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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le meurtre d'une âme - -Author: Daniel Lesueur - -Release Date: January 30, 2016 [EBook #51083] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEURTRE D'UNE ÂME *** - - - - -Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - ┌───────────────────────────────────────────────────────────────────┐ - │ Note de transcription: │ - │ │ - │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été │ - │ corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été │ - │ conservées et n'ont pas été harmonisées. │ - │ │ - │ Les mots en italiques sont _soulignés_. │ - └───────────────────────────────────────────────────────────────────┘ - - - - - MORTEL SECRET - - - Le Meurtre - - d'une Ame - - - - -ŒUVRES - -DE - -DANIEL LESUEUR - - -ÉDITION ELZÉVIRIENNE - - POÉSIES.—_Visions divines._—_Les Vrais Dieux._—_Visions - antiques._—_Sonnets philosophiques._—_Sursum Corda!_— - _Souvenirs._—_Paroles d'Amour._ 1 vol. avec portrait. 6 » - - LORD BYRON. (Traduction). Tome Ier: _Heures d'Oisiveté._—_Childe - Harold._ 1 vol. avec portrait. 6 » - - Tome II: _Le Giaour_.—_La Fiancée d'Abydos._—_Le Corsaire._— - _Lara_, etc. 1 vol. 6 » - - -ÉDITION IN-18 JÉSUS - -ROMANS - - MARCELLE. 1 vol. 3 50 - AMOUR D'AUJOURD'HUI. 1 vol. 3 50 - NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50 - UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50 - PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50 - JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50 - HAINE D'AMOUR. 1 vol. 3 50 - A FORCE D'AIMER. 1 vol. 3 50 - INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3 50 - LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 50 - COMÉDIENNE. 1 vol. 3 50 - AU DELA DE L'AMOUR. 1 vol. 3 50 - _Lointaine Revanche._—L'OR SANGLANT. 1 vol. 3 50 - — — LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 50 - L'HONNEUR D'UNE FEMME. 1 vol. 3 50 - FIANCÉE D'OUTRE-MER. 1 vol. 3 50 - _Mortel secret._—LYS ROYAL. 1 vol. 3 50 - — — LE MEURTRE D'UNE AME. 1 vol. 3 50 - - -ÉDITIONS DIVERSES - - UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3 50 - L'AUBERGE DES SAULES. 1 vol. in-8ᵒ, illustré. 9 » - - -_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les -pays, y compris la Suède et la Norvège._ - - - - - _DANIEL LESUEUR_ - - MORTEL SECRET - - - Le Meurtre - d'une Ame - - [Illustration] - - _PARIS_ - - ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR - - 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 - - M DCCCCII - - -[Illustration] - - - - -Le Meurtre d'une Ame - - - - -I - -_EN L'ANNÉE TERRIBLE_ - - -Ce fut un soir d'hiver et d'invasion, un des derniers soirs de janvier -mil huit cent soixante et onze. - -Le magnifique château de Solgrès, près d'Étréchy, dressait hors de la -neige ses corps de bâtiment aux lignes nobles, aux amples façades, -flanqués d'une tour plus ancienne. Les fenêtres en étaient partout -obscures et muettes, sauf à l'un des angles du rez-de-chaussée. Là, -des clartés brillaient aux vitres, sur lesquelles on n'avait même pas -rabattu les volets, comme si la chaleur et la joie de l'intérieur -eussent défié la rigueur de la température. - -L'immense parc dormait sous un linceul blanc. Dans un ciel de sombre -cristal, les étoiles scintillaient avec cette splendeur glacée qu'elles -ont durant les nuits d'hiver, quand toute vapeur gèle au sein d'une -atmosphère implacable. - -Cependant, par une longue avenue, d'un pas qu'étouffait la neige, -une femme se hâtait vers l'habitation. Sa souple et rapide démarche -annonçait la jeunesse. Quand elle passa devant les croisées lumineuses -donnant sur le perron, son brun et agréable visage de paysanne apparut, -tout animé de froid sous sa fanchon de laine. Elle ne paraissait guère -plus de vingt ans. - -C'était Louise Bellard, une fille du bourg d'Étréchy, mariée quinze -jours avant la déclaration de guerre à l'un des gardes de Solgrès. -Son mari, rappelé sous les drapeaux en septembre, était peut-être -mort à cette heure. Elle n'en avait aucune nouvelle. Depuis peu, elle -possédait la certitude qu'il l'avait laissée enceinte. Mais rien -encore, dans sa svelte apparence, ne révélait extérieurement son état. - -Louise Bellard,—la Louison, comme on l'appelait à Étréchy,—s'approcha, -non sans précaution, d'une des croisées lumineuses, et regarda par -l'entre-bâillement d'un rideau. - -—«Canailles!... Gredins!...» mâchonna-t-elle. - -Dans la grande salle à manger de ses maîtres, des soldats allemands -soupaient. Les bouteilles de la cave se dressaient en nombre sur -la table, la plupart déjà vides. La fumée des pipes embrumait les -tapisseries précieuses des murailles, malgré l'éclat du lustre et des -appliques, dont toutes les bougies étaient allumées. Le débraillé, le -sans-gêne et la lourde gaieté de ces hommes, suffoquaient la servante -respectueuse de la famille de Solgrès. Dans chaque geste brutal, -sur chaque face rougie de bien-être, elle croyait voir l'outrage -intentionnel à la noble maison et à son pays vaincu. - -Quelle philosophie surhumaine ne lui aurait-il pas fallu pour faire la -part de la détente inévitable des instincts chez des êtres rudes qui -avaient risqué leur vie la veille et se sentaient prêts à la risquer le -lendemain!... Malheur aux conducteurs de peuples qui déchaînent ainsi -la brute chez des milliers d'hommes sans malveillance et sans haine, et -les font se ruer au crime sous prétexte de gloire!... Mais miséricorde -aux irresponsables!... L'héroïsme des champs de bataille est doublé -par la sauvagerie des lendemains de victoire. Le soldat n'est plus -qu'un élément inconscient dans ces forces lâchées comme la tempête. Les -nations se détestent ou fraternisent au gré de la politique. Il n'y a -pas d'irréconciliable antagonisme de races. Voilà pourquoi le rôle des -chefs d'État est si redoutable, et la guerre si rarement légitime. - -La Louison ne se disait pas ces choses. Elle injuriait tout bas ces -quelques hommes, qu'elle considérait comme les voleurs des biens de -ses maîtres et les assassins de son mari. Tout en les maudissant, elle -s'assurait qu'ils étaient bien absorbés par la digestion, la pipe, -les cartes ou le sommeil, et qu'elle ne risquait pas d'attirer leur -attention. - -Elle tourna autour du château et y pénétra par une porte de service. De -ce côté, tout était silencieux et noir. Louise Bellard s'orienta, en -tâtonnant, par les corridors et les escaliers. Elle parvint jusqu'au -second étage. Là, sur un palier, une faible clarté filtrait sous une -porte. La femme du garde frappa un léger coup. - -—«C'est moi, la Louison...» chuchota-t-elle, comme on ne lui ouvrait -pas tout de suite. - -Une petite servante vint entre-bâiller la porte. C'était la fille -d'un jardinier, qui, depuis l'occupation prussienne, formait toute la -domesticité de ces dames. - -—«Mademoiselle Armande?... Il me faut absolument lui parler.» - -Une haute silhouette de femme glissa sous une portière, apparut dans la -pénombre. - -—«Chut!... Pas de bruit... Ma mère repose.» - -—«Venez, mademoiselle... Écoutez-moi. Si vous saviez!...» insista -Louise avec agitation. - -—«Veille sur madame la comtesse, Francine,» dit Mlle de Solgrès en -s'adressant à la fillette. - -Refermant la porte avec précaution, elle fit un pas sur le palier: - -—«Qu'est-ce qu'il y a, Louison?... Des nouvelles de mon père, de mon -frère?...» - -Sa voix trembla. Le vicomte Louis de Solgrès, officier de zouaves, -était parti d'Oran pour l'Alsace dès le début de la guerre. Son -régiment avait donné à Wœrth. On avait des raisons de le croire -prisonnier. Quant au comte, s'étant rendu à Paris dès les prévisions -d'un siège, pour régler certaines affaires, mettre en sûreté des -valeurs et des papiers de famille enfermés dans l'hôtel de la rue -de Verneuil, il s'était trouvé, volontairement ou par imprudence, -bloqué dans la capitale. Depuis lors, la comtesse de Solgrès et sa -fille Armande n'avaient reçu aucun message ni de l'un ni de l'autre. -La douleur et l'inquiétude brisaient la première. Elle se laissait -abattre, ne quittant plus son lit, refusant presque toute nourriture -depuis que les vainqueurs occupaient le château. Armande, au contraire, -s'exaltait, brûlait de rancune et de fièvre. Elle rêvait de se déguiser -en homme, de partir, de faire le coup de fusil. Sans sa mère, couchée -là, effondrée de désespoir, presque mourante, cette fille étrange eût -accompli quelque folle action. C'était une grande créature sans grâce, -presque masculine de façons et d'aspect, qu'on avait laissée croître -en sauvageonne, un peu par indifférence, beaucoup par difficulté de -la dompter. Toute la sollicitude des parents s'était concentrée sur -leur fils, le vicomte Louis, aussi souple et brillant de nature que -sa sœur était terne et peu maniable. Comme celle-ci avait horreur -de la ville, des réceptions et des études, plus d'une fois, durant -son adolescence, on l'avait laissée l'hiver entier à Solgrès, seule -avec une gouvernante qu'elle n'écoutait guère, tandis que la famille -s'installait à Paris pour la saison mondaine et l'instruction de Louis -au lycée. Pendant ce temps, Armande courait en sabots dans la neige, -chassait au lapin dans le parc, allait manger des choux au lard chez -les paysans, empruntait des poulains de ferme pour d'invraisemblables -chevauchées à califourchon. Peu facile à marier malgré le beau nom et -la fortune considérable des Solgrès, elle entrait maintenant dans sa -vingt-quatrième année. - -Si les Prussiens qui faisaient bombance sous son toit avaient connu -cette fille bizarre, entrevue à peine, ils n'eussent pas vidé la -cave aussi gaiement. Leur nombre, leurs casques, leurs bottes, leurs -fusils, n'eussent pas suffi à les rassurer, s'ils avaient pu lire dans -ce cerveau bouillant de fureur et ruminant des projets insensés. La -présence de sa mère empêchait seule Armande de mettre le feu au château -ou d'abattre quelques officiers ennemis à coups de carabine, comme -autrefois les lapins du parc. En ce moment, dans l'ombre, elle avait -saisi le bras de Louise: - -—«Parle donc!... Qu'y a-t-il de nouveau?...» - -L'autre répondit à voix basse: - -—«Un homme, mademoiselle... Un blessé qui s'est traîné jusque chez -nous... - -—Français?... - -—Non, mais c'est tout comme... Un Italien de Garibaldi... Il porte au -Gouvernement la nouvelle d'une grande victoire... - -—Comment?... D'où vient-il?... - -—De Dijon. - -—Pour aller à Tours?... Ce n'est guère le chemin. - -—Il a descendu la Seine en bateau avec des chalandiers... Les Prussiens -l'ont arrêté... Il s'est sauvé... Mais il a reçu un coup de feu... Il -allait crever sur la route, le pauvre diable, quand je l'ai ramassé. - -—Où est-il? - -—Chez moi, pardienne. Mais notre maison de garde, c'est une lanterne. -Je suis venue vous demander où nous pourrions le cacher, en attendant -qu'il soit en état de repartir. - -—Mène-moi auprès de lui. - -—Venez, mademoiselle. Faisons doucement. Quoiqu'ils soient à moitié -ivres, les saligauds, ils pourraient nous entendre. Mais vous n'allez -pas sortir comme ça!...» - -Louise venait de s'apercevoir qu'Armande n'avait même pas jeté un -châle sur ses épaules. - -—«Pourquoi ne pas sortir comme ça?» demanda celle-ci. - -—«Il gèle à pierre fendre. - -—Eh! que veux-tu que ça me fasse?...» - -Dehors, en effet, dans la claire nuit glacée, Mlle de Solgrès ne -frissonna même pas. Ses hautes épaules musclées semblèrent ignorer le -froid sous la chemisette de flanelle écossaise qu'un ceinturon de cuir -serrait sur les hanches, autour d'une taille modelée comme à coups -de serpe. Quant à sa tête, une épaisse chevelure rousse, tordue sans -coquetterie, la couvrait suffisamment. - -—«Viens ici,» dit-elle à Louise, en quittant l'allée pour couper à -travers un taillis. - -—«Pourquoi, mademoiselle? Les racines et les broussailles nous -empêcheront d'avancer. - -—Notre piste sera moins facile à suivre dans la neige. Qui sait s'ils -ne s'aviseraient pas de quelque chose, ces sales Pruscos, en remarquant -nos pas ensemble dans la direction de chez toi?» - -Tout au fond du parc, la petite maison de garde, gentille comme une -chaumière d'opéra comique, se dressait à côté d'une grille d'entrée. -Les deux femmes y pénétrèrent. - -Dans la chambre à coucher, sur le lit, un homme gisait, terrassé -de fatigue, engourdi dans un sommeil de plomb. D'abord Armande le -distingua mal. Une petite lampe à réflecteur, tournée vers lui du côté -obscur, le laissait dans l'ombre. Louise releva la mèche, dirigea la -lumière vers le visage du dormeur. Armande de Solgrès le contempla, -dans un saisissement. - -C'était un garçon de vingt-cinq ans environ, du plus beau type -méridional. Sa tête fine et brune, au teint mat, s'abandonnait sur -l'oreiller, que recouvrait encore la courte-pointe rouge, car l'Italien -s'était jeté hâtivement sur le lit. Le corps souple avait une pose -gracieuse d'enfant lassé. Une des mains, ramenée au-dessus de la tête, -se repliait à demi, montrant des doigts effilés et une paume délicate. -Mais le visage surtout apparaissait d'une adorable pureté de lignes, -avec la douceur sombre des cheveux bouclés et de la barbe mousseuse, -avec la frange touffue des cils soulignant les longues paupières. -L'homme était vêtu d'un costume foncé en mauvais état, le pantalon -retenu dans des bottes basses. Une de ces bottes, fendue à la tige, -laissait voir un linge taché de sang. - -A peine Armande avait-elle eu le temps de remarquer ces détails, -que l'étranger, inquiété par l'éclat de la lampe, s'éveilla. Ses -yeux de velours phosphorescent illuminèrent sa physionomie. La jeune -châtelaine, peu timide cependant, restait déconcertée devant cette -révélation d'une beauté masculine si différente de tout ce que sa -sauvage adolescence lui avait fait connaître. - -—«Fusillez-moi donc, et que ça finisse, lâche vermine!...» murmura -l'inconnu d'une voix appesantie de rêve. - -—«Non... non... nous sommes des amies,» balbutia précipitamment la -fille du comte. - -Il se souleva sur son séant, secoua ses boucles noires, et sourit en -reconnaissant Louise. - -—«C'est vrai?... Je suis donc en sécurité ici?...» demanda-t-il. - -—«Je m'appelle Armande de Solgrès,» dit la rude fille avec une hauteur -impressionnante. «Mon frère est officier de zouaves. Êtes-vous -réellement un soldat de Garibaldi? - -—Connaissez-vous l'écriture de notre Giuseppe?» interrogea l'Italien. - -Il parlait avec un accent prononcé, dont le chantonnement n'était pas -sans charme. Sa voix, sur le nom vénéré, eut une inflexion adoratrice. - -Armande secoua la tête. - -—«Vous faut-il des preuves?» prononça l'Italien avec une ardeur -captivante. «Nous les avons battus, les Allemands... Vous entendez... -Nous les avons battus!... Nous avons sauvé Dijon après une lutte de -trois jours. Riccioti Garibaldi,—le fils de Giuseppe, vous savez?...—a -pris un drapeau allemand, celui du 8ᵉ poméranien. Oui... un drapeau... -Le premier de cette guerre...[1] Est-ce que vous me croyez, madame?...» - -[1] Ce fut le seul. - -Il ne douta pas qu'elle ne le crût. Le visage ingrat d'Armande -resplendit d'émotion et d'enthousiasme jusqu'à en être transfiguré. Peu -éloquente, elle ne trouvait pas de paroles. Elle dit seulement, d'une -intonation profonde: - -—«C'est bien... C'est bien!...» Puis elle ajouta vivement: «N'y -avait-il que des Italiens?... - -—Nous étions très peu des nôtres, madame... Mais les Français avaient -nos chefs,» fit le volontaire avec orgueil. - -Elle s'assombrit, puis demanda: - -—«Et maintenant... vous essayez de gagner Tours, paraît-il?... - -—J'ai une mission pour monsieur Gambetta. - -—Il faut que vous arriviez,» dit-elle. - -—«Après ce que j'ai passé, madame, j'arriverai, j'en suis certain,» -affirma l'Italien avec un crâne sourire. - -Armande regarda la botte fendue, les linges ensanglantés de sa jambe. - -—«Vous êtes blessé? - -—Bah! ce n'est rien. Avec un jour de repos ici, puisque vous le -permettez, et un bon pansement, je pourrai continuer ma route. - -—Mais qu'avez-vous?» s'inquiéta la jeune fille, avec un mouvement comme -pour examiner le membre blessé. - -—«Oh! madame... Je ne permettrai pas...» - -Il voulut alors sauter du lit. Mais en posant le pied à terre, il ne -put retenir une exclamation de douleur. - -—«Je sais panser les plaies. Vous allez me montrer la vôtre,» déclara -énergiquement Mlle de Solgrès. - -Louise Bellard intervint alors: - -—«Est-ce bien prudent de rester ici, mademoiselle?...» - -A ce mot de «mademoiselle», le volontaire de Garibaldi jeta un regard -étonné sur la personne qu'à sa décision, son énergie, son visage -accentué, il avait prise pour une femme. - -—«N'êtes-vous pas la maîtresse de ce domaine? - -—Presque. Je suis la fille des maîtres. En ce moment j'ai toute -autorité ici.» Mais aussitôt, comme surprise elle-même de sa docilité à -satisfaire la curiosité de ce garçon, elle interrogea d'un ton brusque: -«Votre nom?... Vous ne me l'avez pas dit. - -—Michel Occana,» répondit l'Italien. - -Ses lèvres se refermèrent, d'un pli résolu, comme dans la volonté bien -arrêtée de n'en pas dire davantage. - -Pourtant ce n'était pas l'heure ni le lieu des questions approfondies, -et Mlle de Solgrès ne songeait guère à en poser. Se doutait-elle que, -de cette poignée d'hommes amenés par Garibaldi sous le drapeau de -la France, il n'en était guère d'entraînés par le seul enthousiasme -chevaleresque. Le goût des combats et de l'aventure, l'ambition, le -regret de quelque amour ou l'embarras de quelque sottise, avaient plus -ou moins déterminé ces jeunes gens. Qui sait si celui-ci n'espérait -pas, par l'éclat du présent, effacer quelque faute du passé? Si Armande -eut confusément une idée de ce genre, ce lui fut une raison pour -suspendre plutôt que pour pousser l'interrogatoire. La délicatesse -cachée sous ses âpres manières respectait le secret de son hôte. -D'autant que cet hôte était un brave et risquait sa vie pour la France. -Elle regarda soucieusement Louise, et lui dit: - -—«Si nous le cachions dans le souterrain?... - -—Les Prussiens sont donc tout près d'ici?» demanda Michel. - -—«Ils sont chez nous, dans le château.» - -L'Italien pâlit. Mais on put voir que ce n'était pas de crainte pour -lui-même. Il eut une crispation convulsive de la main contre sa -poitrine, comme pour protéger un objet caché, et il murmura: - -—«Diavolo! On la pincerait plus facilement aujourd'hui que la dernière -fois. - -—Ah!...» chuchota Armande, «la lettre de Garibaldi?... » - -Le volontaire inclina la tête. - -—«Ne venez-vous pas d'échapper aux Prussiens? - -—Oui. - -—Comment ne vous l'ont-ils pas prise? - -—Elle était collée dans ma botte, sous un double cuir de la tige. Ils -n'ont pas pensé à chercher là. Mais quand j'ai fui, une sentinelle a -tiré sur moi. La satanée balle est entrée dans le mollet, juste à la -bonne place. Quelle déveine, hein!... Il a fallu couper le cuir, sortir -le papier pour qu'il ne fût pas abîmé par le sang. Rasé dans un fossé, -j'y suis parvenu. Mais maintenant le message est dans ma poche, à la -portée du premier qui me fouillera. - -—Important... ce papier?... - -—Tout un plan de campagne... Et quel plan!... Paris délivré... Aussi -sûr que cette lampe brille, mademoiselle.» - -Armande frémissait, les mains jointes, les yeux agrandis et fulgurants. - -—«Je vous cacherai... Je vous guérirai... Il faut... il faut que vous -rejoigniez Gambetta.» - -L'Italien glissa la main dans son veston, hésita, regarda du côté de -Louise, l'air sombre. - -—«Cette femme n'a pas d'amoureux, pas de mari à qui bavarder?...» - -Un sanglot, un cri lui répondirent: - -—«Mon mari est soldat. Il fait son devoir, s'il vit encore.» - -Alors Michel Occana sortit le pli, le montra aux deux femmes. Et ces -trois êtres, si différents de destinée comme d'origine, leurs fronts -tout proches, penchés sur la chose sacrée, dans le cercle pâle de la -petite lampe, formaient un tableau étrange. La chambre à coucher de -cette maison de garde, avec ses humbles élégances, faisait un décor -ingénu et paisible à leur colloque tragique. Au dehors s'étendait -l'infini silence de la neige. - -Le soldat déguisé de Garibaldi tendait une enveloppe qu'entamait -un petit cercle à l'un des angles et que souillaient des taches -rougeâtres. Sur l'une des faces une main héroïque avait écrit: - - «_A Monsieur Léon Gambetta, - ministre de la guerre_.» - -—«Comment arriverez-vous à Tours,» demanda Mlle de Solgrès avec -désespoir, «si vous avez une balle dans la jambe?» - -Le bel Italien éclata de rire: - -—«Elle n'y est plus. - -—Elle n'a donc fait que traverser les chairs?... - -—Oh! elle y était restée... mais pas loin sous la peau, car le cuir de -la botte et ce papier l'avaient amortis. Alors, je l'ai extraite. - -—Vous-même?... Avec quoi? - -—Mon couteau de poche. - -—Grand Dieu!» s'exclama Armande. Malgré son sang-froid, l'intrépide -fille sentait une sueur se glacer sous ses cheveux. «Vous êtes un -héros!» déclara-t-elle avec admiration. - -Maintenant, sans plus songer au voisinage redoutable ni même à la -précieuse lettre, un sentiment nouveau de pitié émue, d'attendrissement -irrésistible, la courbait à genoux, près du blessé. De ses mains -patriciennes, elle enlevait la botte boueuse de cet homme, qu'une heure -auparavant elle n'avait jamais vu. Elle détacha le mouchoir ensanglanté. - -—«Louise... Vite... donne-moi le liniment que je t'ai ordonné d'avoir -toujours sous la main... De la charpie, des bandes de toile... Déchire -tes draps, ton linge, si tu n'en as pas.» - -La blessure de Michel Occana était assez profonde. Malgré l'incroyable -endurance du jeune homme, il ne pouvait songer à repartir avant -quelques jours. - -—«Ce château a des issues secrètes,» lui expliquait Armande. «De ce -côté-ci, justement, le parc se termine sur une colline de grès, toute -creusée à l'intérieur par d'anciennes carrières, ou plutôt, d'après la -légende, par des souterrains percés en prévision d'un siège, à l'époque -féodale. Une porte de fer y conduit, dissimulée dans des broussailles. -Les Prussiens ne l'ont pas remarquée. - -—Mais, mademoiselle,» fit observer Louise, «avec cette neige -malencontreuse où tous nos pas marqueront, la cachette sera découverte -bien vite.» - -Mlle de Solgrès réfléchit. Ses yeux, petits et roux comme ses -cheveux, mais en ce moment d'une profondeur noire, étoilée de -clartés nouvelles, se fixaient pensivement sur la femme du garde. -Une complicité sublime unissait l'héritière noble et la paysanne. En -cette dernière, un dévouement naissait qui devait plus tard faire ses -preuves. Armande prononça en hésitant: - -—«La porte de fer du souterrain est au fond d'un ravin assez abrupt. -Peut-être la neige n'a-t-elle pas tenu sur la pente. - -—Elle serait d'autant plus épaisse au fond. Et d'ailleurs, croyez-vous -que les gredins ne descendraient pas dans le fossé, s'ils relevaient -une piste jusqu'au bord. - -—Les galeries souterraines, dont vous parlez, n'ont-elles d'issue que -dans votre parc?» demanda Michel Occana. - -—«Elles en ont au moins deux autres dans un bois, à l'extérieur,» -répondit Armande. - -—«Ne pourrais-je m'y réfugier par là?...» - -C'était une idée. Mais quelle complication de faire ce grand circuit -pour transporter dans le souterrain les objets indispensables au blessé -et sa nourriture journalière! - -—«Une couverture me suffira,» dit l'Italien, «Avec une gourde de cognac -pour laver ma plaie et me soutenir... Puis une miche de pain de temps à -autre, j'aurai tout ce qu'il me faut. Je repartirai dans trois jours. - -—Votre blessure ne sera pas cicatrisée si tôt. - -—Bah! j'en ai vu d'autres. Vous ne savez pas comme je me raccommode -vite. J'ai un sang de tous les diables. Je crois que si on me coupait -une jambe, elle repousserait.» - -Le jeune homme riait, montrant de fines dents blanches, qui -étincelaient sous sa moustache noire. Et la chaude animation de son -teint, la vigueur nerveuse de sa physionomie, l'éclat de sa martiale -jeunesse, proclamaient cette force vitale dont il se vantait gaiement. - -Alors, pendant cette lugubre soirée d'hiver, il y eut, dans l'horreur -obscure, par les taillis brumeux, sur la terre glissante, le long -de sentiers incertains, des allées et venues, des pas, des souffles -d'effroi. Armande et Louise, soutenant le blessé, qui ne pouvait -appuyer le pied sur le sol, parvinrent à l'emmener hors du parc sans -donner l'éveil aux Prussiens. Comme plusieurs de leurs officiers et -toute une petite garnison occupaient le château, des sentinelles -gardaient les grilles. Cependant, la vaste circonvallation des murs -était percée de quelques portes dont les vainqueurs ignoraient -l'existence. Par l'une d'elles, donnant sur la forêt, le trio sortit. -Quelles précautions! quelles craintes! quels efforts! La neige -alourdissait la marche, déjà si pénible, puis fondait à l'ourlet des -jupes, glaçant jusqu'aux os les deux femmes. Un silence effarant -planait sous les branches, dans l'atmosphère d'encre. Le moindre -craquement y surprenait, sinistre, faisant sauter le cœur. Un moment -on désespéra de trouver l'ouverture de la caverne. Et la recherche -était lente, avec ce blessé, que cependant, grâce aux ténèbres, ses -compagnes ne voyaient pas blêmir de souffrance, et qui avançait -vaillamment. - -—«Appuyez-vous contre cet arbre, monsieur,» dit la Louison. «Et que -Mademoiselle se repose un instant. Je vais tourner cette butte. La -grotte doit s'ouvrir de l'autre côté. - -—Si nous nous séparons, nous ne nous retrouverons plus,» observa -Armande, qu'une angoisse étreignait, malgré sa bravoure. - -—«Mais si. Voilà la moitié de mes allumettes et l'un de mes -rats-de-cave. Mais ne faites pas de lumière sans raison urgente. Et ne -bougez pas.» - -Elle s'éloigna, vite effacée dans le noir. Michel et Armande restèrent -seuls, immobiles, muets, dans les ténèbres. Le jeune homme n'avait pas -dégagé son bras de celui de la jeune fille, mais il n'y prenait plus -qu'un faible point d'appui, laissant peser tout son poids sur la main -que soutenait l'arbre. - -Étrange situation pour cette fille de haute naissance, de jeunesse -farouchement chaste!... Se trouver là, dans la nuit, presque enlacée -à cet inconnu, et toute palpitante de la même périlleuse aventure! -Était-ce la beauté de Michel Occana ou son dévouement à la France qui -se peignait le plus vivement dans l'imagination enfiévrée d'Armande? -Jamais elle ne s'était sentie vivre d'une vie grisante et exaltée -comme à cette minute. Ce n'était pas le froid qui faisait courir dans -ses veines des ondes frissonnantes. L'ombre profonde, en voilant son -regard, lui permettait de contempler le volontaire garibaldien. Ce -qu'elle voyait de lui n'était, malgré l'étroite proximité, qu'une -silhouette indistincte. Une pâleur attirante indiquait le visage. Mais -voilà que, dans cette pâleur, une flamme soudain surgit. L'accoutumance -aux ténèbres aiguisait les prunelles d'Armande. Elle apercevait -maintenant les yeux magnifiques et doux de l'Italien. Ces yeux la -pénétraient d'une ardeur trouble, inconnue. Ce qui en émanait, brûlure -suave, n'avait jamais encore effleuré l'âme de cette vierge sauvage -et sans beauté. Pour qu'elle inspirât la passion, celle que n'osaient -courtiser les paysans, et qu'ignoraient ou dédaignaient les hommes de -son monde, il fallait les hasards de cette nuit tragique, le désir -brusquement allumé par ses allures de guerrière dans le cœur d'un -aventurier de vingt-cinq ans, privé longtemps d'amour et que la mort -guettait. Tous deux, de leurs yeux qui se distinguaient à peine, de -leurs yeux de mystère, d'amour et d'ombre, dans la nuit, échangèrent -quelque chose de plus inoubliable qu'un aveu et de plus aigu qu'un -baiser. Cependant ils n'avaient pas dit un mot ni fait un mouvement -lorsque la Louison revint. - -—«J'ai trouvé!...» chuchota-t-elle, haletante. «Venez avec moi.» - -Bientôt, ils s'enfoncèrent dans un dédale de galeries, creusées à -travers l'épaisse couche de grès qui forme le sous-sol de ce pays et -donna le nom au domaine. Ce nom de Solgrès, par son ancienneté, montre -qu'une telle richesse géologique était connue et sans doute exploitée -dans un temps fort lointain. Des carrières de Solgrès sont sans -doute sortis ces blocs qui, avant le macadam, formaient les longues -routes cahotantes dénommées «pavés du roi». La nature, l'industrie et -peut-être aussi les nécessités des guerres civiles, ont percé ou étendu -les couloirs souterrains qui se relient au parc de Solgrès par une -issue soigneusement masquée. C'est là que venaient d'entrer l'émissaire -de Garibaldi et ses deux compagnes. Tout de suite ils ressentirent le -bien-être relatif de cet endroit sec et abrité, à la température douce -de cave. A mesure qu'ils y avançaient, la tiédeur ambiante augmentait. -Maintenant ils osaient faire de la lumière. Les petits cristaux du grès -scintillaient sur la blancheur des murailles. Le sable fin formé par -cette pierre pulvérisée était souple et chaud comme du velours pour -leurs pieds transis et meurtris. - -Les jeunes femmes conduisirent Michel jusqu'à la porte de fer qui -donnait accès dans le parc. Louise, comme femme du garde, en avait une -clef. Elle l'introduisit dans la serrure et fit jouer le lourd battant. - -—«Si la neige fond, je viendrai vous voir par ici,» dit-elle. - -—«Donne cette clef à Monsieur,» ordonna sa maîtresse. - -Louise hésita, étonnée. - -—«Si un danger le menace du dehors, il pourra se réfugier chez nous.» - -Malgré sa confiance et sa pitié, la Louison trouvait grave l'abandon de -cette clef à un inconnu. Cependant elle ne put qu'obéir. - -—«Nous allons,» dit Armande à Michel, «vous laisser des allumettes, des -rats-de-cave, la gourde d'eau-de-vie, et ce châle que j'ai emprunté à -Louison.» - -En parlant, elle l'ôtait de ses épaules. - -—«Je ne veux pas,» dit l'Italien. - -—«Et moi, je le veux,» insista Mlle de Solgrès, avec un sourire qui -para son visage d'une grâce inattendue. - -Déjà, elle portait ce rayon ineffable qui se pose avec l'amour sur le -front des femmes, divinisant les plus belles et donnant du charme aux -moins favorisées. - -On installa l'Italien dans une cavité, retirée comme une alcôve. -Puis, malgré ses protestations, Armande et Louise promirent de faire -immédiatement un autre voyage pour lui apporter quelques objets de -première nécessité. - -Les vaillantes créatures le firent comme elles l'avaient dit. Bravant -une seconde fois presque les mêmes fatigues et le froid encore accru, -elles revinrent une heure plus tard, avec une couverture, un panier de -provisions, un réchaud à alcool, une cruche d'eau et un peu de linge. - -Avant de se retirer pour la nuit, Armande voulut encore une fois -panser la blessure de Michel. Et, sans doute, il y eut à ses doigts -légers quelque influence miraculeuse, car, lorsqu'elle fut partie, -le volontaire garibaldien ne sentit plus la cuisson et le battement -douloureux de sa blessure. Une autre fièvre éloigna de ses yeux le -sommeil. Cependant, c'était un lit presque confortable que le sien, -creusé dans le sable moelleux, sous la bonne épaisseur de la couverture -et du châle, que le jeune homme ramenait autour de ses membres. -Vraiment la couche était presque voluptueuse pour un soldat qui, depuis -plusieurs jours, dormait à la belle étoile, et, la veille, sur une -planche, dans un poste ennemi. Pourtant Michel Occana restait les yeux -ouverts parmi ces ténèbres et ce silence, absolus comme au fond d'une -tombe. Et il se disait: - -«Elle viendra tôt, demain, la noble fille. Quel caractère tout de même, -chez une femme! Si Dieu le veut, je la ferai connaître à Garibaldi. Il -verra en elle une sœur d'âme de son intrépide Anita.» - - - - -II - -_LES BAISERS TRAGIQUES_ - - -Des jours émouvants commencèrent pour Armande de Solgrès. La neige -couvrait toujours le sol. Dans les salles d'apparat du château, de -grands feux flambaient sans cesse, alimentés par les squelettes -dépecés des plus beaux arbres du parc. Parmi la clarté dansante, de -rudes silhouettes allaient et venaient, casquées et bottées, avec un -laisser-aller plein d'arrogance. On entendait dans les escaliers des -cliquetis de sabres et d'éperons. Le soir, il y avait des chants, -des rires, des bruits de bombance, tout l'étalage d'une insultante -sécurité. En haut, dans la très simple chambre où les châtelaines, la -mère et la fille, s'étaient réfugiées, des échos montaient qui les -faisaient à tout instant tressaillir et se regarder avec douleur. -Mᵐᵉ de Solgrès, malade et s'enfonçant avec une âpre satisfaction dans -une langueur qu'elle espérait mortelle, ne quittait pas son lit. Elle -ne parlait pas, ne s'informait pas, ne demandait aucune nouvelle. -Seuls ses yeux s'entretenaient parfois brièvement et lugubrement avec -ceux de sa fille. Mais une telle détresse même n'unissait pas ces -deux femmes. La mère, éprise de son rang, naguère uniquement occupée -de son rôle mondain, ignorait tout de l'enfant rustique, rebelle aux -grâces des salons. Elle l'avait toujours jugée laide, inéducable, et -ne lui accordait qu'une affection distante, dédaigneuse. Si elle avait -pu discerner quelque chose en cette nature si éloignée de la sienne, -peut-être se fût-elle inquiétée du rêve qui dorait et embellissait les -yeux de la jeune fille. Une exaltation dévorante faisait vivre mille -fois à Armande chacune des heures immobiles. Tandis qu'elle semblait -si calme à ce morne chevet, ou bien assise à sa broderie près du jour -froid de la fenêtre, elle ne songeait qu'à son secret brûlant. Ce -souterrain, là-bas, où elle cachait un homme... un héros!... Elle y -était allée ce matin, avant que le jour se levât. Elle y retournerait -tout à l'heure, quand descendrait la tristesse du soir. Mais les -crépuscules, pour elle, n'avaient ni livides pâleurs, ni brumes -glaciales. Elle ne sentait pas le froid, elle oubliait la pesanteur de -tout l'attirail dont elle se chargeait à chaque voyage pour apporter -quelque bien-être dans la réclusion de son hôte. - -Le volontaire garibaldien n'avait pu repartir si tôt qu'il l'espérait. -Sa blessure mettait du temps à se cicatriser. Puis, sa hâte maintenant -n'était pas si grande. Quel homme de son âge, arrêté malgré lui par -une si singulière aventure, n'en eût goûté la saveur romanesque, fût -resté insensible à la sollicitude passionnée d'une fille héroïque et -naïve. Lui, il ne la trouvait pas laide. D'ailleurs, elle ne l'était -pas, quand elle accourait dans sa solitude, d'un pas élastique et -hardi, et qu'il la voyait surgir dans son cercle étroit de lumière, -toute rosée de froid, avec du givre sur la lourde auréole des cheveux -fauves, les prunelles brillant d'enthousiasme et d'amour. Oh! comme -le cœur de Michel battait, quand, après l'interminable attente, il -croyait saisir un bruit furtif, la poussière craquante du grès criant -sous une approche hâtive. Leur angoisse à tous deux aiguisait la joie -de la rencontre. Armande avait toujours peur de ne pas le retrouver -là. Michel se demandait si quelque accident, quelque surprise, ne le -priverait pas brusquement de ces visites, dont chacune lui laissait un -plus pénétrant souvenir. - -Un jour, la jeune fille arriva plus tard que de coutume et toute -bouleversée d'émotion. Dans le bois, non loin de la caverne, elle -avait rencontré deux soldats prussiens qui battaient les taillis et -semblaient examiner les moindres fissures du sol. Elle avait dû faire -un grand détour pour ne pas éveiller leur attention. - -—«Ils avaient un chien avec eux et l'excitaient à chercher,» dit-elle. - -—«Bah!» s'écria Michel avec une feinte insouciance, «ils s'amusaient à -débusquer des blaireaux ou des hérissons... - -—S'ils découvraient ainsi l'ouverture du souterrain?...» - -Le jeune homme eut un sourire et un geste vague. - -—«Le colonel qui loge ici n'oserait pourtant pas vous faire tuer, vous, -un soldat?..» murmura-t-elle comme effrayée des mots qu'elle prononçait. - -—«Comment donc!» gouailla l'italien, «Vous croyez qu'il se gênerait? -Je ne suis pas un belligérant. Où sont mes armes, mon uniforme?... Les -Prussiens me condamneraient comme espion... J'ajoute qu'ils seraient -dans leur droit. - -—Mon Dieu!...» gémit Armande. - -—«Le plus grand malheur,» dit Michel, «serait que la lettre de -Garibaldi à Gambetta leur tombât entre les mains. - -—Voulez-vous me la confier?... Au moins jusqu'à ce que vous soyez en -état de partir. Je connais, dans les caves du château, une cachette -sûre. - -—Non, mademoiselle, même pour vous le remettre, je ne me séparerai pas -de ce papier. D'ailleurs je vais pouvoir reprendre ma route. Je suis -sûr que demain... - -—Demain!...» répéta la voix défaillante d'Armande. - -Il y eut un silence. Tous deux se regardaient à la clarté d'une petite -lampe suspendue à la paroi. Et que de choses ils se dirent dans ce -regard! - -—«Songez quel devoir glorieux et urgent me réclame,» reprit Michel. Et -il poursuivit plus bas: «Mais... si vous le permettez, mademoiselle -Armande... après la guerre, je reviendrai. - -—Oui,» dit-elle. - -Elle s'engageait toute par cette syllabe, car elle devinait ce qu'il -avait voulu dire. Lui-même ne s'y trompa pas. - -—«Vous m'aimez donc?» demanda-t-il, haletant. - -Elle inclina la tête, craignant que, malgré la demi-obscurité, il ne -vît un flot de sang rougir son visage jusque sous les racines des -cheveux. Ignorante de toute coquetterie et même de toute grâce adroite, -n'ayant jamais été courtisée avant de sentir éperdument la domination -de l'amour, Armande restait interdite, aussi incapable de dissimuler -ses sentiments que de les laisser entendre par des paroles. Mais jamais -aveu passionné ne fut plus exaltant pour un homme que la soudaine -confusion de cette vaillante. La créature de sang-froid, de tranquille -bravoure, presque pas assez femme dans la résolution hardie de ses -paroles et de ses actes, demeurait devant lui toute tremblante et -désarmée de tendresse, toute palpitante de pudeur. - -Il l'entoura de ses bras, d'abord avec une timidité caressante, puis -avec une fièvre bien vite accrue, quand il sentit contre sa poitrine ce -corps de jeune guerrière, qu'une existence active et simple, en pleine -nature, avait modelé en vigueur comme le marbre d'une Diane antique. - -—«Armande,» lui chuchotait-il près de l'oreille, «ne craignez pas de -m'aimer. Vous verrez que votre noblesse ne dérogera pas en épousant -l'homme que je suis. Je vous dirai mes origines... Je vous raconterai -ma vie. Elle est courte, mais vous ne la jugerez pas indigne de vous... - -—J'en connais assez,» dit-elle, relevant un visage radieux. -«Accomplissez votre mission... Le service que vous aurez rendu à la -France fera que même un comte de Solgrès sera fier de vous donner sa -fille. - -—Ah! si vous saviez,» soupira Michel, «comme je vous vois cependant -élevée au-dessus de moi!... Non pas tant par le rang, mais par l'âme... -Vous êtes admirable sans le savoir... Jamais je n'ai vu faire le bien -et braver le danger avec un plus parfait oubli de soi. Vous n'avez pas -l'air de vous douter que vous êtes extraordinaire... - -—Mais,» dit Armande sincèrement, «c'est à cause de la guerre que vous -me voyez ainsi. Vous serez peut-être désappointé plus tard, car je ne -suis guère brillante comme jeune fille du monde. Depuis mon enfance, -j'ai toujours reçu plus de remontrances que de compliments. - -—Peut-être personne ne vous a-t-il comprise,» prononça Michel. - -Quelle douceur d'accent il mit dans ces mots! De quel profond regard il -les accompagna!... Et tout à coup, voici que des perspectives imprévues -s'éclairèrent dans l'âme d'Armande. La mélancolie de sa jeunesse, -son isolement de cœur, qui la rendaient indomptée et sauvage, la -ressaisirent avec un sens plus clair, et la noyèrent d'attendrissement. -Mais aussi, quelque chose de triomphant et de suave émanait de l'heure -présente, comme une aube de merveilleux avenir. C'est vrai que nul ne -s'était incliné tendrement vers le secret de son âme. Comprise... Elle -serait enfin comprise. Et déjà elle était aimée!... Dans l'élan de -tout son être—ivresse d'âme plus encore que de sens—vers celui qui lui -parlait le divin langage, Armande resserra involontairement l'étreinte -par un mouvement d'inconscient abandon... - -A ce moment, un bruit vague parvint jusqu'à cette retraite de silence. -Les deux jeunes gens tressaillirent. Serrés l'un contre l'autre, ils -écoutaient... Le sang battait violemment dans leurs artères, plutôt -d'exaltation que de crainte, car ils se sentaient prêts à tout braver, -et presque avides de quelque péril qui les eût réunis plus étroitement, -fût-ce dans la mort. Une seconde fois, plus distinct encore, le son -leur parvint. C'était un aboiement, auquel succéda un appel de voix -humaine. - -—«Le chien!...» murmura la jeune fille. «C'est le chien... Ce sont eux!» - -Elle n'avait pas besoin de désigner plus nettement les soldats ennemis -qu'elle avait rencontrés. - -—«Ce maudit animal a peut-être flairé votre piste,» dit l'Italien d'une -voix étouffée. - -—«Alors nous sommes perdus. Éteignez... Éteignez la lumière!...» - -Michel obéit. La nuit se fit, la nuit opaque et sans reflet des cryptes -éternellement ténébreuses. Bientôt un silence non moins profond s'y -ajouta. Les aboiements lointains s'étaient tus. On ne sait quel écho -de la colline les avait fait paraître beaucoup plus proches qu'ils -n'étaient en réalité. Peut-être une fissure du sol avait-elle causé -cette illusion d'acoustique. Aucun danger immédiat ne menaçait Michel -et Armande. Leur solitude était absolue, si loin de toute pensée qui -pût s'inquiéter d'eux dans ce lieu étrange. Mais trop d'émotions -surhumaines, tragiques et douces, affolaient ces deux jeunes êtres. -Un vertige emporta leurs cœurs. Leurs lèvres se joignirent. Michel ne -ralluma pas la lampe. - - * * * * * - -Vers la même heure, Louise Bellard, assise dans la salle à manger -de sa maison de garde, cousait une chemise de layette. C'était la -première taille, si petite, semblable à une brassière de poupée, avec -l'ouverture dans le dos. La Louison étalait sur son genou ce chiffon, -plus merveilleux pour elle qu'un pourpoint de roi. Elle avait un -sourire sur les lèvres et des larmes dans les yeux. - -«Ah! si seulement je pouvais lui faire savoir que nous aurons un -enfant!» soupira-t-elle, pensant à son mari, son Lucien, qu'une -telle espérance eût réjoui là-bas parmi les fatigues, le froid, les -privations, le danger. «Le verra-t-il jamais?...» Un sanglot la secoua. -Mais elle se domina vite, essuya brusquement ses yeux et reprit son -travail. «Si mademoiselle Armande me voyait, elle me trouverait lâche, -pour sûr... Elle est si courageuse, mademoiselle Armande... En voilà -une qui n'use pas ses yeux à pleurer. «A quoi ça sert-il?» qu'elle me -fait, avec sa drôle de manière de vous bousculer quand, au fond, elle -vous plaint. Elle a pourtant son père et son frère exposés, elle aussi. -Quand je pense qu'elle n'a jamais voulu que j'aille à sa place porter -les provisions à ce brave cœur d'Italien! «Y a du danger, c'est pas -ton affaire, dans ta position,» qu'elle me dit. «Tu dois songer à ton -enfant». Et c'est qu'il n'y a pas à lui désobéir...» - -Comme la Louison monologuait de la sorte, elle eut un sursaut. Quelque -chose de noir venait de glisser sur le blanc de la neige au dehors. -Elle leva les yeux, guetta un instant, et presque aussitôt aperçut un -homme qui arpentait en flânant l'espace découvert devant sa maison. - -«Le colonel prussien!...» s'exclama-t-elle intérieurement. «Qu'est-ce -qu'il vient faire dans le fond du parc, ce sale oiseau-là? Il fume son -cigare, Dieu me pardonne! Tu ne pourrais pas aller empester et cracher -ailleurs, espèce de gros goret?...» - -Cette représentation ne fut, d'ailleurs, pas émise à voix haute. -Mais, à travers les carreaux, la Louison lança au chef ennemi un -regard de haine plus expressif que sa naïve injure. Il ne manqua pas -de s'en apercevoir. N'était-il pas venu rôder dans ce coin du parc -exprès pour guetter la gentille paysanne? Il observait donc la maison -rustique et reçut en plein l'éclair agressif de deux yeux noirs. Cette -vivacité d'expression embellissait d'ailleurs le visage aux traits -réguliers, mais un peu terne, de la jeune femme. Avec ses sombres -cheveux plantés bas et ses lèvres d'une pourpre saine, où sinuait la -répulsion, elle semblait une figure symbolique. C'était le type de la -Française du peuple, c'est-à-dire la meilleure image de la Patrie, -dans son désespoir et sa révolte en face de l'invasion victorieuse. -L'officier prussien sentit plus âprement la brûlure de convoitise -qui lui enfiévrait le sang depuis quelques jours. C'était un colosse -brandebourgeois, aux cheveux et à la moustache couleur de paille. Ses -muscles, empâtés de bière allemande, faisaient craquer le drap de son -uniforme, tandis que, sous son casque à pointe, son visage flambait -d'une couperose, allumée par les vins français. Il envoya à Louise -Bellard une œillade et un sourire. - -Elle se détourna, tandis qu'un tremblement l'agitait à l'idée du -souterrain tout proche. - -«Heureusement,» se dit-elle, «aucune trace n'y peut conduire. Que nous -avons bien fait de ne point passer par là!... Mais si l'Italien, qui -a la clef, avait l'imprudence d'entr'ouvrir seulement la porte, il -pourrait être aperçu par ce sac de choucroute.» - -Cette idée cassait les membres de la Louison. Une faiblesse la rabattit -sur sa chaise. Aussi faillit-elle s'évanouir d'émoi quand soudain un -coup discret fut frappé à sa porte. Quelque chose d'insinuant et de -suppliant dans cet appel lui fit imaginer que le soldat de Garibaldi, -assez fou pour être sorti de son refuge, lui demandait asile. Elle -retrouva la force de s'élancer. Elle ouvrit... - -Le colonel prussien pénétra sans façon dans la chambre. - -—«_Fulez-fus_ donner moi une allumette? Mon cigare il s'est _édeint_,» -dit-il. - -—«Il y en a là, sur le poêle... Prenez-en vous-même, puisque tout vous -appartient ici,» répliqua-t-elle, farouche. - -Elle avait fait trois pas en arrière et se tenait toute droite, blanche -comme la petite chemise de la layette, qu'elle gardait entre les doigts. - -—«_Tute_ m'appartient?...» reprit l'Allemand. «Ah! je le _futrais_»!... -Il s'avança, les mains agitées, les yeux luisants. «Je _futrais_ que le -plus cholie chose ici m'appartiendrait...» - -Impossible de se tromper sur le sens de ses paroles et la violence de -son désir. - -—«Si c'est de moi que vous parlez, vous ne m'aurez pas!...» cria Louise -éperdue, cherchant autour d'elle une issue ou une arme. Mais elle se -reprit et d'une voix plaintive: «Vous ne ferez pas cela!... Vous ne -serez pas lâche avec une femme, vous, un militaire!...» supplia-t-elle. -«Vous êtes un officier, vous ne vous conduirez pas comme une bête -fauve!...» - -Le visage enflammé du Prussien pâlit un peu. Il hésita, puis il partit -d'un gros rire. - -—«Mais non... mais non... pas une bête fauve. Un homme amoureux... -voilà tout. _Fus_ êtes charmante quand _fus_ êtes encolérée ainsi. -_Fus_ êtes plus _cholie_, _safez-fus_, que la demoiselle du château.» - -Il pensait la flatter, elle, une inférieure, par cette comparaison. -Mais elle s'indigna d'entendre toucher à Armande. - -—«La demoiselle du château!... Il n'y a pas une femme dans toute -l'Allemagne qui vaille seulement son petit doigt.» - -La gaieté du colonel brandebourgeois s'épanouit. - -—«_Gut!... Gut!_...» répétait-il en s'esclaffant. «Ces Françaises, -elles ont de l'esprit! Des vrais petits diables!... Savez-vous une -chose, mademoiselle?... - -—Appelez-moi «madame». Je suis mariée. - -—Ah!» fit l'Allemand soudain refroidi, avec un regard involontaire vers -une porte du fond. - -—«Oh! n'ayez pas peur, mon mari n'est pas là... Il est allé se battre -contre vous autres,» reprit la femme du garde avec une véritable -dignité. - -—«Ça, c'est la guerre,» dit l'officier, en haussant les épaules. «Et -alors, cette _betite_, elle aime son mari?...» ajouta-t-il en voulant -lui prendre le menton. - -Elle eut un haut-le-corps en arrière. - -—«Oui, je l'aime, mon mari,» déclara-t-elle avec force. - -—«Bah!... il s'amuse avec les filles des villages où il passe. - -—Tant mieux!» s'écria-t-elle dans une espèce de rire sanglotant, «car -ça prouverait qu'il n'est pas mort.» - -L'officier allemand la considéra d'un air moins brutal. Soit qu'en -lui un peu de pitié se fût émue, soit que l'attitude de cette femme, -sa défensive résolue, sa tristesse, eussent tempéré momentanément -l'effervescence passionnée qui l'avait amené là. - -—«Allons,» fit-il d'un ton bon enfant, «si vous êtes _chentille_, on -s'en occupera, de votre mari. On pourrait peut-être vous en faire avoir -des nouvelles.» - -Louise joignit les mains. - -—«Oh! monsieur l'officier... Vous voudriez bien?» demanda-t-elle. - -—«_Barpleu!_...» - -Elle eut la candeur de croire que l'existence de ce mari, révélée au -colonel prussien, détournerait à jamais celui-ci de son entreprise -galante. Et la candeur non moins grande de penser qu'il pouvait -découvrir le sort d'un pauvre pioupiou français dans cette mêlée -formidable de deux peuples. - -—«Je vais vous écrire son nom... son régiment, monsieur l'officier... -le temps de trouver du papier, une plume...» - -Elle devenait empressée, presque souriante, les yeux adoucis. - -La tentation, chez l'homme, se réveilla plus aiguë. Seulement il -doutait de réussir par la force. Il eut recours à l'astuce. - -—«Vous m'apporterez les renseignements ce soir, au château,» dit-il. -«Je ne puis pas attendre.» - -Louise se retourna, les bras tombés. - -—«Mais oui,» reprit-il, en fixant sur elle un regard plus explicite -sans doute qu'il ne voulait. «Venez au château vers neuf heures, après -dîner... Je vous promets de m'occuper de votre mari. S'il se trouve en -Allemagne, je veillerai à ce qu'il soit bien traité et mis en liberté -le plus tôt possible.» - -Elle demeurait figée. - -—«Vous entendez, la _cholie prunette_? - -—Oui, monsieur l'officier. - -—Et vous viendrez?» - -Elle fit un effort: - -—«Oui... monsieur l'officier.» - -Quand il fut parti, non sans lui avoir envoyé un baiser du pas -de la porte, avec sa lourde galanterie germanique, Louise resta -douloureusement pensive. - -«Si c'était vrai... S'il me donnait des nouvelles de mon Lucien. S'il -empêchait qu'on le maltraite, là-bas, dans les forteresses de son -maudit pays...» Un frisson la parcourut toute. «Oh! ce serait payer la -chose trop cher! quelle abomination!» - -Elle se remit au travail de sa layette. Mais son aiguille, maintenant, -courait moins vite. La joie mélancolique qui, tout à l'heure, lui -mettait un sourire aux lèvres en même temps que des larmes aux yeux, -avait disparu. Ses paupières étaient sèches, sa bouche se crispait avec -amertume. Un horrible débat se livrait en elle. - -Le soir, vers neuf heures, la Louison sortit. Dehors, un souffle moite -l'enveloppa. Le vent soufflait du sud. La neige commençait à fondre. -C'était le dégel. La femme du garde rentra, pour glisser ses pieds -chaussés de feutre dans des socques de bois. Puis elle se dirigea vers -le château. Le long des allées, une obscurité d'encre traînait sous le -ciel bas. Le sol spongieux s'écrasait sous ses semelles. Les arbres en -s'égouttant laissaient parfois tomber comme une larme sur son visage. - -Elle arriva devant la terrasse et vit les croisées du rez-de-chaussée -lumineuses, comme le soir où elle venait chercher Mlle Armande pour -la conduire auprès de l'Italien. Louise gravit les marches du perron. -Mais le bruit de ses socques sur la pierre l'interloqua. En deux coups -de pied, elle s'en débarrassa et traversa la terrasse, ne sentant pas -que ses chaussons se trempaient sur les dalles ruisselantes. S'arrêtant -devant une fenêtre, elle regarda dans l'intérieur. C'était l'un des -salons, qui servait de salle à manger au colonel. Celui-ci était encore -à table, avec deux officiers subalternes. Tous trois fumaient, buvaient -des liqueurs, devisaient avec une gaieté épaisse, dans le débraillement -de leurs uniformes, car la digestion les échauffait, et la cheminée, -bourrée de bois, flambait comme si la température ne se fût pas -attiédie. Les ceinturons glissaient des tailles massives. Les faces -rougeoyaient. Les bottes crottées se posaient sur les soies anciennes -des petites chaises délicieuses. On voyait les éperons crever le tendre -tissu. - -Ces hommes-là, bientôt, sans doute, rentrés chez eux, se sangleraient -et se redresseraient pour des dîners de gala. Ils diraient des -fadeurs aux dames, s'extasieraient devant des mobiliers de style, -et sembleraient tirer leur plus grand plaisir des raffinements de -l'élégance mondaine, de la discrétion des causeries, de l'arrangement -artistique du cadre. Ici, le fond de nature éclatait dans la joie des -contraintes abolies, de la civilisation bafouée, de l'art livré à -l'ordure. Ces gens du monde—car c'en étaient—ne goûtaient, dans leur -victoire, que l'ignoble délice de s'affranchir des lois du monde, de -donner cours à la bestialité tenue en laisse depuis leur naissance. -Le goût instinctif de destruction, inné chez tout être humain, en se -satisfaisant, libérait en eux la sauvagerie primitive. Ils souillaient -ou brisaient des meubles qu'ils eussent admirés dans un musée, -fendaient des tableaux dont ils auraient vanté la poésie dans une -exposition, se vautraient sur des étoffes dont la délicatesse les eût -fait s'extasier devant un connaisseur. Tant il est vrai que presque -tout est convention dans la politesse sociale, et comédie dans la -subtilité des sensations dont se targuent les foules cultivées. Mais -bénis soient les artistes, qui jettent cette parure somptueuse sur les -laideurs de la grossièreté humaine! Et louées à jamais soient la vanité -et la mode, qui contraignent les plus réfractaires à s'en parer! - -Louise ne réfléchissait pas si loin. Elle frémissait de dégoût et -de haine devant cet étalage de brutalité soldatesque. Surtout elle -s'hypnotisait d'aversion devant le colonel. Elle regardait sa face -empourprée, sous les cheveux pâles, ses prunelles vacillantes entre -les paupières alourdies, sa bouche odieuse bavant dans un rire le jus -d'un cigare, ses mains énormes, la saillie débridée de son ventre sous -l'uniforme entr'ouvert. Elle était venue jusqu'ici à l'appel de cet -homme-là! Était-ce possible?... Pour son mari!... Mais son mari, son -Lucien, préférerait cent fois la mort. Elle avait eu l'idée de cette -soumission monstrueuse, elle, la Louison, qui portait aux profondeurs -de son être l'enfant de son amour, le fils de l'absent, de celui qui, -peut-être, mourait à cette heure par le fait même d'hommes tels que -celui-ci, vêtus de cet uniforme, coiffés de ce casque, dont elle voyait -luire la forme agressive et abhorrée!... Elle eut un cri étouffé, -s'ébroua toute, comme pour secouer une effroyable souillure, et se -détournant, courut, glissa ses pieds trempés dans ses sabots, puis -s'enfuit dans la nuit, parmi la neige, en déroute, sous les pleurs -des arbres, vers la petite maison où palpitaient, chauds encore, les -baisers de son Lucien. - -A ce moment, le colonel brandebourgeois disait à ses subalternes, dans -le plus pur allemand: - -—«Et maintenant, les enfants, vous allez me ficher la paix. J'attends -la visite de la petite jardinière aux cheveux noirs. Une Française pure -race, celle-là. Ça frétille et ça riposte, et ça a le diable sous la -peau... C'est souple et vif comme une anguille... Depuis que je l'ai -approchée cet après-midi, j'en ai du salpêtre dans les veines. Allez -vous promener où vous voudrez. Mais si vous la rencontrez, pas de -blague, hein?... Elle est à moi... La part du chef... Et si elle crie -un peu, tâchez de ne pas entendre.» - - - - -III - -_L'ARRÊT DU DESTIN_ - - -La blessure de Michel était suffisamment cicatrisée pour qu'il se -remît en route. Et même ce garçon énergique n'eût pas attendu que -la guérison fût aussi complète s'il n'avait eu la plus irrésistible -des raisons pour reculer son départ. Maintenant que la neige avait -fondu, ne risquant pas de déceler les traces compromettantes, la -communication devenait plus facile entre le souterrain et le château. -Mlle de Solgrès n'avait plus à faire le grand détour extérieur par -le bois. En un instant, elle traversait le parc, s'enfonçait dans le -ravin broussailleux, découvrait parmi les ronces la porte de fer, si -bien dissimulée sous une couche de terre et de plantes grimpantes... -Elle mettait la clef dans la serrure... Jamais elle n'avait besoin de -tourner le pène. Le battant s'écartait comme de lui-même. Quelqu'un -était là, toujours, à toute minute... A peine s'était-elle glissée dans -l'ouverture, que deux bras aimants se refermaient autour d'elle... -Et tout aussitôt le premier baiser dissipait miraculeusement les -craintes, les hésitations, l'angoisse confuse, dont elle frissonnait -tout à l'heure le long du chemin. D'ailleurs, ce n'était pas du -remords qu'éprouvait Armande. Son esprit simple, sa nature inculte et -droite, tenus à l'écart des subtilités sociales, ne pouvait concevoir -qu'il y eût du mal à suivre jusqu'au bout un sentiment aussi absolu -que celui qui l'entraînait vers Michel. «Puisque je suis certaine -d'être née pour l'aimer et lui donner le bonheur, puisque je n'ai plus -désormais que ce but dans ma vie, l'hypocrisie, le mensonge, la faute, -consisteraient à me refuser à lui. Dussé-je subir plus tard la honte -et les pires souffrances, je resterai fière d'avoir été choisie par la -destinée pour être la récompense de son héroïsme, de son dévouement à -la France.» Voilà comment raisonnait la jeune fille. L'enthousiasme -et l'amour gonflaient son cœur ardent. Et comment n'aurait-elle -pas adoré l'être charmant, beau et aventureux, qui tremblait d'une -émotion si tendre quand il la tenait contre son cœur, et qui, depuis -la première rencontre de leurs lèvres, avait su la rassurer en lui -dévoilant une âme éclatante de loyauté et si délicieusement pénétrée de -reconnaissance!... - -Le matin du jour où l'Italien devait partir, Mlle de Solgrès, en -sortant du souterrain, vint trouver Louise Bellard. - -—«Écoute...» lui dit-elle. «C'est aujourd'hui qu'il nous quitte.» - -Elle n'avait pas besoin de le nommer. Depuis presque une quinzaine -que le volontaire garibaldien était leur hôte secret, les deux femmes -n'avaient eu l'imagination occupée que de lui. Et la Louison n'était -pas sans avoir pénétré les sentiments de sa jeune maîtresse. - -—«Oui,» reprit Mlle de Solgrès. «J'ai bien peur qu'à sa première marche -forcée, la blessure ne se rouvre. Mais il ne pense qu'à son devoir. Et -ce n'est pas à moi de lui dire qu'il a tort. - -—Dieu vous bénira tous les deux, mademoiselle. - -—Puisse-t-il nous réunir bientôt!» murmura l'amoureuse. - -C'était une confidence. Louise en profita pour s'écrier: - -—«Ah! mademoiselle, vous êtes faits l'un pour l'autre. - -—Ma bonne Louison, tu vas me rendre un service. Cet après-midi, -avant son départ, monsieur Michel viendra ici, chez toi. Moi, je l'y -rejoindrai. Tu nous laisseras seuls... Pense donc que nous ne nous -sommes pas vus à la lumière du jour depuis que nous nous sommes liés -du plus éternel des liens. Oui, maintenant, tu peux être certaine de -ce que tu avais sans doute deviné. Nous sommes des fiancés, Louise...» -Armande rougit et ajouta plus bas: «Des époux.» - -—Mademoiselle,» dit Louise, «ma maison est la vôtre, comme tout ce -qui m'appartient, et comme ma vie elle-même, s'il vous la faut. Mais -n'est-ce pas bien imprudent de vous rencontrer ici?... - -—Cinq minutes seulement, Louise!... Pas plus. Le temps de voir ses -chers yeux à la face du ciel, d'y lire mon bonheur et ses serments. - -—Mademoiselle, ne vous ai-je pas dit que le chef prussien était venu -rôder par ici? - -—Une seule fois, n'est-ce pas? Avant-hier?... - -—Oui. - -—Il n'a pas reparu? - -—Non. - -—Eh bien! il n'y a guère de chance pour qu'il dirige encore sa -promenade de ce côté,» fit Mlle de Solgrès. «Le dégel a tellement -détrempé ces allées éloignées du parc!...» - -Une invincible réserve empêcha Louise d'en expliquer davantage à -la jeune châtelaine. Après tout, c'est vrai, le colonel allemand -paraissait oublier son caprice. Et ce caprice révoltait trop l'honnête -paysanne pour qu'il ne lui répugnât pas d'en parler. - -—«De toutes façons,» reprit-elle, «je ferai le guet, et monsieur -Michel disparaîtrait à la moindre alerte. Il se cacherait dans ma -chambre du fond. Ces chacals n'ont pas fouillé ma pauvre petite -bicoque. Ils ne s'en aviseront pas aujourd'hui. - -—Voilà ce que tu feras, Louise. A trois heures, tu t'avanceras jusqu'à -la crête du ravin. Monsieur Michel entr'ouvrira la porte de fer. Si -tu te mets à chanter, il rentrera immédiatement et ne bougera plus. -Si tu lui fais signe qu'il peut venir, il te suivra chez toi. Je m'y -trouverai ou j'arriverai aussitôt. Une demi-heure plus tard, nous nous -serons dit adieu, et il sera loin. Est-ce entendu? - -—Comptez sur moi, mademoiselle. - -—D'ailleurs,» ajouta encore Armande, «le seul danger serait que les -Prussiens le surprissent quand il sortira du souterrain. Dans le parc -ou chez toi, s'ils l'aperçoivent un instant, cela ne peut pas leur -porter ombrage. Il marche comme tout le monde, à présent, sa blessure -n'éveillera donc pas les soupçons. Il n'a pas d'arme sur lui... Lors -de sa récente arrestation, on lui a pris son revolver. Quant à la -lettre, elle est fixée dans la tige de son autre botte, et parfaitement -dissimulée sous ce morceau de cuir que tu nous as procuré toi-même...» - -Louise hocha la tête. - -—«On le trouverait bien jeune pour ne pas être au régiment... - -—Il est étranger. - -—Un trop beau monsieur pour les vêtements qu'il porte... Les Prussiens -ne le prendraient pas pour un gars du pays. - -—Tu m'épouvantes!... Mais c'est qu'il en rencontrera, des Prussiens, -par les routes. - -—Vous savez bien, mademoiselle, qu'il marchera surtout la nuit. Ayez -bon espoir. Tours n'est pas si loin. Pourvu seulement qu'avec tant de -retard, sa mission ne soit pas devenue inutile!» - -Inutile ou non, Michel Occana était bien résolu à l'accomplir. Il -s'agissait de la France, deux fois aimée désormais, puisque c'était la -patrie d'Armande. Et il s'agissait d'un ordre donné par Garibaldi, son -chef adoré, son dieu. Aussi quand le jeune homme sortit du souterrain, -quand il aperçut la silhouette attentive de la Louison, et reconnut le -signal rassurant, ce fut dans un élan de joie héroïque qu'il bondit sur -la pente du ravin, en atteignit le bord et salua le soleil,—un frileux -soleil d'hiver,—qui lui sembla radieux comme la liberté, la gloire et -l'amour, pour lesquels battait son cœur. - -—«Prenez garde, monsieur,» observa Louise, «votre jambe n'est peut-être -pas bien solide.» - -Il sourit. Et devant le charme de ce sourire, prise un peu, elle aussi, -à cette grâce virile du bel Italien, la paysanne comprit le doux -égarement de sa jeune maîtresse. - -—«Monsieur,» dit-elle timidement, «mademoiselle de Solgrès est la -meilleure des créatures du bon Dieu. - -—Elle en sera la plus heureuse, s'il ne tient qu'à moi,» s'écria Michel -avec une sincérité d'accent qui lui valut immédiatement la confiance de -Louison. - -—«N'est-elle pas encore là?» dit-il avec un vif regard dès qu'on eut -atteint le seuil de la maison du garde. - -—«Oh! soyez tranquille, elle ne tardera pas,» répliqua la rustique -confidente, non sans une intention de finesse. - -Comme son hôte allait et venait dans la chambre d'un pas impatient, -elle lui dit: - -—«Asseyez-vous dans ce coin sombre. Mieux vaut ne pas attirer -l'attention, si quelque indiscret venait à passer.» - -Puis, pour lui faire perdre la notion des minutes, elle étala devant -lui le contenu d'un bissac préparé à son intention, lui montrant -qu'elles avaient pensé à tout, avec Mademoiselle, et qu'il y avait du -vieux cognac dans la gourde, du jambon exquis entre les tranches de -pain, et des tablettes au sublimé pour fabriquer instantanément une -solution antiseptique. - -—«Comment se fait-il qu'Armande ne vienne pas?» murmura le jeune homme, -qu'un brusque pressentiment venait d'étreindre. - -La Louison s'approcha de la fenêtre... Mais aussitôt, d'un mouvement -effaré, elle se rejeta en arrière. - -—«Cachez-vous!... Mon Dieu!... Cachez-vous!... Les voilà!...» -souffla-t-elle. - -En même temps, preste et résolue, elle ouvrait une porte, poussait -Michel vers l'intérieur. - -—«Là... derrière les rideaux du lit... Ne remuez pas... N'avancez -pas... La porte est vitrée... Soyez tranquille... Je les éloignerai... -Ils ne viennent pas pour vous.» - -Après un premier instant d'effroi, Louise, en effet, qui avait reconnu -le colonel faisait cette réflexion: - -«Cet enragé-là n'a que sa marotte en tête. Il va me conter son -boniment... Je lui promettrai tout ce qu'il voudra pour le faire -partir. Nous verrons bien ensuite.» - -Elle ne se trompait pas. Bien qu'elle eût aperçu—ou cru apercevoir, -dans son saisissement—plusieurs casques à pointe, l'officier supérieur -prussien apparut seul,—d'ailleurs, sans avoir pris la peine de frapper. - -«Voilà donc,» pensait Louise, «pourquoi Mademoiselle ne se montrait -pas. Elle aura vu ce coco-là sortir du château et s'enfoncer dans le -parc... Elle n'aura pas voulu lui donner l'éveil. Mais quel sang elle -doit se faire si elle s'est aperçue qu'il venait ici!...» - -La paysanne se préoccupait des autres plus que d'elle-même. Trop -femme d'ailleurs, malgré sa rusticité, pour ne pas supposer qu'elle -allait faire tout ce qu'elle voudrait d'un homme aveuglé par le désir. -Pourtant, aux premiers mots de l'Allemand, elle se sentit panteler de -terreur. - -—«Eh _pien, la pelle_,» jargonna-t-il, «on s'est donc moqué de moi -l'autre jour?... On a donc cru qu'un colonel de l'armée royale de -Prusse, ça se traitait comme un rustre, un laboureur de France?... Vous -faites erreur, ma petite. Pour qui vous prenez-vous?... De plus grandes -dames que vous n'ont pas fait tant de façons depuis que je me promène -dans votre beau pays. - -—Ça n'est pas vrai!» - -Le démenti jaillit des lèvres frémissantes de Louise, sans qu'elle en -eût mesuré l'imprudence. La phrase abominable de l'Allemand l'avait -cinglée toute, dans sa solidarité de femme française, et plus loin -encore, plus avant dans sa douleur, par le rictus dont il soulignait -l'allusion à cette «promenade» dans le «beau pays»... Maintenant, elle -se taisait, droite, blême, la haine et le désespoir dans les yeux. Le -Prussien, sans se fâcher, la regarda. Et l'ignominie de ce regard était -insoutenable, car il contenait tout ce que la convoitise de l'homme, -la morgue du maître, l'ironie du vainqueur, peuvent avoir d'outrageant -pour la pudeur d'une femme et pour la plus élémentaire dignité d'une -créature humaine. - -—«Va, va... Injurie-moi,» fit le soudard. «Tu me plais comme ça... Tu -as plus de chic,» ajouta-t-il, exprimant, par ce mot, qu'il était fier -d'employer, l'espèce de beauté plus haute dont l'indignation revêtait -l'humble femme. - -D'un geste tranquille, comme pour s'installer dans le logis, il -déboucla son ceinturon, et se débarrassa de son sabre, qu'il posa en -travers de la table. Il ôta également son casque. - -—«Tu t'es promise... Tu ne te refuseras pas. Tu es à moi,» -prononça-t-il en s'avançant vers Louise. - -Elle recula, les yeux élargis, folle d'angoisse. Que faire?... -Allait-elle devenir la proie de cette brute, sans un cri, sans -une révolte, sans une tentative de fuite, parce que tout, sauf sa -soumission, risquait de livrer celui qui s'abritait sous son toit?... -Dans sa retraite éperdue, elle songeait encore à le sauvegarder. Car, -au lieu de se réfugier dans sa chambre et de s'y barricader, comme -elle aurait essayé de le faire sans cette tragique présence, elle se -retirait dans l'angle opposé, où bientôt elle rencontrait le mur. Là, -elle s'aplatit, comme pour s'incruster dans la pierre, les doigts, les -ongles collés à la paroi, en une attitude de crucifiée. Et il semblait -que la surface lisse lui donnât prise, tant elle s'y cramponnait -désespérément. - -Le Prussien la suivit, balbutiant maintenant en sa langue des paroles -de sensualité brutale. La malheureuse vit contre son visage cette face -où s'accentuaient, dans une ivresse écœurante, les traits de la race -détestée. Elle faillit hurler de dégoût... Mais un coup d'œil vers la -porte de sa chambre lui rendit la force de rester muette. Cette porte -était vitrée d'un grand carreau clair, que voilait un rideau de guipure -commune. Une silhouette serait visible au travers. Le moindre appel, -en attirant là l'Italien, perdrait celui-ci. Elle se contint, gardant -encore on ne sait quel espoir d'apitoyer son bourreau. - -—«Laissez-moi,» gémit-elle tout bas... «Et je vous jure, monsieur -l'officier... je vous jure... J'irai, ce soir, au château... Là, vous -ferez ce que vous voudrez... Mais pas ici... Pas chez nous... Pas chez -mon mari...» - -Un ricanement abominable accueillit ces supplications. Louise -n'entendit pas le vil commentaire qui accompagna ce rire. L'émotion -la suffoquait... Elle sentit sur elle les mains du soldat. Un vertige -la prit. Le sol oscilla, le mur contre lequel se crispaient ses mains -devint fluide... Ce fut une telle sensation d'horreur que, malgré elle, -un cri lui déchira la gorge... Et alors, elle perdit connaissance. - -L'officier allemand n'eut pas le temps de se rendre compte que le corps -dont s'emparaient ses bras avides ne s'y abandonnait que dans l'inertie -d'une défaillance. Il poussait une exclamation de triomphe, au moment -où, derrière lui, une porte brusquement ouverte livrait passage à un -homme dont les yeux étincelants eussent paralysé son ardeur s'il eût pu -les voir. - -Michel Occana, déjà inquiet pour son hôtesse, venait de tressaillir -affreusement dans sa cachette au cri, lugubre comme un râle, qu'elle -avait exhalé inconsciemment. D'un bond, il fut à la porte vitrée. Il -vit la scène odieuse... la sauvage agression du colosse en uniforme -prussien contre cette martyre à face agonisante. Il s'élança... D'un -coup de poing formidable, il fit lâcher prise à l'officier. Telle fut -la soudaineté et la violence de l'attaque, que le gros homme tourna sur -lui-même, chancela et s'abattit, tandis que Michel soutenait la Louison -et la posait doucement sur un siège. - -Une clameur furieuse accompagna la chute de l'Allemand. Dans son gosier -de stentor un son incohérent éclata. Michel crut à une imprécation en -entendant les syllabes gutturales: - -—«_Zur Hülfe!_...» - -Il allait bientôt voir que c'était un appel à l'aide. - -Cependant un silence suivit. Car le colonel brandebourgeois, ayant -donné du front contre le bout du fourreau de son sabre, déposé par lui -sur la table, se fendit le sourcil et demeura par terre dans une sorte -d'étourdissement. - -Il n'avait pas eu le temps de se relever que la porte extérieure -s'ouvrit et que deux soldats parurent. Quand ils virent leur chef -gisant avec le front ensanglanté, ils se précipitèrent sur Michel -Occana, la crosse haute. Un seul des coups qu'ils lui destinaient -aurait suffi à l'assommer. Mais l'étroitesse du lieu et la simultanéité -de leur mouvement fit que ces hommes entrechoquèrent leurs armes. Et -ils n'avaient pas eu le temps de reprendre position, quand le colonel, -se redressant, les arrêta d'un ordre bref. - -Michel, qui déjà se croyait mort, et qui pensa n'en valoir guère mieux, -se félicita de cet instant de répit, car il eut la satisfaction de dire -à l'officier allemand, d'un ton vibrant d'ironique dédain: - -—«Bravo!... vous êtes un homme de précaution. Vous postez vos soldats à -la porte quand vous voulez faire violence à une femme. C'est pour vous -une belle prouesse et pour eux un joli métier, colonel.» - -Son air de persiflage hautain, son aisance, son admirable visage, -indiquaient trop qu'il n'était pas l'hôte habituel de cette maison -de garde. Le chef prussien, qui, en se relevant, croyait d'abord -se trouver en face d'un mari exaspéré, ne prit pas longtemps le -change. Tout en essuyant avec son mouchoir le sang de son éraflure, -il observait l'inconnu d'un œil attentif et soupçonneux. Le sarcasme -insultant de l'Italien fit courir une pâleur sur sa face congestionnée, -qui n'en devint ensuite que plus rouge. - -—«Et vous,» dit-il, «vous vous servez de l'attrait d'une femme pour -tendre des guet-apens, et vous attaquez les gens par derrière. C'est -digne d'un Français et d'un espion,» ajouta-t-il, montrant ainsi que -son oreille étrangère n'avait pas reconnu l'accent italien dans une -langue qu'il estropiait lui-même. - -Il s'adressa ensuite en allemand à ses hommes. Et ceux-ci, qui, déjà, -maintenaient Michel par les bras, se mirent en devoir de le fouiller. - -Ce fut à ce moment que Louise revint à elle, et aussi qu'une sixième -personne compléta par sa présence la signification poignante d'une -telle scène. - -Armande de Solgrès entra. - -Depuis une demi-heure, elle passait par toutes les transes. Ayant vu -l'officier allemand sortir du château, suivi de ses deux hommes, à -la minute où elle-même partait pour rejoindre Michel, la jeune fille -s'était bien gardée de se rendre directement à la maison de garde. -Mais, par un détour, elle avait pu gagner, sans être observée, une -éminence qui dominait cette maison. Elle avait donc vu le colonel y -entrer, laissant les deux factionnaires à la porte. «Michel y est-il -déjà?... Est-ce lui qu'on vient prendre?» se demanda-t-elle, torturée -par la plus atroce inquiétude. Ce n'était point par lâcheté, mais par -prudence pour lui, que la vaillante fille ne volait pas auprès de celui -qu'elle aimait. Ne serait-ce pas l'accuser que de manifester leur -entente? Ne risquait-elle pas de compromettre un système de défense -inventé sous le coup de la surprise par l'ingénieux Italien ou par -Louise, cette dévouée? - -Cependant, les minutes s'écoulaient sans que le colonel ressortît, -et sans que les deux factionnaires bougeassent plus que des statues. -Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Le logis était-il vide?... -La Louison n'avait-elle pas eu le temps d'y ramener le réfugié? Et -maintenant tous deux se tenaient-ils à l'abri, ou viendraient-ils se -faire prendre comme dans une souricière? - -Tout à coup, les deux soldats, dans une alerte dont le saisissement -fut visible, sautèrent, se bousculèrent, s'engouffrèrent dans la -maisonnette. Puis ce fut tout autour le désert et un silence d'énigme. -Armande n'y tint plus. Elle s'élança, dévala parmi les arbres, sans -souci des sentiers, et ce fut seulement à l'approche du but qu'elle -songea à se composer un maintien, à prendre un air indifférent. Quel -coup lorsqu'elle entra!... Ce qu'elle n'avait pas osé prévoir, pour -se persuader qu'une telle catastrophe n'appartenait pas au domaine -du possible, devenait une réalité. Michel,—son Michel!...—était aux -mains des soldats prussiens, qui, brutalement, exploraient ses effets, -retournant les poches et palpant les doublures. - -—«Qu'est-ce que cet homme a fait, monsieur le colonel?...» demanda Mlle -de Solgrès, d'une voix comme affaiblie, lointaine, qui l'interloqua -elle-même. - -Le chef brandebourgeois se retourna, et tout le sang d'Armande se glaça -dans ses veines quand elle vit le sillon rouge balafrer la redoutable -figure. Lui, apercevant la jeune châtelaine, portait maussadement deux -doigts à hauteur de visière. - -—«Cet homme est quelque espion, mademoiselle,» répliqua-t-il, sans -remarquer le mouvement fier qui, chez son prisonnier, protestait contre -un tel mot. «Et, en outre, il a tenté de m'assassiner.» - -C'était net. Aucune fable n'effacerait ce fait d'une agression, trop -évidente par la blessure du chef allemand, et dont Armande ne pouvait -imaginer les circonstances. Elle eut vers Occana un coup d'œil de -désespoir, mais en même temps d'approbation, comme pour lui dire: «Tu -exposais plus que ta vie...—ta mission sacrée! Donc, tu n'as pu agir -que pour un motif supérieur.» - -Mais quelle surprise pour trois des acteurs de de cette scène,—car -les soldats, ne comprenant que les ordres jetés par leur colonel dans -leur langue, étaient revenus à leur immobilité d'automates,—lorsque -Louise Bellard se leva, chancelante, et vint se jeter aux pieds de -sa jeune maîtresse. Armande l'avait vue à demi pâmée,—par l'effroi, -supposait-elle,—et ne lui attribuait aucun rôle direct dans ce qui -se passait. Mais, dès que la paysanne ouvrit la bouche, elle comprit. -L'éclair de la vérité lui jaillit aux yeux, tandis que lui apparaissait -l'admirable ruse de cette simple femme. - -—«Oh! mademoiselle,» gémissait la Louison, «qu'allez-vous penser -de moi?... Mais il faut bien tout vous dire... C'est mon bon ami, -mademoiselle... Il me fréquentait depuis quelque temps... Il était dans -ma chambre... Et comme il a cru voir par le carreau de la porte que -monsieur l'officier me tarabustait un peu,—histoire de rire...—alors il -a perdu la tête... Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'on va lui faire?» - -Si l'histoire était vraisemblable, l'accent, l'expression l'étaient -encore davantage. Comédie sublime, qui suggestionna si fortement Mlle -de Solgrès que celle-ci, sans hésiter, y prit son rôle par cette -réponse: - -—«Toi, Louison!... Un galant!... Et pendant que ton mari se fait tuer -peut-être! Ah! malheureuse!...» - -Louise, prosternée, sanglotait, le visage dans ses mains. Puis, tout à -coup elle se releva, se tourna vers l'Italien, et l'apostrophant: - -—«C'est ta faute aussi, grand bêta!... Grand jaloux! Tu avais bien -besoin d'arriver là comme un brutal!... Monsieur l'officier n'est -pas capable de forcer une femme qui ne veut pas... Et si je voulais, -c'était mon affaire.» - -Aucune psychologie n'atteindra en profondeur la finesse féminine. -Cette paysanne trouvait ce qu'il fallait dire pour atténuer le dépit -furieux du colonel et la confusion qu'il commençait d'éprouver devant -Mlle de Solgrès. Tel fut le soulagement du Prussien et sa hâte de -terminer la ridicule aventure, qu'il fut à deux doigts de laisser -immédiatement aller son captif. Il ricanait sans déplaisir, retroussait -sa moustache, et se tournant vers la jeune châtelaine, il se disposait -à lui présenter quelque excuse galamment cavalière pour tant de bruit -à propos de rien, lorsque, dans son mouvement, il rencontra les yeux -de l'étranger. Le visage pâle et impassible de Michel, son regard -fulgurant, marquaient une hauteur peu d'accord avec la vulgaire -intrigue dont on le donnait pour héros. Son silence acquiesçait, -mais c'était tout. Il n'offrait rien de l'embarras d'un rustre qu'un -téméraire accès de vivacité aurait emporté dans un mauvais pas. - -—«Comment vous appelez-vous, mon gaillard?» demanda rudement l'officier. - -La Louison s'écria impétueusement: - -—«Mais c'est monsieur Michel. Il demeure à la ville et vient me voir en -cachette. - -—Taisez-vous!...» tonna le Prussien. «Et vous, répondez!» ordonna-t-il -à cet amoureux si étrangement muet. - -—«Mon nom est Michel... André Michel,» fit l'Italien. - -—«Où demeurez-vous? - -—Ordinairement à Paris. Mais j'en suis sorti avant le blocus. Ces -derniers temps j'étais à Étampes. - -—Où cela? - -—A l'hôtel des Trois-Rois,» répliqua vivement Occana, qui, par bonheur, -connaissait le nom de cet hôtel. - -Il ne douta pas que Mlle de Solgrès ne trouvât rapidement moyen -d'aviser le patron, un bon patriote, qu'il eût à mystifier le chef -allemand. - -—«Pourquoi ne servez-vous pas à l'armée?» interrogea encore celui-ci. - -—«Je ne suis pas citoyen français. Mes parents étaient Italiens,» -déclara Michel avec toute l'assurance de la vérité. - -—«C'est bien. On contrôlera vos dires. Et gare à vous si vous avez -menti!» conclut l'autre d'un air menaçant. Puis, s'adressant à ses -hommes, il leur donna un ordre dans leur langue. - -Aussitôt ceux-ci prirent chacun un bras de Michel, et, marquant le -pas comme à la parade, leurs bottes martelant le sol en mesure, ils -l'emmenèrent hors de la maison. - -—«Ne soyez pas trop sévère pour cet écervelé, monsieur le colonel,» -intervint Armande, qui parvint presque à poser sa voix et à prendre une -attitude détachée. «L'ambassadeur italien est un ami de ma famille. Je -serais désolée que quelque complication survînt avec ses nationaux par -la faute d'une de mes servantes. - -—Je n'oublie pas les égards qu'on doit aux neutres, quand ils restent -neutres,» dit l'officier prussien en appuyant sur les derniers mots. -«J'ai l'honneur de vous saluer, mademoiselle.» - -Lorsqu'il fut sorti, avec sa raideur allemande, Louise dévoila son -visage, obstinément enfoui depuis un moment dans son tablier. Elle vit -disparaître la lourde silhouette, et sa rage de femme outragée, son -désespoir de la catastrophe possible, s'exhalèrent en invectives: - -—«Ah! le cochon!... le cochon!...» répétait-elle à dix reprises, dans -une frénésie écumante, tendant son poing fermé dans la direction de la -porte. - -—«Tais-toi, Louise... Regarde-moi,» dit Armande avec autorité. - -La paysanne obéit. - -—«Si Michel sort du château sain et sauf, il le devra à ta présence -d'esprit. Tu as été admirable, Louise... Laisse-moi t'embrasser. - -—Ah! mademoiselle,» s'écria l'humble femme en sanglotant... «Je lui -devais bien ça... C'est en voulant me défendre qu'il... - -—Assez... Je sais... Je devine... Maintenant, il s'agit d'achever ton -œuvre. Tu vas partir pour Étampes et faire la leçon à l'hôtelier des -Trois-Rois. Moi, je ne puis m'y rendre. On remarquerait mon absence... -Je m'en rapporte à ton tact. Tu ne diras que ce qu'il faudra dire... - -—Soyez tranquille, mademoiselle. Mais comment aller là-bas assez -vite?...» - -Rapidement, elles réfléchirent. Les chevaux des écuries avaient été -réquisitionnés. Il restait bien la vieille jument, une bête encore -vaillante. Mais faire atteler, c'était imprudent. Louise proposa de -s'adresser à un fermier de Solgrès, à qui on laissait sa carriole avec -un bon cheval, car il approvisionnait les vainqueurs, chaque matin, -au château. On lui demanderait le secret. L'homme était sûr. Armande -approuva, et les deux jeunes femmes se séparèrent. - -La nuit suivante fut, pour Mlle de Solgrès, une longue veille occupée -par l'inquiétude la plus aiguë. Où était-il, dans ce grand château qui -serait un jour l'asile somptueux de leur tendresse et qu'il habiterait -en maître, celui qu'elle aimait? Dans quel réduit de service, dans quel -caveau peut-être, subissait-il l'affront de sa captivité sous la garde -des soldats ennemis?... Il était là, sous le toit de ses ancêtres, -à elle, l'homme à qui elle s'était donnée, à qui elle appartenait -pour toujours... Et elle ne pouvait pas même lui porter un mot de -consolation, d'espoir. Une effroyable tyrannie les séparait. La force -des armes, qui broyait la Patrie, opprimait leurs deux cœurs... De -quel poids la malheureuse et altière fille sentait tomber sur eux le -joug détestable, tandis que, dans la soirée sans fin, très tard elle -entendait encore sonner par les échos de l'immense demeure des bruits -traînants d'éperons et de sabres, des voix rudes, des portes refermées -avec fracas. Ses pressentiments furent horribles... Moins horribles -cependant que la réalité toute proche. Pauvres yeux d'amante, élargis -de fièvre et d'angoisse dans les ténèbres, les heures passaient sur -eux comme sur tant de prunelles closes de sommeil, et rien ne les -empêcherait de voir se lever le jour abominable!... - -Voici la scène qui se déroulait au rez-de-chaussée du château. - -Tandis que le colonel prussien soupait avec ses deux subordonnés, il -leur raconta,—à sa manière,—son aventure de l'après-midi. Il ne se -vanta pas d'avoir placé deux factionnaires devant la maison d'une femme -qu'il croyait seule, afin d'assouvir en toute sécurité sa fantaisie -sauvage de vainqueur. Il leur peignit avec fatuité une bonne fortune où -la seule persuasion fût venue de ses avantages personnels. La piquante -paysanne sur laquelle il avait jeté son dévolu roucoulait déjà comme -une tourterelle en avril, quand l'irruption d'un intrus avait tout gâté. - -—«La brute a osé porter la main sur moi. Je ne sais à quoi il a tenu -que je ne lui aie passé mon sabre au travers du corps? - -—N'était-ce pas un guet-apens, _herr colonel_?» - -Le chef hocha la tête. - -—«Et vous avez fait grâce à pareille canaille? - -—Le dernier mot n'est pas dit. Je vérifierai demain les prétentions de -cet individu. S'il est ce qu'il affirme... - -—Et quoi donc? - -—Un Italien. Si c'est exact, je ne créerai pas d'incident. Dans le cas -contraire... - -—Monsieur le colonel,» dit le lieutenant, «je me mets à votre -disposition pour l'enquête. Je parle l'italien comme l'allemand... - -—Parfait. Nous l'interrogerons après souper. Êtes-vous capable de juger -à l'accent si l'italien est sa langue maternelle?... - -—J'en réponds, mon colonel.» - -Fixés sur ce point, les trois officiers parlèrent d'autre chose. Ils se -lamentèrent sur leur inaction. Quel ennui de surveiller une province -où rien ne bougeait, alors que les camarades se couvraient de gloire -ailleurs! - -—«Patience, messieurs. J'ai une communication du général. Ça chauffera -par ici bientôt, paraît-il. Nous serions sur la ligne de jonction de -Garibaldi avec l'armée de la Loire, si le plan qu'on prête à l'Italien -doit se réaliser. - -—L'Italien!...» répéta le capitaine avec un sursaut. Il regarda son -chef, puis son inférieur. La même pensée surgit dans le cerveau des -trois officiers. Une gravité soudaine marqua d'une expression identique -leurs trois physionomies. Le colonel se leva. - -—«Messieurs, allons examiner le prisonnier.» - -Il les conduisit à la salle de billard, s'assit le dos au tapis vert, -sur lequel roulaient les billes d'une partie récente, et donna l'ordre -qu'on amenât le nommé André Michel. - -—«Ça n'est pas un nom italien,» observa le lieutenant. - -—«Il le prononce peut-être à la française,» riposta le capitaine à voix -basse. - -Presque aussitôt le volontaire garibaldien parut entre ses deux gardes. -Le colonel le fit placer face à lui, debout, en pleine lumière. - -Occana venait de faire un effort surhumain pour ne pas boiter en -marchant. Tout à l'heure, un des soldats l'ayant bousculé, lui avait, -volontairement ou non, heurté la jambe du fourreau de son sabre. La -blessure avait dû se rouvrir. Du moins elle se révélait en ce moment -fort douloureuse. Pour rien au monde, il ne voulait la laisser voir. On -eût découvert sans doute les traces d'une balle et reconnu en lui un -belligérant. - -—«Parlez italien à cet homme,» dit le colonel au lieutenant. - -Celui-ci posa plusieurs questions, auxquelles l'interpellé répondit -de bonne grâce. Résolu à dominer son orgueil, Michel se pénétrait -maintenant de son rôle. Ne devait-il pas se résoudre à tout, même au -mensonge et à la lâcheté, pourvu qu'il sauvât son message, pourvu -qu'il le portât où il fallait. - -—«Eh bien?... Est-il vraiment Italien?» demanda le chef. - -—«J'en ai la certitude, monsieur le colonel. - -—Soit.» - -Il se tut, fronça les sourcils, puis, regardant Michel avec ses gros -yeux sans pénétration, mais qu'il croyait acérés comme des baïonnettes. - -—«Allons?... Dis-nous un peu comment tu as laissé Garibaldi, mon -gaillard.» - -Pas un frisson ne passa sur la belle figure pâle. - -—«Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je n'ai jamais vu Garibaldi. - -—Tu ne l'as jamais vu?... Mais tu le verrais, si je te laissais partir -vivant, pour lui indiquer par lequel de nos points faibles il pourrait -donner la main à l'armée de la Loire. - -—Vous tenez donc à ce que je sois un espion,» fit Occana, qui sourit -d'un air tranquille. «Je serais un singulier espion, qui chercherait -ses renseignements en surveillant la vertu des paysannes. Mais enfin, -je ne me défends pas. Prouvez ce que vous dites. Je suis sujet italien. -Vous ne pouvez me condamner sans preuves.» - -Il y eut un silence. - -Le colonel continuait à regarder son prisonnier avec une fixité qu'il -supposait foudroyante. Mais au fond, il se sentait plein d'embarras. -C'était sans doute un chef capable de bien se conduire sur un champ -de bataille. Ailleurs, il laissait paraître une étonnante médiocrité. -Surtout, il n'avait aucune idée de la façon dont on préside un tribunal -et dont on dirige une enquête. En désespoir de cause, il allait -ordonner qu'on fouillât de nouveau l'Italien plus minutieusement que la -première fois et qu'on décousît ses vêtements, lorsque le capitaine, -autrement observateur, lui glissa dans l'oreille: - -—«Demandez-lui donc, _herr colonel_, ce qu'il a bien pu insérer dans sa -botte droite par cette fente de la tige, si bizarrement recousue. - -—Qu'on lui ôte sa botte droite!» cria le colonel. - -Ce commandement, que rien ne préparait, puisque le capitaine avait -parlé tout bas, éclata si terriblement pour Michel qu'il ne contint -pas tout à fait un geste de trouble. Il se ressaisit toutefois jusqu'à -rester ferme, sans un battement de cils, quand un soldat, en lui -arrachant sa botte, malmena sa plaie au point qu'il crut sentir un peu -de sa chair et de ses os suivre la lourde chaussure. Il eut seulement -un coup d'œil pour voir si quelque effusion de sang ne trahissait -pas l'état de sa jambe. Mais rien n'apparut sur la chaussette, qui -recouvrait un bandage étroitement serré. Déjà il respirait, revenant -un peu de sa crainte et de sa vive souffrance physique, lorsqu'il -s'aperçut, avec une consternation indicible, que le danger n'était pas -moindre, bien au contraire. Le capitaine perspicace, qui avait si -judicieusement remarqué la réparation singulière de la botte, tenait -entre ses mains cette pièce de conviction. Sa figure s'éclairait -d'une satisfaction à la fois cruelle et triomphante, tandis qu'il en -examinait la tige sous une des lampes suspendues au-dessus du billard. -Il dit tout haut en allemand—et Michel en comprit assez pour prévoir -combien son sort s'aggravait: - -—«Ah! ah!... Veuillez voir ici, mon colonel. Il y a eu une pièce -intérieure cousue dans la tige de cette botte. On distingue tous les -points...» - -Son chef s'approcha, essayant de s'intéresser à cette découverte dont -il ne saisissait pas du tout la portée. - -Déjà, le lieutenant, d'esprit plus ouvert, commençait à déduire une -conséquence de ce petit fait, quand son capitaine lui fit un signe. Il -importait à la hiérarchie que leur supérieur eût plus d'intelligence -qu'eux. Donc, on l'amènerait à trouver ce que lui seul avait le droit -de mettre en lumière. - -—«D'habitude, _herr colonel_, c'est dans leurs vêtements que les -émissaires secrets cousent leurs messages entre deux épaisseurs -d'étoffe... - -—Attendez, messieurs,» interrompit le colonel, soudain illuminé. «Ne -poursuivez pas, capitaine. Il me vient une idée... Ne serait-ce pas une -boîte aux lettres que ce gredin aurait installée dans sa botte? - -—Admirable, mon colonel! Mais... il aura dû y renoncer, au moins pour -cette botte droite, car elle a eu un accident... Voyez-vous, une -déchirure extérieure... qu'on a recousue à la diable. - -—Alors?... - -—Alors, si réellement un papier s'est trouvé caché là, puis déplacé, il -faudrait peut-être voir s'il n'est pas dissimulé ailleurs... - -—Qu'on déshabille cet homme!» cria le colonel. - -—«Oh!» insinua le capitaine, «si l'on procédait comme nous avons -commencé, par les pieds?... - -—Otez-lui son autre botte!» ordonna le chef, tandis que, derrière son -dos, ses deux subordonnés, par leur mimique moqueuse, échangeaient leur -pensée: «Ah! c'était dur... Mais enfin, nous y sommes!» - -Un soldat leva brutalement la jambe gauche de Michel Occana et lui tira -sa botte. - -Le volontaire de Garibaldi croisa les bras et pencha légèrement la -tête. Non pas qu'il s'inclinât devant de tels hommes, ses ennemis, -les ennemis de tout ce qu'il aimait, mais parce que, la partie étant -perdue, il se croyait le droit de s'appartenir, de descendre en -lui-même, de passer les heures suprêmes avec ses souvenirs et sa -pensée. A partir de cet instant, ceux qui étaient les maîtres de sa vie -ne tireraient plus de lui une parole. - -La suite eut la rapidité et la simplicité des choses tragiques. - -Les trois officiers prussiens penchaient leurs têtes vers cet objet si -peu fait en apparence pour exciter tant d'intérêt. Malgré l'adresse du -travail, il ne fut pas difficile à un observateur attentif et prévenu, -comme le capitaine, de découvrir l'apposition d'une bande de cuir -intérieure qui n'était pas l'ouvrage du cordonnier. Avec son canif, -il fendit une couture. La blancheur d'un papier apparut. Le colonel -s'empara de la lettre, en lut la suscription, la tourna et la retourna. -Enfin il l'ouvrit. - -—«Capitaine,» dit-il, «veuillez faire monter à cheval un sous-officier -avec quatre hommes d'escorte, pour porter immédiatement cette lettre -au quartier-général de notre corps d'armée. On la fera parvenir de là -au généralissime ou à S. M. le Roi. Je vais la placer sous enveloppe -scellée et vous la remettre. Puis vous reviendrez tout de suite ici -pour le jugement de cet homme.» - -Elle ne fut pas longue, la cérémonie du jugement. Les trois officiers -s'assirent, comme à un tribunal, derrière le billard, ayant en face -d'eux l'émissaire secret de Garibaldi, celui qu'ils appelaient -l'espion. Un sergent remplit le rôle de greffier. Quatre hommes de -troupe, au lieu de deux, entouraient maintenant l'accusé, à qui -l'on avait attaché les mains. Car ces soldats, qui allaient juger -un soldat, et qui ne pouvaient plus douter de sa résolution et -de sa bravoure, n'étaient pas assez généreux pour lui laisser une -chance de s'ôter la vie lui-même. Ils tenaient à leur vengeance -complète et à la triste gloire de leur inflexibilité. Le colonel, -soufflé par le capitaine, plus apte à diriger les débats d'un conseil -de guerre, commença l'interrogatoire en son mauvais français. Il -essaya de tirer quelques renseignements de Michel, et lui fit même -entrevoir que, s'il consentait à des révélations, il pourrait être -envoyé au quartier-général du corps d'armée,—peut-être même jusqu'à -Versailles,—au lieu de subir immédiatement une sentence qui ne faisait -pas de doute. Un regard méprisant fut tout ce qu'il obtint. - -—«Vous ne voulez pas parler?...» conclut-il, en voyant qu'il ne -vaincrait pas cet obstiné silence. «Vous savez pourtant que vous -encourez doublement la peine capitale, selon les lois de la guerre, -comme espion et comme étranger aux nations belligérantes... sans -compter votre agression contre moi-même.» - -Cette fois, l'Italien ouvrit la bouche. - -—«Et vous, vous savez bien que je ne suis pas un espion, bien que mes -actes, en jurisprudence militaire, ne soient pas moins graves. Je -suis un soldat, je n'ai laissé le champ de bataille, où j'avais aidé -à vous vaincre, à vous enlever un drapeau, que pour une mission plus -dangereuse... - -—Tout soldat qui quitte son uniforme en temps de guerre, et qui -dépose ses armes, ne peut être qu'un déserteur ou un espion!...» cria -violemment le colonel, dont la face était devenue écarlate au mot de -drapeau enlevé. - -Le capitaine essaya discrètement de le ramener à la sérénité de sa -magistrature. L'autre continuait à grommeler des jurons entre ses -dents. Il éclata encore une fois: - -—«Pourquoi, diable, vous qui êtes Italien, avez-vous éprouvé le besoin -de tirer la France d'affaire?... Ce n'est pas votre Garibaldi avec sa -poignée d'hommes qui la rendrait invincible pour nous, je suppose. -Quelle outrecuidance!... - -—Quand on se bat pour la France, c'est pour soi-même qu'on se bat,» -prononça Michel. «C'est pour la lumière et la liberté du monde. La -France est comme ces êtres tourmentés d'idéal, dont les qualités -profitent aux autres, tandis que leurs défauts ne nuisent qu'à -eux-mêmes. Son rêve devient vite le rêve universel, et, si elle se -trompe, elle en est seule crucifiée, car seule elle va jusqu'au bout -de sa généreuse folie. La France est la joie et le sel de la terre. Si -vous la mutilez, le sang de l'Europe coulera longtemps en secret, sous -l'éclat des armures. Vous aurez mis un pli d'amertume au sourire de -l'Humanité.» - -Dans la salle de billard, sous les suspensions claires, qui faisaient -briller l'ivoire puéril tout prêt à rouler pour le choc des -carambolages, sur ces hommes en attirail martial, qui allaient, par -le jeu de lois indiscutées et sombres, disposer de la vie d'un autre, -un silence profond descendit. Ce qui flotta, indistinct, formidable, -ce fut l'âme adverse des races. Elles s'étonnèrent de leur lutte... -Mais tout de suite, la haine aveugle les souleva. Un peu d'infini avait -passé, reliant aux grandes causes obscures cet infime épisode de guerre. - -Et tout continua suivant l'ordre. Le colonel eut à voix basse une -courte délibération avec ses deux assesseurs. Il prit le procès-verbal -de la séance des mains du sergent, le fit signer au capitaine, puis au -lieutenant, après l'avoir signé lui-même. Alors il se leva et dit: - -—«La sentence du conseil est: la mort.» - -Peu habitué à la solennité de ses fonctions, ce lourd officier -brandebourgeois éprouva d'ailleurs un instant de trouble. Son visage -pâlit. Il jeta un regard perplexe alentour, puis il ôta son casque, et -s'adressant au condamné avec une certaine déférence: - -—«Monsieur, vous serez fusillé au point du jour. Avez-vous quelque -révélation à faire ou quelque désir à exprimer? - -—Je voudrais,» dit Michel, «être exécuté devant le perron nord du -château, du côté du parc, la figure tournée vers la façade, et qu'on ne -me bandât pas les yeux.» - -Le colonel consulta d'un signe ses subordonnés et répondit: - -—«Le conseil vous l'accorde.» - -Et il donna quelques ordres en allemand, après lesquels le condamné fut -emmené hors de la salle. - -Le volontaire garibaldien, devant la courtoisie tardive de son juge, -avait eu, comme un éclair, la pensée de demander qu'on lui permît -d'échanger quelques mots avec Mlle de Solgrès. Deux raisons avaient -arrêté sur ses lèvres cette prière: l'improbabilité qu'on l'exauçât, -car l'ennemi pouvait redouter la communication d'un secret important -à cette jeune fille, dont le patriotisme et l'énergie sauraient en -faire usage. Et aussi la crainte de compromettre celle qu'il aimait, -soit dans son honneur de femme, soit dans sa sécurité et celle de sa -famille. Amour ou complicité politique, tout lien soupçonné entre eux -exposait Armande. Mais comment imaginer un tel lien s'il ne craignait -pas de lui offrir le spectacle de son supplice? Lui seul la savait -d'âme assez fortement trempée pour préférer cette vision atroce à la -privation d'un suprême revoir. Voilà pourquoi il avait choisi la place -de son exécution en face des fenêtres dont elle-même lui avait décrit -plusieurs fois la disposition et la perspective. - -L'aube d'hiver se débrouillait à peine des molles buées du dégel, -ce n'était encore qu'une pâleur plutôt qu'une clarté, quand Mlle de -Solgrès crut entendre un sourd roulement de tambour. Elle se dressa -sur son séant, n'ayant même pas à s'éveiller, car elle n'avait pas -dormi. «Quoi!» pensa-t-elle, «est-ce que les Prussiens se mettent en -marche?... Quittent-ils le château? Oh! mais alors... Peut-être qu'ils -emmènent Michel. Où vont-ils le conduire, mon Dieu? Si ce n'était que -pour une confrontation dans le pays, on ne partirait pas si matin, ni -surtout tambour en tête.» - -Tandis qu'elle envisageait ces suppositions, Mlle de Solgrès s'était -levée et revêtue d'un peignoir. - -Le roulement de tambour reprit, bref et lugubre... Elle frissonna, et -resta debout, l'oreille tendue. Qu'est-ce que cela voulait dire?... -Une minute... Peut-être deux... Puis ce fut le même son d'horreur, -un son qui ne trompe pas, qui roule et qui s'étouffe aussitôt, comme -une répercussion de sépulcre. Mais cette fois, ce glas des tambours -s'élevait juste sous ses fenêtres. Armande s'y précipita. Elle ouvrit -une croisée. Toute la scène lui apparut. - -Ce fut d'abord comme une hallucination, une pantomime de fantômes, dans -le matin livide... Mais bientôt tout se précisa. En même temps que la -signification terrible frappait l'esprit d'Armande, le jour grandissant -dévoilait les détails à ses regards. En face d'elle, sur la pelouse, -se tenait debout, les mains liées derrière le dos, celui qui allait -mourir. Un souffle dissipa la brume. Soudain il fit clair. Alors, elle -vit les yeux de son amant... - -Ils s'attachaient à elle, souriants, fiers, brûlants d'amour. Une telle -fascination sortait d'eux, une volonté si impérieuse et si tendre, que -dès lors et jusqu'à la consommation du drame, elle fut leur chose, -agonisante et pantelante, mais extasiée et soumise. - -D'abord elle avait tendu les bras, sa bouche s'était ouverte pour -une clameur de désespoir et de démence... Mais les yeux, les chers -yeux souverains lui avaient dit: non! Un battement de paupières, -un signe imperceptible de la tête, une supplication surhumaine des -prunelles... La malheureuse amante avait compris... Pourquoi la -révolte insensée et inutile, quand elle pouvait donner à celui qui -allait mourir l'enchantement d'une sublime communion d'âmes? Rien -n'eût sauvé le condamné devant lequel s'armaient les fusils du peloton -d'exécution. Mais quelque chose pouvait lui cacher l'atrocité de cette -fin soudaine, en pleine jeunesse, et c'était l'exaltation passionnée -que lui verseraient les regards d'une femme. Elle lui jeta donc, de -toutes ses forces éperdues, ce philtre d'enivrement, d'enthousiasme. -Il devint radieux comme le martyr qui voit le ciel ouvert et livre aux -bourreaux une chair désormais insensible. D'un geste, il écarta le -mouchoir par lequel on voulut encore lui épargner la vue de l'appareil -meurtrier. A quoi bon? Il ne voyait pas les fusils braqués, l'officier -prêt à donner l'ordre... Il ne voyait que ce blanc visage de femme, -ces yeux enflammés d'une tendresse héroïque, ces lèvres gonflées d'un -immortel baiser, ces mains crispées et jointes... Créature d'amour -et de douleur, qui représentait à la fois l'épouse élue et la patrie -d'adoption, celle pour laquelle il aurait voulu vivre, mais aussi celle -pour laquelle il était fier de mourir. - -Un éclair multiple jaillit. Un faisceau de détonations vibra dans l'air -humide et sonore. - -Armande de Solgrès, cramponnée à l'appui de la fenêtre, spectatrice -plus foudroyée mille fois que le cadavre abattu sur l'herbe, ne -bougea pas, ne trembla pas, ne cria pas. Elle attendit encore que -la fumée de la poudre se fût effacée, brume dans la brume, parmi -l'atmosphère bleuâtre... Alors elle vit le corps étendu sur la face. Un -sous-officier s'avançait, qui se pencha, dirigeant vers l'oreille le -canon d'un revolver, pour donner le coup de grâce. - -Elle ne perçut pas la suite... Le surhumain courage avait suffi à la -surhumaine épreuve, mais ne dura pas au delà. Mlle de Solgrès perdit -connaissance. Elle glissa, tomba, et resta étendue sur le tapis de sa -chambre, tandis qu'au dehors un pâle soleil de février commençait à -dorer les arbres du parc. - - - - -IV - -_L'HÉRITAGE D'UN HÉROS_ - - -Trois mois s'écoulèrent. - -Le printemps vêtait somptueusement les avenues magnifiques de Solgrès. -Le vert éclatant et soyeux des feuillages nouveaux ondulait et -frissonnait sur les ramures séculaires comme sur la vive armée des -jeunes taillis. Les lilas se fanaient dans les massifs. Nulle main ne -faisait la moisson des grappes odorantes et pourprées. Personne ne -songeait à fleurir les mornes appartements, où tout gardait encore la -trace d'un rude passage. Un deuil multiple pesait sur cette maison. -C'était d'abord le veuvage tragique de celle qui s'appelait toujours -Mlle Armande, et qui ne pouvait pleurer qu'en secret. C'était un autre -veuvage, celui de la pauvre Louison, dont le mari était porté comme -disparu. Jamais plus elle ne devait avoir de ses nouvelles. C'était la -perte du fils de la famille, l'unique héritier du nom, le lieutenant -Louis de Solgrès, mort au champ d'honneur, à Gravelotte. Quant au père, -le comte de Solgrès, il n'avait pas quitté Paris après la capitulation. -Tant que le département de Seine-et-Oise serait occupé par les -Prussiens, il ne voulait pas rentrer dans son château. La garnison -étrangère laissée dans cette belle demeure était d'ailleurs bien -réduite. Peu après l'exécution de Michel Occana, le colonel qui l'avait -ordonnée avait dû se remettre en campagne. Ce fut une délivrance pour -la Louison, auprès de laquelle, cependant, il n'avait pas renouvelé -ses tentatives amoureuses. Maintenant, depuis la signature de la paix, -six soldats seulement restaient au château, sous les ordres d'un -sous-officier. Relégués dans les communs, ils ne se montraient qu'avec -une discrétion relative. - -Toutefois, dans cet après-midi de mai, d'une telle splendeur de -lumière, de couleurs et de parfums, et d'une si mortelle tristesse pour -tant de cœurs déchirés, Armande, se rendant à la maisonnette de Louise, -rencontra l'un de ces hommes, qui, un brin d'aubépine aux dents et -sifflotant un air inconnu, ne toucha pas même sa casquette plate en la -dévisageant au passage. Elle s'arrêta et dut s'appuyer contre un arbre. -Ce soldat, cette brute à la face injurieuse, c'était peut-être un de -ceux... Elle haleta. L'image terrible surgissait. Il fallait attendre, -les dents serrées, les yeux clos, que l'affreuse contraction du cœur -cessât d'arrêter le sang dans ses artères. - -Cette pauvre femme, si bouleversée, si pâle, qui se retenait pour ne -pas tomber, ce n'était plus la robuste fille aux allures de châtelaine -héroïque, la «damoiselle» féodale, élevée parmi ses paysans et hardie -aux rudes chevauchées. Une faiblesse morale et physique lui restait -de l'effroyable épreuve. Quand on l'avait relevée sur le tapis de sa -chambre, après qu'elle fut demeurée de longues heures sans secours, -dans une prostration cataleptique, sous la brume pernicieuse entrant -à pleine croisée ouverte, Armande avait failli mourir. Elle devint la -proie d'une de ces maladies compliquées, dont les symptômes apparents -ne révèlent jamais tout à fait la nature, parce que leurs pires ravages -s'exercent dans des domaines qui échappent à la science, les domaines -mystérieux où l'âme tient à la chair, où la substance vivante devient -de la pensée, du souvenir, du désespoir. Le dévouement de Louise la -sauva. Mais celle qui se releva du lit de douleur n'était pas celle -qu'on y avait couchée. A la voir s'appuyer là, contre cet arbre, les -lèvres tremblantes, son opulente chevelure fauve coupée en mèches -inégales et jaunâtres, on eût vainement cherché cette vigueur, cette -ardeur à vivre, qui prêtait jadis à Mlle de Solgrès une espèce d'âpre -beauté. - -Elle fit un effort et continua son chemin. - -Lorsqu'elle atteignit la maison de garde, elle apparut si défaite, que -la Louison, habituée pourtant au nouvel aspect de sa jeune maîtresse, -en fut saisie. - -—«Qu'avez-vous, mademoiselle Armande? Vous n'allez pas retomber malade, -j'espère?... - -—Tu devrais me le souhaiter pourtant, et de ne pas me rétablir, si tu -m'aimes, ma pauvre Louison!... - -—Si je vous aime!...» fit la paysanne, dont le regard en dit plus long -que la vivacité même de ce cri. «Vous voulez mourir, mademoiselle?... -Vous trouvez donc que la mort n'a pas assez fait son œuvre parmi -nous?... Songez-vous à vos malheureux parents?... - -—C'est en songeant à eux que je souhaite de disparaître,» répliqua -Armande d'un air sombre. - -Louise joignit les mains et la regarda. L'explication ne venant pas, -l'humble femme prononça doucement, à voix basse: - -—«Puisqu'ils ne savent pas... qu'ils ne sauront jamais... - -—Ils sauront, Louise,» dit Armande, qui plongea dans les yeux fidèles -la détresse de ses propres yeux. - -—«Comment?... - -—Ils sauront parce que je ne pourrai bientôt plus le leur cacher. Mon -amour n'est pas descendu tout entier dans la tombe avec Michel... Il -vit en moi... Comprends-tu?... Devines-tu l'horreur de ce que je te -dis là?... Toi qui es près d'être mère, qui auras un enfant pour ta -consolation... Devines-tu que j'en aurai un pour ma malédiction et mon -opprobre?...» - -Elle tordait ses doigts amincis, dont les os craquèrent. - -Louise Bellard oublia toute distance sociale et qui elle était, simple -veuve d'un garde-chasse, auprès de cette noble héritière d'un nom -superbe, d'une fortune et d'un domaine princiers. Elle ne vit devant -elle qu'une femme anéantie d'épouvante et de douleur, une victime des -maternités tragiques, portant dans sa chair le châtiment de l'amour, -qu'expie éternellement un seul sexe. Elle lui prit les mains comme à -une amie de son village, elle dénoua les doigts crispés, elle eut des -larmes et des mots tendres. Et elle fit bien. Armande de Solgrès posa -la tête sur son épaule et pleura éperdument. C'était le seul refuge -où elle pouvait laisser éclater son cœur, cette honnête poitrine, si -chaude de sympathie et de dévouement. - -—«Ne vous désolez pas ainsi, mademoiselle Armande. Nous trouverons un -moyen de tout arranger. Vous partirez en voyage... Je vous suivrai, -je vous soignerai... Personne que moi n'approchera de vous. Comment -découvrirait-on la vérité? Qui pense à autre chose qu'à soi, dans ce -temps de malheur?... Paris est à feu et à sang... Nous ne vaudrons -peut-être pas mieux bientôt... Est-ce qu'on s'occupera d'un enfant qui -vient au monde alors que chacun se voit sur le point de partir pour -l'autre?... - -—Mon père et ma mère me maudiront. Ils ne m'ont jamais aimée. Ils -me traitaient de fille inconséquente, écervelée, indomptable... Ils -prétendront que leurs prévisions se réalisent... - -—Ne leur avouez pas. On leur donnera le change à eux-mêmes. - -—C'est impossible. Comment quitter ma mère sans un prétexte, dans -l'état de santé où elle est?... Pour aller où?... - -—Une maman pardonne. - -—Pas celle-là. - -—Votre père ne reviendra pas à Solgrès de si tôt. - -—Il nous rappellera à Paris dès que cette affreuse guerre civile aura -pris fin. - -—Enfin,» dit Louise, «vos parents n'ont plus que vous, mademoiselle -Armande. Ils ne seront pas impitoyables pour le seul enfant qui leur -reste, et quand ils pleurent encore l'autre.» - -Mlle de Solgrès se tut. Car elle se demandait si, au contraire, la -perte du fils préféré, de ce vicomte de Solgrès qui eût continué -brillamment la race, ne rendrait pas ses parents plus amers pour la -fille si différente, et maintenant coupable, perdue. - -—«Ah! mademoiselle,» s'écria Louise, «quel dommage que j'aie trois -grands mois d'avance sur vous! J'aurais déclaré des jumeaux et nourri -votre cher petit avec le mien. - -—Cela ne t'empêchera pas de le nourrir,» observa Armande. - -Un faible sourire lui vint aux lèvres. L'idée lui paraissait touchante. -Puis l'évocation de la petite vie future, l'image du nourrisson dans -des bras berceurs, faisait tressaillir en elle l'instinct tout-puissant. - -Mère... Il y a deux façons de l'être socialement. Mais il n'y en a -qu'une, souveraine et sacrée, par les entrailles et par le cœur. - -La Louison, tout illuminée par l'attente divine, trouvait des paroles -bienfaisantes, d'un tact délicat. - -—«Pensez donc, mademoiselle!... Ce sera un ange de courage et de bonté, -cet enfant, avec un père si brave et une mère si généreuse. Vous vous -féliciterez un jour de l'avoir mis au monde. - -—Dieu le veuille!...» soupira la triste Armande. - -Et, regardant autour d'elle, dans cette chambre proprette, mais si -médiocre, elle ajouta: - -—«Ah! que tu es heureuse!... Tu peux pleurer ouvertement l'homme que tu -aimas, et te réjouir du fils qu'il t'a laissé. Le château de Solgrès -envie la loge de garde à la grille de son parc... Oui, Louison, je -t'envie... Et toi, tu ne souhaiterais pas de changer avec moi.» - -Les appréhensions de Mlle de Solgrès ne furent pas plus sombres que la -réalité. Malgré les conseils de Louise, malgré l'ingéniosité de cette -confidente prête à tous les subterfuges, Armande se résolut à révéler -son état à sa mère. Peut-être cet aveu lui semblait-il inévitable. -Peut-être le poids de la dissimulation était-il plus lourd que toutes -les angoisses à cette créature de franchise violente, que le mensonge -paralysait et suffoquait. Puis, à un moment donné, elle se sentit trop -seule, quand la bonne Louison, ayant laborieusement donné le jour à -un beau petit gars, se trouva aux prises avec la souffrance physique -et la vigilance des commères. Pendant quelque temps, elles ne purent -s'entretenir ensemble. Armande s'effara. La malheureuse n'osait plus -se regarder dans les glaces. D'ailleurs le mois de juin s'achevait. -La Commune, écrasée par l'armée de Versailles, expirait à Paris dans -d'infernales convulsions, parmi les massacres et l'incendie. La -comtesse de Solgrès, redevenue plus forte, parlait de partir avec sa -fille pour aller rejoindre son mari. Maintenant, elle descendait dans -le parc. Elle y faisait des promenades quotidiennes et toujours plus -longues, afin de se préparer au voyage. Pour marcher, elle s'appuyait -au bras d'Armande. Et c'était un si triste couple, ces deux femmes en -deuil, l'une coquette, malgré son crêpe et ses cheveux gris, l'autre -d'une morne indifférence où s'éteignait tout pétillement de jeunesse, -que les soldats prussiens, flânant et fumant leur pipe dans le parc, se -détournaient pour ne pas les rencontrer. - -En voyant l'uniforme abhorré qui s'effaçait au loin entre les arbres, -Mᵐᵉ de Solgrès poussait un soupir: - -—«Les robes noires des femmes de France les intimident, ces bandits,» -murmurait-elle. - -Parfois elle s'emportait. - -—«Ils font bien de se tenir à distance. Je leur cracherais au visage. - -—Oh! ma mère... Ce ne serait pas digne de vous.» - -La comtesse fit aigrement: - -—«Toi, on dirait que tu ne sens rien.» - -Et comme Armande pâlissait sans répondre. - -—«C'est vrai!... Je ne sais si c'est la maladie que tu as eue... Tu es -d'une apathie!... La vue de ces gens-là ne te fait donc pas bouillir?... - -—Asseyons-nous, maman,» dit la jeune fille, qui défaillait. - -Toutes deux gagnèrent un bosquet dans lequel se trouvait un banc. Mais -le silence accablé de la malheureuse exaspéra sa mère, étrangère à -toute discipline nerveuse, et incapable de se contenir. - -—«D'ailleurs, tu ne peux pas comprendre ce que j'éprouve. Ils m'ont -pris un fils adoré. Toi, ils ne t'ont pris qu'un frère... et que tu -n'aimais pas.» - -L'injustice de ce mot fit jaillir le secret d'Armande. - -—«Ils m'ont pris bien davantage,» dit-elle, sans répondre à l'aigre -allusion, qui ne pouvait être sincère. - -—«Que veux-tu dire?... - -—Ils m'ont pris l'être qui était ma vie elle-même, l'honneur et le -bonheur de ma vie. Ils l'ont tué sous mes yeux... Oh! maman, que vous -me pardonniez ou non, je souffre tant que rien ne peut ajouter à ma -peine... Mais faut-il que je vous en cause une si cruelle!...» - -Elle ne s'agenouillait pas et ne joignait pas les mains. Elle se -renversait en arrière contre la charmille, les bras abandonnés, comme -prête à mourir. - -—«Deviens-tu folle?... De quoi parles-tu?» s'écria la comtesse. - -—«Maman, si vous avez pitié de moi et de mon père, il pourrait encore -ne rien savoir. Nous n'irions pas le rejoindre. Voilà... Il faut que je -disparaisse... J'ai aimé, maman, j'ai aimé...» - -Elle essaya d'en dire plus. Ses lèvres blanches tremblèrent et se -turent. Et elle fixa sur le visage de sa mère ses yeux jadis d'une si -ardente flamme rousse, maintenant ternes et semblables à deux globes -pétrifiés, depuis qu'ils avaient vu!... - -—«Tu as aimé?...» répéta la mère, se refusant à comprendre. «Qui as-tu -aimé?... - -—Qu'importe!... Il est mort. - -—Malheureuse!... Tu ne veux pas dire?... - -—Si, maman, je veux dire cette chose épouvantable... Cette chose -que je n'ose exprimer... que vous n'osez croire... Je suis cette -malheureuse!... Si celui qui fut mon mari devant Dieu vivait, tout -serait déjà réparé... Mais, je vous le répète, il est mort. Ainsi, je -vous en conjure, aidez-moi.» - -Dans le ton de ces terribles phrases, il n'y avait aucune bravade, pas -même de la hauteur ou de l'énergie. Encore moins de la supplication -ou de l'humilité. En faisant cet aveu à sa mère, Armande éprouvait -moins d'émotion que naguère en s'ouvrant à Louise. Elle ne sentait -pas ici la pitié compréhensive de là-bas. De la grande dame ou de la -servante, la plus maternelle n'était pas la première. Or la tendresse -seule pouvait plier la nature rétive d'Armande. Son indépendance était -brisée, mais non pas sa réserve farouche. Dépouillée d'orgueil, elle -se réfugiait dans l'inertie. Une lassitude muette, nulle explication, -nulle invocation de légitimes excuses, voilà ce qu'elle opposerait au -blâme hostile, réservant ses larmes pour la solitude, ou pour l'humble -affection, anxieuse et divinatrice, de Louise, seule créature au monde -avec qui elle pût parler de _lui_. - -Mᵐᵉ de Solgrès tourna vers sa fille un visage de rigidité et de froide -fureur. - -—«Tu as fait cela!... Tu t'es conduite en créature perdue!... Tu as -déshonoré notre nom!... - -—A quoi bon m'injurier, ma mère? Vous ne pouvez pas savoir... - -—Je ne VEUX pas savoir!...» cria la comtesse. - -—«Vous ne le pourriez pas. Les circonstances ne vous apprendraient -rien. C'est dans les cœurs qu'il faudrait lire... - -—Dans le tien peut-être?... J'y verrais de jolies choses!...» - -Armande se tut. - -—«J'ai bien compris?» demanda sa mère, comme avec un dernier espoir -d'écarter l'abominable calice, de n'y pas découvrir la suprême -amertume. (Elle baissa la voix.) «Tu apporteras un bâtard dans notre -famille?... - -—Un bâtard, soit! mais du sang d'un héros,» dit Armande, dont la triste -pâleur s'illumina d'un des rayons disparus, éclair d'amour et d'orgueil. - -Cette révolte pour l'amant-martyr et pour l'enfant-victime parut à la -comtesse une intolérable audace. Elle la châtia d'un mot affreux: - -—«Serait-ce à un Prussien que tu t'es abandonnée?...» - -L'amante du volontaire fusillé se leva. Sans une parole elle se mit à -marcher en ligne droite, d'un pas rapide, comme vers un but précis. Une -inquiétante exaltation brillait dans ses yeux fixes. Elle suivit toute -l'allée d'un pas de somnambule. - -Mᵐᵉ de Solgrès marmotta: «Comédienne!...» Mais elle suivit sa fille, -d'une allure qui pouvait surprendre chez une femme soi-disant minée -par des mois de langueur et si minutieuse à mesurer sa promenade -quotidienne. - -Comme elles arrivaient au bord de l'immense pelouse étendue derrière -le château, un son de voix gutturales leur parvint. Deux soldats -allemands, vautrés à l'ombre, fumaient et causaient. Armande, qui -s'avançait droit sur eux, fit un bond de côté, comme à la vue de -reptiles. Mais sa mère lui saisit le poignet et l'entraîna dans leur -direction, tandis qu'elle lui chuchotait férocement: - -—«Je puis passer à côté d'eux désormais. Ce ne sont plus mes pires -ennemis. Ma propre fille m'a fait plus de mal... Et cependant je -supporte sa présence.» - -Avec une force nerveuse qu'elle n'avait pas employée à réagir contre -ses maux réels et imaginaires, Mᵐᵉ de Solgrès continua de serrer le -bras d'Armande et de la tirer, si bien que celle-ci n'aurait pu lui -résister sans violence. Toutes deux s'approchèrent des hommes couchés, -si bien qu'elles les frôlèrent de leurs jupes. Ils ne se levèrent pas -et ricanèrent. Cette insulte cherchée cingla les cœurs sanglants des -malheureuses, exaltant la furie de l'une et la douleur de l'autre. - -Quand la plus âgée eut enfin relâché son étreinte, la plus jeune -s'élança. Elle se mit à courir sur le gazon, vers la façade du château -où s'ouvraient les fenêtres de sa chambre. Quand elle fut à cinquante -mètres environ des murailles, elle s'arrêta et sembla explorer le sol. -La soyeuse verdure s'étendait sous ses pieds comme un tapis, brodé çà -et là de pâquerettes. A quoi eût-elle reconnu la place où était tombé -celui qu'elle aimait, où son sang avait coulé?... L'herbe était flétrie -alors... Quelle touffe avait bu la rosée de pourpre et gardait un peu -de cette vie si chère dans ses racines?... Une divination peut-être en -avertit Armande. Elle s'agenouilla, se prosterna complètement, et baisa -les brins verdoyants, dont la fraîcheur lui caressa les lèvres. Puis -elle resta là, dans cette attitude, comme en délire ou en extase. - -Un accent cruel la fit tressaillir: - -—«Lève-toi... Si tu es folle, on t'enfermera. Mais ne te donne pas en -spectacle à des soldats étrangers et à des domestiques.» - -La nécessité de garder secret le drame qui se déroulait chez elle -empêcha seule la comtesse de rien changer extérieurement à sa -façon d'être avec sa fille. Volontiers, elle l'eût éloignée de ses -yeux, reléguée dans sa chambre. Plus volontiers encore, elle l'eût -accablée de dédain, déchirée d'ironie, cinglée de mots amers. Elle se -contint pour n'éveiller aucun soupçon dans cet intérieur familial et -provincial, où les corridors avaient des échos et les murs des oreilles. - -Quand la pauvre fille s'informa de la ligne de conduite qui serait -suivie à l'égard du comte: - -—«Ton père?...» répondit Mᵐᵉ de Solgrès, «Il saura tout. Je vais -l'appeler ici d'urgence... Sa répulsion pour les Prussiens cédera -comme la mienne. Pouvons-nous songer à l'honneur de la France quand le -déshonneur est dans notre maison?... - -—Pourtant, ma mère, si nous essayions de lui épargner cette douleur?... - -—Et à toi sa colère indignée, n'est-ce pas?... Il continuerait à me -dire sans doute que je te juge trop sévèrement, que je ne vois pas -clair dans ta nature... Exquise nature, en vérité!... - -—Voulez-vous que je parte, ma mère, que je disparaisse?... Vous -n'entendrez plus parler de moi... - -—Jusqu'au jour où tu traînerais notre nom dans quelque aventure plus -scandaleuse encore?... - -—Oh!... - -—Et que dirait-on de cet escamotage? Une fille de ton rang ne -s'éclipse pas comme une muscade. Tu resteras, et tu répareras comme -nous te l'ordonnerons. - -—Je ne puis réparer qu'en me dévouant à mon enfant.» - -Cette conception de son devoir et de la vie, exprimée à plusieurs -reprises par Armande comme toute naturelle, jeta sa mère dans un état -d'exaspération inouïe. - -—«Ton enfant!...»—s'exclamait-elle, de cette voix sifflante et basse -qu'elle prenait pour parler du redoutable secret, et seulement loin de -toute oreille humaine, dans les profondeurs du parc.—«Ton enfant!... -Tu oses parler de tes devoirs envers lui, quand tu as manqué au -premier de tous, qui était de lui donner une naissance honnête et un -nom légitime!... Et tu ne songes pas un instant à tes devoirs envers -nous, tes parents, envers la dignité de nos cheveux blancs et la bonne -renommée de notre famille. Sache que ton enfant passe après ta race, -dont il n'est pas, dont il ne peut être... - -—Cependant, je le reconnaîtrai...» - -Mᵐᵉ de Solgrès contempla sa fille avec stupeur. - -—«Ah!...» dit-elle sans lui répondre... «Et tu voulais que je ne -prévinsse pas ton père!... J'aurais lutté seule contre l'insanité -de ton esprit et la bassesse de ton âme. Voilà ce qu'une Solgrès -propose!... Donner son nom à un bâtard!... Souffleter de boue tout le -passé d'une maison pleine d'honneur!...» - -Ce fut une autre explosion, suivie de commentaires non moins acerbes -quand la comtesse apprit que Louise Bellard savait tout. - -—«Il ne manquait que cela!... Tu devais, naturellement, prendre pour -confidente une femme de service... Toi qui, dès ton enfance, te -plaisais mieux avec les paysans qu'avec les gens de notre monde... Mais -je la chasserai, cette misérable, qui t'a servi de complice, quand elle -aurait dû me prévenir!» - -Armande, plus murée que jamais dans une insensibilité apparente, -répondit de sa voix sans accent: - -—«Pardon, ma mère... Vous ne la chasserez pas. - -—Tu as le front de plaider pour elle? - -—Je n'ai point à plaider. Si vous étiez accessible aux arguments -de justice et de compassion, je vous dirais que son dévouement fut -incomparable, que rien ne le lassera et qu'il m'empêchera sans doute -de mourir de désespoir. Mais, vous parlant le langage de votre intérêt -personnel, je vous ferai simplement observer qu'on ne maltraite pas -quelqu'un qui détient un secret pareil... qu'on ne chasse pas la seule -femme, mère justement elle-même, capable de nourrir dans une discrétion -absolue le malheureux petit être, que vous ne me commanderez pas -d'étrangler, je suppose. - -—C'est admirable!... Mademoiselle prend maintenant avec moi un ton -supérieur et sardonique,» fit la comtesse, frappée par la justesse du -raisonnement et d'autant plus irritée de la façon dont il lui était -offert. - -A partir de ce moment jusqu'à l'arrivée de son mari, elle évita toute -discussion avec sa fille, ne lui parlant que devant leurs gens, et -s'enfermant, lorsqu'elles étaient seules, dans un mutisme hargneux. - -Aussitôt les communications rétablies avec la capitale, M. de Solgrès -fut informé qu'une circonstance des plus graves,—«plus grave,» écrivait -sa femme, «que toutes les épreuves de cette année de désastres», -réclamait sa présence immédiate au château. Il accourut. - -Le comte approchait de la vieillesse. Les fatigues du siège,—dont il -n'avait éludé aucune, prenant le fusil et montant la garde par les -nuits glaciales, comme un jeune homme,—venaient d'effacer les dernières -traces de sa virile verdeur. Sa haute taille se voûtait. Ses joues -s'étaient creusées sous la barbe devenue toute blanche. Son front, -autour duquel s'élargissait la calvitie, prenait des tons cireux. -Dans ses yeux, aux regards émoussés, se lisait la secrète anxiété du -déclin. Ce gentilhomme n'était pas, comme sa femme, perpétuellement -secoué d'une trépidation nerveuse. Il contrastait avec elle par son -calme—contraste accentué par une réaction inconsciente des caractères -l'un contre l'autre, dans ce ménage pourtant uni. Elle le dominait, -sans que lui, ni elle-même peut-être, s'en doutât. Non pas qu'elle -lui fût supérieure. Mais, à défaut de volonté, elle avait au moins -de l'entêtement et des caprices, et ce rudiment de personnalité, si -mince fût-il, manquait au comte de Solgrès. Il était l'homme de toutes -les conventions et de toutes les traditions, sans aucun jugement -individuel. Capable d'accomplir avec énergie ce qu'il croyait bien, -mais d'une timidité extraordinaire devant une décision que ne lui -dictait pas l'usage. Il avait une réputation d'intransigeance dans -son loyalisme légitimiste, de belle tenue dans la vie, de droiture, -de délicatesse, qui n'était point surfaite. On le tenait pour un -parfait galant homme, et l'on avait raison. Il vivait suivant certains -principes qu'il n'avait jamais discutés, et qui réalisent un type -social très décoratif, sinon très utile dans notre société actuelle. -Le comte de Solgrès n'avait pas choisi son chemin. Mais la route était -sans ornières et il y marchait droit. Ses qualités, précisément parce -qu'elles ne se subordonnaient pas à des sentiments influençables, mais -par leur inflexibilité de forces héréditaires, allaient se dresser -terriblement en lui contre l'infortunée Armande. Le cœur du père eût -incliné vers l'indulgence et la tendresse, si ce cœur avait pu parler. -Mais M. de Solgrès se serait effaré de l'entendre. Il écoutait des voix -plus despotiques, délivré ainsi de tout débat de conscience. Puis, à -la moindre hésitation, il s'inspirait d'une volonté plus forte: c'était -celle de sa femme. - -Le jour de son arrivée à Solgrès, Armande, plus morte que vive, s'était -réfugiée chez Louise Bellard. La comtesse l'y fit chercher dès que le -coupé du voyageur entra dans la grande avenue, après avoir franchi le -pont qui traverse la Juine, devant la propriété. Il ne fallait pas que -rien dans la première entrevue éveillât les soupçons des domestiques, -sortis respectueusement au-devant de leur maître. - -Nul ne s'étonna de la crise de sanglots convulsifs qui bouleversa -Mademoiselle lorsqu'elle se fut jetée dans les bras de son père. De si -cruels événements s'étaient produits depuis leur dernière séparation! -Les vêtements noirs des parents et de l'enfant, le haut crêpe au -chapeau du comte, attestaient leur deuil, l'irréparable perte du -fils, du frère, orgueil et espoir de cette famille. Et les uniformes -étrangers, apparus au détour d'un massif, dans une curiosité qui ne se -gênait pas, témoignaient d'un malheur plus immense... C'était toute -l'humiliation et toute la désolation d'un peuple qui s'engouffrait dans -chaque âme française, comme une rafale de douleur, à la moindre brisure -d'émoi. Personne, parmi les assistants, ne se doutait qu'il pouvait y -avoir de plus horribles sources, une amertume plus abominable et plus -corrosive, à ces larmes d'une fille de vingt ans. - -Armande ne pouvait se détacher de son père, sachant qu'elle ne -l'embrasserait plus ainsi de longtemps,—peut-être jamais. - -Dès le lendemain, en effet, quand il eut passé toute la nuit en -conférence avec sa mère, sans qu'elle-même, seule dans sa chambre -de jeune fille, eût un instant fermé l'œil, elle le vit tel que son -appréhension la plus angoissée n'avait pu le lui peindre. - -Le comte de Solgrès fit comparaître sa fille en présence de la -comtesse. Dans un petit salon retiré, toutes portes closes, et les -précautions prises pour que rien ne perçât de la navrante conférence, -il commença ainsi: - -—«Mademoiselle de Solgrès, avez-vous, dans votre inqualifiable -égarement, conservé un vestige du sentiment de l'honneur et une trace -du devoir filial?... - -—Mon père...» - -Le vieux gentilhomme l'arrêta violemment: - -—«Je vous défends, entendez-vous?... Je vous défends de m'appeler votre -père. Tout lien est rompu entre nous... Et vous n'avez chance d'en -renouer une faible part que si vous montrez la plus entière obéissance.» - -Armande resta muette. Qu'allait-on exiger d'elle? Défaillante, elle -tendit la main vers un siège. - -—«Restez debout!» ordonna le comte, qui lui-même se tenait droit, les -bras croisés, devant une cheminée contre laquelle il ne s'adossait pas. - -Quant à Mᵐᵉ de Solgrès, effondrée dans une bergère, le coude au bras -capitonné, elle appuyait obstinément un mouchoir contre son visage. - -Armande mit seulement deux doigts au dossier d'une chaise, car sans cet -appui elle se fût trouvée mal. On ne le lui interdit pas. - -—«Répondez aux questions que je vous ai posées, mademoiselle. - -—J'y répondrai, monsieur,» dit-elle d'une voix oppressée. «Mais, j'en -ai peur, vous ne croirez pas à mes réponses. Mes sentiments filiaux -sont aussi fervents que jamais, et j'ai gardé le souci de l'honneur. - -—Nous ne le comprenons sans doute pas de la même façon, d'après ce que -m'a expliqué votre mère. Écoutez-moi bien... Il ne s'agit pas de vos -interprétations plus ou moins romanesques, mais de l'honneur tel qu'on -l'a toujours placé si haut dans notre famille, et tel que tous les gens -de cœur le conçoivent. - -—L'honneur ne consiste-t-il pas à dire la vérité et à remplir son -devoir?... - -—Quelle vérité?» s'écria le comte. «Que vous êtes une fille coupable, -indigne de votre nom?... Et quel devoir?... Celui d'une maternité -honteuse?... Si c'est cela que vous proclamez et publiez, je vous -avertis que la proclamation et la publication seront complètes. Vous -quitterez cette maison à l'instant. Je vous chasserai ouvertement, -comme vous l'avez mérité. Si l'on doit savoir, on saura. Mais on -apprendra en même temps comment un Solgrès élague les branches -pourries, quand il s'en trouve une, par extraordinaire, sur son arbre -généalogique.» - -C'était bien toute la rigueur ancestrale qui sonnait, implacable, dans -la bouche de cet homme. Rien n'ébranlait en lui la religion sociale de -sa race. Il apparaissait terrible, parce qu'il était impersonnel. Ce -qu'il ne voulait pas qu'on discutât, lui-même ne l'avait pas discuté -dans le secret de sa conscience. Voilà pourquoi, sans être un caractère -fort, il devenait une force dans ce moment critique. Armande en eut -l'intuition. Et, domptée elle-même par la maladie, l'incertitude et le -chagrin, elle trembla. - -—«Qu'exigez-vous de moi, monsieur? Dites-le sans me consulter. Si je le -puis, je vous obéirai. - -—Voici. Sous prétexte d'un voyage de santé, nécessaire surtout à -votre mère, vous partirez toutes deux. C'est le départ seulement que -vous accomplirez ensemble. Madame de Solgrès, par un détour, viendra -me rejoindre dans une résidence qui ne sera pas la vôtre. Vous, vous -continuerez avec Louise Bellard, qui vous accompagnera officiellement -d'ailleurs. Puisque cette femme sait tout, et qu'elle est sûre, nous -nous servirons de son dévouement. On le reconnaîtra comme il convient. -Il ne peut paraître bizarre à personne que Madame de Solgrès et sa -fille, en plein mois de juillet, partent en Suisse, par exemple, pour -se remettre moralement et physiquement de secousses pénibles, ni -qu'elles emmènent une brave servante et son petit enfant, que la guerre -n'a pas moins éprouvés. - -—«Ma mère ne restera pas avec moi?...» balbutia Armande, qui, malgré -les duretés de la comtesse, eût souhaité le contact maternel durant des -heures qu'elle prévoyait si sombres. - -—«Madame de Solgrès me sera plus nécessaire qu'à vous,» répliqua le -comte, «et nous aurons à nous consoler mutuellement pendant une période -où notre fille n'existera pas pour nous. Il dépendra de vous que cette -fille nous revienne. - -—Comment cela, mon pè...?» - -La pauvre Armande rougit et s'arrêta, sans terminer ce mot de «père». - -—«Bien entendu, pour le monde, nous serons ensemble,» continua le -vieillard, «Je prendrai toutes mes mesures à cet effet. L'endroit où -vous séjournerez avec Louise Bellard sera soigneusement choisi... -Quelque village écarté, où vous passerez pour deux sœurs.» (Il eut un -âpre sourire.) «Cela ne contrariera ni votre manière d'être ni vos -goûts... - -—Non, certes!» déclara vivement Mlle de Solgrès. - -Un regard la foudroya pour cette riposte, qui semblait une bravade, -et qui pourtant était le cri involontaire de cette désespérée, trop -heureuse de se vêtir en paysanne pour mieux se rapprocher d'un cœur -aimant et mieux s'enfoncer dans l'obscurité apaisante. - -—«Après... l'événement,» poursuivit son père, «Louise Bellard restera -à l'étranger, où elle nourrira et élèvera deux enfants, le sien, -et... l'autre. Ils auront même éducation modeste, et, plus tard, même -condition. Vous, mademoiselle, vous reviendrez avec nous. Mais nous -réservons notre pardon, si vous vous en montrez digne, pour le jour de -votre mariage. - -—Mon mariage! Mais, ma mère... Je veux dire... madame de Solgrès... ne -vous a-t-elle pas dit?... - -—Quoi donc?...» demanda le vieux gentilhomme en écrasant sa fille du -regard. - -—«...qu'il est mort.» - -Tout le visage d'Armande se contracta et trembla. - -—«Qui est mort?» questionna le père avec un accent indescriptible. - -—«Le seul homme que je puisse épouser. - -—Le seul homme que vous pourrez épouser sera celui qui consentira à -vous prendre, et dont le nom s'alliera dignement avec le nôtre. La -maison de Solgrès est assez bonne, et vous serez assez riche, pour que, -malgré votre déchéance, nous espérions encore vous marier de façon -honorable. - -—Mais pourquoi me marier?... Oh! je vous en prie, pourquoi?...» fit -Armande, qui joignit les mains. - -—«Parce que telle est notre volonté, la seule condition suivant -laquelle nous vous considérerons encore comme notre fille.» - -La scène, qui jusque-là se déroulait dans une solennité glaciale, -devint alors humaine et déchirante. Armande se jeta aux genoux de ses -parents, les supplia de ne pas la mettre à ce point en désaccord avec -son cœur et sa conscience. Tout ce qu'elle leur demandait, c'était de -la laisser vivre au loin avec son enfant... Elle ne consentirait pas -à se séparer de lui. Elle voulait l'élever. Surtout elle ne pouvait -concevoir la possibilité d'appartenir à un homme qui lui faisait -horreur, quel qu'il fût... Jamais elle ne trahirait le souvenir... -Jamais elle n'accepterait un nom qu'elle devrait au mensonge du -silence, ou bien à un odieux marché!... Dans les protestations, dans -les prières de cette infortunée, vibrait l'éloquence de la douleur -et de la tendresse. Sa résistance était brisée. Toutes les barrières -d'orgueil croulaient. Son âme crevait en un flot de supplications et -de larmes. L'intuition de la maternité mettait à ses lèvres, sur sa -physionomie, dans ses gestes, une chaleur émouvante. - -Le comte de Solgrès en éprouva d'abord de la surprise, puis du trouble. -Peut-être fût-il arrivé jusqu'à l'attendrissement. Car, s'il avait le -jugement étroit, il était d'une trempe fine. Tout accent de sincérité -généreuse éveillait en lui une résonance. Et sa nature, au fond, ne se -déterminait pas en sécheresse. Mais Mᵐᵉ de Solgrès intervint. Otant son -mouchoir de devant ses yeux, elle éleva une voix acide. - -—«Mon cher ami,» dit-elle, «je m'étonne que vous prolongiez ces -débats qui me tuent. Il était convenu que vous signifieriez à cette -malheureuse enfant nos décisions et qu'elle y répondrait pour les -accepter, ou que tout serait fini entre elle et nous. Vous n'admettiez -pas qu'elle pût les discuter. Si vous aviez entendu les insanités -qu'elle me débitait avant votre retour, vous comprendriez mieux à quoi -vous exposez le nom de Solgrès si vous la laissez promener par le monde -une maternité scandaleuse. Le moins qu'elle fera sera d'afficher la -monstruosité de sa situation. Mais sa conduite passée nous éclaire sur -l'avenir. Qui a bu boira. Si vous ne mariez pas Armande, cette fille-là -deviendra la honte de nos vieux jours. Quant à son enfant, ce sera -affaire au mari qu'elle épousera. Qu'il l'adopte, si bon lui semble. -Mais je ne vois pas bien mademoiselle de Solgrès nous imposant comme -petit-fils un bâtard, lui donnant notre nom, et édifiant le monde par -ses vertus maternelles. Qu'une femme soit assez folle, assez éhontée -pour cela, passe encore. Mais vous, comte de Solgrès, quel serait votre -rôle? Quelle retraite serait assez profonde pour vous épargner les -atteintes du mépris et de la risée publics?» - -Sous la douche de ces phrases cinglantes, le père et la fille se -taisaient. Armande s'était redressée. De nouveau se fixait autour -d'elle l'invisible armure, le hérissement hostile et muet. Le comte -baissait les yeux comme pour ne pas voir. - -Mᵐᵉ de Solgrès, s'adressant à lui, dit encore: - -—«D'ailleurs, c'est bien simple. Choisissez entre la fille que voilà -et l'épouse que je suis. Laissez-la me piétiner, me meurtrir par -d'offensantes comédies comme celle que vous écoutiez tout à l'heure -complaisamment... Et ce ne sera pas long. Encore une scène comme -celle-ci, et je ne demanderai plus que la tombe!» - -Ayant tout dit, avec une nervosité agressive qui n'annonçait en rien -son dernier soupir, la comtesse parut l'exhaler cependant. Il souleva -sa poitrine et vint s'étouffer dans son mouchoir, tandis qu'elle -retombait sur sa bergère. Et, se cachant de nouveau le visage, elle -reprit son attitude d'auparavant. - -—«Retirez-vous dans votre chambre,» dit M. de Solgrès à sa fille. -«Vous avez entendu votre mère. Ou vous accepterez les conditions que -je vous ai exposées, ou tout sera fini entre vous et nous. Vous qui -parlez si haut de votre devoir, tâchez de discerner où il est. Voyez si -vous devez nous rendre le désespoir et l'opprobre en retour d'un passé -d'honneur et du nom sans tache que nous vous avions donné.» - -Quelques jours après ce colloque, où trois âmes se trouvèrent si -douloureusement aux prises, les maîtres de Solgrès avaient quitté -leur château, emmenant avec eux la veuve de leur garde et son enfant -nouveau-né. Dans le pays, on raconta qu'ils voyageaient à l'étranger, -pour moins sentir le poids de leur deuil. On les estima de ne pouvoir -supporter la vue des soldats ennemis à leur foyer. Les concierges de -leur hôtel, au faubourg Saint-Germain, répondaient dans ce sens aux -rares visiteurs qui s'informaient d'eux. Leur absence, bien qu'elle -se prolongeât jusque assez avant dans l'hiver, ne provoqua pas -d'interprétation malveillante. L'époque était favorable pour se laisser -momentanément oublier. Sous le coup du désastre national, chaque -existence avait assez à faire de se reconstituer, sans pénétrer celle -d'autrui. La vie mondaine suspendue n'imposait aucune obligation de -paraître. Jamais il ne fut moins difficile d'ensevelir un mystère. - -Et cependant quelque chose de ce mystère flotta vaguement autour de -l'héritière de Solgrès, lorsqu'on fut plus tard à même de constater -le changement de physionomie et la sauvagerie accrue de cette fille -bizarre. Une nature moins spontanée se fût mieux prêtée à la légende. -Mais celle-ci ne savait guère dissimuler. Et d'ailleurs, à quoi bon? -Armande n'éprouvait nul désir de refaire sa vie en effaçant la tragique -idylle, car, justement, toute sa vie, tout ce qu'elle pouvait vivre -de douleur et de joie, de rêve et d'amour, y était contenu. Passive -désormais, elle obéissait à ses parents, parce qu'elle s'inclinait -devant la logique âpre, mais hautaine, de son père, et qu'elle -eût considéré comme sacrilège de martyriser en lui des sentiments -invincibles, qui ne manquaient pas de grandeur. N'était-il pas, en -effet, le dépositaire d'un patrimoine d'honneur, le représentant de -la race et le chef de la maison? Si toute sa personnalité d'homme se -concentrait dans cet idéal, le crime serait d'autant plus abominable de -porter la ruine dans ce domaine sacré. - -Mlle de Solgrès jouait donc, mais sans conviction, son rôle de riche -et noble héritière, un des plus beaux partis de France. Et ce n'était -pas faute de bonne volonté si son visage peu attrayant, où toute flamme -de jeunesse était morte, s'imprégnait d'une indifférence et d'une -mélancolie capables de décourager les plus déterminés épouseurs. - -Ses parents renonçaient à la persécuter sous ce rapport. Il fallait, -pensaient-ils, laisser faire le temps. Et d'ailleurs, avec la fortune -et le nom de leur fille, on parviendrait toujours à l'établir. -Satisfaits d'avoir sauvé les apparences, ils se prêtaient à une -détente. Car, avec le caractère si peu maniable d'Armande, ils avaient -craint de ne pas remporter même ce relatif avantage. - -Des mois passèrent, qui, bien vite, se changèrent en années. Les -châtelains de Solgrès vieillissaient. Leur fille commençait à espérer -qu'elle était libre pour toujours. Chaque été, la famille allait en -Suisse, et, pendant quelques jours, Mademoiselle, accompagnée seulement -d'une femme de chambre, faisait une cure de lait dans un village de la -montagne. - -Au retour d'un de ces voyages, le comte fit remettre en état la -maisonnette de garde jadis habitée par le ménage Bellard. Depuis -la guerre, cette maisonnette restait inhabitée. Les autres gardes -suffisaient à la surveillance et à la sécurité du domaine. On n'avait -pas remplacé le brave serviteur mort sur le champ de bataille. - -La curiosité des domestiques et des paysans s'émut lorsque des ouvriers -furent requis pour débarrasser en partie la maison rustique des -lierres, de la vigne vierge et des clématites, et pour la rendre de -nouveau habitable. Qui donc allait-on y installer? Le comte n'avait -engagé aucun garde dans le pays. Et cependant il ne manquait pas de -braves gens qu'une telle situation eût rendus contents et fiers. - -Mais les plus envieux ne trouvèrent rien à dire quand ils surent à qui -étaient destinées la maisonnette et la place. La Louison, remariée -en Suisse, où l'amour sans doute l'avait retenue depuis qu'elle y -accompagna ses maîtres, revenait au gîte. On lui rendait son nid. Et -comme son second mari était un montagnard probe, actif et courageux, -il remplacerait le premier dans toutes ses fonctions, et serait, comme -lui, garde-chasse. - -Quand le couple arriva, on lui fit bon accueil. La Louison était aimée -dans le village qui l'avait vue grandir. Elle reparaissait au bras d'un -Suisse. Mais les Suisses sont de braves gens, qui s'étaient montrés -bons voisins pendant nos malheurs. Celui-là, qui s'appelait Mathieu -Nobert, bénéficia tout de suite auprès des campagnards français de leur -sympathie pour ses compatriotes et de leur amitié pour sa femme. - -D'ailleurs, ils amenaient avec eux un vivant passe-partout, bien fait -pour dilater les cœurs et épanouir les visages, un délicieux garçonnet -de trois ou quatre ans, farouche comme un petit faon de montagne, mais -d'une beauté émouvante. - -La première fois qu'ils traversèrent ensemble les rues d'Étréchy, -toutes les commères accoururent sur leurs portes: - -—«Eh bien, Louison, vous voilà de retour? C'est gentil de rester fidèle -au pays. Et ce chérubin-là? Le gars à ce pauvre Bellard... Dire que -nous l'avons reçu dans ce monde! Mais, sainte Vierge! qu'il est devenu -mignon!...» - -On le regardait mieux, et les cris d'admiration partaient: - -—«Quel amour, avec ses boucles noires! - -—Mais où a-t-il pris ces grands yeux-là?... - -—C'est vrai que Bellard était très brun. Et vous aussi, Louison, vous -êtes brune. Mais ce bijou-là s'est taillé ses prunelles dans du jais. - -—Y a pas à dire, ma fille, il est plus beau que père et mère. - -—Tant mieux!» disait Louise en souriant avec fierté. - -Et Mathieu Nobert ajoutait avec bonhomie: - -—«Attendez seulement qu'il ait des petits frères, que je lui achèterai, -moi. Ils seront encore plus beaux.» - -Un éclat de rire saluait cette fanfaronnade. - -—«Ah! ah! le jaloux. Eh ben, vous savez, faudra y mettre le prix pour -en avoir de c't acabit-là. Faut croire que ce pauvre Bellard avait la -main heureuse.» - -Tout en le bourrant de bonbons, l'épicière de la Grand'Rue demandait: - -—«Comment t'appelles-tu, mon ange? Pierrot?... Jeannot?... Jacquot?... - -—Mais non,» intervenait Louise. «Vous savez bien que mademoiselle de -Solgrès a eu la bonté d'être sa marraine. Son nom est Armand. - -—Oh! un nom de grand seigneur. Il le portera bien. Et il n'en a pas -d'autre? - -—Si... Michel... Armand-Michel Bellard. - -—Pourquoi Michel? - -—C'était un nom que Bellard avait choisi. Alors vous comprenez... en -souvenir de son père...» - -Le soir même du jour où le ménage Nobert, avec l'enfant du premier -mari, se fut installé dans la maison de garde, au fond du parc, non -loin du souterrain, le comte et la comtesse de Solgrès dirent à leur -fille, qui leur souhaitait le bonsoir: - -—«Nous avons à te parler.» - -Elle les suivit dans le petit salon si retiré, si sourd, où jadis ils -avaient fixé une ligne de conduite dont ils ne s'étaient pas départis. -Armande fut certaine que ses parents allaient aborder le sujet dont -on ne s'entretenait jamais, lorsque son père, sans donner l'ordre aux -domestiques d'éclairer la pièce si bien close, y transporta lui-même -une lampe, en priant ces dames de le suivre. Quand tous trois s'y -trouvèrent, et la porte soigneusement fermée, M. de Solgrès dit à -Armande: - -—«Ma fille, tu nous rendras ce témoignage, à ta mère et à moi, qu'il -n'était pas possible à des gens de notre sorte, ayant notre caractère -et nos opinions, de pousser plus loin que nous ne l'avons fait le -pardon du passé et le respect des sentiments naturels.» - -Mlle de Solgrès inclina la tête. - -—«Les circonstances nous ont aidés,» reprit le vieux gentilhomme, -«Ce fut une fatalité bien extraordinaire,—et que j'appellerais -providentielle, s'il n'était sacrilège d'imaginer la Providence -frappant un innocent au profit d'un bâtard,—celle qui fit mourir -l'enfant de Louise pendant le voyage qui suivit la naissance de... -l'autre. Rendue ingénieuse par un dévouement que j'honore, cette -excellente créature eut aussitôt l'idée d'une substitution qui -consolait un peu son chagrin maternel en assurant à jamais ton honneur -et notre repos. Arrivée au chalet que nous lui avions acheté dans la -montagne, elle tenait dans les bras un petit être qu'elle nourrissait -comme son fils, et qui passa pour tel. Rien depuis n'a jamais fait -soupçonner à personne qu'il en soit autrement. Nous pourrions nous y -tromper nous-mêmes, si tu n'avais assisté à cette courte et foudroyante -maladie du petit Bellard, qui vous arrêta dans une auberge perdue. -Car, après des années, une mère elle-même reconnaîtrait-elle un enfant -quitté à trois semaines d'un autre quitté à trois mois?... - -—Je ne m'y tromperais pas,» dit Armande. «Il ressemble trop... - -—Tais-toi, imprudente!...» s'écria le père, d'une voix terrible, -quoique étouffée, «Veux-tu me faire repentir d'un excès de -faiblesse?... Veux-tu que je renvoie ces gens à leurs montagnes?... - -—Oh!...» gémit Armande. - -—«Tais-toi donc, alors!... Ne laisse jamais des réflexions pareilles -te venir aux lèvres, ni même à la pensée. Cette ressemblance, Dieu -merci, n'est pas la tienne. Nul ne discernerait le type des Solgrès -dans cet enfant. Peu importe qu'il soit le portrait d'un homme que -nul n'a vu dans ce château. Car...