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+Project Gutenberg's 20000 Lieues sous les mers Part 2, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: 20000 Lieues sous les mers Part 2
+
+Author: Jules Verne
+
+Posting Date: December 25, 2011 [EBook #5096]
+Release Date: February, 2004
+[This file was first posted on April 24, 2002]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK 20000 LIEUES SOUS LES MERS PART 2 ***
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+Produced by Norm Wolcott
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+ 20000 Lieues sous les mers, Part 2
+
+ JULES VERNE
+ VINGT MILLE LIEUES
+ SOUS
+ LES MERS
+ ILLUSTRE DE
+ 111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
+ BIBLIOTHEQUE
+ D'EDUCATION ET DE RECREATION
+ J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
+ PARIS
+
+------------------------------------------------------------------------
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+
+ I L'océan Indien
+
+ II Une nouvelle proposition du capitaine Nemo
+
+ III Une perle de dix millions
+
+ IV La mer Rouge
+
+ V Arabian-Tunnel
+
+ VI L'Archipel grec
+
+ VII La Méditerranée en quarante-huit heures
+
+ VIII La baie de Vigo
+
+ IX Un continent disparu
+
+ X Les houillères sous-marines
+
+ XI La mer de Sargasses
+
+ XII Cachalots et baleines
+
+ XIII La banquise
+
+ XIV Le pôle Sud
+
+ XV Accident ou incident ?
+
+ XVI Faute d'air
+
+ XVII Du cap Horn à l'Amazone
+
+ XVIII Les poulpes
+
+ XIX Le Gulf-Stream
+
+ XX Par 47°24' de latitude et de 17°28' de longitude
+
+ XXI Une hécatombe
+
+ XXII Les dernières paroles du capitaine Nemo
+
+ XXIII Conclusion
+
+------------------------------------------------------------------------
+ VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ I
+
+ L'OCÉAN INDIEN
+
+Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La première
+s'est terminée sur cette émouvante scène du cimetière de corail qui a
+laissé dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de
+cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se déroulait tout entière,
+et il n'était pas jusqu'à sa tombe qu'il n'eût préparée dans le plus
+impénétrable de ses abîmes. Là, pas un des monstres de l'Océan ne
+viendrait troubler le dernier sommeil de ces hôtes du _Nautilus_, de
+ces amis, rivés les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la
+vie ! « Nul homme, non plus ! » avait ajouté le capitaine.
+
+Toujours cette même défiance, farouche, implacable, envers les sociétés
+humaines !
+
+Pour moi, je ne me contentais plus des hypothèses qui satisfaisaient
+Conseil. Ce digne garçon persistait à ne voir dans le commandant du
+_Nautilus_ qu'un de ces savants méconnus qui rendent à l'humanité
+mépris pour indifférence. C'était encore pour lui un génie incompris
+qui, las des déceptions de la terre, avait dû se réfugier dans cet
+inaccessible milieu où ses instincts s'exerçaient librement. Mais, à
+mon avis, cette hypothèse n'expliquait qu'un des cotes du capitaine
+Nemo.
+
+En effet, le mystère de cette dernière nuit pendant laquelle nous
+avions été enchaînés dans la prison et le sommeil, la précaution si
+violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette
+prête à parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due à un
+choc inexplicable du _Nautilus_, tout cela me poussait dans une voie
+nouvelle. Non ! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les
+hommes ! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de
+liberté, mais peut-être aussi les intérêts de je ne sais quelles
+terribles représailles.
+
+En ce moment, rien n'est évident pour moi, je n'entrevois encore dans
+ces ténèbres que des lueurs, et je dois me borner à écrire, pour ainsi
+dire, sous la dictée des événements.
+
+D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'échapper
+du _Nautilus_ est impossible. Nous ne sommes pas même prisonniers sur
+parole. Aucun engagement d'honneur ne nous enchaîne. Nous ne sommes que
+des captifs, que des prisonniers déguisés sous le nom d'hôtes par un
+semblant de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renoncé à l'espoir
+de recouvrer sa liberté. Il est certain qu'il profitera de la première
+occasion que le hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et
+cependant, ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce
+que la générosité du capitaine nous aura laissé pénétrer des mystères
+du Nautilus ! Car enfin, faut-il haïr cet homme ou l'admirer ? Est-ce
+une victime ou un bourreau ? Et puis, pour être franc, je voudrais.
+avant de l'abandonner à jamais, je voudrais avoir accompli ce tour du
+monde sous-marin dont les débuts sont si magnifiques. Je voudrais avoir
+observé la complète série des merveilles entassées sous les mers du
+globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je
+devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre ! Qu'ai-je
+découvert jusqu'ici ? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons
+encore parcouru que six mille lieues à travers le Pacifique !
+
+Pourtant je sais bien que le _Nautilus_ se rapproche des terres
+habitées, et que, si quelque chance de salut s'offre à nous, il serait
+cruel de sacrifier mes compagnons à ma passion pour l'inconnu. Il
+faudra les suivre, peut-être même les guider. Mais cette occasion se
+présentera-t-elle jamais ? L'homme privé par la force de son libre
+arbitre la désire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la
+redoute.
+
+Ce jour-là, 21 janvier 1868, à midi, le second vint prendre la hauteur
+du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je
+suivis l'opération. Il me parut évident que cet homme ne comprenait pas
+le français, car plusieurs fois je fis à voix haute des réflexions qui
+auraient dû lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il
+les eût comprises, mais il resta impassible et muet.
+
+Pendant qu'il observait au moyen du sextant, un des matelots du
+_Nautilus_ cet homme vigoureux qui nous avait accompagnés lors de notre
+première excursion sous-marine à l'île Crespo vint nettoyer les vitres
+du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la
+puissance était centuplée par des anneaux lenticulaires disposés comme
+ceux des phares, et qui maintenaient sa lumière dans le plan utile. La
+lampe électrique était combinée de manière à donner tout son pouvoir
+éclairant. Sa lumière, en effet, se produisait dans le vide, ce qui
+assurait à la fois sa régularité et son intensité. Ce vide économisait
+aussi les pointes de graphite entre lesquelles se développe l'arc
+lumineux. Économie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu
+les renouveler aisément. Mais, dans ces conditions, leur usure était
+presque insensible.
+
+Lorsque le _Nautilus_ se prépara à reprendre sa marche sous-marine, je
+redescendis au salon. Les panneaux se refermèrent, et la route fut
+donnée directement à l'ouest.
+
+Nous sillonnions alors les flots de l'océan Indien, vaste plaine
+liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et
+dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige à qui
+se penche à leur surface. Le _Nautilus_ y flottait généralement entre
+cent et deux cents mètres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques
+jours. A tout autre que moi, pris d'un immense amour de la mer, les
+heures eussent sans doute paru longues et monotones ; mais ces
+promenades quotidiennes sur la plate-forme où je me retrempais dans
+l'air vivifiant de l'Océan, le spectacle de ces riches eaux à travers
+les vitres du salon, la lecture des livres de la bibliothèque, la
+rédaction de mes mémoires, employaient tout mon temps et ne me
+laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui.
+
+Notre santé à tous se maintenait dans un état très satisfaisant. Le
+régime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me
+serais bien passé des variantes que Ned Land, par esprit de
+protestation, s'ingéniait à y apporter. De plus, dans cette température
+constante, il n'y avait pas même un rhume à craindre. D'ailleurs, ce
+madréporaire Dendrophyllée, connu en Provence sous le nom de « Fenouil
+de mer », et dont il existait une certaine réserve à bord, eût fourni
+avec la chair fondante de ses polypes une pâte excellente contre la
+toux.
+
+Pendant quelques jours, nous vîmes une grande quantité d'oiseaux
+aquatiques, palmipèdes, mouettes ou goélands. Quelques-uns furent
+adroitement tués, et, préparés d'une certaine façon, ils fournirent un
+gibier d'eau très acceptable. Parmi les grands voiliers, emportés à de
+longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots
+des fatigues du vol, j'aperçus de magnifiques albatros au cri
+discordant comme un braiement d'âne, oiseaux qui appartiennent à la
+famille des longipennes. La famille des totipalmes était représentée
+par des frégates rapides qui pêchaient prestement les poissons de la
+surface, et par de nombreux phaétons ou paille-en-queue, entre autres,
+ce phaéton à brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage
+blanc est nuancé de tons roses qui font valoir la teinte noire des
+ailes.
+
+Les filets du _Nautilus_ rapportèrent plusieurs sortes de tortues
+marines, du genre caret, à dos bombé, et dont l'écaille est très
+estimée. Ces reptiles, qui plongent facilement, peuvent se maintenir
+longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue située à l'orifice
+externe de leur canal nasal. Quelques-uns de ces carets, lorsqu'on les
+prit, dormaient encore dans leur carapace, à l'abri des animaux marins.
+La chair de ces tortues était généralement médiocre, mais leurs oeufs
+formaient un régal excellent.
+
+Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand
+nous surprenions à travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie
+aquatique. Je remarquai plusieurs espèces qu'il ne m'avait pas été
+donné d'observer jusqu'alors.
+
+Je citerai principalement des ostracions particuliers à la mer Rouge, à
+la mer des Indes et à cette partie de l'Océan qui baigne les côtes de
+l'Amérique équinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous,
+les oursins, les crustacés, sont protégés par une cuirasse qui n'est ni
+crétacée, ni pierreuse, mais véritablement osseuse. Tantôt, elle
+affecte la forme d'un solide triangulaire, tantôt la forme d'un solide
+quadrangulaire. Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une
+longueur d'un demi-décimètre, d'une chair salubre, d'un goût exquis,
+bruns à la queue, jaunes aux nageoires, et dont je recommande
+l'acclimatation même dans les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un
+certain nombre de poissons de mer s'accoutument aisément. Je citerai
+aussi des ostracions quadrangulaires, surmontés sur le dos de quatre
+gros tubercules : des ostracions mouchetés de points blancs sous la
+partie inférieure du corps, qui s'apprivoisent comme des oiseaux ; des
+trigones, pourvus d'aiguillons formés par la prolongation de leur
+croûte osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom
+de « cochons de mer » ; puis des dromadaires à grosses bosses en forme
+de cône, dont la chair est dure et coriace.
+
+Je relève encore sur les notes quotidiennes tenues par maître Conseil
+certains poissons du genre tétrodons, particuliers à ces mers, des
+spenglériens au dos rouge, à la poitrine blanche, qui se distinguent
+par trois rangées longitudinales de filaments, et des électriques,
+longs de sept pouces, parés des plus vives couleurs. Puis, comme
+échantillons d'autres genres, des ovoïdes semblables à un oeuf d'un
+brun noir, sillonnés de bandelettes blanches et dépourvus de queue ;
+des diodons, véritables porcs-épics de la mer, munis d'aiguillons et
+pouvant se gonfler de manière à former une pelote hérissée de dards ;
+des hippocampes communs à tous les océans ; des pégases volants, à
+museau allongé, auxquels leurs nageoires pectorales, très étendues et
+disposées en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins de
+s'élancer dans les airs ; des pigeons spatulés, dont la queue est
+couverte de nombreux anneaux écailleux ; des macrognathes à longue
+mâchoire, excellents poissons longs de vingt-cinq centimètres et
+brillants des plus agréables couleurs ; des calliomores livides, dont
+la tête est rugueuse ; des myriades de blennies-sauteurs, rayés de
+noir, aux longues nageoires pectorales, glissant à la surface des eaux
+avec une prodigieuse vélocité ; de délicieux vélifères, qui peuvent
+hisser leurs nageoires comme autant de voiles déployées aux courants
+favorables ; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigué le
+jaune, le bleu céleste, l'argent et l'or ; des trichoptères, dont les
+ailes sont formées de filaments ; des cottes, toujours maculées de
+limon, qui produisent un certain bruissement ; des trygles, dont le
+foie est considéré comme poison ; des bodians, qui portent sur les yeux
+une oeillère mobile ; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux,
+véritables gobe-mouches de l'Océan, armés d'un fusil que n'ont prévu ni
+les Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les
+frappant d'une simple goutte d'eau.
+
+Dans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons classés par Lacépède,
+qui appartient à la seconde sous-classe des osseux, caractérisés par un
+opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpène, dont la
+tête est garnie d'aiguillons et qui ne possède qu'une seule nageoire
+dorsale ; ces animaux sont revêtus ou privés de petites écailles,
+suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous-genre
+nous donna des échantillons de dydactyles longs de trois à quatre
+décimètres, rayés de jaune, mais dont la tête est d'un aspect
+fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs
+spécimens de ce poisson bizarre justement surnommé « crapaud de mer »,
+poisson à tête grande, tantôt creusée de sinus profonds, tantôt
+boursouflée de protubérances ; hérissé d'aiguillons et parsemé de
+tubercules, il porte des cornes irrégulières et hideuses ; son corps et
+sa queue sont garnis de callosités ; ses piquants font des blessures
+dangereuses ; il est répugnant et horrible.
+
+Du 21 au 23 janvier, le _Nautilus_ marcha à raison de deux cent
+cinquante lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante
+milles, ou vingt-deux milles à l'heure.
+
+Si nous reconnaissions au passage les diverses variétés de poissons,
+c'est que ceux-ci, attirés par l'éclat électrique, cherchaient à nous
+accompagner ; la plupart, distancés par cette vitesse, restaient
+bientôt en arrière ; quelques-uns cependant parvenaient à se maintenir
+pendant un certain temps dans les eaux du _Nautilus_.
+
+Le 24 au matin, par 12°5' de latitude sud et 94°33' de longitude, nous
+eûmes connaissance de l'île Keeling, soulèvement madréporique planté de
+magnifiques cocos, et qui fut visitée par M. Darwin et le capitaine
+Fitz-Roy. Le _Nautilus_ prolongea à peu de distance les accores de
+cette île déserte. Ses dragues rapportèrent de nombreux échantillons de
+polypes et d'échinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des
+mollusques. Quelques précieux produits de l'espèce des dauphinules
+accrurent les trésors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astrée
+punctifère, sorte de polypier parasite souvent fixé sur une coquille.
+
+Bientôt l'île Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donnée
+au nord-ouest vers la pointe de la péninsule indienne.
+
+« Des terres civilisées, me dit ce jour-là Ned Land. Cela vaudra mieux
+que ces îles de la Papouasie, où l'on rencontre plus de sauvages que de
+chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a
+des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, françaises et
+indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote.
+Hein ! est-ce que le moment n'est pas venu de brûler la politesse au
+capitaine Nemo ?
+
+-- Non. Ned, non, répondis-je d'un ton très déterminé. Laissons courir,
+comme vous dites, vous autres marins. Le _Nautilus_ se rapproche des
+continents habités. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise.
+Une fois arrivés dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous
+conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine
+Nemo nous permette d'aller chasser sur les côtes du Malabar ou de
+Coromandel comme dans les forêts de la Nouvelle-Guinée.
+
+-- Eh bien ! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission ? »
+
+Je ne répondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond,
+j'avais à coeur d'épuiser jusqu'au bout les hasards de la destinée qui
+m'avait jeté à bord du _Nautilus_.
+
+A partir de l'île Keeling, notre marche se ralentit généralement. Elle
+fut aussi plus capricieuse et nous entraîna souvent à de grandes
+profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclinés que des
+leviers intérieurs pouvaient placer obliquement à la ligne de
+flottaison. Nous allâmes ainsi jusqu'à deux et trois kilomètres, mais
+sans jamais avoir vérifié les grands fonds de cette mer indienne que
+des sondes de treize mille mètres n'ont pas pu atteindre. Quant à la
+température des basses couches, le thermomètre indiqua toujours
+invariablement quatre degrés au-dessus de zéro. J'observai seulement
+que, dans les nappes supérieures, l'eau était toujours plus froide sur
+les hauts fonds qu'en pleine mer.
+
+Le 25 janvier, l'Océan étant absolument désert, le _Nautilus_ passa la
+journée à sa surface, battant les flots de sa puissante hélice et les
+faisant rejaillir à une grande hauteur. Comment, dans ces conditions,
+ne l'eût-on pas pris pour un cétacé gigantesque ? Je passai les trois
+quarts de cette journée sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien à
+l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui
+courait dans l'ouest à contrebord. Sa mâture fut visible un instant,
+mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je
+pensai que ce bateau à vapeur appartenait à la ligne péninsulaire et
+orientale qui fait le service de l'île de Ceyland à Sydney, en touchant
+à la pointe du roi George et à Melbourne.
+
+A cinq heures du soir, avant ce rapide crépuscule qui lie le jour à la
+nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fûmes émerveillés
+par un curieux spectacle.
+
+Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens,
+présageait des chances heureuses. Aristote, Athénée, Pline, Oppien,
+avaient étudié ses goûts et épuisé à son égard toute la poétique des
+savants de la Grèce et de l'Italie. Ils l'appelèrent _Nautilus_ et
+_Pompylius_. Mais la science moderne n'a pas ratifié leur appellation,
+et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute.
+
+Qui eût consulté Conseil eût appris de ce brave garçon que
+l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes ; que la
+première classe, celle des céphalopodes dont les sujets sont tantôt
+nus, tantôt testacés, comprend deux familles, celles des dibranchiaux
+et des tétrabranchiaux, qui se distinguent par le nombre de leurs
+branches : que la famille des dibranchiaux renferme trois genres,
+l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des
+tétrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si après cette
+nomenclature, un esprit rebelle eût confondu l'argonaute, qui est
+_acétabulifère_, c'est-à-dire porteur de ventouses, avec le nautile,
+qui est _tentaculifère_, c'est-à-dire porteur de tentacules, il aurait
+été sans excuse.
+
+Or, c'était une troupe de ces argonautes qui voyageait alors à la
+surface de l'Océan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils
+appartenaient à l'espèce des argonautes tuberculés qui est spéciale aux
+mers de l'Inde.
+
+Ces gracieux mollusques se mouvaient à reculons au moyen de leur tube
+locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspirée. De
+leurs huit tentacules, six, allongés et amincis, flottaient sur l'eau,
+tandis que les deux autres, arrondis en palmes, se tendaient au vent
+comme une voile légère. Je voyais parfaitement leur coquille
+spiraliforme et ondulée que Cuvier compare justement à une élégante
+chaloupe. Véritable bateau en effet. Il transporte l'animal qui l'a
+sécrété, sans que l'animal y adhère.
+
+« L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je à Conseil, mais
+il ne la quitte jamais.
+
+-- Ainsi fait le capitaine Nemo, répondit judicieusement Conseil. C'est
+pourquoi il eût mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. »
+
+Pendant une heure environ. Le _Nautilus_ flotta au milieu de cette
+troupe de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain.
+Comme à un signal, toutes les voiles furent subitement amenées ; les
+bras se replièrent, les corps se contractèrent. Les coquilles se
+renversant changèrent leur centre de gravité, et toute la flottille
+disparut sous les flots. Ce fut instantané, et jamais navires d'une
+escadre ne manoeuvrèrent avec plus d'ensemble.
+
+En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames, à peine soulevées
+par la brise, s'allongèrent paisiblement sous les précintes du
+_Nautilus_.
+
+Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'Équateur sur le
+quatre-vingt-deuxième méridien, et nous rentrions dans l'hémisphère
+boréal.
+
+Pendant cette journée, une formidable troupe de squales nous fit
+cortège. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent
+fort dangereuses. C'étaient des squales philipps au dos brun et au
+ventre blanchâtre armés de onze rangées de dents, des squales oeillés
+dont le cou est marqué d'une grande tache noire cerclée de blanc qui
+ressemble à un oeil, des squales isabelle à museau arrondi et semé de
+points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se précipitaient contre
+la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se
+possédait plus alors. Il voulait remonter à la surface des flots et
+harponner ces monstres, surtout certains squales émissoles dont la
+gueule est pavée de dents disposées comme une mosaïque, et de grands
+squales tigrés, longs de cinq mètres, qui le provoquaient avec une
+insistance toute particulière. Mais bientôt le _Nautilus_, accroissant
+sa vitesse, laissa facilement en arrière les plus rapides de ces
+requins.
+
+Le 27 janvier, à l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrâmes
+à plusieurs reprises, spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient
+à la surface des flots. C'étaient les morts des villes indiennes.
+charriés par le Gange jusqu'à la haute mer, et que les vautours, les
+seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas achevé de dévorer. Mais les
+squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funèbre besogne.
+
+Vers sept heures du soir, le _Nautilus_ à demi immergé navigua au
+milieu d'une mer de lait. A perte de vue l'Océan semblait être
+lactifié. Était-ce l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune,
+ayant deux jours à peine, était encore perdue au-dessous de l'horizon
+dans les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique éclairé par le
+rayonnement sidéral, semblait noir par contraste avec la blancheur des
+eaux.
+
+Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les
+causes de ce singulier phénomène. Heureusement, j'étais en mesure de
+lui répondre.
+
+« C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste étendue de
+flots blancs qui se voit fréquemment sur les côtes d'Amboine et dans
+ces parages.
+
+-- Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause
+produit un pareil effet, car cette eau ne s'est pas changée en lait, je
+suppose !
+
+-- Non, mon garçon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'à
+la présence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers
+lumineux, d'un aspect gélatineux et incolore, de l'épaisseur d'un
+cheveu, et dont la longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre.
+Quelques-unes de ces bestioles adhèrent entre elles pendant l'espace de
+plusieurs lieues.
+
+-- Plusieurs lieues ! s'écria Conseil.
+
+-- Oui, mon garçon, et ne cherche pas à supputer le nombre de ces
+infusoires ! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains
+navigateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante
+milles. »
+
+Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut
+se plonger dans des réflexions profondes, cherchant sans doute à
+évaluer combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de
+millimètres. Pour moi, je continuai d'observer le phénomène. Pendant
+plusieurs heures, le _Nautilus_ trancha de son éperon ces flots
+blanchâtres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau
+savonneuse, comme s'il eût flotté dans ces remous d'écume que les
+courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre
+eux.
+
+Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais
+derrière nous, jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel, réfléchissant
+la blancheur des flots, sembla longtemps imprégné des vagues lueurs
+d'une aurore boréale.
+
+ II
+
+ UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO
+
+Le 28 février, lorsque le _Nautilus_ revint à midi à la surface de la
+mer, par 9°4' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui
+lui restait à huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une
+agglomération de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont
+les formes se modelaient très capricieusement. Le point terminé, je
+rentrai dans le salon, et lorsque le relèvement eut été reporté sur la
+carte, je reconnus que nous étions en présence de l'île de Ceylan,
+cette perle qui pend au lobe inférieur de la péninsule indienne.
+
+J'allai chercher dans la bibliothèque quelque livre relatif à cette
+île, l'une des plus fertiles du globe. Je trouvai précisément un volume
+de Sirr H. C., esq., intitulé _Ceylan and the Cingalese_. Rentré au
+salon, je notai d'abord les relèvements de Ceyland, à laquelle
+l'antiquité avait prodigué tant de noms divers. Sa situation était
+entre 5°55' et 9°49' de latitude nord, et entre 79°42' et 82°4' de
+longitude à l'est du méridien de Greenwich ; sa longueur, deux cent
+soixante-quinze milles ; sa largeur maximum, cent cinquante milles ; sa
+circonférence, neuf cents milles ; sa superficie, vingt-quatre mille
+quatre cent quarante-huit milles, c'est-à-dire un peu inférieure à
+celle de l'Irlande.
+
+Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment.
+
+Le capitaine jeta un coup d'oeil sur la carte. Puis, se retournant vers
+moi :
+
+« L'île de Ceylan, dit-il, une terre célèbre par ses pêcheries de
+perles. Vous serait-il agréable, monsieur Aronnax, de visiter l'une de
+ses pêcheries ?
+
+-- Sans aucun doute, capitaine.
+
+-- Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les pêcheries,
+nous ne verrons pas les pêcheurs. L'exploitation annuelle n'est pas
+encore commencée. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe
+de Manaar, où nous arriverons dans la nuit. »
+
+Le capitaine dit quelques mots à son second qui sortit aussitôt.
+Bientôt le _Nautilus_ rentra dans son liquide élément, et le manomètre
+indiqua qu'il s'y tenait à une profondeur de trente pieds.
+
+La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le
+trouvai par le neuvième parallèle, sur la côte nord-ouest de Ceylan. Il
+était formé par une ligne allongée de la petite île Manaar. Pour
+l'atteindre, il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceylan.
+
+« Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on pêche des
+perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers
+de Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amérique, au golfe de
+Panama, au golfe de Californie ; mais c'est à Ceylan que cette pêche
+obtient les plus beaux résultats. Nous arrivons un peu tôt, sans doute.
+Les pêcheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de
+Manaar, et là, pendant trente jours, leurs trois cents bateaux se
+livrent à cette lucrative exploitation des trésors de la mer. Chaque
+bateau est monté par dix rameurs et par dix pêcheurs. Ceux-ci, divisés
+en deux groupes, plongent alternativement et descendent à une
+profondeur de douze mètres au moyen d'une lourde pierre qu'ils
+saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau.
+
+-- Ainsi, dis-je, c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en
+usage ?
+
+-- Toujours, me répondit le capitaine Nemo, bien que ces pêcheries
+appartiennent au peuple le plus industrieux du globe, aux Anglais,
+auxquels le traité d'Amiens les a cédées en 1802.
+
+-- Il me semble, cependant, que le scaphandre, tel que vous l'employez,
+rendrait de grands services dans une telle opération.
+
+-- Oui, car ces pauvres pêcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous
+l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage à Ceylan, parle bien d'un
+Cafre qui restait cinq minutes sans remonter à la surface, mais le fait
+me paraît peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu'à
+cinquante-sept secondes, et de très habiles jusqu'à quatre-vingt-sept ;
+toutefois ils sont rares, et, revenus à bord, ces malheureux rendent
+par le nez et les oreilles de l'eau teintée de sang. Je crois que la
+moyenne de temps que les pêcheurs peuvent supporter est de trente
+secondes, pendant lesquelles ils se hâtent d'entasser dans un petit
+filet toutes les huîtres perlières qu'ils arrachent ; mais,
+généralement, ces pêcheurs ne vivent pas vieux ; leur vue s'affaiblit ;
+des ulcérations se déclarent à leurs yeux ; des plaies se forment sur
+leur corps, et souvent même ils sont frappés d'apoplexie au fond de la
+mer.
+
+-- Oui, dis-je, c'est un triste métier, et qui ne sert qu'à la
+satisfaction de quelques caprices. Mais, dites-moi, capitaine, quelle
+quantité d'huîtres peut pêcher un bateau dans sa Journée ?
+
+-- Quarante à cinquante mille environ. On dit même qu'en 1814, le
+gouvernement anglais ayant fait pêcher pour son propre compte, ses
+plongeurs, dans vingt journées de travail, rapportèrent soixante-seize
+millions d'huîtres.
+
+-- Au moins, demandai-je, ces pêcheurs sont-ils suffisamment rétribués ?
+
+-- A peine, monsieur le professeur. A Panama, ils ne gagnent qu'un
+dollar par semaine. Le plus souvent, ils ont un sol par huître qui
+renferme une perle, et combien en ramènent-ils qui n'en contiennent pas
+!
+
+-- Un sol à ces pauvres gens qui enrichissent leurs maîtres ! C'est
+odieux.
+
+-- Ainsi, monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, vos
+compagnons et vous, vous visiterez le banc de Manaar, et si par hasard
+quelque pêcheur hâtif s'y trouve déjà, eh bien, nous le verrons opérer.
+
+-- C'est convenu, capitaine.
+
+-- A propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins ?
+
+-- Des requins ? » m'écriai-je.
+
+Cette question me parut, pour le moins, très oiseuse.
+
+« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo.
+
+-- Je vous avouerai, capitaine, que je ne suis pas encore très
+familiarisé avec ce genre de poissons.
+
+-- Nous y sommes habitués, nous autres, répliqua le capitaine Nemo, et
+avec le temps, vous vous y ferez. D'ailleurs, nous serons armés, et,
+chemin faisant, nous pourrons peut-être chasser quelque squale. C'est
+une chasse intéressante. Ainsi donc, à demain, monsieur le professeur,
+et de grand matin. »
+
+Cela dit d'un ton dégagé, le capitaine Nemo quitta le salon.
+
+On vous inviterait à chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse,
+que vous diriez : « Très bien ! demain nous irons chasser l'ours. » On
+vous inviterait à chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le
+tigre dans les jungles de l'Inde, que vous diriez : « Ah ! ah ! il
+paraît que nous allons chasser le tigre ou le lion ! » Mais on vous
+inviterait à chasser le requin dans son élément naturel, que vous
+demanderiez peut-être à réfléchir avant d'accepter cette invitation.
+
+Pour moi, je passai ma main sur mon front où perlaient quelques gouttes
+de sueur froide.
+
+« Réfléchissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres
+dans les forêts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les forêts
+de l'île Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on
+est à peu près certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose !
+Je sais bien que dans certains pays, aux îles Andamènes
+particulièrement, les nègres n'hésitent pas à attaquer le requin, un
+poignard dans une main et un lacet dans l'autre, mais je sais aussi que
+beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent
+pas vivants ! D'ailleurs, je ne suis pas un nègre, et quand je serais
+un nègre, je crois que, dans ce cas, une légère hésitation de ma part
+ne serait pas déplacée. »
+
+Et me voilà rêvant de requins, songeant à ces vastes mâchoires armées
+de multiples rangées de dents, et capables de couper un homme en deux.
+Je me sentais déjà une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne
+pouvais digérer le sans-façon avec lequel le capitaine avait fait cette
+déplorable invitation ! N'eût-on pas dit qu'il s'agissait d'aller
+traquer sous bois quelque renard inoffensif ?
+
+« Bon ! pensai-je, jamais Conseil ne voudra venir, et cela me
+dispensera d'accompagner le capitaine. »
+
+Quant à Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi sûr de sa
+sagesse. Un péril, si grand qu'il fût, avait toujours un attrait pour
+sa nature batailleuse.
+
+Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai
+machinalement. Je voyais, entre les lignes, des mâchoires
+formidablement ouvertes.
+
+En ce moment, Conseil et le Canadien entrèrent, l'air tranquille et
+même joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait.
+
+« Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo que le diable
+emporte ! - vient de nous faire une très aimable proposition.
+
+-- Ah ! dis-je, vous savez...
+
+-- N'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, le commandant du
+_Nautilus_ nous a invités à visiter demain, en compagnie de monsieur,
+les magnifiques pêcheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents
+et s'est conduit en véritable gentleman.
+
+-- Il ne vous a rien dit de plus ?
+
+-- Rien, monsieur, répondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait
+parlé de cette petite promenade.
+
+-- En effet, dis-je. Et il ne vous a donné aucun détail sur...
+
+-- Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il
+pas vrai ?
+
+-- Moi... sans doute ! Je vois que vous y prenez goût, maître Land.
+
+-- Oui ! c'est curieux, très curieux.
+
+-- Dangereux peut-être ! ajoutai-je d'un ton insinuant.
+
+-- Dangereux, répondit Ned Land, une simple excursion sur un banc
+d'huîtres ! »
+
+Décidément le capitaine Nemo avait jugé inutile d'éveiller l'idée de
+requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un
+oeil troublé, et comme s'il leur manquait déjà quelque membre.
+Devais-je les prévenir ? Oui, sans doute, mais je ne savais trop
+comment m'y prendre.
+
+« Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des
+détails sur la pêche des perles ?
+
+-- Sur la pêche elle-même, demandai-je, ou sur les incidents qui...
+
+-- Sur la pêche, répondit le Canadien. Avant de s'engager sur le
+terrain, il est bon de le connaître.
+
+-- Eh bien ! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce
+que l'Anglais Sirr vient de m'apprendre à moi-même. »
+
+Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien
+me dit :
+
+« Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle ?
+
+-- Mon brave Ned, répondis-je, pour le poète, la perle est une larme de
+la mer ; pour les Orientaux, c'est une goutte de rosée solidifiée ;
+pour les dames, c'est un bijou de forme oblongue, d'un éclat hyalin,
+d'une matière nacrée, qu'elles portent au doigt, au cou ou à l'oreille
+; pour le chimiste, c'est un mélange de phosphate et de carbonate de
+chaux avec un peu de gélatine, et enfin, pour les naturalistes, c'est
+une simple sécrétion maladive de l'organe qui produit la nacre chez
+certains bivalves.
+
+-- Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des acéphales,
+ordre des testacés.
+
+-- Précisément, savant Conseil. Or, parmi ces testacés,
+l'oreille-de-mer iris, les turbots, les tridacnes, les pinnesmarines,
+en un mot tous ceux qui sécrètent la nacre c'est-à-dire cette substance
+bleue, bleuâtre, violette ou blanche, qui tapisse l'intérieur de leurs
+valves, sont susceptibles de produire des perles.
+
+-- Les moules aussi ? demanda le Canadien.
+
+-- Oui ! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse, du pays de
+Galles, de l'Irlande, de la Saxe, de la Bohème, de la France.
+
+-- Bon ! on y fera attention, désormais, répondit le Canadien.
+
+-- Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle,
+c'est l'huître perlière, la _méléagrina-Margaritifera_ la précieuse
+pintadine. La perle n'est qu'une concrétion nacrée qui se dispose sous
+une forme globuleuse. Ou elle adhère à la coquille de l'huître, ou elle
+s'incruste dans les plis de l'animal. Sur les valves, la perle est
+adhérente ; sur les chairs, elle est libre. Mais elle a toujours pour
+noyau un petit corps dur, soit un ovule stérile, soit un grain de
+sable, autour duquel la matière nacrée se dépose en plusieurs années,
+successivement et par couches minces et concentriques.
+
+-- Trouve-t-on plusieurs perles dans une même huître ? demanda Conseil.
+
+-- Oui, mon garçon. Il y a de certaines pintadines qui forment un
+véritable écrin. On a même cité une huître, mais je me permets d'en
+douter, qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins.
+
+-- Cent cinquante requins ! s'écria Ned Land.
+
+-- Ai-je dit requins ? m'écriai-je vivement. Je veux dire cent
+cinquante perles. Requins n'aurait aucun sens.
+
+-- En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant
+par quels moyens on extrait ces perles ?
+
+-- On procède de plusieurs façons, et souvent même, quand les perles
+adhèrent aux valves, les pêcheurs les arrachent avec des pinces. Mais,
+le plus communément, les pintadines sont étendues sur des nattes de
+sparterie qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi à l'air libre,
+et, au bout de dix jours, elles se trouvent dans un état satisfaisant
+de putréfaction. On les plonge alors dans de vastes réservoirs d'eau de
+mer, puis on les ouvre et on les lave. C'est à ce moment que commence
+le double travail des rogueurs. D'abord, ils séparent les plaques de
+nacre connues dans le commerce sous le nom de _franche argentée_, de
+_bâtarde blanche_ et de _batarde noire_, qui sont livrées par caisses
+de cent vingt-cinq à cent cinquante kilogrammes. Puis, ils enlèvent le
+parenchyme de l'huître, ils le font bouillir, et ils le tamisent afin
+d'en extraire jusqu'aux plus petites perles.
+
+-- Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur ? demanda Conseil.
+
+-- Non seulement selon leur grosseur, répondis-je, mais aussi selon
+leur forme, selon leur _eau_, c'est-à-dire leur couleur, et selon leur
+_orient_, c'est-à-dire cet éclat chatoyant et diapré qui les rend si
+charmantes a l'oeil. Les plus belles perles sont appelées perles
+vierges ou paragons ; elles se forment isolément dans le tissu du
+mollusque ; elles sont blanches, souvent opaques, mais quelquefois
+d'une transparence opaline, et le plus communément sphériques ou
+piriformes. Sphériques, elles forment les bracelets ; piriformes, des
+pendeloques, et, étant les plus précieuses, elles se vendent à la
+pièce. Les autres perles adhèrent à la coquille de l'huître, et, plus
+irrégulières, elles se vendent au poids. Enfin, dans un ordre inférieur
+se classent les petites perles, connues sous le nom de semences ; elles
+se vendent à la mesure et servent plus particulièrement à exécuter des
+broderies sur les ornements d'église.
+
+-- Mais ce travail, qui consiste à séparer les perles selon leur
+grosseur, doit être long et difficile, dit le Canadien.
+
+-- Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles
+percés d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les
+tamis, qui comptent de vingt à quatre-vingts trous, sont de premier
+ordre. Celles qui ne s'échappent pas des cribles percés de cent à huit
+cents trous sont de second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles
+l'on emploie les tamis percés de neuf cents à mille trous forment la
+semence.
+
+-- C'est ingénieux, dit Conseil, et je vois que la division, le
+classement des perles, s'opère mécaniquement. Et monsieur pourra-t-il
+nous dire ce que rapporte l'exploitation des bancs d'huîtres perlières ?
+
+-- A s'en tenir au livre de Sirr, répondis-je, les pêcheries de Ceylan
+sont affermées annuellement pour la somme de trois millions de squales.
+
+-- De francs ! reprit Conseil.
+
+-- Oui, de francs ! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois
+que ces pêcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient
+autrefois. Il en est de même des pêcheries américaines, qui, sous le
+règne de Charles Quint, produisaient quatre millions de francs,
+présentement réduits aux deux tiers. En somme, on peut évaluer à neuf
+millions de francs le rendement général de l'exploitation des perles.
+
+-- Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles
+célèbres qui ont été cotées à un très haut prix ?
+
+-- Oui, mon garçon. On dit que César offrit à Servillia une perle
+estimée cent vingt mille francs de notre monnaie.
+
+-- J'ai même entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame
+antique buvait des perles dans son vinaigre.
+
+-- Cléopâtre, riposta Conseil.
+
+-- Ça devait être mauvais, ajouta Ned Land.
+
+-- Détestable, ami Ned, répondit Conseil ; mais un petit verre de
+vinaigre qui coûte quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix.
+
+-- Je regrette de ne pas avoir épousé cette dame, dit le Canadien en
+manoeuvrant son bras d'un air peu rassurant.
+
+-- Ned Land l'époux de Cléopâtre ! s'écria Conseil.
+
+-- Mais j'ai dû me marier, Conseil, répondit sérieusement le Canadien,
+et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas réussi. J'avais même
+acheté un collier de perles à Kat Tender, ma fiancée, qui, d'ailleurs,
+en a épousé un autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas coûté plus
+d'un dollar et demi, et cependant - monsieur le professeur voudra bien
+me croire les perles qui le composaient n'auraient pas passé par le
+tamis de vingt trous.
+
+-- Mon brave Ned, répondis-je en riant, c'étaient des perles
+artificielles, de simples globules de verre enduits à l'intérieur
+d'essence d'Orient.
+
+-- Si peu que rien ! Ce n'est autre chose que la substance argentée de
+l'écaille de l'ablette, recueillie dans l'eau et conservée dans
+l'ammoniaque. Elle n'a aucune valeur.
+
+-- C'est peut-être pour cela que Kat Tender en a épousé un autre,
+répondit philosophiquement maître Land.
+
+-- Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne
+crois pas que jamais souverain en ait possédé une supérieure à celle du
+capitaine Nemo.
+
+-- Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enfermé sous
+sa vitrine.
+
+-- Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de
+deux millions de...
+
+-- Francs ! dit vivement Conseil.
+
+-- Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute elle n'aura
+coûté au capitaine que la peine de la ramasser.
+
+-- Eh ! s'écria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre promenade,
+nous ne rencontrerons pas sa pareille !
+
+-- Bah ! fit Conseil.
+
+-- Et pourquoi pas ?
+
+-- A quoi des millions nous serviraient-ils à bord du _Nautilus_ ?
+
+-- A bord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs.
+
+-- Oh ! ailleurs ! fit Conseil en secouant la tête.
+
+-- Au fait, dis-je, maître Land a raison. Et si nous rapportons jamais
+en Europe ou en Amérique une perle de quelques millions, voilà du moins
+qui donnera une grande authenticité, et, en même temps, un grand prix
+au récit de nos aventures.
+
+-- Je le crois, dit le Canadien.
+
+-- Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au côté instructif des
+choses, est-ce que cette pêche des perles est dangereuse ?
+
+-- Non, répondis-je vivement, surtout si l'on prend certaines
+précautions.
+
+-- Que risque-t-on dans ce métier ? dit Ned Land : d'avaler quelques
+gorgées d'eau de mer !
+
+-- Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le
+ton dégagé du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins,
+brave Ned ?
+
+-- Moi, répondit le Canadien, un harponneur de profession ! C'est mon
+métier de me moquer d'eux !
+
+-- Il ne s'agit pas, dis-je, de les pêcher avec un émerillon, de les
+hisser sur le pont d'un navire, de leur couper la queue à coups de
+hache, de leur ouvrir le ventre, de leur arracher le coeur et de le
+jeter à la mer !
+
+-- Alors, il s'agit de... ?
+
+-- Oui, précisément.
+
+-- Dans l'eau ?
+
+-- Dans l'eau.
+
+-- Ma foi, avec un bon harpon ! Vous savez, monsieur, ces requins, ce
+sont des bêtes assez mal façonnées. Il faut qu'elles se retournent sur
+le ventre pour vous happer, et, pendant ce temps... »
+
+Ned Land avait une manière de prononcer le mot « happer » qui donnait
+froid dans le dos.
+
+« Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales ?
+
+-- Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur.
+
+-- A la bonne heure, pensai-je.
+
+-- Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas
+pourquoi son fidèle domestique ne les affronterait pas avec lui ! »
+
+ III
+
+ UNE PERLE DE DIX MILLIONS
+
+La nuit arriva. Je me couchai. Je dormis assez mal. Les squales
+jouèrent un rôle important dans mes rêves, et je trouvai très juste et
+très injuste à la fois cette étymologie qui fait venir le mot requin du
+mot « requiem ».
+
+Le lendemain, à quatre heures du matin, je fus réveillé par le stewart
+que le capitaine Nemo avait spécialement mis à mon service. Je me levai
+rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon.
+
+Le capitaine Nemo m'y attendait.
+
+« Monsieur Aronnax, me dit-il, êtes-vous prêt à partir ?
+
+-- Je suis prêt.
+
+-- Veuillez me suivre.
+
+-- Et mes compagnons, capitaine ?
+
+-- Ils sont prévenus et nous attendent.
+
+-- N'allons-nous pas revêtir nos scaphandres ? demandai-je.
+
+-- Pas encore. Je n'ai pas laissé le _Nautilus_ approcher de trop près
+cette côte, et nous sommes assez au large du banc de Manaar ; mais j'ai
+fait parer le canot qui nous conduira au point précis de débarquement
+et nous épargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de
+plongeurs, que nous revêtirons au moment où commencera cette
+exploration sous-marine. »
+
+Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les
+marches aboutissaient à la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient
+là, enchantés de la « partie de plaisir « qui se préparait. Cinq
+matelots du _Nautilus_, les avirons armés, nous attendaient dans le
+canot qui avait été bossé contre le bord.
+
+La nuit était encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel
+et ne laissaient apercevoir que de rares étoiles. Je portai mes yeux du
+côté de la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les
+trois quarts de l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le _Nautilus_,
+ayant remonté pendant la nuit la côte occidentale de Ceylan, se
+trouvait à l'ouest de la baie, ou plutôt de ce golfe formé par cette
+terre et l'île de Manaar. Là, sous les sombres eaux, s'étendait le banc
+de pintadines, inépuisable champ de perles dont la longueur dépasse
+vingt milles.
+
+Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi, nous prîmes place à
+l'arrière du canot. Le patron de l'embarcation se mit à la barre ; ses
+quatre compagnons appuyèrent sur leurs avirons ; la bosse fut larguée
+et nous débordâmes.
+
+Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas.
+J'observai que leurs coups d'aviron, vigoureusement engagés sous l'eau,
+ne se succédaient que de dix secondes en dix secondes, suivant la
+méthode généralement usitée dans les marines de guerre. Tandis que
+l'embarcation courait sur son erre, les gouttelettes liquides
+frappaient en crépitant le fond noir des flots comme des bavures de
+plomb fondu. Une petite houle, venue du large, imprimait au canot un
+léger roulis, et quelques crêtes de lames clapotaient à son avant.
+
+Nous étions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo ? Peut-être à
+cette terre dont il s'approchait, et qu'il trouvait trop près de lui,
+contrairement a l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop
+éloignée. Quant à Conseil, il était là en simple curieux.
+
+Vers cinq heures et demie, les premières teintes de l'horizon
+accusèrent plus nettement la ligne supérieure de la côte. Assez plate
+dans l'est, elle se renflait un peu vers le sud. Cinq milles la
+séparaient encore, et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses.
+Entre elle et nous, la mer était déserte. Pas un bateau, pas un
+plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pêcheurs de
+perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer, nous
+arrivions un mois trop tôt dans ces parages.
+
+A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidité
+particulière aux régions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore ni
+le crépuscule. Les rayons solaires percèrent le rideau de nuages
+amoncelés sur l'horizon oriental, et l'astre radieux s'éleva rapidement.
+
+Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres épars çà et là.
+
+Le canot s'avança vers l'île de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud.
+Le capitaine Nemo s'était levé de son banc et observait la mer.
+
+Sur un signe de lui, l'ancre fut mouillée, et la chaîne courut à peine,
+car le fond n'était pas à plus d'un mètre, et il formait en cet endroit
+l'un des plus hauts points du banc de pintadines. Le canot évita
+aussitôt sous la poussée du jusant qui portait au large.
+
+« Nous voici arrivés, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo.
+Vous voyez cette baie resserrée. C'est ici même que dans un mois se
+réuniront les nombreux bateaux de pêche des exploitants, et ce sont ces
+eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie est
+heureusement disposée pour ce genre de pêche. Elle est abritée des
+vents les plus forts, et la mer n'y est jamais très houleuse,
+circonstance très favorable au travail des plongeurs. Nous allons
+maintenant revêtir nos scaphandres, et nous commencerons notre
+promenade. »
+
+Je ne répondis rien, et tout en regardant ces flots suspects, aidé des
+matelots de l'embarcation, je commençai à revêtir mon lourd vêtement de
+mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi.
+Aucun des hommes du _Nautilus_ ne devait nous accompagner dans cette
+nouvelle excursion.
+
+Bientôt nous fûmes emprisonnés jusqu'au cou dans le vêtement de
+caoutchouc, et des bretelles fixèrent sur notre dos les appareils à
+air. Quant aux appareils Ruhmkorff, il n'en était pas question. Avant
+d'introduire ma tête dans sa capsule de cuivre, j'en fis l'observation
+au capitaine.
+
+« Ces appareils nous seraient inutiles, me répondit le capitaine. Nous
+n'irons pas à de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront
+à éclairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter
+sous ces eaux une lanterne électrique. Son éclat pourrait attirer
+inopinément quelque dangereux habitant de ces parages. »
+
+Pendant que le capitaine Nemo prononçait ces paroles, je me retournai
+vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient déjà emboîté leur
+tête dans la calotte métallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni
+répondre.
+
+Une dernière question me restait à adresser au capitaine Nemo :
+
+« Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils ?
+
+-- Des fusils ! à quoi bon ? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours
+un poignard à la main, et l'acier n'est-il pas plus sûr que le plomb ?
+Voici une lame solide. Passez-la à votre ceinture et partons. »
+
+Je regardai mes compagnons. Ils étaient armés comme nous, et, de plus,
+Ned Land brandissait un énorme harpon qu'il avait déposé dans le canot
+avant de quitter le _Nautilus_.
+
+Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer de la
+pesante sphère de cuivre, et nos réservoirs a air furent immédiatement
+mis en activité.
+
+Un instant après, les matelots de l'embarcation nous débarquaient les
+uns après les autres, et, par un mètre et demi d'eau, nous prenions
+pied sur un sable uni. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main.
+Nous le suivîmes, et par une pente douce nous disparûmes sous les flots.
+
+Là, les idées qui obsédaient mon cerveau m'abandonnèrent. Je redevins
+étonnamment calme. La facilité de mes mouvements accrut ma confiance,
+et l'étrangeté du spectacle captiva mon imagination.
+
+Le soleil envoyait déjà sous les eaux une clarté suffisante. Les
+moindres objets restaient perceptibles. Après dix minutes de marche,
+nous étions par cinq mètres d'eau, et le terrain devenait à peu près
+plat.
+
+Sur nos pas, comme des compagnies de bécassines dans un marais, se
+levaient des volées de poissons curieux du genre des monoptères, dont
+les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus le
+javanais, véritable serpent long de huit décimètres, au ventre livide,
+que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de
+ses flancs. Dans le genre des stromatées, dont le corps est très
+comprimé et ovale, j'observai des parus aux couleurs éclatantes portant
+comme une faux leur nageoire dorsale, poissons comestibles qui, séchés
+et marinés, forment un mets excellent connu sous le nom de _karawade_
+puis des tranquebars, appartenant au genre des apsiphoroïdes, dont le
+corps est recouvert d'une cuirasse écailleuse à huit pans longitudinaux.
+
+Cependant l'élévation progressive du soleil éclairait de plus en plus
+la masse des eaux. Le sol changeait peu à peu. Au sable fin succédait
+une véritable chaussée de rochers arrondis, revêtus d'un tapis de
+mollusques et de zoophytes. Parmi les échantillons de ces deux
+embranchements, je remarquai des placènes à valves minces et inégales,
+sortes d'ostracées particulières à la mer Rouge et à l'océan Indien,
+des lucines orangées à coquille orbiculaire, des tarières subulées,
+quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au _Nautilus_
+une teinture admirable, des rochers cornus, longs de quinze
+centimètres, qui se dressaient sous les flots comme des mains prêtes à
+vous saisir, des turbinelles cornigères, toutes hérissées d'épines, des
+lingules hyantes, des anatines, coquillages comestibles qui alimentent
+les marchés de l'Hindoustan, des pélagies panopyres, légèrement
+lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques
+éventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers.
+
+Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes
+couraient de gauches légions d'articulés, particulièrement des ranines
+dentées, dont la carapace représente un triangle un peu arrondi, des
+birgues spéciales à ces parages, des parthenopes horribles, dont
+l'aspect répugnait aux regards. Un animal non moins hideux que je
+rencontrai plusieurs fois, ce fut ce crabe énorme observé par M.
+Darwin, auquel la nature a donné l'instinct et la force nécessaires
+pour se nourrir de noix de coco ; il grimpe aux arbres du rivage, il
+fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il l'ouvre avec ses
+puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe courait avec
+une agilité sans pareille, tandis que des chélonées franches, de cette
+espèce qui fréquente les côtes du Malabar, se déplaçaient lentement
+entre les roches ébranlées.
+
+Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur
+lequel les huîtres perlières se reproduisent par millions. Ces
+mollusques précieux adhéraient aux rocs et y étaient fortement attachés
+par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se déplacer.
+En quoi ces huîtres sont inférieures aux moules elles-mêmes auxquelles
+la nature n'a pas refusé toute faculté de locomotion.
+
+La pintadine _meleagrina_, la mère perle, dont les valves sont à peu
+près égales, se présente sous la forme d'une coquille arrondie, aux
+épaisses parois, très rugueuses à l'extérieur. Quelques-unes de ces
+coquilles étaient feuilletées et sillonnées de bandes verdâtres qui
+rayonnaient de leur sommet. Elles appartenaient aux jeunes huîtres. Les
+autres, à surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus,
+mesuraient jusqu'à quinze centimètres de largeur.
+
+Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de
+pintadines, et je compris que cette mine était véritablement
+inépuisable, car la force créatrice de la nature l'emporte sur
+l'instinct destructif de l'homme. Ned Land, fidèle a cet instinct, se
+hâtait d'emplir des plus beaux mollusques un filet qu'il portait à son
+côté.
+
+Mais nous ne pouvions nous arrêter. Il fallait suivre le capitaine qui
+semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol
+remontait sensiblement, et parfois mon bras, que j'élevais, dépassait
+la surface de la mer. Puis le niveau du banc se rabaissait
+capricieusement. Souvent nous tournions de hauts rocs effilés en
+pyramidions. Dans leurs sombres anfractuosités de gros crustacés,
+pointés sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre, nous
+regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds rampaient des
+myrianes, des glycères, des aricies et des annélides, qui allongeaient
+démesurément leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires.
+
+En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte, creusée dans un
+pittoresque entassement de rochers tapissés de toutes les hautes-lisses
+de la flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut profondément
+obscure. Les rayons solaires semblaient s'y éteindre par dégradations
+successives. Sa vague transparence n'était plus que de la lumière noyée.
+
+Le capitaine Nemo y entra. Nous après lui. Mes yeux s'accoutumèrent
+bientôt à ces ténèbres relatives. Je distinguai les retombées si
+capricieusement contournées de la voûte que supportaient des piliers
+naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes
+colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incompréhensible
+guide nous entraînait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J'allais
+le savoir avant peu.
+
+Après avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulèrent le fond
+d'une sorte de puits circulaire. Là, le capitaine Nemo s'arrêta, et de
+la main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperçu.
+
+C'était une huître de dimension extraordinaire, une tridacne
+gigantesque, un bénitier qui eût contenu un lac d'eau sainte, une
+vasque dont la largeur dépassait deux mètres, et conséquemment plus
+grande que celle qui ornait le salon du _Nautilus_.
+
+Je m'approchai de ce mollusque phénoménal. Par son byssus il adhérait à
+une table de granit, et là il se développait isolément dans les eaux
+calmes de la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne à trois cents
+kilogrammes. Or, une telle huître contient quinze kilos de chair, et il
+faudrait l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines.
+
+Le capitaine Nemo connaissait évidemment l'existence de ce bivalve. Ce
+n'était pas la première fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en
+nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une
+curiosité naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intérêt
+particulier à constater l'état actuel de cette tridacne.
+
+Les deux valves du mollusque étaient entr'ouvertes. Le capitaine
+s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les
+empêcher de se rabattre ; puis, de la main, il souleva la tunique
+membraneuse et frangée sur ses bords qui formait le manteau de l'animal.
+
+Là, entre les plis foliacés, je vis une perle libre dont la grosseur
+égalait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidité
+parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable
+prix. Emporté par la curiosité, j'étendais la main pour la saisir, pour
+la peser, pour la palper ! Mais le capitaine m'arrêta, fit un signe
+négatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa
+les deux valves se refermer subitement.
+
+Je compris alors quel était le dessein du capitaine Nemo. En laissant
+cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait
+de s'accroître insensiblement. Avec chaque année la sécrétion du
+mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul, le
+capitaine connaissait la grotte où « mûrissait » cet admirable fruit de
+la nature ; seul il l'élevait, pour ainsi dire, afin de la transporter
+un jour dans son précieux musée. Peut-être même, suivant l'exemple des
+Chinois et des Indiens, avait-il déterminé la production de cette perle
+en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et
+de métal, qui s'était peu à peu recouvert de la matière nacrée. En tout
+cas, comparant cette perle à celles que je connaissais déjà, à celles
+qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur à
+dix millions de francs au moins. Superbe curiosité naturelle et non
+bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles féminines auraient pu la
+supporter.
+
+La visite à l'opulente tridacne était terminée. Le capitaine Nemo
+quitta la grotte, et nous remontâmes sur le banc de pintadines, au
+milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des
+plongeurs.
+
+Nous marchions isolément, en véritables flâneurs, chacun s'arrêtant ou
+s'éloignant au gré de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus
+aucun souci des dangers que mon imagination avait exagérés si
+ridiculement. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de
+la mer, et bientôt par un mètre d'eau ma tête dépassa le niveau
+océanique. Conseil me rejoignit, et collant sa grosse capsule à la
+mienne, il me fit des yeux un salut amical. Mais ce plateau élevé ne
+mesurait que quelques toises, et bientôt nous fûmes rentrés dans notre
+élément. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi.
+
+Dix minutes après, le capitaine Nemo s'arrêtait soudain. Je crus qu'il
+faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous
+ordonna de nous blottir près de lui au fond d'une large anfractuosité.
+Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide, et je regardai
+attentivement.
+
+A cinq mètres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol.
+L'inquiétante idée des requins traversa mon esprit. Mais je me
+trompais, et, cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres
+de l'Océan.
+
+C'était un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pêcheur, un
+pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la récolte.
+J'apercevais les fonds de son canot mouillé à quelques pieds au-dessus
+de sa tête. Il plongeait, et remontait successivement. Une pierre
+taillée en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde
+la rattachait à son bateau, lui servait à descendre plus rapidement au
+fond de la mer. C'était là tout son outillage. Arrivé au sol, par cinq
+mètres de profondeur environ, il se précipitait à genoux et remplissait
+son sac de pintadines ramassées au hasard. Puis, il remontait, vidait
+son sac, ramenait sa pierre, et recommençait son opération qui ne
+durait que trente secondes.
+
+Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous dérobait a ses
+regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais
+supposé que des hommes, des êtres semblables à lui, fussent là, sous
+les eaux, épiant ses mouvements, ne perdant aucun détail de sa pêche !
+
+Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportai
+pas plus d'une dizaine de pintadines à chaque plongée, car il fallait
+les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste
+byssus. Et combien de ces huîtres étaient privées de ces perles pour
+lesquelles il risquait sa vie !
+
+Je l'observais avec une attention profonde. Sa manoeuvre se faisait
+régulièrement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le
+menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche
+intéressante, quand, tout d'un coup, à un moment où l'Indien était
+agenouillé sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi ? se relever
+et prendre son élan pour remonter à la surface des flots.
+
+Je compris son épouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus
+du malheureux plongeur. C'était un requin de grande taille qui
+s'avançait diagonalement, l'oeil en feu, les mâchoires ouvertes !
+
+J'étais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement.
+
+Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'élança vers
+l'Indien, qui se jeta de côté et évita la morsure du requin, mais non
+le battement de sa queue, car cette queue, le frappant à la poitrine, I
+étendit sur le sol.
+
+Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Le requin revint, et,
+se retournant sur le dos, il s'apprêtait à couper l'Indien en deux,
+quand je sentis le capitaine Nemo, posté près de moi, se lever
+subitement. Puis, son poignard à la main, il marcha droit au monstre,
+prêt à lutter corps à corps avec lui.
+
+Le squale, au moment où il allait happer le malheureux pêcheur, aperçut
+son nouvel adversaire, et se replaçant sur le ventre, il se dirigea
+rapidement vers lui.
+
+Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il
+attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque
+celui-ci se précipita sur lui, le capitaine, se jetant de côté avec une
+prestesse prodigieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans
+le ventre. Mais, tout n'était pas dit. Un combat terrible s'engagea.
+
+Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de ses
+blessures. La mer se teignit de rouge, et, à travers ce liquide opaque,
+je ne vis plus rien.
+
+Plus rien, jusqu'au moment où, dans une éclaircie, j'aperçus
+l'audacieux capitaine, cramponné à l'une des nageoires de l'animal,
+luttant corps à corps avec le monstre, labourant de coups de poignard
+le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup
+définitif, c'est-à-dire l'atteindre en plein coeur. Le squale, se
+débattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous
+menaçait de me renverser.
+
+J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, cloué par
+l'horreur, je ne pouvais remuer.
+
+Je regardais, l'oeil hagard. Je voyais les phases de la lutte se
+modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renversé par la masse énorme
+qui pesait sur lui. Puis, les mâchoires du requin s'ouvrirent
+démesurément comme une cisaille d'usine, et c'en était fait du
+capitaine si, prompt comme la pensée, son harpon à la main, Ned Land,
+se précipitant vers le requin, ne l'eût frappe de sa terrible pointe.
+
+Les flots s'imprégnèrent d'une masse de sang. Ils s'agitèrent sous les
+mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur.
+Ned Land n'avait pas manqué son but. C'était le râle du monstre. Frappé
+au coeur, il se débattait dans des spasmes épouvantables, dont le
+contrecoup renversa Conseil.
+
+Cependant, Ned Land avait dégagé le capitaine. Celui-ci, relevé sans
+blessures, alla droit à l'indien, coupa vivement la corde qui le liait
+à sa pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il
+remonta à la surface de la mer.
+
+Nous le suivîmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement
+sauvés, nous atteignions l'embarcation du pêcheur.
+
+Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la
+vie. Je ne savais s'il réussirait. Je l'espérais, car l'immersion de ce
+pauvre diable n'avait pas été longue. Mais le coup de queue du requin
+pouvait l'avoir frappé à mort.
+
+Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du
+capitaine, je vis, peu à peu, le noyé revenir au sentiment. Il ouvrit
+les yeux. Quelle dut être sa surpris-je son épouvante même, à voir les
+quatre grosses têtes de cuivre qui se penchaient sur lui !
+
+Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une
+poche de son vêtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main
+? Cette magnifique aumône de l'homme des eaux au pauvre Indien de
+Ceylan fut acceptée par celui-ci d'une main tremblante.
+
+Ses yeux effarés indiquaient du reste qu'il ne savait à quels êtres
+surhumains il devait à la fois la fortune et la vie.
+
+Sur un signe du capitaine, nous regagnâmes le banc de pintadines, et,
+suivant la route déjà parcourue, après une demi-heure de marche nous
+rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du _Nautilus_.
+
+Une fois embarqués, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se
+débarrassa de sa lourde carapace de cuivre.
+
+La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien.
+
+« Merci, maître Land, lui dit-il.
+
+-- C'est une revanche, capitaine, répondit Ned Land. Je vous devais
+cela. »
+
+Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine, et ce fut tout.
+
+« Au _Nautilus_ », dit-il.
+
+L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous
+rencontrions le cadavre du requin qui flottait.
+
+A la couleur noire marquant l'extrémité de ses nageoires, je reconnus
+le terrible mélanoptère de la mer des Indes, de l'espèce des requins
+proprement dits. Sa longueur dépassait vingt-cinq pieds ; sa bouche
+énorme occupait le tiers de son corps. C'était un adulte, ce qui se
+voyait aux six rangées de dents, disposées en triangles isocèles sur la
+mâchoire supérieure.
+
+Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique, et je suis sûr
+qu'il le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux.
+ordre des chondroptérygiens à branchies fixes, famille des sélaciens,
+genre des squales.
+
+Pendant que je considérais cette masse inerte, une douzaine de ces
+voraces mélanoptères apparut tout d'un coup autour de l'embarcation ;
+mais, sans se préoccuper de nous, ils se jetèrent sur le cadavre et
+s'en disputèrent les lambeaux.
+
+A huit heures et demie, nous étions de retour à bord du _Nautilus_.
+
+Là, je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au banc
+de Manaar. Deux observations s'en dégageaient inévitablement. L'une,
+portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son
+dévouement pour un être humain, l'un des représentants de cette race
+qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dît, cet homme étrange
+n'était pas parvenu encore à tuer son coeur tout entier.
+
+Lorsque je lui fis cette observation, il me répondit d'un ton
+légèrement ému :
+
+« Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des
+opprimés, et je suis encore, et, jusqu'à mon dernier souffle, je serai
+de ce pays-là ! »
+
+ IV
+
+ LA MER ROUGE
+
+Pendant la journée du 29 janvier, l'île de Ceylan disparut sous
+l'horizon, et le _Nautilus_, avec une vitesse de vingt milles à
+l'heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui séparent les
+Maledives des Laquedives. Il rangea même l'île Kittan, terre d'origine
+madréporique, découverte par Vasco de Gama en 1499, et l'une des
+dix-neuf principales îles de cet archipel des Laquedives, situé entre
+10° et 14°30' de latitude nord, et 69° et 50°72' de longitude est.
+
+Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept
+mille cinq cents lieues depuis notre point de départ dans les mers du
+Japon.
+
+Le lendemain 30 janvier - lorsque le _Nautilus_ remonta à la surface de
+l'Océan, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au
+nord-nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creusée entre
+l'Arabie et la péninsule indienne, qui sert de débouché au golfe
+Persique.
+
+C'était évidemment une impasse, sans issue possible. Où nous conduisait
+donc le capitaine Nemo ? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas
+le Canadien, qui, ce jour-là, me demanda où nous allions.
+
+« Nous allons, maître Ned, où nous conduit la fantaisie du capitaine.
+
+-- Cette fantaisie, répondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le
+golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons
+guère à revenir sur nos pas.
+
+-- Eh bien ! nous reviendrons, maître Land, et si après le golfe
+Persique, le _Nautilus_ veut visiter la mer Rouge, le détroit de
+Babel-Mandeb est toujours là pour lui livrer passage.
+
+-- Je ne vous apprendrai pas, monsieur, répondit Ned Land, que la mer
+Rouge est non moins fermée que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est
+pas encore percé, et, le fût-il, un bateau mystérieux comme le nôtre ne
+se hasarderait pas dans ses canaux coupés d'écluses. Donc, la mer Rouge
+n'est pas encore le chemin qui nous ramènera en Europe.
+
+-- Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe.
+
+-- Que supposez-vous donc ?
+
+-- Je suppose qu'après avoir visité ces curieux parages de l'Arabie et
+de l'Égypte, le _Nautilus_ redescendra l'Océan indien, peut-être à
+travers le canal de Mozambique, peut-être au large des Mascareignes, de
+manière à gagner le cap de Bonne-Espérance.
+
+Et une fois au cap de Bonne-Espérance ? demanda le Canadien avec une
+insistance toute particulière.
+
+-- Eh bien, nous pénétrerons dans cet Atlantique que nous ne
+connaissons pas encore. Ah ça ! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce
+voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle
+incessamment varié des merveilles sous-marines ? Pour mon compte, je
+verrai avec un extrême dépit finir ce voyage qu'il aura été donné à si
+peu d'hommes de faire.
+
+-- Mais savez-vous, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, que voilà
+bientôt trois mois que nous sommes emprisonnés à bord de ce _Nautilus_ ?
+
+-- Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne
+compte ni les jours, ni les heures.
+
+-- Mais la conclusion ?
+
+-- La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons
+rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave
+Ned : « Une chance d'évasion nous est offerte », je la discuterais avec
+vous. Mais tel n'est pas le cas et, à vous parler franchement, je ne
+crois pas que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers
+européennes. »
+
+Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du _Nautilus_, j'étais
+incarné dans la peau de son commandant.
+
+Quant à Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de
+monologue : « Tout cela est bel et bon, mais, à mon avis, où il y a de
+la gêne, il n'y a plus de plaisir. »
+
+Pendant quatre jours, jusqu'au 3 février, le _Nautilus_ visita la mer
+d'Oman, sous diverses vitesses et à diverses profondeurs. Il semblait
+marcher au hasard, comme s'il eût hésité sur la route à suivre, mais il
+ne dépassa jamais le tropique du Cancer.
+
+En quittant cette mer, nous eûmes un instant connaissance de Mascate,
+la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect étrange,
+au milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se
+détachent en blanc ses maisons et ses forts. J'aperçus le dôme arrondi
+de ses mosquées, la pointe élégante de ses minarets, ses fraîches et
+verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu'une vision, et le _Nautilus_
+s'enfonça bientôt sous les flots sombres de ces parages.
+
+Puis, il prolongea à une distance de six milles les côtes arabiques du
+Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondulée de montagnes, relevée de
+quelques ruines anciennes. Le 5 février, nous donnions enfin dans le
+golfe d'Aden, véritable entonnoir introduit dans ce goulot de
+Babel-Mandeb, qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge.
+
+Le 6 février, le _Nautilus_ flottait en vue d'Aden, perché sur un
+promontoire qu'un isthme étroit réunit au continent, sorte de Gibraltar
+inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, après
+s'en être emparés en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette
+ville qui fut autrefois l'entrepôt le plus riche et le plus commerçant
+de la côte, au dire de l'historien Edrisi.
+
+Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu à ce point, allait
+revenir en arrière ; mais je me trompais, et, à ma grande surprise, il
+n'en fut rien.
+
+Le lendemain, 7 février, nous embouquions le détroit de Babel-Mandeb,
+dont le nom veut dire en langue arabe : « la porte des Larmes ». Sur
+vingt milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomètres de
+long, et pour le _Nautilus_ lancé à toute vitesse, le franchir fut
+l'affaire d'une heure à peine. Mais je ne vis rien, pas même cette île
+de Périm, dont le gouvernement britannique a fortifié la position
+d'Aden. Trop de steamers anglais ou français des lignes de Suze à
+Bombay, à Calcutta, à Melbourne, à Bourbon, à Maurice, sillonnaient cet
+étroit passage, pour que le Nautilus tentât de s'y montrer. Aussi se
+tint-il prudemment entre deux eaux.
+
+Enfin, à midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge.
+
+La mer Rouge, lac célèbre des traditions bibliques, que les pluies ne
+rafraîchissent guère, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une
+excessive évaporation pompe incessamment et qui perd chaque année une
+tranche liquide haute d'un mètre et demi ! Singulier golfe, qui, fermé
+et dans les conditions d'un lac, serait peut-être entièrement desséché
+; inférieur en ceci à ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont
+le niveau a seulement baissé jusqu'au point où leur évaporation a
+précisément égalé la somme des eaux reçues dans leur sein.
+
+Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomètres de longueur sur une
+largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolémées et des
+empereurs romains, elle fut la grande artère commerciale du monde, et
+le percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les
+railways de Suez ont déjà ramenée en partie.
+
+Je ne voulus même pas chercher à comprendre ce caprice du capitaine
+Nemo qui pouvait le décider à nous entraîner dans ce golfe. Mais
+j'approuvai sans réserve le _Nautilus_ d'y être entré. Il prit une
+allure moyenne, tantôt se tenant à la surface, tantôt plongeant pour
+éviter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus
+de cette mer si curieuse.
+
+Le 8 février, dès les premières heures du jour, Moka nous apparut,
+ville maintenant ruinée, dont les murailles tombent au seul bruit du
+canon, et qu'abritent çà et là quelques dattiers verdoyants. Cité
+importante, autrefois, qui renfermait six marchés publics, vingt-six
+mosquées, et à laquelle ses murs, défendus par quatorze forts,
+faisaient une ceinture de trois kilomètres.
+
+Puis, le _Nautilus_ se rapprocha des rivages africains où la profondeur
+de la mer est plus considérable. Là, entre deux eaux d'une limpidité de
+cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler
+d'admirables buissons de coraux éclatants, et de vastes pans de rochers
+revêtus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel
+indescriptible spectacle, et quelle variété de sites et de paysages à
+l'arasement de ces écueils et de ces îlots volcaniques qui confinent à
+la côte Iybienne ! Mais où ces arborisations apparurent dans toute leur
+beauté, ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas à
+rallier. Ce fut sur les côtes du Téhama, car alors non seulement ces
+étalages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer,
+mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se
+déroulaient à dix brasses au-dessus ; ceux-ci plus capricieux, mais
+moins colorés que ceux-là dont l'humide vitalité des eaux entretenait
+la fraîcheur.
+
+Que d'heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon ! Que
+d'échantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine
+j'admirai sous l'éclat de notre fanal électrique ! Des fongies
+agariciformes, des actinies de couleur ardoisée, entre autres le
+thalassianthus aster des tubipores disposés comme des flûtes et
+n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particulières à
+cette mer, qui s'établissent dans les excavations madréporiques et dont
+la base est contournée en courte spirale, et enfin mille spécimens d'un
+polypier que je n'avais pas observé encore, la vulgaire éponge.
+
+La classe des spongiaires, première du groupe des polypes, a été
+précisément créée par ce curieux produit dont l'utilité est
+incontestable. L'éponge n'est point un végétal comme l'admettent encore
+quelques naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier
+inférieur à celui du corail. Son animalité n'est pas douteuse, et on ne
+peut même adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un
+être intermédiaire entre la plante et l'animal. Je dois dire cependant,
+que les naturalistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de
+l'éponge. Pour les uns, c'est un polypier, et pour d'autres tels que M.
+Milne Edwards, c'est un individu isolé et unique.
+
+La classe des spongiaires contient environ trois cents espèces qui se
+rencontrent dans un grand nombre de mers, et même dans certains cours
+d'eau où elles ont reçu le nom de « fluviatiles ». Mais leurs eaux de
+prédilection sont celles de la Méditerranée, de l'archipel grec, de la
+côte de Syrie et de la mer Rouge. Là se reproduisent et se développent
+ces éponges fines-douces dont la valeur s'élève jusqu'à cent cinquante
+francs, l'éponge blonde de Syrie, l'éponge dure de Barbarie, etc. Mais
+puisque je ne pouvais espérer d'étudier ces zoophytes dans les échelles
+du Levant, dont nous étions séparés par l'infranchissable isthme de
+Suez, je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge.
+
+J'appelai donc Conseil près de moi, pendant que le _Nautilus_, par une
+profondeur moyenne de huit à neuf mètres, rasait lentement tous ces
+beaux rochers de la côte orientale.
+
+Là croissaient des éponges de toutes formes, des éponges pédiculées,
+foliacées, globuleuses, digitées. Elles justifiaient assez exactement
+ces noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'élan,
+de pied de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont
+attribués les pêcheurs, plus poètes que les savants. De leur tissu
+fibreux, enduit d'une substance gélatineuse a demi fluide,
+s'échappaient incessamment de petits filets d'eau, qui après avoir
+porté la vie dans chaque cellule, en étaient expulsés par un mouvement
+contractile. Cette substance disparaît après la mort du polype, et se
+putréfie en dégageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces
+fibres cornées ou gélatineuses dont se compose l'éponge domestique, qui
+prend une teinte roussâtre, et qui s'emploie à des usages divers, selon
+son degré d'élasticité, de perméabilité ou de résistance à la
+macération.
+
+Ces polypiers adhéraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et
+même aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites
+anfractuosités, les uns s'étalant, les autres se dressant ou pendant
+comme des excroissances coralligènes. J'appris à Conseil que ces
+éponges se pêchaient de deux manières, soit à la drague, soit à la
+main. Cette dernière méthode qui nécessite l'emploi des plongeurs, est
+préférable, car en respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une
+valeur très supérieure.
+
+Les autres zoophytes qui pullulaient auprès des spongiaires,
+consistaient principalement en méduses d'une espèce très élégante ; les
+mollusques étaient représentés par des variétés de calmars, qui,
+d'après d'Orbigny, sont spéciales à la mer Rouge, et les reptiles par
+des tortues _virgata_, appartenant au genre des chélonées, qui
+fournirent à notre table un mets sain et délicat.
+
+Quant aux poissons, ils étaient nombreux et souvent remarquables. Voici
+ceux que les filets du _Nautilus_ rapportaient plus fréquemment à bord
+: des raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur
+brique, au corps semé d'inégales taches bleues et reconnaissables à
+leur double aiguillon dentelé, des arnacks au dos argenté, des
+pastenaques à la queue pointillée, et des bockats, vastes manteaux
+longs de deux mètres qui ondulaient entre les eaux, des aodons,
+absolument dépourvus de dents, sortes de cartilagineux qui se
+rapprochent du squale, des ostracions-dromadaires dont la bosse se
+termine par un aiguillon recourbé, long d'un pied et demi, des
+ophidies, véritables murènes à la queue argentée, au dos bleuâtre, aux
+pectorales brunes bordées d'un liséré gris, des fiatoles, espèces de
+stromatées, zébrés d'étroites raies d'or et parés des trois couleurs de
+la France, des blémies-garamits, longs de quatre décimètres, de
+superbes caranx, décorés de sept bandes transversales d'un beau noir,
+de nageoires bleues et jaunes, et d'écailles d'or et d'argent, des
+centropodes, des mulles auriflammes à tête jaune, des scares, des
+labres, des balistes, des gobies, etc., et mille autres poissons
+communs aux Océans que nous avions déjà traversés.
+
+Le 9 février, le _Nautilus_ flottait dans cette partie la plus large de
+la mer Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la côte ouest et
+Quonfodah sur la côte est, sur un diamètre de cent quatre-vingt-dix
+milles.
+
+Ce jour-là à midi, après le point, le capitaine Nemo monta sur la
+plate-forme où je me trouvai. Je me promis de ne point le laisser
+redescendre sans l'avoir au moins pressenti sur ses projets ultérieurs.
+Il vint à moi dès qu'il m'aperçut, m'offrit gracieusement un cigare et
+me dit :
+
+« Eh bien ! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plaît-elle ?
+Avez-vous suffisamment observé les merveilles qu'elle recouvre, ses
+poissons et ses zoophytes, ses parterres d'éponges et ses forêts de
+corail ? Avez-vous entrevu les villes jetées sur ses bords ?
+
+-- Oui, capitaine Nemo, répondis-je, et le _Nautilus_ s'est
+merveilleusement prêté à toute cette étude. Ah ! c'est un intelligent
+bateau !
+
+-- Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnérable ! Il ne
+redoute ni les terribles tempêtes de la mer Rouge, ni ses courants, ni
+ses écueils.
+
+-- En effet, dis-je, cette mer est citée entre les plus mauvaises, et
+si je ne me trompe, au temps des Anciens, sa renommée était détestable.
+
+-- Détestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en
+parlent pas à son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulièrement
+dure à l'époque des vents Etésiens et de la saison des pluies. L'Arabe
+Edrisi qui la dépeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les
+navires périssaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que
+personne ne se hasardait à y naviguer la nuit. C'est, prétend-il, une
+mer sujette à d'affreux ouragans, semée d'îles inhospitalières, et «
+qui n'offre rien de bon » ni dans ses profondeurs, ni à sa surface. En
+effet, telle est l'opinion qui se trouve dans Arrien, Agatharchide et
+Artémidore.
+
+-- On voit bien, répliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigué à
+bord du _Nautilus_.
+
+-- En effet, répondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les
+modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. Il a fallu bien des
+siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur ! Qui sait si
+dans cent ans, on verra un second _Nautilus_ ! Les progrès sont lents,
+monsieur Aronnax.
+
+-- C'est vrai, répondis-je, votre navire avance d'un siècle, de
+plusieurs peut-être, sur son époque. Quel malheur qu'un secret pareil
+doive mourir avec son inventeur ! »
+
+Le capitaine Nemo ne me répondit pas. Après quelques minutes de silence
+:
+
+« Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les
+dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge ?
+
+-- C'est vrai, répondis-je, mais leurs craintes n'étaient-elles pas
+exagérées ?
+
+-- Oui et non, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, qui me
+parut posséder à fond « sa mer Rouge ». Ce qui n'est plus dangereux
+pour un navire moderne, bien gréé, solidement construit, maître de sa
+direction grâce à l'obéissante vapeur, offrait des périls de toutes
+sortes aux bâtiments des anciens. Il faut se représenter ces premiers
+navigateurs s'aventurant sur des barques faites de planches cousues
+avec des cordes de palmier, calfatées de résine pilée et enduites de
+graisse de chiens de mer. Ils n'avaient pas même d'instruments pour
+relever leur direction, et ils marchaient à l'estime au milieu de
+courants qu'ils connaissaient à peine. Dans ces conditions, les
+naufrages étaient et devaient être nombreux. Mais de notre temps, les
+steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus
+rien à redouter des colères de ce golfe, en dépit des moussons
+contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se préparent pas au
+départ par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont
+plus, ornés de guirlandes et de bandelettes dorées, remercier les dieux
+dans le temple voisin.
+
+-- J'en conviens, dis-je, et la vapeur me paraît avoir tué la
+reconnaissance dans le coeur des marins. Mais capitaine, puisque vous
+semblez avoir spécialement étudié cette mer, pouvez-vous m'apprendre
+quelle est l'origine de son nom ?
+
+-- Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications à ce sujet.
+Voulez-vous connaître l'opinion d'un chroniqueur du XIVe siècle ?
+
+-- Volontiers.
+
+-- Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut donné après le passage
+des Israélites, lorsque le Pharaon eut péri dans les flots qui se
+refermèrent à la voix de Moïse :
+
+ En signe de cette merveille,
+ Devint la mer rouge et vermeille.
+ Non puis ne surent la nommer
+ Autrement que la rouge mer.
+
+-- Explication de poète, capitaine Nemo, répondis-je, mais je ne
+saurais m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion
+personnelle.
+
+-- La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette
+appellation de mer Rouge une traduction du mot hébreu « Edrom », et si
+les anciens lui donnèrent ce nom, ce fut à cause de la coloration
+particulière de ses eaux.
+
+-- Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune
+teinte particulière.
+
+-- Sans doute, mais en avançant vers le fond du golfe, vous remarquerez
+cette singulière apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor
+entièrement rouge, comme un lac de sang.
+
+-- Et cette couleur, vous l'attribuez à la présence d'une algue
+microscopique ?
+
+-- Oui. C'est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces
+chétives plantules connues sous le nom de _trichodesmies_, et dont il
+faut quarante mille pour occuper l'espace d'un millimètre carré.
+Peut-être en rencontrerez-vous, quand nous serons à Tor.
+
+-- Ainsi, capitaine Nemo, ce n'est pas la première fois que vous
+parcourez la mer Rouge à bord du _Nautilus_ ?
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et
+de la catastrophe des Égyptiens, je vous demanderai si vous avez
+reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique ?
+
+-- Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison.
+
+-- Laquelle ?
+
+-- C'est que l'endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est
+tellement ensablé maintenant que les chameaux y peuvent à peine baigner
+leurs jambes. Vous comprenez que mon _Nautilus_ n'aurait pas assez
+d'eau pour lui.
+
+-- Et cet endroit ?... demandai-je.
+
+-- Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui
+formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge
+s'étendait jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit
+miraculeux ou non, les Israélites n'en ont pas moins passé là pour
+gagner la Terre promise, et l'armée de Pharaon a précisément péri en
+cet endroit. Je pense donc que des fouilles pratiquées au milieu de ces
+sables mettraient à découvert une grande quantité d'armes et
+d'instruments d'origine égyptienne.
+
+-- C'est évident, répondis-je, et il faut espérer pour les archéologues
+que ces fouilles se feront tôt ou tard, lorsque des villes nouvelles
+s'établiront sur cet isthme, après le percement du canal de Suez. Un
+canal bien inutile pour un navire tel que le _Nautilus_ !
+
+-- Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les
+anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires
+commerciales d'établir une communication entre la mer Rouge et la
+Méditerranée ; mais ils ne songèrent point à creuser un canal direct,
+et ils prirent le Nil pour intermédiaire. Très probablement, le canal
+qui réunissait le Nil à la mer Rouge fut commencé sous Sésostris, si
+l'on en croit la tradition. Ce qui est certain, c'est que, six cent
+quinze ans avant Jésus-Christ, Necos entreprit les travaux d'un canal
+alimenté par les eaux du Nil, à travers la plaine d'Égypte qui regarde
+l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur était
+telle que deux trirèmes pouvaient y passer de front. Il fut continué
+par Darius, fils d'Hytaspe, et probablement achevé par Ptolémée II.
+Strabon le vit employé à la navigation ; mais la faiblesse de sa pente
+entre son point de départ, près de Bubaste, et la mer Rouge, ne le
+rendait navigable que pendant quelques mois de l'année. Ce canal servit
+au commerce jusqu'au siècle des Antonins ; abandonné, ensablé, puis
+rétabli par les ordres du calife Omar, il fut définitivement comblé en
+761 ou 762 par le calife Al-Mansor, qui voulut empêcher les vivres
+d'arriver à Mohammed-ben-Abdoallah, révolté contre lui. Pendant
+l'expédition d'Égypte, votre général Bonaparte retrouva les traces de
+ces travaux dans le désert de Suez, et, surpris par la marée, il
+faillit périr quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth, là même où
+Moïse avait campé trois mille trois cents ans avant
+
+lui.
+
+-- Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient osé entreprendre,
+cette jonction entre les deux mers qui abrégera de neuf mille
+kilomètres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et
+avant peu, il aura changé l'Afrique en une île immense.
+
+-- Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'être fier de votre
+compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus
+grands capitaines ! Il a commencé comme tant d'autres par les ennuis et
+les rebuts, mais il a triomphé, car il a le génie de la volonté. Et il
+est triste de penser que cette oeuvre, qui aurait dû être une oeuvre
+internationale, qui aurait suffi à illustrer un règne, n'aura réussi
+que par l'énergie d'un seul homme. Donc, honneur à M. de Lesseps !
+
+-- Oui, honneur à ce grand citoyen, répondis-je, tout surpris de
+l'accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler.
+
+-- Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire à travers ce
+canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetées de
+Port-Saïd après-demain, quand nous serons dans la Méditerranée.
+
+-- Dans la Méditerranée ! m'écriai-je.
+
+-- Oui, monsieur le professeur. Cela vous étonne ?
+
+-- Ce qui m'étonne, c'est de penser que nous y serons après-demain.
+
+-- Vraiment ?
+
+-- Oui, capitaine, bien que je dusse être habitué à ne m'étonner de
+rien depuis que je suis à votre bord !
+
+-- Mais à quel propos cette surprise ?
+
+-- A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forcé d'imprimer au
+_Nautilus_ s'il doit se retrouver après-demain en pleine Méditerranée,
+ayant fait le tour de l'Afrique et doublé le cap de Bonne-Espérance !
+
+-- Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le
+professeur ? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Espérance !
+
+-- Cependant, à moins que le _Nautilus_ ne navigue en terre ferme et
+qu'il ne passe par-dessus l'isthme...
+
+-- Ou par-dessous, monsieur Aronnax.
+
+-- Par-dessous ?
+
+-- Sans doute, répondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis
+longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes
+font aujourd'hui à sa surface.
+
+-- Quoi ! il existerait un passage !
+
+-- Oui, un passage souterrain que j'ai nommé Arabian-Tunnel. Il prend
+au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Péluse.
+
+-- Mais cet isthme n'est composé que de sables mouvants ?
+
+-- Jusqu'à une certaine profondeur. Mais à cinquante mètres seulement
+se rencontre une inébranlable assise de roc.
+
+-- Et c'est par hasard que vous avez découvert ce passage ? demandai-je
+de plus en plus surpris.
+
+-- Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et même,
+raisonnement plus que hasard.
+
+-- Capitaine, je vous écoute, mais mon oreille résiste à ce qu'elle
+entend.
+
+-- Ah monsieur ! _Aures habent et non audient_ est de tous les temps.
+Non seulement ce passage existe, mais j'en ai profité plusieurs fois.
+Sans cela, je ne me serais pas aventuré aujourd'hui dans cette impasse
+de la mer Rouge.
+
+-- Est-il indiscret de vous demander comment vous avez découvert ce
+tunnel ?
+
+-- Monsieur, me répondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de
+secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. »
+
+Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le récit du capitaine
+Nemo.
+
+« Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de
+naturaliste qui m'a conduit a découvrir ce passage que je suis seul à
+connaître. J'avais remarqué que dans la mer Rouge et dans la
+Méditerranée, il existait un certain nombre de poissons d'espèces
+absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des
+persègues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai
+s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. Si elle
+existait, le courant souterrain devait forcément aller de la mer Rouge
+à la Méditerranée par le seul effet de la différence des niveaux. Je
+pêchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur
+passai à la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai à la mer.
+Quelques mois plus tard, sur les côtes de Syrie, je reprenais quelques
+échantillons de mes poissons ornés de leur anneau indicateur. La
+communication entre les deux m'était donc démontrée. Je la cherchai
+avec mon _Nautilus_, je la découvris, je m'y aventurai, et avant peu,
+monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel
+arabique ! »
+
+ V
+
+ ARABIAN-TUNNEL
+
+Ce jour même, je rapportai à Conseil et à Ned Land la partie de cette
+conversation qui les intéressait directement. Lorsque je leur appris
+que, dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la
+Méditerranée, Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les
+épaules.
+
+« Un tunnel sous-marin ! s'écria-t-il, une communication entre les deux
+mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ?
+
+-- Ami Ned, répondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du
+_Nautilus_ ? Non ! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les
+épaules si légèrement, et ne repoussez pas les choses sous prétexte que
+vous n'en avez Jamais entendu parler.
+
+-- Nous verrons bien ! riposta Ned Land, en secouant la tête. Après
+tout, je ne demande pas mieux que de croire à son passage, à ce
+capitaine, et fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la
+Méditerranée. »
+
+Le soir même, par 21°30' de latitude nord, le _Nautilus_, flottant à la
+surface de la mer, se rapprocha de la côte arabe. J'aperçus Djeddah,
+important comptoir de l'Égypte, de la Syrie, de la Turquie et des
+Indes. Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions,
+les navires amarrés le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau
+obligeait à mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon,
+frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur
+blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux
+indiquaient le quartier habité par les Bédouins.
+
+Bientôt Djeddah s'effaça dans les ombres du soir, et le _Nautilus_
+rentra sous les eaux légèrement phosphorescentes.
+
+Le lendemain, 10 février, plusieurs navires apparurent qui couraient à
+contre-bord de nous. Le _Nautilus_ reprit sa navigation sous-marine ;
+mais à midi, au moment du point, la mer étant déserte, il remonta
+jusqu'à sa ligne de flottaison.
+
+Accompagné de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme.
+La côte à l'est se montrait comme une masse à peine estompée dans un
+humide brouillard.
+
+Appuyés sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres,
+quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit :
+
+« Voyez-vous là quelque chose, monsieur le professeur ?
+
+-- Non, Ned, répondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez.
+
+-- Regardez bien, reprit Ned, là, par tribord devant, à peu près à la
+hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ?
+
+-- En effet, dis-je, après une attentive observation, j'aperçois comme
+un long corps noirâtre à la surface des eaux.
+
+-- Un autre _Nautilus_ ? dit Conseil.
+
+-- Non, répondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est là
+quelque animal marin.
+
+-- Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil.
+
+-- Oui, mon garçon, répondis-je, on en rencontre quelquefois.
+
+-- Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des
+yeux l'objet signalé. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles
+connaissances, et je ne me tromperais pas à leur allure.
+
+-- Attendons, dit Conseil. Le _Nautilus_ se dirige de ce côté, et avant
+peu nous saurons à quoi nous en tenir. »
+
+En effet, cet objet noirâtre ne fut bientôt qu'à un mille de nous. Il
+ressemblait à un gros écueil échoué en pleine mer. Qu'était-ce ? Je ne
+pouvais encore me prononcer.
+
+« Ah ! il marche ! il plonge ! s'écria Ned Land. Mille diables ! Quel
+peut être cet animal ? Il n'a pas la queue bifurquée comme les baleines
+ou les cachalots, et ses nageoires ressemblent à des membres tronqués.
+
+-- Mais alors...., fis-je.
+
+-- Bon, reprit le Canadien, le voilà sur le dos, et il dresse ses
+mamelles en l'air !
+
+-- C'est une sirène, s'écria Conseil, une véritable sirène, n'en
+déplaise à monsieur. »
+
+Ce nom de sirène me mit sur la voie, et je compris que cet animal
+appartenait à cet ordre d'êtres marins, dont la fable a fait les
+sirènes, moitié femmes et moitié poissons.
+
+« Non, dis-je à Conseil, ce n'est point une sirène, mais un être
+curieux dont il reste à peine quelques échantillons dans la mer Rouge.
+C'est un dugong.
+
+-- Ordre des syréniens, groupe des pisciformes, sous-classe des
+monodelphiens, classe des mammifères, embranchement des vertébrés »,
+répondit Conseil.
+
+Et lorsque Conseil avait ainsi parlé, il n'y avait plus rien à dire.
+
+Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de
+convoitise à la vue de cet animal. Sa main semblait prête à le
+harponner. On eût dit qu'il attendait le moment de se jeter à la mer
+pour l'attaquer dans son élément.
+
+« Oh ! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'émotion, je n'ai
+jamais tué de « cela ». »
+
+Tout le harponneur était dans ce mot.
+
+En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il aperçut
+le dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant
+directement à lui :
+
+« Si vous teniez un harpon, maître Land, est-ce qu'il ne vous brûlerait
+pas la main ?
+
+-- Comme vous dites, monsieur.
+
+-- Et il ne vous déplairait pas de reprendre pour un jour votre métier
+de pêcheur, et d'ajouter ce cétacé à la liste de ceux que vous avez
+déjà frappés ?
+
+-- Cela ne me déplairait point.
+
+-- Eh bien, vous pouvez essayer.
+
+-- Merci, monsieur, répondit Ned Land dont les yeux s'enflammèrent.
+
+-- Seulement, reprit le capitaine, je vous engage à ne pas manquer cet
+animal, et cela dans votre intérêt.
+
+-- Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer ? demandai-je malgré
+le haussement d'épaule du Canadien.
+
+-- Oui, quelquefois, répondit le capitaine. Cet animal revient sur ses
+assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour maître Land, ce
+danger n'est pas à craindre. Son coup d'oeil est prompt, son bras est
+sûr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le
+regarde justement comme un fin gibier, et je sais que maître Land ne
+déteste pas les bons morceaux.
+
+-- Ah ! fit le Canadien, cette bête-la se donne aussi le luxe d'être
+bonne à manger ?
+
+-- Oui, maître Land. Sa chair, une viande véritable, est extrêmement
+estimée, et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des
+princes. Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement
+acharnée que, de même que le lamantin, son congénère, il devient de
+plus en plus rare.
+
+-- Alors, monsieur le capitaine, dit sérieusement Conseil, si par
+hasard celui-ci était le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de
+l'épargner dans l'intérêt de la science ?
+
+-- Peut-être, répliqua le Canadien ; mais, dans l'intérêt de la
+cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse.
+
+-- Faites donc, maître Land », répondit le capitaine Nemo.
+
+En ce moment sept hommes de l'équipage, muets et impassibles comme
+toujours, montèrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une
+ligne semblable à celles qu'emploient les pêcheurs de baleines. Le
+canot fut déponté, arraché de son alvéole, lancé à la mer. Six rameurs
+prirent place sur leurs bancs et le patron se mit à la barre. Ned,
+Conseil et moi, nous nous assîmes à l'arrière.
+
+« Vous ne venez pas, capitaine ? demandai-je.
+
+-- Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. »
+
+Le canot déborda, et, enlevé par ses six avirons, il se dirigea
+rapidement vers le dugong, qui flottait alors à deux milles du
+_Nautilus_.
+
+Arrivé à quelques encablures du cétacé, il ralentit sa marche, et les
+rames plongèrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son
+harpon à la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon
+qui sert à frapper la baleine est ordinairement attaché à une très
+longue corde qui se dévide rapidement lorsque l'animal blessé
+l'entraîne avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une
+dizaine de brasses, et son extrémité était seulement frappée sur un
+petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous
+les eaux.
+
+Je m'étais levé et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien.
+Ce dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au
+lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale très allongée
+et ses nageoires latérales par de véritables doigts. Sa différence avec
+le lamantin consistait en ce que sa mâchoire supérieure était armée de
+deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque côté des
+défenses divergentes.
+
+Ce dugong, que Ned Land se préparait à attaquer, avait des dimensions
+colossales, et sa longueur dépassait au moins sept mètres. Il ne
+bougeait pas et semblait dormir à la surface des flots, circonstance
+qui rendait sa capture plus facile.
+
+Le canot s'approcha prudemment à trois brasses de l'animal. Les avirons
+restèrent suspendus sur leurs dames. Je me levai à demi. Ned Land, le
+corps un peu rejeté en arrière, brandissait son harpon d'une main
+exercée.
+
+Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le
+harpon, lancé avec force, n'avait frappé que l'eau sans doute.
+
+« Mille diables ! s'écria le Canadien furieux, je l'ai manqué !
+
+-- Non, dis-je, l'animal est blessé, voici son sang, mais votre engin
+ne lui est pas resté dans le corps.
+
+-- Mon harpon ! mon harpon ! » cria Ned Land.
+
+Les matelots se remirent à nager, et le patron dirigea l'embarcation
+vers le baril flottant. Le harpon repêché, le canot se mit à la
+poursuite de l'animal.
+
+Celui-ci revenait de temps en temps à la surface de la mer pour
+respirer. Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une
+rapidité extrême. L'embarcation, manoeuvrée par des bras vigoureux,
+volait sur ses traces. Plusieurs fois elle l'approcha à quelques
+brasses, et le Canadien se tenait prêt à frapper ; mais le dugong se
+dérobait par un plongeon subit, et il était impossible de l'atteindre.
+
+On juge de la colère qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lançait
+au malheureux animal les plus énergiques jurons de la langue anglaise.
+Pour mon compte, je n'en étais encore qu'au dépit de voir le dugong
+déjouer toutes nos ruses.
+
+On le poursuivit sans relâche pendant une heure, et je commençais à
+croire qu'il serait très difficile de s'en emparer, quand cet animal
+fut pris d'une malencontreuse idée de vengeance dont il eut à se
+repentir. Il revint sur le canot pour l'assaillir à son tour.
+
+Cette manoeuvre n'échappa point au Canadien.
+
+« Attention ! » dit-il.
+
+Le patron prononça quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il
+prévint ses hommes de se tenir sur leurs gardes.
+
+Le dugong, arrivé à vingt pieds du canot, s'arrêta, huma brusquement
+l'air avec ses vastes narines percées non à l'extrémité, mais à la
+partie supérieure de son museau. Puis, prenant son élan, il se
+précipita sur nous.
+
+Le canot ne put éviter son choc ; à demi renversé, il embarqua une ou
+deux tonnes d'eau qu'il fallut vider ; mais, grâce à l'habileté du
+patron, abordé de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land,
+cramponné à l'étrave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal,
+qui, de ses dents incrustées dans le plat-bord, soulevait l'embarcation
+hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Nous étions renversés
+les uns sur les autres, et je ne sais trop comment aurait fini
+l'aventure, si le Canadien, toujours acharné contre la bête, ne l'eût
+enfin frappée au coeur.
+
+J'entendis le grincement des dents sur la tôle, et le dugong disparut,
+entraînant le harpon avec lui. Mais bientôt le baril revint à la
+surface, et peu d'instants après, apparut le corps de l'animal,
+retourné sur le dos. Le canot le rejoignit, le prit à la remorque et se
+dirigea vers le _Nautilus_.
+
+Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le
+dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le
+dépeça sous les yeux du Canadien, qui tenait à suivre tous les détails
+de l'opération. Le jour même, le stewart me servit au dîner quelques
+tranches de cette chair habilement apprêtée par le cuisinier du bord.
+Je la trouvai excellente, et même supérieure à celle du veau, sinon du
+boeuf.
+
+Le lendemain 11 février, l'office du _Nautilus_ s'enrichit encore d'un
+gibier délicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le
+Nautilus. C'était une espèce de sterna nilotica, particulière à
+l'Égypte, dont le bec est noir, la tête grise et pointillée, l'oeil
+entouré de points blancs, le dos, les ailes et la queue grisâtres, le
+ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi quelques
+douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut goût, dont le
+cou et le dessus de la tête sont blancs et tachetés de noir.
+
+La vitesse du _Nautilus_ était alors modérée. Il s'avançait en flânant,
+pour ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins
+en moins salée, a mesure que nous approchions de Suez.
+
+Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de
+Ras-Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extrémité de l'Arabie Pétrée,
+comprise entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah.
+
+Le _Nautilus_ pénétra dans le détroit de Jubal, qui conduit au golfe de
+Suez. J'aperçus distinctement une haute montagne, dominant entre les
+deux golfes le Ras-Mohammed. C'était le mont Oreb, ce Sinaï, au sommet
+duquel Moïse vit Dieu face à face, et que l'esprit se figure
+incessamment couronné d'éclairs.
+
+A six heures, le _Nautilus_, tantôt flottant, tantôt immergé, passait
+au large de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient
+teintées de rouge, observation déjà faite par le capitaine Nemo. Puis
+la nuit se fit, au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le
+cri du pélican et de quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac
+irrité par les rocs ou le gémissement lointain d'un steamer battant les
+eaux du golfe de ses pales sonores.
+
+De huit à neuf heures, le _Nautilus_ demeura à quelques mètres sous les
+eaux. Suivant mon calcul, nous devions être très près de Suez. A
+travers les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers
+vivement éclairés par notre lumière électrique. Il me semblait que le
+détroit se rétrécissait de plus en plus.
+
+A neuf heures un quart, le bateau étant revenu à la surface, je montai
+sur la plate-forme. Très impatient de franchir le tunnel du capitaine
+Nemo, je ne pouvais tenir en place, et je cherchais à respirer l'air
+frais de la nuit.
+
+Bientôt, dans l'ombre, j'aperçus un feu pâle, à demi décoloré par la
+brume, qui brillait à un mille de nous.
+
+« Un phare flottant », dit-on près de moi.
+
+Je me retournai et je reconnus le capitaine.
+
+« C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas à
+gagner l'orifice du tunnel.
+
+-- L'entrée n'en doit pas être facile ?
+
+-- Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du
+timonier pour diriger moi-même la manoeuvre. Et maintenant, si vous
+voulez descendre, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ va s'enfoncer sous
+les flots, et il ne reviendra à leur surface qu'après avoir franchi
+l'Arabian-Tunnel. »
+
+Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les réservoirs d'eau
+s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mètres.
+
+Au moment où me disposais à regagner ma chambre, le capitaine m'arrêta.
+
+« Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner
+dans la cage du pilote ?
+
+-- Je n'osais vous le demander, répondis-je.
+
+-- Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette
+navigation à la fois sous-terrestre et sous-marine. »
+
+Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il
+ouvrit une porte, suivit les coursives supérieures et arriva dans la
+cage du pilote, qui, on le sait, s'élevait à l'extrémité de la
+plate-forme.
+
+C'était une cabine mesurant six pieds sur chaque face, à peu près
+semblable à celles qu'occupent les timoniers des _steamboats_ du
+Mississipi ou de l'Hudson. Au milieu se manoeuvrait une roue disposée
+verticalement, engrenée sur les drosses du gouvernail qui couraient
+jusqu'à l'arrière du _Nautilus_. Quatre hublots de verres
+lenticulaires, évidés dans les parois de la cabine, permettaient à
+l'homme de barre de regarder dans toutes les directions.
+
+Cette cabine était obscure ; mais bientôt mes yeux s'accoutumèrent à
+cette obscurité, et j'aperçus le pilote, un homme vigoureux, dont les
+mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer
+apparaissait vivement éclairée par le fanal qui rayonnait en arrière de
+la cabine, à l'autre extrémité de la plate-forme.
+
+« Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage. »
+
+Des fils électriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des
+machines, et de là, le capitaine pouvait communiquer simultanément à
+son _Nautilus_ la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de
+métal, et aussitôt la vitesse de l'hélice fut très diminuée.
+
+Je regardais en silence la haute muraille très accore que nous longions
+en ce moment, inébranlable base du massif sableux de la côte. Nous la
+suivîmes ainsi pendant une heure, à quelques mètres de distance
+seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole
+suspendue dans la cabine à ses deux cercles concentriques. Sur un
+simple geste, le timonier modifiait à chaque instant la direction du
+_Nautilus_.
+
+Je m'étais placé au hublot de bâbord, et j'apercevais de magnifiques
+substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustacés
+agitant leurs pattes énormes, qui s'allongeaient hors des
+anfractuosités du roc.
+
+A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-même la barre. Une
+large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le _Nautilus_
+s'y engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutumé se fit entendre sur
+ses flancs. C'étaient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel
+précipitait vers la Méditerranée. Le Nautilus suivait le torrent,
+rapide comme une flèche, malgré les efforts de sa machine qui, pour
+résister, battait les flots à contre-hélice.
+
+Sur les murailles étroites du passage, je ne voyais plus que des raies
+éclatantes, des lignes droites, des sillons de feu tracés par la
+vitesse sous l'éclat de l'électricité. Mon coeur palpitait, et je le
+comprimais de la main.
+
+A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue
+du gouvernail, et se retournant vers moi :
+
+« La Méditerranée », me dit-il.
+
+En moins de vingt minutes, le _Nautilus_, entraîné par ce torrent,
+venait de franchir l'isthme de Suez.
+
+ VI
+
+ L'ARCHIPEL GREC
+
+Le lendemain, 12 février, au lever du jour, le _Nautilus_ remonta à la
+surface des flots. Je me précipitai sur la plate-forme. A trois milles
+dans le sud se dessinait la vague silhouette de Péluse. Un torrent nous
+avait portés d'une mer à l'autre. Mais ce tunnel, facile à descendre,
+devait être impraticable à remonter.
+
+Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux inséparables
+compagnons avaient tranquillement dormi, sans se préoccuper autrement
+des prouesses du _Nautilus_.
+
+« Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton
+légèrement goguenard, et cette Méditerranée ?
+
+-- Nous flottons à sa surface, ami Ned.
+
+-- Hein ! fit Conseil, cette nuit même ?...
+
+-- Oui, cette nuit même, en quelques minutes, nous avons franchi cet
+isthme infranchissable.
+
+-- Je n'en crois rien, répondit le Canadien.
+
+-- Et vous avez tort, maître Land, repris-je. Cette côte basse qui
+s'arrondit vers le sud est la côte égyptienne.
+
+-- A d'autres, monsieur, répliqua l'entêté Canadien.
+
+-- Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire
+monsieur.
+
+-- D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son
+tunnel, et j'étais près de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il
+dirigeait lui-même le _Nautilus_ à travers cet étroit passage.
+
+-- Vous entendez, Ned ? dit Conseil.
+
+-- Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned,
+apercevoir les jetées de Port-Saïd qui s'allongent dans la mer. »
+
+Le Canadien regarda attentivement.
+
+« En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre
+capitaine est un maître homme. Nous sommes dans la Méditerranée. Bon.
+Causons donc, s'il vous plaît, de nos petites affaires, mais de façon à
+ce que personne ne puisse nous entendre. »
+
+Je vis bien où le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai
+qu'il valait mieux causer, puisqu'il le désirait, et tous les trois
+nous allâmes nous asseoir près du fanal, où nous étions moins exposés à
+recevoir l'humide embrun des lames.
+
+« Maintenant, Ned, nous vous écoutons, dis-je. Qu'avez-vous à nous
+apprendre ?
+
+-- Ce que j'ai à vous apprendre est très simple, répondit le Canadien.
+Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous
+entraînent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramènent en Océanie,
+je demande à quitter le _Nautilus_. »
+
+J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait
+toujours. Je ne voulais en aucune façon entraver la liberté de mes
+compagnons, et cependant je n'éprouvais nul désir de quitter le
+capitaine Nemo. Grâce à lui, grâce à son appareil, je complétais chaque
+jour mes études sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds
+sous-marins au milieu même de son élément. Retrouverais-je jamais une
+telle occasion d'observer les merveilles de l'Océan ? Non, certes ! Je
+ne pouvais donc me faire à cette idée d'abandonner le _Nautilus_ avant
+notre cycle d'investigations accompli.
+
+« Ami Ned, dis-je, répondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous à bord ?
+Regrettez-vous que la destinée vous ait jeté entre les mains du
+capitaine Nemo ? »
+
+Le Canadien resta quelques instants sans répondre. Puis, se croisant
+les bras :
+
+« Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je
+serai content de l'avoir fait ; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il
+se termine. Voilà mon sentiment.
+
+-- Il se terminera, Ned.
+
+-- Où et quand ?
+
+-- Où ? je n'en sais rien. Quand ? je ne peux le dire, ou plutôt je
+suppose qu'il s'achèvera, lorsque ces mers n'auront plus rien à nous
+apprendre. Tout ce qui a commencé a forcément une fin en ce monde.
+
+-- Je pense comme monsieur, répondit Conseil, et il est fort possible
+qu'après avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo
+nous donne la volée à tous trois.
+
+-- La volée ! s'écria le Canadien. Une volée, voulez-vous dire ?
+
+-- N'exagérons pas, maître Land, repris-je. Nous n'avons rien à
+craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les idées de
+Conseil. Nous sommes maîtres des secrets du _Nautilus_, et je n'espère
+pas que son commandant, pour nous rendre notre liberté, se résigne à
+les voir courir le monde avec nous.
+
+-- Mais alors, qu'espérez-vous donc ? demanda le Canadien.
+
+-- Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous
+devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant.
+
+-- Ouais ! fit Ned Land. Et où serons-nous dans six mois, s'il vous
+plaît, monsieur le naturaliste ?
+
+-- Peut-être ici, peut-être en Chine. Vous le savez, le _Nautilus_ est
+un rapide marcheur. Il traverse les océans comme une hirondelle
+traverse les airs, ou un express les continents. Il ne craint point les
+mers fréquentées. Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les côtes de
+France, d'Angleterre ou d'Amérique, sur lesquelles une fuite pourra
+être aussi avantageusement tentée qu'ici ?
+
+-- Monsieur Aronnax, répondit le Canadien, vos arguments pèchent par la
+base. Vous parlez au futur : « Nous serons là ! Nous serons ici ! » Moi
+je parle au présent : « Nous sommes ici, et il faut en profiter. » »
+
+J'étais pressé de près par la logique de Ned Land, et je me sentais
+battu sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en
+ma faveur.
+
+« Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine
+Nemo vous offre aujourd'hui même la liberté. Accepterez-vous ?
+
+-- Je ne sais, répondis-je.
+
+-- Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la
+renouvellera pas plus tard, accepterez-vous ? »
+
+Je ne répondis pas.
+
+« Et qu'en pense l'ami Conseil ? demanda Ned Land.
+
+-- L'ami Conseil, répondit tranquillement ce digne garçon, l'ami
+Conseil n'a rien à dire. Il est absolument désintéressé dans la
+question. Ainsi que son maître, ainsi que son camarade Ned, il est
+célibataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays.
+Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme
+monsieur, et, à son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour
+faire une majorité. Deux personnes seulement sont en présence :
+monsieur d'un côté, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil
+écoute, et il est prêt à marquer les points. »
+
+Je ne pus m'empêcher de sourire, à voir Conseil annihiler si
+complètement sa personnalité. Au fond, le Canadien devait être enchanté
+de ne pas l'avoir contre lui.
+
+« Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne
+discutons qu'entre nous deux. J'ai parlé, vous m'avez entendu.
+Qu'avez-vous à répondre ? »
+
+Il fallait évidemment conclure, et les faux-fuyants me répugnaient.
+
+« Ami Ned, dis-je, voici ma réponse. Vous avez raison contre moi, et
+mes arguments ne peuvent tenir devant les vôtres. Il ne faut pas
+compter sur la bonne volonté du capitaine Nemo. La prudence la plus
+vulgaire lui défend de nous mettre en liberté. Par contre, la prudence
+veut que nous profitions de la première occasion de quitter le
+_Nautilus_.
+
+-- Bien, monsieur Aronnax, voilà qui est sagement parlé.
+
+-- Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que
+l'occasion soit sérieuse. Il faut que notre première tentative de fuite
+réussisse ; car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de
+la reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas.
+
+-- Tout cela est juste, répondit le Canadien. Mais votre observation
+s'applique à toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans
+ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci : si une
+occasion favorable se présente, il faut la saisir.
+
+-- D'accord. Et maintenant, me direz-vous. Ned, ce que vous entendez
+par une occasion favorable ?
+
+-- Ce serait celle qui, par une nuit sombre, amènerait le _Nautilus_ à
+peu de distance d'une côte européenne.
+
+€” Et vous tenteriez de vous sauver à la nage ?
+
+Oui, si nous étions suffisamment rapprochés d'un rivage, et si le
+navire flottait à la surface. Non, si nous étions éloignés, et si le
+navire naviguait sous les eaux.
+
+-- Et dans ce cas ?
+
+-- Dans ce cas, je chercherais à m'emparer du canot. Je sais comment il
+se manoeuvre. Nous nous introduirions à l'intérieur, et les boulons
+enlevés, nous remonterions à la surface, sans même que le timonier,
+placé à l'avant, s'aperçût de notre fuite.
+
+-- Bien, Ned. Épiez donc cette occasion ; mais n'oubliez pas qu'un
+échec nous perdrait.
+
+-- Je ne l'oublierai pas, monsieur.
+
+-- Et maintenant, Ned, voulez-vous connaître toute ma pensée sur votre
+projet ?
+
+-- Volontiers, monsieur Aronnax.
+
+-- Eh bien, je pense -- je ne dis pas j'espère -- je pense que cette
+occasion favorable ne se présentera pas.
+
+-- Pourquoi cela ?
+
+-- Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons
+pas renoncé à l'espoir de recouvrer notre liberté, et qu'il se tiendra
+sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des côtes européennes.
+
+-- Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil.
+
+-- Nous verrons bien, répondit Ned Land, qui secouait la tête d'un air
+déterminé.
+
+-- Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en là. Plus un mot sur
+tout ceci. Le jour où vous serez prêt, vous nous préviendrez et nous
+vous suivrons. Je m'en rapporte complètement à vous. »
+
+Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves
+conséquences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits
+semblèrent confirmer mes prévisions au grand désespoir du Canadien. Le
+capitaine Nemo se défiait-il de nous dans ces mers fréquentées, ou
+voulait-il seulement se dérober à la vue des nombreux navires de toutes
+nations qui sillonnent la Méditerranée ? Je l'ignore, mais il se
+maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des côtes. Ou le
+_Nautilus_ émergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou il
+s'en allait à de grandes profondeurs, car entre l'archipel grec et
+l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mètres.
+
+Aussi, je n'eus connaissance de l'île de Carpathos, l'une des Sporades,
+que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son
+doigt sur un point du planisphère :
+
+ Est in Carpathio Neptuni gurgite vates
+ Coeruleus Proteus...
+ C'était, en effet, l'antique séjour de Protée, le vieux pasteur des
+troupeaux de Neptune, maintenant l'île de Scarpanto, située entre
+Rhodes et la Crète. Je n'en vis que les soubassements granitiques à
+travers la vitre du salon.
+
+Le lendemain, 14 février, je résolus d'employer quelques heures à
+étudier les poissons de l'Archipel ; mais par un motif quelconque, les
+panneaux demeurèrent hermétiquement fermés. En relevant la direction du
+_Nautilus_, je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne île de
+Crète. Au moment où je m'étais embarqué sur I'_Abraham-Lincoln_, cette
+île venait de s'insurger tout entière contre le despotisme turc. Mais
+ce qu'était devenue cette insurrection depuis cette époque, je
+l'ignorais absolument, et ce n'était pas le capitaine Nemo, privé de
+toute communication avec la terre, qui aurait pu me l'apprendre.
+
+Je ne fis donc aucune allusion à cet événement, lorsque, le soir, je me
+trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla
+taciturne, préoccupé. Puis, contrairement à ses habitudes, il ordonna
+d'ouvrir les deux panneaux du salon, et, allant de l'un à l'autre, il
+observa attentivement la masse des eaux. Dans quel but ? Je ne pouvais
+le deviner, et, de mon côté, j'employai mon temps à étudier les
+poissons qui passaient devant mes yeux.
+
+Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, citées par Aristote et
+vulgairement connues sous le nom de « loches de mer », que l'on
+rencontre particulièrement dans les eaux salées avoisinant le delta du
+Nil. Près d'elles se déroulaient des pagres à demi phosphorescents,
+sortes de spares que les Égyptiens rangeaient parmi les animaux sacrés,
+et dont l'arrivée dans les eaux du Reuve, dont elles annonçaient le
+fécond débordement, était fêtée par des cérémonies religieuses. Je
+notai également des cheilines longues de trois décimètres, poissons
+osseux à écailles transparentes, dont la couleur livide est mélangée de
+taches rouges ; ce sont de grands mangeurs de végétaux marins, ce qui
+leur donne un goût exquis ; aussi ces cheilines étaient-elles très
+recherchées des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs entrailles,
+accommodées avec des laites de murènes, des cervelles de paons et des
+langues de phénicoptères, composaient ce plat divin qui ravissait
+Vitellius.
+
+Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon
+esprit tous les souvenirs de l'antiquité. Ce fut le rémora qui voyage
+attaché au ventre des requins ; au dire des anciens, ce petit poisson,
+accroché à la carène d'un navire, pouvait l'arrêter dans sa marche, et
+l'un d'eux, retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille
+d'Actium, facilita ainsi la victoire d'Auguste. A quoi tiennent les
+destinées des nations ! J'observai également d'admirables anthias qui
+appartiennent à l'ordre des lutjans, poissons sacrés pour les Grecs qui
+leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux
+qu'ils fréquentaient ; leur nom signifie, _fleur_, et ils le
+justifiaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises
+dans la gamme du rouge depuis la pâleur du rose jusqu'à l'éclat du
+rubis, et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes
+yeux ne pouvaient se détacher de ces merveilles de la mer, quand ils
+furent frappés soudain par une apparition inattendue.
+
+Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant à sa ceinture
+une bourse de cuir. Ce n'était pas un corps abandonné aux flots.
+C'était un homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse,
+disparaissant parfois pour aller respirer à la surface et replongeant
+aussitôt.
+
+Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix émue :
+
+« Un homme ! un naufragé ! m'écriai-je. Il faut le sauver à tout prix !
+
+Le capitaine ne me répondit pas et vint s'appuyer à la vitre.
+
+L'homme s'était rapproché, et, la face collée au panneau, il nous
+regardait.
+
+A ma profonde stupéfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le
+plongeur lui répondit de la main, remonta immédiatement vers la surface
+de la mer, et ne reparut plus.
+
+« Ne vous inquiétez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap
+Matapan, surnommé le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades.
+Un hardi plongeur ! L'eau est son élément, et il y vit plus que sur
+terre, allant sans cesse d'une île à l'autre et jusqu'à la Crète.
+
+-- Vous le connaissez, capitaine ?
+
+-- Pourquoi pas, monsieur Aronnax ? »
+
+Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placé près du
+panneau gauche du salon. Près de ce meuble, je vis un coffre cerclé de
+fer, dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du
+_Nautilus_, avec sa devise _Mobilis in mobile_.
+
+En ce moment, le capitaine, sans se préoccuper de ma présence, ouvrit
+le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de
+lingots.
+
+C'étaient des lingots d'or. D'où venait ce précieux métal qui
+représentait une somme énorme ? Où le capitaine recueillait-il cet or,
+et qu'allait-il faire de celui-ci ?
+
+Je ne prononçai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un à un
+ces lingots et les rangea méthodiquement dans le coffre qu'il remplit
+entièrement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes
+d'or, c'est-à-dire près de cinq millions de francs.
+
+Le coffre fut solidement fermé, et le capitaine écrivit sur son
+couvercle une adresse en caractères qui devaient appartenir au grec
+moderne.
+
+Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait
+avec le poste de l'équipage. Quatre homme parurent, et non sans peine
+ils poussèrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le
+hissaient au moyen de palans sur l'escalier de fer.
+
+En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi :
+
+« Et vous disiez, monsieur le professeur ? me demanda-t-il.
+
+-- Je ne disais rien, capitaine.
+
+-- Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. »
+
+Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon.
+
+Je rentrai dans ma chambre très intrigué, on le conçoit. J'essayai
+vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce
+plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientôt, je sentis à certains
+mouvements de roulis et de tangage, que le _Nautilus_ quittant les
+couches inférieures revenait à la surface des eaux.
+
+Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que
+l'on détachait le canot, qu'on le lançait à la mer. Il heurta un
+instant les flancs du _Nautilus_, et tout bruit cessa.
+
+Deux heures après, le même bruit, les mêmes allées et venues se
+reproduisaient. L'embarcation, hissée à bord, était rajustée dans son
+alvéole, et le _Nautilus_ se replongeait sous les flots.
+
+Ainsi donc, ces millions avaient été transportés à leur adresse. Sur
+quel point du continent ? Quel était le correspondant du capitaine Nemo
+?
+
+Le lendemain, je racontai à Conseil et au Canadien les événements de
+cette nuit, qui surexcitaient ma curiosité au plus haut point. Mes
+compagnons ne furent pas moins surpris que moi.
+
+« Mais où prend-il ces millions ? » demanda Ned Land.
+
+A cela, pas de réponse possible. Je me rendis au salon après avoir
+déjeuné, et je me mis au travail. Jusqu'à cinq heures du soir, je
+rédigeai mes notes. En ce moment -- devais-je l'attribuer à une
+disposition personnelle -- je sentis une chaleur extrême, et je dus
+enlever mon vêtement de byssus. Effet incompréhensible, car nous
+n'étions pas sous de hautes latitudes, et d'ailleurs le _Nautilus_,
+immergé, ne devait éprouver aucune élévation de température. Je
+regardai le manomètre. Il marquait une profondeur de soixante pieds, à
+laquelle la chaleur atmosphérique n'aurait pu atteindre.
+
+Je continuai mon travail, mais la température s'éleva au point de
+devenir intolérable.
+
+« Est-ce que le feu serait à bord ? » me demandai-je.
+
+J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha
+du thermomètre, le consulta, et se retournant vers moi :
+
+« Quarante-deux degrés, dit-il.
+
+-- Je m'en aperçois, capitaine, répondis-je, et pour peu que cette
+chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter.
+
+-- Oh ! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous
+le voulons bien.
+
+-- Vous pouvez donc la modérer à votre gré ?
+
+-- Non, mais je puis m'éloigner du foyer qui la produit.
+
+-- Elle est donc extérieure ?
+
+-- Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante.
+
+-- Est-il possible ? m'écriai-je.
+
+-- Regardez. »
+
+Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entièrement blanche autour
+du _Nautilus_. Une fumée de vapeurs sulfureuses se déroulait au milieu
+des flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudière. J'appuyai ma
+main sur une des vitres, mais la chaleur était telle que je dus la
+retirer.
+
+« Où sommes-nous ? demandai-je.
+
+-- Près de l'île Santorin, monsieur le professeur, me répondit le
+capitaine, et précisément dans ce canal qui sépare Néa-Kamenni de
+Paléa-Kamenni. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une
+éruption sous-marine.
+
+Je croyais, dis-je, que la formation de ces îles nouvelles était
+terminée.
+
+-- Rien n'est jamais terminé dans les parages volcaniques, répondit le
+capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaillé par les feux
+souterrains. Déjà, en l'an dix-neuf de notre ère, suivant Cassiodore et
+Pline, une île nouvelle, Théia la divine, apparut à la place même où se
+sont récemment formés ces îlots. Puis, elle s'abîma sous les flots,
+pour se remontrer en l'an soixante-neuf et s'abîmer encore une fois.
+Depuis cette époque jusqu'à nos jours, le travail plutonien fut
+suspendu. Mais, le 3 février 1866, un nouvel îlot, qu'on nomma l'îlot
+de George, émergea au milieu des vapeurs sulfureuses, près de
+Néa-Kamenni, et s'y souda, le 6 du même mois. Sept jours après, le 13
+février, l'îlot Aphroessa parut, laissant entre Néa-Kamenni et lui un
+canal de dix mètres. J'étais dans ces mers quand le phénomène se
+produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'îlot Aphroessa,
+de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diamètre sur trente
+pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, mêlées
+de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un îlot plus petit,
+appelé Réka, se montra près de Néa-Kamenni, et depuis lors, ces trois
+îlots, soudés ensemble, ne forment plus qu'une seule et même île.
+
+-- Et le canal où nous sommes en ce moment ? demandai-je.
+
+-- Le voici, répondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de
+l'Archipel. Vous voyez que j'y ai porté les nouveaux îlots.
+
+-- Mais ce canal se comblera un jour ?
+
+-- C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits
+îlots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni.
+Il est donc évident que Néa et Paléa se réuniront dans un temps
+rapproché. Si, au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui
+forment les continents, ici, ce sont les phénomènes éruptifs. Voyez,
+monsieur, voyez le travail qui s'accomplit sous ces flots. »
+
+Je revins vers la vitre. Le _Nautilus_ ne marchait plus. La chaleur
+devenait intolérable. De blanche qu'elle était, la mer se faisait
+rouge, coloration due à la présence d'un sel de fer. Malgré
+l'hermétique fermeture du salon, une odeur sulfureuse insupportable se
+dégageait, et j'apercevais des flammes écarlates dont la vivacité tuait
+l'éclat de l'électricité.
+
+J'étais en nage, j'étouffais, j'allais cuire. Oui, en vérité, je me
+sentais cuire !
+
+« On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au
+capitaine.
+
+-- Non, ce ne serait pas prudent », répondit l'impassible Nemo.
+
+Un ordre fut donné. Le _Nautilus_ vira de bord et s'éloigna de cette
+fournaise qu'il ne pouvait impunément braver. Un quart d'heure plus
+tard, nous respirions à la surface des flots.
+
+La pensée me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour
+effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer
+de feu.
+
+Le lendemain, 16 février, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes et
+Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mètres, et le
+_Nautilus_ passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec,
+après avoir doublé le cap Matapan.
+
+ VII
+
+ LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES
+
+La Méditerranée, la mer bleue par excellence, la « grande mer » des
+Hébreux, la « mer » des Grecs, le « mare nostrum » des Romains, bordée
+d'orangers, d'aloès, de cactus, de pins maritimes, embaumée du parfum
+des myrtes, encadrée de rudes montagnes, saturée d'un air pur et
+transparent, mais incessamment travaillée par les feux de la terre, est
+un véritable monde. C'est là, sur ses rivages et sur ses eaux, dit
+Michelet, que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats
+du globe.
+
+Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperçu rapide de ce
+bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomètres carrés.
+Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent même défaut,
+car l'énigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette
+traversée à grande vitesse. J'estime à six cents lieues environ le
+chemin que le _Nautilus_ parcourut sous les flots de cette mer, et ce
+voyage, il l'accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le
+matin du 16 février des parages de la Grèce, le 18, au soleil levant,
+nous avions franchi le détroit de Gibraltar.
+
+-- Il fut évident pour moi que cette Méditerranée, resserrée au milieu
+de ces terres qu'il voulait fuir, déplaisait au capitaine Nemo. Ses
+flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de
+regrets. Il n'avait plus ici cette liberté d'allures, cette
+indépendance de manoeuvres que lui laissaient les océans, et son
+_Nautilus_ se sentait à l'étroit entre ces rivages rapprochés de
+l'Afrique et de l'Europe.
+
+Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l'heure, soit
+douze lieues de quatre kilomètres. Il va sans dire que Ned Land, à son
+grand ennui, dut renoncer à ses projets de fuite. Il ne pouvait se
+servir du canot entraîné à raison de douze à treize mètres par seconde.
+Quitter le _Nautilus_ dans ces conditions, c'eût été sauter d'un train
+marchant avec cette rapidité, manoeuvre imprudente s'il en fut.
+D'ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit à la surface des
+flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se dirigeait
+seulement suivant les indications de la boussole et les relèvements du
+loch.
+
+Je ne vis donc de l'intérieur de cette Méditerranée que ce que le
+voyageur d'un express aperçoit du paysage qui fuit devant ses yeux,
+c'est-à-dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui
+passent comme un éclair. Cependant, Conseil et moi, nous pûmes observer
+quelques-uns de ces poissons méditerranéens, que la puissance de leurs
+nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du _Nautilus_.
+Nous restions à l'affût devant les vitres du salon, et nos notes me
+permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer.
