis la minute où vous êtes entrée
-ici, j'ajoute en moi-même: hormis vous, madame
-la marquise de Malboise. Oui, dès que j'ai
-entendu votre nom...—Et vous allez comprendre ce
-qu'il représente pour moi... ce nom...—j'ai songé à
-vous confier mon secret. C'est le meilleur moyen de
-le rendre inaccessible aux autres... inaccessible à cette
-société infâme, qui va me condamner, m'exécuter
-ignominieusement peut-être, et dont l'hypocrisie est
-cause de ma ruine.</i></p>
-
-<p><i>—«Si vous avez commis des crimes, Almado,
-en quoi la société en serait-elle cause?...</i></p>
-
-<p><i>—«Ce sont ses préjugés atroces,» me répondit-il,
-«qui m'ont privé du nom et de l'héritage auxquels
-j'avais droit, qui ont permis à un misérable de martyriser
-ma mère et de me supprimer impunément. Sa
-tentative pour m'assassiner, moi, pauvre enfant sans
-défense, a échoué... par un miracle!... Mais il m'a
-tué moralement, il a détruit mon existence normale,
-il m'a précipité dans un abîme de misère et de vice.
-Puis, en faisant croire à ma mort, il m'a dépouillé
-des biens immenses que ma mère me léguait par son
-testament...»</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[Pg 406]</a></span></p>
-
-<p><i>«Almado énumérait avec un accent de vérité extraordinaire
-ces circonstances invraisemblables. Déjà
-je n'échappais plus à la singulière pénétration de sa
-parole, à je ne sais quelle force lumineuse qui ressortait
-de ses moindres mots et in enveloppait comme
-d'une atmosphère de vérité. Mais surtout j'étais impressionnée
-par la façon dont ce criminel parlait de
-sa mère. Sa voix sombrait sur ce mot, se faisait profonde
-et attendrie, comme imprégnée d'une ferveur
-religieuse. Je ne l'interrompais pas. Il continua:</i></p>
-
-<p><i>—«J'ai sur moi, madame, et tellement bien encastrés
-dans l'épaisseur d'une doublure qu'on ne m'en a
-pas dépouillé, le portrait de ma mère et son testament.
-Si vous n'aviez pas eu la pensée sublime de
-venir me trouver pour vous adresser à ma générosité,
-à ce qui me reste d'honneur, j'eusse anéanti ces reliques,
-je les eusse déchirées de mes dents, j'en eusse
-avalé les miettes, pour sauver d'un scandale infâme
-le nom de celle qui me mit au monde pour son humiliation
-et pour son malheur, et qui pourtant m'aima...
-qui m'aima!... qui m'eût reconnu hautement, noblement,
-si...»</i></p>
-
-<p><i>«Almado s'arrêta, la voix brisée. Il cacha sa tête
-dans ses mains, qu'alourdissaient les menottes. Je le
-laissai sécher les pleurs qu'il essayait de me dérober.</i></p>
-
-<p><i>«Quand il reprit son calme,—un calme farouche,—il
-n'ajouta pas un mot. Mais il se mit en devoir
-de défaire quelque chose à l'intérieur de sa jaquette.
-Les menottes le gênaient. Je lui prêtai un canif en
-<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[Pg 407]</a></span>
-or, qui pendait à ma trousse de ceinture, et que le
-juge d'instruction ne m'avait pas enlevé,—par
-égard, ou par distraction. Grâce à ce petit instrument,
-Almado vint assez vite à bout de sa besogne.
-Un instant après, il retirait de la couture ouverte
-un papier et un médaillon. Ces objets, protégés par
-la toile raide du revers, n'avaient pas révélé leur
-présence quand on fouilla le prévenu.</i></p>
-
-<p><i>«Almado me dit alors:</i></p>
-
-<p><i>—«Madame, je vous confie ces reliques, seules
-choses qui me soient précieuses au monde, ces reliques
-que je veux soustraire aux mains abjectes des policiers
-et des bourreaux. Consentirez-vous à en être
-dépositaire? Un jour peut-être, absous et libre, je
-vous prierai de me les rendre. Sinon, vous les livrerez
-au néant, où je serai descendu... En mourant,
-j'aurai la joie de savoir qu'elles me suivront jusque-là,
-sous la sauvegarde de votre loyauté et de votre
-pitié.»</i></p>
-
-<p><i>«Il ajouta:</i></p>
-
-<p><i>—«Voilà le service dont je parlais. J'y tiens
-par-dessus tout. Accordez-le moi, et je vais vous
-jurer sur ce portrait sacré que jamais le nom de
-votre amie ne sortira de mes lèvres.»</i></p>
-
-<p><i>«Quand Almado se tut, mon cher Hugues, je
-restai pensive, incertaine. Ce dépôt, qui me créait
-une entente secrète avec un tel homme, je répugnais
-à l'accepter. Des soupçons, des réflexions, se pressaient
-dans ma tête... Qu'était-ce que cette femme
-dont j'aurais à préserver l'image et la réputation?...</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[Pg 408]</a></span></p>
-
-<p><i>«Almado observa mon trouble d'un œil singulier.