—et c'est une des affirmations -que je veux obtenir encore de toi, solennellement, ce soir...—tu me -jures que personne de nos gens, hors Louise, personne du pays, n'a eu -connaissance du séjour ici de Michel Occana, que personne n'a vu ses -traits?... - -—Personne de nos compatriotes,» répondit Mlle de Solgrès d'une voix qui -ne tremblait pas, bien que toute couleur eût quitté son visage. «Il -fut enseveli dans la forêt par ses bourreaux eux-mêmes, sans que j'aie -découvert l'endroit, malgré mes recherches, après ma maladie.» - -Le comte reprit avec une certaine douceur: - -—«Ainsi, la chose est irrévocable. Le sort en est jeté. L'enfant que -Louise Bellard élève est le sien, même légalement, puisqu'il remplace -celui qui fut inscrit sur les registres civils d'Étréchy sous le nom -d'Armand Bellard, ainsi qu'à l'église, où il a été baptisé comme ton -filleul. Sur ton désir, elle l'appelle Michel, expliquant cela par un -caprice de son mari mort. Soit. J'aime autant que ce nom d'Armand ne -résonne pas trop souvent, n'éveille pas des analogies. Le véritable -Armand Bellard repose dans un petit cimetière de Suisse, sous une -pierre anonyme. Et le beau-père même du vivant ne doute pas que -l'enfant qu'il caresse ne soit celui de sa femme, celui qui naquit -ici, dans la maison où il demeure. Tout est donc bien. Et maintenant, -Armande, écoute ce que je vais te dire. Cette vérité légale, cette -vérité apparente, cette vérité nécessaire, elle est désormais pour nous -la vérité absolue. Si l'enfant peut vivre et grandir sur ce domaine, -c'est parce qu'il est Armand Bellard. Tu m'entends bien?... A partir de -ce jour, il n'y aura plus, pour ta mère et pour moi, pour Louise,—dont -nous sommes sûrs,—aucune autre réalité... Pas même dans nos pensées -les plus secrètes. Il faut que, pour toi, il en soit de même. Tu as le -droit de t'intéresser à cet enfant, de t'en occuper, dans la mesure -où tu le ferais pour un filleul,—pas autrement. C'est beaucoup, étant -donnée la situation. Sois-nous donc reconnaissante de t'en avoir -accordé le privilège, et ne nous en fais pas repentir par la moindre -inconséquence.» - -Il regarda sa fille, qui demeurait silencieuse. - -—«Jure-moi,» reprit-il, «qu'à aucun moment, rien dans tes actes, dans -tes paroles, dans ta façon d'être, ne fera entendre ni à cet enfant, -ni à personne au monde, que tu sois pour lui autre chose qu'une -protectrice bienveillante, une châtelaine sans morgue, qui, par bonté -pour ses parents, daigna le tenir sur les fonts baptismaux.» - -Armande se taisait toujours. - -—«Allons... Réponds-moi. Si tu n'acquiesces pas à ce que je te demande, -j'exigerais que l'enfant soit élevé au loin.» - -Mlle de Solgrès fit un effort: - -—«Vous n'exceptez personne de ce serment? - -—Et qui veux-tu donc que j'excepte? - -—L'homme dont vous me forceriez d'accepter le nom. Mais en ce cas, -mon père, vous me relevez de ma promesse de prendre un mari de votre -main?... Si je ne puis tout lui dire, je ne l'épouserai pas.» - -A ce moment, la comtesse de Solgrès releva la tête. - -—«Cette fille est absolument folle,» dit-elle à son mari. - -Celui-ci éclata, de cette colère sourde et basse qu'imposait le mystère -de leur entretien. - -—«Mais alors tout ce que nous avons fait pour toi, malheureuse, n'est -qu'une duperie!... Mon but est de te voir mariée avant ma mort. C'est -mon seul moyen d'assurer le succès de tant d'efforts, et de t'empêcher -de galvauder notre nom... Car je lis dans ton âme inflexible, -Armande... Tu le donnerais tôt ou tard à cet enfant de malheur, à ce -fils d'aventurier... - -—De héros, mon père!...» s'écria-t-elle, tandis que son terne visage -tout à coup resplendissait. - -—«Oui... Soit!... Il fut brave... Mais nous avons pris nos informations -en secret. C'était un fils de famille dévoyé... Et de quelle -famille!... Joueurs, duellistes et casse-cou, ce que deviennent dans -notre civilisation, où ils n'ont plus de place, les condottieri...» - -Armande voulut interrompre. Un geste violent de son père l'arrêta. - -—«Assez!... Vas-tu peut-être te targuer de ta faute?... Sans mon -énergie, tu en viendrais là, ma parole!... - -—Son ingratitude est inconcevable,» murmura la comtesse. - -M. de Solgrès reprit: - -—«Oui ou non, Armande veux-tu prêter le serment que j'exige de toi?... -Tu es libre de t'y refuser. Mais sache-le... Dans ce cas, j'éloigne à -jamais l'enfant. Et si sa mère,»—il appuya sur le mot en regardant au -fond des yeux sa fille, qui frémit visiblement,—«si sa mère, Louise -Bellard, a l'imprudence de te soutenir et de me résister, je chasse les -parents...» - -Une voix aigre intervint. - -—«Nous tenons Louise. Elle n'oserait pas maintenant dire à son mari -qu'elle s'est moquée de lui à ce point.» - -Armande ne tourna pas la tête, mais ses lèvres tremblèrent. - -—«Oh!» dit le comte, «ne soyons pas injustes. La discrétion de cette -femme est insoupçonnable. Nous n'avons pas besoin de «la tenir» pour -qu'elle garde son rôle jusqu'au bout.» Il ajouta: «Je voudrais être -aussi sûr d'Armande. - -—Mais moi, vous «me tenez», mon père,» dit la révoltée, répétant -avec une amertume insondable la dure parole. «Vous savez que je ne -laisserai repartir ni l'enfant, ni... ses parents, tant que j'aurai un -moyen, fût-il criminel, de l'empêcher. Donc je vous fais le serment tel -que vous l'avez formulé tout à l'heure. - -—Tu jures?... - -—Je jure. - -—Sur quoi?... - -—Sur le cœur, percé de balles prussiennes, qui ne cessa de m'aimer -qu'en cessant de battre, et sur l'enfant qu'il me laissa,» dit Armande. - -Elle resta une seconde immobile, la tête haute, comme grandie et -soulevée par son tragique enthousiasme. Puis elle se détourna et sortit -brusquement. Car des sanglots impétueux grondaient en elle en fracas -d'orage. - -A peine eut-elle le temps de gagner sa chambre. Le verrou poussé, elle -se jeta sur son lit et s'abîma en pleurs convulsifs. - - - - -V - -_LE MARTYRE D'UNE MÈRE_ - - -En 1876, le monde légitimiste s'émut d'un mariage autour duquel -devaient forcément s'éveiller les commentaires. Le comte Pascal de -Malboise épousait Mlle Armande de Solgrès. - -Ce comte de Malboise, qui, presque aussitôt après, allait hériter -du titre de marquis, était le représentant d'une très ancienne et -très noble famille. Il la représentait d'ailleurs assez mal, n'ayant -perpétué jusqu'ici la notoriété d'un beau nom que par des frasques -de viveur et des exploits sportifs. En approchant de la trentaine, -complètement décavé,—car il n'avait pas eu de peine à dissiper un -patrimoine singulièrement réduit par la Révolution,—il avait résolu -de faire un riche mariage et de se lancer dans la politique. L'urne -électorale lui avait été moins rétive que le cœur des héritières, -car il fut député avant d'avoir rencontré une dot équivalente à ses -appétits. Dès son apparition à la Chambre, il acquit vite une sorte -de popularité, et même bientôt d'autorité, dans son parti. Ce n'est -pas qu'il fût d'une intelligence supérieure. Mais point n'est besoin -d'être intelligent pour faire de la politique d'opposition. Maintenir -son propre pouvoir demande quelque habileté. Démolir le pouvoir des -autres n'exige que de la violence. Or, la violence, l'audace, une -verve fanfaronne, des mots à l'emporte-pièce, une promptitude extrême -à descendre sur le terrain, pour y faire preuve d'une virtuosité -redoutable à l'épée comme au pistolet, telles étaient les qualités -spéciales qui donnèrent bien vite à Pascal de Malboise une tournure -de champion tout à fait d'accord avec les idées «vieille France», -et le loyalisme chevaleresque qu'il se piquait de représenter. -Admirablement doué d'ailleurs, au physique, pour ce rôle, avec sa -stature herculéenne, ses façons à la fois hautaines et familières, sa -voix tonitruante, sa grosse moustache roulée cavalièrement, son air à -la fois rieur et agressif. Sa physionomie fut rapidement légendaire. -Et sa bonne fortune voulut qu'il ne déplût pas aux foules, malgré -l'aristocratie de son milieu et de ses opinions. Sa nature batailleuse -et joviale était de celles pour qui notre race française a toutes les -indulgences. Le fond d'égoïsme, de brutalité, d'ambition, disparaissait -sous le brio extérieur. Puis sa taille de cuirassier géant, le -faisant reconnaître dans toutes les réunions et tous les défilés -parlementaires, séduisait le grêle gamin de Paris, qui, pour cela seul, -l'acclamait. On l'eût bientôt surnommé l'Alcide légitimiste. - -Le comte de Solgrès, dès qu'il eut connaissance des projets de Pascal -de Malboise sur sa fille, l'accueillit comme le gendre idéal. Il -avait le don qui primait tous les autres en l'occurrence: un nom -de la plus pure et de la plus ancienne noblesse. Voilà bien ce qui -pouvait délivrer à jamais le vieux gentilhomme de ses angoisses quant -à l'honneur familial. Après avoir épousé un Malboise, une Solgrès -ne pouvait plus déchoir, par n'importe quelle révélation ou quelle -aventure. D'autre part, le marché gardait tout ce qui restait de -loyauté possible en pareil cas. L'immense fortune qui serait un jour -celle d'Armande représentait bien, et sans illusion permise, ce que -le jeune homme recherchait dans cette alliance. On ne le trompait -donc pas. Nul dans son entourage,—et la pauvre Armande moins que tout -autre,—ne pouvait se figurer que l'ex-viveur, jadis connu pour ses -aventures galantes, et toujours friand de beauté féminine, épousait -par amour une personne dépourvue de tout éclat, taxée de maussaderie, -parce que le monde n'admet pas la mélancolie qui l'exclut d'une -vie profonde, d'ailleurs à peine plus jeune que lui, et qui ne le -paraissait guère. - -L'obligation morale, contractée envers ses parents, la joie incroyable -qu'ils montraient de cette union, étaient des raisons suffisantes pour -décider la créature brisée à s'y soumettre. Elle en voyait une autre. -Peut-être Pascal de Malboise, cet homme d'argent et de plaisir, à qui -certainement elle serait indifférente, consentirait-il, dans l'intérêt -de sa propre liberté, à lui laisser ce qu'il considérerait comme une -distraction et un joujou: la joie d'élever son petit Michel. Tandis -qu'il mènerait à Paris sa vie d'homme de tribune, d'homme de salon, et -aussi d'homme de boudoir, qu'est-ce que cela pourrait bien lui faire -que sa femme, si peu décorative, restât dans leur château, et s'amusât, -comme d'une poupée, avec un enfant de ses domestiques? Certes, elle -oserait alors ce que ses parents lui interdisaient si rigoureusement -aujourd'hui. Eux-mêmes, à leur fille mariée, n'auraient plus de -représentations à faire. Ainsi se conclut le mariage. - -Certes, les causes qui le déterminèrent ne manquaient pas d'étrangeté. -Malgré l'acuité de l'observation mondaine et la malveillance des -jugements qu'elle prodigua, l'élégante assistance de cette messe -nuptiale eût montré des pâleurs de saisissement et des reculs d'effroi, -si tout à coup fussent devenues apparentes les pensées des héros de la -fête, si l'on avait pu les lire, à travers ce voile virginal, sous la -chevelure lustrée de l'époux et les mèches blanches des parents. - -Quoi qu'il en fût, le couple échangea les serments d'amour et de -fidélité éternels, après que le prêtre eut énuméré toutes les raisons -divines et humaines qu'ils avaient de former un ménage heureux et uni. - -Quelques semaines plus tard, par un délicieux après-midi de printemps, -créé, semblait-il, pour l'enchantement de deux jeunes mariés, si l'on -eût cherché dans quel coin de paradis ceux-ci cachaient leur ivresse, -voici ce qu'un être agile et invisible aurait pu voir à la même heure: - -Dans un petit hôtel de la rue Lord-Byron, Pascal de Malboise remettait -un trousseau de clefs à une toute jeune actrice, qui, n'étant pas -encore habituée à de pareilles installations, sautait de joie comme une -gamine. - -—«Écoute, mon gros Pascal,» disait cette jeune personne exubérante, si, -avec cela, tu me fais entrer à la Comédie-Française, toutes mes amies -en crèveront de dépit. - -—Tu auras la joie de les enterrer,» répliquait-il. «Je n'ai promis -l'appoint de mon groupe au Ministère qu'à cette condition. Le président -du conseil lui-même doit obtenir ça du ministre des beaux-arts. - -—Alors tu mérites un bécot,» faisait la petite comédienne, en tendant -sa frimousse gentille. - -—«Je mérite même mieux. - -—Fi, le gourmand!... - -—Gourmand!... Appelle-moi meurt-de-faim! Si tu crois que c'est facile -de sortir du jeûne quand on n'a que des os sur son assiette?» - -La cabotine s'esclaffait. - -—«Vraiment?... Si maigre que ça, ta légitime?...» - -A trente kilomètres de là, dans un parc aux futaies admirables, une -femme du peuple, la femme d'un garde, se dirigeait vers la demeure des -maîtres. Un petit garçon d'une beauté singulière, avec ses traits fins, -son teint mat sous la soie des boucles sombres et la splendeur de ses -grands yeux noirs, gambadait autour d'elle. Il chantonnait du ton le -plus joyeux: - -—«Nous allons voir marraine... Nous allons voir marraine...» Et tout à -coup, prenant un air important: «C'est vrai, dis, maman, qu'elle est -maintenant une marquise, ma marraine? - -—Oui, c'est madame la marquise de Malboise. - -—Oh! la voilà...» cria-t-il en s'élançant hors de l'allée. - -Entre les arbres, il avait aperçu Armande, qui descendait le perron, -et il courut au-devant d'elle. La Louison le suivit. Coupant au plus -court, il bondissait maintenant à travers l'immense pelouse qui monte -en un tapis rectangulaire derrière le château. Malgré sa vivacité, ses -petites jambes de cinq ans n'allaient pas bien vite. Aussi les deux -femmes se trouvaient toutes proches, lorsque, entre elles, soudain, -l'enfant s'arrêta: - -—«Oh! la belle fleur!... Il faut que je la cueille.» - -C'était au milieu du gazon, à peu de distance de la façade, sous les -fenêtres de la chambre qui fut celle d'Armande, jeune fille. Depuis le -matin où, sur l'herbe décolorée et glaciale, la brève tragédie avait -eu lieu, jamais celle qui en fut la spectatrice épouvantée n'avait -posé les yeux à cette place sans un frisson d'horreur. Elle contempla -l'enfant qui, insoucieusement, ramassait des fleurs là où avait coulé -le sang de son père. Pétrifiée, elle leva vers Louise un visage blanc -jusqu'aux lèvres. La femme du garde avait pâli elle-même. - -—«Michel,» cria celle-ci aussitôt, «mon petit Mimi, laisse les -fleurs... Comment!... Tu n'as pas dit bonjour à ta marraine!... - -—Oh!» dit Armande, «ne l'empêchez pas.» - -Elle s'avança un peu et s'agenouilla près du petit garçon. - -—«Veux-tu me donner tes fleurs?» lui demanda-t-elle. - -—«Les voilà... Oh! vous pleurez?...» dit le petit, que stupéfiait la -vue de deux larmes dans les yeux si tendres pour lui. - -—Mon amour... Mon cher amour!...» balbutia la pauvre femme, en serrant -éperdument le souple petit corps contre sa poitrine. - -Heureusement, du château, nuls yeux réprobateurs ne surprirent cette -effusion affolée. M. et Mᵐᵉ de Solgrès, relevés de leur surveillance -ombrageuse depuis le mariage de leur fille, ne recherchaient plus -avec elle une vie commune où trop de gêne subsistait. En ce moment, -ils étaient à Paris, occupés à déménager leur hôtel de la rue -Saint-Dominique, condamné par le percement du boulevard Saint-Germain. -Le vieux couple se contenterait maintenant d'un appartement en ville, -tandis que les jeunes mariés se feraient construire une demeure -plus moderne dans les quartiers neufs. Déjà le marquis de Malboise -avait jeté son dévolu sur un terrain, rue d'Offémont. Et il était -en pourparlers avec l'architecte,—le même qui avait négocié l'achat -et présidé aux travaux du petit hôtel offert à la jeune comédienne. -Bagatelle, d'ailleurs, que ce cadeau à une maîtresse. Pour la demeure -conjugale, l'artiste avait le champ libre. Car ce serait l'hôtel de -Malboise. Il le fallait de caractère historique en rapport avec ce nom -célèbre dans les fastes de la noblesse française, en rapport aussi -avec la grande fortune qui en relevait le prestige. Aussi, le marquis -fouillant dans ses archives de famille, retrouvait de vieux plans et de -vieilles gravures, grâce auxquels l'architecte pourrait reconstituer -une des maisons de ses ancêtres au temps de la Renaissance. Et de là -surgit cet hôtel de la rue d'Offémont, dont tout Paris admire encore le -style François Ier, si élégant et si pur. - -Lorsque cette exquise résidence fut achevée, M. de Malboise entendit -que sa femme y menât un train digne de leur situation et nécessaire à -son influence politique. Il se buta à une résistance inattendue. - -Jusqu'à présent, l'inclination d'Armande pour la vie campagnarde -de Solgrès n'avait pas même été remarquée par son mari. C'était, -croyait-il, le fait des circonstances, puisque le ménage n'avait à -Paris qu'un pied-à-terre provisoire. Aujourd'hui seulement la lutte -allait commencer. - -Elle se fit tout de suite d'autant plus âpre qu'elle s'alimentait d'un -sujet permanent de rancune, dont le caractère apparut à la longue -définitif. Le marquis de Malboise se prit à désespérer d'avoir des -enfants, et il en éprouva le plus amer déboire. Lui aussi possédait -à un vif degré l'orgueil du nom. Il rêvait de transmettre ce nom à -un fils, avec tous les avantages de sa situation et de sa fortune. -Quand il dut renoncer à cet espoir, le changement qui se produisit en -lui fut terrible. En Pascal de Malboise dormait un fonds de violence -et de brutalité que, jusqu'à présent, ses succès de toutes sortes -lui avaient permis d'ignorer lui-même. Le fleuve le plus impétueux -ne bouillonne que contre un obstacle. L'obstacle, pour cet homme de -vie triomphante et brillante, serait désormais la femme antipathique, -obstinée, muette, qui, après avoir désappointé son plus cher espoir, -oserait maintenant opposer une incompréhensible volonté à la sienne. -Bientôt, c'est ailleurs qu'il devait l'apercevoir, l'obstacle. Et -sa force devait s'y ruer, accablante. Mais d'abord, il ne vit dans -les goûts de retraite d'Armande que la bizarrerie d'une créature mal -équilibrée, à demi stupide. C'est ainsi qu'il jugeait sa femme, et -c'est dans ces termes qu'il l'apostrophait, durant leurs rares instants -d'intimité,—c'est-à-dire d'enfer intérieur. Elle lui opposait une -inertie, dont l'effet, presque physique, était d'exciter la fureur -chez ce sanguin, tout en dehors, qui ne pouvait imaginer un sentiment -dépourvu d'expression. La croyant insensible, il ne se gênait pas. Et -ce fut ainsi que, par ses procédés blessants, il accumula dans ce cœur -fermé,—où l'orgueil ancien n'était pas mort,—une haine irrévocable et -froide. Lui-même ne tarda pas à détester Armande. - -M. et Mᵐᵉ de Solgrès achevèrent leur vie sans trop soupçonner ce -couronnement sinistre de leur œuvre. Le ménage de Malboise gardait -une correction extérieure, due à l'éducation traditionnelle, qui -sauvegardait la façade, et pouvait donner le change même à des parents. -Cependant ils en apprécièrent la désunion par ce fait que les deux -époux vivaient presque constamment séparés,—Armande résidant la -plupart du temps à Solgrès, Pascal n'y passant qu'une semaine ou deux, -au moment de la chasse, et encore avec une bande d'amis qu'il prenait -soin d'y amener. - -Les deux vieillards se suivirent de près dans la tombe. - -Leur disparition, par les biens considérables qu'ils laissaient, -aggrava de questions d'argent l'hostilité entre leur gendre et sa -femme. Le marquis et la marquise de Malboise, mariés sous le régime de -la communauté, héritaient ensemble. Sauf pour l'admirable domaine de -Solgrès, que le comte, par orgueil familial ou tardive impulsion de -tendresse, léguait en propre à sa fille. - -Une palpitation de joie inaccoutumée jusqu'à en être pénible, agita -le cœur d'Armande quand elle entendit cette clause du testament -paternel. Solgrès lui appartenait!... Le souterrain qui creusait sa -colline, et où elle avait rêvé dans les ténèbres un éblouissant rêve -d'amour, ne serait pas profané, comblé ou vendu, car elle en restait -seule maîtresse. L'extrémité du parc contenait en sous-sol la retraite -sacrée... Et ce qui encore était à elle, bien à elle, rien qu'à elle, -c'était la terre où le martyr adoré tomba dans l'horrible matin, -l'herbe dans laquelle se crispèrent ses mains raidies, le sol qui but -son sang, les arbres dont les branches convulsées tressaillirent dans -le sursaut de la décharge, et qui, pour elle, avaient des faces de -témoins. - -La marquise de Malboise était encore dans l'émotion de son double deuil -lorsque son mari, retourné au champ clos parlementaire, lui annonça de -Paris qu'il viendrait lui demander un moment d'entretien. - -Le lendemain il arrivait au château. - -Le couple, de plus en plus désuni, se trouvait face à face. Morne -entrevue. Le premier regard assura les époux du peu d'agrément qu'ils -éprouvaient à se voir, et du peu de peine qu'ils prenaient pour se -moins déplaire réciproquement. Pascal épaississait, portait les -années moins allègrement, bien qu'éloigné encore de la quarantaine. -Sa figure lourde, aux yeux ronds, aux mâchoires proéminentes sous une -grosse moustache rude, prenait,—surtout à cette minute de résolution -mauvaise,—quelque ressemblance avec un bouledogue. Armande, blême et -fanée, dans les durs reflets du crêpe, n'atténuait, ni par l'ombre d'un -sourire, ni par une disposition seyante de sa massive chevelure,—beauté -que sa maladresse transformait en laideur,—l'ingrat aspect de sa -physionomie. - -—«Je suis venu vous annoncer,» prononça nettement le marquis, «la -visite de notre notaire. - -—Notre notaire?...» répéta sa femme, étonnée. - -—«Oui. - -—Quel notaire? - -—Duquel voulez-vous que je parle, sinon de maître Bruloir, chargé de -tout ce qui concerne notre communauté de biens. - -—Notre communauté, soit. Mais sur ce terrain, mon consentement vous est -acquis pour toute chose. Qu'ai-je besoin de parler à monsieur Bruloir? -Quant à mes propres, vous savez que cela regarde monsieur Jacquet, -notaire de mes parents, et qui désormais sera le mien. - -—C'est que je ne veux pas,» dit brutalement Pascal. «Quel besoin -avez-vous de compliquer la situation avec un notaire personnel?... Nous -sommes bien assez divisés moralement. Si nous avons deux notaires, dont -chacun fera du zèle en essayant de rouler l'autre dans l'intérêt de son -client, nous arriverons à la guerre. Est-ce cela que vous désirez?» - -Armande ne répondit pas. Un peu déconcerté par son silence, Pascal -reprit d'un ton moins acerbe: - -—«Si je vous demande de vous entretenir avec maître Bruloir, c'est -parce que je trouve plus convenable de traiter certaines questions par -son intermédiaire plutôt que de les discuter ouvertement avec vous. - -—Quelles questions?» demanda la marquise. - -Ce fut au tour de son mari de garder le silence,—un silence d'évidente -gêne. A la fin, il dit: - -—«Ne devinez-vous pas? - -—Du tout.» - -Une expression de vague ironie eût démenti cette réponse pour un -observateur même peu sagace. - -—«Mon Dieu, Armande, le sujet ne laisse point d'être délicat. Toutefois -nous ne sommes pas des enfants... Encore moins des amoureux. Nous -savons parfaitement l'un et l'autre que l'inclination romanesque ne -fut pour rien dans notre mariage. Nous nous sommes fait mutuellement -l'apport, moi, de mon nom et de mon titre, vous, de votre fortune. Si -je meurs le premier, vous resterez marquise de Malboise. Mais si c'est -le contraire, trouvez bon que, pas plus que vous, je n'aie fait un -marché de dupe.» - -La grossière netteté de cette dernière phrase fit monter aux joues -pâles d'Armande un flot de rouge, qui se fixa aux pommettes en deux -taches, de feu. Pascal de Malboise ne se doutait guère de quel abîme de -secrète honte jaillissait le brûlant afflux. - -—«Vous avez raison, monsieur,» dit sa femme. «Je vous dois mon argent. -Vous l'aurez jusqu'au dernier sou.» - -La promptitude et la fierté de cette réponse humilièrent un peu le -député. Il expliqua: - -—«Vous comprenez... Si nous avions eu des enfants, comme je le -désirais avec tant d'ardeur, la nécessité d'un testament de votre part -ne s'imposerait pas. Mais, voyez qu'un malheur arrive, et que je sois -contraint à partager avec des collatéraux dont vous ne vous souciez pas -plus que moi. Vous avouerez... - -—J'avoue, monsieur, que c'était une des conditions, au moins tacites, -de notre _marché_...» (elle appuya sur le mot) «que je vous donnerais -des enfants... De ce chef encore, je suis tenue à payer un dédit. - -—Oh! ma chère... - -—Je vais donc appeler au plus tôt monsieur Jacquet... - -—Mais, encore un coup, pourquoi maître Jacquet et non pas maître -Bruloir?» - -Armande regarda son mari bien en face. Elle était toujours, malgré -l'oppression de tant de contraintes et de douleurs, un être de -droiture, d'intrépidité. - -—«Parce que,» déclara-t-elle, «je veux faire mon testament en toute -liberté, en toute sécurité, sans divulgation ni commentaires possibles.» - -Un changement soudain abolit tout embarras sur la physionomie de -Pascal. Il prit son air de lutteur qui va foncer en avant. - -—«Vous moquez-vous de moi?» demanda-t-il. - -—«C'est bien loin de ma pensée. - -—Alors, que signifie cette incohérence?... Ou, comme vous venez de -vous y engager, vous testez en ma faveur... En ce cas, mon notaire -et moi pouvons être admis sans inconvénient dans le secret de vos -volontés... Ou bien vous me tendez je ne sais quel piège, avec votre -astuce féminine... pour le plaisir de me jouer, parce que vous m'avez -en haine!...» - -Le ton s'éleva sur les derniers mots... La fureur grondait devant le -calme d'Armande, et dans la crainte d'une immense déception. - -—«Vous aurez la complaisance de me croire sur parole,» dit-elle. - -—«De croire quoi?... Vous me faites légataire de tous vos biens, -avez-vous dit? - -—Je n'ai pas dit: «de tous mes biens...» mais «de tout mon argent». -Des dents plus longues que les vôtres se contenteraient d'un pareil -morceau. Songez à toutes les valeurs mobilières que cette expression -représente. - -—Mobilières?...» répéta-t-il. - -Et il devint pâle. - -Le mari et la femme échangèrent deux regards aigus comme des pointes -d'acier. - -Elle aussi, elle venait de pâlir. Quelle imprudence de se faire si bien -comprendre! L'emportement de sa franchise la conduisait sans doute plus -loin qu'elle ne voulait aller. - -Le marquis ne dit que ce mot: - -—«Et Solgrès?...» - -Armande essaya d'opposer à l'attaque ce silence d'inertie, devenu son -refuge. Mais nulle barrière de volonté ne suffirait dans la crise -actuelle. Un trop féroce intérêt entrait en jeu. Solgrès, ce domaine -admirable, si riche en bois, en chasses, en prairies, qu'il suffisait -à son propre entretien et donnait encore des revenus. Ce château, l'un -des plus beaux de France, avec sa tour féodale, rattachée par une -combinaison si heureuse au corps de logis du temps de Louis XIII. Ce -Solgrès, si glorieux à posséder, que Pascal souffrait, en y entrant, -de se dire: «Je suis chez ma femme», et qu'il ne s'était consolé du -testament de son beau-père que par l'espoir assuré d'une donation, ou -tout au moins d'un legs consenti par Armande. - -Il marcha vers elle, la face terreuse et gonflée de menace. - -—«Que prétendez-vous faire de Solgrès?» demanda-t-il. - -—«Le laisser à qui bon me semble.» - -Audacieuse réponse. Il y fallait tout le courage naturel de cette -femme, et cette ardeur jalouse de lionne prête à mourir là où coula -le sang du mâle sous les balles des chasseurs, oui, prête à mourir -de douleur furieuse et pour leur barrer la voie vers son lionceau et -vers son repaire. Solgrès à Pascal de Malboise!... Solgrès et son nid -d'amour!... Solgrès et la pelouse du supplice!... Solgrès où vivait son -enfant!... Jamais!... Jamais!... Jamais!... Ces deux syllabes, elle se -les répétait follement. Et c'était leur fulgurance qui éclatait dans -ses yeux, leur irréductible décision qui faisait palpiter ses narines, -trembler ses lèvres, tandis qu'elle bravait la colère de Pascal. - -Un éclair de violence redoutable avait passé sur les traits du marquis. -Mais il se contint, et ce fut d'une voix presque mesurée qu'il dit -encore: - -—«Réfléchissez à la gravité de ce que vous m'apprenez, marquise de -Malboise. Vous entendez que Solgrès passe après votre mort entre les -mains d'un héritier que j'ignorerai jusque-là?...» - -Surprise par la forme de sa question et par les déductions qui -apparurent immédiates, Armande inclina faiblement la tête. - -—«Solgrès est un patrimoine presque illustre, une demeure historique,» -poursuivit-il. «Son transfert fera quelque bruit et attirera -l'attention sur l'heureux légataire. Pouvez-vous me répondre...—Vous -voyez, j'ai confiance en votre parole... D'ailleurs, vous savez mal -mentir.—Pouvez-vous me répondre que moi, votre mari, je ne me trouverai -pas, par ce fait, aux prises avec l'équivoque... peut-être avec le -ridicule?...» - -L'exaltation intérieure d'Armande cessa de la soutenir. Un filet de -glace coula dans ses veines. Quoi!... Pouvait-on faire tant de chemin -en quelques phrases?... Où en était-elle?... A quoi maintenant tenait -son secret?... Une seconde d'effarement... C'était trop. Le mari se -jetait contre elle, et lui saisissait, lui meurtrissait les poignets. - -—«Malheureuse!... Que me cachez-vous? Qu'y a-t-il dans votre existence -ou dans celle de votre famille?... Ce domaine, qui porte le nom de vos -ancêtres, à qui pensez-vous le transmettre?...» - -Elle sentit en cet homme une telle frénésie, qu'elle crût sa dernière -heure arrivée. La vérité ou le silence l'exposaient également. Et -elle n'avait pas la ressource du mensonge. Quelle fable inventer?... -Puis, comme il disait lui-même, elle ne saurait pas. Une ivresse -d'indignation la souleva. - -—«Laissez-moi!...» gémit-elle en se tordant sous la cruelle étreinte. -«Quelle honte!... Vous, un gentilhomme!... Battre une femme pour la -dépouiller!...» - -Il la lâcha. - -—«C'est faux!» protesta-t-il. «La valeur de Solgrès n'est pas en cause. -Mais il y a là-dessous quelque ignoble mystère que j'ai le droit de -savoir... et que je vous arracherai!...» - -Les syllabes grincèrent comme des scies et des tenailles de torture. - -Et ce fut bien une torture, pire que tout ce qu'elle avait subi -auparavant, qui commença pour Armande. Moralement, et parfois -physiquement, elle endura ces persécutions multiples que peut seul -exercer un mari, à qui toute une vie de femme est livrée, sans aucun -asile d'âme ou de corps, quand ce mari n'a ni respect, ni scrupule, ni -pitié. - -Maintenant, il ne la quittait plus comme autrefois. Il restait -auprès d'elle ou la contraignait à le suivre, résolu à ne la laisser -tranquille que lorsqu'il aurait percé le mystère que, malgré tout, elle -parvenait à lui dérober. - -Elle résistait. - -L'inertie, l'obstination, le dédain, la ruse même,—car elle eut à -la fin, traquée comme elle était, des subtilités astucieuses de -femme, elle si peu fille d'Ève,—tout lui servit pour ne pas révéler -cette détermination incroyable, qu'elle donnerait par testament le -merveilleux, l'historique Solgrès, au fils d'un de ses gardes-chasse. -Même, pendant longtemps, elle eut le courage de ne pas s'occuper du -petit Michel, de rester éloignée de lui, afin de ne pas mettre sur la -dangereuse piste une inquisition désormais en éveil. - -Pour obtenir une paix relative, pour ne pas pousser à bout une -exaspération qu'elle jugeait sans frein, Armande parut renoncer à faire -un testament. Elle ne convoqua pas son notaire. - -—«Vous pouvez,» dit-elle à son mari, «me donner au moins quelque répit -pour réfléchir. Je ne suis pas, que je sache, en danger de mort.» - -Le fait est que cette mesure de prudence lui apparaissait à deux fins. -En danger de mort?... Elle se sentait d'autant plus sûre de ne pas -l'être qu'elle se hâtait moins d'instituer M. de Malboise son légataire -universel et son principal héritier. Le brillant lutteur parlementaire -lui était apparu sous de singuliers aspects,—avec le masque de -bouledogue si férocement crispé, avec de sanglants feux follets au fond -des yeux et la bave des paroles odieuses au bord des lèvres,—qu'elle ne -le croyait pas incapable d'aider les hasards meurtriers. Mieux valait -l'horreur de la perpétuelle bataille intestine que l'apaisement durant -lequel cet homme souhaiterait sans cesse et tout bas qu'elle disparût. - -Mais un jour,—le jour où se préparait à la Chambre une chute de -Ministère et où nul intérêt médiocre n'aurait arraché de son banc le -meneur de l'opposition,—une scène étrange eut lieu à Solgrès. - -La marquise de Malboise et Louise Nobert, prenant les plus grandes -précautions pour ne pas être observées, descendirent dans le ravin, au -fond du parc, ouvrirent la porte de fer cachée parmi les broussailles, -et s'enfoncèrent dans le souterrain. Elles emportaient des bougies, une -pioche, un petit coffret d'acier. Quand elles parvinrent devant une -anfractuosité formant comme une cellule, les deux femmes restèrent un -instant recueillies—l'une suffoquée de souvenirs, l'autre, la bouche -close par un respectueux attendrissement. - -—«Allons,» dit Armande, «ce n'est pas l'heure de rêver. Travaillons -pour son fils.» Elle ajouta:—«Nous en avons pour un moment. Dieu -veuille que nous ne soyons par surprises!» - -Elles explorèrent le sol et choisirent minutieusement une place sous un -morceau de roc surplombant. - -—«Cette pierre en saillie, avec sa forme en tête de bélier, nous -servira parfaitement de point de repère,» fit observer la marquise de -Malboise. «A l'œuvre, Louise! Creuse là-dessous un trou aussi profond -que le permettront tes forces. Je te relayerai, d'ailleurs. Tu sais que -je ne crains pas la besogne manuelle.» - -Pendant que la femme du garde creusait la terre, Armande, -s'agenouillant non loin d'elle, plaça son coffret sous la lumière d'une -bougie. Tirant une petite clef de sa poche, elle la fit jouer dans la -serrure avec un nombre de saccades qui correspondait à un chiffre. - -—«Tu as bien mis de côté la seconde clef de cette boîte, Louise, et tu -te rappelles le secret?... - -—Oui, madame la marquise. - -—C'est comme la clef du souterrain, que je te laisse parce que tu -ne quittes jamais Solgrès et que tu pourrais en avoir besoin, tu -continues à la cacher soigneusement. Personne ne sait que tu l'as? - -—Personne, madame la marquise. - -—Bien. Tu comprends, nous ne savons pas ce qui peut arriver dans -l'avenir. Je suis maîtresse de ce domaine. J'ai le droit de me réserver -cette issue et d'en sauvegarder autant que possible le mystère. -Cependant je n'ai pu en refuser une clef au marquis de Malboise. Il -croit posséder la seule qui existe. Laissons-le donc supposer que je -ne me soucie pas d'entrer ici. Ses soupçons pourraient s'éveiller sur -l'intérêt qui m'y attire. - -—Vous pensez bien, madame la marquise, que ce ne sera pas moi qui lui -apprendrai... - -—Oh! Louison, quelle phrase inutile!... Elle pourrait m'offenser même. -Mon cœur est-il capable de méconnaître un instant le tien?...» - -Elles se turent. Pendant un instant, on n'entendit plus que les -coups sourds de la pioche et des tintements de métal sous les doigts -d'Armande, qui rangeait des objets dans le petit coffre. Celle-ci -reprit la parole. - -—«Les parois d'acier sont à l'épreuve de l'humidité, des chocs, du feu. -Regarde leur épaisseur. On me les a garanties. Cette boîte resterait -vingt ans au fond de la mer, ou vingt heures dans une fournaise, sans -que son contenu en souffrît.» - -Tandis qu'elle disposait ce contenu, elle en fit tout haut une espèce -d'inventaire. - -—«Voici, au fond, l'acte testamentaire, entièrement écrit de ma main, -signé, daté, par lequel je lègue le domaine de Solgrès, château, parc, -chasses et fermes, à mon filleul Armand-Michel Bellard. Et, pour qu'il -n'y ait jamais contestation de personne, je spécifie qu'il s'agit bien -de l'enfant élevé chez moi par mon garde-chasse Mathieu Nobert et par -sa femme Louise, à l'exclusion de tout autre. Puis, voilà des bijoux -de famille. Tout ce que je possède en communauté avec monsieur de -Malboise restera au marquis. Mais ce qui m'appartient personnellement -constituera la fortune de Michel. Solgrès et ses revenus forment un -beau patrimoine. J'y joins ces souvenirs de famille, dont quelques-uns -ont une valeur matérielle très grande. - -Elle n'exagérait pas, si l'on en jugeait au scintillement des -pierreries et à l'admirable travail de certaines parures anciennes. Le -feu des brillants semblait éclairer le souterrain. Une énorme émeraude, -simplement sertie dans des griffes d'or, était un joyau de musée. - -—«Ah!» dit enfin Armande, dont la voix s'altéra, «pourvu que ce -portrait lui apparaisse comme le plus précieux de ce petit trésor!... -Un jour il saura la vérité. Si je ne suis plus là, tu m'as juré de la -lui faire connaître... - -—Je le jure encore!» s'écria Louise, qui suspendit un instant son -travail. - -—«Alors il saura qui fut pour lui cette pauvre femme...» murmura la -marquise de Malboise. - -Dans le creux de sa main, elle tenait un médaillon où se trouvait -une miniature d'elle-même. Quand elle eut contemplé un instant cette -image, sur laquelle s'ouvrait un couvercle d'or, elle la souleva. Entre -la lame d'ivoire qui portait la peinture et le fond du médaillon, se -trouvait une bouclette de cheveux noirs. - -—«Les cheveux de son père...» dit Armande. - -Elle referma d'un léger claquement la charnière minuscule. - -—«Tu lui diras,» ajouta-t-elle, «que cette chaîne coulée dans l'anneau -du médaillon fut mon premier bijou. Elle n'a pas quitté mon cou pendant -plusieurs années de mon enfance. Tu le lui diras, n'est-ce pas, ma -Louison?... - -—Eh! vous le lui direz vous-même, quand le moment sera venu,» bougonna -gentiment la paysanne, qui n'admettait pas cette idée qu'elle pût -survivre à sa maîtresse. - -—«Je suis plus vieille que toi, Louise. - -—De deux ans... La belle affaire!... Laissez donc, madame la marquise, -vous vivrez assez longtemps pour que tout s'arrange et pour qu'un jour -peut-être vous puissiez adopter Michel. - -—Hélas!... comment l'espérer tant que mon mari vivra? - -—Il lui arrivera bien quelque chose de fâcheux, avec sa politique et -ses duels. - -—Tais-toi!...» - -Elles achevèrent leur tâche en silence. - -Un trou profond fut creusé, le coffret enfoui, la terre tassée -par-dessus. Pour effacer toutes traces de leur travail, les deux femmes -eurent soin de ramener en abondance la poussière blanchâtre de grès qui -recouvrait aux alentours le sol du souterrain. Quand ce fut terminé, -elles-mêmes n'eussent pas été capables de reconnaître l'endroit de -la cachette, si ce n'est par la saillie de pierre en forme de tête -de bélier qui le surplombait. Pour ne pas confondre plus tard cette -pierre avec d'autres, elles pratiquèrent encore certains repérages. -D'ailleurs elles se promirent de se rendre ici de temps à autre, exprès -pour assurer leur mémoire, et pour ne pas laisser le temps y établir la -moindre confusion. - - - - -VI - -_LE LOUP ET L'AGNEAU_ - - -Un jour, comme le marquis de Malboise faisait un tour de parc avec sa -femme,—promenade rare, et qui prenait par extraordinaire un certain -caractère de réconciliation, d'apaisement,—ils aperçurent de loin, -au bord d'une allée, une espèce de grosse borne sombre, dont ils ne -s'expliquèrent pas bien la nature. - -—«On dirait un amas de terre et de branchages,» dit Pascal en avançant, -«Est-ce que vos jardiniers sont fous d'accumuler des détritus dans la -plus jolie avenue, et si près du château?» Il ajouta bientôt: «Quelque -chose remue vers le sommet. Est-ce un animal?... Non, c'est une tête... -une casquette... Il y a un homme ou un enfant caché là. - -—Un enfant!...» - -La marquise avait tressailli. Elle s'expliquait. Ce devait être -quelque jeu du petit Michel. Le garçonnet, très gâté, changeait, -devenait turbulent et audacieux, lui donnait la perpétuelle inquiétude -d'un conflit avec le maître. Serait-ce maintenant que l'aventure se -produirait?... - -Elle prit un air dégagé. - -—«Ce doit être le fils des Nobert... Mon espiègle filleul.» - -—Quel filleul?» dit le marquis, se tournant vers elle, étonné. - -Il savait... On avait dû lui dire... Un caprice bienveillant de grande -dame... Tenir l'humble bébé sur les fonts baptismaux. Mais ça ne -comportait ensuite qu'une sollicitude très distante, très lointaine... -D'ailleurs, séjournant si peu à Solgrès, il avait peut-être oublié -jusqu'à l'existence du protégé de sa femme. - -Il la vit se troubler imperceptiblement, et répéta, les sourcils -froncés: - -—«Quel filleul? - -—Mais vous vous rappelez?... L'enfant de notre brave Louise et de son -premier mari, le pauvre Bellard, mort à la guerre.» - -Maintenant, elle distinguait très bien, au-dessus du singulier -retranchement, les boucles sombres, la tête mutine de Michel. - -—«Comment,» s'écria le marquis, «c'est ce gamin qui se permet!...» - -Le gamin se permit bien autre chose, car, surgissant tout à coup de son -espèce de taupinière, il s'écria d'une grêle voix vibrante: - -—«Qui vive?... Halte-là!... On n'approche pas du fort!» - -Armande essaya de rire, tandis que son cœur tremblait dans sa poitrine. -Mais le marquis lui-même ne pouvait guère se fâcher. L'enfant était si -beau, il avait une allure si crâne, son délicieux visage s'efforçait si -comiquement d'apparaître redoutable! Aussi, ce fut avec une sévérité -peu convaincue que M. de Malboise, en s'approchant, lui dit: - -—«Tu vas me faire le plaisir de démolir ton fort tout de suite, -galopin! Qui est-ce qui m'a fichu un polisson pareil, pour oser -défoncer les allées?... Si tu recommences, je te ferai donner les -étrivières par le piqueur, devant tous les gens de l'office.» - -Avec l'instinct des moutards, qui ne se trompent pas sur la gravité -d'une gronderie, le coupable ne se laissa point trop effrayer parla -grosse voix et la grosse moustache. Puis la présence de sa marraine -l'enhardissait, l'excitait. Son naïf orgueil saigna. Les étrivières!... -Campé sur son rempart, il épaula son petit fusil. Avec cet air à la -fois gauche et agressif des enfants qui ne sont guère sûrs de ne pas -pousser la plaisanterie trop loin, il cria: - -—«En joue!... Feu!...» - -A ce moment, la marquise de Malboise sembla défaillir. Son cri étouffé, -son geste instinctif pour chercher un appui, prévinrent Pascal, qui la -soutint. Elle serait tombée sans cela. - -Tout de suite elle se reprit, trouva la force de se redresser, de -s'écarter de celui qui l'aidait avec stupeur. Qu'allait-il penser? -Se serait-elle jamais crue si faible? Mais comment prévoir, comment -dominer la terrassante émotion qui l'accabla, lorsque l'inconscient -petit être prit l'attitude des bourreaux de son père, imita le -commandement meurtrier, ressuscita la scène de l'exécution. - -—«Vous vous trouviez mal, ma chère?» dit le marquis, l'observant avec -une perspicacité narquoise. - -Il ne lui en fallait pas tant pour éveiller ses soupçons. Allait-il -enfin découvrir une piste vers le mystère de ce cœur si bien scellé?... -Mais quelle piste?... A propos de quoi cette défaillance?... Quel -rapport y avait-il entre le secret d'Armande et un jeu d'enfant? - -L'enfant!... - -Il le regarda... se sentit plus frappé encore par sa beauté, par la -finesse de son type. Ce fut une impression fugitive... La vérité était -si loin de lui! Et cependant... Ce que son raisonnement ne discernait -point s'enregistra dans les profondeurs obscures de son cerveau. Mais -l'énervement de cette insaisissable lueur l'irrita, fit éclater sa -colère. Il ordonna durement au petit Michel de retourner chez ses -parents et de ne plus se montrer dans les parties cultivées du parc. - -—«Si je te retrouve près du château, tu auras affaire à moi!...» dit-il -en levant sa canne de façon significative. - -Le mioche, avant de décamper, coula un regard sournois vers sa -marraine. Mais il la vit si pâle, si oppressée, les yeux à terre, que, -sans demander son reste, il partit au galop. - -L'incident n'eut pas de suite immédiate. Toutefois, sans qu'il en fût -autrement question, la défiance, l'hostilité s'accentuèrent entre les -deux époux. L'attention soupçonneuse du marquis se tournait maintenant -vers cet enfant de gardes qui prenait, dans la propriété, des airs de -fils de la maison. Il observa. De vagues indices se rassemblèrent. -L'idée qu'il ne formulait pas encore fit dans son cerveau un singulier -chemin. - -Au retour de sa prochaine absence, comme le phaéton qui l'avait cherché -à la gare franchissait le pont de la Juine avant d'atteindre la grille -de Solgrès, il aperçut, à l'endroit où la rivière bordait le parc, un -garçonnet tout seul dans un bateau amarré à la rive. Le marquis se -retourna vers son domestique. - -—«Qu'est-ce que ce gosse-là?... C'est bien le petit Bellard? - -—Oui, monsieur le marquis. - -—Ses parents sont donc fous de laisser un marmot de six ans barboter -sur la rivière?» - -Du coin de l'œil, Pascal de Malboise crut surprendre l'ombre d'un -sourire sur le visage du valet. Une colère monta en lui. - -—«Sacré moucheron!» cria-t-il en jetant les rênes. «Je ferai coffrer -ça! Je ne veux plus le voir ici!» Il ajouta: «Rentrez la voiture.» - -Trois enjambées et il atteignit la barque. - -—«Sors de là et remonte sur le bord,» commanda-t-il en adoucissant sa -voix. Et lorsque l'enfant l'eut rejoint:—«Tu ne vas donc pas à l'école? - -—Pas encore,» fit Michel sans paraître intimidé. - -C'était un petit gaillard plein de hardiesse. Dans ses veines coulait -un sang doublement énergique et audacieux. Mais la souplesse italienne, -l'âme trouble des anciens condottieri, se glissait dans le net alliage -de l'hérédité immédiate. D'ailleurs, les influences bizarres qui -dirigeaient son éducation, des gâteries extrêmes, et le quelque chose -d'équivoque flottant autour de lui, commençaient à fausser ce caractère -d'enfant. - -—«Tu pourrais répondre: «Pas encore, monsieur le marquis,» observa -Malboise. - -—«Pourquoi que je vous dirais «monsieur le marquis», puisque la -marquise est ma marraine?» répliqua le petit avec une malice effrontée. - -—«Mais j'espère que tu l'appelles «madame la marquise?» fit le maître. - -—«Non!» Et Michel secoua sa tête bouclée dans une protestation -vigoureuse. «C'est ma marraine, à moi. Je l'appelle «marraine». Et elle -m'appelle «son petit Michel... son enfant chéri!...» - -Il y a des mots qui, par leur simple son, semblent condenser des idées -éparses et leur font prendre corps d'une façon soudaine et formidable. -Après ce mot «son enfant chéri», l'innocent ne s'était pas arrêté. -Il continuait d'énumérer fièrement les appellations de tendresse. Il -répétait le «mon amour, mon cher amour», avec lequel Armande le pressa -sur son cœur quand il cueillit les fleurs tragiques, sur la pelouse. -Mais, plus significatives encore, ces syllabes ne pouvaient ajouter à -l'effet des précédentes. - -«Son enfant chéri!...» - -Pascal de Malboise avait reculé d'un pas. Il restait là, comme sous le -choc d'un coup de massue, assommé, hérissé, hagard... Et il regardait -cet enfant. A la fin, une exclamation sourde et terrible lui échappa. -Il tourna sur ses talons et se dirigea vers le château. - -Quand il se trouva en présence d'Armande, l'altération visible de ses -traits lui servit. Son plan était fait. Il saurait la vérité. - -—«Ma chère amie,» lui dit-il, haletant, «vous allez avoir de la peine. -Ce pauvre petit auquel vous vous intéressez... votre filleul, je -crois... - -—Achevez!...» dit-elle en sursautant, et devenue blanche comme un linge. - -—«Il est tombé dans la Juine... On l'avait laissé seul... C'est moi -qui, en passant le pont, ai vu son cadavre... - -—Son... Ah!... Mon fils!...» - -Un cri surhumain... Puis elle s'enfuit d'un élan si sauvage qu'il n'eut -pas le temps de la retenir, de lui expliquer le piège, de la confondre. - -Il l'attendit, les dents serrées, les ongles meurtrissant les paumes. -Une férocité implacable envahissait, comme une onde froide, l'âme de -cet homme, empêchait toute effervescence de fureur. - -Peu d'instants après, Mᵐᵉ de Malboise reparut, marchant comme une -condamnée vers l'échafaud, raidie, fixe, ivre de dédain et de désespoir -devant la perfidie de sa destinée. - -—«Vous ne vous êtes pas donnée en spectacle, au moins?... Vous n'avez -pas livré cette honte aux risées de la valetaille?...» lui dit -seulement Pascal. - -Elle fut plus épouvantée de son calme qu'elle ne l'eût été de sa -frénésie. Elle commençait à le connaître. Avec un geste de dénégation, -elle murmura: - -—«Je l'ai aperçu tout de suite.» - -Il y eut un silence, un échange de regards. Les paroles sont sans -expression pour ces vibrations forcenées de l'âme. A la fin, Pascal -prononça—et de quel accent! - -—«Ainsi c'est à ce bâtard que vous légueriez Solgrès?...» - -Il n'alla pas jusqu'au bout de son idée. Sans doute, ce n'était pas -seulement l'incomparable domaine qu'Armande laisserait à cet odieux -enfant. Toutes les parties de leur fortune dont elle pouvait légalement -disposer, seraient enlevées à lui, marquis de Malboise, pour enrichir -cet être, pour glorifier ce déshonneur vivant!... Ah! tout s'éclairait -à cette heure. Comme elle l'aimait, ce fils de l'amour, ce fruit de -quelque faute abominable, dont il ne saurait jamais le secret! Un -à un, dans sa chair à lui, au passage des réflexions tumultueuses, -s'enfonçaient les aiguillons divers jaillis de sa découverte -exaspérante. L'expression de sa face devint terrible. - -—«On m'a joué!» dit-il. «Un comte de Solgrès a machiné cette ignoble -duperie!» - -Armande ne nia pas que ses parents n'eussent connu le triste mystère. -Elle ne les défendit pas plus qu'elle-même. Peu lui importait, à cet -instant, leur mémoire, ou sa propre fierté! Elle ne songeait qu'à -Michel. Qu'est-ce que la haine d'un tel homme pourrait inventer contre -cet enfant?... - -Sans un mot, sans un geste, sans une larme, elle entendit les plus -sanglantes injures. Elle, l'orgueilleuse, l'indomptée, enfin elle se -fit humble. Quand il eut dit tout ce que la violence humaine peut -mettre d'intraduisible dans une bouche même aristocratique, lorsque -l'être est déchaîné et que les portes sont closes, elle s'agenouilla -devant lui: - -—«Faites de moi ce que vous voudrez... Chassez-moi... Mais, je vous en -supplie, ne rendez pas responsable ce pauvre innocent!... - -—Que je vous chasse!...» dit Pascal. Et il ricana. «C'est tout ce que -vous trouvez, vous! Que je me fasse bafouer publiquement, que je rende -ma situation politique impossible... Vous chasser!... Mais d'où?... -Solgrès vous appartient. C'est donc moi qui m'en irais, vous laissant -étaler le scandale ici, avec votre bâtard!... Jamais, vous entendez -bien, jamais!...» - -Il arpentait la chambre. Son pas lourd écrasait le tapis, toute sa -colossale stature frémissait comme un arbre secoué par l'orage. De -nouveau il se planta devant elle. - -—«Je défendrai l'honneur de mon nom comme votre père a défendu -l'honneur du sien. Il m'apprend à n'avoir pas de scrupules. Vous pouvez -compter que je n'en aurai pas.» - -Armande n'eut même pas un rictus d'ironie. Elle s'était relevée. Elle -dit: - -—«Que voulez-vous de moi?» - -Sans lui répondre, il s'écria: - -—«Mais ce misérable couple... ces Nobert!... Ils sont au courant de -tout?... - -—La femme seulement. - -—En voilà», s'exclama Pascal, qui ne vont pas s'engraisser davantage -avec leur complicité de valets!... Demain, je leur enlève l'enfant, et -je les flanque dehors. - -—Vous ne pouvez pas leur enlever l'enfant. Louise est légalement sa -mère.» - -Le marquis resta béant. Quand il comprit, ce fut une accalmie dans -la tempête. L'inattendu de cette déclaration le rendait perplexe. -Était-ce une aggravation ou un allègement à cette situation déplorable? -Rageusement, mais avec quelque chose de détendu, il grommela: - -—«Substitution d'enfant... La Cour d'assises... Vous allez bien dans -votre famille!...» - -Puis, son cynisme avoua la cause d'une satisfaction mauvaise qui le -soulageait: «Mais je vous tiens tous. Qu'elle bronche, seulement, cette -Louison... Il y a d'abord son mari, qui la ferait danser... Et pour -tous les deux, il y a... les gendarmes.» - -Le marquis de Malboise voyait juste. Il restait le maître absolu des -circonstances. Sa femme... il la tenait par l'enfant, et la mère légale -de l'enfant, il la tenait par la peur de son mari et la peur de la -justice. - -Une seule chose ne dépendait pas de sa volonté, restait à jamais -incertaine: la façon dont Armande disposerait de ses biens. Sur ce -point, nul acte, nul serment ne pouvait le rassurer. Car il y avait -toujours la menace du testament olographe, écrit postérieurement à tous -actes notariés et déposé dans quelque cachette sûre. - -D'ailleurs, en dépit de ses inquiétudes pour Michel, Armande ne put -s'engager, comme on l'exigeait d'elle, à promettre Solgrès à son -mari. Même en paroles, la malheureuse héroïne de l'idylle tragique -n'admettait pas que l'époux haï pût s'arroger le moindre droit sur -cette terre qui avait bu le sang de l'amant-martyr et dont les -retraites avaient caché l'extase de leurs baisers. Elle ne mentit pas -ou mentit mal. Elle n'osa jurer sur la petite tête chérie—ce qui eût -rassuré l'avidité du marquis de Malboise. - -Il demeura donc en face de cette perspective qui affolait son orgueil -autant que ses âpres convoitises: le domaine de Solgrès passerait -un jour à un jeune rustre, et lui-même, dépouillé de ce patrimoine -splendide, se trouverait en même temps couvert de ridicule. - -La préoccupation de conjurer cette catastrophe s'installa en lui avec -l'intensité croissante de l'idée fixe. Son besoin de vengeance, sa -double haine, trouvèrent leur compte aux mesures qu'il imagina. Il -essaya de mater l'obstination d'Armande en éloignant d'elle son enfant. -Peut-être ainsi, du moins, se détacherait-elle de lui. - -Pour comprendre l'effrayante animosité qui faisait de Pascal un loup -pour ce chétif agneau, il faut se rappeler avec quelle ardeur lui-même -avait souhaité un fils. Plus que jamais il eût voulu en posséder -un. Cette folie maternelle d'Armande se serait, sinon détournée -entièrement, au moins partagée. Avec un enfant légitime, un Malboise, -il fût devenu impossible, même à cette exaltée, de léguer à un autre -le domaine familial. Un Malboise!... Il n'y en aurait plus. Cette -femme, qui avait, dans on ne sait quelle aventure, donné le jour à un -bâtard,—dont la beauté exaspérait Pascal,—laisserait s'éteindre la -flamme de sa race, à lui, et se tarir le sang dont il sentait le flot -pourtant impétueux dans ses artères! - -Une nature, même moins violemment et brutalement personnelle, moins -despotique, moins brûlée de matérielles ambitions, d'âcre vanité, eût -connu le poison des féroces rancunes. Chez Pascal, ce poison envahit -tout. Chaque battement du pouls en remuait le fiel. Sans cesse il en -eut à la bouche l'amertume atroce et dans le cerveau la cuisson de -fièvre. - -Il fit placer Michel dans un pensionnat éloigné, qu'il choisit aussi -dépourvu d'attraits, de confortable, de douceur familiale, de salubrité -même, qu'il est possible pour un établissement de ce genre, en climat -rude et en contrée pauvre. - -Louise obéit par peur. Son mari par intérêt. Pour Armande, que -pouvait-elle dire? - -—«Les parents de cet enfant sont libres de l'élever ainsi que bon leur -semble, ma chère,» lui dit M. de Malboise avec un raffinement cruel -d'ironie. - -En secret, Louison, ravagée de larmes, se jetait à ses pieds. - -—«Vous savez si je l'aime, notre chérubin, madame la marquise? Je -braverais même la révélation à mon mari, si je pensais que Nobert -consentît à s'établir près du château et à garder Michel. Mais vous ne -connaissez pas Nobert. C'est un brave homme, un peu borné, qui conçoit -le devoir dans un seul sens, et qui ne transige pas, dur à lui-même et -aux autres, malgré sa bonté. Un montagnard suisse, rigide comme les -glaciers de son pays. S'il apprenait que je l'ai trompé, que l'enfant -qu'il élève n'est pas le mien, ni celui de Bellard, je ne réponds pas -de ce qu'il ferait,—mais sûr, ça serait plutôt dans le sens de monsieur -le marquis... Les hommes, ça ne raisonne pas comme nous. Et puis, il -y a sa place... Il est garde-chasse, c'est son profit et sa fierté... -Il ne se laissera pas mettre à la porte comme un galvaudeux quand il a -toujours agi en fidèle serviteur.» - -Comment vaincre de telles raisons? Mais la dévouée créature en insinua -une autre,—inexprimable celle-là,—qu'elle n'osait formuler, qu'il -fallait cependant faire entendre à la résistance désespérée d'Armande. - -—«Voyez-vous, madame la marquise, dans un sens, il vaut peut-être mieux -pour le cher petit amour qu'il ne reste pas à Solgrès. Le séjour, à mon -idée, risquerait de lui devenir malsain. - -—Qu'est-ce que tu veux dire, Louison? - -—Eh! oui... mon Dieu...» balbutia la paysanne avec un évident embarras. -«C'est si grand, si accidenté... On ne peut pas le tenir, le diable -mignon... Il y a cette Juine, cette coquine de rivière... - -—Oh! pour cela, Louise, il suffirait d'un peu de surveillance. Mais il -est adroit et hardi. J'aime à le voir aventureux. C'est bien le fils -d'un héros. Moi-même, à son âge, tu te le rappelles, j'effarais Solgrès -d'équipées plus dangereuses que les siennes. - -—Il y avait moins d'embûches pour vous dans les bois et au bord de -l'eau.» - -L'étrange intonation de ces mots saisit Armande. - -—«Tu ne supposes pas qu'il se trouverait quelqu'un d'assez lâche?... - -—Nous sommes nombreux, les serviteurs du château. Nous connaissez-vous -bien tous, madame la marquise? - -—Voyons!... - -—Trop de gens commencent à comprendre qu'une dureté envers cet enfant -n'est pas pour déplaire au maître. - -—Oh! c'est abominable!... Je ne pourrai jamais croire... - -—Madame la marquise, vous n'avez pas vu la bosse que Michel avait -au front l'autre jour. Je me suis arrangée pour que vous n'en ayez -connaissance que plus tard. Mais c'était un coup vilain à regarder, je -vous assure. - -—Il s'était cogné dans une course étourdie. - -—Non... J'aurais dû vous avouer qu'il avait grimpé sur un arbre, pour -cueillir des fruits mal mûrs. - -—Eh bien, je ne suis pas trop fâchée de la leçon. Il la méritait. - -—Il aurait pu se tuer, madame la marquise.» - -Armande pâlit. - -—«Il avait grimpé haut? - -—Très haut. - -—Et il est tombé?... L'as-tu raisonné, au moins?... Lui as-tu dit que -le bon Dieu l'a puni?... - -—Il sait bien que ce n'est pas le bon Dieu, madame la marquise. - -—Comment?... - -—Quelqu'un s'en est chargé, qui l'a terrifié et l'a fait descendre trop -vite. - -—Et qui donc?...» haleta la mère. - -Louise Nobert se tut, la regarda au fond des yeux. - -—«Lui?...» demanda Armande dans un souffle. - -La paysanne, sans détourner son regard, inclina la tête. - -—«Le misérable!...» - -Dans les yeux fixes de Louise, qui semblaient en dire plus que ses -paroles, Armande lut un clair avertissement. Elle devina que sa -confidente n'osait tout lui dire, ou n'osait peut-être tout croire. -Une question de plus, et elle eût connu le récit de l'enfant: M. -de Malboise avait secoué l'arbre, tandis que le petit, rudement -apostrophé, dégringolait sans précaution, en toute hâte. Et la chute -s'était produite. Louise avait imposé le silence au garçonnet, que, -d'ailleurs, une fièvre de courbature et d'épouvante fit délirer cette -nuit-là. Elle voulut se taire elle-même. Son torturant soupçon venait -de lui échapper. Mais elle sut gré à sa maîtresse de ne point le lui -faire préciser davantage. Comment émettre une pareille abomination? -Comment y ajouter foi sans douter de son propre jugement, sans rougir -d'envisager une conception si scélérate? - -Les deux femmes eurent peur de donner corps à leur pensée. Mais elles -comprirent, dès le lendemain, que cette pensée dominait horriblement -en elles et ne les quitterait plus, lorsque Armande, ayant fait venir -Louise, lui dit seulement: - -—«Tu as raison. Il faut nous résigner à envoyer Michel dans un -pensionnat.» Et lorsque la femme du garde, avec simplicité, répondit: -«Je savais que vous vous rangeriez à mon avis. Car j'aime l'enfant -autant que vous l'aimez, madame la marquise.» - -Qui donc, dans la société mondaine ou politique d'alors, se fût douté -qu'une pareille tragédie se jouait, dont ce seigneurial domaine était -le théâtre, tandis qu'un des hommes les plus en vue de France en était -le sinistre héros? Mais qui donc se doute des dessous de la vie, de -cette vie multiple et compliquée, dont les plus effroyables drames se -passent dans le secret des cœurs? A parcourir les faits divers des -journaux, d'une monotonie tellement prévue qu'on croit tous les jours -lire le même suicide, les mêmes accidents de rue, le même assassinat -et le même sauvetage, et que tout cela semble toujours avoir lieu -en marge de l'existence quotidienne, dans des régions bizarres où -nous ne pénétrons jamais, qui pourrait imaginer la tragique variété -de l'angoisse humaine, l'infinie multitude des façons de souffrir -et de faire souffrir, d'être héroïque ou criminel, admirable ou -monstrueux?... Qui donc se représente le frisson dont se glacerait -sa chair, la pitié dont ruisselleraient ses yeux, les cauchemars qui -hanteraient ses nuits, si, dans une seule promenade, chaque homme, -chaque femme qu'il croise, lui murmurait en passant son secret? - -Certes, il y a une vingtaine d'années, ceux qui rencontraient dans -des cérémonies officielles, dans les réceptions obligatoires, ou -simplement dans les rapports de voisinage et de villégiature, la -marquise de Malboise, la jugeaient bien la personne la moins capable -d'éveiller des idées romanesques. On la trouvait laide, revêche, et -parfaitement insignifiante. C'était sa situation qu'on fréquentait -plutôt qu'elle-même. Nul ne souhaitait faire tomber la barrière -d'indifférence qu'elle élevait contre tous et toutes sous sa politesse -glacée. Pas même mystérieuse, cette grande femme brusque, sèche et -fanée, s'habillant mal et tenant les gens à distance. Non, pas même -mystérieuse, car le mystère, pour la foule, ne va pas sans quelque -attrait poétique ou sombre. Et elle n'en avait d'aucune sorte. - -Son mari paraissait d'ailleurs encore moins mystérieux qu'elle-même. Un -personnage qui n'offrait rien d'indéchiffrable, ce Pascal de Malboise -qui, sans influence réelle au Parlement, sans idées, sans valeur -politique, était en passe de devenir chef de groupe, simplement par son -obstination dans une attitude invariable, par sa fougue extérieure, -ses interruptions à fracas, son nom, sa fortune, par tout l'en-dehors -enfin qui faisait de lui une espèce de personnalité symbolique, bien -représentative du principe d'autorité dont il était le champion. - -D'ailleurs, n'avait-il pas la vertu essentielle? Il durait. A chaque -session parlementaire, il gagnait plus de chances d'être réélu pour -la suivante. Il devenait le candidat de tout repos, qu'on nommait -sans discussion de conscience, dans un arrondissement de majorité -conservatrice, où son nom valait une profession de foi. Les autres, -en luttant pour leurs opinions, risquaient de commettre des fautes, -de recevoir de mauvais coups, et cessaient de plaire ou restaient -sur le carreau. Lui, toujours sur la brèche, ne s'exposait en réalité -jamais. Car, sans se compromettre sur aucune question particulière, -il se contentait d'agiter en toute circonstance le drapeau de la -monarchie. Son mandat participait un peu du droit divin, finissait par -se confondre avec la cause sainte. Voter contre le marquis de Malboise, -c'était renier l'Ancien Régime. - -Rien ne paraissait donc plus calme, plus transparent que la destinée de -ce couple—destinée qui serpentait dans les ténèbres, les soupçons, la -haine, l'angoisse. - -Le petit Michel grandissait pour ajouter à ces éléments d'horreur les -complications de sa propre misère et de ses révoltes. Tantôt grisé de -tendresse, d'exaltation, d'espérances singulières, dans ses entrevues -avec celles qu'il continuait d'appeler sa mère et sa marraine, non sans -l'intuition d'autres liens. Tantôt traité avec la dernière rudesse par -le fait du marquis de Malboise et des trop dociles observateurs de -cruelles consignes, le jeune garçon développait à faux son caractère. -Les souffrances de sa sensibilité sans cesse meurtrie le rendaient -hargneux et sournois. Sa hardiesse naturelle l'entraînait à des actes -d'insurrection, de violence. En même temps, son imagination, surexcitée -par tout ce qu'il devinait d'anormal dans son sort, s'acharnait à -en découvrir le secret, et le détournait du travail par les plus -chimériques rêveries. Sans cesse accusé d'insubordination et de -paresse, il subissait des aggravations de châtiments, dont le seul -résultat était de l'endurcir. - -Mais ce qui lui devint plus néfaste encore, ce fut sa vanité bavarde -de joli enfant, issu d'une race fine, avec ce léger sang italien dans -les veines, pétillant en mousse fanfaronne, et le sentiment d'être, -parmi de vulgaires camarades, un petit personnage d'exception. Il avait -saisi, aux lèvres de la pauvre Louise, d'imprudentes paroles. - -—«Prends patience, mon mignon,» lui disait-elle. «On ne te traitera pas -toujours comme un pauvre petit chien galeux, qu'on enferme à l'écart. -Un jour viendra où tu parleras en maître à ton tour là où tu n'es qu'un -domestique... Crois-moi, tu seras riche et heureux. Ne te fais donc pas -de bile. Et surtout sois sage, pour ne pas causer de malheur à ceux qui -t'aiment. - -—Qui cela?... Toi et papa Nobert? - -—Oui. Et surtout ta marraine, madame la marquise. Tu dois l'aimer, -celle-là, mieux que nous. - -—Pourquoi laisse-t-elle son mari être méchant pour moi?... - -—Elle ne peut pas faire autrement. Tu sauras plus tard tout ce que tu -lui dois. - -—Mais toi, petite mère, tu peux bien dire à monsieur le marquis que -tu ne veux pas me laisser dans cette vilaine pension... Oh! je t'en -supplie, emmène-moi!... - -—Je ne peux pas,» disait Louise en pleurant. - -—«Tu n'es donc pas ma mère, puisque tu n'as pas le droit de prendre ton -petit garçon?» - -Elle lui imposa silence, lui défendant de jamais répéter une chose -pareille, mais si bouleversée qu'elle ne le dissuadait même pas. - -Depuis lors, avec la ruse des enfants et leur observation aiguë, il -parvint plusieurs fois à la déconcerter par la même supposition, amenée -incidemment, mais émise sous une forme affirmative et sûre. Et ceci eut -une conséquence irréparable. Car il arriva, durant un des rares séjours -de Michel à Solgrès, comme le petit garçon atteignait sa treizième -année, qu'une altercation survint entre lui et le valet de chambre -du marquis, un nommé Poinclou. Cet homme, ayant trouvé l'enfant dans -une galerie, occupé à décrocher une arbalète d'un râtelier d'armes -anciennes pour en faire jouer le ressort, s'emporta contre lui. - -—«Ce polisson-là!...» cria-t-il. «On n'a pas idée de son toupet!... Ma -parole! il se croit le fils de la maison! - -—Je me crois ce que je suis!» riposta Michel, qui toisa le valet avec -une hauteur puérile. - -Mais, malgré sa colère d'être réprimandé par un domestique, et sa -bouffée de forfanterie, le jeune garçon demeura pétrifié d'effroi, -quand il aperçut la haute silhouette du marquis, se dressant dans le -cadre d'une portière soulevée. M. de Malboise l'avait entendu. - -Certes, Michel, dans sa hasardeuse réplique, n'avait mis qu'une -crânerie de mots. A peine un éclat de cet orgueil secret tiré -d'indices trop vagues sur son origine. Mais, pour les oreilles qui la -recueillirent,—aussi bien celles du maître, qui savait, que celles -du serviteur, promptes aux interprétations scabreuses,—la portée en -éclata, redoutable. Ce fut d'autant plus significatif que, dans leur -saisissement, les deux hommes trahirent, par le silence et les regards, -l'un sa stupeur furieuse, l'autre, sa gêne d'inférieur, brusquement -initié à un secret dont bien des apparences l'empêchaient de douter. - -La minute fut oppressante. - -A la fin, M. de Malboise s'avança, saisit Michel par le bras si -rudement que l'enfant ne put retenir un cri, tandis que le marquis lui -disait, modérant toutefois sa frénésie à cause du valet de chambre: - -—«Je te le ferai voir, ce que tu es, vaurien! Retourne chez tes -parents! chez mon brave garde-chasse Nobert, chez cette bonne Louise, -qui sont vraiment malheureux d'avoir pour fils un garnement de ton -espèce. Et dis à ta mère de faire ton paquet. Demain je pars en voyage. -C'est moi qui te reconduirai en pension.» - -Michel n'osa pas répliquer. Cependant il n'était plus le bambin qui -s'était sauvé de sa forteresse dans la peur d'une correction. Grand -pour son âge, l'air de quinze ans plutôt que de treize, beau comme son -père, le volontaire italien, avec le même ovale de visage aux lignes -pures et au teint mat, les mêmes boucles noires flottant au-dessus -des yeux d'ombre veloutée, il se redressa, croisa les bras, quand le -marquis l'eut lâché, et lui lança un regard où il y avait, sinon du -défi, du moins quelque chose qui y ressemblait par l'âpreté hautaine, -farouche. Puis il se tourna et quitta la galerie. - -Seul avec son valet de chambre, M. de Malboise dit négligemment à cet -homme: - -—«Inutile, n'est-ce pas? Poinclou, de colporter les réflexions de ce -moutard. Pour qui ne connaîtrait pas sa présomption ridicule et la trop -grande bienveillance de la marquise, on pourrait y trouver prétexte à -commérage. - -—Monsieur le marquis peut compter sur ma discrétion,» fit le domestique. - -—«A propos,» dit le maître, n'ayant pas l'air d'attacher une autre -importance à sa précédente remarque, «vous êtes marié, n'est-ce pas? - -—Oui, monsieur le marquis. - -—Ne souhaitiez-vous pas que votre femme fût prise en service chez nous? - -—Si c'était un effet de votre bonté, monsieur le marquis, cela nous -rendrait bien heureux. - -—Eh bien, Poinclou, voici à quoi je pensais,» reprit M. de Malboise, -comme si cette idée ne lui venait pas à l'instant même. «Vous n'êtes -plus bien jeune pour rester valet de chambre. J'ai envie de vous donner -un poste de confiance, à vous et à votre femme, dans mon hôtel de la -rue d'Offémont, à Paris. Vous y serez, non pas mes concierges, il n'y a -pas de loge, mais mes intendants. Vous, Poinclou, vous vous occuperez -plus spécialement de l'embauchage et de la direction des domestiques. -Votre femme sera préposée à la lingerie. Et vous garderez la maison -pendant nos séjours à Solgrès. Inutile de vous dire que vous toucherez -des appointements correspondant à votre élévation en grade. Cela vous -va-t-il? - -—Si cela me va, monsieur le marquis!» s'écria Poinclou rayonnant. «Je -n'aurai qu'un regret, c'est d'abandonner le service intime de monsieur -le marquis. - -—D'ici votre départ, vous formerez Ernest, mon second valet de chambre, -qui vous remplacera auprès de moi.» - -Cette affaire liquidée avec un serviteur désormais sûr, M. de Malboise -se rendit auprès de sa femme. Avec aussi peu de ménagements qu'elle -pouvait en attendre de lui, il lui apprit la nouvelle incartade de -Michel. Ce qu'il y ajouta d'exagération et de commentaires bouleversa -la malheureuse. Suivant Pascal, le jeune garçon aurait déclaré tout -haut devant les domestiques qu'il se croyait le fils de la marquise. Et -Armande frémit d'une crainte mêlée d'une étrange douceur. Ainsi son -enfant devinait... Il y avait donc une voix secrète dans le sang qui -battait au cœur filial?... quelque chose dans les caresses maternelles -à quoi il ne pouvait pas se méprendre?... Oh! de quelle étreinte elle -l'envelopperait tout à l'heure!... Mais une nouvelle épée la transperça -aussitôt, cette mère de toutes les douleurs. Son mari lui apprenait -que, pour couper court au scandale, il emmènerait l'enfant dès le -lendemain. Non pas pour le reconduire à son pensionnat, trop proche -encore, mais pour le dépayser complètement. - -—«Je vais l'interner à l'étranger,» déclara-t-il. «Une langue vivante -lui sera utile. La discipline sait se combiner avec la liberté partout -ailleurs mieux qu'en France. Pour ce caractère indomptable, une -éducation plus élastique donnera de meilleurs fruits. Il ne sera plus -en contact fréquent avec la sentimentalité, les cachotteries, les -indiscrétions, tout ce qui l'éclaire et l'exalte. Nous-mêmes serons -enfin à l'abri de ses frasques. - -—Et... où comptez-vous le faire élever désormais?...» demanda la -marquise, palpitante. - -—«En Allemagne. - -—En Allemagne!!...» - -L'écho fut déchirant. M. de Malboise écrasa sa femme d'un regard. - -—«Sans doute. Quel inconvénient voyez-vous à cela?» - -Elle ne répondit point. - -Cet homme, qui allait conduire l'enfant aux bourreaux de son père, ne -savait pas à quel point lui-même agissait en bourreau. Il continuait -à ignorer le drame, dont le dénouement avait ensanglanté la pelouse -qu'il pouvait apercevoir là, sous les fenêtres. Ah! elle ne le lui -révélerait pas. Qui sait à quelle insulte elle exposerait, en parlant, -une mémoire sacrée, et la place tragique où, furtivement, elle -s'agenouillait chaque jour? Elle ne rompit donc le silence que pour -émettre des objections insignifiantes, sans portée, qui ne pouvaient en -rien modifier une volonté de fer. Une fois de plus elle se meurtrit en -vain contre la résolution implacable. Il fut décidé que, le lendemain, -M. de Malboise partirait avec Michel, pour chercher en Allemagne un -établissement d'éducation répondant à ses vues. - -—«Je ne me presserai pas,» dit-il. «L'occasion me servira pour visiter -certaines régions qui m'intéressent. Le gamin n'est pas à plaindre, -car ce voyage lui fera de belles vacances. D'ici la rentrée d'octobre, -j'aurai trouvé ce qu'il nous faut, par des amis que j'ai là-bas, et je -le laisserai entre bonnes mains.» - - - - -VII - -_LE GOUFFRE_ - - -Par un matin du commencement d'octobre, deux promeneurs traversaient -la place du Vieux-Marché, à Dresde. Leur pas de flânerie les eût -distingués de la foule active courant à ses affaires, si leur aspect -ne les eût déjà signalés pour des étrangers. C'était un homme, dont la -robuste prestance ne laissait pas d'offrir de la distinction, et un -jeune garçon d'une intéressante beauté. Les passants les regardaient -un peu. Et cependant l'homme devait être soucieux de ne point se faire -remarquer, car, son petit compagnon ayant prononcé quelques mots, il -lui dit sévèrement et à voix basse: - -—«Tais-toi, Michel. On ne doit pas parler français sur cette place.» - -L'enfant leva des yeux étonnés, mais ne dit plus rien. Un instant plus -tard, il comprenait. - -Celui près de qui, docilement, il marchait, s'avança jusqu'au milieu -du vaste quadrilatère, et Michel se trouva au pied d'un monument qu'il -n'avait pas remarqué d'abord. C'était, sur un fût de colonne tronquée, -une femme debout, tenant et dressant un drapeau dans un geste d'immense -orgueil. Un piédestal cubique supportait le tout, ayant à ses quatre -angles des figures de villes domptées. Sur la colonne, Michel lut cette -date: - - 1870 - -Et sur la face antérieure du piédestal, ce nom: - - PARIS - -M. de Malboise, sans une parole, lui mit la main à l'épaule, le dirigea -vers l'un des côtés. - -Sur la deuxième face, Michel lut: - - METZ - -Son guide le fit tourner encore. Il lut: - - SEDAN - -Puis il parvint devant la quatrième face du piédestal, et il lut: - - BEAUMONT - -L'enfant qui regardait cela portait dans ses veines le sang d'un soldat -que les Allemands avaient fusillé. Il l'ignorait. Pourtant des larmes -jaillirent de ses yeux. M. de Malboise se hâta de l'emmener. - -—«N'es-tu pas un homme?» lui dit-il au premier tournant de la rue. «Un -Français doit-il venir là pour pleurer? J'ai voulu voir... mais plutôt -crever que de leur laisser surprendre une émotion sur ma figure!» - -Dans le ton de la réprimande, il y avait tant de rage douloureuse que -Michel en éprouva comme une espèce de rapprochement vers ce maître si -mystérieux et si dur qui, depuis une quinzaine de jours, l'entraînait -au hasard des routes et des villes vers une destinée inconnue. De son -côté, M. de Malboise sentit, devant ces larmes arrachées à l'enfant -néfaste par leur commun malheur de vaincus, un attendrissement vague. -Dans cet étrange voyage, où ils allaient tous deux, taciturnes, avec -des pensées qui empêchaient leurs yeux de se rencontrer jamais, ce fut -la seule minute où quelque chose comme une sympathie détendit leurs -cœurs. L'impression fut brève. Aussi bien, tous deux approchaient du -but, de ce but inexpliqué que, diversement, ils pressentaient. - -M. de Malboise ne semblait pas se souvenir qu'il était parti pour -chercher un pensionnat où placer Michel. On n'en avait visité aucun. -Même on ne séjournait guère dans les villes. La nature, et surtout -les sites les plus sauvages, semblaient attirer M. de Malboise. Dans -les profondeurs accidentées de la Forêt-Noire, le long de fleuves -solitaires, on avait fait d'interminables promenades. Un silence -accablant pesait sur le rêve obscur de cet homme et le cœur inquiet -de cet enfant. Parfois, au bord d'une eau rapide, à la crête d'un -précipice, on s'était arrêté. Une sourde angoisse précipitait la -respiration de Michel. Puis, brusquement, sans rien dire, M. de -Malboise lui saisissait le bras, l'entraînait avec force. Et, pendant -un moment, c'était une espèce de fuite, comme si, en arrière, on -laissait quelque chose de redoutable. - -Depuis la veille seulement, ils étaient à Dresde. Et, sans doute, -n'allaient-ils pas rester, car M. de Malboise, en quittant l'hôtel tout -à l'heure, avait soldé la note et fait porter leur léger bagage à la -gare, en consigne. - -Ils marchèrent à travers des rues et parvinrent sur une place à la -noble disposition, bordée de trois côtés par des portiques et des -palais. Le quatrième laissait voir un large fleuve, la chaussée d'un -pont s'en allant vers l'autre rive, et, plus loin, des degrés montant à -une terrasse monumentale. Une brume bleuâtre enveloppait ces choses, au -début d'un jour d'automne qu'un soleil encore voilé éclairerait tout à -l'heure. - -—«Comment s'appelle cette rivière?» demanda timidement Michel. - -—«L'Elbe,» dit brièvement le marquis. - -On descendit sur le quai. - -Un bateau était en partance, un grand bateau dont brillaient les parois -vernies et les cuivres bien astiqués. Par les petites vitres ouvertes, -on apercevait la nappe blanche ornée de fleurs et les couverts mis sur -une longue table dans la salle à manger. - -Michel éprouva une joie quand M. de Malboise prit deux billets de -premières et se dirigea vers la passerelle pour embarquer. Ce serait -amusant de s'en aller sur ce bateau magnifique, au long de ce fleuve -d'un gris si doux dans la lumière à peine rose. - -—«Tu n'auras pas froid sur le pont?» questionna M. de Malboise avec une -sollicitude inaccoutumée. - -—«Oh! non, monsieur le marquis. - -—Qu'est-ce que je t'ai défendu?» s'écria la voix du maître, de nouveau -hostile et rude. - -—«Oh! c'est vrai... Pardon, monsieur,» rectifia vivement le petit, -que le plaisir avait excité jusqu'à l'étourderie d'énoncer le titre, -interdit au cours de ce voyage. - -—«Eh bien, tu vas rester là. Tiens, prends ce pliant. Ne bouge pas, -pour que je te retrouve si j'ai à te parler. Moi, je me tiendrai au -fumoir. J'ai à écrire. Et je ne déjeunerai pas. Mais ta place est -retenue à table. Voilà le numéro. A midi, tu descendras. - -—Comment saurai-je l'heure? Vous m'avez défendu d'emporter la montre -que ma marraine m'a donnée... et d'ailleurs aussi mon portefeuille. - -—Bien entendu. Les enfants ne doivent rien avoir de précieux sur eux -en voyage. Tu iras de temps à autre jusqu'à cette porte. Il y a une -horloge en face, dans la rotonde vitrée.» - -Il fit un pas et revint. - -—«Ah! voilà aussi ton billet, pour le contrôle. Si on te parle, dis que -tu es seul, que tu vas à Wehlen, chez un hôtelier français, ton parent. -Mais réponds le moins possible.» - -Cette consigne ne troubla pas Michel. Bien au contraire. Jouir -librement de sa promenade sans la présence pesante qui refoulait en lui -toute impression agréable, qui comprimait toute dilatation de son être, -lui sembla une trêve délicieuse. - -Le bateau filait maintenant à toute vapeur sur le beau fleuve. La -brume se déchiquetait, criblée d'un soleil pâle, et laissait voir des -collines aux lignes charmantes, sur lesquelles des villas claires -se suspendaient entre les masses chaudement nuancées des feuillages -d'automne. Des traînées d'azur moiraient l'eau grisâtre, et Michel -s'amusait beaucoup à voir les barques des riverains bondir brusquement -quand les atteignait le remous du bateau. Le temps ne lui dura guère. -Il croyait être parti à peine quand, déjà bien loin en amont de Dresde, -il eut la vision d'un palais baignant dans le fleuve ses degrés -de marbre, tandis que des sentinelles montaient la garde sur ses -terrasses, et que des esquifs dorés, aux armes royales, se balançaient -contre sa berge. C'était Pillnitz. - -Plus loin, la rive commença de prendre un caractère plus abrupt. Des -falaises apparurent, brunes, avec de grandes plaies blanches à leurs -flancs, qui étaient des carrières de pierres. Et l'intérêt du paysage -absorbait si bien Michel qu'il en oubliait l'heure du déjeuner. Une -cloche sonna. Le jeune garçon se leva précipitamment. Dans sa hâte pour -ne pas être en retard, il se trompa d'escalier, descendit un étage -de trop. La porte qu'il prit pour celle de la salle à manger donnait -sur le fumoir. Et alors il eut une vision qui le frappa, le pénétra -d'un malaise. M. de Malboise était seul, dans la lumière étouffée et -singulière de cette pièce, qu'éclairaient des hublots aux vitres de -couleur. Il n'écrivait pas, comme il l'avait dit. Assis sur un divan, -il accoudait à une table son bras droit, et, le menton sur sa paume, -il regardait fixement devant lui. L'expression de ses yeux, sa pâleur, -son immobilité, glacèrent Michel. Les rayons jaunes et verdâtres des -vitraux aggravaient la lividité de cette face, empreinte d'une pensée -effarante. Devant lui cependant, l'un des hublots restait ouvert. Et, -presque au ras de cette ouverture, on voyait glisser l'eau blême. Cette -eau... c'était le fleuve qui, de là-haut se déroulait, pittoresque -et joyeux sous la pourpre tendre du soleil. Ici, elle parut sinistre -au jeune garçon—sinistre comme l'âme de cet homme, qui méditait si -terriblement dans la solitude. Michel se détourna, le cœur battant, et, -craignant d'être vu, s'enfuit sur la pointe des pieds. - -Une heure plus tard, le bateau stoppait au ponton de Wehlen. - -M. de Malboise descendit le premier, enjoignant par un signe à Michel -de le suivre à distance. Tous deux se mirent en marche, ainsi, séparés -par une trentaine de pas. Peu de voyageurs avaient quitté le bateau en -même temps qu'eux. Aucun ne s'engagea dans le chemin où s'enfonçait M. -de Malboise, et à l'entrée duquel un écriteau portait cette indication, -«_Nach der Basteï_» (vers la Basteï). La saison était trop avancée, les -jours devenaient trop brumeux et trop courts pour que les visiteurs ne -se fissent pas rares dans cette région célèbre de la Suisse saxonne. - -Le nom de Basteï, qui signifie «le Bastion», désigne un des sites -les plus curieux de l'Europe. C'est le point culminant d'un chaos de -roches déchiquetées, hérissées, gigantesques. Il se trouve à trois -cents mètres à pic au-dessus de l'Elbe, et son couronnement arrondi, -qui surplombe légèrement la vertigineuse muraille, ressemble, en effet, -à un ouvrage avancé de fortification. Le sauvage amas de roches que -domine la Basteï forme un ensemble si peu accessible, au bord du -fleuve, entre les petits ports de Wehlen et de Rathen, qu'il faut cinq -à six heures pour aller en voiture de l'un à l'autre de ces villages, -par la route carrossable tournant le massif, tandis qu'il ne faut guère -qu'une heure, à pied, par les sentiers, dont quelques-uns sont de vrais -escaliers taillés dans le roc. - -C'était le plus direct de ces sentiers que commençait de gravir M. de -Malboise. De Wehlen à la Basteï, la pente est plus longue et plus douce -que du côté de Rathen. Le marquis allait d'un pas assez rapide, entre -une rude et sombre muraille de pierre et un torrent, au bord duquel, -parmi les rochers, croissaient quelques sapins. La verdure de ces -arbres, noircie encore par l'automne, ne faisait qu'ajouter à l'horreur -de ce triste paysage. - -Michel éprouvait moins cette lugubre influence que l'étonnement et la -curiosité d'un spectacle si nouveau. - -A un moment, comme la solitude apparaissait profonde, le marquis -s'arrêta et l'attendit. Mais il l'attendit sans bonne grâce, le dos -tourné vers lui, ne l'encourageant pas d'un coup d'œil ou d'une parole. -Il s'immobilisa simplement, puis quand il entendit le petit pas se -rapprocher, il poursuivit sa course. - -Le sentier monta plus âprement, se resserra jusqu'à n'être plus qu'un -couloir entre des blocs sourcilleux, où ruisselait l'humidité sous le -feutre des lichens. Dans une fissure, à droite, du côté de l'Elbe, une -sorte d'échelle posée à plat sur la pente du roc apparut. Un poteau -indicateur désignait un point de vue curieux. M. de Malboise lut -l'écriteau, regarda l'échelle, et d'une voix trouble dit: - -—«Montons là.» - -Ils y montèrent. Cette fois, l'homme avait laissé place à l'enfant, -qui le précédait. Ils émergèrent sur une étroite plate-forme, à peine -protégée par un primitif garde-fou composé de mauvais bâtons réunis à -la diable. Le paysage se découvrit, toujours voilé, malgré le soleil, -d'une fine gaze bleuâtre, qui noyait les lointains et estompait les -plans rapprochés. Le fleuve, au-dessous, miroitait à deux cents pieds -de profondeur. Telle était l'abrupte déclivité de l'escarpement qu'il -fallait se pencher pour apercevoir la rive droite. En face, au delà -des collines bordant l'Elbe à gauche, une plaine s'étendait, hérissée -de hauteurs brusques et circonscrites, qui semblaient de monstrueux -châteaux-forts, et qui étaient des îlots de roc, couronnés, en effet, -presque tous, par les ruines d'anciens donjons ou par des ouvrages -de défense modernes. La disposition étrange de ces masses éruptives -isolées, se dressant çà et là dans l'immense perspective plate, donnait -à ce pays saxon un aspect capable d'impressionner même l'ignorance de -l'écolier qui le contemplait. - -—«Oh!... C'est beau!...» murmura le jeune garçon. - -Son admiration devint-elle contagieuse au point d'entraîner un -mouvement involontaire et irréfléchi de son compagnon?... Le fait est -que Michel subit tout à coup une poussée qui le projeta contre le -garde-fou. La frêle barrière plia. L'enfant eut un cri: - -—«Maman!...» - -Et, dans sa frayeur, il se cramponna instinctivement au seul appui -tout proche, c'est-à-dire aux vêtements de M. de Malboise. Puis, son -équilibre reconquis, aussitôt il lâcha, interdit d'avoir osé. - -—«Plus de peur que de mal,» observa seulement le marquis avec une -gaieté rauque. - -Il n'exprima aucun regret pour son étrange maladresse. Cependant Michel -crut qu'il en restait violemment ému, à le voir tout drôle, les mains -agitées comme s'il tremblait. Allons, il n'était pas si méchant qu'il -voulait en avoir l'air. - -Le petit, soudain rasséréné, bondit au bas de l'échelle. - -Alors la marche silencieuse recommença, dans le sentier de sauvage -solitude, entre les roches tragiques. On s'élevait encore. - -Mais, dans l'encaissement des mornes barrières arrêtant la vue, on -ne pouvait pressentir le recul de l'horizon. Brusquement, le défilé -aboutit à une sorte de plateau découvert. Une route plus riante -s'ouvrait au delà, parmi les bois, tandis que, sur la gauche, se -creusait un cirque gigantesque, plein d'une désolation pétrifiée. On -eût dit d'une mer dont les eaux se seraient taries, laissant à nu la -foule déchiquetée de ses écueils. M. de Malboise traversa le plateau, -prit le chemin sous bois. Là, enfin, on rencontra des êtres humains. -Deux Anglais descendaient vers Wehlen. Une femme passa chargée d'un -fardeau de brindilles. Puis un enfant conduisant des chèvres. - -Mais déjà le jour d'automne se faisait plus sombre. Par les échappées, -entre les roches, on n'apercevait au loin que des lignes indécises -fondues dans les houles de brumes. Une vapeur froide montait du fleuve. -Et maintenant le marquis hâtait le pas pour dépasser une maison, qui, -dressée un peu plus haut encore, vers la droite, paraissait d'ailleurs -muette et fermée. C'était l'auberge de la Basteï, toujours animée par -la visite des excursionnistes durant les jours chauds et brillants -de la belle saison, et qui, déjà, par ce mélancolique après-midi -d'octobre, se résignait à l'abandon, à l'hivernage. Il aurait fallu -grimper le sentier qui la contourne pour arriver au «Bastion» -proprement dit, à cette espèce de plate-forme naturelle, avancée en -balcon au sommet d'un roc de trois cents mètres, dressé à pic au-dessus -de l'Elbe. Là, on recueille l'impression la plus grandiose de cette -extraordinaire région. Mais sans doute M. de Malboise n'était pas venu -chercher ici des impressions de ce genre, car, sans achever l'ascension -de la Basteï, il se mit en devoir de descendre l'escalier taillé dans -le roc sur l'autre pente, qui s'abaisse vers Rathen. - -Il est vrai que, de ce côté, il atteignait bientôt un site non moins -prodigieux et certainement plus farouche. Tandis que la Basteï domine -au delà de l'Elbe un vaste et rayonnant paysage, sa face opposée -regarde, vers l'intérieur des terres, le plus âpre tableau de nature -qu'il soit possible d'imaginer. Là encore, les rocs de deux à trois -cents mètres surgissent, perpendiculaires et vertigineux, comme les -tours d'une cité colossale. Un pont fait de main d'homme, reliant -quelques-uns de leurs effroyables contre-forts, jette son ruban de -pierre par-dessus les abîmes. De ce pont, ce que l'on contemple -ressemble à un cercle de l'Enfer, évoqué par une vision du Dante. Les -fantastiques architectures des rochers escaladent le ciel, enfermant -comme en un puits sans issue et presque sans lumière, une vallée d'une -tristesse sans nom. Quand on se penche par-dessus le parapet et qu'on -explore du regard la profondeur lointaine, on peut croire que jamais -le pas d'une créature vivante n'a foulé cette herbe incolore, n'a erré -sous ces sapins ténébreux. Pourtant, parfois, un tintement grêle de -clochette monte dans ce silence, qu'on croirait inviolé, éternel. -Ce sont quelques chèvres, amenées jusque-là par un petit pâtre, au -long d'invraisemblables sentiers. Car cette herbe, si maigre qu'elle -soit, représente un peu de nourriture, et partout où la terre offre -sa substance, il se trouve toujours plus de bouches qu'elle n'en peut -assouvir. - -Le marquis de Malboise s'avança dans un des encorbellements construits -en ouvrages avancés, au long de ce pont, sur des cimes de rocs, et -d'où les voyageurs gagnent un frisson plus émouvant. Michel suivit, -content de cet exemple qui l'autorisait. La hardiesse naturelle à -son jeune esprit se délectait à l'exaltant spectacle. Même, ayant un -effort à faire pour contenir son enthousiasme, tout près de déborder -en extravagance de gestes et d'exclamations, il ne prit pas garde au -trouble qui bouleversait M. de Malboise, ni à ces mots qui sifflèrent -entre les lèvres convulsives de l'homme: - -—«Ah! c'est atroce... Je ne peux pas!...» - -Toutefois, à partir de cette minute, les façons du marquis devinrent -si bizarres que l'enfant s'en étonna. M. de Malboise descendit, puis -remonta, puis redescendit encore, dans ce sentier de Rathen, qui n'est, -presque tout le temps, qu'un couloir dans les roches, et où il est -impossible de s'égarer. De distance en distance, des points de vue sont -ménagés sur quelque saillie avançant au-dessus de l'Elbe. Et nulle -précaution contre les chutes. On ne peut enclore de barrières tous les -accidents de la falaise. Le marquis s'y aventurait avec Michel. Puis, -comme ne découvrant pas ce qu'il cherchait, brusquement il l'entraînait -ailleurs. A la fin il le ramena sur le pont. - -Si c'était la fascination de la solitude qui retenait ainsi le marquis -de Malboise, ce point devait le séduire en effet. Du côté de l'Elbe, on -avait chance d'apercevoir des bateaux, allant vers Dresde ou remontant. -Au-dessous de soi, l'on distinguait ou l'on devinait des habitations. -Sur la rive opposée couraient des trains, au long d'une étroite voie, -entre la colline et le fleuve. Mais ici!... C'était un désert clos, -barré de roches effroyables, une vallée inaccessible, une solitude -figée de froid et de mort, l'horreur immuable d'une fin de monde. - -De nouveau, M. de Malboise vint s'accouder au parapet. De nouveau, -Michel, près de lui, en fit autant. L'écolier, dans sa lassitude -croissante de l'interminable promenade, y gagnait au moins de goûter -encore le terrifiant plaisir, trop brièvement éprouvé tout à l'heure, -en face de ce chaos. Dans son romantisme enfantin, il cherchait à -en exagérer le poignant vertige. Les mains à ses tempes, comme des -œillères, pour ne rien voir que le vide, il avançait imprudemment le -buste, sondait le gouffre, imaginait l'épouvante de la chute. - -Et tout à coup...—mais sut-il si le rêve affreux faisait tourbillonner -son cerveau ou si la réalité s'y substituait infernalement?... Ce fut -si prompt!... L'abîme, en un tel éclair, engloutit la proie chétive!... -Le crime fut si simplement tragique, dans cette sauvage solitude, parmi -ce crépuscule des rochers, précédant le crépuscule du jour!... - -Qu'était-ce pour cet homme de force herculéenne... Soulever à la -ceinture un enfant trop penché, qu'aussitôt sa tête, ses épaules -emportèrent?... La pensée, cette fois, n'eut pas le temps d'intervenir -en une révolte éperdue, d'arrêter la main, comme une heure auparavant, -lorsque ce garde-fou avait fléchi, comme à plusieurs reprises ensuite, -sur les corniches tentatrices, dans la promenade abominable. L'acte -fut si aisé qu'il en résulta pour celui qui venait de l'accomplir une -stupeur inouïe. - -C'était donc fait!... - -Le meurtrier regardait le parapet vide. - -C'était donc fait!... - -Aucune trace ne restait sur la marge de pierre de l'enfantine petite -vie qui, deux secondes avant, y mettait la tiédeur de son innocent -contact. Aucun appel ne montait de l'abîme. Pas une clameur. Pas un -gémissement. Et c'était fait!... Pascal de Malboise était seul. - -Il ne se pencha pas à son tour, il ne regarda pas. Qu'eût-il vu -d'ailleurs? Les grandes ombres des rochers emplissaient le gouffre... -Un corps d'enfant... Cela ne devait pas être discernable, de cette -hauteur, dans cet entassement de chaos. Le meurtrier tourna sur -ses talons, s'élança d'un élan de folie, fuyant le lieu sinistre, -l'enceinte formidable et dévastée, l'horrible silence... - -Ce fut en courant qu'il dévala par le sentier de Rathen, malgré -la perfide déclivité des dalles glissantes, sous l'obscurité qui -s'épaississait dans ce couloir de pierre. Un peu avant le village, -au lieu de continuer à descendre vers le ponton d'embarquement, soit -pour prendre le bateau de Dresde, soit pour traverser en bac et gagner -la gare du chemin de fer, il prit à gauche, s'enfonça dans le désert -rocheux, parmi les broussailles et les sapins. De ce côté, il en avait -pour deux heures de marche hasardeuse avant de tomber sur une route -lointaine. Mais il était sûr de ne rencontrer personne qui l'eût -remarqué avec Michel dans le trajet du matin. - - * * * * * - -Quelques jours plus tard, le député Pascal de Malboise se trouvait -assis devant son pupitre, au Palais-Bourbon, quand s'ouvrit la session -parlementaire. Les bras croisés sur son buste solide, la tête haute -avec cet air de rondeur et d'arrogance qui intimidait sans déplaire, il -offrait sa physionomie habituelle, et conquit bien vite à nouveau les -applaudissements rieurs par la verve de ses interruptions. - -Là-bas, à Solgrès, il y avait une femme affolée de soupçons et de -désespoir, mais qui, dans la pire exaltation de sa douleur, n'avait osé -formuler une accusation nette, et certainement ne l'oserait jamais. -Que servirait à la malheureuse Armande de saisir la justice, de faire -ouvrir une scandaleuse enquête? L'enfant était mort dans une chute -terrible, provoquée, assurait M. de Malboise, par une imprudence du -jeune téméraire. - -Quand elle demanda que son mari la conduisît devant la tombe, la mît en -présence des témoins, il lui dit froidement: - -—«Je le ferai pour ses parents, s'ils l'exigent. Mais non pour vous. -Que vous était celui qui s'appelait Michel Bellard? Proclamerez-vous, -par des démonstrations publiques de deuil, avec notre double honte, -votre fraude à l'état civil, le crime de substitution, dont vous auriez -aussitôt à répondre?...» - -Il faisait entendre ainsi qu'elle avait les mains liées contre lui-même. - -Elle les avait liées, en effet, et par un sentiment qui n'était pas un -souci d'honneur personnel. Qu'importaient les conventions sociales à -cette martyre dont le cœur mourait en elle-même, broyé par leur étau? -Volontiers elle les eût bravées en une révolte suprême, se sentant -près de quitter ce monde, et tentée de le bafouer, de le maudire en -face, avant de se réfugier éperdument dans l'asile d'éternel pardon -où toute mère est sainte. Mais un aveu, même tacite, de sa part, -serait une délation pour Louise. La femme du garde tomberait dans les -mains de la justice, elle aurait à expier son dévouement, elle verrait -son ménage brisé, toutes ses humbles chances de repos et de bonheur -détruites. Le rigide Nobert la quitterait, divorcerait sans doute. Ne -pleurait-elle pas assez, la pauvre Louise, aussi déchirée par la mort -de Michel que si l'enfant eût été véritablement le sien?... Fallait-il -donc lui infliger un pire supplice, payer par une torture sans fin sa -sublime complicité, la tendresse abondante dont elle avait secrètement -enveloppé cette mère et son fils, rejetés hors du du domaine des -tendresses légitimes? Et pourquoi?... Puisque rien ne rappellerait -plus à la vie le petit être infortuné. Pour la vengeance?... Vengeance -d'un crime si férocement lâche qu'Armande n'y pouvait croire, malgré -sa répulsion pour le criminel probable, malgré les voix de suggestion -lugubre qui lui chuchotaient au fond de l'âme: «Il l'a tué... Il l'a -tué...» - -Et les preuves?... Où les prendrait-elle?... Elle n'avait, pour les -aller découvrir, que les indications de son mari. S'il était coupable, -il ne pouvait lui avoir ouvert qu'une fausse voie. La situation -paralysait Armande. Mais ce qui la paralysait davantage, c'était le -détraquement, l'effondrement final de toutes ses énergies, tendues -de façon si atroce et depuis trop d'années. C'en était fait de ce -caractère jadis résistant comme l'acier, de cette nature réputée -indomptable, parce qu'elle ne cédait qu'à l'affection, et que toute -affection la perça de glaives ou la déchira d'épines. Après la -disparition de Michel, Armande ne fut plus elle-même. Son être brisé -sembla tout à coup incapable de vibrer, même de douleur. Une morne -indifférence engourdit ce cerveau, devenu débile. Ce n'était ni la -folie, ni l'idiotisme, mais un état voisin. La châtelaine de Solgrès se -promenait dans son parc, spectre mélancolique enfermé dans un mutisme -presque complet, évitant toute rencontre, même celle de Louise, avec -laquelle maintenant elle cessa de parler du passé. - -Elle arriva à un degré tel d'anéantissement sentimental, qu'elle ne -manifestait même plus d'animosité contre son mari. M. de Malboise, -d'ailleurs, changeait de manières à son égard, se montrant d'autant -plus courtois et attentif qu'elle glissait davantage à l'enténèbrement -intellectuel et à l'épuisement physique. - -Un jour, la jugeant au degré voulu de cet étrange désintéressement de -tout, il fit venir son notaire. Un testament de deux lignes fut rédigé, -par lequel la marquise de Malboise instituait son mari son légataire -universel. Elle ne s'étonna pas, ne protesta pas, et signa l'écrit sans -plus de réflexion que si c'eût été le bail d'un de ses fermiers. - -Peu après, ses facultés s'affaiblirent encore. Elle donna un signe -caractéristique de démence, car, fréquemment, elle allait se poster sur -un point particulier de la pelouse, en arrière du château. Là, pendant -un instant, elle se tenait immobile, les bras croisés. Puis elle -criait: «En joue!... Feu!...» Et se laissait tomber sur l'herbe, comme -blessée à mort. Pendant de longues minutes, elle restait là, gisante. -D'abord, on la croyait évanouie. On voulait la relever. Mais elle -protestait par gestes, sans desserrer les lèvres, les yeux hallucinés, -la face couverte de larmes silencieuses. On prit l'habitude de ne plus -la contrarier en ce triste jeu de folle, inoffensif aux autres comme à -elle-même. - -Pourtant, un matin d'hiver, comme elle demeurait longtemps étendue sur -l'herbe glacée, quelqu'un s'inquiéta. Une femme de chambre descendit, -s'approcha, essaya de la soulever, et jeta un grand cri... - -La marquise de Malboise était morte. - - - - -VIII - -_UNE AME SANS FREIN_ - - -Une douzaine d'années plus tard, en plein mois d'août, au moment des -vacances parlementaires, et durant une période où le marquis député -Pascal de Malboise était notoirement absent de Paris, le coup de timbre -d'une visite vibra dans le silence assoupi de son hôtel Renaissance, -rue d'Offémont. - -Les domestiques étaient au loin, comme le maître—les uns à son château -de Solgrès, les autres en vacances dans leurs pays respectifs. Seul le -couple immuable des Poinclou, qui jamais ne bougeait de cette demeure -depuis que M. de Malboise en avait confié la garde à l'ancien valet de -chambre et à sa femme, coulait des jours paisibles dans un doux _far -niente_. Ces deux bonnes gens, vieillis d'ailleurs, habitués à régir -la valetaille et à se faire servir plutôt qu'à servir, ne se pressèrent -pas de répondre à la sonnerie électrique. Chacun regarda l'autre -par-dessus son éventail de cartes,—car ils étaient en train de faire -un bézigue dans l'office, la pièce la plus fraîche de l'hôtel, où les -volets clos maintenaient une température délicieuse. Enfin le mari, -avec ses airs galants d'ancien valet de chambre avantageux, se leva, -disant à sa femme: - -—«J'y vais, madame Poinclou. Ne te dérange pas.» - -Il fut un moment avant de revenir. Puis Mᵐᵉ Poinclou entendit deux voix -et vit reparaître son mari accompagnant quelqu'un. - -—«Tiens, ma bonne, voici un monsieur que tu renseigneras mieux que moi.» - -Elle se sentit tout de suite bien disposée pour le beau garçon qui -entrait. C'était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, svelte dans un -complet gris clair, et dont le visage fin, au teint mat, offrait une -jeunesse charmante sous le canotier de paille, qu'il retira aussitôt. -Une courte et épaisse toison noire, du même brillant soyeux que la -moustache, couronnait un front bien modelé, sous lequel s'ouvraient -largement deux yeux sombres et magnifiques. On eût difficilement -deviné le rang social et la nationalité de ce séduisant personnage. Il -avait le type italien, et parlait le français comme un natif des bords -de la Seine. Sa demi-élégance montrait des traces de mauvais goût -exotique: une cravate de couleur criarde, le feu trouble de diamants -évidemment faux aux boutons de ses manchettes. Cependant la grâce aisée -de ses façons, la simplicité de ses gestes n'avaient rien de l'emphase -rastaquouère, mais éveillaient plutôt cette indescriptible saveur -d'aristocratie qui fait dire d'un homme: «Il a de la race.» - -—«Figure-toi,» dit Poinclou à sa femme, «que Monsieur voudrait savoir -ce qu'est devenue la Louison.» - -Derrière le dos de l'étranger, les yeux finauds du vieillard clignaient -comiquement. Sans doute, cette mimique évoquait toutes les hypothèses -romanesques, mille fois ressassées dans leurs bavardages conjugaux, -mais soigneusement gardées entre eux comme la source mystérieuse de -leur existence douillette. - -Le masque ratatiné de la vieille devint sévère. Il ne s'agissait -pas de manquer à la plus étroite circonspection. Qui sait s'ils n'y -risqueraient pas leur place? - -—«La Louison?» fit Mᵐᵉ Poinclou, comme si sa mémoire ne la servait que -bien vaguement. «La Louison?...» répéta-t-elle, en jetant à son mari un -regard qui signifiait: «N'as-tu pas déjà trop parlé?...»—«Mais quelle -Louison? Nous en connaissons tant!... - -—Je parle,» expliqua le jeune homme, «de madame Nobert, la femme d'un -garde au château de Solgrès... Vous savez bien? - -—Ah! la veuve à Bellard, qui avait épousé Nobert en secondes noces? - -—Oui, c'est cela,» dit l'étranger, dont le visage, à ce nom de Bellard, -avait légèrement tressailli. «Votre mari croit que vous savez son -adresse, car il vient de m'apprendre qu'elle est devenue veuve pour la -seconde fois et qu'elle a quitté Solgrès. - -—Puisque Poinclou est si bien informé, ce n'était pas la peine qu'il -vous amène ici,» fit aigrement la vieille. «Je n'en sais pas aussi long -que lui, pour sûr. - -—Oh! l'adresse seulement,» murmura Poinclou d'une voix faible. «C'est à -cause d'un héritage.» - -Il était devenu écarlate, ce qui faisait ressortir la blancheur -neigeuse de ses cheveux encore abondants. - -Ce mot d'héritage détendit un peu son acariâtre épouse. D'ailleurs, le -bel étranger prenait doucement la parole. Et ce qui restait de féminin -sous les rides et l'enveloppe parcheminée de la vieille ne résista pas -au charme de cette virile jeunesse, de cette voix musicale et d'une -politesse tout à fait flatteuse. - -—«Vous êtes trop bonne, j'en suis certain, madame, pour ne pas -m'aider à accomplir une mission sacrée,» disait l'inconnu, «Mon -oncle, monsieur Pillod, un grand industriel suisse, vient de mourir -en me nommant pour son exécuteur testamentaire. Il laisse une somme -importante à chacun des ouvriers qui ont travaillé au moins dix ans -dans sa fabrique, même à ceux qui l'ont quittée par la suite. Nobert -était dans ce cas. Il a été fort longtemps employé dans les ateliers de -mon oncle, avant de se rendre en France, la patrie de sa femme. Il a -donc droit... - -—Mais, Nobert est mort,» interrompit Mᵐᵉ Poinclou. - -—«Votre mari me l'a dit. Savez-vous si sa femme est son héritière? - -—Ah!... ça... par exemple!... As-tu une idée là-dessus, vieux poulet?» -demanda-t-elle à son époux, qu'elle amnistiait par ce terme tendre. - -Mais le vieux poulet n'osait plus souffler mot. Il hocha simplement la -tête. - -—«Le plus simple,» reprit le neveu de M. Pillod, «serait de m'indiquer -l'endroit où s'est retirée madame Nobert. N'est-elle pas restée dans le -pays?... A Étréchy?... ou à Étampes? - -—Non,» dit Mᵐᵉ Poinclou. - -—«Ah!» - -Il y eut un silence, qui sembla gêner la bonne femme, car elle reprit -en bredouillant: - -—«Non, vous concevez... monsieur le marquis se remariera sans doute. -Alors... garder comme ça autour de Solgrès des gens qui ne jurent que -par sa première femme, ça ne serait pas agréable pour la seconde. -Alors... il fait une rente à la Louison pour qu'elle vive ailleurs. Oh! -une belle rente... Elle n'est pas dans le besoin. - -—Elle vit avec son fils, sans doute?» questionna l'étranger, tandis que -la flamme veloutée de ses yeux devenait plus pénétrante. - -—«Son fils!...» exclamèrent en même temps les deux Poinclou. - -—«N'avait-elle pas un enfant de son premier mariage? - -—Comment le savez-vous? - -—Les ouvriers de l'usine le disaient, en jabotant sur la promise de -leur camarade Nobert. - -—Oui... Eh bien, cet enfant-là, il est mort. - -—Aussi?... Pauvre femme, elle n'a pas eu de chance.» - -Cette remarque ne fut pas relevée. - -—«Elle l'a perdu tout jeune?» insista le questionneur. - -—«Vers les treize ans. - -—Naturellement il est mort à Solgrès?» - -Les vieux époux échangèrent un regard. - -—«Nous ne savons pas. Nous n'y étions plus. - -—A treize ans...» répéta l'autre, comme si l'âge seulement -l'intéressait. «De quoi peut-on mourir à treize ans?... Méningite?... -Fièvre typhoïde?... Accident?... - -—Nous ne savons pas.» - -Le neveu de M. Pillod vit qu'il n'obtiendrait aucun autre -éclaircissement. Il prit donc le parti de déclarer que cette histoire -ne le touchait en rien, mais qu'il avait un devoir à remplir comme -exécuteur testamentaire, et que, si ses interlocuteurs ne pouvaient le -renseigner, il s'adresserait directement au marquis de Malboise. - -—«Puisqu'il fait servir une rente à cette dame Nobert, il n'ignore pas -où elle se trouve. - -—Ah!» dit la mère Poinclou, lançant de nouveau un coup d'œil à son -mari, «je suppose que monsieur de Malboise nous saurait gré de lui -éviter un dérangement à propos d'anciennes affaires dont il n'aime -guère qu'on lui parle. Après tout, ça n'est pas un secret, l'adresse de -la Louison. Elle s'est retirée ici, à Paris, quelque part sur la butte -Montmartre. - -—C'est vague, ça, la butte Montmartre. - -—Attendez. Je vais vous dire. En montant la rue Lepic, n'est-ce pas? -sur la droite, vous verrez une boutique d'herboriste qui s'appelle: -_Aux mille fleurs_. C'est tenu par une belle-sœur de la Louison. La -veuve à Nobert y est descendue après son malheur. Je ne crois pas -qu'elle y demeure encore, rapport à ses nièces,—des petites pécores qui -la grugeaient et l'insultaient. Parce que, voyez-vous, monsieur, tout -ce qu'elle possède, la Louison, c'est du viager, bien entendu.» - -Cette explication du sans-gêne des nièces parut choquer le jeune -homme, malgré l'indifférence qu'il manifestait. Sa voix tremblait -imperceptiblement lorsqu'il prononça: - -—«Alors elle est malheureuse, la pauvre femme?... - -—Dame, elle vous dira ça elle-même, puisque vous devez la voir,» reprit -la méfiante Mᵐᵉ Poinclou. - -—«Une boutique d'herboriste, rue Lepic, _Aux mille fleurs_,» se -remémora l'étranger. - -—«Oui. Là-bas, on vous renseignera mieux qu'ici.» - -Il remercia les vieilles gens comme s'ils avaient montré la plus -excessive complaisance, et partit. - -Quand Poinclou reparut, après l'avoir accompagné jusqu'à la porte, il -subit une rebuffade de sa gracieuse moitié. - -—«Tu avais bien besoin de l'introduire, pour qu'il nous tire les vers -du nez! - -—Oh! ce que nous lui avons dit n'est pas compromettant. - -—Sait-on ce qui est, ou ce qui n'est pas compromettant, Poinclou, dans -une affaire où le diable n'y distinguerait goutte? Tu n'as pas vu sa -figure, à ce joli fouinard-là, quand il a parlé de l'enfant? - -—Non,» fit Poinclou, «pour la bonne raison que je m'étais assis -derrière lui, afin qu'il n'observe pas la mienne. - -—Il vient de Suisse, à ce qu'il dit,» continua la vieille en hochant -la tête, «C'est en Suisse que la Louison a élevé le moutard jusqu'à -trois ans. Qui sait s'il n'en connaît pas plus long que nous sur le -soi-disant petit Bellard?... - -—Mais il serait à peine plus vieux que lui, si le mioche avait poussé. -Qu'est-ce qu'il peut avoir, ce garçon-là?... Vingt-six, vingt-sept ans. - -—Et son oncle!... l'industriel, qui avait tant d'ouvriers!... Ah! -vois-tu, Poinclou, si ce gaillard-là vient pour causer du grabuge, et -si le marquis apprend que nous l'avons reçu ici, dans l'hôtel, et qu'il -nous a fait bavarder!...» - -Tandis que l'inquiétude empoisonnait le repos du vieux couple et -troublait leur bézigue d'amères distractions, celui qui s'était -présenté à eux comme le neveu de M. Pillod se dirigeait vers -Montmartre. Il trouva sans peine l'herboristerie _Aux mille fleurs_. -Là, une jeune fille assez bien tournée, qui devait être l'une des -pécores dont avait parlé la mère Poinclou, mais dont le visage -s'épanouit en grâces et en sourires pour répondre à un monsieur si -séduisant, lui donna tout de suite l'indication qu'il désirait: - -—«Madame Nobert?... Il faut continuer la rue Lepic, monsieur. Au-dessus -du tournant, là-haut, vous trouverez la rue Durantin. La cinquième -maison à gauche, entre les arbres... C'est là que madame Nobert -demeure.» - -Des arbres, il y en avait plusieurs, en effet, et d'assez beaux, dans -le petit jardin que traversa l'étranger pour arriver chez Mᵐᵉ Nobert. -Sans doute, la paysanne, venue dans la grande ville pour des raisons -qui n'étaient pas toutes de préférence, avait été séduite par l'aspect -provincial de ce petit coin, par ces lambeaux de verdure et par ce -large horizon, qui lui épargneraient la nostalgie d'un trop complet -exil. - -La maison n'avait que deux étages, et il n'y avait pas de concierge. -Comme le jeune homme faisait tinter en entrant la sonnette de la petite -porte extérieure, une tête surgit hors d'une fenêtre, au premier. Le -visiteur s'avança de trois pas et regarda cette tête. Des cheveux gris, -partagés en bandeaux et couverts au sommet par une étroite coiffure en -tulle noir, encadraient un visage flétri, mais avenant et fin. C'était -une femme qui paraissait plutôt vieillie que vieille, car, justement, -l'épaisseur de ces bandeaux, fort éloignés encore d'être blancs, et -l'éclat de deux yeux foncés, contrastaient avec la pâleur, l'air usé, -émacié, de la figure. - -Le nouveau venu s'était découvert, et, sans dire un mot, continuait de -regarder cette femme. - -—Que désirez-vous, monsieur?» demanda-t-elle. - -—«Madame Nobert, madame. - -—C'est moi.» - -Il le savait, celui qui, dès l'apparition à la fenêtre, avait reconnu -ce visage et s'étonnait douloureusement de le trouver si dévasté. -Aussi, quand elle dit: «C'est moi», il demeura encore immobile, perdu -dans sa contemplation rêveuse. Elle dut insister pour savoir ce qu'il -souhaitait. - -—«Voulez-vous être assez bonne pour me recevoir, madame? - -—Montez,» dit-elle simplement. - -Elle lui ouvrit un petit salon d'une vulgarité naïve, tout encombré de -bibelots disparates, où l'on devinait les souvenirs d'une existence -rustique et sentimentale. Il y avait des fleurs sous des globes, des -photographies dans des cadres communs, des vases gagnés dans des foires -de village, des graminées sèches dans des cornets de porcelaine, toutes -sortes d'humbles et laides choses, dont chacune parlait sans doute à -celle qui les jugeait précieuses un langage attendrissant. - -Tout de suite le regard de Michel se fixa sur une place de la -cheminée,—une place d'honneur, devant la pendule,—où se dressait, pâli -sous son verre, dans son encadrement de peluche, le portrait d'un gamin -de dix ans. - -—«Madame,» dit-il, tandis qu'une émotion assourdissait sa voix, -«sommes-nous bien seuls ici?» - -Elle inclina la tête. - -—«Oui, monsieur. - -—Ce que j'ai à vous apprendre est grave. Je viens de la part d'une -personne...» - -Il n'acheva pas. Il la voyait joindre les mains, mordre sa lèvre -tremblante. Et quelle interrogation affolée jaillissait de ses yeux!... - -Les beaux traits du jeune homme se contractèrent. Il haleta. - -—«Je lui ressemble, n'est-ce pas?...» dit-il en désignant la -photographie d'enfant sur la cheminée, tandis qu'une espèce de sanglot -hachait les syllabes sur ses lèvres. - -Louise Nobert jeta un cri. - -—«Est-ce possible?... Michel!...» - -Il dit: - -—«C'est moi... Maman!...» - -Tous deux étaient aux bras l'un de l'autre. Elle, pleurant et riant, -frémissante d'une de ces secousses qui bouleversent l'âme et le corps, -balbutiait: - -—«Mon petit... mon petit... mon enfant!... Ah! j'avais bien raison -d'espérer toujours!... je ne pouvais pas croire... quelque chose me -disait... Dieu! si elle m'avait écouté, elle vivrait peut-être encore. - -—Qui cela?» demanda Michel en s'écartant. - -Louise ne remarqua pas la précipitation avide de la question, l'émoi -déjà tombé, la fulguration brève des prunelles dans la face revenue au -calme de ses lignes parfaites. Pourtant elle le dévorait des yeux, le -regardant avec une tristesse soudaine dans son délire de joie. - -Il interrogea de nouveau: - -—«Qui cela?... Qui vivrait encore?...» - -Alors, doucement, avec un âpre sourire de sacrifice, elle répondit: - -—«Ta mère. - -—Ma mère!...» - -Il ne s'étonna pas. N'avait-il pas, depuis tant d'années, rapproché -les indices, sondé les obscurités de son enfance, réfléchi avec un -cerveau d'homme fait. Ne soupçonnait-il pas la vérité? Serait-il -revenu sans cela? Certes, quand, tout à l'heure, la brusque vision -de cette physionomie qui lui fut si douce, et qu'avaient si rudement -pétrie le temps et la douleur, le clouait sans voix au milieu du petit -jardin... quand l'indicible explosion de tendresse, chez la maternelle -créature, lui faisait ouvrir les bras, éclater le cœur, tout son être -avait sombré dans une ivresse d'attendrissement. Mais, pour une telle -ivresse, bientôt dissipée, il n'eût pas quitté la vie d'aventures menée -au loin, et qui, malgré de dures alternatives, lui donnait ce qu'il -préférait: des hasards passionnants, la liberté, l'espoir renouvelé -sans cesse de quelque chance merveilleuse. - -Le fils du volontaire garibaldien, descendant des condottieri sans -scrupules, cet enfant conçu dans la tourmente des périls et des -passions, et dont la mère elle-même, dépourvue de la mièvrerie de -son sexe et de son temps, portait dans ses veines la sève ardente -des Solgrès du seizième siècle, gentilshommes entreprenants et -batailleurs, ce Michel dont l'adolescence fut un invraisemblable roman, -ne rapportait pas dans le milieu social où il rentrait des sentiments -et des principes en concordance avec ce milieu. La femme aveuglée -et ignorante, qui exultait en ce moment dans la joie étourdissante -de le retrouver, allait, malgré sa simplicité, s'en apercevoir bien -vite. Déjà la physionomie de Michel, dont elle admirait la beauté, -n'exprimait que trop la satisfaction orgueilleuse de la haute origine, -pressentie jadis, affirmée aujourd'hui. Tout, dans cette physionomie: -l'éclair des yeux, le gonflement des narines, le retroussis altier -des lèvres, la reniait, elle, l'humble nourrice, que toutefois Michel -continua d'appeler «maman». - -—«Ainsi, maman,» disait-il, «mes pressentiments ne m'avaient pas -trompé? Ah! même tout petit, je sentais bouillonner en moi une sève -impérieuse. Non, je n'étais pas né de serviteurs, et je ne devais pas -vivre pour obéir. Ma mère, n'est-ce pas? c'était celle que je nommais -«marraine». C'était la marquise de Malboise? - -—Oui,» répondit Louise, qui sentit comme une onde froide lui noyer le -cœur, à mesure qu'il parlait... - -—«Et mon père?... - -—Ton père s'appelait Michel Occana. - -—D'Occana,» rectifia le jeune homme. - -—-«Non, je ne crois pas,» fit Louise, étonnée. - -—«Voyons!... Une Solgrès ne pouvait aimer qu'un homme noble comme -elle-même. Vit-il toujours? - -—Non... Il est mort avant ta naissance. Autrement il aurait épousé ta -mère. - -—Vous voyez bien!...» - -Elle ne voyait pas. Elle ne suivait pas dans ce cerveau chimérique -l'envol des impatientes hypothèses. Mais le ton fiévreux, tendu, de -l'interrogatoire, lui causait une impression pénible. Ce fils ne -cherchait pas à connaître ses parents pour les aimer, pour sentir leur -amour monter vers lui de leur tombe close, mais pour s'assurer qu'il -devait la vie à des grands de ce monde... Et avec quelle indifférence -il acceptait son dévouement, à elle-même, ne demandant même pas -pourquoi elle l'avait si complètement adopté! - -Cependant leur entretien se poursuivait sans suite, dans un tumulte -de questions sans réponses, et de réponses que rien n'appelait. Ils -avaient tant à s'apprendre! Chacun avait conçu la réalité si différente -de ce qu'elle était! Le travail accompli par leur cerveau pour passer -des suppositions—longuement échafaudées—à la nette conception des -faits, retardait sur la volubilité de leurs paroles. Et bien des mots -tombaient sans être saisis, comme si les deux interlocuteurs eussent -parlé des langues étrangères. - -—«Comment le marquis de Malboise a-t-il réussi à te faire passer pour -mort?» interrogeait Louise. «T'avait-il perdu?... Enfermé?... Lui -avais-tu échappé volontairement?... Et ton silence?... Obéissais-tu à -des menaces?... à quelque abominable consigne?...» - -Au nom du marquis de Malboise, le visage de Michel s'était contracté de -haine. - -—«Ah! maman,» s'écria-t-il, «dites-moi qu'il vit toujours, celui-là! - -—Il vit. - -—La justice n'est donc pas un vain mot. Et... il est heureux? - -—Heureux, riche, influent, estimé, envié... autant qu'un homme peut -l'être. - -—Tant mieux!» murmura Michel. «Il souffrira davantage de tout perdre. - -—Mon pauvre enfant!... Quel mal a-t-il pu te faire?... Et tu ne sais -pas encore tout. - -—C'est toi qui ne sais pas tout. Cet homme est un assassin! - -—Comment?... Qui a-t-il tué? - -—Moi. - -—Toi!!... Mais tu es vivant!» - -Le jeune homme eut un ricanement d'amertume. - -—«Vivant?... De quelle vie!... Si tu savais!... Mais cette existence -même... cette existence qui n'a été qu'une longue misère jusqu'à ce -que j'en aie fait une longue révolte, ce n'est pas sa faute si je -la possède encore. Quand il m'a emmené dans cet odieux voyage, moi, -l'enfant que j'étais alors, faible et forcément soumis, c'était pour -me faire disparaître, pour me supprimer lâchement... - -—Mon Dieu!... - -—Ce marquis de Malboise, que tout le monde honore, qui, sans doute, -siège encore à la Chambre, il m'a traîné dans une solitude affreuse, -pour me précipiter dans un gouffre, d'une hauteur de trois cents -mètres!...» - -Louise joignit des mains tremblantes. L'horreur dilatait ses yeux, -retirait tout le sang de son visage, de cet honnête visage de pauvre -femme vieillie, qui n'a jamais vu de l'existence que l'étroit chemin de -sacrifice et de devoir, où, aveuglément, elle a marché. - -—«Est-ce que de tels crimes sont possibles?» balbutia-t-elle. - -—«Si je n'ai pas été mille fois brisé sur les aiguilles des rocs,» -poursuivit Michel, «c'est parce que les branches d'un sapin ont arrêté -ma chute. Leurs bras souples et veloutés m'ont saisi au passage, comme -si, dans ce lieu, pourtant effroyable, la cruauté des choses se fût -refusée à égaler la cruauté d'un homme. Je suis resté suspendu parmi -les rameaux de cet arbre, évanoui, meurtri, déchiré, mais non pas -mort... - -—Mon petit!... mon petit!... mon pauvre petit!...» gémissait Louise, -que les sanglots étouffaient. Sa bouche gonflée de larmes balbutia -encore: «Ah! si elle avait su!...» - -Car son indignation, sa pitié, son regret étaient doubles. Elle avait -dans sa poitrine deux cœurs de mère, le sien et celui d'Armande. Ce que -celle-ci aurait éprouvé la bouleversait autant que ce qu'elle éprouvait. - -—«Écoute, maman, écoute...» reprit le jeune homme, que son souvenir -emportait, et qui, dans cette évocation de cauchemar, trouvait une -douceur à répéter ces deux syllabes: «maman», autrefois jetées avec -tant d'épouvante enfantine aux échos du précipice. «Te figures-tu, -quand je revins à moi?... J'étais seul, dans un endroit effrayant... -Il faisait nuit... De vives douleurs me tenaillaient la chair... Le -sang coulait de mon visage et de mes mains... Et j'avais au cœur une -palpitation d'effroi que je ne saurais te dire, à l'idée qu'on avait -voulu ma mort, qu'un homme dont le pouvoir me semblait sans bornes -avait résolu que je périrais, et me supposait à cette heure anéanti par -sa main. - -—Mais c'est un monstre, cet homme!» cria Louise en se dressant, le -poing crispé. «Il mérite les pires supplices!... - -—Il n'y échappera pas, sois tranquille,» dit Michel, avec une sombre -résolution. - -—«Mais comment n'es-tu pas mort de frayeur et d'horreur?... Qui t'est -venu en aide, malheureux enfant?... - -—Moi-même, d'abord. Tu sais que, dès cet âge, je ne manquais pas -d'énergie. Je commençai par me laisser glisser au bas de l'arbre aussi -doucement que je pus. Guidé par un clapotement de source, et malgré -l'obscurité, je découvris un filet d'eau comme il en ruisselle partout -dans ces rochers. Là, je lavai mon visage et mes mains, qui n'avaient -que des écorchures. Puis, trop meurtri pour marcher, et n'osant -d'ailleurs descendre jusqu'au fond de la vallée sous la nuit noire, je -me blottis comme je pus dans une excavation, et j'attendis le jour. Au -matin, des bergers me secoururent. - -—Leur as-tu dit qui tu étais, ce qui venait de t'arriver?... - -—Pas de danger, maman!... - -—Pourquoi, mon Dieu?... Et pourquoi n'es-tu pas accouru tout de suite -auprès de nous? - -—Mais, comprends donc ma terreur! Retourner à Solgrès, reparaître -devant monsieur de Malboise, me semblait la pire catastrophe qui pût -encore m'arriver. Plutôt m'enfuir au bout du monde. Je devinais bien -que le marquis avait intérêt à ma mort, qu'il se croyait à jamais -débarrassé de moi. Il avait dû inventer quelque histoire au sujet de ma -disparition. Et si je ressuscitais pour sa confusion et le renversement -de son espoir, à quelle fin terrible, et cette fois certaine, sa fureur -ne me vouerait-elle pas? N'avais-je pas jugé combien il est facile à -un homme sans scrupules de tuer un enfant? Et je ne doutais pas que -celui-ci ne réalisât toujours toutes ses volontés. - -—Hélas! en effet. Il ne les a que trop réalisées! - -—Qu'est-ce à dire?... - -—Ta mère, la marquise de Malboise, avait fait un testament en ta -faveur. Elle te léguait Solgrès. - -—Solgrès!...» s'écria Michel avec un accent que rien ne saurait -traduire. - -Son âme aventureuse et pleine d'orgueil avait vibré follement à ce -nom. Solgrès... Le château... le parc immense... les fermes... les -futaies majestueuses, l'opulente demeure... Tout ce qui restait dans -son souvenir comme l'image de la magnificence, rehaussé encore par le -mirage des premières années, et par le recul des années de détresse. -Solgrès!... Lui, le maître de Solgrès! Lui, qui avait erré par le -somptueux domaine, petit être dédaigné, avec le triple poids sur ses -épaules de la pauvreté, de la faiblesse et de la servitude. Pantelant -de joie et d'inquiétude, il cria: - -—«Ce testament... On ne l'a pas détruit?...» - -La Louison secoua tristement la tête. - -—«Non... On ne l'a pas détruit. Il reste intact, dans la cachette même -où ta mère l'a placé. Mais on lui en a fait écrire un autre. - -—Un autre!... - -—Oui. - -—En faveur de qui? - -—De ton assassin. - -—Et elle était ma mère!...» râla Michel, foudroyé. - -—«Ne l'accuse pas. Ta perte l'avait presque privée de raison. - -—Mais j'attaquerai le second testament,» déclara Michel. - -Il s'était levé... Il tournait dans la petite pièce comme un fauve en -cage à qui l'on vient d'arracher sa proie. Il écumait... Sa rage était -effrayante à voir. - -—«Cet homme,» grondait-il, «cet homme ne mourra que de ma main, si ce -n'est par celle du bourreau.» - -Louise, dans une consternation muette, regardait bouillir et fumer ce -sang,—qui n'était pas le sien, malgré le mensonge de l'état civil et -les artifices de la première éducation. Ah! non, ce n'était pas le fils -de sa chair domptée, patiente, ce garçon fougueux et déchaîné. En lui -se détendait le ressort terrible de la race. Mais ce ressort, faussé -par la haine et le malheur, n'agissait si violemment que dans le sens -des passions mauvaises. - -Pourtant la tourmente s'apaisa. La réflexion suivit. Michel, assis -de nouveau, renfermé maintenant dans une espèce de positivisme net -et froid qui voulait se rendre compte de tout avant de rien décider, -adressait à sa mère adoptive un interrogatoire serré, catégorique. - -Quelle était au juste sa situation? Socialement, il n'existait plus. -Son faux acte de naissance se trouvait complété par un faux acte de -décès. Passant pour Armand-Michel Bellard, qu'il n'était pas, il avait -été déclaré mort alors qu'il était encore vivant. Que lui servirait-il -de réclamer cette personnalité étrangère à la sienne et dont le destin -le débarrassait? A contester le second testament de la marquise de -Malboise au nom du premier? C'eût été la plus inutile des folies. Aucun -tribunal n'aurait cassé les dispositions dernières de la testatrice -sous le prétexte d'intentions que rien ne démontrait, puisqu'il aurait -fallu prouver qu'elle n'avait pas pu mettre en doute la mort du premier -légataire? Et quand même?... Jamais les intentions, même évidentes, ne -peuvent être opposées aux actes en matière de testament. Et quelles -conséquences ne découleraient pas d'une intervention judiciaire, qui -risquerait de faire découvrir la substitution d'enfant, la fraude à -l'état civil? Mais le résultat immédiat d'une telle revendication -serait de faire tomber Michel sous le coup de la loi militaire et de -lui imposer trois ans de service dans l'armée. Perspective affreuse -pour ce caractère affolé d'indépendance, qui ne se plierait à aucune -discipline, et pour cette nature sensuelle, affamée de toutes les -jouissances de la vie. - -Quel avantage lui restait-il donc à redevenir Michel Bellard? - -Sa vengeance?... L'accusation de tentative de meurtre contre le -marquis?... Quelle piètre revanche? Et qui le croirait? Singulière -victime, qui disparaissait pendant douze années, puis revenait dans -toute la force d'une superbe et virile jeunesse, se plaindre d'avoir -été tuée autrefois!... Il faudrait autre chose que cette imputation -ridicule pour ébranler la situation d'un marquis de Malboise. Le -revenant équivoque n'ébranlerait pas d'une ligne les solides assises -d'une telle fortune politique et sociale. Au contraire... C'est lui qui -s'y briserait... D'ailleurs, l'intervention de la justice, à laquelle, -d'abord, il avait songé, et que réclamait à présent de toutes ses -forces l'honnête et naïve Louise Nobert, devait paraître scabreuse à -Michel pour d'autres raisons. Celles-là, il ne les disait pas. Son -passé, pour si court qu'il fût, ne laissait pas d'être gênant, et -il préférait que nul ne se mît en devoir de le sonder. Ce qu'il en -racontait à la vieille femme crédule, toute transportée pour lui de -pitié et d'admiration, eût paru louche à tout autre qu'à cette simple -créature. Et cependant il passait bien des détails sous silence. - -Après avoir été recueilli par des bergers au fond des gorges de la -Basteï, et leur avoir, en sa terreur, déclaré qu'il était orphelin, -seul au monde, Michel s'était employé à des travaux rustiques pour -gagner le pain qu'on lui donnait dans un pauvre village de la Suisse -saxonne. Quelques misérables familles de cette contrée ayant résolu -de se joindre à une bande d'émigrants pour chercher fortune en -Amérique, le projet séduisit ce petit être brûlant d'imagination et -de hardiesse. Il trouva moyen de se faire emmener, mettant tout en -œuvre pour se rendre indispensable—d'une souplesse qui l'abaissait -aux besognes les plus viles, d'une ingéniosité, d'une finesse, d'une -décision audacieuses, qui le haussaient jusqu'au prestige auprès de -ses lourds et grossiers compagnons. En Amérique, dans les faubourgs -des grandes villes, où il essaya de tous les bas métiers, comme dans -les entreprises agricoles du «_Far-West_», où il fit le coup de feu -contre les Indiens, il traversa des périodes d'horrible misère, et -trempa sa jeune âme dans cette noire région de sauvagerie qui se creuse -au-dessous des civilisations les plus brillantes. Dans toute société, -il y a des irréguliers, qui, par suite des circonstances ou de leurs -vices, sont rejetés hors cadre, pour ainsi dire, abhorrant un ordre -général auquel ils n'ont pas pu, ou pas voulu, s'adapter. Ceux-là -ne mettent pas leur espoir dans le travail, mais dans la rapine, ne -souhaitent pas un salaire, mais un butin. «Gagner sa vie» n'a pas de -sens pour eux, à moins que ce ne soit dans l'acception du joueur qui -attend tout d'un hasard et se sent résolu à y aider en trichant. - -Tels furent les gens vers qui la fatalité de son destin porta Michel. -Ses penchants, sa jeune expérience du monde, n'étaient pas pour l'en -éloigner. N'avait-il pas vu, lui, chétif, un puissant devenir son -assassin?... L'acte infâme, inaccompli matériellement, n'avait que trop -réussi dans le domaine moral. L'enfant jeté par-dessus les rochers de -la Basteï ne s'y était pas fracassé les membres, mais, au choc, avait -senti se dévaster son âme et se rompre tous les liens qui l'attachaient -à l'existence normale. Cette société, où il n'avait plus de place, dont -il se trouvait retranché civilement, il la jugeait construite sur la -force, le mensonge et la violence. Il la haïssait et ne songeait qu'à -l'exploiter. Ses qualités héréditaires: fierté, témérité, intelligence, -détournées de leur juste direction, ne faisaient qu'ajouter leurs -véhémences à ses théories, comme des forces fatales. Déjà, en -Amérique, sa conduite s'était accordée, par une logique terrible, -avec ses sentiments. Las et exaspéré d'une misérable existence aux -États-Unis, Michel était parti pour le Brésil. De là, il avait passé -dans l'Uruguay. Tout de suite, en ces républiques de la péninsule -méridionale, où la discipline sociale est très relâchée, il s'était -senti plus à l'aise que dans les stricts rouages de la confédération -anglo-saxonne. Il tombait chez des races dégénérées, d'origine latine, -et sa mentalité à demi-italienne s'accordait mieux avec la leur. Puis, -le brigandage à peine dissimulé qui s'exerce aux frontières de ces -pays bâtards, sur la limite des pampas immenses, les coups de fortune -hasardeux qu'on y peut risquer, sous couleur de trafic, tentèrent ses -instincts d'aventurier. Mais, ce qui acheva de le démoraliser, ce fut -le jeu. On ne se doute pas en Europe de la frénésie avec laquelle on -manie les cartes dans les tripots de Rio-Janeiro, de Montevideo ou de -Buenos-Ayres, ni des scènes de lucre et de sang qui surviennent parmi -ces milieux louches et cosmopolites, où passe l'écume des deux mondes, -et où la police locale, souvent complice d'ailleurs, ne se soucie pas -de mettre le nez. - -Voilà d'où venait ce beau garçon, sous les traits de qui la vieille -Louise croyait revoir l'enfant innocent qu'elle pressait jadis sur son -cœur et berçait dans ses bras. Elle aurait pâli, la pauvre femme, si -elle avait aperçu les images évoquées sous ce front gracieux et uni, -tandis que Michel résumait ses aventures en un récit soigneusement -expurgé. Elle n'aurait pas eu ce sourire avec lequel elle lui disait: - -—«Tu as dû te faire bien apprécier là-bas. Tu y avais sans doute une -belle position. Car te voilà chic et flambant comme un monsieur.» -Elle ajouta: «Tu ne perdras rien cependant à être revenu de si loin -pour embrasser ta maman Louison. Car j'ai à te remettre une petite -fortune. La marquise de Malboise m'avait confié—avec le testament qui, -malheureusement, n'est plus valable,—tous ses bijoux de famille. Ils -sont restés dans la cachette même où nous les avons enfermés ensemble. - -—Comment!... Mais tu pouvais me considérer comme mort. - -—J'ai toujours conservé de l'espoir. - -—Et si je n'étais pas revenu? - -—Eh bien, le coffret et son contenu seraient restés là où ils sont—sous -terre. Je n'allais pas livrer ces souvenirs sacrés de ma pauvre -maîtresse morte à monsieur de Malboise, qui l'avait tant fait souffrir -et qui déjà n'est que trop riche, grâce à elle. - -—Mais toi? - -—Quoi donc?... Moi?... - -—Tu pouvais t'approprier ces bijoux. - -—Ils ne m'appartenaient pas. - -—N'étais-tu pas l'héritière légale de ton fils Michel Bellard, -officiellement décédé?» - -Louise élargit ses yeux d'étonnement. - -—«Je n'avais jamais pensé à cela,» dit-elle. Et elle ajouta, tandis -que, lentement, la réflexion se dégageait dans son esprit: «Ça ne fait -rien. C'était sacré. Jamais on ne m'aurait persuadée que j'avais des -droits sur ces choses précieuses.» - -Michel la considéra avec un singulier sourire, demi narquois, demi ému. -Puis il dit,—et ce fut toute l'expression de sa gratitude: - -—«C'est épatant, ça!» - -Cependant, l'idée de ces joyaux, de ces pierreries, de cet or, qui -gisaient en lieu sûr pour lui, le faisait trembler de joie, lui ôtait, -pour l'instant, son désir de vengeance. Sa hâte, fébrilement, éclata. -Il aurait voulu courir et s'en emparer tout de suite. L'après-midi -était trop avancé. Il décida de se rendre le lendemain matin dans les -souterrains de Solgrès. Maman Louison, proposa-t-il, l'accompagnerait. -Celle-ci n'en vit pas la nécessité. - -—«Cela me ferait mal,» soupira-t-elle. «Il me semblerait que je déterre -cette pauvre marquise Armande, que je vais faire sauter hors de terre -son cœur saignant. T'ai-je dit, mon petit, que le mien est atteint? -Oui, j'ai une maladie de cœur. Épargne-moi. Je te décrirai si bien la -place que tu la retrouveras sans peine. - -—J'entrerai dans le souterrain par les bois,» fit Michel. Je n'aurai -pas besoin de pénétrer sur le domaine. - -—Retrouveras-tu facilement l'ouverture? - -—Que oui! J'y ai joué assez souvent. Nous faisions les brigands dans -les cavernes avec mes petits camarades du village. Mais c'est heureux -qu'il y ait des issues au dehors. Car monsieur de Malboise ne doit pas -prêter au premier venu la clef de la porte de fer. - -—J'en ai une clef,» dit Louise. - -—«Toi!... Une clef?... Vraiment?...» - -Pourquoi eut-il ce sursaut passionné, cet éclair triomphant dans ses -yeux noirs? Il ne se l'expliqua pas lui-même. Une issue secrète... -une clef qui en rendait maître à l'insu de tout le monde, car, après -vingt-cinq ans, nul ne se souvenait qu'elle fût restée aux mains de -l'ancienne confidente,—cela venait de faire tressaillir d'aise l'homme -d'aventures, le chercheur de hasards ténébreux, sans qu'il pût prévoir -encore le parti qu'il en tirerait. - -—«Tu me la donneras, maman, cette clef?...» - -Elle eut un silence un peu soucieux. - -—«Pour quel usage? Moi, je ne la gardais que comme un souvenir. Elle -est enveloppée dans un papier indiquant de la rendre au marquis de -Malboise, s'il m'arrivait quelque chose. - -—On n'est tenu d'aucune loyauté envers un pareil bandit. - -—Oh! mon enfant!...» Un timide reproche passa sur la douce figure -vieillie.