+
+Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les
+autres, sans parler de ceux que la vitesse du _Nautilus_ déroba à mes
+yeux. Qu'il me soit donc permis de les classer d'après cette
+classification fantaisiste. Elle rendra mieux mes rapides observations.
+
+Au milieu de la masse des eaux vivement éclairées par les nappes
+électriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un
+mètre, qui sont communes à presque tous les climats. Des oxyrhinques,
+sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris
+cendré et tacheté, se développaient comme de vastes châles emportés par
+les courants. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais
+reconnaître si elles méritaient ce nom d'aigles qui leur fut donné par
+les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud et de
+chauve-souris, dont les pêcheurs modernes les ont affublées. Des
+squales-milandres, longs de douze pieds et particulièrement redoutés
+des plongeurs, luttaient de rapidité entre eux. Des renards marins,
+longs de huit pieds et doués d'une extrême finesse d'odorat,
+apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. Des dorades, du genre
+spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu'à treize décimètres, se
+montraient dans leur vêtement d'argent et d'azur entouré de
+bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires,
+poissons consacrés à Vénus, et dont l'oeil est enchâssé dans un sourcil
+d'or ; espèce précieuse, amie de toutes les eaux, douces ou salées,
+habitant les fleuves, les lacs et les océans, vivant sous tous les
+climats, supportant toutes les températures, et dont la race, qui
+remonte aux époques géologiques de la terre, a conserve toute sa beauté
+des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf à dix
+mètres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la
+vitre des panneaux, montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes
+: ils ressemblent aux squales dont ils n'égalent pas la force, et se
+rencontrent dans toutes les mers ; au printemps, ils aiment à remonter
+les grands fleuves, à lutter contre les courants du Volga, du Danube,
+du Pô, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs,
+de maquereaux, de saumons et de gades ; bien qu'ils appartiennent à la
+classe des cartilagineux, ils sont délicats ; on les mange frais,
+séchés, marinés ou salés, et, autrefois, on les portait triomphalement
+sur la table des Lucullus. Mais de ces divers habitants de la
+Méditerranée, ceux que je pus observer le plus utilement, lorsque le
+_Nautilus_ se rapprochait de la surface, appartenaient au
+soixante-troisième genre des poissons osseux. C'étaient des
+scombres-thons, au dos bleu-noir, au ventre cuiras d'argent, et dont
+les rayons dorsaux jettent des lueurs d'or. Ils ont la réputation de
+suivre la marche des navires dont ils recherchent l'ombre fraîche sous
+les feux du ciel tropical, et ils ne la démentirent pas en accompagnant
+le Nautilus comme ils accompagnèrent autrefois les vaisseaux de
+Lapérouse. Pendant de longues heures, ils luttèrent de vitesse avec
+notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces animaux
+véritablement taillés pour la course, leur tête petite, leur corps
+lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres, leurs
+pectorales douées d'une remarquable vigueur et leurs caudales
+fourchues. Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux
+dont ils égalaient la rapidité, ce qui faisait dire aux anciens que la
+géométrie et la stratégie leur étaient familières. Et cependant ils
+n'échappent point aux poursuites des Provençaux, qui les estiment comme
+les estimaient les habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est
+en aveugles, en étourdis, que ces précieux animaux vont se jeter et
+périr par milliers dans les madragues marseillaises.
+
+Je citerai, pour mémoire seulement, ceux des poissons méditerranéens
+que Conseil ou moi nous ne fîmes qu'entrevoir. C'étaient des
+gymontes-fierasfers blanchâtres qui passaient comme d'insaisissables
+vapeurs, des murènes-congres, serpents de trois à quatre mètres
+enjolivés de vert, de bleu et de jaune, des gades-merlus, longs de
+trois pieds, dont le foie formait un morceau délicat, des
+coepoles-ténias qui flottaient comme de fines algues, des trygles que
+les poètes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs,
+et dont le museau est orné de deux lames triangulaires et dentelées qui
+figurent l'instrument du vieil Homère, des trygles-hirondelles, nageant
+avec la rapidité de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des
+holocentres-mérons, à tête rouge, dont la nageoire dorsale est garnie
+de filaments, des aloses agrémentées de taches noires, grises, brunes,
+bleues, jaunes, vertes, qui sont sensibles à la voix argentine des
+clochettes, et de splendides turbots, ces faisans de la mer, sortes de
+losanges à nageoires jaunâtres, pointillés de brun, et dont le coté
+supérieur, le côté gauche, est généralement marbré de brun et de jaune,
+enfin des troupes d'admirables mulles rougets, véritables paradisiers
+de l'Océan, que les Romains payaient jusqu'à dix mille sesterces la
+pièce, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un oeil
+cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie
+jusqu'au blanc pâle de la mort.
+
+Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni tétrodons, ni
+hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets, ni
+labres, ni éperlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni bogues, ni
+orphes, ni tous ces principaux représentants de l'ordre des
+pleuronectes, les limandes, les flez, les plies, les soles, les
+carrelets, communs à l'Atlantique et à la Méditerranée, il faut en
+accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le _Nautilus_ à travers
+ces eaux opulentes.
+
+Quant aux mammifères marins, je crois avoir reconnu en passant à
+l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire
+dorsale du genre des physétères, quelques dauphins du genre des
+globicéphales, spéciaux à la Méditerranée et dont la partie antérieure
+de la tête est zébrée de petites lignes claires, et aussi une douzaine
+de phoques au ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de
+moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois mètres.
+
+Pour sa part, Conseil croit avoir aperçu une tortue large de six pieds,
+ornée de trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement. Je
+regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car, à la description que m'en
+fit Conseil, je crus reconnaître le luth qui forme une espèce assez
+rare. Je ne remarquai, pour mon compte, que quelques cacouannes a
+carapace allongée.
+
+Quant aux zoophytes, je pus admirer, pendant quelques instants, une
+admirable galéolaire orangée qui s'accrocha à la vitre du panneau de
+bâbord ; c'était un long filament ténu, s'arborisant en branches
+infinies et terminées par la plus fine dentelle qu'eussent jamais filée
+les rivales d'Arachné. Je ne pus, malheureusement, pêcher cet admirable
+échantillon, et aucun autre zoophyte méditerranéen ne se fût sans doute
+offert à mes regards, si le _Nautilus_, dans la soirée du 16, n'eût
+singulièrement ralenti sa vitesse. Voici dans quelles circonstances.
+
+Nous passions alors entre la Sicile et la côte de Tunis. Dans cet
+espace resserré entre le cap Bon et le détroit de Messine, le fond de
+la mer remonte presque subitement. Là s'est formée une véritable crête
+sur laquelle il ne reste que dix-sept mètres d'eau, tandis que de
+chaque côté la profondeur est de cent soixante-dix mètres. Le
+_Nautilus_ dut donc manoeuvrer prudemment afin de ne pas se heurter
+contre cette barrière sous-marine.
+
+Je montrai à Conseil, sur la carte de la Méditerranée, l'emplacement
+qu'occupait ce long récif.
+
+« Mais, n'en déplaise à monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un
+isthme véritable qui réunit l'Europe à l'Afrique.
+
+-- Oui, mon garçon, répondis-je, il barre en entier le détroit de
+Libye, et les sondages de Smith ont prouvé que les continents étaient
+autrefois réunis entre le cap Boco et le cap Furina.
+
+-- Je le crois volontiers, dit Conseil.
+
+-- J'ajouterai, repris-je, qu'une barrière semblable existe entre
+Gibraltar et Ceuta, qui, aux temps géologiques, fermait complètement la
+Méditerranée.
+
+-- Eh ! fit Conseil, si quelque poussée volcanique relevait un jour ces
+deux barrières au-dessus des flots !
+
+-- Ce n'est guère probable, Conseil.
+
+-- Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce phénomène se
+produisait, ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne
+tant de mal pour percer son isthme !
+
+-- J'en conviens, mais, je te le répète, Conseil, ce phénomène ne se
+produira pas. La violence des forces souterraines va toujours
+diminuant. Les volcans, si nombreux aux premiers jours du monde,
+s'éteignent peu à peu, la chaleur interne s'affaiblit, la température
+des couches inférieures du globe baisse d'une quantité appréciable par
+siècle, et au détriment de notre globe, car cette chaleur, c'est sa vie.
+
+-- Cependant, le soleil...
+
+-- Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur à un
+cadavre ?
+
+-- Non, que je sache.
+
+-- Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle
+deviendra inhabitable et sera inhabitée comme la lune, qui depuis
+longtemps a perdu sa chaleur vitale.
+
+-- Dans combien de siècles ? demanda Conseil.
+
+-- Dans quelques centaines de mille ans, mon garçon.
+
+-- Alors, répondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage,
+si toutefois Ned Land ne s'en mêle pas ! »
+
+Et Conseil, rassuré, se remit à étudier le haut-fond que le _Nautilus_
+rasait de près avec une vitesse modérée.
+
+Là, sous un sol rocheux et volcanique, s'épanouissait toute une flore
+vivante, des éponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornées de
+cyrrhes rougeâtres et qui émettaient une légère phosphorescence, des
+beroës, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baignés
+dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules ambulantes,
+larges d'un mètre, et dont la pourpre rougissait les eaux, des euryales
+arborescentes de la plus grande beauté, des pavonacées à longues tiges,
+un grand nombre d'oursins comestibles d'espèces variées, et des
+actinies vertes au tronc grisâtre, au disque brun, qui se perdaient
+dans leur chevelure olivâtre de tentacules.
+
+Conseil s'était occupé plus particulièrement d'observer les mollusques
+et les articulés, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je
+ne veux pas faire tort à ce brave garçon en omettant ses observations
+personnelles.
+
+Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux pétoncles
+pectiniformes, des spondyles pieds-d'âne qui s'entassaient les uns sur
+les autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentées, à
+nageoires jaunes et à coquilles transparentes, des pleurobranches
+orangés, des oeufs pointillés ou semés de points verdâtres, des
+aplysies connues aussi sous le nom de lièvres de mer, des dolabelles,
+des acères charnus, des ombrelles spéciales à la Méditerranée, des
+oreilles de mer dont la coquille produit une nacre très recherchée, des
+pétoncles flammulés, des anomies que les Languedociens, dit-on,
+préfèrent aux huîtres, des clovis si chers aux Marseillais, des praires
+doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent
+sur les côtes de l'Amérique du Nord et dont il se fait un débit si
+considérable à New York, des peignes operculaires de couleurs variées,
+des lithodonces enfoncées dans leurs trous et dont je goûtais fort le
+goût poivré, des vénéricardes sillonnées dont la coquille à sommet
+bombé présentait des côtes saillantes, des cynthies hérissées de
+tubercules écarlates, des carniaires à pointe recourbées et semblables
+à de légères gondoles, des féroles couronnées, des atlantes à coquilles
+spiraliformes, des thétys grises, tachetées de blanc et recouvertes de
+leur mantille frangée, des éolides semblables à de petites limaces, des
+cavolines rampant sur le dos, des auricules et entre autres l'auricule
+myosotis, à coquille ovale, des scalaires fauves, des littorines, des
+janthures, des cinéraires, des pétricoles, des lamellaires, des
+cabochons, des pandores, etc.
+
+Quant aux articulés, Conseil les a, sur ses notes, très justement
+divisés en six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce
+sont les classes des crustacés, des cirrhopodes et des annélides.
+
+Les crustacés se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces
+ordres comprend les décapodes, c'est-à-dire les animaux dont la tête et
+le thorax sont le plus généralement soudés entre eux, dont l'appareil
+buccal est composé de plusieurs paires de membres, et qui possèdent
+quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires.
+Conseil avait suivi la méthode de notre maître Milne Edwards, qui fait
+trois sections des décapodes : les brachyoures, les macroures et les
+anomoures. Ces noms sont légèrement barbares, mais ils sont justes et
+précis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont le front
+est armé de deux grandes pointes divergentes, l'inachus scorpion, qui
+-- je ne sais pourquoi -- symbolisait la sagesse chez les Grecs, des
+lambres-masséna, des lambres-spinimanes, probablement égarés sur ce
+haut-fond, car d'ordinaire ils vivent à de grandes profondeurs, des
+xhantes, des pilumnes, des rhomboldes, des calappiens granuleux -- très
+faciles à digérer, fait observer Conseil -- des corystes édentés, des
+ébalies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. Parmi les
+macroures, subdivisés en cinq familles, les cuirassés, les fouisseurs,
+les astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des
+langoustes communes, dont la chair est si estimée chez les femelles,
+des scyllares-ours ou cigales de mer, des gébies riveraines, et toutes
+sortes d'espèces comestibles, mais il ne dit rien de la subdivision des
+astaciens qui comprend les homards, car les langoustes sont les seuls
+homards de la Méditerranée. Enfin, parmi les anomoures, il vit des
+drocines communes, abritées derrière cette coquille abandonnée dont
+elles s'emparent, des homoles à front épineux, des bernard-l'ermite,
+des porcellanes, etc.
+
+Là s'arrêtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqué pour
+compléter la classe des crustacés par l'examen des stomapodes, des
+amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des
+branchiapodes, des ostracodes et des entomostracées. Et pour terminer
+l'étude des articulés marins, il aurait dû citer la classe des
+cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe des
+annélides qu'il n'eût pas manqué de diviser en tubicoles et en
+dorsibranches. Mais le _Nautilus_, ayant dépassé le haut-fond du
+détroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse
+accoutumée. Dès lors plus de mollusques, plus d'articulés, plus de
+zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des
+ombres.
+
+Pendant la nuit du 16 au 17 février, nous étions entrés dans ce second
+bassin méditerranéen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par
+trois mille mètres. Le _Nautilus_, sous l'impulsion de son hélice,
+glissant sur ses plans inclinés, s'enfonça jusqu'aux dernières couches
+de la mer.
+
+Là, à défaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit à mes
+regards bien des scènes émouvantes et terribles. En effet, nous
+traversions alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde en
+sinistres. De la côte algérienne aux rivages de la Provence, que de
+navires ont fait naufrage, que de bâtiments ont disparu ! La
+Méditerranée n'est qu'un lac, comparée aux vastes plaines liquides du
+Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants,
+aujourd'hui propice et caressant pour la frêle tartane qui semble
+flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur
+tourmenté, démonté par les vents, brisant les plus forts navires de ses
+lames courtes qui les frappent à coups précipités.
+
+Ainsi, dans cette promenade rapide à travers les couches profondes, que
+d'épaves j'aperçus gisant sur le sol, les unes déjà empâtées par les
+coraux, les autres revêtues seulement d'une couche de rouille, des
+ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches
+d'hélice, des morceaux de machines, des cylindres brisés, des
+chaudières défoncées, puis des coques flottant entre deux eaux,
+celles-ci droites, celles-là renversées.
+
+De ces navires naufragés, les uns avaient péri par collision, les
+autres pour avoir heurté quelque écueil de granit. J'en vis qui avaient
+coulé à pic, la mâture droite, le gréement raidi par l'eau. Ils avaient
+l'air d'être à l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le
+moment du départ. Lorsque le _Nautilus_ passait entre eux et les
+enveloppait de ses nappes électriques, il semblait que ces navires
+allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numéro d'ordre
+! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des
+catastrophes !
+
+J'observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces
+sinistres épaves à mesure que le _Nautilus_ se rapprochait du détroit
+de Gibraltar. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et
+dans cet étroit espace, les rencontres sont fréquentes. Je vis là de
+nombreuses carènes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns
+couchés, les autres debout, semblables à des animaux formidables. Un de
+ces bateaux aux flancs ouverts, sa cheminée courbée, ses roues dont il
+ne restait plus que la monture, son gouvernail séparé de l'étambot et
+retenu encore par une chaîne de fer, son tableau d'arrière rongé par
+les sels marins, se présentait sous un aspect terrible ! Combien
+d'existences brisées dans son naufrage ! Combien de victimes entraînées
+sous les flots ! Quelque matelot du bord avait-il survécu pour raconter
+ce terrible désastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce
+sinistre ? Je ne sais pourquoi, il me vint à la pensée que ce bateau
+enfoui sous la mer pouvait être l'_Atlas_, disparu corps et biens
+depuis une vingtaine d'années, et dont on n'a jamais entendu parler !
+Ah ! quelle sinistre histoire serait à faire que celle de ces fonds
+méditerranéens, de ce vaste ossuaire, où tant de richesses se sont
+perdues, où tant de victimes ont trouvé la mort !
+
+Cependant, le _Nautilus_, indifférent et rapide, courait à toute hélice
+au milieu de ces ruines. Le 18 février, vers trois heures du matin, il
+se présentait à l'entrée du détroit de Gibraltar.
+
+Là existent deux courants : un courant supérieur, depuis longtemps
+reconnu, qui amène les eaux de l'Océan dans le bassin de la
+Méditerranée ; puis un contre-courant inférieur, dont le raisonnement a
+démontré aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la
+Méditerranée, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par
+les fleuves qui s'y jettent, devrait élever chaque année le niveau de
+cette mer, car son évaporation est insuffisante pour rétablir
+l'équilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a dû naturellement
+admettre l'existence d'un courant inférieur qui par le détroit de
+Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la
+Méditerranée.
+
+Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le
+_Nautilus_. Il s'avança rapidement par l'étroite passe. Un instant je
+pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire
+de Pline et d'Avienus, avec l'île basse qui le supportait, et quelques
+minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique.
+
+ VIII
+
+ LA BAIE DE VIGO
+
+L'Atlantique ! Vaste étendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq
+millions de milles carrés, longue de neuf mille milles sur une largeur
+moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignorée des
+anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces Hollandais de
+l'antiquité, qui dans leurs pérégrinations commerciales suivaient les
+côtes ouest de l'Europe et de l'Afrique ! Océan dont les rivages aux
+sinuosités parallèles embrassent un périmètre immense, arrosé par les
+plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi,
+l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Niger, le Sénégal, l'Elbe, la
+Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civilisés
+et des contrées les plus sauvages ! Magnifique plaine, incessamment
+sillonnée par les navires de toutes les nations, abritée sous tous les
+pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles,
+redoutées des navigateurs, le cap Horn et le cap des Tempêtes !
+
+Le _Nautilus_ en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon,
+après avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et demi,
+parcours supérieur à l'un des grands cercles de la terre. Où
+allions-nous maintenant, et que nous réservait l'avenir ?
+
+Le _Nautilus_, sorti du détroit de Gibraltar, avait pris le large. Il
+revint à la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la
+plate-forme nous furent ainsi rendues.
+
+J'y montai aussitôt accompagné de Ned Land et de Conseil. A une
+distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent
+qui forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. Il ventait un
+assez fort coup de vent du sud. La mer était grosse, houleuse. Elle
+imprimait de violentes secousses de roulis au _Nautilus_. Il était
+presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'énormes
+paquets de mer battaient à chaque instant. Nous redescendîmes donc
+après avoir humé quelques bouffées d'air.
+
+Je regagnai ma chambre. Conseil revint à sa cabine mais le Canadien,
+l'air assez préoccupé, me suivit. Notre rapide passage à travers la
+Méditerranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution,
+et il dissimulait peu son désappointement.
+
+Lorsque la porte de ma chambre fut fermée, il s'assit et me regarda
+silencieusement.
+
+« Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien à vous
+reprocher. Dans les conditions ou naviguait le _Nautilus_, songer à le
+quitter eût été de la folie ! »
+
+Ned Land ne répondit rien. Ses lèvres serrées, ses sourcils froncés,
+indiquaient chez lui la violente obsession d'une idée fixe.
+
+« Voyons, repris-je, rien n'est désespéré encore. Nous remontons la
+côte du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, où nous
+trouverions facilement un refuge. Ah ! si le _Nautilus_, sorti du
+détroit de Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous eût entraînés
+vers ces régions à les continents manquent, je partagerais vos
+inquiétudes. Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit
+pas les mers civilisées, et dans quelques jours, je crois que vous
+pourrez agir avec quelque sécurité. »
+
+Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les
+lèvres :
+
+« C'est pour ce soir », dit-il.
+
+Je me redressai subitement. J'étais, je l'avoue, peu préparé à cette
+communication. J'aurais voulu répondre au Canadien, mais les mots ne me
+vinrent pas.
+
+« Nous étions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La
+circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu'à quelques milles
+de la côte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large.
+J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. »
+
+Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de
+moi :
+
+« Ce soir, à neuf heures, dit-il. J'ai prévenu Conseil. A ce moment-là,
+le capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché.
+Ni les mécaniciens, ni les hommes de l'équipage ne peuvent nous voir.
+Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur
+Aronnax, vous resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous,
+attendant mon signal. Les avirons, le mât et la voile sont dans le
+canot. Je suis même parvenu à y porter quelques provisions. Je me suis
+procuré une clef anglaise pour dévisser les écrous qui attachent le
+canot à la coque du _Nautilus_. Ainsi tout est prêt. A ce soir.
+
+-- La mer est mauvaise, dis-je.
+
+-- J'en conviens, répond le Canadien, mais il faut risquer cela. La
+liberté vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et
+quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui
+sait si demain nous ne serons pas à cent lieues au large ? Que les
+circonstances nous favorisent, et entre dix et onze heures, nous serons
+débarqués sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc, à la
+grâce de Dieu et à ce soir ! »
+
+Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi.
+J'avais imaginé que, le cas échéant, j'aurais eu le temps de réfléchir,
+de discuter. Mon opiniâtre compagnon ne me le permettait pas. Que lui
+aurais-je dit, après tout ? Ned Land avait cent fois raison. C'était
+presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma
+parole et assumer cette responsabilité de compromettre dans un intérêt
+tout personnel l'avenir de mes compagnons ? Demain, le capitaine Nemo
+ne pouvait-il pas nous entraîner au large de toutes terres ?
+
+En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les réservoirs se
+remplissaient, et le _Nautilus_ s'enfonça sous les flots de
+l'Atlantique.
+
+Je demeurai dans ma chambre. Je voulais éviter le capitaine pour cacher
+à ses yeux l'émotion qui me dominait. Triste Journée que je passai
+ainsi, entre le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et
+le regret d'abandonner ce merveilleux _Nautilus_, laissant inachevées
+mes études sous-marines ! Quitter ainsi cet océan, « mon Atlantique »,
+comme je me plaisais à le nommer, sans en avoir observé les dernières
+couches, sans lui avoir dérobé ces secrets que m'avaient révélés les
+mers des Indes et du Pacifique ! Mon roman me tombait des mains dès le
+premier volume, mon rêve s'interrompait au plus beau moment ! Quelles
+heures mauvaises s'écoulèrent ainsi, tantôt me voyant en sûreté, à
+terre, avec mes compagnons, tantôt souhaitant, en dépit de ma raison,
+que quelque circonstance imprévue empêchât la réalisation des projets
+de Ned Land.
+
+Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais
+voir si la direction du _Nautilus_ nous rapprochait, en effet, ou nous
+éloignait de la côte. Mais non. Le _Nautilus_ se tenait toujours dans
+les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de
+l'Océan.
+
+Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. Mon bagage
+n'était pas lourd. Mes notes, rien de plus.
+
+Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre
+évasion, quelles inquiétudes, quels torts peut-être elle lui causerait,
+et ce qu'il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou
+manquée ! Sans doute je n'avais pas à me plaindre de lui, au contraire.
+Jamais hospitalité ne fut plus franche que la sienne. En le quittant,
+je ne pouvais être taxé d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait à
+lui. C'était sur la force des choses seule qu'il comptait et non sur
+notre parole pour nous fixer à jamais auprès de lui. Mais cette
+prétention hautement avouée de nous retenir éternellement prisonniers à
+son bord justifiait toutes nos tentatives.
+
+Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l'île de
+Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa présence avant notre
+départ ? Je le désirais et je le craignais tout à la fois. J'écoutai si
+je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contiguë à la mienne.
+Aucun bruit ne parvint à mon oreille. Cette chambre devait être déserte.
+
+Alors j'en vins à me demander si cet étrange personnage était à bord.
+Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le _Nautilus_
+pour un service mystérieux, mes idées s'étaient, en ce qui le concerne,
+légèrement modifiées. Je pensais, bien qu'il eût pu dire, que le
+capitaine Nemo devait avoir conservé avec la terre quelques relations
+d'une certaine espèce. Ne quittait-il jamais le _Nautilus_ ? Des
+semaines entières s'étaient souvent écoulées sans que je l'eusse
+rencontré. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais
+en proie à des accès de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin
+quelque acte secret dont la nature m'échappait jusqu'ici ?
+
+Toutes ces idées et mille autres m'assaillirent à la fois. Le champ des
+conjectures ne peut être qu'infini dans l'étrange situation où nous
+sommes. J'éprouvais un malaise insupportable. Cette journée d'attente
+me semblait éternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gré de
+mon impatience.
+
+Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal,
+étant trop préoccupé. Je quittai la table à sept heures. Cent vingt
+minutes -- je les comptais -- me séparaient encore du moment où je
+devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait
+avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais,
+espérant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'idée de
+succomber dans notre téméraire entreprise était le moins pénible de mes
+soucis ; mais à la pensée de voir notre projet découvert avant d'avoir
+quitté le _Nautilus_, à la pensée d'être ramené devant le capitaine
+Nemo irrité, ou, ce qui eût été pis, contristé de mon abandon, mon
+coeur palpitait.
+
+Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par les coursives,
+et j'arrivai dans ce musée où j'avais passé tant d'heures agréables et
+utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces trésors, comme un
+homme à la veille d'un éternel exil et qui part pour ne plus revenir.
+Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'oeuvre de l'art, entre
+lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les
+abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre
+du salon à travers les eaux de l'Atlantique ; mais les panneaux étaient
+hermétiquement fermés et un manteau de tôle me séparait de cet Océan
+que je ne connaissais pas encore.
+
+En parcourant ainsi le salon, j'arrivai près de la porte, ménagée dans
+le pan coupé, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand
+étonnement, cette porte était entrebâillée. Je reculai
+involontairement. Si le capitaine Nemo était dans sa chambre, il
+pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La
+chambre était déserte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas à
+l'intérieur. Toujours le même aspect sévère, cénobitique.
+
+En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues à la paroi et que je
+n'avais pas remarquées pendant ma première visite, frappèrent mes
+regards. C'étaient des portraits, des portraits de ces grands hommes
+historiques dont l'existence n'a été qu'un perpétuel dévouement à une
+grande idée humaine, Kosciusko, le héros tombé au cri de _Finis
+Polonioe_, Botzaris, le Léonidas de la Grèce moderne, O'Connell, le
+défenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union américaine,
+Manin, le patriote italien, Lincoln, tombé sous la balle d'un
+esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race
+noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel que l'a si terriblement
+dessiné le crayon de Victor Hugo.
+
+Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l'âme du capitaine
+Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette réunion de portraits, dégager le
+mystère de son existence ? Était-il le champion des peuples opprimés,
+le libérateur des races esclaves ? Avait-il figuré dans les dernières
+commotions politiques ou sociales de ce siècle. Avait-il été l'un des
+héros de la terrible guerre américaine, guerre lamentable et à jamais
+glorieuse ?...
+
+Tout à coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup
+de marteau sur le timbre m'arracha à mes rêves. Je tressaillis comme si
+un oeil invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées, et je
+me précipitai hors de la chambre.
+
+Là, mes regards s'arrêtèrent sur la boussole. Notre direction était
+toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée, le manomètre,
+une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances
+favorisaient donc les projets du Canadien.
+
+Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, bonnet
+de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J'étais prêt.
+J'attendis. Les frémissements de l'hélice troublaient seuls le silence
+profond qui régnait à bord. J'écoutais, je tendais l'oreille. Quelque
+éclat de voix ne m'apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait
+d'être surpris dans ses projets d'évasion ? Une inquiétude mortelle
+m'envahit. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid.
+
+A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille près de la
+porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au
+salon qui était plongé dans une demi-obscurité, mais désert.
+
+J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. Même clarté
+insuffisante, même solitude. J'allai me poster près de la porte qui
+donnait sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned
+Land.
+
+En ce moment, les frémissements de l'hélice diminuèrent sensiblement,
+puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures
+du _Nautilus_ ? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins
+de Ned Land, je n'aurais pu le dire.
+
+Le silence n'était plus troublé que par les battements de mon coeur.
+
+Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le _Nautilus_
+venait de s'arrêter sur le fond de l'océan. Mon inquiétude redoubla. Le
+signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned
+Land pour l'engager à remettre sa tentative. Je sentais que notre
+navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires...
+
+En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo
+parut. Il m'aperçut, et, sans autre préambule :
+
+« Ah ! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous
+cherchais. Savez-vous votre histoire d'Espagne ? »
+
+On saurait à fond l'histoire de son propre pays que, dans les
+conditions où je me trouvais, l'esprit troublé, la tête perdue, on ne
+pourrait en citer un mot.
+
+« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question ?
+Savez-vous l'histoire d'Espagne ?
+
+-- Très mal, répondis-je.
+
+-- Voilà bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors,
+asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux épisode
+de cette histoire. »
+
+Le capitaine s'étendit sur un divan, et, machinalement, je pris place
+auprès de lui, dans la pénombre.
+
+« Monsieur le professeur, me dit-il, écoutez-moi bien. Cette histoire
+vous intéressera par un certain côté, car elle répondra à une question
+que sans doute vous n'avez pu résoudre.
+
+-- Je vous écoute, capitaine, dis-je, ne sachant où mon interlocuteur
+voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait à nos
+projets de fuite.
+
+-- Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez
+bien, nous remonterons à 1702. Vous n'ignorez pas qu'à cette époque,
+votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat
+pour faire rentrer les Pyrénées sous terre, avait imposé le duc
+d'Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui régna plus ou
+moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au-dehors, à forte
+partie.
+
+« En effet, l'année précédente, les maisons royales de Hollande,
+d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu à la Haye un traité
+d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne à Philippe V,
+pour la placer sur la tête d'un archiduc, auquel elles donnèrent
+prématurément le nom de Charles III.
+
+« L'Espagne dut résister à cette coalition. Mais elle était à peu près
+dépourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait
+pas, à la condition toutefois que ses galions, chargés de l'or et de
+l'argent de l'Amérique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de
+1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par
+une flotte de vingt-trois vaisseaux commandés par l'amiral de
+Château-Renaud, car les marines coalisées couraient alors l'Atlantique.
+
+« Ce convoi devait se rendre à Cadix, mais l'amiral, ayant appris que
+la flotte anglaise croisait dans ces parages, résolut de rallier un
+port de France.
+
+« Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette
+décision. Ils voulurent être conduits dans un port espagnol, et, à
+défaut de Cadix, dans la baie de Vigo, située sur la côte nord-ouest de
+l'Espagne, et qui n'était pas bloquée.
+
+« L'amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d'obéir à cette
+injonction, et les galions entrèrent dans la baie de Vigo.
+
+« Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut être
+aucunement défendue. Il fallait donc se hâter de décharger les galions
+avant l'arrivée des flottes coalisées, et le temps n'eût pas manqué à
+ce débarquement, si une misérable question de rivalité n'eût surgi tout
+à coup.
+
+« Vous suivez bien l'enchaînement des faits ? me demanda le capitaine
+Nemo.
+
+-- Parfaitement, dis-je, ne sachant encore à quel propos m'était faite
+cette leçon d'histoire.
+
+-- Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerçants de Cadix avaient
+un privilège d'après lequel ils devaient recevoir toutes les
+marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, débarquer les
+lingots des galions au port de Vigo, c'était aller contre leur droit.
+Ils se plaignirent donc à Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V
+que le convoi, sans procéder à son déchargement, resterait en séquestre
+dans la rade de Vigo jusqu'au moment où les flottes ennemies se
+seraient éloignées.
+
+« Or, pendant que l'on prenait cette décision, le 22 octobre 1702, les
+vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. L'amiral de
+Château-Renaud, malgré ses forces inférieures, se battit
+courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient
+tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions
+qui s'engloutirent avec leurs immenses trésors. »
+
+Le capitaine Nemo s'était arrêté. Je l'avoue, je ne voyais pas encore
+en quoi cette histoire pouvait m'intéresser.
+
+« Eh bien ? Lui demandai-je.
+
+-- Eh bien, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, nous
+sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu'à vous d'en pénétrer
+les mystères. »
+
+Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me
+remettre. J'obéis. Le salon était obscur, mais à travers les vitres
+transparentes étincelaient les flots de la mer. Je regardai.
+
+Autour du _Nautilus_, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux
+apparaissaient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux était
+net et clair. Des hommes de l'équipage, revêtus de scaphandres,
+s'occupaient à déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses
+éventrées, au milieu d'épaves encore noircies. De ces caisses, de ces
+barils, s'échappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de
+piastres et de bijoux. Le sable en était jonché. Puis, chargés de ce
+précieux butin, ces hommes revenaient au _Nautilus_, y déposaient leur
+fardeau et allaient reprendre cette inépuisable pêche d'argent et d'or.
+
+Je comprenais. C'était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre
+1702. Ici même avaient coulé les galions chargés pour le compte du
+gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant
+ses besoins, les millions dont il lestait son _Nautilus_. C'était pour
+lui, pour lui seul que l'Amérique avait livré ses précieux métaux. Il
+était l'héritier direct et sans partage de ces trésors arrachés aux
+Incas et aux vaincus de Fernand Cortez !
+
+« Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que
+la mer contînt tant de richesse ?
+
+-- Je savais, répondis-je, que l'on évalue à deux millions de tonnes
+l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.
+
+-- Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dépenses
+l'emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu'à ramasser
+ce que les hommes ont perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo,
+mais encore sur mille théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a
+noté la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards ?
+
+-- Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire
+qu'en exploitant précisément cette baie de Vigo, vous n'avez fait que
+devancer les travaux d'une société rivale.
+
+-- Et laquelle ?
+
+-- Une société qui a reçu du gouvernement espagnol le privilège de
+rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont alléchés par
+l'appât d'un énorme bénéfice, car on évalue à cinq cents millions la
+valeur de ces richesses naufragées.
+
+-- Cinq cents millions ! me répondit le capitaine Nemo. Ils y étaient,
+mais ils n'y sont plus.
+
+-- En effet, dis-je. Aussi un bon avis à ces actionnaires serait-il
+acte de charité. Qui sait pourtant s'il serait bien reçu. Ce que les
+joueurs regrettent par-dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte
+de leur argent que celle de leurs folles espérances. Je les plains
+moins après tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de
+richesses bien réparties eussent pu profiter, tandis qu'elles seront à
+jamais stériles pour eux ! »
+
+Je n'avais pas plutôt exprimé ce regret que je sentis qu'il avait dû
+blesser le capitaine Nemo.
+
+« Stériles ! répondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que
+ces richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse ?
+Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces
+trésors ? Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage ? Croyez-vous
+que j'ignore qu'il existe des êtres souffrants, des races opprimées sur
+cette terre, des misérables à soulager, des victimes à venger ? Ne
+comprenez-vous pas ?... »
+
+Le capitaine Nemo s'arrêta sur ces dernières paroles, regrettant
+peut-être d'avoir trop parlé. Mais j'avais deviné. Quels que fussent
+les motifs qui l'avaient forcé à chercher l'indépendance sous les mers,
+avant tout il était resté un homme ! Son coeur palpitait encore aux
+souffrances de l'humanité, et son immense charité s'adressait aux races
+asservies comme aux individus !
+
+Et je compris alors à qui étaient destinés ces millions expédiés par le
+capitaine Nemo, lorsque le _Nautilus_ naviguait dans les eaux de la
+Crète insurgée !
+
+ IX
+
+ UN CONTINENT DISPARU
+
+Le lendemain matin, 19 février, je vis entrer le Canadien dans ma
+chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air très désappointé.
+
+« Eh bien, monsieur ? me dit-il.
+
+-- Oui ! il a fallu que ce damné capitaine s'arrêtât précisément à
+l'heure ou nous allions fuir son bateau.
+
+-- Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier.
+
+-- Son banquier !
+
+-- Ou plutôt sa maison de banque. J'entends par là cet Océan où ses
+richesses sont plus en sûreté qu'elles ne le seraient dans les caisses
+d'un État. »
+
+Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le
+secret espoir de le ramener à l'idée de ne point abandonner le
+capitaine ; mais mon récit n'eut d'autre résultat que le regret
+énergiquement exprimé par Ned de n'avoir pu faire pour son compte une
+promenade sur le champ de bataille de Vigo.
+
+« Enfin, dit-il, tout n'est pas fini ! Ce n'est qu'un coup de harpon
+perdu ! Une autre fois nous réussirons, et dès ce soir s'il le faut...
+
+-- Quelle est la direction du _Nautilus_ ? demandai-je.
+
+-- Je l'ignore, répondit Ned.
+
+-- Eh bien ! à midi, nous verrons le point. »
+
+Le Canadien retourna près de Conseil. Dès que je fus habillé, je passai
+dans le salon. Le compas n'était pas rassurant. La route du _Nautilus_
+était sud-sud-ouest. Nous tournions le dos à l'Europe.
+
+J'attendis avec une certaine impatience que le point fut reporté sur la
+carte. Vers onze heures et demie, les réservoirs se vidèrent, et notre
+appareil remonta à la surface de l'Océan. Je m'élançai vers la
+plate-forme. Ned Land m'y avait précédé.
+
+Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles à
+l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap
+San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Espérance.
+Le temps était couvert. Un coup de vent se préparait.
+
+Ned rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il espérait encore
+que, derrière tout ce brouillard, s'étendait cette terre si désirée.
+
+A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette
+éclaircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse,
+nous redescendîmes, et le panneau fut refermé.
+
+Une heure après, lorsque je consultai la carte, je vis que la position
+du _Nautilus_ était indiquée par 16°17' de longitude et 33°22' de
+latitude, à cent cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Il n'y
+avait pas moyen de songer à fuir, et je laisse à penser quelles furent
+les colères du Canadien, quand je lui fis connaître notre situation.
+
+Pour mon compte, je ne me désolai pas outre mesure. Je me sentis comme
+soulagé du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une sorte
+de calme relatif mes travaux habituels.
+
+Le soir, vers onze heures, je reçus la visite très inattendue du
+capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais
+fatigué d'avoir veillé la nuit précédente. Je répondis négativement.
+
+« Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion.
+
+-- Proposez, capitaine.
+
+-- Vous n'avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et sous
+la clarté du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit
+obscure ?
+
+-- Très volontiers.
+
+-- Cette promenade sera fatigante, je vous en préviens. Il faudra
+marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas très
+bien entretenus.
+
+-- Ce que vous me dites là, capitaine, redouble ma curiosité. Je suis
+prêt à vous suivre.
+
+-- Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revêtir nos
+scaphandres. »
+
+Arrivé au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de
+l'équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine
+Nemo ne m'avait pas même proposé d'emmener Ned ou Conseil.
+
+En quelques instants, nous eûmes revêtu nos appareils. On plaça sur
+notre dos les réservoirs abondamment chargés d'air, mais les lampes
+électriques n'étaient pas préparées. Je le fis observer au capitaine.
+
+« Elles nous seraient inutiles », répondit-il.
+
+Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus réitérer mon observation, car
+la tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique.
+J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me plaçait dans la main un
+bâton ferré, et quelques minutes plus tard, après la manoeuvre
+habituelle, nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique, à une
+profondeur de trois cents mètres.
+
+Minuit approchait. Les eaux étaient profondément obscures, mais le
+capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre, une sorte
+de large lueur, qui brillait à deux milles environ du _Nautilus_. Ce
+qu'était ce feu, quelles matières l'alimentaient, pourquoi et comment
+il se revivifiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le dire. En
+tout cas, il nous éclairait, vaguement il est vrai, mais je
+m'accoutumai bientôt à ces ténèbres particulières, et je compris, dans
+cette circonstance, l'inutilité des appareils Ruhmkorff.
+
+Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un près de l'autre,
+directement sur le feu signalé. Le sol plat montait insensiblement.
+Nous faisions de larges enjambées, nous aidant du bâton ; mais notre
+marche était lente, en somme, car nos pieds s'enfonçaient souvent dans
+une sorte de vase pétrie avec des algues et semée de pierres plates.
+
+Tout en avançant, j'entendais une sorte de grésillement au-dessus de ma
+tête. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement
+continu. J'en compris bientôt la cause. C'était la pluie qui tombait
+violemment en crépitant à la surface des flots. Instinctivement, la
+pensée me vint que j'allais être trempé ! Par l'eau, au milieu de l'eau
+! Je ne pus m'empêcher de rire à cette idée baroque. Mais pour tout
+dire, sous l'épais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide
+élément, et l'on se croit au milieu d'une atmosphère un peu plus dense
+que l'atmosphère terrestre, voilà tout.
+
+Après une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les méduses,
+les crustacés microscopiques, les pennatules l'éclairaient légèrement
+de lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que
+couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. Le
+pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon
+bâton ferré, je serais tombé plus d'une fois. En me retournant, je
+voyais toujours le fanal blanchâtre du _Nautilus_ qui commençait à
+pâlir dans l'éloignement.
+
+Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés
+sur le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne
+m'expliquais pas. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient
+dans l'obscurité lointaine et dont la longueur échappait à toute
+évaluation. D'autres particularités se présentaient aussi, que je ne
+savais admettre. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb
+écrasaient une litière d'ossements qui craquaient avec un bruit sec.
+Qu'était donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi ? J'aurais
+voulu interroger le capitaine, mais son langage par signes, qui lui
+permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le suivaient dans
+ses excursions sous-marines, était encore incompréhensible pour moi.
+
+Cependant, la clarté rougeâtre qui nous guidait, s'accroissait et
+enflammait l'horizon. La présence de ce foyer sous les eaux
+m'intriguait au plus haut degré. Était-ce quelque effluence électrique
+qui se manifestait ? Allais-je vers un phénomène naturel encore inconnu
+des savants de la terre ? Ou même -- car cette pensée traversa mon
+cerveau -- la main de l'homme intervenait-elle dans cet embrasement ?
+Soufflait-elle cet incendie ? Devais-je rencontrer sous ces couches
+profondes, des compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme lui
+de cette existence étrange, et auxquels il allait rendre visite ?
+Trouverais-je là-bas toute une colonie d'exilés, qui, las des misères
+de la terre, avaient cherché et trouvé l'indépendance au plus profond
+de l'Océan ? Toutes ces idées folles, inadmissibles, me poursuivaient,
+et dans cette disposition d'esprit, surexcité sans cesse par la série
+de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais pas été surpris
+de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-marines que
+rêvait le capitaine Nemo !
+
+Notre route s'éclairait de plus en plus. La lueur blanchissante
+rayonnait au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ.
+Mais ce que j'apercevais n'était qu'une simple réverbération développée
+par le cristal des couches d'eau. Le foyer, source de cette
+inexplicable darté, occupait le versant opposé de la montagne.
+
+Au milieu des dédales pierreux qui sillonnaient le fond de
+l'Atlantique, le capitaine Nemo s'avançait sans hésitation. Il
+connaissait cette sombre route. Il l'avait souvent parcourue, sans
+doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le suivais avec une confiance
+inébranlable. Il m'apparaissait comme un des génies de la mer, et quand
+il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature qui se découpait en
+noir sur le fond lumineux de l'horizon.
+
+Il était une heure du matin. Nous étions arrivés aux premières rampes
+de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les
+sentiers difficiles d'un vaste taillis.
+
+Oui ! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans sève, arbres
+minéralisés sous l'action des eaux, et que dominaient çà et là des pins
+gigantesques. C'était comme une houillère encore debout, tenant par ses
+racines au sol effondré, et dont la ramure, à la manière des fines
+découpures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des
+eaux. Que l'on se figure une forêt du Hartz, accrochée aux flancs d'une
+montagne, mais une forêt engloutie. Les sentiers étaient encombrés
+d'algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustacés.
+J'allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs étendus, brisant
+les lianes de mer qui se balançaient d'un arbre à l'autre, effarouchant
+les poissons qui volaient de branche en branche. Entraîné, je ne
+sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas.
+
+Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l'aspect de ces
+bois et de ces rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et
+farouches, leurs dessus colorés de tons rouges sous cette clarté que
+doublait la puissance réverbérante des eaux ? Nous gravissions des rocs
+qui s'éboulaient ensuite par pans énormes avec un sourd grondement
+d'avalanche. A droite, à gauche, se creusaient de ténébreuses galeries
+où se perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairières, que la
+main de l'homme semblait avoir dégagées, et je me demandais parfois si
+quelque habitant de ces régions sous-marines n'allait pas tout à coup
+m'apparaître.
+
+Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester en
+arrière. Je le suivais hardiment. Mon bâton me prêtait un utile
+secours. Un faux pas eût été dangereux sur ces étroites passes évidées
+aux flancs des gouffres ; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans
+ressentir l'ivresse du vertige. Tantôt je sautais une crevasse dont la
+profondeur m'eût fait reculer au milieu des glaciers de la terre ;
+tantôt je m'aventurais sur le tronc vacillant des arbres jetés d'un
+abîme à l'autre, sans regarder sous mes pieds, n'ayant des yeux que
+pour admirer les sites sauvages de cette région. Là, des rocs
+monumentaux, penchant sur leurs bases irrégulièrement découpées,
+semblaient défier les lois de l'équilibre. Entre leurs genoux de
+pierre, des arbres poussaient comme un jet sous une pression
+formidable, et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mêmes. Puis,
+des tours naturelles, de larges pans taillés à pic comme des courtines,
+s'inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n'eussent
+pas autorisé à la surface des régions terrestres.
+
+Et moi-même ne sentais-je pas cette différence due à la puissante
+densité de l'eau, quand, malgré mes lourds vêtements, ma tête de
+cuivre, mes semelles de métal, je m'élevais sur des pentes d'une
+impraticable raideur, les franchissant pour ainsi dire avec la légèreté
+d'un isard ou d'un chamois !
+
+Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que
+je ne pourrai être vraisemblable ! Je suis l'historien des choses
+d'apparence impossible qui sont pourtant réelles, incontestables. Je
+n'ai point rêvé. J'ai vu et senti !
+
+Deux heures après avoir quitté le _Nautilus_, nous avions franchi la
+ligne des arbres, et à cent pieds au-dessus de nos têtes se dressait le
+pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l'éclatante
+irradiation du versant opposé. Quelques arbrisseaux pétrifiés couraient
+çà et là en zigzags grimaçants. Les poissons se levaient en masse sous
+nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes. La masse
+rocheuse était creusée d'impénétrables anfractuosités, de grottes
+profondes, d'insondables trous, au fond desquels j'entendais remuer des
+choses formidables. Le sang me refluait jusqu'au coeur, quand
+j'apercevais une antenne énorme qui me barrait la route, ou quelque
+pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavités ! Des
+milliers de points lumineux brillaient au milieu des ténèbres.
+C'étaient les yeux de crustacés gigantesques, tapis dans leur tanière,
+des homards géants se redressant comme des hallebardiers et remuant
+leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques,
+braqués comme des canons sur leurs affûts, et des poulpes effroyables
+entrelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents.
+
+Quel était ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore ? A
+quel ordre appartenaient ces articulés auxquels le roc formait comme
+une seconde carapace ? Où la nature avait-elle trouvé le secret de leur
+existence végétative, et depuis combien de siècles vivaient-ils ainsi
+dans les dernières couches de l'Océan ?
+
+Mais je ne pouvais m'arrêter. Le capitaine Nemo, familiarisé avec ces
+terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous étions arrivés à un
+premier plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. Là se
+dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de
+l'homme, et non plus celle du Créateur. C'étaient de vastes
+amoncellements de pierres où l'on distinguait de vagues formes de
+châteaux, de temples, revêtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et
+auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un épais
+manteau végétal.
+
+Mais qu'était donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes
+? Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des dolmens des
+temps anté-historiques ? Où étais-je, où m'avait entraîné la fantaisie
+du capitaine Nemo ?
+
+J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrêtai. Je saisis son
+bras. Mais lui, secouant la tête, et me montrant le dernier sommet de
+la montagne, sembla me dire :
+
+« Viens ! viens encore ! viens toujours ! »
+
+Je le suivis dans un dernier élan, et en quelques minutes, j'eus gravi
+le pic qui dominait d'une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse.
+
+Je regardai ce côté que nous venions de franchir. La montagne ne
+s'élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine ; mais
+de son versant opposé, elle dominait d'une hauteur double le fond en
+contre bas de cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'étendaient
+au loin et embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration
+violente. En effet, c'était un volcan que cette montagne. A cinquante
+pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de
+scories, un large cratère vomissait des torrents de lave, qui se
+dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi posé,
+ce volcan, comme un immense flambeau, éclairait la plaine inférieure
+jusqu'aux dernières limites de l'horizon.
+
+J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves, mais non des
+flammes. Il faut aux flammes l'oxygène de l'air, et elles ne sauraient
+se développer sous les eaux ; mais des coulées de lave, qui ont en
+elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge
+blanc, lutter victorieusement contre l'élément liquide et se vaporiser
+à son contact. De rapides courants entraînaient tous ces gaz en
+diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la
+montagne, comme les déjections du Vésuve sur un autre Torre del Greco.
+
+En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait
+une ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs
+disloqués, ses colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les
+solides proportions d'une sorte d'architecture toscane ; plus loin,
+quelques restes d'un gigantesque aqueduc ; ici l'exhaussement empâté
+d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthénon ; là, des
+vestiges de quai, comme si quelque antique port eût abrité jadis sur
+les bords d'un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de
+guerre ; plus loin encore, de longues lignes de murailles écroulées, de
+larges rues désertes, toute une Pompéi enfouie sous les eaux, que le
+capitaine Nemo ressuscitait à mes regards !
+
+Où étais-je ? Où étais-je ? Je voulais le savoir à tout prix, je
+voulais parler, je voulais arracher la sphère de cuivre qui
+emprisonnait ma tête.
+
+Mais le capitaine Nemo vint à moi et m'arrêta d'un geste. Puis,
+ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avança vers un roc de
+basalte noire et traça ce seul mot :
+
+ ATLANTIDE
+ Quel éclair traversa mon esprit ! L'Atlantide, l'ancienne Méropide
+de Théopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent nié par Origène,
+Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa
+disparition au compte des récits légendaires, admis par Possidonius,
+Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon,
+d'Avezac, je l'avais là sous les yeux, portant encore les irrécusables
+témoignages de sa catastrophe ! C'était donc cette région engloutie qui
+existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-delà des
+colonnes d'Hercule, où vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre
+lequel se firent les premières guerres de l'ancienne Grèce !
+
+L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps
+héroïques, c'est Platon lui-même. Son dialogue de Timée et de Critias a
+été, pour ainsi dire, tracé sous l'inspiration de Solon, poète et
+législateur.
+
+Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Saïs,
+ville déjà vieille de huit cents ans, ainsi que le témoignaient ses
+annales gravées sur le mur sacré de ses temples. L'un de ces vieillards
+raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette
+première cité athénienne, âgée de neuf cents siècles, avait été envahie
+et en partie détruite par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il,
+occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et l'Asie
+réunies, qui couvrait une surface comprise du douzième degré de
+latitude au quarantième degré nord. Leur domination s'étendait même à
+l'Égypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grèce, mais ils durent se
+retirer devant l'indomptable résistance des Hellènes. Des siècles
+s'écoulèrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de
+terre. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement de cette
+Atlantide dont les plus hauts sommets, Madère, les Açores, les
+Canaries, les îles du cap Vert, émergent encore.
+
+Tels étaient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine
+Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus
+étrange destinée, je foulais du pied l'une des montagnes de ce
+continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et
+contemporaines des époques géologiques ! Je marchais là même où avaient
+marché les contemporains du premier homme ! J'écrasais sous mes lourdes
+semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres,
+maintenant minéralisés, couvraient autrefois de leur ombre !
+
+Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J'aurais voulu descendre les
+pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent
+immense qui sans doute reliait l'Afrique à l'Amérique, et visiter ces
+grandes cités antédiluviennes. Là, peut-être, sous mes regards,
+s'étendaient Makhimos, la guerrière, Eusebès, la pieuse, dont les
+gigantesques habitants vivaient des siècles entiers, et auxquels la
+force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui résistaient encore à
+l'action des eaux. Un jour peut-être, quelque phénomène éruptif les
+ramènera à la surface des flots, ces ruines englouties ! On a signalé
+de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Océan, et bien
+des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces
+fonds tourmentés. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonçaient
+la lutte profonde des éléments ; les autres ont recueilli des cendres
+volcaniques projetées hors de la mer. Tout ce sol jusqu'à l'Équateur
+est encore travaillé par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans
+une époque éloignée, accrus par les déjections volcaniques et par les
+couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes
+n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique !
+
+Pendant que je rêvais ainsi, tandis que je cherchais à fixer dans mon
+souvenir tous les détails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo,
+accoudé sur une stèle moussue, demeurait immobile et comme pétrifié
+dans une muette extase. Songeait-il à ces générations disparues et leur
+demandait-il le secret de la destinée humaine ? Était-ce à cette place
+que cet homme étrange venait se retremper dans les souvenirs de
+l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de
+la vie moderne ? Que n'aurais-je donné pour connaître ses pensées, pour
+les partager, pour les comprendre !
+
+Nous restâmes à cette place pendant une heure entière, contemplant la
+vaste plaine sous l'éclat des laves qui prenaient parfois une intensité
+surprenante. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides
+frissonnements sur l'écorce de la montagne. Des bruits profonds,
+nettement transmis par ce milieu liquide, se répercutaient avec une
+majestueuse ampleur.
+
+En ce moment, la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et
+jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une
+lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un
+dernier regard à cette immense plaine ; puis de la main il me fit signe
+de le suivre.
+
+Nous descendîmes rapidement la montagne. La forêt minérale une fois
+dépassée, j'aperçus le fanal du _Nautilus_ qui brillait comme une
+étoile. Le capitaine marcha droit à lui, et nous étions rentrés à bord
+au moment où les premières teintes de l'aube blanchissaient la surface
+de l'Océan.
+
+ X
+
+ LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES
+
+Le lendemain, 20 février, je me réveillais fort tard. Les fatigues de
+la nuit avaient prolongé mon sommeil jusqu'à onze heures. Je m'habillai
+promptement. J'avais hâte de connaître la direction du _Nautilus_. Les
+instruments m'indiquèrent qu'il courait toujours vers le sud avec une
+vitesse de vingt milles à l'heure par une profondeur de cent mètres.
+
+Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les
+panneaux étant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce
+continent submergé.
+
+En effet, le _Nautilus_ rasait à dix mètres du sol seulement la plaine
+de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emporté par le vent au-dessus
+des prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous
+étions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. Les
+premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'étaient des rocs
+découpés fantastiquement, des forêts d'arbres passés du règne végétal
+au règne animal, et dont l'immobile silhouette grimaçait sous les
+flots. C'étaient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis
+d'axidies et d'anémones, hérissées de longues hydrophytes verticales,
+puis des blocs de laves étrangement contournés qui attestaient toute la
+fureur des expansions plutoniennes.
+
+Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux
+électriques, je racontais à Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au
+point de vue purement imaginaire, inspirèrent à Bailly tant de pages
+charmantes. Je lui disais les guerres de ces peuples héroïques. Je
+discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter.
+Mais Conseil, distrait, m'écoutait peu, et son indifférence à traiter
+ce point historique me fut bientôt expliquée.
+
+En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand
+passaient des poissons, Conseil, emporté dans les abîmes de la
+classification, sortait du monde réel. Dans ce cas, je n'avais plus
+qu'à le suivre et à reprendre avec lui nos études ichtyologiques.
+
+Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne différaient pas sensiblement
+de ceux que nous avions observés jusqu'ici. C'étaient des raies d'une
+taille gigantesque, longues de cinq mètres et douées d'une grande force
+musculaire qui leur permet de s'élancer au-dessus des flots, des
+squales d'espèces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds, à
+dents triangulaires et aiguës, que sa transparence rendait presque
+invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme
+de prismes et cuirassés d'une peau tuberculeuse, des esturgeons
+semblables à leurs congénères de la Méditerranée, des
+syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de
+petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui défilaient comme
+de fins et souples serpents.
+
+Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noirâtres, longs
+de trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d'une épée
+perçante, des vives, aux couleurs animées, connues du temps d'Aristote
+sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale
+rendent très dangereux à saisir, puis, des coryphèmes, au dos brun rayé
+de petites raies bleues et encadré dans une bordure d'or, de belles
+dorades, des chrysostones-lune, sortes de disques à reflets d'azur,
+qui, éclairés en dessus par les rayons solaires, formaient comme des
+taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit mètres,
+marchant par troupes, portant des nageoires jaunâtres taillées en faux
+et de longs glaives de six pieds, intrépides animaux, plutôt herbivores
+que piscivores, qui obéissaient au moindre signe de leurs femelles
+comme des maris bien stylés.
+
+Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine, je
+ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois,
+de capricieux accidents du sol obligeaient le _Nautilus_ à ralentir sa
+vitesse, et il se glissait alors avec l'adresse d'un cétacé dans
+d'étroits étranglements de collines. Si ce labyrinthe devenait
+inextricable, l'appareil s'élevait alors comme un aérostat, et
+l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide à quelques mètres
+au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui rappelait les
+manoeuvres d'une promenade aérostatique, avec cette différence
+toutefois que le _Nautilus_ obéissait passivement à la main de son
+timonier.
+
+Vers quatre heures du soir, le terrain, généralement composé d'une vase
+épaisse et entremêlée de branches minéralisées, se modifia peu à peu,
+il devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats, de tufs
+basaltiques, avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses.
+Je pensai que la région des montagnes allait bientôt succéder aux
+longues plaines, et, en effet, dans certaines évolutions du _Nautilus_,
+j'aperçus l'horizon méridional barré par une haute muraille qui
+semblait fermer toute issue. Son sommet dépassait évidemment le niveau
+de l'Océan. Ce devait être un continent, ou tout au moins une île, soit
+une des Canaries, soit une des îles du cap Vert. Le point n'ayant pas
+été fait -- à dessein peut-être -- j'ignorais notre position. En tout
+cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide,
+dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.
+
+La nuit n'interrompit pas mes observations. J'étais resté seul. Conseil
+avait regagné sa cabine. Le _Nautilus_, ralentissant son allure,
+voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tantôt les effleurant
+comme s'il eût voulu s'y poser, tantôt remontant capricieusement à la
+surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations à
+travers le cristal des eaux, et précisément cinq ou six de ces étoiles
+zodiacales qui traînent à la queue d'Orion.
+
+Longtemps encore, je serais resté à ma vitre, admirant les beautés de
+la mer et du ciel, quand les panneaux se refermèrent. A ce moment, le
+_Nautilus_ était arrivé à l'aplomb de la haute muraille. Comment
+manoeuvrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le
+_Nautilus_ ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de
+me réveiller après quelques heures de sommeil.
+
+Mais, le lendemain, il était huit heures lorsque je revins au salon. Je
+regardai le manomètre. Il m'apprit que le _Nautilus_ flottait à la
+surface de l'Océan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la
+plate-forme. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des
+lames supérieures.
+
+Je montai jusqu'au panneau. Il était ouvert. Mais, au lieu du grand
+jour que j'attendais, je me vis environné d'une obscurité profonde. Où
+étions-nous ? M'étais-je trompé ? Faisait-il encore nuit ? Non ! Pas
+une étoile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces ténèbres absolues.
+
+Je ne savais que penser, quand une voix me dit :
+
+« C'est vous, monsieur le professeur ?
+
+-- Ah ! capitaine Nemo, répondis-je, où sommes-nous ?
+
+-- Sous terre, monsieur le professeur.
+
+-- Sous terre ! m'écriai-je ! Et le _Nautilus_ flotte encore ?
+
+-- Il flotte toujours.
+
+-- Mais, je ne comprends pas ?
+
+-- Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous
+aimez les situations claires, vous serez satisfait. »
+
+Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurité était si
+complète que je n'apercevais même pas le capitaine Nemo. Cependant, en
+regardant au zénith, exactement au-dessus de ma tête, je crus saisir
+une lueur indécise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou
+circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif éclat
+fit évanouir cette vague lumière.
+
+Je regardai, après avoir un instant fermé mes yeux éblouis par le jet
+électrique. Le _Nautilus_ était stationnaire. Il flottait auprès d'une
+berge disposée comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment,
+c'était un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait deux
+milles de diamètre, soit six milles de tour. Son niveau, -- le
+manomètre l'indiquait -- ne pouvait être que le niveau extérieur, car
+une communication existait nécessairement entre ce lac et la mer. Les
+hautes parois, inclinées sur leur base, s'arrondissaient en voûte et
+figuraient un immense entonnoir retourné, dont la hauteur comptait cinq
+ou six cents mètres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire par
+lequel j'avais surpris cette légère clarté, évidemment due au
+rayonnement diurne.
+
+Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intérieures de
+cette énorme caverne, avant de me demander si c'était là l'ouvrage de
+la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.
+
+« Où sommes-nous ? dis-je.
+
+-- Au centre même d'un volcan éteint, me répondit le capitaine, un
+volcan dont la mer a envahi l'intérieur à la suite de quelque
+convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le
+_Nautilus_ a pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à dix
+mètres au-dessous de la surface de l'Océan. C'est ici son port
+d'attache, un port sûr, commode, mystérieux, abrité de tous les rhumbs
+du vent ! Trouvez-moi sur les côtes de vos continents ou de vos îles
+une rade qui vaille ce refuge assuré contre la fureur des ouragans.
+
+-- En effet, répondis-je, ici vous êtes en sûreté, capitaine Nemo. Qui
+pourrait vous atteindre au centre d'un volcan ? Mais, à son sommet,
+n'ai-je pas aperçu une ouverture ?
+
+-- Oui, son cratère, un cratère empli jadis de laves, de vapeurs et de
+flammes, et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous
+respirons.
+
+-- Mais quelle est donc cette montagne volcanique ? demandai-je.
+
+-- Elle appartient à un des nombreux îlots dont cette mer est semée.
+Simple écueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me
+l'a fait découvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi.
+
+-- Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère
+du volcan ?
+
+-- Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu'à une centaine de pieds,
+la base intérieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus,
+les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient être franchies.
+
+-- Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours.
+Vous êtes en sûreté sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les
+eaux. Mais, à quoi bon ce refuge ? Le _Nautilus_ n'a pas besoin de port.
+
+-- Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'électricité pour se
+mouvoir, d'éléments pour produire son électricité, de sodium pour
+alimenter ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et de
+houillères pour extraire son charbon. Or, précisément ici, la mer
+recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps
+géologiques ; minéralisées maintenant et transformées en houille, elles
+sont pour moi une mine inépuisable.
+
+-- Vos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs ?
+
+-- Précisément. Ces mines s'étendent sous les flots comme les
+houillères de Newcastle. C'est ici que, revêtus du scaphandre, le pic
+et la pioche à la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je
+n'ai pas même demandée aux mines de la terre. Lorsque je brûle ce
+combustible pour la fabrication du sodium, la fumée qui s'échappe par
+le cratère de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan
+en activité.
+
+-- Et nous les verrons à l'oeuvre, vos compagnons ?
+
+-- Non, pas cette fois, du moins, car je suis pressé de continuer notre
+tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux
+réserves de sodium que je possède. Le temps de les embarquer,
+c'est-à-dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si
+donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon,
+profitez de cette journée, monsieur Aronnax. »
+
+Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui
+n'avaient pas encore quitté leur cabine. Je les invitai à me suivre
+sans leur dire où ils se trouvaient.
+
+Ils montèrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'étonnait de rien,
+regarda comme une chose très naturelle de se réveiller sous une
+montagne après s'être endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut
+d'autre idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue.
+
+Après déjeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.
+
+« Nous voici donc encore une fois à terre, dit Conseil.
+
+-- Je n'appelle pas cela « la terre », répondit le Canadien. Et
+d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous. »
+
+Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se
+développait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur,
+mesurait cinq cents pieds. Sur cette grève, on pouvait faire aisément
+le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol
+tourmenté, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des
+blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces. Toutes ces masses
+désagrégées, recouvertes d'un émail poli sous l'action des feux
+souterrains, resplendissaient au contact des jets électriques du fanal.
+La poussière micacée du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait
+comme une nuée d'étincelles.
+
+Le sol s'élevait sensiblement en s'éloignant du relais des flots, et
+nous Mmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses, véritables
+raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu, mais il fallait
+marcher prudemment au milieu de ces -- conglomérats, qu'aucun ciment ne
+reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits
+de cristaux de feldspath et de quartz.
+
+La nature volcanique de cette énorme excavation s'affirmait de toutes
+parts. Je le fis observer à mes compagnons.
+
+« Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait être cet
+entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le
+niveau de ce liquide incandescent s'élevait jusqu'à l'orifice de la
+montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau ?
+
+-- Je me le figure parfaitement, répondit Conseil. Mais monsieur me
+dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération, et
+comment il se fait que la fournaise est remplacée par les eaux
+tranquilles d'un lac ?
+
+-- Très probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit
+au-dessous de la surface de l'Océan cette ouverture qui a servi de
+passage au _Nautilus_. Alors les eaux de l'Atlantique se sont
+précipitées à l'intérieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible
+entre les deux éléments, lutte qui s'est terminée à l'avantage de
+Neptune. Mais bien des siècles se sont écoulés depuis lors, et le
+volcan submergé s'est changé en grotte paisible.
+
+-- Très bien, répliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je
+regrette, dans notre intérêt, que cette ouverture dont parle monsieur
+le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.
+
+-- Mais, ami Ned, répliqua Conseil, si ce passage n'eût pas été
+sous-marin, le _Nautilus_ n'aurait pu y pénétrer !
+
+-- Et j'ajouterai, maître Land, que les eaux ne se seraient pas
+précipitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. Donc
+vos regrets sont superflus. »
+
+Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus
+raides et étroites. De profondes excavations les coupaient parfois,
+qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient être
+tournées. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre.
+Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les
+obstacles furent surmontés.
+
+A une hauteur de trente mètres environ, la nature du terrain se
+modifia, sans qu'il devînt plus praticable. Aux conglomérats et aux
+trachytes succédèrent de noirs basaltes ; ceux-ci étendus par nappes
+toutes grumelées de soufflures ; ceux-là formant des prismes réguliers,
+disposés comme une colonnade qui supportait les retombées de cette
+voûte immense, admirable spécimen de l'architecture naturelle. Puis,
+entre ces basaltes serpentaient de longues coulées de laves refroidies,
+incrustées de raies bitumineuses, et, par places, s'étendaient de
+larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le cratère
+supérieur, inondait d'une vague clarté toutes ces déjections
+volcaniques, à jamais ensevelies au sein de la montagne éteinte.
+
+Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée, à une
+hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables
+obstacles. La voussure intérieure revenait en surplomb, et la montée
+dut se changer en promenade circulaire. A ce dernier plan, le règne
+végétal commençait à lutter avec le règne minéral. Quelques arbustes et
+même certains arbres sortaient des anfractuosités de la paroi. Je
+reconnus des euphorhes qui laissaient couler leur suc caustique. Des
+héliotropes, très inhabiles à justifier leur nom, puisque les rayons
+solaires n'arrivaient jamais jusqu'à eux, penchaient tristement leurs
+grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums à demi passés. Çà et là,
+quelques chrysanthèmes poussaient timidement au pied d'aloès à longues
+feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coulées de laves,
+j'aperçus de petites violettes, encore parfumées d'une légère odeur, et
+j'avoue que je les respirai avec délices. Le parfum, c'est l'âme de la
+fleur, et les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas
+d'âme !
+
+Nous étions arrivés au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui
+écartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand
+Ned Land s'écria :
+
+« Ah ! monsieur, une ruche !
+
+-- Une ruche ! répliquai-je, en faisant un geste de parfaite
+incrédulité.
+
+-- Oui ! une ruche, répéta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent
+autour. »
+
+Je m'approchai et je dus me rendre à l'évidence. Il y avait là, à
+l'orifice d'un trou creusé dans le trou d'un dragonnier, quelques
+milliers de ces ingénieux insectes, si communs dans toutes les
+Canaries, et dont les produits y sont particulièrement estimés.
+
+Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et
+j'aurais eu mauvaise grâce à m'y opposer. Une certaine quantité de
+feuilles sèches mélangées de soufre s'allumèrent sous l'étincelle de
+son briquet, et il commença à enfumer les abeilles. Les bourdonnements
+cessèrent peu à peu, et la ruche éventrée livra plusieurs livres d'un
+miel parfumé. Ned Land en remplit son havresac.
+
+« Quand j'aurai mélangé ce miel avec la pâte de l'artocarpus, nous
+dit-il, je serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent.
+
+-- Parbleu ! fit Conseil, ce sera du pain d'épice.
+
+-- Va pour le pain d'épice, dis-je, mais reprenons cette intéressante
+promenade. »
+
+A certains détours du sentier que nous suivions alots, le lac
+apparaissait dans toute son étendue. Le fanal éclairait en entier sa
+surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. Le
+_Nautilus_ gardait une immobilité parfaite. Sur sa plate-forme et sur
+la berge s'agitaient les hommes de son équipage, ombres noires
+nettement découpées au milieu de cette lumineuse atmosphère.
+
+En ce moment, nous contournions la crête la plus élevée de ces premiers
+plans de roches qui soutenaient la voûte. Je vis alors que les abeilles
+n'étaient pas les seuls représentants du règne animal à l'intérieur de
+ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans
+l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc.
+C'étaient des éperviers au ventre blanc, et des crécelles criardes. Sur
+les pentes détalaient aussi, de toute la rapidité de leurs échasses, de
+belles et grasses outardes. Je laisse à penser si la convoitise du
+Canadien fut allumée à la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta
+de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le
+plomb par les pierres, et après plusieurs essais infructueux, il
+parvint à blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua
+vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vérité pure, mais il
+fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gâteaux de
+miel.
+
+Nous dûmes alors redescendre vers le rivage, car la crête devenait
+impraticable. Au-dessus de nous, le cratère béant apparaissait comme
+une large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait
+distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages échevelés
+par le vent d'ouest, qui laissaient traîner jusqu'au sommet de la
+montagne leurs brumeux haillons. Preuve certaine que ces nuages se
+tenaient à une hauteur médiocre, car le volcan ne s'élevait pas à plus
+de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Océan.
+
+Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien nous avions regagné
+le rivage intérieur. Ici, la flore était représentée par de larges
+tapis de cette criste-marine, petite plante ombellifère très bonne à
+confire, qui porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et
+de fenouil-marin. Conseil en récolta quelques bottes. Quant à la faune,
+elle comptait pas milliers des crustacés de toutes sortes, des homards,
+des crabes-tourteaux, des palémons, des mysis, des faucheurs, des
+galatées et un nombre prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers
+et patelles.
+
+En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi
+nous prîmes plaisir à nous étendre sur son sable fin. Le feu avait poli
+ses parois émaillées et étincelantes, toutes saupoudrées de la
+poussière du mica. Ned Land en tâtait les murailles et cherchait à
+sonder leur épaisseur. Je ne pus m'empêcher de sourire. La conversation
+se mit alors sur ses éternels projets d'évasion, et je crus pouvoir,
+sans trop m'avancer, lui donner cette espérance : c'est que le
+capitaine Nemo n'était descendu au sud que pour renouveler sa provision
+de sodium. J'espérais donc que, maintenant, il rallierait les côtes de
+l'Europe et de l'Amérique ; ce qui permettrait au Canadien de reprendre
+avec plus de succès sa tentative avortée.
+
+Nous étions étendus depuis une heure dans cette grotte charmante. La
+conversation, animée au début, languissait alors. Une certaine
+somnolence s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de
+résister au sommeil, je me laissai aller à un assoupissement profond.
+Je rêvais -- on ne choisit pas ses rêves -- je rêvais que mon existence
+se réduisait à la vie végétative d'un simple mollusque. Il me semblait
+que cette grotte formait la double valve de ma coquille...
+
+Tout d'un coup, je fus réveillé par la voix de Conseil.
+
+« Alerte ! Alerte ! criait ce digne garçon.
+
+-- Qu'y a-t-il ? demandai-je, me soulevant à demi.
+
+-- L'eau nous gagne ! »
+
+Je me redressai. La mer se précipitait comme un torrent dans notre
+retraite, et, décidément, puisque nous n'étions pas des mollusques, il
+fallait se sauver.
+
+En quelques instants, nous fûmes en sûreté sur le sommet de la grotte
+même.
+
+« Que se passe-t-il donc ? demanda Conseil. Quelque nouveau phénomène ?
+
+-- Eh non ! mes amis, répondis-je, c'est la marée, ce n'est que la
+marée qui a failli nous surprendre comme le héros de Walter Scott !
+L'Océan se gonfle au-dehors, et par une loi toute naturelle
+d'équilibre, le niveau du lac monte également. Nous en sommes quittes
+pour un demi-bain. Allons nous changer au _Nautilus_. »
+
+Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achevé notre promenade
+circulaire et nous rentrions à bord. Les hommes de l'équipage
+achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le
+_Nautilus_aurait pu partir à l'instant.
+
+Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre
+la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin ? Peut-être.
+
+Quoi qu'il en soit, le lendemain, le _Nautilus_, ayant quitté son port
+d'attache, naviguait au large de toute terre, et à quelques mètres
+au-dessous des flots de l'Atlantique.
+
+ XI
+
+ LA MER DE SARGASSES
+
+La direction du _Nautilus_ ne s'était pas modifiée. Tout espoir de
+revenir vers les mers européennes devait donc être momentanément
+rejeté. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. Où nous
+entraînait-il ? Je n'osais l'imaginer.
+
+Ce jour-là, le _Nautilus_ traversa une singulière portion de l'Océan
+atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau
+chaude connu sous le nom de Gulf Stream. Après être sorti des canaux de
+Floride il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pénétrer dans le
+golfe du Mexique, vers le quarante-quatrième degré de latitude nord, ce
+courant se divise en deux bras ; le principal se porte vers les côtes
+d'Irlande et de Norvège, tandis que le second fléchit vers le sud à la
+hauteur des Acores ; puis frappant les rivages africains et décrivant
+un ovale allongé, il revient vers les Antilles.
+
+Or, ce second bras -- c'est plutôt un collier qu'un bras -- entoure de
+ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Océan froide, tranquille,
+immobile, que l'on appelle la mer de Sargasses. Véritable lac en plein
+Atlantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans
+à en faire le tour.
+
+La mer de Sargasses, à proprement parler, couvre toute la partie
+immergée de l'Atlantide. Certains auteurs ont même admis que ces
+nombreuses herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies de
+cet ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces
+herbages, algues et fucus, enlevés au rivage de l'Europe et de
+l'Amérique, sont entraînés jusqu'à cette zone par le Gulf Stream. Ce
+fut là une des raisons qui amenèrent Colomb à supposer l'existence d'un
+nouveau monde. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivèrent à
+la mer de Sargasses, ils naviguèrent non sans peine au milieu de ces
+herbes qui arrêtaient leur marche au grand effroi des équipages, et ils
+perdirent trois longues semaines à les traverser.
+
+Telle était cette région que le _Nautilus_ visitait en ce moment, une
+prairie véritable, un tapis serré d'algues, de fucus natans, de raisins
+du tropique, si épais, si compact, que l'étrave d'un bâtiment ne l'eût
+pas déchiré sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas
+engager son hélice dans cette masse herbeuse, se tint-il à quelques
+mètres de profondeur au-dessous de la surface des flots.
+
+Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol « sargazzo » qui signifie
+varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement
+ce banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur
+de la _Géographie physique du globe_, ces hydrophytes se réunissent
+dans ce paisible bassin de l'Atlantique :
+
+« L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble résulter d'une
+expérience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des
+fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on
+imprime à l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les
+fragments éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface
+liquide, c'est-à-dire au point le moins agité. Dans le phénomène qui
+nous occupe, le vase, c'est l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le
+courant circulaire, et la mer de Sargasses, le point central où
+viennent se réunir les corps flottants. »
+
+Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu étudier le phénomène dans ce
+milieu spécial où les navires pénètrent rarement. Au-dessus de nous
+flottaient des corps de toute provenance, entassés au milieu de ces
+herbes brunâtres, des troncs d'arbres arrachés aux Andes ou aux
+Montagnes-Rocheuses et flottés par l'Amazone ou le Mississipi, de
+nombreuses épaves, des restes de quilles ou de carènes, des bordages
+défoncés et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils
+ne pouvaient remonter à la surface de l'Océan. Et le temps justifiera
+un jour cette autre opinion de Maury, que ces matières, ainsi
+accumulées pendant des siècles, se minéraliseront sous l'action des
+eaux et formeront alors d'inépuisables houillères. Réserve précieuse
+que prépare la prévoyante nature pour ce moment où les hommes auront
+épuisé les mines des continents.
+
+Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai
+de charmants alcyons stellés aux couleurs roses, des actinies qui
+laissaient traîner leur longue chevelure de tentacules, des méduses
+vertes, rouges, bleues, et particulièrement ces grandes rhizostomes de
+Cuvier, dont l'ombrelle bleuâtre est bordée d'un feston violet.
+
+Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de Sargasses, où
+les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacés, trouvent une
+abondante nourriture. Le lendemain, l'Océan avait repris son aspect
+accoutume.
+
+Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 février au 12 mars, le
+_Nautilus_, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une
+vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine
+Nemo voulait évidemment accomplir son programme sous-marin et je ne
+doutais pas qu'il ne songeât, après avoir doublé le cap Horn, à revenir
+vers les mers australes du Pacifique.
+
+Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers,
+privées d'îles, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen
+non plus de s'opposer aux volontés du capitaine Nemo. Le seul parti
+était de se soumettre ; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la
+force ou de la ruse, j'aimais à penser qu'on pourrait l'obtenir par la
+persuasion. Ce voyage terminé, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas
+à nous rendre la liberté sous serment de ne jamais révéler son
+existence ? Serment d'honneur que nous aurions tenu. Mais il fallait
+traiter cette délicate question avec le capitaine. Or, serais-je bien
+venu à réclamer cette liberté ? Lui-même n'avait-il pas déclaré, dès le
+début et d'une façon formelle, que le secret de sa vie exigeait notre
+emprisonnement perpétuel à bord du _Nautilus_ ? Mon silence, depuis
+quatre mois, ne devait-il pas lui paraître une acceptation tacite de
+cette situation ? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour résultat de
+donner des soupçons qui pourraient nuire à nos projets, si quelque
+circonstance favorable se présentait plus tard de les reprendre ?
+Toutes ces raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit,
+je les soumettais à Conseil qui n'était pas moins embarrassé que moi.
+En somme, bien que je ne fusse pas facile à décourager, je comprenais
+que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en
+jour, surtout en ce moment où le capitaine Nemo courait en téméraire
+vers le sud de l'Atlantique !
+
+Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionnés plus haut, aucun
+incident particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine.
+Il travaillait. Dans la bibliothèque je trouvais souvent des livres
+qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire
+naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuilleté par lui,
+était couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois mes
+théories et mes systèmes. Mais le capitaine se contentait d'épurer
+ainsi mon travail, et il était rare qu'il discutât avec moi.
+Quelquefois, j'entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue,
+dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au
+milieu de la plus secrète obscurité, lorsque le _Nautilus_ s'endormait
+dans les déserts de l'Océan.
+
+Pendant cette partie du voyage, nous naviguâmes des journées entières à
+la surface des flots. La mer était comme abandonnée. A peine quelques
+navires à voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de
+Bonne-Espérance. Un jour nous fûmes poursuivis par les embarcations
+d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque énorme baleine
+d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre à ces
+braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en
+plongeant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement intéresser
+Ned Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait dû
+regretter que notre cétacé de tôle ne pût être frappé à mort par le
+harpon de ces pêcheurs.
+
+Les poissons observés par Conseil et par moi, pendant cette période,
+différaient peu de ceux que nous avions déjà étudiés sous d'autres
+latitudes. Les principaux furent quelques échantillons de ce terrible
+genre de cartilagineux, divisé en trois sous-genres qui ne comptent pas
+moins de trente-deux espèces : des squales-galonnés, longs de cinq
+mètres, à tête déprimée et plus large que le corps, à nageoire caudale
+arrondie, et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallèles et
+longitudinales puis des squales-perlons, gris cendré, percés de sept
+ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale placée à
+peu près vers le milieu du corps.
+
+Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut.
+On a le droit de ne point croire aux récits des pêcheurs, mais voici ce
+qu'ils racontent. On a trouvé dans le corps de l'un de ces animaux une
+tête de buffle et un veau tout entier ; dans un autre, deux thons et un
+matelot en uniforme ; dans un autre, un soldat avec son sabre ; dans un
+autre enfin, un cheval avec son cavalier. Tout ceci, à vrai dire, n'est
+pas article de foi. Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se
+laissa prendre aux filets du _Nautilus_, et que je ne pus vérifier leur
+voracité.
+
+Des troupes élégantes et folâtres de dauphins nous accompagnèrent
+pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six,
+chassant en meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs, non
+moins voraces que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de
+Copenhague, qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et
+quinze phoques. C'était, il est vrai un épaulard, appartenant à la plus
+grande espèce connue, et dont la longueur dépasse quelquefois
+vingt-quatre pieds. Cette famille des delphiniens compte dix genres, et
+ceux que j'aperçus tenaient du genre des delphinorinques, remarquables
+par un museau excessivement étroit et quatre fois long comme le crâne.
+Leur corps, mesurant trois mètres, noir en dessus, était en dessous
+d'un blanc rosé semé de petites taches très rares.
+
+Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux échantillons de ces
+poissons de l'ordre des acanthoptérigiens et de la famille des
+sciénoides. Quelques auteurs -- plus poètes que naturalistes --
+prétendent que ces poissons chantent mélodieusement, et que leurs voix
+réunies forment un concert qu'un choeur de voix humaines ne saurait
+égaler. Je ne dis pas non, mais ces scènes ne nous donnèrent aucune
+sérénade à notre passage, et je le regrette.
+
+Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantité de poissons
+volants. Rien n'était plus curieux que de voir les dauphins leur donner
+la chasse avec une précision merveilleuse. Quelle que fût la portée de
+son vol, quelque trajectoire qu'il décrivît, même au-dessus du
+_Nautilus_, l'infortuné poisson trouvait toujours la bouche du dauphin
+ouverte pour le recevoir. C'étaient ou des pirapèdes, ou des
+trigles-milans, à bouche lumineuse, qui, pendant la nuit, après avoir
+tracé des raies de feu dans l'atmosphère, plongeaient dans les eaux
+sombres comme autant d'étoiles filantes.
+
+Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce
+jour-là, le _Nautilus_ fut employé à des expériences de sondages qui
+m'intéressèrent vivement.
+
+Nous avions fait alors près de treize mille lieues depuis notre départ
+dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 450°37' de
+latitude sud et 370°53' de longitude ouest. C'étaient ces mêmes parages
+où le capitaine Denham de l'_Hérald_ fila quatorze mille mètres de
+sonde sans trouver de fond. Là aussi, le lieutenant Parcker de la
+frégate américaine _Congress_ n'avait pu atteindre le sol sous-marin
+par quinze mille cent quarante mètres.
+
+Le capitaine Nemo résolut d'envoyer son _Nautilus_ à la plus extrême
+profondeur à fin de contrôler ces différents sondages. Je me préparai à
+noter tous les résultats de l'expérience. Les panneaux du salon furent
+ouverts, et les manoeuvres commencèrent pour atteindre ces couches si
+prodigieusement reculées.
+
+On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les
+réservoirs. Peut-être n'eussent-ils pu accroître suffisamment la
+pesanteur spécifique du _Nautilus_. D'ailleurs, pour remonter, il
+aurait fallu chasser cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient
+pas été assez puissantes pour vaincre la pression extérieure.
+
+Le capitaine Nemo résolut d'aller chercher le fond océanique par une
+diagonale suffisamment allongée, au moyen de ses plans latéraux qui
+furent placés sous un angle de quarante-cinq degrés avec les lignes
+d'eau du _Nautilus_. Puis, l'hélice fut portée à son maximum de
+vitesse, et sa quadruple branche battit les flots avec une
+indescriptible violence.
+
+Sous cette poussée puissante, la coque du _Nautilus_ frémit comme une
+corde sonore et s'enfonça régulièrement sous les eaux. Le capitaine et
+moi, postés dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomètre qui
+déviait rapidement. Bientôt fut dépassée cette zone habitable où
+résident la plupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne
+peuvent vivre qu'à la surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins
+nombreux, se tiennent à des profondeurs assez grandes. Parmi ces
+derniers, j'observais l'hexanche, espèce de chien de mer muni de six
+fentes respiratoires, le télescope aux yeux énormes, le
+malarmat-cuirassé, aux thoracines grises, aux pectorales noires, que
+protégeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge pâle, puis enfin
+le grenadier, qui, vivant par douze cents mètres de profondeur,
+supportait alors une pression de cent vingt atmosphères.
+
+Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observé des poissons à des
+profondeurs plus considérables.
+
+« Des poissons ? me répondit-il, rarement. Mais dans l'état actuel de
+la science, que présume-t-on, que sait-on ?
+
+-- Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches
+de l'Océan, la vie végétale disparaît plus vite que la vie animale. On
+sait que, là où se rencontrent encore des êtres animés, ne végète plus
+une seule hydrophyte. On sait que les pèlerines, les huîtres vivent par
+deux mille mètres d'eau, et que Mac Clintock, le héros des mers
+polaires, a retiré une étoile vivante d'une profondeur de deux mille
+cinq cents mètres. On sait que l'équipage du _Bull-Dog_, de la Marine
+Royale, a pêché une astérie par deux mille six cent vingt brasses, soit
+plus d'une lieue de profondeur. Mais, capitaine Nemo, peut-être me
+direz-vous qu'on ne sait rien ?
+
+-- Non, monsieur le professeur, répondit le capitaine, je n'aurai pas
+cette impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez
+que des êtres puissent vivre à de telles profondeurs ?
+
+-- Je l'explique par deux raisons, répondis-je. D'abord, parce que les
+courants verticaux, déterminés par les différences de salure et de
+densité des eaux, produisent un mouvement qui suffit à entretenir la
+vie rudimentaire des encrines et des astéries.
+
+-- Juste, fit le capitaine.
+
+-- Ensuite, parce que, si l'oxygène est la base de la vie, on sait que
+la quantité d'oxygène dissous dans l'eau de mer augmente avec la
+profondeur au lieu de diminuer, et que la pression des couches basses
+contribue à l'y comprimer.
+
+-- Ah ! on sait cela ? répondit le capitaine Nemo, d'un ton légèrement
+surpris. Eh bien, monsieur le professeur, on a raison de le savoir, car
+c'est la vérité. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des
+poissons renferme plus d'azote que d'oxygène, quand ces animaux sont
+pêchés à la surface des eaux, et plus d'oxygène que d'azote, au
+contraire, quand ils sont tirés des grandes profondeurs. Ce qui donne
+raison à votre système. Mais continuons nos observations. »
+
+Mes regards se reportèrent sur le manomètre. L'instrument indiquait une
+profondeur de six mille mètres. Notre immersion durait depuis une
+heure. Le _Nautilus_, glissant sur ses plans inclinés, s'enfonçait
+toujours. Les eaux désertes étaient admirablement transparentes et
+d'une diaphanité que rien ne saurait peindre. Une heure plus tard, nous
+étions par treize mille mètres -- trois lieues et quart environ -- et
+le fond de l'Océan ne se laissait pas pressentir.
+
+Cependant, par quatorze mille mètres, j'aperçus des pics noirâtres qui
+surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir
+à des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes
+même, et la profondeur de ces abîmes demeurait inévaluable.
+
+Le _Nautilus_ descendit plus bas encore, malgré les puissantes
+pressions qu'il subissait. Je sentais ses tôles trembler sous la
+jointure de leurs boulons ; ses barreaux s'arquaient ; ses cloisons
+gémissaient ; les vitres du salon semblaient se gondoler sous la
+pression des eaux. Et ce solide appareil eût cédé sans doute, si, ainsi
+que l'avait dit son capitaine, il n'eût été capable de résister comme
+un bloc plein.
+
+En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais
+encore quelques coquilles, des serpuls, des spinorbis vivantes, et
+certains échantillons d'astéries.
+
+Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent,
+et, au-dessous de trois lieues, le _Nautilus_ dépassa les limites de
+l'existence sous-marine, comme fait le ballon qui s'élève dans les airs
+au-dessus des zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de
+seize mille mètres -- quatre lieues -- et les flancs du _Nautilus_
+supportaient alors une pression de seize cents atmosphères,
+c'est-à-dire seize cents kilogrammes par chaque centimètre carré de sa
+surface !
+
+« Quelle situation ! m'écriai-je. Parcourir dans ces régions profondes
+où l'homme n'est jamais parvenu ! Voyez, capitaine, voyez ces rocs
+magnifiques, ces grottes inhabitées, ces derniers réceptacles du globe,
+où la vie n'est plus possible ! Quels sites inconnus et pourquoi
+faut-il que nous soyons réduits à n'en conserver que le souvenir ?
+
+-- Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux
+que le souvenir ?
+
+-- Que voulez-vous dire par ces paroles ?
+
+-- Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue
+photographique de cette régions sous-marine ! »
+
+Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette
+nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif
+était apporté dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le
+milieu liquide éclairé électriquement, se distribuait avec une clarté
+parfaite. Nulle ombre, nulle dégradation de notre lumière factice. Le
+soleil n'eût pas été plus favorable à une opération de cette nature. Le
+_Nautilus_, sous la poussée de son hélice, maîtrisée par l'inclinaison
+de ses plans, demeurait immobile. L'instrument fut braqué sur ces sites
+du fond océanique, et en quelques secondes, nous avions obtenu un
+négatif d'une extrême pureté.
+
+C'est l'épreuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches
+primordiales qui n'ont jamais connu la lumière des cieux, ces granits
+inférieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes
+profondes évidées dans la masse pierreuse, ces profils d'une
+incomparable netteté et dont le trait terminal se détache en noir,
+comme s'il était dû au pinceau de certains artistes flamands. Puis,
+au-delà, un horizon de montagnes, une admirable ligne ondulée qui
+compose les arrière-plans du paysage. Je ne puis décrire cet ensemble
+de roches lisses, noires, polies, sans une mousse, sans une tache, aux
+formes étrangement découpées et solidement établies sur ce tapis de
+sable qui étincelait sous les jets de la lumière électrique.
+
+Cependant, le capitaine Nemo, après avoir terminé son opération,
+m'avait dit :
+
+« Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette
+situation ni exposer trop longtemps le _Nautilus_ à de pareilles
+pressions.
+
+-- Remontons ! répondis-je.
+
+-- Tenez-vous bien. »
+
+Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine
+me faisait cette recommandation, quand je fus précipité sur le tapis.
+
+Son hélice embrayée sur un signal du capitaine, ses plans dressés
+verticalement, le _Nautilus_, emporté comme un ballon dans les airs,
+s'enlevait avec une rapidité foudroyante. Il coupait la masse des eaux
+avec un frémissement sonore. Aucun détail n'était visible. En quatre
+minutes, il avait franchi les quatre lieues qui le séparaient de la
+surface de l'Océan, et, après avoir émergé comme un poisson volant, il
+retombait en faisant jaillir les flots à une prodigieuse hauteur.
+
+ XII
+
+ CACHALOTS ET BALEINES
+
+Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le _Nautilus_ reprit sa direction
+vers le sud. Je pensais qu'à la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap
+à l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour
+du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les régions
+australes. Où voulait-il donc aller ? Au pôle ? C'était insensé. Je
+commençai à croire que les témérités du capitaine justifiaient
+suffisamment les appréhensions de Ned Land.
+
+Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de
+fuite. Il était devenu moins communicatif, presque silencieux. Je
+voyais combien cet emprisonnement prolongé lui pesait. Je sentais ce
+qui s'amassait de colère en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine,
+ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa
+violence naturelle ne le portât à quelque extrémité.
+
+Ce jour-là, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre.
+Je leur demandai la raison de leur visite.
+
+« Une simple question à vous poser, monsieur, me répondit le Canadien.
+
+-- Parlez, Ned.
+
+-- Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait à bord du _Nautilus_ ?
+
+-- Je ne saurais le dire, mon ami.
+
+-- Il me semble, reprit Ned Land, que sa manoeuvre ne nécessite pas un
+nombreux équipage.
+
+-- En effet, répondis-je, dans les conditions où il se trouve, une
+dizaine d'hommes au plus doivent suffire à le manoeuvrer.
+
+-- Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage ?
+
+-- Pourquoi ? » répliquai-je.
+
+Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions étaient faciles à
+deviner.
+
+« Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien
+compris l'existence du capitaine, le _Nautilus_ n'est pas seulement un
+navire. Ce doit être un lieu de refuge pour ceux qui, comme son
+commandant, ont rompu toute relation avec la terre.
+
+-- Peut-être, dit Conseil, mais enfin le _Nautilus_ ne peut contenir
+qu'un certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il évaluer ce
+maximum ?
+
+-- Comment cela, Conseil ?
+
+-- Par le calcul. Étant donné la capacité du navire que monsieur
+connaît, et, par conséquent, la quantité d'air qu'il renferme ; sachant
+d'autre part ce que chaque homme dépense dans l'acte de la respiration,
+et comparant ces résultats avec la nécessité où le _Nautilus_ est de
+remonter toutes les vingt-quatre heures... »
+
+La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien où il voulait
+en venir.
+
+« Je te comprends, dis-je ; mais ce calcul-là, facile à établir
+d'ailleurs, ne peut donner qu'un chiffre très incertain.
+
+-- N'importe, reprit Ned Land, en insistant.
+
+-- Voici le calcul, répondis-je. Chaque homme dépense en une heure
+l'oxygène contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures
+l'oxygène contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc
+chercher combien de fois le _Nautilus_ renferme deux mille quatre cents
+litres d'air.
+
+-- Précisément, dit Conseil.
+
+-- Or, repris-je, la capacité du _Nautilus_ étant de quinze cents
+tonneaux, et celle du tonneau de mille litres, le _Nautilus_ renferme
+quinze cent mille litres d'air, qui, divisés par deux mille quatre
+cents... »
+
+Je calculai rapidement au crayon :
+
+« ... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient à dire
+que l'air contenu dans le _Nautilus_ pourrait rigoureusement suffire à
+six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures.
+
+-- Six cent vingt-cinq ! répéta Ned.
+
+-- Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins
+ou officiers, nous ne formons pas la dixième partie de ce chiffre.
+
+-- C'est encore trop pour trois hommes ! murmura Conseil.
+
+-- Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience.
+
+-- Et même mieux que la patience, répondit Conseil, la résignation. »
+
+Conseil avait employé le mot juste.
+
+« Après tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours
+au sud ! Il faudra bien qu'il s'arrête, ne fût-ce que devant la
+banquise, et qu'il revienne vers des mers plus civilisées ! Alors, il
+sera temps de reprendre les projets de Ned Land. »
+
+Le Canadien secoua la tête, passa la main sur son front, ne répondit
+pas, et se retira.
+
+« Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors
+Conseil. Ce pauvre Ned pense à tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout
+lui revient de sa vie passée. Tout lui semble regrettable de ce qui
+nous est interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le coeur
+gros. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a à faire ici ? Rien. Il
+n'est pas un savant comme monsieur, et ne saurait prendre le même goût
+que nous aux choses admirables de la mer. Il risquerait tout pour
+pouvoir entrer dans une taverne de son pays ! »
+
+Il est certain que la monotonie du bord devait paraître insupportable
+au Canadien, habitué à une vie libre et active. Les événements qui
+pouvaient le passionner étaient rares. Cependant, ce jour-là, un
+incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur.
+
+Vers onze heures du matin, étant à la surface de l'Océan, le _Nautilus_
+tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit
+pas, car je savais que ces animaux, chassés à outrance, se sont
+réfugiés dans les bassins des hautes latitudes.
+
+Le rôle joué par la baleine dans le monde marin, et son influence sur
+les découvertes géographiques, ont été considérables. C'est elle, qui,
+entraînant à sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les
+Anglais et les Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Océan
+et les conduisit d'une extrémité de la terre à l'autre. Les baleines
+aiment à fréquenter les mers australes et boréales. D'anciennes
+légendes prétendent même que ces cétacés amenèrent les pêcheurs jusqu'à
+sept lieues seulement du pôle nord. Si le fait est faux, il sera vrai
+un jour et c'est probablement ainsi, en chassant la baleine dans les
+régions arctiques ou antarctiques, que les hommes atteindront ce point
+inconnu du globe.
+
+Nous étions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais le
+mois d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journées
+d'automne. Ce fut le Canadien -- il ne pouvait s'y tromper -- qui
+signala une baleine à l'horizon dans l'est. En regardant attentivement,
+on voyait son dos noirâtre s'élever et s'abaisser alternativement
+au-dessus des flots, à cinq milles du _Nautilus_.
+
+« Ah ! s'écria Ned Land, si j'étais à bord d'un baleinier, voilà une
+rencontre qui me ferait plaisir ! C'est un animal de grande taille !
+Voyez avec quelle puissance ses évents rejettent des colonnes d'air et
+de vapeur ! Mille diables ! pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur
+ce morceau de tôle !
+
+-- Quoi ! Ned, répondis-je, vous n'êtes pas encore revenu de vos
+vieilles idées de pêche ?
+
+-- Est-ce qu'un pêcheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien
+métier ? Est-ce qu'on se lasse jamais des émotions d'une pareille
+chasse ?
+
+-- Vous n'avez jamais pêché dans ces mers, Ned ?
+
+-- Jamais, monsieur. Dans les mers boréales seulement, et autant dans
+le détroit de Bering que dans celui de Davis.
+
+-- Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine
+franche que vous avez chassée jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas
+à passer les eaux chaudes de l'Équateur.
+
+-- Ah ! monsieur le professeur, que me dites-vous là ? répliqua le
+Canadien d'un ton passablement incrédule.
+
+-- Je dis ce qui est.
+
+-- Par exemple ! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voilà deux ans
+et demi, j'ai amariné près du Groenland une baleine qui portait encore
+dans son flanc le harpon poinçonné d'un baleinier de Bering. Or, je
+vous demande, comment après avoir été frappé à l'ouest de l'Amérique,
+l'animal serait venu se faire tuer à l'est, s'il n'avait, après avoir
+doublé, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Espérance, franchi
+l'Équateur ?
+
+-- Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que répondra
+monsieur.
+
+-- Monsieur vous répondra, mes amis, que les baleines sont localisées,
+suivant leurs espèces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et
+si l'un de ces animaux est venu du détroit de Béring dans celui de
+Davis, c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer à
+l'autre, soit sur les côtes de l'Amérique, soit sur celles de l'Asie.
+
+-- Faut-il vous croire ? demanda le Canadien, en fermant un oeil.
+
+-- Il faut croire monsieur, répondit Conseil.
+
+-- Dès lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pêché dans ces
+parages, je ne connais point les baleines qui les fréquentent ?
+
+-- Je vous l'ai dit, Ned.
+
+-- Raison de plus pour faire leur connaissance, répliqua Conseil.
+
+-- Voyez ! voyez ! s'écria le Canadien la voix émue. Elle s'approche !
+Elle vient sur nous ! Elle me nargue ! Elle sait que je ne peux rien
+contre elle ! »
+
+Ned frappait du pied. Sa main frémissait en brandissant un harpon
+imaginaire.
+
+« Ces cétacés, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers
+boréales ?
+
+-- A peu près, Ned.
+
+-- C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui
+mesuraient jusqu'à cent pieds de longueur !
+
+Je me suis même laissé dire que le Hullamock et l'Umgallick des îles
+Aléoutiennes dépassaient quelquefois cent cinquante pieds.
+
+-- Ceci me paraît exagéré, répondis-je. Ces animaux ne sont que des
+baleinoptères, pourvus de nageoires dorsales, et de même que les
+cachalots, ils sont généralement plus petits que la baleine franche.
+
+-- Ah ! s'écria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas
+l'Océan, elle se rapproche, elle vient dans les eaux du _Nautilus_ ! »
+
+Puis, reprenant sa conversation :
+
+« Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite bête ! On cite
+cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des cétacés intelligents.
+Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend
+pour des îlots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu...
+
+-- On y bâtit des maisons, dit Conseil.
+
+-- Oui, farceur, répondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge
+et entraîne tous ses habitants au fond de l'abîme.
+
+-- Comme dans les voyages de Simbad le marin, répliquai-je en riant.
+
+-- Ah ! maître Land, il paraît que vous aimez les histoires
+extraordinaires ! Quels cachalots que les vôtres ! J'espère que vous
+n'y croyez pas !
+
+-- Monsieur le naturaliste, répondit sérieusement le Canadien, il faut
+tout croire de la part des baleines !
+
+-- Comme elle marche, celle-ci ! Comme elle se dérobe !
+
+-- On prétend que ces animaux-là peuvent faire le tour du monde en
+quinze jours.
+
+-- Je ne dis pas non.
+
+-- Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est
+que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement
+encore.
+
+-- Ah ! vraiment, Ned ! Et pourquoi cela ?
+
+-- Parce que alors, elles avaient la queue en travers, comme les
+poissons, c'est-à-dire que cette queue, comprimée verticalement,
+frappait l'eau de gauche à droite et de droite à gauche. Mais le
+Créateur, s'apercevant qu'elles marchaient trop vite, leur tordit la
+queue, et depuis ce temps-là, elles battent les flots de haut en bas au
+détriment de leur rapidité.
+
+-- Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il
+vous croire ?
+
+-- Pas trop, répondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il
+existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille
+livres.
+
+-- C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que
+certains cétacés acquièrent un développement considérable, puisque,
+dit-on, ils fournissent jusqu'à cent vingt tonnes d'huile.
+
+-- Pour ça, je l'ai vu, dit le Canadien.
+
+-- Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines
+égalent en grosseur cent éléphants. Jugez des effets produits par une
+telle masse lancée à toute vitesse !
+
+-- Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires ?
+
+-- Des navires, je ne le crois pas, répondis-je. On raconte, cependant,
+qu'en 1820, précisément dans ces mers du sud, une baleine se précipita
+sur l'_Essex_ et le fit reculer avec une vitesse de quatre mètres par
+seconde. Des lames pénétrèrent par l'arrière, et l'_Essex_ sombra
+presque aussitôt. »
+
+Ned me regarda d'un air narquois.
+
+« Pour mon compte, dit-il, j'ai reçu un coup de queue de baleine --
+dans mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons
+été lancés à une hauteur de six mètres. Mais auprès de la baleine de
+monsieur le professeur, la mienne n'était qu'un baleineau.
+
+-- Est-ce que ces animaux-là vivent longtemps ? demanda Conseil.
+
+-- Mille ans, répondit le Canadien sans hésiter.
+
+-- Et comment le savez-vous, Ned ?
+
+-- Parce qu'on le dit.
+
+-- Et pourquoi le dit-on ?
+
+-- Parce qu'on le sait.
+
+-- Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le
+raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque
+les pêcheurs chassèrent pour la première fois les baleines, ces animaux
+avaient une taille supérieure à celle qu'ils acquièrent aujourd'hui. On
+suppose donc, assez logiquement, que l'infériorité des baleines
+actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur
+complet développement. C'est ce qui a fait dire à Buffon que ces
+cétacés pouvaient et devaient même vivre mille ans. Vous entendez ? »
+
+Ned Land n'entendait pas. Il n'écoutait plus. La baleine s'approchait
+toujours. Il la dévorait des yeux.
+
+« Ah ! s'écria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt,
+c'est un troupeau tout entier ! Et ne pouvoir rien faire ! Etre là
+pieds et poings liés !
+
+-- Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine
+Nemo la permission de chasser ?... »
+
+Conseil n'avait pas achevé sa phrase, que Ned Land s'était affalé par
+le panneau et courait à la recherche du capitaine. Quelques instants
+après, tous deux reparaissaient sur la plate-forme.
+
+Le capitaine Nemo observa le troupeau de cétacés qui se jouait sur les
+eaux à un mille du _Nautilus_.
+
+« Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a là la fortune d'une
+flotte de baleiniers.
+
+-- Eh ! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner
+la chasse, ne fût-ce que pour ne pas oublier mon ancien métier de
+harponneur ?
+
+-- A quoi bon, répondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour
+détruire ! Nous n'avons que faire d'huile de baleine à bord.
+
+-- Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous
+nous avez autorisés à poursuivre un dugong !
+
+-- Il s'agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage.
+Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilège
+réservé à l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En
+détruisant la baleine australe comme la baleine franche, êtres
+inoffensifs et bons, vos pareils, maître Land, commettent une action
+blâmable. C'est ainsi qu'ils ont déjà dépeuplé toute la baie de Baffin,
+et qu'ils anéantiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc
+tranquilles ces malheureux cétacés. Ils ont bien assez de leurs ennemis
+naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous
+en mêliez. »
+
+Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours
+de morale. Donner de semblables raisons à un chasseur, c'était perdre
+ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait
+évidemment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait
+raison. L'acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera
+disparaître un jour la dernière baleine de l'Océan.
+
+Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle, fourra ses mains
+dans ses poches et nous tourna le dos.
+
+Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de cétacés, et
+s'adressant à moi :
+
+« J'avais raison de prétendre, que sans compter l'homme, les baleines
+ont assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire à
+forte partie avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax, à huit milles
+sous le vent ces points noirâtres qui sont en mouvement ?
+
+-- Oui, capitaine, répondis-je.
+
+-- Ce sont des cachalots, animaux terribles que j'ai quelquefois
+rencontrés par troupes de deux ou trois cents ! Quant à ceux-là, bêtes
+cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer. »
+
+Le Canadien se retourna vivement à ces derniers mots.
+
+« Eh bien, capitaine, dis-je, il est temps encore, dans l'intérêt même
+des baleines...
+
+-- Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le _Nautilus_ suffira
+à disperser ces cachalots. Il est armé d'un éperon d'acier qui vaut
+bien le harpon de maître Land, j'imagine. »
+
+Le Canadien ne se gêna pas pour hausser les épaules. Attaquer des
+cétacés à coups d'éperon ! Qui avait jamais entendu parler de cela ?
+
+« Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous
+montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de pitié
+pour ces féroces cétacés. Ils ne sont que bouche et dents ! »
+
+Bouche et dents ! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocéphale,
+dont la taille dépasse quelque fois vingt-cinq mètres. La tête énorme
+de ce cétacé occupe environ le tiers de son corps. Mieux armé que la
+baleine, dont la mâchoire supérieure est seulement garnie de fanons, il
+est muni de vingt-cinq grosses dents, hautes de vingt centimètres,
+cylindriques et coniques à leur sommet, et qui pèsent deux livres
+chacune. C'est à la partie supérieure de cette énorme tête et dans de
+grandes cavités séparées par des cartilages, que se trouvent trois à
+quatre cents kilogrammes de cette huile précieuse, dite « blanc de
+baleine ». Le cachalot est un animal disgracieux, plutôt têtard que
+poisson, suivant la remarque de Frédol. Il est mal construit, étant
+pour ainsi dire « manqué » dans toute la partie gauche de sa charpente,
+et n'y voyant guère que de l'oeil droit.
+
+Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait
+aperçu les baleines et se préparait à les attaquer. On pouvait
+préjuger, d'avance, la victoire des cachalots, non seulement parce
+qu'ils sont mieux bâtis pour l'attaque que leurs inoffensifs
+adversaires, mais aussi parce qu'ils peuvent rester plus longtemps sous
+les flots, sans venir respirer à leur surface.
+
+Il n'était que temps d'aller au secours des baleines. Le _Nautilus_ se
+mit entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prîmes place devant les
+vitres du salon. Le capitaine Nemo se rendit près du timonier pour
+manoeuvrer son appareil comme un engin de destruction. Bientôt, je
+sentis les battements de l'hélice se précipiter et notre vitesse
+s'accroître.
+
+Le combat était déjà commencé entre les cachalots et les baleines,
+lorsque le _Nautilus_ arriva. Il manoeuvra de manière à couper la
+troupe des macrocéphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrèrent peu émus
+à la vue du nouveau monstre qui se mêlait à la bataille. Mais bientôt
+ils durent se garer de ses coups.
+
+Quelle lutte ! Ned Land lui-même, bientôt enthousiasmé, finit par
+battre des mains. Le _Nautilus_ n'était plus qu'un harpon formidable,
+brandi par la main de son capitaine. Il se lançait contre ces masses
+charnues et les traversait de part en part, laissant après son passage
+deux grouillantes moitiés d'animal. Les formidables coups de queue qui
+frappaient ses flancs, il ne les sentait pas. Les chocs qu'il
+produisait, pas davantage. Un cachalot exterminé, il courait à un
+autre, virait sur place pour ne pas manquer sa proie, allant de
+l'avant, de l'arrière, docile à son gouvernail, plongeant quand le
+cétacé s'enfonçait dans les couches profondes, remontant avec lui
+lorsqu'il revenait à la surface, le frappant de plein ou d'écharpe, le
+coupant ou le déchirant, et dans toutes les directions et sous toutes
+les allures, le perçant de son terrible éperon.
+
+Quel carnage ! Quel bruit à la surface des flots ! Quels sifflements
+aigus et quels ronflements particuliers à ces animaux épouvantés ! Au
+milieu de ces couches ordinairement si paisibles, leur queue créait de
+véritables houles.
+
+Pendant une heure se prolongea cet homérique massacre, auquel les
+macrocéphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze
+réunis essayèrent d'écraser le _Nautilus_ sous leur masse. On voyait, à
+la vitre, leur gueule énorme pavée de dents, leur oeil formidable. Ned
+Land, qui ne se possédait plus, les menaçait et les injuriait. On
+sentait qu'ils se cramponnaient à notre appareil, comme des chiens qui
+coiffent un ragot sous les taillis. Mais le _Nautilus_, forçant son
+hélice, les emportait, les entraînait, ou les ramenait vers le niveau
+supérieur des eaux, sans se soucier ni de leur poids énorme, ni de
+leurs puissantes étreintes.
+
+Enfin la masse des cachalots s'éclaircit. Les flots redevinrent
+tranquilles. Je sentis que nous remontions à la surface de l'Océan. Le
+panneau fut ouvert, et nous nous précipitâmes sur la plate-forme.
+
+La mer était couverte de cadavres mutilés. Une explosion formidable
+n'eût pas divisé, déchiré, déchiqueté avec plus de violence ces masses
+charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleuâtres sur
+le dos, blanchâtres sous le ventre, et tout bossués d'énormes
+protubérances. Quelques cachalots épouvantés fuyaient à l'horizon. Les
+flots étaient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles ; et le
+_Nautilus_ flottait au milieu d'une mer de sang.
+
+Le capitaine Nemo nous rejoignit.
+
+« Eh bien, maître Land ? dit-il.
+
+-- Eh bien, monsieur, répondit le Canadien, chez lequel l'enthousiasme
+s'était calmé, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis
+pas un boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie.
+
+-- C'est un massacre d'animaux malfaisants, répondit le capitaine, et
+le _Nautilus_ n'est pas un couteau de boucher.
+
+-- J'aime mieux mon harpon, répliqua le Canadien.
+
+-- Chacun son arme », répondit le capitaine, en regardant fixement Ned
+Land.
+
+Je craignais que celui-ci ne se laissât emporter à quelque violence qui
+aurait eu des conséquences déplorables. Mais sa colère fut détournée
+par la vue d'une baleine que le _Nautilus_ accostait en ce moment.
+
+L'animal n'avait pu échapper à la dent des cachalots. Je reconnus la
+baleine australe, à tête déprimée, qui est entièrement noire.
+Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du
+Nord-Caper par la soudure des sept vertèbres cervicales, et elle compte
+deux côtes de plus que ses congénères. Le malheureux cétacé, couché sur
+le flanc, le ventre troué de morsures, était mort. Au bout de sa
+nageoire mutilée pendait encore un petit baleineau qu'il n'avait pu
+sauver du massacre. Sa bouche ouverte laissait couler l'eau qui
+murmurait comme un ressac à travers ses fanons.
+
+Le capitaine Nemo conduisit le _Nautilus_ près du cadavre de l'animal.
+Deux de ses hommes montèrent sur le flanc de la baleine, et je vis, non
+sans étonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait
+qu'elles contenaient, c'est-à-dire la valeur de deux à trois tonneaux.
+
+Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Je ne pus
+m'empêcher de lui marquer ma répugnance pour ce breuvage. Il m'assura
+que ce lait était excellent, et qu'il ne se distinguait en aucune façon
+du lait de vache.
+
+Je le goûtai et je fus de son avis. C'était donc pour nous une réserve
+utile, car, ce lait, sous la forme de beurre salé ou de fromage, devait
+apporter une agréable variété à notre ordinaire.
+
+De ce jour-là, je remarquai avec inquiétude que les dispositions de Ned
+Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, et
+je résolus de surveiller de près les faits et gestes du Canadien.
+
+ XIII
+
+ LA BANQUISE
+
+Le _Nautilus_ avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il
+suivait le cinquantième méridien avec une vitesse considérable.
+Voulait-il donc atteindre le pôle ? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici
+toutes les tentatives pour s'élever jusqu'à ce point du globe avaient
+échoué. La saison, d'ailleurs, était déjà fort avancée, puisque le 13
+mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des régions
+boréales, qui commence la période équinoxiale.
+
+Le 14 mars, j'aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude,
+simples débris blafards de vingt à vingt-cinq pieds, formant des
+écueils sur lesquels la mer déferlait. Le _Nautilus_ se maintenait à la
+surface de l'Océan. Ned Land, ayant déjà pêché dans les mers arctiques,
+était familiarisé avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous
+l'admirions pour la première fois.
+
+Dans l'atmosphère, vers l'horizon du sud, s'étendait une bande blanche
+d'un éblouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donné le nom de
+« ice-blinck ». Quelque épais que soient les nuages, ils ne peuvent
+l'obscurcir. Elle annonce la présence d'un pack ou banc de glace.
+
+En effet, bientôt apparurent des blocs plus considérables dont l'éclat
+se modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces
+masses montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en
+eût tracé les lignes ondulées. D'autres, semblables à d'énormes
+améthystes, se laissaient pénétrer par la lumière. Celles-ci
+réverbéraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs
+cristaux. Celles-là, nuancées des vifs reflets du calcaire, auraient
+suffi à la construction de toute une ville de marbre.
+
+Plus nous descendions au sud, plus ces îles flottantes gagnaient en
+nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers.
+C'étaient des pétrels, des damiers, des puffins, qui nous
+assourdissaient de leurs cris. Quelques-uns, prenant le _Nautilus_ pour
+le cadavre d'une baleine, venaient s'y reposer et piquaient de coups de
+bec sa tôle sonore.
+
+Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se
+tint souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces
+parages abandonnés. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se
+disait-il que dans ces mers polaires interdites à l'homme, il était là
+chez lui, maître de ces infranchissables espaces ? Peut-être. Mais il
+ne parlait pas. Il restait immobile, ne revenant à lui que lorsque ses
+instincts de manoeuvrier reprenaient le dessus. Dirigeant alors son
+_Nautilus_ avec une adresse consommée, il évitait habilement le choc de
+ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs
+milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix à quatre-vingts
+mètres. Souvent l'horizon paraissait entièrement fermé. A la hauteur du
+soixantième degré de latitude, toute passe avait disparu. Mais le
+capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait bientôt quelque étroite
+ouverture par laquelle il se glissait audacieusement, sachant bien,
+cependant, qu'elle se refermerait derrière lui.
+
+Ce fut ainsi que le _Nautilus_, guidé par cette main habile, dépassa
+toutes ces glaces, classées, suivant leur forme ou leur grandeur, avec
+une précision qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes, ice-fields
+ou champs unis et sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs
+ou champs brisés, nommés palchs quand ils sont circulaires, et streams
+lorsqu'ils sont faits de morceaux allongés.
+
+La température était assez basse. Le thermomètre, exposé à l'air
+extérieur, marquait deux à trois degrés au-dessous de zéro. Mais nous
+étions chaudement habillés de fourrures, dont les phoques ou les ours
+marins avaient fait les frais. L'intérieur du _Nautilus_, régulièrement
+chauffé par ses appareils électriques, défiait les froids les plus
+intenses. D'ailleurs, il lui eût suffi de s'enfoncer à quelques mètres
+au-dessous des flots pour y trouver une température supportable.
+
+Deux mois plus tôt, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour
+perpétuel; mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures,
+et plus tard, elle devait jeter six mois d'ombre sur ces régions
+circumpolaires.
+
+Le 15 mars, la latitude des îles New-Shetland et des Orkney du Sud fut
+dépassée. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de
+phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et
+américains, dans leur rage de destruction, massacrant les adultes et
+les femelles pleines, là où existait l'animation de la vie, avaient
+laissé après eux le silence de la mort.
+
+Le 16 mars, vers huit heures du matin, le _Nautilus_, suivant le
+cinquante-cinquième méridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les
+glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon.
+Cependant, le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s'élevait
+toujours.
+
+« Mais où va-t-il ? demandai-je.
+
+-- Devant lui, répondait Conseil. Après tout, lorsqu'il ne pourra pas
+aller plus loin, il s'arrêtera.
+
+-- Je n'en jurerais pas ! » répondis-je.
+
+Et, pour être franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me
+déplaisait point. A quel degré m'émerveillaient les beautés de ces
+régions nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des
+attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale,
+avec ses minarets et ses mosquées innombrables. Là, une cité écroulée
+et comme jetée à terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment
+variés par les obliques rayons du soleil, ou perdus dans les brumes
+grises au milieu des ouragans de neige. Puis, de toutes parts des
+détonations, des éboulements, de grandes culbutes d'icebergs, qui
+changeaient le décor comme le paysage d'un diorama.
+
+Lorsque le _Nautilus_ était immergé au moment où se rompaient ces
+équilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante
+intensité, et la chute de ces masses créait de redoutables remous
+jusque dans les couches profondes de l'Océan. Le _Nautilus_ roulait et
+tanguait alors comme un navire abandonne à la furie des éléments.
+
+Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous étions
+définitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus
+léger indice le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. Il ne
+se trompait jamais en observant les minces filets d'eau bleuâtre qui
+sillonnaient les ice-fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il
+n'eût aventuré déjà le _Nautilus_ au milieu des mers antarctiques.
+
+Cependant, dans la journée du 16 mars, les champs de glace nous
+barrèrent absolument la route. Ce n'était pas encore la banquise, mais
+de vastes ice-fields cimentés par le froid. Cet obstacle ne pouvait
+arrêter le capitaine Nemo, et il se lança contre l'ice-field avec une
+effroyable violence. Le _Nautilus_ entrait comme un coin dans cette
+masse friable, et la divisait avec des craquements terribles. C'était
+l'antique bélier poussé par une puissance infinie. Les débris de glace,
+haut projetés, retombaient en grêle autour de nous. Par sa seule force
+d'impulsion, notre appareil se creusait un chenal. Quelquefois, emporté
+par son élan, il montait sur le champ de glace et l'écrasait de son
+poids, ou par instants, enfourné sous l'ice-field, il le divisait par
+un simple mouvement de tangage qui produisait de larges déchirures.
+
+Pendant ces journées, de violents grains nous assaillirent. Par
+certaines brumes épaisses, on ne se fût pas vu d'une extrémité de la
+plate-forme à l'autre. Le vent sautait brusquement à tous les points du
+compas. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la
+briser à coups de pic. Rien qu'à la température de cinq degrés
+au-dessous de zéro, toutes les parties extérieures du _Nautilus_ se
+recouvraient de glaces. Un gréement n'aurait pu se manoeuvrer, car tous
+les garants eussent été engagés dans la gorge des poulies. Un bâtiment
+sans voiles et mû par un moteur électrique qui se passait de charbon,
+pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes.
+
+Dans ces conditions, le baromètre se tint généralement très bas. Il
+tomba même à 73°5'. Les indications de la boussole n'offraient plus
+aucune garantie. Ses aiguilles affolées marquaient des directions
+contradictoires, en s'approchant du pôle magnétique méridional qui ne
+se confond pas avec le sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce pôle
+est situé à peu près par 70° de latitude et 130° de longitude, et
+d'après les observations de Duperrey, par 135° de longitude et 70°30'
+de latitude. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les
+compas transportés à différentes parties du navire et prendre une
+moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait à l'estime pour relever la
+route parcourue, méthode peu satisfaisante au milieu de ces passes
+sinueuses dont les points de repère changent incessamment.
+
+Enfin, le 18 mars, après vingt assauts inutiles, le _Nautilus_ se vit
+définitivement enrayé. Ce n'étaient plus ni les streams, ni les palks,
+ni les ice-fields, mais une interminable et immobile barrière formée de
+montagnes soudées entre elles.
+
+« La banquise ! » me dit le Canadien.
+
+Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous
+avaient précédé, c'était l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un
+instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez
+exacte qui donnait notre situation par 51°30' de longitude et 67°39' de
+latitude méridionale. C'était déjà un point avancé des régions
+antarctiques.
+
+De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos
+yeux. Sous l'éperon du _Nautilus_ s'étendait une vaste plaine
+tourmentée, enchevêtrée de blocs confus, avec tout ce pêle-mêle
+capricieux qui caractérise la surface d'un fleuve quelque temps avant
+la débâcle des glaces, mais sur des proportions gigantesques. Çà et là,
+des pics aigus, des aiguilles déliées s'élevant à une hauteur de deux
+cents pieds; plus loin, une suite de falaises taillées à pic et
+revêtues de teintes grisâtres, vastes miroirs qui reflétaient quelques
+rayons de soleil à demi noyés dans les brumes. Puis, sur cette nature
+désolée, un silence farouche, à peine rompu par le battement d'ailes
+des pétrels ou des puffins. Tout était gelé alors, même le bruit.
+
+Le _Nautilus_ dut donc s'arrêter dans son aventureuse course au milieu
+des champs de glace.
+
+« Monsieur, me dit ce jour-là Ned Land, si votre capitaine va plus loin
+!
+
+-- Eh bien ?
+
+-- Ce sera un maître homme.
+
+-- Pourquoi, Ned ?
+
+-- Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant,
+votre capitaine; mais, mille diables ! il n'est pas plus puissant que
+la nature, et là où elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arrête
+bon gré mal gré.
+
+-- En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a
+derrière cette banquise ! Un mur, voilà ce qui m'irrite le plus !
+
+-- Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n'ont été inventés que pour
+agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part.
+
+-- Bon ! fit le Canadien. Derrière cette banquise, on sait bien ce qui
+se trouve.
+
+-- Quoi donc ? demandai-je.
+
+-- De la glace, et toujours de la glace !
+
+-- Vous êtes certain de ce fait, Ned, répliquai-je, mais moi je ne le
+suis pas. Voilà pourquoi je voudrais aller voir.
+
+-- Eh bien, monsieur le professeur, répondit le Canadien, renoncez à
+cette idée. Vous êtes arrivé à la banquise, ce qui est déjà suffisant,
+et vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son
+_Nautilus_. Et qu'il le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord,
+c'est-à-dire au pays des honnêtes gens. »
+
+Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne
+seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront
+s'arrêter devant la banquise.
+
+En effet, malgré ses efforts, malgré les moyens puissants employés pour
+disjoindre les glaces, le _Nautilus_ fut réduit à l'immobilité.
+Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir
+sur ses pas. Mais ici, revenir était aussi impossible qu'avancer, car
+les passes s'étaient refermées derrière nous, et pour peu que notre
+appareil demeurât stationnaire, il ne tarderait pas à être bloqué. Ce
+fut même ce qui arriva vers deux heures du soir, et la jeune glace se
+forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité. Je dus avouer que la
+conduite du capitaine Nemo était plus qu'imprudente.
+
+J'étais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la
+situation depuis quelques instants, me dit :
+
+« Eh bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous ?
+
+-- Je pense que nous sommes pris, capitaine.
+
+-- Pris ! Et comment l'entendez-vous ?
+
+-- J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrière, ni
+d'aucun côté. C'est, je crois, ce qui s'appelle « pris », du moins sur
+les continents habités.
+
+-- Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le _Nautilus_ ne pourra pas
+se dégager ?
+
+-- Difficilement, capitaine, car la saison est déjà trop avancée pour
+que vous comptiez sur une débâcle des glaces.
+
+-- Ah ! monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo d'un ton
+ironique, vous serez toujours le même ! Vous ne voyez qu'empêchements
+et obstacles ! Moi, je vous affirme que non seulement le _Nautilus_ se
+dégagera, mais qu'il ira plus loin encore !
+
+-- Plus loin au sud ? demandai-je en regardant le capitaine.
+
+-- Oui, monsieur, il ira au pôle.
+
+-- Au pôle ! m'écriai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrédulité.
+
+-- Oui, répondit froidement le capitaine, au pôle antarctique, à ce
+point inconnu où se croisent tous les méridiens du globe. Vous savez si
+je fais du _Nautilus_ ce que je veux. »
+
+Oui ! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu'à la témérité !
+Mais vaincre ces obstacles qui hérissent le pôle sud, plus inaccessible
+que ce pôle nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs,
+n'était-ce pas une entreprise absolument insensée, et que, seul,
+l'esprit d'un fou pouvait concevoir !
+
+Il me vint alors à l'idée de demander au capitaine Nemo s'il avait déjà
+découvert ce pôle que n'avait jamais foulé le pied d'une créature
+humaine.
+
+« Non, monsieur, me répondit-il, et nous le découvrirons ensemble. Là
+où d'autres ont échoué, je n'échouerai pas. Jamais je n'ai promené mon
+_Nautilus_ aussi loin sur les mers australes; mais, je vous le répète,
+il ira plus loin encore.
+
+-- Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique.
+Je vous crois ! Allons en avant ! Il n'y a pas d'obstacles pour nous !
+Brisons cette banquise ! Faisons-la sauter, et si elle résiste, donnons
+des ailes au _Nautilus_, afin qu'il puisse passer par-dessus !
+
+-- Par-dessus ? monsieur le professeur, répondit tranquillement le
+capitaine Nemo. Non point par-dessus, mais par-dessous.
+
+-- Par-dessous ! » m'écriai-je.
+
+Une subite révélation des projets du capitaine venait d'illuminer mon
+esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualités du _Nautilus_
+allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise !
+
+« Je vois que nous commençons à nous entendre, monsieur le professeur,
+me dit le capitaine, souriant à demi. Vous entrevoyez déjà la
+possibilité -- moi, je dirai le succès -- de cette tentative. Ce qui
+est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au _Nautilus_.
+Si un continent émerge au pôle, il s'arrêtera devant ce continent. Mais
+si au contraire c'est la mer libre qui le baigne, il ira au pôle même !
+
+-- En effet, dis-je, entraîné par le raisonnement du capitaine, si la
+surface de la mer est solidifiée par les glaces, ses couches
+inférieures sont libres, par cette raison providentielle qui a placé à
+un degré supérieur à celui de la congélation le maximum de densité de
+l'eau de mer. Et, si je ne me trompe, la partie immergée de cette
+banquise est à la partie émergeante comme quatre est à un ?
+
+-- A peu près, monsieur le professeur. Pour un pied que les icebergs
+ont au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces
+montagnes de glaces ne dépassent pas une hauteur de cent mètres, elles
+ne s'enfoncent que de trois cents. Or, qu'est-ce que trois cents mètres
+pour le _Nautilus_?
+
+-- Rien, monsieur.
+
+-- Il pourra même aller chercher à une profondeur plus grande cette
+température uniforme des eaux marines, et là nous braverons impunément
+les trente ou quarante degrés de froid de la surface.
+
+-- Juste, monsieur, très juste, répondis-je en m'animant.
+
+-- La seule difficulté, reprit le capitaine Nemo, sera de rester
+plusieurs jours immergés sans renouveler notre provision d'air.
+
+-- N'est-ce que cela ? répliquai-je. Le _Nautilus_ a de vastes
+réservoirs, nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxygène
+dont nous aurons besoin.
+
+-- Bien imaginé, monsieur Aronnax, répondit en souriant le capitaine.
+Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de témérité, je vous
+soumets d'avance toutes mes objections.
+
+-- En avez-vous encore à faire ?
+
+-- Une seule. Il est possible, si la mer existe au pôle sud, que cette
+mer soit entièrement prise, et, par conséquent, que nous ne puissions
+revenir à sa surface !
+
+-- Bon, monsieur, oubliez-vous que le _Nautilus_ est armé d'un
+redoutable éperon, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre
+ces champs de glace qui s'ouvriront au choc ?
+
+-- Eh ! monsieur le professeur, vous avez des idées aujourd'hui !
+
+-- D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle,
+pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au pôle
+nord ? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni
+dans l'hémisphère austral ni dans l'hémisphère boréal, et jusqu'à
+preuve contraire, on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé
+de glaces à ces deux points du globe.
+
+-- Je le crois aussi, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo. Je
+vous ferai seulement observer qu'après avoir émis tant d'objections
+contre mon projet, maintenant vous m'écrasez d'arguments en sa faveur. »
+
+Le capitaine Nemo disait vrai. J'en étais arrivé à le vaincre en audace
+! C'était moi qui l'entraînais au pôle ! Je le devançais, je le
+distançais... Mais non ! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que
+toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait à te voir
+emporté dans les rêveries de l'impossible !
+
+Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second
+parut. Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur
+incompréhensible langage, et soit que le second eût été antérieurement
+prévenu, soit qu'il trouvât le projet praticable, il ne laissa voir
+aucune surprise.
+
+Mais si impassible qu'il fût il ne montra pas une plus complète
+impassibilité que Conseil, lorsque j'annonçai à ce digne garçon notre
+intention de pousser jusqu'au pôle sud. Un « comme il plaira à monsieur
+» accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant à Ned
+Land, si jamais épaules se levèrent haut, ce furent celles du Canadien.
+
+« Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous
+me faites pitié !
+
+-- Mais nous irons au pôle, maître Ned.
+
+-- Possible, mais vous n'en reviendrez pas ! »
+
+Et Ned Land rentra dans sa cabine, « pour ne pas faire un malheur »,
+dit-il en me quittant.
+
+Cependant, les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de
+commencer. Les puissantes pompes du _Nautilus_ refoulaient l'air dans
+les réservoirs et l'emmagasinaient à une haute pression. Vers quatre
+heures, le capitaine Nemo m'annonça que les panneaux de la plate-forme
+allaient être fermés. Je jetai un dernier regard sur l'épaisse banquise
+que nous allions franchir. Le temps était clair, l'atmosphère assez
+pure, le froid très vif, douze degrés au-dessous de zéro; mais le vent
+s'étant calmé, cette température ne semblait pas trop insupportable.
+
+Une dizaine d'hommes montèrent sur les flancs du _Nautilus_ et, armés
+de pics, ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt
+dégagée. Opération rapidement pratiquée, car la jeune glace était mince
+encore. Tous nous rentrâmes à l'intérieur. Les réservoirs habituels se
+remplirent de cette eau tenue libre à la flottaison. Le _Nautilus_ ne
+tarda pas à descendre.
+
+J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous
+regardions les couches inférieures de l'Océan austral. Le thermomètre
+remontait. L'aiguille du manomètre déviait sur le cadran.
+
+A trois cents mètres environ, ainsi que l'avait prévu le capitaine
+Nemo, nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. Mais le
+_Nautilus_s'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de
+huit cents mètres. La température de l'eau, qui donnait douze degrés à
+la surface, n'en accusait plus que onze. Deux degrés étaient déjà
+gagnes. Il va sans dire que la température du _Nautilus_, élevée par
+ses appareils de chauffage, se maintenait à un degré très supérieur.
+Toutes les manoeuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire
+précision.
+
+« On passera, n'en déplaise à monsieur, me dit Conseil.
+
+-- J'y compte bien ! » répondis-je avec le ton d'une profonde
+conviction.
+
+Sous cette mer libre, le _Nautilus_ avait pris directement le chemin de
+pôle, sans s'écarter du cinquante-deuxième méridien. De 67°30' à 90°
+vingt-deux degrés et demi en latitude restaient à parcourir,
+c'est-à-dire un peu plus de cinq cents lieues. Le _Nautilus_ prit une
+vitesse moyenne de vingt-six milles à l'heure, la vitesse d'un train
+express. S'il la conservait, quarante heures lui suffisaient pour
+atteindre le pôle.
+
+Pendant une partie de la nuit, la nouveauté de la situation nous
+retint, Conseil et moi, à la vitre du salon. La mer s'illuminait sous
+l'irradiation électrique du fanal. Mais elle était déserte. Les
+poissons ne séjournaient pas dans ces eaux prisonnières. Ils ne
+trouvaient là qu'un passage pour aller de l'Océan antarctique à la mer
+libre du pôle. Notre marche était rapide. On la sentait telle aux
+tressaillements de la longue coque d'acier.
+
+Vers deux heures du matin, j'allai prendre quelques heures de repos.
+Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le
+capitaine Nemo. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier.
+
+Le lendemain 19 mars, à cinq heures du matin, je repris mon poste dans
+le salon. Le loch électrique m'indiqua que la vitesse du _Nautilus_
+avait été modérée. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment,
+en vidant lentement ses réservoirs.
+
+Mon coeur battait. Allions-nous émerger et retrouver l'atmosphère libre
+du pôle ?
+
+Non. Un choc m'apprit que le _Nautilus_ avait heurté la surface
+inférieure de la banquise, très épaisse encore, à en juger par la
+matité du bruit. En effet, nous avions « touché » pour employer
+l'expression marine, mais en sens inverse et par mille pieds de
+profondeur. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de
+nous, dont mille émergeaient. La banquise présentait alors une hauteur
+supérieure à celle que nous avions relevée sur ses bords. Circonstance
+peu rassurante.
+
+Pendant cette journée, le _Nautilus_ recommença plusieurs fois cette
+même expérience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui
+plafonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra
+par neuf cents mètres, ce qui accusait douze cents mètres d'épaisseur
+dont deux cents mètres s'élevaient au-dessus de la surface de l'Océan.
+C'était le double de sa hauteur au moment où le _Nautilus_ s'était
+enfoncé sous les flots.
+
+Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le
+profil sous-marin de cette chaîne qui se développait sous les eaux.
+
+Le soir, aucun changement n'était survenu dans notre situation.
+Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mètres de
+profondeur. Diminution évidente, mais quelle épaisseur encore entre
+nous et la surface de l'Océan !
+
+Il était huit heures alors. Depuis quatre heures déjà, l'air aurait dû
+être renouvelé à l'intérieur du _Nautilus_, suivant l'habitude
+quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le
+capitaine Nemo n'eût pas encore demandé à ses réservoirs un supplément
+d'oxygène.
+
+Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Espoir et crainte
+m'assiégeaient tour à tour. Je me relevai plusieurs fois. Les
+tâtonnements du _Nautilus_ continuaient. Vers trois heures du matin,
+j'observai que la surface inférieure de la banquise se rencontrait
+seulement par cinquante mètres de profondeur. Cent cinquante pieds nous
+séparaient alors de la surface des eaux. La banquise redevenait peu à
+peu ice-field. La montagne se refaisait la plaine.
+
+Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. Nous remontions toujours en
+suivant, par une diagonale, la surface resplendissante qui étincelait
+sous les rayons électriques. La banquise s'abaissait en dessus et en
+dessous par des rampes allongées. Elle s'amincissait de mille en mille.
+
+Enfin, à six heures du matin, ce jour mémorable du 19 mars, la porte du
+salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut.
+
+« La mer libre ! » me dit-il.
+
+ XIV
+
+ LE PÔLE SUD
+
+Je me précipitai vers la plate-forme. Oui ! La mer libre. A peine
+quelques glaçons épars, des icebergs mobiles ; au loin une mer étendue
+; un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous
+ces eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert
+olive. Le thermomètre marquait trois degrés centigrades au-dessus de
+zéro. C'était comme un printemps relatif enfermé derrière cette
+banquise, dont les masses éloignées se profilaient sur l'horizon du
+nord.
+
+« Sommes-nous au pôle ? demandai-je au capitaine, le coeur palpitant.
+
+-- Je l'ignore, me répondit-il. A midi nous ferons le point.
+
+-- Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes ? dis-je en
+regardant le ciel grisâtre.
+
+-- Si peu qu'il paraisse, il me suffira, répondit le capitaine. »
+
+A dix milles du _Nautilus_, vers le sud, un îlot solitaire s'élevait à
+une hauteur de deux cents mètres. Nous marchions vers lui, prudemment,
+car cette mer pouvait être semée d'écueils.
+
+Une heure après, nous avions atteint l'îlot. Deux heures plus tard,
+nous achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre à cinq milles de
+circonférence. Un étroit canal le séparait d'une terre considérable, un
+continent peut-être, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.
+
+L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothèses de
+Maury. L'ingénieur américain a remarqué, en effet, qu'entre le pôle sud
+et le soixantième parallèle, la mer est couverte de glaces flottantes,
+de dimensions énormes, qui ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique
+nord. De ce fait, il a tiré cette conclusion que le cercle antarctique
+renferme des terres considérables, puisque les icebergs ne peuvent se
+former en pleine mer, mais seulement sur des côtes. Suivant ses
+calculs, la masse des glaces qui enveloppent le pôle austral forme une
+vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilomètres.
+
+Cependant, le _Nautilus_, par crainte d'échouer, s'était arrêté à trois
+encablures d'une grève que dominait un superbe amoncellement de roches.
+Le canot fut lancé à la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant
+les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarquâmes. Il était dix
+heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute,
+ne voulait pas se désavouer en présence du pôle sud.
+
+Quelques coups d'aviron amenèrent le canot sur le sable, où il
+s'échoua. Au moment où Conseil allait sauter à terre, je le retins.
+
+« Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, à vous l'honneur de mettre pied
+le premier sur cette terre.
+
+-- Oui, monsieur, répondit le capitaine, et si je n'hésite pas à fouler
+ce sol du pôle, c'est que, jusqu'ici, aucun être humain n'y a laissé la
+trace de ses pas. »
+
+Cela dit, il sauta légèrement sur le sable. Une vive émotion lui
+faisait battre le coeur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un
+petit promontoire, et là, les bras croisés, le regard ardent, immobile,
+muet, il sembla prendre possession de ces régions australes. Après cinq
+minutes passées dans cette extase, il se retourna vers nous.
+
+« Quand vous voudrez, monsieur », me cria-t-il.
+
+Je débarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.
+
+Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre, comme
+s'il eût été de brique pilée. Des scories, des coulées de lave, des
+pierres ponces le recouvraient. On ne pouvait méconnaître son origine
+volcanique. En de certains endroits, quelques légères fumerolles,
+dégageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux intérieurs
+conservaient encore leur puissance expansive. Cependant, ayant gravi un
+haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs
+milles. On sait que dans ces contrées antarctiques, James Ross a trouvé
+les cratères de l'Érébus et du Terror en pleine activité sur le cent
+soixante-septième méridien et par 77°32' de latitude.
+
+La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte.
+Quelques lichens de l'espèce _Unsnea melanoxantha_ s'étalaient sur les
+roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomées
+rudimentaires, sortes de cellules disposées entre deux coquilles
+quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, supportés sur de
+petites vessies natatoires et que le ressac jetait à la côte,
+composaient toute la maigre flore de cette région.
+
+Le rivage était parsemé de mollusques, de petites moules, de patelles,
+de buccardes lisses, en forme de coeurs, et particulièrement de clios
+au corps oblong et membraneux, dont la tête est formée de deux lobes
+arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios boréales, longues de
+trois centimètres, dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. Ces
+charmants ptéropodes, véritables papillons de la mer, animaient les
+eaux libres sur la lisière du rivage.
+
+Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques
+arborescences coralligènes, de celles qui suivant James Ross, vivent
+dans les mers antarctiques jusqu'à mille mètres de profondeur ; puis,
+de petits alcyons appartenant à l'espèce _procellaria pelagica_, ainsi
+qu'un grand nombre d'astéries particulières à ces climats, et d'étoiles
+de mer qui constellaient le sol.
+
+Mais où la vie surabondait, c'était dans les airs. Là volaient et
+voletaient par milliers des oiseaux d'espèces variées, qui nous
+assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous
+regardant passer sans crainte et se pressant familièrement sous nos
+pas. C'étaient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, où on
+les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches et
+lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des
+assemblées nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs.
+
+Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des
+échassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et
+conique, l'oeil encadré d'un cercle rouge. Conseil en fit provision,
+car ces volatiles, convenablement préparés, forment un mets agréable.
+Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de
+quatre mètres, justement appelés les vautours de l'Océan, des pétrels
+gigantesques, entre autres des _quebrante-huesos_, aux ailes arquées,
+qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits
+canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une
+série de pétrels, les uns blanchâtres, aux ailes bordées de brun, les
+autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques, ceux-là « si huileux,
+dis-je à Conseil, que les habitants des îles Féroé se contentent d'y
+adapter une mèche avant de les allumer ».
+
+« Un peu plus, répondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites !
+Après ça, on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis
+d'une mèche ! »
+
+Après un demi-mille, le sol se montra tout criblé de nids de manchots,
+sortes de terriers disposés pour la ponte, et dont s'échappaient de
+nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques
+centaines, car leur chair noire est très mangeable. Ils poussaient des
+braiements d'âne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoisés sur le
+corps, blancs en dessous et cravatés d'un liséré citron, se laissaient
+tuer à coups de pierre sans chercher à s'enfuir.
+
+Cependant, la brume ne se levait pas, et, à onze heures, le soleil
+n'avait point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiéter.
+Sans lui, pas d'observations possibles. Comment déterminer alors si
+nous avions atteint le pôle ?
+
+Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement
+accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait
+impatient, contrarié. Mais qu'y faire ? Cet homme audacieux et puissant
+ne commandait pas au soleil comme à la mer.
+
+Midi arriva sans que l'astre du jour se fût montré un seul instant. On
+ne pouvait même reconnaître la place qu'il occupait derrière le rideau
+de brume. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige.
+
+« A demain », me dit simplement le capitaine, et nous regagnâmes le
+_Nautilus_ au milieu des tourbillons de l'atmosphère.
+
+Pendant notre absence, les filets avaient été tendus, et j'observai
+avec intérêt les poissons que l'on venait de haler à bord. Les mers
+antarctiques servent de refuge à un très grand nombre de migrateurs,
+qui fuient les tempêtes des zones moins élevées pour tomber, il est
+vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques
+cottes australes, longs d'un décimètre, espèce de cartilagineux
+blanchâtres traversés de bandes livides et armés d'aiguillons, puis des
+chimères antarctiques, longues de trois pieds, le corps très allongé,
+la peau blanche, argentée et lisse, la tête arrondie, le dos muni de
+trois nageoires, le museau terminé par une trompe qui se recourbe vers
+la bouche. Je goûtai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgré
+l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.
+
+La tempête de neige dura jusqu'au lendemain. Il était impossible de se
+tenir sur la plate-forme. Du salon où je notais les incidents de cette
+excursion au continent polaire, j'entendais les cris des pétrels et des
+albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le _Nautilus_ ne
+resta pas immobile, et, prolongeant la côte, il s'avança encore d'une
+dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clarté que laissait
+le soleil en rasant les bords de l'horizon.
+
+Le lendemain 20 mars, la neige avait cessé. Le froid était un peu plus
+vif. Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro. Les
+brouillards se levèrent, et j'espérai que, ce jour-là, notre
+observation pourrait s'effectuer.
+
+Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil
+et moi, et nous mit à terre. La nature du sol était la même,
+volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans
+que j'aperçusse le cratère qui les avait vomis. Ici comme là-bas, des
+myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais
+cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de
+mammifères marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'étaient
+des phoques d'espèces diverses, les uns étendus sur le sol, les autres
+couchés sur des glaçons en dérive, plusieurs sortant de la mer ou y
+rentrant. Ils ne se sauvaient pas à notre approche, n'ayant jamais eu
+affaire à l'homme, et j'en comptais là de quoi approvisionner quelques
+centaines de navires.
+
+« Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas
+accompagnés !
+
+-- Pourquoi cela, Conseil ?
+
+-- Parce que l'enragé chasseur aurait tout tué.
+
+-- Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous
+n'aurions pu empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns
+de ces magnifiques cétacés. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo, car
+il ne verse pas inutilement le sang des bêtes inoffensives.
+
+-- Il a raison.
+
+-- Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas déjà classé ces
+superbes échantillons de la faune marine ?
+
+-- Monsieur sait bien, répondit Conseil, que je ne suis pas très ferré
+sur la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux...
+
+-- Ce sont des phoques et des morses.
+
+-- Deux genres, qui appartiennent à la famille des pinnipèdes, se hâta
+de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des
+unguiculés, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères,
+embranchement des vertébrés.
+
+-- Bien, Conseil, répondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses,
+se divisent en espèces, et si je ne me trompe, nous aurons ici
+l'occasion de les observer. Marchons. »
+
+Il était huit heures du matin. Quatre heures nous restaient à employer
+jusqu'au moment où le soleil pourrait être utilement observé. Je
+dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'échancrait dans la falaise
+granitique du rivage.
+
+Là, je puis dire qu'à perte de vue autour de nous, les terres et les
+glaçons étaient encombrés de mammifères marins, et je cherchais
+involontairement du regard le vieux Protée, le mythologique pasteur qui
+gardait ces immenses troupeaux de Neptune. C'étaient particulièrement
+des phoques. Ils formaient des groupes distincts, mâles et femelles, le
+père veillant sur sa famille, la mère allaitant ses petits, quelques
+jeunes, déjà forts, s'émancipant à quelques pas. Lorsque ces mammifères
+voulaient se déplacer, ils allaient par petits sauts dus à la
+contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez gauchement de leur
+imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur congénère, forme un
+véritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur élément par
+excellence, ces animaux à l'épine dorsale mobile, au bassin étroit, au
+poil ras et serré, aux pieds palmés, nagent admirablement. Au repos et
+sur terre, ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. Aussi,
+les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif
+que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux
+veloutés et limpides, leurs poses charmantes, et les poétisant à leur
+manière, métamorphosèrent-ils les mâles en tritons, et les femelles en
+sirènes.
+
+Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes
+cérébraux chez ces intelligents cétacés. Aucun mammifère, l'homme
+excepté, n'a la matière cérébrale plus riche. Aussi, les phoques
+sont-ils susceptibles de recevoir une certaine éducation ; ils se
+domestiquent aisément, et je pense, avec certains naturalistes, que.
+convenablement dressés, ils pourraient rendre de grands services comme
+chiens de pêche.
+
+La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable.
+Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes
+-- différant en cela des otaries dont l'oreille est saillante --
+j'observai plusieurs variétés de sténorhynques, longs de trois mètres,
+blancs de poils, à têtes de bull-dogs, armés de dix dents à chaque
+mâchoire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines
+découpées en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient des
+éléphants marins, sortes de phoques à trompe courte et mobile, les
+géants de l'espèce, qui sur une circonférence de vingt pieds mesuraient
+une longueur de dix mètres. Ils ne faisaient aucun mouvement à notre
+approche.
+
+« Ce ne sont pas des animaux dangereux ? me demanda Conseil.
+
+-- Non, répondis-je, à moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque
+défend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il
+mette en pièces l'embarcation des pêcheurs.
+
+-- Il est dans son droit, répliqua Conseil.
+
+-- Je ne dis pas non. »
+
+Deux milles plus loin, nous étions arrêtés par le promontoire qui
+couvrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb à la mer
+et écumait sous le ressac. Au-delà éclataient de formidables
+rugissements, tels qu'un troupeau de ruminants en eût pu produire.
+
+« Bon, fit Conseil, un concert de taureaux ?
+
+-- Non, dis-je, un concert de morses. Ils se battent ?
+
+-- Ils se battent ou ils jouent.
+
+-- N'en déplaise à monsieur, il faut voir cela.
+
+-- Il faut le voir, Conseil. »
+
+Et nous voilà franchissant les roches noirâtres, au milieu
+d'éboulements imprévus, et sur des pierres que la glace rendait fort
+glissantes. Plus d'une fois, je roulai au détriment de mes reins.
+Conseil, plus prudent ou plus solide, ne bronchait guère, et me
+relevait, disant :
+
+« Si monsieur voulait avoir la bonté d'écarter les jambes, monsieur
+conserverait mieux son équilibre. »
+
+Arrivé à l'arête supérieure du promontoire, j'aperçus une vaste plaine
+blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'étaient
+des hurlements de joie, non de colère.
+
+Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par
+la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives
+manquent à leur mâchoire inférieure, et quant aux canines supérieures,
+ce sont deux défenses longues de quatre-vingts centimètres qui en
+mesurent trente-trois à la circonférence de leur alvéole. Ces dents,
+faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des
+éléphants, et moins prompt à jaunir, sont très recherchées. Aussi les
+morses sont-ils en butte à une chasse inconsidérée qui les détruira
+bientôt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant
+indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en détruisent
+chaque année plus de quatre mille.
+
+En passant auprès de ces curieux animaux, je pus les examiner à loisir,
+car ils ne se dérangeaient pas. Leur peau était épaisse et rugueuse,
+d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni.
+Quelques-uns avaient une longueur de quatre mètres. Plus tranquilles et
+moins craintifs que leurs congénères du nord, ils ne confiaient point à
+des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur
+campement.
+
+Après avoir examiné cette cité des morses, je songeai à revenir sur mes
+pas. Il était onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des
+conditions favorables pour observer, je voulais être présent à son
+opération. Cependant, je n'espérais pas que le soleil se montrât ce
+jour-là. Des nuages écrasés sur l'horizon le dérobaient à nos yeux. Il
+semblait que cet astre jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains
+ce point inabordable du globe.
+
+Cependant, je songeai à revenir vers le _Nautilus_. Nous suivîmes un
+étroit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures
+et demie, nous étions arrivés au point du débarquement. Le canot échoué
+avait déposé le capitaine à terre. Je l'aperçus debout sur un bloc ce
+basalte. Ses instruments étaient près de lui. Son regard se fixait sur
+l'horizon du nord, près duquel le soleil décrivait alors sa courbe
+allongée.
+
+Je pris place auprès de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et,
+ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas.
+
+C'était une fatalité. L'observation manquait encore. Si demain elle ne
+s'accomplissait pas, il faudrait renoncer définitivement à relever
+notre situation.
+
+En effet, nous étions précisément au 20 mars. Demain, 21, jour de
+l'équinoxe, réfraction non comptée, le soleil disparaîtrait sous
+l'horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue
+nuit polaire. Depuis l'équinoxe de septembre, il avait émergé de
+l'horizon septentrional, s'élevant par des spirales allongées jusqu'au
+21 décembre. A cette époque, solstice d'été de ces contrées boréales,
+il avait commencé à redescendre, et le lendemain, il devait leur lancer
+ses derniers rayons.
+
+Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.
+
+« Vous aviez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je
+n'obtiens la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre
+cette opération. Mais aussi, précisément parce que les hasards de ma
+navigation m'ont amené, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera
+facile à relever, si, à midi, le soleil se montre à nos yeux.
+
+-- Pourquoi, capitaine ?
+
+-- Parce que, lorsque l'astre du jour décrit des spirales si allongées,
+il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de
+l'horizon, et les instruments sont exposés à commettre de graves
+erreurs.
+
+-- Comment procéderez-vous donc ?
+
+-- Je n'emploierai que mon chronomètre, me répondit le capitaine Nemo.
+Si demain, 21 mars, à midi, le disque du soleil, en tenant compte de la
+réfraction, est coupé exactement par l'horizon du nord, c'est que je
+suis au pôle sud.
+
+-- En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas
+mathématiquement rigoureuse, parce que l'équinoxe ne tombe pas
+nécessairement à midi.
+
+-- Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mètres, et
+il ne nous en faut pas davantage. A demain donc. »
+
+Le capitaine Nemo retourna à bord. Conseil et moi, nous restâmes
+jusqu'à cinq heures à arpenter la plage, observant et étudiant. Je ne
+récoltai aucun objet curieux, si ce n'est un oeuf de pingouin,
+remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur eût payé plus de mille
+francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caractères qui l'ornaient
+comme autant d'hiéroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis
+entre les mains de Conseil, et le prudent garçon, au pied sûr, le
+tenant comme une précieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au
+_Nautilus_.
+
+Là je déposai cet oeuf rare sous une des vitrines du musée. Je soupai
+avec appétit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le goût
+rappelait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans
+avoir invoqué, comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux.
+
+Le lendemain, 21 mars, dès cinq heures du matin, je montai sur la
+plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo.
+
+« Le temps se dégage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Après
+déjeuner, nous nous rendrons à terre pour choisir un poste
+d'observation. »
+
+Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener
+avec moi. L'obstiné Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnité
+comme sa fâcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Après tout,
+je ne regrettai pas son entêtement dans cette circonstance.
+Véritablement, il y avait trop de phoques à terre, et il ne fallait pas
+soumettre ce pêcheur irréfléchi à cette tentation.
+
+Le déjeuner terminé, je me rendis à terre. Le _Nautilus_ s'était encore
+élevé de quelques milles pendant la nuit. Il était au large, à une
+grande lieue d'une côte, que dominait un pic aigu de quatre a cinq
+cents mètres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes
+de l'équipage, et les instruments, c'est-à-dire un chronomètre, une
+lunette et un baromètre.
+
+Pendant notre traversée, je vis de nombreuses baleines qui
+appartenaient aux trois espèces particulières aux mers australes, la
+baleine franche ou « right-whale » des Anglais, qui n'a pas de nageoire
+dorsale, le hump-back, baleinoptère à ventre plissé, aux vastes
+nageoires blanchâtres, qui malgré son nom, ne forment pourtant pas des
+ailes, et le fin-back, brun-jaunâtre, le plus vif des cétacés. Ce
+puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette à une
+grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent à des
+tourbillons de fumée. Ces différents mammifères s'ébattaient par
+troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du pôle
+antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement
+traqués par les chasseurs.
+
+Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes, sortes
+de mollusques agrégés, et des méduses de grande taille qui se
+balançaient entre le remous des lames.
+
+A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'éclaircissait. Les
+nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide
+des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans
+doute faire son observatoire. Ce fut une ascension pénible sur des
+laves aiguës et des pierres ponces, au milieu d'une atmosphère souvent
+saturée par les émanations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine,
+pour un homme déshabitué de fouler la terre, gravissait les pentes les
+plus raides avec une souplesse, une agilité que je ne pouvais égaler,
+et qu'eût enviée un chasseur d'isards.
+
+Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié
+porphyre, moitié basalte. De là, nos regards embrassaient une vaste mer
+qui, vers le nord traçait nettement sa ligne terminale sur le fond du
+ciel. A nos pieds, des champs éblouissants de blancheur. Sur notre
+tête, un pâle azur, dégagé de brumes. Au nord, le disque du soleil
+comme une boule de feu déjà écornée par le tranchant de l'horizon. Du
+sein des eaux s'élevaient en gerbes magnifiques des jets liquides par
+centaines. Au loin, le _Nautilus_, comme un cétacé endormi. Derrière
+nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement
+chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite.
+
+Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement
+sa hauteur au moyen du baromètre, car il devait en tenir compte dans
+son observation.
+
+A midi moins le quart, le soleil, vu alors par réfraction seulement, se
+montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce
+continent abandonné, à ces mers que l'homme n'a jamais sillonnées
+encore.
+
+Le capitaine Nemo, muni d'une lunette à réticules, qui, au moyen d'un
+miroir, corrigeait la réfraction, observa l'astre qui s'enfonçait peu à
+peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale très allongée. Je
+tenais le chronomètre. Mon coeur battait fort. Si la disparition du
+demi-disque du soleil coïncidait avec le midi du chronomètre, nous
+étions au pôle même.
+
+« Midi ! m'écriai-je.
+
+-- Le pôle sud ! » répondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me
+donnant la lunette qui montrait l'astre du jour précisément coupé en
+deux portions égales par l'horizon.
+
+Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter
+peu à peu sur ses rampes.
+
+En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon épaule, me
+dit :
+
+« Monsieur, en 1600, le Hollandais Ghéritk, entraîné par les courants
+et les tempêtes, atteignit 64° de latitude sud et découvrit les
+New-Shetland. En 1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le
+trente-huitième méridien, arriva par 67°30' de latitude, et en 1774, le
+30 janvier, sur le cent-neuvième méridien, il atteignit 71°15' de
+latitude. En 1819, le Russe Bellinghausen se trouva sur le
+soixante-neuvième parallèle, et en 1821, sur le soixante-sixième par
+111° de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut arrêté sur
+le soixante-cinquième degré. La même année, l'Américain Morrel, dont
+les récits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxième méridien,
+découvrait la mer libre par 70°14' de latitude. En 1825, l'Anglais
+Powell ne pouvait dépasser le soixante-deuxième degré. La même année,
+un simple pêcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'élevait jusqu'à 72°14'
+de latitude sur le trente-cinquième méridien, et jusqu'à 74°15' sur le
+trente-sixième. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le
+_Chanticleer_, prenait possession du continent antarctique par 63°26'
+de latitude et 66°26' de longitude. En 1831, l'Anglais Biscoë, le ler
+février, découvrait la terre d'Enderby par 68°50' de latitude, en 1832,
+le 5 février, la terre d'Adélaïde par 67° de latitude, et le 21
+février, la terre de Graham par 64°45' de latitude. En 1838, le
+Français Dumont d'Urville, arrêté devant la banquise par 62°57' de
+latitude, relevait la terre Louis-Philippe ; deux ans plus tard, dans
+une nouvelle pointe au sud, il nommait par 66°30', le 21 janvier, la
+terre Adélie, et huit jours après, par 64°40', la côte Clarie. En 1838,
+l'Anglais Wilkes s'avançait jusqu'au soixante-neuvième parallèle sur le
+centième méridien. En 1839, l'Anglais Balleny découvrait la terre
+Sabrina, sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l'Anglais
+James Ross, montant l'_Érébus_ et le _Terror_, le 12 janvier, par
+76°56' de latitude et 171°7' de longitude est, trouvait la terre
+Victoria ; le 23 du même mois, il relevait le soixante-quatorzième
+parallèle, le plus haut point atteint jusqu'alors ; le 27, il était par
+76°8', le 28, par 77°32', le 2 février, par 78°4', et en 1842, il
+revenait au soixante-onzième degré qu'il ne put dépasser. Eh bien, moi,
+capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le pôle sud sur le
+quatre-vingt-dixième degré, et je prends possession de cette partie du
+globe égale au sixième des continents reconnus.
+
+-- Au nom de qui, capitaine ?
+
+-- Au mien, monsieur ! »
+
+Et ce disant, le capitaine Nemo déploya un pavillon noir, portant un N
+d'or écartelé sur son étamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour
+dont les derniers rayons léchaient l'horizon de la mer :
+
+« Adieu, soleil ! s'écria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi
+sous cette mer libre, et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres
+sur mon nouveau domaine ! »
+
+ XV
+
+ ACCIDENT OU INCIDENT ?
+
+Le lendemain, 22 mars, à six heures du matin, les préparatifs de départ
+furent commencés. Les dernières lueurs du crépuscule se fondaient dans
+la nuit. Le froid était vif. Les constellations resplendissaient avec
+une surprenante intensité. Au zénith brillait cette admirable Croix du
+Sud, l'étoile polaire des régions antarctiques.
+
+Le thermomètre marquait douze degrés au-dessous de zéro, et quand le
+vent fraîchissait, il causait de piquantes morsures. Les glaçons se
+multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait à se prendre partout. De
+nombreuses plaques noirâtres, étalées à sa surface, annonçaient la
+prochaine formation de la jeune glace. Évidemment, le bassin austral,
+gelé pendant les six mois de l'hiver, était absolument inaccessible.
+Que devenaient les baleines pendant cette période ? Sans doute, elles
+allaient par-dessous la banquise chercher des mers plus praticables.
+Pour les phoques et les morses, habitués à vivre sous les plus durs
+climats, ils restaient sur ces parages glacés. Ces animaux ont
+l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir
+toujours ouverts. C'est à ces trous qu'ils viennent respirer ; quand
+les oiseaux, chassés par le froid, ont émigré vers le nord, ces
+mammifères marins demeurent les seuls maîtres du continent polaire.
+
+Cependant, les réservoirs d'eau s'étaient remplis, et le _Nautilus_
+descendait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrêta. Son
+hélice battit les flots, et il s'avança droit au nord avec une vitesse
+de quinze milles à l'heure. Vers le soir, il flottait déjà sous
+l'immense carapace glacée de la banquise.
+
+Les panneaux du salon avaient été fermés par prudence, car la coque du
+_Nautilus_ pouvait se heurter à quelque bloc immergé. Aussi, je passai
+cette journée à mettre mes notes au net. Mon esprit était tout entier à
+ses souvenirs du pôle. Nous avions atteint ce point inaccessible sans
+fatigues, sans danger, comme si notre wagon flottant eût glissé sur les
+rails d'un chemin de fer. Et maintenant, le retour commençait
+véritablement. Me réserverait-il encore de pareilles surprises ? Je le
+pensais, tant la série des merveilles sous-marines est inépuisable !
+Cependant, depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jetés à ce
+bord, nous avions franchi quatorze mille lieues, et sur ce parcours
+plus étendu que l'Équateur terrestre, combien d'incidents ou curieux ou
+terribles avaient charmé notre voyage : la chasse dans les forêts de
+Crespo, l'échouement du détroit de Torrès, le cimetière de corail, les
+pêcheries de Ceylan, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les
+millions de la baie du Vigo, l'Atlantide, le pôle sud ! Pendant la
+nuit, tous ces souvenirs, passant de rêve en rêve, ne laissèrent pas
+mon cerveau sommeiller un instant.
+
+A trois heures du matin, je fus réveillé par un choc violent. Je
+m'étais redressé sur mon lit et j'écoutais au milieu de l'obscurité,
+quand je fus précipité brusquement au milieu de la chambre. Évidemment,
+le _Nautilus_ donnait une bande considérable après avoir touché.
+
+Je m'accotai aux parois et je me traînai par les coursives jusqu'au
+salon qu'éclairait le plafond lumineux. Les meubles étaient renversés.
+Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient
+tenu bon. Les tableaux de tribord, sous le déplacement de la verticale
+se collaient aux tapisseries, tandis que ceux de bâbord s'en écartaient
+d'un pied par leur bordure inférieure. Le _Nautilus_ était donc couché
+sur tribord, et, de plus, complètement immobile,
+
+A l'intérieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le
+capitaine Nemo ne parut pas. Au moment où j'allais quitter le salon,
+Ned Land et Conseil entrèrent.
+
+« Qu'y a-t-il ? leur dis-je aussitôt.
+
+-- Je venais le demander à monsieur, répondit Conseil.
+
+-- Mille diables ! s'écria le Canadien, je le sais bien moi ! Le
+_Nautilus_a touché, et à en juger par la gîte qu'il donne, je ne crois
+pas qu'il s'en tire comme la première fois dans le détroit de Torrès.
+
+-- Mais au moins, demandai-je, est-il revenu à la surface de la mer ?
+
+-- Nous l'ignorons, répondit Conseil.
+
+-- Il est facile de s'en assurer », répondis-je.
+
+Je consultai le manomètre. A ma grande surprise, il indiquait une
+profondeur de trois cent soixante mètres.
+
+« Qu'est-ce que cela veut dire ? m'écriai-je.
+
+-- Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil.
+
+-- Mais où le trouver ? demanda Ned Land.
+
+-- Suivez-moi », dis-je à mes deux compagnons.
+
+Nous quittâmes le salon. Dans la bibliothèque, personne. A l'escalier
+central, au poste de l'équipage, personne. Je supposai que le capitaine
+Nemo devait être posté dans la cage du timonier. Le mieux était
+d'attendre. Nous revînmes tous trois au salon.
+
+Je passerai sous silence les récriminations du Canadien. Il avait beau
+jeu pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout à
+son aise, sans lui répondre.
+
+Nous étions ainsi depuis vingt minutes, cherchant à surprendre les
+moindres bruits qui se produisaient à l'intérieur du _Nautilus_, quand
+le capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie,
+habituellement si impassible, révélait une certaine inquiétude. Il
+observa silencieusement la boussole, le manomètre, et vint poser son
+doigt sur un point du planisphère, dans cette partie qui représentait
+les mers australes.
+
+Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard,
+lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une
+expression dont il s'était servi au détroit de Torrès :
+
+« Un incident, capitaine ?
+
+-- Non, monsieur, répondit-il, un accident cette fois.
+
+-- Grave ?
+
+-- Peut-être.
+
+-- Le danger est-il immédiat ?
+
+-- Non.
+
+-- Le _Nautilus_ s'est échoué ?
+
+-- Oui.
+
+-- Et cet échouement est venu ?...
+
+-- D'un caprice de la nature, non de l'impéritie des hommes. Pas une
+faute n'a été commise dans nos manoeuvres. Toutefois, on ne saurait
+empêcher l'équilibre de produire ses effets. On peut braver les lois
+humaines, mais non résister aux lois naturelles. »
+
+Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer à
+cette réflexion philosophique. En somme, sa réponse ne m'apprenait rien.
+
+« Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet
+accident ?
+
+-- Un énorme bloc de glace, une montagne entière s'est retournée, me
+répondit-il. Lorsque les icebergs sont minés à leur base par des eaux
+plus chaudes ou par des chocs réitérés, leur centre de gravité remonte.
+Alors ils se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est
+arrivé. L'un de ces blocs, en se renversant, a heurté le _Nautilus_ qui
+flottait sous les eaux. Puis, glissant sous sa coque et le relevant
+avec une irrésistible force, il l'a ramené dans des couches moins
+denses, où il se trouve couché sur le flanc.
+
+Mais ne peut-on dégager le _Nautilus_ en vidant ses réservoirs, de
+manière à le remettre en équilibre ?
+
+-- C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre
+les pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomètre. Elle indique que
+le _Nautilus_ remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et
+jusqu'à ce qu'un obstacle arrête son mouvement ascensionnel, notre
+position ne sera pas changée. »
+
+En effet, le _Nautilus_ donnait toujours la même bande sur tribord.
+Sans doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrêterait lui-même.
+Mais à ce moment, qui sait si nous n'aurions pas heurté la partie
+supérieure de la banquise, si nous ne serions pas effroyablement
+pressés entre les deux surfaces glacées ?
+
+Je réfléchissais à toutes les conséquences de cette situation. Le
+capitaine Nemo ne cessait d'observer le manomètre. Le _Nautilus_,
+depuis la chute de l'iceberg, avait remonté de cent cinquante pieds
+environ, mais il faisait toujours le même angle avec la perpendiculaire.
+
+Soudain un léger mouvement se fit sentir dans la coque. Évidemment, le
+_Nautilus_ se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon
+reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se
+rapprochaient de la verticalité. Personne de nous ne parlait. Le coeur
+ému, nous observions, nous sentions le redressement. Le plancher
+redevenait horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'écoulèrent.
+
+« Enfin, nous sommes droit ! m'écria-je.
+
+-- Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon.
+
+-- Mais flotterons-nous ? lui demandai-je.
+
+-- Certainement, répondit-il, puisque les réservoirs ne sont pas encore
+vidés, et que vidés, le _Nautilus_ devra remonter à la surface de la
+mer. »
+
+Le capitaine sortit, et je vis bientôt que, par ses ordres, on avait
+arrêté la marche ascensionnelle du _Nautilus_. En effet, il aurait
+bientôt heurté la partie inférieure de la banquise, et mieux valait le
+maintenir entre deux eaux.
+
+« Nous l'avons échappé belle ! dit alors Conseil.
+
+-- Oui. Nous pouvions être écrasés entre ces blocs de glace, ou tout au
+moins emprisonnés. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui !
+nous l'avons échappé belle !
+
+-- Si c'est fini ! » murmura Ned Land.
+
+Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilité,
+et je ne répondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce
+moment, et la lumière extérieure fit irruption à travers la vitre
+dégagée.
+
+Nous étions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit ; mais, à une distance
+de dix mètres, sur chaque côté du _Nautilus_, s'élevait une
+éblouissante muraille de glace. Au-dessus et au-dessous, même muraille.
+Au-dessus, parce que la surface inférieure de la banquise se
+développait comme un plafond immense. Au-dessous, parce que le bloc
+culbuté, ayant glissé peu à peu, avait trouvé sur les murailles
+latérales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position.
+Le _Nautilus_ était emprisonné dans un véritable tunnel de glace, d'une
+largeur de vingt mètres environ, rempli d'une eau tranquille. Il lui
+était donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en
+arrière, et de reprendre ensuite, à quelques centaines de mètres plus
+bas, un libre passage sous la banquise.
+
+Le plafond lumineux avait été éteint, et cependant, le salon
+resplendissait d'une lumière intense. C'est que la puissante
+réverbération des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du
+fanal. Je ne saurais peindre l'effet des rayons voltaïques sur ces
+grands blocs capricieusement découpés, dont chaque angle, chaque arête,
+chaque facette, jetait une lueur différente, suivant la nature des
+veines qui couraient dans la glace. Mine éblouissante de gemmes, et
+particulièrement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet
+vert des émeraudes. Çà et là des nuances opalines d'une douceur infinie
+couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu
+dont l'oeil ne pouvait soutenir l'éclat. La puissance du fanal était
+centuplée, comme celle d'une lampe à travers les lames lenticulaires
+d'un phare de premier ordre.
+
+« Que c'est beau ! Que c'est beau ! s'écria Conseil.
+
+-- Oui ! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned ?
+
+-- Eh ! mille diables ! oui, riposta Ned Land. C'est superbe ! Je rage
+d'être forcé d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce
+spectacle-là pourra nous coûter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense
+que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards
+de l'homme ! »
+
+Ned avait raison. C'était trop beau. Tout à coup, un cri de Conseil me
+fit retourner.
+
+« Qu'y a-t-il ? demandai-je.
+
+-- Que monsieur ferme les yeux ! que monsieur ne regarde pas ! »
+
+Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupières.
+
+« Mais qu'as-tu, mon garçon ?
+
+-- Je suis ébloui, aveuglé ! »
+
+Mes regards se portèrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus
+supporter le feu qui la dévorait.
+
+Je compris ce qui s'était passé. Le _Nautilus_ venait de se mettre en
+marche à grande vitesse. Tous les éclats tranquilles des murailles de
+glace s'étaient alors changés en raies fulgurantes. Les feux de ces
+myriades de diamants se confondaient. Le _Nautilus_, emporté par son
+hélice, voyageait dans un fourreau d'éclairs.
+
+Les panneaux du salon se refermèrent alors. Nous tenions nos mains sur
+nos yeux tout imprégnés de ces lueurs concentriques qui flottent devant
+la rétine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappée.
+Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards.
+
+Enfin, nos mains s'abaissèrent.
+
+« Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil.
+
+-- Et moi, je ne le crois pas encore ! riposta le Canadien.
+
+-- Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blasés sur tant de
+merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misérables
+continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes ! Non !
+le monde habité n'est plus digne de nous ! »
+
+De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent à
+quel degré d'ébullition était monté notre enthousiasme. Mais le
+Canadien ne manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide.
+
+« Le monde habité ! dit-il en secouant la tête. Soyez tranquille, ami
+Conseil, nous n'y reviendrons pas ! »
+
+Il était alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit
+à l'avant du _Nautilus_. Je compris que son éperon venait de heurter un
+bloc de glace. Ce devait être une fausse manoeuvre, car ce tunnel
+sous-marin, obstrué de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je
+pensai donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces
+obstacles ou suivrait les sinuosités du tunnel. En tout cas, la marche
+en avant ne pouvait être absolument enrayée. Toutefois, contre mon
+attente, le _Nautilus_ prit un mouvement rétrograde très prononcé.
+
+« Nous revenons en arrière ? dit Conseil.
+
+-- Oui, répondis-je. Il faut que, de ce côté, le tunnel soit sans issue.
+
+-- Et alors ?...
+
+-- Alors, dis-je, la manoeuvre est bien simple. Nous retournerons sur
+nos pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voilà tout. »
+
+En parlant ainsi, je voulais paraître plus rassuré que je ne l'étais
+réellement. Cependant le mouvement rétrograde du _Nautilus_
+s'accélérait, et marchant à contre hélice, il nous entraînait avec une
+grande rapidité.
+
+« Ce sera un retard, dit Ned.
+
+-- Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte.
+
+-- Oui, répéta Ned Land, pourvu qu'on sorte ! »
+
+Je me promenai pendant quelques instants du salon à la bibliothèque.
+Mes compagnons assis, se taisaient. Je me jetai bientôt sur un divan,
+et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.
+
+Un quart d'heure après, Conseil, s'étant approché de moi, me dit :
+
+« Est-ce bien intéressant ce que lit monsieur ?
+
+-- Très intéressant, répondis-je.
+
+-- Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur !
+
+-- Mon livre ? »
+
+En effet, je tenais à la main l'ouvrage des _Grands Fonds sous-marins_.
+Je ne m'en doutais même pas. Je fermai le livre et repris ma promenade.
+Ned et Conseil se levèrent pour se retirer.
+
+« Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au
+moment où nous serons sortis de cette impasse.
+
+-- Comme il plaira à monsieur », répondit Conseil.
+
+Quelques heures s'écoulèrent. J'observais souvent les instruments
+suspendus à la paroi du salon. Le manomètre indiquait que le _Nautilus_
+se maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres, la
+boussole, qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait à
+une vitesse de vingt milles à l'heure, vitesse excessive dans un espace
+aussi resserré. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se
+hâter, et qu'alors, les minutes valaient des siècles.
+
+A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrière, cette
+fois. Je pâlis. Mes compagnons s'étaient rapprochés de moi. J'avais
+saisi la main de Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus
+directement que si les mots eussent interprété notre pensée.
+
+En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai à lui.
+
+« La route est barrée au sud ? lui demandai-je.
+
+-- Oui, monsieur. L'iceberg en se retournant a fermé toute issue.
+
+-- Nous sommes bloqués ?
+
+-- Oui. »
+
+ XVI
+
+ FAUTE D'AIR
+
+Ainsi, autour du _Nautilus_, au-dessus, au-dessous, un impénétrable mur
+de glace. Nous étions prisonniers de la banquise ! Le Canadien avait
+frappé une table de son formidable poing. Conseil se taisait. Je
+regardai le capitaine. Sa figure avait repris son impassibilité
+habituelle. Il s'était croisé les bras. Il réfléchissait. Le _Nautilus_
+ne bougeait plus.
+
+Le capitaine prit alors la parole :
+
+« Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manières de mourir
+dans les conditions où nous sommes. »
+
+Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de
+mathématiques qui fait une démonstration à ses élèves.
+
+« La première, reprit-il, c'est de mourir écrasés. La seconde, c'est de
+mourir asphyxiés. Je ne parle pas de la possibilité de mourir de faim,
+car les approvisionnements du _Nautilus_ dureront certainement plus que
+nous. Préoccupons-nous donc des chances d'écrasement ou d'asphyxie.
+
+-- Quant à l'asphyxie, capitaine, répondis-je, elle n'est pas à
+craindre, car nos réservoirs sont pleins.
+
+-- Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux
+jours d'air. Or, voilà trente-six heures que nous sommes enfouis sous
+les eaux, et déjà l'atmosphère alourdie du _Nautilus_ demande à être
+renouvelée. Dans quarante-huit heures, notre réserve sera épuisée.
+
+-- Eh bien, capitaine, soyons délivrés avant quarante-huit heures !
+
+-- Nous le tenterons, du moins, en perçant la muraille qui nous entoure.
+
+-- De quel côté ? demandai-je.
+
+-- C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais échouer le _Nautilus_
+sur le banc inférieur, et mes hommes, revêtus de scaphandres,
+attaqueront l'iceberg par sa paroi la moins épaisse.
+
+-- Peut-on ouvrir les panneaux du salon ?
+
+-- Sans inconvénient. Nous ne marchons plus. »
+
+Le capitaine Nemo sortit. Bientôt des sifflements m'apprirent que l'eau
+s'introduisait dans les réservoirs. Le _Nautilus_ s'abaissa lentement
+et reposa sur le fond de glace par une profondeur de trois cent
+cinquante mètres, profondeur à laquelle était immergé le banc de glace
+inférieur.
+
+« Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre
+courage et sur votre énergie.
+
+-- Monsieur, me répondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que
+je vous ennuierai de mes récriminations. Je suis prêt à tout faire pour
+le salut commun.
+
+-- Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien.
+
+-- J'ajouterai, reprit-il, qu'habile à manier le pic comme le harpon,
+si je puis être utile au capitaine, il peut disposer de moi.
+
+-- Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned. »
+
+Je conduisis le Canadien à la chambre ou les hommes du _Nautilus_
+revêtaient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la
+proposition de Ned, qui fut acceptée. Le Canadien endossa son costume
+de mer et fut aussitôt prêt que ses compagnons de travail. Chacun d'eux
+portait sur son dos l'appareil Rouquayrol auquel les réservoirs avaient
+fourni un large continent d'air pur. Emprunt considérable, mais
+nécessaire, fait à la réserve du _Nautilus_. Quant aux lampes
+Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses
+et saturées de rayons électriques.
+
+Lorsque Ned fut habillé, je rentrai dans le salon dont les vitres
+étaient découvertes, et, posté près de Conseil, j'examinai les couches
+ambiantes qui supportaient le _Nautilus_.
+
+Quelques instants après, nous voyions une douzaine d'hommes de
+l'équipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land,
+reconnaissable à sa haute taille. Le capitaine Nemo était avec eux.
+
+Avant de procéder au creusement des murailles, il fit pratiquer des
+sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De
+longues sondes furent enfoncées dans les parois latérales ; mais après
+quinze mètres, elles étaient encore arrêtées par l'épaisse muraille. Il
+était inutile de s'attaquer à la surface plafonnante, puisque c'était
+la banquise elle-même qui mesurait plus de quatre cents mètres de
+hauteur. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface inférieure. Là
+dix mètres de parois nous séparaient de l'eau. Telle était l'épaisseur
+de cet ice-field. Dès lors, il s'agissait d'en découper un morceau égal
+en superficie à la ligne de flottaison du _Nautilus_. C'était environ
+six mille cinq cents mètres cubes à détacher, afin de creuser un trou
+par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace.
+
+Le travail fut immédiatement commencé et conduit avec une infatigable
+opiniâtreté. Au lieu de creuser autour du _Nautilus_, ce qui eût
+entraîné de plus grandes difficultés, le capitaine Nemo fit dessiner
+l'immense fosse à huit mètres de sa hanche de bâbord. Puis ses hommes
+la taraudèrent simultanément sur plusieurs points de sa circonférence.
+Bientôt. Le pic attaqua vigoureusement cette matière compacte, et de
+gros blocs furent détachés de la masse. Par un curieux effet de
+pesanteur spécifique, ces blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient
+pour ainsi dire à la voûte du tunnel, qui s'épaississait par le haut de
+ce dont il diminuait vers le bas. Mais peu importait, du moment que la
+paroi inférieure s'amincissait d'autant.
+
+Après deux heures d'un travail énergique, Ned Land rentra épuisé. Ses
+compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs
+auxquels nous nous joignîmes, Conseil et moi. Le second du _Nautilus_
+nous dirigeait.
+
+L'eau me parut singulièrement froide, mais je me réchauffai promptement
+en maniant le pic. Mes mouvements étaient très libres, bien qu'ils se
+produisissent sous une pression de trente atmosphères.
+
+Quand je rentrai, après deux heures de travail, pour prendre quelque
+nourriture et quelque repos, je trouvai une notable différence entre le
+fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphère du
+_Nautilus_, déjà chargé d'acide carbonique. L'air n'avait pas été
+renouvelé depuis quarante-huit heures, et ses qualités vivifiantes
+étaient considérablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze
+heures, nous n'avions enlevé qu'une tranche de glace épaisse d'un mètre
+sur la superficie dessinée, soit environ six cents mètres cubes. En
+admettant que le même travail fût accompli par douze heures, il fallait
+encore cinq nuits et quatre jours pour mener à bonne fin cette
+entreprise.
+
+« Cinq nuits et quatre jours ! dis-je à mes compagnons, et nous n'avons
+que pour deux jours d'air dans les réservoirs.
+
+-- Sans compter, répliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damnée
+prison, nous serons encore emprisonnés sous la banquise et sans
+communication possible avec l'atmosphère ! »
+
+Réflexion juste. Qui pouvait alors prévoir le minimum de temps
+nécessaire à notre délivrance ? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas
+étouffés avant que le _Nautilus_ eût pu revenir à la surface des flots
+? Était-il destiné à périr dans ce tombeau de glace avec tous ceux
+qu'il renfermait ? La situation paraissait terrible. Mais chacun
+l'avait envisagée en face, et tous étaient décidés à faire leur devoir
+jusqu'au bout.
+
+Suivant mes prévisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un
+mètre fut enlevée à l'immense alvéole. Mais, le matin, quand, revêtu de
+mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une température de
+six à sept degrés au-dessous de zéro, je remarquai que les murailles
+latérales se rapprochaient peu à peu. Les couches d'eau éloignées de la
+fosse, que n'échauffaient pas le travail des hommes et le jeu des
+outils, marquaient une tendance à se solidifier. En présence de ce
+nouveau et imminent danger, que devenaient nos chances de salut, et
+comment empêcher la solidification de ce milieu liquide, qui eût fait
+éclater comme du verre les parois du _Nautilus_ ?
+
+Je ne fis point connaître ce nouveau danger à mes deux compagnons. A
+quoi bon risquer d'abattre cette énergie qu'ils employaient au pénible
+travail du sauvetage ? Mais, lorsque je fus revenu à bord ? je fis
+observer au capitaine Nemo cette grave complication.
+
+« Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les
+plus terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois
+aucun moyen d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus
+vite que la solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voilà tout. »
+
+Arriver premiers ! Enfin, j'aurais dû être habitué à ces façons de
+parler !
+
+Cette journée, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec
+opiniâtreté. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'était
+quitter le _Nautilus_, c'était respirer directement cet air pur
+emprunté aux réservoirs et fourni par les appareils, c'était abandonner
+une atmosphère appauvrie et viciée.
+
+Vers le soir, la fosse s'était encore creusée d'un mètre. Quand je
+rentrai à bord, je faillis être asphyxié par l'acide carbonique dont
+l'air était saturé. Ah ! que n'avions-nous les moyens chimiques qui
+eussent permis de chasser ce gaz délétère ! L'oxygène ne nous manquait
+pas. Toute cette eau en contenait une quantité considérable et en la
+décomposant par nos puissantes piles, elle nous eût restitué le fluide
+vivifiant. J'y avais bien songé, mais à quoi bon, puisque l'acide
+carbonique, produit de notre respiration, avait envahi toutes les
+parties du navire. Pour l'absorber, il eût fallu remplir des récipients
+de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matière
+manquait à bord, et rien ne la pouvait remplacer
+
+Ce soir-là, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses
+réservoirs, et lancer quelques colonnes d'air pur à l'intérieur du
+_Nautilus_. Sans cette précaution, nous ne nous serions pas réveillés.
+
+Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le
+cinquième mètre. Les parois latérales et la surface inférieure de la
+banquise s'épaississaient visiblement. Il était évident qu'elles se
+rejoindraient avant que le _Nautilus_ fût parvenu à se dégager. Le
+désespoir me prit un instant. Mon pic fut près de s'échapper de mes
+mains. A quoi bon creuser, si je devais périr étouffé, écrasé par cette
+eau qui se faisait pierre, un supplice que la férocité des sauvages
+n'eût pas même inventé. Il me semblait que j'étais entre les
+formidables mâchoires d'un monstre qui se rapprochaient
+irrésistiblement.
+
+En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant
+lui-même, passa près de moi. Je le touchai de la main et lui montrai
+les parois de notre prison. La muraille de tribord s'était avancée à
+moins de quatre mètres de la coque du _Nautilus_.
+
+Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrâmes à
+bord. Mon scaphandre ôté, je l'accompagnai dans le salon.
+
+« Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque héroïque moyen,
+ou nous allons être scellés dans cette eau solidifiée comme dans du
+ciment.
+
+-- Oui ! dis-je, mais que faire ?
+
+-- Ah ! s'écria-t-il, si mon _Nautilus_ était assez fort pour supporter
+cette pression sans en être écrasé ?
+
+-- Eh bien ? demandai-je, ne saisissant pas l'idée du capitaine.
+
+-- Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette congélation de l'eau
+nous viendrait en aide ! Ne voyez-vous pas que par sa solidification,
+elle ferait éclater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme
+elle fait, en se gelant, éclater les pierres les plus dures ! Ne
+sentez-vous pas qu'elle serait un agent de salut au lieu d'être un
+agent de destruction !
+
+-- Oui, capitaine, peut-être. Mais quelque résistance à l'écrasement
+que possède le _Nautilus_, il ne pourrait supporter cette épouvantable
+pression et s'aplatirait comme une feuille de tôle.
+
+-- Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de
+la nature, mais sur nous-mêmes. Il faut s'opposer à cette
+solidification. Il faut l'enrayer. Non seulement, les parois latérales
+se resserrent, mais il ne reste pas dix pieds d'eau à l'avant ou à
+l'arrière du _Nautilus_. La congélation nous gagne de tous les côtés.
+
+-- Combien de temps, demandai-je, l'air des réservoirs nous
+permettra-t-il de respirer à bord ? »
+
+Le capitaine me regarda en face.
+
+« Après-demain, dit-il, les réservoirs seront vides ! »
+
+Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'étonner de cette
+réponse ? Le 22 mars, le _Nautilus_ s'était plongé sous les eaux libres
+du pôle. Nous étions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur les
+réserves du bord ! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait le
+conserver aux travailleurs. Au moment où j'écris ces choses, mon
+impression est tellement vive encore, qu'une terreur involontaire
+s'empare de tout mon être, et que l'air semble manquer à mes poumons !
+
+Cependant, le capitaine Nemo réfléchissait, silencieux, immobile.
+Visiblement, une idée lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la
+repousser. Il se répondait négativement à lui-même. Enfin, ces mots
+s'échappèrent de ses lèvres !
+
+« L'eau bouillante ! murmura-t-il.
+
+-- L'eau bouillante ? m'écriai-je.
+
+-- Oui, monsieur. Nous sommes renfermés dans un espace relativement
+restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment injectée
+par les pompes du _Nautilus_, n'élèveraient pas la température de ce
+milieu et ne retarderaient pas sa congélation ?
+
+-- Il faut l'essayer, dis-je résolument.
+
+-- Essayons, monsieur le professeur. »
+
+Le thermomètre marquait alors moins sept degrés à l'extérieur. Le
+capitaine Nemo me conduisit aux cuisines où fonctionnaient de vastes
+appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par
+évaporation. Ils se chargèrent d'eau, et toute la chaleur électrique
+des piles fut lancée à travers les serpentins baignés par le liquide.
+En quelques minutes, cette eau avait atteint cent degrés. Elle fut
+dirigée vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la remplaçait au
+fur et à mesure. La chaleur développée par les piles était telle que
+l'eau froide, puisée à la mer, après avoir seulement traversé les
+appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe.
+
+L'injection commença, et trois heures après, le thermomètre marquait
+extérieurement six degrés au-dessous de zéro. C'était un degré de
+gagné. Deux heures plus tard, le thermomètre n'en marquait que quatre.
+
+« Nous réussirons, dis-je au capitaine, après avoir suivi et contrôlé
+par de nombreuses remarques les progrès de l'opération.
+
+-- Je le pense, me répondit-il. Nous ne serons pas écrasés. Nous
+n'avons plus que l'asphyxie à craindre. »
+
+Pendant la nuit, la température de l'eau remonta a un degré au-dessous
+de zéro. Les injections ne purent la porter à un point plus élevé. Mais
+comme la congélation de l'eau de mer ne se produit qu'à moins deux
+degrés, je fus enfin rassuré contre les dangers de la solidification.
+
+Le lendemain, 27 mars, six mètres de glace avaient été arrachés de
+l'alvéole. Quatre mètres seulement restaient à enlever. C'étaient
+encore quarante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus être
+renouvelé à l'intérieur du _Nautilus_. Aussi, cette journée alla-t-elle
+toujours en empirant.
+
+Une lourdeur intolérable m'accabla. Vers trois heures du soir, ce
+sentiment d'angoisse fut porté en moi à un degré violent. Des
+bâillements me disloquaient les mâchoires. Mes poumons haletaient en
+cherchant ce fluide comburant, indispensable à la respiration, et qui
+se raréfiait de plus en plus. Une torpeur morale s'empara de moi.
+J'étais étendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave
+Conseil, pris des mêmes symptômes, souffrant des mêmes souffrances, ne
+me quittait plus. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je
+l'entendais encore murmurer :
+
+« Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air à monsieur
+! »
+
+Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi.
+
+Si notre situation, à tous, était intolérable à l'intérieur, avec
+quelle hâte, avec quel bonheur, nous revêtions nos scaphandres pour
+travailler à notre tour ! Les pics résonnaient sur la couche glacée.
+Les bras se fatiguaient, les mains s'écorchaient, mais qu'étaient ces
+fatigues, qu'importaient ces blessures ! L'air vital arrivait aux
+poumons ! On respirait ! On respirait !
+
+Et cependant, personne ne prolongeait au-delà du temps voulu son
+travail sous les eaux. Sa tâche accomplie, chacun remettait à ses
+compagnons haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Le
+capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier à cette
+sévère discipline. L'heure arrivait, il cédait son appareil à un autre
+et rentrait dans l'atmosphère viciée du bord, toujours calme, sans une
+défaillance, sans un murmure.
+
+Ce jour-là, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur
+encore. Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la
+superficie. Deux mètres seulement nous séparaient de la mer libre. Mais
+les réservoirs étaient presque vides d'air. Le peu qui restait devait
+être conservé aux travailleurs. Pas un atome pour le _Nautilus_ !
+
+Lorsque je rentrai à bord, je fus à demi suffoqué. Quelle nuit ! Je ne
+saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent être décrites. Le
+lendemain, ma respiration était oppressée. Aux douleurs de tête se
+mêlaient d'étourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre.
+Mes compagnons éprouvaient les mêmes symptômes. Quelques hommes de
+l'équipage râlaient.
+
+Ce jour-là, le sixième de notre emprisonnement, le capitaine Nemo,
+trouvant trop lents la pioche et le pic, résolut d'écraser la couche de
+glaces qui nous séparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait
+conservé son sang-froid et son énergie. Il domptait par sa force morale
+les douleurs physiques. Il pensait, il combinait, il agissait.
+
+D'après son ordre, le bâtiment fut soulagé, c'est-à-dire soulevé de la
+couche glacée par un changement de pesanteur spécifique. Lorsqu'il
+flotta on le hala de manière à l'amener au-dessus de l'immense fosse
+dessinée suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses réservoirs d'eau
+s'emplissant, il descendit et s'embotta dans l'alvéole.
+
+En ce moment, tout l'équipage rentra à bord, et la double porte de
+communication fut fermée. Le _Nautilus_ reposait alors sur la couche de
+glace qui n'avait pas un mètre d'épaisseur et que les sondes avaient
+trouée en mille endroits.
+
+Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en grand et cent
+mètres cubes d'eau s'y précipitèrent, accroissant de cent mille
+kilogrammes le poids du _Nautilus_.
+
+Nous attendions, nous écoutions, oubliant nos souffrances, espérant
+encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup.
+
+Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête, j'entendis bientôt
+des frémissements sous la coque du _Nautilus_. Un dénivellement se
+produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil à celui du
+papier qui se déchire, et le _Nautilus_ s'abaissa.
+
+« Nous passons ! » murmura Conseil a mon oreille.
+
+Je ne pus lui répondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une
+convulsion involontaire.
+
+Tout à coup, emporté par son effroyable surcharge, le _Nautilus_
+s'enfonça comme un boulet sous les eaux, c'est-à-dire qu'il tomba comme
+il eût fait dans le vide !
+
+Avec toute la force électrique fut mise sur les pompes qui aussitôt
+commencèrent à chasser l'eau des réservoirs. Après quelques minutes,
+notre chute fut enrayée. Bientôt même, le manomètre indiqua un
+mouvement ascensionnel. L'hélice, marchant à toute vitesse, fit
+tressaillir la coque de tôle jusque dans ses boulons, et nous entraîna
+vers le nord.
+
+Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu'à la mer
+libre ? Un jour encore ? Je serais mort avant !
+
+A demi étendu sur un divan de la bibliothèque, je suffoquais. Ma face
+était violette, mes lèvres bleues, mes facultés suspendues. Je ne
+voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de
+mon esprit. Mes muscles ne pouvaient se contracter.
+
+Les heures qui s'écoulèrent ainsi, je ne saurais les évaluer. Mais
+j'eus la conscience de mon agonie qui commençait. Je compris que
+j'allais mourir...
+
+Soudain je revins à moi. Quelques bouffées d'air pénétraient dans mes
+poumons. Étions-nous remontés à la surface des flots ? Avions-nous
+franchi la banquise ?
+
+Non ! C'étaient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se
+sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au
+fond d'un appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient consacré pour
+moi, et, tandis qu'ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte à
+goutte ! Je voulus repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et
+pendant quelques instants, je respirai avec volupté.
+
+Mes regards se portèrent vers l'horloge. Il était onze heures du matin.
+Nous devions être au 28 mars. Le _Nautilus_ marchait avec une vitesse
+effrayante de quarante milles à l'heure. Il se tordait dans les eaux.
+
+Où était le capitaine Nemo ? Avait-il succombé ? Ses compagnons
+étaient-ils morts avec lui ?
+
+En ce moment, le manomètre indiqua que nous n'étions plus qu'à vingt
+pieds de la surface. Un simple champ de glace nous séparait de
+l'atmosphère. Ne pouvait-on le briser ?
+
+Peut-être ! En tout cas, le _Nautilus_ allait le tenter. Je sentis, en
+effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrière et
+relevant son éperon. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son
+équilibre. Puis, poussé par sa puissante hélice, il attaqua l'ice-field
+par en dessous comme un formidable bélier. Il le crevait peu à peu, se
+retirait, donnait à toute vitesse contre le champ qui se déchirait, et
+enfin, emporté par un élan suprême, il s'élança sur la surface glacée
+qu'il écrasa de son poids.
+
+Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arraché, et l'air pur
+s'introduisit à flots dans toutes les parties du _Nautilus_.
+
+ XVII
+
+ DU CAP HORN À L'AMAZONE
+
+Comment étais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-être
+le Canadien m'y avait-il transporté. Mais je respirais, je humais l'air
+vivifiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient près de moi de
+ces fraîches molécules. Les malheureux, trop longtemps privés de
+nourriture, ne peuvent se jeter inconsidérément sur les premiers
+aliments qu'on leur présente. Nous, au contraire, nous n'avions pas à
+nous modérer, nous pouvions aspirer à pleins poumons les atomes de
+cette atmosphère, et c'était la brise, la brise elle-même qui nous
+versait cette voluptueuse ivresse !
+
+« Ah ! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygène ! Que monsieur ne
+craigne pas de respirer. Il y en a pour tout le monde. »
+
+Quant à Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mâchoires à
+effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations ! Le Canadien «
+tirait » comme un poêle en pleine combustion.
+
+Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour
+de moi, je vis que nous étions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de
+l'équipage. Pas même le capitaine Nemo. Les étranges marins du
+_Nautilus_ se contentaient de l'air qui circulait à l'intérieur. Aucun
+n'était venu se délecter en pleine atmosphère.
+
+Les premières paroles que je prononçai furent des paroles de
+remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil
+avaient prolongé mon existence pendant les dernières heures de cette
+longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel
+dévouement.
+
+« Bon ! monsieur le professeur, me répondit Ned Land, cela ne vaut pas
+la peine d'en parler ! Quel mérite avons-nous eu à cela ? Aucun. Ce
+n'était qu'une question d'arithmétique. Votre existence valait plus que
+la nôtre. Donc il fallait la conserver.
+
+-- Non, Ned, repondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est
+supérieur à un homme généreux et bon, et vous l'êtes !
+
+-- C'est bien ! c'est bien ! répétait le Canadien embarrassé
+
+-- Et toi, mon brave Conseil, tu as bien souffert.
+
+-- Mais pas trop, pour tout dire à monsieur. Il me manquait bien
+quelques gorgées d'air, mais je crois que je m'y serais fait.
+D'ailleurs, je regardais monsieur qui se pâmait et cela ne me donnait
+pas la moindre envie de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le
+respir... »
+
+Conseil, confus de s'être jeté dans la banalité, n'acheva pas.
+
+« Mes amis, répondis-je vivement ému, nous sommes liés les uns aux
+autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits...
+
+-- Dont j'abuserai, riposta le Canadien.
+
+-- Hein ? fit Conseil.
+
+-- Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraîner avec moi, quand je
+quitterai cet infernal _Nautilus_.
+
+-- Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon côté ?
+
+-- Oui, répondis-je, puisque nous allons du côté du soleil, et ici le
+soleil, c'est le nord.
+
+-- Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste à savoir si nous rallions
+le Pacifique ou l'Atlantique, c'est-à-dire les mers fréquentées ou
+désertes. »
+
+A cela je ne pouvais répondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne
+nous ramenât plutôt vers ce vaste Océan qui baigne à la fois les côtes
+de l'Asie et de l'Amérique. Il compléterait ainsi son tour du monde
+sous-marin, et reviendrait vers ces mers où le _Nautilus_ trouvait la
+plus entière indépendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin
+de toute terre habitée, que devenaient les projets de Ned Land ?
+
+Nous devions, avant peu, être fixés sur ce point important. Le
+_Nautilus_ marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientôt franchi,
+et le cap mis sur le promontoire de Horn. Nous étions par le travers de
+la pointe américaine, le 31 mars, à sept heures du soir.
+
+Alors toutes nos souffrances passées étaient oubliées. Le souvenir de
+cet emprisonnement dans les glaces s'effaçait de notre esprit. Nous ne
+songions qu'à l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans
+le salon, ni sur la plate-forme. Le point reporté chaque jour sur le
+planisphère et fait par le second me permettait de relever la direction
+exacte du _Nautilus_. Or, ce soir-là, il devint évident, à ma grande
+satisfaction, que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique.
+
+J'appris au Canadien et à Conseil le résultat de mes observations.
+
+« Bonne nouvelle, répondit le Canadien, mais où va le _Nautilus_ ?
+
+-- Je ne saurais le dire, Ned.
+
+-- Son capitaine voudrait-il, après le pôle sud, affronter le pôle
+nord, et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest ?
+
+Il ne faudrait pas l'en défier, répondit Conseil.
+
+-- Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant.
+
+-- En tout cas, ajouta Conseil, c'est un maître homme que ce capitaine
+Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu.
+
+-- Surtout quand nous l'aurons quitté ! » riposta Ned Land.
+
+Le lendemain, premier avril, lorsque le _Nautilus_ remonta à la surface
+des flots, quelques minutes avant midi, nous eûmes connaissance d'une
+côte à l'ouest. C'était la Terre du Feu, à laquelle les premiers
+navigateurs donnèrent ce nom en voyant les fumées nombreuses qui
+s'élevaient des huttes indigènes. Cette Terre du Feu forme une vaste
+agglomération d'îles qui s'étend sur trente lieues de long et
+quatre-vingts lieues de large, entre 53° et 56° de latitude australe,
+et 67°50' et 77°15' de longitude ouest. La côte me parut basse, mais au
+loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus même entrevoir le mont
+Sarmiento, élevé de deux mille soixante-dix mètres au-dessus du niveau
+de la mer, bloc pyramidal de schiste, à sommet très aigu, qui, suivant
+qu'il est voilé ou dégagé de vapeurs, « annonce le beau ou le mauvais
+temps », me dit Ned Land.
+
+« Un fameux baromètre, mon ami.
+
+-- Oui, monsieur, un baromètre naturel, qui ne m'a jamais trompé quand
+je naviguais dans les passes du détroit de Magellan. »
+
+En ce moment, ce pic nous parut nettement découpé sur le fond du ciel.
+C'était un présage de beau temps Il se réalisa.
+
+Le _Nautilus_, rentré sous les eaux, se rapprocha de la côte qu'il
+prolongea à quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis
+de longues lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires,
+dont la mer libre du pôle renfermait quelques échantillons, avec leurs
+filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu'à trois cents mètres
+de longueur ; véritables câbles, plus gros que le pouce, très
+résistants, ils servent souvent d'amarres aux navires. Une autre herbe,
+connue sous le nom de velp, à feuilles longues de quatre pieds,
+empâtées dans les concrétions coralligènes, tapissait les fonds. Elle
+servait de nid et de nourriture à des myriades de crustacés et de
+mollusques, des crabes, des seiches. Là, les phoques et les loutres se
+livraient à de splendides repas, mélangeant la chair du poisson et les
+légumes de la mer, suivant la méthode anglaise.
+
+Sur ces fonds gras et luxuriants, le _Nautilus_ passait avec une
+extrême rapidité. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des
+Malouines, dont je pus, le lendemain, reconnaître les âpres sommets. La
+profondeur de la mer était médiocre. Je pensai donc, non sans raison,
+que ces deux îles, entourées d'un grand nombre d'îlots, faisaient
+autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines furent
+probablement découvertes par le célèbre John Davis, qui leur imposa le
+nom de Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les appela
+Maiden-Islands, îles de la Vierge. Elles furent ensuite nommées
+Malouines, au commencement du dix-huitième siècle, par des pêcheurs de
+Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles
+appartiennent aujourd'hui.
+
+Sur ces parages, nos filets rapportèrent de beaux spécimens d'algues,
+et particulièrement un certain fucus dont les racines étaient chargées
+de moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards
+s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientôt
+dans les offices du bord. En fait de poissons, j'observai spécialement
+des osseux appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs
+de deux décimètres, tout parsemés de taches blanchâtres et jaunes.
+
+J'admirai également de nombreuses méduses, et les plus belles du genre,
+les chrysaores particulières aux mers des Malouines. Tantôt elles
+figuraient une ombrelle demi-sphérique très lisse, rayée de lignes d'un
+rouge brun et terminée par douze festons réguliers ; tantôt c'était une
+corbeille renversée d'où s'échappaient gracieusement de larges feuilles
+et de longues ramilles rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre
+bras foliacés et laissaient pendre à la dérive leur opulente chevelure
+de tentacules. J'aurais voulu conserver quelques échantillons de ces
+délicats zoophytes ; mais ce ne sont que des nuages, des ombres, des
+apparences, qui fondent et s'évaporent hors de leur élément natal.
+
+Lorsque les dernières hauteurs des Malouines eurent disparu sous
+l'horizon, le _Nautilus_ s'immergea entre vingt et vingt-cinq mètres et
+suivit la côte américaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas.
+
+Jusqu'au 3 avril, nous ne quittâmes pas les parages de la Patagonie,
+tantôt sous l'Océan, tantôt à sa surface. Le _Nautilus_ dépassa le
+large estuaire formé par l'embouchure de la Plata, et se trouva, le 4
+avril, par le travers de l'Uruguay, mais à cinquante milles au large.
+Sa direction se maintenait au nord, et il suivait les longues
+sinuosités de l'Amérique méridionale. Nous avions fait alors seize
+mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon.
+
+Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coupé sur le
+trente-septième méridien, et nous passâmes au large du cap Frio. Le
+capitaine Nemo, au grand déplaisir de Ned Land, n'aimait pas le
+voisinage de ces côtes habitées du Brésil, car il marchait avec une
+vitesse vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides
+qui soient, ne pouvaient nous suivre, et les curiosités naturelles de
+ces mers échappèrent à toute observation.
+
+Cette rapidité se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril, au
+soir, nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de
+l'Amérique du Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le _Nautilus_
+s'écarta de nouveau, et il alla chercher à de plus grandes profondeurs
+une vallée sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur
+la côte africaine. Cette vallée se bifurque à la hauteur des Antilles
+et se termine au nord par une énorme dépression de neuf mille mètres.
+En cet endroit. La coupe géologique de l'Océan figure jusqu'aux petites
+Antilles une falaise de six kilomètres, taillée à pic, et, à la hauteur
+des îles du cap Vert, une autre muraille non moins considérable, qui
+enferment ainsi tout le continent immergé de l'Atlantide. Le fond de
+cette immense vallée est accidenté de quelques montagnes qui ménagent
+de pittoresques aspects à ces fonds sous-marins. J'en parle surtout
+d'après les cartes manuscrites que contenait la bibliothèque du
+_Nautilus_, cartes évidemment dues à la main du capitaine Nemo et
+levées sur ses observations personnelles.
+
+Pendant deux jours, ces eaux désertes et profondes furent visitées au
+moyen des plans inclinés. Le _Nautilus_ fournissait de longues bordées
+diagonales qui le portaient à toutes les hauteurs. Mais le 11 avril, il
+se releva subitement, et la terre nous réapparut à l'ouvert du fleuve
+des Amazones, vaste estuaire dont le débit est si considérable qu'il
+dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues.
+
+L'Équateur était coupé. A vingt milles dans l'ouest restaient les
+Guyanes, une terre française sur laquelle nous eussions trouvé un
+facile refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames
+furieuses n'auraient pas permis à un simple canot de les affronter. Ned
+Land le comprit sans doute, car il ne me parla de rien. De mon côté, je
+ne fis aucune allusion à ses projets de fuite, car je ne voulais pas le
+pousser à quelque tentative qui eût infailliblement avorté.
+
+Je me dédommageai facilement de ce retard par d'intéressantes études.
+Pendant ces deux journées des 11 et 12 avril, le _Nautilus_ ne quitta
+pas la surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pêche
+miraculeuse en zoophytes, en poissons et en reptiles.
+
+Quelques zoophytes avaient été dragues par la chaîne des chaluts.
+C'étaient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant à la
+famille des actinidiens, et entre autres espèces, le _phyctalis
+protexta_, originaire de cette partie de l'Océan, petit tronc
+cylindrique, agrémenté de lignes verticales et tacheté de points rouges
+que couronne un merveilleux épanouissement de tentacules. Quant aux
+mollusques, ils consistaient en produits que j'avais déjà observés, des
+turritelles, des olives-porphyres, à lignes régulièrement entrecroisées
+dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair.
+des ptérocères fantaisistes, semblables à des scorpions pétrifiés, des
+hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes à manger,
+et certaines espèces de calmars, que les naturalistes de l'antiquité
+classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement
+d'appât pour la pêche de la morue.
+
+Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion
+d'étudier, je notai diverses espèces. Parmi les cartilagineux : des
+pétromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tête
+verdâtre, nageoires violettes, dos gris bleuâtre, ventre brun argenté
+semé de taches vives, iris des yeux cerclé d'or, curieux animaux que le
+courant de l'Amazone avait dû entraîner jusqu'en mer, car ils habitent
+les eaux douces ; des raies tuberculées, à museau pointu, à queue
+longue et déliée, armées d'un long aiguillon dentelé ; de petits
+squales d'un mètre, gris et blanchâtres de peau, dont les dents,
+disposées sur plusieurs rangs, se recourbent en arrière, et qui sont
+vulgairement connus sous le nom de pantouffliers ; des
+lophies-vespertillions, sortes de triangles isocèles rougeâtres, d'un
+demi-mètre, auxquels les pectorales tiennent par des prolongations
+charnues qui leur donnent l'aspect de chauves-souris, mais que leur
+appendice corné, situé près des narines, a fait surnommer licornes de
+mer ; enfin quelques espèces de batistes, le curassavien dont les
+flancs pointillés brillent d'une éclatante couleur d'or, et le
+caprisque violet clair, à nuances chatoyantes comme la gorge d'un
+pigeon.
+
+Je termine là cette nomenclature un peu sèche, mais très exacte, par la
+série des poissons osseux que j'observai : passans, appartenant au
+genre des apléronotes, dont le museau est très obtus et blanc de neige,
+le corps peint d'un beau noir, et qui sont munis d'une lanière charnue
+très longue et très déliée ; odontagnathes aiguillonnés, longues
+sardines de trois décimètres, resplendissant d'un vif éclat argenté ;
+scombres-guares, pourvus de deux nageoires anales ; centronotes-nègres,
+à teintes noires, que l'on pêche avec des brandons, longs poissons de
+deux mètres, à chair grasse, blanche, ferme, qui, frais, ont le goût de
+l'anguille, et secs, le goût du saumon fumé ; labres demi-rouges,
+revêtus d'écailles seulement à la base des nageoires dorsales et anales
+; chrysoptères, sur lesquels l'or et l'argent mêlent leur éclat à ceux
+du rubis et de la topaze ; spares-queues-d'or, dont la chair est
+extrêmement délicate, et que leurs propriétés phosphorescentes
+trahissent au milieu des eaux ; spares-pobs, à langue fine, à teintes
+orange ; sciènes-coro à caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de
+Surinam, etc.
+
+Cet « et coetera » ne saurait empêcher de citer encore un poisson dont
+Conseil se souviendra longtemps et pour cause.
+
+Un de nos filets avait rapporté une sorte de raie très aplatie qui, la
+queue coupée, eût formé un disque parfait et qui pesait une vingtaine
+de kilogrammes. Elle était blanche en dessous, rougeâtre en dessus,
+avec de grandes taches rondes d'un bleu foncé et cerclées de noir, très
+lisse de peau, et terminée par une nageoire bilobée. Étendue sur la
+plate-forme, elle se débattait, essayait de se retourner par des
+mouvements convulsifs, et faisait tant d'efforts qu'un dernier
+soubresaut allait la précipiter à la mer. Mais Conseil, qui tenait à
+son poisson, se précipita sur lui, et, avant que je ne pusse l'en
+empêcher, il le saisit à deux mains.
+
+Aussitôt, le voilà renversé, les jambes en l'air, paralysé d'une moitié
+du corps, et criant :
+
+« Ah ! mon maître, mon maître ! Venez à moi. »
+
+C'était la première fois que le pauvre garçon ne me parlait pas « à la
+troisième personne ».
+
+Le Canadien et moi, nous l'avions relevé, nous le frictionnions à bras
+raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet éternel classificateur
+murmura d'une voix entrecoupée :
+
+« Classe des cartilagineux, ordre des chondroptérygiens, à branchies
+fixes, sous-ordre des sélaciens, famille des raies, genre des torpilles
+! »
+
+-- Oui, mon ami, répondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce
+déplorable état.
+
+-- Ah ! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai
+de cet animal.
+
+Et comment ?
+
+-- En le mangeant. »
+
+Ce qu'il fit le soir même, mais par pure représaille, car franchement
+c'était coriace.
+
+L'infortuné Conseil s'était attaqué à une torpille de la plus
+dangereuse espèce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu
+conducteur tel que l'eau, foudroie les poissons à plusieurs mètres de
+distance, tant est grande la puissance de son organe électrique dont
+les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds
+carrés.
+
+Le lendemain, 12 avril, pendant la journée, le _Nautilus_ s'approcha de
+la côte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. Là vivaient en
+famille plusieurs groupes de lamantins. C'étaient des manates qui,
+comme le dugong et le stellère, appartiennent à l'ordre des syréniens.
+Ces beaux animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six à sept
+mètres, devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. J'appris à
+Ned Land et à Conseil que la prévoyante nature avait assigné à ces
+mammifères un tôle important. Ce sont eux, en effet, qui, comme les
+phoques, doivent paître les prairies sous-marines et détruire ainsi les
+agglomérations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves
+tropicaux.
+
+« Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les
+hommes ont presque entièrement anéanti, ces races utiles ? C'est que
+les herbes putréfiées ont empoisonné l'air, et l'air empoisonné, c'est
+la fièvre jaune qui désole ces admirables contrées. Les végétations
+vénéneuses se sont multipliées sous ces mers torrides, et le mal s'est
+irrésistiblement développé depuis l'embouchure du Rio de la Plata
+jusqu'aux Florides ! »
+
+Et s'il faut en croire Toussenel, ce fléau n'est rien encore auprès de
+celui qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dépeuplées
+de baleines et de phoques. Alors, encombrées de poulpes, de méduses, de
+calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs
+flots ne posséderont plus « ces vastes estomacs, que Dieu avait chargés
+d'écumer la surface des mers ».
+
+Cependant, sans dédaigner ces théories, l'équipage du _Nautilus_
+s'empara d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet,
+d'approvisionner les cambuses d'une chair excellente, supérieure à
+celle du boeuf et du veau. Cette chasse ne fut pas intéressante. Les
+manates se laissaient frapper sans se défendre. Plusieurs milliers de
+kilos de viande, destinée à être séchée, furent emmagasinés à bord.
+
+Ce jour-là, une pêche, singulièrement pratiquée, vint encore accroître
+les réserves du _Nautilus_, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le
+chalut avait rapporté dans ses mailles un certain nombre de poissons
+dont la tête se terminait par une plaque ovale à rebords charnus.
+C'étaient des échénéïdes, de la troisième famille des malacoptérygiens
+subbrachiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses
+transversales mobiles, entre lesquelles l'animal peut opérer le vide,
+ce qui lui permet d'adhérer aux objets à la façon d'une ventouse.
+
+Le rémora, que j'avais observé dans la Méditerranée, appartient à cette
+espèce. Mais celui dont il s'agit ici, c'était l'échénélde ostéochère,
+particulier à cette mer. Nos marins, a mesure qu'ils les prenaient, les
+déposaient dans des bailles pleines d'eau.
+
+La pêche terminée, le _Nautilus_ se rapprocha de la côte. En cet
+endroit, un certain nombre de tortues marines dormaient à la surface
+des flots. Il eût été difficile de s'emparer de ces précieux reptiles,
+car le moindre bruit les éveille, et leur solide carapace est à
+l'épreuve du harpon. Mais l'échénéïde devait opérer cette capture avec
+une sûreté et une précision extraordinaires. Cet animal, en effet, est
+un hameçon vivant, qui ferait le bonheur et la fortune du naïf pêcheur
+a la ligne.
+
+Les hommes du Naulilus attachèrent à la queue de ces poissons un anneau
+assez large pour ne pas gêner leurs mouvements, et à cet anneau, une
+longue corde amarrée à bord par l'autre bout.
+
+Les échénéïdes, jetés à la mer, commencèrent aussitôt leur rôle et
+allèrent se fixer au plastron des tortues. Leur ténacité était telle
+qu'ils se fussent déchirés plutôt que de lâcher prise. On les halait à
+bord, et avec eux les tortues auxquelles ils adhéraient.
+
+On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mètre, qui pesaient
+deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornées grandes,
+minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les
+rendaient très précieuses. En outre, elles étaient excellentes au point
+de vue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un goût
+exquis.
+
+Cette pêche termina notre séjour sur les parages de l'Amazone, et, la
+nuit venue, le _Nautilus_ regagna la haute mer.
+
+ XVIII
+
+ LES POULPES
+
+Pendant quelques jours, le _Nautilus_ s'écarta constamment de la côte
+américaine. Il ne voulait pas, évidemment, fréquenter les flots du
+golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'eût pas
+manqué sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de
+dix-huit cents mètres ; mais, probablement ces parages, semés d'îles et
+sillonnés de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.
+
+Le 16 avril, nous eûmes connaissance de la Martinique et de la
+Guadeloupe, à une distance de trente milles environ. J'aperçus un
+instant leurs pitons élevés.
+
+Le Canadien, qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe,
+soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux
+qui font le cabotage d'une île à l'autre, fut très décontenancé. La
+fuite eût été très praticable si Ned Land fût parvenu a s'emparer du
+canot à l'insu du capitaine. Mais en plein Océan, il ne fallait plus y
+songer.
+
+La Canadien, Conseil et moi, nous eûmes une assez longue conversation à
+ce sujet. Depuis six mois nous étions prisonniers à bord du _Nautilus_.
+Nous avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land,
+il n'y avait pas de raison pour que cela finît. Il me fit donc une
+proposition à laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de poser
+catégoriquement cette question au capitaine Nemo : Le capitaine
+comptait-il nous garder indéfiniment à son bord ?
+
+Une semblable démarche me répugnait. Suivant moi, elle ne pouvait
+aboutir. Il ne fallait rien espérer du commandant du _Nautilus_, mais
+tout de nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme
+devenait plus sombre, plus retiré, moins sociable. Il paraissait
+m'éviter. Je ne le rencontrais qu'à de rares intervalles. Autrefois, il
+se plaisait à m'expliquer les merveilles sous-marines ; maintenant il
+m'abandonnait à mes études et ne venait plus au salon.
+
+Quel changement s'était opéré en lui ? Pour quelle cause ? Je n'avais
+rien à me reprocher. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle ?
+Cependant, je ne devais pas espérer qu'il fût homme à nous rendre la
+liberté.
+
+Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d'agir. Si cette
+démarche n'obtenait aucun résultat, elle pouvait raviver ses soupçons,
+rendre notre situation pénible et nuire aux projets du Canadien.
+J'ajouterai que je ne pouvais en aucune façon arguer de notre santé. Si
+l'on excepte la rude épreuve de la banquise du pôle sud, nous ne nous
+étions jamais mieux portés, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette
+nourriture saine, cette atmosphère salubre, cette régularité
+d'existence, cette uniformité de température, ne donnaient pas prise
+aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne
+laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez lui, qui
+va où il veut, qui par des voies mystérieuses pour les autres, non pour
+lui-même, marche à son but, je comprenais une telle existence. Mais
+nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanité. Pour mon compte, je ne
+voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles.
+J'avais maintenant le droit d'écrire le vrai livre de la mer, et ce
+livre, je voulais que, plus tôt que plus tard, il pût voir le jour.
+
+Là encore, dans ces eaux des Antilles, à dix mètres au-dessous de la
+surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits
+intéressants j'eus à signaler sur mes notes quotidiennes ! C'étaient,
+entre autres zoophytes, des galères connues sous le nom de physalie
+spélagiques, sortes de grosses vessies oblongues, à reflets nacrés,
+tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules
+bleues comme des fils de soie ; charmantes méduses à l'oeil, véritables
+orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. C'étaient, parmi
+les articulés, des annélides longs d'un mètre et demi, armés d'une
+trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs, qui
+serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du
+spectre solaire. C'étaient, dans l'embranchement des poissons, des
+raies-molubars, énormes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six
+cents livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un
+peu bombé, les yeux fixés aux extrémités de la face antérieure de la
+tête, et qui, flottant comme une épave de navire, s'appliquaient
+parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C'étaient des balistes
+américains pour lesquels la nature n'a broyé que du blanc et du noir,
+des bobies plumiers, allongés et charnus, aux nageoires jaunes, à la
+mâchoire proéminente, des scombres de seize décimètres, à dents courtes
+et aiguës, couverts de petites écailles, appartenant à l'espèce des
+albicores. Puis, par nuées, apparaissent des surmulets, corsetés de
+raies d'or de la tête à la queue, agitant leurs resplendissantes
+nageoires ; véritables chefs-d'oeuvre de bijouterie consacrés autrefois
+à Diane, particulièrement recherchés des riches Romains, et dont le
+proverbe disait : « Ne les mange pas qui les prend ! » Enfin, des
+pomacanthes-dorés, ornés de bandelettes émeraude, habillés de velours
+et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Véronèse ;
+des spareséperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire thoracine ;
+des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs
+phosphorescentes ; des muges battaient la mer de leur grosse queue
+charnue ; des corégones rouges semblaient faucher les flots avec leur
+pectorale tranchante, et des sélènes argentées, dignes de leur nom, se
+levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets
+blanchâtres.
+
+Que d'autres échantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore
+observés, si le _Nautilus_ ne se fût peu à peu abaissé vers les couches
+profondes ! Ses plans inclinés l'entraînèrent jusqu'à des fonds de deux
+mille et trois mille cinq cents mètres. Alors la vie animale n'était
+plus représentée que par des encrines, des étoiles de mer, de
+charmantes pentacrines tête de méduse, dont la tige droite supportait
+un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et des
+fissurelles, mollusques littoraux de grande espèce.
+
+Le 20 avril, nous étions remontés à une hauteur moyenne de quinze cents
+mètres. La terre la plus rapprochée était alors cet archipel des îles
+Lucayes, disséminées comme un tas de pavés a la surface des eaux. Là
+s'élevaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites faites
+de blocs frustes disposés par larges assises, entre lesquels se
+creusaient des trous noirs que nos rayons électriques n'éclairaient pas
+jusqu'au fond.
+
+Ces roches étaient tapissés de grandes herbes, de laminaires géants, de
+fucus gigantesques, un véritable espalier d'hydrophytes digne d'un
+monde de Titans.
+
+De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi, nous
+fûmes naturellement amenés à citer les animaux gigantesques de la mer.
+Les unes sont évidemment destinées à la nourriture des autres.
+Cependant, par les vitres du _Nautilus_ presque immobile, je
+n'apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux
+articulés de la division des brachioures, des l'ambres à longues
+pattes, des crabes violacés, des clios particuliers aux mers des
+Antilles.
+
+Il était environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur
+un formidable fourmillement qui se produisait à travers les grandes
+algues.
+
+« Eh bien, dis-je, ce sont là de véritables cavernes à poulpes, et je
+ne serais pas étonné d'y voir quelques-uns de ces monstres.
+
+-- Quoi ! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe
+des céphalopodes ?
+
+-- Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est
+trompé, sans doute, car je n'aperçois rien.
+
+-- Je le regrette répliqua Conseil. Je voudrais contempler face à face
+l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent
+entraîner des navires dans le fond des abîmes. Ces bêtes-là, ça se
+nomme des krak...
+
+-- Craque suffit, répondit ironiquement le Canadien.
+
+-- Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la
+plaisanterie de son compagnon.
+
+-- Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux
+existent.
+
+-- Pourquoi pas ? répondit Conseil. Nous avons bien cru au narval de
+monsieur.
+
+-- Nous avons eu tort, Conseil.
+
+-- Sans doute ! mais d'autres y croient sans doute encore.
+
+-- C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien décidé à
+n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai
+disséqués de ma propre main.
+
+-- Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes
+gigantesques ?
+
+-- Eh ! qui diable y a jamais cru ? s'écria le Canadien.
+
+-- Beaucoup de gens, ami Ned.
+
+-- Pas des pêcheurs. Des savants, peut-être !
+
+-- Pardon, Ned. Des pêcheurs et des savants !
+
+-- Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus sérieux du
+monde, je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation
+entraînée sous les flots par les bras d'un céphalopode.
+
+-- Vous avez vu cela ? demanda le Canadien.
+
+-- Oui, Ned.
+
+-- De vos propres yeux ?
+
+-- De mes propres yeux.
+
+-- Où, s'il vous plaît ?
+
+-- A Saint-Malo ? repartit imperturbablement Conseil.
+
+-- Dans le port ? dit Ned Land ironiquement.
+
+-- Non, dans une église, répondit Conseil.
+
+-- Dans une église ! s'écria le Canadien.
+
+-- Oui, ami Ned. C'était un tableau qui représentait le poulpe en
+question !
+
+-- Bon ! fit Ned Land, éclatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait
+poser !
+
+-- Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau ;
+mais le sujet qu'il représente est tiré d'une légende, et vous savez ce
+qu'il faut penser des légendes en matière d'histoire naturelle !
+D'ailleurs, quand il s'agit de monstres, l'imagination ne demande qu'à
+s'égarer.
+
+Non seulement on a prétendu que ces poulpes pouvaient entraîner des
+navires, mais un certain Olaus Magnus parle d'un céphalopode, long d'un
+mille, qui ressemblait plutôt à une île qu'à un animal. On raconte
+aussi que l'évêque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher
+immense. Sa messe finie, le rocher se mit en marche et retourna à la
+mer. Le rocher était un poulpe.
+
+-- Et c'est tout ? demanda le Canadien.
+
+-- Non, répondis-je. Un autre évêque, Pontoppidan de Berghem, parle
+également d'un poulpe sur lequel pouvait manoeuvrer un régiment de
+cavalerie !
+
+-- Ils allaient bien, les évêques d'autrefois ! dit Ned Land.
+
+-- Enfin, les naturalistes de l'antiquité citent des monstres dont la
+gueule ressemblait à un golfe, et qui étaient trop gros pour passer par
+le détroit de Gibraltar.
+
+-- A la bonne heure ! fit le Canadien.
+
+-- Mais dans tous ces récits, qu'y a-t-il de vrai ? demanda Conseil.
+
+-- Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la
+vraisemblance pour monter jusqu'à la fable ou à la légende. Toutefois,
+à l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un
+prétexte. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de
+très grande espèce, mais inférieurs cependant aux cétacés. Aristote a
+constaté les dimensions d'un calmar de cinq coudées, soit trois mètres
+dix. Nos pêcheurs en voient fréquemment dont la longueur dépasse un
+mètre quatre-vingts. Les musées de Trieste et de Montpellier conservent
+des squelettes de poulpes qui mesurent deux mètres. D'ailleurs, suivant
+le calcul des naturalistes, un de ces animaux, long de six pieds
+seulement, aurait des tentacules longs de vingt-sept. Ce qui suffit
+pour en faire un monstre formidable.
+
+-- En pêche-t-on de nos jours ? demanda le Canadien.
+
+-- S'ils n'en pêchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes
+amis, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirmé qu'il avait
+rencontré un de ces monstres de taille colossale dans les mers de
+l'Inde. Mais le fait le plus étonnant et qui ne permet plus de nier
+l'existence de ces animaux gigantesques, s'est passé il y a quelques
+années, en 1861.
+
+-- Quel est ce fait ? demanda Ned Land.
+
+-- Le voici. En 1861, dans le nord-est de Ténériffe, à peu près par la
+latitude où nous sommes en ce moment, l'équipage de l'aviso l'_Alecton_
+aperçut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant
+Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua à coups de harpon et à
+coups de fusil, sans grand succès, car balles et harpons traversaient
+ces chairs molles comme une gelée sans consistance. Après plusieurs
+tentatives infructueuses, l'équipage parvint à passer un noeud coulant
+autour du corps du mollusque. Ce noeud glissa jusqu'aux nageoires
+caudales et s'y arrêta. On essaya alors de haler le monstre à bord,
+mais son poids était si considérable qu'il se sépara de sa queue sous
+la traction de la corde, et, privé de cet ornement, il disparut sous
+les eaux.
+
+-- Enfin, voilà un fait, dit Ned Land.
+
+-- Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on proposé de nommer
+ce poulpe « calmar de Bouguer ».
+
+-- Et quelle était sa longueur ? demanda le Canadien.
+
+-- Ne mesurait-il pas six mètres environ ? dit Conseil, qui posté à la
+vitre, examinait de nouveau les anfractuosités de la falaise.
+
+-- Précisément, répondis-je.
+
+-- Sa tête, reprit Conseil, n'était-elle pas couronnée de huit
+tentacules, qui s'agitaient sur l'eau comme une nichée de serpents ?
+
+-- Précisément.
+
+-- Ses yeux, placés à fleur de tête, n'avaient-ils pas un développement
+considérable ?
+
+-- Oui, Conseil.
+
+-- Et sa bouche, n'était-ce pas un véritable bec de perroquet, mais un
+bec formidable ?
+
+-- En effet, Conseil.
+
+-- Eh bien ! n'en déplaise à monsieur, répondit tranquillement Conseil,
+si ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses
+frères. »
+
+Je regardai Conseil. Ned Land se précipita vers la vitre.
+
+« L'épouvantable bête », s'écria-t-il.
+
+Je regardai à mon tour, et je ne pus réprimer un mouvement de
+répulsion. Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de
+figurer dans les légendes tératologiques.
+
+C'était un calmar de dimensions colossales, ayant huit mètres de
+longueur. Il marchait à reculons avec une extrême vélocité dans la
+direction du _Nautilus_. Il regardait de ses énormes yeux fixes à
+teintes glauques. Ses huit bras, ou plutôt ses huit pieds, implantés
+sur sa tête, qui ont valu à ces animaux le nom de céphalopodes, avaient
+un développement double de son corps et se tordaient comme la chevelure
+des furies. On voyait distinctement les deux cent cinquante ventouses
+disposées sur la face interne des tentacules sous forme de capsules
+semisphériques. Parfois ces ventouses s'appliquaient sur la vitre du
+salon en y faisant le vide. La bouche de ce monstre -- un bec de corne
+fait comme le bec d'un perroquet -- s'ouvrait et se refermait
+verticalement. Sa langue, substance cornée, armée elle-même de
+plusieurs rangées de dents aiguës, sortait en frémissant de cette
+véritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature ! Un bec d'oiseau à
+un mollusque ! Son corps, fusiforme et renflé dans sa partie moyenne,
+formait une masse charnue qui devait peser vingt à vingt-cinq mille
+kilogrammes. Sa couleur inconstante, changeant avec une extrême
+rapidité suivant l'irritation de l'animal, passait successivement du
+gris livide au brun rougeâtre.
+
+De quoi s'irritait ce mollusque ? Sans doute de la présence de ce
+_Nautilus_, plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou
+ses mandibules n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres que
+ces poulpes, quelle vitalité le créateur leur a départie, quelle
+vigueur dans leurs mouvements, puisqu'ils possèdent trois coeurs !
+
+Le hasard nous avait mis en présence de ce calmar, et je ne voulus pas
+laisser perdre l'occasion d'étudier soigneusement cet échantillon des
+céphalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait cet aspect, et,
+prenant un crayon, Je commençai à le dessiner.
+
+« C'est peut-être le même que celui de l'_Alecton_, dit Conseil.
+
+-- Non, répondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que
+l'autre a perdu sa queue !
+
+-- Ce n'est pas une raison, répondis-je. Les bras et la queue de ces
+animaux se reforment par rédintégration, et depuis sept ans, la queue
+du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser.
+
+-- D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-être
+un de ceux-là ! »
+
+En effet, d'autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. J'en
+comptai sept. Ils faisaient cortège au _Nautilus_, et j'entendis les
+grincements de leur bec sur la coque de tôle. Nous étions servis à
+souhait.
+
+Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux
+avec une telle précision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu
+les décalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions
+sous une allure modérée.
+
+Tout à coup le _Nautilus_ s'arrêta. Un choc le fit tressaillir dans
+toute sa membrure.
+
+« Est-ce que nous avons touché ? demandai-je.
+
+-- En tout cas, répondit le Canadien, nous serions déjà dégagés, car
+nous flottons. »
+
+Le _Nautilus_ flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les
+branches de son hélice ne battaient pas les flots. Une minute se passa.
+Le capitaine Nemo, suivi de son second, entra dans le salon.
+
+Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans
+nous parler, sans nous voir peut-être, il alla au panneau, regarda les
+poulpes et dit quelques mots à son second.
+
+Celui-ci sortit. Bientôt les panneaux se refermèrent. Le plafond
+s'illumina.
+
+J'allai vers le capitaine.
+
+« Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dégagé que
+prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium.
+
+-- En effet, monsieur le naturaliste, me répondit-il, et nous allons
+les combattre corps à corps. »
+
+Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu.
+
+« Corps à corps ? répétai-je.
+
+-- Oui, monsieur. L'hélice est arrêtée. Je pense que les mandibules
+cornées de l'un de ces calmars se sont engagées dans ses branches. Ce
+qui nous empêche de marcher.
+
+-- Et qu'allez-vous faire ?
+
+-- Remonter à la surface et massacrer toute cette vermine.
+
+-- Entreprise difficile.
+
+-- En effet. Les balles électriques sont impuissantes contre ces chairs
+molles où elles ne trouvent pas assez de résistance pour éclater. Mais
+nous les attaquerons à la hache.
+
+-- Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon
+aide.
+
+-- Je l'accepte, maître Land.
+
+-- Nous vous accompagnerons », dis-je, et, suivant le capitaine Nemo,
+nous nous dirigeâmes vers l'escalier central.
+
+Là, une dizaine d'hommes, armés de haches d'abordage, se tenaient prêts
+à l'attaque. Conseil et moi, nous prîmes deux haches. Ned Land saisit
+un harpon.
+
+Le _Nautilus_ était alors revenu à la surface des flots. Un des marins,
+placé sur les derniers échelons, dévissait les boulons du panneau. Mais
+les écrous étaient à peine dégagés, que le panneau se releva avec une
+violence extrême, évidemment tiré par la ventouse d'un bras de poulpe.
+
+Aussitôt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par
+l'ouverture, et vingt autres s'agitèrent au-dessus. D'un coup de hache,
+le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les
+échelons en se tordant.
+
+Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre
+la plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le
+marin placé devant le capitaine Nemo et l'enlevèrent avec une violence
+irrésistible.
+
+Le capitaine Nemo poussa un cri et s'élança au-dehors. Nous nous étions
+précipités à sa suite.
+
+Quelle scène ! Le malheureux, saisi par le tentacule et collé à ses
+ventouses, était balancé dans l'air au caprice de cette énorme trompe.
+Il râlait, il étouffait, il criait : A moi ! à moi ! Ces mots,
+_prononcés en français_, me causèrent une profonde stupeur ! J'avais
+donc un compatriote à bord, plusieurs, peut-être ! Cet appel déchirant,
+je l'entendrai toute ma vie !
+
+L'infortuné était perdu. Qui pouvait l'arracher à cette puissante
+étreinte ? Cependant le capitaine Nemo s'était précipité sur le poulpe,
+et, d'un coup de hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second
+luttait avec rage contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs
+du _Nautilus_. L'équipage se battait à coups de hache. Le Canadien,
+Conseil et moi, nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Une
+violente odeur de musc pénétrait l'atmosphère. C'était horrible.
+
+Un instant, je crus que le malheureux, enlacé par le poulpe, serait
+arraché à sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient été coupés.
+Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air.
+Mais au moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur
+lui, l'animal lança une colonne d'un liquide noirâtre, sécrété par une
+bourse située dans son abdomen. Nous en fûmes aveuglés. Quand ce nuage
+se fut dissipé, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortuné
+compatriote !
+
+Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres ! On ne se possédait
+plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs
+du _Nautilus_. Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de
+serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et
+d'encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient
+comme les têtes de l'hydre. Le harpon de Ned Land, à chaque coup, se
+plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Mais mon
+audacieux compagnon fut soudain renversé par les tentacules d'un
+monstre qu'il n'avait pu éviter.
+
+Ah ! comment mon coeur ne s'est-il pas brisé d'émotion et d'horreur !
+Le formidable bec du calmar s'était ouvert sur Ned Land. Ce malheureux
+allait être coupé en deux. Je me précipitai à son secours. Mais le
+capitaine Nemo m'avait devancé. Sa hache disparut entre les deux
+énormes mandibules, et miraculeusement sauvé, le Canadien, se relevant,
+plongea son harpon tout entier jusqu'au triple coeur du poulpe.
+
+« Je me devais cette revanche ! » dit le capitaine Nemo au Canadien.
+
+Ned s'inclina sans lui répondre.
+
+Ce combat avait duré un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutilés,
+frappés à mort, nous laissèrent enfin la place et disparurent sous les
+flots.
+
+Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile près du fanal, regardait la
+mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes
+coulaient de ses yeux.
+
+ XIX
+
+ LE GULF-STREAM
+
+Cette terrible scène du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais
+l'oublier. Je l'ai écrite sous l'impression d'une émotion violente.
+Depuis, j'en ai revu le récit. Je l'ai lu à Conseil et au Canadien. Ils
+l'ont trouvé exact comme fait, mais insuffisant comme effet. Pour
+peindre de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de
+nos poètes, l'auteur des _Travailleurs de la Mer_.
+
+J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa
+douleur fut immense. C'était le second compagnon qu'il perdait depuis
+notre arrivée à bord. Et quelle mort ! Cet ami, écrasé, étouffé, brisé
+par le formidable bras d'un poulpe, broyé sous ses mandibules de fer,
+ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du
+cimetière de corail !
+
+Pour moi, au milieu de cette lutte, c'était ce cri de désespoir poussé
+par l'infortuné qui m'avait déchiré le coeur. Ce pauvre Français,
+oubliant son langage de convention, s'était repris à parler la langue
+de son pays et de sa mère, pour jeter un suprême appel ! Parmi cet
+équipage du _Nautilus_, associé de corps et d'âme au capitaine Nemo,
+fuyant comme lui le contact des hommes, j'avais donc un compatriote !
+Était-il seul à représenter la France dans cette mystérieuse
+association, évidemment composée d'individus de nationalités diverses ?
+C'était encore un de ces insolubles problèmes qui se dressaient sans
+cesse devant mon esprit !
+
+Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant
+quelque temps. Mais qu'il devait être triste, désespéré, irrésolu, si
+j'en jugeais par ce navire dont il était l'âme et qui recevait toutes
+ses impressions ! Le _Nautilus_ ne gardait plus de direction
+déterminée. Il allait, venait, flottait comme un cadavre au gré des
+lames. Son hélice avait été dégagée, et cependant, il s'en servait à
+peine. Il naviguait au hasard. Il ne pouvait s'arracher du théâtre de
+sa dernière lutte, de cette mer qui avait dévoré l'un des siens !
+
+Dix jours se passèrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le
+_Nautilus_ reprit franchement sa route au nord, après avoir eu
+connaissance des Lucayes à l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions
+alors le courant du plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses
+poissons et sa température propres. J'ai nommé le Gulf-Stream.
+
+C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de
+l'Atlantique, et dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux
+océaniennes. C'est un fleuve salé, plus salé que la mer ambiante. Sa
+profondeur moyenne est de trois mille pieds, sa largeur moyenne de
+soixante milles. En de certains endroits, son courant marche avec une
+vitesse de quatre kilomètres à l'heure. L'invariable volume de ses eaux
+est plus considérable que celui de tous les fleuves du globe.
+
+La véritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury,
+son point de départ, si l'on veut, est situé dans le golfe de Gascogne.
+Là, ses eaux, encore faibles de température et de couleur, commencent à
+se former. Il descend au sud, longe l'Afrique équatoriale, échauffe ses
+flots aux rayons de la zone torride, traverse l'Atlantique, atteint le
+cap San-Roque sur la côte brésilienne, et se bifurque en deux branches
+dont l'une va se saturer encore des chaudes molécules de la mer des
+Antilles. Alors, le Gulf-Stream, chargé de rétablir l'équilibre entre
+les températures et de mêler les eaux des tropiques aux eaux boréales,
+commence son rôle de pondérateur. Chauffé à blanc dans le golfe du
+Mexique, il s'élève au nord sur les côtes américaines, s'avance jusqu'à
+Terre-Neuve, dévie sous la poussée du courant froid du détroit de
+Davis, reprend la route de l'Océan en suivant sur un des grands cercles
+du globe la ligne loxodromique, se divise en deux bras vers le
+quarante-troisième degré, dont l'un, aidé par l'alizé du nord-est,
+revient au Golfe de Gascogne et aux Açores, et dont l'autre, après
+avoir attiédi les rivages de l'Irlande et de la Norvège, va
+jusqu'au-delà du Spitzberg, où sa température tombe à quatre degrés,
+former la mer libre du pôle.
+
+C'est sur ce fleuve de l'Océan que le _Nautilus_ naviguait alors. A sa
+sortie du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois
+cent cinquante mètres de profondeur, le Gulf-Stream marche à raison de
+huit kilomètres à l'heure. Cette rapidité décroît régulièrement à
+mesure qu'il s'avance vers le nord, et il faut souhaiter que cette
+régularité persiste, car, si, comme on a cru le remarquer, sa vitesse
+et sa direction viennent à se modifier, les climats européens seront
+soumis à des perturbations dont on ne saurait calculer les conséquences.
+
+Vers midi, j'étais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais
+connaître les particularités relatives au Gulf-Stream. Quand mon
+explication fut terminée, je l'invitai a plonger ses mains dans le
+courant.
+
+Conseil obéit, et fut très étonné de n'éprouver aucune sensation de
+chaud ni de froid.
+
+« Cela vient, lui dis-je, de ce que la température des eaux du
+Gulf-Stream, en sortant du golfe du Mexique, est peu différente de
+celle du sang. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux
+côtes d'Europe de se parer d'une éternelle verdure. Et, s'il faut en
+croire Maury, la chaleur de ce courant, totalement utilisée, fournirait
+assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi
+grand que l'Amazone ou le Missouri. »
+
+En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt-cinq
+par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que
+ses eaux comprimées font saillie sur l'Océan et qu'un dénivellement
+s'opère entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et très
+riches en matières salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les
+flots verts qui les environnent. Telle est même la netteté de leur
+ligne de démarcation, que le _Nautilus_, à la hauteur des Carolines,
+trancha de son éperon les flots du Gulf-Stream, tandis que son hélice
+battait encore ceux de l'Océan.
+
+Ce courant entraînait avec lui tout un monde d'êtres vivants. Les
+argonautes, si communs dans la Méditerranée, y voyageaient par troupes
+nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables étaient des
+raies dont la queue très déliée formait à peu près le tiers du corps,
+et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds ; puis,
+de petits squales d'un mètre, à tête grande, à museau court et arrondi,
+à dents pointues disposées sur plusieurs rangs, et dont le corps
+paraissait couvert d'écailles.
+
+Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers à
+ces mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu, des
+sciènes longues d'un mètre, à large gueule hérissée de petites dents.
+qui faisaient entendre un léger cri des centronotes-nègres dont j'ai
+déjà parlé, des coriphènes bleus, relevés d'or et d'argent, des
+perroquets, vrais arcs-en-ciel de l'Océan, qui peuvent rivaliser de
+couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des blémies-bosquiens
+à tête triangulaire, des rhombes bleuâtres dépourvus d'écailles, des
+batrachoïdes recouverts d'une bande jaune et transversale qui figure un
+t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc pointillés de taches
+brunes, des diptérodons à tête argentée et à queue jaune, divers
+échantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille, brillant
+d'un éclat doux, que Lacépède a consacrés à l'aimable compagne de sa
+vie, enfin un beau poisson, le chevalier-américain, qui, décoré de tous
+les ordres et chamarré de tous les rubans, fréquente les rivages de
+cette grande nation où les rubans et les ordres sont si médiocrement
+estimés.
+
+J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du
+Gulf-Stream rivalisaient avec l'éclat électrique de notre fanal,
+surtout par ces temps orageux qui nous menaçaient fréquemment.
+
+Le 8 mai, nous étions encore en travers du cap Hatteras, à la hauteur
+de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est là de
+soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mètres. Le
+_Nautilus_ continuait d'errer à l'aventure. Toute surveillance semblait
+bannie du bord. Je conviendrai que dans ces conditions, une évasion
+pouvait réussir. En effet, les rivages habités offraient partout de
+faciles refuges. La mer était incessamment sillonnée de nombreux
+steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du
+Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites goëlettes chargées
+du cabotage sur les divers points de la côte américaine. On pouvait
+espérer d'être recueilli. C'était donc une occasion favorable, malgré
+les trente milles qui séparaient le _Nautilus_ des côtes de l'Union.
+
+Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du
+Canadien. Le temps était fort mauvais. Nous approchions de ces parages
+où les tempêtes sont fréquentes, de cette patrie des trombes et des
+cyclones, précisément engendrés par le courant du Gulf-Stream.
+Affronter une mer souvent démontée sur un frêle canot, c'était courir à
+une perte certaine. Ned Land en convenait lui-même. Aussi rongeait-il
+son frein, pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule eût pu
+guérir.
+
+« Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela finisse. Je veux en
+avoir le coeur net. Votre Nemo s'écarte des terres et remonte vers le
+nord. Mais je vous le déclare j'ai assez du pôle Sud, et je ne le
+suivrai pas au pôle Nord.
+
+-- Que faire, Ned, puisqu'une évasion est impraticable en ce moment ?
+
+-- J'en reviens à mon idée. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez
+rien dit, quand nous étions dans les mers de votre pays. Je veux
+parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je
+songe qu'avant quelques jours, le _Nautilus_ va se trouver à la hauteur
+de la Nouvelle-Ecosse, et que là, vers Terre-Neuve, s'ouvre une large
+baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le
+Saint-Laurent, c'est mon fleuve à moi le fleuve de Québec, ma ville
+natale ; quand je songe à cela, la fureur me monte au visage, mes
+cheveux se hérissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plutôt à la mer !
+Je ne resterai pas ici ! J'y étouffe ! »
+
+Le Canadien était évidemment à bout de patience. Sa vigoureuse nature
+ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolongé. Sa physionomie
+s'altérait de jour en jour. Son caractère devenait de plus en plus
+sombre. Près de sept mois s'étaient écoulés sans que nous eussions eu
+aucune nouvelle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo,
+son humeur modifiée, surtout depuis le combat des poulpes, sa
+taciturnité, tout me faisait apparaître les choses sous un aspect
+différent. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers jours. Il
+fallait être un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation,
+dans ce milieu réservé aux cétacés et autres habitants de la mer.
+Véritablement, si ce brave garçon, au lieu de poumons avait eu des
+branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingué !
+
+« Eh bien, monsieur ? reprit Ned Land, voyant que je ne répondais pas.
+
+-- Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles
+sont ses intentions à notre égard ?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Et cela, quoiqu'il les ait déjà fait connaître ?
+
+-- Oui. Je désire être fixé une dernière fois. Parlez pour moi seul, en
+mon seul nom, si vous voulez.
+
+-- Mais je le rencontre rarement. Il m'évite même.
+
+-- C'est une raison de plus pour l'aller voir.
+
+-- Je l'interrogerai, Ned.
+
+-- Quand ? demanda le Canadien en insistant.
+
+-- Quand je le rencontrerai.
+
+-- Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi ?
+
+-- Non, laissez-moi faire. Demain...
+
+-- Aujourd'hui, dit Ned Land.
+
+-- Soit. Aujourd'hui, je le verrai », répondis-je au Canadien, qui, en
+agissant lui-même, eût certainement tout compromis.
+
+Je restai seul. La demande décidée, je résolus d'en finir
+immédiatement. J'aime mieux chose faite que chose à faire.
+
+Je rentrai dans ma chambre. De là, j'entendis marcher dans celle du
+capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de le
+rencontrer. Je frappai à sa porte. Je n'obtins pas de réponse. Je
+frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit.
+
+J'entrai. Le capitaine était là. Courbé sur sa table de travail, il ne
+m'avait pas entendu. Résolu à ne pas sortir sans l'avoir interrogé, je
+m'approchai de lui. Il releva la tête brusquement, fronça les sourcils,
+et me dit d'un ton assez rude :
+
+« Vous ici ! Que me voulez-vous ?
+
+-- Vous parler, capitaine.
+
+-- Mais je suis occupé, monsieur, je travaille. Cette liberté que je
+vous laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi ? »
+
+La réception était peu encourageante. Mais j'étais décidé à tout
+entendre pour tout répondre.
+
+« Monsieur, dis-je froidement, j'ai à vous parler d'une affaire qu'il
+ne m'est pas permis de retarder.
+
+-- Laquelle, monsieur ? répondit-il ironiquement. Avez-vous fait
+quelque découverte qui m'ait échappé ? La mer vous a-t-elle livré de
+nouveaux secrets ? »
+
+Nous étions loin de compte. Mais avant que j'eusse répondu, me montrant
+un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave :
+
+« Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit écrit en plusieurs langues. Il
+contient le résumé de mes études sur la mer, et, s'il plaît à Dieu, il
+ne périra pas avec moi. Ce manuscrit, signé de mon nom, complété par
+l'histoire de ma vie, sera renfermé dans un petit appareil
+insubmersible. Le dernier survivant de nous tous à bord du _Nautilus_
+jettera cet appareil à la mer, et il ira où les flots le porteront. »
+
+Le nom de cet homme ! Son histoire écrite par lui-même ! Son mystère
+serait donc un jour dévoilé ? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette
+communication qu'une entrée en matière.
+
+« Capitaine, répondis-je, je ne puis qu'approuver la pensée qui vous
+fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. Mais
+le moyen que vous employez me paraît primitif. Qui sait où les vents
+pousseront cet appareil, en quelles mains il tombera ? Ne sauriez-vous
+trouver mieux ? Vous, ou l'un des vôtres ne peut-il... ?
+
+-- Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant.
+
+-- Mais moi, mes compagnons, nous sommes prêts à garder ce manuscrit en
+réserve, et si vous nous rendez la liberté...
+
+-- La liberté ! fit le capitaine Nemo se levant.
+
+-- Oui, monsieur, et c'est à ce sujet que je voulais vous interroger.
+Depuis sept mois nous sommes à votre bord, et je vous demande
+aujourd'hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention
+est de nous y garder toujours.
+
+-- Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous répondrai
+aujourd'hui ce que je vous ai répondu il y a sept mois : Qui entre dans
+le _Nautilus_ ne doit plus le quitter.
+
+C'est l'esclavage même que vous nous imposez.
+
+-- Donnez-lui le nom qu'il vous plaira.
+
+-- Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa liberté !
+Quels que soient les moyens qui s'offrent à lui, il peut les croire
+bons !
+
+-- Ce droit, répondit le capitaine Nemo, qui vous le dénie ? Ai-je
+jamais pensé à vous enchaîner par un serment ? »
+
+Le capitaine me regardait en se croisant les bras.
+
+« Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait
+ni de votre goût ni du mien. Mais puisque nous l'avons entamé,
+épuisons-le. Je vous le répète, ce n'est pas seulement de ma personne
+qu'il s'agit. Pour moi l'étude est un secours, une diversion puissante,
+un entraînement, une passion qui peut me faire tout oublier. Comme
+vous, je suis homme à vivre ignoré, obscur, dans le fragile espoir de
+léguer un jour à l'avenir le résultat de mes travaux, au moyen d'un
+appareil hypothétique confié au hasard des flots et des vents. En un
+mot, je puis vous admirer, vous suivre sans déplaisir dans un rôle que
+je comprends sur certains points : mais il est encore d'autres aspects
+de votre vie qui me la font entrevoir entourée de complications et de
+mystères auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons aucune
+part. Et même, quand notre coeur a pu battre pour vous, ému par
+quelques-unes de vos douleurs ou remué par vos actes de génie ou de
+courage, nous avons dû refouler en nous jusqu'au plus petit témoignage
+de cette sympathie que fait naître la vue de ce qui est beau et bon,
+que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment
+que nous sommes étrangers à tout ce qui vous touche, qui fait de notre
+position quelque chose d'inacceptable, d'impossible, même pour moi mais
+d'impossible pour Ned Land surtout. Tout homme, par cela seul qu'il est
+homme, vaut qu'on songe à lui. Vous êtes-vous demandé ce que l'amour de
+la liberté, la haine de l'esclavage, pouvaient faire naître de projets
+de vengeance dans une nature comme celle du Canadien, ce qu'il pouvait
+penser, tenter, essayer ?... »
+
+Je m'étais tu. Le capitaine Nemo se leva.
+
+« Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'importe
+? Ce n'est pas moi qui l'ai été chercher ! Ce n'est pas pour mon
+plaisir que je le garde à mon bord ! Quant à vous, monsieur Aronnax,
+vous êtes de ceux qui peuvent tout comprendre, même le silence. Je n'ai
+rien de plus à vous répondre. Que cette première fois où vous venez de
+traiter ce sujet soit aussi la dernière, car une seconde fois, je ne
+pourrais même pas vous écouter. »
+
+Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut très tendue.
+Je rapportai ma conversation à mes deux compagnons.
+
+« Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien à attendre de cet
+homme. Le _Nautilus_ se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel
+que soit le temps. »
+
+Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Des symptômes d'ouragan
+se manifestaient. L'atmosphère se faisait blanchâtre et laiteuse. Aux
+cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l'horizon des couches de
+nimbocumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer
+grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux
+disparaissaient, à l'exception des satanicles, amis des tempêtes. Le
+baromètre baissait notablement et indiquait dans l'air une extrême
+tension des vapeurs. Le mélange du storm-glass se décomposait sous
+l'influence de l'électricité qui saturait l'atmosphère. La lutte des
+éléments était prochaine.
+
+La tempête éclata dans la journée du 18 mai, précisément lorsque le
+_Nautilus_ flottait à la hauteur de Long-Island, à quelques milles des
+passes de New York. Je puis décrire cette lutte des éléments, car au
+lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par
+un inexplicable caprice, voulut la braver à sa surface.
+
+Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est-à-dire
+avec une vitesse de quinze mètres à la seconde, qui fut portée à
+vingt-cinq mètres vers trois heures du soir. C'est le chiffre des
+tempêtes.
+
+Le capitaine Nemo, inébranlable sous les rafales, avait pris place sur
+la plate-forme. Il s'était amarré à mi-corps pour résister aux vagues
+monstrueuses qui déferlaient. Je m'y étais hissé et attaché aussi,
+partageant mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable
+qui lui tenait tête.