-Tout à coup il me tendit la miniature.</i></p>
-
-<p><i>—«Regardez, madame la marquise de Malboise,»
-dit-il. «Voici ma mère. Savez-vous comment
-elle s'appelait?...»</i></p>
-
-<p><i>«Son intonation me fit courir dans les veines le
-frisson du pressentiment.</i></p>
-
-<p><i>«Et alors il prononça le nom...</i></p>
-
-<p><i>«O Hugues!... ce nom...</i></p>
-
-<p><i>«Si vous saviez!...</i></p>
-
-<p><i>«C'est celui pour l'honneur duquel nous donnerions
-l'un et l'autre notre vie. Et cependant il nous
-est odieux. Bientôt il n'existera plus... Nulle autre
-femme, quand je serai la vôtre, ne le portera plus.
-Nous devons tout accomplir pour qu'il demeure
-intact. Celle qui le garde dans la tombe a tout souffert
-pour qu'il ne fût pas outragé. Ce nom... et son nom
-de jeune fille, comme sa mémoire, doivent demeurer
-très haut... à l'écart de toute honte.</i></p>
-
-<p><i>«Béni soit le Ciel, qui, dans l'ignominie où son
-fils est tombé, fait briller une lueur de conscience, et
-permet que ce malheureux respecte et défende ce qui
-doit être inattaqué!</i></p>
-
-<p><i>«Ce nom, que je n'écris pas, même pour vous, que
-j'ai juré de ne pas révéler, il est sur vos lèvres, qui
-n'osent le prononcer, n'est-ce pas?... Que cela suffise!...
-Ne me questionnez jamais sur un secret si
-terrible. Aurais-je seulement le droit de vous laisser
-entrevoir la faute et le calvaire d'une femme, d'offenser
-la pudeur de cette tombe, si je ne vous devais
-<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[Pg 409]</a></span>
-pas, mon ami bien-aimé, l'explication du crime dont
-j'eus le malheur de vous accuser un instant.</i></p>
-
-<p><i>«Lorsque Almado me présenta le portrait de sa
-mère, ce ne fut peut-être pas la révélation du nom de
-cette infortunée, si bouleversante que fût cette révélation,
-dont je restai écrasée jusqu'à la stupeur. Au
-médaillon contenant la déchirante figure, un morceau
-de chaîne pendait... Vous lisez bien, Hugues... un
-morceau de chaîne d'or... Le fragment pareil à celui
-que vous m'aviez envoyé, et que j'avais sur moi.</i></p>
-
-<p><i>«Je ne m'arrête pas à vous peindre ce que
-j'éprouvais. Sans mot dire, je tirai de ma poche
-l'autre débris, et les assemblant à la brisure, qui ne
-laissait pas de doute, je mis le tout sous les yeux
-d'Almado. Cet étrange criminel eut à peine un tressaut
-de surprise. D'une voix calme, il me dit:</i></p>
-
-<p><i>—«C'était donc en votre possession, ce bout
-de chaîne, que je suis revenu chercher vainement
-dans le souterrain?... Tant mieux! Maintenant que
-vous savez tout, oserez-vous dénoncer celui qui vous
-a délivrée d'un monstre... celui qui vous a sauvé
-d'appartenir au tortionnaire d'une femme, à l'assassin
-d'un enfant?»</i></p>
-
-<p><i>«Toute tremblante, je demandai:</i></p>
-
-<p><i>—«Alors... c'est vous... qui l'avez tué?</i></p>
-
-<p><i>—«Oui,» répliqua-t-il avec force. «Et j'en
-suis fier! C'est la seule action méritoire de ma vie.»</i></p>
-
-<p><i>«Quelle minute, ô mon Hugues! Quelle minute
-de délivrance et d'horreur!... Je ne pouvais prononcer
-un mot. Ce fut lui qui reprit:</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[Pg 410]</a></span></p>
-
-<p><i>—«Je connais l'homme qui arracha cette chaîne
-de ma poitrine. Son nom était sur la bicyclette dont
-je m'emparai ensuite. Parlera-t-il, celui-là?...»</i></p>
-
-<p><i>«Je répondis:</i></p>
-
-<p><i>—«Non. Mais dites-moi tout. Pourquoi,
-comment avez-vous frappé Hugues d'Ambarès, dans
-la nuit du souterrain?... Vous avez failli le tuer, lui
-aussi.</i></p>
-
-<p><i>—«Je ne voulais pourtant que l'étourdir et passer.