—«C'est pour soi-même qu'on est loyal. Non, vois-tu... cette -clef ne doit pas sortir de mes mains. La marquise Armande me l'a -donnée. Elle est bien à moi. Mais je ne dois la transmettre qu'au -propriétaire de Solgrès.» - -Michel n'insista pas. - -Aussi bien, qu'est-ce qui pouvait le toucher, à cette heure, hors la -marche des aiguilles sur un cadran, car il lui semblait que jamais -n'arriverait ce lendemain, qui lui livrerait un trésor. D'une oreille -presque distraite, il écoutait les révélations que Louise, maintenant, -lui faisait sur son père. L'héroïsme du volontaire garibaldien ne -le toucha pas outre mesure. Immobile, l'air absorbé, il laissait son -esprit voler vers l'avenir, tandis qu'il semblait perdu dans une -respectueuse contemplation du passé. Quelle serait la valeur des -bijoux contenus dans la cassette?... Quel genre de vie adopterait-il -désormais? Quel nom prendrait-il?... Les perspectives neuves et libres, -ouvertes devant lui, l'éblouissaient. Nuls liens, nuls devoirs, nulle -personnalité antérieure, n'entravaient sa marche future. Il n'avait -même pas d'état civil. Et il possédait de quoi s'en fabriquer un, car -il rapportait de ses sombres aventures en Amérique les papiers d'un -homme disparu, qu'il modifierait à sa guise par un facile maquillage. - -Quand il prit congé pour ce jour-là de sa mère adoptive et qu'elle lui -demanda son adresse, il dit au hasard le nom d'un hôtel élégant, où il -comptait se transporter avec sa prochaine richesse. - -—«Je vais l'inscrire,» dit-elle, en mettant ses lunettes. - -Tandis qu'elle traçait quelques mots de sa grosse écriture appliquée de -paysanne, le jeune homme regardait par-dessus son épaule. Il éclata de -rire. - -—«Michel Bellard!...» lut-il à haute voix. «Mais non, maman! Tu sais -bien qu'il est mort, le petit Bellard.» - -Sa gaieté troubla l'humble femme. - -—«Que veux-tu dire?... N'est-ce pas ton nom?... - -—Jamais de la vie!... A quoi me servirait d'avoir du sang noble dans -les veines, si je dois m'appeler comme un domestique?» - -Une faible rougeur colora les joues ridées. Une vapeur humide embruma -les verres des lunettes. - -—«Alors?... - -—Alors je suis Michel d'Occana, puisque ainsi se nommait mon père. - -—Non,» corrigea Louise, enlevant la particule: «Michel Occana. - -—Qu'importe? - -—Et si sa famille réclame?... - -—Elle réclamera, _ma_ famille! Ça me donnera l'avantage de faire sa -connaissance. Et nous verrons!» - -Il fanfaronnait d'un ton léger, avec tant d'animation radieuse sur sa -jeune physionomie que sa mère adoptive en oublia la récente blessure. - -—«C'est vrai que tu es bâti en grand seigneur, toi, jusqu'au bout des -ongles. - -—Tu seras quand même ma maman Louison,» dit-il en l'embrassant, «Mais -entre nous seulement... Jamais devant le monde.» - - - - -IX - -_LE FOND DE LA CASSETTE_ - - -Dans un salon de cercle, aux environs de la Madeleine, des hommes, -pour la plupart en costume de soirée, se pressaient, assis ou debout, -autour d'une table de baccara. On jouait gros jeu depuis une heure, et -la veine n'avait pas favorisé le banquier. Cependant il faisait bonne -contenance, sous des regards dont l'attention aiguë aurait pu blesser -quelqu'un de susceptible. - -C'était un fort beau garçon, de cette beauté un peu exotique,—le teint -trop mat, les yeux et les cheveux trop noirs,—que, précisément, on a -chance de rencontrer dans les cercles ouverts, où l'on est admis en -passant, sur simple présentation. - -Une voix gouailleuse dit: - -—«Cent louis qui tombent.» - -Le banquier tourna légèrement la tête. - -—«Ça va», dit-il. «Et davantage si vous voulez. - -—Allons donc!... Une plaisanterie!... Vous ne les avez plus en banque. - -—Je les tiens sur parole.» - -Il y eut un silence, peu flatteur pour l'étranger. Celui-ci appela le -garçon de jeu. - -—«Donnez-moi des jetons,» lui dit-il. «Pour deux cents louis.» - -L'homme se pencha, murmura tout bas quelque chose. - -—«Oh! mon Dieu,» ricana le bel étranger, «on manque plutôt de -confiance, dans votre boîte. Tenez...» ajouta-t-il en plongeant la -main dans une poche intérieure de son habit, «c'est vrai, je n'ai plus -d'argent sur moi. Mais me prêterez-vous, si je vous laisse ceci en -gage?» - -D'un geste négligent, il tendait une admirable émeraude, soutenue par -une mince chaîne d'or. Un des assistants s'écria: - -—«Mais c'est une ferronnière! Vous avez donc dévalisé votre -trisaïeule?... - -—Un bijou de famille... Je l'avais sur moi pour le faire monter en -bague. Ça tombe bien, puisque vous m'avez si proprement ratissé, -messieurs.» - -Le garçon de jeu emporta l'émeraude, et, l'ayant montrée au caissier, -il revint avec deux cents louis de jetons, qu'il plaça devant le -banquier. Celui-ci tailla, jeta une bûche au tableau de droite, qui -portait les deux mille francs. Il eut un imperceptible sourire, donna -sept au tableau de gauche, et se servit. La seconde carte du premier -tableau fut un huit. Celle de l'autre un quatre. Le banquier retourna -ses cartes. Il avait un roi et un valet. Une rumeur légère courut dans -le groupe. - -—«Tirez-vous?» demanda-t-il à gauche. - -Sur la réponse affirmative, il lança un cinq. - -Et tout à coup, devant lui, à côté de ses deux figures, on aperçut le -neuf de carreau. - -—«Gagné,» dit-il tranquillement. - -Déjà on poussait vers lui les mises des deux tableaux, quand une voix -s'éleva: - -—«Pardon! Je demande qu'on examine le jeu de cartes dont se sert -monsieur d'Occana. - -—Mais, monsieur!...» - -Un brouhaha se produisit, les uns tenant pour l'interrupteur, les -autres criant que de pareils procédés disqualifiaient un cercle. -Les mots vifs commençaient à partir, quand un accord général se fit -brusquement sur cette nouvelle: il y avait deux neuf de carreau dans le -jeu de cartes du banquier. - -—«Gredin!... Misérable!...» hurlèrent les plus animés en lui mettant la -main au collet. - -Blanc comme le plastron de sa chemise, celui qu'on avait appelé -d'Occana cherchait à se dégager, en balbutiant: - -—«Mais, messieurs... C'est un accident... Comment pouvez-vous -croire?... Je suis prêt à recommencer le coup.» - -Le gérant du cercle, accouru en hâte, intervint: - -—«Voyons, messieurs, pas de violences... C'est indigne de gentlemen -tels que vous. La présence d'une double carte dans un jeu peut -parfaitement être fortuite. Et monsieur d'Occana vous donnera -satisfaction en s'abstenant de revenir.» - -Ses efforts pour arrêter l'esclandre eussent peut-être moins bien -abouti si tous les hommes qui se trouvaient là eussent eu la conscience -et les mains nettes. Mais déjà quelques-uns avaient filé, ne se -souciant pas d'éclaircissements où la police devait intervenir. -D'autres se disaient qu'ils passeraient un mauvais quart d'heure chez -eux si leurs noms apparaissaient dans cette affaire. Les plus honnêtes, -ceux qui avaient le droit de crier plus haut, étaient en même temps les -moins empressés à figurer dans une histoire de ce genre. Les plus tarés -se demandaient où ils iraient jouer si l'on fermait ce cercle trop -accueillant. Pour toutes ces raisons, M. d'Occana se trouva bientôt -sans plus d'encombre sur l'escalier, poussé par le gérant, qui lui -glissait son émeraude dans la main, en lui conseillant de ne jamais -revenir, tandis que, derrière lui, se tordaient les valets de pied en -culotte de panne. - -Le jeune homme traversa la rue Royale, suivit les boulevards et -l'avenue de l'Opéra. Malgré l'heure tardive, il y avait encore des -flâneurs aux terrasses des cafés, tant la suave nuit de juin avait de -charme. Le joueur malheureux s'en détourna, comme en une fuite, et -courut se réfugier chez lui, dans son petit appartement luxueux de la -rue Saint-Augustin. - -Sa chambre apparut, quand il eut tourné le commutateur, avec les -chatoiements de soies pâles, les scintillements d'étroits carreaux -multiples et les lignes serpentines du _modern-style_. - -Il ouvrit son armoire, en tira un coffret, qu'il posa sur une table. - -C'était une boîte en acier solide et pesante, dont les parois -externes, jadis vernies et ornées de peintures, montraient des plaies -rougeâtres de métal oxydé. Telle quelle, telle qu'il l'avait retirée -du souterrain, Michel se plaisait à contempler et à manier cette -cassette. Que de plaisirs en étaient sortis depuis dix-huit mois! Grâce -à elle, il avait, pendant une année et demie, vécu la vie triomphante -et joyeuse que le destin devait, pensait-il, à un descendant d'une des -plus aristocratiques familles de France. Lui, qui avait dans ses veines -le sang des Solgrès, et sur sa face, dans ses membres fins, l'élégance -et la grâce italiennes, quel viveur magnifique il aurait fait s'il -eût été reconnu légalement par sa mère! Elle en avait eu l'intention. -Ce n'est pas elle qui l'avait renié. Les fatalités sociales s'étaient -trouvées plus fortes que cette volonté de femme. Michel le savait, -par les plus irréfutables preuves. Aussi cette mère, dont le nom -remplissait d'orgueil, cette Armande, marquise de Malboise, qui l'avait -porté dans son sein, qui l'avait chéri à en perdre la raison et à en -mourir, elle rayonnait bien haut dans l'âme pervertie, mais non tout à -fait avilie, de l'aventurier. - -Celui qui se faisait appeler maintenant Armand-Michel d'Occana était un -homme qu'aucune croyance, aucun respect, aucune tendresse n'arrêtaient -dans l'assouvissement de ses passions. Toutefois un sentiment exalté et -pur fleurissait en lui parmi le taillis empoisonné des convoitises, des -vanités, des haines et des vices. C'était le culte voué à la mémoire -de sa mère, depuis qu'il avait appris par Louise de quel amour et à -travers quels tourments la malheureuse l'avait aimé. - -En ce moment même, tandis que ses doigts palpaient, en l'ouvrant, le -coffret d'acier, il éprouvait, à ce contact, l'émotion vague toujours -puisée auprès de ce témoin de la maternelle sollicitude. Il souleva le -couvercle. L'intérieur, capitonné de velours bleu, apparut. Quel espoir -insensé animait Michel?... Ne savait-il pas que la cassette était -vide. Cependant il en tâta tous les recoins, dans l'idée de trouver -peut-être encore un dernier vestige de ces admirables joyaux, vendus -les uns après les autres. Pas une parcelle d'or ou de pierreries ne -restait. Michel souleva la doublure du fond. Un papier se cachait entre -le capitonnage et le métal. Il le tira et le relut pour la centième -fois. - - «_Je lègue à mon filleul, Armand-Michel Bellard, mon domaine de - Solgrès avec toutes ses dépendances, et je désire qu'il en porte - le nom._» - - Signé: «ARMANDE, - «_marquise de Malboise._» - -«Michel de Solgrès!... Je serais Michel de Solgrès, maître d'un des -plus beaux châteaux de France!» se dit le fils du volontaire italien. -«Ah! marquis de Malboise, tortureur de femmes, tueur d'enfants, voleur -d'héritages, notre compte n'est pas encore réglé!... Vous avez de la -chance que l'ivresse d'être riche et d'être jeune m'ait absorbé pendant -dix-huit mois. Mais maintenant que je n'ai plus rien, je vous conseille -de prendre garde à vous!...» - -Avec un geste de rage, le jeune homme jeta au fond de la cassette la -ferronnière ornée d'une émeraude, le seul des bijoux légués par sa mère -qu'il n'eût pas transmué en billets de banque, fait fondre à tenter la -chance des cartes, des courses, ou laissé aux mains des courtisanes -coûteuses, pour connaître, lui, le paria, la saveur des caprices -princiers. - -Mais était-ce bien le dernier des joyaux maternels qu'il n'eût pas -vendu? Tandis que, pour se coucher, il ôtait les boutons de sa chemise, -quelque chose brilla sur sa peau, dans l'entre-bâillement du plastron. -C'était, à une petite chaîne de façon ancienne, un médaillon en or, -un simple médaillon de fillette. Quand Michel fut au lit, avant de -s'endormir, il détacha cette chaîne, ouvrit ce médaillon, et considéra -un instant le portrait de femme qu'il contenait: - -«Ma mère!...» murmura-t-il, «Armande de Solgrès, marquise de -Malboise...» - -Il prolongea la pompe des syllabes avec un orgueil attendri. Puis il -prononça encore à voix haute: «Votre fils a une âme indomptée comme la -vôtre. Seulement vous étiez femme... la société vous a vaincue. Lui, il -est un homme... Et il n'a pas dit son dernier mot...» - -Qu'eût-elle répondu, la martyre, si elle avait entendu ce fils tant -chéri confondre sa révolte d'amante et de mère avec la rébellion -de l'égoïsme et des appétits effrénés? Mais les lèvres du portrait -demeurèrent closes. Et les yeux fanés de larmes ne virent pas du moins -cette suprême misère. - -Quinze jours plus tard, au Casino d'Houlgate, les jeunes filles et -les matrones n'avaient de regards et de sourires que pour un valseur -charmant qu'on disait étranger, riche et de noble origine. Michel, -persuadé que les chevaux et les cartes ne lui rendraient pas la petite -fortune qu'ils lui avaient prise, renonçait aux succès du demi-monde -pour voir s'il aurait plus de fruit à recueillir par ceux de milieux -honnêtes. Cette plage familiale d'Houlgate lui semblait le champ -favorable à ses nouveaux exercices. Dès les premiers quadrilles au -Casino, après les faciles présentations toujours obtenues par un voisin -d'hôtel, le jeune homme, ne connaissant du monde que les bas-fonds -des républiques sud-américaines et les régions galantes de Paris, -eut la stupeur de constater qu'il recevait, de la part de correctes -bourgeoises, des avances aussi claires que jadis de ses compagnes de -plaisir. Seulement, ici, c'était pour le bon motif. C'était l'invite -au mariage, faite par les candides flirteuses de vingt ans et par les -avisées mamans de quarante-cinq. - -Les entreprises conjugales ne se bornaient pas aux escarmouches du -Casino. Bientôt M. d'Occana, «ce jeune homme si distingué», reçut -des invitations pour les parties de tennis, les five o'clock ou les -sauteries dans les villas particulières. Il accepta tout, et se rendit -compte que, s'il demandait la main d'une de ses danseuses, n'importe -laquelle, il aurait la presque certitude qu'on lui dirait: «oui». «Oui» -avant les premiers renseignements. Mais après?... Michel d'Occana -n'offrait aucune surface, à peine une personnalité authentique,—et -encore... grâce à des papiers qu'il ne fallait pas regarder à la -loupe,—nulle situation, et tout juste, avec ce qui lui restait sur la -vente de l'émeraude, de quoi payer la bague de fiançailles. - -Le premier acte était facile à jouer, mais aller jusqu'au dénouement -lui parut peu commode. Pour cette raison, l'aventurier jeta son dévolu -sur une orpheline, Denise Rouval, déjà majeure, et qu'il sut rendre -éprise de lui au delà de toute clairvoyance, de toute guérison. - -Cette jeune fille possédait une petite dot, et surtout des espérances, -car elle hériterait certainement d'un oncle qui l'avait élevée. -L'opposition invincible de l'oncle au mariage de Denise avec un si beau -garçon, d'origine et d'avenir si troubles, fit hésiter celui-ci. Mais -il se trouvait à bout de ressources. - -Épouser celle qui, folle d'amour pour lui, bravait tout, c'était se -tirer momentanément d'affaire, grâce aux quelques milliers de francs de -la dot, et dans la certitude des merveilleux hasards toujours attendus -par le déclassé. - -Michel se considérait comme le créancier du destin. Et il y avait un -homme qui portait le poids de la dette: c'était le marquis de Malboise. -Un jour ou l'autre, il le forcerait bien à s'acquitter envers lui, ce -bandit titré et puissant, qui se carrait sur le domaine volé, dans la -magnifique demeure des Solgrès. Comment? Ce n'était pas facile. Le -plan devait être médité à loisir, exécuté avec prudence. - -Lorsque Michel s'était vu à la tête des deux cent cinquante à trois -cent mille francs que représentait le contenu de la cassette, le -désir de jouir de la vie avec toute la force, toute l'avidité de ses -vingt-cinq ans, dans ce Paris où il arrivait enfiévré d'appétits et -de curiosité, lui avait ôté la faculté de méditation nécessaire pour -combiner la revanche. Il avait du temps, de l'argent devant lui, -pensait-il. C'eût été folie de tout compromettre par une démarche mal -combinée. Folie surtout de ne pas goûter d'abord à la coupe de délices -qui s'offrait à ses jeunes lèvres, si longtemps séchées par toutes les -soifs et crispées par toutes les amertumes. Un à un, les jours avaient -passé. Un à un, s'en étaient allés aux mains des revendeurs les bijoux -du coffret. Pour suspendre la fuite rapide de son trésor, Michel avait -eu recours au jeu. Et alors cette fuite s'était précipitée, avec des -ressauts et des retours qui l'avaient rendue plus affolante. Jusqu'au -soir où, hanté par les suggestions perverses des bouges d'outre-océan -corrupteurs de son adolescence, effaré d'avoir vu, en prenant -l'émeraude, le fond de la cassette vide, Michel avait triché et s'était -fait surprendre. - -Maintenant il se disait: «Il ne me faut plus qu'un nouveau répit, si -court soit-il, pour dresser le piège où saisir cet atroce Malboise, et -lui faire un peu rendre gorge...» Pour obtenir ce répit, l'aventurier -épousa Denise Rouval, non sans l'espoir que son art de séduction -capterait l'oncle, l'amènerait à une réconciliation et leur assurerait -l'héritage. Cet espoir-là fut déçu—d'autant plus brutalement que -l'oncle de Mᵐᵉ d'Occana mourut peu après, en pleine ébullition de -colère contre sa nièce, et sans lui laisser un centime. - -Ce que fut le sort de la nouvelle épousée dépassa les pires prévisions -du vieillard. Non qu'elle souffrît d'immédiats mauvais traitements, -matériels ou moraux. Michel entendait trop la volupté de la vie pour -provoquer dans le cercle de ses perceptions la disgrâce des larmes, -la rancœur des querelles, le hérissement hostile des délicatesses -blessées. Mieux eût valu pour Denise qu'il la maltraitât directement, -car du moins elle l'eût pris en haine et se fût réjouie de ce qui le -séparait d'elle. Mais il ne se départit jamais à son égard de la grâce -câline qui enivrait la malheureuse en sa présence et la torturait de -regret lorsqu'il n'était pas là. - -Bientôt il ne fut plus là souvent. Car le gentil logis de la lune de -miel ne tarda pas à s'échanger contre un étroit appartement dénudé, -puis contre une mansarde de pauvres. Denise n'eut pas un reproche -à l'adresse de l'homme paresseux et léger, à qui la paternité même -n'inspirait pas un effort. Elle acceptait la misère auprès de lui. -Elle aurait toujours trouvé moyen d'en épargner les atteintes à leur -fils—un petit être beau comme son père et qu'elle avait nommé du -même prénom que lui. Mais, avec la misère, l'abandon survint. Michel -disparut pendant des semaines, puis pendant des mois... Et si, de temps -à autre, il envoyait un subside dérisoire, s'il réapparaissait, pour -des visites hâtives, c'est qu'un seul lien lui tenait un peu au cœur. -Cet homme gardait le sentiment de la race, si dominateur dans son -ascendance maternelle. Il ne pouvait tout à fait oublier qu'il avait un -enfant. Et comme ce fils était son image, il goûtait un plaisir fier -à venir le contempler quelquefois. Quant à sa femme, qu'il n'avait -pas aimée un instant, le malheur de cette infortunée était d'autant -plus irrémédiable que, dans le mystère, l'absence, l'incertitude, -l'éternelle attente, elle sentait s'exalter en elle la tendresse -insensée qui, malgré tous les avertissements, la jeta naguère entre ses -bras. - -Denise n'avait qu'une amie, qu'une consolation. Parfois, du triste -quartier Mouffetard où elle cachait sa détresse, à l'écart de tout ce -qui pouvait lui rappeler sa jeunesse heureuse, elle se dirigeait vers -le lointain Montmartre, son petit garçon suspendu à son épaule. La -course était longue avec ce cher fardeau. Quand le courage lui manquait -pour marcher, elle escomptait son dîner en montant sur l'impériale d'un -omnibus. - -Tout en haut de la rue Lepic, dans une humble maison nichée parmi -la verdure d'un jardinet sauvage, elle trouvait une créature aussi -isolée qu'elle-même, et qui, par un miracle qu'elle ne s'expliquait -pas, partageait la folie de son cœur. «C'est ma nourrice,» avait dit -à sa femme M. d'Occana en lui révélant l'existence de Louise Nobert. -Jamais la vieille paysanne n'en dévoila davantage à la nouvelle venue -qui pénétrait dans sa vie. Pourtant une sympathie les rapprocha bien -vite, toutes deux brûlant du même culte pour l'être idolâtré, dont -elles souffraient toutes deux. Aucune intimité, aucune mise en commun -de leurs larmes, ne délia le sceau posé sur les lèvres flétries. La -confidente de la mère morte garda le secret du fils vivant. Sans doute -il lui interdisait de le livrer, même à l'épouse. L'âme rustique et -tenace, mise à l'épreuve si longtemps, avait pris le pli du mystère. -Elle ne se laissa pas déchiffrer. - -Denise renonça bien vite aux interrogations inutiles. N'était-ce pas -assez pour elle, dévorée d'une double passion,—son mari, son fils,—de -rencontrer une âme féminine uniquement dévouée aux mêmes êtres? Car -Louise adorait le petit Michel, tellement semblable au nourrisson à qui -jadis elle avait donné son lait et toute sa maternité en deuil, dans -une ferveur de pitié, de respect, qui le sacrait à la fois son maître -et son enfant. - -C'était pour la femme âgée comme pour la jeune femme, de douces -heures, celles où le bébé jouait auprès d'elles dans l'étroit jardin. -Les yeux de la première se fixaient parfois sur les feuillages, -desséchés trop tôt par l'haleine de Paris et cendrés de poussière. -Les prunelles fanées reflétaient alors un rêve lointain, que Denise -essayait vainement de deviner. C'était, au delà des piètres arbres, les -somptueux ombrages de Solgrès, le visage ardent et concentré d'Armande, -la pelouse tragique ou était tombé l'aïeul de ce petit qui s'amusait -là, sur le sable. - -—«Pauvre enfant!» murmurait Louise. Puis, craignant que sa mélancolie -n'évoquât l'énigme, elle se hâtait d'ajouter: «Je voudrais tant le -gâter, ce chéri. Et je suis si pauvre!... Cependant j'ai quelque chose -de bon à lui donner, quand il aura faim, tout à l'heure. - -—Ce n'est pas bien de faire des folies pour ce petit gourmand, maman -Louison,» protestait faiblement Denise. - -Au fond, sans juger la vieille femme, elle la croyait avare. Car, au -début de leur mariage, Michel, en lui parlant de sa nourrice, la lui -représentait comme vivant fort à l'aise d'une pension viagère, servie -par des gens riches qui l'avaient eue jadis à leur service. - -—«Tes parents?» demanda Denise. - -—«Tu sais bien que tous mes parents sont morts,» fut la réponse, -accompagnée d'un regard sardonique, glacial, comme toujours quand elle -risquait une allusion aux sujets interdits. - -«Louise Nobert a la faiblesse de ceux qui ont trop vu le côté dur de -la vie,» pensait Denise. «Elle craint de manquer un jour. Peut-être, -en effet, resterait-elle sans ressources si ses protecteurs venaient à -disparaître. En prévision, elle doit se faire une réserve. Pour cela, -elle se prive de tout.» - -La paysanne se privait maintenant, en effet, avec des robes trop -rapiécées en été, trop minces en hiver, plus jamais de vin dans le -buffet, et, souvent, par les jours froids, pas de feu dans la cheminée. - -«Elle n'est pourtant pas solide, avec sa maladie de cœur,» se disait -encore Mᵐᵉ d'Occana. «Se rendre la vie si pénible aujourd'hui pour un -avenir douteux: quelle inconséquence! Mais c'est un raisonnement qu'on -ne peut pas lui tenir.» - -Un jour, comme Denise et son enfant se trouvaient chez Louise, la -voisine qui demeurait au-dessus de celle-ci vint la chercher pour -déballer une bourriche de fruits, dont elle enverrait quelques-uns -à ce chérubin du bon Dieu—si joli que c'était une joie pour elle de -le guetter par la croisée. La maman et le bébé,—qui trottait déjà -tout seul,—demeurèrent dans le salon aux bibelots disparates et si -piteusement vulgaires, musée rétrospectif d'une vie simple, dont ils -illustraient les étapes. - -Le garçonnet, tout à coup, eut la fantaisie qu'on lui approchât de -l'oreille un gros coquillage, à la conque épineuse et rébarbative, à -la profondeur rose, où, par jeu, maman Louison lui faisait souvent -écouter le chuchotement des anges qui disent au petit Jésus les noms -des enfants bien sages. - -—«Ze veux savoir si _l'anze_ dit mon nom, maman.» - -Denise prit l'énorme coquille, se disposant à l'approcher de la -mignonne oreille, qu'elle dégageait des boucles brunes. - -—«Attends,» fit-elle, «il y a dedans un papier. Je vais l'ôter... Tu -n'entendrais pas.» - -Négligemment, elle enlevait une lettre, glissée là, oubliée, ou cachée, -peut-être. L'idée de la lire ne lui serait certes pas venue, si, avec -un tressaillement, elle n'eût reconnu l'écriture de son mari. D'un -geste vif, elle sortit le feuillet de l'enveloppe, l'ouvrit. Quelques -lignes, vite parcourues, lui sautèrent au cœur: - - «_Chère maman Louison_, - - _«Si tu pouvais, puisque voici la fin du mois, envoyer encore cent - francs à l'adresse que tu sais, tu me tirerais d'un bien grand - embarras. Et je te rendrais le tout ensemble._ - - «_A la hâte et un bon baiser de_ - - _Ton dévoué_ - - MICHEL.» - -Pâle et toute froide, Denise tenait toujours le coquillage, dans -lequel, avec une sorte de honte, elle avait vivement replacé le billet. - -—«Maman, _t'est-ce_ tu fais?... Il va pas parler, _l'anze_, avec ce -vilain papier.» - -Ce vilain papier!... Un frisson plus pénétrant secoua la jeune femme. - -—«Tais-toi... Tais-toi... Non, l'ange ne parlera pas aujourd'hui.» - -En hâte, elle remit le coquillage en place, tourné comme avant, et -s'occupa de distraire le petit bonhomme, pour qu'il ne s'obstinât pas -à le réclamer quand Louise rentrerait. Deux minutes après, celle-ci -parut. Et le bébé ne songea plus à écouter les anges quand il vit le -tablier de maman Louison gonflé de choses mystérieuses qui devaient -être bonnes à manger. Elle étala des pommes, des poires, des nèfles, -des noix, sur la table. - -—«Croyez-vous?... Hein!... Les enfants de cette dame sont cultivateurs. -Alors ça vient d'eux. Est-elle gentille!... Je vais vous en faire -un paquet, Denise, bien ficelé, pour que vous puissiez le porter -commodément. Ça sera pour les goûters du bijou.» - -Denise la regardait, les mains jointes. Sur la tête de Louise, elle -vit la coiffure en tulle noir et nœuds de velours, jadis pimpante, -maintenant affaissée, jaunâtre, défraîchie. Elle vit la camisole -de mérinos, dont les manches avaient été refaites en une étoffe -différente. Elle vit la jupe raccourcie par un ourlet qui repliait -le bord usé... Alors elle s'approcha, saisit dans ses bras la vieille -femme, et baisa le front aux menues rides, sur lequel ses larmes -coulèrent. - -—«Allons,» fit gaiement Louise, «vous voilà bien émue pour quelques -méchants fruits!... Et encore on me les a donnés. - -—Ce n'est pas à cause des fruits. Mais écoutez... Notre pauvre -Michel... Celui qui n'est pas là... Vous l'aimez tant!... Dites... Vous -pouvez bien... à moi... Dites-le... que vous êtes sa vraie mère!...» - -Une fierté passa sur le visage de la paysanne. Son corps chétif, -ratatiné, se redressa. Au fond de ses yeux ternes passa le reflet des -jours tragiques, l'équipée de guerre et d'amour que sa complicité fit -sienne, son humble honnêteté couvrant la faute héroïque d'une Armande -de Solgrès, l'enfant qu'elle détachait de son sein en cachette pour le -lui tendre, les longs soucis, le long secret... Elle répondit: - -—«Sa vraie mère?... Je suis bien plus!» - - - - -X - -_LE MORT VIVANT_ - - -Ce jour-là, il devait y avoir une interpellation à la Chambre. De bonne -heure, dans l'hémicycle du Palais-Bourbon, les députés arrivaient. Une -vigueur allègre les animait tous en l'attente de la bataille oratoire, -qui devait être une des dernières de la session, car juillet tirait à -sa fin. Une splendeur d'été rayonnait au dehors, pénétrait jusque dans -l'immense vaisseau assombri de boiseries, s'opalisait en traversant la -verrière du plafond. - -La haute stature du marquis de Malboise parut à l'entrée de droite, -s'avança, grandissant encore dans l'ascension des premiers degrés. -Aussitôt ses collègues s'empressèrent autour de lui. Et non seulement -ceux de son groupe, mais d'autres déjà placés au centre. Quelques-uns -même quittèrent les bastilles de la gauche pour venir lui serrer -la main. C'était l'homme du moment. Tous, jusqu'à ses adversaires, -s'inclinaient devant sa chance merveilleuse. Le succès se suffit à -lui-même. La foule n'admire le génie qu'à cause de la gloire. - -Or, Pascal de Malboise atteignait au faîte d'une magnifique destinée. -Sa carrière de grand seigneur et d'homme politique allait être -couronnée, à cinquante ans, par un mariage qui apparaissait de tous -points comme une éclatante fortune. Le lendemain, toute la fleur -du Paris élégant signerait au contrat du marquis de Malboise avec -Mlle Régine d'Ambarès, la jeune fille la plus en vue du faubourg -Saint-Germain, par sa beauté, par son nom, et par la légende qui -faisait de sa mère une fille du duc d'Évreux,—ce descendant de Henri -IV, si semblable de traits, de bravoure et de galanterie, à son aïeul. -Nul n'ignorait que le prince-prétendant, parrain de la fiancée, avait -voulu ce mariage. C'était accorder à son champion au Parlement un gage -suprême de faveur que de lui donner la main de cette filleule, qu'on -regardait comme sa cousine germaine, sans qu'il fît rien pour détruire -cette opinion. - -Ceux qui veulent absolument voir l'envers des plus brillants tableaux, -assuraient que le chef de la maison royale n'était pas fâché d'établir -richement cette protégée à demi-parente, dont un père viveur avait -dévoré le patrimoine, et d'arrêter du même coup les emprunts perpétuels -du fringant et immoral comte d'Ambarès. Après tout, cette fille -délicieuse était difficile à marier, avec sa haute et fine grâce de -lys, avec son visage blanc et altier qu'on eût dit descendu d'un -cadre, hors de quelque salle du trône, tant s'y avérait une illustre -ressemblance. Rien n'accordait mieux la sollicitude, la politique et -la tradition, que d'allier Régine, en dépit—ou peut-être justement à -cause—de l'énorme différence d'âge, avec le marquis de Malboise, de -fortune et de situation si décoratives, le plus bouillant leader du -parti légitimiste, le maître opulent de Solgrès. - -Lui, il exultait. Son premier mariage avait satisfait son ambition -d'argent. Le second allait satisfaire son ambition d'honneurs. Et il -trouverait aussi l'ivresse d'une passion, qui se déchaînait en lui, -tardive, et d'autant plus ardente. - -C'était un homme heureux que le marquis de Malboise. Et il portait bien -son bonheur, sans morgue ni gaucherie, avec l'aisance robuste de sa -stature dominatrice, ayant grand air et un reste de jeunesse sous les -cheveux argentés, en ses pétulances d'enfant terrible, qui faisaient de -lui l'interrupteur le plus pittoresque, le plus déconcertant, le plus -redouté de la Chambre. Il acceptait les félicitations de tous, alliés -et adversaires, avec la même cordialité. - -—«Vous allez voir!» disait-il, en son exubérance qui ne devenait jamais -vulgaire. «Ils n'ont qu'à bien se tenir, les gouvernementaux. Je me -sens en train aujourd'hui, je vous en réponds! - -—Il y a de quoi!» disait-on en riant,—et même quelquefois en riant -jaune—«Ah! la vie doit vous sembler bonne!» - -Quelqu'un annonça: - -—«L'interpellation sera chaude pour Bardal. - -—Le garde des sceaux... Un crétin!... Il ne pouvait pas attendre les -vacances pour ce mouvement judiciaire... - -—Ce sont les faméliques grondant à ses chausses qui ne pouvaient pas -attendre,» s'écria Pascal. - -—«Gardez vos mots pour tout à l'heure, mon cher. Vous en aurez besoin. - -—Bah! Malboise ne sera jamais à court. - -—Enfin on ne pourra pas faire tomber le Gouvernement sur cette question -de personnes. - -—Cette question de personnes est une question de principes,» déclara le -marquis avec force. «Le Gouvernement a-t-il, oui ou non, sacrifié des -magistrats parce qu'ils n'ont obéi qu'à leur conscience? C'est ce que -nous allons voir. - -—La preuve sera difficile à faire. - -—Point n'est besoin de preuve pour convaincre. C'est une atmosphère à -créer. Je m'en charge.» - -Il ne présumait pas de lui-même. On l'avait vu plus d'une fois jongler -avec on ne sait quelles forces magnétiques et créer dans une assemblée -de surprenants remous d'opinion. Sans discours de longue haleine,—car -il montait rarement à la tribune,—rien qu'avec les éclats de trompette -de sa voix de cuivre, excitant et dirigeant les charges, en jetant -la note décisive au moment opportun, ce diable d'homme avait décidé -plus d'une victoire, jeté bas plus d'un Ministère. Aussi on prédisait -tout au moins la démission de Bardal comme garde des sceaux et la -désorganisation du Cabinet, rien qu'à voir, au premier coup de sonnette -du président, le marquis de Malboise s'asseoir devant son pupitre, -se croiser les bras, et dresser sa face de molosse, aux babines -moustachues, retroussées d'ironie. - -Cependant, la discussion était à peine ouverte qu'un huissier -s'approcha du marquis pour lui remettre un billet. Pascal, tout -frémissant d'attention, posa distraitement l'enveloppe. - -—«Pardon, monsieur le député,» murmura l'homme aux revers rouges, «il -paraît que c'est urgent. - -—Bon, bon,» dit Malboise. - -—«C'est un monsieur qui me l'a remis. - -—Quelque demande de place pour la séance,» fit l'autre, se tournant -avec humeur. - -—«Non, monsieur le député. Car on n'attend pas la réponse. - -—Allons, je vais voir...» dit le marquis, congédiant l'importun par un -sifflement impatienté. - -L'huissier se retira. Malboise décacheta, les yeux en l'air, -s'interrompant pour lancer à l'orateur une apostrophe qui mit toute la -Chambre en gaieté. Puis, comme pour s'en débarrasser tout de suite, il -abaissa son regard vers la lettre. - -Ceux qui l'observaient,—et ils étaient nombreux,—soit pour parer -un de ses coups de boutoir, soit pour modeler leur attitude sur la -sienne,—eurent la surprise de voir s'affaisser vers la poitrine cette -tête arrogante, dont le front pâlissait. Un coup de massue n'eût pas -mieux abattu ce taureau prêt à foncer. Il restait là maintenant, -immobile et comme anéanti, incapable de reprendre son élan. Cependant, -sa main, qu'il venait d'appuyer au pupitre pour en cacher le -tremblement, tenait toujours la lettre. - -—«Est-ce que Malboise aurait reçu quelque fâcheuse nouvelle?...» -chuchota un député à son voisin. - -—«Bah!... Une tuile peut-être... Mais il va se reprendre.» - -Non, pourtant... le marquis de Malboise ne se reprenait pas. A ses -tempes, ses collègues les plus proches pouvaient maintenant voir perler -des gouttes de sueur sur la peau livide. Le front restait penché. On -n'apercevait guère l'expression de la face. Mais la décomposition des -traits n'eût pas exprimé un effondrement plus sinistre que cette -prostration visible. - -—«Regardez donc... Hercule a des vapeurs,» observa malignement à voix -basse un membre de la gauche. - -—«Mais il va tomber d'un coup de sang! - -—Un coup de fiel plutôt... Il est vert.» - -Cependant les discours continuaient, scandés souvent par des cris -d'animaux et des battements de pupitre. Mais, dans la ménagerie -parlementaire, les singes seulement se démenaient, les fauves ne -donnaient pas. Il leur manquait les appels de langue et les claquements -de fouet du dompteur. Ce fut pour l'opposition une séance piteuse. La -droite restait stagnante, dans le malaise de la cause inconnue qui -paralysait son chef de file. L'interpellation, peu intéressante en -elle-même et que rien ne venait corser, tombait à plat. Le Ministère se -tira lestement d'affaire. Bardal, le garde des sceaux, conservait son -portefeuille. - -Aussitôt le vote, et avant la fin de la séance, Pascal de Malboise -partit, se dérobant de façon rogue à la sollicitude teintée d'aigreur -que lui marquaient ses amis. D'aucuns le suivirent des yeux en haussant -les épaules. - -—«Voilà ce que c'est que de convoler à cinquante ans avec une beauté de -dix-huit. Agnès, peut-être, se moque déjà de cet Arnolphe.» - -Tandis que le désappointement et la jalousie s'exhalaient en -réflexions malveillantes, Pascal, dans la victoria qui le ramenait rue -Fortuny, souffrait d'une angoisse dépassant, et de beaucoup, les plus -venimeuses hypothèses. La main crispée sur la lettre qu'on lui avait -remise, il en palpait les plis redoutables, n'osant plus la lâcher, -comme s'il eût craint qu'une vie mauvaise n'animât ce feuillet et n'en -jetât au vent la clameur hurlante s'il le laissait un instant échapper. - -Elle n'était pourtant pas longue, la missive de désastre. - -Voici ce qu'elle contenait: - - «_Marquis de Malboise_, - - «_L'annonce de votre mariage, que je lis dans les journaux, me - décide à intervenir dans votre existence._ - - «_Vous ne pouvez pas m'avoir oublié. Je suis le fils de votre - première femme, Armande de Solgrès... l'enfant que vous avez jeté, - un après-midi du mois d'octobre 1884, au fond du gouffre de la - Basteï. Nous étions tous les deux sur un encorbellement du pont - qui avance au-dessus de l'abîme. Vous rappelez-vous? Il faisait - déjà sombre. Heure ineffaçable de ma vie, et, je pense aussi, de - la vôtre._ - - «_Voulez-vous que nous en causions un peu?..._ - - «_Celui qui s'appelait alors Michel Bellard porte aujourd'hui - le nom de son père: Michel d'Occana. Vous trouverez ici son - adresse, où il espère recevoir de votre part l'indication d'un - rendez-vous. Sinon, vous ne manquerez pas de le rencontrer bientôt - sur votre chemin._» - -Suivaient le nom et l'adresse—qui était celle d'un hôtel borgne, où -Michel logeait momentanément. - -De cette page émanait pour le marquis de Malboise une indicible -horreur. Si celui qui l'avait écrite n'était pas ce qu'il disait, -comment savait-il des détails qu'un sépulcre seul aurait pu dire? A -supposer que le meurtre eût eu quelque invisible témoin... que, parmi -les hérissements des rochers, un être inaperçu de Malboise eût surpris -la tragique scène, comment cet être aurait-il identifié la personnalité -de l'assassin et celle de sa victime? De qui aurait-il appris que cet -enfant, possesseur d'un état civil en règle, n'était pas le fils du -garde-chasse de Solgrès? - -Voilà bien ce qui était effrayant dans la communication mystérieuse: -elle réunissait deux secrets, dont un seul eût suffi à effarer celui -qui s'apprêtait à devenir par alliance le cousin d'un prétendant au -trône. - -Quelle vengeance ou quel chantage méditait-on contre lui? Quelles -preuves possédait-on? L'ennemi inconnu parlait de son mariage... -Quelqu'un avait-il intérêt à le faire manquer? Ce quelqu'un était-il -en mesure d'appliquer à ce but les terribles armes qu'il paraissait -détenir? - -Un froid de glace coulait dans les veines de Pascal, malgré la chaleur -de cette fin d'après-midi, que dorait le poudroiement du soleil -au déclin. Pourtant il n'éprouvait pas le frisson de surnaturel -qu'aurait pu lui causer cette voix d'outre-tombe. Il ne croyait pas -à la résurrection de l'enfant maudit. Ce n'est pas Michel qui avait -tracé ces lignes. Michel était bien mort depuis plus de quinze ans. Un -silence d'une telle durée l'attestait. Et, d'ailleurs, il se souvenait, -celui qui avait cherché la place favorable, qui, de l'œil, avait -sondé la profondeur vertigineuse, contemplé le hérissement hideux des -rochers... Il se souvenait... Réchappait-on d'une chute de deux cents -mètres? Quel miracle eût empêché ce corps frêle de s'écraser, chose -molle et animée d'une horrible vitesse, contre la fureur immobile du -granit?... Non, non... Ce n'était pas un spectre qui hantait M. de -Malboise. Son sens d'ambitieux pratique lui faisait chercher par quel -canal de tels secrets avaient pu se rejoindre pour surgir ensemble à la -lumière, et de quelle manière on s'en servirait contre lui. - -Cependant sa voiture, qui le ramenait du Palais-Bourbon, franchissait -le boulevard de Courcelles. - -—«Paul!» appela-t-il en se penchant vers son cocher. «Tournez donc vers -Montmartre. Vous monterez la rue Lepic jusqu'à la rue Durantin. Je vous -indiquerai.» - -Moins d'un quart d'heure après, l'équipage au train jaune, aux -deux chevaux superbes, aux harnais armoriés, étonnait les hauteurs -provinciales de la Butte. - -Comme il allait stopper devant un mur bas, surmonté d'un treillis de -bois déteint et d'une verdure poudreuse, la porte située au milieu de -ce mur s'ouvrit. Une jeune femme sortit, tenant par la main un petit -garçon de trois à quatre ans. La femme, élégante pourtant de tournure, -paraissait de condition bien modeste. Le bébé, adorablement beau, avec -ses yeux sombres et sa chevelure brune et bouclée de Jean-Baptiste, -n'était qu'un petit être sans conséquence, sous son sarrau de toile -si propre, mais si pauvre. Toutefois, devant ce garçonnet, le grand -seigneur, l'homme politique, le personnage arrogant et puissant, -qui arrivait au fracas de sa voiture, eut une telle secousse qu'il -en demeura comme foudroyé. Ses chevaux venaient de s'arrêter et -encensaient dans un cliquetis de gourmettes. Lui ne songea pas à -descendre. Hagard, les yeux hors de la tête, le buste projeté en avant, -les lèvres écartées de stupeur, il regardait cet enfant. - -—«Oh! les dadas!...» s'exclamait le petit, tournant la tête en arrière -et se faisant tirer. - -—«Allons,» dit la maman... «Allons, Michel, viens, mon trésor.» - -«Michel!...» balbutia le marquis de Malboise. - -Il eut un mouvement pour arrêter cette femme et ce petit garçon, -pour leur parler. Il n'osa pas... Une terreur vague, indicible, le -paralysait. Maintenant il y avait de la superstition dans son effroi. -Cet enfant n'était-il pas la saisissante image de celui?... Un peu plus -grand, il le revoyait dressé sur le fortin de terre au bord de l'allée, -criant: «En joue!... Feu!...» tandis qu'Armande,—la mère!...—prise d'un -affreux vertige, défaillait, se trahissant pour la première fois!... - -Mais ce qui retint aussi l'élan de Pascal, ce fut la prudence -inconsciente. Dans l'intrigue dont il sentait autour de lui le réseau, -tout geste précipité pouvait déclencher la catastrophe. Se contenir, -rester maître de soi, c'était la ligne de conduite la plus évidemment -indiquée, et de la sagesse la plus élémentaire. - -Cependant le valet de pied, ayant sauté à terre, s'étonnait de -l'immobilité de son maître. Celui-ci, rappelé à lui-même par un -mouvement du domestique, quitta la victoria, s'avança vers la petite -porte. - -«De chez Louise!... Cet enfant sortait de chez Louise!...» se -disait-il. «Nous allons bien savoir.» - -Quand Louise Nobert, appelée par la sonnette de son appartement, se -trouva en face du marquis de Malboise, elle ne put retenir un cri. - -Depuis des années elle n'avait pas vu cet homme, incarnation de -tyrannie domestique, et qui lui en imposait tant autrefois, à l'époque -où elle se sentait sous sa main comme un atome,—elle, et aussi les -destinées qui lui étaient chères. Mais surtout elle ne l'avait pas vu -depuis qu'elle le savait un assassin. Et maintenant que sa répulsion -égalait sa crainte, elle se demandait—pauvre vieille femme!—à quelles -funestes bévues, pour elle ou d'autres, ne l'entraînerait pas le -trouble de cette présence. - -—«Louise,» commença le marquis, «votre conscience est-elle tout à fait -nette en ce qui me concerne?» - -Elle se taisait, tremblante, devant cette impérieuse entrée en matière. - -—«Je me suis montré très bon, très généreux à votre égard, Louise,» -reprit M. de Malboise. «Jamais je ne vous ai rendue responsable du -piège que l'on m'a tendu. Vous en étiez pourtant complice. - -—Non, monsieur le marquis,» dit précipitamment la vieille paysanne. -«Car j'étais avec mademoiselle Armande, et mademoiselle Armande voulait -tout vous dire avant votre mariage, et vous rendre votre parole. Ce -sont ses parents qui l'ont forcée. Ce n'était pas à moi de parler, -voyons... Personne ne m'en eût fait un devoir.» - -Une fébrilité secouait le corps usé. Deux taches rouges marbraient les -pommettes jaunes,—jets de sang partis du cœur convulsif, trop las pour -les rappeler à lui. - -—«Soit!... soit!...» dit M. de Malboise. «Je ne suis pas venu -récriminer sur le passé. Mais si vous n'avez pas trahi les autres pour -moi, j'espère bien qu'ensuite vous ne m'avez pas trahi, moi, pour -servir quelque infâme vengeance?... - -—Comment, monsieur le marquis?... - -—Ce serait très mal, voyez-vous. Car enfin, grâce à moi, vous avez une -vieillesse heureuse. Je vous fais des rentes, qui vous paraissaient à -un moment trop considérables. Je ne sais ce qu'il en est maintenant, -mais je suis prêt à les augmenter si cela vous convient.» - -Elle pensa à Michel, à ses continuels besoins d'argent. Mais sa -répugnance fut la plus forte. Elle se tut. - -—«Seulement,» continua M. de Malboise, «il faut que vous soyez tout -à fait franche avec moi.» Il s'était assis. Il essayait de prendre -un air bonhomme. «Écoutez, Louise... Si, à un moment quelconque, -devant n'importe qui, volontairement ou non, vous avez laissé échapper -quelque chose concernant la malheureuse histoire que vous savez, -avouez-le moi. Je vous donne ma parole d'honneur que vous n'en pâtirez -nullement. Le mal sera fait, je tâcherai de parer aux conséquences. -Vous me promettrez solennellement de ne pas recommencer. Voilà tout -ce que j'exigerai de vous. Il faut que je sache à quoi m'en tenir.» -Il s'arrêta un instant, la voyant plongée dans un de ces mutismes aux -lèvres serrées que l'on sent invincibles. «Vous n'avez jamais eu à vous -plaindre de moi, Louise. Aujourd'hui, vous me devez tout. Si vous ne -parlez pas, vous n'aurez plus rien à attendre de ma bonne volonté. - -—«Mais,» balbutia-t-elle, «si je n'ai rien à vous dire? - -—Vous avez quelque chose à me dire,» reprit-il avec force. «Car il -m'est arrivé des allusions, des menaces, relatives à des circonstances -que vous seule, en dehors de moi, connaissez. Il est donc fatal que -vous ayez commis une indiscrétion. - -—Il y a peut-être,» avança-t-elle, «des gens qui se sont doutés, qui -soupçonnent... - -—Qui cela?... - -—Mais, par exemple, quelqu'un de vos anciens domestiques. Tenez... les -Poinclou.» - -Il réfléchit. - -—«Non. Ce sont des malins. Je suis sûr d'eux. - -—Eh bien, je ne sais pas, monsieur le marquis. Moi, je n'ai rien dit à -personne.» - -Il la regarda, d'un regard qui fut terrible pour cette humble, -tellement naïve et sans défense, dans sa vieillesse affaiblie,—regard -perçant, dominateur, aguerri à d'autres luttes qu'au choc avec les -tristes prunelles fanées. Et tout à coup M. de Malboise prononça: - -—«Quel est l'enfant qui sortait d'ici quand je suis venu?» - -La chambre, avec ses bibelots papillotants, tourna autour de la pauvre -femme. Allait-il vouloir tuer celui-là, comme l'autre?... Elle répondit -d'une voix éteinte: - -—«Un enfant?... Lequel?... Ah! un petit voisin. - -—Et il se nomme?... - -—Je ne sais pas... Bébé... Sa mère l'appelle Bébé. - -—Non, sa mère l'appelle Michel.» - -Louise ouvrit des yeux d'angoisse, brusquement noircis. Son visage -blême, tiraillé de rides, avec les deux taches cramoisies aux -pommettes, eût inspiré à tout autre qu'à son interlocuteur la pitié -pour une âme inoffensive, tout usée dans une enveloppe usée, et que le -souffle d'un monde incompréhensible et dur secouait d'un effarement -douloureux. - -—«Louise, pourquoi cet enfant porte-t-il le nom de Michel?... Et -pourquoi ressemble-t-il à celui que vous éleviez à Solgrès?...» - -Louise garda le silence. Dans sa pensée, le moindre mot pouvait -être dangereux à l'un ou l'autre de ces chers êtres, au père ou -à l'enfant—peut-être à tous les deux. Elle ignorait que son fils -adoptif eût écrit au marquis de Malboise. Celui-ci se doutait-il -que son ancienne victime fût encore vivante? Quel parti le fils -d'Armande voudrait-il tirer de la situation? Elle le savait animé de -vagues projets de vengeance, de vagues espoirs de restitution?... Ne -ferait-elle pas avorter ces projets, envoler ces espoirs, en révélant -son existence?... Ne l'exposerait-elle pas aux représailles de cet -homme, qui, déjà une fois, n'avait pas craint de le supprimer, et -qu'elle croyait puissant comme un démon? Et le petit, l'innocent, qu'en -adviendrait-il? Le marquis de Malboise laisserait-il subsister un seul -être portant à la fois dans ses veines le sang et la honte de celle -qui gardait son nom jusque dans la mort, dormant sous ses syllabes -orgueilleuses et sous les armes parlantes de son écusson? - -Devant cette vieille femme obstinée, une irritation perlait de sueur le -front du marquis. Il l'eût broyée s'il avait pu. Néfaste créature, dont -l'astuce jadis l'avait joué et dont les roueries de sorcière allaient -maintenant tenir en échec sa fortune! Mais que faire? La laisser périr -de faim en lui retirant ses subsides... Parbleu! c'était facile. A -quoi cela l'avancerait-il? D'ailleurs qui lui disait si ses ennemis -ne la paieraient pas plus grassement pour le trahir que lui pour se -garer de la trahison? Il ne réfléchissait pas que la sublime créature, -dont toute la vie ne fut que sacrifice et fidélité, n'était pas de -celles dont la conscience s'achète et dont les secrets se vendent. -Que pouvait savoir un Pascal de Malboise d'une Louise Nobert? Tout ce -qu'il comprenait, c'est qu'en ce moment, ses plus précieux intérêts, à -lui, marquis, député, chef politique, favori royal, dépendaient d'un -mot qui tomberait ou non de la bouche de cette infime servante, et -qu'il n'avait pas le pouvoir de lui faire prononcer ce mot. Oui, tout -son avenir, son honneur, son mariage, la possession de cette adorable -Régine, aux lèvres de fleur—se suspendait là, à ces lèvres desséchées -comme une cosse vide, déjetées par l'appauvrissement des mâchoires, et -violacées par la stagnation du sang. - -Quelque question qu'il posât, elles ne s'ouvraient plus, ces lèvres. -Il supposa, demanda tout,—même sur l'existence possible de Michel, et -sur ce qu'elle l'avait revu peut-être, sur le complot qu'elle avait -pu combiner avec lui. Il n'obtint pas un mot, et n'apprit rien d'une -pâleur qui ne pouvait plus s'accroître. Hors de lui, il se leva. Sa -colère trop contenue, sa brutalité foncière, débordèrent d'une poussée -tumultueuse. - -—«Je te forcerai bien à parler, vieille mule!» cria-t-il. «Tu peux -simuler la folie comme ta maîtresse, quand elle jouait ses simagrées -sur le gazon...» - -A cette évocation de la plus tragique souffrance, ainsi bafouée par un -commentaire méprisant, la vieille paysanne se dressa, d'un mouvement -mécanique, dont la raideur fut d'un effet sinistre. Le marquis, -interloqué, suspendit sa phrase. Mais, presque aussitôt, la rage -l'emporta. Il poursuivit: - -—«Oui, j'ai réussi à lui faire dire ce qu'elle ne voulait pas, à -celle-là, quand je lui ai raconté que son mioche se noyait... C'est -comme ça que j'ai su qu'elle était sa mère... J'ai des moyens de délier -les langues. On ne se moque pas de moi impunément!...» - -A ces paroles, si affreuses dans une telle bouche et tombant dans de -telles oreilles, quelque chose de surhumain se souleva dans l'âme -résignée. Louise ouvrit enfin les lèvres,—ces lèvres que la misère de -l'âge rendait tout à l'heure plus odieuses à Malboise dans leur pli -têtu,—et elle jeta ce cri: - -—«Assassin!...» - -L'homme recula, comme frappé en pleine poitrine. Elle savait donc -aussi, celle-là! Comment savait-elle?... Ah! le mot de l'énigme était -donc bien ici, dans cette vieille tête butée. Il le connaîtrait, ce -mot. Il ne sortirait pas sans l'avoir arraché, par n'importe quel -moyen. Revenu de sa surprise, il fonça vers la silhouette rigide, qui -se dressait, malgré la servitude ancienne, avec une si étrange autorité. - -—«Expliquez-vous!... puisque vous osez me lancer une telle -accusation!...» - -Il n'acheva pas. La violence de son geste venait-elle d'épouvanter -la malheureuse? Cette scène avait-elle trop tendu les ressorts -d'un organisme épuisé? La maladie de cœur dont souffrait Louise la -rendait-elle incapable de soutenir plus longtemps une lutte si atroce? -Quoi qu'il en fût, elle chancela et s'abattit tout d'une pièce. -Renversée en arrière, elle échappa aux bras avancés instinctivement -pour la retenir. M. de Malboise avait trop d'intérêt à prolonger -l'entrevue pour ne pas la secourir. Mais il ne put prévenir sa chute. - -Penché sur le corps inerte, assez inquiet au fond pour lui-même de ce -qu'on pourrait dire si l'on trouvait cette femme morte après sa visite, -il essaya de se rendre compte. Louise, par miracle, dans cette petite -pièce encombrée, ne s'était heurtée à aucun meuble, en tombant. On -n'apercevait sur elle nulle trace de blessure, dont on pût conclure à -une agression de son visiteur. Le pouls battait encore, quoique très -faiblement. Rassuré sur ces points, et ne se souciant pas qu'elle -expirât peut-être sous ses yeux,—car une telle crise, à cet âge, ne -pouvait manquer de gravité,—Pascal quitta le petit appartement. - -Dans le jardin, il s'attarda, regardant les fenêtres de la maison aux -étages supérieurs. Non pas qu'il eût l'intention d'appeler quelque -charitable voisine au secours de la pauvre abandonnée, qui allait -sans doute rendre le dernier soupir dans la solitude, mais pour se -convaincre que personne ne l'observait. Aucun visage ne se montra -derrière les carreaux. Les modestes habitants achevaient ailleurs leur -journée de travail, ou profitaient de cette belle fin d'après-midi -pour quelque promenade. A peine trois ou quatre galopins du quartier -apparurent-ils sur le trottoir d'en face, hypnotisés d'admiration -devant la magnifique voiture. - -Le marquis de Malboise s'enleva sur le marchepied, s'installa sur les -coussins. - -—«A la maison,» dit-il au cocher. - -Les chevaux dressaient les oreilles, s'agitaient. Quand Paul rassembla -ses rênes, des frissons coururent sur leurs robes lustrées. Puis ils -eurent un élan trop vif, aussitôt réprimé, et tournèrent ensemble, avec -des piaffements inutiles et nerveux. - -Le lendemain matin, Michel vint rendre visite à sa mère adoptive. - -Ce n'était pas le hasard qui l'amenait si tôt après le rude visiteur -de la veille. Dans la nuit, une réflexion toute naturelle, mais un -peu tardive, l'avait frappé, «Quand le marquis de Malboise aura lu ma -lettre, son premier mouvement sera d'aller questionner Louise Nobert. -Il faut que je la mette sur ses gardes, que je lui fasse la leçon.» Une -hâte le prit de préparer la vieille femme. Certes, il aurait dû s'y -prendre plus tôt, s'aviser de cette précaution avant de faire partir sa -lettre. Cependant il ne pouvait se figurer que, déjà, cette négligence -était irréparable. La séance de la Chambre avait duré jusqu'à six -heures. Par les journaux, qui commentaient discrètement la singulière -attitude de M. de Malboise, Michel savait que le marquis était demeuré -jusqu'au bout. Sans doute, il avait donné les heures suivantes à une -méditation dont on pouvait imaginer la profondeur. Un homme de sa -force, en présence d'une si redoutable surprise du destin, n'agirait -pas à la légère. - -Michel éprouvait donc une simple trépidation plutôt qu'une anxiété -précise lorsqu'il traversa le jardin de la rue Durantin, à une heure -très matinale. Il gravit l'étage, fit tinter la sonnette devant la -porte étroite. Nulle réponse, nul bruit dans l'intérieur. - -—«Comment!» pensa-t-il, «elle dort encore!» - -Cela l'étonnait chez une personne attachée à ses habitudes rustiques. - -Il sonna de nouveau, sans plus de résultat. Alors il descendit, tourna -dans le jardin, puis, à bout de patience, lança un caillou dans -les carreaux, appela. Des gens se montrèrent. Le voisinage s'émut. -Nul ne pensa que Mᵐᵉ Nobert avait pu sortir si tôt. On se décida -à quérir un serrurier, qui ouvrit la porte. Louise gisait sur son -lit, où elle avait pu se traîner entre deux syncopes. Elle respirait -à peine, n'avait plus la force de parler, semblait ne reconnaître -personne, indifférente aux soins qu'on lui donna aussitôt comme aux -éclaircissements qu'on essaya de tirer d'elle. - -On alla chercher un médecin, qui pratiqua une piqûre d'éther. A la -faveur de cette piqûre, la malade sembla revenir à elle. - -Comme elle recouvrait un peu de lucidité, elle promena son regard -éteint autour de la chambre, puis le fixa sur Michel, dont le beau -visage, assombri d'étranges pensées, s'inclinait vers le sien. A ce -moment, tous deux étaient seuls. Les voisins, gens laborieux, s'étaient -rendus à leurs occupations. Le médecin, voyant ses soins à peu près -inutiles, ne s'était pas attardé. - -—«Mon enfant...» murmura-t-elle. - -Elle paraissait vouloir prononcer des mots qui ne venaient pas. Michel -se pencha davantage et demanda précipitamment: - -—«Est-ce qu'il est venu?... - -—Oui,» dit-elle dans un souffle. - -—«Quand cela?... Hier soir?... - -—Oui. - -—Damnation!...» - -La mourante sursauta dans l'éclat furieux de ce cri, puis ferma les -yeux comme pour ressaisir un reste d'existence, et prononça: - -—«Méfie-toi... de... de... - -—C'est lui qui vous a fait du mal?...» questionna Michel. - -La voix de ce garçon endurci tremblait d'une indignation et d'une -pitié sincères. Devant la créature aimante, que, tout petit, il -appelait «maman», qui, récemment encore, ouvrait à nouveau pour lui -son cœur saignant d'un inlassable sacrifice, et qui maintenant allait -mourir, quelque chose d'attendri et de sensible s'éveillait au fond de -sa nature et crevait dans sa poitrine en un sanglot. - -—«Maman Louison...» balbutiait-il, tandis que, sur le visage dont -l'expression devenait plus lointaine, il voyait descendre le voile de -la mort. - -Tout à coup, un dernier éclair de conscience ranima ces traits presque -pétrifiés, cette chair labourée de rides et qu'avaient si souvent lavée -les larmes, ces yeux où s'effaçait une vision amère de la vie... La -tête de Louise se tourna légèrement. Sa main, sur le drap, se souleva -comme pour désigner quelque chose. Et Michel entendit ces mots: - -—«La clef... Là... Là... Prends...» - -Il répéta, secoué d'une émotion: - -—«La clef?... Quelle clef?» Puis, tout son être soulevé d'attention: -«La clef du souterrain?...» - -Oui, c'était cela... Une lueur palpita dans les prunelles noyées -d'ombre. - -—«Où donc?... Où donc?...» demandait le jeune homme. - -Il s'était élancé, ouvrant des tiroirs, soulevant des couvercles, -bousculant de pauvres choses rangées avec minutie. Et, de seconde en -seconde, il regardait vers la mourante pour surprendre une indication. -Elle fit cet effort inouï de lui dire encore: - -—«La boîte... Chine...» - -Ce qu'il comprit aussitôt, quand, sous une pile de linge, il découvrit -un petit coffret de fausse laque, illustré de personnages bleus et -jaunes et de maisons aux toits retroussés. Il l'ouvrit en pressant -un ressort. Une clef apparut, dont la petitesse l'étonna, car il -s'attendait à une lourde ferraille de geôlier. Michel vint la placer -devant la face de Louise. - -—«C'est bien la clef du souterrain?...» - -Les paupières battirent comme pour une affirmation. Un sombre rire -découvrit férocement les mâchoires de Michel. - -—«Tu ne veux plus la lui rendre, cette clef, maman Louison?... Tu me la -donnes, à moi?...» - -Plus un signe, plus un murmure... Le fils d'Armande se pencha. Celle -qui l'avait tant aimé était morte. - -Et ce fut pour lui, l'homme qui avait vu de ces aventures et de ces -spectacles dont le récit ne passe ensuite jamais les lèvres, l'étrange -paria brûlé de haine, l'être d'égoïsme et d'audace, ce fut une minute -éperdue, où son âme tournoya dans le vide comme jadis son corps -d'enfant dans le gouffre de la Basteï. D'une secousse, le dernier -lien qui le rattachait au mystère de ses premières années venait de se -rompre. Nulle voix ne lui dirait plus jamais le roman de sa naissance, -ni comment son père fut un martyr, ni comment sa mère baisait ses -petites mains et sa tête bouclée, quand, dans le fond sauvage du grand -parc, personne ne pouvait la surprendre. - -Saisi d'une détresse indéfinissable, il contemplait la forme sans -vie étendue sous ses yeux. Une douleur à sa main droite le surprit. -Il regarda. Dans sa paume s'incrustait la clef, qu'il serrait d'une -crispation inconsciente. Alors, de nouveau, le rire féroce découvrit -ses dents, qui grinçaient. - -—«Voilà donc ce qui m'en reste, de mon enfance... D'une si noble -origine, de tant de richesses, d'un double amour maternel... Cette clef -secrète de _mon_ domaine... Cette clef...» - - - - -XI - -_LA RENCONTRE_ - - -Le contrat du marquis de Malboise avec Mlle d'Ambarès fut signé suivant -le rite mondain, et non sans l'éclat tout particulier d'un événement de -cette importance. Les deux mondes de la politique et de l'aristocratie -mêlèrent leurs représentants les plus en vue dans les salons de la rue -de Babylone, déshabitués depuis longtemps de pareils galas. En effet, -le comte d'Ambarès ne les avait pas ouverts au cours d'un veuvage de -dix années. Sa fille Régine, élevée au couvent, et lui-même, occupé de -ses plaisirs au dehors, ne se retrouvaient guère dans leur hôtel que -comme des hôtes passagers. - -On n'avait pas été sans remarquer l'absence, à cette soirée de -contrat, de leur unique proche parent. Le comte avait un neveu, -Hugues d'Ambarès, lieutenant dans un régiment de ligne. Ce jeune -homme, contrairement à ses camarades de la noblesse, avait préféré -l'infanterie à la cavalerie. Son manque de fortune lui fit trouver -raisonnable le choix d'une arme moins brillante et dans laquelle il -serait peu exposé à des contacts avec les officiers de son rang, mais -plus riches, qu'il ne pourrait fréquenter sans imprudence ou sans -humiliation. - -La famille d'Ambarès avait, plus que toute autre, souffert dans -ses biens à l'époque de la Révolution. Des efforts maladroits pour -les récupérer en quelque mesure par la spéculation, achevèrent le -désastre. Si le père de Régine conservait l'hôtel de la rue de -Babylone, et y faisait encore figure, c'était grâce à des faveurs -princières, qui remontaient à l'un des règnes de la première moitié -du siècle et s'étaient d'abord adressées au couple dont plus tard -il épousa la fille. Le bruit public les attribuait, ces faveurs, à -quelque tendre intrigue entre la jolie femme qui fut l'aïeule de -Régine et le duc d'Évreux. L'hypothèse d'une paternité liant ce -prince à celle qui devint la comtesse d'Ambarès, trouva par la suite -confirmation dans l'intérêt que ne cessèrent de témoigner les membres -de l'ex-famille royale à cette jeune personne, morte à la fleur de -l'âge, et à sa fille, d'une ressemblance très significative, belle, -blanche et fière, comme un lys détaché d'une illustre tige. Filleule -du prince-prétendant, Régine tenait de lui sa dot, et surtout son -fiancé, ce marquis de Malboise, de trente ans plus âgé qu'elle, à qui -elle n'aurait pu refuser sa main sans courir le risque d'une disgrâce, -devant laquelle s'effarait son père, viveur endetté, réduit aux -expédients, sur le point peut-être, si on ne le tirait d'affaire, de -compromettre irréparablement le nom qu'il portait. - -Voilà pourquoi Hugues d'Ambarès, officier pauvre, épris de sa cousine, -et qui, dès leur enfance, l'avait considérée comme sa fiancée, -n'assistait pas à la soirée de contrat. Et cependant, il se fût trouvé -chez leurs communs ancêtres, dans le vieil hôtel familial. - -Maintenant on était à bien peu de jours du mariage. Pascal de Malboise -passait le plus clair de son temps à Solgrès, s'occupant à moderniser -cette magnifique demeure, au point de vue du confort, sans toucher à -son caractère de haut style. Comme les noces avaient lieu en plein été, -et durant une période qui s'annonçait très chaude, les futurs époux, -redoutant les longs trajets en chemin de fer et les pérégrinations -fatigantes par une semblable température, avaient décidé de s'installer -aussitôt à Solgrès. Aucun séjour ne leur garantissait plus de fraîcheur -que cet immense château, enveloppé de bois séculaires, et dont la tour -ancienne, aux murailles de six pieds d'épaisseur, s'emplissait d'une -ombre perpétuelle. - -Pascal éprouvait de l'orgueil à conduire ici la nouvelle marquise. A -peine songeait-il que le somptueux domaine lui venait de sa première -femme. C'était là un détail qu'il avait eu soin de ne pas mentionner -dans ses descriptions, en peignant à sa fiancée le séjour dont il la -faisait reine. Le savait-elle? Qui aurait déchiffré ce que savait ou ne -savait pas Régine sur celui qu'elle épousait par contrainte et qu'elle -n'avait jamais honoré d'une question à propos de lui-même, de son -passé, de ses sentiments ou de ses souvenirs?... - -Pour dégeler un peu cette belle indifférente, il comptait justement -sur Solgrès, sur la joie que devait éprouver une jeune femme, fût-elle -la plus désintéressée de la terre, à se voir maîtresse d'une telle -résidence, où la grâce du pittoresque s'alliait à un seigneurial -prestige. Aussi n'épargnait-il rien pour que les agréments de -l'habitation correspondissent à son aspect hautain, pour que la -bonne prose des commodités intérieures donnât tout loisir à l'esprit -pour goûter la poésie de l'architecture et du site. Il fit installer -l'électricité, le téléphone, meubler les appartements intimes suivant -les plus délicates fantaisies du _modern-style_, agencer toutes les -ingénieuses merveilles de la lumière, de l'aération, du chauffage et de -l'hydrothérapie, dans leurs raffinements d'invention la plus récente. - -Satisfait du dedans, il s'occupa enfin du dehors. Non pas que rien -fût à modifier dans les belles lignes de l'édifice, ni dans les -majestueuses plantations du parc. Mais, au delà des parties entretenues -du domaine, il existait des étendues forestières par trop sauvages, -qu'il fit éclaircir et surveiller de près. Deux nouveaux pavillons de -gardes furent construits, et leurs titulaires engagés. M. de Malboise -examina finalement les fameux souterrains, et s'assura que la massive -porte en fer qui les séparait de la propriété restait inébranlable, -indemne de la rouille, aussi bien dans sa serrure que dans ses gonds. -Il fit jouer la clef, peu volumineuse mais très compliquée, qui ouvrait -cette solide barrière, et il ne négligea pas d'entamer une petite -enquête pour s'assurer qu'il n'en existait pas un double. De mémoire -d'homme, à Solgrès, on n'avait pas eu connaissance d'une seconde clef -semblable. Pourtant les quelques vieux serviteurs qui avaient connu -la première marquise de Malboise, étaient dans la maison depuis des -dix-huit, vingt, et même vingt-cinq ans. - -Un matin, Pascal fit seller sa jument de promenade, avec l'intention -d'accomplir extérieurement le tour entier des murs, pour constater -si le domaine restait bien clos de toutes parts, et si quelques -réparations ne seraient pas nécessaires. Il croyait se rappeler qu'une -espèce de sentier de ronde longeait partout la muraille. Mais quand -il arriva du côté nord, dans la région vallonnée et boisée, où, -précisément, débouchait le souterrain, le marquis s'aperçut que le -chemin disparaissait presque tout à fait sous l'invasion des taillis, -et qu'il ne pouvait continuer à cheval son exploration. Comme il en -voulait avoir le cœur net, il prit le parti de laisser sa monture dans -une auberge, et revint suivre à pied l'intervalle peu praticable. - -Pour le retrouver à l'origine, il traversait une région passablement -tourmentée, proche, à ce qu'il estimait, de l'entrée des cavernes, -lorsque, tout à coup, il se trouva en face d'un individu dont -il n'était plus séparé que par trois ou quatre pas. Le marquis, -escaladant, tête basse, et non sans souffler un peu, une pente qui -semblait dure à sa corpulence, ne regardait que la montée immédiate et -ne se rendait pas compte d'où ce passant pouvait bien sortir. Il ne -s'en serait pas inquiété autrement, si, l'ayant mieux observé au second -coup d'œil, il n'eût senti ses cheveux se dresser sur sa tête. - -L'homme qui se tenait immobile, et le regardait s'approcher comme -s'il l'eût attendu, avait un visage, des yeux qui, depuis seize -années, hantaient le souvenir de Pascal. C'était le visage au teint -mat et aux lignes précises, les yeux d'un noir violet, troublés de -la même inquiétude haineuse, qui l'accompagnaient dans les couloirs -de pierre de la Basteï. Jamais ils ne l'avaient entièrement quitté -depuis lors. Les modifications de l'âge, la moustache dissimulant la -lèvre supérieure, changeaient peut-être assez Michel, pour que des -indifférents, persuadés de sa mort, ne le reconnussent pas. Tel avait -été le cas des Poinclou, qui, d'ailleurs, même dans son enfance, à -Solgrès, ne l'avaient que très peu vu, puisqu'il était presque toujours -en pension. Mais ceux qui gardaient vivante son image dans leur cœur, -comme Louise, ou dans leur conscience, comme le marquis, ne pouvaient -pas s'y tromper. Quelque chose d'ailleurs préparait Pascal à cette -foudroyante évidence. C'était la lettre reçue pendant la séance de -la Chambre,—lettre qu'il avait laissée sans réponse, qui n'avait été -suivie d'aucune autre, mais dont les lignes lui restaient enfoncées -dans l'âme comme autant de griffes acérées. - -L'émoi d'une telle rencontre fut si prodigieux, que Pascal de -Malboise eut dans ses muscles d'athlète l'amollissement soudain qui -fait tomber les femmes en pâmoison, et, dans son gosier d'aboyeur -politique, le remous d'air aspiré puis violemment expiré, qui part en -clameur inhumaine sur les lèvres d'un enfant fou de peur. Il domina -le fléchissement de ses jambes, et retint le cri, qui s'étouffa en un -râle. Un instant plus tard, par le retour de sa volonté, qui se tendait -à cet effet depuis quelques jours, il était rentré dans son rôle. - -Ce rôle, mûrement prémédité, consistait à ne jamais reconnaître -Michel, soit que celui-ci eût survécu par un impossible miracle, soit -qu'un imposteur bien documenté vînt revendiquer sa place en ce monde. -En conséquence, il leva un pied qui lui parut singulièrement lourd, et -se disposa à poursuivre son chemin. Une voix l'arrêta. - -—«Marquis de Malboise, croyez-vous donc que nous n'avons rien à nous -dire? - -—Mais... je ne crois pas... Non... Rien, monsieur,» dit Pascal, d'une -voix qu'il maîtrisa presque jusqu'à l'intonation naturelle. - -—«Vraiment?...» fit l'autre. - -Il se tut, après ce mot, les bras croisés, blême d'une rage qui -semblait trop suffocante pour trouver son expression. Pascal, tout -aussi blême, pour d'autres causes, affecta l'air étonné. - -—«Qui donc êtes-vous?» - -Bien que dépourvu de toute poltronnerie, le marquis réfléchissait que -le lieu était peu rassurant pour un entretien de ce genre, et qu'il -n'avait pas d'arme—ne pouvant compter comme tel le stick de cheval -qu'il tenait à la main. - -—«Vous m'avez parfaitement reconnu, marquis de Malboise... Vous m'avez -parfaitement reconnu, assassin que vous êtes!...» énoncèrent les lèvres -décolorées de Michel—ces lèvres qui, sous le noir de la moustache, -paraissaient livides comme celles d'un cadavre. En même temps ses -yeux se cernaient, s'enfonçant dans l'orbite, d'où jaillissait leur -flamme. La décomposition de cette tête si belle était effrayante. Il -continua,—d'une voix concentrée, plus sinistre que des éclats aigus: -«Tueur d'enfant!... Tueur de femmes!... Assassin de ma mère!... -Assassin de Louise!... Tu n'as pas commis ton crime le plus lâche -quand tu m'as jeté, pauvre petit sans défense, dans le précipice de la -Basteï!... - -—Si vous n'êtes pas fou,» dit le marquis, «vous avez des preuves que -j'aie commis des forfaits si invraisemblables?» - -Il se rassurait devant la frénésie de son interlocuteur,—frénésie qui, -malgré la froideur mesurée du ton, se trahissait par l'expression -bouleversée de l'homme et l'excès de ses imputations. Puisque Michel -lançait des accusations toutes morales, et semblait plus indigné de ce -qui ne tombait pas sous le coup de la loi que des faits positifs, c'est -qu'il n'était pas armé pour une délation nette, ou qu'il n'y songeait -même point. - -Un silence tombait entre ces adversaires forcenés, qui se mesuraient -pour l'attaque et la défense, écrasés par le sentiment de leur présence -mutuelle, et trouvant les paroles insignifiantes auprès d'une réalité -si extraordinaire. Ce fut le marquis de Malboise qui, le premier, tâcha -de délimiter les régions où ils s'affrontaient. - -—«Que voulez-vous de moi?» demanda-t-il. «L'insanité de vos attaques -a un but. Elle me fait croire que vous êtes un malheureux, si vous -n'êtes pas un aliéné. Formulez vos vœux avec plus de modération. Qui -vous dit que je refuserai d'y répondre? - -—Mes vœux?...» ricana Michel. Et il prononça avec force: «Mes droits! - -—Non,» répliqua Malboise. «C'est ce mot-là que je n'accepterai jamais. -Et, ce mot-là, vous ne sauriez me l'imposer par aucun moyen.» - -Il disait vrai. Il en avait la pleine conscience, et, de plus en plus, -recouvrait son sang-froid. - -Cependant, par ce peu de paroles, la situation se dessinait clairement. -Le marquis ne pouvait mieux avouer qu'il reconnaissait son ancienne -victime, mais que jamais il n'admettrait officiellement son identité. -D'ailleurs, cette identité,—outre que Michel ne tenait pas à -revendiquer l'humble nom de Bellard,—ne s'établirait que pour justifier -Pascal. Celui-ci ne se fit pas faute de le rendre sensible. - -—«Vous ferez rire de vous,» observa-t-il, «si vous allez vous plaindre -que je vous aie précipité dans un gouffre rocheux. Vous avez trop belle -mine pour qu'on vous accorde créance. Vous reste-t-il seulement une -cicatrice de ce soi-disant attentat? - -—Épargnez-moi vos plaisanteries, monsieur,» fit Michel, avec une -hauteur qui ne le cédait pas à l'audace dédaigneuse de l'autre. «Nous -savons tous deux à quoi nous en tenir. Et il n'y a pas ici d'oreilles -pour qui nous ayons à feindre. Mieux vous me démontrerez que je n'ai -nul recours contre vous auprès des tribunaux humains, plus vous me -confirmerez dans l'intention de me faire justice moi-même.» - -Cet argument frappa M. de Malboise, bien qu'il n'en fît rien paraître. -La peur immédiate et physique n'était entrée qu'à peine dans les divers -mouvements intérieurs qui venaient de l'agiter. Cependant l'extrémité -de violence où il acculerait un si implacable ennemi, si désespéré, en -le bravant avec trop de mépris, ne laissait pas que de l'inquiéter. -Était-ce quand il touchait au faîte du bonheur et des honneurs qu'il -devrait tout perdre, frustré par la mort ou par un scandale trop -éclatant. La félicité rend timide. Entre ces deux hommes, l'un qui -ne possédait rien, pas même un nom, l'autre qui cumulait tout ce que -l'ambition et la passion convoitent, le moins hardi devait être l'élu -d'une si étonnante fortune. Il y eut presque de la conciliation dans -l'accent de Pascal, lorsqu'il reprit: - -—«Au lieu de parler de justice et de vengeance, que ne faites-vous -appel à ma générosité? - -—Votre générosité?... Je l'ai vue à l'œuvre,» riposta Michel -ironiquement. - -—«Dites mon équité, si vous voulez. Pourquoi, si vous persistez à -m'accuser de vous avoir fait du mal, ne me croiriez-vous pas disposé à -réparer ce mal, fût-il imaginaire?» - -Le jeune homme eut un rire insultant. - -—«Qu'importent les mots?» dit Malboise en haussant les épaules. «Quand -vous m'écriviez, il y a quelques jours, tout à l'heure quand vous -m'abordiez, vous aviez préparé un traité à m'offrir, des conditions à -me poser. - -—Oui,» répondit Michel. - -—«Parlez donc. Bien que le lieu soit fortuitement choisi, il ne -me paraît pas défavorable à un tel entretien,» ajouta Pascal, en -s'accotant à un arbre, tandis que son regard, promené alentour, -constatait la paix sauvage et la solitude absolue de ce coin de forêt -désert. - -—«Soit,» énonça le fils d'Armande. «Je vous tiendrai quitte de tous vos -crimes, si vous me restituez Solgrès! - -—Solgrès!...» cria Pascal avec un sursaut de stupéfaction. - -—«Certainement... Solgrès... le château, le domaine, que vous m'avez -volés. Vous savez bien que, moi vivant, ma mère n'eût jamais donné -cette terre, cette demeure, à un autre. Elle me les destinait... Et si -vous en doutiez, j'ai son testament, écrit de sa main avant que vous -m'ayez fait disparaître, qui en fait foi. - -—Moi aussi, j'ai un testament, postérieur au vôtre, et qui me rend le -maître légal de ces biens, annulant les volontés antérieures devant -toutes les juridictions du monde. - -—Qui parle de juridiction, misérable?» écuma le dépossédé, dont le -sang de nouveau s'enflamma. «Ne sais-je pas aussi bien que vous à quel -point ont réussi vos machinations atroces? Je vous déclare, à vous, -que Solgrès est mon bien. Vous n'en pouvez douter. De par la formelle -intention de ma mère, j'en devais même porter le nom. - -—Le nom!...» hurla le marquis, bondissant presque. «Le nom que -portait ma femme, le nom qu'elle échangea contre le mien! Vous... son -bâtard!...» - -Michel croisa les bras et sourit. - -—«Vous voyez bien que vous me reconnaissez.» - -Un silence se fit, où vibrait un sifflement monotone,—le concert de -millions d'insectes bourdonnants, qui montait plus aigu dans la chaleur -croissante. - -—«Ce serait insensé!» reprit Pascal avec plus de calme. «Vous ne me -posez pas sérieusement des conditions pareilles? - -—Écoutez dans quelle mesure je vous les pose,» répliqua l'aventurier. - -Il s'astreignait à dominer les ébullitions furieuses de sa haine, à se -dresser en juge impassible, ayant comme assesseur la Fatalité. - -—«Je ne ressusciterai pas le nom de Solgrès. Je n'exige même pas que -vous me cédiez ouvertement mon héritage. Ce serait vous condamner au -scandale, tout en vous réclamant le prix pour l'éviter. Marché de -dupe, auquel vous ne sauriez consentir. Je le comprends. Mais, avant -votre mariage...—vous entendez, marquis de Malboise?... AVANT VOTRE -MARIAGE—vous mettrez Solgrès en vente et vous m'en attribuerez la -valeur.» - -Pascal devenait stupide d'étonnement. Presque docilement, il questionna: - -—«Dans ce cas, pourquoi vendre?... Vos exigences se réduisent à une -somme d'argent. Et quand nous aurons débattu le chiffre?... - -—Non,» déclara Michel. «Ce n'est pas d'une somme d'argent que je me -contenterai. - -—Comment?... - -—Regardez!» s'écria le jeune homme. - -D'un mouvement vif, il entr'ouvrait ses vêtements sur sa poitrine. -Bientôt il eut détaché le ressort d'une chaîne, ouvert un médaillon, et -le tendant, mais sans le lâcher: - -—«Vous ne l'avez pas oubliée, elle non plus?» dit-il. - -Une froide sensation glaça le marquis jusqu'aux moelles, tandis qu'il -considérait le visage de sa femme morte. - -—«Qu'est-ce à dire? D'où tenez-vous ce portrait? - -—Vous la voyez?» continua Michel, sans répondre. «Elle fut une martyre -à cause de sa tendresse pour moi. Aussi, dans l'abîme moral où vous -m'avez précipité, dans ce gouffre pire que celui de la Basteï, où je -me débats par votre faute, je garde un souvenir de lumière, et c'est -le sien. J'ai commis des choses abominables,—quoique moins abominables -que vos viles actions. Je m'en vante, pour que vous me sachiez sans -scrupules, capable de vous supprimer, si je le puis sans danger, comme -vous m'avez supprimé moi-même... Mais moi, je ne raterai pas mon -coup!... Eh bien, ce bandit, votre œuvre,—cet être que vous avez fait -mourir à l'existence du plein jour, et qui a ressuscité dans un enfer, -il conserve, vous entendez! il conserve au fond de son abjection, des -replis d'âme intacts. Il garde sur son cœur le portrait de sa mère, -et il ne souffrira pas que cette mère soit bafouée dans sa tombe par -le triomphe d'une autre, sur le domaine où elle a tant souffert, sur -ce domaine qui était le sien, qu'elle me destinait... Et pourquoi me -le destinait-elle?... On me l'a dit... On m'a tout dit. C'est parce -qu'elle m'aimait, l'infortunée!... Mais c'est aussi parce que le sang -de mon père arrosa le sol de ce parc, coula sous les fenêtres de ce -château. Et vous y mèneriez par la main votre autre femme!... Une jeune -créature insouciante, sous le nom même de celle que vous avez torturée, -foulerait la pelouse où elle est morte de douleur!!... Cela ne sera -pas, marquis de Malboise. Même si mon cœur n'était pas digne d'invoquer -un sentiment filial pour s'opposer à ce sacrilège, ma haine envers vous -suffirait à l'empêcher. Je vous hais trop, marquis de Malboise, pour -vous laisser accomplir cette monstrueuse infamie, qui vous serait une -monstrueuse joie. Réfléchissez donc à ce que je vous propose. Si vous -menez la nouvelle marquise, en châtelaine, à Solgrès, je ne réponds pas -de ce qui arrivera.» - -Michel se tut. Il avait parlé tout d'une haleine, avec une brûlante -véhémence. Le mélange d'astuce et de sincérité, la comédie destinée -à créer chez son adversaire une terrible persuasion, la réalité de -sa haine, l'orgueil de se réclamer d'une telle mère, l'exaltation -superstitieuse qui la lui rendait vraiment sacrée, la griserie des -mots, venaient de hausser cet être sans grandeur morale jusqu'à une -élévation singulièrement prestigieuse. - -Pascal de Malboise en demeurait étreint, effaré. Une influence étrange -courbait son esprit audacieux. C'était comme un obstacle soudain, une -vision comminatoire, un génie à l'épée flamboyante, qui se serait -dressé entre lui et son rêve,—ce rêve de vanité et de passion qui, -depuis les derniers jours surtout, le faisait se voir sans cesse -amenant sa jeune épouse à Solgrès. Quoi!... ne réaliserait-il pas -cette espérance d'enchantement?... Ne vivrait-il pas cette minute, -dans l'irradiation de laquelle pâlissaient tous les succès, toutes les -ivresses, toutes les voluptés de sa vie?... Vraiment il la pressentit à -jamais interdite, sous l'impression de cauchemar qui l'enserrait là, -muet, paralysé. Puis cela se dissipa quand se tut la voix impétueuse, -suggestive, de Michel. L'habitude de la lutte et de la résistance le -fit s'insurger contre sa bizarre faiblesse. La chaude ruée du sang -dans ses muscles solides, parmi les stimulantes émanations de la -forêt, à cette heure active de la montée du soleil, lui ôta le trouble -invraisemblable d'écouter un spectre,—car tel était le désordre où le -jetèrent un instant ce langage et ce visage d'outre-tombe. Il se secoua -comme pour rejeter l'emprise mystérieuse. - -—«Tout cela est de la pure démence,» dit-il assez rudement. «Vendre -Solgrès?... Comme vous y allez! Sur une injonction dénuée de toute base -sérieuse. Et pour vous en remettre la valeur?... Quelques millions, -n'est-ce pas? Mais me croyez-vous tombé en enfance? Des transactions -pareilles ne se font pas sans formalités. Je vous fournirais ainsi des -preuves contrôlées par-devant notaire que j'ai réellement des raisons -pour craindre vos impostures. - -—Mes impostures!...» protesta Michel. «Cependant vous-même... - -—J'entrais dans vos hypothèses. Mais, en voilà assez! Je découvre trop -clairement qu'avec un gaillard de votre espèce, la moindre concession -me mènerait loin... Je vous ai offert de l'argent. Si vous vous trouvez -dans l'embarras, j'en tiens à votre disposition... Modérément, car -l'argent comptant est toujours rare... Et je ne songe pas à vendre mes -terres,—pas même à les hypothéquer,» ajouta-t-il, par une bravade qui -exaspéra Michel. - -—«C'est ainsi que vous me traitez!... Vous osez!...» rugit le jeune -homme. - -—«Halte-là! Ne réitérez pas vos menaces,» fit le marquis, hautain. -«J'ai mis déjà trop de patience à les entendre. Si vous y revenez, si -vous cherchez à me voir, ou si vous m'écrivez des lettres sur le ton de -la dernière, je vous ferai pincer pour chantage. - -—Et si je vous tue!!...» cria le fils d'Armande, qui mit dans ce mot -toute la rage meurtrière de l'acte,—tellement hors de lui qu'il eût -passé peut-être à l'exécution instantanée, s'il avait tenu quelque arme. - -—«Vous auriez tort,» riposta le marquis. - -Il sentait sa tactique réussir. Cela se marquait à la furie de son -agresseur. Il répéta: - -—«Vous auriez grand tort. Car ma mort vous causerait sans profit des -risques sérieux. Tandis que, je vous le répète, je ne demande qu'à -vous obliger, si vous acceptez de moi quelques secours, non comme une -restitution, mais comme...» - -Il n'acheva pas, tant Michel l'interrompit violemment: - -—«Des secours!... des secours... de vous!... Mais mon sang est -aussi noble que le vôtre... Je suis un Solgrès, moi! Sans vous, je -porterais ce nom et je posséderais mon héritage. Vous avez essayé de -m'assassiner, vous m'avez volé mon patrimoine... Et vous m'offrez des -secours!... Ah! je ne me pique pas de délicatesse... Vous m'avez fait -rouler dans de tels bas-fonds que j'y ai singulièrement dévelouté mes -scrupules. J'ai pillé des convois dans l'Amérique du Sud. J'ai aidé à -vider les poches d'un ponte mort un peu trop subitement dans un tripot -de Buenos-Ayres, j'ai triché au jeu et emprunté à des femmes, comptant -bien ne jamais leur rendre... Peut-être ferai-je pire demain. Mais -accepter de vous un secours!!... - -—Vous réfléchirez,» dit tranquillement Pascal. - -—«Vous aussi, vous réfléchirez, je pense,» fit le jeune homme, -interloqué par ce sang-froid. - -—«Prenez garde que je ne réfléchisse au meilleur moyen de vous mettre -en relation avec la police, pour chantage, faux nom, menace de mort, -_et cætera_ sans compter vos aimables confidences de tout à l'heure, dont -il doit rester quelques traces là d'où vous venez,» débita le lutteur -parlementaire de sa voix nette et mordante d'interrupteur à la Chambre. - -Il se considérait comme le maître du terrain. Sa lucidité lui revenait, -avec la mortification d'avoir pu, lui, l'homme politique, habitué à -essuyer les invectives, les éclaboussements de fange, les imputations -anonymes, les promesses de voies de fait, prendre une minute en -considération des procédés dont la gravité ne vient jamais que de leur -donner prise. Il lui avait fallu le saisissement inouï de la rencontre, -l'aspect hallucinant de ce visage, l'émoi des possibilités ténébreuses, -les tragiques évocations, pour que, vieux routier des luttes -électorales, il se départît de la première vertu parlementaire, qui -est de subir sans sourciller les pires outrages et les pires menaces. -Si particulier que fût ici le cas, la règle générale ne s'y appliquait -pas moins infailliblement, comme l'attestait l'air déconcerté du maître -chanteur. - -Ce fut donc avec l'insolente désinvolture propre à sa silhouette de -bravo politique, que Pascal de Malboise clôtura l'entretien par un -salut sardonique. Puis il tourna sur ses talons et s'enfonça sous bois. - -Sombre, muet, un sourire atroce aux lèvres, le fils d'Armande le -regarda partir. - - - - -XII - -_DEVANT L'ÉNIGME_ - - -Un crime à jamais célèbre fut celui qui marqua la dernière année -du dernier siècle, et dont le mystère continue à intriguer les -imaginations: l'assassinat du marquis de Malboise, par un coup de feu, -dans son parc, au moment où il amenait à son château de Solgrès sa -jeune femme, épousée le matin même. - -Le meurtrier, ou les meurtriers—car les traces retrouvées dans -le souterrain, empreintes doubles de pas, piétinement de lutte, -éclaboussures de sang, firent supposer qu'ils étaient au moins -deux,—semblent soustraits pour toujours à l'action de la justice. Le -mobile même de cet attentat sans précédent déconcerte l'imagination. -Pourtant les commentaires ne manquèrent pas. Ils abondèrent surtout -dans le sens d'une machination politique. Le domaine de la raison -d'État apparaît si favorable aux embûches scélérates! Rien ne pouvait -mieux satisfaire le goût romanesque et la défiance des foules que -l'hypothèse d'un aussi noir machiavélisme chez les gens au pouvoir. -Pascal de Malboise gênait trop le Gouvernement. Le Gouvernement l'avait -fait supprimer par quelque exécuteur de basses-œuvres, payé sur les -fonds secrets, avec connivence de la police. - -Il fallait vraiment, de la part du criminel, une habileté infernale -pour mettre en défaut des poursuites au succès desquelles le Ministère -se trouvait intéressé. On n'épargna rien pour qu'elles aboutissent. -Cependant, elles n'aboutirent pas. - -Si la vérité doit apparaître, c'est ce récit qui l'aura mise au jour. -Mais, à supposer qu'il ne satisfasse pas la curiosité publique, aucune -autre révélation n'apportera le dernier mot de cette dramatique -affaire. Une seule personne au monde—mais contrainte au secret par -le serment le plus solennel—pourrait confirmer ou démentir ce qui va -suivre. Elle ne le fera pas. Régine d'Ambarès, seconde marquise de -Malboise, ne trahira pas sa parole. Dans quelles circonstances elle -l'engagea, c'est ce qu'on va voir ultérieurement. - -Il y avait dix mois environ que durait son virginal veuvage,—car -l'époux, mort quelques heures après l'avoir conduite à l'autel, ne -le fut que de nom,—lorsque Régine de Malboise reçut une visite, dont -l'annonce, depuis la veille, lui bouleversait le cœur. - -Dans la chambre où elle se tenait, au premier étage de l'hôtel -paternel,—son ancienne salle d'études enfantine, son asile de -prédilection,—un domestique vint la prévenir que M. le lieutenant -d'Ambarès l'attendait en bas. - -Elle descendit. - -Dans la galerie, qui tenait en façade toute la largeur de la maison, -elle l'aperçut. - -Cette rencontre avec celui qu'elle aimait, était la quatrième seulement -depuis que, par devoir, elle avait accepté le nom d'un autre. Chacune -des trois précédentes entrevues, qui eurent lieu au moment de la -catastrophe, marquait une phase dans l'inexplicable tragédie. Régine, -depuis vingt-quatre heures, depuis qu'elle avait accepté de revoir -Hugues, se les remémorait, les revivait dans leurs moindres détails. -D'abord, l'apparition quasi fantastique du jeune homme, dans ce -coin du parc de Solgrès où, nouvelle épousée, fuyant déjà le maître -odieux, elle s'isolait en son désespoir. Quelle tentation alors, parmi -la tourmente des reproches et des prières, quand il la supplia de -partir avec lui! Puis, à peine avait-il disparu, transporté de rage -et de douleur, devant l'approche du mari, à peine M. de Malboise -avait-il rejoint sa jeune femme, que c'était le meurtre foudroyant, la -détonation secouant le silence du soir, le marquis s'abattant à ses -pieds, mort sur le coup, en éclaboussant de rouge sa robe blanche. Et -les jours qui suivirent!... La torturante certitude que Hugues avait -accompli l'acte sournois et sauvage, demeurait à jamais séparé d'elle -par une barrière d'infamie! Sa faiblesse d'amour, à elle-même... Le -mensonge au procureur de la République, lorsqu'elle assura n'avoir -vu personne, ne soupçonner personne... Puis le lugubre défilé des -funérailles, le saisissement de l'apercevoir, lui, si calme, avec -son visage de loyauté, sous l'uniforme porté fièrement, et le cri -intérieur de délivrance: «Non, ce n'est pas possible! Il n'a pas commis -ce crime!» Ensuite, le même jour, dans cet hôtel d'Ambarès où, depuis -lors, il n'avait pas remis les pieds, leur longue explication, le récit -fait par Hugues de son aventure dans le souterrain, les circonstances -que lui-même trouvait invraisemblables, dont il se refusait à instruire -la justice, et les tenailles du doute se renfermant pour déchirer le -cœur de celle qui l'aimait. - -Alors ce fut la séparation. - -Régine l'exigea absolue, bien que fussent si peu absolues en -elles-mêmes les raisons qui lui dictaient tant de rigueur. Elle ne -croyait plus que Hugues fût un criminel, et cependant elle ne pouvait, -dans la sécurité de sa conscience, jurer qu'il fût étranger au crime. -Y était-elle étrangère elle-même, puisque son mari avait été frappé -le soir de leurs noces? Qui sait si son mariage n'était pas la cause -indirecte de l'effroyable action? Comment élever son bonheur futur, -comment appuyer son amour, sur cette base incertaine et sanglante? - -Elle avait donc interdit à Hugues de la voir, lui accordant la -seule autorisation d'écrire. Car elle savait trop que si tous deux -reprenaient la douce camaraderie de leur adolescence, la passion -les éblouirait peu à peu jusqu'à l'abolition de tout scrupule. Ils -se marieraient, sans qu'elle fût tout à fait certaine que la tache -ineffaçable de Macbeth ne souillait pas, même imperceptiblement, la -main dans laquelle se blottirait la sienne. Ce serait la hantise -toujours présente, l'enfer secret, le pernicieux remords... Elle -n'osait pas affronter cela. - -Mais voici que, de Nice où il se trouvait en garnison, Hugues venait de -lui apprendre par une lettre que des données imprévues se présentaient. -Sachant que tout son espoir de reconquérir Régine s'attachait à la -découverte de l'assassin, il avait ouvert une enquête personnelle. -Et voici que, dans les ténèbres du mystère, filtrait un faible rayon -de clarté. Une piste se dessinait. Quelques petits faits, tels des -maillons de chaîne, se renouaient les uns aux autres. Régine ne -permettrait-elle pas qu'il vînt lui exposer ces premiers résultats? -D'abord, c'était son droit, à lui, qu'elle n'acquittait pas encore, de -plaider auprès d'elle à chaque incident nouveau. Puis, ce ne serait pas -trop de leurs méditations combinées pour peser la valeur des indices et -juger quel parti on en pouvait tirer. - -Ses arguments ne manquaient ni de logique ni d'éloquence. Peut-être -n'en fallait-il pas tant à Régine pour estimer qu'après une si longue -sagesse elle pouvait sans imprudence consentir à l'entretien. Le -lieutenant d'Ambarès reçut la permission tant souhaitée. Le lendemain, -il était à Paris et accourait rue de Babylone. - -Quand ils se trouvèrent face à face, dans cette galerie de l'hôtel -d'Ambarès, qui leur était depuis l'enfance un lieu si familier, et où -leurs deux cœurs se joignaient par tant de souvenirs, un indicible -attendrissement les tint muets. Leurs yeux, qui se mouillaient, -échangèrent un infini regard. Non, rien vraiment ne les séparait, rien -qu'un très haut souci de droiture, de vérité. L'amour n'avait pas -faibli, la confiance n'était pas éteinte. Elle ne doutait plus de lui, -et lui savait que, même dans le doute, elle l'avait éperdument aimé. -Régine parla la première. - -—«Hugues, vous avez bien fait de venir. Vous vous doutez que toute mon -âme est tendue vers l'éclaircissement de l'horrible drame. Tant que je -n'en connaîtrai pas le secret, je ne me considérerai pas comme libre. - -—C'est-à-dire comme mienne?» demanda-t-il, avec la plus séduisante -expression de tendresse passionnée. - -—«C'est-à-dire comme tienne,» reprit-elle, employant le tutoiement de -leur passé d'enfants,—à moins que ce fût celui de leur avenir d'époux. -Elle sourit, hocha la tête et ajouta: - -—«C'est vrai. Pour moi, être libre veut dire être à vous. - -—Ma Régine!» s'écria-t-il en lui prenant les mains. - -Elle se dégagea, sans pruderie effarouchée, avec son noble redressement -de beau lys royal, de blancheur inaccessible. - -—«Hugues, venez. Asseyons-nous dans ce coin, derrière ce paravent, là -où vous me racontiez vos leçons d'histoire, quand nous étions petits. -Et dites-moi ce que vous savez de notre histoire à nous, de notre -sombre et fatale aventure. - -—Voulez-vous d'abord, ma Régine,» dit le lieutenant, «me donner -l'assurance que vous avez compris, en y réfléchissant, l'impossibilité -où je me trouvais,—où je me trouve encore,—de révéler aux magistrats -ce que je sais? Faire connaître à qui que ce soit au monde ma présence -dans le parc de Solgrès, mon passage par le souterrain, à l'heure -même du crime, ce serait vous déshonorer. En supposant qu'on ne nous -arrête pas tous deux immédiatement sous l'inculpation de ce meurtre -abominable, et que nous puissions rester indemnes d'une accusation si -vraisemblable, nul ne croirait que ma folie d'amoureux désespéré n'eût -pas votre assentiment, qu'une coïncidence tragique avait seule ouvert -devant mes pas la porte secrète, et que j'ai pu vous voir dans votre -demeure d'épouse, le soir de vos noces, sans que rien de coupable ait -jamais existé entre nous. - -—J'étais prête,» observa Régine, «à boire ce calice de honte pour -établir votre innocence. - -—Aux yeux de qui?... Nul ne m'accusait. Aucun soupçon de ma démarche -imprudente ne vint à quiconque. Et le hasard me fournissait un alibi.» - -Comme la jeune marquise baissait la tête, son cousin reprit avec une -ombre d'amertume: - -—«C'était pour vous-même que vous souhaitiez de me disculper. Mon -silence vous déconcertait comme une lâcheté de coupable. - -—Oh! ne dites pas cela. - -—Ce sentiment vous troublait, mais vous n'osiez l'analyser. Régine, -croyez-vous que je puisse vous en vouloir?... Votre tendresse ne -m'est-elle pas apparue même alors, puisque, pour échapper à ce doute, -vous consentiez à tout proclamer et à vous perdre. - -—Oh! la vérité!...» murmura-t-elle. «Le grand jour... Comme j'y -aspirais, à ce moment-là!... - -—Vous ne connaissez pas la justice humaine...» - -Elle se rappela Varouze, le piège atroce, l'insultante passion... Et -elle frissonna. - -—«Je ne la connaissais pas... alors... - -—Et maintenant?... - -—Maintenant, je n'ai plus besoin d'elle. J'ai confiance en vous, Hugues. - -—Pas assez pour m'épouser.» - -Elle sourit gravement. - -—«Nous avons tous deux une tâche à remplir avant de songer à notre -bonheur. - -—Quelle est donc la vôtre? - -—Vous le savez bien. Vous m'avez fait entendre que vous repousseriez -ma main si je vous la tendais en y gardant la moindre parcelle de la -fortune que m'a léguée monsieur de Malboise. Ce n'est pas si facile -que cela d'organiser les œuvres qu'alimenteront de pareils revenus. Le -Patronage de l'Épée-de-Bois prend toutefois une expansion magnifique. -Solgrès devient un sanatorium tout à fait bien organisé. Savez-vous -que des constructions charmantes s'élèvent dans le parc, sans trop -en abîmer les perspectives? Il fallait bien séparer les anémiés, les -malades, les poupons, les vieillards, toutes mes catégories de misère -et de fragilité. Cela fait autant de petites colonies différentes. - -—Comme vous devez être heureuse de voir cela!» - -Régine secoua la tête. - -—«Je ne l'ai pas vu. Quand trouverai-je le courage de retourner à -Solgrès? - -—Qui donc dirige pour vous un établissement de cette importance? - -—Oh! j'ai une administration bien organisée. Puis je vais placer -là-bas, à la tête de tout, investie de ma propre autorité, une femme -supérieure. - -—Et c'est?... - -—Une bien intéressante personne, jeune, distinguée, mère d'un petit -garçon délicieux, et que son mari laisse dans l'abandon, dans la misère. - -—Où l'avez-vous connue? - -—A l'Épée-de-Bois. Toute pauvre qu'elle est, elle devenait le charme, -la fée secourable de cette cité douloureuse. Elle m'a aidée à sauver -de la mort deux enfants amoureux, dont l'idylle se terminera par le -mariage, après avoir failli aboutir au suicide. - -—Ah! Régine, je découvre que votre tâche avance plus rapidement que -la mienne. Réussirai-je à pénétrer le mystère du drame de Solgrès, à -vous donner le mot de l'affreuse énigme?—ce mot que vous exigez pour -disposer de votre cœur sans remords.» - -Elle eut un admirable sourire. - -—«Non, pas de mon cœur... Il est à vous. - -—Mais de votre main, Régine, de votre personne adorée... de votre -vie... du droit pour moi de faire votre bonheur!... - -—Je ne suis pas une veuve comme les autres. Le jour de mes noces a -été un jour de guet-apens, de meurtre. Quelle main a frappé celui que -j'épousais en le détestant?... Qui donc a exaucé le vœu secret, le vœu -monstrueux et inavoué qui rôdait dans les inconscientes ténèbres de nos -âmes?... Ah! Hugues... Profiter du crime, ne serait-ce pas en devenir -complices?» - -Régine s'animait, comme pour se persuader elle-même. Une angoisse -pâlissait ses lèvres,—l'angoisse de se sentir moins forte, d'avoir à -ressusciter sans cesse des arguments qui tendaient à s'effacer devant -sa conscience. - -Hugues ne perçut pas la vacillation intérieure. Il entendit seulement -la vibration énergique des paroles. - -—«Soit», dit-il. «C'est affaire à moi de vous prouver que ce crime fut -tellement étranger à nous, à notre amour, et surgit de fatalités si -lointaines, que nous avons le droit d'accepter ses conséquences, même -si elles contiennent notre bonheur. J'y arriverai, si le plus fervent -amour et la plus tenace volonté peuvent quelque chose en ce monde. - -—N'êtes-vous pas déjà sur la voie?» demanda Régine. - -—«J'ai recueilli des indications curieuses,» reprit l'officier. «Vous -vous rappelez, n'est-ce pas, comment j'avais eu accès dans le parc, -en cette soirée funeste? J'étais venu à bicyclette, et j'avais laissé -ma machine dans le souterrain quand j'eus reconnu que la porte en -était ouverte. Après vous avoir parlé, lorsque je m'échappai comme un -malfaiteur à l'approche du marquis de Malboise, mon trouble fit que je -m'égarai dans les galeries, et qu'ayant brûlé toutes mes allumettes, -je me trouvai fort perplexe. Ce fut alors que je perçus une présence -humaine dans l'obscurité, et que je reçus ce coup violent sur la tête -qui me laissa sans connaissance. Revenu à moi, et ayant gagné la -sortie, non sans peine, je m'éloignai sans éclaircir cette fâcheuse -aventure, car je craignais trop de vous compromettre. La bicyclette... -je ne songeai pas à la rechercher. J'en eus moins encore la velléité -quand je connus l'assassinat. Cette bicyclette, Régine, qui pouvait -me faire accuser, car elle portait mon nom, je n'en avais pas entendu -parler depuis lors. Tout récemment, je viens de la reconnaître. - -—Où cela?... Comment?... Dans quelles mains. - -—A Monte-Carlo. En la possession d'un individu fort suspect. - -—Un repris de justice? - -—Un élégant, joli garçon, et beau joueur. Mais un de ces types -équivoques, mélange de races, marqués de dégénérescence, de mollesse, -de vice. Un être singulier, à tout prendre, d'une séduction bizarre, -sans aucune vulgarité... mais que tout observateur, sur ses allures, sa -façon de vivre, traiterait d'aventurier, d'aigrefin. - -—Son nom?... - -—Miguel Almado, ou le comte d'Almado. Mais le titre paraissait un -accessoire d'occasion. - -—Un étranger, alors? - -—L'étranger par excellence. Ce personnage-là ne doit être dans son pays -nulle part. - -—Et vous croyez que cet homme?... - -—Je ne croyais pas, tout d'abord. Je supposais que ce monsieur-là, dont -l'existence n'offrait rien de clair, devait se fournir dans d'étranges -maisons, et qu'il avait acheté ma bicyclette chez quelque receleur. -Mais, plus je le regardais, plus une autre idée s'imposait à moi. - -—L'idée que lui-même?...» - -Hugues d'Ambarès fit lentement un signe d'affirmation, les yeux dans -les yeux de Régine. Elle haleta. - -—«Mais pourquoi?...» - -L'officier leva doucement les épaules avec un sourire de doute, comme -pour dire: «Ah! cela... si je le savais!...» - -—«Le vol, cependant,» reprit sa cousine, «n'était pour rien dans cette -horrible affaire. - -—Non, certes, et de toute évidence. - -—Quel rapport pouvait exister entre le marquis de Malboise et le -rastaquouère que vous venez de me dépeindre? - -—Sait-on jamais?... La vie est un drame si étrangement machiné. Là, les -complications sont infinies, les postulats sans nombre. - -—Quelle était la société de cet individu? Avec qui se trouvait-il à -Monte-Carlo?» - -Hugues répondit: - -—«Avec une femme.» - -Était-ce l'intonation soulignée qui, en accentuant cette circonstance, -embarrassa Régine? Elle rougit. Son cousin ajouta: - -—«Et une femme que vous connaissez. - -—Moi!... - -—Je devrais dire: «que vous connaissiez», car la malheureuse est sortie -des régions ouvertes à vos purs regards. - -—Mes regards doivent plonger dans toutes les régions, mon ami. Car là -où il y a le plus de vilaine ombre, c'est là aussi qu'on souffre le -plus. - -—Chère âme compatissante! - -—Il me semble que je devine...» dit la jeune femme, tandis qu'une -profonde tristesse couvrait son beau visage. «Vous parlez de cette -pauvre Mélina? - -—Elle-même. - -—Elle connaît cet homme?... - -—Si elle ne faisait que le connaître, à la façon dont vous -l'entendez!... - -—Comment?... Elle est?... - -—Sa maîtresse... oui. - -—Mon Dieu!... Et... elle l'aime?... - -—Si toutefois ce n'est pas profaner le mot d'amour. - -—Non, Hugues. L'amour ne peut être profané. Il est trop élevé au-dessus -de tout. Quand il est sincère, il relève ce qu'il y a de pire au monde, -et lui-même n'en est pas souillé. - -—Je vous réponds que, chez cette malheureuse, il est sincère. - -—Elle en vaut mieux. - -—C'est ce que j'ai pensé. Aussi je lui ai demandé un service. - -—Un service? à elle!... - -—Ne vous révoltez pas... ne vous écartez pas ainsi, Régine. La plus -élémentaire pitié me commandait de prévenir cette imprudente fille, -que je voyais au bord du gouffre. Songez à quels désastres elle court, -si celui dont elle a fait le maître de sa pauvre vie de cigale est un -bandit, un assassin. - -—C'est vrai. - -—En lui donnant un moyen de s'en assurer, je m'en préparais la preuve. -Car elle s'est engagée à me rendre compte... - -—Quoi!... Vous lui feriez trahir!... - -—Elle ne le voulait pas. Elle ne s'y est résolue qu'en s'avisant tout à -coup... - -—De quoi donc? - -—Que sa sécurité seule n'est pas en cause, mais votre bonheur, Régine.» - -Mᵐᵉ de Malboise resta muette, tandis que des larmes s'amassaient dans -ses yeux. - -—«Ceci est-il juste?» murmura-t-elle. - -—«Ah! Régine... C'est le rachat de ses fautes, cette intention de -dévouement. Ne nous reprochons pas de l'avoir provoquée. D'ailleurs, le -fil que je crois tenir est si frêle!... - -—Quelle donnée avez-vous donc! Et qu'avez-vous dit à Mélina?» - -Le lieutenant tira d'une pochette de sûreté une minuscule bonbonnière, -qu'il ouvrit. Dans cette petite boîte était un fragment de chaîne d'or, -qu'il mit sous les yeux de Régine. - -—«Vous rappelez-vous? - -—Comment l'aurais-je oublié?» s'écria-t-elle. «Le dessin de ces -bizarres chaînons est gravé dans ma mémoire. Au moment où une agression -soudaine vous terrassa dans la nuit du souterrain, votre main les -arracha sur la poitrine de votre mystérieux adversaire. Au réveil, ce -débris demeurait entre vos doigts crispés. - -—Vous en comprenez l'importance? - -—L'autre partie de cette chaîne, si elle n'a pas été jetée, anéantie, -désignerait l'assassin. - -—Vous dites bien: si elle existe encore. - -—Comment croire que le criminel conserverait un bijou si compromettant? - -—Qui sait?... Les gredins sont superstitieux. Ceci n'est pas une chaîne -d'homme. Donc, celui qui la portait devait y attacher une idée, un -souvenir. Puis, il peut croire ces quelques centimètres perdus dans le -souterrain. C'est par un hasard si extraordinaire qu'ils ne sont pas -tombés de mes doigts! - -—Alors, cet objet, vous l'avez montré à Mélina? - -—Oui. Je le lui ai montré. Elle a juré que si elle découvrait le -reste de cette chaîne entre les mains d'Almado, elle m'en informerait -sur-le-champ.» - -Il y eut un silence. Régine pesait dans sa tête la valeur des éléments -recueillis par son cousin. - -—«Au fond,» reprit-elle, «une seule chose accuse cet homme: la -possession de votre bicyclette. Mais n'est-ce pas plutôt ce qui le -disculpe? Il s'en serait débarrassé. - -—Pourquoi? Mon nom était dessus. Il a dû conserver la plaque. Comment -expliquerais-je la présence de ma bicyclette, à l'heure du crime, dans -le souterrain? L'ai-je recherchée? réclamée? Non. Il sait que l'enquête -n'en a pas eu connaissance. Il calcule que j'ai intérêt à me taire, et -se dit qu'à la rigueur une telle pièce de conviction le couvrirait au -lieu de le perdre. - -—Hugues, vous croyez à la culpabilité de cet Almado? - -—J'y crois. - -—Sur de si faibles indices? - -—C'est une intuition. Vous ne pouvez pas comprendre... Vous n'avez pas -vu le personnage. - -—Non, mais ce que je vois, c'est l'invraisemblance du crime,—un crime -sans raison comme sans profit. Ah! Hugues, vous n'avez pas l'âme d'un -policier. Votre ardeur vous égare.» - -Elle souriait, incrédule, émue, tandis que son amour mettait un éclat -magnétique dans le clair azur de ses yeux. Hugues la contemplait avec -admiration, soulevé par une joie indicible. - -—«Voyez-vous, Régine,» prononça-t-il avec une lenteur pénétrée, «je -préfère que mes renseignements vous apparaissent trop vagues. Ainsi je -me persuade que vous m'aurez cru sur ma seule parole, que vous n'aurez -pas attendu la preuve de mon innocence pour me justifier. - -—Mon cher Hugues!... Me pardonnerez-vous d'avoir accueilli ces affreux -soupçons?» demanda-t-elle avec une humilité radieuse. - -Il ne lui répondit pas, mais, ployant un genou, il lui baisa la main. - -Un instant après, comme il quittait l'hôtel d'Ambarès, il se rappela, -en traversant l'étroit jardin, sous quelle influence désespérée il -était sorti de cette maison pour la dernière fois, il y avait environ -un an. Les circonstances extérieures n'avaient guère changé depuis -lors. Comme il le constatait tout à l'heure avec délices, il devait à -l'amour seul la douceur de l'heure présente. Le divin sentiment avait -agi, guérissant du doute le cœur de Régine. Elle croyait en lui. Il -n'avait pas recouvré sa confiance grâce à la force des preuves. Quel -soulagement! Mais ces preuves superflues, il voulait les lui donner. - -Il conquerrait la vérité pour cette créature chérie, puisqu'elle ne -pouvait, beau lys éclatant, s'épanouir que dans la lumière. - - - - -XIII - -_LE FÉTICHE_ - - -Dans son cabinet de toilette, la pièce la plus luxueuse de son -appartement, rue La Boëtie, Lina de Cardeville, la nouvelle étoile du -monde où l'on s'amuse, est entre les mains de son coiffeur. Enveloppée -de son peignoir blanc, l'ex-camériste de Régine d'Ambarès, seconde -marquise de Malboise, renverse la tête en arrière au-dessus d'un -immense bassin de porcelaine, que soutient sa femme de chambre. Car -elle a changé de rôle. Elle, qui circulait en tablier de batiste autour -d'une aristocratique maîtresse, elle voit s'empresser auprès de sa -dédaigneuse personne la servilité des humbles. Tandis qu'elle se penche -ainsi à la renverse, le flot lourd de ses cheveux tombe en cascade. -C'est une toison magnifique, épaisse, onduleuse, dont les savantes -préparations de l'artiste capillaire vont raviver la nuance fauve. - -Autour de ce groupe, absorbé en des rites mystérieux de coquetterie, -ce ne sont que miroitements de glaces, caresses de soies moirantes -palpitations de dentelles, éclat doux d'argent mat, d'ivoire et -d'écaille blonde. Sur une chaise longue, aux bouquets pompadour, des -coussins de mousseline de soie brodés, volantés, s'écroulent parmi les -vaporeuses transparences de leurs doublures mauve ou vert d'eau. Les -murs sont entièrement tendus de mousseline de soie. Çà et là, quelques -gravures aux sujets galants s'y suspendent par des nœuds de taffetas. A -terre, sur la moquette vert-nil, s'étend une neigeuse peau d'ours. - -On entend s'élever la voix impatiente de la propriétaire de toutes ces -délicates choses. Et le ton n'a pas la suavité du décor. - -—«Vous n'en finissez pas aujourd'hui, mon pauvre Antonin! - -—Madame n'est pas raisonnable. Croit-elle qu'on peut travailler -une chevelure pareille en aussi peu de temps que l'unique mèche de -mademoiselle Toupinette?» - -La femme de chambre eut un rire complaisant à ce surnom d'une -demi-mondaine rivale. D'habitude, la pauvreté capillaire de Mlle -Toupinette ne manquait pas d'amuser Lina de Cardeville. Mais ce matin -rien ne la déridait. Le bel esprit de M. Antonin renonçait à déplisser -le front bas, qui se contractait obstinément en rapprochant les -sourcils. - -—«Ah!» reprit-il, «on en a fait des manigances auprès de moi pour me -faire dire que tout cela n'est pas à Madame, et que je lui fournis des -demi-transformations, ou tout au moins des épingles grecques. A propos, -il y a quelqu'un qui donnerait beaucoup pour être à ma place en ce -moment. - -—Qui donc?» demanda Lina, sans intérêt. - -—«Un Américain que Madame doit connaître, ce richissime fabricant de -pneus, le roi du caoutchouc, qu'on l'appelle. - -—Cet imbécile de Taunton!... - -—Oui, c'est cela, M. Toton. - -—Toton!...» répéta Lina avec un profond mépris pour cette prononciation -grotesque, «Va pour Toton. Il tourne assez autour de moi, ce toton-là. - -—Madame a remarqué? - -—Si j'ai remarqué?... Ah! ça, on vous a donc oublié en nourrice, mon -pauvre Antonin?... Non, mais voyez-vous qu'une femme ne s'aperçoive pas -quand un type en pince pour elle!... - -—Alors,» s'exclama naïvement le coiffeur, «comment se fait-il que ce -Yankee ne connaisse pas les cheveux de Madame? Il a tellement envie de -les voir déroulés qu'il est venu me proposer de l'emmener ici comme -mon aide, et qu'il m'aurait payé très cher pour y consentir. - -—Eh ben, il lui en aurait cuit, et à toi aussi, mon vieux! A-t-on idée -d'un aplomb pareil!» s'écria Lina furieuse. - -—«C'est ce que je lui ai dit: «Madame de Cardeville n'est pas méchante, -mais il ne faut pas faire le malin avec elle. Quand ça lui plaira, elle -vous recevra.» - -—Je ne le recevrai pas du tout. Tu peux lui planter ça par la bobine, -puisqu'il te fait ses confidences. - -—Oh! madame, un monsieur si bien, qui a peut-être plus de cent millions! - -—Dites donc, Antonin, ondulez-moi plus vite que ça, et gardez vos -réflexions pour vous,» ordonna superbement Mᵐᵉ de Cardeville. - -L'obséquieux figaro échangea un regard avec la femme de chambre. -Celle-ci leva les yeux au ciel et hocha la tête d'un air navré. «Rien -à faire,» semblait-elle dire. Lina les vit dans une glace en face -d'elle. Mais cela ne lui déplut pas. Elle mesurait la force de son -désenchantement héroïque à l'étonnement de son vulgaire entourage. -Fallait-il que Madame se fît de la bile à propos du cœur pour envoyer -promener des occasions pareilles! Mais voilà, quand on laissait parler -le sentiment, on était sûr de tout gâcher. Madame était une femme à -toquades. Il n'y avait pas d'avenir auprès d'elle. C'est ainsi que -pensait la camériste, tandis qu'elle essayait sur du papier de soie les -fers à onduler, qu'elle passait ensuite à Antonin. - -Quelqu'un frappa à la porte. Lina tressaillit et devint pâle. - -—«Voyez donc, Berthe. C'est peut-être Monsieur.» - -«Sûr que non, Monsieur entrerait tout de go,» se dit la servante. - -Elle saisit un papier, que le valet de chambre lui passait par -l'entre-bâillement de la porte. - -Mᵐᵉ de Cardeville y jeta un coup d'œil et le lança négligemment sur la -table, devant elle, parmi les ongliers et les jeux de brosses chiffrés -en or. Elle ne prit même pas la peine de le replier, pour soustraire -le texte aux deux paires de prunelles curieuses qui se braquèrent -aussitôt. C'était un exploit d'huissier. - -Cela décida Antonin à couler sa petite note avant de sortir. - -—«Vous êtes pressé, vous,» grogna la maussade cliente. «Vous pourriez -bien attendre que je vous demande votre compte. Mais je ne vous -réglerai pas plus tôt pour ça. - -—Madame va s'habiller?» questionna la femme de chambre quand le -coiffeur eut disparu. - -—«Non. - -—Madame ne sort pas avant midi? - -—Non, et pas davantage après. - -—Madame n'est pas malade? - -—Si on vous le demande, vous répondrez que vous n'en savez rien,» -répliqua sa maîtresse, qui ne se trompait pas sur l'ironie sournoise de -cette sollicitude. - -—«Madame n'a plus besoin de moi? - -—Si. Donnez-moi ma robe d'intérieur rose garnie d'application, puis -vous allez m'installer sur la chaise longue.» - -Quand ce fut fait, et Lina posée dans son nid de coussins, les pieds -couverts par un duvet voilé d'un linon brodé et rebrodé à larges -volants: - -—«Maintenant, montrez-moi vos talons,» ordonna-t-elle à sa femme de -chambre. - -Une fois seule, elle prit un porte-cartes glissé d'avance entre le -siège et le dossier de la chaise longue, en tira un papier qui devait -avoir été parcouru souvent, car il était froissé, cassé aux plis, bien -que la nuance corail pâle en fût toute fraîche, et elle relut pour la -centième fois la lettre suivante: - - «_Mon ami_, - - «_O mon ami de l'inoubliable soir d'Auteuil!_ - - «_Était-ce donc la dernière fois que je vous voyais? Ne - sentirai-je plus sur mes yeux le poids si écrasant et si doux de - votre regard? N'entendrai-je plus la musique enlaçante de votre - voix!_ - - «_Que vous ai-je fait?_ - - «_J'ai refusé de vous dire mon véritable nom, de vous introduire - chez moi, chez mon mari, près de ma fille, sous un prétexte - quelconque, facile à trouver, je le reconnais, avec la multitude - des relations mondaines. A cette condition, vous m'auriez dit - vous-même qui vous étiez, vous m'auriez appris de vous autre chose - que ce nom d'Armand, si puissant déjà sur mon cœur..._ - - «_Croyez-vous donc que mon refus était irrévocable? N'avez-vous - pas reçu mon dernier billet, qui vous disait l'affolement où me - jette votre silence, et vous faisait prévoir ma soumission à votre - volonté? Ah! doutez-vous de cette soumission?... Ne sentez-vous - pas l'étrange empire que vous avez pris sur moi, en quelques - rendez-vous, trop rares, trop courts?..._ - - «_Il me semble que vous avez aspiré ma vie entre vos lèvres... - (Vos lèvres!...) et que je ne respirerai plus, tant que votre - souffle ne dilatera pas cet air, qui est de plomb autour de moi._ - - «_Est-ce de l'amour?... A peine... Vous m'avez demandé si peu de - chose qui y ressemble. Votre désir semble s'attacher à la mondaine - dans son milieu deviné, plus qu'à la femme dans l'incognito du - mystère?_ - - «_Est-ce de la folie?... Hélas!... J'ai connu la folie de la - souffrance. Et je suis si neuve à la folie du bonheur que je ne la - reconnais pas._ - - «_Mais ce bonheur?... Est-il déjà fini!... Et pour toujours!... - Oh! non, ce n'est pas possible!... Rappelez-vous ce crépuscule - près de la mare d'Auteuil?..._ - - _Les choses de rêve que vous m'avez dites... Vous étiez le - guérisseur magique de mon âme blessée. J'avais le pressentiment - d'une communion surhumaine, d'un lien pur et caché qui nous - unirait à toujours, tandis que je regardais mourir la lumière - parmi le calme des branches, et pleuvoir des roses mystiques sur - l'étang immobile..._ - - «_Écrivez-moi, mon ami, où vous savez... où je vais tous les jours - inutilement depuis une semaine. Dites-moi que je vais vous voir. - Je ferai tout ce que vous voudrez._ - - «_Ah! par pitié, ne te joue pas de moi!_ - - «_Je t'aime._ - - «CLAIRE.» - -A mesure que Lina de Cardeville avançait dans sa lecture, son visage se -contractait de fureur, ses narines se gonflaient, des larmes rageuses, -qu'elle écrasait d'un battement de cils, s'amassaient dans ses yeux. -Quand elle eut fini, elle bouscula les coussins de sa chaise longue, -puis, se tordant sur elle-même, elle les mordit jusqu'à mettre en -lambeaux l'étoffe délicate du plus proche. Elle rugissait en même temps -de sourdes injures, qu'eussent reconnues les galetas de l'Épée-de-Bois, -dans son lointain quartier Mouffetard, plutôt que les lambris -_modern-style_ de son merveilleux cabinet de toilette. - -—«Et c'est une femme du monde!...» criait-elle tout haut. «La mondaine -dans son milieu...» comme elle dit. J'te crois, espèce d'éhontée, que -ton Armand (puisqu'il court les bonnes fortunes sous ce nom-là) en -veut à tes relations plutôt qu'à ta personne. Elle doit être chouette, -ta personne!... Ce qu'il s'en bat l'œil!... Mais voilà!... Monsieur -ne songe plus qu'à se pavaner dans la belle société. C'est sa marotte -depuis quelque temps. Il se ferait pendre pour être reçu dans un vrai -salon. Il jouera la passion pour celle qui l'y introduira, et toutes -les poupées qu'il verra là-dedans lui paraîtront des déesses. Ce que -la bonne bête de Lina comptera peu alors!... Ce qu'on lui lâchera le -coude!... Ah! non, ce n'est rien de le dire.» - -A ce moment, comme un léger coup tambourina contre une porte, la jeune -femme interrompit son monologue pour hurler: - -—«Qu'on me fiche la paix!...» - -Malgré cette injonction, le battant s'entre-bâilla, et la femme de -chambre, avançant la tête, prononça timidement: - -—«Madame... C'est monsieur le comte.» - -Lina lança plus fort: - -—«C'vieux noceur-là!...» - -Un signe effaré de la camériste l'avertit que le visiteur s'était -insinué à sa suite et pouvait entendre. - -—«Eh bien quoi!... qu'est-ce qu'il me veut?» reprit la demi-mondaine -sans baisser la voix, «Il vient admirer son œuvre. Je ne suis pas -fâchée qu'il sache à quoi s'en tenir. J'en ai assez de la vie où il m'a -lancée! Ah! ouiche!... C'est gai, une existence où on est esclave de -son luxe et de ceux qui vous le donnent. On n'a pas le droit de pleurer -d'une peine de cœur sans qu'il vous arrive du papier timbré. Parce -que je n'ai pas le goût de faire risette à des imbéciles, depuis deux -ou trois semaines, me voilà au bout de mon rouleau, et les créanciers -s'amènent. Eh bien, qu'ils prennent tout, qu'ils vendent tout ici... Je -m'en moque!... » - -Comme la femme de chambre, ennuyée, regardait en arrière, Lina baissa -la voix pour demander: - -—«Il est encore là?» - -L'autre inclina la tête. Alors l'orage se déchaîna de nouveau: - -—«Oui... qu'il m'écoute tant qu'il voudra, le comte d'Ambarès. Il ne -prendra pas ça pour une invite, car il est aussi panné que moi. Il a eu -beau manigancer le mariage qui a fait le malheur de sa fille, il n'en -est guère plus riche à c't'heure. Ah! les gentilshommes et les femmes -du monde, ça méprise les créatures comme nous, et ça fait pire. Les uns -trafiquent d'une pauvre innocente, les autres nous chipent nos amants. -Ah! la, la, malheur!... Tout ça, c'est canaille et compagnie!...» - -La femme de chambre avait disparu, courant sans doute après le -visiteur en déroute, puis, se précipitant à l'office avec le récit de -l'aventure. Et Lina continuait ses invectives rageuses. - -Quand elle en eut l'âme soulagée et la gorge sèche, elle sonna pour se -faire donner une drogue au bromure, qui devait l'endormir. - -—«Madame a tort de prendre ces saletés-là,» observa la camériste. «Ça -démolirait un bœuf. Si Madame voyait la mine qu'elle a! - -—Mon miroir,» réclama madame de Cardeville. - -Elle dut constater que la domestique avait raison. La tension exaspérée -des nerfs et l'abus des stupéfiants, changeaient cette physionomie, -dont la beauté était essentiellement celle «du diable». Il fallait -la santé, la fraîcheur, et surtout la gaieté, à ces traits vulgaires -et piquants, dont le charme n'avait rien d'idéal ni d'éthéré. Le -pétillement des yeux, la blague de la voix, le piment rouge des lèvres, -l'éclat du rire aux dents superbes, voilà ce qui, joint à la souplesse -provocante d'une taille cambrée sur des hanches onduleuses, valait à -la courtisane un succès bien professionnel. Aujourd'hui, tout cela -s'effaçait sous le voile plombé de l'humeur noire, dans la fatigue des -paupières meurtries, et la pâleur de la bouche crispée d'amertume. - -—«Madame a bien tort de se faire de la bile pour un homme,» dit la -femme de chambre. «D'ailleurs, monsieur Miguel est fou de Madame. Il -n'est pas près de se séparer d'elle. - -—Voilà huit jours qu'il n'a pas mis les pieds ici. - -—Madame lui a fait une telle scène la dernière fois. - -—Ce n'est pas moi qui lui en ai fait une, c'est lui qui m'a presque -battue pour avoir ce papier... - -—Oui,» reprit la camériste avec un sourire vicieux et sournois, «la -lettre qui est tombée d'une poche quand je brossais les effets de -Monsieur. J'ai eu bien tort de la remettre à Madame. - -—Non, tu n'as pas eu tort. Ce qu'il est furieux de me la savoir entre -les mains!... - -—A quoi ça avance-t-il Madame de le rendre furieux? - -—A me payer sa tête, tiens!... Puisqu'il se paie si bien la mienne. - -—Madame n'emploie peut-être pas le bon moyen. On ne prend pas les -mouches avec du vinaigre, ni les amoureux avec des coups d'épingle. - -—C'est bon. Vous m'ennuyez. Allez voir dans la lingerie si j'y suis, et -ne revenez pas me le dire.» - -La fille s'éloigna, et, quand elle fut de l'autre côté de la porte: -«Oh! oh! ça commence à sentir mauvais dans cette boîte, avec une femme -aussi dinde! Elle renvoie les amis sérieux à cause de son beau Miguel. -Si elle se figure qu'elle le gardera quand il la verra dans la dèche!» - -Le soir, comme Mᵐᵉ de Cardeville allait s'asseoir à son dîner -solitaire, sans appétit, la tête lourde d'un mauvais sommeil, la bouche -pâteuse de drogues à l'opium, quelqu'un entra sans façon dans la salle -à manger. Elle jeta un cri de joie: - -—«Miguel!...» - -L'ami de cœur s'avançait, beau ténébreux, dont l'expression assombrie, -dure, ne faisait que rehausser, pour Lina, son irrésistible prestige: -ardente pâleur, noir lustré de la moustache et des cheveux, noir -velouté des prunelles, finesse aristocratique des traits, élégance de -la tournure. - -Brutalement, sans lui souhaiter le bonsoir, il dit: - -—«Eh bien, as-tu réfléchi? Es-tu décidée à me rendre cette lettre?» - -Lina eut une révolte. - -—«Ah! ah!... C'est pour ça que tu viens? - -—Pas pour autre chose. - -—Elle te tient déjà tant que ça, cette femme? Tu as tant de souci de sa -réputation? - -—C'est mon devoir de galant homme.» - -La cocotte partit d'un éclat de rire. Mais Miguel Almado s'avança vers -elle d'un air si menaçant, qu'elle se tut. Alors la réaction se fit. -Elle fondit en larmes. - -—«Tu ne m'aimes plus. C'est fini!... Tu ne m'aimes plus.» - -Il dit froidement: - -—«Tu es en train de gâcher ta situation à cause de moi. Je ne serais -qu'un égoïste si je te laissais faire. - -—Oh! c'est donc possible?... Tu veux me quitter?» - -Miguel garda le silence. - -—«Mais... ma situation, je ne la gâcherais pas si tu étais gentil comme -avant. C'est parce que tu changes, parce que tu me fais trop souffrir, -que je m'en prends aux autres et que j'envoie tout promener. - -—Je ne puis pourtant pas être éternellement amoureux comme au premier -jour. - -—Ce n'est pas ce que je te demande. Mais tu ne viens plus me voir... -Tu me trompes... Tu intrigues avec les femmes du monde. Oh! je le vois -bien, c'est toute ta vie que tu veux transformer. Tu veux rompre avec -ton passé, faire peau neuve...» - -Devant cette intuition si juste, l'aventurier ne put s'empêcher de -sourire bizarrement. - -Désespérée d'avoir vu trop clair, de n'être pas contredite, Lina -poursuivit: - -—«Je te gêne à cause de ce que je sais, de ce que j'ai vu. Comme si -cela ne m'avait pas—et c'est horrible à dire,—attachée à toi davantage, -de penser que, par jalousie de moi, tu pouvais...» - -Elle n'acheva pas. Son amant s'était jeté sur elle, et lui fermait -la bouche, en lui écrasant, d'une main féroce, les lèvres contre les -dents. Quand il la lâcha, la pitoyable amoureuse cracha une injure -avec des gouttelettes de sang. Puis elle se leva, quitta la salle à -manger, et se retira dans sa chambre. - -Les domestiques, à l'arrivée de Monsieur, se doutant que l'explication -serait vive, avaient suspendu le service. Almado sonna, réclama la -suite du dîner et mangea tranquillement. Ensuite, il se rendit dans le -boudoir, où Lina tendait une oreille anxieuse, craignant qu'il ne vînt -pas la rejoindre, mais quittât la maison pour toujours. - -Lorsqu'elle l'entendit, pelotonnée de nouveau sur sa chaise longue, -elle enfouit son visage dans les coussins et laissa les sanglots la -secouer. Car elle espérait ainsi l'attendrir. - -—«Tu aurais dû,» fit-il d'une voix sourde, «ouvrir tout à l'heure la -porte contre laquelle tes larbins collaient leurs oreilles, pour leur -faire mieux entendre ce que tu disais. Tu veux donc me faire aller au -bagne?... ou pire? C'est pour le coup que tu ne me verrais plus tous -les jours.» - -Un visage ruisselant et congestionné émergea des linons suaves: - -—«Mais Miguel, je n'aurais jamais prononcé la chose. J'allais finir la -phrase autrement. - -—Tu es folle, tiens!...» déclara-t-il. - -Pourtant une détente amollissait l'âpreté de sa voix. Il allait essayer -d'une autre tactique. S'agenouillant sur le tapis, à côté de la tête -bouleversée et peu séduisante, pour le moment, de sa maîtresse, il -commença quelques cajoleries. - -—«Si tu n'étais pas si maladroite, ma pauvre Liline, tu m'aurais rendu -cette lettre depuis huit jours. Je ne t'aurais pas tenu rigueur, et -nous ne serions pas arrivés à ces sottes querelles. - -Il mettait tant de naturel à dire: «Je ne t'aurais pas tenu rigueur», -qu'elle ne s'avisa pas que les premiers torts venaient de lui, de la -jalousie enragée dont il lui avait donné cause. Elle fondit devant sa -magnanimité, prometteuse d'une réconciliation immédiate. - -—«Mais je te l'aurais déjà rendue, la lettre, si tu m'avais juré que tu -n'aimes pas cette femme. - -—Ah! Dieu, non. Je ne l'aime pas. Je te le jure! - -—Pourquoi m'as-tu poussée à bout, au lieu de me dire cela tout de suite? - -—Parce que tu commences toujours par m'exaspérer. - -—Si je te rends la lettre, tu ne t'en iras pas? Tu resteras près de moi. - -—Certainement. - -—Jusqu'à demain? - -—Tant que tu voudras.» - -Le bout de papier sortit de dessous les coussins. Il fut rapidement -dans la poche d'Almado. - -A peine la maîtresse domptée, étourdie de chagrin, puis grisée de -caresses, eut-elle cédé en se figurant obtenir une victoire, que -sa nature élastique rebondit à la gaieté la plus exubérante. Elle -sauta sur ses pieds, dansa, battit des mains, se réjouit en termes -extravagants de tenir son Miguel jusqu'au lendemain, comme si la nuit -ne devait jamais finir. - -Finirait-elle, cette nuit-là, pour la pauvre fille?... Qui sait?... -Cigale imprudente, qui chantait et stridulait dans l'ornière du mauvais -chemin, sans entendre grincer, pour l'écraser dans l'ombre, les lourdes -roues de la destinée. - -—«Figure-toi, Mimi,» disait-elle, «voilà que j'ai faim, maintenant! Tu -m'as empêchée de dîner, vilain! Mais ça m'ennuie de retourner à table. -On va faire apporter ici quelque chose de bon. Qu'en dis-tu? Du poulet -froid, des gâteaux, du champagne. Je vais envoyer acheter un pâté, là, -tout près. Il y a une spécialité épatante!» - -Le souper fut vite organisé. La femme de chambre et le domestique -apportèrent une petite table volante toute servie. - -—«Vous n'avez rien oublié?» dit Lina en parcourant d'un coup d'œil -les deux couverts, les friandises, le champagne dans le seau à -glace.—«Non?... Eh bien, c'est bon. Je vous donne campos. Remontez dans -vos chambres, ou allez au diable! Je ne veux plus vous entendre tourner -dans l'appartement, ni avoir vos oreilles au trou de la serrure. -Bonsoir!» - -Comme ils s'empressaient de déguerpir, elle les rappela. - -—«Fermez bien les portes, au moins. Je n'ai pas envie d'être cambriolée -cette nuit.» - -Quelques heures plus tard, le silence le plus absolu régnait dans -l'appartement de la demi-mondaine. Almado et elle se reposaient de leur -orageuse soirée. Et ce n'était pas un repos sans cauchemars vagues ni -sursauts nerveux, car leur tendresse, succédant aux reproches et à la -violence, avait été trouble, fiévreuse, secrètement amère. - -Lina de Cardeville s'éveilla. Ses yeux s'enfoncèrent dans la pénombre -de la chambre. L'ameublement luxueux, plus lourd, moins fanfreluché -que dans le cabinet de toilette, chatoyait en teintes douces dans une -lumière assourdie. Toute la nuit l'électricité brûlait en veilleuse, -tamisée par les gros pétales translucides d'une fabuleuse fleur de -verre, à la rosace du plafond. - -Celle qui jouissait de ces raffinements, qui promenait ses regards -parmi ces choses coûteuses, se représenta tout à coup une misérable -demeure dans la cour de l'Épée-de-Bois. C'étaient deux chambres au -rez-de-chaussée d'une chancelante bicoque. Quatre femmes y vivaient: -sa grand'mère, sa mère, ses deux sœurs. Le logis ne contenait que -bien juste les objets indispensables, car le moindre signe d'aisance -attirait la convoitise du père, vieil ouvrier noceur, qui, de par -son droit de maître légal, raflait aussitôt ce qui pouvait se vendre -et se boire. Mais, si toute beauté extérieure était absente de ce -pauvre asile, la beauté des âmes y fleurissait, sublime. C'était la -résignation et la patience laborieuse de l'aïeule qui, après s'être -rendue aussi utile qu'elle le pouvait dans la famille, trouvait le -temps de tricoter des bas pour les petits miséreux de la cité. C'était -la vaillance de la mère, se rendant chaque jour à un lointain labeur -maigrement rétribué. C'était la gaieté méritoire de la sœur infirme, -fauvette chanteuse, dont les roulades mettaient de la joie au cœur -du rude voisinage, tandis que ses doigts agiles exerçaient un ingrat -et fastidieux travail. C'était la vertu douloureuse de l'autre sœur, -prête à écraser en elle-même son chaste amour plutôt que de faillir ou -de mettre en lutte avec un père inexorable celui qu'elle aimait. Avec -quelle vivacité, en ce moment, ces quatre figures, dans leur humble -décor, surgissaient devant la vision intérieure de Lina! - -Lina?... Est-ce là le nom qu'elle entendait sortir de leurs lèvres? -Lina de Cardeville?... Les honnêtes créatures prononçaient-elles jamais -ces syllabes effrontées, dont elles devaient rougir? Non... Mélina... -La fraîche appellation de son enfance... C'est ce nom-là qui lui -tintait aux oreilles. - -Une autre bouche le prononçait aussi. Sa jeune maîtresse affectueuse, -cette Régine si haute, si pure, qui l'aimait... Celle-là aussi élevait -la voix dans la nuit et l'appelait avec bonté: «Mélina!» - -Une émotion inconnue étreignit la pécheresse. Trop d'abominations se -mêlaient depuis quelque temps au luxe et au plaisir pour lesquels -elle avait abandonné, piétiné ces êtres et ces choses. Son amour -recouvré n'étouffait pas la nostalgie qui s'emparait d'elle. Tout -à l'heure, dans l'affolement de la jalousie, elle ne pensait qu'à -reconquérir l'être qui la tenait par des liens honteux et terribles. -Mais maintenant qu'il sommeillait à ses côtés, des frayeurs et des -hantises montaient pour elle de ce sommeil, de cette belle tête brune -et séduisante, de ce visage que jadis, en une nuit d'horreur, elle -avait vu taché de sang. - -Une angoisse indescriptible, une sensation d'isolement presque -terrifiante saisirent la malheureuse. Qui avait-elle désormais au -monde pour s'inquiéter d'elle? A qui pouvait-elle dévoiler la misère -de sa pauvre âme puérile, fragile, mais parfois secouée d'épouvantes -obscures, de remords confus et déchirants?... Celui qui dormait -là, dans ce lit, n'avait jamais partagé avec elle l'intimité d'un -sentiment. La passion les avait unis passagèrement, dans l'ignorance -l'un de l'autre. Qui était-il au juste, ce Miguel Almado? Elle ne -savait rien de lui, rien... sinon l'action effroyable qu'elle lui avait -vu commettre, là-bas, dans le train de Marseille. Quel souvenir!... Et -il ne l'aimait plus... Elle le sentait bien, malgré la réconciliation -de ce soir. Pourtant il représentait tout pour elle. En dehors de lui, -c'était l'aridité atroce d'une existence de courtisane: le méprisant -caprice de ceux qui la payaient, la haine sournoise des serviteurs, la -rosserie des camarades envieuses. - -Jamais la dévoyée n'avait eu ainsi dans la bouche le goût de cendre et -de fiel de ses tristes succès. Un si intolérable malaise lui oppressa -le cœur, qu'elle se laissa glisser hors des draps jusque sur le -tapis, où elle s'agenouilla. Ses lèvres s'agitaient comme pour prier. -Cependant elle n'osait pas. Ne serait-ce pas un sacrilège de répéter -dans la détresse de son infamie les saintes formules qui la consolaient -durant sa pauvre et pure enfance? - -Tout à coup, Lina interrompit sa craintive oraison. Elle venait -d'apercevoir sur le sol, tout près d'elle, un objet dont la vue la -figea, béante. C'était une manière de très petit sac en peau suspendu -à un cordon, et que Miguel portait constamment à son cou, comme un -scapulaire. - -Elle savait que cette pochette contenait un médaillon, et que son -amant attachait à ce bibelot une valeur extraordinaire, y associait -des idées superstitieuses. C'était un fétiche pour Miguel. Jamais -il ne s'en était séparé, fût-ce une seconde. A tous les instants -décisifs, et surtout quand il jouait, il y portait la main par un geste -d'imploration et d'hommage à sa vertu magique. Toujours il avait -formellement refusé de montrer à Lina ce que contenait le médaillon. -Il lui avait défendu, non seulement d'en ouvrir l'enveloppe, mais de -s'en occuper et même de lui en parler. Il entrait dans des colères si -redoutables quand elle essayait de désobéir, que, depuis longtemps, -elle ne se permettrait plus la moindre allusion au mystérieux talisman. -Quant à y toucher pendant que Miguel dormait, elle n'y pouvait songer. -Une ou deux tentatives lui avaient démontré qu'il possédait sur ce -point un sens particulier. Dans le plus profond sommeil, alors que -des bruits éclatants ne l'auraient pas réveillé, la moindre approche -menaçant la précieuse amulette le dressait en sursaut. Et alors c'était -une défensive farouche, une réaction instinctive si brutale, qu'une -fois il renversa Lina d'un coup de poing avant même de savoir ce -qu'il faisait. Elle ne s'y était plus risquée. Mais sa curiosité s'en -était accrue. Chez elle, le désir de savoir ce qu'il y avait dans le -petit sac de peau devenait si maladif, qu'elle pâlissait à le voir -brusquement, et se détournait pour ne pas irriter Miguel par une pensée -qui eût jailli malgré elle de ses yeux. Voilà pourquoi l'apparition de -cet objet bizarre, et là où elle ne s'attendait guère à le rencontrer, -stupéfiait Lina. Évidemment le cordon s'était dénoué ou cassé, le -fétiche avait glissé du cou d'Almado sans qu'il s'en avisât. Jamais -pareille occasion ne s'offrirait de connaître enfin la chose fatidique. - -Avant de s'en saisir, Lina se souleva un peu pour s'assurer que Miguel -dormait toujours. Le jeune homme n'avait pas changé d'attitude. -D'ailleurs, il était de l'autre côté, et dans l'impossibilité de voir -ce qu'elle faisait sans une évolution qui la mettrait sur ses gardes. -Si elle l'entendait remuer, elle lancerait vivement la pochette sous le -lit. - -Maintenant elle la tenait entre ses doigts, elle se tournait pour -obtenir toute la lumière possible. La clarté, bien que très adoucie, -était suffisante. Un petit fermoir joua aisément. De la menue -enveloppe, Lina retira ce qu'elle s'attendait à trouver: un médaillon. -Mais, avant même qu'elle se fût inquiétée de l'image féminine enchâssée -dans l'or, un détail la bouleversa soudainement d'horreur. Du médaillon -pendait un bout de chaîne cassée, et ce fragment était identique à -celui que mit naguère sous ses yeux le lieutenant d'Ambarès. - -Ce que Hugues lui avait dit alors, les circonstances de leur -conversation, la promesse qu'elle lui avait faite, tout était resté -dans sa mémoire en traits indélébiles...