+
+La mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui
+trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites
+lames intermédiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que
+de longues ondulations fuligineuses, dont la crête ne déferle pas, tant
+elles sont compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient
+entre elles. Le _Nautilus_, tantôt couché sur le côté, tantôt dressé
+comme un mât, roulait et tanguait épouvantablement.
+
+Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le
+vent ni la mer. L'ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq
+mètres à la seconde, soit près de quarante lieues à l'heure. C'est dans
+ces conditions qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de
+toits dans des portes, qu'il rompt des grilles de fer, qu'il déplace
+des canons de vingt-quatre. Et pourtant le _Nautilus_, au milieu de la
+tourmente, justifiait cette parole d'un savant ingénieur : « Il n'y a
+pas de coque bien construite qui ne puisse défier à la mer ! » Ce
+n'était pas un roc résistant, que ces lames eussent démoli, c'était un
+fuseau d'acier, obéissant et mobile, sans gréement, sans mâture, qui
+bravait impunément leur fureur.
+
+Cependant j'examinais attentivement ces vagues déchaînées. Elles
+mesuraient jusqu'à quinze mètres de hauteur sur une longueur de cent
+cinquante a cent soixante-quinze mètres, et leur vitesse de
+propagation, moitié de celle du vent, était de quinze mètres à la
+seconde. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la
+profondeur des eaux. Je compris alors le rôle de ces lames qui
+emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers
+où elles portent la vie avec l'oxygène. Leur extrême force de pression
+-- on l'a calculée peut s'élever jusqu'à trois mille kilogrammes par
+pied carré de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de telles
+lames qui, aux Hébrides, ont déplacé un bloc pesant quatre-vingt-quatre
+mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempête du 23 décembre 1864,
+après avoir renversé une partie de la ville de Yéddo, au Japon, faisant
+sept cents kilomètres à l'heure, allèrent se briser le même jour sur
+les rivages de l'Amérique.
+
+L'intensité de la tempête s'accrut avec la nuit. Le baromètre, comme en
+1860, à la Réunion, pendant un cyclone, tomba à 710 millimètres. A la
+chute du jour, je vis passer à l'horizon un grand navire qui luttait
+péniblement. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout à
+la lame. Ce devait être un des steamers des lignes de New York à
+Liverpool ou au Havre. Il disparut bientôt dans l'ombre.
+
+A dix heures du soir, le ciel était en feu. L'atmosphère fut zébrée
+d'éclairs violents. Je ne pouvais en supporter l'éclat, tandis que le
+capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui l'âme de
+la tempête. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait
+des hurlements des vagues écrasées, des mugissements du vent, des
+éclats du tonnerre. Le vent sautait à tous les points de l'horizon, et
+le cyclone, partant de l'est, y revenait en passant par le nord,
+l'ouest et le sud, en sens inverse des tempêtes tournantes de
+l'hémisphère austral.
+
+Ah ! ce Gulf-Stream ! Il justifiait bien son nom de roi des tempêtes !
+C'est lui qui crée ces formidables cyclones par la différence de
+température des couches d'air superposées a ses courants.
+
+A la pluie avait succédé une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se
+changeaient en aigrettes fulminantes. On eût dit que le capitaine Nemo,
+voulant une mort digne de lui, cherchait à se faire foudroyer. Dans un
+effroyable mouvement de tangage, le _Nautilus_ dressa en l'air son
+éperon d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de
+longues étincelles.
+
+Brisé, à bout de forces, je me coulai à plat ventre vers le panneau. Je
+l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son
+maximum d'intensité. Il était impossible de se tenir debout à
+l'intérieur du _Nautilus_.
+
+Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les réservoirs se
+remplir peu à peu, et le _Nautilus_ s'enfonça doucement au-dessous de
+la surface des flots.
+
+Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effarés qui
+passaient comme des fantômes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent
+foudroyés sous mes yeux !
+
+Le _Nautilus_ descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le
+calme à une profondeur de quinze mètres. Non. Les couches supérieures
+étaient trop violemment agitées. Il fallut aller chercher le repos
+jusqu'à cinquante mètres dans les entrailles de la mer.
+
+Mais là, quelle tranquillité, quel silence, quel milieu paisible ! Qui
+eût dit qu'un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet
+Océan ?
+
+ XX
+
+ PAR 47°24' DE LATITUDE ET DE 17°28' DE LONGITUDE
+
+A la suite de cette tempête, nous avions été rejetés dans l'est. Tout
+espoir de s'évader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent
+s'évanouissait. Le pauvre Ned, désespéré, s'isola comme le capitaine
+Nemo. Conseil et moi, nous ne nous quittions plus.
+
+J'ai dit que le _Nautilus_ s'était écarté dans l'est. J'aurais dû dire,
+plus exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il erra
+tantôt à la surface des flots, tantôt au-dessous, au milieu de ces
+brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement dues à
+la fonte des glaces, qui entretient une extrême humidité dans
+l'atmosphère. Que de navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils
+allaient reconnaître les feux incertains de la côte ! Que de sinistres
+dus à ces brouillards opaques ! Que de chocs sur ces écueils dont le
+ressac est éteint par le bruit du vent ! Que de collisions entre les
+bâtiments, malgré leurs feux de position, malgré les avertissements de
+leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme !
+
+Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille,
+où gisaient encore tous ces vaincus de l'Océan ; les uns vieux et
+empâtés déjà ; les autres jeunes et réfléchissant l'éclat de notre
+fanal sur leurs ferrures et leurs carènes de cuivre. Parmi eux, que de
+bâtiments perdus corps et biens, avec leurs équipages, leur monde
+d'émigrants, sur ces points dangereux signalés dans les statistiques,
+le cap Race, l'île Saint-Paul, le détroit de Belle-Ile, l'estuaire du
+Saint-Laurent ! Et depuis quelques années seulement que de victimes
+fournies à ces funèbres annales par les lignes du Royal-Mail, d'Inmann,
+de Montréal, le _Solway_, I'_Isis_, le _Paramatta_, I'_Hungarian_, le
+_Canadian_, l'_Anglo-Saxon_, le _Humboldt_, l'_United-States_, tous
+échoués, l'_Artic_, le _Lyonnais_, coulés par abordage, le _Président_,
+le _Pacific_, le _City-of-Glasgow_, disparus pour des causes ignorées,
+sombres débris au milieu desquels naviguait le _Nautilus_, comme s'il
+eût passé une revue des morts !
+
+Le 15 mai, nous étions sur l'extrémité méridionale du banc de
+Terre-Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas
+considérable de ces détritus organiques, amenés soit de l'Équateur par
+le courant du Gulf-Stream, soit du pôle boréal, par ce contre-courant
+d'eau froide qui longe la côte américaine. Là aussi s'amoncellent les
+blocs erratiques charriés par la débâcle des glaces. Là s'est formé un
+vaste ossuaire de poissons de mollusques ou de zoophytes qui y
+périssent par milliards.
+
+La profondeur de la mer n'est pas considérable au banc de Terre-Neuve.
+Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse
+subitement une dépression profonde, un trou de trois mille mètres. Là
+s'élargit le Gulf-Stream. C'est un épanouissement de ses eaux. Il perd
+de sa vitesse et de sa température, mais il devient une mer.
+
+Parmi les poissons que le _Nautilus_ effaroucha à son passage, je
+citerai le cycloptère d'un mètre, à dos noirâtre, à ventre orange, qui
+donne à ses congénères un exemple peu suivi de fidélité conjugale, un
+unernack de grande taille, sorte de murène émeraude, d'un goût
+excellent, des karraks à gros yeux, dont la tête a quelque ressemblance
+avec celle du chien, des blennies, ovovivipares comme les serpents, des
+gobies-boulerots ou goujons noirs de deux décimètres, des macroures à
+longue queue, brillant d'un éclat argenté, poissons rapides, aventurés
+loin des mers hyperboréennes.
+
+Les filets ramassèrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux,
+bien musclé, armé de piquants à la tête et d'aiguillons aux nageoires,
+véritable scorpion de deux à trois mètres, ennemi acharné des blennies,
+des gades et des saumons, c'était le cotte des mers septentrionales, au
+corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les pêcheurs
+du _Nautilus_ eurent quelque peine à s'emparer de cet animal, qui,
+grâce à la conformation de ses opercules, préserve ses organes
+respiratoires du contact desséchant de l'atmosphère et peut vivre
+quelque temps hors de l'eau.
+
+Je cite maintenant -- pour mémoire -- des bosquiens, petits poissons
+qui accompagnent longtemps les navires dans les mers boréales, des
+ables-oxyrhinques, spéciaux à l'Atlantique septentrional, des
+rascasses, et j'arrive aux gades, principalement à l'espèce morue, que
+je surpris dans ses eaux de prédilection, sur cet inépuisable banc de
+Terre-Neuve.
+
+On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car
+Terre-Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le _Nautilus_
+s'ouvrit un chemin à travers leurs phalanges pressées, Conseil ne put
+retenir cette observation :
+
+« Ça ! des morues ! dit-il ; mais je croyais que les morues étaient
+plates comme des limandes ou des soles ?
+
+-- Naïf ! m'écriai-je. Les morues ne sont plates que chez l'épicier, où
+on les montre ouvertes et étalées. Mais dans l'eau, ce sont des
+poissons fusiformes comme les mulets, et parfaitement conformés pour la
+marche.
+
+-- Je veux croire monsieur, répondit Conseil. Quelle nuée, quelle
+fourmilière !
+
+-- Eh ! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les
+rascasses et les hommes ! Sais-tu combien on a compté d'oeufs dans une
+seule femelle ?
+
+-- Faisons bien les choses, répondit Conseil. Cinq cent mille.
+
+-- Onze millions, mon ami.
+
+-- Onze millions. Voila ce que je n'admettrai jamais, à moins de les
+compter moi-même.
+
+-- Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire.
+D'ailleurs, c'est par milliers que les Français, les Anglais, les
+Américains, les Danois, les Norvégiens, pêchent les morues. On les
+consomme en quantités prodigieuses, et sans l'étonnante fécondité de
+ces poissons, les mers en seraient bientôt dépeuplées. Ainsi en
+Angleterre et en Amérique seulement, cinq mille navires montés par
+soixante-quinze mille marins, sont employés à la pêche de la morue.
+Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne, ce qui fait
+vingt-cinq millions. Sur les côtes de la Norvège, même résultat.
+
+-- Bien, répondit Conseil, je m'en rapporte à monsieur. Je ne les
+compterai pas.
+
+-- Quoi donc ?
+
+-- Les onze millions d'oeufs. Mais je ferai une remarque.
+
+-- Laquelle ?
+
+-- C'est que si tous les oeufs éclosaient, il suffirait de quatre
+morues pour alimenter l'Angleterre, l'Amérique et la Norvège. »
+
+Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis
+parfaitement ces longues lignes, armées de deux cents hameçons, que
+chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entraînée par un bout au
+moyen d'un petit grappin, était retenue a la surface par un orin fixé
+sur une bouée de liège. Le _Nautilus_ dut manoeuvrer adroitement au
+milieu de ce réseau sous-marin.
+
+D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fréquentés. Il
+s'éleva jusque vers le quarante-deuxième degré de latitude. C'était à
+la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, où
+aboutit l'extrémité du câble transatlantique.
+
+Le _Nautilus_, au lieu de continuer à marcher au nord prit direction
+vers l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau télégraphique sur
+lequel repose le câble, et dont des sondages multipliés ont donné le
+relief avec une extrême exactitude.
+
+Ce fut le 17 mai, à cinq cents milles environ de Heart's Content, par
+deux mille huit cents mètres de profondeur, que j'aperçus le câble
+gisant sur le sol. Conseil, que je n'avais pas prévenu, le prit d'abord
+pour un gigantesque serpent de mer et s'apprêtait à le classer suivant
+sa méthode ordinaire. Mais je désabusai le digne garçon et pour le
+consoler de son déboire, je lui appris diverses particularités de la
+pose de ce câble.
+
+Le premier câble fut établi pendant les années 1857 et 1 858 ; mais,
+après avoir transmis quatre cents télégrammes environ, il cessa de
+fonctionner. En 1863, les ingénieurs construisirent un nouveau câble,
+mesurant trois mille quatre cents kilomètres et pesant quatre mille
+cinq cents tonnes, qui fut embarqué sur le _Great-Eastern_. Cette
+tentative échoua encore.
+
+Or, le 25 mai, le _Nautilus_, immergé par trois mille huit cent
+trente-six mètres de profondeur, se trouvait précisément en cet endroit
+où se produisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'était à six cent
+trente-huit milles de la côte d'Irlande. On s'aperçut, à deux heures
+après-midi, que les communications avec l'Europe venaient de
+s'interrompre. Les électriciens du bord résolurent de couper le câble
+avant de le repêcher, et à onze heures du soir, ils avaient ramené la
+partie avariée. On refit un joint et une épissure ; puis le câble fut
+immergé de nouveau. Mais, quelques jours plus tard, il se rompit et ne
+put être ressaisi dans les profondeurs de l'Océan.
+
+Les Américains ne se découragèrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le
+promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua
+une nouvelle souscription. Elle fut immédiatement couverte. Un autre
+câble fut établi dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils
+conducteurs isolés dans une enveloppe de gutta-percha, était protégé
+par un matelas de matières textiles contenu dans une armature
+métallique. Le _Great-Eastern_ reprit la mer le 13 juillet 1866.
+
+L'opération marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois,
+en déroulant le câble, les électriciens observèrent que des clous y
+avaient été récemment enfoncés dans le but d'en détériorer l'âme. Le
+capitaine Anderson, ses officiers, ses ingénieurs, se réunirent,
+délibérèrent, et firent afficher que si le coupable était surpris à
+bord, il serait jeté à la mer sans autre jugement. Depuis lors, la
+criminelle tentative ne se reproduisit plus.
+
+Le 23 juillet, le _Great-Eastern_ n'était plus qu'à huit cents
+kilomètres de Terre-Neuve, lorsqu'on lui télégraphia d'Irlande la
+nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche après
+Sadowa. Le 27, il relevait au milieu des brumes le port de Heart's
+Content. L'entreprise était heureusement terminée, et par sa première
+dépêche, la jeune Amérique adressait à la vieille Europe ces sages
+paroles si rarement comprises : « Gloire à Dieu dans le ciel, et paix
+aux hommes de bonne volonté sur la terre. »
+
+Je ne m'attendais pas à trouver le câble électrique dans son état
+primitif, tel qu'il était en sortant des ateliers de fabrication. Le
+long serpent, recouvert de débris de coquille, hérissé de
+foraminifères, était encroûté dans un empâtement pierreux qui le
+protégeait contre les mollusques perforants. Il reposait
+tranquillement, à l'abri des mouvements de la mer, et sous une pression
+favorable à la transmission de l'étincelle électrique qui passe de
+l'Amérique à l'Europe en trente-deux centièmes de seconde. La durée de
+ce câble sera infinie sans doute, car on a observé que l'enveloppe de
+gutta-percha s'améliore par son séjour dans l'eau de mer.
+
+D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le câble n'est
+jamais immergé à des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le
+_Nautilus_ le suivit jusqu'à son fond le plus bas, situé par quatre
+mille quatre cent trente et un mètres, et là, il reposait encore sans
+aucun effort de traction. Puis, nous nous rapprochâmes de l'endroit où
+avait eu lieu l'accident de 1863.
+
+Le fond océanique formait alors une vallée large de cent vingt
+kilomètres, sur laquelle on eût pu poser le Mont-Blanc sans que son
+sommet émergeât de la surface des flots. Cette vallée est fermée à
+l'est par une muraille à pic de deux mille mètres. Nous y arrivions le
+28 mai, et le _Nautilus_ n'était plus qu'à cent cinquante kilomètres de
+l'Irlande.
+
+Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les îles
+Britanniques ? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et
+revint vers les mers européennes. En contournant l'île d'Émeraude,
+j'aperçus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui éclaire
+les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool.
+
+Une importante question se posait alors à mon esprit.
+
+Le _Nautilus_ oserait-il s'engager dans la Manche ? Ned Land qui avait
+reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m'interroger.
+Comment lui répondre ? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Après
+avoir laissé entrevoir au Canadien les rivages d'Amérique, allait-il
+donc me montrer les côtes de France ?
+
+Cependant le _Nautilus_ s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il
+passait en vue du Land's End, entre la pointe extrême de l'Angleterre
+et les Sorlingues, qu'il laissa sur tribord.
+
+S'il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement à
+l'est. Il ne le fit pas.
+
+Pendant toute la journée du 31 mai, le _Nautilus_ décrivit sur la mer
+une série de cercles qui m'intriguèrent vivement. Il semblait chercher
+un endroit qu'il avait quelque peine à trouver. A midi, le capitaine
+Nemo vint faire son point lui-même. Il ne m'adressa pas la parole. Il
+me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi ?
+Était-ce sa proximité des rivages européens ? Sentait-il quelque
+ressouvenir de son pays abandonné ? Qu'éprouvait-il alors ? des remords
+ou des regrets ? Longtemps cette pensée occupa mon esprit, et j'eus
+comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du
+capitaine.
+
+Le lendemain, 31 juin, le _Nautilus_ conserva les mêmes allures. Il
+était évident qu'il cherchait à reconnaître un point précis de l'Océan.
+Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait
+fait la veille. La mer était belle, le ciel pur. A huit milles dans
+l'est, un grand navire à vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon.
+Aucun pavillon ne battait à sa corne, et je ne pus reconnaître sa
+nationalité.
+
+Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passât au
+méridien, prit son sextant et observa avec une précision extrême. Le
+calme absolu des flots facilitait son opération. Le _Nautilus_ immobile
+ne ressentait ni roulis ni tangage.
+
+J'étais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relèvement fut
+terminé, le capitaine prononça ces seuls mots.
+
+« C'est ici ! »
+
+Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le bâtiment qui modifiait sa
+marche et semblait se rapprocher de nous ? Je ne saurais le dire.
+
+Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements
+de l'eau dans les réservoirs. Le _Nautilus_ commença de s'enfoncer,
+suivant une ligne verticale, car son hélice entravée ne lui
+communiquait plus aucun mouvement.
+
+Quelques minutes plus tard, il s'arrêtait à une profondeur de huit cent
+trente-trois mètres et reposait sur le sol.
+
+Le plafond lumineux du salon s'éteignit alors, les panneaux
+s'ouvrirent, et à travers les vitres, j'aperçus la mer vivement
+illuminée par les rayons du fanal dans un ravo d'un demi-mille.
+
+Je regardait à bâbord et je ne vis rien que l'immensité des eaux
+tranquilles.
+
+Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui
+attira mon attention. On eût dit des ruines ensevelies sous un
+empâtement de coquilles blanchâtres comme sous un manteau de neige. En
+examinant attentivement cette masse, je crus reconnaître les formes
+épaissies d'un navire, rasé de ses mâts, qui devait avoir coulé par
+l'avant. Ce sinistre datait certainement d'une époque reculée. Cette
+épave, pour être ainsi encroûtée dans le calcaire des eaux, comptait
+déjà bien des années passées sur ce fond de l'Océan.
+
+Quel était ce navire ? Pourquoi le _Nautilus_ venait-il visiter sa
+tombe ? N'était-ce donc pas un naufrage qui avait entraîné ce bâtiment
+sous les eaux ?
+
+Je ne savais que penser, quand, près de moi, j'entendis le capitaine
+Nemo dire d'une voix lente :
+
+« Autrefois ce navire se nommait le _Marseillais_. Il portait
+soixante-quatorze canons et fut lancé en 1762. En 1778, le 13 août,
+commandé par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le
+_Preston_. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de
+l'amiral d'Estaing à la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il
+prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak.
+En 1794, la république française lui changeait son nom. Le 16 avril de
+la même année, il rejoignait à Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse ?
+chargé d'escorter un convoi de blé qui venait d'Amérique sous le
+commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II,
+cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur,
+c'est aujourd'hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a
+soixante-quatorze ans, jour pour jour, à cette place même, par 47°24'
+de latitude et 17°28' de longitude, ce navire, après un combat
+héroïque, démâté de ses trois mâts, l'eau dans ses soutes, le tiers de
+son équipage hors de combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent
+cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon à sa
+poupe, il disparut sous les flots au cri de : Vive la République !
+
+-- Le _Vengeur_ ! m'écriai-je.
+
+-- Oui ! monsieur. Le _Vengeur_ ! Un beau nom ! » murmura le capitaine
+Nemo en se croisant les bras.
+
+ XXI
+
+ UNE HÉCATOMBE
+
+Cette façon de dire, l'imprévu de cette scène, cet historique du navire
+patriote froidement raconté d'abord, puis l'émotion avec laquelle
+l'étrange personnage avait prononcé ses dernières paroles, ce nom de
+_Vengeur_, dont la signification ne pouvait m'échapper, tout se
+réunissait pour frapper profondément mon esprit. Mes regards ne
+quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer,
+considérait d'un oeil ardent la glorieuse épave. Peut-être ne devais-je
+jamais savoir qui il était, d'où il venait, où il allait, mais je
+voyais de plus en plus l'homme se dégager du savant. Ce n'était pas une
+misanthropie commune qui avait enfermé dans les flancs du _Nautilus_ le
+capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime
+que le temps ne pouvait affaiblir.
+
+Cette haine cherchait-elle encore des vengeances ? L'avenir devait
+bientôt me l'apprendre.
+
+Cependant, le _Nautilus_ remontait lentement vers la surface de la mer,
+et je vis disparaître peu à peu les formes confuses du _Vengeur_.
+Bientôt un léger roulis m'indiqua que nous flottions à l'air libre.
+
+En ce moment, une sourde détonation se fit entendre. Je regardai le
+capitaine. Le capitaine ne bougea pas.
+
+« Capitaine ? » dis-je.
+
+Il ne répondit pas.
+
+Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y
+avaient précédé.
+
+« D'où vient cette détonation ? demandai-je.
+
+-- Un coup de canon », répondit Ned Land.
+
+Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperçu. Il s'était
+rapproché du _Nautilus_ et l'on voyait qu'il forçait de vapeur. Six
+milles le séparaient de nous.
+
+« Quel est ce bâtiment, Ned ?
+
+-- A son gréement, à la hauteur de ses bas mâts, répondit le Canadien,
+je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et
+couler, s'il le faut, ce damné _Nautilus_ !
+
+-- Ami Ned, répondit Conseil, quel mal peut-il faire au _Nautilus_ ?
+Ira-t-il l'attaquer sous les flots ? Ira-t-il le canonner au fond des
+mers ?
+
+-- Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnaître la nationalité
+de ce bâtiment ? »
+
+Le Canadien, fronçant ses sourcils, abaissant ses paupières, plissant
+ses yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute
+la puissance de son regard.
+
+« Non, monsieur, répondit-il. Je ne saurais reconnaître à quelle
+nation il appartient. Son pavillon n'est pas hisse. Mais je puis
+affirmer que c'est un navire de guerre, car une longue flamme se
+déroule à l'extrémité de son grand mât. »
+
+Pendant un quart d'heure, nous continuâmes d'observer le bâtiment qui
+se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant, qu'il eût
+reconnu le _Nautilus_ à cette distance, encore moins qu'il sût ce
+qu'était cet engin sous-marin.
+
+Bientôt le Canadien m'annonça que ce bâtiment était un grand vaisseau
+de guerre, à éperon, un deux-ponts cuirassé. Une épaisse fumée noire
+s'échappait de ses deux cheminées. Ses voiles serrées se confondaient
+avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La
+distance empêchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui
+flottait comme un mince ruban.
+
+Il s'avançait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher,
+une chance de salut s'offrait à nous.
+
+« Monsieur, me dit Ned Land, que ce bâtiment nous passe à un mille je
+me jette à la mer, et je vous engage faire comme moi. »
+
+Je ne répondis pas à la proposition du Canadien, et je continuai de
+regarder le navire qui grandissait à vue d'oeil. Qu'il fût anglais,
+français, américain ou russe, il était certain qu'il nous
+accueillerait, si nous pouvions gagner son bord.
+
+« Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons
+quelque expérience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin
+de le remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. »
+
+J'allais répondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit à l'avant du
+vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux
+troublées par la chute d'un corps pesant, éclaboussèrent l'arrière du
+_Nautilus_. Peu après, une détonation frappait mon oreille.
+
+« Comment ? ils tirent sur nous ! m'écriai-je.
+
+-- Braves gens ! murmura le Canadien.
+
+-- Ils ne nous prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une
+épave !
+
+-- N'en déplaise à monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau
+qu'un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu'à lui.- N'en déplaise à
+monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal.
+
+-- Mais ils doivent bien voir, m'écriai-je qu'ils ont affaire à des
+hommes.
+
+-- C'est peut-être pour cela ! » répondit Ned Land en me regardant.
+
+Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait à
+quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du prétendu monstre. Sans
+doute, dans son abordage avec l'Abraham-Lincoln, lorsque le Canadien le
+frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le
+narwal était un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un cétacé
+surnaturel ?
+
+Oui, cela devait être ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on
+poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction !
+
+Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo
+employait le _Nautilus_ à une oeuvre de vengeance ! Pendant cette nuit,
+lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Océan Indien,
+ne s'était-il pas attaqué à quelque navire ? Cet homme enterré
+maintenant dans le cimetière de corail, n'avait-il pas été victime du
+choc provoqué par le _Nautilus_ ? Oui, je le répète. Il en devait être
+ainsi. Une partie de la mystérieuse existence du capitaine Nemo se
+dévoilait. Et si son identité n'était pas reconnue, du moins, les
+nations coalisées contre lui, chassaient maintenant, non plus un être
+chimérique, mais un homme qui leur avait voué une haine implacable !
+
+Tout ce passé formidable apparut à mes yeux. Au lieu de rencontrer des
+amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des
+ennemis sans pitié.
+
+Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns,
+rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre à
+des distances considérables. Mais aucun n'atteignit le _Nautilus_.
+
+Le navire cuirassé n'était plus alors qu'à trois milles. Malgré sa
+violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la
+plate-forme. Et cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant
+normalement la coque du _Nautilus_, lui eût été fatal.
+
+Le Canadien me dit alors :
+
+« Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas.
+Faisons des signaux ! Mille diables ! On comprendra peut-être que nous
+sommes d'honnêtes gens ! »
+
+Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait à
+peine déployé, que terrassé par une main de fer, malgré sa force
+prodigieuse, il tombait sur le pont.
+
+« Misérable, s'écria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur
+l'éperon du _Nautilus_ avant qu'il ne se précipite contre ce navire ! »
+
+Le capitaine Nemo, terrible à entendre, était plus terrible encore à
+voir. Sa face avait pâli sous les spasmes de son coeur, qui avait dû
+cesser de battre un instant. Ses pupilles s'étaient contractées
+effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps
+penché en avant, il tordait sous sa main les épaules du Canadien.
+
+Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont
+les boulets pleuvaient autour de lui :
+
+« Ah ! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite ! s'écria-t-il
+de sa voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour
+te reconnaître ! Regarde ! Je vais te montrer les miennes ! »
+
+Et le capitaine Nemo déploya à l'avant de la plate-forme un pavillon
+noir, semblable à celui qu'il avait déjà planté au pôle sud.
+
+A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du _Nautilus_,
+sans l'entamer, et passant par ricochet près du capitaine, alla se
+perdre en mer.
+
+Le capitaine Nemo haussa les épaules. Puis, s'adressant à moi :
+
+« Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos
+compagnons.
+
+-- Monsieur, m'ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire,
+
+-- Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela !
+
+-- Je le ferai, répondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez
+pas de me juger, monsieur. La fatalité vous montre ce que vous ne
+deviez pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez.
+
+-- Ce navire, quel est-il ?
+
+-- Vous ne le savez pas ? Eh bien ! tant mieux ! Sa nationalité, du
+moins, restera un secret pour vous. Descendez. »
+
+Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obéir. Une quinzaine
+de marins du _Nautilus_ entouraient le capitaine et regardaient avec un
+implacable sentiment de haine ce navire qui s'avançait vers eux. On
+sentait que le même souffle de vengeance animait toutes ces âmes.
+
+Je descendis au moment où un nouveau projectile éraillait encore la
+coque du _Nautilus_, et j'entendis le capitaine s'écrier :
+
+« Frappe, navire insensé ! Prodigue tes inutiles boulets ! Tu
+n'échapperas pas à l'éperon du _Nautilus_. Mais ce n'est pas à cette
+place que tu dois périr ! Je ne veux pas que tes ruines aillent se
+confondre avec les ruines du _Vengeur_ ! »
+
+Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second étaient restés sur
+la plate-forme. L'hélice fut mise en mouvement, le _Nautilus_,
+s'éloignant avec vitesse se mit hors de la portée des boulets du
+vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta
+de maintenir sa distance.
+
+Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et
+l'inquiétude qui me dévoraient, je revins vers l'escalier central. Le
+panneau était ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine
+s'y promenait encore d'un pas agité. Il regardait le navire qui lui
+restait sous le vent à cinq ou six milles. Il tournait autour de lui
+comme une bête fauve, et l'attirant vers l'est, il se laissait
+poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-être hésitait-il encore
+?
+
+Je voulus intervenir une dernière fois. Mais j'avais a peine interpellé
+le capitaine Nemo, que celui-ci m'imposait silence :
+
+« Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l'opprimé,
+et voilà l'oppresseur ! C'est par lui que tout ce que J'ai aime, chéri,
+vénéré, patrie, femme, enfants, mon père, ma mère, j'ai vu tout périr !
+Tout ce que je hais est là ! Taisez-vous ! »
+
+Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forçait de
+vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil.
+
+« Nous fuirons ! m'écriai-je.
+
+-- Bien, fit Ned. Quel est ce navire ?
+
+-- Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coulé avant la nuit. En
+tout cas, mieux vaut périr avec lui que de se faire les complices de
+représailles dont on ne peut pas mesurer l'équité.
+
+-- C'est mon avis, répondit froidement Ned Land. Attendons la nuit. »
+
+La nuit arriva. Un profond silence régnait à bord. La boussole
+indiquait que le _Nautilus_ n'avait pas modifié sa direction.
+J'entendais le battement de son hélice qui frappait les flots avec une
+rapide régularité. Il se tenait à la surface des eaux, et un léger
+roulis le portait tantôt sur un bord, tantôt sur un autre.
+
+Mes compagnons et moi, nous avions résolu de fuir au moment où le
+vaisseau serait assez rapproché, soit pour nous faire entendre, soit
+pour nous faire voir, car la lune, qui devait être pleine trois jours
+plus tard, resplendissait. Une fois à bord de ce navire, si nous ne
+pouvions prévenir le coup qui le menaçait, du moins nous ferions tout
+ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois,
+je crus que le _Nautilus_ se disposait pour l'attaque. Mais il se
+contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps
+après, il reprenait son allure de fuite.
+
+Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion
+d'agir. Nous parlions peu, étant trop émus. Ned Land aurait voulu se
+précipiter à la mer. Je le forçai d'attendre. Suivant moi, le
+_Nautilus_devait attaquer le deux-ponts à la surface des flots, et
+alors il serait non seulement possible, mais facile de s'enfuir.
+
+A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le
+capitaine Nemo ne l'avait pas quittée. Il était debout, à l'avant, près
+de son pavillon, qu'une légère brise déployait au-dessus de sa tête. Il
+ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire
+intensité, semblait l'attirer, le fasciner, l'entraîner plus sûrement
+que s'il lui eût donné la remorque !
+
+La lune passait alors au méridien. Jupiter se levait dans l'est. Au
+milieu de cette paisible nature, le ciel et l'Océan rivalisaient de
+tranquillité, et la mer offrait a l'astre des nuits le plus beau miroir
+qui eût jamais reflété son image.
+
+Et quand je pensais à ce calme profond des éléments, comparé à toutes
+ces colères qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible
+_Nautilus_, je sentais frissonner tout mon être.
+
+Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. Il s'était rapproché,
+marchant toujours vers cet éclat phosphorescent qui signalait la
+présence du _Nautilus_ Je vis ses feux de position, vert et rouge, et
+son fanal blanc suspendu au grand étai de misaine. Une vague
+réverbération éclairait son gréement et indiquait que les feux étaient
+poussés à outrance. Des gerbes d'étincelles, des scories de charbons
+enflammés, s'échappant de ses cheminées, étoilaient l'atmosphère.
+
+Je demeurai ainsi jusqu'à six heures du matin, sans que le capitaine
+Nemo eût paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait à un mille et
+demi, et avec les première, lueurs du jour, sa canonnade recommença. Le
+moment ne pouvait être éloigné où, le _Nautilus_ attaquant son
+adversaire, mes compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet
+homme que je n'osais juger.
+
+Je me disposais à descendre afin de les prévenir, lorsque le second
+monta sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le
+capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines
+dispositions furent prises qu'on aurait pu appeler le « branle-bas de
+combat » du _Nautilus_. Elles étaient très simples. La filière qui
+formait balustrade autour de la plate-forme, fut abaissée. De même, les
+cages du fanal et du timonier rentrèrent dans la coque de manière à
+l'affleurer seulement. La surface du long cigare de tôle n'offrait plus
+une seule saillie qui pût gêner sa manoeuvre.
+
+Je revins au salon. Le _Nautilus_ émergeait toujours. Quelques lueurs
+matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines
+ondulations des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil
+levant. Ce terrible jour du 2 juin se levait.
+
+A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du _Nautilus_ se
+modérait. Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les
+détonations se faisaient plus violemment entendre. Les boulets
+labouraient l'eau ambiante et s'y vissaient avec un sifflement
+singulier.
+
+« Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poignée de main, et que
+Dieu nous garde ! »
+
+Ned Land était résolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant à peine.
+
+Nous passâmes dans la bibliothèque. Au moment où je poussais la porte
+qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau
+supérieur se fermer brusquement.
+
+Le Canadien s'élança sur les marches, mais je l'arrêtai. Un sifflement
+bien connu m'apprenait que l'eau pénétrait dans les réservoirs du bord.
+En effet, en peu d'instants, le _Nautilus_ s'immergea à quelques mètres
+au-dessous de la surface des flots.
+
+Je compris sa manoeuvre. Il était trop tard pour agir.
+
+Le _Nautilus_ ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son
+impénétrable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, là ou
+la carapace métallique ne protège plus le bordé.
+
+Nous étions emprisonnés de nouveau, témoins obligés du sinistre drame
+qui se préparait. D'ailleurs, nous eûmes à peine le temps de réfléchir.
+Réfugiés dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une
+parole. Une stupeur profonde s'était emparée de mon esprit. Le
+mouvement de la pensée s'arrêtait en moi.. Je me trouvais dans cet état
+pénible qui précède l'attente d'une détonation épouvantable.
+J'attendais, j'écoutais, je ne vivais que par le sens de l'ouïe !
+
+Cependant, la vitesse du _Nautilus_ s'accrut sensiblement. C'était son
+élan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frémissait.
+
+Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement léger.
+Je sentis la force pénétrante de l'éperon d'acier. J'entendis des
+éraillements, des raclements. Mais le _Nautilus_, emporté par sa
+puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau
+comme l'aiguille du voilier à travers la toile !
+
+Je ne pus y tenir. Fou, éperdu, je m'élançai hors de ma chambre et me
+précipitai dans le salon.
+
+Le capitaine Nemo était là. Muet, sombre, implacable, il regardait par
+le panneau de bâbord.
+
+Une masse énorme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son
+agonie, le _Nautilus_ descendait dans l'abîme avec elle. A dix mètres
+de moi, je vis cette coque entr'ouverte, où l'eau s'enfonçait avec un
+bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages.
+Le pont était couvert d'ombres noires qui s'agitaient.
+
+L'eau montait. Les malheureux s'élançaient dans les haubans,
+s'accrochaient aux mâts, se tordaient sous lés eaux. C'était une
+fourmilière humaine surprise par l'envahissement d'une mer !
+
+Paralysé, raidi par l'angoisse, les cheveux hérissés, l'oeil
+démesurément ouvert, la respiration incomplète, sans souffle, sans
+voix, je regardais, moi aussi ! Une irrésistible attraction me collait
+à la vitre !
+
+L'énorme vaisseau s'enfonçait lentement. Le _Nautilus_ le suivant,
+épiait tous ses mouvements. Tout à coup, une explosion se produisit.
+L'air comprimé fit voler les ponts du bâtiment comme si le feu eût pris
+aux soutes. La poussée des eaux fut telle que le _Nautilus_ dévia.
+
+Alors le malheureux navire s'enfonça plus rapidement. Ses hunes,
+chargées de victimes, apparurent, ensuite des barres, pliant sous des
+grappes d'hommes, enfin le sommet de son grand mât. Puis, la masse
+sombre disparut, et avec elle cet équipage de cadavres entraînés par un
+formidable remous...
+
+Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier,
+véritable archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut
+fini, le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre,
+l'ouvrit et entra. Je le suivis des yeux.
+
+Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses héros, je vis
+le portrait d'une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le
+capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les
+bras, et, s'agenouillant, il fondit en sanglots.
+
+ XXII
+
+ LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO
+
+Les panneaux s'étaient refermés sur cette vision effrayante, mais la
+lumière n'avait pas été rendue au salon. A l'intérieur du _Nautilus_,
+ce n'étaient que ténèbres et silence. Il quittait ce lieu de
+désolation, à cent pieds sous les eaux, avec une rapidité prodigieuse.
+Où allait-il ? Au nord ou au sud ? Où fuyait cet homme après cette
+horrible représaille ?
+
+J'étais rentré dans ma chambre où Ned et Conseil se tenaient
+silencieusement. J'éprouvais une insurmontable horreur pour le
+capitaine Nemo. Quoi qu'il eût souffert de la part des hommes, il
+n'avait pas le droit de punir ainsi. Il m'avait fait, sinon le
+complice, du moins le témoin de ses vengeances ! C'était déjà trop.
+
+A onze heures, la clarté électrique réapparut. Je passai dans le salon.
+Il était désert. Je consultai les divers instruments. Le _Nautilus_
+fuyait dans le nord avec une rapidité de vingt-cinq milles à l'heure,
+tantôt à la surface de la mer, tantôt à trente pieds au-dessous.
+
+Relèvement fait sur la carte, je vis que nous passions à l'ouvert de la
+Manche, et que notre direction nous portait vers les mers boréales avec
+une incomparable vitesse.
+
+A peine pouvais-je saisir à leur rapide passage des squales au long
+nez, des squales-marteaux, des roussettes qui fréquentent ces eaux, de
+grands aigles de mer, des nuées d'hippocampes, semblables aux cavaliers
+du jeu d'échecs, des anguilles s'agitant comme les serpenteaux d'un feu
+d'artifice, des armées de crabes qui fuyaient obliquement en croisant
+leurs pinces sur leur carapace, enfin des troupes de marsouins qui
+luttaient de rapidité avec le _Nautilus_. Mais d'observer, d'étudier,
+de classer, il n'était plus question alors.
+
+Le soir, nous avions franchi deux cents lieues de l'Atlantique. L'ombre
+se fit, et la mer fut envahie par les ténèbres jusqu'au lever de la
+lune.
+
+Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'étais assailli de
+cauchemars. L'horrible scène de destruction se répétait dans mon esprit.
+
+Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'où nous entraîna le
+_Nautilus_dans ce bassin de l'Atlantique nord ? Toujours avec une
+vitesse inappréciable ! Toujours au milieu des brumes hyperboréennes !
+Toucha-t-il aux pointes du Spitzberg, aux accores de la Nouvelle-Zemble
+? Parcourut-il ces mers ignorées, la mer Blanche, la mer de Kara, le
+golfe de l'Obi, l'archipel de Liarrov, et ces rivages inconnus de la
+côte asiatique ? Je ne saurais le dire. Le temps qui s'écoulait je ne
+pouvais plus l'évaluer. L'heure avait été suspendue aux horloges du
+bord. Il semblait que la nuit et le jour, comme dans les contrées
+polaires, ne suivaient plus leur cours régulier. Je me sentais entraîné
+dans ce domaine de l'étrange où se mouvait à l'aise l'imagination
+surmenée d'Edgard Poë. A chaque instant, je m'attendais à voir, comme
+le fabuleux Gordon Pym, « cette figure humaine voilée, de proportion
+beaucoup plus vaste que celle d'aucun habitant de la terre, jetée en
+travers de cette cataracte qui défend les abords du pôle » !
+
+J'estime -- mais je me trompe peut-être , j'estime que cette course
+aventureuse du _Nautilus_ se prolongea pendant quinze ou vingt jours,
+et je ne sais ce qu'elle aurait duré, sans la catastrophe qui termina
+ce voyage. Du capitaine Nemo, il n'était plus question. De son second,
+pas davantage. Pas un homme de l'équipage ne fut visible un seul
+instant. Presque incessamment, le _Nautilus_ flottait sous les eaux.
+Quand ii remontait à leur surface afin de renouveler son air, les
+panneaux s'ouvraient ou se refermaient automatiquement. Plus de point
+reporté sur le planisphère. Je ne savais où nous étions.
+
+Je dirai aussi que le Canadien, à bout de forces et de patience, ne
+paraissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et craignait
+que, dans un accès de délire et sous l'empire d'une nostalgie
+effrayante, il ne se tuât. Il le surveillait donc avec un dévouement de
+tous les instants.
+
+On comprend que, dans ces conditions, la situation n'était plus tenable.
+
+Un matin -- à quelle date, je ne saurais le dire -- je m'étais assoupi
+vers les premières heures du jour, assoupissement pénible et maladif.
+Quand je m'éveillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je
+l'entendis me dire à voix basse :
+
+« Nous allons fuir ! »
+
+Je me redressai.
+
+« Quand fuyons-nous ? demandai-je.
+
+-- La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du
+_Nautilus_. On dirait que la stupeur règne à bord. Vous serez prêt,
+monsieur ?
+
+-- Oui. Où sommes-nous ?
+
+-- En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des
+brumes, à vingt milles dans l'est.
+
+-- Quelles sont ces terres ?
+
+-- Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y réfugierons.
+
+-- Oui ! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, dût la mer nous engloutir !
+
+-- La mer est mauvaise, le vent violent, mais vingt milles à faire dans
+cette légère embarcation du _Nautilus_ ne m'effraient pas. J'ai pu y
+transporter quelques vivres et quelques bouteilles d'eau à l'insu de
+l'équipage.
+
+-- Je vous suivrai.
+
+-- D'ailleurs, ajouta le Canadien, si je suis surpris, je me défends,
+je me fais tuer.
+
+-- Nous mourrons ensemble, ami Ned. »
+
+J'étais décidé à tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate-forme,
+sur laquelle je pouvais à peine me maintenir contre le choc des lames.
+Le ciel était menaçant, mais puisque la terre était là dans ces brumes
+épaisses, il fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni une
+heure.
+
+Je revins au salon, craignant et désirant tout à la fois de rencontrer
+le capitaine Nemo, voulant et ne voulant plus le voir. Que lui
+aurais-je dit ? Pouvais-je lui cacher l'involontaire horreur qu'il
+m'inspirait ! Non ! Mieux valait ne pas me trouver face à face avec lui
+! Mieux valait l'oublier ! Et pourtant !
+
+Combien fut longue cette journée, la dernière que je dusse passer à
+bord du _Nautilus_ ! Je restais seul. Ned Land et Conseil évitaient de
+me parler par crainte de se trahir.
+
+A six heures, je dînai, mais je n'avais pas faim. Je me forçai à
+manger, malgré mes répugnances, ne voulant pas m'affaiblir.
+
+A six heures et demi, Ned Land entra dans ma chambre. Il me dit :
+
+« Nous ne nous reverrons pas avant notre départ. A dix heures, la lune
+ne sera pas encore levée. Nous profiterons de l'obscurité. Venez au
+canot. Conseil et moi, nous vous y attendrons. »
+
+Puis le Canadien sortit, sans m'avoir donné le temps de lui répondre.
+
+Je voulus vérifier la direction du _Nautilus_. Je me rendis au salon.
+Nous courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante, par cinquante
+mètres de profondeur.
+
+Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature, sur ces
+richesses de l'art entassées dans ce musée, sur cette collection sans
+rivale destinée à périr un jour au fond des mers avec celui qui l'avait
+formée. Je voulus fixer dans mon esprit une impression suprême. Je
+restai une heure ainsi, baigné dans les effluves du plafond lumineux,
+et passant en revue ces trésors resplendissant sous leurs vitrines.
+Puis, je revins à ma chambre.
+
+Là, je revêtis de solides vêtements de mer. Je rassemblai mes notes et
+les serrai précieusement sur moi. Mon coeur battait avec force. Je ne
+pouvais en comprimer les pulsations. Certainement, mon trouble, mon
+agitation m'eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo.
+
+Que faisait-il en ce moment ? J'écoutai à la porte de sa chambre.
+J'entendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo était là. Il ne s'était
+pas couché. A chaque mouvement, il me semblait qu'il allait
+m'apparaître et me demander pourquoi je voulais fuir ! J'éprouvais des
+alertes incessantes. Mon imagination les grossissait. Cette impression
+devint si poignante que je me demandai s'il ne valait pas mieux entrer
+dans la chambre du capitaine, le voir face à face, le braver du geste
+et du regard !
+
+C'était une inspiration de fou. Je me retins heureusement, et je
+m'étendis sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. Mes
+nerfs se calmèrent un peu, mais, le cerveau surexcité, je revis dans un
+rapide souvenir toute mon existence à bord du _Nautilus_, tous les
+incidents heureux ou malheureux qui l'avaient traversée depuis ma
+disparition de l'_Abraham-Lincoln_, les chasses sous-marines, le
+détroit de Torrès, les sauvages de la Papouasie, l'échouement, le
+cimetière de corail, le passage de Suez, l'île de Santorin, le plongeur
+crétois, la baie de Vigo, l'Atlantide, la banquise, le pôle sud,
+l'emprisonnement dans les glaces, le combat des poulpes, la tempête du
+Gulf-Stream, le _Vengeur_, et cette horrible scène du vaisseau coulé
+avec son équipage !... Tous ces événements passèrent devant mes yeux,
+comme ces toiles de fond qui se déroulent à l'arrière-plan d'un
+théâtre. Alors le capitaine Nemo grandissait démesurément dans ce
+milieu étrange. Son type s'accentuait et prenait des proportions
+surhumaines. Ce n'était plus mon semblable, c'était l'homme des eaux,
+le génie des mers.
+
+Il était alors neuf heures et demie. Je tenais ma tête à deux mains
+pour l'empêcher d'éclater. Je fermais les yeux. Je ne voulais plus
+penser. Une demi-heure d'attente encore ! Une demi-heure d'un cauchemar
+qui pouvait me rendre fou !
+
+En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie
+triste sous un chant indéfinissable, véritables plaintes d'une âme qui
+veut briser ses liens terrestres. J'écoutai par tous mes sens à la
+fois, respirant à peine, plongé comme le capitaine Nemo dans ces
+extases musicales qui l'entraînaient hors des limites de ce monde.
+
+Puis, une pensée soudaine me terrifia. Le capitaine Nemo avait quitté
+sa chambre. Il était dans ce salon que je devais traverser pour fuir.
+Là, je le rencontrerais une dernière fois. Il me verrait, il me
+parlerait peut-être ! Un geste de lui pouvait m'anéantir, un seul mot,
+m'enchaîner à son bord !
+
+Cependant, dix heures allaient sonner. Le moment était venu de quitter
+ma chambre et de rejoindre mes compagnons.
+
+Il n'y avait pas à hésiter, dût le capitaine Nemo se dresser devant
+moi. J'ouvris ma porte avec précaution, et cependant, il me sembla
+qu'en tournant sur ses gonds, elle faisait un bruit effrayant.
+Peut-être ce bruit n'existait-il que dans mon imagination !
+
+Je m'avançai en rampant à travers les coursives obscures du _Nautilus_,
+m'arrêtant à chaque pas pour comprimer les battements de mon coeur.
+
+J'arrivai à la porte angulaire du salon. Je l'ouvris doucement. Le
+salon était plongé dans une obscurité profonde. Les accords de l'orgue
+raisonnaient faiblement. Le capitaine Nemo était là. Il ne me voyait
+pas. Je crois même qu'en pleine lumière, il ne m'eût pas aperçu, tant
+son extase l'absorbait tout entier.
+
+Je me traînai sur le tapis, évitant le moindre heurt dont le bruit eût
+pu trahir ma présence. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte
+du fond qui donnait sur la bibliothèque.
+
+J'allais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur
+place. Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis même, car quelques
+rayons de la bibliothèque éclairée filtraient jusqu'au salon. Il vint
+vers moi, les bras croisés, silencieux, glissant plutôt que marchant,
+comme un spectre. Sa poitrine oppressée se gonflait de sanglots. Et je
+l'entendis murmurer ces paroles -- les dernières qui aient frappé mon
+oreille :
+
+« Dieu tout puissant ! assez ! assez ! »
+
+Était-ce l'aveu du remords qui s'échappait ainsi de la conscience de
+cet homme ?...
+
+Éperdu, je me précipitai dans la bibliothèque. Je montai l'escalier
+central, et, suivant la coursive supérieure, j'arrivai au canot. J'y
+pénétrai par l'ouverture qui avait déjà livré passage à mes deux
+compagnons.
+
+« Partons ! Partons ! m'écriai-je.
+
+-- A l'instant ! » répondit le Canadien.
+
+L'orifice évidé dans la tôle du _Nautilus_ fut préalablement fermé et
+boulonné au moyen d'une clef anglaise dont Ned Land s'était muni.
+L'ouverture du canot se ferma également, et le Canadien commença à
+dévisser les écrous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin.
+
+Soudain un bruit intérieur se fit entendre. Des voix se répondaient
+avec vivacité. Qu'y avait-il ? S'était-on aperçu de notre fuite ? Je
+sentis que Ned Land me glissait un poignard dans la main.
+
+« Oui ! murmurai-je, nous saurons mourir ! »
+
+Le Canadien s'était arrêté dans son travail. Mais un mot, vingt fois
+répété, un mot terrible, me révéla la cause de cette agitation qui se
+propageait à bord du _Nautilus_. Ce n'était pas à nous que son équipage
+en voulait !
+
+« Maelstrom ! Maelstrom ! » s'écriait-il.
+
+Le Maelstrom ! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante
+pouvait-il retentir à notre oreille ? Nous trouvions-nous donc sur ces
+dangereux parages de la côte norvégienne ? Le _Nautilus_ était-il
+entraîné dans ce gouffre, au moment où notre canot allait se détacher
+de ses flancs ?
+
+On sait qu'au moment du flux, les eaux resserrées entre les îles Feroë
+et Loffoden sont précipitées avec une irrésistible violence. Elles
+forment un tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous
+les points de l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment
+ce gouffre justement appelé le « Nombril de l'Océan », dont la
+puissance d'attraction s'étend jusqu'à une distance de quinze
+kilomètres. Là sont aspirés non seulement les navires, mais les
+baleines, mais aussi les ours blancs des régions boréales.
+
+C'est là que le _Nautilus_ involontairement ou volontairement peut-être
+-- avait été engagé par son capitaine. Il décrivait une spirale dont le
+rayon diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore
+accroché à son flanc, était emporté avec une vitesse vertigineuse. Je
+le sentais. J'éprouvais ce tournoiement maladif qui succède à un
+mouvement de giration trop prolongé. Nous étions dans l'épouvante, dans
+l'horreur portée à son comble, la circulation suspendue, l'influence
+nerveuse annihilée, traversés de sueurs froides comme les sueurs de
+l'agonie ! Et quel bruit autour de notre frêle canot ! Quels
+mugissements que l'écho répétait à une distance de plusieurs milles !
+Quel fracas que celui de ces eaux brisées sur les roches aiguës du
+fond, là où les corps les plus durs se brisent, là où les troncs
+d'arbres s'usent et se font « une fourrure de poils », selon
+l'expression norvégienne !
+
+Quelle situation ! Nous étions ballottés affreusement. Le _Nautilus_ se
+défendait comme un être humain. Ses muscles d'acier craquaient. Parfois
+il se dressait, et nous avec lui !
+
+« Il faut tenir bon, dit Ned, et revisser les écrous ! En restant
+attachés au _Nautilus_, nous pouvons nous sauver encore... ! »
+
+Il n'avait pas achevé de parler, qu'un craquement se produisait. Les
+écrous manquaient, et le canot, arraché de son alvéole, était lancé
+comme la pierre d'une fronde au milieu du tourbillon.
+
+Ma tête porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je
+perdis connaissance.
+
+ XXIII
+
+ CONCLUSION
+
+Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant
+cette nuit, comment le canot échappa au formidable remous du Maelstrom,
+comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortîmes du gouffre, je ne
+saurai le dire. Mais quand je revins à moi, j'étais couché dans la
+cabane d'un pêcheur des îles Loffoden. Mes deux compagnons, sains et
+saufs étaient près de moi et me pressaient les mains. Nous nous
+embrassâmes avec effusion.
+
+En ce moment, nous ne pouvons songer à regagner la France. Les moyens
+de communications entre la Norvège septentrionale et le sud sont rares.
+Je suis donc forcé d'attendre le passage du bateau à vapeur qui fait le
+service bimensuel du Cap Nord.
+
+C'est donc là, au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis,
+que je revois le récit de ces aventures. Il est exact. Pas un fait n'a
+été omis, pas un détail n'a été exagéré. C'est la narration fidèle de
+cette invraisemblable expédition sous un élément inaccessible à
+l'homme, et dont le progrès rendra les routes libres un jour.
+
+Me croira-t-on ? Je ne sais. Peu importe, après tout. Ce que je puis
+affirmer maintenant, c'est mon droit de parler de ces mers sous
+lesquelles, en moins de dix mois j'ai franchi vingt mille lieues, de ce
+tour du monde sous-marin qui m'a révélé tant de merveilles à travers le
+Pacifique, l'Océan Indien, la mer Rouge, la Méditerranée, l'Atlantique,
+les mers australes et boréales !
+
+Mais qu'est devenu le _Nautilus_ ? A-t-il résisté aux étreintes du
+Maelstrom ? Le capitaine Nemo vit-il encore ? Poursuit-il sous l'Océan
+ses effrayantes représailles, ou s'est-il arrêté devant cette dernière
+hécatombe ? Les flots apporteront-ils un jour ce manuscrit qui renferme
+toute l'histoire de sa vie ? Saurai-je enfin le nom de cet homme ? Le
+vaisseau disparu nous dira-t-il, par sa nationalité, la nationalité du
+capitaine Nemo ?
+
+Je l'espère. J'espère également que son puissant appareil a vaincu la
+mer dans son gouffre le plus terrible, et que le _Nautilus_ a survécu
+là où tant de navires ont péri ! S'il en est ainsi, si le capitaine
+Nemo habite toujours cet Océan, sa patrie d'adoption, puisse la haine
+s'apaiser dans ce coeur farouche ! Que la contemplation de tant de
+merveilles éteigne en lui l'esprit de vengeance ! Que le justicier
+s'efface, que le savant continue la paisible exploration des mers ! Si
+sa destinée est étrange, elle est sublime aussi. Ne l'ai-je pas compris
+par moi-même ? N'ai-je pas vécu dix mois de cette existence
+extranaturelle ? Aussi, à cette demande posée, il y a six mille ans,
+par l'Éccclésiaste : « Qui a jamais pu sonder les profondeurs de
+l'abîme ? » deux hommes entre tous les hommes ont le droit de répondre
+maintenant. Le capitaine Nemo et moi.
+
+ FIN DE LA SECONDE PARTIE
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's 20000 Lieues sous les mers Part 2, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK 20000 LIEUES SOUS LES MERS PART 2 ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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@@ -0,0 +1,4571 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
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+ The Project Gutenberg eBook of Vingt mille lieues sous les mers, par Jules Verne.
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+<pre>
+
+Project Gutenberg's 20000 Lieues sous les mers Part 2, by Jules Verne
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: 20000 Lieues sous les mers Part 2
+
+Author: Jules Verne
+
+Posting Date: December 25, 2011 [EBook #5096]
+Release Date: February, 2004
+[This file was first posted on April 24, 2002]
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK 20000 LIEUES SOUS LES MERS PART 2 ***
+
+
+
+
+Produced by Norm Wolcott
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<hr />
+
+<h1>JULES VERNE<br />
+VINGT MILLE LIEUES<br />
+SOUS<br />
+LES MERS</h1>
+
+<p class="cb">ILLUSTRE DE<br />
+111 DESSINS PAR DE NEUVILLI<br />
+BIBLIOTHEQUE<br />
+D'EDUCATION ET DE RECREATION<br />
+J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB<br />
+PARIS</p>
+
+<hr />
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="contents">
+
+<tr><th colspan="2" align="center">TABLE DES MATI&Egrave;RES<br />
+DEUXI&Egrave;ME PARTIE</th></tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#I">I</a></td>
+<td>L'oc&eacute;an Indien</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#II">II</a></td>
+<td>Une nouvelle proposition du capitaine Nemo</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#III">III</a></td>
+<td>Une perle de dix millions</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#IV">IV</a></td>
+<td>La mer Rouge</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#V">V</a></td>
+<td>Arabian-Tunnel</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#VI">VI</a></td>
+<td>L'Archipel grec</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#VII">VII</a></td>
+<td>La M&eacute;diterran&eacute;e en quarante-huit heures</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#VIII">VIII</a></td>
+<td>La baie de Vigo</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#IX">IX</a></td>
+<td>Un continent disparu</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#X">X</a></td>
+<td>Les houill&egrave;res sous-marines</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XI">XI</a></td>
+<td>La mer de Sargasses</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XII">XII</a></td>
+<td>Cachalots et baleines</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XIII">XIII</a></td>
+<td>La banquise</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XIV">XIV</a></td>
+<td>Le p&ocirc;le Sud</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XV">XV</a></td>
+<td>Accident ou incident&nbsp;?</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XVI">XVI</a></td>
+<td>Faute d'air</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XVII">XVII</a></td>
+<td>Du cap Horn &agrave; l'Amazone</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XVIII">XVIII</a></td>
+<td>Les poulpes</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XIX">XIX</a></td>
+<td>Le Gulf-Stream</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XX">XX</a></td>
+<td>Par 47&deg;24' de latitude et de 17&deg;28' de longitude</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXI">XXI</a></td>
+<td>Une h&eacute;catombe</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXII">XXII</a></td>
+<td>Les derni&egrave;res paroles du capitaine Nemo</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="right"><a href="#XXIII">XXIII</a></td>
+<td>Conclusion</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr />
+
+<h4>VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS</h4>
+
+<h4>DEUXI&Egrave;ME PARTIE</h4>
+
+<h4><a name="I" id="I"></a>I</h4>
+
+<h4>L'OC&Eacute;AN INDIEN</h4>
+
+
+<p>Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La premi&egrave;re s'est termin&eacute;e sur cette &eacute;mouvante sc&egrave;ne du cimeti&egrave;re de corail qui a laiss&eacute; dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se d&eacute;roulait tout enti&egrave;re, et il n'&eacute;tait pas jusqu'&agrave; sa tombe qu'il n'e&ucirc;t pr&eacute;par&eacute;e dans le plus imp&eacute;n&eacute;trable de ses ab&icirc;mes. L&agrave;, pas un des monstres de l'Oc&eacute;an ne viendrait troubler le dernier sommeil de ces h&ocirc;tes du <i>Nautilus</i>, de ces amis, riv&eacute;s les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la vie&nbsp;! &laquo;&nbsp;Nul homme, non plus&nbsp;!&nbsp;&raquo; avait ajout&eacute; le capitaine.</p>
+
+<p>Toujours cette m&ecirc;me d&eacute;fiance, farouche, implacable, envers les soci&eacute;t&eacute;s humaines&nbsp;!</p>
+
+<p>Pour moi, je ne me contentais plus des hypoth&egrave;ses qui satisfaisaient Conseil. Ce digne gar&ccedil;on persistait &agrave; ne voir dans le commandant du <i>Nautilus</i> qu'un de ces savants m&eacute;connus qui rendent &agrave; l'humanit&eacute; m&eacute;pris pour indiff&eacute;rence. C'&eacute;tait encore pour lui un g&eacute;nie incompris qui, las des d&eacute;ceptions de la terre, avait d&ucirc; se r&eacute;fugier dans cet inaccessible milieu o&ugrave; ses instincts s'exer&ccedil;aient librement. Mais, &agrave; mon avis, cette hypoth&egrave;se n'expliquait qu'un des cotes du capitaine Nemo.</p>
+
+<p>En effet, le myst&egrave;re de cette derni&egrave;re nuit pendant laquelle nous avions &eacute;t&eacute; encha&icirc;n&eacute;s dans la prison et le sommeil, la pr&eacute;caution si violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette pr&ecirc;te &agrave; parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due &agrave; un choc inexplicable du <i>Nautilus</i>, tout cela me poussait dans une voie nouvelle. Non&nbsp;! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les hommes&nbsp;! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de libert&eacute;, mais peut-&ecirc;tre aussi les int&eacute;r&ecirc;ts de je ne sais quelles terribles repr&eacute;sailles.</p>
+
+<p>En ce moment, rien n'est &eacute;vident pour moi, je n'entrevois encore dans ces t&eacute;n&egrave;bres que des lueurs, et je dois me borner &agrave; &eacute;crire, pour ainsi dire, sous la dict&eacute;e des &eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<p>D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'&eacute;chapper du <i>Nautilus</i> est impossible. Nous ne sommes pas m&ecirc;me prisonniers sur parole. Aucun engagement d'honneur ne nous encha&icirc;ne. Nous ne sommes que des captifs, que des prisonniers d&eacute;guis&eacute;s sous le nom d'h&ocirc;tes par un semblant de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renonc&eacute; &agrave; l'espoir de recouvrer sa libert&eacute;. Il est certain qu'il profitera de la premi&egrave;re occasion que le hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et cependant, ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce que la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; du capitaine nous aura laiss&eacute; p&eacute;n&eacute;trer des myst&egrave;res du Nautilus&nbsp;! Car enfin, faut-il ha&iuml;r cet homme ou l'admirer&nbsp;? Est-ce une victime ou un bourreau&nbsp;? Et puis, pour &ecirc;tre franc, je voudrais, avant de l'abandonner &agrave; jamais, je voudrais avoir accompli ce tour du monde sous-marin dont les d&eacute;buts sont si magnifiques. Je voudrais avoir observ&eacute; la compl&egrave;te s&eacute;rie des merveilles entass&eacute;es sous les mers du globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre&nbsp;! Qu'ai-je d&eacute;couvert jusqu'ici&nbsp;? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons encore parcouru que six mille lieues &agrave; travers le Pacifique&nbsp;!</p>
+
+<p>Pourtant je sais bien que le <i>Nautilus</i> se rapproche des terres habit&eacute;es, et que, si quelque chance de salut s'offre &agrave; nous, il serait cruel de sacrifier mes compagnons &agrave; ma passion pour l'inconnu. Il faudra les suivre, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me les guider. Mais cette occasion se pr&eacute;sentera-t-elle jamais&nbsp;? L'homme priv&eacute; par la force de son libre arbitre la d&eacute;sire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la redoute.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, 21 janvier 1868, &agrave; midi, le second vint prendre la hauteur du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je suivis l'op&eacute;ration. Il me parut &eacute;vident que cet homme ne comprenait pas le fran&ccedil;ais, car plusieurs fois je fis &agrave; voix haute des r&eacute;flexions qui auraient d&ucirc; lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il les e&ucirc;t comprises, mais il resta impassible et muet.</p>
+
+<p>Pendant qu'il observait au moyen du sextant, un des matelots du <i>Nautilus</i> cet homme vigoureux qui nous avait accompagn&eacute;s lors de notre premi&egrave;re excursion sous-marine &agrave; l'&icirc;le Crespo vint nettoyer les vitres du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la puissance &eacute;tait centupl&eacute;e par des anneaux lenticulaires dispos&eacute;s comme ceux des phares, et qui maintenaient sa lumi&egrave;re dans le plan utile. La lampe &eacute;lectrique &eacute;tait combin&eacute;e de mani&egrave;re &agrave; donner tout son pouvoir &eacute;clairant. Sa lumi&egrave;re, en effet, se produisait dans le vide, ce qui assurait &agrave; la fois sa r&eacute;gularit&eacute; et son intensit&eacute;. Ce vide &eacute;conomisait aussi les pointes de graphite entre lesquelles se d&eacute;veloppe l'arc lumineux. &Eacute;conomie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu les renouveler ais&eacute;ment. Mais, dans ces conditions, leur usure &eacute;tait presque insensible.</p>
+
+<p>Lorsque le <i>Nautilus</i> se pr&eacute;para &agrave; reprendre sa marche sous-marine, je redescendis au salon. Les panneaux se referm&egrave;rent, et la route fut donn&eacute;e directement &agrave; l'ouest.</p>
+
+<p>Nous sillonnions alors les flots de l'oc&eacute;an Indien, vaste plaine liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige &agrave; qui se penche &agrave; leur surface. Le <i>Nautilus</i> y flottait g&eacute;n&eacute;ralement entre cent et deux cents m&egrave;tres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques jours. A tout autre que moi, pris d'un immense amour de la mer, les heures eussent sans doute paru longues et monotones&nbsp;; mais ces promenades quotidiennes sur la plate-forme o&ugrave; je me retrempais dans l'air vivifiant de l'Oc&eacute;an, le spectacle de ces riches eaux &agrave; travers les vitres du salon, la lecture des livres de la biblioth&egrave;que, la r&eacute;daction de mes m&eacute;moires, employaient tout mon temps et ne me laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui.</p>
+
+<p>Notre sant&eacute; &agrave; tous se maintenait dans un &eacute;tat tr&egrave;s satisfaisant. Le r&eacute;gime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me serais bien pass&eacute; des variantes que Ned Land, par esprit de protestation, s'ing&eacute;niait &agrave; y apporter. De plus, dans cette temp&eacute;rature constante, il n'y avait pas m&ecirc;me un rhume &agrave; craindre. D'ailleurs, ce madr&eacute;poraire Dendrophyll&eacute;e, connu en Provence sous le nom de &laquo;&nbsp;Fenouil de mer&nbsp;&raquo;, et dont il existait une certaine r&eacute;serve &agrave; bord, e&ucirc;t fourni avec la chair fondante de ses polypes une p&acirc;te excellente contre la toux.</p>
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+<p>Pendant quelques jours, nous v&icirc;mes une grande quantit&eacute; d'oiseaux aquatiques, palmip&egrave;des, mouettes ou go&eacute;lands. Quelques-uns furent adroitement tu&eacute;s, et, pr&eacute;par&eacute;s d'une certaine fa&ccedil;on, ils fournirent un gibier d'eau tr&egrave;s acceptable. Parmi les grands voiliers, emport&eacute;s &agrave; de longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots des fatigues du vol, j'aper&ccedil;us de magnifiques albatros au cri discordant comme un braiement d'&acirc;ne, oiseaux qui appartiennent &agrave; la famille des longipennes. La famille des totipalmes &eacute;tait repr&eacute;sent&eacute;e par des fr&eacute;gates rapides qui p&ecirc;chaient prestement les poissons de la surface, et par de nombreux pha&eacute;tons ou paille-en-queue, entre autres, ce pha&eacute;ton &agrave; brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage blanc est nuanc&eacute; de tons roses qui font valoir la teinte noire des ailes.</p>
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+<p>Les filets du <i>Nautilus</i> rapport&egrave;rent plusieurs sortes de tortues marines, du genre caret, &agrave; dos bomb&eacute;, et dont l'&eacute;caille est tr&egrave;s estim&eacute;e. Ces reptiles, qui plongent facilement, peuvent se maintenir longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue situ&eacute;e &agrave; l'orifice externe de leur canal nasal. Quelques-uns de ces carets, lorsqu'on les prit, dormaient encore dans leur carapace, &agrave; l'abri des animaux marins. La chair de ces tortues &eacute;tait g&eacute;n&eacute;ralement m&eacute;diocre, mais leurs oeufs formaient un r&eacute;gal excellent.</p>
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+<p>Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand nous surprenions &agrave; travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie aquatique. Je remarquai plusieurs esp&egrave;ces qu'il ne m'avait pas &eacute;t&eacute; donn&eacute; d'observer jusqu'alors.</p>
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+<p>Je citerai principalement des ostracions particuliers &agrave; la mer Rouge, &agrave; la mer des Indes et &agrave; cette partie de l'Oc&eacute;an qui baigne les c&ocirc;tes de l'Am&eacute;rique &eacute;quinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous, les oursins, les crustac&eacute;s, sont prot&eacute;g&eacute;s par une cuirasse qui n'est ni cr&eacute;tac&eacute;e, ni pierreuse, mais v&eacute;ritablement osseuse. Tant&ocirc;t, elle affecte la forme d'un solide triangulaire, tant&ocirc;t la forme d'un solide quadrangulaire. Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une longueur d'un demi-d&eacute;cim&egrave;tre, d'une chair salubre, d'un go&ucirc;t exquis, bruns &agrave; la queue, jaunes aux nageoires, et dont je recommande l'acclimatation m&ecirc;me dans les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un certain nombre de poissons de mer s'accoutument ais&eacute;ment. Je citerai aussi des ostracions quadrangulaires, surmont&eacute;s sur le dos de quatre gros tubercules&nbsp;: des ostracions mouchet&eacute;s de points blancs sous la partie inf&eacute;rieure du corps, qui s'apprivoisent comme des oiseaux&nbsp;; des trigones, pourvus d'aiguillons form&eacute;s par la prolongation de leur cro&ucirc;te osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom de &laquo;&nbsp;cochons de mer&nbsp;&raquo;&nbsp;; puis des dromadaires &agrave; grosses bosses en forme de c&ocirc;ne, dont la chair est dure et coriace.</p>
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+<p>Je rel&egrave;ve encore sur les notes quotidiennes tenues par ma&icirc;tre Conseil certains poissons du genre t&eacute;trodons, particuliers &agrave; ces mers, des spengl&eacute;riens au dos rouge, &agrave; la poitrine blanche, qui se distinguent par trois rang&eacute;es longitudinales de filaments, et des &eacute;lectriques, longs de sept pouces, par&eacute;s des plus vives couleurs. Puis, comme &eacute;chantillons d'autres genres, des ovo&iuml;des semblables &agrave; un oeuf d'un brun noir, sillonn&eacute;s de bandelettes blanches et d&eacute;pourvus de queue&nbsp;; des diodons, v&eacute;ritables porcs-&eacute;pics de la mer, munis d'aiguillons et pouvant se gonfler de mani&egrave;re &agrave; former une pelote h&eacute;riss&eacute;e de dards&nbsp;; des hippocampes communs &agrave; tous les oc&eacute;ans&nbsp;; des p&eacute;gases volants, &agrave; museau allong&eacute;, auxquels leurs nageoires pectorales, tr&egrave;s &eacute;tendues et dispos&eacute;es en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins de s'&eacute;lancer dans les airs&nbsp;; des pigeons spatul&eacute;s, dont la queue est couverte de nombreux anneaux &eacute;cailleux&nbsp;; des macrognathes &agrave; longue m&acirc;choire, excellents poissons longs de vingt-cinq centim&egrave;tres et brillants des plus agr&eacute;ables couleurs&nbsp;; des calliomores livides, dont la t&ecirc;te est rugueuse&nbsp;; des myriades de blennies-sauteurs, ray&eacute;s de noir, aux longues nageoires pectorales, glissant &agrave; la surface des eaux avec une prodigieuse v&eacute;locit&eacute;&nbsp;; de d&eacute;licieux v&eacute;lif&egrave;res, qui peuvent hisser leurs nageoires comme autant de voiles d&eacute;ploy&eacute;es aux courants favorables&nbsp;; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigu&eacute; le jaune, le bleu c&eacute;leste, l'argent et l'or&nbsp;; des trichopt&egrave;res, dont les ailes sont form&eacute;es de filaments&nbsp;; des cottes, toujours macul&eacute;es de limon, qui produisent un certain bruissement&nbsp;; des trygles, dont le foie est consid&eacute;r&eacute; comme poison&nbsp;; des bodians, qui portent sur les yeux une oeill&egrave;re mobile&nbsp;; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux, v&eacute;ritables gobe-mouches de l'Oc&eacute;an, arm&eacute;s d'un fusil que n'ont pr&eacute;vu ni les Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les frappant d'une simple goutte d'eau.</p>
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+<p>Dans le quatre-vingt-neuvi&egrave;me genre des poissons class&eacute;s par Lac&eacute;p&egrave;de, qui appartient &agrave; la seconde sous-classe des osseux, caract&eacute;ris&eacute;s par un opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorp&egrave;ne, dont la t&ecirc;te est garnie d'aiguillons et qui ne poss&egrave;de qu'une seule nageoire dorsale&nbsp;; ces animaux sont rev&ecirc;tus ou priv&eacute;s de petites &eacute;cailles, suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous-genre nous donna des &eacute;chantillons de dydactyles longs de trois &agrave; quatre d&eacute;cim&egrave;tres, ray&eacute;s de jaune, mais dont la t&ecirc;te est d'un aspect fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs sp&eacute;cimens de ce poisson bizarre justement surnomm&eacute; &laquo;&nbsp;crapaud de mer&nbsp;&raquo;, poisson &agrave; t&ecirc;te grande, tant&ocirc;t creus&eacute;e de sinus profonds, tant&ocirc;t boursoufl&eacute;e de protub&eacute;rances&nbsp;; h&eacute;riss&eacute; d'aiguillons et parsem&eacute; de tubercules, il porte des cornes irr&eacute;guli&egrave;res et hideuses&nbsp;; son corps et sa queue sont garnis de callosit&eacute;s&nbsp;; ses piquants font des blessures dangereuses&nbsp;; il est r&eacute;pugnant et horrible.</p>
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+<p>Du 21 au 23 janvier, le <i>Nautilus</i> marcha &agrave; raison de deux cent cinquante lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante milles, ou vingt-deux milles &agrave; l'heure.</p>
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+<p>Si nous reconnaissions au passage les diverses vari&eacute;t&eacute;s de poissons, c'est que ceux-ci, attir&eacute;s par l'&eacute;clat &eacute;lectrique, cherchaient &agrave; nous accompagner&nbsp;; la plupart, distanc&eacute;s par cette vitesse, restaient bient&ocirc;t en arri&egrave;re&nbsp;; quelques-uns cependant parvenaient &agrave; se maintenir pendant un certain temps dans les eaux du <i>Nautilus</i>.</p>
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+<p>Le 24 au matin, par 12&deg;5' de latitude sud et 94&deg;33' de longitude, nous e&ucirc;mes connaissance de l'&icirc;le Keeling, soul&egrave;vement madr&eacute;porique plant&eacute; de magnifiques cocos, et qui fut visit&eacute;e par M. Darwin et le capitaine Fitz-Roy. Le <i>Nautilus</i> prolongea &agrave; peu de distance les accores de cette &icirc;le d&eacute;serte. Ses dragues rapport&egrave;rent de nombreux &eacute;chantillons de polypes et d'&eacute;chinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des mollusques. Quelques pr&eacute;cieux produits de l'esp&egrave;ce des dauphinules accrurent les tr&eacute;sors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astr&eacute;e punctif&egrave;re, sorte de polypier parasite souvent fix&eacute; sur une coquille.</p>
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+<p>Bient&ocirc;t l'&icirc;le Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donn&eacute;e au nord-ouest vers la pointe de la p&eacute;ninsule indienne.</p>
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+<p>&laquo;&nbsp;Des terres civilis&eacute;es, me dit ce jour-l&agrave; Ned Land. Cela vaudra mieux que ces &icirc;les de la Papouasie, o&ugrave; l'on rencontre plus de sauvages que de chevreuils&nbsp;! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, fran&ccedil;aises et indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote. Hein&nbsp;! est-ce que le moment n'est pas venu de br&ucirc;ler la politesse au capitaine Nemo&nbsp;?</p>
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+<p>&mdash; Non. Ned, non, r&eacute;pondis-je d'un ton tr&egrave;s d&eacute;termin&eacute;. Laissons courir, comme vous dites, vous autres marins. Le <i>Nautilus</i> se rapproche des continents habit&eacute;s. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise. Une fois arriv&eacute;s dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine Nemo nous permette d'aller chasser sur les c&ocirc;tes du Malabar ou de Coromandel comme dans les for&ecirc;ts de la Nouvelle-Guin&eacute;e.</p>
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+<p>&mdash; Eh bien&nbsp;! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
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+<p>Je ne r&eacute;pondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond, j'avais &agrave; coeur d'&eacute;puiser jusqu'au bout les hasards de la destin&eacute;e qui m'avait jet&eacute; &agrave; bord du <i>Nautilus</i>.</p>
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+<p>A partir de l'&icirc;le Keeling, notre marche se ralentit g&eacute;n&eacute;ralement. Elle fut aussi plus capricieuse et nous entra&icirc;na souvent &agrave; de grandes profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclin&eacute;s que des leviers int&eacute;rieurs pouvaient placer obliquement &agrave; la ligne de flottaison. Nous all&acirc;mes ainsi jusqu'&agrave; deux et trois kilom&egrave;tres, mais sans jamais avoir v&eacute;rifi&eacute; les grands fonds de cette mer indienne que des sondes de treize mille m&egrave;tres n'ont pas pu atteindre. Quant &agrave; la temp&eacute;rature des basses couches, le thermom&egrave;tre indiqua toujours invariablement quatre degr&eacute;s au-dessus de z&eacute;ro. J'observai seulement que, dans les nappes sup&eacute;rieures, l'eau &eacute;tait toujours plus froide sur les hauts fonds qu'en pleine mer.</p>
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+<p>Le 25 janvier, l'Oc&eacute;an &eacute;tant absolument d&eacute;sert, le <i>Nautilus</i> passa la journ&eacute;e &agrave; sa surface, battant les flots de sa puissante h&eacute;lice et les faisant rejaillir &agrave; une grande hauteur. Comment, dans ces conditions, ne l'e&ucirc;t-on pas pris pour un c&eacute;tac&eacute; gigantesque&nbsp;? Je passai les trois quarts de cette journ&eacute;e sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien &agrave; l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui courait dans l'ouest &agrave; contrebord. Sa m&acirc;ture fut visible un instant, mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je pensai que ce bateau &agrave; vapeur appartenait &agrave; la ligne p&eacute;ninsulaire et orientale qui fait le service de l'&icirc;le de Ceyland &agrave; Sydney, en touchant &agrave; la pointe du roi George et &agrave; Melbourne.</p>
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+<p>A cinq heures du soir, avant ce rapide cr&eacute;puscule qui lie le jour &agrave; la nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous f&ucirc;mes &eacute;merveill&eacute;s par un curieux spectacle.</p>
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+<p>Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens, pr&eacute;sageait des chances heureuses. Aristote, Ath&eacute;n&eacute;e, Pline, Oppien, avaient &eacute;tudi&eacute; ses go&ucirc;ts et &eacute;puis&eacute; &agrave; son &eacute;gard toute la po&eacute;tique des savants de la Gr&egrave;ce et de l'Italie. Ils l'appel&egrave;rent <i>Nautilus</i> et <i>Pompylius</i>. Mais la science moderne n'a pas ratifi&eacute; leur appellation, et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute.</p>
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+<p>Qui e&ucirc;t consult&eacute; Conseil e&ucirc;t appris de ce brave gar&ccedil;on que l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes&nbsp;; que la premi&egrave;re classe, celle des c&eacute;phalopodes dont les sujets sont tant&ocirc;t nus, tant&ocirc;t testac&eacute;s, comprend deux familles, celles des dibranchiaux et des t&eacute;trabranchiaux, qui se distinguent par le nombre de leurs branches&nbsp;: que la famille des dibranchiaux renferme trois genres, l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des t&eacute;trabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si apr&egrave;s cette nomenclature, un esprit rebelle e&ucirc;t confondu l'argonaute, qui est <i>ac&eacute;tabulif&egrave;re</i>, c'est-&agrave;-dire porteur de ventouses, avec le nautile, qui est <i>tentaculif&egrave;re</i>, c'est-&agrave;-dire porteur de tentacules, il aurait &eacute;t&eacute; sans excuse.</p>
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+<p>Or, c'&eacute;tait une troupe de ces argonautes qui voyageait alors &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils appartenaient &agrave; l'esp&egrave;ce des argonautes tubercul&eacute;s qui est sp&eacute;ciale aux mers de l'Inde.</p>
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+<p>Ces gracieux mollusques se mouvaient &agrave; reculons au moyen de leur tube locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspir&eacute;e. De leurs huit tentacules, six, allong&eacute;s et amincis, flottaient sur l'eau, tandis que les deux autres, arrondis en palmes, se tendaient au vent comme une voile l&eacute;g&egrave;re. Je voyais parfaitement leur coquille spiraliforme et ondul&eacute;e que Cuvier compare justement &agrave; une &eacute;l&eacute;gante chaloupe. V&eacute;ritable bateau en effet. Il transporte l'animal qui l'a s&eacute;cr&eacute;t&eacute;, sans que l'animal y adh&egrave;re.</p>
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+<p>&laquo;&nbsp;L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je &agrave; Conseil, mais il ne la quitte jamais.</p>
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+<p>&mdash; Ainsi fait le capitaine Nemo, r&eacute;pondit judicieusement Conseil. C'est pourquoi il e&ucirc;t mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute.&nbsp;&raquo;</p>
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+<p>Pendant une heure environ. Le <i>Nautilus</i> flotta au milieu de cette troupe de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain. Comme &agrave; un signal, toutes les voiles furent subitement amen&eacute;es&nbsp;; les bras se repli&egrave;rent, les corps se contract&egrave;rent. Les coquilles se renversant chang&egrave;rent leur centre de gravit&eacute;, et toute la flottille disparut sous les flots. Ce fut instantan&eacute;, et jamais navires d'une escadre ne manoeuvr&egrave;rent avec plus d'ensemble.</p>
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+<p>En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames, &agrave; peine soulev&eacute;es par la brise, s'allong&egrave;rent paisiblement sous les pr&eacute;cintes du <i>Nautilus</i>.</p>
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+<p>Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'&Eacute;quateur sur le quatre-vingt-deuxi&egrave;me m&eacute;ridien, et nous rentrions dans l'h&eacute;misph&egrave;re bor&eacute;al.</p>
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+<p>Pendant cette journ&eacute;e, une formidable troupe de squales nous fit cort&egrave;ge. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent fort dangereuses. C'&eacute;taient des squales philipps au dos brun et au ventre blanch&acirc;tre arm&eacute;s de onze rang&eacute;es de dents, des squales oeill&eacute;s dont le cou est marqu&eacute; d'une grande tache noire cercl&eacute;e de blanc qui ressemble &agrave; un oeil, des squales isabelle &agrave; museau arrondi et sem&eacute; de points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se pr&eacute;cipitaient contre la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se poss&eacute;dait plus alors. Il voulait remonter &agrave; la surface des flots et harponner ces monstres, surtout certains squales &eacute;missoles dont la gueule est pav&eacute;e de dents dispos&eacute;es comme une mosa&iuml;que, et de grands squales tigr&eacute;s, longs de cinq m&egrave;tres, qui le provoquaient avec une insistance toute particuli&egrave;re. Mais bient&ocirc;t le <i>Nautilus</i>, accroissant sa vitesse, laissa facilement en arri&egrave;re les plus rapides de ces requins.</p>
+
+<p>Le 27 janvier, &agrave; l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontr&acirc;mes &agrave; plusieurs reprises, spectacle sinistre&nbsp;! des cadavres qui flottaient &agrave; la surface des flots. C'&eacute;taient les morts des villes indiennes, charri&eacute;s par le Gange jusqu'&agrave; la haute mer, et que les vautours, les seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas achev&eacute; de d&eacute;vorer. Mais les squales ne manquaient pas pour les aider dans leur fun&egrave;bre besogne.</p>
+
+<p>Vers sept heures du soir, le <i>Nautilus</i> &agrave; demi immerg&eacute; navigua au milieu d'une mer de lait. A perte de vue l'Oc&eacute;an semblait &ecirc;tre lactifi&eacute;. &Eacute;tait-ce l'effet des rayons lunaires&nbsp;? Non, car la lune, ayant deux jours &agrave; peine, &eacute;tait encore perdue au-dessous de l'horizon dans les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique &eacute;clair&eacute; par le rayonnement sid&eacute;ral, semblait noir par contraste avec la blancheur des eaux.</p>
+
+<p>Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les causes de ce singulier ph&eacute;nom&egrave;ne. Heureusement, j'&eacute;tais en mesure de lui r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste &eacute;tendue de flots blancs qui se voit fr&eacute;quemment sur les c&ocirc;tes d'Amboine et dans ces parages.</p>
+
+<p>&mdash; Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause produit un pareil effet, car cette eau ne s'est pas chang&eacute;e en lait, je suppose&nbsp;!</p>
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+<p>&mdash; Non, mon gar&ccedil;on, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'&agrave; la pr&eacute;sence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers lumineux, d'un aspect g&eacute;latineux et incolore, de l'&eacute;paisseur d'un cheveu, et dont la longueur ne d&eacute;passe pas un cinqui&egrave;me de millim&egrave;tre. Quelques-unes de ces bestioles adh&egrave;rent entre elles pendant l'espace de plusieurs lieues.</p>
+
+<p>&mdash; Plusieurs lieues&nbsp;! s'&eacute;cria Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, mon gar&ccedil;on, et ne cherche pas &agrave; supputer le nombre de ces infusoires&nbsp;! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains navigateurs ont flott&eacute; sur ces mers de lait pendant plus de quarante milles.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut se plonger dans des r&eacute;flexions profondes, cherchant sans doute &agrave; &eacute;valuer combien quarante milles carr&eacute;s contiennent de cinqui&egrave;mes de millim&egrave;tres. Pour moi, je continuai d'observer le ph&eacute;nom&egrave;ne. Pendant plusieurs heures, le <i>Nautilus</i> trancha de son &eacute;peron ces flots blanch&acirc;tres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau savonneuse, comme s'il e&ucirc;t flott&eacute; dans ces remous d'&eacute;cume que les courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre eux.</p>
+
+<p>Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais derri&egrave;re nous, jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel, r&eacute;fl&eacute;chissant la blancheur des flots, sembla longtemps impr&eacute;gn&eacute; des vagues lueurs d'une aurore bor&eacute;ale.</p>
+
+
+<h4><a name="II" id="II"></a>II</h4>
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+<h4>UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO</h4>
+
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+<p>Le 28 f&eacute;vrier, lorsque le <i>Nautilus</i> revint &agrave; midi &agrave; la surface de la mer, par 9&deg;4' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui lui restait &agrave; huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une agglom&eacute;ration de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont les formes se modelaient tr&egrave;s capricieusement. Le point termin&eacute;, je rentrai dans le salon, et lorsque le rel&egrave;vement eut &eacute;t&eacute; report&eacute; sur la carte, je reconnus que nous &eacute;tions en pr&eacute;sence de l'&icirc;le de Ceylan, cette perle qui pend au lobe inf&eacute;rieur de la p&eacute;ninsule indienne.</p>
+
+<p>J'allai chercher dans la biblioth&egrave;que quelque livre relatif &agrave; cette &icirc;le, l'une des plus fertiles du globe. Je trouvai pr&eacute;cis&eacute;ment un volume de Sirr H. C., esq., intitul&eacute; <i>Ceylan and the Cingalese</i>. Rentr&eacute; au salon, je notai d'abord les rel&egrave;vements de Ceyland, &agrave; laquelle l'antiquit&eacute; avait prodigu&eacute; tant de noms divers. Sa situation &eacute;tait entre 5&deg;55' et 9&deg;49' de latitude nord, et entre 79&deg;42' et 82&deg;4' de longitude &agrave; l'est du m&eacute;ridien de Greenwich&nbsp;; sa longueur, deux cent soixante-quinze milles&nbsp;; sa largeur maximum, cent cinquante milles&nbsp;; sa circonf&eacute;rence, neuf cents milles&nbsp;; sa superficie, vingt-quatre mille quatre cent quarante-huit milles, c'est-&agrave;-dire un peu inf&eacute;rieure &agrave; celle de l'Irlande.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment.</p>
+
+<p>Le capitaine jeta un coup d'oeil sur la carte. Puis, se retournant vers moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;L'&icirc;le de Ceylan, dit-il, une terre c&eacute;l&egrave;bre par ses p&ecirc;cheries de perles. Vous serait-il agr&eacute;able, monsieur Aronnax, de visiter l'une de ses p&ecirc;cheries&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Sans aucun doute, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les p&ecirc;cheries, nous ne verrons pas les p&ecirc;cheurs. L'exploitation annuelle n'est pas encore commenc&eacute;e. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe de Manaar, o&ugrave; nous arriverons dans la nuit.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine dit quelques mots &agrave; son second qui sortit aussit&ocirc;t. Bient&ocirc;t le <i>Nautilus</i> rentra dans son liquide &eacute;l&eacute;ment, et le manom&egrave;tre indiqua qu'il s'y tenait &agrave; une profondeur de trente pieds.</p>
+
+<p>La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le trouvai par le neuvi&egrave;me parall&egrave;le, sur la c&ocirc;te nord-ouest de Ceylan. Il &eacute;tait form&eacute; par une ligne allong&eacute;e de la petite &icirc;le Manaar. Pour l'atteindre, il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceylan.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on p&ecirc;che des perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers de Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Am&eacute;rique, au golfe de Panama, au golfe de Californie&nbsp;; mais c'est &agrave; Ceylan que cette p&ecirc;che obtient les plus beaux r&eacute;sultats. Nous arrivons un peu t&ocirc;t, sans doute. Les p&ecirc;cheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de Manaar, et l&agrave;, pendant trente jours, leurs trois cents bateaux se livrent &agrave; cette lucrative exploitation des tr&eacute;sors de la mer. Chaque bateau est mont&eacute; par dix rameurs et par dix p&ecirc;cheurs. Ceux-ci, divis&eacute;s en deux groupes, plongent alternativement et descendent &agrave; une profondeur de douze m&egrave;tres au moyen d'une lourde pierre qu'ils saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau.</p>
+
+<p>&mdash; Ainsi, dis-je, c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en usage&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Toujours, me r&eacute;pondit le capitaine Nemo, bien que ces p&ecirc;cheries appartiennent au peuple le plus industrieux du globe, aux Anglais, auxquels le trait&eacute; d'Amiens les a c&eacute;d&eacute;es en 1802.</p>
+
+<p>&mdash; Il me semble, cependant, que le scaphandre, tel que vous l'employez, rendrait de grands services dans une telle op&eacute;ration.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, car ces pauvres p&ecirc;cheurs ne peuvent demeurer longtemps sous l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage &agrave; Ceylan, parle bien d'un Cafre qui restait cinq minutes sans remonter &agrave; la surface, mais le fait me para&icirc;t peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu'&agrave; cinquante-sept secondes, et de tr&egrave;s habiles jusqu'&agrave; quatre-vingt-sept&nbsp;; toutefois ils sont rares, et, revenus &agrave; bord, ces malheureux rendent par le nez et les oreilles de l'eau teint&eacute;e de sang. Je crois que la moyenne de temps que les p&ecirc;cheurs peuvent supporter est de trente secondes, pendant lesquelles ils se h&acirc;tent d'entasser dans un petit filet toutes les hu&icirc;tres perli&egrave;res qu'ils arrachent&nbsp;; mais, g&eacute;n&eacute;ralement, ces p&ecirc;cheurs ne vivent pas vieux&nbsp;; leur vue s'affaiblit&nbsp;; des ulc&eacute;rations se d&eacute;clarent &agrave; leurs yeux&nbsp;; des plaies se forment sur leur corps, et souvent m&ecirc;me ils sont frapp&eacute;s d'apoplexie au fond de la mer.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, dis-je, c'est un triste m&eacute;tier, et qui ne sert qu'&agrave; la satisfaction de quelques caprices. Mais, dites-moi, capitaine, quelle quantit&eacute; d'hu&icirc;tres peut p&ecirc;cher un bateau dans sa Journ&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Quarante &agrave; cinquante mille environ. On dit m&ecirc;me qu'en 1814, le gouvernement anglais ayant fait p&ecirc;cher pour son propre compte, ses plongeurs, dans vingt journ&eacute;es de travail, rapport&egrave;rent soixante-seize millions d'hu&icirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash; Au moins, demandai-je, ces p&ecirc;cheurs sont-ils suffisamment r&eacute;tribu&eacute;s&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; A peine, monsieur le professeur. A Panama, ils ne gagnent qu'un dollar par semaine. Le plus souvent, ils ont un sol par hu&icirc;tre qui renferme une perle, et combien en ram&egrave;nent-ils qui n'en contiennent pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Un sol &agrave; ces pauvres gens qui enrichissent leurs ma&icirc;tres&nbsp;! C'est odieux.</p>
+
+<p>&mdash; Ainsi, monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, vos compagnons et vous, vous visiterez le banc de Manaar, et si par hasard quelque p&ecirc;cheur h&acirc;tif s'y trouve d&eacute;j&agrave;, eh bien, nous le verrons op&eacute;rer.</p>
+
+<p>&mdash; C'est convenu, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; A propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Des requins&nbsp;?&nbsp;&raquo; m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>Cette question me parut, pour le moins, tr&egrave;s oiseuse.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien&nbsp;? reprit le capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&mdash; Je vous avouerai, capitaine, que je ne suis pas encore tr&egrave;s familiaris&eacute; avec ce genre de poissons.</p>
+
+<p>&mdash; Nous y sommes habitu&eacute;s, nous autres, r&eacute;pliqua le capitaine Nemo, et avec le temps, vous vous y ferez. D'ailleurs, nous serons arm&eacute;s, et, chemin faisant, nous pourrons peut-&ecirc;tre chasser quelque squale. C'est une chasse int&eacute;ressante. Ainsi donc, &agrave; demain, monsieur le professeur, et de grand matin.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cela dit d'un ton d&eacute;gag&eacute;, le capitaine Nemo quitta le salon.</p>
+
+<p>On vous inviterait &agrave; chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse, que vous diriez&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tr&egrave;s bien&nbsp;! demain nous irons chasser l'ours.&nbsp;&raquo; On vous inviterait &agrave; chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le tigre dans les jungles de l'Inde, que vous diriez&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! ah&nbsp;! il para&icirc;t que nous allons chasser le tigre ou le lion&nbsp;!&nbsp;&raquo; Mais on vous inviterait &agrave; chasser le requin dans son &eacute;l&eacute;ment naturel, que vous demanderiez peut-&ecirc;tre &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir avant d'accepter cette invitation.</p>
+
+<p>Pour moi, je passai ma main sur mon front o&ugrave; perlaient quelques gouttes de sueur froide.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;R&eacute;fl&eacute;chissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres dans les for&ecirc;ts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les for&ecirc;ts de l'&icirc;le Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on est &agrave; peu pr&egrave;s certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose&nbsp;! Je sais bien que dans certains pays, aux &icirc;les Andam&egrave;nes particuli&egrave;rement, les n&egrave;gres n'h&eacute;sitent pas &agrave; attaquer le requin, un poignard dans une main et un lacet dans l'autre, mais je sais aussi que beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent pas vivants&nbsp;! D'ailleurs, je ne suis pas un n&egrave;gre, et quand je serais un n&egrave;gre, je crois que, dans ce cas, une l&eacute;g&egrave;re h&eacute;sitation de ma part ne serait pas d&eacute;plac&eacute;e.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et me voil&agrave; r&ecirc;vant de requins, songeant &agrave; ces vastes m&acirc;choires arm&eacute;es de multiples rang&eacute;es de dents, et capables de couper un homme en deux. Je me sentais d&eacute;j&agrave; une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne pouvais dig&eacute;rer le sans-fa&ccedil;on avec lequel le capitaine avait fait cette d&eacute;plorable invitation&nbsp;! N'e&ucirc;t-on pas dit qu'il s'agissait d'aller traquer sous bois quelque renard inoffensif&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bon&nbsp;! pensai-je, jamais Conseil ne voudra venir, et cela me dispensera d'accompagner le capitaine.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Quant &agrave; Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi s&ucirc;r de sa sagesse. Un p&eacute;ril, si grand qu'il f&ucirc;t, avait toujours un attrait pour sa nature batailleuse.</p>
+
+<p>Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai machinalement. Je voyais, entre les lignes, des m&acirc;choires formidablement ouvertes.</p>
+
+<p>En ce moment, Conseil et le Canadien entr&egrave;rent, l'air tranquille et m&ecirc;me joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo que le diable emporte&nbsp;! - vient de nous faire une tr&egrave;s aimable proposition.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! dis-je, vous savez...</p>
+
+<p>&mdash; N'en d&eacute;plaise &agrave; monsieur, r&eacute;pondit Conseil, le commandant du <i>Nautilus</i> nous a invit&eacute;s &agrave; visiter demain, en compagnie de monsieur, les magnifiques p&ecirc;cheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents et s'est conduit en v&eacute;ritable gentleman.</p>
+
+<p>&mdash; Il ne vous a rien dit de plus&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Rien, monsieur, r&eacute;pondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait parl&eacute; de cette petite promenade.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, dis-je. Et il ne vous a donn&eacute; aucun d&eacute;tail sur...</p>
+
+<p>&mdash; Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il pas vrai&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Moi... sans doute&nbsp;! Je vois que vous y prenez go&ucirc;t, ma&icirc;tre Land.</p>
+
+<p>&mdash; Oui&nbsp;! c'est curieux, tr&egrave;s curieux.</p>
+
+<p>&mdash; Dangereux peut-&ecirc;tre&nbsp;! ajoutai-je d'un ton insinuant.</p>
+
+<p>&mdash; Dangereux, r&eacute;pondit Ned Land, une simple excursion sur un banc d'hu&icirc;tres&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment le capitaine Nemo avait jug&eacute; inutile d'&eacute;veiller l'id&eacute;e de requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un oeil troubl&eacute;, et comme s'il leur manquait d&eacute;j&agrave; quelque membre. Devais-je les pr&eacute;venir&nbsp;? Oui, sans doute, mais je ne savais trop comment m'y prendre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des d&eacute;tails sur la p&ecirc;che des perles&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Sur la p&ecirc;che elle-m&ecirc;me, demandai-je, ou sur les incidents qui...</p>
+
+<p>&mdash; Sur la p&ecirc;che, r&eacute;pondit le Canadien. Avant de s'engager sur le terrain, il est bon de le conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien&nbsp;! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce que l'Anglais Sirr vient de m'apprendre &agrave; moi-m&ecirc;me.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Mon brave Ned, r&eacute;pondis-je, pour le po&egrave;te, la perle est une larme de la mer&nbsp;; pour les Orientaux, c'est une goutte de ros&eacute;e solidifi&eacute;e&nbsp;; pour les dames, c'est un bijou de forme oblongue, d'un &eacute;clat hyalin, d'une mati&egrave;re nacr&eacute;e, qu'elles portent au doigt, au cou ou &agrave; l'oreille&nbsp;; pour le chimiste, c'est un m&eacute;lange de phosphate et de carbonate de chaux avec un peu de g&eacute;latine, et enfin, pour les naturalistes, c'est une simple s&eacute;cr&eacute;tion maladive de l'organe qui produit la nacre chez certains bivalves.</p>
+
+<p>&mdash; Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des ac&eacute;phales, ordre des testac&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash; Pr&eacute;cis&eacute;ment, savant Conseil. Or, parmi ces testac&eacute;s, l'oreille-de-mer iris, les turbots, les tridacnes, les pinnesmarines, en un mot tous ceux qui s&eacute;cr&egrave;tent la nacre c'est-&agrave;-dire cette substance bleue, bleu&acirc;tre, violette ou blanche, qui tapisse l'int&eacute;rieur de leurs valves, sont susceptibles de produire des perles.</p>
+
+<p>&mdash; Les moules aussi&nbsp;? demanda le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Oui&nbsp;! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse, du pays de Galles, de l'Irlande, de la Saxe, de la Boh&egrave;me, de la France.</p>
+
+<p>&mdash; Bon&nbsp;! on y fera attention, d&eacute;sormais, r&eacute;pondit le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle, c'est l'hu&icirc;tre perli&egrave;re, la <i>m&eacute;l&eacute;agrina-Margaritifera</i> la pr&eacute;cieuse pintadine. La perle n'est qu'une concr&eacute;tion nacr&eacute;e qui se dispose sous une forme globuleuse. Ou elle adh&egrave;re &agrave; la coquille de l'hu&icirc;tre, ou elle s'incruste dans les plis de l'animal. Sur les valves, la perle est adh&eacute;rente&nbsp;; sur les chairs, elle est libre. Mais elle a toujours pour noyau un petit corps dur, soit un ovule st&eacute;rile, soit un grain de sable, autour duquel la mati&egrave;re nacr&eacute;e se d&eacute;pose en plusieurs ann&eacute;es, successivement et par couches minces et concentriques.</p>
+
+<p>&mdash; Trouve-t-on plusieurs perles dans une m&ecirc;me hu&icirc;tre&nbsp;? demanda Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, mon gar&ccedil;on. Il y a de certaines pintadines qui forment un v&eacute;ritable &eacute;crin. On a m&ecirc;me cit&eacute; une hu&icirc;tre, mais je me permets d'en douter, qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins.</p>
+
+<p>&mdash; Cent cinquante requins&nbsp;! s'&eacute;cria Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Ai-je dit requins&nbsp;? m'&eacute;criai-je vivement. Je veux dire cent cinquante perles. Requins n'aurait aucun sens.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant par quels moyens on extrait ces perles&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; On proc&egrave;de de plusieurs fa&ccedil;ons, et souvent m&ecirc;me, quand les perles adh&egrave;rent aux valves, les p&ecirc;cheurs les arrachent avec des pinces. Mais, le plus commun&eacute;ment, les pintadines sont &eacute;tendues sur des nattes de sparterie qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi &agrave; l'air libre, et, au bout de dix jours, elles se trouvent dans un &eacute;tat satisfaisant de putr&eacute;faction. On les plonge alors dans de vastes r&eacute;servoirs d'eau de mer, puis on les ouvre et on les lave. C'est &agrave; ce moment que commence le double travail des rogueurs. D'abord, ils s&eacute;parent les plaques de nacre connues dans le commerce sous le nom de <i>franche argent&eacute;e</i>, de <i>b&acirc;tarde blanche</i> et de <i>batarde noire</i>, qui sont livr&eacute;es par caisses de cent vingt-cinq &agrave; cent cinquante kilogrammes. Puis, ils enl&egrave;vent le parenchyme de l'hu&icirc;tre, ils le font bouillir, et ils le tamisent afin d'en extraire jusqu'aux plus petites perles.</p>
+
+<p>&mdash; Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur&nbsp;? demanda Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Non seulement selon leur grosseur, r&eacute;pondis-je, mais aussi selon leur forme, selon leur <i>eau</i>, c'est-&agrave;-dire leur couleur, et selon leur <i>orient</i>, c'est-&agrave;-dire cet &eacute;clat chatoyant et diapr&eacute; qui les rend si charmantes a l'oeil. Les plus belles perles sont appel&eacute;es perles vierges ou paragons&nbsp;; elles se forment isol&eacute;ment dans le tissu du mollusque&nbsp;; elles sont blanches, souvent opaques, mais quelquefois d'une transparence opaline, et le plus commun&eacute;ment sph&eacute;riques ou piriformes. Sph&eacute;riques, elles forment les bracelets&nbsp;; piriformes, des pendeloques, et, &eacute;tant les plus pr&eacute;cieuses, elles se vendent &agrave; la pi&egrave;ce. Les autres perles adh&egrave;rent &agrave; la coquille de l'hu&icirc;tre, et, plus irr&eacute;guli&egrave;res, elles se vendent au poids. Enfin, dans un ordre inf&eacute;rieur se classent les petites perles, connues sous le nom de semences&nbsp;; elles se vendent &agrave; la mesure et servent plus particuli&egrave;rement &agrave; ex&eacute;cuter des broderies sur les ornements d'&eacute;glise.</p>
+
+<p>&mdash; Mais ce travail, qui consiste &agrave; s&eacute;parer les perles selon leur grosseur, doit &ecirc;tre long et difficile, dit le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles perc&eacute;s d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les tamis, qui comptent de vingt &agrave; quatre-vingts trous, sont de premier ordre. Celles qui ne s'&eacute;chappent pas des cribles perc&eacute;s de cent &agrave; huit cents trous sont de second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles l'on emploie les tamis perc&eacute;s de neuf cents &agrave; mille trous forment la semence.</p>
+
+<p>&mdash; C'est ing&eacute;nieux, dit Conseil, et je vois que la division, le classement des perles, s'op&egrave;re m&eacute;caniquement. Et monsieur pourra-t-il nous dire ce que rapporte l'exploitation des bancs d'hu&icirc;tres perli&egrave;res&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; A s'en tenir au livre de Sirr, r&eacute;pondis-je, les p&ecirc;cheries de Ceylan sont afferm&eacute;es annuellement pour la somme de trois millions de squales.</p>
+
+<p>&mdash; De francs&nbsp;! reprit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, de francs&nbsp;! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois que ces p&ecirc;cheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient autrefois. Il en est de m&ecirc;me des p&ecirc;cheries am&eacute;ricaines, qui, sous le r&egrave;gne de Charles Quint, produisaient quatre millions de francs, pr&eacute;sentement r&eacute;duits aux deux tiers. En somme, on peut &eacute;valuer &agrave; neuf millions de francs le rendement g&eacute;n&eacute;ral de l'exploitation des perles.</p>
+
+<p>&mdash; Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles c&eacute;l&egrave;bres qui ont &eacute;t&eacute; cot&eacute;es &agrave; un tr&egrave;s haut prix&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, mon gar&ccedil;on. On dit que C&eacute;sar offrit &agrave; Servillia une perle estim&eacute;e cent vingt mille francs de notre monnaie.</p>
+
+<p>&mdash; J'ai m&ecirc;me entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame antique buvait des perles dans son vinaigre.</p>
+
+<p>&mdash; Cl&eacute;op&acirc;tre, riposta Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; &Ccedil;a devait &ecirc;tre mauvais, ajouta Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; D&eacute;testable, ami Ned, r&eacute;pondit Conseil&nbsp;; mais un petit verre de vinaigre qui co&ucirc;te quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix.</p>
+
+<p>&mdash; Je regrette de ne pas avoir &eacute;pous&eacute; cette dame, dit le Canadien en manoeuvrant son bras d'un air peu rassurant.</p>
+
+<p>&mdash; Ned Land l'&eacute;poux de Cl&eacute;op&acirc;tre&nbsp;! s'&eacute;cria Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Mais j'ai d&ucirc; me marier, Conseil, r&eacute;pondit s&eacute;rieusement le Canadien, et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas r&eacute;ussi. J'avais m&ecirc;me achet&eacute; un collier de perles &agrave; Kat Tender, ma fianc&eacute;e, qui, d'ailleurs, en a &eacute;pous&eacute; un autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas co&ucirc;t&eacute; plus d'un dollar et demi, et cependant - monsieur le professeur voudra bien me croire les perles qui le composaient n'auraient pas pass&eacute; par le tamis de vingt trous.</p>
+
+<p>&mdash; Mon brave Ned, r&eacute;pondis-je en riant, c'&eacute;taient des perles artificielles, de simples globules de verre enduits &agrave; l'int&eacute;rieur d'essence d'Orient.</p>
+
+<p>&mdash; Si peu que rien&nbsp;! Ce n'est autre chose que la substance argent&eacute;e de l'&eacute;caille de l'ablette, recueillie dans l'eau et conserv&eacute;e dans l'ammoniaque. Elle n'a aucune valeur.</p>
+
+<p>&mdash; C'est peut-&ecirc;tre pour cela que Kat Tender en a &eacute;pous&eacute; un autre, r&eacute;pondit philosophiquement ma&icirc;tre Land.</p>
+
+<p>&mdash; Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne crois pas que jamais souverain en ait poss&eacute;d&eacute; une sup&eacute;rieure &agrave; celle du capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&mdash; Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enferm&eacute; sous sa vitrine.</p>
+
+<p>&mdash; Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de deux millions de...</p>
+
+<p>&mdash; Francs&nbsp;! dit vivement Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute elle n'aura co&ucirc;t&eacute; au capitaine que la peine de la ramasser.</p>
+
+<p>&mdash; Eh&nbsp;! s'&eacute;cria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre promenade, nous ne rencontrerons pas sa pareille&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Bah&nbsp;! fit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Et pourquoi pas&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; A quoi des millions nous serviraient-ils &agrave; bord du <i>Nautilus</i>&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; A bord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash; Oh&nbsp;! ailleurs&nbsp;! fit Conseil en secouant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash; Au fait, dis-je, ma&icirc;tre Land a raison. Et si nous rapportons jamais en Europe ou en Am&eacute;rique une perle de quelques millions, voil&agrave; du moins qui donnera une grande authenticit&eacute;, et, en m&ecirc;me temps, un grand prix au r&eacute;cit de nos aventures.</p>
+
+<p>&mdash; Je le crois, dit le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au c&ocirc;t&eacute; instructif des choses, est-ce que cette p&ecirc;che des perles est dangereuse&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, r&eacute;pondis-je vivement, surtout si l'on prend certaines pr&eacute;cautions.</p>
+
+<p>&mdash; Que risque-t-on dans ce m&eacute;tier&nbsp;? dit Ned Land&nbsp;: d'avaler quelques gorg&eacute;es d'eau de mer&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le ton d&eacute;gag&eacute; du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins, brave Ned&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Moi, r&eacute;pondit le Canadien, un harponneur de profession&nbsp;! C'est mon m&eacute;tier de me moquer d'eux&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Il ne s'agit pas, dis-je, de les p&ecirc;cher avec un &eacute;merillon, de les hisser sur le pont d'un navire, de leur couper la queue &agrave; coups de hache, de leur ouvrir le ventre, de leur arracher le coeur et de le jeter &agrave; la mer&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Alors, il s'agit de...&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash; Dans l'eau&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Dans l'eau.</p>
+
+<p>&mdash; Ma foi, avec un bon harpon&nbsp;! Vous savez, monsieur, ces requins, ce sont des b&ecirc;tes assez mal fa&ccedil;onn&eacute;es. Il faut qu'elles se retournent sur le ventre pour vous happer, et, pendant ce temps...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ned Land avait une mani&egrave;re de prononcer le mot &laquo;&nbsp;happer&nbsp;&raquo; qui donnait froid dans le dos.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; A la bonne heure, pensai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas pourquoi son fid&egrave;le domestique ne les affronterait pas avec lui&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<h4><a name="III" id="III"></a>III</h4>
+
+<h4>UNE PERLE DE DIX MILLIONS</h4>
+
+
+<p>La nuit arriva. Je me couchai. Je dormis assez mal. Les squales jou&egrave;rent un r&ocirc;le important dans mes r&ecirc;ves, et je trouvai tr&egrave;s juste et tr&egrave;s injuste &agrave; la fois cette &eacute;tymologie qui fait venir le mot requin du mot &laquo;&nbsp;requiem&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; quatre heures du matin, je fus r&eacute;veill&eacute; par le stewart que le capitaine Nemo avait sp&eacute;cialement mis &agrave; mon service. Je me levai rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo m'y attendait.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur Aronnax, me dit-il, &ecirc;tes-vous pr&ecirc;t &agrave; partir&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je suis pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash; Veuillez me suivre.</p>
+
+<p>&mdash; Et mes compagnons, capitaine&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ils sont pr&eacute;venus et nous attendent.</p>
+
+<p>&mdash; N'allons-nous pas rev&ecirc;tir nos scaphandres&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Pas encore. Je n'ai pas laiss&eacute; le <i>Nautilus</i> approcher de trop pr&egrave;s cette c&ocirc;te, et nous sommes assez au large du banc de Manaar&nbsp;; mais j'ai fait parer le canot qui nous conduira au point pr&eacute;cis de d&eacute;barquement et nous &eacute;pargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de plongeurs, que nous rev&ecirc;tirons au moment o&ugrave; commencera cette exploration sous-marine.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les marches aboutissaient &agrave; la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient l&agrave;, enchant&eacute;s de la &laquo;&nbsp;partie de plaisir &laquo;&nbsp;qui se pr&eacute;parait. Cinq matelots du <i>Nautilus</i>, les avirons arm&eacute;s, nous attendaient dans le canot qui avait &eacute;t&eacute; boss&eacute; contre le bord.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel et ne laissaient apercevoir que de rares &eacute;toiles. Je portai mes yeux du c&ocirc;t&eacute; de la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les trois quarts de l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le <i>Nautilus</i>, ayant remont&eacute; pendant la nuit la c&ocirc;te occidentale de Ceylan, se trouvait &agrave; l'ouest de la baie, ou plut&ocirc;t de ce golfe form&eacute; par cette terre et l'&icirc;le de Manaar. L&agrave;, sous les sombres eaux, s'&eacute;tendait le banc de pintadines, in&eacute;puisable champ de perles dont la longueur d&eacute;passe vingt milles.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi, nous pr&icirc;mes place &agrave; l'arri&egrave;re du canot. Le patron de l'embarcation se mit &agrave; la barre&nbsp;; ses quatre compagnons appuy&egrave;rent sur leurs avirons&nbsp;; la bosse fut largu&eacute;e et nous d&eacute;bord&acirc;mes.</p>
+
+<p>Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas. J'observai que leurs coups d'aviron, vigoureusement engag&eacute;s sous l'eau, ne se succ&eacute;daient que de dix secondes en dix secondes, suivant la m&eacute;thode g&eacute;n&eacute;ralement usit&eacute;e dans les marines de guerre. Tandis que l'embarcation courait sur son erre, les gouttelettes liquides frappaient en cr&eacute;pitant le fond noir des flots comme des bavures de plomb fondu. Une petite houle, venue du large, imprimait au canot un l&eacute;ger roulis, et quelques cr&ecirc;tes de lames clapotaient &agrave; son avant.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo&nbsp;? Peut-&ecirc;tre &agrave; cette terre dont il s'approchait, et qu'il trouvait trop pr&egrave;s de lui, contrairement a l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop &eacute;loign&eacute;e. Quant &agrave; Conseil, il &eacute;tait l&agrave; en simple curieux.</p>
+
+<p>Vers cinq heures et demie, les premi&egrave;res teintes de l'horizon accus&egrave;rent plus nettement la ligne sup&eacute;rieure de la c&ocirc;te. Assez plate dans l'est, elle se renflait un peu vers le sud. Cinq milles la s&eacute;paraient encore, et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses. Entre elle et nous, la mer &eacute;tait d&eacute;serte. Pas un bateau, pas un plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des p&ecirc;cheurs de perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer, nous arrivions un mois trop t&ocirc;t dans ces parages.</p>
+
+<p>A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidit&eacute; particuli&egrave;re aux r&eacute;gions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore ni le cr&eacute;puscule. Les rayons solaires perc&egrave;rent le rideau de nuages amoncel&eacute;s sur l'horizon oriental, et l'astre radieux s'&eacute;leva rapidement.</p>
+
+<p>Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres &eacute;pars &ccedil;&agrave; et l&agrave;.</p>
+
+<p>Le canot s'avan&ccedil;a vers l'&icirc;le de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud. Le capitaine Nemo s'&eacute;tait lev&eacute; de son banc et observait la mer.</p>
+
+<p>Sur un signe de lui, l'ancre fut mouill&eacute;e, et la cha&icirc;ne courut &agrave; peine, car le fond n'&eacute;tait pas &agrave; plus d'un m&egrave;tre, et il formait en cet endroit l'un des plus hauts points du banc de pintadines. Le canot &eacute;vita aussit&ocirc;t sous la pouss&eacute;e du jusant qui portait au large.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous voici arriv&eacute;s, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo. Vous voyez cette baie resserr&eacute;e. C'est ici m&ecirc;me que dans un mois se r&eacute;uniront les nombreux bateaux de p&ecirc;che des exploitants, et ce sont ces eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie est heureusement dispos&eacute;e pour ce genre de p&ecirc;che. Elle est abrit&eacute;e des vents les plus forts, et la mer n'y est jamais tr&egrave;s houleuse, circonstance tr&egrave;s favorable au travail des plongeurs. Nous allons maintenant rev&ecirc;tir nos scaphandres, et nous commencerons notre promenade.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je ne r&eacute;pondis rien, et tout en regardant ces flots suspects, aid&eacute; des matelots de l'embarcation, je commen&ccedil;ai &agrave; rev&ecirc;tir mon lourd v&ecirc;tement de mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi. Aucun des hommes du <i>Nautilus</i> ne devait nous accompagner dans cette nouvelle excursion.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t nous f&ucirc;mes emprisonn&eacute;s jusqu'au cou dans le v&ecirc;tement de caoutchouc, et des bretelles fix&egrave;rent sur notre dos les appareils &agrave; air. Quant aux appareils Ruhmkorff, il n'en &eacute;tait pas question. Avant d'introduire ma t&ecirc;te dans sa capsule de cuivre, j'en fis l'observation au capitaine.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ces appareils nous seraient inutiles, me r&eacute;pondit le capitaine. Nous n'irons pas &agrave; de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront &agrave; &eacute;clairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter sous ces eaux une lanterne &eacute;lectrique. Son &eacute;clat pourrait attirer inopin&eacute;ment quelque dangereux habitant de ces parages.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que le capitaine Nemo pronon&ccedil;ait ces paroles, je me retournai vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient d&eacute;j&agrave; embo&icirc;t&eacute; leur t&ecirc;te dans la calotte m&eacute;tallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Une derni&egrave;re question me restait &agrave; adresser au capitaine Nemo&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils&nbsp;?</p>
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+<p>&mdash; Des fusils&nbsp;! &agrave; quoi bon&nbsp;? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours un poignard &agrave; la main, et l'acier n'est-il pas plus s&ucirc;r que le plomb&nbsp;? Voici une lame solide. Passez-la &agrave; votre ceinture et partons.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je regardai mes compagnons. Ils &eacute;taient arm&eacute;s comme nous, et, de plus, Ned Land brandissait un &eacute;norme harpon qu'il avait d&eacute;pos&eacute; dans le canot avant de quitter le <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer de la pesante sph&egrave;re de cuivre, et nos r&eacute;servoirs a air furent imm&eacute;diatement mis en activit&eacute;.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, les matelots de l'embarcation nous d&eacute;barquaient les uns apr&egrave;s les autres, et, par un m&egrave;tre et demi d'eau, nous prenions pied sur un sable uni. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main. Nous le suiv&icirc;mes, et par une pente douce nous dispar&ucirc;mes sous les flots.</p>
+
+<p>L&agrave;, les id&eacute;es qui obs&eacute;daient mon cerveau m'abandonn&egrave;rent. Je redevins &eacute;tonnamment calme. La facilit&eacute; de mes mouvements accrut ma confiance, et l'&eacute;tranget&eacute; du spectacle captiva mon imagination.</p>
+
+<p>Le soleil envoyait d&eacute;j&agrave; sous les eaux une clart&eacute; suffisante. Les moindres objets restaient perceptibles. Apr&egrave;s dix minutes de marche, nous &eacute;tions par cinq m&egrave;tres d'eau, et le terrain devenait &agrave; peu pr&egrave;s plat.</p>
+
+<p>Sur nos pas, comme des compagnies de b&eacute;cassines dans un marais, se levaient des vol&eacute;es de poissons curieux du genre des monopt&egrave;res, dont les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus le javanais, v&eacute;ritable serpent long de huit d&eacute;cim&egrave;tres, au ventre livide, que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de ses flancs. Dans le genre des stromat&eacute;es, dont le corps est tr&egrave;s comprim&eacute; et ovale, j'observai des parus aux couleurs &eacute;clatantes portant comme une faux leur nageoire dorsale, poissons comestibles qui, s&eacute;ch&eacute;s et marin&eacute;s, forment un mets excellent connu sous le nom de <i>karawade</i> puis des tranquebars, appartenant au genre des apsiphoro&iuml;des, dont le corps est recouvert d'une cuirasse &eacute;cailleuse &agrave; huit pans longitudinaux.</p>
+
+<p>Cependant l'&eacute;l&eacute;vation progressive du soleil &eacute;clairait de plus en plus la masse des eaux. Le sol changeait peu &agrave; peu. Au sable fin succ&eacute;dait une v&eacute;ritable chauss&eacute;e de rochers arrondis, rev&ecirc;tus d'un tapis de mollusques et de zoophytes. Parmi les &eacute;chantillons de ces deux embranchements, je remarquai des plac&egrave;nes &agrave; valves minces et in&eacute;gales, sortes d'ostrac&eacute;es particuli&egrave;res &agrave; la mer Rouge et &agrave; l'oc&eacute;an Indien, des lucines orang&eacute;es &agrave; coquille orbiculaire, des tari&egrave;res subul&eacute;es, quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au <i>Nautilus</i> une teinture admirable, des rochers cornus, longs de quinze centim&egrave;tres, qui se dressaient sous les flots comme des mains pr&ecirc;tes &agrave; vous saisir, des turbinelles cornig&egrave;res, toutes h&eacute;riss&eacute;es d'&eacute;pines, des lingules hyantes, des anatines, coquillages comestibles qui alimentent les march&eacute;s de l'Hindoustan, des p&eacute;lagies panopyres, l&eacute;g&egrave;rement lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques &eacute;ventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers.</p>
+
+<p>Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes couraient de gauches l&eacute;gions d'articul&eacute;s, particuli&egrave;rement des ranines dent&eacute;es, dont la carapace repr&eacute;sente un triangle un peu arrondi, des birgues sp&eacute;ciales &agrave; ces parages, des parthenopes horribles, dont l'aspect r&eacute;pugnait aux regards. Un animal non moins hideux que je rencontrai plusieurs fois, ce fut ce crabe &eacute;norme observ&eacute; par M. Darwin, auquel la nature a donn&eacute; l'instinct et la force n&eacute;cessaires pour se nourrir de noix de coco&nbsp;; il grimpe aux arbres du rivage, il fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il l'ouvre avec ses puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe courait avec une agilit&eacute; sans pareille, tandis que des ch&eacute;lon&eacute;es franches, de cette esp&egrave;ce qui fr&eacute;quente les c&ocirc;tes du Malabar, se d&eacute;pla&ccedil;aient lentement entre les roches &eacute;branl&eacute;es.</p>
+
+<p>Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur lequel les hu&icirc;tres perli&egrave;res se reproduisent par millions. Ces mollusques pr&eacute;cieux adh&eacute;raient aux rocs et y &eacute;taient fortement attach&eacute;s par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se d&eacute;placer. En quoi ces hu&icirc;tres sont inf&eacute;rieures aux moules elles-m&ecirc;mes auxquelles la nature n'a pas refus&eacute; toute facult&eacute; de locomotion.</p>
+
+<p>La pintadine <i>meleagrina</i>, la m&egrave;re perle, dont les valves sont &agrave; peu pr&egrave;s &eacute;gales, se pr&eacute;sente sous la forme d'une coquille arrondie, aux &eacute;paisses parois, tr&egrave;s rugueuses &agrave; l'ext&eacute;rieur. Quelques-unes de ces coquilles &eacute;taient feuillet&eacute;es et sillonn&eacute;es de bandes verd&acirc;tres qui rayonnaient de leur sommet. Elles appartenaient aux jeunes hu&icirc;tres. Les autres, &agrave; surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus, mesuraient jusqu'&agrave; quinze centim&egrave;tres de largeur.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de pintadines, et je compris que cette mine &eacute;tait v&eacute;ritablement in&eacute;puisable, car la force cr&eacute;atrice de la nature l'emporte sur l'instinct destructif de l'homme. Ned Land, fid&egrave;le a cet instinct, se h&acirc;tait d'emplir des plus beaux mollusques un filet qu'il portait &agrave; son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Mais nous ne pouvions nous arr&ecirc;ter. Il fallait suivre le capitaine qui semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol remontait sensiblement, et parfois mon bras, que j'&eacute;levais, d&eacute;passait la surface de la mer. Puis le niveau du banc se rabaissait capricieusement. Souvent nous tournions de hauts rocs effil&eacute;s en pyramidions. Dans leurs sombres anfractuosit&eacute;s de gros crustac&eacute;s, point&eacute;s sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre, nous regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds rampaient des myrianes, des glyc&egrave;res, des aricies et des ann&eacute;lides, qui allongeaient d&eacute;mesur&eacute;ment leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires.</p>
+
+<p>En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte, creus&eacute;e dans un pittoresque entassement de rochers tapiss&eacute;s de toutes les hautes-lisses de la flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut profond&eacute;ment obscure. Les rayons solaires semblaient s'y &eacute;teindre par d&eacute;gradations successives. Sa vague transparence n'&eacute;tait plus que de la lumi&egrave;re noy&eacute;e.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo y entra. Nous apr&egrave;s lui. Mes yeux s'accoutum&egrave;rent bient&ocirc;t &agrave; ces t&eacute;n&egrave;bres relatives. Je distinguai les retomb&eacute;es si capricieusement contourn&eacute;es de la vo&ucirc;te que supportaient des piliers naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incompr&eacute;hensible guide nous entra&icirc;nait-il au fond de cette crypte sous-marine&nbsp;? J'allais le savoir avant peu.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foul&egrave;rent le fond d'une sorte de puits circulaire. L&agrave;, le capitaine Nemo s'arr&ecirc;ta, et de la main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aper&ccedil;u.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une hu&icirc;tre de dimension extraordinaire, une tridacne gigantesque, un b&eacute;nitier qui e&ucirc;t contenu un lac d'eau sainte, une vasque dont la largeur d&eacute;passait deux m&egrave;tres, et cons&eacute;quemment plus grande que celle qui ornait le salon du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Je m'approchai de ce mollusque ph&eacute;nom&eacute;nal. Par son byssus il adh&eacute;rait &agrave; une table de granit, et l&agrave; il se d&eacute;veloppait isol&eacute;ment dans les eaux calmes de la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne &agrave; trois cents kilogrammes. Or, une telle hu&icirc;tre contient quinze kilos de chair, et il faudrait l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo connaissait &eacute;videmment l'existence de ce bivalve. Ce n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une curiosit&eacute; naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un int&eacute;r&ecirc;t particulier &agrave; constater l'&eacute;tat actuel de cette tridacne.</p>