-J'avais cru lui donner le temps de sortir des
-galeries, où je l'avais vu s'engager après sa conversation
-avec vous. Du taillis où je me cachais, je
-m'étais trouvé témoin de votre rencontre. Je le
-croyais déjà bien loin, quand, tout à coup, grâce à
-ma lanterne, je l'aperçus. Il me barrait le chemin.
-Ayant voilé la lumière, je ne pouvais tirer sur lui.
-D'ailleurs, je vous le répète, mon intention n'était
-pas de le tuer. Je pris mon fusil par le canon, et,
-quand je le sentis près de moi, je lui assénai un coup
-de crosse sur la tête...»</i></p>
-
-<p><i>«Il me fallut, mon cher Hugues, un effort pour ne
-pas crier à ce bandit mon indignation, dans le frémissement
-que son horrible aveu m'inspira. Il me vit
-pâlir et reculer, comprit sans doute, et haussa légèrement
-les épaules, avec un air de finesse et de souriante
-supériorité. Puis il acheva son récit.</i></p>
-
-<p><i>«Dans la violence du coup qu'il vous porta,
-Almado fit partir sa carabine, dont la balle lui
-laboura l'épaule. De là, sur le mur, ces taches
-de sang, et la trace de cette main, qu'il y appuya
-<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[Pg 411]</a></span>
-après l'avoir portée à sa blessure. Ensuite, il tamponna
-cette blessure comme il put. Elle n'était que
-superficielle, et lui engourdit à peine le bras. Ayant
-découvert votre bicyclette, il ne manqua pas de s'en
-emparer. Hors du souterrain, il enfouit dans un
-trou, sous un amas de feuilles sèches, l'instrument
-de son crime. C'était une carabine de fabrication
-spéciale, rapportée par lui d'Amérique. Vous vous
-rappelez combien l'origine de cette arme déconcerta
-la justice.</i></p>
-
-<p><i>«Grâce à votre bicyclette, Almado fut rapidement
-loin du théâtre du meurtre. Très tard dans
-la nuit, il entra dans une hôtellerie de village, et fit
-soigner sa plaie. Il prétendit avoir été renversé avec
-sa machine par une voiture, dont la roue aurait
-déchiré sa manche et abîmé son épaule. Aucun
-médecin n'était à proximité. Le voyageur assura que
-son écorchure guérirait bien sans le secours de la
-Faculté. Nul observateur compétent ne put donc
-reconnaître la marque d'une balle dans le sillon sanglant
-qui labourait la chair du meurtrier.</i></p>
-
-<p><i>«Maintenant, mon cher Hugues, vous savez tout
-de ce lugubre drame. Vous voyez que nous avons le
-droit d'en séparer notre vie, d'en séparer notre
-amour. C'est ce que j'avais hâte de vous dire, pour
-emplir votre cœur de cette clarté libératrice où
-s'illumine le mien.</i></p>
-
-<p><i>«Si cette lettre vous paraît incomplète, incohérente
-peut-être, n'en accusez que l'émotion dont je palpite
-depuis hier, et mon empressement à tout vous dire, à
-<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[Pg 412]</a></span>
-la fois, sur-le-champ. Je vous donnerai de vive voix
-les détails que vous souhaiterez connaître encore.</i></p>
-
-<p><i>«Pour l'instant, la plume tombe de ma main
-lassée... Il me tarde de la poser, de me taire, d'oublier
-toutes ces pensées d'horreur... pour regarder
-dans vos yeux...</i></p>
-
-<p><i>«O mon Hugues! j'y vois renaître, enfin, dégagé
-de toute ombre, notre amour d'autrefois, fait d'innocence
-et d'espérance.</i></p>
-
-<p><i>«Et j'appuie mon front sur ta poitrine, où tout
-est pur, où tout est noble, où tout est bon.</i></p>
-
-<p><i>«Je t'aime.</i></p>
-
-<p class="i60">
-«<span class="sc">Régine.</span>»
-</p>
-</div>
-
-<div class="figcenter"><a name="asterism.jpg" id="asterism.jpg"></a>
- <img src="images/asterism.jpg"
- alt="Asterism." />
-</div>
-
-<p>Tout commentaire de cette lettre serait
-inutile.</p>
-
-<p>Chacun se rappelle comment le célèbre
-Almado échappa à la justice des hommes par le
-suicide. Ayant trouvé le moyen d'être laissé seul
-un instant, il s'étrangla avec son mouchoir roulé
-en corde. L'énergie et la promptitude déployées
-pour accomplir un tel acte, stupéfièrent ses
-gardiens. Mais, surtout, le désappointement fut
-universel de ne pas voir se dérouler un procès si
-impatiemment attendu, et dont on espérait des
-révélations si curieuses.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[Pg 413]</a></span></p>
-
-<p>Miguel Almado, dit Michel d'Occana, emportait