—Tout—et surtout le dessin -des curieux chaînons. D'ailleurs cette brisure même accentuait la -similitude redoutable. Point ne fut besoin de réflexions, d'examen -plus attentif, pour convaincre la jeune femme. Au premier regard, -la persuasion venait d'entrer en elle comme une flèche. Et quelle -persuasion!... Hugues d'Ambarès lui avait déclaré: «Celui qui détient -l'autre morceau de cette chaîne est l'assassin du marquis de Malboise.» -Accusation effrayante!... Crime fameux entre les crimes, et dont le -mystère inquiétait encore le monde. Ténèbres sanglantes où se débattait -toujours celle qui, pour Lina, était sacrée entre toutes, la noble -Régine, la providence de sa famille, la protectrice de son adolescence. - -Qu'était-ce, auprès d'un tel drame, que l'acte violent et rapide -accompli par Almado dans le train de Marseille? Un mauvais coup, -donné dans un éblouissement de fureur jalouse, donné pour l'amour -d'elle,—du moins elle le croyait,—et qu'elle pouvait presque oublier -comme un songe sinistre, tant il s'était vite englouti, fait divers -insignifiant, parmi le tourbillon des événements en marche. Qui -s'était intéressé à ce cadavre d'un être taré, suspect, victime de son -vil métier, et presque méconnaissable, quand les flots de l'Argens -l'avaient soulevé, longtemps après l'assassinat, hors de leurs sables -recéleurs? Oscar Lauriol, d'après l'instruction sommaire qui suivit, -n'aurait même pas été assassiné. Son corps ne portait aucune trace de -violence. La contusion de la tempe, à peine distincte encore, venait -peut-être du choc contre quelque pierre. Qu'il fût tombé d'un train, -personne ne l'imagina. Comment reconstituer la vérité? Suicide?... -Accident?... Vengeance?... Qu'importait? Qui pouvait se préoccuper d'un -si piètre sire, et de sa fin, digne de lui? - -Lina de Cardeville n'aurait pas été femme, ni surtout femme amoureuse, -si elle n'avait pas, dans une telle indifférence ambiante, laissé -s'éteindre en elle jusqu'au sens réel de l'horrible souvenir. -Mais cette nuit, à cette minute, il ressuscitait pour multiplier -l'effarement sans nom qui la pétrifiait. Miguel... le meurtrier -du marquis de Malboise!... Était-ce possible?... Il aurait commis -ce crime, qui, pour Lina, valait cent crimes, dans son horreur -prestigieuse et les fatalités qui s'y enchaînaient!... - -Abasourdie par une si terrifiante évidence, la malheureuse fille -restait prostrée sur le tapis, gardant toujours entre ses doigts le -médaillon et le débris de chaîne, qu'elle contemplait avec des yeux -hagards. - -Quelque chose de sa tragique stupeur flotta-t-il peu à peu dans la -chambre calme, entre les soyeuses tentures, parmi les reflets sourds, -et vint-il effleurer le sommeil d'Almado? Celui-ci, tout à coup, sans -raison perceptible, s'éveilla. Surpris de ne pas retrouver Lina à son -côté, il se dressa légèrement, crut l'apercevoir, et, se coulant sur le -lit, se trouva juste au-dessus d'elle. Levant la tête, elle rencontra -son regard si brusquement qu'elle jeta un cri. Paralysée d'émotion, -elle ne songea même pas à dissimuler ce qu'elle tenait. D'ailleurs -c'était trop tard. Miguel avait vu... Pis encore... Il jugeait, à -l'égarement de Lina, l'effet produit par sa découverte. Pourtant le -rugissement de fureur qui lui déchira la gorge exprimait autre chose -qu'une inquiétude, encore confuse. Bondissant sur la jeune femme, il -lui arracha le fétiche. Puis il hurla la plus basse injure, qu'aussitôt -expliqua cette phrase: - -—«Comment oses-tu toucher au portrait de ma mère?...» - -Dans son étrange indignation, il était sincère, ce bandit. Un seul -sentiment représentait en lui les délicatesses d'origine, le petit coin -d'âme resté sain, malgré les contacts rudes ou fangeux d'une existence -abominable. C'était un culte farouche, presque superstitieux, pour la -mémoire de sa mère, de cette infortunée Armande de Solgrès, martyrisée -pour l'avoir mis au monde et morte de l'avoir tant aimé. La noblesse de -cette mère le remplissait d'orgueil. Sa tragique destinée concentrait -les facultés d'amour et de pitié qu'il possédait comme tout être -humain, car même le plus féroce n'en est jamais absolument dénué. - -«Je l'ai vengée,» se disait-il. - -Et par ce fait, dont il ne voulait pas approfondir les causes moins -pures, il s'absolvait des actions les plus atroces. - -En ce moment, une ivresse de fureur l'animait contre sa maîtresse. Il -croyait qu'elle avait eu l'audace de prendre à son cou le médaillon -pendant qu'il dormait. Hors de lui, il levait le bras pour la frapper. -Mais il la vit reculer à genoux sur le tapis, avec une expression si -différente de la simple frayeur, que, troublé, il suspendit son geste. - -—«Qu'as-tu à me regarder comme ça?...» - -Elle ne répondit pas, se releva lentement, et, sans le quitter du -regard, se glissa vers la porte dans un élan de fuite. Il la saisit au -poignet. Mais, à son contact, une espèce de convulsion la secoua, comme -d'une répulsion épouvantée. - -—«Es-tu folle?... Veux-tu répondre?... Où vas-tu?...» - -Elle trembla, balbutia des mots indistincts. Puis, comme avec un -soupçon grandissant, une volonté terrible, il la maintenait, la -traînait en arrière, lui enjoignait de parler, elle sentit son -être puéril se dissoudre sous la flamme des yeux magnétiques, de -l'esprit dominateur. Comment lui cacher ce qu'il allait lire en -elle, infailliblement? Quel subterfuge déjouerait tant de résolution -frénétique? Elle fut comme un étourneau dans les serres d'un aigle, -palpitante, médusée, incapable d'une résistance morale ou matérielle. -Des gémissements lui échappèrent, avec lesquels s'évadait la vérité -trop écrasante, dont il fallait se soulager coûte que coûte. - -—«Mon Dieu! pourquoi ai-je voulu le voir?... Ah! je suis punie, va!... -Je t'aimais... Tu étais le seul être qui m'empêchât de crever de -dégoût dans cette sale vie!... Fais-moi ce que tu veux. Tiens, tue-moi -aussi... J'en ai assez! - -—Assez de quoi?...» disait-il en lui broyant les bras. - -—«De toutes ces abominations!... Et cette chaîne!... Tu ne sais -donc pas que c'est une preuve?... On a gardé l'autre morceau... Ah! -malheur!... C'est toi que j'avertis à présent... Après avoir juré à -l'autre... Je deviens folle, je ne sais plus ce qu'il faut dire, ou -faire?... Mais tue-moi donc, Miguel... J'ai peur de trop t'aimer, -d'être lâche... C'est l'enfer qui s'en mêle... Pense donc que j'étais -là-bas, à Solgrès, près de mademoiselle Régine, le soir où tu...» -Elle frissonna, se reprit: «Le soir où l'on a tiré sur le marquis de -Malboise...» - -Un horrible silence se fit. - -Maintenant Lina défaillait sous les prunelles sauvages qu'Almado lui -enfonçait jusqu'à l'âme. Il l'avait poussée contre le lit, et la tenait -là, demi renversée, prise à l'étau de ses mains barbares, qui lui -serraient les bras toujours plus fort, et rapprochant d'elle un visage -dévasté de haine. - -—«Misérable fille!» gronda-t-il enfin d'une voix basse et furieuse. «On -te payait sans doute pour m'espionner... - -—Non!... non!... - -—Comme l'autre là-bas... tu sais... ton galant de Monte-Carlo... Vous -vous entendiez!... - -—Miguel!... Pas cela... Oh! non... Mais c'est affreux!... - -—Tu sais où il est, n'est-ce pas?... le mouchard...» - -Peut-être ne voulait-il encore qu'intimider la malheureuse... Et -aussi satisfaire, en la bouleversant d'effroi, une rancune enragée. -Mais le châtiment dépassa les forces de la victime. Quand elle -entendit l'allusion monstrueuse, elle ne douta pas que l'acte ne -suivît immédiatement la tacite menace, et que Miguel ne fût prêt à -la supprimer comme il avait supprimé Lauriol. Le souvenir s'évoqua, -sinistre, rendant l'appréhension plus insoutenable. Ce fut d'une si -vertigineuse angoisse, que le peu de forces resté à Lina y sombra. Elle -s'évanouit. Almado la sentit s'effondrer sous ses mains, comme une -chose inerte. Elle s'abattit sur le lit, et en aurait glissé, si, d'un -mouvement instinctif, il n'eût soulevé les jambes, de sorte qu'elle s'y -trouva étendue. - -L'homme la contempla. Elle avait l'air d'une morte. - -Il se pencha sur ce visage qu'il avait aimé, et qu'il exécrait. Il -regarda les lèvres, ces lèvres dangereuses d'où s'exhalaient au -hasard toutes les extravagances de la vanité, de la sentimentalité, -des scrupules et des hardiesses les plus imprévus, les plus -contradictoires. Comment espérer qu'elles ne livreraient pas le secret -terrible? Savait-on de quelle fidélité ou de quelle traîtrise, -de quelle prudence ou de quelle folie, était capable la faible et -instinctive créature? S'il s'assurait de son éternel silence, qui le -saurait? Il n'était Almado que pour elle, et pour les comparses de leur -vie galante, de ces gens qui n'aiment guère à éclairer la justice. Un -plan rapide se dessina dans sa tête. La simulation d'un cambriolage, -qui pouvait s'être produit après son départ, car il ne passait presque -jamais la nuit. Puis la fuite facile, la cachette sûre... Ensuite un -asile tout préparé par le destin, où l'attendait un dévouement aveugle, -prêt à le seconder passivement, où il trouverait un autre nom, une -autre peau, pour ainsi dire, dans laquelle il s'insinuerait d'une -minute à l'autre. - -Almado jeta un coup d'œil autour de lui. - -Un tiroir de chiffonnier restait ouvert. Des écrins bâillaient. Des -reflets de pierreries chatoyaient dans la pénombre. Pour qu'on crût -à une intrusion de cambrioleurs, il faudrait emporter tout cela. La -convoitise qu'il se dissimulait à lui-même s'ajouta, renfort hideux, au -tumulte des passions meurtrières... - -Tuer n'était plus, pour ce hors-la-loi, l'acte effroyable devant -lequel la chair et le sang reculent. N'avait-il pas détruit plusieurs -existences humaines sans qu'aucunes représailles sociales ou divines -l'eussent atteint? N'avait-il pas vu jadis avec quelle facilité un des -grands de ce monde anéantissait sa vie d'enfant? Sa perversité, accrue -à chaque crime, ne balança guère devant celui-là. L'évanouissement -de Lina, cette mort apparente, le suggestionnait, annihilait toute -hésitation de pitié. Elle ne l'implorerait pas, n'appellerait pas, ne -souffrirait pas. - -Miguel eut un bon souple et foudroyant de fauve. Avec une précision et -une force infaillibles, ses deux mains saisirent le cou nu de la jeune -femme, ses deux pouces s'enfoncèrent dans la peau délicate. - -Il y eut un râle étouffé, une secousse convulsive du corps, une -contraction effrayante du visage. Les yeux s'ouvrirent et se -révulsèrent, mais sans rien voir. La lutte de la vie contre la mort fut -courte et inconsciente, grâce à la prodigieuse énergie du meurtrier, -qui ne laissa pas sa proie reprendre un seul instant le souffle. Lina -expira sans savoir comment elle mourait, après avoir passé sur cette -terre sans trop savoir comment elle y vivait. Frivole créature, broyée -par une force incompréhensible, papillon qu'un enfant écrase sur la -pierre dorée de soleil où palpitaient ses ailes. - -Quand il fut certain qu'elle ne se réveillerait plus, Almado regarda -l'heure. La petite aiguille avait à peine dépassé minuit. C'était le -moment, où, d'habitude, il quittait Lina lorsqu'il passait la soirée -avec elle. N'étant que l'ami de cœur, il observait la discrétion de son -triste rôle. - -Aucun domestique ne couchait dans l'appartement. Une sonnerie -électrique placée près du lit de Madame appelait la femme de chambre -quand c'était nécessaire. On s'expliquerait pourquoi la malheureuse -n'avait pas eu recours à cette sonnerie, par la constatation qu'elle -avait été surprise et étranglée pendant son sommeil. - -Miguel se garda bien de changer la position du corps. Il s'habilla en -toute hâte, s'empara de tous les bijoux de prix, ouvrit les armoires, -les tiroirs, bouleversa leur contenu, puis, armé d'un outil qu'il -trouva dans la cuisine et qu'il y replaça ensuite, il arracha en partie -la serrure de la porte extérieure. Ramenant cette porte tout contre, -afin qu'elle ne parût pas ouverte, il descendit l'escalier, demanda -ostensiblement le cordon en criant le nom de Mᵐᵉ de Cardeville, comme -il le faisait d'ordinaire, et même eut soin de frapper contre le -vitrage de la loge trois petits coups, qui le faisaient reconnaître -quand on ne lui ouvrait pas tout de suite. - -Puis il s'en alla sur le trottoir sec, d'un pas vif, tandis que là-haut -scintillaient les impassibles étoiles. - - - - -XIV - -_DOUBLE MASQUE_ - - -Comme Régine de Malboise l'avait expliqué à son cousin Hugues, -l'admirable domaine de Solgrès était devenu la propriété de ses amis -les pauvres. La jeune marquise l'avait consacré à une fondation -perpétuelle, dont les frais d'entretien étaient couverts par une -rente considérable. Les trois quarts de la fortune laissée par son -mari—dont elle avait accepté le nom contre son gré, et dont la mort -tragique l'opprimait de son mystère, tout en la libérant,—constituaient -les revenus du sanatorium populaire de Solgrès. L'autre quart était -consacré au Patronage de l'Épée-de-Bois, transformé en Cercle -Fraternel, et installé dans une belle construction neuve. Ceux qui -le fréquentaient, enfants et adultes, savaient bien que si Mᵐᵉ de -Malboise les décourageait d'espérer l'aumône, qui humilie, elle avait -toutes sortes d'ingénieux moyens pour les préserver des privations. Il -y avait des primes et des prix pour les travailleurs, pour ceux qui -formaient des ligues anti-alcooliques et amenaient des recrues. Puis, -c'étaient les caisses de mutualité ou de retraites, que la marquise -subventionnait largement, un salaire maternel alloué aux mères qui -nourrissaient elles-mêmes leurs enfants, vingt systèmes divers pour -faire tomber l'argent du riche dans l'escarcelle du pauvre, tout en -obtenant de celui-ci quelque effort d'amélioration, d'assainissement -moral ou matériel. Inutile d'ajouter que dans les cas où le secours -immédiat et direct s'imposait à son ardente charité, Régine de Malboise -ouvrait une main généreuse. - -Le succès de son œuvre dans le quartier Mouffetard y promenait le -miracle. L'espoir, la joie, le courage, soufflaient sur ce coin de -misère, surtout depuis qu'on avait, au delà des rues sombres, la -perspective enchantée de Solgrès, l'asile de fraîcheur, de repos, de -splendeur verdoyante, où la faiblesse, la vieillesse, la maladie, -devenaient presque des privilèges, puisqu'elles y donnaient droit de -seigneurie. - -Denise d'Occana était la régente de ce paradis dolent et charmant. -Mais chaque cité construite dans l'immense parc, pouponnière, hospice, -refuges de convalescents, d'infirmes, de vieillards, avait son -directeur particulier. - -Régine s'abstenait de visiter l'établissement merveilleux qu'elle avait -créé. Solgrès demeurait pour elle un lieu d'angoisse et de fatalité. -Ses intendants venaient à Paris lui rendre compte de tout. Parfois son -amie, Claire Varouze, se faisait sa messagère auprès des protégés qui -voulaient communiquer avec leur bienfaitrice. - -Régine insistait souvent pour l'envoyer là-bas. Il lui semblait que -cette jeune femme, si malheureuse dans son ménage désuni, assoiffée -d'émotions sentimentales, dévorée d'imagination, les nerfs et le -cœur malades, revenait apaisée de ces visites. Pour avoir contemplé -d'humbles souffrances et participé à leur soulagement, pour avoir vu de -bien modestes joies susciter d'infinies gratitudes, l'épouse meurtrie, -dédaignée, rapportait un sourire moins amer et moins de fièvre dans ses -yeux étranges, ses yeux inégaux, brûlants et brillants, où flottait un -songe fou. - -Elle aimait s'entretenir avec Denise d'Occana, cette autre blessée de -la vie conjugale, qui maintenant pouvait se croire abandonnée pour -toujours, car depuis longtemps son beau Michel ne lui était pas revenu -de la vie aventureuse où il se plaisait loin d'elle. La directrice de -Solgrès se consolait un peu, dans l'activité et la responsabilité de -sa nouvelle tâche. Puis elle avait son autre Michel, le fils chéri, -qu'elle se réjouissait de voir grandir en plein air, dans cette -campagne merveilleuse, parmi la beauté des choses et la bonté des -âmes—puisque, ici, la splendeur de la nature s'unissait à la splendeur -de la charité. - -L'enfant, avec sa grâce de Jean-Baptiste brun, ses larges yeux de -velours, ses boucles sombres, faisait la joie de la colonie de Solgrès. -Protégé contre tout mal par l'affection universelle, il circulait -librement dans le parc, ne considérant comme domaine interdit qu'un -bâtiment très écarté, qui servait d'infirmerie pour les maladies -contagieuses. Ce qu'il préférait dans le vaste domaine, c'était une -partie restée sauvage, un coin de forêt accidenté, raviné, qui, tout au -fond, près du mur de clôture, se confondait presque avec les futaies du -dehors. Son indépendance enfantine exultait, comme en quelque région -déserte et lointaine dont il se figurait être le Robinson Crusoé. - -Or, un jour d'automne ou le petit garçon vagabondait dans sa chère -solitude, il lui arriva quelque chose d'extraordinaire. - -Descendu dans un fossé très broussailleux, il faisait la cueillette -des mûres. Là, dans le fouillis des ronces énormes, elles étaient plus -abondantes et plus grosses que partout ailleurs. Michel en remplissait -une petite brouette, soigneusement tapissée de feuillage. Il s'animait, -rouge d'ardeur, triomphant de sa moisson noire et luisante, qu'il -allait voiturer fièrement tout à l'heure à travers l'admiration des -foules, jusqu'à la grande maison où sa mère s'extasierait. Avec son -joli visage, un peu barbouillé de jus pourpre, où les cheveux bouclés -s'emmêlaient, et parmi l'enlacement des rameaux verts, on eût dit un -jeune Bacchus. - -A un moment donné, il se trouvait si hardiment juché sur un -escarpement, et si bien retenu par l'agrippement des ronces, qu'il ne -savait plus trop comment redescendre au fond du ravin et regagner le -sentier qui en sortait. - -Et ce fut alors que survint la chose fantastique. - -En face de Michel, dans l'autre revers du fossé, la muraille de terre -parut s'entr'ouvrir sous l'échevèlement des plantes grimpantes. Un -pan carré s'enfonça comme un battant de porte, découvrant une cavité -noire... Puis dans l'embrasure béante, une silhouette d'homme surgit. - -Toute grande personne, à la place de cet enfant, eût éprouvé en cette -conjoncture, un saisissement des plus désagréables. Michel eut peur. -Pas trop cependant. Sa petite cervelle chimérique, où les contes de -fées représentaient la réalité de l'univers, ne s'étonnait qu'à moitié -de voir sortir un génie des entrailles de la colline. Surtout en cette -retraite de sauvagerie délicieuse, que son imagination transformait en -royaumes enchantés. D'ailleurs, ce devait être un bon génie, celui qui -survenait là, d'une physionomie si séduisante et si grave. - -L'inconnu, avant d'émerger tout à fait hors de la caverne, explora les -alentours d'un regard circonspect. Toutefois il n'aperçut pas d'abord -l'enfant, immobile de stupeur sous un rideau de verdure. Il referma à -clef derrière lui ce qui était bien une porte, malgré l'aspect terreux -et rouillé qui la confondait avec le talus environnant. Et ce fut alors -que, se tournant, il distingua le petit visage effaré, les yeux noirs -braqués sur lui avec plus de curiosité que de frayeur. - -Au sursaut qui le secoua des pieds à la tête, à la pâleur qui décolora -sa face déjà si pâle, un observateur moins naïf que ce garçonnet de -sept ans eût compris que, de la chair mâle ou de la chair puérile, -c'était la première qui se hérissait d'effroi. Pourtant l'intrus se -reprit vite. Il venait de reconnaître à qui il avait affaire. - -—«Michel!» appela-t-il avec douceur. «Mon petit Michel. Viens... C'est -moi... C'est papa. Tu ne me remets donc pas?» - -Le petit descendit vers lui, hésitant, mais sans aucune crainte. Il -s'approcha, balbutia: «Papa...» ses grands yeux dilatés d'incertitude -et de surprise. Mais aux caresses, aux appellations familières, à la -voix, au regard, il s'assura qu'on ne le trompait pas. - -—«Papa... Oui... C'est bien toi!... Oh! comme maman va être contente! -Mais... il y a si longtemps que je ne t'avais vu! Et tu as laissé -pousser ta barbe...» - -Il promenait sa petite main sur une barbe de deux ou trois semaines, -qui, frisant de près, ne déparait pas le visage viril si pareil au -sien, soulignant finement l'ovale des joues. - -«Je vous ai cherchés rue de l'Épée-de-Bois,» dit le père. «Juge de mon -étonnement quand je ne vous ai plus trouvés, quand on m'a dit que vous -étiez ici.» - -Étonnement plus grand qu'il ne pouvait l'exprimer. Ici... C'est-à-dire -à Solgrès, dans ce domaine où se rattachait sa propre destinée, où il -avait vécu enfant, où il aurait dû maintenant gouverner en maître... -Solgrès, le berceau de ses ancêtres maternels, Solgrès, où ses parents -martyrs étaient morts, l'un fusillé, l'autre tuée de douleur, sur le -même gazon, à la même place. Voilà qu'un stupéfiant hasard y ramenait -son fils, l'y installait comme le petit roi d'un peuple débile et plein -d'amour, lui restituait le séjour héréditaire par une dispensation -merveilleuse de la charité. - -L'homme qui revenait sur cette terre fatidique après avoir marché dans -des chemins de fange et de sang, n'était guère capable de philosophie -généreuse ou d'émotions délicates. Toutefois quelque chose en lui de -meilleur que lui-même, l'âme d'une race haute, parfois obscurément -réveillée sous le linceul de ses vices, frémissait d'une délectation -indéfinissable à constater que le séculaire patrimoine ne passerait pas -en des mains violatrices, et qu'une destination sublime consacrait le -sol où ses parents agonisèrent, victimes de l'héroïsme ou de l'amour -maternel. - -Cependant le petit Michel questionnait: - -—«Pourquoi, papa, que tu n'es pas entré par la porte, que tu es sorti -de dedans la terre? - -—Chut!... Il ne faut pas le dire. Il y a dans la terre de belles -grottes illuminées, et un beau trésor, que je te montrerai si tu ne -racontes pas que tu m'as vu venir par là?...» - -Phrase imprudente. Ce fut un de ces mots inconscients, faux avec un -fond de vérité, comme en prononcent les lèvres gonflées de secrets -oppressants. Le père insista: - -—«Tu ne diras pas par où je suis arrivé dans le parc... - -—Non,» fit le petit. «Les fées ne seraient pas contentes. - -—Quelles fées? - -—Celles qui t'ont conduit à travers la terre et qui gardent le trésor. - -—Justement. Elles nous feraient beaucoup de mai à tous les deux si tu -parlais. - -—Je ne dirai rien. Mais tu me montreras le trésor. - -—Si les fées permettent aux petits garçons de pénétrer dans la terre. -Je n'en suis pas sûr,» reprit Occana, s'avisant de son inconséquence. -«Maintenant, tais-toi. Car ce sont là des choses terribles. Et -conduis-moi près de ta mère.» - -Ils se mirent en route à travers le domaine, d'abord par des sentiers -de forêt, puis le long de pelouses vastes comme des prairies, où -paissaient les vaches superbes qui donnaient leur lait aux enfants -et aux malades, puis sous la voûte des avenues développant leurs -perspectives majestueuses. - -Dans une clairière, des chalets groupaient leurs gaies architectures -toutes neuves. - -—«C'est la cité du Repos, expliqua l'enfant. Ceux qui sont là, on les -appelle «les surmenés du travail». Tu comprends?... Ainsi regarde... -Cette jeune fille assise devant une porte, c'est une pauvre infirme -qui travaillait toute la journée à faire des petites boîtes en carton, -dans une chambre sans air... près de là où nous étions, tu sais, à -l'Épée-de-Bois. Et puis elle est devenue comme si elle allait mourir, -parce qu'on a tué sa sœur... Tu vois, elle est en noir...» - -L'homme n'écoutait guère, absorbé dans ses souvenirs, en parcourant ces -allées dont il reconnaissait tous les détours. Cependant un mot le fit -tressaillir. Il leva les yeux. - -—«Cette jeune fille?...» murmura-t-il. - -Une ressemblance peut-être le troubla, car ses traits devinrent livides. - -—«Elle s'appelle Charlotte Cardevel,» ajouta le petit. «Pense donc!... -Des méchants ont tué sa sœur, en lui serrant le cou... comme ça.» - -Ses menottes s'appliquèrent contre sa gorge. Il écarquilla les yeux et -tira sa langue rose en un jeu lugubre. - -—«Finis!...» cria le père, qui tremblait. - -—«Tu m'as fait peur. Oh! pourquoi?... - -—Cette malheureuse pouvait te voir.» - -Occana précipita le pas. Un instant ce fut comme une fuite. - -—«Je ne peux pas te suivre,» haleta Michel. - -Mais on s'arrêta. Au bord d'une avenue, le visiteur considérait un -accident en apparence bien dénué d'intérêt: deux ou trois pierres -disposées là, par hasard ou avec intention, mais qui devaient occuper -cette même place depuis des années, à en juger par leur enfoncement -dans le sol et la mousse qui les couvrait. C'était la base d'une -puérile forteresse, construite par lui lorsqu'il jouait dans ce parc -sous le nom d'Armand-Michel Bellard. - -Ce jour-là, il avait excité la première colère sérieuse du marquis de -Malboise. Il le revoyait, la canne levée. Et, à côté du maître haineux, -la figure si blanche et si alarmée de sa mère... - -Alors il poursuivit son chemin, l'air si sombre, que le petit garçon -n'osait plus lui parler. - -Cependant, quand ils eurent fait une autre rencontre, deux fillettes -toutes pareilles, avec des teints de fleur, des yeux de ciel et des -cheveux d'or envolés, Michel se remit à bavarder. - -—«Tu sais, papa, c'est Lou et Luce, mes petites amies, les filles à -monsieur Montier, et qui n'ont plus de maman. Tu les as bien vues, à -l'Épée-de-Bois?» - -Le nom de Montier tira Occana de sa rêverie. - -—«C'est le maréchal ferrant de Mouffetard? Ce grand barbare blond, à -l'air si arrogant, dont ta mère avait peur? - -—Oh! maman n'avait pas peur de lui. Elle disait qu'il était très bon, -mais qu'il était malheureux. - -—Oui... je sais pourquoi,» grommela le mari de Denise. - -Comment eût-il ignoré ce qui crevait les yeux à tout le quartier -là-bas, ce qu'il y devait surprendre si peu qu'il y vînt, l'adoration -humble, distante, mais d'une ardeur inguérissable, dont brûlait le bel -ouvrier pour sa femme, à lui. Denise même, dans sa droiture, le lui -avait fait comprendre, lui demandant de l'emmener ailleurs, pour ne pas -torturer de sa présence ce cœur loyal. Occana en avait ri. La pitié, -comme la jalousie, ne l'obsédait guère. Mais aujourd'hui, ce fut avec -énervement qu'il demanda: - -—«Il est donc dans le pays, ce rustre? Il vous a donc suivis? - -—Oui. Il a une maison sur la route, en face de la grande grille. -Oh! une forge magnifique, toute en feu d'artifice. Et il a beaucoup -d'ouvriers... Et on ne ferre pas seulement les chevaux, chez lui... On -y fait des masses de choses... des choses...» - -L'enfant, ne trouvant pas, renonça à expliquer. Car, en effet, Montier, -actif, intelligent, plein d'initiative, déjà si habile dans son métier -et consulté de préférence aux plus sûrs vétérinaires pour tout ce qui -concernait les pieds des chevaux, avait encore étendu son entreprise. -Il fabriquait à présent de la ferronnerie, de la charpenterie -métallique. En cela aussi, tout de suite, il affirmait ses qualités -d'adresse, de conscience, de goût inventif. Les architectes lui -donnaient leurs commandes pour les nombreuses constructions de Solgrès. -Et sa réputation s'étendait aux environs, dans les châteaux et dans les -bourgs. - -L'annonce d'un tel voisinage préoccupait Occana. Il flairait -l'adversaire, le rival vigilant,—peut-être déjà heureux,—qui lui -rendrait son rôle difficile, qui surprendrait, malgré toutes les -précautions, la moindre fissure du masque. - -L'accueil que lui fit Denise le confirma dans son inquiétude. Pour -la première fois, cette pauvre esclave de son caprice ne le reçut -pas, comme après chaque absence, avec la joie de celle qui attend -sans cesse, et que le retour extasie sans la déconcerter. Pourtant -Mᵐᵉ d'Occana restait fidèle à cet étrange mari, revenu à elle, par -intervalles, d'une existence qu'elle ne soupçonnait pas. Seulement -elle n'était plus seule, avec son enfant, à vivre un rêve farouche, -à s'hypnotiser devant une image. Le flot d'une vie nouvelle la -soulevait, l'enlaçait. Des perspectives s'ouvraient à ses yeux, -des responsabilités s'imposaient à sa conscience. En acceptant de -représenter à Solgrès la marquise Régine, elle s'interdisait l'égoïsme -d'un amour exclusif et aveugle. Elle appartenait à ses pauvres avant -d'appartenir à l'homme néfaste, dont le bon plaisir cessait d'être sa -loi. Pouvait-elle même l'admettre dans ce gouvernement de charité, avec -la mission dont elle était investie?... Que savait-elle de lui, après -tout? Le doute, qui ne l'empêchait pas de risquer son pauvre cœur, -jadis, lorsqu'elle ne dépendait que d'elle-même, la dressait, méfiante, -en face de l'être suspect, maintenant qu'elle détenait des intérêts -sacrés. - -—«Je pensais,» lui dit Occana, «que tu serais plus contente de me voir. -J'ai terminé les affaires qui me retenaient loin de vous. Elles m'ont -procuré un petit capital. L'avenir est libre devant moi. Je puis vous -emmener, ou rester avec vous, ou partir seul. Mais en attendant que -j'aie pris une décision, j'imagine que tu peux m'offrir l'hospitalité -ici. - -—Je n'y suis pas chez moi. - -—Tu y es la maîtresse, si j'ai bien compris. - -—Non. La maîtresse est la marquise de Malboise, et je la représente. - -—La marquise de Malboise ne me refusera pas un abri à Solgrès,» dit -Occana d'un ton bizarre en appuyant sur les deux noms. - -—«Pourquoi?» - -Il ricana: - -—«C'est assez grand. - -—Ne crois pas cela. Nous manquons de place. Les édifices projetés ne -sont pas tous construits. Le château reçoit en attendant le plus grand -nombre de nos pensionnaires. Si vaste qu'il soit, il y suffit à peine, -d'autant qu'il faut compter avec l'isolement obligatoire de certains -services. - -—Tu as ta chambre,» dit Occana. - -Denise rougit et se tut. - -Elle éprouvait comme la conscience d'une indélicatesse à installer -son intimité conjugale dans cette demeure où elle n'était qu'une -mandataire, à introniser par surprise ce mari, dont, hélas! elle ne -pouvait répondre, et que sa bienfaitrice n'avait jamais associé à leurs -projets. - -Mais le petit Michel déclara: - -—«Il faut que papa reste avec nous. Quand il part c'est pour trop -longtemps. - -—Mon Dieu,» fit Denise en regardant son mari, «je veux bien. Mais -pourquoi n'irais-tu pas à l'hôtel jusqu'à demain, jusqu'à ce que j'aie -prévenu madame Régine? J'ai si grand'peur qu'elle ne nous trouve bien -sans gêne, qu'elle ne te juge mal en pensant que tu reviens à moi pour -profiter de la situation qu'elle m'a faite. - -—Je n'irai pas à l'hôtel,» dit Occana. «C'est ici que je veux être. -N'insiste pas. Tu ne sais pas quelle importance j'attache à un séjour -dans cette maison, fût-il très court. Je m'en irai prochainement, s'il -le faut. Je ne suis pas embarrassé. J'ai de l'argent. Mais, par ruse ou -par prière, obtiens de me garder quelques jours. Tu éviteras peut-être -un grand malheur.» - -Un frisson secoua Denise. Jamais plus qu'à cette minute, elle n'avait -senti près de cet homme une oppression intolérable de mystère. - -—«Soit,» dit-elle. «Je vais téléphoner à madame de Malboise. - -—Tu as le téléphone ici?... - -—Oui. - -—Un mauvais système de communication. Les gens peuvent dire «non» trop -vite, avant d'avoir réfléchi. Pas moyen de les préparer, comme dans une -lettre. - -—Je n'ai pas peur que la marquise me refuse un service. Tout ce que je -crains, c'est qu'elle ne prenne de toi une opinion fâcheuse. - -—Bah! Elle en reviendra.» - -La directrice de Solgrès se leva, traversa la pièce où son mari l'avait -trouvée—un parloir découpé par des cloisons dans l'immense vestibule du -château. La hauteur du plafond aux voussures de pierre, sa somptuosité -architecturale, contrastaient avec les dimensions restreintes, comme -avec le mobilier presque rustique, de cette chambre. Le luxe intérieur -du château avait disparu. Son aménagement correspondait à sa nouvelle -destination utilitaire. Seules, les nobles lignes de ses façades, -de ses grands toits aux cheminées sculptées, de sa tour, demeuraient -un perpétuel enseignement de beauté, pour le rêve ou l'effort des -laborieux qui s'abriteraient à son ombre, des enfants qui empliraient -leurs prunelles neuves de sa majestueuse poésie. - -—«Denise! - -—Quoi donc? - -—Puisque tu téléphones à Paris, informe-toi s'il y a du nouveau. - -—A quel sujet? - -—N'importe!... Les nouvelles, les accidents, les crimes... Que -sais-je?... Vous ne recevez pas de journaux ici? - -—Tu plaisantes, le _Petit Journal_ nous arrive à plusieurs exemplaires. -Que deviendraient nos braves gens sans lui? - -—Il ne contenait rien de sensationnel ce matin? - -—Je ne l'ai pas lu. - -—Tu ne pourrais pas me le procurer? - -—C'est un peu difficile de mettre la main dessus, quand il circule d'un -bout à l'autre du domaine.» - -Le petit Michel proposa: - -—«Maman, veux-tu que j'aille l'emprunter à monsieur Montier?» - -Avec une rougeur légère, Denise donna la permission. Le marmot décampa, -joyeux d'aller raconter à ses mignonnes amies, Lou et Luce, que son -papa était revenu, et qu'il allait demeurer avec eux. - -—«Tu n'arrives donc pas de Paris?» demanda la jeune femme après le -départ de l'enfant, «puisque tu ne sais pas ce qui se passe.» - -Occana, sans répondre, dit négligemment: - -—«Oh! il y a une chose qui m'intéresse, comme un roman-feuilleton. -C'est ce drame de la rue La Boëtie, l'assassinat de cette horizontale. -As-tu suivi ça, Denise? - -—Certes!» s'écria-t-elle. «Cette malheureuse était la fille et la sœur -de mes pauvres voisines, les Cardevel,—de bien braves femmes! Nous -demeurions porte à porte, rue de l'Épée-de-Bois. La vieille grand'mère, -qui ne pardonnait pas pourtant à cette brebis égarée, qui ne prononçait -plus son nom, est morte de saisissement quand elle a lu, brusquement, -l'horrible fait divers. - -—On n'imagine pas l'audace de ces cambrioleurs,» fit Occana. - -—«Mais ce ne sont peut-être pas des cambrioleurs. N'as-tu pas lu qu'on -accuse l'amant de cette femme, un nommé Miguel Almado, qui a disparu -depuis le crime? - -—Bah! on n'a pas l'ombre d'une preuve contre lui, sauf cette absence. -Et même si on le pinçait... il aurait beau jeu à se défendre. - -—Pourquoi se cache-t-il? - -—C'est son tort. Moi, à sa place, je me montrerais. Rien n'indique sa -culpabilité. Les domestiques l'ont laissé au mieux avec la dame, après -une petite dispute de rien. Il est parti à son heure habituelle, a -demandé le cordon d'une voix calme, s'arrêtant pour tapoter en familier -de la maison aux carreaux de la loge... - -—Que me racontes-tu là?» dit Denise étonnée. «Tu as donc appris les -journaux par cœur. - -—Moi?... Comment?... Non. J'étais avec des amis qui se passionnaient -pour cette affaire. Tout le monde en parle.» - -Denise eut un léger sourire entendu. - -—«Tu veux me retenir avec toutes ces histoires. Cela t'ennuie que -j'aille téléphoner à madame Régine.» - -Elle-même s'attardait inconsciemment. L'embarras de s'adresser à la -marquise, dans le cas délicat qui survenait, se fit sentir davantage -quand elle entendit vibrer au récepteur la voix si douce, mais si -ferme, à laquelle on ne résistait pas. - -Est-ce pour cela qu'un singulier malaise remplaçait la joie grisante -où la jetait d'habitude le retour de son mari? Une autre pensée se -glissait en son cœur, bien qu'elle l'écartât, celle-ci, comme coupable. -En imagination, elle suivait son enfant, son petit Michel, courant -accomplir sa commission, de l'autre côté de la route. Il entrait à -la forge. Il criait, avec sa hardiesse de petit homme qui se sait le -bienvenu, sûr d'accorder une faveur en réclamant quelque chose: - -—«Monsieur Montier, je viens vous demander le _Petit Journal_? - -—Pour votre maman?» faisait l'homme au visage de loyauté, l'être soumis -et fort dont elle avait jugé le dévouement en une heure d'anxiété grave. - -—«Non, monsieur Montier. Pour papa... qui est revenu.» - -Denise voyait pâlir la mâle et claire figure, cette physionomie de -guerrier gaulois, enfantine et rude. Et elle avait un pincement au cœur -de la souffrance silencieuse, imméritée, inguérissable. - -—«Tiens, mon mignon, voilà le _Petit Journal_.» - -Et il retournait à sa forge, se brûlant la face à la fournaise, se -brûlant l'âme à l'impossible amour. Pauvre Montier!... - -Pourquoi Denise le plaignait-elle aujourd'hui d'une pitié si -compréhensive, si lancinante, qu'elle s'en étonnait, s'en voulait -presque?... - -Cependant l'accent de Régine au téléphone changeait. Une froideur -perçait dans ses paroles. Elle ne refusait pas à M. d'Occana -l'hospitalité dans Solgrès. Mais cette hospitalité ne pouvait être que -passagère. A aucun titre, elle n'accepterait dans sa grande famille, où -chacun accomplissait un devoir, celui qui n'avait pas compris le devoir -dans sa petite famille, à lui. - -Denise ne répéta pas textuellement ces paroles à celui qu'elles -intéressaient. Elle les lui laissa deviner. - -—«Ne t'inquiète pas,» dit sardoniquement son mari. «Je n'abuserai -pas de sa bonne grâce, à ta marquise. Mon intention est de partir à -l'étranger. Je ne demeurerai ici que très peu... quelques jours... -Tiens,» ajouta-t-il encore avec un ricanement bizarre, «le temps de -laisser pousser ma barbe. Et je ne serai pas gênant.» - -En effet, à peine dans Solgrès remarqua-t-on la présence de ce nouvel -hôte. Silencieux, ne s'occupant de rien, ne parlant à personne, il -s'enfermait dans sa chambre ou s'enfonçait dans les retraites les plus -solitaires du parc. D'interminables réflexions semblaient l'occuper, -surtout quand il parcourait les allées du domaine, ou s'arrêtait pour -contempler de loin la masse imposante du château. Son petit garçon le -distrayait seul, et avec peine, de sa méditation taciturne. Cependant, -l'enfant même s'écarta de lui, quand il l'eut rudoyé parce que Michel -lui demandait qu'il l'emmenât chez les fées et qu'il lui montrât «le -trésor». - -Si cet homme voulait oublier ou se faire oublier, vraiment il n'aurait -pu choisir un asile plus calme, plus sûr, que ce séjour d'exception, -consacré par la bonté humaine, abrité par la magnificence de la nature. - -Un matin, il dit à sa femme: - -—«Ne trouves-tu pas que ma barbe est assez longue? En la taillant -ainsi, en pointe, cela m'irait bien, n'est-ce pas? - -—Je t'aimais mieux avec les moustaches seules,» observa Denise. - -Il répliqua vivement: - -—«Cela me change donc beaucoup? - -—Aujourd'hui surtout, parce qu'elle a poussé. Je ne te rencontrerais -que maintenant, j'aurais peine à te reconnaître.» - -Un moment après, et comme s'il ne songeait plus à cette remarque, -Occana déclara qu'il allait quitter Solgrès. - -—«Ta marquise a eu le bon goût de ne pas me faire souvenir que son -invitation était courte. Mais je ne suis pas d'humeur à vivre aux -crochets des femmes. Il n'y a pas de place pour moi dans ce domaine, -dont toi et Michel vous êtes presque les châtelains. Le dernier -loqueteux y est accueilli, tandis que moi, j'y suis de trop. Ah! la -destinée s'obstine...» - -Denise ne devina aucune signification secrète dans l'amertume de cette -dernière phrase. Elle dit: - -—«Cette maison est un établissement de bienfaisance. Tu ne voudrais -pourtant pas... - -—Y être hospitalisé?... Oh! que non... Je ne prends pas encore mes -invalides, ma chère. Le monde est grand, et l'humanité bien petite. Je -me sens un géant parmi des pygmées. Ce n'est pas moi qui mendierai ce -que je peux conquérir. Rien ne résiste, je le vois maintenant, à celui -qui ose et qui veut. - -—Tu as des projets?» demanda-t-elle. - -—«J'ai tâté ma force. Et cela me suffit. L'avenir est à moi. - -—Il te séparera de nous?...» - -Occana dit froidement: - -—«Je n'oublierai jamais mon fils.» - -Denise le regarda et se tut, ne réclamant rien pour elle-même. Les -semaines passées auprès de cet homme venaient de lui montrer quel abîme -le séparait d'elle, et à quel être de sa propre chimère elle avait -gardé son cœur pendant des années. Était-ce possible qu'elle eût versé -tant de larmes sur l'indifférence et l'absence de celui que, à présent, -elle ne retrouvait plus?... Quand il était loin, elle le voyait tel -qu'aux premiers jours de leur mariage, tel que toujours elle l'aurait -aimé. Il était ici, et c'est à présent qu'elle le perdait. Avait-elle -été aveugle? Est-ce lui qui avait changé?... De quel rêve insensé se -réveillait-elle?... Pour garder quelque tendresse, quelque illusion, -elle souhaitait qu'il s'éloignât. - -L'heure du départ, que tous deux appelaient, arriva plus tôt encore -qu'ils ne l'avaient prévu. - -Le lendemain, de grand matin, Occana étant encore au lit, quelqu'un -vint le demander. La domestique transmit le message à Denise, qui -s'habillait. Elle passa un peignoir et descendit. - -En bas, dans le parloir, se tenaient deux messieurs qu'elle ne -connaissait pas. - -—«Madame,» dit l'un, «c'est à monsieur d'Occana que j'ai affaire. - -—Il repose encore, monsieur. - -—Voulez-vous le réveiller? - -—Mais... - -—C'est très urgent,» insista le personnage. - -—«Qui dois-je lui faire annoncer? - -—Annoncez-lui vous-même, madame, et avec toute la discrétion qui -conviendra pour votre entourage, le... commissaire de police d'Étampes, -accompagné d'un inspecteur de Paris.» - -D'une main il désignait son compagnon, tandis que, de l'autre, il -entrouvrait son pardessus, qui laissa voir un coin d'écharpe tricolore. - -Denise devint fort pâle, et se mit à trembler, le regardant sans mot -dire. - -—«Remettez-vous, madame,» fit le commissaire avec courtoisie. -«L'établissement que vous dirigez inspire un tel respect, que nous -prendrons à tâche d'atténuer pour vous, pour le personnel de Solgrès, -tout ce que notre mission a de pénible. Avertissez votre mari qu'il -dépend de lui d'éviter un scandale.» - -En même temps, son regard se dirigea au dehors, et Denise, le suivant, -aperçut au loin, sur la route, à quelque distance de la grande grille, -les silhouettes de deux gendarmes à cheval. - -Une ombre affreuse lui tomba sur le cœur. Ce fut un enveloppement -d'angoisse, comme si tout ce qu'elle redoutait confusément depuis des -jours s'abattait sur elle d'un seul coup. - -Elle ne dit rien, monta à la chambre de son mari. Les deux hommes, sans -qu'elle protestât, la suivirent. Ils s'arrêtèrent dans le corridor, -devant la porte, qu'elle referma en entrant. Elle s'approcha du -lit, toucha l'épaule du dormeur. Quand il eut ouvert les yeux, elle -prononça, glaciale: - -—«On vient pour t'arrêter.» - -Intensément elle épiait le premier geste, pour deviner combien pesait -le fardeau de cette conscience. Mais elle était loin de prévoir l'effet -foudroyant de ses paroles. - -Occana se dressa sur son séant, hagard. - -—«Laisse-moi fuir!... - -—Impossible! - -—Où sont-ils? - -—Là... dans le couloir. - -—Il y a une autre porte... Il y a la fenêtre... Laisse-moi!... Tu ne -sais pas... J'ai la clef du passage secret... du souterrain... Une -minute d'avance, et je suis sauvé! - -—Qu'as-tu donc fait?...» - -Il la regarda dans les yeux, sûr qu'elle ne dirait rien, voulant la -terroriser, l'intéresser sinistrement à sa fuite: - -—«J'ai tué.» - -Elle chancela, comme frappée à mort. Mais elle se raidit. - -—«Je ne peux rien pour toi. Cette seconde porte, tu le sais, donne sur -une chambre sans issue. La fenêtre est à dix mètres du sol. Quoi que tu -tentes, songe où tu as pris refuge. Ceux qui t'attendent sont prêts à -ménager l'honneur de cette maison.» - -Le mot atteignit Occana comme d'un choc. Il s'était vêtu en hâte, et -maintenant prenait un revolver dans un tiroir. Il s'arrêta, reposa -l'arme. - -—«L'honneur de cette maison... » murmura-t-il. «L'honneur de -Solgrès...» Puis avec un âpre sourire: «Il m'aura coûté cher, depuis -que je suis au monde, cet honneur-là.» - -A ce moment, des coups impérieux résonnèrent contre la porte. Occana -cria: - -—«Entrez!» - -Le commissaire et l'inspecteur de la Sûreté s'introduisirent dans la -pièce. - -—«Veuillez nous suivre sans esclandre, par égard pour Madame, et pour -la marquise de Malboise, chez qui vous vous trouvez. - -—Messieurs,» dit Occana d'un ton singulier, mais calme, presque digne, -«vous ne savez pas à quel point ce nom de marquise de Malboise m'est -sacré. D'ailleurs, étant innocent, je ne crains rien. J'ai hâte d'aller -avec vous éclaircir ce malentendu. Marchons.» - -Denise, qui venait de le voir bouleversé d'une façon si effrayante, qui -venait d'entendre l'aveu dont elle frissonnait encore, crut perdre le -sens. Elle passa ses deux mains sur son visage trempé de sueur froide, -puis elle balbutia, indiquant la pièce du fond: - -—«Ton fils...» - -Comprit-il ce qu'elle voulait dire? Le savait-elle bien elle-même?... -Il se tourna, paisible. - -—«Embrasse-le pour moi. A quoi bon le réveiller pour lui dire adieu? -Cette gaffe judiciaire ne peut me retenir longtemps.» - -Et il s'éloigna, le sourire aux lèvres. - -Quand il fut dehors, Denise se traîna jusqu'à la croisée. Elle le vit -descendre le perron, gagner la grille, et monter avec ses deux gardes -du corps dans une voiture, qui attendait. La portière claqua, les roues -grincèrent. A l'instant même, les gendarmes prirent le trot, et tout -disparut. - -Voici ce qui avait amené l'arrestation de l'hôte temporaire de Solgrès. - -Le petit Michel garda le secret de l'arrivée mystérieuse par le -souterrain. Les recommandations de son père et le fantastique de -l'aventure lui en imposaient trop pour qu'il osât désobéir. Il -continuait à ne pas se rendre compte de l'existence d'une porte, et à -croire que le talus s'était miraculeusement ouvert par la volonté des -fées. Quant à y retourner voir, il n'en avait pas le courage tout seul. -Mais la curiosité le dévorait. Sa puérile imagination s'enfiévrait -en des rêves mirifiques. Puisque son père ne se décidait pas à le -conduire dans le merveilleux domaine, ne pouvait-il, sans raconter -l'aventure, inciter quelqu'un à l'y accompagner? - -—«Vous ne savez pas,» dit-il à ses petites amies, Louise et Lucie -Montier, les jumelles, «il y a des cavernes tout illuminées dans la -colline, au fond du parc, et dedans il y a un trésor. - -—Qui t'a dit ça?» questionnèrent les fillettes. - -—«C'est les fées,» dit le petit homme avec aplomb. - -—«Menteur!» - -Mais elles grillaient de le croire. Et lui, ravi d'«épater des filles», -suivant son langage d'écolier, s'excita dans l'affirmation. - -—«Oui, oui... Je les ai vues, dans le fossé, quand je cueillais des -mûres. Et si on y retournait, on trouverait le trésor. - -—Qu'est-ce que c'est, un trésor? - -—Je ne sais pas. Ça brille... C'est beau comme les choses en or qu'il y -a sur l'autel, quand monsieur le curé dit la messe. - -—Si on demandait à Léon d'y aller avec nous?» - -Léon était un apprenti de Montier, garçon de quinze ans, joyeux et -dégourdi, dont les farces, les tours d'adresse, faisaient le bonheur -des enfants. D'abord il se moqua d'eux et les envoya promener. Mais -le mot de «trésor», avec sa puissance magique, hanta la cervelle du -jeune paysan. «Le gosse a peut-être entendu conter quelque chose sur -les cavernes du bois,» pensa-t-il. «Qui sait si les gens qui ont tué -monsieur de Malboise, voici tantôt deux ans, n'y ont pas caché leur -aubaine.» - -Dans le pays, des légendes commençaient à courir sur ce crime -inexpliqué, à mesure que les détails s'effaçaient dans les mémoires. -Les grottes en avaient conservé un prestige sinistre. On ne s'y -aventurait guère. Mais c'était, en l'occurrence, une tentation de plus -pour un adolescent hardi, tel que ce Léon. Sans plus s'inquiéter des -enfants dont les racontars lui avaient mis martel en tête, il résolut -d'explorer les souterrains au premier dimanche. - -C'est ce qu'il fit. - -Muni d'allumettes et d'un rat-de-cave, il se rendit dans le bois sans -en rien dire à personne, et passa quelques heures à fouiller les -recoins des galeries. Aucune trace du drame ténébreux n'y restait. -L'instruction close, on avait gratté sur le mur la main sanglante. Et -jamais ce lieu d'obscurité, de silence, ne livrerait le secret de ce -qui s'était passé là. - -Le jeune Léon ne se sentait pas très à son aise durant son exploration. -Mais le désir de réaliser une découverte extraordinaire le rendait -intrépide. A la fin, comme il arrivait, sans s'en douter, tout près -de la porte de fer communiquant avec le parc de Solgrès, il fut -frappé de l'état du sol au fond d'une espèce de niche. Sous une -pierre surplombante, qui figurait vaguement une tête de bélier, un -petit monticule semblait fraîchement amoncelé, si l'on en jugeait -par des traces de raclure tout autour. Et la terre noire s'y mêlait -à la poussière blanchâtre du grès—preuve qu'on avait remué assez -profondément. - -Léon se mit en devoir de disperser à coups de soulier ce petit tas, -puis de creuser en dessous avec son couteau. Il ne tarda pas à -sentir le heurt de la pointe contre une surface métallique. Alors il -s'acharna. Et bientôt il découvrit partiellement le couvercle d'une -boîte en acier. Son émotion fut si grande que la tête lui tourna -presque. - -C'était un honnête enfant, ce Léon. La cupidité l'animait moins que -l'idée de jouer un rôle, de se donner de l'importance. D'ailleurs, -l'aspect de sa trouvaille, au lieu d'affermir son audace, le rendait -plus timide. Qu'y avait-il dans ce coffre rébarbatif? Peut-être des -objets précieux. Mais peut-être aussi quelque chose de dangereux et -d'effroyable. - -Léon rejeta précipitamment un peu de terre pour le recouvrir, battit en -retraite, galopa jusque chez Montier, et, tout d'une haleine, raconta -la chose à son patron. Celui-ci approuva pleinement sa conduite. Il le -prit avec lui et s'en alla prévenir le commissaire de police d'Étampes. -Nul doute qu'on ne fût en présence d'un indice de la plus haute -gravité, qui donnerait enfin la clef du mystérieux attentat dont le -marquis de Malboise avait jadis été victime. - -Le commissaire de police pria Montier lui-même de l'accompagner -avec les outils nécessaires, et enjoignit à Léon de ne pas ébruiter -l'aventure. - -Quelques heures plus tard, le coffret, forcé en présence du juge de -paix, découvrait son contenu. A la grande stupéfaction des assistants, -ce ne fut rien de relatif à l'affaire de Malboise qui s'offrit à -leurs yeux, mais des bijoux, que le commissaire de police reconnut -immédiatement. Il alla chercher un papier, qu'il lut à haute voix, -tandis que le juge de paix identifiait sur la description les colliers, -les bagues, les bracelets, qu'ils avaient sous les yeux. - -—«Qu'est-ce donc que cette liste?» demanda ce magistrat. - -—«C'est,» répondit le commissaire de police, «l'énumération des bijoux -volés chez madame de Cardeville, la demi-mondaine assassinée il y a -quelques semaines, rue La Boëtie, à Paris. Tous mes confrères l'ont -reçue comme moi.» - -Le juge de paix demanda: - -—«Ne soupçonne-t-on pas un des amants de cette femme, une espèce -d'aventurier, connu dans certains milieux interlopes sous le nom de -Miguel Almado. - -—C'est cela même. - -—Les journaux le décrivent comme un bellâtre, type du Midi, l'air -fatal, la moustache noire conquérante?... - -—Il porte depuis peu sa barbe,» affirma tranquillement Montier. - -Les autres sursautèrent. - -—«Vous l'avez vu? - -—J'ai des raisons pour le croire. - -—Miguel Almado?... - -—Sous un autre nom. - -—Lequel?» - -Montier courba la nuque et se tut. - -—«Votre devoir, monsieur Montier,» prononça le commissaire, «est -d'éclairer la justice. - -—Et si je me trompe?...» dit le maître forgeron, dont le visage -énergique exprimait un grand trouble. - -—«On n'agira pas sans confirmation. - -—Comment cela?» - -Le commissaire de police réfléchit. - -—«Je vais aviser la Sûreté et prier qu'on m'envoie immédiatement la -femme de chambre de madame de Cardeville pour qu'elle nous dise si ce -sont bien là les bijoux de sa maîtresse. Cette femme de chambre pourra -reconnaître l'homme que vous nous désignerez. - -—Ce n'est pas sûr. Je vous dis qu'il porte sa barbe. Et sa personnalité -ici est tout autre,—personnalité attestée par sa propre femme. Une -femme au-dessus de tout soupçon, respectée de la région entière. Si -vous saviez!... A supposer que mon intuition soit juste, c'est dans un -asile presque sacré qu'il faudra chercher et démasquer le criminel. - -—Agissons avec prudence et rapidité,» dit le commissaire. «Je vais -réclamer d'urgence l'envoi d'un inspecteur de la Sûreté et de la femme -de chambre. Dès demain ils seront ici. Vous leur désignerez votre -homme, monsieur Montier, sans qu'aucun scrupule, aucun sentiment -personnel vous retienne. C'est votre devoir. Nous verrons ce qui en -résultera.» - -Le lendemain, dans l'après-midi, la femme de chambre de la malheureuse -Lina, habillée en dame, une épaisse voilette à ramages sur la figure, -et accompagnée par l'inspecteur de la Sûreté, qui passait pour son -mari, se présenta à Solgrès. Tous deux semblaient des bourgeois cossus, -venant s'informer des conditions requises pour faire admettre comme -nourrice à la Pouponnière du sanatorium une pauvre fille abandonnée -par son séducteur avec un enfant. Ayant reçu les renseignements, ils -s'extasièrent avec tant de conviction sur la belle organisation de -l'œuvre, qu'ils finirent par se faire promener partout, aussi bien dans -le château que dans le parc. - -Au détour d'une allée écartée, un homme, assis sur un banc, semblait -méditer, le front bas, dessinant sur le sable, avec sa canne, de -vagues figures. Quand les deux visiteurs passèrent, accompagnés par -un chef de service, il leva la tête. Ses yeux,—de magnifiques yeux -noirs,—pleins d'une flamme inquiète, dévisagèrent ces étrangers, -surtout la femme. - -Mais, dans le demi-jour à peine filtré par les lourdes ramures, et à -travers la dentelle de la voilette,—cette sorte de dentelle blanche à -dessins épais et irréguliers, qui rend méconnaissable,—il ne distingua -pas ses traits. Elle, cependant, avait vu en plein ce visage d'une -pâleur mate, aux lignes charmantes, dans la douceur veloutée des -cheveux, des sourcils, des cils d'ombre. Malgré la barbe nouvellement -poussée, l'experte chambrière des boudoirs équivoques ne pouvait se -tromper sur cette physionomie de séducteur, dont elle avait constaté -autour d'elle, et peut-être par elle-même, le charme irrésistible. - -—«Allons,» dit-elle à celui qui, momentanément, passait pour son mari, -«pressons-nous un peu. N'oublions pas que nous reprenons le train de -Paris tout à l'heure.» - -L'inspecteur de la Sûreté comprit. C'était une indication convenue. - -Tous deux retournèrent sur leurs pas. Mais, quelque diligence qu'ils -fissent, la soirée se trouva trop avancée pour agir quand ils eurent -rendu compte de leur mission et que les mesures furent prises. - -Le souci d'opérer avec la plus grande discrétion tempéra le zèle du -commissaire de police, malgré sa hâte de mettre la main sur une si -belle proie. Le lendemain matin seulement, presque à l'aube, alors que, -sauf l'active directrice de Solgrès, bien peu de gens étaient debout, -et encore moins dehors, on procéda à l'arrestation de Michel-Armand -d'Occana, dit Miguel Almado. - -Ce dernier nom, qui, depuis le drame de la rue La Boëtie, volait dans -toutes les bouches, fut le seul dont retentirent aussitôt les journaux -du monde entier. - - «ARRESTATION DE MIGUEL ALMADO» - -Telle fut l'émouvante annonce que toutes les feuilles arborèrent en -caractères énormes à leur manchette. - -Par une entente tacite, et surtout peut-être parce qu'on ne change -pas une étiquette adoptée par la foule, personne, dans la presse, ni -au Palais, ne donna couramment à l'inculpé, le nom d'Occana, sous -lequel on l'avait découvert. C'était Almado qu'on soupçonnait et -qu'on recherchait depuis l'assassinat de Mᵐᵉ de Cardeville. C'était -Almado que connaissaient et qu'allaient retrouver les témoins de cette -affaire. Almado seul aurait à se disculper de l'accusation qui pesait -sur lui. L'instruction s'occupa dans la mesure nécessaire de son autre -personnalité. Mais, comme celle-ci ne jetait aucune lumière sur le -crime, les circonstances aidèrent, pour la laisser à l'écart, au -scrupule des magistrats, soucieux d'épargner à Solgrès, à sa fondatrice -et à sa directrice, une flétrissure inutile. - -Tandis que se déroulaient les premières phases de cette cause -retentissante, la femme et l'enfant qu'aurait pu saisir et broyer -l'horrible engrenage, demeuraient donc sous la sauvegarde d'une charité -prestigieuse. L'œuvre de Solgrès rayonnait comme un exemple inouï de -générosité privée. L'admiration, le respect, s'inclinaient au seuil. -Dans cet asile, le cœur de la pauvre Denise pouvait se convulser -d'angoisse et saigner un sang d'agonie. Du moins la honte imméritée ne -l'atteignait pas, non plus que son fils. - -Et là-bas, en face de la grille tutélaire, de l'autre côté de la -route, dans le reflet vermeil et le pétillement de la forge, un être -en qui s'incarnaient le travail, l'honneur, la bonté, faisait ce -rêve: la guérir un jour d'avoir tant souffert au contact du vice, de -l'inconscience et de la haine. - - - - -XV - -_HASARDEUSE IDYLLE_ - - -Un matin d'hiver, Régine de Malboise, qui, souffrante, s'attardait au -lit, laissa glisser un journal qu'elle venait de lire et se perdit dans -ses réflexions. Son visage exprimait une anxiété profonde. Parmi les -nouvelles du jour, il y en avait deux dont tous les détails étaient -pour elle matière de préoccupation soucieuse. La session des assises où -comparaîtrait Almado allait s'ouvrir. Et là-bas, à Marseille, de graves -désordres, provoqués par une grève, faisaient consigner les troupes, -empêchaient le lieutenant d'Ambarès de venir à Paris. - -Par instants, elle songeait aux dangers que Hugues courrait peut-être, -et, fermant les yeux, elle soupirait douloureusement. Puis, mesurant -la responsabilité qui lui incomberait, à elle seule, si le procès avait -lieu sans que son cousin pût la rejoindre, elle fixait dans le vide ses -larges prunelles bleues, que dilatait une sorte d'épouvante. - -Tous deux avaient convenu d'attendre ce que révélerait l'audience pour -décider s'ils feraient connaître leurs soupçons relatifs au drame de -Malboise, ou s'ils en garderaient éternellement le secret. - -Cet Almado, que Hugues avait vu là-bas, dans le Midi, auprès de Lina -de Cardeville, son infortunée victime future, cet Almado, qu'il avait -trouvé en possession de sa bicyclette, volée dans le souterrain le soir -où le marquis de Malboise fut tué d'un coup de fusil, cet Almado, qu'il -avait jugé tellement suspect et qui se manifestait assassin, devait -être, en effet, le meurtrier qui avait fait de Régine une veuve le jour -même de ses noces. Mais pourquoi?... Quelle avait été la raison de ce -crime, tellement désintéressé en apparence? Quel rapport pouvait-il -y avoir entre cet aventurier, venu, disait l'enquête, de l'Amérique -espagnole, dont il était originaire, et le marquis Pascal de Malboise? -Mystère insondable! Mystère que ce bandit étrange emporterait peut-être -à jamais dans la tombe, s'il était condamné à mort pour l'assassinat de -sa maîtresse. - -Cette idée, oppressante comme un cauchemar, accablait Régine. -D'ailleurs, le doute subsistait toujours. Les présomptions réunies -par Hugues ne suffisaient pas, surtout devant l'invraisemblance, pour -que sa cousine et lui arrivassent à une certitude, même approximative. -L'un et l'autre ignoraient ce que la pauvre Lina avait découvert au -prix de sa vie: l'identité de la chaîne, brisée par Hugues, le soir du -crime, sur la poitrine du meurtrier. Alors?... Quel moyen de savoir, -sans ouvrir à la justice cette piste nouvelle? Parleraient-ils?... Mais -parler, si tard! après deux ans,—pour avouer des circonstances où se -ternirait l'honneur de Régine,—car l'interprétation loyale en serait -inadmissible pour le monde, plus inadmissible que jamais après ce long -silence... - -Et si cet homme,—accusé du meurtre de Lina, mais qui, de ce fait, -sauverait peut-être sa tête,—allait être convaincu du meurtre de M. -de Malboise, ce serait donc Régine qui le condamnerait à mort, qui -éclabousserait de sang, de honte, deux innocents qu'elle aimait, Denise -et le petit Michel. Aurait-elle seulement l'excuse, à ses propres yeux, -de justifier l'être cher entre tous, l'élu de son cœur, ce Hugues -adoré, qu'elle avait un moment cru capable d'une aberration d'amour -homicide, d'une folie sournoise et sanguinaire? Mais non!... Elle -n'avait plus besoin de le justifier. L'épreuve le lui avait montré -si soumis, si généreux, d'une force douce et d'un amour infini, sans -la violence égoïste de passion, sans le délire brutal, qui incite au -crime. - -Rien au monde maintenant n'insinuerait un doute en elle. Et pourquoi se -refuser désormais au bonheur? Assez longtemps elle avait subi le poids -de son sanglant veuvage et refusé la liberté si tragiquement acquise. -C'était fini. Bientôt elle serait la femme de Hugues. Elle reprendrait -ce nom d'Ambarès qui lui était cher, qui était vraiment le sien. Car -la marquise de Malboise lui restait une étrangère. Sous ce titre elle -éprouvait une gêne, comme dans un vêtement d'emprunt. Tout s'effacerait -donc du sombre passé... Tout?... Hélas! non... L'énigme demeurait -insoluble, l'ombre du mystère continuerait à dominer l'horizon de sa -vie. - -C'était donc à une rêverie en même temps suave et troublée que -s'abandonnait Régine. - -L'entrée de sa femme de chambre, qui, après avoir frappé, pénétrait -auprès d'elle, lui rappela l'heure et son habituelle activité. - -—«Il doit être bien tard, Fanny. - -—Près de dix heures. Madame la marquise se trouve-t-elle mieux? - -—Encore un peu de migraine. Mais je vais me lever. - -—C'est que je venais dire à madame la marquise... Il y a là madame -Varouze qui désire parler à Madame, tout de suite, pour une affaire -importante. - -—Madame Varouze?» répéta machinalement Régine, étonnée d'une visite si -matinale. - -—«Oui... Ce qui l'amène est tellement urgent, qu'elle demande si madame -la marquise ne la recevrait pas au lit. - -—Mais... sans doute... A l'instant même... Priez madame Varouze de -monter.» - -«Pauvre femme!...» pensa Régine, tandis qu'on allait prévenir son amie. -«Le moment est-il arrivé de cette aventure que je crains sans cesse -pour elle?... Avec sa sentimentalité maladive, son imagination toujours -en fièvre, elle ne peut vivre sans amour près de ce mari qu'elle a -adoré et dont la froideur haineuse l'affole. En vain ai-je voulu -détourner vers la charité ces sources tumultueuses de tendresse... -Les malheureux, pas plus que son enfant, ne suffiront à remplir ce -cœur, non seulement vide, mais brisé, détraqué, ouvert à toutes les -suggestions périlleuses.» - -Ses appréhensions furent dépassées par l'aspect de Claire Varouze, que -la femme de chambre venait d'introduire. Celle qui entrait, avec une -figure de morte où brillaient des yeux de délire, s'avança jusqu'au -lit, se laissa tomber sur un siège tout proche, puis s'abattit de tout -le buste contre les couvertures, en sanglotant. - -—«Claire!... Ma pauvre Claire!...» murmura la jeune marquise, posant -une main de pitié sur l'épaule frémissante. - -—«Oh! Régine!... Si vous saviez!... - -—Je vous écoute... Que se passe-t-il?... - -—Je n'oserai jamais vous le dire! - -—N'êtes-vous pas venue pour cela?... - -—Si. Mais c'est au-dessus de mes forces. Ah! je n'ai plus qu'à mourir! - -—Mourir!... Et votre petite Marcelle?...» - -Au nom de sa fille, Mᵐᵉ Varouze versa des larmes plus véhémentes. - -—«Les enfants,» gémit-elle, «sont de petits êtres lâches. Ils -n'admirent que le succès et la force. Marcelle, je le sens, est avec -son père contre moi. - -—Maintenant peut-être... Mais plus tard?... D'ailleurs, est-ce pour -vous ou pour elle-même que vous l'aimez?... - -—Qui m'aimera donc, moi?...» dit la désolée, levant son visage en -pleurs, que dévorait la flamme des sombres yeux inégaux. «Être aimée... -Être chère à quelqu'un en ce monde... C'était ma folie... Mais où -m'a-t-elle menée? - -—Voyons... Confiez-moi toute votre peine,» prononça Régine, d'une voix -dont l'intonation apaisait, caressait l'âme en détresse. - -Claire, avec son mouchoir, tamponna ses paupières ruisselantes. -Puis elle tira d'un porte-cartes un papier, qu'elle tendit à Mᵐᵉ -de Malboise, et que celle-ci considéra avec stupeur. C'était une -invitation à se rendre auprès d'un juge d'instruction, en son cabinet, -au Palais de Justice. - -—«Connaissez-vous ce juge, monsieur Treille?... - -—C'est celui qui est chargé de l'affaire Almado,» observa Régine. Car -elle n'ignorait aucun détail de cette cause. - -A ce nom d'Almado, une rougeur intense envahit les traits de Mᵐᵉ -Varouze, puis se dispersa, en laissant des plaques brûlantes sur -le fond blafard du teint. Et elle se taisait, après avoir incliné -affirmativement la tête, tandis que ses regards suppliaient qu'on la -devinât, qu'on l'aidât. - -Régine, interdite, finit par demander en hésitant: - -—«Vous... vous avez quelque renseignement à donner sur cette -affaire?...» - -L'autre, brusquement, éclata: - -—«Oh! Régine... qu'allez-vous penser?... Vous ne comprendrez pas... -Vous me jugerez sans excuse... N'est-ce pas une chose horrible?... J'ai -peur que ce misérable n'ait des lettres de moi. - -—Des lettres qu'il vous a volées... ou qu'il a volées chez quelqu'un? A -qui s'adressaient-elles, ces lettres?... - -—Il ne les a pas volées. - -—Trouvées alors?... Interceptées?... Mais à qui, ces lettres? A qui?... - -—A lui-même,» dit la malheureuse femme, en courbant la tête. - -Mᵐᵉ de Malboise demeura muette de stupeur. - -Alors ce fut, de la part de Claire, au lieu des réticences, des -paroles arrachées une à une, le soudain débondement de son cœur, le -flot lâché de la confidence amère. Elle se hâtait à présent de tout -dire, pour ne pas laisser à Régine le loisir des interprétations -sévères, pour présenter son histoire inouïe sous le jour le moins -déplorable. - -Son amie écoutait, consternée, mais non sans indulgence. L'explication, -ce n'est pas toutefois le récit trépidant, désordonné, involontairement -illusoire, de Claire, qui pouvait la lui fournir. L'explication, -elle était bien plutôt dans le geste, dans la physionomie, dans -l'accent, sur les traits dissymétriques, partout où se trahissait le -déséquilibre, la dégénérescence, l'excitabilité du système nerveux. -C'était presque un phénomène d'hypnotisme que racontait Mᵐᵉ Varouze, -cette hasardeuse idylle, ces rendez-vous avec un inconnu, dont tout de -suite, dès la première rencontre, le regard l'avait hantée, fascinée, -la volonté l'avait conquise et dirigée malgré elle. - -—«Les jours, les rares jours, où je m'étais engagée à le rejoindre,» -expliquait-elle, «j'avais beau prendre la résolution de n'y pas -aller... Quand l'heure arrivait, il me fallait partir... C'était comme -une force qui me poussait.» - -Elle donnait à cela des raisons romanesques: coup de foudre, -irrésistible fatalité du sentiment, attraction des âmes... Et elle -revenait sur son isolement, sur les blessures de sa vie conjugale, sur -la beauté, le charme de ce passant, qui, d'une heure à l'autre, était -devenu tout pour elle. - -—«Et,» demanda Régine d'une lèvre tremblante, «vous croyez que cet -homme, cet inconnu, dont vous ne savez pas le vrai nom... ce serait... -Miguel Almado?...» - -Tout bas, dans un chevrotement de honte, Claire avoua: - -—«L'idée m'en est venue, d'après un indice, puis un autre. Et d'abord, -depuis la disparition d'Almado, qui s'est caché plusieurs semaines, je -n'ai plus eu de nouvelles. - -—Quand avez-vous reçu les dernières? - -—La veille de cet horrible crime. - -—Mais les journaux ont publié son portrait. Ne l'avez-vous pas reconnu? - -—J'ai eu peur de le reconnaître... Almado porte sa barbe, tandis que -l'autre... Puis les portraits des journaux sont si fantaisistes! - -—Alors qu'est-ce qui vous a fait croire?... - -—Des descriptions... Ses yeux, sa voix prenante, ses manières -câlines... On le peint comme si séduisant, ce monstre!...» - -Était-ce une horreur sincère, ou une attraction morbide qui se -traduisait par ce mot où sonna l'équivoque?... Régine oscilla entre la -compassion et la révolte écœurée. - -—«Quel nom vous donnait cet inconnu comme étant le sien? - -—Armand. Un jour il a signé «Armando». Cela ressemble à Almado. - -—L'avez-vous vu souvent? - -—Cinq ou six fois. Et toujours dehors, dans des musées, des parcs... à -la mare d'Auteuil. Jamais je ne me suis trouvée seule avec lui dans une -chambre close. Me croyez-vous, Régine? me croyez-vous?... - -—Comment ne vous croirais-je pas? C'est le contraire dont je ne -pourrais me persuader. Ce serait tellement invraisemblable que vous, -Claire Varouze, si honnête, si fine, vous, une mondaine délicate, femme -d'un haut magistrat, vous vous soyez mise à la merci du premier venu, -parce qu'il avait des yeux noirs et de jolies moustaches?... Quels -risques effroyables!... Sans compter l'impossibilité morale. Ce que -vous avez fait me confond assez, sans que j'imagine autre chose. - -—Mais, Régine, ce que vous n'imaginez pas, Paris entier va le crier à -tous ses échos comme une vérité incontestable, si le scandale éclate. -O Dieu! Il n'y aura pas au monde une femme plus avilie que moi!... Mon -mari pourra me rejeter comme la dernière des créatures... On m'ôtera -ma fille... Non... Mais tout ce que je dis là n'est encore rien. Il -n'y a pas de mots pour peindre l'ignominie où je sombrerai. Et cela -pourquoi, Seigneur! pourquoi?... Pour avoir échangé quelques lettres et -écouté quelques mots grisants, pour une intrigue imprudente et folle, -mais innocentes... Quel châtiment, quelle torture!... Jamais pareille -catastrophe n'aura écrasé une femme!... Jamais...» Elle s'interrompit, -éclata d'un rire grinçant. «Madame Varouze, femme d'un conseiller à -la Cour de Cassation, la maîtresse d'un assassin, d'un voleur... d'un -guillotiné, peut-être!...» - -Sa voix s'étrangla, ses mains se tordirent. Elle glissait à la crise -de nerfs ou à l'accès de folie. Régine eut la plus grande peine à la -ramener au calme. Il lui fallut sortir elle-même de cette mesure, de -cette lucidité tranquille, réglant les mouvements de son âme et leur -expression habituelle. Tout en s'efforçant, avec une sobre autorité, -de modérer l'effervescence de désespoir où s'affolait Claire, elle dut -se répandre en affirmations et en protestations qui dépassaient sa -pensée. Elle ne pouvait croire, déclarait-elle, que l'inconnu et Almado -fussent le même homme. Mais si cela était, les magistrats certainement -étoufferaient cette triste affaire. On sauverait Mᵐᵉ Varouze. -Elle-même, Régine, interviendrait, agirait, userait de l'influence que -son rôle philanthropique lui donnait, malgré sa jeunesse. D'ailleurs -ces messieurs du Parquet se garderaient de compromettre l'honneur d'un -homme de robe. Ils se tairaient par esprit de solidarité. - -En formulant cette hypothèse, Mᵐᵉ de Malboise se représentait avec -inquiétude cet homme de robe, dont elle parlait,—cet André Varouze, -gonflé de morgue, ambitieux, féroce quand son orgueil se croyait -atteint, et qui serait implacable. Elle se le rappelait, directeur du -cabinet ministériel de Bardal, jouant le garde des sceaux,—qu'il était -alors effectivement, grâce à la timidité, à la nullité de son chef. -Dans quel piège atroce il avait failli la broyer, à ce moment-là, lui -donnant le choix entre sa haine et son désir, ayant bien pris ses -mesures, n'ayant pas reculé devant un faux pour envoyer une marquise -de Malboise à Saint-Lazare, si elle ne consentait à tomber dans ses -bras. Le misérable!... Si Régine lui avait échappé, c'était grâce au -sacrifice de Claire. Cette pauvre femme, qui pleurait maintenant, -abîmée de honte, s'était jadis écrasé le cœur, avait renoncé à toute -illusion de bonheur conjugal, bravé la rancune sans fin d'un tel mari, -pour la sauver, sans la connaître, d'ailleurs, autrement que comme une -rivale. Même c'est à cause de cela que, dans le désarroi de sa vie, -elle était devenue sans résistance contre les sollicitations des rêves -hasardeux. L'abîme où elle glissait ne s'était-il pas ouvert quand, -pour voler au secours de Régine, elle avait brisé tout ce qui abritait -sa faiblesse, sa chancelante nature de nostalgie et de névrose? - -«Ah!» se dit Régine, «il faut que je la sauve!...» - -—«Voyons,» reprit-elle tout haut, avec une douceur tendre, «que -devons-nous faire tout de suite? Aviez-vous une idée en venant ici? -Que comptiez-vous me demander? - -—De m'accompagner chez le juge d'instruction. Jamais je n'oserai y -aller seule, en songeant à ce qu'il peut avoir à me communiquer. J'en -tomberais morte sous ses yeux.» - -Claire parlait facilement de la mort, comme toutes les personnes de -mentalité débile, qui empruntent ainsi une apparence de force et un -factice héroïsme à la Reine des épouvantements. - -—«C'est entendu,» accéda Régine. «Pour quel moment vous a-t-il -convoquée? - -—Pour trois heures, cet après-midi. - -—Voulez-vous rester avec moi jusque-là? - -—On s'étonnerait à la maison. Ma fille s'inquiéterait. Je viendrai -plutôt vous prendre. - -—Soit. Mais pas dans votre voiture. Évitons le moindre commentaire. La -mienne sera devant votre porte à trois heures moins vingt.» - -Lorsque les deux jeunes femmes pénétrèrent dans le cabinet de M. -Treille, juge d'instruction, celui-ci s'étonna de les voir ensemble. - -—«Je n'ai convoqué que vous seule, madame,» dit-il à Claire, après -s'être incliné devant sa compagne. - -—«Y a-t-il une difficulté judiciaire à ce que madame de Malboise -assiste à notre entretien? - -—Aucune. La difficulté ne sera que pour vous, madame. Ce que j'ai à -vous dire est très délicat. - -—Je n'ai pas de secret pour mon amie. - -—Vous en êtes bien sûre?» dit le juge, la regardant au fond des yeux. - -—«Tout à fait sûre.» - -M. Treille hésita un instant. - -—«C'est donc tellement grave?...» balbutia Mᵐᵉ Varouze, qu'un suprême -espoir abandonnait. - -—«Vous allez voir...» - -Il prit une clef, ouvrit dans son bureau un tiroir à secret, et, d'une -cachette intérieure, tira un menu paquet de papiers pliés. Claire -tourna vers Régine des yeux d'égarement. - -—«Reconnaissez-vous ces lettres, madame?» demanda le magistrat d'un ton -glacial. - -Elle ne répondit pas. - -—«Persistez-vous à ce que nous nous entretenions du contenu devant -Madame?... - -—C'est fini!...» murmura Claire. «Je suis perdue!» - -Elle fouilla dans un petit sac qu'elle tenait à la main... M. Treille -et Mᵐᵉ de Malboise se précipitèrent ensemble... La malheureuse femme -venait de diriger contre elle-même un revolver,—arme de luxe, fine -comme un bijou, mais très capable de donner la mort. Le coup partit -tandis que le juge lui écartait vivement le bras. Personne n'eut de -mal, la balle étant allée se perdre dans la boiserie. - -—«Quelle folie, madame!» s'exclama M. Treille, mais d'une voix moins -dure que tout à l'heure. «Voulez-vous donc provoquer le scandale que -nous pouvons peut-être éviter? - -—L'éviter?...» répétèrent les lèvres blanches prêtes à divaguer -d'effroi. - -Cependant le dernier mot amollit l'affreuse tension des nerfs. Les -larmes jaillirent. - -—«Je ne vous aurais pas parlé ainsi quand vous êtes entrée, madame. Je -ne voyais aucune raison d'atténuer les suites de votre inconséquence. -Et mon devoir est formel. Cependant votre désespoir me touche.» - -Régine prit la parole: - -—«Ah! monsieur le juge d'instruction, ce désespoir vous toucherait -davantage encore si vous en connaissiez toute l'amertume, si vous -saviez quelles fatalités ont pesé sur cette âme exaltée et sans -défense, laissée à elle-même par des désastres intimes... Si vous -compreniez de quelles fascinations peuvent être victimes ces natures -crédules et nerveuses...» - -Elle n'en pouvait expliquer davantage. Mais le juge eut, vers elle, un -coup d'œil d'intelligence, et murmura, hochant la tête: - -—«Je comprends...» - -Il connaissait la fragilité humaine, et surtout féminine, les -détraquements de la volonté, les influences demi-hypnotiques sous -lesquelles tombent de pauvres créatures trop vibrantes après -d'excessives meurtrissures de leur sensibilité. Peut-être aussi -connaissait-il André Varouze. Il eut pitié. S'asseyant à son bureau, -et les yeux vers ses dossiers pour éviter la gêne de son regard à sa -triste visiteuse, il prononça très doucement: - -—«Veuillez me répondre, madame. Je suis obligé de vous interroger, -car vous êtes ici comme témoin. Votre déposition—à moins qu'elle ne -comporte quelque renseignement relatif à la cause, ce qui me paraît peu -probable—ne sera pas versée aux débats. Quant à vos lettres, je suis -obligé d'en faire prendre copie. Mais je transcrirai moi-même celle ou -se trouve votre véritable nom, c'est-à-dire la dernière... Et je vous -rendrai les originaux... Ou bien nous les brûlerons ici, devant vous. -Êtes-vous plus tranquille?...» - -Un faible «merci» traversa le mouchoir sous lequel Claire étouffait -ses sanglots. Puis, tout de suite, cette exclamation navrée:—«Mais -lui?... Ne parlera-t-il pas?... Ne me nommera-t-il pas?... Et en pleine -audience peut-être!...» - -Le juge ne répondit que pour demander: - -—«Comment, madame, avez-vous eu l'imprudence de livrer à un inconnu -le secret de votre personnalité?... Lui-même montrait plus de -méfiance. Vous ne le connaissiez que sous le nom d'Armand. Et votre -correspondance, poste restante, s'adressait à des initiales. - -—Il ne m'écrivait plus,» balbutia-t-elle. «Je pensais que ma -résistance à révéler mon nom l'éloignait pour toujours. J'étais affolée. - -—Il ne vous écrivait plus parce qu'il avait changé de masque et qu'il -se préparait à fuir hors de France. Savez-vous, madame, où l'on a -retrouvé ces lettres?» - -Et le juge tapota de la main la petite liasse. Claire secoua la tête. - -—«Dans une cassette, enterrée au fond d'un souterrain... Dans la -cassette qui contenait les bijoux de la malheureuse Lina de Cardeville. -Ah! ce galant chevalier paraissait tenir à ses souvenirs amoureux!... - -—Monsieur!...» gémit la torturée, tandis que Mᵐᵉ de Malboise reprochait -d'un signe au magistrat cette ironie cruelle et inutile. - -—«Mon Dieu!» reprit M. Treille, «on peut supposer qu'il gardait ces -papiers pour quelque chantage futur, plutôt que par un sentiment de -troubadour. Déjà son insistance à s'introduire, par vous, dans votre -monde, indique le calcul. Sans doute, il méditait d'y faire des dupes, -malgré les explications qu'il m'a données. - -—Quelles explications?... Qu'a-t-il dit de moi?... - -—Madame, il m'a parlé de vous en galant homme, et sa façon de -s'exprimer, sa réserve, semblent indiquer, chez ce garçon mystérieux, -une absence totale de vulgarité. C'est un être plein de contradictions. -Il affirme qu'il est de haute race... Et ce ne serait pas impossible. -Quant à son but, en vous poursuivant, c'était, à ce qu'il affirme, de -rentrer par vous dans la société, dans le milieu qui devrait être le -sien. La réussite, prétend-il, lui aurait permis de faire peau neuve, -de jouer son véritable personnage, de renoncer aux expédients. Si, dans -un mouvement de jalousie,—c'est du moins sa thèse,—il n'avait pas vu -rouge, et serré trop fort le cou de sa... - -—Il avoue donc?...» s'écria Régine. - -—«Oui, parce qu'il ne peut plus faire autrement. Les lettres mêmes de -Mᵐᵉ Varouze l'ont désigné. On l'a confronté avec l'employé du bureau où -elles étaient adressées poste restante, et celui-ci l'a parfaitement -reconnu, surtout après qu'on lui eut rasé la barbe. Nul autre que lui -n'a donc volé et caché les bijoux qui accompagnaient ces lettres. - -—Mais,» observa Mᵐᵉ de Malboise, «ce vol doit l'empêcher de plaider la -jalousie. - -—Le vol, d'après lui, n'était qu'une ruse pour simuler le cambriolage, -après son acte de violence, qu'il voudrait faire passer pour un -homicide involontaire. Mais, madame, je vous demande pardon si je vous -arrête dans cette voie. Je n'ai pas à vous exposer l'instruction. Je -dois écouter les révélations de votre amie.» - -Claire n'avait pas la force de dire grand'chose. D'ailleurs, sa triste -aventure n'éclaircissait en rien ni le fond de l'affaire, ni la -véritable personnalité de l'assassin. - -Elle avait rencontré Almado en allant faire des visites de charité, rue -de l'Épée-de-Bois. Une première fois, c'était avec Mᵐᵉ de Malboise. -L'inconnu avait fait impression sur elle par sa façon tenace de la -regarder, comme par la séduction de sa physionomie. Mais ils ne -s'étaient pas parlé. La seconde fois, elle était seule. L'étranger -avait sauté dans un fiacre pour filer sa voiture. Inquiète de le voir -s'attacher à sa poursuite et ne voulant pas qu'il découvrît où elle -demeurait, Mᵐᵉ Varouze avait fait arrêter dans la cour du Carrousel, -puis était entrée au musée du Louvre. Bientôt il l'avait rejointe, -s'attachant à ses pas, osant enfin lui adresser la parole. Et c'est -alors que, par la mélodie saisissante de sa voix, par l'originalité -de ses discours, le magnétisme de ses regards, ses protestations de -respect, la mélancolie de son âme désenchantée, il avait capturé ce -cœur malade. Mᵐᵉ Varouze avait consenti à une correspondance, puis à un -rendez-vous dans un endroit écarté du Bois de Boulogne. Almado l'avait -conduite à la mare d'Auteuil. C'était à une fin de jour. Le décor était -délicieux, d'un charme de lointain, de dépaysement, d'outre-vie, avec -les reflets mourants, la grâce immobile des choses, leur silence... -Là, cet homme jeune, beau, et qui paraissait sincère, avait murmuré -des phrases si tristes et si tendres qu'à les évoquer seulement sans -même les redire, Claire frissonna d'un frisson qui n'était pas tout de -répulsion et d'effroi. - -Les deux témoins qui l'observaient en l'écoutant, échangèrent -un regard. Évidemment, la représentation intérieure, chez cette -imaginative, se dédoublait. L'homme d'Auteuil n'était pas l'inculpé de -la Conciergerie. Rien n'effacerait le rêve d'une heure que le premier -lui avait fait goûter. Malgré le crime avoué, l'appareil judiciaire, la -guillotine imminente, une poésie resterait autour du sombre héros, dans -ce souvenir de femme, une auréole parerait le front infâme. - -Cependant elle avait encore tout à craindre de lui. Au fond de sa -prison. Almado tenait son honneur entre les mains. A quel prix -l'empêcherait-on de livrer ce nom aux risées de la foule?... - -—«A aucun prix dont nous disposions, madame,» déclara le juge -d'instruction. «Nous ne pouvons même pas avoir l'air de souhaiter le -silence d'Almado, de le dicter, de le solliciter. Car le gredin s'en -ferait une arme. Il nous proposerait un marché. Or, si dévoué que je -puisse vous être comme homme, il m'est impossible de vous servir comme -magistrat.» - -A ce moment Régine s'interposa. - -—«Monsieur le juge d'instruction,» demanda-t-elle, «pourriez-vous -m'accorder l'autorisation de m'entretenir en particulier avec -l'inculpé?» - -M. Treille sursauta et fixa sur celle qui parlait des yeux effarés. -Quoi! elle aussi!... Cette jeune femme d'un si haut et si ferme -caractère, d'un esprit si sage!... Subissait-elle en quelque mesure -l'attraction malsaine? Il ne s'y trompa pas longtemps. - -—«S'il était en mon pouvoir, par une simple argumentation, de persuader -à ce grand coupable qu'il ne doit parler à personne, pas même à son -avocat, de l'irréprochable mondaine qu'il a un instant éblouie par ses -mensonges, y aurait-il dans mon intervention quelque chose d'interdit, -d'illégal? - -—Mon Dieu... pas précisément. C'est difficile, imprévu... mais faisable. - -—Alors, monsieur, voulez-vous me mettre à même... - -—Vous lui parleriez seule?... - -—Tout à fait seule. - -—Vous ne craindriez pas?... - -—Que voulez-vous que je craigne?... - -—Mais... avec un bandit si dangereux?...» - -Régine eut un léger rire. - -—«Ce serait plus dangereux pour lui que pour moi d'essayer quelque -violence. D'ailleurs je ne refuse pas d'être protégée, mais je refuse -d'être entendue par personne autre, car mon seul espoir d'influencer -Almado tient au mystère de notre conversation. - -—Voyons...» dit le juge, risquant une facétie, «je ne peux pourtant pas -vous faire accompagner par un agent qui serait sourd. - -—Postez l'agent de l'autre côté d'une porte vitrée, d'où il verra tout -sans saisir un seul mot. Placez-moi à portée d'une de ces sonneries -électriques qu'on déclenche en appuyant le pied sur le tapis, comme -vous devez en avoir au Palais. Mettez les menottes au prisonnier. Que -sais-je?...» - -Le magistrat se grattait le front. - -—«Madame, vous pouvez bien dire que si je consens à une aussi -extraordinaire démarche, c'est seulement à cause de l'admirable -mission de bienfaisance à laquelle vous vous consacrez. Votre zèle -humanitaire...» - -La marquise l'interrompit. - -—«Vous consentez, monsieur?... Combien je vous remercie! Quand puis-je -parler au prévenu? - -—Mais... tout de suite, si vous le souhaitez. Je vais prendre les -mesures nécessaires. - -—Chère amie,» dit Régine à Mᵐᵉ Varouze, «rentrez chez vous. Aussitôt -de retour rue de Babylone, je vous téléphonerai. Et vous viendrez me -retrouver pour savoir le résultat de ce que je tente. J'espère rendre -quelque sécurité à votre pauvre cœur.» - -Le juge d'instruction, avec son habitude de noter les moindres détails, -remarqua que la marquise de Malboise ne proposait pas de courir -elle-même chez Mᵐᵉ Varouze en sortant du Palais. Cela le dérouta, dans -un si vif élan d'activité généreuse. «Il doit y avoir une raison,» -pensa-t-il. «Ah! peut-être... le mari...» Il devina quelque roman là où -gisait un drame. - -Jamais la marquise de Malboise n'avait remis les pieds dans la maison -d'André Varouze depuis l'inoubliable scène. Jamais elle n'avait adressé -la parole à cet homme. Parfois elle l'avait rencontré dans la rue ou à -quelque messe funèbre—seule cérémonie officielle où elle allât depuis -son mariage qui fut en même temps son veuvage. L'ancien directeur du -cabinet au Ministère de la justice, maintenant conseiller à la Cour de -Cassation et officier de la Légion d'honneur, lui adressait toujours un -salut profond. Elle ne répondait pas et détournait la tête. - - - - -XVI - -_LA RÉVÉLATION_ - - -Lettre de Régine, marquise de Malboise, au lieutenant Hugues d'Ambarès. - - «_Mon cher Hugues, mon cher fiancé_, - - «_Je puis vous appeler de ce nom._ - - «_O mon ami! le mystère est dévoilé, l'ombre s'évanouit... Nous - nous réveillons du lourd cauchemar. C'est ce réveil que je vous - apporte. Oui, c'est la lumière du jour après la nuit._ - - «_Vous ne savez pas ce que ces mots représentent pour moi. Vous - les lirez avec une fièvre joyeuse, car ils vous annoncent notre - union prochaine, le rêve de nos cœurs enfin réalisé. Mais ils ont, - dans ma pensée, une signification de délivrance plus profonde. - Car vous aurais-je donné un bonheur digne de vous, de votre fidèle - et patient amour, si mon âme était demeurée assombrie par cette - sanglante équivoque?_ - - «_Tout cela est fini, Hugues._ - - «_Je connais l'énigme d'un drame plus tragique cent fois que - nous ne l'eussions imaginé, mais dont l'horreur ne saurait - nous atteindre. Quand je vous aurai dit ce que je vous en peux - révéler,—ce qui suffira pour effacer nos scrupules,—nous en - détournerons notre esprit, nous n'aurons plus qu'à plaindre et à - oublier._ - - «_Écoutez ce récit, qui vous confondra d'étonnement._ - - «_Mais, tout d'abord, laissez-moi vous remercier de m'avoir si - promptement envoyé le débris de chaîne sur l'identification duquel - reposait toute notre espérance. Je vous l'avais demandé la semaine - dernière, parce que j'avais cru découvrir un rapport entre le - travail très particulier des chaînons et le dessin d'un des fameux - bijoux volés à Mᵐᵉ de Cardeville. Mon intention était d'obtenir du - juge instructeur la permission de comparer sous ses yeux._ - - «_Je me hâte de vous dire que cette idée m'abandonna dès que j'eus - l'objet entre les mains. Le seul examen sur le journal illustré me - fit constater mon erreur._ - - «_Toutefois, dans l'irrésistible espoir que cette pièce de - conviction n'était pas étrangère au passé d'Almado, je l'emportai - hier en me rendant au Palais._ - - «_Au Palais!...», vous exclamez-vous, mon cher Hugues. Et vous - croyez peut-être que, sans m'entendre avec vous, j'ai pu risquer - une intervention dans le procès. Non. Il ne s'agissait d'aucune - déposition de ma part. Je ne l'aurais pas fait sans votre aveu - formel. Désormais je n'y songe plus, et vous ne le demanderez pas._ - - «_Une femme du monde,—que je ne puis vous nommer, bien - entendu,—avait commis l'inconséquence d'écrire naguère à Almado. - Vous n'ignorez pas que ce criminel fut un don Juan, charmeur, - audacieux, de distinction réelle, et qu'il porta bien des masques. - La malheureuse, affolée, eut recours à moi. Le juge d'instruction, - ayant saisi ses lettres dans la cassette même où se trouvaient - les bijoux de Mᵐᵉ de Cardeville, la convoquait. Elle perdait - complètement la tête, et n'osait se rendre seule à une si pénible - entrevue._ - - «_Cette femme avait des droits à mon dévouement. Je résolus - de l'aider dans la mesure de mes moyens. Et, tout d'abord, je - l'accompagnai auprès de M. Treille._ - - «_Ce que fut la scène, vous le devinez. Quand elle reconnut le - paquet de ses lettres dans les mains du juge, la pauvre créature, - dont le mari occupe une haute situation officielle et possède - une âme de bourreau, se crut perdue. Elle essaya de se tuer - avec un petit revolver, que M. Treille lui enleva vivement. Ce - magistrat, d'abord fort mal disposé pour elle, s'attendrit un - peu, en constatant la disproportion d'une catastrophe inouïe avec - une faute restée toute d'imagination, et dont la cause était - dans des chagrins intimes et un déséquilibre mental voisin de - l'irresponsabilité. Il se montra un homme généreux et un galant - homme. En tout ce qui dépendait de lui, le secret fut promis, - assuré._ - - «_Mais il y avait Almado. Celui-ci pouvait parler, livrer le nom - en pleine audience, par fanfaronnade, astuce ou dépit... que - savait-on?_ - - «_C'est alors, Hugues, que la pensée me vint d'obtenir une - entrevue avec cet homme, seul à seule. Vous saisissez mon - projet... D'ailleurs, qu'importe? La suite vous le fera - comprendre._ - - «_Le juge d'instruction, après quelques difficultés, finit par - consentir. A l'heure même, il me mit en présence de ce criminel - fameux, dont la véritable personnalité reste inconnue, dont - les aventures, certaines ou probables, ont déjà fourni tant de - légendes._ - - «_Avant de m'introduire dans le cabinet où l'on venait d'amener - Almado, M. Treille m'expliqua que cette pièce n'avait pas d'autre - issue que la porte près de laquelle se tenaient deux gardes. - La fenêtre en était grillée. C'est un endroit destiné à ces - sortes d'entrevues, où le prisonnier pourrait risquer un coup - de force contre une femme ou quelqu'un de faible, et tenter de - s'échapper. Le prévenu, en outre, devait avoir les menottes. Ces - renseignements tendaient à me rassurer. Ils étaient superflus. Je - n'avais pas peur._ - - «_Peut-être allez-vous froncer les sourcils et supposer que je - n'avais pas assez peur, que la curiosité l'emportait chez moi - sur tout autre sentiment...—La curiosité, et aussi je ne sais - quel bigarre orgueil à me trouver dans une situation incroyable, - excessive, prête à converser, moi, Régine de Malboise, avec un - assassin notoire, avec un de ces criminels prestigieux dont les - détraquées du grand monde découpent le portrait dans les journaux, - désespérées si elles n'ont pas leur place aux assises lorsqu'il y - comparait._ - - «_Eh bien, Hugues, je serai franche. Il y avait un peu de ce - mauvais orgueil dans les battements de mon cœur. Peut-être - allais-je tenir le secret de cette destinée, cette existence même, - entre mes mains... Peut-être le romanesque bandit gardait-il - le dernier mot de la mienne... Dans une conjoncture tellement - extraordinaire, tout se bouleversait dans ma pensée, dans ma - conscience... Et sans doute, étant femme, je ne pus me défendre - tout à fait de goûter la saveur violente d'une si vertigineuse - minute._ - - «_La porte s'ouvrit. Almado, qui était assis, se leva. Le juge lui - dit:_ - - —«_Voici madame la marquise de Malboise, qui a désiré vous parler, - Almado. Soyez sensible à un tel honneur. Quoi que madame la - marquise ait à vous demander ou à vous dire, il vous sera tenu - compte de votre confiance et de votre respect envers elle.»_ - - «_Après ce petit discours, prononcé avec une emphase solennelle, - le magistrat se retira._ - - «_Avait-il ou non remarqué ce qui venait de me frapper si - étrangement moi-même?... La commotion reçue par Almado en - apprenant qui j'étais. Seul avec moi maintenant, il ne se - rasseyait pas, mais demeurait dans un saisissement visible, d'une - pâleur qui ne pouvait être normale, les yeux dilatés, tandis que - ses lèvres balbutiaient quelque chose, d'un souffle si bas que je - n'aurais rien discerné, si ce n'eût été les mots perçus toujours - par notre oreille, ceux qui forment notre nom:_ - - _—«Marquise de Malboise... Marquise de Malboise...» balbutiait-il._ - - _—«Oui... c'est moi,» lui dis-je. «Qui peut vous étonner à ce - point?»_ - - _«Je dus répéter ma question, ajouter une phrase humaine et - douce—quoique distante, comme vous le pensez bien. Il restait hors - d'état de parler._ - - _«Je ne vous décrirai pas la physionomie de cet homme, Hugues. - Vous la connaissez par l'imagerie la plus abondante qui fut - jamais. Cela me répugnerait de vous dire qu'il est beau. Ma plume - voudrait, par dédain, éviter ce terme. Cependant, ce serait - presque mentir que de passer sous silence un trait si manifeste, - même de ne pas le souligner en notant des qualités de tenue, - d'expression, d'attitude, une aisance singulière de façons,—et de - bonnes façons,—qui marquent la race dans cet être tombé si bas, - mais vraiment tombé de haut._ - - _«Miguel Almado—ou plutôt Michel-Armand, tels sont ses véritables - prénoms, qu'il transforma—a du sang bleu dans les veines, du sang - de grande lignée. C'est un enfant naturel, l'enfant d'une faute. - Et cette origine, si volontiers imaginée par les héros de bagne - qui ont de la lecture, est vraie, hélas! en ce qui le concerne._ - - _«Sans paraître observer son émotion, je lui dis brièvement ce - qui m'avait décidée à lui parler. Il ne pouvait déshonorer une - femme. Quels que fussent ses égarements, je me refusais à l'en - croire capable. Cependant, s'il y voyait un intérêt de défense, je - l'avertissais que peut-être, de mon côté, je connaissais contre - lui des charges assez graves pour que mon silence valût le sien, - et que je venais lui offrir cette transaction._ - - _«Une espèce de joie parut sur son visage. J'avais à peine terminé - qu'il prit vivement la parole:_ - - _—«Madame,» dit-il, «j'ignore quelles sont les charges dont vous - parlez, et qui peuvent me perdre. Si graves que je les suppose, - votre silence m'importe peu auprès du grand service que j'oserai - vous demander, que vous seule, parmi les êtres humains avec qui - je converserai encore, êtes à même de me rendre... Consentez à - écouter, à exaucer ma prière, et jamais je ne prononcerai le nom - de votre amie, dussé-je, en me taisant, risquer ma tête.»_ - - _«Il enchérissait sans doute un peu. Rien dans son intrigue avec - la mondaine dont il s'agit n'était de nature à lui créer un alibi, - à le disculper en quelque mesure. Et pourtant?... Avec un être - intelligent, retors et volontaire comme cet Almado, il fallait - tout prévoir._ - - _«Je lui demandai, fort surprise, quel service il attendait de - moi, supérieur à la discrétion d'où dépendait son salut. Il eut - un mouvement découragé, comme pour avouer à quel point, de toutes - façons, ce salut était compromis. Puis il reprit:_ - - _—«Quoi qu'il arrive, madame, et par quelque issue que je sorte de - cette vie infernale, j'ai résolu ceci: c'est que nul au monde ne - connaîtra ma véritable personnalité. Depuis la minute où vous êtes - entrée ici, j'ajoute en moi-même: hormis vous, madame la marquise - de Malboise. Oui, dès que j'ai entendu votre nom...—Et vous allez - comprendre ce qu'il représente pour moi... ce nom...—j'ai songé - à vous confier mon secret. C'est le meilleur moyen de le rendre - inaccessible aux autres... inaccessible à cette société infâme, - qui va me condamner, m'exécuter ignominieusement peut-être, et - dont l'hypocrisie est cause de ma ruine._ - - _—«Si vous avez commis des crimes, Almado, en quoi la société en - serait-elle cause?..._ - - _—«Ce sont ses préjugés atroces,» me répondit-il, «qui m'ont - privé du nom et de l'héritage auxquels j'avais droit, qui ont - permis à un misérable de martyriser ma mère et de me supprimer - impunément. Sa tentative pour m'assassiner, moi, pauvre enfant - sans défense, a échoué... par un miracle!... Mais il m'a tué - moralement, il a détruit mon existence normale, il m'a précipité - dans un abîme de misère et de vice. Puis, en faisant croire à ma - mort, il m'a dépouillé des biens immenses que ma mère me léguait - par son testament...»_ - - _«Almado énumérait avec un accent de vérité extraordinaire - ces circonstances invraisemblables. Déjà je n'échappais plus - à la singulière pénétration de sa parole, à je ne sais quelle - force lumineuse qui ressortait de ses moindres mots et in - enveloppait comme d'une atmosphère de vérité. Mais surtout j'étais - impressionnée par la façon dont ce criminel parlait de sa mère. Sa - voix sombrait sur ce mot, se faisait profonde et attendrie, comme - imprégnée d'une ferveur religieuse. Je ne l'interrompais pas. Il - continua:_ - - _—«J'ai sur moi, madame, et tellement bien encastrés dans - l'épaisseur d'une doublure qu'on ne m'en a pas dépouillé, le - portrait de ma mère et son testament. Si vous n'aviez pas eu - la pensée sublime de venir me trouver pour vous adresser à ma - générosité, à ce qui me reste d'honneur, j'eusse anéanti ces - reliques, je les eusse déchirées de mes dents, j'en eusse avalé - les miettes, pour sauver d'un scandale infâme le nom de celle qui - me mit au monde pour son humiliation et pour son malheur, et qui - pourtant m'aima... qui m'aima!... qui m'eût reconnu hautement, - noblement, si...»_ - - _«Almado s'arrêta, la voix brisée. Il cacha sa tête dans ses - mains, qu'alourdissaient les menottes. Je le laissai sécher les - pleurs qu'il essayait de me dérober._ - - _«Quand il reprit son calme,—un calme farouche,—il n'ajouta - pas un mot. Mais il se mit en devoir de défaire quelque chose - à l'intérieur de sa jaquette. Les menottes le gênaient. Je lui - prêtai un canif en or, qui pendait à ma trousse de ceinture, et - que le juge d'instruction ne m'avait pas enlevé,—par égard, ou par - distraction. Grâce à ce petit instrument, Almado vint assez vite - à bout de sa besogne. Un instant après, il retirait de la couture - ouverte un papier et un médaillon. Ces objets, protégés par la - toile raide du revers, n'avaient pas révélé leur présence quand on - fouilla le prévenu._ - - _«Almado me dit alors:_ - - _—«Madame, je vous confie ces reliques, seules choses qui - me soient précieuses au monde, ces reliques que je veux - soustraire aux mains abjectes des policiers et des bourreaux. - Consentirez-vous à en être dépositaire? Un jour peut-être, absous - et libre, je vous prierai de me les rendre. Sinon, vous les - livrerez au néant, où je serai descendu... En mourant, j'aurai la - joie de savoir qu'elles me suivront jusque-là, sous la sauvegarde - de votre loyauté et de votre pitié.»_ - - _«Il ajouta:_ - - _—«Voilà le service dont je parlais. J'y tiens par-dessus tout. - Accordez-le moi, et je vais vous jurer sur ce portrait sacré que - jamais le nom de votre amie ne sortira de mes lèvres.»_ - - _«Quand Almado se tut, mon cher Hugues, je restai pensive, - incertaine. Ce dépôt, qui me créait une entente secrète avec - un tel homme, je répugnais à l'accepter. Des soupçons, des - réflexions, se pressaient dans ma tête... Qu'était-ce que cette - femme dont j'aurais à préserver l'image et la réputation?..._ - - _«Almado observa mon trouble d'un œil singulier. Tout à coup il me - tendit la miniature._ - - _—«Regardez, madame la marquise de Malboise,» dit-il. «Voici ma - mère. Savez-vous comment elle s'appelait?...»_ - - _«Son intonation me fit courir dans les veines le frisson du - pressentiment._ - - _«Et alors il prononça le nom..._ - - _«O Hugues!... ce nom..._ - - _«Si vous saviez!..._ - - _«C'est celui pour l'honneur duquel nous donnerions l'un et - l'autre notre vie. Et cependant il nous est odieux. Bientôt il - n'existera plus... Nulle autre femme, quand je serai la vôtre, ne - le portera plus. Nous devons tout accomplir pour qu'il demeure - intact. Celle qui le garde dans la tombe a tout souffert pour - qu'il ne fût pas outragé. Ce nom... et son nom de jeune fille, - comme sa mémoire, doivent demeurer très haut... à l'écart de toute - honte._ - - _«Béni soit le Ciel, qui, dans l'ignominie où son fils est tombé, - fait briller une lueur de conscience, et permet que ce malheureux - respecte et défende ce qui doit être inattaqué!_ - - _«Ce nom, que je n'écris pas, même pour vous, que j'ai juré de - ne pas révéler, il est sur vos lèvres, qui n'osent le prononcer, - n'est-ce pas?... Que cela suffise!... Ne me questionnez jamais - sur un secret si terrible. Aurais-je seulement le droit de vous - laisser entrevoir la faute et le calvaire d'une femme, d'offenser - la pudeur de cette tombe, si je ne vous devais pas, mon ami - bien-aimé, l'explication du crime dont j'eus le malheur de vous - accuser un instant._ - - _«Lorsque Almado me présenta le portrait de sa mère, ce ne fut - peut-être pas la révélation du nom de cette infortunée, si - bouleversante que fût cette révélation, dont je restai écrasée - jusqu'à la stupeur. Au médaillon contenant la déchirante figure, - un morceau de chaîne pendait... Vous lisez bien, Hugues... un - morceau de chaîne d'or... Le fragment pareil à celui que vous - m'aviez envoyé, et que j'avais sur moi._ - - _«Je ne m'arrête pas à vous peindre ce que j'éprouvais. Sans mot - dire, je tirai de ma poche l'autre débris, et les assemblant à la - brisure, qui ne laissait pas de doute, je mis le tout sous les - yeux d'Almado. Cet étrange criminel eut à peine un tressaut de - surprise. D'une voix calme, il me dit:_ - - _—«C'était donc en votre possession, ce bout de chaîne, que - je suis revenu chercher vainement dans le souterrain?... Tant - mieux! Maintenant que vous savez tout, oserez-vous dénoncer - celui qui vous a délivrée d'un monstre... celui qui vous a sauvé - d'appartenir au tortionnaire d'une femme, à l'assassin d'un - enfant?»_ - - _«Toute tremblante, je demandai:_ - - _—«Alors... c'est vous... qui l'avez tué?_ - - _—«Oui,» répliqua-t-il avec force. «Et j'en suis fier! C'est la - seule action méritoire de ma vie.»_ - - _«Quelle minute, ô mon Hugues! Quelle minute de délivrance et - d'horreur!... Je ne pouvais prononcer un mot. Ce fut lui qui - reprit:_ - - _—«Je connais l'homme qui arracha cette chaîne de ma poitrine. - Son nom était sur la bicyclette dont je m'emparai ensuite. - Parlera-t-il, celui-là?...»_ - - _«Je répondis:_ - - _—«Non. Mais dites-moi tout. Pourquoi, comment avez-vous frappé - Hugues d'Ambarès, dans la nuit du souterrain?... Vous avez failli - le tuer, lui aussi._ - - _—«Je ne voulais pourtant que l'étourdir et passer. J'avais - cru lui donner le temps de sortir des galeries, où je l'avais - vu s'engager après sa conversation avec vous. Du taillis où je - me cachais, je m'étais trouvé témoin de votre rencontre. Je le - croyais déjà bien loin, quand, tout à coup, grâce à ma lanterne, - je l'aperçus. Il me barrait le chemin. Ayant voilé la lumière, - je ne pouvais tirer sur lui. D'ailleurs, je vous le répète, mon - intention n'était pas de le tuer. Je pris mon fusil par le canon, - et, quand je le sentis près de moi, je lui assénai un coup de - crosse sur la tête...»_ - - _«Il me fallut, mon cher Hugues, un effort pour ne pas crier à - ce bandit mon indignation, dans le frémissement que son horrible - aveu m'inspira. Il me vit pâlir et reculer, comprit sans doute, - et haussa légèrement les épaules, avec un air de finesse et de - souriante supériorité. Puis il acheva son récit._ - - _«Dans la violence du coup qu'il vous porta, Almado fit partir - sa carabine, dont la balle lui laboura l'épaule. De là, sur le - mur, ces taches de sang, et la trace de cette main, qu'il y appuya - après l'avoir portée à sa blessure. Ensuite, il tamponna cette - blessure comme il put. Elle n'était que superficielle, et lui - engourdit à peine le bras. Ayant découvert votre bicyclette, il ne - manqua pas de s'en emparer. Hors du souterrain, il enfouit dans un - trou, sous un amas de feuilles sèches, l'instrument de son crime. - C'était une carabine de fabrication spéciale, rapportée par lui - d'Amérique. Vous vous rappelez combien l'origine de cette arme - déconcerta la justice._ - - _«Grâce à votre bicyclette, Almado fut rapidement loin du théâtre - du meurtre. Très tard dans la nuit, il entra dans une hôtellerie - de village, et fit soigner sa plaie. Il prétendit avoir été - renversé avec sa machine par une voiture, dont la roue aurait - déchiré sa manche et abîmé son épaule. Aucun médecin n'était à - proximité. Le voyageur assura que son écorchure guérirait bien - sans le secours de la Faculté. Nul observateur compétent ne put - donc reconnaître la marque d'une balle dans le sillon sanglant qui - labourait la chair du meurtrier._ - - _«Maintenant, mon cher Hugues, vous savez tout de ce lugubre - drame. Vous voyez que nous avons le droit d'en séparer notre vie, - d'en séparer notre amour. C'est ce que j'avais hâte de vous dire, - pour emplir votre cœur de cette clarté libératrice où s'illumine - le mien._ - - _«Si cette lettre vous paraît incomplète, incohérente peut-être, - n'en accusez que l'émotion dont je palpite depuis hier, et mon - empressement à tout vous dire, à la fois, sur-le-champ. Je vous - donnerai de vive voix les détails que vous souhaiterez connaître - encore._ - - _«Pour l'instant, la plume tombe de ma main lassée... Il me - tarde de la poser, de me taire, d'oublier toutes ces pensées - d'horreur... pour regarder dans vos yeux..._ - - _«O mon Hugues! j'y vois renaître, enfin, dégagé de toute ombre, - notre amour d'autrefois, fait d'innocence et d'espérance._ - - _«Et j'appuie mon front sur ta poitrine, où tout est pur, où tout - est noble, où tout est bon._ - - _«Je t'aime._ - - «RÉGINE.» - - ⁂ - - -Tout commentaire de cette lettre serait inutile. - -Chacun se rappelle comment le célèbre Almado échappa à la justice des -hommes par le suicide. Ayant trouvé le moyen d'être laissé seul un -instant, il s'étrangla avec son mouchoir roulé en corde. L'énergie et -la promptitude déployées pour accomplir un tel acte, stupéfièrent ses -gardiens. Mais, surtout, le désappointement fut universel de ne pas -voir se dérouler un procès si impatiemment attendu, et dont on espérait -des révélations si curieuses. - -Miguel Almado, dit Michel d'Occana, emportait dans la mort le secret de -sa véritable personnalité. - -Bientôt après, le nom qui fut celui de sa mère,—comme l'apprit, dans un -si tragique émoi, celle qui le portait à son tour, disparut de ce monde. - -Car il n'y a plus de marquise de Malboise depuis que Régine est la -femme de son cousin Hugues d'Ambarès. - - -Fin de - -_LE MEURTRE D'UNE AME_ - -Seconde et dernière Partie de - -_MORTEL SECRET_ - -[Illustration] - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -TABLE - - - I. En l'Année terrible 1 - - II. Les Baisers tragiques 24 - - III. L'Arrêt du Destin 43 - - IV. L'Héritage d'un Héros 79 - - V. Le Martyre d'une Mère 119 - - VI. Le Loup et l'Agneau 145 - - VII. Le Gouffre 172 - - VIII. Une Ame sans frein 193 - - IX. Le Fond de la Cassette 224 - - X. Le Mort vivant 243 - - XI. La Rencontre 269 - - XII. Devant l'Énigme 289 - - XIII. Le Fétiche 308 - - XIV. Double Masque 340 - - XV. Hasardeuse Idylle 375 - - XVI. La Révélation 398 - -[Illustration] - - - - - _Achevé d'imprimer_ - - le trente avril mil neuf cent deux - - PAR - - ALPHONSE LEMERRE - - 6, RUE DES BERGERS, 6 - - _A PARIS_ - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le meurtre d'une âme, by Daniel Lesueur - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEURTRE D'UNE ÂME *** - -***** This file should be named 51083-0.txt or 51083-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/0/8/51083/ - -Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/51083-0.zip b/old/51083-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 4fd7856..0000000 --- a/old/51083-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h.zip b/old/51083-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 4886356..0000000 --- a/old/51083-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/51083-h.htm b/old/51083-h/51083-h.htm deleted file mode 100644 index 63da8a4..0000000 --- a/old/51083-h/51083-h.htm +++ /dev/null @@ -1,15842 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Le Meurtre d'une Ame, - by Daniel Lesueur. - </title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - <style type="text/css"> - - /* PAGE DIMENSIONS */ - body { margin-left:10%; 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le meurtre d'une âme - -Author: Daniel Lesueur - -Release Date: January 30, 2016 [EBook #51083] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEURTRE D'UNE ÂME *** - - - - -Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<div class="transnote covernote"> - <p> The cover image was created by the transcriber and is placed in - the public domain.</p> -</div> - -<div class="transnote p2"> -<div class="chapter"> - <h3>Note de transcription: </h3> -</div> - <ul> - <li>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été conservées et n'ont pas - été harmonisées.</li> - <li>La Table des Matières se trouve <a href="#TABLE">ici</a>.</li> - </ul> -</div> - - -<p class="p4 ac">MORTEL SECRET</p> - -<hr class="p2 small" /> - -<p class="p2 i30"><span class="x-larger">Le Meurtre</span></p> - -<p class="i45"><span class="x-larger">d'une Ame</span></p> - -<hr class="chap" /> - -<p class="ac">ŒUVRES</p> -<p class="ac"><span class="smaller">DE</span></p> -<p class="ac"><span class="larger">DANIEL LESUEUR</span></p> - -<hr class="p1 small" /> - -<p class="p2 ac">ÉDITION ELZÉVIRIENNE</p> - -<table id="ADS-1" summary="Ads"> - <tr> - <td class="c1-1"><span class="sc">Poésies.</span>—<i>Visions - divines.</i>—<i>Les Vrais - Dieux.</i>—<i>Visions antiques.</i>—<i>Sonnets philosophiques.</i>—<i>Sursum - Corda!</i>—<i>Souvenirs.</i>—<i>Paroles d'Amour.</i> 1 vol. avec portrait.</td> - <td class="c2">6</td> - <td class="c3">»</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1"><span class="sc">Lord Byron.</span> (Traduction). 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</tr> - <tr> - <td class="c1-1"><span class="sc">Passion Slave.</span> 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1"><span class="sc">Justice de Femme.</span> 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1"><span class="sc">Haine d'Amour.</span> 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1"><span class="sc">A force d'aimer.</span> 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1"><span class="sc">Invincible Charme.</span> 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1"><span class="sc">Lèvres Closes.</span> 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1"><span class="sc">Comédienne.</span> 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1"><span class="sc">Au dela de l'Amour.</span> 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1"><i>Lointaine Revanche.</i>—<span class="sc">L'Or sanglant.</span> - 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1">— - — <span class="sc">La Fleur de - joie.</span> 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1"><span class="sc">L'Honneur d'une Femme.</span> 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1"><span class="sc">Fiancée d'outre-mer.</span> 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1"><i>Mortel secret.</i>—<span class="sc">Lys - Royal.</span> 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1">— - — <span class="sc">Le Meurtre - d'une Ame.</span> 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> -</table> - - -<p class="ac smaller">ÉDITIONS DIVERSES</p> - -<table id="ADS-3" summary="Ads - Other eds."> - <tr> - <td class="c1-1"><span class="sc">Un Mystérieux - Amour.</span> 1 vol.</td> - <td class="c2">3</td> - <td class="c3">50</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1-1"><span class="sc">L'Auberge des Saules.</span> 1 vol. - in-8<sup>o</sup>, illustré.</td> - <td class="c2">9</td> - <td class="c3">»</td> - </tr> -</table> - -<p class="ac smaller"><i>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour - tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.</i></p> - -<hr class="chap" /> - - -<p class="ac"><i>DANIEL LESUEUR</i></p> - -<hr class="small" /> - -<p class="ac larger">MORTEL SECRET</p> - -<hr class="small" /> - -<div class="chapter"> -<h1 class="p2"><span class="x-larger">Le Meurtre</span><br /> -<span class="larger">d'une Ame</span></h1> -</div> - -<div class="figcenter"><a name="i_logo.jpg" id="i_logo.jpg"></a> - <img src="images/i_logo.jpg" - alt="Logo." /> -</div> - -<p class="p2 ac"><i>PARIS</i><br /> -ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR<br /> -<span class="smaller">23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31<br /> -M DCCCCII</span></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p> - -<div class="figcenter"><a name="i_005.jpg" id="i_005.jpg"></a> - <img src="images/i_005.jpg" - alt="Image décorative en haut de page." /> -</div> - -<div class="chapter"> - <p class="ac p3 larger">Le Meurtre d'une Ame</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break p2"><a name="I" id="I"></a>I</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>EN L'ANNÉE TERRIBLE</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_c.jpg" alt="Lettre C." /> -</div> -<p class="drop-cap">Ce fut un soir d'hiver et d'invasion, un -des derniers soirs de janvier mil huit -cent soixante et onze.</p> - -<p>Le magnifique château de Solgrès, près -d'Étréchy, dressait hors de la neige ses corps de -bâtiment aux lignes nobles, aux amples façades, -flanqués d'une tour plus ancienne. Les fenêtres -en étaient partout obscures et muettes, sauf -à l'un des angles du rez-de-chaussée. Là, des -clartés brillaient aux vitres, sur lesquelles on -n'avait même pas rabattu les volets, comme si la -<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span> -chaleur et la joie de l'intérieur eussent défié -la rigueur de la température.</p> - -<p>L'immense parc dormait sous un linceul -blanc. Dans un ciel de sombre cristal, les étoiles -scintillaient avec cette splendeur glacée qu'elles -ont durant les nuits d'hiver, quand toute vapeur -gèle au sein d'une atmosphère implacable.</p> - -<p>Cependant, par une longue avenue, d'un pas -qu'étouffait la neige, une femme se hâtait vers -l'habitation. Sa souple et rapide démarche -annonçait la jeunesse. Quand elle passa devant -les croisées lumineuses donnant sur le perron, -son brun et agréable visage de paysanne apparut, -tout animé de froid sous sa fanchon de laine. -Elle ne paraissait guère plus de vingt ans.</p> - -<p>C'était Louise Bellard, une fille du bourg -d'Étréchy, mariée quinze jours avant la déclaration -de guerre à l'un des gardes de Solgrès. -Son mari, rappelé sous les drapeaux en septembre, -était peut-être mort à cette heure. Elle -n'en avait aucune nouvelle. Depuis peu, elle -possédait la certitude qu'il l'avait laissée enceinte. -Mais rien encore, dans sa svelte apparence, -ne révélait extérieurement son état.</p> - -<p>Louise Bellard,—la Louison, comme on -l'appelait à Étréchy,—s'approcha, non sans -précaution, d'une des croisées lumineuses, et -regarda par l'entre-bâillement d'un rideau.</p> - -<p>—«Canailles!... Gredins!...» mâchonna-t-elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p> - -<p>Dans la grande salle à manger de ses maîtres, -des soldats allemands soupaient. Les bouteilles -de la cave se dressaient en nombre sur la table, -la plupart déjà vides. La fumée des pipes embrumait -les tapisseries précieuses des murailles, -malgré l'éclat du lustre et des appliques, dont -toutes les bougies étaient allumées. Le débraillé, -le sans-gêne et la lourde gaieté de ces hommes, -suffoquaient la servante respectueuse de la -famille de Solgrès. Dans chaque geste brutal, -sur chaque face rougie de bien-être, elle croyait -voir l'outrage intentionnel à la noble maison et -à son pays vaincu.</p> - -<p>Quelle philosophie surhumaine ne lui aurait-il -pas fallu pour faire la part de la détente inévitable -des instincts chez des êtres rudes qui -avaient risqué leur vie la veille et se sentaient -prêts à la risquer le lendemain!... Malheur aux -conducteurs de peuples qui déchaînent ainsi la -brute chez des milliers d'hommes sans malveillance -et sans haine, et les font se ruer au crime -sous prétexte de gloire!... Mais miséricorde aux -irresponsables!... L'héroïsme des champs de -bataille est doublé par la sauvagerie des lendemains -de victoire. Le soldat n'est plus qu'un -élément inconscient dans ces forces lâchées -comme la tempête. Les nations se détestent -ou fraternisent au gré de la politique. Il n'y -a pas d'irréconciliable antagonisme de races. -Voilà pourquoi le rôle des chefs d'État est si -<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span> -redoutable, et la guerre si rarement légitime.</p> - -<p>La Louison ne se disait pas ces choses. Elle -injuriait tout bas ces quelques hommes, qu'elle -considérait comme les voleurs des biens de ses -maîtres et les assassins de son mari. Tout en les -maudissant, elle s'assurait qu'ils étaient bien -absorbés par la digestion, la pipe, les cartes ou -le sommeil, et qu'elle ne risquait pas d'attirer -leur attention.</p> - -<p>Elle tourna autour du château et y pénétra -par une porte de service. De ce côté, tout était -silencieux et noir. Louise Bellard s'orienta, en -tâtonnant, par les corridors et les escaliers. Elle -parvint jusqu'au second étage. Là, sur un palier, -une faible clarté filtrait sous une porte. La femme -du garde frappa un léger coup.</p> - -<p>—«C'est moi, la Louison...» chuchota-t-elle, -comme on ne lui ouvrait pas tout de suite.</p> - -<p>Une petite servante vint entre-bâiller la -porte. C'était la fille d'un jardinier, qui, depuis -l'occupation prussienne, formait toute la domesticité -de ces dames.</p> - -<p>—«Mademoiselle Armande?... Il me faut -absolument lui parler.»</p> - -<p>Une haute silhouette de femme glissa sous -une portière, apparut dans la pénombre.</p> - -<p>—«Chut!... Pas de bruit... Ma mère repose.»</p> - -<p>—«Venez, mademoiselle... Écoutez-moi. Si -vous saviez!...» insista Louise avec agitation.</p> - -<p>—«Veille sur madame la comtesse, Francine,» -<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span> -dit M<sup>lle</sup> de Solgrès en s'adressant à la -fillette.</p> - -<p>Refermant la porte avec précaution, elle fit un -pas sur le palier:</p> - -<p>—«Qu'est-ce qu'il y a, Louison?... Des nouvelles -de mon père, de mon frère?...»</p> - -<p>Sa voix trembla. Le vicomte Louis de Solgrès, -officier de zouaves, était parti d'Oran pour -l'Alsace dès le début de la guerre. Son régiment -avait donné à Wœrth. On avait des raisons de -le croire prisonnier. Quant au comte, s'étant -rendu à Paris dès les prévisions d'un siège, pour -régler certaines affaires, mettre en sûreté des -valeurs et des papiers de famille enfermés dans -l'hôtel de la rue de Verneuil, il s'était trouvé, -volontairement ou par imprudence, bloqué dans -la capitale. Depuis lors, la comtesse de Solgrès -et sa fille Armande n'avaient reçu aucun message -ni de l'un ni de l'autre. La douleur et -l'inquiétude brisaient la première. Elle se laissait -abattre, ne quittant plus son lit, refusant presque -toute nourriture depuis que les vainqueurs occupaient -le château. Armande, au contraire, s'exaltait, -brûlait de rancune et de fièvre. Elle rêvait -de se déguiser en homme, de partir, de faire le -coup de fusil. Sans sa mère, couchée là, effondrée -de désespoir, presque mourante, cette fille étrange -eût accompli quelque folle action. C'était une -grande créature sans grâce, presque masculine -de façons et d'aspect, qu'on avait laissée croître -<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span> -en sauvageonne, un peu par indifférence, beaucoup -par difficulté de la dompter. Toute la sollicitude -des parents s'était concentrée sur leur -fils, le vicomte Louis, aussi souple et brillant de -nature que sa sœur était terne et peu maniable. -Comme celle-ci avait horreur de la ville, des -réceptions et des études, plus d'une fois, durant -son adolescence, on l'avait laissée l'hiver -entier à Solgrès, seule avec une gouvernante -qu'elle n'écoutait guère, tandis que la famille -s'installait à Paris pour la saison mondaine et -l'instruction de Louis au lycée. Pendant ce temps, -Armande courait en sabots dans la neige, chassait -au lapin dans le parc, allait manger des -choux au lard chez les paysans, empruntait des -poulains de ferme pour d'invraisemblables chevauchées -à califourchon. Peu facile à marier -malgré le beau nom et la fortune considérable -des Solgrès, elle entrait maintenant dans sa vingt-quatrième -année.</p> - -<p>Si les Prussiens qui faisaient bombance sous -son toit avaient connu cette fille bizarre, entrevue -à peine, ils n'eussent pas vidé la cave aussi -gaiement. Leur nombre, leurs casques, leurs -bottes, leurs fusils, n'eussent pas suffi à les rassurer, -s'ils avaient pu lire dans ce cerveau bouillant -de fureur et ruminant des projets insensés. -La présence de sa mère empêchait seule Armande -de mettre le feu au château ou d'abattre quelques -officiers ennemis à coups de carabine, comme -<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span> -autrefois les lapins du parc. En ce moment, dans -l'ombre, elle avait saisi le bras de Louise:</p> - -<p>—«Parle donc!... Qu'y a-t-il de nouveau?...»</p> - -<p>L'autre répondit à voix basse:</p> - -<p>—«Un homme, mademoiselle... Un blessé -qui s'est traîné jusque chez nous...</p> - -<p>—Français?...</p> - -<p>—Non, mais c'est tout comme... Un Italien -de Garibaldi... Il porte au Gouvernement la -nouvelle d'une grande victoire...</p> - -<p>—Comment?... D'où vient-il?...</p> - -<p>—De Dijon.</p> - -<p>—Pour aller à Tours?... Ce n'est guère le -chemin.</p> - -<p>—Il a descendu la Seine en bateau avec des -chalandiers... Les Prussiens l'ont arrêté... Il s'est -sauvé... Mais il a reçu un coup de feu... Il allait -crever sur la route, le pauvre diable, quand je -l'ai ramassé.</p> - -<p>—Où est-il?</p> - -<p>—Chez moi, pardienne. Mais notre maison -de garde, c'est une lanterne. Je suis venue vous -demander où nous pourrions le cacher, en attendant -qu'il soit en état de repartir.</p> - -<p>—Mène-moi auprès de lui.</p> - -<p>—Venez, mademoiselle. Faisons doucement. -Quoiqu'ils soient à moitié ivres, les saligauds, ils -pourraient nous entendre. Mais vous n'allez pas -sortir comme ça!...»</p> - -<p>Louise venait de s'apercevoir qu'Armande -<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> -n'avait même pas jeté un châle sur ses épaules.</p> - -<p>—«Pourquoi ne pas sortir comme ça?» -demanda celle-ci.</p> - -<p>—«Il gèle à pierre fendre.</p> - -<p>—Eh! que veux-tu que ça me fasse?...»</p> - -<p>Dehors, en effet, dans la claire nuit glacée, -M<sup>lle</sup> de Solgrès ne frissonna même pas. Ses -hautes épaules musclées semblèrent ignorer le -froid sous la chemisette de flanelle écossaise -qu'un ceinturon de cuir serrait sur les hanches, -autour d'une taille modelée comme à coups de -serpe. Quant à sa tête, une épaisse chevelure -rousse, tordue sans coquetterie, la couvrait suffisamment.</p> - -<p>—«Viens ici,» dit-elle à Louise, en quittant -l'allée pour couper à travers un taillis.</p> - -<p>—«Pourquoi, mademoiselle? Les racines -et les broussailles nous empêcheront d'avancer.</p> - -<p>—Notre piste sera moins facile à suivre dans -la neige. Qui sait s'ils ne s'aviseraient pas de -quelque chose, ces sales Pruscos, en remarquant -nos pas ensemble dans la direction de chez -toi?»</p> - -<p>Tout au fond du parc, la petite maison de -garde, gentille comme une chaumière d'opéra -comique, se dressait à côté d'une grille d'entrée. -Les deux femmes y pénétrèrent.</p> - -<p>Dans la chambre à coucher, sur le lit, un -homme gisait, terrassé de fatigue, engourdi dans -un sommeil de plomb. D'abord Armande le distingua -<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span> -mal. Une petite lampe à réflecteur, tournée -vers lui du côté obscur, le laissait dans -l'ombre. Louise releva la mèche, dirigea la lumière -vers le visage du dormeur. Armande de -Solgrès le contempla, dans un saisissement.</p> - -<p>C'était un garçon de vingt-cinq ans environ, -du plus beau type méridional. Sa tête fine et -brune, au teint mat, s'abandonnait sur l'oreiller, -que recouvrait encore la courte-pointe rouge, car -l'Italien s'était jeté hâtivement sur le lit. Le corps -souple avait une pose gracieuse d'enfant lassé. -Une des mains, ramenée au-dessus de la tête, -se repliait à demi, montrant des doigts effilés et -une paume délicate. Mais le visage surtout apparaissait -d'une adorable pureté de lignes, avec la -douceur sombre des cheveux bouclés et de la -barbe mousseuse, avec la frange touffue des cils -soulignant les longues paupières. L'homme était -vêtu d'un costume foncé en mauvais état, le pantalon -retenu dans des bottes basses. Une de ces -bottes, fendue à la tige, laissait voir un linge taché -de sang.</p> - -<p>A peine Armande avait-elle eu le temps de -remarquer ces détails, que l'étranger, inquiété -par l'éclat de la lampe, s'éveilla. Ses yeux de velours -phosphorescent illuminèrent sa physionomie. -La jeune châtelaine, peu timide cependant, -restait déconcertée devant cette révélation d'une -beauté masculine si différente de tout ce que sa -sauvage adolescence lui avait fait connaître.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span></p> - -<p>—«Fusillez-moi donc, et que ça finisse, lâche -vermine!...» murmura l'inconnu d'une voix -appesantie de rêve.</p> - -<p>—«Non... non... nous sommes des amies,» -balbutia précipitamment la fille du comte.</p> - -<p>Il se souleva sur son séant, secoua ses boucles -noires, et sourit en reconnaissant Louise.</p> - -<p>—«C'est vrai?... Je suis donc en sécurité -ici?...» demanda-t-il.</p> - -<p>—«Je m'appelle Armande de Solgrès,» dit -la rude fille avec une hauteur impressionnante. -«Mon frère est officier de zouaves. Êtes-vous -réellement un soldat de Garibaldi?</p> - -<p>—Connaissez-vous l'écriture de notre Giuseppe?» -interrogea l'Italien.</p> - -<p>Il parlait avec un accent prononcé, dont le -chantonnement n'était pas sans charme. Sa voix, -sur le nom vénéré, eut une inflexion adoratrice.</p> - -<p>Armande secoua la tête.</p> - -<p>—«Vous faut-il des preuves?» prononça -l'Italien avec une ardeur captivante. «Nous les -avons battus, les Allemands... Vous entendez... -Nous les avons battus!... Nous avons sauvé Dijon -après une lutte de trois jours. Riccioti Garibaldi,—le -fils de Giuseppe, vous savez?...—a pris un -drapeau allemand, celui du 8<sup>e</sup> poméranien. Oui... -un drapeau... Le premier de cette guerre... -<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a> -<a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> Est-ce -que vous me croyez, madame?...»</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a> -<a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce fut le seul.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span></p> - -<p>Il ne douta pas qu'elle ne le crût. Le visage -ingrat d'Armande resplendit d'émotion et d'enthousiasme -jusqu'à en être transfiguré. Peu éloquente, -elle ne trouvait pas de paroles. Elle dit -seulement, d'une intonation profonde:</p> - -<p>—«C'est bien... C'est bien!...» Puis elle -ajouta vivement: «N'y avait-il que des Italiens?...</p> - -<p>—Nous étions très peu des nôtres, madame... -Mais les Français avaient nos chefs,» fit le volontaire -avec orgueil.</p> - -<p>Elle s'assombrit, puis demanda:</p> - -<p>—«Et maintenant... vous essayez de gagner -Tours, paraît-il?...</p> - -<p>—J'ai une mission pour monsieur Gambetta.</p> - -<p>—Il faut que vous arriviez,» dit-elle.</p> - -<p>—«Après ce que j'ai passé, madame, j'arriverai, -j'en suis certain,» affirma l'Italien avec un -crâne sourire.</p> - -<p>Armande regarda la botte fendue, les linges -ensanglantés de sa jambe.</p> - -<p>—«Vous êtes blessé?</p> - -<p>—Bah! ce n'est rien. Avec un jour de repos -ici, puisque vous le permettez, et un bon pansement, -je pourrai continuer ma route.</p> - -<p>—Mais qu'avez-vous?» s'inquiéta la jeune -fille, avec un mouvement comme pour examiner -le membre blessé.</p> - -<p>—«Oh! madame... Je ne permettrai pas...»</p> - -<p>Il voulut alors sauter du lit. Mais en posant le -<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> -pied à terre, il ne put retenir une exclamation de -douleur.</p> - -<p>—«Je sais panser les plaies. Vous allez me -montrer la vôtre,» déclara énergiquement M<sup>lle</sup> de -Solgrès.</p> - -<p>Louise Bellard intervint alors:</p> - -<p>—«Est-ce bien prudent de rester ici, mademoiselle?...»</p> - -<p>A ce mot de «mademoiselle», le volontaire -de Garibaldi jeta un regard étonné sur la personne -qu'à sa décision, son énergie, son visage -accentué, il avait prise pour une femme.</p> - -<p>—«N'êtes-vous pas la maîtresse de ce domaine?</p> - -<p>—Presque. Je suis la fille des maîtres. En ce -moment j'ai toute autorité ici.» Mais aussitôt, -comme surprise elle-même de sa docilité à satisfaire -la curiosité de ce garçon, elle interrogea -d'un ton brusque: «Votre nom?... Vous ne me -l'avez pas dit.</p> - -<p>—Michel Occana,» répondit l'Italien.</p> - -<p>Ses lèvres se refermèrent, d'un pli résolu, -comme dans la volonté bien arrêtée de n'en pas -dire davantage.</p> - -<p>Pourtant ce n'était pas l'heure ni le lieu des -questions approfondies, et M<sup>lle</sup> de Solgrès ne -songeait guère à en poser. Se doutait-elle que, -de cette poignée d'hommes amenés par Garibaldi -sous le drapeau de la France, il n'en était -guère d'entraînés par le seul enthousiasme chevaleresque. -<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> -Le goût des combats et de l'aventure, -l'ambition, le regret de quelque amour ou l'embarras -de quelque sottise, avaient plus ou moins -déterminé ces jeunes gens. Qui sait si celui-ci -n'espérait pas, par l'éclat du présent, effacer -quelque faute du passé? Si Armande eut confusément -une idée de ce genre, ce lui fut une raison -pour suspendre plutôt que pour pousser -l'interrogatoire. La délicatesse cachée sous ses -âpres manières respectait le secret de son hôte. -D'autant que cet hôte était un brave et risquait -sa vie pour la France. Elle regarda soucieusement -Louise, et lui dit:</p> - -<p>—«Si nous le cachions dans le souterrain?...</p> - -<p>—Les Prussiens sont donc tout près d'ici?» -demanda Michel.</p> - -<p>—«Ils sont chez nous, dans le château.»</p> - -<p>L'Italien pâlit. Mais on put voir que ce n'était -pas de crainte pour lui-même. Il eut une crispation -convulsive de la main contre sa poitrine, -comme pour protéger un objet caché, et il murmura:</p> - -<p>—«Diavolo! On la pincerait plus facilement -aujourd'hui que la dernière fois.</p> - -<p>—Ah!...» chuchota Armande, «la lettre de -Garibaldi?... »</p> - -<p>Le volontaire inclina la tête.</p> - -<p>—«Ne venez-vous pas d'échapper aux Prussiens?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span></p> - -<p>—Comment ne vous l'ont-ils pas prise?</p> - -<p>—Elle était collée dans ma botte, sous un -double cuir de la tige. Ils n'ont pas pensé à -chercher là. Mais quand j'ai fui, une sentinelle a -tiré sur moi. La satanée balle est entrée dans le -mollet, juste à la bonne place. Quelle déveine, -hein!... Il a fallu couper le cuir, sortir le papier -pour qu'il ne fût pas abîmé par le sang. Rasé -dans un fossé, j'y suis parvenu. Mais maintenant -le message est dans ma poche, à la portée du -premier qui me fouillera.</p> - -<p>—Important... ce papier?...</p> - -<p>—Tout un plan de campagne... Et quel -plan!... Paris délivré... Aussi sûr que cette lampe -brille, mademoiselle.»</p> - -<p>Armande frémissait, les mains jointes, les yeux -agrandis et fulgurants.</p> - -<p>—«Je vous cacherai... Je vous guérirai... Il -faut... il faut que vous rejoigniez Gambetta.»</p> - -<p>L'Italien glissa la main dans son veston, hésita, -regarda du côté de Louise, l'air sombre.</p> - -<p>—«Cette femme n'a pas d'amoureux, pas de -mari à qui bavarder?...»</p> - -<p>Un sanglot, un cri lui répondirent:</p> - -<p>—«Mon mari est soldat. Il fait son devoir, -s'il vit encore.»</p> - -<p>Alors Michel Occana sortit le pli, le montra -aux deux femmes. Et ces trois êtres, si différents -de destinée comme d'origine, leurs fronts tout -proches, penchés sur la chose sacrée, dans le -<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> -cercle pâle de la petite lampe, formaient un tableau -étrange. La chambre à coucher de cette -maison de garde, avec ses humbles élégances, -faisait un décor ingénu et paisible à leur colloque -tragique. Au dehors s'étendait l'infini silence de -la neige.</p> - -<p>Le soldat déguisé de Garibaldi tendait une -enveloppe qu'entamait un petit cercle à l'un des -angles et que souillaient des taches rougeâtres. -Sur l'une des faces une main héroïque avait écrit:</p> - -<p class="ac"> -«<i>A Monsieur Léon Gambetta,<br /> -ministre de la guerre</i>.»<br /> -</p> - -<p>—«Comment arriverez-vous à Tours,» demanda -M<sup>lle</sup> de Solgrès avec désespoir, «si vous -avez une balle dans la jambe?»</p> - -<p>Le bel Italien éclata de rire:</p> - -<p>—«Elle n'y est plus.</p> - -<p>—Elle n'a donc fait que traverser les -chairs?...</p> - -<p>—Oh! elle y était restée... mais pas loin sous -la peau, car le cuir de la botte et ce papier -l'avaient amortis. Alors, je l'ai extraite.</p> - -<p>—Vous-même?... Avec quoi?</p> - -<p>—Mon couteau de poche.</p> - -<p>—Grand Dieu!» s'exclama Armande. Malgré -son sang-froid, l'intrépide fille sentait une sueur -se glacer sous ses cheveux. «Vous êtes un héros!» -déclara-t-elle avec admiration.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span></p> - -<p>Maintenant, sans plus songer au voisinage -redoutable ni même à la précieuse lettre, un sentiment -nouveau de pitié émue, d'attendrissement -irrésistible, la courbait à genoux, près du blessé. -De ses mains patriciennes, elle enlevait la botte -boueuse de cet homme, qu'une heure auparavant -elle n'avait jamais vu. Elle détacha le mouchoir -ensanglanté.</p> - -<p>—«Louise... Vite... donne-moi le liniment -que je t'ai ordonné d'avoir toujours sous la -main... De la charpie, des bandes de toile... Déchire -tes draps, ton linge, si tu n'en as pas.»</p> - -<p>La blessure de Michel Occana était assez profonde. -Malgré l'incroyable endurance du jeune -homme, il ne pouvait songer à repartir avant -quelques jours.</p> - -<p>—«Ce château a des issues secrètes,» lui -expliquait Armande. «De ce côté-ci, justement, -le parc se termine sur une colline de grès, toute -creusée à l'intérieur par d'anciennes carrières, ou -plutôt, d'après la légende, par des souterrains -percés en prévision d'un siège, à l'époque féodale. -Une porte de fer y conduit, dissimulée dans des -broussailles. Les Prussiens ne l'ont pas remarquée.</p> - -<p>—Mais, mademoiselle,» fit observer Louise, -«avec cette neige malencontreuse où tous nos -pas marqueront, la cachette sera découverte bien -vite.»</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Solgrès réfléchit. Ses yeux, petits et -roux comme ses cheveux, mais en ce moment -<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> -d'une profondeur noire, étoilée de clartés nouvelles, -se fixaient pensivement sur la femme du -garde. Une complicité sublime unissait l'héritière -noble et la paysanne. En cette dernière, un dévouement -naissait qui devait plus tard faire ses -preuves. Armande prononça en hésitant:</p> - -<p>—«La porte de fer du souterrain est au fond -d'un ravin assez abrupt. Peut-être la neige n'a-t-elle -pas tenu sur la pente.</p> - -<p>—Elle serait d'autant plus épaisse au fond. -Et d'ailleurs, croyez-vous que les gredins ne descendraient -pas dans le fossé, s'ils relevaient une -piste jusqu'au bord.</p> - -<p>—Les galeries souterraines, dont vous parlez, -n'ont-elles d'issue que dans votre parc?» demanda -Michel Occana.</p> - -<p>—«Elles en ont au moins deux autres dans -un bois, à l'extérieur,» répondit Armande.</p> - -<p>—«Ne pourrais-je m'y réfugier par là?...»</p> - -<p>C'était une idée. Mais quelle complication de -faire ce grand circuit pour transporter dans le -souterrain les objets indispensables au blessé et -sa nourriture journalière!