+
+<p>Les deux valves du mollusque &eacute;taient entr'ouvertes. Le capitaine s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les emp&ecirc;cher de se rabattre&nbsp;; puis, de la main, il souleva la tunique membraneuse et frang&eacute;e sur ses bords qui formait le manteau de l'animal.</p>
+
+<p>L&agrave;, entre les plis foliac&eacute;s, je vis une perle libre dont la grosseur &eacute;galait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidit&eacute; parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable prix. Emport&eacute; par la curiosit&eacute;, j'&eacute;tendais la main pour la saisir, pour la peser, pour la palper&nbsp;! Mais le capitaine m'arr&ecirc;ta, fit un signe n&eacute;gatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa les deux valves se refermer subitement.</p>
+
+<p>Je compris alors quel &eacute;tait le dessein du capitaine Nemo. En laissant cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait de s'accro&icirc;tre insensiblement. Avec chaque ann&eacute;e la s&eacute;cr&eacute;tion du mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul, le capitaine connaissait la grotte o&ugrave; &laquo;&nbsp;m&ucirc;rissait&nbsp;&raquo; cet admirable fruit de la nature&nbsp;; seul il l'&eacute;levait, pour ainsi dire, afin de la transporter un jour dans son pr&eacute;cieux mus&eacute;e. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me, suivant l'exemple des Chinois et des Indiens, avait-il d&eacute;termin&eacute; la production de cette perle en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et de m&eacute;tal, qui s'&eacute;tait peu &agrave; peu recouvert de la mati&egrave;re nacr&eacute;e. En tout cas, comparant cette perle &agrave; celles que je connaissais d&eacute;j&agrave;, &agrave; celles qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur &agrave; dix millions de francs au moins. Superbe curiosit&eacute; naturelle et non bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles f&eacute;minines auraient pu la supporter.</p>
+
+<p>La visite &agrave; l'opulente tridacne &eacute;tait termin&eacute;e. Le capitaine Nemo quitta la grotte, et nous remont&acirc;mes sur le banc de pintadines, au milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des plongeurs.</p>
+
+<p>Nous marchions isol&eacute;ment, en v&eacute;ritables fl&acirc;neurs, chacun s'arr&ecirc;tant ou s'&eacute;loignant au gr&eacute; de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus aucun souci des dangers que mon imagination avait exag&eacute;r&eacute;s si ridiculement. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de la mer, et bient&ocirc;t par un m&egrave;tre d'eau ma t&ecirc;te d&eacute;passa le niveau oc&eacute;anique. Conseil me rejoignit, et collant sa grosse capsule &agrave; la mienne, il me fit des yeux un salut amical. Mais ce plateau &eacute;lev&eacute; ne mesurait que quelques toises, et bient&ocirc;t nous f&ucirc;mes rentr&eacute;s dans notre &eacute;l&eacute;ment. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi.</p>
+
+<p>Dix minutes apr&egrave;s, le capitaine Nemo s'arr&ecirc;tait soudain. Je crus qu'il faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous ordonna de nous blottir pr&egrave;s de lui au fond d'une large anfractuosit&eacute;. Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide, et je regardai attentivement.</p>
+
+<p>A cinq m&egrave;tres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol. L'inqui&eacute;tante id&eacute;e des requins traversa mon esprit. Mais je me trompais, et, cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un p&ecirc;cheur, un pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la r&eacute;colte. J'apercevais les fonds de son canot mouill&eacute; &agrave; quelques pieds au-dessus de sa t&ecirc;te. Il plongeait, et remontait successivement. Une pierre taill&eacute;e en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde la rattachait &agrave; son bateau, lui servait &agrave; descendre plus rapidement au fond de la mer. C'&eacute;tait l&agrave; tout son outillage. Arriv&eacute; au sol, par cinq m&egrave;tres de profondeur environ, il se pr&eacute;cipitait &agrave; genoux et remplissait son sac de pintadines ramass&eacute;es au hasard. Puis, il remontait, vidait son sac, ramenait sa pierre, et recommen&ccedil;ait son op&eacute;ration qui ne durait que trente secondes.</p>
+
+<p>Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous d&eacute;robait a ses regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais suppos&eacute; que des hommes, des &ecirc;tres semblables &agrave; lui, fussent l&agrave;, sous les eaux, &eacute;piant ses mouvements, ne perdant aucun d&eacute;tail de sa p&ecirc;che&nbsp;!</p>
+
+<p>Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportai pas plus d'une dizaine de pintadines &agrave; chaque plong&eacute;e, car il fallait les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste byssus. Et combien de ces hu&icirc;tres &eacute;taient priv&eacute;es de ces perles pour lesquelles il risquait sa vie&nbsp;!</p>
+
+<p>Je l'observais avec une attention profonde. Sa manoeuvre se faisait r&eacute;guli&egrave;rement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette p&ecirc;che int&eacute;ressante, quand, tout d'un coup, &agrave; un moment o&ugrave; l'Indien &eacute;tait agenouill&eacute; sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi&nbsp;? se relever et prendre son &eacute;lan pour remonter &agrave; la surface des flots.</p>
+
+<p>Je compris son &eacute;pouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus du malheureux plongeur. C'&eacute;tait un requin de grande taille qui s'avan&ccedil;ait diagonalement, l'oeil en feu, les m&acirc;choires ouvertes&nbsp;!</p>
+
+<p>J'&eacute;tais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement.</p>
+
+<p>Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'&eacute;lan&ccedil;a vers l'Indien, qui se jeta de c&ocirc;t&eacute; et &eacute;vita la morsure du requin, mais non le battement de sa queue, car cette queue, le frappant &agrave; la poitrine, I &eacute;tendit sur le sol.</p>
+
+<p>Cette sc&egrave;ne avait dur&eacute; quelques secondes &agrave; peine. Le requin revint, et, se retournant sur le dos, il s'appr&ecirc;tait &agrave; couper l'Indien en deux, quand je sentis le capitaine Nemo, post&eacute; pr&egrave;s de moi, se lever subitement. Puis, son poignard &agrave; la main, il marcha droit au monstre, pr&ecirc;t &agrave; lutter corps &agrave; corps avec lui.</p>
+
+<p>Le squale, au moment o&ugrave; il allait happer le malheureux p&ecirc;cheur, aper&ccedil;ut son nouvel adversaire, et se repla&ccedil;ant sur le ventre, il se dirigea rapidement vers lui.</p>
+
+<p>Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Repli&eacute; sur lui-m&ecirc;me, il attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque celui-ci se pr&eacute;cipita sur lui, le capitaine, se jetant de c&ocirc;t&eacute; avec une prestesse prodigieuse, &eacute;vita le choc et lui enfon&ccedil;a son poignard dans le ventre. Mais, tout n'&eacute;tait pas dit. Un combat terrible s'engagea.</p>
+
+<p>Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait &agrave; flots de ses blessures. La mer se teignit de rouge, et, &agrave; travers ce liquide opaque, je ne vis plus rien.</p>
+
+<p>Plus rien, jusqu'au moment o&ugrave;, dans une &eacute;claircie, j'aper&ccedil;us l'audacieux capitaine, cramponn&eacute; &agrave; l'une des nageoires de l'animal, luttant corps &agrave; corps avec le monstre, labourant de coups de poignard le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup d&eacute;finitif, c'est-&agrave;-dire l'atteindre en plein coeur. Le squale, se d&eacute;battant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous mena&ccedil;ait de me renverser.</p>
+
+<p>J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, clou&eacute; par l'horreur, je ne pouvais remuer.</p>
+
+<p>Je regardais, l'oeil hagard. Je voyais les phases de la lutte se modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renvers&eacute; par la masse &eacute;norme qui pesait sur lui. Puis, les m&acirc;choires du requin s'ouvrirent d&eacute;mesur&eacute;ment comme une cisaille d'usine, et c'en &eacute;tait fait du capitaine si, prompt comme la pens&eacute;e, son harpon &agrave; la main, Ned Land, se pr&eacute;cipitant vers le requin, ne l'e&ucirc;t frappe de sa terrible pointe.</p>
+
+<p>Les flots s'impr&eacute;gn&egrave;rent d'une masse de sang. Ils s'agit&egrave;rent sous les mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur. Ned Land n'avait pas manqu&eacute; son but. C'&eacute;tait le r&acirc;le du monstre. Frapp&eacute; au coeur, il se d&eacute;battait dans des spasmes &eacute;pouvantables, dont le contrecoup renversa Conseil.</p>
+
+<p>Cependant, Ned Land avait d&eacute;gag&eacute; le capitaine. Celui-ci, relev&eacute; sans blessures, alla droit &agrave; l'indien, coupa vivement la corde qui le liait &agrave; sa pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il remonta &agrave; la surface de la mer.</p>
+
+<p>Nous le suiv&icirc;mes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement sauv&eacute;s, nous atteignions l'embarcation du p&ecirc;cheur.</p>
+
+<p>Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux &agrave; la vie. Je ne savais s'il r&eacute;ussirait. Je l'esp&eacute;rais, car l'immersion de ce pauvre diable n'avait pas &eacute;t&eacute; longue. Mais le coup de queue du requin pouvait l'avoir frapp&eacute; &agrave; mort.</p>
+
+<p>Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du capitaine, je vis, peu &agrave; peu, le noy&eacute; revenir au sentiment. Il ouvrit les yeux. Quelle dut &ecirc;tre sa surpris-je son &eacute;pouvante m&ecirc;me, &agrave; voir les quatre grosses t&ecirc;tes de cuivre qui se penchaient sur lui&nbsp;!</p>
+
+<p>Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une poche de son v&ecirc;tement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main&nbsp;? Cette magnifique aum&ocirc;ne de l'homme des eaux au pauvre Indien de Ceylan fut accept&eacute;e par celui-ci d'une main tremblante.</p>
+
+<p>Ses yeux effar&eacute;s indiquaient du reste qu'il ne savait &agrave; quels &ecirc;tres surhumains il devait &agrave; la fois la fortune et la vie.</p>
+
+<p>Sur un signe du capitaine, nous regagn&acirc;mes le banc de pintadines, et, suivant la route d&eacute;j&agrave; parcourue, apr&egrave;s une demi-heure de marche nous rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Une fois embarqu&eacute;s, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se d&eacute;barrassa de sa lourde carapace de cuivre.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Merci, ma&icirc;tre Land, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash; C'est une revanche, capitaine, r&eacute;pondit Ned Land. Je vous devais cela.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Un p&acirc;le sourire glissa sur les l&egrave;vres du capitaine, et ce fut tout.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Au <i>Nautilus</i>&nbsp;&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous rencontrions le cadavre du requin qui flottait.</p>
+
+<p>A la couleur noire marquant l'extr&eacute;mit&eacute; de ses nageoires, je reconnus le terrible m&eacute;lanopt&egrave;re de la mer des Indes, de l'esp&egrave;ce des requins proprement dits. Sa longueur d&eacute;passait vingt-cinq pieds&nbsp;; sa bouche &eacute;norme occupait le tiers de son corps. C'&eacute;tait un adulte, ce qui se voyait aux six rang&eacute;es de dents, dispos&eacute;es en triangles isoc&egrave;les sur la m&acirc;choire sup&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Conseil le regardait avec un int&eacute;r&ecirc;t tout scientifique, et je suis s&ucirc;r qu'il le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux, ordre des chondropt&eacute;rygiens &agrave; branchies fixes, famille des s&eacute;laciens, genre des squales.</p>
+
+<p>Pendant que je consid&eacute;rais cette masse inerte, une douzaine de ces voraces m&eacute;lanopt&egrave;res apparut tout d'un coup autour de l'embarcation&nbsp;; mais, sans se pr&eacute;occuper de nous, ils se jet&egrave;rent sur le cadavre et s'en disput&egrave;rent les lambeaux.</p>
+
+<p>A huit heures et demie, nous &eacute;tions de retour &agrave; bord du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>L&agrave;, je me pris &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir sur les incidents de notre excursion au banc de Manaar. Deux observations s'en d&eacute;gageaient in&eacute;vitablement. L'une, portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son d&eacute;vouement pour un &ecirc;tre humain, l'un des repr&eacute;sentants de cette race qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en d&icirc;t, cet homme &eacute;trange n'&eacute;tait pas parvenu encore &agrave; tuer son coeur tout entier.</p>
+
+<p>Lorsque je lui fis cette observation, il me r&eacute;pondit d'un ton l&eacute;g&egrave;rement &eacute;mu&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des opprim&eacute;s, et je suis encore, et, jusqu'&agrave; mon dernier souffle, je serai de ce pays-l&agrave;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<h4><a name="IV" id="IV"></a>IV</h4>
+
+<h4>LA MER ROUGE</h4>
+
+
+<p>Pendant la journ&eacute;e du 29 janvier, l'&icirc;le de Ceylan disparut sous l'horizon, et le <i>Nautilus</i>, avec une vitesse de vingt milles &agrave; l'heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui s&eacute;parent les Maledives des Laquedives. Il rangea m&ecirc;me l'&icirc;le Kittan, terre d'origine madr&eacute;porique, d&eacute;couverte par Vasco de Gama en 1499, et l'une des dix-neuf principales &icirc;les de cet archipel des Laquedives, situ&eacute; entre 10&deg; et 14&deg;30' de latitude nord, et 69&deg; et 50&deg;72' de longitude est.</p>
+
+<p>Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept mille cinq cents lieues depuis notre point de d&eacute;part dans les mers du Japon.</p>
+
+<p>Le lendemain 30 janvier - lorsque le <i>Nautilus</i> remonta &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au nord-nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creus&eacute;e entre l'Arabie et la p&eacute;ninsule indienne, qui sert de d&eacute;bouch&eacute; au golfe Persique.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &eacute;videmment une impasse, sans issue possible. O&ugrave; nous conduisait donc le capitaine Nemo&nbsp;? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas le Canadien, qui, ce jour-l&agrave;, me demanda o&ugrave; nous allions.</p>
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+<p>&laquo;&nbsp;Nous allons, ma&icirc;tre Ned, o&ugrave; nous conduit la fantaisie du capitaine.</p>
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+<p>&mdash; Cette fantaisie, r&eacute;pondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons gu&egrave;re &agrave; revenir sur nos pas.</p>
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+<p>&mdash; Eh bien&nbsp;! nous reviendrons, ma&icirc;tre Land, et si apr&egrave;s le golfe Persique, le <i>Nautilus</i> veut visiter la mer Rouge, le d&eacute;troit de Babel-Mandeb est toujours l&agrave; pour lui livrer passage.</p>
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+<p>&mdash; Je ne vous apprendrai pas, monsieur, r&eacute;pondit Ned Land, que la mer Rouge est non moins ferm&eacute;e que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est pas encore perc&eacute;, et, le f&ucirc;t-il, un bateau myst&eacute;rieux comme le n&ocirc;tre ne se hasarderait pas dans ses canaux coup&eacute;s d'&eacute;cluses. Donc, la mer Rouge n'est pas encore le chemin qui nous ram&egrave;nera en Europe.</p>
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+<p>&mdash; Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe.</p>
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+<p>&mdash; Que supposez-vous donc&nbsp;?</p>
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+<p>&mdash; Je suppose qu'apr&egrave;s avoir visit&eacute; ces curieux parages de l'Arabie et de l'&Eacute;gypte, le <i>Nautilus</i> redescendra l'Oc&eacute;an indien, peut-&ecirc;tre &agrave; travers le canal de Mozambique, peut-&ecirc;tre au large des Mascareignes, de mani&egrave;re &agrave; gagner le cap de Bonne-Esp&eacute;rance.</p>
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+<p>Et une fois au cap de Bonne-Esp&eacute;rance&nbsp;? demanda le Canadien avec une insistance toute particuli&egrave;re.</p>
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+<p>&mdash; Eh bien, nous p&eacute;n&eacute;trerons dans cet Atlantique que nous ne connaissons pas encore. Ah &ccedil;a&nbsp;! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce voyage sous les mers&nbsp;? Vous vous blasez donc sur le spectacle incessamment vari&eacute; des merveilles sous-marines&nbsp;? Pour mon compte, je verrai avec un extr&ecirc;me d&eacute;pit finir ce voyage qu'il aura &eacute;t&eacute; donn&eacute; &agrave; si peu d'hommes de faire.</p>
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+<p>&mdash; Mais savez-vous, monsieur Aronnax, r&eacute;pondit le Canadien, que voil&agrave; bient&ocirc;t trois mois que nous sommes emprisonn&eacute;s &agrave; bord de ce <i>Nautilus</i> ?</p>
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+<p>&mdash; Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne compte ni les jours, ni les heures.</p>
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+<p>&mdash; Mais la conclusion&nbsp;?</p>
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+<p>&mdash; La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave Ned&nbsp;: &laquo;&nbsp;Une chance d'&eacute;vasion nous est offerte&nbsp;&raquo;, je la discuterais avec vous. Mais tel n'est pas le cas et, &agrave; vous parler franchement, je ne crois pas que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers europ&eacute;ennes.&nbsp;&raquo;</p>
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+<p>Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du <i>Nautilus</i>, j'&eacute;tais incarn&eacute; dans la peau de son commandant.</p>
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+<p>Quant &agrave; Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de monologue&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tout cela est bel et bon, mais, &agrave; mon avis, o&ugrave; il y a de la g&ecirc;ne, il n'y a plus de plaisir.&nbsp;&raquo;</p>
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+<p>Pendant quatre jours, jusqu'au 3 f&eacute;vrier, le <i>Nautilus</i> visita la mer d'Oman, sous diverses vitesses et &agrave; diverses profondeurs. Il semblait marcher au hasard, comme s'il e&ucirc;t h&eacute;sit&eacute; sur la route &agrave; suivre, mais il ne d&eacute;passa jamais le tropique du Cancer.</p>
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+<p>En quittant cette mer, nous e&ucirc;mes un instant connaissance de Mascate, la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect &eacute;trange, au milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se d&eacute;tachent en blanc ses maisons et ses forts. J'aper&ccedil;us le d&ocirc;me arrondi de ses mosqu&eacute;es, la pointe &eacute;l&eacute;gante de ses minarets, ses fra&icirc;ches et verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu'une vision, et le <i>Nautilus</i> s'enfon&ccedil;a bient&ocirc;t sous les flots sombres de ces parages.</p>
+
+<p>Puis, il prolongea &agrave; une distance de six milles les c&ocirc;tes arabiques du Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondul&eacute;e de montagnes, relev&eacute;e de quelques ruines anciennes. Le 5 f&eacute;vrier, nous donnions enfin dans le golfe d'Aden, v&eacute;ritable entonnoir introduit dans ce goulot de Babel-Mandeb, qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge.</p>
+
+<p>Le 6 f&eacute;vrier, le <i>Nautilus</i> flottait en vue d'Aden, perch&eacute; sur un promontoire qu'un isthme &eacute;troit r&eacute;unit au continent, sorte de Gibraltar inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, apr&egrave;s s'en &ecirc;tre empar&eacute;s en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette ville qui fut autrefois l'entrep&ocirc;t le plus riche et le plus commer&ccedil;ant de la c&ocirc;te, au dire de l'historien Edrisi.</p>
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+<p>Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu &agrave; ce point, allait revenir en arri&egrave;re&nbsp;; mais je me trompais, et, &agrave; ma grande surprise, il n'en fut rien.</p>
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+<p>Le lendemain, 7 f&eacute;vrier, nous embouquions le d&eacute;troit de Babel-Mandeb, dont le nom veut dire en langue arabe&nbsp;: &laquo;&nbsp;la porte des Larmes&nbsp;&raquo;. Sur vingt milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilom&egrave;tres de long, et pour le <i>Nautilus</i> lanc&eacute; &agrave; toute vitesse, le franchir fut l'affaire d'une heure &agrave; peine. Mais je ne vis rien, pas m&ecirc;me cette &icirc;le de P&eacute;rim, dont le gouvernement britannique a fortifi&eacute; la position d'Aden. Trop de steamers anglais ou fran&ccedil;ais des lignes de Suze &agrave; Bombay, &agrave; Calcutta, &agrave; Melbourne, &agrave; Bourbon, &agrave; Maurice, sillonnaient cet &eacute;troit passage, pour que le Nautilus tent&acirc;t de s'y montrer. Aussi se tint-il prudemment entre deux eaux.</p>
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+<p>Enfin, &agrave; midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge.</p>
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+<p>La mer Rouge, lac c&eacute;l&egrave;bre des traditions bibliques, que les pluies ne rafra&icirc;chissent gu&egrave;re, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une excessive &eacute;vaporation pompe incessamment et qui perd chaque ann&eacute;e une tranche liquide haute d'un m&egrave;tre et demi&nbsp;! Singulier golfe, qui, ferm&eacute; et dans les conditions d'un lac, serait peut-&ecirc;tre enti&egrave;rement dess&eacute;ch&eacute;&nbsp;; inf&eacute;rieur en ceci &agrave; ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont le niveau a seulement baiss&eacute; jusqu'au point o&ugrave; leur &eacute;vaporation a pr&eacute;cis&eacute;ment &eacute;gal&eacute; la somme des eaux re&ccedil;ues dans leur sein.</p>
+
+<p>Cette mer Rouge a deux mille six cents kilom&egrave;tres de longueur sur une largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptol&eacute;m&eacute;es et des empereurs romains, elle fut la grande art&egrave;re commerciale du monde, et le percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les railways de Suez ont d&eacute;j&agrave; ramen&eacute;e en partie.</p>
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+<p>Je ne voulus m&ecirc;me pas chercher &agrave; comprendre ce caprice du capitaine Nemo qui pouvait le d&eacute;cider &agrave; nous entra&icirc;ner dans ce golfe. Mais j'approuvai sans r&eacute;serve le <i>Nautilus</i> d'y &ecirc;tre entr&eacute;. Il prit une allure moyenne, tant&ocirc;t se tenant &agrave; la surface, tant&ocirc;t plongeant pour &eacute;viter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus de cette mer si curieuse.</p>
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+<p>Le 8 f&eacute;vrier, d&egrave;s les premi&egrave;res heures du jour, Moka nous apparut, ville maintenant ruin&eacute;e, dont les murailles tombent au seul bruit du canon, et qu'abritent &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques dattiers verdoyants. Cit&eacute; importante, autrefois, qui renfermait six march&eacute;s publics, vingt-six mosqu&eacute;es, et &agrave; laquelle ses murs, d&eacute;fendus par quatorze forts, faisaient une ceinture de trois kilom&egrave;tres.</p>
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+<p>Puis, le <i>Nautilus</i> se rapprocha des rivages africains o&ugrave; la profondeur de la mer est plus consid&eacute;rable. L&agrave;, entre deux eaux d'une limpidit&eacute; de cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler d'admirables buissons de coraux &eacute;clatants, et de vastes pans de rochers rev&ecirc;tus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel indescriptible spectacle, et quelle vari&eacute;t&eacute; de sites et de paysages &agrave; l'arasement de ces &eacute;cueils et de ces &icirc;lots volcaniques qui confinent &agrave; la c&ocirc;te Iybienne&nbsp;! Mais o&ugrave; ces arborisations apparurent dans toute leur beaut&eacute;, ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas &agrave; rallier. Ce fut sur les c&ocirc;tes du T&eacute;hama, car alors non seulement ces &eacute;talages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer, mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se d&eacute;roulaient &agrave; dix brasses au-dessus&nbsp;; ceux-ci plus capricieux, mais moins color&eacute;s que ceux-l&agrave; dont l'humide vitalit&eacute; des eaux entretenait la fra&icirc;cheur.</p>
+
+<p>Que d'heures charmantes je passai ainsi &agrave; la vitre du salon&nbsp;! Que d'&eacute;chantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine j'admirai sous l'&eacute;clat de notre fanal &eacute;lectrique&nbsp;! Des fongies agariciformes, des actinies de couleur ardois&eacute;e, entre autres le thalassianthus aster des tubipores dispos&eacute;s comme des fl&ucirc;tes et n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particuli&egrave;res &agrave; cette mer, qui s'&eacute;tablissent dans les excavations madr&eacute;poriques et dont la base est contourn&eacute;e en courte spirale, et enfin mille sp&eacute;cimens d'un polypier que je n'avais pas observ&eacute; encore, la vulgaire &eacute;ponge.</p>
+
+<p>La classe des spongiaires, premi&egrave;re du groupe des polypes, a &eacute;t&eacute; pr&eacute;cis&eacute;ment cr&eacute;&eacute;e par ce curieux produit dont l'utilit&eacute; est incontestable. L'&eacute;ponge n'est point un v&eacute;g&eacute;tal comme l'admettent encore quelques naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier inf&eacute;rieur &agrave; celui du corail. Son animalit&eacute; n'est pas douteuse, et on ne peut m&ecirc;me adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un &ecirc;tre interm&eacute;diaire entre la plante et l'animal. Je dois dire cependant, que les naturalistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de l'&eacute;ponge. Pour les uns, c'est un polypier, et pour d'autres tels que M. Milne Edwards, c'est un individu isol&eacute; et unique.</p>
+
+<p>La classe des spongiaires contient environ trois cents esp&egrave;ces qui se rencontrent dans un grand nombre de mers, et m&ecirc;me dans certains cours d'eau o&ugrave; elles ont re&ccedil;u le nom de &laquo;&nbsp;fluviatiles&nbsp;&raquo;. Mais leurs eaux de pr&eacute;dilection sont celles de la M&eacute;diterran&eacute;e, de l'archipel grec, de la c&ocirc;te de Syrie et de la mer Rouge. L&agrave; se reproduisent et se d&eacute;veloppent ces &eacute;ponges fines-douces dont la valeur s'&eacute;l&egrave;ve jusqu'&agrave; cent cinquante francs, l'&eacute;ponge blonde de Syrie, l'&eacute;ponge dure de Barbarie, etc. Mais puisque je ne pouvais esp&eacute;rer d'&eacute;tudier ces zoophytes dans les &eacute;chelles du Levant, dont nous &eacute;tions s&eacute;par&eacute;s par l'infranchissable isthme de Suez, je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge.</p>
+
+<p>J'appelai donc Conseil pr&egrave;s de moi, pendant que le <i>Nautilus</i>, par une profondeur moyenne de huit &agrave; neuf m&egrave;tres, rasait lentement tous ces beaux rochers de la c&ocirc;te orientale.</p>
+
+<p>L&agrave; croissaient des &eacute;ponges de toutes formes, des &eacute;ponges p&eacute;dicul&eacute;es, foliac&eacute;es, globuleuses, digit&eacute;es. Elles justifiaient assez exactement ces noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'&eacute;lan, de pied de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont attribu&eacute;s les p&ecirc;cheurs, plus po&egrave;tes que les savants. De leur tissu fibreux, enduit d'une substance g&eacute;latineuse a demi fluide, s'&eacute;chappaient incessamment de petits filets d'eau, qui apr&egrave;s avoir port&eacute; la vie dans chaque cellule, en &eacute;taient expuls&eacute;s par un mouvement contractile. Cette substance dispara&icirc;t apr&egrave;s la mort du polype, et se putr&eacute;fie en d&eacute;gageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces fibres corn&eacute;es ou g&eacute;latineuses dont se compose l'&eacute;ponge domestique, qui prend une teinte rouss&acirc;tre, et qui s'emploie &agrave; des usages divers, selon son degr&eacute; d'&eacute;lasticit&eacute;, de perm&eacute;abilit&eacute; ou de r&eacute;sistance &agrave; la mac&eacute;ration.</p>
+
+<p>Ces polypiers adh&eacute;raient aux rochers, aux coquilles des mollusques et m&ecirc;me aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites anfractuosit&eacute;s, les uns s'&eacute;talant, les autres se dressant ou pendant comme des excroissances corallig&egrave;nes. J'appris &agrave; Conseil que ces &eacute;ponges se p&ecirc;chaient de deux mani&egrave;res, soit &agrave; la drague, soit &agrave; la main. Cette derni&egrave;re m&eacute;thode qui n&eacute;cessite l'emploi des plongeurs, est pr&eacute;f&eacute;rable, car en respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une valeur tr&egrave;s sup&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Les autres zoophytes qui pullulaient aupr&egrave;s des spongiaires, consistaient principalement en m&eacute;duses d'une esp&egrave;ce tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gante&nbsp;; les mollusques &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;s par des vari&eacute;t&eacute;s de calmars, qui, d'apr&egrave;s d'Orbigny, sont sp&eacute;ciales &agrave; la mer Rouge, et les reptiles par des tortues <i>virgata</i>, appartenant au genre des ch&eacute;lon&eacute;es, qui fournirent &agrave; notre table un mets sain et d&eacute;licat.</p>
+
+<p>Quant aux poissons, ils &eacute;taient nombreux et souvent remarquables. Voici ceux que les filets du <i>Nautilus</i> rapportaient plus fr&eacute;quemment &agrave; bord&nbsp;: des raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur brique, au corps sem&eacute; d'in&eacute;gales taches bleues et reconnaissables &agrave; leur double aiguillon dentel&eacute;, des arnacks au dos argent&eacute;, des pastenaques &agrave; la queue pointill&eacute;e, et des bockats, vastes manteaux longs de deux m&egrave;tres qui ondulaient entre les eaux, des aodons, absolument d&eacute;pourvus de dents, sortes de cartilagineux qui se rapprochent du squale, des ostracions-dromadaires dont la bosse se termine par un aiguillon recourb&eacute;, long d'un pied et demi, des ophidies, v&eacute;ritables mur&egrave;nes &agrave; la queue argent&eacute;e, au dos bleu&acirc;tre, aux pectorales brunes bord&eacute;es d'un lis&eacute;r&eacute; gris, des fiatoles, esp&egrave;ces de stromat&eacute;es, z&eacute;br&eacute;s d'&eacute;troites raies d'or et par&eacute;s des trois couleurs de la France, des bl&eacute;mies-garamits, longs de quatre d&eacute;cim&egrave;tres, de superbes caranx, d&eacute;cor&eacute;s de sept bandes transversales d'un beau noir, de nageoires bleues et jaunes, et d'&eacute;cailles d'or et d'argent, des centropodes, des mulles auriflammes &agrave; t&ecirc;te jaune, des scares, des labres, des balistes, des gobies, etc., et mille autres poissons communs aux Oc&eacute;ans que nous avions d&eacute;j&agrave; travers&eacute;s.</p>
+
+<p>Le 9 f&eacute;vrier, le <i>Nautilus</i> flottait dans cette partie la plus large de la mer Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la c&ocirc;te ouest et Quonfodah sur la c&ocirc;te est, sur un diam&egrave;tre de cent quatre-vingt-dix milles.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave; &agrave; midi, apr&egrave;s le point, le capitaine Nemo monta sur la plate-forme o&ugrave; je me trouvai. Je me promis de ne point le laisser redescendre sans l'avoir au moins pressenti sur ses projets ult&eacute;rieurs. Il vint &agrave; moi d&egrave;s qu'il m'aper&ccedil;ut, m'offrit gracieusement un cigare et me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien&nbsp;! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous pla&icirc;t-elle&nbsp;? Avez-vous suffisamment observ&eacute; les merveilles qu'elle recouvre, ses poissons et ses zoophytes, ses parterres d'&eacute;ponges et ses for&ecirc;ts de corail&nbsp;? Avez-vous entrevu les villes jet&eacute;es sur ses bords&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, capitaine Nemo, r&eacute;pondis-je, et le <i>Nautilus</i> s'est merveilleusement pr&ecirc;t&eacute; &agrave; toute cette &eacute;tude. Ah&nbsp;! c'est un intelligent bateau&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invuln&eacute;rable&nbsp;! Il ne redoute ni les terribles temp&ecirc;tes de la mer Rouge, ni ses courants, ni ses &eacute;cueils.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, dis-je, cette mer est cit&eacute;e entre les plus mauvaises, et si je ne me trompe, au temps des Anciens, sa renomm&eacute;e &eacute;tait d&eacute;testable.</p>
+
+<p>&mdash; D&eacute;testable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en parlent pas &agrave; son avantage, et Strabon dit qu'elle est particuli&egrave;rement dure &agrave; l'&eacute;poque des vents Et&eacute;siens et de la saison des pluies. L'Arabe Edrisi qui la d&eacute;peint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les navires p&eacute;rissaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que personne ne se hasardait &agrave; y naviguer la nuit. C'est, pr&eacute;tend-il, une mer sujette &agrave; d'affreux ouragans, sem&eacute;e d'&icirc;les inhospitali&egrave;res, et &laquo;&nbsp;qui n'offre rien de bon&nbsp;&raquo; ni dans ses profondeurs, ni &agrave; sa surface. En effet, telle est l'opinion qui se trouve dans Arrien, Agatharchide et Art&eacute;midore.</p>
+
+<p>&mdash; On voit bien, r&eacute;pliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigu&eacute; &agrave; bord du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, r&eacute;pondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les modernes ne sont pas plus avanc&eacute;s que les anciens. Il a fallu bien des si&egrave;cles pour trouver la puissance m&eacute;canique de la vapeur&nbsp;! Qui sait si dans cent ans, on verra un second <i>Nautilus</i>&nbsp;! Les progr&egrave;s sont lents, monsieur Aronnax.</p>
+
+<p>&mdash; C'est vrai, r&eacute;pondis-je, votre navire avance d'un si&egrave;cle, de plusieurs peut-&ecirc;tre, sur son &eacute;poque. Quel malheur qu'un secret pareil doive mourir avec son inventeur&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo ne me r&eacute;pondit pas. Apr&egrave;s quelques minutes de silence&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; C'est vrai, r&eacute;pondis-je, mais leurs craintes n'&eacute;taient-elles pas exag&eacute;r&eacute;es&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui et non, monsieur Aronnax, me r&eacute;pondit le capitaine Nemo, qui me parut poss&eacute;der &agrave; fond &laquo;&nbsp;sa mer Rouge&nbsp;&raquo;. Ce qui n'est plus dangereux pour un navire moderne, bien gr&eacute;&eacute;, solidement construit, ma&icirc;tre de sa direction gr&acirc;ce &agrave; l'ob&eacute;issante vapeur, offrait des p&eacute;rils de toutes sortes aux b&acirc;timents des anciens. Il faut se repr&eacute;senter ces premiers navigateurs s'aventurant sur des barques faites de planches cousues avec des cordes de palmier, calfat&eacute;es de r&eacute;sine pil&eacute;e et enduites de graisse de chiens de mer. Ils n'avaient pas m&ecirc;me d'instruments pour relever leur direction, et ils marchaient &agrave; l'estime au milieu de courants qu'ils connaissaient &agrave; peine. Dans ces conditions, les naufrages &eacute;taient et devaient &ecirc;tre nombreux. Mais de notre temps, les steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus rien &agrave; redouter des col&egrave;res de ce golfe, en d&eacute;pit des moussons contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se pr&eacute;parent pas au d&eacute;part par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont plus, orn&eacute;s de guirlandes et de bandelettes dor&eacute;es, remercier les dieux dans le temple voisin.</p>
+
+<p>&mdash; J'en conviens, dis-je, et la vapeur me para&icirc;t avoir tu&eacute; la reconnaissance dans le coeur des marins. Mais capitaine, puisque vous semblez avoir sp&eacute;cialement &eacute;tudi&eacute; cette mer, pouvez-vous m'apprendre quelle est l'origine de son nom&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications &agrave; ce sujet. Voulez-vous conna&icirc;tre l'opinion d'un chroniqueur du XIVe si&egrave;cle&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Volontiers.</p>
+
+<p>&mdash; Ce fantaisiste pr&eacute;tend que son nom lui fut donn&eacute; apr&egrave;s le passage des Isra&eacute;lites, lorsque le Pharaon eut p&eacute;ri dans les flots qui se referm&egrave;rent &agrave; la voix de Mo&iuml;se&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>
+<p class="nind">En signe de cette merveille,<br />
+ Devint la mer rouge et vermeille.<br />
+ Non puis ne surent la nommer<br />
+ Autrement que la rouge mer.</p>
+</blockquote>
+
+<p>&mdash; Explication de po&egrave;te, capitaine Nemo, r&eacute;pondis-je, mais je ne saurais m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion personnelle.</p>
+
+<p>&mdash; La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette appellation de mer Rouge une traduction du mot h&eacute;breu &laquo;&nbsp;Edrom&nbsp;&raquo;, et si les anciens lui donn&egrave;rent ce nom, ce fut &agrave; cause de la coloration particuli&egrave;re de ses eaux.</p>
+
+<p>&mdash; Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune teinte particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash; Sans doute, mais en avan&ccedil;ant vers le fond du golfe, vous remarquerez cette singuli&egrave;re apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor enti&egrave;rement rouge, comme un lac de sang.</p>
+
+<p>&mdash; Et cette couleur, vous l'attribuez &agrave; la pr&eacute;sence d'une algue microscopique&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui. C'est une mati&egrave;re mucilagineuse pourpre produite par ces ch&eacute;tives plantules connues sous le nom de <i>trichodesmies</i>, et dont il faut quarante mille pour occuper l'espace d'un millim&egrave;tre carr&eacute;. Peut-&ecirc;tre en rencontrerez-vous, quand nous serons &agrave; Tor.</p>
+
+<p>&mdash; Ainsi, capitaine Nemo, ce n'est pas la premi&egrave;re fois que vous parcourez la mer Rouge &agrave; bord du <i>Nautilus</i>&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Isra&eacute;lites et de la catastrophe des &Eacute;gyptiens, je vous demanderai si vous avez reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison.</p>
+
+<p>&mdash; Laquelle&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; C'est que l'endroit m&ecirc;me o&ugrave; Mo&iuml;se a pass&eacute; avec tout son peuple est tellement ensabl&eacute; maintenant que les chameaux y peuvent &agrave; peine baigner leurs jambes. Vous comprenez que mon <i>Nautilus</i> n'aurait pas assez d'eau pour lui.</p>
+
+<p>&mdash; Et cet endroit&nbsp;?... demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Cet endroit est situ&eacute; un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge s'&eacute;tendait jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit miraculeux ou non, les Isra&eacute;lites n'en ont pas moins pass&eacute; l&agrave; pour gagner la Terre promise, et l'arm&eacute;e de Pharaon a pr&eacute;cis&eacute;ment p&eacute;ri en cet endroit. Je pense donc que des fouilles pratiqu&eacute;es au milieu de ces sables mettraient &agrave; d&eacute;couvert une grande quantit&eacute; d'armes et d'instruments d'origine &eacute;gyptienne.</p>
+
+<p>&mdash; C'est &eacute;vident, r&eacute;pondis-je, et il faut esp&eacute;rer pour les arch&eacute;ologues que ces fouilles se feront t&ocirc;t ou tard, lorsque des villes nouvelles s'&eacute;tabliront sur cet isthme, apr&egrave;s le percement du canal de Suez. Un canal bien inutile pour un navire tel que le <i>Nautilus</i> !</p>
+
+<p>&mdash; Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les anciens avaient bien compris cette utilit&eacute; pour leurs affaires commerciales d'&eacute;tablir une communication entre la mer Rouge et la M&eacute;diterran&eacute;e&nbsp;; mais ils ne song&egrave;rent point &agrave; creuser un canal direct, et ils prirent le Nil pour interm&eacute;diaire. Tr&egrave;s probablement, le canal qui r&eacute;unissait le Nil &agrave; la mer Rouge fut commenc&eacute; sous S&eacute;sostris, si l'on en croit la tradition. Ce qui est certain, c'est que, six cent quinze ans avant J&eacute;sus-Christ, Necos entreprit les travaux d'un canal aliment&eacute; par les eaux du Nil, &agrave; travers la plaine d'&Eacute;gypte qui regarde l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur &eacute;tait telle que deux trir&egrave;mes pouvaient y passer de front. Il fut continu&eacute; par Darius, fils d'Hytaspe, et probablement achev&eacute; par Ptol&eacute;m&eacute;e II. Strabon le vit employ&eacute; &agrave; la navigation&nbsp;; mais la faiblesse de sa pente entre son point de d&eacute;part, pr&egrave;s de Bubaste, et la mer Rouge, ne le rendait navigable que pendant quelques mois de l'ann&eacute;e. Ce canal servit au commerce jusqu'au si&egrave;cle des Antonins&nbsp;; abandonn&eacute;, ensabl&eacute;, puis r&eacute;tabli par les ordres du calife Omar, il fut d&eacute;finitivement combl&eacute; en 761 ou 762 par le calife Al-Mansor, qui voulut emp&ecirc;cher les vivres d'arriver &agrave; Mohammed-ben-Abdoallah, r&eacute;volt&eacute; contre lui. Pendant l'exp&eacute;dition d'&Eacute;gypte, votre g&eacute;n&eacute;ral Bonaparte retrouva les traces de ces travaux dans le d&eacute;sert de Suez, et, surpris par la mar&eacute;e, il faillit p&eacute;rir quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth, l&agrave; m&ecirc;me o&ugrave; Mo&iuml;se avait camp&eacute; trois mille trois cents ans avant</p>
+
+<p>lui.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient os&eacute; entreprendre, cette jonction entre les deux mers qui abr&eacute;gera de neuf mille kilom&egrave;tres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et avant peu, il aura chang&eacute; l'Afrique en une &icirc;le immense.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'&ecirc;tre fier de votre compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus grands capitaines&nbsp;! Il a commenc&eacute; comme tant d'autres par les ennuis et les rebuts, mais il a triomph&eacute;, car il a le g&eacute;nie de la volont&eacute;. Et il est triste de penser que cette oeuvre, qui aurait d&ucirc; &ecirc;tre une oeuvre internationale, qui aurait suffi &agrave; illustrer un r&egrave;gne, n'aura r&eacute;ussi que par l'&eacute;nergie d'un seul homme. Donc, honneur &agrave; M. de Lesseps&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Oui, honneur &agrave; ce grand citoyen, r&eacute;pondis-je, tout surpris de l'accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler.</p>
+
+<p>&mdash; Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire &agrave; travers ce canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jet&eacute;es de Port-Sa&iuml;d apr&egrave;s-demain, quand nous serons dans la M&eacute;diterran&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash; Dans la M&eacute;diterran&eacute;e&nbsp;! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur le professeur. Cela vous &eacute;tonne&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ce qui m'&eacute;tonne, c'est de penser que nous y serons apr&egrave;s-demain.</p>
+
+<p>&mdash; Vraiment&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, capitaine, bien que je dusse &ecirc;tre habitu&eacute; &agrave; ne m'&eacute;tonner de rien depuis que je suis &agrave; votre bord&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Mais &agrave; quel propos cette surprise&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forc&eacute; d'imprimer au <i>Nautilus</i> s'il doit se retrouver apr&egrave;s-demain en pleine M&eacute;diterran&eacute;e, ayant fait le tour de l'Afrique et doubl&eacute; le cap de Bonne-Esp&eacute;rance&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le professeur&nbsp;? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Esp&eacute;rance&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Cependant, &agrave; moins que le <i>Nautilus</i> ne navigue en terre ferme et qu'il ne passe par-dessus l'isthme...</p>
+
+<p>&mdash; Ou par-dessous, monsieur Aronnax.</p>
+
+<p>&mdash; Par-dessous&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Sans doute, r&eacute;pondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes font aujourd'hui &agrave; sa surface.</p>
+
+<p>&mdash; Quoi&nbsp;! il existerait un passage&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Oui, un passage souterrain que j'ai nomm&eacute; Arabian-Tunnel. Il prend au-dessous de Suez et aboutit au golfe de P&eacute;luse.</p>
+
+<p>&mdash; Mais cet isthme n'est compos&eacute; que de sables mouvants&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Jusqu'&agrave; une certaine profondeur. Mais &agrave; cinquante m&egrave;tres seulement se rencontre une in&eacute;branlable assise de roc.</p>
+
+<p>&mdash; Et c'est par hasard que vous avez d&eacute;couvert ce passage&nbsp;? demandai-je de plus en plus surpris.</p>
+
+<p>&mdash; Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et m&ecirc;me, raisonnement plus que hasard.</p>
+
+<p>&mdash; Capitaine, je vous &eacute;coute, mais mon oreille r&eacute;siste &agrave; ce qu'elle entend.</p>
+
+<p>&mdash; Ah monsieur&nbsp;! <i>Aures habent et non audient</i> est de tous les temps. Non seulement ce passage existe, mais j'en ai profit&eacute; plusieurs fois. Sans cela, je ne me serais pas aventur&eacute; aujourd'hui dans cette impasse de la mer Rouge.</p>
+
+<p>&mdash; Est-il indiscret de vous demander comment vous avez d&eacute;couvert ce tunnel&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur, me r&eacute;pondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de secret entre gens qui ne doivent plus se quitter.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le r&eacute;cit du capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de naturaliste qui m'a conduit a d&eacute;couvrir ce passage que je suis seul &agrave; conna&icirc;tre. J'avais remarqu&eacute; que dans la mer Rouge et dans la M&eacute;diterran&eacute;e, il existait un certain nombre de poissons d'esp&egrave;ces absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des pers&egrave;gues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. Si elle existait, le courant souterrain devait forc&eacute;ment aller de la mer Rouge &agrave; la M&eacute;diterran&eacute;e par le seul effet de la diff&eacute;rence des niveaux. Je p&ecirc;chai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur passai &agrave; la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai &agrave; la mer. Quelques mois plus tard, sur les c&ocirc;tes de Syrie, je reprenais quelques &eacute;chantillons de mes poissons orn&eacute;s de leur anneau indicateur. La communication entre les deux m'&eacute;tait donc d&eacute;montr&eacute;e. Je la cherchai avec mon <i>Nautilus</i>, je la d&eacute;couvris, je m'y aventurai, et avant peu, monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel arabique&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<h4><a name="V" id="V"></a>V</h4>
+
+<h4>ARABIAN-TUNNEL</h4>
+
+
+<p>Ce jour m&ecirc;me, je rapportai &agrave; Conseil et &agrave; Ned Land la partie de cette conversation qui les int&eacute;ressait directement. Lorsque je leur appris que, dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la M&eacute;diterran&eacute;e, Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un tunnel sous-marin&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il, une communication entre les deux mers&nbsp;! Qui a jamais entendu parler de cela&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ami Ned, r&eacute;pondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du <i>Nautilus</i>&nbsp;? Non&nbsp;! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les &eacute;paules si l&eacute;g&egrave;rement, et ne repoussez pas les choses sous pr&eacute;texte que vous n'en avez Jamais entendu parler.</p>
+
+<p>&mdash; Nous verrons bien&nbsp;! riposta Ned Land, en secouant la t&ecirc;te. Apr&egrave;s tout, je ne demande pas mieux que de croire &agrave; son passage, &agrave; ce capitaine, et fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la M&eacute;diterran&eacute;e.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, par 21&deg;30' de latitude nord, le <i>Nautilus</i>, flottant &agrave; la surface de la mer, se rapprocha de la c&ocirc;te arabe. J'aper&ccedil;us Djeddah, important comptoir de l'&Eacute;gypte, de la Syrie, de la Turquie et des Indes. Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions, les navires amarr&eacute;s le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau obligeait &agrave; mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon, frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux indiquaient le quartier habit&eacute; par les B&eacute;douins.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t Djeddah s'effa&ccedil;a dans les ombres du soir, et le <i>Nautilus</i> rentra sous les eaux l&eacute;g&egrave;rement phosphorescentes.</p>
+
+<p>Le lendemain, 10 f&eacute;vrier, plusieurs navires apparurent qui couraient &agrave; contre-bord de nous. Le <i>Nautilus</i> reprit sa navigation sous-marine&nbsp;; mais &agrave; midi, au moment du point, la mer &eacute;tant d&eacute;serte, il remonta jusqu'&agrave; sa ligne de flottaison.</p>
+
+<p>Accompagn&eacute; de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme. La c&ocirc;te &agrave; l'est se montrait comme une masse &agrave; peine estomp&eacute;e dans un humide brouillard.</p>
+
+<p>Appuy&eacute;s sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres, quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voyez-vous l&agrave; quelque chose, monsieur le professeur&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, Ned, r&eacute;pondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez.</p>
+
+<p>&mdash; Regardez bien, reprit Ned, l&agrave;, par tribord devant, &agrave; peu pr&egrave;s &agrave; la hauteur du fanal&nbsp;! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; En effet, dis-je, apr&egrave;s une attentive observation, j'aper&ccedil;ois comme un long corps noir&acirc;tre &agrave; la surface des eaux.</p>
+
+<p>&mdash; Un autre <i>Nautilus</i>&nbsp;? dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Non, r&eacute;pondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est l&agrave; quelque animal marin.</p>
+
+<p>&mdash; Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge&nbsp;? demanda Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, mon gar&ccedil;on, r&eacute;pondis-je, on en rencontre quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash; Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des yeux l'objet signal&eacute;. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles connaissances, et je ne me tromperais pas &agrave; leur allure.</p>
+
+<p>&mdash; Attendons, dit Conseil. Le <i>Nautilus</i> se dirige de ce c&ocirc;t&eacute;, et avant peu nous saurons &agrave; quoi nous en tenir.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En effet, cet objet noir&acirc;tre ne fut bient&ocirc;t qu'&agrave; un mille de nous. Il ressemblait &agrave; un gros &eacute;cueil &eacute;chou&eacute; en pleine mer. Qu'&eacute;tait-ce&nbsp;? Je ne pouvais encore me prononcer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! il marche&nbsp;! il plonge&nbsp;! s'&eacute;cria Ned Land. Mille diables&nbsp;! Quel peut &ecirc;tre cet animal&nbsp;? Il n'a pas la queue bifurqu&eacute;e comme les baleines ou les cachalots, et ses nageoires ressemblent &agrave; des membres tronqu&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash; Mais alors...., fis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Bon, reprit le Canadien, le voil&agrave; sur le dos, et il dresse ses mamelles en l'air&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; C'est une sir&egrave;ne, s'&eacute;cria Conseil, une v&eacute;ritable sir&egrave;ne, n'en d&eacute;plaise &agrave; monsieur.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ce nom de sir&egrave;ne me mit sur la voie, et je compris que cet animal appartenait &agrave; cet ordre d'&ecirc;tres marins, dont la fable a fait les sir&egrave;nes, moiti&eacute; femmes et moiti&eacute; poissons.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Non, dis-je &agrave; Conseil, ce n'est point une sir&egrave;ne, mais un &ecirc;tre curieux dont il reste &agrave; peine quelques &eacute;chantillons dans la mer Rouge. C'est un dugong.</p>
+
+<p>&mdash; Ordre des syr&eacute;niens, groupe des pisciformes, sous-classe des monodelphiens, classe des mammif&egrave;res, embranchement des vert&eacute;br&eacute;s&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>Et lorsque Conseil avait ainsi parl&eacute;, il n'y avait plus rien &agrave; dire.</p>
+
+<p>Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de convoitise &agrave; la vue de cet animal. Sa main semblait pr&ecirc;te &agrave; le harponner. On e&ucirc;t dit qu'il attendait le moment de se jeter &agrave; la mer pour l'attaquer dans son &eacute;l&eacute;ment.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'&eacute;motion, je n'ai jamais tu&eacute; de&nbsp;&laquo;&nbsp;cela&nbsp;&raquo;.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Tout le harponneur &eacute;tait dans ce mot.</p>
+
+<p>En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il aper&ccedil;ut le dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant directement &agrave; lui&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Si vous teniez un harpon, ma&icirc;tre Land, est-ce qu'il ne vous br&ucirc;lerait pas la main&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Comme vous dites, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Et il ne vous d&eacute;plairait pas de reprendre pour un jour votre m&eacute;tier de p&ecirc;cheur, et d'ajouter ce c&eacute;tac&eacute; &agrave; la liste de ceux que vous avez d&eacute;j&agrave; frapp&eacute;s&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Cela ne me d&eacute;plairait point.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, vous pouvez essayer.</p>
+
+<p>&mdash; Merci, monsieur, r&eacute;pondit Ned Land dont les yeux s'enflamm&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash; Seulement, reprit le capitaine, je vous engage &agrave; ne pas manquer cet animal, et cela dans votre int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash; Est-ce que ce dugong est dangereux &agrave; attaquer&nbsp;? demandai-je malgr&eacute; le haussement d'&eacute;paule du Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, quelquefois, r&eacute;pondit le capitaine. Cet animal revient sur ses assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour ma&icirc;tre Land, ce danger n'est pas &agrave; craindre. Son coup d'oeil est prompt, son bras est s&ucirc;r. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le regarde justement comme un fin gibier, et je sais que ma&icirc;tre Land ne d&eacute;teste pas les bons morceaux.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! fit le Canadien, cette b&ecirc;te-la se donne aussi le luxe d'&ecirc;tre bonne &agrave; manger&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, ma&icirc;tre Land. Sa chair, une viande v&eacute;ritable, est extr&ecirc;mement estim&eacute;e, et on la r&eacute;serve dans toute la Malaisie pour la table des princes. Aussi fait-on &agrave; cet excellent animal une chasse tellement acharn&eacute;e que, de m&ecirc;me que le lamantin, son cong&eacute;n&egrave;re, il devient de plus en plus rare.</p>
+
+<p>&mdash; Alors, monsieur le capitaine, dit s&eacute;rieusement Conseil, si par hasard celui-ci &eacute;tait le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de l'&eacute;pargner dans l'int&eacute;r&ecirc;t de la science&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Peut-&ecirc;tre, r&eacute;pliqua le Canadien&nbsp;; mais, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de la cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse.</p>
+
+<p>&mdash; Faites donc, ma&icirc;tre Land&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit le capitaine Nemo.</p>
+
+<p>En ce moment sept hommes de l'&eacute;quipage, muets et impassibles comme toujours, mont&egrave;rent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une ligne semblable &agrave; celles qu'emploient les p&ecirc;cheurs de baleines. Le canot fut d&eacute;pont&eacute;, arrach&eacute; de son alv&eacute;ole, lanc&eacute; &agrave; la mer. Six rameurs prirent place sur leurs bancs et le patron se mit &agrave; la barre. Ned, Conseil et moi, nous nous ass&icirc;mes &agrave; l'arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous ne venez pas, capitaine&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le canot d&eacute;borda, et, enlev&eacute; par ses six avirons, il se dirigea rapidement vers le dugong, qui flottait alors &agrave; deux milles du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; quelques encablures du c&eacute;tac&eacute;, il ralentit sa marche, et les rames plong&egrave;rent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son harpon &agrave; la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon qui sert &agrave; frapper la baleine est ordinairement attach&eacute; &agrave; une tr&egrave;s longue corde qui se d&eacute;vide rapidement lorsque l'animal bless&eacute; l'entra&icirc;ne avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une dizaine de brasses, et son extr&eacute;mit&eacute; &eacute;tait seulement frapp&eacute;e sur un petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous les eaux.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais lev&eacute; et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien. Ce dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale tr&egrave;s allong&eacute;e et ses nageoires lat&eacute;rales par de v&eacute;ritables doigts. Sa diff&eacute;rence avec le lamantin consistait en ce que sa m&acirc;choire sup&eacute;rieure &eacute;tait arm&eacute;e de deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque c&ocirc;t&eacute; des d&eacute;fenses divergentes.</p>
+
+<p>Ce dugong, que Ned Land se pr&eacute;parait &agrave; attaquer, avait des dimensions colossales, et sa longueur d&eacute;passait au moins sept m&egrave;tres. Il ne bougeait pas et semblait dormir &agrave; la surface des flots, circonstance qui rendait sa capture plus facile.</p>
+
+<p>Le canot s'approcha prudemment &agrave; trois brasses de l'animal. Les avirons rest&egrave;rent suspendus sur leurs dames. Je me levai &agrave; demi. Ned Land, le corps un peu rejet&eacute; en arri&egrave;re, brandissait son harpon d'une main exerc&eacute;e.</p>
+
+<p>Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le harpon, lanc&eacute; avec force, n'avait frapp&eacute; que l'eau sans doute.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mille diables&nbsp;! s'&eacute;cria le Canadien furieux, je l'ai manqu&eacute;&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Non, dis-je, l'animal est bless&eacute;, voici son sang, mais votre engin ne lui est pas rest&eacute; dans le corps.</p>
+
+<p>&mdash; Mon harpon&nbsp;! mon harpon&nbsp;!&nbsp;&raquo; cria Ned Land.</p>
+
+<p>Les matelots se remirent &agrave; nager, et le patron dirigea l'embarcation vers le baril flottant. Le harpon rep&ecirc;ch&eacute;, le canot se mit &agrave; la poursuite de l'animal.</p>
+
+<p>Celui-ci revenait de temps en temps &agrave; la surface de la mer pour respirer. Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une rapidit&eacute; extr&ecirc;me. L'embarcation, manoeuvr&eacute;e par des bras vigoureux, volait sur ses traces. Plusieurs fois elle l'approcha &agrave; quelques brasses, et le Canadien se tenait pr&ecirc;t &agrave; frapper&nbsp;; mais le dugong se d&eacute;robait par un plongeon subit, et il &eacute;tait impossible de l'atteindre.</p>
+
+<p>On juge de la col&egrave;re qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lan&ccedil;ait au malheureux animal les plus &eacute;nergiques jurons de la langue anglaise. Pour mon compte, je n'en &eacute;tais encore qu'au d&eacute;pit de voir le dugong d&eacute;jouer toutes nos ruses.</p>
+
+<p>On le poursuivit sans rel&acirc;che pendant une heure, et je commen&ccedil;ais &agrave; croire qu'il serait tr&egrave;s difficile de s'en emparer, quand cet animal fut pris d'une malencontreuse id&eacute;e de vengeance dont il eut &agrave; se repentir. Il revint sur le canot pour l'assaillir &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Cette manoeuvre n'&eacute;chappa point au Canadien.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Attention&nbsp;!&nbsp;&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>Le patron pronon&ccedil;a quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il pr&eacute;vint ses hommes de se tenir sur leurs gardes.</p>
+
+<p>Le dugong, arriv&eacute; &agrave; vingt pieds du canot, s'arr&ecirc;ta, huma brusquement l'air avec ses vastes narines perc&eacute;es non &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;, mais &agrave; la partie sup&eacute;rieure de son museau. Puis, prenant son &eacute;lan, il se pr&eacute;cipita sur nous.</p>
+
+<p>Le canot ne put &eacute;viter son choc&nbsp;; &agrave; demi renvers&eacute;, il embarqua une ou deux tonnes d'eau qu'il fallut vider&nbsp;; mais, gr&acirc;ce &agrave; l'habilet&eacute; du patron, abord&eacute; de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land, cramponn&eacute; &agrave; l'&eacute;trave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal, qui, de ses dents incrust&eacute;es dans le plat-bord, soulevait l'embarcation hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Nous &eacute;tions renvers&eacute;s les uns sur les autres, et je ne sais trop comment aurait fini l'aventure, si le Canadien, toujours acharn&eacute; contre la b&ecirc;te, ne l'e&ucirc;t enfin frapp&eacute;e au coeur.</p>
+
+<p>J'entendis le grincement des dents sur la t&ocirc;le, et le dugong disparut, entra&icirc;nant le harpon avec lui. Mais bient&ocirc;t le baril revint &agrave; la surface, et peu d'instants apr&egrave;s, apparut le corps de l'animal, retourn&eacute; sur le dos. Le canot le rejoignit, le prit &agrave; la remorque et se dirigea vers le <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le d&eacute;pe&ccedil;a sous les yeux du Canadien, qui tenait &agrave; suivre tous les d&eacute;tails de l'op&eacute;ration. Le jour m&ecirc;me, le stewart me servit au d&icirc;ner quelques tranches de cette chair habilement appr&ecirc;t&eacute;e par le cuisinier du bord. Je la trouvai excellente, et m&ecirc;me sup&eacute;rieure &agrave; celle du veau, sinon du boeuf.</p>
+
+<p>Le lendemain 11 f&eacute;vrier, l'office du <i>Nautilus</i> s'enrichit encore d'un gibier d&eacute;licat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le Nautilus. C'&eacute;tait une esp&egrave;ce de sterna nilotica, particuli&egrave;re &agrave; l'&Eacute;gypte, dont le bec est noir, la t&ecirc;te grise et pointill&eacute;e, l'oeil entour&eacute; de points blancs, le dos, les ailes et la queue gris&acirc;tres, le ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi quelques douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut go&ucirc;t, dont le cou et le dessus de la t&ecirc;te sont blancs et tachet&eacute;s de noir.</p>
+
+<p>La vitesse du <i>Nautilus</i> &eacute;tait alors mod&eacute;r&eacute;e. Il s'avan&ccedil;ait en fl&acirc;nant, pour ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins en moins sal&eacute;e, a mesure que nous approchions de Suez.</p>
+
+<p>Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de Ras-Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extr&eacute;mit&eacute; de l'Arabie P&eacute;tr&eacute;e, comprise entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah.</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i> p&eacute;n&eacute;tra dans le d&eacute;troit de Jubal, qui conduit au golfe de Suez. J'aper&ccedil;us distinctement une haute montagne, dominant entre les deux golfes le Ras-Mohammed. C'&eacute;tait le mont Oreb, ce Sina&iuml;, au sommet duquel Mo&iuml;se vit Dieu face &agrave; face, et que l'esprit se figure incessamment couronn&eacute; d'&eacute;clairs.</p>
+
+<p>A six heures, le <i>Nautilus</i>, tant&ocirc;t flottant, tant&ocirc;t immerg&eacute;, passait au large de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient teint&eacute;es de rouge, observation d&eacute;j&agrave; faite par le capitaine Nemo. Puis la nuit se fit, au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le cri du p&eacute;lican et de quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac irrit&eacute; par les rocs ou le g&eacute;missement lointain d'un steamer battant les eaux du golfe de ses pales sonores.</p>
+
+<p>De huit &agrave; neuf heures, le <i>Nautilus</i> demeura &agrave; quelques m&egrave;tres sous les eaux. Suivant mon calcul, nous devions &ecirc;tre tr&egrave;s pr&egrave;s de Suez. A travers les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers vivement &eacute;clair&eacute;s par notre lumi&egrave;re &eacute;lectrique. Il me semblait que le d&eacute;troit se r&eacute;tr&eacute;cissait de plus en plus.</p>
+
+<p>A neuf heures un quart, le bateau &eacute;tant revenu &agrave; la surface, je montai sur la plate-forme. Tr&egrave;s impatient de franchir le tunnel du capitaine Nemo, je ne pouvais tenir en place, et je cherchais &agrave; respirer l'air frais de la nuit.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, dans l'ombre, j'aper&ccedil;us un feu p&acirc;le, &agrave; demi d&eacute;color&eacute; par la brume, qui brillait &agrave; un mille de nous.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un phare flottant&nbsp;&raquo;, dit-on pr&egrave;s de moi.</p>
+
+<p>Je me retournai et je reconnus le capitaine.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas &agrave; gagner l'orifice du tunnel.</p>
+
+<p>&mdash; L'entr&eacute;e n'en doit pas &ecirc;tre facile&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du timonier pour diriger moi-m&ecirc;me la manoeuvre. Et maintenant, si vous voulez descendre, monsieur Aronnax, le <i>Nautilus</i> va s'enfoncer sous les flots, et il ne reviendra &agrave; leur surface qu'apr&egrave;s avoir franchi l'Arabian-Tunnel.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les r&eacute;servoirs d'eau s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de m&egrave;tres.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; me disposais &agrave; regagner ma chambre, le capitaine m'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner dans la cage du pilote&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je n'osais vous le demander, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette navigation &agrave; la fois sous-terrestre et sous-marine.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il ouvrit une porte, suivit les coursives sup&eacute;rieures et arriva dans la cage du pilote, qui, on le sait, s'&eacute;levait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la plate-forme.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une cabine mesurant six pieds sur chaque face, &agrave; peu pr&egrave;s semblable &agrave; celles qu'occupent les timoniers des <i>steamboats</i> du Mississipi ou de l'Hudson. Au milieu se manoeuvrait une roue dispos&eacute;e verticalement, engren&eacute;e sur les drosses du gouvernail qui couraient jusqu'&agrave; l'arri&egrave;re du <i>Nautilus</i>. Quatre hublots de verres lenticulaires, &eacute;vid&eacute;s dans les parois de la cabine, permettaient &agrave; l'homme de barre de regarder dans toutes les directions.</p>
+
+<p>Cette cabine &eacute;tait obscure&nbsp;; mais bient&ocirc;t mes yeux s'accoutum&egrave;rent &agrave; cette obscurit&eacute;, et j'aper&ccedil;us le pilote, un homme vigoureux, dont les mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer apparaissait vivement &eacute;clair&eacute;e par le fanal qui rayonnait en arri&egrave;re de la cabine, &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de la plate-forme.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Des fils &eacute;lectriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des machines, et de l&agrave;, le capitaine pouvait communiquer simultan&eacute;ment &agrave; son <i>Nautilus</i> la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de m&eacute;tal, et aussit&ocirc;t la vitesse de l'h&eacute;lice fut tr&egrave;s diminu&eacute;e.</p>
+
+<p>Je regardais en silence la haute muraille tr&egrave;s accore que nous longions en ce moment, in&eacute;branlable base du massif sableux de la c&ocirc;te. Nous la suiv&icirc;mes ainsi pendant une heure, &agrave; quelques m&egrave;tres de distance seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole suspendue dans la cabine &agrave; ses deux cercles concentriques. Sur un simple geste, le timonier modifiait &agrave; chaque instant la direction du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais plac&eacute; au hublot de b&acirc;bord, et j'apercevais de magnifiques substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustac&eacute;s agitant leurs pattes &eacute;normes, qui s'allongeaient hors des anfractuosit&eacute;s du roc.</p>
+
+<p>A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-m&ecirc;me la barre. Une large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le <i>Nautilus</i> s'y engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutum&eacute; se fit entendre sur ses flancs. C'&eacute;taient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel pr&eacute;cipitait vers la M&eacute;diterran&eacute;e. Le Nautilus suivait le torrent, rapide comme une fl&egrave;che, malgr&eacute; les efforts de sa machine qui, pour r&eacute;sister, battait les flots &agrave; contre-h&eacute;lice.</p>
+
+<p>Sur les murailles &eacute;troites du passage, je ne voyais plus que des raies &eacute;clatantes, des lignes droites, des sillons de feu trac&eacute;s par la vitesse sous l'&eacute;clat de l'&eacute;lectricit&eacute;. Mon coeur palpitait, et je le comprimais de la main.</p>
+
+<p>A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue du gouvernail, et se retournant vers moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;La M&eacute;diterran&eacute;e&nbsp;&raquo;, me dit-il.</p>
+
+<p>En moins de vingt minutes, le <i>Nautilus</i>, entra&icirc;n&eacute; par ce torrent, venait de franchir l'isthme de Suez.</p>
+
+
+<h4><a name="VI" id="VI"></a>VI</h4>
+
+<h4>L'ARCHIPEL GREC</h4>
+
+
+<p>Le lendemain, 12 f&eacute;vrier, au lever du jour, le <i>Nautilus</i> remonta &agrave; la surface des flots. Je me pr&eacute;cipitai sur la plate-forme. A trois milles dans le sud se dessinait la vague silhouette de P&eacute;luse. Un torrent nous avait port&eacute;s d'une mer &agrave; l'autre. Mais ce tunnel, facile &agrave; descendre, devait &ecirc;tre impraticable &agrave; remonter.</p>
+
+<p>Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux ins&eacute;parables compagnons avaient tranquillement dormi, sans se pr&eacute;occuper autrement des prouesses du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton l&eacute;g&egrave;rement goguenard, et cette M&eacute;diterran&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Nous flottons &agrave; sa surface, ami Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Hein&nbsp;! fit Conseil, cette nuit m&ecirc;me&nbsp;?...</p>
+
+<p>&mdash; Oui, cette nuit m&ecirc;me, en quelques minutes, nous avons franchi cet isthme infranchissable.</p>
+
+<p>&mdash; Je n'en crois rien, r&eacute;pondit le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Et vous avez tort, ma&icirc;tre Land, repris-je. Cette c&ocirc;te basse qui s'arrondit vers le sud est la c&ocirc;te &eacute;gyptienne.</p>
+
+<p>&mdash; A d'autres, monsieur, r&eacute;pliqua l'ent&ecirc;t&eacute; Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son tunnel, et j'&eacute;tais pr&egrave;s de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il dirigeait lui-m&ecirc;me le <i>Nautilus</i> &agrave; travers cet &eacute;troit passage.</p>
+
+<p>&mdash; Vous entendez, Ned&nbsp;? dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned, apercevoir les jet&eacute;es de Port-Sa&iuml;d qui s'allongent dans la mer.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le Canadien regarda attentivement.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre capitaine est un ma&icirc;tre homme. Nous sommes dans la M&eacute;diterran&eacute;e. Bon. Causons donc, s'il vous pla&icirc;t, de nos petites affaires, mais de fa&ccedil;on &agrave; ce que personne ne puisse nous entendre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je vis bien o&ugrave; le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai qu'il valait mieux causer, puisqu'il le d&eacute;sirait, et tous les trois nous all&acirc;mes nous asseoir pr&egrave;s du fanal, o&ugrave; nous &eacute;tions moins expos&eacute;s &agrave; recevoir l'humide embrun des lames.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Maintenant, Ned, nous vous &eacute;coutons, dis-je. Qu'avez-vous &agrave; nous apprendre&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ce que j'ai &agrave; vous apprendre est tr&egrave;s simple, r&eacute;pondit le Canadien. Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous entra&icirc;nent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ram&egrave;nent en Oc&eacute;anie, je demande &agrave; quitter le <i>Nautilus</i>. &nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait toujours. Je ne voulais en aucune fa&ccedil;on entraver la libert&eacute; de mes compagnons, et cependant je n'&eacute;prouvais nul d&eacute;sir de quitter le capitaine Nemo. Gr&acirc;ce &agrave; lui, gr&acirc;ce &agrave; son appareil, je compl&eacute;tais chaque jour mes &eacute;tudes sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds sous-marins au milieu m&ecirc;me de son &eacute;l&eacute;ment. Retrouverais-je jamais une telle occasion d'observer les merveilles de l'Oc&eacute;an&nbsp;? Non, certes&nbsp;! Je ne pouvais donc me faire &agrave; cette id&eacute;e d'abandonner le <i>Nautilus</i> avant notre cycle d'investigations accompli.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ami Ned, dis-je, r&eacute;pondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous &agrave; bord&nbsp;? Regrettez-vous que la destin&eacute;e vous ait jet&eacute; entre les mains du capitaine Nemo&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le Canadien resta quelques instants sans r&eacute;pondre. Puis, se croisant les bras&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je serai content de l'avoir fait&nbsp;; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il se termine. Voil&agrave; mon sentiment.</p>
+
+<p>&mdash; Il se terminera, Ned.</p>
+
+<p>&mdash; O&ugrave; et quand&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; O&ugrave;&nbsp;? je n'en sais rien. Quand&nbsp;? je ne peux le dire, ou plut&ocirc;t je suppose qu'il s'ach&egrave;vera, lorsque ces mers n'auront plus rien &agrave; nous apprendre. Tout ce qui a commenc&eacute; a forc&eacute;ment une fin en ce monde.</p>
+
+<p>&mdash; Je pense comme monsieur, r&eacute;pondit Conseil, et il est fort possible qu'apr&egrave;s avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo nous donne la vol&eacute;e &agrave; tous trois.</p>
+
+<p>&mdash; La vol&eacute;e&nbsp;! s'&eacute;cria le Canadien. Une vol&eacute;e, voulez-vous dire&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; N'exag&eacute;rons pas, ma&icirc;tre Land, repris-je. Nous n'avons rien &agrave; craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les id&eacute;es de Conseil. Nous sommes ma&icirc;tres des secrets du <i>Nautilus</i>, et je n'esp&egrave;re pas que son commandant, pour nous rendre notre libert&eacute;, se r&eacute;signe &agrave; les voir courir le monde avec nous.</p>
+
+<p>&mdash; Mais alors, qu'esp&eacute;rez-vous donc&nbsp;? demanda le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant.</p>
+
+<p>&mdash; Ouais&nbsp;! fit Ned Land. Et o&ugrave; serons-nous dans six mois, s'il vous pla&icirc;t, monsieur le naturaliste&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Peut-&ecirc;tre ici, peut-&ecirc;tre en Chine. Vous le savez, le <i>Nautilus</i> est un rapide marcheur. Il traverse les oc&eacute;ans comme une hirondelle traverse les airs, ou un express les continents. Il ne craint point les mers fr&eacute;quent&eacute;es. Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les c&ocirc;tes de France, d'Angleterre ou d'Am&eacute;rique, sur lesquelles une fuite pourra &ecirc;tre aussi avantageusement tent&eacute;e qu'ici&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur Aronnax, r&eacute;pondit le Canadien, vos arguments p&egrave;chent par la base. Vous parlez au futur&nbsp;: &laquo;&nbsp;Nous serons l&agrave;&nbsp;! Nous serons ici&nbsp;!&nbsp;&raquo; Moi je parle au pr&eacute;sent&nbsp;: &laquo;&nbsp;Nous sommes ici, et il faut en profiter.&nbsp;&raquo;&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>J'&eacute;tais press&eacute; de pr&egrave;s par la logique de Ned Land, et je me sentais battu sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en ma faveur.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine Nemo vous offre aujourd'hui m&ecirc;me la libert&eacute;. Accepterez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je ne sais, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la renouvellera pas plus tard, accepterez-vous&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je ne r&eacute;pondis pas.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et qu'en pense l'ami Conseil&nbsp;? demanda Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; L'ami Conseil, r&eacute;pondit tranquillement ce digne gar&ccedil;on, l'ami Conseil n'a rien &agrave; dire. Il est absolument d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; dans la question. Ainsi que son ma&icirc;tre, ainsi que son camarade Ned, il est c&eacute;libataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays. Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme monsieur, et, &agrave; son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour faire une majorit&eacute;. Deux personnes seulement sont en pr&eacute;sence&nbsp;: monsieur d'un c&ocirc;t&eacute;, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil &eacute;coute, et il est pr&ecirc;t &agrave; marquer les points.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je ne pus m'emp&ecirc;cher de sourire, &agrave; voir Conseil annihiler si compl&egrave;tement sa personnalit&eacute;. Au fond, le Canadien devait &ecirc;tre enchant&eacute; de ne pas l'avoir contre lui.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne discutons qu'entre nous deux. J'ai parl&eacute;, vous m'avez entendu. Qu'avez-vous &agrave; r&eacute;pondre&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il fallait &eacute;videmment conclure, et les faux-fuyants me r&eacute;pugnaient.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ami Ned, dis-je, voici ma r&eacute;ponse. Vous avez raison contre moi, et mes arguments ne peuvent tenir devant les v&ocirc;tres. Il ne faut pas compter sur la bonne volont&eacute; du capitaine Nemo. La prudence la plus vulgaire lui d&eacute;fend de nous mettre en libert&eacute;. Par contre, la prudence veut que nous profitions de la premi&egrave;re occasion de quitter le <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&mdash; Bien, monsieur Aronnax, voil&agrave; qui est sagement parl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que l'occasion soit s&eacute;rieuse. Il faut que notre premi&egrave;re tentative de fuite r&eacute;ussisse&nbsp;; car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de la reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas.</p>
+
+<p>&mdash; Tout cela est juste, r&eacute;pondit le Canadien. Mais votre observation s'applique &agrave; toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci&nbsp;: si une occasion favorable se pr&eacute;sente, il faut la saisir.</p>
+
+<p>&mdash; D'accord. Et maintenant, me direz-vous. Ned, ce que vous entendez par une occasion favorable&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ce serait celle qui, par une nuit sombre, am&egrave;nerait le <i>Nautilus</i> &agrave; peu de distance d'une c&ocirc;te europ&eacute;enne.</p>
+
+<p>&euro;&rdquo; Et vous tenteriez de vous sauver &agrave; la nage&nbsp;?</p>
+
+<p>Oui, si nous &eacute;tions suffisamment rapproch&eacute;s d'un rivage, et si le navire flottait &agrave; la surface. Non, si nous &eacute;tions &eacute;loign&eacute;s, et si le navire naviguait sous les eaux.</p>
+
+<p>&mdash; Et dans ce cas&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Dans ce cas, je chercherais &agrave; m'emparer du canot. Je sais comment il se manoeuvre. Nous nous introduirions &agrave; l'int&eacute;rieur, et les boulons enlev&eacute;s, nous remonterions &agrave; la surface, sans m&ecirc;me que le timonier, plac&eacute; &agrave; l'avant, s'aper&ccedil;&ucirc;t de notre fuite.</p>
+
+<p>&mdash; Bien, Ned. &Eacute;piez donc cette occasion&nbsp;; mais n'oubliez pas qu'un &eacute;chec nous perdrait.</p>
+
+<p>&mdash; Je ne l'oublierai pas, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Et maintenant, Ned, voulez-vous conna&icirc;tre toute ma pens&eacute;e sur votre projet&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Volontiers, monsieur Aronnax.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, je pense &mdash; je ne dis pas j'esp&egrave;re &mdash; je pense que cette occasion favorable ne se pr&eacute;sentera pas.</p>
+
+<p>&mdash; Pourquoi cela&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons pas renonc&eacute; &agrave; l'espoir de recouvrer notre libert&eacute;, et qu'il se tiendra sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des c&ocirc;tes europ&eacute;ennes.</p>
+
+<p>&mdash; Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Nous verrons bien, r&eacute;pondit Ned Land, qui secouait la t&ecirc;te d'un air d&eacute;termin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en l&agrave;. Plus un mot sur tout ceci. Le jour o&ugrave; vous serez pr&ecirc;t, vous nous pr&eacute;viendrez et nous vous suivrons. Je m'en rapporte compl&egrave;tement &agrave; vous.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves cons&eacute;quences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits sembl&egrave;rent confirmer mes pr&eacute;visions au grand d&eacute;sespoir du Canadien. Le capitaine Nemo se d&eacute;fiait-il de nous dans ces mers fr&eacute;quent&eacute;es, ou voulait-il seulement se d&eacute;rober &agrave; la vue des nombreux navires de toutes nations qui sillonnent la M&eacute;diterran&eacute;e&nbsp;? Je l'ignore, mais il se maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des c&ocirc;tes. Ou le <i>Nautilus</i> &eacute;mergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou il s'en allait &agrave; de grandes profondeurs, car entre l'archipel grec et l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille m&egrave;tres.</p>
+
+<p>Aussi, je n'eus connaissance de l'&icirc;le de Carpathos, l'une des Sporades, que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son doigt sur un point du planisph&egrave;re&nbsp;:</p>
+
+<blockquote><p class="nind">Est in Carpathio Neptuni gurgite vates<br />
+Coeruleus Proteus...</p></blockquote>
+
+<p>C'&eacute;tait, en effet, l'antique s&eacute;jour de Prot&eacute;e, le vieux pasteur des troupeaux de Neptune, maintenant l'&icirc;le de Scarpanto, situ&eacute;e entre Rhodes et la Cr&egrave;te. Je n'en vis que les soubassements granitiques &agrave; travers la vitre du salon.</p>
+
+<p>Le lendemain, 14 f&eacute;vrier, je r&eacute;solus d'employer quelques heures &agrave; &eacute;tudier les poissons de l'Archipel&nbsp;; mais par un motif quelconque, les panneaux demeur&egrave;rent herm&eacute;tiquement ferm&eacute;s. En relevant la direction du <i>Nautilus</i>, je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne &icirc;le de Cr&egrave;te. Au moment o&ugrave; je m'&eacute;tais embarqu&eacute; sur I'<i>Abraham-Lincoln</i>, cette &icirc;le venait de s'insurger tout enti&egrave;re contre le despotisme turc. Mais ce qu'&eacute;tait devenue cette insurrection depuis cette &eacute;poque, je l'ignorais absolument, et ce n'&eacute;tait pas le capitaine Nemo, priv&eacute; de toute communication avec la terre, qui aurait pu me l'apprendre.</p>
+
+<p>Je ne fis donc aucune allusion &agrave; cet &eacute;v&eacute;nement, lorsque, le soir, je me trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla taciturne, pr&eacute;occup&eacute;. Puis, contrairement &agrave; ses habitudes, il ordonna d'ouvrir les deux panneaux du salon, et, allant de l'un &agrave; l'autre, il observa attentivement la masse des eaux. Dans quel but&nbsp;? Je ne pouvais le deviner, et, de mon c&ocirc;t&eacute;, j'employai mon temps &agrave; &eacute;tudier les poissons qui passaient devant mes yeux.</p>
+
+<p>Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, cit&eacute;es par Aristote et vulgairement connues sous le nom de &laquo;&nbsp;loches de mer&nbsp;&raquo;, que l'on rencontre particuli&egrave;rement dans les eaux sal&eacute;es avoisinant le delta du Nil. Pr&egrave;s d'elles se d&eacute;roulaient des pagres &agrave; demi phosphorescents, sortes de spares que les &Eacute;gyptiens rangeaient parmi les animaux sacr&eacute;s, et dont l'arriv&eacute;e dans les eaux du Reuve, dont elles annon&ccedil;aient le f&eacute;cond d&eacute;bordement, &eacute;tait f&ecirc;t&eacute;e par des c&eacute;r&eacute;monies religieuses. Je notai &eacute;galement des cheilines longues de trois d&eacute;cim&egrave;tres, poissons osseux &agrave; &eacute;cailles transparentes, dont la couleur livide est m&eacute;lang&eacute;e de taches rouges&nbsp;; ce sont de grands mangeurs de v&eacute;g&eacute;taux marins, ce qui leur donne un go&ucirc;t exquis&nbsp;; aussi ces cheilines &eacute;taient-elles tr&egrave;s recherch&eacute;es des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs entrailles, accommod&eacute;es avec des laites de mur&egrave;nes, des cervelles de paons et des langues de ph&eacute;nicopt&egrave;res, composaient ce plat divin qui ravissait Vitellius.</p>
+
+<p>Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon esprit tous les souvenirs de l'antiquit&eacute;. Ce fut le r&eacute;mora qui voyage attach&eacute; au ventre des requins&nbsp;; au dire des anciens, ce petit poisson, accroch&eacute; &agrave; la car&egrave;ne d'un navire, pouvait l'arr&ecirc;ter dans sa marche, et l'un d'eux, retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille d'Actium, facilita ainsi la victoire d'Auguste. A quoi tiennent les destin&eacute;es des nations&nbsp;! J'observai &eacute;galement d'admirables anthias qui appartiennent &agrave; l'ordre des lutjans, poissons sacr&eacute;s pour les Grecs qui leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux qu'ils fr&eacute;quentaient&nbsp;; leur nom signifie, <i>fleur</i>, et ils le justifiaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises dans la gamme du rouge depuis la p&acirc;leur du rose jusqu'&agrave; l'&eacute;clat du rubis, et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes yeux ne pouvaient se d&eacute;tacher de ces merveilles de la mer, quand ils furent frapp&eacute;s soudain par une apparition inattendue.</p>
+
+<p>Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant &agrave; sa ceinture une bourse de cuir. Ce n'&eacute;tait pas un corps abandonn&eacute; aux flots. C'&eacute;tait un homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse, disparaissant parfois pour aller respirer &agrave; la surface et replongeant aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix &eacute;mue&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un homme&nbsp;! un naufrag&eacute;&nbsp;! m'&eacute;criai-je. Il faut le sauver &agrave; tout prix&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine ne me r&eacute;pondit pas et vint s'appuyer &agrave; la vitre.</p>
+
+<p>L'homme s'&eacute;tait rapproch&eacute;, et, la face coll&eacute;e au panneau, il nous regardait.</p>
+
+<p>A ma profonde stup&eacute;faction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le plongeur lui r&eacute;pondit de la main, remonta imm&eacute;diatement vers la surface de la mer, et ne reparut plus.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ne vous inqui&eacute;tez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap Matapan, surnomm&eacute; le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades. Un hardi plongeur&nbsp;! L'eau est son &eacute;l&eacute;ment, et il y vit plus que sur terre, allant sans cesse d'une &icirc;le &agrave; l'autre et jusqu'&agrave; la Cr&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash; Vous le connaissez, capitaine&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Pourquoi pas, monsieur Aronnax&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble plac&eacute; pr&egrave;s du panneau gauche du salon. Pr&egrave;s de ce meuble, je vis un coffre cercl&eacute; de fer, dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du <i>Nautilus</i>, avec sa devise <i>Mobilis in mobile</i>.</p>
+
+<p>En ce moment, le capitaine, sans se pr&eacute;occuper de ma pr&eacute;sence, ouvrit le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de lingots.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient des lingots d'or. D'o&ugrave; venait ce pr&eacute;cieux m&eacute;tal qui repr&eacute;sentait une somme &eacute;norme&nbsp;? O&ugrave; le capitaine recueillait-il cet or, et qu'allait-il faire de celui-ci&nbsp;?</p>
+
+<p>Je ne pronon&ccedil;ai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un &agrave; un ces lingots et les rangea m&eacute;thodiquement dans le coffre qu'il remplit enti&egrave;rement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes d'or, c'est-&agrave;-dire pr&egrave;s de cinq millions de francs.</p>
+
+<p>Le coffre fut solidement ferm&eacute;, et le capitaine &eacute;crivit sur son couvercle une adresse en caract&egrave;res qui devaient appartenir au grec moderne.</p>
+
+<p>Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait avec le poste de l'&eacute;quipage. Quatre homme parurent, et non sans peine ils pouss&egrave;rent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le hissaient au moyen de palans sur l'escalier de fer.</p>
+
+<p>En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et vous disiez, monsieur le professeur&nbsp;? me demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash; Je ne disais rien, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon.</p>
+
+<p>Je rentrai dans ma chambre tr&egrave;s intrigu&eacute;, on le con&ccedil;oit. J'essayai vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce plongeur et ce coffre rempli d'or. Bient&ocirc;t, je sentis &agrave; certains mouvements de roulis et de tangage, que le <i>Nautilus</i> quittant les couches inf&eacute;rieures revenait &agrave; la surface des eaux.</p>
+
+<p>Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que l'on d&eacute;tachait le canot, qu'on le lan&ccedil;ait &agrave; la mer. Il heurta un instant les flancs du <i>Nautilus</i>, et tout bruit cessa.</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s, le m&ecirc;me bruit, les m&ecirc;mes all&eacute;es et venues se reproduisaient. L'embarcation, hiss&eacute;e &agrave; bord, &eacute;tait rajust&eacute;e dans son alv&eacute;ole, et le <i>Nautilus</i> se replongeait sous les flots.</p>
+
+<p>Ainsi donc, ces millions avaient &eacute;t&eacute; transport&eacute;s &agrave; leur adresse. Sur quel point du continent&nbsp;? Quel &eacute;tait le correspondant du capitaine Nemo&nbsp;?</p>
+
+<p>Le lendemain, je racontai &agrave; Conseil et au Canadien les &eacute;v&eacute;nements de cette nuit, qui surexcitaient ma curiosit&eacute; au plus haut point. Mes compagnons ne furent pas moins surpris que moi.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais o&ugrave; prend-il ces millions&nbsp;?&nbsp;&raquo; demanda Ned Land.</p>
+
+<p>A cela, pas de r&eacute;ponse possible. Je me rendis au salon apr&egrave;s avoir d&eacute;jeun&eacute;, et je me mis au travail. Jusqu'&agrave; cinq heures du soir, je r&eacute;digeai mes notes. En ce moment &mdash; devais-je l'attribuer &agrave; une disposition personnelle &mdash; je sentis une chaleur extr&ecirc;me, et je dus enlever mon v&ecirc;tement de byssus. Effet incompr&eacute;hensible, car nous n'&eacute;tions pas sous de hautes latitudes, et d'ailleurs le <i>Nautilus</i>, immerg&eacute;, ne devait &eacute;prouver aucune &eacute;l&eacute;vation de temp&eacute;rature. Je regardai le manom&egrave;tre. Il marquait une profondeur de soixante pieds, &agrave; laquelle la chaleur atmosph&eacute;rique n'aurait pu atteindre.</p>
+
+<p>Je continuai mon travail, mais la temp&eacute;rature s'&eacute;leva au point de devenir intol&eacute;rable.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Est-ce que le feu serait &agrave; bord&nbsp;?&nbsp;&raquo; me demandai-je.</p>
+
+<p>J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha du thermom&egrave;tre, le consulta, et se retournant vers moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quarante-deux degr&eacute;s, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash; Je m'en aper&ccedil;ois, capitaine, r&eacute;pondis-je, et pour peu que cette chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter.</p>
+
+<p>&mdash; Oh&nbsp;! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous le voulons bien.</p>
+
+<p>&mdash; Vous pouvez donc la mod&eacute;rer &agrave; votre gr&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, mais je puis m'&eacute;loigner du foyer qui la produit.</p>
+
+<p>&mdash; Elle est donc ext&eacute;rieure&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante.</p>
+
+<p>&mdash; Est-il possible&nbsp;? m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Regardez.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer enti&egrave;rement blanche autour du <i>Nautilus</i>. Une fum&eacute;e de vapeurs sulfureuses se d&eacute;roulait au milieu des flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudi&egrave;re. J'appuyai ma main sur une des vitres, mais la chaleur &eacute;tait telle que je dus la retirer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;O&ugrave; sommes-nous&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Pr&egrave;s de l'&icirc;le Santorin, monsieur le professeur, me r&eacute;pondit le capitaine, et pr&eacute;cis&eacute;ment dans ce canal qui s&eacute;pare N&eacute;a-Kamenni de Pal&eacute;a-Kamenni. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une &eacute;ruption sous-marine.</p>
+
+<p>Je croyais, dis-je, que la formation de ces &icirc;les nouvelles &eacute;tait termin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash; Rien n'est jamais termin&eacute; dans les parages volcaniques, r&eacute;pondit le capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaill&eacute; par les feux souterrains. D&eacute;j&agrave;, en l'an dix-neuf de notre &egrave;re, suivant Cassiodore et Pline, une &icirc;le nouvelle, Th&eacute;ia la divine, apparut &agrave; la place m&ecirc;me o&ugrave; se sont r&eacute;cemment form&eacute;s ces &icirc;lots. Puis, elle s'ab&icirc;ma sous les flots, pour se remontrer en l'an soixante-neuf et s'ab&icirc;mer encore une fois. Depuis cette &eacute;poque jusqu'&agrave; nos jours, le travail plutonien fut suspendu. Mais, le 3 f&eacute;vrier 1866, un nouvel &icirc;lot, qu'on nomma l'&icirc;lot de George, &eacute;mergea au milieu des vapeurs sulfureuses, pr&egrave;s de N&eacute;a-Kamenni, et s'y souda, le 6 du m&ecirc;me mois. Sept jours apr&egrave;s, le 13 f&eacute;vrier, l'&icirc;lot Aphroessa parut, laissant entre N&eacute;a-Kamenni et lui un canal de dix m&egrave;tres. J'&eacute;tais dans ces mers quand le ph&eacute;nom&egrave;ne se produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'&icirc;lot Aphroessa, de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diam&egrave;tre sur trente pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, m&ecirc;l&eacute;es de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un &icirc;lot plus petit, appel&eacute; R&eacute;ka, se montra pr&egrave;s de N&eacute;a-Kamenni, et depuis lors, ces trois &icirc;lots, soud&eacute;s ensemble, ne forment plus qu'une seule et m&ecirc;me &icirc;le.</p>
+
+<p>&mdash; Et le canal o&ugrave; nous sommes en ce moment&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Le voici, r&eacute;pondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de l'Archipel. Vous voyez que j'y ai port&eacute; les nouveaux &icirc;lots.</p>
+
+<p>&mdash; Mais ce canal se comblera un jour&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits &icirc;lots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Pal&eacute;a-Kamenni. Il est donc &eacute;vident que N&eacute;a et Pal&eacute;a se r&eacute;uniront dans un temps rapproch&eacute;. Si, au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui forment les continents, ici, ce sont les ph&eacute;nom&egrave;nes &eacute;ruptifs. Voyez, monsieur, voyez le travail qui s'accomplit sous ces flots.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je revins vers la vitre. Le <i>Nautilus</i> ne marchait plus. La chaleur devenait intol&eacute;rable. De blanche qu'elle &eacute;tait, la mer se faisait rouge, coloration due &agrave; la pr&eacute;sence d'un sel de fer. Malgr&eacute; l'herm&eacute;tique fermeture du salon, une odeur sulfureuse insupportable se d&eacute;gageait, et j'apercevais des flammes &eacute;carlates dont la vivacit&eacute; tuait l'&eacute;clat de l'&eacute;lectricit&eacute;.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais en nage, j'&eacute;touffais, j'allais cuire. Oui, en v&eacute;rit&eacute;, je me sentais cuire&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; Non, ce ne serait pas prudent&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit l'impassible Nemo.</p>
+
+<p>Un ordre fut donn&eacute;. Le <i>Nautilus</i> vira de bord et s'&eacute;loigna de cette fournaise qu'il ne pouvait impun&eacute;ment braver. Un quart d'heure plus tard, nous respirions &agrave; la surface des flots.</p>
+
+<p>La pens&eacute;e me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer de feu.</p>
+
+<p>Le lendemain, 16 f&eacute;vrier, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes et Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille m&egrave;tres, et le <i>Nautilus</i> passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec, apr&egrave;s avoir doubl&eacute; le cap Matapan.</p>
+
+
+<h4><a name="VII" id="VII"></a>VII</h4>
+
+<h4>LA M&Eacute;DITERRAN&Eacute;E EN QUARANTE-HUIT HEURES</h4>
+
+
+<p>La M&eacute;diterran&eacute;e, la mer bleue par excellence, la &laquo;&nbsp;grande mer&nbsp;&raquo; des H&eacute;breux, la &laquo;&nbsp;mer&nbsp;&raquo; des Grecs, le &laquo;&nbsp;mare nostrum&nbsp;&raquo; des Romains, bord&eacute;e d'orangers, d'alo&egrave;s, de cactus, de pins maritimes, embaum&eacute;e du parfum des myrtes, encadr&eacute;e de rudes montagnes, satur&eacute;e d'un air pur et transparent, mais incessamment travaill&eacute;e par les feux de la terre, est un v&eacute;ritable monde. C'est l&agrave;, sur ses rivages et sur ses eaux, dit Michelet, que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats du globe.</p>
+
+<p>Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aper&ccedil;u rapide de ce bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilom&egrave;tres carr&eacute;s. Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent m&ecirc;me d&eacute;faut, car l'&eacute;nigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette travers&eacute;e &agrave; grande vitesse. J'estime &agrave; six cents lieues environ le chemin que le <i>Nautilus</i> parcourut sous les flots de cette mer, et ce voyage, il l'accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le matin du 16 f&eacute;vrier des parages de la Gr&egrave;ce, le 18, au soleil levant, nous avions franchi le d&eacute;troit de Gibraltar.</p>
+
+<p>&mdash; Il fut &eacute;vident pour moi que cette M&eacute;diterran&eacute;e, resserr&eacute;e au milieu de ces terres qu'il voulait fuir, d&eacute;plaisait au capitaine Nemo. Ses flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de regrets. Il n'avait plus ici cette libert&eacute; d'allures, cette ind&eacute;pendance de manoeuvres que lui laissaient les oc&eacute;ans, et son <i>Nautilus</i> se sentait &agrave; l'&eacute;troit entre ces rivages rapproch&eacute;s de l'Afrique et de l'Europe.</p>
+
+<p>Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles &agrave; l'heure, soit douze lieues de quatre kilom&egrave;tres. Il va sans dire que Ned Land, &agrave; son grand ennui, dut renoncer &agrave; ses projets de fuite. Il ne pouvait se servir du canot entra&icirc;n&eacute; &agrave; raison de douze &agrave; treize m&egrave;tres par seconde. Quitter le <i>Nautilus</i> dans ces conditions, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sauter d'un train marchant avec cette rapidit&eacute;, manoeuvre imprudente s'il en fut. D'ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit &agrave; la surface des flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se dirigeait seulement suivant les indications de la boussole et les rel&egrave;vements du loch.</p>
+
+<p>Je ne vis donc de l'int&eacute;rieur de cette M&eacute;diterran&eacute;e que ce que le voyageur d'un express aper&ccedil;oit du paysage qui fuit devant ses yeux, c'est-&agrave;-dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui passent comme un &eacute;clair. Cependant, Conseil et moi, nous p&ucirc;mes observer quelques-uns de ces poissons m&eacute;diterran&eacute;ens, que la puissance de leurs nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du <i>Nautilus</i>. Nous restions &agrave; l'aff&ucirc;t devant les vitres du salon, et nos notes me permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer.</p>
+
+<p>Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les autres,
+sans parler de ceux que la vitesse du <i>Nautilus</i> d&eacute;roba &agrave;
+mes yeux. Qu'il me soit donc permis de les classer d'apr&egrave;s cette
+classification fantaisiste. Elle rendra mieux mes rapides observations.</p>
+
+<p>Au milieu de la masse des eaux vivement éclairées par les nappes
+électriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un
+mètre, qui sont communes à presque tous les climats. Des oxyrhinques,
+sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris
+cendré et tacheté, se développaient comme de vastes châles emportés par
+les courants. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais
+reconnaître si elles méritaient ce nom d'aigles qui leur fut donné par
+les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud et de
+chauve-souris, dont les pêcheurs modernes les ont affublées. Des
+squales-milandres, longs de douze pieds et particulièrement redoutés
+des plongeurs, luttaient de rapidité entre eux. Des renards marins,
+longs de huit pieds et doués d'une extrême finesse d'odorat,
+apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. Des dorades, du genre
+spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu'à treize décimètres, se
+montraient dans leur vêtement d'argent et d'azur entouré de
+bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires,
+poissons consacrés à Vénus, et dont l'oeil est enchâssé dans un sourcil
+d'or ; espèce précieuse, amie de toutes les eaux, douces ou salées,
+habitant les fleuves, les lacs et les océans, vivant sous tous les
+climats, supportant toutes les températures, et dont la race, qui
+remonte aux époques géologiques de la terre, a conserve toute sa beauté
+des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf à dix
+mètres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la
+vitre des panneaux, montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes
+: ils ressemblent aux squales dont ils n'égalent pas la force, et se
+rencontrent dans toutes les mers ; au printemps, ils aiment à remonter
+les grands fleuves, à lutter contre les courants du Volga, du Danube,
+du Pô, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs,
+de maquereaux, de saumons et de gades ; bien qu'ils appartiennent à la
+classe des cartilagineux, ils sont délicats ; on les mange frais,
+séchés, marinés ou salés, et, autrefois, on les portait triomphalement
+sur la table des Lucullus. Mais de ces divers habitants de la
+Méditerranée, ceux que je pus observer le plus utilement, lorsque le
+_Nautilus_ se rapprochait de la surface, appartenaient au
+soixante-troisième genre des poissons osseux. C'étaient des
+scombres-thons, au dos bleu-noir, au ventre cuiras d'argent, et dont
+les rayons dorsaux jettent des lueurs d'or. Ils ont la réputation de
+suivre la marche des navires dont ils recherchent l'ombre fraîche sous
+les feux du ciel tropical, et ils ne la démentirent pas en accompagnant
+le Nautilus comme ils accompagnèrent autrefois les vaisseaux de
+Lapérouse. Pendant de longues heures, ils luttèrent de vitesse avec
+notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces animaux
+véritablement taillés pour la course, leur tête petite, leur corps
+lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres, leurs
+pectorales douées d'une remarquable vigueur et leurs caudales
+fourchues. Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux
+dont ils égalaient la rapidité, ce qui faisait dire aux anciens que la
+géométrie et la stratégie leur étaient familières. Et cependant ils
+n'échappent point aux poursuites des Provençaux, qui les estiment comme
+les estimaient les habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est
+en aveugles, en étourdis, que ces précieux animaux vont se jeter et
+périr par milliers dans les madragues marseillaises.</p>
+
+<p>Je citerai, pour m&eacute;moire seulement, ceux des poissons m&eacute;diterran&eacute;ens que Conseil ou moi nous ne f&icirc;mes qu'entrevoir. C'&eacute;taient des gymontes-fierasfers blanch&acirc;tres qui passaient comme d'insaisissables vapeurs, des mur&egrave;nes-congres, serpents de trois &agrave; quatre m&egrave;tres enjoliv&eacute;s de vert, de bleu et de jaune, des gades-merlus, longs de trois pieds, dont le foie formait un morceau d&eacute;licat, des coepoles-t&eacute;nias qui flottaient comme de fines algues, des trygles que les po&egrave;tes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs, et dont le museau est orn&eacute; de deux lames triangulaires et dentel&eacute;es qui figurent l'instrument du vieil Hom&egrave;re, des trygles-hirondelles, nageant avec la rapidit&eacute; de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des holocentres-m&eacute;rons, &agrave; t&ecirc;te rouge, dont la nageoire dorsale est garnie de filaments, des aloses agr&eacute;ment&eacute;es de taches noires, grises, brunes, bleues, jaunes, vertes, qui sont sensibles &agrave; la voix argentine des clochettes, et de splendides turbots, ces faisans de la mer, sortes de losanges &agrave; nageoires jaun&acirc;tres, pointill&eacute;s de brun, et dont le cot&eacute; sup&eacute;rieur, le c&ocirc;t&eacute; gauche, est g&eacute;n&eacute;ralement marbr&eacute; de brun et de jaune, enfin des troupes d'admirables mulles rougets, v&eacute;ritables paradisiers de l'Oc&eacute;an, que les Romains payaient jusqu'&agrave; dix mille sesterces la pi&egrave;ce, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un oeil cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie jusqu'au blanc p&acirc;le de la mort.</p>
+
+<p>Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni t&eacute;trodons, ni hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets, ni labres, ni &eacute;perlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni bogues, ni orphes, ni tous ces principaux repr&eacute;sentants de l'ordre des pleuronectes, les limandes, les flez, les plies, les soles, les carrelets, communs &agrave; l'Atlantique et &agrave; la M&eacute;diterran&eacute;e, il faut en accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le <i>Nautilus</i> &agrave; travers ces eaux opulentes.</p>
+
+<p>Quant aux mammif&egrave;res marins, je crois avoir reconnu en passant &agrave; l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire dorsale du genre des phys&eacute;t&egrave;res, quelques dauphins du genre des globic&eacute;phales, sp&eacute;ciaux &agrave; la M&eacute;diterran&eacute;e et dont la partie ant&eacute;rieure de la t&ecirc;te est z&eacute;br&eacute;e de petites lignes claires, et aussi une douzaine de phoques au ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois m&egrave;tres.</p>
+
+<p>Pour sa part, Conseil croit avoir aper&ccedil;u une tortue large de six pieds, orn&eacute;e de trois ar&ecirc;tes saillantes dirig&eacute;es longitudinalement. Je regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car, &agrave; la description que m'en fit Conseil, je crus reconna&icirc;tre le luth qui forme une esp&egrave;ce assez rare. Je ne remarquai, pour mon compte, que quelques cacouannes a carapace allong&eacute;e.</p>
+
+<p>Quant aux zoophytes, je pus admirer, pendant quelques instants, une admirable gal&eacute;olaire orang&eacute;e qui s'accrocha &agrave; la vitre du panneau de b&acirc;bord&nbsp;; c'&eacute;tait un long filament t&eacute;nu, s'arborisant en branches infinies et termin&eacute;es par la plus fine dentelle qu'eussent jamais fil&eacute;e les rivales d'Arachn&eacute;. Je ne pus, malheureusement, p&ecirc;cher cet admirable &eacute;chantillon, et aucun autre zoophyte m&eacute;diterran&eacute;en ne se f&ucirc;t sans doute offert &agrave; mes regards, si le <i>Nautilus</i>, dans la soir&eacute;e du 16, n'e&ucirc;t singuli&egrave;rement ralenti sa vitesse. Voici dans quelles circonstances.</p>
+
+<p>Nous passions alors entre la Sicile et la c&ocirc;te de Tunis. Dans cet espace resserr&eacute; entre le cap Bon et le d&eacute;troit de Messine, le fond de la mer remonte presque subitement. L&agrave; s'est form&eacute;e une v&eacute;ritable cr&ecirc;te sur laquelle il ne reste que dix-sept m&egrave;tres d'eau, tandis que de chaque c&ocirc;t&eacute; la profondeur est de cent soixante-dix m&egrave;tres. Le <i>Nautilus</i> dut donc manoeuvrer prudemment afin de ne pas se heurter contre cette barri&egrave;re sous-marine.</p>
+
+<p>Je montrai &agrave; Conseil, sur la carte de la M&eacute;diterran&eacute;e, l'emplacement qu'occupait ce long r&eacute;cif.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais, n'en d&eacute;plaise &agrave; monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un isthme v&eacute;ritable qui r&eacute;unit l'Europe &agrave; l'Afrique.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, mon gar&ccedil;on, r&eacute;pondis-je, il barre en entier le d&eacute;troit de Libye, et les sondages de Smith ont prouv&eacute; que les continents &eacute;taient autrefois r&eacute;unis entre le cap Boco et le cap Furina.</p>
+
+<p>&mdash; Je le crois volontiers, dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; J'ajouterai, repris-je, qu'une barri&egrave;re semblable existe entre Gibraltar et Ceuta, qui, aux temps g&eacute;ologiques, fermait compl&egrave;tement la M&eacute;diterran&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash; Eh&nbsp;! fit Conseil, si quelque pouss&eacute;e volcanique relevait un jour ces deux barri&egrave;res au-dessus des flots&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Ce n'est gu&egrave;re probable, Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce ph&eacute;nom&egrave;ne se produisait, ce serait f&acirc;cheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne tant de mal pour percer son isthme&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; J'en conviens, mais, je te le r&eacute;p&egrave;te, Conseil, ce ph&eacute;nom&egrave;ne ne se produira pas. La violence des forces souterraines va toujours diminuant. Les volcans, si nombreux aux premiers jours du monde, s'&eacute;teignent peu &agrave; peu, la chaleur interne s'affaiblit, la temp&eacute;rature des couches inf&eacute;rieures du globe baisse d'une quantit&eacute; appr&eacute;ciable par si&egrave;cle, et au d&eacute;triment de notre globe, car cette chaleur, c'est sa vie.</p>
+
+<p>&mdash; Cependant, le soleil...</p>
+
+<p>&mdash; Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur &agrave; un cadavre&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, que je sache.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle deviendra inhabitable et sera inhabit&eacute;e comme la lune, qui depuis longtemps a perdu sa chaleur vitale.</p>
+
+<p>&mdash; Dans combien de si&egrave;cles&nbsp;? demanda Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Dans quelques centaines de mille ans, mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash; Alors, r&eacute;pondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage, si toutefois Ned Land ne s'en m&ecirc;le pas&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et Conseil, rassur&eacute;, se remit &agrave; &eacute;tudier le haut-fond que le <i>Nautilus</i> rasait de pr&egrave;s avec une vitesse mod&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>L&agrave;, sous un sol rocheux et volcanique, s'&eacute;panouissait toute une flore vivante, des &eacute;ponges, des holoturies, des cydippes hyalines orn&eacute;es de cyrrhes rouge&acirc;tres et qui &eacute;mettaient une l&eacute;g&egrave;re phosphorescence, des bero&euml;s, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baign&eacute;s dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules ambulantes, larges d'un m&egrave;tre, et dont la pourpre rougissait les eaux, des euryales arborescentes de la plus grande beaut&eacute;, des pavonac&eacute;es &agrave; longues tiges, un grand nombre d'oursins comestibles d'esp&egrave;ces vari&eacute;es, et des actinies vertes au tronc gris&acirc;tre, au disque brun, qui se perdaient dans leur chevelure oliv&acirc;tre de tentacules.</p>
+
+<p>Conseil s'&eacute;tait occup&eacute; plus particuli&egrave;rement d'observer les mollusques et les articul&eacute;s, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je ne veux pas faire tort &agrave; ce brave gar&ccedil;on en omettant ses observations personnelles.</p>
+
+<p>Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux p&eacute;toncles pectiniformes, des spondyles pieds-d'&acirc;ne qui s'entassaient les uns sur les autres, des donaces triangulaires, des hyalles trident&eacute;es, &agrave; nageoires jaunes et &agrave; coquilles transparentes, des pleurobranches orang&eacute;s, des oeufs pointill&eacute;s ou sem&eacute;s de points verd&acirc;tres, des aplysies connues aussi sous le nom de li&egrave;vres de mer, des dolabelles, des ac&egrave;res charnus, des ombrelles sp&eacute;ciales &agrave; la M&eacute;diterran&eacute;e, des oreilles de mer dont la coquille produit une nacre tr&egrave;s recherch&eacute;e, des p&eacute;toncles flammul&eacute;s, des anomies que les Languedociens, dit-on, pr&eacute;f&egrave;rent aux hu&icirc;tres, des clovis si chers aux Marseillais, des praires doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent sur les c&ocirc;tes de l'Am&eacute;rique du Nord et dont il se fait un d&eacute;bit si consid&eacute;rable &agrave; New York, des peignes operculaires de couleurs vari&eacute;es, des lithodonces enfonc&eacute;es dans leurs trous et dont je go&ucirc;tais fort le go&ucirc;t poivr&eacute;, des v&eacute;n&eacute;ricardes sillonn&eacute;es dont la coquille &agrave; sommet bomb&eacute; pr&eacute;sentait des c&ocirc;tes saillantes, des cynthies h&eacute;riss&eacute;es de tubercules &eacute;carlates, des carniaires &agrave; pointe recourb&eacute;es et semblables &agrave; de l&eacute;g&egrave;res gondoles, des f&eacute;roles couronn&eacute;es, des atlantes &agrave; coquilles spiraliformes, des th&eacute;tys grises, tachet&eacute;es de blanc et recouvertes de leur mantille frang&eacute;e, des &eacute;olides semblables &agrave; de petites limaces, des cavolines rampant sur le dos, des auricules et entre autres l'auricule myosotis, &agrave; coquille ovale, des scalaires fauves, des littorines, des janthures, des cin&eacute;raires, des p&eacute;tricoles, des lamellaires, des cabochons, des pandores, etc.</p>
+
+<p>Quant aux articul&eacute;s, Conseil les a, sur ses notes, tr&egrave;s justement divis&eacute;s en six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce sont les classes des crustac&eacute;s, des cirrhopodes et des ann&eacute;lides.</p>
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+<p>Les crustac&eacute;s se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces ordres comprend les d&eacute;capodes, c'est-&agrave;-dire les animaux dont la t&ecirc;te et le thorax sont le plus g&eacute;n&eacute;ralement soud&eacute;s entre eux, dont l'appareil buccal est compos&eacute; de plusieurs paires de membres, et qui poss&egrave;dent quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires. Conseil avait suivi la m&eacute;thode de notre ma&icirc;tre Milne Edwards, qui fait trois sections des d&eacute;capodes&nbsp;: les brachyoures, les macroures et les anomoures. Ces noms sont l&eacute;g&egrave;rement barbares, mais ils sont justes et pr&eacute;cis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont le front est arm&eacute; de deux grandes pointes divergentes, l'inachus scorpion, qui &mdash; je ne sais pourquoi &mdash; symbolisait la sagesse chez les Grecs, des lambres-mass&eacute;na, des lambres-spinimanes, probablement &eacute;gar&eacute;s sur ce haut-fond, car d'ordinaire ils vivent &agrave; de grandes profondeurs, des xhantes, des pilumnes, des rhomboldes, des calappiens granuleux &mdash; tr&egrave;s faciles &agrave; dig&eacute;rer, fait observer Conseil &mdash; des corystes &eacute;dent&eacute;s, des &eacute;balies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. Parmi les macroures, subdivis&eacute;s en cinq familles, les cuirass&eacute;s, les fouisseurs, les astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des langoustes communes, dont la chair est si estim&eacute;e chez les femelles, des scyllares-ours ou cigales de mer, des g&eacute;bies riveraines, et toutes sortes d'esp&egrave;ces comestibles, mais il ne dit rien de la subdivision des astaciens qui comprend les homards, car les langoustes sont les seuls homards de la M&eacute;diterran&eacute;e. Enfin, parmi les anomoures, il vit des drocines communes, abrit&eacute;es derri&egrave;re cette coquille abandonn&eacute;e dont elles s'emparent, des homoles &agrave; front &eacute;pineux, des bernard-l'ermite, des porcellanes, etc.</p>
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+<p>L&agrave; s'arr&ecirc;tait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqu&eacute; pour compl&eacute;ter la classe des crustac&eacute;s par l'examen des stomapodes, des amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des branchiapodes, des ostracodes et des entomostrac&eacute;es. Et pour terminer l'&eacute;tude des articul&eacute;s marins, il aurait d&ucirc; citer la classe des cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe des ann&eacute;lides qu'il n'e&ucirc;t pas manqu&eacute; de diviser en tubicoles et en dorsibranches. Mais le <i>Nautilus</i>, ayant d&eacute;pass&eacute; le haut-fond du d&eacute;troit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse accoutum&eacute;e. D&egrave;s lors plus de mollusques, plus d'articul&eacute;s, plus de zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des ombres.</p>
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+<p>Pendant la nuit du 16 au 17 f&eacute;vrier, nous &eacute;tions entr&eacute;s dans ce second bassin m&eacute;diterran&eacute;en, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par trois mille m&egrave;tres. Le <i>Nautilus</i>, sous l'impulsion de son h&eacute;lice, glissant sur ses plans inclin&eacute;s, s'enfon&ccedil;a jusqu'aux derni&egrave;res couches de la mer.</p>
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+<p>L&agrave;, &agrave; d&eacute;faut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit &agrave; mes regards bien des sc&egrave;nes &eacute;mouvantes et terribles. En effet, nous traversions alors toute cette partie de la M&eacute;diterran&eacute;e si f&eacute;conde en sinistres. De la c&ocirc;te alg&eacute;rienne aux rivages de la Provence, que de navires ont fait naufrage, que de b&acirc;timents ont disparu&nbsp;! La M&eacute;diterran&eacute;e n'est qu'un lac, compar&eacute;e aux vastes plaines liquides du Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants, aujourd'hui propice et caressant pour la fr&ecirc;le tartane qui semble flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur tourment&eacute;, d&eacute;mont&eacute; par les vents, brisant les plus forts navires de ses lames courtes qui les frappent &agrave; coups pr&eacute;cipit&eacute;s.</p>
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+<p>Ainsi, dans cette promenade rapide &agrave; travers les couches profondes, que d'&eacute;paves j'aper&ccedil;us gisant sur le sol, les unes d&eacute;j&agrave; emp&acirc;t&eacute;es par les coraux, les autres rev&ecirc;tues seulement d'une couche de rouille, des ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches d'h&eacute;lice, des morceaux de machines, des cylindres bris&eacute;s, des chaudi&egrave;res d&eacute;fonc&eacute;es, puis des coques flottant entre deux eaux, celles-ci droites, celles-l&agrave; renvers&eacute;es.</p>
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+<p>De ces navires naufrag&eacute;s, les uns avaient p&eacute;ri par collision, les autres pour avoir heurt&eacute; quelque &eacute;cueil de granit. J'en vis qui avaient coul&eacute; &agrave; pic, la m&acirc;ture droite, le gr&eacute;ement raidi par l'eau. Ils avaient l'air d'&ecirc;tre &agrave; l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le moment du d&eacute;part. Lorsque le <i>Nautilus</i> passait entre eux et les enveloppait de ses nappes &eacute;lectriques, il semblait que ces navires allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur num&eacute;ro d'ordre&nbsp;! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des catastrophes&nbsp;!</p>
+
+<p>J'observai que les fonds m&eacute;diterran&eacute;ens &eacute;taient plus encombr&eacute;s de ces sinistres &eacute;paves &agrave; mesure que le <i>Nautilus</i> se rapprochait du d&eacute;troit de Gibraltar. Les c&ocirc;tes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et dans cet &eacute;troit espace, les rencontres sont fr&eacute;quentes. Je vis l&agrave; de nombreuses car&egrave;nes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns couch&eacute;s, les autres debout, semblables &agrave; des animaux formidables. Un de ces bateaux aux flancs ouverts, sa chemin&eacute;e courb&eacute;e, ses roues dont il ne restait plus que la monture, son gouvernail s&eacute;par&eacute; de l'&eacute;tambot et retenu encore par une cha&icirc;ne de fer, son tableau d'arri&egrave;re rong&eacute; par les sels marins, se pr&eacute;sentait sous un aspect terrible&nbsp;! Combien d'existences bris&eacute;es dans son naufrage&nbsp;! Combien de victimes entra&icirc;n&eacute;es sous les flots&nbsp;! Quelque matelot du bord avait-il surv&eacute;cu pour raconter ce terrible d&eacute;sastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce sinistre&nbsp;? Je ne sais pourquoi, il me vint &agrave; la pens&eacute;e que ce bateau enfoui sous la mer pouvait &ecirc;tre l'<i>Atlas</i>, disparu corps et biens depuis une vingtaine d'ann&eacute;es, et dont on n'a jamais entendu parler&nbsp;! Ah&nbsp;! quelle sinistre histoire serait &agrave; faire que celle de ces fonds m&eacute;diterran&eacute;ens, de ce vaste ossuaire, o&ugrave; tant de richesses se sont perdues, o&ugrave; tant de victimes ont trouv&eacute; la mort&nbsp;!</p>
+
+<p>Cependant, le <i>Nautilus</i>, indiff&eacute;rent et rapide, courait &agrave; toute h&eacute;lice au milieu de ces ruines. Le 18 f&eacute;vrier, vers trois heures du matin, il se pr&eacute;sentait &agrave; l'entr&eacute;e du d&eacute;troit de Gibraltar.</p>
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+<p>L&agrave; existent deux courants&nbsp;: un courant sup&eacute;rieur, depuis longtemps reconnu, qui am&egrave;ne les eaux de l'Oc&eacute;an dans le bassin de la M&eacute;diterran&eacute;e&nbsp;; puis un contre-courant inf&eacute;rieur, dont le raisonnement a d&eacute;montr&eacute; aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la M&eacute;diterran&eacute;e, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par les fleuves qui s'y jettent, devrait &eacute;lever chaque ann&eacute;e le niveau de cette mer, car son &eacute;vaporation est insuffisante pour r&eacute;tablir l'&eacute;quilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a d&ucirc; naturellement admettre l'existence d'un courant inf&eacute;rieur qui par le d&eacute;troit de Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la M&eacute;diterran&eacute;e.</p>
+
+<p>Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le <i>Nautilus</i>. Il s'avan&ccedil;a rapidement par l'&eacute;troite passe. Un instant je pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire de Pline et d'Avienus, avec l'&icirc;le basse qui le supportait, et quelques minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique.</p>
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+<h4><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h4>
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+<h4>LA BAIE DE VIGO</h4>
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+<p>L'Atlantique&nbsp;! Vaste &eacute;tendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq millions de milles carr&eacute;s, longue de neuf mille milles sur une largeur moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignor&eacute;e des anciens, sauf peut-&ecirc;tre des Carthaginois, ces Hollandais de l'antiquit&eacute;, qui dans leurs p&eacute;r&eacute;grinations commerciales suivaient les c&ocirc;tes ouest de l'Europe et de l'Afrique&nbsp;! Oc&eacute;an dont les rivages aux sinuosit&eacute;s parall&egrave;les embrassent un p&eacute;rim&egrave;tre immense, arros&eacute; par les plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi, l'Amazone, la Plata, l'Or&eacute;noque, le Niger, le S&eacute;n&eacute;gal, l'Elbe, la Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civilis&eacute;s et des contr&eacute;es les plus sauvages&nbsp;! Magnifique plaine, incessamment sillonn&eacute;e par les navires de toutes les nations, abrit&eacute;e sous tous les pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles, redout&eacute;es des navigateurs, le cap Horn et le cap des Temp&ecirc;tes&nbsp;!</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i> en brisait les eaux sous le tranchant de son &eacute;peron, apr&egrave;s avoir accompli pr&egrave;s de dix mille lieues en trois mois et demi, parcours sup&eacute;rieur &agrave; l'un des grands cercles de la terre. O&ugrave; allions-nous maintenant, et que nous r&eacute;servait l'avenir&nbsp;?</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i>, sorti du d&eacute;troit de Gibraltar, avait pris le large. Il revint &agrave; la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la plate-forme nous furent ainsi rendues.</p>
+
+<p>J'y montai aussit&ocirc;t accompagn&eacute; de Ned Land et de Conseil. A une distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent qui forme la pointe sud-ouest de la p&eacute;ninsule hispanique. Il ventait un assez fort coup de vent du sud. La mer &eacute;tait grosse, houleuse. Elle imprimait de violentes secousses de roulis au <i>Nautilus</i>. Il &eacute;tait presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'&eacute;normes paquets de mer battaient &agrave; chaque instant. Nous redescend&icirc;mes donc apr&egrave;s avoir hum&eacute; quelques bouff&eacute;es d'air.</p>
+
+<p>Je regagnai ma chambre. Conseil revint &agrave; sa cabine mais le Canadien, l'air assez pr&eacute;occup&eacute;, me suivit. Notre rapide passage &agrave; travers la M&eacute;diterran&eacute;e ne lui avait pas permis de mettre ses projets &agrave; ex&eacute;cution, et il dissimulait peu son d&eacute;sappointement.</p>
+
+<p>Lorsque la porte de ma chambre fut ferm&eacute;e, il s'assit et me regarda silencieusement.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien &agrave; vous reprocher. Dans les conditions ou naviguait le <i>Nautilus</i>, songer &agrave; le quitter e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de la folie&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ned Land ne r&eacute;pondit rien. Ses l&egrave;vres serr&eacute;es, ses sourcils fronc&eacute;s, indiquaient chez lui la violente obsession d'une id&eacute;e fixe.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voyons, repris-je, rien n'est d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; encore. Nous remontons la c&ocirc;te du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, o&ugrave; nous trouverions facilement un refuge. Ah&nbsp;! si le <i>Nautilus</i>, sorti du d&eacute;troit de Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous e&ucirc;t entra&icirc;n&eacute;s vers ces r&eacute;gions &agrave; les continents manquent, je partagerais vos inqui&eacute;tudes. Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit pas les mers civilis&eacute;es, et dans quelques jours, je crois que vous pourrez agir avec quelque s&eacute;curit&eacute;.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les l&egrave;vres&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est pour ce soir&nbsp;&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Je me redressai subitement. J'&eacute;tais, je l'avoue, peu pr&eacute;par&eacute; &agrave; cette communication. J'aurais voulu r&eacute;pondre au Canadien, mais les mots ne me vinrent pas.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous &eacute;tions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu'&agrave; quelques milles de la c&ocirc;te espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large. J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce soir, &agrave; neuf heures, dit-il. J'ai pr&eacute;venu Conseil. A ce moment-l&agrave;, le capitaine Nemo sera enferm&eacute; dans sa chambre et probablement couch&eacute;. Ni les m&eacute;caniciens, ni les hommes de l'&eacute;quipage ne peuvent nous voir. Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur Aronnax, vous resterez dans la biblioth&egrave;que &agrave; deux pas de nous, attendant mon signal. Les avirons, le m&acirc;t et la voile sont dans le canot. Je suis m&ecirc;me parvenu &agrave; y porter quelques provisions. Je me suis procur&eacute; une clef anglaise pour d&eacute;visser les &eacute;crous qui attachent le canot &agrave; la coque du <i>Nautilus</i>. Ainsi tout est pr&ecirc;t. A ce soir.</p>
+
+<p>&mdash; La mer est mauvaise, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash; J'en conviens, r&eacute;pond le Canadien, mais il faut risquer cela. La libert&eacute; vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui sait si demain nous ne serons pas &agrave; cent lieues au large&nbsp;? Que les circonstances nous favorisent, et entre dix et onze heures, nous serons d&eacute;barqu&eacute;s sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc, &agrave; la gr&acirc;ce de Dieu et &agrave; ce soir&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi. J'avais imagin&eacute; que, le cas &eacute;ch&eacute;ant, j'aurais eu le temps de r&eacute;fl&eacute;chir, de discuter. Mon opini&acirc;tre compagnon ne me le permettait pas. Que lui aurais-je dit, apr&egrave;s tout&nbsp;? Ned Land avait cent fois raison. C'&eacute;tait presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma parole et assumer cette responsabilit&eacute; de compromettre dans un int&eacute;r&ecirc;t tout personnel l'avenir de mes compagnons&nbsp;? Demain, le capitaine Nemo ne pouvait-il pas nous entra&icirc;ner au large de toutes terres&nbsp;?</p>