-dans la mort le secret de sa véritable personnalité.</p>
-
-<p>Bientôt après, le nom qui fut celui de sa mère,—comme
-l'apprit, dans un si tragique émoi,
-celle qui le portait à son tour, disparut de ce
-monde.</p>
-
-<p>Car il n'y a plus de marquise de Malboise
-depuis que Régine est la femme de son cousin
-Hugues d'Ambarès.</p>
-
-
-<p class="p4 ac"><span class="smaller">Fin de</span></p>
-
-<p class="ac"><i>LE MEURTRE D'UNE AME</i></p>
-
-<p class="p2 ac"><span class="smaller">Seconde et dernière Partie de</span></p>
-
-<p class="ac"><i>MORTEL SECRET</i></p>
-
-<div class="p4">
-<div class="figcenter"><a name="i_417.jpg" id="i_417.jpg"></a>
- <img src="images/i_417.jpg"
- alt="Image décorative en fin de page." />
-</div>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="figcenter"><a name="i_418.jpg" id="i_418.jpg"></a>
- <img src="images/i_418.jpg"
- alt="Image décorative." />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<div class="figcenter"><a name="i_419.jpg" id="i_419.jpg"></a>
- <img src="images/i_419.jpg"
- alt="Image décorative." />
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="p2 no-break"><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h2>
-</div>
-
-<table id="TOC" summary="TABLE">
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#I">I.</a></td>
- <td class="c1">En l'Année terrible </td>
- <td class="c2">1</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#II">II.</a></td>
- <td class="c1">Les Baisers tragiques</td>
- <td class="c2">24</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#III">III.</a></td>
- <td class="c1">L'Arrêt du Destin</td>
- <td class="c2">43</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#IV">IV.</a></td>
- <td class="c1">L'Héritage d'un Héros</td>
- <td class="c2">79</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#V">V.</a></td>
- <td class="c1">Le Martyre d'une Mère</td>
- <td class="c2">119</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#VI">VI.</a></td>
- <td class="c1">Le Loup et l'Agneau</td>
- <td class="c2">145</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#VII">VII.</a></td>
- <td class="c1">Le Gouffre</td>
- <td class="c2">172</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#VIII">VIII.</a></td>
- <td class="c1">Une Ame sans frein</td>
- <td class="c2">193</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#IX">IX.</a></td>
- <td class="c1">Le Fond de la Cassette</td>
- <td class="c2">224</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#X">X.</a></td>
- <td class="c1">Le Mort vivant</td>
- <td class="c2">243</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#XI">XI.</a></td>
- <td class="c1">La Rencontre</td>
- <td class="c2">269</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#XII">XII.</a></td>
- <td class="c1">Devant l'Énigme</td>
- <td class="c2">289</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#XIII">XIII.</a></td>
- <td class="c1">Le Fétiche</td>
- <td class="c2">308</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#XIV">XIV.</a></td>
- <td class="c1">Double Masque </td>
- <td class="c2">340</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#XV">XV</a></td>
- <td class="c1">Hasardeuse Idylle</td>
- <td class="c2">375</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="c1"><a href="#XVI">XVI.</a></td>
- <td class="c1">La Révélation</td>
- <td class="c2">398</td>
- </tr>
-</table>
-
-<div class="p2">
-<div class="figcenter"><a name="i_419a.jpg" id="i_419a.jpg"></a>
- <img src="images/i_419a.jpg"
- alt="Image décorative." />
-</div>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="ac">
-<i>Achevé d'imprimer</i><br />
-<br />
-<span class="smaller">le trente avril mil neuf cent deux<br />
-<br />
-PAR</span><br />
-<br />
-<span class="larger">ALPHONSE LEMERRE</span><br />
-<br />
-<span class="smaller">6, RUE DES BERGERS, 6</span><br />
-<br />
-<span class="larger"><i>A PARIS</i></span>
-</p>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le meurtre d'une âme, by Daniel Lesueur
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEURTRE D'UNE ÂME ***
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