</p> - -<p>—«Une couverture me suffira,» dit l'Italien, -«Avec une gourde de cognac pour laver ma -plaie et me soutenir... Puis une miche de pain de -temps à autre, j'aurai tout ce qu'il me faut. Je -repartirai dans trois jours.</p> - -<p>—Votre blessure ne sera pas cicatrisée si -tôt.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span></p> - -<p>—Bah! j'en ai vu d'autres. Vous ne savez pas -comme je me raccommode vite. J'ai un sang de -tous les diables. Je crois que si on me coupait -une jambe, elle repousserait.»</p> - -<p>Le jeune homme riait, montrant de fines dents -blanches, qui étincelaient sous sa moustache -noire. Et la chaude animation de son teint, la -vigueur nerveuse de sa physionomie, l'éclat de -sa martiale jeunesse, proclamaient cette force -vitale dont il se vantait gaiement.</p> - -<p>Alors, pendant cette lugubre soirée d'hiver, il -y eut, dans l'horreur obscure, par les taillis brumeux, -sur la terre glissante, le long de sentiers -incertains, des allées et venues, des pas, des -souffles d'effroi. Armande et Louise, soutenant le -blessé, qui ne pouvait appuyer le pied sur le sol, -parvinrent à l'emmener hors du parc sans donner -l'éveil aux Prussiens. Comme plusieurs de -leurs officiers et toute une petite garnison occupaient -le château, des sentinelles gardaient les -grilles. Cependant, la vaste circonvallation des -murs était percée de quelques portes dont les -vainqueurs ignoraient l'existence. Par l'une -d'elles, donnant sur la forêt, le trio sortit. Quelles -précautions! quelles craintes! quels efforts! La -neige alourdissait la marche, déjà si pénible, -puis fondait à l'ourlet des jupes, glaçant jusqu'aux -os les deux femmes. Un silence effarant -planait sous les branches, dans l'atmosphère -d'encre. Le moindre craquement y surprenait, -<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> -sinistre, faisant sauter le cœur. Un moment on -désespéra de trouver l'ouverture de la caverne. -Et la recherche était lente, avec ce blessé, que -cependant, grâce aux ténèbres, ses compagnes -ne voyaient pas blêmir de souffrance, et qui -avançait vaillamment.</p> - -<p>—«Appuyez-vous contre cet arbre, monsieur,» -dit la Louison. «Et que Mademoiselle se -repose un instant. Je vais tourner cette butte. La -grotte doit s'ouvrir de l'autre côté.</p> - -<p>—Si nous nous séparons, nous ne nous retrouverons -plus,» observa Armande, qu'une angoisse -étreignait, malgré sa bravoure.</p> - -<p>—«Mais si. Voilà la moitié de mes allumettes -et l'un de mes rats-de-cave. Mais ne faites pas de -lumière sans raison urgente. Et ne bougez pas.»</p> - -<p>Elle s'éloigna, vite effacée dans le noir. Michel -et Armande restèrent seuls, immobiles, muets, -dans les ténèbres. Le jeune homme n'avait pas -dégagé son bras de celui de la jeune fille, mais il -n'y prenait plus qu'un faible point d'appui, laissant -peser tout son poids sur la main que soutenait -l'arbre.</p> - -<p>Étrange situation pour cette fille de haute naissance, -de jeunesse farouchement chaste!... Se -trouver là, dans la nuit, presque enlacée à cet inconnu, -et toute palpitante de la même périlleuse -aventure! Était-ce la beauté de Michel Occana -ou son dévouement à la France qui se peignait -le plus vivement dans l'imagination enfiévrée -<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> -d'Armande? Jamais elle ne s'était sentie vivre -d'une vie grisante et exaltée comme à cette minute. -Ce n'était pas le froid qui faisait courir -dans ses veines des ondes frissonnantes. L'ombre -profonde, en voilant son regard, lui permettait -de contempler le volontaire garibaldien. Ce -qu'elle voyait de lui n'était, malgré l'étroite -proximité, qu'une silhouette indistincte. Une -pâleur attirante indiquait le visage. Mais voilà -que, dans cette pâleur, une flamme soudain surgit. -L'accoutumance aux ténèbres aiguisait les -prunelles d'Armande. Elle apercevait maintenant -les yeux magnifiques et doux de l'Italien. Ces -yeux la pénétraient d'une ardeur trouble, inconnue. -Ce qui en émanait, brûlure suave, n'avait -jamais encore effleuré l'âme de cette vierge sauvage -et sans beauté. Pour qu'elle inspirât la passion, -celle que n'osaient courtiser les paysans, et -qu'ignoraient ou dédaignaient les hommes de -son monde, il fallait les hasards de cette nuit tragique, -le désir brusquement allumé par ses allures -de guerrière dans le cœur d'un aventurier de -vingt-cinq ans, privé longtemps d'amour et que -la mort guettait. Tous deux, de leurs yeux qui se -distinguaient à peine, de leurs yeux de mystère, -d'amour et d'ombre, dans la nuit, échangèrent -quelque chose de plus inoubliable qu'un aveu et -de plus aigu qu'un baiser. Cependant ils n'avaient -pas dit un mot ni fait un mouvement lorsque -la Louison revint.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span></p> - -<p>—«J'ai trouvé!...» chuchota-t-elle, haletante. -«Venez avec moi.»</p> - -<p>Bientôt, ils s'enfoncèrent dans un dédale de -galeries, creusées à travers l'épaisse couche de -grès qui forme le sous-sol de ce pays et donna -le nom au domaine. Ce nom de Solgrès, par -son ancienneté, montre qu'une telle richesse -géologique était connue et sans doute exploitée -dans un temps fort lointain. Des carrières -de Solgrès sont sans doute sortis ces blocs qui, -avant le macadam, formaient les longues routes -cahotantes dénommées «pavés du roi». La -nature, l'industrie et peut-être aussi les nécessités -des guerres civiles, ont percé ou étendu les -couloirs souterrains qui se relient au parc de -Solgrès par une issue soigneusement masquée. -C'est là que venaient d'entrer l'émissaire de Garibaldi -et ses deux compagnes. Tout de suite ils -ressentirent le bien-être relatif de cet endroit sec -et abrité, à la température douce de cave. A mesure -qu'ils y avançaient, la tiédeur ambiante -augmentait. Maintenant ils osaient faire de la lumière. -Les petits cristaux du grès scintillaient sur -la blancheur des murailles. Le sable fin formé -par cette pierre pulvérisée était souple et chaud -comme du velours pour leurs pieds transis et -meurtris.</p> - -<p>Les jeunes femmes conduisirent Michel jusqu'à -la porte de fer qui donnait accès dans le -parc. Louise, comme femme du garde, en avait -<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> -une clef. Elle l'introduisit dans la serrure et fit -jouer le lourd battant.</p> - -<p>—«Si la neige fond, je viendrai vous voir -par ici,» dit-elle.</p> - -<p>—«Donne cette clef à Monsieur,» ordonna -sa maîtresse.</p> - -<p>Louise hésita, étonnée.</p> - -<p>—«Si un danger le menace du dehors, il -pourra se réfugier chez nous.»</p> - -<p>Malgré sa confiance et sa pitié, la Louison -trouvait grave l'abandon de cette clef à un inconnu. -Cependant elle ne put qu'obéir.</p> - -<p>—«Nous allons,» dit Armande à Michel, -«vous laisser des allumettes, des rats-de-cave, -la gourde d'eau-de-vie, et ce châle que j'ai emprunté -à Louison.»</p> - -<p>En parlant, elle l'ôtait de ses épaules.</p> - -<p>—«Je ne veux pas,» dit l'Italien.</p> - -<p>—«Et moi, je le veux,» insista M<sup>lle</sup> de Solgrès, -avec un sourire qui para son visage d'une -grâce inattendue.</p> - -<p>Déjà, elle portait ce rayon ineffable qui se -pose avec l'amour sur le front des femmes, divinisant -les plus belles et donnant du charme aux -moins favorisées.</p> - -<p>On installa l'Italien dans une cavité, retirée -comme une alcôve. Puis, malgré ses protestations, -Armande et Louise promirent de faire immédiatement -un autre voyage pour lui apporter -quelques objets de première nécessité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span></p> - -<p>Les vaillantes créatures le firent comme elles -l'avaient dit. Bravant une seconde fois presque -les mêmes fatigues et le froid encore accru, elles -revinrent une heure plus tard, avec une couverture, -un panier de provisions, un réchaud à alcool, -une cruche d'eau et un peu de linge.</p> - -<p>Avant de se retirer pour la nuit, Armande voulut -encore une fois panser la blessure de Michel. -Et, sans doute, il y eut à ses doigts légers quelque -influence miraculeuse, car, lorsqu'elle fut partie, -le volontaire garibaldien ne sentit plus la cuisson -et le battement douloureux de sa blessure. -Une autre fièvre éloigna de ses yeux le sommeil. -Cependant, c'était un lit presque confortable -que le sien, creusé dans le sable moelleux, sous la -bonne épaisseur de la couverture et du châle, -que le jeune homme ramenait autour de ses -membres. Vraiment la couche était presque voluptueuse -pour un soldat qui, depuis plusieurs -jours, dormait à la belle étoile, et, la veille, sur -une planche, dans un poste ennemi. Pourtant -Michel Occana restait les yeux ouverts parmi ces -ténèbres et ce silence, absolus comme au fond -d'une tombe. Et il se disait:</p> - -<p>«Elle viendra tôt, demain, la noble fille. Quel -caractère tout de même, chez une femme! Si -Dieu le veut, je la ferai connaître à Garibaldi. Il -verra en elle une sœur d'âme de son intrépide -Anita.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="II" id="II"></a>II</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>LES BAISERS TRAGIQUES</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_d.jpg" alt="Lettre D." /> -</div> -<p class="drop-cap">Des jours émouvants commencèrent -pour Armande de Solgrès. La neige -couvrait toujours le sol. Dans les salles -d'apparat du château, de grands feux flambaient -sans cesse, alimentés par les squelettes dépecés -des plus beaux arbres du parc. Parmi la clarté -dansante, de rudes silhouettes allaient et venaient, -casquées et bottées, avec un laisser-aller plein -d'arrogance. On entendait dans les escaliers des -cliquetis de sabres et d'éperons. Le soir, il y avait -des chants, des rires, des bruits de bombance, tout -l'étalage d'une insultante sécurité. En haut, dans -la très simple chambre où les châtelaines, la mère -et la fille, s'étaient réfugiées, des échos montaient -qui les faisaient à tout instant tressaillir et se -<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> -regarder avec douleur. M<sup>me</sup> de Solgrès, malade -et s'enfonçant avec une âpre satisfaction dans une -langueur qu'elle espérait mortelle, ne quittait -pas son lit. Elle ne parlait pas, ne s'informait -pas, ne demandait aucune nouvelle. Seuls ses -yeux s'entretenaient parfois brièvement et lugubrement -avec ceux de sa fille. Mais une telle -détresse même n'unissait pas ces deux femmes. -La mère, éprise de son rang, naguère uniquement -occupée de son rôle mondain, ignorait -tout de l'enfant rustique, rebelle aux grâces des -salons. Elle l'avait toujours jugée laide, inéducable, -et ne lui accordait qu'une affection distante, -dédaigneuse. Si elle avait pu discerner -quelque chose en cette nature si éloignée de la -sienne, peut-être se fût-elle inquiétée du rêve -qui dorait et embellissait les yeux de la jeune -fille. Une exaltation dévorante faisait vivre mille -fois à Armande chacune des heures immobiles. -Tandis qu'elle semblait si calme à ce morne -chevet, ou bien assise à sa broderie près du jour -froid de la fenêtre, elle ne songeait qu'à son -secret brûlant. Ce souterrain, là-bas, où elle -cachait un homme... un héros!... Elle y était allée -ce matin, avant que le jour se levât. Elle y retournerait -tout à l'heure, quand descendrait la tristesse -du soir. Mais les crépuscules, pour elle, -n'avaient ni livides pâleurs, ni brumes glaciales. -Elle ne sentait pas le froid, elle oubliait la pesanteur -de tout l'attirail dont elle se chargeait à -<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> -chaque voyage pour apporter quelque bien-être -dans la réclusion de son hôte.</p> - -<p>Le volontaire garibaldien n'avait pu repartir -si tôt qu'il l'espérait. Sa blessure mettait du -temps à se cicatriser. Puis, sa hâte maintenant -n'était pas si grande. Quel homme de son âge, -arrêté malgré lui par une si singulière aventure, -n'en eût goûté la saveur romanesque, fût resté -insensible à la sollicitude passionnée d'une fille -héroïque et naïve. Lui, il ne la trouvait pas laide. -D'ailleurs, elle ne l'était pas, quand elle accourait -dans sa solitude, d'un pas élastique et hardi, et -qu'il la voyait surgir dans son cercle étroit de -lumière, toute rosée de froid, avec du givre sur -la lourde auréole des cheveux fauves, les prunelles -brillant d'enthousiasme et d'amour. Oh! -comme le cœur de Michel battait, quand, après -l'interminable attente, il croyait saisir un bruit -furtif, la poussière craquante du grès criant sous -une approche hâtive. Leur angoisse à tous deux -aiguisait la joie de la rencontre. Armande avait -toujours peur de ne pas le retrouver là. Michel -se demandait si quelque accident, quelque surprise, -ne le priverait pas brusquement de ces -visites, dont chacune lui laissait un plus pénétrant -souvenir.</p> - -<p>Un jour, la jeune fille arriva plus tard que de -coutume et toute bouleversée d'émotion. Dans -le bois, non loin de la caverne, elle avait rencontré -deux soldats prussiens qui battaient les -<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> -taillis et semblaient examiner les moindres fissures -du sol. Elle avait dû faire un grand détour -pour ne pas éveiller leur attention.</p> - -<p>—«Ils avaient un chien avec eux et l'excitaient -à chercher,» dit-elle.</p> - -<p>—«Bah!» s'écria Michel avec une feinte -insouciance, «ils s'amusaient à débusquer des -blaireaux ou des hérissons...</p> - -<p>—S'ils découvraient ainsi l'ouverture du souterrain?...»</p> - -<p>Le jeune homme eut un sourire et un geste -vague.</p> - -<p>—«Le colonel qui loge ici n'oserait pourtant -pas vous faire tuer, vous, un soldat?..» murmura-t-elle -comme effrayée des mots qu'elle -prononçait.</p> - -<p>—«Comment donc!» gouailla l'italien, -«Vous croyez qu'il se gênerait? Je ne suis pas -un belligérant. Où sont mes armes, mon uniforme?... -Les Prussiens me condamneraient -comme espion... J'ajoute qu'ils seraient dans -leur droit.</p> - -<p>—Mon Dieu!...» gémit Armande.</p> - -<p>—«Le plus grand malheur,» dit Michel, -«serait que la lettre de Garibaldi à Gambetta -leur tombât entre les mains.</p> - -<p>—Voulez-vous me la confier?... Au moins -jusqu'à ce que vous soyez en état de partir. Je -connais, dans les caves du château, une cachette -sûre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span></p> - -<p>—Non, mademoiselle, même pour vous le -remettre, je ne me séparerai pas de ce papier. -D'ailleurs je vais pouvoir reprendre ma route. -Je suis sûr que demain...</p> - -<p>—Demain!...» répéta la voix défaillante -d'Armande.</p> - -<p>Il y eut un silence. Tous deux se regardaient -à la clarté d'une petite lampe suspendue à la -paroi. Et que de choses ils se dirent dans ce -regard!</p> - -<p>—«Songez quel devoir glorieux et urgent -me réclame,» reprit Michel. Et il poursuivit plus -bas: «Mais... si vous le permettez, mademoiselle -Armande... après la guerre, je reviendrai.</p> - -<p>—Oui,» dit-elle.</p> - -<p>Elle s'engageait toute par cette syllabe, car -elle devinait ce qu'il avait voulu dire. Lui-même -ne s'y trompa pas.</p> - -<p>—«Vous m'aimez donc?» demanda-t-il, haletant.</p> - -<p>Elle inclina la tête, craignant que, malgré la -demi-obscurité, il ne vît un flot de sang rougir -son visage jusque sous les racines des cheveux. -Ignorante de toute coquetterie et même de toute -grâce adroite, n'ayant jamais été courtisée avant -de sentir éperdument la domination de l'amour, -Armande restait interdite, aussi incapable de -dissimuler ses sentiments que de les laisser -entendre par des paroles. Mais jamais aveu passionné -ne fut plus exaltant pour un homme que -<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> -la soudaine confusion de cette vaillante. La -créature de sang-froid, de tranquille bravoure, -presque pas assez femme dans la résolution -hardie de ses paroles et de ses actes, demeurait -devant lui toute tremblante et désarmée de tendresse, -toute palpitante de pudeur.</p> - -<p>Il l'entoura de ses bras, d'abord avec une -timidité caressante, puis avec une fièvre bien -vite accrue, quand il sentit contre sa poitrine ce -corps de jeune guerrière, qu'une existence active -et simple, en pleine nature, avait modelé en -vigueur comme le marbre d'une Diane antique.</p> - -<p>—«Armande,» lui chuchotait-il près de -l'oreille, «ne craignez pas de m'aimer. Vous -verrez que votre noblesse ne dérogera pas en -épousant l'homme que je suis. Je vous dirai mes -origines... Je vous raconterai ma vie. Elle est -courte, mais vous ne la jugerez pas indigne de -vous...</p> - -<p>—J'en connais assez,» dit-elle, relevant un -visage radieux. «Accomplissez votre mission... -Le service que vous aurez rendu à la France fera -que même un comte de Solgrès sera fier de -vous donner sa fille.</p> - -<p>—Ah! si vous saviez,» soupira Michel, -«comme je vous vois cependant élevée au-dessus -de moi!... Non pas tant par le rang, mais par -l'âme... Vous êtes admirable sans le savoir... -Jamais je n'ai vu faire le bien et braver le danger -avec un plus parfait oubli de soi. Vous n'avez -<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> -pas l'air de vous douter que vous êtes extraordinaire...</p> - -<p>—Mais,» dit Armande sincèrement, «c'est à -cause de la guerre que vous me voyez ainsi. -Vous serez peut-être désappointé plus tard, car -je ne suis guère brillante comme jeune fille du -monde. Depuis mon enfance, j'ai toujours reçu -plus de remontrances que de compliments.</p> - -<p>—Peut-être personne ne vous a-t-il comprise,» -prononça Michel.</p> - -<p>Quelle douceur d'accent il mit dans ces mots! -De quel profond regard il les accompagna!... -Et tout à coup, voici que des perspectives imprévues -s'éclairèrent dans l'âme d'Armande. La -mélancolie de sa jeunesse, son isolement de -cœur, qui la rendaient indomptée et sauvage, la -ressaisirent avec un sens plus clair, et la noyèrent -d'attendrissement. Mais aussi, quelque chose de -triomphant et de suave émanait de l'heure présente, -comme une aube de merveilleux avenir. -C'est vrai que nul ne s'était incliné tendrement -vers le secret de son âme. Comprise... Elle serait -enfin comprise. Et déjà elle était aimée!... Dans -l'élan de tout son être—ivresse d'âme plus -encore que de sens—vers celui qui lui parlait -le divin langage, Armande resserra involontairement -l'étreinte par un mouvement d'inconscient -abandon...</p> - -<p>A ce moment, un bruit vague parvint jusqu'à -cette retraite de silence. Les deux jeunes gens -<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> -tressaillirent. Serrés l'un contre l'autre, ils écoutaient... -Le sang battait violemment dans leurs -artères, plutôt d'exaltation que de crainte, car -ils se sentaient prêts à tout braver, et presque -avides de quelque péril qui les eût réunis plus -étroitement, fût-ce dans la mort. Une seconde -fois, plus distinct encore, le son leur parvint. -C'était un aboiement, auquel succéda un appel -de voix humaine.</p> - -<p>—«Le chien!...» murmura la jeune fille. -«C'est le chien... Ce sont eux!»</p> - -<p>Elle n'avait pas besoin de désigner plus nettement -les soldats ennemis qu'elle avait rencontrés.</p> - -<p>—«Ce maudit animal a peut-être flairé votre -piste,» dit l'Italien d'une voix étouffée.</p> - -<p>—«Alors nous sommes perdus. Éteignez... -Éteignez la lumière!...»</p> - -<p>Michel obéit. La nuit se fit, la nuit opaque et -sans reflet des cryptes éternellement ténébreuses. -Bientôt un silence non moins profond s'y ajouta. -Les aboiements lointains s'étaient tus. On ne -sait quel écho de la colline les avait fait paraître -beaucoup plus proches qu'ils n'étaient en réalité. -Peut-être une fissure du sol avait-elle causé cette -illusion d'acoustique. Aucun danger immédiat -ne menaçait Michel et Armande. Leur solitude -était absolue, si loin de toute pensée qui pût -s'inquiéter d'eux dans ce lieu étrange. Mais trop -d'émotions surhumaines, tragiques et douces, -<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> -affolaient ces deux jeunes êtres. Un vertige -emporta leurs cœurs. Leurs lèvres se joignirent. -Michel ne ralluma pas la lampe.</p> - -<hr class="sect" /> - -<p>Vers la même heure, Louise Bellard, assise -dans la salle à manger de sa maison de garde, -cousait une chemise de layette. C'était la première -taille, si petite, semblable à une brassière -de poupée, avec l'ouverture dans le dos. La -Louison étalait sur son genou ce chiffon, plus -merveilleux pour elle qu'un pourpoint de roi. -Elle avait un sourire sur les lèvres et des larmes -dans les yeux.</p> - -<p>«Ah! si seulement je pouvais lui faire savoir -que nous aurons un enfant!» soupira-t-elle, pensant -à son mari, son Lucien, qu'une telle espérance -eût réjoui là-bas parmi les fatigues, le -froid, les privations, le danger. «Le verra-t-il -jamais?...» Un sanglot la secoua. Mais elle se -domina vite, essuya brusquement ses yeux et -reprit son travail. «Si mademoiselle Armande -me voyait, elle me trouverait lâche, pour sûr... -Elle est si courageuse, mademoiselle Armande... -En voilà une qui n'use pas ses yeux à pleurer. -«A quoi ça sert-il?» qu'elle me fait, avec sa -drôle de manière de vous bousculer quand, au -fond, elle vous plaint. Elle a pourtant son père -et son frère exposés, elle aussi. Quand je pense -qu'elle n'a jamais voulu que j'aille à sa place -porter les provisions à ce brave cœur d'Italien! -<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> -«Y a du danger, c'est pas ton affaire, dans ta -position,» qu'elle me dit. «Tu dois songer à ton -enfant». Et c'est qu'il n'y a pas à lui désobéir...»</p> - -<p>Comme la Louison monologuait de la sorte, -elle eut un sursaut. Quelque chose de noir venait -de glisser sur le blanc de la neige au dehors. -Elle leva les yeux, guetta un instant, et presque -aussitôt aperçut un homme qui arpentait en -flânant l'espace découvert devant sa maison.</p> - -<p>«Le colonel prussien!...» s'exclama-t-elle -intérieurement. «Qu'est-ce qu'il vient faire dans -le fond du parc, ce sale oiseau-là? Il fume son -cigare, Dieu me pardonne! Tu ne pourrais pas -aller empester et cracher ailleurs, espèce de gros -goret?...»</p> - -<p>Cette représentation ne fut, d'ailleurs, pas -émise à voix haute. Mais, à travers les carreaux, -la Louison lança au chef ennemi un regard de -haine plus expressif que sa naïve injure. Il ne -manqua pas de s'en apercevoir. N'était-il pas -venu rôder dans ce coin du parc exprès pour -guetter la gentille paysanne? Il observait donc -la maison rustique et reçut en plein l'éclair agressif -de deux yeux noirs. Cette vivacité d'expression -embellissait d'ailleurs le visage aux traits réguliers, -mais un peu terne, de la jeune femme. -Avec ses sombres cheveux plantés bas et ses -lèvres d'une pourpre saine, où sinuait la répulsion, -elle semblait une figure symbolique. C'était -le type de la Française du peuple, c'est-à-dire -<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> -la meilleure image de la Patrie, dans son désespoir -et sa révolte en face de l'invasion victorieuse. -L'officier prussien sentit plus âprement la -brûlure de convoitise qui lui enfiévrait le sang -depuis quelques jours. C'était un colosse brandebourgeois, -aux cheveux et à la moustache couleur -de paille. Ses muscles, empâtés de bière -allemande, faisaient craquer le drap de son uniforme, -tandis que, sous son casque à pointe, son -visage flambait d'une couperose, allumée par les -vins français. Il envoya à Louise Bellard une œillade -et un sourire.</p> - -<p>Elle se détourna, tandis qu'un tremblement -l'agitait à l'idée du souterrain tout proche.</p> - -<p>«Heureusement,» se dit-elle, «aucune trace -n'y peut conduire. Que nous avons bien fait de -ne point passer par là!... Mais si l'Italien, qui a -la clef, avait l'imprudence d'entr'ouvrir seulement -la porte, il pourrait être aperçu par ce sac -de choucroute.»</p> - -<p>Cette idée cassait les membres de la Louison. -Une faiblesse la rabattit sur sa chaise. Aussi faillit-elle -s'évanouir d'émoi quand soudain un coup -discret fut frappé à sa porte. Quelque chose -d'insinuant et de suppliant dans cet appel lui fit -imaginer que le soldat de Garibaldi, assez fou -pour être sorti de son refuge, lui demandait asile. -Elle retrouva la force de s'élancer. Elle ouvrit...</p> - -<p>Le colonel prussien pénétra sans façon dans la -chambre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span></p> - -<p>—«<i>Fulez-fus</i> donner moi une allumette? Mon -cigare il s'est <i>édeint</i>,» dit-il.</p> - -<p>—«Il y en a là, sur le poêle... Prenez-en vous-même, -puisque tout vous appartient ici,» répliqua-t-elle, -farouche.</p> - -<p>Elle avait fait trois pas en arrière et se tenait -toute droite, blanche comme la petite chemise -de la layette, qu'elle gardait entre les doigts.</p> - -<p>—«<i>Tute</i> m'appartient?...» reprit l'Allemand. -«Ah! je le <i>futrais</i>»!... Il s'avança, les mains agitées, -les yeux luisants. «Je <i>futrais</i> que le plus -cholie chose ici m'appartiendrait...»</p> - -<p>Impossible de se tromper sur le sens de ses -paroles et la violence de son désir.</p> - -<p>—«Si c'est de moi que vous parlez, vous ne -m'aurez pas!...» cria Louise éperdue, cherchant -autour d'elle une issue ou une arme. Mais elle se -reprit et d'une voix plaintive: «Vous ne ferez -pas cela!... Vous ne serez pas lâche avec une -femme, vous, un militaire!...» supplia-t-elle. -«Vous êtes un officier, vous ne vous conduirez -pas comme une bête fauve!...»</p> - -<p>Le visage enflammé du Prussien pâlit un peu. -Il hésita, puis il partit d'un gros rire.</p> - -<p>—«Mais non... mais non... pas une bête -fauve. Un homme amoureux... voilà tout. <i>Fus</i> -êtes charmante quand <i>fus</i> êtes encolérée ainsi. -<i>Fus</i> êtes plus <i>cholie</i>, <i>safez-fus</i>, que la demoiselle -du château.»</p> - -<p>Il pensait la flatter, elle, une inférieure, par -<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> -cette comparaison. Mais elle s'indigna d'entendre -toucher à Armande.</p> - -<p>—«La demoiselle du château!... Il n'y a pas -une femme dans toute l'Allemagne qui vaille -seulement son petit doigt.»</p> - -<p>La gaieté du colonel brandebourgeois s'épanouit.</p> - -<p>—«<i>Gut!... Gut!</i>...» répétait-il en s'esclaffant. -«Ces Françaises, elles ont de l'esprit! Des vrais -petits diables!... Savez-vous une chose, mademoiselle?...</p> - -<p>—Appelez-moi «madame». Je suis mariée.</p> - -<p>—Ah!» fit l'Allemand soudain refroidi, avec -un regard involontaire vers une porte du fond.</p> - -<p>—«Oh! n'ayez pas peur, mon mari n'est pas -là... Il est allé se battre contre vous autres,» reprit -la femme du garde avec une véritable dignité.</p> - -<p>—«Ça, c'est la guerre,» dit l'officier, en -haussant les épaules. «Et alors, cette <i>betite</i>, elle -aime son mari?...» ajouta-t-il en voulant lui -prendre le menton.</p> - -<p>Elle eut un haut-le-corps en arrière.</p> - -<p>—«Oui, je l'aime, mon mari,» déclara-t-elle -avec force.</p> - -<p>—«Bah!... il s'amuse avec les filles des villages -où il passe.</p> - -<p>—Tant mieux!» s'écria-t-elle dans une espèce -de rire sanglotant, «car ça prouverait qu'il n'est -pas mort.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span></p> - -<p>L'officier allemand la considéra d'un air moins -brutal. Soit qu'en lui un peu de pitié se fût émue, -soit que l'attitude de cette femme, sa défensive -résolue, sa tristesse, eussent tempéré momentanément -l'effervescence passionnée qui l'avait -amené là.</p> - -<p>—«Allons,» fit-il d'un ton bon enfant, «si -vous êtes <i>chentille</i>, on s'en occupera, de votre -mari. On pourrait peut-être vous en faire avoir -des nouvelles.»</p> - -<p>Louise joignit les mains.</p> - -<p>—«Oh! monsieur l'officier... Vous voudriez -bien?» demanda-t-elle.</p> - -<p>—«<i>Barpleu!</i>...»</p> - -<p>Elle eut la candeur de croire que l'existence de -ce mari, révélée au colonel prussien, détournerait -à jamais celui-ci de son entreprise galante. -Et la candeur non moins grande de penser qu'il -pouvait découvrir le sort d'un pauvre pioupiou -français dans cette mêlée formidable de deux -peuples.</p> - -<p>—«Je vais vous écrire son nom... son régiment, -monsieur l'officier... le temps de trouver -du papier, une plume...»</p> - -<p>Elle devenait empressée, presque souriante, -les yeux adoucis.</p> - -<p>La tentation, chez l'homme, se réveilla plus -aiguë. Seulement il doutait de réussir par la force. -Il eut recours à l'astuce.</p> - -<p>—«Vous m'apporterez les renseignements -<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> -ce soir, au château,» dit-il. «Je ne puis pas attendre.»</p> - -<p>Louise se retourna, les bras tombés.</p> - -<p>—«Mais oui,» reprit-il, en fixant sur elle un -regard plus explicite sans doute qu'il ne voulait. -«Venez au château vers neuf heures, après -dîner... Je vous promets de m'occuper de votre -mari. S'il se trouve en Allemagne, je veillerai à ce -qu'il soit bien traité et mis en liberté le plus tôt -possible.»</p> - -<p>Elle demeurait figée.</p> - -<p>—«Vous entendez, la <i>cholie prunette</i>?</p> - -<p>—Oui, monsieur l'officier.</p> - -<p>—Et vous viendrez?»</p> - -<p>Elle fit un effort:</p> - -<p>—«Oui... monsieur l'officier.»</p> - -<p>Quand il fut parti, non sans lui avoir envoyé -un baiser du pas de la porte, avec sa lourde galanterie -germanique, Louise resta douloureusement -pensive.</p> - -<p>«Si c'était vrai... S'il me donnait des nouvelles -de mon Lucien. S'il empêchait qu'on le maltraite, -là-bas, dans les forteresses de son maudit -pays...» Un frisson la parcourut toute. «Oh! -ce serait payer la chose trop cher! quelle abomination!»</p> - -<p>Elle se remit au travail de sa layette. Mais son -aiguille, maintenant, courait moins vite. La joie -mélancolique qui, tout à l'heure, lui mettait un -sourire aux lèvres en même temps que des larmes -<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> -aux yeux, avait disparu. Ses paupières étaient -sèches, sa bouche se crispait avec amertume. Un -horrible débat se livrait en elle.</p> - -<p>Le soir, vers neuf heures, la Louison sortit. -Dehors, un souffle moite l'enveloppa. Le vent -soufflait du sud. La neige commençait à fondre. -C'était le dégel. La femme du garde rentra, pour -glisser ses pieds chaussés de feutre dans des -socques de bois. Puis elle se dirigea vers le château. -Le long des allées, une obscurité d'encre -traînait sous le ciel bas. Le sol spongieux s'écrasait -sous ses semelles. Les arbres en s'égouttant -laissaient parfois tomber comme une larme sur -son visage.</p> - -<p>Elle arriva devant la terrasse et vit les croisées -du rez-de-chaussée lumineuses, comme le soir où -elle venait chercher M<sup>lle</sup> Armande pour la conduire -auprès de l'Italien. Louise gravit les marches -du perron. Mais le bruit de ses socques sur -la pierre l'interloqua. En deux coups de pied, elle -s'en débarrassa et traversa la terrasse, ne sentant -pas que ses chaussons se trempaient sur les dalles -ruisselantes. S'arrêtant devant une fenêtre, elle -regarda dans l'intérieur. C'était l'un des salons, -qui servait de salle à manger au colonel. Celui-ci -était encore à table, avec deux officiers subalternes. -Tous trois fumaient, buvaient des liqueurs, -devisaient avec une gaieté épaisse, dans le débraillement -de leurs uniformes, car la digestion -les échauffait, et la cheminée, bourrée de bois, -<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span> -flambait comme si la température ne se fût pas -attiédie. Les ceinturons glissaient des tailles massives. -Les faces rougeoyaient. Les bottes crottées -se posaient sur les soies anciennes des petites -chaises délicieuses. On voyait les éperons crever -le tendre tissu.</p> - -<p>Ces hommes-là, bientôt, sans doute, rentrés -chez eux, se sangleraient et se redresseraient -pour des dîners de gala. Ils diraient des fadeurs -aux dames, s'extasieraient devant des mobiliers -de style, et sembleraient tirer leur plus grand -plaisir des raffinements de l'élégance mondaine, -de la discrétion des causeries, de l'arrangement -artistique du cadre. Ici, le fond de nature éclatait -dans la joie des contraintes abolies, de la civilisation -bafouée, de l'art livré à l'ordure. Ces gens -du monde—car c'en étaient—ne goûtaient, -dans leur victoire, que l'ignoble délice de s'affranchir -des lois du monde, de donner cours à -la bestialité tenue en laisse depuis leur naissance. -Le goût instinctif de destruction, inné chez tout -être humain, en se satisfaisant, libérait en eux la -sauvagerie primitive. Ils souillaient ou brisaient -des meubles qu'ils eussent admirés dans un musée, -fendaient des tableaux dont ils auraient -vanté la poésie dans une exposition, se vautraient -sur des étoffes dont la délicatesse les eût fait -s'extasier devant un connaisseur. Tant il est vrai -que presque tout est convention dans la politesse -sociale, et comédie dans la subtilité des sensations -<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span> -dont se targuent les foules cultivées. Mais bénis -soient les artistes, qui jettent cette parure somptueuse -sur les laideurs de la grossièreté humaine! -Et louées à jamais soient la vanité et la mode, -qui contraignent les plus réfractaires à s'en -parer!</p> - -<p>Louise ne réfléchissait pas si loin. Elle frémissait -de dégoût et de haine devant cet étalage de -brutalité soldatesque. Surtout elle s'hypnotisait -d'aversion devant le colonel. Elle regardait sa -face empourprée, sous les cheveux pâles, ses prunelles -vacillantes entre les paupières alourdies, -sa bouche odieuse bavant dans un rire le jus d'un -cigare, ses mains énormes, la saillie débridée de -son ventre sous l'uniforme entr'ouvert. Elle était -venue jusqu'ici à l'appel de cet homme-là! Était-ce -possible?... Pour son mari!... Mais son mari, -son Lucien, préférerait cent fois la mort. Elle -avait eu l'idée de cette soumission monstrueuse, -elle, la Louison, qui portait aux profondeurs de -son être l'enfant de son amour, le fils de l'absent, -de celui qui, peut-être, mourait à cette heure -par le fait même d'hommes tels que celui-ci, vêtus -de cet uniforme, coiffés de ce casque, dont -elle voyait luire la forme agressive et abhorrée!... -Elle eut un cri étouffé, s'ébroua toute, comme -pour secouer une effroyable souillure, et se détournant, -courut, glissa ses pieds trempés dans -ses sabots, puis s'enfuit dans la nuit, parmi la -neige, en déroute, sous les pleurs des arbres, vers -<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> -la petite maison où palpitaient, chauds encore, -les baisers de son Lucien.</p> - -<p>A ce moment, le colonel brandebourgeois disait -à ses subalternes, dans le plus pur allemand:</p> - -<p>—«Et maintenant, les enfants, vous allez me -ficher la paix. J'attends la visite de la petite jardinière -aux cheveux noirs. Une Française pure -race, celle-là. Ça frétille et ça riposte, et ça a le -diable sous la peau... C'est souple et vif comme -une anguille... Depuis que je l'ai approchée cet -après-midi, j'en ai du salpêtre dans les veines. -Allez vous promener où vous voudrez. Mais si -vous la rencontrez, pas de blague, hein?... Elle -est à moi... La part du chef... Et si elle crie un -peu, tâchez de ne pas entendre.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="III" id="III"></a>III</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>L'ARRÊT DU DESTIN</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_l.jpg" alt="Lettre L." /> -</div> -<p class="drop-cap">La blessure de Michel était suffisamment -cicatrisée pour qu'il se remît en route. -Et même ce garçon énergique n'eût -pas attendu que la guérison fût aussi complète -s'il n'avait eu la plus irrésistible des raisons pour -reculer son départ. Maintenant que la neige avait -fondu, ne risquant pas de déceler les traces compromettantes, -la communication devenait plus -facile entre le souterrain et le château. M<sup>lle</sup> de -Solgrès n'avait plus à faire le grand détour extérieur -par le bois. En un instant, elle traversait le -parc, s'enfonçait dans le ravin broussailleux, découvrait -parmi les ronces la porte de fer, si bien -dissimulée sous une couche de terre et de plantes -<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> -grimpantes... Elle mettait la clef dans la serrure... -Jamais elle n'avait besoin de tourner le pène. Le -battant s'écartait comme de lui-même. Quelqu'un -était là, toujours, à toute minute... A peine -s'était-elle glissée dans l'ouverture, que deux -bras aimants se refermaient autour d'elle... Et -tout aussitôt le premier baiser dissipait miraculeusement -les craintes, les hésitations, l'angoisse -confuse, dont elle frissonnait tout à l'heure le -long du chemin. D'ailleurs, ce n'était pas du remords -qu'éprouvait Armande. Son esprit simple, -sa nature inculte et droite, tenus à l'écart des -subtilités sociales, ne pouvait concevoir qu'il y -eût du mal à suivre jusqu'au bout un sentiment -aussi absolu que celui qui l'entraînait vers Michel. -«Puisque je suis certaine d'être née pour l'aimer -et lui donner le bonheur, puisque je n'ai plus -désormais que ce but dans ma vie, l'hypocrisie, -le mensonge, la faute, consisteraient à me refuser -à lui. Dussé-je subir plus tard la honte et les -pires souffrances, je resterai fière d'avoir été -choisie par la destinée pour être la récompense -de son héroïsme, de son dévouement à la -France.» Voilà comment raisonnait la jeune -fille. L'enthousiasme et l'amour gonflaient son -cœur ardent. Et comment n'aurait-elle pas adoré -l'être charmant, beau et aventureux, qui tremblait -d'une émotion si tendre quand il la tenait -contre son cœur, et qui, depuis la première rencontre -de leurs lèvres, avait su la rassurer en lui -<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> -dévoilant une âme éclatante de loyauté et si délicieusement -pénétrée de reconnaissance!...</p> - -<p>Le matin du jour où l'Italien devait partir, -M<sup>lle</sup> de Solgrès, en sortant du souterrain, vint -trouver Louise Bellard.</p> - -<p>—«Écoute...» lui dit-elle. «C'est aujourd'hui -qu'il nous quitte.»</p> - -<p>Elle n'avait pas besoin de le nommer. Depuis -presque une quinzaine que le volontaire garibaldien -était leur hôte secret, les deux femmes -n'avaient eu l'imagination occupée que de lui. -Et la Louison n'était pas sans avoir pénétré les -sentiments de sa jeune maîtresse.</p> - -<p>—«Oui,» reprit M<sup>lle</sup> de Solgrès. «J'ai bien -peur qu'à sa première marche forcée, la blessure -ne se rouvre. Mais il ne pense qu'à son devoir. -Et ce n'est pas à moi de lui dire qu'il a tort.</p> - -<p>—Dieu vous bénira tous les deux, mademoiselle.</p> - -<p>—Puisse-t-il nous réunir bientôt!» murmura -l'amoureuse.</p> - -<p>C'était une confidence. Louise en profita pour -s'écrier:</p> - -<p>—«Ah! mademoiselle, vous êtes faits l'un -pour l'autre.</p> - -<p>—Ma bonne Louison, tu vas me rendre un -service. Cet après-midi, avant son départ, monsieur -Michel viendra ici, chez toi. Moi, je l'y -rejoindrai. Tu nous laisseras seuls... Pense donc -que nous ne nous sommes pas vus à la lumière du -<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> -jour depuis que nous nous sommes liés du plus -éternel des liens. Oui, maintenant, tu peux être -certaine de ce que tu avais sans doute deviné. -Nous sommes des fiancés, Louise...» Armande -rougit et ajouta plus bas: «Des époux.»</p> - -<p>—Mademoiselle,» dit Louise, «ma maison -est la vôtre, comme tout ce qui m'appartient, et -comme ma vie elle-même, s'il vous la faut. Mais -n'est-ce pas bien imprudent de vous rencontrer -ici?...</p> - -<p>—Cinq minutes seulement, Louise!... Pas -plus. Le temps de voir ses chers yeux à la face -du ciel, d'y lire mon bonheur et ses serments.</p> - -<p>—Mademoiselle, ne vous ai-je pas dit que le -chef prussien était venu rôder par ici?</p> - -<p>—Une seule fois, n'est-ce pas? Avant-hier?...</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Il n'a pas reparu?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Eh bien! il n'y a guère de chance pour -qu'il dirige encore sa promenade de ce côté,» fit -M<sup>lle</sup> de Solgrès. «Le dégel a tellement détrempé -ces allées éloignées du parc!...»</p> - -<p>Une invincible réserve empêcha Louise d'en -expliquer davantage à la jeune châtelaine. Après -tout, c'est vrai, le colonel allemand paraissait oublier -son caprice. Et ce caprice révoltait trop -l'honnête paysanne pour qu'il ne lui répugnât -pas d'en parler.</p> - -<p>—«De toutes façons,» reprit-elle, «je ferai -<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> -le guet, et monsieur Michel disparaîtrait à la -moindre alerte. Il se cacherait dans ma chambre -du fond. Ces chacals n'ont pas fouillé ma pauvre -petite bicoque. Ils ne s'en aviseront pas aujourd'hui.</p> - -<p>—Voilà ce que tu feras, Louise. A trois -heures, tu t'avanceras jusqu'à la crête du ravin. -Monsieur Michel entr'ouvrira la porte de fer. Si -tu te mets à chanter, il rentrera immédiatement -et ne bougera plus. Si tu lui fais signe qu'il peut -venir, il te suivra chez toi. Je m'y trouverai ou -j'arriverai aussitôt. Une demi-heure plus tard, -nous nous serons dit adieu, et il sera loin. Est-ce -entendu?</p> - -<p>—Comptez sur moi, mademoiselle.</p> - -<p>—D'ailleurs,» ajouta encore Armande, «le -seul danger serait que les Prussiens le surprissent -quand il sortira du souterrain. Dans le parc ou -chez toi, s'ils l'aperçoivent un instant, cela ne -peut pas leur porter ombrage. Il marche comme -tout le monde, à présent, sa blessure n'éveillera -donc pas les soupçons. Il n'a pas d'arme sur lui... -Lors de sa récente arrestation, on lui a pris son -revolver. Quant à la lettre, elle est fixée dans -la tige de son autre botte, et parfaitement dissimulée -sous ce morceau de cuir que tu nous as -procuré toi-même...»</p> - -<p>Louise hocha la tête.</p> - -<p>—«On le trouverait bien jeune pour ne pas -être au régiment...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span></p> - -<p>—Il est étranger.</p> - -<p>—Un trop beau monsieur pour les vêtements -qu'il porte... Les Prussiens ne le prendraient pas -pour un gars du pays.</p> - -<p>—Tu m'épouvantes!... Mais c'est qu'il en -rencontrera, des Prussiens, par les routes.</p> - -<p>—Vous savez bien, mademoiselle, qu'il marchera -surtout la nuit. Ayez bon espoir. Tours -n'est pas si loin. Pourvu seulement qu'avec tant -de retard, sa mission ne soit pas devenue inutile!»</p> - -<p>Inutile ou non, Michel Occana était bien résolu -à l'accomplir. Il s'agissait de la France, deux -fois aimée désormais, puisque c'était la patrie -d'Armande. Et il s'agissait d'un ordre donné par -Garibaldi, son chef adoré, son dieu. Aussi quand -le jeune homme sortit du souterrain, quand il -aperçut la silhouette attentive de la Louison, et -reconnut le signal rassurant, ce fut dans un élan -de joie héroïque qu'il bondit sur la pente du ravin, -en atteignit le bord et salua le soleil,—un -frileux soleil d'hiver,—qui lui sembla radieux -comme la liberté, la gloire et l'amour, pour lesquels -battait son cœur.</p> - -<p>—«Prenez garde, monsieur,» observa Louise, -«votre jambe n'est peut-être pas bien solide.»</p> - -<p>Il sourit. Et devant le charme de ce sourire, -prise un peu, elle aussi, à cette grâce virile du -bel Italien, la paysanne comprit le doux égarement -de sa jeune maîtresse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span></p> - -<p>—«Monsieur,» dit-elle timidement, «mademoiselle -de Solgrès est la meilleure des créatures -du bon Dieu.</p> - -<p>—Elle en sera la plus heureuse, s'il ne tient -qu'à moi,» s'écria Michel avec une sincérité -d'accent qui lui valut immédiatement la confiance -de Louison.</p> - -<p>—«N'est-elle pas encore là?» dit-il avec un -vif regard dès qu'on eut atteint le seuil de la -maison du garde.</p> - -<p>—«Oh! soyez tranquille, elle ne tardera pas,» -répliqua la rustique confidente, non sans une intention -de finesse.</p> - -<p>Comme son hôte allait et venait dans la -chambre d'un pas impatient, elle lui dit:</p> - -<p>—«Asseyez-vous dans ce coin sombre. Mieux -vaut ne pas attirer l'attention, si quelque indiscret -venait à passer.»</p> - -<p>Puis, pour lui faire perdre la notion des minutes, -elle étala devant lui le contenu d'un bissac -préparé à son intention, lui montrant qu'elles -avaient pensé à tout, avec Mademoiselle, et qu'il -y avait du vieux cognac dans la gourde, du jambon -exquis entre les tranches de pain, et des tablettes -au sublimé pour fabriquer instantanément -une solution antiseptique.</p> - -<p>—«Comment se fait-il qu'Armande ne vienne -pas?» murmura le jeune homme, qu'un brusque -pressentiment venait d'étreindre.</p> - -<p>La Louison s'approcha de la fenêtre... Mais -<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span> -aussitôt, d'un mouvement effaré, elle se rejeta en -arrière.</p> - -<p>—«Cachez-vous!... Mon Dieu!... Cachez-vous!... -Les voilà!...» souffla-t-elle.</p> - -<p>En même temps, preste et résolue, elle ouvrait -une porte, poussait Michel vers l'intérieur.</p> - -<p>—«Là... derrière les rideaux du lit... Ne remuez -pas... N'avancez pas... La porte est vitrée... -Soyez tranquille... Je les éloignerai... Ils ne viennent -pas pour vous.»</p> - -<p>Après un premier instant d'effroi, Louise, en -effet, qui avait reconnu le colonel faisait cette -réflexion:</p> - -<p>«Cet enragé-là n'a que sa marotte en tête. Il -va me conter son boniment... Je lui promettrai -tout ce qu'il voudra pour le faire partir. Nous -verrons bien ensuite.»</p> - -<p>Elle ne se trompait pas. Bien qu'elle eût aperçu—ou -cru apercevoir, dans son saisissement—plusieurs -casques à pointe, l'officier supérieur -prussien apparut seul,—d'ailleurs, sans avoir -pris la peine de frapper.</p> - -<p>«Voilà donc,» pensait Louise, «pourquoi -Mademoiselle ne se montrait pas. Elle aura vu ce -coco-là sortir du château et s'enfoncer dans le -parc... Elle n'aura pas voulu lui donner l'éveil. -Mais quel sang elle doit se faire si elle s'est aperçue -qu'il venait ici!...»</p> - -<p>La paysanne se préoccupait des autres plus -que d'elle-même. Trop femme d'ailleurs, malgré -<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> -sa rusticité, pour ne pas supposer qu'elle allait -faire tout ce qu'elle voudrait d'un homme aveuglé -par le désir. Pourtant, aux premiers mots de -l'Allemand, elle se sentit panteler de terreur.</p> - -<p>—«Eh <i>pien, la pelle</i>,» jargonna-t-il, «on -s'est donc moqué de moi l'autre jour?... On a -donc cru qu'un colonel de l'armée royale de -Prusse, ça se traitait comme un rustre, un laboureur -de France?... Vous faites erreur, ma petite. -Pour qui vous prenez-vous?... De plus grandes -dames que vous n'ont pas fait tant de façons -depuis que je me promène dans votre beau -pays.</p> - -<p>—Ça n'est pas vrai!»</p> - -<p>Le démenti jaillit des lèvres frémissantes de -Louise, sans qu'elle en eût mesuré l'imprudence. -La phrase abominable de l'Allemand l'avait cinglée -toute, dans sa solidarité de femme française, -et plus loin encore, plus avant dans sa douleur, -par le rictus dont il soulignait l'allusion à cette -«promenade» dans le «beau pays»... Maintenant, -elle se taisait, droite, blême, la haine et le -désespoir dans les yeux. Le Prussien, sans se fâcher, -la regarda. Et l'ignominie de ce regard était -insoutenable, car il contenait tout ce que la convoitise -de l'homme, la morgue du maître, l'ironie -du vainqueur, peuvent avoir d'outrageant -pour la pudeur d'une femme et pour la plus élémentaire -dignité d'une créature humaine.</p> - -<p>—«Va, va... Injurie-moi,» fit le soudard. -<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> -«Tu me plais comme ça... Tu as plus de chic,» -ajouta-t-il, exprimant, par ce mot, qu'il était fier -d'employer, l'espèce de beauté plus haute dont -l'indignation revêtait l'humble femme.</p> - -<p>D'un geste tranquille, comme pour s'installer -dans le logis, il déboucla son ceinturon, et se -débarrassa de son sabre, qu'il posa en travers de -la table. Il ôta également son casque.</p> - -<p>—«Tu t'es promise... Tu ne te refuseras pas. -Tu es à moi,» prononça-t-il en s'avançant vers -Louise.</p> - -<p>Elle recula, les yeux élargis, folle d'angoisse. -Que faire?... Allait-elle devenir la proie de cette -brute, sans un cri, sans une révolte, sans une tentative -de fuite, parce que tout, sauf sa soumission, -risquait de livrer celui qui s'abritait sous -son toit?... Dans sa retraite éperdue, elle songeait -encore à le sauvegarder. Car, au lieu de se -réfugier dans sa chambre et de s'y barricader, -comme elle aurait essayé de le faire sans cette -tragique présence, elle se retirait dans l'angle -opposé, où bientôt elle rencontrait le mur. Là, -elle s'aplatit, comme pour s'incruster dans la -pierre, les doigts, les ongles collés à la paroi, en -une attitude de crucifiée. Et il semblait que la -surface lisse lui donnât prise, tant elle s'y cramponnait -désespérément.</p> - -<p>Le Prussien la suivit, balbutiant maintenant -en sa langue des paroles de sensualité brutale. -La malheureuse vit contre son visage cette face -<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> -où s'accentuaient, dans une ivresse écœurante, -les traits de la race détestée. Elle faillit hurler -de dégoût... Mais un coup d'œil vers la porte -de sa chambre lui rendit la force de rester -muette. Cette porte était vitrée d'un grand -carreau clair, que voilait un rideau de guipure -commune. Une silhouette serait visible au travers. -Le moindre appel, en attirant là l'Italien, -perdrait celui-ci. Elle se contint, gardant encore -on ne sait quel espoir d'apitoyer son bourreau.</p> - -<p>—«Laissez-moi,» gémit-elle tout bas... -«Et je vous jure, monsieur l'officier... je vous -jure... J'irai, ce soir, au château... Là, vous ferez -ce que vous voudrez... Mais pas ici... Pas chez -nous... Pas chez mon mari...»</p> - -<p>Un ricanement abominable accueillit ces supplications. -Louise n'entendit pas le vil commentaire -qui accompagna ce rire. L'émotion la suffoquait... -Elle sentit sur elle les mains du soldat. -Un vertige la prit. Le sol oscilla, le mur contre -lequel se crispaient ses mains devint fluide... Ce -fut une telle sensation d'horreur que, malgré -elle, un cri lui déchira la gorge... Et alors, elle -perdit connaissance.</p> - -<p>L'officier allemand n'eut pas le temps de se -rendre compte que le corps dont s'emparaient -ses bras avides ne s'y abandonnait que dans -l'inertie d'une défaillance. Il poussait une exclamation -de triomphe, au moment où, derrière lui, -une porte brusquement ouverte livrait passage à -<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> -un homme dont les yeux étincelants eussent paralysé -son ardeur s'il eût pu les voir.</p> - -<p>Michel Occana, déjà inquiet pour son hôtesse, -venait de tressaillir affreusement dans sa cachette -au cri, lugubre comme un râle, qu'elle avait -exhalé inconsciemment. D'un bond, il fut à la -porte vitrée. Il vit la scène odieuse... la sauvage -agression du colosse en uniforme prussien contre -cette martyre à face agonisante. Il s'élança... -D'un coup de poing formidable, il fit lâcher prise -à l'officier. Telle fut la soudaineté et la violence -de l'attaque, que le gros homme tourna sur lui-même, -chancela et s'abattit, tandis que Michel -soutenait la Louison et la posait doucement sur -un siège.</p> - -<p>Une clameur furieuse accompagna la chute de -l'Allemand. Dans son gosier de stentor un son -incohérent éclata. Michel crut à une imprécation -en entendant les syllabes gutturales:</p> - -<p>—«<i>Zur Hülfe!</i>...»</p> - -<p>Il allait bientôt voir que c'était un appel à -l'aide.</p> - -<p>Cependant un silence suivit. Car le colonel -brandebourgeois, ayant donné du front contre -le bout du fourreau de son sabre, déposé par lui -sur la table, se fendit le sourcil et demeura par -terre dans une sorte d'étourdissement.</p> - -<p>Il n'avait pas eu le temps de se relever que la -porte extérieure s'ouvrit et que deux soldats parurent. -Quand ils virent leur chef gisant avec le -<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> -front ensanglanté, ils se précipitèrent sur Michel -Occana, la crosse haute. Un seul des coups qu'ils -lui destinaient aurait suffi à l'assommer. Mais -l'étroitesse du lieu et la simultanéité de leur -mouvement fit que ces hommes entrechoquèrent -leurs armes. Et ils n'avaient pas eu le temps de -reprendre position, quand le colonel, se redressant, -les arrêta d'un ordre bref.</p> - -<p>Michel, qui déjà se croyait mort, et qui pensa -n'en valoir guère mieux, se félicita de cet instant -de répit, car il eut la satisfaction de dire à l'officier -allemand, d'un ton vibrant d'ironique -dédain:</p> - -<p>—«Bravo!... vous êtes un homme de précaution. -Vous postez vos soldats à la porte -quand vous voulez faire violence à une femme. -C'est pour vous une belle prouesse et pour eux -un joli métier, colonel.»</p> - -<p>Son air de persiflage hautain, son aisance, son -admirable visage, indiquaient trop qu'il n'était -pas l'hôte habituel de cette maison de garde. Le -chef prussien, qui, en se relevant, croyait d'abord -se trouver en face d'un mari exaspéré, ne prit -pas longtemps le change. Tout en essuyant avec -son mouchoir le sang de son éraflure, il observait -l'inconnu d'un œil attentif et soupçonneux. -Le sarcasme insultant de l'Italien fit courir une -pâleur sur sa face congestionnée, qui n'en devint -ensuite que plus rouge.</p> - -<p>—«Et vous,» dit-il, «vous vous servez de -<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> -l'attrait d'une femme pour tendre des guet-apens, -et vous attaquez les gens par derrière. -C'est digne d'un Français et d'un espion,» -ajouta-t-il, montrant ainsi que son oreille étrangère -n'avait pas reconnu l'accent italien dans une -langue qu'il estropiait lui-même.</p> - -<p>Il s'adressa ensuite en allemand à ses hommes. -Et ceux-ci, qui, déjà, maintenaient Michel par -les bras, se mirent en devoir de le fouiller.</p> - -<p>Ce fut à ce moment que Louise revint à elle, -et aussi qu'une sixième personne compléta par -sa présence la signification poignante d'une telle -scène.</p> - -<p>Armande de Solgrès entra.</p> - -<p>Depuis une demi-heure, elle passait par toutes -les transes. Ayant vu l'officier allemand sortir -du château, suivi de ses deux hommes, à la minute -où elle-même partait pour rejoindre Michel, -la jeune fille s'était bien gardée de se rendre directement -à la maison de garde. Mais, par un -détour, elle avait pu gagner, sans être observée, -une éminence qui dominait cette maison. Elle -avait donc vu le colonel y entrer, laissant les -deux factionnaires à la porte. «Michel y est-il -déjà?... Est-ce lui qu'on vient prendre?» se demanda-t-elle, -torturée par la plus atroce inquiétude. -Ce n'était point par lâcheté, mais par prudence -pour lui, que la vaillante fille ne volait pas -auprès de celui qu'elle aimait. Ne serait-ce pas -l'accuser que de manifester leur entente? Ne -<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> -risquait-elle pas de compromettre un système -de défense inventé sous le coup de la surprise -par l'ingénieux Italien ou par Louise, cette dévouée?</p> - -<p>Cependant, les minutes s'écoulaient sans que -le colonel ressortît, et sans que les deux factionnaires -bougeassent plus que des statues. Qu'est-ce -que cela pouvait signifier? Le logis était-il -vide?... La Louison n'avait-elle pas eu le temps -d'y ramener le réfugié? Et maintenant tous deux -se tenaient-ils à l'abri, ou viendraient-ils se faire -prendre comme dans une souricière?</p> - -<p>Tout à coup, les deux soldats, dans une alerte -dont le saisissement fut visible, sautèrent, se -bousculèrent, s'engouffrèrent dans la maisonnette. -Puis ce fut tout autour le désert et un -silence d'énigme. Armande n'y tint plus. Elle -s'élança, dévala parmi les arbres, sans souci des -sentiers, et ce fut seulement à l'approche du but -qu'elle songea à se composer un maintien, à -prendre un air indifférent. Quel coup lorsqu'elle -entra!... Ce qu'elle n'avait pas osé prévoir, pour -se persuader qu'une telle catastrophe n'appartenait -pas au domaine du possible, devenait une -réalité. Michel,—son Michel!...—était aux -mains des soldats prussiens, qui, brutalement, -exploraient ses effets, retournant les poches et -palpant les doublures.</p> - -<p>—«Qu'est-ce que cet homme a fait, monsieur -le colonel?...» demanda M<sup>lle</sup> de Solgrès, -<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> -d'une voix comme affaiblie, lointaine, qui l'interloqua -elle-même.</p> - -<p>Le chef brandebourgeois se retourna, et tout -le sang d'Armande se glaça dans ses veines -quand elle vit le sillon rouge balafrer la redoutable -figure. Lui, apercevant la jeune châtelaine, -portait maussadement deux doigts à hauteur de -visière.</p> - -<p>—«Cet homme est quelque espion, mademoiselle,» -répliqua-t-il, sans remarquer le mouvement -fier qui, chez son prisonnier, protestait -contre un tel mot. «Et, en outre, il a tenté de -m'assassiner.»</p> - -<p>C'était net. Aucune fable n'effacerait ce fait -d'une agression, trop évidente par la blessure du -chef allemand, et dont Armande ne pouvait -imaginer les circonstances. Elle eut vers Occana -un coup d'œil de désespoir, mais en même temps -d'approbation, comme pour lui dire: «Tu exposais -plus que ta vie...—ta mission sacrée! -Donc, tu n'as pu agir que pour un motif supérieur.»</p> - -<p>Mais quelle surprise pour trois des acteurs de -de cette scène,—car les soldats, ne comprenant -que les ordres jetés par leur colonel dans -leur langue, étaient revenus à leur immobilité -d'automates,—lorsque Louise Bellard se leva, -chancelante, et vint se jeter aux pieds de sa jeune -maîtresse. Armande l'avait vue à demi pâmée,—par -l'effroi, supposait-elle,—et ne lui attribuait -<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> -aucun rôle direct dans ce qui se passait. -Mais, dès que la paysanne ouvrit la bouche, elle -comprit. L'éclair de la vérité lui jaillit aux yeux, -tandis que lui apparaissait l'admirable ruse de -cette simple femme.</p> - -<p>—«Oh! mademoiselle,» gémissait la Louison, -«qu'allez-vous penser de moi?... Mais il -faut bien tout vous dire... C'est mon bon ami, -mademoiselle... Il me fréquentait depuis quelque -temps... Il était dans ma chambre... Et -comme il a cru voir par le carreau de la porte -que monsieur l'officier me tarabustait un peu,—histoire -de rire...—alors il a perdu la tête... Ah! -mon Dieu!... Qu'est-ce qu'on va lui faire?»</p> - -<p>Si l'histoire était vraisemblable, l'accent, l'expression -l'étaient encore davantage. Comédie -sublime, qui suggestionna si fortement M<sup>lle</sup> de -Solgrès que celle-ci, sans hésiter, y prit son rôle -par cette réponse:</p> - -<p>—«Toi, Louison!... Un galant!... Et pendant -que ton mari se fait tuer peut-être! Ah! malheureuse!...»</p> - -<p>Louise, prosternée, sanglotait, le visage dans -ses mains. Puis, tout à coup elle se releva, se -tourna vers l'Italien, et l'apostrophant:</p> - -<p>—«C'est ta faute aussi, grand bêta!... Grand -jaloux! Tu avais bien besoin d'arriver là comme -un brutal!... Monsieur l'officier n'est pas capable -de forcer une femme qui ne veut pas... Et si je -voulais, c'était mon affaire.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span></p> - -<p>Aucune psychologie n'atteindra en profondeur -la finesse féminine. Cette paysanne trouvait ce -qu'il fallait dire pour atténuer le dépit furieux du -colonel et la confusion qu'il commençait d'éprouver -devant M<sup>lle</sup> de Solgrès. Tel fut le soulagement -du Prussien et sa hâte de terminer la -ridicule aventure, qu'il fut à deux doigts de -laisser immédiatement aller son captif. Il ricanait -sans déplaisir, retroussait sa moustache, et -se tournant vers la jeune châtelaine, il se disposait -à lui présenter quelque excuse galamment -cavalière pour tant de bruit à propos de rien, -lorsque, dans son mouvement, il rencontra les -yeux de l'étranger. Le visage pâle et impassible -de Michel, son regard fulgurant, marquaient une -hauteur peu d'accord avec la vulgaire intrigue -dont on le donnait pour héros. Son silence acquiesçait, -mais c'était tout. Il n'offrait rien de -l'embarras d'un rustre qu'un téméraire accès de -vivacité aurait emporté dans un mauvais pas.</p> - -<p>—«Comment vous appelez-vous, mon gaillard?» -demanda rudement l'officier.</p> - -<p>La Louison s'écria impétueusement:</p> - -<p>—«Mais c'est monsieur Michel. Il demeure à -la ville et vient me voir en cachette.</p> - -<p>—Taisez-vous!...» tonna le Prussien. «Et -vous, répondez!» ordonna-t-il à cet amoureux si -étrangement muet.</p> - -<p>—«Mon nom est Michel... André Michel,» -fit l'Italien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span></p> - -<p>—«Où demeurez-vous?</p> - -<p>—Ordinairement à Paris. Mais j'en suis sorti -avant le blocus. Ces derniers temps j'étais à -Étampes.</p> - -<p>—Où cela?</p> - -<p>—A l'hôtel des Trois-Rois,» répliqua vivement -Occana, qui, par bonheur, connaissait le -nom de cet hôtel.</p> - -<p>Il ne douta pas que M<sup>lle</sup> de Solgrès ne trouvât -rapidement moyen d'aviser le patron, un -bon patriote, qu'il eût à mystifier le chef allemand.</p> - -<p>—«Pourquoi ne servez-vous pas à l'armée?» -interrogea encore celui-ci.</p> - -<p>—«Je ne suis pas citoyen français. Mes parents -étaient Italiens,» déclara Michel avec toute -l'assurance de la vérité.</p> - -<p>—«C'est bien. On contrôlera vos dires. -Et gare à vous si vous avez menti!» conclut -l'autre d'un air menaçant. Puis, s'adressant à ses -hommes, il leur donna un ordre dans leur langue.</p> - -<p>Aussitôt ceux-ci prirent chacun un bras de -Michel, et, marquant le pas comme à la parade, -leurs bottes martelant le sol en mesure, ils l'emmenèrent -hors de la maison.</p> - -<p>—«Ne soyez pas trop sévère pour cet écervelé, -monsieur le colonel,» intervint Armande, -qui parvint presque à poser sa voix et à prendre -une attitude détachée. «L'ambassadeur italien -est un ami de ma famille. Je serais désolée que -<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> -quelque complication survînt avec ses nationaux -par la faute d'une de mes servantes.</p> - -<p>—Je n'oublie pas les égards qu'on doit -aux neutres, quand ils restent neutres,» dit l'officier -prussien en appuyant sur les derniers -mots. «J'ai l'honneur de vous saluer, mademoiselle.»</p> - -<p>Lorsqu'il fut sorti, avec sa raideur allemande, -Louise dévoila son visage, obstinément enfoui -depuis un moment dans son tablier. Elle vit disparaître -la lourde silhouette, et sa rage de femme -outragée, son désespoir de la catastrophe possible, -s'exhalèrent en invectives:</p> - -<p>—«Ah! le cochon!... le cochon!...» répétait-elle -à dix reprises, dans une frénésie écumante, -tendant son poing fermé dans la direction de la -porte.</p> - -<p>—«Tais-toi, Louise... Regarde-moi,» dit -Armande avec autorité.</p> - -<p>La paysanne obéit.</p> - -<p>—«Si Michel sort du château sain et sauf, il -le devra à ta présence d'esprit. Tu as été admirable, -Louise... Laisse-moi t'embrasser.</p> - -<p>—Ah! mademoiselle,» s'écria l'humble femme -en sanglotant... «Je lui devais bien ça... C'est -en voulant me défendre qu'il...</p> - -<p>—Assez... Je sais... Je devine... Maintenant, -il s'agit d'achever ton œuvre. Tu vas partir pour -Étampes et faire la leçon à l'hôtelier des Trois-Rois. -Moi, je ne puis m'y rendre. On remarquerait -<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> -mon absence... Je m'en rapporte à ton tact. -Tu ne diras que ce qu'il faudra dire...</p> - -<p>—Soyez tranquille, mademoiselle. Mais comment -aller là-bas assez vite?...»</p> - -<p>Rapidement, elles réfléchirent. Les chevaux -des écuries avaient été réquisitionnés. Il restait -bien la vieille jument, une bête encore vaillante. -Mais faire atteler, c'était imprudent. Louise proposa -de s'adresser à un fermier de Solgrès, à qui -on laissait sa carriole avec un bon cheval, car il -approvisionnait les vainqueurs, chaque matin, au -château. On lui demanderait le secret. L'homme -était sûr. Armande approuva, et les deux jeunes -femmes se séparèrent.</p> - -<p>La nuit suivante fut, pour M<sup>lle</sup> de Solgrès, une -longue veille occupée par l'inquiétude la plus -aiguë. Où était-il, dans ce grand château qui -serait un jour l'asile somptueux de leur tendresse -et qu'il habiterait en maître, celui qu'elle aimait? -Dans quel réduit de service, dans quel caveau -peut-être, subissait-il l'affront de sa captivité sous -la garde des soldats ennemis?... Il était là, sous -le toit de ses ancêtres, à elle, l'homme à qui elle -s'était donnée, à qui elle appartenait pour toujours... -Et elle ne pouvait pas même lui porter -un mot de consolation, d'espoir. Une effroyable -tyrannie les séparait. La force des armes, qui -broyait la Patrie, opprimait leurs deux cœurs... -De quel poids la malheureuse et altière fille sentait -tomber sur eux le joug détestable, tandis -<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span> -que, dans la soirée sans fin, très tard elle entendait -encore sonner par les échos de l'immense -demeure des bruits traînants d'éperons et de -sabres, des voix rudes, des portes refermées avec -fracas. Ses pressentiments furent horribles... -Moins horribles cependant que la réalité toute -proche. Pauvres yeux d'amante, élargis de fièvre -et d'angoisse dans les ténèbres, les heures passaient -sur eux comme sur tant de prunelles closes -de sommeil, et rien ne les empêcherait de voir -se lever le jour abominable!...</p> - -<p>Voici la scène qui se déroulait au rez-de-chaussée -du château.</p> - -<p>Tandis que le colonel prussien soupait avec -ses deux subordonnés, il leur raconta,—à sa -manière,—son aventure de l'après-midi. Il ne -se vanta pas d'avoir placé deux factionnaires devant -la maison d'une femme qu'il croyait seule, -afin d'assouvir en toute sécurité sa fantaisie sauvage -de vainqueur. Il leur peignit avec fatuité -une bonne fortune où la seule persuasion fût -venue de ses avantages personnels. La piquante -paysanne sur laquelle il avait jeté son dévolu -roucoulait déjà comme une tourterelle en avril, -quand l'irruption d'un intrus avait tout gâté.</p> - -<p>—«La brute a osé porter la main sur moi. -Je ne sais à quoi il a tenu que je ne lui aie passé -mon sabre au travers du corps?</p> - -<p>—N'était-ce pas un guet-apens, <i>herr colonel</i>?»</p> - -<p>Le chef hocha la tête.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span></p> - -<p>—«Et vous avez fait grâce à pareille canaille?</p> - -<p>—Le dernier mot n'est pas dit. Je vérifierai -demain les prétentions de cet individu. S'il est ce -qu'il affirme...</p> - -<p>—Et quoi donc?</p> - -<p>—Un Italien. Si c'est exact, je ne créerai pas -d'incident. Dans le cas contraire...</p> - -<p>—Monsieur le colonel,» dit le lieutenant, -«je me mets à votre disposition pour l'enquête. -Je parle l'italien comme l'allemand...</p> - -<p>—Parfait. Nous l'interrogerons après souper. -Êtes-vous capable de juger à l'accent si l'italien -est sa langue maternelle?...</p> - -<p>—J'en réponds, mon colonel.»</p> - -<p>Fixés sur ce point, les trois officiers parlèrent -d'autre chose. Ils se lamentèrent sur leur inaction. -Quel ennui de surveiller une province où rien ne -bougeait, alors que les camarades se couvraient -de gloire ailleurs!</p> - -<p>—«Patience, messieurs. J'ai une communication -du général. Ça chauffera par ici bientôt, -paraît-il. Nous serions sur la ligne de jonction de -Garibaldi avec l'armée de la Loire, si le plan -qu'on prête à l'Italien doit se réaliser.</p> - -<p>—L'Italien!...» répéta le capitaine avec un -sursaut. Il regarda son chef, puis son inférieur. -La même pensée surgit dans le cerveau des trois -officiers. Une gravité soudaine marqua d'une -expression identique leurs trois physionomies. -Le colonel se leva.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span></p> - -<p>—«Messieurs, allons examiner le prisonnier.»</p> - -<p>Il les conduisit à la salle de billard, s'assit le -dos au tapis vert, sur lequel roulaient les billes -d'une partie récente, et donna l'ordre qu'on -amenât le nommé André Michel.</p> - -<p>—«Ça n'est pas un nom italien,» observa -le lieutenant.</p> - -<p>—«Il le prononce peut-être à la française,» -riposta le capitaine à voix basse.</p> - -<p>Presque aussitôt le volontaire garibaldien parut -entre ses deux gardes. Le colonel le fit placer -face à lui, debout, en pleine lumière.</p> - -<p>Occana venait de faire un effort surhumain -pour ne pas boiter en marchant. Tout à l'heure, -un des soldats l'ayant bousculé, lui avait, volontairement -ou non, heurté la jambe du fourreau -de son sabre. La blessure avait dû se rouvrir. -Du moins elle se révélait en ce moment fort -douloureuse. Pour rien au monde, il ne voulait -la laisser voir. On eût découvert sans doute les -traces d'une balle et reconnu en lui un belligérant.</p> - -<p>—«Parlez italien à cet homme,» dit le colonel -au lieutenant.</p> - -<p>Celui-ci posa plusieurs questions, auxquelles -l'interpellé répondit de bonne grâce. Résolu à -dominer son orgueil, Michel se pénétrait maintenant -de son rôle. Ne devait-il pas se résoudre à -tout, même au mensonge et à la lâcheté, pourvu -<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> -qu'il sauvât son message, pourvu qu'il le portât -où il fallait.</p> - -<p>—«Eh bien?... Est-il vraiment Italien?» demanda -le chef.</p> - -<p>—«J'en ai la certitude, monsieur le colonel.</p> - -<p>—Soit.»</p> - -<p>Il se tut, fronça les sourcils, puis, regardant -Michel avec ses gros yeux sans pénétration, mais -qu'il croyait acérés comme des baïonnettes.</p> - -<p>—«Allons?... Dis-nous un peu comment tu -as laissé Garibaldi, mon gaillard.»</p> - -<p>Pas un frisson ne passa sur la belle figure pâle.</p> - -<p>—«Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je -n'ai jamais vu Garibaldi.</p> - -<p>—Tu ne l'as jamais vu?... Mais tu le verrais, -si je te laissais partir vivant, pour lui indiquer -par lequel de nos points faibles il pourrait donner -la main à l'armée de la Loire.</p> - -<p>—Vous tenez donc à ce que je sois un espion,» -fit Occana, qui sourit d'un air tranquille. -«Je serais un singulier espion, qui chercherait -ses renseignements en surveillant la vertu des -paysannes. Mais enfin, je ne me défends pas. -Prouvez ce que vous dites. Je suis sujet italien. -Vous ne pouvez me condamner sans preuves.»</p> - -<p>Il y eut un silence.</p> - -<p>Le colonel continuait à regarder son prisonnier -avec une fixité qu'il supposait foudroyante. -Mais au fond, il se sentait plein d'embarras. -C'était sans doute un chef capable de bien se -<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> -conduire sur un champ de bataille. Ailleurs, il -laissait paraître une étonnante médiocrité. Surtout, -il n'avait aucune idée de la façon dont on -préside un tribunal et dont on dirige une enquête. -En désespoir de cause, il allait ordonner -qu'on fouillât de nouveau l'Italien plus minutieusement -que la première fois et qu'on décousît ses -vêtements, lorsque le capitaine, autrement observateur, -lui glissa dans l'oreille:</p> - -<p>—«Demandez-lui donc, <i>herr colonel</i>, ce qu'il -a bien pu insérer dans sa botte droite par cette -fente de la tige, si bizarrement recousue.</p> - -<p>—Qu'on lui ôte sa botte droite!» cria le colonel.</p> - -<p>Ce commandement, que rien ne préparait, -puisque le capitaine avait parlé tout bas, éclata -si terriblement pour Michel qu'il ne contint pas -tout à fait un geste de trouble. Il se ressaisit toutefois -jusqu'à rester ferme, sans un battement de -cils, quand un soldat, en lui arrachant sa botte, -malmena sa plaie au point qu'il crut sentir un peu -de sa chair et de ses os suivre la lourde chaussure. -Il eut seulement un coup d'œil pour voir si -quelque effusion de sang ne trahissait pas l'état -de sa jambe. Mais rien n'apparut sur la chaussette, -qui recouvrait un bandage étroitement -serré. Déjà il respirait, revenant un peu de sa -crainte et de sa vive souffrance physique, lorsqu'il -s'aperçut, avec une consternation indicible, -que le danger n'était pas moindre, bien au contraire. -<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> -Le capitaine perspicace, qui avait si judicieusement -remarqué la réparation singulière de -la botte, tenait entre ses mains cette pièce de -conviction. Sa figure s'éclairait d'une satisfaction -à la fois cruelle et triomphante, tandis qu'il en -examinait la tige sous une des lampes suspendues -au-dessus du billard. Il dit tout haut en allemand—et -Michel en comprit assez pour prévoir combien -son sort s'aggravait:</p> - -<p>—«Ah! ah!... Veuillez voir ici, mon colonel. -Il y a eu une pièce intérieure cousue dans la tige -de cette botte. On distingue tous les points...»</p> - -<p>Son chef s'approcha, essayant de s'intéresser à -cette découverte dont il ne saisissait pas du tout -la portée.</p> - -<p>Déjà, le lieutenant, d'esprit plus ouvert, commençait -à déduire une conséquence de ce petit -fait, quand son capitaine lui fit un signe. Il importait -à la hiérarchie que leur supérieur eût plus -d'intelligence qu'eux. Donc, on l'amènerait à -trouver ce que lui seul avait le droit de mettre en -lumière.</p> - -<p>—«D'habitude, <i>herr colonel</i>, c'est dans leurs -vêtements que les émissaires secrets cousent leurs -messages entre deux épaisseurs d'étoffe...</p> - -<p>—Attendez, messieurs,» interrompit le colonel, -soudain illuminé. «Ne poursuivez pas, capitaine. -Il me vient une idée... Ne serait-ce pas une -boîte aux lettres que ce gredin aurait installée -dans sa botte?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span></p> - -<p>—Admirable, mon colonel! Mais... il aura dû -y renoncer, au moins pour cette botte droite, car -elle a eu un accident... Voyez-vous, une déchirure -extérieure... qu'on a recousue à la diable.</p> - -<p>—Alors?...</p> - -<p>—Alors, si réellement un papier s'est trouvé -caché là, puis déplacé, il faudrait peut-être voir -s'il n'est pas dissimulé ailleurs...</p> - -<p>—Qu'on déshabille cet homme!» cria le colonel.</p> - -<p>—«Oh!» insinua le capitaine, «si l'on procédait -comme nous avons commencé, par les -pieds?...</p> - -<p>—Otez-lui son autre botte!» ordonna le chef, -tandis que, derrière son dos, ses deux subordonnés, -par leur mimique moqueuse, échangeaient -leur pensée: «Ah! c'était dur... Mais enfin, nous -y sommes!»</p> - -<p>Un soldat leva brutalement la jambe gauche -de Michel Occana et lui tira sa botte.</p> - -<p>Le volontaire de Garibaldi croisa les bras et -pencha légèrement la tête. Non pas qu'il s'inclinât -devant de tels hommes, ses ennemis, les -ennemis de tout ce qu'il aimait, mais parce que, -la partie étant perdue, il se croyait le droit de -s'appartenir, de descendre en lui-même, de passer -les heures suprêmes avec ses souvenirs et sa -pensée. A partir de cet instant, ceux qui étaient -les maîtres de sa vie ne tireraient plus de lui une -parole.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span></p> - -<p>La suite eut la rapidité et la simplicité des -choses tragiques.</p> - -<p>Les trois officiers prussiens penchaient leurs -têtes vers cet objet si peu fait en apparence pour -exciter tant d'intérêt. Malgré l'adresse du travail, -il ne fut pas difficile à un observateur attentif et -prévenu, comme le capitaine, de découvrir l'apposition -d'une bande de cuir intérieure qui n'était -pas l'ouvrage du cordonnier. Avec son canif, -il fendit une couture. La blancheur d'un papier -apparut. Le colonel s'empara de la lettre, en lut -la suscription, la tourna et la retourna. Enfin il -l'ouvrit.</p> - -<p>—«Capitaine,» dit-il, «veuillez faire monter -à cheval un sous-officier avec quatre hommes -d'escorte, pour porter immédiatement cette lettre -au quartier-général de notre corps d'armée. On la -fera parvenir de là au généralissime ou à S. M. le -Roi. Je vais la placer sous enveloppe scellée et -vous la remettre. Puis vous reviendrez tout de -suite ici pour le jugement de cet homme.»</p> - -<p>Elle ne fut pas longue, la cérémonie du jugement. -Les trois officiers s'assirent, comme à un -tribunal, derrière le billard, ayant en face d'eux -l'émissaire secret de Garibaldi, celui qu'ils appelaient -l'espion. Un sergent remplit le rôle de greffier. -Quatre hommes de troupe, au lieu de deux, -entouraient maintenant l'accusé, à qui l'on avait -attaché les mains. Car ces soldats, qui allaient -juger un soldat, et qui ne pouvaient plus douter -<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> -de sa résolution et de sa bravoure, n'étaient pas -assez généreux pour lui laisser une chance de -s'ôter la vie lui-même. Ils tenaient à leur vengeance -complète et à la triste gloire de leur inflexibilité. -Le colonel, soufflé par le capitaine, -plus apte à diriger les débats d'un conseil de -guerre, commença l'interrogatoire en son mauvais -français. Il essaya de tirer quelques renseignements -de Michel, et lui fit même entrevoir -que, s'il consentait à des révélations, il pourrait -être envoyé au quartier-général du corps d'armée,—peut-être -même jusqu'à Versailles,—au lieu -de subir immédiatement une sentence qui ne faisait -pas de doute. Un regard méprisant fut tout -ce qu'il obtint.</p> - -<p>—«Vous ne voulez pas parler?...» conclut-il, -en voyant qu'il ne vaincrait pas cet obstiné -silence. «Vous savez pourtant que vous encourez -doublement la peine capitale, selon les lois -de la guerre, comme espion et comme étranger -aux nations belligérantes... sans compter votre -agression contre moi-même.»</p> - -<p>Cette fois, l'Italien ouvrit la bouche.</p> - -<p>—«Et vous, vous savez bien que je ne suis -pas un espion, bien que mes actes, en jurisprudence -militaire, ne soient pas moins graves. Je -suis un soldat, je n'ai laissé le champ de bataille, -où j'avais aidé à vous vaincre, à vous enlever un -drapeau, que pour une mission plus dangereuse...</p> - -<p>—Tout soldat qui quitte son uniforme en -<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> -temps de guerre, et qui dépose ses armes, ne -peut être qu'un déserteur ou un espion!...» cria -violemment le colonel, dont la face était devenue -écarlate au mot de drapeau enlevé.</p> - -<p>Le capitaine essaya discrètement de le ramener -à la sérénité de sa magistrature. L'autre continuait -à grommeler des jurons entre ses dents. -Il éclata encore une fois:</p> - -<p>—«Pourquoi, diable, vous qui êtes Italien, -avez-vous éprouvé le besoin de tirer la France -d'affaire?... Ce n'est pas votre Garibaldi avec sa -poignée d'hommes qui la rendrait invincible -pour nous, je suppose. Quelle outrecuidance!...</p> - -<p>—Quand on se bat pour la France, c'est pour -soi-même qu'on se bat,» prononça Michel. -«C'est pour la lumière et la liberté du monde. -La France est comme ces êtres tourmentés d'idéal, -dont les qualités profitent aux autres, tandis que -leurs défauts ne nuisent qu'à eux-mêmes. Son -rêve devient vite le rêve universel, et, si elle se -trompe, elle en est seule crucifiée, car seule elle -va jusqu'au bout de sa généreuse folie. La France -est la joie et le sel de la terre. Si vous la mutilez, -le sang de l'Europe coulera longtemps en secret, -sous l'éclat des armures. Vous aurez mis un pli -d'amertume au sourire de l'Humanité.»</p> - -<p>Dans la salle de billard, sous les suspensions -claires, qui faisaient briller l'ivoire puéril tout -prêt à rouler pour le choc des carambolages, sur -ces hommes en attirail martial, qui allaient, par -<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> -le jeu de lois indiscutées et sombres, disposer de -la vie d'un autre, un silence profond descendit. -Ce qui flotta, indistinct, formidable, ce fut l'âme -adverse des races. Elles s'étonnèrent de leur -lutte... Mais tout de suite, la haine aveugle les -souleva. Un peu d'infini avait passé, reliant aux -grandes causes obscures cet infime épisode de -guerre.</p> - -<p>Et tout continua suivant l'ordre. Le colonel -eut à voix basse une courte délibération avec ses -deux assesseurs. Il prit le procès-verbal de la -séance des mains du sergent, le fit signer au capitaine, -puis au lieutenant, après l'avoir signé -lui-même. Alors il se leva et dit:</p> - -<p>—«La sentence du conseil est: la mort.»</p> - -<p>Peu habitué à la solennité de ses fonctions, ce -lourd officier brandebourgeois éprouva d'ailleurs -un instant de trouble. Son visage pâlit. Il jeta un -regard perplexe alentour, puis il ôta son casque, -et s'adressant au condamné avec une certaine -déférence:</p> - -<p>—«Monsieur, vous serez fusillé au point du -jour. Avez-vous quelque révélation à faire ou -quelque désir à exprimer?</p> - -<p>—Je voudrais,» dit Michel, «être exécuté -devant le perron nord du château, du côté du -parc, la figure tournée vers la façade, et qu'on ne -me bandât pas les yeux.»</p> - -<p>Le colonel consulta d'un signe ses subordonnés -et répondit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span></p> - -<p>—«Le conseil vous l'accorde.»</p> - -<p>Et il donna quelques ordres en allemand, -après lesquels le condamné fut emmené hors de -la salle.</p> - -<p>Le volontaire garibaldien, devant la courtoisie -tardive de son juge, avait eu, comme un éclair, -la pensée de demander qu'on lui permît d'échanger -quelques mots avec M<sup>lle</sup> de Solgrès. -Deux raisons avaient arrêté sur ses lèvres cette -prière: l'improbabilité qu'on l'exauçât, car l'ennemi -pouvait redouter la communication d'un -secret important à cette jeune fille, dont le patriotisme -et l'énergie sauraient en faire usage. -Et aussi la crainte de compromettre celle qu'il -aimait, soit dans son honneur de femme, soit -dans sa sécurité et celle de sa famille. Amour ou -complicité politique, tout lien soupçonné entre -eux exposait Armande. Mais comment imaginer -un tel lien s'il ne craignait pas de lui offrir le -spectacle de son supplice? Lui seul la savait -d'âme assez fortement trempée pour préférer -cette vision atroce à la privation d'un suprême -revoir. Voilà pourquoi il avait choisi la place de -son exécution en face des fenêtres dont elle-même -lui avait décrit plusieurs fois la disposition -et la perspective.</p> - -<p>L'aube d'hiver se débrouillait à peine des -molles buées du dégel, ce n'était encore qu'une -pâleur plutôt qu'une clarté, quand M<sup>lle</sup> de Solgrès -crut entendre un sourd roulement de tambour. -<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> -Elle se dressa sur son séant, n'ayant même -pas à s'éveiller, car elle n'avait pas dormi. -«Quoi!» pensa-t-elle, «est-ce que les Prussiens -se mettent en marche?... Quittent-ils le château? -Oh! mais alors... Peut-être qu'ils emmènent Michel. -Où vont-ils le conduire, mon Dieu? Si ce -n'était que pour une confrontation dans le pays, -on ne partirait pas si matin, ni surtout tambour -en tête.»</p> - -<p>Tandis qu'elle envisageait ces suppositions, -M<sup>lle</sup> de Solgrès s'était levée et revêtue d'un peignoir.</p> - -<p>Le roulement de tambour reprit, bref et lugubre... -Elle frissonna, et resta debout, l'oreille -tendue. Qu'est-ce que cela voulait dire?... Une -minute... Peut-être deux... Puis ce fut le même -son d'horreur, un son qui ne trompe pas, qui -roule et qui s'étouffe aussitôt, comme une répercussion -de sépulcre. Mais cette fois, ce glas des -tambours s'élevait juste sous ses fenêtres. Armande -s'y précipita. Elle ouvrit une croisée. -Toute la scène lui apparut.</p> - -<p>Ce fut d'abord comme une hallucination, une -pantomime de fantômes, dans le matin livide... -Mais bientôt tout se précisa. En même temps que -la signification terrible frappait l'esprit d'Armande, -le jour grandissant dévoilait les détails à -ses regards. En face d'elle, sur la pelouse, se tenait -debout, les mains liées derrière le dos, celui -qui allait mourir. Un souffle dissipa la brume. -<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> -Soudain il fit clair. Alors, elle vit les yeux de son -amant...</p> - -<p>Ils s'attachaient à elle, souriants, fiers, brûlants -d'amour. Une telle fascination sortait d'eux, une -volonté si impérieuse et si tendre, que dès lors et -jusqu'à la consommation du drame, elle fut leur -chose, agonisante et pantelante, mais extasiée et -soumise.</p> - -<p>D'abord elle avait tendu les bras, sa bouche -s'était ouverte pour une clameur de désespoir et -de démence... Mais les yeux, les chers yeux souverains -lui avaient dit: non! Un battement de -paupières, un signe imperceptible de la tête, une -supplication surhumaine des prunelles... La malheureuse -amante avait compris... Pourquoi la -révolte insensée et inutile, quand elle pouvait -donner à celui qui allait mourir l'enchantement -d'une sublime communion d'âmes? Rien n'eût -sauvé le condamné devant lequel s'armaient les -fusils du peloton d'exécution. Mais quelque -chose pouvait lui cacher l'atrocité de cette fin -soudaine, en pleine jeunesse, et c'était l'exaltation -passionnée que lui verseraient les regards -d'une femme. Elle lui jeta donc, de toutes ses -forces éperdues, ce philtre d'enivrement, d'enthousiasme. -Il devint radieux comme le martyr -qui voit le ciel ouvert et livre aux bourreaux une -chair désormais insensible. D'un geste, il écarta -le mouchoir par lequel on voulut encore lui épargner -la vue de l'appareil meurtrier. A quoi bon? -<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> -Il ne voyait pas les fusils braqués, l'officier prêt à -donner l'ordre... Il ne voyait que ce blanc visage -de femme, ces yeux enflammés d'une tendresse -héroïque, ces lèvres gonflées d'un immortel baiser, -ces mains crispées et jointes... Créature d'amour -et de douleur, qui représentait à la fois -l'épouse élue et la patrie d'adoption, celle pour -laquelle il aurait voulu vivre, mais aussi celle -pour laquelle il était fier de mourir.</p> - -<p>Un éclair multiple jaillit. Un faisceau de détonations -vibra dans l'air humide et sonore.</p> - -<p>Armande de Solgrès, cramponnée à l'appui -de la fenêtre, spectatrice plus foudroyée mille -fois que le cadavre abattu sur l'herbe, ne bougea -pas, ne trembla pas, ne cria pas. Elle attendit -encore que la fumée de la poudre se fût effacée, -brume dans la brume, parmi l'atmosphère -bleuâtre... Alors elle vit le corps étendu sur la -face. Un sous-officier s'avançait, qui se pencha, -dirigeant vers l'oreille le canon d'un revolver, -pour donner le coup de grâce.</p> - -<p>Elle ne perçut pas la suite... Le surhumain -courage avait suffi à la surhumaine épreuve, mais -ne dura pas au delà. M<sup>lle</sup> de Solgrès perdit connaissance. -Elle glissa, tomba, et resta étendue sur -le tapis de sa chambre, tandis qu'au dehors un -pâle soleil de février commençait à dorer les -arbres du parc.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>L'HÉRITAGE D'UN HÉROS</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_t.jpg" alt="Lettre T." /> -</div> -<p class="drop-cap">Trois mois s'écoulèrent.</p> - -<p>Le printemps vêtait somptueusement -les avenues magnifiques de Solgrès. -Le vert éclatant et soyeux des feuillages -nouveaux ondulait et frissonnait sur les ramures -séculaires comme sur la vive armée des -jeunes taillis. Les lilas se fanaient dans les massifs. -Nulle main ne faisait la moisson des grappes -odorantes et pourprées. Personne ne songeait à -fleurir les mornes appartements, où tout gardait -encore la trace d'un rude passage. Un deuil multiple -pesait sur cette maison. C'était d'abord le -veuvage tragique de celle qui s'appelait toujours -M<sup>lle</sup> Armande, et qui ne pouvait pleurer qu'en -secret. C'était un autre veuvage, celui de la -<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> -pauvre Louison, dont le mari était porté comme -disparu. Jamais plus elle ne devait avoir de ses -nouvelles. C'était la perte du fils de la famille, -l'unique héritier du nom, le lieutenant Louis -de Solgrès, mort au champ d'honneur, à Gravelotte. -Quant au père, le comte de Solgrès, il -n'avait pas quitté Paris après la capitulation. -Tant que le département de Seine-et-Oise serait -occupé par les Prussiens, il ne voulait pas rentrer -dans son château. La garnison étrangère laissée -dans cette belle demeure était d'ailleurs bien -réduite. Peu après l'exécution de Michel Occana, -le colonel qui l'avait ordonnée avait dû se remettre -en campagne. Ce fut une délivrance pour -la Louison, auprès de laquelle, cependant, il -n'avait pas renouvelé ses tentatives amoureuses. -Maintenant, depuis la signature de la paix, six -soldats seulement restaient au château, sous les -ordres d'un sous-officier. Relégués dans les communs, -ils ne se montraient qu'avec une discrétion -relative.</p> - -<p>Toutefois, dans cet après-midi de mai, d'une -telle splendeur de lumière, de couleurs et de parfums, -et d'une si mortelle tristesse pour tant de -cœurs déchirés, Armande, se rendant à la maisonnette -de Louise, rencontra l'un de ces -hommes, qui, un brin d'aubépine aux dents et -sifflotant un air inconnu, ne toucha pas même -sa casquette plate en la dévisageant au passage. -Elle s'arrêta et dut s'appuyer contre un arbre. Ce -<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span> -soldat, cette brute à la face injurieuse, c'était -peut-être un de ceux... Elle haleta. L'image terrible -surgissait. Il fallait attendre, les dents serrées, -les yeux clos, que l'affreuse contraction du -cœur cessât d'arrêter le sang dans ses artères.</p> - -<p>Cette pauvre femme, si bouleversée, si pâle, -qui se retenait pour ne pas tomber, ce n'était -plus la robuste fille aux allures de châtelaine héroïque, -la «damoiselle» féodale, élevée parmi ses -paysans et hardie aux rudes chevauchées. Une -faiblesse morale et physique lui restait de l'effroyable -épreuve. Quand on l'avait relevée sur -le tapis de sa chambre, après qu'elle fut demeurée -de longues heures sans secours, dans une -prostration cataleptique, sous la brume pernicieuse -entrant à pleine croisée ouverte, Armande -avait failli mourir. Elle devint la proie d'une de -ces maladies compliquées, dont les symptômes -apparents ne révèlent jamais tout à fait la nature, -parce que leurs pires ravages s'exercent dans des -domaines qui échappent à la science, les domaines -mystérieux où l'âme tient à la chair, où -la substance vivante devient de la pensée, du -souvenir, du désespoir. Le dévouement de Louise -la sauva. Mais celle qui se releva du lit de douleur -n'était pas celle qu'on y avait couchée. A la -voir s'appuyer là, contre cet arbre, les lèvres -tremblantes, son opulente chevelure fauve coupée -en mèches inégales et jaunâtres, on eût vainement -cherché cette vigueur, cette ardeur à -<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> -vivre, qui prêtait jadis à M<sup>lle</sup> de Solgrès une -espèce d'âpre beauté.</p> - -<p>Elle fit un effort et continua son chemin.</p> - -<p>Lorsqu'elle atteignit la maison de garde, elle -apparut si défaite, que la Louison, habituée pourtant -au nouvel aspect de sa jeune maîtresse, en -fut saisie.</p> - -<p>—«Qu'avez-vous, mademoiselle Armande? -Vous n'allez pas retomber malade, j'espère?...</p> - -<p>—Tu devrais me le souhaiter pourtant, et de -ne pas me rétablir, si tu m'aimes, ma pauvre -Louison!...</p> - -<p>—Si je vous aime!...» fit la paysanne, dont -le regard en dit plus long que la vivacité même -de ce cri. «Vous voulez mourir, mademoiselle?... -Vous trouvez donc que la mort n'a pas assez fait -son œuvre parmi nous?... Songez-vous à vos -malheureux parents?...</p> - -<p>—C'est en songeant à eux que je souhaite -de disparaître,» répliqua Armande d'un air -sombre.</p> - -<p>Louise joignit les mains et la regarda. L'explication -ne venant pas, l'humble femme prononça -doucement, à voix basse:</p> - -<p>—«Puisqu'ils ne savent pas... qu'ils ne sauront -jamais...</p> - -<p>—Ils sauront, Louise,» dit Armande, qui -plongea dans les yeux fidèles la détresse de ses -propres yeux.</p> - -<p>—«Comment?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span></p> - -<p>—Ils sauront parce que je ne pourrai bientôt -plus le leur cacher. Mon amour n'est pas descendu -tout entier dans la tombe avec Michel... Il -vit en moi... Comprends-tu?... Devines-tu l'horreur -de ce que je te dis là?... Toi qui es près -d'être mère, qui auras un enfant pour ta consolation... -Devines-tu que j'en aurai un pour ma -malédiction et mon opprobre?...»</p> - -<p>Elle tordait ses doigts amincis, dont les os craquèrent.</p> - -<p>Louise Bellard oublia toute distance sociale et -qui elle était, simple veuve d'un garde-chasse, -auprès de cette noble héritière d'un nom superbe, -d'une fortune et d'un domaine princiers. -Elle ne vit devant elle qu'une femme -anéantie d'épouvante et de douleur, une victime -des maternités tragiques, portant dans sa chair -le châtiment de l'amour, qu'expie éternellement -un seul sexe. Elle lui prit les mains comme à une -amie de son village, elle dénoua les doigts crispés, -elle eut des larmes et des mots tendres. Et -elle fit bien. Armande de Solgrès posa la tête sur -son épaule et pleura éperdument. C'était le seul -refuge où elle pouvait laisser éclater son cœur, -cette honnête poitrine, si chaude de sympathie -et de dévouement.</p> - -<p>—«Ne vous désolez pas ainsi, mademoiselle -Armande. Nous trouverons un moyen de tout -arranger. Vous partirez en voyage... Je vous -suivrai, je vous soignerai... Personne que moi -<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> -n'approchera de vous. Comment découvrirait-on -la vérité? Qui pense à autre chose qu'à soi, dans -ce temps de malheur?... Paris est à feu et à sang... -Nous ne vaudrons peut-être pas mieux bientôt... -Est-ce qu'on s'occupera d'un enfant qui vient au -monde alors que chacun se voit sur le point de -partir pour l'autre?...</p> - -<p>—Mon père et ma mère me maudiront. Ils ne -m'ont jamais aimée. Ils me traitaient de fille inconséquente, -écervelée, indomptable... Ils prétendront -que leurs prévisions se réalisent...</p> - -<p>—Ne leur avouez pas. On leur donnera le -change à eux-mêmes.</p> - -<p>—C'est impossible. Comment quitter ma -mère sans un prétexte, dans l'état de santé où -elle est?... Pour aller où?...</p> - -<p>—Une maman pardonne.</p> - -<p>—Pas celle-là.</p> - -<p>—Votre père ne reviendra pas à Solgrès de -si tôt.</p> - -<p>—Il nous rappellera à Paris dès que cette -affreuse guerre civile aura pris fin.</p> - -<p>—Enfin,» dit Louise, «vos parents n'ont -plus que vous, mademoiselle Armande. Ils ne -seront pas impitoyables pour le seul enfant qui -leur reste, et quand ils pleurent encore l'autre.»</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Solgrès se tut. Car elle se demandait -si, au contraire, la perte du fils préféré, de ce -vicomte de Solgrès qui eût continué brillamment -la race, ne rendrait pas ses parents plus -<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> -amers pour la fille si différente, et maintenant -coupable, perdue.</p> - -<p>—«Ah! mademoiselle,» s'écria Louise, «quel -dommage que j'aie trois grands mois d'avance -sur vous! J'aurais déclaré des jumeaux et nourri -votre cher petit avec le mien.</p> - -<p>—Cela ne t'empêchera pas de le nourrir,» -observa Armande.</p> - -<p>Un faible sourire lui vint aux lèvres. L'idée -lui paraissait touchante. Puis l'évocation de la -petite vie future, l'image du nourrisson dans des -bras berceurs, faisait tressaillir en elle l'instinct -tout-puissant.</p> - -<p>Mère... Il y a deux façons de l'être socialement. -Mais il n'y en a qu'une, souveraine et sacrée, -par les entrailles et par le cœur.</p> - -<p>La Louison, tout illuminée par l'attente divine, -trouvait des paroles bienfaisantes, d'un tact délicat.</p> - -<p>—«Pensez donc, mademoiselle!... Ce sera -un ange de courage et de bonté, cet enfant, -avec un père si brave et une mère si généreuse. -Vous vous féliciterez un jour de l'avoir mis au -monde.</p> - -<p>—Dieu le veuille!...» soupira la triste Armande.</p> - -<p>Et, regardant autour d'elle, dans cette chambre -proprette, mais si médiocre, elle ajouta:</p> - -<p>—«Ah! que tu es heureuse!... Tu peux -pleurer ouvertement l'homme que tu aimas, et -<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> -te réjouir du fils qu'il t'a laissé. Le château de -Solgrès envie la loge de garde à la grille de son -parc... Oui, Louison, je t'envie... Et toi, tu ne -souhaiterais pas de changer avec moi.»</p> - -<p>Les appréhensions de M<sup>lle</sup> de Solgrès ne furent -pas plus sombres que la réalité. Malgré les -conseils de Louise, malgré l'ingéniosité de cette -confidente prête à tous les subterfuges, Armande -se résolut à révéler son état à sa mère. Peut-être -cet aveu lui semblait-il inévitable. Peut-être le -poids de la dissimulation était-il plus lourd que -toutes les angoisses à cette créature de franchise -violente, que le mensonge paralysait et suffoquait. -Puis, à un moment donné, elle se sentit -trop seule, quand la bonne Louison, ayant laborieusement -donné le jour à un beau petit gars, -se trouva aux prises avec la souffrance physique -et la vigilance des commères. Pendant quelque -temps, elles ne purent s'entretenir ensemble. -Armande s'effara. La malheureuse n'osait plus se -regarder dans les glaces. D'ailleurs le mois de -juin s'achevait. La Commune, écrasée par l'armée -de Versailles, expirait à Paris dans d'infernales -convulsions, parmi les massacres et l'incendie. -La comtesse de Solgrès, redevenue plus -forte, parlait de partir avec sa fille pour aller -rejoindre son mari. Maintenant, elle descendait -dans le parc. Elle y faisait des promenades quotidiennes -et toujours plus longues, afin de se -préparer au voyage. Pour marcher, elle s'appuyait -<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> -au bras d'Armande. Et c'était un si triste couple, -ces deux femmes en deuil, l'une coquette, malgré -son crêpe et ses cheveux gris, l'autre d'une -morne indifférence où s'éteignait tout pétillement -de jeunesse, que les soldats prussiens, flânant -et fumant leur pipe dans le parc, se détournaient -pour ne pas les rencontrer.</p> - -<p>En voyant l'uniforme abhorré qui s'effaçait au -loin entre les arbres, M<sup>me</sup> de Solgrès poussait un -soupir:</p> - -<p>—«Les robes noires des femmes de France -les intimident, ces bandits,» murmurait-elle.</p> - -<p>Parfois elle s'emportait.</p> - -<p>—«Ils font bien de se tenir à distance. Je -leur cracherais au visage.</p> - -<p>—Oh! ma mère... Ce ne serait pas digne de -vous.»</p> - -<p>La comtesse fit aigrement:</p> - -<p>—«Toi, on dirait que tu ne sens rien.»</p> - -<p>Et comme Armande pâlissait sans répondre.</p> - -<p>—«C'est vrai!... Je ne sais si c'est la maladie -que tu as eue... Tu es d'une apathie!... La vue de -ces gens-là ne te fait donc pas bouillir?...</p> - -<p>—Asseyons-nous, maman,» dit la jeune fille, -qui défaillait.</p> - -<p>Toutes deux gagnèrent un bosquet dans lequel -se trouvait un banc. Mais le silence accablé -de la malheureuse exaspéra sa mère, étrangère à -toute discipline nerveuse, et incapable de se contenir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span></p> - -<p>—«D'ailleurs, tu ne peux pas comprendre -ce que j'éprouve. Ils m'ont pris un fils adoré. -Toi, ils ne t'ont pris qu'un frère... et que tu n'aimais -pas.»</p> - -<p>L'injustice de ce mot fit jaillir le secret d'Armande.</p> - -<p>—«Ils m'ont pris bien davantage,» dit-elle, -sans répondre à l'aigre allusion, qui ne pouvait -être sincère.</p> - -<p>—«Que veux-tu dire?...</p> - -<p>—Ils m'ont pris l'être qui était ma vie elle-même, -l'honneur et le bonheur de ma vie. Ils -l'ont tué sous mes yeux... Oh! maman, que vous -me pardonniez ou non, je souffre tant que rien -ne peut ajouter à ma peine... Mais faut-il que je -vous en cause une si cruelle!...»</p> - -<p>Elle ne s'agenouillait pas et ne joignait pas les -mains. Elle se renversait en arrière contre la -charmille, les bras abandonnés, comme prête à -mourir.</p> - -<p>—«Deviens-tu folle?... De quoi parles-tu?» -s'écria la comtesse.</p> - -<p>—«Maman, si vous avez pitié de moi et -de mon père, il pourrait encore ne rien savoir. -Nous n'irions pas le rejoindre. Voilà... Il faut -que je disparaisse... J'ai aimé, maman, j'ai -aimé...»</p> - -<p>Elle essaya d'en dire plus. Ses lèvres blanches -tremblèrent et se turent. Et elle fixa sur le visage -de sa mère ses yeux jadis d'une si ardente -<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span> -flamme rousse, maintenant ternes et semblables -à deux globes pétrifiés, depuis qu'ils avaient -vu!...</p> - -<p>—«Tu as aimé?...» répéta la mère, se refusant -à comprendre. «Qui as-tu aimé?...</p> - -<p>—Qu'importe!... Il est mort.</p> - -<p>—Malheureuse!... Tu ne veux pas dire?...</p> - -<p>—Si, maman, je veux dire cette chose épouvantable... -Cette chose que je n'ose exprimer... -que vous n'osez croire... Je suis cette malheureuse!... -Si celui qui fut mon mari devant Dieu -vivait, tout serait déjà réparé... Mais, je vous le -répète, il est mort. Ainsi, je vous en conjure, aidez-moi.»</p> - -<p>Dans le ton de ces terribles phrases, il n'y -avait aucune bravade, pas même de la hauteur -ou de l'énergie. Encore moins de la supplication -ou de l'humilité. En faisant cet aveu à sa mère, -Armande éprouvait moins d'émotion que naguère -en s'ouvrant à Louise. Elle ne sentait pas -ici la pitié compréhensive de là-bas. De la grande -dame ou de la servante, la plus maternelle n'était -pas la première. Or la tendresse seule pouvait -plier la nature rétive d'Armande. Son indépendance -était brisée, mais non pas sa réserve farouche. -Dépouillée d'orgueil, elle se réfugiait -dans l'inertie. Une lassitude muette, nulle explication, -nulle invocation de légitimes excuses, -voilà ce qu'elle opposerait au blâme hostile, -réservant ses larmes pour la solitude, ou pour -<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> -l'humble affection, anxieuse et divinatrice, de -Louise, seule créature au monde avec qui elle -pût parler de <i>lui</i>.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Solgrès tourna vers sa fille un visage -de rigidité et de froide fureur.</p> - -<p>—«Tu as fait cela!... Tu t'es conduite en -créature perdue!... Tu as déshonoré notre -nom!...</p> - -<p>—A quoi bon m'injurier, ma mère? Vous ne -pouvez pas savoir...</p> - -<p>—Je ne <span class="sc">VEUX</span> pas savoir!...» cria la comtesse.</p> - -<p>—«Vous ne le pourriez pas. Les circonstances -ne vous apprendraient rien. C'est dans les -cœurs qu'il faudrait lire...</p> - -<p>—Dans le tien peut-être?... J'y verrais de jolies -choses!...»</p> - -<p>Armande se tut.</p> - -<p>—«J'ai bien compris?» demanda sa mère, -comme avec un dernier espoir d'écarter l'abominable -calice, de n'y pas découvrir la suprême -amertume. (Elle baissa la voix.) «Tu apporteras -un bâtard dans notre famille?...</p> - -<p>—Un bâtard, soit! mais du sang d'un héros,» -dit Armande, dont la triste pâleur s'illumina -d'un des rayons disparus, éclair d'amour et d'orgueil.</p> - -<p>Cette révolte pour l'amant-martyr et pour -l'enfant-victime parut à la comtesse une intolérable -audace. Elle la châtia d'un mot affreux:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span></p> - -<p>—«Serait-ce à un Prussien que tu t'es abandonnée?...»</p> - -<p>L'amante du volontaire fusillé se leva. Sans -une parole elle se mit à marcher en ligne droite, -d'un pas rapide, comme vers un but précis. Une -inquiétante exaltation brillait dans ses yeux -fixes. Elle suivit toute l'allée d'un pas de somnambule.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Solgrès marmotta: «Comédienne!...» -Mais elle suivit sa fille, d'une allure qui pouvait -surprendre chez une femme soi-disant minée par -des mois de langueur et si minutieuse à mesurer -sa promenade quotidienne.</p> - -<p>Comme elles arrivaient au bord de l'immense -pelouse étendue derrière le château, un son de -voix gutturales leur parvint. Deux soldats allemands, -vautrés à l'ombre, fumaient et causaient. -Armande, qui s'avançait droit sur eux, fit un -bond de côté, comme à la vue de reptiles. Mais -sa mère lui saisit le poignet et l'entraîna dans -leur direction, tandis qu'elle lui chuchotait férocement:</p> - -<p>—«Je puis passer à côté d'eux désormais. Ce -ne sont plus mes pires ennemis. Ma propre fille -m'a fait plus de mal... Et cependant je supporte -sa présence.»</p> - -<p>Avec une force nerveuse qu'elle n'avait pas -employée à réagir contre ses maux réels et imaginaires, -M<sup>me</sup> de Solgrès continua de serrer le -bras d'Armande et de la tirer, si bien que celle-ci -<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> -n'aurait pu lui résister sans violence. Toutes -deux s'approchèrent des hommes couchés, si -bien qu'elles les frôlèrent de leurs jupes. Ils ne -se levèrent pas et ricanèrent. Cette insulte cherchée -cingla les cœurs sanglants des malheureuses, -exaltant la furie de l'une et la douleur de l'autre.</p> - -<p>Quand la plus âgée eut enfin relâché son -étreinte, la plus jeune s'élança. Elle se mit à courir -sur le gazon, vers la façade du château où -s'ouvraient les fenêtres de sa chambre. Quand -elle fut à cinquante mètres environ des murailles, -elle s'arrêta et sembla explorer le sol. La soyeuse -verdure s'étendait sous ses pieds comme un tapis, -brodé çà et là de pâquerettes. A quoi eût-elle reconnu -la place où était tombé celui qu'elle aimait, -où son sang avait coulé?... L'herbe était flétrie -alors... Quelle touffe avait bu la rosée de pourpre -et gardait un peu de cette vie si chère dans ses -racines?... Une divination peut-être en avertit -Armande. Elle s'agenouilla, se prosterna complètement, -et baisa les brins verdoyants, dont la -fraîcheur lui caressa les lèvres. Puis elle resta là, -dans cette attitude, comme en délire ou en extase.</p> - -<p>Un accent cruel la fit tressaillir:</p> - -<p>—«Lève-toi... Si tu es folle, on t'enfermera. -Mais ne te donne pas en spectacle à des soldats -étrangers et à des domestiques.»</p> - -<p>La nécessité de garder secret le drame qui se -déroulait chez elle empêcha seule la comtesse de -<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> -rien changer extérieurement à sa façon d'être -avec sa fille. Volontiers, elle l'eût éloignée de -ses yeux, reléguée dans sa chambre. Plus volontiers -encore, elle l'eût accablée de dédain, déchirée -d'ironie, cinglée de mots amers. Elle se -contint pour n'éveiller aucun soupçon dans cet -intérieur familial et provincial, où les corridors -avaient des échos et les murs des oreilles.</p> - -<p>Quand la pauvre fille s'informa de la ligne de -conduite qui serait suivie à l'égard du comte:</p> - -<p>—«Ton père?...» répondit Mme de Solgrès, -«Il saura tout. Je vais l'appeler ici d'urgence... -Sa répulsion pour les Prussiens cédera comme la -mienne. Pouvons-nous songer à l'honneur de la -France quand le déshonneur est dans notre maison?...</p> - -<p>—Pourtant, ma mère, si nous essayions de lui -épargner cette douleur?...</p> - -<p>—Et à toi sa colère indignée, n'est-ce pas?... -Il continuerait à me dire sans doute que je te -juge trop sévèrement, que je ne vois pas clair -dans ta nature... Exquise nature, en vérité!...</p> - -<p>—Voulez-vous que je parte, ma mère, que je -disparaisse?... Vous n'entendrez plus parler de -moi...</p> - -<p>—Jusqu'au jour où tu traînerais notre nom -dans quelque aventure plus scandaleuse encore?...</p> - -<p>—Oh!...</p> - -<p>—Et que dirait-on de cet escamotage? Une -<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> -fille de ton rang ne s'éclipse pas comme une -muscade. Tu resteras, et tu répareras comme -nous te l'ordonnerons.</p> - -<p>—Je ne puis réparer qu'en me dévouant à -mon enfant.»</p> - -<p>Cette conception de son devoir et de la vie, -exprimée à plusieurs reprises par Armande -comme toute naturelle, jeta sa mère dans un -état d'exaspération inouïe.</p> - -<p>—«Ton enfant!...»—s'exclamait-elle, de -cette voix sifflante et basse qu'elle prenait pour -parler du redoutable secret, et seulement loin de -toute oreille humaine, dans les profondeurs du -parc.—«Ton enfant!... Tu oses parler de tes -devoirs envers lui, quand tu as manqué au premier -de tous, qui était de lui donner une naissance -honnête et un nom légitime!... Et tu ne -songes pas un instant à tes devoirs envers nous, -tes parents, envers la dignité de nos cheveux -blancs et la bonne renommée de notre famille. -Sache que ton enfant passe après ta race, dont il -n'est pas, dont il ne peut être...</p> - -<p>—Cependant, je le reconnaîtrai...»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Solgrès contempla sa fille avec stupeur.</p> - -<p>—«Ah!...» dit-elle sans lui répondre... «Et -tu voulais que je ne prévinsse pas ton père!... -J'aurais lutté seule contre l'insanité de ton esprit -et la bassesse de ton âme. Voilà ce qu'une Solgrès -propose!... Donner son nom à un bâtard!... -<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> -Souffleter de boue tout le passé d'une maison -pleine d'honneur!...»</p> - -<p>Ce fut une autre explosion, suivie de commentaires -non moins acerbes quand la comtesse -apprit que Louise Bellard savait tout.</p> - -<p>—«Il ne manquait que cela!... Tu devais, -naturellement, prendre pour confidente une -femme de service... Toi qui, dès ton enfance, te -plaisais mieux avec les paysans qu'avec les gens -de notre monde... Mais je la chasserai, cette misérable, -qui t'a servi de complice, quand elle -aurait dû me prévenir!»</p> - -<p>Armande, plus murée que jamais dans une -insensibilité apparente, répondit de sa voix sans -accent:</p> - -<p>—«Pardon, ma mère... Vous ne la chasserez -pas.</p> - -<p>—Tu as le front de plaider pour elle?</p> - -<p>—Je n'ai point à plaider. Si vous étiez accessible -aux arguments de justice et de compassion, -je vous dirais que son dévouement fut incomparable, -que rien ne le lassera et qu'il m'empêchera -sans doute de mourir de désespoir. Mais, vous -parlant le langage de votre intérêt personnel, je -vous ferai simplement observer qu'on ne maltraite -pas quelqu'un qui détient un secret pareil... -qu'on ne chasse pas la seule femme, mère justement -elle-même, capable de nourrir dans une discrétion -absolue le malheureux petit être, que vous -ne me commanderez pas d'étrangler, je suppose.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span></p> - -<p>—C'est admirable!... Mademoiselle prend -maintenant avec moi un ton supérieur et sardonique,» -fit la comtesse, frappée par la justesse -du raisonnement et d'autant plus irritée de la -façon dont il lui était offert.</p> - -<p>A partir de ce moment jusqu'à l'arrivée de son -mari, elle évita toute discussion avec sa fille, ne -lui parlant que devant leurs gens, et s'enfermant, -lorsqu'elles étaient seules, dans un mutisme hargneux.</p> - -<p>Aussitôt les communications rétablies avec la -capitale, M. de Solgrès fut informé qu'une circonstance -des plus graves,—«plus grave,» -écrivait sa femme, «que toutes les épreuves de -cette année de désastres», réclamait sa présence -immédiate au château. Il accourut.</p> - -<p>Le comte approchait de la vieillesse. Les fatigues -du siège,—dont il n'avait éludé aucune, -prenant le fusil et montant la garde par les nuits -glaciales, comme un jeune homme,—venaient -d'effacer les dernières traces de sa virile verdeur. -Sa haute taille se voûtait. Ses joues s'étaient creusées -sous la barbe devenue toute blanche. Son -front, autour duquel s'élargissait la calvitie, prenait -des tons cireux. Dans ses yeux, aux regards -émoussés, se lisait la secrète anxiété du déclin. -Ce gentilhomme n'était pas, comme sa femme, -perpétuellement secoué d'une trépidation nerveuse. -Il contrastait avec elle par son calme—contraste -accentué par une réaction inconsciente -<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> -des caractères l'un contre l'autre, dans ce ménage -pourtant uni. Elle le dominait, sans que lui, ni -elle-même peut-être, s'en doutât. Non pas qu'elle -lui fût supérieure. Mais, à défaut de volonté, elle -avait au moins de l'entêtement et des caprices, -et ce rudiment de personnalité, si mince fût-il, -manquait au comte de Solgrès. Il était l'homme -de toutes les conventions et de toutes les traditions, -sans aucun jugement individuel. Capable -d'accomplir avec énergie ce qu'il croyait bien, -mais d'une timidité extraordinaire devant une -décision que ne lui dictait pas l'usage. Il avait -une réputation d'intransigeance dans son loyalisme -légitimiste, de belle tenue dans la vie, de -droiture, de délicatesse, qui n'était point surfaite. -On le tenait pour un parfait galant homme, -et l'on avait raison. Il vivait suivant certains principes -qu'il n'avait jamais discutés, et qui réalisent -un type social très décoratif, sinon très -utile dans notre société actuelle. Le comte de -Solgrès n'avait pas choisi son chemin. Mais la -route était sans ornières et il y marchait droit. -Ses qualités, précisément parce qu'elles ne se -subordonnaient pas à des sentiments influençables, -mais par leur inflexibilité de forces héréditaires, -allaient se dresser terriblement en lui -contre l'infortunée Armande. Le cœur du père -eût incliné vers l'indulgence et la tendresse, si ce -cœur avait pu parler. Mais M. de Solgrès se serait -effaré de l'entendre. Il écoutait des voix plus -<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> -despotiques, délivré ainsi de tout débat de conscience. -Puis, à la moindre hésitation, il s'inspirait -d'une volonté plus forte: c'était celle de sa -femme.</p> - -<p>Le jour de son arrivée à Solgrès, Armande, -plus morte que vive, s'était réfugiée chez Louise -Bellard. La comtesse l'y fit chercher dès que le -coupé du voyageur entra dans la grande avenue, -après avoir franchi le pont qui traverse la Juine, -devant la propriété. Il ne fallait pas que rien dans -la première entrevue éveillât les soupçons des -domestiques, sortis respectueusement au-devant -de leur maître.</p> - -<p>Nul ne s'étonna de la crise de sanglots convulsifs -qui bouleversa Mademoiselle lorsqu'elle -se fut jetée dans les bras de son père. De si cruels -événements s'étaient produits depuis leur dernière -séparation! Les vêtements noirs des parents -et de l'enfant, le haut crêpe au chapeau du -comte, attestaient leur deuil, l'irréparable perte -du fils, du frère, orgueil et espoir de cette famille. -Et les uniformes étrangers, apparus au -détour d'un massif, dans une curiosité qui ne se -gênait pas, témoignaient d'un malheur plus immense... -C'était toute l'humiliation et toute la -désolation d'un peuple qui s'engouffrait dans -chaque âme française, comme une rafale de douleur, -à la moindre brisure d'émoi. Personne, -parmi les assistants, ne se doutait qu'il pouvait -y avoir de plus horribles sources, une amertume -<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span> -plus abominable et plus corrosive, à ces larmes -d'une fille de vingt ans.</p> - -<p>Armande ne pouvait se détacher de son père, -sachant qu'elle ne l'embrasserait plus ainsi de -longtemps,—peut-être jamais.</p> - -<p>Dès le lendemain, en effet, quand il eut passé -toute la nuit en conférence avec sa mère, sans -qu'elle-même, seule dans sa chambre de jeune -fille, eût un instant fermé l'œil, elle le vit tel que -son appréhension la plus angoissée n'avait pu le -lui peindre.</p> - -<p>Le comte de Solgrès fit comparaître sa fille en -présence de la comtesse. Dans un petit salon -retiré, toutes portes closes, et les précautions -prises pour que rien ne perçât de la navrante -conférence, il commença ainsi:</p> - -<p>—«Mademoiselle de Solgrès, avez-vous, dans -votre inqualifiable égarement, conservé un vestige -du sentiment de l'honneur et une trace du -devoir filial?...</p> - -<p>—Mon père...»</p> - -<p>Le vieux gentilhomme l'arrêta violemment:</p> - -<p>—«Je vous défends, entendez-vous?... Je -vous défends de m'appeler votre père. Tout lien -est rompu entre nous... Et vous n'avez chance -d'en renouer une faible part que si vous montrez -la plus entière obéissance.»</p> - -<p>Armande resta muette. Qu'allait-on exiger -d'elle? Défaillante, elle tendit la main vers un -siège.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span></p> - -<p>—«Restez debout!» ordonna le comte, qui -lui-même se tenait droit, les bras croisés, devant -une cheminée contre laquelle il ne s'adossait pas.</p> - -<p>Quant à M<sup>me</sup> de Solgrès, effondrée dans une -bergère, le coude au bras capitonné, elle appuyait -obstinément un mouchoir contre son visage.</p> - -<p>Armande mit seulement deux doigts au dossier -d'une chaise, car sans cet appui elle se fût -trouvée mal. On ne le lui interdit pas.</p> - -<p>—«Répondez aux questions que je vous ai -posées, mademoiselle.</p> - -<p>—J'y répondrai, monsieur,» dit-elle d'une -voix oppressée. «Mais, j'en ai peur, vous ne -croirez pas à mes réponses. Mes sentiments filiaux -sont aussi fervents que jamais, et j'ai gardé -le souci de l'honneur.</p> - -<p>—Nous ne le comprenons sans doute pas de -la même façon, d'après ce que m'a expliqué -votre mère. Écoutez-moi bien... Il ne s'agit pas -de vos interprétations plus ou moins romanesques, -mais de l'honneur tel qu'on l'a toujours -placé si haut dans notre famille, et tel que tous -les gens de cœur le conçoivent.</p> - -<p>—L'honneur ne consiste-t-il pas à dire la vérité -et à remplir son devoir?...</p> - -<p>—Quelle vérité?» s'écria le comte. «Que -vous êtes une fille coupable, indigne de votre -nom?... Et quel devoir?... Celui d'une maternité -honteuse?... Si c'est cela que vous proclamez et -publiez, je vous avertis que la proclamation et -<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> -la publication seront complètes. Vous quitterez -cette maison à l'instant. Je vous chasserai ouvertement, -comme vous l'avez mérité. Si l'on doit -savoir, on saura. Mais on apprendra en même -temps comment un Solgrès élague les branches -pourries, quand il s'en trouve une, par extraordinaire, -sur son arbre généalogique.»</p> - -<p>C'était bien toute la rigueur ancestrale qui -sonnait, implacable, dans la bouche de cet -homme. Rien n'ébranlait en lui la religion sociale -de sa race. Il apparaissait terrible, parce qu'il -était impersonnel. Ce qu'il ne voulait pas qu'on -discutât, lui-même ne l'avait pas discuté dans le -secret de sa conscience. Voilà pourquoi, sans -être un caractère fort, il devenait une force dans -ce moment critique. Armande en eut l'intuition. -Et, domptée elle-même par la maladie, l'incertitude -et le chagrin, elle trembla.</p> - -<p>—«Qu'exigez-vous de moi, monsieur? Dites-le -sans me consulter. Si je le puis, je vous obéirai.</p> - -<p>—Voici. Sous prétexte d'un voyage de santé, -nécessaire surtout à votre mère, vous partirez -toutes deux. C'est le départ seulement que vous -accomplirez ensemble. Madame de Solgrès, par un -détour, viendra me rejoindre dans une résidence -qui ne sera pas la vôtre. Vous, vous continuerez -avec Louise Bellard, qui vous accompagnera officiellement -d'ailleurs. Puisque cette femme sait -tout, et qu'elle est sûre, nous nous servirons de -son dévouement. On le reconnaîtra comme il -<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> -convient. Il ne peut paraître bizarre à personne -que Madame de Solgrès et sa fille, en plein mois -de juillet, partent en Suisse, par exemple, pour se -remettre moralement et physiquement de secousses -pénibles, ni qu'elles emmènent une brave -servante et son petit enfant, que la guerre n'a -pas moins éprouvés.</p> - -<p>—«Ma mère ne restera pas avec moi?...» balbutia -Armande, qui, malgré les duretés de la -comtesse, eût souhaité le contact maternel durant -des heures qu'elle prévoyait si sombres.</p> - -<p>—«Madame de Solgrès me sera plus nécessaire -qu'à vous,» répliqua le comte, «et nous aurons -à nous consoler mutuellement pendant une période -où notre fille n'existera pas pour nous. Il -dépendra de vous que cette fille nous revienne.</p> - -<p>—Comment cela, mon pè...?»</p> - -<p>La pauvre Armande rougit et s'arrêta, sans -terminer ce mot de «père».</p> - -<p>—«Bien entendu, pour le monde, nous serons -ensemble,» continua le vieillard, «Je prendrai -toutes mes mesures à cet effet. L'endroit où vous -séjournerez avec Louise Bellard sera soigneusement -choisi... Quelque village écarté, où vous -passerez pour deux sœurs.» (Il eut un âpre sourire.) -«Cela ne contrariera ni votre manière -d'être ni vos goûts...</p> - -<p>—Non, certes!» déclara vivement M<sup>lle</sup> de -Solgrès.</p> - -<p>Un regard la foudroya pour cette riposte, qui -<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> -semblait une bravade, et qui pourtant était le cri -involontaire de cette désespérée, trop heureuse -de se vêtir en paysanne pour mieux se rapprocher -d'un cœur aimant et mieux s'enfoncer dans -l'obscurité apaisante.</p> - -<p>—«Après... l'événement,» poursuivit son -père, «Louise Bellard restera à l'étranger, où elle -nourrira et élèvera deux enfants, le sien, et... -l'autre. Ils auront même éducation modeste, et, -plus tard, même condition. Vous, mademoiselle, -vous reviendrez avec nous. Mais nous réservons -notre pardon, si vous vous en montrez digne, -pour le jour de votre mariage.</p> - -<p>—Mon mariage! Mais, ma mère... Je veux -dire... madame de Solgrès... ne vous a-t-elle pas -dit?...</p> - -<p>—Quoi donc?...» demanda le vieux gentilhomme -en écrasant sa fille du regard.</p> - -<p>—«...qu'il est mort.»</p> - -<p>Tout le visage d'Armande se contracta et -trembla.</p> - -<p>—«Qui est mort?» questionna le père avec -un accent indescriptible.</p> - -<p>—«Le seul homme que je puisse épouser.</p> - -<p>—Le seul homme que vous pourrez épouser -sera celui qui consentira à vous prendre, et dont -le nom s'alliera dignement avec le nôtre. La maison -de Solgrès est assez bonne, et vous serez assez -riche, pour que, malgré votre déchéance, nous -espérions encore vous marier de façon honorable.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span></p> - -<p>—Mais pourquoi me marier?... Oh! je vous -en prie, pourquoi?...» fit Armande, qui joignit -les mains.</p> - -<p>—«Parce que telle est notre volonté, la seule -condition suivant laquelle nous vous considérerons -encore comme notre fille.»</p> - -<p>La scène, qui jusque-là se déroulait dans une -solennité glaciale, devint alors humaine et déchirante. -Armande se jeta aux genoux de ses parents, -les supplia de ne pas la mettre à ce point -en désaccord avec son cœur et sa conscience. -Tout ce qu'elle leur demandait, c'était de la -laisser vivre au loin avec son enfant... Elle ne -consentirait pas à se séparer de lui. Elle voulait -l'élever. Surtout elle ne pouvait concevoir la possibilité -d'appartenir à un homme qui lui faisait -horreur, quel qu'il fût... Jamais elle ne trahirait -le souvenir... Jamais elle n'accepterait un nom -qu'elle devrait au mensonge du silence, ou bien -à un odieux marché!... Dans les protestations, -dans les prières de cette infortunée, vibrait l'éloquence -de la douleur et de la tendresse. Sa résistance -était brisée. Toutes les barrières d'orgueil -croulaient. Son âme crevait en un flot de supplications -et de larmes. L'intuition de la maternité -mettait à ses lèvres, sur sa physionomie, dans ses -gestes, une chaleur émouvante.</p> - -<p>Le comte de Solgrès en éprouva d'abord de la -surprise, puis du trouble. Peut-être fût-il arrivé -jusqu'à l'attendrissement. Car, s'il avait le jugement -<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> -étroit, il était d'une trempe fine. Tout accent -de sincérité généreuse éveillait en lui une -résonance. Et sa nature, au fond, ne se déterminait -pas en sécheresse. Mais M<sup>me</sup> de Solgrès intervint. -Otant son mouchoir de devant ses yeux, -elle éleva une voix acide.</p> - -<p>—«Mon cher ami,» dit-elle, «je m'étonne que -vous prolongiez ces débats qui me tuent. Il était -convenu que vous signifieriez à cette malheureuse -enfant nos décisions et qu'elle y répondrait pour -les accepter, ou que tout serait fini entre elle et -nous. Vous n'admettiez pas qu'elle pût les discuter. -Si vous aviez entendu les insanités qu'elle -me débitait avant votre retour, vous comprendriez -mieux à quoi vous exposez le nom de Solgrès -si vous la laissez promener par le monde une -maternité scandaleuse. Le moins qu'elle fera sera -d'afficher la monstruosité de sa situation. Mais sa -conduite passée nous éclaire sur l'avenir. Qui a -bu boira. Si vous ne mariez pas Armande, cette -fille-là deviendra la honte de nos vieux jours. -Quant à son enfant, ce sera affaire au mari qu'elle -épousera. Qu'il l'adopte, si bon lui semble. Mais -je ne vois pas bien mademoiselle de Solgrès nous -imposant comme petit-fils un bâtard, lui donnant -notre nom, et édifiant le monde par ses vertus -maternelles. Qu'une femme soit assez folle, assez -éhontée pour cela, passe encore. Mais vous, -comte de Solgrès, quel serait votre rôle? Quelle -retraite serait assez profonde pour vous épargner -<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> -les atteintes du mépris et de la risée publics?»</p> - -<p>Sous la douche de ces phrases cinglantes, le -père et la fille se taisaient. Armande s'était redressée. -De nouveau se fixait autour d'elle l'invisible -armure, le hérissement hostile et muet. Le -comte baissait les yeux comme pour ne pas voir.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Solgrès, s'adressant à lui, dit encore:</p> - -<p>—«D'ailleurs, c'est bien simple. Choisissez -entre la fille que voilà et l'épouse que je suis. -Laissez-la me piétiner, me meurtrir par d'offensantes -comédies comme celle que vous écoutiez -tout à l'heure complaisamment... Et ce ne sera -pas long. Encore une scène comme celle-ci, et je -ne demanderai plus que la tombe!»</p> - -<p>Ayant tout dit, avec une nervosité agressive -qui n'annonçait en rien son dernier soupir, la -comtesse parut l'exhaler cependant. Il souleva sa -poitrine et vint s'étouffer dans son mouchoir, -tandis qu'elle retombait sur sa bergère. Et, se cachant -de nouveau le visage, elle reprit son attitude -d'auparavant.</p> - -<p>—«Retirez-vous dans votre chambre,» dit -M. de Solgrès à sa fille. «Vous avez entendu -votre mère. Ou vous accepterez les conditions -que je vous ai exposées, ou tout sera fini entre -vous et nous. Vous qui parlez si haut de votre -devoir, tâchez de discerner où il est. Voyez si -vous devez nous rendre le désespoir et l'opprobre -en retour d'un passé d'honneur et du nom -sans tache que nous vous avions donné.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span></p> - -<p>Quelques jours après ce colloque, où trois -âmes se trouvèrent si douloureusement aux prises, -les maîtres de Solgrès avaient quitté leur château, -emmenant avec eux la veuve de leur garde et son -enfant nouveau-né. Dans le pays, on raconta -qu'ils voyageaient à l'étranger, pour moins sentir -le poids de leur deuil. On les estima de ne -pouvoir supporter la vue des soldats ennemis à -leur foyer. Les concierges de leur hôtel, au faubourg -Saint-Germain, répondaient dans ce sens -aux rares visiteurs qui s'informaient d'eux. Leur -absence, bien qu'elle se prolongeât jusque assez -avant dans l'hiver, ne provoqua pas d'interprétation -malveillante. L'époque était favorable -pour se laisser momentanément oublier. Sous le -coup du désastre national, chaque existence -avait assez à faire de se reconstituer, sans pénétrer -celle d'autrui. La vie mondaine suspendue -n'imposait aucune obligation de paraître. Jamais -il ne fut moins difficile d'ensevelir un mystère.</p> - -<p>Et cependant quelque chose de ce mystère -flotta vaguement autour de l'héritière de Solgrès, -lorsqu'on fut plus tard à même de constater le -changement de physionomie et la sauvagerie -accrue de cette fille bizarre. Une nature moins -spontanée se fût mieux prêtée à la légende. Mais -celle-ci ne savait guère dissimuler. Et d'ailleurs, -à quoi bon? Armande n'éprouvait nul désir de -refaire sa vie en effaçant la tragique idylle, car, -<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> -justement, toute sa vie, tout ce qu'elle pouvait -vivre de douleur et de joie, de rêve et d'amour, -y était contenu. Passive désormais, elle obéissait -à ses parents, parce qu'elle s'inclinait devant la -logique âpre, mais hautaine, de son père, et -qu'elle eût considéré comme sacrilège de martyriser -en lui des sentiments invincibles, qui ne -manquaient pas de grandeur. N'était-il pas, en -effet, le dépositaire d'un patrimoine d'honneur, -le représentant de la race et le chef de la maison? -Si toute sa personnalité d'homme se concentrait -dans cet idéal, le crime serait d'autant -plus abominable de porter la ruine dans ce domaine -sacré.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Solgrès jouait donc, mais sans conviction, -son rôle de riche et noble héritière, un des -plus beaux partis de France. Et ce n'était pas -faute de bonne volonté si son visage peu attrayant, -où toute flamme de jeunesse était morte, s'imprégnait -d'une indifférence et d'une mélancolie -capables de décourager les plus déterminés épouseurs.</p> - -<p>Ses parents renonçaient à la persécuter sous ce -rapport. Il fallait, pensaient-ils, laisser faire le -temps. Et d'ailleurs, avec la fortune et le nom de -leur fille, on parviendrait toujours à l'établir. -Satisfaits d'avoir sauvé les apparences, ils se -prêtaient à une détente. Car, avec le caractère si -peu maniable d'Armande, ils avaient craint de -ne pas remporter même ce relatif avantage.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span></p> - -<p>Des mois passèrent, qui, bien vite, se changèrent -en années. Les châtelains de Solgrès vieillissaient. -Leur fille commençait à espérer qu'elle -était libre pour toujours. Chaque été, la famille -allait en Suisse, et, pendant quelques jours, Mademoiselle, -accompagnée seulement d'une femme -de chambre, faisait une cure de lait dans un village -de la montagne.</p> - -<p>Au retour d'un de ces voyages, le comte fit -remettre en état la maisonnette de garde jadis -habitée par le ménage Bellard. Depuis la guerre, -cette maisonnette restait inhabitée. Les autres -gardes suffisaient à la surveillance et à la sécurité -du domaine. On n'avait pas remplacé le brave -serviteur mort sur le champ de bataille.</p> - -<p>La curiosité des domestiques et des paysans -s'émut lorsque des ouvriers furent requis pour -débarrasser en partie la maison rustique des -lierres, de la vigne vierge et des clématites, et -pour la rendre de nouveau habitable. Qui donc -allait-on y installer? Le comte n'avait engagé -aucun garde dans le pays. Et cependant il ne -manquait pas de braves gens qu'une telle situation -eût rendus contents et fiers.</p> - -<p>Mais les plus envieux ne trouvèrent rien à dire -quand ils surent à qui étaient destinées la maisonnette -et la place. La Louison, remariée en -Suisse, où l'amour sans doute l'avait retenue depuis -qu'elle y accompagna ses maîtres, revenait -au gîte. On lui rendait son nid. Et comme son -<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> -second mari était un montagnard probe, actif et -courageux, il remplacerait le premier dans toutes -ses fonctions, et serait, comme lui, garde-chasse.</p> - -<p>Quand le couple arriva, on lui fit bon accueil. -La Louison était aimée dans le village qui l'avait -vue grandir. Elle reparaissait au bras d'un Suisse. -Mais les Suisses sont de braves gens, qui s'étaient -montrés bons voisins pendant nos malheurs. -Celui-là, qui s'appelait Mathieu Nobert, bénéficia -tout de suite auprès des campagnards français de -leur sympathie pour ses compatriotes et de leur -amitié pour sa femme.</p> - -<p>D'ailleurs, ils amenaient avec eux un vivant -passe-partout, bien fait pour dilater les cœurs et -épanouir les visages, un délicieux garçonnet de -trois ou quatre ans, farouche comme un petit -faon de montagne, mais d'une beauté émouvante.</p> - -<p>La première fois qu'ils traversèrent ensemble -les rues d'Étréchy, toutes les commères accoururent -sur leurs portes:</p> - -<p>—«Eh bien, Louison, vous voilà de retour? -C'est gentil de rester fidèle au pays. Et ce chérubin-là? -Le gars à ce pauvre Bellard... Dire que -nous l'avons reçu dans ce monde! Mais, sainte -Vierge! qu'il est devenu mignon!...»</p> - -<p>On le regardait mieux, et les cris d'admiration -partaient:</p> - -<p>—«Quel amour, avec ses boucles noires!</p> - -<p>—Mais où a-t-il pris ces grands yeux-là?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span></p> - -<p>—C'est vrai que Bellard était très brun. Et -vous aussi, Louison, vous êtes brune. Mais ce bijou-là -s'est taillé ses prunelles dans du jais.</p> - -<p>—Y a pas à dire, ma fille, il est plus beau que -père et mère.</p> - -<p>—Tant mieux!» disait Louise en souriant -avec fierté.</p> - -<p>Et Mathieu Nobert ajoutait avec bonhomie:</p> - -<p>—«Attendez seulement qu'il ait des petits -frères, que je lui achèterai, moi. Ils seront encore -plus beaux.»</p> - -<p>Un éclat de rire saluait cette fanfaronnade.</p> - -<p>—«Ah! ah! le jaloux. Eh ben, vous savez, -faudra y mettre le prix pour en avoir de c't acabit-là. -Faut croire que ce pauvre Bellard avait la -main heureuse.»</p> - -<p>Tout en le bourrant de bonbons, l'épicière de -la Grand'Rue demandait:</p> - -<p>—«Comment t'appelles-tu, mon ange? Pierrot?... -Jeannot?... Jacquot?...</p> - -<p>—Mais non,» intervenait Louise. «Vous -savez bien que mademoiselle de Solgrès a eu la -bonté d'être sa marraine. Son nom est Armand.</p> - -<p>—Oh! un nom de grand seigneur. Il le portera -bien. Et il n'en a pas d'autre?</p> - -<p>—Si... Michel... Armand-Michel Bellard.</p> - -<p>—Pourquoi Michel?</p> - -<p>—C'était un nom que Bellard avait choisi. -Alors vous comprenez... en souvenir de son -père...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span></p> - -<p>Le soir même du jour où le ménage Nobert, -avec l'enfant du premier mari, se fut installé -dans la maison de garde, au fond du parc, non -loin du souterrain, le comte et la comtesse de -Solgrès dirent à leur fille, qui leur souhaitait le -bonsoir:</p> - -<p>—«Nous avons à te parler.»</p> - -<p>Elle les suivit dans le petit salon si retiré, si -sourd, où jadis ils avaient fixé une ligne de conduite -dont ils ne s'étaient pas départis. Armande -fut certaine que ses parents allaient aborder le -sujet dont on ne s'entretenait jamais, lorsque son -père, sans donner l'ordre aux domestiques d'éclairer -la pièce si bien close, y transporta lui-même -une lampe, en priant ces dames de le -suivre. Quand tous trois s'y trouvèrent, et la -porte soigneusement fermée, M. de Solgrès dit à -Armande:</p> - -<p>—«Ma fille, tu nous rendras ce témoignage, -à ta mère et à moi, qu'il n'était pas possible à des -gens de notre sorte, ayant notre caractère et nos -opinions, de pousser plus loin que nous ne -l'avons fait le pardon du passé et le respect des -sentiments naturels.»</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Solgrès inclina la tête.</p> - -<p>—«Les circonstances nous ont aidés,» reprit -le vieux gentilhomme, «Ce fut une fatalité -bien extraordinaire,—et que j'appellerais providentielle, -s'il n'était sacrilège d'imaginer la -Providence frappant un innocent au profit d'un -<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> -bâtard,—celle qui fit mourir l'enfant de Louise -pendant le voyage qui suivit la naissance de... -l'autre. Rendue ingénieuse par un dévouement -que j'honore, cette excellente créature eut aussitôt -l'idée d'une substitution qui consolait un peu -son chagrin maternel en assurant à jamais ton -honneur et notre repos. Arrivée au chalet que -nous lui avions acheté dans la montagne, elle -tenait dans les bras un petit être qu'elle nourrissait -comme son fils, et qui passa pour tel. Rien -depuis n'a jamais fait soupçonner à personne -qu'il en soit autrement. Nous pourrions nous y -tromper nous-mêmes, si tu n'avais assisté à cette -courte et foudroyante maladie du petit Bellard, -qui vous arrêta dans une auberge perdue. Car, -après des années, une mère elle-même reconnaîtrait-elle -un enfant quitté à trois semaines d'un -autre quitté à trois mois?...</p> - -<p>—Je ne m'y tromperais pas,» dit Armande. -«Il ressemble trop...</p> - -<p>—Tais-toi, imprudente!...» s'écria le père, -d'une voix terrible, quoique étouffée, «Veux-tu -me faire repentir d'un excès de faiblesse?... Veux-tu -que je renvoie ces gens à leurs montagnes?...</p> - -<p>—Oh!...» gémit Armande.</p> - -<p>—«Tais-toi donc, alors!... Ne laisse jamais -des réflexions pareilles te venir aux lèvres, ni -même à la pensée. Cette ressemblance, Dieu -merci, n'est pas la tienne. Nul ne discernerait -le type des Solgrès dans cet enfant. Peu importe -<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> -qu'il soit le portrait d'un homme que nul n'a vu -dans ce château. Car...—et c'est une des affirmations -que je veux obtenir encore de toi, solennellement, -ce soir...—tu me jures que personne -de nos gens, hors Louise, personne du pays, n'a -eu connaissance du séjour ici de Michel Occana, -que personne n'a vu ses traits?...</p> - -<p>—Personne de nos compatriotes,» répondit -M<sup>lle</sup> de Solgrès d'une voix qui ne tremblait pas, -bien que toute couleur eût quitté son visage. -«Il fut enseveli dans la forêt par ses bourreaux -eux-mêmes, sans que j'aie découvert l'endroit, -malgré mes recherches, après ma maladie.»</p> - -<p>Le comte reprit avec une certaine douceur:</p> - -<p>—«Ainsi, la chose est irrévocable. Le sort en -est jeté. L'enfant que Louise Bellard élève est le -sien, même légalement, puisqu'il remplace celui -qui fut inscrit sur les registres civils d'Étréchy -sous le nom d'Armand Bellard, ainsi qu'à l'église, -où il a été baptisé comme ton filleul. Sur ton -désir, elle l'appelle Michel, expliquant cela par -un caprice de son mari mort. Soit. J'aime autant -que ce nom d'Armand ne résonne pas trop souvent, -n'éveille pas des analogies. Le véritable -Armand Bellard repose dans un petit cimetière -de Suisse, sous une pierre anonyme. Et le beau-père -même du vivant ne doute pas que l'enfant -qu'il caresse ne soit celui de sa femme, celui qui -naquit ici, dans la maison où il demeure. Tout est -donc bien. Et maintenant, Armande, écoute ce -<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> -que je vais te dire. Cette vérité légale, cette vérité -apparente, cette vérité nécessaire, elle est -désormais pour nous la vérité absolue. Si l'enfant -peut vivre et grandir sur ce domaine, c'est -parce qu'il est Armand Bellard. Tu m'entends -bien?... A partir de ce jour, il n'y aura plus, pour -ta mère et pour moi, pour Louise,—dont nous -sommes sûrs,—aucune autre réalité... Pas même -dans nos pensées les plus secrètes. Il faut que, -pour toi, il en soit de même. Tu as le droit de -t'intéresser à cet enfant, de t'en occuper, dans la -mesure où tu le ferais pour un filleul,—pas autrement. -C'est beaucoup, étant donnée la situation. -Sois-nous donc reconnaissante de t'en avoir -accordé le privilège, et ne nous en fais pas repentir -par la moindre inconséquence.»</p> - -<p>Il regarda sa fille, qui demeurait silencieuse.</p> - -<p>—«Jure-moi,» reprit-il, «qu'à aucun moment, -rien dans tes actes, dans tes paroles, dans -ta façon d'être, ne fera entendre ni à cet enfant, -ni à personne au monde, que tu sois pour lui -autre chose qu'une protectrice bienveillante, une -châtelaine sans morgue, qui, par bonté pour ses -parents, daigna le tenir sur les fonts baptismaux.»</p> - -<p>Armande se taisait toujours.</p> - -<p>—«Allons... Réponds-moi. Si tu n'acquiesces -pas à ce que je te demande, j'exigerais que l'enfant -soit élevé au loin.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span></p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Solgrès fit un effort:</p> - -<p>—«Vous n'exceptez personne de ce serment?</p> - -<p>—Et qui veux-tu donc que j'excepte?</p> - -<p>—L'homme dont vous me forceriez d'accepter -le nom. Mais en ce cas, mon père, vous me -relevez de ma promesse de prendre un mari de -votre main?... Si je ne puis tout lui dire, je ne -l'épouserai pas.»</p> - -<p>A ce moment, la comtesse de Solgrès releva la -tête.</p> - -<p>—«Cette fille est absolument folle,» dit-elle -à son mari.</p> - -<p>Celui-ci éclata, de cette colère sourde et -basse qu'imposait le mystère de leur entretien.</p> - -<p>—«Mais alors tout ce que nous avons fait -pour toi, malheureuse, n'est qu'une duperie!... -Mon but est de te voir mariée avant ma mort. -C'est mon seul moyen d'assurer le succès de tant -d'efforts, et de t'empêcher de galvauder notre -nom... Car je lis dans ton âme inflexible, Armande... -Tu le donnerais tôt ou tard à cet enfant -de malheur, à ce fils d'aventurier...</p> - -<p>—De héros, mon père!...» s'écria-t-elle, -tandis que son terne visage tout à coup resplendissait.</p> - -<p>—«Oui... Soit!... Il fut brave... Mais nous -avons pris nos informations en secret. C'était un -fils de famille dévoyé... Et de quelle famille!... -Joueurs, duellistes et casse-cou, ce que deviennent -dans notre civilisation, où ils n'ont plus de -place, les condottieri...