+
+<p>En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les r&eacute;servoirs se remplissaient, et le <i>Nautilus</i> s'enfon&ccedil;a sous les flots de l'Atlantique.</p>
+
+<p>Je demeurai dans ma chambre. Je voulais &eacute;viter le capitaine pour cacher &agrave; ses yeux l'&eacute;motion qui me dominait. Triste Journ&eacute;e que je passai ainsi, entre le d&eacute;sir de rentrer en possession de mon libre arbitre et le regret d'abandonner ce merveilleux <i>Nautilus</i>, laissant inachev&eacute;es mes &eacute;tudes sous-marines&nbsp;! Quitter ainsi cet oc&eacute;an, &laquo;&nbsp;mon Atlantique&nbsp;&raquo;, comme je me plaisais &agrave; le nommer, sans en avoir observ&eacute; les derni&egrave;res couches, sans lui avoir d&eacute;rob&eacute; ces secrets que m'avaient r&eacute;v&eacute;l&eacute;s les mers des Indes et du Pacifique&nbsp;! Mon roman me tombait des mains d&egrave;s le premier volume, mon r&ecirc;ve s'interrompait au plus beau moment&nbsp;! Quelles heures mauvaises s'&eacute;coul&egrave;rent ainsi, tant&ocirc;t me voyant en s&ucirc;ret&eacute;, &agrave; terre, avec mes compagnons, tant&ocirc;t souhaitant, en d&eacute;pit de ma raison, que quelque circonstance impr&eacute;vue emp&ecirc;ch&acirc;t la r&eacute;alisation des projets de Ned Land.</p>
+
+<p>Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais voir si la direction du <i>Nautilus</i> nous rapprochait, en effet, ou nous &eacute;loignait de la c&ocirc;te. Mais non. Le <i>Nautilus</i> se tenait toujours dans les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Il fallait donc en prendre son parti et se pr&eacute;parer &agrave; fuir. Mon bagage n'&eacute;tait pas lourd. Mes notes, rien de plus.</p>
+
+<p>Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre &eacute;vasion, quelles inqui&eacute;tudes, quels torts peut-&ecirc;tre elle lui causerait, et ce qu'il ferait dans le double cas o&ugrave; elle serait ou r&eacute;v&eacute;l&eacute;e ou manqu&eacute;e&nbsp;! Sans doute je n'avais pas &agrave; me plaindre de lui, au contraire. Jamais hospitalit&eacute; ne fut plus franche que la sienne. En le quittant, je ne pouvais &ecirc;tre tax&eacute; d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait &agrave; lui. C'&eacute;tait sur la force des choses seule qu'il comptait et non sur notre parole pour nous fixer &agrave; jamais aupr&egrave;s de lui. Mais cette pr&eacute;tention hautement avou&eacute;e de nous retenir &eacute;ternellement prisonniers &agrave; son bord justifiait toutes nos tentatives.</p>
+
+<p>Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite &agrave; l'&icirc;le de Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa pr&eacute;sence avant notre d&eacute;part&nbsp;? Je le d&eacute;sirais et je le craignais tout &agrave; la fois. J'&eacute;coutai si je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contigu&euml; &agrave; la mienne. Aucun bruit ne parvint &agrave; mon oreille. Cette chambre devait &ecirc;tre d&eacute;serte.</p>
+
+<p>Alors j'en vins &agrave; me demander si cet &eacute;trange personnage &eacute;tait &agrave; bord. Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitt&eacute; le <i>Nautilus</i> pour un service myst&eacute;rieux, mes id&eacute;es s'&eacute;taient, en ce qui le concerne, l&eacute;g&egrave;rement modifi&eacute;es. Je pensais, bien qu'il e&ucirc;t pu dire, que le capitaine Nemo devait avoir conserv&eacute; avec la terre quelques relations d'une certaine esp&egrave;ce. Ne quittait-il jamais le <i>Nautilus</i>&nbsp;? Des semaines enti&egrave;res s'&eacute;taient souvent &eacute;coul&eacute;es sans que je l'eusse rencontr&eacute;. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais en proie &agrave; des acc&egrave;s de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin quelque acte secret dont la nature m'&eacute;chappait jusqu'ici&nbsp;?</p>
+
+<p>Toutes ces id&eacute;es et mille autres m'assaillirent &agrave; la fois. Le champ des conjectures ne peut &ecirc;tre qu'infini dans l'&eacute;trange situation o&ugrave; nous sommes. J'&eacute;prouvais un malaise insupportable. Cette journ&eacute;e d'attente me semblait &eacute;ternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gr&eacute; de mon impatience.</p>
+
+<p>Mon d&icirc;ner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal, &eacute;tant trop pr&eacute;occup&eacute;. Je quittai la table &agrave; sept heures. Cent vingt minutes &mdash; je les comptais &mdash; me s&eacute;paraient encore du moment o&ugrave; je devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais, esp&eacute;rant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'id&eacute;e de succomber dans notre t&eacute;m&eacute;raire entreprise &eacute;tait le moins p&eacute;nible de mes soucis&nbsp;; mais &agrave; la pens&eacute;e de voir notre projet d&eacute;couvert avant d'avoir quitt&eacute; le <i>Nautilus</i>, &agrave; la pens&eacute;e d'&ecirc;tre ramen&eacute; devant le capitaine Nemo irrit&eacute;, ou, ce qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pis, contrist&eacute; de mon abandon, mon coeur palpitait.</p>
+
+<p>Je voulus revoir le salon une derni&egrave;re fois. Je pris par les coursives, et j'arrivai dans ce mus&eacute;e o&ugrave; j'avais pass&eacute; tant d'heures agr&eacute;ables et utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces tr&eacute;sors, comme un homme &agrave; la veille d'un &eacute;ternel exil et qui part pour ne plus revenir. Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'oeuvre de l'art, entre lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre du salon &agrave; travers les eaux de l'Atlantique&nbsp;; mais les panneaux &eacute;taient herm&eacute;tiquement ferm&eacute;s et un manteau de t&ocirc;le me s&eacute;parait de cet Oc&eacute;an que je ne connaissais pas encore.</p>
+
+<p>En parcourant ainsi le salon, j'arrivai pr&egrave;s de la porte, m&eacute;nag&eacute;e dans le pan coup&eacute;, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand &eacute;tonnement, cette porte &eacute;tait entreb&acirc;ill&eacute;e. Je reculai involontairement. Si le capitaine Nemo &eacute;tait dans sa chambre, il pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La chambre &eacute;tait d&eacute;serte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas &agrave; l'int&eacute;rieur. Toujours le m&ecirc;me aspect s&eacute;v&egrave;re, c&eacute;nobitique.</p>
+
+<p>En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues &agrave; la paroi et que je n'avais pas remarqu&eacute;es pendant ma premi&egrave;re visite, frapp&egrave;rent mes regards. C'&eacute;taient des portraits, des portraits de ces grands hommes historiques dont l'existence n'a &eacute;t&eacute; qu'un perp&eacute;tuel d&eacute;vouement &agrave; une grande id&eacute;e humaine, Kosciusko, le h&eacute;ros tomb&eacute; au cri de <i>Finis Polonioe</i>, Botzaris, le L&eacute;onidas de la Gr&egrave;ce moderne, O'Connell, le d&eacute;fenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union am&eacute;ricaine, Manin, le patriote italien, Lincoln, tomb&eacute; sous la balle d'un esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race noire, John Brown, suspendu &agrave; son gibet, tel que l'a si terriblement dessin&eacute; le crayon de Victor Hugo.</p>
+
+<p>Quel lien existait-il entre ces &acirc;mes h&eacute;ro&iuml;ques et l'&acirc;me du capitaine Nemo&nbsp;? Pouvais-je enfin, de cette r&eacute;union de portraits, d&eacute;gager le myst&egrave;re de son existence&nbsp;? &Eacute;tait-il le champion des peuples opprim&eacute;s, le lib&eacute;rateur des races esclaves&nbsp;? Avait-il figur&eacute; dans les derni&egrave;res commotions politiques ou sociales de ce si&egrave;cle. Avait-il &eacute;t&eacute; l'un des h&eacute;ros de la terrible guerre am&eacute;ricaine, guerre lamentable et &agrave; jamais glorieuse&nbsp;?...</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup de marteau sur le timbre m'arracha &agrave; mes r&ecirc;ves. Je tressaillis comme si un oeil invisible e&ucirc;t pu plonger au plus secret de mes pens&eacute;es, et je me pr&eacute;cipitai hors de la chambre.</p>
+
+<p>L&agrave;, mes regards s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur la boussole. Notre direction &eacute;tait toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse mod&eacute;r&eacute;e, le manom&egrave;tre, une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances favorisaient donc les projets du Canadien.</p>
+
+<p>Je regagnai ma chambre. Je me v&ecirc;tis chaudement, bottes de mer, bonnet de loutre, casaque de byssus doubl&eacute;e de peau de phoque. J'&eacute;tais pr&ecirc;t. J'attendis. Les fr&eacute;missements de l'h&eacute;lice troublaient seuls le silence profond qui r&eacute;gnait &agrave; bord. J'&eacute;coutais, je tendais l'oreille. Quelque &eacute;clat de voix ne m'apprendrait-il pas, tout &agrave; coup, que Ned Land venait d'&ecirc;tre surpris dans ses projets d'&eacute;vasion&nbsp;? Une inqui&eacute;tude mortelle m'envahit. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid.</p>
+
+<p>A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille pr&egrave;s de la porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au salon qui &eacute;tait plong&eacute; dans une demi-obscurit&eacute;, mais d&eacute;sert.</p>
+
+<p>J'ouvris la porte communiquant avec la biblioth&egrave;que. M&ecirc;me clart&eacute; insuffisante, m&ecirc;me solitude. J'allai me poster pr&egrave;s de la porte qui donnait sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned Land.</p>
+
+<p>En ce moment, les fr&eacute;missements de l'h&eacute;lice diminu&egrave;rent sensiblement, puis ils cess&egrave;rent tout &agrave; fait. Pourquoi ce changement dans les allures du <i>Nautilus</i>&nbsp;? Cette halte favorisait-elle ou g&ecirc;nait-elle les desseins de Ned Land, je n'aurais pu le dire.</p>
+
+<p>Le silence n'&eacute;tait plus troubl&eacute; que par les battements de mon coeur.</p>
+
+<p>Soudain, un l&eacute;ger choc se fit sentir. Je compris que le <i>Nautilus</i> venait de s'arr&ecirc;ter sur le fond de l'oc&eacute;an. Mon inqui&eacute;tude redoubla. Le signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned Land pour l'engager &agrave; remettre sa tentative. Je sentais que notre navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires...</p>
+
+<p>En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo parut. Il m'aper&ccedil;ut, et, sans autre pr&eacute;ambule&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous cherchais. Savez-vous votre histoire d'Espagne&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>On saurait &agrave; fond l'histoire de son propre pays que, dans les conditions o&ugrave; je me trouvais, l'esprit troubl&eacute;, la t&ecirc;te perdue, on ne pourrait en citer un mot.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien&nbsp;? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question&nbsp;? Savez-vous l'histoire d'Espagne&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Tr&egrave;s mal, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Voil&agrave; bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors, asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux &eacute;pisode de cette histoire.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine s'&eacute;tendit sur un divan, et, machinalement, je pris place aupr&egrave;s de lui, dans la p&eacute;nombre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur le professeur, me dit-il, &eacute;coutez-moi bien. Cette histoire vous int&eacute;ressera par un certain c&ocirc;t&eacute;, car elle r&eacute;pondra &agrave; une question que sans doute vous n'avez pu r&eacute;soudre.</p>
+
+<p>&mdash; Je vous &eacute;coute, capitaine, dis-je, ne sachant o&ugrave; mon interlocuteur voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait &agrave; nos projets de fuite.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez bien, nous remonterons &agrave; 1702. Vous n'ignorez pas qu'&agrave; cette &eacute;poque, votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat pour faire rentrer les Pyr&eacute;n&eacute;es sous terre, avait impos&eacute; le duc d'Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui r&eacute;gna plus ou moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au-dehors, &agrave; forte partie.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;En effet, l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, les maisons royales de Hollande, d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu &agrave; la Haye un trait&eacute; d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne &agrave; Philippe V, pour la placer sur la t&ecirc;te d'un archiduc, auquel elles donn&egrave;rent pr&eacute;matur&eacute;ment le nom de Charles III.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;L'Espagne dut r&eacute;sister &agrave; cette coalition. Mais elle &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s d&eacute;pourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait pas, &agrave; la condition toutefois que ses galions, charg&eacute;s de l'or et de l'argent de l'Am&eacute;rique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de 1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par une flotte de vingt-trois vaisseaux command&eacute;s par l'amiral de Ch&acirc;teau-Renaud, car les marines coalis&eacute;es couraient alors l'Atlantique.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce convoi devait se rendre &agrave; Cadix, mais l'amiral, ayant appris que la flotte anglaise croisait dans ces parages, r&eacute;solut de rallier un port de France.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Les commandants espagnols du convoi protest&egrave;rent contre cette d&eacute;cision. Ils voulurent &ecirc;tre conduits dans un port espagnol, et, &agrave; d&eacute;faut de Cadix, dans la baie de Vigo, situ&eacute;e sur la c&ocirc;te nord-ouest de l'Espagne, et qui n'&eacute;tait pas bloqu&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;L'amiral de Ch&acirc;teau-Renaud eut la faiblesse d'ob&eacute;ir &agrave; cette injonction, et les galions entr&egrave;rent dans la baie de Vigo.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut &ecirc;tre aucunement d&eacute;fendue. Il fallait donc se h&acirc;ter de d&eacute;charger les galions avant l'arriv&eacute;e des flottes coalis&eacute;es, et le temps n'e&ucirc;t pas manqu&eacute; &agrave; ce d&eacute;barquement, si une mis&eacute;rable question de rivalit&eacute; n'e&ucirc;t surgi tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous suivez bien l'encha&icirc;nement des faits&nbsp;? me demanda le capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&mdash; Parfaitement, dis-je, ne sachant encore &agrave; quel propos m'&eacute;tait faite cette le&ccedil;on d'histoire.</p>
+
+<p>&mdash; Je continue. Voici ce qui se passa. Les commer&ccedil;ants de Cadix avaient un privil&egrave;ge d'apr&egrave;s lequel ils devaient recevoir toutes les marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, d&eacute;barquer les lingots des galions au port de Vigo, c'&eacute;tait aller contre leur droit. Ils se plaignirent donc &agrave; Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V que le convoi, sans proc&eacute;der &agrave; son d&eacute;chargement, resterait en s&eacute;questre dans la rade de Vigo jusqu'au moment o&ugrave; les flottes ennemies se seraient &eacute;loign&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Or, pendant que l'on prenait cette d&eacute;cision, le 22 octobre 1702, les vaisseaux anglais arriv&egrave;rent dans la baie de Vigo. L'amiral de Ch&acirc;teau-Renaud, malgr&eacute; ses forces inf&eacute;rieures, se battit courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions qui s'engloutirent avec leurs immenses tr&eacute;sors.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;. Je l'avoue, je ne voyais pas encore en quoi cette histoire pouvait m'int&eacute;resser.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien&nbsp;? Lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, monsieur Aronnax, me r&eacute;pondit le capitaine Nemo, nous sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu'&agrave; vous d'en p&eacute;n&eacute;trer les myst&egrave;res.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me remettre. J'ob&eacute;is. Le salon &eacute;tait obscur, mais &agrave; travers les vitres transparentes &eacute;tincelaient les flots de la mer. Je regardai.</p>
+
+<p>Autour du <i>Nautilus</i>, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux apparaissaient impr&eacute;gn&eacute;es de lumi&egrave;re &eacute;lectrique. Le fond sableux &eacute;tait net et clair. Des hommes de l'&eacute;quipage, rev&ecirc;tus de scaphandres, s'occupaient &agrave; d&eacute;blayer des tonneaux &agrave; demi pourris, des caisses &eacute;ventr&eacute;es, au milieu d'&eacute;paves encore noircies. De ces caisses, de ces barils, s'&eacute;chappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de piastres et de bijoux. Le sable en &eacute;tait jonch&eacute;. Puis, charg&eacute;s de ce pr&eacute;cieux butin, ces hommes revenaient au <i>Nautilus</i>, y d&eacute;posaient leur fardeau et allaient reprendre cette in&eacute;puisable p&ecirc;che d'argent et d'or.</p>
+
+<p>Je comprenais. C'&eacute;tait ici le th&eacute;&acirc;tre de la bataille du 22 octobre 1702. Ici m&ecirc;me avaient coul&eacute; les galions charg&eacute;s pour le compte du gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant ses besoins, les millions dont il lestait son <i>Nautilus</i>. C'&eacute;tait pour lui, pour lui seul que l'Am&eacute;rique avait livr&eacute; ses pr&eacute;cieux m&eacute;taux. Il &eacute;tait l'h&eacute;ritier direct et sans partage de ces tr&eacute;sors arrach&eacute;s aux Incas et aux vaincus de Fernand Cortez&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que la mer cont&icirc;nt tant de richesse&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je savais, r&eacute;pondis-je, que l'on &eacute;value &agrave; deux millions de tonnes l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.</p>
+
+<p>&mdash; Sans doute, mais pour extraire cet argent, les d&eacute;penses l'emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu'&agrave; ramasser ce que les hommes ont perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo, mais encore sur mille th&eacute;&acirc;tres de naufrages dont ma carte sous-marine a not&eacute; la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche &agrave; milliards&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire qu'en exploitant pr&eacute;cis&eacute;ment cette baie de Vigo, vous n'avez fait que devancer les travaux d'une soci&eacute;t&eacute; rivale.</p>
+
+<p>&mdash; Et laquelle&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Une soci&eacute;t&eacute; qui a re&ccedil;u du gouvernement espagnol le privil&egrave;ge de rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont all&eacute;ch&eacute;s par l'app&acirc;t d'un &eacute;norme b&eacute;n&eacute;fice, car on &eacute;value &agrave; cinq cents millions la valeur de ces richesses naufrag&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash; Cinq cents millions&nbsp;! me r&eacute;pondit le capitaine Nemo. Ils y &eacute;taient, mais ils n'y sont plus.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, dis-je. Aussi un bon avis &agrave; ces actionnaires serait-il acte de charit&eacute;. Qui sait pourtant s'il serait bien re&ccedil;u. Ce que les joueurs regrettent par-dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte de leur argent que celle de leurs folles esp&eacute;rances. Je les plains moins apr&egrave;s tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de richesses bien r&eacute;parties eussent pu profiter, tandis qu'elles seront &agrave; jamais st&eacute;riles pour eux&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je n'avais pas plut&ocirc;t exprim&eacute; ce regret que je sentis qu'il avait d&ucirc; blesser le capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;St&eacute;riles&nbsp;! r&eacute;pondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que ces richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse&nbsp;? Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces tr&eacute;sors&nbsp;? Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage&nbsp;? Croyez-vous que j'ignore qu'il existe des &ecirc;tres souffrants, des races opprim&eacute;es sur cette terre, des mis&eacute;rables &agrave; soulager, des victimes &agrave; venger&nbsp;? Ne comprenez-vous pas&nbsp;?...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo s'arr&ecirc;ta sur ces derni&egrave;res paroles, regrettant peut-&ecirc;tre d'avoir trop parl&eacute;. Mais j'avais devin&eacute;. Quels que fussent les motifs qui l'avaient forc&eacute; &agrave; chercher l'ind&eacute;pendance sous les mers, avant tout il &eacute;tait rest&eacute; un homme&nbsp;! Son coeur palpitait encore aux souffrances de l'humanit&eacute;, et son immense charit&eacute; s'adressait aux races asservies comme aux individus&nbsp;!</p>
+
+<p>Et je compris alors &agrave; qui &eacute;taient destin&eacute;s ces millions exp&eacute;di&eacute;s par le capitaine Nemo, lorsque le <i>Nautilus</i> naviguait dans les eaux de la Cr&egrave;te insurg&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+
+<h4><a name="IX" id="IX"></a>IX</h4>
+
+<h4>UN CONTINENT DISPARU</h4>
+
+
+<p>Le lendemain matin, 19 f&eacute;vrier, je vis entrer le Canadien dans ma chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air tr&egrave;s d&eacute;sappoint&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien, monsieur&nbsp;? me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash; Oui&nbsp;! il a fallu que ce damn&eacute; capitaine s'arr&ecirc;t&acirc;t pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; l'heure ou nous allions fuir son bateau.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier.</p>
+
+<p>&mdash; Son banquier&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Ou plut&ocirc;t sa maison de banque. J'entends par l&agrave; cet Oc&eacute;an o&ugrave; ses richesses sont plus en s&ucirc;ret&eacute; qu'elles ne le seraient dans les caisses d'un &Eacute;tat.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le secret espoir de le ramener &agrave; l'id&eacute;e de ne point abandonner le capitaine&nbsp;; mais mon r&eacute;cit n'eut d'autre r&eacute;sultat que le regret &eacute;nergiquement exprim&eacute; par Ned de n'avoir pu faire pour son compte une promenade sur le champ de bataille de Vigo.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Enfin, dit-il, tout n'est pas fini&nbsp;! Ce n'est qu'un coup de harpon perdu&nbsp;! Une autre fois nous r&eacute;ussirons, et d&egrave;s ce soir s'il le faut...</p>
+
+<p>&mdash; Quelle est la direction du <i>Nautilus</i>&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Je l'ignore, r&eacute;pondit Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien&nbsp;! &agrave; midi, nous verrons le point.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le Canadien retourna pr&egrave;s de Conseil. D&egrave;s que je fus habill&eacute;, je passai dans le salon. Le compas n'&eacute;tait pas rassurant. La route du <i>Nautilus</i> &eacute;tait sud-sud-ouest. Nous tournions le dos &agrave; l'Europe.</p>
+
+<p>J'attendis avec une certaine impatience que le point fut report&eacute; sur la carte. Vers onze heures et demie, les r&eacute;servoirs se vid&egrave;rent, et notre appareil remonta &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an. Je m'&eacute;lan&ccedil;ai vers la plate-forme. Ned Land m'y avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles &agrave; l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Esp&eacute;rance. Le temps &eacute;tait couvert. Un coup de vent se pr&eacute;parait.</p>
+
+<p>Ned rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il esp&eacute;rait encore que, derri&egrave;re tout ce brouillard, s'&eacute;tendait cette terre si d&eacute;sir&eacute;e.</p>
+
+<p>A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette &eacute;claircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse, nous redescend&icirc;mes, et le panneau fut referm&eacute;.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, lorsque je consultai la carte, je vis que la position du <i>Nautilus</i> &eacute;tait indiqu&eacute;e par 16&deg;17' de longitude et 33&deg;22' de latitude, &agrave; cent cinquante lieues de la c&ocirc;te la plus rapproch&eacute;e. Il n'y avait pas moyen de songer &agrave; fuir, et je laisse &agrave; penser quelles furent les col&egrave;res du Canadien, quand je lui fis conna&icirc;tre notre situation.</p>
+
+<p>Pour mon compte, je ne me d&eacute;solai pas outre mesure. Je me sentis comme soulag&eacute; du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une sorte de calme relatif mes travaux habituels.</p>
+
+<p>Le soir, vers onze heures, je re&ccedil;us la visite tr&egrave;s inattendue du capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais fatigu&eacute; d'avoir veill&eacute; la nuit pr&eacute;c&eacute;dente. Je r&eacute;pondis n&eacute;gativement.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion.</p>
+
+<p>&mdash; Proposez, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; Vous n'avez encore visit&eacute; les fonds sous-marins que le jour et sous la clart&eacute; du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit obscure&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Tr&egrave;s volontiers.</p>
+
+<p>&mdash; Cette promenade sera fatigante, je vous en pr&eacute;viens. Il faudra marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas tr&egrave;s bien entretenus.</p>
+
+<p>&mdash; Ce que vous me dites l&agrave;, capitaine, redouble ma curiosit&eacute;. Je suis pr&ecirc;t &agrave; vous suivre.</p>
+
+<p>&mdash; Venez donc, monsieur le professeur, nous allons rev&ecirc;tir nos scaphandres.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de l'&eacute;quipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine Nemo ne m'avait pas m&ecirc;me propos&eacute; d'emmener Ned ou Conseil.</p>
+
+<p>En quelques instants, nous e&ucirc;mes rev&ecirc;tu nos appareils. On pla&ccedil;a sur notre dos les r&eacute;servoirs abondamment charg&eacute;s d'air, mais les lampes &eacute;lectriques n'&eacute;taient pas pr&eacute;par&eacute;es. Je le fis observer au capitaine.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Elles nous seraient inutiles&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus r&eacute;it&eacute;rer mon observation, car la t&ecirc;te du capitaine avait d&eacute;j&agrave; disparu dans son enveloppe m&eacute;tallique. J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me pla&ccedil;ait dans la main un b&acirc;ton ferr&eacute;, et quelques minutes plus tard, apr&egrave;s la manoeuvre habituelle, nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique, &agrave; une profondeur de trois cents m&egrave;tres.</p>
+
+<p>Minuit approchait. Les eaux &eacute;taient profond&eacute;ment obscures, mais le capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rouge&acirc;tre, une sorte de large lueur, qui brillait &agrave; deux milles environ du <i>Nautilus</i>. Ce qu'&eacute;tait ce feu, quelles mati&egrave;res l'alimentaient, pourquoi et comment il se revivifiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le dire. En tout cas, il nous &eacute;clairait, vaguement il est vrai, mais je m'accoutumai bient&ocirc;t &agrave; ces t&eacute;n&egrave;bres particuli&egrave;res, et je compris, dans cette circonstance, l'inutilit&eacute; des appareils Ruhmkorff.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un pr&egrave;s de l'autre, directement sur le feu signal&eacute;. Le sol plat montait insensiblement. Nous faisions de larges enjamb&eacute;es, nous aidant du b&acirc;ton&nbsp;; mais notre marche &eacute;tait lente, en somme, car nos pieds s'enfon&ccedil;aient souvent dans une sorte de vase p&eacute;trie avec des algues et sem&eacute;e de pierres plates.</p>
+
+<p>Tout en avan&ccedil;ant, j'entendais une sorte de gr&eacute;sillement au-dessus de ma t&ecirc;te. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un p&eacute;tillement continu. J'en compris bient&ocirc;t la cause. C'&eacute;tait la pluie qui tombait violemment en cr&eacute;pitant &agrave; la surface des flots. Instinctivement, la pens&eacute;e me vint que j'allais &ecirc;tre tremp&eacute;&nbsp;! Par l'eau, au milieu de l'eau&nbsp;! Je ne pus m'emp&ecirc;cher de rire &agrave; cette id&eacute;e baroque. Mais pour tout dire, sous l'&eacute;pais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide &eacute;l&eacute;ment, et l'on se croit au milieu d'une atmosph&egrave;re un peu plus dense que l'atmosph&egrave;re terrestre, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les m&eacute;duses, les crustac&eacute;s microscopiques, les pennatules l'&eacute;clairaient l&eacute;g&egrave;rement de lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. Le pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon b&acirc;ton ferr&eacute;, je serais tomb&eacute; plus d'une fois. En me retournant, je voyais toujours le fanal blanch&acirc;tre du <i>Nautilus</i> qui commen&ccedil;ait &agrave; p&acirc;lir dans l'&eacute;loignement.</p>
+
+<p>Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler &eacute;taient dispos&eacute;s sur le fond oc&eacute;anique suivant une certaine r&eacute;gularit&eacute; que je ne m'expliquais pas. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient dans l'obscurit&eacute; lointaine et dont la longueur &eacute;chappait &agrave; toute &eacute;valuation. D'autres particularit&eacute;s se pr&eacute;sentaient aussi, que je ne savais admettre. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb &eacute;crasaient une liti&egrave;re d'ossements qui craquaient avec un bruit sec. Qu'&eacute;tait donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi&nbsp;? J'aurais voulu interroger le capitaine, mais son langage par signes, qui lui permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le suivaient dans ses excursions sous-marines, &eacute;tait encore incompr&eacute;hensible pour moi.</p>
+
+<p>Cependant, la clart&eacute; rouge&acirc;tre qui nous guidait, s'accroissait et enflammait l'horizon. La pr&eacute;sence de ce foyer sous les eaux m'intriguait au plus haut degr&eacute;. &Eacute;tait-ce quelque effluence &eacute;lectrique qui se manifestait&nbsp;? Allais-je vers un ph&eacute;nom&egrave;ne naturel encore inconnu des savants de la terre&nbsp;? Ou m&ecirc;me &mdash; car cette pens&eacute;e traversa mon cerveau &mdash; la main de l'homme intervenait-elle dans cet embrasement&nbsp;? Soufflait-elle cet incendie&nbsp;? Devais-je rencontrer sous ces couches profondes, des compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme lui de cette existence &eacute;trange, et auxquels il allait rendre visite&nbsp;? Trouverais-je l&agrave;-bas toute une colonie d'exil&eacute;s, qui, las des mis&egrave;res de la terre, avaient cherch&eacute; et trouv&eacute; l'ind&eacute;pendance au plus profond de l'Oc&eacute;an&nbsp;? Toutes ces id&eacute;es folles, inadmissibles, me poursuivaient, et dans cette disposition d'esprit, surexcit&eacute; sans cesse par la s&eacute;rie de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais pas &eacute;t&eacute; surpris de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-marines que r&ecirc;vait le capitaine Nemo&nbsp;!</p>
+
+<p>Notre route s'&eacute;clairait de plus en plus. La lueur blanchissante rayonnait au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ. Mais ce que j'apercevais n'&eacute;tait qu'une simple r&eacute;verb&eacute;ration d&eacute;velopp&eacute;e par le cristal des couches d'eau. Le foyer, source de cette inexplicable dart&eacute;, occupait le versant oppos&eacute; de la montagne.</p>
+
+<p>Au milieu des d&eacute;dales pierreux qui sillonnaient le fond de l'Atlantique, le capitaine Nemo s'avan&ccedil;ait sans h&eacute;sitation. Il connaissait cette sombre route. Il l'avait souvent parcourue, sans doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le suivais avec une confiance in&eacute;branlable. Il m'apparaissait comme un des g&eacute;nies de la mer, et quand il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature qui se d&eacute;coupait en noir sur le fond lumineux de l'horizon.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait une heure du matin. Nous &eacute;tions arriv&eacute;s aux premi&egrave;res rampes de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les sentiers difficiles d'un vaste taillis.</p>
+
+<p>Oui&nbsp;! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans s&egrave;ve, arbres min&eacute;ralis&eacute;s sous l'action des eaux, et que dominaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; des pins gigantesques. C'&eacute;tait comme une houill&egrave;re encore debout, tenant par ses racines au sol effondr&eacute;, et dont la ramure, &agrave; la mani&egrave;re des fines d&eacute;coupures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des eaux. Que l'on se figure une for&ecirc;t du Hartz, accroch&eacute;e aux flancs d'une montagne, mais une for&ecirc;t engloutie. Les sentiers &eacute;taient encombr&eacute;s d'algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustac&eacute;s. J'allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs &eacute;tendus, brisant les lianes de mer qui se balan&ccedil;aient d'un arbre &agrave; l'autre, effarouchant les poissons qui volaient de branche en branche. Entra&icirc;n&eacute;, je ne sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas.</p>
+
+<p>Quel spectacle&nbsp;! Comment le rendre&nbsp;? Comment peindre l'aspect de ces bois et de ces rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et farouches, leurs dessus color&eacute;s de tons rouges sous cette clart&eacute; que doublait la puissance r&eacute;verb&eacute;rante des eaux&nbsp;? Nous gravissions des rocs qui s'&eacute;boulaient ensuite par pans &eacute;normes avec un sourd grondement d'avalanche. A droite, &agrave; gauche, se creusaient de t&eacute;n&eacute;breuses galeries o&ugrave; se perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairi&egrave;res, que la main de l'homme semblait avoir d&eacute;gag&eacute;es, et je me demandais parfois si quelque habitant de ces r&eacute;gions sous-marines n'allait pas tout &agrave; coup m'appara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester en arri&egrave;re. Je le suivais hardiment. Mon b&acirc;ton me pr&ecirc;tait un utile secours. Un faux pas e&ucirc;t &eacute;t&eacute; dangereux sur ces &eacute;troites passes &eacute;vid&eacute;es aux flancs des gouffres&nbsp;; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans ressentir l'ivresse du vertige. Tant&ocirc;t je sautais une crevasse dont la profondeur m'e&ucirc;t fait reculer au milieu des glaciers de la terre&nbsp;; tant&ocirc;t je m'aventurais sur le tronc vacillant des arbres jet&eacute;s d'un ab&icirc;me &agrave; l'autre, sans regarder sous mes pieds, n'ayant des yeux que pour admirer les sites sauvages de cette r&eacute;gion. L&agrave;, des rocs monumentaux, penchant sur leurs bases irr&eacute;guli&egrave;rement d&eacute;coup&eacute;es, semblaient d&eacute;fier les lois de l'&eacute;quilibre. Entre leurs genoux de pierre, des arbres poussaient comme un jet sous une pression formidable, et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-m&ecirc;mes. Puis, des tours naturelles, de larges pans taill&eacute;s &agrave; pic comme des courtines, s'inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n'eussent pas autoris&eacute; &agrave; la surface des r&eacute;gions terrestres.</p>
+
+<p>Et moi-m&ecirc;me ne sentais-je pas cette diff&eacute;rence due &agrave; la puissante densit&eacute; de l'eau, quand, malgr&eacute; mes lourds v&ecirc;tements, ma t&ecirc;te de cuivre, mes semelles de m&eacute;tal, je m'&eacute;levais sur des pentes d'une impraticable raideur, les franchissant pour ainsi dire avec la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; d'un isard ou d'un chamois&nbsp;!</p>
+
+<p>Au r&eacute;cit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que je ne pourrai &ecirc;tre vraisemblable&nbsp;! Je suis l'historien des choses d'apparence impossible qui sont pourtant r&eacute;elles, incontestables. Je n'ai point r&ecirc;v&eacute;. J'ai vu et senti&nbsp;!</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s avoir quitt&eacute; le <i>Nautilus</i>, nous avions franchi la ligne des arbres, et &agrave; cent pieds au-dessus de nos t&ecirc;tes se dressait le pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l'&eacute;clatante irradiation du versant oppos&eacute;. Quelques arbrisseaux p&eacute;trifi&eacute;s couraient &ccedil;&agrave; et l&agrave; en zigzags grima&ccedil;ants. Les poissons se levaient en masse sous nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes. La masse rocheuse &eacute;tait creus&eacute;e d'imp&eacute;n&eacute;trables anfractuosit&eacute;s, de grottes profondes, d'insondables trous, au fond desquels j'entendais remuer des choses formidables. Le sang me refluait jusqu'au coeur, quand j'apercevais une antenne &eacute;norme qui me barrait la route, ou quelque pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavit&eacute;s&nbsp;! Des milliers de points lumineux brillaient au milieu des t&eacute;n&egrave;bres. C'&eacute;taient les yeux de crustac&eacute;s gigantesques, tapis dans leur tani&egrave;re, des homards g&eacute;ants se redressant comme des hallebardiers et remuant leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques, braqu&eacute;s comme des canons sur leurs aff&ucirc;ts, et des poulpes effroyables entrela&ccedil;ant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents.</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore&nbsp;? A quel ordre appartenaient ces articul&eacute;s auxquels le roc formait comme une seconde carapace&nbsp;? O&ugrave; la nature avait-elle trouv&eacute; le secret de leur existence v&eacute;g&eacute;tative, et depuis combien de si&egrave;cles vivaient-ils ainsi dans les derni&egrave;res couches de l'Oc&eacute;an&nbsp;?</p>
+
+<p>Mais je ne pouvais m'arr&ecirc;ter. Le capitaine Nemo, familiaris&eacute; avec ces terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous &eacute;tions arriv&eacute;s &agrave; un premier plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. L&agrave; se dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de l'homme, et non plus celle du Cr&eacute;ateur. C'&eacute;taient de vastes amoncellements de pierres o&ugrave; l'on distinguait de vagues formes de ch&acirc;teaux, de temples, rev&ecirc;tus d'un monde de zoophytes en fleurs, et auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un &eacute;pais manteau v&eacute;g&eacute;tal.</p>
+
+<p>Mais qu'&eacute;tait donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes&nbsp;? Qui avait dispos&eacute; ces roches et ces pierres comme des dolmens des temps ant&eacute;-historiques&nbsp;? O&ugrave; &eacute;tais-je, o&ugrave; m'avait entra&icirc;n&eacute; la fantaisie du capitaine Nemo&nbsp;?</p>
+
+<p>J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arr&ecirc;tai. Je saisis son bras. Mais lui, secouant la t&ecirc;te, et me montrant le dernier sommet de la montagne, sembla me dire&nbsp;:</p>
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+<p>&laquo;&nbsp;Viens&nbsp;! viens encore&nbsp;! viens toujours&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
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+<p>Je le suivis dans un dernier &eacute;lan, et en quelques minutes, j'eus gravi le pic qui dominait d'une dizaine de m&egrave;tres toute cette masse rocheuse.</p>
+
+<p>Je regardai ce c&ocirc;t&eacute; que nous venions de franchir. La montagne ne s'&eacute;levait que de sept &agrave; huit cents pieds au-dessus de la plaine&nbsp;; mais de son versant oppos&eacute;, elle dominait d'une hauteur double le fond en contre bas de cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'&eacute;tendaient au loin et embrassaient un vaste espace &eacute;clair&eacute; par une fulguration violente. En effet, c'&eacute;tait un volcan que cette montagne. A cinquante pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de scories, un large crat&egrave;re vomissait des torrents de lave, qui se dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi pos&eacute;, ce volcan, comme un immense flambeau, &eacute;clairait la plaine inf&eacute;rieure jusqu'aux derni&egrave;res limites de l'horizon.</p>
+
+<p>J'ai dit que le crat&egrave;re sous-marin rejetait des laves, mais non des flammes. Il faut aux flammes l'oxyg&egrave;ne de l'air, et elles ne sauraient se d&eacute;velopper sous les eaux&nbsp;; mais des coul&eacute;es de lave, qui ont en elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge blanc, lutter victorieusement contre l'&eacute;l&eacute;ment liquide et se vaporiser &agrave; son contact. De rapides courants entra&icirc;naient tous ces gaz en diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la montagne, comme les d&eacute;jections du V&eacute;suve sur un autre Torre del Greco.</p>
+
+<p>En effet, l&agrave;, sous mes yeux, ruin&eacute;e, ab&icirc;m&eacute;e, jet&eacute;e bas, apparaissait une ville d&eacute;truite, ses toits effondr&eacute;s, ses temples abattus, ses arcs disloqu&eacute;s, ses colonnes gisant &agrave; terre, o&ugrave; l'on sentait encore les solides proportions d'une sorte d'architecture toscane&nbsp;; plus loin, quelques restes d'un gigantesque aqueduc&nbsp;; ici l'exhaussement emp&acirc;t&eacute; d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parth&eacute;non&nbsp;; l&agrave;, des vestiges de quai, comme si quelque antique port e&ucirc;t abrit&eacute; jadis sur les bords d'un oc&eacute;an disparu les vaisseaux marchands et les trir&egrave;mes de guerre&nbsp;; plus loin encore, de longues lignes de murailles &eacute;croul&eacute;es, de larges rues d&eacute;sertes, toute une Pomp&eacute;i enfouie sous les eaux, que le capitaine Nemo ressuscitait &agrave; mes regards&nbsp;!</p>
+
+<p>O&ugrave; &eacute;tais-je&nbsp;? O&ugrave; &eacute;tais-je&nbsp;? Je voulais le savoir &agrave; tout prix, je voulais parler, je voulais arracher la sph&egrave;re de cuivre qui emprisonnait ma t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Mais le capitaine Nemo vint &agrave; moi et m'arr&ecirc;ta d'un geste. Puis, ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avan&ccedil;a vers un roc de basalte noire et tra&ccedil;a ce seul mot&nbsp;:</p>
+
+<p class="c">ATLANTIDE</p>
+
+<p>Quel &eacute;clair traversa mon esprit&nbsp;! L'Atlantide, l'ancienne M&eacute;ropide de Th&eacute;opompe, l'Atlantide de Platon, ce continent ni&eacute; par Orig&egrave;ne, Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa disparition au compte des r&eacute;cits l&eacute;gendaires, admis par Possidonius, Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon, d'Avezac, je l'avais l&agrave; sous les yeux, portant encore les irr&eacute;cusables t&eacute;moignages de sa catastrophe&nbsp;! C'&eacute;tait donc cette r&eacute;gion engloutie qui existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-del&agrave; des colonnes d'Hercule, o&ugrave; vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre lequel se firent les premi&egrave;res guerres de l'ancienne Gr&egrave;ce&nbsp;!</p>
+
+<p>L'historien qui a consign&eacute; dans ses &eacute;crits les hauts faits de ces temps h&eacute;ro&iuml;ques, c'est Platon lui-m&ecirc;me. Son dialogue de Tim&eacute;e et de Critias a &eacute;t&eacute;, pour ainsi dire, trac&eacute; sous l'inspiration de Solon, po&egrave;te et l&eacute;gislateur.</p>
+
+<p>Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Sa&iuml;s, ville d&eacute;j&agrave; vieille de huit cents ans, ainsi que le t&eacute;moignaient ses annales grav&eacute;es sur le mur sacr&eacute; de ses temples. L'un de ces vieillards raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette premi&egrave;re cit&eacute; ath&eacute;nienne, &acirc;g&eacute;e de neuf cents si&egrave;cles, avait &eacute;t&eacute; envahie et en partie d&eacute;truite par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il, occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et l'Asie r&eacute;unies, qui couvrait une surface comprise du douzi&egrave;me degr&eacute; de latitude au quaranti&egrave;me degr&eacute; nord. Leur domination s'&eacute;tendait m&ecirc;me &agrave; l'&Eacute;gypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Gr&egrave;ce, mais ils durent se retirer devant l'indomptable r&eacute;sistance des Hell&egrave;nes. Des si&egrave;cles s'&eacute;coul&egrave;rent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de terre. Une nuit et un jour suffirent &agrave; l'an&eacute;antissement de cette Atlantide dont les plus hauts sommets, Mad&egrave;re, les A&ccedil;ores, les Canaries, les &icirc;les du cap Vert, &eacute;mergent encore.</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus &eacute;trange destin&eacute;e, je foulais du pied l'une des montagnes de ce continent&nbsp;! Je touchais de la main ces ruines mille fois s&eacute;culaires et contemporaines des &eacute;poques g&eacute;ologiques&nbsp;! Je marchais l&agrave; m&ecirc;me o&ugrave; avaient march&eacute; les contemporains du premier homme&nbsp;! J'&eacute;crasais sous mes lourdes semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres, maintenant min&eacute;ralis&eacute;s, couvraient autrefois de leur ombre&nbsp;!</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! pourquoi le temps me manquait-il&nbsp;! J'aurais voulu descendre les pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent immense qui sans doute reliait l'Afrique &agrave; l'Am&eacute;rique, et visiter ces grandes cit&eacute;s ant&eacute;diluviennes. L&agrave;, peut-&ecirc;tre, sous mes regards, s'&eacute;tendaient Makhimos, la guerri&egrave;re, Euseb&egrave;s, la pieuse, dont les gigantesques habitants vivaient des si&egrave;cles entiers, et auxquels la force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui r&eacute;sistaient encore &agrave; l'action des eaux. Un jour peut-&ecirc;tre, quelque ph&eacute;nom&egrave;ne &eacute;ruptif les ram&egrave;nera &agrave; la surface des flots, ces ruines englouties&nbsp;! On a signal&eacute; de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Oc&eacute;an, et bien des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces fonds tourment&eacute;s. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annon&ccedil;aient la lutte profonde des &eacute;l&eacute;ments&nbsp;; les autres ont recueilli des cendres volcaniques projet&eacute;es hors de la mer. Tout ce sol jusqu'&agrave; l'&Eacute;quateur est encore travaill&eacute; par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans une &eacute;poque &eacute;loign&eacute;e, accrus par les d&eacute;jections volcaniques et par les couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes n'appara&icirc;tront pas &agrave; la surface de l'Atlantique&nbsp;!</p>
+
+<p>Pendant que je r&ecirc;vais ainsi, tandis que je cherchais &agrave; fixer dans mon souvenir tous les d&eacute;tails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo, accoud&eacute; sur une st&egrave;le moussue, demeurait immobile et comme p&eacute;trifi&eacute; dans une muette extase. Songeait-il &agrave; ces g&eacute;n&eacute;rations disparues et leur demandait-il le secret de la destin&eacute;e humaine&nbsp;? &Eacute;tait-ce &agrave; cette place que cet homme &eacute;trange venait se retremper dans les souvenirs de l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de la vie moderne&nbsp;? Que n'aurais-je donn&eacute; pour conna&icirc;tre ses pens&eacute;es, pour les partager, pour les comprendre&nbsp;!</p>
+
+<p>Nous rest&acirc;mes &agrave; cette place pendant une heure enti&egrave;re, contemplant la vaste plaine sous l'&eacute;clat des laves qui prenaient parfois une intensit&eacute; surprenante. Les bouillonnements int&eacute;rieurs faisaient courir de rapides frissonnements sur l'&eacute;corce de la montagne. Des bruits profonds, nettement transmis par ce milieu liquide, se r&eacute;percutaient avec une majestueuse ampleur.</p>
+
+<p>En ce moment, la lune apparut un instant &agrave; travers la masse des eaux et jeta quelques p&acirc;les rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un dernier regard &agrave; cette immense plaine&nbsp;; puis de la main il me fit signe de le suivre.</p>
+
+<p>Nous descend&icirc;mes rapidement la montagne. La for&ecirc;t min&eacute;rale une fois d&eacute;pass&eacute;e, j'aper&ccedil;us le fanal du <i>Nautilus</i> qui brillait comme une &eacute;toile. Le capitaine marcha droit &agrave; lui, et nous &eacute;tions rentr&eacute;s &agrave; bord au moment o&ugrave; les premi&egrave;res teintes de l'aube blanchissaient la surface de l'Oc&eacute;an.</p>
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+<h4><a name="X" id="X"></a>X</h4>
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+<h4>LES HOUILL&Egrave;RES SOUS-MARINES</h4>
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+<p>Le lendemain, 20 f&eacute;vrier, je me r&eacute;veillais fort tard. Les fatigues de la nuit avaient prolong&eacute; mon sommeil jusqu'&agrave; onze heures. Je m'habillai promptement. J'avais h&acirc;te de conna&icirc;tre la direction du <i>Nautilus</i>. Les instruments m'indiqu&egrave;rent qu'il courait toujours vers le sud avec une vitesse de vingt milles &agrave; l'heure par une profondeur de cent m&egrave;tres.</p>
+
+<p>Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les panneaux &eacute;tant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce continent submerg&eacute;.</p>
+
+<p>En effet, le <i>Nautilus</i> rasait &agrave; dix m&egrave;tres du sol seulement la plaine de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emport&eacute; par le vent au-dessus des prairies terrestres&nbsp;; mais il serait plus vrai de dire que nous &eacute;tions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. Les premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'&eacute;taient des rocs d&eacute;coup&eacute;s fantastiquement, des for&ecirc;ts d'arbres pass&eacute;s du r&egrave;gne v&eacute;g&eacute;tal au r&egrave;gne animal, et dont l'immobile silhouette grima&ccedil;ait sous les flots. C'&eacute;taient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis d'axidies et d'an&eacute;mones, h&eacute;riss&eacute;es de longues hydrophytes verticales, puis des blocs de laves &eacute;trangement contourn&eacute;s qui attestaient toute la fureur des expansions plutoniennes.</p>
+
+<p>Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux &eacute;lectriques, je racontais &agrave; Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au point de vue purement imaginaire, inspir&egrave;rent &agrave; Bailly tant de pages charmantes. Je lui disais les guerres de ces peuples h&eacute;ro&iuml;ques. Je discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter. Mais Conseil, distrait, m'&eacute;coutait peu, et son indiff&eacute;rence &agrave; traiter ce point historique me fut bient&ocirc;t expliqu&eacute;e.</p>
+
+<p>En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand passaient des poissons, Conseil, emport&eacute; dans les ab&icirc;mes de la classification, sortait du monde r&eacute;el. Dans ce cas, je n'avais plus qu'&agrave; le suivre et &agrave; reprendre avec lui nos &eacute;tudes ichtyologiques.</p>
+
+<p>Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne diff&eacute;raient pas sensiblement de ceux que nous avions observ&eacute;s jusqu'ici. C'&eacute;taient des raies d'une taille gigantesque, longues de cinq m&egrave;tres et dou&eacute;es d'une grande force musculaire qui leur permet de s'&eacute;lancer au-dessus des flots, des squales d'esp&egrave;ces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds, &agrave; dents triangulaires et aigu&euml;s, que sa transparence rendait presque invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme de prismes et cuirass&eacute;s d'une peau tuberculeuse, des esturgeons semblables &agrave; leurs cong&eacute;n&egrave;res de la M&eacute;diterran&eacute;e, des syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui d&eacute;filaient comme de fins et souples serpents.</p>
+
+<p>Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noir&acirc;tres, longs de trois m&egrave;tres et arm&eacute;s &agrave; leur m&acirc;choire sup&eacute;rieure d'une &eacute;p&eacute;e per&ccedil;ante, des vives, aux couleurs anim&eacute;es, connues du temps d'Aristote sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale rendent tr&egrave;s dangereux &agrave; saisir, puis, des coryph&egrave;mes, au dos brun ray&eacute; de petites raies bleues et encadr&eacute; dans une bordure d'or, de belles dorades, des chrysostones-lune, sortes de disques &agrave; reflets d'azur, qui, &eacute;clair&eacute;s en dessus par les rayons solaires, formaient comme des taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit m&egrave;tres, marchant par troupes, portant des nageoires jaun&acirc;tres taill&eacute;es en faux et de longs glaives de six pieds, intr&eacute;pides animaux, plut&ocirc;t herbivores que piscivores, qui ob&eacute;issaient au moindre signe de leurs femelles comme des maris bien styl&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais tout en observant ces divers &eacute;chantillons de la faune marine, je ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois, de capricieux accidents du sol obligeaient le <i>Nautilus</i> &agrave; ralentir sa vitesse, et il se glissait alors avec l'adresse d'un c&eacute;tac&eacute; dans d'&eacute;troits &eacute;tranglements de collines. Si ce labyrinthe devenait inextricable, l'appareil s'&eacute;levait alors comme un a&eacute;rostat, et l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide &agrave; quelques m&egrave;tres au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui rappelait les manoeuvres d'une promenade a&eacute;rostatique, avec cette diff&eacute;rence toutefois que le <i>Nautilus</i> ob&eacute;issait passivement &agrave; la main de son timonier.</p>
+
+<p>Vers quatre heures du soir, le terrain, g&eacute;n&eacute;ralement compos&eacute; d'une vase &eacute;paisse et entrem&ecirc;l&eacute;e de branches min&eacute;ralis&eacute;es, se modifia peu &agrave; peu, il devint plus rocailleux et parut sem&eacute; de conglom&eacute;rats, de tufs basaltiques, avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses. Je pensai que la r&eacute;gion des montagnes allait bient&ocirc;t succ&eacute;der aux longues plaines, et, en effet, dans certaines &eacute;volutions du <i>Nautilus</i>, j'aper&ccedil;us l'horizon m&eacute;ridional barr&eacute; par une haute muraille qui semblait fermer toute issue. Son sommet d&eacute;passait &eacute;videmment le niveau de l'Oc&eacute;an. Ce devait &ecirc;tre un continent, ou tout au moins une &icirc;le, soit une des Canaries, soit une des &icirc;les du cap Vert. Le point n'ayant pas &eacute;t&eacute; fait &mdash; &agrave; dessein peut-&ecirc;tre &mdash; j'ignorais notre position. En tout cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide, dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.</p>
+
+<p>La nuit n'interrompit pas mes observations. J'&eacute;tais rest&eacute; seul. Conseil avait regagn&eacute; sa cabine. Le <i>Nautilus</i>, ralentissant son allure, voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tant&ocirc;t les effleurant comme s'il e&ucirc;t voulu s'y poser, tant&ocirc;t remontant capricieusement &agrave; la surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations &agrave; travers le cristal des eaux, et pr&eacute;cis&eacute;ment cinq ou six de ces &eacute;toiles zodiacales qui tra&icirc;nent &agrave; la queue d'Orion.</p>
+
+<p>Longtemps encore, je serais rest&eacute; &agrave; ma vitre, admirant les beaut&eacute;s de la mer et du ciel, quand les panneaux se referm&egrave;rent. A ce moment, le <i>Nautilus</i> &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; l'aplomb de la haute muraille. Comment manoeuvrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le <i>Nautilus</i> ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de me r&eacute;veiller apr&egrave;s quelques heures de sommeil.</p>
+
+<p>Mais, le lendemain, il &eacute;tait huit heures lorsque je revins au salon. Je regardai le manom&egrave;tre. Il m'apprit que le <i>Nautilus</i> flottait &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la plate-forme. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des lames sup&eacute;rieures.</p>
+
+<p>Je montai jusqu'au panneau. Il &eacute;tait ouvert. Mais, au lieu du grand jour que j'attendais, je me vis environn&eacute; d'une obscurit&eacute; profonde. O&ugrave; &eacute;tions-nous&nbsp;? M'&eacute;tais-je tromp&eacute;&nbsp;? Faisait-il encore nuit&nbsp;? Non&nbsp;! Pas une &eacute;toile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces t&eacute;n&egrave;bres absolues.</p>
+
+<p>Je ne savais que penser, quand une voix me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est vous, monsieur le professeur&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! capitaine Nemo, r&eacute;pondis-je, o&ugrave; sommes-nous&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Sous terre, monsieur le professeur.</p>
+
+<p>&mdash; Sous terre&nbsp;! m'&eacute;criai-je&nbsp;! Et le <i>Nautilus</i> flotte encore&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Il flotte toujours.</p>
+
+<p>&mdash; Mais, je ne comprends pas&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous aimez les situations claires, vous serez satisfait.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurit&eacute; &eacute;tait si compl&egrave;te que je n'apercevais m&ecirc;me pas le capitaine Nemo. Cependant, en regardant au z&eacute;nith, exactement au-dessus de ma t&ecirc;te, je crus saisir une lueur ind&eacute;cise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif &eacute;clat fit &eacute;vanouir cette vague lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Je regardai, apr&egrave;s avoir un instant ferm&eacute; mes yeux &eacute;blouis par le jet &eacute;lectrique. Le <i>Nautilus</i> &eacute;tait stationnaire. Il flottait aupr&egrave;s d'une berge dispos&eacute;e comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment, c'&eacute;tait un lac emprisonn&eacute; dans un cirque de murailles qui mesurait deux milles de diam&egrave;tre, soit six milles de tour. Son niveau, &mdash; le manom&egrave;tre l'indiquait &mdash; ne pouvait &ecirc;tre que le niveau ext&eacute;rieur, car une communication existait n&eacute;cessairement entre ce lac et la mer. Les hautes parois, inclin&eacute;es sur leur base, s'arrondissaient en vo&ucirc;te et figuraient un immense entonnoir retourn&eacute;, dont la hauteur comptait cinq ou six cents m&egrave;tres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire par lequel j'avais surpris cette l&eacute;g&egrave;re clart&eacute;, &eacute;videmment due au rayonnement diurne.</p>
+
+<p>Avant d'examiner plus attentivement les dispositions int&eacute;rieures de cette &eacute;norme caverne, avant de me demander si c'&eacute;tait l&agrave; l'ouvrage de la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;O&ugrave; sommes-nous&nbsp;? dis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Au centre m&ecirc;me d'un volcan &eacute;teint, me r&eacute;pondit le capitaine, un volcan dont la mer a envahi l'int&eacute;rieur &agrave; la suite de quelque convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le <i>Nautilus</i> a p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans ce lagon par un canal naturel ouvert &agrave; dix m&egrave;tres au-dessous de la surface de l'Oc&eacute;an. C'est ici son port d'attache, un port s&ucirc;r, commode, myst&eacute;rieux, abrit&eacute; de tous les rhumbs du vent&nbsp;! Trouvez-moi sur les c&ocirc;tes de vos continents ou de vos &icirc;les une rade qui vaille ce refuge assur&eacute; contre la fureur des ouragans.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, r&eacute;pondis-je, ici vous &ecirc;tes en s&ucirc;ret&eacute;, capitaine Nemo. Qui pourrait vous atteindre au centre d'un volcan&nbsp;? Mais, &agrave; son sommet, n'ai-je pas aper&ccedil;u une ouverture&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, son crat&egrave;re, un crat&egrave;re empli jadis de laves, de vapeurs et de flammes, et qui maintenant donne passage &agrave; cet air vivifiant que nous respirons.</p>
+
+<p>&mdash; Mais quelle est donc cette montagne volcanique&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Elle appartient &agrave; un des nombreux &icirc;lots dont cette mer est sem&eacute;e. Simple &eacute;cueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me l'a fait d&eacute;couvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi.</p>
+
+<p>&mdash; Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le crat&egrave;re du volcan&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu'&agrave; une centaine de pieds, la base int&eacute;rieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus, les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient &ecirc;tre franchies.</p>
+
+<p>&mdash; Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours. Vous &ecirc;tes en s&ucirc;ret&eacute; sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les eaux. Mais, &agrave; quoi bon ce refuge&nbsp;? Le <i>Nautilus</i> n'a pas besoin de port.</p>
+
+<p>&mdash; Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'&eacute;lectricit&eacute; pour se mouvoir, d'&eacute;l&eacute;ments pour produire son &eacute;lectricit&eacute;, de sodium pour alimenter ses &eacute;l&eacute;ments, de charbon pour faire son sodium, et de houill&egrave;res pour extraire son charbon. Or, pr&eacute;cis&eacute;ment ici, la mer recouvre des for&ecirc;ts enti&egrave;res qui furent enlis&eacute;es dans les temps g&eacute;ologiques&nbsp;; min&eacute;ralis&eacute;es maintenant et transform&eacute;es en houille, elles sont pour moi une mine in&eacute;puisable.</p>
+
+<p>&mdash; Vos hommes, capitaine, font donc ici le m&eacute;tier de mineurs&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Pr&eacute;cis&eacute;ment. Ces mines s'&eacute;tendent sous les flots comme les houill&egrave;res de Newcastle. C'est ici que, rev&ecirc;tus du scaphandre, le pic et la pioche &agrave; la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je n'ai pas m&ecirc;me demand&eacute;e aux mines de la terre. Lorsque je br&ucirc;le ce combustible pour la fabrication du sodium, la fum&eacute;e qui s'&eacute;chappe par le crat&egrave;re de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan en activit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Et nous les verrons &agrave; l'oeuvre, vos compagnons&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, pas cette fois, du moins, car je suis press&eacute; de continuer notre tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux r&eacute;serves de sodium que je poss&egrave;de. Le temps de les embarquer, c'est-&agrave;-dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon, profitez de cette journ&eacute;e, monsieur Aronnax.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui n'avaient pas encore quitt&eacute; leur cabine. Je les invitai &agrave; me suivre sans leur dire o&ugrave; ils se trouvaient.</p>
+
+<p>Ils mont&egrave;rent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'&eacute;tonnait de rien, regarda comme une chose tr&egrave;s naturelle de se r&eacute;veiller sous une montagne apr&egrave;s s'&ecirc;tre endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut d'autre id&eacute;e que de chercher si la caverne pr&eacute;sentait quelque issue.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&eacute;jeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous voici donc encore une fois &agrave; terre, dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Je n'appelle pas cela &laquo;&nbsp;la terre&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit le Canadien. Et d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se d&eacute;veloppait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur, mesurait cinq cents pieds. Sur cette gr&egrave;ve, on pouvait faire ais&eacute;ment le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol tourment&eacute;, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des blocs volcaniques et d'&eacute;normes pierres ponces. Toutes ces masses d&eacute;sagr&eacute;g&eacute;es, recouvertes d'un &eacute;mail poli sous l'action des feux souterrains, resplendissaient au contact des jets &eacute;lectriques du fanal. La poussi&egrave;re micac&eacute;e du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait comme une nu&eacute;e d'&eacute;tincelles.</p>
+
+<p>Le sol s'&eacute;levait sensiblement en s'&eacute;loignant du relais des flots, et nous Mmes bient&ocirc;t arriv&eacute;s &agrave; des rampes longues et sinueuses, v&eacute;ritables raidillons qui permettaient de s'&eacute;lever peu &agrave; peu, mais il fallait marcher prudemment au milieu de ces &mdash; conglom&eacute;rats, qu'aucun ciment ne reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits de cristaux de feldspath et de quartz.</p>
+
+<p>La nature volcanique de cette &eacute;norme excavation s'affirmait de toutes parts. Je le fis observer &agrave; mes compagnons.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait &ecirc;tre cet entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le niveau de ce liquide incandescent s'&eacute;levait jusqu'&agrave; l'orifice de la montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je me le figure parfaitement, r&eacute;pondit Conseil. Mais monsieur me dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son op&eacute;ration, et comment il se fait que la fournaise est remplac&eacute;e par les eaux tranquilles d'un lac&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Tr&egrave;s probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit au-dessous de la surface de l'Oc&eacute;an cette ouverture qui a servi de passage au <i>Nautilus</i>. Alors les eaux de l'Atlantique se sont pr&eacute;cipit&eacute;es &agrave; l'int&eacute;rieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible entre les deux &eacute;l&eacute;ments, lutte qui s'est termin&eacute;e &agrave; l'avantage de Neptune. Mais bien des si&egrave;cles se sont &eacute;coul&eacute;s depuis lors, et le volcan submerg&eacute; s'est chang&eacute; en grotte paisible.</p>
+
+<p>&mdash; Tr&egrave;s bien, r&eacute;pliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je regrette, dans notre int&eacute;r&ecirc;t, que cette ouverture dont parle monsieur le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.</p>
+
+<p>&mdash; Mais, ami Ned, r&eacute;pliqua Conseil, si ce passage n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; sous-marin, le <i>Nautilus</i> n'aurait pu y p&eacute;n&eacute;trer&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Et j'ajouterai, ma&icirc;tre Land, que les eaux ne se seraient pas pr&eacute;cipit&eacute;es sous la montagne et que le volcan serait rest&eacute; volcan. Donc vos regrets sont superflus.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus raides et &eacute;troites. De profondes excavations les coupaient parfois, qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient &ecirc;tre tourn&eacute;es. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre. Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les obstacles furent surmont&eacute;s.</p>
+
+<p>A une hauteur de trente m&egrave;tres environ, la nature du terrain se modifia, sans qu'il dev&icirc;nt plus praticable. Aux conglom&eacute;rats et aux trachytes succ&eacute;d&egrave;rent de noirs basaltes&nbsp;; ceux-ci &eacute;tendus par nappes toutes grumel&eacute;es de soufflures&nbsp;; ceux-l&agrave; formant des prismes r&eacute;guliers, dispos&eacute;s comme une colonnade qui supportait les retomb&eacute;es de cette vo&ucirc;te immense, admirable sp&eacute;cimen de l'architecture naturelle. Puis, entre ces basaltes serpentaient de longues coul&eacute;es de laves refroidies, incrust&eacute;es de raies bitumineuses, et, par places, s'&eacute;tendaient de larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le crat&egrave;re sup&eacute;rieur, inondait d'une vague clart&eacute; toutes ces d&eacute;jections volcaniques, &agrave; jamais ensevelies au sein de la montagne &eacute;teinte.</p>
+
+<p>Cependant, notre marche ascensionnelle fut bient&ocirc;t arr&ecirc;t&eacute;e, &agrave; une hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables obstacles. La voussure int&eacute;rieure revenait en surplomb, et la mont&eacute;e dut se changer en promenade circulaire. A ce dernier plan, le r&egrave;gne v&eacute;g&eacute;tal commen&ccedil;ait &agrave; lutter avec le r&egrave;gne min&eacute;ral. Quelques arbustes et m&ecirc;me certains arbres sortaient des anfractuosit&eacute;s de la paroi. Je reconnus des euphorhes qui laissaient couler leur suc caustique. Des h&eacute;liotropes, tr&egrave;s inhabiles &agrave; justifier leur nom, puisque les rayons solaires n'arrivaient jamais jusqu'&agrave; eux, penchaient tristement leurs grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums &agrave; demi pass&eacute;s. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, quelques chrysanth&egrave;mes poussaient timidement au pied d'alo&egrave;s &agrave; longues feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coul&eacute;es de laves, j'aper&ccedil;us de petites violettes, encore parfum&eacute;es d'une l&eacute;g&egrave;re odeur, et j'avoue que je les respirai avec d&eacute;lices. Le parfum, c'est l'&acirc;me de la fleur, et les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas d'&acirc;me&nbsp;!</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions arriv&eacute;s au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui &eacute;cartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand Ned Land s'&eacute;cria&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! monsieur, une ruche&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Une ruche&nbsp;! r&eacute;pliquai-je, en faisant un geste de parfaite incr&eacute;dulit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Oui&nbsp;! une ruche, r&eacute;p&eacute;ta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent autour.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je m'approchai et je dus me rendre &agrave; l'&eacute;vidence. Il y avait l&agrave;, &agrave; l'orifice d'un trou creus&eacute; dans le trou d'un dragonnier, quelques milliers de ces ing&eacute;nieux insectes, si communs dans toutes les Canaries, et dont les produits y sont particuli&egrave;rement estim&eacute;s.</p>
+
+<p>Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et j'aurais eu mauvaise gr&acirc;ce &agrave; m'y opposer. Une certaine quantit&eacute; de feuilles s&egrave;ches m&eacute;lang&eacute;es de soufre s'allum&egrave;rent sous l'&eacute;tincelle de son briquet, et il commen&ccedil;a &agrave; enfumer les abeilles. Les bourdonnements cess&egrave;rent peu &agrave; peu, et la ruche &eacute;ventr&eacute;e livra plusieurs livres d'un miel parfum&eacute;. Ned Land en remplit son havresac.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quand j'aurai m&eacute;lang&eacute; ce miel avec la p&acirc;te de l'artocarpus, nous dit-il, je serai en mesure de vous offrir un g&acirc;teau succulent.</p>
+
+<p>&mdash; Parbleu&nbsp;! fit Conseil, ce sera du pain d'&eacute;pice.</p>
+
+<p>&mdash; Va pour le pain d'&eacute;pice, dis-je, mais reprenons cette int&eacute;ressante promenade.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>A certains d&eacute;tours du sentier que nous suivions alots, le lac apparaissait dans toute son &eacute;tendue. Le fanal &eacute;clairait en entier sa surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. Le <i>Nautilus</i> gardait une immobilit&eacute; parfaite. Sur sa plate-forme et sur la berge s'agitaient les hommes de son &eacute;quipage, ombres noires nettement d&eacute;coup&eacute;es au milieu de cette lumineuse atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>En ce moment, nous contournions la cr&ecirc;te la plus &eacute;lev&eacute;e de ces premiers plans de roches qui soutenaient la vo&ucirc;te. Je vis alors que les abeilles n'&eacute;taient pas les seuls repr&eacute;sentants du r&egrave;gne animal &agrave; l'int&eacute;rieur de ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perch&eacute;s sur des pointes de roc. C'&eacute;taient des &eacute;perviers au ventre blanc, et des cr&eacute;celles criardes. Sur les pentes d&eacute;talaient aussi, de toute la rapidit&eacute; de leurs &eacute;chasses, de belles et grasses outardes. Je laisse &agrave; penser si la convoitise du Canadien fut allum&eacute;e &agrave; la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le plomb par les pierres, et apr&egrave;s plusieurs essais infructueux, il parvint &agrave; blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que v&eacute;rit&eacute; pure, mais il fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les g&acirc;teaux de miel.</p>
+
+<p>Nous d&ucirc;mes alors redescendre vers le rivage, car la cr&ecirc;te devenait impraticable. Au-dessus de nous, le crat&egrave;re b&eacute;ant apparaissait comme une large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages &eacute;chevel&eacute;s par le vent d'ouest, qui laissaient tra&icirc;ner jusqu'au sommet de la montagne leurs brumeux haillons. Preuve certaine que ces nuages se tenaient &agrave; une hauteur m&eacute;diocre, car le volcan ne s'&eacute;levait pas &agrave; plus de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Une demi-heure apr&egrave;s le dernier exploit du Canadien nous avions regagn&eacute; le rivage int&eacute;rieur. Ici, la flore &eacute;tait repr&eacute;sent&eacute;e par de larges tapis de cette criste-marine, petite plante ombellif&egrave;re tr&egrave;s bonne &agrave; confire, qui porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et de fenouil-marin. Conseil en r&eacute;colta quelques bottes. Quant &agrave; la faune, elle comptait pas milliers des crustac&eacute;s de toutes sortes, des homards, des crabes-tourteaux, des pal&eacute;mons, des mysis, des faucheurs, des galat&eacute;es et un nombre prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers et patelles.</p>
+
+<p>En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi nous pr&icirc;mes plaisir &agrave; nous &eacute;tendre sur son sable fin. Le feu avait poli ses parois &eacute;maill&eacute;es et &eacute;tincelantes, toutes saupoudr&eacute;es de la poussi&egrave;re du mica. Ned Land en t&acirc;tait les murailles et cherchait &agrave; sonder leur &eacute;paisseur. Je ne pus m'emp&ecirc;cher de sourire. La conversation se mit alors sur ses &eacute;ternels projets d'&eacute;vasion, et je crus pouvoir, sans trop m'avancer, lui donner cette esp&eacute;rance&nbsp;: c'est que le capitaine Nemo n'&eacute;tait descendu au sud que pour renouveler sa provision de sodium. J'esp&eacute;rais donc que, maintenant, il rallierait les c&ocirc;tes de l'Europe et de l'Am&eacute;rique&nbsp;; ce qui permettrait au Canadien de reprendre avec plus de succ&egrave;s sa tentative avort&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions &eacute;tendus depuis une heure dans cette grotte charmante. La conversation, anim&eacute;e au d&eacute;but, languissait alors. Une certaine somnolence s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de r&eacute;sister au sommeil, je me laissai aller &agrave; un assoupissement profond. Je r&ecirc;vais &mdash; on ne choisit pas ses r&ecirc;ves &mdash; je r&ecirc;vais que mon existence se r&eacute;duisait &agrave; la vie v&eacute;g&eacute;tative d'un simple mollusque. Il me semblait que cette grotte formait la double valve de ma coquille...</p>
+
+<p>Tout d'un coup, je fus r&eacute;veill&eacute; par la voix de Conseil.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Alerte&nbsp;! Alerte&nbsp;! criait ce digne gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash; Qu'y a-t-il&nbsp;? demandai-je, me soulevant &agrave; demi.</p>
+
+<p>&mdash; L'eau nous gagne&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me redressai. La mer se pr&eacute;cipitait comme un torrent dans notre retraite, et, d&eacute;cid&eacute;ment, puisque nous n'&eacute;tions pas des mollusques, il fallait se sauver.</p>
+
+<p>En quelques instants, nous f&ucirc;mes en s&ucirc;ret&eacute; sur le sommet de la grotte m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Que se passe-t-il donc&nbsp;? demanda Conseil. Quelque nouveau ph&eacute;nom&egrave;ne&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Eh non&nbsp;! mes amis, r&eacute;pondis-je, c'est la mar&eacute;e, ce n'est que la mar&eacute;e qui a failli nous surprendre comme le h&eacute;ros de Walter Scott&nbsp;! L'Oc&eacute;an se gonfle au-dehors, et par une loi toute naturelle d'&eacute;quilibre, le niveau du lac monte &eacute;galement. Nous en sommes quittes pour un demi-bain. Allons nous changer au <i>Nautilus</i>. &nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achev&eacute; notre promenade circulaire et nous rentrions &agrave; bord. Les hommes de l'&eacute;quipage achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le <i>Nautilus</i>aurait pu partir &agrave; l'instant.</p>
+
+<p>Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre la nuit et sortir secr&egrave;tement par son passage sous-marin&nbsp;? Peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le lendemain, le <i>Nautilus</i>, ayant quitt&eacute; son port d'attache, naviguait au large de toute terre, et &agrave; quelques m&egrave;tres au-dessous des flots de l'Atlantique.</p>
+
+
+<h4><a name="XI" id="XI"></a>XI</h4>
+
+<h4>LA MER DE SARGASSES</h4>
+
+
+<p>La direction du <i>Nautilus</i> ne s'&eacute;tait pas modifi&eacute;e. Tout espoir de revenir vers les mers europ&eacute;ennes devait donc &ecirc;tre momentan&eacute;ment rejet&eacute;. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. O&ugrave; nous entra&icirc;nait-il&nbsp;? Je n'osais l'imaginer.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, le <i>Nautilus</i> traversa une singuli&egrave;re portion de l'Oc&eacute;an atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau chaude connu sous le nom de Gulf Stream. Apr&egrave;s &ecirc;tre sorti des canaux de Floride il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de p&eacute;n&eacute;trer dans le golfe du Mexique, vers le quarante-quatri&egrave;me degr&eacute; de latitude nord, ce courant se divise en deux bras&nbsp;; le principal se porte vers les c&ocirc;tes d'Irlande et de Norv&egrave;ge, tandis que le second fl&eacute;chit vers le sud &agrave; la hauteur des Acores&nbsp;; puis frappant les rivages africains et d&eacute;crivant un ovale allong&eacute;, il revient vers les Antilles.</p>
+
+<p>Or, ce second bras &mdash; c'est plut&ocirc;t un collier qu'un bras &mdash; entoure de ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Oc&eacute;an froide, tranquille, immobile, que l'on appelle la mer de Sargasses. V&eacute;ritable lac en plein Atlantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans &agrave; en faire le tour.</p>
+
+<p>La mer de Sargasses, &agrave; proprement parler, couvre toute la partie immerg&eacute;e de l'Atlantide. Certains auteurs ont m&ecirc;me admis que ces nombreuses herbes dont elle est sem&eacute;e sont arrach&eacute;es aux prairies de cet ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces herbages, algues et fucus, enlev&eacute;s au rivage de l'Europe et de l'Am&eacute;rique, sont entra&icirc;n&eacute;s jusqu'&agrave; cette zone par le Gulf Stream. Ce fut l&agrave; une des raisons qui amen&egrave;rent Colomb &agrave; supposer l'existence d'un nouveau monde. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arriv&egrave;rent &agrave; la mer de Sargasses, ils navigu&egrave;rent non sans peine au milieu de ces herbes qui arr&ecirc;taient leur marche au grand effroi des &eacute;quipages, et ils perdirent trois longues semaines &agrave; les traverser.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait cette r&eacute;gion que le <i>Nautilus</i> visitait en ce moment, une prairie v&eacute;ritable, un tapis serr&eacute; d'algues, de fucus natans, de raisins du tropique, si &eacute;pais, si compact, que l'&eacute;trave d'un b&acirc;timent ne l'e&ucirc;t pas d&eacute;chir&eacute; sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas engager son h&eacute;lice dans cette masse herbeuse, se tint-il &agrave; quelques m&egrave;tres de profondeur au-dessous de la surface des flots.</p>
+
+<p>Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol &laquo;&nbsp;sargazzo&nbsp;&raquo; qui signifie varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement ce banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur de la <i>G&eacute;ographie physique du globe</i>, ces hydrophytes se r&eacute;unissent dans ce paisible bassin de l'Atlantique&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble r&eacute;sulter d'une exp&eacute;rience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on imprime &agrave; l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les fragments &eacute;parpill&eacute;s se r&eacute;unir en groupe au centre de la surface liquide, c'est-&agrave;-dire au point le moins agit&eacute;. Dans le ph&eacute;nom&egrave;ne qui nous occupe, le vase, c'est l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le courant circulaire, et la mer de Sargasses, le point central o&ugrave; viennent se r&eacute;unir les corps flottants.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu &eacute;tudier le ph&eacute;nom&egrave;ne dans ce milieu sp&eacute;cial o&ugrave; les navires p&eacute;n&egrave;trent rarement. Au-dessus de nous flottaient des corps de toute provenance, entass&eacute;s au milieu de ces herbes brun&acirc;tres, des troncs d'arbres arrach&eacute;s aux Andes ou aux Montagnes-Rocheuses et flott&eacute;s par l'Amazone ou le Mississipi, de nombreuses &eacute;paves, des restes de quilles ou de car&egrave;nes, des bordages d&eacute;fonc&eacute;s et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils ne pouvaient remonter &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an. Et le temps justifiera un jour cette autre opinion de Maury, que ces mati&egrave;res, ainsi accumul&eacute;es pendant des si&egrave;cles, se min&eacute;raliseront sous l'action des eaux et formeront alors d'in&eacute;puisables houill&egrave;res. R&eacute;serve pr&eacute;cieuse que pr&eacute;pare la pr&eacute;voyante nature pour ce moment o&ugrave; les hommes auront &eacute;puis&eacute; les mines des continents.</p>
+
+<p>Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai de charmants alcyons stell&eacute;s aux couleurs roses, des actinies qui laissaient tra&icirc;ner leur longue chevelure de tentacules, des m&eacute;duses vertes, rouges, bleues, et particuli&egrave;rement ces grandes rhizostomes de Cuvier, dont l'ombrelle bleu&acirc;tre est bord&eacute;e d'un feston violet.</p>
+
+<p>Toute cette journ&eacute;e du 22 f&eacute;vrier se passa dans la mer de Sargasses, o&ugrave; les poissons, amateurs de plantes marines et de crustac&eacute;s, trouvent une abondante nourriture. Le lendemain, l'Oc&eacute;an avait repris son aspect accoutume.</p>
+
+<p>Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 f&eacute;vrier au 12 mars, le <i>Nautilus</i>, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine Nemo voulait &eacute;videmment accomplir son programme sous-marin et je ne doutais pas qu'il ne songe&acirc;t, apr&egrave;s avoir doubl&eacute; le cap Horn, &agrave; revenir vers les mers australes du Pacifique.</p>
+
+<p>Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers, priv&eacute;es d'&icirc;les, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen non plus de s'opposer aux volont&eacute;s du capitaine Nemo. Le seul parti &eacute;tait de se soumettre&nbsp;; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la force ou de la ruse, j'aimais &agrave; penser qu'on pourrait l'obtenir par la persuasion. Ce voyage termin&eacute;, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas &agrave; nous rendre la libert&eacute; sous serment de ne jamais r&eacute;v&eacute;ler son existence&nbsp;? Serment d'honneur que nous aurions tenu. Mais il fallait traiter cette d&eacute;licate question avec le capitaine. Or, serais-je bien venu &agrave; r&eacute;clamer cette libert&eacute;&nbsp;? Lui-m&ecirc;me n'avait-il pas d&eacute;clar&eacute;, d&egrave;s le d&eacute;but et d'une fa&ccedil;on formelle, que le secret de sa vie exigeait notre emprisonnement perp&eacute;tuel &agrave; bord du <i>Nautilus</i>&nbsp;? Mon silence, depuis quatre mois, ne devait-il pas lui para&icirc;tre une acceptation tacite de cette situation&nbsp;? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour r&eacute;sultat de donner des soup&ccedil;ons qui pourraient nuire &agrave; nos projets, si quelque circonstance favorable se pr&eacute;sentait plus tard de les reprendre&nbsp;? Toutes ces raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit, je les soumettais &agrave; Conseil qui n'&eacute;tait pas moins embarrass&eacute; que moi. En somme, bien que je ne fusse pas facile &agrave; d&eacute;courager, je comprenais que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en jour, surtout en ce moment o&ugrave; le capitaine Nemo courait en t&eacute;m&eacute;raire vers le sud de l'Atlantique&nbsp;!</p>
+
+<p>Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionn&eacute;s plus haut, aucun incident particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine. Il travaillait. Dans la biblioth&egrave;que je trouvais souvent des livres qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuillet&eacute; par lui, &eacute;tait couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois mes th&eacute;ories et mes syst&egrave;mes. Mais le capitaine se contentait d'&eacute;purer ainsi mon travail, et il &eacute;tait rare qu'il discut&acirc;t avec moi. Quelquefois, j'entendais r&eacute;sonner les sons m&eacute;lancoliques de son orgue, dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au milieu de la plus secr&egrave;te obscurit&eacute;, lorsque le <i>Nautilus</i> s'endormait dans les d&eacute;serts de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Pendant cette partie du voyage, nous navigu&acirc;mes des journ&eacute;es enti&egrave;res &agrave; la surface des flots. La mer &eacute;tait comme abandonn&eacute;e. A peine quelques navires &agrave; voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de Bonne-Esp&eacute;rance. Un jour nous f&ucirc;mes poursuivis par les embarcations d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque &eacute;norme baleine d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre &agrave; ces braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en plongeant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement int&eacute;resser Ned Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait d&ucirc; regretter que notre c&eacute;tac&eacute; de t&ocirc;le ne p&ucirc;t &ecirc;tre frapp&eacute; &agrave; mort par le harpon de ces p&ecirc;cheurs.</p>
+
+<p>Les poissons observ&eacute;s par Conseil et par moi, pendant cette p&eacute;riode, diff&eacute;raient peu de ceux que nous avions d&eacute;j&agrave; &eacute;tudi&eacute;s sous d'autres latitudes. Les principaux furent quelques &eacute;chantillons de ce terrible genre de cartilagineux, divis&eacute; en trois sous-genres qui ne comptent pas moins de trente-deux esp&egrave;ces&nbsp;: des squales-galonn&eacute;s, longs de cinq m&egrave;tres, &agrave; t&ecirc;te d&eacute;prim&eacute;e et plus large que le corps, &agrave; nageoire caudale arrondie, et dont le dos porte sept grandes bandes noires parall&egrave;les et longitudinales puis des squales-perlons, gris cendr&eacute;, perc&eacute;s de sept ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale plac&eacute;e &agrave; peu pr&egrave;s vers le milieu du corps.</p>
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+<p>Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut. On a le droit de ne point croire aux r&eacute;cits des p&ecirc;cheurs, mais voici ce qu'ils racontent. On a trouv&eacute; dans le corps de l'un de ces animaux une t&ecirc;te de buffle et un veau tout entier&nbsp;; dans un autre, deux thons et un matelot en uniforme&nbsp;; dans un autre, un soldat avec son sabre&nbsp;; dans un autre enfin, un cheval avec son cavalier. Tout ceci, &agrave; vrai dire, n'est pas article de foi. Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se laissa prendre aux filets du <i>Nautilus</i>, et que je ne pus v&eacute;rifier leur voracit&eacute;.</p>
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+<p>Des troupes &eacute;l&eacute;gantes et fol&acirc;tres de dauphins nous accompagn&egrave;rent pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six, chassant en meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs, non moins voraces que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de Copenhague, qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et quinze phoques. C'&eacute;tait, il est vrai un &eacute;paulard, appartenant &agrave; la plus grande esp&egrave;ce connue, et dont la longueur d&eacute;passe quelquefois vingt-quatre pieds. Cette famille des delphiniens compte dix genres, et ceux que j'aper&ccedil;us tenaient du genre des delphinorinques, remarquables par un museau excessivement &eacute;troit et quatre fois long comme le cr&acirc;ne. Leur corps, mesurant trois m&egrave;tres, noir en dessus, &eacute;tait en dessous d'un blanc ros&eacute; sem&eacute; de petites taches tr&egrave;s rares.</p>
+
+<p>Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux &eacute;chantillons de ces poissons de l'ordre des acanthopt&eacute;rigiens et de la famille des sci&eacute;noides. Quelques auteurs &mdash; plus po&egrave;tes que naturalistes &mdash; pr&eacute;tendent que ces poissons chantent m&eacute;lodieusement, et que leurs voix r&eacute;unies forment un concert qu'un choeur de voix humaines ne saurait &eacute;galer. Je ne dis pas non, mais ces sc&egrave;nes ne nous donn&egrave;rent aucune s&eacute;r&eacute;nade &agrave; notre passage, et je le regrette.</p>
+
+<p>Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantit&eacute; de poissons volants. Rien n'&eacute;tait plus curieux que de voir les dauphins leur donner la chasse avec une pr&eacute;cision merveilleuse. Quelle que f&ucirc;t la port&eacute;e de son vol, quelque trajectoire qu'il d&eacute;criv&icirc;t, m&ecirc;me au-dessus du <i>Nautilus</i>, l'infortun&eacute; poisson trouvait toujours la bouche du dauphin ouverte pour le recevoir. C'&eacute;taient ou des pirap&egrave;des, ou des trigles-milans, &agrave; bouche lumineuse, qui, pendant la nuit, apr&egrave;s avoir trac&eacute; des raies de feu dans l'atmosph&egrave;re, plongeaient dans les eaux sombres comme autant d'&eacute;toiles filantes.</p>
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+<p>Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce jour-l&agrave;, le <i>Nautilus</i> fut employ&eacute; &agrave; des exp&eacute;riences de sondages qui m'int&eacute;ress&egrave;rent vivement.</p>
+
+<p>Nous avions fait alors pr&egrave;s de treize mille lieues depuis notre d&eacute;part dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 450&deg;37' de latitude sud et 370&deg;53' de longitude ouest. C'&eacute;taient ces m&ecirc;mes parages o&ugrave; le capitaine Denham de l'<i>H&eacute;rald</i> fila quatorze mille m&egrave;tres de sonde sans trouver de fond. L&agrave; aussi, le lieutenant Parcker de la fr&eacute;gate am&eacute;ricaine <i>Congress</i> n'avait pu atteindre le sol sous-marin par quinze mille cent quarante m&egrave;tres.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo r&eacute;solut d'envoyer son <i>Nautilus</i> &agrave; la plus extr&ecirc;me profondeur &agrave; fin de contr&ocirc;ler ces diff&eacute;rents sondages. Je me pr&eacute;parai &agrave; noter tous les r&eacute;sultats de l'exp&eacute;rience. Les panneaux du salon furent ouverts, et les manoeuvres commenc&egrave;rent pour atteindre ces couches si prodigieusement recul&eacute;es.</p>
+
+<p>On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les r&eacute;servoirs. Peut-&ecirc;tre n'eussent-ils pu accro&icirc;tre suffisamment la pesanteur sp&eacute;cifique du <i>Nautilus</i>. D'ailleurs, pour remonter, il aurait fallu chasser cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient pas &eacute;t&eacute; assez puissantes pour vaincre la pression ext&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo r&eacute;solut d'aller chercher le fond oc&eacute;anique par une diagonale suffisamment allong&eacute;e, au moyen de ses plans lat&eacute;raux qui furent plac&eacute;s sous un angle de quarante-cinq degr&eacute;s avec les lignes d'eau du <i>Nautilus</i>. Puis, l'h&eacute;lice fut port&eacute;e &agrave; son maximum de vitesse, et sa quadruple branche battit les flots avec une indescriptible violence.</p>
+
+<p>Sous cette pouss&eacute;e puissante, la coque du <i>Nautilus</i> fr&eacute;mit comme une corde sonore et s'enfon&ccedil;a r&eacute;guli&egrave;rement sous les eaux. Le capitaine et moi, post&eacute;s dans le salon, nous suivions l'aiguille du manom&egrave;tre qui d&eacute;viait rapidement. Bient&ocirc;t fut d&eacute;pass&eacute;e cette zone habitable o&ugrave; r&eacute;sident la plupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne peuvent vivre qu'&agrave; la surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins nombreux, se tiennent &agrave; des profondeurs assez grandes. Parmi ces derniers, j'observais l'hexanche, esp&egrave;ce de chien de mer muni de six fentes respiratoires, le t&eacute;lescope aux yeux &eacute;normes, le malarmat-cuirass&eacute;, aux thoracines grises, aux pectorales noires, que prot&eacute;geait son plastron de plaques osseuses d'un rouge p&acirc;le, puis enfin le grenadier, qui, vivant par douze cents m&egrave;tres de profondeur, supportait alors une pression de cent vingt atmosph&egrave;res.</p>
+
+<p>Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observ&eacute; des poissons &agrave; des profondeurs plus consid&eacute;rables.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Des poissons&nbsp;? me r&eacute;pondit-il, rarement. Mais dans l'&eacute;tat actuel de la science, que pr&eacute;sume-t-on, que sait-on&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches de l'Oc&eacute;an, la vie v&eacute;g&eacute;tale dispara&icirc;t plus vite que la vie animale. On sait que, l&agrave; o&ugrave; se rencontrent encore des &ecirc;tres anim&eacute;s, ne v&eacute;g&egrave;te plus une seule hydrophyte. On sait que les p&egrave;lerines, les hu&icirc;tres vivent par deux mille m&egrave;tres d'eau, et que Mac Clintock, le h&eacute;ros des mers polaires, a retir&eacute; une &eacute;toile vivante d'une profondeur de deux mille cinq cents m&egrave;tres. On sait que l'&eacute;quipage du <i>Bull-Dog</i>, de la Marine Royale, a p&ecirc;ch&eacute; une ast&eacute;rie par deux mille six cent vingt brasses, soit plus d'une lieue de profondeur. Mais, capitaine Nemo, peut-&ecirc;tre me direz-vous qu'on ne sait rien&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, monsieur le professeur, r&eacute;pondit le capitaine, je n'aurai pas cette impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez que des &ecirc;tres puissent vivre &agrave; de telles profondeurs&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je l'explique par deux raisons, r&eacute;pondis-je. D'abord, parce que les courants verticaux, d&eacute;termin&eacute;s par les diff&eacute;rences de salure et de densit&eacute; des eaux, produisent un mouvement qui suffit &agrave; entretenir la vie rudimentaire des encrines et des ast&eacute;ries.</p>
+
+<p>&mdash; Juste, fit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; Ensuite, parce que, si l'oxyg&egrave;ne est la base de la vie, on sait que la quantit&eacute; d'oxyg&egrave;ne dissous dans l'eau de mer augmente avec la profondeur au lieu de diminuer, et que la pression des couches basses contribue &agrave; l'y comprimer.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! on sait cela&nbsp;? r&eacute;pondit le capitaine Nemo, d'un ton l&eacute;g&egrave;rement surpris. Eh bien, monsieur le professeur, on a raison de le savoir, car c'est la v&eacute;rit&eacute;. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des poissons renferme plus d'azote que d'oxyg&egrave;ne, quand ces animaux sont p&ecirc;ch&eacute;s &agrave; la surface des eaux, et plus d'oxyg&egrave;ne que d'azote, au contraire, quand ils sont tir&eacute;s des grandes profondeurs. Ce qui donne raison &agrave; votre syst&egrave;me. Mais continuons nos observations.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mes regards se report&egrave;rent sur le manom&egrave;tre. L'instrument indiquait une profondeur de six mille m&egrave;tres. Notre immersion durait depuis une heure. Le <i>Nautilus</i>, glissant sur ses plans inclin&eacute;s, s'enfon&ccedil;ait toujours. Les eaux d&eacute;sertes &eacute;taient admirablement transparentes et d'une diaphanit&eacute; que rien ne saurait peindre. Une heure plus tard, nous &eacute;tions par treize mille m&egrave;tres &mdash; trois lieues et quart environ &mdash; et le fond de l'Oc&eacute;an ne se laissait pas pressentir.</p>
+
+<p>Cependant, par quatorze mille m&egrave;tres, j'aper&ccedil;us des pics noir&acirc;tres qui surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir &agrave; des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes m&ecirc;me, et la profondeur de ces ab&icirc;mes demeurait in&eacute;valuable.</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i> descendit plus bas encore, malgr&eacute; les puissantes pressions qu'il subissait. Je sentais ses t&ocirc;les trembler sous la jointure de leurs boulons&nbsp;; ses barreaux s'arquaient&nbsp;; ses cloisons g&eacute;missaient&nbsp;; les vitres du salon semblaient se gondoler sous la pression des eaux. Et ce solide appareil e&ucirc;t c&eacute;d&eacute; sans doute, si, ainsi que l'avait dit son capitaine, il n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; capable de r&eacute;sister comme un bloc plein.</p>
+
+<p>En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais encore quelques coquilles, des serpuls, des spinorbis vivantes, et certains &eacute;chantillons d'ast&eacute;ries.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t ces derniers repr&eacute;sentants de la vie animale disparurent, et, au-dessous de trois lieues, le <i>Nautilus</i> d&eacute;passa les limites de l'existence sous-marine, comme fait le ballon qui s'&eacute;l&egrave;ve dans les airs au-dessus des zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de seize mille m&egrave;tres &mdash; quatre lieues &mdash; et les flancs du <i>Nautilus</i> supportaient alors une pression de seize cents atmosph&egrave;res, c'est-&agrave;-dire seize cents kilogrammes par chaque centim&egrave;tre carr&eacute; de sa surface&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quelle situation&nbsp;! m'&eacute;criai-je. Parcourir dans ces r&eacute;gions profondes o&ugrave; l'homme n'est jamais parvenu&nbsp;! Voyez, capitaine, voyez ces rocs magnifiques, ces grottes inhabit&eacute;es, ces derniers r&eacute;ceptacles du globe, o&ugrave; la vie n'est plus possible&nbsp;! Quels sites inconnus et pourquoi faut-il que nous soyons r&eacute;duits &agrave; n'en conserver que le souvenir&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux que le souvenir&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Que voulez-vous dire par ces paroles&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue photographique de cette r&eacute;gions sous-marine&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif &eacute;tait apport&eacute; dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le milieu liquide &eacute;clair&eacute; &eacute;lectriquement, se distribuait avec une clart&eacute; parfaite. Nulle ombre, nulle d&eacute;gradation de notre lumi&egrave;re factice. Le soleil n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; plus favorable &agrave; une op&eacute;ration de cette nature. Le <i>Nautilus</i>, sous la pouss&eacute;e de son h&eacute;lice, ma&icirc;tris&eacute;e par l'inclinaison de ses plans, demeurait immobile. L'instrument fut braqu&eacute; sur ces sites du fond oc&eacute;anique, et en quelques secondes, nous avions obtenu un n&eacute;gatif d'une extr&ecirc;me puret&eacute;.</p>
+
+<p>C'est l'&eacute;preuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches primordiales qui n'ont jamais connu la lumi&egrave;re des cieux, ces granits inf&eacute;rieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes profondes &eacute;vid&eacute;es dans la masse pierreuse, ces profils d'une incomparable nettet&eacute; et dont le trait terminal se d&eacute;tache en noir, comme s'il &eacute;tait d&ucirc; au pinceau de certains artistes flamands. Puis, au-del&agrave;, un horizon de montagnes, une admirable ligne ondul&eacute;e qui compose les arri&egrave;re-plans du paysage. Je ne puis d&eacute;crire cet ensemble de roches lisses, noires, polies, sans une mousse, sans une tache, aux formes &eacute;trangement d&eacute;coup&eacute;es et solidement &eacute;tablies sur ce tapis de sable qui &eacute;tincelait sous les jets de la lumi&egrave;re &eacute;lectrique.</p>
+
+<p>Cependant, le capitaine Nemo, apr&egrave;s avoir termin&eacute; son op&eacute;ration, m'avait dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette situation ni exposer trop longtemps le <i>Nautilus</i> &agrave; de pareilles pressions.</p>
+
+<p>&mdash; Remontons&nbsp;! r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Tenez-vous bien.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine me faisait cette recommandation, quand je fus pr&eacute;cipit&eacute; sur le tapis.</p>
+
+<p>Son h&eacute;lice embray&eacute;e sur un signal du capitaine, ses plans dress&eacute;s verticalement, le <i>Nautilus</i>, emport&eacute; comme un ballon dans les airs, s'enlevait avec une rapidit&eacute; foudroyante. Il coupait la masse des eaux avec un fr&eacute;missement sonore. Aucun d&eacute;tail n'&eacute;tait visible. En quatre minutes, il avait franchi les quatre lieues qui le s&eacute;paraient de la surface de l'Oc&eacute;an, et, apr&egrave;s avoir &eacute;merg&eacute; comme un poisson volant, il retombait en faisant jaillir les flots &agrave; une prodigieuse hauteur.</p>
+
+
+<h4><a name="XII" id="XII"></a>XII</h4>
+
+<h4>CACHALOTS ET BALEINES</h4>
+
+
+<p>Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le <i>Nautilus</i> reprit sa direction vers le sud. Je pensais qu'&agrave; la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap &agrave; l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les r&eacute;gions australes. O&ugrave; voulait-il donc aller&nbsp;? Au p&ocirc;le&nbsp;? C'&eacute;tait insens&eacute;. Je commen&ccedil;ai &agrave; croire que les t&eacute;m&eacute;rit&eacute;s du capitaine justifiaient suffisamment les appr&eacute;hensions de Ned Land.</p>
+
+<p>Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de fuite. Il &eacute;tait devenu moins communicatif, presque silencieux. Je voyais combien cet emprisonnement prolong&eacute; lui pesait. Je sentais ce qui s'amassait de col&egrave;re en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine, ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa violence naturelle ne le port&acirc;t &agrave; quelque extr&eacute;mit&eacute;.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre. Je leur demandai la raison de leur visite.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Une simple question &agrave; vous poser, monsieur, me r&eacute;pondit le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Parlez, Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait &agrave; bord du <i>Nautilus</i>&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je ne saurais le dire, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash; Il me semble, reprit Ned Land, que sa manoeuvre ne n&eacute;cessite pas un nombreux &eacute;quipage.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, r&eacute;pondis-je, dans les conditions o&ugrave; il se trouve, une dizaine d'hommes au plus doivent suffire &agrave; le manoeuvrer.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Pourquoi&nbsp;?&nbsp;&raquo; r&eacute;pliquai-je.</p>
+
+<p>Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions &eacute;taient faciles &agrave; deviner.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien compris l'existence du capitaine, le <i>Nautilus</i> n'est pas seulement un navire. Ce doit &ecirc;tre un lieu de refuge pour ceux qui, comme son commandant, ont rompu toute relation avec la terre.</p>
+
+<p>&mdash; Peut-&ecirc;tre, dit Conseil, mais enfin le <i>Nautilus</i> ne peut contenir qu'un certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il &eacute;valuer ce maximum&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Comment cela, Conseil&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Par le calcul. &Eacute;tant donn&eacute; la capacit&eacute; du navire que monsieur conna&icirc;t, et, par cons&eacute;quent, la quantit&eacute; d'air qu'il renferme&nbsp;; sachant d'autre part ce que chaque homme d&eacute;pense dans l'acte de la respiration, et comparant ces r&eacute;sultats avec la n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; le <i>Nautilus</i> est de remonter toutes les vingt-quatre heures...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien o&ugrave; il voulait en venir.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je te comprends, dis-je&nbsp;; mais ce calcul-l&agrave;, facile &agrave; &eacute;tablir d'ailleurs, ne peut donner qu'un chiffre tr&egrave;s incertain.</p>
+
+<p>&mdash; N'importe, reprit Ned Land, en insistant.</p>
+
+<p>&mdash; Voici le calcul, r&eacute;pondis-je. Chaque homme d&eacute;pense en une heure l'oxyg&egrave;ne contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures l'oxyg&egrave;ne contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc chercher combien de fois le <i>Nautilus</i> renferme deux mille quatre cents litres d'air.</p>
+
+<p>&mdash; Pr&eacute;cis&eacute;ment, dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Or, repris-je, la capacit&eacute; du <i>Nautilus</i> &eacute;tant de quinze cents tonneaux, et celle du tonneau de mille litres, le <i>Nautilus</i> renferme quinze cent mille litres d'air, qui, divis&eacute;s par deux mille quatre cents...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je calculai rapidement au crayon&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient &agrave; dire que l'air contenu dans le <i>Nautilus</i> pourrait rigoureusement suffire &agrave; six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash; Six cent vingt-cinq&nbsp;! r&eacute;p&eacute;ta Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins ou officiers, nous ne formons pas la dixi&egrave;me partie de ce chiffre.</p>
+
+<p>&mdash; C'est encore trop pour trois hommes&nbsp;! murmura Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience.</p>
+
+<p>&mdash; Et m&ecirc;me mieux que la patience, r&eacute;pondit Conseil, la r&eacute;signation.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Conseil avait employ&eacute; le mot juste.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Apr&egrave;s tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours au sud&nbsp;! Il faudra bien qu'il s'arr&ecirc;te, ne f&ucirc;t-ce que devant la banquise, et qu'il revienne vers des mers plus civilis&eacute;es&nbsp;! Alors, il sera temps de reprendre les projets de Ned Land.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le Canadien secoua la t&ecirc;te, passa la main sur son front, ne r&eacute;pondit pas, et se retira.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors Conseil. Ce pauvre Ned pense &agrave; tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout lui revient de sa vie pass&eacute;e. Tout lui semble regrettable de ce qui nous est interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le coeur gros. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a &agrave; faire ici&nbsp;? Rien. Il n'est pas un savant comme monsieur, et ne saurait prendre le m&ecirc;me go&ucirc;t que nous aux choses admirables de la mer. Il risquerait tout pour pouvoir entrer dans une taverne de son pays&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il est certain que la monotonie du bord devait para&icirc;tre insupportable au Canadien, habitu&eacute; &agrave; une vie libre et active. Les &eacute;v&eacute;nements qui pouvaient le passionner &eacute;taient rares. Cependant, ce jour-l&agrave;, un incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur.</p>
+
+<p>Vers onze heures du matin, &eacute;tant &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an, le <i>Nautilus</i> tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit pas, car je savais que ces animaux, chass&eacute;s &agrave; outrance, se sont r&eacute;fugi&eacute;s dans les bassins des hautes latitudes.</p>
+
+<p>Le r&ocirc;le jou&eacute; par la baleine dans le monde marin, et son influence sur les d&eacute;couvertes g&eacute;ographiques, ont &eacute;t&eacute; consid&eacute;rables. C'est elle, qui, entra&icirc;nant &agrave; sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les Anglais et les Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Oc&eacute;an et les conduisit d'une extr&eacute;mit&eacute; de la terre &agrave; l'autre. Les baleines aiment &agrave; fr&eacute;quenter les mers australes et bor&eacute;ales. D'anciennes l&eacute;gendes pr&eacute;tendent m&ecirc;me que ces c&eacute;tac&eacute;s amen&egrave;rent les p&ecirc;cheurs jusqu'&agrave; sept lieues seulement du p&ocirc;le nord. Si le fait est faux, il sera vrai un jour et c'est probablement ainsi, en chassant la baleine dans les r&eacute;gions arctiques ou antarctiques, que les hommes atteindront ce point inconnu du globe.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais le mois d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journ&eacute;es d'automne. Ce fut le Canadien &mdash; il ne pouvait s'y tromper &mdash; qui signala une baleine &agrave; l'horizon dans l'est. En regardant attentivement, on voyait son dos noir&acirc;tre s'&eacute;lever et s'abaisser alternativement au-dessus des flots, &agrave; cinq milles du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! s'&eacute;cria Ned Land, si j'&eacute;tais &agrave; bord d'un baleinier, voil&agrave; une rencontre qui me ferait plaisir&nbsp;! C'est un animal de grande taille&nbsp;! Voyez avec quelle puissance ses &eacute;vents rejettent des colonnes d'air et de vapeur&nbsp;! Mille diables&nbsp;! pourquoi faut-il que je sois encha&icirc;n&eacute; sur ce morceau de t&ocirc;le&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Quoi&nbsp;! Ned, r&eacute;pondis-je, vous n'&ecirc;tes pas encore revenu de vos vieilles id&eacute;es de p&ecirc;che&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Est-ce qu'un p&ecirc;cheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien m&eacute;tier&nbsp;? Est-ce qu'on se lasse jamais des &eacute;motions d'une pareille chasse&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Vous n'avez jamais p&ecirc;ch&eacute; dans ces mers, Ned&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Jamais, monsieur. Dans les mers bor&eacute;ales seulement, et autant dans le d&eacute;troit de Bering que dans celui de Davis.</p>
+
+<p>&mdash; Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine franche que vous avez chass&eacute;e jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas &agrave; passer les eaux chaudes de l'&Eacute;quateur.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! monsieur le professeur, que me dites-vous l&agrave;&nbsp;? r&eacute;pliqua le Canadien d'un ton passablement incr&eacute;dule.</p>
+
+<p>&mdash; Je dis ce qui est.</p>
+
+<p>&mdash; Par exemple&nbsp;! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voil&agrave; deux ans et demi, j'ai amarin&eacute; pr&egrave;s du Groenland une baleine qui portait encore dans son flanc le harpon poin&ccedil;onn&eacute; d'un baleinier de Bering. Or, je vous demande, comment apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; frapp&eacute; &agrave; l'ouest de l'Am&eacute;rique, l'animal serait venu se faire tuer &agrave; l'est, s'il n'avait, apr&egrave;s avoir doubl&eacute;, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Esp&eacute;rance, franchi l'&Eacute;quateur&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que r&eacute;pondra monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur vous r&eacute;pondra, mes amis, que les baleines sont localis&eacute;es, suivant leurs esp&egrave;ces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et si l'un de ces animaux est venu du d&eacute;troit de B&eacute;ring dans celui de Davis, c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer &agrave; l'autre, soit sur les c&ocirc;tes de l'Am&eacute;rique, soit sur celles de l'Asie.</p>
+
+<p>&mdash; Faut-il vous croire&nbsp;? demanda le Canadien, en fermant un oeil.</p>
+
+<p>&mdash; Il faut croire monsieur, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; D&egrave;s lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais p&ecirc;ch&eacute; dans ces parages, je ne connais point les baleines qui les fr&eacute;quentent&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je vous l'ai dit, Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Raison de plus pour faire leur connaissance, r&eacute;pliqua Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Voyez&nbsp;! voyez&nbsp;! s'&eacute;cria le Canadien la voix &eacute;mue. Elle s'approche&nbsp;! Elle vient sur nous&nbsp;! Elle me nargue&nbsp;! Elle sait que je ne peux rien contre elle&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ned frappait du pied. Sa main fr&eacute;missait en brandissant un harpon imaginaire.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ces c&eacute;tac&eacute;s, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers bor&eacute;ales&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; A peu pr&egrave;s, Ned.</p>
+
+<p>&mdash; C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui mesuraient jusqu'&agrave; cent pieds de longueur&nbsp;!</p>
+
+<p>Je me suis m&ecirc;me laiss&eacute; dire que le Hullamock et l'Umgallick des &icirc;les Al&eacute;outiennes d&eacute;passaient quelquefois cent cinquante pieds.</p>
+
+<p>&mdash; Ceci me para&icirc;t exag&eacute;r&eacute;, r&eacute;pondis-je. Ces animaux ne sont que des baleinopt&egrave;res, pourvus de nageoires dorsales, et de m&ecirc;me que les cachalots, ils sont g&eacute;n&eacute;ralement plus petits que la baleine franche.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! s'&eacute;cria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas l'Oc&eacute;an, elle se rapproche, elle vient dans les eaux du <i>Nautilus</i> !&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis, reprenant sa conversation&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite b&ecirc;te&nbsp;! On cite cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des c&eacute;tac&eacute;s intelligents. Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend pour des &icirc;lots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu...</p>
+
+<p>&mdash; On y b&acirc;tit des maisons, dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, farceur, r&eacute;pondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge et entra&icirc;ne tous ses habitants au fond de l'ab&icirc;me.</p>
+
+<p>&mdash; Comme dans les voyages de Simbad le marin, r&eacute;pliquai-je en riant.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! ma&icirc;tre Land, il para&icirc;t que vous aimez les histoires extraordinaires&nbsp;! Quels cachalots que les v&ocirc;tres&nbsp;! J'esp&egrave;re que vous n'y croyez pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur le naturaliste, r&eacute;pondit s&eacute;rieusement le Canadien, il faut tout croire de la part des baleines&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Comme elle marche, celle-ci&nbsp;! Comme elle se d&eacute;robe&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; On pr&eacute;tend que ces animaux-l&agrave; peuvent faire le tour du monde en quinze jours.</p>
+
+<p>&mdash; Je ne dis pas non.</p>
+
+<p>&mdash; Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement encore.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! vraiment, Ned&nbsp;! Et pourquoi cela&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Parce que alors, elles avaient la queue en travers, comme les poissons, c'est-&agrave;-dire que cette queue, comprim&eacute;e verticalement, frappait l'eau de gauche &agrave; droite et de droite &agrave; gauche. Mais le Cr&eacute;ateur, s'apercevant qu'elles marchaient trop vite, leur tordit la queue, et depuis ce temps-l&agrave;, elles battent les flots de haut en bas au d&eacute;triment de leur rapidit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il vous croire&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Pas trop, r&eacute;pondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille livres.</p>
+
+<p>&mdash; C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que certains c&eacute;tac&eacute;s acqui&egrave;rent un d&eacute;veloppement consid&eacute;rable, puisque, dit-on, ils fournissent jusqu'&agrave; cent vingt tonnes d'huile.</p>
+
+<p>&mdash; Pour &ccedil;a, je l'ai vu, dit le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines &eacute;galent en grosseur cent &eacute;l&eacute;phants. Jugez des effets produits par une telle masse lanc&eacute;e &agrave; toute vitesse&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Des navires, je ne le crois pas, r&eacute;pondis-je. On raconte, cependant, qu'en 1820, pr&eacute;cis&eacute;ment dans ces mers du sud, une baleine se pr&eacute;cipita sur l'<i>Essex</i> et le fit reculer avec une vitesse de quatre m&egrave;tres par seconde. Des lames p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent par l'arri&egrave;re, et l'<i>Essex</i> sombra presque aussit&ocirc;t.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ned me regarda d'un air narquois.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Pour mon compte, dit-il, j'ai re&ccedil;u un coup de queue de baleine &mdash; dans mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons &eacute;t&eacute; lanc&eacute;s &agrave; une hauteur de six m&egrave;tres. Mais aupr&egrave;s de la baleine de monsieur le professeur, la mienne n'&eacute;tait qu'un baleineau.</p>
+
+<p>&mdash; Est-ce que ces animaux-l&agrave; vivent longtemps&nbsp;? demanda Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Mille ans, r&eacute;pondit le Canadien sans h&eacute;siter.</p>
+
+<p>&mdash; Et comment le savez-vous, Ned&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Parce qu'on le dit.</p>
+
+<p>&mdash; Et pourquoi le dit-on&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Parce qu'on le sait.</p>
+
+<p>&mdash; Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque les p&ecirc;cheurs chass&egrave;rent pour la premi&egrave;re fois les baleines, ces animaux avaient une taille sup&eacute;rieure &agrave; celle qu'ils acqui&egrave;rent aujourd'hui. On suppose donc, assez logiquement, que l'inf&eacute;riorit&eacute; des baleines actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur complet d&eacute;veloppement. C'est ce qui a fait dire &agrave; Buffon que ces c&eacute;tac&eacute;s pouvaient et devaient m&ecirc;me vivre mille ans. Vous entendez&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ned Land n'entendait pas. Il n'&eacute;coutait plus. La baleine s'approchait toujours. Il la d&eacute;vorait des yeux.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt, c'est un troupeau tout entier&nbsp;! Et ne pouvoir rien faire&nbsp;! Etre l&agrave; pieds et poings li&eacute;s&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine Nemo la permission de chasser&nbsp;?...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Conseil n'avait pas achev&eacute; sa phrase, que Ned Land s'&eacute;tait affal&eacute; par le panneau et courait &agrave; la recherche du capitaine. Quelques instants apr&egrave;s, tous deux reparaissaient sur la plate-forme.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo observa le troupeau de c&eacute;tac&eacute;s qui se jouait sur les eaux &agrave; un mille du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a l&agrave; la fortune d'une flotte de baleiniers.</p>
+
+<p>&mdash; Eh&nbsp;! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner la chasse, ne f&ucirc;t-ce que pour ne pas oublier mon ancien m&eacute;tier de harponneur&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; A quoi bon, r&eacute;pondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour d&eacute;truire&nbsp;! Nous n'avons que faire d'huile de baleine &agrave; bord.</p>
+
+<p>&mdash; Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous nous avez autoris&eacute;s &agrave; poursuivre un dugong&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Il s'agissait alors de procurer de la viande fra&icirc;che &agrave; mon &eacute;quipage. Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privil&egrave;ge r&eacute;serv&eacute; &agrave; l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En d&eacute;truisant la baleine australe comme la baleine franche, &ecirc;tres inoffensifs et bons, vos pareils, ma&icirc;tre Land, commettent une action bl&acirc;mable. C'est ainsi qu'ils ont d&eacute;j&agrave; d&eacute;peupl&eacute; toute la baie de Baffin, et qu'ils an&eacute;antiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc tranquilles ces malheureux c&eacute;tac&eacute;s. Ils ont bien assez de leurs ennemis naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous en m&ecirc;liez.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je laisse &agrave; imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours de morale. Donner de semblables raisons &agrave; un chasseur, c'&eacute;tait perdre ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait &eacute;videmment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait raison. L'acharnement barbare et inconsid&eacute;r&eacute; des p&ecirc;cheurs fera dispara&icirc;tre un jour la derni&egrave;re baleine de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle, fourra ses mains dans ses poches et nous tourna le dos.</p>
+
+<p>Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de c&eacute;tac&eacute;s, et s'adressant &agrave; moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;J'avais raison de pr&eacute;tendre, que sans compter l'homme, les baleines ont assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire &agrave; forte partie avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax, &agrave; huit milles sous le vent ces points noir&acirc;tres qui sont en mouvement&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, capitaine, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Ce sont des cachalots, animaux terribles que j'ai quelquefois rencontr&eacute;s par troupes de deux ou trois cents&nbsp;! Quant &agrave; ceux-l&agrave;, b&ecirc;tes cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le Canadien se retourna vivement &agrave; ces derniers mots.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien, capitaine, dis-je, il est temps encore, dans l'int&eacute;r&ecirc;t m&ecirc;me des baleines...</p>
+
+<p>&mdash; Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le <i>Nautilus</i> suffira &agrave; disperser ces cachalots. Il est arm&eacute; d'un &eacute;peron d'acier qui vaut bien le harpon de ma&icirc;tre Land, j'imagine.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le Canadien ne se g&ecirc;na pas pour hausser les &eacute;paules. Attaquer des c&eacute;tac&eacute;s &agrave; coups d'&eacute;peron&nbsp;! Qui avait jamais entendu parler de cela&nbsp;?</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de piti&eacute; pour ces f&eacute;roces c&eacute;tac&eacute;s. Ils ne sont que bouche et dents&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Bouche et dents&nbsp;! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macroc&eacute;phale, dont la taille d&eacute;passe quelque fois vingt-cinq m&egrave;tres. La t&ecirc;te &eacute;norme de ce c&eacute;tac&eacute; occupe environ le tiers de son corps. Mieux arm&eacute; que la baleine, dont la m&acirc;choire sup&eacute;rieure est seulement garnie de fanons, il est muni de vingt-cinq grosses dents, hautes de vingt centim&egrave;tres, cylindriques et coniques &agrave; leur sommet, et qui p&egrave;sent deux livres chacune. C'est &agrave; la partie sup&eacute;rieure de cette &eacute;norme t&ecirc;te et dans de grandes cavit&eacute;s s&eacute;par&eacute;es par des cartilages, que se trouvent trois &agrave; quatre cents kilogrammes de cette huile pr&eacute;cieuse, dite &laquo;&nbsp;blanc de baleine&nbsp;&raquo;. Le cachalot est un animal disgracieux, plut&ocirc;t t&ecirc;tard que poisson, suivant la remarque de Fr&eacute;dol. Il est mal construit, &eacute;tant pour ainsi dire &laquo;&nbsp;manqu&eacute;&nbsp;&raquo; dans toute la partie gauche de sa charpente, et n'y voyant gu&egrave;re que de l'oeil droit.</p>
+
+<p>Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait aper&ccedil;u les baleines et se pr&eacute;parait &agrave; les attaquer. On pouvait pr&eacute;juger, d'avance, la victoire des cachalots, non seulement parce qu'ils sont mieux b&acirc;tis pour l'attaque que leurs inoffensifs adversaires, mais aussi parce qu'ils peuvent rester plus longtemps sous les flots, sans venir respirer &agrave; leur surface.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait que temps d'aller au secours des baleines. Le <i>Nautilus</i> se mit entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous pr&icirc;mes place devant les vitres du salon. Le capitaine Nemo se rendit pr&egrave;s du timonier pour manoeuvrer son appareil comme un engin de destruction. Bient&ocirc;t, je sentis les battements de l'h&eacute;lice se pr&eacute;cipiter et notre vitesse s'accro&icirc;tre.</p>
+
+<p>Le combat &eacute;tait d&eacute;j&agrave; commenc&eacute; entre les cachalots et les baleines, lorsque le <i>Nautilus</i> arriva. Il manoeuvra de mani&egrave;re &agrave; couper la troupe des macroc&eacute;phales. Ceux-ci, tout d'abord, se montr&egrave;rent peu &eacute;mus &agrave; la vue du nouveau monstre qui se m&ecirc;lait &agrave; la bataille. Mais bient&ocirc;t ils durent se garer de ses coups.</p>
+
+<p>Quelle lutte&nbsp;! Ned Land lui-m&ecirc;me, bient&ocirc;t enthousiasm&eacute;, finit par battre des mains. Le <i>Nautilus</i> n'&eacute;tait plus qu'un harpon formidable, brandi par la main de son capitaine. Il se lan&ccedil;ait contre ces masses charnues et les traversait de part en part, laissant apr&egrave;s son passage deux grouillantes moiti&eacute;s d'animal. Les formidables coups de queue qui frappaient ses flancs, il ne les sentait pas. Les chocs qu'il produisait, pas davantage. Un cachalot extermin&eacute;, il courait &agrave; un autre, virait sur place pour ne pas manquer sa proie, allant de l'avant, de l'arri&egrave;re, docile &agrave; son gouvernail, plongeant quand le c&eacute;tac&eacute; s'enfon&ccedil;ait dans les couches profondes, remontant avec lui lorsqu'il revenait &agrave; la surface, le frappant de plein ou d'&eacute;charpe, le coupant ou le d&eacute;chirant, et dans toutes les directions et sous toutes les allures, le per&ccedil;ant de son terrible &eacute;peron.</p>
+
+<p>Quel carnage&nbsp;! Quel bruit &agrave; la surface des flots&nbsp;! Quels sifflements aigus et quels ronflements particuliers &agrave; ces animaux &eacute;pouvant&eacute;s&nbsp;! Au milieu de ces couches ordinairement si paisibles, leur queue cr&eacute;ait de v&eacute;ritables houles.</p>
+
+<p>Pendant une heure se prolongea cet hom&eacute;rique massacre, auquel les macroc&eacute;phales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze r&eacute;unis essay&egrave;rent d'&eacute;craser le <i>Nautilus</i> sous leur masse. On voyait, &agrave; la vitre, leur gueule &eacute;norme pav&eacute;e de dents, leur oeil formidable. Ned Land, qui ne se poss&eacute;dait plus, les mena&ccedil;ait et les injuriait. On sentait qu'ils se cramponnaient &agrave; notre appareil, comme des chiens qui coiffent un ragot sous les taillis. Mais le <i>Nautilus</i>, for&ccedil;ant son h&eacute;lice, les emportait, les entra&icirc;nait, ou les ramenait vers le niveau sup&eacute;rieur des eaux, sans se soucier ni de leur poids &eacute;norme, ni de leurs puissantes &eacute;treintes.</p>
+
+<p>Enfin la masse des cachalots s'&eacute;claircit. Les flots redevinrent tranquilles. Je sentis que nous remontions &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an. Le panneau fut ouvert, et nous nous pr&eacute;cipit&acirc;mes sur la plate-forme.</p>
+
+<p>La mer &eacute;tait couverte de cadavres mutil&eacute;s. Une explosion formidable n'e&ucirc;t pas divis&eacute;, d&eacute;chir&eacute;, d&eacute;chiquet&eacute; avec plus de violence ces masses charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleu&acirc;tres sur le dos, blanch&acirc;tres sous le ventre, et tout bossu&eacute;s d'&eacute;normes protub&eacute;rances. Quelques cachalots &eacute;pouvant&eacute;s fuyaient &agrave; l'horizon. Les flots &eacute;taient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles&nbsp;; et le <i>Nautilus</i> flottait au milieu d'une mer de sang.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo nous rejoignit.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien, ma&icirc;tre Land&nbsp;? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, monsieur, r&eacute;pondit le Canadien, chez lequel l'enthousiasme s'&eacute;tait calm&eacute;, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis pas un boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie.</p>
+
+<p>&mdash; C'est un massacre d'animaux malfaisants, r&eacute;pondit le capitaine, et le <i>Nautilus</i> n'est pas un couteau de boucher.</p>
+
+<p>&mdash; J'aime mieux mon harpon, r&eacute;pliqua le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Chacun son arme&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit le capitaine, en regardant fixement Ned Land.</p>
+
+<p>Je craignais que celui-ci ne se laiss&acirc;t emporter &agrave; quelque violence qui aurait eu des cons&eacute;quences d&eacute;plorables. Mais sa col&egrave;re fut d&eacute;tourn&eacute;e par la vue d'une baleine que le <i>Nautilus</i> accostait en ce moment.</p>
+
+<p>L'animal n'avait pu &eacute;chapper &agrave; la dent des cachalots. Je reconnus la baleine australe, &agrave; t&ecirc;te d&eacute;prim&eacute;e, qui est enti&egrave;rement noire. Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du Nord-Caper par la soudure des sept vert&egrave;bres cervicales, et elle compte deux c&ocirc;tes de plus que ses cong&eacute;n&egrave;res. Le malheureux c&eacute;tac&eacute;, couch&eacute; sur le flanc, le ventre trou&eacute; de morsures, &eacute;tait mort. Au bout de sa nageoire mutil&eacute;e pendait encore un petit baleineau qu'il n'avait pu sauver du massacre. Sa bouche ouverte laissait couler l'eau qui murmurait comme un ressac &agrave; travers ses fanons.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo conduisit le <i>Nautilus</i> pr&egrave;s du cadavre de l'animal. Deux de ses hommes mont&egrave;rent sur le flanc de la baleine, et je vis, non sans &eacute;tonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait qu'elles contenaient, c'est-&agrave;-dire la valeur de deux &agrave; trois tonneaux.</p>
+
+<p>Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Je ne pus m'emp&ecirc;cher de lui marquer ma r&eacute;pugnance pour ce breuvage. Il m'assura que ce lait &eacute;tait excellent, et qu'il ne se distinguait en aucune fa&ccedil;on du lait de vache.</p>
+
+<p>Je le go&ucirc;tai et je fus de son avis. C'&eacute;tait donc pour nous une r&eacute;serve utile, car, ce lait, sous la forme de beurre sal&eacute; ou de fromage, devait apporter une agr&eacute;able vari&eacute;t&eacute; &agrave; notre ordinaire.</p>
+
+<p>De ce jour-l&agrave;, je remarquai avec inqui&eacute;tude que les dispositions de Ned Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, et je r&eacute;solus de surveiller de pr&egrave;s les faits et gestes du Canadien.</p>
+
+
+<h4><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h4>
+
+<h4>LA BANQUISE</h4>
+
+
+<p>Le <i>Nautilus</i> avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il suivait le cinquanti&egrave;me m&eacute;ridien avec une vitesse consid&eacute;rable. Voulait-il donc atteindre le p&ocirc;le&nbsp;? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici toutes les tentatives pour s'&eacute;lever jusqu'&agrave; ce point du globe avaient &eacute;chou&eacute;. La saison, d'ailleurs, &eacute;tait d&eacute;j&agrave; fort avanc&eacute;e, puisque le 13 mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des r&eacute;gions bor&eacute;ales, qui commence la p&eacute;riode &eacute;quinoxiale.</p>
+
+<p>Le 14 mars, j'aper&ccedil;us des glaces flottantes par 55&deg; de latitude, simples d&eacute;bris blafards de vingt &agrave; vingt-cinq pieds, formant des &eacute;cueils sur lesquels la mer d&eacute;ferlait. Le <i>Nautilus</i> se maintenait &agrave; la surface de l'Oc&eacute;an. Ned Land, ayant d&eacute;j&agrave; p&ecirc;ch&eacute; dans les mers arctiques, &eacute;tait familiaris&eacute; avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous l'admirions pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Dans l'atmosph&egrave;re, vers l'horizon du sud, s'&eacute;tendait une bande blanche d'un &eacute;blouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donn&eacute; le nom de &laquo;&nbsp;ice-blinck&nbsp;&raquo;. Quelque &eacute;pais que soient les nuages, ils ne peuvent l'obscurcir. Elle annonce la pr&eacute;sence d'un pack ou banc de glace.</p>
+
+<p>En effet, bient&ocirc;t apparurent des blocs plus consid&eacute;rables dont l'&eacute;clat se modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces masses montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en e&ucirc;t trac&eacute; les lignes ondul&eacute;es. D'autres, semblables &agrave; d'&eacute;normes am&eacute;thystes, se laissaient p&eacute;n&eacute;trer par la lumi&egrave;re. Celles-ci r&eacute;verb&eacute;raient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs cristaux. Celles-l&agrave;, nuanc&eacute;es des vifs reflets du calcaire, auraient suffi &agrave; la construction de toute une ville de marbre.</p>
+
+<p>Plus nous descendions au sud, plus ces &icirc;les flottantes gagnaient en nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers. C'&eacute;taient des p&eacute;trels, des damiers, des puffins, qui nous assourdissaient de leurs cris. Quelques-uns, prenant le <i>Nautilus</i> pour le cadavre d'une baleine, venaient s'y reposer et piquaient de coups de bec sa t&ocirc;le sonore.</p>
+
+<p>Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se tint souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces parages abandonn&eacute;s. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se disait-il que dans ces mers polaires interdites &agrave; l'homme, il &eacute;tait l&agrave; chez lui, ma&icirc;tre de ces infranchissables espaces&nbsp;? Peut-&ecirc;tre. Mais il ne parlait pas. Il restait immobile, ne revenant &agrave; lui que lorsque ses instincts de manoeuvrier reprenaient le dessus. Dirigeant alors son <i>Nautilus</i> avec une adresse consomm&eacute;e, il &eacute;vitait habilement le choc de ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix &agrave; quatre-vingts m&egrave;tres. Souvent l'horizon paraissait enti&egrave;rement ferm&eacute;. A la hauteur du soixanti&egrave;me degr&eacute; de latitude, toute passe avait disparu. Mais le capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait bient&ocirc;t quelque &eacute;troite ouverture par laquelle il se glissait audacieusement, sachant bien, cependant, qu'elle se refermerait derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que le <i>Nautilus</i>, guid&eacute; par cette main habile, d&eacute;passa toutes ces glaces, class&eacute;es, suivant leur forme ou leur grandeur, avec une pr&eacute;cision qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes, ice-fields ou champs unis et sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs ou champs bris&eacute;s, nomm&eacute;s palchs quand ils sont circulaires, et streams lorsqu'ils sont faits de morceaux allong&eacute;s.</p>
+
+<p>La temp&eacute;rature &eacute;tait assez basse. Le thermom&egrave;tre, expos&eacute; &agrave; l'air ext&eacute;rieur, marquait deux &agrave; trois degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro. Mais nous &eacute;tions chaudement habill&eacute;s de fourrures, dont les phoques ou les ours marins avaient fait les frais. L'int&eacute;rieur du <i>Nautilus</i>, r&eacute;guli&egrave;rement chauff&eacute; par ses appareils &eacute;lectriques, d&eacute;fiait les froids les plus intenses. D'ailleurs, il lui e&ucirc;t suffi de s'enfoncer &agrave; quelques m&egrave;tres au-dessous des flots pour y trouver une temp&eacute;rature supportable.</p>
+
+<p>Deux mois plus t&ocirc;t, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour perp&eacute;tuel; mais d&eacute;j&agrave; la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures, et plus tard, elle devait jeter six mois d'ombre sur ces r&eacute;gions circumpolaires.</p>
+
+<p>Le 15 mars, la latitude des &icirc;les New-Shetland et des Orkney du Sud fut d&eacute;pass&eacute;e. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et am&eacute;ricains, dans leur rage de destruction, massacrant les adultes et les femelles pleines, l&agrave; o&ugrave; existait l'animation de la vie, avaient laiss&eacute; apr&egrave;s eux le silence de la mort.</p>
+
+<p>Le 16 mars, vers huit heures du matin, le <i>Nautilus</i>, suivant le cinquante-cinqui&egrave;me m&eacute;ridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon. Cependant, le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s'&eacute;levait toujours.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais o&ugrave; va-t-il&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Devant lui, r&eacute;pondait Conseil. Apr&egrave;s tout, lorsqu'il ne pourra pas aller plus loin, il s'arr&ecirc;tera.</p>
+
+<p>&mdash; Je n'en jurerais pas&nbsp;!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>Et, pour &ecirc;tre franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me d&eacute;plaisait point. A quel degr&eacute; m'&eacute;merveillaient les beaut&eacute;s de ces r&eacute;gions nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale, avec ses minarets et ses mosqu&eacute;es innombrables. L&agrave;, une cit&eacute; &eacute;croul&eacute;e et comme jet&eacute;e &agrave; terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment vari&eacute;s par les obliques rayons du soleil, ou perdus dans les brumes grises au milieu des ouragans de neige. Puis, de toutes parts des d&eacute;tonations, des &eacute;boulements, de grandes culbutes d'icebergs, qui changeaient le d&eacute;cor comme le paysage d'un diorama.</p>
+
+<p>Lorsque le <i>Nautilus</i> &eacute;tait immerg&eacute; au moment o&ugrave; se rompaient ces &eacute;quilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante intensit&eacute;, et la chute de ces masses cr&eacute;ait de redoutables remous jusque dans les couches profondes de l'Oc&eacute;an. Le <i>Nautilus</i> roulait et tanguait alors comme un navire abandonne &agrave; la furie des &eacute;l&eacute;ments.</p>
+
+<p>Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous &eacute;tions d&eacute;finitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus l&eacute;ger indice le capitaine Nemo d&eacute;couvrait des passes nouvelles. Il ne se trompait jamais en observant les minces filets d'eau bleu&acirc;tre qui sillonnaient les ice-fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il n'e&ucirc;t aventur&eacute; d&eacute;j&agrave; le <i>Nautilus</i> au milieu des mers antarctiques.</p>
+
+<p>Cependant, dans la journ&eacute;e du 16 mars, les champs de glace nous barr&egrave;rent absolument la route. Ce n'&eacute;tait pas encore la banquise, mais de vastes ice-fields ciment&eacute;s par le froid. Cet obstacle ne pouvait arr&ecirc;ter le capitaine Nemo, et il se lan&ccedil;a contre l'ice-field avec une effroyable violence. Le <i>Nautilus</i> entrait comme un coin dans cette masse friable, et la divisait avec des craquements terribles. C'&eacute;tait l'antique b&eacute;lier pouss&eacute; par une puissance infinie. Les d&eacute;bris de glace, haut projet&eacute;s, retombaient en gr&ecirc;le autour de nous. Par sa seule force d'impulsion, notre appareil se creusait un chenal. Quelquefois, emport&eacute; par son &eacute;lan, il montait sur le champ de glace et l'&eacute;crasait de son poids, ou par instants, enfourn&eacute; sous l'ice-field, il le divisait par un simple mouvement de tangage qui produisait de larges d&eacute;chirures.</p>
+
+<p>Pendant ces journ&eacute;es, de violents grains nous assaillirent. Par certaines brumes &eacute;paisses, on ne se f&ucirc;t pas vu d'une extr&eacute;mit&eacute; de la plate-forme &agrave; l'autre. Le vent sautait brusquement &agrave; tous les points du compas. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la briser &agrave; coups de pic. Rien qu'&agrave; la temp&eacute;rature de cinq degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro, toutes les parties ext&eacute;rieures du <i>Nautilus</i> se recouvraient de glaces. Un gr&eacute;ement n'aurait pu se manoeuvrer, car tous les garants eussent &eacute;t&eacute; engag&eacute;s dans la gorge des poulies. Un b&acirc;timent sans voiles et m&ucirc; par un moteur &eacute;lectrique qui se passait de charbon, pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, le barom&egrave;tre se tint g&eacute;n&eacute;ralement tr&egrave;s bas. Il tomba m&ecirc;me &agrave; 73&deg;5'. Les indications de la boussole n'offraient plus aucune garantie. Ses aiguilles affol&eacute;es marquaient des directions contradictoires, en s'approchant du p&ocirc;le magn&eacute;tique m&eacute;ridional qui ne se confond pas avec le sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce p&ocirc;le est situ&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s par 70&deg; de latitude et 130&deg; de longitude, et d'apr&egrave;s les observations de Duperrey, par 135&deg; de longitude et 70&deg;30' de latitude. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les compas transport&eacute;s &agrave; diff&eacute;rentes parties du navire et prendre une moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait &agrave; l'estime pour relever la route parcourue, m&eacute;thode peu satisfaisante au milieu de ces passes sinueuses dont les points de rep&egrave;re changent incessamment.</p>
+
+<p>Enfin, le 18 mars, apr&egrave;s vingt assauts inutiles, le <i>Nautilus</i> se vit d&eacute;finitivement enray&eacute;. Ce n'&eacute;taient plus ni les streams, ni les palks, ni les ice-fields, mais une interminable et immobile barri&egrave;re form&eacute;e de montagnes soud&eacute;es entre elles.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;La banquise&nbsp;!&nbsp;&raquo; me dit le Canadien.</p>
+
+<p>Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;, c'&eacute;tait l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez exacte qui donnait notre situation par 51&deg;30' de longitude et 67&deg;39' de latitude m&eacute;ridionale. C'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; un point avanc&eacute; des r&eacute;gions antarctiques.</p>
+
+<p>De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos yeux. Sous l'&eacute;peron du <i>Nautilus</i> s'&eacute;tendait une vaste plaine tourment&eacute;e, enchev&ecirc;tr&eacute;e de blocs confus, avec tout ce p&ecirc;le-m&ecirc;le capricieux qui caract&eacute;rise la surface d'un fleuve quelque temps avant la d&eacute;b&acirc;cle des glaces, mais sur des proportions gigantesques. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, des pics aigus, des aiguilles d&eacute;li&eacute;es s'&eacute;levant &agrave; une hauteur de deux cents pieds; plus loin, une suite de falaises taill&eacute;es &agrave; pic et rev&ecirc;tues de teintes gris&acirc;tres, vastes miroirs qui refl&eacute;taient quelques rayons de soleil &agrave; demi noy&eacute;s dans les brumes. Puis, sur cette nature d&eacute;sol&eacute;e, un silence farouche, &agrave; peine rompu par le battement d'ailes des p&eacute;trels ou des puffins. Tout &eacute;tait gel&eacute; alors, m&ecirc;me le bruit.</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i> dut donc s'arr&ecirc;ter dans son aventureuse course au milieu des champs de glace.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, me dit ce jour-l&agrave; Ned Land, si votre capitaine va plus loin&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ce sera un ma&icirc;tre homme.</p>
+
+<p>&mdash; Pourquoi, Ned&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant, votre capitaine; mais, mille diables&nbsp;! il n'est pas plus puissant que la nature, et l&agrave; o&ugrave; elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arr&ecirc;te bon gr&eacute; mal gr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a derri&egrave;re cette banquise&nbsp;! Un mur, voil&agrave; ce qui m'irrite le plus&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n'ont &eacute;t&eacute; invent&eacute;s que pour agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part.</p>
+
+<p>&mdash; Bon&nbsp;! fit le Canadien. Derri&egrave;re cette banquise, on sait bien ce qui se trouve.</p>
+
+<p>&mdash; Quoi donc&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; De la glace, et toujours de la glace&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Vous &ecirc;tes certain de ce fait, Ned, r&eacute;pliquai-je, mais moi je ne le suis pas. Voil&agrave; pourquoi je voudrais aller voir.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, monsieur le professeur, r&eacute;pondit le Canadien, renoncez &agrave; cette id&eacute;e. Vous &ecirc;tes arriv&eacute; &agrave; la banquise, ce qui est d&eacute;j&agrave; suffisant, et vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son <i>Nautilus</i>. Et qu'il le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord, c'est-&agrave;-dire au pays des honn&ecirc;tes gens.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront s'arr&ecirc;ter devant la banquise.</p>
+
+<p>En effet, malgr&eacute; ses efforts, malgr&eacute; les moyens puissants employ&eacute;s pour disjoindre les glaces, le <i>Nautilus</i> fut r&eacute;duit &agrave; l'immobilit&eacute;. Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir sur ses pas. Mais ici, revenir &eacute;tait aussi impossible qu'avancer, car les passes s'&eacute;taient referm&eacute;es derri&egrave;re nous, et pour peu que notre appareil demeur&acirc;t stationnaire, il ne tarderait pas &agrave; &ecirc;tre bloqu&eacute;. Ce fut m&ecirc;me ce qui arriva vers deux heures du soir, et la jeune glace se forma sur ses flancs avec une &eacute;tonnante rapidit&eacute;. Je dus avouer que la conduite du capitaine Nemo &eacute;tait plus qu'imprudente.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la situation depuis quelques instants, me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je pense que nous sommes pris, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; Pris&nbsp;! Et comment l'entendez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arri&egrave;re, ni d'aucun c&ocirc;t&eacute;. C'est, je crois, ce qui s'appelle &laquo;&nbsp;pris&nbsp;&raquo;, du moins sur les continents habit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash; Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le <i>Nautilus</i> ne pourra pas se d&eacute;gager&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Difficilement, capitaine, car la saison est d&eacute;j&agrave; trop avanc&eacute;e pour que vous comptiez sur une d&eacute;b&acirc;cle des glaces.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! monsieur le professeur, r&eacute;pondit le capitaine Nemo d'un ton ironique, vous serez toujours le m&ecirc;me&nbsp;! Vous ne voyez qu'emp&ecirc;chements et obstacles&nbsp;! Moi, je vous affirme que non seulement le <i>Nautilus</i> se d&eacute;gagera, mais qu'il ira plus loin encore&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Plus loin au sud&nbsp;? demandai-je en regardant le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur, il ira au p&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash; Au p&ocirc;le&nbsp;! m'&eacute;criai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incr&eacute;dulit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, r&eacute;pondit froidement le capitaine, au p&ocirc;le antarctique, &agrave; ce point inconnu o&ugrave; se croisent tous les m&eacute;ridiens du globe. Vous savez si je fais du <i>Nautilus</i> ce que je veux.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Oui&nbsp;! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu'&agrave; la t&eacute;m&eacute;rit&eacute;&nbsp;! Mais vaincre ces obstacles qui h&eacute;rissent le p&ocirc;le sud, plus inaccessible que ce p&ocirc;le nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs, n'&eacute;tait-ce pas une entreprise absolument insens&eacute;e, et que, seul, l'esprit d'un fou pouvait concevoir&nbsp;!</p>
+
+<p>Il me vint alors &agrave; l'id&eacute;e de demander au capitaine Nemo s'il avait d&eacute;j&agrave; d&eacute;couvert ce p&ocirc;le que n'avait jamais foul&eacute; le pied d'une cr&eacute;ature humaine.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Non, monsieur, me r&eacute;pondit-il, et nous le d&eacute;couvrirons ensemble. L&agrave; o&ugrave; d'autres ont &eacute;chou&eacute;, je n'&eacute;chouerai pas. Jamais je n'ai promen&eacute; mon <i>Nautilus</i> aussi loin sur les mers australes; mais, je vous le r&eacute;p&egrave;te, il ira plus loin encore.</p>
+
+<p>&mdash; Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique. Je vous crois&nbsp;! Allons en avant&nbsp;! Il n'y a pas d'obstacles pour nous&nbsp;! Brisons cette banquise&nbsp;! Faisons-la sauter, et si elle r&eacute;siste, donnons des ailes au <i>Nautilus</i>, afin qu'il puisse passer par-dessus&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Par-dessus&nbsp;? monsieur le professeur, r&eacute;pondit tranquillement le capitaine Nemo. Non point par-dessus, mais par-dessous.</p>
+
+<p>&mdash; Par-dessous&nbsp;!&nbsp;&raquo; m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>Une subite r&eacute;v&eacute;lation des projets du capitaine venait d'illuminer mon esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualit&eacute;s du <i>Nautilus</i> allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je vois que nous commen&ccedil;ons &agrave; nous entendre, monsieur le professeur, me dit le capitaine, souriant &agrave; demi. Vous entrevoyez d&eacute;j&agrave; la possibilit&eacute; &mdash; moi, je dirai le succ&egrave;s &mdash; de cette tentative. Ce qui est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au <i>Nautilus</i>. Si un continent &eacute;merge au p&ocirc;le, il s'arr&ecirc;tera devant ce continent. Mais si au contraire c'est la mer libre qui le baigne, il ira au p&ocirc;le m&ecirc;me&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; En effet, dis-je, entra&icirc;n&eacute; par le raisonnement du capitaine, si la surface de la mer est solidifi&eacute;e par les glaces, ses couches inf&eacute;rieures sont libres, par cette raison providentielle qui a plac&eacute; &agrave; un degr&eacute; sup&eacute;rieur &agrave; celui de la cong&eacute;lation le maximum de densit&eacute; de l'eau de mer. Et, si je ne me trompe, la partie immerg&eacute;e de cette banquise est &agrave; la partie &eacute;mergeante comme quatre est &agrave; un&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; A peu pr&egrave;s, monsieur le professeur. Pour un pied que les icebergs ont au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces montagnes de glaces ne d&eacute;passent pas une hauteur de cent m&egrave;tres, elles ne s'enfoncent que de trois cents. Or, qu'est-ce que trois cents m&egrave;tres pour le <i>Nautilus</i>?</p>
+
+<p>&mdash; Rien, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Il pourra m&ecirc;me aller chercher &agrave; une profondeur plus grande cette temp&eacute;rature uniforme des eaux marines, et l&agrave; nous braverons impun&eacute;ment les trente ou quarante degr&eacute;s de froid de la surface.</p>
+
+<p>&mdash; Juste, monsieur, tr&egrave;s juste, r&eacute;pondis-je en m'animant.</p>
+
+<p>&mdash; La seule difficult&eacute;, reprit le capitaine Nemo, sera de rester plusieurs jours immerg&eacute;s sans renouveler notre provision d'air.</p>
+
+<p>&mdash; N'est-ce que cela&nbsp;? r&eacute;pliquai-je. Le <i>Nautilus</i> a de vastes r&eacute;servoirs, nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxyg&egrave;ne dont nous aurons besoin.</p>
+
+<p>&mdash; Bien imagin&eacute;, monsieur Aronnax, r&eacute;pondit en souriant le capitaine. Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, je vous soumets d'avance toutes mes objections.</p>
+
+<p>&mdash; En avez-vous encore &agrave; faire&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Une seule. Il est possible, si la mer existe au p&ocirc;le sud, que cette mer soit enti&egrave;rement prise, et, par cons&eacute;quent, que nous ne puissions revenir &agrave; sa surface&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Bon, monsieur, oubliez-vous que le <i>Nautilus</i> est arm&eacute; d'un redoutable &eacute;peron, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre ces champs de glace qui s'ouvriront au choc&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Eh&nbsp;! monsieur le professeur, vous avez des id&eacute;es aujourd'hui&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle, pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au p&ocirc;le sud comme au p&ocirc;le nord&nbsp;? Les p&ocirc;les du froid et les p&ocirc;les de la terre ne se confondent ni dans l'h&eacute;misph&egrave;re austral ni dans l'h&eacute;misph&egrave;re bor&eacute;al, et jusqu'&agrave; preuve contraire, on doit supposer ou un continent ou un oc&eacute;an d&eacute;gag&eacute; de glaces &agrave; ces deux points du globe.</p>
+
+<p>&mdash; Je le crois aussi, monsieur Aronnax, r&eacute;pondit le capitaine Nemo. Je vous ferai seulement observer qu'apr&egrave;s avoir &eacute;mis tant d'objections contre mon projet, maintenant vous m'&eacute;crasez d'arguments en sa faveur.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo disait vrai. J'en &eacute;tais arriv&eacute; &agrave; le vaincre en audace&nbsp;! C'&eacute;tait moi qui l'entra&icirc;nais au p&ocirc;le&nbsp;! Je le devan&ccedil;ais, je le distan&ccedil;ais... Mais non&nbsp;! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait &agrave; te voir emport&eacute; dans les r&ecirc;veries de l'impossible&nbsp;!</p>
+
+<p>Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second parut. Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur incompr&eacute;hensible langage, et soit que le second e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ant&eacute;rieurement pr&eacute;venu, soit qu'il trouv&acirc;t le projet praticable, il ne laissa voir aucune surprise.</p>
+
+<p>Mais si impassible qu'il f&ucirc;t il ne montra pas une plus compl&egrave;te impassibilit&eacute; que Conseil, lorsque j'annon&ccedil;ai &agrave; ce digne gar&ccedil;on notre intention de pousser jusqu'au p&ocirc;le sud. Un &laquo;&nbsp;comme il plaira &agrave; monsieur&nbsp;&raquo; accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant &agrave; Ned Land, si jamais &eacute;paules se lev&egrave;rent haut, ce furent celles du Canadien.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous me faites piti&eacute;&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Mais nous irons au p&ocirc;le, ma&icirc;tre Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Possible, mais vous n'en reviendrez pas&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et Ned Land rentra dans sa cabine, &laquo;&nbsp;pour ne pas faire un malheur&nbsp;&raquo;, dit-il en me quittant.</p>
+
+<p>Cependant, les pr&eacute;paratifs de cette audacieuse tentative venaient de commencer. Les puissantes pompes du <i>Nautilus</i> refoulaient l'air dans les r&eacute;servoirs et l'emmagasinaient &agrave; une haute pression. Vers quatre heures, le capitaine Nemo m'annon&ccedil;a que les panneaux de la plate-forme allaient &ecirc;tre ferm&eacute;s. Je jetai un dernier regard sur l'&eacute;paisse banquise que nous allions franchir. Le temps &eacute;tait clair, l'atmosph&egrave;re assez pure, le froid tr&egrave;s vif, douze degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro; mais le vent s'&eacute;tant calm&eacute;, cette temp&eacute;rature ne semblait pas trop insupportable.</p>
+
+<p>Une dizaine d'hommes mont&egrave;rent sur les flancs du <i>Nautilus</i> et, arm&eacute;s de pics, ils cass&egrave;rent la glace autour de la car&egrave;ne qui fut bient&ocirc;t d&eacute;gag&eacute;e. Op&eacute;ration rapidement pratiqu&eacute;e, car la jeune glace &eacute;tait mince encore. Tous nous rentr&acirc;mes &agrave; l'int&eacute;rieur. Les r&eacute;servoirs habituels se remplirent de cette eau tenue libre &agrave; la flottaison. Le <i>Nautilus</i> ne tarda pas &agrave; descendre.</p>
+
+<p>J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous regardions les couches inf&eacute;rieures de l'Oc&eacute;an austral. Le thermom&egrave;tre remontait. L'aiguille du manom&egrave;tre d&eacute;viait sur le cadran.</p>
+
+<p>A trois cents m&egrave;tres environ, ainsi que l'avait pr&eacute;vu le capitaine Nemo, nous flottions sous la surface ondul&eacute;e de la banquise. Mais le <i>Nautilus</i>s'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de huit cents m&egrave;tres. La temp&eacute;rature de l'eau, qui donnait douze degr&eacute;s &agrave; la surface, n'en accusait plus que onze. Deux degr&eacute;s &eacute;taient d&eacute;j&agrave; gagnes. Il va sans dire que la temp&eacute;rature du <i>Nautilus</i>, &eacute;lev&eacute;e par ses appareils de chauffage, se maintenait &agrave; un degr&eacute; tr&egrave;s sup&eacute;rieur. Toutes les manoeuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire pr&eacute;cision.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;On passera, n'en d&eacute;plaise &agrave; monsieur, me dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; J'y compte bien&nbsp;!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondis-je avec le ton d'une profonde conviction.</p>
+
+<p>Sous cette mer libre, le <i>Nautilus</i> avait pris directement le chemin de p&ocirc;le, sans s'&eacute;carter du cinquante-deuxi&egrave;me m&eacute;ridien. De 67&deg;30' &agrave; 90&deg; vingt-deux degr&eacute;s et demi en latitude restaient &agrave; parcourir, c'est-&agrave;-dire un peu plus de cinq cents lieues. Le <i>Nautilus</i> prit une vitesse moyenne de vingt-six milles &agrave; l'heure, la vitesse d'un train express. S'il la conservait, quarante heures lui suffisaient pour atteindre le p&ocirc;le.</p>
+
+<p>Pendant une partie de la nuit, la nouveaut&eacute; de la situation nous retint, Conseil et moi, &agrave; la vitre du salon. La mer s'illuminait sous l'irradiation &eacute;lectrique du fanal. Mais elle &eacute;tait d&eacute;serte. Les poissons ne s&eacute;journaient pas dans ces eaux prisonni&egrave;res. Ils ne trouvaient l&agrave; qu'un passage pour aller de l'Oc&eacute;an antarctique &agrave; la mer libre du p&ocirc;le. Notre marche &eacute;tait rapide. On la sentait telle aux tressaillements de la longue coque d'acier.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin, j'allai prendre quelques heures de repos. Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le capitaine Nemo. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier.</p>
+
+<p>Le lendemain 19 mars, &agrave; cinq heures du matin, je repris mon poste dans le salon. Le loch &eacute;lectrique m'indiqua que la vitesse du <i>Nautilus</i> avait &eacute;t&eacute; mod&eacute;r&eacute;e. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment, en vidant lentement ses r&eacute;servoirs.</p>
+
+<p>Mon coeur battait. Allions-nous &eacute;merger et retrouver l'atmosph&egrave;re libre du p&ocirc;le&nbsp;?</p>
+
+<p>Non. Un choc m'apprit que le <i>Nautilus</i> avait heurt&eacute; la surface inf&eacute;rieure de la banquise, tr&egrave;s &eacute;paisse encore, &agrave; en juger par la matit&eacute; du bruit. En effet, nous avions &laquo;&nbsp;touch&eacute;&nbsp;&raquo; pour employer l'expression marine, mais en sens inverse et par mille pieds de profondeur. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de nous, dont mille &eacute;mergeaient. La banquise pr&eacute;sentait alors une hauteur sup&eacute;rieure &agrave; celle que nous avions relev&eacute;e sur ses bords. Circonstance peu rassurante.</p>
+
+<p>Pendant cette journ&eacute;e, le <i>Nautilus</i> recommen&ccedil;a plusieurs fois cette m&ecirc;me exp&eacute;rience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui plafonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra par neuf cents m&egrave;tres, ce qui accusait douze cents m&egrave;tres d'&eacute;paisseur dont deux cents m&egrave;tres s'&eacute;levaient au-dessus de la surface de l'Oc&eacute;an. C'&eacute;tait le double de sa hauteur au moment o&ugrave; le <i>Nautilus</i> s'&eacute;tait enfonc&eacute; sous les flots.</p>
+
+<p>Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le profil sous-marin de cette cha&icirc;ne qui se d&eacute;veloppait sous les eaux.</p>
+
+<p>Le soir, aucun changement n'&eacute;tait survenu dans notre situation. Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents m&egrave;tres de profondeur. Diminution &eacute;vidente, mais quelle &eacute;paisseur encore entre nous et la surface de l'Oc&eacute;an&nbsp;!</p>
+
+<p>Il &eacute;tait huit heures alors. Depuis quatre heures d&eacute;j&agrave;, l'air aurait d&ucirc; &ecirc;tre renouvel&eacute; &agrave; l'int&eacute;rieur du <i>Nautilus</i>, suivant l'habitude quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le capitaine Nemo n'e&ucirc;t pas encore demand&eacute; &agrave; ses r&eacute;servoirs un suppl&eacute;ment d'oxyg&egrave;ne.</p>
+
+<p>Mon sommeil fut p&eacute;nible pendant cette nuit. Espoir et crainte m'assi&eacute;geaient tour &agrave; tour. Je me relevai plusieurs fois. Les t&acirc;tonnements du <i>Nautilus</i> continuaient. Vers trois heures du matin, j'observai que la surface inf&eacute;rieure de la banquise se rencontrait seulement par cinquante m&egrave;tres de profondeur. Cent cinquante pieds nous s&eacute;paraient alors de la surface des eaux. La banquise redevenait peu &agrave; peu ice-field. La montagne se refaisait la plaine.</p>
+
+<p>Mes yeux ne quittaient plus le manom&egrave;tre. Nous remontions toujours en suivant, par une diagonale, la surface resplendissante qui &eacute;tincelait sous les rayons &eacute;lectriques. La banquise s'abaissait en dessus et en dessous par des rampes allong&eacute;es. Elle s'amincissait de mille en mille.</p>
+
+<p>Enfin, &agrave; six heures du matin, ce jour m&eacute;morable du 19 mars, la porte du salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;La mer libre&nbsp;!&nbsp;&raquo; me dit-il.</p>
+
+
+<h4><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h4>
+
+<h4>LE P&Ocirc;LE SUD</h4>
+
+
+<p>Je me pr&eacute;cipitai vers la plate-forme. Oui&nbsp;! La mer libre. A peine quelques gla&ccedil;ons &eacute;pars, des icebergs mobiles&nbsp;; au loin une mer &eacute;tendue&nbsp;; un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous ces eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert olive. Le thermom&egrave;tre marquait trois degr&eacute;s centigrades au-dessus de z&eacute;ro. C'&eacute;tait comme un printemps relatif enferm&eacute; derri&egrave;re cette banquise, dont les masses &eacute;loign&eacute;es se profilaient sur l'horizon du nord.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Sommes-nous au p&ocirc;le&nbsp;? demandai-je au capitaine, le coeur palpitant.</p>
+
+<p>&mdash; Je l'ignore, me r&eacute;pondit-il. A midi nous ferons le point.</p>
+
+<p>&mdash; Mais le soleil se montrera-t-il &agrave; travers ces brumes&nbsp;? dis-je en regardant le ciel gris&acirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash; Si peu qu'il paraisse, il me suffira, r&eacute;pondit le capitaine.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>A dix milles du <i>Nautilus</i>, vers le sud, un &icirc;lot solitaire s'&eacute;levait &agrave; une hauteur de deux cents m&egrave;tres. Nous marchions vers lui, prudemment, car cette mer pouvait &ecirc;tre sem&eacute;e d'&eacute;cueils.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, nous avions atteint l'&icirc;lot. Deux heures plus tard, nous achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre &agrave; cinq milles de circonf&eacute;rence. Un &eacute;troit canal le s&eacute;parait d'une terre consid&eacute;rable, un continent peut-&ecirc;tre, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.</p>
+
+<p>L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypoth&egrave;ses de Maury. L'ing&eacute;nieur am&eacute;ricain a remarqu&eacute;, en effet, qu'entre le p&ocirc;le sud et le soixanti&egrave;me parall&egrave;le, la mer est couverte de glaces flottantes, de dimensions &eacute;normes, qui ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique nord. De ce fait, il a tir&eacute; cette conclusion que le cercle antarctique renferme des terres consid&eacute;rables, puisque les icebergs ne peuvent se former en pleine mer, mais seulement sur des c&ocirc;tes. Suivant ses calculs, la masse des glaces qui enveloppent le p&ocirc;le austral forme une vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilom&egrave;tres.</p>
+
+<p>Cependant, le <i>Nautilus</i>, par crainte d'&eacute;chouer, s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; &agrave; trois encablures d'une gr&egrave;ve que dominait un superbe amoncellement de roches. Le canot fut lanc&eacute; &agrave; la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarqu&acirc;mes. Il &eacute;tait dix heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute, ne voulait pas se d&eacute;savouer en pr&eacute;sence du p&ocirc;le sud.</p>
+
+<p>Quelques coups d'aviron amen&egrave;rent le canot sur le sable, o&ugrave; il s'&eacute;choua. Au moment o&ugrave; Conseil allait sauter &agrave; terre, je le retins.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, &agrave; vous l'honneur de mettre pied le premier sur cette terre.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur, r&eacute;pondit le capitaine, et si je n'h&eacute;site pas &agrave; fouler ce sol du p&ocirc;le, c'est que, jusqu'ici, aucun &ecirc;tre humain n'y a laiss&eacute; la trace de ses pas.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cela dit, il sauta l&eacute;g&egrave;rement sur le sable. Une vive &eacute;motion lui faisait battre le coeur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un petit promontoire, et l&agrave;, les bras crois&eacute;s, le regard ardent, immobile, muet, il sembla prendre possession de ces r&eacute;gions australes. Apr&egrave;s cinq minutes pass&eacute;es dans cette extase, il se retourna vers nous.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quand vous voudrez, monsieur&nbsp;&raquo;, me cria-t-il.</p>
+
+<p>Je d&eacute;barquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.</p>
+
+<p>Le sol sur un long espace pr&eacute;sentait un tuf de couleur rouge&acirc;tre, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de brique pil&eacute;e. Des scories, des coul&eacute;es de lave, des pierres ponces le recouvraient. On ne pouvait m&eacute;conna&icirc;tre son origine volcanique. En de certains endroits, quelques l&eacute;g&egrave;res fumerolles, d&eacute;gageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux int&eacute;rieurs conservaient encore leur puissance expansive. Cependant, ayant gravi un haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs milles. On sait que dans ces contr&eacute;es antarctiques, James Ross a trouv&eacute; les crat&egrave;res de l'&Eacute;r&eacute;bus et du Terror en pleine activit&eacute; sur le cent soixante-septi&egrave;me m&eacute;ridien et par 77&deg;32' de latitude.</p>
+
+<p>La v&eacute;g&eacute;tation de ce continent d&eacute;sol&eacute; me parut extr&ecirc;mement restreinte. Quelques lichens de l'esp&egrave;ce <i>Unsnea melanoxantha</i> s'&eacute;talaient sur les roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatom&eacute;es rudimentaires, sortes de cellules dispos&eacute;es entre deux coquilles quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, support&eacute;s sur de petites vessies natatoires et que le ressac jetait &agrave; la c&ocirc;te, composaient toute la maigre flore de cette r&eacute;gion.</p>
+
+<p>Le rivage &eacute;tait parsem&eacute; de mollusques, de petites moules, de patelles, de buccardes lisses, en forme de coeurs, et particuli&egrave;rement de clios au corps oblong et membraneux, dont la t&ecirc;te est form&eacute;e de deux lobes arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios bor&eacute;ales, longues de trois centim&egrave;tres, dont la baleine avale un monde &agrave; chaque bouch&eacute;e. Ces charmants pt&eacute;ropodes, v&eacute;ritables papillons de la mer, animaient les eaux libres sur la lisi&egrave;re du rivage.</p>
+
+<p>Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques arborescences corallig&egrave;nes, de celles qui suivant James Ross, vivent dans les mers antarctiques jusqu'&agrave; mille m&egrave;tres de profondeur&nbsp;; puis, de petits alcyons appartenant &agrave; l'esp&egrave;ce <i>procellaria pelagica</i>, ainsi qu'un grand nombre d'ast&eacute;ries particuli&egrave;res &agrave; ces climats, et d'&eacute;toiles de mer qui constellaient le sol.</p>
+
+<p>Mais o&ugrave; la vie surabondait, c'&eacute;tait dans les airs. L&agrave; volaient et voletaient par milliers des oiseaux d'esp&egrave;ces vari&eacute;es, qui nous assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous regardant passer sans crainte et se pressant famili&egrave;rement sous nos pas. C'&eacute;taient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, o&ugrave; on les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches et lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des assembl&eacute;es nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs.</p>
+
+<p>Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des &eacute;chassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et conique, l'oeil encadr&eacute; d'un cercle rouge. Conseil en fit provision, car ces volatiles, convenablement pr&eacute;par&eacute;s, forment un mets agr&eacute;able. Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de quatre m&egrave;tres, justement appel&eacute;s les vautours de l'Oc&eacute;an, des p&eacute;trels gigantesques, entre autres des <i>quebrante-huesos</i>, aux ailes arqu&eacute;es, qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une s&eacute;rie de p&eacute;trels, les uns blanch&acirc;tres, aux ailes bord&eacute;es de brun, les autres bleus et sp&eacute;ciaux aux mers antarctiques, ceux-l&agrave; &laquo;&nbsp;si huileux, dis-je &agrave; Conseil, que les habitants des &icirc;les F&eacute;ro&eacute; se contentent d'y adapter une m&egrave;che avant de les allumer&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un peu plus, r&eacute;pondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites&nbsp;! Apr&egrave;s &ccedil;a, on ne peut exiger que la nature les ait pr&eacute;alablement munis d'une m&egrave;che&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un demi-mille, le sol se montra tout cribl&eacute; de nids de manchots, sortes de terriers dispos&eacute;s pour la ponte, et dont s'&eacute;chappaient de nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques centaines, car leur chair noire est tr&egrave;s mangeable. Ils poussaient des braiements d'&acirc;ne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardois&eacute;s sur le corps, blancs en dessous et cravat&eacute;s d'un lis&eacute;r&eacute; citron, se laissaient tuer &agrave; coups de pierre sans chercher &agrave; s'enfuir.</p>
+
+<p>Cependant, la brume ne se levait pas, et, &agrave; onze heures, le soleil n'avait point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inqui&eacute;ter. Sans lui, pas d'observations possibles. Comment d&eacute;terminer alors si nous avions atteint le p&ocirc;le&nbsp;?</p>
+
+<p>Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement accoud&eacute; sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait impatient, contrari&eacute;. Mais qu'y faire&nbsp;? Cet homme audacieux et puissant ne commandait pas au soleil comme &agrave; la mer.</p>
+
+<p>Midi arriva sans que l'astre du jour se f&ucirc;t montr&eacute; un seul instant. On ne pouvait m&ecirc;me reconna&icirc;tre la place qu'il occupait derri&egrave;re le rideau de brume. Bient&ocirc;t cette brume vint &agrave; se r&eacute;soudre en neige.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A demain&nbsp;&raquo;, me dit simplement le capitaine, et nous regagn&acirc;mes le <i>Nautilus</i> au milieu des tourbillons de l'atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>Pendant notre absence, les filets avaient &eacute;t&eacute; tendus, et j'observai avec int&eacute;r&ecirc;t les poissons que l'on venait de haler &agrave; bord. Les mers antarctiques servent de refuge &agrave; un tr&egrave;s grand nombre de migrateurs, qui fuient les temp&ecirc;tes des zones moins &eacute;lev&eacute;es pour tomber, il est vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques cottes australes, longs d'un d&eacute;cim&egrave;tre, esp&egrave;ce de cartilagineux blanch&acirc;tres travers&eacute;s de bandes livides et arm&eacute;s d'aiguillons, puis des chim&egrave;res antarctiques, longues de trois pieds, le corps tr&egrave;s allong&eacute;, la peau blanche, argent&eacute;e et lisse, la t&ecirc;te arrondie, le dos muni de trois nageoires, le museau termin&eacute; par une trompe qui se recourbe vers la bouche. Je go&ucirc;tai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgr&eacute; l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.</p>
+
+<p>La temp&ecirc;te de neige dura jusqu'au lendemain. Il &eacute;tait impossible de se tenir sur la plate-forme. Du salon o&ugrave; je notais les incidents de cette excursion au continent polaire, j'entendais les cris des p&eacute;trels et des albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le <i>Nautilus</i> ne resta pas immobile, et, prolongeant la c&ocirc;te, il s'avan&ccedil;a encore d'une dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clart&eacute; que laissait le soleil en rasant les bords de l'horizon.</p>
+
+<p>Le lendemain 20 mars, la neige avait cess&eacute;. Le froid &eacute;tait un peu plus vif. Le thermom&egrave;tre marquait deux degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro. Les brouillards se lev&egrave;rent, et j'esp&eacute;rai que, ce jour-l&agrave;, notre observation pourrait s'effectuer.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil et moi, et nous mit &agrave; terre. La nature du sol &eacute;tait la m&ecirc;me, volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans que j'aper&ccedil;usse le crat&egrave;re qui les avait vomis. Ici comme l&agrave;-bas, des myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de mammif&egrave;res marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'&eacute;taient des phoques d'esp&egrave;ces diverses, les uns &eacute;tendus sur le sol, les autres couch&eacute;s sur des gla&ccedil;ons en d&eacute;rive, plusieurs sortant de la mer ou y rentrant. Ils ne se sauvaient pas &agrave; notre approche, n'ayant jamais eu affaire &agrave; l'homme, et j'en comptais l&agrave; de quoi approvisionner quelques centaines de navires.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas accompagn&eacute;s&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Pourquoi cela, Conseil&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Parce que l'enrag&eacute; chasseur aurait tout tu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous n'aurions pu emp&ecirc;cher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns de ces magnifiques c&eacute;tac&eacute;s. Ce qui e&ucirc;t d&eacute;soblig&eacute; le capitaine Nemo, car il ne verse pas inutilement le sang des b&ecirc;tes inoffensives.</p>
+
+<p>&mdash; Il a raison.</p>
+
+<p>&mdash; Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas d&eacute;j&agrave; class&eacute; ces superbes &eacute;chantillons de la faune marine&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur sait bien, r&eacute;pondit Conseil, que je ne suis pas tr&egrave;s ferr&eacute; sur la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux...</p>
+
+<p>&mdash; Ce sont des phoques et des morses.</p>
+
+<p>&mdash; Deux genres, qui appartiennent &agrave; la famille des pinnip&egrave;des, se h&acirc;ta de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des unguicul&eacute;s, sous-classe des monodelphiens, classe des mammif&egrave;res, embranchement des vert&eacute;br&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash; Bien, Conseil, r&eacute;pondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses, se divisent en esp&egrave;ces, et si je ne me trompe, nous aurons ici l'occasion de les observer. Marchons.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait huit heures du matin. Quatre heures nous restaient &agrave; employer jusqu'au moment o&ugrave; le soleil pourrait &ecirc;tre utilement observ&eacute;. Je dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'&eacute;chancrait dans la falaise granitique du rivage.</p>
+
+<p>L&agrave;, je puis dire qu'&agrave; perte de vue autour de nous, les terres et les gla&ccedil;ons &eacute;taient encombr&eacute;s de mammif&egrave;res marins, et je cherchais involontairement du regard le vieux Prot&eacute;e, le mythologique pasteur qui gardait ces immenses troupeaux de Neptune. C'&eacute;taient particuli&egrave;rement des phoques. Ils formaient des groupes distincts, m&acirc;les et femelles, le p&egrave;re veillant sur sa famille, la m&egrave;re allaitant ses petits, quelques jeunes, d&eacute;j&agrave; forts, s'&eacute;mancipant &agrave; quelques pas. Lorsque ces mammif&egrave;res voulaient se d&eacute;placer, ils allaient par petits sauts dus &agrave; la contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez gauchement de leur imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur cong&eacute;n&egrave;re, forme un v&eacute;ritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur &eacute;l&eacute;ment par excellence, ces animaux &agrave; l'&eacute;pine dorsale mobile, au bassin &eacute;troit, au poil ras et serr&eacute;, aux pieds palm&eacute;s, nagent admirablement. Au repos et sur terre, ils prenaient des attitudes extr&ecirc;mement gracieuses. Aussi, les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux velout&eacute;s et limpides, leurs poses charmantes, et les po&eacute;tisant &agrave; leur mani&egrave;re, m&eacute;tamorphos&egrave;rent-ils les m&acirc;les en tritons, et les femelles en sir&egrave;nes.</p>
+
+<p>Je fis remarquer &agrave; Conseil le d&eacute;veloppement consid&eacute;rable des lobes c&eacute;r&eacute;braux chez ces intelligents c&eacute;tac&eacute;s. Aucun mammif&egrave;re, l'homme except&eacute;, n'a la mati&egrave;re c&eacute;r&eacute;brale plus riche. Aussi, les phoques sont-ils susceptibles de recevoir une certaine &eacute;ducation&nbsp;; ils se domestiquent ais&eacute;ment, et je pense, avec certains naturalistes, que, convenablement dress&eacute;s, ils pourraient rendre de grands services comme chiens de p&ecirc;che.</p>
+
+<p>La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable. Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes &mdash; diff&eacute;rant en cela des otaries dont l'oreille est saillante &mdash; j'observai plusieurs vari&eacute;t&eacute;s de st&eacute;norhynques, longs de trois m&egrave;tres, blancs de poils, &agrave; t&ecirc;tes de bull-dogs, arm&eacute;s de dix dents &agrave; chaque m&acirc;choire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines d&eacute;coup&eacute;es en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient des &eacute;l&eacute;phants marins, sortes de phoques &agrave; trompe courte et mobile, les g&eacute;ants de l'esp&egrave;ce, qui sur une circonf&eacute;rence de vingt pieds mesuraient une longueur de dix m&egrave;tres. Ils ne faisaient aucun mouvement &agrave; notre approche.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce ne sont pas des animaux dangereux&nbsp;? me demanda Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Non, r&eacute;pondis-je, &agrave; moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque d&eacute;fend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il mette en pi&egrave;ces l'embarcation des p&ecirc;cheurs.</p>
+
+<p>&mdash; Il est dans son droit, r&eacute;pliqua Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Je ne dis pas non.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Deux milles plus loin, nous &eacute;tions arr&ecirc;t&eacute;s par le promontoire qui couvrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb &agrave; la mer et &eacute;cumait sous le ressac. Au-del&agrave; &eacute;clataient de formidables rugissements, tels qu'un troupeau de ruminants en e&ucirc;t pu produire.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bon, fit Conseil, un concert de taureaux&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, dis-je, un concert de morses. Ils se battent&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ils se battent ou ils jouent.</p>
+
+<p>&mdash; N'en d&eacute;plaise &agrave; monsieur, il faut voir cela.</p>
+
+<p>&mdash; Il faut le voir, Conseil.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et nous voil&agrave; franchissant les roches noir&acirc;tres, au milieu d'&eacute;boulements impr&eacute;vus, et sur des pierres que la glace rendait fort glissantes. Plus d'une fois, je roulai au d&eacute;triment de mes reins. Conseil, plus prudent ou plus solide, ne bronchait gu&egrave;re, et me relevait, disant&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Si monsieur voulait avoir la bont&eacute; d'&eacute;carter les jambes, monsieur conserverait mieux son &eacute;quilibre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; l'ar&ecirc;te sup&eacute;rieure du promontoire, j'aper&ccedil;us une vaste plaine blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'&eacute;taient des hurlements de joie, non de col&egrave;re.</p>
+
+<p>Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives manquent &agrave; leur m&acirc;choire inf&eacute;rieure, et quant aux canines sup&eacute;rieures, ce sont deux d&eacute;fenses longues de quatre-vingts centim&egrave;tres qui en mesurent trente-trois &agrave; la circonf&eacute;rence de leur alv&eacute;ole. Ces dents, faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des &eacute;l&eacute;phants, et moins prompt &agrave; jaunir, sont tr&egrave;s recherch&eacute;es. Aussi les morses sont-ils en butte &agrave; une chasse inconsid&eacute;r&eacute;e qui les d&eacute;truira bient&ocirc;t jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en d&eacute;truisent chaque ann&eacute;e plus de quatre mille.</p>
+
+<p>En passant aupr&egrave;s de ces curieux animaux, je pus les examiner &agrave; loisir, car ils ne se d&eacute;rangeaient pas. Leur peau &eacute;tait &eacute;paisse et rugueuse, d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni. Quelques-uns avaient une longueur de quatre m&egrave;tres. Plus tranquilles et moins craintifs que leurs cong&eacute;n&egrave;res du nord, ils ne confiaient point &agrave; des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur campement.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir examin&eacute; cette cit&eacute; des morses, je songeai &agrave; revenir sur mes pas. Il &eacute;tait onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des conditions favorables pour observer, je voulais &ecirc;tre pr&eacute;sent &agrave; son op&eacute;ration. Cependant, je n'esp&eacute;rais pas que le soleil se montr&acirc;t ce jour-l&agrave;. Des nuages &eacute;cras&eacute;s sur l'horizon le d&eacute;robaient &agrave; nos yeux. Il semblait que cet astre jaloux ne voul&ucirc;t pas r&eacute;v&eacute;ler &agrave; des &ecirc;tres humains ce point inabordable du globe.</p>
+
+<p>Cependant, je songeai &agrave; revenir vers le <i>Nautilus</i>. Nous suiv&icirc;mes un &eacute;troit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures et demie, nous &eacute;tions arriv&eacute;s au point du d&eacute;barquement. Le canot &eacute;chou&eacute; avait d&eacute;pos&eacute; le capitaine &agrave; terre. Je l'aper&ccedil;us debout sur un bloc ce basalte. Ses instruments &eacute;taient pr&egrave;s de lui. Son regard se fixait sur l'horizon du nord, pr&egrave;s duquel le soleil d&eacute;crivait alors sa courbe allong&eacute;e.</p>
+
+<p>Je pris place aupr&egrave;s de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et, ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une fatalit&eacute;. L'observation manquait encore. Si demain elle ne s'accomplissait pas, il faudrait renoncer d&eacute;finitivement &agrave; relever notre situation.</p>
+
+<p>En effet, nous &eacute;tions pr&eacute;cis&eacute;ment au 20 mars. Demain, 21, jour de l'&eacute;quinoxe, r&eacute;fraction non compt&eacute;e, le soleil dispara&icirc;trait sous l'horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue nuit polaire. Depuis l'&eacute;quinoxe de septembre, il avait &eacute;merg&eacute; de l'horizon septentrional, s'&eacute;levant par des spirales allong&eacute;es jusqu'au 21 d&eacute;cembre. A cette &eacute;poque, solstice d'&eacute;t&eacute; de ces contr&eacute;es bor&eacute;ales, il avait commenc&eacute; &agrave; redescendre, et le lendemain, il devait leur lancer ses derniers rayons.</p>
+
+<p>Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous aviez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je n'obtiens la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre cette op&eacute;ration. Mais aussi, pr&eacute;cis&eacute;ment parce que les hasards de ma navigation m'ont amen&eacute;, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera facile &agrave; relever, si, &agrave; midi, le soleil se montre &agrave; nos yeux.</p>
+
+<p>&mdash; Pourquoi, capitaine&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Parce que, lorsque l'astre du jour d&eacute;crit des spirales si allong&eacute;es, il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de l'horizon, et les instruments sont expos&eacute;s &agrave; commettre de graves erreurs.</p>
+
+<p>&mdash; Comment proc&eacute;derez-vous donc&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je n'emploierai que mon chronom&egrave;tre, me r&eacute;pondit le capitaine Nemo. Si demain, 21 mars, &agrave; midi, le disque du soleil, en tenant compte de la r&eacute;fraction, est coup&eacute; exactement par l'horizon du nord, c'est que je suis au p&ocirc;le sud.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas math&eacute;matiquement rigoureuse, parce que l'&eacute;quinoxe ne tombe pas n&eacute;cessairement &agrave; midi.</p>
+
+<p>&mdash; Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent m&egrave;tres, et il ne nous en faut pas davantage. A demain donc.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo retourna &agrave; bord. Conseil et moi, nous rest&acirc;mes jusqu'&agrave; cinq heures &agrave; arpenter la plage, observant et &eacute;tudiant. Je ne r&eacute;coltai aucun objet curieux, si ce n'est un oeuf de pingouin, remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur e&ucirc;t pay&eacute; plus de mille francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caract&egrave;res qui l'ornaient comme autant d'hi&eacute;roglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis entre les mains de Conseil, et le prudent gar&ccedil;on, au pied s&ucirc;r, le tenant comme une pr&eacute;cieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>L&agrave; je d&eacute;posai cet oeuf rare sous une des vitrines du mus&eacute;e. Je soupai avec app&eacute;tit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le go&ucirc;t rappelait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans avoir invoqu&eacute;, comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux.</p>
+
+<p>Le lendemain, 21 mars, d&egrave;s cinq heures du matin, je montai sur la plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le temps se d&eacute;gage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Apr&egrave;s d&eacute;jeuner, nous nous rendrons &agrave; terre pour choisir un poste d'observation.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener avec moi. L'obstin&eacute; Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnit&eacute; comme sa f&acirc;cheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Apr&egrave;s tout, je ne regrettai pas son ent&ecirc;tement dans cette circonstance. V&eacute;ritablement, il y avait trop de phoques &agrave; terre, et il ne fallait pas soumettre ce p&ecirc;cheur irr&eacute;fl&eacute;chi &agrave; cette tentation.</p>
+
+<p>Le d&eacute;jeuner termin&eacute;, je me rendis &agrave; terre. Le <i>Nautilus</i> s'&eacute;tait encore &eacute;lev&eacute; de quelques milles pendant la nuit. Il &eacute;tait au large, &agrave; une grande lieue d'une c&ocirc;te, que dominait un pic aigu de quatre a cinq cents m&egrave;tres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes de l'&eacute;quipage, et les instruments, c'est-&agrave;-dire un chronom&egrave;tre, une lunette et un barom&egrave;tre.</p>
+
+<p>Pendant notre travers&eacute;e, je vis de nombreuses baleines qui appartenaient aux trois esp&egrave;ces particuli&egrave;res aux mers australes, la baleine franche ou &laquo;&nbsp;right-whale&nbsp;&raquo; des Anglais, qui n'a pas de nageoire dorsale, le hump-back, baleinopt&egrave;re &agrave; ventre pliss&eacute;, aux vastes nageoires blanch&acirc;tres, qui malgr&eacute; son nom, ne forment pourtant pas des ailes, et le fin-back, brun-jaun&acirc;tre, le plus vif des c&eacute;tac&eacute;s. Ce puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette &agrave; une grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent &agrave; des tourbillons de fum&eacute;e. Ces diff&eacute;rents mammif&egrave;res s'&eacute;battaient par troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du p&ocirc;le antarctique servait maintenant de refuge aux c&eacute;tac&eacute;s trop vivement traqu&eacute;s par les chasseurs.</p>
+
+<p>Je remarquai &eacute;galement de longs cordons blanch&acirc;tres de salpes, sortes de mollusques agr&eacute;g&eacute;s, et des m&eacute;duses de grande taille qui se balan&ccedil;aient entre le remous des lames.</p>
+
+<p>A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'&eacute;claircissait. Les nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans doute faire son observatoire. Ce fut une ascension p&eacute;nible sur des laves aigu&euml;s et des pierres ponces, au milieu d'une atmosph&egrave;re souvent satur&eacute;e par les &eacute;manations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine, pour un homme d&eacute;shabitu&eacute; de fouler la terre, gravissait les pentes les plus raides avec une souplesse, une agilit&eacute; que je ne pouvais &eacute;galer, et qu'e&ucirc;t envi&eacute;e un chasseur d'isards.</p>
+
+<p>Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moiti&eacute; porphyre, moiti&eacute; basalte. De l&agrave;, nos regards embrassaient une vaste mer qui, vers le nord tra&ccedil;ait nettement sa ligne terminale sur le fond du ciel. A nos pieds, des champs &eacute;blouissants de blancheur. Sur notre t&ecirc;te, un p&acirc;le azur, d&eacute;gag&eacute; de brumes. Au nord, le disque du soleil comme une boule de feu d&eacute;j&agrave; &eacute;corn&eacute;e par le tranchant de l'horizon. Du sein des eaux s'&eacute;levaient en gerbes magnifiques des jets liquides par centaines. Au loin, le <i>Nautilus</i>, comme un c&eacute;tac&eacute; endormi. Derri&egrave;re nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement sa hauteur au moyen du barom&egrave;tre, car il devait en tenir compte dans son observation.</p>
+
+<p>A midi moins le quart, le soleil, vu alors par r&eacute;fraction seulement, se montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce continent abandonn&eacute;, &agrave; ces mers que l'homme n'a jamais sillonn&eacute;es encore.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo, muni d'une lunette &agrave; r&eacute;ticules, qui, au moyen d'un miroir, corrigeait la r&eacute;fraction, observa l'astre qui s'enfon&ccedil;ait peu &agrave; peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale tr&egrave;s allong&eacute;e. Je tenais le chronom&egrave;tre. Mon coeur battait fort. Si la disparition du demi-disque du soleil co&iuml;ncidait avec le midi du chronom&egrave;tre, nous &eacute;tions au p&ocirc;le m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Midi&nbsp;! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Le p&ocirc;le sud&nbsp;!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me donnant la lunette qui montrait l'astre du jour pr&eacute;cis&eacute;ment coup&eacute; en deux portions &eacute;gales par l'horizon.</p>
+
+<p>Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter peu &agrave; peu sur ses rampes.</p>
+
+<p>En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon &eacute;paule, me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, en 1600, le Hollandais Gh&eacute;ritk, entra&icirc;n&eacute; par les courants et les temp&ecirc;tes, atteignit 64&deg; de latitude sud et d&eacute;couvrit les New-Shetland. En 1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le trente-huiti&egrave;me m&eacute;ridien, arriva par 67&deg;30' de latitude, et en 1774, le 30 janvier, sur le cent-neuvi&egrave;me m&eacute;ridien, il atteignit 71&deg;15' de latitude. En 1819, le Russe Bellinghausen se trouva sur le soixante-neuvi&egrave;me parall&egrave;le, et en 1821, sur le soixante-sixi&egrave;me par 111&deg; de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut arr&ecirc;t&eacute; sur le soixante-cinqui&egrave;me degr&eacute;. La m&ecirc;me ann&eacute;e, l'Am&eacute;ricain Morrel, dont les r&eacute;cits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxi&egrave;me m&eacute;ridien, d&eacute;couvrait la mer libre par 70&deg;14' de latitude. En 1825, l'Anglais Powell ne pouvait d&eacute;passer le soixante-deuxi&egrave;me degr&eacute;. La m&ecirc;me ann&eacute;e, un simple p&ecirc;cheur de phoques, l'Anglais Weddel s'&eacute;levait jusqu'&agrave; 72&deg;14' de latitude sur le trente-cinqui&egrave;me m&eacute;ridien, et jusqu'&agrave; 74&deg;15' sur le trente-sixi&egrave;me. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le <i>Chanticleer</i>, prenait possession du continent antarctique par 63&deg;26' de latitude et 66&deg;26' de longitude. En 1831, l'Anglais Bisco&euml;, le ler f&eacute;vrier, d&eacute;couvrait la terre d'Enderby par 68&deg;50' de latitude, en 1832, le 5 f&eacute;vrier, la terre d'Ad&eacute;la&iuml;de par 67&deg; de latitude, et le 21 f&eacute;vrier, la terre de Graham par 64&deg;45' de latitude. En 1838, le Fran&ccedil;ais Dumont d'Urville, arr&ecirc;t&eacute; devant la banquise par 62&deg;57' de latitude, relevait la terre Louis-Philippe&nbsp;; deux ans plus tard, dans une nouvelle pointe au sud, il nommait par 66&deg;30', le 21 janvier, la terre Ad&eacute;lie, et huit jours apr&egrave;s, par 64&deg;40', la c&ocirc;te Clarie. En 1838, l'Anglais Wilkes s'avan&ccedil;ait jusqu'au soixante-neuvi&egrave;me parall&egrave;le sur le centi&egrave;me m&eacute;ridien. En 1839, l'Anglais Balleny d&eacute;couvrait la terre Sabrina, sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l'Anglais James Ross, montant l'<i>&Eacute;r&eacute;bus</i> et le <i>Terror</i>, le 12 janvier, par 76&deg;56' de latitude et 171&deg;7' de longitude est, trouvait la terre Victoria&nbsp;; le 23 du m&ecirc;me mois, il relevait le soixante-quatorzi&egrave;me parall&egrave;le, le plus haut point atteint jusqu'alors&nbsp;; le 27, il &eacute;tait par 76&deg;8', le 28, par 77&deg;32', le 2 f&eacute;vrier, par 78&deg;4', et en 1842, il revenait au soixante-onzi&egrave;me degr&eacute; qu'il ne put d&eacute;passer. Eh bien, moi, capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le p&ocirc;le sud sur le quatre-vingt-dixi&egrave;me degr&eacute;, et je prends possession de cette partie du globe &eacute;gale au sixi&egrave;me des continents reconnus.</p>
+
+<p>&mdash; Au nom de qui, capitaine&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Au mien, monsieur&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et ce disant, le capitaine Nemo d&eacute;ploya un pavillon noir, portant un N d'or &eacute;cartel&eacute; sur son &eacute;tamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour dont les derniers rayons l&eacute;chaient l'horizon de la mer&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Adieu, soleil&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il. Disparais, astre radieux&nbsp;! Couche-toi sous cette mer libre, et laisse une nuit de six mois &eacute;tendre ses ombres sur mon nouveau domaine&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<h4><a name="XV" id="XV"></a>XV</h4>
+
+<h4>ACCIDENT OU INCIDENT&nbsp;?</h4>
+
+
+<p>Le lendemain, 22 mars, &agrave; six heures du matin, les pr&eacute;paratifs de d&eacute;part furent commenc&eacute;s. Les derni&egrave;res lueurs du cr&eacute;puscule se fondaient dans la nuit. Le froid &eacute;tait vif. Les constellations resplendissaient avec une surprenante intensit&eacute;. Au z&eacute;nith brillait cette admirable Croix du Sud, l'&eacute;toile polaire des r&eacute;gions antarctiques.</p>
+
+<p>Le thermom&egrave;tre marquait douze degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro, et quand le vent fra&icirc;chissait, il causait de piquantes morsures. Les gla&ccedil;ons se multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait &agrave; se prendre partout. De nombreuses plaques noir&acirc;tres, &eacute;tal&eacute;es &agrave; sa surface, annon&ccedil;aient la prochaine formation de la jeune glace. &Eacute;videmment, le bassin austral, gel&eacute; pendant les six mois de l'hiver, &eacute;tait absolument inaccessible. Que devenaient les baleines pendant cette p&eacute;riode&nbsp;? Sans doute, elles allaient par-dessous la banquise chercher des mers plus praticables. Pour les phoques et les morses, habitu&eacute;s &agrave; vivre sous les plus durs climats, ils restaient sur ces parages glac&eacute;s. Ces animaux ont l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir toujours ouverts. C'est &agrave; ces trous qu'ils viennent respirer&nbsp;; quand les oiseaux, chass&eacute;s par le froid, ont &eacute;migr&eacute; vers le nord, ces mammif&egrave;res marins demeurent les seuls ma&icirc;tres du continent polaire.</p>
+
+<p>Cependant, les r&eacute;servoirs d'eau s'&eacute;taient remplis, et le <i>Nautilus</i> descendait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arr&ecirc;ta. Son h&eacute;lice battit les flots, et il s'avan&ccedil;a droit au nord avec une vitesse de quinze milles &agrave; l'heure. Vers le soir, il flottait d&eacute;j&agrave; sous l'immense carapace glac&eacute;e de la banquise.</p>
+
+<p>Les panneaux du salon avaient &eacute;t&eacute; ferm&eacute;s par prudence, car la coque du <i>Nautilus</i> pouvait se heurter &agrave; quelque bloc immerg&eacute;. Aussi, je passai cette journ&eacute;e &agrave; mettre mes notes au net. Mon esprit &eacute;tait tout entier &agrave; ses souvenirs du p&ocirc;le. Nous avions atteint ce point inaccessible sans fatigues, sans danger, comme si notre wagon flottant e&ucirc;t gliss&eacute; sur les rails d'un chemin de fer. Et maintenant, le retour commen&ccedil;ait v&eacute;ritablement. Me r&eacute;serverait-il encore de pareilles surprises&nbsp;? Je le pensais, tant la s&eacute;rie des merveilles sous-marines est in&eacute;puisable&nbsp;! Cependant, depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jet&eacute;s &agrave; ce bord, nous avions franchi quatorze mille lieues, et sur ce parcours plus &eacute;tendu que l'&Eacute;quateur terrestre, combien d'incidents ou curieux ou terribles avaient charm&eacute; notre voyage&nbsp;: la chasse dans les for&ecirc;ts de Crespo, l'&eacute;chouement du d&eacute;troit de Torr&egrave;s, le cimeti&egrave;re de corail, les p&ecirc;cheries de Ceylan, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les millions de la baie du Vigo, l'Atlantide, le p&ocirc;le sud&nbsp;! Pendant la nuit, tous ces souvenirs, passant de r&ecirc;ve en r&ecirc;ve, ne laiss&egrave;rent pas mon cerveau sommeiller un instant.</p>
+
+<p>A trois heures du matin, je fus r&eacute;veill&eacute; par un choc violent. Je m'&eacute;tais redress&eacute; sur mon lit et j'&eacute;coutais au milieu de l'obscurit&eacute;, quand je fus pr&eacute;cipit&eacute; brusquement au milieu de la chambre. &Eacute;videmment, le <i>Nautilus</i> donnait une bande consid&eacute;rable apr&egrave;s avoir touch&eacute;.</p>
+
+<p>Je m'accotai aux parois et je me tra&icirc;nai par les coursives jusqu'au salon qu'&eacute;clairait le plafond lumineux. Les meubles &eacute;taient renvers&eacute;s. Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient tenu bon. Les tableaux de tribord, sous le d&eacute;placement de la verticale se collaient aux tapisseries, tandis que ceux de b&acirc;bord s'en &eacute;cartaient d'un pied par leur bordure inf&eacute;rieure. Le <i>Nautilus</i> &eacute;tait donc couch&eacute; sur tribord, et, de plus, compl&egrave;tement immobile,</p>
+
+<p>A l'int&eacute;rieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le capitaine Nemo ne parut pas. Au moment o&ugrave; j'allais quitter le salon, Ned Land et Conseil entr&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Qu'y a-t-il&nbsp;? leur dis-je aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash; Je venais le demander &agrave; monsieur, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Mille diables&nbsp;! s'&eacute;cria le Canadien, je le sais bien moi&nbsp;! Le <i>Nautilus</i>a touch&eacute;, et &agrave; en juger par la g&icirc;te qu'il donne, je ne crois pas qu'il s'en tire comme la premi&egrave;re fois dans le d&eacute;troit de Torr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash; Mais au moins, demandai-je, est-il revenu &agrave; la surface de la mer&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Nous l'ignorons, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Il est facile de s'en assurer&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>Je consultai le manom&egrave;tre. A ma grande surprise, il indiquait une profondeur de trois cent soixante m&egrave;tres.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Qu'est-ce que cela veut dire&nbsp;? m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Mais o&ugrave; le trouver&nbsp;? demanda Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Suivez-moi&nbsp;&raquo;, dis-je &agrave; mes deux compagnons.</p>
+
+<p>Nous quitt&acirc;mes le salon. Dans la biblioth&egrave;que, personne. A l'escalier central, au poste de l'&eacute;quipage, personne. Je supposai que le capitaine Nemo devait &ecirc;tre post&eacute; dans la cage du timonier. Le mieux &eacute;tait d'attendre. Nous rev&icirc;nmes tous trois au salon.</p>
+
+<p>Je passerai sous silence les r&eacute;criminations du Canadien. Il avait beau jeu pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout &agrave; son aise, sans lui r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions ainsi depuis vingt minutes, cherchant &agrave; surprendre les moindres bruits qui se produisaient &agrave; l'int&eacute;rieur du <i>Nautilus</i>, quand le capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie, habituellement si impassible, r&eacute;v&eacute;lait une certaine inqui&eacute;tude. Il observa silencieusement la boussole, le manom&egrave;tre, et vint poser son doigt sur un point du planisph&egrave;re, dans cette partie qui repr&eacute;sentait les mers australes.</p>
+
+<p>Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard, lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une expression dont il s'&eacute;tait servi au d&eacute;troit de Torr&egrave;s&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un incident, capitaine&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, monsieur, r&eacute;pondit-il, un accident cette fois.</p>
+
+<p>&mdash; Grave&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash; Le danger est-il imm&eacute;diat&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non.</p>
+
+<p>&mdash; Le <i>Nautilus</i> s'est &eacute;chou&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui.</p>
+
+<p>&mdash; Et cet &eacute;chouement est venu&nbsp;?...</p>
+
+<p>&mdash; D'un caprice de la nature, non de l'imp&eacute;ritie des hommes. Pas une faute n'a &eacute;t&eacute; commise dans nos manoeuvres. Toutefois, on ne saurait emp&ecirc;cher l'&eacute;quilibre de produire ses effets. On peut braver les lois humaines, mais non r&eacute;sister aux lois naturelles.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer &agrave; cette r&eacute;flexion philosophique. En somme, sa r&eacute;ponse ne m'apprenait rien.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet accident&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Un &eacute;norme bloc de glace, une montagne enti&egrave;re s'est retourn&eacute;e, me r&eacute;pondit-il. Lorsque les icebergs sont min&eacute;s &agrave; leur base par des eaux plus chaudes ou par des chocs r&eacute;it&eacute;r&eacute;s, leur centre de gravit&eacute; remonte. Alors ils se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est arriv&eacute;. L'un de ces blocs, en se renversant, a heurt&eacute; le <i>Nautilus</i> qui flottait sous les eaux. Puis, glissant sous sa coque et le relevant avec une irr&eacute;sistible force, il l'a ramen&eacute; dans des couches moins denses, o&ugrave; il se trouve couch&eacute; sur le flanc.</p>
+
+<p>Mais ne peut-on d&eacute;gager le <i>Nautilus</i> en vidant ses r&eacute;servoirs, de mani&egrave;re &agrave; le remettre en &eacute;quilibre&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre les pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manom&egrave;tre. Elle indique que le <i>Nautilus</i> remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et jusqu'&agrave; ce qu'un obstacle arr&ecirc;te son mouvement ascensionnel, notre position ne sera pas chang&eacute;e.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En effet, le <i>Nautilus</i> donnait toujours la m&ecirc;me bande sur tribord. Sans doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arr&ecirc;terait lui-m&ecirc;me. Mais &agrave; ce moment, qui sait si nous n'aurions pas heurt&eacute; la partie sup&eacute;rieure de la banquise, si nous ne serions pas effroyablement press&eacute;s entre les deux surfaces glac&eacute;es&nbsp;?</p>
+
+<p>Je r&eacute;fl&eacute;chissais &agrave; toutes les cons&eacute;quences de cette situation. Le capitaine Nemo ne cessait d'observer le manom&egrave;tre. Le <i>Nautilus</i>, depuis la chute de l'iceberg, avait remont&eacute; de cent cinquante pieds environ, mais il faisait toujours le m&ecirc;me angle avec la perpendiculaire.</p>
+
+<p>Soudain un l&eacute;ger mouvement se fit sentir dans la coque. &Eacute;videmment, le <i>Nautilus</i> se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se rapprochaient de la verticalit&eacute;. Personne de nous ne parlait. Le coeur &eacute;mu, nous observions, nous sentions le redressement. Le plancher redevenait horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'&eacute;coul&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Enfin, nous sommes droit&nbsp;! m'&eacute;cria-je.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon.</p>
+
+<p>&mdash; Mais flotterons-nous&nbsp;? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Certainement, r&eacute;pondit-il, puisque les r&eacute;servoirs ne sont pas encore vid&eacute;s, et que vid&eacute;s, le <i>Nautilus</i> devra remonter &agrave; la surface de la mer.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine sortit, et je vis bient&ocirc;t que, par ses ordres, on avait arr&ecirc;t&eacute; la marche ascensionnelle du <i>Nautilus</i>. En effet, il aurait bient&ocirc;t heurt&eacute; la partie inf&eacute;rieure de la banquise, et mieux valait le maintenir entre deux eaux.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous l'avons &eacute;chapp&eacute; belle&nbsp;! dit alors Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Oui. Nous pouvions &ecirc;tre &eacute;cras&eacute;s entre ces blocs de glace, ou tout au moins emprisonn&eacute;s. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui&nbsp;! nous l'avons &eacute;chapp&eacute; belle&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Si c'est fini&nbsp;!&nbsp;&raquo; murmura Ned Land.</p>
+
+<p>Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilit&eacute;, et je ne r&eacute;pondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce moment, et la lumi&egrave;re ext&eacute;rieure fit irruption &agrave; travers la vitre d&eacute;gag&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit&nbsp;; mais, &agrave; une distance de dix m&egrave;tres, sur chaque c&ocirc;t&eacute; du <i>Nautilus</i>, s'&eacute;levait une &eacute;blouissante muraille de glace. Au-dessus et au-dessous, m&ecirc;me muraille. Au-dessus, parce que la surface inf&eacute;rieure de la banquise se d&eacute;veloppait comme un plafond immense. Au-dessous, parce que le bloc culbut&eacute;, ayant gliss&eacute; peu &agrave; peu, avait trouv&eacute; sur les murailles lat&eacute;rales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position. Le <i>Nautilus</i> &eacute;tait emprisonn&eacute; dans un v&eacute;ritable tunnel de glace, d'une largeur de vingt m&egrave;tres environ, rempli d'une eau tranquille. Il lui &eacute;tait donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en arri&egrave;re, et de reprendre ensuite, &agrave; quelques centaines de m&egrave;tres plus bas, un libre passage sous la banquise.</p>
+
+<p>Le plafond lumineux avait &eacute;t&eacute; &eacute;teint, et cependant, le salon resplendissait d'une lumi&egrave;re intense. C'est que la puissante r&eacute;verb&eacute;ration des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du fanal. Je ne saurais peindre l'effet des rayons volta&iuml;ques sur ces grands blocs capricieusement d&eacute;coup&eacute;s, dont chaque angle, chaque ar&ecirc;te, chaque facette, jetait une lueur diff&eacute;rente, suivant la nature des veines qui couraient dans la glace. Mine &eacute;blouissante de gemmes, et particuli&egrave;rement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet vert des &eacute;meraudes. &Ccedil;&agrave; et l&agrave; des nuances opalines d'une douceur infinie couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu dont l'oeil ne pouvait soutenir l'&eacute;clat. La puissance du fanal &eacute;tait centupl&eacute;e, comme celle d'une lampe &agrave; travers les lames lenticulaires d'un phare de premier ordre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Que c'est beau&nbsp;! Que c'est beau&nbsp;! s'&eacute;cria Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Oui&nbsp;! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Eh&nbsp;! mille diables&nbsp;! oui, riposta Ned Land. C'est superbe&nbsp;! Je rage d'&ecirc;tre forc&eacute; d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce spectacle-l&agrave; pourra nous co&ucirc;ter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards de l'homme&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ned avait raison. C'&eacute;tait trop beau. Tout &agrave; coup, un cri de Conseil me fit retourner.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Qu'y a-t-il&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Que monsieur ferme les yeux&nbsp;! que monsieur ne regarde pas&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupi&egrave;res.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais qu'as-tu, mon gar&ccedil;on&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je suis &eacute;bloui, aveugl&eacute;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mes regards se port&egrave;rent involontairement vers la vitre, mais je ne pus supporter le feu qui la d&eacute;vorait.</p>
+
+<p>Je compris ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Le <i>Nautilus</i> venait de se mettre en marche &agrave; grande vitesse. Tous les &eacute;clats tranquilles des murailles de glace s'&eacute;taient alors chang&eacute;s en raies fulgurantes. Les feux de ces myriades de diamants se confondaient. Le <i>Nautilus</i>, emport&eacute; par son h&eacute;lice, voyageait dans un fourreau d'&eacute;clairs.</p>
+
+<p>Les panneaux du salon se referm&egrave;rent alors. Nous tenions nos mains sur nos yeux tout impr&eacute;gn&eacute;s de ces lueurs concentriques qui flottent devant la r&eacute;tine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frapp&eacute;e. Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards.</p>
+
+<p>Enfin, nos mains s'abaiss&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Et moi, je ne le crois pas encore&nbsp;! riposta le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blas&eacute;s sur tant de merveilles de la nature, que penserons-nous de ces mis&eacute;rables continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes&nbsp;! Non&nbsp;! le monde habit&eacute; n'est plus digne de nous&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent &agrave; quel degr&eacute; d'&eacute;bullition &eacute;tait mont&eacute; notre enthousiasme. Mais le Canadien ne manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le monde habit&eacute;&nbsp;! dit-il en secouant la t&ecirc;te. Soyez tranquille, ami Conseil, nous n'y reviendrons pas&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit &agrave; l'avant du <i>Nautilus</i>. Je compris que son &eacute;peron venait de heurter un bloc de glace. Ce devait &ecirc;tre une fausse manoeuvre, car ce tunnel sous-marin, obstru&eacute; de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je pensai donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces obstacles ou suivrait les sinuosit&eacute;s du tunnel. En tout cas, la marche en avant ne pouvait &ecirc;tre absolument enray&eacute;e. Toutefois, contre mon attente, le <i>Nautilus</i> prit un mouvement r&eacute;trograde tr&egrave;s prononc&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous revenons en arri&egrave;re&nbsp;? dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, r&eacute;pondis-je. Il faut que, de ce c&ocirc;t&eacute;, le tunnel soit sans issue.</p>
+
+<p>&mdash; Et alors&nbsp;?...</p>
+
+<p>&mdash; Alors, dis-je, la manoeuvre est bien simple. Nous retournerons sur nos pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voil&agrave; tout.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En parlant ainsi, je voulais para&icirc;tre plus rassur&eacute; que je ne l'&eacute;tais r&eacute;ellement. Cependant le mouvement r&eacute;trograde du <i>Nautilus</i> s'acc&eacute;l&eacute;rait, et marchant &agrave; contre h&eacute;lice, il nous entra&icirc;nait avec une grande rapidit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce sera un retard, dit Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, r&eacute;p&eacute;ta Ned Land, pourvu qu'on sorte&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me promenai pendant quelques instants du salon &agrave; la biblioth&egrave;que. Mes compagnons assis, se taisaient. Je me jetai bient&ocirc;t sur un divan, et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.</p>
+
+<p>Un quart d'heure apr&egrave;s, Conseil, s'&eacute;tant approch&eacute; de moi, me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Est-ce bien int&eacute;ressant ce que lit monsieur&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Tr&egrave;s int&eacute;ressant, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Mon livre&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En effet, je tenais &agrave; la main l'ouvrage des <i>Grands Fonds sous-marins</i>. Je ne m'en doutais m&ecirc;me pas. Je fermai le livre et repris ma promenade. Ned et Conseil se lev&egrave;rent pour se retirer.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au moment o&ugrave; nous serons sortis de cette impasse.</p>
+
+<p>&mdash; Comme il plaira &agrave; monsieur&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>Quelques heures s'&eacute;coul&egrave;rent. J'observais souvent les instruments suspendus &agrave; la paroi du salon. Le manom&egrave;tre indiquait que le <i>Nautilus</i> se maintenait &agrave; une profondeur constante de trois cents m&egrave;tres, la boussole, qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait &agrave; une vitesse de vingt milles &agrave; l'heure, vitesse excessive dans un espace aussi resserr&eacute;. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se h&acirc;ter, et qu'alors, les minutes valaient des si&egrave;cles.</p>
+
+<p>A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arri&egrave;re, cette fois. Je p&acirc;lis. Mes compagnons s'&eacute;taient rapproch&eacute;s de moi. J'avais saisi la main de Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus directement que si les mots eussent interpr&eacute;t&eacute; notre pens&eacute;e.</p>
+
+<p>En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai &agrave; lui.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;La route est barr&eacute;e au sud&nbsp;? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur. L'iceberg en se retournant a ferm&eacute; toute issue.</p>
+
+<p>&mdash; Nous sommes bloqu&eacute;s&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui.&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<h4><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h4>
+
+<h4>FAUTE D'AIR</h4>
+
+
+<p>Ainsi, autour du <i>Nautilus</i>, au-dessus, au-dessous, un imp&eacute;n&eacute;trable mur de glace. Nous &eacute;tions prisonniers de la banquise&nbsp;! Le Canadien avait frapp&eacute; une table de son formidable poing. Conseil se taisait. Je regardai le capitaine. Sa figure avait repris son impassibilit&eacute; habituelle. Il s'&eacute;tait crois&eacute; les bras. Il r&eacute;fl&eacute;chissait. Le <i>Nautilus</i> ne bougeait plus.</p>
+
+<p>Le capitaine prit alors la parole&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux mani&egrave;res de mourir dans les conditions o&ugrave; nous sommes.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de math&eacute;matiques qui fait une d&eacute;monstration &agrave; ses &eacute;l&egrave;ves.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;La premi&egrave;re, reprit-il, c'est de mourir &eacute;cras&eacute;s. La seconde, c'est de mourir asphyxi&eacute;s. Je ne parle pas de la possibilit&eacute; de mourir de faim, car les approvisionnements du <i>Nautilus</i> dureront certainement plus que nous. Pr&eacute;occupons-nous donc des chances d'&eacute;crasement ou d'asphyxie.</p>
+
+<p>&mdash; Quant &agrave; l'asphyxie, capitaine, r&eacute;pondis-je, elle n'est pas &agrave; craindre, car nos r&eacute;servoirs sont pleins.</p>
+
+<p>&mdash; Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux jours d'air. Or, voil&agrave; trente-six heures que nous sommes enfouis sous les eaux, et d&eacute;j&agrave; l'atmosph&egrave;re alourdie du <i>Nautilus</i> demande &agrave; &ecirc;tre renouvel&eacute;e. Dans quarante-huit heures, notre r&eacute;serve sera &eacute;puis&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, capitaine, soyons d&eacute;livr&eacute;s avant quarante-huit heures&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Nous le tenterons, du moins, en per&ccedil;ant la muraille qui nous entoure.</p>
+
+<p>&mdash; De quel c&ocirc;t&eacute;&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais &eacute;chouer le <i>Nautilus</i> sur le banc inf&eacute;rieur, et mes hommes, rev&ecirc;tus de scaphandres, attaqueront l'iceberg par sa paroi la moins &eacute;paisse.</p>
+
+<p>&mdash; Peut-on ouvrir les panneaux du salon&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Sans inconv&eacute;nient. Nous ne marchons plus.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo sortit. Bient&ocirc;t des sifflements m'apprirent que l'eau s'introduisait dans les r&eacute;servoirs. Le <i>Nautilus</i> s'abaissa lentement et reposa sur le fond de glace par une profondeur de trois cent cinquante m&egrave;tres, profondeur &agrave; laquelle &eacute;tait immerg&eacute; le banc de glace inf&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre courage et sur votre &eacute;nergie.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur, me r&eacute;pondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que je vous ennuierai de mes r&eacute;criminations. Je suis pr&ecirc;t &agrave; tout faire pour le salut commun.</p>
+
+<p>&mdash; Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; J'ajouterai, reprit-il, qu'habile &agrave; manier le pic comme le harpon, si je puis &ecirc;tre utile au capitaine, il peut disposer de moi.</p>
+
+<p>&mdash; Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je conduisis le Canadien &agrave; la chambre ou les hommes du <i>Nautilus</i> rev&ecirc;taient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la proposition de Ned, qui fut accept&eacute;e. Le Canadien endossa son costume de mer et fut aussit&ocirc;t pr&ecirc;t que ses compagnons de travail. Chacun d'eux portait sur son dos l'appareil Rouquayrol auquel les r&eacute;servoirs avaient fourni un large continent d'air pur. Emprunt consid&eacute;rable, mais n&eacute;cessaire, fait &agrave; la r&eacute;serve du <i>Nautilus</i>. Quant aux lampes Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses et satur&eacute;es de rayons &eacute;lectriques.</p>
+
+<p>Lorsque Ned fut habill&eacute;, je rentrai dans le salon dont les vitres &eacute;taient d&eacute;couvertes, et, post&eacute; pr&egrave;s de Conseil, j'examinai les couches ambiantes qui supportaient le <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, nous voyions une douzaine d'hommes de l'&eacute;quipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land, reconnaissable &agrave; sa haute taille. Le capitaine Nemo &eacute;tait avec eux.</p>
+
+<p>Avant de proc&eacute;der au creusement des murailles, il fit pratiquer des sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De longues sondes furent enfonc&eacute;es dans les parois lat&eacute;rales&nbsp;; mais apr&egrave;s quinze m&egrave;tres, elles &eacute;taient encore arr&ecirc;t&eacute;es par l'&eacute;paisse muraille. Il &eacute;tait inutile de s'attaquer &agrave; la surface plafonnante, puisque c'&eacute;tait la banquise elle-m&ecirc;me qui mesurait plus de quatre cents m&egrave;tres de hauteur. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface inf&eacute;rieure. L&agrave; dix m&egrave;tres de parois nous s&eacute;paraient de l'eau. Telle &eacute;tait l'&eacute;paisseur de cet ice-field. D&egrave;s lors, il s'agissait d'en d&eacute;couper un morceau &eacute;gal en superficie &agrave; la ligne de flottaison du <i>Nautilus</i>. C'&eacute;tait environ six mille cinq cents m&egrave;tres cubes &agrave; d&eacute;tacher, afin de creuser un trou par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace.</p>
+
+<p>Le travail fut imm&eacute;diatement commenc&eacute; et conduit avec une infatigable opini&acirc;tret&eacute;. Au lieu de creuser autour du <i>Nautilus</i>, ce qui e&ucirc;t entra&icirc;n&eacute; de plus grandes difficult&eacute;s, le capitaine Nemo fit dessiner l'immense fosse &agrave; huit m&egrave;tres de sa hanche de b&acirc;bord. Puis ses hommes la taraud&egrave;rent simultan&eacute;ment sur plusieurs points de sa circonf&eacute;rence. Bient&ocirc;t. Le pic attaqua vigoureusement cette mati&egrave;re compacte, et de gros blocs furent d&eacute;tach&eacute;s de la masse. Par un curieux effet de pesanteur sp&eacute;cifique, ces blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient pour ainsi dire &agrave; la vo&ucirc;te du tunnel, qui s'&eacute;paississait par le haut de ce dont il diminuait vers le bas. Mais peu importait, du moment que la paroi inf&eacute;rieure s'amincissait d'autant.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s deux heures d'un travail &eacute;nergique, Ned Land rentra &eacute;puis&eacute;. Ses compagnons et lui furent remplac&eacute;s par de nouveaux travailleurs auxquels nous nous joign&icirc;mes, Conseil et moi. Le second du <i>Nautilus</i> nous dirigeait.</p>
+
+<p>L'eau me parut singuli&egrave;rement froide, mais je me r&eacute;chauffai promptement en maniant le pic. Mes mouvements &eacute;taient tr&egrave;s libres, bien qu'ils se produisissent sous une pression de trente atmosph&egrave;res.</p>
+
+<p>Quand je rentrai, apr&egrave;s deux heures de travail, pour prendre quelque nourriture et quelque repos, je trouvai une notable diff&eacute;rence entre le fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosph&egrave;re du <i>Nautilus</i>, d&eacute;j&agrave; charg&eacute; d'acide carbonique. L'air n'avait pas &eacute;t&eacute; renouvel&eacute; depuis quarante-huit heures, et ses qualit&eacute;s vivifiantes &eacute;taient consid&eacute;rablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze heures, nous n'avions enlev&eacute; qu'une tranche de glace &eacute;paisse d'un m&egrave;tre sur la superficie dessin&eacute;e, soit environ six cents m&egrave;tres cubes. En admettant que le m&ecirc;me travail f&ucirc;t accompli par douze heures, il fallait encore cinq nuits et quatre jours pour mener &agrave; bonne fin cette entreprise.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Cinq nuits et quatre jours&nbsp;! dis-je &agrave; mes compagnons, et nous n'avons que pour deux jours d'air dans les r&eacute;servoirs.</p>
+
+<p>&mdash; Sans compter, r&eacute;pliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damn&eacute;e prison, nous serons encore emprisonn&eacute;s sous la banquise et sans communication possible avec l'atmosph&egrave;re&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>R&eacute;flexion juste. Qui pouvait alors pr&eacute;voir le minimum de temps n&eacute;cessaire &agrave; notre d&eacute;livrance&nbsp;? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas &eacute;touff&eacute;s avant que le <i>Nautilus</i> e&ucirc;t pu revenir &agrave; la surface des flots&nbsp;? &Eacute;tait-il destin&eacute; &agrave; p&eacute;rir dans ce tombeau de glace avec tous ceux qu'il renfermait&nbsp;? La situation paraissait terrible. Mais chacun l'avait envisag&eacute;e en face, et tous &eacute;taient d&eacute;cid&eacute;s &agrave; faire leur devoir jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Suivant mes pr&eacute;visions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un m&egrave;tre fut enlev&eacute;e &agrave; l'immense alv&eacute;ole. Mais, le matin, quand, rev&ecirc;tu de mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une temp&eacute;rature de six &agrave; sept degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro, je remarquai que les murailles lat&eacute;rales se rapprochaient peu &agrave; peu. Les couches d'eau &eacute;loign&eacute;es de la fosse, que n'&eacute;chauffaient pas le travail des hommes et le jeu des outils, marquaient une tendance &agrave; se solidifier. En pr&eacute;sence de ce nouveau et imminent danger, que devenaient nos chances de salut, et comment emp&ecirc;cher la solidification de ce milieu liquide, qui e&ucirc;t fait &eacute;clater comme du verre les parois du <i>Nautilus</i>&nbsp;?</p>
+
+<p>Je ne fis point conna&icirc;tre ce nouveau danger &agrave; mes deux compagnons. A quoi bon risquer d'abattre cette &eacute;nergie qu'ils employaient au p&eacute;nible travail du sauvetage&nbsp;? Mais, lorsque je fus revenu &agrave; bord&nbsp;? je fis observer au capitaine Nemo cette grave complication.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les plus terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois aucun moyen d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus vite que la solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voil&agrave; tout.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Arriver premiers&nbsp;! Enfin, j'aurais d&ucirc; &ecirc;tre habitu&eacute; &agrave; ces fa&ccedil;ons de parler&nbsp;!</p>
+
+<p>Cette journ&eacute;e, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec opini&acirc;tret&eacute;. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'&eacute;tait quitter le <i>Nautilus</i>, c'&eacute;tait respirer directement cet air pur emprunt&eacute; aux r&eacute;servoirs et fourni par les appareils, c'&eacute;tait abandonner une atmosph&egrave;re appauvrie et vici&eacute;e.</p>
+
+<p>Vers le soir, la fosse s'&eacute;tait encore creus&eacute;e d'un m&egrave;tre. Quand je rentrai &agrave; bord, je faillis &ecirc;tre asphyxi&eacute; par l'acide carbonique dont l'air &eacute;tait satur&eacute;. Ah&nbsp;! que n'avions-nous les moyens chimiques qui eussent permis de chasser ce gaz d&eacute;l&eacute;t&egrave;re&nbsp;! L'oxyg&egrave;ne ne nous manquait pas. Toute cette eau en contenait une quantit&eacute; consid&eacute;rable et en la d&eacute;composant par nos puissantes piles, elle nous e&ucirc;t restitu&eacute; le fluide vivifiant. J'y avais bien song&eacute;, mais &agrave; quoi bon, puisque l'acide carbonique, produit de notre respiration, avait envahi toutes les parties du navire. Pour l'absorber, il e&ucirc;t fallu remplir des r&eacute;cipients de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette mati&egrave;re manquait &agrave; bord, et rien ne la pouvait remplacer</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses r&eacute;servoirs, et lancer quelques colonnes d'air pur &agrave; l'int&eacute;rieur du <i>Nautilus</i>. Sans cette pr&eacute;caution, nous ne nous serions pas r&eacute;veill&eacute;s.</p>
+
+<p>Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le cinqui&egrave;me m&egrave;tre. Les parois lat&eacute;rales et la surface inf&eacute;rieure de la banquise s'&eacute;paississaient visiblement. Il &eacute;tait &eacute;vident qu'elles se rejoindraient avant que le <i>Nautilus</i> f&ucirc;t parvenu &agrave; se d&eacute;gager. Le d&eacute;sespoir me prit un instant. Mon pic fut pr&egrave;s de s'&eacute;chapper de mes mains. A quoi bon creuser, si je devais p&eacute;rir &eacute;touff&eacute;, &eacute;cras&eacute; par cette eau qui se faisait pierre, un supplice que la f&eacute;rocit&eacute; des sauvages n'e&ucirc;t pas m&ecirc;me invent&eacute;. Il me semblait que j'&eacute;tais entre les formidables m&acirc;choires d'un monstre qui se rapprochaient irr&eacute;sistiblement.</p>
+
+<p>En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant lui-m&ecirc;me, passa pr&egrave;s de moi. Je le touchai de la main et lui montrai les parois de notre prison. La muraille de tribord s'&eacute;tait avanc&eacute;e &agrave; moins de quatre m&egrave;tres de la coque du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentr&acirc;mes &agrave; bord. Mon scaphandre &ocirc;t&eacute;, je l'accompagnai dans le salon.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque h&eacute;ro&iuml;que moyen, ou nous allons &ecirc;tre scell&eacute;s dans cette eau solidifi&eacute;e comme dans du ciment.</p>
+
+<p>&mdash; Oui&nbsp;! dis-je, mais que faire&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il, si mon <i>Nautilus</i> &eacute;tait assez fort pour supporter cette pression sans en &ecirc;tre &eacute;cras&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien&nbsp;? demandai-je, ne saisissant pas l'id&eacute;e du capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette cong&eacute;lation de l'eau nous viendrait en aide&nbsp;! Ne voyez-vous pas que par sa solidification, elle ferait &eacute;clater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme elle fait, en se gelant, &eacute;clater les pierres les plus dures&nbsp;! Ne sentez-vous pas qu'elle serait un agent de salut au lieu d'&ecirc;tre un agent de destruction&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Oui, capitaine, peut-&ecirc;tre. Mais quelque r&eacute;sistance &agrave; l'&eacute;crasement que poss&egrave;de le <i>Nautilus</i>, il ne pourrait supporter cette &eacute;pouvantable pression et s'aplatirait comme une feuille de t&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash; Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de la nature, mais sur nous-m&ecirc;mes. Il faut s'opposer &agrave; cette solidification. Il faut l'enrayer. Non seulement, les parois lat&eacute;rales se resserrent, mais il ne reste pas dix pieds d'eau &agrave; l'avant ou &agrave; l'arri&egrave;re du <i>Nautilus</i>. La cong&eacute;lation nous gagne de tous les c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash; Combien de temps, demandai-je, l'air des r&eacute;servoirs nous permettra-t-il de respirer &agrave; bord&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine me regarda en face.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Apr&egrave;s-demain, dit-il, les r&eacute;servoirs seront vides&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'&eacute;tonner de cette r&eacute;ponse&nbsp;? Le 22 mars, le <i>Nautilus</i> s'&eacute;tait plong&eacute; sous les eaux libres du p&ocirc;le. Nous &eacute;tions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur les r&eacute;serves du bord&nbsp;! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait le conserver aux travailleurs. Au moment o&ugrave; j'&eacute;cris ces choses, mon impression est tellement vive encore, qu'une terreur involontaire s'empare de tout mon &ecirc;tre, et que l'air semble manquer &agrave; mes poumons&nbsp;!</p>
+
+<p>Cependant, le capitaine Nemo r&eacute;fl&eacute;chissait, silencieux, immobile. Visiblement, une id&eacute;e lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la repousser. Il se r&eacute;pondait n&eacute;gativement &agrave; lui-m&ecirc;me. Enfin, ces mots s'&eacute;chapp&egrave;rent de ses l&egrave;vres&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;L'eau bouillante&nbsp;! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash; L'eau bouillante&nbsp;? m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur. Nous sommes renferm&eacute;s dans un espace relativement restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment inject&eacute;e par les pompes du <i>Nautilus</i>, n'&eacute;l&egrave;veraient pas la temp&eacute;rature de ce milieu et ne retarderaient pas sa cong&eacute;lation&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Il faut l'essayer, dis-je r&eacute;solument.</p>
+
+<p>&mdash; Essayons, monsieur le professeur.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le thermom&egrave;tre marquait alors moins sept degr&eacute;s &agrave; l'ext&eacute;rieur. Le capitaine Nemo me conduisit aux cuisines o&ugrave; fonctionnaient de vastes appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par &eacute;vaporation. Ils se charg&egrave;rent d'eau, et toute la chaleur &eacute;lectrique des piles fut lanc&eacute;e &agrave; travers les serpentins baign&eacute;s par le liquide. En quelques minutes, cette eau avait atteint cent degr&eacute;s. Elle fut dirig&eacute;e vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la rempla&ccedil;ait au fur et &agrave; mesure. La chaleur d&eacute;velopp&eacute;e par les piles &eacute;tait telle que l'eau froide, puis&eacute;e &agrave; la mer, apr&egrave;s avoir seulement travers&eacute; les appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe.</p>
+
+<p>L'injection commen&ccedil;a, et trois heures apr&egrave;s, le thermom&egrave;tre marquait ext&eacute;rieurement six degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro. C'&eacute;tait un degr&eacute; de gagn&eacute;. Deux heures plus tard, le thermom&egrave;tre n'en marquait que quatre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous r&eacute;ussirons, dis-je au capitaine, apr&egrave;s avoir suivi et contr&ocirc;l&eacute; par de nombreuses remarques les progr&egrave;s de l'op&eacute;ration.</p>
+
+<p>&mdash; Je le pense, me r&eacute;pondit-il. Nous ne serons pas &eacute;cras&eacute;s. Nous n'avons plus que l'asphyxie &agrave; craindre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Pendant la nuit, la temp&eacute;rature de l'eau remonta a un degr&eacute; au-dessous de z&eacute;ro. Les injections ne purent la porter &agrave; un point plus &eacute;lev&eacute;. Mais comme la cong&eacute;lation de l'eau de mer ne se produit qu'&agrave; moins deux degr&eacute;s, je fus enfin rassur&eacute; contre les dangers de la solidification.</p>
+
+<p>Le lendemain, 27 mars, six m&egrave;tres de glace avaient &eacute;t&eacute; arrach&eacute;s de l'alv&eacute;ole. Quatre m&egrave;tres seulement restaient &agrave; enlever. C'&eacute;taient encore quarante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus &ecirc;tre renouvel&eacute; &agrave; l'int&eacute;rieur du <i>Nautilus</i>. Aussi, cette journ&eacute;e alla-t-elle toujours en empirant.</p>
+
+<p>Une lourdeur intol&eacute;rable m'accabla. Vers trois heures du soir, ce sentiment d'angoisse fut port&eacute; en moi &agrave; un degr&eacute; violent. Des b&acirc;illements me disloquaient les m&acirc;choires. Mes poumons haletaient en cherchant ce fluide comburant, indispensable &agrave; la respiration, et qui se rar&eacute;fiait de plus en plus. Une torpeur morale s'empara de moi. J'&eacute;tais &eacute;tendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave Conseil, pris des m&ecirc;mes sympt&ocirc;mes, souffrant des m&ecirc;mes souffrances, ne me quittait plus. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je l'entendais encore murmurer&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air &agrave; monsieur&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi.</p>
+
+<p>Si notre situation, &agrave; tous, &eacute;tait intol&eacute;rable &agrave; l'int&eacute;rieur, avec quelle h&acirc;te, avec quel bonheur, nous rev&ecirc;tions nos scaphandres pour travailler &agrave; notre tour&nbsp;! Les pics r&eacute;sonnaient sur la couche glac&eacute;e. Les bras se fatiguaient, les mains s'&eacute;corchaient, mais qu'&eacute;taient ces fatigues, qu'importaient ces blessures&nbsp;! L'air vital arrivait aux poumons&nbsp;! On respirait&nbsp;! On respirait&nbsp;!</p>
+
+<p>Et cependant, personne ne prolongeait au-del&agrave; du temps voulu son travail sous les eaux. Sa t&acirc;che accomplie, chacun remettait &agrave; ses compagnons haletants le r&eacute;servoir qui devait lui verser la vie. Le capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier &agrave; cette s&eacute;v&egrave;re discipline. L'heure arrivait, il c&eacute;dait son appareil &agrave; un autre et rentrait dans l'atmosph&egrave;re vici&eacute;e du bord, toujours calme, sans une d&eacute;faillance, sans un murmure.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur encore. Deux m&egrave;tres seulement restaient &agrave; enlever sur toute la superficie. Deux m&egrave;tres seulement nous s&eacute;paraient de la mer libre. Mais les r&eacute;servoirs &eacute;taient presque vides d'air. Le peu qui restait devait &ecirc;tre conserv&eacute; aux travailleurs. Pas un atome pour le <i>Nautilus</i>&nbsp;!</p>
+
+<p>Lorsque je rentrai &agrave; bord, je fus &agrave; demi suffoqu&eacute;. Quelle nuit&nbsp;! Je ne saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent &ecirc;tre d&eacute;crites. Le lendemain, ma respiration &eacute;tait oppress&eacute;e. Aux douleurs de t&ecirc;te se m&ecirc;laient d'&eacute;tourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre. Mes compagnons &eacute;prouvaient les m&ecirc;mes sympt&ocirc;mes. Quelques hommes de l'&eacute;quipage r&acirc;laient.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, le sixi&egrave;me de notre emprisonnement, le capitaine Nemo, trouvant trop lents la pioche et le pic, r&eacute;solut d'&eacute;craser la couche de glaces qui nous s&eacute;parait encore de la nappe liquide. Cet homme avait conserv&eacute; son sang-froid et son &eacute;nergie. Il domptait par sa force morale les douleurs physiques. Il pensait, il combinait, il agissait.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s son ordre, le b&acirc;timent fut soulag&eacute;, c'est-&agrave;-dire soulev&eacute; de la couche glac&eacute;e par un changement de pesanteur sp&eacute;cifique. Lorsqu'il flotta on le hala de mani&egrave;re &agrave; l'amener au-dessus de l'immense fosse dessin&eacute;e suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses r&eacute;servoirs d'eau s'emplissant, il descendit et s'embotta dans l'alv&eacute;ole.</p>
+
+<p>En ce moment, tout l'&eacute;quipage rentra &agrave; bord, et la double porte de communication fut ferm&eacute;e. Le <i>Nautilus</i> reposait alors sur la couche de glace qui n'avait pas un m&egrave;tre d'&eacute;paisseur et que les sondes avaient trou&eacute;e en mille endroits.</p>
+
+<p>Les robinets des r&eacute;servoirs furent alors ouverts en grand et cent m&egrave;tres cubes d'eau s'y pr&eacute;cipit&egrave;rent, accroissant de cent mille kilogrammes le poids du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Nous attendions, nous &eacute;coutions, oubliant nos souffrances, esp&eacute;rant encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; les bourdonnements qui emplissaient ma t&ecirc;te, j'entendis bient&ocirc;t des fr&eacute;missements sous la coque du <i>Nautilus</i>. Un d&eacute;nivellement se produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil &agrave; celui du papier qui se d&eacute;chire, et le <i>Nautilus</i> s'abaissa.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous passons&nbsp;!&nbsp;&raquo; murmura Conseil a mon oreille.</p>
+
+<p>Je ne pus lui r&eacute;pondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une convulsion involontaire.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, emport&eacute; par son effroyable surcharge, le <i>Nautilus</i> s'enfon&ccedil;a comme un boulet sous les eaux, c'est-&agrave;-dire qu'il tomba comme il e&ucirc;t fait dans le vide&nbsp;!</p>
+
+<p>Avec toute la force &eacute;lectrique fut mise sur les pompes qui aussit&ocirc;t commenc&egrave;rent &agrave; chasser l'eau des r&eacute;servoirs. Apr&egrave;s quelques minutes, notre chute fut enray&eacute;e. Bient&ocirc;t m&ecirc;me, le manom&egrave;tre indiqua un mouvement ascensionnel. L'h&eacute;lice, marchant &agrave; toute vitesse, fit tressaillir la coque de t&ocirc;le jusque dans ses boulons, et nous entra&icirc;na vers le nord.</p>
+
+<p>Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu'&agrave; la mer libre&nbsp;? Un jour encore&nbsp;? Je serais mort avant&nbsp;!</p>
+
+<p>A demi &eacute;tendu sur un divan de la biblioth&egrave;que, je suffoquais. Ma face &eacute;tait violette, mes l&egrave;vres bleues, mes facult&eacute;s suspendues. Je ne voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de mon esprit. Mes muscles ne pouvaient se contracter.</p>
+
+<p>Les heures qui s'&eacute;coul&egrave;rent ainsi, je ne saurais les &eacute;valuer. Mais j'eus la conscience de mon agonie qui commen&ccedil;ait. Je compris que j'allais mourir...</p>
+
+<p>Soudain je revins &agrave; moi. Quelques bouff&eacute;es d'air p&eacute;n&eacute;traient dans mes poumons. &Eacute;tions-nous remont&eacute;s &agrave; la surface des flots&nbsp;? Avions-nous franchi la banquise&nbsp;?</p>
+
+<p>Non&nbsp;! C'&eacute;taient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au fond d'un appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient consacr&eacute; pour moi, et, tandis qu'ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte &agrave; goutte&nbsp;! Je voulus repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et pendant quelques instants, je respirai avec volupt&eacute;.</p>
+
+<p>Mes regards se port&egrave;rent vers l'horloge. Il &eacute;tait onze heures du matin. Nous devions &ecirc;tre au 28 mars. Le <i>Nautilus</i> marchait avec une vitesse effrayante de quarante milles &agrave; l'heure. Il se tordait dans les eaux.</p>
+
+<p>O&ugrave; &eacute;tait le capitaine Nemo&nbsp;? Avait-il succomb&eacute;&nbsp;? Ses compagnons &eacute;taient-ils morts avec lui&nbsp;?</p>
+
+<p>En ce moment, le manom&egrave;tre indiqua que nous n'&eacute;tions plus qu'&agrave; vingt pieds de la surface. Un simple champ de glace nous s&eacute;parait de l'atmosph&egrave;re. Ne pouvait-on le briser&nbsp;?</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre&nbsp;! En tout cas, le <i>Nautilus</i> allait le tenter. Je sentis, en effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arri&egrave;re et relevant son &eacute;peron. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son &eacute;quilibre. Puis, pouss&eacute; par sa puissante h&eacute;lice, il attaqua l'ice-field par en dessous comme un formidable b&eacute;lier. Il le crevait peu &agrave; peu, se retirait, donnait &agrave; toute vitesse contre le champ qui se d&eacute;chirait, et enfin, emport&eacute; par un &eacute;lan supr&ecirc;me, il s'&eacute;lan&ccedil;a sur la surface glac&eacute;e qu'il &eacute;crasa de son poids.</p>
+
+<p>Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arrach&eacute;, et l'air pur s'introduisit &agrave; flots dans toutes les parties du <i>Nautilus</i>.</p>
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+<h4><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h4>
+
+<h4>DU CAP HORN &Agrave; L'AMAZONE</h4>
+
+
+<p>Comment &eacute;tais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-&ecirc;tre le Canadien m'y avait-il transport&eacute;. Mais je respirais, je humais l'air vivifiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient pr&egrave;s de moi de ces fra&icirc;ches mol&eacute;cules. Les malheureux, trop longtemps priv&eacute;s de nourriture, ne peuvent se jeter inconsid&eacute;r&eacute;ment sur les premiers aliments qu'on leur pr&eacute;sente. Nous, au contraire, nous n'avions pas &agrave; nous mod&eacute;rer, nous pouvions aspirer &agrave; pleins poumons les atomes de cette atmosph&egrave;re, et c'&eacute;tait la brise, la brise elle-m&ecirc;me qui nous versait cette voluptueuse ivresse&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxyg&egrave;ne&nbsp;! Que monsieur ne craigne pas de respirer. Il y en a pour tout le monde.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Quant &agrave; Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des m&acirc;choires &agrave; effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations&nbsp;! Le Canadien &laquo;&nbsp;tirait&nbsp;&raquo; comme un po&ecirc;le en pleine combustion.</p>
+
+<p>Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour de moi, je vis que nous &eacute;tions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de l'&eacute;quipage. Pas m&ecirc;me le capitaine Nemo. Les &eacute;tranges marins du <i>Nautilus</i> se contentaient de l'air qui circulait &agrave; l'int&eacute;rieur. Aucun n'&eacute;tait venu se d&eacute;lecter en pleine atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>Les premi&egrave;res paroles que je pronon&ccedil;ai furent des paroles de remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil avaient prolong&eacute; mon existence pendant les derni&egrave;res heures de cette longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bon&nbsp;! monsieur le professeur, me r&eacute;pondit Ned Land, cela ne vaut pas la peine d'en parler&nbsp;! Quel m&eacute;rite avons-nous eu &agrave; cela&nbsp;? Aucun. Ce n'&eacute;tait qu'une question d'arithm&eacute;tique. Votre existence valait plus que la n&ocirc;tre. Donc il fallait la conserver.</p>
+
+<p>&mdash; Non, Ned, repondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est sup&eacute;rieur &agrave; un homme g&eacute;n&eacute;reux et bon, et vous l'&ecirc;tes&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; C'est bien&nbsp;! c'est bien&nbsp;! r&eacute;p&eacute;tait le Canadien embarrass&eacute;</p>
+
+<p>&mdash; Et toi, mon brave Conseil, tu as bien souffert.</p>
+
+<p>&mdash; Mais pas trop, pour tout dire &agrave; monsieur. Il me manquait bien quelques gorg&eacute;es d'air, mais je crois que je m'y serais fait. D'ailleurs, je regardais monsieur qui se p&acirc;mait et cela ne me donnait pas la moindre envie de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le respir...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Conseil, confus de s'&ecirc;tre jet&eacute; dans la banalit&eacute;, n'acheva pas.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mes amis, r&eacute;pondis-je vivement &eacute;mu, nous sommes li&eacute;s les uns aux autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits...</p>
+
+<p>&mdash; Dont j'abuserai, riposta le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Hein&nbsp;? fit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entra&icirc;ner avec moi, quand je quitterai cet infernal <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>&mdash; Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon c&ocirc;t&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, r&eacute;pondis-je, puisque nous allons du c&ocirc;t&eacute; du soleil, et ici le soleil, c'est le nord.</p>
+
+<p>&mdash; Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste &agrave; savoir si nous rallions le Pacifique ou l'Atlantique, c'est-&agrave;-dire les mers fr&eacute;quent&eacute;es ou d&eacute;sertes.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>A cela je ne pouvais r&eacute;pondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne nous ramen&acirc;t plut&ocirc;t vers ce vaste Oc&eacute;an qui baigne &agrave; la fois les c&ocirc;tes de l'Asie et de l'Am&eacute;rique. Il compl&eacute;terait ainsi son tour du monde sous-marin, et reviendrait vers ces mers o&ugrave; le <i>Nautilus</i> trouvait la plus enti&egrave;re ind&eacute;pendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin de toute terre habit&eacute;e, que devenaient les projets de Ned Land&nbsp;?</p>
+
+<p>Nous devions, avant peu, &ecirc;tre fix&eacute;s sur ce point important. Le <i>Nautilus</i> marchait rapidement. Le cercle polaire fut bient&ocirc;t franchi, et le cap mis sur le promontoire de Horn. Nous &eacute;tions par le travers de la pointe am&eacute;ricaine, le 31 mars, &agrave; sept heures du soir.</p>
+
+<p>Alors toutes nos souffrances pass&eacute;es &eacute;taient oubli&eacute;es. Le souvenir de cet emprisonnement dans les glaces s'effa&ccedil;ait de notre esprit. Nous ne songions qu'&agrave; l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans le salon, ni sur la plate-forme. Le point report&eacute; chaque jour sur le planisph&egrave;re et fait par le second me permettait de relever la direction exacte du <i>Nautilus</i>. Or, ce soir-l&agrave;, il devint &eacute;vident, &agrave; ma grande satisfaction, que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique.</p>
+
+<p>J'appris au Canadien et &agrave; Conseil le r&eacute;sultat de mes observations.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bonne nouvelle, r&eacute;pondit le Canadien, mais o&ugrave; va le <i>Nautilus</i>&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je ne saurais le dire, Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Son capitaine voudrait-il, apr&egrave;s le p&ocirc;le sud, affronter le p&ocirc;le nord, et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest&nbsp;?</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas l'en d&eacute;fier, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant.</p>
+
+<p>&mdash; En tout cas, ajouta Conseil, c'est un ma&icirc;tre homme que ce capitaine Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu.</p>
+
+<p>&mdash; Surtout quand nous l'aurons quitt&eacute;&nbsp;!&nbsp;&raquo; riposta Ned Land.</p>
+
+<p>Le lendemain, premier avril, lorsque le <i>Nautilus</i> remonta &agrave; la surface des flots, quelques minutes avant midi, nous e&ucirc;mes connaissance d'une c&ocirc;te &agrave; l'ouest. C'&eacute;tait la Terre du Feu, &agrave; laquelle les premiers navigateurs donn&egrave;rent ce nom en voyant les fum&eacute;es nombreuses qui s'&eacute;levaient des huttes indig&egrave;nes. Cette Terre du Feu forme une vaste agglom&eacute;ration d'&icirc;les qui s'&eacute;tend sur trente lieues de long et quatre-vingts lieues de large, entre 53&deg; et 56&deg; de latitude australe, et 67&deg;50' et 77&deg;15' de longitude ouest. La c&ocirc;te me parut basse, mais au loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus m&ecirc;me entrevoir le mont Sarmiento, &eacute;lev&eacute; de deux mille soixante-dix m&egrave;tres au-dessus du niveau de la mer, bloc pyramidal de schiste, &agrave; sommet tr&egrave;s aigu, qui, suivant qu'il est voil&eacute; ou d&eacute;gag&eacute; de vapeurs, &laquo;&nbsp;annonce le beau ou le mauvais temps&nbsp;&raquo;, me dit Ned Land.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un fameux barom&egrave;tre, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur, un barom&egrave;tre naturel, qui ne m'a jamais tromp&eacute; quand je naviguais dans les passes du d&eacute;troit de Magellan.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, ce pic nous parut nettement d&eacute;coup&eacute; sur le fond du ciel. C'&eacute;tait un pr&eacute;sage de beau temps Il se r&eacute;alisa.</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i>, rentr&eacute; sous les eaux, se rapprocha de la c&ocirc;te qu'il prolongea &agrave; quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis de longues lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires, dont la mer libre du p&ocirc;le renfermait quelques &eacute;chantillons, avec leurs filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu'&agrave; trois cents m&egrave;tres de longueur&nbsp;; v&eacute;ritables c&acirc;bles, plus gros que le pouce, tr&egrave;s r&eacute;sistants, ils servent souvent d'amarres aux navires. Une autre herbe, connue sous le nom de velp, &agrave; feuilles longues de quatre pieds, emp&acirc;t&eacute;es dans les concr&eacute;tions corallig&egrave;nes, tapissait les fonds. Elle servait de nid et de nourriture &agrave; des myriades de crustac&eacute;s et de mollusques, des crabes, des seiches. L&agrave;, les phoques et les loutres se livraient &agrave; de splendides repas, m&eacute;langeant la chair du poisson et les l&eacute;gumes de la mer, suivant la m&eacute;thode anglaise.</p>
+
+<p>Sur ces fonds gras et luxuriants, le <i>Nautilus</i> passait avec une extr&ecirc;me rapidit&eacute;. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des Malouines, dont je pus, le lendemain, reconna&icirc;tre les &acirc;pres sommets. La profondeur de la mer &eacute;tait m&eacute;diocre. Je pensai donc, non sans raison, que ces deux &icirc;les, entour&eacute;es d'un grand nombre d'&icirc;lots, faisaient autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines furent probablement d&eacute;couvertes par le c&eacute;l&egrave;bre John Davis, qui leur imposa le nom de Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les appela Maiden-Islands, &icirc;les de la Vierge. Elles furent ensuite nomm&eacute;es Malouines, au commencement du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, par des p&ecirc;cheurs de Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles appartiennent aujourd'hui.</p>
+
+<p>Sur ces parages, nos filets rapport&egrave;rent de beaux sp&eacute;cimens d'algues, et particuli&egrave;rement un certain fucus dont les racines &eacute;taient charg&eacute;es de moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bient&ocirc;t dans les offices du bord. En fait de poissons, j'observai sp&eacute;cialement des osseux appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs de deux d&eacute;cim&egrave;tres, tout parsem&eacute;s de taches blanch&acirc;tres et jaunes.</p>
+
+<p>J'admirai &eacute;galement de nombreuses m&eacute;duses, et les plus belles du genre, les chrysaores particuli&egrave;res aux mers des Malouines. Tant&ocirc;t elles figuraient une ombrelle demi-sph&eacute;rique tr&egrave;s lisse, ray&eacute;e de lignes d'un rouge brun et termin&eacute;e par douze festons r&eacute;guliers&nbsp;; tant&ocirc;t c'&eacute;tait une corbeille renvers&eacute;e d'o&ugrave; s'&eacute;chappaient gracieusement de larges feuilles et de longues ramilles rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre bras foliac&eacute;s et laissaient pendre &agrave; la d&eacute;rive leur opulente chevelure de tentacules. J'aurais voulu conserver quelques &eacute;chantillons de ces d&eacute;licats zoophytes&nbsp;; mais ce ne sont que des nuages, des ombres, des apparences, qui fondent et s'&eacute;vaporent hors de leur &eacute;l&eacute;ment natal.</p>
+
+<p>Lorsque les derni&egrave;res hauteurs des Malouines eurent disparu sous l'horizon, le <i>Nautilus</i> s'immergea entre vingt et vingt-cinq m&egrave;tres et suivit la c&ocirc;te am&eacute;ricaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas.</p>
+
+<p>Jusqu'au 3 avril, nous ne quitt&acirc;mes pas les parages de la Patagonie, tant&ocirc;t sous l'Oc&eacute;an, tant&ocirc;t &agrave; sa surface. Le <i>Nautilus</i> d&eacute;passa le large estuaire form&eacute; par l'embouchure de la Plata, et se trouva, le 4 avril, par le travers de l'Uruguay, mais &agrave; cinquante milles au large. Sa direction se maintenait au nord, et il suivait les longues sinuosit&eacute;s de l'Am&eacute;rique m&eacute;ridionale. Nous avions fait alors seize mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon.</p>
+
+<p>Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coup&eacute; sur le trente-septi&egrave;me m&eacute;ridien, et nous pass&acirc;mes au large du cap Frio. Le capitaine Nemo, au grand d&eacute;plaisir de Ned Land, n'aimait pas le voisinage de ces c&ocirc;tes habit&eacute;es du Br&eacute;sil, car il marchait avec une vitesse vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides qui soient, ne pouvaient nous suivre, et les curiosit&eacute;s naturelles de ces mers &eacute;chapp&egrave;rent &agrave; toute observation.</p>
+
+<p>Cette rapidit&eacute; se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril, au soir, nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de l'Am&eacute;rique du Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le <i>Nautilus</i> s'&eacute;carta de nouveau, et il alla chercher &agrave; de plus grandes profondeurs une vall&eacute;e sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur la c&ocirc;te africaine. Cette vall&eacute;e se bifurque &agrave; la hauteur des Antilles et se termine au nord par une &eacute;norme d&eacute;pression de neuf mille m&egrave;tres. En cet endroit. La coupe g&eacute;ologique de l'Oc&eacute;an figure jusqu'aux petites Antilles une falaise de six kilom&egrave;tres, taill&eacute;e &agrave; pic, et, &agrave; la hauteur des &icirc;les du cap Vert, une autre muraille non moins consid&eacute;rable, qui enferment ainsi tout le continent immerg&eacute; de l'Atlantide. Le fond de cette immense vall&eacute;e est accident&eacute; de quelques montagnes qui m&eacute;nagent de pittoresques aspects &agrave; ces fonds sous-marins. J'en parle surtout d'apr&egrave;s les cartes manuscrites que contenait la biblioth&egrave;que du <i>Nautilus</i>, cartes &eacute;videmment dues &agrave; la main du capitaine Nemo et lev&eacute;es sur ses observations personnelles.</p>
+
+<p>Pendant deux jours, ces eaux d&eacute;sertes et profondes furent visit&eacute;es au moyen des plans inclin&eacute;s. Le <i>Nautilus</i> fournissait de longues bord&eacute;es diagonales qui le portaient &agrave; toutes les hauteurs. Mais le 11 avril, il se releva subitement, et la terre nous r&eacute;apparut &agrave; l'ouvert du fleuve des Amazones, vaste estuaire dont le d&eacute;bit est si consid&eacute;rable qu'il dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues.</p>
+
+<p>L'&Eacute;quateur &eacute;tait coup&eacute;. A vingt milles dans l'ouest restaient les Guyanes, une terre fran&ccedil;aise sur laquelle nous eussions trouv&eacute; un facile refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames furieuses n'auraient pas permis &agrave; un simple canot de les affronter. Ned Land le comprit sans doute, car il ne me parla de rien. De mon c&ocirc;t&eacute;, je ne fis aucune allusion &agrave; ses projets de fuite, car je ne voulais pas le pousser &agrave; quelque tentative qui e&ucirc;t infailliblement avort&eacute;.</p>
+
+<p>Je me d&eacute;dommageai facilement de ce retard par d'int&eacute;ressantes &eacute;tudes. Pendant ces deux journ&eacute;es des 11 et 12 avril, le <i>Nautilus</i> ne quitta pas la surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une p&ecirc;che miraculeuse en zoophytes, en poissons et en reptiles.</p>
+
+<p>Quelques zoophytes avaient &eacute;t&eacute; dragues par la cha&icirc;ne des chaluts. C'&eacute;taient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant &agrave; la famille des actinidiens, et entre autres esp&egrave;ces, le <i>phyctalis protexta</i>, originaire de cette partie de l'Oc&eacute;an, petit tronc cylindrique, agr&eacute;ment&eacute; de lignes verticales et tachet&eacute; de points rouges que couronne un merveilleux &eacute;panouissement de tentacules. Quant aux mollusques, ils consistaient en produits que j'avais d&eacute;j&agrave; observ&eacute;s, des turritelles, des olives-porphyres. &agrave; lignes r&eacute;guli&egrave;rement entrecrois&eacute;es dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair, des pt&eacute;roc&egrave;res fantaisistes, semblables &agrave; des scorpions p&eacute;trifi&eacute;s, des hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes &agrave; manger, et certaines esp&egrave;ces de calmars, que les naturalistes de l'antiquit&eacute; classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement d'app&acirc;t pour la p&ecirc;che de la morue.</p>
+
+<p>Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion d'&eacute;tudier, je notai diverses esp&egrave;ces. Parmi les cartilagineux&nbsp;: des p&eacute;tromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, t&ecirc;te verd&acirc;tre, nageoires violettes, dos gris bleu&acirc;tre, ventre brun argent&eacute; sem&eacute; de taches vives, iris des yeux cercl&eacute; d'or, curieux animaux que le courant de l'Amazone avait d&ucirc; entra&icirc;ner jusqu'en mer, car ils habitent les eaux douces&nbsp;; des raies tubercul&eacute;es, &agrave; museau pointu, &agrave; queue longue et d&eacute;li&eacute;e, arm&eacute;es d'un long aiguillon dentel&eacute;&nbsp;; de petits squales d'un m&egrave;tre, gris et blanch&acirc;tres de peau, dont les dents, dispos&eacute;es sur plusieurs rangs, se recourbent en arri&egrave;re, et qui sont vulgairement connus sous le nom de pantouffliers&nbsp;; des lophies-vespertillions, sortes de triangles isoc&egrave;les rouge&acirc;tres, d'un demi-m&egrave;tre, auxquels les pectorales tiennent par des prolongations charnues qui leur donnent l'aspect de chauves-souris, mais que leur appendice corn&eacute;, situ&eacute; pr&egrave;s des narines, a fait surnommer licornes de mer&nbsp;; enfin quelques esp&egrave;ces de batistes, le curassavien dont les flancs pointill&eacute;s brillent d'une &eacute;clatante couleur d'or, et le caprisque violet clair, &agrave; nuances chatoyantes comme la gorge d'un pigeon.</p>
+
+<p>Je termine l&agrave; cette nomenclature un peu s&egrave;che, mais tr&egrave;s exacte, par la s&eacute;rie des poissons osseux que j'observai&nbsp;: passans, appartenant au genre des apl&eacute;ronotes, dont le museau est tr&egrave;s obtus et blanc de neige, le corps peint d'un beau noir, et qui sont munis d'une lani&egrave;re charnue tr&egrave;s longue et tr&egrave;s d&eacute;li&eacute;e&nbsp;; odontagnathes aiguillonn&eacute;s, longues sardines de trois d&eacute;cim&egrave;tres, resplendissant d'un vif &eacute;clat argent&eacute;&nbsp;; scombres-guares, pourvus de deux nageoires anales&nbsp;; centronotes-n&egrave;gres, &agrave; teintes noires, que l'on p&ecirc;che avec des brandons, longs poissons de deux m&egrave;tres, &agrave; chair grasse, blanche, ferme, qui, frais, ont le go&ucirc;t de l'anguille, et secs, le go&ucirc;t du saumon fum&eacute;&nbsp;; labres demi-rouges, rev&ecirc;tus d'&eacute;cailles seulement &agrave; la base des nageoires dorsales et anales&nbsp;; chrysopt&egrave;res, sur lesquels l'or et l'argent m&ecirc;lent leur &eacute;clat &agrave; ceux du rubis et de la topaze&nbsp;; spares-queues-d'or, dont la chair est extr&ecirc;mement d&eacute;licate, et que leurs propri&eacute;t&eacute;s phosphorescentes trahissent au milieu des eaux&nbsp;; spares-pobs, &agrave; langue fine, &agrave; teintes orange&nbsp;; sci&egrave;nes-coro &agrave; caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de Surinam, etc.</p>
+
+<p>Cet &laquo;&nbsp;et coetera&nbsp;&raquo; ne saurait emp&ecirc;cher de citer encore un poisson dont Conseil se souviendra longtemps et pour cause.</p>
+
+<p>Un de nos filets avait rapport&eacute; une sorte de raie tr&egrave;s aplatie qui, la queue coup&eacute;e, e&ucirc;t form&eacute; un disque parfait et qui pesait une vingtaine de kilogrammes. Elle &eacute;tait blanche en dessous, rouge&acirc;tre en dessus, avec de grandes taches rondes d'un bleu fonc&eacute; et cercl&eacute;es de noir, tr&egrave;s lisse de peau, et termin&eacute;e par une nageoire bilob&eacute;e. &Eacute;tendue sur la plate-forme, elle se d&eacute;battait, essayait de se retourner par des mouvements convulsifs, et faisait tant d'efforts qu'un dernier soubresaut allait la pr&eacute;cipiter &agrave; la mer. Mais Conseil, qui tenait &agrave; son poisson, se pr&eacute;cipita sur lui, et, avant que je ne pusse l'en emp&ecirc;cher, il le saisit &agrave; deux mains.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, le voil&agrave; renvers&eacute;, les jambes en l'air, paralys&eacute; d'une moiti&eacute; du corps, et criant&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! mon ma&icirc;tre, mon ma&icirc;tre&nbsp;! Venez &agrave; moi.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois que le pauvre gar&ccedil;on ne me parlait pas &laquo;&nbsp;&agrave; la troisi&egrave;me personne&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>Le Canadien et moi, nous l'avions relev&eacute;, nous le frictionnions &agrave; bras raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet &eacute;ternel classificateur murmura d'une voix entrecoup&eacute;e&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Classe des cartilagineux, ordre des chondropt&eacute;rygiens, &agrave; branchies fixes, sous-ordre des s&eacute;laciens, famille des raies, genre des torpilles&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&mdash; Oui, mon ami, r&eacute;pondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce d&eacute;plorable &eacute;tat.</p>