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span></p> - -<p>Armande voulut interrompre. Un geste violent -de son père l'arrêta.</p> - -<p>—«Assez!... Vas-tu peut-être te targuer de ta -faute?... Sans mon énergie, tu en viendrais là, -ma parole!...</p> - -<p>—Son ingratitude est inconcevable,» murmura -la comtesse.</p> - -<p>M. de Solgrès reprit:</p> - -<p>—«Oui ou non, Armande veux-tu prêter le -serment que j'exige de toi?... Tu es libre de t'y -refuser. Mais sache-le... Dans ce cas, j'éloigne à -jamais l'enfant. Et si sa mère,»—il appuya sur -le mot en regardant au fond des yeux sa fille, -qui frémit visiblement,—«si sa mère, Louise -Bellard, a l'imprudence de te soutenir et de me -résister, je chasse les parents...»</p> - -<p>Une voix aigre intervint.</p> - -<p>—«Nous tenons Louise. Elle n'oserait pas -maintenant dire à son mari qu'elle s'est moquée -de lui à ce point.»</p> - -<p>Armande ne tourna pas la tête, mais ses lèvres -tremblèrent.</p> - -<p>—«Oh!» dit le comte, «ne soyons pas injustes. -La discrétion de cette femme est insoupçonnable. -Nous n'avons pas besoin de «la tenir» -pour qu'elle garde son rôle jusqu'au bout.» Il -ajouta: «Je voudrais être aussi sûr d'Armande.</p> - -<p>—Mais moi, vous «me tenez», mon père,» -dit la révoltée, répétant avec une amertume insondable -la dure parole. «Vous savez que je ne laisserai -<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> -repartir ni l'enfant, ni... ses parents, tant -que j'aurai un moyen, fût-il criminel, de l'empêcher. -Donc je vous fais le serment tel que vous -l'avez formulé tout à l'heure.</p> - -<p>—Tu jures?...</p> - -<p>—Je jure.</p> - -<p>—Sur quoi?...</p> - -<p>—Sur le cœur, percé de balles prussiennes, -qui ne cessa de m'aimer qu'en cessant de battre, -et sur l'enfant qu'il me laissa,» dit Armande.</p> - -<p>Elle resta une seconde immobile, la tête haute, -comme grandie et soulevée par son tragique enthousiasme. -Puis elle se détourna et sortit brusquement. -Car des sanglots impétueux grondaient -en elle en fracas d'orage.</p> - -<p>A peine eut-elle le temps de gagner sa chambre. -Le verrou poussé, elle se jeta sur son lit et s'abîma -en pleurs convulsifs.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="V" id="V"></a>V</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>LE MARTYRE D'UNE MÈRE</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_e.jpg" alt="Lettre E." /> -</div> -<p class="drop-cap">En 1876, le monde légitimiste s'émut -d'un mariage autour duquel devaient -forcément s'éveiller les commentaires. -Le comte Pascal de Malboise épousait M<sup>lle</sup> Armande -de Solgrès.</p> - -<p>Ce comte de Malboise, qui, presque aussitôt -après, allait hériter du titre de marquis, était le -représentant d'une très ancienne et très noble -famille. Il la représentait d'ailleurs assez mal, -n'ayant perpétué jusqu'ici la notoriété d'un beau -nom que par des frasques de viveur et des -exploits sportifs. En approchant de la trentaine, -complètement décavé,—car il n'avait pas eu -de peine à dissiper un patrimoine singulièrement -réduit par la Révolution,—il avait résolu de -<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> -faire un riche mariage et de se lancer dans la -politique. L'urne électorale lui avait été moins -rétive que le cœur des héritières, car il fut député -avant d'avoir rencontré une dot équivalente à -ses appétits. Dès son apparition à la Chambre, -il acquit vite une sorte de popularité, et même -bientôt d'autorité, dans son parti. Ce n'est pas -qu'il fût d'une intelligence supérieure. Mais -point n'est besoin d'être intelligent pour faire de -la politique d'opposition. Maintenir son propre -pouvoir demande quelque habileté. Démolir le -pouvoir des autres n'exige que de la violence. -Or, la violence, l'audace, une verve fanfaronne, -des mots à l'emporte-pièce, une promptitude -extrême à descendre sur le terrain, pour y faire -preuve d'une virtuosité redoutable à l'épée -comme au pistolet, telles étaient les qualités spéciales -qui donnèrent bien vite à Pascal de Malboise -une tournure de champion tout à fait -d'accord avec les idées «vieille France», et le -loyalisme chevaleresque qu'il se piquait de -représenter. Admirablement doué d'ailleurs, au -physique, pour ce rôle, avec sa stature herculéenne, -ses façons à la fois hautaines et familières, -sa voix tonitruante, sa grosse moustache -roulée cavalièrement, son air à la fois rieur et -agressif. Sa physionomie fut rapidement légendaire. -Et sa bonne fortune voulut qu'il ne déplût -pas aux foules, malgré l'aristocratie de son milieu -et de ses opinions. Sa nature batailleuse et joviale -<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> -était de celles pour qui notre race française a -toutes les indulgences. Le fond d'égoïsme, de -brutalité, d'ambition, disparaissait sous le brio -extérieur. Puis sa taille de cuirassier géant, le -faisant reconnaître dans toutes les réunions et -tous les défilés parlementaires, séduisait le grêle -gamin de Paris, qui, pour cela seul, l'acclamait. -On l'eût bientôt surnommé l'Alcide légitimiste.</p> - -<p>Le comte de Solgrès, dès qu'il eut connaissance -des projets de Pascal de Malboise sur sa -fille, l'accueillit comme le gendre idéal. Il avait -le don qui primait tous les autres en l'occurrence: -un nom de la plus pure et de la plus ancienne -noblesse. Voilà bien ce qui pouvait délivrer à -jamais le vieux gentilhomme de ses angoisses -quant à l'honneur familial. Après avoir épousé -un Malboise, une Solgrès ne pouvait plus déchoir, -par n'importe quelle révélation ou quelle -aventure. D'autre part, le marché gardait tout -ce qui restait de loyauté possible en pareil cas. -L'immense fortune qui serait un jour celle -d'Armande représentait bien, et sans illusion -permise, ce que le jeune homme recherchait -dans cette alliance. On ne le trompait donc -pas. Nul dans son entourage,—et la pauvre -Armande moins que tout autre,—ne pouvait se -figurer que l'ex-viveur, jadis connu pour ses -aventures galantes, et toujours friand de beauté -féminine, épousait par amour une personne dépourvue -de tout éclat, taxée de maussaderie, -<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> -parce que le monde n'admet pas la mélancolie -qui l'exclut d'une vie profonde, d'ailleurs à peine -plus jeune que lui, et qui ne le paraissait guère.</p> - -<p>L'obligation morale, contractée envers ses -parents, la joie incroyable qu'ils montraient de -cette union, étaient des raisons suffisantes pour -décider la créature brisée à s'y soumettre. Elle en -voyait une autre. Peut-être Pascal de Malboise, -cet homme d'argent et de plaisir, à qui certainement -elle serait indifférente, consentirait-il, -dans l'intérêt de sa propre liberté, à lui laisser -ce qu'il considérerait comme une distraction et -un joujou: la joie d'élever son petit Michel. -Tandis qu'il mènerait à Paris sa vie d'homme -de tribune, d'homme de salon, et aussi d'homme -de boudoir, qu'est-ce que cela pourrait bien lui -faire que sa femme, si peu décorative, restât dans -leur château, et s'amusât, comme d'une poupée, -avec un enfant de ses domestiques? Certes, elle -oserait alors ce que ses parents lui interdisaient -si rigoureusement aujourd'hui. Eux-mêmes, à -leur fille mariée, n'auraient plus de représentations -à faire. Ainsi se conclut le mariage.</p> - -<p>Certes, les causes qui le déterminèrent ne -manquaient pas d'étrangeté. Malgré l'acuité de -l'observation mondaine et la malveillance des -jugements qu'elle prodigua, l'élégante assistance -de cette messe nuptiale eût montré des pâleurs -de saisissement et des reculs d'effroi, si tout à -coup fussent devenues apparentes les pensées -<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> -des héros de la fête, si l'on avait pu les lire, à -travers ce voile virginal, sous la chevelure lustrée -de l'époux et les mèches blanches des parents.</p> - -<p>Quoi qu'il en fût, le couple échangea les serments -d'amour et de fidélité éternels, après que -le prêtre eut énuméré toutes les raisons divines -et humaines qu'ils avaient de former un ménage -heureux et uni.</p> - -<p>Quelques semaines plus tard, par un délicieux -après-midi de printemps, créé, semblait-il, pour -l'enchantement de deux jeunes mariés, si l'on -eût cherché dans quel coin de paradis ceux-ci -cachaient leur ivresse, voici ce qu'un être agile -et invisible aurait pu voir à la même heure:</p> - -<p>Dans un petit hôtel de la rue Lord-Byron, -Pascal de Malboise remettait un trousseau de -clefs à une toute jeune actrice, qui, n'étant pas -encore habituée à de pareilles installations, sautait -de joie comme une gamine.</p> - -<p>—«Écoute, mon gros Pascal,» disait cette -jeune personne exubérante, si, avec cela, tu me -fais entrer à la Comédie-Française, toutes mes -amies en crèveront de dépit.</p> - -<p>—Tu auras la joie de les enterrer,» répliquait-il. -«Je n'ai promis l'appoint de mon groupe -au Ministère qu'à cette condition. Le président -du conseil lui-même doit obtenir ça du ministre -des beaux-arts.</p> - -<p>—Alors tu mérites un bécot,» faisait la petite -comédienne, en tendant sa frimousse gentille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p> - -<p>—«Je mérite même mieux.</p> - -<p>—Fi, le gourmand!...</p> - -<p>—Gourmand!... Appelle-moi meurt-de-faim! -Si tu crois que c'est facile de sortir du jeûne -quand on n'a que des os sur son assiette?»</p> - -<p>La cabotine s'esclaffait.</p> - -<p>—«Vraiment?... Si maigre que ça, ta légitime?...»</p> - -<p>A trente kilomètres de là, dans un parc aux -futaies admirables, une femme du peuple, la -femme d'un garde, se dirigeait vers la demeure -des maîtres. Un petit garçon d'une beauté singulière, -avec ses traits fins, son teint mat sous la -soie des boucles sombres et la splendeur de ses -grands yeux noirs, gambadait autour d'elle. Il -chantonnait du ton le plus joyeux:</p> - -<p>—«Nous allons voir marraine... Nous allons -voir marraine...» Et tout à coup, prenant un air -important: «C'est vrai, dis, maman, qu'elle est -maintenant une marquise, ma marraine?</p> - -<p>—Oui, c'est madame la marquise de Malboise.</p> - -<p>—Oh! la voilà...» cria-t-il en s'élançant hors -de l'allée.</p> - -<p>Entre les arbres, il avait aperçu Armande, qui -descendait le perron, et il courut au-devant d'elle. -La Louison le suivit. Coupant au plus court, il -bondissait maintenant à travers l'immense pelouse -qui monte en un tapis rectangulaire derrière -le château. Malgré sa vivacité, ses petites -<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> -jambes de cinq ans n'allaient pas bien vite. -Aussi les deux femmes se trouvaient toutes -proches, lorsque, entre elles, soudain, l'enfant -s'arrêta:</p> - -<p>—«Oh! la belle fleur!... Il faut que je la -cueille.»</p> - -<p>C'était au milieu du gazon, à peu de distance -de la façade, sous les fenêtres de la chambre qui -fut celle d'Armande, jeune fille. Depuis le matin -où, sur l'herbe décolorée et glaciale, la brève tragédie -avait eu lieu, jamais celle qui en fut la -spectatrice épouvantée n'avait posé les yeux à -cette place sans un frisson d'horreur. Elle contempla -l'enfant qui, insoucieusement, ramassait -des fleurs là où avait coulé le sang de son père. -Pétrifiée, elle leva vers Louise un visage blanc -jusqu'aux lèvres. La femme du garde avait pâli -elle-même.</p> - -<p>—«Michel,» cria celle-ci aussitôt, «mon -petit Mimi, laisse les fleurs... Comment!... Tu -n'as pas dit bonjour à ta marraine!...</p> - -<p>—Oh!» dit Armande, «ne l'empêchez -pas.»</p> - -<p>Elle s'avança un peu et s'agenouilla près du -petit garçon.</p> - -<p>—«Veux-tu me donner tes fleurs?» lui demanda-t-elle.</p> - -<p>—«Les voilà... Oh! vous pleurez?...» dit le -petit, que stupéfiait la vue de deux larmes dans -les yeux si tendres pour lui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span></p> - -<p>—Mon amour... Mon cher amour!...» balbutia -la pauvre femme, en serrant éperdument le -souple petit corps contre sa poitrine.</p> - -<p>Heureusement, du château, nuls yeux réprobateurs -ne surprirent cette effusion affolée. M. et -M<sup>me</sup> de Solgrès, relevés de leur surveillance ombrageuse -depuis le mariage de leur fille, ne recherchaient -plus avec elle une vie commune où -trop de gêne subsistait. En ce moment, ils étaient -à Paris, occupés à déménager leur hôtel de la rue -Saint-Dominique, condamné par le percement du -boulevard Saint-Germain. Le vieux couple se contenterait -maintenant d'un appartement en ville, -tandis que les jeunes mariés se feraient construire -une demeure plus moderne dans les quartiers -neufs. Déjà le marquis de Malboise avait jeté son -dévolu sur un terrain, rue d'Offémont. Et il était -en pourparlers avec l'architecte,—le même qui -avait négocié l'achat et présidé aux travaux du -petit hôtel offert à la jeune comédienne. Bagatelle, -d'ailleurs, que ce cadeau à une maîtresse. -Pour la demeure conjugale, l'artiste avait le -champ libre. Car ce serait l'hôtel de Malboise. -Il le fallait de caractère historique en rapport avec -ce nom célèbre dans les fastes de la noblesse -française, en rapport aussi avec la grande fortune -qui en relevait le prestige. Aussi, le marquis -fouillant dans ses archives de famille, retrouvait -de vieux plans et de vieilles gravures, grâce -auxquels l'architecte pourrait reconstituer une -<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> -des maisons de ses ancêtres au temps de la Renaissance. -Et de là surgit cet hôtel de la rue -d'Offémont, dont tout Paris admire encore le -style François I<sup>er</sup>, si élégant et si pur.</p> - -<p>Lorsque cette exquise résidence fut achevée, -M. de Malboise entendit que sa femme y menât -un train digne de leur situation et nécessaire à -son influence politique. Il se buta à une résistance -inattendue.</p> - -<p>Jusqu'à présent, l'inclination d'Armande pour -la vie campagnarde de Solgrès n'avait pas même -été remarquée par son mari. C'était, croyait-il, le -fait des circonstances, puisque le ménage n'avait -à Paris qu'un pied-à-terre provisoire. Aujourd'hui -seulement la lutte allait commencer.</p> - -<p>Elle se fit tout de suite d'autant plus âpre -qu'elle s'alimentait d'un sujet permanent de rancune, -dont le caractère apparut à la longue définitif. -Le marquis de Malboise se prit à désespérer -d'avoir des enfants, et il en éprouva le plus amer -déboire. Lui aussi possédait à un vif degré l'orgueil -du nom. Il rêvait de transmettre ce nom à -un fils, avec tous les avantages de sa situation et -de sa fortune. Quand il dut renoncer à cet espoir, -le changement qui se produisit en lui fut terrible. -En Pascal de Malboise dormait un fonds de violence -et de brutalité que, jusqu'à présent, ses -succès de toutes sortes lui avaient permis d'ignorer -lui-même. Le fleuve le plus impétueux ne -bouillonne que contre un obstacle. L'obstacle, -<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> -pour cet homme de vie triomphante et brillante, -serait désormais la femme antipathique, obstinée, -muette, qui, après avoir désappointé son plus -cher espoir, oserait maintenant opposer une incompréhensible -volonté à la sienne. Bientôt, -c'est ailleurs qu'il devait l'apercevoir, l'obstacle. -Et sa force devait s'y ruer, accablante. Mais d'abord, -il ne vit dans les goûts de retraite d'Armande -que la bizarrerie d'une créature mal équilibrée, -à demi stupide. C'est ainsi qu'il jugeait -sa femme, et c'est dans ces termes qu'il l'apostrophait, -durant leurs rares instants d'intimité,—c'est-à-dire -d'enfer intérieur. Elle lui opposait -une inertie, dont l'effet, presque physique, était -d'exciter la fureur chez ce sanguin, tout en dehors, -qui ne pouvait imaginer un sentiment dépourvu -d'expression. La croyant insensible, il ne se gênait -pas. Et ce fut ainsi que, par ses procédés -blessants, il accumula dans ce cœur fermé,—où -l'orgueil ancien n'était pas mort,—une haine -irrévocable et froide. Lui-même ne tarda pas à -détester Armande.</p> - -<p>M. et M<sup>me</sup> de Solgrès achevèrent leur vie sans -trop soupçonner ce couronnement sinistre de -leur œuvre. Le ménage de Malboise gardait une -correction extérieure, due à l'éducation traditionnelle, -qui sauvegardait la façade, et pouvait -donner le change même à des parents. Cependant -ils en apprécièrent la désunion par ce fait -que les deux époux vivaient presque constamment -<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> -séparés,—Armande résidant la plupart -du temps à Solgrès, Pascal n'y passant qu'une -semaine ou deux, au moment de la chasse, et encore -avec une bande d'amis qu'il prenait soin -d'y amener.</p> - -<p>Les deux vieillards se suivirent de près dans -la tombe.</p> - -<p>Leur disparition, par les biens considérables -qu'ils laissaient, aggrava de questions d'argent -l'hostilité entre leur gendre et sa femme. Le -marquis et la marquise de Malboise, mariés sous -le régime de la communauté, héritaient ensemble. -Sauf pour l'admirable domaine de Solgrès, -que le comte, par orgueil familial ou tardive impulsion -de tendresse, léguait en propre à sa -fille.</p> - -<p>Une palpitation de joie inaccoutumée jusqu'à -en être pénible, agita le cœur d'Armande quand -elle entendit cette clause du testament paternel. -Solgrès lui appartenait!... Le souterrain qui -creusait sa colline, et où elle avait rêvé dans les -ténèbres un éblouissant rêve d'amour, ne serait -pas profané, comblé ou vendu, car elle en restait -seule maîtresse. L'extrémité du parc contenait -en sous-sol la retraite sacrée... Et ce qui encore -était à elle, bien à elle, rien qu'à elle, c'était la -terre où le martyr adoré tomba dans l'horrible -matin, l'herbe dans laquelle se crispèrent ses -mains raidies, le sol qui but son sang, les arbres -dont les branches convulsées tressaillirent dans -<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> -le sursaut de la décharge, et qui, pour elle, -avaient des faces de témoins.</p> - -<p>La marquise de Malboise était encore dans -l'émotion de son double deuil lorsque son mari, -retourné au champ clos parlementaire, lui annonça -de Paris qu'il viendrait lui demander un -moment d'entretien.</p> - -<p>Le lendemain il arrivait au château.</p> - -<p>Le couple, de plus en plus désuni, se trouvait -face à face. Morne entrevue. Le premier regard -assura les époux du peu d'agrément qu'ils éprouvaient -à se voir, et du peu de peine qu'ils prenaient -pour se moins déplaire réciproquement. -Pascal épaississait, portait les années moins allègrement, -bien qu'éloigné encore de la quarantaine. -Sa figure lourde, aux yeux ronds, aux mâchoires -proéminentes sous une grosse moustache -rude, prenait,—surtout à cette minute de résolution -mauvaise,—quelque ressemblance avec -un bouledogue. Armande, blême et fanée, dans -les durs reflets du crêpe, n'atténuait, ni par -l'ombre d'un sourire, ni par une disposition -seyante de sa massive chevelure,—beauté que -sa maladresse transformait en laideur,—l'ingrat -aspect de sa physionomie.</p> - -<p>—«Je suis venu vous annoncer,» prononça -nettement le marquis, «la visite de notre notaire.</p> - -<p>—Notre notaire?...» répéta sa femme, étonnée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span></p> - -<p>—«Oui.</p> - -<p>—Quel notaire?</p> - -<p>—Duquel voulez-vous que je parle, sinon de -maître Bruloir, chargé de tout ce qui concerne -notre communauté de biens.</p> - -<p>—Notre communauté, soit. Mais sur ce terrain, -mon consentement vous est acquis pour -toute chose. Qu'ai-je besoin de parler à monsieur -Bruloir? Quant à mes propres, vous savez -que cela regarde monsieur Jacquet, notaire de -mes parents, et qui désormais sera le mien.</p> - -<p>—C'est que je ne veux pas,» dit brutalement -Pascal. «Quel besoin avez-vous de compliquer -la situation avec un notaire personnel?... -Nous sommes bien assez divisés moralement. Si -nous avons deux notaires, dont chacun fera du -zèle en essayant de rouler l'autre dans l'intérêt -de son client, nous arriverons à la guerre. Est-ce -cela que vous désirez?»</p> - -<p>Armande ne répondit pas. Un peu déconcerté -par son silence, Pascal reprit d'un ton moins -acerbe:</p> - -<p>—«Si je vous demande de vous entretenir -avec maître Bruloir, c'est parce que je trouve -plus convenable de traiter certaines questions -par son intermédiaire plutôt que de les discuter -ouvertement avec vous.</p> - -<p>—Quelles questions?» demanda la marquise.</p> - -<p>Ce fut au tour de son mari de garder le silence,—un -<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> -silence d'évidente gêne. A la fin, il -dit:</p> - -<p>—«Ne devinez-vous pas?</p> - -<p>—Du tout.»</p> - -<p>Une expression de vague ironie eût démenti -cette réponse pour un observateur même peu sagace.</p> - -<p>—«Mon Dieu, Armande, le sujet ne laisse -point d'être délicat. Toutefois nous ne sommes -pas des enfants... Encore moins des amoureux. -Nous savons parfaitement l'un et l'autre que -l'inclination romanesque ne fut pour rien dans -notre mariage. Nous nous sommes fait mutuellement -l'apport, moi, de mon nom et de mon -titre, vous, de votre fortune. Si je meurs le premier, -vous resterez marquise de Malboise. Mais -si c'est le contraire, trouvez bon que, pas plus -que vous, je n'aie fait un marché de dupe.»</p> - -<p>La grossière netteté de cette dernière phrase -fit monter aux joues pâles d'Armande un flot de -rouge, qui se fixa aux pommettes en deux taches, -de feu. Pascal de Malboise ne se doutait guère de -quel abîme de secrète honte jaillissait le brûlant -afflux.</p> - -<p>—«Vous avez raison, monsieur,» dit sa -femme. «Je vous dois mon argent. Vous l'aurez -jusqu'au dernier sou.»</p> - -<p>La promptitude et la fierté de cette réponse -humilièrent un peu le député. Il expliqua:</p> - -<p>—«Vous comprenez... Si nous avions eu des -<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> -enfants, comme je le désirais avec tant d'ardeur, -la nécessité d'un testament de votre part ne -s'imposerait pas. Mais, voyez qu'un malheur arrive, -et que je sois contraint à partager avec des -collatéraux dont vous ne vous souciez pas plus -que moi. Vous avouerez...</p> - -<p>—J'avoue, monsieur, que c'était une des conditions, -au moins tacites, de notre <i>marché</i>...» -(elle appuya sur le mot) «que je vous donnerais -des enfants... De ce chef encore, je suis tenue à -payer un dédit.</p> - -<p>—Oh! ma chère...</p> - -<p>—Je vais donc appeler au plus tôt monsieur -Jacquet...</p> - -<p>—Mais, encore un coup, pourquoi maître Jacquet -et non pas maître Bruloir?»</p> - -<p>Armande regarda son mari bien en face. Elle -était toujours, malgré l'oppression de tant de -contraintes et de douleurs, un être de droiture, -d'intrépidité.</p> - -<p>—«Parce que,» déclara-t-elle, «je veux faire -mon testament en toute liberté, en toute sécurité, -sans divulgation ni commentaires possibles.»</p> - -<p>Un changement soudain abolit tout embarras -sur la physionomie de Pascal. Il prit son air de -lutteur qui va foncer en avant.</p> - -<p>—«Vous moquez-vous de moi?» demanda-t-il.</p> - -<p>—«C'est bien loin de ma pensée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span></p> - -<p>—Alors, que signifie cette incohérence?... -Ou, comme vous venez de vous y engager, vous -testez en ma faveur... En ce cas, mon notaire et -moi pouvons être admis sans inconvénient dans -le secret de vos volontés... Ou bien vous me tendez -je ne sais quel piège, avec votre astuce féminine... -pour le plaisir de me jouer, parce que vous -m'avez en haine!...»</p> - -<p>Le ton s'éleva sur les derniers mots... La fureur -grondait devant le calme d'Armande, et -dans la crainte d'une immense déception.</p> - -<p>—«Vous aurez la complaisance de me croire -sur parole,» dit-elle.</p> - -<p>—«De croire quoi?... Vous me faites légataire -de tous vos biens, avez-vous dit?</p> - -<p>—Je n'ai pas dit: «de tous mes biens...» -mais «de tout mon argent». Des dents plus -longues que les vôtres se contenteraient d'un -pareil morceau. Songez à toutes les valeurs mobilières -que cette expression représente.</p> - -<p>—Mobilières?...» répéta-t-il.</p> - -<p>Et il devint pâle.</p> - -<p>Le mari et la femme échangèrent deux regards -aigus comme des pointes d'acier.</p> - -<p>Elle aussi, elle venait de pâlir. Quelle imprudence -de se faire si bien comprendre! L'emportement -de sa franchise la conduisait sans doute -plus loin qu'elle ne voulait aller.</p> - -<p>Le marquis ne dit que ce mot:</p> - -<p>—«Et Solgrès?...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span></p> - -<p>Armande essaya d'opposer à l'attaque ce silence -d'inertie, devenu son refuge. Mais nulle -barrière de volonté ne suffirait dans la crise actuelle. -Un trop féroce intérêt entrait en jeu. Solgrès, -ce domaine admirable, si riche en bois, en -chasses, en prairies, qu'il suffisait à son propre -entretien et donnait encore des revenus. Ce château, -l'un des plus beaux de France, avec sa tour -féodale, rattachée par une combinaison si heureuse -au corps de logis du temps de Louis XIII. -Ce Solgrès, si glorieux à posséder, que Pascal -souffrait, en y entrant, de se dire: «Je suis chez -ma femme», et qu'il ne s'était consolé du testament -de son beau-père que par l'espoir assuré -d'une donation, ou tout au moins d'un legs consenti -par Armande.</p> - -<p>Il marcha vers elle, la face terreuse et gonflée -de menace.</p> - -<p>—«Que prétendez-vous faire de Solgrès?» -demanda-t-il.</p> - -<p>—«Le laisser à qui bon me semble.»</p> - -<p>Audacieuse réponse. Il y fallait tout le courage -naturel de cette femme, et cette ardeur jalouse -de lionne prête à mourir là où coula le sang du -mâle sous les balles des chasseurs, oui, prête à -mourir de douleur furieuse et pour leur barrer la -voie vers son lionceau et vers son repaire. Solgrès -à Pascal de Malboise!... Solgrès et son nid -d'amour!... Solgrès et la pelouse du supplice!... -Solgrès où vivait son enfant!... Jamais!... Jamais!... -<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> -Jamais!... Ces deux syllabes, elle se les -répétait follement. Et c'était leur fulgurance qui -éclatait dans ses yeux, leur irréductible décision -qui faisait palpiter ses narines, trembler ses -lèvres, tandis qu'elle bravait la colère de Pascal.</p> - -<p>Un éclair de violence redoutable avait passé -sur les traits du marquis. Mais il se contint, et ce -fut d'une voix presque mesurée qu'il dit encore:</p> - -<p>—«Réfléchissez à la gravité de ce que vous -m'apprenez, marquise de Malboise. Vous entendez -que Solgrès passe après votre mort entre les -mains d'un héritier que j'ignorerai jusque-là?...»</p> - -<p>Surprise par la forme de sa question et par les -déductions qui apparurent immédiates, Armande -inclina faiblement la tête.</p> - -<p>—«Solgrès est un patrimoine presque illustre, -une demeure historique,» poursuivit-il. -«Son transfert fera quelque bruit et attirera l'attention -sur l'heureux légataire. Pouvez-vous me -répondre...—Vous voyez, j'ai confiance en -votre parole... D'ailleurs, vous savez mal mentir.—Pouvez-vous -me répondre que moi, votre -mari, je ne me trouverai pas, par ce fait, aux -prises avec l'équivoque... peut-être avec le ridicule?...»</p> - -<p>L'exaltation intérieure d'Armande cessa de la -soutenir. Un filet de glace coula dans ses veines. -Quoi!... Pouvait-on faire tant de chemin en quelques -<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> -phrases?... Où en était-elle?... A quoi maintenant -tenait son secret?... Une seconde d'effarement... -C'était trop. Le mari se jetait contre -elle, et lui saisissait, lui meurtrissait les poignets.</p> - -<p>—«Malheureuse!... Que me cachez-vous? -Qu'y a-t-il dans votre existence ou dans celle de -votre famille?... Ce domaine, qui porte le nom -de vos ancêtres, à qui pensez-vous le transmettre?...»</p> - -<p>Elle sentit en cet homme une telle frénésie, -qu'elle crût sa dernière heure arrivée. La vérité -ou le silence l'exposaient également. Et elle n'avait -pas la ressource du mensonge. Quelle fable -inventer?... Puis, comme il disait lui-même, elle -ne saurait pas. Une ivresse d'indignation la souleva.</p> - -<p>—«Laissez-moi!...» gémit-elle en se tordant -sous la cruelle étreinte. «Quelle honte!... Vous, -un gentilhomme!... Battre une femme pour la -dépouiller!...»</p> - -<p>Il la lâcha.</p> - -<p>—«C'est faux!» protesta-t-il. «La valeur de -Solgrès n'est pas en cause. Mais il y a là-dessous -quelque ignoble mystère que j'ai le droit de savoir... -et que je vous arracherai!...»</p> - -<p>Les syllabes grincèrent comme des scies et des -tenailles de torture.</p> - -<p>Et ce fut bien une torture, pire que tout ce -qu'elle avait subi auparavant, qui commença -<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span> -pour Armande. Moralement, et parfois physiquement, -elle endura ces persécutions multiples -que peut seul exercer un mari, à qui toute une -vie de femme est livrée, sans aucun asile d'âme -ou de corps, quand ce mari n'a ni respect, ni -scrupule, ni pitié.</p> - -<p>Maintenant, il ne la quittait plus comme autrefois. -Il restait auprès d'elle ou la contraignait -à le suivre, résolu à ne la laisser tranquille que -lorsqu'il aurait percé le mystère que, malgré tout, -elle parvenait à lui dérober.</p> - -<p>Elle résistait.</p> - -<p>L'inertie, l'obstination, le dédain, la ruse -même,—car elle eut à la fin, traquée comme -elle était, des subtilités astucieuses de femme, -elle si peu fille d'Ève,—tout lui servit pour ne -pas révéler cette détermination incroyable, -qu'elle donnerait par testament le merveilleux, -l'historique Solgrès, au fils d'un de ses gardes-chasse. -Même, pendant longtemps, elle eut le -courage de ne pas s'occuper du petit Michel, de -rester éloignée de lui, afin de ne pas mettre sur -la dangereuse piste une inquisition désormais en -éveil.</p> - -<p>Pour obtenir une paix relative, pour ne pas -pousser à bout une exaspération qu'elle jugeait -sans frein, Armande parut renoncer à faire un -testament. Elle ne convoqua pas son notaire.</p> - -<p>—«Vous pouvez,» dit-elle à son mari, «me -donner au moins quelque répit pour réfléchir. -<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> -Je ne suis pas, que je sache, en danger de -mort.»</p> - -<p>Le fait est que cette mesure de prudence lui -apparaissait à deux fins. En danger de mort?... -Elle se sentait d'autant plus sûre de ne pas l'être -qu'elle se hâtait moins d'instituer M. de Malboise -son légataire universel et son principal héritier. -Le brillant lutteur parlementaire lui était apparu -sous de singuliers aspects,—avec le masque de -bouledogue si férocement crispé, avec de sanglants -feux follets au fond des yeux et la bave -des paroles odieuses au bord des lèvres,—qu'elle -ne le croyait pas incapable d'aider les -hasards meurtriers. Mieux valait l'horreur de la -perpétuelle bataille intestine que l'apaisement -durant lequel cet homme souhaiterait sans cesse -et tout bas qu'elle disparût.</p> - -<p>Mais un jour,—le jour où se préparait à la -Chambre une chute de Ministère et où nul intérêt -médiocre n'aurait arraché de son banc le meneur -de l'opposition,—une scène étrange eut -lieu à Solgrès.</p> - -<p>La marquise de Malboise et Louise Nobert, -prenant les plus grandes précautions pour ne pas -être observées, descendirent dans le ravin, au -fond du parc, ouvrirent la porte de fer cachée -parmi les broussailles, et s'enfoncèrent dans le -souterrain. Elles emportaient des bougies, une -pioche, un petit coffret d'acier. Quand elles parvinrent -devant une anfractuosité formant comme -<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> -une cellule, les deux femmes restèrent un instant -recueillies—l'une suffoquée de souvenirs, l'autre, -la bouche close par un respectueux attendrissement.</p> - -<p>—«Allons,» dit Armande, «ce n'est pas -l'heure de rêver. Travaillons pour son fils.» Elle -ajouta:—«Nous en avons pour un moment. -Dieu veuille que nous ne soyons par surprises!»</p> - -<p>Elles explorèrent le sol et choisirent minutieusement -une place sous un morceau de roc -surplombant.</p> - -<p>—«Cette pierre en saillie, avec sa forme en -tête de bélier, nous servira parfaitement de point -de repère,» fit observer la marquise de Malboise. -«A l'œuvre, Louise! Creuse là-dessous un trou -aussi profond que le permettront tes forces. Je -te relayerai, d'ailleurs. Tu sais que je ne crains -pas la besogne manuelle.»</p> - -<p>Pendant que la femme du garde creusait la -terre, Armande, s'agenouillant non loin d'elle, -plaça son coffret sous la lumière d'une bougie. -Tirant une petite clef de sa poche, elle la fit -jouer dans la serrure avec un nombre de saccades -qui correspondait à un chiffre.</p> - -<p>—«Tu as bien mis de côté la seconde clef de -cette boîte, Louise, et tu te rappelles le secret?...</p> - -<p>—Oui, madame la marquise.</p> - -<p>—C'est comme la clef du souterrain, que je -te laisse parce que tu ne quittes jamais Solgrès et -<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> -que tu pourrais en avoir besoin, tu continues à la -cacher soigneusement. Personne ne sait que tu -l'as?</p> - -<p>—Personne, madame la marquise.</p> - -<p>—Bien. Tu comprends, nous ne savons pas -ce qui peut arriver dans l'avenir. Je suis maîtresse -de ce domaine. J'ai le droit de me réserver cette -issue et d'en sauvegarder autant que possible le -mystère. Cependant je n'ai pu en refuser une -clef au marquis de Malboise. Il croit posséder la -seule qui existe. Laissons-le donc supposer que -je ne me soucie pas d'entrer ici. Ses soupçons -pourraient s'éveiller sur l'intérêt qui m'y attire.</p> - -<p>—Vous pensez bien, madame la marquise, -que ce ne sera pas moi qui lui apprendrai...</p> - -<p>—Oh! Louison, quelle phrase inutile!... Elle -pourrait m'offenser même. Mon cœur est-il capable -de méconnaître un instant le tien?...»</p> - -<p>Elles se turent. Pendant un instant, on n'entendit -plus que les coups sourds de la pioche et -des tintements de métal sous les doigts d'Armande, -qui rangeait des objets dans le petit -coffre. Celle-ci reprit la parole.</p> - -<p>—«Les parois d'acier sont à l'épreuve de -l'humidité, des chocs, du feu. Regarde leur épaisseur. -On me les a garanties. Cette boîte resterait -vingt ans au fond de la mer, ou vingt heures dans -une fournaise, sans que son contenu en souffrît.»</p> - -<p>Tandis qu'elle disposait ce contenu, elle en fit -tout haut une espèce d'inventaire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span></p> - -<p>—«Voici, au fond, l'acte testamentaire, entièrement -écrit de ma main, signé, daté, par lequel -je lègue le domaine de Solgrès, château, -parc, chasses et fermes, à mon filleul Armand-Michel -Bellard. Et, pour qu'il n'y ait jamais contestation -de personne, je spécifie qu'il s'agit bien -de l'enfant élevé chez moi par mon garde-chasse -Mathieu Nobert et par sa femme Louise, à -l'exclusion de tout autre. Puis, voilà des bijoux -de famille. Tout ce que je possède en communauté -avec monsieur de Malboise restera au marquis. -Mais ce qui m'appartient personnellement -constituera la fortune de Michel. Solgrès et ses -revenus forment un beau patrimoine. J'y joins -ces souvenirs de famille, dont quelques-uns ont -une valeur matérielle très grande.</p> - -<p>Elle n'exagérait pas, si l'on en jugeait au scintillement -des pierreries et à l'admirable travail -de certaines parures anciennes. Le feu des brillants -semblait éclairer le souterrain. Une énorme -émeraude, simplement sertie dans des griffes -d'or, était un joyau de musée.</p> - -<p>—«Ah!» dit enfin Armande, dont la voix -s'altéra, «pourvu que ce portrait lui apparaisse -comme le plus précieux de ce petit trésor!... Un -jour il saura la vérité. Si je ne suis plus là, tu -m'as juré de la lui faire connaître...</p> - -<p>—Je le jure encore!» s'écria Louise, qui suspendit -un instant son travail.</p> - -<p>—«Alors il saura qui fut pour lui cette -<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> -pauvre femme...» murmura la marquise de Malboise.</p> - -<p>Dans le creux de sa main, elle tenait un médaillon -où se trouvait une miniature d'elle-même. -Quand elle eut contemplé un instant cette -image, sur laquelle s'ouvrait un couvercle d'or, -elle la souleva. Entre la lame d'ivoire qui portait -la peinture et le fond du médaillon, se trouvait -une bouclette de cheveux noirs.</p> - -<p>—«Les cheveux de son père...» dit Armande.</p> - -<p>Elle referma d'un léger claquement la charnière -minuscule.</p> - -<p>—«Tu lui diras,» ajouta-t-elle, «que cette -chaîne coulée dans l'anneau du médaillon fut -mon premier bijou. Elle n'a pas quitté mon cou -pendant plusieurs années de mon enfance. Tu le -lui diras, n'est-ce pas, ma Louison?...</p> - -<p>—Eh! vous le lui direz vous-même, quand le -moment sera venu,» bougonna gentiment la -paysanne, qui n'admettait pas cette idée qu'elle -pût survivre à sa maîtresse.</p> - -<p>—«Je suis plus vieille que toi, Louise.</p> - -<p>—De deux ans... La belle affaire!... Laissez -donc, madame la marquise, vous vivrez assez -longtemps pour que tout s'arrange et pour qu'un -jour peut-être vous puissiez adopter Michel.</p> - -<p>—Hélas!... comment l'espérer tant que mon -mari vivra?</p> - -<p>—Il lui arrivera bien quelque chose de fâcheux, -avec sa politique et ses duels.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p> - -<p>—Tais-toi!...»</p> - -<p>Elles achevèrent leur tâche en silence.</p> - -<p>Un trou profond fut creusé, le coffret enfoui, -la terre tassée par-dessus. Pour effacer toutes -traces de leur travail, les deux femmes eurent -soin de ramener en abondance la poussière blanchâtre -de grès qui recouvrait aux alentours le sol -du souterrain. Quand ce fut terminé, elles-mêmes -n'eussent pas été capables de reconnaître -l'endroit de la cachette, si ce n'est par la -saillie de pierre en forme de tête de bélier qui le -surplombait. Pour ne pas confondre plus tard -cette pierre avec d'autres, elles pratiquèrent encore -certains repérages. D'ailleurs elles se promirent -de se rendre ici de temps à autre, exprès -pour assurer leur mémoire, et pour ne pas laisser -le temps y établir la moindre confusion.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>LE LOUP ET L'AGNEAU</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_u.jpg" alt="Lettre U." /> -</div> -<p class="drop-cap">Un jour, comme le marquis de Malboise -faisait un tour de parc avec sa femme,—promenade -rare, et qui prenait par -extraordinaire un certain caractère de réconciliation, -d'apaisement,—ils aperçurent de loin, au -bord d'une allée, une espèce de grosse borne -sombre, dont ils ne s'expliquèrent pas bien la -nature.</p> - -<p>—«On dirait un amas de terre et de branchages,» -dit Pascal en avançant, «Est-ce que -vos jardiniers sont fous d'accumuler des détritus -dans la plus jolie avenue, et si près du château?» -Il ajouta bientôt: «Quelque chose remue vers -le sommet. Est-ce un animal?... Non, c'est une -tête... une casquette... Il y a un homme ou un -enfant caché là.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span></p> - -<p>—Un enfant!...»</p> - -<p>La marquise avait tressailli. Elle s'expliquait. -Ce devait être quelque jeu du petit Michel. Le -garçonnet, très gâté, changeait, devenait turbulent -et audacieux, lui donnait la perpétuelle -inquiétude d'un conflit avec le maître. Serait-ce -maintenant que l'aventure se produirait?...</p> - -<p>Elle prit un air dégagé.</p> - -<p>—«Ce doit être le fils des Nobert... Mon -espiègle filleul.»</p> - -<p>—Quel filleul?» dit le marquis, se tournant -vers elle, étonné.</p> - -<p>Il savait... On avait dû lui dire... Un caprice -bienveillant de grande dame... Tenir l'humble -bébé sur les fonts baptismaux. Mais ça ne comportait -ensuite qu'une sollicitude très distante, -très lointaine... D'ailleurs, séjournant si peu à -Solgrès, il avait peut-être oublié jusqu'à l'existence -du protégé de sa femme.</p> - -<p>Il la vit se troubler imperceptiblement, et répéta, -les sourcils froncés:</p> - -<p>—«Quel filleul?</p> - -<p>—Mais vous vous rappelez?... L'enfant de -notre brave Louise et de son premier mari, le -pauvre Bellard, mort à la guerre.»</p> - -<p>Maintenant, elle distinguait très bien, au-dessus -du singulier retranchement, les boucles sombres, -la tête mutine de Michel.</p> - -<p>—«Comment,» s'écria le marquis, «c'est -ce gamin qui se permet!...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span></p> - -<p>Le gamin se permit bien autre chose, car, surgissant -tout à coup de son espèce de taupinière, -il s'écria d'une grêle voix vibrante:</p> - -<p>—«Qui vive?... Halte-là!... On n'approche -pas du fort!»</p> - -<p>Armande essaya de rire, tandis que son cœur -tremblait dans sa poitrine. Mais le marquis lui-même -ne pouvait guère se fâcher. L'enfant était -si beau, il avait une allure si crâne, son délicieux -visage s'efforçait si comiquement d'apparaître -redoutable! Aussi, ce fut avec une sévérité peu -convaincue que M. de Malboise, en s'approchant, -lui dit:</p> - -<p>—«Tu vas me faire le plaisir de démolir ton -fort tout de suite, galopin! Qui est-ce qui m'a -fichu un polisson pareil, pour oser défoncer les -allées?... Si tu recommences, je te ferai donner -les étrivières par le piqueur, devant tous les gens -de l'office.»</p> - -<p>Avec l'instinct des moutards, qui ne se trompent -pas sur la gravité d'une gronderie, le coupable -ne se laissa point trop effrayer parla grosse -voix et la grosse moustache. Puis la présence de -sa marraine l'enhardissait, l'excitait. Son naïf orgueil -saigna. Les étrivières!... Campé sur son -rempart, il épaula son petit fusil. Avec cet air à -la fois gauche et agressif des enfants qui ne sont -guère sûrs de ne pas pousser la plaisanterie -trop loin, il cria:</p> - -<p>—«En joue!... Feu!...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span></p> - -<p>A ce moment, la marquise de Malboise sembla -défaillir. Son cri étouffé, son geste instinctif -pour chercher un appui, prévinrent Pascal, qui -la soutint. Elle serait tombée sans cela.</p> - -<p>Tout de suite elle se reprit, trouva la force de -se redresser, de s'écarter de celui qui l'aidait avec -stupeur. Qu'allait-il penser? Se serait-elle jamais -crue si faible? Mais comment prévoir, comment -dominer la terrassante émotion qui l'accabla, -lorsque l'inconscient petit être prit l'attitude des -bourreaux de son père, imita le commandement -meurtrier, ressuscita la scène de l'exécution.</p> - -<p>—«Vous vous trouviez mal, ma chère?» dit -le marquis, l'observant avec une perspicacité -narquoise.</p> - -<p>Il ne lui en fallait pas tant pour éveiller ses -soupçons. Allait-il enfin découvrir une piste vers -le mystère de ce cœur si bien scellé?... Mais -quelle piste?... A propos de quoi cette défaillance?... -Quel rapport y avait-il entre le secret -d'Armande et un jeu d'enfant?</p> - -<p>L'enfant!...</p> - -<p>Il le regarda... se sentit plus frappé encore par -sa beauté, par la finesse de son type. Ce fut une -impression fugitive... La vérité était si loin de -lui! Et cependant... Ce que son raisonnement ne -discernait point s'enregistra dans les profondeurs -obscures de son cerveau. Mais l'énervement de -cette insaisissable lueur l'irrita, fit éclater sa colère. -Il ordonna durement au petit Michel de retourner -<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> -chez ses parents et de ne plus se montrer -dans les parties cultivées du parc.</p> - -<p>—«Si je te retrouve près du château, tu auras -affaire à moi!...» dit-il en levant sa canne de -façon significative.</p> - -<p>Le mioche, avant de décamper, coula un regard -sournois vers sa marraine. Mais il la vit si -pâle, si oppressée, les yeux à terre, que, sans demander -son reste, il partit au galop.</p> - -<p>L'incident n'eut pas de suite immédiate. Toutefois, -sans qu'il en fût autrement question, la -défiance, l'hostilité s'accentuèrent entre les deux -époux. L'attention soupçonneuse du marquis se -tournait maintenant vers cet enfant de gardes -qui prenait, dans la propriété, des airs de fils de -la maison. Il observa. De vagues indices se rassemblèrent. -L'idée qu'il ne formulait pas encore -fit dans son cerveau un singulier chemin.</p> - -<p>Au retour de sa prochaine absence, comme le -phaéton qui l'avait cherché à la gare franchissait -le pont de la Juine avant d'atteindre la grille de -Solgrès, il aperçut, à l'endroit où la rivière bordait -le parc, un garçonnet tout seul dans un bateau -amarré à la rive. Le marquis se retourna -vers son domestique.</p> - -<p>—«Qu'est-ce que ce gosse-là?... C'est bien -le petit Bellard?</p> - -<p>—Oui, monsieur le marquis.</p> - -<p>—Ses parents sont donc fous de laisser un -marmot de six ans barboter sur la rivière?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span></p> - -<p>Du coin de l'œil, Pascal de Malboise crut surprendre -l'ombre d'un sourire sur le visage du valet. -Une colère monta en lui.</p> - -<p>—«Sacré moucheron!» cria-t-il en jetant -les rênes. «Je ferai coffrer ça! Je ne veux plus le -voir ici!» Il ajouta: «Rentrez la voiture.»</p> - -<p>Trois enjambées et il atteignit la barque.</p> - -<p>—«Sors de là et remonte sur le bord,» commanda-t-il -en adoucissant sa voix. Et lorsque l'enfant -l'eut rejoint:—«Tu ne vas donc pas à -l'école?</p> - -<p>—Pas encore,» fit Michel sans paraître intimidé.</p> - -<p>C'était un petit gaillard plein de hardiesse. -Dans ses veines coulait un sang doublement -énergique et audacieux. Mais la souplesse italienne, -l'âme trouble des anciens condottieri, se -glissait dans le net alliage de l'hérédité immédiate. -D'ailleurs, les influences bizarres qui dirigeaient -son éducation, des gâteries extrêmes, et -le quelque chose d'équivoque flottant autour de -lui, commençaient à fausser ce caractère d'enfant.</p> - -<p>—«Tu pourrais répondre: «Pas encore, monsieur -le marquis,» observa Malboise.</p> - -<p>—«Pourquoi que je vous dirais «monsieur le -marquis», puisque la marquise est ma marraine?» -répliqua le petit avec une malice effrontée.</p> - -<p>—«Mais j'espère que tu l'appelles «madame -la marquise?» fit le maître.</p> - -<p>—«Non!» Et Michel secoua sa tête bouclée -<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> -dans une protestation vigoureuse. «C'est ma -marraine, à moi. Je l'appelle «marraine». Et elle -m'appelle «son petit Michel... son enfant chéri!...»</p> - -<p>Il y a des mots qui, par leur simple son, semblent -condenser des idées éparses et leur font -prendre corps d'une façon soudaine et formidable. -Après ce mot «son enfant chéri», l'innocent -ne s'était pas arrêté. Il continuait d'énumérer -fièrement les appellations de tendresse. Il -répétait le «mon amour, mon cher amour», -avec lequel Armande le pressa sur son cœur -quand il cueillit les fleurs tragiques, sur la pelouse. -Mais, plus significatives encore, ces syllabes -ne pouvaient ajouter à l'effet des précédentes.</p> - -<p>«Son enfant chéri!...»</p> - -<p>Pascal de Malboise avait reculé d'un pas. Il -restait là, comme sous le choc d'un coup de -massue, assommé, hérissé, hagard... Et il regardait -cet enfant. A la fin, une exclamation sourde -et terrible lui échappa. Il tourna sur ses talons -et se dirigea vers le château.</p> - -<p>Quand il se trouva en présence d'Armande, -l'altération visible de ses traits lui servit. Son -plan était fait. Il saurait la vérité.</p> - -<p>—«Ma chère amie,» lui dit-il, haletant, -«vous allez avoir de la peine. Ce pauvre petit -auquel vous vous intéressez... votre filleul, je -crois...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span></p> - -<p>—Achevez!...» dit-elle en sursautant, et devenue -blanche comme un linge.</p> - -<p>—«Il est tombé dans la Juine... On l'avait -laissé seul... C'est moi qui, en passant le pont, -ai vu son cadavre...</p> - -<p>—Son... Ah!... Mon fils!...»</p> - -<p>Un cri surhumain... Puis elle s'enfuit d'un élan -si sauvage qu'il n'eut pas le temps de la retenir, -de lui expliquer le piège, de la confondre.</p> - -<p>Il l'attendit, les dents serrées, les ongles meurtrissant -les paumes. Une férocité implacable envahissait, -comme une onde froide, l'âme de cet -homme, empêchait toute effervescence de fureur.</p> - -<p>Peu d'instants après, M<sup>me</sup> de Malboise reparut, -marchant comme une condamnée vers l'échafaud, -raidie, fixe, ivre de dédain et de désespoir -devant la perfidie de sa destinée.</p> - -<p>—«Vous ne vous êtes pas donnée en spectacle, -au moins?... Vous n'avez pas livré cette honte -aux risées de la valetaille?...» lui dit seulement -Pascal.</p> - -<p>Elle fut plus épouvantée de son calme qu'elle -ne l'eût été de sa frénésie. Elle commençait à le -connaître. Avec un geste de dénégation, elle -murmura:</p> - -<p>—«Je l'ai aperçu tout de suite.»</p> - -<p>Il y eut un silence, un échange de regards. -Les paroles sont sans expression pour ces vibrations -forcenées de l'âme. A la fin, Pascal prononça—et -de quel accent!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span></p> - -<p>—«Ainsi c'est à ce bâtard que vous légueriez -Solgrès?...»</p> - -<p>Il n'alla pas jusqu'au bout de son idée. Sans -doute, ce n'était pas seulement l'incomparable -domaine qu'Armande laisserait à cet odieux -enfant. Toutes les parties de leur fortune dont -elle pouvait légalement disposer, seraient enlevées -à lui, marquis de Malboise, pour enrichir -cet être, pour glorifier ce déshonneur vivant!... -Ah! tout s'éclairait à cette heure. Comme elle -l'aimait, ce fils de l'amour, ce fruit de quelque -faute abominable, dont il ne saurait jamais le -secret! Un à un, dans sa chair à lui, au passage -des réflexions tumultueuses, s'enfonçaient les -aiguillons divers jaillis de sa découverte exaspérante. -L'expression de sa face devint terrible.</p> - -<p>—«On m'a joué!» dit-il. «Un comte de -Solgrès a machiné cette ignoble duperie!»</p> - -<p>Armande ne nia pas que ses parents n'eussent -connu le triste mystère. Elle ne les défendit pas -plus qu'elle-même. Peu lui importait, à cet -instant, leur mémoire, ou sa propre fierté! Elle -ne songeait qu'à Michel. Qu'est-ce que la haine -d'un tel homme pourrait inventer contre cet -enfant?...</p> - -<p>Sans un mot, sans un geste, sans une larme, -elle entendit les plus sanglantes injures. Elle, -l'orgueilleuse, l'indomptée, enfin elle se fit -humble. Quand il eut dit tout ce que la violence -humaine peut mettre d'intraduisible dans une -<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> -bouche même aristocratique, lorsque l'être est -déchaîné et que les portes sont closes, elle s'agenouilla -devant lui:</p> - -<p>—«Faites de moi ce que vous voudrez... -Chassez-moi... Mais, je vous en supplie, ne rendez -pas responsable ce pauvre innocent!...</p> - -<p>—Que je vous chasse!...» dit Pascal. Et il -ricana. «C'est tout ce que vous trouvez, vous! -Que je me fasse bafouer publiquement, que je -rende ma situation politique impossible... Vous -chasser!... Mais d'où?... Solgrès vous appartient. -C'est donc moi qui m'en irais, vous laissant -étaler le scandale ici, avec votre bâtard!... -Jamais, vous entendez bien, jamais!...»</p> - -<p>Il arpentait la chambre. Son pas lourd écrasait -le tapis, toute sa colossale stature frémissait -comme un arbre secoué par l'orage. De nouveau -il se planta devant elle.</p> - -<p>—«Je défendrai l'honneur de mon nom -comme votre père a défendu l'honneur du sien. -Il m'apprend à n'avoir pas de scrupules. Vous -pouvez compter que je n'en aurai pas.»</p> - -<p>Armande n'eut même pas un rictus d'ironie. -Elle s'était relevée. Elle dit:</p> - -<p>—«Que voulez-vous de moi?»</p> - -<p>Sans lui répondre, il s'écria:</p> - -<p>—«Mais ce misérable couple... ces Nobert!... -Ils sont au courant de tout?...</p> - -<p>—La femme seulement.</p> - -<p>—En voilà», s'exclama Pascal, qui ne vont -<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> -pas s'engraisser davantage avec leur complicité -de valets!... Demain, je leur enlève l'enfant, et -je les flanque dehors.</p> - -<p>—Vous ne pouvez pas leur enlever l'enfant. -Louise est légalement sa mère.»</p> - -<p>Le marquis resta béant. Quand il comprit, ce -fut une accalmie dans la tempête. L'inattendu de -cette déclaration le rendait perplexe. Était-ce -une aggravation ou un allègement à cette situation -déplorable? Rageusement, mais avec quelque -chose de détendu, il grommela:</p> - -<p>—«Substitution d'enfant... La Cour d'assises... -Vous allez bien dans votre famille!...»</p> - -<p>Puis, son cynisme avoua la cause d'une satisfaction -mauvaise qui le soulageait: «Mais je vous -tiens tous. Qu'elle bronche, seulement, cette Louison... -Il y a d'abord son mari, qui la ferait danser... -Et pour tous les deux, il y a... les gendarmes.»</p> - -<p>Le marquis de Malboise voyait juste. Il restait -le maître absolu des circonstances. Sa femme... -il la tenait par l'enfant, et la mère légale de -l'enfant, il la tenait par la peur de son mari et la -peur de la justice.</p> - -<p>Une seule chose ne dépendait pas de sa volonté, -restait à jamais incertaine: la façon dont -Armande disposerait de ses biens. Sur ce point, -nul acte, nul serment ne pouvait le rassurer. Car -il y avait toujours la menace du testament olographe, -écrit postérieurement à tous actes notariés -et déposé dans quelque cachette sûre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span></p> - -<p>D'ailleurs, en dépit de ses inquiétudes pour -Michel, Armande ne put s'engager, comme on -l'exigeait d'elle, à promettre Solgrès à son mari. -Même en paroles, la malheureuse héroïne de -l'idylle tragique n'admettait pas que l'époux haï -pût s'arroger le moindre droit sur cette terre qui -avait bu le sang de l'amant-martyr et dont les -retraites avaient caché l'extase de leurs baisers. -Elle ne mentit pas ou mentit mal. Elle n'osa -jurer sur la petite tête chérie—ce qui eût rassuré -l'avidité du marquis de Malboise.</p> - -<p>Il demeura donc en face de cette perspective -qui affolait son orgueil autant que ses âpres convoitises: -le domaine de Solgrès passerait un jour -à un jeune rustre, et lui-même, dépouillé de ce -patrimoine splendide, se trouverait en même -temps couvert de ridicule.</p> - -<p>La préoccupation de conjurer cette catastrophe -s'installa en lui avec l'intensité croissante -de l'idée fixe. Son besoin de vengeance, sa double -haine, trouvèrent leur compte aux mesures qu'il -imagina. Il essaya de mater l'obstination d'Armande -en éloignant d'elle son enfant. Peut-être -ainsi, du moins, se détacherait-elle de lui.</p> - -<p>Pour comprendre l'effrayante animosité qui -faisait de Pascal un loup pour ce chétif agneau, -il faut se rappeler avec quelle ardeur lui-même -avait souhaité un fils. Plus que jamais il eût voulu -en posséder un. Cette folie maternelle d'Armande -se serait, sinon détournée entièrement, au -<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> -moins partagée. Avec un enfant légitime, un Malboise, -il fût devenu impossible, même à cette -exaltée, de léguer à un autre le domaine familial. -Un Malboise!... Il n'y en aurait plus. Cette -femme, qui avait, dans on ne sait quelle aventure, -donné le jour à un bâtard,—dont la -beauté exaspérait Pascal,—laisserait s'éteindre -la flamme de sa race, à lui, et se tarir le sang -dont il sentait le flot pourtant impétueux dans -ses artères!</p> - -<p>Une nature, même moins violemment et brutalement -personnelle, moins despotique, moins -brûlée de matérielles ambitions, d'âcre vanité, -eût connu le poison des féroces rancunes. Chez -Pascal, ce poison envahit tout. Chaque battement -du pouls en remuait le fiel. Sans cesse il -en eut à la bouche l'amertume atroce et dans -le cerveau la cuisson de fièvre.</p> - -<p>Il fit placer Michel dans un pensionnat éloigné, -qu'il choisit aussi dépourvu d'attraits, de -confortable, de douceur familiale, de salubrité -même, qu'il est possible pour un établissement -de ce genre, en climat rude et en contrée -pauvre.</p> - -<p>Louise obéit par peur. Son mari par intérêt. -Pour Armande, que pouvait-elle dire?</p> - -<p>—«Les parents de cet enfant sont libres de -l'élever ainsi que bon leur semble, ma chère,» -lui dit M. de Malboise avec un raffinement cruel -d'ironie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span></p> - -<p>En secret, Louison, ravagée de larmes, se jetait -à ses pieds.</p> - -<p>—«Vous savez si je l'aime, notre chérubin, -madame la marquise? Je braverais même la révélation -à mon mari, si je pensais que Nobert consentît -à s'établir près du château et à garder -Michel. Mais vous ne connaissez pas Nobert. -C'est un brave homme, un peu borné, qui conçoit -le devoir dans un seul sens, et qui ne transige -pas, dur à lui-même et aux autres, malgré sa -bonté. Un montagnard suisse, rigide comme les -glaciers de son pays. S'il apprenait que je l'ai -trompé, que l'enfant qu'il élève n'est pas le -mien, ni celui de Bellard, je ne réponds pas de -ce qu'il ferait,—mais sûr, ça serait plutôt dans -le sens de monsieur le marquis... Les hommes, ça -ne raisonne pas comme nous. Et puis, il y a sa -place... Il est garde-chasse, c'est son profit et -sa fierté... Il ne se laissera pas mettre à la porte -comme un galvaudeux quand il a toujours agi -en fidèle serviteur.»</p> - -<p>Comment vaincre de telles raisons? Mais la -dévouée créature en insinua une autre,—inexprimable -celle-là,—qu'elle n'osait formuler, -qu'il fallait cependant faire entendre à la résistance -désespérée d'Armande.</p> - -<p>—«Voyez-vous, madame la marquise, dans -un sens, il vaut peut-être mieux pour le cher petit -amour qu'il ne reste pas à Solgrès. Le séjour, à -mon idée, risquerait de lui devenir malsain.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span></p> - -<p>—Qu'est-ce que tu veux dire, Louison?</p> - -<p>—Eh! oui... mon Dieu...» balbutia la -paysanne avec un évident embarras. «C'est si -grand, si accidenté... On ne peut pas le tenir, -le diable mignon... Il y a cette Juine, cette -coquine de rivière...</p> - -<p>—Oh! pour cela, Louise, il suffirait d'un peu -de surveillance. Mais il est adroit et hardi. J'aime -à le voir aventureux. C'est bien le fils d'un -héros. Moi-même, à son âge, tu te le rappelles, -j'effarais Solgrès d'équipées plus dangereuses -que les siennes.</p> - -<p>—Il y avait moins d'embûches pour vous -dans les bois et au bord de l'eau.»</p> - -<p>L'étrange intonation de ces mots saisit Armande.</p> - -<p>—«Tu ne supposes pas qu'il se trouverait -quelqu'un d'assez lâche?...</p> - -<p>—Nous sommes nombreux, les serviteurs du -château. Nous connaissez-vous bien tous, madame -la marquise?</p> - -<p>—Voyons!...</p> - -<p>—Trop de gens commencent à comprendre -qu'une dureté envers cet enfant n'est pas pour -déplaire au maître.</p> - -<p>—Oh! c'est abominable!... Je ne pourrai jamais -croire...</p> - -<p>—Madame la marquise, vous n'avez pas vu -la bosse que Michel avait au front l'autre jour. -Je me suis arrangée pour que vous n'en ayez -<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span> -connaissance que plus tard. Mais c'était un coup -vilain à regarder, je vous assure.</p> - -<p>—Il s'était cogné dans une course étourdie.</p> - -<p>—Non... J'aurais dû vous avouer qu'il avait -grimpé sur un arbre, pour cueillir des fruits mal -mûrs.</p> - -<p>—Eh bien, je ne suis pas trop fâchée de la leçon. -Il la méritait.</p> - -<p>—Il aurait pu se tuer, madame la marquise.»</p> - -<p>Armande pâlit.</p> - -<p>—«Il avait grimpé haut?</p> - -<p>—Très haut.</p> - -<p>—Et il est tombé?... L'as-tu raisonné, au -moins?... Lui as-tu dit que le bon Dieu l'a -puni?...</p> - -<p>—Il sait bien que ce n'est pas le bon Dieu, -madame la marquise.</p> - -<p>—Comment?...</p> - -<p>—Quelqu'un s'en est chargé, qui l'a terrifié -et l'a fait descendre trop vite.</p> - -<p>—Et qui donc?...» haleta la mère.</p> - -<p>Louise Nobert se tut, la regarda au fond des -yeux.</p> - -<p>—«Lui?...» demanda Armande dans un -souffle.</p> - -<p>La paysanne, sans détourner son regard, inclina -la tête.</p> - -<p>—«Le misérable!...»</p> - -<p>Dans les yeux fixes de Louise, qui semblaient -en dire plus que ses paroles, Armande lut un -<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> -clair avertissement. Elle devina que sa confidente -n'osait tout lui dire, ou n'osait peut-être tout -croire. Une question de plus, et elle eût connu le -récit de l'enfant: M. de Malboise avait secoué -l'arbre, tandis que le petit, rudement apostrophé, -dégringolait sans précaution, en toute hâte. Et la -chute s'était produite. Louise avait imposé le silence -au garçonnet, que, d'ailleurs, une fièvre de -courbature et d'épouvante fit délirer cette nuit-là. -Elle voulut se taire elle-même. Son torturant -soupçon venait de lui échapper. Mais elle sut gré -à sa maîtresse de ne point le lui faire préciser -davantage. Comment émettre une pareille abomination? -Comment y ajouter foi sans douter de -son propre jugement, sans rougir d'envisager -une conception si scélérate?</p> - -<p>Les deux femmes eurent peur de donner corps -à leur pensée. Mais elles comprirent, dès le lendemain, -que cette pensée dominait horriblement -en elles et ne les quitterait plus, lorsque Armande, -ayant fait venir Louise, lui dit seulement:</p> - -<p>—«Tu as raison. Il faut nous résigner à envoyer -Michel dans un pensionnat.» Et lorsque la -femme du garde, avec simplicité, répondit: «Je -savais que vous vous rangeriez à mon avis. Car -j'aime l'enfant autant que vous l'aimez, madame -la marquise.»</p> - -<p>Qui donc, dans la société mondaine ou politique -d'alors, se fût douté qu'une pareille tragédie -se jouait, dont ce seigneurial domaine était -<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> -le théâtre, tandis qu'un des hommes les plus en -vue de France en était le sinistre héros? Mais qui -donc se doute des dessous de la vie, de cette vie -multiple et compliquée, dont les plus effroyables -drames se passent dans le secret des cœurs? A -parcourir les faits divers des journaux, d'une -monotonie tellement prévue qu'on croit tous les -jours lire le même suicide, les mêmes accidents -de rue, le même assassinat et le même sauvetage, -et que tout cela semble toujours avoir lieu en -marge de l'existence quotidienne, dans des -régions bizarres où nous ne pénétrons jamais, -qui pourrait imaginer la tragique variété de l'angoisse -humaine, l'infinie multitude des façons de -souffrir et de faire souffrir, d'être héroïque ou -criminel, admirable ou monstrueux?... Qui donc -se représente le frisson dont se glacerait sa chair, -la pitié dont ruisselleraient ses yeux, les cauchemars -qui hanteraient ses nuits, si, dans une seule -promenade, chaque homme, chaque femme qu'il -croise, lui murmurait en passant son secret?</p> - -<p>Certes, il y a une vingtaine d'années, ceux qui -rencontraient dans des cérémonies officielles, -dans les réceptions obligatoires, ou simplement -dans les rapports de voisinage et de villégiature, -la marquise de Malboise, la jugeaient bien la -personne la moins capable d'éveiller des idées -romanesques. On la trouvait laide, revêche, et -parfaitement insignifiante. C'était sa situation -qu'on fréquentait plutôt qu'elle-même. Nul ne -<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> -souhaitait faire tomber la barrière d'indifférence -qu'elle élevait contre tous et toutes sous sa politesse -glacée. Pas même mystérieuse, cette grande -femme brusque, sèche et fanée, s'habillant mal -et tenant les gens à distance. Non, pas même -mystérieuse, car le mystère, pour la foule, ne va -pas sans quelque attrait poétique ou sombre. Et -elle n'en avait d'aucune sorte.</p> - -<p>Son mari paraissait d'ailleurs encore moins -mystérieux qu'elle-même. Un personnage qui -n'offrait rien d'indéchiffrable, ce Pascal de Malboise -qui, sans influence réelle au Parlement, -sans idées, sans valeur politique, était en passe -de devenir chef de groupe, simplement par son -obstination dans une attitude invariable, par sa -fougue extérieure, ses interruptions à fracas, son -nom, sa fortune, par tout l'en-dehors enfin qui -faisait de lui une espèce de personnalité symbolique, -bien représentative du principe d'autorité -dont il était le champion.</p> - -<p>D'ailleurs, n'avait-il pas la vertu essentielle? Il -durait. A chaque session parlementaire, il gagnait -plus de chances d'être réélu pour la suivante. -Il devenait le candidat de tout repos, -qu'on nommait sans discussion de conscience, -dans un arrondissement de majorité conservatrice, -où son nom valait une profession de foi. -Les autres, en luttant pour leurs opinions, risquaient -de commettre des fautes, de recevoir de -mauvais coups, et cessaient de plaire ou restaient -<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> -sur le carreau. Lui, toujours sur la brèche, -ne s'exposait en réalité jamais. Car, sans se compromettre -sur aucune question particulière, il se -contentait d'agiter en toute circonstance le drapeau -de la monarchie. Son mandat participait un -peu du droit divin, finissait par se confondre avec -la cause sainte. Voter contre le marquis de Malboise, -c'était renier l'Ancien Régime.</p> - -<p>Rien ne paraissait donc plus calme, plus transparent -que la destinée de ce couple—destinée -qui serpentait dans les ténèbres, les soupçons, la -haine, l'angoisse.</p> - -<p>Le petit Michel grandissait pour ajouter à ces -éléments d'horreur les complications de sa propre -misère et de ses révoltes. Tantôt grisé de tendresse, -d'exaltation, d'espérances singulières, -dans ses entrevues avec celles qu'il continuait -d'appeler sa mère et sa marraine, non sans l'intuition -d'autres liens. Tantôt traité avec la dernière -rudesse par le fait du marquis de Malboise -et des trop dociles observateurs de cruelles consignes, -le jeune garçon développait à faux son -caractère. Les souffrances de sa sensibilité sans -cesse meurtrie le rendaient hargneux et sournois. -Sa hardiesse naturelle l'entraînait à des actes -d'insurrection, de violence. En même temps, son -imagination, surexcitée par tout ce qu'il devinait -d'anormal dans son sort, s'acharnait à en découvrir -le secret, et le détournait du travail par les -plus chimériques rêveries. Sans cesse accusé -<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> -d'insubordination et de paresse, il subissait des -aggravations de châtiments, dont le seul résultat -était de l'endurcir.</p> - -<p>Mais ce qui lui devint plus néfaste encore, ce -fut sa vanité bavarde de joli enfant, issu d'une -race fine, avec ce léger sang italien dans les -veines, pétillant en mousse fanfaronne, et le sentiment -d'être, parmi de vulgaires camarades, un -petit personnage d'exception. Il avait saisi, aux -lèvres de la pauvre Louise, d'imprudentes paroles.</p> - -<p>—«Prends patience, mon mignon,» lui disait-elle. -«On ne te traitera pas toujours comme -un pauvre petit chien galeux, qu'on enferme à -l'écart. Un jour viendra où tu parleras en maître -à ton tour là où tu n'es qu'un domestique... -Crois-moi, tu seras riche et heureux. Ne te fais -donc pas de bile. Et surtout sois sage, pour ne -pas causer de malheur à ceux qui t'aiment.</p> - -<p>—Qui cela?... Toi et papa Nobert?</p> - -<p>—Oui. Et surtout ta marraine, madame la -marquise. Tu dois l'aimer, celle-là, mieux que -nous.</p> - -<p>—Pourquoi laisse-t-elle son mari être méchant -pour moi?...</p> - -<p>—Elle ne peut pas faire autrement. Tu sauras -plus tard tout ce que tu lui dois.</p> - -<p>—Mais toi, petite mère, tu peux bien dire à -monsieur le marquis que tu ne veux pas me laisser -dans cette vilaine pension... Oh! je t'en supplie, -emmène-moi!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p> - -<p>—Je ne peux pas,» disait Louise en pleurant.</p> - -<p>—«Tu n'es donc pas ma mère, puisque tu -n'as pas le droit de prendre ton petit garçon?»</p> - -<p>Elle lui imposa silence, lui défendant de jamais -répéter une chose pareille, mais si bouleversée -qu'elle ne le dissuadait même pas.</p> - -<p>Depuis lors, avec la ruse des enfants et leur -observation aiguë, il parvint plusieurs fois à la -déconcerter par la même supposition, amenée -incidemment, mais émise sous une forme affirmative -et sûre. Et ceci eut une conséquence irréparable. -Car il arriva, durant un des rares séjours -de Michel à Solgrès, comme le petit garçon atteignait -sa treizième année, qu'une altercation -survint entre lui et le valet de chambre du marquis, -un nommé Poinclou. Cet homme, ayant -trouvé l'enfant dans une galerie, occupé à décrocher -une arbalète d'un râtelier d'armes anciennes -pour en faire jouer le ressort, s'emporta -contre lui.</p> - -<p>—«Ce polisson-là!...» cria-t-il. «On n'a pas -idée de son toupet!... Ma parole! il se croit le -fils de la maison!</p> - -<p>—Je me crois ce que je suis!» riposta Michel, -qui toisa le valet avec une hauteur puérile.</p> - -<p>Mais, malgré sa colère d'être réprimandé par -un domestique, et sa bouffée de forfanterie, le -jeune garçon demeura pétrifié d'effroi, quand il -aperçut la haute silhouette du marquis, se dressant -<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> -dans le cadre d'une portière soulevée. M. de -Malboise l'avait entendu.</p> - -<p>Certes, Michel, dans sa hasardeuse réplique, -n'avait mis qu'une crânerie de mots. A peine un -éclat de cet orgueil secret tiré d'indices trop vagues -sur son origine. Mais, pour les oreilles qui -la recueillirent,—aussi bien celles du maître, -qui savait, que celles du serviteur, promptes aux -interprétations scabreuses,—la portée en éclata, -redoutable. Ce fut d'autant plus significatif que, -dans leur saisissement, les deux hommes trahirent, -par le silence et les regards, l'un sa stupeur -furieuse, l'autre, sa gêne d'inférieur, brusquement -initié à un secret dont bien des apparences -l'empêchaient de douter.</p> - -<p>La minute fut oppressante.</p> - -<p>A la fin, M. de Malboise s'avança, saisit Michel -par le bras si rudement que l'enfant ne put -retenir un cri, tandis que le marquis lui disait, -modérant toutefois sa frénésie à cause du valet -de chambre:</p> - -<p>—«Je te le ferai voir, ce que tu es, vaurien! -Retourne chez tes parents! chez mon brave -garde-chasse Nobert, chez cette bonne Louise, -qui sont vraiment malheureux d'avoir pour fils -un garnement de ton espèce. Et dis à ta mère de -faire ton paquet. Demain je pars en voyage. -C'est moi qui te reconduirai en pension.»</p> - -<p>Michel n'osa pas répliquer. Cependant il n'était -plus le bambin qui s'était sauvé de sa forteresse -<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> -dans la peur d'une correction. Grand pour -son âge, l'air de quinze ans plutôt que de treize, -beau comme son père, le volontaire italien, avec -le même ovale de visage aux lignes pures et au -teint mat, les mêmes boucles noires flottant au-dessus -des yeux d'ombre veloutée, il se redressa, -croisa les bras, quand le marquis l'eut lâché, et -lui lança un regard où il y avait, sinon du défi, -du moins quelque chose qui y ressemblait par -l'âpreté hautaine, farouche. Puis il se tourna et -quitta la galerie.</p> - -<p>Seul avec son valet de chambre, M. de Malboise -dit négligemment à cet homme:</p> - -<p>—«Inutile, n'est-ce pas? Poinclou, de colporter -les réflexions de ce moutard. Pour qui ne connaîtrait -pas sa présomption ridicule et la trop -grande bienveillance de la marquise, on pourrait -y trouver prétexte à commérage.</p> - -<p>—Monsieur le marquis peut compter sur ma -discrétion,» fit le domestique.</p> - -<p>—«A propos,» dit le maître, n'ayant pas -l'air d'attacher une autre importance à sa précédente -remarque, «vous êtes marié, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, monsieur le marquis.</p> - -<p>—Ne souhaitiez-vous pas que votre femme -fût prise en service chez nous?</p> - -<p>—Si c'était un effet de votre bonté, monsieur -le marquis, cela nous rendrait bien heureux.</p> - -<p>—Eh bien, Poinclou, voici à quoi je pensais,» -reprit M. de Malboise, comme si cette -<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span> -idée ne lui venait pas à l'instant même. «Vous -n'êtes plus bien jeune pour rester valet de -chambre. J'ai envie de vous donner un poste de -confiance, à vous et à votre femme, dans mon -hôtel de la rue d'Offémont, à Paris. Vous y serez, -non pas mes concierges, il n'y a pas de loge, -mais mes intendants. Vous, Poinclou, vous vous -occuperez plus spécialement de l'embauchage -et de la direction des domestiques. Votre femme -sera préposée à la lingerie. Et vous garderez la -maison pendant nos séjours à Solgrès. Inutile de -vous dire que vous toucherez des appointements -correspondant à votre élévation en grade. Cela -vous va-t-il?</p> - -<p>—Si cela me va, monsieur le marquis!» s'écria -Poinclou rayonnant. «Je n'aurai qu'un regret, -c'est d'abandonner le service intime de -monsieur le marquis.</p> - -<p>—D'ici votre départ, vous formerez Ernest, -mon second valet de chambre, qui vous remplacera -auprès de moi.»</p> - -<p>Cette affaire liquidée avec un serviteur désormais -sûr, M. de Malboise se rendit auprès de sa -femme. Avec aussi peu de ménagements qu'elle -pouvait en attendre de lui, il lui apprit la nouvelle -incartade de Michel. Ce qu'il y ajouta -d'exagération et de commentaires bouleversa la -malheureuse. Suivant Pascal, le jeune garçon aurait -déclaré tout haut devant les domestiques -qu'il se croyait le fils de la marquise. Et Armande -<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> -frémit d'une crainte mêlée d'une étrange douceur. -Ainsi son enfant devinait... Il y avait donc -une voix secrète dans le sang qui battait au cœur -filial?... quelque chose dans les caresses maternelles -à quoi il ne pouvait pas se méprendre?... -Oh! de quelle étreinte elle l'envelopperait tout à -l'heure!... Mais une nouvelle épée la transperça -aussitôt, cette mère de toutes les douleurs. Son -mari lui apprenait que, pour couper court au -scandale, il emmènerait l'enfant dès le lendemain. -Non pas pour le reconduire à son pensionnat, -trop proche encore, mais pour le dépayser -complètement.</p> - -<p>—«Je vais l'interner à l'étranger,» déclara-t-il. -«Une langue vivante lui sera utile. La discipline -sait se combiner avec la liberté partout -ailleurs mieux qu'en France. Pour ce caractère indomptable, -une éducation plus élastique donnera -de meilleurs fruits. Il ne sera plus en contact -fréquent avec la sentimentalité, les cachotteries, -les indiscrétions, tout ce qui l'éclaire et l'exalte. -Nous-mêmes serons enfin à l'abri de ses frasques.</p> - -<p>—Et... où comptez-vous le faire élever désormais?...» -demanda la marquise, palpitante.</p> - -<p>—«En Allemagne.</p> - -<p>—En Allemagne!!...»</p> - -<p>L'écho fut déchirant. M. de Malboise écrasa -sa femme d'un regard.</p> - -<p>—«Sans doute. Quel inconvénient voyez-vous -à cela?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span></p> - -<p>Elle ne répondit point.</p> - -<p>Cet homme, qui allait conduire l'enfant aux -bourreaux de son père, ne savait pas à quel point -lui-même agissait en bourreau. Il continuait à -ignorer le drame, dont le dénouement avait ensanglanté -la pelouse qu'il pouvait apercevoir là, -sous les fenêtres. Ah! elle ne le lui révélerait pas. -Qui sait à quelle insulte elle exposerait, en parlant, -une mémoire sacrée, et la place tragique -où, furtivement, elle s'agenouillait chaque jour? -Elle ne rompit donc le silence que pour émettre -des objections insignifiantes, sans portée, qui ne -pouvaient en rien modifier une volonté de fer. -Une fois de plus elle se meurtrit en vain contre -la résolution implacable. Il fut décidé que, le -lendemain, M. de Malboise partirait avec Michel, -pour chercher en Allemagne un établissement -d'éducation répondant à ses vues.</p> - -<p>—«Je ne me presserai pas,» dit-il. «L'occasion -me servira pour visiter certaines régions -qui m'intéressent. Le gamin n'est pas à plaindre, -car ce voyage lui fera de belles vacances. D'ici la -rentrée d'octobre, j'aurai trouvé ce qu'il nous -faut, par des amis que j'ai là-bas, et je le laisserai -entre bonnes mains.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>LE GOUFFRE</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_p.jpg" alt="Lettre P." /> -</div> -<p class="drop-cap">Par un matin du commencement d'octobre, -deux promeneurs traversaient -la place du Vieux-Marché, à Dresde. -Leur pas de flânerie les eût distingués de la foule -active courant à ses affaires, si leur aspect ne les -eût déjà signalés pour des étrangers. C'était un -homme, dont la robuste prestance ne laissait pas -d'offrir de la distinction, et un jeune garçon -d'une intéressante beauté. Les passants les regardaient -un peu. Et cependant l'homme devait -être soucieux de ne point se faire remarquer, car, -son petit compagnon ayant prononcé quelques -mots, il lui dit sévèrement et à voix basse:</p> - -<p>—«Tais-toi, Michel. On ne doit pas parler -français sur cette place.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span></p> - -<p>L'enfant leva des yeux étonnés, mais ne dit -plus rien. Un instant plus tard, il comprenait.</p> - -<p>Celui près de qui, docilement, il marchait, -s'avança jusqu'au milieu du vaste quadrilatère, et -Michel se trouva au pied d'un monument qu'il -n'avait pas remarqué d'abord. C'était, sur un -fût de colonne tronquée, une femme debout, tenant -et dressant un drapeau dans un geste d'immense -orgueil. Un piédestal cubique supportait -le tout, ayant à ses quatre angles des figures de -villes domptées. Sur la colonne, Michel lut cette -date:</p> - -<p class="ac"> -1870 -</p> - -<p>Et sur la face antérieure du piédestal, ce nom:</p> - -<p class="ac"> -PARIS -</p> - -<p>M. de Malboise, sans une parole, lui mit la -main à l'épaule, le dirigea vers l'un des côtés.</p> - -<p>Sur la deuxième face, Michel lut:</p> - -<p class="ac"> -METZ -</p> - -<p>Son guide le fit tourner encore. Il lut:</p> - -<p class="ac"> -SEDAN -</p> - -<p>Puis il parvint devant la quatrième face du -piédestal, et il lut:</p> - -<p class="ac"> -BEAUMONT -</p> - -<p>L'enfant qui regardait cela portait dans ses -veines le sang d'un soldat que les Allemands -<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> -avaient fusillé. Il l'ignorait. Pourtant des larmes -jaillirent de ses yeux. M. de Malboise se hâta de -l'emmener.</p> - -<p>—«N'es-tu pas un homme?» lui dit-il au -premier tournant de la rue. «Un Français doit-il -venir là pour pleurer? J'ai voulu voir... mais plutôt -crever que de leur laisser surprendre une -émotion sur ma figure!»</p> - -<p>Dans le ton de la réprimande, il y avait tant -de rage douloureuse que Michel en éprouva -comme une espèce de rapprochement vers ce -maître si mystérieux et si dur qui, depuis une -quinzaine de jours, l'entraînait au hasard des -routes et des villes vers une destinée inconnue. -De son côté, M. de Malboise sentit, devant ces -larmes arrachées à l'enfant néfaste par leur commun -malheur de vaincus, un attendrissement -vague. Dans cet étrange voyage, où ils allaient -tous deux, taciturnes, avec des pensées qui empêchaient -leurs yeux de se rencontrer jamais, ce -fut la seule minute où quelque chose comme une -sympathie détendit leurs cœurs. L'impression -fut brève. Aussi bien, tous deux approchaient du -but, de ce but inexpliqué que, diversement, ils -pressentaient.</p> - -<p>M. de Malboise ne semblait pas se souvenir -qu'il était parti pour chercher un pensionnat où -placer Michel. On n'en avait visité aucun. Même -on ne séjournait guère dans les villes. La nature, -et surtout les sites les plus sauvages, semblaient -<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> -attirer M. de Malboise. Dans les profondeurs -accidentées de la Forêt-Noire, le long de fleuves -solitaires, on avait fait d'interminables promenades. -Un silence accablant pesait sur le rêve -obscur de cet homme et le cœur inquiet de cet -enfant. Parfois, au bord d'une eau rapide, à la -crête d'un précipice, on s'était arrêté. Une sourde -angoisse précipitait la respiration de Michel. -Puis, brusquement, sans rien dire, M. de Malboise -lui saisissait le bras, l'entraînait avec force. -Et, pendant un moment, c'était une espèce de -fuite, comme si, en arrière, on laissait quelque -chose de redoutable.</p> - -<p>Depuis la veille seulement, ils étaient à -Dresde. Et, sans doute, n'allaient-ils pas rester, -car M. de Malboise, en quittant l'hôtel tout à -l'heure, avait soldé la note et fait porter leur -léger bagage à la gare, en consigne.</p> - -<p>Ils marchèrent à travers des rues et parvinrent -sur une place à la noble disposition, bordée de -trois côtés par des portiques et des palais. Le quatrième -laissait voir un large fleuve, la chaussée -d'un pont s'en allant vers l'autre rive, et, plus -loin, des degrés montant à une terrasse monumentale. -Une brume bleuâtre enveloppait ces -choses, au début d'un jour d'automne qu'un -soleil encore voilé éclairerait tout à l'heure.</p> - -<p>—«Comment s'appelle cette rivière?» demanda -timidement Michel.</p> - -<p>—«L'Elbe,» dit brièvement le marquis.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span></p> - -<p>On descendit sur le quai.</p> - -<p>Un bateau était en partance, un grand bateau -dont brillaient les parois vernies et les cuivres -bien astiqués. Par les petites vitres ouvertes, on -apercevait la nappe blanche ornée de fleurs et -les couverts mis sur une longue table dans la -salle à manger.</p> - -<p>Michel éprouva une joie quand M. de Malboise -prit deux billets de premières et se dirigea -vers la passerelle pour embarquer. Ce serait -amusant de s'en aller sur ce bateau magnifique, -au long de ce fleuve d'un gris si doux dans la -lumière à peine rose.</p> - -<p>—«Tu n'auras pas froid sur le pont?» questionna -M. de Malboise avec une sollicitude -inaccoutumée.</p> - -<p>—«Oh! non, monsieur le marquis.</p> - -<p>—Qu'est-ce que je t'ai défendu?» s'écria la -voix du maître, de nouveau hostile et rude.</p> - -<p>—«Oh! c'est vrai... Pardon, monsieur,» rectifia -vivement le petit, que le plaisir avait excité -jusqu'à l'étourderie d'énoncer le titre, interdit au -cours de ce voyage.</p> - -<p>—«Eh bien, tu vas rester là. Tiens, prends ce -pliant. Ne bouge pas, pour que je te retrouve si -j'ai à te parler. Moi, je me tiendrai au fumoir. -J'ai à écrire. Et je ne déjeunerai pas. Mais ta -place est retenue à table. Voilà le numéro. A -midi, tu descendras.</p> - -<p>—Comment saurai-je l'heure? Vous m'avez -<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> -défendu d'emporter la montre que ma marraine -m'a donnée... et d'ailleurs aussi mon portefeuille.</p> - -<p>—Bien entendu. Les enfants ne doivent rien -avoir de précieux sur eux en voyage. Tu iras de -temps à autre jusqu'à cette porte. Il y a une horloge -en face, dans la rotonde vitrée.»</p> - -<p>Il fit un pas et revint.</p> - -<p>—«Ah! voilà aussi ton billet, pour le contrôle. -Si on te parle, dis que tu es seul, que tu vas -à Wehlen, chez un hôtelier français, ton parent. -Mais réponds le moins possible.»</p> - -<p>Cette consigne ne troubla pas Michel. Bien -au contraire. Jouir librement de sa promenade -sans la présence pesante qui refoulait en lui -toute impression agréable, qui comprimait toute -dilatation de son être, lui sembla une trêve -délicieuse.</p> - -<p>Le bateau filait maintenant à toute vapeur sur -le beau fleuve. La brume se déchiquetait, criblée -d'un soleil pâle, et laissait voir des collines aux -lignes charmantes, sur lesquelles des villas claires -se suspendaient entre les masses chaudement -nuancées des feuillages d'automne. Des traînées -d'azur moiraient l'eau grisâtre, et Michel s'amusait -beaucoup à voir les barques des riverains -bondir brusquement quand les atteignait le -remous du bateau. Le temps ne lui dura guère. -Il croyait être parti à peine quand, déjà bien -loin en amont de Dresde, il eut la vision d'un -<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> -palais baignant dans le fleuve ses degrés de -marbre, tandis que des sentinelles montaient la -garde sur ses terrasses, et que des esquifs dorés, -aux armes royales, se balançaient contre sa -berge. C'était Pillnitz.</p> - -<p>Plus loin, la rive commença de prendre un -caractère plus abrupt. Des falaises apparurent, -brunes, avec de grandes plaies blanches à leurs -flancs, qui étaient des carrières de pierres. Et -l'intérêt du paysage absorbait si bien Michel -qu'il en oubliait l'heure du déjeuner. Une -cloche sonna. Le jeune garçon se leva précipitamment. -Dans sa hâte pour ne pas être en -retard, il se trompa d'escalier, descendit un étage -de trop. La porte qu'il prit pour celle de la -salle à manger donnait sur le fumoir. Et alors il -eut une vision qui le frappa, le pénétra d'un -malaise. M. de Malboise était seul, dans la -lumière étouffée et singulière de cette pièce, -qu'éclairaient des hublots aux vitres de couleur. -Il n'écrivait pas, comme il l'avait dit. Assis sur -un divan, il accoudait à une table son bras droit, -et, le menton sur sa paume, il regardait fixement -devant lui. L'expression de ses yeux, sa pâleur, -son immobilité, glacèrent Michel. Les rayons -jaunes et verdâtres des vitraux aggravaient la -lividité de cette face, empreinte d'une pensée -effarante. Devant lui cependant, l'un des hublots -restait ouvert. Et, presque au ras de cette ouverture, -on voyait glisser l'eau blême. Cette eau... -<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> -c'était le fleuve qui, de là-haut se déroulait, pittoresque -et joyeux sous la pourpre tendre du -soleil. Ici, elle parut sinistre au jeune garçon—sinistre -comme l'âme de cet homme, qui méditait -si terriblement dans la solitude. Michel se -détourna, le cœur battant, et, craignant d'être -vu, s'enfuit sur la pointe des pieds.</p> - -<p>Une heure plus tard, le bateau stoppait au -ponton de Wehlen.</p> - -<p>M. de Malboise descendit le premier, enjoignant -par un signe à Michel de le suivre à distance. -Tous deux se mirent en marche, ainsi, -séparés par une trentaine de pas. Peu de voyageurs -avaient quitté le bateau en même temps -qu'eux. Aucun ne s'engagea dans le chemin où -s'enfonçait M. de Malboise, et à l'entrée duquel -un écriteau portait cette indication, «<i>Nach der -Basteï</i>» (vers la Basteï). La saison était trop -avancée, les jours devenaient trop brumeux et -trop courts pour que les visiteurs ne se fissent -pas rares dans cette région célèbre de la Suisse -saxonne.</p> - -<p>Le nom de Basteï, qui signifie «le Bastion», -désigne un des sites les plus curieux de l'Europe. -C'est le point culminant d'un chaos de roches -déchiquetées, hérissées, gigantesques. Il se trouve -à trois cents mètres à pic au-dessus de l'Elbe, et -son couronnement arrondi, qui surplombe légèrement -la vertigineuse muraille, ressemble, en -effet, à un ouvrage avancé de fortification. Le -<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> -sauvage amas de roches que domine la Basteï -forme un ensemble si peu accessible, au bord du -fleuve, entre les petits ports de Wehlen et de -Rathen, qu'il faut cinq à six heures pour aller en -voiture de l'un à l'autre de ces villages, par -la route carrossable tournant le massif, tandis -qu'il ne faut guère qu'une heure, à pied, par les -sentiers, dont quelques-uns sont de vrais escaliers -taillés dans le roc.</p> - -<p>C'était le plus direct de ces sentiers que commençait -de gravir M. de Malboise. De Wehlen -à la Basteï, la pente est plus longue et plus -douce que du côté de Rathen. Le marquis allait -d'un pas assez rapide, entre une rude et sombre -muraille de pierre et un torrent, au bord duquel, -parmi les rochers, croissaient quelques sapins. -La verdure de ces arbres, noircie encore par -l'automne, ne faisait qu'ajouter à l'horreur de ce -triste paysage.</p> - -<p>Michel éprouvait moins cette lugubre influence -que l'étonnement et la curiosité d'un spectacle -si nouveau.</p> - -<p>A un moment, comme la solitude apparaissait -profonde, le marquis s'arrêta et l'attendit. Mais -il l'attendit sans bonne grâce, le dos tourné vers -lui, ne l'encourageant pas d'un coup d'œil ou -d'une parole. Il s'immobilisa simplement, puis -quand il entendit le petit pas se rapprocher, il -poursuivit sa course.</p> - -<p>Le sentier monta plus âprement, se resserra -<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> -jusqu'à n'être plus qu'un couloir entre des blocs -sourcilleux, où ruisselait l'humidité sous le feutre -des lichens. Dans une fissure, à droite, du côté -de l'Elbe, une sorte d'échelle posée à plat sur -la pente du roc apparut. Un poteau indicateur -désignait un point de vue curieux. M. de Malboise -lut l'écriteau, regarda l'échelle, et d'une -voix trouble dit:</p> - -<p>—«Montons là.»</p> - -<p>Ils y montèrent. Cette fois, l'homme avait -laissé place à l'enfant, qui le précédait. Ils émergèrent -sur une étroite plate-forme, à peine protégée -par un primitif garde-fou composé de -mauvais bâtons réunis à la diable. Le paysage -se découvrit, toujours voilé, malgré le soleil, -d'une fine gaze bleuâtre, qui noyait les lointains -et estompait les plans rapprochés. Le fleuve, -au-dessous, miroitait à deux cents pieds de profondeur. -Telle était l'abrupte déclivité de l'escarpement -qu'il fallait se pencher pour apercevoir -la rive droite. En face, au delà des collines bordant -l'Elbe à gauche, une plaine s'étendait, -hérissée de hauteurs brusques et circonscrites, -qui semblaient de monstrueux châteaux-forts, et -qui étaient des îlots de roc, couronnés, en effet, -presque tous, par les ruines d'anciens donjons -ou par des ouvrages de défense modernes. La -disposition étrange de ces masses éruptives -isolées, se dressant çà et là dans l'immense perspective -plate, donnait à ce pays saxon un aspect -<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> -capable d'impressionner même l'ignorance de -l'écolier qui le contemplait.</p> - -<p>—«Oh!... C'est beau!...» murmura le jeune -garçon.</p> - -<p>Son admiration devint-elle contagieuse au -point d'entraîner un mouvement involontaire et -irréfléchi de son compagnon?... Le fait est que -Michel subit tout à coup une poussée qui le projeta -contre le garde-fou. La frêle barrière plia. -L'enfant eut un cri:</p> - -<p>—«Maman!...»</p> - -<p>Et, dans sa frayeur, il se cramponna instinctivement -au seul appui tout proche, c'est-à-dire -aux vêtements de M. de Malboise. Puis, son équilibre -reconquis, aussitôt il lâcha, interdit d'avoir -osé.</p> - -<p>—«Plus de peur que de mal,» observa seulement -le marquis avec une gaieté rauque.</p> - -<p>Il n'exprima aucun regret pour son étrange -maladresse. Cependant Michel crut qu'il en restait -violemment ému, à le voir tout drôle, les -mains agitées comme s'il tremblait. Allons, il -n'était pas si méchant qu'il voulait en avoir l'air.</p> - -<p>Le petit, soudain rasséréné, bondit au bas de -l'échelle.</p> - -<p>Alors la marche silencieuse recommença, dans -le sentier de sauvage solitude, entre les roches -tragiques. On s'élevait encore.</p> - -<p>Mais, dans l'encaissement des mornes barrières -arrêtant la vue, on ne pouvait pressentir le -<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> -recul de l'horizon. Brusquement, le défilé aboutit -à une sorte de plateau découvert. Une route plus -riante s'ouvrait au delà, parmi les bois, tandis -que, sur la gauche, se creusait un cirque gigantesque, -plein d'une désolation pétrifiée. On eût -dit d'une mer dont les eaux se seraient taries, -laissant à nu la foule déchiquetée de ses écueils. -M. de Malboise traversa le plateau, prit le chemin -sous bois. Là, enfin, on rencontra des êtres humains. -Deux Anglais descendaient vers Wehlen. -Une femme passa chargée d'un fardeau de brindilles. -Puis un enfant conduisant des chèvres.</p> - -<p>Mais déjà le jour d'automne se faisait plus -sombre. Par les échappées, entre les roches, on -n'apercevait au loin que des lignes indécises -fondues dans les houles de brumes. Une vapeur -froide montait du fleuve. Et maintenant le marquis -hâtait le pas pour dépasser une maison, qui, -dressée un peu plus haut encore, vers la droite, -paraissait d'ailleurs muette et fermée. C'était -l'auberge de la Basteï, toujours animée par la -visite des excursionnistes durant les jours chauds -et brillants de la belle saison, et qui, déjà, par ce -mélancolique après-midi d'octobre, se résignait -à l'abandon, à l'hivernage. Il aurait fallu grimper -le sentier qui la contourne pour arriver au «Bastion» -proprement dit, à cette espèce de plate-forme -naturelle, avancée en balcon au sommet -d'un roc de trois cents mètres, dressé à pic au-dessus -de l'Elbe. Là, on recueille l'impression la -<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> -plus grandiose de cette extraordinaire région. -Mais sans doute M. de Malboise n'était pas venu -chercher ici des impressions de ce genre, car, -sans achever l'ascension de la Basteï, il se mit en -devoir de descendre l'escalier taillé dans le roc -sur l'autre pente, qui s'abaisse vers Rathen.</p> - -<p>Il est vrai que, de ce côté, il atteignait bientôt -un site non moins prodigieux et certainement -plus farouche. Tandis que la Basteï domine au -delà de l'Elbe un vaste et rayonnant paysage, sa -face opposée regarde, vers l'intérieur des terres, -le plus âpre tableau de nature qu'il soit possible -d'imaginer. Là encore, les rocs de deux à trois -cents mètres surgissent, perpendiculaires et vertigineux, -comme les tours d'une cité colossale. -Un pont fait de main d'homme, reliant quelques-uns -de leurs effroyables contre-forts, jette son -ruban de pierre par-dessus les abîmes. De ce -pont, ce que l'on contemple ressemble à un cercle -de l'Enfer, évoqué par une vision du Dante. -Les fantastiques architectures des rochers escaladent -le ciel, enfermant comme en un puits sans -issue et presque sans lumière, une vallée d'une -tristesse sans nom. Quand on se penche par-dessus -le parapet et qu'on explore du regard la -profondeur lointaine, on peut croire que jamais -le pas d'une créature vivante n'a foulé cette -herbe incolore, n'a erré sous ces sapins ténébreux. -Pourtant, parfois, un tintement grêle de clochette -monte dans ce silence, qu'on croirait inviolé, -<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span> -éternel. Ce sont quelques chèvres, amenées -jusque-là par un petit pâtre, au long d'invraisemblables -sentiers. Car cette herbe, si maigre -qu'elle soit, représente un peu de nourriture, et -partout où la terre offre sa substance, il se trouve -toujours plus de bouches qu'elle n'en peut assouvir.</p> - -<p>Le marquis de Malboise s'avança dans un des -encorbellements construits en ouvrages avancés, -au long de ce pont, sur des cimes de rocs, et d'où -les voyageurs gagnent un frisson plus émouvant. -Michel suivit, content de cet exemple qui l'autorisait. -La hardiesse naturelle à son jeune esprit -se délectait à l'exaltant spectacle. Même, ayant -un effort à faire pour contenir son enthousiasme, -tout près de déborder en extravagance de gestes -et d'exclamations, il ne prit pas garde au trouble -qui bouleversait M. de Malboise, ni à ces mots -qui sifflèrent entre les lèvres convulsives de -l'homme:</p> - -<p>—«Ah! c'est atroce... Je ne peux pas!...»</p> - -<p>Toutefois, à partir de cette minute, les façons -du marquis devinrent si bizarres que l'enfant s'en -étonna. M. de Malboise descendit, puis remonta, -puis redescendit encore, dans ce sentier de Rathen, -qui n'est, presque tout le temps, qu'un -couloir dans les roches, et où il est impossible -de s'égarer. De distance en distance, des points -de vue sont ménagés sur quelque saillie avançant -au-dessus de l'Elbe. Et nulle précaution contre -<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> -les chutes. On ne peut enclore de barrières tous -les accidents de la falaise. Le marquis s'y aventurait -avec Michel. Puis, comme ne découvrant -pas ce qu'il cherchait, brusquement il l'entraînait -ailleurs. A la fin il le ramena sur le pont.</p> - -<p>Si c'était la fascination de la solitude qui retenait -ainsi le marquis de Malboise, ce point -devait le séduire en effet. Du côté de l'Elbe, on -avait chance d'apercevoir des bateaux, allant -vers Dresde ou remontant. Au-dessous de soi, l'on -distinguait ou l'on devinait des habitations. Sur -la rive opposée couraient des trains, au long -d'une étroite voie, entre la colline et le fleuve. -Mais ici!... C'était un désert clos, barré de roches -effroyables, une vallée inaccessible, une solitude -figée de froid et de mort, l'horreur immuable -d'une fin de monde.</p> - -<p>De nouveau, M. de Malboise vint s'accouder -au parapet. De nouveau, Michel, près de lui, en -fit autant. L'écolier, dans sa lassitude croissante -de l'interminable promenade, y gagnait au -moins de goûter encore le terrifiant plaisir, trop -brièvement éprouvé tout à l'heure, en face de ce -chaos. Dans son romantisme enfantin, il cherchait -à en exagérer le poignant vertige. Les mains à -ses tempes, comme des œillères, pour ne rien -voir que le vide, il avançait imprudemment le -buste, sondait le gouffre, imaginait l'épouvante -de la chute.</p> - -<p>Et tout à coup...—mais sut-il si le rêve affreux -<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> -faisait tourbillonner son cerveau ou si la -réalité s'y substituait infernalement?... Ce fut si -prompt!... L'abîme, en un tel éclair, engloutit la -proie chétive!... Le crime fut si simplement tragique, -dans cette sauvage solitude, parmi ce crépuscule -des rochers, précédant le crépuscule du -jour!...</p> - -<p>Qu'était-ce pour cet homme de force herculéenne... -Soulever à la ceinture un enfant trop -penché, qu'aussitôt sa tête, ses épaules emportèrent?... -La pensée, cette fois, n'eut pas le temps -d'intervenir en une révolte éperdue, d'arrêter la -main, comme une heure auparavant, lorsque ce -garde-fou avait fléchi, comme à plusieurs reprises -ensuite, sur les corniches tentatrices, dans la promenade -abominable. L'acte fut si aisé qu'il en -résulta pour celui qui venait de l'accomplir une -stupeur inouïe.</p> - -<p>C'était donc fait!...</p> - -<p>Le meurtrier regardait le parapet vide.</p> - -<p>C'était donc fait!...</p> - -<p>Aucune trace ne restait sur la marge de pierre -de l'enfantine petite vie qui, deux secondes avant, -y mettait la tiédeur de son innocent contact. -Aucun appel ne montait de l'abîme. Pas une -clameur. Pas un gémissement. Et c'était fait!... -Pascal de Malboise était seul.</p> - -<p>Il ne se pencha pas à son tour, il ne regarda -pas. Qu'eût-il vu d'ailleurs? Les grandes ombres -des rochers emplissaient le gouffre... Un -<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span> -corps d'enfant... Cela ne devait pas être discernable, -de cette hauteur, dans cet entassement de -chaos. Le meurtrier tourna sur ses talons, s'élança -d'un élan de folie, fuyant le lieu sinistre, l'enceinte -formidable et dévastée, l'horrible silence...</p> - -<p>Ce fut en courant qu'il dévala par le sentier de -Rathen, malgré la perfide déclivité des dalles -glissantes, sous l'obscurité qui s'épaississait dans -ce couloir de pierre. Un peu avant le village, au -lieu de continuer à descendre vers le ponton -d'embarquement, soit pour prendre le bateau -de Dresde, soit pour traverser en bac et gagner -la gare du chemin de fer, il prit à gauche, s'enfonça -dans le désert rocheux, parmi les broussailles -et les sapins. De ce côté, il en avait pour -deux heures de marche hasardeuse avant de tomber -sur une route lointaine. Mais il était sûr de -ne rencontrer personne qui l'eût remarqué avec -Michel dans le trajet du matin.</p> - -<hr class="sect" /> - -<p>Quelques jours plus tard, le député Pascal de -Malboise se trouvait assis devant son pupitre, -au Palais-Bourbon, quand s'ouvrit la session -parlementaire. Les bras croisés sur son buste -solide, la tête haute avec cet air de rondeur et -d'arrogance qui intimidait sans déplaire, il offrait -sa physionomie habituelle, et conquit bien vite -à nouveau les applaudissements rieurs par la -verve de ses interruptions.</p> - -<p>Là-bas, à Solgrès, il y avait une femme affolée -<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> -de soupçons et de désespoir, mais qui, dans la -pire exaltation de sa douleur, n'avait osé formuler -une accusation nette, et certainement ne -l'oserait jamais. Que servirait à la malheureuse -Armande de saisir la justice, de faire ouvrir une -scandaleuse enquête? L'enfant était mort dans -une chute terrible, provoquée, assurait M. de -Malboise, par une imprudence du jeune téméraire.</p> - -<p>Quand elle demanda que son mari la conduisît -devant la tombe, la mît en présence des -témoins, il lui dit froidement:</p> - -<p>—«Je le ferai pour ses parents, s'ils l'exigent. -Mais non pour vous. Que vous était celui qui -s'appelait Michel Bellard? Proclamerez-vous, par -des démonstrations publiques de deuil, avec -notre double honte, votre fraude à l'état civil, le -crime de substitution, dont vous auriez aussitôt à -répondre?...»</p> - -<p>Il faisait entendre ainsi qu'elle avait les mains -liées contre lui-même.</p> - -<p>Elle les avait liées, en effet, et par un sentiment -qui n'était pas un souci d'honneur personnel. -Qu'importaient les conventions sociales -à cette martyre dont le cœur mourait en elle-même, -broyé par leur étau? Volontiers elle les -eût bravées en une révolte suprême, se sentant -près de quitter ce monde, et tentée de le bafouer, -de le maudire en face, avant de se réfugier éperdument -dans l'asile d'éternel pardon où toute -<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> -mère est sainte. Mais un aveu, même tacite, de -sa part, serait une délation pour Louise. La femme -du garde tomberait dans les mains de la justice, -elle aurait à expier son dévouement, elle verrait -son ménage brisé, toutes ses humbles chances -de repos et de bonheur détruites. Le rigide -Nobert la quitterait, divorcerait sans doute. Ne -pleurait-elle pas assez, la pauvre Louise, aussi -déchirée par la mort de Michel que si l'enfant -eût été véritablement le sien?... Fallait-il donc -lui infliger un pire supplice, payer par une torture -sans fin sa sublime complicité, la tendresse -abondante dont elle avait secrètement enveloppé -cette mère et son fils, rejetés hors du -du domaine des tendresses légitimes? Et pourquoi?... -Puisque rien ne rappellerait plus à la vie -le petit être infortuné. Pour la vengeance?... -Vengeance d'un crime si férocement lâche qu'Armande -n'y pouvait croire, malgré sa répulsion -pour le criminel probable, malgré les voix de -suggestion lugubre qui lui chuchotaient au fond -de l'âme: «Il l'a tué... Il l'a tué...»</p> - -<p>Et les preuves?... Où les prendrait-elle?... -Elle n'avait, pour les aller découvrir, que les indications -de son mari. S'il était coupable, il ne -pouvait lui avoir ouvert qu'une fausse voie. La -situation paralysait Armande. Mais ce qui la paralysait -davantage, c'était le détraquement, l'effondrement -final de toutes ses énergies, tendues -de façon si atroce et depuis trop d'années. C'en -<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> -était fait de ce caractère jadis résistant comme -l'acier, de cette nature réputée indomptable, -parce qu'elle ne cédait qu'à l'affection, et que -toute affection la perça de glaives ou la déchira -d'épines. Après la disparition de Michel, Armande -ne fut plus elle-même. Son être brisé -sembla tout à coup incapable de vibrer, même -de douleur. Une morne indifférence engourdit -ce cerveau, devenu débile. Ce n'était ni la folie, -ni l'idiotisme, mais un état voisin. La châtelaine -de Solgrès se promenait dans son parc, spectre -mélancolique enfermé dans un mutisme presque -complet, évitant toute rencontre, même celle de -Louise, avec laquelle maintenant elle cessa de -parler du passé.</p> - -<p>Elle arriva à un degré tel d'anéantissement -sentimental, qu'elle ne manifestait même plus -d'animosité contre son mari. M. de Malboise, -d'ailleurs, changeait de manières à son égard, -se montrant d'autant plus courtois et attentif -qu'elle glissait davantage à l'enténèbrement intellectuel -et à l'épuisement physique.</p> - -<p>Un jour, la jugeant au degré voulu de cet -étrange désintéressement de tout, il fit venir son -notaire. Un testament de deux lignes fut rédigé, -par lequel la marquise de Malboise instituait son -mari son légataire universel. Elle ne s'étonna -pas, ne protesta pas, et signa l'écrit sans plus de -réflexion que si c'eût été le bail d'un de ses fermiers.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span></p> - -<p>Peu après, ses facultés s'affaiblirent encore. -Elle donna un signe caractéristique de démence, -car, fréquemment, elle allait se poster sur un -point particulier de la pelouse, en arrière du -château. Là, pendant un instant, elle se tenait -immobile, les bras croisés. Puis elle criait: -«En joue!... Feu!...» Et se laissait tomber sur -l'herbe, comme blessée à mort. Pendant de longues -minutes, elle restait là, gisante. D'abord, -on la croyait évanouie. On voulait la relever. -Mais elle protestait par gestes, sans desserrer les -lèvres, les yeux hallucinés, la face couverte de -larmes silencieuses. On prit l'habitude de ne -plus la contrarier en ce triste jeu de folle, inoffensif -aux autres comme à elle-même.</p> - -<p>Pourtant, un matin d'hiver, comme elle demeurait -longtemps étendue sur l'herbe glacée, quelqu'un -s'inquiéta. Une femme de chambre descendit, -s'approcha, essaya de la soulever, et jeta -un grand cri...</p> - -<p>La marquise de Malboise était morte.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>UNE AME SANS FREIN</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_u.jpg" alt="Lettre U." /> -</div> -<p class="drop-cap">Une douzaine d'années plus tard, en plein -mois d'août, au moment des vacances -parlementaires, et durant une période -où le marquis député Pascal de Malboise était -notoirement absent de Paris, le coup de timbre -d'une visite vibra dans le silence assoupi de son -hôtel Renaissance, rue d'Offémont.</p> - -<p>Les domestiques étaient au loin, comme le -maître—les uns à son château de Solgrès, les -autres en vacances dans leurs pays respectifs. -Seul le couple immuable des Poinclou, qui jamais -ne bougeait de cette demeure depuis que -M. de Malboise en avait confié la garde à l'ancien -valet de chambre et à sa femme, coulait des jours -paisibles dans un doux <i>far niente</i>. Ces deux -<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> -bonnes gens, vieillis d'ailleurs, habitués à régir la -valetaille et à se faire servir plutôt qu'à servir, -ne se pressèrent pas de répondre à la sonnerie -électrique. Chacun regarda l'autre par-dessus son -éventail de cartes,—car ils étaient en train de -faire un bézigue dans l'office, la pièce la plus -fraîche de l'hôtel, où les volets clos maintenaient -une température délicieuse. Enfin le mari, avec -ses airs galants d'ancien valet de chambre avantageux, -se leva, disant à sa femme:</p> - -<p>—«J'y vais, madame Poinclou. Ne te dérange -pas.»</p> - -<p>Il fut un moment avant de revenir. Puis -M<sup>me</sup> Poinclou entendit deux voix et vit reparaître -son mari accompagnant quelqu'un.</p> - -<p>—«Tiens, ma bonne, voici un monsieur que -tu renseigneras mieux que moi.»</p> - -<p>Elle se sentit tout de suite bien disposée pour -le beau garçon qui entrait. C'était un homme de -vingt-cinq à vingt-six ans, svelte dans un complet -gris clair, et dont le visage fin, au teint mat, -offrait une jeunesse charmante sous le canotier -de paille, qu'il retira aussitôt. Une courte et -épaisse toison noire, du même brillant soyeux -que la moustache, couronnait un front bien modelé, -sous lequel s'ouvraient largement deux -yeux sombres et magnifiques. On eût difficilement -deviné le rang social et la nationalité de ce -séduisant personnage. Il avait le type italien, et -parlait le français comme un natif des bords de -<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> -la Seine. Sa demi-élégance montrait des traces de -mauvais goût exotique: une cravate de couleur -criarde, le feu trouble de diamants évidemment -faux aux boutons de ses manchettes. Cependant -la grâce aisée de ses façons, la simplicité de ses -gestes n'avaient rien de l'emphase rastaquouère, -mais éveillaient plutôt cette indescriptible saveur -d'aristocratie qui fait dire d'un homme: «Il a de -la race.»</p> - -<p>—«Figure-toi,» dit Poinclou à sa femme, -«que Monsieur voudrait savoir ce qu'est devenue -la Louison.»</p> - -<p>Derrière le dos de l'étranger, les yeux finauds -du vieillard clignaient comiquement. Sans doute, -cette mimique évoquait toutes les hypothèses -romanesques, mille fois ressassées dans leurs bavardages -conjugaux, mais soigneusement gardées -entre eux comme la source mystérieuse de -leur existence douillette.</p> - -<p>Le masque ratatiné de la vieille devint sévère. -Il ne s'agissait pas de manquer à la plus étroite -circonspection. Qui sait s'ils n'y risqueraient pas -leur place?</p> - -<p>—«La Louison?» fit M<sup>me</sup> Poinclou, comme -si sa mémoire ne la servait que bien vaguement. -«La Louison?...» répéta-t-elle, en jetant à son -mari un regard qui signifiait: «N'as-tu pas déjà -trop parlé?...»—«Mais quelle Louison? Nous -en connaissons tant!...</p> - -<p>—Je parle,» expliqua le jeune homme, «de -<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> -madame Nobert, la femme d'un garde au château -de Solgrès... Vous savez bien?</p> - -<p>—Ah! la veuve à Bellard, qui avait épousé -Nobert en secondes noces?</p> - -<p>—Oui, c'est cela,» dit l'étranger, dont le visage, -à ce nom de Bellard, avait légèrement tressailli. -«Votre mari croit que vous savez son -adresse, car il vient de m'apprendre qu'elle est -devenue veuve pour la seconde fois et qu'elle a -quitté Solgrès.</p> - -<p>—Puisque Poinclou est si bien informé, ce -n'était pas la peine qu'il vous amène ici,» fit -aigrement la vieille. «Je n'en sais pas aussi long -que lui, pour sûr.</p> - -<p>—Oh! l'adresse seulement,» murmura Poinclou -d'une voix faible. «C'est à cause d'un héritage.»</p> - -<p>Il était devenu écarlate, ce qui faisait ressortir -la blancheur neigeuse de ses cheveux encore -abondants.</p> - -<p>Ce mot d'héritage détendit un peu son acariâtre -épouse. D'ailleurs, le bel étranger prenait -doucement la parole. Et ce qui restait de féminin -sous les rides et l'enveloppe parcheminée de la -vieille ne résista pas au charme de cette virile -jeunesse, de cette voix musicale et d'une politesse -tout à fait flatteuse.</p> - -<p>—«Vous êtes trop bonne, j'en suis certain, -madame, pour ne pas m'aider à accomplir une -mission sacrée,» disait l'inconnu, «Mon oncle, -<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> -monsieur Pillod, un grand industriel suisse, vient -de mourir en me nommant pour son exécuteur -testamentaire. Il laisse une somme importante à -chacun des ouvriers qui ont travaillé au moins -dix ans dans sa fabrique, même à ceux qui l'ont -quittée par la suite. Nobert était dans ce cas. Il a -été fort longtemps employé dans les ateliers de -mon oncle, avant de se rendre en France, la patrie -de sa femme. Il a donc droit...</p> - -<p>—Mais, Nobert est mort,» interrompit -M<sup>me</sup> Poinclou.</p> - -<p>—«Votre mari me l'a dit. Savez-vous si sa -femme est son héritière?</p> - -<p>—Ah!... ça... par exemple!... As-tu une idée -là-dessus, vieux poulet?» demanda-t-elle à son -époux, qu'elle amnistiait par ce terme tendre.</p> - -<p>Mais le vieux poulet n'osait plus souffler mot. -Il hocha simplement la tête.</p> - -<p>—«Le plus simple,» reprit le neveu de -M. Pillod, «serait de m'indiquer l'endroit où -s'est retirée madame Nobert. N'est-elle pas restée -dans le pays?... A Étréchy?... ou à Étampes?</p> - -<p>—Non,» dit M<sup>me</sup> Poinclou.</p> - -<p>—«Ah!»</p> - -<p>Il y eut un silence, qui sembla gêner la bonne -femme, car elle reprit en bredouillant:</p> - -<p>—«Non, vous concevez... monsieur le marquis -se remariera sans doute. Alors... garder -comme ça autour de Solgrès des gens qui ne -jurent que par sa première femme, ça ne serait -<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> -pas agréable pour la seconde. Alors... il fait une -rente à la Louison pour qu'elle vive ailleurs. -Oh! une belle rente... Elle n'est pas dans le -besoin.</p> - -<p>—Elle vit avec son fils, sans doute?» questionna -l'étranger, tandis que la flamme veloutée -de ses yeux devenait plus pénétrante.</p> - -<p>—«Son fils!...» exclamèrent en même temps -les deux Poinclou.</p> - -<p>—«N'avait-elle pas un enfant de son premier -mariage?</p> - -<p>—Comment le savez-vous?</p> - -<p>—Les ouvriers de l'usine le disaient, en jabotant -sur la promise de leur camarade Nobert.</p> - -<p>—Oui... Eh bien, cet enfant-là, il est mort.</p> - -<p>—Aussi?... Pauvre femme, elle n'a pas eu de -chance.»</p> - -<p>Cette remarque ne fut pas relevée.</p> - -<p>—«Elle l'a perdu tout jeune?» insista le -questionneur.</p> - -<p>—«Vers les treize ans.</p> - -<p>—Naturellement il est mort à Solgrès?»</p> - -<p>Les vieux époux échangèrent un regard.</p> - -<p>—«Nous ne savons pas. Nous n'y étions -plus.</p> - -<p>—A treize ans...» répéta l'autre, comme si -l'âge seulement l'intéressait. «De quoi peut-on -mourir à treize ans?... Méningite?... Fièvre typhoïde?... -Accident?...</p> - -<p>—Nous ne savons pas.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p> - -<p>Le neveu de M. Pillod vit qu'il n'obtiendrait -aucun autre éclaircissement. Il prit donc le parti -de déclarer que cette histoire ne le touchait en -rien, mais qu'il avait un devoir à remplir comme -exécuteur testamentaire, et que, si ses interlocuteurs -ne pouvaient le renseigner, il s'adresserait -directement au marquis de Malboise.</p> - -<p>—«Puisqu'il fait servir une rente à cette -dame Nobert, il n'ignore pas où elle se trouve.</p> - -<p>—Ah!» dit la mère Poinclou, lançant de -nouveau un coup d'œil à son mari, «je suppose -que monsieur de Malboise nous saurait gré de lui -éviter un dérangement à propos d'anciennes -affaires dont il n'aime guère qu'on lui parle. -Après tout, ça n'est pas un secret, l'adresse de la -Louison. Elle s'est retirée ici, à Paris, quelque -part sur la butte Montmartre.</p> - -<p>—C'est vague, ça, la butte Montmartre.</p> - -<p>—Attendez. Je vais vous dire. En montant la -rue Lepic, n'est-ce pas? sur la droite, vous verrez -une boutique d'herboriste qui s'appelle: <i>Aux -mille fleurs</i>. C'est tenu par une belle-sœur de la -Louison. La veuve à Nobert y est descendue -après son malheur. Je ne crois pas qu'elle y demeure -encore, rapport à ses nièces,—des petites -pécores qui la grugeaient et l'insultaient. Parce -que, voyez-vous, monsieur, tout ce qu'elle possède, -la Louison, c'est du viager, bien entendu.»</p> - -<p>Cette explication du sans-gêne des nièces -parut choquer le jeune homme, malgré l'indifférence -<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> -qu'il manifestait. Sa voix tremblait imperceptiblement -lorsqu'il prononça:</p> - -<p>—«Alors elle est malheureuse, la pauvre -femme?...</p> - -<p>—Dame, elle vous dira ça elle-même, puisque -vous devez la voir,» reprit la méfiante -M<sup>me</sup> Poinclou.</p> - -<p>—«Une boutique d'herboriste, rue Lepic, -<i>Aux mille fleurs</i>,» se remémora l'étranger.</p> - -<p>—«Oui. Là-bas, on vous renseignera mieux -qu'ici.»</p> - -<p>Il remercia les vieilles gens comme s'ils avaient -montré la plus excessive complaisance, et partit.</p> - -<p>Quand Poinclou reparut, après l'avoir accompagné -jusqu'à la porte, il subit une rebuffade de -sa gracieuse moitié.</p> - -<p>—«Tu avais bien besoin de l'introduire, -pour qu'il nous tire les vers du nez!</p> - -<p>—Oh! ce que nous lui avons dit n'est pas -compromettant.</p> - -<p>—Sait-on ce qui est, ou ce qui n'est pas compromettant, -Poinclou, dans une affaire où le -diable n'y distinguerait goutte? Tu n'as pas vu -sa figure, à ce joli fouinard-là, quand il a parlé -de l'enfant?</p> - -<p>—Non,» fit Poinclou, «pour la bonne raison -que je m'étais assis derrière lui, afin qu'il -n'observe pas la mienne.</p> - -<p>—Il vient de Suisse, à ce qu'il dit,» continua -la vieille en hochant la tête, «C'est en Suisse -<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span> -que la Louison a élevé le moutard jusqu'à trois -ans. Qui sait s'il n'en connaît pas plus long que -nous sur le soi-disant petit Bellard?...</p> - -<p>—Mais il serait à peine plus vieux que lui, si -le mioche avait poussé. Qu'est-ce qu'il peut -avoir, ce garçon-là?... Vingt-six, vingt-sept ans.</p> - -<p>—Et son oncle!... l'industriel, qui avait tant -d'ouvriers!... Ah! vois-tu, Poinclou, si ce gaillard-là -vient pour causer du grabuge, et si le -marquis apprend que nous l'avons reçu ici, dans -l'hôtel, et qu'il nous a fait bavarder!...»</p> - -<p>Tandis que l'inquiétude empoisonnait le repos -du vieux couple et troublait leur bézigue d'amères -distractions, celui qui s'était présenté à eux -comme le neveu de M. Pillod se dirigeait vers -Montmartre. Il trouva sans peine l'herboristerie -<i>Aux mille fleurs</i>. Là, une jeune fille assez bien -tournée, qui devait être l'une des pécores dont -avait parlé la mère Poinclou, mais dont le visage -s'épanouit en grâces et en sourires pour répondre -à un monsieur si séduisant, lui donna tout de -suite l'indication qu'il désirait:</p> - -<p>—«Madame Nobert?... Il faut continuer la -rue Lepic, monsieur. Au-dessus du tournant, là-haut, -vous trouverez la rue Durantin. La cinquième -maison à gauche, entre les arbres... C'est -là que madame Nobert demeure.»</p> - -<p>Des arbres, il y en avait plusieurs, en effet, et -d'assez beaux, dans le petit jardin que traversa -<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> -l'étranger pour arriver chez M<sup>me</sup> Nobert. Sans -doute, la paysanne, venue dans la grande ville -pour des raisons qui n'étaient pas toutes de préférence, -avait été séduite par l'aspect provincial -de ce petit coin, par ces lambeaux de verdure et -par ce large horizon, qui lui épargneraient la -nostalgie d'un trop complet exil.</p> - -<p>La maison n'avait que deux étages, et il n'y -avait pas de concierge. Comme le jeune homme -faisait tinter en entrant la sonnette de la petite -porte extérieure, une tête surgit hors d'une fenêtre, -au premier. Le visiteur s'avança de trois -pas et regarda cette tête. Des cheveux gris, -partagés en bandeaux et couverts au sommet -par une étroite coiffure en tulle noir, encadraient -un visage flétri, mais avenant et fin. C'était une -femme qui paraissait plutôt vieillie que vieille, -car, justement, l'épaisseur de ces bandeaux, fort -éloignés encore d'être blancs, et l'éclat de deux -yeux foncés, contrastaient avec la pâleur, l'air -usé, émacié, de la figure.</p> - -<p>Le nouveau venu s'était découvert, et, sans -dire un mot, continuait de regarder cette femme.</p> - -<p>—Que désirez-vous, monsieur?» demanda-t-elle.</p> - -<p>—«Madame Nobert, madame.</p> - -<p>—C'est moi.»</p> - -<p>Il le savait, celui qui, dès l'apparition à la fenêtre, -avait reconnu ce visage et s'étonnait douloureusement -de le trouver si dévasté. Aussi, -quand elle dit: «C'est moi», il demeura encore -<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> -immobile, perdu dans sa contemplation rêveuse. -Elle dut insister pour savoir ce qu'il souhaitait.</p> - -<p>—«Voulez-vous être assez bonne pour me -recevoir, madame?</p> - -<p>—Montez,» dit-elle simplement.</p> - -<p>Elle lui ouvrit un petit salon d'une vulgarité -naïve, tout encombré de bibelots disparates, où -l'on devinait les souvenirs d'une existence rustique -et sentimentale. Il y avait des fleurs sous -des globes, des photographies dans des cadres -communs, des vases gagnés dans des foires de -village, des graminées sèches dans des cornets -de porcelaine, toutes sortes d'humbles et laides -choses, dont chacune parlait sans doute à celle -qui les jugeait précieuses un langage attendrissant.</p> - -<p>Tout de suite le regard de Michel se fixa sur -une place de la cheminée,—une place d'honneur, -devant la pendule,—où se dressait, pâli -sous son verre, dans son encadrement de peluche, -le portrait d'un gamin de dix ans.</p> - -<p>—«Madame,» dit-il, tandis qu'une émotion -assourdissait sa voix, «sommes-nous bien seuls -ici?»</p> - -<p>Elle inclina la tête.</p> - -<p>—«Oui, monsieur.</p> - -<p>—Ce que j'ai à vous apprendre est grave. Je -viens de la part d'une personne...»</p> - -<p>Il n'acheva pas. Il la voyait joindre les mains, -<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> -mordre sa lèvre tremblante. Et quelle interrogation -affolée jaillissait de ses yeux!...</p> - -<p>Les beaux traits du jeune homme se contractèrent. -Il haleta.</p> - -<p>—«Je lui ressemble, n'est-ce pas?...» dit-il -en désignant la photographie d'enfant sur la cheminée, -tandis qu'une espèce de sanglot hachait -les syllabes sur ses lèvres.</p> - -<p>Louise Nobert jeta un cri.</p> - -<p>—«Est-ce possible?... Michel!...»</p> - -<p>Il dit:</p> - -<p>—«C'est moi... Maman!...»</p> - -<p>Tous deux étaient aux bras l'un de l'autre. -Elle, pleurant et riant, frémissante d'une de ces -secousses qui bouleversent l'âme et le corps, balbutiait:</p> - -<p>—«Mon petit... mon petit... mon enfant!... -Ah! j'avais bien raison d'espérer toujours!... je -ne pouvais pas croire... quelque chose me disait... -Dieu! si elle m'avait écouté, elle vivrait -peut-être encore.</p> - -<p>—Qui cela?» demanda Michel en s'écartant.</p> - -<p>Louise ne remarqua pas la précipitation avide -de la question, l'émoi déjà tombé, la fulguration -brève des prunelles dans la face revenue au calme -de ses lignes parfaites. Pourtant elle le dévorait -des yeux, le regardant avec une tristesse soudaine -dans son délire de joie.</p> - -<p>Il interrogea de nouveau:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span></p> - -<p>—«Qui cela?... Qui vivrait encore?...»</p> - -<p>Alors, doucement, avec un âpre sourire de sacrifice, -elle répondit:</p> - -<p>—«Ta mère.</p> - -<p>—Ma mère!...»</p> - -<p>Il ne s'étonna pas. N'avait-il pas, depuis tant -d'années, rapproché les indices, sondé les obscurités -de son enfance, réfléchi avec un cerveau -d'homme fait. Ne soupçonnait-il pas la vérité? -Serait-il revenu sans cela? Certes, quand, tout à -l'heure, la brusque vision de cette physionomie -qui lui fut si douce, et qu'avaient si rudement -pétrie le temps et la douleur, le clouait sans voix -au milieu du petit jardin... quand l'indicible -explosion de tendresse, chez la maternelle créature, -lui faisait ouvrir les bras, éclater le cœur, -tout son être avait sombré dans une ivresse d'attendrissement. -Mais, pour une telle ivresse, -bientôt dissipée, il n'eût pas quitté la vie d'aventures -menée au loin, et qui, malgré de dures -alternatives, lui donnait ce qu'il préférait: des -hasards passionnants, la liberté, l'espoir renouvelé -sans cesse de quelque chance merveilleuse.</p> - -<p>Le fils du volontaire garibaldien, descendant -des condottieri sans scrupules, cet enfant conçu -dans la tourmente des périls et des passions, et -dont la mère elle-même, dépourvue de la mièvrerie -de son sexe et de son temps, portait dans -ses veines la sève ardente des Solgrès du seizième -siècle, gentilshommes entreprenants et -<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> -batailleurs, ce Michel dont l'adolescence fut un -invraisemblable roman, ne rapportait pas dans le -milieu social où il rentrait des sentiments et des -principes en concordance avec ce milieu. La -femme aveuglée et ignorante, qui exultait en ce -moment dans la joie étourdissante de le retrouver, -allait, malgré sa simplicité, s'en apercevoir -bien vite. Déjà la physionomie de Michel, -dont elle admirait la beauté, n'exprimait que -trop la satisfaction orgueilleuse de la haute origine, -pressentie jadis, affirmée aujourd'hui. Tout, -dans cette physionomie: l'éclair des yeux, le -gonflement des narines, le retroussis altier des -lèvres, la reniait, elle, l'humble nourrice, que -toutefois Michel continua d'appeler «maman».</p> - -<p>—«Ainsi, maman,» disait-il, «mes pressentiments -ne m'avaient pas trompé? Ah! même -tout petit, je sentais bouillonner en moi une sève -impérieuse. Non, je n'étais pas né de serviteurs, -et je ne devais pas vivre pour obéir. Ma mère, -n'est-ce pas? c'était celle que je nommais «marraine». -C'était la marquise de Malboise?</p> - -<p>—Oui,» répondit Louise, qui sentit comme -une onde froide lui noyer le cœur, à mesure -qu'il parlait...</p> - -<p>—«Et mon père?...</p> - -<p>—Ton père s'appelait Michel Occana.</p> - -<p>—D'Occana,» rectifia le jeune homme.</p> - -<p>—-«Non, je ne crois pas,» fit Louise, étonnée.</p> - -<p>—«Voyons!... Une Solgrès ne pouvait aimer -<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> -qu'un homme noble comme elle-même. Vit-il -toujours?</p> - -<p>—Non... Il est mort avant ta naissance. Autrement -il aurait épousé ta mère.</p> - -<p>—Vous voyez bien!...»</p> - -<p>Elle ne voyait pas. Elle ne suivait pas dans ce -cerveau chimérique l'envol des impatientes hypothèses. -Mais le ton fiévreux, tendu, de l'interrogatoire, -lui causait une impression pénible. Ce -fils ne cherchait pas à connaître ses parents pour -les aimer, pour sentir leur amour monter vers lui -de leur tombe close, mais pour s'assurer qu'il -devait la vie à des grands de ce monde... Et avec -quelle indifférence il acceptait son dévouement, -à elle-même, ne demandant même pas pourquoi -elle l'avait si complètement adopté!</p> - -<p>Cependant leur entretien se poursuivait sans -suite, dans un tumulte de questions sans réponses, -et de réponses que rien n'appelait. Ils -avaient tant à s'apprendre! Chacun avait conçu -la réalité si différente de ce qu'elle était! Le travail -accompli par leur cerveau pour passer des -suppositions—longuement échafaudées—à la -nette conception des faits, retardait sur la volubilité -de leurs paroles. Et bien des mots tombaient -sans être saisis, comme si les deux interlocuteurs -eussent parlé des langues étrangères.</p> - -<p>—«Comment le marquis de Malboise a-t-il -réussi à te faire passer pour mort?» interrogeait -Louise. «T'avait-il perdu?... Enfermé?... Lui -<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> -avais-tu échappé volontairement?... Et ton silence?... -Obéissais-tu à des menaces?... à quelque -abominable consigne?...»</p> - -<p>Au nom du marquis de Malboise, le visage de -Michel s'était contracté de haine.</p> - -<p>—«Ah! maman,» s'écria-t-il, «dites-moi -qu'il vit toujours, celui-là!</p> - -<p>—Il vit.</p> - -<p>—La justice n'est donc pas un vain mot. Et... -il est heureux?</p> - -<p>—Heureux, riche, influent, estimé, envié... -autant qu'un homme peut l'être.</p> - -<p>—Tant mieux!» murmura Michel. «Il souffrira -davantage de tout perdre.</p> - -<p>—Mon pauvre enfant!... Quel mal a-t-il pu te -faire?... Et tu ne sais pas encore tout.</p> - -<p>—C'est toi qui ne sais pas tout. Cet homme -est un assassin!</p> - -<p>—Comment?... Qui a-t-il tué?</p> - -<p>—Moi.</p> - -<p>—Toi!!... Mais tu es vivant!»</p> - -<p>Le jeune homme eut un ricanement d'amertume.</p> - -<p>—«Vivant?... De quelle vie!... Si tu savais!... -Mais cette existence même... cette existence qui -n'a été qu'une longue misère jusqu'à ce que -j'en aie fait une longue révolte, ce n'est pas sa -faute si je la possède encore. Quand il m'a emmené -dans cet odieux voyage, moi, l'enfant que -j'étais alors, faible et forcément soumis, c'était -<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> -pour me faire disparaître, pour me supprimer -lâchement...</p> - -<p>—Mon Dieu!...</p> - -<p>—Ce marquis de Malboise, que tout le -monde honore, qui, sans doute, siège encore à -la Chambre, il m'a traîné dans une solitude -affreuse, pour me précipiter dans un gouffre, -d'une hauteur de trois cents mètres!...»</p> - -<p>Louise joignit des mains tremblantes. L'horreur -dilatait ses yeux, retirait tout le sang de son -visage, de cet honnête visage de pauvre femme -vieillie, qui n'a jamais vu de l'existence que -l'étroit chemin de sacrifice et de devoir, où, -aveuglément, elle a marché.</p> - -<p>—«Est-ce que de tels crimes sont possibles?» -balbutia-t-elle.</p> - -<p>—«Si je n'ai pas été mille fois brisé sur les -aiguilles des rocs,» poursuivit Michel, «c'est -parce que les branches d'un sapin ont arrêté ma -chute. Leurs bras souples et veloutés m'ont saisi -au passage, comme si, dans ce lieu, pourtant -effroyable, la cruauté des choses se fût refusée à -égaler la cruauté d'un homme. Je suis resté suspendu -parmi les rameaux de cet arbre, évanoui, -meurtri, déchiré, mais non pas mort...</p> - -<p>—Mon petit!... mon petit!... mon pauvre -petit!...» gémissait Louise, que les sanglots -étouffaient. Sa bouche gonflée de larmes balbutia -encore: «Ah! si elle avait su!...»</p> - -<p>Car son indignation, sa pitié, son regret -<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> -étaient doubles. Elle avait dans sa poitrine deux -cœurs de mère, le sien et celui d'Armande. Ce -que celle-ci aurait éprouvé la bouleversait autant -que ce qu'elle éprouvait.</p> - -<p>—«Écoute, maman, écoute...» reprit le -jeune homme, que son souvenir emportait, et -qui, dans cette évocation de cauchemar, trouvait -une douceur à répéter ces deux syllabes: «maman», -autrefois jetées avec tant d'épouvante -enfantine aux échos du précipice. «Te figures-tu, -quand je revins à moi?... J'étais seul, dans un -endroit effrayant... Il faisait nuit... De vives douleurs -me tenaillaient la chair... Le sang coulait -de mon visage et de mes mains... Et j'avais au -cœur une palpitation d'effroi que je ne saurais te -dire, à l'idée qu'on avait voulu ma mort, qu'un -homme dont le pouvoir me semblait sans bornes -avait résolu que je périrais, et me supposait à -cette heure anéanti par sa main.</p> - -<p>—Mais c'est un monstre, cet homme!» cria -Louise en se dressant, le poing crispé. «Il mérite -les pires supplices!...</p> - -<p>—Il n'y échappera pas, sois tranquille,» dit -Michel, avec une sombre résolution.</p> - -<p>—«Mais comment n'es-tu pas mort de frayeur -et d'horreur?... Qui t'est venu en aide, malheureux -enfant?...</p> - -<p>—Moi-même, d'abord. Tu sais que, dès cet -âge, je ne manquais pas d'énergie. Je commençai -par me laisser glisser au bas de l'arbre aussi doucement -<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> -que je pus. Guidé par un clapotement -de source, et malgré l'obscurité, je découvris un -filet d'eau comme il en ruisselle partout dans ces -rochers. Là, je lavai mon visage et mes mains, -qui n'avaient que des écorchures. Puis, trop -meurtri pour marcher, et n'osant d'ailleurs descendre -jusqu'au fond de la vallée sous la nuit -noire, je me blottis comme je pus dans une excavation, -et j'attendis le jour. Au matin, des bergers -me secoururent.</p> - -<p>—Leur as-tu dit qui tu étais, ce qui venait de -t'arriver?...</p> - -<p>—Pas de danger, maman!...</p> - -<p>—Pourquoi, mon Dieu?... Et pourquoi n'es-tu -pas accouru tout de suite auprès de nous?</p> - -<p>—Mais, comprends donc ma terreur! Retourner -à Solgrès, reparaître devant monsieur de -Malboise, me semblait la pire catastrophe qui -pût encore m'arriver. Plutôt m'enfuir au bout du -monde. Je devinais bien que le marquis avait -intérêt à ma mort, qu'il se croyait à jamais débarrassé -de moi. Il avait dû inventer quelque -histoire au sujet de ma disparition. Et si je ressuscitais -pour sa confusion et le renversement de -son espoir, à quelle fin terrible, et cette fois certaine, -sa fureur ne me vouerait-elle pas? N'avais-je -pas jugé combien il est facile à un homme sans -scrupules de tuer un enfant? Et je ne doutais pas -que celui-ci ne réalisât toujours toutes ses volontés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span></p> - -<p>—Hélas! en effet. Il ne les a que trop réalisées!</p> - -<p>—Qu'est-ce à dire?...</p> - -<p>—Ta mère, la marquise de Malboise, avait -fait un testament en ta faveur. Elle te léguait -Solgrès.</p> - -<p>—Solgrès!...» s'écria Michel avec un accent -que rien ne saurait traduire.</p> - -<p>Son âme aventureuse et pleine d'orgueil avait -vibré follement à ce nom. Solgrès... Le château... -le parc immense... les fermes... les futaies majestueuses, -l'opulente demeure... Tout ce qui restait -dans son souvenir comme l'image de la magnificence, -rehaussé encore par le mirage des premières -années, et par le recul des années de détresse. -Solgrès!... Lui, le maître de Solgrès! Lui, -qui avait erré par le somptueux domaine, petit -être dédaigné, avec le triple poids sur ses épaules -de la pauvreté, de la faiblesse et de la servitude. -Pantelant de joie et d'inquiétude, il cria:</p> - -<p>—«Ce testament... On ne l'a pas détruit?...»</p> - -<p>La Louison secoua tristement la tête.</p> - -<p>—«Non... On ne l'a pas détruit. Il reste intact, -dans la cachette même où ta mère l'a placé. -Mais on lui en a fait écrire un autre.</p> - -<p>—Un autre!...</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—En faveur de qui?</p> - -<p>—De ton assassin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span></p> - -<p>—Et elle était ma mère!...» râla Michel, foudroyé.</p> - -<p>—«Ne l'accuse pas. Ta perte l'avait presque -privée de raison.</p> - -<p>—Mais j'attaquerai le second testament,» -déclara Michel.</p> - -<p>Il s'était levé... Il tournait dans la petite pièce -comme un fauve en cage à qui l'on vient d'arracher -sa proie. Il écumait... Sa rage était effrayante -à voir.</p> - -<p>—«Cet homme,» grondait-il, «cet homme -ne mourra que de ma main, si ce n'est par celle -du bourreau.»</p> - -<p>Louise, dans une consternation muette, regardait -bouillir et fumer ce sang,—qui n'était pas -le sien, malgré le mensonge de l'état civil et les -artifices de la première éducation. Ah! non, ce -n'était pas le fils de sa chair domptée, patiente, -ce garçon fougueux et déchaîné. En lui se détendait -le ressort terrible de la race. Mais ce ressort, -faussé par la haine et le malheur, n'agissait si -violemment que dans le sens des passions mauvaises.</p> - -<p>Pourtant la tourmente s'apaisa. La réflexion -suivit. Michel, assis de nouveau, renfermé maintenant -dans une espèce de positivisme net et -froid qui voulait se rendre compte de tout avant -de rien décider, adressait à sa mère adoptive un -interrogatoire serré, catégorique.</p> - -<p>Quelle était au juste sa situation? Socialement, -<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> -il n'existait plus. Son faux acte de naissance -se trouvait complété par un faux acte de -décès. Passant pour Armand-Michel Bellard, -qu'il n'était pas, il avait été déclaré mort alors -qu'il était encore vivant. Que lui servirait-il de -réclamer cette personnalité étrangère à la sienne -et dont le destin le débarrassait? A contester le -second testament de la marquise de Malboise au -nom du premier? C'eût été la plus inutile des -folies. Aucun tribunal n'aurait cassé les dispositions -dernières de la testatrice sous le prétexte -d'intentions que rien ne démontrait, puisqu'il -aurait fallu prouver qu'elle n'avait pas pu mettre -en doute la mort du premier légataire? Et quand -même?... Jamais les intentions, même évidentes, -ne peuvent être opposées aux actes en matière -de testament. Et quelles conséquences ne découleraient -pas d'une intervention judiciaire, qui -risquerait de faire découvrir la substitution d'enfant, -la fraude à l'état civil? Mais le résultat immédiat -d'une telle revendication serait de faire -tomber Michel sous le coup de la loi militaire et -de lui imposer trois ans de service dans l'armée. -Perspective affreuse pour ce caractère affolé -d'indépendance, qui ne se plierait à aucune discipline, -et pour cette nature sensuelle, affamée de -toutes les jouissances de la vie.</p> - -<p>Quel avantage lui restait-il donc à redevenir -Michel Bellard?</p> - -<p>Sa vengeance?... L'accusation de tentative de -<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span> -meurtre contre le marquis?... Quelle piètre revanche? -Et qui le croirait? Singulière victime, qui -disparaissait pendant douze années, puis revenait -dans toute la force d'une superbe et virile jeunesse, -se plaindre d'avoir été tuée autrefois!... Il -faudrait autre chose que cette imputation ridicule -pour ébranler la situation d'un marquis de -Malboise. Le revenant équivoque n'ébranlerait -pas d'une ligne les solides assises d'une telle fortune -politique et sociale. Au contraire... C'est -lui qui s'y briserait... D'ailleurs, l'intervention de -la justice, à laquelle, d'abord, il avait songé, et -que réclamait à présent de toutes ses forces l'honnête -et naïve Louise Nobert, devait paraître scabreuse -à Michel pour d'autres raisons. Celles-là, -il ne les disait pas. Son passé, pour si court qu'il -fût, ne laissait pas d'être gênant, et il préférait -que nul ne se mît en devoir de le sonder. -Ce qu'il en racontait à la vieille femme crédule, -toute transportée pour lui de pitié et d'admiration, -eût paru louche à tout autre qu'à cette -simple créature. Et cependant il passait bien des -détails sous silence.</p> - -<p>Après avoir été recueilli par des bergers au -fond des gorges de la Basteï, et leur avoir, en sa -terreur, déclaré qu'il était orphelin, seul au -monde, Michel s'était employé à des travaux -rustiques pour gagner le pain qu'on lui donnait -dans un pauvre village de la Suisse saxonne. -Quelques misérables familles de cette contrée -<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> -ayant résolu de se joindre à une bande d'émigrants -pour chercher fortune en Amérique, -le projet séduisit ce petit être brûlant d'imagination -et de hardiesse. Il trouva moyen de se -faire emmener, mettant tout en œuvre pour se -rendre indispensable—d'une souplesse qui l'abaissait -aux besognes les plus viles, d'une ingéniosité, -d'une finesse, d'une décision audacieuses, -qui le haussaient jusqu'au prestige auprès de ses -lourds et grossiers compagnons. En Amérique, -dans les faubourgs des grandes villes, où il -essaya de tous les bas métiers, comme dans les -entreprises agricoles du «<i>Far-West</i>», où il fit le -coup de feu contre les Indiens, il traversa des -périodes d'horrible misère, et trempa sa jeune -âme dans cette noire région de sauvagerie qui se -creuse au-dessous des civilisations les plus brillantes. -Dans toute société, il y a des irréguliers, -qui, par suite des circonstances ou de leurs vices, -sont rejetés hors cadre, pour ainsi dire, abhorrant -un ordre général auquel ils n'ont pas pu, ou -pas voulu, s'adapter. Ceux-là ne mettent pas -leur espoir dans le travail, mais dans la rapine, -ne souhaitent pas un salaire, mais un butin. -«Gagner sa vie» n'a pas de sens pour eux, à -moins que ce ne soit dans l'acception du joueur -qui attend tout d'un hasard et se sent résolu à y -aider en trichant.</p> - -<p>Tels furent les gens vers qui la fatalité de son -destin porta Michel. Ses penchants, sa jeune -<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> -expérience du monde, n'étaient pas pour l'en -éloigner. N'avait-il pas vu, lui, chétif, un puissant -devenir son assassin?... L'acte infâme, inaccompli -matériellement, n'avait que trop réussi -dans le domaine moral. L'enfant jeté par-dessus -les rochers de la Basteï ne s'y était pas fracassé -les membres, mais, au choc, avait senti se dévaster -son âme et se rompre tous les liens qui -l'attachaient à l'existence normale. Cette société, -où il n'avait plus de place, dont il se trouvait -retranché civilement, il la jugeait construite sur -la force, le mensonge et la violence. Il la haïssait -et ne songeait qu'à l'exploiter. Ses qualités héréditaires: -fierté, témérité, intelligence, détournées -de leur juste direction, ne faisaient qu'ajouter -leurs véhémences à ses théories, comme -des forces fatales. Déjà, en Amérique, sa conduite -s'était accordée, par une logique terrible, -avec ses sentiments. Las et exaspéré d'une misérable -existence aux États-Unis, Michel était parti -pour le Brésil. De là, il avait passé dans l'Uruguay. -Tout de suite, en ces républiques de la -péninsule méridionale, où la discipline sociale -est très relâchée, il s'était senti plus à l'aise que -dans les stricts rouages de la confédération anglo-saxonne. -Il tombait chez des races dégénérées, -d'origine latine, et sa mentalité à demi-italienne -s'accordait mieux avec la leur. Puis, le brigandage -à peine dissimulé qui s'exerce aux frontières -de ces pays bâtards, sur la limite des pampas -<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> -immenses, les coups de fortune hasardeux -qu'on y peut risquer, sous couleur de trafic, tentèrent -ses instincts d'aventurier. Mais, ce qui -acheva de le démoraliser, ce fut le jeu. On ne se -doute pas en Europe de la frénésie avec laquelle -on manie les cartes dans les tripots de Rio-Janeiro, -de Montevideo ou de Buenos-Ayres, ni -des scènes de lucre et de sang qui surviennent -parmi ces milieux louches et cosmopolites, où -passe l'écume des deux mondes, et où la police -locale, souvent complice d'ailleurs, ne se soucie -pas de mettre le nez.