+
+<p>&mdash; Ah&nbsp;! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai de cet animal.</p>
+
+<p>Et comment&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; En le mangeant.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ce qu'il fit le soir m&ecirc;me, mais par pure repr&eacute;saille, car franchement c'&eacute;tait coriace.</p>
+
+<p>L'infortun&eacute; Conseil s'&eacute;tait attaqu&eacute; &agrave; une torpille de la plus dangereuse esp&egrave;ce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu conducteur tel que l'eau, foudroie les poissons &agrave; plusieurs m&egrave;tres de distance, tant est grande la puissance de son organe &eacute;lectrique dont les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds carr&eacute;s.</p>
+
+<p>Le lendemain, 12 avril, pendant la journ&eacute;e, le <i>Nautilus</i> s'approcha de la c&ocirc;te hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. L&agrave; vivaient en famille plusieurs groupes de lamantins. C'&eacute;taient des manates qui, comme le dugong et le stell&egrave;re, appartiennent &agrave; l'ordre des syr&eacute;niens. Ces beaux animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six &agrave; sept m&egrave;tres, devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. J'appris &agrave; Ned Land et &agrave; Conseil que la pr&eacute;voyante nature avait assign&eacute; &agrave; ces mammif&egrave;res un t&ocirc;le important. Ce sont eux, en effet, qui, comme les phoques, doivent pa&icirc;tre les prairies sous-marines et d&eacute;truire ainsi les agglom&eacute;rations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves tropicaux.</p>
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+<p>&laquo;&nbsp;Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les hommes ont presque enti&egrave;rement an&eacute;anti, ces races utiles&nbsp;? C'est que les herbes putr&eacute;fi&eacute;es ont empoisonn&eacute; l'air, et l'air empoisonn&eacute;, c'est la fi&egrave;vre jaune qui d&eacute;sole ces admirables contr&eacute;es. Les v&eacute;g&eacute;tations v&eacute;n&eacute;neuses se sont multipli&eacute;es sous ces mers torrides, et le mal s'est irr&eacute;sistiblement d&eacute;velopp&eacute; depuis l'embouchure du Rio de la Plata jusqu'aux Florides&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et s'il faut en croire Toussenel, ce fl&eacute;au n'est rien encore aupr&egrave;s de celui qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront d&eacute;peupl&eacute;es de baleines et de phoques. Alors, encombr&eacute;es de poulpes, de m&eacute;duses, de calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs flots ne poss&eacute;deront plus &laquo;&nbsp;ces vastes estomacs, que Dieu avait charg&eacute;s d'&eacute;cumer la surface des mers&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>Cependant, sans d&eacute;daigner ces th&eacute;ories, l'&eacute;quipage du <i>Nautilus</i> s'empara d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet, d'approvisionner les cambuses d'une chair excellente, sup&eacute;rieure &agrave; celle du boeuf et du veau. Cette chasse ne fut pas int&eacute;ressante. Les manates se laissaient frapper sans se d&eacute;fendre. Plusieurs milliers de kilos de viande, destin&eacute;e &agrave; &ecirc;tre s&eacute;ch&eacute;e, furent emmagasin&eacute;s &agrave; bord.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, une p&ecirc;che, singuli&egrave;rement pratiqu&eacute;e, vint encore accro&icirc;tre les r&eacute;serves du <i>Nautilus</i>, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le chalut avait rapport&eacute; dans ses mailles un certain nombre de poissons dont la t&ecirc;te se terminait par une plaque ovale &agrave; rebords charnus. C'&eacute;taient des &eacute;ch&eacute;n&eacute;&iuml;des, de la troisi&egrave;me famille des malacopt&eacute;rygiens subbrachiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses transversales mobiles, entre lesquelles l'animal peut op&eacute;rer le vide, ce qui lui permet d'adh&eacute;rer aux objets &agrave; la fa&ccedil;on d'une ventouse.</p>
+
+<p>Le r&eacute;mora, que j'avais observ&eacute; dans la M&eacute;diterran&eacute;e, appartient &agrave; cette esp&egrave;ce. Mais celui dont il s'agit ici, c'&eacute;tait l'&eacute;ch&eacute;n&eacute;lde ost&eacute;och&egrave;re, particulier &agrave; cette mer. Nos marins, a mesure qu'ils les prenaient, les d&eacute;posaient dans des bailles pleines d'eau.</p>
+
+<p>La p&ecirc;che termin&eacute;e, le <i>Nautilus</i> se rapprocha de la c&ocirc;te. En cet endroit, un certain nombre de tortues marines dormaient &agrave; la surface des flots. Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de s'emparer de ces pr&eacute;cieux reptiles, car le moindre bruit les &eacute;veille, et leur solide carapace est &agrave; l'&eacute;preuve du harpon. Mais l'&eacute;ch&eacute;n&eacute;&iuml;de devait op&eacute;rer cette capture avec une s&ucirc;ret&eacute; et une pr&eacute;cision extraordinaires. Cet animal, en effet, est un hame&ccedil;on vivant, qui ferait le bonheur et la fortune du na&iuml;f p&ecirc;cheur a la ligne.</p>
+
+<p>Les hommes du Naulilus attach&egrave;rent &agrave; la queue de ces poissons un anneau assez large pour ne pas g&ecirc;ner leurs mouvements, et &agrave; cet anneau, une longue corde amarr&eacute;e &agrave; bord par l'autre bout.</p>
+
+<p>Les &eacute;ch&eacute;n&eacute;&iuml;des, jet&eacute;s &agrave; la mer, commenc&egrave;rent aussit&ocirc;t leur r&ocirc;le et all&egrave;rent se fixer au plastron des tortues. Leur t&eacute;nacit&eacute; &eacute;tait telle qu'ils se fussent d&eacute;chir&eacute;s plut&ocirc;t que de l&acirc;cher prise. On les halait &agrave; bord, et avec eux les tortues auxquelles ils adh&eacute;raient.</p>
+
+<p>On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un m&egrave;tre, qui pesaient deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques corn&eacute;es grandes, minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les rendaient tr&egrave;s pr&eacute;cieuses. En outre, elles &eacute;taient excellentes au point de vue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un go&ucirc;t exquis.</p>
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+<p>Cette p&ecirc;che termina notre s&eacute;jour sur les parages de l'Amazone, et, la nuit venue, le <i>Nautilus</i> regagna la haute mer.</p>
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+<h4><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h4>
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+<h4>LES POULPES</h4>
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+<p>Pendant quelques jours, le <i>Nautilus</i> s'&eacute;carta constamment de la c&ocirc;te am&eacute;ricaine. Il ne voulait pas, &eacute;videmment, fr&eacute;quenter les flots du golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'e&ucirc;t pas manqu&eacute; sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de dix-huit cents m&egrave;tres&nbsp;; mais, probablement ces parages, sem&eacute;s d'&icirc;les et sillonn&eacute;s de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.</p>
+
+<p>Le 16 avril, nous e&ucirc;mes connaissance de la Martinique et de la Guadeloupe, &agrave; une distance de trente milles environ. J'aper&ccedil;us un instant leurs pitons &eacute;lev&eacute;s.</p>
+
+<p>Le Canadien, qui comptait mettre ses projets &agrave; ex&eacute;cution dans le golfe, soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux qui font le cabotage d'une &icirc;le &agrave; l'autre, fut tr&egrave;s d&eacute;contenanc&eacute;. La fuite e&ucirc;t &eacute;t&eacute; tr&egrave;s praticable si Ned Land f&ucirc;t parvenu a s'emparer du canot &agrave; l'insu du capitaine. Mais en plein Oc&eacute;an, il ne fallait plus y songer.</p>
+
+<p>La Canadien, Conseil et moi, nous e&ucirc;mes une assez longue conversation &agrave; ce sujet. Depuis six mois nous &eacute;tions prisonniers &agrave; bord du <i>Nautilus</i>. Nous avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land, il n'y avait pas de raison pour que cela fin&icirc;t. Il me fit donc une proposition &agrave; laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de poser cat&eacute;goriquement cette question au capitaine Nemo&nbsp;: Le capitaine comptait-il nous garder ind&eacute;finiment &agrave; son bord&nbsp;?</p>
+
+<p>Une semblable d&eacute;marche me r&eacute;pugnait. Suivant moi, elle ne pouvait aboutir. Il ne fallait rien esp&eacute;rer du commandant du <i>Nautilus</i>, mais tout de nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme devenait plus sombre, plus retir&eacute;, moins sociable. Il paraissait m'&eacute;viter. Je ne le rencontrais qu'&agrave; de rares intervalles. Autrefois, il se plaisait &agrave; m'expliquer les merveilles sous-marines&nbsp;; maintenant il m'abandonnait &agrave; mes &eacute;tudes et ne venait plus au salon.</p>
+
+<p>Quel changement s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; en lui&nbsp;? Pour quelle cause&nbsp;? Je n'avais rien &agrave; me reprocher. Peut-&ecirc;tre notre pr&eacute;sence &agrave; bord lui pesait-elle&nbsp;? Cependant, je ne devais pas esp&eacute;rer qu'il f&ucirc;t homme &agrave; nous rendre la libert&eacute;.</p>
+
+<p>Je priai donc Ned de me laisser r&eacute;fl&eacute;chir avant d'agir. Si cette d&eacute;marche n'obtenait aucun r&eacute;sultat, elle pouvait raviver ses soup&ccedil;ons, rendre notre situation p&eacute;nible et nuire aux projets du Canadien. J'ajouterai que je ne pouvais en aucune fa&ccedil;on arguer de notre sant&eacute;. Si l'on excepte la rude &eacute;preuve de la banquise du p&ocirc;le sud, nous ne nous &eacute;tions jamais mieux port&eacute;s, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette nourriture saine, cette atmosph&egrave;re salubre, cette r&eacute;gularit&eacute; d'existence, cette uniformit&eacute; de temp&eacute;rature, ne donnaient pas prise aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez lui, qui va o&ugrave; il veut, qui par des voies myst&eacute;rieuses pour les autres, non pour lui-m&ecirc;me, marche &agrave; son but, je comprenais une telle existence. Mais nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanit&eacute;. Pour mon compte, je ne voulais pas ensevelir avec moi mes &eacute;tudes si curieuses et si nouvelles. J'avais maintenant le droit d'&eacute;crire le vrai livre de la mer, et ce livre, je voulais que, plus t&ocirc;t que plus tard, il p&ucirc;t voir le jour.</p>
+
+<p>L&agrave; encore, dans ces eaux des Antilles, &agrave; dix m&egrave;tres au-dessous de la surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits int&eacute;ressants j'eus &agrave; signaler sur mes notes quotidiennes&nbsp;! C'&eacute;taient, entre autres zoophytes, des gal&egrave;res connues sous le nom de physalie sp&eacute;lagiques, sortes de grosses vessies oblongues, &agrave; reflets nacr&eacute;s, tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules bleues comme des fils de soie&nbsp;; charmantes m&eacute;duses &agrave; l'oeil, v&eacute;ritables orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. C'&eacute;taient, parmi les articul&eacute;s, des ann&eacute;lides longs d'un m&egrave;tre et demi, arm&eacute;s d'une trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs, qui serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du spectre solaire. C'&eacute;taient, dans l'embranchement des poissons, des raies-molubars, &eacute;normes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six cents livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un peu bomb&eacute;, les yeux fix&eacute;s aux extr&eacute;mit&eacute;s de la face ant&eacute;rieure de la t&ecirc;te, et qui, flottant comme une &eacute;pave de navire, s'appliquaient parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C'&eacute;taient des balistes am&eacute;ricains pour lesquels la nature n'a broy&eacute; que du blanc et du noir, des bobies plumiers, allong&eacute;s et charnus, aux nageoires jaunes, &agrave; la m&acirc;choire pro&eacute;minente, des scombres de seize d&eacute;cim&egrave;tres, &agrave; dents courtes et aigu&euml;s, couverts de petites &eacute;cailles, appartenant &agrave; l'esp&egrave;ce des albicores. Puis, par nu&eacute;es, apparaissent des surmulets, corset&eacute;s de raies d'or de la t&ecirc;te &agrave; la queue, agitant leurs resplendissantes nageoires&nbsp;; v&eacute;ritables chefs-d'oeuvre de bijouterie consacr&eacute;s autrefois &agrave; Diane, particuli&egrave;rement recherch&eacute;s des riches Romains, et dont le proverbe disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ne les mange pas qui les prend&nbsp;!&nbsp;&raquo; Enfin, des pomacanthes-dor&eacute;s, orn&eacute;s de bandelettes &eacute;meraude, habill&eacute;s de velours et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de V&eacute;ron&egrave;se&nbsp;; des spares&eacute;peronn&eacute;s se d&eacute;robaient sous leur rapide nageoire thoracine&nbsp;; des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs phosphorescentes&nbsp;; des muges battaient la mer de leur grosse queue charnue&nbsp;; des cor&eacute;gones rouges semblaient faucher les flots avec leur pectorale tranchante, et des s&eacute;l&egrave;nes argent&eacute;es, dignes de leur nom, se levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets blanch&acirc;tres.</p>
+
+<p>Que d'autres &eacute;chantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore observ&eacute;s, si le <i>Nautilus</i> ne se f&ucirc;t peu &agrave; peu abaiss&eacute; vers les couches profondes&nbsp;! Ses plans inclin&eacute;s l'entra&icirc;n&egrave;rent jusqu'&agrave; des fonds de deux mille et trois mille cinq cents m&egrave;tres. Alors la vie animale n'&eacute;tait plus repr&eacute;sent&eacute;e que par des encrines, des &eacute;toiles de mer, de charmantes pentacrines t&ecirc;te de m&eacute;duse, dont la tige droite supportait un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et des fissurelles, mollusques littoraux de grande esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Le 20 avril, nous &eacute;tions remont&eacute;s &agrave; une hauteur moyenne de quinze cents m&egrave;tres. La terre la plus rapproch&eacute;e &eacute;tait alors cet archipel des &icirc;les Lucayes, diss&eacute;min&eacute;es comme un tas de pav&eacute;s a la surface des eaux. L&agrave; s'&eacute;levaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites faites de blocs frustes dispos&eacute;s par larges assises, entre lesquels se creusaient des trous noirs que nos rayons &eacute;lectriques n'&eacute;clairaient pas jusqu'au fond.</p>
+
+<p>Ces roches &eacute;taient tapiss&eacute;s de grandes herbes, de laminaires g&eacute;ants, de fucus gigantesques, un v&eacute;ritable espalier d'hydrophytes digne d'un monde de Titans.</p>
+
+<p>De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi, nous f&ucirc;mes naturellement amen&eacute;s &agrave; citer les animaux gigantesques de la mer. Les unes sont &eacute;videmment destin&eacute;es &agrave; la nourriture des autres. Cependant, par les vitres du <i>Nautilus</i> presque immobile, je n'apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux articul&eacute;s de la division des brachioures, des l'ambres &agrave; longues pattes, des crabes violac&eacute;s, des clios particuliers aux mers des Antilles.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur un formidable fourmillement qui se produisait &agrave; travers les grandes algues.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien, dis-je, ce sont l&agrave; de v&eacute;ritables cavernes &agrave; poulpes, et je ne serais pas &eacute;tonn&eacute; d'y voir quelques-uns de ces monstres.</p>
+
+<p>&mdash; Quoi&nbsp;! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe des c&eacute;phalopodes&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est tromp&eacute;, sans doute, car je n'aper&ccedil;ois rien.</p>
+
+<p>&mdash; Je le regrette r&eacute;pliqua Conseil. Je voudrais contempler face &agrave; face l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent entra&icirc;ner des navires dans le fond des ab&icirc;mes. Ces b&ecirc;tes-l&agrave;, &ccedil;a se nomme des krak...</p>
+
+<p>&mdash; Craque suffit, r&eacute;pondit ironiquement le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la plaisanterie de son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash; Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux existent.</p>
+
+<p>&mdash; Pourquoi pas&nbsp;? r&eacute;pondit Conseil. Nous avons bien cru au narval de monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Nous avons eu tort, Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Sans doute&nbsp;! mais d'autres y croient sans doute encore.</p>
+
+<p>&mdash; C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai diss&eacute;qu&eacute;s de ma propre main.</p>
+
+<p>&mdash; Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes gigantesques&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Eh&nbsp;! qui diable y a jamais cru&nbsp;? s'&eacute;cria le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Beaucoup de gens, ami Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Pas des p&ecirc;cheurs. Des savants, peut-&ecirc;tre&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Pardon, Ned. Des p&ecirc;cheurs et des savants&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus s&eacute;rieux du monde, je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation entra&icirc;n&eacute;e sous les flots par les bras d'un c&eacute;phalopode.</p>
+
+<p>&mdash; Vous avez vu cela&nbsp;? demanda le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, Ned.</p>
+
+<p>&mdash; De vos propres yeux&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; De mes propres yeux.</p>
+
+<p>&mdash; O&ugrave;, s'il vous pla&icirc;t&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; A Saint-Malo&nbsp;? repartit imperturbablement Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Dans le port&nbsp;? dit Ned Land ironiquement.</p>
+
+<p>&mdash; Non, dans une &eacute;glise, r&eacute;pondit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Dans une &eacute;glise&nbsp;! s'&eacute;cria le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, ami Ned. C'&eacute;tait un tableau qui repr&eacute;sentait le poulpe en question&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Bon&nbsp;! fit Ned Land, &eacute;clatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait poser&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau&nbsp;; mais le sujet qu'il repr&eacute;sente est tir&eacute; d'une l&eacute;gende, et vous savez ce qu'il faut penser des l&eacute;gendes en mati&egrave;re d'histoire naturelle&nbsp;! D'ailleurs, quand il s'agit de monstres, l'imagination ne demande qu'&agrave; s'&eacute;garer.</p>
+
+<p>Non seulement on a pr&eacute;tendu que ces poulpes pouvaient entra&icirc;ner des navires, mais un certain Olaus Magnus parle d'un c&eacute;phalopode, long d'un mille, qui ressemblait plut&ocirc;t &agrave; une &icirc;le qu'&agrave; un animal. On raconte aussi que l'&eacute;v&ecirc;que de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher immense. Sa messe finie, le rocher se mit en marche et retourna &agrave; la mer. Le rocher &eacute;tait un poulpe.</p>
+
+<p>&mdash; Et c'est tout&nbsp;? demanda le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Non, r&eacute;pondis-je. Un autre &eacute;v&ecirc;que, Pontoppidan de Berghem, parle &eacute;galement d'un poulpe sur lequel pouvait manoeuvrer un r&eacute;giment de cavalerie&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Ils allaient bien, les &eacute;v&ecirc;ques d'autrefois&nbsp;! dit Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Enfin, les naturalistes de l'antiquit&eacute; citent des monstres dont la gueule ressemblait &agrave; un golfe, et qui &eacute;taient trop gros pour passer par le d&eacute;troit de Gibraltar.</p>
+
+<p>&mdash; A la bonne heure&nbsp;! fit le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Mais dans tous ces r&eacute;cits, qu'y a-t-il de vrai&nbsp;? demanda Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la vraisemblance pour monter jusqu'&agrave; la fable ou &agrave; la l&eacute;gende. Toutefois, &agrave; l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un pr&eacute;texte. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de tr&egrave;s grande esp&egrave;ce, mais inf&eacute;rieurs cependant aux c&eacute;tac&eacute;s. Aristote a constat&eacute; les dimensions d'un calmar de cinq coud&eacute;es, soit trois m&egrave;tres dix. Nos p&ecirc;cheurs en voient fr&eacute;quemment dont la longueur d&eacute;passe un m&egrave;tre quatre-vingts. Les mus&eacute;es de Trieste et de Montpellier conservent des squelettes de poulpes qui mesurent deux m&egrave;tres. D'ailleurs, suivant le calcul des naturalistes, un de ces animaux, long de six pieds seulement, aurait des tentacules longs de vingt-sept. Ce qui suffit pour en faire un monstre formidable.</p>
+
+<p>&mdash; En p&ecirc;che-t-on de nos jours&nbsp;? demanda le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; S'ils n'en p&ecirc;chent pas, les marins en voient du moins. Un de mes amis, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirm&eacute; qu'il avait rencontr&eacute; un de ces monstres de taille colossale dans les mers de l'Inde. Mais le fait le plus &eacute;tonnant et qui ne permet plus de nier l'existence de ces animaux gigantesques, s'est pass&eacute; il y a quelques ann&eacute;es, en 1861.</p>
+
+<p>&mdash; Quel est ce fait&nbsp;? demanda Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Le voici. En 1861, dans le nord-est de T&eacute;n&eacute;riffe, &agrave; peu pr&egrave;s par la latitude o&ugrave; nous sommes en ce moment, l'&eacute;quipage de l'aviso l'<i>Alecton</i> aper&ccedil;ut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua &agrave; coups de harpon et &agrave; coups de fusil, sans grand succ&egrave;s, car balles et harpons traversaient ces chairs molles comme une gel&eacute;e sans consistance. Apr&egrave;s plusieurs tentatives infructueuses, l'&eacute;quipage parvint &agrave; passer un noeud coulant autour du corps du mollusque. Ce noeud glissa jusqu'aux nageoires caudales et s'y arr&ecirc;ta. On essaya alors de haler le monstre &agrave; bord, mais son poids &eacute;tait si consid&eacute;rable qu'il se s&eacute;para de sa queue sous la traction de la corde, et, priv&eacute; de cet ornement, il disparut sous les eaux.</p>
+
+<p>&mdash; Enfin, voil&agrave; un fait, dit Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on propos&eacute; de nommer ce poulpe &laquo;&nbsp;calmar de Bouguer&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash; Et quelle &eacute;tait sa longueur&nbsp;? demanda le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Ne mesurait-il pas six m&egrave;tres environ&nbsp;? dit Conseil, qui post&eacute; &agrave; la vitre, examinait de nouveau les anfractuosit&eacute;s de la falaise.</p>
+
+<p>&mdash; Pr&eacute;cis&eacute;ment, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash; Sa t&ecirc;te, reprit Conseil, n'&eacute;tait-elle pas couronn&eacute;e de huit tentacules, qui s'agitaient sur l'eau comme une nich&eacute;e de serpents&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash; Ses yeux, plac&eacute;s &agrave; fleur de t&ecirc;te, n'avaient-ils pas un d&eacute;veloppement consid&eacute;rable&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Et sa bouche, n'&eacute;tait-ce pas un v&eacute;ritable bec de perroquet, mais un bec formidable&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; En effet, Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien&nbsp;! n'en d&eacute;plaise &agrave; monsieur, r&eacute;pondit tranquillement Conseil, si ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses fr&egrave;res.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je regardai Conseil. Ned Land se pr&eacute;cipita vers la vitre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;L'&eacute;pouvantable b&ecirc;te&nbsp;&raquo;, s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Je regardai &agrave; mon tour, et je ne pus r&eacute;primer un mouvement de r&eacute;pulsion. Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de figurer dans les l&eacute;gendes t&eacute;ratologiques.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un calmar de dimensions colossales, ayant huit m&egrave;tres de longueur. Il marchait &agrave; reculons avec une extr&ecirc;me v&eacute;locit&eacute; dans la direction du <i>Nautilus</i>. Il regardait de ses &eacute;normes yeux fixes &agrave; teintes glauques. Ses huit bras, ou plut&ocirc;t ses huit pieds, implant&eacute;s sur sa t&ecirc;te, qui ont valu &agrave; ces animaux le nom de c&eacute;phalopodes, avaient un d&eacute;veloppement double de son corps et se tordaient comme la chevelure des furies. On voyait distinctement les deux cent cinquante ventouses dispos&eacute;es sur la face interne des tentacules sous forme de capsules semisph&eacute;riques. Parfois ces ventouses s'appliquaient sur la vitre du salon en y faisant le vide. La bouche de ce monstre &mdash; un bec de corne fait comme le bec d'un perroquet &mdash; s'ouvrait et se refermait verticalement. Sa langue, substance corn&eacute;e, arm&eacute;e elle-m&ecirc;me de plusieurs rang&eacute;es de dents aigu&euml;s, sortait en fr&eacute;missant de cette v&eacute;ritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature&nbsp;! Un bec d'oiseau &agrave; un mollusque&nbsp;! Son corps, fusiforme et renfl&eacute; dans sa partie moyenne, formait une masse charnue qui devait peser vingt &agrave; vingt-cinq mille kilogrammes. Sa couleur inconstante, changeant avec une extr&ecirc;me rapidit&eacute; suivant l'irritation de l'animal, passait successivement du gris livide au brun rouge&acirc;tre.</p>
+
+<p>De quoi s'irritait ce mollusque&nbsp;? Sans doute de la pr&eacute;sence de ce <i>Nautilus</i>, plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou ses mandibules n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres que ces poulpes, quelle vitalit&eacute; le cr&eacute;ateur leur a d&eacute;partie, quelle vigueur dans leurs mouvements, puisqu'ils poss&egrave;dent trois coeurs&nbsp;!</p>
+
+<p>Le hasard nous avait mis en pr&eacute;sence de ce calmar, et je ne voulus pas laisser perdre l'occasion d'&eacute;tudier soigneusement cet &eacute;chantillon des c&eacute;phalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait cet aspect, et, prenant un crayon, Je commen&ccedil;ai &agrave; le dessiner.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est peut-&ecirc;tre le m&ecirc;me que celui de l'<i>Alecton</i>, dit Conseil.</p>
+
+<p>&mdash; Non, r&eacute;pondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que l'autre a perdu sa queue&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Ce n'est pas une raison, r&eacute;pondis-je. Les bras et la queue de ces animaux se reforment par r&eacute;dint&eacute;gration, et depuis sept ans, la queue du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser.</p>
+
+<p>&mdash; D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-&ecirc;tre un de ceux-l&agrave;&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En effet, d'autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. J'en comptai sept. Ils faisaient cort&egrave;ge au <i>Nautilus</i>, et j'entendis les grincements de leur bec sur la coque de t&ocirc;le. Nous &eacute;tions servis &agrave; souhait.</p>
+
+<p>Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux avec une telle pr&eacute;cision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu les d&eacute;calquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions sous une allure mod&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup le <i>Nautilus</i> s'arr&ecirc;ta. Un choc le fit tressaillir dans toute sa membrure.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Est-ce que nous avons touch&eacute;&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; En tout cas, r&eacute;pondit le Canadien, nous serions d&eacute;j&agrave; d&eacute;gag&eacute;s, car nous flottons.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i> flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les branches de son h&eacute;lice ne battaient pas les flots. Une minute se passa. Le capitaine Nemo, suivi de son second, entra dans le salon.</p>
+
+<p>Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans nous parler, sans nous voir peut-&ecirc;tre, il alla au panneau, regarda les poulpes et dit quelques mots &agrave; son second.</p>
+
+<p>Celui-ci sortit. Bient&ocirc;t les panneaux se referm&egrave;rent. Le plafond s'illumina.</p>
+
+<p>J'allai vers le capitaine.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton d&eacute;gag&eacute; que prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium.</p>
+
+<p>&mdash; En effet, monsieur le naturaliste, me r&eacute;pondit-il, et nous allons les combattre corps &agrave; corps.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Corps &agrave; corps&nbsp;? r&eacute;p&eacute;tai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur. L'h&eacute;lice est arr&ecirc;t&eacute;e. Je pense que les mandibules corn&eacute;es de l'un de ces calmars se sont engag&eacute;es dans ses branches. Ce qui nous emp&ecirc;che de marcher.</p>
+
+<p>&mdash; Et qu'allez-vous faire&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Remonter &agrave; la surface et massacrer toute cette vermine.</p>
+
+<p>&mdash; Entreprise difficile.</p>
+
+<p>&mdash; En effet. Les balles &eacute;lectriques sont impuissantes contre ces chairs molles o&ugrave; elles ne trouvent pas assez de r&eacute;sistance pour &eacute;clater. Mais nous les attaquerons &agrave; la hache.</p>
+
+<p>&mdash; Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon aide.</p>
+
+<p>&mdash; Je l'accepte, ma&icirc;tre Land.</p>
+
+<p>&mdash; Nous vous accompagnerons&nbsp;&raquo;, dis-je, et, suivant le capitaine Nemo, nous nous dirige&acirc;mes vers l'escalier central.</p>
+
+<p>L&agrave;, une dizaine d'hommes, arm&eacute;s de haches d'abordage, se tenaient pr&ecirc;ts &agrave; l'attaque. Conseil et moi, nous pr&icirc;mes deux haches. Ned Land saisit un harpon.</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i> &eacute;tait alors revenu &agrave; la surface des flots. Un des marins, plac&eacute; sur les derniers &eacute;chelons, d&eacute;vissait les boulons du panneau. Mais les &eacute;crous &eacute;taient &agrave; peine d&eacute;gag&eacute;s, que le panneau se releva avec une violence extr&ecirc;me, &eacute;videmment tir&eacute; par la ventouse d'un bras de poulpe.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t un de ces longs bras se glissa comme un serpent par l'ouverture, et vingt autres s'agit&egrave;rent au-dessus. D'un coup de hache, le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les &eacute;chelons en se tordant.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre la plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le marin plac&eacute; devant le capitaine Nemo et l'enlev&egrave;rent avec une violence irr&eacute;sistible.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo poussa un cri et s'&eacute;lan&ccedil;a au-dehors. Nous nous &eacute;tions pr&eacute;cipit&eacute;s &agrave; sa suite.</p>
+
+<p>Quelle sc&egrave;ne&nbsp;! Le malheureux, saisi par le tentacule et coll&eacute; &agrave; ses ventouses, &eacute;tait balanc&eacute; dans l'air au caprice de cette &eacute;norme trompe. Il r&acirc;lait, il &eacute;touffait, il criait&nbsp;: A moi&nbsp;! &agrave; moi&nbsp;! Ces mots, <i>prononc&eacute;s en fran&ccedil;ais</i>, me caus&egrave;rent une profonde stupeur&nbsp;! J'avais donc un compatriote &agrave; bord, plusieurs, peut-&ecirc;tre&nbsp;! Cet appel d&eacute;chirant, je l'entendrai toute ma vie&nbsp;!</p>
+
+<p>L'infortun&eacute; &eacute;tait perdu. Qui pouvait l'arracher &agrave; cette puissante &eacute;treinte&nbsp;? Cependant le capitaine Nemo s'&eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute; sur le poulpe, et, d'un coup de hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second luttait avec rage contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs du <i>Nautilus</i>. L'&eacute;quipage se battait &agrave; coups de hache. Le Canadien, Conseil et moi, nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Une violente odeur de musc p&eacute;n&eacute;trait l'atmosph&egrave;re. C'&eacute;tait horrible.</p>
+
+<p>Un instant, je crus que le malheureux, enlac&eacute; par le poulpe, serait arrach&eacute; &agrave; sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient &eacute;t&eacute; coup&eacute;s. Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air. Mais au moment o&ugrave; le capitaine Nemo et son second se pr&eacute;cipitaient sur lui, l'animal lan&ccedil;a une colonne d'un liquide noir&acirc;tre, s&eacute;cr&eacute;t&eacute; par une bourse situ&eacute;e dans son abdomen. Nous en f&ucirc;mes aveugl&eacute;s. Quand ce nuage se fut dissip&eacute;, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortun&eacute; compatriote&nbsp;!</p>
+
+<p>Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres&nbsp;! On ne se poss&eacute;dait plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs du <i>Nautilus</i>. Nous roulions p&ecirc;le-m&ecirc;le au milieu de ces tron&ccedil;ons de serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et d'encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient comme les t&ecirc;tes de l'hydre. Le harpon de Ned Land, &agrave; chaque coup, se plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Mais mon audacieux compagnon fut soudain renvers&eacute; par les tentacules d'un monstre qu'il n'avait pu &eacute;viter.</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! comment mon coeur ne s'est-il pas bris&eacute; d'&eacute;motion et d'horreur&nbsp;! Le formidable bec du calmar s'&eacute;tait ouvert sur Ned Land. Ce malheureux allait &ecirc;tre coup&eacute; en deux. Je me pr&eacute;cipitai &agrave; son secours. Mais le capitaine Nemo m'avait devanc&eacute;. Sa hache disparut entre les deux &eacute;normes mandibules, et miraculeusement sauv&eacute;, le Canadien, se relevant, plongea son harpon tout entier jusqu'au triple coeur du poulpe.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je me devais cette revanche&nbsp;!&nbsp;&raquo; dit le capitaine Nemo au Canadien.</p>
+
+<p>Ned s'inclina sans lui r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Ce combat avait dur&eacute; un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutil&eacute;s, frapp&eacute;s &agrave; mort, nous laiss&egrave;rent enfin la place et disparurent sous les flots.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile pr&egrave;s du fanal, regardait la mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes coulaient de ses yeux.</p>
+
+
+<h4><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h4>
+
+<h4>LE GULF-STREAM</h4>
+
+
+<p>Cette terrible sc&egrave;ne du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais l'oublier. Je l'ai &eacute;crite sous l'impression d'une &eacute;motion violente. Depuis, j'en ai revu le r&eacute;cit. Je l'ai lu &agrave; Conseil et au Canadien. Ils l'ont trouv&eacute; exact comme fait, mais insuffisant comme effet. Pour peindre de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de nos po&egrave;tes, l'auteur des <i>Travailleurs de la Mer</i>.</p>
+
+<p>J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa douleur fut immense. C'&eacute;tait le second compagnon qu'il perdait depuis notre arriv&eacute;e &agrave; bord. Et quelle mort&nbsp;! Cet ami, &eacute;cras&eacute;, &eacute;touff&eacute;, bris&eacute; par le formidable bras d'un poulpe, broy&eacute; sous ses mandibules de fer, ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du cimeti&egrave;re de corail&nbsp;!</p>
+
+<p>Pour moi, au milieu de cette lutte, c'&eacute;tait ce cri de d&eacute;sespoir pouss&eacute; par l'infortun&eacute; qui m'avait d&eacute;chir&eacute; le coeur. Ce pauvre Fran&ccedil;ais, oubliant son langage de convention, s'&eacute;tait repris &agrave; parler la langue de son pays et de sa m&egrave;re, pour jeter un supr&ecirc;me appel&nbsp;! Parmi cet &eacute;quipage du <i>Nautilus</i>, associ&eacute; de corps et d'&acirc;me au capitaine Nemo, fuyant comme lui le contact des hommes, j'avais donc un compatriote&nbsp;! &Eacute;tait-il seul &agrave; repr&eacute;senter la France dans cette myst&eacute;rieuse association, &eacute;videmment compos&eacute;e d'individus de nationalit&eacute;s diverses&nbsp;? C'&eacute;tait encore un de ces insolubles probl&egrave;mes qui se dressaient sans cesse devant mon esprit&nbsp;!</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant quelque temps. Mais qu'il devait &ecirc;tre triste, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, irr&eacute;solu, si j'en jugeais par ce navire dont il &eacute;tait l'&acirc;me et qui recevait toutes ses impressions&nbsp;! Le <i>Nautilus</i> ne gardait plus de direction d&eacute;termin&eacute;e. Il allait, venait, flottait comme un cadavre au gr&eacute; des lames. Son h&eacute;lice avait &eacute;t&eacute; d&eacute;gag&eacute;e, et cependant, il s'en servait &agrave; peine. Il naviguait au hasard. Il ne pouvait s'arracher du th&eacute;&acirc;tre de sa derni&egrave;re lutte, de cette mer qui avait d&eacute;vor&eacute; l'un des siens&nbsp;!</p>
+
+<p>Dix jours se pass&egrave;rent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le <i>Nautilus</i> reprit franchement sa route au nord, apr&egrave;s avoir eu connaissance des Lucayes &agrave; l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions alors le courant du plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses poissons et sa temp&eacute;rature propres. J'ai nomm&eacute; le Gulf-Stream.</p>
+
+<p>C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de l'Atlantique, et dont les eaux ne se m&eacute;langent pas aux eaux oc&eacute;aniennes. C'est un fleuve sal&eacute;, plus sal&eacute; que la mer ambiante. Sa profondeur moyenne est de trois mille pieds, sa largeur moyenne de soixante milles. En de certains endroits, son courant marche avec une vitesse de quatre kilom&egrave;tres &agrave; l'heure. L'invariable volume de ses eaux est plus consid&eacute;rable que celui de tous les fleuves du globe.</p>
+
+<p>La v&eacute;ritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury, son point de d&eacute;part, si l'on veut, est situ&eacute; dans le golfe de Gascogne. L&agrave;, ses eaux, encore faibles de temp&eacute;rature et de couleur, commencent &agrave; se former. Il descend au sud, longe l'Afrique &eacute;quatoriale, &eacute;chauffe ses flots aux rayons de la zone torride, traverse l'Atlantique, atteint le cap San-Roque sur la c&ocirc;te br&eacute;silienne, et se bifurque en deux branches dont l'une va se saturer encore des chaudes mol&eacute;cules de la mer des Antilles. Alors, le Gulf-Stream, charg&eacute; de r&eacute;tablir l'&eacute;quilibre entre les temp&eacute;ratures et de m&ecirc;ler les eaux des tropiques aux eaux bor&eacute;ales, commence son r&ocirc;le de pond&eacute;rateur. Chauff&eacute; &agrave; blanc dans le golfe du Mexique, il s'&eacute;l&egrave;ve au nord sur les c&ocirc;tes am&eacute;ricaines, s'avance jusqu'&agrave; Terre-Neuve, d&eacute;vie sous la pouss&eacute;e du courant froid du d&eacute;troit de Davis, reprend la route de l'Oc&eacute;an en suivant sur un des grands cercles du globe la ligne loxodromique, se divise en deux bras vers le quarante-troisi&egrave;me degr&eacute;, dont l'un, aid&eacute; par l'aliz&eacute; du nord-est, revient au Golfe de Gascogne et aux A&ccedil;ores, et dont l'autre, apr&egrave;s avoir atti&eacute;di les rivages de l'Irlande et de la Norv&egrave;ge, va jusqu'au-del&agrave; du Spitzberg, o&ugrave; sa temp&eacute;rature tombe &agrave; quatre degr&eacute;s, former la mer libre du p&ocirc;le.</p>
+
+<p>C'est sur ce fleuve de l'Oc&eacute;an que le <i>Nautilus</i> naviguait alors. A sa sortie du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois cent cinquante m&egrave;tres de profondeur, le Gulf-Stream marche &agrave; raison de huit kilom&egrave;tres &agrave; l'heure. Cette rapidit&eacute; d&eacute;cro&icirc;t r&eacute;guli&egrave;rement &agrave; mesure qu'il s'avance vers le nord, et il faut souhaiter que cette r&eacute;gularit&eacute; persiste, car, si, comme on a cru le remarquer, sa vitesse et sa direction viennent &agrave; se modifier, les climats europ&eacute;ens seront soumis &agrave; des perturbations dont on ne saurait calculer les cons&eacute;quences.</p>
+
+<p>Vers midi, j'&eacute;tais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais conna&icirc;tre les particularit&eacute;s relatives au Gulf-Stream. Quand mon explication fut termin&eacute;e, je l'invitai a plonger ses mains dans le courant.</p>
+
+<p>Conseil ob&eacute;it, et fut tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute; de n'&eacute;prouver aucune sensation de chaud ni de froid.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Cela vient, lui dis-je, de ce que la temp&eacute;rature des eaux du Gulf-Stream, en sortant du golfe du Mexique, est peu diff&eacute;rente de celle du sang. Ce Gulf-Stream est un vaste calorif&egrave;re qui permet aux c&ocirc;tes d'Europe de se parer d'une &eacute;ternelle verdure. Et, s'il faut en croire Maury, la chaleur de ce courant, totalement utilis&eacute;e, fournirait assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi grand que l'Amazone ou le Missouri.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream &eacute;tait de deux m&egrave;tres vingt-cinq par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que ses eaux comprim&eacute;es font saillie sur l'Oc&eacute;an et qu'un d&eacute;nivellement s'op&egrave;re entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et tr&egrave;s riches en mati&egrave;res salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les flots verts qui les environnent. Telle est m&ecirc;me la nettet&eacute; de leur ligne de d&eacute;marcation, que le <i>Nautilus</i>, &agrave; la hauteur des Carolines, trancha de son &eacute;peron les flots du Gulf-Stream, tandis que son h&eacute;lice battait encore ceux de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Ce courant entra&icirc;nait avec lui tout un monde d'&ecirc;tres vivants. Les argonautes, si communs dans la M&eacute;diterran&eacute;e, y voyageaient par troupes nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables &eacute;taient des raies dont la queue tr&egrave;s d&eacute;li&eacute;e formait &agrave; peu pr&egrave;s le tiers du corps, et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds&nbsp;; puis, de petits squales d'un m&egrave;tre, &agrave; t&ecirc;te grande, &agrave; museau court et arrondi, &agrave; dents pointues dispos&eacute;es sur plusieurs rangs, et dont le corps paraissait couvert d'&eacute;cailles.</p>
+
+<p>Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers &agrave; ces mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu, des sci&egrave;nes longues d'un m&egrave;tre, &agrave; large gueule h&eacute;riss&eacute;e de petites dents, qui faisaient entendre un l&eacute;ger cri des centronotes-n&egrave;gres dont j'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute;, des coriph&egrave;nes bleus, relev&eacute;s d'or et d'argent, des perroquets, vrais arcs-en-ciel de l'Oc&eacute;an, qui peuvent rivaliser de couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des bl&eacute;mies-bosquiens &agrave; t&ecirc;te triangulaire, des rhombes bleu&acirc;tres d&eacute;pourvus d'&eacute;cailles, des batracho&iuml;des recouverts d'une bande jaune et transversale qui figure un t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc pointill&eacute;s de taches brunes, des dipt&eacute;rodons &agrave; t&ecirc;te argent&eacute;e et &agrave; queue jaune, divers &eacute;chantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille, brillant d'un &eacute;clat doux, que Lac&eacute;p&egrave;de a consacr&eacute;s &agrave; l'aimable compagne de sa vie, enfin un beau poisson, le chevalier-am&eacute;ricain, qui, d&eacute;cor&eacute; de tous les ordres et chamarr&eacute; de tous les rubans, fr&eacute;quente les rivages de cette grande nation o&ugrave; les rubans et les ordres sont si m&eacute;diocrement estim&eacute;s.</p>
+
+<p>J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du Gulf-Stream rivalisaient avec l'&eacute;clat &eacute;lectrique de notre fanal, surtout par ces temps orageux qui nous mena&ccedil;aient fr&eacute;quemment.</p>
+
+<p>Le 8 mai, nous &eacute;tions encore en travers du cap Hatteras, &agrave; la hauteur de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est l&agrave; de soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix m&egrave;tres. Le <i>Nautilus</i> continuait d'errer &agrave; l'aventure. Toute surveillance semblait bannie du bord. Je conviendrai que dans ces conditions, une &eacute;vasion pouvait r&eacute;ussir. En effet, les rivages habit&eacute;s offraient partout de faciles refuges. La mer &eacute;tait incessamment sillonn&eacute;e de nombreux steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites go&euml;lettes charg&eacute;es du cabotage sur les divers points de la c&ocirc;te am&eacute;ricaine. On pouvait esp&eacute;rer d'&ecirc;tre recueilli. C'&eacute;tait donc une occasion favorable, malgr&eacute; les trente milles qui s&eacute;paraient le <i>Nautilus</i> des c&ocirc;tes de l'Union.</p>
+
+<p>Mais une circonstance f&acirc;cheuse contrariait absolument les projets du Canadien. Le temps &eacute;tait fort mauvais. Nous approchions de ces parages o&ugrave; les temp&ecirc;tes sont fr&eacute;quentes, de cette patrie des trombes et des cyclones, pr&eacute;cis&eacute;ment engendr&eacute;s par le courant du Gulf-Stream. Affronter une mer souvent d&eacute;mont&eacute;e sur un fr&ecirc;le canot, c'&eacute;tait courir &agrave; une perte certaine. Ned Land en convenait lui-m&ecirc;me. Aussi rongeait-il son frein, pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule e&ucirc;t pu gu&eacute;rir.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, me dit-il ce jour-l&agrave;, il faut que cela finisse. Je veux en avoir le coeur net. Votre Nemo s'&eacute;carte des terres et remonte vers le nord. Mais je vous le d&eacute;clare j'ai assez du p&ocirc;le Sud, et je ne le suivrai pas au p&ocirc;le Nord.</p>
+
+<p>&mdash; Que faire, Ned, puisqu'une &eacute;vasion est impraticable en ce moment&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; J'en reviens &agrave; mon id&eacute;e. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez rien dit, quand nous &eacute;tions dans les mers de votre pays. Je veux parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je songe qu'avant quelques jours, le <i>Nautilus</i> va se trouver &agrave; la hauteur de la Nouvelle-Ecosse, et que l&agrave;, vers Terre-Neuve, s'ouvre une large baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le Saint-Laurent, c'est mon fleuve &agrave; moi le fleuve de Qu&eacute;bec, ma ville natale&nbsp;; quand je songe &agrave; cela, la fureur me monte au visage, mes cheveux se h&eacute;rissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plut&ocirc;t &agrave; la mer&nbsp;! Je ne resterai pas ici&nbsp;! J'y &eacute;touffe&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le Canadien &eacute;tait &eacute;videmment &agrave; bout de patience. Sa vigoureuse nature ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolong&eacute;. Sa physionomie s'alt&eacute;rait de jour en jour. Son caract&egrave;re devenait de plus en plus sombre. Pr&egrave;s de sept mois s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s sans que nous eussions eu aucune nouvelle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo, son humeur modifi&eacute;e, surtout depuis le combat des poulpes, sa taciturnit&eacute;, tout me faisait appara&icirc;tre les choses sous un aspect diff&eacute;rent. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers jours. Il fallait &ecirc;tre un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation, dans ce milieu r&eacute;serv&eacute; aux c&eacute;tac&eacute;s et autres habitants de la mer. V&eacute;ritablement, si ce brave gar&ccedil;on, au lieu de poumons avait eu des branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingu&eacute;&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien, monsieur&nbsp;? reprit Ned Land, voyant que je ne r&eacute;pondais pas.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles sont ses intentions &agrave; notre &eacute;gard&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash; Et cela, quoiqu'il les ait d&eacute;j&agrave; fait conna&icirc;tre&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui. Je d&eacute;sire &ecirc;tre fix&eacute; une derni&egrave;re fois. Parlez pour moi seul, en mon seul nom, si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash; Mais je le rencontre rarement. Il m'&eacute;vite m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash; C'est une raison de plus pour l'aller voir.</p>
+
+<p>&mdash; Je l'interrogerai, Ned.</p>
+
+<p>&mdash; Quand&nbsp;? demanda le Canadien en insistant.</p>
+
+<p>&mdash; Quand je le rencontrerai.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Non, laissez-moi faire. Demain...</p>
+
+<p>&mdash; Aujourd'hui, dit Ned Land.</p>
+
+<p>&mdash; Soit. Aujourd'hui, je le verrai&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondis-je au Canadien, qui, en agissant lui-m&ecirc;me, e&ucirc;t certainement tout compromis.</p>
+
+<p>Je restai seul. La demande d&eacute;cid&eacute;e, je r&eacute;solus d'en finir imm&eacute;diatement. J'aime mieux chose faite que chose &agrave; faire.</p>
+
+<p>Je rentrai dans ma chambre. De l&agrave;, j'entendis marcher dans celle du capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser &eacute;chapper cette occasion de le rencontrer. Je frappai &agrave; sa porte. Je n'obtins pas de r&eacute;ponse. Je frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>J'entrai. Le capitaine &eacute;tait l&agrave;. Courb&eacute; sur sa table de travail, il ne m'avait pas entendu. R&eacute;solu &agrave; ne pas sortir sans l'avoir interrog&eacute;, je m'approchai de lui. Il releva la t&ecirc;te brusquement, fron&ccedil;a les sourcils, et me dit d'un ton assez rude&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous ici&nbsp;! Que me voulez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Vous parler, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash; Mais je suis occup&eacute;, monsieur, je travaille. Cette libert&eacute; que je vous laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>La r&eacute;ception &eacute;tait peu encourageante. Mais j'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute; &agrave; tout entendre pour tout r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, dis-je froidement, j'ai &agrave; vous parler d'une affaire qu'il ne m'est pas permis de retarder.</p>
+
+<p>&mdash; Laquelle, monsieur&nbsp;? r&eacute;pondit-il ironiquement. Avez-vous fait quelque d&eacute;couverte qui m'ait &eacute;chapp&eacute;&nbsp;? La mer vous a-t-elle livr&eacute; de nouveaux secrets&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions loin de compte. Mais avant que j'eusse r&eacute;pondu, me montrant un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit &eacute;crit en plusieurs langues. Il contient le r&eacute;sum&eacute; de mes &eacute;tudes sur la mer, et, s'il pla&icirc;t &agrave; Dieu, il ne p&eacute;rira pas avec moi. Ce manuscrit, sign&eacute; de mon nom, compl&eacute;t&eacute; par l'histoire de ma vie, sera renferm&eacute; dans un petit appareil insubmersible. Le dernier survivant de nous tous &agrave; bord du <i>Nautilus</i> jettera cet appareil &agrave; la mer, et il ira o&ugrave; les flots le porteront.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le nom de cet homme&nbsp;! Son histoire &eacute;crite par lui-m&ecirc;me&nbsp;! Son myst&egrave;re serait donc un jour d&eacute;voil&eacute;&nbsp;? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette communication qu'une entr&eacute;e en mati&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Capitaine, r&eacute;pondis-je, je ne puis qu'approuver la pens&eacute;e qui vous fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos &eacute;tudes soit perdu. Mais le moyen que vous employez me para&icirc;t primitif. Qui sait o&ugrave; les vents pousseront cet appareil, en quelles mains il tombera&nbsp;? Ne sauriez-vous trouver mieux&nbsp;? Vous, ou l'un des v&ocirc;tres ne peut-il...&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant.</p>
+
+<p>&mdash; Mais moi, mes compagnons, nous sommes pr&ecirc;ts &agrave; garder ce manuscrit en r&eacute;serve, et si vous nous rendez la libert&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash; La libert&eacute;&nbsp;! fit le capitaine Nemo se levant.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, monsieur, et c'est &agrave; ce sujet que je voulais vous interroger. Depuis sept mois nous sommes &agrave; votre bord, et je vous demande aujourd'hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention est de nous y garder toujours.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous r&eacute;pondrai aujourd'hui ce que je vous ai r&eacute;pondu il y a sept mois&nbsp;: Qui entre dans le <i>Nautilus</i> ne doit plus le quitter.</p>
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+<p>C'est l'esclavage m&ecirc;me que vous nous imposez.</p>
+
+<p>&mdash; Donnez-lui le nom qu'il vous plaira.</p>
+
+<p>&mdash; Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa libert&eacute;&nbsp;! Quels que soient les moyens qui s'offrent &agrave; lui, il peut les croire bons&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Ce droit, r&eacute;pondit le capitaine Nemo, qui vous le d&eacute;nie&nbsp;? Ai-je jamais pens&eacute; &agrave; vous encha&icirc;ner par un serment&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine me regardait en se croisant les bras.</p>
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+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait ni de votre go&ucirc;t ni du mien. Mais puisque nous l'avons entam&eacute;, &eacute;puisons-le. Je vous le r&eacute;p&egrave;te, ce n'est pas seulement de ma personne qu'il s'agit. Pour moi l'&eacute;tude est un secours, une diversion puissante, un entra&icirc;nement, une passion qui peut me faire tout oublier. Comme vous, je suis homme &agrave; vivre ignor&eacute;, obscur, dans le fragile espoir de l&eacute;guer un jour &agrave; l'avenir le r&eacute;sultat de mes travaux, au moyen d'un appareil hypoth&eacute;tique confi&eacute; au hasard des flots et des vents. En un mot, je puis vous admirer, vous suivre sans d&eacute;plaisir dans un r&ocirc;le que je comprends sur certains points&nbsp;: mais il est encore d'autres aspects de votre vie qui me la font entrevoir entour&eacute;e de complications et de myst&egrave;res auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons aucune part. Et m&ecirc;me, quand notre coeur a pu battre pour vous, &eacute;mu par quelques-unes de vos douleurs ou remu&eacute; par vos actes de g&eacute;nie ou de courage, nous avons d&ucirc; refouler en nous jusqu'au plus petit t&eacute;moignage de cette sympathie que fait na&icirc;tre la vue de ce qui est beau et bon, que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment que nous sommes &eacute;trangers &agrave; tout ce qui vous touche, qui fait de notre position quelque chose d'inacceptable, d'impossible, m&ecirc;me pour moi mais d'impossible pour Ned Land surtout. Tout homme, par cela seul qu'il est homme, vaut qu'on songe &agrave; lui. Vous &ecirc;tes-vous demand&eacute; ce que l'amour de la libert&eacute;, la haine de l'esclavage, pouvaient faire na&icirc;tre de projets de vengeance dans une nature comme celle du Canadien, ce qu'il pouvait penser, tenter, essayer&nbsp;?...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais tu. Le capitaine Nemo se leva.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'importe&nbsp;? Ce n'est pas moi qui l'ai &eacute;t&eacute; chercher&nbsp;! Ce n'est pas pour mon plaisir que je le garde &agrave; mon bord&nbsp;! Quant &agrave; vous, monsieur Aronnax, vous &ecirc;tes de ceux qui peuvent tout comprendre, m&ecirc;me le silence. Je n'ai rien de plus &agrave; vous r&eacute;pondre. Que cette premi&egrave;re fois o&ugrave; vous venez de traiter ce sujet soit aussi la derni&egrave;re, car une seconde fois, je ne pourrais m&ecirc;me pas vous &eacute;couter.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut tr&egrave;s tendue. Je rapportai ma conversation &agrave; mes deux compagnons.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien &agrave; attendre de cet homme. Le <i>Nautilus</i> se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel que soit le temps.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais le ciel devenait de plus en plus mena&ccedil;ant. Des sympt&ocirc;mes d'ouragan se manifestaient. L'atmosph&egrave;re se faisait blanch&acirc;tre et laiteuse. Aux cyrrhus &agrave; gerbes d&eacute;li&eacute;es succ&eacute;daient &agrave; l'horizon des couches de nimbocumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux disparaissaient, &agrave; l'exception des satanicles, amis des temp&ecirc;tes. Le barom&egrave;tre baissait notablement et indiquait dans l'air une extr&ecirc;me tension des vapeurs. Le m&eacute;lange du storm-glass se d&eacute;composait sous l'influence de l'&eacute;lectricit&eacute; qui saturait l'atmosph&egrave;re. La lutte des &eacute;l&eacute;ments &eacute;tait prochaine.</p>
+
+<p>La temp&ecirc;te &eacute;clata dans la journ&eacute;e du 18 mai, pr&eacute;cis&eacute;ment lorsque le <i>Nautilus</i> flottait &agrave; la hauteur de Long-Island, &agrave; quelques milles des passes de New York. Je puis d&eacute;crire cette lutte des &eacute;l&eacute;ments, car au lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par un inexplicable caprice, voulut la braver &agrave; sa surface.</p>
+
+<p>Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est-&agrave;-dire avec une vitesse de quinze m&egrave;tres &agrave; la seconde, qui fut port&eacute;e &agrave; vingt-cinq m&egrave;tres vers trois heures du soir. C'est le chiffre des temp&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo, in&eacute;branlable sous les rafales, avait pris place sur la plate-forme. Il s'&eacute;tait amarr&eacute; &agrave; mi-corps pour r&eacute;sister aux vagues monstrueuses qui d&eacute;ferlaient. Je m'y &eacute;tais hiss&eacute; et attach&eacute; aussi, partageant mon admiration entre cette temp&ecirc;te et cet homme incomparable qui lui tenait t&ecirc;te.</p>
+
+<p>La mer d&eacute;mont&eacute;e &eacute;tait balay&eacute;e par de grandes loques de nuages qui trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites lames interm&eacute;diaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que de longues ondulations fuligineuses, dont la cr&ecirc;te ne d&eacute;ferle pas, tant elles sont compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient entre elles. Le <i>Nautilus</i>, tant&ocirc;t couch&eacute; sur le c&ocirc;t&eacute;, tant&ocirc;t dress&eacute; comme un m&acirc;t, roulait et tanguait &eacute;pouvantablement.</p>
+
+<p>Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le vent ni la mer. L'ouragan se d&eacute;cha&icirc;na avec une vitesse de quarante-cinq m&egrave;tres &agrave; la seconde, soit pr&egrave;s de quarante lieues &agrave; l'heure. C'est dans ces conditions qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de toits dans des portes, qu'il rompt des grilles de fer, qu'il d&eacute;place des canons de vingt-quatre. Et pourtant le <i>Nautilus</i>, au milieu de la tourmente, justifiait cette parole d'un savant ing&eacute;nieur&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il n'y a pas de coque bien construite qui ne puisse d&eacute;fier &agrave; la mer&nbsp;!&nbsp;&raquo; Ce n'&eacute;tait pas un roc r&eacute;sistant, que ces lames eussent d&eacute;moli, c'&eacute;tait un fuseau d'acier, ob&eacute;issant et mobile, sans gr&eacute;ement, sans m&acirc;ture, qui bravait impun&eacute;ment leur fureur.</p>
+
+<p>Cependant j'examinais attentivement ces vagues d&eacute;cha&icirc;n&eacute;es. Elles mesuraient jusqu'&agrave; quinze m&egrave;tres de hauteur sur une longueur de cent cinquante a cent soixante-quinze m&egrave;tres, et leur vitesse de propagation, moiti&eacute; de celle du vent, &eacute;tait de quinze m&egrave;tres &agrave; la seconde. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la profondeur des eaux. Je compris alors le r&ocirc;le de ces lames qui emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers o&ugrave; elles portent la vie avec l'oxyg&egrave;ne. Leur extr&ecirc;me force de pression &mdash; on l'a calcul&eacute;e peut s'&eacute;lever jusqu'&agrave; trois mille kilogrammes par pied carr&eacute; de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de telles lames qui, aux H&eacute;brides, ont d&eacute;plac&eacute; un bloc pesant quatre-vingt-quatre mille livres. Ce sont elles qui, dans la temp&ecirc;te du 23 d&eacute;cembre 1864, apr&egrave;s avoir renvers&eacute; une partie de la ville de Y&eacute;ddo, au Japon, faisant sept cents kilom&egrave;tres &agrave; l'heure, all&egrave;rent se briser le m&ecirc;me jour sur les rivages de l'Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>L'intensit&eacute; de la temp&ecirc;te s'accrut avec la nuit. Le barom&egrave;tre, comme en 1860, &agrave; la R&eacute;union, pendant un cyclone, tomba &agrave; 710 millim&egrave;tres. A la chute du jour, je vis passer &agrave; l'horizon un grand navire qui luttait p&eacute;niblement. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout &agrave; la lame. Ce devait &ecirc;tre un des steamers des lignes de New York &agrave; Liverpool ou au Havre. Il disparut bient&ocirc;t dans l'ombre.</p>
+
+<p>A dix heures du soir, le ciel &eacute;tait en feu. L'atmosph&egrave;re fut z&eacute;br&eacute;e d'&eacute;clairs violents. Je ne pouvais en supporter l'&eacute;clat, tandis que le capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui l'&acirc;me de la temp&ecirc;te. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait des hurlements des vagues &eacute;cras&eacute;es, des mugissements du vent, des &eacute;clats du tonnerre. Le vent sautait &agrave; tous les points de l'horizon, et le cyclone, partant de l'est, y revenait en passant par le nord, l'ouest et le sud, en sens inverse des temp&ecirc;tes tournantes de l'h&eacute;misph&egrave;re austral.</p>
+
+<p>Ah&nbsp;! ce Gulf-Stream&nbsp;! Il justifiait bien son nom de roi des temp&ecirc;tes&nbsp;! C'est lui qui cr&eacute;e ces formidables cyclones par la diff&eacute;rence de temp&eacute;rature des couches d'air superpos&eacute;es a ses courants.</p>
+
+<p>A la pluie avait succ&eacute;d&eacute; une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se changeaient en aigrettes fulminantes. On e&ucirc;t dit que le capitaine Nemo, voulant une mort digne de lui, cherchait &agrave; se faire foudroyer. Dans un effroyable mouvement de tangage, le <i>Nautilus</i> dressa en l'air son &eacute;peron d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de longues &eacute;tincelles.</p>
+
+<p>Bris&eacute;, &agrave; bout de forces, je me coulai &agrave; plat ventre vers le panneau. Je l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son maximum d'intensit&eacute;. Il &eacute;tait impossible de se tenir debout &agrave; l'int&eacute;rieur du <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les r&eacute;servoirs se remplir peu &agrave; peu, et le <i>Nautilus</i> s'enfon&ccedil;a doucement au-dessous de la surface des flots.</p>
+
+<p>Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effar&eacute;s qui passaient comme des fant&ocirc;mes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent foudroy&eacute;s sous mes yeux&nbsp;!</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i> descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le calme &agrave; une profondeur de quinze m&egrave;tres. Non. Les couches sup&eacute;rieures &eacute;taient trop violemment agit&eacute;es. Il fallut aller chercher le repos jusqu'&agrave; cinquante m&egrave;tres dans les entrailles de la mer.</p>
+
+<p>Mais l&agrave;, quelle tranquillit&eacute;, quel silence, quel milieu paisible&nbsp;! Qui e&ucirc;t dit qu'un ouragan terrible se d&eacute;cha&icirc;nait alors &agrave; la surface de cet Oc&eacute;an&nbsp;?</p>
+
+
+<h4><a name="XX" id="XX"></a>XX</h4>
+
+<h4>PAR 47&deg;24' DE LATITUDE ET DE 17&deg;28' DE LONGITUDE</h4>
+
+
+<p>A la suite de cette temp&ecirc;te, nous avions &eacute;t&eacute; rejet&eacute;s dans l'est. Tout espoir de s'&eacute;vader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent s'&eacute;vanouissait. Le pauvre Ned, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, s'isola comme le capitaine Nemo. Conseil et moi, nous ne nous quittions plus.</p>
+
+<p>J'ai dit que le <i>Nautilus</i> s'&eacute;tait &eacute;cart&eacute; dans l'est. J'aurais d&ucirc; dire, plus exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il erra tant&ocirc;t &agrave; la surface des flots, tant&ocirc;t au-dessous, au milieu de ces brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement dues &agrave; la fonte des glaces, qui entretient une extr&ecirc;me humidit&eacute; dans l'atmosph&egrave;re. Que de navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils allaient reconna&icirc;tre les feux incertains de la c&ocirc;te&nbsp;! Que de sinistres dus &agrave; ces brouillards opaques&nbsp;! Que de chocs sur ces &eacute;cueils dont le ressac est &eacute;teint par le bruit du vent&nbsp;! Que de collisions entre les b&acirc;timents, malgr&eacute; leurs feux de position, malgr&eacute; les avertissements de leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme&nbsp;!</p>
+
+<p>Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille, o&ugrave; gisaient encore tous ces vaincus de l'Oc&eacute;an&nbsp;; les uns vieux et emp&acirc;t&eacute;s d&eacute;j&agrave;&nbsp;; les autres jeunes et r&eacute;fl&eacute;chissant l'&eacute;clat de notre fanal sur leurs ferrures et leurs car&egrave;nes de cuivre. Parmi eux, que de b&acirc;timents perdus corps et biens, avec leurs &eacute;quipages, leur monde d'&eacute;migrants, sur ces points dangereux signal&eacute;s dans les statistiques, le cap Race, l'&icirc;le Saint-Paul, le d&eacute;troit de Belle-Ile, l'estuaire du Saint-Laurent&nbsp;! Et depuis quelques ann&eacute;es seulement que de victimes fournies &agrave; ces fun&egrave;bres annales par les lignes du Royal-Mail, d'Inmann, de Montr&eacute;al, le <i>Solway</i>, I'<i>Isis</i>, le <i>Paramatta</i>, I'<i>Hungarian</i>, le <i>Canadian</i>, l'<i>Anglo-Saxon</i>, le <i>Humboldt</i>, l'<i>United-States</i>, tous &eacute;chou&eacute;s, l'<i>Artic</i>, le <i>Lyonnais</i>, coul&eacute;s par abordage, le <i>Pr&eacute;sident</i>, le <i>Pacific</i>, le <i>City-of-Glasgow</i>, disparus pour des causes ignor&eacute;es, sombres d&eacute;bris au milieu desquels naviguait le <i>Nautilus</i>, comme s'il e&ucirc;t pass&eacute; une revue des morts&nbsp;!</p>
+
+<p>Le 15 mai, nous &eacute;tions sur l'extr&eacute;mit&eacute; m&eacute;ridionale du banc de Terre-Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas consid&eacute;rable de ces d&eacute;tritus organiques, amen&eacute;s soit de l'&Eacute;quateur par le courant du Gulf-Stream, soit du p&ocirc;le bor&eacute;al, par ce contre-courant d'eau froide qui longe la c&ocirc;te am&eacute;ricaine. L&agrave; aussi s'amoncellent les blocs erratiques charri&eacute;s par la d&eacute;b&acirc;cle des glaces. L&agrave; s'est form&eacute; un vaste ossuaire de poissons de mollusques ou de zoophytes qui y p&eacute;rissent par milliards.</p>
+
+<p>La profondeur de la mer n'est pas consid&eacute;rable au banc de Terre-Neuve. Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse subitement une d&eacute;pression profonde, un trou de trois mille m&egrave;tres. L&agrave; s'&eacute;largit le Gulf-Stream. C'est un &eacute;panouissement de ses eaux. Il perd de sa vitesse et de sa temp&eacute;rature, mais il devient une mer.</p>
+
+<p>Parmi les poissons que le <i>Nautilus</i> effaroucha &agrave; son passage, je citerai le cyclopt&egrave;re d'un m&egrave;tre, &agrave; dos noir&acirc;tre, &agrave; ventre orange, qui donne &agrave; ses cong&eacute;n&egrave;res un exemple peu suivi de fid&eacute;lit&eacute; conjugale, un unernack de grande taille, sorte de mur&egrave;ne &eacute;meraude, d'un go&ucirc;t excellent, des karraks &agrave; gros yeux, dont la t&ecirc;te a quelque ressemblance avec celle du chien, des blennies, ovovivipares comme les serpents, des gobies-boulerots ou goujons noirs de deux d&eacute;cim&egrave;tres, des macroures &agrave; longue queue, brillant d'un &eacute;clat argent&eacute;, poissons rapides, aventur&eacute;s loin des mers hyperbor&eacute;ennes.</p>
+
+<p>Les filets ramass&egrave;rent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux, bien muscl&eacute;, arm&eacute; de piquants &agrave; la t&ecirc;te et d'aiguillons aux nageoires, v&eacute;ritable scorpion de deux &agrave; trois m&egrave;tres, ennemi acharn&eacute; des blennies, des gades et des saumons, c'&eacute;tait le cotte des mers septentrionales, au corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les p&ecirc;cheurs du <i>Nautilus</i> eurent quelque peine &agrave; s'emparer de cet animal, qui, gr&acirc;ce &agrave; la conformation de ses opercules, pr&eacute;serve ses organes respiratoires du contact dess&eacute;chant de l'atmosph&egrave;re et peut vivre quelque temps hors de l'eau.</p>
+
+<p>Je cite maintenant &mdash; pour m&eacute;moire &mdash; des bosquiens, petits poissons qui accompagnent longtemps les navires dans les mers bor&eacute;ales, des ables-oxyrhinques, sp&eacute;ciaux &agrave; l'Atlantique septentrional, des rascasses, et j'arrive aux gades, principalement &agrave; l'esp&egrave;ce morue, que je surpris dans ses eaux de pr&eacute;dilection, sur cet in&eacute;puisable banc de Terre-Neuve.</p>
+
+<p>On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car Terre-Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le <i>Nautilus</i> s'ouvrit un chemin &agrave; travers leurs phalanges press&eacute;es, Conseil ne put retenir cette observation&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&Ccedil;a&nbsp;! des morues&nbsp;! dit-il&nbsp;; mais je croyais que les morues &eacute;taient plates comme des limandes ou des soles&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Na&iuml;f&nbsp;! m'&eacute;criai-je. Les morues ne sont plates que chez l'&eacute;picier, o&ugrave; on les montre ouvertes et &eacute;tal&eacute;es. Mais dans l'eau, ce sont des poissons fusiformes comme les mulets, et parfaitement conform&eacute;s pour la marche.</p>
+
+<p>&mdash; Je veux croire monsieur, r&eacute;pondit Conseil. Quelle nu&eacute;e, quelle fourmili&egrave;re&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Eh&nbsp;! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les rascasses et les hommes&nbsp;! Sais-tu combien on a compt&eacute; d'oeufs dans une seule femelle&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Faisons bien les choses, r&eacute;pondit Conseil. Cinq cent mille.</p>
+
+<p>&mdash; Onze millions, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash; Onze millions. Voila ce que je n'admettrai jamais, &agrave; moins de les compter moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash; Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire. D'ailleurs, c'est par milliers que les Fran&ccedil;ais, les Anglais, les Am&eacute;ricains, les Danois, les Norv&eacute;giens, p&ecirc;chent les morues. On les consomme en quantit&eacute;s prodigieuses, et sans l'&eacute;tonnante f&eacute;condit&eacute; de ces poissons, les mers en seraient bient&ocirc;t d&eacute;peupl&eacute;es. Ainsi en Angleterre et en Am&eacute;rique seulement, cinq mille navires mont&eacute;s par soixante-quinze mille marins, sont employ&eacute;s &agrave; la p&ecirc;che de la morue. Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne, ce qui fait vingt-cinq millions. Sur les c&ocirc;tes de la Norv&egrave;ge, m&ecirc;me r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>&mdash; Bien, r&eacute;pondit Conseil, je m'en rapporte &agrave; monsieur. Je ne les compterai pas.</p>
+
+<p>&mdash; Quoi donc&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Les onze millions d'oeufs. Mais je ferai une remarque.</p>
+
+<p>&mdash; Laquelle&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; C'est que si tous les oeufs &eacute;closaient, il suffirait de quatre morues pour alimenter l'Angleterre, l'Am&eacute;rique et la Norv&egrave;ge.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis parfaitement ces longues lignes, arm&eacute;es de deux cents hame&ccedil;ons, que chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entra&icirc;n&eacute;e par un bout au moyen d'un petit grappin, &eacute;tait retenue a la surface par un orin fix&eacute; sur une bou&eacute;e de li&egrave;ge. Le <i>Nautilus</i> dut manoeuvrer adroitement au milieu de ce r&eacute;seau sous-marin.</p>
+
+<p>D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fr&eacute;quent&eacute;s. Il s'&eacute;leva jusque vers le quarante-deuxi&egrave;me degr&eacute; de latitude. C'&eacute;tait &agrave; la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, o&ugrave; aboutit l'extr&eacute;mit&eacute; du c&acirc;ble transatlantique.</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i>, au lieu de continuer &agrave; marcher au nord prit direction vers l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau t&eacute;l&eacute;graphique sur lequel repose le c&acirc;ble, et dont des sondages multipli&eacute;s ont donn&eacute; le relief avec une extr&ecirc;me exactitude.</p>
+
+<p>Ce fut le 17 mai, &agrave; cinq cents milles environ de Heart's Content, par deux mille huit cents m&egrave;tres de profondeur, que j'aper&ccedil;us le c&acirc;ble gisant sur le sol. Conseil, que je n'avais pas pr&eacute;venu, le prit d'abord pour un gigantesque serpent de mer et s'appr&ecirc;tait &agrave; le classer suivant sa m&eacute;thode ordinaire. Mais je d&eacute;sabusai le digne gar&ccedil;on et pour le consoler de son d&eacute;boire, je lui appris diverses particularit&eacute;s de la pose de ce c&acirc;ble.</p>
+
+<p>Le premier c&acirc;ble fut &eacute;tabli pendant les ann&eacute;es 1857 et 1 858&nbsp;; mais, apr&egrave;s avoir transmis quatre cents t&eacute;l&eacute;grammes environ, il cessa de fonctionner. En 1863, les ing&eacute;nieurs construisirent un nouveau c&acirc;ble, mesurant trois mille quatre cents kilom&egrave;tres et pesant quatre mille cinq cents tonnes, qui fut embarqu&eacute; sur le <i>Great-Eastern</i>. Cette tentative &eacute;choua encore.</p>
+
+<p>Or, le 25 mai, le <i>Nautilus</i>, immerg&eacute; par trois mille huit cent trente-six m&egrave;tres de profondeur, se trouvait pr&eacute;cis&eacute;ment en cet endroit o&ugrave; se produisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'&eacute;tait &agrave; six cent trente-huit milles de la c&ocirc;te d'Irlande. On s'aper&ccedil;ut, &agrave; deux heures apr&egrave;s-midi, que les communications avec l'Europe venaient de s'interrompre. Les &eacute;lectriciens du bord r&eacute;solurent de couper le c&acirc;ble avant de le rep&ecirc;cher, et &agrave; onze heures du soir, ils avaient ramen&eacute; la partie avari&eacute;e. On refit un joint et une &eacute;pissure&nbsp;; puis le c&acirc;ble fut immerg&eacute; de nouveau. Mais, quelques jours plus tard, il se rompit et ne put &ecirc;tre ressaisi dans les profondeurs de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Les Am&eacute;ricains ne se d&eacute;courag&egrave;rent pas. L'audacieux Cyrus Field, le promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua une nouvelle souscription. Elle fut imm&eacute;diatement couverte. Un autre c&acirc;ble fut &eacute;tabli dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils conducteurs isol&eacute;s dans une enveloppe de gutta-percha, &eacute;tait prot&eacute;g&eacute; par un matelas de mati&egrave;res textiles contenu dans une armature m&eacute;tallique. Le <i>Great-Eastern</i> reprit la mer le 13 juillet 1866.</p>
+
+<p>L'op&eacute;ration marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois, en d&eacute;roulant le c&acirc;ble, les &eacute;lectriciens observ&egrave;rent que des clous y avaient &eacute;t&eacute; r&eacute;cemment enfonc&eacute;s dans le but d'en d&eacute;t&eacute;riorer l'&acirc;me. Le capitaine Anderson, ses officiers, ses ing&eacute;nieurs, se r&eacute;unirent, d&eacute;lib&eacute;r&egrave;rent, et firent afficher que si le coupable &eacute;tait surpris &agrave; bord, il serait jet&eacute; &agrave; la mer sans autre jugement. Depuis lors, la criminelle tentative ne se reproduisit plus.</p>
+
+<p>Le 23 juillet, le <i>Great-Eastern</i> n'&eacute;tait plus qu'&agrave; huit cents kilom&egrave;tres de Terre-Neuve, lorsqu'on lui t&eacute;l&eacute;graphia d'Irlande la nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche apr&egrave;s Sadowa. Le 27, il relevait au milieu des brumes le port de Heart's Content. L'entreprise &eacute;tait heureusement termin&eacute;e, et par sa premi&egrave;re d&eacute;p&ecirc;che, la jeune Am&eacute;rique adressait &agrave; la vieille Europe ces sages paroles si rarement comprises&nbsp;: &laquo;&nbsp;Gloire &agrave; Dieu dans le ciel, et paix aux hommes de bonne volont&eacute; sur la terre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je ne m'attendais pas &agrave; trouver le c&acirc;ble &eacute;lectrique dans son &eacute;tat primitif, tel qu'il &eacute;tait en sortant des ateliers de fabrication. Le long serpent, recouvert de d&eacute;bris de coquille, h&eacute;riss&eacute; de foraminif&egrave;res, &eacute;tait encro&ucirc;t&eacute; dans un emp&acirc;tement pierreux qui le prot&eacute;geait contre les mollusques perforants. Il reposait tranquillement, &agrave; l'abri des mouvements de la mer, et sous une pression favorable &agrave; la transmission de l'&eacute;tincelle &eacute;lectrique qui passe de l'Am&eacute;rique &agrave; l'Europe en trente-deux centi&egrave;mes de seconde. La dur&eacute;e de ce c&acirc;ble sera infinie sans doute, car on a observ&eacute; que l'enveloppe de gutta-percha s'am&eacute;liore par son s&eacute;jour dans l'eau de mer.</p>
+
+<p>D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le c&acirc;ble n'est jamais immerg&eacute; &agrave; des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le <i>Nautilus</i> le suivit jusqu'&agrave; son fond le plus bas, situ&eacute; par quatre mille quatre cent trente et un m&egrave;tres, et l&agrave;, il reposait encore sans aucun effort de traction. Puis, nous nous rapproch&acirc;mes de l'endroit o&ugrave; avait eu lieu l'accident de 1863.</p>
+
+<p>Le fond oc&eacute;anique formait alors une vall&eacute;e large de cent vingt kilom&egrave;tres, sur laquelle on e&ucirc;t pu poser le Mont-Blanc sans que son sommet &eacute;merge&acirc;t de la surface des flots. Cette vall&eacute;e est ferm&eacute;e &agrave; l'est par une muraille &agrave; pic de deux mille m&egrave;tres. Nous y arrivions le 28 mai, et le <i>Nautilus</i> n'&eacute;tait plus qu'&agrave; cent cinquante kilom&egrave;tres de l'Irlande.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les &icirc;les Britanniques&nbsp;? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et revint vers les mers europ&eacute;ennes. En contournant l'&icirc;le d'&Eacute;meraude, j'aper&ccedil;us un instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui &eacute;claire les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool.</p>
+
+<p>Une importante question se posait alors &agrave; mon esprit.</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i> oserait-il s'engager dans la Manche&nbsp;? Ned Land qui avait reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m'interroger. Comment lui r&eacute;pondre&nbsp;? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Apr&egrave;s avoir laiss&eacute; entrevoir au Canadien les rivages d'Am&eacute;rique, allait-il donc me montrer les c&ocirc;tes de France&nbsp;?</p>
+
+<p>Cependant le <i>Nautilus</i> s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il passait en vue du Land's End, entre la pointe extr&ecirc;me de l'Angleterre et les Sorlingues, qu'il laissa sur tribord.</p>
+
+<p>S'il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement &agrave; l'est. Il ne le fit pas.</p>
+
+<p>Pendant toute la journ&eacute;e du 31 mai, le <i>Nautilus</i> d&eacute;crivit sur la mer une s&eacute;rie de cercles qui m'intrigu&egrave;rent vivement. Il semblait chercher un endroit qu'il avait quelque peine &agrave; trouver. A midi, le capitaine Nemo vint faire son point lui-m&ecirc;me. Il ne m'adressa pas la parole. Il me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi&nbsp;? &Eacute;tait-ce sa proximit&eacute; des rivages europ&eacute;ens&nbsp;? Sentait-il quelque ressouvenir de son pays abandonn&eacute;&nbsp;? Qu'&eacute;prouvait-il alors&nbsp;? des remords ou des regrets&nbsp;? Longtemps cette pens&eacute;e occupa mon esprit, et j'eus comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du capitaine.</p>
+
+<p>Le lendemain, 31 juin, le <i>Nautilus</i> conserva les m&ecirc;mes allures. Il &eacute;tait &eacute;vident qu'il cherchait &agrave; reconna&icirc;tre un point pr&eacute;cis de l'Oc&eacute;an. Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait fait la veille. La mer &eacute;tait belle, le ciel pur. A huit milles dans l'est, un grand navire &agrave; vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon. Aucun pavillon ne battait &agrave; sa corne, et je ne pus reconna&icirc;tre sa nationalit&eacute;.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil pass&acirc;t au m&eacute;ridien, prit son sextant et observa avec une pr&eacute;cision extr&ecirc;me. Le calme absolu des flots facilitait son op&eacute;ration. Le <i>Nautilus</i> immobile ne ressentait ni roulis ni tangage.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son rel&egrave;vement fut termin&eacute;, le capitaine pronon&ccedil;a ces seuls mots.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C'est ici&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le b&acirc;timent qui modifiait sa marche et semblait se rapprocher de nous&nbsp;? Je ne saurais le dire.</p>
+
+<p>Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements de l'eau dans les r&eacute;servoirs. Le <i>Nautilus</i> commen&ccedil;a de s'enfoncer, suivant une ligne verticale, car son h&eacute;lice entrav&eacute;e ne lui communiquait plus aucun mouvement.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, il s'arr&ecirc;tait &agrave; une profondeur de huit cent trente-trois m&egrave;tres et reposait sur le sol.</p>
+
+<p>Le plafond lumineux du salon s'&eacute;teignit alors, les panneaux s'ouvrirent, et &agrave; travers les vitres, j'aper&ccedil;us la mer vivement illumin&eacute;e par les rayons du fanal dans un ravo d'un demi-mille.</p>
+
+<p>Je regardait &agrave; b&acirc;bord et je ne vis rien que l'immensit&eacute; des eaux tranquilles.</p>
+
+<p>Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui attira mon attention. On e&ucirc;t dit des ruines ensevelies sous un emp&acirc;tement de coquilles blanch&acirc;tres comme sous un manteau de neige. En examinant attentivement cette masse, je crus reconna&icirc;tre les formes &eacute;paissies d'un navire, ras&eacute; de ses m&acirc;ts, qui devait avoir coul&eacute; par l'avant. Ce sinistre datait certainement d'une &eacute;poque recul&eacute;e. Cette &eacute;pave, pour &ecirc;tre ainsi encro&ucirc;t&eacute;e dans le calcaire des eaux, comptait d&eacute;j&agrave; bien des ann&eacute;es pass&eacute;es sur ce fond de l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait ce navire&nbsp;? Pourquoi le <i>Nautilus</i> venait-il visiter sa tombe&nbsp;? N'&eacute;tait-ce donc pas un naufrage qui avait entra&icirc;n&eacute; ce b&acirc;timent sous les eaux&nbsp;?</p>
+
+<p>Je ne savais que penser, quand, pr&egrave;s de moi, j'entendis le capitaine Nemo dire d'une voix lente&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Autrefois ce navire se nommait le <i>Marseillais</i>. Il portait soixante-quatorze canons et fut lanc&eacute; en 1762. En 1778, le 13 ao&ucirc;t, command&eacute; par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le <i>Preston</i>. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de l'amiral d'Estaing &agrave; la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak. En 1794, la r&eacute;publique fran&ccedil;aise lui changeait son nom. Le 16 avril de la m&ecirc;me ann&eacute;e, il rejoignait &agrave; Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse&nbsp;? charg&eacute; d'escorter un convoi de bl&eacute; qui venait d'Am&eacute;rique sous le commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II, cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur, c'est aujourd'hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a soixante-quatorze ans, jour pour jour, &agrave; cette place m&ecirc;me, par 47&deg;24' de latitude et 17&deg;28' de longitude, ce navire, apr&egrave;s un combat h&eacute;ro&iuml;que, d&eacute;m&acirc;t&eacute; de ses trois m&acirc;ts, l'eau dans ses soutes, le tiers de son &eacute;quipage hors de combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon &agrave; sa poupe, il disparut sous les flots au cri de&nbsp;: Vive la R&eacute;publique&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Le <i>Vengeur</i>&nbsp;! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Oui&nbsp;! monsieur. Le <i>Vengeur</i>&nbsp;! Un beau nom&nbsp;!&nbsp;&raquo; murmura le capitaine Nemo en se croisant les bras.</p>
+
+
+<h4><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h4>
+
+<h4>UNE H&Eacute;CATOMBE</h4>
+
+
+<p>Cette fa&ccedil;on de dire, l'impr&eacute;vu de cette sc&egrave;ne, cet historique du navire patriote froidement racont&eacute; d'abord, puis l'&eacute;motion avec laquelle l'&eacute;trange personnage avait prononc&eacute; ses derni&egrave;res paroles, ce nom de <i>Vengeur</i>, dont la signification ne pouvait m'&eacute;chapper, tout se r&eacute;unissait pour frapper profond&eacute;ment mon esprit. Mes regards ne quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer, consid&eacute;rait d'un oeil ardent la glorieuse &eacute;pave. Peut-&ecirc;tre ne devais-je jamais savoir qui il &eacute;tait, d'o&ugrave; il venait, o&ugrave; il allait, mais je voyais de plus en plus l'homme se d&eacute;gager du savant. Ce n'&eacute;tait pas une misanthropie commune qui avait enferm&eacute; dans les flancs du <i>Nautilus</i> le capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime que le temps ne pouvait affaiblir.</p>
+
+<p>Cette haine cherchait-elle encore des vengeances&nbsp;? L'avenir devait bient&ocirc;t me l'apprendre.</p>
+
+<p>Cependant, le <i>Nautilus</i> remontait lentement vers la surface de la mer, et je vis dispara&icirc;tre peu &agrave; peu les formes confuses du <i>Vengeur</i>. Bient&ocirc;t un l&eacute;ger roulis m'indiqua que nous flottions &agrave; l'air libre.</p>
+
+<p>En ce moment, une sourde d&eacute;tonation se fit entendre. Je regardai le capitaine. Le capitaine ne bougea pas.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; Capitaine&nbsp;?&nbsp;&raquo; dis-je.</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; D'o&ugrave; vient cette d&eacute;tonation&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Un coup de canon&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit Ned Land.</p>
+
+<p>Je regardai dans la direction du navire que j'avais aper&ccedil;u. Il s'&eacute;tait rapproch&eacute; du <i>Nautilus</i> et l'on voyait qu'il for&ccedil;ait de vapeur. Six milles le s&eacute;paraient de nous.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; Quel est ce b&acirc;timent, Ned&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; A son gr&eacute;ement, &agrave; la hauteur de ses bas m&acirc;ts, r&eacute;pondit le Canadien, je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et couler, s'il le faut, ce damn&eacute; <i>Nautilus</i> !</p>
+
+<p>&mdash; Ami Ned, r&eacute;pondit Conseil, quel mal peut-il faire au <i>Nautilus</i>&nbsp;? Ira-t-il l'attaquer sous les flots&nbsp;? Ira-t-il le canonner au fond des mers&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconna&icirc;tre la nationalit&eacute; de ce b&acirc;timent&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le Canadien, fron&ccedil;ant ses sourcils, abaissant ses paupi&egrave;res, plissant ses yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute la puissance de son regard.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; Non, monsieur, r&eacute;pondit-il. Je ne saurais reconna&icirc;tre &agrave; quelle nation il appartient. Son pavillon n'est pas hisse. Mais je puis affirmer que c'est un navire de guerre, car une longue flamme se d&eacute;roule &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de son grand m&acirc;t.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Pendant un quart d'heure, nous continu&acirc;mes d'observer le b&acirc;timent qui se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant, qu'il e&ucirc;t reconnu le <i>Nautilus</i> &agrave; cette distance, encore moins qu'il s&ucirc;t ce qu'&eacute;tait cet engin sous-marin.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t le Canadien m'annon&ccedil;a que ce b&acirc;timent &eacute;tait un grand vaisseau de guerre, &agrave; &eacute;peron, un deux-ponts cuirass&eacute;. Une &eacute;paisse fum&eacute;e noire s'&eacute;chappait de ses deux chemin&eacute;es. Ses voiles serr&eacute;es se confondaient avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La distance emp&ecirc;chait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui flottait comme un mince ruban.</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;ait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher, une chance de salut s'offrait &agrave; nous.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; Monsieur, me dit Ned Land, que ce b&acirc;timent nous passe &agrave; un mille je me jette &agrave; la mer, et je vous engage faire comme moi.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je ne r&eacute;pondis pas &agrave; la proposition du Canadien, et je continuai de regarder le navire qui grandissait &agrave; vue d'oeil. Qu'il f&ucirc;t anglais, fran&ccedil;ais, am&eacute;ricain ou russe, il &eacute;tait certain qu'il nous accueillerait, si nous pouvions gagner son bord.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons quelque exp&eacute;rience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin de le remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>J'allais r&eacute;pondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit &agrave; l'avant du vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux troubl&eacute;es par la chute d'un corps pesant, &eacute;clabouss&egrave;rent l'arri&egrave;re du <i>Nautilus</i>. Peu apr&egrave;s, une d&eacute;tonation frappait mon oreille.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; Comment&nbsp;? ils tirent sur nous&nbsp;! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Braves gens&nbsp;! murmura le Canadien.</p>
+
+<p>&mdash; Ils ne nous prennent donc pas pour des naufrag&eacute;s accroch&eacute;s &agrave; une &eacute;pave&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; N'en d&eacute;plaise &agrave; monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau qu'un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu'&agrave; lui.- N'en d&eacute;plaise &agrave; monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal.</p>
+
+<p>&mdash; Mais ils doivent bien voir, m'&eacute;criai-je qu'ils ont affaire &agrave; des hommes.</p>
+
+<p>&mdash; C'est peut-&ecirc;tre pour cela&nbsp;!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit Ned Land en me regardant.</p>
+
+<p>Toute une r&eacute;v&eacute;lation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait &agrave; quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du pr&eacute;tendu monstre. Sans doute, dans son abordage avec l'Abraham-Lincoln, lorsque le Canadien le frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le narwal &eacute;tait un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un c&eacute;tac&eacute; surnaturel&nbsp;?</p>
+
+<p>Oui, cela devait &ecirc;tre ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction&nbsp;!</p>
+
+<p>Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo employait le <i>Nautilus</i> &agrave; une oeuvre de vengeance&nbsp;! Pendant cette nuit, lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Oc&eacute;an Indien, ne s'&eacute;tait-il pas attaqu&eacute; &agrave; quelque navire&nbsp;? Cet homme enterr&eacute; maintenant dans le cimeti&egrave;re de corail, n'avait-il pas &eacute;t&eacute; victime du choc provoqu&eacute; par le <i>Nautilus</i>&nbsp;? Oui, je le r&eacute;p&egrave;te. Il en devait &ecirc;tre ainsi. Une partie de la myst&eacute;rieuse existence du capitaine Nemo se d&eacute;voilait. Et si son identit&eacute; n'&eacute;tait pas reconnue, du moins, les nations coalis&eacute;es contre lui, chassaient maintenant, non plus un &ecirc;tre chim&eacute;rique, mais un homme qui leur avait vou&eacute; une haine implacable&nbsp;!</p>
+
+<p>Tout ce pass&eacute; formidable apparut &agrave; mes yeux. Au lieu de rencontrer des amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des ennemis sans piti&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns, rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre &agrave; des distances consid&eacute;rables. Mais aucun n'atteignit le <i>Nautilus</i>.</p>
+
+<p>Le navire cuirass&eacute; n'&eacute;tait plus alors qu'&agrave; trois milles. Malgr&eacute; sa violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la plate-forme. Et cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant normalement la coque du <i>Nautilus</i>, lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fatal.</p>
+
+<p>Le Canadien me dit alors&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas. Faisons des signaux&nbsp;! Mille diables&nbsp;! On comprendra peut-&ecirc;tre que nous sommes d'honn&ecirc;tes gens&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait &agrave; peine d&eacute;ploy&eacute;, que terrass&eacute; par une main de fer, malgr&eacute; sa force prodigieuse, il tombait sur le pont.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; Mis&eacute;rable, s'&eacute;cria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur l'&eacute;peron du <i>Nautilus</i> avant qu'il ne se pr&eacute;cipite contre ce navire&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo, terrible &agrave; entendre, &eacute;tait plus terrible encore &agrave; voir. Sa face avait p&acirc;li sous les spasmes de son coeur, qui avait d&ucirc; cesser de battre un instant. Ses pupilles s'&eacute;taient contract&eacute;es effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps pench&eacute; en avant, il tordait sous sa main les &eacute;paules du Canadien.</p>
+
+<p>Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont les boulets pleuvaient autour de lui&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; Ah&nbsp;! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il de sa voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour te reconna&icirc;tre&nbsp;! Regarde&nbsp;! Je vais te montrer les miennes&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et le capitaine Nemo d&eacute;ploya &agrave; l'avant de la plate-forme un pavillon noir, semblable &agrave; celui qu'il avait d&eacute;j&agrave; plant&eacute; au p&ocirc;le sud.</p>
+
+<p>A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du <i>Nautilus</i>, sans l'entamer, et passant par ricochet pr&egrave;s du capitaine, alla se perdre en mer.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo haussa les &eacute;paules. Puis, s'adressant &agrave; moi&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos compagnons.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur, m'ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire,</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; Je le ferai, r&eacute;pondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez pas de me juger, monsieur. La fatalit&eacute; vous montre ce que vous ne deviez pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez.</p>
+
+<p>&mdash; Ce navire, quel est-il&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Vous ne le savez pas&nbsp;? Eh bien&nbsp;! tant mieux&nbsp;! Sa nationalit&eacute;, du moins, restera un secret pour vous. Descendez.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'ob&eacute;ir. Une quinzaine de marins du <i>Nautilus</i> entouraient le capitaine et regardaient avec un implacable sentiment de haine ce navire qui s'avan&ccedil;ait vers eux. On sentait que le m&ecirc;me souffle de vengeance animait toutes ces &acirc;mes.</p>
+
+<p>Je descendis au moment o&ugrave; un nouveau projectile &eacute;raillait encore la coque du <i>Nautilus</i>, et j'entendis le capitaine s'&eacute;crier&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; Frappe, navire insens&eacute;&nbsp;! Prodigue tes inutiles boulets&nbsp;! Tu n'&eacute;chapperas pas &agrave; l'&eacute;peron du <i>Nautilus</i>. Mais ce n'est pas &agrave; cette place que tu dois p&eacute;rir&nbsp;! Je ne veux pas que tes ruines aillent se confondre avec les ruines du <i>Vengeur</i> !&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second &eacute;taient rest&eacute;s sur la plate-forme. L'h&eacute;lice fut mise en mouvement, le <i>Nautilus</i>, s'&eacute;loignant avec vitesse se mit hors de la port&eacute;e des boulets du vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta de maintenir sa distance.</p>
+
+<p>Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et l'inqui&eacute;tude qui me d&eacute;voraient, je revins vers l'escalier central. Le panneau &eacute;tait ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine s'y promenait encore d'un pas agit&eacute;. Il regardait le navire qui lui restait sous le vent &agrave; cinq ou six milles. Il tournait autour de lui comme une b&ecirc;te fauve, et l'attirant vers l'est, il se laissait poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-&ecirc;tre h&eacute;sitait-il encore&nbsp;?</p>
+
+<p>Je voulus intervenir une derni&egrave;re fois. Mais j'avais a peine interpell&eacute; le capitaine Nemo, que celui-ci m'imposait silence&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; Je suis le droit, je suis la justice&nbsp;! me dit-il. Je suis l'opprim&eacute;, et voil&agrave; l'oppresseur&nbsp;! C'est par lui que tout ce que J'ai aime, ch&eacute;ri, v&eacute;n&eacute;r&eacute;, patrie, femme, enfants, mon p&egrave;re, ma m&egrave;re, j'ai vu tout p&eacute;rir&nbsp;! Tout ce que je hais est l&agrave;&nbsp;! Taisez-vous&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui for&ccedil;ait de vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; Nous fuirons&nbsp;! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; Bien, fit Ned. Quel est ce navire&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coul&eacute; avant la nuit. En tout cas, mieux vaut p&eacute;rir avec lui que de se faire les complices de repr&eacute;sailles dont on ne peut pas mesurer l'&eacute;quit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; C'est mon avis, r&eacute;pondit froidement Ned Land. Attendons la nuit.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>La nuit arriva. Un profond silence r&eacute;gnait &agrave; bord. La boussole indiquait que le <i>Nautilus</i> n'avait pas modifi&eacute; sa direction. J'entendais le battement de son h&eacute;lice qui frappait les flots avec une rapide r&eacute;gularit&eacute;. Il se tenait &agrave; la surface des eaux, et un l&eacute;ger roulis le portait tant&ocirc;t sur un bord, tant&ocirc;t sur un autre.</p>
+
+<p>Mes compagnons et moi, nous avions r&eacute;solu de fuir au moment o&ugrave; le vaisseau serait assez rapproch&eacute;, soit pour nous faire entendre, soit pour nous faire voir, car la lune, qui devait &ecirc;tre pleine trois jours plus tard, resplendissait. Une fois &agrave; bord de ce navire, si nous ne pouvions pr&eacute;venir le coup qui le mena&ccedil;ait, du moins nous ferions tout ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois, je crus que le <i>Nautilus</i> se disposait pour l'attaque. Mais il se contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps apr&egrave;s, il reprenait son allure de fuite.</p>
+
+<p>Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion d'agir. Nous parlions peu, &eacute;tant trop &eacute;mus. Ned Land aurait voulu se pr&eacute;cipiter &agrave; la mer. Je le for&ccedil;ai d'attendre. Suivant moi, le <i>Nautilus</i>devait attaquer le deux-ponts &agrave; la surface des flots, et alors il serait non seulement possible, mais facile de s'enfuir.</p>
+
+<p>A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le capitaine Nemo ne l'avait pas quitt&eacute;e. Il &eacute;tait debout, &agrave; l'avant, pr&egrave;s de son pavillon, qu'une l&eacute;g&egrave;re brise d&eacute;ployait au-dessus de sa t&ecirc;te. Il ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire intensit&eacute;, semblait l'attirer, le fasciner, l'entra&icirc;ner plus s&ucirc;rement que s'il lui e&ucirc;t donn&eacute; la remorque&nbsp;!</p>
+
+<p>La lune passait alors au m&eacute;ridien. Jupiter se levait dans l'est. Au milieu de cette paisible nature, le ciel et l'Oc&eacute;an rivalisaient de tranquillit&eacute;, et la mer offrait a l'astre des nuits le plus beau miroir qui e&ucirc;t jamais refl&eacute;t&eacute; son image.</p>
+
+<p>Et quand je pensais &agrave; ce calme profond des &eacute;l&eacute;ments, compar&eacute; &agrave; toutes ces col&egrave;res qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible <i>Nautilus</i>, je sentais frissonner tout mon &ecirc;tre.</p>
+
+<p>Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. Il s'&eacute;tait rapproch&eacute;, marchant toujours vers cet &eacute;clat phosphorescent qui signalait la pr&eacute;sence du <i>Nautilus</i> Je vis ses feux de position, vert et rouge, et son fanal blanc suspendu au grand &eacute;tai de misaine. Une vague r&eacute;verb&eacute;ration &eacute;clairait son gr&eacute;ement et indiquait que les feux &eacute;taient pouss&eacute;s &agrave; outrance. Des gerbes d'&eacute;tincelles, des scories de charbons enflamm&eacute;s, s'&eacute;chappant de ses chemin&eacute;es, &eacute;toilaient l'atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>Je demeurai ainsi jusqu'&agrave; six heures du matin, sans que le capitaine Nemo e&ucirc;t paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait &agrave; un mille et demi, et avec les premi&egrave;re, lueurs du jour, sa canonnade recommen&ccedil;a. Le moment ne pouvait &ecirc;tre &eacute;loign&eacute; o&ugrave;, le <i>Nautilus</i> attaquant son adversaire, mes compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet homme que je n'osais juger.</p>
+
+<p>Je me disposais &agrave; descendre afin de les pr&eacute;venir, lorsque le second monta sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines dispositions furent prises qu'on aurait pu appeler le &laquo;&nbsp; branle-bas de combat&nbsp;&raquo; du <i>Nautilus</i>. Elles &eacute;taient tr&egrave;s simples. La fili&egrave;re qui formait balustrade autour de la plate-forme, fut abaiss&eacute;e. De m&ecirc;me, les cages du fanal et du timonier rentr&egrave;rent dans la coque de mani&egrave;re &agrave; l'affleurer seulement. La surface du long cigare de t&ocirc;le n'offrait plus une seule saillie qui p&ucirc;t g&ecirc;ner sa manoeuvre.</p>
+
+<p>Je revins au salon. Le <i>Nautilus</i> &eacute;mergeait toujours. Quelques lueurs matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines ondulations des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil levant. Ce terrible jour du 2 juin se levait.</p>
+
+<p>A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du <i>Nautilus</i> se mod&eacute;rait. Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les d&eacute;tonations se faisaient plus violemment entendre. Les boulets labouraient l'eau ambiante et s'y vissaient avec un sifflement singulier.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp; Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poign&eacute;e de main, et que Dieu nous garde&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ned Land &eacute;tait r&eacute;solu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant &agrave; peine.</p>
+
+<p>Nous pass&acirc;mes dans la biblioth&egrave;que. Au moment o&ugrave; je poussais la porte qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau sup&eacute;rieur se fermer brusquement.</p>
+
+<p>Le Canadien s'&eacute;lan&ccedil;a sur les marches, mais je l'arr&ecirc;tai. Un sifflement bien connu m'apprenait que l'eau p&eacute;n&eacute;trait dans les r&eacute;servoirs du bord. En effet, en peu d'instants, le <i>Nautilus</i> s'immergea &agrave; quelques m&egrave;tres au-dessous de la surface des flots.</p>
+
+<p>Je compris sa manoeuvre. Il &eacute;tait trop tard pour agir.</p>
+
+<p>Le <i>Nautilus</i> ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son imp&eacute;n&eacute;trable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, l&agrave; ou la carapace m&eacute;tallique ne prot&egrave;ge plus le bord&eacute;.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions emprisonn&eacute;s de nouveau, t&eacute;moins oblig&eacute;s du sinistre drame qui se pr&eacute;parait. D'ailleurs, nous e&ucirc;mes &agrave; peine le temps de r&eacute;fl&eacute;chir. R&eacute;fugi&eacute;s dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une parole. Une stupeur profonde s'&eacute;tait empar&eacute;e de mon esprit. Le mouvement de la pens&eacute;e s'arr&ecirc;tait en moi.. Je me trouvais dans cet &eacute;tat p&eacute;nible qui pr&eacute;c&egrave;de l'attente d'une d&eacute;tonation &eacute;pouvantable. J'attendais, j'&eacute;coutais, je ne vivais que par le sens de l'ou&iuml;e&nbsp;!</p>
+
+<p>Cependant, la vitesse du <i>Nautilus</i> s'accrut sensiblement. C'&eacute;tait son &eacute;lan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque fr&eacute;missait.</p>
+
+<p>Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement l&eacute;ger. Je sentis la force p&eacute;n&eacute;trante de l'&eacute;peron d'acier. J'entendis des &eacute;raillements, des raclements. Mais le <i>Nautilus</i>, emport&eacute; par sa puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau comme l'aiguille du voilier &agrave; travers la toile&nbsp;!</p>
+
+<p>Je ne pus y tenir. Fou, &eacute;perdu, je m'&eacute;lan&ccedil;ai hors de ma chambre et me pr&eacute;cipitai dans le salon.</p>
+
+<p>Le capitaine Nemo &eacute;tait l&agrave;. Muet, sombre, implacable, il regardait par le panneau de b&acirc;bord.</p>
+
+<p>Une masse &eacute;norme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son agonie, le <i>Nautilus</i> descendait dans l'ab&icirc;me avec elle. A dix m&egrave;tres de moi, je vis cette coque entr'ouverte, o&ugrave; l'eau s'enfon&ccedil;ait avec un bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages. Le pont &eacute;tait couvert d'ombres noires qui s'agitaient.</p>
+
+<p>L'eau montait. Les malheureux s'&eacute;lan&ccedil;aient dans les haubans, s'accrochaient aux m&acirc;ts, se tordaient sous l&eacute;s eaux. C'&eacute;tait une fourmili&egrave;re humaine surprise par l'envahissement d'une mer&nbsp;!</p>
+
+<p>Paralys&eacute;, raidi par l'angoisse, les cheveux h&eacute;riss&eacute;s, l'oeil d&eacute;mesur&eacute;ment ouvert, la respiration incompl&egrave;te, sans souffle, sans voix, je regardais, moi aussi&nbsp;! Une irr&eacute;sistible attraction me collait &agrave; la vitre&nbsp;!</p>
+
+<p>L'&eacute;norme vaisseau s'enfon&ccedil;ait lentement. Le <i>Nautilus</i> le suivant, &eacute;piait tous ses mouvements. Tout &agrave; coup, une explosion se produisit. L'air comprim&eacute; fit voler les ponts du b&acirc;timent comme si le feu e&ucirc;t pris aux soutes. La pouss&eacute;e des eaux fut telle que le <i>Nautilus</i> d&eacute;via.</p>
+
+<p>Alors le malheureux navire s'enfon&ccedil;a plus rapidement. Ses hunes, charg&eacute;es de victimes, apparurent, ensuite des barres, pliant sous des grappes d'hommes, enfin le sommet de son grand m&acirc;t. Puis, la masse sombre disparut, et avec elle cet &eacute;quipage de cadavres entra&icirc;n&eacute;s par un formidable remous...</p>
+
+<p>Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier, v&eacute;ritable archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut fini, le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre, l'ouvrit et entra. Je le suivis des yeux.</p>
+
+<p>Sur le panneau du fond, au-dessous des portraits de ses h&eacute;ros, je vis le portrait d'une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les bras, et, s'agenouillant, il fondit en sanglots.</p>
+
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+<h4><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h4>
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+<h4>LES DERNI&Egrave;RES PAROLES DU CAPITAINE NEMO</h4>
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+<p>Les panneaux s'&eacute;taient referm&eacute;s sur cette vision effrayante, mais la lumi&egrave;re n'avait pas &eacute;t&eacute; rendue au salon. A l'int&eacute;rieur du <i>Nautilus</i>, ce n'&eacute;taient que t&eacute;n&egrave;bres et silence. Il quittait ce lieu de d&eacute;solation, &agrave; cent pieds sous les eaux, avec une rapidit&eacute; prodigieuse. O&ugrave; allait-il&nbsp;? Au nord ou au sud&nbsp;? O&ugrave; fuyait cet homme apr&egrave;s cette horrible repr&eacute;saille&nbsp;?</p>
+
+<p>J'&eacute;tais rentr&eacute; dans ma chambre o&ugrave; Ned et Conseil se tenaient silencieusement. J'&eacute;prouvais une insurmontable horreur pour le capitaine Nemo. Quoi qu'il e&ucirc;t souffert de la part des hommes, il n'avait pas le droit de punir ainsi. Il m'avait fait, sinon le complice, du moins le t&eacute;moin de ses vengeances&nbsp;! C'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; trop.</p>
+
+<p>A onze heures, la clart&eacute; &eacute;lectrique r&eacute;apparut. Je passai dans le salon. Il &eacute;tait d&eacute;sert. Je consultai les divers instruments. Le <i>Nautilus</i> fuyait dans le nord avec une rapidit&eacute; de vingt-cinq milles &agrave; l'heure, tant&ocirc;t &agrave; la surface de la mer, tant&ocirc;t &agrave; trente pieds au-dessous.</p>
+
+<p>Rel&egrave;vement fait sur la carte, je vis que nous passions &agrave; l'ouvert de la Manche, et que notre direction nous portait vers les mers bor&eacute;ales avec une incomparable vitesse.</p>
+
+<p>A peine pouvais-je saisir &agrave; leur rapide passage des squales au long nez, des squales-marteaux, des roussettes qui fr&eacute;quentent ces eaux, de grands aigles de mer, des nu&eacute;es d'hippocampes, semblables aux cavaliers du jeu d'&eacute;checs, des anguilles s'agitant comme les serpenteaux d'un feu d'artifice, des arm&eacute;es de crabes qui fuyaient obliquement en croisant leurs pinces sur leur carapace, enfin des troupes de marsouins qui luttaient de rapidit&eacute; avec le <i>Nautilus</i>. Mais d'observer, d'&eacute;tudier, de classer, il n'&eacute;tait plus question alors.</p>
+
+<p>Le soir, nous avions franchi deux cents lieues de l'Atlantique. L'ombre se fit, et la mer fut envahie par les t&eacute;n&egrave;bres jusqu'au lever de la lune.</p>
+
+<p>Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'&eacute;tais assailli de cauchemars. L'horrible sc&egrave;ne de destruction se r&eacute;p&eacute;tait dans mon esprit.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'o&ugrave; nous entra&icirc;na le <i>Nautilus</i>dans ce bassin de l'Atlantique nord&nbsp;? Toujours avec une vitesse inappr&eacute;ciable&nbsp;! Toujours au milieu des brumes hyperbor&eacute;ennes&nbsp;! Toucha-t-il aux pointes du Spitzberg, aux accores de la Nouvelle-Zemble&nbsp;? Parcourut-il ces mers ignor&eacute;es, la mer Blanche, la mer de Kara, le golfe de l'Obi, l'archipel de Liarrov, et ces rivages inconnus de la c&ocirc;te asiatique&nbsp;? Je ne saurais le dire. Le temps qui s'&eacute;coulait je ne pouvais plus l'&eacute;valuer. L'heure avait &eacute;t&eacute; suspendue aux horloges du bord. Il semblait que la nuit et le jour, comme dans les contr&eacute;es polaires, ne suivaient plus leur cours r&eacute;gulier. Je me sentais entra&icirc;n&eacute; dans ce domaine de l'&eacute;trange o&ugrave; se mouvait &agrave; l'aise l'imagination surmen&eacute;e d'Edgard Po&euml;. A chaque instant, je m'attendais &agrave; voir, comme le fabuleux Gordon Pym, &laquo;&nbsp;cette figure humaine voil&eacute;e, de proportion beaucoup plus vaste que celle d'aucun habitant de la terre, jet&eacute;e en travers de cette cataracte qui d&eacute;fend les abords du p&ocirc;le&nbsp;&raquo;&nbsp;!</p>
+
+<p>J'estime &mdash; mais je me trompe peut-&ecirc;tre , j'estime que cette course aventureuse du <i>Nautilus</i> se prolongea pendant quinze ou vingt jours, et je ne sais ce qu'elle aurait dur&eacute;, sans la catastrophe qui termina ce voyage. Du capitaine Nemo, il n'&eacute;tait plus question. De son second, pas davantage. Pas un homme de l'&eacute;quipage ne fut visible un seul instant. Presque incessamment, le <i>Nautilus</i> flottait sous les eaux. Quand ii remontait &agrave; leur surface afin de renouveler son air, les panneaux s'ouvraient ou se refermaient automatiquement. Plus de point report&eacute; sur le planisph&egrave;re. Je ne savais o&ugrave; nous &eacute;tions.</p>
+
+<p>Je dirai aussi que le Canadien, &agrave; bout de forces et de patience, ne paraissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et craignait que, dans un acc&egrave;s de d&eacute;lire et sous l'empire d'une nostalgie effrayante, il ne se tu&acirc;t. Il le surveillait donc avec un d&eacute;vouement de tous les instants.</p>
+
+<p>On comprend que, dans ces conditions, la situation n'&eacute;tait plus tenable.</p>
+
+<p>Un matin &mdash; &agrave; quelle date, je ne saurais le dire &mdash; je m'&eacute;tais assoupi vers les premi&egrave;res heures du jour, assoupissement p&eacute;nible et maladif. Quand je m'&eacute;veillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je l'entendis me dire &agrave; voix basse&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous allons fuir&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Je me redressai.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quand fuyons-nous&nbsp;? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash; La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du <i>Nautilus</i>. On dirait que la stupeur r&egrave;gne &agrave; bord. Vous serez pr&ecirc;t, monsieur&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Oui. O&ugrave; sommes-nous&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des brumes, &agrave; vingt milles dans l'est.</p>
+
+<p>&mdash; Quelles sont ces terres&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y r&eacute;fugierons.</p>
+
+<p>&mdash; Oui&nbsp;! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, d&ucirc;t la mer nous engloutir&nbsp;!</p>
+
+<p>&mdash; La mer est mauvaise, le vent violent, mais vingt milles &agrave; faire dans cette l&eacute;g&egrave;re embarcation du <i>Nautilus</i> ne m'effraient pas. J'ai pu y transporter quelques vivres et quelques bouteilles d'eau &agrave; l'insu de l'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>&mdash; Je vous suivrai.</p>
+
+<p>&mdash; D'ailleurs, ajouta le Canadien, si je suis surpris, je me d&eacute;fends, je me fais tuer.</p>
+
+<p>&mdash; Nous mourrons ensemble, ami Ned.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>J'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute; &agrave; tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate-forme, sur laquelle je pouvais &agrave; peine me maintenir contre le choc des lames. Le ciel &eacute;tait mena&ccedil;ant, mais puisque la terre &eacute;tait l&agrave; dans ces brumes &eacute;paisses, il fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni une heure.</p>
+
+<p>Je revins au salon, craignant et d&eacute;sirant tout &agrave; la fois de rencontrer le capitaine Nemo, voulant et ne voulant plus le voir. Que lui aurais-je dit&nbsp;? Pouvais-je lui cacher l'involontaire horreur qu'il m'inspirait&nbsp;! Non&nbsp;! Mieux valait ne pas me trouver face &agrave; face avec lui&nbsp;! Mieux valait l'oublier&nbsp;! Et pourtant&nbsp;!</p>
+
+<p>Combien fut longue cette journ&eacute;e, la derni&egrave;re que je dusse passer &agrave; bord du <i>Nautilus</i>&nbsp;! Je restais seul. Ned Land et Conseil &eacute;vitaient de me parler par crainte de se trahir.</p>
+
+<p>A six heures, je d&icirc;nai, mais je n'avais pas faim. Je me for&ccedil;ai &agrave; manger, malgr&eacute; mes r&eacute;pugnances, ne voulant pas m'affaiblir.</p>
+
+<p>A six heures et demi, Ned Land entra dans ma chambre. Il me dit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Nous ne nous reverrons pas avant notre d&eacute;part. A dix heures, la lune ne sera pas encore lev&eacute;e. Nous profiterons de l'obscurit&eacute;. Venez au canot. Conseil et moi, nous vous y attendrons.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis le Canadien sortit, sans m'avoir donn&eacute; le temps de lui r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Je voulus v&eacute;rifier la direction du <i>Nautilus</i>. Je me rendis au salon. Nous courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante, par cinquante m&egrave;tres de profondeur.</p>
+
+<p>Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature, sur ces richesses de l'art entass&eacute;es dans ce mus&eacute;e, sur cette collection sans rivale destin&eacute;e &agrave; p&eacute;rir un jour au fond des mers avec celui qui l'avait form&eacute;e. Je voulus fixer dans mon esprit une impression supr&ecirc;me. Je restai une heure ainsi, baign&eacute; dans les effluves du plafond lumineux, et passant en revue ces tr&eacute;sors resplendissant sous leurs vitrines. Puis, je revins &agrave; ma chambre.</p>
+
+<p>L&agrave;, je rev&ecirc;tis de solides v&ecirc;tements de mer. Je rassemblai mes notes et les serrai pr&eacute;cieusement sur moi. Mon coeur battait avec force. Je ne pouvais en comprimer les pulsations. Certainement, mon trouble, mon agitation m'eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo.</p>
+
+<p>Que faisait-il en ce moment&nbsp;? J'&eacute;coutai &agrave; la porte de sa chambre. J'entendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo &eacute;tait l&agrave;. Il ne s'&eacute;tait pas couch&eacute;. A chaque mouvement, il me semblait qu'il allait m'appara&icirc;tre et me demander pourquoi je voulais fuir&nbsp;! J'&eacute;prouvais des alertes incessantes. Mon imagination les grossissait. Cette impression devint si poignante que je me demandai s'il ne valait pas mieux entrer dans la chambre du capitaine, le voir face &agrave; face, le braver du geste et du regard&nbsp;!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une inspiration de fou. Je me retins heureusement, et je m'&eacute;tendis sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. Mes nerfs se calm&egrave;rent un peu, mais, le cerveau surexcit&eacute;, je revis dans un rapide souvenir toute mon existence &agrave; bord du <i>Nautilus</i>, tous les incidents heureux ou malheureux qui l'avaient travers&eacute;e depuis ma disparition de l'<i>Abraham-Lincoln</i>, les chasses sous-marines, le d&eacute;troit de Torr&egrave;s, les sauvages de la Papouasie, l'&eacute;chouement, le cimeti&egrave;re de corail, le passage de Suez, l'&icirc;le de Santorin, le plongeur cr&eacute;tois, la baie de Vigo, l'Atlantide, la banquise, le p&ocirc;le sud, l'emprisonnement dans les glaces, le combat des poulpes, la temp&ecirc;te du Gulf-Stream, le <i>Vengeur</i>, et cette horrible sc&egrave;ne du vaisseau coul&eacute; avec son &eacute;quipage&nbsp;!... Tous ces &eacute;v&eacute;nements pass&egrave;rent devant mes yeux, comme ces toiles de fond qui se d&eacute;roulent &agrave; l'arri&egrave;re-plan d'un th&eacute;&acirc;tre. Alors le capitaine Nemo grandissait d&eacute;mesur&eacute;ment dans ce milieu &eacute;trange. Son type s'accentuait et prenait des proportions surhumaines. Ce n'&eacute;tait plus mon semblable, c'&eacute;tait l'homme des eaux, le g&eacute;nie des mers.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait alors neuf heures et demie. Je tenais ma t&ecirc;te &agrave; deux mains pour l'emp&ecirc;cher d'&eacute;clater. Je fermais les yeux. Je ne voulais plus penser. Une demi-heure d'attente encore&nbsp;! Une demi-heure d'un cauchemar qui pouvait me rendre fou&nbsp;!</p>
+
+<p>En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie triste sous un chant ind&eacute;finissable, v&eacute;ritables plaintes d'une &acirc;me qui veut briser ses liens terrestres. J'&eacute;coutai par tous mes sens &agrave; la fois, respirant &agrave; peine, plong&eacute; comme le capitaine Nemo dans ces extases musicales qui l'entra&icirc;naient hors des limites de ce monde.</p>
+
+<p>Puis, une pens&eacute;e soudaine me terrifia. Le capitaine Nemo avait quitt&eacute; sa chambre. Il &eacute;tait dans ce salon que je devais traverser pour fuir. L&agrave;, je le rencontrerais une derni&egrave;re fois. Il me verrait, il me parlerait peut-&ecirc;tre&nbsp;! Un geste de lui pouvait m'an&eacute;antir, un seul mot, m'encha&icirc;ner &agrave; son bord&nbsp;!</p>
+
+<p>Cependant, dix heures allaient sonner. Le moment &eacute;tait venu de quitter ma chambre et de rejoindre mes compagnons.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas &agrave; h&eacute;siter, d&ucirc;t le capitaine Nemo se dresser devant moi. J'ouvris ma porte avec pr&eacute;caution, et cependant, il me sembla qu'en tournant sur ses gonds, elle faisait un bruit effrayant. Peut-&ecirc;tre ce bruit n'existait-il que dans mon imagination&nbsp;!</p>
+
+<p>Je m'avan&ccedil;ai en rampant &agrave; travers les coursives obscures du <i>Nautilus</i>, m'arr&ecirc;tant &agrave; chaque pas pour comprimer les battements de mon coeur.</p>
+
+<p>J'arrivai &agrave; la porte angulaire du salon. Je l'ouvris doucement. Le salon &eacute;tait plong&eacute; dans une obscurit&eacute; profonde. Les accords de l'orgue raisonnaient faiblement. Le capitaine Nemo &eacute;tait l&agrave;. Il ne me voyait pas. Je crois m&ecirc;me qu'en pleine lumi&egrave;re, il ne m'e&ucirc;t pas aper&ccedil;u, tant son extase l'absorbait tout entier.</p>
+
+<p>Je me tra&icirc;nai sur le tapis, &eacute;vitant le moindre heurt dont le bruit e&ucirc;t pu trahir ma pr&eacute;sence. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte du fond qui donnait sur la biblioth&egrave;que.</p>
+
+<p>J'allais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur place. Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis m&ecirc;me, car quelques rayons de la biblioth&egrave;que &eacute;clair&eacute;e filtraient jusqu'au salon. Il vint vers moi, les bras crois&eacute;s, silencieux, glissant plut&ocirc;t que marchant, comme un spectre. Sa poitrine oppress&eacute;e se gonflait de sanglots. Et je l'entendis murmurer ces paroles &mdash; les derni&egrave;res qui aient frapp&eacute; mon oreille&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Dieu tout puissant&nbsp;! assez&nbsp;! assez&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce l'aveu du remords qui s'&eacute;chappait ainsi de la conscience de cet homme&nbsp;?...</p>
+
+<p>&Eacute;perdu, je me pr&eacute;cipitai dans la biblioth&egrave;que. Je montai l'escalier central, et, suivant la coursive sup&eacute;rieure, j'arrivai au canot. J'y p&eacute;n&eacute;trai par l'ouverture qui avait d&eacute;j&agrave; livr&eacute; passage &agrave; mes deux compagnons.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Partons&nbsp;! Partons&nbsp;! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash; A l'instant&nbsp;!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit le Canadien.</p>
+
+<p>L'orifice &eacute;vid&eacute; dans la t&ocirc;le du <i>Nautilus</i> fut pr&eacute;alablement ferm&eacute; et boulonn&eacute; au moyen d'une clef anglaise dont Ned Land s'&eacute;tait muni. L'ouverture du canot se ferma &eacute;galement, et le Canadien commen&ccedil;a &agrave; d&eacute;visser les &eacute;crous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin.</p>
+
+<p>Soudain un bruit int&eacute;rieur se fit entendre. Des voix se r&eacute;pondaient avec vivacit&eacute;. Qu'y avait-il&nbsp;? S'&eacute;tait-on aper&ccedil;u de notre fuite&nbsp;? Je sentis que Ned Land me glissait un poignard dans la main.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Oui&nbsp;! murmurai-je, nous saurons mourir&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le Canadien s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; dans son travail. Mais un mot, vingt fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;, un mot terrible, me r&eacute;v&eacute;la la cause de cette agitation qui se propageait &agrave; bord du <i>Nautilus</i>. Ce n'&eacute;tait pas &agrave; nous que son &eacute;quipage en voulait&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Maelstrom&nbsp;! Maelstrom&nbsp;!&nbsp;&raquo; s'&eacute;criait-il.</p>
+
+<p>Le Maelstrom&nbsp;! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante pouvait-il retentir &agrave; notre oreille&nbsp;? Nous trouvions-nous donc sur ces dangereux parages de la c&ocirc;te norv&eacute;gienne&nbsp;? Le <i>Nautilus</i> &eacute;tait-il entra&icirc;n&eacute; dans ce gouffre, au moment o&ugrave; notre canot allait se d&eacute;tacher de ses flancs&nbsp;?</p>
+
+<p>On sait qu'au moment du flux, les eaux resserr&eacute;es entre les &icirc;les Fero&euml; et Loffoden sont pr&eacute;cipit&eacute;es avec une irr&eacute;sistible violence. Elles forment un tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous les points de l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment ce gouffre justement appel&eacute; le &laquo;&nbsp;Nombril de l'Oc&eacute;an&nbsp;&raquo;, dont la puissance d'attraction s'&eacute;tend jusqu'&agrave; une distance de quinze kilom&egrave;tres. L&agrave; sont aspir&eacute;s non seulement les navires, mais les baleines, mais aussi les ours blancs des r&eacute;gions bor&eacute;ales.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que le <i>Nautilus</i> involontairement ou volontairement peut-&ecirc;tre &mdash; avait &eacute;t&eacute; engag&eacute; par son capitaine. Il d&eacute;crivait une spirale dont le rayon diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore accroch&eacute; &agrave; son flanc, &eacute;tait emport&eacute; avec une vitesse vertigineuse. Je le sentais. J'&eacute;prouvais ce tournoiement maladif qui succ&egrave;de &agrave; un mouvement de giration trop prolong&eacute;. Nous &eacute;tions dans l'&eacute;pouvante, dans l'horreur port&eacute;e &agrave; son comble, la circulation suspendue, l'influence nerveuse annihil&eacute;e, travers&eacute;s de sueurs froides comme les sueurs de l'agonie&nbsp;! Et quel bruit autour de notre fr&ecirc;le canot&nbsp;! Quels mugissements que l'&eacute;cho r&eacute;p&eacute;tait &agrave; une distance de plusieurs milles&nbsp;! Quel fracas que celui de ces eaux bris&eacute;es sur les roches aigu&euml;s du fond, l&agrave; o&ugrave; les corps les plus durs se brisent, l&agrave; o&ugrave; les troncs d'arbres s'usent et se font &laquo;&nbsp;une fourrure de poils&nbsp;&raquo;, selon l'expression norv&eacute;gienne&nbsp;!</p>
+
+<p>Quelle situation&nbsp;! Nous &eacute;tions ballott&eacute;s affreusement. Le <i>Nautilus</i> se d&eacute;fendait comme un &ecirc;tre humain. Ses muscles d'acier craquaient. Parfois il se dressait, et nous avec lui&nbsp;!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il faut tenir bon, dit Ned, et revisser les &eacute;crous&nbsp;! En restant attach&eacute;s au <i>Nautilus</i>, nous pouvons nous sauver encore...&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il n'avait pas achev&eacute; de parler, qu'un craquement se produisait. Les &eacute;crous manquaient, et le canot, arrach&eacute; de son alv&eacute;ole, &eacute;tait lanc&eacute; comme la pierre d'une fronde au milieu du tourbillon.</p>
+
+<p>Ma t&ecirc;te porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je perdis connaissance.</p>
+
+
+<h4><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h4>
+
+<h4>CONCLUSION</h4>
+
+
+<p>Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. Ce qui se passa pendant cette nuit, comment le canot &eacute;chappa au formidable remous du Maelstrom, comment Ned Land, Conseil et moi, nous sort&icirc;mes du gouffre, je ne saurai le dire. Mais quand je revins &agrave; moi, j'&eacute;tais couch&eacute; dans la cabane d'un p&ecirc;cheur des &icirc;les Loffoden. Mes deux compagnons, sains et saufs &eacute;taient pr&egrave;s de moi et me pressaient les mains. Nous nous embrass&acirc;mes avec effusion.</p>
+
+<p>En ce moment, nous ne pouvons songer &agrave; regagner la France. Les moyens de communications entre la Norv&egrave;ge septentrionale et le sud sont rares. Je suis donc forc&eacute; d'attendre le passage du bateau &agrave; vapeur qui fait le service bimensuel du Cap Nord.</p>
+
+<p>C'est donc l&agrave;, au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis, que je revois le r&eacute;cit de ces aventures. Il est exact. Pas un fait n'a &eacute;t&eacute; omis, pas un d&eacute;tail n'a &eacute;t&eacute; exag&eacute;r&eacute;. C'est la narration fid&egrave;le de cette invraisemblable exp&eacute;dition sous un &eacute;l&eacute;ment inaccessible &agrave; l'homme, et dont le progr&egrave;s rendra les routes libres un jour.</p>
+
+<p>Me croira-t-on&nbsp;? Je ne sais. Peu importe, apr&egrave;s tout. Ce que je puis affirmer maintenant, c'est mon droit de parler de ces mers sous lesquelles, en moins de dix mois j'ai franchi vingt mille lieues, de ce tour du monde sous-marin qui m'a r&eacute;v&eacute;l&eacute; tant de merveilles &agrave; travers le Pacifique, l'Oc&eacute;an Indien, la mer Rouge, la M&eacute;diterran&eacute;e, l'Atlantique, les mers australes et bor&eacute;ales&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais qu'est devenu le <i>Nautilus</i>&nbsp;? A-t-il r&eacute;sist&eacute; aux &eacute;treintes du Maelstrom&nbsp;? Le capitaine Nemo vit-il encore&nbsp;? Poursuit-il sous l'Oc&eacute;an ses effrayantes repr&eacute;sailles, ou s'est-il arr&ecirc;t&eacute; devant cette derni&egrave;re h&eacute;catombe&nbsp;? Les flots apporteront-ils un jour ce manuscrit qui renferme toute l'histoire de sa vie&nbsp;? Saurai-je enfin le nom de cet homme&nbsp;? Le vaisseau disparu nous dira-t-il, par sa nationalit&eacute;, la nationalit&eacute; du capitaine Nemo&nbsp;?</p>
+
+<p>Je l'esp&egrave;re. J'esp&egrave;re &eacute;galement que son puissant appareil a vaincu la mer dans son gouffre le plus terrible, et que le <i>Nautilus</i> a surv&eacute;cu l&agrave; o&ugrave; tant de navires ont p&eacute;ri&nbsp;! S'il en est ainsi, si le capitaine Nemo habite toujours cet Oc&eacute;an, sa patrie d'adoption, puisse la haine s'apaiser dans ce coeur farouche&nbsp;! Que la contemplation de tant de merveilles &eacute;teigne en lui l'esprit de vengeance&nbsp;! Que le justicier s'efface, que le savant continue la paisible exploration des mers&nbsp;! Si sa destin&eacute;e est &eacute;trange, elle est sublime aussi. Ne l'ai-je pas compris par moi-m&ecirc;me&nbsp;? N'ai-je pas v&eacute;cu dix mois de cette existence extranaturelle&nbsp;? Aussi, &agrave; cette demande pos&eacute;e, il y a six mille ans, par l'&Eacute;cccl&eacute;siaste&nbsp;: &laquo;&nbsp;Qui a jamais pu sonder les profondeurs de l'ab&icirc;me&nbsp;?&nbsp;&raquo; deux hommes entre tous les hommes ont le droit de r&eacute;pondre maintenant. Le capitaine Nemo et moi.</p>
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+
+<h4>FIN DE LA SECONDE PARTIE</h4>
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+<pre>
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+End of Project Gutenberg's 20000 Lieues sous les mers Part 2, by Jules Verne
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK 20000 LIEUES SOUS LES MERS PART 2 ***
+
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+
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+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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