</p> - -<p>Voilà d'où venait ce beau garçon, sous les -traits de qui la vieille Louise croyait revoir l'enfant -innocent qu'elle pressait jadis sur son cœur -et berçait dans ses bras. Elle aurait pâli, la pauvre -femme, si elle avait aperçu les images évoquées -sous ce front gracieux et uni, tandis que Michel -résumait ses aventures en un récit soigneusement -expurgé. Elle n'aurait pas eu ce sourire -avec lequel elle lui disait:</p> - -<p>—«Tu as dû te faire bien apprécier là-bas. -Tu y avais sans doute une belle position. Car te -voilà chic et flambant comme un monsieur.» -Elle ajouta: «Tu ne perdras rien cependant à -être revenu de si loin pour embrasser ta maman -Louison. Car j'ai à te remettre une petite fortune. -La marquise de Malboise m'avait confié—avec -le testament qui, malheureusement, n'est -plus valable,—tous ses bijoux de famille. Ils -<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> -sont restés dans la cachette même où nous les -avons enfermés ensemble.</p> - -<p>—Comment!... Mais tu pouvais me considérer -comme mort.</p> - -<p>—J'ai toujours conservé de l'espoir.</p> - -<p>—Et si je n'étais pas revenu?</p> - -<p>—Eh bien, le coffret et son contenu seraient -restés là où ils sont—sous terre. Je n'allais pas -livrer ces souvenirs sacrés de ma pauvre maîtresse -morte à monsieur de Malboise, qui l'avait -tant fait souffrir et qui déjà n'est que trop riche, -grâce à elle.</p> - -<p>—Mais toi?</p> - -<p>—Quoi donc?... Moi?...</p> - -<p>—Tu pouvais t'approprier ces bijoux.</p> - -<p>—Ils ne m'appartenaient pas.</p> - -<p>—N'étais-tu pas l'héritière légale de ton fils -Michel Bellard, officiellement décédé?»</p> - -<p>Louise élargit ses yeux d'étonnement.</p> - -<p>—«Je n'avais jamais pensé à cela,» dit-elle. -Et elle ajouta, tandis que, lentement, la réflexion -se dégageait dans son esprit: «Ça ne fait rien. -C'était sacré. Jamais on ne m'aurait persuadée -que j'avais des droits sur ces choses précieuses.»</p> - -<p>Michel la considéra avec un singulier sourire, -demi narquois, demi ému. Puis il dit,—et ce -fut toute l'expression de sa gratitude:</p> - -<p>—«C'est épatant, ça!»</p> - -<p>Cependant, l'idée de ces joyaux, de ces pierreries, -de cet or, qui gisaient en lieu sûr pour lui, -<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span> -le faisait trembler de joie, lui ôtait, pour l'instant, -son désir de vengeance. Sa hâte, fébrilement, -éclata. Il aurait voulu courir et s'en emparer -tout de suite. L'après-midi était trop avancé. Il -décida de se rendre le lendemain matin dans les -souterrains de Solgrès. Maman Louison, proposa-t-il, -l'accompagnerait. Celle-ci n'en vit pas la -nécessité.</p> - -<p>—«Cela me ferait mal,» soupira-t-elle. «Il -me semblerait que je déterre cette pauvre marquise -Armande, que je vais faire sauter hors de -terre son cœur saignant. T'ai-je dit, mon petit, -que le mien est atteint? Oui, j'ai une maladie de -cœur. Épargne-moi. Je te décrirai si bien la place -que tu la retrouveras sans peine.</p> - -<p>—J'entrerai dans le souterrain par les bois,» -fit Michel. Je n'aurai pas besoin de pénétrer sur -le domaine.</p> - -<p>—Retrouveras-tu facilement l'ouverture?</p> - -<p>—Que oui! J'y ai joué assez souvent. Nous -faisions les brigands dans les cavernes avec mes -petits camarades du village. Mais c'est heureux -qu'il y ait des issues au dehors. Car monsieur de -Malboise ne doit pas prêter au premier venu la -clef de la porte de fer.</p> - -<p>—J'en ai une clef,» dit Louise.</p> - -<p>—«Toi!... Une clef?... Vraiment?...»</p> - -<p>Pourquoi eut-il ce sursaut passionné, cet éclair -triomphant dans ses yeux noirs? Il ne se l'expliqua -pas lui-même. Une issue secrète... une -<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span> -clef qui en rendait maître à l'insu de tout le -monde, car, après vingt-cinq ans, nul ne se souvenait -qu'elle fût restée aux mains de l'ancienne -confidente,—cela venait de faire tressaillir -d'aise l'homme d'aventures, le chercheur de -hasards ténébreux, sans qu'il pût prévoir encore -le parti qu'il en tirerait.</p> - -<p>—«Tu me la donneras, maman, cette clef?...»</p> - -<p>Elle eut un silence un peu soucieux.</p> - -<p>—«Pour quel usage? Moi, je ne la gardais -que comme un souvenir. Elle est enveloppée dans -un papier indiquant de la rendre au marquis -de Malboise, s'il m'arrivait quelque chose.</p> - -<p>—On n'est tenu d'aucune loyauté envers un -pareil bandit.</p> - -<p>—Oh! mon enfant!...» Un timide reproche -passa sur la douce figure vieillie.—«C'est pour -soi-même qu'on est loyal. Non, vois-tu... cette -clef ne doit pas sortir de mes mains. La marquise -Armande me l'a donnée. Elle est bien à moi. -Mais je ne dois la transmettre qu'au propriétaire -de Solgrès.»</p> - -<p>Michel n'insista pas.</p> - -<p>Aussi bien, qu'est-ce qui pouvait le toucher, -à cette heure, hors la marche des aiguilles sur -un cadran, car il lui semblait que jamais n'arriverait -ce lendemain, qui lui livrerait un trésor. -D'une oreille presque distraite, il écoutait les -révélations que Louise, maintenant, lui faisait -sur son père. L'héroïsme du volontaire garibaldien -<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> -ne le toucha pas outre mesure. Immobile, -l'air absorbé, il laissait son esprit voler vers l'avenir, -tandis qu'il semblait perdu dans une respectueuse -contemplation du passé. Quelle serait -la valeur des bijoux contenus dans la cassette?... -Quel genre de vie adopterait-il désormais? Quel -nom prendrait-il?... Les perspectives neuves et -libres, ouvertes devant lui, l'éblouissaient. Nuls -liens, nuls devoirs, nulle personnalité antérieure, -n'entravaient sa marche future. Il n'avait même -pas d'état civil. Et il possédait de quoi s'en fabriquer -un, car il rapportait de ses sombres aventures -en Amérique les papiers d'un homme disparu, -qu'il modifierait à sa guise par un facile -maquillage.</p> - -<p>Quand il prit congé pour ce jour-là de sa -mère adoptive et qu'elle lui demanda son adresse, -il dit au hasard le nom d'un hôtel élégant, où il -comptait se transporter avec sa prochaine richesse.</p> - -<p>—«Je vais l'inscrire,» dit-elle, en mettant ses -lunettes.</p> - -<p>Tandis qu'elle traçait quelques mots de sa -grosse écriture appliquée de paysanne, le jeune -homme regardait par-dessus son épaule. Il éclata -de rire.</p> - -<p>—«Michel Bellard!...» lut-il à haute voix. -«Mais non, maman! Tu sais bien qu'il est mort, -le petit Bellard.»</p> - -<p>Sa gaieté troubla l'humble femme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span></p> - -<p>—«Que veux-tu dire?... N'est-ce pas ton -nom?...</p> - -<p>—Jamais de la vie!... A quoi me servirait -d'avoir du sang noble dans les veines, si je dois -m'appeler comme un domestique?»</p> - -<p>Une faible rougeur colora les joues ridées. -Une vapeur humide embruma les verres des -lunettes.</p> - -<p>—«Alors?...</p> - -<p>—Alors je suis Michel d'Occana, puisque -ainsi se nommait mon père.</p> - -<p>—Non,» corrigea Louise, enlevant la particule: -«Michel Occana.</p> - -<p>—Qu'importe?</p> - -<p>—Et si sa famille réclame?...</p> - -<p>—Elle réclamera, <i>ma</i> famille! Ça me donnera -l'avantage de faire sa connaissance. Et nous -verrons!»</p> - -<p>Il fanfaronnait d'un ton léger, avec tant d'animation -radieuse sur sa jeune physionomie que -sa mère adoptive en oublia la récente blessure.</p> - -<p>—«C'est vrai que tu es bâti en grand seigneur, -toi, jusqu'au bout des ongles.</p> - -<p>—Tu seras quand même ma maman Louison,» -dit-il en l'embrassant, «Mais entre nous -seulement... Jamais devant le monde.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>LE FOND DE LA CASSETTE</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_d.jpg" alt="Lettre D." /> -</div> -<p class="drop-cap">Dans un salon de cercle, aux environs -de la Madeleine, des hommes, pour la -plupart en costume de soirée, se pressaient, -assis ou debout, autour d'une table de -baccara. On jouait gros jeu depuis une heure, -et la veine n'avait pas favorisé le banquier. -Cependant il faisait bonne contenance, sous des -regards dont l'attention aiguë aurait pu blesser -quelqu'un de susceptible.</p> - -<p>C'était un fort beau garçon, de cette beauté -un peu exotique,—le teint trop mat, les yeux -et les cheveux trop noirs,—que, précisément, -on a chance de rencontrer dans les cercles -ouverts, où l'on est admis en passant, sur simple -présentation.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span></p> - -<p>Une voix gouailleuse dit:</p> - -<p>—«Cent louis qui tombent.»</p> - -<p>Le banquier tourna légèrement la tête.</p> - -<p>—«Ça va», dit-il. «Et davantage si vous -voulez.</p> - -<p>—Allons donc!... Une plaisanterie!... Vous -ne les avez plus en banque.</p> - -<p>—Je les tiens sur parole.»</p> - -<p>Il y eut un silence, peu flatteur pour l'étranger. -Celui-ci appela le garçon de jeu.</p> - -<p>—«Donnez-moi des jetons,» lui dit-il. -«Pour deux cents louis.»</p> - -<p>L'homme se pencha, murmura tout bas quelque -chose.</p> - -<p>—«Oh! mon Dieu,» ricana le bel étranger, -«on manque plutôt de confiance, dans votre -boîte. Tenez...» ajouta-t-il en plongeant la main -dans une poche intérieure de son habit, «c'est -vrai, je n'ai plus d'argent sur moi. Mais me prêterez-vous, -si je vous laisse ceci en gage?»</p> - -<p>D'un geste négligent, il tendait une admirable -émeraude, soutenue par une mince chaîne d'or. -Un des assistants s'écria:</p> - -<p>—«Mais c'est une ferronnière! Vous avez -donc dévalisé votre trisaïeule?...</p> - -<p>—Un bijou de famille... Je l'avais sur moi -pour le faire monter en bague. Ça tombe bien, -puisque vous m'avez si proprement ratissé, messieurs.»</p> - -<p>Le garçon de jeu emporta l'émeraude, et, -<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span> -l'ayant montrée au caissier, il revint avec deux -cents louis de jetons, qu'il plaça devant le banquier. -Celui-ci tailla, jeta une bûche au tableau -de droite, qui portait les deux mille francs. Il eut -un imperceptible sourire, donna sept au tableau -de gauche, et se servit. La seconde carte du premier -tableau fut un huit. Celle de l'autre un -quatre. Le banquier retourna ses cartes. Il avait -un roi et un valet. Une rumeur légère courut -dans le groupe.</p> - -<p>—«Tirez-vous?» demanda-t-il à gauche.</p> - -<p>Sur la réponse affirmative, il lança un cinq.</p> - -<p>Et tout à coup, devant lui, à côté de ses deux -figures, on aperçut le neuf de carreau.</p> - -<p>—«Gagné,» dit-il tranquillement.</p> - -<p>Déjà on poussait vers lui les mises des deux -tableaux, quand une voix s'éleva:</p> - -<p>—«Pardon! Je demande qu'on examine le jeu -de cartes dont se sert monsieur d'Occana.</p> - -<p>—Mais, monsieur!...»</p> - -<p>Un brouhaha se produisit, les uns tenant pour -l'interrupteur, les autres criant que de pareils -procédés disqualifiaient un cercle. Les mots vifs -commençaient à partir, quand un accord général -se fit brusquement sur cette nouvelle: il y avait -deux neuf de carreau dans le jeu de cartes du -banquier.</p> - -<p>—«Gredin!... Misérable!...» hurlèrent les -plus animés en lui mettant la main au collet.</p> - -<p>Blanc comme le plastron de sa chemise, celui -<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span> -qu'on avait appelé d'Occana cherchait à se dégager, -en balbutiant:</p> - -<p>—«Mais, messieurs... C'est un accident... -Comment pouvez-vous croire?... Je suis prêt à -recommencer le coup.»</p> - -<p>Le gérant du cercle, accouru en hâte, intervint:</p> - -<p>—«Voyons, messieurs, pas de violences... -C'est indigne de gentlemen tels que vous. La -présence d'une double carte dans un jeu peut -parfaitement être fortuite. Et monsieur d'Occana -vous donnera satisfaction en s'abstenant de revenir.»</p> - -<p>Ses efforts pour arrêter l'esclandre eussent -peut-être moins bien abouti si tous les hommes -qui se trouvaient là eussent eu la conscience et -les mains nettes. Mais déjà quelques-uns avaient -filé, ne se souciant pas d'éclaircissements où la -police devait intervenir. D'autres se disaient qu'ils -passeraient un mauvais quart d'heure chez eux si -leurs noms apparaissaient dans cette affaire. -Les plus honnêtes, ceux qui avaient le droit -de crier plus haut, étaient en même temps -les moins empressés à figurer dans une histoire -de ce genre. Les plus tarés se demandaient où -ils iraient jouer si l'on fermait ce cercle trop -accueillant. Pour toutes ces raisons, M. d'Occana -se trouva bientôt sans plus d'encombre sur l'escalier, -poussé par le gérant, qui lui glissait son -émeraude dans la main, en lui conseillant de ne -<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span> -jamais revenir, tandis que, derrière lui, se tordaient -les valets de pied en culotte de panne.</p> - -<p>Le jeune homme traversa la rue Royale, suivit -les boulevards et l'avenue de l'Opéra. Malgré -l'heure tardive, il y avait encore des flâneurs aux -terrasses des cafés, tant la suave nuit de juin avait -de charme. Le joueur malheureux s'en détourna, -comme en une fuite, et courut se réfugier chez -lui, dans son petit appartement luxueux de la -rue Saint-Augustin.</p> - -<p>Sa chambre apparut, quand il eut tourné le -commutateur, avec les chatoiements de soies -pâles, les scintillements d'étroits carreaux multiples -et les lignes serpentines du <i>modern-style</i>.</p> - -<p>Il ouvrit son armoire, en tira un coffret, qu'il -posa sur une table.</p> - -<p>C'était une boîte en acier solide et pesante, -dont les parois externes, jadis vernies et ornées -de peintures, montraient des plaies rougeâtres -de métal oxydé. Telle quelle, telle qu'il l'avait -retirée du souterrain, Michel se plaisait à contempler -et à manier cette cassette. Que de plaisirs -en étaient sortis depuis dix-huit mois! Grâce à -elle, il avait, pendant une année et demie, vécu -la vie triomphante et joyeuse que le destin devait, -pensait-il, à un descendant d'une des plus -aristocratiques familles de France. Lui, qui avait -dans ses veines le sang des Solgrès, et sur sa face, -dans ses membres fins, l'élégance et la grâce italiennes, -quel viveur magnifique il aurait fait s'il -<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> -eût été reconnu légalement par sa mère! Elle -en avait eu l'intention. Ce n'est pas elle qui -l'avait renié. Les fatalités sociales s'étaient trouvées -plus fortes que cette volonté de femme. -Michel le savait, par les plus irréfutables preuves. -Aussi cette mère, dont le nom remplissait d'orgueil, -cette Armande, marquise de Malboise, qui -l'avait porté dans son sein, qui l'avait chéri à en -perdre la raison et à en mourir, elle rayonnait -bien haut dans l'âme pervertie, mais non tout à -fait avilie, de l'aventurier.</p> - -<p>Celui qui se faisait appeler maintenant Armand-Michel -d'Occana était un homme qu'aucune -croyance, aucun respect, aucune tendresse -n'arrêtaient dans l'assouvissement de ses passions. -Toutefois un sentiment exalté et pur fleurissait -en lui parmi le taillis empoisonné des convoitises, -des vanités, des haines et des vices. C'était -le culte voué à la mémoire de sa mère, depuis -qu'il avait appris par Louise de quel amour et à -travers quels tourments la malheureuse l'avait -aimé.</p> - -<p>En ce moment même, tandis que ses doigts -palpaient, en l'ouvrant, le coffret d'acier, il -éprouvait, à ce contact, l'émotion vague toujours -puisée auprès de ce témoin de la maternelle sollicitude. -Il souleva le couvercle. L'intérieur, capitonné -de velours bleu, apparut. Quel espoir -insensé animait Michel?... Ne savait-il pas que la -cassette était vide. Cependant il en tâta tous les -<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> -recoins, dans l'idée de trouver peut-être encore -un dernier vestige de ces admirables joyaux, -vendus les uns après les autres. Pas une parcelle -d'or ou de pierreries ne restait. Michel souleva la -doublure du fond. Un papier se cachait entre le -capitonnage et le métal. Il le tira et le relut pour -la centième fois.</p> - -<div class="bq"> -<p>«<i>Je lègue à mon filleul, Armand-Michel Bellard, -mon domaine de Solgrès avec toutes ses dépendances, -et je désire qu'il en porte le nom.</i>»</p> - -<p class="ar"> -Signé: «<span class="sc">Armande</span>,<br /> -«<i>marquise de Malboise</i>.»<br /> -</p></div> - -<p>«Michel de Solgrès!... Je serais Michel de Solgrès, -maître d'un des plus beaux châteaux de -France!» se dit le fils du volontaire italien. «Ah! -marquis de Malboise, tortureur de femmes, -tueur d'enfants, voleur d'héritages, notre compte -n'est pas encore réglé!... Vous avez de la chance -que l'ivresse d'être riche et d'être jeune m'ait -absorbé pendant dix-huit mois. Mais maintenant -que je n'ai plus rien, je vous conseille de prendre -garde à vous!...»</p> - -<p>Avec un geste de rage, le jeune homme jeta -au fond de la cassette la ferronnière ornée d'une -émeraude, le seul des bijoux légués par sa mère -qu'il n'eût pas transmué en billets de banque, -fait fondre à tenter la chance des cartes, des -<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> -courses, ou laissé aux mains des courtisanes coûteuses, -pour connaître, lui, le paria, la saveur des -caprices princiers.</p> - -<p>Mais était-ce bien le dernier des joyaux maternels -qu'il n'eût pas vendu? Tandis que, pour se -coucher, il ôtait les boutons de sa chemise, quelque -chose brilla sur sa peau, dans l'entre-bâillement -du plastron. C'était, à une petite chaîne -de façon ancienne, un médaillon en or, un simple -médaillon de fillette. Quand Michel fut au lit, -avant de s'endormir, il détacha cette chaîne, ouvrit -ce médaillon, et considéra un instant le portrait -de femme qu'il contenait:</p> - -<p>«Ma mère!...» murmura-t-il, «Armande de -Solgrès, marquise de Malboise...»</p> - -<p>Il prolongea la pompe des syllabes avec un -orgueil attendri. Puis il prononça encore à voix -haute: «Votre fils a une âme indomptée comme -la vôtre. Seulement vous étiez femme... la société -vous a vaincue. Lui, il est un homme... Et il n'a -pas dit son dernier mot...»</p> - -<p>Qu'eût-elle répondu, la martyre, si elle avait -entendu ce fils tant chéri confondre sa révolte -d'amante et de mère avec la rébellion de l'égoïsme -et des appétits effrénés? Mais les lèvres du portrait -demeurèrent closes. Et les yeux fanés de larmes -ne virent pas du moins cette suprême misère.</p> - -<p>Quinze jours plus tard, au Casino d'Houlgate, -les jeunes filles et les matrones n'avaient de -regards et de sourires que pour un valseur charmant -<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> -qu'on disait étranger, riche et de noble origine. -Michel, persuadé que les chevaux et les -cartes ne lui rendraient pas la petite fortune qu'ils -lui avaient prise, renonçait aux succès du demi-monde -pour voir s'il aurait plus de fruit à recueillir -par ceux de milieux honnêtes. Cette plage -familiale d'Houlgate lui semblait le champ favorable -à ses nouveaux exercices. Dès les premiers -quadrilles au Casino, après les faciles présentations -toujours obtenues par un voisin d'hôtel, le -jeune homme, ne connaissant du monde que les -bas-fonds des républiques sud-américaines et les -régions galantes de Paris, eut la stupeur de -constater qu'il recevait, de la part de correctes -bourgeoises, des avances aussi claires que jadis -de ses compagnes de plaisir. Seulement, ici, -c'était pour le bon motif. C'était l'invite au mariage, -faite par les candides flirteuses de vingt -ans et par les avisées mamans de quarante-cinq.</p> - -<p>Les entreprises conjugales ne se bornaient pas -aux escarmouches du Casino. Bientôt M. d'Occana, -«ce jeune homme si distingué», reçut -des invitations pour les parties de tennis, les -five o'clock ou les sauteries dans les villas particulières. -Il accepta tout, et se rendit compte que, -s'il demandait la main d'une de ses danseuses, -n'importe laquelle, il aurait la presque certitude -qu'on lui dirait: «oui». «Oui» avant les premiers -renseignements. Mais après?... Michel -d'Occana n'offrait aucune surface, à peine une -<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> -personnalité authentique,—et encore... grâce -à des papiers qu'il ne fallait pas regarder à la -loupe,—nulle situation, et tout juste, avec ce -qui lui restait sur la vente de l'émeraude, de quoi -payer la bague de fiançailles.</p> - -<p>Le premier acte était facile à jouer, mais aller -jusqu'au dénouement lui parut peu commode. -Pour cette raison, l'aventurier jeta son dévolu sur -une orpheline, Denise Rouval, déjà majeure, et -qu'il sut rendre éprise de lui au delà de toute -clairvoyance, de toute guérison.</p> - -<p>Cette jeune fille possédait une petite dot, et -surtout des espérances, car elle hériterait certainement -d'un oncle qui l'avait élevée. L'opposition -invincible de l'oncle au mariage de Denise -avec un si beau garçon, d'origine et d'avenir si -troubles, fit hésiter celui-ci. Mais il se trouvait à -bout de ressources.</p> - -<p>Épouser celle qui, folle d'amour pour lui, bravait -tout, c'était se tirer momentanément d'affaire, -grâce aux quelques milliers de francs de la -dot, et dans la certitude des merveilleux hasards -toujours attendus par le déclassé.</p> - -<p>Michel se considérait comme le créancier du -destin. Et il y avait un homme qui portait le -poids de la dette: c'était le marquis de Malboise. -Un jour ou l'autre, il le forcerait bien à s'acquitter -envers lui, ce bandit titré et puissant, qui se -carrait sur le domaine volé, dans la magnifique -demeure des Solgrès. Comment? Ce n'était pas -<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span> -facile. Le plan devait être médité à loisir, exécuté -avec prudence.</p> - -<p>Lorsque Michel s'était vu à la tête des deux -cent cinquante à trois cent mille francs que -représentait le contenu de la cassette, le désir de -jouir de la vie avec toute la force, toute l'avidité -de ses vingt-cinq ans, dans ce Paris où il arrivait -enfiévré d'appétits et de curiosité, lui avait ôté -la faculté de méditation nécessaire pour combiner -la revanche. Il avait du temps, de l'argent -devant lui, pensait-il. C'eût été folie de tout compromettre -par une démarche mal combinée. Folie -surtout de ne pas goûter d'abord à la coupe de -délices qui s'offrait à ses jeunes lèvres, si longtemps -séchées par toutes les soifs et crispées par -toutes les amertumes. Un à un, les jours avaient -passé. Un à un, s'en étaient allés aux mains des -revendeurs les bijoux du coffret. Pour suspendre -la fuite rapide de son trésor, Michel avait eu -recours au jeu. Et alors cette fuite s'était précipitée, -avec des ressauts et des retours qui l'avaient -rendue plus affolante. Jusqu'au soir où, hanté par -les suggestions perverses des bouges d'outre-océan -corrupteurs de son adolescence, effaré d'avoir vu, -en prenant l'émeraude, le fond de la cassette vide, -Michel avait triché et s'était fait surprendre.</p> - -<p>Maintenant il se disait: «Il ne me faut plus -qu'un nouveau répit, si court soit-il, pour dresser -le piège où saisir cet atroce Malboise, et lui -faire un peu rendre gorge...» Pour obtenir ce -<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> -répit, l'aventurier épousa Denise Rouval, non sans -l'espoir que son art de séduction capterait l'oncle, -l'amènerait à une réconciliation et leur assurerait -l'héritage. Cet espoir-là fut déçu—d'autant -plus brutalement que l'oncle de M<sup>me</sup> d'Occana -mourut peu après, en pleine ébullition de colère -contre sa nièce, et sans lui laisser un centime.</p> - -<p>Ce que fut le sort de la nouvelle épousée dépassa -les pires prévisions du vieillard. Non qu'elle -souffrît d'immédiats mauvais traitements, matériels -ou moraux. Michel entendait trop la volupté -de la vie pour provoquer dans le cercle de ses -perceptions la disgrâce des larmes, la rancœur -des querelles, le hérissement hostile des délicatesses -blessées. Mieux eût valu pour Denise qu'il -la maltraitât directement, car du moins elle l'eût -pris en haine et se fût réjouie de ce qui le séparait -d'elle. Mais il ne se départit jamais à son -égard de la grâce câline qui enivrait la malheureuse -en sa présence et la torturait de regret -lorsqu'il n'était pas là.</p> - -<p>Bientôt il ne fut plus là souvent. Car le gentil -logis de la lune de miel ne tarda pas à s'échanger -contre un étroit appartement dénudé, puis contre -une mansarde de pauvres. Denise n'eut pas un -reproche à l'adresse de l'homme paresseux et -léger, à qui la paternité même n'inspirait pas un -effort. Elle acceptait la misère auprès de lui. Elle -aurait toujours trouvé moyen d'en épargner les -atteintes à leur fils—un petit être beau comme -<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> -son père et qu'elle avait nommé du même prénom -que lui. Mais, avec la misère, l'abandon survint. -Michel disparut pendant des semaines, puis -pendant des mois... Et si, de temps à autre, il -envoyait un subside dérisoire, s'il réapparaissait, -pour des visites hâtives, c'est qu'un seul lien lui -tenait un peu au cœur. Cet homme gardait le -sentiment de la race, si dominateur dans son -ascendance maternelle. Il ne pouvait tout à fait -oublier qu'il avait un enfant. Et comme ce fils -était son image, il goûtait un plaisir fier à venir -le contempler quelquefois. Quant à sa femme, -qu'il n'avait pas aimée un instant, le malheur de -cette infortunée était d'autant plus irrémédiable -que, dans le mystère, l'absence, l'incertitude, -l'éternelle attente, elle sentait s'exalter en elle -la tendresse insensée qui, malgré tous les avertissements, -la jeta naguère entre ses bras.</p> - -<p>Denise n'avait qu'une amie, qu'une consolation. -Parfois, du triste quartier Mouffetard où -elle cachait sa détresse, à l'écart de tout ce qui -pouvait lui rappeler sa jeunesse heureuse, elle se -dirigeait vers le lointain Montmartre, son petit -garçon suspendu à son épaule. La course était -longue avec ce cher fardeau. Quand le courage -lui manquait pour marcher, elle escomptait son -dîner en montant sur l'impériale d'un omnibus.</p> - -<p>Tout en haut de la rue Lepic, dans une humble -maison nichée parmi la verdure d'un jardinet -sauvage, elle trouvait une créature aussi isolée -<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> -qu'elle-même, et qui, par un miracle qu'elle ne -s'expliquait pas, partageait la folie de son cœur. -«C'est ma nourrice,» avait dit à sa femme -M. d'Occana en lui révélant l'existence de Louise -Nobert. Jamais la vieille paysanne n'en dévoila -davantage à la nouvelle venue qui pénétrait dans -sa vie. Pourtant une sympathie les rapprocha -bien vite, toutes deux brûlant du même culte -pour l'être idolâtré, dont elles souffraient toutes -deux. Aucune intimité, aucune mise en commun -de leurs larmes, ne délia le sceau posé sur les -lèvres flétries. La confidente de la mère morte -garda le secret du fils vivant. Sans doute il lui -interdisait de le livrer, même à l'épouse. L'âme -rustique et tenace, mise à l'épreuve si longtemps, -avait pris le pli du mystère. Elle ne se laissa pas -déchiffrer.</p> - -<p>Denise renonça bien vite aux interrogations -inutiles. N'était-ce pas assez pour elle, dévorée -d'une double passion,—son mari, son fils,—de -rencontrer une âme féminine uniquement -dévouée aux mêmes êtres? Car Louise adorait le -petit Michel, tellement semblable au nourrisson à -qui jadis elle avait donné son lait et toute sa maternité -en deuil, dans une ferveur de pitié, de respect, -qui le sacrait à la fois son maître et son enfant.</p> - -<p>C'était pour la femme âgée comme pour la -jeune femme, de douces heures, celles où le bébé -jouait auprès d'elles dans l'étroit jardin. Les -yeux de la première se fixaient parfois sur les -<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> -feuillages, desséchés trop tôt par l'haleine de -Paris et cendrés de poussière. Les prunelles fanées -reflétaient alors un rêve lointain, que Denise -essayait vainement de deviner. C'était, au delà -des piètres arbres, les somptueux ombrages de -Solgrès, le visage ardent et concentré d'Armande, -la pelouse tragique ou était tombé l'aïeul de ce -petit qui s'amusait là, sur le sable.</p> - -<p>—«Pauvre enfant!» murmurait Louise. Puis, -craignant que sa mélancolie n'évoquât l'énigme, -elle se hâtait d'ajouter: «Je voudrais tant le -gâter, ce chéri. Et je suis si pauvre!... Cependant -j'ai quelque chose de bon à lui donner, quand il -aura faim, tout à l'heure.</p> - -<p>—Ce n'est pas bien de faire des folies pour -ce petit gourmand, maman Louison,» protestait -faiblement Denise.</p> - -<p>Au fond, sans juger la vieille femme, elle la -croyait avare. Car, au début de leur mariage, -Michel, en lui parlant de sa nourrice, la lui représentait -comme vivant fort à l'aise d'une pension -viagère, servie par des gens riches qui -l'avaient eue jadis à leur service.</p> - -<p>—«Tes parents?» demanda Denise.</p> - -<p>—«Tu sais bien que tous mes parents sont -morts,» fut la réponse, accompagnée d'un regard -sardonique, glacial, comme toujours quand -elle risquait une allusion aux sujets interdits.</p> - -<p>«Louise Nobert a la faiblesse de ceux qui ont -trop vu le côté dur de la vie,» pensait Denise. -<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span> -«Elle craint de manquer un jour. Peut-être, en -effet, resterait-elle sans ressources si ses protecteurs -venaient à disparaître. En prévision, elle -doit se faire une réserve. Pour cela, elle se prive -de tout.»</p> - -<p>La paysanne se privait maintenant, en effet, -avec des robes trop rapiécées en été, trop minces -en hiver, plus jamais de vin dans le buffet, et, -souvent, par les jours froids, pas de feu dans la -cheminée.</p> - -<p>«Elle n'est pourtant pas solide, avec sa maladie -de cœur,» se disait encore M<sup>me</sup> d'Occana. «Se -rendre la vie si pénible aujourd'hui pour un avenir -douteux: quelle inconséquence! Mais c'est -un raisonnement qu'on ne peut pas lui tenir.»</p> - -<p>Un jour, comme Denise et son enfant se trouvaient -chez Louise, la voisine qui demeurait au-dessus -de celle-ci vint la chercher pour déballer -une bourriche de fruits, dont elle enverrait quelques-uns -à ce chérubin du bon Dieu—si joli -que c'était une joie pour elle de le guetter par -la croisée. La maman et le bébé,—qui trottait -déjà tout seul,—demeurèrent dans le salon aux -bibelots disparates et si piteusement vulgaires, -musée rétrospectif d'une vie simple, dont ils -illustraient les étapes.</p> - -<p>Le garçonnet, tout à coup, eut la fantaisie -qu'on lui approchât de l'oreille un gros coquillage, -à la conque épineuse et rébarbative, à la -profondeur rose, où, par jeu, maman Louison -<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> -lui faisait souvent écouter le chuchotement des -anges qui disent au petit Jésus les noms des enfants -bien sages.</p> - -<p>—«Ze veux savoir si <i>l'anze</i> dit mon nom, -maman.»</p> - -<p>Denise prit l'énorme coquille, se disposant à -l'approcher de la mignonne oreille, qu'elle dégageait -des boucles brunes.</p> - -<p>—«Attends,» fit-elle, «il y a dedans un -papier. Je vais l'ôter... Tu n'entendrais pas.»</p> - -<p>Négligemment, elle enlevait une lettre, glissée -là, oubliée, ou cachée, peut-être. L'idée de la -lire ne lui serait certes pas venue, si, avec un tressaillement, -elle n'eût reconnu l'écriture de son -mari. D'un geste vif, elle sortit le feuillet de l'enveloppe, -l'ouvrit. Quelques lignes, vite parcourues, -lui sautèrent au cœur:</p> - -<div class="bq"> -<p> -«<i>Chère maman Louison</i>,<br /> -</p> - -<p><i>«Si tu pouvais, puisque voici la fin du mois, -envoyer encore cent francs à l'adresse que tu sais, tu -me tirerais d'un bien grand embarras. Et je te rendrais -le tout ensemble.</i></p> - -<p>«<i>A la hâte et un bon baiser de</i></p> - -<p class="i50"> -<i>Ton dévoué</i></p> -<p class="i60 sc">Michel.»</p> -</div> - -<p>Pâle et toute froide, Denise tenait toujours le -<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span> -coquillage, dans lequel, avec une sorte de honte, -elle avait vivement replacé le billet.</p> - -<p>—«Maman, <i>t'est-ce</i> tu fais?... Il va pas parler, -<i>l'anze</i>, avec ce vilain papier.»</p> - -<p>Ce vilain papier!... Un frisson plus pénétrant -secoua la jeune femme.</p> - -<p>—«Tais-toi... Tais-toi... Non, l'ange ne parlera -pas aujourd'hui.»</p> - -<p>En hâte, elle remit le coquillage en place, -tourné comme avant, et s'occupa de distraire le -petit bonhomme, pour qu'il ne s'obstinât pas à -le réclamer quand Louise rentrerait. Deux minutes -après, celle-ci parut. Et le bébé ne songea -plus à écouter les anges quand il vit le tablier -de maman Louison gonflé de choses mystérieuses -qui devaient être bonnes à manger. Elle étala -des pommes, des poires, des nèfles, des noix, sur -la table.</p> - -<p>—«Croyez-vous?... Hein!... Les enfants de -cette dame sont cultivateurs. Alors ça vient -d'eux. Est-elle gentille!... Je vais vous en faire -un paquet, Denise, bien ficelé, pour que vous -puissiez le porter commodément. Ça sera pour -les goûters du bijou.»</p> - -<p>Denise la regardait, les mains jointes. Sur la -tête de Louise, elle vit la coiffure en tulle noir -et nœuds de velours, jadis pimpante, maintenant -affaissée, jaunâtre, défraîchie. Elle vit la camisole -de mérinos, dont les manches avaient été refaites -en une étoffe différente. Elle vit la jupe -<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span> -raccourcie par un ourlet qui repliait le bord usé... -Alors elle s'approcha, saisit dans ses bras la vieille -femme, et baisa le front aux menues rides, sur -lequel ses larmes coulèrent.</p> - -<p>—«Allons,» fit gaiement Louise, «vous -voilà bien émue pour quelques méchants fruits!... -Et encore on me les a donnés.</p> - -<p>—Ce n'est pas à cause des fruits. Mais écoutez... -Notre pauvre Michel... Celui qui n'est pas -là... Vous l'aimez tant!... Dites... Vous pouvez -bien... à moi... Dites-le... que vous êtes sa vraie -mère!...»</p> - -<p>Une fierté passa sur le visage de la paysanne. -Son corps chétif, ratatiné, se redressa. Au fond -de ses yeux ternes passa le reflet des jours tragiques, -l'équipée de guerre et d'amour que sa -complicité fit sienne, son humble honnêteté couvrant -la faute héroïque d'une Armande de Solgrès, -l'enfant qu'elle détachait de son sein en -cachette pour le lui tendre, les longs soucis, le -long secret... Elle répondit:</p> - -<p>—«Sa vraie mère?... Je suis bien plus!»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="X" id="X"></a>X</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>LE MORT VIVANT</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_c.jpg" alt="Lettre C." /> -</div> -<p class="drop-cap">Ce jour-là, il devait y avoir une interpellation -à la Chambre. De bonne -heure, dans l'hémicycle du Palais-Bourbon, -les députés arrivaient. Une vigueur allègre -les animait tous en l'attente de la bataille oratoire, -qui devait être une des dernières de la session, -car juillet tirait à sa fin. Une splendeur -d'été rayonnait au dehors, pénétrait jusque dans -l'immense vaisseau assombri de boiseries, s'opalisait -en traversant la verrière du plafond.</p> - -<p>La haute stature du marquis de Malboise parut -à l'entrée de droite, s'avança, grandissant -encore dans l'ascension des premiers degrés. -Aussitôt ses collègues s'empressèrent autour de -lui. Et non seulement ceux de son groupe, mais -d'autres déjà placés au centre. Quelques-uns -<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> -même quittèrent les bastilles de la gauche pour -venir lui serrer la main. C'était l'homme du moment. -Tous, jusqu'à ses adversaires, s'inclinaient -devant sa chance merveilleuse. Le succès se suffit -à lui-même. La foule n'admire le génie qu'à -cause de la gloire.</p> - -<p>Or, Pascal de Malboise atteignait au faîte -d'une magnifique destinée. Sa carrière de grand -seigneur et d'homme politique allait être couronnée, -à cinquante ans, par un mariage qui -apparaissait de tous points comme une éclatante -fortune. Le lendemain, toute la fleur du Paris -élégant signerait au contrat du marquis de -Malboise avec M<sup>lle</sup> Régine d'Ambarès, la jeune -fille la plus en vue du faubourg Saint-Germain, -par sa beauté, par son nom, et par la légende qui -faisait de sa mère une fille du duc d'Évreux,—ce -descendant de Henri IV, si semblable de -traits, de bravoure et de galanterie, à son aïeul. -Nul n'ignorait que le prince-prétendant, parrain -de la fiancée, avait voulu ce mariage. C'était -accorder à son champion au Parlement un gage -suprême de faveur que de lui donner la main de -cette filleule, qu'on regardait comme sa cousine -germaine, sans qu'il fît rien pour détruire cette -opinion.</p> - -<p>Ceux qui veulent absolument voir l'envers -des plus brillants tableaux, assuraient que le chef -de la maison royale n'était pas fâché d'établir -richement cette protégée à demi-parente, dont -<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span> -un père viveur avait dévoré le patrimoine, et -d'arrêter du même coup les emprunts perpétuels -du fringant et immoral comte d'Ambarès. Après -tout, cette fille délicieuse était difficile à marier, -avec sa haute et fine grâce de lys, avec son visage -blanc et altier qu'on eût dit descendu d'un -cadre, hors de quelque salle du trône, tant s'y -avérait une illustre ressemblance. Rien n'accordait -mieux la sollicitude, la politique et la tradition, -que d'allier Régine, en dépit—ou peut-être -justement à cause—de l'énorme différence -d'âge, avec le marquis de Malboise, de fortune -et de situation si décoratives, le plus bouillant -leader du parti légitimiste, le maître opulent de -Solgrès.</p> - -<p>Lui, il exultait. Son premier mariage avait -satisfait son ambition d'argent. Le second allait -satisfaire son ambition d'honneurs. Et il trouverait -aussi l'ivresse d'une passion, qui se déchaînait -en lui, tardive, et d'autant plus ardente.</p> - -<p>C'était un homme heureux que le marquis de -Malboise. Et il portait bien son bonheur, sans -morgue ni gaucherie, avec l'aisance robuste de -sa stature dominatrice, ayant grand air et un -reste de jeunesse sous les cheveux argentés, en -ses pétulances d'enfant terrible, qui faisaient de -lui l'interrupteur le plus pittoresque, le plus déconcertant, -le plus redouté de la Chambre. Il -acceptait les félicitations de tous, alliés et adversaires, -avec la même cordialité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span></p> - -<p>—«Vous allez voir!» disait-il, en son exubérance -qui ne devenait jamais vulgaire. «Ils -n'ont qu'à bien se tenir, les gouvernementaux. -Je me sens en train aujourd'hui, je vous en réponds!</p> - -<p>—Il y a de quoi!» disait-on en riant,—et -même quelquefois en riant jaune—«Ah! la vie -doit vous sembler bonne!»</p> - -<p>Quelqu'un annonça:</p> - -<p>—«L'interpellation sera chaude pour Bardal.</p> - -<p>—Le garde des sceaux... Un crétin!... Il ne -pouvait pas attendre les vacances pour ce mouvement -judiciaire...</p> - -<p>—Ce sont les faméliques grondant à ses -chausses qui ne pouvaient pas attendre,» s'écria -Pascal.</p> - -<p>—«Gardez vos mots pour tout à l'heure, -mon cher. Vous en aurez besoin.</p> - -<p>—Bah! Malboise ne sera jamais à court.</p> - -<p>—Enfin on ne pourra pas faire tomber le -Gouvernement sur cette question de personnes.</p> - -<p>—Cette question de personnes est une question -de principes,» déclara le marquis avec force. -«Le Gouvernement a-t-il, oui ou non, sacrifié -des magistrats parce qu'ils n'ont obéi qu'à leur -conscience? C'est ce que nous allons voir.</p> - -<p>—La preuve sera difficile à faire.</p> - -<p>—Point n'est besoin de preuve pour convaincre. -C'est une atmosphère à créer. Je m'en -charge.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span></p> - -<p>Il ne présumait pas de lui-même. On l'avait -vu plus d'une fois jongler avec on ne sait quelles -forces magnétiques et créer dans une assemblée -de surprenants remous d'opinion. Sans discours -de longue haleine,—car il montait rarement à -la tribune,—rien qu'avec les éclats de trompette -de sa voix de cuivre, excitant et dirigeant -les charges, en jetant la note décisive au moment -opportun, ce diable d'homme avait décidé -plus d'une victoire, jeté bas plus d'un Ministère. -Aussi on prédisait tout au moins la démission -de Bardal comme garde des sceaux et la désorganisation -du Cabinet, rien qu'à voir, au premier -coup de sonnette du président, le marquis -de Malboise s'asseoir devant son pupitre, se -croiser les bras, et dresser sa face de molosse, aux -babines moustachues, retroussées d'ironie.</p> - -<p>Cependant, la discussion était à peine ouverte -qu'un huissier s'approcha du marquis pour -lui remettre un billet. Pascal, tout frémissant -d'attention, posa distraitement l'enveloppe.</p> - -<p>—«Pardon, monsieur le député,» murmura -l'homme aux revers rouges, «il paraît que c'est -urgent.</p> - -<p>—Bon, bon,» dit Malboise.</p> - -<p>—«C'est un monsieur qui me l'a remis.</p> - -<p>—Quelque demande de place pour la -séance,» fit l'autre, se tournant avec humeur.</p> - -<p>—«Non, monsieur le député. Car on n'attend -pas la réponse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span></p> - -<p>—Allons, je vais voir...» dit le marquis, congédiant -l'importun par un sifflement impatienté.</p> - -<p>L'huissier se retira. Malboise décacheta, les -yeux en l'air, s'interrompant pour lancer à l'orateur -une apostrophe qui mit toute la Chambre -en gaieté. Puis, comme pour s'en débarrasser -tout de suite, il abaissa son regard vers la lettre.</p> - -<p>Ceux qui l'observaient,—et ils étaient nombreux,—soit -pour parer un de ses coups de -boutoir, soit pour modeler leur attitude sur la -sienne,—eurent la surprise de voir s'affaisser -vers la poitrine cette tête arrogante, dont le front -pâlissait. Un coup de massue n'eût pas mieux -abattu ce taureau prêt à foncer. Il restait là maintenant, -immobile et comme anéanti, incapable -de reprendre son élan. Cependant, sa main, qu'il -venait d'appuyer au pupitre pour en cacher le -tremblement, tenait toujours la lettre.</p> - -<p>—«Est-ce que Malboise aurait reçu quelque -fâcheuse nouvelle?...» chuchota un député à son -voisin.</p> - -<p>—«Bah!... Une tuile peut-être... Mais il va -se reprendre.»</p> - -<p>Non, pourtant... le marquis de Malboise ne -se reprenait pas. A ses tempes, ses collègues les -plus proches pouvaient maintenant voir perler -des gouttes de sueur sur la peau livide. Le front -restait penché. On n'apercevait guère l'expression -de la face. Mais la décomposition des traits -<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> -n'eût pas exprimé un effondrement plus sinistre -que cette prostration visible.</p> - -<p>—«Regardez donc... Hercule a des vapeurs,» -observa malignement à voix basse un -membre de la gauche.</p> - -<p>—«Mais il va tomber d'un coup de sang!</p> - -<p>—Un coup de fiel plutôt... Il est vert.»</p> - -<p>Cependant les discours continuaient, scandés -souvent par des cris d'animaux et des battements -de pupitre. Mais, dans la ménagerie parlementaire, -les singes seulement se démenaient, les -fauves ne donnaient pas. Il leur manquait les appels -de langue et les claquements de fouet du -dompteur. Ce fut pour l'opposition une séance -piteuse. La droite restait stagnante, dans le malaise -de la cause inconnue qui paralysait son chef -de file. L'interpellation, peu intéressante en elle-même -et que rien ne venait corser, tombait à -plat. Le Ministère se tira lestement d'affaire. Bardal, -le garde des sceaux, conservait son portefeuille.</p> - -<p>Aussitôt le vote, et avant la fin de la séance, -Pascal de Malboise partit, se dérobant de façon -rogue à la sollicitude teintée d'aigreur que lui -marquaient ses amis. D'aucuns le suivirent des -yeux en haussant les épaules.</p> - -<p>—«Voilà ce que c'est que de convoler à cinquante -ans avec une beauté de dix-huit. Agnès, -peut-être, se moque déjà de cet Arnolphe.»</p> - -<p>Tandis que le désappointement et la jalousie -<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span> -s'exhalaient en réflexions malveillantes, Pascal, -dans la victoria qui le ramenait rue Fortuny, -souffrait d'une angoisse dépassant, et de beaucoup, -les plus venimeuses hypothèses. La main -crispée sur la lettre qu'on lui avait remise, il en -palpait les plis redoutables, n'osant plus la lâcher, -comme s'il eût craint qu'une vie mauvaise -n'animât ce feuillet et n'en jetât au vent la clameur -hurlante s'il le laissait un instant échapper.</p> - -<p>Elle n'était pourtant pas longue, la missive de -désastre.</p> - -<p>Voici ce qu'elle contenait:</p> - -<div class="bq"> -<p class="i20"> -«<i>Marquis de Malboise</i>,<br /> -</p> - -<p>«<i>L'annonce de votre mariage, que je lis dans les -journaux, me décide à intervenir dans votre existence.</i></p> - -<p>«<i>Vous ne pouvez pas m'avoir oublié. Je suis le -fils de votre première femme, Armande de Solgrès... -l'enfant que vous avez jeté, un après-midi du mois -d'octobre 1884, au fond du gouffre de la Basteï. -Nous étions tous les deux sur un encorbellement du -pont qui avance au-dessus de l'abîme. Vous rappelez-vous? -Il faisait déjà sombre. Heure ineffaçable de -ma vie, et, je pense aussi, de la vôtre.</i></p> - -<p>«<i>Voulez-vous que nous en causions un peu?...</i></p> - -<p>«<i>Celui qui s'appelait alors Michel Bellard porte -aujourd'hui le nom de son père: Michel d'Occana. -Vous trouverez ici son adresse, où il espère recevoir -<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> -de votre part l'indication d'un rendez-vous. Sinon, -vous ne manquerez pas de le rencontrer bientôt sur -votre chemin.</i>»</p> -</div> - -<p>Suivaient le nom et l'adresse—qui était celle -d'un hôtel borgne, où Michel logeait momentanément.</p> - -<p>De cette page émanait pour le marquis de -Malboise une indicible horreur. Si celui qui -l'avait écrite n'était pas ce qu'il disait, comment -savait-il des détails qu'un sépulcre seul aurait pu -dire? A supposer que le meurtre eût eu quelque -invisible témoin... que, parmi les hérissements -des rochers, un être inaperçu de Malboise eût -surpris la tragique scène, comment cet être aurait-il -identifié la personnalité de l'assassin et -celle de sa victime? De qui aurait-il appris que -cet enfant, possesseur d'un état civil en règle, -n'était pas le fils du garde-chasse de Solgrès?</p> - -<p>Voilà bien ce qui était effrayant dans la communication -mystérieuse: elle réunissait deux -secrets, dont un seul eût suffi à effarer celui qui -s'apprêtait à devenir par alliance le cousin d'un -prétendant au trône.</p> - -<p>Quelle vengeance ou quel chantage méditait-on -contre lui? Quelles preuves possédait-on? -L'ennemi inconnu parlait de son mariage... -Quelqu'un avait-il intérêt à le faire manquer? -Ce quelqu'un était-il en mesure d'appliquer à ce -but les terribles armes qu'il paraissait détenir?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span></p> - -<p>Un froid de glace coulait dans les veines de -Pascal, malgré la chaleur de cette fin d'après-midi, -que dorait le poudroiement du soleil au -déclin. Pourtant il n'éprouvait pas le frisson de -surnaturel qu'aurait pu lui causer cette voix -d'outre-tombe. Il ne croyait pas à la résurrection -de l'enfant maudit. Ce n'est pas Michel qui avait -tracé ces lignes. Michel était bien mort depuis -plus de quinze ans. Un silence d'une telle durée -l'attestait. Et, d'ailleurs, il se souvenait, celui qui -avait cherché la place favorable, qui, de l'œil, -avait sondé la profondeur vertigineuse, contemplé -le hérissement hideux des rochers... Il se -souvenait... Réchappait-on d'une chute de deux -cents mètres? Quel miracle eût empêché ce corps -frêle de s'écraser, chose molle et animée d'une -horrible vitesse, contre la fureur immobile du -granit?... Non, non... Ce n'était pas un spectre -qui hantait M. de Malboise. Son sens d'ambitieux -pratique lui faisait chercher par quel canal de -tels secrets avaient pu se rejoindre pour surgir -ensemble à la lumière, et de quelle manière on -s'en servirait contre lui.</p> - -<p>Cependant sa voiture, qui le ramenait du -Palais-Bourbon, franchissait le boulevard de -Courcelles.</p> - -<p>—«Paul!» appela-t-il en se penchant vers -son cocher. «Tournez donc vers Montmartre. -Vous monterez la rue Lepic jusqu'à la rue Durantin. -Je vous indiquerai.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span></p> - -<p>Moins d'un quart d'heure après, l'équipage au -train jaune, aux deux chevaux superbes, aux harnais -armoriés, étonnait les hauteurs provinciales -de la Butte.</p> - -<p>Comme il allait stopper devant un mur bas, -surmonté d'un treillis de bois déteint et d'une -verdure poudreuse, la porte située au milieu de -ce mur s'ouvrit. Une jeune femme sortit, tenant -par la main un petit garçon de trois à quatre -ans. La femme, élégante pourtant de tournure, -paraissait de condition bien modeste. Le bébé, -adorablement beau, avec ses yeux sombres et sa -chevelure brune et bouclée de Jean-Baptiste, -n'était qu'un petit être sans conséquence, sous -son sarrau de toile si propre, mais si pauvre. Toutefois, -devant ce garçonnet, le grand seigneur, -l'homme politique, le personnage arrogant et -puissant, qui arrivait au fracas de sa voiture, eut -une telle secousse qu'il en demeura comme foudroyé. -Ses chevaux venaient de s'arrêter et encensaient -dans un cliquetis de gourmettes. Lui -ne songea pas à descendre. Hagard, les yeux -hors de la tête, le buste projeté en avant, les -lèvres écartées de stupeur, il regardait cet enfant.</p> - -<p>—«Oh! les dadas!...» s'exclamait le petit, -tournant la tête en arrière et se faisant tirer.</p> - -<p>—«Allons,» dit la maman... «Allons, Michel, -viens, mon trésor.»</p> - -<p>«Michel!...» balbutia le marquis de Malboise.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span></p> - -<p>Il eut un mouvement pour arrêter cette femme -et ce petit garçon, pour leur parler. Il n'osa pas... -Une terreur vague, indicible, le paralysait. Maintenant -il y avait de la superstition dans son -effroi. Cet enfant n'était-il pas la saisissante -image de celui?... Un peu plus grand, il le revoyait -dressé sur le fortin de terre au bord de -l'allée, criant: «En joue!... Feu!...» tandis -qu'Armande,—la mère!...—prise d'un affreux -vertige, défaillait, se trahissant pour la première -fois!...</p> - -<p>Mais ce qui retint aussi l'élan de Pascal, ce -fut la prudence inconsciente. Dans l'intrigue -dont il sentait autour de lui le réseau, tout geste -précipité pouvait déclencher la catastrophe. Se -contenir, rester maître de soi, c'était la ligne de -conduite la plus évidemment indiquée, et de la -sagesse la plus élémentaire.</p> - -<p>Cependant le valet de pied, ayant sauté à -terre, s'étonnait de l'immobilité de son maître. -Celui-ci, rappelé à lui-même par un mouvement -du domestique, quitta la victoria, s'avança vers -la petite porte.</p> - -<p>«De chez Louise!... Cet enfant sortait de chez -Louise!...» se disait-il. «Nous allons bien savoir.»</p> - -<p>Quand Louise Nobert, appelée par la sonnette -de son appartement, se trouva en face du marquis -de Malboise, elle ne put retenir un cri.</p> - -<p>Depuis des années elle n'avait pas vu cet -<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span> -homme, incarnation de tyrannie domestique, et -qui lui en imposait tant autrefois, à l'époque où -elle se sentait sous sa main comme un atome,—elle, -et aussi les destinées qui lui étaient chères. -Mais surtout elle ne l'avait pas vu depuis qu'elle -le savait un assassin. Et maintenant que sa répulsion -égalait sa crainte, elle se demandait—pauvre -vieille femme!—à quelles funestes bévues, -pour elle ou d'autres, ne l'entraînerait pas -le trouble de cette présence.</p> - -<p>—«Louise,» commença le marquis, «votre -conscience est-elle tout à fait nette en ce qui me -concerne?»</p> - -<p>Elle se taisait, tremblante, devant cette impérieuse -entrée en matière.</p> - -<p>—«Je me suis montré très bon, très généreux -à votre égard, Louise,» reprit M. de Malboise. -«Jamais je ne vous ai rendue responsable -du piège que l'on m'a tendu. Vous en étiez pourtant -complice.</p> - -<p>—Non, monsieur le marquis,» dit précipitamment -la vieille paysanne. «Car j'étais avec -mademoiselle Armande, et mademoiselle Armande -voulait tout vous dire avant votre mariage, -et vous rendre votre parole. Ce sont ses -parents qui l'ont forcée. Ce n'était pas à moi de -parler, voyons... Personne ne m'en eût fait un -devoir.»</p> - -<p>Une fébrilité secouait le corps usé. Deux -taches rouges marbraient les pommettes jaunes,—jets -<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span> -de sang partis du cœur convulsif, trop -las pour les rappeler à lui.</p> - -<p>—«Soit!... soit!...» dit M. de Malboise. «Je -ne suis pas venu récriminer sur le passé. Mais -si vous n'avez pas trahi les autres pour moi, -j'espère bien qu'ensuite vous ne m'avez pas -trahi, moi, pour servir quelque infâme vengeance?...</p> - -<p>—Comment, monsieur le marquis?...</p> - -<p>—Ce serait très mal, voyez-vous. Car enfin, -grâce à moi, vous avez une vieillesse heureuse. -Je vous fais des rentes, qui vous paraissaient à un -moment trop considérables. Je ne sais ce qu'il -en est maintenant, mais je suis prêt à les augmenter -si cela vous convient.»</p> - -<p>Elle pensa à Michel, à ses continuels besoins -d'argent. Mais sa répugnance fut la plus forte. -Elle se tut.</p> - -<p>—«Seulement,» continua M. de Malboise, -«il faut que vous soyez tout à fait franche avec -moi.» Il s'était assis. Il essayait de prendre un air -bonhomme. «Écoutez, Louise... Si, à un moment -quelconque, devant n'importe qui, volontairement -ou non, vous avez laissé échapper quelque -chose concernant la malheureuse histoire -que vous savez, avouez-le moi. Je vous donne -ma parole d'honneur que vous n'en pâtirez nullement. -Le mal sera fait, je tâcherai de parer -aux conséquences. Vous me promettrez solennellement -de ne pas recommencer. Voilà tout -<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span> -ce que j'exigerai de vous. Il faut que je sache à -quoi m'en tenir.» Il s'arrêta un instant, la voyant -plongée dans un de ces mutismes aux lèvres serrées -que l'on sent invincibles. «Vous n'avez jamais -eu à vous plaindre de moi, Louise. Aujourd'hui, -vous me devez tout. Si vous ne parlez pas, vous -n'aurez plus rien à attendre de ma bonne volonté.</p> - -<p>—«Mais,» balbutia-t-elle, «si je n'ai rien à -vous dire?</p> - -<p>—Vous avez quelque chose à me dire,» -reprit-il avec force. «Car il m'est arrivé des allusions, -des menaces, relatives à des circonstances -que vous seule, en dehors de moi, connaissez. Il -est donc fatal que vous ayez commis une indiscrétion.</p> - -<p>—Il y a peut-être,» avança-t-elle, «des gens -qui se sont doutés, qui soupçonnent...</p> - -<p>—Qui cela?...</p> - -<p>—Mais, par exemple, quelqu'un de vos anciens -domestiques. Tenez... les Poinclou.»</p> - -<p>Il réfléchit.</p> - -<p>—«Non. Ce sont des malins. Je suis sûr -d'eux.</p> - -<p>—Eh bien, je ne sais pas, monsieur le marquis. -Moi, je n'ai rien dit à personne.»</p> - -<p>Il la regarda, d'un regard qui fut terrible pour -cette humble, tellement naïve et sans défense, -dans sa vieillesse affaiblie,—regard perçant, -dominateur, aguerri à d'autres luttes qu'au choc -<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> -avec les tristes prunelles fanées. Et tout à coup -M. de Malboise prononça:</p> - -<p>—«Quel est l'enfant qui sortait d'ici quand -je suis venu?»</p> - -<p>La chambre, avec ses bibelots papillotants, -tourna autour de la pauvre femme. Allait-il -vouloir tuer celui-là, comme l'autre?... Elle répondit -d'une voix éteinte:</p> - -<p>—«Un enfant?... Lequel?... Ah! un petit -voisin.</p> - -<p>—Et il se nomme?...</p> - -<p>—Je ne sais pas... Bébé... Sa mère l'appelle -Bébé.</p> - -<p>—Non, sa mère l'appelle Michel.»</p> - -<p>Louise ouvrit des yeux d'angoisse, brusquement -noircis. Son visage blême, tiraillé de rides, -avec les deux taches cramoisies aux pommettes, -eût inspiré à tout autre qu'à son interlocuteur la -pitié pour une âme inoffensive, tout usée dans -une enveloppe usée, et que le souffle d'un monde -incompréhensible et dur secouait d'un effarement -douloureux.</p> - -<p>—«Louise, pourquoi cet enfant porte-t-il le -nom de Michel?... Et pourquoi ressemble-t-il à -celui que vous éleviez à Solgrès?...»</p> - -<p>Louise garda le silence. Dans sa pensée, le -moindre mot pouvait être dangereux à l'un ou -l'autre de ces chers êtres, au père ou à l'enfant—peut-être -à tous les deux. Elle ignorait que -son fils adoptif eût écrit au marquis de Malboise. -<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> -Celui-ci se doutait-il que son ancienne -victime fût encore vivante? Quel parti le fils -d'Armande voudrait-il tirer de la situation? Elle -le savait animé de vagues projets de vengeance, -de vagues espoirs de restitution?... Ne ferait-elle -pas avorter ces projets, envoler ces espoirs, en -révélant son existence?... Ne l'exposerait-elle pas -aux représailles de cet homme, qui, déjà une -fois, n'avait pas craint de le supprimer, et qu'elle -croyait puissant comme un démon? Et le petit, -l'innocent, qu'en adviendrait-il? Le marquis -de Malboise laisserait-il subsister un seul être -portant à la fois dans ses veines le sang et la -honte de celle qui gardait son nom jusque dans -la mort, dormant sous ses syllabes orgueilleuses -et sous les armes parlantes de son écusson?</p> - -<p>Devant cette vieille femme obstinée, une irritation -perlait de sueur le front du marquis. Il -l'eût broyée s'il avait pu. Néfaste créature, dont -l'astuce jadis l'avait joué et dont les roueries de -sorcière allaient maintenant tenir en échec sa -fortune! Mais que faire? La laisser périr de faim -en lui retirant ses subsides... Parbleu! c'était -facile. A quoi cela l'avancerait-il? D'ailleurs qui -lui disait si ses ennemis ne la paieraient pas plus -grassement pour le trahir que lui pour se garer -de la trahison? Il ne réfléchissait pas que la sublime -créature, dont toute la vie ne fut que -sacrifice et fidélité, n'était pas de celles dont la -conscience s'achète et dont les secrets se vendent. -<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span> -Que pouvait savoir un Pascal de Malboise d'une -Louise Nobert? Tout ce qu'il comprenait, c'est -qu'en ce moment, ses plus précieux intérêts, à -lui, marquis, député, chef politique, favori royal, -dépendaient d'un mot qui tomberait ou non de -la bouche de cette infime servante, et qu'il n'avait -pas le pouvoir de lui faire prononcer ce -mot. Oui, tout son avenir, son honneur, son mariage, -la possession de cette adorable Régine, -aux lèvres de fleur—se suspendait là, à ces -lèvres desséchées comme une cosse vide, déjetées -par l'appauvrissement des mâchoires, et -violacées par la stagnation du sang.</p> - -<p>Quelque question qu'il posât, elles ne s'ouvraient -plus, ces lèvres. Il supposa, demanda -tout,—même sur l'existence possible de Michel, -et sur ce qu'elle l'avait revu peut-être, sur le -complot qu'elle avait pu combiner avec lui. Il -n'obtint pas un mot, et n'apprit rien d'une -pâleur qui ne pouvait plus s'accroître. Hors de -lui, il se leva. Sa colère trop contenue, sa brutalité -foncière, débordèrent d'une poussée tumultueuse.</p> - -<p>—«Je te forcerai bien à parler, vieille -mule!» cria-t-il. «Tu peux simuler la folie -comme ta maîtresse, quand elle jouait ses simagrées -sur le gazon...»</p> - -<p>A cette évocation de la plus tragique souffrance, -ainsi bafouée par un commentaire méprisant, -la vieille paysanne se dressa, d'un mouvement -<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span> -mécanique, dont la raideur fut d'un -effet sinistre. Le marquis, interloqué, suspendit -sa phrase. Mais, presque aussitôt, la rage l'emporta. -Il poursuivit:</p> - -<p>—«Oui, j'ai réussi à lui faire dire ce qu'elle -ne voulait pas, à celle-là, quand je lui ai raconté -que son mioche se noyait... C'est comme ça que -j'ai su qu'elle était sa mère... J'ai des moyens de -délier les langues. On ne se moque pas de moi -impunément!...»</p> - -<p>A ces paroles, si affreuses dans une telle -bouche et tombant dans de telles oreilles, quelque -chose de surhumain se souleva dans l'âme -résignée. Louise ouvrit enfin les lèvres,—ces -lèvres que la misère de l'âge rendait tout à -l'heure plus odieuses à Malboise dans leur pli -têtu,—et elle jeta ce cri:</p> - -<p>—«Assassin!...»</p> - -<p>L'homme recula, comme frappé en pleine poitrine. -Elle savait donc aussi, celle-là! Comment -savait-elle?... Ah! le mot de l'énigme était donc -bien ici, dans cette vieille tête butée. Il le connaîtrait, -ce mot. Il ne sortirait pas sans l'avoir arraché, -par n'importe quel moyen. Revenu de sa -surprise, il fonça vers la silhouette rigide, qui se -dressait, malgré la servitude ancienne, avec une -si étrange autorité.</p> - -<p>—«Expliquez-vous!... puisque vous osez me -lancer une telle accusation!...»</p> - -<p>Il n'acheva pas. La violence de son geste -<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> -venait-elle d'épouvanter la malheureuse? Cette -scène avait-elle trop tendu les ressorts d'un -organisme épuisé? La maladie de cœur dont -souffrait Louise la rendait-elle incapable de soutenir -plus longtemps une lutte si atroce? Quoi -qu'il en fût, elle chancela et s'abattit tout d'une -pièce. Renversée en arrière, elle échappa aux -bras avancés instinctivement pour la retenir. -M. de Malboise avait trop d'intérêt à prolonger -l'entrevue pour ne pas la secourir. Mais il ne put -prévenir sa chute.</p> - -<p>Penché sur le corps inerte, assez inquiet au -fond pour lui-même de ce qu'on pourrait dire si -l'on trouvait cette femme morte après sa visite, -il essaya de se rendre compte. Louise, par miracle, -dans cette petite pièce encombrée, ne -s'était heurtée à aucun meuble, en tombant. On -n'apercevait sur elle nulle trace de blessure, dont -on pût conclure à une agression de son visiteur. -Le pouls battait encore, quoique très faiblement. -Rassuré sur ces points, et ne se souciant pas -qu'elle expirât peut-être sous ses yeux,—car -une telle crise, à cet âge, ne pouvait manquer de -gravité,—Pascal quitta le petit appartement.</p> - -<p>Dans le jardin, il s'attarda, regardant les fenêtres -de la maison aux étages supérieurs. Non pas -qu'il eût l'intention d'appeler quelque charitable -voisine au secours de la pauvre abandonnée, -qui allait sans doute rendre le dernier soupir -dans la solitude, mais pour se convaincre que -<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span> -personne ne l'observait. Aucun visage ne se -montra derrière les carreaux. Les modestes habitants -achevaient ailleurs leur journée de travail, -ou profitaient de cette belle fin d'après-midi -pour quelque promenade. A peine trois ou quatre -galopins du quartier apparurent-ils sur le trottoir -d'en face, hypnotisés d'admiration devant la -magnifique voiture.</p> - -<p>Le marquis de Malboise s'enleva sur le marchepied, -s'installa sur les coussins.</p> - -<p>—«A la maison,» dit-il au cocher.</p> - -<p>Les chevaux dressaient les oreilles, s'agitaient. -Quand Paul rassembla ses rênes, des frissons -coururent sur leurs robes lustrées. Puis ils eurent -un élan trop vif, aussitôt réprimé, et tournèrent -ensemble, avec des piaffements inutiles et nerveux.</p> - -<p>Le lendemain matin, Michel vint rendre visite -à sa mère adoptive.</p> - -<p>Ce n'était pas le hasard qui l'amenait si tôt -après le rude visiteur de la veille. Dans la nuit, -une réflexion toute naturelle, mais un peu tardive, -l'avait frappé, «Quand le marquis de -Malboise aura lu ma lettre, son premier mouvement -sera d'aller questionner Louise Nobert. Il -faut que je la mette sur ses gardes, que je lui -fasse la leçon.» Une hâte le prit de préparer -la vieille femme. Certes, il aurait dû s'y prendre -plus tôt, s'aviser de cette précaution avant de -faire partir sa lettre. Cependant il ne pouvait se -<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> -figurer que, déjà, cette négligence était irréparable. -La séance de la Chambre avait duré jusqu'à -six heures. Par les journaux, qui commentaient -discrètement la singulière attitude de M. de -Malboise, Michel savait que le marquis était demeuré -jusqu'au bout. Sans doute, il avait donné -les heures suivantes à une méditation dont on -pouvait imaginer la profondeur. Un homme de -sa force, en présence d'une si redoutable surprise -du destin, n'agirait pas à la légère.</p> - -<p>Michel éprouvait donc une simple trépidation -plutôt qu'une anxiété précise lorsqu'il traversa -le jardin de la rue Durantin, à une heure très -matinale. Il gravit l'étage, fit tinter la sonnette -devant la porte étroite. Nulle réponse, nul bruit -dans l'intérieur.</p> - -<p>—«Comment!» pensa-t-il, «elle dort encore!»</p> - -<p>Cela l'étonnait chez une personne attachée à -ses habitudes rustiques.</p> - -<p>Il sonna de nouveau, sans plus de résultat. -Alors il descendit, tourna dans le jardin, puis, à -bout de patience, lança un caillou dans les carreaux, -appela. Des gens se montrèrent. Le voisinage -s'émut. Nul ne pensa que M<sup>me</sup> Nobert -avait pu sortir si tôt. On se décida à quérir un -serrurier, qui ouvrit la porte. Louise gisait sur -son lit, où elle avait pu se traîner entre deux -syncopes. Elle respirait à peine, n'avait plus la -force de parler, semblait ne reconnaître personne, -<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span> -indifférente aux soins qu'on lui donna -aussitôt comme aux éclaircissements qu'on -essaya de tirer d'elle.</p> - -<p>On alla chercher un médecin, qui pratiqua une -piqûre d'éther. A la faveur de cette piqûre, la -malade sembla revenir à elle.</p> - -<p>Comme elle recouvrait un peu de lucidité, -elle promena son regard éteint autour de la -chambre, puis le fixa sur Michel, dont le beau -visage, assombri d'étranges pensées, s'inclinait -vers le sien. A ce moment, tous deux étaient -seuls. Les voisins, gens laborieux, s'étaient rendus -à leurs occupations. Le médecin, voyant ses -soins à peu près inutiles, ne s'était pas attardé.</p> - -<p>—«Mon enfant...» murmura-t-elle.</p> - -<p>Elle paraissait vouloir prononcer des mots qui -ne venaient pas. Michel se pencha davantage et -demanda précipitamment:</p> - -<p>—«Est-ce qu'il est venu?...</p> - -<p>—Oui,» dit-elle dans un souffle.</p> - -<p>—«Quand cela?... Hier soir?...</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Damnation!...»</p> - -<p>La mourante sursauta dans l'éclat furieux de -ce cri, puis ferma les yeux comme pour ressaisir -un reste d'existence, et prononça:</p> - -<p>—«Méfie-toi... de... de...</p> - -<p>—C'est lui qui vous a fait du mal?...» questionna -Michel.</p> - -<p>La voix de ce garçon endurci tremblait d'une -<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span> -indignation et d'une pitié sincères. Devant la -créature aimante, que, tout petit, il appelait -«maman», qui, récemment encore, ouvrait à -nouveau pour lui son cœur saignant d'un inlassable -sacrifice, et qui maintenant allait mourir, -quelque chose d'attendri et de sensible s'éveillait -au fond de sa nature et crevait dans sa poitrine -en un sanglot.</p> - -<p>—«Maman Louison...» balbutiait-il, tandis -que, sur le visage dont l'expression devenait -plus lointaine, il voyait descendre le voile de la -mort.</p> - -<p>Tout à coup, un dernier éclair de conscience -ranima ces traits presque pétrifiés, cette chair -labourée de rides et qu'avaient si souvent lavée -les larmes, ces yeux où s'effaçait une vision -amère de la vie... La tête de Louise se tourna -légèrement. Sa main, sur le drap, se souleva -comme pour désigner quelque chose. Et Michel -entendit ces mots:</p> - -<p>—«La clef... Là... Là... Prends...»</p> - -<p>Il répéta, secoué d'une émotion:</p> - -<p>—«La clef?... Quelle clef?» Puis, tout son -être soulevé d'attention: «La clef du souterrain?...»</p> - -<p>Oui, c'était cela... Une lueur palpita dans les -prunelles noyées d'ombre.</p> - -<p>—«Où donc?... Où donc?...» demandait le -jeune homme.</p> - -<p>Il s'était élancé, ouvrant des tiroirs, soulevant -<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span> -des couvercles, bousculant de pauvres choses -rangées avec minutie. Et, de seconde en seconde, -il regardait vers la mourante pour surprendre -une indication. Elle fit cet effort inouï de lui dire -encore:</p> - -<p>—«La boîte... Chine...»</p> - -<p>Ce qu'il comprit aussitôt, quand, sous une -pile de linge, il découvrit un petit coffret de -fausse laque, illustré de personnages bleus et -jaunes et de maisons aux toits retroussés. Il l'ouvrit -en pressant un ressort. Une clef apparut, -dont la petitesse l'étonna, car il s'attendait à une -lourde ferraille de geôlier. Michel vint la placer -devant la face de Louise.</p> - -<p>—«C'est bien la clef du souterrain?...»</p> - -<p>Les paupières battirent comme pour une affirmation. -Un sombre rire découvrit férocement -les mâchoires de Michel.</p> - -<p>—«Tu ne veux plus la lui rendre, cette clef, -maman Louison?... Tu me la donnes, à moi?...»</p> - -<p>Plus un signe, plus un murmure... Le fils d'Armande -se pencha. Celle qui l'avait tant aimé -était morte.</p> - -<p>Et ce fut pour lui, l'homme qui avait vu de -ces aventures et de ces spectacles dont le récit -ne passe ensuite jamais les lèvres, l'étrange paria -brûlé de haine, l'être d'égoïsme et d'audace, ce -fut une minute éperdue, où son âme tournoya -dans le vide comme jadis son corps d'enfant -dans le gouffre de la Basteï. D'une secousse, le -<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> -dernier lien qui le rattachait au mystère de ses -premières années venait de se rompre. Nulle voix -ne lui dirait plus jamais le roman de sa naissance, -ni comment son père fut un martyr, ni -comment sa mère baisait ses petites mains et sa -tête bouclée, quand, dans le fond sauvage du -grand parc, personne ne pouvait la surprendre.</p> - -<p>Saisi d'une détresse indéfinissable, il contemplait -la forme sans vie étendue sous ses yeux. -Une douleur à sa main droite le surprit. Il regarda. -Dans sa paume s'incrustait la clef, qu'il -serrait d'une crispation inconsciente. Alors, de -nouveau, le rire féroce découvrit ses dents, qui -grinçaient.</p> - -<p>—«Voilà donc ce qui m'en reste, de mon -enfance... D'une si noble origine, de tant de richesses, -d'un double amour maternel... Cette -clef secrète de <i>mon</i> domaine... Cette clef...»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>LA RENCONTRE</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_l.jpg" alt="Lettre L." /> -</div> -<p class="drop-cap">Le contrat du marquis de Malboise avec -M<sup>lle</sup> d'Ambarès fut signé suivant le -rite mondain, et non sans l'éclat tout -particulier d'un événement de cette importance. -Les deux mondes de la politique et de l'aristocratie -mêlèrent leurs représentants les plus en -vue dans les salons de la rue de Babylone, déshabitués -depuis longtemps de pareils galas. En -effet, le comte d'Ambarès ne les avait pas ouverts -au cours d'un veuvage de dix années. Sa fille -Régine, élevée au couvent, et lui-même, occupé -de ses plaisirs au dehors, ne se retrouvaient guère -dans leur hôtel que comme des hôtes passagers.</p> - -<p>On n'avait pas été sans remarquer l'absence, -à cette soirée de contrat, de leur unique proche -parent. Le comte avait un neveu, Hugues d'Ambarès, -<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> -lieutenant dans un régiment de ligne. Ce -jeune homme, contrairement à ses camarades de -la noblesse, avait préféré l'infanterie à la cavalerie. -Son manque de fortune lui fit trouver raisonnable -le choix d'une arme moins brillante et -dans laquelle il serait peu exposé à des contacts -avec les officiers de son rang, mais plus riches, -qu'il ne pourrait fréquenter sans imprudence ou -sans humiliation.</p> - -<p>La famille d'Ambarès avait, plus que toute -autre, souffert dans ses biens à l'époque de la -Révolution. Des efforts maladroits pour les récupérer -en quelque mesure par la spéculation, -achevèrent le désastre. Si le père de Régine conservait -l'hôtel de la rue de Babylone, et y faisait -encore figure, c'était grâce à des faveurs princières, -qui remontaient à l'un des règnes de la -première moitié du siècle et s'étaient d'abord -adressées au couple dont plus tard il épousa la -fille. Le bruit public les attribuait, ces faveurs, à -quelque tendre intrigue entre la jolie femme qui -fut l'aïeule de Régine et le duc d'Évreux. L'hypothèse -d'une paternité liant ce prince à celle -qui devint la comtesse d'Ambarès, trouva par la -suite confirmation dans l'intérêt que ne cessèrent -de témoigner les membres de l'ex-famille royale -à cette jeune personne, morte à la fleur de l'âge, -et à sa fille, d'une ressemblance très significative, -belle, blanche et fière, comme un lys détaché -d'une illustre tige. Filleule du prince-prétendant, -<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span> -Régine tenait de lui sa dot, et surtout -son fiancé, ce marquis de Malboise, de trente -ans plus âgé qu'elle, à qui elle n'aurait pu refuser -sa main sans courir le risque d'une disgrâce, devant -laquelle s'effarait son père, viveur endetté, -réduit aux expédients, sur le point peut-être, si -on ne le tirait d'affaire, de compromettre irréparablement -le nom qu'il portait.</p> - -<p>Voilà pourquoi Hugues d'Ambarès, officier -pauvre, épris de sa cousine, et qui, dès leur enfance, -l'avait considérée comme sa fiancée, n'assistait -pas à la soirée de contrat. Et cependant, -il se fût trouvé chez leurs communs ancêtres, -dans le vieil hôtel familial.</p> - -<p>Maintenant on était à bien peu de jours du -mariage. Pascal de Malboise passait le plus clair -de son temps à Solgrès, s'occupant à moderniser -cette magnifique demeure, au point de vue du -confort, sans toucher à son caractère de haut style. -Comme les noces avaient lieu en plein été, et -durant une période qui s'annonçait très chaude, -les futurs époux, redoutant les longs trajets en -chemin de fer et les pérégrinations fatigantes -par une semblable température, avaient décidé -de s'installer aussitôt à Solgrès. Aucun séjour ne -leur garantissait plus de fraîcheur que cet immense -château, enveloppé de bois séculaires, et -dont la tour ancienne, aux murailles de six -pieds d'épaisseur, s'emplissait d'une ombre perpétuelle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span></p> - -<p>Pascal éprouvait de l'orgueil à conduire ici la -nouvelle marquise. A peine songeait-il que le -somptueux domaine lui venait de sa première -femme. C'était là un détail qu'il avait eu soin -de ne pas mentionner dans ses descriptions, en -peignant à sa fiancée le séjour dont il la faisait -reine. Le savait-elle? Qui aurait déchiffré ce que -savait ou ne savait pas Régine sur celui qu'elle -épousait par contrainte et qu'elle n'avait jamais -honoré d'une question à propos de lui-même, de -son passé, de ses sentiments ou de ses souvenirs?...</p> - -<p>Pour dégeler un peu cette belle indifférente, il -comptait justement sur Solgrès, sur la joie que -devait éprouver une jeune femme, fût-elle la plus -désintéressée de la terre, à se voir maîtresse d'une -telle résidence, où la grâce du pittoresque s'alliait -à un seigneurial prestige. Aussi n'épargnait-il -rien pour que les agréments de l'habitation -correspondissent à son aspect hautain, pour -que la bonne prose des commodités intérieures -donnât tout loisir à l'esprit pour goûter la poésie -de l'architecture et du site. Il fit installer l'électricité, -le téléphone, meubler les appartements -intimes suivant les plus délicates fantaisies du -<i>modern-style</i>, agencer toutes les ingénieuses merveilles -de la lumière, de l'aération, du chauffage -et de l'hydrothérapie, dans leurs raffinements -d'invention la plus récente.</p> - -<p>Satisfait du dedans, il s'occupa enfin du dehors. -<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> -Non pas que rien fût à modifier dans les -belles lignes de l'édifice, ni dans les majestueuses -plantations du parc. Mais, au delà des -parties entretenues du domaine, il existait des -étendues forestières par trop sauvages, qu'il fit -éclaircir et surveiller de près. Deux nouveaux -pavillons de gardes furent construits, et leurs -titulaires engagés. M. de Malboise examina finalement -les fameux souterrains, et s'assura que la -massive porte en fer qui les séparait de la propriété -restait inébranlable, indemne de la rouille, -aussi bien dans sa serrure que dans ses gonds. Il -fit jouer la clef, peu volumineuse mais très compliquée, -qui ouvrait cette solide barrière, et il ne -négligea pas d'entamer une petite enquête pour -s'assurer qu'il n'en existait pas un double. De -mémoire d'homme, à Solgrès, on n'avait pas eu -connaissance d'une seconde clef semblable. Pourtant -les quelques vieux serviteurs qui avaient -connu la première marquise de Malboise, étaient -dans la maison depuis des dix-huit, vingt, et -même vingt-cinq ans.</p> - -<p>Un matin, Pascal fit seller sa jument de promenade, -avec l'intention d'accomplir extérieurement -le tour entier des murs, pour constater si -le domaine restait bien clos de toutes parts, et si -quelques réparations ne seraient pas nécessaires. -Il croyait se rappeler qu'une espèce de sentier de -ronde longeait partout la muraille. Mais quand -il arriva du côté nord, dans la région vallonnée -<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span> -et boisée, où, précisément, débouchait le souterrain, -le marquis s'aperçut que le chemin disparaissait -presque tout à fait sous l'invasion des -taillis, et qu'il ne pouvait continuer à cheval son -exploration. Comme il en voulait avoir le cœur -net, il prit le parti de laisser sa monture dans une -auberge, et revint suivre à pied l'intervalle peu -praticable.</p> - -<p>Pour le retrouver à l'origine, il traversait une -région passablement tourmentée, proche, à ce -qu'il estimait, de l'entrée des cavernes, lorsque, -tout à coup, il se trouva en face d'un individu -dont il n'était plus séparé que par trois ou quatre -pas. Le marquis, escaladant, tête basse, et non -sans souffler un peu, une pente qui semblait dure -à sa corpulence, ne regardait que la montée immédiate -et ne se rendait pas compte d'où ce -passant pouvait bien sortir. Il ne s'en serait pas -inquiété autrement, si, l'ayant mieux observé au -second coup d'œil, il n'eût senti ses cheveux se -dresser sur sa tête.</p> - -<p>L'homme qui se tenait immobile, et le regardait -s'approcher comme s'il l'eût attendu, avait -un visage, des yeux qui, depuis seize années, hantaient -le souvenir de Pascal. C'était le visage au -teint mat et aux lignes précises, les yeux d'un -noir violet, troublés de la même inquiétude haineuse, -qui l'accompagnaient dans les couloirs de -pierre de la Basteï. Jamais ils ne l'avaient entièrement -quitté depuis lors. Les modifications de -<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span> -l'âge, la moustache dissimulant la lèvre supérieure, -changeaient peut-être assez Michel, pour -que des indifférents, persuadés de sa mort, ne le -reconnussent pas. Tel avait été le cas des Poinclou, -qui, d'ailleurs, même dans son enfance, à -Solgrès, ne l'avaient que très peu vu, puisqu'il -était presque toujours en pension. Mais ceux qui -gardaient vivante son image dans leur cœur, -comme Louise, ou dans leur conscience, comme -le marquis, ne pouvaient pas s'y tromper. -Quelque chose d'ailleurs préparait Pascal à cette -foudroyante évidence. C'était la lettre reçue pendant -la séance de la Chambre,—lettre qu'il -avait laissée sans réponse, qui n'avait été suivie -d'aucune autre, mais dont les lignes lui restaient -enfoncées dans l'âme comme autant de griffes -acérées.</p> - -<p>L'émoi d'une telle rencontre fut si prodigieux, -que Pascal de Malboise eut dans ses muscles -d'athlète l'amollissement soudain qui fait tomber -les femmes en pâmoison, et, dans son gosier d'aboyeur -politique, le remous d'air aspiré puis violemment -expiré, qui part en clameur inhumaine -sur les lèvres d'un enfant fou de peur. Il domina -le fléchissement de ses jambes, et retint le cri, qui -s'étouffa en un râle. Un instant plus tard, par le -retour de sa volonté, qui se tendait à cet effet -depuis quelques jours, il était rentré dans son -rôle.</p> - -<p>Ce rôle, mûrement prémédité, consistait à ne -<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span> -jamais reconnaître Michel, soit que celui-ci eût -survécu par un impossible miracle, soit qu'un -imposteur bien documenté vînt revendiquer sa -place en ce monde. En conséquence, il leva un -pied qui lui parut singulièrement lourd, et se -disposa à poursuivre son chemin. Une voix l'arrêta.</p> - -<p>—«Marquis de Malboise, croyez-vous donc -que nous n'avons rien à nous dire?</p> - -<p>—Mais... je ne crois pas... Non... Rien, monsieur,» -dit Pascal, d'une voix qu'il maîtrisa -presque jusqu'à l'intonation naturelle.</p> - -<p>—«Vraiment?...» fit l'autre.</p> - -<p>Il se tut, après ce mot, les bras croisés, blême -d'une rage qui semblait trop suffocante pour -trouver son expression. Pascal, tout aussi blême, -pour d'autres causes, affecta l'air étonné.</p> - -<p>—«Qui donc êtes-vous?»</p> - -<p>Bien que dépourvu de toute poltronnerie, le -marquis réfléchissait que le lieu était peu rassurant -pour un entretien de ce genre, et qu'il n'avait -pas d'arme—ne pouvant compter comme -tel le stick de cheval qu'il tenait à la main.</p> - -<p>—«Vous m'avez parfaitement reconnu, marquis -de Malboise... Vous m'avez parfaitement -reconnu, assassin que vous êtes!...» énoncèrent -les lèvres décolorées de Michel—ces lèvres qui, -sous le noir de la moustache, paraissaient livides -comme celles d'un cadavre. En même temps ses -yeux se cernaient, s'enfonçant dans l'orbite, d'où -<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span> -jaillissait leur flamme. La décomposition de cette -tête si belle était effrayante. Il continua,—d'une -voix concentrée, plus sinistre que des éclats -aigus: «Tueur d'enfant!... Tueur de femmes!... -Assassin de ma mère!... Assassin de Louise!... -Tu n'as pas commis ton crime le plus lâche -quand tu m'as jeté, pauvre petit sans défense, -dans le précipice de la Basteï!...</p> - -<p>—Si vous n'êtes pas fou,» dit le marquis, -«vous avez des preuves que j'aie commis des -forfaits si invraisemblables?»</p> - -<p>Il se rassurait devant la frénésie de son interlocuteur,—frénésie -qui, malgré la froideur mesurée -du ton, se trahissait par l'expression bouleversée -de l'homme et l'excès de ses imputations. -Puisque Michel lançait des accusations toutes -morales, et semblait plus indigné de ce qui ne -tombait pas sous le coup de la loi que des faits -positifs, c'est qu'il n'était pas armé pour une délation -nette, ou qu'il n'y songeait même point.</p> - -<p>Un silence tombait entre ces adversaires forcenés, -qui se mesuraient pour l'attaque et la défense, -écrasés par le sentiment de leur présence -mutuelle, et trouvant les paroles insignifiantes -auprès d'une réalité si extraordinaire. Ce fut le -marquis de Malboise qui, le premier, tâcha de -délimiter les régions où ils s'affrontaient.</p> - -<p>—«Que voulez-vous de moi?» demanda-t-il. -«L'insanité de vos attaques a un but. Elle me -fait croire que vous êtes un malheureux, si vous -<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> -n'êtes pas un aliéné. Formulez vos vœux avec -plus de modération. Qui vous dit que je refuserai -d'y répondre?</p> - -<p>—Mes vœux?...» ricana Michel. Et il prononça -avec force: «Mes droits!</p> - -<p>—Non,» répliqua Malboise. «C'est ce -mot-là que je n'accepterai jamais. Et, ce mot-là, -vous ne sauriez me l'imposer par aucun moyen.»</p> - -<p>Il disait vrai. Il en avait la pleine conscience, -et, de plus en plus, recouvrait son sang-froid.</p> - -<p>Cependant, par ce peu de paroles, la situation -se dessinait clairement. Le marquis ne pouvait -mieux avouer qu'il reconnaissait son ancienne -victime, mais que jamais il n'admettrait officiellement -son identité. D'ailleurs, cette identité,—outre -que Michel ne tenait pas à revendiquer -l'humble nom de Bellard,—ne s'établirait que -pour justifier Pascal. Celui-ci ne se fit pas faute -de le rendre sensible.</p> - -<p>—«Vous ferez rire de vous,» observa-t-il, -«si vous allez vous plaindre que je vous aie précipité -dans un gouffre rocheux. Vous avez trop -belle mine pour qu'on vous accorde créance. -Vous reste-t-il seulement une cicatrice de ce soi-disant -attentat?</p> - -<p>—Épargnez-moi vos plaisanteries, monsieur,» -fit Michel, avec une hauteur qui ne le cédait pas -à l'audace dédaigneuse de l'autre. «Nous savons -tous deux à quoi nous en tenir. Et il n'y a pas ici -d'oreilles pour qui nous ayons à feindre. Mieux -<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span> -vous me démontrerez que je n'ai nul recours -contre vous auprès des tribunaux humains, plus -vous me confirmerez dans l'intention de me faire -justice moi-même.»</p> - -<p>Cet argument frappa M. de Malboise, bien -qu'il n'en fît rien paraître. La peur immédiate et -physique n'était entrée qu'à peine dans les divers -mouvements intérieurs qui venaient de l'agiter. -Cependant l'extrémité de violence où il acculerait -un si implacable ennemi, si désespéré, en le -bravant avec trop de mépris, ne laissait pas que -de l'inquiéter. Était-ce quand il touchait au faîte -du bonheur et des honneurs qu'il devrait tout -perdre, frustré par la mort ou par un scandale -trop éclatant. La félicité rend timide. Entre ces -deux hommes, l'un qui ne possédait rien, pas -même un nom, l'autre qui cumulait tout ce que -l'ambition et la passion convoitent, le moins -hardi devait être l'élu d'une si étonnante fortune. -Il y eut presque de la conciliation dans l'accent -de Pascal, lorsqu'il reprit:</p> - -<p>—«Au lieu de parler de justice et de vengeance, -que ne faites-vous appel à ma générosité?</p> - -<p>—Votre générosité?... Je l'ai vue à l'œuvre,» -riposta Michel ironiquement.</p> - -<p>—«Dites mon équité, si vous voulez. Pourquoi, -si vous persistez à m'accuser de vous avoir -fait du mal, ne me croiriez-vous pas disposé à -réparer ce mal, fût-il imaginaire?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p> - -<p>Le jeune homme eut un rire insultant.</p> - -<p>—«Qu'importent les mots?» dit Malboise -en haussant les épaules. «Quand vous m'écriviez, -il y a quelques jours, tout à l'heure quand vous -m'abordiez, vous aviez préparé un traité à m'offrir, -des conditions à me poser.</p> - -<p>—Oui,» répondit Michel.</p> - -<p>—«Parlez donc. Bien que le lieu soit fortuitement -choisi, il ne me paraît pas défavorable à -un tel entretien,» ajouta Pascal, en s'accotant à un -arbre, tandis que son regard, promené alentour, -constatait la paix sauvage et la solitude absolue -de ce coin de forêt désert.</p> - -<p>—«Soit,» énonça le fils d'Armande. «Je vous -tiendrai quitte de tous vos crimes, si vous me restituez -Solgrès!</p> - -<p>—Solgrès!...» cria Pascal avec un sursaut de -stupéfaction.</p> - -<p>—«Certainement... Solgrès... le château, le -domaine, que vous m'avez volés. Vous savez bien -que, moi vivant, ma mère n'eût jamais donné -cette terre, cette demeure, à un autre. Elle me les -destinait... Et si vous en doutiez, j'ai son testament, -écrit de sa main avant que vous m'ayez -fait disparaître, qui en fait foi.</p> - -<p>—Moi aussi, j'ai un testament, postérieur au -vôtre, et qui me rend le maître légal de ces biens, -annulant les volontés antérieures devant toutes -les juridictions du monde.</p> - -<p>—Qui parle de juridiction, misérable?» écuma -<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span> -le dépossédé, dont le sang de nouveau s'enflamma. -«Ne sais-je pas aussi bien que vous à -quel point ont réussi vos machinations atroces? -Je vous déclare, à vous, que Solgrès est mon -bien. Vous n'en pouvez douter. De par la formelle -intention de ma mère, j'en devais même -porter le nom.</p> - -<p>—Le nom!...» hurla le marquis, bondissant -presque. «Le nom que portait ma femme, le nom -qu'elle échangea contre le mien! Vous... son bâtard!...»</p> - -<p>Michel croisa les bras et sourit.</p> - -<p>—«Vous voyez bien que vous me reconnaissez.»</p> - -<p>Un silence se fit, où vibrait un sifflement monotone,—le -concert de millions d'insectes bourdonnants, -qui montait plus aigu dans la chaleur -croissante.</p> - -<p>—«Ce serait insensé!» reprit Pascal avec -plus de calme. «Vous ne me posez pas sérieusement -des conditions pareilles?</p> - -<p>—Écoutez dans quelle mesure je vous les -pose,» répliqua l'aventurier.</p> - -<p>Il s'astreignait à dominer les ébullitions furieuses -de sa haine, à se dresser en juge impassible, -ayant comme assesseur la Fatalité.</p> - -<p>—«Je ne ressusciterai pas le nom de Solgrès. -Je n'exige même pas que vous me cédiez ouvertement -mon héritage. Ce serait vous condamner -au scandale, tout en vous réclamant le prix pour -<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span> -l'éviter. Marché de dupe, auquel vous ne sauriez -consentir. Je le comprends. Mais, avant votre -mariage...—vous entendez, marquis de Malboise?... -<span class="sc">AVANT VOTRE MARIAGE</span>—vous mettrez -Solgrès en vente et vous m'en attribuerez la valeur.»</p> - -<p>Pascal devenait stupide d'étonnement. Presque -docilement, il questionna:</p> - -<p>—«Dans ce cas, pourquoi vendre?... Vos exigences -se réduisent à une somme d'argent. Et -quand nous aurons débattu le chiffre?...</p> - -<p>—Non,» déclara Michel. «Ce n'est pas d'une -somme d'argent que je me contenterai.</p> - -<p>—Comment?...</p> - -<p>—Regardez!» s'écria le jeune homme.</p> - -<p>D'un mouvement vif, il entr'ouvrait ses vêtements -sur sa poitrine. Bientôt il eut détaché le -ressort d'une chaîne, ouvert un médaillon, et le -tendant, mais sans le lâcher:</p> - -<p>—«Vous ne l'avez pas oubliée, elle non -plus?» dit-il.</p> - -<p>Une froide sensation glaça le marquis jusqu'aux -moelles, tandis qu'il considérait le visage -de sa femme morte.</p> - -<p>—«Qu'est-ce à dire? D'où tenez-vous ce portrait?</p> - -<p>—Vous la voyez?» continua Michel, sans répondre. -«Elle fut une martyre à cause de sa tendresse -pour moi. Aussi, dans l'abîme moral où -vous m'avez précipité, dans ce gouffre pire que -<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span> -celui de la Basteï, où je me débats par votre faute, -je garde un souvenir de lumière, et c'est le sien. -J'ai commis des choses abominables,—quoique -moins abominables que vos viles actions. Je -m'en vante, pour que vous me sachiez sans scrupules, -capable de vous supprimer, si je le puis -sans danger, comme vous m'avez supprimé moi-même... -Mais moi, je ne raterai pas mon coup!... -Eh bien, ce bandit, votre œuvre,—cet être que -vous avez fait mourir à l'existence du plein jour, -et qui a ressuscité dans un enfer, il conserve, vous -entendez! il conserve au fond de son abjection, -des replis d'âme intacts. Il garde sur son cœur le -portrait de sa mère, et il ne souffrira pas que -cette mère soit bafouée dans sa tombe par le -triomphe d'une autre, sur le domaine où elle a -tant souffert, sur ce domaine qui était le sien, -qu'elle me destinait... Et pourquoi me le destinait-elle?... -On me l'a dit... On m'a tout dit. -C'est parce qu'elle m'aimait, l'infortunée!... -Mais c'est aussi parce que le sang de mon père -arrosa le sol de ce parc, coula sous les fenêtres -de ce château. Et vous y mèneriez par la -main votre autre femme!... Une jeune créature -insouciante, sous le nom même de celle que vous -avez torturée, foulerait la pelouse où elle est -morte de douleur!!... Cela ne sera pas, marquis -de Malboise. Même si mon cœur n'était pas digne -d'invoquer un sentiment filial pour s'opposer à -ce sacrilège, ma haine envers vous suffirait à -<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> -l'empêcher. Je vous hais trop, marquis de Malboise, -pour vous laisser accomplir cette monstrueuse -infamie, qui vous serait une monstrueuse -joie. Réfléchissez donc à ce que je vous propose. -Si vous menez la nouvelle marquise, en -châtelaine, à Solgrès, je ne réponds pas de ce qui -arrivera.»</p> - -<p>Michel se tut. Il avait parlé tout d'une haleine, -avec une brûlante véhémence. Le mélange d'astuce -et de sincérité, la comédie destinée à créer -chez son adversaire une terrible persuasion, la -réalité de sa haine, l'orgueil de se réclamer d'une -telle mère, l'exaltation superstitieuse qui la lui -rendait vraiment sacrée, la griserie des mots, venaient -de hausser cet être sans grandeur morale -jusqu'à une élévation singulièrement prestigieuse.</p> - -<p>Pascal de Malboise en demeurait étreint, effaré. -Une influence étrange courbait son esprit audacieux. -C'était comme un obstacle soudain, une -vision comminatoire, un génie à l'épée flamboyante, -qui se serait dressé entre lui et son rêve,—ce -rêve de vanité et de passion qui, depuis les -derniers jours surtout, le faisait se voir sans -cesse amenant sa jeune épouse à Solgrès. Quoi!... -ne réaliserait-il pas cette espérance d'enchantement?... -Ne vivrait-il pas cette minute, dans l'irradiation -de laquelle pâlissaient tous les succès, -toutes les ivresses, toutes les voluptés de sa vie?... -Vraiment il la pressentit à jamais interdite, sous -<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span> -l'impression de cauchemar qui l'enserrait là, -muet, paralysé. Puis cela se dissipa quand se tut -la voix impétueuse, suggestive, de Michel. L'habitude -de la lutte et de la résistance le fit s'insurger -contre sa bizarre faiblesse. La chaude ruée -du sang dans ses muscles solides, parmi les stimulantes -émanations de la forêt, à cette heure -active de la montée du soleil, lui ôta le trouble -invraisemblable d'écouter un spectre,—car tel -était le désordre où le jetèrent un instant ce langage -et ce visage d'outre-tombe. Il se secoua -comme pour rejeter l'emprise mystérieuse.</p> - -<p>—«Tout cela est de la pure démence,» dit-il -assez rudement. «Vendre Solgrès?... Comme -vous y allez! Sur une injonction dénuée de toute -base sérieuse. Et pour vous en remettre la valeur?... -Quelques millions, n'est-ce pas? Mais me -croyez-vous tombé en enfance? Des transactions -pareilles ne se font pas sans formalités. Je vous -fournirais ainsi des preuves contrôlées par-devant -notaire que j'ai réellement des raisons pour -craindre vos impostures.</p> - -<p>—Mes impostures!...» protesta Michel. «Cependant -vous-même...</p> - -<p>—J'entrais dans vos hypothèses. Mais, en -voilà assez! Je découvre trop clairement qu'avec -un gaillard de votre espèce, la moindre concession -me mènerait loin... Je vous ai offert de l'argent. -Si vous vous trouvez dans l'embarras, j'en -tiens à votre disposition... Modérément, car l'argent -<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span> -comptant est toujours rare... Et je ne songe -pas à vendre mes terres,—pas même à les hypothéquer,» -ajouta-t-il, par une bravade qui -exaspéra Michel.</p> - -<p>—«C'est ainsi que vous me traitez!... Vous -osez!...» rugit le jeune homme.</p> - -<p>—«Halte-là! Ne réitérez pas vos menaces,» -fit le marquis, hautain. «J'ai mis déjà trop de -patience à les entendre. Si vous y revenez, si vous -cherchez à me voir, ou si vous m'écrivez des lettres -sur le ton de la dernière, je vous ferai pincer pour -chantage.</p> - -<p>—Et si je vous tue!!...» cria le fils d'Armande, -qui mit dans ce mot toute la rage meurtrière de -l'acte,—tellement hors de lui qu'il eût passé -peut-être à l'exécution instantanée, s'il avait tenu -quelque arme.</p> - -<p>—«Vous auriez tort,» riposta le marquis.</p> - -<p>Il sentait sa tactique réussir. Cela se marquait -à la furie de son agresseur. Il répéta:</p> - -<p>—«Vous auriez grand tort. Car ma mort -vous causerait sans profit des risques sérieux. -Tandis que, je vous le répète, je ne demande -qu'à vous obliger, si vous acceptez de moi quelques -secours, non comme une restitution, mais -comme...»</p> - -<p>Il n'acheva pas, tant Michel l'interrompit violemment:</p> - -<p>—«Des secours!... des secours... de vous!... -Mais mon sang est aussi noble que le vôtre... Je -<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span> -suis un Solgrès, moi! Sans vous, je porterais ce -nom et je posséderais mon héritage. Vous avez -essayé de m'assassiner, vous m'avez volé mon -patrimoine... Et vous m'offrez des secours!... Ah! -je ne me pique pas de délicatesse... Vous m'avez -fait rouler dans de tels bas-fonds que j'y ai singulièrement -dévelouté mes scrupules. J'ai pillé -des convois dans l'Amérique du Sud. J'ai aidé à -vider les poches d'un ponte mort un peu trop -subitement dans un tripot de Buenos-Ayres, j'ai -triché au jeu et emprunté à des femmes, comptant -bien ne jamais leur rendre... Peut-être ferai-je -pire demain. Mais accepter de vous un secours!!...</p> - -<p>—Vous réfléchirez,» dit tranquillement Pascal.</p> - -<p>—«Vous aussi, vous réfléchirez, je pense,» -fit le jeune homme, interloqué par ce sang-froid.</p> - -<p>—«Prenez garde que je ne réfléchisse au -meilleur moyen de vous mettre en relation avec -la police, pour chantage, faux nom, menace de -mort, <i>et cætera</i> sans compter vos aimables confidences -de tout à l'heure, dont il doit rester quelques -traces là d'où vous venez,» débita le lutteur -parlementaire de sa voix nette et mordante d'interrupteur -à la Chambre.</p> - -<p>Il se considérait comme le maître du terrain. -Sa lucidité lui revenait, avec la mortification -d'avoir pu, lui, l'homme politique, habitué à essuyer -les invectives, les éclaboussements de -fange, les imputations anonymes, les promesses -<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> -de voies de fait, prendre une minute en considération -des procédés dont la gravité ne vient jamais -que de leur donner prise. Il lui avait fallu le -saisissement inouï de la rencontre, l'aspect hallucinant -de ce visage, l'émoi des possibilités ténébreuses, -les tragiques évocations, pour que, -vieux routier des luttes électorales, il se départît -de la première vertu parlementaire, qui est de -subir sans sourciller les pires outrages et les pires -menaces. Si particulier que fût ici le cas, la règle -générale ne s'y appliquait pas moins infailliblement, -comme l'attestait l'air déconcerté du maître -chanteur.</p> - -<p>Ce fut donc avec l'insolente désinvolture -propre à sa silhouette de bravo politique, que -Pascal de Malboise clôtura l'entretien par un -salut sardonique. Puis il tourna sur ses talons et -s'enfonça sous bois.</p> - -<p>Sombre, muet, un sourire atroce aux lèvres, le -fils d'Armande le regarda partir.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>DEVANT L'ÉNIGME</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_u.jpg" alt="Lettre U." /> -</div> -<p class="drop-cap">Un crime à jamais célèbre fut celui qui -marqua la dernière année du dernier -siècle, et dont le mystère continue à -intriguer les imaginations: l'assassinat du marquis -de Malboise, par un coup de feu, dans son -parc, au moment où il amenait à son château -de Solgrès sa jeune femme, épousée le matin -même.</p> - -<p>Le meurtrier, ou les meurtriers—car les -traces retrouvées dans le souterrain, empreintes -doubles de pas, piétinement de lutte, éclaboussures -de sang, firent supposer qu'ils étaient au -moins deux,—semblent soustraits pour toujours -à l'action de la justice. Le mobile même de cet -attentat sans précédent déconcerte l'imagination. -<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span> -Pourtant les commentaires ne manquèrent pas. -Ils abondèrent surtout dans le sens d'une machination -politique. Le domaine de la raison d'État -apparaît si favorable aux embûches scélérates! -Rien ne pouvait mieux satisfaire le goût romanesque -et la défiance des foules que l'hypothèse -d'un aussi noir machiavélisme chez les gens au -pouvoir. Pascal de Malboise gênait trop le Gouvernement. -Le Gouvernement l'avait fait supprimer -par quelque exécuteur de basses-œuvres, -payé sur les fonds secrets, avec connivence de la -police.</p> - -<p>Il fallait vraiment, de la part du criminel, une -habileté infernale pour mettre en défaut des -poursuites au succès desquelles le Ministère se -trouvait intéressé. On n'épargna rien pour -qu'elles aboutissent. Cependant, elles n'aboutirent -pas.</p> - -<p>Si la vérité doit apparaître, c'est ce récit qui -l'aura mise au jour. Mais, à supposer qu'il ne satisfasse -pas la curiosité publique, aucune autre -révélation n'apportera le dernier mot de cette -dramatique affaire. Une seule personne au monde—mais -contrainte au secret par le serment le -plus solennel—pourrait confirmer ou démentir -ce qui va suivre. Elle ne le fera pas. Régine d'Ambarès, -seconde marquise de Malboise, ne trahira -pas sa parole. Dans quelles circonstances elle -l'engagea, c'est ce qu'on va voir ultérieurement.</p> - -<p>Il y avait dix mois environ que durait son virginal -<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span> -veuvage,—car l'époux, mort quelques -heures après l'avoir conduite à l'autel, ne le fut -que de nom,—lorsque Régine de Malboise reçut -une visite, dont l'annonce, depuis la veille, lui -bouleversait le cœur.</p> - -<p>Dans la chambre où elle se tenait, au premier -étage de l'hôtel paternel,—son ancienne salle -d'études enfantine, son asile de prédilection,—un -domestique vint la prévenir que M. le lieutenant -d'Ambarès l'attendait en bas.</p> - -<p>Elle descendit.</p> - -<p>Dans la galerie, qui tenait en façade toute la -largeur de la maison, elle l'aperçut.</p> - -<p>Cette rencontre avec celui qu'elle aimait, était -la quatrième seulement depuis que, par devoir, -elle avait accepté le nom d'un autre. Chacune -des trois précédentes entrevues, qui eurent lieu -au moment de la catastrophe, marquait une -phase dans l'inexplicable tragédie. Régine, depuis -vingt-quatre heures, depuis qu'elle avait -accepté de revoir Hugues, se les remémorait, les -revivait dans leurs moindres détails. D'abord, -l'apparition quasi fantastique du jeune homme, -dans ce coin du parc de Solgrès où, nouvelle -épousée, fuyant déjà le maître odieux, elle s'isolait -en son désespoir. Quelle tentation alors, -parmi la tourmente des reproches et des prières, -quand il la supplia de partir avec lui! Puis, à -peine avait-il disparu, transporté de rage et de -douleur, devant l'approche du mari, à peine -<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span> -M. de Malboise avait-il rejoint sa jeune femme, -que c'était le meurtre foudroyant, la détonation -secouant le silence du soir, le marquis s'abattant -à ses pieds, mort sur le coup, en éclaboussant de -rouge sa robe blanche. Et les jours qui suivirent!... -La torturante certitude que Hugues avait -accompli l'acte sournois et sauvage, demeurait à -jamais séparé d'elle par une barrière d'infamie! -Sa faiblesse d'amour, à elle-même... Le mensonge -au procureur de la République, lorsqu'elle assura -n'avoir vu personne, ne soupçonner personne... -Puis le lugubre défilé des funérailles, le saisissement -de l'apercevoir, lui, si calme, avec son visage -de loyauté, sous l'uniforme porté fièrement, -et le cri intérieur de délivrance: «Non, ce n'est -pas possible! Il n'a pas commis ce crime!» Ensuite, -le même jour, dans cet hôtel d'Ambarès -où, depuis lors, il n'avait pas remis les pieds, -leur longue explication, le récit fait par Hugues -de son aventure dans le souterrain, les circonstances -que lui-même trouvait invraisemblables, -dont il se refusait à instruire la justice, et les tenailles -du doute se renfermant pour déchirer le -cœur de celle qui l'aimait.</p> - -<p>Alors ce fut la séparation.</p> - -<p>Régine l'exigea absolue, bien que fussent si -peu absolues en elles-mêmes les raisons qui lui -dictaient tant de rigueur. Elle ne croyait plus que -Hugues fût un criminel, et cependant elle ne -pouvait, dans la sécurité de sa conscience, jurer -<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span> -qu'il fût étranger au crime. Y était-elle étrangère -elle-même, puisque son mari avait été frappé le -soir de leurs noces? Qui sait si son mariage n'était -pas la cause indirecte de l'effroyable action? -Comment élever son bonheur futur, comment -appuyer son amour, sur cette base incertaine et -sanglante?</p> - -<p>Elle avait donc interdit à Hugues de la voir, lui -accordant la seule autorisation d'écrire. Car elle -savait trop que si tous deux reprenaient la douce -camaraderie de leur adolescence, la passion les -éblouirait peu à peu jusqu'à l'abolition de tout -scrupule. Ils se marieraient, sans qu'elle fût tout -à fait certaine que la tache ineffaçable de Macbeth -ne souillait pas, même imperceptiblement, la -main dans laquelle se blottirait la sienne. Ce -serait la hantise toujours présente, l'enfer secret, -le pernicieux remords... Elle n'osait pas affronter -cela.</p> - -<p>Mais voici que, de Nice où il se trouvait en -garnison, Hugues venait de lui apprendre par -une lettre que des données imprévues se présentaient. -Sachant que tout son espoir de reconquérir -Régine s'attachait à la découverte de l'assassin, -il avait ouvert une enquête personnelle. -Et voici que, dans les ténèbres du mystère, filtrait -un faible rayon de clarté. Une piste se dessinait. -Quelques petits faits, tels des maillons de chaîne, -se renouaient les uns aux autres. Régine ne permettrait-elle -pas qu'il vînt lui exposer ces premiers -<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span> -résultats? D'abord, c'était son droit, à lui, -qu'elle n'acquittait pas encore, de plaider auprès -d'elle à chaque incident nouveau. Puis, ce ne -serait pas trop de leurs méditations combinées -pour peser la valeur des indices et juger quel -parti on en pouvait tirer.</p> - -<p>Ses arguments ne manquaient ni de logique -ni d'éloquence. Peut-être n'en fallait-il pas tant à -Régine pour estimer qu'après une si longue -sagesse elle pouvait sans imprudence consentir -à l'entretien. Le lieutenant d'Ambarès reçut la -permission tant souhaitée. Le lendemain, il était -à Paris et accourait rue de Babylone.</p> - -<p>Quand ils se trouvèrent face à face, dans cette -galerie de l'hôtel d'Ambarès, qui leur était depuis -l'enfance un lieu si familier, et où leurs deux -cœurs se joignaient par tant de souvenirs, un -indicible attendrissement les tint muets. Leurs -yeux, qui se mouillaient, échangèrent un infini -regard. Non, rien vraiment ne les séparait, rien -qu'un très haut souci de droiture, de vérité. -L'amour n'avait pas faibli, la confiance n'était -pas éteinte. Elle ne doutait plus de lui, et lui -savait que, même dans le doute, elle l'avait éperdument -aimé. Régine parla la première.</p> - -<p>—«Hugues, vous avez bien fait de venir. -Vous vous doutez que toute mon âme est tendue -vers l'éclaircissement de l'horrible drame. -Tant que je n'en connaîtrai pas le secret, je ne -me considérerai pas comme libre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span></p> - -<p>—C'est-à-dire comme mienne?» demanda-t-il, -avec la plus séduisante expression de tendresse -passionnée.</p> - -<p>—«C'est-à-dire comme tienne,» reprit-elle, -employant le tutoiement de leur passé d'enfants,—à -moins que ce fût celui de leur avenir d'époux. -Elle sourit, hocha la tête et ajouta:</p> - -<p>—«C'est vrai. Pour moi, être libre veut dire -être à vous.</p> - -<p>—Ma Régine!» s'écria-t-il en lui prenant les -mains.</p> - -<p>Elle se dégagea, sans pruderie effarouchée, -avec son noble redressement de beau lys royal, -de blancheur inaccessible.</p> - -<p>—«Hugues, venez. Asseyons-nous dans ce -coin, derrière ce paravent, là où vous me racontiez -vos leçons d'histoire, quand nous étions -petits. Et dites-moi ce que vous savez de notre -histoire à nous, de notre sombre et fatale aventure.</p> - -<p>—Voulez-vous d'abord, ma Régine,» dit le -lieutenant, «me donner l'assurance que vous avez -compris, en y réfléchissant, l'impossibilité où je -me trouvais,—où je me trouve encore,—de -révéler aux magistrats ce que je sais? Faire connaître -à qui que ce soit au monde ma présence -dans le parc de Solgrès, mon passage par le souterrain, -à l'heure même du crime, ce serait vous -déshonorer. En supposant qu'on ne nous arrête -pas tous deux immédiatement sous l'inculpation -<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span> -de ce meurtre abominable, et que nous puissions -rester indemnes d'une accusation si vraisemblable, -nul ne croirait que ma folie d'amoureux -désespéré n'eût pas votre assentiment, qu'une -coïncidence tragique avait seule ouvert devant -mes pas la porte secrète, et que j'ai pu vous -voir dans votre demeure d'épouse, le soir de vos -noces, sans que rien de coupable ait jamais -existé entre nous.</p> - -<p>—J'étais prête,» observa Régine, «à boire -ce calice de honte pour établir votre innocence.</p> - -<p>—Aux yeux de qui?... Nul ne m'accusait. -Aucun soupçon de ma démarche imprudente ne -vint à quiconque. Et le hasard me fournissait un -alibi.»</p> - -<p>Comme la jeune marquise baissait la tête, -son cousin reprit avec une ombre d'amertume:</p> - -<p>—«C'était pour vous-même que vous souhaitiez -de me disculper. Mon silence vous déconcertait -comme une lâcheté de coupable.</p> - -<p>—Oh! ne dites pas cela.</p> - -<p>—Ce sentiment vous troublait, mais vous -n'osiez l'analyser. Régine, croyez-vous que je -puisse vous en vouloir?... Votre tendresse ne -m'est-elle pas apparue même alors, puisque, pour -échapper à ce doute, vous consentiez à tout proclamer -et à vous perdre.</p> - -<p>—Oh! la vérité!...» murmura-t-elle. «Le -grand jour... Comme j'y aspirais, à ce moment-là!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span></p> - -<p>—Vous ne connaissez pas la justice humaine...»</p> - -<p>Elle se rappela Varouze, le piège atroce, l'insultante -passion... Et elle frissonna.</p> - -<p>—«Je ne la connaissais pas... alors...</p> - -<p>—Et maintenant?...</p> - -<p>—Maintenant, je n'ai plus besoin d'elle. J'ai -confiance en vous, Hugues.</p> - -<p>—Pas assez pour m'épouser.»</p> - -<p>Elle sourit gravement.</p> - -<p>—«Nous avons tous deux une tâche à remplir -avant de songer à notre bonheur.</p> - -<p>—Quelle est donc la vôtre?</p> - -<p>—Vous le savez bien. Vous m'avez fait entendre -que vous repousseriez ma main si je vous -la tendais en y gardant la moindre parcelle de la -fortune que m'a léguée monsieur de Malboise. -Ce n'est pas si facile que cela d'organiser les -œuvres qu'alimenteront de pareils revenus. Le -Patronage de l'Épée-de-Bois prend toutefois une -expansion magnifique. Solgrès devient un sanatorium -tout à fait bien organisé. Savez-vous que -des constructions charmantes s'élèvent dans le -parc, sans trop en abîmer les perspectives? Il -fallait bien séparer les anémiés, les malades, les -poupons, les vieillards, toutes mes catégories de -misère et de fragilité. Cela fait autant de petites -colonies différentes.</p> - -<p>—Comme vous devez être heureuse de voir -cela!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span></p> - -<p>Régine secoua la tête.</p> - -<p>—«Je ne l'ai pas vu. Quand trouverai-je le -courage de retourner à Solgrès?</p> - -<p>—Qui donc dirige pour vous un établissement -de cette importance?</p> - -<p>—Oh! j'ai une administration bien organisée. -Puis je vais placer là-bas, à la tête de tout, -investie de ma propre autorité, une femme supérieure.</p> - -<p>—Et c'est?...</p> - -<p>—Une bien intéressante personne, jeune, -distinguée, mère d'un petit garçon délicieux, et -que son mari laisse dans l'abandon, dans la -misère.</p> - -<p>—Où l'avez-vous connue?</p> - -<p>—A l'Épée-de-Bois. Toute pauvre qu'elle est, -elle devenait le charme, la fée secourable de -cette cité douloureuse. Elle m'a aidée à sauver -de la mort deux enfants amoureux, dont l'idylle -se terminera par le mariage, après avoir failli -aboutir au suicide.</p> - -<p>—Ah! Régine, je découvre que votre tâche -avance plus rapidement que la mienne. Réussirai-je -à pénétrer le mystère du drame de Solgrès, -à vous donner le mot de l'affreuse énigme?—ce -mot que vous exigez pour disposer de votre -cœur sans remords.»</p> - -<p>Elle eut un admirable sourire.</p> - -<p>—«Non, pas de mon cœur... Il est à vous.</p> - -<p>—Mais de votre main, Régine, de votre personne -<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span> -adorée... de votre vie... du droit pour moi -de faire votre bonheur!...</p> - -<p>—Je ne suis pas une veuve comme les autres. -Le jour de mes noces a été un jour de guet-apens, -de meurtre. Quelle main a frappé celui que j'épousais -en le détestant?... Qui donc a exaucé le -vœu secret, le vœu monstrueux et inavoué qui -rôdait dans les inconscientes ténèbres de nos -âmes?... Ah! Hugues... Profiter du crime, ne -serait-ce pas en devenir complices?»</p> - -<p>Régine s'animait, comme pour se persuader -elle-même. Une angoisse pâlissait ses lèvres,—l'angoisse -de se sentir moins forte, d'avoir à -ressusciter sans cesse des arguments qui tendaient -à s'effacer devant sa conscience.</p> - -<p>Hugues ne perçut pas la vacillation intérieure. -Il entendit seulement la vibration énergique des -paroles.</p> - -<p>—«Soit», dit-il. «C'est affaire à moi de -vous prouver que ce crime fut tellement étranger -à nous, à notre amour, et surgit de fatalités si -lointaines, que nous avons le droit d'accepter ses -conséquences, même si elles contiennent notre -bonheur. J'y arriverai, si le plus fervent amour -et la plus tenace volonté peuvent quelque chose -en ce monde.</p> - -<p>—N'êtes-vous pas déjà sur la voie?» demanda -Régine.</p> - -<p>—«J'ai recueilli des indications curieuses,» -reprit l'officier. «Vous vous rappelez, n'est-ce -<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span> -pas, comment j'avais eu accès dans le parc, en -cette soirée funeste? J'étais venu à bicyclette, et -j'avais laissé ma machine dans le souterrain quand -j'eus reconnu que la porte en était ouverte. Après -vous avoir parlé, lorsque je m'échappai comme -un malfaiteur à l'approche du marquis de Malboise, -mon trouble fit que je m'égarai dans les -galeries, et qu'ayant brûlé toutes mes allumettes, -je me trouvai fort perplexe. Ce fut alors que je -perçus une présence humaine dans l'obscurité, et -que je reçus ce coup violent sur la tête qui me -laissa sans connaissance. Revenu à moi, et ayant -gagné la sortie, non sans peine, je m'éloignai -sans éclaircir cette fâcheuse aventure, car je craignais -trop de vous compromettre. La bicyclette... -je ne songeai pas à la rechercher. J'en eus moins -encore la velléité quand je connus l'assassinat. -Cette bicyclette, Régine, qui pouvait me faire -accuser, car elle portait mon nom, je n'en avais -pas entendu parler depuis lors. Tout récemment, -je viens de la reconnaître.</p> - -<p>—Où cela?... Comment?... Dans quelles -mains.</p> - -<p>—A Monte-Carlo. En la possession d'un individu -fort suspect.</p> - -<p>—Un repris de justice?</p> - -<p>—Un élégant, joli garçon, et beau joueur. -Mais un de ces types équivoques, mélange de -races, marqués de dégénérescence, de mollesse, -de vice. Un être singulier, à tout prendre, d'une -<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span> -séduction bizarre, sans aucune vulgarité... mais -que tout observateur, sur ses allures, sa façon de -vivre, traiterait d'aventurier, d'aigrefin.</p> - -<p>—Son nom?...</p> - -<p>—Miguel Almado, ou le comte d'Almado. -Mais le titre paraissait un accessoire d'occasion.</p> - -<p>—Un étranger, alors?</p> - -<p>—L'étranger par excellence. Ce personnage-là -ne doit être dans son pays nulle part.</p> - -<p>—Et vous croyez que cet homme?...</p> - -<p>—Je ne croyais pas, tout d'abord. Je supposais -que ce monsieur-là, dont l'existence n'offrait -rien de clair, devait se fournir dans d'étranges -maisons, et qu'il avait acheté ma bicyclette chez -quelque receleur. Mais, plus je le regardais, plus -une autre idée s'imposait à moi.</p> - -<p>—L'idée que lui-même?...»</p> - -<p>Hugues d'Ambarès fit lentement un signe -d'affirmation, les yeux dans les yeux de Régine. -Elle haleta.</p> - -<p>—«Mais pourquoi?...»</p> - -<p>L'officier leva doucement les épaules avec un -sourire de doute, comme pour dire: «Ah! cela... -si je le savais!...»</p> - -<p>—«Le vol, cependant,» reprit sa cousine, -«n'était pour rien dans cette horrible affaire.</p> - -<p>—Non, certes, et de toute évidence.</p> - -<p>—Quel rapport pouvait exister entre le marquis -de Malboise et le rastaquouère que vous -venez de me dépeindre?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span></p> - -<p>—Sait-on jamais?... La vie est un drame si -étrangement machiné. Là, les complications sont -infinies, les postulats sans nombre.</p> - -<p>—Quelle était la société de cet individu? -Avec qui se trouvait-il à Monte-Carlo?»</p> - -<p>Hugues répondit:</p> - -<p>—«Avec une femme.»</p> - -<p>Était-ce l'intonation soulignée qui, en accentuant -cette circonstance, embarrassa Régine? -Elle rougit. Son cousin ajouta:</p> - -<p>—«Et une femme que vous connaissez.</p> - -<p>—Moi!...</p> - -<p>—Je devrais dire: «que vous connaissiez», -car la malheureuse est sortie des régions ouvertes -à vos purs regards.</p> - -<p>—Mes regards doivent plonger dans toutes -les régions, mon ami. Car là où il y a le plus de -vilaine ombre, c'est là aussi qu'on souffre le -plus.</p> - -<p>—Chère âme compatissante!</p> - -<p>—Il me semble que je devine...» dit la jeune -femme, tandis qu'une profonde tristesse couvrait -son beau visage. «Vous parlez de cette pauvre -Mélina?</p> - -<p>—Elle-même.</p> - -<p>—Elle connaît cet homme?...</p> - -<p>—Si elle ne faisait que le connaître, à la façon -dont vous l'entendez!...</p> - -<p>—Comment?... Elle est?...</p> - -<p>—Sa maîtresse... oui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p> - -<p>—Mon Dieu!... Et... elle l'aime?...</p> - -<p>—Si toutefois ce n'est pas profaner le mot -d'amour.</p> - -<p>—Non, Hugues. L'amour ne peut être profané. -Il est trop élevé au-dessus de tout. Quand -il est sincère, il relève ce qu'il y a de pire au -monde, et lui-même n'en est pas souillé.</p> - -<p>—Je vous réponds que, chez cette malheureuse, -il est sincère.</p> - -<p>—Elle en vaut mieux.</p> - -<p>—C'est ce que j'ai pensé. Aussi je lui ai demandé -un service.</p> - -<p>—Un service? à elle!...</p> - -<p>—Ne vous révoltez pas... ne vous écartez pas -ainsi, Régine. La plus élémentaire pitié me commandait -de prévenir cette imprudente fille, que -je voyais au bord du gouffre. Songez à quels désastres -elle court, si celui dont elle a fait le maître -de sa pauvre vie de cigale est un bandit, un -assassin.</p> - -<p>—C'est vrai.</p> - -<p>—En lui donnant un moyen de s'en assurer, -je m'en préparais la preuve. Car elle s'est engagée -à me rendre compte...</p> - -<p>—Quoi!... Vous lui feriez trahir!...</p> - -<p>—Elle ne le voulait pas. Elle ne s'y est résolue -qu'en s'avisant tout à coup...</p> - -<p>—De quoi donc?</p> - -<p>—Que sa sécurité seule n'est pas en cause, -mais votre bonheur, Régine.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span></p> - -<p>M<sup>me</sup> de Malboise resta muette, tandis que des -larmes s'amassaient dans ses yeux.</p> - -<p>—«Ceci est-il juste?» murmura-t-elle.</p> - -<p>—«Ah! Régine... C'est le rachat de ses fautes, -cette intention de dévouement. Ne nous reprochons -pas de l'avoir provoquée. D'ailleurs, le fil -que je crois tenir est si frêle!...</p> - -<p>—Quelle donnée avez-vous donc! Et qu'avez-vous -dit à Mélina?»</p> - -<p>Le lieutenant tira d'une pochette de sûreté -une minuscule bonbonnière, qu'il ouvrit. Dans -cette petite boîte était un fragment de chaîne -d'or, qu'il mit sous les yeux de Régine.</p> - -<p>—«Vous rappelez-vous?</p> - -<p>—Comment l'aurais-je oublié?» s'écria-t-elle. -«Le dessin de ces bizarres chaînons est gravé -dans ma mémoire. Au moment où une agression -soudaine vous terrassa dans la nuit du souterrain, -votre main les arracha sur la poitrine de votre -mystérieux adversaire. Au réveil, ce débris demeurait -entre vos doigts crispés.</p> - -<p>—Vous en comprenez l'importance?</p> - -<p>—L'autre partie de cette chaîne, si elle n'a -pas été jetée, anéantie, désignerait l'assassin.</p> - -<p>—Vous dites bien: si elle existe encore.</p> - -<p>—Comment croire que le criminel conserverait -un bijou si compromettant?</p> - -<p>—Qui sait?... Les gredins sont superstitieux. -Ceci n'est pas une chaîne d'homme. Donc, celui -qui la portait devait y attacher une idée, un souvenir. -<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span> -Puis, il peut croire ces quelques centimètres -perdus dans le souterrain. C'est par un hasard si -extraordinaire qu'ils ne sont pas tombés de mes -doigts!</p> - -<p>—Alors, cet objet, vous l'avez montré à -Mélina?</p> - -<p>—Oui. Je le lui ai montré. Elle a juré que si -elle découvrait le reste de cette chaîne entre les -mains d'Almado, elle m'en informerait sur-le-champ.»</p> - -<p>Il y eut un silence. Régine pesait dans sa tête -la valeur des éléments recueillis par son cousin.</p> - -<p>—«Au fond,» reprit-elle, «une seule chose -accuse cet homme: la possession de votre bicyclette. -Mais n'est-ce pas plutôt ce qui le disculpe? -Il s'en serait débarrassé.</p> - -<p>—Pourquoi? Mon nom était dessus. Il a dû -conserver la plaque. Comment expliquerais-je la -présence de ma bicyclette, à l'heure du crime, -dans le souterrain? L'ai-je recherchée? réclamée? -Non. Il sait que l'enquête n'en a pas eu connaissance. -Il calcule que j'ai intérêt à me taire, et se -dit qu'à la rigueur une telle pièce de conviction -le couvrirait au lieu de le perdre.</p> - -<p>—Hugues, vous croyez à la culpabilité de -cet Almado?</p> - -<p>—J'y crois.</p> - -<p>—Sur de si faibles indices?</p> - -<p>—C'est une intuition. Vous ne pouvez pas -comprendre... Vous n'avez pas vu le personnage.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p> - -<p>—Non, mais ce que je vois, c'est l'invraisemblance -du crime,—un crime sans raison comme -sans profit. Ah! Hugues, vous n'avez pas l'âme -d'un policier. Votre ardeur vous égare.»</p> - -<p>Elle souriait, incrédule, émue, tandis que son -amour mettait un éclat magnétique dans le clair -azur de ses yeux. Hugues la contemplait avec -admiration, soulevé par une joie indicible.</p> - -<p>—«Voyez-vous, Régine,» prononça-t-il avec -une lenteur pénétrée, «je préfère que mes renseignements -vous apparaissent trop vagues. Ainsi -je me persuade que vous m'aurez cru sur ma -seule parole, que vous n'aurez pas attendu la -preuve de mon innocence pour me justifier.</p> - -<p>—Mon cher Hugues!... Me pardonnerez-vous -d'avoir accueilli ces affreux soupçons?» demanda-t-elle -avec une humilité radieuse.</p> - -<p>Il ne lui répondit pas, mais, ployant un genou, -il lui baisa la main.</p> - -<p>Un instant après, comme il quittait l'hôtel -d'Ambarès, il se rappela, en traversant l'étroit -jardin, sous quelle influence désespérée il était -sorti de cette maison pour la dernière fois, il y -avait environ un an. Les circonstances extérieures -n'avaient guère changé depuis lors. Comme il le -constatait tout à l'heure avec délices, il devait à -l'amour seul la douceur de l'heure présente. Le -divin sentiment avait agi, guérissant du doute le -cœur de Régine. Elle croyait en lui. Il n'avait -pas recouvré sa confiance grâce à la force des -<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span> -preuves. Quel soulagement! Mais ces preuves -superflues, il voulait les lui donner.</p> - -<p>Il conquerrait la vérité pour cette créature -chérie, puisqu'elle ne pouvait, beau lys éclatant, -s'épanouir que dans la lumière.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>LE FÉTICHE</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_d.jpg" alt="Lettre D." /> -</div> -<p class="drop-cap">Dans son cabinet de toilette, la pièce la -plus luxueuse de son appartement, rue -La Boëtie, Lina de Cardeville, la nouvelle -étoile du monde où l'on s'amuse, est entre -les mains de son coiffeur. Enveloppée de son -peignoir blanc, l'ex-camériste de Régine d'Ambarès, -seconde marquise de Malboise, renverse -la tête en arrière au-dessus d'un immense bassin -de porcelaine, que soutient sa femme de chambre. -Car elle a changé de rôle. Elle, qui circulait en -tablier de batiste autour d'une aristocratique -maîtresse, elle voit s'empresser auprès de sa dédaigneuse -personne la servilité des humbles. -Tandis qu'elle se penche ainsi à la renverse, le -flot lourd de ses cheveux tombe en cascade. -<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span> -C'est une toison magnifique, épaisse, onduleuse, -dont les savantes préparations de l'artiste capillaire -vont raviver la nuance fauve.</p> - -<p>Autour de ce groupe, absorbé en des rites -mystérieux de coquetterie, ce ne sont que miroitements -de glaces, caresses de soies moirantes -palpitations de dentelles, éclat doux d'argent -mat, d'ivoire et d'écaille blonde. Sur une chaise -longue, aux bouquets pompadour, des coussins -de mousseline de soie brodés, volantés, s'écroulent -parmi les vaporeuses transparences de leurs -doublures mauve ou vert d'eau. Les murs sont -entièrement tendus de mousseline de soie. Çà et -là, quelques gravures aux sujets galants s'y suspendent -par des nœuds de taffetas. A terre, sur -la moquette vert-nil, s'étend une neigeuse peau -d'ours.</p> - -<p>On entend s'élever la voix impatiente de la -propriétaire de toutes ces délicates choses. Et le -ton n'a pas la suavité du décor.</p> - -<p>—«Vous n'en finissez pas aujourd'hui, mon -pauvre Antonin!</p> - -<p>—Madame n'est pas raisonnable. Croit-elle -qu'on peut travailler une chevelure pareille en -aussi peu de temps que l'unique mèche de -mademoiselle Toupinette?»</p> - -<p>La femme de chambre eut un rire complaisant -à ce surnom d'une demi-mondaine rivale. D'habitude, -la pauvreté capillaire de M<sup>lle</sup> Toupinette -ne manquait pas d'amuser Lina de Cardeville. -<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span> -Mais ce matin rien ne la déridait. Le bel esprit -de M. Antonin renonçait à déplisser le front bas, -qui se contractait obstinément en rapprochant -les sourcils.</p> - -<p>—«Ah!» reprit-il, «on en a fait des manigances -auprès de moi pour me faire dire que tout -cela n'est pas à Madame, et que je lui fournis -des demi-transformations, ou tout au moins des -épingles grecques. A propos, il y a quelqu'un -qui donnerait beaucoup pour être à ma place en -ce moment.</p> - -<p>—Qui donc?» demanda Lina, sans intérêt.</p> - -<p>—«Un Américain que Madame doit connaître, -ce richissime fabricant de pneus, le roi du caoutchouc, -qu'on l'appelle.</p> - -<p>—Cet imbécile de Taunton!...</p> - -<p>—Oui, c'est cela, M. Toton.</p> - -<p>—Toton!...» répéta Lina avec un profond -mépris pour cette prononciation grotesque, «Va -pour Toton. Il tourne assez autour de moi, ce -toton-là.</p> - -<p>—Madame a remarqué?</p> - -<p>—Si j'ai remarqué?... Ah! ça, on vous a donc -oublié en nourrice, mon pauvre Antonin?... Non, -mais voyez-vous qu'une femme ne s'aperçoive -pas quand un type en pince pour elle!...</p> - -<p>—Alors,» s'exclama naïvement le coiffeur, -«comment se fait-il que ce Yankee ne connaisse -pas les cheveux de Madame? Il a tellement envie -de les voir déroulés qu'il est venu me proposer -<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span> -de l'emmener ici comme mon aide, et qu'il m'aurait -payé très cher pour y consentir.</p> - -<p>—Eh ben, il lui en aurait cuit, et à toi aussi, -mon vieux! A-t-on idée d'un aplomb pareil!» -s'écria Lina furieuse.</p> - -<p>—«C'est ce que je lui ai dit: «Madame de -Cardeville n'est pas méchante, mais il ne faut -pas faire le malin avec elle. Quand ça lui plaira, -elle vous recevra.»</p> - -<p>—Je ne le recevrai pas du tout. Tu peux lui -planter ça par la bobine, puisqu'il te fait ses confidences.</p> - -<p>—Oh! madame, un monsieur si bien, qui a -peut-être plus de cent millions!</p> - -<p>—Dites donc, Antonin, ondulez-moi plus -vite que ça, et gardez vos réflexions pour vous,» -ordonna superbement M<sup>me</sup> de Cardeville.</p> - -<p>L'obséquieux figaro échangea un regard avec -la femme de chambre. Celle-ci leva les yeux -au ciel et hocha la tête d'un air navré. «Rien -à faire,» semblait-elle dire. Lina les vit dans -une glace en face d'elle. Mais cela ne lui déplut -pas. Elle mesurait la force de son désenchantement -héroïque à l'étonnement de son vulgaire -entourage. Fallait-il que Madame se fît de -la bile à propos du cœur pour envoyer promener -des occasions pareilles! Mais voilà, quand on -laissait parler le sentiment, on était sûr de tout -gâcher. Madame était une femme à toquades. Il -n'y avait pas d'avenir auprès d'elle. C'est ainsi -<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span> -que pensait la camériste, tandis qu'elle essayait -sur du papier de soie les fers à onduler, qu'elle -passait ensuite à Antonin.</p> - -<p>Quelqu'un frappa à la porte. Lina tressaillit et -devint pâle.</p> - -<p>—«Voyez donc, Berthe. C'est peut-être -Monsieur.»</p> - -<p>«Sûr que non, Monsieur entrerait tout de go,» -se dit la servante.</p> - -<p>Elle saisit un papier, que le valet de chambre -lui passait par l'entre-bâillement de la porte.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Cardeville y jeta un coup d'œil et le -lança négligemment sur la table, devant elle, -parmi les ongliers et les jeux de brosses chiffrés -en or. Elle ne prit même pas la peine de le replier, -pour soustraire le texte aux deux paires de prunelles -curieuses qui se braquèrent aussitôt. C'était -un exploit d'huissier.</p> - -<p>Cela décida Antonin à couler sa petite note -avant de sortir.</p> - -<p>—«Vous êtes pressé, vous,» grogna la -maussade cliente. «Vous pourriez bien attendre -que je vous demande votre compte. Mais je ne -vous réglerai pas plus tôt pour ça.</p> - -<p>—Madame va s'habiller?» questionna la -femme de chambre quand le coiffeur eut disparu.</p> - -<p>—«Non.</p> - -<p>—Madame ne sort pas avant midi?</p> - -<p>—Non, et pas davantage après.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span></p> - -<p>—Madame n'est pas malade?</p> - -<p>—Si on vous le demande, vous répondrez que -vous n'en savez rien,» répliqua sa maîtresse, qui -ne se trompait pas sur l'ironie sournoise de cette -sollicitude.</p> - -<p>—«Madame n'a plus besoin de moi?</p> - -<p>—Si. Donnez-moi ma robe d'intérieur rose -garnie d'application, puis vous allez m'installer -sur la chaise longue.»</p> - -<p>Quand ce fut fait, et Lina posée dans son nid -de coussins, les pieds couverts par un duvet voilé -d'un linon brodé et rebrodé à larges volants:</p> - -<p>—«Maintenant, montrez-moi vos talons,» -ordonna-t-elle à sa femme de chambre.</p> - -<p>Une fois seule, elle prit un porte-cartes glissé -d'avance entre le siège et le dossier de la chaise -longue, en tira un papier qui devait avoir été -parcouru souvent, car il était froissé, cassé aux -plis, bien que la nuance corail pâle en fût toute -fraîche, et elle relut pour la centième fois la -lettre suivante:</p> - -<div class="bq"> -<p class="i20"> -«<i>Mon ami</i>,<br /> -</p> - -<p>«<i>O mon ami de l'inoubliable soir d'Auteuil!</i></p> - -<p>«<i>Était-ce donc la dernière fois que je vous voyais? -Ne sentirai-je plus sur mes yeux le poids si écrasant -et si doux de votre regard? N'entendrai-je -plus la musique enlaçante de votre voix!</i></p> - -<p>«<i>Que vous ai-je fait?</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span></p> - -<p>«<i>J'ai refusé de vous dire mon véritable nom, de -vous introduire chez moi, chez mon mari, près de ma -fille, sous un prétexte quelconque, facile à trouver, -je le reconnais, avec la multitude des relations mondaines. -A cette condition, vous m'auriez dit vous-même -qui vous étiez, vous m'auriez appris de vous -autre chose que ce nom d'Armand, si puissant déjà -sur mon cœur...</i></p> - -<p>«<i>Croyez-vous donc que mon refus était irrévocable? -N'avez-vous pas reçu mon dernier billet, qui -vous disait l'affolement où me jette votre silence, et -vous faisait prévoir ma soumission à votre volonté? -Ah! doutez-vous de cette soumission?... Ne sentez-vous -pas l'étrange empire que vous avez pris sur moi, -en quelques rendez-vous, trop rares, trop courts?...</i></p> - -<p>«<i>Il me semble que vous avez aspiré ma vie entre -vos lèvres... (Vos lèvres!...) et que je ne respirerai -plus, tant que votre souffle ne dilatera pas cet air, -qui est de plomb autour de moi.</i></p> - -<p>«<i>Est-ce de l'amour?... A peine... Vous m'avez -demandé si peu de chose qui y ressemble. Votre désir -semble s'attacher à la mondaine dans son milieu deviné, -plus qu'à la femme dans l'incognito du mystère?</i></p> - -<p>«<i>Est-ce de la folie?... Hélas!... J'ai connu la -folie de la souffrance. Et je suis si neuve à la folie -du bonheur que je ne la reconnais pas.</i></p> - -<p>«<i>Mais ce bonheur?... Est-il déjà fini!... Et pour -toujours!... Oh! non, ce n'est pas possible!... Rappelez-vous -ce crépuscule près de la mare d'Auteuil?...</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span></p> - -<p><i>Les choses de rêve que vous m'avez dites... Vous -étiez le guérisseur magique de mon âme blessée. -J'avais le pressentiment d'une communion surhumaine, -d'un lien pur et caché qui nous unirait à toujours, -tandis que je regardais mourir la lumière -parmi le calme des branches, et pleuvoir des roses -mystiques sur l'étang immobile...</i></p> - -<p>«<i>Écrivez-moi, mon ami, où vous savez... où je -vais tous les jours inutilement depuis une semaine. -Dites-moi que je vais vous voir. Je ferai tout ce que -vous voudrez.</i></p> - -<p>«<i>Ah! par pitié, ne te joue pas de moi!</i></p> - -<p>«<i>Je t'aime.</i></p> - -<p class="i60"> -«<span class="sc">Claire.</span>»<br /> -</p> -</div> - -<p>A mesure que Lina de Cardeville avançait -dans sa lecture, son visage se contractait de -fureur, ses narines se gonflaient, des larmes rageuses, -qu'elle écrasait d'un battement de cils, -s'amassaient dans ses yeux. Quand elle eut fini, -elle bouscula les coussins de sa chaise longue, -puis, se tordant sur elle-même, elle les mordit -jusqu'à mettre en lambeaux l'étoffe délicate du -plus proche. Elle rugissait en même temps de -sourdes injures, qu'eussent reconnues les galetas -de l'Épée-de-Bois, dans son lointain quartier -Mouffetard, plutôt que les lambris <i>modern-style</i> -de son merveilleux cabinet de toilette.</p> - -<p>—«Et c'est une femme du monde!...» criait-elle -tout haut. «La mondaine dans son milieu...» -<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span> -comme elle dit. J'te crois, espèce d'éhontée, que -ton Armand (puisqu'il court les bonnes fortunes -sous ce nom-là) en veut à tes relations plutôt -qu'à ta personne. Elle doit être chouette, ta personne!... -Ce qu'il s'en bat l'œil!... Mais voilà!... -Monsieur ne songe plus qu'à se pavaner dans la -belle société. C'est sa marotte depuis quelque -temps. Il se ferait pendre pour être reçu dans -un vrai salon. Il jouera la passion pour celle qui -l'y introduira, et toutes les poupées qu'il verra -là-dedans lui paraîtront des déesses. Ce que la -bonne bête de Lina comptera peu alors!... Ce -qu'on lui lâchera le coude!... Ah! non, ce n'est -rien de le dire.»</p> - -<p>A ce moment, comme un léger coup tambourina -contre une porte, la jeune femme interrompit -son monologue pour hurler:</p> - -<p>—«Qu'on me fiche la paix!...»</p> - -<p>Malgré cette injonction, le battant s'entre-bâilla, -et la femme de chambre, avançant la -tête, prononça timidement:</p> - -<p>—«Madame... C'est monsieur le comte.»</p> - -<p>Lina lança plus fort:</p> - -<p>—«C'vieux noceur-là!...»</p> - -<p>Un signe effaré de la camériste l'avertit que le -visiteur s'était insinué à sa suite et pouvait entendre.</p> - -<p>—«Eh bien quoi!... qu'est-ce qu'il me veut?» -reprit la demi-mondaine sans baisser la voix, -«Il vient admirer son œuvre. Je ne suis pas -<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span> -fâchée qu'il sache à quoi s'en tenir. J'en ai assez -de la vie où il m'a lancée! Ah! ouiche!... C'est -gai, une existence où on est esclave de son luxe -et de ceux qui vous le donnent. On n'a pas le -droit de pleurer d'une peine de cœur sans qu'il -vous arrive du papier timbré. Parce que je n'ai -pas le goût de faire risette à des imbéciles, depuis -deux ou trois semaines, me voilà au bout de mon -rouleau, et les créanciers s'amènent. Eh bien, -qu'ils prennent tout, qu'ils vendent tout ici... Je -m'en moque!... »</p> - -<p>Comme la femme de chambre, ennuyée, regardait -en arrière, Lina baissa la voix pour demander:</p> - -<p>—«Il est encore là?»</p> - -<p>L'autre inclina la tête. Alors l'orage se déchaîna -de nouveau:</p> - -<p>—«Oui... qu'il m'écoute tant qu'il voudra, -le comte d'Ambarès. Il ne prendra pas ça pour -une invite, car il est aussi panné que moi. Il a eu -beau manigancer le mariage qui a fait le malheur -de sa fille, il n'en est guère plus riche à -c't'heure. Ah! les gentilshommes et les femmes -du monde, ça méprise les créatures comme nous, -et ça fait pire. Les uns trafiquent d'une pauvre -innocente, les autres nous chipent nos amants. -Ah! la, la, malheur!... Tout ça, c'est canaille et -compagnie!...»</p> - -<p>La femme de chambre avait disparu, courant -sans doute après le visiteur en déroute, puis, se -<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span> -précipitant à l'office avec le récit de l'aventure. -Et Lina continuait ses invectives rageuses.</p> - -<p>Quand elle en eut l'âme soulagée et la gorge -sèche, elle sonna pour se faire donner une drogue -au bromure, qui devait l'endormir.</p> - -<p>—«Madame a tort de prendre ces saletés-là,» -observa la camériste. «Ça démolirait un bœuf. -Si Madame voyait la mine qu'elle a!</p> - -<p>—Mon miroir,» réclama madame de Cardeville.</p> - -<p>Elle dut constater que la domestique avait raison. -La tension exaspérée des nerfs et l'abus des -stupéfiants, changeaient cette physionomie, dont -la beauté était essentiellement celle «du diable». -Il fallait la santé, la fraîcheur, et surtout la gaieté, -à ces traits vulgaires et piquants, dont le charme -n'avait rien d'idéal ni d'éthéré. Le pétillement -des yeux, la blague de la voix, le piment rouge -des lèvres, l'éclat du rire aux dents superbes, -voilà ce qui, joint à la souplesse provocante d'une -taille cambrée sur des hanches onduleuses, valait -à la courtisane un succès bien professionnel. -Aujourd'hui, tout cela s'effaçait sous le voile -plombé de l'humeur noire, dans la fatigue des -paupières meurtries, et la pâleur de la bouche -crispée d'amertume.</p> - -<p>—«Madame a bien tort de se faire de la bile -pour un homme,» dit la femme de chambre. -«D'ailleurs, monsieur Miguel est fou de Madame. -Il n'est pas près de se séparer d'elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span></p> - -<p>—Voilà huit jours qu'il n'a pas mis les pieds -ici.</p> - -<p>—Madame lui a fait une telle scène la dernière -fois.</p> - -<p>—Ce n'est pas moi qui lui en ai fait une, c'est -lui qui m'a presque battue pour avoir ce papier...</p> - -<p>—Oui,» reprit la camériste avec un sourire -vicieux et sournois, «la lettre qui est tombée -d'une poche quand je brossais les effets de -Monsieur. J'ai eu bien tort de la remettre à -Madame.</p> - -<p>—Non, tu n'as pas eu tort. Ce qu'il est furieux -de me la savoir entre les mains!...</p> - -<p>—A quoi ça avance-t-il Madame de le rendre -furieux?</p> - -<p>—A me payer sa tête, tiens!... Puisqu'il se paie -si bien la mienne.</p> - -<p>—Madame n'emploie peut-être pas le bon -moyen. On ne prend pas les mouches avec du -vinaigre, ni les amoureux avec des coups d'épingle.</p> - -<p>—C'est bon. Vous m'ennuyez. Allez voir dans -la lingerie si j'y suis, et ne revenez pas me le -dire.»</p> - -<p>La fille s'éloigna, et, quand elle fut de l'autre -côté de la porte: «Oh! oh! ça commence à sentir -mauvais dans cette boîte, avec une femme aussi -dinde! Elle renvoie les amis sérieux à cause de -son beau Miguel. Si elle se figure qu'elle le gardera -quand il la verra dans la dèche!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span></p> - -<p>Le soir, comme M<sup>me</sup> de Cardeville allait s'asseoir -à son dîner solitaire, sans appétit, la tête -lourde d'un mauvais sommeil, la bouche pâteuse -de drogues à l'opium, quelqu'un entra sans façon -dans la salle à manger. Elle jeta un cri de joie:</p> - -<p>—«Miguel!...»</p> - -<p>L'ami de cœur s'avançait, beau ténébreux, -dont l'expression assombrie, dure, ne faisait que -rehausser, pour Lina, son irrésistible prestige: -ardente pâleur, noir lustré de la moustache et -des cheveux, noir velouté des prunelles, finesse -aristocratique des traits, élégance de la tournure.</p> - -<p>Brutalement, sans lui souhaiter le bonsoir, il -dit:</p> - -<p>—«Eh bien, as-tu réfléchi? Es-tu décidée à -me rendre cette lettre?»</p> - -<p>Lina eut une révolte.</p> - -<p>—«Ah! ah!... C'est pour ça que tu viens?</p> - -<p>—Pas pour autre chose.</p> - -<p>—Elle te tient déjà tant que ça, cette femme? -Tu as tant de souci de sa réputation?</p> - -<p>—C'est mon devoir de galant homme.»</p> - -<p>La cocotte partit d'un éclat de rire. Mais Miguel -Almado s'avança vers elle d'un air si menaçant, -qu'elle se tut. Alors la réaction se fit. Elle -fondit en larmes.</p> - -<p>—«Tu ne m'aimes plus. C'est fini!... Tu ne -m'aimes plus.»</p> - -<p>Il dit froidement:</p> - -<p>—«Tu es en train de gâcher ta situation à -<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span> -cause de moi. Je ne serais qu'un égoïste si je te -laissais faire.</p> - -<p>—Oh! c'est donc possible?... Tu veux me -quitter?»</p> - -<p>Miguel garda le silence.</p> - -<p>—«Mais... ma situation, je ne la gâcherais pas -si tu étais gentil comme avant. C'est parce que -tu changes, parce que tu me fais trop souffrir, -que je m'en prends aux autres et que j'envoie -tout promener.</p> - -<p>—Je ne puis pourtant pas être éternellement -amoureux comme au premier jour.</p> - -<p>—Ce n'est pas ce que je te demande. Mais tu -ne viens plus me voir... Tu me trompes... Tu -intrigues avec les femmes du monde. Oh! je le -vois bien, c'est toute ta vie que tu veux transformer. -Tu veux rompre avec ton passé, faire peau -neuve...»</p> - -<p>Devant cette intuition si juste, l'aventurier ne -put s'empêcher de sourire bizarrement.</p> - -<p>Désespérée d'avoir vu trop clair, de n'être pas -contredite, Lina poursuivit:</p> - -<p>—«Je te gêne à cause de ce que je sais, de ce -que j'ai vu. Comme si cela ne m'avait pas—et -c'est horrible à dire,—attachée à toi davantage, -de penser que, par jalousie de moi, tu pouvais...»</p> - -<p>Elle n'acheva pas. Son amant s'était jeté sur -elle, et lui fermait la bouche, en lui écrasant, -d'une main féroce, les lèvres contre les dents. -<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span> -Quand il la lâcha, la pitoyable amoureuse cracha -une injure avec des gouttelettes de sang. Puis -elle se leva, quitta la salle à manger, et se retira -dans sa chambre.</p> - -<p>Les domestiques, à l'arrivée de Monsieur, se -doutant que l'explication serait vive, avaient -suspendu le service. Almado sonna, réclama la -suite du dîner et mangea tranquillement. Ensuite, -il se rendit dans le boudoir, où Lina tendait -une oreille anxieuse, craignant qu'il ne vînt -pas la rejoindre, mais quittât la maison pour -toujours.</p> - -<p>Lorsqu'elle l'entendit, pelotonnée de nouveau -sur sa chaise longue, elle enfouit son visage dans -les coussins et laissa les sanglots la secouer. Car -elle espérait ainsi l'attendrir.</p> - -<p>—«Tu aurais dû,» fit-il d'une voix sourde, -«ouvrir tout à l'heure la porte contre laquelle -tes larbins collaient leurs oreilles, pour leur faire -mieux entendre ce que tu disais. Tu veux donc -me faire aller au bagne?... ou pire? C'est pour le -coup que tu ne me verrais plus tous les jours.»</p> - -<p>Un visage ruisselant et congestionné émergea -des linons suaves:</p> - -<p>—«Mais Miguel, je n'aurais jamais prononcé -la chose. J'allais finir la phrase autrement.</p> - -<p>—Tu es folle, tiens!...» déclara-t-il.</p> - -<p>Pourtant une détente amollissait l'âpreté de sa -voix. Il allait essayer d'une autre tactique. S'agenouillant -sur le tapis, à côté de la tête bouleversée -<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span> -et peu séduisante, pour le moment, de sa -maîtresse, il commença quelques cajoleries.</p> - -<p>—«Si tu n'étais pas si maladroite, ma pauvre -Liline, tu m'aurais rendu cette lettre depuis huit -jours. Je ne t'aurais pas tenu rigueur, et nous ne -serions pas arrivés à ces sottes querelles.</p> - -<p>Il mettait tant de naturel à dire: «Je ne t'aurais -pas tenu rigueur», qu'elle ne s'avisa pas que -les premiers torts venaient de lui, de la jalousie -enragée dont il lui avait donné cause. Elle fondit -devant sa magnanimité, prometteuse d'une réconciliation -immédiate.</p> - -<p>—«Mais je te l'aurais déjà rendue, la lettre, si -tu m'avais juré que tu n'aimes pas cette femme.</p> - -<p>—Ah! Dieu, non. Je ne l'aime pas. Je te le -jure!</p> - -<p>—Pourquoi m'as-tu poussée à bout, au lieu -de me dire cela tout de suite?</p> - -<p>—Parce que tu commences toujours par -m'exaspérer.</p> - -<p>—Si je te rends la lettre, tu ne t'en iras pas? -Tu resteras près de moi.</p> - -<p>—Certainement.</p> - -<p>—Jusqu'à demain?</p> - -<p>—Tant que tu voudras.»</p> - -<p>Le bout de papier sortit de dessous les coussins. -Il fut rapidement dans la poche d'Almado.</p> - -<p>A peine la maîtresse domptée, étourdie de -chagrin, puis grisée de caresses, eut-elle cédé en -se figurant obtenir une victoire, que sa nature -<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span> -élastique rebondit à la gaieté la plus exubérante. -Elle sauta sur ses pieds, dansa, battit des mains, -se réjouit en termes extravagants de tenir son -Miguel jusqu'au lendemain, comme si la nuit ne -devait jamais finir.</p> - -<p>Finirait-elle, cette nuit-là, pour la pauvre -fille?... Qui sait?... Cigale imprudente, qui chantait -et stridulait dans l'ornière du mauvais chemin, -sans entendre grincer, pour l'écraser dans -l'ombre, les lourdes roues de la destinée.</p> - -<p>—«Figure-toi, Mimi,» disait-elle, «voilà que -j'ai faim, maintenant! Tu m'as empêchée de -dîner, vilain! Mais ça m'ennuie de retourner à -table. On va faire apporter ici quelque chose de -bon. Qu'en dis-tu? Du poulet froid, des gâteaux, -du champagne. Je vais envoyer acheter un pâté, -là, tout près. Il y a une spécialité épatante!»</p> - -<p>Le souper fut vite organisé. La femme de -chambre et le domestique apportèrent une petite -table volante toute servie.</p> - -<p>—«Vous n'avez rien oublié?» dit Lina en parcourant -d'un coup d'œil les deux couverts, les -friandises, le champagne dans le seau à glace.—«Non?... -Eh bien, c'est bon. Je vous donne -campos. Remontez dans vos chambres, ou allez au -diable! Je ne veux plus vous entendre tourner -dans l'appartement, ni avoir vos oreilles au trou -de la serrure. Bonsoir!»</p> - -<p>Comme ils s'empressaient de déguerpir, elle -les rappela.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span></p> - -<p>—«Fermez bien les portes, au moins. Je n'ai -pas envie d'être cambriolée cette nuit.»</p> - -<p>Quelques heures plus tard, le silence le plus -absolu régnait dans l'appartement de la demi-mondaine. -Almado et elle se reposaient de leur -orageuse soirée. Et ce n'était pas un repos sans -cauchemars vagues ni sursauts nerveux, car leur -tendresse, succédant aux reproches et à la violence, -avait été trouble, fiévreuse, secrètement -amère.</p> - -<p>Lina de Cardeville s'éveilla. Ses yeux s'enfoncèrent -dans la pénombre de la chambre. L'ameublement -luxueux, plus lourd, moins fanfreluché -que dans le cabinet de toilette, chatoyait en -teintes douces dans une lumière assourdie. Toute -la nuit l'électricité brûlait en veilleuse, tamisée -par les gros pétales translucides d'une fabuleuse -fleur de verre, à la rosace du plafond.</p> - -<p>Celle qui jouissait de ces raffinements, qui -promenait ses regards parmi ces choses coûteuses, -se représenta tout à coup une misérable -demeure dans la cour de l'Épée-de-Bois. C'étaient -deux chambres au rez-de-chaussée d'une chancelante -bicoque. Quatre femmes y vivaient: sa -grand'mère, sa mère, ses deux sœurs. Le logis ne -contenait que bien juste les objets indispensables, -car le moindre signe d'aisance attirait la -convoitise du père, vieil ouvrier noceur, qui, de -par son droit de maître légal, raflait aussitôt ce -qui pouvait se vendre et se boire. Mais, si toute -<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span> -beauté extérieure était absente de ce pauvre -asile, la beauté des âmes y fleurissait, sublime. -C'était la résignation et la patience laborieuse -de l'aïeule qui, après s'être rendue aussi utile -qu'elle le pouvait dans la famille, trouvait le -temps de tricoter des bas pour les petits miséreux -de la cité. C'était la vaillance de la mère, se -rendant chaque jour à un lointain labeur maigrement -rétribué. C'était la gaieté méritoire de la -sœur infirme, fauvette chanteuse, dont les roulades -mettaient de la joie au cœur du rude voisinage, -tandis que ses doigts agiles exerçaient -un ingrat et fastidieux travail. C'était la vertu -douloureuse de l'autre sœur, prête à écraser en -elle-même son chaste amour plutôt que de faillir -ou de mettre en lutte avec un père inexorable -celui qu'elle aimait. Avec quelle vivacité, en ce -moment, ces quatre figures, dans leur humble -décor, surgissaient devant la vision intérieure de -Lina!</p> - -<p>Lina?... Est-ce là le nom qu'elle entendait -sortir de leurs lèvres? Lina de Cardeville?... Les -honnêtes créatures prononçaient-elles jamais ces -syllabes effrontées, dont elles devaient rougir? -Non... Mélina... La fraîche appellation de son -enfance... C'est ce nom-là qui lui tintait aux -oreilles.</p> - -<p>Une autre bouche le prononçait aussi. Sa -jeune maîtresse affectueuse, cette Régine si -haute, si pure, qui l'aimait... Celle-là aussi élevait -<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span> -la voix dans la nuit et l'appelait avec bonté: -«Mélina!»</p> - -<p>Une émotion inconnue étreignit la pécheresse. -Trop d'abominations se mêlaient depuis -quelque temps au luxe et au plaisir pour lesquels -elle avait abandonné, piétiné ces êtres et ces -choses. Son amour recouvré n'étouffait pas la -nostalgie qui s'emparait d'elle. Tout à l'heure, -dans l'affolement de la jalousie, elle ne pensait -qu'à reconquérir l'être qui la tenait par des liens -honteux et terribles. Mais maintenant qu'il sommeillait -à ses côtés, des frayeurs et des hantises -montaient pour elle de ce sommeil, de cette -belle tête brune et séduisante, de ce visage -que jadis, en une nuit d'horreur, elle avait vu -taché de sang.</p> - -<p>Une angoisse indescriptible, une sensation -d'isolement presque terrifiante saisirent la malheureuse. -Qui avait-elle désormais au monde -pour s'inquiéter d'elle? A qui pouvait-elle dévoiler -la misère de sa pauvre âme puérile, fragile, -mais parfois secouée d'épouvantes obscures, de -remords confus et déchirants?... Celui qui dormait -là, dans ce lit, n'avait jamais partagé avec -elle l'intimité d'un sentiment. La passion les avait -unis passagèrement, dans l'ignorance l'un de -l'autre. Qui était-il au juste, ce Miguel Almado? -Elle ne savait rien de lui, rien... sinon l'action -effroyable qu'elle lui avait vu commettre, là-bas, -dans le train de Marseille. Quel souvenir!... Et il -<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span> -ne l'aimait plus... Elle le sentait bien, malgré la -réconciliation de ce soir. Pourtant il représentait -tout pour elle. En dehors de lui, c'était l'aridité -atroce d'une existence de courtisane: le méprisant -caprice de ceux qui la payaient, la haine -sournoise des serviteurs, la rosserie des camarades -envieuses.</p> - -<p>Jamais la dévoyée n'avait eu ainsi dans la -bouche le goût de cendre et de fiel de ses tristes -succès. Un si intolérable malaise lui oppressa le -cœur, qu'elle se laissa glisser hors des draps -jusque sur le tapis, où elle s'agenouilla. Ses -lèvres s'agitaient comme pour prier. Cependant -elle n'osait pas. Ne serait-ce pas un sacrilège de -répéter dans la détresse de son infamie les saintes -formules qui la consolaient durant sa pauvre et -pure enfance?</p> - -<p>Tout à coup, Lina interrompit sa craintive -oraison. Elle venait d'apercevoir sur le sol, tout -près d'elle, un objet dont la vue la figea, béante. -C'était une manière de très petit sac en peau suspendu -à un cordon, et que Miguel portait constamment -à son cou, comme un scapulaire.</p> - -<p>Elle savait que cette pochette contenait un médaillon, -et que son amant attachait à ce bibelot -une valeur extraordinaire, y associait des idées -superstitieuses. C'était un fétiche pour Miguel. -Jamais il ne s'en était séparé, fût-ce une seconde. -A tous les instants décisifs, et surtout quand il -jouait, il y portait la main par un geste d'imploration -<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span> -et d'hommage à sa vertu magique. Toujours -il avait formellement refusé de montrer à -Lina ce que contenait le médaillon. Il lui avait défendu, -non seulement d'en ouvrir l'enveloppe, -mais de s'en occuper et même de lui en parler. Il -entrait dans des colères si redoutables quand -elle essayait de désobéir, que, depuis longtemps, -elle ne se permettrait plus la moindre allusion -au mystérieux talisman. Quant à y toucher pendant -que Miguel dormait, elle n'y pouvait songer. -Une ou deux tentatives lui avaient démontré -qu'il possédait sur ce point un sens particulier. -Dans le plus profond sommeil, alors que des -bruits éclatants ne l'auraient pas réveillé, la -moindre approche menaçant la précieuse amulette -le dressait en sursaut. Et alors c'était une -défensive farouche, une réaction instinctive si -brutale, qu'une fois il renversa Lina d'un coup -de poing avant même de savoir ce qu'il faisait. -Elle ne s'y était plus risquée. Mais sa curiosité -s'en était accrue. Chez elle, le désir de savoir ce -qu'il y avait dans le petit sac de peau devenait si -maladif, qu'elle pâlissait à le voir brusquement, -et se détournait pour ne pas irriter Miguel par -une pensée qui eût jailli malgré elle de ses yeux. -Voilà pourquoi l'apparition de cet objet bizarre, -et là où elle ne s'attendait guère à le rencontrer, -stupéfiait Lina. Évidemment le cordon s'était -dénoué ou cassé, le fétiche avait glissé du cou -d'Almado sans qu'il s'en avisât. Jamais pareille -<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span> -occasion ne s'offrirait de connaître enfin la chose -fatidique.</p> - -<p>Avant de s'en saisir, Lina se souleva un peu -pour s'assurer que Miguel dormait toujours. Le -jeune homme n'avait pas changé d'attitude. -D'ailleurs, il était de l'autre côté, et dans l'impossibilité -de voir ce qu'elle faisait sans une évolution -qui la mettrait sur ses gardes. Si elle l'entendait -remuer, elle lancerait vivement la pochette -sous le lit.</p> - -<p>Maintenant elle la tenait entre ses doigts, elle -se tournait pour obtenir toute la lumière possible. -La clarté, bien que très adoucie, était suffisante. -Un petit fermoir joua aisément. De la -menue enveloppe, Lina retira ce qu'elle s'attendait -à trouver: un médaillon. Mais, avant même -qu'elle se fût inquiétée de l'image féminine -enchâssée dans l'or, un détail la bouleversa soudainement -d'horreur. Du médaillon pendait un -bout de chaîne cassée, et ce fragment était identique -à celui que mit naguère sous ses yeux le -lieutenant d'Ambarès.</p> - -<p>Ce que Hugues lui avait dit alors, les circonstances -de leur conversation, la promesse -qu'elle lui avait faite, tout était resté dans sa -mémoire en traits indélébiles...—Tout—et -surtout le dessin des curieux chaînons. D'ailleurs -cette brisure même accentuait la similitude -redoutable. Point ne fut besoin de réflexions, -d'examen plus attentif, pour convaincre la jeune -<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span> -femme. Au premier regard, la persuasion venait -d'entrer en elle comme une flèche. Et quelle persuasion!... -Hugues d'Ambarès lui avait déclaré: -«Celui qui détient l'autre morceau de cette -chaîne est l'assassin du marquis de Malboise.» -Accusation effrayante!... Crime fameux entre les -crimes, et dont le mystère inquiétait encore le -monde. Ténèbres sanglantes où se débattait toujours -celle qui, pour Lina, était sacrée entre -toutes, la noble Régine, la providence de sa -famille, la protectrice de son adolescence.</p> - -<p>Qu'était-ce, auprès d'un tel drame, que l'acte -violent et rapide accompli par Almado dans le -train de Marseille? Un mauvais coup, donné -dans un éblouissement de fureur jalouse, donné -pour l'amour d'elle,—du moins elle le croyait,—et -qu'elle pouvait presque oublier comme un -songe sinistre, tant il s'était vite englouti, fait -divers insignifiant, parmi le tourbillon des événements -en marche. Qui s'était intéressé à ce -cadavre d'un être taré, suspect, victime de son -vil métier, et presque méconnaissable, quand les -flots de l'Argens l'avaient soulevé, longtemps -après l'assassinat, hors de leurs sables recéleurs? -Oscar Lauriol, d'après l'instruction sommaire -qui suivit, n'aurait même pas été assassiné. Son -corps ne portait aucune trace de violence. La -contusion de la tempe, à peine distincte encore, -venait peut-être du choc contre quelque pierre. -Qu'il fût tombé d'un train, personne ne l'imagina. -<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span> -Comment reconstituer la vérité? Suicide?... -Accident?... Vengeance?... Qu'importait? Qui -pouvait se préoccuper d'un si piètre sire, et de sa -fin, digne de lui?</p> - -<p>Lina de Cardeville n'aurait pas été femme, ni -surtout femme amoureuse, si elle n'avait pas, -dans une telle indifférence ambiante, laissé -s'éteindre en elle jusqu'au sens réel de l'horrible -souvenir. Mais cette nuit, à cette minute, il ressuscitait -pour multiplier l'effarement sans nom -qui la pétrifiait. Miguel... le meurtrier du marquis -de Malboise!... Était-ce possible?... Il aurait -commis ce crime, qui, pour Lina, valait cent -crimes, dans son horreur prestigieuse et les fatalités -qui s'y enchaînaient!...</p> - -<p>Abasourdie par une si terrifiante évidence, la -malheureuse fille restait prostrée sur le tapis, -gardant toujours entre ses doigts le médaillon et -le débris de chaîne, qu'elle contemplait avec des -yeux hagards.</p> - -<p>Quelque chose de sa tragique stupeur flotta-t-il -peu à peu dans la chambre calme, entre les -soyeuses tentures, parmi les reflets sourds, et -vint-il effleurer le sommeil d'Almado? Celui-ci, -tout à coup, sans raison perceptible, s'éveilla. -Surpris de ne pas retrouver Lina à son côté, il se -dressa légèrement, crut l'apercevoir, et, se coulant -sur le lit, se trouva juste au-dessus d'elle. Levant -la tête, elle rencontra son regard si brusquement -qu'elle jeta un cri. Paralysée d'émotion, elle ne -<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span> -songea même pas à dissimuler ce qu'elle tenait. -D'ailleurs c'était trop tard. Miguel avait vu... Pis -encore... Il jugeait, à l'égarement de Lina, l'effet -produit par sa découverte. Pourtant le rugissement -de fureur qui lui déchira la gorge exprimait -autre chose qu'une inquiétude, encore -confuse. Bondissant sur la jeune femme, il lui -arracha le fétiche. Puis il hurla la plus basse -injure, qu'aussitôt expliqua cette phrase:</p> - -<p>—«Comment oses-tu toucher au portrait -de ma mère?...»</p> - -<p>Dans son étrange indignation, il était sincère, -ce bandit. Un seul sentiment représentait en lui -les délicatesses d'origine, le petit coin d'âme -resté sain, malgré les contacts rudes ou fangeux -d'une existence abominable. C'était un culte -farouche, presque superstitieux, pour la mémoire -de sa mère, de cette infortunée Armande de -Solgrès, martyrisée pour l'avoir mis au monde -et morte de l'avoir tant aimé. La noblesse de -cette mère le remplissait d'orgueil. Sa tragique -destinée concentrait les facultés d'amour et de -pitié qu'il possédait comme tout être humain, -car même le plus féroce n'en est jamais absolument -dénué.</p> - -<p>«Je l'ai vengée,» se disait-il.</p> - -<p>Et par ce fait, dont il ne voulait pas approfondir -les causes moins pures, il s'absolvait des -actions les plus atroces.</p> - -<p>En ce moment, une ivresse de fureur l'animait -<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span> -contre sa maîtresse. Il croyait qu'elle avait eu -l'audace de prendre à son cou le médaillon pendant -qu'il dormait. Hors de lui, il levait le bras -pour la frapper. Mais il la vit reculer à genoux -sur le tapis, avec une expression si différente de -la simple frayeur, que, troublé, il suspendit son -geste.</p> - -<p>—«Qu'as-tu à me regarder comme ça?...»</p> - -<p>Elle ne répondit pas, se releva lentement, et, -sans le quitter du regard, se glissa vers la porte -dans un élan de fuite. Il la saisit au poignet. -Mais, à son contact, une espèce de convulsion la -secoua, comme d'une répulsion épouvantée.</p> - -<p>—«Es-tu folle?... Veux-tu répondre?... Où -vas-tu?...»</p> - -<p>Elle trembla, balbutia des mots indistincts. -Puis, comme avec un soupçon grandissant, une -volonté terrible, il la maintenait, la traînait en -arrière, lui enjoignait de parler, elle sentit son -être puéril se dissoudre sous la flamme des yeux -magnétiques, de l'esprit dominateur. Comment -lui cacher ce qu'il allait lire en elle, infailliblement? -Quel subterfuge déjouerait tant de résolution -frénétique? Elle fut comme un étourneau -dans les serres d'un aigle, palpitante, médusée, -incapable d'une résistance morale ou matérielle. -Des gémissements lui échappèrent, avec lesquels -s'évadait la vérité trop écrasante, dont il fallait -se soulager coûte que coûte.</p> - -<p>—«Mon Dieu! pourquoi ai-je voulu le -<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span> -voir?... Ah! je suis punie, va!... Je t'aimais... Tu -étais le seul être qui m'empêchât de crever de -dégoût dans cette sale vie!... Fais-moi ce que -tu veux. Tiens, tue-moi aussi... J'en ai assez!</p> - -<p>—Assez de quoi?...» disait-il en lui broyant -les bras.</p> - -<p>—«De toutes ces abominations!... Et cette -chaîne!... Tu ne sais donc pas que c'est une -preuve?... On a gardé l'autre morceau... Ah! -malheur!... C'est toi que j'avertis à présent... -Après avoir juré à l'autre... Je deviens folle, je -ne sais plus ce qu'il faut dire, ou faire?... Mais -tue-moi donc, Miguel... J'ai peur de trop -t'aimer, d'être lâche... C'est l'enfer qui s'en -mêle... Pense donc que j'étais là-bas, à Solgrès, -près de mademoiselle Régine, le soir où tu...» -Elle frissonna, se reprit: «Le soir où l'on a tiré -sur le marquis de Malboise...»</p> - -<p>Un horrible silence se fit.</p> - -<p>Maintenant Lina défaillait sous les prunelles -sauvages qu'Almado lui enfonçait jusqu'à l'âme. -Il l'avait poussée contre le lit, et la tenait là, -demi renversée, prise à l'étau de ses mains barbares, -qui lui serraient les bras toujours plus fort, -et rapprochant d'elle un visage dévasté de haine.</p> - -<p>—«Misérable fille!» gronda-t-il enfin d'une -voix basse et furieuse. «On te payait sans doute -pour m'espionner...</p> - -<p>—Non!... non!...</p> - -<p>—Comme l'autre là-bas... tu sais... ton -<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span> -galant de Monte-Carlo... Vous vous entendiez!...</p> - -<p>—Miguel!... Pas cela... Oh! non... Mais c'est -affreux!...</p> - -<p>—Tu sais où il est, n'est-ce pas?... le mouchard...»</p> - -<p>Peut-être ne voulait-il encore qu'intimider la -malheureuse... Et aussi satisfaire, en la bouleversant -d'effroi, une rancune enragée. Mais le -châtiment dépassa les forces de la victime. -Quand elle entendit l'allusion monstrueuse, elle -ne douta pas que l'acte ne suivît immédiatement -la tacite menace, et que Miguel ne fût prêt à -la supprimer comme il avait supprimé Lauriol. -Le souvenir s'évoqua, sinistre, rendant l'appréhension -plus insoutenable. Ce fut d'une si vertigineuse -angoisse, que le peu de forces resté à -Lina y sombra. Elle s'évanouit. Almado la sentit -s'effondrer sous ses mains, comme une chose -inerte. Elle s'abattit sur le lit, et en aurait glissé, -si, d'un mouvement instinctif, il n'eût soulevé -les jambes, de sorte qu'elle s'y trouva étendue.</p> - -<p>L'homme la contempla. Elle avait l'air d'une -morte.</p> - -<p>Il se pencha sur ce visage qu'il avait aimé, et -qu'il exécrait. Il regarda les lèvres, ces lèvres -dangereuses d'où s'exhalaient au hasard toutes -les extravagances de la vanité, de la sentimentalité, -des scrupules et des hardiesses les plus -imprévus, les plus contradictoires. Comment -espérer qu'elles ne livreraient pas le secret terrible? -<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span> -Savait-on de quelle fidélité ou de quelle -traîtrise, de quelle prudence ou de quelle folie, -était capable la faible et instinctive créature? S'il -s'assurait de son éternel silence, qui le saurait? -Il n'était Almado que pour elle, et pour les comparses -de leur vie galante, de ces gens qui -n'aiment guère à éclairer la justice. Un plan -rapide se dessina dans sa tête. La simulation -d'un cambriolage, qui pouvait s'être produit -après son départ, car il ne passait presque jamais -la nuit. Puis la fuite facile, la cachette sûre... -Ensuite un asile tout préparé par le destin, où -l'attendait un dévouement aveugle, prêt à le -seconder passivement, où il trouverait un autre -nom, une autre peau, pour ainsi dire, dans laquelle -il s'insinuerait d'une minute à l'autre.</p> - -<p>Almado jeta un coup d'œil autour de lui.</p> - -<p>Un tiroir de chiffonnier restait ouvert. Des -écrins bâillaient. Des reflets de pierreries chatoyaient -dans la pénombre. Pour qu'on crût à -une intrusion de cambrioleurs, il faudrait emporter -tout cela. La convoitise qu'il se dissimulait -à lui-même s'ajouta, renfort hideux, au tumulte -des passions meurtrières...</p> - -<p>Tuer n'était plus, pour ce hors-la-loi, l'acte -effroyable devant lequel la chair et le sang reculent. -N'avait-il pas détruit plusieurs existences -humaines sans qu'aucunes représailles sociales -ou divines l'eussent atteint? N'avait-il pas vu -jadis avec quelle facilité un des grands de ce -<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span> -monde anéantissait sa vie d'enfant? Sa perversité, -accrue à chaque crime, ne balança guère -devant celui-là. L'évanouissement de Lina, cette -mort apparente, le suggestionnait, annihilait -toute hésitation de pitié. Elle ne l'implorerait -pas, n'appellerait pas, ne souffrirait pas.</p> - -<p>Miguel eut un bon souple et foudroyant de -fauve. Avec une précision et une force infaillibles, -ses deux mains saisirent le cou nu de la jeune -femme, ses deux pouces s'enfoncèrent dans la -peau délicate.</p> - -<p>Il y eut un râle étouffé, une secousse convulsive -du corps, une contraction effrayante du -visage. Les yeux s'ouvrirent et se révulsèrent, -mais sans rien voir. La lutte de la vie contre la -mort fut courte et inconsciente, grâce à la prodigieuse -énergie du meurtrier, qui ne laissa pas sa -proie reprendre un seul instant le souffle. Lina -expira sans savoir comment elle mourait, après -avoir passé sur cette terre sans trop savoir comment -elle y vivait. Frivole créature, broyée par -une force incompréhensible, papillon qu'un enfant -écrase sur la pierre dorée de soleil où palpitaient -ses ailes.</p> - -<p>Quand il fut certain qu'elle ne se réveillerait -plus, Almado regarda l'heure. La petite aiguille -avait à peine dépassé minuit. C'était le moment, -où, d'habitude, il quittait Lina lorsqu'il passait la -soirée avec elle. N'étant que l'ami de cœur, il -observait la discrétion de son triste rôle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span></p> - -<p>Aucun domestique ne couchait dans l'appartement. -Une sonnerie électrique placée près du -lit de Madame appelait la femme de chambre -quand c'était nécessaire. On s'expliquerait pourquoi -la malheureuse n'avait pas eu recours à -cette sonnerie, par la constatation qu'elle avait -été surprise et étranglée pendant son sommeil.</p> - -<p>Miguel se garda bien de changer la position -du corps. Il s'habilla en toute hâte, s'empara de -tous les bijoux de prix, ouvrit les armoires, les -tiroirs, bouleversa leur contenu, puis, armé d'un -outil qu'il trouva dans la cuisine et qu'il y replaça -ensuite, il arracha en partie la serrure de la porte -extérieure. Ramenant cette porte tout contre, -afin qu'elle ne parût pas ouverte, il descendit -l'escalier, demanda ostensiblement le cordon en -criant le nom de M<sup>me</sup> de Cardeville, comme il le -faisait d'ordinaire, et même eut soin de frapper -contre le vitrage de la loge trois petits coups, -qui le faisaient reconnaître quand on ne lui ouvrait -pas tout de suite.</p> - -<p>Puis il s'en alla sur le trottoir sec, d'un pas vif, -tandis que là-haut scintillaient les impassibles -étoiles.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>DOUBLE MASQUE</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_c.jpg" alt="Lettre C." /> -</div> -<p class="drop-cap">Comme Régine de Malboise l'avait expliqué -à son cousin Hugues, l'admirable -domaine de Solgrès était devenu la -propriété de ses amis les pauvres. La jeune marquise -l'avait consacré à une fondation perpétuelle, -dont les frais d'entretien étaient couverts -par une rente considérable. Les trois quarts de la -fortune laissée par son mari—dont elle avait -accepté le nom contre son gré, et dont la mort -tragique l'opprimait de son mystère, tout en la -libérant,—constituaient les revenus du sanatorium -populaire de Solgrès. L'autre quart était -consacré au Patronage de l'Épée-de-Bois, transformé -en Cercle Fraternel, et installé dans une -belle construction neuve. Ceux qui le fréquentaient, -<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span> -enfants et adultes, savaient bien que si -M<sup>me</sup> de Malboise les décourageait d'espérer l'aumône, -qui humilie, elle avait toutes sortes d'ingénieux -moyens pour les préserver des privations. -Il y avait des primes et des prix pour les travailleurs, -pour ceux qui formaient des ligues anti-alcooliques -et amenaient des recrues. Puis, -c'étaient les caisses de mutualité ou de retraites, -que la marquise subventionnait largement, un -salaire maternel alloué aux mères qui nourrissaient -elles-mêmes leurs enfants, vingt systèmes -divers pour faire tomber l'argent du riche dans -l'escarcelle du pauvre, tout en obtenant de -celui-ci quelque effort d'amélioration, d'assainissement -moral ou matériel. Inutile d'ajouter -que dans les cas où le secours immédiat et -direct s'imposait à son ardente charité, Régine -de Malboise ouvrait une main généreuse.</p> - -<p>Le succès de son œuvre dans le quartier Mouffetard -y promenait le miracle. L'espoir, la joie, -le courage, soufflaient sur ce coin de misère, surtout -depuis qu'on avait, au delà des rues sombres, -la perspective enchantée de Solgrès, l'asile de -fraîcheur, de repos, de splendeur verdoyante, où -la faiblesse, la vieillesse, la maladie, devenaient -presque des privilèges, puisqu'elles y donnaient -droit de seigneurie.</p> - -<p>Denise d'Occana était la régente de ce paradis -dolent et charmant. Mais chaque cité construite -dans l'immense parc, pouponnière, hospice, refuges -<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span> -de convalescents, d'infirmes, de vieillards, -avait son directeur particulier.</p> - -<p>Régine s'abstenait de visiter l'établissement -merveilleux qu'elle avait créé. Solgrès demeurait -pour elle un lieu d'angoisse et de fatalité. Ses intendants -venaient à Paris lui rendre compte de -tout. Parfois son amie, Claire Varouze, se faisait -sa messagère auprès des protégés qui voulaient -communiquer avec leur bienfaitrice.</p> - -<p>Régine insistait souvent pour l'envoyer là-bas. -Il lui semblait que cette jeune femme, si malheureuse -dans son ménage désuni, assoiffée d'émotions -sentimentales, dévorée d'imagination, les -nerfs et le cœur malades, revenait apaisée de ces -visites. Pour avoir contemplé d'humbles souffrances -et participé à leur soulagement, pour -avoir vu de bien modestes joies susciter d'infinies -gratitudes, l'épouse meurtrie, dédaignée, rapportait -un sourire moins amer et moins de fièvre -dans ses yeux étranges, ses yeux inégaux, brûlants -et brillants, où flottait un songe fou.</p> - -<p>Elle aimait s'entretenir avec Denise d'Occana, -cette autre blessée de la vie conjugale, qui maintenant -pouvait se croire abandonnée pour toujours, -car depuis longtemps son beau Michel ne -lui était pas revenu de la vie aventureuse où il se -plaisait loin d'elle. La directrice de Solgrès se -consolait un peu, dans l'activité et la responsabilité -de sa nouvelle tâche. Puis elle avait son autre -Michel, le fils chéri, qu'elle se réjouissait de voir -<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span> -grandir en plein air, dans cette campagne merveilleuse, -parmi la beauté des choses et la bonté -des âmes—puisque, ici, la splendeur de la nature -s'unissait à la splendeur de la charité.</p> - -<p>L'enfant, avec sa grâce de Jean-Baptiste brun, -ses larges yeux de velours, ses boucles sombres, -faisait la joie de la colonie de Solgrès. Protégé -contre tout mal par l'affection universelle, il circulait -librement dans le parc, ne considérant -comme domaine interdit qu'un bâtiment très -écarté, qui servait d'infirmerie pour les maladies -contagieuses. Ce qu'il préférait dans le vaste domaine, -c'était une partie restée sauvage, un coin -de forêt accidenté, raviné, qui, tout au fond, près -du mur de clôture, se confondait presque avec -les futaies du dehors. Son indépendance enfantine -exultait, comme en quelque région déserte -et lointaine dont il se figurait être le Robinson -Crusoé.</p> - -<p>Or, un jour d'automne ou le petit garçon vagabondait -dans sa chère solitude, il lui arriva -quelque chose d'extraordinaire.</p> - -<p>Descendu dans un fossé très broussailleux, il -faisait la cueillette des mûres. Là, dans le fouillis -des ronces énormes, elles étaient plus abondantes -et plus grosses que partout ailleurs. Michel -en remplissait une petite brouette, soigneusement -tapissée de feuillage. Il s'animait, rouge -d'ardeur, triomphant de sa moisson noire et luisante, -qu'il allait voiturer fièrement tout à l'heure -<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span> -à travers l'admiration des foules, jusqu'à la -grande maison où sa mère s'extasierait. Avec -son joli visage, un peu barbouillé de jus pourpre, -où les cheveux bouclés s'emmêlaient, et parmi -l'enlacement des rameaux verts, on eût dit un -jeune Bacchus.</p> - -<p>A un moment donné, il se trouvait si hardiment -juché sur un escarpement, et si bien retenu -par l'agrippement des ronces, qu'il ne savait plus -trop comment redescendre au fond du ravin et -regagner le sentier qui en sortait.</p> - -<p>Et ce fut alors que survint la chose fantastique.</p> - -<p>En face de Michel, dans l'autre revers du fossé, -la muraille de terre parut s'entr'ouvrir sous l'échevèlement -des plantes grimpantes. Un pan -carré s'enfonça comme un battant de porte, découvrant -une cavité noire... Puis dans l'embrasure -béante, une silhouette d'homme surgit.</p> - -<p>Toute grande personne, à la place de cet enfant, -eût éprouvé en cette conjoncture, un saisissement -des plus désagréables. Michel eut peur. -Pas trop cependant. Sa petite cervelle chimérique, -où les contes de fées représentaient la réalité -de l'univers, ne s'étonnait qu'à moitié de voir -sortir un génie des entrailles de la colline. Surtout -en cette retraite de sauvagerie délicieuse, -que son imagination transformait en royaumes -enchantés. D'ailleurs, ce devait être un bon -génie, celui qui survenait là, d'une physionomie -si séduisante et si grave.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span></p> - -<p>L'inconnu, avant d'émerger tout à fait hors de -la caverne, explora les alentours d'un regard circonspect. -Toutefois il n'aperçut pas d'abord l'enfant, -immobile de stupeur sous un rideau de -verdure. Il referma à clef derrière lui ce qui était -bien une porte, malgré l'aspect terreux et rouillé -qui la confondait avec le talus environnant. Et ce -fut alors que, se tournant, il distingua le petit -visage effaré, les yeux noirs braqués sur lui avec -plus de curiosité que de frayeur.</p> - -<p>Au sursaut qui le secoua des pieds à la tête, à -la pâleur qui décolora sa face déjà si pâle, un -observateur moins naïf que ce garçonnet de sept -ans eût compris que, de la chair mâle ou de la -chair puérile, c'était la première qui se hérissait -d'effroi. Pourtant l'intrus se reprit vite. Il venait -de reconnaître à qui il avait affaire.</p> - -<p>—«Michel!» appela-t-il avec douceur. «Mon -petit Michel. Viens... C'est moi... C'est papa. -Tu ne me remets donc pas?»</p> - -<p>Le petit descendit vers lui, hésitant, mais sans -aucune crainte. Il s'approcha, balbutia: «Papa...» -ses grands yeux dilatés d'incertitude et de surprise. -Mais aux caresses, aux appellations familières, -à la voix, au regard, il s'assura qu'on ne le -trompait pas.</p> - -<p>—«Papa... Oui... C'est bien toi!... Oh! comme -maman va être contente! Mais... il y a si longtemps -que je ne t'avais vu! Et tu as laissé pousser -ta barbe...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span></p> - -<p>Il promenait sa petite main sur une barbe de -deux ou trois semaines, qui, frisant de près, ne -déparait pas le visage viril si pareil au sien, soulignant -finement l'ovale des joues.</p> - -<p>«Je vous ai cherchés rue de l'Épée-de-Bois,» -dit le père. «Juge de mon étonnement quand -je ne vous ai plus trouvés, quand on m'a dit que -vous étiez ici.»</p> - -<p>Étonnement plus grand qu'il ne pouvait l'exprimer. -Ici... C'est-à-dire à Solgrès, dans ce domaine -où se rattachait sa propre destinée, où il avait -vécu enfant, où il aurait dû maintenant gouverner -en maître... Solgrès, le berceau de ses ancêtres -maternels, Solgrès, où ses parents martyrs -étaient morts, l'un fusillé, l'autre tuée de douleur, -sur le même gazon, à la même place. Voilà -qu'un stupéfiant hasard y ramenait son fils, l'y -installait comme le petit roi d'un peuple débile et -plein d'amour, lui restituait le séjour héréditaire -par une dispensation merveilleuse de la -charité.</p> - -<p>L'homme qui revenait sur cette terre fatidique -après avoir marché dans des chemins de fange et -de sang, n'était guère capable de philosophie -généreuse ou d'émotions délicates. Toutefois -quelque chose en lui de meilleur que lui-même, -l'âme d'une race haute, parfois obscurément réveillée -sous le linceul de ses vices, frémissait -d'une délectation indéfinissable à constater que -le séculaire patrimoine ne passerait pas en des -<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span> -mains violatrices, et qu'une destination sublime -consacrait le sol où ses parents agonisèrent, victimes -de l'héroïsme ou de l'amour maternel.</p> - -<p>Cependant le petit Michel questionnait:</p> - -<p>—«Pourquoi, papa, que tu n'es pas entré par -la porte, que tu es sorti de dedans la terre?</p> - -<p>—Chut!... Il ne faut pas le dire. Il y a dans la -terre de belles grottes illuminées, et un beau -trésor, que je te montrerai si tu ne racontes pas -que tu m'as vu venir par là?...»</p> - -<p>Phrase imprudente. Ce fut un de ces mots inconscients, -faux avec un fond de vérité, comme -en prononcent les lèvres gonflées de secrets -oppressants. Le père insista:</p> - -<p>—«Tu ne diras pas par où je suis arrivé dans -le parc...</p> - -<p>—Non,» fit le petit. «Les fées ne seraient -pas contentes.</p> - -<p>—Quelles fées?</p> - -<p>—Celles qui t'ont conduit à travers la terre -et qui gardent le trésor.</p> - -<p>—Justement. Elles nous feraient beaucoup de -mai à tous les deux si tu parlais.</p> - -<p>—Je ne dirai rien. Mais tu me montreras le -trésor.</p> - -<p>—Si les fées permettent aux petits garçons -de pénétrer dans la terre. Je n'en suis pas sûr,» -reprit Occana, s'avisant de son inconséquence. -«Maintenant, tais-toi. Car ce sont là des choses -terribles. Et conduis-moi près de ta mère.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span></p> - -<p>Ils se mirent en route à travers le domaine, -d'abord par des sentiers de forêt, puis le long de -pelouses vastes comme des prairies, où paissaient -les vaches superbes qui donnaient leur lait aux -enfants et aux malades, puis sous la voûte des -avenues développant leurs perspectives majestueuses.</p> - -<p>Dans une clairière, des chalets groupaient -leurs gaies architectures toutes neuves.</p> - -<p>—«C'est la cité du Repos, expliqua l'enfant. -Ceux qui sont là, on les appelle «les surmenés -du travail». Tu comprends?... Ainsi regarde... -Cette jeune fille assise devant une porte, c'est -une pauvre infirme qui travaillait toute la journée -à faire des petites boîtes en carton, dans une -chambre sans air... près de là où nous étions, tu -sais, à l'Épée-de-Bois. Et puis elle est devenue -comme si elle allait mourir, parce qu'on a tué sa -sœur... Tu vois, elle est en noir...»</p> - -<p>L'homme n'écoutait guère, absorbé dans ses -souvenirs, en parcourant ces allées dont il reconnaissait -tous les détours. Cependant un mot le -fit tressaillir. Il leva les yeux.</p> - -<p>—«Cette jeune fille?...» murmura-t-il.</p> - -<p>Une ressemblance peut-être le troubla, car ses -traits devinrent livides.</p> - -<p>—«Elle s'appelle Charlotte Cardevel,» ajouta -le petit. «Pense donc!... Des méchants ont tué -sa sœur, en lui serrant le cou... comme ça.»</p> - -<p>Ses menottes s'appliquèrent contre sa gorge. -<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span> -Il écarquilla les yeux et tira sa langue rose en un -jeu lugubre.</p> - -<p>—«Finis!...» cria le père, qui tremblait.</p> - -<p>—«Tu m'as fait peur. Oh! pourquoi?...</p> - -<p>—Cette malheureuse pouvait te voir.»</p> - -<p>Occana précipita le pas. Un instant ce fut -comme une fuite.</p> - -<p>—«Je ne peux pas te suivre,» haleta Michel.</p> - -<p>Mais on s'arrêta. Au bord d'une avenue, le visiteur -considérait un accident en apparence bien -dénué d'intérêt: deux ou trois pierres disposées -là, par hasard ou avec intention, mais qui devaient -occuper cette même place depuis des années, -à en juger par leur enfoncement dans le -sol et la mousse qui les couvrait. C'était la base -d'une puérile forteresse, construite par lui lorsqu'il -jouait dans ce parc sous le nom d'Armand-Michel -Bellard.</p> - -<p>Ce jour-là, il avait excité la première colère -sérieuse du marquis de Malboise. Il le revoyait, -la canne levée. Et, à côté du maître haineux, la -figure si blanche et si alarmée de sa mère...</p> - -<p>Alors il poursuivit son chemin, l'air si sombre, -que le petit garçon n'osait plus lui parler.</p> - -<p>Cependant, quand ils eurent fait une autre -rencontre, deux fillettes toutes pareilles, avec des -teints de fleur, des yeux de ciel et des cheveux -d'or envolés, Michel se remit à bavarder.</p> - -<p>—«Tu sais, papa, c'est Lou et Luce, mes -petites amies, les filles à monsieur Montier, et qui -<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span> -n'ont plus de maman. Tu les as bien vues, à -l'Épée-de-Bois?»</p> - -<p>Le nom de Montier tira Occana de sa rêverie.</p> - -<p>—«C'est le maréchal ferrant de Mouffetard? -Ce grand barbare blond, à l'air si arrogant, dont -ta mère avait peur?</p> - -<p>—Oh! maman n'avait pas peur de lui. Elle -disait qu'il était très bon, mais qu'il était malheureux.</p> - -<p>—Oui... je sais pourquoi,» grommela le -mari de Denise.</p> - -<p>Comment eût-il ignoré ce qui crevait les yeux -à tout le quartier là-bas, ce qu'il y devait surprendre -si peu qu'il y vînt, l'adoration humble, -distante, mais d'une ardeur inguérissable, dont -brûlait le bel ouvrier pour sa femme, à lui. Denise -même, dans sa droiture, le lui avait fait comprendre, -lui demandant de l'emmener ailleurs, -pour ne pas torturer de sa présence ce cœur -loyal. Occana en avait ri. La pitié, comme la -jalousie, ne l'obsédait guère. Mais aujourd'hui, -ce fut avec énervement qu'il demanda:</p> - -<p>—«Il est donc dans le pays, ce rustre? Il vous -a donc suivis?</p> - -<p>—Oui. Il a une maison sur la route, en face -de la grande grille. Oh! une forge magnifique, -toute en feu d'artifice. Et il a beaucoup d'ouvriers... -Et on ne ferre pas seulement les chevaux, -chez lui... On y fait des masses de choses... des -choses...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span></p> - -<p>L'enfant, ne trouvant pas, renonça à expliquer. -Car, en effet, Montier, actif, intelligent, -plein d'initiative, déjà si habile dans son métier -et consulté de préférence aux plus sûrs vétérinaires -pour tout ce qui concernait les pieds des -chevaux, avait encore étendu son entreprise. Il -fabriquait à présent de la ferronnerie, de la charpenterie -métallique. En cela aussi, tout de suite, -il affirmait ses qualités d'adresse, de conscience, -de goût inventif. Les architectes lui donnaient -leurs commandes pour les nombreuses constructions -de Solgrès. Et sa réputation s'étendait aux -environs, dans les châteaux et dans les bourgs.</p> - -<p>L'annonce d'un tel voisinage préoccupait Occana. -Il flairait l'adversaire, le rival vigilant,—peut-être -déjà heureux,—qui lui rendrait son -rôle difficile, qui surprendrait, malgré toutes les -précautions, la moindre fissure du masque.</p> - -<p>L'accueil que lui fit Denise le confirma dans -son inquiétude. Pour la première fois, cette -pauvre esclave de son caprice ne le reçut pas, -comme après chaque absence, avec la joie de -celle qui attend sans cesse, et que le retour -extasie sans la déconcerter. Pourtant M<sup>me</sup> d'Occana -restait fidèle à cet étrange mari, revenu à -elle, par intervalles, d'une existence qu'elle ne -soupçonnait pas. Seulement elle n'était plus -seule, avec son enfant, à vivre un rêve farouche, -à s'hypnotiser devant une image. Le flot d'une -vie nouvelle la soulevait, l'enlaçait. Des perspectives -<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span> -s'ouvraient à ses yeux, des responsabilités -s'imposaient à sa conscience. En acceptant de -représenter à Solgrès la marquise Régine, elle -s'interdisait l'égoïsme d'un amour exclusif et -aveugle. Elle appartenait à ses pauvres avant -d'appartenir à l'homme néfaste, dont le bon -plaisir cessait d'être sa loi. Pouvait-elle même -l'admettre dans ce gouvernement de charité, -avec la mission dont elle était investie?... Que -savait-elle de lui, après tout? Le doute, qui ne -l'empêchait pas de risquer son pauvre cœur, -jadis, lorsqu'elle ne dépendait que d'elle-même, -la dressait, méfiante, en face de l'être suspect, -maintenant qu'elle détenait des intérêts sacrés.</p> - -<p>—«Je pensais,» lui dit Occana, «que tu serais -plus contente de me voir. J'ai terminé les -affaires qui me retenaient loin de vous. Elles -m'ont procuré un petit capital. L'avenir est libre -devant moi. Je puis vous emmener, ou rester -avec vous, ou partir seul. Mais en attendant que -j'aie pris une décision, j'imagine que tu peux -m'offrir l'hospitalité ici.</p> - -<p>—Je n'y suis pas chez moi.</p> - -<p>—Tu y es la maîtresse, si j'ai bien compris.</p> - -<p>—Non. La maîtresse est la marquise de Malboise, -et je la représente.</p> - -<p>—La marquise de Malboise ne me refusera -pas un abri à Solgrès,» dit Occana d'un ton -bizarre en appuyant sur les deux noms.</p> - -<p>—«Pourquoi?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span></p> - -<p>Il ricana:</p> - -<p>—«C'est assez grand.</p> - -<p>—Ne crois pas cela. Nous manquons de place. -Les édifices projetés ne sont pas tous construits. -Le château reçoit en attendant le plus grand -nombre de nos pensionnaires. Si vaste qu'il soit, -il y suffit à peine, d'autant qu'il faut compter -avec l'isolement obligatoire de certains services.</p> - -<p>—Tu as ta chambre,» dit Occana.</p> - -<p>Denise rougit et se tut.</p> - -<p>Elle éprouvait comme la conscience d'une indélicatesse -à installer son intimité conjugale -dans cette demeure où elle n'était qu'une mandataire, -à introniser par surprise ce mari, dont, -hélas! elle ne pouvait répondre, et que sa bienfaitrice -n'avait jamais associé à leurs projets.</p> - -<p>Mais le petit Michel déclara:</p> - -<p>—«Il faut que papa reste avec nous. Quand -il part c'est pour trop longtemps.</p> - -<p>—Mon Dieu,» fit Denise en regardant son -mari, «je veux bien. Mais pourquoi n'irais-tu pas -à l'hôtel jusqu'à demain, jusqu'à ce que j'aie prévenu -madame Régine? J'ai si grand'peur qu'elle -ne nous trouve bien sans gêne, qu'elle ne te juge -mal en pensant que tu reviens à moi pour profiter -de la situation qu'elle m'a faite.</p> - -<p>—Je n'irai pas à l'hôtel,» dit Occana. «C'est -ici que je veux être. N'insiste pas. Tu ne sais pas -quelle importance j'attache à un séjour dans cette -<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span> -maison, fût-il très court. Je m'en irai prochainement, -s'il le faut. Je ne suis pas embarrassé. J'ai -de l'argent. Mais, par ruse ou par prière, obtiens -de me garder quelques jours. Tu éviteras peut-être -un grand malheur.»</p> - -<p>Un frisson secoua Denise. Jamais plus qu'à -cette minute, elle n'avait senti près de cet homme -une oppression intolérable de mystère.</p> - -<p>—«Soit,» dit-elle. «Je vais téléphoner à -madame de Malboise.</p> - -<p>—Tu as le téléphone ici?...</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Un mauvais système de communication. -Les gens peuvent dire «non» trop vite, avant -d'avoir réfléchi. Pas moyen de les préparer, -comme dans une lettre.</p> - -<p>—Je n'ai pas peur que la marquise me refuse -un service. Tout ce que je crains, c'est qu'elle ne -prenne de toi une opinion fâcheuse.</p> - -<p>—Bah! Elle en reviendra.»</p> - -<p>La directrice de Solgrès se leva, traversa la -pièce où son mari l'avait trouvée—un parloir -découpé par des cloisons dans l'immense vestibule -du château. La hauteur du plafond aux -voussures de pierre, sa somptuosité architecturale, -contrastaient avec les dimensions restreintes, -comme avec le mobilier presque rustique, de cette -chambre. Le luxe intérieur du château avait disparu. -Son aménagement correspondait à sa nouvelle -destination utilitaire. Seules, les nobles -<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span> -lignes de ses façades, de ses grands toits aux cheminées -sculptées, de sa tour, demeuraient un -perpétuel enseignement de beauté, pour le rêve -ou l'effort des laborieux qui s'abriteraient à son -ombre, des enfants qui empliraient leurs prunelles -neuves de sa majestueuse poésie.</p> - -<p>—«Denise!</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Puisque tu téléphones à Paris, informe-toi -s'il y a du nouveau.</p> - -<p>—A quel sujet?</p> - -<p>—N'importe!... Les nouvelles, les accidents, -les crimes... Que sais-je?... Vous ne recevez pas -de journaux ici?</p> - -<p>—Tu plaisantes, le <i>Petit Journal</i> nous arrive -à plusieurs exemplaires. Que deviendraient nos -braves gens sans lui?</p> - -<p>—Il ne contenait rien de sensationnel ce matin?</p> - -<p>—Je ne l'ai pas lu.</p> - -<p>—Tu ne pourrais pas me le procurer?</p> - -<p>—C'est un peu difficile de mettre la main -dessus, quand il circule d'un bout à l'autre du -domaine.»</p> - -<p>Le petit Michel proposa:</p> - -<p>—«Maman, veux-tu que j'aille l'emprunter à -monsieur Montier?»</p> - -<p>Avec une rougeur légère, Denise donna la -permission. Le marmot décampa, joyeux d'aller -raconter à ses mignonnes amies, Lou et Luce, -<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span> -que son papa était revenu, et qu'il allait demeurer -avec eux.</p> - -<p>—«Tu n'arrives donc pas de Paris?» demanda -la jeune femme après le départ de l'enfant, -«puisque tu ne sais pas ce qui se passe.»</p> - -<p>Occana, sans répondre, dit négligemment:</p> - -<p>—«Oh! il y a une chose qui m'intéresse, -comme un roman-feuilleton. C'est ce drame de -la rue La Boëtie, l'assassinat de cette horizontale. -As-tu suivi ça, Denise?</p> - -<p>—Certes!» s'écria-t-elle. «Cette malheureuse -était la fille et la sœur de mes pauvres voisines, -les Cardevel,—de bien braves femmes! -Nous demeurions porte à porte, rue de l'Épée-de-Bois. -La vieille grand'mère, qui ne pardonnait -pas pourtant à cette brebis égarée, qui ne prononçait -plus son nom, est morte de saisissement -quand elle a lu, brusquement, l'horrible fait -divers.</p> - -<p>—On n'imagine pas l'audace de ces cambrioleurs,» -fit Occana.</p> - -<p>—«Mais ce ne sont peut-être pas des cambrioleurs. -N'as-tu pas lu qu'on accuse l'amant de -cette femme, un nommé Miguel Almado, qui a -disparu depuis le crime?</p> - -<p>—Bah! on n'a pas l'ombre d'une preuve -contre lui, sauf cette absence. Et même si on le -pinçait... il aurait beau jeu à se défendre.</p> - -<p>—Pourquoi se cache-t-il?</p> - -<p>—C'est son tort. Moi, à sa place, je me montrerais. -<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span> -Rien n'indique sa culpabilité. Les domestiques -l'ont laissé au mieux avec la dame, après -une petite dispute de rien. Il est parti à son heure -habituelle, a demandé le cordon d'une voix -calme, s'arrêtant pour tapoter en familier de la -maison aux carreaux de la loge...</p> - -<p>—Que me racontes-tu là?» dit Denise étonnée. -«Tu as donc appris les journaux par cœur.</p> - -<p>—Moi?... Comment?... Non. J'étais avec des -amis qui se passionnaient pour cette affaire. Tout -le monde en parle.»</p> - -<p>Denise eut un léger sourire entendu.</p> - -<p>—«Tu veux me retenir avec toutes ces histoires. -Cela t'ennuie que j'aille téléphoner à -madame Régine.»</p> - -<p>Elle-même s'attardait inconsciemment. L'embarras -de s'adresser à la marquise, dans le cas -délicat qui survenait, se fit sentir davantage -quand elle entendit vibrer au récepteur la voix -si douce, mais si ferme, à laquelle on ne résistait -pas.</p> - -<p>Est-ce pour cela qu'un singulier malaise remplaçait -la joie grisante où la jetait d'habitude le -retour de son mari? Une autre pensée se glissait -en son cœur, bien qu'elle l'écartât, celle-ci, -comme coupable. En imagination, elle suivait -son enfant, son petit Michel, courant accomplir -sa commission, de l'autre côté de la route. Il entrait -à la forge. Il criait, avec sa hardiesse de -petit homme qui se sait le bienvenu, sûr d'accorder -<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span> -une faveur en réclamant quelque chose:</p> - -<p>—«Monsieur Montier, je viens vous demander -le <i>Petit Journal</i>?</p> - -<p>—Pour votre maman?» faisait l'homme au -visage de loyauté, l'être soumis et fort dont elle -avait jugé le dévouement en une heure d'anxiété -grave.</p> - -<p>—«Non, monsieur Montier. Pour papa... qui -est revenu.»</p> - -<p>Denise voyait pâlir la mâle et claire figure, -cette physionomie de guerrier gaulois, enfantine -et rude. Et elle avait un pincement au cœur de -la souffrance silencieuse, imméritée, inguérissable.</p> - -<p>—«Tiens, mon mignon, voilà le <i>Petit Journal</i>.»</p> - -<p>Et il retournait à sa forge, se brûlant la face à -la fournaise, se brûlant l'âme à l'impossible -amour. Pauvre Montier!...</p> - -<p>Pourquoi Denise le plaignait-elle aujourd'hui -d'une pitié si compréhensive, si lancinante, qu'elle -s'en étonnait, s'en voulait presque?...</p> - -<p>Cependant l'accent de Régine au téléphone -changeait. Une froideur perçait dans ses paroles. -Elle ne refusait pas à M. d'Occana l'hospitalité -dans Solgrès. Mais cette hospitalité ne pouvait -être que passagère. A aucun titre, elle n'accepterait -dans sa grande famille, où chacun accomplissait -un devoir, celui qui n'avait pas compris -le devoir dans sa petite famille, à lui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span></p> - -<p>Denise ne répéta pas textuellement ces paroles -à celui qu'elles intéressaient. Elle les lui -laissa deviner.</p> - -<p>—«Ne t'inquiète pas,» dit sardoniquement -son mari. «Je n'abuserai pas de sa bonne grâce, -à ta marquise. Mon intention est de partir à -l'étranger. Je ne demeurerai ici que très peu... -quelques jours... Tiens,» ajouta-t-il encore avec -un ricanement bizarre, «le temps de laisser pousser -ma barbe. Et je ne serai pas gênant.»</p> - -<p>En effet, à peine dans Solgrès remarqua-t-on -la présence de ce nouvel hôte. Silencieux, ne -s'occupant de rien, ne parlant à personne, il s'enfermait -dans sa chambre ou s'enfonçait dans les -retraites les plus solitaires du parc. D'interminables -réflexions semblaient l'occuper, surtout -quand il parcourait les allées du domaine, ou -s'arrêtait pour contempler de loin la masse imposante -du château. Son petit garçon le distrayait -seul, et avec peine, de sa méditation taciturne. -Cependant, l'enfant même s'écarta de lui, quand -il l'eut rudoyé parce que Michel lui demandait -qu'il l'emmenât chez les fées et qu'il lui montrât -«le trésor».</p> - -<p>Si cet homme voulait oublier ou se faire oublier, -vraiment il n'aurait pu choisir un asile plus -calme, plus sûr, que ce séjour d'exception, consacré -par la bonté humaine, abrité par la magnificence -de la nature.</p> - -<p>Un matin, il dit à sa femme:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span></p> - -<p>—«Ne trouves-tu pas que ma barbe est assez -longue? En la taillant ainsi, en pointe, cela m'irait -bien, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Je t'aimais mieux avec les moustaches -seules,» observa Denise.</p> - -<p>Il répliqua vivement:</p> - -<p>—«Cela me change donc beaucoup?</p> - -<p>—Aujourd'hui surtout, parce qu'elle a poussé. -Je ne te rencontrerais que maintenant, j'aurais -peine à te reconnaître.»</p> - -<p>Un moment après, et comme s'il ne songeait -plus à cette remarque, Occana déclara qu'il allait -quitter Solgrès.</p> - -<p>—«Ta marquise a eu le bon goût de ne pas -me faire souvenir que son invitation était courte. -Mais je ne suis pas d'humeur à vivre aux crochets -des femmes. Il n'y a pas de place pour moi dans -ce domaine, dont toi et Michel vous êtes presque -les châtelains. Le dernier loqueteux y est accueilli, -tandis que moi, j'y suis de trop. Ah! la destinée -s'obstine...»</p> - -<p>Denise ne devina aucune signification secrète -dans l'amertume de cette dernière phrase. Elle -dit:</p> - -<p>—«Cette maison est un établissement de -bienfaisance. Tu ne voudrais pourtant pas...</p> - -<p>—Y être hospitalisé?... Oh! que non... Je ne -prends pas encore mes invalides, ma chère. Le -monde est grand, et l'humanité bien petite. Je -me sens un géant parmi des pygmées. Ce n'est -<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span> -pas moi qui mendierai ce que je peux conquérir. -Rien ne résiste, je le vois maintenant, à celui qui -ose et qui veut.</p> - -<p>—Tu as des projets?» demanda-t-elle.</p> - -<p>—«J'ai tâté ma force. Et cela me suffit. L'avenir -est à moi.</p> - -<p>—Il te séparera de nous?...»</p> - -<p>Occana dit froidement:</p> - -<p>—«Je n'oublierai jamais mon fils.»</p> - -<p>Denise le regarda et se tut, ne réclamant rien -pour elle-même. Les semaines passées auprès de -cet homme venaient de lui montrer quel abîme -le séparait d'elle, et à quel être de sa propre chimère -elle avait gardé son cœur pendant des années. -Était-ce possible qu'elle eût versé tant de -larmes sur l'indifférence et l'absence de celui -que, à présent, elle ne retrouvait plus?... Quand -il était loin, elle le voyait tel qu'aux premiers -jours de leur mariage, tel que toujours elle -l'aurait aimé. Il était ici, et c'est à présent qu'elle -le perdait. Avait-elle été aveugle? Est-ce lui qui -avait changé?... De quel rêve insensé se réveillait-elle?... -Pour garder quelque tendresse, quelque -illusion, elle souhaitait qu'il s'éloignât.</p> - -<p>L'heure du départ, que tous deux appelaient, -arriva plus tôt encore qu'ils ne l'avaient prévu.</p> - -<p>Le lendemain, de grand matin, Occana étant -encore au lit, quelqu'un vint le demander. La -domestique transmit le message à Denise, qui -s'habillait. Elle passa un peignoir et descendit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span></p> - -<p>En bas, dans le parloir, se tenaient deux messieurs -qu'elle ne connaissait pas.</p> - -<p>—«Madame,» dit l'un, «c'est à monsieur -d'Occana que j'ai affaire.</p> - -<p>—Il repose encore, monsieur.</p> - -<p>—Voulez-vous le réveiller?</p> - -<p>—Mais...</p> - -<p>—C'est très urgent,» insista le personnage.</p> - -<p>—«Qui dois-je lui faire annoncer?</p> - -<p>—Annoncez-lui vous-même, madame, et avec -toute la discrétion qui conviendra pour votre entourage, -le... commissaire de police d'Étampes, -accompagné d'un inspecteur de Paris.»</p> - -<p>D'une main il désignait son compagnon, tandis -que, de l'autre, il entrouvrait son pardessus, -qui laissa voir un coin d'écharpe tricolore.</p> - -<p>Denise devint fort pâle, et se mit à trembler, -le regardant sans mot dire.</p> - -<p>—«Remettez-vous, madame,» fit le commissaire -avec courtoisie. «L'établissement que vous -dirigez inspire un tel respect, que nous prendrons -à tâche d'atténuer pour vous, pour le personnel -de Solgrès, tout ce que notre mission a de -pénible. Avertissez votre mari qu'il dépend de -lui d'éviter un scandale.»</p> - -<p>En même temps, son regard se dirigea au dehors, -et Denise, le suivant, aperçut au loin, sur -la route, à quelque distance de la grande grille, -les silhouettes de deux gendarmes à cheval.</p> - -<p>Une ombre affreuse lui tomba sur le cœur. Ce -<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span> -fut un enveloppement d'angoisse, comme si tout -ce qu'elle redoutait confusément depuis des -jours s'abattait sur elle d'un seul coup.</p> - -<p>Elle ne dit rien, monta à la chambre de son -mari. Les deux hommes, sans qu'elle protestât, la -suivirent. Ils s'arrêtèrent dans le corridor, devant -la porte, qu'elle referma en entrant. Elle s'approcha -du lit, toucha l'épaule du dormeur. Quand -il eut ouvert les yeux, elle prononça, glaciale:</p> - -<p>—«On vient pour t'arrêter.»</p> - -<p>Intensément elle épiait le premier geste, pour -deviner combien pesait le fardeau de cette conscience. -Mais elle était loin de prévoir l'effet -foudroyant de ses paroles.</p> - -<p>Occana se dressa sur son séant, hagard.</p> - -<p>—«Laisse-moi fuir!...</p> - -<p>—Impossible!</p> - -<p>—Où sont-ils?</p> - -<p>—Là... dans le couloir.</p> - -<p>—Il y a une autre porte... Il y a la fenêtre... -Laisse-moi!... Tu ne sais pas... J'ai la clef du passage -secret... du souterrain... Une minute d'avance, -et je suis sauvé!</p> - -<p>—Qu'as-tu donc fait?...»</p> - -<p>Il la regarda dans les yeux, sûr qu'elle ne dirait -rien, voulant la terroriser, l'intéresser sinistrement -à sa fuite:</p> - -<p>—«J'ai tué.»</p> - -<p>Elle chancela, comme frappée à mort. Mais -elle se raidit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span></p> - -<p>—«Je ne peux rien pour toi. Cette seconde -porte, tu le sais, donne sur une chambre sans -issue. La fenêtre est à dix mètres du sol. Quoi -que tu tentes, songe où tu as pris refuge. Ceux -qui t'attendent sont prêts à ménager l'honneur -de cette maison.»</p> - -<p>Le mot atteignit Occana comme d'un choc. -Il s'était vêtu en hâte, et maintenant prenait -un revolver dans un tiroir. Il s'arrêta, reposa -l'arme.</p> - -<p>—«L'honneur de cette maison... » murmura-t-il. -«L'honneur de Solgrès...» Puis avec un -âpre sourire: «Il m'aura coûté cher, depuis que -je suis au monde, cet honneur-là.»</p> - -<p>A ce moment, des coups impérieux résonnèrent -contre la porte. Occana cria:</p> - -<p>—«Entrez!»</p> - -<p>Le commissaire et l'inspecteur de la Sûreté -s'introduisirent dans la pièce.</p> - -<p>—«Veuillez nous suivre sans esclandre, par -égard pour Madame, et pour la marquise de -Malboise, chez qui vous vous trouvez.</p> - -<p>—Messieurs,» dit Occana d'un ton singulier, -mais calme, presque digne, «vous ne savez pas à -quel point ce nom de marquise de Malboise -m'est sacré. D'ailleurs, étant innocent, je ne -crains rien. J'ai hâte d'aller avec vous éclaircir ce -malentendu. Marchons.»</p> - -<p>Denise, qui venait de le voir bouleversé d'une -façon si effrayante, qui venait d'entendre l'aveu -<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[Pg 365]</a></span> -dont elle frissonnait encore, crut perdre le sens. -Elle passa ses deux mains sur son visage trempé -de sueur froide, puis elle balbutia, indiquant la -pièce du fond:</p> - -<p>—«Ton fils...»</p> - -<p>Comprit-il ce qu'elle voulait dire? Le savait-elle -bien elle-même?... Il se tourna, paisible.</p> - -<p>—«Embrasse-le pour moi. A quoi bon le -réveiller pour lui dire adieu? Cette gaffe judiciaire -ne peut me retenir longtemps.»</p> - -<p>Et il s'éloigna, le sourire aux lèvres.</p> - -<p>Quand il fut dehors, Denise se traîna jusqu'à -la croisée. Elle le vit descendre le perron, gagner -la grille, et monter avec ses deux gardes du corps -dans une voiture, qui attendait. La portière claqua, -les roues grincèrent. A l'instant même, les -gendarmes prirent le trot, et tout disparut.</p> - -<p>Voici ce qui avait amené l'arrestation de l'hôte -temporaire de Solgrès.</p> - -<p>Le petit Michel garda le secret de l'arrivée -mystérieuse par le souterrain. Les recommandations -de son père et le fantastique de l'aventure -lui en imposaient trop pour qu'il osât désobéir. -Il continuait à ne pas se rendre compte de l'existence -d'une porte, et à croire que le talus s'était -miraculeusement ouvert par la volonté des fées. -Quant à y retourner voir, il n'en avait pas le -courage tout seul. Mais la curiosité le dévorait. -Sa puérile imagination s'enfiévrait en des rêves -mirifiques. Puisque son père ne se décidait pas à -<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[Pg 366]</a></span> -le conduire dans le merveilleux domaine, ne -pouvait-il, sans raconter l'aventure, inciter quelqu'un -à l'y accompagner?</p> - -<p>—«Vous ne savez pas,» dit-il à ses petites -amies, Louise et Lucie Montier, les jumelles, «il -y a des cavernes tout illuminées dans la colline, -au fond du parc, et dedans il y a un trésor.</p> - -<p>—Qui t'a dit ça?» questionnèrent les fillettes.</p> - -<p>—«C'est les fées,» dit le petit homme avec -aplomb.</p> - -<p>—«Menteur!»</p> - -<p>Mais elles grillaient de le croire. Et lui, ravi -d'«épater des filles», suivant son langage d'écolier, -s'excita dans l'affirmation.</p> - -<p>—«Oui, oui... Je les ai vues, dans le fossé, -quand je cueillais des mûres. Et si on y retournait, -on trouverait le trésor.</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est, un trésor?</p> - -<p>—Je ne sais pas. Ça brille... C'est beau -comme les choses en or qu'il y a sur l'autel, -quand monsieur le curé dit la messe.</p> - -<p>—Si on demandait à Léon d'y aller avec -nous?»</p> - -<p>Léon était un apprenti de Montier, garçon de -quinze ans, joyeux et dégourdi, dont les farces, -les tours d'adresse, faisaient le bonheur des enfants. -D'abord il se moqua d'eux et les envoya -promener. Mais le mot de «trésor», avec sa -puissance magique, hanta la cervelle du jeune -<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[Pg 367]</a></span> -paysan. «Le gosse a peut-être entendu conter -quelque chose sur les cavernes du bois,» pensa-t-il. -«Qui sait si les gens qui ont tué monsieur de -Malboise, voici tantôt deux ans, n'y ont pas -caché leur aubaine.»</p> - -<p>Dans le pays, des légendes commençaient à -courir sur ce crime inexpliqué, à mesure que les -détails s'effaçaient dans les mémoires. Les grottes -en avaient conservé un prestige sinistre. On ne -s'y aventurait guère. Mais c'était, en l'occurrence, -une tentation de plus pour un adolescent hardi, -tel que ce Léon. Sans plus s'inquiéter des enfants -dont les racontars lui avaient mis martel en tête, -il résolut d'explorer les souterrains au premier -dimanche.</p> - -<p>C'est ce qu'il fit.</p> - -<p>Muni d'allumettes et d'un rat-de-cave, il se -rendit dans le bois sans en rien dire à personne, -et passa quelques heures à fouiller les recoins des -galeries. Aucune trace du drame ténébreux n'y -restait. L'instruction close, on avait gratté sur le -mur la main sanglante. Et jamais ce lieu d'obscurité, -de silence, ne livrerait le secret de ce qui -s'était passé là.</p> - -<p>Le jeune Léon ne se sentait pas très à son -aise durant son exploration. Mais le désir de -réaliser une découverte extraordinaire le rendait -intrépide. A la fin, comme il arrivait, sans s'en -douter, tout près de la porte de fer communiquant -avec le parc de Solgrès, il fut frappé de -<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[Pg 368]</a></span> -l'état du sol au fond d'une espèce de niche. Sous -une pierre surplombante, qui figurait vaguement -une tête de bélier, un petit monticule semblait -fraîchement amoncelé, si l'on en jugeait par des -traces de raclure tout autour. Et la terre noire s'y -mêlait à la poussière blanchâtre du grès—preuve -qu'on avait remué assez profondément.</p> - -<p>Léon se mit en devoir de disperser à coups de -soulier ce petit tas, puis de creuser en dessous -avec son couteau. Il ne tarda pas à sentir le -heurt de la pointe contre une surface métallique. -Alors il s'acharna. Et bientôt il découvrit partiellement -le couvercle d'une boîte en acier. Son -émotion fut si grande que la tête lui tourna -presque.</p> - -<p>C'était un honnête enfant, ce Léon. La cupidité -l'animait moins que l'idée de jouer un rôle, -de se donner de l'importance. D'ailleurs, l'aspect -de sa trouvaille, au lieu d'affermir son audace, le -rendait plus timide. Qu'y avait-il dans ce coffre -rébarbatif? Peut-être des objets précieux. Mais -peut-être aussi quelque chose de dangereux et -d'effroyable.</p> - -<p>Léon rejeta précipitamment un peu de terre -pour le recouvrir, battit en retraite, galopa jusque -chez Montier, et, tout d'une haleine, raconta -la chose à son patron. Celui-ci approuva pleinement -sa conduite. Il le prit avec lui et s'en alla -prévenir le commissaire de police d'Étampes. -Nul doute qu'on ne fût en présence d'un indice -<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[Pg 369]</a></span> -de la plus haute gravité, qui donnerait enfin la -clef du mystérieux attentat dont le marquis de -Malboise avait jadis été victime.</p> - -<p>Le commissaire de police pria Montier lui-même -de l'accompagner avec les outils nécessaires, -et enjoignit à Léon de ne pas ébruiter -l'aventure.</p> - -<p>Quelques heures plus tard, le coffret, forcé en -présence du juge de paix, découvrait son contenu. -A la grande stupéfaction des assistants, -ce ne fut rien de relatif à l'affaire de Malboise -qui s'offrit à leurs yeux, mais des bijoux, que le -commissaire de police reconnut immédiatement. -Il alla chercher un papier, qu'il lut à haute voix, -tandis que le juge de paix identifiait sur la description -les colliers, les bagues, les bracelets, -qu'ils avaient sous les yeux.</p> - -<p>—«Qu'est-ce donc que cette liste?» demanda -ce magistrat.</p> - -<p>—«C'est,» répondit le commissaire de -police, «l'énumération des bijoux volés chez -madame de Cardeville, la demi-mondaine assassinée -il y a quelques semaines, rue La Boëtie, à Paris. -Tous mes confrères l'ont reçue comme moi.»</p> - -<p>Le juge de paix demanda:</p> - -<p>—«Ne soupçonne-t-on pas un des amants -de cette femme, une espèce d'aventurier, connu -dans certains milieux interlopes sous le nom de -Miguel Almado.</p> - -<p>—C'est cela même.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[Pg 370]</a></span></p> - -<p>—Les journaux le décrivent comme un bellâtre, -type du Midi, l'air fatal, la moustache noire -conquérante?...</p> - -<p>—Il porte depuis peu sa barbe,» affirma -tranquillement Montier.</p> - -<p>Les autres sursautèrent.</p> - -<p>—«Vous l'avez vu?</p> - -<p>—J'ai des raisons pour le croire.</p> - -<p>—Miguel Almado?...</p> - -<p>—Sous un autre nom.</p> - -<p>—Lequel?»</p> - -<p>Montier courba la nuque et se tut.</p> - -<p>—«Votre devoir, monsieur Montier,» prononça -le commissaire, «est d'éclairer la justice.</p> - -<p>—Et si je me trompe?...» dit le maître forgeron, -dont le visage énergique exprimait un -grand trouble.</p> - -<p>—«On n'agira pas sans confirmation.</p> - -<p>—Comment cela?»</p> - -<p>Le commissaire de police réfléchit.</p> - -<p>—«Je vais aviser la Sûreté et prier qu'on -m'envoie immédiatement la femme de chambre -de madame de Cardeville pour qu'elle nous dise -si ce sont bien là les bijoux de sa maîtresse. -Cette femme de chambre pourra reconnaître -l'homme que vous nous désignerez.</p> - -<p>—Ce n'est pas sûr. Je vous dis qu'il porte sa -barbe. Et sa personnalité ici est tout autre,—personnalité -attestée par sa propre femme. Une -femme au-dessus de tout soupçon, respectée de -<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[Pg 371]</a></span> -la région entière. Si vous saviez!... A supposer -que mon intuition soit juste, c'est dans un asile -presque sacré qu'il faudra chercher et démasquer -le criminel.</p> - -<p>—Agissons avec prudence et rapidité,» dit le -commissaire. «Je vais réclamer d'urgence l'envoi -d'un inspecteur de la Sûreté et de la femme -de chambre. Dès demain ils seront ici. Vous -leur désignerez votre homme, monsieur Montier, -sans qu'aucun scrupule, aucun sentiment personnel -vous retienne. C'est votre devoir. Nous -verrons ce qui en résultera.»</p> - -<p>Le lendemain, dans l'après-midi, la femme de -chambre de la malheureuse Lina, habillée en -dame, une épaisse voilette à ramages sur la figure, -et accompagnée par l'inspecteur de la Sûreté, qui -passait pour son mari, se présenta à Solgrès. -Tous deux semblaient des bourgeois cossus, venant -s'informer des conditions requises pour -faire admettre comme nourrice à la Pouponnière -du sanatorium une pauvre fille abandonnée par -son séducteur avec un enfant. Ayant reçu les -renseignements, ils s'extasièrent avec tant de -conviction sur la belle organisation de l'œuvre, -qu'ils finirent par se faire promener partout, aussi -bien dans le château que dans le parc.</p> - -<p>Au détour d'une allée écartée, un homme, -assis sur un banc, semblait méditer, le front bas, -dessinant sur le sable, avec sa canne, de vagues -figures. Quand les deux visiteurs passèrent, -<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[Pg 372]</a></span> -accompagnés par un chef de service, il leva la -tête. Ses yeux,—de magnifiques yeux noirs,—pleins -d'une flamme inquiète, dévisagèrent ces -étrangers, surtout la femme.</p> - -<p>Mais, dans le demi-jour à peine filtré par les -lourdes ramures, et à travers la dentelle de la -voilette,—cette sorte de dentelle blanche à -dessins épais et irréguliers, qui rend méconnaissable,—il -ne distingua pas ses traits. Elle, cependant, -avait vu en plein ce visage d'une pâleur -mate, aux lignes charmantes, dans la douceur -veloutée des cheveux, des sourcils, des cils -d'ombre. Malgré la barbe nouvellement poussée, -l'experte chambrière des boudoirs équivoques -ne pouvait se tromper sur cette physionomie de -séducteur, dont elle avait constaté autour d'elle, -et peut-être par elle-même, le charme irrésistible.</p> - -<p>—«Allons,» dit-elle à celui qui, momentanément, -passait pour son mari, «pressons-nous -un peu. N'oublions pas que nous reprenons le -train de Paris tout à l'heure.»</p> - -<p>L'inspecteur de la Sûreté comprit. C'était une -indication convenue.</p> - -<p>Tous deux retournèrent sur leurs pas. Mais, -quelque diligence qu'ils fissent, la soirée se trouva -trop avancée pour agir quand ils eurent rendu -compte de leur mission et que les mesures furent -prises.</p> - -<p>Le souci d'opérer avec la plus grande discrétion -tempéra le zèle du commissaire de police, -<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[Pg 373]</a></span> -malgré sa hâte de mettre la main sur une si -belle proie. Le lendemain matin seulement, presque -à l'aube, alors que, sauf l'active directrice -de Solgrès, bien peu de gens étaient debout, -et encore moins dehors, on procéda à l'arrestation -de Michel-Armand d'Occana, dit Miguel -Almado.</p> - -<p>Ce dernier nom, qui, depuis le drame de la -rue La Boëtie, volait dans toutes les bouches, fut -le seul dont retentirent aussitôt les journaux du -monde entier.</p> - -<p class="ac"> -«ARRESTATION DE MIGUEL ALMADO» -</p> - -<p>Telle fut l'émouvante annonce que toutes les -feuilles arborèrent en caractères énormes à leur -manchette.</p> - -<p>Par une entente tacite, et surtout peut-être -parce qu'on ne change pas une étiquette adoptée -par la foule, personne, dans la presse, ni au Palais, -ne donna couramment à l'inculpé, le nom d'Occana, -sous lequel on l'avait découvert. C'était -Almado qu'on soupçonnait et qu'on recherchait -depuis l'assassinat de M<sup>me</sup> de Cardeville. C'était -Almado que connaissaient et qu'allaient retrouver -les témoins de cette affaire. Almado seul aurait -à se disculper de l'accusation qui pesait sur lui. -L'instruction s'occupa dans la mesure nécessaire -de son autre personnalité. Mais, comme celle-ci -ne jetait aucune lumière sur le crime, les circonstances -<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[Pg 374]</a></span> -aidèrent, pour la laisser à l'écart, au scrupule -des magistrats, soucieux d'épargner à -Solgrès, à sa fondatrice et à sa directrice, une -flétrissure inutile.</p> - -<p>Tandis que se déroulaient les premières phases -de cette cause retentissante, la femme et l'enfant -qu'aurait pu saisir et broyer l'horrible engrenage, -demeuraient donc sous la sauvegarde d'une charité -prestigieuse. L'œuvre de Solgrès rayonnait -comme un exemple inouï de générosité privée. -L'admiration, le respect, s'inclinaient au seuil. -Dans cet asile, le cœur de la pauvre Denise pouvait -se convulser d'angoisse et saigner un sang -d'agonie. Du moins la honte imméritée ne l'atteignait -pas, non plus que son fils.</p> - -<p>Et là-bas, en face de la grille tutélaire, de -l'autre côté de la route, dans le reflet vermeil et -le pétillement de la forge, un être en qui s'incarnaient -le travail, l'honneur, la bonté, faisait ce -rêve: la guérir un jour d'avoir tant souffert au -contact du vice, de l'inconscience et de la haine.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[Pg 375]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>HASARDEUSE IDYLLE</i></p> - -<div class="p2"> - <img class="drop-cap" src="images/initial_u.jpg" alt="Lettre U." /> -</div> -<p class="drop-cap">Un matin d'hiver, Régine de Malboise, -qui, souffrante, s'attardait au lit, laissa -glisser un journal qu'elle venait de -lire et se perdit dans ses réflexions. Son visage -exprimait une anxiété profonde. Parmi les nouvelles -du jour, il y en avait deux dont tous les -détails étaient pour elle matière de préoccupation -soucieuse. La session des assises où comparaîtrait -Almado allait s'ouvrir. Et là-bas, à Marseille, de -graves désordres, provoqués par une grève, faisaient -consigner les troupes, empêchaient le -lieutenant d'Ambarès de venir à Paris.</p> - -<p>Par instants, elle songeait aux dangers que -Hugues courrait peut-être, et, fermant les yeux, -elle soupirait douloureusement. Puis, mesurant -<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[Pg 376]</a></span> -la responsabilité qui lui incomberait, à elle seule, -si le procès avait lieu sans que son cousin pût la -rejoindre, elle fixait dans le vide ses larges prunelles -bleues, que dilatait une sorte d'épouvante.</p> - -<p>Tous deux avaient convenu d'attendre ce que -révélerait l'audience pour décider s'ils feraient -connaître leurs soupçons relatifs au drame de -Malboise, ou s'ils en garderaient éternellement -le secret.</p> - -<p>Cet Almado, que Hugues avait vu là-bas, -dans le Midi, auprès de Lina de Cardeville, son -infortunée victime future, cet Almado, qu'il avait -trouvé en possession de sa bicyclette, volée dans -le souterrain le soir où le marquis de Malboise -fut tué d'un coup de fusil, cet Almado, qu'il avait -jugé tellement suspect et qui se manifestait assassin, -devait être, en effet, le meurtrier qui avait -fait de Régine une veuve le jour même de ses -noces. Mais pourquoi?... Quelle avait été la raison -de ce crime, tellement désintéressé en apparence? -Quel rapport pouvait-il y avoir entre cet -aventurier, venu, disait l'enquête, de l'Amérique -espagnole, dont il était originaire, et le marquis -Pascal de Malboise? Mystère insondable! Mystère -que ce bandit étrange emporterait peut-être -à jamais dans la tombe, s'il était condamné à -mort pour l'assassinat de sa maîtresse.</p> - -<p>Cette idée, oppressante comme un cauchemar, -accablait Régine. D'ailleurs, le doute subsistait -toujours. Les présomptions réunies par -<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[Pg 377]</a></span> -Hugues ne suffisaient pas, surtout devant l'invraisemblance, -pour que sa cousine et lui arrivassent -à une certitude, même approximative. -L'un et l'autre ignoraient ce que la pauvre Lina -avait découvert au prix de sa vie: l'identité de la -chaîne, brisée par Hugues, le soir du crime, sur la -poitrine du meurtrier. Alors?... Quel moyen de -savoir, sans ouvrir à la justice cette piste nouvelle? -Parleraient-ils?... Mais parler, si tard! -après deux ans,—pour avouer des circonstances -où se ternirait l'honneur de Régine,—car l'interprétation -loyale en serait inadmissible pour -le monde, plus inadmissible que jamais après ce -long silence...</p> - -<p>Et si cet homme,—accusé du meurtre de Lina, -mais qui, de ce fait, sauverait peut-être sa tête,—allait -être convaincu du meurtre de M. de -Malboise, ce serait donc Régine qui le condamnerait -à mort, qui éclabousserait de sang, de -honte, deux innocents qu'elle aimait, Denise et -le petit Michel. Aurait-elle seulement l'excuse, à -ses propres yeux, de justifier l'être cher entre -tous, l'élu de son cœur, ce Hugues adoré, qu'elle -avait un moment cru capable d'une aberration -d'amour homicide, d'une folie sournoise et sanguinaire? -Mais non!... Elle n'avait plus besoin de -le justifier. L'épreuve le lui avait montré si soumis, -si généreux, d'une force douce et d'un -amour infini, sans la violence égoïste de passion, -sans le délire brutal, qui incite au crime.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[Pg 378]</a></span></p> - -<p>Rien au monde maintenant n'insinuerait un -doute en elle. Et pourquoi se refuser désormais -au bonheur? Assez longtemps elle avait subi le -poids de son sanglant veuvage et refusé la liberté -si tragiquement acquise. C'était fini. Bientôt -elle serait la femme de Hugues. Elle reprendrait -ce nom d'Ambarès qui lui était cher, qui était -vraiment le sien. Car la marquise de Malboise -lui restait une étrangère. Sous ce titre elle éprouvait -une gêne, comme dans un vêtement d'emprunt. -Tout s'effacerait donc du sombre passé... -Tout?... Hélas! non... L'énigme demeurait insoluble, -l'ombre du mystère continuerait à dominer -l'horizon de sa vie.</p> - -<p>C'était donc à une rêverie en même temps -suave et troublée que s'abandonnait Régine.</p> - -<p>L'entrée de sa femme de chambre, qui, après -avoir frappé, pénétrait auprès d'elle, lui rappela -l'heure et son habituelle activité.</p> - -<p>—«Il doit être bien tard, Fanny.</p> - -<p>—Près de dix heures. Madame la marquise se -trouve-t-elle mieux?</p> - -<p>—Encore un peu de migraine. Mais je vais -me lever.</p> - -<p>—C'est que je venais dire à madame la marquise... -Il y a là madame Varouze qui désire parler -à Madame, tout de suite, pour une affaire -importante.</p> - -<p>—Madame Varouze?» répéta machinalement -Régine, étonnée d'une visite si matinale.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[Pg 379]</a></span></p> - -<p>—«Oui... Ce qui l'amène est tellement -urgent, qu'elle demande si madame la marquise -ne la recevrait pas au lit.</p> - -<p>—Mais... sans doute... A l'instant même... -Priez madame Varouze de monter.»</p> - -<p>«Pauvre femme!...» pensa Régine, tandis -qu'on allait prévenir son amie. «Le moment -est-il arrivé de cette aventure que je crains sans -cesse pour elle?... Avec sa sentimentalité maladive, -son imagination toujours en fièvre, elle ne -peut vivre sans amour près de ce mari qu'elle a -adoré et dont la froideur haineuse l'affole. En -vain ai-je voulu détourner vers la charité ces -sources tumultueuses de tendresse... Les malheureux, -pas plus que son enfant, ne suffiront à -remplir ce cœur, non seulement vide, mais brisé, -détraqué, ouvert à toutes les suggestions périlleuses.»</p> - -<p>Ses appréhensions furent dépassées par l'aspect -de Claire Varouze, que la femme de chambre -venait d'introduire. Celle qui entrait, avec une -figure de morte où brillaient des yeux de délire, -s'avança jusqu'au lit, se laissa tomber sur un -siège tout proche, puis s'abattit de tout le buste -contre les couvertures, en sanglotant.</p> - -<p>—«Claire!... Ma pauvre Claire!...» murmura -la jeune marquise, posant une main de -pitié sur l'épaule frémissante.</p> - -<p>—«Oh! Régine!... Si vous saviez!...</p> - -<p>—Je vous écoute... Que se passe-t-il?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[Pg 380]</a></span></p> - -<p>—Je n'oserai jamais vous le dire!</p> - -<p>—N'êtes-vous pas venue pour cela?...</p> - -<p>—Si. Mais c'est au-dessus de mes forces. Ah! -je n'ai plus qu'à mourir!</p> - -<p>—Mourir!... Et votre petite Marcelle?...»</p> - -<p>Au nom de sa fille, M<sup>me</sup> Varouze versa des -larmes plus véhémentes.</p> - -<p>—«Les enfants,» gémit-elle, «sont de petits -êtres lâches. Ils n'admirent que le succès -et la force. Marcelle, je le sens, est avec son -père contre moi.</p> - -<p>—Maintenant peut-être... Mais plus tard?... -D'ailleurs, est-ce pour vous ou pour elle-même -que vous l'aimez?...</p> - -<p>—Qui m'aimera donc, moi?...» dit la désolée, -levant son visage en pleurs, que dévorait -la flamme des sombres yeux inégaux. «Être -aimée... Être chère à quelqu'un en ce monde... -C'était ma folie... Mais où m'a-t-elle menée?</p> - -<p>—Voyons... Confiez-moi toute votre peine,» -prononça Régine, d'une voix dont l'intonation -apaisait, caressait l'âme en détresse.</p> - -<p>Claire, avec son mouchoir, tamponna ses paupières -ruisselantes. Puis elle tira d'un porte-cartes -un papier, qu'elle tendit à M<sup>me</sup> de Malboise, -et que celle-ci considéra avec stupeur. C'était -une invitation à se rendre auprès d'un juge -d'instruction, en son cabinet, au Palais de Justice.</p> - -<p>—«Connaissez-vous ce juge, monsieur -Treille?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[Pg 381]</a></span></p> - -<p>—C'est celui qui est chargé de l'affaire -Almado,» observa Régine. Car elle n'ignorait -aucun détail de cette cause.</p> - -<p>A ce nom d'Almado, une rougeur intense envahit -les traits de M<sup>me</sup> Varouze, puis se dispersa, -en laissant des plaques brûlantes sur le fond -blafard du teint. Et elle se taisait, après avoir -incliné affirmativement la tête, tandis que ses -regards suppliaient qu'on la devinât, qu'on -l'aidât.</p> - -<p>Régine, interdite, finit par demander en hésitant:</p> - -<p>—«Vous... vous avez quelque renseignement -à donner sur cette affaire?...»</p> - -<p>L'autre, brusquement, éclata:</p> - -<p>—«Oh! Régine... qu'allez-vous penser?... -Vous ne comprendrez pas... Vous me jugerez -sans excuse... N'est-ce pas une chose horrible?... -J'ai peur que ce misérable n'ait des lettres de -moi.</p> - -<p>—Des lettres qu'il vous a volées... ou qu'il a -volées chez quelqu'un? A qui s'adressaient-elles, -ces lettres?...</p> - -<p>—Il ne les a pas volées.</p> - -<p>—Trouvées alors?... Interceptées?... Mais à -qui, ces lettres? A qui?...</p> - -<p>—A lui-même,» dit la malheureuse femme, -en courbant la tête.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Malboise demeura muette de stupeur.</p> - -<p>Alors ce fut, de la part de Claire, au lieu des -<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[Pg 382]</a></span> -réticences, des paroles arrachées une à une, le -soudain débondement de son cœur, le flot lâché -de la confidence amère. Elle se hâtait à présent -de tout dire, pour ne pas laisser à Régine le loisir -des interprétations sévères, pour présenter son -histoire inouïe sous le jour le moins déplorable.</p> - -<p>Son amie écoutait, consternée, mais non sans -indulgence. L'explication, ce n'est pas toutefois -le récit trépidant, désordonné, involontairement -illusoire, de Claire, qui pouvait la lui -fournir. L'explication, elle était bien plutôt dans -le geste, dans la physionomie, dans l'accent, sur -les traits dissymétriques, partout où se trahissait -le déséquilibre, la dégénérescence, l'excitabilité -du système nerveux. C'était presque un phénomène -d'hypnotisme que racontait M<sup>me</sup> Varouze, -cette hasardeuse idylle, ces rendez-vous avec un -inconnu, dont tout de suite, dès la première rencontre, -le regard l'avait hantée, fascinée, la volonté -l'avait conquise et dirigée malgré elle.</p> - -<p>—«Les jours, les rares jours, où je m'étais -engagée à le rejoindre,» expliquait-elle, «j'avais -beau prendre la résolution de n'y pas aller... -Quand l'heure arrivait, il me fallait partir... -C'était comme une force qui me poussait.»</p> - -<p>Elle donnait à cela des raisons romanesques: -coup de foudre, irrésistible fatalité du -sentiment, attraction des âmes... Et elle revenait -sur son isolement, sur les blessures de sa vie -<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[Pg 383]</a></span> -conjugale, sur la beauté, le charme de ce passant, -qui, d'une heure à l'autre, était devenu tout -pour elle.</p> - -<p>—«Et,» demanda Régine d'une lèvre tremblante, -«vous croyez que cet homme, cet inconnu, -dont vous ne savez pas le vrai nom... ce -serait... Miguel Almado?...»</p> - -<p>Tout bas, dans un chevrotement de honte, -Claire avoua:</p> - -<p>—«L'idée m'en est venue, d'après un indice, -puis un autre. Et d'abord, depuis la disparition -d'Almado, qui s'est caché plusieurs semaines, je -n'ai plus eu de nouvelles.</p> - -<p>—Quand avez-vous reçu les dernières?</p> - -<p>—La veille de cet horrible crime.</p> - -<p>—Mais les journaux ont publié son portrait. -Ne l'avez-vous pas reconnu?</p> - -<p>—J'ai eu peur de le reconnaître... Almado -porte sa barbe, tandis que l'autre... Puis les portraits -des journaux sont si fantaisistes!</p> - -<p>—Alors qu'est-ce qui vous a fait croire?...</p> - -<p>—Des descriptions... Ses yeux, sa voix prenante, -ses manières câlines... On le peint comme -si séduisant, ce monstre!...»</p> - -<p>Était-ce une horreur sincère, ou une attraction -morbide qui se traduisait par ce mot où sonna -l'équivoque?... Régine oscilla entre la compassion -et la révolte écœurée.</p> - -<p>—«Quel nom vous donnait cet inconnu -comme étant le sien?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[Pg 384]</a></span></p> - -<p>—Armand. Un jour il a signé «Armando». -Cela ressemble à Almado.</p> - -<p>—L'avez-vous vu souvent?</p> - -<p>—Cinq ou six fois. Et toujours dehors, dans -des musées, des parcs... à la mare d'Auteuil. Jamais -je ne me suis trouvée seule avec lui dans -une chambre close. Me croyez-vous, Régine? me -croyez-vous?...</p> - -<p>—Comment ne vous croirais-je pas? C'est le -contraire dont je ne pourrais me persuader. Ce -serait tellement invraisemblable que vous, Claire -Varouze, si honnête, si fine, vous, une mondaine -délicate, femme d'un haut magistrat, vous vous -soyez mise à la merci du premier venu, parce qu'il -avait des yeux noirs et de jolies moustaches?... -Quels risques effroyables!... Sans compter l'impossibilité -morale. Ce que vous avez fait me confond -assez, sans que j'imagine autre chose.</p> - -<p>—Mais, Régine, ce que vous n'imaginez pas, -Paris entier va le crier à tous ses échos comme -une vérité incontestable, si le scandale éclate. -O Dieu! Il n'y aura pas au monde une femme plus -avilie que moi!... Mon mari pourra me rejeter -comme la dernière des créatures... On m'ôtera -ma fille... Non... Mais tout ce que je dis là n'est -encore rien. Il n'y a pas de mots pour peindre -l'ignominie où je sombrerai. Et cela pourquoi, -Seigneur! pourquoi?... Pour avoir échangé quelques -lettres et écouté quelques mots grisants, -pour une intrigue imprudente et folle, mais innocentes... Quel -<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[Pg 385]</a></span> -châtiment, quelle torture!... Jamais -pareille catastrophe n'aura écrasé une femme!... -Jamais...» Elle s'interrompit, éclata d'un rire -grinçant. «Madame Varouze, femme d'un conseiller -à la Cour de Cassation, la maîtresse d'un -assassin, d'un voleur... d'un guillotiné, peut-être!...»</p> - -<p>Sa voix s'étrangla, ses mains se tordirent. Elle -glissait à la crise de nerfs ou à l'accès de folie. -Régine eut la plus grande peine à la ramener au -calme. Il lui fallut sortir elle-même de cette mesure, -de cette lucidité tranquille, réglant les -mouvements de son âme et leur expression habituelle. -Tout en s'efforçant, avec une sobre autorité, -de modérer l'effervescence de désespoir -où s'affolait Claire, elle dut se répandre en affirmations -et en protestations qui dépassaient sa -pensée. Elle ne pouvait croire, déclarait-elle, que -l'inconnu et Almado fussent le même homme. -Mais si cela était, les magistrats certainement -étoufferaient cette triste affaire. On sauverait -M<sup>me</sup> Varouze. Elle-même, Régine, interviendrait, -agirait, userait de l'influence que son rôle philanthropique -lui donnait, malgré sa jeunesse. -D'ailleurs ces messieurs du Parquet se garderaient -de compromettre l'honneur d'un homme de -robe. Ils se tairaient par esprit de solidarité.</p> - -<p>En formulant cette hypothèse, M<sup>me</sup> de Malboise -se représentait avec inquiétude cet homme -de robe, dont elle parlait,—cet André Varouze, -<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[Pg 386]</a></span> -gonflé de morgue, ambitieux, féroce quand son -orgueil se croyait atteint, et qui serait implacable. -Elle se le rappelait, directeur du cabinet ministériel -de Bardal, jouant le garde des sceaux,—qu'il -était alors effectivement, grâce à la timidité, -à la nullité de son chef. Dans quel piège -atroce il avait failli la broyer, à ce moment-là, lui -donnant le choix entre sa haine et son désir, -ayant bien pris ses mesures, n'ayant pas reculé -devant un faux pour envoyer une marquise de -Malboise à Saint-Lazare, si elle ne consentait à -tomber dans ses bras. Le misérable!... Si Régine -lui avait échappé, c'était grâce au sacrifice de -Claire. Cette pauvre femme, qui pleurait maintenant, -abîmée de honte, s'était jadis écrasé -le cœur, avait renoncé à toute illusion de bonheur -conjugal, bravé la rancune sans fin d'un tel -mari, pour la sauver, sans la connaître, d'ailleurs, -autrement que comme une rivale. Même c'est à -cause de cela que, dans le désarroi de sa vie, elle -était devenue sans résistance contre les sollicitations -des rêves hasardeux. L'abîme où elle glissait -ne s'était-il pas ouvert quand, pour voler au -secours de Régine, elle avait brisé tout ce qui -abritait sa faiblesse, sa chancelante nature de -nostalgie et de névrose?</p> - -<p>«Ah!» se dit Régine, «il faut que je la -sauve!...»</p> - -<p>—«Voyons,» reprit-elle tout haut, avec une -douceur tendre, «que devons-nous faire tout de -<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[Pg 387]</a></span> -suite? Aviez-vous une idée en venant ici? Que -comptiez-vous me demander?</p> - -<p>—De m'accompagner chez le juge d'instruction. -Jamais je n'oserai y aller seule, en songeant -à ce qu'il peut avoir à me communiquer. J'en -tomberais morte sous ses yeux.»</p> - -<p>Claire parlait facilement de la mort, comme -toutes les personnes de mentalité débile, qui -empruntent ainsi une apparence de force et -un factice héroïsme à la Reine des épouvantements.</p> - -<p>—«C'est entendu,» accéda Régine. «Pour -quel moment vous a-t-il convoquée?</p> - -<p>—Pour trois heures, cet après-midi.</p> - -<p>—Voulez-vous rester avec moi jusque-là?</p> - -<p>—On s'étonnerait à la maison. Ma fille s'inquiéterait. -Je viendrai plutôt vous prendre.</p> - -<p>—Soit. Mais pas dans votre voiture. Évitons -le moindre commentaire. La mienne sera devant -votre porte à trois heures moins vingt.»</p> - -<p>Lorsque les deux jeunes femmes pénétrèrent -dans le cabinet de M. Treille, juge d'instruction, -celui-ci s'étonna de les voir ensemble.</p> - -<p>—«Je n'ai convoqué que vous seule, madame,» -dit-il à Claire, après s'être incliné devant -sa compagne.</p> - -<p>—«Y a-t-il une difficulté judiciaire à ce que -madame de Malboise assiste à notre entretien?</p> - -<p>—Aucune. La difficulté ne sera que pour vous, -madame. Ce que j'ai à vous dire est très délicat.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[Pg 388]</a></span></p> - -<p>—Je n'ai pas de secret pour mon amie.</p> - -<p>—Vous en êtes bien sûre?» dit le juge, la -regardant au fond des yeux.</p> - -<p>—«Tout à fait sûre.»</p> - -<p>M. Treille hésita un instant.</p> - -<p>—«C'est donc tellement grave?...» balbutia -M<sup>me</sup> Varouze, qu'un suprême espoir abandonnait.</p> - -<p>—«Vous allez voir...»</p> - -<p>Il prit une clef, ouvrit dans son bureau un -tiroir à secret, et, d'une cachette intérieure, tira -un menu paquet de papiers pliés. Claire tourna -vers Régine des yeux d'égarement.</p> - -<p>—«Reconnaissez-vous ces lettres, madame?» -demanda le magistrat d'un ton glacial.</p> - -<p>Elle ne répondit pas.</p> - -<p>—«Persistez-vous à ce que nous nous entretenions -du contenu devant Madame?...</p> - -<p>—C'est fini!...» murmura Claire. «Je suis -perdue!»</p> - -<p>Elle fouilla dans un petit sac qu'elle tenait à la -main... M. Treille et M<sup>me</sup> de Malboise se précipitèrent -ensemble... La malheureuse femme venait -de diriger contre elle-même un revolver,—arme -de luxe, fine comme un bijou, mais très capable -de donner la mort. Le coup partit tandis que le -juge lui écartait vivement le bras. Personne n'eut -de mal, la balle étant allée se perdre dans la -boiserie.</p> - -<p>—«Quelle folie, madame!» s'exclama -<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[Pg 389]</a></span> -M. Treille, mais d'une voix moins dure que tout -à l'heure. «Voulez-vous donc provoquer le -scandale que nous pouvons peut-être éviter?</p> - -<p>—L'éviter?...» répétèrent les lèvres blanches -prêtes à divaguer d'effroi.</p> - -<p>Cependant le dernier mot amollit l'affreuse -tension des nerfs. Les larmes jaillirent.</p> - -<p>—«Je ne vous aurais pas parlé ainsi quand -vous êtes entrée, madame. Je ne voyais aucune -raison d'atténuer les suites de votre inconséquence. -Et mon devoir est formel. Cependant -votre désespoir me touche.»</p> - -<p>Régine prit la parole:</p> - -<p>—«Ah! monsieur le juge d'instruction, ce -désespoir vous toucherait davantage encore si -vous en connaissiez toute l'amertume, si vous -saviez quelles fatalités ont pesé sur cette âme -exaltée et sans défense, laissée à elle-même par -des désastres intimes... Si vous compreniez de -quelles fascinations peuvent être victimes ces -natures crédules et nerveuses...»</p> - -<p>Elle n'en pouvait expliquer davantage. Mais -le juge eut, vers elle, un coup d'œil d'intelligence, -et murmura, hochant la tête:</p> - -<p>—«Je comprends...»</p> - -<p>Il connaissait la fragilité humaine, et surtout -féminine, les détraquements de la volonté, les -influences demi-hypnotiques sous lesquelles -tombent de pauvres créatures trop vibrantes -après d'excessives meurtrissures de leur sensibilité. -<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[Pg 390]</a></span> -Peut-être aussi connaissait-il André Varouze. -Il eut pitié. S'asseyant à son bureau, et les -yeux vers ses dossiers pour éviter la gêne de son -regard à sa triste visiteuse, il prononça très doucement:</p> - -<p>—«Veuillez me répondre, madame. Je suis -obligé de vous interroger, car vous êtes ici -comme témoin. Votre déposition—à moins -qu'elle ne comporte quelque renseignement -relatif à la cause, ce qui me paraît peu probable—ne -sera pas versée aux débats. Quant à vos -lettres, je suis obligé d'en faire prendre copie. -Mais je transcrirai moi-même celle ou se trouve -votre véritable nom, c'est-à-dire la dernière... Et -je vous rendrai les originaux... Ou bien nous les -brûlerons ici, devant vous. Êtes-vous plus tranquille?...»</p> - -<p>Un faible «merci» traversa le mouchoir sous -lequel Claire étouffait ses sanglots. Puis, tout de -suite, cette exclamation navrée:—«Mais lui?... -Ne parlera-t-il pas?... Ne me nommera-t-il pas?... -Et en pleine audience peut-être!...»</p> - -<p>Le juge ne répondit que pour demander:</p> - -<p>—«Comment, madame, avez-vous eu l'imprudence -de livrer à un inconnu le secret de votre -personnalité?... Lui-même montrait plus de méfiance. -Vous ne le connaissiez que sous le nom -d'Armand. Et votre correspondance, poste restante, -s'adressait à des initiales.</p> - -<p>—Il ne m'écrivait plus,» balbutia-t-elle. «Je -<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[Pg 391]</a></span> -pensais que ma résistance à révéler mon nom -l'éloignait pour toujours. J'étais affolée.</p> - -<p>—Il ne vous écrivait plus parce qu'il avait -changé de masque et qu'il se préparait à fuir -hors de France. Savez-vous, madame, où l'on -a retrouvé ces lettres?»</p> - -<p>Et le juge tapota de la main la petite liasse. -Claire secoua la tête.</p> - -<p>—«Dans une cassette, enterrée au fond d'un -souterrain... Dans la cassette qui contenait les -bijoux de la malheureuse Lina de Cardeville. -Ah! ce galant chevalier paraissait tenir à ses -souvenirs amoureux!...</p> - -<p>—Monsieur!...» gémit la torturée, tandis que -M<sup>me</sup> de Malboise reprochait d'un signe au magistrat -cette ironie cruelle et inutile.</p> - -<p>—«Mon Dieu!» reprit M. Treille, «on peut -supposer qu'il gardait ces papiers pour quelque -chantage futur, plutôt que par un sentiment de -troubadour. Déjà son insistance à s'introduire, -par vous, dans votre monde, indique le calcul. -Sans doute, il méditait d'y faire des dupes, malgré -les explications qu'il m'a données.</p> - -<p>—Quelles explications?... Qu'a-t-il dit de -moi?...</p> - -<p>—Madame, il m'a parlé de vous en galant -homme, et sa façon de s'exprimer, sa réserve, -semblent indiquer, chez ce garçon mystérieux, -une absence totale de vulgarité. C'est un être -plein de contradictions. Il affirme qu'il est de -<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[Pg 392]</a></span> -haute race... Et ce ne serait pas impossible. -Quant à son but, en vous poursuivant, c'était, à -ce qu'il affirme, de rentrer par vous dans la -société, dans le milieu qui devrait être le sien. -La réussite, prétend-il, lui aurait permis de faire -peau neuve, de jouer son véritable personnage, -de renoncer aux expédients. Si, dans un mouvement -de jalousie,—c'est du moins sa thèse,—il -n'avait pas vu rouge, et serré trop fort le cou -de sa...</p> - -<p>—Il avoue donc?...» s'écria Régine.</p> - -<p>—«Oui, parce qu'il ne peut plus faire autrement. -Les lettres mêmes de M<sup>me</sup> Varouze l'ont -désigné. On l'a confronté avec l'employé du -bureau où elles étaient adressées poste restante, -et celui-ci l'a parfaitement reconnu, surtout après -qu'on lui eut rasé la barbe. Nul autre que lui n'a -donc volé et caché les bijoux qui accompagnaient -ces lettres.</p> - -<p>—Mais,» observa M<sup>me</sup> de Malboise, «ce vol -doit l'empêcher de plaider la jalousie.</p> - -<p>—Le vol, d'après lui, n'était qu'une ruse -pour simuler le cambriolage, après son acte de -violence, qu'il voudrait faire passer pour un homicide -involontaire. Mais, madame, je vous -demande pardon si je vous arrête dans cette voie. -Je n'ai pas à vous exposer l'instruction. Je dois -écouter les révélations de votre amie.»</p> - -<p>Claire n'avait pas la force de dire grand'chose. -D'ailleurs, sa triste aventure n'éclaircissait -<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[Pg 393]</a></span> -en rien ni le fond de l'affaire, ni la véritable -personnalité de l'assassin.</p> - -<p>Elle avait rencontré Almado en allant faire des -visites de charité, rue de l'Épée-de-Bois. Une -première fois, c'était avec M<sup>me</sup> de Malboise. -L'inconnu avait fait impression sur elle par sa -façon tenace de la regarder, comme par la séduction -de sa physionomie. Mais ils ne s'étaient -pas parlé. La seconde fois, elle était seule. -L'étranger avait sauté dans un fiacre pour filer -sa voiture. Inquiète de le voir s'attacher à sa -poursuite et ne voulant pas qu'il découvrît où -elle demeurait, M<sup>me</sup> Varouze avait fait arrêter -dans la cour du Carrousel, puis était entrée au -musée du Louvre. Bientôt il l'avait rejointe, s'attachant -à ses pas, osant enfin lui adresser la -parole. Et c'est alors que, par la mélodie saisissante -de sa voix, par l'originalité de ses discours, -le magnétisme de ses regards, ses protestations -de respect, la mélancolie de son âme désenchantée, -il avait capturé ce cœur malade. -M<sup>me</sup> Varouze avait consenti à une correspondance, -puis à un rendez-vous dans un endroit -écarté du Bois de Boulogne. Almado -l'avait conduite à la mare d'Auteuil. C'était à -une fin de jour. Le décor était délicieux, d'un -charme de lointain, de dépaysement, d'outre-vie, -avec les reflets mourants, la grâce immobile des -choses, leur silence... Là, cet homme jeune, -beau, et qui paraissait sincère, avait murmuré -<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[Pg 394]</a></span> -des phrases si tristes et si tendres qu'à les évoquer -seulement sans même les redire, Claire -frissonna d'un frisson qui n'était pas tout de -répulsion et d'effroi.</p> - -<p>Les deux témoins qui l'observaient en l'écoutant, -échangèrent un regard. Évidemment, la -représentation intérieure, chez cette imaginative, -se dédoublait. L'homme d'Auteuil n'était pas -l'inculpé de la Conciergerie. Rien n'effacerait le -rêve d'une heure que le premier lui avait fait -goûter. Malgré le crime avoué, l'appareil judiciaire, -la guillotine imminente, une poésie resterait -autour du sombre héros, dans ce souvenir -de femme, une auréole parerait le front infâme.</p> - -<p>Cependant elle avait encore tout à craindre -de lui. Au fond de sa prison. Almado tenait son -honneur entre les mains. A quel prix l'empêcherait-on -de livrer ce nom aux risées de la -foule?...</p> - -<p>—«A aucun prix dont nous disposions, -madame,» déclara le juge d'instruction. «Nous -ne pouvons même pas avoir l'air de souhaiter le -silence d'Almado, de le dicter, de le solliciter. -Car le gredin s'en ferait une arme. Il nous proposerait -un marché. Or, si dévoué que je puisse -vous être comme homme, il m'est impossible de -vous servir comme magistrat.»</p> - -<p>A ce moment Régine s'interposa.</p> - -<p>—«Monsieur le juge d'instruction,» demanda-t-elle, -«pourriez-vous m'accorder l'autorisation -<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[Pg 395]</a></span> -de m'entretenir en particulier avec l'inculpé?»</p> - -<p>M. Treille sursauta et fixa sur celle qui parlait -des yeux effarés. Quoi! elle aussi!... Cette jeune -femme d'un si haut et si ferme caractère, d'un -esprit si sage!... Subissait-elle en quelque mesure -l'attraction malsaine? Il ne s'y trompa pas longtemps.</p> - -<p>—«S'il était en mon pouvoir, par une simple -argumentation, de persuader à ce grand coupable -qu'il ne doit parler à personne, pas même -à son avocat, de l'irréprochable mondaine qu'il -a un instant éblouie par ses mensonges, y aurait-il -dans mon intervention quelque chose d'interdit, -d'illégal?</p> - -<p>—Mon Dieu... pas précisément. C'est difficile, -imprévu... mais faisable.</p> - -<p>—Alors, monsieur, voulez-vous me mettre à -même...</p> - -<p>—Vous lui parleriez seule?...</p> - -<p>—Tout à fait seule.</p> - -<p>—Vous ne craindriez pas?...</p> - -<p>—Que voulez-vous que je craigne?...</p> - -<p>—Mais... avec un bandit si dangereux?...»</p> - -<p>Régine eut un léger rire.</p> - -<p>—«Ce serait plus dangereux pour lui que -pour moi d'essayer quelque violence. D'ailleurs -je ne refuse pas d'être protégée, mais je refuse -d'être entendue par personne autre, car mon seul -espoir d'influencer Almado tient au mystère de -notre conversation.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[Pg 396]</a></span></p> - -<p>—Voyons...» dit le juge, risquant une -facétie, «je ne peux pourtant pas vous faire -accompagner par un agent qui serait sourd.</p> - -<p>—Postez l'agent de l'autre côté d'une porte -vitrée, d'où il verra tout sans saisir un seul mot. -Placez-moi à portée d'une de ces sonneries électriques -qu'on déclenche en appuyant le pied sur -le tapis, comme vous devez en avoir au Palais. -Mettez les menottes au prisonnier. Que sais-je?...»</p> - -<p>Le magistrat se grattait le front.</p> - -<p>—«Madame, vous pouvez bien dire que si -je consens à une aussi extraordinaire démarche, -c'est seulement à cause de l'admirable mission -de bienfaisance à laquelle vous vous consacrez. -Votre zèle humanitaire...»</p> - -<p>La marquise l'interrompit.</p> - -<p>—«Vous consentez, monsieur?... Combien -je vous remercie! Quand puis-je parler au prévenu?</p> - -<p>—Mais... tout de suite, si vous le souhaitez. -Je vais prendre les mesures nécessaires.</p> - -<p>—Chère amie,» dit Régine à M<sup>me</sup> Varouze, -«rentrez chez vous. Aussitôt de retour rue de -Babylone, je vous téléphonerai. Et vous viendrez -me retrouver pour savoir le résultat de ce que je -tente. J'espère rendre quelque sécurité à votre -pauvre cœur.»</p> - -<p>Le juge d'instruction, avec son habitude de -noter les moindres détails, remarqua que la marquise -<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[Pg 397]</a></span> -de Malboise ne proposait pas de courir -elle-même chez M<sup>me</sup> Varouze en sortant du -Palais. Cela le dérouta, dans un si vif élan d'activité -généreuse. «Il doit y avoir une raison,» -pensa-t-il. «Ah! peut-être... le mari...» Il devina -quelque roman là où gisait un drame.</p> - -<p>Jamais la marquise de Malboise n'avait remis -les pieds dans la maison d'André Varouze depuis -l'inoubliable scène. Jamais elle n'avait adressé la -parole à cet homme. Parfois elle l'avait rencontré -dans la rue ou à quelque messe funèbre—seule -cérémonie officielle où elle allât depuis son -mariage qui fut en même temps son veuvage. -L'ancien directeur du cabinet au Ministère de la -justice, maintenant conseiller à la Cour de Cassation -et officier de la Légion d'honneur, lui -adressait toujours un salut profond. Elle ne -répondait pas et détournait la tête.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[Pg 398]</a></span></p> - - - - -<div class="chapter"> -<h2 class="no-break"><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2> -</div> - -<p class="ac"><i>LA RÉVÉLATION</i></p> - -<p class="ac">Lettre de Régine, marquise de Malboise, -au lieutenant Hugues d'Ambarès.</p> - -<div class="bq"> -<p class="i20"> -«<i>Mon cher Hugues, mon cher fiancé</i>, -</p> - -<div> - <img class="drop-cap" src="images/initial_j.jpg" alt="Lettre J." /> -</div> -<p class="drop-cap">«<i>Je puis vous appeler de ce nom.</i></p> - -<p>«<i>O mon ami! le mystère est dévoilé, -l'ombre s'évanouit... Nous nous réveillons -du lourd cauchemar. C'est ce réveil que je vous -apporte. Oui, c'est la lumière du jour après la nuit.</i></p> - -<p>«<i>Vous ne savez pas ce que ces mots représentent -pour moi. Vous les lirez avec une fièvre joyeuse, car -ils vous annoncent notre union prochaine, le rêve de -nos cœurs enfin réalisé. Mais ils ont, dans ma pensée, -une signification de délivrance plus profonde. -<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[Pg 399]</a></span> -Car vous aurais-je donné un bonheur digne de vous, -de votre fidèle et patient amour, si mon âme était demeurée -assombrie par cette sanglante équivoque?</i></p> - -<p>«<i>Tout cela est fini, Hugues.</i></p> - -<p>«<i>Je connais l'énigme d'un drame plus tragique -cent fois que nous ne l'eussions imaginé, mais dont -l'horreur ne saurait nous atteindre. Quand je vous -aurai dit ce que je vous en peux révéler,—ce qui -suffira pour effacer nos scrupules,—nous en détournerons -notre esprit, nous n'aurons plus qu'à plaindre -et à oublier.</i></p> - -<p>«<i>Écoutez ce récit, qui vous confondra d'étonnement.</i></p> - -<p>«<i>Mais, tout d'abord, laissez-moi vous remercier -de m'avoir si promptement envoyé le débris de chaîne -sur l'identification duquel reposait toute notre espérance. -Je vous l'avais demandé la semaine dernière, -parce que j'avais cru découvrir un rapport entre le -travail très particulier des chaînons et le dessin d'un -des fameux bijoux volés à M<sup>me</sup> de Cardeville. Mon -intention était d'obtenir du juge instructeur la permission -de comparer sous ses yeux.</i></p> - -<p>«<i>Je me hâte de vous dire que cette idée m'abandonna -dès que j'eus l'objet entre les mains. Le seul -examen sur le journal illustré me fit constater mon -erreur.</i></p> - -<p>«<i>Toutefois, dans l'irrésistible espoir que cette -pièce de conviction n'était pas étrangère au passé -d'Almado, je l'emportai hier en me rendant au -Palais.</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[Pg 400]</a></span></p> - -<p>«<i>Au Palais!...», vous exclamez-vous, mon cher -Hugues. Et vous croyez peut-être que, sans m'entendre -avec vous, j'ai pu risquer une intervention -dans le procès. Non. Il ne s'agissait d'aucune déposition -de ma part. Je ne l'aurais pas fait sans votre -aveu formel. Désormais je n'y songe plus, et vous ne -le demanderez pas.</i></p> - -<p>«<i>Une femme du monde,—que je ne puis vous -nommer, bien entendu,—avait commis l'inconséquence -d'écrire naguère à Almado. Vous n'ignorez -pas que ce criminel fut un don Juan, charmeur, audacieux, -de distinction réelle, et qu'il porta bien des -masques. La malheureuse, affolée, eut recours à moi. -Le juge d'instruction, ayant saisi ses lettres dans la -cassette même où se trouvaient les bijoux de M<sup>me</sup> de -Cardeville, la convoquait. Elle perdait complètement -la tête, et n'osait se rendre seule à une si pénible -entrevue.</i></p> - -<p>«<i>Cette femme avait des droits à mon dévouement. -Je résolus de l'aider dans la mesure de mes -moyens. Et, tout d'abord, je l'accompagnai auprès -de M. Treille.</i></p> - -<p>«<i>Ce que fut la scène, vous le devinez. Quand elle -reconnut le paquet de ses lettres dans les mains du -juge, la pauvre créature, dont le mari occupe une -haute situation officielle et possède une âme de bourreau, -se crut perdue. Elle essaya de se tuer avec un -petit revolver, que M. Treille lui enleva vivement. -Ce magistrat, d'abord fort mal disposé pour elle, -s'attendrit un peu, en constatant la disproportion -<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[Pg 401]</a></span> -d'une catastrophe inouïe avec une faute restée toute -d'imagination, et dont la cause était dans des chagrins -intimes et un déséquilibre mental voisin de l'irresponsabilité. -Il se montra un homme généreux et -un galant homme. En tout ce qui dépendait de lui, le -secret fut promis, assuré.</i></p> - -<p>«<i>Mais il y avait Almado. Celui-ci pouvait -parler, livrer le nom en pleine audience, par fanfaronnade, -astuce ou dépit... que savait-on?</i></p> - -<p>«<i>C'est alors, Hugues, que la pensée me vint -d'obtenir une entrevue avec cet homme, seul à seule. -Vous saisissez mon projet... D'ailleurs, qu'importe? -La suite vous le fera comprendre.</i></p> - -<p>«<i>Le juge d'instruction, après quelques difficultés, -finit par consentir. A l'heure même, il me mit en présence -de ce criminel fameux, dont la véritable personnalité -reste inconnue, dont les aventures, certaines -ou probables, ont déjà fourni tant de légendes.</i></p> - -<p>«<i>Avant de m'introduire dans le cabinet où l'on -venait d'amener Almado, M. Treille m'expliqua que -cette pièce n'avait pas d'autre issue que la porte près -de laquelle se tenaient deux gardes. La fenêtre en était -grillée. C'est un endroit destiné à ces sortes d'entrevues, -où le prisonnier pourrait risquer un coup de -force contre une femme ou quelqu'un de faible, et -tenter de s'échapper. Le prévenu, en outre, devait -avoir les menottes. Ces renseignements tendaient à -me rassurer. Ils étaient superflus. Je n'avais pas peur.</i></p> - -<p>«<i>Peut-être allez-vous froncer les sourcils et supposer -que je n'avais pas assez peur, que la curiosité -<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[Pg 402]</a></span> -l'emportait chez moi sur tout autre sentiment...—La -curiosité, et aussi je ne sais quel bigarre orgueil -à me trouver dans une situation incroyable, excessive, -prête à converser, moi, Régine de Malboise, -avec un assassin notoire, avec un de ces criminels -prestigieux dont les détraquées du grand monde découpent -le portrait dans les journaux, désespérées si -elles n'ont pas leur place aux assises lorsqu'il y comparait.</i></p> - -<p>«<i>Eh bien, Hugues, je serai franche. Il y avait un -peu de ce mauvais orgueil dans les battements de -mon cœur. Peut-être allais-je tenir le secret de cette -destinée, cette existence même, entre mes mains... -Peut-être le romanesque bandit gardait-il le dernier -mot de la mienne... Dans une conjoncture tellement -extraordinaire, tout se bouleversait dans ma pensée, -dans ma conscience... Et sans doute, étant femme, je -ne pus me défendre tout à fait de goûter la saveur -violente d'une si vertigineuse minute.</i></p> - -<p>«<i>La porte s'ouvrit. Almado, qui était assis, se -leva. Le juge lui dit:</i></p> - -<p>—«<i>Voici madame la marquise de Malboise, -qui a désiré vous parler, Almado. Soyez sensible à un -tel honneur. Quoi que madame la marquise ait à vous -demander ou à vous dire, il vous sera tenu compte -de votre confiance et de votre respect envers elle.</i>»</p> - -<p>«<i>Après ce petit discours, prononcé avec une emphase -solennelle, le magistrat se retira.</i></p> - -<p>«<i>Avait-il ou non remarqué ce qui venait de me -frapper si étrangement moi-même?... La commotion -<span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[Pg 403]</a></span> -reçue par Almado en apprenant qui j'étais. Seul avec -moi maintenant, il ne se rasseyait pas, mais demeurait -dans un saisissement visible, d'une pâleur qui ne -pouvait être normale, les yeux dilatés, tandis que ses -lèvres balbutiaient quelque chose, d'un souffle si bas -que je n'aurais rien discerné, si ce n'eût été les mots -perçus toujours par notre oreille, ceux qui forment -notre nom:</i></p> - -<p><i>—«Marquise de Malboise... Marquise de -Malboise...» balbutiait-il.</i></p> - -<p><i>—«Oui... c'est moi,» lui dis-je. «Qui peut -vous étonner à ce point?»</i></p> - -<p><i>«Je dus répéter ma question, ajouter une phrase -humaine et douce—quoique distante, comme vous -le pensez bien. Il restait hors d'état de parler.</i></p> - -<p><i>«Je ne vous décrirai pas la physionomie de cet -homme, Hugues. Vous la connaissez par l'imagerie -la plus abondante qui fut jamais. Cela me répugnerait -de vous dire qu'il est beau. Ma plume voudrait, -par dédain, éviter ce terme. Cependant, ce serait -presque mentir que de passer sous silence un trait si -manifeste, même de ne pas le souligner en notant des -qualités de tenue, d'expression, d'attitude, une aisance -singulière de façons,—et de bonnes façons,—qui -marquent la race dans cet être tombé si bas, mais -vraiment tombé de haut.</i></p> - -<p><i>«Miguel Almado—ou plutôt Michel-Armand, -tels sont ses véritables prénoms, qu'il transforma—a -du sang bleu dans les veines, du sang de grande -lignée. C'est un enfant naturel, l'enfant d'une faute. -<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[Pg 404]</a></span> -Et cette origine, si volontiers imaginée par les héros -de bagne qui ont de la lecture, est vraie, hélas! -en ce qui le concerne.</i></p> - -<p><i>«Sans paraître observer son émotion, je lui dis -brièvement ce qui m'avait décidée à lui parler. Il ne -pouvait déshonorer une femme. Quels que fussent ses -égarements, je me refusais à l'en croire capable. Cependant, -s'il y voyait un intérêt de défense, je l'avertissais -que peut-être, de mon côté, je connaissais -contre lui des charges assez graves pour que mon -silence valût le sien, et que je venais lui offrir cette -transaction.</i></p> - -<p><i>«Une espèce de joie parut sur son visage. J'avais -à peine terminé qu'il prit vivement la parole:</i></p> - -<p><i>—«Madame,» dit-il, «j'ignore quelles sont -les charges dont vous parlez, et qui peuvent me -perdre. Si graves que je les suppose, votre silence -m'importe peu auprès du grand service que j'oserai -vous demander, que vous seule, parmi les êtres humains -avec qui je converserai encore, êtes à même de -me rendre... Consentez à écouter, à exaucer ma -prière, et jamais je ne prononcerai le nom de votre -amie, dussé-je, en me taisant, risquer ma tête.»</i></p> - -<p><i>«Il enchérissait sans doute un peu. Rien dans son -intrigue avec la mondaine dont il s'agit n'était de -nature à lui créer un alibi, à le disculper en quelque -mesure. Et pourtant?... Avec un être intelligent, retors -et volontaire comme cet Almado, il fallait tout -prévoir.</i></p> - -<p><i>«Je lui demandai, fort surprise, quel service -<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[Pg 405]</a></span> -il attendait de moi, supérieur à la discrétion d'où -dépendait son salut. Il eut un mouvement découragé, -comme pour avouer à quel point, de toutes façons, -ce salut était compromis. Puis il reprit:</i></p> - -<p><i>—«Quoi qu'il arrive, madame, et par quelque -issue que je sorte de cette vie infernale, j'ai résolu -ceci: c'est que nul au monde ne connaîtra ma véritable -personnalité. Depuis la minute où vous êtes entrée -ici, j'ajoute en moi-même: hormis vous, madame -la marquise de Malboise. Oui, dès que j'ai -entendu votre nom...—Et vous allez comprendre ce -qu'il représente pour moi... ce nom...—j'ai songé à -vous confier mon secret. C'est le meilleur moyen de -le rendre inaccessible aux autres... inaccessible à cette -société infâme, qui va me condamner, m'exécuter -ignominieusement peut-être, et dont l'hypocrisie est -cause de ma ruine.</i></p> - -<p><i>—«Si vous avez commis des crimes, Almado, -en quoi la société en serait-elle cause?...</i></p> - -<p><i>—«Ce sont ses préjugés atroces,» me répondit-il, -«qui m'ont privé du nom et de l'héritage auxquels -j'avais droit, qui ont permis à un misérable de martyriser -ma mère et de me supprimer impunément. Sa -tentative pour m'assassiner, moi, pauvre enfant sans -défense, a échoué... par un miracle!... Mais il m'a -tué moralement, il a détruit mon existence normale, -il m'a précipité dans un abîme de misère et de vice. -Puis, en faisant croire à ma mort, il m'a dépouillé -des biens immenses que ma mère me léguait par son -testament...»</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[Pg 406]</a></span></p> - -<p><i>«Almado énumérait avec un accent de vérité extraordinaire -ces circonstances invraisemblables. Déjà -je n'échappais plus à la singulière pénétration de sa -parole, à je ne sais quelle force lumineuse qui ressortait -de ses moindres mots et in enveloppait comme -d'une atmosphère de vérité. Mais surtout j'étais impressionnée -par la façon dont ce criminel parlait de -sa mère. Sa voix sombrait sur ce mot, se faisait profonde -et attendrie, comme imprégnée d'une ferveur -religieuse. Je ne l'interrompais pas. Il continua:</i></p> - -<p><i>—«J'ai sur moi, madame, et tellement bien encastrés -dans l'épaisseur d'une doublure qu'on ne m'en a -pas dépouillé, le portrait de ma mère et son testament. -Si vous n'aviez pas eu la pensée sublime de -venir me trouver pour vous adresser à ma générosité, -à ce qui me reste d'honneur, j'eusse anéanti ces reliques, -je les eusse déchirées de mes dents, j'en eusse -avalé les miettes, pour sauver d'un scandale infâme -le nom de celle qui me mit au monde pour son humiliation -et pour son malheur, et qui pourtant m'aima... -qui m'aima!... qui m'eût reconnu hautement, noblement, -si...»</i></p> - -<p><i>«Almado s'arrêta, la voix brisée. Il cacha sa tête -dans ses mains, qu'alourdissaient les menottes. Je le -laissai sécher les pleurs qu'il essayait de me dérober.</i></p> - -<p><i>«Quand il reprit son calme,—un calme farouche,—il -n'ajouta pas un mot. Mais il se mit en devoir -de défaire quelque chose à l'intérieur de sa jaquette. -Les menottes le gênaient. Je lui prêtai un canif en -<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[Pg 407]</a></span> -or, qui pendait à ma trousse de ceinture, et que le -juge d'instruction ne m'avait pas enlevé,—par -égard, ou par distraction. Grâce à ce petit instrument, -Almado vint assez vite à bout de sa besogne. -Un instant après, il retirait de la couture ouverte -un papier et un médaillon. Ces objets, protégés par -la toile raide du revers, n'avaient pas révélé leur -présence quand on fouilla le prévenu.</i></p> - -<p><i>«Almado me dit alors:</i></p> - -<p><i>—«Madame, je vous confie ces reliques, seules -choses qui me soient précieuses au monde, ces reliques -que je veux soustraire aux mains abjectes des policiers -et des bourreaux. Consentirez-vous à en être -dépositaire? Un jour peut-être, absous et libre, je -vous prierai de me les rendre. Sinon, vous les livrerez -au néant, où je serai descendu... En mourant, -j'aurai la joie de savoir qu'elles me suivront jusque-là, -sous la sauvegarde de votre loyauté et de votre -pitié.»</i></p> - -<p><i>«Il ajouta:</i></p> - -<p><i>—«Voilà le service dont je parlais. J'y tiens -par-dessus tout. Accordez-le moi, et je vais vous -jurer sur ce portrait sacré que jamais le nom de -votre amie ne sortira de mes lèvres.»</i></p> - -<p><i>«Quand Almado se tut, mon cher Hugues, je -restai pensive, incertaine. Ce dépôt, qui me créait -une entente secrète avec un tel homme, je répugnais -à l'accepter. Des soupçons, des réflexions, se pressaient -dans ma tête... Qu'était-ce que cette femme -dont j'aurais à préserver l'image et la réputation?...</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[Pg 408]</a></span></p> - -<p><i>«Almado observa mon trouble d'un œil singulier. -Tout à coup il me tendit la miniature.</i></p> - -<p><i>—«Regardez, madame la marquise de Malboise,» -dit-il. «Voici ma mère. Savez-vous comment -elle s'appelait?...»</i></p> - -<p><i>«Son intonation me fit courir dans les veines le -frisson du pressentiment.</i></p> - -<p><i>«Et alors il prononça le nom...</i></p> - -<p><i>«O Hugues!... ce nom...</i></p> - -<p><i>«Si vous saviez!...</i></p> - -<p><i>«C'est celui pour l'honneur duquel nous donnerions -l'un et l'autre notre vie. Et cependant il nous -est odieux. Bientôt il n'existera plus... Nulle autre -femme, quand je serai la vôtre, ne le portera plus. -Nous devons tout accomplir pour qu'il demeure -intact. Celle qui le garde dans la tombe a tout souffert -pour qu'il ne fût pas outragé. Ce nom... et son nom -de jeune fille, comme sa mémoire, doivent demeurer -très haut... à l'écart de toute honte.</i></p> - -<p><i>«Béni soit le Ciel, qui, dans l'ignominie où son -fils est tombé, fait briller une lueur de conscience, et -permet que ce malheureux respecte et défende ce qui -doit être inattaqué!</i></p> - -<p><i>«Ce nom, que je n'écris pas, même pour vous, que -j'ai juré de ne pas révéler, il est sur vos lèvres, qui -n'osent le prononcer, n'est-ce pas?... Que cela suffise!... -Ne me questionnez jamais sur un secret si -terrible. Aurais-je seulement le droit de vous laisser -entrevoir la faute et le calvaire d'une femme, d'offenser -la pudeur de cette tombe, si je ne vous devais -<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[Pg 409]</a></span> -pas, mon ami bien-aimé, l'explication du crime dont -j'eus le malheur de vous accuser un instant.</i></p> - -<p><i>«Lorsque Almado me présenta le portrait de sa -mère, ce ne fut peut-être pas la révélation du nom de -cette infortunée, si bouleversante que fût cette révélation, -dont je restai écrasée jusqu'à la stupeur. Au -médaillon contenant la déchirante figure, un morceau -de chaîne pendait... Vous lisez bien, Hugues... un -morceau de chaîne d'or... Le fragment pareil à celui -que vous m'aviez envoyé, et que j'avais sur moi.</i></p> - -<p><i>«Je ne m'arrête pas à vous peindre ce que -j'éprouvais. Sans mot dire, je tirai de ma poche -l'autre débris, et les assemblant à la brisure, qui ne -laissait pas de doute, je mis le tout sous les yeux -d'Almado. Cet étrange criminel eut à peine un tressaut -de surprise. D'une voix calme, il me dit:</i></p> - -<p><i>—«C'était donc en votre possession, ce bout -de chaîne, que je suis revenu chercher vainement -dans le souterrain?... Tant mieux! Maintenant que -vous savez tout, oserez-vous dénoncer celui qui vous -a délivrée d'un monstre... celui qui vous a sauvé -d'appartenir au tortionnaire d'une femme, à l'assassin -d'un enfant?»</i></p> - -<p><i>«Toute tremblante, je demandai:</i></p> - -<p><i>—«Alors... c'est vous... qui l'avez tué?</i></p> - -<p><i>—«Oui,» répliqua-t-il avec force. «Et j'en -suis fier! C'est la seule action méritoire de ma vie.»</i></p> - -<p><i>«Quelle minute, ô mon Hugues! Quelle minute -de délivrance et d'horreur!... Je ne pouvais prononcer -un mot. Ce fut lui qui reprit:</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[Pg 410]</a></span></p> - -<p><i>—«Je connais l'homme qui arracha cette chaîne -de ma poitrine. Son nom était sur la bicyclette dont -je m'emparai ensuite. Parlera-t-il, celui-là?...»</i></p> - -<p><i>«Je répondis:</i></p> - -<p><i>—«Non. Mais dites-moi tout. Pourquoi, -comment avez-vous frappé Hugues d'Ambarès, dans -la nuit du souterrain?... Vous avez failli le tuer, lui -aussi.</i></p> - -<p><i>—«Je ne voulais pourtant que l'étourdir et passer. -J'avais cru lui donner le temps de sortir des -galeries, où je l'avais vu s'engager après sa conversation -avec vous. Du taillis où je me cachais, je -m'étais trouvé témoin de votre rencontre. Je le -croyais déjà bien loin, quand, tout à coup, grâce à -ma lanterne, je l'aperçus. Il me barrait le chemin. -Ayant voilé la lumière, je ne pouvais tirer sur lui. -D'ailleurs, je vous le répète, mon intention n'était -pas de le tuer. Je pris mon fusil par le canon, et, -quand je le sentis près de moi, je lui assénai un coup -de crosse sur la tête...»</i></p> - -<p><i>«Il me fallut, mon cher Hugues, un effort pour ne -pas crier à ce bandit mon indignation, dans le frémissement -que son horrible aveu m'inspira. Il me vit -pâlir et reculer, comprit sans doute, et haussa légèrement -les épaules, avec un air de finesse et de souriante -supériorité. Puis il acheva son récit.</i></p> - -<p><i>«Dans la violence du coup qu'il vous porta, -Almado fit partir sa carabine, dont la balle lui -laboura l'épaule. De là, sur le mur, ces taches -de sang, et la trace de cette main, qu'il y appuya -<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[Pg 411]</a></span> -après l'avoir portée à sa blessure. Ensuite, il tamponna -cette blessure comme il put. Elle n'était que -superficielle, et lui engourdit à peine le bras. Ayant -découvert votre bicyclette, il ne manqua pas de s'en -emparer. Hors du souterrain, il enfouit dans un -trou, sous un amas de feuilles sèches, l'instrument -de son crime. C'était une carabine de fabrication -spéciale, rapportée par lui d'Amérique. Vous vous -rappelez combien l'origine de cette arme déconcerta -la justice.</i></p> - -<p><i>«Grâce à votre bicyclette, Almado fut rapidement -loin du théâtre du meurtre. Très tard dans -la nuit, il entra dans une hôtellerie de village, et fit -soigner sa plaie. Il prétendit avoir été renversé avec -sa machine par une voiture, dont la roue aurait -déchiré sa manche et abîmé son épaule. Aucun -médecin n'était à proximité. Le voyageur assura que -son écorchure guérirait bien sans le secours de la -Faculté. Nul observateur compétent ne put donc -reconnaître la marque d'une balle dans le sillon sanglant -qui labourait la chair du meurtrier.</i></p> - -<p><i>«Maintenant, mon cher Hugues, vous savez tout -de ce lugubre drame. Vous voyez que nous avons le -droit d'en séparer notre vie, d'en séparer notre -amour. C'est ce que j'avais hâte de vous dire, pour -emplir votre cœur de cette clarté libératrice où -s'illumine le mien.</i></p> - -<p><i>«Si cette lettre vous paraît incomplète, incohérente -peut-être, n'en accusez que l'émotion dont je palpite -depuis hier, et mon empressement à tout vous dire, à -<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[Pg 412]</a></span> -la fois, sur-le-champ. Je vous donnerai de vive voix -les détails que vous souhaiterez connaître encore.</i></p> - -<p><i>«Pour l'instant, la plume tombe de ma main -lassée... Il me tarde de la poser, de me taire, d'oublier -toutes ces pensées d'horreur... pour regarder -dans vos yeux...</i></p> - -<p><i>«O mon Hugues! j'y vois renaître, enfin, dégagé -de toute ombre, notre amour d'autrefois, fait d'innocence -et d'espérance.</i></p> - -<p><i>«Et j'appuie mon front sur ta poitrine, où tout -est pur, où tout est noble, où tout est bon.</i></p> - -<p><i>«Je t'aime.</i></p> - -<p class="i60"> -«<span class="sc">Régine.</span>» -</p> -</div> - -<div class="figcenter"><a name="asterism.jpg" id="asterism.jpg"></a> - <img src="images/asterism.jpg" - alt="Asterism." /> -</div> - -<p>Tout commentaire de cette lettre serait -inutile.</p> - -<p>Chacun se rappelle comment le célèbre -Almado échappa à la justice des hommes par le -suicide. Ayant trouvé le moyen d'être laissé seul -un instant, il s'étrangla avec son mouchoir roulé -en corde. L'énergie et la promptitude déployées -pour accomplir un tel acte, stupéfièrent ses -gardiens. Mais, surtout, le désappointement fut -universel de ne pas voir se dérouler un procès si -impatiemment attendu, et dont on espérait des -révélations si curieuses.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[Pg 413]</a></span></p> - -<p>Miguel Almado, dit Michel d'Occana, emportait -dans la mort le secret de sa véritable personnalité.</p> - -<p>Bientôt après, le nom qui fut celui de sa mère,—comme -l'apprit, dans un si tragique émoi, -celle qui le portait à son tour, disparut de ce -monde.</p> - -<p>Car il n'y a plus de marquise de Malboise -depuis que Régine est la femme de son cousin -Hugues d'Ambarès.</p> - - -<p class="p4 ac"><span class="smaller">Fin de</span></p> - -<p class="ac"><i>LE MEURTRE D'UNE AME</i></p> - -<p class="p2 ac"><span class="smaller">Seconde et dernière Partie de</span></p> - -<p class="ac"><i>MORTEL SECRET</i></p> - -<div class="p4"> -<div class="figcenter"><a name="i_417.jpg" id="i_417.jpg"></a> - <img src="images/i_417.jpg" - alt="Image décorative en fin de page." /> -</div> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"><a name="i_418.jpg" id="i_418.jpg"></a> - <img src="images/i_418.jpg" - alt="Image décorative." /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<div class="figcenter"><a name="i_419.jpg" id="i_419.jpg"></a> - <img src="images/i_419.jpg" - alt="Image décorative." /> -</div> - -<div class="chapter"> -<h2 class="p2 no-break"><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h2> -</div> - -<table id="TOC" summary="TABLE"> - <tr> - <td class="c1"><a href="#I">I.</a></td> - <td class="c1">En l'Année terrible </td> - <td class="c2">1</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#II">II.</a></td> - <td class="c1">Les Baisers tragiques</td> - <td class="c2">24</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#III">III.</a></td> - <td class="c1">L'Arrêt du Destin</td> - <td class="c2">43</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#IV">IV.</a></td> - <td class="c1">L'Héritage d'un Héros</td> - <td class="c2">79</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#V">V.</a></td> - <td class="c1">Le Martyre d'une Mère</td> - <td class="c2">119</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#VI">VI.</a></td> - <td class="c1">Le Loup et l'Agneau</td> - <td class="c2">145</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#VII">VII.</a></td> - <td class="c1">Le Gouffre</td> - <td class="c2">172</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#VIII">VIII.</a></td> - <td class="c1">Une Ame sans frein</td> - <td class="c2">193</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#IX">IX.</a></td> - <td class="c1">Le Fond de la Cassette</td> - <td class="c2">224</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#X">X.</a></td> - <td class="c1">Le Mort vivant</td> - <td class="c2">243</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#XI">XI.</a></td> - <td class="c1">La Rencontre</td> - <td class="c2">269</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#XII">XII.</a></td> - <td class="c1">Devant l'Énigme</td> - <td class="c2">289</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#XIII">XIII.</a></td> - <td class="c1">Le Fétiche</td> - <td class="c2">308</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#XIV">XIV.</a></td> - <td class="c1">Double Masque </td> - <td class="c2">340</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#XV">XV</a></td> - <td class="c1">Hasardeuse Idylle</td> - <td class="c2">375</td> - </tr> - <tr> - <td class="c1"><a href="#XVI">XVI.</a></td> - <td class="c1">La Révélation</td> - <td class="c2">398</td> - </tr> -</table> - -<div class="p2"> -<div class="figcenter"><a name="i_419a.jpg" id="i_419a.jpg"></a> - <img src="images/i_419a.jpg" - alt="Image décorative." /> -</div> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<p class="ac"> -<i>Achevé d'imprimer</i><br /> -<br /> -<span class="smaller">le trente avril mil neuf cent deux<br /> -<br /> -PAR</span><br /> -<br /> -<span class="larger">ALPHONSE LEMERRE</span><br /> -<br /> -<span class="smaller">6, RUE DES BERGERS, 6</span><br /> -<br /> -<span class="larger"><i>A PARIS</i></span> -</p> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le meurtre d'une âme, by Daniel Lesueur - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEURTRE D'UNE ÂME *** - -***** This file should be named 51083-h.htm or 51083-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/0/8/51083/ - -Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/51083-h/images/asterism.jpg b/old/51083-h/images/asterism.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5d841d5..0000000 --- a/old/51083-h/images/asterism.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/cover.jpg b/old/51083-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 804c808..0000000 --- a/old/51083-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/i_005.jpg b/old/51083-h/images/i_005.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 6d1f247..0000000 --- a/old/51083-h/images/i_005.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/i_417.jpg b/old/51083-h/images/i_417.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5138217..0000000 --- a/old/51083-h/images/i_417.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/i_418.jpg b/old/51083-h/images/i_418.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9f3e3fc..0000000 --- a/old/51083-h/images/i_418.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/i_419.jpg b/old/51083-h/images/i_419.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a834c03..0000000 --- a/old/51083-h/images/i_419.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/i_419a.jpg b/old/51083-h/images/i_419a.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f5aee46..0000000 --- a/old/51083-h/images/i_419a.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/i_logo.jpg b/old/51083-h/images/i_logo.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 81bd238..0000000 --- a/old/51083-h/images/i_logo.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/initial_c.jpg b/old/51083-h/images/initial_c.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 92e29aa..0000000 --- a/old/51083-h/images/initial_c.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/initial_d.jpg b/old/51083-h/images/initial_d.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index c93011d..0000000 --- a/old/51083-h/images/initial_d.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/initial_e.jpg b/old/51083-h/images/initial_e.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4493e2e..0000000 --- a/old/51083-h/images/initial_e.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/initial_j.jpg b/old/51083-h/images/initial_j.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index c012bfe..0000000 --- a/old/51083-h/images/initial_j.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/initial_l.jpg b/old/51083-h/images/initial_l.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d719396..0000000 --- a/old/51083-h/images/initial_l.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/initial_p.jpg b/old/51083-h/images/initial_p.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 28bf9bc..0000000 --- a/old/51083-h/images/initial_p.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/initial_t.jpg b/old/51083-h/images/initial_t.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ab357f7..0000000 --- a/old/51083-h/images/initial_t.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51083-h/images/initial_u.jpg b/old/51083-h/images/initial_u.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 89b954c..0000000 --- a/old/51083-h/images/initial_u.jpg +++ /dev/null |
